The Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel

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Title: Confession de Minuit
       Roman

Author: Georges Duhamel

Release Date: November 25, 2003 [EBook #10290]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***




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GEORGES DUHAMEL
de L'Acadmie Franaise


Confession de Minuit


ROMAN





I

Je n'en veux pas  M. Sureau; Je suis tout  fait mcontent d'avoir
perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux
pas  M. Sureau. Il tait dans son droit et je ne sais trop ce que
j'aurais fait  sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de
choses, malheureusement.

Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait t
ncessaire de lui donner des explications et, tout bien pes, j'ai mieux
fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laiss le temps
de me ressaisir, de me justifier. Il a t vif. Tranchons le mot: il
s'est montr brutal et mme froce. a ne fait rien: je ne songe pas 
lui en vouloir.

Pour M. Jacob, c'est diffrent: il aurait pu faire quelque chose en ma
faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regard
travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me
connat. C'est--dire qu' bien juger il ne me connat gure. Enfin! Il
aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononc ce mot, je ne
lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une rputation avec
laquelle il ne peut pas jouer.

A coup sr, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme
tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas dfendu, il ne m'a pas
repch; toutes rflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces
gens ne sont pas obligs d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a
eu l un ensemble de circonstances trs pnibles. Mettons, pour le
moment, que la faute soit  moi seul. Puisque le monde est fait comme
vous savez, je veux bien reconnatre que j'ai eu tort. On verra plus
tard!

Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si
vous n'aviez pas rveill de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arriv
tant de choses, depuis, que je peux avoir oubli quelques dtails. Je
dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En
l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient  ce que la maison Socque et
Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des
relations avec leurs deux mille employs. Quant  mon service, il
n'avait aucun rapport avec la direction.

Un matin donc, le tlphone se met  sonner. Je ne sais si vous tes
sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette
espce infernale. Pour moi, j'excre cela. L'existence d'une sonnerie
lectrique dans l'endroit o je me tiens suffit  troubler ma vie! Pour
cette seule raison, il y a des moments o je me flicite d'avoir quitt
les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est
une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos
penses et qui arrte tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne
s'habitue pas  cela.

Voil donc le tlphone qui se met  sonner. Tout le bureau dresse
l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrte, et on attend. Je
ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un
supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups.

Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le
Suisse. Moi, je marchais  trois coups. Depuis que je suis parti, les
trois coups doivent tre pour Oudin, qui, de mon temps tait  quatre
coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-l! Ds le premier
coup, il commenait  se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien
entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant  ce doigt-l.

Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit,
irritant  force d'assurance.

M. Jacob sort de derrire sa demi-cloison; il sort de ce rduit o il se
tient comme un cheval de course dans son box. Il vient dcrocher
l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tte colle contre le
mur, o ses cheveux ont,  la longue, laiss une tache grasse.

La conversation commence. J'coute  moiti: c'est toujours tonnant un
bonhomme qui cause avec le nant, et qui lui sourit, qui lui fait des
grces, un bonhomme qui, tout  coup, regarde fixement la peinture
chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'tonnant.

Ce jour-l, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de
grces. Ds les premiers mots, il avait pris un air gn, puis il tait
devenu tout rouge, puis il avait baiss les yeux et il s'tait mis 
contempler le radiateur hriss dans son coin, comme un roquet qui n'est
pas content.

Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine
de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: Mais
monsieur, mais monsieur... et je pensais au fond de moi-mme: S'il
rpte encore une fois son Mais monsieur... je me lve et je vais lui
administrer une gifle! Pan! La tte contre le mur!

Je me dis toujours des choses comme a. En ralit, je suis un homme
trs calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me
dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donn de gifle. Je n'en
continuais pas moins  casser ma mine et  me salir le Bout des doigts.
M. Jacob me rappelait ces spirites qui prtendent s'entretenir avec les
ombres et qui finissent par leur communiquer une espce d'existence.
Pendant les silences qu'il mnageait, on entendait une rumeur grle qui
semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu  peu, je
distinguais les clats d'une voix irrite.

Tout  coup, M. Jacob se dcolle de l'appareil et il dpose le rcepteur
 ttons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le
rencontrer. J'tais au comble de la fureur; mais a ne se voyait
certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe  mon crayon
et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, o la mine de
plomb ne marque pas.

M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et
soudain s'crie:

--Salavin! Venez voir un peu ici!

J'en tais sr. Je me lve et j'obis. Je trouve M. Jacob en train de
s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe
d'inquitude. Il me dit:

--Prenez ce cahier et portez-le vous-mme  M. Sureau. Vous le trouverez
dans son cabinet,  la direction. Vous direz que je viens d'tre pris
d'indisposition.

L-dessus, il s'arrte; il regarde, en clignant de l'oeil vers la
fentre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le
poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie
d'ternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:

--Allez Salavin, et dpchez-vous!

Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs
corps de btiment. En t, quand les fentres sont ouvertes et que les
portes billent  la fracheur, on aperoit toutes sortes de
compartiments superposs, o les hommes travaillent.

Il y a de ces hommes qui sont enfoncs jusqu'au torse dans des bureaux
amricains compliqus comme des machines. D'autres se tiennent ratatins
au fate de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs
immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au
columbarium du Pre-Lachaise. L-devant, circulent, sur des galeries
ariennes, deux ou trois garons qui ont un air affair de mouches 
miel. Parfois, on entend un grsillement, un bruit de friture, et on
entre dans une grande salle o les dactylographes pianotent comme des
alines: une musique d'orage, pique de petits coups de timbre.
Ailleurs, ce sont des espces de soupiraux qui sentent le chat mouill
et la colle forte; au fond, on voit des gens qui crasent les registres
 copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les
mchoires. Enfin tout le tableau d'une bote o a va bien, c'est--dire
rien de comparable avec le paradis terrestre.

Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livre et en
bas blancs. Il me demande le numro de mon service et me pousse dans une
grande pice en murmurant: On vous attend.

Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, o je ne suis
pourtant venu qu'une fois, ayant aperu les deux autres fois M. Sureau
dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur
de raisin, et, dans un coin, un plan-coupe de la batteuse-trieuse
Socque et Sureau, avec les mdailles des expositions.

Lui, il est l! Vous le connaissez peut-tre et vous savez que c'est un
homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache
en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un
lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de
peau, sous le front.

M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:

--Vous venez de la rdaction? Que fait M. Jacob?

--Il est souffrant.

--Ah? Donnez!

Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il
vaut mieux garder les talons runis, le corps bien droit, ou me hancher
dans la position du soldat au repos.

Je dois vous avouer que j'ai vcu fort retir,  la maison Socque et
Sureau. Je dtestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes
fonctions et de mes habitudes. Mon mtier tait de corriger des textes
et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais
M. Jacob et prparais,  son intention, quelques-unes de ces phrases
bien mijotes, qu'en dfinitive je ne dis jamais. J'tais d'ailleurs
inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes
muscles qui se guindaient, chacun dans une posture  faire tort aux
autres, et j'avais la curieuse impression de composer une norme
grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre,
mes membres, enfin avec toute la bte.

Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que
je lui avais remis. Il prouvait une rage lourde, assez bien contenue.

Tout  coup, sans lever le nez, il crase un index sur la page et dit:

--Mal crit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-l?

Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hsiter, 
haute voix: surrogatoire. Cette manoeuvre m'avait plac tout prs de
M. Sureau,  porte du bras gauche de son fauteuil.

C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens trs
exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'tait
l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils
et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis  regarder ce
coin de peau avec une attention extrme, qui devint bientt presque
douloureuse. Cela se trouvait tout prs de moi, mais rien ne m'avait
jamais sembl plus lointain et plus tranger. Je pensais: C'est de la
chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-l est chose
toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familire.

Je vis tout  coup, comme en rve, un petit garon,--M. Sureau est pre
de famille--un petit garon qui passait un bras autour du cou de M.
Sureau. Puis j'aperus Mlle Dupre. C'tait une ancienne dactylographe
avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'aperus
penche derrire M. Sureau et l'embrassant l, prcisment, derrire
l'oreille. Je pensais toujours: Eh bien! c'est de la chair humaine; il
y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel. Cette ide me paraissait,
je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse.
Diffrentes images se succdaient dans mon esprit, quand, soudain, je
m'aperus que j'avais remu un peu le bras droit, l'index en avant et,
tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt l, sur
l'oreille de M. Sureau.

A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tte changea de
place. J'en fus,  la fois, furieux et soulag. Mais il se remit  lire
et je sentis mon bras qui recommenait  bouger doucement.

J'avais d'abord t scandalis par ce besoin de ma main de toucher
l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit
acquiesait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusment, il me
devenait ncessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver
 moi-mme que cette oreille n'tait pas une chose interdite,
inexistante, imaginaire, que ce n'tait que de la chair humaine, comme
ma propre oreille. Et, tout  coup, j'allongeai dlibrment le bras et
posai, avec soin, l'index o je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur
un coin de peau brique.

Monsieur, on a tortur Damiens parce qu'il avait donn un coup de canif
au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne
saurait excuser; nanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi.
Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal  M. Sureau et que
je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz
qu'on ne m'a pas tortur, et, dans une certaine mesure, c'est exact.

A peine avais-je effleur, du bout de l'index, dlicatement, l'oreille
de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arrire. Je
devais tre un peu blme; quant  lui, il devint bleutre, comme les
apoplectiques quand ils plissent. Puis il se prcipita sur un tiroir,
l'ouvrit et sortit un revolver.

Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait
une chose monstrueuse. J'tais puis, vid, vague.

M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si
fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui
claquent. Et M. Sureau hurla, hurla.

Je ne sais plus au juste ce qui s'est pass. J'ai t saisi par dix
garons de bureau, tran dans une pice voisine, dshabill, fouill.

J'ai repris mes vtements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et
me dire qu'on dsirait touffer l'affaire, mais que je devais quitter
immdiatement la maison. On m'a conduit jusqu' la porte. Le lendemain,
Oudin m'a rapport mon matriel de scribe et mes affaires personnelles.

Voil cette misrable histoire. Je n'aime pas  la raconter, parce que
je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement.




II


Notez en outre que l'affaire Sureau marque le dbut de mes malheurs.

Quand je dis malheurs, je n'entends pas surtout les grands
dsagrments qui ont rsult, pour moi, de la perte de ma place. Je
pense plutt  la dtresse morale dans laquelle je patauge depuis cette
poque et d'o je ne sortirai peut-tre jamais plus.

J'ai, ce jour-l, mesur, visit des profondeurs dont mon esprit ne peut
plus s'vader. Il s'est fait une dchirure dans les nuages et, pendant
une minute, j'ai trs nettement regard le fond du fond.

Inutile de raisonner sur des choses draisonnables. J'aime encore mieux
vous raconter les vnements qui sont arrivs par la suite. Remarquez en
passant qu'appeler vnements des brimborions sans importance, comme
tout ce qui est de moi, a fait piti quand on y pense.

Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du
matin. Il n'tait pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la
rue. Je n'avais plus qu'une chose  faire: retourner  la maison.

J'habite avec ma mre. Je m'aperois que vous ne savez rien. Il faut que
je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable,
quand on parle de soi, on n'a jamais fini.

Ma mre est veuve, mon pre est mort alors que j'tais encore dans la
premire enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui.
Entendez que j'ai trs peu de souvenirs Absolument personnels. A part
cela, ma mre m'a racont quatre ou cinq cents fois certaines histoires
de mon pre, en sorte que ces histoires font partie intgrante de ma
Mmoire et que je dois accomplir un rel effort pour distinguer ces
souvenirs-l de mes souvenirs  moi. Mais nous parlerons de mon pre une
autre fois.

Nous avons toujours habit notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois
pices et une cuisine, au quatrime tage. J'ai ce logement en horreur
et, pourtant, je ne suis bien que l.

La maison, l'endroit o l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une
image de l'tre: on ne connat que a, et on en voit toute la tristesse,
toute l'intolrable tristesse.

Ma mre a une trs petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne
elle fait trs bien marcher la maison. Ma mre est une femme admirable,
la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter 
genoux.

Je vous dis cela en passant, mais a doit tre bien bon de se jeter 
genoux devant quelqu'un, de le vnrer, de lui ouvrir son coeur, de s'en
remettre  lui de toutes choses. Quand je pense  l'humanit, quand je
pense  tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce
n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une
fois de temps en temps on ait le besoin imprieux de se prosterner
devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidlit, de
le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a
rien  tirer de ces brutes-l! On leur offrirait son me toute brlante,
arrache toute vive, qu'ils prendraient l'air souponneux d'un tripier
qui regarde une pice dmontise.

Je vous le rpte, ma mre est une femme admirable. Si bonne, si
courageuse, si peu semblable  moi! Car moi, je suis sans doute
mprisable, mais pour des raisons que je reste seul  connatre, je vous
prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin,
ni M. Jacob, ni mme Lanoue. Ceux-l, plutt que de me mpriser, ils
feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils
ne me mprisent peut-tre pas, au fond.

A part cela, ma mre a un petit dfaut. Elle me traite toujours comme si
j'tais demeur le bambin qu'elle a dorlot et gourmand jadis. C'est
vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mre
est de caractre un peu bougon. Un trs petit dfaut, je le sais, et
qui, toutefois, m'est extrmement pnible, surtout dans certaines
occasions.

C'est  ce travers de ma mre que je pensais en sortant de la maison
Socque et Sureau.

Le grand air m'avait fait du bien. Je commenais  me ressaisir, 
rassembler mes ides qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage
dcourag par une longue cte.

Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait
de m'arriver et je rptais: On m'a flanqu  la porte.... On m'a
flanqu  la porte...  la porte du bureau. Il m'est difficile de
soustraire mes penses au rythme de la marche, et, comme mon pas tait
assez rgulier, je scandais ces mchantes phrases sur un air de polka.

Soudain, je m'arrtai. Je venais d'entrevoir qu'il m'tait ncessaire
d'annoncer cette nouvelle  ma mre et que cette nouvelle tait trs
fcheuse, qu'elle comportait maintes consquences redoutables.

Je m'arrtai donc tout  fait pour m'accouder au parapet qui domine la
Seine.

A l'ombre des arbres, la pierre tait presque froide. Il fallait cette
fracheur et cette immobilit pour me faire prouver mieux ma fivre et
mon agitation. Une minute de pause suffit  me bien montrer que je
n'tais pas du tout dans mon tat normal, ce fameux tat dans lequel je
ne suis jamais.

Ce petit arrt me fut quand mme salutaire. Il faut si peu de chose pour
me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me
dtraquer. Ah! Pauvre mcanique!

Il y avait une quipe de dbardeurs qui chargeaient une pniche. Ils
prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en
cheminant sur de longues planches lastiques dont l'image ondulait dans
l'eau. A les regarder, je pris d'abord un rel plaisir. Et puis je me
vis moi-mme avanant sur la planche troite, comme un quilibriste.
J'en ressentis une espce de vertige et ce me fut promptement si
dsagrable que je me dtachai de la pierre et repris ma route.

Immdiatement, la pense qu'il allait falloir annoncer  ma mre la
dsastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui.

Dire: J'ai perdu ma place, ce me paraissait encore assez facile. La
phrase est courte, simple, dcisive, elle ne me semblait pas impossible
 prononcer. J'entrevis mme Plusieurs faons de me dlivrer de ce
premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navr--un air
que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, 
voix basse: Maman, j'ai perdu ma situation. Il tait peut-tre plus
adroit, plus habile, pour ne pas dcourager la pauvre femme, d'aller et
venir dans le logement, comme  mon ordinaire, et de jeter tout  coup
ces mots, sur un ton plein d'insouciance: A propos! Tu sais que j'ai
perdu ma situation. J'envisageais aussi la possibilit d'une entre
tumultueuse; je lcherais avec violence un propos dans ce genre: C'est
ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation.
J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, mme
simule, aurait sur la sant de maman et je me dcidai en faveur d'une
manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me dchausserais
avec bruit; ma mre me dirait: Pourquoi te dchausses-tu? Le bureau
est donc ferm, cet aprs-midi? Et je rpondrais: Non, mais je n 'y
retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place.

Je vous le rpte, cette premire partie de l'entretien ne me semblait
comporter aucune difficult; toutefois, je m'irritais prodigieusement 
l'ide qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les
motifs de ce cong, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que
vous connaissez maintenant.

a non! a, sous aucun prtexte! Ma mre est une femme admirable, je
vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une me sans dtour.
Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt pos sur
l'oreille du gros bonhomme, cette sottise.

Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en ralit? Non!
Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur,
ni que je suis un idiot. Alors, c'est a, votre humanit? Voil un
homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle
barrire que je ne peux mme pas appliquer le bout de mon doigt sur sa
peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors
l'individu est entour, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable
o les trangers ne peuvent naviguer sans formalits?

Je ne pose pas  l'original; je ne suis pas fait autrement que les
autres. Quelque chose me le dit: une ide comme celle qui m'avait m,
dans cette circonstance, c'est une de ces ides que tous les hommes
connaissent, une ide saugrenues et naturelle quand mme. Quant  savoir
s'il convient de cder  de telles impulsions, c'est une autre affaire,
hlas!

Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal  se dptrer de la
vrit; faut-il y mler d'autres misres? Raconter  ma mre que j'tais
licenci par une mesure gnrale de rduction du personnel, ou que les
intrigues jalouses de mes camarades avaient dtermin mon renvoi, voil
une ide qui ne m'effleura mme pas. Ou plutt si, elle m'effleura un
peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser
aisment.

Vous le voyez, mes rflexions taient loin d'tre apaisantes. En
arrivant au pont d'Austerlitz, j'tais rsolu  donner avis de mon
renvoi sans le moindre commentaire.

Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'lance au milieu d'un grand
espace blanc. Ds qu'il y a un peu de clart sur Paris, c'est pour le
pont d'Austerlitz. L, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage,
des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein
air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en
guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les
yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il tait agrablement
chatouill par les tramways et les fardiers qui lui courent sur
l'chine. En gnral, je me plais bien dans les environs du pont
d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes
mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais pass le pont
d'Austerlitz en tat de honte, ou de colre. a compte, des choses comme
a!

Malheureusement, ce jour-l, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien.
Mes soucis taient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de
force.

Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: Srement, a
ira mieux dans l'alle des platanes; car, cette grande alle qui monte
vers le Musum, c'est un endroit o je suis presque toujours heureux.

L'alle des platanes fut un chec complet. En arrivant au niveau des
serres, j'tais un peu plus mcontent, un peu plus troubl qu'en passant
la grille du jardin. L'alle m'avait laiss filer avec une indiffrence
vidente, sans plus s'occuper de moi que d'un tranger, sans me faire le
moindre signe d'amiti,  moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans
toute sa longueur quatre fois par jour en t et trois fois par jour en
hiver.

J'en ressentis une pnible impression d'abandon et d'hostilit chez les
choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans
les circonstances graves.

Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprvu: le
jardin botanique tait ferm. Je compris donc que j'tais en avance et
que, si je poursuivais ma route, mon arrive  la maison, en pleine
matine, aurait quelque chose d'insolite qui prcipiterait la
catastrophe, c'est--dire l'explication.

Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde
colre: toutes mes habitudes renverses! Rien d'tonnant que le monde
familier ne me ft pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque
je dnonais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait
pas, comme un mari souponneux qui revient de voyage  l'improviste.

J'avais plus d'une heure  gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du
Pot-de-Fer. Je passai ce temps  louvoyer autour du jardin botanique,
comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer.

J'tais bien dcid  ne pas souffler mot de mon histoire; mais la
certitude que ma mre allait me demander des claircissements ne
laissait pas de m'exasprer.

Je pensais: Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui rpondrai
rien. Je resterai glac, digne, comme un homme qui a souffert une grande
injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je
viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et
consolations.

Srement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant.
Srement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! a,
non! Voil une matire qui a le don de m'exasprer. Je ne veux pas
entendre parler argent.

Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis rsolu
 ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette
sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute,  moi, si je
suis entr dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai
aucune aptitude pour ce hideux mtier de rond-de-cuir. Pourquoi maman
m'a-t-elle pouss  prendre une place chez Motier, d'abord, chez Socque
et Sureau ensuite? J'tais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive
devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laiss suivre ma
voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison
pour avoir fauss ma carrire, perdu ma vie, compromis, gch mon
bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette
situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas forc  la
prendre, je ne l'aurais pas perdue.

En arpentant les alles tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonfl,
tumfi par un monde de penses venimeuses. Mes pas revenaient toujours
dans le mme cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place,
comme un vol de sansonnets qui ne sait o se poser. J'arrivais
graduellement  cette conclusion que ma mre tait la seule personne
responsable de mon infortune. C'tait elle qui m'avait laiss passer
l'ge des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction.
C'tait elle qui m'avait pouss  rechercher des fonctions incompatibles
avec mon caractre. C'tait elle qui allait maintenant m'accabler de
reproches, me parler de nos difficults d'argent, me faire mesurer ma
sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolrer cela.

Il faisait une chaleur orageuse, dprimante. A force de tourner, je
suais  larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En
fait, j'tais ivre, ivre d'amertume et de colre. Pourtant, l'essentiel
tait acquis: j'avais prpar toutes mes rponses, j'tais charg de
rancune comme un mortier de coton-poudre. J'tais par. J'aurais le
dernier mot.

Vous pouvez, monsieur, me considrer avec dgot. J'y consens. Mais je
dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espce de
forcen que j'tais au moment o j'entendis sonner midi et demi et o je
me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air press d'un homme qui a
bien gagn sa nourriture.




III


Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre ds la
porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont us le dallage, au
milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creus d'une
rigole o sjourne l'eau fangeuse apporte l par les souliers. Ce n'est
pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave
jamais.

Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui
font partie de notre me. Toutes mes joies, toutes mes dtresses, toutes
mes fureurs ont d passer par ce laminoir. Elles ont laiss aux parois
des traces indlbiles, des taches autres que celles qu'y imprime
l'humidit, des odeurs farouches que je suis seul  percevoir, mille
souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de
mlancolie.

Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le
jour perdu dans le pass o les maons l'enfouirent sous la maison comme
un tombeau gyptien sous une pyramide. C'est peut-tre pourquoi le
couloir est si grouillant de fantmes.

Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes,
comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits o
l'on ne dort pas.

J'aime le rectangle de clart blme que, par les soirs d'hiver, le bec
de gaz du trottoir dcoupe sur la paroi de mon corridor.

J'aime l'odeur humble et fade qui rde, avec les courants d'air, dans
cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je
reconnatrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous
moquez pas de moi; vous chrissez peut-tre des choses plus sales et
moins avouables.

S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades o l'on a got maintes
choses nouvelles, prouv mille dsirs, s'il m'arrive de revenir d'une
belle journe comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur
les paules et me dit: Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin. Cet
avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile
de se donner illusion sur soi-mme.

Vous le voyez, jusque dans mon rcit le corridor agit; il me retarde, il
refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser
ce jour-l, le jour de mon aventure.

Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'lan: je traversai le couloir
comme une fondrire encombre de ronces; je fus dchir, je passai
nanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du
premier tage.

L, vgte notre vieille concierge, dans une obscurit hante d'odeurs
culinaires, sous le crachotement d'un ternel bec Auer au tuyau gorg
d'eau. La lumire meurt et renat cent fois par minute, et, pendant ses
agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crpuscule de la cour
intrieure.

Notre concierge est en train de finir  l'endroit mme o on l'a plante
jadis. Elle meurt par la tte, comme les peupliers. Elle est  peu prs
folle, et presque compltement aveugle par une double cataracte qui lui
fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnat tous, ses
locataires, au pas, au souffle, et  beaucoup d'autres petits signes qui
la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de
comparable  la sensibilit des mollusques sdentaires.

La concierge cogna donc  la porte et me dit:

--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu
voudras bien le lui donner en passant, mon garon.

Marguerite est notre voisine, une couturire. Je pris lettre et
catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas
laisser  mes rsolutions le temps de s'parpiller. Le tournoiement de
l'escalier me procurait un lger vertige bien connu. Malgr la tension
de mon esprit, je ne manquai point  l'habitude, vieille comme ma vie,
d'peler, en passant au second tage, la plaqu de Lpargneux:
spcialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en
taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec
Lpargneux.

Arriv sur le carr du quatrime, je confiai le catalogue au paillasson
de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit
bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant
je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une faon  moi de frapper. a
simplifie la vie.

Ma mre vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-l, comme 
l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine
toute-puissante dont les pices successives nous saisissent, nous
poussent et nous manipulent au mpris de nos dcisions. Cela veut dire
que j'embrassai ma mre, que je posai ma canne dans la grande potiche en
terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans
la cuisine pour me laver les mains. J'obissais  de vieilles forces
tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colre qui se tortillait 
l'intrieur de moi comme un chat dans un sac.

Ma mre me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout
de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la
tte:

--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chre en
ce moment; mais j'tais contente de te faire une petite selle de gigot,
tu aimes tant a!

Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon
tourment? A-t-on vraiment ide de parler cuisine  un homme frapp par
l'injustice,  un homme en proie au dsespoir et  la fureur? Cette
selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-mme,
de ridicule. Je fus profondment froiss; j'eus l'impression trs nette
que ma mre se moquait de moi.

Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la
viande tait chre. Etait-ce vraiment le moment de me parler du cot de
la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je
reus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je
ne dis rien, pour ne rien abmer de mon ressentiment, pour le laisser
entier, redoutable, sans rplique. Je passai rapidement en revue toutes
mes rponses. Elles taient prtes; premptoires, cinglantes, ranges
devant mes yeux comme des armes au rtelier.

Je me disposai donc  passer dans ma chambre pour me dchausser avec
bruit, ainsi que je l'avais dcid. Au dernier moment, je n'en eus pas
le courage. Je pensai: Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par
exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot.

Notre repas commena. J'avais l'estomac serr, ratatin. Je ne mangeais
pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'cartais les
morceaux de viande pour apercevoir les dfauts de la faence. Je connais
exactement tous les dfauts de nos vieilles assiettes.

Je sentais le regard de ma mre qui s'attachait  moi, qui ne me lchait
plus et je pensais que a devait se voir, que ma disgrce tait crite
en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'tais un pauvre
sire, impuissant  dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcrot
de rancoeur.

Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser
mes mains sur la table. J'prouve une espce de pudeur pour mes mains.
Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont
incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort
longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui
est une manie grotesque dont je ne peux me dfaire.

Ma mre me dit avec une douceur particulirement offensante:

--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des
trous.

Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi
pauvre Louis! Je n'aime pas qu'on me prenne en commisration, surtout
quand je ne mrite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer  mes
habitudes,  mes tics? J'ai pass l'ge o un homme de ma trempe peut
tenter de s'amliorer. La remarque de ma mre me parut non seulement
inutile, car elle me l'a dj faite mille fois, mais encore injurieuse
dans la situation o je me trouvais. En outre, j'estimai peu dlicat de
me recommander le mnagement  l'gard de mes chaussettes dans un moment
o notre pauvret allait peut-tre se transformer en misre.

Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes prpares
qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se
pressaient  l'issue, comme des moutons affols qui veulent tous
franchir en mme temps une porte troite. Si bien que, cette fois
encore, je ne dis rien.

J'achevais mon djeuner en regardant les meubles, les murs, la chemine,
les objets tmoins de mon existence et complices de maintes penses
secrtes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une
figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien
de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre,
ce paysage de montagnes o les meilleurs rves de mon enfance se sont
consums, taris.

Aucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune
avec moi.

Tous me dvisageaient de faon insolente. Je sentais qu'au premier mot
de la querelle ils seraient tous du ct de ma mre, tous contre moi.

Comme nous achevions le repas, j'aperus, sur le coin de la machine 
coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge.

Le regard de ma mre devait accompagner le mien, car elle murmura
presque aussitt:

--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu
l'criture. Tu ne l'as pas ouverte.

C'tait vrai. Moi qui attends avec une si fbrile impatience le courrier
qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre
sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser
mon avenir, je n'avais pas dcachet cette lettre-l.

Je l'ouvris avec un sentiment de morne dfiance: ce ne pouvait tre
qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes o l'on se
trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en
profiter.

Ce n'tait rien, rien du tout. Lanoue m'annonait qu'il prenait ses
vacances et me priait de l'aller voir  la premire occasion.

--Tu iras ce soir, me dit maman.

Une phrase que je n'avais pas du tout prpare me vint aux lvres et
s'chappa, sans qu'il m'ait t possible de la retenir. Je rpondis:

--Non! J'irai cet aprs-midi.

A peine eus-je articul ces mots que je devinai l'imminence de la grande
crise. Je n'avais plus  revenir sur mes pas. La guerre tait dclare.
Je me sentis le visage enflamm, les tempes battantes, les lvres
retrousses comme celles d'un roquet qui relve un dfi.

Ma mre allait srement rpondre: Comment? Cet aprs-midi? Et le
bureau? Je ne lui en laissai pas le temps et je profrai, avec une
force explosive:

--Je ne vais pas au bureau cet aprs-midi. Je n'irai plus chez Socque et
Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place.

J'tais debout, raide; mais je me sentais quand mme comme ramass, prt
 bondir. Je soufflais fort; j'attendais.

Ma mre tait venue s'asseoir dans son fauteuil, prs de la fentre.
Elle leva la tte sans se presser et me regarda.

Ma mre porte lunettes,  cause de l'ge. Elle a des yeux d'un bleu
chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle relve la tte
pour mieux utiliser ses verres.

C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande
minute. Et je voyais son beau regard attach sur moi, ce regard charg
de tendresse inquite, ce regard qui ne m'a pas quitt depuis que je
suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mre
murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sre:

--Que veux-tu, mon Louis, une place, a se retrouve. Ce n'est pas un
grand malheur.

O suprme sagesse! O bont! C'tait vrai, ce n'tait pas un malheur. Je
l'entrevis dans un clair. C'tait vrai, nul malheur ne m'tait arriv.
Alors, pourquoi donc tais-je malheureux, pourquoi donc tais-je
misrable?

Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'tais plus le
matre, que la meute des btes enrages qui me ravageait allait
s'enfuir en dsordre, me dlivrer. J'eus la Dchirante impression d'tre
sauv, tir de l'abme. Je tombai  genoux devant la pauvre femme, je
cachai mon visage dans sa robe et me pris  sangloter avec fureur, avec
frnsie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui dferlaient,
comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.




IV


Une tempte erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs
torrides qui en sont visits! Heureuses les campagnes dessches que cet
orage dsaltre!

Je ne me cache pas d'avoir pleur. Je n'ai que trop de choses 
dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-l: je leur dois le meilleur
instant de ma vie.

Je vous l'ai dit, j'tais  genoux devant ma mre, j'tais prostern
devant tant de bont simple, devant tant de divination affectueuse. Et
je n'tais pas press de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'
changer de place.

Maman ne disait rien; elle avait pos ses mains sur ma tte. Elle devait
tre trs mue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle
grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse
pour moi, si soucieuse de moi et si fire de moi, la pauvre femme, comme
s'il tait vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!

Je reprenais peu  peu mes esprits et je disais:

--Maman! Nous qui avons justement des difficults d'argent.

Et ma mre de rpondre, avec simplicit:

--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficult d'argent.

C'tait vrai: nous tions pauvres, mais nous n'avions aucune difficult
d'argent. Je dus en convenir.

Peu  peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mre faisait ce
que font toutes les mres dans ces occasions-l: elle me peignait, elle
renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les
travaux domestiques ne parviennent pas  rendre rugueuse.

Puis elle ouvrit l'armoire  glace, l'armoire de son mariage, et il y
eut pour moi un fin mouchoir brod, un peu d'eau de Cologne et mme une
drage.

Je mangeai la drage en contenant les dernires secousses de mes
sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'tais un tout petit, je me serais
laiss bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne
parlons pas de a.

Je comprenais trs bien que maman ne me demanderait aucune explication.
Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois  ses pieds,
embrasser ses souliers.

Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications
imaginables. Je lui racontai toute ma journe; je la lui racontai dans
tous les dtails. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni
l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver
la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite  sourire,  rire mme
pour m'assurer que tout cela tait sans importance, sans gravit.

Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mre fit
toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant!
Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais
ennobli, grandi, rachet. Voil une chose singulire et que je ne me
charge pas de vous claircir.

Je revois encore une scne de cette journe mmorable: j'tais assis
dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gat, et ma mre,
accroupie devant moi, me dchaussait tout doucement et me passait mes
savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures
 la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.

Nous poursuivions notre entretien en riant aux clats. Ma vie, mon
avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-l. Jamais
l'humanit ne m'inspira sympathie plus franche et plus dpourvue de
rserves.

Tout ce que je touchais m'tait accueillant et fraternel. Je passai dans
ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un
hourra silencieux.

Ma chambre est petite et encombre. C'est mon royaume, c'est ma patrie.
Je tiens, d'anctres inconnus, un vnrable canap qui occupe toute une
muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon rcit, je ne
veux pas prendre en considration les quelques heures--que dis-je?--les
innombrables heures infernales que j'ai consumes sur Ce canap. Qu'il
vous suffise pour l'instant de savoir que ce canap est,  mes yeux, un
lieu sacr, car c'est tendu sur lui que, parfois, j'ai possd le monde
en rve.

Ce jour-l, sous sa housse dcolore, mon canap me parut radieux. Il
m'voqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis
toujours couch, pour oublier le Plus possible mon corps, pour tre
presque mort  ma propre vie et tout entier avec mes hros.

Je me mis  fureter dans la pice afin de trouver un vieux bout de
cigarette: un mgot bien froid, voil ce que j'aime. Je laisse des
cigarettes inacheves, exprs pour les retrouver le lendemain.

Je n'eus pas de peine  me procurer ce qu'il me fallait et je me mis 
fumer, tendu sur le dos.

Je fumais chez moi, dans le fond de mon canap, l'aprs-midi, un jour de
semaine. En vrit, c'tait extraordinaire, admirable. Le tabac avait un
got d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau
dans la journe. Je ne parle pas du dimanche, ce jour vnneux! Le tabac
avait donc un got de libert, et la vie avait le got mme du tabac.

Du canap, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes
livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble
onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille
illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas.
Ce jour-l, j'en fus ravi.

Je passai, sur mon canap, une heure grasse, succulente, concentre,
une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai
jusqu' la fentre pour regarder l'univers.

Nous tions au mois d'aot. Une fracheur d'gout montait de la
chausse, avec l'odeur des lgumes et le cri des marchands  la petite
voiture qui rampent sans cesse sur le pav de mon quartier. La rue
semblait profondment entaille, au ciseau, dans la masse rocailleuse
des btisses. Toutes les fentres taient ouvertes et on apercevait les
gens, comme on voit,  mare basse, sortir les btes d'une colonie qui
habite dans le rocher.

Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amiti de
n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous dgoterait. Mais je
n'aime pas  l'entendre dnigrer: je prfre tre seul  en dire du mal.

Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de dtails qui
m'eussent, en d'autres circonstances, paru misrables, sordides et qui,
ce jour-l, taient curieux et touchants. J'aurais volontiers adress la
parole  certains voisins qu'en gnral je n'ai pas l'air de voir.

Ma mre m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant  pleine poitrine, si
bien que ma mre me dit pour la trois-millime fois:

--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie
petite voix de tnor.

Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire
deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des
Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a sjourn en
Italie.

Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un
dlice.

Mre disait:

--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te
remonter. Et, si tu veux rester  dner avec Lanoue, reste.

Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me
devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de
m'puiser.

Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai  toute
vitesse dans l'escalier.




V


Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cit, la rue
Mouffetard descend du nord au sud,  travers une rgion hirsute,
congestionne, tumultueuse.

Amarr  la montagne Sainte-Genevive, le pays Mouffetard forme un rcif
escarp, rfractaire, contre lequel viennent se briser les grandes
vagues du Paris nouveau.

J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble  mille choses tonnantes et
diverses: elle ressemble  une fourmilire dans laquelle on a mis le
pied: elle ressemble  ces torrents dont le grondement procure l'oubli.
Elle est incruste dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne
mprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et
Vautre, comme une truie.

Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni
sens ni vigueur au del du fleuve Monge. L'tranger qui, venu du centre,
se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est,  de
certaines heures, aspir comme un ftu par le maelstrm Mouffetardien.
Et, tout de suite, la cataracte l'entrane.

La rue Mouffetard semble dvoue  une gloutonnerie farouche. Elle
transporte sur des dos, sur des ttes, au bout d'une multitude de bras,
maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend,
tout le monde achte. D'infimes trafiquants promnent leur fonds de
commerce dans le creux de leur main: trois ttes d'ail, ou une salade,
ou un pinceau de thym. Quand ils ont troqu cette marchandise contre un
gros sol, ils disparaissent, leur journe est finie.

Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues,
d'herbes, de volailles blanches, de courges obses. Le flot ronge ces
richesses et les emporte au long De la journe. Elles renaissent avec
l'aurore.

Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules
justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de
friture, et l'arme des graisses surchauffes monte entre les murailles
comme l'encens rclam par une divinit carnassire.

Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue
Mouffetard fut la premire tape de mon bonheur.

Il tait prs de cinq heures aprs midi. La rue Mouffetard s'apaisait:
c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.

Passer rue Mouffetard un jour o l'on est heureux, un jour o l'on est
combl, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des
Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une rivire tropicale.
Tout m'tait rvlation. Je parvenais de minute en minute  la
plnitude.

Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la
vie comme une danse; elles honoraient les pts de gestes rituels, de
caresses douillettes. Oh! les suaves pts!

Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une
ombre couleur d'outremer, une ombre orientale o ma pense poussait des
reconnaissances conqurantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande
d'herbes cuites, une grande crature qui semble toujours alanguie par la
charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroye
au passage, et juste  l'instant propice. Ce jour-l, tait-il possible
que quelque chose me ft refus?

Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une
braise. J'avanais d'un pas arien. J'tais couvert de bndictions.
J'tais promis  toutes les aventures.

Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une choppe
qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-sicle de vie
philosophique dans une retraite exigu comme un d  coudre.

Je fus marchand de mare, entre mille poissons coloris de frais, au
milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-mme,  l'aube,
tires d'une mer fumante, constelle d'archipels.

Je fus maracher, vigneron, toucheur de boeufs. Un rgime de bananes
m'emporta dans les sables,  la suite d'une caravane; mais le parfum
des salaisons m'ouvrit aussitt une ferme enfume dans les solitudes
cvenoles.

Comme c'est bon d'tre heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile!
Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'tre pas
toujours heureux, avec tout ce qui leur est donn pour a?

En arrivant  l'glise Saint-Mdard, j'aperus un ancien camarade, un
nomm Delaunay, que j'avais connu pendant mon sjour  la maison
Motier. Il achetait des tomates  l'une de ces commres qui encombrent
de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.

Il vint  moi d'un air accabl et me raconta toute une confuse histoire
o il tait question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je
encore?

Je me sentis boulevers; les larmes me vinrent aux yeux. J'tais si bon,
ce jour-l! Dieu! que j'tais pitoyable et bon, ce jour-l!

Je ne pus contenir les lans de mon coeur; je dis  Delaunay:

--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....

Il refusa en me regardant avec tonnement, avec inquitude. Moi, je le
regardais avec effusion: mon ivresse annexait son dsespoir. C'est
peut-tre monstrueux  dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente
sympathie qui ne m'tait pas dsagrable. Je lui dis:

--Puis-je te servir  quelque chose? As-tu besoin de moi?

Je me mis  sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai
sur des protestations de fidlit, de dvouement.

Je ne suis pas all le voir. Je ne sais mme pas ce qu'il est devenu et
je ne me suis plus jamais inquit de lui. Pourtant, ce jour-l,
j'aurais sans doute sacrifi bien des choses pour qu'il ne ft pas
malheureux.

L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus clatante. En
moins de cinq minutes, elle avait repris compltement possession de mon
coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle tait presque gnante,
lourde  porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie.
Pardonnez-moi: ce n'tait pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-l.
J'en tais tendu  crier.

Cette fameuse joie m'entrana, comme une voile boursoufle entrane une
barque sur les eaux; elle me fit remonter,  belle allure, la rue Monge,
siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et rpand
un flot grouillant sur les rgions du sud.

Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage dsert qui environne la
Halle aux vins. Une rafrachissante odeur de futailles ventres
foltrait le long des grilles: elle fut pour moi.

Je ne sais plus trop o je passai par la suite. Mes rves se mlaient
sans cesse  l'univers sensible, si bien qu'en ralit je cessai
d'exister dans un endroit prcis jusque vers six heures. Peut-tre mme
fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-tre nulle
part. A six heures, je me rveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.

C'tait une vritable preuve. Le boulevard Bourdon est un lieu
redoutable pour l'homme insuffisamment sr de soi-mme. Si vous n'tes
pas en tat de grce, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un
aprs-midi d't. Il est triste et brlant; le miroitement et les odeurs
du canal donnent au promeneur un coeurant vertige.

Je triomphai du boulevard Bourdon et dbouchai glorieusement sur la
place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuve de
rayons.

Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme
un homme enivr de difficiles succs. Peu aprs, j'abordais la rue
Keller, o habite Lanoue. Je continuais  dpenser mon bonheur avec
prodigalit et je ne voyais pas le fond de ma bourse.




VI


Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli.
Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le march,
un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne
fut pas de ceux avec qui, vers la douzime anne, je jurai d'entretenir
d'ternels liens d'amiti. Ceux-l, je ne sais mme pas s'ils sont
encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu!
Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure ml  tout ce qui m'arrive.

J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'prouve
pour lui me semble une pure, une vigilante amiti; mais c'est sans doute
beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une relle affection.

Lanoue ne sait rien, je pense, du caractre de l'amiti que je lui
porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse 
dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontans. Et
puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours
laiss croire que je possdais maintes autres relations captivantes et
prcieuses. Puis-je avouer  Lanoue que je suis une nature trs pauvre,
incapable de plusieurs amis?

Lanoue est clerc d'avou. Il s'est mari  la femme qu'il aimait, qu'il
aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain.
Fameux parrain!

Il tait six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en
deux minutes, le plus clair de mes dclarations. Marthe, la femme de
Lanoue, me dit:

--Vous sortez du bureau? Vous tes en avance.

Je rpondis:

--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitt....

Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je
rpondis d'un air enjou, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme
sollicit par des perspectives sduisantes et varies.

Je m'tais  demi tendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des
Lanoue une manire de salon, et je regardais Marthe baigner le bb
avant de le mettre au lit.

Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait
lgrement incline sur l'paule sa tte qui est fine et agrable 
voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait 
l'absence, au vide, au nant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin,
quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remonte
pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour
l'ternit.

Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis.
Elle plissait le front toutefois et grondait  chaque instant, pour un
enttement fugace du bb, pour une goutte d'eau rpandue sur la natte,
pour une autre goutte d'eau projete contre la glace de l'armoire.

Je m'en tonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi
qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par anne. Je
pensais avec une secrte passion: De quelle importance est cette goutte
d'eau? On pourrait, ce soir, lcher la Seine entire  travers ma
chambre que ma flicit,  moi, n'en sentirait aucune atteinte.

Je contemplais le groupe form par mes amis. Le bb seul me semblait
vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les
considrais avec un peu de mpris, un peu de piti. Je songeais: Ils
ont tout ce qu'il faut pour tre heureux et ils font figure de momies;
leur contentement est empaill. Moi, je suis un misrable, un mauvais
fils, un employ congdi et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux
yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur
comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est
patant, patant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans
rides.

Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis  faire
mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes dmons intrieurs.

Je pris l'enfant sur mes paules pour excuter des danses vertigineuses.
Ce petit tre, seul, tait  mon niveau, de plain-pied avec ma rage
heureuse. Il poussait des cris perants qui procuraient une satisfaction
aigu  certaines choses qui se dmenaient en moi.

Peu  peu les deux Lanoue s'chauffaient. Ils s'veillaient d'un
engourdissement; ils semblaient dire: C'est vrai! nous sommes heureux;
alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas?
Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'clatons-nous
pas?

Moi, je dansais, je criais. Moi, j'tais affreusement gai.

Lanoue me dit soudain:

--Tu restes dner avec nous?

J'tais venu pour a. Je prsentai pourtant des objections. Je me fis
prier.

Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur
les tempes.

J'entrevis une soire solitaire avec cet norme fardeau de gat que je
ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit  insister et
j'acceptai tout de suite, lchement, en bgayant presque de frayeur.

Cet instant fut une maille lche dans l'enchanement tendu de mes
exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y
parut bientt plus.

Le bb fut couch en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, 
merveille! Il passa sans hsiter d'une existence vhmente au sommeil, 
l'oubli profond,  l'anantissement.

Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La
semence de gat que j'avais apporte dans la maison germait maintenant
toute seule. Lanoue se htait de descendre  la cave. Il prcisait:

--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!

Et Marthe ajoutait:

--Aujourd'hui, a y est! C'est le moment d'ouvrir la bote de perdreau
truff.

La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a
toujours besoin de prendre appui sur des choses matrielles que l'on
s'introduit dans l'estomac. Mme quand la joie semble dtache de toutes
ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des
arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause
essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des
renforcements, des conclusions. Peut-tre n'y a-t-il pas l de quoi tre
honteux. C'est bien naturel aux btes intemprantes que nous sommes.
Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas prouv le
besoin de souligner vos meilleurs moments en associant  votre bonheur
quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme a!

Je pris  coeur de disposer moi-mme le couvert, avec Marthe. La salle 
manger des Lanoue donne sur une vaste tendue accidente: des btisses
basses, des usines, des ateliers, un agrgat incohrent de maisons
anguleuses. Le soleil couchant envoyait  travers ce gchis un rayon
horizontal, imprieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond
de la pice nous blouir et aviver notre enthousiasme.

On tira le perdreau de sa retraite. C'tait une bote de conserve garde
pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La bote fut
ouverte et l'oiseau apparut, bouillant, ratatin entre de larges
tranches de truffes  l'odeur obsdante.

Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que
ces objets pourraient apporter  ma joie.

Au moment o le repas commena, les deux Lanoue taient aussi fous que
moi. Je les avais tirs, hisss. Nous nous agitions sur la mme marche
de l'escalier. Nous tions des fantoches aux ficelles galement tendues.

Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos
souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies
d'autrefois pour les intresser  l'heure prsente.

Nos bons souvenirs taient nombreux. En outre un charme oprait et des
vnements qui nous avaient paru nfastes, fcheux, revenaient ple-mle
avec les autres et nous prtaient  rire. Parmi les parfums des mets et
des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans
l'aire de nos regards embus, comme un herbivore ventru qui rumine toute
une prairie.

Que de rires, dans ce pass nourri pourtant d'un prsent maussade,
dtestable! Octave, qui possde un petit talent d'imitation, faisait
revivre  nos yeux,  nos oreilles, une foule de personnages falots,
dforms par vingt ans de rcits. C'taient des souvenirs uss
jusqu' la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait
vouloir omettre une de nos plus vnrables plaisanteries, je ne manquais
pas de la rappeler moi-mme: elle avait encore quelques gouttes de suc,
comme ces vieux citrons  cent reprises exprims.

Marthe, pouse depuis cinq ans, ne participait pas toujours  cette
joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'tait la revanche
de l'amiti sur l'amour.

Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une
flamme Chaleureuse dans cet tincelant feu d'artifice.

La nuit tait venue depuis longtemps, et la lampe, et la fracheur,
quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison
intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.

Il y eut un instant prcis o je m'aperus que j'tais un peu moins
heureux qu' la minute prcdente. Voil! Je ne peux pas vous exprimer
cela plus clairement.

Monsieur, vous avez t au bord de la mer. Vous avez assist  la monte
du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus
tmraire  chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arrtera. Et
puis vient un moment o l'eau hsite. Alors, c'est fini! C'est fini. A
compter de cette dfaillance, on voit l'eau cder, on la voit se
retirer, fuir honteusement. Elle dcouvre d'horribles bas-fonds et des
misres, des profondeurs qu'on avait oublies; elle livre tout cela  la
clart, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empcher cette
dsertion.

Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais tre
abandonn, dvtu, trahi.

Je perus une dnivellation brusque: les Lanoue continuaient leur
ascension. Je les regardais s'lever, comme un voyageur fourbu qui ne
peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.

Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je dbitai
quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me
parurent,  moi, grossires, dshonorantes. Les aliments perdirent leur
vertu: je me surpris  en critiquer secrtement la nature, la
prparation, l'opportunit.

Une malveillante lucidit s'empara de mes yeux, de mes oreilles.
J'observai Lanoue; je m'aperus avec dsespoir qu'il se complaisait 
des niaiseries,  des balourdises, auxquelles j'accordai des rires
parcimonieux, teints d'ironie, puis, bientt, de cruaut.

J'eus envie de crier, d'appeler  l'aide, au secours, comme un matelot
en dtresse sur un esquif avari. C'tait bien inutile: la solitude
s'largissait autour de moi, tnbreuse, impntrable, mortelle.
J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un
poisson doit apercevoir une hirondelle.

Il n'y avait rien  faire. Je me rsignai avec amertume. Je pensais 
moi-mme ainsi qu' un animal que l'on saigne  blanc et qui voit couler
son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.

En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consomm. Je fus dshabit
de la grce, vid, extnu.

Bien plus, un dficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des
dpenses Imprudentes, j'avais gaspill la joie; je m'tais endett,
ruin pour longtemps. Je commenai de me reprocher ma stupide joie de
l'aprs-midi; j'en fis un examen mthodique, impitoyable, m'imputant 
crime cette vaine et malfaisante prodigalit.

Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils
se moquaient bien de moi!

J'avais l'air d'tre avec eux; je crois mme que je rpondais  leur
propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'tait
bien leur faute si j'avais perdu, dispers, dilapid ma fortune
intrieure. Ils m'avaient aid dans mes folies, second dans mes excs,
prcipit sur le fumier de Job. Un moment vint o je n'y tins plus, je
me levai pour partir.

Je dus soutenir une espce de lutte. Mes amis me voulaient encore et
tchaient  me garder. Je me roidissais pour me dptrer d'eux, comme un
amant du se dptre d'une vieille matresse.

Ils lchrent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon dpart, ce
qui redoubla ma rancune. N'taient-ils pas deux pour assouvir leur rage?

Il tait d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les
divers pisodes de ma journe commenaient  me remonter aux lvres, et
les plus joyeux m'taient les plus intolrables.

Sur quelques paroles d'adieu je me prcipitai dans l'escalier noir et
chaud.

J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins
libre, libre d'tre malheureux  mon gr. La rue m'emporta, comme un
noy au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues dcidrent de
mon itinraire.

Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journe funeste:
le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant
ncessaire, mon retour  la maison, ma fureur et la bont de ma mre. A
compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide
mchancet pour juger mon tourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse
sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prvu  quel
abme de misre me conduirait cette orgie de bonheur immrit.

J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris tnbreux et sec. Les
chausses exhalaient une suffocante odeur de poussire et de crottin
torrfi. Chaque rverbre saisissait mon ombre au passage, la faisait
tournoyer et la repassait au rverbre suivant. C'tait  vomir.

Accoud au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse 
rassembler les lments de mon dsespoir,  les runir en faisceau. Je
fis d'inous efforts pour tre malheureux avec prcision. Cela aussi
m'tait interdit: je n'tais pas mme une grande infortune, j'tais une
chose gche, gte, informe, drisoire.

La sonnette de ma maison me rveilla, non par le bruit: il est grle et
enfoui au plus profond de la btisse, mais par la fracheur visqueuse du
bouton de cuivre dans ma main.

Je gravis les escaliers  pas lents, couvert de sueur, tourdi par
l'haleine des plombs disposs aux fentres des tages.

Parvenu sur mon palier, j'entrevis la ncessit d'entrer furtivement,
sans rveiller ma mre. L'ide de me retrouver en face de la pauvre
femme me remplissait de confusion et de honte.

J'avanai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, 
son ordinaire, laiss, sur le buffet, une petite lampe allume. Je la
soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse
figure que je devais avoir.

Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le
divan. Une lueur mystrieuse, issue des profondeurs du ciel parisien
agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle
des murailles. J'attachai mes yeux  cette boue infime et, les poings
aux dents, je passai la nuit  me mpriser et  me har.




VII


A compter de ce jour une priode commena qui m'a laiss un souvenir
indfinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe  ce
temps-l comme  un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait
alors de rels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le mme
engourdissement, dans la mme torpeur.

Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, ds le lendemain de l'algarade
Sureau, mon petit matriel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin
de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et,
tout de suite, ma nouvelle vie commena.

Je me levais tard dans la matine. Les premiers jours, vers six heures,
une sorte de choc intrieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien
naturel puisque, pendant des annes, je m'tais lev  cette heure-l
pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps,  me
rveiller vers six heures; j'en prouvais un plaisir particulier et je
me disais que, n'ayant rien  faire, au dehors, de si grand matin, il
m'tait compltement inutile de sortir du lit. Cette rflexion agrable
tait en gnral suivie d'une foule d'autres penses moins heureuses: je
songeais  ma situation perdue et  la ncessit d'en trouver une autre.
Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me
rveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort  rebours, par une
sorte d'adhsion  l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes
membres, je congdiais les penses importunes et m'enfonais avec dlice
dans un nant horrible et voluptueux.

J'tais, comme au centre d'un espace noir, couch, suspendu, balanc.
Toutes mes ides, toutes mes volonts, toutes les choses qui taient moi
demeuraient refoules circulairement, dans l'ombre. Je les percevais
ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'tais bien; j'tais si peu! La
mort ressemble peut-tre  cela; en ce cas, c'est une bonne chose.

Je me rappelle seulement que, plaque sur mon me, sur le restant
informe de mon me, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une
fentre, entrevue  travers les cils comme derrire les barreaux d'une
cage.

Parfois, au coeur de ce nant, j'tais visit, travers par un songe.
C'tait un songe bouscul, haletant, comme ces histoires que l'on
reprsente au cinmatographe.

Presque tous mes songes se droulent dans un silence effrayant. Ceux o
il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent
l'me bouleverse pour plusieurs jours. Je rve trs souvent; je rve
des rves vagues et forts. C'est--dire que je vois des images dont le
contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais
pourquoi je vous parle de a; je suis un homme si ordinaire, si
affreusement semblable  tous les hommes!

Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas
besoin d'tre endormi pour rver. Entendez bien, je ne dis pas rver
comme font les potes, je dis bien rver comme un dormeur, tomber en
proie  un monde terrible, incohrent, magnifique. Souvent je suis en
plein travail, par exemple, j'cris, sous mon petit abat-jour et, tout 
coup, crac, j'ai  peine le temps de sentir que mon me change d'allure
et me voil dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue,
que a me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes rves une
autre fois; je n'ai dj que trop de choses  vous raconter sur ce
monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.

Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'veiller. Eh bien!
mme quand je ne me rappelais rien, au rveil, de ces songes du matin,
ils m'imprgnaient tellement qu'ils donnaient un parfum  mes journes,
qu'ils dcidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon me.

Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, o
travaillait  petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arme du caf,
insidieux et pntrant comme une pense. Je me levais et passais mes
vtements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses  venir.

J'allais retrouver ma mre  la cuisine et l'embrassais en silence.
Chaque jour, j'tais certain qu'elle m'allait faire quelque juste
observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces
grasses matines qui mnageaient dans mon existence de larges vides,
obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mre me disait en
m'embrassant tendrement:

--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.

Je m'asseyais sur le tabouret cann, entre l'vier et le buffet de bois
blanc. J'occupais l une place troite comme une destine. Je tournais
le dos au jour avare de la petite cour et, cal, soutenu, tay par
toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'tais bien,
malgr tout, j'tais bien avec lchet, avec hbtude.

J'aime le caf; j'aime aussi la suave odeur du pain grill. Je jouissais
donc de ces biens immrits, pendant que ma mre me regardait doucement,
attentivement, de ses yeux accoutums  la pnombre. Je comprenais que
je devais tre dfigur par le sommeil; je me sentais les traits pais,
bouffis, les yeux pochs, les cheveux secs et emmls; mais tout m'tait
gal: l'essentiel tait de ne pas rompre le charme engourdissant qui me
permettait de passer d'une nuit  l'autre sans secousse, sans heurt,
sans rveil effectif.

Le petit djeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma
toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimit, je procdais  mes
ablutions avec beaucoup d'irrgularit et de ngligence. Il m'arrivait
ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure
le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout  fait, et c'est
depuis que je porte cette manire de barbe que vous me voyez et qui me
dgote profondment.

Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansutude
l'homme, cet tre rpugnant vou  la vermine et  l'esclavage.
Excusez-moi de vous dire a tout net, mais comment en parler sans
colre? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, dispos de vingt
minutes environ pour veiller  la propret de mon corps, et je vous
assure que ces vingt minutes taient bien occupes. Je suivais un ordre,
toujours le mme: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie tait
facile, je n'avais qu' obir  mes habitudes.

A partir du moment o je disposai, pour les mmes soins, de presque
toute ma journe, je ne parvins plus  faire correctement quoi que ce
ft de mon programme. Je remettais sans cesse  plus tard une chose ou
une autre, en me reprochant, au fond, amrement tous ces dlais. Pendant
cette priode remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite
sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de
le faire. Et n'allez pas croire que c'tait un oubli. Non pas! Je
regardais rveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore
aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par
tre parfaitement sales.

Au milieu de ma toilette, je me prenais  fumailler,  ouvrir un livre.
Je m'enfonais dans un angle du canap et je rvassais indfiniment. Du
lit dfait s'chappaient de grosses bouffes de sommeil. Mes rves de la
nuit, embusqus sous les meubles, derrire les cadres, dans les fleurs
du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des
dmons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-mme. Ils
nouaient et tortillaient autour de mon me une farandole tourbillonnante
et, ds lors, le temps s'arrtait au milieu de l'ternit comme un
navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu' ce que ma
mre vnt ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre
fois: hum! hum! Alors les rves filaient comme des rats sous la
commode et la torpeur me dsertait.

--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton mnage?

--Oui, oui, criais-je en me htant de me vtir.

Le savon avait sch sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps
pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et
sortais de la chambre en disant:

--Je m'en vais aller voir cette place d'expditionnaire. Tu sais? Cette
tude d'avou....

--Va, mon Louis, rpondait maman en remuant  pleins bras le lit de
plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas t habits
par une multitude de figures vivantes que j'tais seul  connatre.

Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'et, lors d'une rcente
dmarche, fait observer que, pour un employ, la canne donnait une
allure amateur peu recommandable, et je tirais derrire moi la porte
du logement.

A peine cette porte ferme, je voyais la clart louche de l'escalier
s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes
dmons taient l. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent tre
emmens  la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me lchaient les
mains, sautaient  mes trousses et, tout en descendant les marches
humides et uses, je me dbattais entre mille rves fabuleux, comme un
noy qui coule  pic.




VIII


Je m'en allais au hasard des rues, et la journe tait devant moi comme
un dsert calcin, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que
la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont
les annes qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, 
moi, n'est faite que de minutes.

Je suivais le trottoir, marchant de prfrence sur la bordure de granit.
Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les
ruisseaux des rues. Ils coulent sur des pavs et tarissent  heure fixe,
je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte.
Tant pis! On n'a jamais que la posie qu'on mrite. J'ai pass une
partie de mon enfance, malgr ma pauvre maman,  pcher des pingles
rouilles et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue
Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je
regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le
gravier, les infimes dbris que le courant lave et entrane peu  peu
vers l'gout. Et puis, le ruisseau chante quand mme sa petite
complainte. Cela me fait penser  des prairies,  des fleuves,  des
pays que je ne connatrai jamais. C'est de l'eau civilise, de l'eau
pourrie. De l'eau, de l'eau malgr tout! La mer, les grands lacs, les
torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez
tard,  l'heure o les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment,
vous entendrez, au-dessous de vous, tous les gouts de la montagne
Sainte-Genevive qui chantent doucement, comme des cataractes
lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages,  moi.

Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien
vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant,
oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien  vous raconter d'extraordinaire.
Toutes mes aventures me sont arrives en dedans. Et vous tes bien bon
de m'couter, moi qui n'ai rien  vous dire, moi qui ne suis fait
qu'avec des riens.

Je suivais donc le trottoir. Je n'tais pas trop malheureux. J'avais 
peu prs autant d'me qu'une chrysalide et je ne me sentais pas press
de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette
espce de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement
toutes sortes de mcanismes se mettaient  jouer et c'tait bientt fini
de mon repos.

Le plus souvent, a commenait par l'absurde histoire du nombre des pas.
Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont
disposs bout  bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je
commenais  m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur
l'interstice qui spare deux des blocs de la bordure. Alors, comme
malgr moi, je m'appliquais  faire exactement deux pas d'un interstice
 l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air,
d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle
de ma sottise, ensuite parce que j'tais profondment persuad que ce
n'tait l qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne
participait point.

Et voil o commence l'absurde: un moment arrivait o je ne pouvais plus
dtacher ma pense de cette affaire d'interstices. Peu  peu, tout en
affectant la plus parfaite Indiffrence, je sentais bien que
j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer
juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une faon trs
dtache, comme si j'eusse voulu me cacher mon action  moi-mme. Cet
tat de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que
l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui
disais cela, c'est quelque chose qui tait en moi sans tre moi--je me
disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisime bec de gaz en
faisant rgulirement deux pas par bloc de granit, ma vie serait
manque, mes entreprises voues  l'chec. Arriv au troisime bec de
gaz, je m'assignais une nouvelle tche, celle, par exemple, d'atteindre
dans les mmes conditions un kiosque  journaux. Une, deux; une, deux;
u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le dmon murmurait: Si tout va
bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de
t'arriver quelque chose d'heureux dans la journe.

Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'tre aussi bte? Songez que je
ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes
ces mmeries je ne cessais de me contempler avec mpris et mme, le plus
souvent, de penser  autre chose.

Parfois, c'tait la ridicule histoire du prcipice. Je vais vous
expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous
dire, je vous dirai tout, c'est--dire pas grand chose, car celui qui
tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur
d'un homme pendant une seule minute, celui-l entreprendra une besogne
surhumaine.

Je marchais donc sur la bordure du trottoir, trs aisment, trs
naturellement, sans penser  rien de prcis. Tout  coup, j'imaginais
--c'tait plutt une ide qu'une vritable imagination--j'imaginais qu'
droite et  gauche de l'troite bordure il y avait un prcipice et que
je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas
davantage pour me faire hsiter, bgayer des jambes, trbucher et,
finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.

Alors, j'tais soulag; le charme tait rompu. Je changeais de trottoir
ou je passais sur la chausse et, pendant un grand moment, je ne pensais
plus  toutes ces idioties.

J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicit
des itinraires me jetait dans une espce de stupeur.

Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indcisions.
Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de
pratique m'avaient fixe, celle qui tait jalonne de mille repres
familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en tait
plus de mme: le but de mes pas tait, le plus souvent, trs indcis et
le temps ne me pressait point. Alors, je m'arrtais  l'angle d'une
maison, devant quelque morne boutique. J'tais tir  gauche, pouss 
droite, partag, flottant. Je tournoyais sur moi-mme comme une barque
que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens
oppos. Je fermais les yeux et fonais au petit bonheur.

Eh bien,  ce train-l, il m'arrivait quand mme d'arriver, si j'ose
dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans
un endroit qui n'tait pas n'importe lequel. C'tait, je suppose, la
fameuse tude d'avou o il y avait  prendre une place
d'expditionnaire.

J'entrais, je faisais antichambre, j'tais amen en prsence d'un
employ suprieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait
pas: ou bien la place tait prise depuis la veille, ou bien la place ne
convenait qu' un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque
connaissance spciale dont je me trouvais dpourvu.

Parfois le principal clerc me demandait les rfrences fournies par
mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je
dgringolais en hte l'escalier. Ma journe tait finie. J'avais fait ma
dmarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'tait impossible de
trouver une place. Cette certitude tait, prcisment, la seule chose
que je cherchais.




IX


Aprs le djeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'tais tout  fait
sr de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis--vis de moi-mme, de
n'en rien savoir.

Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la
moiti de la perfidie que j'apporte  me duper moi-mme, je serais, en
vrit, une canaille.

J'allumais un mgot, je dployais le journal, j'crivais quelque
insignifiante lettre. J'coutais les bruits que faisait ma mre en
desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais  haute voix:

--J'ai bonne envie d'aller, tantt, voir cette usine de Montrouge, tu
sais, maman?

Ou bien:

--Je n'ai pas encore reu de rponse de la maison Malindoire et
Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...

Voil le genre de btises que je disais pour me donner le change sur les
raisons qui m'avaient attir dans ma chambre.

Cependant, je lanais,  la drobe, de brefs coups d'oeil vers mon
vieux canap. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitus au
triomphe. Je le regardais avec une fureur dsespre; il se contentait
de biller par tous les trous de sa tapisserie.

J'allais  la fentre et observais les nuages d'un air soucieux.
Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je vrifiais devant la glace le
noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout 
coup, sans trop savoir comment cela m'tait arriv, je me trouvais
tendu, tout de mon long, sur le canap. J'entendais, avec mon dos, les
ressorts touffer un rire insultant.

Qu'importe! J'tais allong, tout droit, comme une pirogue au fond d'une
crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le dmon de
mes nuits nouait autour de ma poitrine une treinte souveraine et,
enlacs, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre
monde. Le rveil tait odieux, avec ce corps plus pesant qu'une
montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digrs.

Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais 
la rue.

Je pensais par moments avec prcision  la place qu'il me serait donn
de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais
dcouvrir un secrtariat, oui, un secrtariat! J'aurais un bureau
solitaire, avec une fentre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une
clart verte, frache, funraire. On me laisserait tout  fait seul; on
Finirait mme par m'oublier un peu; je vivais l dans une paix profonde,
je serais tranquille, tranquille, comme mort.

Monsieur, vous allez prendre de moi une ide qui a bien des chances
d'tre fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractre, que je suis
un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et
ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je
rve de concorde, je rve d'une vie harmonieuse, confiante comme une
treinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes
d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire
des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je
voudrais tre associ  leurs projets,  leurs actes, tenir une place
dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de
fidlit, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible,
de sensible, d'irritable. Ds que je me trouve face  face non plus avec
des imaginations mais avec des tres vivants, mes semblables, je suis si
vite  bout de courage! Je me sens l'me contracte, la chair  vif. Je
n'aspire qu' retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme
je les aime quand ils ne sont pas l, quand ils ne sont pas sous mes
yeux.

Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses
inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un
misanthrope, c'est, prcisment, parce que j'aime trop l'humanit.

Peut-tre me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut
plutt chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est
ncessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent
de la joie, et je suis, le plus souvent, une me trop ingrate, trop
aride pour faire des avances.

Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant,
presque  toute minute, que le monde m'chappait, que j'tais abandonn,
un vrai pauvre, un misrable.

Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'aperus un apprenti
qui tirait une voiture  bras. La voiture tait lourdement charge.
L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Pench
en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui
sciait les paules. D'une main, il serrait un des brancards et, de
l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en
tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la
tte.

Je ne sais ce que lisait ce garon; mais, toute la soire, je ressentis
une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme
lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche,
dsirable, au prix de la mienne si creuse et si mdiocre.

Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient
toutes sortes d'histoires dsagrables. Une fois de plus j'appelle
histoires ce qui n'en est pas, c'est--dire des choses qui se passent
uniquement  l'intrieur de la bte.

Je marchais d'un pas bien rgulier. J'tais tout entier avec de vieilles
penses, des souvenirs, d'informes rves. Je ne regardais ni les gens
qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction
oppose et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme
que je n'avais mme pas vue, se retournait d'un air offens et changeait
brusquement de trottoir.

Voil qui est vexant, je vous assure, voil qui me remplissait
d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et tre pris pour un
suiveur, pour un de ces imbciles qui vont  la piste. Ah! non! Et cela
simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-tre
depuis trois ou quatre minutes  la mme allure que cette pronnelle. Et
voil, voil la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme  soi
et faire constamment en sorte qu'il ne concide pas avec celui d'aucun
autre. Marcher du mme pas que quelqu'un, c'est dj attenter un peu 
sa libert, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des
millions d'tres qui sont nos semblables en affectant non seulement de
ne pas les voir, mais encore en s'appliquant  les fuir poliment,
sociablement.

Je vous avouerai que tout cela me dgote et c'est pourquoi je
recherche, en gnral, les rues o il n'y a personne.

Ces rues-l sont rares  Paris. J'tais, malgr que j'en eusse, oblig
de passer le plus souvent dans des endroits trs agits. C'est ainsi que
je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le
boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-l, parce que je vis une
chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous
trouverez peut-tre tout  fait rconfortante, tant il est vrai que rien
n'est absolument triste, en soi.

Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bord, dans
cette partie-l, de baraques chtives, sordides, qui taient le rebut de
la foire. Vous savez, de ces baraques o l'on vend de la pte qui se
tire, verte et rose, de ces baraques o l'on casse des pipes  coups de
carabine, o l'on montre une femme-poisson, enfin des choses  pleurer
d'ennui.

Je vis tout  coup une espce de tente rapice sur laquelle tait
tale une affiche de calicot. C'tait l-dedans que le professeur
Stenax dvoilait l'avenir d'aprs les mthodes magntiques. Il y avait,
devant la baraque, un petit groupe d'ouvrires, de soldats, de flneurs.
il y avait aussi une espce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze
jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de
dsespoir famlique imprim dans sa figure fripe. Un homme fini, us
avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misre incurable.

Eh bien, monsieur, il est entr dans la baraque. Il est entr derrire
les petites bonnes, les employs et les garons de boutique. Il tenait
avec force la main ferme sur un gros sou, son gros sou de la journe,
srement. Il l'a donn d'un air inquiet et hsitant. Il l'a donn pour
entrer dans la baraque o l'on allait lui parler de son avenir.

Voil! Voil les choses que je voyais dans mes promenades.




X


Je m'attarde  vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon
affaire.

La priode dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois
d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se drober
sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je
remettais la vie  plus tard,  cette date indtermine o arriveront
les vnements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?

Je m'aperus quand mme du changement de la saison; la fracheur vint et
maman me dit un jour:

--Louis, il va falloir mettre tes vtements d'hiver.

J'avais, pour l't, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup.
Les soins de ma mre lui conservaient une sorte de dcence; mais il
tait si lim, si poli, qu'il paraissait humili et malheureux. Cela me
plaisait: c'tait bien le vtement qui s'ajustait  mon me. Je
retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses
dformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien  moi, comme
des manifestations de ma pauvret Intrieure. Grce  ce pantalon
cagneux et couronn, grce  cette veste terne et bossue, je me sentais
assur de passer inaperu, ce qui est un si grand bien dans l'existence.
Mre me fit donc endosser mon vtement d'hiver, cette jaquette assez
chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui tait  peu
prs neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cess
de l'excrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler  un
scarabe. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit oblig
non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses
gots, de livrer jusqu' l'aspect extrieur de sa personne?

Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En
gnral, je ne portais sur moi que des sommes drisoires; dix sous,
quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander
d'argent  ma mre. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses.
Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais
pas la monnaie. C'tait une faon assez discrte, assez dtache de me
procurer les quelques sous ncessaires  mes menus besoins. Je ne
dpensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgr tout,
l'omnibus, le mtro, un timbre.

Or, cette espce de misre qui, sous mon vieux vtement, m'tait assez
indiffrente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une
jaquette de cheviotte, une jaquette d'employ ais ou de bourgeois. Cet
habit, en dsaccord avec l'tat de mon gousset, me devint comme un
mensonge intolrable. C'est certainement  cette jaquette que je dus
toutes sortes d'ides absurdes. A cause d'elle aussi je me mis 
chercher une place avec une activit plus relle.

Cette activit devint bientt fivreuse sans cesser d'tre inefficace.

Les places! c'est comme les ides, on les trouve quand on ne les cherche
pas. Les gens qui possdent une situation avantageuse et sre disent
volontiers: Un garon vraiment courageux, vraiment rsolu finit
toujours... Ah! monsieur, ce que la chance et le succs peuvent rendre
les hommes btes et injustes!

A compter du moment o je pensai avec une relle angoisse: Allons!
Allons! il faut que je trouve une place! j'eus l'impression obscure
mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je
ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me ft possible
d'accepter avec dignit.

Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur trs haut,
trs lisse, trs pais, et que ce mur-l, c'est l'avenir, et qu'on ne
peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont
prouv que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel
sentiment.

Il vous est sans doute arriv d'attendre quelqu'un, le soir, au coin
d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arriv d'attendre pendant une
heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne
viendrait srement plus et de continuer  esprer quand mme. Il vous
est arriv de connatre de telles angoisses et, aussi, celle que l'on
prouve  s'en aller en se retournant tous les dix mtres, bien qu'il
soit vident que personne ne viendra,  se retourner et  revenir sur
ses pas, malgr la certitude que tout cela est parfaitement inutile.

Ma vie fut en tout point comparable  cette vaine attente sous le bec de
gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir tait
inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les
dmarches d'un homme qui a de l'espoir.

Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses,
pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'tait l'activit
excessive avec laquelle je pensais.

Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de
l'activit avec laquelle je pensais, je m'aperois que je ne traduis pas
du tout la vrit. Dire que je pensais avec activit, cela pourrait
donner  croire que je m'appliquais  penser, que je m'y appliquais
volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En ralit, ce qu'il y
avait de frappant c'tait bien plutt la passivit avec laquelle je
pensais. J'tais visit, travers, brutalis, viol par maintes penses
que je subissais sans les provoquer en quoi que ce ft. Puis-je dire que
je pensais? Puis-je m'attribuer ce mrite? N'tais-je pas plutt le
tmoin impuissant, la victime? N'tais-je pas plutt le champ de
bataille ravag? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien
pour penser. On pensait en moi,  travers moi, envers et contre moi. On
pensait sans se gner,  mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.

Il y a sans doute des gens trs savants et trs favoriss qui se
proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des
gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer seme
de brisants, des gens qui pensent rellement, c'est--dire qui pensent
ce qu'ils veulent. Heureuses gens!

Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un
courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les
mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.

Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant
que j'errais  la recherche de cette introuvable situation, mon esprit
devenait le lieu d'une fermentation vhmente.

Ici prend place un vnement que je vais essayer de vous relater, qu'il
me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisment, ni
calmement.

Je regagnais la maison. C'tait un soir de la mi-octobre. Il tait
peut-tre sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne
devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air
malade, du sol, des choses, des hommes.

J'avais pass l'aprs-midi  refuser deux ou trois propositions
humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de btes de somme.
Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je
rcapitulais ma journe: elle ne me montrait qu'un visage morne et
revche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je
marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivr
de mon dcouragement et de mon amertume.

En passant au niveau de la rue Littr,--vous le voyez, je me rappelle
trs exactement l'endroit--une pense me traversa l'esprit. Voici:
j'allais, en arrivant  la maison, apprendre que ma mre venait de
mourir subitement.

Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune
espce de raison pour que je redoute une telle chose: ma mre n'a que
soixante ans; je ne lui connais nulle infirmit, elle jouit d'une sant
excellente et rgulire. Je ne pense donc jamais  sa mort que comme une
ventualit lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit 
me remplir les yeux de larmes.

Or donc, ce soir-l, en passant au coin de la rue Littr, je me vis
soudain rentrant  la maison et trouvant ma mre morte. Je fis effort
pour chasser cette pense absurde qui, je vous assure, n'avait pas la
nature inquitante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des
ides. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'aperus bientt que cette
pense n'tait pas venue seule: cependant que je tentais de l'loigner
de moi, toutes sortes d'autres penses qui taient comme les
consquences de la premire m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique
d'une attaque bien concerte.

Ma mre tait morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je
voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetire,
tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie 
refaire.

Aussitt, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine faon,
mais de cent faons varies. La premire chose qui me venait  l'esprit
tait celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai dj parl, de
cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre
dont j'ai la nue proprit, un titre incessible et inalinable, sur
lequel on ne peut mme pas emprunter, une ide baroque d'un oncle mort
paralytique.

Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien!
J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'tais libre, libre et
misrable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une
solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais
pour moi, amrement. Et j'attendais ainsi, dans une indpendance
enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah!

Ah! J'tais devant le Snat, tout  coup, sans savoir comment j'tais
arriv l. Je me trouvais devant le Snat et j'enlevais mon chapeau,
tremp de pluie  l'extrieur et de sueur  l'intrieur. Un grand
tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur,  la lueur
d'un rverbre, mes mains mouilles, frmissantes comme celles d'un
ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de
la bordure du trottoir.

Ainsi, voil l'homme que j'tais! Je pensais  la mort de ma mre; j 'y
pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mre.
Je supprimais mentalement ma mre pour disposer de la petite rente.
Voil l'homme que j'tais.

Je ne parviendrai jamais  vous dire ce qui se passa. Une sorte de
querelle clata dans l'intrieur de mon tre. Une voix claire et
raisonnable disait: ce sont des ides absurdes, il faut les mpriser et
les chasser. Une autre voix, sifflante, exasprante, rptait
obstinment: lche, lche. Mais, nette, en dpit de ce tumulte, une
troisime voix comptait avec placidit: vingt francs par mois pour la
chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour
le repas du midi, dix sous pour le dner; le reste: des livres, des
loques, la libert.

Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues
ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'taient des larmes: il
pleuvait de plus en plus fort. J'tais extnu, coeur, atterr.

Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la
grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles temprait
le bouillonnement de mes penses, si je dois appeler mes penses cette
vermine dont je ne peux ni me rendre matre ni me dbarrasser. J'eus la
sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon me presque immobile,
comme un cheval rtif que l'on mate en tirant trs fort sur les rnes.
Je pensai, lentement, en remuant les lvres, je pensai mot  mot: Si
ma mre venait  mourir... Aussitt, je sentis ma gorge se serrer de
chagrin et une vive dtresse, que je connaissais bien pour l'avoir
prouve dj, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire,
profondment soulag. Je pensai encore: C'est une ide tout  fait
importune; il n'y a aucune raison pour que ma mre me quitte. Non! Il
n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: Il ne peut pas m'arriver plus
grand malheur. Et toute ma tristesse rpondit: Non! Oh! non! pas de
plus grand malheur.

Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le
pouvoir, repris la direction de mon me.

Je m'aperus,  ce moment, que je n'tais pas seul contre la grille du
jardin. Un homme, vieux, misrable, coiff d'un chapeau melon dform
par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de ct, ses reins
frottant le petit mur qui court  faible hauteur. Il disait  voix
basse: _La Presse! La Presse!_ et personne au monde ne
l'coutait.

Je reconnus l'aveugle que l'on amne l chaque soir. Sa tte tait un
peu incline, un peu renverse; son visage immobile et clos recevait la
pluie. On et dit qu'il avanait en rampant. A deux pas de moi, il
s'arrta, comme s'il m'et senti, comme s'il et peru le bruit de ma
vie. Je le regardai et murmurai: Celui-l, celui-l! A quoi pense-t-il,
celui-l? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose.
Quoi? Quoi? Il n'y avait srement rien de commun entre son abme et le
mien.

Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle
avait recommenc  ramper contre la grille, comme si mon dpart lui et
laiss la voie libre.

Jusqu' la place du Panthon, je fus  peu prs tranquille, c'est--dire
vide, c'est--dire dsert de toute pense. En pntrant dans la rue
d'Ulm, je me surpris  compter: Quinze sous pour le repas du midi, dix
sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-mme. Plus besoin
de chercher une place. La solitude!

Je haussai les paules avec douleur et rsolus de prendre un petit
dtour pour ne pas rentrer tout de suite  la maison. Cela vous prouve
que je n'avais, en ralit, aucune inquitude: je savais bien, je
sentais bien que ma mre n'tait pas en danger. C'est en moi, en moi
seulement qu'elle se trouvait en danger.

Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec
mthode et tnacit: En vendant presque tous les meubles, cela me
permettra peut-tre un petit voyage.

Ainsi donc, rien  faire! Je ne pensais plus mme au conditionnel, mais
au futur. Rien  faire! Je n'tais pas le matre de mes penses. Inutile
de rsister. Inutile surtout de me dissimuler cette espce de crime qui
tait le mien. Je n'tais pas le matre de ne pas penser criminellement.

Je suivis en hte les petites ruelles qui devaient me ramener rue du
Pot-de-Fer. Je pntrai dans ma maison, bien persuad que j'aimais
toujours tendrement ma mre, mais que j'tais absolument incapable de la
dfendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de
ne pas la tuer en moi.




XI


Dpouille de la toile cire qui la couvre habituellement, agrandie de
ses deux rallonges, la table de salle  manger occupait presque tout
l'espace libre au milieu de la pice. Notre vieille lampe, la lampe 
colonne de marbre, clairait sur la table des morceaux d'toffe coups
et empils, des patrons de tarlatane, des botes d'pingles, des
bobines. Penches vers la lampe, leurs cheveux se mlant presque, deux
femmes cousaient. C'taient ma mre et Marguerite, notre voisine, cette
giletire dont je vous ai dj parl.

Je m'arrtai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scne
paisible, je ressentis un grand serrement de coeur.

Ma mre leva des yeux blouis par la lampe, chercha mon visage dans
l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit:

--C'est toi, Louis! Ton dner est tout prt dans la cuisine, mon enfant.
J'ai laiss la soupe  petit feu.

Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son d, comme font
souvent les couturires, et elle ajouta, d'une voix o il y avait de la
confusion:

--Nous avons envahi la salle  manger, tu vois. Marguerite a trop de
travail, alors je l'aide un peu.

Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs?
N'avais-je pas compris? N'tait-ce pas assez clair?

Je saisis la petite terrine o mijotait la soupe; je m'assis  ma place
familire, entre l'vier et le buffet de bois blanc, et je me mis 
manger.

Voil donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi,
donner asile  mille penses odieuses, et puis encore calculer l'emploi
de la petite rente. Et c'tait bien pourquoi ma mre devait veiller,
coudre, coudre des gilets.

Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les
coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mre guettant,
dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soire, un
franc cinquante, peut-tre un franc soixante-quinze.

Je ne pus m'empcher de redire:  Quinze sous pour le repas du midi; dix
sous pour le repas du soir....  J'aurais voulu me graver ces mots-l
dans la peau, me les tatouer sur le coeur  coups d'pingle.

Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait l, puis une
petite saucisse, puis un morceau de fromage. Dix sous pour le repas du
soir! Je dvorai tout ce que je trouvai. Je n'en tais plus  mesurer
ma honte.

Tout en mangeant, j'coutais les deux travailleuses qui devisaient 
mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et,
pendant quelques minutes, le bruit de la machine  coudre rongeait le
silence. Puis, de nouveau, c'tait le calme et, d'instant en instant,
cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive
qui file vers les lvres disjointes.

Mon dner fini, je traversai la salle  manger sans prononcer une
parole, sans m'arrter et je pntrai dans ma chambre. Je retirai mes
chaussures imbibes d'eau. Je me jetai sur le canap.

Ma chambre tait obscure; par la porte demeure entr'ouverte entrait un
peu d'une clart mlancolique. Cela composait un de ces tableaux qui
vivent si profondment dans le souvenir: un coin de parquet luisant,
deux ou trois objets  moiti ensevelis dans la tnbre, l'arte d'un
cadre, le fantme rigide et gris d'un rideau.

J'tais parfaitement calme. J'tais parfaitement lucide et froid.
L'impression dominante pour moi, tait de lassitude et de rsignation.

Rien  faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable
de spculer sur la mort de ma mre, un homme capable de calculer son
petit bonheur en escomptant la mort de ma mre. Pendant ce temps, ma
mre travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe,
des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation:
Du calme! du calme! On ne peut pas s'empcher de penser, mais qu'est-ce
qu'une pense? Quoi de plus inexistant qu'une pense! J'allais me
laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme
un rat qui traverse une chambre habite.

Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a
ide de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le
doigt.

Rien  faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout  fait, les
bras ballants, les jambes abandonnes, la poitrine offerte. Une bte
pour la cure. Un champ de bl pour les sauterelles. Une charogne pour
les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne
vous gnez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, l-dedans?
O suis-je, l-dedans?

Il tait beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la
salle  manger. La lampe, bien que voile, me fit cligner des paupires.
Je m'assis auprs de la table.

Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline
noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres,
comme effrays, des yeux rougis par le travail nocturne.

Ma mre ramassait les pingles et les bobines. J'avais pris son d; je
jouais distraitement avec: il tait chaud; il exhalait une mince odeur
de sueur et de renferm.

Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les dlasser:

--Je suis contente: nous avons bien travaill!

Un arme de caf se mlait, dans le grand calme de la nuit, au parfum
cre et laineux des tissus. La petite pice tait emplie d'une paix
dense, comme glatineuse, o les bruits se propageaient mal. La lampe
avait l'air puise; sa flamme dormait tout debout.

Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit.

Ma mre poussa le verrou et revint jusqu' moi.

--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis.

Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index tait
dure et crible de piqres d'aiguilles. Ma mre passa son autre main, 
plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut frache. Je ne
disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs.




XII


Le lendemain matin, j'tais encore couch, en proie  la torpeur, quand
j'entendis chuchoter dans la pice voisine.

--C'est cela, disait ma mre, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en
chaque jour  peu prs autant qu'hier. Nous nous installerons dans la
salle  manger comme hier; c'est plus commode.

Dj j'tais debout, l'esprit net de sommeil. Dj j'tais tout  mes
soucis, comme une prune gte, fourmillante de gupes.

Toilette rapide. Djeuner. Je me sentais rsolu, sans savoir exactement
 quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument  des mollusques;
il leur poussait, dans l'intrieur, quelque chose de dur, d'osseux, une
espce de colonne vertbrale.

--Prends ton pardessus, Louis!

Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la
rue.

Il faisait une matine brumeuse, larmoyante. Gorges de brouillard, de
grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes
marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent trs bien o ils
vont.

Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le
kiosque  journaux tait ouvert, mais l'affiche n'tait pas encore
pose. Je me mis  rouler une mince cigarette, par contenance, puis
j'attendis avec les autres.

Nous tions l cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans
les poches. Nous nous regardions  la drobe. Il y avait entre nous, me
sembla-t-il, un air de parent: quelque chose de pauvre, d'inquiet,
d'humili; une certaine dfiance rciproque, aussi.

A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard o taient
formules les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signal
cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-l, os y recourir.
Je m'approchai, derrire les autres, en affectant un peu de dtachement.

Sur la feuille moite, le texte, polycopi  la pte, se lisait mal.
Certains des hommes pelaient  voix haute, avec difficult, en
mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec
lenteur.

Le numro 12 retint mon attention: _Avocat demande personne
instruite, jeune, bonne ducation, clibataire, pour travaux de bureau.
Envoyer photographie._

J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de
moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la
chemine, et de longs aprs-midi solitaires, un hoquet de pendule dans
le silence cotonneux.

Voil exactement ce qu'il me fallait.

--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant
l'enveloppe qui contenait l'adresse du numro 12.

J'crivis, dans un bureau de poste, une lettre soigne, digne et
toutefois persuasive, une lettre premptoire, convaincante. Les mots
_personne instruite_ me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon
brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je
possdais, une preuve dj ancienne, sur laquelle je suis reprsent
avec des cheveux boucls, une moustache  peine dessine et cet air
particulirement mlancolique et timide qui fut le mien entre vingt et
vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il
donc des gens si maniaques?

La lettre partie, je me sentis rconfort, content. J'entrevis un
succs, une de ces rencontres heureuses qui changent la destine d'un
homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas
une pense que l'on pense soudain et qui suffit  changer le got du
monde?

Je vous l'ai dit, le temps tait fort humide; je passai donc le reste de
ma journe  la bibliothque Sainte-Genevive, dans mon coin favori: au
bout d'une des tables, au fond,  gauche.

L, je suis bien. Il tombe des hautes fentres une clart sereine et
spirituelle qui chante sur les pages imprimes ainsi qu'un archet sur
une corde. L, tout est juste et tempr, comme dans le cerveau d'un
sage. L'encens de la pierre et des livres pntre l'me et la purifie.

Je passai donc  la bibliothque toute cette journe. J'y retournai le
lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce
pas? alors qu'une seule bonne dmarche, adroitement conduite...

Comme je revenais  la maison, le soir du second jour, la concierge me
remit une lettre. Une rponse, dj! Je me htai de monter jusqu'au
second tage, o le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.

Je m'tais assis sur une marche au rebord lim, mang par plusieurs
gnrations de locataires et j'allais dchirer l'enveloppe. Soudain, ma
prcipitation me dgota. Je m'imposai, je russis  m'imposer de ne
lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien
calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau
destin avec des mains qui tremblent.

Je montai donc assez posment les deux derniers tages. Ma mre et
Marguerite travaillaient dans la salle  manger. Je pris le temps de
leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de
passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la
table. Le moment tait venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas
encore! Je me dchaussai, car jamais je ne reste chauss quand je suis
chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates,
puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil
oblique  cette lettre qui gisait l, comme une chose de peu
d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir.
J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un
peu d'orgueil; je commenais  tre fier de moi; je commenais 
prendre, de mon caractre, une ide avantageuse.

Cette ide n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai
sur la lettre et je m'aperus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient,
ce que j'avais tant voulu viter. Elles tremblaient si bien que je
faillis dchirer l'enveloppe et son contenu.

Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon criture, ma
lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: C'est un
secrtaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie  ce
jeune homme.

Je suis fait aux dconvenues, mais celle-l me remplit brusquement d'une
si trange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup,
je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: Personne
jeune... bonne ducation... clibataire... envoyer photographie.
Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper 
ce point? Et j'avais envoy ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien
pu passer?

Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets,
l'avant-veille, me semblrent, cette fois, prter  toutes les
quivoques. De nouvelles bouffes de rougeur me montrent au visage.
Dieu! Que j'avais t bte, bte, bte! Et ridicule, oh! ridicule!

Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que
jamais. Rien  faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage
si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses
laides, au travers de l'me. Ce combat! Cette dfaite!

Ma mre appela soudain:

--Louis, viens dner, mon enfant.

Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mre?
N'avais-je pas de quoi dner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette
retraite profonde et secrte comme une coquille? Ah! Les escargots ne
connaissent pas leur bonheur.

La salle  manger demeurant encombre par les travaux de couture, nous
dnmes dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du
temps, dnait avec nous; c'tait un arrangement entre elle et ma mre.

Je ne vous ai pas beaucoup parl de Marguerite. Eh bien, si a ne vous
fait rien, ne parlons pas de Marguerite.

Elle tait assise  l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout;
j'avais l'vier  gauche et le buffet de bois blanc  droite: ma vraie
place dans la vie. Maman tait entre nous deux et, de temps en temps,
elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.

Les femmes poursuivaient leur conversation de la journe, une
conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un
monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas
physiquement, mais par le coeur, par certaines faons de souffrir la vie.

Je ne parlais gure, je n'coutais gure. Un mot pourtant, le mot
malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes,
m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque
chose de trs ordinaire, je dis  peu prs:

--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que a dure trop longtemps,
parce qu'alors a n'a plus de raison de ne pas durer toujours.

Ma mre allait porter  sa bouche une cuillere de potage qu'elle reposa
dans son assiette. Elle hocha la tte sans me regarder et dit  mi-voix,
comme pour elle-mme:

--Voil! Ce qu'il dit l, c'est son pre, tout  fait son pre.

Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi dsesprer! Si mon pre s'en
mle, maintenant! Si mon pre, que je n'ai pas connu, si d'autres gens,
dont je ne sais absolument rien, se mlent de moi, avouez qu'il y a de
quoi devenir fou. Je ne parviens pas  me trouver; s'il faut que je me
cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je
renonce!

Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne
profrai pas un mot.

Nanmoins, une partie de mes rflexions devaient se laisser voir sur ma
figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite,
des yeux si chargs de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que
je m'arrtai net, c'est--dire que je m'arrtai de penser comme je
pensais, que je m'arrtai de rouler sur ma pente.

Si la terre, qui s'en va toute seule  travers le vide, rencontrait
soudain les penses d'un autre monde, elle s'tonnerait sans doute comme
je m'tonnai ce soir-l.




XIII


Ds le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis  louvoyer
en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune
confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os  ma
conscience irrite. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutt que
cette perptuelle contemplation du dedans.

L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un  un, les gens
qui la dchiffraient comme moi s'en furent et je restai bientt seul.
Non, pas seul. Quelqu'un, derrire moi, se mit  parler. Une voix
zzayante, malade, vermoulue disait:

--Connu, tout a! Rien de vraiment remarquable dans tout a! Des trucs
uss qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi,
je vais rue des Halles.

Je suis peu enclin  lier conversation avec les gens que je rencontre
dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui
murmurait  mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et
j'vitai de me retourner.

Alors la voix reprit:

--Vous ne venez pas rue des Halles?

Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si
triste que je fis volte-face.

Vous connaissez peut-tre cet homme-l; on le rencontre souvent dans
notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues
qui avoisinent le Panthon.

Il est de taille mdiocre. Le buste long, les jambes courtes. La
maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleutre sur l'oeil
droit; les cils colls, les paupires blettes. Des cheveux sans teinte
prcise: des cheveux incompatibles avec toute espce de russite
sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre
jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables
taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de
cellulod, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles
rongs. Un vtement long qui devrait tre une redingote et qui n'est,
cependant, qu'une jaquette. Des souliers mrs que la pression intrieure
d'oignons symtriques a fait clater. Un chapeau melon cass, mais
propre. Une serviette de molesquine sous le bras.

Il parut hsiter et dit encore une fois, non sans dcouragement:

--Venez donc rue des Halles, avec moi.

--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin.

--Quoi? Vous n'y avez jamais t? Vous ne connaissez pas l'agence
Barouin, pour la copie des bandes?

Je secouai la tte avec tonnement; je ne connaissais pas l'agence
Barouin.

--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon trange
compagnon. Venez! Cela ne vous engage  rien. Si a ne vous plat pas,
vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une
autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence
Barouin. L, vous tes toujours sr de faire vos vingt-cinq sous, vos
trente sous peut-tre, si vous crivez vite.

Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et
ajouta:

--Vous, vous tes employ de bureau.

Certes, je suis employ de bureau; mais je n'aurais jamais pens que
cela ft visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation.

L'homme dit encore:

--Vous devez avoir une belle criture et travailler rondement. Vous en
ferez peut-tre pour trente sous; mais dpchons-nous; sans cela, il n
'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale bote; pourtant,
quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service.

Nous! Je reus ce mot dans le flanc avec une lgre angoisse. Oh! je
vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drle que
cet homme dt nous. Je sentis pourtant que ce nous m'enrlait dans
une confrrie misrable. Je voulus prouver la saveur de ce nous dans
ma propre bouche et je rpondis avec une calme amertume:

--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des botes
comme cela.

Et je me laissai conduire. L'homme se remit  parler, avec cette
volubilit des solitaires qui pensent avoir enfin rencontr une oreille
bienveillante:

--Moi, je suis secrtaire, c'est--dire que j'tais secrtaire. En ce
moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis
a tout de suite, bien qu'en gnral je ne le dise pas: c'est un nom qui
m'a caus des dsagrments. Je cherche une place o je pourrais
travailler un peu pour moi. C'est trs dur: Paris n'est pas si grand
qu'on le croit.

Il marchait  mes cts; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa
respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourment par une
bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans
arrt.

--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de
tabac.

Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grle sourire:

--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il
travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac ml, bien entendu,
mais point mauvais, en gnral, et doux, peut-tre parce qu'une partie
en a t lave par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu
parfois des tas de tabac! Un mtre cube au moins dans un coin de la
chambre. On se demande ce qu'il faut de mgots pour faire une telle
masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez.

Je fumai ma cigarette avec une espce d'horreur. Ce qui est dur dans la
misre, c'est l'apprentissage, et j'tais encore un novice. Je regardais
de temps en temps mon compagnon et je pensais: Voil! voil! dans dix
ans, je serai comme celui-l.

L'homme trottinait  mes cts et ne cessait de parler. Sa voix fripe
conservait, grce au zzaiement sans doute, des sonorits puriles et
tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard
s'levait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clart humide
et suppliante qui me serrait le coeur.

Nous atteignmes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent
imprgnes d'une immonde odeur de choux gts. Mon compagnon s'arrta
devant une porte cochre.

--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'tes jamais
venu.

Il y avait une cour, encombre de voitures  bras, de caisses et
d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il
semblait perc  mme un bloc de crasse.

Au premier tage, mon compagnon, essouffl dj, empoigna un bouton de
porte.

--C'est l. Entrons vite, et pas trop de bruit  cause du macaque.

Nous entrmes. Imaginez une grande salle claire par trois fentres aux
vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'cole, mais pour de vieux
coliers, pour de pitoyables fantmes d'coliers.

Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante annes de misre, de
maladie, de privations, de dboires se soient abattues, brusquement,
comme un orage, et voil l'agence Barouin au travail.

Un silence limoneux, fait de murmures touffs, de toux, de respirations
asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouill.

Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la
condensation de toutes les haleines.

En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un
bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en mchoire. Pas de
front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux
saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis.

--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, l-bas, prs de
la fentre.

Nous nous assmes cte  cte, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa
serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume.

--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes
au macaque.

Le macaque tait cette manire de sous-officier qui trnait au bout de
la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges.

Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu' copier toutes les adresses du
registre sur les bandes. Allez-y!

J'y allai... Je ne comprenais pas trs bien ce qui m'tait arriv, ce
que je faisais l. J'tais ahuri, engourdi. J'prouvais un dsir violent
de me sauver, de me retrouver seul dans une rue dserte. Je me
raidissais contre ce dsir. Je pensais en serrant les dents: Non! Non!
tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la dchance. Ce
n'est que la premire gorge de la tasse. Avale, avale! Surtout, je
m'appliquais  ne rien laisser paratre de mes sentiments,  n'avoir
l'air tonn de rien, choqu de rien. Enfin, le cours de mes rflexions
n'empchait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais,
j'empilais les bandes remplies  ma droite, paralllement au paquet des
bandes vierges.

Parfois, je m'arrtais pendant une seconde et levais les yeux sans oser
lever la tte. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables
comme la boue d'une mare dans laquelle pitinent des bestiaux. Vous
n'avez peut-tre pas remarqu qu'entre toutes les puanteurs naturelles,
celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royaut,
n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait l semblait un compos de
maintes autres: celle de l'cole, celle de la caserne, celle de l'asile,
celle de l'hpital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas,
moi.

Je pensais: Voil maintenant mon odeur, jamais je ne me dbarrasserai
de cette odeur-l.

De temps en temps, l'adjudant faisait signe  un petit vieux, ras,
tonsur comme un prtre et qui travaillait au premier rang. Aussitt, le
petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait
une pellete de coke dans un pole minuscule coiff d'une casserole.

J'avais gard mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la propret
me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans
ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil.
Ses doigts taient couronns d'un bourrelet d'envies enflammes qu'il
mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais
qu'il devait tre fort myope de son oeil unique, car il serrait de prs
sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et
rgulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses
jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si
affectueux que je m'en sentis le coeur rchauff. Je me remis au travail
en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel
endroit.

Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemble. Le petit
vieillard du premier rang sortit et rapporta bientt  l'adjudant une
tranche de pain et une portion, dans une gamelle couverte d'une
assiette retourne.

La plupart des hommes repoussrent leurs paquets de bandes au bord de la
table et se mirent  manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua
de table en table, puis une rumeur de conversation.

Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les
bandes au macaque et se faisaient rgler leur compte. On percevait un
bruit de gros sous, parfois le tintement dlicat d'une picette
d'argent.

De nouvelles figures se montrrent. Fort peu de places restaient vides.
Les hommes qui s'en allaient taient remplacs par d'autres. Tous
connaissaient videmment les habitudes de la maison. Il y avait une
espce de discipline composite: l'cole, la caserne, l'hpital, la
prison.

Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes.

--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous
rapporterai le vtre. Qu'est-ce que vous prfrez avec vos deux sous de
pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons?

Je rpondis:

--Des frites, plutt.

Lhuilier restait plant devant moi. Il sourit encore une fois et dit en
se penchant:

--Si a ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous.

Il acheva, dans un mince sourire:

--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en tat de faire une avance.

Comme je lui remettais les cinq sous en bgayant quelque excuse, il me
souffla dans l'oreille:

--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne
parlez pas trop  ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme
srieux. Je le connais, il loge  l'Impasse. Ce n'est pas un type pour
vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend
des bricoles,  la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens.

Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je
n'osais mme pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au
retour de Lhuilier. Nous mangemes.

--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons,
a tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons.

L'aprs-midi passa comme la matine, c'est--dire avec une lenteur
extrme et dsesprante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai 
plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue,
j'prouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan:
les bandes, le macaque, mon chapeau demeur sur la table. Le souvenir de
Lhuilier me retint, me ramena chaque fois.

A quatre heures, lorsque l'obscurit tomba des murs, comme une toile
d'araigne poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes
irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des rles doux, des
ternuements, des suffocations. La tte penche de Lhuilier jeta sur la
table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'vertuait,
trbuchait, renclait.

Il tait peut-tre sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit
soudain:

--a y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara
d'une partie de mes bandes et m'aida. Il crivait fivreusement, son
oeil tour  tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous
deux. De larges taches d'encre violettes schaient sur ses doigts
dforms.

Il rangea mon travail comme il avait rang le sien: les paquets de
bandes les uns sur les autres, en croix, par catgories mystrieuses.
L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'levait 
un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:

--Quand vous aurez la pratique...

Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le
bitume, exaltant l'cre odeur de lgumes pourris qui est l'haleine
mme de ce quartier.

Lhuilier sortit son cornet de tabac:

--Une cigarette?

Je me sentis lche, lche, et je refusai en mentant:

--Je fume si peu.

Mon compagnon se htait  mes trousses. Il y avait, dans sa dmarche,
quelque chose de sautillant et de tranant tout ensemble: de la fatigue
et de la candeur. Il parlait sans arrt, comme le matin. Je n'entendais
pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pense me drobaient la
plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au
milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'cume d'une
cataracte.

--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir,  l'htel de
l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour
moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai
tant de choses  faire.

Et il me parla de ses projets jusqu' l'entre de l'Impasse Maubert.

L'Impasse tait remplie d'une obscurit sous-marine. Tout au fond,
tremblait un quinquet; sur le verre dpoli on lisait le mot htel.

Lhuilier s'arrta. Il pitinait tout en parlant et j'entendais les
semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient
la boue.

--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous
reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi?

Et il ajouta d'une voix basse, gmissante, change:

--Je m'ennuie tellement.

Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume tait moite
et le dos velu.

Je promis de revenir, je promis mme de revenir ds le lendemain. Je
regardai bien Lhuilier qu'un rverbre clairait par saccades, et je
m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment o je tournai le coin
de la rue.

Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Genevive. La
pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminu, dchu,
taraud d'une tristesse qui ressemblait  la peur. J'osais  peine
rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes
vtements, dans ma peau, dans mon me, l'odeur de l'agence Barouin. Je
remchais des bribes de penses absurdes: Moi, moi, je ne suis pas
fait pour tre malheureux de cette faon-l. Evidemment, j'ai ma faon
d'tre malheureux, une faon que j'ai choisie moi-mme,  mon got, bien
sr!

Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais form la rsolution
ferme, farouche, de mourir de faim plutt que de retourner jamais chez
Barouin.

Pour Lhuilier, j'ai honte  vous l'avouer, je le rencontre encore
parfois dans ce quartier, et, ds que je l'aperois de loin, je change
de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnatra pas: il est trop myope. Et
puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-l.




XIV


J'ai t plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne
 la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font
rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre
qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai
vcu.

Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon
canap, dans mon refuge, j'eus une brve impression de convalescence.
J'tais encore moi, c'est--dire Salavin, c'est--dire un pauvre homme;
mais je n'tais plus ce que j'avais t tout le jour: une larve, un
dbris, un rsidu.

Ma mre et Marguerite m'avaient attendu pour dner. A me retrouver dans
la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empcher de goter du
bien-tre, de me dtendre, de m'abandonner.

--Louis, me dit ma mre, comme tu as l'air las!

Je ne rpondis qu'en hochant vaguement les paules. Tte baisse, je
comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots pars sur les
fleurs de la faence. Notre nourriture--inutile de vous le dire--tait
des plus simples; mais elle avait un got particulier  la cuisine de
maman, un got qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un
got que je reconnatrais entre mille, comme un visage.

Ma mre reprit:

--Tu te fatigues trop  chercher. Il faudra prendre un peu de caf avec
nous, tout  l'heure.

J'acquiesai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mre.
Quand elle me voit triste, dcourag, elle murmure: Veux-tu un petit
morceau de chocolat? Si j'tais gnral et que j'eusse perdu une
bataille, maman me dirait: Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire
une crme au caramel. L'trange, voyez-vous? est que le bout de
chocolat ou la crme au caramel possdent bien, alors, toutes les vertus
que la pauvre femme leur prte.

Mais, assez l-dessus! Que je vous raconte plutt une chose singulire.
Le nez dans mon assiette, j'coutais les menus propos de maman et je me
sentais pntr d'une inquitude nouvelle, indfinissable.

Je suis habitu  vivre sous le regard de ma mre. Je suis habitu  ce
regard qui m'enveloppe, me pntre, glisse sur mon visage, erre dans mes
cheveux, comme une main, comme un souffle.

Or, ce soir-l, je n'osais pas relever la tte parce que je sentais bien
que ce regard n'tait pas seul  suivre le frmissement de mes mains sur
la toile cire,  compter les petites gouttes de sueur qui naissaient
sur mes tempes,  lire sur mes traits le dsordre de mon coeur.

Je me htai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre.

Je ne vous ai peut-tre pas encore dit que je joue de la flte. Oh!
j'exagre assurment en disant que je joue. Je possde une flte de
bois,  clefs, dont un camarade de rgiment m'a enseign le doigt. J'ai
travaill pendant deux ans  mes heures de loisir, assez pour lire les
pages d'une difficult moyenne. Puis, j'ai cess de travailler et,
partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si
j'tais capable de faire trs bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne
serais pas l'homme que je suis.

Ce qui est pnible, c'est que, faute d'entranement, de mcanisme, faute
d'tude, enfin, je joue d'une faon maladroite, purile, des morceaux
que je sens fort bien. Car je dois dire, pour tre juste envers
moi-mme, que j'aime passionnment la musique et que je lui dois mes
motions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'vertue sur mon
instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre  ce que j'excute, tandis
qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flte, Oudin qui, somme
toute, n'entend rien  la musique, mais qui a de la pratique, des
doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une me.

Bref, ce soir-l, je me mis  jouer de la flte, d'abord doucement, puis
 plein souffle. J'entendis maman qui disait:

--C'est a, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps!

Je jouai donc. J'avais allum la lampe et install mes cahiers de
musique sur la commode, contre le vase de verre bleu.

Je m'appliquais, serrant soigneusement les lvres et mesurant mon
haleine, je m'appliquais  faire de beaux sons; et une partie de mon
tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans
l'atmosphre avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux
que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont
mls  toutes mes penses.

Je m'aperus bientt qu'aprs un long silence les deux femmes, dans la
pice voisine, avaient recommenc de parler  voix basse. Cela
produisait un ronron lger et continu que je ne pouvais pas ne pas
entendre, tout en jouant.

Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous
paraisse, je me sentis bless. Je n'en voulais pas  ma mre; j'en
voulais  l'autre, oui,  Marguerite. Je lui en voulais de ne pas goter
ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand mme un
peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon dpit  ce que je
considrais comme un manque de respect pour l'art, pour les matres. Je
dois pourtant reconnatre que mon orgueil, surtout, tait en jeu, mon
orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de
parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces dtails, c'est pour bien
vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger svrement.

Je posai ma flte et entrai dans la salle  manger. Je m'assis d'abord
en face de la chemine, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas 
contempler dans la glace cette figure qui me dplat tant, parfois: ma
pauvre figure.

Accoud  la table, les joues dans les paumes, je demeurai l de longues
minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans
quitter des yeux son ouvrage:

--Comme c'est beau, ce que vous avez jou ce soir!

Je fis un sourire de travers en rpondant:

--Oui, c'est beau, mais je joue si mal!

Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une
aiguille:

--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal.

Je lui sus gr de ces quelques gouttes de baume verses sur mon
amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parl. En somme, elle
pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la rplique
 ma mre qu'elle traite avec beaucoup de dfrence.

Marguerite cousait trs vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou
des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle vitait de se
moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait
frquemment, avec lgret. Cela ne me dplut pas, ce qui est bien
tonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi
l'ombre que projetait, sur sa joue, une mche folle qui boucle devant
son oreille.

Une tide paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un pass
plein d'indulgence les vnements et les visages de ma journe:
Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur  la sauvette.

Je m'allai coucher bien avant les couturires. Mes dernires penses
furent apaisantes; rien n'tait perdu; quatre mois d'oisivet, ce
n'tait pas une affaire; il n'y avait gure d'homme  qui ce ne ft
arriv au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mre
oublierait cette triste priode et Marguerite ne me jugerait pas trop
mal.

Je m'endormis sur ce mol oreiller.

Au milieu de la nuit, je m'veillai net en pensant  Lhuilier. Je ne
rvais pas. Toutes les penses qui me traversaient avaient pourtant cet
aspect anormal, difforme, terrible que la mditation nocturne prte pour
moi aux choses les plus simples.

Je repris une  une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent
insenses. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du
lit, le lendemain, je me sentis plus misrable, plus odieux, plus
coupable que jamais.

Une chose demeurait toutefois arrte dans mon esprit: je ne
retournerais pas  l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais
ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mre, et je ne
retournerais pas  l'agence.

En trempant une tranche de pain dans mon caf, je me fortifiais dans
cette certitude dsesprante: Voil, tu es un homme sans courage, une
me sans ressort, un coeur sans fiert. Voil!

Je pensais ces penses, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se
produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma
mre, soudain, dit  voix haute:

--Mais non, mais non, mon Louis!

Quoi? Pourquoi ce mais non? Je vous assure que je n'avais fait que
penser. Je vous assure que je n'avais pas mme remu les lvres.

Alors, ma mre me prit les mains et se mit  les caresser. Elle me
disait des paroles si bonnes, si raisonnables:

--Tu t'puises  chercher. C'est une mauvaise priode. Attends une
occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis.

Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre
geste.

Ma mre rptait en m'embrassant les mains:

--Va voir tes amis.




XV


Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. Un ami,
ce n'est pas la mme chose que des amis pour un coeur ambitieux.

J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille
dont on a plutt peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frre, un bon
frre. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous
comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs,
inutile de tracasser ce rve: je n'ai pas de frre.

Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin  chrir et qui ne
me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais
dont la compagnie m'est intolrable.

Parce que je me suis dcid, cette nuit,  vous raconter mon histoire,
ne me tenez pas pour un homme loquent d'ordinaire. Je suis un
silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois
tre un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de prcautions
en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour
m'attribuer des vertus, alors que je n'prouve que dgot pour moi-mme.

Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable:
au moment prcis o je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour
sauvegarder ses petits intrts dans la faillite. Le moyen d'tre
sincre, avec cette langue qui n'est l que pour trahir notre esprit?

Reste  savoir, en outre, si tre silencieux cela reprsente une
vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en
disant: C'est que j'ai la peau fine. Pareillement les gens qui, comme
moi, sont dpourvus de tout esprit, de tout clat, de tout  propos,
tirent parti de leur infirmit en avouant: Moi, je suis un silencieux,
ce qui signifie: Moi, je suis une me concentre, srieuse, sobre, une
me admirable, enfin. En ralit, je dois  cet aspect de mon caractre
d'avoir, dans tous les milieux o j'ai vcu, pass pour un imbcile.

Il est bien regrettable que les hommes qui ont du gnie ne soient pas,
en mme temps, des imbciles. Les hommes qui ont pour mission de
contempler, d'tudier leurs semblables sont desservis dans leurs
entreprises par leur intelligence et leur rputation. Je crois qu'il
leur est, moins souvent qu' d'autres, donn de surprendre la nature. A
leur approche, les personnes qu'ils veulent tudier se roidissent, dans
une attitude, comme chez le photographe, et tchent  donner d'abord
d'elles-mmes une opinion avantageuse.

Devant l'imbcile, au contraire, inutile de se gner. A-t-on scrupule de
se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbciles
comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de
tristesse.

Quant  moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je
prfrerais ignorer l'amer honneur d'tre trait comme un tmoin sans
importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre exprience que
j'acquiers, bien malgr moi, chaque jour et le sduisant mensonge qu'on
ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le
mensonge. Malheureusement, je n'ai pas  me prononcer.

Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots dj,
est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif,
irritable, nerveux--une varit particulire de la race.--L'oeil
bleu-vert, tantt rieur, tantt glac. Et la rplique comme un coup de
fouet.

Ah! En voil un que j'aurais aim  aimer! Mais pourquoi ce besoin de
domination, et cette passion qui le consume de mettre,  tout propos,
les gens dans sa poche, au lieu de les porter tout bonnement dans
son coeur?

Son parler est imprieux, allgre, volontiers cassant. Il n'admet la
discussion qu' son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont
l choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable,
c'est le penchant qu'il manifeste  faire des dupes, je veux dire
l'habitude qu'il a de spculer sur la niaiserie du partenaire. Il
possde un sentiment si ingnu de son vidente supriorit dans la
controverse qu'il juge superflu de mettre des formes  ma conqute. Non
content de me possder, il est toujours press et veut m'avoir  bon
compte. Ses propos, sous des allures grossirement courtoises, sont
chargs de rticences injurieuses et de rserves blessantes qu'il me
juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa
correspondance, jusque dans le tte--tte, car il joue pour lui-mme, 
dfaut de galerie.

L'extraordinaire est que je me prte  ces exercices avec un malicieux
dsespoir. Alors mme qu'Oudin pourrait et devrait douter du succs de
ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir  l'assurer que je suis
dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de rcidiver impunment, de
patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute.

Si j'tais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais
j'aurais un ami de plus, ou, si vous prfrez, j'aurais un homme de plus
 aimer.

Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employ de chez Socque et
Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont gure
que des amis d'attelage. Mme chose pour nous: il nous est difficile
d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier,
puisque, normalement, toute notre vie se passe l.

Poupaert est un homme du Nord, un garon qui a souffert tous les
malheurs imaginables: femme, sant, famille, courage, tout l'a trahi. Il
est devenu comme un spcialiste de la guigne. Qu'il en conoive une
manire d'orgueil, voil ce que je trouve assez naturel; mais qu'il
veuille me rendre responsable de son infortune, voil ce que j'ai peine
 comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulirement aigre
avec moi, qui n'ai cess de lui tmoigner une sympathie relle et qui
lui rends de menus services,  l'occasion.

Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil
et de temprament. On ne sait jamais s'il parle de faon srieuse. Il ne
songe qu' coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de
trop prs. Il n'est pas bte, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui,
ayant  choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de
Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, prfreraient  coup sr la
bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis
pas a parce que Devrigny m'a lch plus de cent fois, quand nous tions
ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont
passablement abruti et finiront par l'abrutir tout  fait. Enfin,
passons! Cet homme-l suit sa voie et agit comme bon lui semble.

Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de rgiment, un homme qui a
failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis
sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez
rgulirement: il est employ des postes et voyage, deux fois par
semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de libert concordent,
il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou
bien je vais moi-mme le chercher, si j'prouve le besoin de souffrir,
ce qui m'arrive de temps en temps, comme  tout le monde, quoi qu'on
pense.

Vitet possde un caractre excrable, mais gal. Il est froce avec
constance, avec srnit. Si vous tes tourment d'un gnreux
enthousiasme, soulev par des dsirs ardents, mu de projets audacieux,
allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous rcurer
l'me, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour
vous laisser plus nu, plus pauvre, plus dpourvu que jamais.

S'il me pousse, quelque jour, une ide assez vivace pour rsister  une
heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un
destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence,
mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acr qu'un aiguillon. Quand
je me laisse aller au contentement,  l'espoir,  l'exaltation, Vitet me
regarde une seconde avec ses petits yeux bords de cils d'un blond
blanc, et il dit seulement Va donc! Je me demande parfois si ce
mot-l n'a pas gch toute ma vie.

Au contraire de Vitet, Ledieu--un employ qui travaillait  ct de moi
dans ma premire place, chez Motier--Ledieu n'est pas dsagrable avec
rgularit: il a des crises. Pendant ses bonnes priodes, qui durent
vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grce, clart pure,
candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et
Ledieu devient morne, intolrant, agressif. C'est une me malheureuse,
inquite, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque
anne et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se
restaurer.

Parfois, je le vois si bas, si rduit que je m'humilie devant lui pour
qu'il ne demeure pas seul au fond de sa dtresse. Ds que je me suis
bien accus, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre
de la hauteur, pour me monter sur le dos et me pitiner. Je sors de l
vex, courbatu, dsempar. Si j'tais meilleur que je ne suis, je
devrais me trouver content du rsultat, satisfait de cette transfusion
de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande
si mes accs d'humilit ne sont pas, eux aussi, inspirs par une espce
d'orgueil.

A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni
ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage
pour tcher de comprendre ce qui lui tu mfie le coeur. Un chec ou un
succs? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie:
J'ai bien russi telle ou telle chose. En revanche, s'il fait une
sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lchet, il
s'crie avec amertume: Nous sommes btes, nous sommes faibles, nous
sommes lches. Eh! N'ai-je pas assez de moi?

Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la socit me rend presque
malade, Jay dont la tranquille mdisance m'a fait prendre en horreur
tous les gens que je connais, Jay qui, nanmoins, est un homme bon,
capable de dvouement et d'affection.

Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon
adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gch. Je pourrais vous parler
de Coeuil. Mais  quoi bon? Je ne russirais qu' vous confirmer dans la
mauvaise opinion que vous avez dsormais de moi. Et, malgr tout, je
vous assure, mon seul dsir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument.
Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit
que l'amour est aveugle?

Peut-tre m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables 
Ledieu,  Jay,  Vitet ou  Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne
sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses tudes pour tre dentiste.
Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection,  Clamart.
Vous savez: rue du Fer--Moulin? Tous les tudiants taient disposs
autour des tables d'ardoise et dpeaient des ttes humaines, pour
apprendre l'anatomie de la face. En gnral, on ne leur donne pas des
ttes entires, ce serait du gaspillage.

On scie par le milieu des ttes dont on a ras, au pralable, tout le
poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, poses  plat, comme des
mdailles, dcolores par les antiseptiques, dtendues par la mort,
toutes ces moitis de ttes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu
l, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des
millions d'exemplaires.




XVI


Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue  qui je ne
saurais reprocher qu'une chose: d'tre sans reproche. Vertu parfois bien
irritante, avouez-le.

Je suivis donc le conseil de ma mre et j'allai chez Lanoue. Cette
visite me procura quelque soulagement. Ma mre aurait-elle toujours
raison quand il s'agit de moi?

Plusieurs jours passrent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois
de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel
bas, rapide, acharn comme une meute derrire une proie.

Puisque la chance m'avait  mpris, je rsolus de ne la plus poursuivre,
de l'attendre au gte. J'abandonnai toute dmarche.

Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en
promenade, la seconde chez Lanoue, la dernire  la maison. Mes
promenades n'avaient d'autre but que moi-mme. Je frquentais soit les
petites rues de la montagne Sainte-Genevive, soit les alles du
Luxembourg, le matin de prfrence, quand le jardin dsert semble une
le silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je
connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des
perspectives, le visage, la dmarche et l'itinraire des hommes qui
dambulaient  heures fixes entre les pelouses fanes, ma pense
demeurait tout entire occupe d'un autre paysage, d'autres spectacles.
Je me cherchais, je me poursuivais  travers un millier de penses plus
imptueuses qu'un troupeau de buffles  l'poque des migrations.

Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je gotais, dans notre logement,
un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle 
manger tait devenue un vritable atelier de couturires. Maman, qui a
tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvrire en
chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur
reporter l'ouvrage et qurir des toffes, des modles. Cependant ma mre
prparait les aliments pour la journe.

A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail.
Je n'avais plus honte de mon oisivet, qui devenait une chose admise,
normale. Je gotais mme un trange plaisir au spectacle d'une activit
que je ne partageais point. Pour les longues veilles, on allumait un
petit feu dans la chemine prussienne de la salle  manger. Je pris
bientt l'habitude de venir lire dans cette pice.

Parfois je m'exerais sur la flte. Je jouais avec une attention si
soutenue que je fis, pendant cette priode, des progrs rels. La
conscience de ces progrs me prcipitait dans des rves absurdes:
j'allais devenir musicien, compositeur peut-tre. J'entrevoyais une vie
merveilleuse, illumine par des succs, exalte par l'admiration des
foules. J'allais enfin donner issue  cette me captive qui s'tiole et
se dsespre au fond de son cachot.

En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver
de l'agrment  mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris;
elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait frquemment de les
lui rejouer.

Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais excut avec,  dfaut
de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi
des yeux pleins de larmes. J'en fus boulevers, d'autant plus que
Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes prtent un clat
bien mouvant et comme enfantin.

Un homme raisonnable et pens: Voil l'effet de la musique sur une me
mobile et tendre. Moi, je pris tout  mon avantage.

Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une
indicible fiert. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me
fussent dvolus. J'prouvais ce retentissement de mon me dans une autre
me comme un signe certain de prdestination. Je murmurais, en serrant
les dents: Je suis quand mme quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par
s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres.

Cette ambition, cette frnsie: ne pas tre un homme comme les autres.
Et toute cette comdie  cause d'un petit air de flte et des larmes de
Marguerite.

Il tait environ trois heures aprs midi. J'errai quelques instants de
rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon
enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans
l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je
fus tout tonn de m'arrter l, de n'tre pas lanc dans l'espace par
le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon.

Ce fut une heure mmorable. Seul, avec les nuages et le vent forcen, je
rencontrai Salavin face  face, un Salavin sauv, dgag de la foule de
ces sales penses parasites au milieu desquelles il vgte comme une
plante opprime. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des
engagements solennels, j'assumai des responsabilits, je fis des
sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme vritable.
Tout cela dans mon coeur bien entendu.

Si j'crivais l'histoire de ma vie, cette heure-l pourrait s'appeler la
victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une
victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant
plusieurs jours.

Souvent, je prenais un livre et, dlaissant mon canap, je venais
m'asseoir sur un petit banc, dans la clart laiteuse des rideaux, auprs
des couturires. Je m'enfonais dans ma lecture comme dans un sommeil
touffu.

Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le mtier de
bureaucrate et le mpris des exercices physiques ont vot mon dos. Je
me tiens un peu de guingois, selon l'expression de ma mre. Quand je
lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagrer tout ce qu'il y
a de dfectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me
ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller
avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pense, les
aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se fltrissait
peu  peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rver avec assez de
force, il suffirait,  de tels moments, d'un tout petit choc, d'un
consentement d'une seconde pour mourir?

En gnral, j'tais tir de cet abme par la voix de maman dont les
paroles me parvenaient comme  travers de grandes paisseurs de feutre.
Elle devait rpter plusieurs fois son appel avant que je revinsse  la
surface du monde. J'ai toujours pens que ma mre devinait,
instinctivement, cette dsertion de mon esprit. Quelque chose comme le
cri de la bte qui sent ses petits en danger.

Ce qu'elle disait alors tait pourtant bien simple. Elle me donnait, par
exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me
mettais en mesure d'obir. J'tais devenu fort serviable, ce qui, soit
dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce
changement de caractre au dsir de faire excuser mon inaction; non, il
y avait  cela d'autres causes que vous commencez sans doute 
comprendre.

Il arrivait aussi que maman me demandt de poursuivre  haute voix la
lecture commence pour moi seul. Ma mre manquait rarement d'ajouter:

--Vous savez qu'il avait toujours,  l'cole, le prix de lecture et de
rcitation.

A quoi je rpondais d'un air gn:

--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces
choses-l?

Ma pauvre mre ne peut pas savoir l'embarras o nous plonge, nous autres
hommes, l'loge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.

Marguerite joignait aussitt ses instances  celles de ma mre:

--Vous lisez si bien!

Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entires.
Les deux femmes coutaient sans interrompre leur besogne, mais en
amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une
petite prise de tabac; elle le faisait discrtement, presque en
cachette, car elle sait que je n'aime pas  la voir priser, moi qui fume
toute la journe, moi qui suis gt par toute sorte de vices, de manies
et de tics.

De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arrtait de voleter comme
une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe,
Marguerite coutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux
fixs sur moi.

Je me grisais,  la longue, de toutes ces paroles qui n'taient pas
miennes, mais me tombaient pourtant des lvres. Je n'tais plus bien sr
de n'avoir pas pens moi-mme toutes ces belles choses qui s'exprimaient
par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'motion, murmurait en
cassant son fil: Comme c'est beau! Comme c'est beau! j'acceptais cette
louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement mrit.

Je parlais peu, d'ordinaire,  Marguerite. Un jour, toutefois, maman
dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un aprs-midi. Je
restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans
la salle  manger. Pendant une heure, je tins fixs sur un livre des
yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonfl, les mains
tremblantes. Il me venait un dsir ardent de parler  Marguerite, de lui
dire les choses affectueuses. Mais, voil, je ne sais pas dire les
choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'aprs-midi sans parvenir 
ouvrir la bouche. J'en fus si dsespr que, le soir venu, je me
rpandis en propos amers, en propos dcourags, dcourageants. Ah! pour
dire des mots dsagrables, des durets, ma langue se dlie toute seule.
Je n'eus aucune difficult  navrer Marguerite,  l'accabler sous un
flux de paroles qui taient, prcisment, tout le contraire de ce que
j'prouvais si grand besoin de lui confier.

Elle coutait sans rpondre; puis, elle eut un regard si triste, si
charg de reproches que je baissai la tte et lui demandai pardon en
bgayant.

--Oh! dit-elle, a ne fait rien. Je sais bien que vous tes bon et que
vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter.

Bon! Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos
amers reprirent leur cours, jusqu'au moment o, compltement coeur de
moi-mme, je mis mon chapeau pour sortir.

Il ne faut pas pardonner trop vite  Salavin.




XVII


Je crois toutefois n'avoir pas trop tourment Marguerite pendant cette
priode-l. Je crois. Je ne suis sr de rien. Les gens  qui nous devons
nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruaut. Il en
est qui s'imaginent m'avoir combl de leurs faveurs et que je considre
en fait comme mes mauvais gnies.

J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que
j'aimais beaucoup. Je m'employais  seconder ses entreprises,  louer
ses mrites,  pallier ses erreurs. Quel que ft mon scrupule, je ne me
pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous emes, un jour, une
querelle;  cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y dcouvris
de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps cachs, n'en taient
que plus redoutables et qui, hlas! ne me parurent pas dnus de
fondement, bref, tout un trsor de haine dont je me trouvai l'objet
dsespr et la cause.

Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a
regard, ft-ce une fois, alors qu'on a travers sa vie, mme en pense?

Ce qui me donne  croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas
le bourreau de Marguerite, c'est que je rservais mes mouvements
d'humeur pour Lanoue.

J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment
du djeuner, soit aprs dner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu
sa place et frquente rgulirement son tude d'avou.

Le plus souvent, je trouvais les Lanoue  table. Je m'asseyais dans un
fauteuil  bascule, prs de la fentre, et je commenais de me balancer.
Je commenais aussi d'tre injuste, d'tre odieux.

Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon,
il m'agacerait fort.

D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amiti,
tout me dgoterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le
boire!

Octave Lanoue est un garon calme, aux ractions paresseuses; il n'est
dpourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son
ascendance paternelle certaines faons rustiques et de la gaucherie, il
m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux
souffrir que les autres s'en mlent. Railler Lanoue, c'est mon privilge
d'ami, un privilge dont je suis prement jaloux.

Les jambes jointes, la tte renverse en arrire, le corps affal au
fond du fauteuil qui oscillait  petits coups, je fumais cigarette sur
cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas.

Le bb barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face 
face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez
pas. Quant  moi, je n'avais qu' les regarder. Situation pnible entre
toutes.

Si vous tenez  votre prestige, ne mangez pas en prsence d'un homme qui
ne partage ni votre faim, ni vos aliments.

Pourquoi remplir sa cuiller  tel point qu'une partie du contenu retombe
dans l'assiette avant d'atteindre les lvres? Pourquoi introduire la
cuiller en biais et si profondment dans la bouche? Pourquoi faire cette
aspiration bruyante en absorbant le potage?

J'avais peine  surmonter ma rpugnance. Cependant les Lanoue ne se
dfiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouv? Ne
suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections
humaines?

L'ide que j'apportais  la satisfaction de mes apptits autant de
malpropret nave et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le
dissiper. Il me fallait pourtant reconnatre que ma mchoire aussi
craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche
ouverte, avec des bruits et des claquements mouills. Assurment l'oeil
du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation
des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent
bouch par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, ds que
les mandibules travaillent.

J'tais si navr du spectacle et si honteux de mes rflexions que je me
levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, tonn
et disait simplement:

--Pourquoi? Tu n'es pas press.

Je me rasseyais avec dcouragement.

Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes penses, j'eusse succomb
 la confusion. Mais personne ne peut connatre le cours de mes penses.
J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire  mon ami:
Est-il donc ncessaire de remuer le bout du nez en mangeant des
haricots?

Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en
humant une tasse de caf. Pour me soustraire  mes inclmentes
mditations, j'bauchais de vagues commentaires sur les vnements du
jour. Lanoue m'coutait avec une complaisance attentive et murmurait 
chacune de mes phrases: Je suis parfaitement de ton avis. Cet
assentiment obstin ne tardait pas  me donner de l'impatience. Eh quoi!
je dbitais des bourdes, des pauvrets, et Lanoue tait parfaitement de
mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est
mon ami, mon seul ami!

J'en venais  regretter l'aigre manire de Vitet qui ne me laisse jamais
placer une syllabe sans lancer quelque mordant je ne suis pas du tout
de ton avis.

Je retournais  mon silence,  ma contemplation malveillante et
douloureuse. Les genoux dans les mains, j'acclrais les oscillations
du fauteuil  bascule. L'ide que ce perptuel balancement pouvait
coeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir.

Le bb, repu, tait mis au lit. C'est un bel enfant bien dru,  la
chair translucide et rsistante. Par malheur, le petit doigt de sa main
gauche est mal form, de naissance, et repli vers la paume. Dans un
tre beau, vous pouvez chercher le dfaut, il y est toujours. Si vous
tes une me gnreuse, vous ne remarquerez pas ce dfaut, vous saurez
l'oublier, l'annuler. Si vous tes un Salavin, vous ne verrez plus que
ce dfaut, certain jour, et vous gtera tout le reste.

J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes paules
jusqu' la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant,  peine form
et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine,
je me prenais  imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans
l'avenir, et je me sentais dvor de tristesse.

L'enfant s'endormait. Nous retournions  nos menus propos et  notre
tabac. Par la porte entr'ouverte j'coutais, d'une oreille tendue, la
respiration du bb, les cris qu'il faisait en rve, tous les bruits de
cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient
pas naturels; une inquitude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient
placides. Je les jugeais indiffrents, insensibles, indignes de
l'crasant devoir paternel.

D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs
affaires personnelles. Il disait: Tu permets? Je rpondais: Comment
donc! Mais je trouvais bientt que toutes ces questions qu'ils
agitaient m'taient par trop trangres. Trop de choses m'chappaient
dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'tait drob. Une fureur
jalouse me tenaillait le coeur.

A de tels moments, je rvais de reprsailles. J'tais tout prt, si
Lanoue m'en offrait la moindre occasion,  lui lcher maintes choses
dsagrables que je ruminais avec soin.

L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je
ravalais ma colre.

Plus tard, en descendant l'escalier, aprs les poignes de mains,
j'imaginais avec horreur Lanoue disant  sa femme: Quel brave garon,
ce Salavin!

Je baissais la tte; je n'tais pas fier. Toutes ces choses laides que
je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles
sont; c'est en moi, en moi seul.




XVIII


Pendant le mois de dcembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de
suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mre lui portait du bouillon,
des tisanes, des drogues.

L'ordre de la maison se trouva profondment troubl. La malade, les deux
mnages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le
temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions cte 
cte,  la hte, et il me semblait qu'un vide considrable bait entre
nous.

C'est ainsi, pourtant, que nous avions vcu pendant de longues annes;
deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc  jeter en dsutude
des coutumes vieilles comme ma vie.

Je cherchais  me rendre utile et j'avais cet empressement falot que
montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de
pice en pice, m'asseyant sur tous les siges, m'adossant  tous les
meubles, ouvrant et fermant les portes, dplaant sans raison les
objets. Ma mre, de temps  autre, remontait ses lunettes avec l'ongle
de l'index et me regardait. Encore que son regard ft calme et tout 
fait naturel, je me sentais rougir et je dtournais la tte, affectant
quelque occupation dont mon coeur se dsintressait aussitt.

Quand ma mre, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite,
qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement,
j'allais jusque sur le palier et, l, calant du pied la porte,
j'attendais, me rongeant les ongles.

Maman revenait et disait:

--Elle va mieux.

Je rpondais:

--Ah? Bien! Bien!

Je voulais prendre un air dtach. J'y parvenais difficilement.

Il y eut une visite de mdecin, une visite qui fut, somme toute,
rassurante. L'tat de Marguerite n'tait pas grave. Le praticien vint
crire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant:

--N'ayez aucune inquitude, monsieur, votre soeur sera compltement
rtablie ds la semaine prochaine.

Je ne songeai pas  dtromper le mdecin. L'ide que je pourrais avoir
une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agrable et me remplit
de regrets mlancoliques.

Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupe de retours sur moi-mme, je
m'aperus avec tonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune
de ces penses absurdes qui me dfigurent l'me et sont le tourment de
ma vie. J'en conus un grand enthousiasme qui me tint veill jusqu'
l'aurore.

Les joies viennent en cortge. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais
abandonn depuis que Marguerite tait malade, Lanoue fit une apparition
rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions
grossoyes dont il s'tait charg dans le dessein de m'en faire
profiter.

Vous ne savez peut-tre pas ce qu'on appelle des grossoys, dans
l'argot de la procdure? Voici: les avous, pour corser leurs notes
d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur
papier timbr qui sont taxes fort cher. Il est d'usage de confier la
confection de ces documents aux clercs subalternes qui, aprs quelques
pages concernant l'affaire juge, copient au hasard le texte du code.
Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne bcle, un pur prtexte. Et
l'avou, qui trouve l gros bnfice, daigne payer assez bien cette
besogne fantaisiste que les scribes expdient en dehors de leurs heures
d'tude. C'est ridicule, mais c'est comme a.

Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au
travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mre surcharge de soucis,
j'allais donc pourvoir moi-mme aux besoins de la maison.

Je passai mes journes et une partie de mes nuits  transcrire d'une
plume fivreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais
mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans
cette activit drisoire, des motifs de fiert et maintes raisons de
m'estimer moi-mme. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre
homme. On avait chang Salavin.

Quant  rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en
gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considrais
comme un bien cette suspension de ma dsesprante facult d'analyse,
cette trve, cet assoupissement.

Un jour vint toutefois o la clart se fit sans qu'il m'en cott le
repos.

J'tais dans la salle  manger, en train d'crire; mes doigts souills
d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes
doigts avec allgresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant
elle Marguerite.

Le col serr dans un foulard blanc, ses beaux cheveux natts, le visage
un peu ple, Marguerite avait l'air doucement bloui des convalescents.

Elle prit place au coin du feu, dans notre vnrable fauteuil Voltaire.
Et c'est ce jour-l seulement que je compris ce qui m'arrivait.




XIX


Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une
direction. Elle n'tait plus parse comme un troupeau sans loi, mais
ramasse, oriente. Un fleuve, et non plus un marcage. Un chant grave
et plein, aprs des clameurs discordantes.

Il y a, parat-il, des hommes dont toutes les penses s'enroulent
fidlement autour d'un axe, comme les serpents  la baguette du dieu.
J'allais devenir un de ces hommes.

Il y a des hommes qui vivent en tat de grce; leur coeur est pur et
visit de beaux dsirs. J'allais aussi vivre en tat de grce.

Il y a des hommes qui possdent le monde, mme au fond de la pauvret.
J'allais possder le monde. J'allais enfin me possder moi-mme. J'tais
sauv; j'tais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence
sur les visages, cette lumire sereine sur les choses, ces lans, ces
silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de
mes mains.

Une rsolution s'tant forme dans mon esprit: garder secrte cette
certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de
l'altrer, peut-tre mme de l'anantir? Ne faudrait-il pas de longues
annes de paix pour rhabiliter Salavin, pour l'accoutumer  lui-mme, 
sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destine?

Que cet amour muet ft heureux ou malheureux, voil une chose  laquelle
je ne pensais gure. L'ide que je pourrais me trouver pay de retour
troublait si fort mes plus fermes propos que je prfrais l'carter. En
Revanche, j'envisageais l'hypothse contraire avec une curieuse
prdilection. Un amour mconnu, mpris, n'en serait pas moins, pour
moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais tait de nature  se nourrir
de maintes souffrances.

Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions
raisonnables et prcises que je suis bien incapable de rfuter et
mme de comprendre. En fait, je ne me dfends pas, je ne plaide pas ma
cause, vous le savez dj. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui
se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir
sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore  exprimer mes
dsordres, mes sottises, mes dportements. Mais le bonheur? Cela se
peut-il raconter? Est-il possible d'intresser quelqu'un  notre
bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui?

Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans dfiance. Il ne me
restait pas assez de lucidit pour observer que mes mouvements
d'enthousiasme ressemblaient par trop mes mouvements de dsespoir,
qu'ils taient, comme ceux-ci, fbriles, dmesurs, maladroits, enfin,
qu'ils manquaient d'harmonie.

Il et t malais, mme  un observateur attentif, de discerner
l'espce de rvolution qui s'tait accomplie en moi. Rien n'tait
modifi dans l'aspect de mon existence. Marguerite, gurie, avait repris
sa place auprs de ma mre. On entendait ronronner la machine  coudre
et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous
prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de bue et d'odeurs
aromatiques.

J'tais tout encombr de mon sentiment et je le considrais avec
timidit, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de
briser en le portant.

Je me rptais de minute en minute: Attention! Voil la vraie vie qui
commence! Tantt, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais,
comme tant d'hommes combls, que l'ternit tout entire ne ft qu'une
amplification de l'instant o je me plaisais. Et tantt, travaill de
rves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu,
de la perfection, mon me couverte de bndictions, ivre de batitude,
rachete, sanctifie. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les
bienheureux n'ont-ils pas t choisis souvent parmi la tourbe des brebis
galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange dchu
que touchera soudain la grce?

Telles taient mes penses cependant que, d'une plume vertigineuse, je
recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail.


Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais  le lui
rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne
peut pas tout avoir: la flicit et la matrise de ses nerfs.

Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pense, attentif  ce
que mon chant restt intrieur, pour ne me point trahir.

J'vitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi
seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'levais vers
elle une oraison silencieuse.

Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais russi la vie que
je rvais, c'et t vraiment une belle chose.

Il m'arrivait aussi de penser  mes amis,  ces hommes dont vous m'avez
entendu parler en termes si mprisants. Oudin m'apparaissait alors comme
un caractre d'lite, une me suprieure dont l'influence sur moi
demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert
m'inspiraient une compassion sans rserves; je saurais lui venir en
aide,  celui-l, le consoler, lui restituer la quitude, le bonheur. Et
Devrigny! Devrigny, la vie mme, la sant, la vigueur exubrante! Quel
gai compagnon! Quant  Vitet, que de spirituelles et affectueuses leons
n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseign  chtier mon orgueil,
 prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et
mesur. Ledieu m'avait gnreusement associ  toutes ses joies. Jay
n'tait point mdisant, comme je l'avais cru  ma honte, mais
clairvoyant et perspicace. J'ayais mal jug la femme de Petzer, mal
interprt les actes de Coeuil.

Pour Lanoue, mon frre admirable, mon ami d'lection, mon bienfaiteur,
je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans
remords.

Enfin, ma pense revenait toujours  ma mre,  Marguerite,  ces deux
chres figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se
consumer. Clart chaude, parfum, suave musique!

Vous le voyez c'tait tout  fait beau, tout  fait touchant. Et ce fut
ainsi sans interruption du 17 au 25 dcembre.




XX


J'allai, le jour de Nol, djeuner chez Lanoue, qui m'avait invit  une
petite fte intime.

Un froid sec, piquant, tonique. Marcher tait une joie, mme avec des
semelles troues. Bien serr dans mon vieux paletot, je partis d'assez
bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est prcd
d'une longue causerie?

L'itinraire m'tait familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parqus,
reviennent toujours dans les mmes empreintes. Paris est grand, mais,
dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis
capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se
croient dlivrs de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut
s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de
chemin de fer? Ils doivent, parfois mme, emporter cette patrie
minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un
compagnon chri.

La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable  la descente. Elle se
prcipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entrane, comme un
dsir qui veut tre assouvi. Elle est allgre comme une dbauche de
forces accumules.

Puis, c'est la plaine, l'horizon  pleins poumons de la Seine et des
quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'le et cette grve
provinciale o Paris semble oublier sa froce turbulence.

Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux
d'homme heureux. Que cette image me demeure  jamais pour les mauvais
jours.

Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'tait pas
encore de retour. Marthe, occupe des prparatifs de notre petite fte,
me reut en costume d'intrieur: bonnet de dentelle et peignoir
sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison?

Le bb me prit par la main pour me faire voir les trsors trouvs
miraculeusement,  l'aube, dans la chemine. Tout, dans l'appartement
exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai rv jadis comme  une
terre interdite.

Remonter les jouets mcaniques, assembler les cubes coloris, patre les
brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze
heures. Comment ensuite s'annona le dsastre? A quel instant prcis
apparurent les premiers signes de ma ruine intrieure? Voil ce que je
ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait t
ce peignoir  manches courtes. Il n'est rien qui ne soit prtexte pour
une me mal dfendue.

Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave
et enjoue: rserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon
ami; elle ne s'tait jamais, jusque-l, trouve compromise dans les
excs de mon imagination.

Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je
ne sais quoi  la suspension. Elle levait un bras. La manche de son
peignoir tait brve, flottante, fort large. Mon regard s'engagea
involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'
l'ombre moite et touffue de l'aisselle.

Ce fut tout pour Marthe. Elle avait dj repli son bras, dj tourn le
dos, dj quitt la pice.

Moi, j'tais assis dans le fauteuil  bascule, les jambes croises, et je
me balanais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe
qui et compris la scne.

Monsieur, vous tes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer
trop longuement le caractre des penses dont je fus assailli, la nature
de l'vnement qui se passa dans mon esprit.

Une brutalit formidable, une espce de viol, de colre, de dlire. Des
vtements dchirs. Des supplications et des sanglots. Rien ne rsistait
 la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amiti. J'tais lch, dchan,
ivre. Les plus petits dtails m'apparaissaient, et de ce corps entre mes
mains, et de mes actes.

Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'aperus 
contre-jour, devant la fentre, sa silhouette presque nue dans son
vtement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux
remontrent au plafond o se peignait une histoire extravagante: je
volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures,
odorantes, avec des lits bouleverss, sous une veilleuse agite de
spasmes nerveux.

Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante,
maudite, admirable,  travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans
les les de l'Ocanie, ou dans les Antilles.

A mes pieds, l'enfant se prit  chanter en secouant une crcelle. Eh
bien! l'enfant serait abandonn  Lanoue. Il se consolerait avec cet
enfant, Lanoue! Je lui crirais une lettre pour tout expliquer.
J'crivis la lettre, d'un bout  l'autre, sur l'enduit crmeux du
plafond.

J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fl par
l'horizon marin; et des treintes secoues par la trpidation des
machines, renverses soudain par des coups de roulis; et des mains
cramponnes au bastingage, des mains convulses d'angoisse; et des
remords  deux, des remords crass sous des caresses terribles.

Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne
ressemblait pas exactement  ce qu'on appelle le dsir. C'tait une
de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-mmes. Je
n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour raliser ma folie. Non!
Toute cette saoulerie demeurait vautre dans l'me et presque sans
rapport avec son objet. Une salet lche, cache, solitaire.

... J'achevais la lettre  Lanoue quand une petite moulure de pltre,
une de ces vagues fioritures qui cumaient et dferlaient au pourtour du
plafond devint insensiblement cette belle mche blonde qui tremble et se
tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penche sur son
ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec
ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: Oh! je sais bien que vous
tes bon.

Eh bien! Marguerite serait oublie.

Marguerite! Dj! Mon rve haletait, comme un cheval forc qui bute et
va s'abattre. Tout le sang de mon rve s'puisait.

C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle
disait une phrase des plus simples:

--Octave vous fait attendre. Il sera bien fch.

Toutes les images s'abmrent dans une nue grise. Je me sentis
frissonnant, fatigu, triste, comme un homme qui vient d'touffer ses
illusions sur un sopha d'htel meubl. Cette faiblesse dans les jambes,
cette tte pleine de coton, ce coeur dfaillant et, surtout, surtout,
une imprieuse envie de pleurer, de gmir.

Je me levai et passai dans l'antichambre.
L, je pris mon pardessus.

--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous
avez oubli quelque chose?

--Oui, j'ai oubli... j'ai oubli...

Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus.
J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage
tonn de Marthe avancer dans la pnombre et se pencher sur la rampe.

Comme j'arrivais au premier tage, je me trouvai face  face avec
Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main.

--Octave, lui dis-je en m'cartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas
avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne mrite pas que l'on s'intresse
 moi.

Lanoue s'arrta, frapp de stupeur. Je l'aurais presque bouscul pour
gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernires marches en
bondissant. Je criais:

--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer!

Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derrire moi, dans
l'escalier, des bruits de pas prcipits. Lanoue appelait d'une voix
altre:

--Louis! Louis! Ecoute, Louis...

Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tte.




XXI


On ne devrait jamais avoir de joie; le dpart de la joie est une
souffrance trop cruelle.

Il tait midi. Le Jardin des Plantes paraissait dsert. Un sol durci,
grinant de froid. Des bancs couverts d'une couche de grsil. Je m'assis
pourtant sur l'un d'eux. Il y avait,  ma droite, un arbre qui, de tous
ses bras tendus, prtait serment avec une gravit majestueuse.

Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses
racines qui, par places, mergeaient avant la plonge dfinitive, comme
des chines de dauphins, et je pensais:

Lui, il sait choisir; il puise dans la terre o il y a tant de sucs,
tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de matriaux
accumuls depuis les origines. Il puise et ne prend que le ncessaire.
Il ddaigne le reste. Il se choisit dans le chaos.


Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pense qui voyage trouve asile en
mon me. Toute graine qui tombe sur mon tre y peut germer. O suis-je
l-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour
moi entre ces mille dmons ennemis? Comment me reconnatre, me nommer,
m'appeler, entre tous ces visages?

Ne me dites pas: Ces penses sont en vous mais ne sont pas vous.--Eh!
n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris?

Surtout, surtout, ne me dites pas: Tout cela ne vit que dans votre
esprit.--Seul compte ce qui se passe l.

Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose
de propre.

Je suis incapable d'amour, incapable d'amiti,  moins qu'amour et
amiti ne soient de bien pauvres, de bien misrables sentiments.

Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de
mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mre, j'ai trahi et bafou Octave,
forc, souill Marthe, abandonn Marguerite. Et j'ai fait mille autres
crimes dont je n'ai pas mme souvenir, ce qui est plus dsesprant que
tout.

Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant!

Et pourtant, j'ai parfois rv d'une vie qui et t la plus belle, la
plus noble des vies.

Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le matre. Ne m'accusez pas avant
d'avoir fait retour sur vous-mme.

Je suis un ilote. Qui me donnera la libert? Qui me sauvera de la
dchance? Qui pourra me rendre la grce perdue?

Le monde m'chappe. Je me dbats parmi les ombres. Qui peut venir  mon
secours? Telles furent mes rflexions sur le banc du Jardin des Plantes.
J'avais froid. Bientt j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume
qu'il m'tait possible d'avoir froid et faim malgr ma douleur. Nouvelle
blessure pour l'orgueil.

Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits
pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les
dlices de mon enfance.


J'errai ainsi, tantt dans les alles du jardin, tantt dans les rues
avoisinantes, jusqu' la chute du jour. Le ciel s'tait fort brouill
et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et
c'tait pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des
dtresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver.
Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur.

O aller?

Comme la nuit s'paississait, la neige se mit  tomber. J'tais alors
dans la rue Buffon.

Je revins  la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis,
nouvelle plonge dans les profondeurs.

Un peu plus tard, je m'aperus que j'tais  la hauteur de la caserne
municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bte
remontait au gte; d'elle-mme, elle rentrait  la bauge, o il fait
tide, o l'on mange.

Toujours la mme chose. Toujours le mme rythme. Sortir, rentrer.
Rapporter  la maison, chaque soir, son fardeau de colre et de dgot.




XXII


Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez cout jusqu'ici avec
beaucoup de patience et de bont. Je vais donc abuser de votre sympathie
en achevant mon rcit.

Une semaine s'est coule depuis les vnements qui ont marqu, pour
moi, la journe de Nol. Une fois encore, je vous prie de m'excuser
si je m'obstine  nommer vnements ces choses qui se sont entirement
passes en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes,
celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses penses, celle
dont personne ne semble se soucier. En vrit, qu'importent mes actes,
si toutes mes penses n'en sont que le dsaveu et la drision?

J'ai d'abord vcu quatre jours dans une anxit sans cesse croissante.
Pour bien des raisons que vous devinez aisment, le sjour  la maison
tait pnible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le
mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.

Je suis donc sorti, chaque jour, ds le matin, pour ne rentrer que tard
dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mre m'a dit que
Lanoue tait venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop
expliquer l'objet de sa visite.

J'ai pass mes nuits sur mon canap,  fumer,  batailler contre mes
dmons.

Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mre une discussion dcisive.
S'agit-il bien d'une discussion? En ralit, ma mre a parl seule.

J'allais sortir. Marguerite tait partie chercher du travail 
l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.

--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant auprs de moi.

Je me suis assis. Je devais avoir un visage ferm, blme, agit de menus
tics que je ne peux rprimer. Je ne savais ce que voulait ma mre.
J'tais,  la fois, inquiet et accabl.

--Louis, m'a dit ma mre, tu auras trente ans dans deux mois.


J'ai tout de suite compris. Ma mre a parl pendant plus d'une
demi-heure. Le moment tait venu de me marier. Je ne pouvais plus
tarder  trouver une situation. Maman s'en tait quelque peu occupe
elle-mme. Le moment tait venu pour moi de choisir une compagne. Et,
justement, n'avais-je pas, auprs de moi...

Ah! Mre, mre, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme
vous me comprenez mal!

Je l'ai laisse parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui
retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la
tte sans rpondre.

On a sonn, ce qui m'a dlivr. Marguerite est entre. Aussitt, j'ai
saisi mes vtements et je suis parti, trs vite, en regardant au passage
avec une espce de ressentiment cette jeune femme qui songe  rendre
heureux un homme tel que moi.

Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourn 
la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.

J'ai crit  maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer
des choses pareilles! Mre, lui ai-je crit, tu ne sais pas quel homme
je suis. Ne me demande pas de revenir auprs de toi. Ne me demande pas
d'tre heureux. Et mille autres sottises semblables qui ont d la
mettre au supplice sans l'claircir de rien.

Depuis bientt trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge.
Je suis calme, mais bien malheureux.

Je ne cherche pas  mourir. Je ne suis pas encore prt  mourir.

J'ai de l'argent pour deux jours. Aprs je ferai de menus travaux, afin
de manger.

N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment,
coudre cte  cte, dans la salle  manger. Que pensent-elles? Que
disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop song depuis trois
jours.

Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar o j'ai eu la chance de vous
rencontrer. J'ai trs peu bu; vous l'avez srement remarqu. Je me
serais bien enivr, mais j'ai l'estomac si malade.

Ne racontez  personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les
hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec
Salavin. Inutile aussi de leur donner  rire.

Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-tre
vais-je partir en voyage, si le vent me prend en piti et m'emporte.
Peut-tre vais-je rester. Peut-tre...

Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laiss
parler avec tant de bienveillance, peut-tre me direz-vous ce que je
dois faire.


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***

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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


