The Project Gutenberg EBook of Un hiver  Majorque, by George Sand

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Title: Un hiver  Majorque

Author: George Sand

Release Date: January 13, 2005 [EBook #14688]
Last Updated: September 30, 2009

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN HIVER  MAJORQUE ***




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                          George Sand


                       UN HIVER A MAJORQUE


NOTICE


Ce livre porte sa date dans une lettre ddicace  mon ami Franois
Rollinat, et sa raison d'tre dans les rflexions qui ouvrent le
chapitre IV; je ne saurais que les rpter: Pourquoi voyager quand on
n'y est pas forc? Aujourd'hui, revenant des mmes latitudes traverses
sur un autre point de l'Europe mridionale, je m'adresse la mme rponse
qu'autrefois  mon retour de Majorque: C'est qu'il ne s'agit pas tant
de voyager que de partir: quel est celui de nous qui n'a pas quelque
douleur  distraire ou quelque joug  secouer?

GEORGE SAND.

Nohant, 25 aot 1855.




LETTRE
D'UN EX-VOYAGEUR
A UN AMI SDENTAIRE.


Sdentaire par devoir, tu crois, mon cher Franois, qu'emport par le
fier et capricieux _dada_ de l'indpendance, je n'ai pas connu de plus
ardent plaisir en ce monde que celui de traverser mers et montagnes,
lacs et valles. Hlas! mes plus beaux, mes plus doux voyages, je les ai
faits au coin de mon feu, les pieds dans la cendre chaude et les coudes
appuys sur les bras rps du fauteuil de ma grand'mre. Je ne doute pas
que tu n'en fasses d'aussi agrables et de plus potiques mille fois:
c'est pourquoi je te conseille de ne pas trop regretter ton temps, ni
ta peine, ni tes sueurs sous les tropiques, ni tes pieds glacs sur les
plaines neigeuses du ple, ni les affreuses temptes essuyes sur
mer, ni tes attaques de brigands, ni aucun des dangers, ni aucune des
fatigues que tous les soirs tu affrontes en imagination sans quitter tes
pantoufles, et sans autre dommage que quelques brlures de cigare  la
doublure de ton pourpoint.

Pour te rconcilier avec la privation d'espace rel et de mouvement
physique, je t'envoie la relation du dernier voyage que j'ai fait hors
de France, certain que tu me plaindras plus que tu ne m'envieras, et
que tu trouveras trop chrement achets quelques lans d'admiration et
quelques heures de ravissement disputs  la mauvaise fortune.

Cette relation, dj crite depuis un an, m'a valu de la part des
habitants de Majorque une diatribe des plus fulminantes et des plus
comiques. Je regrette qu'elle soit trop longue pour tre publie  la
suite de mon rcit; car le ton dont elle est conue et l'amnit des
reproches qui m'y sont adresss confirmeraient mes assertions sur
l'hospitalit, le got et la dlicatesse des Majorquins  l'gard des
trangers. Ce serait une pice justificative assez curieuse: mais qui
pourrait la lire jusqu'au bout? Et puis, s'il y a de la vanit et de la
sottise  publier les compliments qu'on reoit, n'y en aurait-il pas
peut-tre plus encore, par le temps qui court,  faire bruit des injures
dont on est l'objet?

Je t'en fais donc grce, et me bornerai  te dire, pour complter les
dtails que je te dois sur cette nave population majorquine, qu'aprs
avoir lu ma relation, les plus habiles avocats de Palma, au nombre de
quarante, m'a-t-on dit, se runirent pour composer  frais communs
d'imagination un terrible factum contre l'_crivain immoral_ qui s'tait
permis de rire de leur amour pour le gain et de leur sollicitude pour
l'ducation du porc. C'est le cas de dire _avec l'autre_ qu' eux tous
ils eurent de l'esprit comme quatre.

Mais laissons en paix ces bonnes gens, si chauffs contre moi; ils ont
eu le temps de se calmer, et moi celui d'oublier leur faon d'agir, de
parler et d'crire. Je ne me rappelle plus, des insulaires de ce beau
pays, que les cinq ou six personnes dont l'accueil obligeant et les
manires affectueuses seront toujours dans mon souvenir comme une
compensation et un bienfait du sort. Si je ne les ai pas nommes, c'est
parce que je ne me considre pas comme un personnage assez important
pour les honorer et les illustrer par ma reconnaissance; mais je suis
sr (et je crois l'avoir dit dans le courant de mon rcit) qu'elles
auront gard aussi de moi un souvenir amical qui les empchera de se
croire comprises dans mes irrvrencieuses moqueries, et de douter de
mes sentiments pour elles.

Je ne t'ai rien dit de Barcelone, o nous avons pass cependant quelques
jours fort remplis avant de nous embarquer pour Majorque. Aller par
mer de Port Vendres  Barcelone, par un beau temps et un bon bateau 
vapeur, est une promenade charmante. Nous commenmes  retrouver sur le
rivage de Catalogne l'air printanier qu'au mois de novembre nous venions
de respirer  Nmes, mais qui nous avait quitts  Perpignan; la chaleur
de l't nous attendait  Majorque. A Barcelone, une frache brise de
mer temprait un soleil brillant, et balayait de tout nuage les vastes
horizons encadrs au loin de rimes tantt noires et chauves, tantt
blanches de neige. Nous fmes une excursion dans la campagne, non sans
que les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien
mang l'avoine, afin de pouvoir, en cas de mauvaise rencontre, nous
ramener lestement sous les murs de la citadelle.

Tu sais qu' cette poque (1838) les factieux parcouraient tout ce pays
par bandes vagabondes, coupant les routes, faisant invasion dans les
villes et villages, ranonnant jusqu'aux moindres habitations, lisant
domicile dans les maisons de plaisance jusqu' une demi-lieue de la
ville, et sortant  l'improviste du creux de chaque rocher pour demander
au voyageur la bourse ou la vie.

Nous nous hasardmes cependant jusqu' plusieurs lieues au bord de
la mer, et ne rencontrmes que des dtachements de christinos qui
descendaient  Barcelone. On nous dit que c'taient les plus belle
troupes de l'Espagne: c'taient d'assez beaux hommes, et pas trop mal
tenus pour des gens qui viennent de faire campagne; mais hommes et
chevaux taient si maigres, les uns avaient la face si jaune et si hve,
les autres la tte si basse et les flancs si creuss, qu'on sentait en
les voyant le mal de la faim.

Un spectacle plus triste encore, c'tait celui des fortifications
leves autour des moindres hameaux et devant la porte des plus pauvres
chaumires: un petit mur d'enceinte en pierres sches, une tour crnele
grande et paisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien de
petites murailles  meurtrires autour de chaque toit, attestaient
qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se croyait en sret. En
bien des endroits, ces petites fortifications ruines portaient les
traces rcentes de l'attaque et de la dfense.

Quand on avait franchi les formidables et immenses fortifications de
Barcelone, je ne sais combien de portes, de ponts-levis, de poternes et
de remparts, rien n'annonait plus qu'on ft dans une ville de guerre.
Derrire une triple enceinte de canons, et isole du reste de l'Espagne
par le brigandage et la guerre civile, la brillante jeunesse se
promenait au soleil sur la _rambla_, longue alle plante d'arbres et
de maisons comme nos boulevards: les femmes, belles, gracieuses et
coquettes, occupes uniquement du pli de leurs mantilles et du jeu de
leurs ventails; les hommes occups de leurs cigares, riant, causant,
lorgnant les dames, s'entretenant de l'opra italien, et ne paraissant
pas se douter de ce qui se passait de l'autre cot de leurs murailles.
Mais quand la nuit tait venue, l'opra fini, les guitares loignes,
la ville livre aux vigilantes promenades des _srnos_, on n'entendait
plus, au milieu du bruissement monotone de la mer, que les cris
sinistres des sentinelles, et des coups de feu, plus sinistres encore,
qui,  intervalles ingaux, partaient, tantt rares, tantt prcipits,
de plusieurs points, soit tour  tour, soit, spontanment, tantt bien
loin, parfois bien prs, et toujours jusqu'aux premires lueurs du
matin. Alors tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux,
et les bourgeois semblaient dormir profondment, pendant que le port
s'veillait et que le peuple des matelots commenait  s'agiter.

Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait de demander
quels taient ces bruits tranges et effrayants de la nuit, il vous
tait rpondu en souriant que cela ne regardait personne et qu'il
n'tait pas prudent de s'en informer.




PREMIRE PARTIE.



I.

Deux touristes anglais dcouvrirent, il y a, je crois, une cinquantaine
d'annes, la valle de Chamounix, ainsi que l'atteste une inscription
taille sur un quartier de roche  l'entre de la Mer-de-Glace.

La prtention est un peu forte, si l'on considre la position
gographique de ce vallon, mais lgitime jusqu' un certain point,
si ces touristes, dont je n'ai pas retenu les noms, indiqurent les
premiers aux potes et aux peintres ces sites romantiques o Byron rva
son admirable drame de _Manfred_.

On peut dire en gnral, et en se plaant au point de vue de la mode,
que la Suisse n'a t dcouverte par le beau monde et par les artistes
que depuis le sicle dernier. Jean-Jacques Rousseau est le vritable
Christophe Colomb de la posie alpestre, et, comme l'a trs-bien observ
M. de Chateaubriand, il est le pre du romantisme dans notre langue.

N'ayant pas prcisment les mmes titres que Jean-Jacques 
l'immortalit, et en cherchant bien ceux que je pourrais avoir, j'ai
trouv que j'aurais peut-tre pu m'illustrer de la mme manire que les
deux Anglais de la valle de Chamounix, et rclamer l'honneur d'avoir
dcouvert l'le de Majorque. Mais le monde est devenu si exigeant, qu'il
ne m'et pas suffi aujourd'hui de faire inciser mon nom sur quelque
roche balarique. On et exig de moi une description assez exacte, ou
tout au moins une relation assez potique de mon voyage, pour donner
envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; et comme je ne me
sentis point dans une disposition d'esprit extatique en ce pays-l, je
renonai  la gloire de ma dcouverte, et ne la constatai ni sur le
granit ni sur le papier.

Si j'avais crit sous l'influence des chagrins et des contrarits que
j'prouvais alors, il ne m'et pas t possible de me vanter de cette
dcouverte; car chacun, aprs m'avoir lu, m'et rpondu qu'il n'y avait
pas de quoi. Et cependant il y avait de quoi, j'ose le dire aujourd'hui;
car Majorque est pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et
un des plus ignors. L o il n'y a que la beaut pittoresque  dcrire,
l'expression littraire est si pauvre et si insuffisante, que je ne
songeai mme pas  m'en charger. Il faut le crayon et le burin du
dessinateur pour rvler les grandeurs et les grces de la nature aux
amateurs de voyages.

Donc, si je secoue aujourd'hui la lthargie de mes souvenirs, c'est
parce que j'ai trouv un de ces derniers matins sur ma table un joli
volume intitul:

_Souvenirs d'un voyage d'art  l'le de Majorque, par J.-B. Laurens_.

Ce fut pour moi une vritable joie que de retrouver Majorque avec ses
palmiers, ses alos, ses monuments arabes et ses costumes grecs.
Je reconnaissais tous les sites avec leur couleur potique, et je
retrouvais toutes mes impressions effaces dj, du moins  ce que
je croyais. Il n'y avait pas une masure, pas une broussaille, qui ne
rveillt en moi un monde de souvenirs, comme on dit aujourd'hui; et
alors je me suis senti, sinon la force de raconter mon voyage, du moins
celle de rendre compte de celui de M. Laurens, artiste intelligent,
laborieux, plein de rapidit et de conscience dans l'excution, et
auquel il faut certainement restituer l'honneur que je m'attribuais
d'avoir dcouvert l'le de Majorque.

Ce voyage de M. Laurens au fond de la Mditerrane, sur des rives o la
mer est parfois aussi peu hospitalire que les habitants, est beaucoup
plus mritoire que la promenade de nos deux Anglais au Montanvert.
Nanmoins, si la civilisation europenne tait arrive  ce point de
supprimer les douaniers et les gendarmes, ces manifestations visibles
des mfiances et des antipathies nationales; si la navigation  la
vapeur tait organise directement de chez nous vers ces parages,
Majorque ferait bientt grand tort  la Suisse; car on pourrait s'y
rendre en aussi peu de jours, et on y trouverait certainement des
beauts aussi suaves et des grandeurs tranges et sublimes qui
fourniraient  la peinture de nouveaux aliments.

Pour aujourd'hui, je ne puis en conscience recommander ce voyage qu'aux
artistes robustes de corps et passionns d'esprit. Un temps viendra sans
doute o les amateurs dlicats, et jusqu'aux jolies femmes, pourront
aller  Palma sans plus de fatigue et de dplaisir qu' Genve.

Longtemps associ aux travaux artistiques de M. Taylor sur les vieux
monuments de la France, M. Laurens, livr maintenant  ses propres
forces, a imagin, l'an dernier, de visiter les Balares, sur lesquelles
il avait eu si peu de renseignements, qu'il confesse avoir prouv un
grand battement de coeur en touchant ces rives o tant de dceptions
l'attendaient peut-tre en rponse  ses songes dors. Mais ce qu'il
allait chercher l, il devait le trouver, et toutes ses esprances
furent ralises; car, je le rpte, Majorque est l'Eldorado de la
peinture. Tout y est pittoresque, depuis la cabane du paysan, qui a
conserv dans ses moindres constructions la tradition du style arabe,
jusqu' l'enfant drap dans ses guenilles, et triomphant dans sa
_malpropret grandiose_, comme dit Henri Heine  propos des femmes du
march aux herbes de Vrone. Le caractre du paysage, plus riche en
vgtation que celui de l'Afrique ne l'est en gnral, a tout autant de
largeur, de calme et de simplicit. C'est la verte Helvtie sous le ciel
de la Calabre, avec la solennit et le silence de l'Orient.

En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui passe sans cesse
donnent aux aspects une mobilit de couleur et pour ainsi dire une
continuit de mouvement que la peinture n'est pas toujours heureuse 
reproduire. La nature semble s'y jouer de l'artiste. A Majorque, elle
semble l'attendre et l'inviter. L, la vgtation affecte des formes
altires et bizarres; mais elle ne dploie pas ce luxe dsordonn sous
lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime
du rocher dessine ses contours bien arrts sur un ciel tincelant,
le palmier se penche de lui-mme sur les prcipices sans que la brise
capricieuse drange la majest de sa chevelure, et, jusqu'au moindre
cactus rabougri au bord du chemin, tout semble poser avec une sorte de
vanit pour le plaisir des yeux.

Avant tout, nous donnerons une description trs-succincte de la
grande Balare, dans la forme vulgaire d'un article de dictionnaire
gographique. Cela n'est point si facile qu'on le suppose, surtout quand
on cherche  s'instruire dans le pays mme. La prudence de l'Espagnol et
la mfiance de l'insulaire y sont pousses si loin, qu'un tranger ne
doit adresser  qui que ce soit la question la plus oiseuse du monde,
sous peine de passer pour un agent politique. Ce bon M. Laurens, pour
s'tre permis de _croquer_ un castillo en ruines dont l'aspect lui
plaisait, a t fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur, qui
l'accusait de lever le plan de sa forteresse[1]. Aussi notre voyageur,
rsolu  complter son album ailleurs que dans les prisons d'tat de
Majorque, s'est-il bien gard de s'enqurir d'autre chose que des
sentiers de la montagne et d'interroger d'autres documents que les
pierres des ruines. Aprs avoir pass quatre mois  Majorque, je ne
serais pas plus avanc que lui, si je n'eusse consult le peu de dtails
qui nous ont t transmis sur ces contres. Mais l ont recommenc mes
incertitudes; car ces ouvrages, dj anciens, se contredisent tellement
entre eux, et, selon la coutume des voyageurs, se dmentent et se
dnigrent si superbement les uns les autres, qu'il faut se rsoudre 
redresser quelques inexactitudes, sauf  en commettre beaucoup d'autres.
Voici toutefois mon article de dictionnaire gographique; et, pour ne
pas me dpartir de mon rle de voyageur, je commence par dclarer qu'il
est incontestablement suprieur  tous ceux qui le prcdent.

[Note 1: La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage
fut une masure couleur d'ocre fonc et entoure d'une haie de cactus.
C'tait le castillo de Soller. A peine avais-je arrt les lignes de mon
dessin, que je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine
 faire peur, ou plutt  faire rire. J'tais coupable de lever,
contrairement aux lois du royaume, le plan d'une forteresse. Elle devint
 l'instant une prison pour moi.

J'tais trop loin d'avoir de l'loquence dans la langue espagnole pour
dmontrer  ces gens l'absurdit de leur procd. Il fallut recourir
 la protection du consul franais de Soller, et, quel que ft son
empressement, je n'en restai pas moins captif pendant trois mortelles
heures, gard par le seor _Sei-Dedos_, gouverneur du fort, vritable
dragon des Hesprides. La tentation me prenait quelquefois de jeter 
la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement
militaire; mais sa mine dsarmait toujours ma colre. Si j'avais eu le
talent de Charlet, j'aurais pass mon temps  tudier mon gouverneur,
excellent modle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son
dvouement trop aveugle au salut de l'tat. Il tait bien naturel que ce
pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que celle de fumer son cigare
en regardant la mer, profitt de l'occasion que je lui offrais de varier
ses occupations. Je revins donc  Soller, riant de bon coeur d'avoir t
pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution (_Souvenirs d'un
voyage d'art  l'le de Majorque_, par J.-B. Laurens.)]



II.

Majorque, que M. Laurens appelle _Balearis Major_, comme les Romains,
que le roi des historiens majorquins, le docteur Juan Dameto, dit avoir
t plus anciennement appele Clumba ou Columba, se nomme rellement
aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne s'est jamais
appele Majorque, comme il a plu  plusieurs de nos gographes de
l'tablir, mais Palma.

Cette le est la plus grande et la plus fertile de l'archipel Balare,
vestige d'un continent dont la Mditerrane doit avoir envahi le bassin,
et qui, ayant uni sans doute l'Espagne  l'Afrique, participe du climat
et des productions de l'une et de l'autre. Elle est situe  25 lieues
sud-est de Barcelone,  45 du point le plus voisin de la cte africaine,
et je crois  95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de 1,234
milles carrs[2], son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et
la moindre de 28. Sa population, qui, en l'anne 1787, tait de 136,000
individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville de Palma en
contient 36,000, au lieu de 32,000 qu'elle comptait  cette poque.

[Note 2: Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y
un paso de 5 pies geometricos. (Miguel de Vargas, Descriciones de las
islas Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)]

La temprature varie assez notablement suivant les diverses expositions.
L't est brlant dans toute la plaine; mais la chane de montagnes qui
s'tend du nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction son
identit avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les
points les plus rapprochs affectent cette inclinaison et correspondent
 ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la temprature de
l'hiver. Ainsi Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant le
terrible hiver de 1784, le thermomtre de Raumur se trouva une seule
fois  6 degrs au-dessus de glace dans un jour de janvier; que d'autres
jours il monta  16, et que le plus souvent il se maintint  11.--Or,
cette temprature fut  peu prs celle que nous emes dans un hiver
ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui est rpute une des plus
froides rgions de l'le. Dans les nuits les plus rigoureuses, et
lorsque nous avions deux pouces de neige, le thermomtre n'tait qu' 6
ou 7 degrs. A huit heures du matin, il tait remont  9 ou 10, et
 midi il s'levait  12 ou 14. Ordinairement, vers trois heures,
c'est--dire aprs que le soleil tait couch pour nous derrire les
pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomtre redescendait
subitement  9 et mme  8 degrs.

Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, dans certaines
annes, les pluies d'hiver tombent avec une abondance et une continuit
dont nous n'avons en France aucune ide. En gnral, le climat est
sain et gnreux dans toute la partie mridionale qui s'abaisse vers
l'Afrique, et que prservent de ces furieuses bourrasques du nord
la Cordillre mdiane et l'escarpement considrable des ctes
septentrionales. Ainsi, le plan gnral de l'le est une surface
incline du nord-ouest au sud-est, et la navigation,  peu prs
impossible au nord  cause des dchirures et des prcipices de la cte,
_escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo_ (Miguel de Vargas), est
facile et sre au midi.

       *       *       *       *       *

Malgr ses ouragans et ses asprits, Majorque,  bon droit nomme par
les anciens l'le dore; est extrmement fertile, et ses produits sont
d'une qualit exquise. Le froment y est si pur et si beau, que les
habitants l'exportent, et qu'on s'en sert exclusivement  Barcelone pour
faire la ptisserie blanche et lgre, appele _pan de Mallorca_. Les
Majorquins font venir de Galice et de Biscaye un bl plus grossier et 
plus bas prix, dont ils se nourrissent; ce qui fait que, dans le pays le
plus riche en bl excellent, on mange du pain dtestable. J'ignore si
cette spculation leur est fort avantageuse.

Dans nos provinces du centre, o l'agriculture est le plus arrire,
l'usage du cultivateur ne prouve rien autre chose que son obstination
et son ignorance. A plus forte raison en est-il ainsi  Majorque, o
l'agriculture, bien que fort minutieusement soigne, est  l'tat
d'enfance. Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiemment et
si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues; les bras de
l'homme, bras fort maigres et fort dbiles, comparativement aux
ntres, suffisent  tout, mais avec une lenteur inoue. Il faut une
demi-journe, pour bcher moins de terre qu'on n'en expdierait chez
nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes
pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlverait
gaiement sur ses paules.

Malgr cette nonchalance, tout est cultiv, et en apparence bien cultiv
 Majorque. Ces insulaires ne connaissent point, dit-on, la misre; mais
au milieu de tous les trsors de la nature, et sous le plus beau ciel,
leur vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de nos
paysans.

Les voyageurs ont coutume de faire des phrases sur le bonheur de ces
peuples mridionaux, dont les figures et les costumes pittoresques leur
apparaissent le dimanche aux rayons du soleil, et dont ils prennent
l'absence d'ides et le manque de prvoyance pour l'idale srnit de
la vie champtre. C est une erreur que j'ai souvent commise moi-mme,
mais dont je suis bien revenu, surtout depuis que j'ai vu Majorque.

Il n'y a rien de si triste et de si pauvre au monde que ce paysan qui ne
sait que prier, chanter, travailler, et qui ne pense jamais. Sa prire
est une formule stupide qui ne prsente aucun sens  son esprit;
son travail est une opration des muscles qu'aucun effort de son
intelligence ne lui enseigne  simplifier, et son chant est l'expression
de cette morne mlancolie qui l'accable  son insu, et dont la posie
nous frappe sans se rvler  lui. N'tait la vanit qui l'veille de
temps en temps de sa torpeur pour le pousser  la danse, ses jours de
fte seraient consacrs au sommeil.

Mais je m'chappe dj hors du cadre que je me suis trac. J'oublie que,
dans la rigueur de l'usage, l'article gographique doit mentionner avant
tout l'conomie productive et commerciale, et ne s'occuper qu'en dernier
ressort, aprs les crales et le btail, de l'espce Homme.

Dans toutes les gographies descriptives que j'ai consultes, j'ai
trouv  l'article Balares cette courte indication que je confirme ici,
sauf  revenir plus tard sur les considrations qui en attnuent la
vrit: Ces insulaires sont _fort affables_ (on sait que, dans toutes
les les, la race humaine se classe en deux catgories: ceux qui
sont anthropophages et ceux qui sont fort affables). Ils sont doux,
hospitaliers; il est rare qu'ils commettent des crimes, et le vol est
presque inconnu chez eux. En vrit, je reviendrai sur ce texte.

Mais, avant tout, parlons des produits; car je crois qu'il a t
prononc dernirement  la chambre quelques paroles (au moins
imprudentes) sur l'occupation ralisable de Majorque par les Franais,
et je prsume que, si cet crit tombe entre les mains de quelqu'un de
nos dputs, il s'intressera beaucoup plus  la partie des denres
qu' mes rflexions philosophiques sur la situation intellectuelle des
Majorquins.

       *       *       *       *       *

Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilit admirable, et
qu'une culture plus active et plus savante en dcuplerait les produits.
Le principal commerce extrieur consiste en amandes, en oranges et en
cochons. O belles plantes hesprides gardes par ces dragons immondes,
ce n'est pas ma faute si je suis forc d'accoler votre souvenir  celui
de ces ignobles pourceaux dont le Majorquin est plus jaloux et plus fier
que de vos fleurs embaumes et de vos pommes d'or! Mais ce Majorquin qui
vous cultive n'est pas plus potique que le dput qui me lit.

Je reviens donc  mes cochons. Ces animaux, cher lecteur, sont les plus
beaux de la terre, et le docteur Miguel Vargas fait, avec la plus nave
admiration, le portrait d'un jeune porc qui,  l'ge candide d'un an et
demi, pesait vingt-quatre arrobes, c'est--dire six cents livres. En ce
temps-l, l'exploitation du cochon ne jouissait pas  Majorque de cette
splendeur qu'elle a acquise de nos jours. Le commerce des bestiaux tait
entrav par la rapacit des _assentistes_ ou fournisseurs, auxquels le
gouvernement espagnol confiait, c'est--dire vendait l'entreprise des
approvisionnements. En vertu de leur pouvoir discrtionnaire, ces
spculateurs s'opposaient  toute exportation de btail, et se
rservaient la facult d'une importation illimite.

Cette pratique usuraire eut le rsultat de dgoter les cultivateurs du
soin de leurs troupeaux. La viande se vendant  vil prix et le commerce
extrieur tant prohib, ils n'eurent plus qu' se ruiner ou 
abandonner compltement l'ducation du btail. L'extinction en fut
rapide. L'historien que je cite dplore pour Majorque le temps o les
Arabes la possdaient, et o la seule montagne d'Arta comptait plus
de ttes de vaches fcondes et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait
rassembler aujourd'hui, dit-il, dans toute la plaine de Majorque.

Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays de ses
richesses naturelles. Le mme crivain rapporte que les montagnes, et
particulirement celles de Torella et de Galatzo, possdaient de
son temps les plus beaux arbres du monde. Certain olivier avait
quarante-deux pieds de tour et quatorze de diamtre; mais ces bois
magnifiques furent dvasts par les charpentiers de marine, qui, lors de
l'expdition espagnole contre Alger, en tirrent toute une flottille de
chaloupes canonnires. Les vexations auxquelles les propritaires de ces
bois furent soumis alors, et la mesquinerie des ddommagements qui leur
furent donns, engagrent les Majorquins  dtruire leurs bois, au lieu
de les augmenter. Aujourd'hui la vgtation est encore si abondante
et si belle que le voyageur ne songe point  regretter le pass; mais
aujourd'hui comme alors, et  Majorque comme dans toute l'Espagne,
l'_abus_ est encore le premier de tous les pouvoirs. Cependant le
voyageur n'entend jamais une plainte, parce qu'au commencement d'un
rgime injuste le faible se tait par crainte, et que, quand le mal est
fait, il se tait encore par habitude.

Quoique la tyrannie des _assentistes_ ait disparu, le btail ne s'est
point relev de sa ruine, et il ne s'en relvera pas, tant que le droit
d'exportation sera limit au commerce des pourceaux. On voit fort peu
de boeufs et de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. La
viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle race, mais mal
nourries et mal soignes; les chvres, qui sont de race africaine, ne
donnent pas la dixime partie du lait que donnent les ntres.

L'engrais manque aux terres, et, malgr tous les loges que les
Majorquins donnent  leur manire de les cultiver, je crois que l'algue
qu'ils emploient est un trs-maigre fumier, et que ces terres sont loin
de rapporter ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi gnreux.
J'ai regard attentivement ce bl si prcieux que les habitants ne se
croient pas dignes de le manger: c'est absolument le mme que nous
cultivons dans nos provinces centrales, et que nos paysans appellent
bl blanc ou bl d'Espagne; il est chez nous tout aussi beau, malgr
la diffrence du climat. Celui de Majorque devrait avoir pourtant une
supriorit marque sur celui que nous disputons  nos hivers si rudes
et  nos printemps si variables. Et pourtant notre agriculture est fort
barbare aussi, et, sous ce rapport, nous avons tout  apprendre; mais le
cultivateur franais a une persvrance et une nergie que le Majorquin
mpriserait comme une agitation dsordonne.

La figue, l'olive, l'amande et l'orange viennent en abondance 
Majorque; cependant, faute de chemins dans l'intrieur de l'le, ce
commerce est loin d'avoir l'extension et l'activit ncessaires. Cinq
cents oranges se vendent sur place environ 3 francs; mais, pour faire
transporter  dos de mulet cette charge volumineuse du centre  la
cte, il faut dpenser presque autant que la valeur premire. Cette
considration fait ngliger la culture de l'oranger dans l'intrieur du
pays; Ce n'est que dans la valle de Soller et dans le voisinage des
criques, o nos petits btiments viennent charger, que ces arbres
croissent en abondance. Pourtant ils russiraient partout, et dans notre
montagne de Valdemosa, une des plus froides rgions de l'le, nous
avions des citrons et des oranges magnifiques, quoique plus tardives que
celles de Soller. A la Granja, dans une autre rgion montagneuse, nous
avons cueilli des limons gros comme la tte. Il me semble qu' elle
seule l'le de Majorque pourrait entretenir de ces fruits exquis toute
la France, au mme prix que les dtestables oranges que nous tirons
d'Hyres et de la cte de Gnes. Ce commerce, tant vant  Majorque, est
donc, comme le reste, entrav par une ngligence superbe.

On peut en dire autant du produit immense des oliviers, qui sont
certainement les plus beaux qu'il y ait au monde, et que les
Majorquins, grce aux traditions arabes, savent cultiver parfaitement.
Malheureusement ils ne savent en tirer qu'une huile rance et nauseuse
qui nous ferait horreur, et qu'ils ne pourront jamais exporter
abondamment qu'en Espagne, o le got de cette huile infecte rgne
galement. Mais l'Espagne elle-mme est trs-riche en oliviers, et si
Majorque lui fournit de l'huile, ce doit tre  fort bas prix.

Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive en France, et nous
l'avons fort mauvaise  un prix exorbitant. Si notre fabrication
tait connue  Majorque et si Majorque avait des chemins, enfin si la
navigation commerciale tait rellement organise dans cette direction,
nous aurions l'huile d'olive beaucoup au-dessous de ce que nous la
payons, et nous l'aurions pure et abondante, quelle que fut la rigueur
de l'hiver. Je sais bien que les industriels qui cultivent l'olivier de
paix en France prfrent de beaucoup vendre au poids de l'or quelques
tonnes de ce prcieux liquide, que nos piciers noient dans des foudres
d'huile d'oeillet et de colza pour nous l'offrir au _prix cotant_; mais
il serait trange qu'on s'obstint  disputer cette denre  la rigueur
du climat, si,  vingt-quatre heures de chemin, nous pouvions nous la
procurer meilleure  bon march.

Que nos _assentistes_ franais ne s'effraient pourtant pas trop: nous
promettrions au Majorquin, et, je crois,  l'Espagnol en gnral, de
nous approvisionner chez eux et de dcupler leur richesse, qu'ils
ne changeraient rien  leur coutume. Ils mprisent si profondment
l'amlioration qui vient de l'tranger, et surtout de la France, que je
ne sais si pour de l'argent (cet argent que cependant ils ne mprisent
pas en gnral) ils se rsoudraient  changer quelque chose au procd
qu'ils tiennent de leurs pres[3].

[Note 3: Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'le
de Majorque, maisons, habitants, voitures, et jusqu' l'air des champs,
tout est imprgn de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition
de tous les mets, chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par
jour, et les murailles en sont imbibes. En pleine campagne, si vous
tes gar, vous n'avez qu' ouvrir les narines; et, si une odeur
d'huile rance arrive sur les ailes de la brise, vous pouvez tre sr que
derrire le rocher ou sous le massif de cactus vous allez trouver une
habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus dsert cette
odeur vous poursuit, levez la tte; vous verrez  cent pas de vous un
Majorquin sur son ne descendre la colline et se diriger vers vous. Ceci
n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est l'exacte vrit.]



III.

Ne sachant ni engraisser les boeufs, ni utiliser la laine, ni traire les
vaches (le Majorquin dteste le lait et le beurre autant qu'il mprise
l'industrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser
en manger; ne daignant gure cultiver le mrier et recueillir la soie;
ayant perdu l'art de la menuiserie autrefois trs-florissant chez lui
et aujourd'hui compltement oubli; n'ayant pas de chevaux (l'Espagne
s'empare maternellement de tous les poulains de Majorque pour ses
armes, d'o il rsulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que
de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); ne jugeant pas
ncessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans
toute son le, puisque le droit d'exportation est livr au caprice d'un
gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le
Majorquin vgtait et n'avait plus rien  faire qu' dire son chapelet
et rapicer ses chausses, plus malades que celles de don Quichotte, son
patron en misre et en fiert, lorsque le cochon est venu tout sauver.
L'exportation de ce quadrupde a t permise, et l're nouvelle, l're
du salut, a commenc.

Les Majorquins nommeront ce sicle, dans les sicles futurs, l'ge
du cochon, comme les musulmans comptent dans leur histoire l'ge de
l'lphant.

Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue
du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, et les mres de famille
apprennent  conomiser la fve et la patate. Le cochon ne permet plus
de rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le
plus bel exemple de voracit gnreuse, jointe  la simplicit des
gots et des moeurs, qu'on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il 
Majorque des droits et des prrogatives qu'on n'avait point song jusque
l  offrir aux hommes. Les habitations ont t largies, ares;
les fruits qui pourrissaient sur la terre ont t ramasss, tris et
conservs, et la navigation  la vapeur, qu'on avait juge superflue et
draisonnable, a t tablie de l'le au continent.

C'est donc grce au cochon que j'ai visit l'le de Majorque; car si
j'avais eu la pense d'y aller il y a trois ans, le voyage, long et
prilleux sur les caboteurs m'y et fait renoncer. Mais,  dater de
l'exportation du cochon, la civilisation a commenc  pntrer.

On a achet en Angleterre un joli petit _steamer_, qui n'est point de
taille  lutter contre les vents du nord, si terribles dans ces parages;
mais qui, lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine
deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le march, 
Barcelone.

Il est beau de voir avec quels gards et quelle tendresse ces messieurs
(je ne parle point des passagers) sont traits  bord, et avec quel
amour on les dpose  terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable
homme, qui,  force de vivre et de causer avec ces nobles btes, a pris
tout  fait leur cri et mme un peu de leur dsinvolture. Si un passager
se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine rpond que c'est le son
de l'or monnay roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez
bgueule pour remarquer l'infection rpandue dans le navire, son mari
est l pour lui rpondre que l'argent ne sent point mauvais, et que sans
le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de France,
ni mantille de Barcelone. Si quelqu'un a le mal de mer, qu'il n'essaie
pas de rclamer le moindre soin des gens de l'quipage; car les cochons
aussi ont le mal de mer, et cette indisposition est chez eux accompagne
d'une langueur spleentique et d'un dgot de la vie qu'il faut
combattre  tout prix. Alors, abjurant toute compassion et toute
sympathie pour conserver l'existence  ses chers clients, le capitaine
en personne, arm d'un fouet, se prcipite au milieu d'eux, et derrire
lui les matelots et les mousses, chacun saisissant ce qui lui tombe sous
la main, qui une barre de fer, qui un bout de corde, en un instant
toute la bande muette et couche sur le flanc est fustige d'une faon
paternelle, oblige de se lever, de s'agiter, et de combattre par cette
motion violente l'influence funeste du roulis.

Lorsque nous revnmes de Majorque  Barcelone, au mois de mars, il
faisait une chaleur touffante; cependant il ne nous fut point possible
de mettre le pied sur le pont. Quand mme nous eussions brav le danger
d'avoir les jambes avales par quelque pourceau de mauvaise humeur, le
capitaine ne nous eut point permis, sans doute, de les contrarier par
notre prsence. Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premires
heures; mais, au milieu de la nuit, le pilote remarqua qu'ils avaient
un sommeil bien morne, et qu'ils semblaient en proie  une noire
mlancolie. Alors on leur administra le fouet, et rgulirement, 
chaque quart d'heure, nous fmes rveills par des cris et des clameurs
si pouvantables, d'une part la douleur et la rage des cochons fustigs,
de l'autre les encouragements du capitaine  ses gens et les jurements
que l'mulation inspirait  ceux-ci, que plusieurs fois nous crmes que
le troupeau dvorait l'quipage.

Quand nous emes jet l'ancre, nous aspirions certainement  nous
sparer d'une socit aussi trange, et j'avoue que celle des insulaires
commenait  me peser presque autant que l'autre; mais il ne nous fut
permis de prendre l'air qu'aprs le dbarquement des cochons. Nous
eussions pu mourir asphyxis dans nos chambres que personne ne s'en ft
souci, tant qu'il y avait un cochon  mettre  terre et  dlivrer du
roulis.

Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille tait
dangereusement malade. La traverse, la mauvaise odeur et l'absence de
sommeil n'avaient pas contribu  diminuer ses souffrances. Le capitaine
n'avait eu d'autre attention pour nous que de nous prier de ne pas faire
coucher notre malade dans le meilleur lit de la cabine, parce que, selon
le prjug espagnol, toute maladie est contagieuse; et comme notre homme
pensait dj  faire brler la couchette o reposait le malade, il
dsirait que ce ft la plus mauvaise. Nous le renvoymes  ses cochons;
et quinze jours aprs, lorsque nous revenions en France sur _le
Phnicien_, un magnifique bateau  vapeur de notre nation, nous
comparions le dvouement du Franais  l'hospitalit de l'Espagnol.
Le capitaine d'_el Mallorquin_ avait disput un lit  un mourant; le
capitaine marseillais, ne trouvant pas notre malade assez bien couch,
avait t les matelas de son propre lit pour les lui donner... Quand
je voulus solder notre passade, le Franais me fit observer que je lui
donnais trop; le Majorquin m'avait fait payer double.

D'o je ne conclus pas que l'homme soit exclusivement bon sur un coin de
ce _globe terraqu_, ni exclusivement mauvais sur un autre coin. Le
mal moral n'est, dans l'humanit, que le rsultat du mal matriel. La
souffrance engendre la peur, la mfiance, la fraude, la lutte dans tous
les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux; par consquent il
croit  la contagion, il craint la maladie et la mort, il manque de foi
et de charit.--Il est misrable et pressur par l'impt; par consquent
il est avide, goste, fourbe avec l'tranger. Dans l'histoire, nous
voyons que l o il a pu tre grand, il a montr que la grandeur tait
en lui; mais il est homme, et, dans la vie prive, l o l'homme doit
succomber, il succombe.

J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels
qu'ils me sont apparus  Majorque; car aussi bien j'espre qu'on
me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des
pourceaux. La longueur mme de ce dernier article n'est pas de trop
bon got. J'en demande pardon  ceux qui pourraient s'en trouver
personnellement blesss, et je prends maintenant mon rcit au srieux;
car je croyais n'avoir rien  faire ici, qu' suivre M. Laurens pas
 pas dans son _Voyage d'art_, et je vois que beaucoup de rflexions
viendront m'assaillir en repassant par la mmoire dans les pres
sentiers de Majorque.



IV.

Mais, puisque vous n'entendez rien  la peinture, me dira-t-on, _que
diable alliez-vous faire sur cette maudite galre?_--Je voudrais bien
entretenir le lecteur le moins possible de moi et des miens; cependant
je serai forc de dire souvent, en parlant de ce que j'ai vu  Majorque,
_moi et nous_; moi et nous, c'est la _subjectivit_ fortuite sans
laquelle l'_objectivit_ majorquine ne se ft point rvle sous de
certains aspects, srieusement utiles peut-tre  rvler maintenant au
lecteur. Je prie donc ce dernier de regarder ici ma personnalit comme
une chose toute passive, comme une lunette d'approche  travers laquelle
il pourra regarder ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit
volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que d'y aller voir. Je
le supplie en outre d'tre bien persuad que je n'ai pas la prtention
de l'intresser aux accidents qui me concernent. J'ai un but quelque peu
philosophique en les retraant ici; et quand j'aurai formul ma pense 
cet gard, on me rendra la justice de reconnatre qu'il n'y entre pas la
moindre proccupation de moi-mme.

Je dirai donc sans faon  mon lecteur pourquoi j'allai dans cette
galre, et le voici en deux mots: c'est que j'avais envie de
voyager.--Et,  mon tour, je ferai une question  mon lecteur: Lorsque
vous voyagez, cher lecteur, pourquoi voyagez-vous?--Je vous entends
d'ici me rpondre ce que je rpondrais  votre place: Je voyage pour
voyager.--Je sais bien que le voyage est un plaisir par lui-mme; mais,
enfin, qui vous pousse  ce plaisir dispendieux, fatigant, prilleux
parfois, et toujours sem de dceptions sans nombre?--Le besoin de
voyager.--Eh bien! dites-moi donc ce que c'est que ce besoin-l,
pourquoi nous en sommes tous plus ou moins obsds, et pourquoi nous y
cdons tous, mme aprs avoir reconnu mainte et mainte fois que lui-mme
monte en croupe derrire nous pour ne nous point lcher, et ne se
contenter de rien?

Si vous ne voulez pas me rpondre, moi, j'aurai la franchise de le faire
 votre place. C'est que nous ne sommes rellement bien nulle part en ce
temps-ci, et que de toutes les faces que prend l'idal (ou, si ce mot
vous ennuie, le sentiment du _mieux_), le voyage est une des plus
souriantes et des plus trompeuses. Tout va mal dans le monde officiel:
ceux qui le nient le sentent aussi profondment et plus amrement que
ceux qui l'affirment. Cependant la divine esprance va toujours son
train, poursuivant son oeuvre dans nos pauvres coeurs, et nous soufflant
toujours ce sentiment du mieux, cette recherche de l'idal.

L'ordre social, n'ayant pas mme les sympathies de ceux qui le
dfendent, ne satisfait aucun de nous, et chacun va de son ct o il
lui plat. Celui-ci se jette dans l'art, cet autre dans la science, le
plus grand nombre s'tourdit comme il peut. Tous, quand nous avons un
peu de loisir et d'argent, nous voyageons, ou plutt nous fuyons, car
il ne s'agit pas tant de voyager que de partir, entendez-vous? Quel est
celui de nous qui n'a pas quelque douleur  distraire ou quelque joug 
secouer? Aucun.

Quiconque n'est pas absorb par le travail ou engourdi par la paresse
est incapable, je le soutiens, de rester longtemps  la mme place sans
souffrir et sans dsirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il
faut tre trs grand ou trs lche pour cela aujourd'hui), il s'imagine
ajouter quelque chose  son bonheur en voyageant; les amants, les
nouveaux poux partent pour la Suisse et l'Italie tout comme les oisifs
et les hypocondriaques. En un mot, quiconque se sent vivre ou dprir
est possd de la fivre du juif errant, et s'en va chercher bien vite
au loin quelque nid pour aimer ou quelque gte pour mourir.

 Dieu ne plaise que je dclame contre le mouvement des populations, et
que je me reprsente dans l'avenir les hommes attachs au pays,  la
terre,  la maison comme les polypes  l'ponge! mais si l'intelligence
et la moralit doivent progresser simultanment avec l'industrie, il me
semble que les chemins de fer ne sont pas destins  promener d'un point
du globe  l'autre des populations attaques de spleen ou dvores d'une
activit maladive.

Je veux me figurer l'espce humaine plus heureuse, par consquent plus
calme et plus claire, ayant deux vies: l'une, sdentaire, pour le
bonheur domestique, les devoirs de la cit, les mditations studieuses,
le recueillement philosophique; l'autre, active, pour l'change loyal
qui remplacerait le honteux trafic que nous appelons le commerce, pour
les inspirations de l'art, les recherches scientifiques et surtout la
propagation des ides. Il me semble, en un mot, que le but normal des
voyages est le besoin de contact, de relation et d'change sympathique
avec les hommes, et qu'il ne devrait pas y avoir plaisir l o il n'y
aurait pas devoir. Et il me semble qu'au contraire, la plupart d'entre
nous, aujourd'hui, voyagent en vue du mystre, de l'isolement, et
par une sorte d'ombrage que la socit de nos semblables porte  nos
impressions personnelles, soit douces, soit pnibles.

Quant  moi, je me mis en route pour satisfaire un besoin de repos que
j'prouvais  cette poque-l particulirement. Comme le temps manque
pour toutes choses dans ce monde que nous nous sommes fait, je
m'imaginai encore une fois qu'en cherchant bien, je trouverais quelque
retraite silencieuse, isole, o je n'aurais ni billets  crire, ni
journaux  parcourir, ni visites  recevoir; o je pourrais ne jamais
quitter ma robe de chambre, o les jours auraient douze heures, o je
pourrais m'affranchir de tous les devoirs du savoir-vivre, me dtacher
du mouvement d'esprit qui nous travaille tous en France, et consacrer
un ou deux ans  tudier un peu l'histoire et  apprendre ma langue par
principes avec mes enfants.

Quel est celui de nous qui n'a pas fait ce rve goste de planter l un
beau matin ses affaires, ses habitudes, ses connaissances et jusqu'
ses amis, pour aller dans quelque le enchante vivre sans soucis, sans
tracasseries, sans obligations, et surtout sans journaux?

On peut dire srieusement que le journalisme, cette premire et cette
dernire des choses, comme et dit sope, a cr aux hommes une vie
toute nouvelle, pleine de progrs, d'avantages et de soucis. Cette
voix de l'humanit qui vient chaque matin  notre rveil nous raconter
comment l'humanit a vcu la veille, proclamant tantt de grandes
vrits, tantt d'effroyables mensonges, mais toujours marquant chacun
des pas de l'tre humain, et sonnant toutes les heures de la vie
collective, n'est-ce pas quelque chose de bien grand, malgr toutes les
taches et les misres qui s'y trouvent?

Mais en mme temps que cela est ncessaire  l'ensemble de nos penses
et de nos actions, n'est-ce pas bien affreux et bien repoussant  voir
dans le dtail, lorsque la lutte est partout, et que des semaines, des
mois s'coulent dans l'injure et la menace, sans avoir clair une seule
question, sans avoir marqu un progrs sensible? Et dans cette attente
qui parat d'autant plus longue qu'on nous en signale toutes les phases
minutieusement, ne nous prend-il pas souvent envie,  nous autres
artistes qui n'avons point d'action au gouvernail, de nous endormir dans
les flancs du navire, et de ne nous veiller qu'au bout de quelques
annes pour saluer alors la terre nouvelle en vue de laquelle nous nous
trouverons ports?

Oui, en vrit, si cela pouvait tre, si nous pouvions nous abstenir
de la vie collective, et nous isoler de tout contact avec la politique
pendant quelque temps, nous serions frapps, en y rentrant, du progrs
accompli hors de nos regards. Mais cela ne nous est pas donn; et, quand
nous fuyons le foyer d'action pour chercher l'oubli et le repos chez
quelque peuple  la marche plus lente et  l'esprit moins ardent que
nous, nous souffrons l des maux que nous n'avions pu prvoir, et nous
nous repentons d'avoir quitt le prsent pour le pass, les vivants pour
les morts.

Voil tout simplement quel sera le texte de mon rcit, et pourquoi je
prends la peine de l'crire, bien qu'il ne me soit point agrable de le
faire, et que je me fusse promis, en commenant, de me garder le plus
possible des impressions personnelles; mais il me semble  prsent que
cette paresse serait une lchet, et je me rtracte.



V

Nous arrivmes  Palma au mois de novembre 1838, par une chaleur
comparable  celle de notre mois de juin. Nous avions quitt Paris
quinze jours auparavant, par un temps extrmement froid; ce nous fut un
grand plaisir, aprs avoir senti les premires atteintes de l'hiver,
de laisser l'ennemi derrire nous. A ce plaisir se joignit celui
de parcourir une ville trs-caractrise, et qui possde plusieurs
monuments de premier ordre comme beaut ou comme raret.

[Illustration: Son Vent.]

Mais la difficult de nous tablir vint nous proccuper bientt, et nous
vmes que les Espagnols qui nous avaient recommand Majorque comme le
pays le plus hospitalier et le plus fcond en ressources s'taient fait
grandement illusion, ainsi que nous. Dans une contre aussi voisine des
grandes civilisations de l'Europe, nous ne nous attendions gure  ne
pas trouver une seule auberge. Cette absence de pied--terre pour les
voyageurs et d nous apprendre, en un seul fait, ce qu'tait Majorque
par rapport au reste du monde, et nous engager  retourner sur-le-champ
 Barcelone, o du moins il y a une mchante auberge appele
emphatiquement _l'htel des Quatre-Nations_.

A Palma, il faut tre recommand et annonc  vingt personnes des plus
marquantes, et attendu depuis plusieurs mois, pour esprer de ne pas
coucher en plein champ. Tout ce qu'il fut possible de faire pour
nous, ce fut de nous assurer deux petites chambres garnies, ou plutt
dgarnies, dans une espce de mauvais lieu, o les trangers sont bien
heureux de trouver chacun un lit de sangle avec un matelas douillet et
rebondi comme une ardoise, une chaise de paille, et, en fait d'aliments,
du poivre et de l'ail  discrtion.

En moins d'une heure, nous pmes nous convaincre que, si nous n'tions
pas enchants de cette rception, nous serions vus de mauvais oeil,
comme des impertinents et des brouillons, ou tout au moins regards
en piti comme des fous. Malheur  qui n'est pas content de tout en
Espagne! La plus lgre grimace que vous feriez en trouvant de la
vermine dans les lits et des scorpions dans la soupe vous attirerait le
mpris le plus profond et soulverait l'indignation universelle contre
vous. Nous nous gardmes donc bien de nous plaindre, et peu  peu nous
comprmes  quoi tenaient ce manque de ressources et ce manque apparent
d'hospitalit.

Outre le peu d'activit et d'nergie des Majorquins, la guerre civile,
qui bouleversait l'Espagne depuis si longtemps, avait intercept, 
cette poque, tout mouvement entre la population de l'le et celle du
continent.

[Illustration]

Palma.

Majorque tait devenue le refuge d'autant d'Espagnols qu'il y en pouvait
tenir, et les indignes, retranchs dans leurs foyers, se gardaient bien
d'en sortir pour aller chercher des aventures et des coups dans la mre
patrie.

A ces causes il faut joindre l'absence totale d'industrie et les
douanes, qui frappent tous les objets ncessaires au bien-tre[4] d'un
impt dmesure. Palma est arrange pour un certain nombre d'habitants;
 mesure que la population augmente, on se serre un peu plus, et on
ne btit gure. Dans ces habitations, rien ne se renouvelle. Except
peut-tre chez deux ou trois familles, le mobilier n'a gure chang
depuis deux cents ans. On ne connat ni l'empire de la mode, ni le
besoin du luxe, ni celui des aises de la vie. Il y a apathie d'une part,
difficult de l'autre; on reste ainsi. On a le strict ncessaire, mais
on n'a rien de trop. Aussi toute l'hospitalit se passe en paroles.

[Note 4: Pour un piano que nous fmes venir de France, on exigeait
de nous 700 francs de droits d'entre; c'tait presque la valeur de
l'instrument. Nous voulmes le renvoyer, cela n'est point permis; le
laisser dans le port jusqu' nouvel ordre, cela est dfendu; le faire
passer hors de la ville (nous tions  la campagne), afin d'viter au
moins les droits de la porte, qui sont distincts des droits de douane,
cela tait contraire aux lois; le laisser dans la ville, afin d'viter
les droits de sortie, qui sont autres que les droits d'entre, cela ne
se pouvait pas; le jeter  la mer c'est tout au plus si nous en avions
le droit. Aprs quinze jours de ngociations, nous obtnmes qu'au lieu
de sortir de la ville par une certaine porte, il sortirait par une
autre, et nous en fmes quittes pour 400 francs environ.]

Il y a une phrase consacre  Majorque, comme dans toute l'Espagne, pour
se dispenser de rien prter; elle consiste  tout offrir: _La maison et
tout ce qu'elle contient est  votre disposition_. Vous ne pouvez pas
regarder un tableau, toucher une toffe, soulever une chaise, sans qu'on
vous dise avec une grce parfaite: _Es a la disposition de uste_. Mais
gardez-vous bien d'accepter, ft-ce une pingle, car ce serait une
indiscrtion grossire.

Je commis une impertinence de ce genre ds mon arrive  Palma, et je
crois bien que je ne m'en relverai jamais dans l'esprit du marquis de
***. J'avais t trs-recommand  ce jeune lion palmesan, et je crus
pouvoir accepter sa voiture pour faire une promenade. Elle m'tait
offerte d'une manire si aimable! Mais le lendemain un billet de lui me
fit bien sentir que j'avais manqu  toutes les convenances, et je me
htai de renvoyer l'quipage sans m'en tre servi.

J'ai pourtant trouv des exceptions  cette rgle, mais c'est de la part
de personnes qui avaient voyag, et qui, sachant bien le monde,
taient vritablement de tous les pays. Si d'autres taient portes 
l'obligeance et  la franchise par la bont de leur coeur, aucune (il
est bien ncessaire de le dire pour constater la gne que la douane et
le manque d'industrie ont apporte dans ce pays si riche), aucune n'et
pu nous cder un coin de sa maison sans s'imposer de tels embarras et
de telles privations, que nous eussions t vritablement indiscrets de
l'accepter.

Ces impossibilits de leur part, nous fmes bien  mme de les
reconnatre lorsque nous cherchmes  nous installer. Il tait
impossible de trouver dans toute la ville un seul appartement qui ft
habitable.

Un appartement  Palma se compose de quatre murs absolument nus, sans
portes ni fentres. Dans la plupart des maisons bourgeoises, on ne se
sert pas de vitres; et lorsqu'on veut se procurer cette douceur, bien
ncessaire en hiver, il faut faire faire les chssis. Chaque locataire,
en se dplaant (et l'on ne se dplace gure), emporte donc les
fentres, les serrures, et jusqu'aux gonds des portes. Son successeur
est oblig de commencer par les remplacer,  moins qu'il n'ait le got
de vivre en plein vent, et c'est un got fort rpandu  Palma.

Or, il faut au moins six mois pour faire faire non seulement les portes
et fentres, mais les lits, les tables, les chaises, tout enfin,
si simple et si primitif que soit l'ameublement. Il y a fort peu
d'ouvriers; ils ne vont pas vite, ils manquent d'outils et de matriaux.
Il y a toujours quelque raison pour que le Majorquin ne se presse pas.
La vie est si longue! Il faut tre Franais, c'est--dire extravagant et
forcen, pour vouloir qu'une chose soit faite tout de suite. Et si vous
avez attendu dj six mois, pourquoi n'attendriez-vous pas six mois de
plus? Et si vous n'tes pas content du pays, pourquoi y restez-vous?
Avait-on besoin de vous ici? On s'en passait fort bien. Vous croyez donc
que vous allez mettre tout sens dessus dessous? Oh! que non pas!
Nous autres, voyez-vous, nous laissons dire, et nous faisons  notre
guise.--Mais n'y a-t-il donc rien  louer?--Louer? qu'est-ce que cela?
louer des meubles? Est-ce qu'il y en a de trop pour qu'on en loue?--Mais
il n'y en a donc pas  vendre?--Vendre? il faudrait qu'il y en et de
tout faits. Est-ce qu'on a du temps de reste pour faire des meubles
d'avance? Si vous en voulez, faites-en venir de France, puisqu'il y a de
tout dans ce pays l.--Mais pour faire venir de France, il faut attendre
six mois tout au moins, et payer les droits. Or donc, quand on fait la
sottise de venir ici, la seule manire de la rparer, c'est de s'en
aller?--C'est ce que je vous conseille, ou bien prenez patience, beaucoup
de patience; _mucha calma_, c'est l sagesse majorquine.

Nous allions mettre ce conseil  profit, lorsqu'on nous rendit,  bonne
intention certainement, le mauvais service de nous trouver une maison de
campagne  louer.

C'tait la villa d'un riche bourgeois qui pour un prix trs-modr,
selon nous, mais assez lev pour le pays (environ cent francs par
mois), nous abandonna toute son habitation. Elle tait meuble comme
toutes les maisons de plaisance du pays. Toujours les lits de sangle
ou de bois peint en vert, quelques-uns composs de deux trteaux sur
lesquels on pose deux planches et un mince matelas; les chaises de
paille; les tables de bois brut; les murailles nues bien blanchies 
la chaux, et, par surcrot de luxe, des fentres vitres dans presque
toutes les chambres; enfin, en guise de tableaux, dans la pice qu'on
appelait le salon, quatre horribles devants de chemine, comme ceux
qu'on voit dans nos plus misrables auberges de village, et que le seor
Gomez, notre propritaire, avait eu la navet de faire encadrer avec
soin comme des estampes prcieuses, pour en dcorer les lambris de
son manoir. Du reste, la maison tait vaste, are (trop are), bien
distribue, et dans une trs-riante situation, au pied de montagnes
aux flancs arrondis et fertiles, au fond d'une valle plantureuse que
terminaient les murailles jaunes de Palma, la masse de sa cathdrale, et
la mer tincelante  l'horizon.

Les premiers jours que nous passmes dans cette retraite furent assez
bien remplis par la promenade et la douce _flnerie_  laquelle nous
conviaient un climat dlicieux, une nature charmante et tout  fait
neuve pour nous.

Je n'ai jamais t bien loin de mon pays, quoique j'aie pass une grande
partie de ma vie sur les chemins. C'tait donc la premire fois que
je voyais une vgtation et des aspects de terrain essentiellement
diffrents de ceux que prsentent nos latitudes tempres. Lorsque je
vis l'Italie, je dbarquai sur les plages de la Toscane, et l'ide
grandiose que je m'tais faite de ces contres m'empcha d'en goter la
beaut pastorale et la grce riante. Aux bords de l'Arno, je me croyais
sur les rives de l'Indre, et j'allai jusqu' Venise sans m'tonner
ni m'mouvoir de rien. Mais  Majorque il n'y avait pour moi aucune
comparaison  faire avec des sites connus. Les hommes, les maisons, les
plantes, et jusqu'aux moindres cailloux du chemin, avaient un caractre
 part. Mes enfants en taient si frapps, qu'ils faisaient collection
de tout, et prtendaient remplir nos malles de ces beaux pavs de quartz
et de marbres veins de toutes couleurs, dont les talus  _pierres
sches_ bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en nous voyant
ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des
apothicaires, les autres nous regardaient comme de francs idiots.



VI.

L'le doit la grande varit de ses aspects au mouvement perptuel que
prsente un sol labour et tourment par des cataclysmes postrieurs
 ceux du monde le primitif. La partie que nous habitions alors, nomme
_Establiments_, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des
sites fort divers.

Autour de nous, toute la culture, incline sur des tertres fertiles,
tait dispose en larges gradins irrgulirement jets autour de ces
monticules. Cette culture en terrasse, adopte dans toutes les parties
de l'le, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent
continuellement, est trs-favorable aux arbres, et donne  la campagne
l'aspect d'un verger admirablement soign.

 notre droite, les collines s'levaient progressivement depuis le
pturage en pente douce jusqu' la montagne couverte de sapins. Au pied
de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l't, un torrent
qui ne prsentait encore  notre arrive qu'un lit de cailloux en
dsordre. Mais les belles mousses qui couvraient ces pierres, les petits
ponts verdis par l'humidit, fendus par la violence des courants, et 
demi cachs dans les branches pendantes des saules et des peupliers,
l'entrelacement de ces beaux arbres sveltes et touffus qui se penchaient
pour faire un berceau de verdure d'une rive  l'autre, un mince filet,
d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours
quelque groupe d'enfants, de femmes et de chvres accroupis dans les
encaissements mystrieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable
pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit
du torrent, et nous appelions ce coin de paysage _le Poussin_, parce que
cette nature libre, lgante et fire dans sa mlancolie, nous rappelait
les sites que ce grand matre semble avoir chris particulirement.

A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en
plusieurs ramifications, et son cours semblait se perdre dans la plaine.
Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus de
la terre laboure, et donnaient  cette rgion cultive l'aspect d'une
fort.

Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boise s'levaient
des chaumires d'un grand style, quoique d'une dimension rellement
lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars,
d'tables, de cours et de jardins, un _pays_ (paysan propritaire)
accumule dans un arpent de terrain, et quel got inn prside  son
insu  cette disposition capricieuse. La maisonnette est ordinairement
compose de deux tages avec un toit plat dont le rebord avanc ombrage
une galerie perce  jour, comme une range de crneaux que surmonterait
un toit florentin. Ce couronnement symtrique donne une apparence de
splendeur et de force aux constructions les plus frles et les plus
pauvres, et les normes grappes de mas qui schent  l'air, suspendues
entre chaque ouverture de la galerie, forment un lourd feston altern
de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement riche et
coquet. Autour de cette maisonnette s'lve ordinairement une forte
haie de cactus ou nopals, dont les raquettes bizarres s'entrelacent
en muraille et protgent contre les vents du froid les frles abris
d'algues et de roseaux qui servent  serrer les brebis. Comme ces
paysans ne se volent jamais entre eux, ils n'ont pour fermer leurs
proprits qu'une barrire de ce genre. Des massifs d'amandiers et
d'orangers entourent le jardin, o l'on ne cultive gure d'autre lgume
que le piment et la pomme d'amour; mais tout cela est d'une couleur
magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette
habitation, un seul palmier dploie au milieu son gracieux parasol, ou
se penche sur le ct avec grce, comme une belle aigrette.

Cette rgion est une des plus florissantes de l'le, et les motifs qu'en
donne M. Grasset de Saint-Sauveur dans son Voyage aux les Balares
confirment ce que j'ai dit prcdemment de l'insuffisance de la culture
en gnral  Majorque. Les remarques que ce fonctionnaire imprial
faisait, en 1807, sur l'apathie et l'ignorance des pages majorquins le
conduisirent  en rechercher les causes. Il en trouva deux principales.

La premire, c'est la grande quantit de couvents, qui absorbait une
partie de la population dj si restreinte. Cet inconvnient a disparu,
grce au dcret nergique de M. Mendizabal, que les dvots de Majorque
ne lui pardonneront jamais.

La seconde est l'esprit de domesticit qui rgne chez eux, et qui les
parque par douzaines au service des riches et des nobles. Cet abus
subsiste encore dans toute sa vigueur. Tout aristocrate majorquin a une
suite nombreuse que son revenu suffit  peine  entretenir, quoiqu'elle
ne lui procure aucun bien-tre; il est impossible d'tre plus mal servi
qu'on ne l'est par cette espce de serviteurs honoraires. Quand on se
demande  quoi un riche majorquin peut dpenser son revenu dans un pays
o il n'y a ni luxe ni tentations d'aucun genre, on ne se l'explique
qu'en voyant sa maison pleine de sales fainants des deux sexes, qui
occupent une portion des btiments rserve  cet usage, et qui, ds
qu'ils ont pass une anne au service du matre, ont droit pour toute
leur vie au logement,  l'habillement et  la nourriture. Ceux qui
veulent se dispenser du service le peuvent en renonant  quelques
bnfices; mais l'usage les autorise encore  venir chaque matin manger
le chocolat avec leurs anciens confrres, et  prendre part, comme
Sancho chez Gamache,  toutes les bombances de la maison.

Au premier abord, ces moeurs semblent patriarcales, et on est tent
d'admirer le sentiment rpublicain qui prside  ces rapports de matre
 valet; mais on s'aperoit bientt que c'est un rpublicanisme  la
manire de l'ancienne Rome, et que ces valets sont des clients enchans
par la paresse ou la misre  la vanit de leurs patrons. C'est un luxe
 Majorque d'avoir quinze domestiques pour un tat de maison qui en
comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains
en friche, l'industrie perdue, et toute ide de progrs proscrite par
l'ineptie et la nonchalance, on ne sait lequel mpriser le plus, du
matre qui encourage et perptue ainsi l'abaissement moral de ses
semblables, ou de l'esclave qui prfre une oisivet dgradante au
travail qui lui ferait recouvrer une indpendance conforme  la dignit
humaine.

Il est arriv cependant qu' force de voir augmenter le budget de leurs
dpenses et diminuer celui de leurs revenus, de riches propritaires
majorquins se sont dcids  remdier  l'incurie de leurs tenanciers et
 la disette des travailleurs. Ils ont vendu une partie de leurs terres
en viager  des paysans, et M. Grasset de Saint-Sauveur s'est assur
que, dans toutes les grandes proprits o l'on avait essay de ce
moyen, la terre, frappe en apparence de strilit, avait produit en
telle abondance entre les mains d'hommes intresss  son amlioration,
qu'en peu d'annes les parties contractantes s'taient trouves
soulages de part et d'autre.

Les prdictions de M. Grasset  cet gard se sont ralises tout  fait,
et aujourd'hui la rgion d'Establiments, entre autres, est devenue un
vaste jardin; la population y a augment, de nombreuses habitations se
sont leves sur les tertres, et les paysans y ont acquis une certaine
aisance qui ne les a pas beaucoup clairs encore, mais qui leur a donn
plus d'aptitude au travail. Il faudra bien des annes encore pour que
le Majorquin soit actif et laborieux; et s'il faut que, comme nous,
il traverse la douloureuse phase de l'pret au gain individuel pour
arriver  comprendre que ce n'est pas encore le but de l'humanit,
nous pouvons bien lui laisser sa guitare et son rosaire pour tuer le
temps. Mais sans doute de meilleures destines que les ntres sont
rserves  ces peuples enfants que nous initierons quelque jour  une
civilisation vritable, sans leur reprocher tout ce que nous aurons
fait pour eux. Ils ne sont pas assez grands pour braver les orages
rvolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilit a soulevs sur
nos ttes. Seuls, dsavous, raills et combattus par le reste de la
terre, nous avons fait des pas immenses, et le bruit de nos luttes
gigantesques n'a pas veill de leur profond sommeil ces petites
peuplades qui dorment  la porte de notre canon au sein de la
Mditerrane. Un jour viendra o nous leur confrerons le baptme de la
vraie libert, et ils s'assiront au banquet comme les ouvriers de la
douzime heure. Trouvons le mot de notre destine sociale, ralisons nos
rves sublimes; et tandis que les nations environnantes entreront peu 
peu dans notre glise rvolutionnaire, ces malheureux insulaires, que
leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations martres qui
se les disputent, accourront  notre communion.

En attendant ce jour o, les premiers en Europe, nous proclamerons la
loi de l'galit pour tous les hommes et de l'indpendance pour tous les
peuples, la loi du plus fort  la guerre ou du plus rus au jeu de la
diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et
le sort de toutes les populations isoles et Restreintes, comme le
Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'tre dvores par le
vainqueur. S'il en devait tre toujours ainsi, je ne souhaiterais 
Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni mme la France pour tutrice,
et je m'intresserais aussi peu  l'issue fortuite de son existence,
qu' la civilisation trange que nous portons en Afrique.

[Note 5: La Fontaine, fable des _Voleurs et l'ne_.]



VII.

Nous tions depuis trois semaines  Establiments lorsque les pluies
commencrent. Jusque-l nous avions eu un temps adorable; les
citronniers et les myrtes taient encore en fleurs, et, dans les
premiers jours de dcembre, je restai en plein air sur une terrasse
jusqu' cinq heures du matin, livr au bien-tre d'une temprature
dlicieuse. On peut s'en rapporter  moi, car je ne connais personne au
monde qui soit plus frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est
pas capable de me rendre insensible au moindre froid. D'ailleurs, malgr
le charme du paysage clair par la lune et le parfum des fleurs qui
montait jusqu' moi, ma veille n'tait pas fort mouvante. J'tais l,
non comme et fait un pote cherchant l'inspiration, mais comme un oisif
qui contemple et qui coute. J'tais fort occup, je m'en souviens, 
recueillir les bruits de la nuit et  m'en rendre compte.

Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies,
ses plaintes, ses cris, ses chuchotements mystrieux, et cette langue
matrielle des choses n'est pas un des moindres signes caractristiques
dont le voyageur est frapp. Le clapotement mystrieux de l'eau sur les
froides parois des marbres, le pas pesant et mesur des sbires sur le
quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se poursuivent et
se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs
et singuliers qui troublent faiblement le morne silence des nuits de
Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la mer, au _quien
vive_ des sentinelles et au chant mlancolique des _serenos_ de
Barcelone. Le lac Majeur a des harmonies diffrentes de celles du lac de
Genve. Le perptuel craquement des pommes de pin dans les forts de
la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font
entendre sur les glaciers.

A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les
nesses et les mules qui passent la nuit au pturage l'interrompent
parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et
plus mlodique que celles des vaches suisses. Le bolro y rsonne dans
les lieux les plus dserts et dans les plus sombres nuits. Il n'est pas
un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle  toute heure.
De ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible
que la posie trangement fantastique et saisissante des Djinns me
revenait en mmoire.

  J'coute.
  Tout fuit.
  On doute,
  La nuit,
  Tout passe;
  L'espace
  Efface
  Le bruit.

Dans la ferme voisine, j'entendais le vagissement d'un petit enfant, et
j'entendais aussi la mre, qui, pour l'endormir, lui chantait un joli
air du pays, bien monotone, bien triste, bien arabe. Mais d'autres voix
moins potiques vinrent me rappeler la partie grotesque de Majorque.

Les cochons s'veillrent et se plaignirent sur un mode que je ne
saurais point dfinir. Alors le _pags_ pre de famille, s'veilla  la
voix de ses porcs chris comme la mre s'tait veille aux pleurs de
son nourrisson. Je l'entendis mettre la tte  la fentre et gourmander
les htes de l'table voisine d'une voix magistrale. Les cochons
l'entendirent fort bien, car ils se turent. Puis le pags, pour se
rendormir apparemment se mit  rciter son rosaire d'une voix lugubre,
qui,  mesure que le sommeil venait et se dissipait, s'teignait ou se
ranimait comme le murmure lointain des vagues. De temps en temps encore
les cochons laissaient chapper un cri sauvage; le pages levait alors
la voix sans interrompre sa prire, et les dociles animaux, calm par
un _Ora pro nobis_ ou un _Ave Maria_ prononc d'une certaine faon, se
taisaient aussitt. Quant  l'enfant, il coutait sans doute, les yeux
ouverts, livr  l'espce de stupeur o tes bruits incompris plongent
cette pense naissante de l'homme au berceau, qui fait un si mystrieux
travail sur elle-mme avant de se manifester.

Mais tout  coup, aprs des nuits si sereines, le dluge commena. Un
matin, aprs que le vent nous eut bercs toute la nuit de ses longs
gmissements, tandis que la pluie battait nos vitres, nous entendmes, 
notre rveil, le bruit du torrent qui commenait  se frayer une route
parmi les pierres de son lit. Le lendemain, il parlait plus haut; le
surlendemain, il roulait les roches qui gnaient sa course. Toutes les
fleurs des arbres taient tombes, et la pluie ruisselait dans nos
chambres mal closes.

On ne comprend pas le peu de prcautions que prennent les Majorquins
contre ces flaux du vent et de la pluie. Leur illusion ou leur
fanfaronnade est si grande  cet gard, qu'ils nient absolument ces
inclmences accidentelles, mais srieuses, de leur climat. Jusqu'
la fin des deux mois de dluge que nous emes  essuyer, ils nous
soutinrent qu'il ne pleuvait jamais  Majorque. Si nous avions mieux
observ la position des pics de montagne et la direction habituelle des
vents, nous nous serions convaincus d'avance des souffrances invitables
qui nous attendaient.

Mais une autre dception nous tait rserve: c'est celle que j'ai
indique plus haut, lorsque j'ai commenc  raconter mon voyage par la
fin. Un d'entre nous tomba malade. D'une complexion fort dlicate,
tant sujet  une forte irritation du larynx, il ressentit bientt les
atteintes de l'humidit. La Maison du Vent (_Son-Vent_ en patois),
c'est le nom de la villa que le seor Gomez nous avait loue, devint
inhabitable. Les murs en taient si minces, que la chaux dont nos
chambres taient crpies se gonflait comme une ponge. Jamais, pour mon
compte, je n'ai tant souffert du froid, quoiqu'il ne fit pas trs-froid
en ralit: mais pour nous, qui sommes habitus  nous chauffer en
hiver, cette maison sans chemine tait sur nos paules comme un manteau
de glace, et je me sentais paralys.

Nous ne pouvions nous habituer  l'odeur asphyxiante des braseros, et
notre malade commena  souffrir et  tousser.

De ce moment nous devnmes un objet d'horreur et d'pouvant pour la
population. Nous fmes atteints et convaincus de phtisie pulmonaire, ce
qui quivaut  la peste dans les prjugs contagionistes de la mdecine
espagnole. Un riche mdecin, qui, pour la modique rtribution de 45
francs, daigna venir nous faire une visite, dclara pourtant que ce
n'tait rien, et n'ordonna rien. Nous l'avions surnomm _Malvavisco_, 
cause de sa prescription unique.

Un autre mdecin vint obligeamment  notre secours; mais la pharmacie de
Palma tait dans un tel dnment que nous ne pmes nous procurer que des
drogues dtestables. D'ailleurs, la maladie devait tre aggrave par
des causes qu'aucune science et aucun dvouement ne pouvaient combattre
efficacement.

       *       *       *       *       *

Un matin, que nous tions livrs  des craintes srieuses sur la dure
de ces pluies et de ces souffrances qui taient lies les unes aux
autres, nous remes une lettre du farouche Gomez, qui nous dclarait,
dans le style espagnol, que nous _tenions_ une personne, laquelle
_tenait_ une maladie qui portait la contagion dans ses foyers, et
menaait par anticipation les jours de sa famille; en vertu de quoi il
nous priait de dguerpir de son palais dans le plus bref dlai possible.

Ce n'tait pas un grand regret pour nous, car nous ne pouvions plus
rester l sans crainte d'tre noys dans nos chambres; mais notre malade
n'tait pas en tat d'tre transport sans danger, surtout avec les
moyens de transport qu'on a  Majorque, et le temps qu'il faisait. Et
puis la difficult tait de savoir o nous irions; car le bruit de notre
phtisie s'tait rpandu instantanment, et nous ne devions plus esprer
de trouver un gte nulle part, ft-ce  prix d'or, ft-ce pour une nuit.
Nous savions bien que les personnes obligeantes qui nous en feraient
l'offre n'taient pas elles mmes  l'abri du prjug, et que d'ailleurs
nous attirerions sur elles, en les approchant, la rprobation qui pesait
sur nous. Sans l'hospitalit du consul de France, qui fit des miracles
pour nous recueillir tous sous son toit, nous tions menacs de camper
dans quelque caverne comme des Bohmiens vritables.

Un autre miracle se fit, et nous trouvmes un asile pour l'hiver. Il
y avait  la chartreuse de Valldemosa un Espagnol rfugi qui s'tait
cach l pour je ne sais quel motif politique. En allant visiter la
chartreuse, nous avions t frapps de la distinction de ses manires,
de la beaut mlancolique de sa femme, et de l'ameublement rustique et
pourtant confortable de leur cellule. La posie de cette chartreuse
m'avait tourn la tte. Il se trouva que le couple mystrieux voulut
quitter prcipitamment le pays, et qu'il fut aussi charm de nous cder
son mobilier et sa cellule que nous l'tions d'en faire l'acquisition.
Pour la modique somme de mille francs, nous emes donc un mnage
complet, mais tel que nous eussions pu nous le procurer en France pour
cent cus, tant les objets de premire ncessit sont rares, coteux, et
difficiles  rassembler  Majorque.

Comme nous passmes alors quatre jours  Palma, quoique j'y aie peu
quitt cette fois la chemine que le consul avait le bonheur de possder
(le dluge continuant toujours), je ferai ici une lacune  mon rcit
pour dcrire un peu la capitale de Majorque. M. Laurens, qui vint
l'explorer et en dessiner les plus beaux aspects l'anne suivante,
sera le cicrone que je prsenterai maintenant au lecteur, comme plus
comptent que moi sur l'archologie.



DEUXIME PARTIE



I.

Quoique Majorque ait t occupe pendant quatre cents ans par les
Maures, elle a gard peu de traces relles de leur sjour. Il ne reste
d'eux  Palma qu'une petite salle de bains.

Des Romains, il ne reste rien, et des Carthaginois, quelques dbris
seulement vers l'ancienne capitale Alcadia, et la tradition de la
naissance d'Annibal, que M. Grasset de Saint-Sauveur attribue 
l'outrecuidance majorquine, quoique ce fait ne soit pas dnu de
vraisemblance.[6]

[Note 6: Les Majorquins prtendent qu'Hamilcar, passant d'Afrique
en Catalogne avec sa femme, alors enceinte, s'arrta sur une pointe de
l'le o tait bti un temple ddi  Lucine, et qu'Annibal naquit en
cet endroit. On trouve ce mme conte dans l'_Histoire de Majorque_, par
Dameto. (Grasset de Saint-Sauveur.)]

Mais le got mauresque s'est perptu dans les moindres constructions,
et il tait ncessaire que M. Laurens redresst toutes les erreurs
archologiques de ses devanciers, pour que les voyageurs ignorants comme
moi ne crussent pas retrouver  chaque pas d'authentiques vestiges de
l'architecture arabe.

Je n'ai point vu dans Palma, dit M. Laurens, de maisons dont la date
part fort ancienne. Les plus intressantes par leur architecture et
leur antiquit appartenaient toutes au commencement du seizime sicle;
mais l'art gracieux et brillant de cette poque ne s'y montre pas sous
la mme forme qu'en France.

Ces maisons n'ont au-dessus du rez-de-chausse qu'un tage et un
grenier trs bas.[7] L'entre, dans la rue, consiste en une porte 
plein cintre, sans aucun ornement; mais la dimension et le grand nombre
de pierres disposes en longs rayons lui donnent une grande physionomie.
Le jour pntre dans les grandes salles du premier tage  travers de
hautes fentres divises par des colonnes excessivement effiles, qui
leur donnent une apparence entirement arabe.

[Note 7: Ce ne sont pas prcisment des greniers, mais bien des
tendoirs, appels dans le pays _porchos_.]

Ce caractre est si prononc, qu'il m'a fallu examiner plus de vingt
maisons construites d'une manire identique, et les tudier dans toutes
les parties de leur construction pour arriver  la certitude que ces
fentres n'avaient pas t enleves  quelques murs de ces palais
mauresques, vraiment feriques, dont l'Alhambra de Grenade nous reste
comme chantillon.

Je n'ai rencontr qu' Majorque des colonnes qui, avec une hauteur de
six pieds, n'ont qu'un diamtre de trois pouces. La finesse des marbres
dont elles sont faites, le got du chapiteau qui les surmonte, tout cela
m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en soit, l'aspect de
ces fentres est aussi joli qu'original.

Le grenier qui constitue l'tage suprieur est une galerie, ou plutt
une suite de fentres rapproches et copies exactement sur celles qui
forment le couronnement de la _Lonja_. Enfin, un toit fort avanc,
soutenu par des poutres artistement ciseles, prserve cet tage de la
pluie ou du soleil, et produit des effets piquants de lumire par les
longues ombres qu'il projette sur la maison, et par l'opposition de la
masse brune de la charpente avec les tons brillants du ciel.

L'escalier, travaill avec un grand got, est plac dans une cour, au
centre de la maison, et spar de l'entre sur la rue par un vestibule
o l'on remarque des pilastres dont le chapiteau est orn de feuillages
sculpts, ou de quelque blason support par des anges.

Pendant plus d'un sicle encore aprs la renaissance, les Majorquins
ont mis un grand luxe dans la construction de leurs habitations
particulires. Tout en suivant la mme distribution, ils ont apport
dans les vestibules et dans les escaliers les changements de got que
l'architecture devait amener. Ainsi l'on trouve partout la colonne
toscane ou dorienne; des rampes, des balustrades, donnent toujours une
apparence somptueuse aux demeures de l'aristocratie.

Cette prdilection pour l'ornement de l'escalier et ce souvenir du
got arabe se retrouvent aussi dans les plus humbles habitations, mme
lorsqu'une seule chelle conduit directement de la rue au premier tage.
Alors, chaque marche est recouverte de carreaux en faence peinte de
fleurs brillantes, bleues, jaunes ou rouges.

Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent
bien l'lgance de ces intrieurs dont le pristyle fournirait  nos
thtres de beaux dcors d'une extrme simplicit.

Ces petites cours paves en dalles, et parfois entoures de colonnes
comme le _cortile_ des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un
puits d'un got trs pur au milieu. Elles n'ont ni le mme aspect ni
le mme usage que nos cours malpropres et nues. On n'y place jamais
l'entre des curies et des remises. Ce sont de vritables praux,
peut-tre un souvenir de l'atrium des Romains. Le puits du milieu y
tient videmment la place de l'impluvium.

Lorsque ces pristyles sont orns de pots de fleurs et de tendines de
jonc, ils ont un aspect  la fois lgant et svre, dont les seigneurs
majorquins ne comprennent nullement la posie; car ils ne manquent gure
de s'excuser sur la vtust de leurs demeures; et si vous en admirez
le style, ils sourient, croyant que vous les raillez, ou mprisant
peut-tre en eux-mmes ce ridicule excs de courtoisie franaise.

Au reste, tout n'est pas galement potique dans la demeure des nobles
majorquins. Il est certains dtails de malpropret dont je serais fort
embarrass de donner l'ide  mes lecteurs,  moins, comme crivait
Jacquemont en parlant des moeurs indiennes, d'achever ma lettre en
latin.

Ne sachant pas le latin, je renvoie les curieux au passage que M.
Grasset de Saint-Sauveur, crivain moins srieux que M. Laurens, mais
fort vridique sur ce point, consacre  la situation des garde-manger 
Majorque et dans beaucoup d'anciennes maisons d'Espagne et d'Italie.
Ce passage est remarquable  cause d'une prescription de la mdecine
espagnole qui rgne encore dans toute sa vigueur  Majorque, et qui est
des plus tranges.[8] L'intrieur de ces palais ne rpond nullement 
l'extrieur. Rien de plus significatif, chez les nations comme chez les
individus, que la disposition et l'ameublement des habitations.

[Note 8: Voyez Grasset de Saint-Sauveur, p. 119.]

A Paris, o les caprices de la mode et l'abondance des produits
industriels font varier si trangement l'aspect des appartements, il
suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aise pour se
faire en un clin d'oeil une ide de son caractre, pour se dire si elle
a du got ou de l'ordre, de l'avarice ou de la ngligence, un esprit
mthodique ou romanesque, de l'hospitalit ou de l'ostentation.

J'ai mes systmes l-dessus, comme chacun a les siens, ce qui ne
m'empche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions, ainsi
qu'il arrive  bien d'autres.

J'ai particulirement horreur d'une pice peu meuble et trs-bien
range. A moins qu'une grande intelligence et un grand coeur, tout 
fait emports hors de la sphre des petites observations matrielles,
n'habitent l comme sous une lente, je m'imagine que l'hte de cette
demeure est une tte vide et un coeur froid.

Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite rellement entre quatre
murailles, on n'prouve pas le besoin de les remplir, ne ft-ce que de
bches et de paniers, et d'y voir vivre quelque chose autour de soi, ne
ft-ce qu'une pauvre girofle ou un pauvre moineau.

Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symtrie et l'ordre
rigoureux me navrent de tristesse; et si mon imagination pouvait se
reprsenter la damnation ternelle, mon enfer serait certainement de
vivre  jamais dans certaines maisons de province o rgne l'ordre le
plus parfait, o rien ne change jamais de place, o l'on ne voit rien
traner, o rien ne s'use ni se brise, et o pas un animal ne pntre,
sous prtexte que les choses animes gtent les choses inanimes. Eh!
prissent tous les tapis du monde, si je ne dois en jouir qu' la
condition de n'y jamais voir gambader un enfant, un chien ou un chat.

Cette propret rigide ne prend pas sa source dans l'amour vritable de
la propret, mais dans une excessive paresse, ou une conomie
sordide. Avec un peu plus de soin et d'activit, la _mnagre_
sympathique  mes gots peut maintenir dans notre intrieur cette
propret, dont je ne puis pas me passer non plus.

Mais que dire et que penser des moeurs et des ides d'une famille dont
le _home_ est vide et immobile, sans avoir l'excuse ou le prtexte de la
propret?

S'il arrive qu'on se trompe aisment, comme je le disais tout  l'heure,
dans les inductions particulires, il est difficile de se tromper dans
les inductions gnrales. Le caractre d'un peuple se rvle dans son
costume et dans son ameublement, aussi bien que dans ses traits et dans
son langage.

Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements, je suis entr
dans un assez grand nombre de maisons; tout s'y ressemblait si
exactement que je pouvais conclure de l  un caractre gnral chez
leurs occupants. Je n'ai pntr dans aucun de ces intrieurs sans avoir
le coeur serr de dplaisir et d'ennui, rien qu' voir les murailles
nues, les dalles taches et poudreuses, les meubles rares et malpropres.
Tout y portait tmoignage de l'indiffrence et de l'inaction; jamais un
livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne lisent pas, les femmes
ne cousent mme pas. Le seul indice d'une occupation domestique, c'est
l'odeur de l'ail qui trahit le travail culinaire; et les seules traces
d'un amusement intime, ce sont les bouts de cigare sems sur le pav.

Cette absence de vie intellectuelle fait de l'habitation quelque chose
de mort et de creux qui n'a pas d'analogue chez nous, et qui donne au
Majorquin plus de ressemblance avec l'Africain qu'avec l'Europen.

Ainsi toutes ces maisons o les gnrations se succdent sans
rien transformer autour d'elles, et sans marquer aucune empreinte
individuelle sur les choses qui ordinairement participent en quelque
sorte  notre vie humaine, font plutt l'effet de caravansrails que de
maisons vritables; et tandis que les ntres donnent l'ide d'un nid
pour la famille, celles-l semblent des gtes o les groupes d'une
population errante se retireraient indiffremment pour passer la nuit.
Des personnes qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qu'il en tait
gnralement ainsi dans toute la Pninsule.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, le pristyle ou l'_atrium_ des palais
des _chevaliers_ (c'est ainsi que s'intitulent encore les patriciens de
Majorque) ont un grand caractre d'hospitalit et mme de bien-tre.
Mais ds que vous avez franchi l'lgant escalier et pntr dans
l'intrieur des chambres, vous croyez entrer dans un lieu dispos
uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la forme
d'un carr long, trs-leves, trs-froides, trs-sombres, toutes nues,
blanchies  la chaux sans aucun ornement, avec de grands vieux portraits
de famille tout noirs et placs sur une seule ligne, si haut qu'on n'y
distingue rien; quatre ou cinq chaises d'un cuir gras et mang aux vers,
bordes de gros clous dors qu'on n'a pas nettoys depuis deux cents
ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques peaux de mouton
 longs poils jetes  et l sur le pav; des croises places trs
haut et recouvertes de pagnes paisses; de larges portes de bois de
chne noir ainsi que le plafond  solives, et parfois une antique
portire de drap d'or portant l'cusson de la famille richement brod,
mais terni et rong par le temps: tels sont les palais majorquins 
l'intrieur. On n'y voit gure d'autres tables que celles o l'on
mange; les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces
panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune clart.

On trouve le matre de la maison debout et fumant dans un profond
silence, la matresse assise sur une grande chaise et jouant de
l'ventail sans penser  rien. On ne voit jamais les enfants: ils vivent
avec les domestiques,  la cuisine ou au grenier, je ne sais; les
parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et vient dans la maison
sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant
qu'une vieille servante hrisse ouvre la porte au quinzime coup de
sonnette du visiteur.

Cette vie ne manque certainement pas de _caractre_, comme nous dirions
dans l'acception illimite que nous donnons aujourd'hui  ce mot; mais,
si l'on condamnait  vivre ainsi le plus calme de nos bourgeois, il y
deviendrait certainement fou de dsespoir, ou dmagogue par raction
d'esprit.



II.

Les trois principaux difices de Palma sont la cathdrale, la Lonja
(bourse) et le Palacio-Real.

La cathdrale, attribue par les Majorquins  don Jaime le Conqurant,
leur premier roi chrtien et en quelque sorte leur Charlemagne, fut en
effet entreprise sous ce rgne, mais elle ne fut termine qu'en
1604. Elle est d'une immense nudit; la pierre calcaire dont elle est
entirement btie est d'un grain trs-fin et d'une belle couleur
d'ambre.

Cette masse imposante, qui s'lve au bord de la mer, est d'un grand
effet lorsqu'on entre dans le port; mais elle n'a de vraiment estimable,
comme got, que le portail mridional, signal par M. Laurens comme le
plus beau spcimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de
dessiner. L'intrieur est des plus svres et des plus sombres.

Les vents maritimes pntrant avec fureur par les larges ouvertures du
portail principal et renversant les tableaux et les vases sacrs au
milieu des offices, on a mur les portes et les rosaces de ce ct. Ce
vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos[9] de longueur sur
trois cent soixante-quinze de largeur. Au milieu du choeur on remarque
un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux trangers pour leur
montrer la momie de don Jaime II, fils du _Conquistador_, prince dvot,
aussi faible et aussi doux que son pre fut entreprenant et belliqueux.

[Note 9: Le _palmo_ espagnol est le _pan_ de nos provinces
mridionales.]

Les Majorquins prtendent que leur cathdrale est trs-suprieure 
celle de Barcelone, de mme que leur Lonja est infiniment, selon eux,
plus belle que celle de Valence. Je n'ai pas vrifi le dernier point;
quant au premier, il est insoutenable.

Dans l'une et dans l'autre cathdrale on remarque le singulier trophe
qui orne la plupart des mtropoles de l'Espagne: c'est la hideuse tte
de Maure en bois peint, coiffe d'un turban, qui termine le pendentif de
l'orgue. Cette reprsentation d'une tte coupe est souvent orne d'une
longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous pour figurer le sang
impur du vaincu.

On voit sur les clefs de vote des nefs de nombreux cussons armoris.
Apposer ainsi son blason dans la maison de Dieu tait un privilge que
les chevaliers majorquins payaient fort cher; et c'est grce  cet impt
prlev sur la vanit que la cathdrale a pu tre acheve dans un sicle
o la dvotion tait refroidie. Il faudrait tre bien injuste pour
attribuer aux seuls Majorquins une faiblesse qui leur a t commune avec
les nobles dvots du monde entier  cette poque.

La Lonja est le monument qui m'a le plus frapp par ses proportions
lgantes et un caractre d'originalit que n'excluent ni une rgularit
parfaite ni une simplicit pleine de got.

Cette bourse fut commence et termine dans la premire moiti du
quinzime sicle. L'illustre Jovellanos l'a dcrite avec soin, et le
_Magasin Pittoresque_ l'a popularise par un dessin fort intressant,
publi il y a dj plusieurs annes. L'intrieur est une seule vaste
salle soutenue par six piliers cannels en spirale, d'une tnuit
lgante.

Destine jadis aux runions des marchands et des nombreux navigateurs
qui affluaient  Palma, la Lonja tmoigne de la splendeur passe
du commerce majorquin; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux ftes
publiques. Ce devait tre une chose intressante de voir les Majorquins,
revtus des riches costumes de leurs pres, s'battre gravement dans
cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans
la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins
renomm et moins triste peut-tre que celui de Venise. Quant  la Lonja,
quelque belle qu'elle m'ait paru, elle n'a pas fait fort dans mes
souvenirs  cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, l'ancien htel
des monnaies, sur le Grand-Canal.

Le Palacio-Real de Palma, que M. Grasset de Saint-Sauveur n'hsite point
 croire romain et mauresque (ce qui lui a inspir des motions tout 
fait dans le got de l'empire), a t bti, dit-on, en 1309. M. Laurens
se dclare troubl dans sa conscience  l'endroit des petites fentres
gmines, et des colonnettes nigmatiques qu'il a tudies dans ce
monument.

Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de got qu'on
remarque dans tant de constructions majorquines  l'intercalation
d'anciens fragments dans des constructions subsquentes? De mme qu'en
France et en Italie le got de la renaissance introduisit des mdaillons
et des bas-reliefs vraiment grecs et romains dans les ornements de
sculpture, n'est-il pas probable que les chrtiens de Majorque, aprs
avoir renvers tous les ouvrages mauresques[10], en utilisrent
les riches dbris et les incrustrent de plus en plus dans leurs
constructions postrieures?

[Note 10: La prise et le sac de Palma par les chrtiens, au mois de
dcembre de l'anne 1229, sont trs-pittoresquement dcrits dans la
chronique de Marsigli (indite ). En voici un fragment:

Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de
trs belles femmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans
leur main des pices de monnaie d'or et d'argent, des perles et pierres
prcieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte
de joyaux de prix. Elles talaient tous ces objets aux yeux des hommes
armes qui se prsentaient  elles, et, pleurant amrement, elles leur
disaient en sarrasin: --Que tout ceci soit  toi, mais donne-moi
seulement de quoi vivre.

L'avidit du gain fut telle, tel fut le dportement, que les hommes de
la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa prsence,
occups qu'ils taient  chercher les objets cachs pour se les
approprier.

C'tait  tel point que le lendemain, comme on n'avait pu dcouvrir le
cuisinier ni les officiers de la maison du roi, un noble aragonais,
Lauro, lui dit:

-Seigneur, je vous invite parce que j'ai bien de quoi manger, et qu'on
m'annonce que j'ai  mon logis une bonne vache; l vous prendrez un
repas et coucherez cette nuit.

Le roi en eut une grande joie et suivit le dit noble.]

Quoi qu'il en soit, le Palacio-Real de Palma est d'un aspect fort
pittoresque. Rien de plus irrgulier, de plus incommode et de plus
sauvagement moyen ge que cette habitation seigneuriale; mais aussi rien
de plus fier, de plus caractris, de plus hidalgo que ce manoir compos
de galeries, de tours, de terrasses et d'arcades grimpant les unes
sur les autres  une hauteur considrable, et termines par un ange
gothique, qui, du sein des nues, regarde l'Espagne par-dessus la mer.

Ce palais, qui renferme les archives, est la rsidence du capitaine
gnral, le personnage le plus minent de l'le. Voici comment M.
Grasset de Saint-Sauveur dcrit l'intrieur de cette rsidence:

La premire pice est une espce de vestibule servant de corps
de garde. On passe  droite dans deux grandes salles, o  peine
rencontre-t-on un sige.

La troisime est la salle d'audience; elle est dcore d'un trne en
velours cramoisi enrichi de crpons en or, port sur une estrade de
trois marches couvertes d'un tapis. Aux deux cts sont deux lions en
bois dor. Le dais qui couvre le trne est galement de velours cramoisi
surmont de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trne sont
suspendus les portraits du roi et de la reine.

C'est dans cette salle que le gnral reoit, les jours d'tiquette
ou de _gala_, les diffrents corps de l'administration civile, les
officiers de la garnison, et les trangers de considration.

Le capitaine gnral, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous
avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette
salle celui de nous qui se chargea d'aller les lui prsenter. Notre
compagnon trouva ce haut fonctionnaire prs de son trne, le mme  coup
sr que dcrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807; car il tait us,
fan, rp, et quelque peu tach d'huile et de bougie. Les deux lions
n'taient plus gure dors, mais ils faisaient toujours une grimace trs
froce. Il n'y avait de chang que l'effigie royale; cette fois, c'tait
l'innocente Isabelle, monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le
vieux cadre dor o ses augustes anctres s'taient succd comme les
modles dans le _passe-partout_ d'un lve en peinture. Le gouverneur,
pour tre log comme le duc d'Irnus d'Hoffmann, n'en tait pas moins
un homme fort estim et un prince fort affable.

Un quatrime monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamiento,
ouvrage du seizime sicle, dont on compare avec raison le style  celui
des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'avancement
de ses bords, comme ceux des palais florentins et des chalets suisses;
mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons 
rosaces fort richement sculptes sur bois, alternes avec de longues
cariatides couches sous cet auvent, qu'elles semblent porter en
gmissant, car la plupart d'entre elles ont la face cache dans leurs
mains.

Je n'ai pas vu l'intrieur de cet difice, dans lequel se trouve la
collection des portraits des grands hommes de Majorque. Au nombre de ces
illustres personnages, on voit le fameux don Jaime, sous les traits d'un
_roi de carreau_. On y voit aussi un trs-ancien tableau reprsentant
les funrailles de Raymond Lulle, Majorquin, lequel offre une srie
trs-intressante et trs-varie des anciens costume revtus par
l'innombrable cortge du docteur illumin. Enfin on voit dans ce palais
consistorial un magnifique _Saint Sbastien_ de Van Dyck, dont personne,
 Majorque, ne m'a daign signaler l'existence.

[Illustration]

Le fort de Belver.

Palma possde une cole de dessin, ajoute M. Laurens, qui a dj form,
dans notre dix-neuvime sicle seulement, trente-six peintres, huit
sculpteurs, onze architectes et six graveurs, tous professeurs clbres,
s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes clbres de Majorque,
que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingnument que
pendant mon sjour  Palma je ne me suis pas cru entour de tant
de grands hommes, et que je n'ai rien vu qui me ft deviner leur
existence...

Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'cole
espagnole... Mais si vous parcourez les magasins, si vous entrez dans la
maison du simple citoyen, vous n'y trouverez que ces images colories
tales par des colporteurs sur nos places publiques, et qui ne trouvent
accs en France que sous l'humble toit du pauvre paysan.

Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de
Montenegro, vieillard octognaire, autrefois capitaine gnral, un des
personnages de Majorque les plus illustres par la naissance et les plus
importants par la richesse.

Ce seigneur possde une bibliothque que nous fmes admis  visiter,
mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais
absolument rien dire (tant mon respect pour les livres est voisin de
l'pouvante), si un savant compatriote ne m'et appris l'importance des
trsors devant lesquels j'tais pass indiffrent, comme le coq de la
fable au milieu des perles.

Ce compatriote[11], qui est rest prs de deux ans en Catalogne et 
Majorque pour y faire des tudes sur la langue romane, m'a communiqu
obligeamment ses notes, et m'a autoris, avec une gnrosit bien rare
chez les rudits,  y puiser  discrtion. Je ne le ferai pas sans
prvenir mon lecteur que ce voyageur a t aussi enthousiasm de toutes
choses  Majorque que j'y ai t dsappoint.

[Note 11: M. Tastu, un de nos linguistes les plus rudits et l'poux
d'une de nos muses au talent le plus pur et au caractre le plus noble.]

[Illustration: Le chteau de Vademorosa.]

Je pourrais dire, pour expliquer cette divergence d'impressions, que,
lors de mon sjour, la population majorquine s'tait gne et resserre
pour faire place  vingt mille Espagnols que la guerre y avait refouls,
et que j'ai, pu, sans erreur et sans prvention, trouver Palma moins
habitable, et les Majorquins moins disposs  accueillir un nouveau
surcrot d'trangers qu'ils ne l'taient sans doute deux ans auparavant.
Mais j'aime mieux encourir le blme d'un bienveillant redresseur que
d'crire sous une autre impression que la mienne propre.

Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'tre contredit et rprimand
publiquement, comme je l'ai t en particulier; car le public y gagnera
un livre bien plus exact et bien plus intressant sur Majorque que cette
relation dcousue, et peut-tre injuste  mon insu, que je suis forc de
lui donner.

Que M. Tastu publie donc son voyage; je lirai avec grand contentement de
coeur, je le jure, tout ce qui me pourra faire changer d'opinion sur
Les Majorquins: j'en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir
considrer comme les reprsentants du type gnral, et qui, je l'espre,
ne douteront pas de mes sentiments  leur gard, si cet crit tombe
jamais entre leurs mains.

Je trouve donc dans les notes de M. Tastu,  l'endroit des richesses
intellectuelles que possde encore Majorque, cette bibliothque du comte
de Montenegro, que j'ai parcourue peu rvrencieusement  la suite du
chapelain de la maison, occup que j'tais d'examiner cet intrieur d'un
vieux chevalier majorquin clibataire; intrieur triste et grave s'il en
fut, rgi silencieusement par un prtre.

Cette bibliothque, dit M. Tastu, a t compose par l'oncle du comte
de Montenegro, le cardinal Antonio Despuig, l'ami intime de Pie VI.

Le savant cardinal avait runi tout ce que l'Espagne, l'Italie et la
France avaient de remarquable en bibliographie. La partie qui traite
de la numismatique et des arts de l'antiquit y est surtout au grand
complet.

Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort
curieux pour les amateurs de calligraphie: c'est un livre d'heures. Les
miniatures en sont prcieuses; il est des meilleurs temps de l'art.

L'amateur de blason y trouvera encore un armorial o sont dessins avec
leurs couleurs les cus d'armes de la noblesse espagnole, y compris
ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et
languedociennes. Le manuscrit, qui parat tre du seizime sicle, a
appartenu  la famille Dameto, allie aux Despuig et aux Montenegro. En
le feuilletant, nous y avons trouv l'cu de la famille des _Bonapart_,
d'o descendait notre grand Napolon, et dont nous avons tir le
_fac-simil_ qu'on verra ci-aprs...

    On trouve encore dans cette bibliothque la belle carte nautique
    du Mallorquin Valsequa, manuscrit de 1439, chef-d'oeuvre de
    calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste
    a exerc son prcieux travail. Cette carte avait appartenu  Amric
    Vespuce, qui l'avait achete fort cher, comme l'atteste une lgende
    en criture du temps, place sur le dos de ladite carte: _Questa
    ampla pelle, di geographia f pagata da Amerigo Vespucci CXXX ducati
    di oro di marco._

    Ce prcieux monument de la gographie du moyen ge sera
    incessamment publi pour faire suite  l'Atlas catalan-mallorquin de
    1375, insr dans le XIVe vol., 2e partie, des Notices de manuscrits
    de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres.

En transcrivant cette note, les cheveux me dressent  la tte, car une
scne affreuse se retrace  ma pense.

Nous tions dans cette mme bibliothque de Montenegro, et le chapelain
droulait devant nous cette mme carte nautique, ce monument si prcieux
et si rare, achet par Amric Vespuce 130 ducats d'or, et Dieu sait
combien par l'amateur d'antiquits le cardinal Despuig!... lorsqu'un
des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un
encrier de lige sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur
la table. L'encrier tait plein, mais plein jusqu'aux bords!

Le parchemin, habitu  tre roul, et pouss peut-tre en cet instant
par quelque malin esprit, fit un effort, un craquement, un saut, et
revint sur lui-mme entranant l'encrier, qui disparut dans le rouleau
bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri gnral; le
chapelain devint plus ple que le parchemin.

On droula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine esprance!
Hlas! l'encrier tait vide! La carte tait inonde, et les jolis petits
souverains peints en miniature voguaient littralement sur une mer plus
noire que le Pont-Euxin.

Alors chacun perdit la tte. Je crois que le chapelain s'vanouit. Les
valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se ft agi d'un
incendie, et,  grands coups d'ponge et de balai, se mirent  nettoyer
la carte, emportant ple-mle rois, mers, les et continents.

Avant que nous eussions pu nous opposer  ce zle fatal, la carte fut
en partie gte, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le
calque exact, et on pourra, grce  lui, rparer tant bien que mal le
dommage.

Mais quelle dut tre la consternation de l'aumnier lorsque son seigneur
s'en aperut! Nous tions tous  six pas de la table au moment de la
catastrophe; mais je suis bien certain que nous n'en portmes pas moins
tout le poids de la faute, et que ce fait, imput  des Franais, n'aura
pas contribu  les remettre en bonne odeur  Majorque.

Cet vnement tragique nous empcha d'admirer et mme d'apercevoir
aucune des merveilles que renferme le palais de Montenegro, ni le
cabinet de mdailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous
tardait de fuir avant que le patron rentrt, et, certains d'tre accuss
auprs de lui, nous n'osmes y retourner. La note de M. Tastu supplera
donc encore ici  mon ignorance.

    Attenant  la bibliothque du cardinal se trouve un cabinet de
    mdailles celtibriennes, mauresques, grecques, romaines et du
    moyen ge; inapprciable collection, aujourd'hui dans un dsordre
    affligeant, et qui attend un rudit pour tre range et classe.

    Les appartements du comte de Montenegro sont dcors d'objets d'art
    en marbre ou en bronze antique, provenants des fouilles d'Ariccia,
    ou achets  Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup
    de tableaux des coles espagnole et italienne, dont plusieurs
    pourraient figurer avec clat dans les plus belles galeries de
    l'Europe.

Il faut que je parle du chteau de Belver ou Bellver, l'ancienne
rsidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vue que de loin, sur
la colline d'o il domine la mer avec beaucoup de majest. C'est une
forteresse d'une grande antiquit, et une des plus dures prisons d'tat
de l'Espagne.

Les murailles qui existent aujourd'hui, dit M. Laurens, ont t leves
 la fin du treizime sicle, et elles montrent dans un bel tat de
conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire
au moyen ge.

Lorsque notre voyageur le visita, il y trouva une cinquantaine de
prisonniers carlistes, couverts de haillons et presque nus, quelques-uns
encore enfants, qui mangeaient  la gamelle avec une gaiet bruyante un
chaudron de macaroni grossier cuit  l'eau. Ils taient gards par des
soldats qui tricotaient des bas, le cigare  la bouche.

C'tait au chteau de Belver qu'on transfrait effectivement  cette
poque le trop-plein des prisons de Barcelone. Mais des captifs plus
illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables.

Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus loquents et des
crivains les plus nergiques de l'Espagne, y expia son clbre pamphlet
_Pan y toros_, dans la _torre de homenage, cuya cuva_, dit Vargas,
_es la mas cruda prision_. Il y occupa ses tristes loisirs  dcrire
scientifiquement sa prison, et  retracer l'histoire des vnements
tragiques dont elle avait t le thtre au temps des guerres du moyen
ge.

Les Majorquins doivent aussi  son sjour dans leur le une excellente
description de leur cathdrale et de leur Lonja. En un mot, ses Lettres
sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter.

Le mme cachot qu'avait occup Jovellanos, sous le rgne parasite
du prince de la Paix, reut bientt aprs une autre illustration
scientifique et politique.

Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement clbre
en France que Jovellanos l'est en Espagne, intressera d'autant plus
qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la
science jeta dans mille aventures prilleuses et touchantes.



III.

Charg par Napolon de la mesure du mridien, M. Arago tait, en 1803, 
Majorque, sur la montagne appele le _Clot de Galatzo_, lorsqu'il reut
la nouvelle des vnements de Madrid et de l'enlvement de Ferdinand.
L'exaspration des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en
prirent au savant franais, et se dirigrent en foule vers le Clot de
Galatzo pour le tuer.

Cette montagne est situe au-dessus de la cte o descendit Jaime Ier
lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures; et comme M. Arago y faisait
souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins s'imaginrent
qu'il faisait des signaux  une escadre franaise portant une arme de
dbarquement.

Un de ces insulaires nomm Damian, matre de timonerie sur le brick
affect par le gouvernement espagnol aux oprations de la mesure du
mridien, rsolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devana
ses compatriotes, et lui porta en toute hte des habits de marin pour le
dguiser.

M. Arago quitta aussitt sa montagne et se rendit  Palma. Il rencontra
en chemin ceux-l mmes qui allaient pour le mettre en pices, et qui
lui demandrent des renseignements sur le maudit _gabacho_ dont ils
voulaient se dfaire. Parlant trs bien la langue du pays, M. Arago
rpondit  toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu.

En arrivant  Palma, il se rendit  son brick; mais le capitaine don
Manuel de Vacaro, qui jusque l avait toujours dfr  ses ordres,
refusa formellement de le conduire  Barcelone, et ne lui offrit  son
bord pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vrification faite,
M. Arago ne pouvait tenir.

Le lendemain, un attroupement menaant s'tant form sur le rivage,
le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus dsormais
rpondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine gnral, qu'il
n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer
prisonnier dans le fort de Belver. On lui fournit  cet effet une
chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperut, et,
s'lanant  sa poursuite, allait l'atteindre au moment o les portes de
la forteresse se fermrent sur lui.

M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine gnral lui
fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son vasion. Il s'chappa
donc par les soins de M. Rodriguez, son associ espagnol dans la mesure
du mridien.

Le mme Majorquin Damian, qui lui avait sauv la vie au Clot de Galatzo,
le conduisit  Alger sur une barque de pcheur, ne voulant  aucun prix
dbarquer en France ou en Espagne.

Durant sa captivit, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le
gardaient, que des moines de l'le leur avaient promis de l'argent s'ils
voulaient l'empoisonner.

En Afrique, notre savant eut bien d'autres revers, auxquels il chappa
d'une faon encore plus miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet,
et nous esprons qu'un jour il crira cette intressante relation.

       *       *       *       *       *

Au premier abord, la capitale majorquine ne rvle pas tout le caractre
qui est en elle. C'est en la parcourant dans l'intrieur, en pntrant
le soir dans ses rues profondes et mystrieuses, qu'on est frapp
du style lgant et de la disposition originale de ses moindres
constructions. Mais c'est surtout du ct du nord, lorsqu'on y arrive de
l'intrieur des terres, qu'elle se prsente avec toute sa physionomie
africaine.

M. Laurens a senti cette beaut pittoresque, qui n'et point frapp un
simple archologue, et il a retrac un des aspects qui m'avait le plus
pntr par sa grandeur et sa mlancolie; c'est la partie du rempart
sur laquelle s'lve, non loin de l'glise de Saint-Augustin, un norme
massif carr sans autre ouverture qu'une petite porte cintre.

Un groupe de beaux palmiers couronne cette fabrique, dernier vestige
d'une forteresse des templiers, premier plan, admirable de tristesse et
de nudit, au tableau magnifique qui se droule au bas du rempart, la
plaine riante et fertile termine au loin par les montagnes bleues de
Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure
en s'harmonisant toujours de plus en plus: nous l'avons vu au coucher du
soleil d'un rose tincelant, puis d'un violet splendide, et puis d'un
lilas argent, et enfin d'un bleu pur et transparent  l'entre de la
nuit.

M. Laurens a dessin plusieurs autres vues prises des remparts de Palma.

Tous les soirs, dit-il,  l'heure o le soleil colore vivement les
objets, j'allais lentement par le rempart, m'arrtant  chaque pas pour
contempler les heureux accidents qui rsultaient de l'arrangement des
lignes des montagnes ou de la mer avec les sommits des difices de la
ville.

Ici, le talus intrieur du rempart tait garni d'une effrayante
haie d'alos d'o sortaient par centaines ces hautes tiges dont
l'inflorescence rappelle si bien un candlabre monumental. Au del, des
groupes de palmiers s'levaient dans les jardins au milieu des figuiers,
des cactus, des orangers et des ricins arborescents; plus loin
apparaissaient des belvdres et des terrasses ombrages de vignes;
enfin, les aiguilles de la cathdrale, les clochers et les dmes des
nombreuses glises se dtachaient en silhouettes sur le fond pur et
lumineux du ciel.

Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laurens
ont rencontr les miennes, c'est celle des ruines du couvent de
Saint-Dominique.

Au bout d'un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se
trouvent quatre grands palmiers que l'lvation de ce jardin en terrasse
fait paratre gigantesques, et qui font vraiment partie,  cette
hauteur, des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de
niveau. A travers leurs rameaux on aperoit le sommet de la faade de
Saint-tienne, la tour massive de la clbre horloge balarique[12], et
la tour de l'Ange du Palacio-Real.

[Note 12: Cette horloge, que les deux principaux historiens de
Majorque, Dameto et Mut, ont longuement dcrite, fonctionnait encore
il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur:
Cette machine, trs-ancienne, est appele l'_horloge du Soleil_. Elle
marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant
l'tendue plus ou moins grande de l'arc diurne et nocturne; de manire
que le 10 juin, elle frappe la premire heure du jour  cinq heures et
demie, et la quatorzime  sept et demie, la premire de la nuit  huit
et demie, la neuvime  quatre et demie de la matine suivante. C'est
l'inverse  commencer du 10 dcembre. Pendant tout le cours de l'anne,
les heures sont exactement rgles, suivant les variations du lever et
du coucher du soleil. Cette horloge n'est pas d'une grande utilit pour
les gens du pays, qui se rglent d'aprs les horloges modernes; mais
elle sert aux jardiniers pour dterminer les heures de l'arrosage. On
ignore d'o et  quelle poque cette machine a t apporte  Palma;
on ne suppose pas que ce soit d'Espagne, de France, d'Allemagne ou
d'Italie, o les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en
douze heures,  commencer au lever du soleil.

Cependant un ecclsiastique, recteur de l'universit de Palma, assure,
dans la troisime partie d'un ouvrage sur la religion sraphique, que
des Juifs fugitifs, du temps de Vespasien, retirrent cette fameuse
horloge des ruines de Jrusalem et la transportrent  Majorque, o ils
s'taient rfugis. Voil une origine merveilleuse, consquente avec le
penchant caractristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du
prodige.

L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'
l'anne 1385 l'antiquit de l'horloge balarique. Elle fut achete des
pres dominicains et place dans la tour o elle existe. (_Voyage aux
les Balares et Pithiuses_, 1807.)]

Ce couvent de l'inquisition, qui n'offre plus qu'un monceau de dbris,
o quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent  et
l les dcombres, n'est pas tomb sous la main du temps. Une main plus
prompte et plus inexorable, celle des rvolutions, a renvers et presque
mis en poudre, il y a peu d'annes, ce monument que l'on dit avoir t
un chef-d'oeuvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaque,
quelques arcs lgers encore debout et se dressant dans le vide comme des
squelettes, attestent du moins la magnificence.

C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie palmesane, et une
source de regrets bien lgitimes pour les artistes, que la destruction
de ces sanctuaires de l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix
ans, peut-tre euss-je t, moi aussi, plus frapp du vandalisme de
cette destruction que de la page historique dont elle est la vignette.

Mais, quoiqu'on puisse avec raison, comme le fait M. Marliani dans son
_Histoire politique de l'Espagne moderne_, dplorer le ct faible et
violent  la fois des mesures que ce dcret devait entraner, j'avoue
qu'au milieu de ces ruines je sentais une motion qui n'tait pas la
tristesse que les ruines inspirent ordinairement. La foudre tait tombe
l, et la foudre est un instrument aveugle, une force brutale comme la
colre de l'homme; mais la loi providentielle qui gouverne les lments
et prside  leurs apparents dsordres sait bien que les principes d'une
vie nouvelle sont cachs dans la cendre des dbris. Il y eut dans
l'atmosphre politique de l'Espagne, le jour o les couvents tombrent,
quelque chose d'analogue  ce besoin de renouvellement qu'prouve la
nature dans ses convulsions fcondes.

Je ne crois pas ce qu'on m'a dit  Palma, que quelques mcontents avides
de vengeances ou de dpouilles aient consomm cet acte de violence  la
face de la population consterne. Il faut beaucoup de mcontents pour
rduire ainsi en poussire une norme masse de btiments, et il faut
qu'il y ait bien peu de sympathies dans une population pour qu'elle
voie ainsi accomplir un dcret contre lequel elle protesterait dans son
coeur.

Je crois bien plutt que la premire pierre arrache du sommet de ces
dmes fit tomber de l'me du peuple en sentiment de crainte et de
respect qui n'y tenait pas plus que le clocher monacal sur sa base; et
que chacun, sentant remuer ses entrailles par une impulsion mystrieuse
et soudaine, s'lana sur le cadavre avec un mlange de courage et
d'effroi, de fureur et de remords. Le monachisme protgeait bien des
abus et caressait bien des gosmes; la dvotion est bien puissante en
Espagne, et sans doute plus d'un dmolisseur se repentit et se confessa
le lendemain au religieux qu'il venait de chasser de son asile. Mais il
y a dans le coeur de l'homme le plus ignorant et le plus aveugle quelque
chose qui le fait tressaillir d'enthousiasme quand le destin lui confre
une mission souveraine.

Le peuple espagnol avait bti de ses deniers et de ses sueurs ces
insolents palais du clerg rgulier,  la porte desquels il venait
recevoir depuis des sicles l'obole de la mendicit fainante et le pain
de l'esclavage intellectuel. Il avait particip  ses crimes, il avait
tremp dans ses lchets. Il avait lev les bchers de l'inquisition.
Il avait t complice et dlateur dans les perscutions atroces diriges
contre des races entires qu'on voulait extirper de son sein. Et quand
il eut consomm la ruine de ces juifs qui l'avaient enrichi, quand il
eut banni ces Maures auxquels il devait sa civilisation et sa grandeur,
il eut pour chtiment cleste la misre et l'ignorance. Il eut la
persvrance et la pit de ne pas s'en prendre  ce clerg, son
ouvrage, son corrupteur et son flau. Il souffrit longtemps, courb
sous ce joug faonn de ses propres mains. Et puis, un jour, des voix
tranges, audacieuses, firent entendre  ses oreilles et  sa conscience
des paroles d'affranchissement et de dlivrance. Il comprit l'erreur
de ses anctres, rougit de son abaissement, s'indigna de sa misre,
et malgr l'idoltrie qu'il conservait encore pour les images et les
reliques, il brisa ces simulacres, et crut plus nergiquement  son
droit qu' son culte.

Quelle est donc cette puissance secrte qui transporta tout d'un coup le
dvot prostern, au point de tourner son fanatisme d'un jour contre
les objets de l'adoration de toute sa vie? Ce n'est,  coup sur, ni
le mcontentement des hommes, ni l'ennui des choses. C'est le
mcontentement de soi-mme, c'est l'ennui de sa propre timidit.

Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense ce jour-l. Il
accomplit un fait dcisif, et s'ta  lui-mme les moyens de revenir sur
sa dtermination, comme un enfant qui veut devenir homme, et qui brise
ses jouets, afin de ne plus cder  la tentation de les reprendre.

Quant  don Juan Mendizabal (son nom vaut bien la peine d'tre prononc
 propos de tels vnements), si ce que j'ai appris de son existence
politique m'a t fidlement rapport, ce serait plutt un homme de
principes qu'un homme de faits, et, selon moi, c'est le plus bel loge
qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme d'tat aurait trop
prsum de la situation intellectuelle de l'Espagne en de certains
jours, et trop dout en de certains autres, de ce qu'il mirait, pris
parfois des mesures intempestives ou incompltes, et sem son ide sur
des champs striles o la semence devait tre touffe ou dvore,
c'est peut-tre une raison suffisante pour qu'on lui dnie l'habilet
d'excution et la persistance de caractre ncessaires au succs
immdiat de ses entreprises; mais ce n'en est pas une pour que
l'histoire, prise d'un point de vue plus philosophique qu'on ne le fait
ordinairement, ne le signale un jour comme un des esprits les plus
gnreux et les plus ardemment progressifs de l'Espagne[13].

[Note 13: Cette pense droite, ce sentiment lev de l'histoire, a
inspir M. Marliani lorsqu'il a trac l'loge de M. Mendizabal en tte
de la critique de son ministre: ...Ce qu'on ne pourra jamais lui
refuser, ce dont des qualits d'autant plus admirables qu'elles se sont
rarement trouves dans les hommes qui l'ont prcd au pouvoir: c'est
une foi vive dans l'avenir du pays, c'est un dvouement sans bornes 
la cause de la libert, c'est un sentiment passionn de nationalit, un
lan sincre vers les ides progressives et mme rvolutionnaires pour
oprer les rformes que rclame l'tat de l'Espagne; c'est une grande
tolrance, une grande gnrosit envers ses ennemis; c'est enfin un
dsintressement personnel qui lui a fait en tout temps et en toute
occasion sacrifier ses intrts  ceux de sa patrie, et qu'il a port
assez loin pour tre sorti de ses diffrents ministres sans un ruban 
sa boutonnire... Il est le premier ministre qui ait pris au srieux la
rgnration de son pays. Son passage aux affaires a marqu un progrs
rel. Le ministre parlait cette fois le langage du patriote. Il n'eut
pas la force d'abolir la censure, mais il eut la gnrosit de dlivrer
la presse de toute entrave en faveur de ses ennemis contre lui-mme. Il
soumit ses actes administratifs au libre examen de l'opinion publique;
et quand une opposition violente s'leva contre lui du sein des corts,
souleve par ses anciens amis, il eut assez de grandeur d'me pour
respecter la libert du dput dans le fonctionnaire public. Il dclara
 la tribune qu'il se couperait la main plutt que de signer la
destitution d'un dput qui avait t combl de ses bienfaits et qui
tait devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple donn par
M. Mendizabal avec d'autant plus de mrite qu'il n'avait en ce genre
aucun modle  suivre! Depuis il ne s'est pas trouv de disciples de
cette vertueuse tolrance. (_Histoire politique de l'Espagne moderne,
par M. Marliani.)]

Ces rflexions me vinrent souvent parmi les ruines des couvents de
Majorque, lorsque j'entendais maudire son nom, et qu'il n'tait
peut-tre pas sans inconvnient pour nous de le prononcer avec loge et
sympathie. Je me disais alors qu'en dehors des questions politiques
du moment, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir ni got ni
intelligence, il y avait un jugement synthtique que je pouvais porter
sur les hommes et mme sur les faits, sans crainte de m'abuser. Il
n'est pas si ncessaire qu'on le croit et qu'on le dit de connatre
directement une nation, d'en avoir tudi  fond les moeurs; et la vie
matrielle, pour se faire une ide droite, et concevoir un sentiment
vrai de son histoire, de son avenir, de sa vie morale en un mot. Il me
semble qu'il y a dans l'histoire gnrale de la vie humaine une grande
ligne  suivre et qui est la mme pour tous les peuples, et  laquelle
se rattachent tous les fils de leur histoire particulire. Cette ligne,
c'est le sentiment et l'action perptuelle de l'idal, ou, si l'on veut,
de la perfectibilit, que les hommes ont port en eux-mmes, soit 
l'tat d'instinct aveugle, soit  l'tat de thorie lumineuse. Les
hommes vraiment minents l'ont tous ressenti et pratiqu plus ou moins
 leur manire, et les plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide
rvlation, et qui ont frapp les plus grands coups dans le prsent pour
hter le dveloppement de l'avenir, sont ceux que les contemporains ont
presque toujours le plus mal jugs. On les a fltris et condamns sans
les connatre, et ce n'est qu'on recueillant le fruit de leur travail
qu'on les a replacs sur le pidestal d'o quelques dceptions
passagres, quelques revers incompris les avaient fait descendre.

Combien de noms fameux dans notre rvolution ont t tardivement et
timidement rhabilits! et combien leur mission et leur oeuvre sont
encore mal comprises et mal dveloppes! En Espagne, Mendizabal a t
un des ministres les plus svrement jugs, parce qu'il a t le plus
courageux, le seul courageux peut-tre; et l'acte qui marque sa courte
puissance d'un souvenir ineffaable, la destruction radicale des
couvents, lui a t si durement reproch, que j'prouve le besoin
de protester ici en faveur de cette audacieuse rsolution et de
l'enivrement avec lequel le peuple espagnol l'adopta et la mit en
pratique.

Du moins c'est le sentiment dont mon me fut remplie soudainement  la
vue de ces ruines que le temps n'a pas encore noircies, et qui, elles
aussi, semblent protester contre le pass et proclamer le rveil de la
vrit chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le got et le respect
des arts, je ne sens pas en moi des instincts de vengeance et de
barbarie; enfin je ne suis pas de ceux qui disent que le culte du beau
est inutile, et qu'il faut dgrader les monuments pour en faire des
usines; mais un couvent de l'inquisition ras par le bras populaire est
une page de l'histoire tout aussi grande, tout aussi instructive,
tout aussi mouvante qu'un aqueduc romain ou un amphithtre. Une
administration gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la
destruction d'un temple, pour quelque raison d'utilit mesquine ou
d'conomie ridicule, ferait un acte grossier et coupable; mais un chef
politique qui, dans un jour dcisif et prilleux, sacrifie l'art et la
science  des biens plus prcieux, la raison, la justice, la libert
religieuse, et un peuple qui, malgr ses instincts pieux, son amour pour
la pompe catholique et son respect pour ses moines, trouve assez de
coeur et de bras pour excuter ce dcret en un clin d'oeil, font comme
l'quipage battu de la tempte, qui se sauve en jetant ses richesses 
la mer.

Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous ces monuments dont
nous dplorons la chute sont des cachots o a langui durant des sicles,
soit l'me, soit le corps de l'humanit. Et viennent donc des potes
qui, au lieu de dplorer la fuite des jours de l'enfance du monde,
clbrent dans leurs vers, sur ces dbris de hochets dors et de frules
ensanglantes, l'ge viril qui a su s'en affranchir! Il y a de bien
beaux vers de Chamisso sur le chteau de ses anctres ras par la
rvolution franaise. Cette pice se termine par une pense trs-neuve
en posie, comme en politique:

    Bni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la
    charrue! et bni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!

Aprs avoir voqu le souvenir de cette belle posie, oserai-je
transcrire quelques pages que m'inspira le couvent des dominicains?
Pourquoi non, puisque aussi bien le lecteur doit s'armer d'indulgence,
l o il s'agit pour lui de juger une pense que l'auteur lui soumet
en immolant son amour-propre et ses anciennes tendances? Puisse ce
fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de varit sur la sche
nomenclature d'difices que je viens de faire!



IV.

LE COUVENT DE L'INQUISITION.

Parmi les dcombres d'un couvent ruin, deux hommes se rencontrrent 
la clart sereine de la lune. L'un semblait  la fleur de l'ge, l'autre
courb sous le poids des annes, et pourtant celui-l tait le plus
jeune des deux.

Tous deux tressaillirent en se trouvant face  face; car la nuit tait
avance, la rue dserte, et l'heure sonnait lugubre et lente au clocher
de la cathdrale.

Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole:

Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de moi; je suis faible
et bris: n'attends rien de moi non plus, car je suis pauvre et nu sur
la terre.

--Ami, rpondit le jeune homme, je ne suis hostile qu' ceux qui
m'attaquent, et, comme toi, je suis trop pauvre pour craindre les
voleurs.

--Frre, reprit l'homme aux traits fltris, pourquoi donc as-tu
tressailli tout  l'heure  mon approche?

--Parce que je suis un peu superstitieux, comme tous les artistes, et
que je t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui ne sont plus,
et dont nous foulons les tombes brises. Et toi, l'ami, pourquoi as-tu
galement frmi  mon approche?

--Parce que je suis trs-superstitieux, comme tous les moines, et que je
t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui m'ont renferm vivant
dans les tombes que tu foules.

--Que dis-tu? Es-tu donc un de ces hommes que j'ai avidement et
vainement cherchs sur le sol de l'Espagne?

--Tu ne nous trouveras plus nulle part  la clart du soleil; mais, dans
les ombres de la nuit, tu pourras nous rencontrer encore. Maintenant ton
attente est remplie; que veux-tu faire d'un moine?

--Le regarder, l'interroger, mon pre; graver ses traits dans ma
mmoire, afin de les retracer par la peinture; recueillir ses paroles,
afin de les redire  mes compatriotes; le connatre enfin, pour me
pntrer de ce qu'il y a de mystrieux, de potique et de grand dans la
personne du moine et dans la vie du clotre.

--D'o te vient,  voyageur! l'trange ide que tu te fais de ces
choses? N'es-tu pas d'un pays o la domination des papes est abattue,
les moines proscrits, les clotres supprims?

--Il est encore parmi nous des mes religieuses envers le pass, et des
imaginations ardentes frappes de la posie du moyen ge. Tout ce qui
peut nous en apporter un faible parfum, nous le cherchons, nous le
vnrons, nous l'adorons presque. Ah! ne crois pas, mon pre, que nous
soyons tous des profanateurs aveugles. Nous autres artistes, nous
hassons ce peuple brutal qui souille et brise tout ce qu'il touche.
Bien loin de ratifier ses arrts de meurtre et de destruction, nous nous
efforons dans nos tableaux, dans nos posies, sur nos thtres, dans
toutes nos oeuvres enfin, de rendre la vie aux vieilles traditions,
et de ranimer l'esprit de mysticisme qui engendra l'art chrtien, cet
enfant sublime!

--Que dis-tu l, mon fils? Est-il possible que les artistes de ton pays
libre et florissant s'inspirent ailleurs que dans le prsent? Ils ont
tant de choses nouvelles  chanter,  peindre,  illustrer! et ils
vivraient, comme tu le dis, courbs sur la terre o dorment leurs aeux?
Ils chercheraient dans la poussire des tombeaux une inspiration riante
et fconde, lorsque Dieu, dans sa bont, leur a fait une vie si douce et
si belle?

--J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut tre telle que tu le
la reprsentes. Nous autres artistes, nous ne nous occupons point des
faits politiques, et les questions sociales nous intressent encore
moins. Nous chercherions en vain la posie dans ce qui se passe autour
de nous. Les arts languissent, l'inspiration est touffe, le mauvais
got triomphe, la vie matrielle absorbe les hommes; et, si nous
n'avions pas le culte du pass et les monuments des sicles de foi pour
nous retremper, nous perdrions entirement le feu sacr que nous gardons
 grand'peine.

--On m'avait dit pourtant que jamais le gnie humain n'avait port aussi
loin que dans vos contres la science du bonheur, les merveilles de
l'industrie, les bienfaits de la libert. On m'avait donc tromp?

--Si on t'a dit, mon pre, qu'en aucun temps on n'avait puis dans les
richesses matrielles un si grand luxe, un tel bien-tre, et, dans la
ruine de l'ancienne socit, une si effrayante diversit de gots,
d'opinions et de croyances, on t'a dit la vrit. Mais si on ne t'a pas
dit que toutes ces choses, au lieu de nous rendre heureux, nous ont
avilis et dgrads, on ne t'a pas dit toute la vrit.

--D'o peut donc venir un rsultat si trange? Toutes les sources du
bonheur se sont empoisonnes sur vos lvres, et ce qui fait l'homme
grand, juste et bon, le bien-tre et la libert, vous a faits petits et
misrables? Explique-moi ce prodige.

--Mon pre, est-ce  moi de te rappeler que l'homme ne vit pas seulement
de pain? Si nous avons perdu la foi, tout ce que nous avons acquis
d'ailleurs n'a pu profiter  nos mes.

--Explique-moi encore, mon fils, comment vous avez perdu la foi, alors
que, les perscutions religieuses cessant chez vous, vous avez pu
largir vos mes et lever vos yeux vers la lumire divine? C'tait
le moment de croire, puisque c'tait le moment de savoir. Et,  ce
moment-l, vous avez dout? Quel nuage a donc pass sur vos ttes?

--Le nuage de la faiblesse et de la misre humaines. L'examen n'est-il
pas incompatible avec la foi, mon pre?

--C'est comme si tu demandais,  jeune homme! si la foi est compatible
avec la vrit. Tu ne crois donc  rien, mon fils? ou bien tu crois au
mensonge?

--Hlas! moi, je ne crois qu' l'art. Mais n'est-ce pas assez pour
donner  l'me une force, une confiance et des joies sublimes?

--Je l'ignorais, mon fils, et je ne le comprends pas. Il y a donc encore
chez vous quelques hommes heureux? Et toi-mme, tu t'es donc prserv de
l'abattement et de la douleur?

--Non, mon pre; les artistes sont les plus malheureux, les plus
indigns, les plus tourments des hommes; car ils voient chaque jour
tomber plus bas l'objet de leur culte, et leurs efforts sont impuissants
pour le relever.

--D'o vient que des hommes aussi pntrs laissent prir les arts au
lieu de les faire revivre?

--C'est qu'ils n'ont plus de foi, et que sans la foi il n'y a plus d'art
possible.

--Ne viens-tu pas de me dire que l'art tait pour toi une religion? Tu te
contredis, mon fils, ou bien je ne sais pas te comprendre.

--Et comment ne serions-nous pas en contradiction avec nous-mmes,  mon
pre! nous autres  qui Dieu a confi une mission que le monde nous
dnie, nous  qui le prsent ferme les portes de la gloire, de
l'inspiration, de la vie; nous qui sommes forcs de vivre dans le pass,
et d'interroger les morts sur les secrets de l'ternelle beaut dont les
hommes d'aujourd'hui ont perdu le culte et renvers les autels? Devant
les oeuvres des grands matres, et lorsque l'esprance de les galer
nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme; mais
lorsqu'il faut raliser nos rves ambitieux, et qu'un monde incrdule et
born souffle sur nous le froid du ddain et de la raillerie, nous ne
pouvons rien produire qui soit conforme  notre idal, et la pense
meurt dans notre sein avant que d'clore  la lumire.

Le jeune artiste parlait avec amertume, la lune clairait son visage
triste et fier, et le moine immobile le contemplait avec une surprise
nave et bienveillante.

--Asseyons-nous ici, dit ce dernier aprs un moment de silence, en
s'arrtant prs de la balustrade massive d'une terrasse qui dominait la
ville, la campagne et la mer.

C'tait  l'angle de ce jardin des dominicains, nagure riche de fleurs,
de fontaines et de marbres prcieux, aujourd'hui jonch de dcombres et
envahi par toutes les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur
et de rapidit sur les ruines.

Le voyageur, dans son agitation, en froissa une dans sa main, et la jeta
loin de lui avec un cri de douleur. Le moine sourit:

Cette piqre est vive, dit-il, mais elle n'est point dangereuse. Mon
fils, cette ronce que tu touches sans mnagement et qui te blesse, c'est
l'emblme de ces hommes grossiers dont tu te plaignais tout  l'heure.
Ils envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur les autels,
et s'installent sur les dbris des antiques splendeurs de ce monde. Vois
avec quelle sve et quelle puissance ces herbes folles ont rempli
les parterres o nous cultivions avec soin des plantes dlicates et
prcieuses dont pas une n'a rsist  l'abandon! De mme les hommes
simples et  demi sauvages qu'on jetait dehors comme des herbes inutiles
ont repris leurs droits, et ont touff cette plante vnneuse qui
croissait dans l'ombre et qu'on appelait l'inquisition.

--Ne pouvaient-ils donc l'touffer sans dtruire avec elle les
sanctuaires de l'art chrtien et les oeuvres du gnie?

--Il fallait arracher la plante maudite, car elle tait, vivace et
rampante. Il a fallu dtruire jusque dans leurs fondements ces clotres
o sa racine tait cache.

--Eh bien, mon pre, ces herbes pineuses qui croissent  la place, en
quoi sont-elles belles et  quoi sont-elles bonnes?

Le moine rva un instant et rpondit:

Comme vous me dites que vous tes peintre, sans doute vous ferez un
dessin d'aprs ces ruines?

--Certainement. O voulez-vous en venir?

--viterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui retombent en festons
sur les dcombres, et qui se balancent au vent, ou bien en ferez-vous
un accessoire heureux de votre composition, comme je l'ai vu dans un
tableau de Salvator Rosa?

--Elles sont les insparables compagnes des ruines, et aucun peintre ne
manque d'en tirer parti.

--Elles ont donc leur beaut, leur signification, et par consquent leur
utilit.

--Votre parabole n'en est pas plus juste, mon pre; asseyez des
mendiants et des bohmiens sur ces ruines, elles n'en seront que
plus sinistres et plus dsoles. L'aspect du tableau y gagnera; mais
l'humanit, qu'y gagne-t-elle?

--Un beau tableau peut-tre, et  coup sr une grande leon. Mais vous
autres artistes; qui donnez cette leon-l, vous ne comprenez pas ce
que vous faites, et vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de
l'herbe qui pousse.

--Vous tes svre; vous qui parlez ainsi, on pourrait vous rpondre que
vous ne voyez dans cette catastrophe que votre prison dtruite et votre
libert recouvre; car je, souponne, mon pre, que le couvent n'tait
pas de votre got.

--Et vous, mon fils, auriez-vous pouss l'amour de l'art, et de la posie
jusqu' vivre ici sans regret?

--Je m'imagine que c'et t pour moi la plus belle vie du monde. Oh!
que ce couvent devait tre vaste et d'un noble style! Que ces vestiges
annoncent de splendeur et d'lgance! Qu'il devait tre doux de venir
ici, le soir, respirer une douce brise et rver au bruit de la mer,
lorsque ces lgres galeries taient payes de riches mosaques, que
des eaux cristallines murmuraient dans des bassins de marbre, et qu'une
lampe d'argent s'allumait comme une ple toile au fond du sanctuaire!
De quelle paix profonde, de quel majestueux silence vous deviez jouir
lorsque le respect et la confiance des hommes vous entouraient d'une
invincible enceinte, et qu'on se signait en baissant la voix chaque
fois qu'on passait devant vos mystrieux portiques! Eh qui n'et voulu
pouvoir abjurer tous les souris, tous les fatigues et toutes les
ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer ici, dans le calme
et l'oubli du monde entier,  la condition d'y rester artiste et d'y
pouvoir consacrer dix ans, vingt ans peut-tre,  un seul tableau qu'on
et poli lentement, comme un diamant prcieux, et qu'on et vu placer
sur un autel, non pour y tre jug et critiqu par le premier ignorant
venu, mais salu et invoqu comme une digne reprsentation de la
Divinit mme!

--tranger, dit le moine d'un ton svre, tes paroles sont pleines
d'orgueil et tes rves ne sont que vanit. Dans cet art dont tu parles
avec tant d'emphase et que tu fais si grand, tu ne vois que toi-mme, et
l'isolement que tu souhaiterais ne serait  tes yeux qu'un moyen de te
grandir et de difier. Je comprends maintenant comment tu peux croire 
cet art goste sans croire  aucune religion ni  aucune socit. Mais
peut-tre n'as-tu pas mri ces choses dans ton esprit avant de les dire;
peut-tre ignores-tu ce qui se passait dans ces antres de corruption et
de terreur. Viens avec moi, et peut-tre ce que je vais t'en apprendre
changera tes sentiments et tes penses.

 travers des montagnes de dcombres et des prcipices incertains et
croulants, le moine conduisit, non sans danger, le jeune voyageur au
centre du monastre dtruit; et l,  la place o avaient t les
prisons, il le fit descendre avec prcaution le long des parois d'un
massif d'architecture pais de quinze pieds, que la bche et la pioche
avaient fendu dans toute sa profondeur. Au sein de cette affreuse crote
de pierre et de ciment s'ouvraient, comme des gueules bantes du sein de
la terre, des loges sans air et sans jour, spares les unes des autres
par des massifs aussi pais que ceux qui pesaient sur leurs votes
lugubres.

Jeune homme, dit le moine, ces fosses que tu vois, ce ne sont pas
des puits, ce ne sont pas mme des tombes; ce sont les cachots de
l'inquisition. C'est l que, durant plusieurs sicles sont pri
lentement tous les hommes qui, soit coupables, soit innocents devant
Dieu, soit dgrads par le vice, soit gars par la fureur, soit
inspirs par le gnie et la vertu, ont os avoir une pense diffrente
de celle de l'inquisition.

Ces pres dominicains taient des savants, des lettrs, des artistes
mme. Ils avaient de vastes bibliothques o les subtilits de la
thologie, relies dans l'or et la moire, talaient sur des rayons
d'bne leurs marges reluisantes de perles et de rubis; et cependant
l'homme, ce livre vivant o de sa propre main Dieu a crit sa pense,
ils le descendaient vivant et le tenaient cach dans les entrailles
de la terre. Ils avaient des vases d'argent cisels, des calices
tincelants de pierreries, des tableaux magnifiques et des madones d'or
et d'ivoire; et cependant, l'homme, ce vase d'lection, ce calice rempli
de la grce cleste, cette vivante image de Dieu, ils le livraient
vivant au froid de la mort et aux vers du spulcre. Tel d'entre eux
cultivant des roses et des jonquilles avec autant de soin et d'amour
qu'on en met  lever un enfant, qui voyait sans piti son semblable,
son frre, blanchir et pourrir dans l'humidit de la tombe.

Voil ce que c'est que le moine, mon fils, voil ce que c'est que
le clotre. Frocit brutale d'un ct, de l'autre lche terreur;
intelligence goste ou dvotion sans entrailles, voil ce que c'est que
l'inquisition.

Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes  la lumire des cieux la
main des librateurs a rencontr quelques colonnes et quelques dorures
qu'elle a branles ou ternies, faut-il replacer la dalle du spulcre
sur les victimes expirantes, et verser des larmes sur le sort de leurs
bourreaux, parce qu'ils vont manquer d'or et d'esclaves?

L'artiste tait descendu dans une des caves pour en examiner
curieusement les parois. Un instant il essaya de se reprsenter la lutte
que la volont humaine, ensevelie vivante, pouvait soutenir contre
l'horrible dsespoir d'une telle captivit. Mais  peine ce tableau se
fut-il peint  son imagination vive et impressionnable, qu'elle en fut
remplie d'angoisse et de terreur. Il crut sentir ces votes glaces
peser sur son me; ses membres frmirent, l'air manqua  sa poitrine,
il se sentit dfaillir en voulant s'lancer hors de cet abme, et il
s'cria en tendant les bras vers le moine, qui tait rest  l'entre:

Aidez-moi, mon pre au nom du ciel, aidez-moi  sortir d'ici!

--Eh bien, mon fils, dit le moine en lui tendant la main, ce que tu
prouves en regardant maintenant les toiles brillantes sur ta tte,
imagine comment je l'prouvai lorsque je revis le soleil aprs dix ans
d'un pareil supplice!

--Vous, malheureux moine! s'cria le voyageur en se htant de marcher
vers le jardin; vous avez pu supporter dix ans de cette mort anticipe
sans perdre la raison ou la vie? Il me semble que, si j'tais rest
l un instant de plus, je serais devenu idiot ou furieux. Non, je ne
croyais pas que la vue d'un cachot pt produire d'aussi subites, d'aussi
profondes terreurs, et je ne comprends pas que la pense s'y habitue et
s'y soumette. J'ai vu les instruments de torture  Venise; j'ai vu aussi
les cachots du palais ducal, avec l'impasse tnbreuse o l'on tombait
frapp par une main invisible, et la dalle perce de trous par o le
sang allait rejoindre les eaux du canal sans laisser de traces. Je n'ai
eu l que l'ide d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans ce cachot
o je viens de descendre, c'est l'pouvantable ide de la vie qui se
prsente  l'esprit. O mon Dieu! tre l et ne pouvoir mourir!

--Regarde-moi, mon fils, dit le moine en dcouvrant sa tte chauve et
fltrie; je ne compte pas plus d'annes que n'en rvlent ton visage
mle et ton front serein, et pourtant tu m'as pris sans doute pour un
vieillard.

Comment je mritai et comment je supportai ma lente agonie, il
n'importe. Je ne demande pas ta piti; je n'en ai plus besoin, heureux
et jeune que je me sens aujourd'hui en regardant ces murs dtruits et
ces cachots vides. Je ne veux pas non plus t'inspirer l'horreur des
moines; ils sont libres, je le suis aussi; Dieu est bon pour tous. Mais,
puisque tu es artiste, il te sera salutaire d'avoir connu une de ces
motions sans lesquelles l'artiste ne comprendrait pas son oeuvre.

Et si maintenant tu veux peindre ces ruines sur lesquelles tu venais
tout  l'heure pleurer le pass, et parmi lesquelles je reviens chaque
nuit me prosterner pour remercier Dieu du prsent, ta main et ton gnie
seront anims peut-tre d'une pense plus haute que celle d'un lche
regret ou d'une strile admiration. Bien des monuments, qui sont pour
les antiquaires des objets d'un prix infini, n'ont d'autre mrite que de
rappeler les faits que l'humanit consacra par leur rection, et souvent
ce furent des faits iniques ou purils. Puisque tu as voyag, tu as vu
 Gnes un pont jet sur un abme, des quais gigantesques, une riche et
pesante glise coteusement leve dans un quartier dsert par la vanit
d'un patricien qui ne voulait point passer l'eau ni s'agenouiller dans
un temple avec les dvots de sa paroisse. Tu as vu peut-tre aussi ces
pyramides d'gypte qui sont l'effrayant tmoignage de l'esclavage des
nations, ou ces dolmens sur lesquels le sang humain coulait par torrents
pour satisfaire la soif inextinguible des divinits barbares. Mais vous
autres artistes, vous ne considrez, pour la plupart, dans les oeuvres
de l'homme que l'a beaut ou la singularit de l'excution, sans
vous pntrer de l'ide dont cette oeuvre est la forme. Ainsi votre
intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre coeur
repousserait s'il en avait conscience.

Voil pourquoi vos propres oeuvres manquent souvent de la vraie couleur
de la vie, surtout lorsque, au lieu d'exprimer celle qui circule dans
les veines de l'humanit agissante, vous vous efforcez froidement
d'interprter celle des morts que vous ne voulez pas comprendre.

--Mon pre, rpondit le jeune homme, je comprends tes leons et je
ne les rejette pas absolument; mais crois-tu donc que l'art puisse
s'inspirer d'une telle philosophie? Tu expliques, avec la raison de
notre ge, ce qui fut conu dans un potique dlire par l'ingnieuse
superstition de nos pres. Si, au lieu des riantes divinits de la
Grce, nous mettions  nu les banales allgories caches sous leurs
formes voluptueuses; si, au lieu de la divine madone des Florentins,
nous peignions, comme les Hollandais, une robuste servante d'estaminet;
enfin, si nous faisions de Jsus, fils de Dieu, un philosophe naf de
l'cole de Platon; au lieu de divinits n'aurions plus que des hommes,
de mme qu'ici, au lieu d'un temple chrtien, nous n'avons plus sous les
yeux qu'un monceau de pierres.

--Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont donn des traits
divins  la Vierge, c'est parce qu'ils y croyaient encore; et si les
Hollandais lui ont donn des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y
croyaient dj plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des
sujets sacrs, vous qui ne croyez qu' l'art, c'est--dire  vous-mmes!
vous ne russirez jamais. N'essayez donc de retracer que ce qui est
palpable et vivant pour vous.

Si j'avais t peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau consacr 
retracer le jour de ma dlivrance; j'aurais reprsent des hommes hardis
et robustes, le marteau dans une main et le flambeau dans l'autre,
pntrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te montrer,
et relevant de la dalle ftide des spectres  l'oeil terne, au sourire
effar. On aurait vu, en guise d'aurole, au-dessus de toutes ces ttes,
la lumire des cieux tombant sur elles par la fente des votes brises,
et c'et t un sujet aussi beau, aussi appropri  mon temps que le
Jugement dernier de Michel-Ange le fut au sien: car ces hommes du
peuple, qui te semblent si grossiers et si mprisables dans l'oeuvre
de la destruction, m'apparurent plus beaux et plus nobles que tous les
anges du ciel; de mme que cette ruine, qui est pour toi un objet de
tristesse et de consternation est pour, moi un monument plus religieux
qu'il ne le fut jamais avant sa chute.

[Illustration: Armoiries.]

Si j'tais charg d'riger un autel destin  transmettre aux ges
futurs un tmoignage de la grandeur et de la puissance du ntre, je n'en
voudrais pas d'autre que cette montagne de dbris, au fate de laquelle
j'crirais ceci sur la pierre consacre:

Au temps de l'ignorance et de la cruaut, les hommes adorrent sur cet
autel le Dieu des vengeances et des supplices. Au jour de la justice, et
au nom, de l'humanit, les hommes ont renvers ces autels sanguinaires,
abominables au Dieu de misricorde.



V.

Ce n'est pas  Palma, mais  Barcelone, dans les ruines de la maison
de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots creuss dans des massifs de
quatorze pieds d'paisseur. Il est fort possible qu'il n'y et point de
prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pntra. Il est
bon de demander grce  la susceptibilit majorquine pour la _licence
potique_ que j'ai prise dans le fragment qu'on vient de lire.

Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien qui n'ait un certain
fonds de vrit, j'ai vu  Majorque, un prtre, aujourd'hui cur d'une
paroisse de Palma, qui m'a dit avoir pass sept ans de sa vie, _la fleur
de sa jeunesse_, dans les prisons de l'inquisition, et n'en tre sorti
que par la protection d'une dame qui lui portait un vif intrt. C'tait
un homme dans la force de l'ge, avec des yeux fort vifs et des manires
enjoue. Il ne paraissait pas regretter beaucoup le rgime du saint
office.

A propos de ce couvent des dominicains, je citerai un passage de Grasset
de Saint Sauveur, qu'on ne peut accuser de partialit; car il fait, au
pralable, un pompeux loge des inquisiteurs avec lesquels il a t en
relation  Majorque:

On voit cependant encore dans le clotre de Saint-Dominique des
peintures qui rappellent la barbarie exerce autrefois sur les juifs.
Chacun des malheureux qui ont t brls est reprsent dans un tableau
au bas duquel sont crits son nom, son ge, et l'poque o il fut
victime.

On m'a assur qu'il y a peu d'annes les descendants de ces infortuns,
formant aujourd'hui une classe particulire parmi les habitants de
Palma, sous la ridicule dnomination de _chouettes_, avaient en vain
offert des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effat ces monuments
affligeants. Je me suis refus  croire ce fait...

[Illustration: Armoiries. (Page 27.)]

Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me promenant dans le
clotre des dominicains, je considrais avec douleur ces tristes
peintures: un moine s'approcha de moi, et me fit remarquer parmi ces
tableaux plusieurs marqus d'ossements en croix.--Ce sont, me dit-il,
les portraits de ceux dont les cendres ont t exhumes et jetes au
vent.

Mon sang se glaa; je sortis brusquement, le coeur navr et l'esprit
frapp de cette scne.

Le hasard fit tomber entre mes mains une relation imprime en 1755
par l'ordre de l'inquisition, contenant les noms, surnoms, qualits et
dlits des malheureux sentencis  Majorque depuis l'anne 1645 jusqu'en
1691.

Je lus en frmissant cet crit: j'y trouvai quatre Majorquins, dont une
femme, brls vifs pour cause de judasme; trente-deux autres morts,
pour le mme dlit, dans les cachots de l'inquisition, et dont les corps
avaient t brls; trois dont les cendres ont t exhumes et jetes
au vent; un Hollandais accus de luthranisme; un Majorquin, de
mahomtisme; six Portugais, dont une femme, et sept-Majorquins, prvenus
de judasme, brls en effigie, ayant eu le bonheur de s'chapper.
Je comptai deux cent seize autres victimes, Majorquins et trangers,
accuss de judasme, d'hrsie ou de mahomtisme, sortis des prisons,
aprs s'tre rtracts publiquement et remis dans le sein de l'glise.

Cet affreux catalogue tait cltur par un arrt de l'inquisition non
moins horrible.

M. Grasset donne ici le texte espagnol, dont voici la traduction exacte:

Tous les coupables mentionns dans cette relation ont t publiquement
condamns par le saint-office, comme hrtiques formels; tous leurs
biens confisqus et appliqus au fisc royal; dclars inhabiles et
incapables d'occuper ni d'obtenir ni dignits ni bnfices, tant
ecclsiastiques que sculiers, ni autres offices publics ni
honorifiques; ne pouvant porter sur leurs personnes, ni faire porter 
celles qui en dpendent, ni or ni argent, perles, pierres prcieuses,
corail, soie, camelot, ni drap fin; ni monter  cheval, ni porter des
armes, ni exercer et user des autres choses qui, par droit commun, lois
et pragmatiques de ce royaume, instructions et style du saint office,
sont prohibes  des individus ainsi dgrads; la mme prohibition
s'tendant, pour les femmes condamnes au feu,  leurs fils et  leurs
filles, et pour les hommes jusqu' leurs petits-fils en ligne masculine,
condamnant en mme temps la mmoire de ceux excuts en effigie,
ordonnant que leurs ossements (pouvant les distinguer de ceux des
fidles chrtiens) soient exhums, remis  la justice et au bras
sculier, pour tre brls et rduits en cendres; que l'on effacera ou
raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur les spultures, ou
armes, soit apposes, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, de
manire _qu'il ne reste d'eux, sur la face de la terre, que la mmoire
de leur sentence et de son excution_.

Quand on lit de semblables documents, si voisins de notre poque, et
quand on voit l'invincible haine qui, aprs douze ou quinze gnrations
de juifs convertis au christianisme, poursuit encore aujourd'hui cette
race infortune  Majorque, on ne saurait croire que l'esprit de
l'inquisition y ft teint aussi parfaitement qu'on le dit  l'poque du
dcret de Mendizabal.

Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas du couvent de
l'inquisition, sans faire part  mes lecteurs d'une dcouverte assez
curieuse, dont tout l'honneur revient  M. Tastu, et qui et fait, il
y a trente ans, la fortune de cet rudit,  moins qu'il ne l'et, d'un
coeur joyeux, porte au matre du monde, sans songer  en tirer parti
pour lui-mme, supposition qui est bien plus conforme que l'autre  son
caractre d'artiste insouciant et dsintress.

Cette note est trop intressante pour que j'essaie de la tronquer. La
voici telle qu'elle a t remise entre mes mains, avec l'autorisation de
la publier.


COUVENT DE SAINT-DOMINIQUE,

A PALMA DE MALLORCA.

Un compagnon de saint Dominique, Michel de Fabra, fut le fondateur de
l'ordre des frres prcheurs  Mallorca. Il tait originaire de la
Vieille-Castille, et accompagnait Jacques Ier  la conqute de la grande
Balare, en 1229. Son instruction tait grande et varie, sa dvotion
remarquable; ce qui lui donnait auprs du _Conquistador_, de ses nobles
compagnons, et des soldats mme, une puissante autorit. Il haranguait
les troupes, clbrait le service divin, donnait la communion aux
assistants et combattait les infidles, comme le faisaient  cette
poque les ecclsiastiques. Les Arabes disaient que la sainte Vierge et
le pre Michel seuls les avaient conquis. Les soldats aragonais-catalans
priaient, dit-on aprs Dieu et la sainte Vierge, le pre Michel Fabra.

L'illustre dominicain avait reu l'habit de son ordre  Toulouse des
mains de son ami Dominique: il fut envoy par lui  Paris avec deux
autres compagnons pour y remplir une mission importante. Ce fut lui
qui tabli  Palma le premier couvent des dominicains, au moyen d'une
donation que lui fit le procureur du premier vque de Mallorca, D. J.
R. de Torella: ceci se passait en l'an 1231.

Une mosque et quelques toises de terrain qui en dpendaient servirent
 la premire fondation. Les frres prcheurs agrandirent plus tard
la communaut, au moyen d'un commerce lucratif de toute espce de
marchandises, et des donations assez frquentes qui leur taient faites
par les fidles. Cependant le premier fondateur, frre de Michel de
Fabra, tait all mourir  Valence, qu'il avait aid  conqurir.

Jaime Fabra fut l'architecte du couvent des dominicains. On ne dit pas
que celui-ci ft de la famille du pre Michel, son homonyme; on sait
seulement qu'il donna ses plans vers 1296, comme il traa plus tard ceux
de la cathdrale de Barcelone (1317), et bien d'autres sur les terres
des rois d'Aragon.

Le couvent et son glise ont d prouver bien des changements avec le
temps, si l'on compare un instant, comme nous l'avons fait, les diverses
parties des monuments ruins par la mine. Ici reste  peine debout un
riche portail, dont le style tient du quatorzime sicle; mais plus
loin, faisant partie du monument, ces arches brises, ces lourdes clefs
de vote gisantes sur les dcombres, vous annoncent que des architectes
autres que Jaime Fabra, mais bien infrieurs  lui, ont pass par l.

Sur ces vastes ruines o il n'est rest debout que quelques palmiers
sculaires, conservs  notre instante prire, nous avons pu dplorer,
comme nous l'avons fait sur celles des couvents de Sainte-Catherine
et de Saint-Franois de Barcelone, que la froide politique et seule
prsid  ces dmolitions faites sans discernement.

En effet, l'art et l'histoire n'ont rien perdu  voir tomber les
convents de Saint-Jrme  Palma, ou le convent de Saint-Franois qui
bordait en la gnant la _muralla de Mar_  Barcelone; mais, au nom de
l'histoire, au nom de l'art, pourquoi ne pas conserver comme
monuments, les convents de Sainte-Catherine de Barcelone et celui de
Saint-Dominique de Palma, dont les nefs abritaient les tombes des gens
de bien, _les sepulturas de personas de be_, comme le dit un petit
cahier que nous avons eu entre les mains, et qui faisait partie des
archives du couvent? On y lisait, aprs les noms de N. Cotoner, grand
matre de Malte, ceux des Damelo, des Muntaner, des Villalonga, des La
Remana, des Bonapart! Ce livre, ainsi que tout ce qui tait le couvent,
appartient aujourd'hui  l'entrepreneur des dmolitions.

Cet homme, vrai type mallorquin, dont le premier abord vous saisit, mais
ensuite vous captive et vous rassure, voyant l'intrt que nous prenions
 ces ruines,  ces souvenirs historiques, et d'ailleurs, comme tout
homme du peuple, partisan du grand Napolon, s'empressa de nous indiquer
la tombe armorie des _Bonapart_, ses aeux, car telle est la tradition
mallorquine. Elle nous a paru assez curieuse pour faire quelques
recherches  ce sujet; mais, occup d'autres travaux, nous n'avons pu y
donner le temps et l'attention ncessaires pour les complter.

Nous avons retrouv les armoiries des _Bonapart_, qui sont:

Parti d'azur, charg de six toiles d'or,  six pointes, deux, deux et
deux, et de gueules, au lion d'or lopard, au chef d'or, charg d'un
aigle naissant de sable;

1 Dans un nobiliaire, ou livre de blason, qui fait partie des richesses
renfermes dans la bibliothque de M. le comte de Montenegro, nous avons
pris un _fac-simil_ de ces armoiries;

2 A Barcelone, dans un autre nobiliaire espagnol, moins beau
d'excution, appartenant au savant archiviste de la couronne d'Aragon,
et dans lequel on trouve,  la date du 15 juin 1549, les preuves de
noblesse de la famille des Fortuny, au nombre desquelles figure, parmi
les quatre quartiers, celui de l'aeule maternelle, qui tait de la
maison de _Bonapart_.

Dans le registre: _Indice_: _Pedro III_, tome II des archives de la
couronne d'Aragon, se trouvent mentionns deux actes  la date de
1276, relatifs  des membres de la famille _Bonpar_. Ce nom, d'origine
provenale ou languedocienne, en subissant, comme tant d'autres de la
mme poque, l'altration mallorquine, serait devenu _Bonapart_.

En 1411, Hugo Bonapart, natif de Mallorca, passa dans l'le de Corse en
qualit de _rgent_ ou gouverneur pour le roi Martin d'Aragon; et c'est
 lui qu'on ferait remonter l'origine des _Bonaparte_, ou, comme on
a dit plus tard: _Buonaparte_; ainsi _Bonapart_ est le nom roman,
_Bonaparte_ l'italien ancien, et _Buonaparte_ l'italien moderne. On
sait que les membres de la famille de Napolon signaient indiffremment
_Bonaparte_ ou _Buonaparte_.

Qui sait l'importance que ces lgers indices, dcouverts quelques annes
plus tt, auraient pu acqurir, s'ils avaient servi  dmontrer 
Napolon, qui tenait tant  tre Franais, que sa famille tait
originaire de France?

Pour n'avoir plus la mme valeur politique aujourd'hui, la dcouverte de
M. Tastu n'en est pas moins intressante, et si j'avais quelque voix au
chapitre des fonds destins aux lettres par le gouvernement franais, je
procurerais  ce bibliographe les moyens de la complter.

Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens, de s'assurer de
l'origine franaise de Napolon. Ce grand capitaine, qui, dans mes ides
(j'en demande bien pardon  la mode), n'est pas un si grand prince, mais
qui, de sa nature personnelle, tait certes un grand homme, a bien su se
faire adopter par la France, et la postrit ne lui demandera pas si ses
anctres furent Florentins, Corses, Majorquins ou Languedociens; mais
l'histoire sera toujours intresse  lever le voile qui couvre cette
race prdestine, o Napolon n'est certes pas un accident fortuit, un
fait isol. Je suis sur qu'en cherchant bien, on trouverait dans les
gnrations antrieures de cette famille des hommes ou des femmes dignes
d'une telle descendance, et ici les blasons, ces insignes dont la loi
d'galit a fait justice, mais dont l'historien doit toujours tenir
compte, comme de monuments trs-significatifs, pourraient bien jeter
quelque lumire sur la destine guerrire ou ambitieuse des anciens
Bonaparte.

En effet, jamais cu fut-il plus fier et plus symbolique que celui de
ces chevaliers majorquins? Ce lion dans l'altitude du combat, ce ciel
parsem d'toiles d'o cherche  se dgager l'aigle prophtique, n'est
ce pas comme l'hiroglyphe mystrieux d'une destine peu commune?
Napolon, qui aimait la posie des toiles avec une sorte de
superstition, et qui donnait l'aigle pour blason  la France, avait-il
donc connaissance de son cu majorquin, et, n'ayant pu remonter jusqu'
la source prsume des Bonpar provenaux, gardait-il le silence sur ses
aeux espagnols? C'est le sort des grands hommes, aprs leur mort, de
voir les nations se disputer leurs berceaux ou leurs tombes.

BONAPART.

(Tir d'un armorial MS., convenant les blasons des principales familles
de Mallorca, etc., etc. Le MS. appartenait  D. Juan Dantelo cronista de
Mallorca, mort en 1633, et se conserve dans la bibliothque du comte de
Montenegro Le MS. est du seizime sicle.)

Mallorca, 20 septembre 1837.

M. TASTU.

PROVAS DE PEBA FORTUNY A 43 DE JUNY DE 1549.



N 1.

FORTUNY.

SON PARE, SOLAR DE MALLORCA

FORTUNY.

Son pre, ancienne maison noble de Mallorca. Camp de plata, cinq torteus
negres, en dos, dos, y un. Champ d'argent, cinq tourteaux de sable,
deux, deux et un.



N 2.

COS.

SA MARE, SOLAR DE MALLORCA. COS.

Sa mre, maison noble de Mallorca. Camp vermell; un os de or, portant
una flor de lliri sobre lo cap, del mateix.

Champ de gueules, ours d'or couronn d'une fleur de lis de mme.



N 3. BONAPART.

SA AVIA PATERNA, SOLAR DE MALORCA.

BONAPART.

Son aeule paternelle, ancienne maison noble de Mallorca.

Ici manquait l'explication du blason: les diffrences proviennent
de celui qui a peint ce nobiliaire: il n'a pas tenu compte qu'il
dcalquait; d'ailleurs il a manqu d'exactitude.



N 4. GARI.

SA AVIA MATERNA, SOLAR DE MALLORCA.


GARI.

Son aeule maternelle, ancienne maison noble de Mallorca.

Parlit en pal, primer vermell, ad trs torres de plata, en dos, y una;
segon blau, ab trs faxas ondeades, de plata.

Parti de gueules et d'azur, trois tours d'argent, deux, une, et trois
fasces ondes, d'argent.



TROISIME PARTIE.



I.

Nous partmes pour Valldemosa, vers la mi-dcembre, par une matine
sereine, et nous allmes prendre possession de notre chartreuse au
milieu d'un de ces beaux rayons de soleil d'automne qui allaient devenir
de plus en plus rares pour nous. Aprs avoir travers les plaines
fertiles d'Establiments, nous atteignmes ces vagues terrains, tantt
boiss, tantt secs et pierreux, tantt humides et frais, et partout
cahots de mouvements abrupts qui ne ressemblent  rien.

Nulle part, si ce n'est en quelques valles des Pyrnes, la nature ne
s'tait montre  moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyres
de Majorque, espaces assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un
certain dmenti  cette culture si parfaite  laquelle les Majorquins se
vantent d'avoir soumis tout leur territoire.

Je ne songeais pourtant pas  leur en faire un reproche; car rien n'est
plus beau que ces terrains ngligs qui produisent tout ce qu'ils
veulent, et qui ne se font faute de rien: arbres tortueux, penchs,
chevels; ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et de
joncs, cpriers pineux, asphodles dlicates et charmantes; et toutes
choses prenant l les formes qu'il plat  Dieu, ravin, colline, sentier
pierreux tombant tout  coup dans une carrire, chemin verdoyant
s'enfonant dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte  tout venant et
s'arrtant bientt devant une montagne  pic; puis des taillis sems de
gros rochers qu'on dirait tombs du ciel, des chemins creux au bord du
torrent entre des buissons de myrte et de chvrefeuille; enfin une ferme
jete comme une oasis au sein de ce dsert, levant son palmier comme
une vigie pour guider le voyageur dans la solitude.

La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect de cration libre
et primitive qui m'a tant charm  Majorque. Il me semblait que, dans
les sites les plus sauvages des montagnes helvtiques, la nature, livre
 de trop rudes influences atmosphriques, n'chappait  la main de
l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour
subir, comme une me fougueuse livre  elle-mme, l'esclavage de ses
propres dchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers d'un
ciel ardent, et sourit sous les coups des tides bourrasques qui la
rasent en courant les mers. La fleur couche se relve plus vivace,
le tronc bris enfante de plus nombreux rejetons aprs l'orage; et
quoiqu'il n'y ait point,  vrai dire, de lieux dserts dans cette le,
l'absence de chemins frays lui donne un air d'abandon ou de rvolte qui
doit la faire ressembler  ces belles savanes de la Louisiane, o, dans
les rves chris de ma jeunesse, je suivais Ren en cherchant les traces
d'Atala ou de Chaclas.

Je suis bien sr que cet loge de Majorque ne plairait gure
aux Majorquins, et qu'ils ont la prtention d'avoir des chemins
trs-agrables. Agrables  la vue, je ne le nie pas; mais praticables
aux voitures, vous allez en juger.

La voiture _ volont_ du pays est la _tartane_, espce de
coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un mulet, et sans aucune
espce de ressort; ou le _birlucho_, sorte de cabriolet  quatre places,
portant sur son brancard comme la tartane, comme elle dou de roues
solides, de ferrures massives, et garni  l'intrieur d'un demi-pied
de bourre de laine. Une telle doublure vous donne bien un peu  penser
quand vous vous installez pour la premire fois dans ce vhicule aux
abords doucereux! Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de
sige, les pieds carts sur les brancards, et la croupe du cheval entre
les jambes, de sorte qu'il a l'avantage de sentir non-seulement tous les
cahots de sa brouette, mais encore tous les mouvements de sa bte, et
d'tre ainsi en carrosse et  cheval en mme temps. Il ne parat point
mcontent de cette faon d'aller, car il chante tout le temps, quelque
effroyable secousse qu'il reoive; et il ne s'interrompt que pour
profrer d'un air flegmatique des jurements pouvantables lorsque son
cheval hsite  se jeter dans quelque prcipice, ou  grimper quelque
muraille de rochers.

Car c'est ainsi qu'on se promne: ravins, torrents, fondrires, haies
vives, fosss, se prsentent en vain; on ne s'arrte pas pour si peu.
Tout cela s'appelle d'ailleurs le chemin.

Au dpart, vous prenez cette course au clocher pour une gageure
de mauvais got, et vous demandez  votre guide quelle mouche le
pique.--C'est le chemin, vous rpond-il.--Mais cette rivire?--C'est le
chemin.--Et ce trou profond?--Le chemin.--Et ce buisson aussi?--Toujours
le chemin.--A la bonne heure!

Alors vous n'avez rien de mieux  faire que de prendre votre parti, de
bnir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous
auriez infailliblement les membres briss, de remettre votre me  Dieu,
et de contempler le paysage en attendant la mort ou un miracle.

Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grce au peu de
balancement de la voiture,  la solidit des jambes du cheval, et
peut-tre  l'incurie du cocher, qui le laisse faire, se croise les
bras et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la
montagne et l'autre dans le ravin.

On s'habitue trs-vite  un danger dont on voit les autres ne tenir
aucun compte: pourtant le danger est fort rel. On ne verse pas
toujours; mais, quand on verse, on ne se relve gure. M. Tastu avait
prouv l'anne prcdente un accident de ce genre sur notre route
d'Establiments, et il tait rest pour mort sur la place. Il en a gard
d'horribles douleurs  la tte, qui ne refroidissent pourtant pas son
dsir de retourner  Majorque.

Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les
nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIV,  bote vase,
quelques-uns  huit glaces, et dont les roues normes bravent tous les
obstacles. Quatre ou six fortes mules tranent lgrement ces lourdes
machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses, mais spacieuses et
solides, dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable
audace les plus effrayants dfils, non sans en rapporter quelques
contusions, bosses  la tte, et tout au moins de fortes courbatures.

Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, qui ne plaisante
jamais, parle en ces termes de _los horrorosos caminos_ de Mallorca:
En cuyo esencial ramo de policia no se puede ponderar bastantemente
el abandono de esta Balear. El que llaman camino es una cadena de
precipicios intratables, y el transito desde Palma hasta los montes de
Galatzo presenta al infeliz pasagero la muerte a cada paso, etc.

Aux environs des villes, les chemins sont un peu moins dangereux; mais,
ils ont le grave inconvnient d'tre resserrs entre deux murailles ou
deux fosss qui ne permettent pas  deux voitures de se rencontrer. Le
cas chant, il faut dteler les boeufs de la charette ou les chevaux
de la voiture, et que l'un des deux quipages s'en aille  reculons,
souvent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables
contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps,
le voyageur, retard n'a rien de mieux  faire qu' rpter la devise
majorquine: _mucha calma_, pour son dification particulire.

Avec le peu de frais o se mettent les Majorquins pour entretenir leurs
routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces routes-l  discrtion. On n'a
que l'embarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la
Chartreuse  Palma, et rciproquement; six fois j'ai suivi une route
diffrente, et six fois le _birlucho_ s'est perdu et nous a fait errer
par monts et par vaux, sous prtexte de chercher un septime chemin
qu'il disait tre le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouv.

De Palma  Valldemosa on compte trois lieues, mais trois lieues
majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant bien, en moins de trois
heures. On monte insensiblement pendant les deux premires;  la
troisime, on entre dans la montagne et on suit une rampe trs-unie
(ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais trs-troite,
horriblement rapide, et plus dangereuse que tout le reste du chemin.

L on commence  saisir le ct alpestre de Majorque; mais c'est en vain
que les montagnes se dressent de chaque ct de la gorge, c'est en vain
que le torrent bondit de roche en roche; c'est seulement dans le coeur
de l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les Majorquins
leur attribuent. Au mois de dcembre, et malgr les pluies rcentes,
le torrent tait encore un charmant ruisseau courant parmi des touffes
d'herbes et de fleurs; la montagne tait riante, et le vallon encaiss
de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin printanier.

Pour atteindre la Chartreuse, il faut mettre pied  terre; car aucune
charrette ne peut gravir le chemin pav qui y mne, chemin admirable 
l'oeil par son mouvement hardi, ses sinuosits parmi de beaux arbres,
et les sites ravissants qui se droulent  chaque pas, grandissant de
beaut  mesure qu'on s'lve. Je n'ai rien vu de plus, riant, et de
plus mlancolique en mme temps, que ces perspectives o le chne vert,
le caroubier, le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprs marient leurs
nuances varies en berceaux profonds; vritables abmes de verdure,
o le torrent prcipite sa course sous des buissons d'une richesse
somptueuse et d'une grce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain
dtour de la gorge o, en se retournant, on distingue, au sommet d'un
mont, une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai dcrites,  demi
cache dans les raquettes de ses nopals, et un grand palmier qui se
penche sur l'abme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la
vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen,
je ferme les yeux, et je revois comme dans un rve cette montagne
verdoyante, ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel
rose.

La chane de Valldemosa s'lve de plateaux en plateaux resserrs
jusqu' une sorte d'entonnoir entour de hautes montagnes et ferm au
nord par le versant d'un dernier plateau  l'entre duquel repose le
monastre. Les chartreux ont adouci, par un travail immense, l'pret
de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui termine la chane un
vaste jardin ceint de murailles qui ne gnent point la vue, et auquel
une bordure de cyprs  forme pyramidale, disposs deux  deux sur
divers plans, donne l'aspect arrang d'un cimetire d'opra.

Ce jardin, plant de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond
inclin du vallon, et s'lve en vastes gradins sur les premiers plans
de la montagne. Au clair de la lune, et lorsque l'irrgularit de ces
gradins est dissimule par les ombres, on dirait d'un amphithtre
taill pour des combats de gants. Au centre et sous un groupe de
beaux palmiers, un rservoir en pierre reoit les eaux de source de
la montagne, et les dverse aux plateaux infrieurs par des canaux en
dalles, tout semblables  ceux qui arrosent les alentours de Barcelone.
Ces ouvrages sont trop considrables et trop ingnieux pour n'tre pas,
 Majorque comme en Catalogne, un travail des Maures. Ils parcourent
tout l'intrieur de l'le, et ceux qui partent du jardin des chartreux,
ctoyant le lit du torrent, portent  Palma une eau vive en toute
saison.

La Chartreuse, situe au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au
nord sur une valle spacieuse qui s'largit et s'lve en pente douce
jusqu' la cte escarpe dont la mer frappe et ronge la base. Un des
bras de la chane s'en va vers l'Espagne, et l'autre vers l'orient.
De cette chartreuse pittoresque on domine donc la mer des deux cts.
Tandis qu'on l'entend gronder au nord, on l'aperoit comme une faible
ligne brillante au del des montagnes qui s'abaissent, et de l'immense
plaine qui se droule au midi; tableau sublime, encadr au premier plan
par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au
profil hardiment dcoup et frang d'arbres superbes, au troisime et
au quatrime par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des
nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels l'oeil distingue
encore,  une lieue de distance, la silhouette microscopique des arbres,
fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de
plume  l'encre de Chine sur un fond d'or tincelant. Ce fond lumineux,
c'est la plaine; et  cette distance, lorsque les vapeurs de la montagne
commencent  s'exhaler et  jeter un voile transparent sur l'abme, on
croirait que c'est dj la mer. Mais la mer est encore plus loin, et, au
retour du soleil, quand la plaine est comme un lac bleu, la Mditerrane
trace une bande d'argent vif aux confins de cette perspective
blouissante.

C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien 
dsirer, rien  imaginer. Tout ce que le pote et le peintre peuvent
rver, la nature l'a cr en cet endroit. Ensemble immense, dtails
infinis, varit inpuisable, formes confuses, contours accuss, vagues
profondeurs, tout est l, et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne
suffit pas toujours  goter et  comprendre l'oeuvre de Dieu; et s'il
fait un retour sur lui-mme, c'est pour sentir son impuissance  crer
une expression quelconque de cette immensit de vie qui le subjugue et
l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanit de l'art dvore, de
bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble
qu'ils y prendraient pour cet art divin qui prside  l'ternelle
cration des choses un certain respect qui leur manque,  ce que je
m'imagine d'aprs l'emphase de leur forme.

Quant  moi, je n'ai jamais mieux senti le nant des mots que dans ces
heures de contemplation passes  la Chartreuse. Il me venait bien
des lans religieux; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule
d'enthousiasme que celle-ci: Bon Dieu, bni sois-tu pour m'avoir donn
de bons yeux!

Au reste, je crois que si la jouissance accidentelle de ces spectacles
sublimes est rafrachissante et salutaire, leur continuelle possession
est dangereuse. On s'habitue  vivre sous l'empire de la sensation, et
la loi qui prside  tous les abus de la sensation, c'est l'nervement.
C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indiffrence des moines en
gnral pour la posie de leurs monastres, et celle des paysans et des
ptres pour la beaut de leurs montagnes.

Nous n'emes pas le temps de nous lasser de tout cela, car le brouillard
descendait presque tous les soirs au coucher du soleil, et htait la
chute des journes dj si courtes que nous avions dans cet entonnoir.
Jusqu' midi nous tions envelopps dans l'ombre de la grande montagne
de gauche, et  trois heures nous retombions dans l'ombre de celle
de droite. Mais quels beaux effets de lumire nous pouvions tudier,
lorsque les rayons obliques pntrant par les dchirures des rochers,
ou glissant entre les croupes des montagnes, venaient tracer des crtes
d'or et de pourpre sur nos seconds plans! Quelquefois nos cyprs, noirs
oblisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient
leurs ttes dans ce fluide embras; les rgimes de dattes de nos
palmiers semblaient des grappes de rubis, et une grande ligne d'ombre,
coupant la valle en biais, la partageait en deux zones: l'une inonde
des clarts de l't, l'autre bleutre et froide  la vue comme un
paysage d'hiver.

La chartreuse de Valldemosa contenant tout juste, suivant la rgle des
chartreux, treize religieux y compris le suprieur, avait chapp au
dcret qui ordonna, en 1836, la dmolition des monastres contenant
moins de douze personnes en communaut; mais, comme toutes les autres,
celle-l avait t disperse et le couvent supprim, c'est--dire
considr comme domaine de l'tat. L'tat majorquin, ne sachant comment
utiliser ces vastes btiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils
achevassent de s'crouler, de louer les cellules aux personnes qui
voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers ft d'une modicit
extrme, les villageois de Valldemosa n'en avaient pas voulu profiter,
peut-tre  cause de leur extrme dvotion et du regret qu'ils avaient
de leurs moines, peut-tre aussi par effroi superstitieux: ce qui ne les
empchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval, comme je le
dirai ci-aprs; mais ce qui leur faisait regarder de trs-mauvais oeil
notre prsence irrvrencieuse dans ces murs vnrables.

Cependant la Chartreuse est en grande partie habite, durant les
chaleurs de l't, par les petits bourgeois palmesans, qui viennent
chercher, sur ces hauteurs et sous ces votes paisses, un air plus
frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver
le froid les en chasse, et lorsque nous y demeurmes, la Chartreuse
avait pour tous habitants, outre moi et ma famille, le pharmacien, le
sacristain et la Maria-Antonia.

La Maria-Antonia tait une sorte de femme de charge qui tait venue
d'Espagne pour chapper, je crois,  la misre, et qui avait lou une
cellule pour exploiter les htes passagers de la Chartreuse. Sa cellule
tait situe  ct de la ntre et nous servait de cuisine, tandis que
la dame tait cense nous servir de mnagre. C'tait une ex-jolie
femme, fine, proprette en apparence, doucereuse, se disant bien ne,
ayant de charmantes manires, un son de voix harmonieux, des airs
patelins, et exerant une sorte d'hospitalit fort singulire. Elle
avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de refuser,
d'un air outrag, et presque en se voilant la face, toute espce de
rtribution pour ses soins. Elle agissait ainsi, disait-elle, pour
l'amour de Dieu, _por l'assistencia_, et dans le seul but d'obtenir
l'amiti de ses voisins. Elle possdait, en fait de mobilier, un lit
de sangle, une chaufferette, un brasero, deux chaises de paille, un
crucifix, et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela  votre
disposition avec beaucoup de gnrosit, et vous pouviez installer chez
elle votre servante et votre marmite.

Mais aussitt elle entrait en possession de tout votre mnage, et
prlevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dner. Je n'ai
jamais vu de bouche dvote plus friande, ni de doigts plus agiles pour
puiser, sans se brler, au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier
plus lastique pour avaler le sucre et le caf de ses htes chris 
la drobe, tout en fredonnant un cantique ou un bolro. C'et t
une chose curieuse et divertissante, si on et pu tre tout  fait
dsintress dans la question, que devoir cette bonne Antonia, et la
Catalina, cette grande sorcire valldemosane qui nous servait de valet
de chambre; et la _nia_, petit monstre bouriff qui nous servait de
groom, aux prises toutes trois avec notre dner. C'tait l'heure de
l'Anglus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le rciter: les
deux vieilles en duo, faisant main basse sur tous les plats, et la
petite rpondant _amen_, tout en escamotant avec une dextrit sans
gale quelque ctelette ou quelque fruit confit. C'tait un tableau 
faire et qui valait bien la peine qu'on feignit de ne rien voir; mais
lorsque les plaies interceptrent frquemment les communications avec
Palma, et que les aliments devinrent rares, _l'assistencia_ de la
Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, et nous fmes
forcs de nous succder, mes enfants et moi, dans le rle de planton
pour surveiller les vivres. Je me souviens d'avoir couv, presque sur
mon chevet, certains paniers de biscottes bien ncessaires au djeuner
du lendemain, et d'avoir plan comme un vautour sur certains plats de
poisson, pour carter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux
de rapine qui ne nous eussent laiss que les artes.

Le sacristain tait un gros gars qui avait peut-tre servi la messe aux
chartreux dans son enfance, et qui dsormais tait dpositaire des clefs
du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte; il tait
atteint et convaincu d'avoir sduit et mis  mal une seorita qui avait
pass quelques mois avec ses parents  la Chartreuse, et il disait pour
s'excuser, qu'il n'tait charg par l'tat que de garder les vierges
en peinture. Il n'tait pas beau le moins du monde; mais il avait des
prtentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent
les gens de sa classe, il avait un pantalon europen et des bretelles
qui certainement donnaient dans l'oeil des filles de l'endroit. Sa soeur
tait la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient pas le
couvent, ils taient riches et fiers, et avaient une maison dans le
village; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et frquentaient la
Maria-Antonia, qui les invitait  manger notre dner quand elle n'avait
pas d'apptit.

Le pharmacien tait un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour
reprendre sa robe jadis blanche, et rciter tout seul ses offices en
grande tenue. Quand on sonnait  sa porte pour lui demander de la
guimauve ou du chiendent (les seuls spcifiques qu'il possdt), on le
voyait jeter  la hte son froc sous son lit, et apparatre en culotte
noire, en bas et en petite veste, absolument dans le costume des
oprateurs que Molire faisait danser en ballet dans ses intermdes.
C'tait un vieillard trs mfiant. Ne se plaignant de rien, et priant
peut-tre pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte
inquisition, sans vouloir de mal  personne. Il nous vendait son
chiendent  prix d'or, et se consolait par ces petits profits d'avoir
t relev de son voeu de pauvret. Sa cellule tait situe bien loin de
la ntre,  l'entre du monastre, dans une sorte de bouge dont la
porte se dissimulait derrire un buisson de ricins et d'autres plantes
mdicinales de la plus belle venue. Cach l comme un vieux livre qui
craint de mettre les chiens sur sa piste, il ne se montrait gure; et
si nous n'eussions t plusieurs fois le rclamer pour lui demander
ses juleps, nous ne nous serions jamais douts qu'il y et encore un
chartreux  la Chartreuse.

Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement d'architecture, mais
c'est un assemblage de btiments trs-fortement et trs-largement
construits. Avec une pareille enceinte et une telle masse de pierres de
taille, il y aurait de quoi loger un corps d'arme; et pourtant cette
vaste construction avait t leve pour douze personnes. Rien que dans
le nouveau clotre (car ce monastre se compose de trois chartreuses
accoles l'une  l'autre  diverses poques), il y a douze cellules
composes chacune de trois pices spacieuses donnant sur un des cts
du clotre. Sur les deux faces latrales sont situes douze chapelles.
Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s'enfermait pour
prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornes, couvertes de
dorures et de peintures du got le plus grossier, avec des statues de
saints en bois colori, si horribles que je n'aurais pas trop aim, je
le confesse,  les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pav de
ces oratoires est form de faences mailles et disposes en divers
dessins de mosaque d'un trs-bel effet. Le got arabe rgne encore
en ceci, et c'est le seul bon got dont la tradition ait travers les
sicles  Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une
fontaine ou d'une conque en beau marbre du pays, chaque chartreux tant
tenu de laver tous les jours son oratoire. Il rgne dans ces pices
votes, sombres, et carreles d'mail, une fracheur qui pouvait bien
faire des longues heures de la prire une sorte de volupt dans les
jours brlants de la canicule.

La quatrime face du nouveau clotre, au centre duquel rgne un petit
prau plant symtriquement de buis qui n'ont pas encore perdu tout
 fait les formes pyramidales imposes par le ciseau des moines,
est parallle  une jolie glise dont la fracheur et la propret
contrastent avec l'abandon et la solitude du monastre. Nous esprions
y trouver des orgues; nous avions oubli que la rgle des chartreux
supprimait toute espce d'instruments de musique, comme un vain luxe et
un plaisir des sens. L'glise se compose d'une seule nef pave en
belles faences trs-finement peintes,  bouquets de fleurs artistement
disposs comme sur un tapis. Les lambris boiss, les confessionnaux et
les portes sont d'une grande simplicit; mais la perfection de leurs
nervures et la nettet d'un travail sobrement et dlicatement orn
attestent une habilet dans la main-d'oeuvre qu'on ne trouve plus en
France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette excution
consciencieuse est perdue aussi  Majorque. Il n'y a dans toute l'le,
m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient conserv cette profession
 l'tat d'art. Le menuisier que nous employmes  la Chartreuse tait
certainement un artiste, mais seulement en musique et en peinture. tant
venu un jour  notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc,
il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosit nave
et indiscrte que j'avais remarque autrefois chez les Grecs esclavons.
Les esquisses que mon fils avait faites d'aprs des dessins de Goya
reprsentant des moines en goguette, et dont il avait orn notre
chambre, le scandalisrent un peu; mais ayant aperu la _Descente de
croix_ grave d'aprs Rubens, il resta longtemps absorb dans une
contemplation trange. Nous lui demandmes ce qu'il en pensait: Il n'y
a rien dans toute l'le de Majorque, nous rpondit-il dans son patois,
d'aussi beau et d'aussi _naturel_.

Ce mot de _naturel_ dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et
les manires d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le
jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son
travail et venait se placer derrire la chaise de l'excutant, la bouche
entr'ouverte et les yeux hors de la tte. Ces instincts levs ne
l'empchaient pas d'tre voleur comme tous les paysans majorquins
le sont avec les trangers; et cela sans aucune espce de scrupule,
quoiqu'ils soient d'une loyaut religieuse, dit-on, dans les rapports
qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux,
et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets
d'industrie franaise que nous avions apports pour notre usage. J'eus
bien de la peine  sauver de ses larges poches les pices de mon
ncessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus, c'tait un verre de
cristal taill, ou peut-tre la brosse  dents qui s'y trouvait, et dont
certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les
besoins d'art d'un italien et les instincts de rapine d'un Malais ou
d'un Cafre.

Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet
d'art que nous trouvmes  la Chartreuse. C'tait une statue de saint
Bruno en bois peint, place dans l'glise. Le dessin et la couleur en
taient remarquables: les mains, admirablement tudies, avaient un
mouvement d'invocation pieuse et dchirante; l'expression de la tte
tait vraiment sublime de foi et de douleur. Et pourtant c'tait
l'oeuvre d'un ignorant; car la statue place en regard, et excute par
le mme manoeuvre, tait pitoyable sous tous les rapports; mais il avait
eu en crant saint Bruno un clair d'inspiration, un lan d'exaltation
religieuse peut-tre, qui l'avait lev au-dessus de lui-mme. Je doute
que jamais le saint fanatique de Grenoble ait t compris et rendu avec
un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'tait la personnification
de l'asctisme chrtien. Mais,  Majorque mme, l'emblme de cette
philosophie du pass est debout dans la solitude.

L'ancien clotre, qu'il faut traverser pour entrer dans le nouveau,
communique  celui-ci par un dtour fort, simple que, grce  mon peu de
mmoire locale, je n'ai jamais pu retrouver sans me perdre pralablement
dans le troisime clotre.

Ce troisime btiment, que je devrais appeler le premier parce qu'il
est le plus ancien, est aussi le plus petit. Il prsente un coup d'oeil
charmant. Le prau qu'il embrasse de ses murailles brises est l'ancien
cimetire des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que
le chartreux creusait durant sa vie, et o rien ne devait disputer sa
mmoire au nant de la mort. Les spultures sont  peine indiques par
le renflement des touffes de gazon. M. Laurens a retrac la physionomie
de ce clotre dans un joli dessin, o j'ai retrouv avec un plaisir
incroyable le petit puits  gable aigu, les fentres  croix de pierre
o se suspendent en festons toutes les herbes vagabondes des ruines, et
les grands cyprs verticaux qui s'lvent la nuit comme des spectres
noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fch qu'il n'ait pas vu
la lune se lever derrire la belle montagne de grs couleur d'ambre
qui domine ce clotre, et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux
laurier au tronc norme et  la tte dessche qui n'existait peut-tre
dj plus lorsqu'il visita la Chartreuse. Mais j'ai retrouv dans son
dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier
nain (_chamaerops_) que j'ai dfendu contre l'ardeur naturaliste de mes
enfants, et qui est peut-tre un des plus vigoureux de l'Europe dans son
espce.

Autour de ce petit clotre sont disposes les anciennes chapelles des
chartreux du quinzime sicle. Elles sont hermtiquement fermes, et le
sacristain ne les ouvre  personne, circonstance qui piquait beaucoup
notre, curiosit. A force de regarder au travers des fentes dans nos
promenades, nous avons cru apercevoir de beaux dbris de meubles et de
sculptures en bois trs-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans
ces galetas mystrieux beaucoup de richesses enfouies dont personne 
Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussire.

Le second clotre a douze cellules et douze chapelles comme les autres.
Ses arcades ont beaucoup de caractre dans leur dlabrement. Elles ne
tiennent plus  rien, et quand nous les traversions le soir par un
gros temps, nous recommandions notre me  Dieu; car il ne passait
pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fit tomber un pan de mur ou un
fragment de vote. Jamais je n'ai entendu le vent promener des voix
lamentables et pousser des hurlements dsesprs, comme dans ces
galeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, la course prcipite
des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le
sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient
tout effars et tout drouts dans les rafales; puis de grands
brouillards qui tombaient tout  coup comme un linceul, et qui,
pntrant dans les clotres par les arcades brises, nous rendaient
invisibles et faisaient paratre la petite lampe que nous portions pour
nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille
autres dtails de cette vie cnobitique qui se pressent  la fois dans
mon souvenir: tout cela faisait bien de cette Chartreuse le sjour le
plus romantique de la terre.

Je n'tais pas fch de voir en plein, et en ralit une bonne fois, ce
que je n'avais vu qu'en rve, ou dans les ballades  la mode, et dans
l'acte des nonnes de _Robert le Diable_,  l'Opra. Les apparitions
fantastiques ne nous manqurent mme pas, comme je le dirai tout 
l'heure; et  propos de tout ce romantisme matrialis qui posait devant
moi, je n'tais pas sans faire quelques rflexions sur le romantisme en
gnral.

A la masse des btiments que je viens d'indiquer, il faut joindre la
partie rserve au suprieur, que nous ne pmes visiter, non plus que
bien d'autres recoins mystrieux; les cellules des frres convers, une
petite glise appartenant  l'ancienne Chartreuse, et plusieurs autres
constructions destines aux personnes de marque qui y venaient faire des
retraites ou accomplir des dvotions pnitentiaires; plusieurs petites
cours entoures d'tables pour la btail de la communaut, des logements
pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout un phalanstre, comme
on dirait aujourd'hui, sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno.

Quand le temps tait trop mauvais pour nous empcher de gravir la
montagne, nous faisions notre promenade  couvert dans le couvent, et
nous en avions pour plusieurs heures  explorer l'immense manoir. Je ne
sais quel attrait de curiosit me poussait  surprendre dans ces murs
abandonns le secret intime de la vie monastique. Sa trace tait si
rcente, que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le
pav et le murmure de la prire sous les votes des chapelles. Dans nos
cellules, des oraisons latines imprimes et colles sur les murs, jusque
dans des rduits secrets o je n'aurais jamais imagin qu'on allt dire
des _oremus_, taient encore lisibles.

Un jour que nous allions  la dcouverte dans des galeries suprieures,
nous trouvmes devant nous une jolie tribune, d'o nos regards
plongrent dans une grande et belle chapelle, si meuble et si bien
range, qu'on l'et dite abandonne de la veille. Le fauteuil du
suprieur tait encore  sa place, et l'ordre des exercices religieux de
la semaine, affich dans un cadre de bois noir, pendait de la vote au
milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de
saint colle au dossier, probablement le patron de chaque religieux.
L'odeur d'encens dont les murs avaient t si longtemps imprgns
n'tait pas encore tout  fait dissipe. Les autels taient pars de
fleurs dessches, et les cierges  demi consums se dressaient
encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets
contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur des ronces qui
envahissaient les fentres, et les cris des polissons qui jouaient aux
petits palets dans les clotres avec des fragments de mosaque.

Quant  mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien
plus vivement encore  ces explorations enjoues et passionnes.
Certainement, ma fille s'attendait  trouver quelque palais de fe
rempli de merveilles dans les greniers de la Chartreuse, et mon fils
esprait dcouvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui
sous les dcombres. J'tais souvent effray de les voir grimper comme
des chats sur des planches djetes et sur des terrasses tremblantes;
et quand, me devanant de quelques pas, ils disparaissaient dans un
tournant d'escalier en spirale, je m'imaginais qu'ils taient perdus
pour moi, et je doublais le pas avec une sorte de terreur o la
superstition entrait peut-tre bien pour quelque chose.

Car, on s'en dfendrait en vain, ces demeures sinistres, consacres  un
culte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination,
et je dfierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y
conserver longtemps dans un tat de parfaite sant. Ces petites peurs
fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas sans attrait;
elles sont pourtant assez relles pour qu'il soit ncessaire de les
combattre en soi-mme. J'avoue que je n'ai gure travers le clotre le
soir sans une certaine motion mle d'angoisse et de plaisir que je
n'aurais pas voulu laisser paratre devant mes enfants, dans la crainte
de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposs,
et ils couraient volontiers au clair de la lune sous ces arceaux rompus
qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai
conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetire.

[Illustration: Costumes majorcains.]

Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, aprs que nous
emes rencontr un grand vieillard qui se promenait parfois dans les
tnbres. C'tait un ancien serviteur ou client de la communaut,  qui
le vin et la dvotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il
tait ivre, il venait errer dans les clotres, frapper aux portes des
cellules dsertes avec un grand bourdon de plerin, o tait suspendu
un long rosaire, appelant les moines, dans ses dclamations avines, et
priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu
de lumire s'chapper de notre cellule, c'tait l surtout qu'il venait
rder avec des menaces et des jurements pouvantables. Il entrait chez
la Maria-Antonia, qui en avait grand'peur, et, lui faisant de longs
sermons entrecoups de jurons cyniques, il s'installait auprs de son
brasero jusqu' ce que le sacristain vnt l'en arracher  force de
politesses et de ruses; car le sacristain n'tait pas trs-brave, et
craignait de s'en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper 
notre porte  des heures indues; et quand il tait fatigu d'appeler en
vain le pre Nicolas, qui tait son ide fixe, il se laissait tomber aux
pieds de la madone dont la niche tait situe  quelques pas de notre
porte, et s'y endormait, son couteau ouvert dans une main, et son
chapelet dans l'autre.

Son tapage ne nous inquitait gure, parce que ce n'tait point un homme
 se jeter sur les gens  l'improviste. Comme il s'annonait de loin par
ses exclamations entrecoupes et le bruit de son bton sur le pav, on
avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la
double porte en plein chne de notre cellule et pu soutenir un sig
autrement formidable; mais cet assaut obstin pendant que nous avions un
malade accabl, auquel il disputait quelques heures de repos, n'tait
pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec _mucha calma_,
car nous n'eussions certes reu aucune protection de la police de
l'endroit; nous n'allions point  la messe, et notre ennemi tait un
saint homme qui n'en manquait aucune.

[Illustration: Serano de Palma.]

Un soir, nous emes une alerte et une apparition d'un autre genre, que
je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je
ne pourrais comparer qu' des milliers de sacs de noix roulant avec
continuit sur un parquet. Nous nous htmes de sortir dans le clotre,
pour voir ce que ce pouvait tre. Le clotre tait dsert et sombre
comme  l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait toujours sans
interruption, et bientt une faible clart blanchit la vaste profondeur
des votes. Peu  peu elles s'clairrent du feu de plusieurs torches,
et nous vmes apparatre, dans la vapeur rouge qu'elles rpandaient,
un bataillon d'tres abominables  Dieu et aux hommes. Ce n'tait rien
moins que Lucifer en personne, accompagn de toute sa cour, un matre
diable tout noir, cornu, avec la face couleur de sang; et autour de lui
un essaim de diablotins avec des ttes d'oiseau, des queues de cheval,
des oripeaux de toutes couleurs, et des diablesses ou des bergres,
en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'tre enleves par ces
vilains gnmes. Aprs les confessions que je viens de faire, je puis
avouer que pendant une ou deux minutes, et mme encore un peu de temps
aprs avoir compris ce que c'tait, il me fallut un certain effort de
volont pour tenir ma lampe leve au niveau de cette laide mascarade,
 laquelle l'heure, le lieu et la clart des torches donnaient une
apparence vraiment surnaturelle.

C'taient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui
ftaient le mardi gras et venaient tablir leur bal rustique dans la
cellule de Maria-Antonia. Le bruit trange, qui accompagnait leur marche
tait celui des castagnettes, dont plusieurs gamins, couverts de masques
sales et hideux, jouaient en mme temps, et non sur un rythme coup et
mesur, comme en Espagne, mais avec un roulement continu semblable 
celui du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent
leurs danses, est si sec et si pre, qu'il faut du courage pour le
supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fte, ils
l'interrompent tout d'un coup pour chanter  l'unisson une _coplita_ sur
une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais;
puis les castagnettes reprennent leur roulement, qui dure trois ou
quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manire de se rjouir en
se brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase musicale,
qui n'est rien par elle-mme, prend un grand caractre jete ainsi 
de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractre
trs-particulier. Elles sont voiles dans leur plus grand clat et
tranantes dans leur plus grande animation.

Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et M. Tastu, qui a fait
des recherches  cet gard, s'est convaincu que les principaux rhythmes
majorquins, leurs fioritures favorites, que leur manire, en un mot, est
de type et de tradition arabes[14].

[Note 14: Lorsque nous allions de Barcelone  Palma, par une
nuit tide et sombre, claire seulement par une phosphorescence
extraordinaire dans le sillage du navire, tout le monde dormait  bord,
except le timonier, qui pour rsister au danger d'en faire autant,
chanta toute la nuit, mais d'une voix si douce et si mnage qu'on et
dit qu'il craignait d'veiller les hommes de quart, ou qu'il tait 
demi endormi lui-mme. Nous ne nous lassmes point de l'couter, car son
chant tait des plus tranges. Il suivait un rhythme et des modulations
en dehors de toutes nos habitudes, et semblait laisser aller sa voix au
hasard, comme la fume du btiment, emporte et balance par la brise.
C'tait une rverie plutt qu'un chant, une sorte de divagation
nonchalante de la voix, o la pense avait peu de part, mais qui suivait
le balancement du navire, le faible bruit du remous, et ressemblait 
une improvisation vague, renferme pourtant dans des formes douces et
monotones. Cette voix de la contemplation avait un grand charme.]

Quand tous ces diables furent prs de nous, ils nous entourrent avec
beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien de
farouche ni d'hostile, en gnral, dans leurs manires. Le roi Belzbuth
daigna m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il tait avocat.
Puis il essaya, pour me donner une plus haute ide encore de sa
personne, de me parler en franais, et, voulant me demander si je me
plaisais  la Chartreuse, il traduisit le mot espagnol _cartuxa_ par
le mot franais _cartouche_ ce qui ne laissait pas de faire un lger
contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forc de parler toutes
les langues.

Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivmes dans
la cellule de Maria-Antonia, qui tait dcore de petites lanternes de
papier suspendues, en travers de la salle,  des guirlandes de lierre.
L'orchestre, compos d'une grande et d'une petite guitare, d'une espce
de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes, commena 
jouer les jotas et les fandangos indignes, qui ressemblent  ceux de
l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi
encore.

Cette fte tait donne en l'honneur de Raphal Torres, un riche
tenancier du pays, qui s'tait mari, peu de jours auparavant, avec une
assez belle fille. Le nouvel poux fut le seul homme condamn  danser
presque toute la soire face  face avec une des femmes qu'il allait
inviter tour  tour. Pendant ce duo, toute l'assemble, grave et
silencieuse, tait assise par terre, accroupie  la manire des
Orientaux et des Africains, l'alcalde lui-mme, avec sa cape de moine et
son grand bton noir  tte d'argent.

Les boleros majorquins ont la gravit des anctres, et point de ces
grces profanes qu'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent
les bras tendus et immobiles, les doigts roulant avec prcipitation et
continuit sur les castagnettes. Le beau Raphal dansait pour l'acquit
de sa conscience. Quand il eut fait sa corve, il alla s'asseoir en
chien comme les autres, et les _malins_ de l'endroit vinrent briller
 leur tour. Un jeune gars, mince comme une gupe, fit l'admiration
universelle par la raideur de ses mouvements et des sauts sur place
qui ressemblaient  des bonds galvaniques, sans clairer sa figure
du moindre clair de gaiet. Un gros laboureur, trs-coquet et
trs-suffisant, voulut passer la jambe et arrondir les bras  la manire
espagnole; il fut bafou, et il le mritait bien, car c'tait la plus
risible caricature qu'on pt voir. Ce bal rustique nous et longtemps
captivs, n'tait l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces
messieurs et ces dames, et qui prenait rellement  la gorge.

Les dguisements de carnaval avaient moins d'intrt pour nous que les
costumes indignes; ceux-l sont trs-lgants et trs-gracieux. Les
femmes portent une sorte de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline,
appele _rebozillo_, compose de deux pices superposes; une qui est
attache sur la tte un peu en arrire, passant sous le menton comme une
guimpe de religieuse, et qui se nomme _rebozillo en amount_; et l'autre
qui flotte en plerine sur les paules, et se nomme _rebozillo en
volant_; les cheveux, spars en bandeaux lisss sur le front, sont
attachs derrire pour retomber en une grosse tresse qui sort du
rebozillo, flotte sur le dos et se relve sur le ct, passe dans la
ceinture. En nglig de la semaine, la chevelure non tresse reste
flottante sur le dos en _estoffade_. Le corsage, en mrinos ou en soie
noire, dcollet,  manches courtes, est garni, au-dessus du coude et
sur les coutures du dos, de boutons de mtal et de chanes d'argent
passes dans les boutons avec beaucoup de got et de richesse. Elles
ont la taille fine et bien prise, le pied trs-petit et chauss avec
recherche dans les jours de fte. Une simple villageoise a des bas
 jour, des souliers de satin, une chane d'or au cou, et plusieurs
brasses de chanes d'argent autour de la taille et pendantes  la
ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu de jolies;
leurs traits taient rguliers comme ceux des Andalouses, mais leur
physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de Soller, o je
ne suis point all, elles ont une grande rputation de beaut.

Les hommes que j'ai vus n'taient pas beaux, mais ils le semblaient tous
au premier abord,  cause du costume avantageux qu'ils portent. Il
se compose, le dimanche, d'un gilet (_guarde-pits_) d'toffe de soie
bariole, dcoup en coeur et trs-ouvert sur la poitrine, ainsi que la
veste noire (_sayo_) courte et collante  la taille, comme un corsage de
femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attache au cou et aux manches
par une bandelette brode, laisse le cou libre et la poitrine couverte
de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre  la toilette. Ils
ont la taille serre dans une ceinture de couleur, et de larges caleons
bouffants comme les Turcs, en toffes rays, coton et soie, fabriques
dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve,
et des souliers de peau de veau sans apprt et sans teint. Le chapeau 
larges bords, en poil de chat sauvage (_morine_), avec des cordons et
des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractre oriental de
cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tte un
foulard ou un mouchoir d'indienne, en manire de turban, qui leur sied
beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui
couvre leur tonsure; car ils se rasent, comme des prtres, le sommet de
la tte, soit par mesure de propret, et Dieu sait que cela ne leur
sert pas  grand'chose! soit par dvotion. Leur vigoureuse crinire
bouffante, rude et crpue, flotte donc (autant que du crin peut flotter)
autour de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complte cette
chevelure, taille exactement  la mode du moyen ge, et qui donne de
l'nergie  toutes les figures.

Dans les champs, leur costume, plus nglig, est plus pittoresque
encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de gutres de cuir jaune
jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour
tout vtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils
se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou
d'une grande peau de chvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils
marchent par groupes avec ces peaux fauves traverses d'une raie noire
sur le dos, et tombant de la tte aux pieds, on les prendrait volontiers
pour un troupeau marchant sur les pieds de derrire. Presque toujours,
en se rendant aux champs ou en revenant  la maison, l'un d'eux marche
en tte, jouant de la guitare ou de la flte, et les autres suivent en
silence, embotant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence
et de stupidit. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot
qui se fierait  leur mine.

Ils sont gnralement grands, et leur costume, en les rendant
trs-minces, les fait paratre plus grands encore. Leur cou, toujours
explos  l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets
troits et de bretelles, est ouverte et bien dveloppe; mais ils ont
presque tous les jambes arques.

Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mrs taient,
sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un type noblement
accentu. Ceux-l ressemblent tous  des moines, tels qu'on se les
reprsente potiquement. La jeune gnration nous a sembl commune
et d'un type grivois, qui rompt tout  coup la filiation. Les moines
auraient-ils cess d'intervenir dans l'intimit domestique depuis une
vingtaine d'annes seulement?

--Ceci n'est qu'une factie de voyage.



II.

J'ai dit plus haut que je cherchais  surprendre le secret de la vie
monastique dans ces lieux o sa trace tait encore si rcente. Je
n'entends point dire par l que je m'attendisse  dcouvrir des faits
mystrieux relatifs  la Chartreuse en particulier; mais je demandais 
ces murs abandonns de me rvler la pense intime des reclus licencieux
qu'ils avaient, durant des sicles, spars de la vie humaine. J'aurais
voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrtienne dans ces mes
jetes l par chaque gnration comme un holocauste  ce Dieu jaloux,
auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux
barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzime sicle
et un du dix-neuvime pour comparer entre eux ces deux catholiques
spars dans leur foi, sans le savoir, par des abmes, et demander 
chacun ce qu'il pensait de l'autre.

Il me semblait que la vie du premier tait assez facile  reconstruire
avec vraisemblance dans ma pense. Je voyais ce chrtien du moyen ge
tout d'une pice, fervent, sincre, bris au coeur par le spectacle des
guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant
cet abme de maux et cherchant dans la contemplation asctique 
s'abstraire et  se dtacher autant que possible d'une vie o la notion
de la perfectibilit des masses n'tait point accessible aux individus.
Mais le chartreux du dix-neuvime sicle, fermant les yeux  la marche
devenue sensible et claire de l'humanit, indiffrent  la vie des
autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni
l'glise, ni la socit, ni lui-mme, et ne voyant plus dans sa
Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agrable et sre, dans sa
vocation qu'une existence assure, l'impunit accorde  ses instincts,
et un moyen d'obtenir, sans mrite individuel, la dfrence et la
considration des dvots, des paysans et des femmes, celui-l je ne
pouvais me le reprsenter aussi aisment. Je ne pouvais faire
une apprciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords,
d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincrit. Il tait impossible qu'il y
et une foi relle  l'glise romaine dans cet homme,  moins qu'il ne
ft absolument dpourvu d'intelligence. Il tait impossible aussi
qu'il y et un athisme prononc; car sa vie entire et t un odieux
mensonge, et je ne saurais croire  un homme compltement stupide ou
compltement vil. C'est l'image de ses combats intrieurs, de ses
alternatives de rvolte et de soumission, de doute philosophique et de
terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et
plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habit ma
cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappe ces
angoisses et ces agitations que je lui attribuais.

Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens clotres et sur la
Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-tre, de
salubrit et mme d'lgance, qui s'taient glisss dans la vie de
ces anachortes, mais aussi pour signaler le relchement des moeurs
cnobitiques, de l'esprit de mortification et de pnitence. Tandis que
toutes les anciennes cellules taient sombres, troites et mal closes,
les nouvelles taient ares, claires et bien construites. Je ferai
la description de celle que nous habitions pour donner une ide de
l'austrit de la rgle des chartreux, mme lude et adoucie autant que
possible.

Les trois pices qui la composaient taient spacieuses, votes avec
lgance et ares au fond par des rosaces  jour, toutes diverses et
d'un trs-joli dessin. Ces trois pices taient spares du clotre par
un retour sombre et ferm d'un fort battant de chne. Le mur avait trois
pieds d'paisseur. La pice du milieu tait destine  la lecture,  la
prire,  la mditation, elle avait pour tout meuble un large sige 
prie-Dieu et  dossier, de six ou huit pieds de haut, enfonc et fix
dans la muraille. La pice  droite de celle-ci tait la chambre 
coucher du chartreux; au fond tait situe l'alcve, trs-basse et
dalle en dessus comme un spulcre. La pice de gauche tait l'atelier
de travail, le rfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire situe
au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur
le clotre, et par o on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine
consistait en deux petits fourneaux situs au dehors, mais non plus,
suivant la rgle absolue, en plein air: une vote ouverte sur le jardin
protgeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui
permettait de s'adonner  cette occupation un peu plus que le fondateur
ne l'aurait voulu. D'ailleurs une chemine introduite dans cette
troisime pice annonait bien d'autres relchements, quoique la science
de l'architecte n'et pas t jusqu' rendre cette chemine praticable.

Tout l'appartement avait en arrire,  la hauteur des rosaces, un boyau
long, troit et sombre, destin  l'aration de la cellule, et au-dessus
un grenier pour serrer le mas, les oignons, les fves et autres
frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pices s'ouvraient sur
un parterre dont l'tendue rptait exactement celle de la totalit de
la cellule, qui tait spar des jardins voisins par des murailles
de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite,
au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la
montagne. Le gradin infrieur tait rempli d'un beau berceau de vignes,
le troisime d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond
du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit, tait un immense jardin.

Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur  droite un
rservoir en pierres de taille, de trois  quatre pieds de large sur
autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqus dans la
balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les dversant
dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrs
gaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la
soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de
vingt pieds de diamtre. Si on ne connaissait l'horreur particulire des
moines pour le bain et la sobrit des moeurs majorquines  cet gard,
on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en
ablutions comme des prtres indiens.

Quant  ce parterre plant de grenadiers, de citronniers et d'orangers,
entour d'alles exhausses en briques et ombrages, ainsi que le
rservoir; de berceaux embaums, c'tait comme un joli salon de fleurs
et de Verdure, o le moine pouvait se promener  pied sec les jours
humides et rafrachir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les
jours brlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des
orangers, dont la cime touffue apportait sous ses yeux un dme clatant
de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage
 la fois austre et gracieux, mlancolique et grandiose, dont j'ai
parl dj; enfin cultiver pour la volupt de ses regards des fleurs
rares et prcieuses, cueillir pour tancher sa soif les fruits les
plus savoureux, couter les bruits sublimes de la mer, contempler la
splendeur des nuits d't sous le plus beau ciel, et adorer l'ternel
dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert  l'homme dans le
sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables
jouissances du chartreux, telles je me les promis  moi-mme en
m'installant dans une de ces cellules qui semblaient avoir t disposes
pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rverie
d'une phalange choisie de potes et d'artistes.

Mais quand on se reprsente l'existence d'un homme sans intelligence
et par consquent sans rverie et sans mditation, sans foi peut-tre,
c'est--dire sans enthousiasme et sans recueillement, enfouie dans cette
cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes
privations de la rgle, et force d'en observer la lettre sans en
comprendre l'esprit, condamne  l'horreur de la solitude, rduite
 n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, l'espce humaine
rampant au fond de la valle,  rester ternellement trangre 
quelques autres mes captives, voues au mme silence, enfermes dans la
mme tombe, toujours voisines et toujours spares, mme dans la prire;
enfin quand on se sent soi-mme, tre libre et pensant, conduit par
sympathie  de certaines terreurs et  de certaines dfaillances, tout
cela redevient triste et sombre comme une vie de nant, d'erreur et
d'impuissance.

Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature
a puis ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce
qu'il n'a point un autre homme  qui faire partager sa jouissance; la
tristesse brutale de ce pnitent qui ne souffre plus que du froid et du
chaud, comme un animal, comme une plante; et le refroidissement
mortel de ce chrtien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit
d'asctisme. Condamn  manger seul,  travailler seul,  souffrir et 
prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'chapper  cette
pouvantable claustration; et l'on m'a dit que les derniers chartreux
s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des
semaines et des mois entiers sans qu'il ft possible au prieur de les
faire rentrer dans l'ordre.

Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de
notre Chartreuse, sans avoir donn la moindre ide de ce qu'elle eut
pour nous d'enchanteur au premier abord, et de ce qu'elle perdit de
posie  nos yeux quand nous l'emes bien interroge. J'ai cd, comme
je fais toujours,  l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai
tch de communiquer mes impressions, je me demande pourquoi je n'ai pas
pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages,  savoir que le
repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque, paraissent
dlicieux  une me fatigue, mais qu'avec la rflexion ce charme
s'vanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au gnie de tracer une vive et
complte peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais
visita les camaldules de Tivoli, il fut saisi du mme sentiment, et il
l'exprima en matre:

Nous arrivmes chez eux, dit-il,  l'heure de la prire commune. Ils
nous parurent tous d'un ge assez avanc, et d'une stature au-dessus
de la moyenne. Rangs des deux cts de la nef, ils demeurrent aprs
l'office  genoux, immobiles, dans une mditation profonde. On et dit
que dj ils n'taient plus de la terre; leur tte chauve ployait sous
d'autres penses et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul
signe extrieur de vie; envelopps de leur long manteau blanc, ils
ressemblaient  ces statues qui prient sur les vieux tombeaux.

Nous concevons trs-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines mes
fatigues du monde et dsabuses de ses illusions, cette existence
solitaire. Qui n'a point aspir  quelque chose de pareil? Qui n'a pas,
plus d'une fois, tourn ses regards vers le dsert et rv le repos en
un coin de la fort, ou dans la grotte de la montagne, prs de la source
ignore o se dsaltrent les oiseaux du ciel?

Cependant telle n'est pas la vraie destine de l'homme: il est n pour
l'action; il a sa tche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit
rude? n'est-ce point  l'amour qu'elle est propose? (_Affaires de
Rome_.)

Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'ides et de
rflexions profondes, jete comme par hasard au milieu du rcit des
explications de M. La Mennais avec le saint-sige, m'a toujours frapp,
et je suis certain qu'un jour elle fournira  quelque grand peintre
le sujet d'un tableau. D'un ct, les camaldules en prires, moines
obscurs, paisibles,  jamais inutiles,  jamais impuissants, spectres
affaisss, dernires manifestations d'un culte prs de rentrer dans la
nuit du pass, agenouills sur la pierre du tombeau, froids et mornes
comme elle; de l'autre, l'homme de l'avenir, le dernier prtre, anim de
la dernire tincelle du gnie de l'glise, mditant sur le sort de ces
moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les
lvites de la mort immobiles sous leurs suaires; l, l'aptre de la vie,
voyageur infatigable dans les champs infinis de la pense, donnant dj
un dernier adieu sympathique  la posie du clotre, et secouant de ses
pieds la poussire de la ville des papes, pour s'lancer dans la voie
sainte de la libert morale.

Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que
celui de la prdication de saint Vincent Ferrier  Valldemosa, et c'est
encore  M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prdication
fut l'vnement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans
intrt d'apprendre avec quelle ardeur on dsirait un missionnaire dans
ce temps-l, et avec quelle solennit on le recevait.

Ds l'anne 1409, les Mallorquins, runis en grande assemble,
dcidrent qu'on crirait  matre Vincent Ferrer, ou Ferrier, pour
l'engager  venir prcher  Mallorca. Ce fut don Louis de Prades, vque
de Mallorca, camerlingue du pape Benot XIII (l'anti-pape Pierre de
Luna), qui crivit, en 1412, aux jurats de Valence une lettre pour
implorer l'assistance apostolique de matre Vincent, et qui, l'anne
suivante, l'attendit  Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma.
Ds le lendemain de son arrive, le saint missionnaire commena ses
prdications et ordonna des processions de nuit. La plus grande
scheresse rgnait dans l'le; mais au troisime sermon de matre
Vincent, la pluie tomba. Ces dtails furent ainsi mands au roi
Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldaguila:

Trs-haut, trs-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur
de vous annoncer que matre Vincent est arriv dans cette cit le
premier jour de septembre, et qu'il y a t solennellement reu. Le
samedi au matin, il a commenc  prcher devant une foule immense,
qui l'coute avec tant de dvotion, que toutes les nuits on fait des
processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des
enfants se flageller. Et comme depuis longtemps il n'tait tomb de
l'eau, le Seigneur Dieu, touch des prires des enfants et du peuple, a
voulu que ce royaume, qui prissait par la scheresse, vt tomber, ds
le troisime sermon, une pluie abondante sur toute l'le, ce qui a
beaucoup rjoui les habitants.

Que Notre-Seigneur Dieu vous aide longues annes, trs-victorieux
seigneur, et exhausse votre royale couronne.

Mallorca, 11 septembre 1413.

La foule qui voulait entendre le saint missionnaire croissait de telle
faon, que, ne pouvant l'admettre dans la vaste glise du couvent
de Saint-Dominique, on fut oblig de lui livrer l'immense jardin du
couvent, en dressant des chafauds et abattant des murailles.

Jusqu'au 3 octobre, Vincent Ferrier prcha  Palma, d'o il partit pour
visiter l'le. Sa premire station fut  Valldemosa, dans le monastre
qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en
considration de son frre Boniface, gnral de l'ordre des chartreux.
Le prieur de Valldemosa tait venu le prendre  Palma et voyageait avec
lui. A Valldemosa plus encore qu' Palma, l'glise se trouva trop petite
pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs:

La ville de Valldemosa garde la mmoire du temps o saint Vincent
Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville
se trouve une proprit qu'on appelle _Son Gual_; l se rendit le
missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain tait vaste
et uni; le tronc creus d'un antique et immense olivier lui servit de
chaire. Tandis que le saint prchait du haut de l'olivier, la pluie vint
 tomber en abondance. Le dmon, promoteur des vents, des clairs et du
tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs  quitter la place pour
se mettre  l'abri, ce que faisaient dj quelques-uns d'entre eux,
lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prire, et
 l'instant un nuage s'tendit comme un dais sur lui et sur ceux qui
l'coutaient, tandis que ceux qui taient rests travaillant dans le
champ voisin furent obligs de quitter leur ouvrage.

Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un sicle, car nos anctres
l'avaient religieusement conserv. Depuis, les hritiers de la proprit
de _Son Gual_ ayant nglig de s'occuper de cet objet sacr, le souvenir
s'en effaa. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint
Vincent ft  jamais perdue. Des domestiques de la proprit, ayant
voulu faire du bois, jetrent leur vue sur l'olivier et se mirent en
devoir de le dpecer; mais les outils se brisaient  l'instant, et,
comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle,
et l'olivier sacr resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se
fendit en trente-quatre morceaux; et, quoique  porte de la ville,
personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique.

Cependant le saint prdicateur allait prchant dans les moindres
hameaux, gurissant le corps et l'me des malheureux. L'eau d'une
fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa tait le seul remde
ordonn par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le
nom de _Sa bassa Ferrera_.

Saint Vincent passa six mois dans l'le, d'o il fut rappel par
Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider  teindre le schisme qui dsolait
l'Occident. Le saint missionnaire prit cong des Mallorquins dans un
sermon qu'il prcha le 22 fvrier 1414  la cathdrale de Palma; et
aprs avoir bni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagn
des jurs, de la noblesse, et de la multitude du peuple, oprant bien
des miracles, comme le racontent les chroniques, et comme la tradition
s'en est perptue jusqu' ce jour aux les Balares.

Cette relation qui ferait sourire mademoiselle Fanny Eissler, donne lieu
 une remarque de M. Tastu, curieuse sous deux rapports: le premier, en
ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent
Ferrier; le second, en ce qu'elle confirme un fait important dans
l'histoire des langues. Voici cette note:

Vincent Ferrier crivait ses sermons en latin, et les prononait en
langue limosine. On a regard comme un miracle cette puissance du saint
prdicateur, qui faisait qu'il tait compris de ses auditeurs quoique
leur parlant un idiome tranger. Rien n'est pourtant plus naturel, si
on se reporte au temps o florissait matre Vincent. A cette poque, la
langue romane des trois grandes contres du nord, du centre et du midi,
tait,  peu de chose prs, la mme; les peuples et les lettrs surtout
s'entendaient trs-bien. Matre Vincent eut des succs en Angleterre,
en cosse, en Irlande,  Paris, en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux
les Balares; c'est que dans toutes ces contres on comprenait, si on
ne la parlait, une langue romane, soeur, parente ou allie de la langue
valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier.

D'ailleurs, le clbre missionnaire n'tait-il pas le contemporain du
pote Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan, de Boccace,
d'Ausias-March, et de tant d'autres clbrits europennes[15]?

[Note 15: Les peuples balares parlent l'ancienne langue romane
limosine, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction,
a comprise dans la langue provenale. De toutes les langues romanes,
la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations, concentre
qu'elle est dans ses les, o elle est prserve de tout contact
tranger. Le languedocien, aujourd'hui mme dans son tat de dcadence,
le gracieux patois languedocien de Montpellier et de ses environs, est
celui qui offre le plus d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne.
Cela s'explique par les frquents sjours que les rois d'Aragon
faisaient avec leur cour dans la ville de Montpellier. Pierre II, tu 
Muret (1243) en combattant Simon de Montfort, avait pous Marie, fille
d'un comte de Montpellier, et eut de ce mariage Jaime Ier, dit _le
Conquistador_ qui naquit dans cette ville et y passa les premires
annes de son enfance. Un des caractres qui distinguent l'idiome
mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les
articles de sa grammaire populaire, et, chose  remarquer, ces articles
se trouvent pour la plupart dans la langue vulgaire de quelques
localits de l'le de Sardaigne. Indpendamment de l'article _lo_
masculin, le, et _la_ fminin, la, le mallorquin a les articles
suivants:

MASCULIN.--Singulier: _So_, le; _sos_, les, au pluriel.

FMININ.--Singulier: _Sa_, la; _sas_, les, au pluriel.

MASCULIN ET FMININ.--Singulier: _Es_, _els_, les, au pluriel.

MASCULIN.--Singulier: _En_, le; _na_, la, au fminin singulier; _nas_,
les, au fminin pluriel.

Nous devons dclarer en passant que ces articles, quoique d'un usage
antique, n'ont jamais t employs dans les instruments qui datent de la
conqute des Balares par les Aragonais; c'est--dire que dans ces les,
comme dans les contres italiques, deux langues rgnaient simultanment:
la rustique, _plebea_,  l'usage des peuples (celle-l change peu); et
la langue acadmique littraire, _autica illustra_, que le temps, la
civilisation ou le gnie purent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui,
le castillan est la langue littraire des Espagnes; cependant chaque
province a conserv pour l'usage journalier son dialecte spcial. A
Mallorca, le castillan n'est gure employ que dans les circonstances
officielles; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les
grands seigneurs, vous n'entendrez parler que le mallorquin. Si vous
passez devant le balcon o une jeune fille, une Allote (du mauresque
_aila, lella_) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national
que vous l'entendez chanter:

  Sas alloles, tots es diamenges,
  Quan no tenen res mes que fer,
  Van a regar es claveller,
  Dihent-li: Veu! ja que no menjes!

  Les jeunes filles, tous les dimanches,
  Lorsqu'elles n'ont rien de mieux  faire
  Vont arroser le pot d'oeillets,
  Et lui disent: Bois, puisque tu ne manges pas!

La musique qui accompagne les paroles de la jeune fille est rythme  la
mauresque, dans un ton tristement cadenc qui vous pntre et vous fait
rver. Cependant la mre prvoyante qui a entendu la jeune fille ne
manque pas de lui rpondre:

  Allotes, filau! filau!
  Que sa camya se riu;
  Y sino l'apadassau,
  No v's arribar 'a s'estiu!

  Fillettes, filez! filez!
  Car la chemise va s'usant (littralement, la chemise rit).
  Et si vous n'y mettez une pice,
  Elle ne pourra vous durer jusqu' l't.

Le mallorquin, surtout dans la bouche des femmes, a pour l'oreille des
trangers une charme particulier de suavit et de grce. Lorsqu'une
Mallorquine vous dit des paroles d'adieu, si doucement mlodieuses:
Bona nit tengua! es meu c na basta per di ti: Adios! Bonne nuit! mon
coeur ne suffit pas  vous dire; Adieu il semble qu'on pourrait noter
la molle cantilne comme une phrase musicale.

Aprs ces chantillons de la langue vulgaire mallorquine, je me
permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue acadmique. C'est le
_Mercader mallorqui_ (le marchand mallorquin), troubadour du quatorzime
sicle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi cong d'elle:

  Cercats d'uy may, j siats bella e pros,
  'quels vostres pres, e laus, e ris plesents,
  Car vengut es lo temps que m'aureis mens,
  Ne m'aucir vostre 'sguard amoros,
  Ne la semblana gaya;
  Car trobat n'ay
  Altra quel m'play
  Sol que lui playa!
  Altra, sens vos, per que l'in volray be,
  E tindr' en cor s'amor, que 'xi s'conve.

  Cherchez dsormais, quoique vous soyez belle et noble
  Ces mrites, ces louanges, ces sourires charmants qui n'taient que
                                                pour vous;
  Or le temps est venu o vous m'aurez moins prs de vous.
  Votre regard d'amour ne pourra plus me tuer,
  Ni votre feinte gaiet
  Car j'ai trouv
  Une autre qui me plat:
  Si je pouvais seulement lui plaire!
  Une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gr,
  De qui l'amour me sera cher: ainsi dois-je faire

Les Mallorquins, comme tous les peuples mridionaux, sont naturellement
musiciens et potes, ou, comme disaient leurs anctres, troubadours,
_troubadors_, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. L'le
de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une rputation mrite,
entre autres les deux qui habitent Soller. C'est  ces _troubadors_ que
s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant
finance, et d'aprs les renseignements qu'on leur a donns, les
troubadours vont sous les balcons des jeunes filles,  une heure avance
de la nuit, chantant les _coblets_ improvises sur le ton de l'loge ou
de la plainte, quelquefois mme l'injure, que leur font adresser
ceux qui paient le pote-musicien. Les trangers peuvent se donner ce
plaisir, qui ne tire pas  consquence dans l'le de Mallorca.

(_Note de M. Tustu_)]



III

Je ne puis continuer mon rcit sans achever de compulser les annales
dvotes de Valldemosa; car, ayant  parler de la pit fanatique des
villageois avec lesquels nous fmes en rapport, je dois mentionner la
sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montr la maison
rustique.

Valldemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, batifie en 1792
par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a t crite plusieurs
fois, et en dernier lieu par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre
plusieurs traits d'une gracieuse navet. Dieu, dit la lgende,
ayant favoris sa servante d'une raison prcoce, on la vit observer
rigoureusement les jours de jene, bien avant l'ge o l'glise les
prescrit. Ds ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas
par jour. Sa dvotion  la passion du Rdempteur et aux douleurs de sa
sainte mre tait si fervente, que dans ses promenades elle rcitait
continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des
feuilles des oliviers ou des lentisques. Son got pour la retraite
et les exercices religieux, son loignement pour les bals et les
divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la _viejecita_, la
petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence taient rcompenses
par les visites des anges et de toute la cour cleste: Jsus-Christ, sa
mre et les saints se faisaient ses domestiques; Marie la soignait dans
ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes; saint Antoine
l'accompagnait dans l'obscurit de la nuit, portant et remplissant sa
cruche  la fontaine; sainte Catherine sa patronne accommodait ses
cheveux et la soignait en tout comme et fait une mre attentive et
vigilante; saint Cme et saint Damien gurissaient les blessures qu'elle
avait reues dans ses luttes avec le dmon, car sa victoire n'tait pas
sans combat; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient  ses cts
pour l'assister et la dfendre dans les tentations.

Elle embrassa la rgle de saint Augustin dans le monastre de
Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exemple des pnitentes, et, comme le
chante l'glise en ses prires, obissante, pauvre, chaste et humble.
Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophtie et le don des
miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait  Mallorca des
prires publiques pour la sant du pape Pie V, un jour Catalina les
interrompit tout  coup en disant qu'elles n'taient plus ncessaires,
puisqu' cette mme heure le pontife venait de quitter ce monde, ce qui
se trouva vrai.

Elle mourut le 5 avril 1574, en prononant ces paroles du
Psalmiste:--Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains.

Sa mort fut regarde comme une calamit publique; on lui rendit les
plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dona Juana de Pochas,
remplaa le spulcre en bois dans lequel on avait dpos d'abord la
sainte fille par un autre en albtre magnifique qu'elle commanda 
Gnes; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le
jour de la translation de la bienheureuse, et une autre pour le jour
de sainte Catherine sa patronne; elle voulut qu'une lampe brlt
perptuellement sur son tombeau.

Le corps de cette sainte fille est conserv aujourd'hui dans le couvent
des religieuses de la paroisse Sainte-Eulalie, o le cardinal Despuig
lui a consacr un autel et un service religieux.

J'ai rapport complaisamment toute cette petite lgende, parce qu'il
n'entre pas du tout dans mes ides de nier la saintet, et je dis
la saintet vritable et de bon aloi, des mes ferventes. Quoique
l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa
n'aient plus le mme sens religieux et la mme valeur philosophique que
les inspirations et les extases des saints du beau temps chrtien,
la _viejecita Tomasa _ n'en est pas moins une cousine germaine de la
potique bergre sainte Genevive et de la bergre sublime Jeanne
d'Arc. En aucun temps l'glise romaine n'a refus de marquer des places
d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple;
mais les temps sont venus o elle condamne et rejette ceux des aptres
qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre.
La _pagesa_ Catalina tait _obissante, pauvre, chaste et humble_: les
pages valldemosans ont si peu profit de ses exemples et si peu compris
sa vie, qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils
dessinait les ruines du couvent, ce qui leur parut une profanation.
Ils faisaient comme l'glise, qui d'une main allumait les bchers de
l'auto-da-f et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses
bienheureux.

Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville
ds le temps des Arabes, est situ dans le giron de la montagne, de
plain-pied avec la Chartreuse, dont il semble tre une annexe. C'est
un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans une silo presque
inaccessible, et ses habitants sont pour la plupart des pcheurs qui
partent le matin pour ne rentrer qu' la nuit. Pendant tout le jour, le
village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on
voit sur le pas des portes, occupes  rapetasser les filets ou
les chausses de leurs maris, en chantant  tue-tte. Elles sont aussi
dvotes que les hommes; mais leur dvotion est moins intolrante, parce,
qu'elle est plus sincre. C'est une supriorit que, l comme partout,
elles ont sur l'autre sexe. En gnral, l'attachement des femmes aux
pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme, d'habitude ou de
conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire
d'ambition ou d'intrt. La France en a offert une assez forte prouve
sous les rgnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait
les grands et les petits emplois de l'administration et de l'arme avec
un billet de confession ou une messe.

L'attachement des Majorquins pour les moines est fond sur des motifs
de cupidit; et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant
l'opinion de M. Marliani opinion d'autant plus digne de confiance qu'en
gnral l'historien de l'Espagne moderne se montre oppos  la mesure de
1836 relative  l'expulsion subite des moines.

Propritaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune,
ils avaient cr des intrts rels entre eux et les paysans; les colons
qui travaillaient les biens des couvents n'prouvaient pas de grandes
rigueurs, quant  la quotit comme  la rgularit des fermages. Les
moines, sans avenir, ne thsaurisaient pas, et du moment o les biens
qu'ils possdaient suffisaient aux exigences de l'existence matrielle
de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le
reste. La brusque spoliation des moines blessait donc les calculs de
fainantise et d'gosme des paysans: ils comprirent fort bien que le
gouvernement et le nouveau propritaire seraient plus exigeants qu'une
corporation de parasites sans intrts de famille ni de socit. Les
mendiants qui pullulaient aux portes du rfectoire ne reurent plus les
restes d'oisifs repus.

Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer que par des
raisons matrielles; car il est impossible, d'ailleurs, de voir une
province moins lie  l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une
population moins porte  l'exaltation politique. Au milieu des voeux
secrets qu'ils formaient pour la restauration des vieilles coutumes, ils
taient cependant effrays de tout nouveau bouleversement, quel qu'il
pt tre; et l'alerte qui avait fait mettre l'le en tat de sige, 
l'poque de ntre sjour, n'avait gure moins effray les partisans se
don Carlos  Majorque que les dfenseurs de la reine Isabelle. Cette
alerte est un fait qui peint assez bien, je ne dirai pas la poltronnerie
des Majorquins (je les crois trs-capables de faire des bons soldats),
mais les anxits produites par le souci de la proprit et l'gosme du
repos.

Un vieux prtre rva une nuit que sa maison tait envahie par des
brigands; il se lve tout effar, sous l'impression de ce cauchemar, et
rveille sa servante; celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de
quoi il s'agit, rveille tout le voisinage par ses cris. L'pouvante se
rpand dans tout le hameau, et de l dans toute l'le. La nouvelle du
dbarquement de l'arme carliste s'empare de toutes les cervelles, et le
capitaine-gnral reoit la dposition du prtre, qui, soit la honte de
se ddire, soit le dlire d'un esprit frapp, affirme qu'il a vu les
carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises pour faire face
au danger: Palma fut dclare en tat de sige, et toutes les forces
militaires de l'le furent mises sur pied.

Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, aucune trace d'un pied
tranger ne s'imprima, comme dans l'le de Robinson, sur le sable du
rivage. L'autorit punit le pauvre prtre de l'avoir rendue ridicule,
et, au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, l'envoya en
prison comme un sditieux. Mais les mesures de prcautions ne furent
pas rvoques, et, lorsque nous quittmes Majorque,  l'poque des
excutions de Maroto, l'tat de sige durait encore.

Rien de plus trange que l'espce de mystre que les Majorquins
semblaient vouloir se faire les uns aux autres des vnements qui
bouleversaient alors la face de l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce
n'est en famille et  voix basse. Dans un pays o il n'y a vraiment ni
mchancet ni tyrannie, il est inconcevable de voir rgner une mfiance
aussi ombrageuse. Je n'ai rien lu de si plaisant que les articles du
journal de Palma, et j'ai toujours regrett de n'en avoir pas emport
quelques numros pour chantillons de la polmique majorquine. Mais
voici, sans exagration, la forme dans laquelle, aprs avoir rendu
compte des faits, on en commentait le sens et l'authenticit:

    Quelque prouvs que puissent paratre ces vnements aux yeux
    des personnes disposes  les accueillir, nous ne saurions trop
    recommander  nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les
    juger. Les rflexions qui se prsentent  l'esprit en prsence
    de pareils faits demandent  tre mries, dans l'attente d'une
    certitude que nous ne voulons pas rvoquer en doute, mais que nous
    ne prendrons pas sur nous de hter par d'imprudentes assertions. Les
    destines de l'Espagne sont enveloppes d'un voile qui ne tardera
    pas  tre soulev, mais auquel nul ne doit porter avant le temps
    une main imprudente. Nous nous abstiendrons jusque-l d'mettre
    notre opinion, et nous conseillerons  tous les esprits sages de ne
    point se prononcer sur les actes des divers partis, avant d'avoir vu
    la situation se dessiner plus nettement, etc.

La prudence et la rserve sont, de l'aveu mme des Majorquins, la
tendance dominante de leur caractre. Les paysans ne vous rencontrent
jamais dans la campagne sans changer avec vous un salut; mais si vous
leur adressez une parole de plus sans tre connu d'eux, ils se gardent
bien de vous rpondre, quand mme vous parleriez leur patois. Il
suffit que vous ayez un air tranger pour qu'ils vous craignent et se
dtournent du chemin pour vous viter.

Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence avec ces braves
gens, si nous eussions fait acte de prsence  leur glise. Ils ne nous
eussent pas moins ranonns en toute occasion, mais nous eussions pu
nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'tre atteints de
quelque pierre  la tte au dtour d'un buisson. Malheureusement cet
acte de prudence ne nous vint pas  l'esprit dans les commencements, et
nous restmes presque jusqu' la fin sans savoir combien notre manire
d'tre les scandalisait. Ils nous appelaient paens, mahomtans et
juifs; ce qui est pis que tout, selon eux. L'alcade nous signalait  la
dsapprobation de ses administrs; je ne sais pas si le cur ne nous
prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le pantalon de ma
fille les scandalisaient beaucoup aussi. Ils trouvaient fort mauvais
qu'une _jeune personne_ de neuf ans court les montagnes _dguise en
homme_. Ce n'taient pas seulement les paysans qui affectaient cette
pruderie.

Le dimanche, le cornet  bouquin qui retentissait dans le village et sur
les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices nous
poursuivait en vain dans la Chartreuse. Nous tions sourds, parce que
nous ne comprenions pas, et quand nous emes compris, nous le fmes
encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu,
qui n'tait pas chrtien du tout. Ils se ligurent entre eux pour ne
nous vendre leur poisson, leurs oeufs et leurs lgumes qu' des prix
exorbitants. Ils ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage.
A la moindre observation: _Vous n'en voulez pas?_ disait le pages d'un
air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses pommes de
terre dans sa besace; _vous n'en aurez pas_. Et il se retirait
majestueusement, sans qu'il ft possible de le faire revenir pour
entrer en composition. Il nous faisait jener pour nous punir d'avoir
marchand.

Il fallait jener en effet. Point de concurrence ni de rabais entre
les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double, et le
troisime demandait le triple, si bien qu'il fallait tre  leur merci
et mener une vie d'anachortes, plus dispendieuse que n'et t  Paris
une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner
 Palma par l'intermdiaire du cuisinier du consul, qui fut notre
providence, et dont, si j'tais empereur romain, je voudrais mettre le
bonnet de coton au rang des constellations. Mais les jours de pluie,
aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins,  quelque prix que
ce ft; et comme il plut pendant deux mois, nous emes souvent du pain
comme du biscuit de mer et de vritables dners de chartreux.

C'et t une contrarit fort mince si nous eussions tous t bien
portants. Je suis fort sobre et mme stoque par nature  l'endroit du
repas. Le splendide apptit de mes enfants faisait flche de tout bois
et rgal de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmen frle
et malade, reprenait  la vie comme par miracle, et gurissait une
affection rhumatismale des plus graves, en courant ds le matin, comme
un livre chapp, dans les grandes plantes de la montagne, mouill
jusqu' la ceinture. La Providence permettait  la bonne nature de faire
pour lui ces prodiges; c'tait bien assez d'un malade.

Mais l'autre, loin de prosprer avec l'air humide et les privations
dprissait d'une manire effrayante. Quoiqu'il fut condamn par toute
la facult de Palma, il n'avait aucune affection chronique; mais
l'absence de rgime fortifiant l'avait jet,  la suite d'un catarrhe,
dans un tat de langueur dont il ne pouvait se relever. Il se rsignait,
comme on sait se rsigner pour soi-mme; nous, nous ne pouvions pas nous
rsigner pour lui, et je connus pour la premire fois de grands chagrins
pour de petites contrarits, la colre pour un bouillon poivr ou
_chipp_ par les servantes, l'anxit pour un pain frais qui n'arrivait
pas, ou qui s'tait chang en ponge en traversant le torrent sur les
flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai
mang  Pise ou  Trieste, mais je vivrais cent ans, que je n'oublierais
pas l'arrive du panier aux provisions  la Chartreuse. Que n'euss-je
pas donn pour avoir un consomm et un verre de bordeaux  offrir tous
les jours  notre malade! Les aliments majorquins, et surtout la manire
dont ils taient apprts, quand nous n'y avions pas l'oeil et la main,
lui causaient un invincible dgot. Dirai-je jusqu' quel point ce
dgot tait fond? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, nous
vmes sautiller sur son dos fumant d'normes _matres Floh_, dont
Hoffmann et fait autant de malins esprits, mais que certainement il
n'et pas mangs en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire
d'enfants qu'ils faillirent tomber sous la table.

[Illustration: Valldemosa.]

Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous
toutes les formes et sous tous les aspects. C'est l qu'et t de
saison le dicton du petit Savoyard faisant l'loge de sa gargote, et
disant avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes,  savoir:
du cochon, du porc, du lard, du jambon et du sal. A Majorque, on
fabrique, j'en suis sr, plus de deux mille sortes de mets avec le porc,
et au moins deux cents espces de boudins, assaisonns d'une telle
profusion d'ail, de poivre, de piment et d'pices corrosives de tout
genre, qu'on y risque la vie  chaque morceau. Vous voyez paratre sur
la table vingt plats qui ressemblent  toutes sortes de mets chrtiens:
ne vous y fiez pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites par
le diable, en personne. Enfin vient au dessert une tarte en ptisserie
de fort bonne mine, avec des tranches de fruit qui ressemblent  des
oranges sucres; c'est une tourte de cochon  l'ail, avec des tranches
de _tomatigas_, de pommes d'amour et de piment, le tout saupoudr de sel
blanc que vous prendriez pour du sucre  son air d'innocence. Il y a
bien des poulets, mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa,
chaque graine qu'on nous et vendue pour les engraisser et t taxe
sans doute un ral. Le poisson qu'on nous apportait de la mer tait
aussi plat et aussi sec que les poulets.

Un jour nous achetmes un calmar de la grande espce, pour avoir le
plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu d'animal plus horrible. Son
corps tait gros comme celui d'un dindon, ses yeux larges comme des
oranges, et ses bras flasques et hideux, drouls, avaient quatre 
cinq pieds de long. Les pcheurs nous assuraient que c'tait un friand
morceau. Nous ne fmes point allchs par sa mine, et nous en fmes
hommage  la Maria-Antonia, qui l'apprta et le dgusta avec dlices.

Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces bonnes gens, nous
emes bien notre tour quelques jours aprs. En descendant la montagne,
nous vmes les pages quitter leurs travaux et se prcipiter vers des
gens arrts sur le chemin, qui portaient dans un panier une paire
d'oiseaux admirables, extraordinaires, merveilleux, incomprhensibles.
Toute la population de la montagne fut mise en moi par l'apparition de
ces volatiles inconnus. Qu'est-ce que cela mange? se disait-on en les
regardant. Et quelques-uns rpondaient: Peut-tre que cela ne mange
pas!--Cela vit-il sur terre ou sur mer?--Probablement cela vit toujours
dans l'air. Enfin les deux oiseaux avaient failli tre touffs par
l'admiration publique, lorsque nous vrifimes que ce n'taient ni des
condors, ni des phnix, ni des hippogriffes, mais bien deux belles oies
de basse-cour qu'un riche seigneur envoyait en prsent  un de ses amis.

[Illustration: Escalier du chteau de Valldemosa.]

A Majorque comme  Venise, les vins liquoreux sont abondants et exquis.
Nous avions pour ordinaire du moscatel aussi bon et aussi peu cher que
le Chypre qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les
vins rouges, dont la prparation est un art vritable, inconnu aux
Majorquins, sont durs, noirs, brlants, chargs d'alcool, et d'un prix
plus lev que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins
chauds et capiteux taient fort contraires  notre malade, et mme 
nous,  telles enseignes que nous bmes presque toujours de l'eau, qui
tait excellente. Je ne sais si c'est  la puret de cette eau de source
qu'il faut attribuer un fait dont nous fmes bientt la remarque: nos
dents avaient acquis une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne
saurait donner aux Parisiens les plus recherchs. La cause en fut
peut-tre dans notre sobrit force. N'ayant pas de beurre, et ne
pouvant supporter la graisse, l'huile nauseuse et les procds
incendiaires de la cuisine indigne, nous vivions de viande fort maigre,
de poisson et de lgumes, le tout assaisonn, en fait de sauce, de l'eau
du torrent  laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mler le
jus d'une orange verte frachement cueillie dans notre parterre. En
revanche, nous avions des desserts splendides: des patates de Malaga
et des courges de Valence confites, et du raisin digne de la terre
de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, et couvert d'une
pellicule un peu paisse, qui aide  sa conservation pendant toute
l'anne. Il est exquis, et on en peut manger tant qu'on veut sans
prouver le gonflement d'estomac que donne le ntre. Le raisin de
Fontainebleau est aqueux et frais; celui de Majorque est sucr et
charnu. Dans l'un il y a  manger, dans l'autre  boire. Ces grappes,
dont quelques-unes pesaient de vingt  vingt-cinq livres, eussent fait
l'admiration d'un peintre. C'tait notre ressource dans les temps de
disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher en nous le
faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils ne savaient pas que,
comparativement au ntre, ce n'tait rien encore; et nous avions le
plaisir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus,
nous n'emes pas de discussion: c'est bien le plus dtestable fruit que
je sache.

Si les conditions de cette vie frugale n'eussent t, je le rpte,
contraires et mme funestes  l'un de nous, les autres l'eussent trouve
fort acceptable en elle-mme. Nous avions russi mme  Majorque, mme
dans une chartreuse abandonne, mme aux prises avec les paysans les
plus russ du monde,  nous crer une sorte de bien-tre. Nous avions
des vitres, des portes et un pole, un pole unique en son genre, que le
premier forgeron de Palma avait mis un mois  forger, et qui nous cota
cent francs. C'tait tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau
qui passait par la fentre. Il fallait bien une heure pour l'allumer,
et  peine l'tait-il, qu'il devenait rouge, et qu'aprs avoir ouvert
longtemps les portes pour faire sortir la fume, il fallait les rouvrir
presque aussitt pour faire sortir la chaleur. En outre, le soi-disant
fumiste l'avait enduit  l'intrieur, en guise de mastic, d'une matire
dont les Indiens enduisent leurs maisons et mme leurs personnes par
dvotion, la vache tant rpute chez eux, comme on sait, un animal
sacr. Quelque purifiante pour l'me que put tre cette odeur sainte,
j'atteste qu'au feu elle est peu dlectable pour les sens. Pendant un
mois que ce mastic mit  scher, nous pmes croire que nous tions dans
un des cercles de l'enfer o Dante prtend avoir vu les adulateurs.
J'avais beau chercher dans ma mmoire par quelle faute de ce genre
j'avais pu mriter un pareil supplice, quel pouvoir j'avais encens,
quel pape ou quel roi j'avais encourag dans son erreur par mes
flatteries; je n'avais pas seulement un garon de bureau ou un huissier
de la chambre sur la conscience, pas mme une rvrence  un gendarme ou
 un journaliste!

Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis,
reste de la provision de parfums dont on encensait nagure, dans
l'glise de son couvent, l'image de la Divinit; et cette manation
cleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons
du huitime foss de l'enfer.

Nous avions un mobilier splendide: des lits de sangle irrprochables,
des matelas peu mollets, plus chers qu' Paris, mais neufs et propres,
et de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouate et pique
que les juifs vendent assez bon march  Palma. Une dame franaise,
tablie dans le pays, avait eu la bont de nous cder quelques livres
de plumes qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille et dont nous
avions fait deux oreillers  notre malade. C'tait certes un grand luxe
dans une contre o les oies passent pour des tres fantastiques, et ou
les poulets ont des dmangeaisons mme en sortant de la broche.

Nous possdions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme
celles qu'on voit dans nos chaumires de paysans, et un sofa voluptueux
en bois blanc avec des coussins de toile  matelas rembourrs de laine.
Le sol, trs-ingal et trs-poudreux de la cellule, tait couvert de ces
nattes valenciennes  longues pailles qui ressemblent  un gazon jauni
par le soleil, et de ces belles peaux de moutons  longs poils, d'une
finesse et d'une blancheur admirables, qu'on prpare fort bien dans le
pays.

Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires
dans les anciennes maisons de Majorque, et surtout dans les cellules de
chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois
blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer l pour des meubles
trs-lgants. Un grand chle tartan bariol, qui nous avait servi de
tapis de pied en voyage, devint une portire somptueuse devant l'alcve,
et mon fils orna le pole d'une de ces charmantes urnes d'argile de
Felanitz, dont la forme et les ornements sont de pur got arabe.

Felanitz est un village de Majorque qui mriterait d'approvisionner
l'Europe de ces jolis vases, si lgers qu'on les croirait de lige,
et d'un grain si fin qu'on en prendrait l'argile pour une matire
prcieuse. On fait l de petites cruches d'une forme exquise dont on
se sert, comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un tat de
fracheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'chappe 
travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journe il est
vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-tre la
remarque que j'ai faite est plus que niaise; quant  moi, elle m'a
sembl merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru enchant:
nous le laissions rempli d'eau sur le pole, dont la table en fer tait
presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'tait enfuie
par les pores du vase, le vase, tant rest  sec, sur cette plaque
brlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette
eau tait d'un froid glacial, quoique la chaleur du pole fit noircir le
bois qu'on posait dessus.

Ce joli vase, entour d'une guirlande de lierre cueillie sur la muraille
extrieure, tait plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes
les dorures de nos Svres modernes. Le pianino de Pleyel, arrach aux
mains des douaniers aprs trois semaines de pourparlers et quatre cents
francs de contribution, remplissait la vote leve et retentissante de
la cellule d'un son magnifique. Enfin, le sacristain avait consenti
 transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculpte en
chne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des
Chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothque, en mme temps
que ses dcoupures lgres et ses aiguilles effiles, projetant sur la
muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle
noire et de ses clochetons agrandis, rendaient  la cellule tout son
caractre antique et monacal.

Le seigneur Gomez, notre ex-propritaire de _Son-Vent_, ce riche
personnage qui nous avait lou sa maison en cachette, parce qu'il
n'tait pas convenable qu'un citoyen de Majorque et l'air de spculer
sur sa proprit, nous avait fait un esclandre et menacs d'un procs
pour avoir bris chez lui (_estropeado_) quelques assiettes de terre de
pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il
nous fit payer (toujours par menace) le _badigeonnage_ et le _repicage_
de toute sa maison,  cause de la contagion du rhume. A quelque chose
malheur est bon, car il s'empressa de nous vendre le linge de maison
qu'il nous avait lou; et, quoiqu'il ft press de se dfaire de tout ce
que nous avions touch, il n'oublia pas de batailler jusqu' ce que nous
eussions pay son vieux linge comme du neuf. Grce  lui, nous ne fmes
donc pas forcs de semer du lin pour avoir un jour des draps et des
nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises  ses
pages.

Il ne faut pas qu'on m'accuse de purilit parce que je rapporte des
vexations dont,  coup sr, je n'ai pas conserv plus de ressentiment
que ma bourse de regret; mais personne ne contestera que ce qu'il y a
de plus intressant  observer en pays tranger, ce sont les hommes; et
quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite
qu'elle ft, avec les Majorquins, o je n'aie rencontr de leur part une
mauvaise foi impudente et une avidit grossire; et quand j'ajouterai
qu'ils talaient leur dvotion devant nous en affectant d'tre indigns
de notre peu de foi, on conviendra que la pit des mes simples, si
vante par certains conservateurs de nos jours, n'est pas toujours la
chose la plus difiante et la plus morale du monde, et qu'il doit tre
permis de dsirer une autre manire de comprendre et d'honorer Dieu.
Quant  moi,  qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux
communs: que c'est un crime et un danger d'attaquer mme une foi errone
et corrompue, parce que l'on n'a rien  mettre  la place; que les
peuples qui ne sont point infects du poison de l'examen philosophique
et de la frnsie rvolutionnaire sont seuls moraux, hospitaliers,
sincres; qu'ils ont encore de la posie, de la grandeur et des vertus
antiques, etc., etc.!.... j'ai ri  Majorque un peu plus qu'ailleurs, je
l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants,
levs dans l'abomination de la dsolation de la philosophie, servir et
assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent
soixante mille Majorquins qui se seraient dtourns avec la plus
dure inhumanit, avec la plus lche terreur, d'une maladie rpute
contagieuse, je me disais que ces petits sclrats avaient plus de
raison et de charit que toute cette population de saints et d'aptres.
Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais
un grand crime en exposant mes enfants  la contagion, et que, pour me
punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la mme maladie. Je
leur rpondais que, dans notre famille, si l'un de nous avait la peste,
les autres ne s'carteraient pas de son lit; que ce n'tait pas l'usage
en France, pas plus depuis la rvolution qu'auparavant, d'abandonner les
malades; que des prisonniers espagnols affects des maladies les plus
intenses et les plus pernicieuses avaient travers nos campagnes du
temps des guerres de Napolon, et que nos paysans, aprs avoir partag
avec eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cd leur lit, et
s'taient tenus auprs pour les soigner, que plusieurs avaient t
victimes de leur zle, et avaient succomb  la contagion, ce qui
n'avait pas empch les survivants de pratiquer l'hospitalit et la
charit: le Majorquin secouait la tte et souriait de piti. La notion
du dvouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa
cervelle que celle de la probit ou mme de l'obligeance envers un
tranger.

Tous les voyageurs qui ont visit l'intrieur de l'le ont t
merveills pourtant de l'hospitalit et du dsintressement du fermier
majorquin. Ils ont crit avec admiration que, s'il n'y avait pas
d'auberge en ce pays, il n'en tait pas moins facile et agrable de
parcourir des campagnes o une simple recommandation suffit pour qu'on
soit reu, hberg et ft gratis. Cette simple recommandation est un
fait assez important, ce me semble. Ces voyageurs ont oubli de dire que
toutes les castes de Majorque, et partant tous les habitants, sont dans
une solidarit d'intrts qui tablit entre eux de bons et faciles
rapports, o la charit religieuse et la sympathie humaine n'entrent
cependant pour rien. Quelques mots expliqueront cette situation
financire.

Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et
ruins grce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux, et riches en
argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille,
et l'on peut dire que de fait l'le leur appartient. Les chevaliers ne
sont plus que de nobles reprsentants chargs de se faire les uns aux
autres, ainsi qu'aux rares trangers qui abordent dans l'le, les
honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement
ces fonctions leves, ils ont recours chaque anne  la bourse des
juifs, et chaque anne la boule de neige grossit. J'ai dit prcdemment
combien le revenu des terres est paralys  cause du manque de dbouchs
et d'industrie; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres
chevaliers  consommer lentement et paisiblement leur ruine sans droger
au luxe, je ferais mieux de dire  l'indigente prodigalit de leurs
anctres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intrts
avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages, en
vertu des titres  eux concds par les chevaliers.

Ainsi le paysan, qui trouve peut-tre son compte  cette division dans
sa crance, paie  son seigneur le moins possible et au banquier le
plus qu'il peut. Le seigneur est dpendant et rsign, le juif est
inexorable, mais patient. Il fait des concessions, il affecte une grande
tolrance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un gnie
diabolique: ds qu'il a mis sa griffe sur une proprit, il faut que
pice  pice elle vienne toute  lui, et son intrt est de se rendre
ncessaire jusqu' ce que la dette ait atteint la valeur du capital.
Dans vingt ans il n'y aura plus de seigneurie  Majorque. Les juifs
pourront s'y constituer  l'tat de puissance, comme ils ont fait chez
nous, et relever leur tte encore courbe et humilie hypocritement
sous les ddains mal dissimuls des nobles et l'horreur purile
et impuissante des proltaires. En attendant, ils sont les vrais
propritaires du terrain, et le pags tremble devant eux. Il se retourne
vers son ancien matre avec douleur; et, tout en pleurant de tendresse,
il tire  soi les dernires bribes de sa fortune. Il est donc intress
 satisfaire ces deux puissances, et mme  leur complaire en toutes
choses, afin de n'tre pas cras entre les deux.

Soyez donc recommand  un pags, soit par un noble, soit par un riche
(et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point l de classe
intermdiaire?), et  l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pags.
Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et
vous verrez!

Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bont, des moeurs
paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal, il ne
connat pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse 
mriter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanit. Il
n'est pas plus hassable qu'un boeuf ou un mouton, car il n'est gure
plus homme que les tres endormis dans l'innocence de la brute. Il
rcite des prires, il est superstitieux comme un sauvage; mais il
mangerait son semblable sans plus de remords, si c'tait l'usage de son
pays, et s'il n'avait pas du cochon  discrtion. Il trompe, ranonne,
ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un
tranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne drobera une olive 
son compatriote: au del des mers l'humanit n'existe dans les desseins
de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majorquins.

Nous avions surnomm Majorque _l'le des Singes,_ parce que, nous voyant
environns de ces btes sournoises, pillardes et pourtant innocentes,
nous nous tions habitus  nous prserver d'elles sans plus de rancune
et de dpit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs
espigles et fuyards.

Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse  voir des cratures
revtues de la forme humaine, et marques du sceau divin, vgter ainsi
dans une sphre qui n'est point celle de l'humanit prsente. On sent
bien que cet tre imparfait est capable de comprendre, que sa race
est perfectible, que son avenir est le mme que celui des races plus
avances, et qu'il n'y a l qu'une question de temps, grande  nos yeux,
inapprciable dans l'abme de l'ternit. Mais plus on a le sentiment
de cette perfectibilit, plus on souffre de la voir entrave par les
chanes du pass. Ce temps d'arrt, qui n'inquite gure la Providence,
pouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le
coeur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de tous les autres
est lie  la ntre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou
d'tre aims, de comprendre ou d'tre compris, d'assister et d'tre
assists. Le sentiment d'une supriorit intellectuelle et morale sur
d'autres hommes ne rjouit que le coeur des orgueilleux. Je m'imagine
que tous les coeurs gnreux voudraient, non s'abaisser pour se niveler,
mais lever  eux, en un clin d'oeil, tout ce qui est au-dessous d'eux,
afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie, d'change, d'galit
et de communaut, qui est l'idal religieux de la conscience humaine.

Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les coeurs, et que
ceux de nous qui le combattent et croient l'touffer par des sophismes,
en ressentent une souffrance trange, amre,  laquelle ils ne savent
pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'teignent quand ils
ne peuvent monter; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur
tendre vainement la main; et ceux qui ne veulent aider personne sont
dvors de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu' ce qu'ils
retombent dans un abrutissement qui les fait descendre au-dessous des
premiers.



IV

Nous tions donc seuls  Majorque, aussi seuls que dans un dsert, et
quand la subsistance de chaque jour tait conquise, moyennant la guerre
aux _singes_, nous nous asseyions en famille pour en rire autour du
pole. Mais  mesure que l'hiver avanait, la tristesse paralysait dans
mon sein les efforts de gaiet et de srnit. L'tat de notre malade
empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos
vitres, la voix du tonnerre perait nos paisses murailles et venait
jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les
aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dvorer nos
pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fentre.
La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports; nous nous
sentions prisonniers, loin de tout secours clair et de toute sympathie
efficace. La mort semblait planer sur nos ttes pour s'emparer de l'un
de nous, et nous tions seuls  lui disputer sa proie. Il n'y avait pas
une seule crature humaine  notre porte qui n'et voulu au contraire
le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prtendu danger
de son voisinage. Cette pense d'hostilit tait affreusement triste.
Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les
autres,  force de soins et de dvouement, l'assistance et la sympathie
qui nous taient dnies; je crois mme que dans de telles preuves
le coeur grandit et l'affection s'exalte, retrempe de toute la force
qu'elle puise dans le sentiment de la solidarit humaine. Mais nous
souffrions dans nos mes de nous voir jets au milieu d'tres qui ne
comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'tre plaints par
eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse piti.

J'prouvais d'ailleurs de vives perplexits. Je n'ai aucune notion
scientifique d'aucun genre, et il m'et fallu tre mdecin, et grand
mdecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilit pesait sur
mon coeur.

Le mdecin qui nous voyait, et dont je ne rvoque en doute ni le zle
ni le talent, se trompait, comme tout mdecin, mme des plus illustres,
peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincre s'est
tromp souvent. La bronchite avait fait place  une excitation nerveuse
qui produisait plusieurs des phnomnes d'une phtisie larynge.

Le mdecin qui avait vu ces phnomnes  de certains moments, et qui
ne voyait pas les symptmes contraires, vidents pour moi  d'autres
heures, s'tait prononc pour le rgime qui convient aux phtisiques,
pour la saigne, pour la dite, pour le laitage. Toutes ces choses
taient absolument contraires, et la saigne et t mortelle. Le malade
en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la mdecine, ai
soign beaucoup de malades, j'avais le mme pressentiment. Je tremblais
pourtant de m'en remettre  cet instinct qui pouvait me tromper, et de
lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je voyais
la maladie empirer, j'tais vritablement livr  des angoisses que
chacun doit comprendre. Une saigne le sauverait, me disait-on, et si
vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me
disait jusque dans mon sommeil: Une saigne le tuerait, et si tu l'en
prserves, il ne mourra pas. Je suis persuad que cette voix tait
celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des
Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel
de ne m'avoir pas t la confiance qui nous a sauvs.

Quant  la dite, elle tait fort contraire. Quand nous en vmes les
mauvais effets, nous nous y conformmes aussi peu que possible, mais
malheureusement il n'y eut gure  opter entre les pices brlantes du
pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnmes par
la suite l'effet pernicieux, fut, par bonheur, assez rare  Majorque
pour n'en produire aucun. Nous pensions encore  cette poque que le
lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y
a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chvre qu'on
nous vendait tait toujours bu en chemin par les enfants qui nous
l'apportaient, ce qui n'empchait pas que le vase ne nous arrivt plus
plein qu'au dpart. C'tait un miracle qui s'oprait tous les matins
pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prire dans la
cour de la Chartreuse, auprs de la fontaine. Pour mettre fin  ces
prodiges, nous nous procurmes une chvre. C'tait bien la plus douce et
la plus aimable personne du monde, une belle petite chvre d'Afrique,
au poil ras couleur de chamois, avec une tte sans cornes, le nez
trs-busqu et les oreilles pendantes. Ces animaux diffrent beaucoup
des ntres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton; mais
ils n'ont pas la physionomie espigle et mutine de nos biquettes
enjoues. Au contraire, ils semblent pleins de mlancolie. Ces chvres
diffrent encore des ntres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites
et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'ge, ce
lait a une saveur pre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de
cas, mais qui nous parut repoussante.

Notre amie de la Chartreuse en tait  sa premire maternit; elle
n'avait pas deux ans, et son lait tait fort dlicat; mais elle en tait
fort avare, surtout lorsque, spare du troupeau avec lequel elle avait
coutume, non de gambader (elle tait trop srieuse, trop majorquine pour
cela), mais de rver au sommet des montagnes; elle tomba dans un spleen
qui n'tait pas sans analogie avec le ntre. Il y avait pourtant de
bien belles herbes dans le prau, et des plantes aromatiques, nagure
cultives par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de
notre parterre: rien ne la consola de sa captivit. Elle errait perdue
et dsole dans les clotres, poussant des gmissements  fendre les
pierres. Nous lui donnmes pour compagne une grosse brebis dont la laine
blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on
n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur
les ventails de nos grand'mres. Cette excellente compagne lui rendit
un peu de calme, et nous donna elle-mme un lait assez crmeux. Mais
 elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si
petite quantit, que nous nous mfimes des frquentes visites que la
Maria-Antonia, la _nia_ et la Catalina rendaient  notre btail. Nous
le mmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous
emes le soin de traire nous-mmes. Ce lait, des plus lgers, ml  du
lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi,
faisait une tisane assez saine et assez agrable. Nous n'en pouvions
gure avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma taient d'une
malpropret intolrable. Le sucre mal raffin qu'on y apporte d'Espagne
est noir, huileux, et dou d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont
pas l'habitude.

Un jour nous nous crmes sauvs, parce que nous apermes des violettes
dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi
faire une infusion, et, quand nous emes fait notre petit paquet, il
nous le fit payer  raison d'un sou par violette: un sou majorquin, qui
vaut trois sous de France.

A ces soins domestiques se joignait la ncessit de balayer nos chambres
et de faire nos lits nous-mmes quand nous tenions  dormir la nuit;
car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer
aussitt, avec une intolrable prodigalit, les mmes proprits que
mes enfants s'taient tant rjouis de pouvoir observer sur le dos d'un
poulet rti. Il nous restait  peine quelques heures pour travailler et
pour nous promener; mais ces heures taient bien employes. Les enfants
taient attentifs  la leon, et nous n'avions ensuite qu' mettre le
nez hors de notre lanire pour entrer dans les paysages les plus varis
et les plus admirables. A chaque pas, au milieu du vaste cadre des
montagnes, s'offrait un accident pittoresque, une petite chapelle sur un
rocher escarp, un bosquet de rosages jet  pic sur une pente lzarde,
un ermitage auprs d'une source pleine de grands roseaux, un massif
d'arbres sur d'normes fragments de roches mousseuses et brodes de
lierre. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces
plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavs par la pluie
prenaient une couleur clatante et des reflets d'une incroyable
fracheur.

Nous fmes surtout deux promenades remarquables. Je ne me rappelle pas
la premire avec plaisir, quoiqu'elle ft magnifique d'aspects. Mais
notre malade, alors bien portant (c'tait au commencement de notre
sjour  Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit une fatigue
qui dtermina l'invasion de sa maladie. Notre but tait un ermitage
situ au bord de la mer,  trois milles de la Chartreuse. Nous suivmes
le bras droit de la chane, et montmes de colline en colline, par un
chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu' la cte nord de
l'le. A chaque dtour du sentier, nous emes le spectacle grandiose de
la mer, vue  des profondeurs considrables, au travers de la plus belle
vgtation. C'tait la premire fois que je voyais des rives fertiles,
couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu' la premire vague, sans
falaises ples, sans grves dsoles et sans plage limoneuse. Dans
tout ce que j'ai vu des ctes de France, mme sur les hauteurs de
Port-Vendres, o elle m'apparut enfin dans sa beaut, la mer m'a
toujours sembl sale ou dplaisante  aborder. Le Lido tant vant de
Venise a des sables d'une affreuse nudit, peupls d'normes lzards qui
sortent par milliers sous vos pieds, et semblent vous poursuivre de
leur nombre toujours croissant, comme dans un mauvais rve. A Royant, 
Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, une ceinture de
varechs gluants et une arne strile nous gtent les approches de la
mer. A Majorque, je la vis enfin comme je l'avais rve, limpide et
bleue comme le ciel, doucement ondule comme une plaine de saphir
rgulirement laboure en sillons dont la mobilit est inapprciable,
vue d'une certaine hauteur, et encadre de forts d'un vert sombre.
Chaque pas que nous faisions sur la montagne sinueuse nous prsentait
une nouvelle perspective toujours plus sublime que la dernire.
Nanmoins, comme il nous fallut redescendre beaucoup pour atteindre
l'ermitage, la rive, en cet endroit, quoique trs-belle, n'eut pas le
caractre de grandeur que je lui trouvai en un autre endroit de la cte
quelques mois plus tard.

Les ermites qui sont tablis l au nombre de quatre ou cinq n'avaient
aucune posie. Leur habitation est aussi misrable et aussi sauvage que
leur profession le comporte; et, de leur jardin en terrasse, que nous
les trouvmes occups  bcher, la grande solitude de la mer s'tend
sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement les plus
stupides du monde. Ils ne portaient aucun costume religieux. Le
suprieur quitta sa bche et vint  nous en veste ronde de drap bge;
ses cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rien de pittoresque. Il
nous parla des austrits de la vie qu'il menait, et surtout du froid
intolrable qui rgnait sur ce rivage; mais quand nous lui demandmes
s'il y gelait quelquefois, nous ne pmes jamais lui faire comprendre ce
que c'tait que la gele. Il ne connaissait ce mot dans aucune langue,
et n'avait jamais entendu parler de pays plus froids que l'le de
Majorque. Cependant il avait une ide de la France pour avoir vu passer
la flotte qui marcha en 1830  la conqute d'Alger; 'avait t le plus
beau, le plus tonnant, on peut dire le seul spectacle de sa vie. Il
nous demanda si les Franais avaient russi  prendre Alger; et quand
nous lui emes dit qu'ils venaient de prendre Constantine, il ouvrit de
grands yeux et s'cria que les Franais taient un grand peuple.

Il nous fit monter  une petite cellule fort malpropre, o nous vmes le
doyen des ermites. Nous le prmes pour un centenaire, et fmes surpris
d'apprendre qu'il n'avait que quatre-vingts ans. Cet homme tait dans un
tat parfait d'imbcillit, quoiqu'il travaillt encore machinalement 
fabriquer des cuillers de bois avec des mains terreuses et tremblantes.
Il ne fit aucune attention  nous, quoiqu'il ne ft pas sourd; et, le
prieur l'ayant appel, il souleva une norme tte qu'on et prise pour
de la cire, et nous montra une face hideuse d'abrutissement. Il y avait
toute une vie d'abaissement intellectuel sur cette figure dcompose,
dont je dtournai les yeux avec empressement, comme de la chose la plus
effrayante et la plus pnible qui soit au monde. Nous leur fmes
l'aumne, car ils appartenaient  un ordre mendiant, et sont encore en
grande vnration parmi les paysans, qui ne les laissent manquer de
rien.

En revenant  la Chartreuse, nous fmes assaillis par un vent violent
qui nous renversa plusieurs fois, et qui rendit notre marche si
fatigante que notre malade en fut bris.

La seconde promenade eut lieu quelques jours avant notre dpart de
Majorque, et celle-l m'a fait une impression que je n'oublierai de ma
vie. Jamais le spectacle de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne
sache pas qu'il m'ait saisi  ce point plus de trois ou quatre fois dans
ma vie.

Les pluies avaient enfin cess, et le printemps se faisait tout  coup.
Nous tions au mois de fvrier; tous les amandiers taient en fleurs,
et les prs se remplissaient de jonquilles embaumes. C'tait, sauf la
couleur du ciel et la vivacit des tons du paysage, la seule diffrence
que l'oeil pt trouver entre les deux saisons; car les arbres de cette
rgion sont vivaces pour la plupart. Ceux qui poussent de bonne heure
n'ont point  subir les coups de la gele; les gazons conservent toute
leur fracheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matine de soleil
pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin avait un demi-pied de
neige, la bourrasque balanait, sur nos berceaux treillags, de jolies
petites roses grimpantes, qui, pour tre un peu ples, n'en paraissaient
pas moins de fort bonne humeur.

Comme, du ct du nord, je regardais la mer de la porte du couvent, un
jour que notre malade tait assez bien pour rester seul deux ou trois
heures, nous nous mmes enfin en route, mes enfants et moi, pour voir
la grve de ce ct-l. Jusqu'alors je n'en avais pas eu la moindre
curiosit, quoique mes enfants, qui couraient comme des chamois,
m'assurassent que c'tait le plus bel endroit du monde. Soit que la
visite  l'ermitage, premire cause de notre douleur, m'et laiss une
rancune assez fonde, soit que je ne m'attendisse pas  voir de la
plaine un aussi beau dploiement de mer que je l'avais vu du haut de
la montagne, je n'avais pas encore eu la tentation de sortir du vallon
encaiss de Valldemosa.

J'ai dit plus haut qu'au point o s'lve la Chartreuse la chane
s'ouvre, et qu'une plaine lgrement incline monte entre ses deux bras
largis jusqu' la mer. Or, en regardant tous les jours la mer monter
 l'horizon bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement
commettaient une erreur singulire: au lieu de voir que la plaine
montait et qu'elle cessait tout  coup  une distance trs-rapproche de
moi, je m'imaginais qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu' la mer,
et que le rivage tait plus loign de cinq  six lieues. Comment
m'expliquer, en effet, que cette mer, qui me paraissait de niveau avec
la Chartreuse, ft plus basse de deux  trois mille pieds? Je m'tonnais
bien quelquefois qu'elle et la voix si haute, tant aussi loigne que
je la supposais; je ne me rendais pas compte de ce phnomne, et je ne
sais pas pourquoi je me permets quelquefois de me moquer des bourgeois
de Paris, car j'tais plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais
pas que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards tait 
quinze ou vingt lieues de la cte, tandis que la mer battait la base
de l'le  une demi-heure du chemin de la Chartreuse. Aussi, quand mes
enfants m'engageaient  venir voir la mer, prtendant qu'elle tait 
deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il s'agissait de
deux pas d'enfant, c'est--dire, dans la ralit, de deux pas de gant;
car on sait que les enfants marchent par la tte, sans jamais se
souvenir qu'ils ont des pieds, et que les bottes de sept lieues du Petit
Poucet sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour du
monde sans s'en apercevoir.

Enfin je me laissai entraner par eux, certain que nous n'atteindrions
jamais ce rivage fantastique qui me semblait si loin. Mon fils
prtendait savoir le chemin; mais, comme tout est chemin quand on a des
bottes de sept lieues, et que depuis longtemps je ne marche plus dans la
vie qu'avec des pantoufles, je lui objectai que je ne pouvais pas, comme
lui et sa soeur, enjamber les fosss, les haies et les torrents. Depuis
un quart d'heure je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers
la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement  notre rencontre,
et plus nous avancions, plus la mer semblait s'enfoncer et s'abmer 
l'horizon. Je crus enfin que nous lui tournions le dos, et je pris le
parti de demander au premier paysan que je rencontrerais si, par hasard,
il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi la mer.

Sous un massif de saules, dans un foss bourbeux, trois pastourelles,
peut-tre trois fes travesties, remuaient la crotte avec des pelles
pour y chercher je ne sais quel talisman ou quelle salade. La premire
n'avait qu'une dent, c'tait probablement la fe Dentue, la mme qui
remue ses malfices dans une casserole avec cette unique et affreuse
dent. La seconde vieille tait, selon toutes les apparences, Carabosse,
la plus mortelle ennemie des tablissements orthopdiques. Toutes deux
nous firent une horrible grimace. La premire avana sa terrible dent du
ct de ma fille, dont la fracheur veillait son apptit. La seconde
hocha la tte et brandit sa bquille pour casser les reins  mon fils,
dont la taille droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisime,
qui tait jeune et jolie, sauta lgrement sur la marge du foss, et,
jetant sa cape sur son paule, nous fit signe de la main et se mit 
marcher devant nous. C'tait certainement une bonne petite fe; mais
sous son travestissement de montagnarde il lui plaisait de s'appeler
_Prica de Pier-Bruno_.

Prica est la plus gentille crature majorquine que j'aie vue. Elle et
ma chvre sont les seuls tres vivants qui aient gard un peu de mon
coeur  Valldemosa. La petite fille tait crotte comme la petite chvre
et rougi de l'tre; mais, quand elle eut un peu march dans le gazon
humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, mais mignons comme
ceux d'une Andalouse, et son joli sourire, son babil confiant et
curieux, son obligeance dsintresse, nous la firent trouver aussi pure
qu'une perle fine. Elle avait seize ans et les traits les plus dlicats,
avec une figure toute ronde et veloute comme une pche. C'tait la
rgularit de lignes et la beaut de plans de la statuaire grecque. Sa
taille tait fine comme un jonc, et ses bras nus, couleur de bistre. De
dessous son rebozillo de grosse toile sortait sa chevelure flottante,
et mle comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit  la
lisire de son champ, puis nous fit traverser une prairie seme et
borde d'arbres et de gros blocs de rocher; et je ne vis plus du tout la
mer, ce qui me fit croire que nous entrions dans la montagne, et que la
malicieuse Prica se moquait de nous.

Mais tout  coup elle ouvrit une petite barrire qui fermait le pr, et
nous vmes un sentier qui tournait autour d'une grosse roche en pain de
sucre. Nous tournmes avec le sentier, et, comme par enchantement, nous
nous trouvmes au-dessus de la mer, au-dessus de l'immensit, avec un
autre rivage  une lieue de distance sous nos pieds. Le premier effet de
ce spectacle inattendu fut le vertige, et je commenai par m'asseoir.
Peu  peu je me rassurai et m'enhardis jusqu' descendre; le sentier,
quoiqu'il ne ft pas trac pour des pas humains, mais bien pour des
pieds de chvre. Ce que je voyais tait si beau, que pour le coup
j'avais, non pas des bottes de sept lieues, mais des ailes d'hirondelle
dans le cerveau; et je me mis  tourner autour des grandes aiguilles
calcaires qui se dressaient comme des gants de cent pieds de haut le
long des parois de la cte, cherchant toujours  voir le fond d'une anse
qui s'enfonait sur ma droite dans les terres, et o les barques de
pcheurs paraissaient grosses comme des mouches.

Tout  coup je ne vis plus rien devant moi et au dessous de moi que la
mer toute bleue. Le sentier avait t se promener je ne sais o; la
Prica criait au-dessus de ma tte, et mes enfants, qui me suivaient 
quatre pattes, se mirent  crier plus fort. Je me retournai et vis ma
fille toute en pleurs. Je revins sur mes pas pour l'interroger; et,
quand j'eus fait un peu de rflexion, je m'aperus que la terreur et le
dsespoir de ces enfants n'taient pas mal fonds. Un pas de plus, et
je fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fallait,  moins que je
n'eusse russi  marcher  la renverse, comme une mouche sur le plafond;
car les rochers o je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la
base de l'le tait ronge profondment au-dessous. Quand je vis
le danger o j'avais failli entraner mes enfants, j'eus une peur
pouvantable, et je me dpchai de remonter avec eux; mais, quand je les
eus en sret derrire un des gigantesques pains de sucre, il me
prit une nouvelle rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de
l'excavation.

Je n'avais jamais rien vu de semblable  ce que je pressentais l,
et mon imagination prenait le grand galop. Je descendis par un autre
sentier, m'accrochant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre
dont chacune marquait une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je
commenais  entrevoir la bouche immense de l'excavation o les vagues
se prcipitaient avec une harmonie trange. Je ne sais quels accords
magiques je croyais entendre, ni quel monde inconnu je me flattais de
dcouvrir, lorsque mon fils, effray et un peu furieux, vint me tirer
violemment en arrire. Force me fut de tomber de la faon la moins
potique du monde, non pas en avant, ce qui et t la fin de l'aventure
et la mienne, mais assis comme une personne raisonnable. L'enfant me fit
de si belles remontrances que je renonai  mon entreprise, mais non pas
sans un regret qui me poursuit encore; car mes pantoufles deviennent
tous les ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce
jour-l repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages.

Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un autre, que
ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rve. Mais cela n'est
absolument vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant  moi, soit
que j'aie l'imagination paresseuse  l'ordinaire, soit que Dieu ait
plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus
souvent trouv la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prvu,
et je ne me souviens pas de l'avoir trouve maussade, si ce n'est  des
heures o je l'tais moi-mme.

Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher.
J'aurais peut-tre vu l Amphitrite en personne sous une vote de nacre
et le front couronn d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu
que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant de ravin en
ravin comme des colonnes, les; autres pendantes comme des stalactites
de caverne en caverne, et toutes affectant des formes bizarres et des
attitudes fantastiques. Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous
djets et  moiti dracins par les vents, se penchaient sur l'abme,
et du fond, de cet abme une autre montagne s'levait  pic jusqu'au
ciel, une montagne de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue
d'une hauteur considrable, produit cette illusion, comme chacun sait,
de paratre un plan vertical. L'explique qui voudra.

Mes enfants se mirent  vouloir emporter des plantes. Les plus belles
liliaces du monde croissent dans ces rochers. A nous trois, nous
arrachmes enfin un oignon d'amaryllis carlate, que nous ne portmes
point jusqu' la Chartreuse, tant il tait lourd. Mon fils le coupa en
morceaux pour montrer  notre malade un fragment, gros comme sa tte,
de cette plante merveilleuse. Prica, charge d'un grand fagot qu'elle
avait ramass en chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et
rapides, elle nous donnait  chaque instant par le nez, nous reconduisit
jusqu' l'entre du village. Je la forai de venir jusqu' la Chartreuse
pour lui faire un petit prsent que j'eus beaucoup de peine  lui faire
accepter. Pauvre petite Prica, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais
quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes une crature humaine
douce, charmante et serviable sans arrire-pense! Le soir nous tions
tous rjouis de ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontr un tre
sympathique.



V.

Entre ces deux promenades, la premire et la dernire que nous fmes 
Majorque, nous en avions fait plusieurs autres que je ne me rappelle
pas, de peur de montrer  mon lecteur un enthousiasme monotone pour
cette nature belle partout, et partout seme d'habitations pittoresques
 qui mieux mieux, chaumires, palais, glises, monastres. Si jamais
quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de visiter Majorque, je
lui recommande la maison de campagne de la Granja de Fortuny, avec le
vallon aux cdrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout
le chemin qui y conduit. Mais, sans aller jusque l, il ne saurait
faire dix pas dans cette le enchante sans s'arrter  chaque angle du
chemin, tantt devant une citerne arabe ombrage de palmiers, tantt
devant une croix de pierre, dlicat ouvrage du quinzime sicle, et
tantt  la lisire d'un bois d'oliviers.

Rien n'gale la force et la bizarrerie de formes de ces antiques pres
nourriciers de Majorque. Les Majorquins en font remonter la plantation
la plus rcente au temps de l'occupation de leur le par les Romains.
C'est ce que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de prouver le
contraire, quand mme j'en aurais envie, et j'avoue que je n'en ai pas
le moindre dsir. A voir l'aspect formidable, la grosseur dmesure et
les altitudes furibondes de ces arbres mystrieux, mon imagination les
a volontiers accepts pour des contemporains d'Annibal. Quand on se
promne le soir sous leur ombrage, il est ncessaire de bien se
rappeler que ce sont l des arbres; car si on en croyait les yeux
et l'imagination, on serait saisi d'pouvant au milieu de tous ces
monstres fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des dragons
normes, la gueule bante et les ailes dployes; les autres se roulant
sur eux-mmes comme des boas engourdis; d'autres s'embrassant avec
fureur comme des lutteurs gants. Ici c'est un centaure au galop,
emportant sur si croupe je ne sais quelle hideuse guenon; l un reptile
sans nom qui dvore une biche pantelante; plus loin un satyre qui
danse avec un bouc, moins laid que lui; et souvent c'est un seul arbre
crevass, noueux, tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de dix
arbres distincts, et qui reprsente tous ces monstres divers pour se
runir en une seule tte, horrible comme celle des ftiches indiens, et
couronne d'une seule branche verte comme d'un panier. Les curieux qui
jetteront un coup d'oeil sur les planches de M. Laurens ne doivent pas
craindre qu'il ait exagr la physionomie des oliviers qu'il a dessins.
Il aurait pu choisir des spcimens encore plus extraordinaires, et
j'espre que le _Magasin pittoresque_, cet amusant et infatigable
vulgarisateur des merveilles de l'art et de la nature, se mettra en
route un beau matin pour nous en rapporter quelques chantillons de
premier choix.

Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrs d'o l'on s'attend
toujours  entendre sortir des voix prophtiques, et le ciel tincelant
ou leur pre silhouette se dessine si vigoureusement, il ne faudrait
rien moins que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau[16]. Les eaux
limpides o se mirent les asphodles et les myrtes appelleraient Dupr.
Des parties plus arranges et o la nature, quoique libre, semble
prendre, par excs de coquetterie, des airs classiques et fiers,
tenteraient le svre Corot. Mais pour rendre les adorables _fouillis_
o tout un monde de gramines, de fleurs sauvages, de vieux troncs et de
guirlandes plores se penche sur la source mystrieuse o la cigogne
vient tremper ses longues jambes, j'aurais voulu avoir, comme une
baguette magique,  ma disposition, le burin de Huet dans ma poche.

[Note 16: Rousseau, un des plus grands paysagistes de nos jours,
n'est point connu du public, grce  l'obstination du jury de peinture,
qui lui interdit depuis plusieurs annes le droit d'exposer des
chef-d'oeuvres.]

Combien de fois, en voyant un vieux chevalier majorquin au seuil de son
palais jauni et dlabr, n'ai-je pas song  Decamps, le grand matre
de la caricature srieuse et ennoblie jusqu' la peinture historique,
l'homme de gnie, qui sait donner de l'esprit, de la gaiet, de la
posie, de la vie en un mot, aux murailles mme! Les beaux enfants
basans qui jouaient dans notre clotre, en costume de moines,
l'auraient diverti au suprme degr. Il aurait eu l des singes 
discrtion, et des anges  ct des singes, des pourceaux  face
humaine, puis des chrubins mls aux pourceaux et non moins malpropres;
Prica, belle comme Galate, crotte comme un barbet, et riant au soleil
comme tout ce qui est beau sur la terre.

Mais c'est vous, Eugne, mon vieux ami, mon cher artiste, que j'aurais
voulu mener la nuit dans la montagne lorsque la lune clairait
l'inondation livide.

Ce fut une belle campagne o je faillis tre noy avec mon pauvre enfant
de quatorze ans, mais o le courage ne lui manqua pas, non plus qu'
moi la facult de voir comme la nature s'tait faite ce soir-l
archi-romantique, archi-folle et archi-sublime.

Nous tions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, au milieu des pluies
de l'hiver, pour aller disputer le piano de Pleyel aux froces douaniers
de Palma. La matine avait t assez pure et les chemins praticables;
mais, pendant que nous courions par la ville, l'averse recommena de
plus belle. Ici, nous nous plaignons de la pluie, et nous ne savons ce
que c'est: nos plus longues pluies ne durent pas deux heures; un nuage
succde  un autre, et entre les deux il y a toujours un peu de rpit. A
Majorque, un nuage permanent enveloppe l'le, et s'y installe jusqu' ce
qu'il soit puis; cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre
et cinq jours, sans interruption aucune et mme sans diminution
d'intensit.

Nous remontmes, vers le coucher du soleil, dans le birlocho, esprant
arriver  la Chartreuse en trois heures. Nous en mmes sept, et
faillmes coucher avec les grenouilles au sein de quelque lac improvis.
Le birlocho tait d'une humeur massacrante; il avait fait mille
difficults pour se mettre en route: son cheval tait dferr, son mulet
boiteux, son essieu cass, que sais-je! Nous commencions  connatre
assez le Majorquin pour ne pas nous laisser convaincre, et nous le
formes de monter sur son brancard, o il fit la plus triste mine du
monde pendant les premires heures. Il ne chantait pas, il refusait
nos cigares; il ne jurait mme pas aprs son mulet, ce qui tait bien
mauvais signe; il avait la mort dans l'me. Esprant nous effrayer,
il avait commenc par prendre le plus mauvais des sept chemins  lui
connus. Ce chemin s'enfonant de plus en plus, nous emes bientt
rencontr le torrent, et nous y entrmes, mais nous n'en sortmes pas.
Le bon torrent, mal  l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur le
chemin; et il n'y avait plus de chemin, mais bien une rivire dont les
eaux bouillonnantes nous arrivaient de face,  grand bruit et au pas de
course.

Quand le malicieux birlocho, qui avait compt sur notre pusillanimit,
vit que notre parti tait pris, il perdit son sang-froid et commena 
pester et  jurer  faire crouler la vote des cieux. Les rigoles de
pierres tailles qui portent les eaux de source  la ville s'taient si
bien enfles, qu'elles avaient crev comme la grenouille de la fable.
Puis, ne sachant o se promener, elles s'taient rpandues en flaques,
puis en mares, puis en lacs, puis en bras de mer sur toute la campagne.
Bientt le birlocho ne sut plus  quel saint se vouer, ni  quel diable
se damner. Il prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mrit, et
dont il nous trouva peu disposs  le plaindre. La brouette fermait
trs-bien, et nous tions encore  sec; mais d'instant en instant, au
dire de mon fils, _la mare montait_, nous allions au hasard, recevant
des secousses effroyables, et tombant dans des trous dont le dernier
semblait toujours devoir nous donner la spulture. Enfin, nous penchmes
si bien, que le mulet s'arrta comme pour se recueillir avant de rendre
l'me: le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge
du chemin qui se trouvait  la hauteur de sa tte; mais il s'arrta en
reconnaissant,  la lueur du crpuscule, que cette berge n'tait autre
chose que le canal de Valldemosa, devenu fleuve, qui, de distance en
distance, se dversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi
 un niveau infrieur.

Il y eut l un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon
compte, et grand'peur pour mon enfant. Je le regardai; il riait de la
figure du birlocho, qui, debout, les jambes cartes sur son brancard,
mesurait l'abme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser  nos
dpens. Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, je repris
confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa
destine, et je m'en remis  ce pressentiment que les enfants ne savent
pas dire, mais qui se rpand comme un nuage ou comme un rayon de soleil
sur leur front.

Le birlocho, voyant qu'il n'y avait pas moyen de nous abandonner  notre
malheureux sort, se rsigna  le partager, et devenant tout  coup
hroque: N'ayez pas peur, mes enfants! nous dit-il d'une voix
paternelle.--Puis il fit un grand cri, et fouetta son mulet, qui
trbucha, s'abattit, se releva, trbucha encore, et se releva enfin 
demi noy. La brouette s'enfona de ct: Nous y voil! se rejeta de
l'autre ct: Nous y voil encore! fit des craquements sinistres,
des bonds fabuleux, et sortit enfin triomphante de l'preuve, comme un
navire qui a touch les cueils sans se briser.

Nous paraissions sauvs, nous tions  sec; mais il fallut recommencer
cet essai de voyage nautique en carriole une douzaine de fois avant de
gagner la montagne. Enfin, nous atteignmes la rampe; mais l le mulet,
puis d'une part, et de l'autre effarouch par le bruit du torrent et
du vent dans la montagne, se mit  reculer jusqu'au prcipice. Nous
descendmes pour pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait
matre Aliboron par ses longues oreilles. Nous mmes ainsi pied  terre
je ne sais combien de fois; et au bout de deux heures d'ascension,
pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet
s'tant accul sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous prmes
le parti de laisser l l'homme, la voiture et la bte, et de gagner la
Chartreuse  pied.

Ce n'tait pas une petite entreprise. Le sentier rapide tait un torrent
imptueux contre lequel il fallait lutter avec de bonnes jambes.
D'autres menus torrents improviss, descendant du haut des rochers 
grand bruit, dbusquaient tout d'un coup  notre droite, et il fallait
souvent se hter pour passer avant eux, ou les traverser  tout risque,
dans la crainte qu'en un instant ils ne devinssent infranchissables. La
pluie tombait  flots; de gros nuages plus noirs que l'encre voilaient
 chaque instant la face de la lune; et alors, envelopps dans des
tnbres gristres et impntrables, courbs par un vent imptueux,
sentant la cime des arbres se plier jusque sur nos ttes, entendant
craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous, nous tions
forcs de nous arrter pour attendre, comme disait un pote narquois,
que Jupiter et mouch la chandelle.

C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumire que vous eussiez vu,
Eugne, le ciel et la terre plir et s'illuminer tour  tour des reflets
et des ombres les plus sinistres et les plus tranges. Quand la lune
reprenait son clat et semblait vouloir rgner dans un coin d'azur
rapidement balay devant elle par le vent, les nues sombres arrivaient
comme des spectres avides pour l'envelopper dans les plis de leurs
linceuls. Ils couraient sur elle et quelquefois se dchiraient pour nous
la montrer plus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante
de cascades et les arbres dracins par la tempte nous donnaient l'ide
du chaos. Nous pensions  ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne
sais quel rve, et que vous avez esquiss avec je ne sais quel pinceau
tremp dans les ondes rouges et bleues du Phlgton et de l'rbe. Et 
peine avions-nous contempl ce tableau infernal qui posait en
ralit devant nous, que la lune, dvore par les monstres de l'air,
disparaissait et nous laissait dans des limbes bleutres, o nous
semblions flotter nous-mmes comme des nuages, car nous ne pouvions mme
pas voir le sol o nous hasardions les pieds.

Enfin nous atteignmes le pav de la dernire montagne, et nous fmes
hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait,
et nous tions nu-pieds, ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures
 faire cette dernire lieue.

Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre
ses courses hebdomadaires  Barcelone. Notre malade ne semblait pas en
tat de soutenir la traverse, mais il semblait galement incapable de
supporter une semaine de plus  Majorque. La situation tait effrayante;
il y avait des jours o je perdais l'espoir et le courage. Pour nous
consoler, la Maria-Antonia et ses habitus du village rptaient en
choeur autour de nous les discours les plus difiants sur la vie future.
Ce phtisique, disaient ils, va aller en enfer, d'abord parce qu'il est
phtisique, ensuite parce qu'il ne se confesse pas.--S'il en est ainsi,
quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme
personne ne voudra lui donner la spulcre, ses amis s'arrangeront comme
ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de l; pour moi, je
ne m'en mlerai pas.--Ni moi.--Ni moi; et amen!

Enfin nous partmes, et j'ai dit quelle socit et quelle hospitalit
nous trouvmes sur le navire majorquin.

Quand nous entrmes  Barcelone, nous tions si presss d'en finir pour
toute l'ternit avec cette race inhumaine, que je n'eus pas la patience
d'attendre la fin du dbarquement. J'crivis un billet au commandant
de la station, M. Belvs, et je lui envoyai par une barque. Quelques
instants aprs, il vint nous chercher dans son canot, et nous nous
rendmes  bord du _Mlagre_.

En mettant le pied sur ce beau brick de guerre, tenu avec la propret et
l'lgance d'un salon, en nous voyant entours de figures intelligentes
et affables, en recevant les soins gnreux et empresss du commandant,
du mdecin, des officiers et de tout l'quipage; en serrant la main
de l'excellent et spirituel consul de France, M. Gautier d'Arc, nous
sautmes de joie sur le pont en criant du fond de l'me: Vive la
France! Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les
sauvages de la Polynsie pour le monde civilis.

Et la morale de cette narration, purile peut-tre, mais sincre, c'est
que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres,
avec le ciel pur, avec la mer azure, avec les fleurs et les montagnes,
mais bien avec les hommes ses semblables.

Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est
le grand refuge contre les atteintes, le grand remde aux blessures du
combat; c'est une grave erreur, et l'exprience de la vie nous apprend
que, l ou l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables, il n'est
point d'admiration potique ni de jouissances d'art capables de combler
l'abme qui se creuse au fond de l'me.

J'avais toujours rv de vivre au dsert, et tout rveur bon enfant
avouera qu'il a eu la mme fantaisie. Mais croyez-moi, mes frres, nous
avons le coeur trop aimant pour nous passer les uns des autres; et ce
qu'il nous reste de mieux  faire, c'est de nous supporter mutuellement;
car nous sommes comme ces enfant d'un mme sein qui se taquinent, se
querellent, se battent mme, et ne peuvent cependant pas se quitter.



FIN D'UN HIVER A MAJORQUE





End of the Project Gutenberg EBook of Un hiver  Majorque, by George Sand

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