The Project Gutenberg EBook of Le voleur, by Georges Darien

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Title: Le voleur

Author: Georges Darien

Release Date: March 9, 2005 [EBook #15297]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Georges Darien



LE VOLEUR



(1898)



Table des matires

AVANT-PROPOS
I -- AURORE
II -- LE COEUR D'UN HOMME VIERGE EST UN VASE PROFOND
III -- LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS
IV -- O L'ON VOIT BIEN QUE TOUT N'EST PAS GAI DANS L'EXISTENCE
V -- O COURT-IL?
VI -- PLEIN CIEL
VII -- DANS LEQUEL ON APPREND, ENTRE AUTRES CHOSES, CE QUE DEVIENNENT
LES ANCIENS NOTAIRES
VIII -- L'ART DE SE FAIRE CINQUANTE MILLE FRANCS DE RENTE SANS LEVER DE
LAPINS
IX -- DE QUELQUES QUADRUPDES ET DE CERTAINS BIPDES
X -- LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE
XI -- CHEVEUX, BARBES ET POSTICHES
XII -- L'IDE MARCHE
XIII -- RENCONTRES HEUREUSES ET MALHEUREUSES
XIV -- AVENTURES DE DEUX VOLEURS, D'UN CADAVRE ET D'UNE JOLIE FEMME
XV -- DANS LEQUEL LE VICE EST BIEN PRS D'TRE RCOMPENS
XVI -- ORPHELINE DE PAR LA LOI
XVII -- ENFIN SEULS!...
XVIII -- COMBINAISONS MACHIAVLIQUES ET LEURS RSULTATS
XIX -- VNEMENTS COMPLTEMENT INATTENDUS
XX -- OU L'ON VOIT QU'IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE
XXI -- ON N'CHAPPE PAS  SON DESTIN
XXII -- BONJOUR, MON NEVEU
XXIII -- BARBE-BLEUE ET LE DOMINO NOIR
XXIV -- ON DIRA POURQUOI...
XXV -- LE CHRIST A DIT: PITI POUR. QUI SUCCOMBE!...
XXVI -- GENEVIVE DE BRABANT
XXVII -- LE REPENTIR FAIT OUBLIER L'ERREUR
XXXVIII -- DANS LEQUEL ON APPREND QUE L'ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR
XXIX -- SI LES FEMMES SAVAIENT S'Y PRENDRE.
XXX -- CONCLUSION PROVISOIRE -- COMME TOUTES LES CONCLUSIONS


_Les voleurs ne sont pas,_
_Gens honteux ni fort dlicats._

La Fontaine


AVANT-PROPOS

Le livre qu'on va lire, et que je signe, n'est pas de moi.

Cette dclaration faite, on pourra supposer  premire vue,  la
lecture du titre, que le manuscrit m'en a t remis en dpt par
un ministre dchu, confi  son lit de mort par un notaire
infidle, ou lgu par un caissier prvaricateur. Mais ces
hypothses bien que vraisemblables, je me hte de le dire,
seraient absolument fausses. Ce livre ne m'a point t remis par
un ministre, ni confi par un notaire, ni lgu par un caissier.

Je l'ai vol.

J'avoue mon crime. Je ne cherche pas  luder les responsabilits
de ma mauvaise action; et je suis prt  comparatre, s'il le
faut, devant le Procureur du Roi. (a se passe en Belgique.)

a se passe en Belgique. J'avais t faire un petit voyage, il y a
quelque temps, dans cette contre si peu connue (je parle
srieusement). Ma raison pour passer ainsi la frontire? Mon Dieu!
j'avais voulu voir le roi Lopold, avant de mourir. Un dada. Je
n'avais jamais vu de roi. Quel est le Rpublicain qui ne me
comprendra pas?

J'tais entr, en arrivant  Bruxelles, dans le Premier htel
venu, l'htel du Roi Salomon. Je ne me fie gure aux maisons
recommandes par les guides, et je n'avais pas le temps de
chercher; il pleuvait. D'ailleurs, qu'aurais-je trouv? Je ne
connais rien de rien,  l'tranger, n'ayant tudi la gographie
que sur les atlas universitaires et n'tant jamais sorti de mon
trou.

-- Monsieur est sans doute un ami de M. Randal, me dit l'htelire
comme je signe mon nom sur le registre.

-- Non, Madame; je n'ai pas cet honneur.

-- Tiens, c'est drle. Je vous aurais cru son parent. Vous vous
ressemblez tonnamment; on vous prendrait l'un pour l'autre. Mais
vous le connaissez sans aucun doute; dans votre mtier ...

Quel mtier? Mais  quoi bon dtromper cette brave femme?

-- Du reste, ajoute-t-elle en posant le doigt sur le livre, vous
avez le mme prnom; il s'appelle Georges comme vous savez --
Georges Randal -- Eh bien, puisque vous le connaissez, je vais
vous donner sa chambre; il est parti hier et je ne pense pas qu'il
revienne avant plusieurs jours. C'est la plus belle chambre de la
maison; au premier; voulez-vous me suivre? ... L! Une jolie
chambre, n'est-ce pas? J'ai vu des dames me la retenir quelquefois
deux mois  l'avance. Mais  prsent, savez-vous, il n'y a plus
grand monde ici. Ces messieurs sont  Spa,  Dinan,  Ostende, ou
bien dans les villes d'eaux de France ou d'Allemagne; partout o
il y a du travail, quoi! C'est la saison. Et puis, ils ne peuvent
pas laisser leurs dames toutes seules; les dames savez-vous, a
fait des btises si facilement ...

Quels messieurs? Quelle saison? Quelles dames? L'htesse continue:

-- On va vous apporter votre malle de la gare. Vous pouvez tre
tranquille, savez-vous; on ne l'ouvrira pas. C'est mon mari qui a
t la chercher lui-mme; et avec lui, savez-vous, jamais de
visite; il s'est arrang avec les douaniers pour a. a nous cote
ce que a nous cote; mais au moins, les bagages de nos clients
c'est sacr. Sans a, avec les droits d'entre sur les toilettes,
ces dames auraient quelque chose  payer, savez-vous. Et puis, vos
instruments  vous, ils auraient du mal  chapper  l'oeil, hein?
Je sais bien qu'il vous en faut des solides et que vous ne pouvez
pas toujours les mettre dans vos poches; mais enfin, on voit bien
que ce n'est pas fait pour arracher les dents. Vaut mieux que tout
a passe franco.

-- C'est bien certain. Mais,...

-- Ah! j'oubliais. La valise qui est dans le coin, l, c'est la
valise de M. Randal; il n'a pas voulu l'emporter, hier. Si elle ne
vous gne pas, je la laisserai dans la chambre; elle est plus en
sret qu'ailleurs; car je sais bien qu'entre vous ...  moins
qu'elle ne vous embarrasse?

-- Pas le moins du monde.

-- J'espre que Monsieur sera satisfait, dit l'htesse en se
retirant. Et pour le tarif, c'est toujours comme ces messieurs ont
d le dire  Monsieur.

J'esquisse un sourire.

J'ai t trs satisfait. Et le soir, retir dans ma chambre, fort
ennuy -- car j'avais appris que le roi Lopold tait enrhum et
qu'il ne sortirait pas de quelque temps -- il m'est venu  l'ide,
pour tromper mon chagrin, de regarder ce que contenait la valise
de M. Randal. Curiosit malsaine, je l'accorde. Mais, pourquoi
avait-on laiss ce portemanteau dans ma chambre? Pourquoi tais-je
morose et dsoeuvr? Pourquoi le roi Lopold tait-il enrhum?
Autant de questions auxquelles il faudrait rpondre avant de me
juger trop svrement.

Bref, j'ouvris la valise; elle n'tait point ferme  cl.; les
courroies seules la bouclaient. Je n'aurai pas, Dieu merci, une
effraction sur la conscience. Dedans, pas grand'chose
d'intressant: des ferrailles, des instruments d'acier de
diffrentes formes et de diffrentes grandeurs, dont, j'ignore
l'usage.  quoi a peut-il servir? Mystre. Une petite bouteille
tiquete: Chloroforme. Ne l'ouvrons pas! Une bote en fer avec
des boulettes dedans. Qu'est-ce que c'est que a? N'y touchons
pas, c'est plus prudent. Un gros rouleau de papiers. Je dnoue la
ficelle qui l'attache. Qu'est-ce que cela peut tre? Je me mets 
lire...

J'ai lu toute la nuit. Avec intrt? Vous en jugerez; ce que j'ai
lu cette nuit-l, vous allez le lire tout  l'heure. Et le matin,
quand il m'a fallu sortir, je n'ai pas voulu laisser traner sur
une table le manuscrit dont je n'avais pas achev la lecture, ni
mme le remettre dans la valise. On aurait pu l'enlever, pendant
mon absence. Je l'ai enferm dans ma malle.

Dans la journe, j'ai appris une chose trs ennuyante, l'htel o
j'habite est un htel interlope -- des plus interlopes. -Il n'est
frquent que par des voleurs; pas toujours clibataires. Quel
malheur d'tre tomb, du premier coup, dans une maison pareille --
une maison o l'on tait si bien, pourtant ... -- Enfin! Je n'ai
fait ni une ni deux. J'ai envoy un commissionnaire chercher mes
bagages et rgler ma note, et je me suis install ailleurs.

Et maintenant, maintenant que j'ai termin la lecture des mmoires
de M. Randal -- l'appellerai-je Monsieur? -- maintenant que j'ai
en ma possession ce manuscrit que je n'aurais jamais d lire,
jamais d toucher, qu'en dois-je faire, de ce manuscrit?

-- Le restituer! me crie une voix intrieure, mais imprieuse.

Naturellement. Mais comment faire? Le renvoyer par la poste?
Impossible, mon dpart prcipit a d dj sembler louche. On
saura d'o il vient, ce rouleau de papiers que rapportera le
facteur; je passerai pour un mouchard narquois qui n'a pas le
courage de sa fonction, et un de ces soirs ces messieurs me
casseront le nez dans un coin. Bien grand merci.

Le rapporter moi-mme, avec quelques plaisanteries en guise
d'excuses? Ce serait le mieux,  tous les points de vue.
Malheureusement, c'est impraticable. Je suis entr une fois dans
cet htel interlope et, j'aime au moins  l'esprer, personne ne
m'a vu. Mais si j'y retourne et qu'on m'observe, si l'on vient 
remarquer ma prsence dans ce repaire de bandits cosmopolites, si
l'on s'aperoit que je frquente des endroits suspects -- que
n'ira-t-on pas supposer? Quels jugements tmraires ne portera-t-
on pas sur ma vie prive? Que diront mes ennemis?

La situation est embarrassante. Comment en sortir? Eh! bien, le
manuscrit lui-mme m'en donne le moyen. Lequel? Vous le verrez.
Mais je viens de relire les dernires pages -- et je me suis
dcid. -- Je le garde, le manuscrit. Je le garde ou, plutt? je
le vole -- comme je l'ai crit plus haut et comme l'avait crit,
d'avance, le sieur Randal. -- Tant pis pour lui; tant pis pour
moi. Je sais ce que ma conscience me reproche; mais il n'est pas
mauvais qu'on rende la pareille aux filous, de temps en temps. En
fait de respect de la proprit, que Messieurs les voleurs
commencent -- pour qu'on sache o a finira.

Finir! C'est ce livre, que je voudrais bien avoir fini; ce livre
que je n'ai pas crit, et que je tente vainement de rcrire.
J'aurais t si heureux d'tendre, cette prose, comme le corps
d'un malandrin, sur le chevalet de torture! de la tailler, de la
rogner, de la fouetter de commentaires implacables -- de placer
des phrases svres en enluminures et des conclusions vengeresses
en culs-de-lampe! -- J'aurais voulu moraliser -- moraliser  tour
de bras. -- C'aurait t si beau, n'est-ce pas? un bon jugement,
rendu par un bon magistrat, qui et envoy le voleur dans une
bonne prison, pour une bonne paire d'annes! J'aurais voulu mettre
le repentir  ct du forfait, le remords en face du crime -- et
aussi parler des prisons, pour en dire du bien ou du mal (je
l'ignore.) -- J'ai essay; pas pu. Je ne sais point comment il
crit, ce Voleur-l; mes phrases n'entrent pas dans les siennes.

Il m'aurait fallu dmolir le manuscrit d'un bout  l'autre, et le
reconstruire entirement; mais je manque d'exprience pour ces
choses-l. Qu'on ne m'en garde pas rancune.

Une chose qu'on me reprochera, pourtant -- et avec raison, je le
sais, -- c'est de n'avoir point introduit un personnage, un ancien
lve de l'cole Polytechnique, par exemple, qui, tout le long du
volume, aurait dit son fait au Voleur. Il aurait suffi de le faire
apparatre deux ou trois fois par chapitre et, en vrit, -- 
condition de ne changer son costume que de temps  autre -- rien
ne m'et t plus facile.

Mais, rflexion faite, je n'ai pas voulu crer ce personnage
sympathique. Aprs avoir chou dans ma premire tentative, j'ai
refus d'en risquer une seconde. Et puis, si vous voulez que je
vous le dise, je me suis aperu qu'il y avait l-dedans une
question de conscience.

Moi qui ai vol le Voleur, je ne puis gure le fltrir. Que
d'autres, qui n'ont rien  se reprocher -- au moins  son gard --
le stigmatisent  leur gr; je n'y vois point d'inconvnient.
Mais, moi, je n'en ai pas le droit. Peut-tre.

Georges Darien.

Londres, 1896.


I -- AURORE

Mes parents ne peuvent plus faire autrement.

Tout le monde le leur dit. On les y pousse de tous les cts.
Mme Dubourg a laiss entendre  ma mre qu'il tait grand temps;
et ma tante Augustine, en termes voils, a mis mon pre au pied du
mur.

-- Comment! des gens  leur aise, dans une situation commerciale
superbe, avec une sant florissante, vivre seuls? Ne pas avoir
d'enfant? De gueux, de gens qui vivent comme l'oiseau sur la
branche, sans lendemains assurs, on comprend a. Mais,
sapristi!... Et la fortune amasse, o ira-t-elle? Et les bons
exemples  lguer, le fruit de l'exprience  dposer en mains
sres?... Voyons, voyons, il vous, faut un enfant -- au moins un.
-- Rflchissez-y.

Le mdecin s'en mle:

-- Mais, oui; vous tes encore assez jeune; pourtant, il serait
peut-tre imprudent d'attendre davantage.

Le cur aussi:

-- Un des premiers prceptes donns  l'homme...

Que voulez-vous rpondre  a?

-- Oui, oui, il vous faut un enfant.

Eh! bien, puisque tout le monde le veut, c'est bon: ils en auront
un.

Ils l'ont.

Je me prsente -- trs bien (j'en ai conserv l'habitude) -- un
matin d'avril, sur le coup de dix heures un quart.

-- Je m'en souviendrai toute ma vie, disait plus tard Agla, la
cuisinire; il faisait un temps magnifique et le baromtre
marquait: variable.

Quel prsage!

Et l-dessus, si vous voulez bien, nous allons passer plusieurs
annes.

Qu'est-ce que vous diriez,  prsent, si j'apparaissais  vous en
costume de collgien? Vous diriez que ma tunique est trop longue,
que mon pantalon est trop court, que mon kpi me va mal, que mes
doigts sont tachs d'encre et que j'ai l'air d'un serin.

Peut-tre bien. Mais ce que vous ne diriez pas, parce que c'est
difficile  deviner, mme pour les grandes personnes, c'est que je
suis un lve modle: je fais l'honneur de ma classe et la joie de
ma famille. On vient de loin, tous les ans, pour me voir couronner
de papier vert, et mme de papier dor; le ban et l'arrire-ban
des parents sont convoqus pour la circonstance. Solennit
majestueuse! Crmonie imposante! La robe d'un professeur enfante
un discours latin et les broderies d'un fonctionnaire tincellent
sur un discours franais. Les pres applaudissent majestueusement.

-- C'est  moi, cet enfant-l. Vous le voyez, hein? Eh! bien,
c'est  moi!

Les mres ont la larme  l'oeil.

-- Cher petit! Comme il a d travailler! Ah! c'est bien beau,
l'instruction...

Les parents de province s'agitent. Des chapeaux barbares, chapps
pour un jour de leur prison d'acajou, font des grces avec leurs
plumes. Des redingotes 1830 s'empsent de gloire. Des parapluies
centenaires allongent firement leurs grands becs. On voit
tressaillir des chles-tapis.

Et je sors de l acclam, triomphant, avec le fil de fer des
couronnes qui me dchire le front et m'gratigne les oreilles,
avec des livres plein les bras -- des livres verts, jaunes,
rouges, bleus et dors sur tranche,  faire hurler un Peau-Rouge
et  me donner des excitations terribles  la sauvagerie, si
j'tais moins raisonnable.

Mais je suis raisonnable. Et c'est justement pourquoi a m'est
bien gal, d'avoir une tunique trop longue et l'air bte. Si je
suis un serin, c'est un de ces serins auxquels on crve les yeux
pour leur apprendre  mieux chanter. Si mes vtements sont
ridicules, est-ce ma faute si l'on me harnache aujourd'hui en
garde-national, comme on m'habillera en lzard  cornes quand je
serai acadmicien?

Car j'irai loin. On me le prdit tous les jours. _Sic itur ad
astra._

J'ai le temps, d'ailleurs. Je n'ai encore que quinze ans.

-- Un bel ge! dit mon oncle. On est dj presque un jeune homme
et l'on a encore toute la candeur de l'enfance.

Candeur!... Mon enfance? Je ne me rappelle dj plus. Mes
souvenirs voguent confusment, fouetts de la brise des claques et
mouills de la moiteur des embrassades, sur des lacs d'huile de
foie de morue.

Comment me rappellerais-je quelque chose? J'ai t un petit
prodige. Je crois que je savais lire avant de pouvoir marcher.
J'ai appris par coeur beaucoup de livres; j'ai noirci des fourgons
de papier blanc; j'ai cout parler les grandes personnes. J'ai
t bien lev...

Des souvenirs? En vrit, mme aujourd'hui, c'est avec peine que
j'arrive  faire voluer des personnages devant le tableau noir
qui a servi de fond  la tristesse de mes premires annes. Oui,
mme en faisant voyager ma mmoire dans tous les coins de notre
maison de Paris.; dans les alles ratisses de notre jardin de la
campagne -- un jardin o je ne peux me promener qu'avec
prcaution, o des alles me sont dfendues parce que
j'effleurerais des branches et que j'arracherais des fleurs, o
les rosiers ont des tiquettes, les graniums des scapulaires et
les girofles un tat-civil  la planchette; -- dans l'herbe et
sous les arbres de la proprit de mon grand'pre qui pourtant ne
demanderait pas mieux, lui, que de me laisser vacciner les htres
et dcapiter les boutons d'or...

Des souvenirs? Si vous voulez.

Mon pre? j'ai deux souvenirs de lui.

Un dimanche, il m'a emmen  une fte de banlieue. Comme j'avais
fait manoeuvrer sans succs les diffrents tourniquets chargs de
pavs de Reims, de porcelaines utiles et de lapins mlancoliques,
il s'est mis en colre.

-- Tu vas voir, a-t-il dit, que Phanor est plus adroit que toi.

Il a fait dresser le chien contre la machine et la lui a fait
mettre en mouvement d'un coup de patte autoritaire. Phanor a gagn
le gros lot, un grand morceau de pain d'pice.

-- Puisqu'il l'a gagn, a prononc mon pre, qu'il le mange!

Il a dpos le pain d'pice sur l'herbe et le chien s'est mis 
l'entamer, avec plaisir certainement, mais sans enthousiasme. Des
hommes vtus en ouvriers, derrire nous, ont murmur.

-- C'est honteux, ont-ils dit, de jeter ce pain d'pice  un chien
lorsque tant d'enfants seraient si heureux de l'avoir.

Mon pre n'a pas bronch. Mais, quand nous avons t partis, je
l'ai entendu qui disait  ma mre:

-- Ce sont des souteneurs, tu sais.

J'ai demand ce que c'tait que les souteneurs. On ne m'a pas
rpondu. Alors, j'ai pens que les souteneurs taient des gens qui
aimaient beaucoup les enfants.

Plus tard, mon pre m'a procur une joie plus grave. Il m'a fait
voir Gambetta. C'tait au Palais de Versailles, o se tenait alors
l'Assemble Nationale. La sance tait ouverte quand nous sommes
entrs. Un monsieur chauve, fortifi d'un gilet blanc, tait  la
tribune. Il disait que le mas est trs mauvais pour les chevaux.
J'ai cru que c'tait Gambetta.

Mon pre s'est mis en colre. Comment! je ne reconnais pas
Gambetta! Il est assez facile  distinguer des autres, pourtant.
Ne m'a-t-on pas dit mille fois qu'il s'tait crev un oeil parce
que ses parents ne voulaient pas le retirer d'un collge de
Jsuites?

Si, on me l'a dit mille fois. Je sais ainsi qu'un fils a le droit
de dsobir  ses parents quand ils le mettent chez les Jsuites,
mais qu'il doit leur obir aveuglement lorsqu'ils l'enferment
ailleurs!

-- Ah! tu es vraiment bien nigaud, mon pauvre enfant!  quoi a
sert-il, alors, d'avoir mis dans ta chambre le portrait du grand
patriote? Je parie que tu ne le regardes seulement pas, avant de
te coucher... En tous cas, tu n'es gure physionomiste; combien a-
t-il d'yeux, le dput qui parle  la tribune? Un, ou deux?

Je ne sais pas, je ne sais pas. Je crois bien qu'il en a trois. Il
a des yeux partout. Il en est plein. Je le vois bien,  prsent;
mais, tout  l'heure, je ne pouvais rien voir; j'tais bloui. Ah!
j'ai t tellement mu, en pntrant dans l'auguste enceinte, dans
le sanctuaire des lois! J'en suis encore tout agit. Et puis, je
croyais que Gambetta ne quittait pas la tribune, que c'tait lui
qui parlait tout le temps -- que les autres n'taient l que pour
l'couter.

Mon pre donne des explications aux voisins qui bauchent des
gestes indulgents, aprs avoir souri de piti.

-- Je ne comprends vraiment pas comment il a pu confondre ainsi...
Il a toujours le premier prix d'Histoire et il reconnatrait
M. Thiers  une demi-lieue...

Puis, il se tourne vers moi.

-- Le voil, Gambetta! Tiens, l, l!

Oui, c'est lui, c'est bien lui. Je reconnais son oeil -- la plac
de son oeil. -- Il est l, au premier banc -- le banc de la
commission, dit un voisin qui s'y connat -- tendu de tout son
long, ou presque, les mains dans les poches et la cravate de
travers. Et, de toute l'aprs-midi, il ne desserre point les
dents, pas une seule fois. Il se contente de renifler. Une sance
fort intressante, cependant, o l'on discute la qualit des
fourrages -- paille, foin, luzerne, avoine, son et recoupette.

-- C'est bien dommage que Gambetta n'ait pas parl, dis-je  mon
pre, comme nous sortons.

-- La parole est d'argent et le silence est d'or, me rpond-il
d'une voix qui me fait comprendre qu'il m'en veut de ma bvue de
tout  l'heure. Mais je ne t'avais pas promis de te faire entendre
Gambetta; a ne dpend point de moi. Je t'avais promis de te le
faire voir. Tu l'as vu. Tu n'esprais pas quelque chose
d'extraordinaire, je pense?

Moi? Pas du tout. Je ne m'attendais pas, bien sr,  voir le
tribun rincer son oeil de plomb dans le verre d'eau sucre, ou le
lancer au plafond pour le rattraper dans la cuiller. Je sais qu'il
est trop bien lev pour a.

-- Que son exemple te serve de leon, reprend mon pre. Avec de
l'conomie et en faisant son droit, on peut aujourd'hui arriver 
tout. Il dpend de toi de monter aussi haut que lui.

Je crois que j'aurais peur, en ballon. Du reste, bien que je ne
l'avoue qu' moi-mme, j'ai t trs dsillusionn. Le Gambetta
que j'ai vu n'est point celui que j'esprais voir, Non, pas du
tout. Je ne me rappelle dj plus sa figure: et si sa face -- de
profil -- ne protgeait pas mon sommeil, pendant les vacances,
j'ignorerais demain comment il a le nez fait. Est-ce que je ne
suis pas physionomiste, comme l'assure mon pre?

Si, je le suis; au moins quelquefois. Et le monsieur chauve, en
gilet blanc, qui parlait quand nous sommes entrs, je vous jure
que je ne l'ai point oubli. Ses traits se sont gravs en moi sans
que le temps ait jamais pu les effacer. Quand je veux, dans les
circonstances graves, me reprsenter un homme d'tat, c'est son
visage que j'voque, c'est son linge et son attitude que vient
m'offrir ma mmoire. Oui, malgr mon pre, dont les admirations
taient certainement justifies, ce n'est pas Gambetta, ni mme
M. Thiers, qui symbolisent pour moi le gouvernement ncessaire
d'un peuple libre, mais polic. C'est ce monsieur, dont j'ignore
le nom, dont les cheveux avaient quitt la France dans le fiacre 
Louis-Philippe, dont la blanchisseuse avait un si joli coup de
fer, et qui condamnait le mas, formellement et sans appel, au nom
de la cavalerie tout entire.

J'ai trois souvenirs de ma mre.

Un jour, comme j'tais tout petit, elle me tenait sur ses genoux
quand on est venu lui annoncer qu'une traite souscrite par un
client tait demeure impaye. Elle m'a pos  terre si rudement
que je suis tomb et que j'ai eu le poignet foul.

Une fois, elle m'a rcompens parce que j'avais rpondu  un vieux
mendiant qui venait demander aumne  la grille: Allez donc
travailler, fainant; vous ferez mieux.

-- C'est trs bien, mon enfant, m'a-t-elle dit. Le travail est le
seul remde  la misre et empche bien des mauvaises actions;
quand on travaille, on ne pense pas  faire du mal  autrui.

Et elle m'a donn une petite carabine avec laquelle on peut
aisment tuer des oiseaux.

Une autre fois, elle m'a puni parce que je demande toujours o
mnent les chemins qu'on traverse, quand on va se promener. Ma
mre avait raison, je l'ai vu depuis. C'est tout  fait ridicule,
de demander o mnent les chemins. Ils vous conduisent toujours o
vous devez aller.

Mon grand-pre... C'est un ancien avou,  la bouche sans lvres,
aux yeux narquois, qui dit toujours que le Code est formel.

-- Le Code est formel.

Le geste est factieux; l'intonation est cruelle. La main s'ouvre,
les doigts carts, la paume dilate comme celle d'un charlatan
qui vient d'escamoter la muscade. La voix siffle, tranche,
dissque la phrase, dsarticule les mots, incise les voyelles,
fait des ligatures aux consonnes.

-- Le Code est formel!

J'coute a, plein d'une sombre admiration pour l'autorit
souveraine et mystrieuse du Code, un peu terrifi aussi -- et en
mangeant mes ongles. -- C'est une habitude que rien n'a pu me faire
perdre, ni les choses amres dont on me barbouille les doigts,
quand je dors, et qui me font faire des grimaces au rveil, ni les
exhortations, ni les rprimandes; mais mon, grand-pre, en un clin
d'oeil, m'en a radicalement corrig.

-- Il ne faut pas manger tes ongles, m'a-t-il dit. Il ne faut pas
manger tes ongles parce qu'ils sont  toi. Si tu aimes les ongles,
mange ceux des autres, si tu veux et si tu peux; mais les tiens
sont ta proprit, et ton devoir est de conserver ta proprit.

J'ai cout mon grand-pre et j'ai perdu ma mauvaise habitude.
Peut-tre que le Code est formel, pour les ongles.

J'ai voulu m'en assurer, un, jour, quand j'ai t plus grand; voir
aussi ce que c'est que ce livre qui rsume la sagesse des ges et
condense l'exprience de l'humanit, qui dcide du _fas_ et du
_nefas_, qui promulgue des interdictions et suggre des conseils,
qui fait la tranquillit des bons et la terreur des mchants.

On m'avait envoy, pendant les vacances, passer quelques jours
chez mon grand-pre. Une aprs-midi, j'ai pu m'introduire sans
bruit dans la bibliothque, saisir un Code, le cacher sous ma
blouse et me rfugier, sans tre vu, derrire le feuillage d'une
tonnelle, tout au fond du jardin.

Avec quel battement de coeur j'ai pos le volume sur la table
rustique du berceau! Avec quelles transes d'tre surpris avant
d'avoir pu boire  ma soif  la source de justice et de vrit,
avec quels espoirs inexprimables et quels pressentiments
indicibles! Le voile qui me cache la vie va se dchirer tout d'un
coup, je le sens; je vais savoir le pourquoi et le comment de
l'existence de tous les tres, connatre les liens qui les
attachent les uns aux autres, les causes profondes de l'harmonie
qui prside aux rapports des hommes, pntrer les bienfaisants
effets de ce progrs que rien n'arrte, de cette civilisation dont
j'apprends  m'enorgueillir. Non, Ali-Baba n'a point prouv, en
pntrant dans la caverne des quarante voleurs, des
tressaillements plus profonds que ceux qui m'agitent en ouvrant le
livre sacr! Non, ve n'a pas cueilli le fruit dfendu, au jardin
d'Eden, avec une motion plus grande; le Tentateur ne lui avait
parl qu'une seule fois de la saveur de la pomme -- et il y a si
longtemps, moi, que j'entends chanter la gloire du Code, du Code
qui est formel!

Je lis. Je lis avec acharnement, avec fivre. Je lis le Contrat de
louage, le Rgime dotal, beaucoup d'autres choses comme a. Et je
ne sens pas monter en moi le feu de l'enthousiasme, et je ne suis
point envahi par cette exaltation frntique que j'attendais aux
premires lignes. Mais a va venir, je le sais, pourvu que je ne
me dcourage pas, que je persvre, que j'aille jusqu'au bout. Du
courage!Le mur mitoyen...

-- Qu'est-ce que tu fais l?

Mon grand-pre est devant moi. Il est entr sans que j'aie pu m'en
apercevoir, tellement j'tais absorb.

--Il y a deux heures que je te cherche. Qu'est-ce que tu fais? Tu
lis? Qu'est-ce que tu lis?

-- Je lis le Code!

 quoi bon nier? Le livre est l, grand ouvert sur la table,
tmoin muet, mais irrcusable, de ma curiosit perverse. Mon
grand-pre sourit.

-- Tu lis le Code! a t'amuse, de lire le Code? a t'intresse?

Je fais un geste vague. a ne m'amuse pas, certainement: mais a
m'intresserait sans aucun doute, si l'on me laissait continuer.
Telle est, du moins, mon opinion. Opinion sans valeur, mon grand-
pre me le dmontre immdiatement.

-- Pour lire le Code, mon ami, il ne suffit pas de savoir lire; il
faut savoir lire le Code. Ce qu il faut lire, dans ce livre-l, ce
n'est pas le noir, l'imprim; c'est le blanc, c'est a...

Et il pose son doigt sur la marge.

Trs vex, je ferme brusquement le volume. Mon grand-pre sourit
encore.

-- il faut avoir des gards pour ce livre, mon enfant. Il est
respectable. Dans cinquante ans, c'est tout ce qui restera de la
Socit.

Bon, bon. Nous verrons a.

J'ai un autre souvenir, encore.

M. Dubourg est un ami de la famille. C'est un homme de cinquante
ans, au moins, employ suprieur d'un ministre o sa rputation
de droiture lui assure une situation unique. Rputation mrite;
mon grand-pre, souvent un peu sarcastique, en convient sans
difficult: Dubourg, c'est l'honntet en personne. Il est notre
voisin, l't; sa femme est une grande amie de ma mre et c'est
avec son fils, Albert, que je joue le plus volontiers. J'ai
l'habitude d'aller le chercher l'aprs-midi; et je suis fort
tonn que, depuis plusieurs jours, on me dfende de sortir. Que
se passe-t-il?

J'ai surpris des bouts de conversation, j'ai fait parler les
domestiques. Il parait que M. Dubourg s'est mal conduit... des
dtournements considrables... une cocotte... la ruine et le
dshonneur -- sinon plus...

Mon pre se doute que je suis au courant des choses, car il prend
le parti de ne plus se gner devant moi.

-- Dubourg peut se flatter d'avoir de la chance, dit-il  ma mre,
 djeuner; Il ne sera pas poursuivi; il a rembours, et on se
contente de a. Moi, je ne comprends pas ces indulgences-l; c'est
tout  fait dmoralisant; le crime ne doit jamais, sous aucun
prtexte, chapper au chtiment.

-- Jamais, dit ma mre. Mais on aura eu gard  son ge.

-- Belle excuse! Raison de plus pour n'avoir pas de piti. Une
cocotte! Une danseuse!... Une liaison qui durait depuis des mois -
- depuis des annes, peut-tre... Connais-tu rien de plus immoral?
Et monsieur fouille  pleines mains dans les caisses publiques
pour entretenir a!... Comme sous l'Empire! Comme sous Louis
XV!... Et, quand on le prend sur le fait, on lui pardonne, sous
prtexte qu'il a cinquante-cinq ans de vie irrprochable et que
ses cheveux sont blancs!

-- Ce n'est gure encourageant pour les honntes gens, dit ma mre.
On prouve un tel soulagement  lire, dans les journaux, les
condamnations des fripons... Enfin, jugement ou non, on est
toujours libre de fermer sa porte  des gens pareils,
heureusement...

-- C'est ce qu'on fait partout pour Dubourg, sois tranquille. J'ai
donn des ordres, ici. Et quant  toi, Georges, si par hasard tu
rencontres Albert, je te dfends de lui parler. Je te le dfends;
tu m'entends?

Je n'ai pas rencontr Albert. Mais le surlendemain matin, comme je
suis assis, au fond du jardin,  ct de mon pre qui lit son
journal, je vois arriver M. Dubourg. La domestique, par btise ou
par piti, lui aura permis d'entrer.

-- La sotte fille! dit mon pre. Elle aura ses huit jours avant
midi.

Mais M. Dubourg est  dix pas. Je sens que je vais tre bien
gnant pour lui, qu il ne pourra pas dire, devant moi, tout ce
qu'il a  dire, et je me lve pour m'en aller. Mon pre me retient
par le bras.

-- Reste l!

M. Dubourg parle depuis cinq minutes; des phrases embarrasses,
coupes, heurtes, honteuses d'elles-mmes. Et, chaque fois qu'il
s'arrte, mon pre esquisse la moiti d'un geste, mais il ne
rpond rien. Rien; pas un mot.

M. Dubourg continue. Il dit que des sympathies lui seraient si
prcieuses... des sympathies mme caches... qu'on dsavouerait
devant le monde...

Silence.

Il dit qu'il a eu un moment d'garement... mais que le chiffre
qu'on a cit tait exagr, qu'il n'avait jamais t aussi loin...
qu'il ne s'explique pas... qu'il a refait tous ses comptes depuis
vingt ans...

Silence.

Il dit qu'il a t un grand misrable de cder  des tentations...
qu'il comprend trs bien qu'on ne l'excuse pas  prsent... mais
qu'il avait espr qu'on consentirait avant de le condamner
dfinitivement... que, s'il ne se sentait pas compltement
abandonn, le repentir lui donnerait des forces...

Silence.

Il dit qu'il va partir trs loin avec sa famille... que, s'il
tait seul, il saurait bien quoi faire, et que ce serait peut-tre
le mieux...

Silence.

-- Eh! bien, a-t-il murmur, je ne veux point vous importuner plus
longtemps, M. Randal; je vais vous quitter... Au revoir...

Et il a tendu une main qui tremblait. Mon pre a hsit; puis, il
a mis l'aumne de deux doigts dans cette main-l.

-- Adieu, Monsieur.

Alors, M. Dubourg est parti. Il s'en est all  grandes enjambes,
le dos vot comme pour cacher sa figure, sa figure ride, tire,
aux yeux rouges, qui a vieilli de dix ans. Le chien l'a suivi, le
museau au ras du sol, lui flairant les talons d'un air bien
dgot, serrant funbrement sa queue entre ses pattes -- comme les
soldats portent leur fusil le canon en bas, aux enterrements
officiels.

Je n'ai jamais oubli a.

Mais  quoi bon se souvenir, quand on est heureux? Car je suis
heureux. Je ne dis pas que je suis trs heureux, car j'ignore quel
est le superlatif du bonheur. Je ne le saurai que plus tard, quand
il sera temps. Tout vient  point  qui sait attendre.

J'aime mes parents. Je ne dis pas que je les aime beaucoup -- je
manque de point de comparaison. -- Je les considre, surtout, comme
mes juges naturels (l'oeil dans le triangle, vous savez); c'est
pourquoi je ne les juge point. Je pense qu'ils ont, pre, mre et
grand-pre, exactement les mmes ides -- qu'ils expriment ou
dfendent, les uns avec un acharnement lgrement maladif, l'autre
avec une ironie un peu nerveuse. Je suis port  croire que ce
qu'ils prfrent en moi, c'est eux-mmes; mais tous les enfants en
savent autant que moi l-dessus.

Je respecte mes professeurs. Mme, je les aime aussi. Je les
trouve beaux.

On m'a tellement dit que je serai riche, que j'ai fini par le
savoir. Je travaille pour me rendre digne de la fortune que
j'aurai plus tard; c'est toujours plus prudent, dit mon grand-
pre. Mais, en somme, si je me conduis bien, c'est que a me fait
plaisir. Car, si je me conduisais mal, mes parents ne pourraient
pas me dshriter compltement. Le Code est formel.


II -- LE COEUR D'UN HOMME VIERGE EST UN VASE PROFOND

C'est entendu. Je ne suis plus un prodige et j'ai laiss 
d'autres la gloire de reprsenter le lyce au concours gnral. Je
ne suis pas un cancre -- non, c'est trop difficile d'tre un
cancre. Je suis un lve mdiocre. J'erre mlancoliquement, au
dbut des mois d'aot, dans le purgatoire des _accessits_.

-- _Sic transit gloria mundi_, soupire mon oncle, qui ne sait pas
le latin, mais qui a lu la phrase au bas d'une vieille estampe qui
reprsente Blisaire tendant son casque aux passants.

C'est mon oncle,  prsent, qui veille sur mes jeunes annes. Mes
parents sont morts, et il m'a t donn comme tuteur.

-- Une tutelle pareille, ai-je entendu dire  l'enterrement de ma
mre, a vaut de l'or en barre; le petit s'en apercevra plus tard.

Depuis, j'ai appris bien d'autres choses. Les employs et les
domestiques ont parl; les amis et connaissances m'ont plaint
beaucoup. On s'intresse tant aux orphelins!... Et, ce qu'on ne
m'a pas dit, je l'ai devin. Les yeux du boeuf, disent les
paysans, lui montrent l'homme dix fois plus grand qu'il n'est;
sans quoi le boeuf n'obirait point. Eh! bien, l'enfant, l'enfant
qui souffre, a ces yeux-l. Des yeux qui grossissent les gens
qu'il dteste; qui, en outrant ce qu'il connat d'excrable en
eux, lui font apercevoir confusment, mais srement, les
ignominies qu'il en ignore; des yeux qui ne distinguent pas les
dtails, sans doute, mais qui lui reprsentent l'tre abhorr dans
toute la truculence de son infamie et l'amplitude de sa mchancet
-- qui le lui rendent physiquement rpulsif. -- Les premires
aversions d'enfant seraient moins fortes, sans cela, ces aversions
douloureuses qui font courir dans l'tre des frmissements
barbares; et des souvenirs qu'elles laissent lorsqu'elles se sont
loignes et transformes en rancunes, ne germeraient point des
haines d'homme.

Je sais que je suis vol. Je vois que je suis vol. L'argent que
mes parents ont amass, et qu'ils m'ont lgu, je ne l'aurai pas.
Je ne serai pas riche; je serai peut-tre un pauvre.

J'ai peur d'tre un pauvre -- et j'aime l'argent, Oui, j'aime
l'argent; je n'aime que a. C'est l'argent seul, je l'ai assez
entendu dire, qui peut pargner toutes les souffrances et donner
tous les bonheurs; c'est l'argent seul qui ouvre la porte de la
vie, cette porte au seuil de laquelle les dshrits vgtent;
c'est l'argent seul qui donne la libert. J'aime l'argent. J'ai vu
la joie orgueilleuse de ceux qui en ont et l'envie torturante de
ceux qui n'en ont pas; j'ai entendu ce qu'on dit aux riches et le
langage qu'on tient aux malheureux. On m'avait appris  tre fier
de la fortune que je devais avoir, et je sens qu'on ne me regarde
plus de la mme faon depuis que mes parents sont morts. Il me
semble qu'une condamnation pse sur moi. Je suis vol, et je ne
puis pas me dfendre, rien dire, rien faire... Cette ide me
supplicie, je hais mon oncle; je le hais d'une haine terrible. Sa
bienveillance m'exaspre; son indulgence m'irrite; je meurs
d'envie de lui crier qu'il est un voleur, quand il me parle; de
lui crier que sa bont n'est que mensonge et sa complaisance
qu'hypocrisie; de lui dire qu'il s'intresse autant  moi que le
bandit  la victime qu'il dtrousse... Les robes de sa fille, ma
cousine Charlotte, qui commence  porter des jupes longues, c'est
moi qui les paye; et l'argent qu'il me donne, toutes les semaines,
c'est la monnaie de mes billets de banque, qu'il a changs. J'en
suis arriv  ne plus pouvoir manger, chez lui, le dimanche; les
morceaux m'tranglent, j'touffe de colre et de rage.

Plus tard, j'ai pens souvent  ce que j'ai prouv,  ce moment-
l. Je me suis rendu un compte exact de mes sentiments et de mes
souffrances; et j'ai compris que c'tait quelque chose d'affreux
et d'indicible, ces sentiments d'homme indign par l'injustice
s'emparant d'une me d'enfant et provoquant ces angoisses infinies
auxquelles l'exprience n'a point donn, par ses comparaisons
cruelles, le contrepoids des douleurs passes et des revanches
possibles. Je me suis expliqu que tout mon tre moral, dlivr
subitement des influences extrieures, et repli sur lui-mme pour
l'attaque, ait pu se dtendre par fatigue, une fois la lutte juge
sans espoir, et s'allonger dans le mpris.

Mais ce n'est pas mon oncle que je mprise; je continue  le har.
Je le hais mme davantage -- parce que je commence  pntrer les
choses -- parce que je sens qu'un homme qui cherche  conqurir sa
vie, si excrables que soient ses moyens, ne peut pas tre
mprisable. Ce que je mprise, c'est l'existence que je mne, moi;
que je suis condamn  mener pendant des annes encore.
Instruction; ducation. On _m'lve_. Oh! l'ironie de ce mot-
l!...

ducation. La chasse aux instincts. On me reproche mes dfauts; on
me fait honte de mes imperfections. Je ne dois pas tre comme je
suis, mais _comme il faut_. Pourquoi faut-il?... On m'incite 
suivre les bons exemples; parce qu'il n'y a que les mauvais qui
vous dcident  agir. On m'apprend  ne pas tromper les autres;
mais point  ne pas me laisser tromper. On m'inocule la raison --
ils appellent a comme a -- juste  la place du coeur. Mes
sentiments violents sont criminels, ou au moins dplacs; on
m'enseigne  les dissimuler. De ma confiance, on fait quelque
chose qui mrite d'avoir un nom: la servilit; de mon orgueil,
quelque chose qui ne devrait pas en avoir: le respect humain. Le
crne dprim par le casque d'airain de la saine philosophie, les
pieds alourdis par les brodequins  semelles de plomb dont me
chaussent les moralistes, je pourrai dcemment, vers mon quatrime
lustre, me prsenter  mes semblables. J'aurai du savoir-vivre. Je
regarderai passer ma vie derrire le carreau brouill des
conventions hypocrites, avec permission de la romantiser un peu,
mais dfense de la vivre. J'aurai peur. Car il n y a qu'une chose
qu'on m'apprenne ici, je le sais! On m'apprend  avoir peur.

Pour que j'aie bien peur des autres et bien peur de moi, pour que
je sois un lieu-commun articul par la rsignation et un automate
de la souffrance imbcile, il faut que mon tre moral primitif, le
_moi_ que je suis n, disparaisse. Il faut que mon caractre soit
bris, meurtri, enseveli. Si j'en ai besoin plus tard, de mon
caractre -- pour me dfendre, si je suis riche et pour attaquer,
si je suis pauvre -- il faudra que je l'exhume. Il revivra tout 
coup, le vieil homme qui sera mort en moi -- et tant pis pour moi
si c'est un pouvantail qui gisait sous la dalle; et tant pis pour
les autres si c'est un revenant dont le suaire ligotait les poings
crisps, et qui a pleur dans la tombe!

Et souvent, il n'y a plus rien derrire la pierre du spulcre. La
bire est vide, la bire qu'on ouvre avec angoisse. Et
quelquefois, c'est plus lugubre encore.

Les rivires claires qui traversent les villes naissantes... On
jette un pont dessus, d'abord; puis deux, puis trois; puis, on les
couvre entirement. On n'en voit plus les flots limpides; on n'en
entend plus le murmure; on en oublie mme l'existence, Dans la
nuit que lui font les votes, entre les murs de pierre qui
l'treignent, le ruisseau coule toujours, pourtant. Son eau pure,
c'est de la fange; ses flots qui chantaient au soleil grondent
dans l'ombre; il n'emporte plus les fleurs des plantes, il charrie
les ordures des hommes. Ce n'est plus une rivire; c'est un gout.

Je ne suis pas le seul, sans doute,  avoir devin la tendance
malfaisante d'un systme qui poursuit, avec le knout du respect,
l'unit dans la platitude. L'enfant a l'orgueil de sa personnalit
et le fier enttement de ce qu'on appelle ses mauvais instincts.
L'ironie n'est pas rare chez lui; et il se venge par sa moquerie,
toujours juste, du personnage ou de la doctrine qui cherche 
peser sur lui. Mais la raillerie n'est pas assez forte pour la
lutte. De l ce mlange de douceur et d'amertume, de patience et
de mchancet, de confiance large et de doute pnible que je
remarque chez plusieurs de mes camarades -- toujours enfants trs
heureux ou trs malheureux dans leurs familles -- et qui se rsout
dans une tristesse noire et une inquitude nostalgique. Non, le
sarcasme ne suffit point. Ce n'est pas en secouant ses branches
que le jeune arbre peut se dbarrasser de la liane qui l'touffe;
il faut une hache pour couper la plante meurtrire, et cette
hache, c'est la Ncessit qui la tient. C'est elle qui m'a
dlivr. Il y a une chose que je sais et qu'aucun de mes camarades
ne sait encore: je sais qu'il faut vivre.

Je sais qu'il faut avoir une volont, pour vivre, une volont qui
soit  soi -- qui ne demande ni conseil avant, ni pardon aprs. --
Je sais que les annes que je dois encore passer au collge seront
des annes perdues pour moi. Je sais que les avis qu'on me donnera
seront mauvais, parce qu'on ne me connat point et que je ne suis
pas un tre abstrait. Je sais que ce qu'on m'enseignera ne me
servira pas  grand'chose; qu'en tous cas j'aurais pu l'apprendre
tout seul, en quelques mois, si j'en avais eu besoin; et qu'il n'y
a, en rsum, qu'une seule chose qu'il faille savoir, Nul n'est
cens ignorer la loi. Est-ce que c'est classique, a, ou
simplement premptoire?

Non pas que je pense du mal de l'enseignement classique. Loin de
l. J'ai pris le parti de ne penser du mal de rien ou, du moins,
de ne point mdire. Je m'abstiens donc de vilipender ces auteurs
dfunts qui m'engagent  vivre.

_Integer vitae, scelerisque purus_.

Je leur ai mme d, depuis, une certaine reconnaissance. Il y a
beaucoup de bonnes ruses, en effet, et fort utiles pour qui sait
comprendre, indiques par les classiques. Combien de fois, par
exemple, enferm dans un meuble que transportaient dans un
appartement abandonn la veille des camarades camoufls en
bnistes, ne me suis-je pas surpris  mchonner du grec!  cheval
de Troie... Mais n'anticipons pas.

J'excute le programme, trs consciencieusement. D'abord, parce
que je ne veux pas tre puni. Les pensums sont ridicules,
dsagrables; et je cherche avant tout  ne pas me laisser
exasprer par les injustices maladives d'un cuistre auquel j'aurai
fourni un jour l'occasion de m'infliger un chtiment, mrit peut-
tre, et qui s'acharnera contre moi. Je tiens  n'avoir point de
haine pour mes professeurs; car je ne suis pas comme beaucoup
d'autres enfants qui, abrutis par la discipline scolaire, n'ont de
respect que pour les gens qui leur font du mal. Ces gens-l, je ne
pourrais jamais les vnrer, jamais -- et je prfre garder  leur
gard, sans aller plus loin, des sentiments inexprims.

Ensuite, ce n'est pas dsagrable d'excuter un programme,
lorsqu'on le sait grotesque. Quand on a cette certitude, on
prouve quelque puissance  travailler; sans aucun enthousiasme,
bien entendu, mais avec pas mal d'ironie. J'apprends donc cette
Histoire des Morts -- tout a, c'est les procs verbaux des
vieilles Morgues --cette Histoire des Morts qu'on nous enseigne en
ddain des Actes des Vivants -- comme on nous condamne  la
gymnastique affaiblissante en haine du travail manuel qui
fortifie. -- J'interprte en un franais pdantesque les oeuvres
d'auteurs grecs et latins dont les traductions excellentes se
vendent pour rien, sur les quais. Je prends des notes sans nombre
 des cours o l'on me rcite avec conviction le contenu des
livres que j'ai dans mon pupitre. Et je salis beaucoup de papier,
et je gche beaucoup d'encre pour faire, du contenu de volumes
gnralement consciencieux et qu'on trouve partout, des manuscrits
ridicules.

Je me le demande souvent:  quoi sert, dans une pareille mthode
d'enseignement, la dcouverte de l'imprimerie?

Ce serait trop simple, sans doute, de nous apprendre uniquement ce
qu'il est indispensable de savoir aujourd'hui: les langues
vivantes, et de nous laisser nous instruire nous-mmes en lisant
les livres qui nous plairaient, et comme il nous
plairait...Qu'est-ce que je saurai, quand je sortirai du collge,
moi qui ne serai pas riche, moi qu'on vole pendant que je traduis
le _De officiis_, moi qui dpense ici, inutilement, de l'argent
dont j'aurai tant besoin, bientt? Qu'est-ce que je connatrai de
l'existence, de cette existence qu'il me faudra conqurir, seul,
jour par jour et pied  pied? Ah! si j'tais encore riche,
seulement! Je suis pouvant de mon isolement et de mon
impuissance...

On lve mon esprit, cependant. Je me laisse faire. Je porte le
lourd sponde  bras tendu et je fais cascader le dactyle dansant.
Je m'imprgne des grandes leons morales que nous lgua la sagesse
antique. Le livre de la science, qu'on m'entr'ouvre trs peu, afin
de ne point m'blouir, m'merveille. Et la haute signification des
faits historiques ne m'chappe pas le moins du monde. J'assiste
avec une satisfaction visible  la ruine de Carthage; je comprends
que la fin de l'autonomie grecque, bien que dplorable, fut
mrite. J'applaudis, comme il convient,  la victoire de Cicron
sur Catilina; et aussi au triomphe de Csar, L'empire Romain
s'tablit,  ma grandie joie; c'tait ncessaire; et Jsus-Christ
vient au monde. Pourtant, il faut tre juste: les invasions des
Barbares ont eu du bon; pourquoi pas? Quant aux Anglais, je sais
que trois voix crieront ternellement contre eux, et que c'est
fort heureux que Jeanne d'Arc les ait chasss de France. Je vois
clairement que la destine des Empires tient  un grain de sable;
que la Rvolution franaise fut un grand mouvement librateur,
mais qu'il faut nanmoins en blmer les excs... Posie de
faussaires; science d'apprentis teinturiers; gographie de
collecteurs de taxes; histoire de sergents recruteurs; chronologie
de fabricants d'almanachs...

On forme mon got, aussi. Je vnre Horace, qu'on aime  lire
dans un bois; et Homre, jeune encor de gloire. J'estime fort
Raphal pour les Loges du Vatican, que j'ignore; Michel-Ange, pour
le Jugement Dernier, que je n'ai jamais vu. Boileau a mon
admiration; et Malherbe, qui vint enfin. Je sais que Molire est
suprieur  Shakespeare et que si les Franais n'ont pas de pome
pique, c'est la faute  Voltaire. Je distingue soigneusement
entre Bossuet, qui tait un aigle, et Fnelon, qui fut un cygne.
Plumages!... J'honore Franklin.

Je vis en vieillard...

C'est bon. Mais, puisqu'il faut que jeunesse se passe -- elle se
passera, ma jeunesse! -- Dans l'avenir; n'importe quand. Mme si
mes pieds se sont corchs aux cailloux de la route, mme si mes
mains saignent du sang des autres, mme si mes cheveux sont
blancs. Je l'aurai, ma jeunesse qu'on m'a mise en cage; et si je
n'ai pas assez d'argent pour payer sa ranon, il faudra qu'on la
paye  ma place et qu'on paye double. Ce n'est pas pour moi,
l'Esprance qui est reste au fond de la bote. Je n'espre pas.
Je veux.

Qu'un homme se fixe fermement sur ses instincts, a dit Emerson,
et le monde entier viendra  lui. Je n'en ai pas retrouv assez,
des instincts qu'on m'a arrachs, pour en former un caractre;
mais j'en ai pu faire une volont. Une volont que mes chagrins
furieux ont rendue pre, et mes rages mornes, implacable. Et puis,
elle m'a donn violemment ce qu'elle donne  tous plus ou moins,
cette instruction que je reois; un sentiment qui, je crois, ne me
quittera pas facilement: le mpris des vaincus.

Des vaincus... J'en vois partout. Ces universitaires mchants et
serviles, vaniteux et moroses. Des gens qui n'ont jamais quitt le
collge; mangent, dorment, font leurs cours; connaissent toutes
les pierres des chemins par lesquels ils passent; vgtent sans se
douter qu'on peut vivre; _requiescunt in pace_. Des citrouilles
rutilantes d'orgueil; ou bien de grandes araignes tristes -- des
araignes de banlieue.

Et tout a peine, pourtant, pour gagner sa vie; roule la pilule
amre dans la pte sucre des marottes, dans la poudre rose des
dadas.

-- Serrez le texte! s'crie l'un. La langue franaise, qui est la
plus belle du monde, nous permet de rendre exactement l'intensit
du texte.

Je serre le texte; je l'tripe; je l'trangle.

-- Traduisez largement, dit l'autre; n'ayez pas peur de moderniser.
La vie antique se rapprochait de la ntre beaucoup plus qu'on ne
le pense gnralement. Croyez-vous, par exemple, que les Anciens
n'avaient d'autre coiffure que le casque? Et le ptase, Messieurs!
Inutile d'aller plus loin...

Oui, inutile;

_Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt._
N'en jetez plus, la cour est pleine.

-- Mon ami, me dit mon oncle quand j'ai quitt le lyce, _pede
libero_; avec un diplme flatteur et fort utile sous le bras, mon
ami, le moment est solennel. Toutes les branches de l'activit
humaine s'offrent  toi; tu peux choisir. Commerce, industrie,
littrature, science, politique, magistrature... Que
t'indiquerais-je? Tu sais que, depuis Bonaparte, la carrire est
ouverte aux talents...

Mon oncle s'amuse un peu, en me disant a; la bouche ne rit pas,
mais l'ironie lui met des virgules au coin des yeux couleur
d'acier. Sa figure? Un tableau de ponctuation et d'accentuation,
sur parchemin. La paupire infrieure en accent grave, la paupire
suprieure en accent circonflexe; le nez, un point d'interrogation
renvers, surmont d'un grand accent aigu qui barre le front; la
bouche, un tiret; des guillemets  la commissure des lvres; et la
face tout entire, que couronnent des points exclamatifs
saupoudrs de cendre, prise entre les parenthses des oreilles.

-- Enfin, rflchis. Tu as fini tes tudes; tu connais la vie;
choisis.

Non, je ne connais pas la vie; mais je la devine. Et j'ai fait mon
choix.

Pour le moment, pourtant, je dclare  mon oncle que je dsire,
avant tout, faire mon temps de service militaire. M'engager, afin
d'tre libre, aprs.

-- Excellente ide, dit mon oncle. Peut-tre as-tu raison de ne
point te dcider pour une de ces professions librales qui
confrent des dispenses; qui peut savoir? En tous cas, la caserne
est une bonne cole. Le service militaire obligatoire a beaucoup
fait pour accrotre les rapports des hommes entre eux; il a donn
 l'humanit un nouveau sujet de conversation.

Peut-tre autre chose, aussi. J'ai eu le temps de m'en apercevoir,
durant les annes que j'ai passes sous les drapeaux. Mais ce ne
sont pas l mes affaires. Et, d'ailleurs, je n'ai pas le droit de
parler, car je ne serai libr que demain.

Libr! Ce mot me fait rflchir longuement, pendant cette nuit o
je me suis allong, pour la dernire fois, dans un lit militaire.
Je compte. Collge, caserne. Voil quatorze ans que je suis
enferm. Quatorze ans! Oui, la caserne continue le collge... Et
les deux, o l'initiative de l'tre est brise sous la barre de
fer des rglements, o la vengeance brutale s'exerce et devient
juste ds qu'on l'appelle punition -- les deux sont la prison. --
Quatorze annes d'internement, d'affliction, de servitude -- pour
rien...

Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse,  prsent que je suis
libr, pour qu'on m'incarcre pendant aussi longtemps? Quelle
multitude de dlits, quelle foule de crimes me faudra-t-il
commettre?...

Quatorze ans! Mais a paye un assassinat bien fait! Et combien
d'incendies, et quel nombre de meurtres, et quel tas de vols, et
quelle masse d'escroqueries!... La prison? J'y suis habitu. a me
serait bien gal, maintenant, d'en risquer un peu, pour quelque
chose. La fabrication des abat-jour ne doit pas tre plus agaante
que la confection des thmes grecs; et j'aurais mieux aim tresser
des chaussons de lisires que de monter la garde... On ne me
mettrait point en prison sans motifs, d'abord. Ensuite, j'aurais
au moins, cette fois-l, quelqu'un pour me dfendre; un avocat,
qui dirait que je ne suis pas coupable, ou trs peu; que j'ai cd
 des entranements; _et caetera_; qui apitoierait les juges et
m'obtiendrait le minimum,  dfaut d'un acquittement. -- Et qui
sait si je serais pris?


III -- LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS

J'ai suivi le conseil d'Issacar, et je suis ingnieur. O, comment
j'ai connu M. Issacar, c'est assez, difficile  dire. Un jour, un
soir, une fois... On ne fait jamais la connaissance d'un
Isralite, d'abord; c'est toujours lui qui fait la vtre.

M. Issacar compte beaucoup sur moi; il m'intresse pas mal; et
nous sommes grands amis. C'est trs bon, une amiti intelligente
librement choisie, lorsqu'on n'a connu pendant longtemps que les
camaraderies banales imposes par le hasard des promiscuits.
M. Issacar est un homme habile; il a des projets grandioses et il
m'a expos des plans dont la conception dnote une vaste
exprience. Il n'est gure mon an, pourtant, que de deux ou
trois ans; sa hardiesse de vues m'tonne et je suis surpris de la
nettet et de la sret de son jugement. D'o vient, chez le juif,
cette prcocit de pntration? Je ne lui vois qu'une seule cause:
l'observation, par l'Isralite, d'une rgle religieuse en mme
temps qu'hyginique, qui lui permet de contempler le monde sans
aucun trouble, de conclure et d'apprendre  raisonner avec bon
sens; tandis que le jeune chrtien, sans cesse dans les transes,
passe son temps  faire des confidences aux mdecins et 
consterner les apothicaires. Quoi qu'il en soit, mes relations
avec Issacar m'auront t fort utiles, m'auront fait gagner
beaucoup de temps. Sans lui, il est bien des choses dont je ne me
serais aperu, sans doute, qu'aprs de nombreuses tentatives et de
fcheux dboires. D'abord, il m'a donn une raison d'tre dans
l'existence.

-- C'est de premire ncessit, m'a-t-il dit. Que vous ayez fait
vos tudes et votre service militaire, c'est certainement trs
bien; mais cela n'intresse personne et ne vous assure aucun titre
 la considration de vos contemporains. Quand on ne veut pas
devenir quelqu'un, il faut se faire quelque chose. Collez-vous sur
la poitrine un criteau qui donnera une indication quelconque, qui
ne vous gnera pas et pourra vous servir de cuirasse, au besoin.
Faites-vous ingnieur. Un ingnieur peut s'occuper de n'importe
quoi; et un de plus, un de moins, a ne tire pas  consquence.
D'ailleurs, la qualification est libre; le premier venu peut se
l'appliquer, mme en dehors du thtre. Ds demain, faites-vous
faire des cartes de visite. Crez-vous ingnieur. Vous savez que
a ne nous sera pas inutile si, comme je l'espre, nous nous
entendons.

Je le sais. Issacar a une grande ide. Il veut crer sur la cte
belge,  peu de distance de la frontire franaise, un immense
port de commerce qui rivalisera en peu de temps avec Anvers et
finira par tuer Hambourg. Il m'a dtaill son projet avec pices 
l'appui, rapports de toute espce et plans  n'en plus finir. Il a
mme t plus loin; il m'a emmen  L., o j'ai pu me rendre un
compte exact des choses; il est certain qu'Issacar n'exagre pas,
et que son ide est excellente. Ce n'est point une raison, il est
vrai, pour qu'elle ait du succs.

Nanmoins, j'ai t trs heureux de voyager un peu. Je ne
connaissais rien d'exact, n'ayant pass que neuf ans au collge,
sur les pays trangers. Le peu que j'en savais, je l'avais appris
par les collections de timbres-poste. Issacar a su se faire
beaucoup d'amis, non seulement  L., mais  Bruxelles, et nous ne
nous sommes pas ennuys une minute. Mme, j'ai eu la grande joie
de soutenir triomphalement, devant plusieurs collgues, ingnieurs
belges distingus, une discussion sur les diffrents systmes
d'cluses.

-- Vous voyez, m'a dit Issacar, que a marche comme sur des
roulettes. Laissez-moi faire. Dans six mois j'aurai l'option et
avant un an nous donnerons le premier coup de pioche.
Financirement, l'affaire sera lance  Paris et l'mission faite
dans des conditions superbes; je ne voudrais  aucun prix ngliger
d'employer, dans une large mesure, les capitaux franais pour une
telle entreprise. Si, comme je le pense, vous pouvez mettre dans
quelques mois une cinquantaine de mille francs  notre
disposition, pour les frais indispensables, je rponds de la
russite.

Malgr tout, je ne sais pas si nous nous entendrons. Non pas que
j'aie des doutes sur les sentiments moraux d'Issacar; je n'ai pas
le moindre doute  ce, sujet-l; Issacar lui-mme ne m'en a pas
laiss l'ombre.

-- La morale, dit-il, est une chose excellente en soi, et mme
ncessaire. Mais il faut qu'elle reste en rapports troits avec
les ralits prsentes; qu'elle en soit, plutt, la directe
manation. Jusqu' une certaine poque, le XVIe sicle si vous
voulez, toute thologie, et par consquent toute morale, tait
base sur sa cosmogonie. Le vieux systme de Ptolme s'est
croul; mais le monde moral  trois tages qui s'appuyait sur
lui: enfer, terre et ciel, lui a survcu; c'est un monument qui
n'a plus de base. La morale doit voluer, comme tout le reste;
elle doit toujours tre la consquence des dernires certitudes de
l'homme ou, au moins, de ses dernires croyances. La
transformation d'un univers, divis en trois parties et
formellement limit, en un autre univers infini et unique devait
entraner la mtamorphose d'un systme de morale qui n'tait plus
en concordance avec le monde nouveau; il est regrettable que cette
ncessit n'ait t comprise que de quelques esprits d'lite que
les bchers ont fait disparatre. Il en rsulte que notre vie
morale actuelle, si elle est incorrecte devant le critrium
conserv, prend les allures d'une protestation contre quelque
chose qui n'existe point; et qu'elle manque de signification, si
elle est correcte. C'est trs malheureux... Le vieux prcepte: Tu
ne voleras pas est excellent; mais il exige aujourd'hui un
corollaire: Tu ne te laisseras pas voler. Et dans quelle mesure
faut-il ne pas voler, afin de ne point se laisser voler? Croyez-
vous que ce soient les Codes qui indiquent la dose? Certes, il y a
de nombreuses fissures dans les Tables de la Loi; et la
jurisprudence est bien oblige de les largir tous les jours; je
pense pourtant que ce n'est point suffisant, je ne vous parlerai
pas de la faon dont les foules, en gnral, interprtent les
principes suranns qui ont la prtention ridicule de diriger la
conscience humaine; mais avez-vous remarqu comme les magistrats,
les juges, lorsqu'ils y sont forcs, exposent pauvrement la
morale? J'ai voulu m'en donner une ide, et j'ai visit les
prtoires. Monsieur, c'est absolument piteux. Mais comment voulez-
vous qu'il en soit autrement?... Les consquences d'un pareil tat
de choses sont pnibles; il produit forcment la division de
l'Humanit en deux fractions  peu prs gales: les bourreaux et
les victimes. Il faut dire qu'il y a des gradations. Si vous tes
bourreau, vous pouvez tre usurier comme vous pouvez tre
philanthrope; si vous tes victime, vous pouvez tre le
sentimentaliste qui soupire ou la dupe qu'on fait crever... Il me
semble que les grands prophtes hbreux, qui furent les plus
humains des philosophes, ont donn, il y a bien longtemps -- 
l'poque o ils lanaient les glorieuses invectives de leur
vhmente colre contre un Molochisme dont celui d'aujourd'hui
n'est que la continuation mal dguise -- ont donn, dis-je,
quelque ide de la morale qu'ils prvoyaient invitable. Ne
mprise pas ton corps, a dit Isae. Monsieur, je ne connais point
de parole plus haute. -- Riche! ne mprise pas ton corps; car les
excs dont tu seras coupable se retourneront contre toi, et la
maladie hideuse ou la folie plus hideuse encore feront leur proie
de tes enfants; tu ne peux pas faire du mal  ton prochain sans
mpriser ton corps. Pauvre! ne mprise pas ton corps; car ton
corps est une chose qui t'appartient tu ne sais pas pourquoi, une
chose dont tu ignores la valeur, qui peut tre grande pour tes
semblables, et que tu dois dfendre; tu ne peux pas laisser ton
prochain te faire du mal sans mpriser ton corps. -- a, voyez-
vous, c'est une base, il est vrai qu'elle est individualiste,
comme on dit. Et l'individualisme n'est pas  la mode... Parbleu!
Comment voudriez-vous, si l'individu n'tait pas cras comme il
l'est, si les droits n'taient pas crs comme ils le sont par la
multiplication de l'unit, comment voudriez-vous forcer les masses
 incliner leurs fronts, si peu que ce soit, devant cette morale
qui ne repose sur rien, chose abstraite, existant en soi et par la
puissance de la btise? C'est pourquoi il faut enrgimenter,
niveler, former une socit -- quel mot drisoire! --  grands coups
de goupillon ou  grands coups de crosse. Le goupillon peut tre
laque; a m'est gal, du moment qu'il est obligatoire.
Obligatoire! tout l'est  prsent: instruction, service militaire,
et demain, mariage. Et mieux que a: la vaccination. La rage de
l'uniformit, de l'galit devant l'absurde, pousse jusqu'
l'empoisonnement physique! Du pus qu'on vous inocule de force -- et
dont l'homme n'aurait nul besoin si la morale ne lui ordonnait pas
de mpriser son corps; -- de la sanie infecte qu'on vous infuse
dans le sang au risque de vous tuer (comptez-les, les cadavres
d'enfants qu'assassine le coup de lancette!) du venin qu'on
introduit dans vos veines afin de tuer vos instincts,
d'empoisonner votre tre; afin de faire de vous, autant que
possible, une des particules passives qui constituent la platitude
collective et morale...

Un homme qui raisonne comme a peut tre dangereux, je l'accorde,
pour ceux qui veulent lui barrer le chemin ou qui, mme, se
trouvent par hasard dans son sentier; mais il est bien certain
qu'il ne donnera pas de crocs-en-jambe  ceux qui marcheront avec
lui. Non, je ne crains pas un mauvais tour de la part d'Issacar;
je ne redoute pas qu'il veuille faire de moi sa dupe. Je redoute
plutt qu'il ne soit sa propre victime. Il lui manque quelque
chose, pour russir; je ne pourrais dire quoi, mais je sens que je
ne me trompe pas. C'est un incomplet, un homme qui a des trous en
lui, comme on dit. Apte  formuler exactement une ide, mais
impuissant  la mettre en pratique; ou bien, capable d'excuter un
projet,  condition qu'il et t mal prpar et que le hasard,
seul en et assur la russite. Le hasard, oui, c'est la meilleure
chance de succs qu'Issacar ait dans son jeu. Ses aptitudes sont
trop varies pour lui permettre d'aller directement au but qu'il
s'est dsign; ses facults trop contradictoires pour ne pas
lever, entre la conception de l'acte et son accomplissement
normal, des obstacles insurmontables. Les contrastes qui se
heurtent en lui, et font dfaillir sa volont au moment critique,
le condamneront, je le crains, aux avortements  perptuit.

Il suffit de regarder sa figure pour s'en convaincre. Le lorgnon
annonce la prudence; mais le col cass, le manque de suite dans
les procds. La moustache courte et la barbe rampante, qui
cherche  usurper sa place, symbolisent les excs de la Proprit,
dvoratrice d'elle-mme, dit Proudhon; mais les cheveux ne
dsirent pas le bien du prochain; individualistes  outrance,
largement espacs, ils semblent s'tre soumis avec rsignation 
l'arbitrage intress de la calvitie. La lvre infrieure fait des
tentatives pour annexer sa voisine, mais la saillie des dents s'y
oppose. Les yeux, lgrement bigles, proclament des sentiments
gostes; mais leur convergence indique des tendances 
l'altruisme. Le nez dfend avec nergie les empitements du
monopole: et le menton s'avance rsolument pour le combattre. Les
oreilles... Mais descendons, Issacar bote un peu; chez lui,
pourtant, cette lgre claudication est moins une infirmit qu'un
symbole.

Oui, dcidment, je crois que l'appui qu'Issacar obtiendra de moi
aura plutt un caractre chimrique. Une cinquante de mille
francs!... Les aurai-je, seulement? Je le pense et je crois mme,
si audacieux qu'aient pu tre les dtournements avunculaires,
qu'il me reviendra beaucoup plus. Mais je ne suis sr de rien. Mon
oncle, qui me fait une pension depuis que je suis revenu du
rgiment, a vit jusqu'ici toute allusion  un rglement de
comptes. Il est fort occup d'ailleurs; et chaque fois que je vais
le voir -- car j'ai prfr ne pas habiter chez lui -- il trouve 
peine le temps de placer,  djeuner, une dizaine de phrases
sarcastiques entre les bouches qu'il avale  la hte. Il faut
qu'il mette ses affaires en ordre, dit-il, car il va marier sa
fille trs prochainement, et il ne veut pas que son gendre, parmi
les reproches qu'il lui fera certainement le lendemain de la
crmonie, trouve moyen d'en glisser un au sujet des irrgularits
de l'apport dotal.

C'est avec un de mes camarades de collge, douard Montareuil, que
ma cousine Charlotte va se marier. Pas un mauvais diable; au
contraire; mais un peu naf, un peu gnan-gnan -- un fils  maman. --
a me fait quelque chose, on dirait, de savoir que Charlotte va se
marier avec lui; quelque chose que j'aurais du mal  dfinir. Une
jolie brune, Charlotte, avec la peau mate et de grands yeux
noirs...

Est-ce que je serais amoureux, par hasard? Faudrait voir. Qu'est-
ce que c'est que l'amour, d'abord?

_C'est sous un balcon avoir le dlire,_
_C'est rentrer pensif lorsque l'aube nat..._

Je n'ai jamais eu le dlire, sous un balcon. J'y ai reu de l'eau,
quand il avait plu, et de la poussire quand les larbins
secouaient les tapis. Je suis rentr souvent lorsque l'aube
nat. Mais jamais pensif. Plutt un peu mch... Peut-tre que
la dfinition n'est pas bonne, aprs tout.

-- C'est la meilleure! dit un psychologue.

Alors je ne suis pas amoureux.

Mais je suis tonn, trs tonn, mme, lorsque mon oncle me prend
 part, un soir, et me dit  demi-voix:

-- Viens aprs-demain matin,  dix heures. Je veux te rendre mes
comptes de tutelle. Sois exact.

Diable! Il parat que c'est press. Mon oncle tient sans doute 
savoir, avant de conclure dfinitivement le mariage de sa fille,
si j'accepterai ou non un rglement drisoire. a doit tre a.
C'est moi qui dois payer la dot; et si je me rebiffe, rien de
fait... Mais comment n'accepterais-je pas?  qui me plaindre? J'ai
bien un subrog-tuteur, quelque part; un naf, choisi exprs, qui
aura tout approuv sans rien voir...  quoi bon? Tout doit tre en
rgle, correct, lgal...

Mon oncle, c'est un homme d'ordre; une brute trafiquante 
l'gosme civilis. En proie  des instincts terribles, qu'aucune
rgle morale ne pourrait rfrner, mais qu'il parvient 
rglementer par une soumission absolue  la Loi crite. Ses
dominantes: l'Orgueil et la Luxure, dont la somme, toujours, est
l'Avarice.  force d'nergie, il arrive  maintenir fermement, au
point de vue social, ou plutt lgal, les carts d'un cerveau trs
mal quilibr naturellement. Comme il n'a point assez de confiance
en lui pour se juger et se diriger lui-mme, il est partisan
acharn du principe d'autorit qui lui assure la garantie des
hirarchies, mme usurpes, et la distribution de la justice dans
un sens toujours identique; -- qui, en un mot, lui donne un moi
social qui recouvre  peu prs son moi naturel. -- Mais malgr
tout, au fond, ses instincts en font un implacable; son ironie
n'est point l'ironie chevrotante du faux-bonhomme; elle sonne
comme le ricanement du carnassier en cage, mais pas dompt, qui a
besoin de donner de la voix, de temps en temps, mais qui sait bien
qu'il est inutile de rugir. Au dehors, et justement parce que
c'est un maniaque dtermin de la civilisation, son tat criminel
latent (qui lui laisse dans l'me un sentiment de peur trs vague,
mais perptuel) l'entranerait du ct de la religion, si elle lui
semblait, plus dogmatique et moins facilement misricordieuse. Il
se contente d'tre philanthrope.

Et avare? Certainement. Mon oncle est un avare tragique.

Ce n'est pas un de ces ridicules fesse-mathieu -- possibles
autrefois aprs tout -- qui se refusaient le ncessaire pour ne pas
diminuer leurs trsors, et qui laissaient crever de faim leurs
chevaux plutt que de leur donner une musette d'avoine. Ce n'est
pas un de ces pince-maille, usuriers liardeurs hypnotiss par le
bnfice immdiat, qui mprisent de grands avantages  venir pour
de petits intrts prsents. Sa passion ne s'loigne jamais de
son but. Il sait bien que ce n'est pas sa cassette qui a de beaux
yeux; car il sait que les beaux yeux ont une valeur, comme les
pices d'or, et il sait o les trouver quand il en a soif. Et si,
par impossible, on lui enlevait son trsor, il ne se prendrait
point le bras en criant: Au voleur! car il aurait peur qu'on
l'entende et l'orgueil lui fermerait la bouche. C'est l'avare
moderne. L'avare aux combinaisons savantes, et  longue porte;
qui aime l'argent, certes; qui ne l'aime pas, pourtant, comme une
chose inerte qu'on entasse et qu'on possde, mais comme un tre
vivant et intelligent, comme la reprsentation relle de toutes
les forces du monde, comme l'essence de quelque chose de
formidable qui peut crer et qui peut tuer, comme la rincarnation
existante et brutale de tous les simulacres illusoires devant
lesquels l'humanit se courbe. L'avare qui comprend que la
contemplation n'est pas la jouissance; que l'argent ne se
reproduit que trs difficilement d'une faon directe; que l'or,
tant l'manation tangible des efforts universels, doit tre aussi
un stimulant vers de nouvelles manifestations d'nergie, et que
l'homme qui le dtient, au lieu de l'accumuler stupidement, doit
le considrer comme un serviteur adroit et un messager fidle, et
le diriger habilement. Cet avare-l n'est pas un ladre; c'est une
bte de proie. Il reste un monstre; mais il cesse d'tre grotesque
pour devenir terrible.

Il y a quelque chose d'effrayant chez mon oncle; c'est l'absence
complte de tout autre besoin que l'apptit d'autorit. Tous les
autres sentiments n'ont pas t, en lui, relgus  l'arrire-
plan; ils ont t extirps, radicalement; et ce sont leurs
parodies, juges utiles, qui sont venues reprendre la place qu'ils
occupaient. Cet pre dsir de domination, qui est l'effet bien
plus que la cause de son avarice, le libre mme des griffes des
deux passions qui ont donn naissance  sa cupidit: l'orgueil,
qui le conduirait au mpris ou  l'valuation inexacte des forces
des autres; et la luxure, qui l'carterait sans cesse de son but
par la fascination de la chair. J'ai rarement entendu, dans ma
vie, un homme juger avec autant de bon sens et d'impartialit les
tres et les choses; et quant au libertinage... Un exemple: sa
femme, morte il y a plusieurs annes, tait coquette, exigeante,
dpensire; fort jolie surtout. Mon oncle, le lendemain du
mariage, prit une matresse qu'il payait tant par mois -- afin de
pouvoir toujours, aux moments psychologiques, rester sourd aux
sollicitations pcuniaires qui se murmurent sur l'oreiller. --
Donner beaucoup d'argent et t dur pour lui; mais peut-tre
l'aurait-il fait; se laisser matriser par l'amour, mme physique,
il ne le voulut jamais.

C'est ce prurit d'autorit, sans doute, qui met sur le visage de
mon oncle, parfois, un voile de tristesse infinie et de
dcouragement profond. Il devine que, son apptit de domination,
il ne pourra jamais l'assouvir: que le moment n'est pas encore
propice aux grandes entreprises des hommes de calcul. Il sent que
le monde est encore attach aux fantmes des vieilles formules qui
ne s'vanouiront pas avant un temps, qui ne disparatront que dans
les fumes d'un grand bouleversement, vers la fin du sicle. -- Car
il prdit, pour l'avenir, un nouveau systme social bas sur
l'esclavage volontaire des grandes masses de l'humanit,
lesquelles mettront en oeuvre le sol et ses produits et se
libreront de tout souci en plaant la rgie de l'Argent,
considr comme unique Providence, entre les mains d'une petite
minorit d'hommes d'affaires ennemis des chimres, dont la mission
se bornera  appliquer, sans aucun soupon d'idologie, les
dcrets rendus mathmatiquement par cette Providence tangible; par
le fait, le culte de l'Or clbr avec franchise par un travail
scientifiquement rgl, au lieu des prosternations inutiles et
honteuses devant des symboles dcrpits qui masquent mal la seule
Puissance. -- Mais mon oncle est venu trop tard dans un monde
encore trop jeune. Et peut-tre prvoit-il que, ses rves
d'ambition autoritaire rendus irralisables par l'ge, il
deviendra la proie sans dfense de l'orgueil et de la luxure, que
la snilit exagre en horreur.

Mais ce n'est pas de la tristesse seulement qu'inspire  mon oncle
cette vision dcourageante de l'avenir; c'est une sorte de rage
spciale, de fureur nerveuse dont il rprime mal les accs, de
plus en plus frquents. Les sentiments factices dont il a
recouvert, par habilet, son impassibilit barbare, commencent 
lui peser autant que s'ils taient rels. Plus, peut-tre. Un
jour, prochain sans doute, il arrachera le masque et apparatra
tel qu'il est. Il continuera  respecter  peu prs les toiles
d'araigne du Code, mais renversera d'un seul coup les barrires
de la morale sans sanction. L'amour de l'argent qui seul,  notre
poque de lchet, peut donner de l'audace, s'exasprera en lui 
mesure qu'il constatera davantage son impuissance  le satisfaire
compltement; et, plein de mpris pour toutes choses et de haine
pour tous les tres, il se mettra  s'aimer lui seul, pleinement
et furieusement, en raison exacte de la fortune qu'il possdera.
Il voudra jouir, et sacrifier tout  ses jouissances. Il ne sera
pas la victime de ses passions, mais leur matre; un matre
exigeant et brutal, qui poussera le cynisme de l'gosme jusqu'
la prodigalit stupide, et qui voudra, en dpit de tout, _en avoir
pour son argent_... Mon oncle me fait souvent songer aux barons
solitaires et tristes du Moyen-ge. Combien y eut-il, derrire la
pierre des donjons, d'mes basses, mais vigoureuses, qui rvrent
de dominations piques et que le sort condamna  noyer leurs
visions hautes et tragiques dans le sang des drames intimes et
vils, maudits  jamais ou toujours ignors! Combien d'hommes
ardents, irritables, superstitieux et passionns, ont psalmodi
les litanies du crime,  l'ombre de la tour fodale, parce que les
champs de bataille n'taient point prts encore o devait se
chanter la chanson de l'pe! Quelle cohue d'oppresseurs et
d'ambitieux qui furent des bandits parce qu'ils ne purent tre
empereurs, Charles-Quints avorts en Gilles de Rais...

Se voir rduit  spculer d'une faon mesquine sur les vnements
-- ces vnements qui sont les explosions de la douleur humaine --
quand on a rv de provoquer des faits et de diriger des actes!
Quelle piti! Surtout lorsqu'on croit, comme mon oncle, que l'ge
est proche o l'autorit des manieurs d'or va balayer toutes les
autres, surtout lorsqu'on voit qu'elle s'affirme dj, cette
autorit, dans un autre hmisphre, sur le sol nouveau des tats-
unis.

-- Ah! ces Amricains, dit mon oncle avec colre, quelles leons
ils donnent au Vieux Monde!

Et il explique le systme si habile, et si humanitaire, dit-il,
des Crsus d'Outre-mer. Ce systme, mme, il l'applique autant
qu'il peut. Son avarice s'largit; c'est un mlange d'conomie et
de libralit qui doit porter intrts. -- Il donne aux
tablissements de bienfaisance et soutient des oeuvres
philanthropiques. Il fait du bien pour pouvoir impunment faire du
mal. Et, l encore, ses instincts autoritaires se laissent voir;
il fait le bien sans prsomption, mais le mal avec insolence; on
dirait qu'il ne croit pas que c'est faire le bien que d'tayer la
Socit actuelle et que c'est faire le mal que de la miner
sourdement C'est un philanthrope cynique. Il prte aux gens afin
d'en exiger des services, mais il ne le leur cache pas -- pas plus
qu'il ne cherche  dissimuler sa richesse. -- On sait  quoi s'en
tenir, avec lui; et lorsqu'il a dit  l'abb Lamargelle qui,
depuis quelque temps dj, l'intresse  ses entreprises
charitables: Dites-moi, l'abb, ne pourriez-vous pas ngliger un
peu vos pauvres ces jours-ci, et m'aider  trouver un bon parti
pour ma fille? l'abb Lamargelle a immdiatement compris que
l'interrogation couvrait un ultimatum; il s'est mis en campagne,
et a trouv; il sait qu'il ne faut pas plaisanter avec M. Urbain
Randal.

Mais a, c'est une rgle qui n'est pas faite pour moi, je crois;
et il se pourrait bien que je dise autre chose que des
plaisanteries  mon oncle, tout  l'heure.

Car je suis assis, depuis dix minutes, dans son cabinet et je
l'coute tablir, en des phrases saupoudres de chiffres, la
situation de fortune de mes parents,  l'poque o je les ai
perdus. Sa voix est ferme, sche; elle numre les mcomptes,
dnombre les erreurs, nargue les illusions, dissque les
tentatives, analyse les actes. C'est le jugement des morts.

Les mains dures font craquer les feuillets des documents,  mesure
qu'il parle et les pose devant moi pour que je puisse vrifier 
mon aise et ratifier la sentence en connaissance de cause. Mais je
ne veux pas les lire, ces mmoires -- ces mmoires _in memoriam_. --
Leurs chiffres signifient autre chose que des francs et des
centimes; ils disent les joies et les souffrances, les espoirs et
les dceptions, et les luttes et toute l'existence de deux tres
qui ont vcu, qui se sont aims sans doute et peut-tre m'ont aim
aussi; ils disent des choses, encore, que les chiffres ne savent
pas bien exprimer, mais que je comprends tout de mme; ils disent
que ce serait mieux si l'histoire des parents, qu'on fait lire aux
fils quand ils ont vingt ans, n'tait pas crite avec des
chiffres. Papiers blancs, papiers bleus, brochs de ficelle rouge,
corns aux coins, jaunis par le temps, pleins d'une odeur de
chancis-sure... Amour paternel, amour maternel, amour filial,
famille -- vous aboutissez  a!

-- Nous disons, net, huit cent mille francs. Maintenant, passons 
ma gestion.

Elle a t toute naturelle, cette gestion. Les immeubles
rapportant de moins en moins et, en raison de la noirceur
croissante des horizons politiques et internationaux, les fonds
d'tat les imitant de leur mieux, mon oncle a t conduit 
rechercher pour mon bien des placements plus rmunrateurs. O les
trouver, sinon dans des entreprises financires ou industrielles?
Malheureusement, ces entreprises ne tiennent pas toujours les
belles promesses de leurs dbuts;  qui la faute: aux hommes qui
les dirigent, ou  la force des circonstances? Question grave.
Telle affaire, qu'on jugeait partout excellente, devient
dsastreuse en fort peu de temps; telle autre, que la voix
publique recommandait aux pres de famille, choue misrablement.
Mon oncle (ou plutt mon argent) en a fait la dure exprience. Et
que faire, lorsqu'on s'aperoit que les choses tournent mal?

Attendre, attendre des hausses improbables, des reprises qui ne
s'oprent jamais, esprer contre tout espoir, avec cette tnacit
particulire  l'homme qui s'est tromp, et qui est peut-tre,
aprs tout, une de ses plus belles gloires. Puis, lorsqu'il faut
dfinitivement renoncer  toute illusion, chercher  regagner le
terrain perdu, vaincre la malchance  force d audace, sans
pourtant oublier la prudence toujours ncessaire, et lancer 
nouveau ses fonds dans la mle des capitaux. Hlas! combien de
fois les rsultas rpondent-ils aux efforts? Combien de fois,
plutt, la gueule toujours bante de la spculation...

J'coute. Je suis venu pour couter -- sachant que j'entendrais ce
que j'entends -- mais aussi pour rpondre. Je n'ai point oubli ce
que je me suis promis  moi-mme autrefois; je me rappelle les
rages muettes et les fureurs dsespres de ma jeunesse. J'aime
l'argent, encore; je l'aime bien plus, mme, que je ne l'aimais
alors; je l'aime plus que ne l'aime mon oncle! Chaque parole qu'il
prononce, c'est un coup de lancette dans mes veines. C'est mon
sang qui coule, avec ses phrases! Oh! je voudrais qu'il et fini --
car je me souviens du temps o je souhaitais l'aube du jour o je
pourrais le prendre  la gorge et lui crier: Menteur! Voleur!
C'est aujourd'hui, ce jour-l. Et je pourrais, et je peux
maintenant, si je veux...

Eh! bien, je ne veux pas!

--  quoi penses-tu, Georges? crie mon oncle d'une voix furieuse.
Tu ne m'coutes pas. Fais au moins signe que tu m'entends.

Et il continue  dcrire les oprations dans lesquelles il a
engag ma fortune,  en expliquer les fluctuations. Mais sa voix
n'est plus la mme; elle tremble. Pas de peur, non, mais
d'nervement. Il s'tait attendu  des rcriminations,  des
injures,  plus peut-tre, et il tait prt  leur faire tte;
mais il n'avait pas prvu mon silence, et mon calme l'exaspre.
Son systme d'interprtation des faits n'est plus le mme que tout
 l'heure, non plus; il ne se donne plus la peine de dguiser ses
intentions, ne prend plus souci de farder ses actes. Il ne dit
plus: Mets-toi  ma place, je t'en prie; aurais-tu agi
autrement?... 'a t un coup terrible pour moi que ce dsastre de
la Banque Europenne... J'ai pens que lorsque tu aurais l'ge de
comprendre les choses, tu te rendrais compte... Il dit: Tel a
t mon avis; je n'avais pas  te demander le tien... J'ai fait a
dans ton intrt; crois-le si tu veux... Tout d'un coup, il
s'arrte, fait pivoter son fauteuil et me regarde en face.

-- Il ressort de ce que je viens de t'exposer, dit-il, que les
pertes qu'ont fait prouver  ton avoir mes spculations
malheureuses montent  deux cent mille francs environ. Ma
situation actuelle ne me permet pas de te couvrir de cette
diffrence bien que, jusqu' un certain point, je t'en sois
redevable. Tu as le droit de m'intenter un procs; en dpensant
beaucoup de temps, et beaucoup d'argent, tu pourras mme arriver 
le gagner, et tu n'auras plus alors qu' continuer tes poursuites,
personne ne peut te dire jusqu' quand. En acceptant ta tutelle
j'avais pris l'engagement de faire fructifier ton bien, ou au
moins de te le conserver; les circonstances se sont joues de mes
intentions. Que veux-tu? Un contrat est toujours lonin; l'homme
n'a pas de prescience.

Je ne rponds pas. Mon oncle reprend:

-- j'ai donc, aujourd'hui, six cent mille francs  te remettre. Ces
six cent mille francs sont reprsents par des valeurs dont voici
la liste.

Il me tend une feuille de papier sur laquelle je jette un coup
d'oeil.

-- Je pense, dis-je, qu'au cours actuel il n'y a pas l deux cent
mille francs.

-- C'est possible, rpond mon oncle. Lis un journal. Ou plutt,
adresse-toi  un agent de change, car, plusieurs de ces valeurs ne
sont pas cotes en Bourse, ni mme en Banque. Lorsque je m'en suis
rendu acqureur, en ton nom, je les ai payes le prix fort. J'ai
les bordereaux d'achat. Les voici.

Naturellement.

-- Tu n'as aucune rclamation  lever contre moi  ce sujet-l.

Je m'en garderai bien.

-- Et, tu sais, rien ne te force  accepter le rglement que je te
propose.

Il s'est lev pour lancer cette phrase; et, les dents serres, les
lvres encore frmissantes, il se tient debout devant moi. Son
masque jaune a pli, s'est crisp d'une colre blme. Il veut
autre chose que ma taciturnit et mon flegme; il ne sait point ce
qu'il y a derrire l'apparence de mon calme, et il veut provoquer
un clat. Mon silence, c'est l'inconnu; et sa nature nerveuse ne
peut pas supporter l'anxit. Il veut savoir ce que je pense de
lui pour le pass -- et pour l'avenir. -- Il veut la bataille.

Il ne l'aura pas.

-- Mon oncle, dis-je en prenant une plume, j'accepte ce rglement.

Mais il me saisit la main.

-- Attends! Rappelle-toi qu'en acceptant aujourd'hui tu t'enlves
tout droit  une rclamation ultrieure. Rflchis! Je ne t'oblige
 rien. Tu as l'air de me faire une grce en me disant que tu
acceptes; et je ne veux pas qu'on me fasse grce, moi!

-- Mon oncle, ne faites aucune attention  mon air; il pourrait
vous tromper.

Et je me penche sur une feuille de papier sur laquelle je trace
quelques lignes que je signe. Mon oncle s'est rassis pendant que
j'cris; et, quand je relve la tte, je rencontre sa figure
sarcastique tendue attentivement vers moi, les yeux mi-clos
cherchant  percer mon front et  scruter ma pense.

-- J'ignore ce que tu as l'intention d'entreprendre, me dit mon
oncle lorsqu'il m'a remis les titres qui m'appartiennent.
N'importe; je te souhaite le plus grand succs. Le meilleur moyen
de russir aujourd'hui est encore de s'attacher  quelque chose ou
 quelqu'un. L'indpendance cote cher. Essayes-en tout de mme,
si le coeur t'en dit. Mfie-toi des entranements; ils sont
dangereux. Pour nous aider  rsister aux tentations de toute
nature, il n'y a rien de tel que le Respect. J'en ai fait
l'exprience. Le respect pour toutes les choses tablies, toutes
les rgles affirmes extrieurement, si absurdes qu'elles
paraissent  premire vue. Montesquieu a crit l'Esprit des Lois;
il est inutile, n'est-ce pas? d'esprer faire mieux; il ne reste
donc qu' s'attacher  leur lettre, qui mnage bien des alinas...
Ah!  propos d'entranements, reste en garde contre ceux de la
sentimentalit; le monde ne vous les pardonne jamais. Il ne faut
avoir bon coeur qu' bon escient. Rappelle-toi que le Petit Poucet
a retrouv son chemin tant qu'il a sem des cailloux, mais qu'il
n'a pu le reconnatre lorsqu'il l'a marqu avec du pain.

Oui, je me souviendrai de a. Et je saurai, aussi, que le Respect
est un chat malfaisant et sans vigueur, chauss de bottes de
gendarme, qui terrorise la canaille au profit de trs vil et trs
puissant seigneur Prudhomme de Carabas.

-- Viendras-tu ce soir chez les Montareuil? me demande mon oncle.

-- Non; je ne crois pas.

-- Tu le devrais; Mme Montareuil est charmante pour toi et douard
est enchant de te voir; Il est tellement timide qu'il se trouve
gn lorsqu'il est seul en face de Charlotte.

a, je m'en moque absolument. Mais je pense  Marguerite, la femme
de chambre de Mme Montareuil, une jolie fille pas trop farouche
dont j'ai dj pinc la taille, dans les coins.

-- Soit, dis-je, j'irai; mais pas avant dix heures.

Mme Montareuil est une personne grave, avec une figure en violon,
une voix de crcelle et des gestes qui rappellent ceux des joueurs
d'accordon. Je n'aime pas beaucoup les gens graves. Quant 
douard, c'est un jeune homme srieux. Qu'en dire de plus?
Transcrire sa conversation avec Charlotte ne me serait pas
difficile.

-- Quel beau temps nous avons eu aujourd'hui, Mademoiselle!

-- Oh! oui, Monsieur.

-- On se serait cru en plein mois d'aot.

-- Oui, Monsieur.

-- Vous ne craignez pas les grandes chaleurs, Mademoiselle?

-- Non, Monsieur.

-- Beaucoup de gens s'en trouvent incommods.

-- Oui, Monsieur...

Mon oncle parle de l'intention qu'il a de faire remonter pour
Charlotte plusieurs des bijoux que lui a laisss sa mre.

-- Quelle chose incomprhensible, dit Mme Montareuil, que ces
perptuels changements de mode dans la joaillerie! Et ce qu'on
fait aujourd'hui est si peu gracieux! Il faut que je vous montre
une broche qui me fut donne lors de mon mariage, et vous me direz
si l'on fait des choses pareilles  prsent.

Elle se lve pour aller chercher la broche dans son appartement.
Mon oncle est radieux, plein d'attentions pour moi; le mariage de
Charlotte, me dit-il, n'est plus qu'une question de jours; et
comme il m'assure, sans rire, qu'il dcouvre  chaque instant dans
douard de nouvelles qualits, Mme Montareuil rentre dans le
salon.

-- J'ai t un peu longue. Les petits arrangements de mon
secrtaire ont t bouleverss depuis ce matin; il fallait bien
trouver de la place pour les valeurs que j'ai retires de la
Banque afin de faire oprer les transferts, et je suis lgrement
maniaque, vous savez. Voici la broche. Qu'en dites-vous?

Beaucoup de bien, naturellement. Pourquoi en dire du mal?
Mme Montareuil referme l'crin avec la joie de la vanit
satisfaite.

-- Je ne l'ai pas porte depuis dix ans, dit-elle. Je la mettrai
demain, pour les courses. Vous viendrez aussi  Maisons-Laffitte,
j'espre, monsieur Georges?

-- Non, Madame; je le regrette; mais j'ai dj expliqu  mon oncle
les raisons qui ne me permettent pas d'accepter son invitation. Je
dois partir en Belgique demain soir.

En effet, j'ai reu une lettre d'Issacar qui m'appelle 
Bruxelles. Mais, surtout je ne tiens pas  aller m'ennuyer,
pendant deux ou trois jours, dans cette belle proprit que mon
oncle a achete, je crois, par habilet, et o il aime  recevoir
des gens fort influents, mais qui me mettent la mort dans l'me.
J'ai mme, peut-tre, d'autres raisons.

-- Vous nous manquerez. Nous avons l'intention d'abuser de
l'hospitalit de votre oncle. Nous laissons Marguerite pour garder
la maison, et nous partons demain matin, presque sans esprit de
retour. C'est si joli, Maisons-Laffitte! Et les courses! Quelque
chose me dit que je gagnerai demain. On m'a donn un tuyau, mais
un tuyau...

-- Moi aussi je viens vous parler de tuyaux, dit une grosse voix;
seulement, mes tuyaux  moi, ce sont des tuyaux d'orgue!

C'est l'abb Lamargelle qui fait son entre; et j'en profite pour
me retirer; car, si la conversation de l'abb m'intresse, je
n'aime pas beaucoup ses habitudes de frre quteur. Ses glises en
construction au Thibet ne me disent rien de bon; et je prfre,
pendant qu'on l'coute, aller regarder l'heure du berger dans les
yeux de Margot.

-- Alors, Monsieur ne va pas  Maisons-Laffitte demain, me dit-elle
dans l'antichambre.

-- Mais, vous coutez donc aux portes, petite soubrette?

-- Comme au thtre, rpond-elle en baissant les yeux.

-- Eh! bien, non, je n'y vais pas; et je ne suis pas le seul; car
il parat qu'on vous confie la garde de la maison.

-- Hlas! dit Marguerite avec un soupir. J'aurai le temps de
m'ennuyer, toute seule...

La solitude, comme on l'a crit, est une chose charmante; mais il
faut quelqu'un pour vous le dire. J'essaye de convaincre Margot de
cette grande vrit. Elle finit par se laisser persuader; Je ne
partirai pour Bruxelles qu'aprs-demain matin, et la nuit
prochaine nous monterons la garde ensemble.


IV -- O L'ON VOIT BIEN QUE TOUT N'EST PAS GAI DANS L'EXISTENCE

Quand je suis revenu de Belgique, o je n'avais gure pass qu'une
semaine, j'ai trouv mon oncle dans une colre bleue.
MmeMontareuil, que j'avais rencontre au bas de l'escalier, avec
son fils, comme j'entrais, tenait son mouchoir sur ses yeux et
douard, d'une voix lugubre, m'avait affirm que le temps tait
bien mauvais. Les domestiques aussi avaient l'air fort afflig.

-- Mademoiselle Charlotte ne se mariera pas, m'a dit l'un d'eux.

Ah! bah! Pourquoi? Qu'est-il donc arriv?

Une chose trs malheureuse. C'est mon oncle qui me l'apprend,
d'une voix secoue par la fureur. Il parat qu'il y a huit jours --
juste la nuit qui a suivi mon dpart pour Bruxelles, par le fait --
les voleurs sont venus chez les Montareuil; ils ont tout enlev,
tout, titres, valeurs, bijoux. Le secrtaire de Mme Montareuil a
t forc et mis  sac. C'est pouvantable.

-- Horrible! dis-je. Et l'on n'a pas arrt les malfaiteurs? On n'a
pas une indication qui puisse mettre sur leurs traces?

-- Pas la moindre. On a vu pourtant, assure-t-on, deux hommes
passer en courant dans la rue, vers les cinq heures du matin, avec
des paquets sous le bras. Des balayeurs ont donn le signalement
de l'un d'eux; c'tait un homme brun, avec un pardessus vert et
une casquette noire.

-- Et l'on n'a pas retrouv cet homme brun?

-- Pas encore; la police le recherche.

-- Mais il n'y avait donc personne, cette nuit-l, chez
Mme Montareuil?

-- Si; Marguerite, la femme de chambre. Mais elle couche  l'tage
suprieur et assure s'tre endormie de bonne heure; comme elle a
le sommeil lourd, elle n'a rien entendu. On l'a mise  la porte
sans certificat, tu penses bien.

-- Quel est le montant du vol,  peu prs?

-- Quatre cent mille francs,  en croire Mme Montareuil; mettons-
en, si tu veux, trois cent mille; le quart de ce qu'elle
possdait,  mon avis. Si le vieux Montareuil avait encore t de
ce monde, ce coup l'aurait tu, j'en suis sr. Il tenait tant 
son argent!...

-- Un homme d'affaires, naturellement; et encore, je crois, plutt
usurier qu'homme d'affaires, si la diffrence existe...

-- Usurier! Le mot est bien gros. Il n'a jamais eu maille  partir
avec la justice, que je sache; alors... et puis, c'tait un
philanthrope, un des fondateurs de la Digestion conomique;
Mme Montareuil aussi a toujours t trs charitable, ajoute mon
oncle qui ne se souvient plus de ce que je lui ai entendu dire
bien des fois, dans ses moments de cynisme: que la charit est la
consquence de l'usure et son arc-boutant naturel.

-- Cette pauvre dame semblait bien dsole; je l'ai rencontre en
arrivant...

-- Oui, nous venions d'avoir un entretien qui n'avait gure d lui
mettre du baume dans le coeur. Que veux-tu? J'ai bien t oblig
de lui faire comprendre qu'une union entre son fils et Charlotte
tait dsormais impossible; entre la fortune que possdait douard
il y a huit jours et celle qui lui reste aujourd'hui, l'cart est
trop considrable...

-- Je pense, mon oncle, que vous avez t un peu vite en besogne.
D'abord, Charlotte avait, je crois, beaucoup d'affection pour
douard...

-- Elle! Charlotte! Elle n'aime personne. Une idologue qui trouve
que la terre lui salit les pieds et qui rve d'avoir des ailes!
Ils sont dans la lune, les gens qu'elle aimerait.

-- Peut-tre. En tous cas, on peut retrouver, d'un moment 
l'autre, une bonne partie des valeurs drobes, sinon leur
totalit; que la police mette la main sur les coupables...

Mon oncle ricane.

-- Les coupables! dit-il. Ne mets pas le mot au pluriel. Il n'y a
qu'un coupable.

Il se lve et marche nerveusement. Un seul coupable! Que veut-il
dire? Subitement, il s'arrte et me frappe sur l'paule.

-- coute, je ne veux pas ruser avec toi, ni faire des
cachotteries. Garde seulement pour toi ce que tu vas entendre...
Si je n'avais pas t certain de ce que je viens de te dire et de
bien d'autres choses, je n'aurais pas agi aussi brusquement avec
Mme Montareuil. J'ai pris des renseignements. J'ai t  la
Prfecture, o je connais quelqu'un; c'est toujours utile, d'avoir
des relations dans cette maison-l; tu pourras t'en apercevoir. On
m'a mis des vidences irrfutables devant les yeux et l'on m'a
donn des preuves. Le vol a t commis par une seule personne;
cette personne ne possde plus le produit de son larcin; et elle
ne sera pas arrte. Je te parlais tout  l'heure des deux
individus qu'on prtend avoir vus... Fausse piste; renseignement
mauvais dont la police n'est pas dupe, ni d'autres, ni moi.

-- Alors, dis-je, mu malgr moi, car les allures un peu
mystrieuses de mon oncle m'intressent, alors, quel est le
voleur?

-- Je n'ai pas besoin de te dire son nom, rpond mon oncle; il ne
t'apprendrait rien. C'est un jeune homme de ton ge,  peu prs,
et de ta taille -- j'ai vu son portrait. -- Il tait l'amant de
Mme Montareuil.

-- Mme Montareuil! Un amant!

-- Pourquoi pas? Elle n'est pas la seule, je pense, dit mon oncle
en haussant les paules... a durait depuis deux ans. C'est l
qu'est la btise. Qu'une femme,  n'importe quel ge, se passe un
caprice, rien de mieux. Mais la liaison!... Car elle allait le
voir souvent, l'entretenait -- maigrement, c'est vrai; j'ai vu des
lettres -- et le laissait venir chez elle, parfois, sous des
prtextes... Il devait tre au courant de tout et ne guettait
videmment qu'une occasion... On l'a vu descendre de voiture au
coin de la rue, vers onze heures, le soir du vol...

-- Qu'est-ce qu'il faisait? qu'est-ce qu'il tait?

-- Un pas grand'chose. Un de ces faux artistes de Montmartre dont
le ciseau de sculpteur se recourbe en pince et qui ont dans la
main le poil de leurs pinceaux. Des habitudes de taverne et de
bouges sans nom; des frquentations abjectes. Du reste...

-- Mais pourquoi ne l'a-t-on pas arrt? Il n'a pas reparu chez
lui? On ne l'a pas retrouv?

-- Il n'a pas reparu chez lui, non. Mais on l'a retrouv -- avant-
hier, dans la Seine. -- Crime ou suicide? Crime, certainement. Il
n'avait pas un sou sur lui quand on l'a repch, et l'on n'a rien
trouv dans son logement; rien, bien entendu,  part les documents
qui ont rvl son intimit avec Mme Montareuil.

-- Ce n'est donc pas elle qui a donn les renseignements?

-- Elle? Pas du tout. A-t-elle seulement song  souponner son
amant? Je ne le crois pas. Elle ignore sa mort. Elle n'ose pas
aller chez lui parce que, depuis l'affaire, douard ne la quitte
pas, mais elle lui a encore crit hier; je le sais. C'est la
police qui a tout dcouvert, en donnant l une grande preuve
d'habilet; je regrette mme, pour les agents chargs des
recherches, qu'on ait dcid de ne pas donner connaissance des
faits rels  la presse.

J'clate de rire.

-- Oh! oui, c'est regrettable! Les journaux perdent l un bien joli
roman-feuilleton. Mais pourquoi diable, mon oncle, me racontez-
vous une pareille histoire?

-- Une histoire! crie mon oncle. Une histoire! Aussi vrai que nous
ne sommes que deux dans cette chambre, c'est la vrit pure. La
vrit, je te dis! Me prends-tu pour un enfant? Est-ce que j'ai
l'habitude d'inventer des contes? Tu ris!... Mais c'est affreux,
c'est  faire trembler, ces choses l! Penser que des
capitalistes, des possdants -- hommes ou femmes, peu importe; le
sexe disparat devant le capital font aussi bon march du bien de
la caste, sacrifient ses intrts suprieurs  leurs passions
basses, oublient toute prudence, ngligent toute prcaution devant
leurs apptits drgls -- et livrent leurs munitions, en bloc, 
l'ennemi! -- O sont-ils, ces trois cent mille francs? Qui sait?
Peut-tre entre les mains de perturbateurs prts  engager la
lutte contre les gens riches, contre nous, en dpit du code qui
fait tout ce qu'il peut, pourtant, pour favoriser l'accumulation
et le maintien de l'argent dans les mmes mains... Se laisser
voler! Ne pas veiller sur sa fortune! C'est mille fois plus atroce
que la prodigalit qui, au moins, parpille l'or... C'est
abandonner le drapeau de la civilisation; c'est permettre  la
vieille barbarie de prvaloir contre elle. La fortune a ses
obligations, je crois! L'glise mme nous l'enseigne... Quand je
la voyais l tout  l'heure, cette femme, geignante et
pleurnicharde, je songeais  cette vieille princesse qui, pendant
le pillage de sa ville prise d'assaut, courait par les rues en
criant: O est-ce qu'on viole? Parole d'honneur, j'avais
envie... Ah! bon Dieu! se souvenir qu'on a un sexe et oublier
qu'on possde un million... C'est  vous rendre rvolutionnaire!

-- Calmez-vous, mon oncle. D'abord, ces titres, ceux qui les
dtiennent n'en ont pas encore le montant; on a les numros, sans
doute; on fera opposition...

-- Que tu es naf! C'est vraiment bien difficile, de vendre une
valeur frappe d'opposition!  quoi penses-tu donc qu'on s'occupe,
dans les ambassades? Figaro prtendait qu'on s'y enfermait pour
tailler des plumes. On est plus pratique, aujourd'hui... Je ne dis
pas que les ministres plnipotentiaires oprent eux-mmes...

-- Est-ce que Mme Montareuil est au courant des choses?

Mon oncle tire sa montre.

--  l'heure actuelle, oui. Elle a trouv, en rentrant chez elle,
une lettre qui la mandait, seule,  la Sret; elle est, depuis
une demi-heure, en tte--tte avec un fonctionnaire qui lui
rvle tout ce qu'elle sait et tout ce qu'elle ne sait pas. Elle
coute, en pleurant ses pchs. On doit lui apprendre que si, par
hasard, on retrouve ses titres ou ses bijoux, on les lui remettra;
mais que, le principal coupable tant mort, on ne poussera pas les
recherches plus loin, afin d'viter un scandale. Affaire classe.

-- douard ne saura rien?

-- Rien. Il n'aura qu' se consoler de la perte de ses trois cent
mille francs.

Petite affaire. Plaie d'argent n'est pas mortelle, disent les
bons bourgeois.

-- Et Charlotte?

-- Je ne crois pas que j'aurai besoin de lui dire ce que je viens
de t'apprendre.

-- Mais que pense-t-elle?

Mon oncle me regarde avec tonnement.

-- Est-ce que je sais? Elle n'a rien  penser. Je suis son pre; je
pense pour elle... Aprs a, peut-tre rflchit-elle pour son
compte. Si tu veux savoir  quoi, va le lui demander.

Tout de suite.

Charlotte ne m'a pas dit ce qu'elle pense -- ce qu'elle pense de ce
mariage manqu et des circonstances qui en ont amen la rupture. --
Mais je sais  quoi elle pense; je le sais depuis longtemps.
Depuis le jour, au moins, o j'ai commenc  regarder autour de
moi,  voir clair. J'ai senti que je n'tais pas seul  essayer de
comprendre ce qu'il y avait derrire le voile qui doit cacher la
vie  la jeunesse; rideau bien vieux, d'ailleurs, que la vanit
imprudente carte et que le cynisme dchire -- car la franchise
renat aujourd'hui par l'effronterie du persiflage et l'on
n'essaye plus gure, mme devant des auditeurs en bas ge, de
galvaniser des truismes moribonds et de passionner des lieux-
communs. -- Et, avec la famille dont la rgle s'nerve de plus en
plus devant la multiplicit des obligations mondaines et dont le
rle s'efface devant les exigences d'une instruction stupide, les
jeunes tres n'ont plus sous les yeux, lorsqu'il leur est permis
de les lever de leurs livres, que le spectre de la Vie, qui les
emplit de terreur, et de tristesse, et de dgot. Les paroles, les
demi-mots mmes qu'on laisse tomber, exprs parfois, retentissent
dans le vide de l'existence enfantine; et le vide est sonore.
Avez-vous entendu, aprs les saillies d'un sceptique, ces rires
d'enfants qui sont affreux, car ils sont des ricanements d'hommes?
Avez-vous vu ces sourires de femmes narquoises sur des lvres de
petites filles? Ces rires-l sont presque des cris de dtresse, et
ces sourires pleins de douleurs. Les paroles qui les ont provoqus
rsonnent dans les cerveaux qu'elles tourmentent, et elles tuent
quelque chose ailleurs. L'me, o rien ne trouve d'cho, perd sa
spontanit; le coeur sait rester muet et ne veut plus partager
ses peines; l'enthousiasme et la confiance sont en prison dans la
caverne des voleurs. Chez les tres faibles, l'gosme s'enracine,
l'gosme vil qui peut se rsoudre un jour, il est vrai, en une
sympathie bate et pleurnicharde; et chez les tres forts, c'est
un repliement amer sur soi-mme, un refus ddaigneux de se laisser
entamer, qui peut donner au jeune homme l'exaspration et  la
jeune fille une froideur de glace.

La pauvret rend prcoce, celle d'affections autant que celle
d'argent. Il y a longtemps dj, sans doute, que Charlotte a pu
satisfaire sa curiosit de la vie; sa mre, morte de bonne heure,
n'a pu lui inculquer, par la contagion des tendresses puriles et
dprimantes, la foi dans la ncessit des compassions et des
indulgences; les franchises brutales et les sarcasmes de son pre
l'ont force  acqurir son indpendance morale,  se placer en
face du monde et  le juger. Et le jugement qu'elle a port,
nerveux et partial, a t la ngation, instinctive plutt que
raisonne, de tout ce qui tait contraire  sa nature; et le rejet
absolu de ce qu'elle ne pouvait comprendre. Verdict d'enfant
roidie par le ddain, qui devient la rgle immuable de la jeune
fille, mais qui n'est pas rendu sans luttes et sans souffrances.
Pendant que moi, isol, enferm dans la cage o l'on vous apprend
 avoir peur et dans la cage o l'on vous enseigne  faire peur
aux autres, je mordais mes poings dans l'ombre, combien n'a-t-elle
pas vers de larmes, cette jeune fille calme et contemplative qui
ne pouvait pas ne point voir et qu'on obligeait  entendre? Elle a
souffert autant que moi; plus que moi, sans doute, car sa
souffrance tait plus aigu, n'ayant point de cause prcise mais
des raisons gnrales; et cette douleur tait ravive sans trve
par le spectacle incessant de la vie basse, de l'hypocrisie
meurtrire de la barbarie civilise avec son indiffrence
horrifiante pour toutes les penses hautes.

Charlotte a peut-tre souffert, aussi, du manque de coeur et de la
brutalit de son pre; je le crois, bien que je ne l'aie point
entendue se plaindre. Elle ne se plaint jamais. Les tats
d'indignation silencieuse par lesquels elle a pass -- et que les
nerfs de la femme n'oublient jamais, mme quand son cerveau ne se
souvient plus des causes qui les ont provoqus -- lui ont ouvert
l'me  moiti en la froissant beaucoup. Car l'indignation est un
projet d'acte; et un projet d'acte, mme irralis, ne pouvant
rester infcond, il y a toujours, intrieurement, rsolution dans
un sens quelconque, si inattendu qu'il soit. Le plus souvent, chez
la femme, l'indignation rprime produit la piti. La piti
mesquine, espce de compromis entre l'gosme forcen et le manque
d'nergie mtin de tendresse ironique, impliquant le dsaveu de
toute espce d'enthousiasme vrai; la piti larmoyante et bavarde,
qui procde de rancunes sourdes peureusement dissimules, du dsir
d'actes vengeurs accomplis par d'autres que, d'avance, on renie
lchement; la piti qui cherche dans l'exaltation du malheur,
l'aurole de sa propre apathie; sentiment anti-naturel, chrtien,
qui ne peut exister que par la somme de dpravation qu'il enferme.
Mais l'indignation, parfois, produit aussi la fiert taciturne, la
comprhension large et muette de l'universelle sottise et de
l'universelle douleur; seulement, alors, elle se retire tout
entire dans les solitudes silencieuses du coeur; elle se conserve
et se concentre comme le feu sous la neige des volcans polaires;
et, de la compression de ses lans, les mes fortes peuvent faire
jaillir des ides libratrices -- ou mme la bont sans phrases,
lorsqu'elles ont assez souffert et lorsque, surtout, elles ont
assez vu souffrir.

C'est encore de la piti, cela; mais une piti haute et brave. Et
c'est cette piti-l, inquite et nerveuse encore, que je sens
vibrer dans Charlotte; je la lis sur son visage, son beau visage
d'un ovale pur comme ceux qu'on rve d'entrevoir sous les arceaux
gris des vieux clotres; je la devine dans ses yeux rflchis,
attentifs et svres, ses yeux noirs qui ne parlent pas; dans sa
voix, d'un timbre aussi pur que lorsqu'elle tait enfant, sa voix
qui est l'essence d'elle toute et m'enivre comme un fort parfum.

Je l'entends souvent, cette voix-l,  prsent. Elle parle pour
moi, et pour moi seul. Il me semble que je n'entends qu'elle,
depuis ces trois mois que nous nous aimons... An! je ne le sais
pas, si nous nous aimons...

Comment avons-nous t pousss l'un vers l'autre, ce soir-l? ce
soir lourd d'un jour d'orage, dans le jardin de Maisons-Laffitte,
o sa robe blanche frmissait comme une aile ple sous la nef des
grands arbres noirs, o sa voix claire faisait sonner les rimes du
pome de la nuit d't... o je suis tomb  deux genoux devant
elle, avec des mains glaces et mon coeur qui sautait dans ma
poitrine, o elle m'a relev de toute la force de ses deux bras et
m'a port  ses lvres... Je n'ai point eu besoin de mentir, de
lui dire que je l'avais toujours aime; je lui ai dit que je
l'aimais, ce soir-l, perdument,  en mourir, et elle m'a serr
sur son coeur en me disant: Tais-toi, tais-toi! Oh! cela qui fut
si doux -- cette bont de vierge, plus forte qu'un amour de femme --
oh! je donnerais tout au monde aujourd'hui pour que ce n'et
jamais t...

Pourquoi l'ai-je voulue, moi? Pourquoi est-elle venue ici, elle?
Pourquoi revient-elle -- puisqu'elle ne m'aime pas, je le sens;
puisque, moi, je ne peux pas l'aimer? -- Oh! c'est torturant, et je
ne puis pas dire ce que c'est que notre amour; c'est comme l'amour
de deux ennemis. On dirait qu'il y a toujours un fantme entre
nous... Ah! les mystrieuses et confuses sensations veilles par
le printemps passionnel! Les rves d'idal et les sentiments
lascifs, les fougues du coeur et les ardentes convoitises! -- Rien,
rien... Seulement la meurtrissure des sens enivrs d'ennui et
altrs par l'inquitude; la volont de se laisser aller  la
drive, quand on rsiste malgr soi; l'esprit qui s'effraye quand
la chair lance son cri; la dfiance et la rvolte des dsirs; les
abandons et les reprises, les effusions et les froideurs; et
enfin, non pas la nause, mais la rancune contre l'ennemi qui a
failli vaincre -- en redoutant de triompher. -- Mais l'impression
vive, acre, pntrante du plaisir est tellement profonde en moi,
pourtant, qu'elle s'exprime longtemps aprs par les spasmes du
coeur et les frissons nerveux. Je ne l'aime pas; et il y a des
moments o je l'adore, des moments trs courts; et d'autres o je
la dteste, il me semble, de tout le poids de son esprit qui
s'appuie au mien, si alourdi dj et que je ne puis plus dgager.
On dirait que nous ne voyons que la vie, quand nous sommes
ensemble, la vie dont nous ne parlons jamais, hideuse et vieille,
-- vieille, vieille...

J'ai conscience qu'elle n'est pas pour moi; et elle sent qu'elle
n'est point faite de ma chair. C'est comme si je lui glaais le
coeur, comme si je ptrifiais sa sympathie; comme si quelque chose
nous forait tous deux  refouler toujours plus profondment dans
l'me une passion intense que la sentimentalit n'ose pas
dfigurer et qui ne vit, mme dans le prsent, que de souvenirs de
rves. Ce sont les sourdes fermentations de la mmoire qui
m'imprgnent d'elle, du sentiment obscur de sa supriorit qui
domine toutes mes penses, qui est comme une barrire devant ma
volont; ses regards d'un instant qui ont rayonn pour jamais, ses
gestes fugitifs mais imprissables, toute sa grce mille fois
rvle  moi et qui me reste si mystrieuse, toute la ralit de
ses charmes, ne m'ont donn que des visions... Cela dure depuis
des mois. Chaque fois, quand elle est venue, 'a t un lan vers
elle; et, quand elle est partie, une dlivrance. Je puis la revoir
au moins, lorsqu'elle est absente! Je la revois dans le fauteuil
o elle tait assise, devant la table o elle s'appuyait; ce n'est
pas son image qui est l; c'est elle-mme, elle tout entire. Et,
quand elle vient, c'est une trangre qui lui ressemble un peu;
mais je ne puis jamais la voir telle que je l'ai revue en
pense... Une fois, une seule, sa prsence m'a t douce, douce 
ne pouvoir l'exprimer. Elle s'tait endormie un moment; et j'ai eu
 moi, rellement, immobiles, silencieux et clos, son front o la
pense inquite a tendu la transparence de son voile, sa bouche si
souvent entr'ouverte pour des questions qu'elle ne pose pas, ses
yeux qui interrogent -- quand j'y voudrais voir briller des
toiles. -- J'aurais voulu qu'elle ne se rveillt jamais et
m'endormir avec elle, moi, pour toujours...

Mais c'est fini,  prsent. Nous ne serons plus spars, Charlotte
et moi; par un adversaire invisible qu'elle a devin dans l'ombre,
sans doute, et que je ne veux pas avoir terrass pour lutter avec
son fantme. Qu'elle parle, si elle a quelque chose  dire, et si
elle ose parler. Ou bien, je parlerai; et si ce que je dirai doit
tuer notre amour, qu'il meure. Je ne veux plus subir le despotisme
des angoisses qui l'treignent; et je ne veux pas plus de secret
entre nos mes qu'il n'y en a entre notre chair, notre chair que
rapproche un nouveau lien, car Charlotte est enceinte. Avant-hier,
elle m'a dcid  aller demander sa main  son pre, et  lui tout
avouer; je dois lui faire part, aujourd'hui, du rsultat de
l'entrevue; je l'attends.

La voici. Pour la premire fois, en face d'elle, je me sens matre
de moi, je n'prouve pas les frmissements d'humilit du dvot
devant son idole muette, du coupable devant sa conscience.

-- Tu as vu mon pre?

-- Oui.

C'est vrai. J'ai vu mon oncle hier matin. Il m'a cout sans
motion et m'a laiss parler sans m'interrompre. Tu n'auras pas
ma fille, m'a-t-il dit quand j'ai eu fini. -- Voulez-vous me donner
les raisons de votre refus? ai-je demand.-- Certainement. Il n'y
en a qu'une. Je ne veux plus marier Charlotte. -- Vous ne voulez
plus... -- Non. Il est convenu qu'un pre de famille doit faire son
possible pour tablir sa fille; mais si les circonstances
s'opposent  la ralisation de ses dsirs, le monde ne peut pas
lui en vouloir de ne point persister en dpit de tout. Les faits
qui ont empch le mariage de Charlotte, en raison mme de la
raret de leur caractre, m'autorisent  abandonner, au moins
pendant quelques annes, toutes tentatives matrimoniales  son
gard. douard est cens avoir le coeur bris, et il est inutile
de le lui arracher tout  fait; Charlotte est suppose regretter
profondment douard; et on m'imagine gnralement versant des
pleurs sur leur infortune, dans le silence du cabinet. C'est une
situation. -- Situation conciliable avec vos intrts? -- Peut-tre.
Je ne tenais pas  avoir d'enfant, moi; une fille, surtout. Les
filles, il leur faut une dot; et la dot, c'est une somme d'autant
plus grosse que le pre s'est enrichi davantage. Il faut payer. Je
payerai, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement; mais le
plus tard possible. -- Savez-vous si Charlotte sera de votre avis
et si elle voudra attendre? Mon oncle s'est mis  ricaner. Oh!
qu'elle le veuille ou non!... Elle ne sera majeure que dans deux
ans, environ; et aprs, les sommations respectueuses, les
formalits, le temps qu'elles exigent... Une femme peut arracher
ses premiers cheveux blancs, en France, avant d'avoir une volont.
-- Elle peut disposer d'elle-mme, en tous cas... -- Illgalement. --
Soit. C'est ce qu'a fait Charlotte. Depuis trois mois elle est ma
matresse. -- Ta...? a cri mon oncle en sursautant, car il a senti
que je ne mentais pas. -- Oui; depuis trois mois; et je viens vous
demander, puisque c'est ncessaire, de nous permettre de
rgulariser notre situation. Mon oncle tait blme, encore, et sa
main, pose  plat sur le bureau, frmissait un peu; mais sa voix
n'a pas trembl. Votre situation, a-t-il dit, je puis la
rgulariser facilement; en faisant enfermer ma fille jusqu' sa
majorit, d'abord; et-en te faisant poursuivre, toi, pour
dtournement de mineure. La loi m'autorise... -- Oui!  tout! 
voler la dot de votre fille, comme vous m'avez vol mon hritage,
 moi! Mon oncle ne s'est pas indign; il a souri et hoch la
tte. Je comprends. Je comprends. Une vengeance? Ou un chantage?
-- Ni l'un ni l'autre! Quelque chose qui ne vous regarde pas, que
je ne veux pas vous dire. Il n'y a qu'une chose que je veuille
vous dire, c'est que Charlotte est enceinte et qu'il nous faut
votre consentement  notre mariage! Vous entendez? Il me le faut!
Je ne veux pas que mon enfant...-- Ne t'avance pas trop! La loi
n'interdit pas sans raisons la recherche de la paternit... J'ai
bondi vers mon oncle et je l'ai empoign par les paules. Si vous
dites un mot de plus, si vous vous permettez la moindre allusion
injurieuse envers Charlotte, vieux coquin, je vous crase sous mes
pieds et je vous jette par la fentre. Il y a longtemps que j'ai
envie de le faire, sale voleur que vous tes! Entendez-vous, que
j'en ai envie? Hein? (et je sentais ses os, que j'aurais d
broyer, craquer dans mes mains, et je ne voyais plus que le blanc
de ses yeux). Si je n'tais pas un lche, comme tous ceux qui se
laissent piller par des pleutres de votre trempe, il y a longtemps
que j'aurais pris votre tte par les deux oreilles et que je
l'aurais crase contre vos tables de la Loi! Je peux vous la
faire,  prsent, la loi, si je veux, hein!... Tenez, vous n'en
valez pas la peine! Et je l'ai jet, d'un revers de main, au fond
de son fauteuil o il s'est croul comme une ordure molle.
coutez, ai-je repris, prs de la porte, avant de sortir, tandis
qu'il cherchait  rcuprer son sang-froid et qu'il arrangeait sa
cravate. coutez-moi bien. Accordez-moi la main de Charlotte; je
ne vous demande pas de dot; je ne vous en ai point demande. Je ne
veux pas que vous me donniez un sou, mme de l'argent que vous
m'avez pris. Si vous aviez la moindre affection pour votre fille,
je vous dirais qu'elle sera heureuse avec moi; mais vous ne vous
souciez de personne. Une dernire fois, voulez-vous? Si vous ne
voulez pas, je ne sais pas ce qui arrivera; mais je prvois des
choses terribles, des malheurs sans nom pour elle, pour moi -- et
pour vous aussi. Je me suis arrt, la voix coupe par la
colre. Je n'ai qu'un mot  te rpondre. C'est: Non. Je n'ai pas
plus d'aversion pour toi que pour un autre, malgr ce que tu viens
de dire et de faire. Tu m'es indiffrent -- comme tous les gens qui
ne peuvent me servir  rien. -- Seulement, en admettant que ma
fille ne me donne pas lieu de la renier purement et simplement, je
ne puis pas la marier sans dot; cela ruinerait mon crdit; et, la
mariant avec une dot, je ne puis la donner qu' un homme possdant
une fortune en rapport. Tel n'est point ton cas, malheureusement
pour toi. Il y a des conventions sociales que rien au monde ne
m'obligera  transgresser; elles sont la base de l'Ordre
universel, quoi que tu en puisses dire... Tu viens de te comporter
en sauvage; moi, je te parle en civilis, a-t-il continu en
glissant sa main dans un tiroir qu'il avait ouvert sournoisement
et o je sais qu'il cache un revolver. La loi m'autorise  agir
contre ma fille et toi. Je n'userai pas du droit qu'elle me
confre. Tu as sduit Charlotte; tu peux la garder. Vivez en
concubinage, si vous voulez; vous serez  plaindre avant peu, sans
aucun doute. Mais c'est moi qu'on plaindra. Je suis sorti
brusquement, sans dire un mot, car je voyais rouge.

C'tait avant-hier, cela; et il me semble que c'est la mme fureur
qui me secouait alors qui vient de m'envahir tout d'un coup,
lorsque Charlotte est entre.

-- Eh! bien, que t'a dit mon pre? me demanda-t-elle, anxieuse.

-- Il a d te l'apprendre lui-mme, je pense.

-- Non. Voil trois jours que je ne l'ai vu; il sort de bonne heure
et rentre tard; on dirait qu'il m'vite. Tu lui as dit?...

-- Tout. Et il refuse. Je n'ai pas besoin de te donner ses raisons,
n'est-ce pas?

Charlotte secoue la tte tristement. Elle vient s'asseoir prs de
moi et me prend la main.

-- Et toi, que veux-tu faire?

-- Moi? dis-je... Je ne sais pas. En vrit, je ne sais pas.

Et je fixe mes yeux sur quelque chose, au loin, pour viter son
regard que je sens peser sur moi. Mais l'treinte de sa main se
resserre, sa petite main si fine et si jolie, qui semble exister
par elle-mme.

-- Dis-moi ce que tu penses, Georges! Je t'en prie, dis-le moi, si
cruel que ce doive tre.

Je dgage ma main et je me lve.

-- Est-ce que je sais ce que tu penses, toi? Je ne l'ai jamais su!
Dis-le moi, si tu veux que je te rponde. Dis-moi si tu m'aimes,
d'abord!

Des larmes roulent dans les yeux de Charlotte.

-- Je t'aime, oui... Oh! Je ne sais pas... Je ne peux pas dire! Je
ne te connais pas. Je ne te vois pas. J'ai peur... Je devine des
choses,  travers toi; des choses atroces...

Je frappe du pied, car ses larmes me crispent les nerfs et
m'irritent.

-- coute, dis-je; coute des choses plus atroces encore. Il faut
que tu les apprennes, puisque tu veux savoir ce que je pense. Je
ne veux point vivre de la vie des gens que tu connais, que tu
frquentes, que tu coudoies tous les jours. Leur existence me
dgote; et, dgot pour dgot, je veux autre chose. J'ai dj
cess de vivre de, leur vie. J'ai... Tu sais, le vol commis chez
Mme Montareuil, ces quatre cent mille francs de bijoux et de
valeurs enlevs la nuit. Eh! bien...

Charlotte s'lance vers moi et me pose sa main sur la bouche.

-- Tais-toi! Je le sais. Je l'ai devin! Ne parle pas; je ne veux
pas... Viens.

Elle m'entrane, me fait asseoir sur le divan et me jette ses bras
autour du cou.

-- Tu ne te doutais pas que je savais? que j'avais compris toute ta
haine pour mon pre et pour ceux qui lui ressemblent, et que
j'avais pu lire en toi comme dans un livre le jour o tu es venu
me parler, te rappelles-tu? en revenant de Bruxelles... Non, non,
ne t'en va pas. Reste. Ne te mets pas en colre si je pleure;
c'est plus fort que moi. coute. Je ne t'aimais pas, mais je
sentais combien tu tais tourment... Et le soir o tu m'as parl,
dans le jardin, je ne t'aimais pas non plus, mais je savais que tu
avais soif d'une amiti compatissante, comme tous les coeurs
malheureux...

D'un geste brusque, je me dlivre de son treinte.

-- Il fallait te dfendre, alors, puisque tu n'avais que de la
piti pour moi! Ce n'est pas de la sympathie que je te demandais!

-- Enfant! dit-elle en me reprenant dans ses bras; est-ce que tu le
savais, ce que tu me demandais? tu voulais trouver l'oubli, en
moi, le sommeil de toutes les penses qui te hantent, la fin du
cauchemar qui t'oppresse. Cela, je ne pouvais te le donner qu'avec
moi-mme. Ce soir-l, tu avais vu en moi une fe qui peut chasser
les mauvais rves; mais je n'tais qu'une femme, et mon seul
charme c'tait mon amour. Je te l'ai donn autant que j'ai pu; pas
assez compltement, sans doute... et, surtout, je ne t'ai jamais
dit ce que j'aurais d te dire, je ne t'ai jamais parl comme
j'tais rsolue  le faire chaque fois que je venais te voir.
Pardonne-moi; je sentais que ta souffrance tait tumultueuse et
irritable, et je n'ai jamais os... J'avais peur...

-- Tu avais peur! dis-je en me levant et en marchant par la
chambre. Peur de quoi? De me dire que j'tais un voleur? Je m'en
moque pas mal! Ou bien d'entreprendre ma conversion? Tu aurais
sans doute perdu ton temps. C'tait bien inutile, va, tes airs
mystrieux et tes faons d'enterrement... Tu m'as demand ce que
je voulais faire, tout  l'heure. Si ton pre m'avait accord ta
main, j'aurais vu; mais puisqu'il refuse... je veux continuer, ni
plus ni moins, et le tonnerre de Dieu ne m'en empcherait pas.
J'espre que tu ne me quitteras pas; tu t'ennuieras un peu moins
que tu ne l'as fait jusqu'ici...

-- Non, non! crie Charlotte. Ne parle pas ainsi! Ce n'est pas fait
pour toi, cela! je ne veux pas...

-- Pourquoi donc n'est-ce pas fait pour moi? Parce que les lois,
qui ont permis qu'on me dpouillt depuis, ne m'ont pas fait
natre pauvre? Parce que j'ai t enferm au collge au lieu
d'tre intern dans la maison de correction? Parce que j'ai appris
des ignominies dans des livres, derrire des murs, au lieu de
faire l'apprentissage du vice en vagabondant par les rues? Je ne
comprends pas ces raisons-l. Parce qu'on m'a fait donner assez
d'instruction et qu'on m'a laiss assez d'argent pour me permettre
d'agir en larron lgal, comme ton pre? Je ne veux pas tre un
larron lgal; je n'ai de got pour aucun genre d'esclavage. Je
veux tre un voleur, sans pithte. Je vivrai sans travailler et
je prendrai aux autres ce qu'ils gagnent ou ce qu'ils drobent,
exactement comme le font les gouvernants, les propritaires et les
manieurs de capitaux. Comment! j'aurai t dvalis avec la
complicit de la loi, et mme  son instigation, et je n'oserai
pas renier cette loi et reprendre par la force ce qu'elle m'a
arrach? Comment! toi qui es une femme et qui seras mre demain,
tu peux tre empoigne ce soir par des gendarmes que ton pre aura
lancs contre toi et enferme jusqu' vingt-et-un ans comme une
criminelle, avec l'interdiction, aprs, de te marier avant
l'expiration des interminables dlais lgaux! et tu hsiteras 
fouler aux pieds toutes les infamies du Code?

-- Non, dit Charlotte, je n'hsiterai pas. Je suis ta femme et je
suis prte  te suivre. Mais... Non, je t'en prie, ne fais pas
cela. Je t'en prie; pour moi, pour... l'enfant... et surtout pour
toi. Oh! j'aurais tant donn pour que tu ne l'eusses jamais fait!
et je te supplie de ne plus le faire. N'est-ce pas, tu voudras
bien?

Elle se lve et vient prs de moi.

-- Dis-moi que tu voudras bien. Je sais aussi, moi, que c'est
ignoble, toutes ces choses; toute cette socit immonde base sur
la spoliation et la misre; je sais que les gens qui soutiennent
ce systme affreux sont des tres vils; mais il ne faut pas agir
comme eux...

-- C'est le seul moyen de les jeter  bas, dis-je. Lorsque les
voleurs se seront multiplis  tel point que la gueule de la
prison ne pourra plus se fermer, les gens qui ne sont ni
lgislateurs ni criminels finiront bien par s'apercevoir qu'on
pourchasse et qu'on incarcre ceux qui volent avec une fausse clef
parce qu'ils font les choses mmes pour lesquelles on craint, on
obit et on respecte ceux qui volent avec un dcret. Ils
comprendront que ces deux espces de voleurs n'existent que l'une
par l'autre; et, quand ils se seront dbarrasss des bandits qui
lgifrent, les bandits qui coupent les bourses auront aussi
disparu. Tu sais ce que je pense, maintenant; tu sais ce que j'ai
fait et ce que je veux faire -- tu entends? ce que je veux faire!

-- Oh! c'est affreux, dit Charlotte en sanglotant. Je ne sais pas
si tu as tort... mais je ne peux pas, je ne peux pas... coute-
moi, je t'en supplie... au moins pendant quelque temps... Tu te
calmeras. Tu es tellement nerv! Tu verras que c'est trop
horrible... Je n'ai pas mme le courage d'y penser; et je n'aurais
pas la force... Oh! si tu savais ce que je souffre! Je t'aime, je
t'aime de toute mon me  prsent; et je t'aimerai... oh! je ne
peux pas dire comme je j'aimerai...

Je la prends dans mes bras.

-- Eh! bien, si tu m'aimes, Charlotte, ne me demande point des
choses impossibles. Il faut que j'agisse comme je te l'ai dit, je
suis pouss par une force que rien au monde ne pourra vaincre,
mme ton amour. Mais tu seras heureuse, je te jure...

-- Non, murmure-t-elle en dtournant la tte; je voudrais pouvoir
te dire: oui; je le voudrais de tout mon coeur; mais c'est plus
fort que moi, je ne peux pas. Il me semble que je mourrais de peur
et de honte... et je ne veux pas que toi... Oh! mon ami, mon ami!
ne me repousse pas ainsi...

-- Si! dis-je, je te repousserai -- et j'carte sa main glace
qu'elle a pose sur mon front brlant, car sa douleur me pntre
et m'exaspre et je sens fondre, devant ce dsespoir de femme,
l'pre rsolution qui, depuis si longtemps, s'ancra en moi. -- Si!
je te repousserai si tu es assez faible pour ne point agir ce que
tu penses, car tu sais bien que j'ai raison. Je serai ce que je
veux tre! Et je resterai seul si tu n'es pas assez forte pour me
suivre.

Charlotte devient ple, ple comme une morte; et ses yeux seuls,
clatants de fivre, paraissent vivants dans sa figure.

-- Je ne peux pas, dit-elle tout bas; et d'autres paroles, qu'elle
voudrait prononcer, expirent sur ses lvres blmes.

-- Eh! bien, va-t-en, alors! cri-je d'une voix qui ne me semble
pas tre la mienne. Va retrouver ton pre, fille de voleur! il m'a
vol mon argent et toi tu veux me voler ma volont! Va t-en! Va-t-
en!...

Alors, Charlotte s'en va, toute droite. Et pendant longtemps,
clou  la mme place et comme ptrifi, je crois entendre le
bruit de ses pas qui s'est teint dans l'escalier.

Ce que je ressens, c'est pour moi. Je voudrais bien qu'il y et l
quelqu'un pour me tuer, tout de mme; mais on ne meurt pas comme
a. Il faut vivre. Eh! bien, en avant......

Le lendemain matin,  la gare du Nord, au moment o je vais
prendre le train pour Bruxelles, quelqu'un me frappe sur l'paule.
Je me retourne. C'est l'abb Lamargelle.

-- Vous partez en voyage, cher monsieur?

-- Oui; pour affaires; un voyage qui durera quelque temps, je
pense.

-- Vous ne m'tonnez pas; votre oncle est un homme aimable et
Melle Charlotte est absolument charmante; mais les vnements de
ces temps derniers, ces malheureux vnements, ont influ quelque
peu sur l'amnit de leur caractre; et quand on ne trouve plus
dans la famille les joies profondes auxquelles elle vous a
habitu... Ah! 'a t bien dplorable, ce qui est arriv. Pour ma
part, je n'ai aucune honte  l'avouer, j'y ai perdu une petite
commission qui devait m'tre verse au moment du mariage. Enfin...
Les voies de la Providence sont insondables. M. douard Montareuil
est bien affect.

-- J'espre qu'il se consolera, avec le temps.

-- Je l'espre aussi. Le temps... les distractions... Je crois
savoir qu'il se fait inoculer; je l'ai rencontr l'autre jour sur
la route de l'Institut Pasteur. La science est une grande
consolatrice. Quant  vous, vous prfrez les voyages.

-- Oh! voyages d'affaires...

-- Oui; des affaires au loin; l'isolement. Vous avez sans doute
raison. Beaucoup de gens prouvent le besoin de la solitude, de
temps  autre:

_Quiconque est loup, agisse en loup;_
_C'est le plus certain de beaucoup;_

comme le dit le fabuliste, continue l'abb en me plongeant
subitement ses regards dans les yeux. Allons! je crains de manquer
mon train. Au revoir, cher monsieur. Nous nous retrouverons,
j'espre; je fais mme mieux que de l'esprer, il n'y a que les
montagnes, h! h! qui ne se rencontrent pas. Je vous souhaite un
excellent voyage. -- Prenez garde au marchepied.

Par la portire du wagon, j'aperois sa haute silhouette noire qui
disparat au coin d'une porte. tait-il venu pour prendre un train
-- ou pour me voir? Et alors, pourquoi?

Ah! pas de suppositions! a ne sert  rien -- surtout quand les
prtres sont dans l'affaire. -- Des malins, ceux-l! et qui ne sont
peut-tre pas les plus mauvais soutiens de la Socit, bien que la
bourgeoisie dclare, en clignant de l'oeil, que le clricalisme
c'est l'ennemi.

J'y rflchis pendant que le train, qui s'est mis en marche,
traverse la tristesse des faubourgs. Quand on pense au nombre des
tres qui vivent dans ces hautes maisons blafardes, dans ces
lugubres casernes de la misre, et qui sont provoqus, tous les
jours, par ces deux dfis: la ceinture de chastet et le coffre-
fort; quand on songe qu'on ne met en prison tous les ans, en
moyenne, que cent cinquante mille individus en France et quelques
malheureux millions en Europe; on est bien forc d'admettre, en
vrit, devant cette drisoire mansutude de la rpression
impuissante, que la seule chose qui puisse retenir les gens sur la
pente du crime, c'est encore la peur du diable.


V -- O COURT-IL?

-- Naturellement, si vous essayez d'expliquer a  un gendarme, il
y a fort  parier qu'il vous prendra pour un alin dangereux.
Mais il n'en est pas moins vrai que le voleur, c'est l'Atlas qui
porte le monde moderne sur ses paules. Appelez-le comme vous
voudrez: banquier vreux, chevalier d'industrie, accapareur,
concussionnaire, cambrioleur, faussaire ou escroc, c'est lui qui
maintient le globe en quilibre; c'est lui qui s'oppose  ce que
la terre devienne dfinitivement un grand bagne dont les forats
seraient les serfs du travail et dont les garde-chiourmes seraient
les usuriers. Le voleur seul sait vivre; les autres vgtent. Il
marche, les autres prennent des positions. Il agit, les autres
fonctionnent.

-- Et leurs fonctions consistent  voler, dis-je.

-- Si l'on veut pousser les choses  l'extrme, certainement,
rpond Issacar en allumant une cigarette. Mais pourquoi
hyperboliser? Il est bien vident que l'homme, en gnral, est
avide de gains illicites et que le petit nombre de ceux qui n'ont
pas assez d'audace pour agir en pirates, avec les lettres de
marque octroyes par le Code, rvent de se conduire en forbans. Le
genre humain est admirablement symbolis,  ce point de vue, par
le trio qui fit semblant d'agoniser, voici dix-huit sicles, au
sommet du Golgotha: le larron lgal  droite, le larron hors la
loi  gauche, et Jsus la bont mme, reprsentant la soumission
craintive aux pouvoirs constitus, au milieu. Seulement, quand on
a dit cela, on n'a pas dit grand'chose. On a tabli les lments
inaltrables de l'me actuelle, mais on a ignor les diversits
extrieures de son agencement. Il y a fleurs et fleurs, bien que,
primordialement, toutes les parties de la fleur soient des
feuilles; et il y a filous et filous bien que, par leur fonds,
tous les hommes soient des fripons.

-- N'allez-vous pas trop loin,  votre tour?

-- Je ne pense pas. Je ne crois point que la nature humaine soit
mauvaise en elle-mme, ou, au moins, incurablement mauvaise; pas
plus que je ne crois au criminel-n. Ce sont l des mensonges
conventionnels, fort commodes sans doute, mais qu'il ne faudrait
point riger en axiomes. Je crois  l'influence dtestable,
irrsistible, du dplorable milieu dans lequel nous vivons, Que la
corruption engendre par ce milieu soit profonde et gnrale, il
n'y a pas lieu d'en douter; les tres qui chappent  son action
sont en bien petit nombre. Ils existent, cependant; car c'est
soutenir un paradoxe abominable que d'affirmer qu'il n'y a point
d'honntes gens. Les personnes les plus verses en la matire
n'ont point de doutes  ce sujet. M. Alphonse Bertillon assure
mme qu'on pourrait trouver  Paris, parmi les tres placs ds
leur jeunesse dans ces conditions qui sont le lot des criminels
que nous sommes tous plus ou moins, une centaine d'hommes devenus
et rests parfaitement honntes. On les trouverait tout de mme,
dit-il, mais ce seraient cent imbciles. Imbciles ou non, peu
importe. Il suffit qu'ils existent.

-- C'est suffisant, en effet.

-- Partant donc de ce point que l'honnte homme n'est pas un mythe,
mais une simple exception, nous nous trouvons en face d'une masse
norme dont les lments, absolument analogues au point de vue
physiologique ou psychologique, ne se diffrencient qu'en raison
de leur agencement au point de vue social. Pour diviser en deux
parties les units malfaisantes qui composent cette masse, on est
oblig de prendre le Code pnal pour base d'apprciation.

-- Bien entendu; le Code, c'est la conscience moderne.

-- Oui. Anonyme et  risques limits... La premire partie est
compose, d'abord, de criminels actifs, dont la loi ignore,
conseille ou protge les agissements, et qui peuvent se dire
honntes par dfinition lgale; puis, de criminels d'intention
auxquels l'audace ou les moyens font dfaut pour se comporter
habituellement en malfaiteurs patents, et dont les tentatives
quivoques sont plutt des incidents isols qu'une rgle
d'existence; ceux-l aussi peuvent se dire honntes. Cette
catgorie tout entire a pour caractristique le respect de la
lgalit. Les uns sont toujours prts  commettre tous les actes
contraires  la morale, soit idale, soit gnralement admise,
pourvu qu'ils ne tombent point sous l'application directe d'un des
articles de ce Code qu'ils perfectionnent sans trve. Les autres,
tout en les imitant de leur mieux, de loin en loin et dans la
mesure de leurs faibles facults, ne sont en somme que des dupes
grotesques et de lamentables victimes qui ne consentent, pourtant,
 se laisser dpouiller que par des personnages revtus  cet
effet d'une autorit indiscutable et qualifis de par la loi.
Classes dirigeantes et masses diriges. De par la loi, Monsieur,
de par la loi! Vous savez quelle est la consquence d'un pareil
ordre de choses. gosme meurtrier en haut, misre morale et
physique en bas; partout, la servitude, l'aplatissement dsespr
devant les Tables de la Loi qui servent de socle au Veau d'Or.

-- Certes, l'esclavage est gnral; et le joug est plus lourd 
porter, peut-tre, pour les dirigeants que pour les dirigs. Il
est vrai qu'ils ont l'espoir, sans doute, d'arriver  accaparer
toute la terre,  monopoliser toutes les valeurs,  asservir
scientifiquement le reste du monde et  le parquer dans les
pturages dsols de la charit philanthropique. Je suis convaincu
que pas une voix ne s'lverait pour protester s'ils parvenaient 
tablir un pareil rgime.

-- C'est fort probable. L'ducation de l'humanit est dirige
depuis longtemps vers un but semblable, et les utopistes du
Socialisme la parachvent. Mais la tentative, si l'on osait la
risquer, ne russirait pas, et voici pourquoi: il y a toute une
catgorie d'individus qui n'ont cure des lois, qui s'emparent du
bien d'autrui sans se servir d'huissiers et qui lvent des
contributions sur leurs contemporains sans faire l'inventaire de
leurs ressources. Ce sont les voleurs. Il faut leur laisser ce
nom, qui n'appartient qu' eux seuls, de par la loi, et mme
tymologiquement. _Vola_, a ne veut pas dire: une sbile.
Examinez la paume des mains des lgislateurs, dans un Parlement
quelconque, lorsqu'on vote  mains leves, et vous conviendrez
que, le titre de voleurs ne saurait s'appliquer aux coquins qui
mendient les uns des autres, pour commettre leurs mfaits,
l'aumne de la lgalit. Je ne dis pas qu'il ne se trouve point de
voleurs vritables, parmi ces filous en carte; il y en a, et il y
en aura de plus en plus; mais c'est encore l'exception. Quant au
vrai voleur, ce n'est pas du tout, quoi qu'on en dise, un
commerant press, ngligent des formalits ordinaires, une sorte
de Bachi-Bouzouk du capitalisme. C'est un tre  part,
compltement  part, qui existe par lui-mme et pour lui-mme,
indpendamment de toute rgle et de tous statuts. Son seul rle
dans la civilisation moderne est de l'empcher absolument de
dpasser le degr d'infamie auquel elle est parvenue; de lui
interdire toute transformation qui n'aura point pour base la
libert absolue de l'Individu; de la bloquer dans sa Cit du
Lucre, jusqu' ce qu'elle se rende sans conditions, ou qu'elle se
dtruise elle-mme, comme Numance. Ce rle, il ne le remplit pas
consciemment, je l'accorde; mais enfin, il le remplit. Je n'admets
pas que le voleur soit la victime rvolte de la Socit, un paria
qui cherche  se venger de l'ostracisme qui le poursuit; je le
conois plutt comme une crature symbolique,  allures
mystrieuses,  tendances dont on ignore gnralement la
signification, comme on ignore la raison d'tre de certains
animaux qui, cependant, ont leur utilit et qu'on ne dtruit que
par habitude aveugle et par mchancet bte. Le voleur va  son
but, non pas que le crime soit bien attrayant et que ses profits
soient normes, mais parce qu'il ne peut faire autrement. Il sent
peser sur lui l'obligation morale de faire ce qu'il fait. Je dis
bien: obligation _morale_. Le renard, en volant les poules, a sa
moralit, assure Carlyle; sans quoi il ne pourrait pas les voler.
Quoi de plus juste?

-- Rien au monde. C'est faire du crime ce qu'il est: une matire
purement sociologique. Et c'est faire du criminel ce qu'il est
aussi: une consquence immdiate de la mise en train des mauvaises
machines gouvernementales, un germe morbide qui apparat, ds leur
origine, dans l'organisme des socits qui prennent pour base
l'accouplement monstrueux de la proprit particulire et de la
morale publique, qui se dveloppe avec elles et ne peut mourir
qu'avec elles. C'est faire du voleur un individu possdant une
moralit spciale qui lui enlve la notion de l'harmonique
enchanement de l'organisation capitaliste, et qu'il refuse de
sacrifier au bien gnral dfini par les lgistes. C'est faire de
lui le dernier reprsentant, abtardi si l'on y tient, de la
conscience individuelle.

-- Certainement, dit Issacar. Mais ce n'est pas seulement son
dernier reprsentant; c'est son reprsentant ternel. Toutes les
civilisations qui ne se sont pas fondes sur les lois naturelles
ont vu se dresser devant elles cet pouvantail vivant: le voleur;
elles n'ont jamais pu le supprimer, et il subsistera tant qu'elles
existeront; il est l pour dmontrer, _per absurdum_, la stupidit
de leur constitution. Les gouvernements ont un sentiment confus de
cette ralit; et, avec une audace plus ingnue peut-tre
qu'ironique, ils dclarent que leur principale mission est de
maintenir l'ordre, c'est--dire la servilit gnrale, et de faire
une guerre sans merci au criminel, c'est--dire  l'individu que
leurs statuts classent comme tel.

-- C'est absolument comme si un conqurant affirmait, que sa seule
raison d'tre est de subjuguer des provinces. Sa prsence n'a pas
besoin d'tre explique. Mais il est probable que les masses
exploites finiront par s'apercevoir que leur pire ennemi n'est
pas le criminel traqu par la police et exclusivement sacrifi
comme un bouc missaire pour assurer  la loi une sanction
indispensable. La faim fait sortir le loup du bois...

-- Les loups sont des loups, rpond Issacar; et les hommes... Il y
a annuellement cinquante mille suicides en Europe; et, en France
seulement, quatre-vingt-dix mille personnes meurent de faim et de
privations, tandis que soixante-dix mille autres sont internes
dans les asiles d'alins par suite de chagrins et de misre.
Croyez-vous que cette foule de misrables ait des principes moraux
plus solides que ceux de leurs contemporains? Pas du tout. Il n'y
a plus que dans certains milieux rvolutionnaires qu'on croie
encore  l'honntet. Mais la distance est si grande, de la pense
 l'acte! Plutt que de la franchir, ils prfrent la mort.

-- Pourtant, dis-je, ils sont presque tous chrtiens; et leur
religion leur enseigne la ncessit de l'audace. Le ciel mme, dit
l'vangile, appartient aux violents qui le ravissent. _Violenti
rapiunt illud_. Que pensez-vous de cette promesse du paradis faite
aux criminels?

-- Elle m'amuse. Pourtant, elle est d'une grande profondeur, et les
casuistes ne l'ont pas ignor. Par le fait, les criminels
commencent  jouir sur cette terre de privilges que ne partagent
point les honntes gens. On disait autrefois que le voleur avait
une maladie de plus que les autres hommes: la potence; on peut
dire aujourd'hui qu'il a une maladie de moins: la maladie du
respect. Et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce respect
qu'il ressent de moins en moins, il l'inspire de plus en plus.
Allez voir juger, par exemple, une affaire d'adultre; le voleur,
devant le public et mme le tribunal, fait bien meilleure figure
que le vol. Et qui voudrait, croire,  prsent, que la faillite
n'a pas t institue pour le bien du dbiteur, pour lui refaire
une virginit?

-- Personne, assurment. On pourrait mme aller beaucoup plus loin
que vous ne le faites; et je serais port  admettre que cette
considration pour le larron augmente en raison exacte du mpris
croissant pour la misre. Penser qu'aprs dix-huit sicles de
civilisation chrtienne les pauvres sont condamns en naissant! Et
ils sont condamns comme voleurs. Tu as vol de la vie, de la
force, de la lumire! Tu es condamn  payer avec ta chair, avec
ton sang, avec ton geste de bte, avec ta sueur, avec tes larmes!
Et l'ignoble comdie que la charit infinie les oblige  jouer!
Quand vous entendez un homme chanter dans la rue, vous pouvez tre
sr qu'il n'a pas de pain.

-- Que voulez-vous? ricane Issacar. Ils ont contre eux l'opinion
publique -- la mme qui fera semblant de vous honnir si vous vous
laissez pincer au cours d'un cambriolage. -- Seulement le pauvre
est rprouv  perptuit, et sans merci; car la dignit de
l'infortune est morte. Vous, vous ne serez dshonor que pour un
temps, et jusqu' un certain point; car vous aurez t assez
habile pour mettre en lieu sr le produit de vos prcdents
larcins. Il n'y a qu'une opinion publique, voyez-vous: c'est celle
de la Bourse; elle donne sa cote tous les jours. Lisez-la en
faisant votre compte, mme si vous revenez du bagne. Vous saurez
ce qu'on pense de vous.

-- J'ai dj eu l'occasion de la consulter une fois, cette opinion
publique; lorsque j'ai voulu m'assurer de la valeur des titres
avec lesquels mon oncle avait rgl ses comptes de tutelle.

-- Oui, je sais; elle vous a rpondu: cent mille francs,  peu
prs. C'tait comme si elle vous avait dit: Tu risqueras cette
somme dans une entreprise quelconque, et tu la perdras; car ton
capital est mince et les gros capitaux n'existent que pour dvorer
les petits. Ou bien, tu chercheras  joindre  tes maigres revenus
ceux d'un de ces emplois honntes qui, pour tre peu lucratifs,
n'en sont pas moins pnibles. Ceux qui les exercent ne mangent pas
tout  fait  leur faim, sont vtus presque suffisamment,
compensent l'absence des joies qu'ils rvent par l'accomplissement
de devoirs sociaux que l'habitude leur rend ncessaires; et, 
part a, vivent libres comme l'air -- l'air qu'on paye aux
contributions directes.

-- La perspective tait engageante. Nanmoins, elle ne m'attirait
pas. J'tais assez bien dou, il est vrai, et si j'avais eu de
l'ambition... Mais je n'ai pas d'ambition. Arriver!  quoi?
Chagrin solitaire ou douleur publique. Manger son coeur dans
l'ombre ou le jeter aux chiens. D'ailleurs, je n'avais pas la
notion dprimante de l'avenir. Je voulais vivre pour vivre.

-- Ne faites pas de la rsolution que vous avez prise une question
de principes, dit Issacar. Rien de mauvais comme les principes.
Vous tes, ainsi que tous les autres criminels, pouss par une
force que vous ne connaissez pas, qui n'est point hrditaire, et
 laquelle les milieux que vous avez traverss ont simplement
permis un libre dveloppement. Le voleur est un prdestin.

-- C'est possible. Moi, je vole parce que je ne suis pas assez
riche pour vivre  ma guise, et que je veux vivre  ma guise. Je
n'accepte aucun joug, mme celui de la fatalit.

-- Prenez garde. Si vous vous drobez  toute domination, vous vous
condamnez  subir toutes les influences passagres.

-- a m'est gal Et puis, j'aime voler.

-- Voil une raison. On peut s'prendre de tout, mme du plaisir et
du crime, avec sincrit et, j'oserai le dire, avec lvation.

-- Vous n'avez peut-tre pas tort, aprs tout, de parler du voleur
comme d'un prdestin. Il me semble que, mme si j'tais rest
riche, je n'aurais t attir vers rien, ou seulement vers des
choses impossibles.

-- Vous auriez t un isol ou un libertin, car vous tes un
individu; tant pauvre, vous tes un malfaiteur par dfinition
lgale. Dans une socit o tous les dsirs d'actes et les
apptits sont rgls d'avance, le crime sous toutes ses formes, de
la dbauche  la rvolte, est la seule chappatoire prvue, et
implicitement permise par la loi aux forces vives qui ne peuvent
trouver leur emploi dans le mcanisme rglement de la machine
sociale, et auxquelles la pauvret dfend l'isolement. Vous auriez
pu tenter n'importe quoi; on vous aurait reconnu tout de suite
comme un caractre, et vous auriez t perdu. La lanterne avec
laquelle Diogne cherchait un homme, et qu'avait dj tenue
Jrmie, l'Individu la porte sur la poitrine, aujourd'hui -- afin
qu'on puisse le viser au coeur et le fusiller dans les tnbres.

-- Puisque je dois tre un voleur, et rien qu'un voleur...

-- Pourquoi: rien qu'un voleur? Ne pouvez-vous tre quelque autre
chose en mme temps? Vous tes dj ingnieur; continuez. Le
loisir ne vous manquera pas. Vous auriez tort de vous cantonner
dans une occupation unique. Il faut tre de votre temps, mais pas
trop. La grande proccupation de notre poque est la division du
travail, car on affirme aujourd'hui que les parties ne doivent
plus avoir de rapports avec le tout. Il n'y a que le vol qui ne
soit pas une spcialit. N'en faites pas une.

-- Soit. Je voulais dire qu'il y a deux sortes de filous; l'escroc
et le voleur proprement dit. L'un nargue les lois, l'autre ne leur
fait mme pas l'honneur de s'occuper d'elles; je veux agir comme
ce dernier.

-- Affaire de temprament. Moi, je prfre l'escroquerie, pour la
mme cause; mais je n'ai pas la maladie du proslytisme. Soyez un
larron primitif, un larron barbare si vous voulez. Permettez-moi
seulement de vous donner un bon conseil: faites aux lois l'honneur
de vous inquiter d'elles. Comparez les statuts criminels des
diffrents peuples, et leurs codes; comparez aussi leurs rgimes
pnitentiaires et l'chelle de ces rgimes; et, avant de tenter un
coup, examinez dans quel pays et dans quelles conditions il est
prfrable de le risquer; laissez le moins possible au hasard;
sachez d'avance quel sera votre chtiment, et comment vous le
subirez, si vous tes pris. Je souhaite que vous ne le soyez
jamais; mais mes voeux ne sont point une sauvegarde. Jusqu'ici,
vous n'avez commis qu'un vol, fort imprudent et d'une audace
presque enfantine; grce  un concours de circonstances
extraordinaires, vous n'avez mme pas t souponn. On a bien
raison de dire qu'il n'y a que l'invraisemblable qui arrive!
Cependant, ne vous y fiez pas.

-- Je ne m'y fie pas.

-- Et surtout, souvenez-vous bien qu'il faut viter  tout prix les
violences contre les personnes. L'assassinat, soit pour l'attaque
de la proprit  conqurir, soit pour la dfense de la proprit
qu'on vient d'annexer, est un procd grossier et anachronique
qu'un vritable voleur doit rpudier absolument. Tout ce qu'on
veut, mais pas la butte.

-- C'est mon avis,

-- Le genre de vie que vous choisissez,  part ses risques (mais
quelle profession n'a pas ses dangers?) me semble pleine de
charmes pour un esprit indpendant. Carrire accidente! Vous
verrez du pays, et peut-tre des hommes. On passe partout avec de
l'argent, et l'on ne vous demande gure d'o il vient; excusez
cette banalit.

-- De bon coeur. Ma vie ne sera peut-tre pas trs gaie, et ne sera
point, srement, ce que j'aurais dsir qu'elle ft. Mais elle ne
sera pas ce qu'on aurait voulu qu'elle et t! La loi, qui a
permis qu'on me ft pauvre, m'a condamn  une existence
besogneuse et sans joie. Je m'insurge contre cette condamnation,
quitte  en encourir d'autres.

-- Ne vous rvoltez pas trop, dit Issacar; a n'a jamais rien valu.
Contentez-vous de donner l'exemple en vivant  votre fantaisie.
Pourtant, si vous pouvez retirer un plaisir d'une comparaison
entre l'tat qui sera le vtre et la situation que vous assignait
la bienveillance de la Socit, ne vous refusez pas cette
satisfaction.

-- C'est un parallle que j'tablirai souvent, et  un point de vue
surtout.

-- Celui des femmes, je parie?

-- Tout juste! Ah! les bourgeois sont bien vils; mais ce qu'elles
sont lches, leurs filles! Elles peuvent se vanter de le traner,
le boulet de leur origine!

-- Comme vous vous emportez! Ne pouvez-vous dire tranquillement que
les honntes filles du Tiers-tat ont la prtention ridicule de
vouloir faire payer leur honntet beaucoup puisqu'elle ne
vaut?... Auriez-vous eu quelque petite histoire avec une de ces
demoiselles, ces temps derniers? Votre brusque arrive 
Bruxelles, quand j'y rflchis, me laisserait croire  un drame.

-- Ni drame ni comdie; quelque chose de pitoyable et qui n'a pas
mme de nom. N'en parlons pas; c'est fini. Seulement, j'en ai
assez, des femmes qui portent un trait de morale  la place du
coeur et qui savent touffer leurs sens sous leurs scrupules. Ah!
des femmes qui n'aient pas d'me, et mme pas de moeurs, qui
soient de glorieuses femelles et des poupes convaincues, des
femmes auroles d'inconscience, enrubannes de jeunesse et
fleuries de jupons clairs!...

-- Vous en aurez, dit Issacar. Je ne vous promets point que leur
immoralit ne vous ennuiera pas autant, au fond, que la moralit
des autres; mais elle est moins monotone et vous distraira
quelquefois. Ce sont de bonnes filles, pas si bonnes que a tout
de mme, qui ont assez de dfauts pour faire faire risette  leurs
qualits, et auxquelles l'instruction obligatoire a mme appris
l'orthographe. En vrit, je me demande ce que les honntes femmes
peuvent encore avoir  leur reprocher. Elles reniflent, parce
qu'elles n'osent pas se moucher de peur d'enlever leur maquillage,
mais elles ont des pices d'or dans leurs bas. Oui, je sais bien,
vous vous moquez de a... Enfin, on n'a pas  s'occuper des
toilettes; c'est quelque chose par le temps qui court... Ah!
sapristi, quelle heure est-il donc?

-- Cinq heures et quart.

-- Bon. Nous avons encore dix minutes  nous; il nous en faux cinq
tout au plus pour aller  notre rendez-vous. Je mets ces dix
minutes  profit. Voulez-vous me prter vingt mille francs?

-- Trs volontiers.

-- J'ai l'intention, voyez-vous, de tenter quelque chose du ct du
Congo. J'ai une ide...

-- Vous ne croyez donc plus aux ports de mer?

-- Si; mais la question n'est pas mre; les Belges y viendront,
n'en doutez pas, et je crois mme qu'aprs avoir creus des
bassins dans toutes leurs villes ils feront la conqute de la
Suisse, pour crer un port  La-Chaux-de-Fonds; seulement, il faut
attendre. Ah! si vous vouliez marcher avec moi, nous serions des
prcurseurs...

-- Je regrette de ne le pouvoir, dis-je; mais je ne veux pas me
mler d'affaires. Pourtant, je suis trs heureux de vous tre
utile, car vous m'avez rendu service.

-- En m'occupant de la ngociation des titres et des bijoux dont
vous avez soulag cette bonne vieille dame? C'tait si naturel! Je
regrette seulement de n'en avoir pu tirer que cent trente mille
francs. Mais vous verrez vous-mme, avant peu, combien nous sommes
exploits.

-- Je n'en serai pas surpris. Voulez-vous que je vous donne un
chque ce soir?

-- Non, rpond Issacar; vous m'enverrez ces vingt mille francs de
Londres, aprs-demain matin, en bank-notes anglaises.

-- Aprs-demain matin! Mais je ne serai pas  Londres...

-- Si. Vous y serez demain soir  six heures. C'est moi qui vous le
dis.  prsent, en route, chantonne Issacar en prenant son
chapeau. Le caf o nous devons voir mon homme est  deux pas
d'ici.

Tout  ct, en effet; en face de la Bourse. C'est l'heure de
l'apritif et l'tablissement regorge de clients attabls devant
des boissons rouges, et jaunes, et vertes. Des hommes aux figures
dsabuses de contrefacteurs impnitents, qui trichent aux cartes
ou se racontent des mensonges; des femmes d'une grande fadeur,
joufflues et comme gonfles de fluxions malsaines, avec des
bouches qumandeuses et des paupires lourdes s'ouvrant
pniblement sur des yeux de cellulod qui meurent d'envie de
loucher.

Aprs un moment d'hsitation, nous nous dirigeons vers une table
qu'encombre un jeune homme blond; c'est la seule qui soit aussi
faiblement occupe. Le jeune homme blond, plong dans la lecture
d'un journal, nous autorise  l'investir; aussitt, je me poste
sur son flanc gauche et Issacar lui fait face avec intrpidit.

-- Pour qui la chaise qui reste libre? Pour qui? dis-je  Issacar
ds que le garon nous a munis de pernicieux breuvages.

-- Pour un fort honnte homme, gros industriel, fabricant de
produits chimiques, qui brle du dsir de faire votre connaissance
et de vous voir placer deux cent mille francs pour le moins dans
ses mains sans tache,

-- Quelle singulire ide vous avez de me mettre en rapports avec
des gens...

-- Chut! Chut!

Issacar se retourne pour faire signe  l'honnte industriel qui
vient d'entrer et dont il a reconnu la silhouette dans une glace.
L'honnte industriel a aperu le signal. Il s'avance en souriant;
le ventre trop gros, les membres trop courts, une tte d'Espagnol
de contrebande avec des moustaches  la Velasquez, le front
dprim, rid comme par l'habitude du casque, les doigts pais,
courts, cruels, carts comme pour l'gouttement de l'eau bnite.
Issacar fait les prsentations comme s'il n'avait fait autre chose
de sa vie; et la chaise libre perd sa libert.

-- Monsieur, me dit l'honnte industriel, j'ai appris par
M. Issacar combien vous tes dsireux de trouver, en mme temps
qu'un moyen d'utiliser vos merveilleuses facults d'ingnieur et
d'inventeur, un placement rmunrateur pour vos capitaux. Je pense
que je puis vous offrir, pour une fois, cette double possibilit,
savez-vous. C'est aussi l'avis de notre honorable ami M. Issacar,
et je suis heureux qu'il ait mnag cette entrevue, pour une fois,
afin que je puisse vous exposer l'tat de mes affaires, savez-
vous. Si vous le permettez, je vais, sans autre prambule, vous
donner une ide de mon entreprise.

Je permets tout ce qu'on veut; et l'honnte industriel commence
ses explications. Il parle le plus vite qu'il peut et j'coute le
moins possible. Mon Dieu! Mon Dieu! pourvu que a ne dure pas trop
longtemps!...  l'expiration du premier quart d'heure, le jeune
homme blond,  ct de moi, commence  donner des signes
d'impatience; il s'agite nerveusement sur la banquette et dplie
son journal avec rage. Tant pis pour lui! Il n'a qu' s'en aller,
s'il n'est pas content. Ah! que je voudrais pouvoir en faire
autant!... Au bout d'une demi-heure, je prends le parti
d'interrompre l'honnte industriel.

-- Monsieur, lui dis-je, le tableau que vous venez de m'exposer est
trac de main de matre, et je dois avouer que vous m'avez presque
convaincu. Le moindre des produits chimiques prend dans votre
bouche une valeur toute particulire, et je crois que les
rsultats que vous avez atteints jusqu'ici ne sont rien en
comparaison de ceux que vous pouvez esprer. Je me permettrai
cependant de faire mes rserves sur la potasse. Il me semble que
vous ne rendez pas suffisamment justice  la potasse.

-- Moi? fait l'honnte industriel interloqu; mais je n'en ai pas
encore parl!

-- Justement. Votre silence est plein de sous-entendus hostiles.
N'oubliez pas, Monsieur, que je suis ingnieur; rien n'chappe 
un ingnieur.

-- Je le vois bien, murmure l'honnte industriel, trs confus.

-- Quoi qu'il en soit, dit Issacar qui s'aperoit sans doute que je
m'engage sur un mauvais terrain, quoi qu'il en soit, je puis vous
assurer, Monsieur, que vos paroles ont fait la plus grande
impression sur M. Randal. Je connais M. Randal. Il est peu
expansif, comme tous les hommes modestes bien que pntrs du
sentiment de leur valeur; mais j'ai remarqu l'intrt soutenu
avec lequel il vous a cout. C'est un grand point, croyez-le; et
je ne serais pas tonn si, aprs une ou deux visites  votre
usine, il mettait  votre disposition, non pas deux cent mille
francs, mais trois cent mille.

-- Oh! oh! dis-je, un peu au hasard -- car je ne comprends pas du
tout la signification des coups de pied qu'Issacar me lance sous
la table -- oh! oh! c'est aller bien vite...

-- Mon Dieu! dit l'industriel dont les yeux s'allument, quand un
placement est bon... Il ne s'agit pas ici des Bitumes du Maroc ou
du percement du Caucase, savez-vous. C'est une affaire srieuse,
que vous pouvez tudier vous-mme...

-- Certainement. Mais...

-- Auriez-vous quelques objections  prsenter, pour une fois?

Moi? Pas du tout. Mais Issacar en a pour moi.

-- Oui, dit-il, M. Randal a certaines raisons qui le font hsiter,
jusqu' un certain point,  placer ses capitaux dans une
entreprise comme la vtre. Il me les a exposes et je vais vous
les traduire brivement. D'abord, il redoute l'accroissement des
frais gnraux. Les ouvriers rclament constamment des
augmentations de salaires...

-- Ils les rclament! ricane l'industriel. Oui, ils les rclament;
mais ils ne les ont jamais. Et quand mme ils les obtiendraient,
croyez-vous qu'ils en seraient plus heureux et nous plus pauvres?
Quelle plaisanterie! Ce que nous leur donnerions de la main
droite, nous le leur reprendrions de la main gauche. Il est
impossible qu'il en soit autrement. La science nous l'apprend. La
science, Monsieur! La main-d'oeuvre est pour rien ici; savez-vous
pourquoi? Parce que la Belgique est un pays riche, pour une fois.
Plus un pays est riche, plus le travailleur est pauvre. La France,
au XVe sicle, tait bien loin d'avoir la fortune qu'elle possde
aujourd'hui, n'est-ce pas? Eh! bien,  cette poque, l'ouvrier et
le paysan franais gagnaient beaucoup plus qu'ils ne gagnent 
prsent. Loi conomique, Monsieur, loi conomique!

-- La science est une admirable chose, dit Issacar. Mais M. Randal,
qui a pour elle tout le respect ncessaire, n'ignore pas combien
elle exige de mnagements dans ses diverses applications. Et il a
entendu dire que deux accidents terribles s'taient produits chez
vous l'anne dernire...

L'honnte industriel sourit.

-- Des accidents! Oui, il y a des accidents. Nous traitons des
matires dangereuses, pour une fois. Il y a eu quinze hommes tus
 la premire explosion; dix seulement  la deuxime. Mais ces
catastrophes donnent  une maison une publicit gratuite si
merveilleuse! D'ailleurs, il n'y a rien  payer aux familles des
victimes, car toutes les prcautions sont prises. Je ne dis pas
qu'elles le soient constamment, savez-vous; on se ruinerait. Mais
elles le sont quand se prsentent les inspecteurs, qui nous
prviennent toujours de leur visite; question de courtoisie; c'est
nous, industriels, qui les faisons vivre... Ah! oui, cela fait une
belle rclame! Et l'enterrement en masse! Tous les coeurs
rconcilis dans la douleur commune! Plus de castes! L'union de
tous, patrons et ouvriers, pleurant  l'unisson aux accents du _De
profundis_! Tu sais, les btiments sont assurs.

-- C'est une grande consolation, dit Issacar. Malheureusement,
cette union que produisent si  propos de pareils vnements n'est
peut-tre pas de longue dure; et alors arrivent les grves, dont
l'ide seule effraye M. Randal.

-- Oui, dis-je, obissant  une pression du pied d'Issacar, je
crains normment les grves.

-- Crainte chimrique, affirme l'honnte industriel; les grves
n'ont jamais fait de tort aux capitalistes; au contraire. Voulez-
vous que je vous dise le fin mot? Les trois quarts et demi des
grves, c'est nous qui les provoquons. En Angleterre, en France,
en Amrique, partout. Le, capitaliste, le manufacturier encombr
par la surproduction se refait par la grve. Il est curieux que
vous ne vous en soyez pas dout. Tout le monde le sait, et
personne n'y trouve  redire. Savez-vous pourquoi? C est parce
qu'on se rend bien compte, malgr les criailleries des dtracteurs
du systme actuel, que le monde n'est pas si mal fait, pour une
fois: si les uns jouissent de toutes les faveurs de la fortune,
les autres conservent, par le fait mme de leur indigence, le
pouvoir de les apprcier.

-- C'est une compensation, en effet, accorde Issacar; mais elle est
peut-tre un peu narquoise. Et il se pourrait bien qu'un jour une
rvolution sociale...

Coup de pied d'Issacar. Silence. Second coup de pied d'Issacar. Je
parle.

-- Certainement, une rvolution sociale qui... que...

-- Je devine ce que vous voulez me dire, assure l'honnte
industriel. Une rvolution qui prendrait d'assaut les Banques et
dilapiderait les pargnes des gens laborieux et conomes, qui
s'approprierait les capitaux des honntes gens. Cela n'est gure
probable en Belgique; nous avons la garde civique, ici, Monsieur,
pour une fois. Mais enfin, c'est possible. Eh! bien, il n'y a
qu'une chose  faire: C'est de ne pas confier son argent aux
Banques et de le garder chez soi. C'est ce que je fais, savez-
vous.

Et l'honnte industriel me regarde triomphalement dans les yeux,
tandis que le jeune homme blond, aprs avoir soigneusement pli
son journal, se met  examiner les points noirs dans le marbre
blanc de la table. Quel imbcile! Pourquoi ne s'en va-t-il pas?

-- Oui, continue l'industriel, je garde tout mon argent chez moi
et, en cas de besoin, je saurais le dfendre. Mon coffre-fort se
trouve dans mon cabinet particulier, au troisime tage de ma
maison, et mon appartement est au premier; j'ai en ce moment pour
plus de cinq cent mille francs de bonnes valeurs, sans compter les
espces; pour aller les prendre, il faudrait passer sur mon
cadavre. Quant aux voleurs, je m'en moque. Ma porte est solide et
je ne me couche jamais sans en avoir pouss moi-mme les trois
gros verrous.

-- Un avertisseur lectrique serait peut-tre prudent, suggre
Issacar.

-- Je ne dis pas. Mais je puis m'en passer; j'ai l'oreille fine et
je ne dors que d'un oeil, en gendarme.

-- Excellente habitude, dit Issacar; nous n'aurons pas de mal 
vous rveiller, un de ces matins, pour vous demander  djeuner,
M. Randal et moi.

-- Le plus tt possible me fera plaisir, affirme l'industriel; on
ne traite bien les affaires que devant une bonne table; c'est
pourquoi, je pense, les pauvres ne russissent jamais; ils mangent
si mal! Ne tardez pas trop, et venez de bonne heure; nous irons
faire un tour  l'usine avant djeuner.

Il nous donne son adresse: 67, rue de Darbrok; et se retire aprs
force compliments, absolument enchant de lui.

--Pourquoi m'avez-vous impos une pareille corve? demandai-je 
Issacar.

-- Vous le verrez bientt, me rpond-il en souriant. Mais que
pensez-vous du personnage? C'est un symbole.  une poque o tout,
mme les plus vils sentiments, perd de sa force et se dcolore,
l'gosme pur, sans mlange et naf ne se rencontre plus gure que
dans les classes moyennes; mais il s'y cramponne. Et quelle
inconscience! Cet homme que vous venez de voir tait candidat aux
dernires lections municipales, candidat libral et dmocratique;
il reprsentait la dmocratie, la seule, la vraie!

-- Il la reprsente encore, dis-je. La vraie dmocratie est celle
qui permet  chaque individu de donner, en pure perte, son maximum
d'efforts et de souffrance; Prudhomme seul ne l'ignore pas. Ah!
quelle lame de sabre ne vaudrait mille fois son parapluie?... Et
comme tout ce que pensent ces gens-l est exprim bassement! Ce
qui me rpugne surtout dans la bourgeoisie, c'est son manque de
dignit; elle a eu beau tremper son gilet de flanelle dans le sang
des misrables, elle n'en a pu faire un manteau de pourpre.

-- Et quand les dshrits la prendront aux paules pour la jeter
dans l'gout o elle doit crever, on ira leur demander leurs
raisons, on s'tonnera de leur manque de mnagements, on leur
reprochera leurs faons brutales... Ah! l'ironie anglaise: Le
chien, pour arriver  ses fins, se rendit enrag, et mordit
l'homme...

-- Ma foi, dis-je, c'est presque un soulagement, quand on vient de
quitter un de ces honntes gens, que de penser qu'on doit avoir
pour amis des canailles, qu'on frquentera des tres destins 
l'chafaud ou au bagne.

J'ai prononc la phrase un peu haut, et j'ai vu sourire le jeune
homme blond. De quoi se mle-t-il? Il commence  m'agacer. Et je
me penche sur la table pour murmurer  Issacar:

-- Allons-nous en d'ici; et conduisez-moi auprs de ce voleur si
adroit dont vous m'avez parl tantt et que vous devez me faire
connatre ce soir.

-- Volontiers, rpond Issacar; mais il est inutile de sortir.

Il se lve et pose la main sur l'paule du jeune homme blond.

-- J'ai l'honneur, me dit-il, de vous prsenter mon ami Roger
Voisin, dont vous dsirez si vivement faire la connaissance.

J'esquisse un geste d'tonnement; mais le jeune homme blond me
tend la main.

-- Je suis vraiment enchant, Monsieur... Permettez-moi seulement
une petite rectification; mon nom est bien Roger Voisin mais,
d'ordinaire, on m'appelle Roger-la-Honte.


VI -- PLEIN CIEL

Minuit sonne au beffroi de la cathdrale comme nous pntrons,
Roger-la-Honte et moi, dans la rue, de Darbrok; nous venons de
faire nos adieux  Issacar avec lequel nous avons dn  l'htel
du Roi Salomon, o il habite. On est trs bien,  cet htel-l.

-- Oui, dit Roger-la-Honte; aucun voleur chic ne descend ailleurs,
 Bruxelles; except quand les affaires l'exigent, bien entendu.
Dans ce cas-l, on est quelquefois oblig de se contenter de peu,
et mme de trop peu. Tu vas voir mon logement.

Roger-la-Honte me tutoie, et je le lui rends. Familiarits
d'associs. Ne serait-ce pas ridicule, puisque nous devons
travailler ensemble, de nous parler  la seconde personne du
pluriel, et de nous donner du Monsieur? Donc, Roger-la-Honte me
tutoie et je l'appelle: Roger-la-Honte tout court, comme on dit:
Monsieur Thiers.

-- Nous voici arrivs, dit-il en s'arrtant devant le numro 65 et
en cherchant sa clef dans sa poche.

-- Il ne faudra pas faire de bruit? dis-je, pendant qu'il ouvre la
porte.

-- Fais tout le bruit que tu pourras, au contraire; j'ai ramen des
demoiselles plus de quatre fois et les habitants de la maison,
s'ils ne dorment pas, se figureront que je continue. Les femmes,
ici, ont le pas lger comme des femelles d'lphants en couches.

Nous montons l'escalier  la lueur d'allumettes nombreuses dont la
dernire, quand Roger a ouvert une porte au quatrime tage, sert
 enflammer une bougie place sur un guridon. Ce guridon, un lit
de fer, une commode-toilette et deux chaises constituent tout
l'ameublement de la chambre o mon nouvel ami a lu domicile.

-- Tu penses bien, dit-il, que ce n'est pas pour mon plaisir; 
quoi servirait de se faire voleur s'il fallait se contenter d'un
logement digne tout au plus d'un sergent de ville! Mais les
affaires sont les affaires. Je devais ncessairement me placer 
proximit de ma future victime, de faon  tudier ses habitudes;
j'ai trouv cette chambre  louer dans la maison voisine de la
sienne, et tu penses si j'ai laiss chapper l'occasion... Ah! le
dgotant personnage que cet honnte industriel, comme dit
Issacar... Nous a-t-il assez assomms et nervs ce soir!

-- J'ai vu le moment, dis-je, o j'allais lui lancer une carafe 
la tte.

-- Bah!  quoi bon? Ils sont trop. En tuer un, en tuer cent, en
tuer mille, cela n'avancerait  rien et ne mettrait un sou dans la
poche de personne; ce n'est pas sur eux qu'il faut se livrer  des
voies de fait, c'est sur leur bourse.

-- Le fait est que ce sera plus dur encore, pour lui, de trouver
demain matin son coffre-fort ventr et vide que de se voir coller
au mur de son usine par les parents et les amis des ouvriers qu'il
a sacrifis  sa rapacit.

-- Je crois aussi que le chtiment sera plus dur; en tous cas, il
sera certainement plus long. Ah! quelle douche! Laisse-moi rire un
peu... As-tu vu avec quelle navet vaniteuse il nous a donne
tous les renseignements sur l'agencement intrieur de sa maison?

-- Et s'il n'avait pas parl?

-- Vous en auriez t quittes, Issacar et toi, pour aller djeuner
chez lui demain matin et passer l'inspection vous-mmes; il aurait
t riche un jour de plus, voil tout. Tu comprends, j'tais
convaincu que le coffre-fort se trouvait au second tage, et
Issacar soutenait qu'il tait au troisime. Il avait devin juste!
Il a le flair, celui-l. C'est dommage qu'il ne veuille rien faire
 la dure... Assieds-toi donc; nous ne pouvons pas commencer avant
une heure au moins... Tiens, pour tuer le temps, je vais te faire
le portrait de l'industriel  l'instant prcis o nous nous
occupons de lui; il se couche  minuit un quart, tous les soirs.

Et Roger-la-Honte dessine, sur une feuille de papier arrache d'un
carnet, une caricature trs drle du _pon Pelche_, en chemise de
nuit et bonnet de coton.

-- Tu vois, dit-il, voil la victime couronne pour le sacrifice:
couronne d'un casque  mche. Les fleurs, c'tait bon pour la
Grce, mais c'est trop beau pour la Belgique, savez-vous, pour une
fois. a t'tonne, que je sache a?

-- Pas du tout. Mais comment as-tu appris  dessiner?

-- Tout seul; en allant et venant; j'ai toujours eu beaucoup de
got pour a, et rien que pour a. Mes parents ont dpens pas mal
d'argent pour me faire instruire, mais 'a t de l'argent perdu,
ou  peu prs. Mes parents? C'taient de trs braves gens; trs,
trs honntes; mon pre tait employ chez un grand architecte, 
Paris; un emploi de confiance, pnible et mal rtribu. Ma mre
tait la meilleure des mres de famille, laborieuse, droite,
conome; elle a eu du mal, car nous sommes trois enfants, deux
filles et un garon, mais c'est moi qui lui ai donn le plus de
soucis.

-- Alors tes parents sont morts?

-- Non, non; ils n'ont mme pas envie de mourir.

-- Ah! c'est que, en parlant d'eux, tu dis: c'taient de braves
gens, ils taient...

-- Certainement: mais tu vas voir pourquoi tout  l'heure. On
voulait faire de moi un architecte, mais les pures et les lavis
m'inspiraient une aversion profonde.  seize ans, lass de
discussions sans fin avec ma famille, je me suis engag dans les
quipages de la flotte.

-- Et quand tu es revenu, tu t'es trouv dans la mme position que
lorsque tu tais parti?

-- Exactement. Mes parents ne me rudoyaient pas, mais ils me
faisaient entendre qu'il n'tait gure convenable, ni mme
honnte, de rester inactif; ils me citaient l'exemple de mes
soeurs; l'ane, Eulalie, avait tudi la dclamation, commenait
 paratre avec succs sur quelques scnes et faisait parler
d'elle comme d'une actrice d'avenir; mes parents, sans
l'encourager (car ils savaient bien que l'honntet, au thtre,
est une exception, quoiqu'elle existe), n'avaient point voulu
mettre obstacle  sa vocation et commenaient  en tre fiers, _in
petto_, quand son nom figurait sur le journal; quant  ma plus
jeune soeur qui n'avait que seize ans, elle tait encore au
couvent et les religieuses ne tarissaient pas d'loges sur son
compte; application, dvotion, bonne conduite et bonne sant, elle
avait tous les premiers prix. Moi, je ne savais que faire. Je me
sentais attir fortement vers la peinture: mais elle exige des
tudes longues et coteuses. Comment trouver le moyen de les
entreprendre? Je savais mes parents peu disposs  m'aider... Et
j'chafaudais projet sur projet, plan sur plan, principalement
dans les galeries des muses o j'aimais dj  promener mes
penses, comme je l'aime encore aujourd'hui.

Quoi d'trange, l-dedans? Pourquoi Roger-la-Honte n'aurait-il
point des penses et ne prendrait-il point plaisir  les agiter,
avec l'espoir de trouver un jour la manire de s'en servir? On
admet bien que les honntes gens mditent; pourquoi les voleurs ne
rflchiraient-ils pas?

-- Je ne sais pas si tu t'en es aperu, continue Roger; mais les
toiles des grands matres qui illuminent les murs des muses, les
pomes de pierre o de marbre qui resplendissent sous leurs
votes, sont des appels  l'indpendance. Ce sont des cris
vibrants vers la vie belle et libre, des cris pleins de haine et
de dgot pour les moralits esclavagistes et les lgalits
meurtrires.

-- Non, dis-je, je ne m'en tais pas aperu compltement; mais j'en
avais le sentiment vague. Je le vois maintenant: c'est vrai. Rien
de plus anti-social -- dans le sens actuel -- qu'une belle oeuvre.
Et le chef-d'oeuvre est individuel, aussi, dans son expression; il
existe par lui-mme et, tout en existant pour tous, il sait
n'exister que pour un; ce qu'il a  dire, il le dit dans la langue
de celui qui l'coute, de celui qui sait l'couter. Il est une
protestation vhmente et superbe de la Libert et de la Beaut
contre la Laideur et la Servitude; et l'homme, quelles que soient
la hideur qui le dfigure et la servitude qui pse sur lui, peut
entendre, s'il le veut, comme il faut qu'il l'entende, cette voix
qui chante la grandeur de l'Individu et la haute majest de la
Nature; cette voix fire qui touffe les bgaiements honteux des
bandes de pleutres qui font les lois et des troupeaux de couards
qui leur obissent. Voil pourquoi, sans doute, les gouvernements
ns du capital et du monopole font tout ce qu'ils peuvent pour
craser l'Art qui les terrorise, et ont une telle haine du chef-
d'oeuvre.

-- Peut-tre; moi, je te dis ce que j'ai prouv; mais je n'ai pas
t seul  le ressentir. Je le sais. J'ai vu les figures des serfs
de l'argent, les soirs des dimanches pluvieux, lorsqu'ils sortent
des muses qu'ils ont t visiter; j'ai vu leurs fronts fouetts
par l'aile du rve, leurs yeux captivs encore, par un mirage qui
s'vanouit. Leur esprit n'est point cras sous la puissance des
oeuvres qu'ils ne peuvent analyser et qu'ils ne comprennent mme
pas; mais ils ont eu la vision fugitive de choses belles qui ont
exist et qui existent; ils ont eu la sensation phmre de la
possibilit d'une vie libre et splendide qui pourrait tre la leur
et qu'ils n'auront jamais, jamais, qu'ils savent qu'ils ne peuvent
pas avoir, et qu'il leur est interdit de rver. Car ils sont les
damns qui doivent croire, dans les tourments de leur ghenne, 
l'impossibilit des paradis; qui doivent prendre -- sous peine
d'affranchissement immdiat -- la vrit pour l'erreur et les
ralits pour les chimres... Ah! la tristesse de leurs figures,
au bas de l'escalier du Louvre!

-- Un philosophe allemand l'a dit: Le besoin de servitude est
beaucoup plus grand chez l'homme que le besoin de libert: les
forats lisent des chefs.

-- Il y a des exceptions. Moi, j'en suis une. J'ai l'horreur de
l'esclavage et la passion de l'indpendance; les annes que
j'avais passes  bord des navires de l'tat ne m'avaient pas
donn, comme  tant d'autres, l'habitude et le got du collier; au
contraire. Je sentais qu'il me fallait prendre une rsolution
nergique et, puisque je ne voulais suivre aucune de ces routes
qui mnent du bagne capitaliste  l'hpital, m'engager rsolument
dans les chemins de traverse, au mpris des criteaux qui
dclarent que l chasse est rserve, et sans crainte des piges 
loups... Un jour, au Louvre, j'ai vol un tableau. Cela s'est fait
le plus simplement du monde. L'aprs-midi tait chaude; les
visiteurs taient rares; les gardiens prenaient l'air auprs des
fentres ouvertes. J'ai dcroch une toile de Lorenzo di Credi,
une Vierge qui me plaisait beaucoup; je l'ai cache sous un
pardessus que j'avais jet sur mon bras et je suis sorti sans
veiller l'attention. Tu t'tonneras peut-tre...

--Mais non; je sais avec quelle rapidit les oeuvres d'art
disparaissent mystrieusement des muses franais; je suis port 
croire qu'avant peu il ne restera plus au Louvre que les faux
Rubens qui le dshonorent et les Guido Reni qui l'encombrent; et
que l'administration des Beaux-Arts prendra alors le parti
raisonnable de placer la Source d'Ingres o elle devrait tre, au
milieu du Sahara. Mais continue; qu'as-tu fait de ta Vierge?

-- Je l'ai emporte  Londres et je l'y ai vendue. Je l'ai vendue
cinq cents livres sterling. En valait-elle cinq mille, ou dix
mille, ou plus? Je l'ignore; d'ailleurs j'tais press. J'ai
dpos douze mille francs dans une banque anglaise et, avec les
cinq cent francs qui me restaient, je suis revenu  Paris. Je n'ai
rien cach de la vrit  mon pre et  ma mre, fort tonns de
mon absence qui avait dur trois jours. Je leur ai dit que j'avais
vol, et je leur ai dit pourquoi; je leur ai dit que je voulais
tre un voleur, et je leur ai dit pourquoi. Ils m'ont cout,
absolument atterrs; j'ai profit de leur stupfaction pour les
quitter, aprs les avoir remercis de ce qu'ils avaient fait pour
moi, en les assurant que j'tais certain de leur discrtion et en
leur promettant de leur envoyer bientt mon adresse; ce que je
fis, en effet, ds mon arrive  Londres. Huit jours aprs, je
reus une lettre de mon pre.

--Il t'expdiait sa maldiction?

-- Pas le moins du monde. Il me disait qu'il avait beaucoup
rflchi  ce que je lui avais dit et  ce que j'avais fait, et
qu'il tait persuad que je n'avais pas tort. Mon cher enfant,
m'crivait-il, tu es encore trop jeune pour te douter de la
douleur et de la tristesse qui entnbrent la vie des malheureux
tres qui sont ns sans fortune et qui, pourtant, veulent se
conduire honntement; tu l'as devin, mais tu ne le sais pas. Si
je te disais quels sont leurs tourments et leurs soucis, leurs
peines sans salaire et leurs fatigues sans rcompense, tu ne
voudrais pas me croire. J'aurai bientt quarante-huit ans, mon
enfant; et s'il fallait chercher le nombre des jours heureux; de
mon existence, je pourrais faire le compte sur les doigts d'une
main. Et ta mre, ta pauvre mre dont les prodiges d'abngation et
de sacrifice vous ont levs tous les trois, ta pauvre mre dont
la vie a t un long renoncement et  qui je n'ai jamais pu,
malgr tous mes efforts, procurer l'ombre d'une joie... Ah! oui,
je suis oblig de le penser, ce monde est mal fait qui met tous
les plaisirs ici et l toutes les souffrances, qui ne sait point
faire la part plus gale entre les hommes et qui cre le rire des
uns des larmes que versent les autres... Mon pre terminait en me
recommandant de ne plus lui crire, sous aucun prtexte, jusqu'
ce qu'il m'en et donn avis.

-- Et tu n'as plus eu de ses nouvelles?

-- Si, un mois aprs, par les journaux. J'ai appris que mon pre
avait t arrt sous l'inculpation de dtournement de fonds. Il
avait t charg par son patron, l'architecte, d'aller rgler les
comptes d'un entrepreneur et on lui avait remis,  cet effet,
soixante mille francs; ces soixante mille francs, il les avait
perdus en route, sans pouvoir s'expliquer comment; et, pendant
l'enqute, on l'avait mis en prison prventive; suivant la bonne
habitude franaise. Trois semaines plus tard, les journaux
m'apprirent encore qu'on avait remis mon pre en libert; on
n'avait pu trouver aucune preuve de sa culpabilit et quarante-
huit ans de vie sans tache avaient plaid en sa faveur. Tu vois
que l'honntet sert tout de mme  quelque chose.

-- Alors, il n'tait pas coupable?

-- Quelle plaisanterie! C'est moi qui ai t chercher les billets
de banque franais o ils taient en sret et qui les ai changs
contre des bank-notes anglaises... Aujourd'hui, mes parents sont
trs heureux; ils ont quitt Paris; ils tiennent  Vichy un htel
qu'ils ont achet et qui leur rapporte pas mal.

-- Et cette brusque prosprit n'a pas veill les soupons?

-- Pas du tout. Ma soeur Eulalie, l'actrice, venait de quitter le
thtre. Elle avait fait un hritage; un vieux chanoine lui avait
laiss en mourant tout ce qu'il possdait.

--Un chanoine qui frquentait les coulisses?

-- Que tu aimes les complications! Le chanoine tait g de
soixante-douze ans quand Eulalie en avait dix  peine. Il lui a
lgu sa fortune parce qu'il avait beaucoup d'affection pour elle,
voil tout; une lubie de vieillard sans famille. Eulalie avait
donc renonc  la scne et  ses pompes; elle tait cense avoir
avanc  mes parents l'argent ncessaire  leur tablissement.
Cense, tu comprends. La vrit, c'est qu'elle et t incapable
de le faire, car elle est aussi avare que dvote.

-- Dvote?

-- Dans la dvotion jusqu'au cou, depuis que mon pre a t arrt.
Elle parle de se faire religieuse. Elle demeure aux Batignolles, 
ct de l'glise. La dernire fois que je l'ai vue, je l'ai
trouve au milieu de crucifix, de livres de pit et de chapelets;
elle m'a donn un scapulaire qui doit me porter bonheur -- nous
allons voir a ce soir; -- elle m'a dit qu'elle prierait le Bon
Dieu pour moi deux fois par jour.

-- C'est charmant. Et ton autre soeur, elle est encore au couvent?

-- Non; elle en est sortie une fois mes parents installs  Vichy.
Mais, un beau jour, Broussaille -- elle ne s'appelle pas
Broussaille, mais on l'appelle Broussaille -- est arrive 
apprendre, je ne sais comment, ce qui s'tait pass, et pour mon
pre, et pour moi.

-- Quel coup, pour une jeune fille leve au couvent,  l'ombre de
la blanche cornette des nonnes!

-- Ne m'en parle pas. Broussaille, qui n'est pas bte, a tout de
suite compris la leon que lui donnait l'exemple. Elle est partie
pour Londres, et elle y est reste depuis.

-- Ah! bah! Broussaille est  Londres... Et qu'est-ce qu'elle fait,
 Londres?

Roger-la-Honte tire sa montre.

-- Qu'est-ce qu'elle fait?...  l'heure qu'il est, elle doit faire
quelqu'un... Ah! il va tre une heure du matin; c'est le moment de
nous y mettre...

Roger-la-Honte va prendre une valise,  la tte du lit, l'apporte
sur le guridon et la dboucle. Il en sort diffrents instruments,
des pinces, des vrilles, de petites scies trs fines, d'autres
choses encore.

-- O est ma lanterne sourde? Ah! la voici; elle est toute prte...
Tu comprends, il vaut mieux tre deux, pour des coups comme celui
que nous allons faire; si l'on est tout seul, on court trop de
risques; on n'a personne pour vous avertir, si les gens viennent 
se rveiller.

Il met une partie des outils dans ses poches et me passe le reste,
ainsi qu'une paire de chaussons de lisires.

-- Retirons vite nos bottines et mettons a. C'est des bons. C'est
des Poissy.

-- Comme cela, dis-je en glissant mes pieds dans les chaussons,
nous ne ferons pas de bruit pour descendre.

-- Descendre! dit Roger-la-Honte. Est-ce que tu rves? Nous ne
descendons pas; nous montons.

Il souffle la bougie, ouvre la petite fentre de la chambre,
enjambe la barre d'appui et disparat  gauche, sur le toit.

Je le suis. Nous nous hissons sur la corniche qui spare la maison
de la maison voisine, nous la franchissons et nous nous trouvons 
ct de la fentre d'une mansarde; la fentre est claire.

-- Halte! murmure Roger. Il faut attendre; nous nous y sommes pris
trop tt. Ces garces de servantes n'en finissent pas de se
dshabiller; il est vrai qu'elles ne sont pas longues 
s'endormir. Asseyons-nous un peu.

Nous nous asseyons sur le toit, les pieds sur l'entablement.

-- Quelle nuit! dit tout bas Roger-la-Honte. Regarde donc l-haut.
Crois-tu que le ciel est assez beau, ce soir!... La lune, avec ce
rideau de nuages mobiles et transparents qui mettent comme un
grand voile de deuil sur une face ple... Et toutes ces toiles,
plus brillantes que des diamants, et qui remplissent
l'immensit... Et dire qu'il y a des pays o c'est encore plus
beau que a, la nuit! Connais-tu Venise, toi?

-- Non. Et toi?

-- Moi non plus, malheureusement. Je voudrais tant voir Venise! Il
parait que c'est merveilleux... J'ai lu tous les livres qui en
parlent et je reste en admiration devant les tableaux qui la
peignent. Ah! voir Venise! Et aprs, qu'il arrive n'importe quoi.
Je m'en moque... Tiens, la lumire vient de s'teindre. Attendons
encore dix minutes.

-- Mais, dis-je, si tu dsires tant voir Venise, pourquoi n'as-tu
pas fait le voyage? Ce n'est pas la mer  boire.

-- Est-ce qu'on a le temps? Toujours une chose ou une autre... Les
voleurs non plus ne font pas toujours ce qu'ils rvent... Si tu
veux, quand nous aurons fait deux ou trois bons coups, nous irons
ensemble. Nous nous promnerons sur les canaux et les lagunes 
gondole que veux-tu? aux sons des instruments  cordes. Il
faudrait avoir de quoi vivre largement pendant deux ou trois ans,
pour bien faire. J'tudierais la peinture  fond, et peut-tre que
je deviendrais un grand peintre. J'ai tellement envie d'tre un
peintre! Mais il faut que j'aille  Venise d'abord; c'est l
seulement que je saurai si je ne me trompe pas sur ma vocation...
Ah! ces toiles!

-- Oui, c'est bien beau! Et que sait-on, de ces pliades de
sphres; de ces astres qui s'chelonnent dans l'espace comme les
cordes d'une lyre, depuis Saturne jusqu' Mercure; de l'analogie
entre les distances des plantes au soleil et les divisions de la
gamme en musique; de toutes ces notes splendides et indchiffres
de l'harmonie des mondes...

-- Ah! certes, dit Roger-la-Honte, les yeux fixs au ciel; c'est
superbe!... Crois-tu que c'est habit, toi, tous ces astres? Moi,
j'espre que non. Quand on pense que dans chacun deux il y aurait
peut-tre de sales bourgeois comme l'industriel et de sales
voleurs comme nous... Ce serait  vous dgoter de tout!... Ah!
Allons, il est temps. En route! Tu n'as pas peur? Tu n'as pas le
vertige?  la bonne heure. Ne regarde pas en bas et suis-moi; mais
ne me pousse pas. Il faut atteindre la troisime fentre.

La troisime fentre n'est pas l; elle me semble mme diablement
loin. Ce n'est pas commode, de marcher sur les toits: le terrain
n'est pas accident, c'est vrai, mais il est glissant; et si l'on
glisse -- quel saut! -- Nous nous cramponnons de notre mieux 
toutes les saillies, nous dpassons la seconde fentre et nous
touchons  la troisime. Nous y voil. Nous empoignons
nerveusement la barre d'appui. Roger-la-Honte, qui a sorti de sa
poche une boule de poix, l'applique sur un carreau, fait grincer
un diamant tout autour et, par le trou circulaire pratiqu dans la
vitre, passe sa main  l'intrieur et fait jouer l'espagnolette.
Deux secondes aprs, nous sommes dans une chambre que les rayons
de la lune nous font voir encombre de malles, de caisses et de
cartons.

-- Une chambre de dbarras, dit Roger en allumant sa lanterne
sourde; je le pensais bien. Pourvu que la porte ne soit pas ferme
du dehors! Non, la clef est  l'intrieur. a va bien; nous
n'aurons pas  faire de bruit.

Il s'assied sur une caisse et me fait signe de l'imiter.

-- coute-moi bien, me murmure-t-il  l'oreille. Nous allons
descendre; moi, je m'arrterai au troisime tage; toi, tu
continueras jusqu'au rez-de-chausse avec la lanterne; tu tireras
tout doucement les trois gros verrous que l'industriel pousse tous
les soirs avant de se coucher et tu t'assureras que la porte
d'entre peut s'ouvrir facilement. En cas d'alerte, nous n'aurons
qu' nous prcipiter dans l'escalier,  nous jeter dans la rue et
 nous diriger vers ton htel, rue des Augustins. Quand tu auras
fait ce que je te dis, tu viendras me retrouver. Allons.

J'ai tir les trois gros verrous, je suis sr qu'il suffit de
tourner un bouton pour ouvrir la porte, et je remonte au troisime
tage.

-- C'est bien, dit Roger. Nous allons commencer. Une porte  deux
battants  un cabinet! Faut-il tre bte! Rien de plus facile 
forcer... Et pas mme de serrure de sret...

Du bec d'une pince qu'il a introduite entre les vantaux, il
cherche l'endroit favorable  la pese. Il le trouve, il enfonce
sa pince, la tire  lui de toute sa force... et un craquement
formidable me semble faire trembler la maison.

-- a y est, murmure Roger, qui pose un doigt sur ses lvres.

Et nous restons l, immobiles, aux aguets, l'oreille tendue pour
pier le moindre bruit. Mais rien ne bouge dans la maison. Roger
pousse la porte dont la serrure pend  une vis, et nous entrons
dans le cabinet.

-- Quel fracas tu as fait! dis-je  Roger-la-Honte, qui sourit.

-- Mais non; a t'a produit cet effet-l parce que tu manques
d'habitude et, que tu es nerv; en ralit, je n'ai pas fait plus
de bruit qu'on n'en fait lorsqu'on brise un bout de planche ou une
rgle. Ils ne se sont pas rveills, sois tranquille. Pourtant,
coutons encore.

Nous prtons l'oreille; mais le silence le plus profond rgne dans
la maison. J'ai pos la lanterne sourde sur le bureau de
l'industriel et je me suis assis dans son fauteuil; les rayons
lumineux se projettent sur une feuille de papier o grimacent
quelques lignes d'criture, une lettre commence sans doute, que
je me mets  lire pour calmer mes nerfs.

_ M. Delpich, banquier, 84, rue d'Arlon._

Mon cher ami,

Ne vous donnez plus la peine de me chercher un commanditaire
parmi vos clients. J'ai dnich l'oiseau rare. C'est un jeune
serin nomm Georges Randal, ingnieur de son tat, qui est tout
dispos  remettre entre mes mains deux cent mille francs, ou mme
trois cent mille, dans le plus bref dlai. J'ai rarement vu un
pareil imbcile; il se prend au srieux, ce qui est le plus
comique, et m'a reproch amrement de faire preuve de partialit 
l'gard de la potasse. Vous savez, Delpich, si je me moque de la
potasse, ainsi que des autres produits chimiques! Pourvu que nous,
russissions d'ici quelques mois la petite affaire que nous
projetons, et qu'une bonne faillite bien en rgle vienne couronner
mes efforts, tout ira comme sur des roulettes. Je montrerai  ce
Parisien, qui vient faire ici le malin, et qui peut ds
aujourd'hui dire adieu  ses deux ou trois cent mille francs, de
quel bois nous nous chauffons en Belgique...

La lettre ne va pas plus loin. a ne fait rien; c'est toujours
instructif, et quelquefois agrable, de savoir ce que les autres
pensent de vous. Je plie la feuille de papier sans rien dire et je
la mets dans ma poche. On ne sait pas ce qui peut arriver.

-- Apporte la lanterne, dit Roger-la-Honte qui ausculte le coffre-
fort, au fond de la pice, et qui hoche la tte comme s'il avait
un diagnostic fatal  porter. Voyons...  gauche...  droite...
Une pure salet, ce coffre-fort-l; a ne vaut pas une bonne
tirelire. C'est attristant, de, s'attaquer  une bote belge aussi
ridicule quand on a travaill dans les Fichet... Enfin, on a moins
de mal. Je vais l'ouvrir par le ct; j'appelle a l'opration
csarienne... Je n'en aurai pas pour longtemps et je peux faire a
tout seul. Tu ne sais pas, pose la lanterne l, sur cette petite
table, et descends au premier tage, devant la porte de la chambre
 coucher de l'industriel; si tu entends qu'il se rveille, tu
siffleras...

Je descends et je me poste sur le palier du premier tage.
L'industriel ne se rveille pas; il n'en a pas mme envie. Il dort
 poings ferms, il ronfle comme une toupie d'Allemagne. Ah! le
gredin! Je me le figure, endormi au coin de sa femme, et rvant
que je lui apporte trois cent mille francs avec mon plus gracieux
sourire.

Tout d'un coup, j'entends le grincement, trs doux mais incessant,
de la scie de Roger: il a dj pu percer le coffre-fort  l'aide
d'une vrille et il commence  couper le mtal; on dirait le
grignotement d'une souris, au loin. Mais le bruit de la scie est
couvert, bientt, par celui des ronflements de l'industriel; on
dirait qu'il tient, non seulement  ne pas entendre, mais 
empcher les autres d'entendre. Ah! il peut se vanter d'avoir
l'oreille fine et de dormir en gendarme!... Je prends le parti de
remonter auprs de Roger.

-- Te voil? demande-t-il, le visage couvert de sueur; donne-toi
donc la peine d'entrer. Veux-tu accepter la moindre des choses? Je
n'ai qu' tirer la sonnette...

-- Non, j'aime mieux t'aider.

-- Si tu veux; il y a encore un ct  couper.

Dix minutes aprs, c'est chose faite, et nous avons tal sur le
bureau le contenu du coffre-fort. Des tas de papiers d'affaires
que nous repoussons avec le plus grand ddain, avec ce mpris
qu'avaient pour les transactions commerciales les philosophes de
l'antiquit; des valeurs, actions et obligations, dont nous
faisons un gros paquet; une jolie pile de billets de banque et
quelques rouleaux de louis, que nous mettons dans nos poches.

-- Nous en allons-nous par la rue,  prsent?

-- Non, rpond Roger; il faut partir par o nous sommes venus.
C'est plus correct -- et plus prudent, -- Je vais aller pousser les
verrous en bas et donner un tour de clef  la serrure. L'ordre
avant tout.

Il descend et revient au bout d'un instant. Je sors du cabinet
avec le paquet de valeurs, quelques outils qui sont rests sur le
bureau de l'industriel et la lanterne dont Roger n'a pas eu besoin
au rez-de-chausse; une allumette lui a suffi.

-- Maintenant, dit-il aprs avoir tir  lui les vantaux de la
porte et les avoir maintenus solidement ferms avec une cale de
bois, presque invisible, maintenant, les servantes en se levant
demain de bonne heure ne s'apercevront de rien. C'est Monsieur
lui-mme, lorsqu'il montera  son cabinet avec son trousseau de
clefs, qui dcouvrira le pot aux roses.  prsent, allons donc
faire un tour dans cette chambre de dbarras qui nous a si bien
accueillis.

Nous y sommes, et nous avons ferm la porte derrire nous. Roger
fait le tour des malles et des caisses en reniflant d'une faon
singulire.

-- Voici, dit-il, une bote bien close d'o s'exhale une forte
odeur de camphre. Ne seraient-ce point quelques fourrures de
Madame? Voyons a, ajoute-t-il en faisant sauter le couvercle.
Tout juste! Un boa. Deux boas. J'en prends un, et toi aussi. C'est
un cadeau tout trouv pour Broussaille; et quant  toi, si tu te
fais une connaissance... Maintenant, allons-nous-en; donne-moi le
paquet de valeurs; il pourrait te faire perdre l'quilibre, et ce
n'est gure le moment de piquer une tte sur le pav.

Certainement non; ce ne serait pas la peine d'avoir opr un vol
avec effraction; d'avoir viol les droits d'un possdant, non
seulement en m'appropriant son bien, mais en m'introduisant dans
son domicile; d'attenter  sa proprit, comme je le fais en ce
moment, en me promenant  quatre pattes sur son toit; et comme je
le ferais encore, mme, si je planais,  des hauteurs
invraisemblables, au-dessus de ses chemines: _cujus est, solum
ejus est usque ad coelum_...

-- La mer est unie comme un lac, me dit Roger-la-Honte dans le
salon du bateau que nous avons pris  Ostende, car nous avons
quitt Bruxelles par le premier train du matin; nous allons avoir
une traverse superbe et nous arriverons  Cannon Street  cinq
heures. Nous pourrons laver nos papiers ce soir. Ce qu'il y a de
meilleur dans cette affaire-l, vois-tu, c'est encore les
cinquante-deux mille francs en or et en billets. J'ai bien peur
que nous ne tirions pas des titres ce que nous esprons. Enfin,
nous verrons.

-- Moi, pour mille francs, j'aurais fait le coup; pour cent sous,
pour rien; pour le plaisir de ruiner cette canaille d'exploiteur,
ce coquin qu'on devrait pendre.

-- Bah! dit Roger,  quoi bon dshonorer une corde? Moi, je ne suis
pas farouche et j'aime la rigolade;  Prudhomme dcapit je
prfre Prudhomme dvalis. C'est gal, je voudrais bien voir sa
gueule!

-- Moi aussi; je suis sr que son nez dpasse la frontire belge et
s'allonge dj vers Venise.

-- Ah! Venise, Venise! soupire Roger-la-Honte en s'tendant sur une
couchette.

Il s'endort du sommeil du juste; et ses rves voguent en gondole
sur les flots du Canalazzo.


VII -- DANS LEQUEL ON APPREND, ENTRE AUTRES CHOSES, CE QUE
DEVIENNENT LES ANCIENS NOTAIRES

-- Mon avis, me dit Roger-la-Honte dans le cab que nous venons de
prendre  Cannon Street, c'est que si Paternoster nous donne cent
mille francs des valeurs que nous lui apportons, ce sera beau.

-- Paternoster? Qui est-ce?

-- Ah! oui, tu ne sais pas. C'est l'homme chez lequel nous, allons
laver nos papiers.

-- Le nom est irlandais, je crois...

-- Oui, mais celui qui le porte est Franais. C'est vrai, a; tu
n'es au courant de rien; mais dans quelques jours... Eh! bien,
Paternoster, c'est un ancien officier ministriel; il tait
notaire, je ne sais plus o, du ct de Bourges ou de
Chteauroux...

-- Et il a lev le pied, comme tant d'autres de ses confrres, avec
les fonds de ses clients, et il s'est sauv ici...

-- Pas tout  fait. On l'aurait fait extrader et il serait au bagne
 l'heure qu'il est. Voici comment les choses se sont passes:
Paternoster tait mari avec une femme trs jolie, qu'il n'aimait
gure -- car il n'a d'autre passion que celle de l'argent -- et qui
ne l'aimait pas du tout. Elle tait la matresse d'un dput qui
venait d'tre fait ministre, et qui l'a encore t depuis.
Paternoster -- j'ai oubli le nom qu'il portait en France -- le
savait, mais fermait les yeux. Cela ne faisait le compte ni du
ministre ni de la femme qui auraient t fort aises qu'un divorce
leur procurt la libert complte qu'ils dsiraient. Comment
parvinrent-ils  faire entendre raison, sur ce chapitre, 
Paternoster? C'est assez facile  expliquer par le simple nonc
des vnements qui se succdrent avec rapidit. D'abord, sur la
plainte fortement motive de la femme, un divorce fut prononc
contre Paternoster; le soir mme, cet excellent notaire mettait la
clef sous la porte de son tude et disparaissait avec les pargnes
confies  ses soins vigilants; quinze jours aprs, il tait
arrt; et, deux mois plus tard, condamn  dix ans de travaux
forcs; il est inutile de te dire que les fonds qu'il s'tait
appropris, avaient t dilapids dans des oprations de Bourse,
et qu'on n'en retrouva pas un centime.

-- Je le crois facilement. Mais je ne vois point, jusqu'ici, quel
bnfice Paternoster avait retir de sa complaisance.

-- Attends un peu. Trois jours aprs sa condamnation, il fut
relch clandestinement.

-- Quoi! Mis en libert?

-- Absolument. Le ministre n'avait eu qu'un mot  dire... Mais ne
fais donc pas semblant d'ignorer comment les choses se passent en
France... Paternoster vint donc retrouver  Londres les cus dont
il avait dpouill ses clients, et qui, au lieu de cascader  la
Bourse, taient empils soigneusement dans les coffres d'une
banque anglaise. Je me rappelle l'avoir vu arriver ici; J'tais un
soir  Victoria Station, par hasard, et j'ai vu descendre du train
continental le bonhomme  figure de renard que tu vas voir tout 
l'heure et que j'ai bien reconnu, depuis, dans le Paternoster qui
s'est mis  trafiquer avec nous; ce soir-l, il tait accompagn
d'un cur et d'une toute jeune fille vraiment charmante. Je ne les
ai jamais revus, ni l'un ni l'autre. Je ne sais pas ce que c'tait
que le cur; j'ai entendu dire que la petite tait la fille de
Paternoster, une fille qu'il a eue d'un premier mariage. Ah! nous
voici arrivs...

Le cab s'arrte, en effet, dans une de ces rues troites qui
sillonnent la Cit de Londres, devant une haute maison noire dont,
bientt, nous montons l'escalier. Au deuxime tage, Roger-la-
Honte tourne le bouton d'une porte et nous nous trouvons dans une
grande pice garnie de cartonniers et de longues tables, o
travaillent deux ou trois clercs. Sur une interrogation de Roger,
l'un d'eux se lve, se dirige vers une porte, au fond de la salle,
derrire laquelle il disparat. Il revient une minute aprs, nous
invite  le suivre et nous introduit dans une petite pice un peu
mieux meuble que la premire; un homme assis devant un grand
bureau couvert de papiers se lve  notre entre, tend la main 
Roger-la-Honte et m'accueille d'un profond salut.

-- Vous voil enfin! dit-il  Roger. Il y a un grand mois que je
n'ai eu le plaisir de vous voir. Monsieur est de vos amis, je
prsume?

Roger-la-Honte me prsente; Paternoster se dclare enchant et
continue:

-- J'espre que votre sant est bonne. Et les affaires? Difficiles,
hein? Tout le monde se plaint un peu. Mais je parie que vous avez
trouv moyen de faire quelque chose?

Je l'examine, pendant qu'il parle. Une face glabre, sans couleur,
un grand nez, des yeux verdtres de chat malfaisant diminus,
semble-t-il, par de gros sourcils poivre et sel qui se rejoignent
et barrent le front, une bouche qui parat avoir t fendue d'un
coup de canif, des cheveux gris, lgrement boucls, qui
rappellent les perruques des tabellions d'opra-comique. Mais la
plume d'oie traditionnelle serait mal venue  se ficher dans ces
cheveux-l, et les lunettes d'or n'iraient pas du tout sur ce
grand nez; ce n'est pas l une tte  faire rire, une figure de
cabotin; c'est la volont, tenace et muette, matresse d'elle-
mme, qui a mis sa marque sur ce visage et cette tte, si laide
qu'elle soit, est une tte d'homme. L'ossature est puissante; et
les lvres, qui se crispent pour laisser filtrer l'ironie,
pourraient s'ouvrir, si elles le voulaient, pour lancer
d'effrayants coups de gueule.

-- Nous avons fait quelque chose, en effet, dit Roger-la-Honte en
ouvrant son sac de voyage et en dposant sur le bureau le paquet
de titres que nous apportons de Bruxelles; vous allez nous donner
votre avis l-dessus; et si vous ne nous offrez pas deux cent
mille francs sance tenante, j'irai dire partout que vous ne vous
y connaissez pas.

-- On ne vous croirait pas, ricane Paternoster. Donnez-vous donc la
peine de vous asseoir... Oh! Oh! mais vous n'exagrez pas trop;
c'est une belle affaire.  vue de nez et au cours moyen, il y a l
plus de quatre cent mille francs. Malheureusement...

-- Ah! dit Roger-la-Honte avec un geste dsespr, voil que a
commence!...

-- Attendez donc que ce soit fini pour vous plaindre, interrompt
Paternoster qui continue  feuilleter les valeurs, de ses longs
doigts maigres. Vous tes toujours press... Malheureusement, vous
avez t faire ce coup-l en Belgique.

-- Qui vous l'a dit? demande Roger-la-Honte.

-- Ce sont ces papiers eux-mmes qui me l'apprennent. Ce sont l
des placements de Belge. Jamais un Franais,  l'heure actuelle,
ne garnirait son portefeuille de cette faon-l. Des tas de
valeurs industrielles!

-- Elles sont souvent excellentes, dis-je.

-- Je ne le nie pas. Je les choisirais de prfrence, pour mon
compte, si j'avais de l'argent  placer. Mais mes clients ne
raisonnent pas comme moi. Il leur faut des fonds d'tats, ou des
valeurs garanties par les tats; le reste ne reprsente rien 
leurs yeux; ils n'ont pas confiance; et le genre d'affaires que je
traite ne peut tre bas que sur la confiance. Voil pourquoi je
me tue  vous dire de faire, autant que possible, vos coups en
France. Voil un bon pays! Vous n'y trouvez pas, on presque pas,
de valeurs industrielles aux mains des particuliers; l'instabilit
des institutions politiques leur interdit ce genre d'achats. Ils
ne possdent gure que de la Rente ou des Chemins de fer.
Excellent pays pour les voleurs! La peur y a disciplin les
capitaux.

-- Oui, dit Roger-la-Honte. Mais quand on vous apporte du Crdit
foncier ou des emprunts de Villes, vous n'en voulez pas.

-- Naturellement! Ce n'est pas garanti, au moins officiellement,
par l'tat; par consquent, a ne vaut rien pour mes clients. Ils
changeront peut-tre d'avis un jour, mais pas avant longtemps, je
crois; c'est aussi l'opinion du ministre de Perse, et le premier
secrtaire de l'ambassade Ottomane en tombait d'accord avec moi,
pas plus tard qu'hier soir.

-- Je vois, dis-je, que vous placez votre papier en Orient.

-- Pour la plus grande partie, rpond Paternoster, et mme en
Extrme-Orient; le Japon y a pris got depuis quelques annes et
la Chine donne de belles esprances. Voyez, Monsieur, comme le
Progrs choisit, pour sa marche en avant, les voies les plus
inattendues! L'Asiatique qui se rend acqureur d'un de ces titres
qui rapportent  peine 3 pour cent  l'Europen, touche, lui, 10
ou 12 pour cent, tant donn le prix auquel il achte. Il dcouvre
instantanment toute la grandeur de la civilisation occidentale et
les rapports des Blancs et des Jaunes deviennent tous les jours
plus fraternels. Ce n'est pas tout. L'Asiatique, enrichi grce 
vous, comprend qu'il n'a aucun intrt  rver la ruine des
puissances europennes; et, au lieu de se prparer  nous faire
courir ce fameux Pril jaune si joliment portraitur par
l'Empereur d'Allemagne, il nous souhaite, aprs ses prires du
soir, toutes les prosprits imaginables. Ah! vous faites le
bonheur de bien du monde, sans vous en douter. Et tant de gens
prouvent le besoin de crier haro sur les voleurs! C'est drle
qu'on se sente oblig,  la fin du XIXe sicle, de prcher la
tolrance...

-- Et les personnes qui achtent ces titres n'ont aucune difficult
 en toucher les intrts?

-- Aucune; on se garde bien de leur causer le moindre ennui. Cela
amnerait des complications qu'il est ncessaire d'viter dans
l'intrt de l'harmonie universelle, rpond Paternoster avec un
sourire patriarcal. Pour les valeurs au porteur, cela passe comme
une lettre  la poste; pour les valeurs nominatives, nous oprons,
avant livraison, un petit travail de lavage ou de grattage,
quelque peu superficiel, mais qui suffit trs bien. J'ai deux de
mes clercs qui sont trs habiles, pour a; il est vrai qu'ils ont
conquis leurs grades  Oxford; l'un d'eux, celui qui vous a reus,
est le troisime fils d'un lord; si ses deux frres, dont la sant
est trs mauvaise, viennent  mourir, comme c'est probable, il
sera Pair d'Angleterre avant peu... Ah! oui, continue Paternoster
en poursuivant son examen des papiers, bien des gens dont les
actions ou les obligations ont t drobes seraient fort tonns
d'apprendre que les coupons continuent  en tre touchs
rgulirement par un gnral persan, un grand seigneur japonais,
un kamakan d'Asie Mineure ou un mandarin  bouton de cristal.
C'est pourtant la vrit... C'est deux cent mille francs, je
crois, que vous demandiez pour a?

Nous faisons, Roger-la-Honte et moi, un signe affirmatif.

-- C'est une grosse somme, assure Paternoster en hochant la tte.
Quand on pense, ajoute-t-il en posant la main sur la pile de
valeurs, que ces papiers reprsentent autant d'argent, autant de
travail, autant de misre!... Mais vous ne vous souciez gure de
cela. Vous n'tes pas sentimentaux. Vous volez tout le monde, et
allez donc! au hasard de la fourchette. Il doit y avoir cependant
de l'argent bien rpugnant, mme  voler... Eh! bien, mes amis,
ces papiers reprsentent autre chose encore; ils reprsentent
notre univers civilis. Le monde actuel, voyez-vous, du petit au
grand, c'est une Socit anonyme. Des actionnaires ignorants et
dups; des conseils d'administration qui se croisent les bras et
margent; des hommes de paille qui voluent on ne sait pourquoi;
et toutes les ficelles qui font mouvoir les pantins tenues par des
mains occultes...

-- Voil un beau discours, dit Roger-la-Honte. Monsieur
Paternoster, il faut poser votre candidature aux prochaines
lections gnrales. Mais que nous offrez-vous?

-- Diable! votre ton est sec, ricane Paternoster. Mais vous avez
sans doute le droit de parler haut. Vous devez tre riches?

-- Nous? Non. Nous volons, hlas! simplement pour nous mettre en
mesure de voler.

-- Je vois a. Comme les fonctionnaires recueillent des taxes avec
le produit desquelles on les paye pour qu'ils rcoltent de
nouveaux impts... La chane sans fin de l'exploitation roulant
sur la poulie folle de la sottise humaine... Eh! bien, Messieurs,
voici ce que je vous propose: je garde la Rente, les Chemins de
fer et le Suez, je vous rends toutes les valeurs industrielles, et
je vous donne cinquante mille francs.

-- Vous plaisantez, dit Roger-la-Honte; cinquante mille francs,
c'est ridicule. Et, quant aux valeurs industrielles, que voulez-
vous que nous en fassions?

-- Renvoyez-les  leur propritaire, rpond Paternoster. Figurez-
vous que vous tes des potentats et que vous faites remise d'une
partie de ses taxes  l'un de vos fidles sujets; la clmence
convient  la grandeur et le vol est un impt direct, peru
indirectement par les gouvernements. Il y aurait beaucoup  dire
l-dessus. En tous cas, de tous les impts, le vol est celui que
les civiliss payent le plus douloureusement, mais le plus
consciemment... Oui, renvoyez-les  leur propritaire. Ce ne sera
pas la premire fois que les larrons auront rendu service aux
honntes gens. On a dit que la proprit, c'est le vol; quelle
confusion! La proprit n'est pas le vol; c'est bien pis; c'est
l'immobilisation des forces. Le peu d'lasticit dont elle jouit,
elle le doit aux fripons. Le voleur a articul la proprit, et
l'honnte homme est son btard.

-- Avez-vous rflchi en parlant? demande Roger. Vous me semblez
bien autoritaire,  votre tour.

-- Que voulez-vous? Les hommes d'argent le sont tous, aujourd'hui.
Les agioteurs et courtiers-marrons s'appellent les Napolon de la
finance; et un coulissier anglais se fait de quotidiennes rclames
illustres qui le reprsentent vtu de la redingote grise et
coiff du petit chapeau... Cependant, si vous vouliez tre
raisonnables...

-- Nous ne demandons pas mieux.

-- Nous allons voir. Eh! bien, je consens  garder les valeurs
industrielles, quoiqu'elles ne puissent pas me servir 
grand'chose. Et, pour le tout, je vous offre... Attention! je vais
citer un chiffre, et il faudra me rpondre oui ou non. Vous me
connaissez, monsieur Roger-la-Honte, bien que j'aie le plaisir de
voir monsieur votre ami pour la premire fois; vous savez que je
ne reviens jamais sur un chiffre donn dfinitivement... Pour le
tout, je vous offre trois mille livres sterling.

-- Qu'en penses-tu? me demande Roger.

-- Fais comme tu voudras.

-- C'est bon, dit Roger; nous acceptons. Mais nous nous vengerons.
Prenez garde  votre caisse.

-- La voil, ma caisse, dit Paternoster en nous montrant un sac
noir, la _bag_ anglaise, longue et peu profonde, qui se balance
sans trve aux mains des trafiquants de la cit; elle ne me quitte
pas; je l'emporte et je la remporte avec moi; vous serez malins si
vous venez la prendre... Aprs tout, vous auriez tort de m'en
vouloir. Je ne peux rellement pas vous offrir un sou de plus, et
je hais toutes les discussions d'argent. Si c'tait possible, pour
la vente des titres vols, je prconiserais l'arbitration; pas
obligatoire, pourtant... Voyons, je vais vous donner cinq cents
livres en billets et un chque pour le reste.

Nous acquiesons d'un sourire et Paternoster, aprs nous avoir
compt les banknotes, se met en devoir de remplir le chque.

-- Voil, dit-il en nous le tendant. Avez-vous l'air content, mon
Dieu! Moi, si j'tais voleur, voulez-vous que je vous dise ce qui
me ferait surtout plaisir? Ce serait de penser que chacun de mes
larcins dmolit les calculs des statisticiens, fausse leurs
valuations soi-disant rigoureuses de la richesse des nations...

Il nous reconduit jusqu' la porte et se dclare pntr de
l'espoir qu'il nous reverra avant peu.

-- Ah! sapristi, j'oubliais! s'crie-t-il comme nous le quittons.
Un de mes ex-confrres, un notaire du centre de la France, m'a
signal l'autre jour un joli coup qu'il y aura  faire dans sa
ville d'ici un mois ou deux. Je vous ferai signe, ds le moment
venu. C'est une bonne affaire et je veux vous la rserver. Je ne
vous demanderai que dix pour cent pour le tuyau; il faut que j'en
rende au moins cinq au confrre, ainsi... Gentil, hein?... Au
revoir...

Nous descendons l'escalier en silence. Notre cab nous attend
devant la maison; nous y montons et Roger donne au cab l'adresse
d'un htel du West-End.

-- Malgr tout, dis-je quand nous nous levons de table, vers neuf
heures, je ne sais pas si nous aurions trouv mieux que ce que
nous a donn Paternoster.

-- Non, dit Roger; il ne manque pas,  Londres, de gens exerant le
mme mtier que lui; mais c'est crapule et compagnie. Paternoster
est encore le plus honnte...  prsent, si tu veux, nous allons
faire une visite  Broussaille.

-- C'est une excellente ide.

Nous voil partis. Le cab file tout le long de Piccadilly, descend
Brompton Road et s'arrte  Kensington, devant une des petites
maisons qui bordent un square quadrangulaire. Nous descendons et
Roger fait,  plusieurs reprises, rsonner le marteau de cuivre
qui pend  la porte. Mais cette porte, personne ne vient l'ouvrir;
la maison semble inhabite. Les stores sont tirs  toutes les
fentres, que n'claire aucune lumire.

-- Bizarre! dit Roger. Broussaille a d sortir et la bonne a
profit de son absence pour aller se promener de son ct. Voil
une maison bien tenue! Je parie que Broussaille est  l'Empire.
Allons-y.

Nous y allons. Nous y sommes; et il y a mme dix minutes que nous
parcourons le promenoir sans que Roger-la-Honte ait pu apercevoir
sa soeur.

-- Vous n'avez pas vu Broussaille? demande-t-il  toutes les
femmes.

-- Non, rpondent-elles; nous ne l'avons pas vue.

Une grande rousse qui vient d'entrer se dirige vers nous en
souriant.

-- Je suis sre que tu cherches ta soeur, dit-elle  Roger.

-- Oui. Sais-tu o elle est?

-- Je ne sais pas o elle est, mais je sais avec qui elle est. Je
l'ai rencontre tout  l'heure avec une dame de Paris.

-- Comment est-elle, cette dame?

-- C'est une brune, assez jolie, pas toute jeune, trs bien mise.

-- Grande?

-- Moins que moi, mais assez forte.

-- Bon! Je sais qui c'est. Merci.

-- coute un peu, dit la grande rousse en le retenant par le bras.
Tu vas apprendre du nouveau; je ne te dis que a!

-- Quel nouveau? Quoi?

-- Ah! je ne veux rien te raconter; tu verras; il n'y aurait plus
de surprise, murmure la grande rousse en s'loignant.

-- Je me demande ce qu'elle veut dire, s'crie Roger en descendant
l'escalier. Mais nous le saurons bientt, Broussaille est  deux
pas d'ici,  l'htel Pathis; j'en suis certain; Ida ne descend
jamais autre part.

-- Ida, c'est la dame de Paris?

-- Oui; une sage-femme trs chic; elle vient assez souvent ici;
elle a toute une clientle de ladies; tu comprends, c'est ici
comme en France...

-- Oui, on ne parvient pas toujours  interner Cupidon dans un cul-
de-sac, et alors...

-- Alors, on envoie un tlgramme  Ida qui a toujours son
aiguille, landerirette, au bout du doigt, comme Mimi Pinson. Du
reste, elle peut rester fille, toujours comme Mimi Pinson, car
c'est une bonne fille.

Nous attendons une minute  peine au bureau de l'htel: une
servante, qui a t nous annoncer, revient nous chercher en
courant. Nous montons au second tage et nous sommes introduits
dans un petit salon o, devant une table couverte encore des
reliefs du dner, deux femmes sont assises qui se lvent  notre
approche. La plus jeune saute au cou de Roger-la-Honte qui
l'embrasse avec effusion. Ds qu'il parvient  se dgager, il va
serrer la main que lui tend la dame brune,  laquelle il me
prsente. Elle m'accueille fort aimablement, se dclare ravie et
sonne pour demander du Champagne.

-- Quelle mauvaise ide vous avez eue de ne pas venir vous faire
inviter  dner, dit-elle; nous nous sommes ennuyes  mourir,
toutes seules.

-- Il aurait fallu deviner ta prsence  Londres, rpond Roger; et
d'ailleurs, mon ami Randal n'aurait pas os.

-- Vraiment! s'crie Ida; tes-vous timide  ce point-l, Monsieur?

-- Beaucoup plus encore, dis-je; ainsi, je n'aurai jamais l'audace
de vous dire combien vous tes charmante.

--  la bonne heure, dit Broussaille; je vois que vous avez des
dfauts qu'il est plus prudent de ne pas corriger.

-- Tu n'es pas honteuse de parler de prudence  ton ge? demande
Ida en rougissant un peu.

Le fait est qu'elle n'est pas mal du tout; pas de la premire
jeunesse, bien entendu; vingt-neuf ans qui en valent trente-trois,
sans aucun doute; mais il n'a pas trop plu sur sa marchandise. Je
la regarde, pendant qu'on dessert la table et qu'on apporte le
champagne. Oui, une belle brune, coiffe en femme fatale, avec de
longs cils qui voilent mal les sensualits imptueuses que
reclent les yeux, trs noirs et cerns d'une ombre bleutre; le
front un peu blanc et les pommettes un peu rouges; la peau d'un
clat trs vif avec comme un lger nuage cendr, par-dessous;
beaucoup du ton des photographies peintes, peut-tre. Cette femme-
l est une viveuse, mais une laborieuse aussi; elle se couche
tard, mais se lve tt; elle s'amuse, mais elle travaille; elle
mne cette existence en partie double, si frquente chez les
Parisiennes, qui leur donne l'attrait spcial des fleurs
artificielles, moins fraches que les autres sans doute, mais qui
ne savent pas se faner. Une belle gorge; des dents de loup; une
mignonne fossette au menton.

-- Je vous prviens que Broussaille va tre jalouse, me dit-elle;
vous ne regardez que moi.

-- Ah! dis-je, je me livrais  l'ternelle comparaison entre la
grce des blondes et la majest des brunes. Mais mademoiselle
Broussaille n'y perdra rien pour avoir attendu.

-- Mademoiselle est reste au couvent, dit Broussaille, et il faut
l'y laisser; appelez-moi Broussaille tout court, ou je ne vous
pardonne pas d'avoir commenc vos comparaisons par les brunes.

Je tiens  me faire pardonner; je l'appelle Broussaille et je la
tutoierai mme, si cela lui fait plaisir. Elle est trs jolie,
cette petite cocotte; elle a tout le charme d'un jeune faon, d'un
gracieux petit animal, la souplesse et la rondeur chaude d'une
caille; de grands yeux bleus, trs nafs, et quelque chose
d'anglais dans la physionomie: comme la lvre suprieure
lgrement aspire par les narines; ce n'est pas vilain du tout.
Une peau frache et satine sur laquelle glissent les ombres; et
ses cheveux, surtout, ses magnifiques cheveux chaudron dont la
masse, releve trs haut sur la nuque nacre, met au visage
d'enfant une aurole soyeuse et boucle qui laisse seulement
apercevoir, comme une fraise un peu ple pique d'une goutte de
rose, le lobe endiamant des oreilles.

C'est une crature de plaisir, une nature fruste sur laquelle la
ridicule ducation du couvent a gliss comme glisse la pluie sur
une coupole; un temprament d'instinctive pour laquelle la joie de
vivre existe mais qui possde, si rudimentairement que ce soit, le
sentiment des souffrances et des besoins des autres, la divination
de l'humanit. C'est une simple et une jolie.

C'est une petite bte, aussi. Du moins, son frre le dclare sans
hsitation.  la troisime bouteille de Champagne, Roger-la-Honte
a voulu savoir quelle tait la nouvelle qu'il devait apprendre,
suivant la prdiction faite par la grande rousse,  l'Empire; et
il a demand aussi des renseignements sur l'aspect mystrieux de
la maison de Kensington. L-dessus, Broussaille s'est trouble
visiblement, a sembl chercher un encouragement dans les regards
d'Ida, et a fini par raconter une pitoyable histoire. Il y a trois
mois environ, elle a achet  un Juif pour trois cents livres de
bijoux qu'elle a pays avec des billets  quatre-vingt-dix jours,
portant intrt; de plus, elle a donn au Juif, qui avait promis
de renouveler les billets pendant un an au moins, une garantie sur
ses meubles. L'chance des trois premiers mois tombait avant-
hier; le Juif a refus de renouveler les effets et, comme
Broussaille, prise au dpourvu, ne se trouvait point en mesure de
le payer sur-le-champ, il a enlev le mobilier.

-- Tu vois si j'ai du malheur, murmure-t-elle avec des larmes dans
les yeux; il n'y a mme plus une chaise chez moi... Ah! c'est
horrible...

-- Ne la gronde pas, Roger, implore Ida. Elle est un peu tourdie,
tu sais; mais elle m'a jur ses grands dieux qu'elle ne ferait
plus des sottises pareilles.

-- Non, sanglote Broussaille; non, je ne le ferai plus jamais. Ne
me gronde pas...

Mais Roger n'en a pas la moindre envie. Il rit  gorge dploye.

-- Ah! ah! C'est vraiment drle! Je ne me serais jamais dout de
a, par exemple! Dis donc, Randal, te rappelles-tu comme je me
dmanchais le poignet, tout  l'heure,  frapper  la porte? Ce
qu'elle aurait ri si elle avait pu nous voir! Heureusement que
nous ne revenons pas les mains vides, hein? Allons, Broussaille,
viens m'embrasser et ne pleure plus. Demain, nous irons te
commander un mobilier...

-- Ah! dit Broussaille dont les larmes se schent comme par
enchantement, je t'en cote, de l'argent! Et tu as tant de mal 
le gagner! a ne fait rien, va; je te rendrai tout en bloc un de
ces jours, et tu pourras aller  Venise... Quand je pense qu'avec
ce que tu vas dpenser demain pour les meubles tu aurais pu y
aller, je suis furieuse contre moi.

-- Est-elle gentille! murmure Ida. On la mangerait...

-- C'est bon, dit Roger. Ne parlons plus de a. J'irai  Venise une
autre fois... Passe-moi cette bouteille, l-bas... Mais quant 
ton Juif, continue-t-il en faisant sauter le bouchon, je lui
raccourcirai le nez et je lui allongerai les oreilles, pas plus
tard que la nuit prochaine. Je suis sr que ses bijoux ne valaient
pas trois mille francs. C'est le pre Binocar, au moins? Oui. Eh!
bien, il payera la diffrence. S'il ose se montrer dans les rues
d'ici un mois, il aura du toupet...

-- Ah! s'crie Ida, fais attention. Ne va pas trop loin; un mauvais
coup est si vite donn! Et a cote plus cher que a ne vaut. Il
faut tellement se surveiller dans l'existence!

-- Tu as raison, rpond Roger; mais si tu mettais tes prceptes en
pratique, tu n'aurais pas de l'eau  boire.

-- Peut-tre; il faut prcher la prudence et jouer d'audace.

-- De l'audace, dis-je, il vous en faut pas mal,  vous; le jeu que
vous jouez n'est pas sans dangers...

-- Oh! vous savez, quand on est adroite... Il n'y a gure 
craindre que les dnonciations des mdecins.

-- Ils vous dnoncent? demande Broussaille.

-- Je te crois, ma petite! Chaque fois qu'ils peuvent, Nous leur
faisons concurrence, tu comprends; ils voudraient se rserver le
monopole des avortements... Et pour ce qu'ils font! C'est du
propre. En voil, des charcutiers sans conscience! C'est honteux,
la faon dont ils estropient les femmes.

-- Et la Justice, dis-je, ne tient gure la balance gale entre eux
et vous.

-- Dites que c'est drisoire. Qu'une malheureuse sage-femme ait
dlivr, par piti souvent et hors de toute raison d'intrt, une
jeune fille pauvre d'un enfant qui l'aurait toute sa vie empche
de gagner son pain, et on l'arrte sur des ou-dire, et on la
condamne sans preuves; qu'un mdecin ait envoy au cimetire, par
sa maladresse de bte brute, des vingtaines de femmes, qu'il ait
cinquante plaintes dposes contre lui, et l'on refuse de le
poursuivre, et le gouvernement lui donne une situation officielle.
Ne me dites pas que j'exagre; je citerais des noms si je voulais.

-- On pourrait les accuser d'autre chose encore, ces soi-disant
savants de la Facult. C'est le prestige abrutissant de leur
science charlatanesque qui est arriv  donner aux tres la peur
de l'existence, ce souci du lendemain qui avilit, cette
rsignation goste et dgradante; c'est la cruaut de leur
science impitoyable et sanglante qui incite les tres  tuer leurs
petits. C'est la science, la science des conomistes et des
vivisecteurs, des imbciles et des assassins, qui est en train de
dpeupler la France. -- On cherche des remdes, dit Roger; on parle
d'un impt sur les clibataires.

-- Pourquoi pas, dis-je, une loi dcrtant que l'ge de la nubilit
est abaiss de deux ans? Ce serait moins ridicule.

-- Ah! oui, dit Ida, quel troupeau d'nes, ces lgislateurs qui ne
savent mme plus nous montrer comment on meurt pour vingt-cinq
francs! Dire qu'ils ne se rendent mme pas compte que le seul
moyen d'arrter ce mouvement de dpopulation, c'est de donner  la
femme la libert pleine et entire depuis l'ge de seize ans,
comme ici, et d'autoriser la recherche de la paternit.

-- Lorsque la femme sera libre en France, dit Roger, la France
cessera d'tre la France -- la France qu'elle est. -- Les
lgislateurs qui nous font voir comment on vit pour vingt-cinq
francs n'en doutent point, sois-en certaine. Conclusion...

-- Conclusion: il faut continuer. Eh bien, on continuera; jusqu'
ce que a finisse. Ce qui est consolant, c'est qu' mesure que le
nombre des naissances diminue, celui des mdecins augmente. Ils
sont tant, qu'ils ne savent plus o donner du scalpel. On m'a
assur qu'ils encombrent les ports de la Manche. On les embarque
sur les navires qui vont  Terre-Neuve,  condition qu'ils
aideront  saler et  dcouper le poisson.

-- Au moins, l, leurs bistouris servent  quelque chose.

--  empoisonner la morue. Je fais gras le Vendredi Saint, depuis
que j'ai appris a.

-- Rien que a de luxe! dit Broussaille. Madame ne se refuse plus
rien. On voit bien que les affaires marchent. Eh! bien, moi, je
pense que les riches qui tuent leurs gosses mriteraient qu'on
leur coupt le cou; et quant aux pauvres qui en font autant, je
pense qu'il faut qu'ils soient rudement lches pour aimer mieux
assassiner leurs petits que de faire rendre gorge aux gredins qui
leur enlvent les moyens de les lever.

-- Tu as raison; pourtant, il faut dire la vrit: les filles
pauvres, si grande que soit leur misre, se rsolvent
difficilement  l'acte qui cote si peu aux dames des classes
dirigeantes. Si elles n'taient point traques comme elles le
sont, les malheureuses, mises en surveillance, ds qu'on
s'aperoit de leur grossesse, par les mouchards pays ou amateurs
qui pullulent en France et qui veillent  ce qu'elles payent
l'impt sur l'amour; si elles n'taient point affoles par les
formalits lgales, que ncessite la conscription, et qui doivent
stigmatiser leur vie  elles et l'existence de leurs enfants,
elles auraient bien rarement recours aux manoeuvres abortives.
Quant  la bourgeoisie -- c'est la bourgeoisie avorteuse.

--  tous les points de vue, dis-je; elle ne mrite pas d'autre
nom. C'est la bourgeoisie avorteuse.

-- Bravo! crie Roger-la-Honte. Vilipendons la bourgeoisie! Nous en
avons bien le droit, je crois, nous qui sommes obligs d'en vivre.

-- Ah! dit Ida, on n'en dira jamais ce qu'il en faudrait dire...
Oh!  propos, Roger, j'ai revu ma cliente... Tu sais bien, la
petite femme du monde que j'avais mise en rapports avec Canonnier
et qui lui a donn de si bons tuyaux. Elle est venue me voir le
jour o je suis partie pour Londres, et m'a dit de faire mon
possible pour lui ramener quelqu'un. Si tu venais, hein? Nous
partirions ensemble demain soir.

-- Attends un peu, rpond Roger; il faut que je rflchisse... Et
toujours pas de nouvelles de Canonnier?

-- Non; depuis plus de deux ans. Tout ce qu'on, a su c'est qu'il
s'tait chapp de Cayenne, il y a six mois... On dit qu'il est en
Amrique... C'est sa fille qui a eu de la chance! Adopte par
cette famille de magistrats... Je l'ai vue au Bois et au thtre,
plusieurs fois,  ct de sa mre adoptive. Mon cher, on dirait
une princesse.

-- C'est tout naturel, dit Roger; son pre est le roi des
voleurs... Ma foi, ma petite Ida, j'en suis dsol, mais je ne
peux pas aller  Paris. J'ai promis  un camarade de lui donner un
coup de main pour une affaire, en Suisse, et a va venir ces
jours-ci. Tout  fait dsol... Mais, tiens! pourquoi n'irais-tu
pas, toi Randal?

-- Oui, pourquoi? demande Ida en se tournant vers moi.

Je n'ai pas de raison  donner, et il est dcid que j'irai. Je
manque d'exprience? a ne fait rien. C'est en forgeant qu'on
devient forgeron. Je viendrai chercher Ida demain soir et nous
prendrons le train ensemble, pour la Ville-Lumire. Nous nous
levons, Roger et moi.

-- Comment! s'crie Ida; vous partez dj? Et il n'est que deux
heures du matin! Pour qui va t'on nous prendre?

Mais ses objurgations n'ont aucun succs; et nous nous retirons
aprs lui avoir souhait une bonne nuit, ainsi qu' Broussaille,
dont le lit fut emport par l'inexorable Juif et  qui elle a
offert l'hospitalit.

S'il avait pens, cet Hbreu malfaisant, qu'il mettait
dfinitivement sur la paille la soeur de Roger-la-Honte, il pourra
bientt s'apercevoir de son erreur. Broussaille et Ida sont venues
nous voir aujourd'hui, vers une heure; nos souhaits n'avaient
point t vains et elles avaient parfaitement dormi. Nous avons
djeun ensemble; aprs quoi, nous avons couru les magasins,
pendant toute l'aprs-midi, afin de procurer  la jolie blonde le
mobilier indispensable. a demande beaucoup plus de temps qu'on ne
croirait, ces choses-l. Nous avions employ la matine, Roger et
moi,  dposer la plus grande partie de notre argent dans une
banque srieuse; et comme je me suis souvenu, heureusement, des
vingt mille francs promis avant-hier  Issacar, je les lui ai
envoys. Qu'ils lui servent,  cet excellent Issacar! Je lui
souhaite bonne chance -- et  moi aussi.

Car je ne sais pas ce qui m'attend aprs tout; et je trouverai
peut-tre autre chose que des roses, dans le chemin que j'ai
choisi.

Voil Ces tristes rflexions auxquelles je me livre, tout  fait
malgr moi, dans le train qui m'loigne de Londres. Ida est assise
en face de moi; mais son babil ne parvient gure  me distraire;
je lui trouve une expression de gat un peu force, quelque chose
de trop enfantin dans les gestes...

-- Comme vous avez l'air songeur! me dit-elle, sur le bateau;
auriez-vous dj gagn le spleen, en Angleterre?

-- J'espre que non; mais je me laissais aller  des mditations
philosophiques; je me demandais comment la Socit actuelle ferait
pour se maintenir, sans voleurs et sans putains.

-- Oh! dit Ida, voil une grande question! Voulez-vous que je vous
donne mon avis? C'est qu'elle ne se maintiendrait pas cinq
minutes.

La traverse est belle et courte.  Calais, nous nous trouvons
seuls dans notre compartiment.

-- Avez-vous un domicile  Paris? me demande Ida.

-- Non, je n'en ai plus; mais ne vous inquitez pas de moi; je
descendrai au premier htel venu.

-- Quel enfantillage! Vous y serez horriblement mal. Venez donc
chez moi; la place ne manque pas et je vous invite en camarade.

Je me dfends, pour la forme.

-- Laissez-vous donc faire, dit Ida; vous ne serez pas drang; je
n'ai pas de pensionnaire en ce moment. Et c'est si gentil, chez
moi! J'ai un salon... on se croirait chez un dentiste amricain,
Si saint Vincent de Paul vivait encore, je suis sre qu'il
viendrait me faire une visite.

Je ne veux pas tre plus difficile que saint Vincent de Paul, et
je promets de me laisser faire.

--  la bonne heure, dit-elle; je savais bien que vous finiriez par
entendre raison. Ah! que je serais contente d'tre arrive! On a
si froid,  voyager la nuit... les nuits sont glaciales... J'ai
pourtant mon grand manteau...

-- Ah! moi qui oubliais... J'ai justement un boa dans ma valise.

-- Un boa?

-- Oui... Le voil.

-- Vraiment, il est beau. Mais comment?... Oh! que je suis
sotte!... Vous m'en faites cadeau?... Un boa vol, je n'oserai
jamais le mettre... Tant pis, je le mets tout de mme. Quelle
horreur! Mais ncessit n'a pas de loi; j'ai tellement froid!
Touchez le bout de mon nez, pour voir; il est glac... Mettez-vous
 ct de moi, pour me rchauffer un peu. Je suis si frileuse!...
Plus prs. Tout prs...

Peut-on tre frileuse  ce point-l!...


VIII -- L'ART DE SE FAIRE CINQUANTE MILLE FRANCS DE RENTE SANS
LEVER DE LAPINS

Souvent, la femme est la perte du voleur. Voil une profonde
vrit que me rappelle Ida, quelques instants avant l'arrive de
la femme du monde.

-- Pas toutes les femmes, bien entendu. Le vol n'est pas un
sacerdoce, comme le journalisme, et un homme ne peut pas, sous
prtexte qu'il a les doigts crochus, se condamner  vivre en
chartreux. De femmes comme Broussaille, par exemple, ou comme moi,
vous n'avez rien  redouter, ou bien peu; nous sommes des soeurs
plutt qu'autre chose. Mais de ces dames de la haute, vous avez
tout  craindre; ce sont des dtraques, nerves par le milieu
factice dans lequel elles vivent, qui, se jettent  votre tte ds
que vous leur avez laiss deviner votre secret et qui vous font
payer cher, aprs, des faiblesses qui ne leur cotent rien.

-- Est-ce que tu crois vraiment, Ida, qu'elles s'enflamment aussi
facilement pour les criminels?

-- Si je le crois! Ah! Seigneur! Mais j'en suis sre, mon ami; j'ai
vu tant de choses,  ce sujet-l, et j'ai reu tant de
confessions! coute, si tu pouvais crire sur ton chapeau: Je
suis un voleur en lettres visibles seulement pour l'ternel
fminin, et si tu allais ensuite faire un tour au Bois et sur le
boulevard, les facteurs gmiraient le lendemain matin sous le
poids des dclarations d'amour qu'ils auraient  t'apporter!

-- Et les tnors pourraient plier bagage.

-- tes tnors sont bien dmods. Plus l'atmosphre qu'on respire
est artificielle, plus on est attir vers les ralits brutales;
il y a quinze ans, on rvait de Capoul; aujourd'hui, on a soif de
Cartouche. Un voleur, Madame! Un vrai voleur! Un criminel qui
puisse vous rassasier du piment du vice authentique, quand on est
lasse jusqu' la nause des simulacres fades de la dpravation --
et dont il soit facile de se dbarrasser, ds que le coeur vous en
dit.

-- Qu'est-ce que le coeur vient faire l?

-- Ce qu'il fait partout ailleurs,  prsent, pas grand'chose... Si
je te parle ainsi, continue Ida, crois bien que ce n'est point par
jalousie. Nous sommes deux camarades et, s'il nous arrive de nous
souvenir que nous sommes de sexes diffrents, nous n'en restons
pas moins camarades. J'aime ma libert plus que tout au monde, et
j'ai assez d'amiti pour toi pour dsirer vivement que tu
conserves la tienne. C'est pourquoi je veux te mettre en garde
contre les dangers auxquels tu peux te trouver expos. Ne reste
pas  Paris; viens-y lorsqu'il te plaira ou quand tes affaires t'y
appelleront, mais n'y demeure pas. Tu as de l'argent plein tes
poches; tu es, comme tous les voleurs, toujours prt  le dpenser
 pleines mains; tu es bien lev, attrayant; il t'arriverait
avant peu quelque vilaine histoire... Je te dis la mauvaise
aventure, mais c'est la bonne.

-- Je n'en doute pas; Mais, sois tranquille: si jamais je suis
pris, on pourra chercher la femme.

-- Hlas! dit Ida, elle ne sera peut-tre pas difficile  trouver,
J'ai connu des hommes rudement forts, et qui se disaient srs
d'eux-mmes,  qui elle a cot bien cher. Si j'avais le temps, je
te raconterais l'histoire de Canonnier; ce sera pour une autre
fois.  propos, je t'ai dit qu'il avait travaill avec la petite
femme que tu vas voir tout  l'heure. Tu sais ce qu'il lui donnait
pour sa part? 33 pour cent sur le produit net. Pas un sou de plus.
D'ailleurs, c'est le prix. Elle essayera srement de te demander
davantage, mais refuse carrment. Mfie-toi d'elle, car c'est une
enjleuse bien qu'elle n'ait pas plus de cervelle qu'un oiseau, et
si tu la laisses faire, tes bnfices avec elle ne seront pas
grands. Elle n'est ni mchante ni perfide, mais c'est un bourreau
d'argent.
-- Quelle est sa position sociale?

-- Ah! a, mon petit, permets-moi de ne pas te l'apprendre. J'ai
confiance en toi, mais je ne dis jamais ce que j'ai promis de
garder secret. C'est une femme dont le mari occupe une haute
situation, et qui volue dans le monde chic; voil tout...

Une servante entre, dit quelques mots  Ida et se retire.

-- Elle est l, me dit Ida. Viens avec moi; je vais te prsenter 
elle et vous laisser ensemble tramer vos noirs complots.

Et, trois minutes aprs, nous sommes seuls dans le salon, la femme
du monde et moi.

-- Monsieur, me dit-elle, on a bien raison de dire qu'on est au
bord du prcipice ds qu'on a un pied au fond... Non, c'est le
contraire! Mais je suis sre que vous m'avez comprise. Ah! l'on a
bien raison, Monsieur!

Je hoche la tte d'un air attrist, mais convaincu.

-- Pourtant, continue-t-elle, si l'on connaissait les causes qui
attirent les gens auprs de ce prcipice; si l'on savait les
tentations, les entranements... et quelquefois, les raisons
grandes et gnreuses, ah! l'on serait moins prompt  porter des
jugements...

-- Certainement, Madame, dis-je d'un ton premptoire, on serait
beaucoup moins prompt!

-- Ah! Monsieur, si vous saviez quel plaisir j'prouve  vous
entendre parler ainsi! Mon pre, qui avait t magistrat, tenait
le mme langage que vous; je ne puis pas me souvenir de lui sans
pleurer, quand je suis toute seule. Mais le monde est si mchant,
aujourd'hui... Vous savez, Monsieur, pourquoi j'ai demand  faire
votre connaissance. Ne me le dites pas! C'est tellement affreux...
Comme c'est vrai, ce que vous me disiez tout  l'heure  propos du
prcipice! On s'approche sans dfiance, on avance le pied, et
crac!... Il ne faudrait pas s'aventurer sur le bord, me direz-
vous? Ah! Monsieur, que je voudrais ne l'avoir jamais fait!... Il
faut que je vous dise comment j'ai t amene  mal faire; aprs
a, vous n'aurez jamais le courage de me condamner. Voici
exactement comment cela s'est pass. Mon oncle, un frre de mon
pre, s'tait trouv subitement dans une situation trs
embarrasse. Il vint me voir et me dit: Rene... -- je m'appelle
Rene, Monsieur; dsignez-moi par ce nom quand vous aurez  parler
de moi  Ida, vous me ferez plaisir; mme, appelez-moi Rene
maintenant, si vous voulez. Mon nom est assez difficile 
prononcer bien; mon mari n'a jamais pu y russir. Dites-le, pour
voir?

-- Rene.

-- Oui, trs bien, c'est tout  fait cela. Bref, mon oncle me dit:
Rene, il faut me tirer de l. Monsieur, j'ai mes dfauts, je ne
le cache pas. Mais la famille, pour moi, c'est sacr. J'ai
toujours admir cette jeune fille qui suivait son vieux pre
aveugle... Voyons, il y avait un si beau tableau l-dessus, au
Salon! Cette jeune fille... Ah! c'est une Grecque; vous voyez que
je commence  me souvenir; attendez, je vais me rappeler tout...
Non, je ne peux pas... a ne fait rien... Ah! c'tait si joli; ce
tableau! J'ai rv devant pendant une demi-heure. On voyait
l'Acropole, dans le fond. C'est admirable, l'Acropole; tout le
monde le dit. C'est dommage que les Anglais aient tout abm.
Quels sauvages, ces Anglais! J'en ai connu un, l'anne dernire,
qui m'a griffe tout le milieu du dos... Est-ce que vous aimez la
peinture de Bouguereau?

-- Madame, dis-je en rprimant une grimace, je l'aime normment.

-- Moi, j'en raffole. Bouguereau, c'est le peintre de l'me; voil
mon avis. Lui seul peut nous consoler de la mort de Cabanel. Je
suis bien contente que nous ayons les mmes gots... Bref, quand
ma tante, la soeur de ma mre, m'eut avou dans quelle situation
elle se trouvait, la pauvre femme; quand elle m'eut dit: Rene,
il faut me tirer de l, je n'hsitai point  lui dclarer que
j'allais tenter l'impossible. Mais, que faire? Demander de
l'argent  mon mari, il n'y fallait pas songer; d'abord, il
s'agissait d'une grosse somme; puis, il n'est pas en trs bons
termes avec ma famille. Je crois devoir vous dire, Monsieur,
quelles ides me vinrent successivement...

Elle parle, elle parle! Une voix mal soutenue, fbrile, qui passe
sans transition du ton aigu aux inflexions doucereuses, incisive,
et insinuante, impatiente et cajoleuse, o l'motion sursaute
tandis que grince l'indiffrence agace, et o semble implorer une
angoisse qui se raillerait elle-mme. Quelque chose qui sautille
sans cesse sur les yeux et sur les lvres; un rire trop frquent
et trop sec, qui ponctue la parole rapide. Des gestes htivement
bauchs, heurts, gracieux quand mme, qui disent toute la
nervosit et toute la lassitude ennuye des filles de ce monde
artificiel, machin, truqu, o l'argent est tout, o la vie n'est
qu'une mascarade opulente et stupide. Cette femme, une jolie
petite brune aux traits fins et aux beaux grands yeux, n'est qu'un
pantin articul par l'nervement que cause l'ternel besoin
d'argent, mis en mouvement par le perptuel dsir de la toilette,
et agit par l'incessante inquitude. Et je l'coute me raconter
ses inutiles et audacieux mensonges, cette marionnette dont un
costume du matin trs simple, trop simple, d'une fausse
simplicit, moule les formes, et qui s'est fait coiffer par Virot
d'une capote minuscule, nave comme une fleur et ouvrage comme un
bijou.

-- Oui, Monsieur, oui, j'ai pens  cela;  aller voler dans les
magasins! Croiriez-vous des choses pareilles?

-- Sans difficult; la kleptomanie est  la mode. Vous auriez t,
Madame, en fort bonne compagnie  ct de ces grandes dames,
voleuses titres, dont les noms figurent journellement sur les
rapports de police. Mais je pense que vous auriez eu du mal 
raliser, par ce procd, la grosse somme dont vous aviez besoin
pour...

-- Ah! dit-elle en faisant la moue, je crois que vous vous moquez
de moi. Ce n'est pas gentil. Vous voyez, je vous dis tout, comme 
un confesseur... Mais vous ne comprenez pas dans quel tat
d'affolement nous nous trouvons quand le manque d'argent nous
harcle.

-- Je vous demande pardon, Madame. J'admets trs bien qu'une femme,
mme marie, puisse se trouver dans des passes...

--  en faire? Oh! certainement. Mais, voyez-vous, a ne vaut pas
le mal qu'on se donne. Il y a de bonnes occasions quelquefois, je
ne dis pas; mais elles sont rares. Quant aux liaisons srieuses,
il n'y faut plus compter; les hommes sont devenus tellement
inconstants! Autrefois, il y avait des attachements vrais,
profonds, qui duraient toute une existence; une femme marie
pouvait vivre,  cette poque-l. Mais aujourd'hui...

-- Aujourd'hui, la morale est en actions; l'amour aussi. Il faut
s'y faire...

-- On s'y fait trop. Et la concurrence est norme. On n'a mme plus
le mrite de l'audace, ou de l'originalit,  ne pas reculer
devant ces outrages qu'on dit les derniers, pour faire croire que
a s'arrte l. Et il faut vivre, et s'habiller, et briller; et
rester au znith tout le temps. Pas moyen de s'clipser un
instant; car, quelle raison donner au monde? Son mari? a ne
compte plus... Ah! si l'on avait des enfants, encore! Mais on n'en
a plus. Que voulez-vous, Monsieur? On ne peut pas. Une jeune
fille, tenue dans sa famille comme elle l'est en France, veut
avoir  juste titre, lorsqu'elle se marie, quelques annes de
libert. Donc, pas la servitude des enfants. On s'arrange pour a.
Et aprs, quand on voudrait en avoir, il est trop tard... Ah! vous
pouvez le demander  Ida: elle m'a vue pleurer bien des fois,
allez, quand elle me disait qu'il n'y avait pas de remde... J'ai
eu bien du chagrin, dans ce salon o nous sommes... Il est vrai
que j'y ai eu une grande joie. Vous savez sans doute comment Ida
m'a mise en rapports avec M. Canonnier. Elle a d vous le dire?
Oui. C'tait justement au moment o j'tais si tourmente; mon
couturier, ma modiste et ma lingre s'taient ligus contre moi,
m'obsdaient de leurs rclamations et faisaient de mon existence
un enfer, ainsi que je vous le disais tout  l'heure... Non,
non... Je voulais dire que mon oncle... ou plutt ma tante...
Enfin, vous savez que les fournisseurs choisissent toujours ces
moments-l. Ils n'en font pas d'autres. Ils menaaient d'aller
porter leurs notes  mon mari. Je, ne savais  quel saint me
vouer. Un Russe, qui m'avait promis monts et merveilles, m'avait
manqu de parole. Un Russe, Monsieur!... Aprs a, il fallait
tirer l'chelle... Ida,  qui j'avais fait part de mes ennuis,
m'avait dj presque dcide ... utiliser mes relations. Je
connais tant de monde, Monsieur! Des gens qui ont des fortunes
chez eux, soit  Paris, soit  la campagne, et des moindres
mouvements desquels je suis toujours instruite. Oui, Ida m'avait
presque dcide, et M. Canonnier m'a convaincue; coutez,
Monsieur: on peut dire de lui ce qu'on veut, mais c'est un homme
suprieur. Une intelligence, un tact, une faon si originale de
voir les choses... et ce pouvoir extraordinaire de vous amener 
les envisager comme lui! Je n'aurais jamais cru, je l'avoue, qu'un
voleur pt tre un aussi parfait gentleman. Il m'a fait revenir de
bien des prjugs. N'attribuez qu' l'honneur de sa connaissance
le peu d'tonnement que j'ai eu  me trouver, en votre prsence,
devant un homme aussi distingu. Je m'incline profondment.

-- Comme on voit bien, continue-t-elle, que nous vivons  une
poque de progrs! Je suis persuade, Monsieur, que vous avez reu
une excellente ducation. Je suis discrte et n'aime pas  poser
de questions, mais quelque chose me dit que vous sortez de
Polytechnique; il me semble vous voir avec un chapeau  cornes et
l'pe au ct. Et dire que vous avez peut-tre une pince-
monseigneur dans votre poche! C'est  faire trembler... Mais votre
profession est tellement romanesque! Comme elle me plairait, si
j'tais homme! Vous devez avoir eu des tas d'aventures? Racontez-
m'en une, je vous en prie. J'adore a.

-- J'en suis dsol, Madame, mais je ne saurais trouver dans
l'histoire de mon existence aucun pisode d'un intrt captivant.
Les vnements dont j'ai t le tmoin ou l'acteur sont plutt
sombres que pittoresques. Si je vous en misais le rcit, vous
auriez certainement des cauchemars; et je ne voudrais pour rien au
monde vous faire passer une mauvaise nuit.

-- Je prends note de vos intentions, rpond Rene en souriant. Mais
vous ne me surprenez pas; les voleurs sont la modestie mme.
M. Canonnier tait comme vous; il n'a jamais rien voulu me
raconter.  part a, il tait charmant. Il se montrait plein de
reconnaissance pour les renseignements que je lui fournissais; il
est vrai que mes tuyaux sont toujours excellents. Il me donnait 50
pour cent sur le produit des oprations. Ce n'est peut-tre pas
norme; mais il parat que c'est le prix.

-- Non, Madame, dis-je froidement, car je me souviens des
avertissements que m'a donns Ida. Non, Madame, ce n'est pas le
prix. Le prix est 33 pour cent. Aucun voleur srieux ne vous
proposera davantage. Je m'tonne mme que Canonnier ait pu vous
offrir ce que vous dites, car je sais qu'il se faisait un point
d'honneur de ne jamais dpasser le chiffre que je vous cite. Vos
souvenirs, sans doute, doivent mal vous servir.

-- C'est bien possible, murmure-t-elle avec une petite grimace.
C'est dj si lointain et j'ai si peu de tte! je croyais bien,
pourtant... Vous dites 33. C'est si peu!... Moi, je disais 50. Eh!
bien, coupons la poire en deux, ou  peu prs. Donnez-moi 45 pour
cent.

-- Je regrette infiniment de ne pouvoir le faire. Madame. Mais je
ne puis vous donner ni 40, ni mme 35 pour cent. Le tiers du
produit, mais pas plus.

-- Hlas! dit Rene, vous tes impitoyable. Si vous saviez combien
j'ai besoin d'argent! La vie est si chre! La toilette nous ruine,
et les hommes sont tellement difficiles... Ils ne se rendent pas
compte... Je serais honteuse de vous dire ce que mon mari me donne
tous les mois; c'est misrable... Et les autres!... Et ils veulent
avoir des femmes soignes, bien habilles, avec des dessous
savants, fleurs et bonbons... Je me suis  peine vtue pour venir
ici, Monsieur; un costume de trottin, qui ne vaut pas vingt-cinq
louis; mais les dessous, c'est obligatoire. Et, tenez...

 deux mains, d'un geste habile et charmant, elle a relev sa
jupe; et des vagues de soie, franges d'une mousse de dentelles,
viennent dferler sur ses jambes fines. Ah! la dlicieuse
poupe!...

Attention! Pas de btises -- ou les 33 pour cent vont augmenter.

-- Vous avez vu? lgant, n'est-ce pas? Mais si je vous disais ce
que a cote...

Elle s'est leve, tapote sa robe  petits coups, baissant ses yeux
noirs que, brusquement, elle darde audacieusement dans les miens.

-- Alors, toujours 33? Toujours? Oui?... Et on dit, dans les
romans, que les voleurs sont gnreux!... Mais, soit; commenons
sur ce pied-l; nous verrons aprs. Nous serons bons amis, j'en
suis sre. Nous ferons passer toutes nos communications par Ida,
n'est-ce pas? J'ai toute confiance en vous et je suis convaincue
que vous ne me compromettrez jamais. D'ailleurs, Ida m'en a
assure. C'est tellement affreux, voyez-vous, d'tre compromise!
Je risquerais tout pour viter a... Il y a un coup  faire 
Paris, actuellement, et deux villas  dvaliser aux environs, vers
la fin du mois; je reviendrai aprs-demain pour vous donner les
indications. Ah! l'argent; l'argent! Il me faut cinquante mille
francs avant trois mois... Il me les faut absolument... Penser que
je paye mes dettes avec l'argent des autres!

-- C'est la vie. Et penser que les autres en font sans doute autant
de leur ct...

-- C'est la vie. Mais vous allez me prendre pour une abominable
goste; ce que je dis est horrible...

-- C'est trs humain. L'exploitation est universelle et rciproque;
et croyez-bien, chre Madame, que si je pouvais vous offrir
dcemment moins de 33 pour cent...

-- C'est trs inhumain!

Elle me tend la main, et sort avec un petit salut charmant, un
grand frou-frou, laissant comme un sillage de grce derrire elle
-- trs jolie, trs crne. Ah! les femmes.! Les hardies, les fires
voleuses! Voleuses de tout ce qu'on veut, et de tout ce qu'on ne
voudrait pas. Elles en ont un fameux mpris des rgles, et des
morales, et des lois, et des conventions, quand leur chair les
brle, quand l'amour de leur beaut les tenaille, quand leurs
passions sont en jeu...

-- Eh! bien, me demande Ida qui est venue me rejoindre, qu'en
penses-tu, de la petite femme? Gentille, hein? Mais quelle
inconscience!... Ah! mon cher, elle n'est pas la seule. Et le luxe
de leurs toilettes, qui leur fait perdre la tte, la tourne aussi
 bien d'autres. Il n'y a plus que l'argent aujourd'hui, et il
donne la fivre  tout le monde; si les femmes sont folles, les
hommes ont besoin d'une douche. C'est  se demander o nous
allons.

-- Au tonnerre de Dieu, dis-je, si a peut signifier quelque chose;
et pas ailleurs. Je ne vois point pourquoi nous n'aurions pas la
fin que nous mritons, nous, les Barbares de la Dcadence.

-- C'tait l'avis de Canonnier; il disait aussi que la couturire,
la lingre et la modiste sont d'excellents agents de rvolution,
et que les masses se dmoralisent plus facilement par les chiffons
et la parfumerie que par les crits incendiaires et les explosions
de dynamite.

-- C'est une opinion. En attendant, car il faut bien vivre,
j'espre que la petite femme n'oubliera pas de venir nous voir
aprs-demain.

-- Elle! dit Ida en riant, elle viendrait plutt sur la tte... Tu
ne sais pas ce que c'est qu'une femme qui a besoin d'argent et qui
a dcouvert le moyen d'en avoir. Tu peux tre assur qu'elle
prendra toutes les mesures ncessaires pour te rendre la besogne
facile, car elle a plus d'intrt que toi-mme  ce que tu ne sois
pas pinc; que deviendrait-elle, la malheureuse, si elle n'avait
plus personne sous la main pour forcer les tiroirs de ses amis et
connaissances? Sois tranquille, les indications qu'elle te donnera
seront excellentes.

Elles l'ont t, en effet. Le coup  faire  Paris tait d'une
simplicit enfantine; ce n'a t qu'un jeu pour moi; le mtier
commence  m'entrer dans les doigts, comme on dit. Quant aux deux
villas, Roger-la-Honte ayant amen  mon aide trois camarades de
forte encolure, nous avons eu le plaisir d'oprer leur
dmnagement complet en moins de temps qu'il n'en aurait fallu 
Bailly. Je suis capitonn. Et je suis trs content, aussi, que
ces trois expditions m'aient permis de placer entre les petites
mains de Rene les cinquante mille francs qu'elle dsirait, et
mme un peu davantage.

-- Vous voyez, lui ai-je dit en lui remettant la somme, que ce
n'est pas seulement la vertu,  prsent, qui est rcompense.

-- Naturellement, m'a-t-elle rpondu; les temps sont changs,
heureusement. Autrefois, les mauvais offices que je rends  mes
amis ne m'auraient rapport que trente deniers. Cela tient sans
doute  ce que le cas tait beaucoup moins frquent alors
qu'aujourd'hui. J'entendais dire  mon mari, l'autre jour, que les
prix, comme les liquides, tendent vers leur niveau, il est trs
fort en conomie politique.

Ah! la petite poupe... Je donnerais bien quelque chose pour
pouvoir assister  ses triomphes mondains, pour la voir faire la
belle, pare et pomponne comme une princesse de ferie,
gracieuse, lgre et narquoise comme un jeune oiseau et lissant
ses plumes voles au milieu de ses pareilles, peut-tre, ou de ses
victimes...

Souhaits ridicules, dsirs dangereux, ils passent rapidement, par
bonheur, car des ides semblables sont malsaines pour un voleur,
ainsi que le disait trs justement Ida; ce n'est pas la peine de
commencer par tre fripon pour devenir dupe. Quand on travaille,
ma mre me l'a appris jadis, on ne songe point  mal faire; et le
travail ne me manque pas. Si j'ai de bons renseignements, Roger-
la-Honte en a aussi de son ct; et le hasard ne nous sert pas
mal. J'inclinerais  croire que la Providence nglige souvent les
ivrognes pour s'occuper des voleurs. Il est vrai qu'il ne faut pas
se mnager; mais, en se donnant le mal ncessaire, on arrive  des
rsultats. Aide-toi, le ciel t'aidera. Il faut s'aider en diverses
langues et sous des cieux diffrents; passer de Belgique en
Suisse, d'Allemagne en Hollande et d'Angleterre en France. Le vol
doit tre international, ou ne pas tre. Il y a longtemps que
Henri Heine l'a dit: Il n'y a plus en Europe des nations, mais
seulement des partis. Nous faisons tous nos efforts pour donner
raison  Henri Heine; et nous avons pris le parti de vivre sur le
commun. Je suis -- pour employer, en la modifiant un peu, une
expression de Talleyrand -- je suis un dloyal Europen.

Pourtant, me dis-je quelquefois  moi-mme, pourtant, mon
gaillard, si tu n'avais pas eu un petit capital pour commencer tes
oprations, pour t'insinuer dans la socit des gens qui t'ont
aid de leurs conseils et de leur exemple, o en serais-tu 
l'heure qu'il est? Question grave dont la rponse, si je voulais
la donner, serait fort probablement une glorification du capital --
qui pourrait se transformer rapidement, par un simple artifice de
rhtorique, en une condamnation formelle. -- Mais je ne me donne
gure de rponse. Je me rjouis seulement de n'avoir pas t
rduit, pour vivre,  me livrer  des soustractions infimes, 
donner un pendant  la lamentable histoire de Claude Gueux. Je
n'ai jamais vol mon pain -- dans le sens strict du mot -- et me
voici propritaire, ou peu s'en faut.

J'ai acquis en effet, par un long bail, la possession d'une
gentille petite maison, dans un quartier tranquille de Londres. La
vie que j'avais mene jusque-l ne me convenait pas beaucoup;
htels, boarding-houses, clubs, etc., ne me plaisaient qu'
moiti. Et la socit de mes confrres, bien que fort agrable
quand l'ouvrage donne, m'inspirait un certain ennui, par les temps
de chmage. Je suis certainement bien loin d'en penser du mal;
mais, au risque de dtruire maintes illusions, je dois le dire
avec franchise, quoique avec peine: les vices des canailles ne
valent pas mieux que ceux des honntes gens.

C'est une circonstance assez singulire qui m'a conduit  louer
cette petite maison. Je passais un soir, vers minuit, dans une rue
dserte, lorsque j'aperus une forme noire accroupie sur les
marches d'un btiment; quelque pauvre vieille femme, sans argent
et sans gte, qui s'tait rsigne  passer l sa nuit. Le
spectacle n'est pas rare,  Londres. Mais, ce soir-l, il pleuvait
 verse, le temps tait affreux; et la forme noire tait
lamentable, avec le piteux lambeau de chle qui tremblotait sur
les paules maigres, avec le grand chapeau dtremp par la pluie
et dont les plumes barbes et pendantes donnaient l'ide des
queues d'une famille de rats plonge dans l'affliction. J'offris
quelque argent  la pauvresse; elle grelottait et sa figure hve
faisait mal  voir. Je l'emmenai jusqu' l'un de ces palais du
gin, au bout de la rue, qui flamboient comme des phares perfides
de naufrageurs au milieu de la noirceur de la misre; je lui fis
servir une boisson chaude. Elle me raconta sa vie. Elle n'avait
gure plus de quarante-cinq ans, bien qu'elle en part soixante au
moins. Elle avait t bien leve, savait le franais et
l'allemand, et avait t plusieurs annes institutrice dans une
famille noble, qu'elle avait quitte pour se marier. Son mari
l'avait abandonne aprs dix ans d'une existence qui avait t
pour elle un martyre; et elle avait t oblige de se placer comme
housekeeper, et mme comme servante, afin d'lever l'enfant qu'il
lui avait laiss. Cet enfant, qu'une maison de commerce avait
employ ds sa sortie de l'cole, avait mal tourn, vers l'ge de
dix-huit ans, au moment o l'augmentation de son salaire lui
aurait permis d'adoucir le sort de sa mre; il avait commis un
faux et avait quitt l'Angleterre avec le produit de son
escroquerie. Annie -- c'est le nom de la pauvresse -- tait  cette
poque en service chez un clergyman rput pour son ardeur
philanthropique. Ce vnrable ecclsiastique, en apprenant par les
journaux ce qui s'tait pass, mit Annie  la porte de chez lui.
Il fit plus. Dieu poursuivant l'iniquit des pres sur les enfants
jusqu' la troisime et quatrime gnration, il pensa que
l'homme, cr  son image, ne pouvait pas faire moins que de
poursuivre le crime du fils sur la mre jusqu' ce qu'elle et
rendu l'me dont elle faisait un aussi triste usage. Il lui refusa
donc un certificat et, avec cette tnacit courageuse particulire
aux gens vertueux, se mit  pier les dmarches de la malheureuse
 la recherche d'une situation, et l'empcha d'en obtenir une.
Elle avait donc t oblige de vivre comme elle avait pu --
misrablement,  tous les points de vue.

-- Et votre fils, demandai-je, vous n'en avez plus eu de nouvelles?

-- Si, rpondit-elle en baissant la tte; ce malheureux garon a
continu  se mal conduire en France, o il tait parti. Il a t
condamn, il y a dix-huit mois,  plusieurs annes de prison...
Ah! Monsieur, je suis si malheureuse de ne pouvoir rien lui
envoyer!... Je voudrais tre morte...

-- Tenez, dis-je, voici encore un peu d'argent. Soyez ici aprs-
demain, . dix heures, et peut-tre trouverai-je moyen de vous
donner une occupation, bien que vous n'ayez pas de certificat. Ne
vous dsolez pas, ma brave femme. Et si votre clergyman vient me
mettre en garde contre votre manque de respectabilit, comme il en
a l'habitude, je lui offrirai un lavement de vitriol, pour le
mettre  son aise.

C'est donc Annie qui a la charge de la maison que mon aventure
avec elle m'a donn l'ide de louer. Elle ne boit pas plus qu'un
dixime d'Anglaise; elle fait de la ptisserie comme une
Allemande; elle est conome comme une Franaise; et dvoue comme
un terre-neuve. Je l'ai style admirablement et je ne crains
nullement qu'elle commette une maladresse. Elle s'est pas mal
requinque, depuis qu'elle est  mon service; ah! dame, les rides
et les stigmates que la souffrance a gravs dans la chair sont
indlbiles; mais la charpente s'est redresse, l'ossature a
repris de l'aplomb. Telle qu'elle est, dbarrasse de la viande,
elle ferait un beau squelette.

Mon service n'est pas bien dur, car je suis souvent absent et je
vis en garon -- pas en vieux garon. -- Annie a donc du temps de
reste. Elle l'emploie, d'abord, pour envoyer au fils prisonnier,
l-bas, tout ce que permettent les rglements; puis, afin de
mettre de ct pour lui, quand il sortira de Centrale, le plus
d'argent possible. Elle dcoupe, sur des photographies, portraits
de grandes dames, de beauts professionnelles, les ttes admires
du public, et les accommode adroitement  des corps de Ldas
s'abandonnant au cygne, de Dianes au bain, de Danas sous la pluie
d'or. Elle est devenue fort habile  ces petits ouvrages, trs
demands par certaines maisons de Saint-John's Wood. Elle m'a
montr l'autre jour une princesse du sang, un peu plate
d'ordinaire, trs excitante, vraiment, en Vnus Callipyge.

Si Annie a des loisirs, je n'en manque pas, moi non plus. Bien des
gens se figurent que les voleurs sont toujours occups  voler. Il
n'y a pas d'erreur plus grossire; mais c'est toujours la vieille
histoire. Il faut que je vous dise, crit Bussy-Rabutin  sa
cousine, ce que M. de Turenne m'a cont avoir ou dire au feu
prince d'Orange: que les jeunes filles croyaient que les hommes
taient toujours en tat; et que les moines croyaient que les gens
de guerre avaient toujours,  l'arme, l'pe  la main. -- Le
conte du prince d'Orange m'a rjouie, rpond la marquise. Je
crois, ma foi, qu'il disait vrai, et que la plupart des filles se
flattent. Pour les moines, je ne pensais pas tout  fait comme
eux; mais il ne s'en fallait gure. Vous m'avez fait plaisir de me
dsabuser. J'espre, moi aussi, faire plaisir aux honntes gens
en leur apprenant que les voleurs n'ont pas sans cesse  la main
la fausse clef ou la lanterne sourde.

Et  quoi s'occupent-ils donc?  diffrentes choses, quelquefois
fort inattendues. Moi, par exemple, je m'instruis. Je m'instruis,
de la mme faon que le premier bourgeois venu, en oubliant des
choses que je sais et en apprenant des choses que j'ignore. On
peut continuer comme a longtemps. Je m'amuse, aussi, autant que
je peux. Trs souvent, des demoiselles viennent me voir. Jolies?
Ailleurs, je ne sais pas; mais chez moi, elles le sont
suffisamment. Elles ont tout ce qu'elles dsirent; et la femme est
toujours belle quand elle est heureuse... Et puis, Issacar avait
raison; on n'a pas  s'occuper des toilettes.

N'ai-je jamais prouv le dgot de cette existence? la lassitude
de cette vie? N'ai-je jamais eu d'aspirations plus leves? Si,
quelquefois...

Ce soir, mme, je pense fort tristement  ce que des hommes d'une
moralit plus haute que la mienne pourraient appeler leur avenir,
quand Annie vient m'apporter un tlgramme, Tenez-vous prt pour
demain. Qu'est-ce que cela veut dire?

Cette dpche vient de l'tranger; elle vient de France... Et je
me rappelle, tout d'un coup, un fait survenu il y a un mois
environ, que j'avais totalement oubli et dont j'aurais d me
souvenir, pourtant.

Un soir, j'tais seul chez moi aprs le dpart d'une petite amie
trs gentille, mais dont l'accent badois commenait  me fatiguer,
une de ces blondes fades qui ont toujours l'air d'tre en train de
scher. Je lisais un roman, l'un de ces bons romans anglais,
tellement assommants, mais o le sentiment de la famille, teint
partout ailleurs, se conserve d'une faon si curieuse; lorsque
j'entendis rsonner le marteau de la porte d'entre. Un instant
aprs, la voix d'Annie protestant contre l'invasion de mon
domicile parvint jusqu' moi et un pas lourd fit craquer les
marches de l'escalier. Je me levais du divan sur lequel j'tais
tendu lorsque la porte du salon s'ouvrit  moiti; et, par
l'entrebillement, je vis passer une tte bronze et une main qui
faisait des gestes.

Quelle tait cette main? Quelle tait cette tte?


IX -- DE QUELQUES QUADRUPDES ET DE CERTAINS BIPDES

Cette tte et cette main taient l'inalinable proprit de l'abb
Lamargelle. Je n'avais pas eu le temps de revenir de ma
stupfaction qu'il tait devant moi, saluant, avec l'expression
nigmatique de sa puissante figure osseuse et olivtre, encadre
de cheveux noirs, orne d'un grand nez aquilin, coupe d'une large
bouche fortement tendue sur les dents, et obscurcie plutt
qu'claire par l'clat sombre des yeux couleur d'bne. Oui,
c'tait bien l'abb Lamargelle.

-- H! bonjour, cher Monsieur, me dit-il de sa voix profonde.
Comment vous portez-vous? Vous avez l'air bien tonn. Voyons,
parlez donc un peu; demandez-moi: Homme noir, d'o sortez-vous?

-- Ma foi, monsieur l'abb, rpondis-je, j'en ai fortement envie.
J'avoue que je ne m'attendais gure au plaisir de vous voir ce
soir...

-- Je m'en doutais bien. Aussi, pour faire durer moins longtemps
votre surprise toute naturelle, je n'ai tenu aucun compte des
protestations de votre servante qui s'obstinait  vouloir
m'annoncer  vous, et je suis mont directement ici; j'ai mme
pris la prcaution, afin de vous pargner une motion trop vive,
de vous faire un petit signe amical en entr'ouvrant la porte.

-- Je ne saurais trop vous remercier de vos attentions, monsieur
l'abb. Asseyez-vous donc, je vous prie; et apprenez-moi  quel
heureux hasard je dois honneur de votre visite.

-- Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, rpondit l'abb qui se
mit  secouer la tte, pendant que je me demandais pourquoi il
tait venu me voir et, surtout, comment il avait pu arriver 
dcouvrir mon adresse. Non, pour rien, absolument. Ma visite tait
prmdite depuis longtemps et j'attendais une occasion propice...

-- Que vous a fourni le mariage ou l'enterrement d'un de vos
paroissiens?

-- Je n'ai ni paroissiens ni paroisse. Je suis prtre libre, vous
le savez. C'est peut-tre en cette qualit que j'ai pris, cher
Monsieur, la libert de m'intresser  vous...

-- Vraiment? Je vous sais gr de m'en avertir. Et serait-il
indiscret de vous demander de quelle sorte est l'intrt que vous
voulez bien me porter?

-- Il est des plus vastes. Rien ne me fait un plus grand plaisir,
par exemple, que de vous voir install ici aussi confortablement,
vous avez des livres, ces compagnons qui ne trompent pas; un
piano, instrument qui ne mrite pas toujours le ridicule dont on
l'abreuve; et peut-tre, mme, fumez-vous?

-- Quelquefois. J'ai l d'excellents cigares... Permettez...

-- Merci, dit l'abb en allumant un londrs. Ils sont excellents,
en effet... Et vous avez bien, j'imagine, quelque occupation
srieuse?

-- Une occupation srieuse, comme vous dites... des plus srieuses;
mais qui me laisse des loisirs, ajoutai-je du ton le plus naturel
tandis que l'abb fixait sur moi ses yeux perants.

-- Ah! ah! s'cria-t-il en anglais. -- car il parle couramment
plusieurs langues, et mme le portugais -- ah! ah! j'en suis
enchant, en vrit. Le temps ne vous a pas manqu, par
consquent, pour vous rappeler notre entrevue  la gare du Nord, 
Paris, le jour o vous tes parti pour la Belgique?

-- Ce n'est pas le temps qui m'a fait dfaut, certainement; mais,
jusqu ici, je l'avoue, je n'avais gard aucun souvenir de cet
incident.

-- C'est dommage; la rencontre n'avait pas t absolument fortuite.
Malgr tout, vous n'avez point oubli, j'espre, que je vous ai
parl, ce matin-l, de cette malheureuse famille Montareuil...

Je ne rpondis pas; sa visite, ds le dbut, m'avait semble des
plus louches et je voyais clairement, maintenant, o il voulait en
venir. Si je me laissais intimider, j'tais perdu. Il fallait
l'arrter au premier mot agressif et, au deuxime, lui montrer
l'escalier -- ou le jeter par la fentre.

-- Cette malheureuse famille, continua-t-il, si durement prouve!
Vous rappelez-vous, cher Monsieur, l'importance du vol dont
Mme Montareuil a t la victime? Et dire que rien n'a pu mettre
sur la trace du coupable...  Paris,  l'heure qu'il est, on n'a
encore aucune indication... Il est vrai que si l'on poussait
jusqu' Londres...

-- Monsieur l'abb, dis-je, j'ai peine  comprendre pourquoi vous
vous obstinez  me parler de choses et de gens qui ne
m'intressent en aucune faon. Je ne pense pas que vous veniez me
rciter les faits-divers de l'anne dernire par simple amour de
l'art; et j'ose croire que votre visite a un motif. Permettez-moi
de le deviner. On vous avait promis de vous verser, lors de la
conclusion du mariage que l'vnement regrettable auquel vous
faites allusion a empch, une commission que vous n'avez pas
touche, naturellement. Le dpit vous a conduit  chafauder des
histoires  dormir debout, que vous avez sans doute fini par
prendre au srieux; et vous avez espr me faire partager votre
crdulit. Je dois vous dclarer que je n'ai aucun got pour les
fables. Et puis, coutez: j'ai un piano, comme vous le remarquiez
il n'y a qu'un instant -- mais je ne chante pas. -- Vous comprenez?

-- Trs facilement. Je suis au courant des moindres sous-entendus
de notre belle langue, et aucune de ses finesses ne m'est
trangre. Mais vous vous mprenez sur mes sentiments. Soyez
tranquille; je ne viens pas vous assassiner avec un fer sacr.
J'avais l'intention, pour vous exposer ce que j'ai  vous dire,
d'observer une gradation conforme aux usages; j'irai plus
brutalement au fait, puisque vous semblez le dsirer. Vous tes un
voleur. -- Ne protestez pas; c'est un mtier pas comme un autre. --
Je disais: vous tes un voleur... Moi aussi.

-- Vous...?

-- Pourquoi pas? Croyez-vous avoir le monopole du cambriolage?  la
vrit, je ne vous fais pas, sur ce terrain pour lequel vous avez
une prfrence exclusive, une concurrence fort redoutable; bien
que j'aie mis la main  la pte, plus d'une fois. J'emploie aussi
d'autres procds; je suis un clectique, voyez-vous. Mais il me
faut beaucoup d'argent...

-- Pourrais-je vous demander pourquoi?

-- Tant que vous voudrez; mais je vous prviens que je ne vous
rpondrai pas; j'aime mieux a que de vous raconter des histoires,
et je tiens  garder secrets les motifs de mes actes... Voyons, ne
faites donc pas cette figure-l. Je suis un confrre, je vous dis.
Et, d'ailleurs, qu'avez-vous  craindre de moi, ici? En admettant
que vous me fassiez des aveux que je ne vous demande pas, car
votre existence m'est connue depuis a jusqu' z, comment me
serait-il possible de m'en servir contre vous? Si j'avais voulu
vous dnoncer, vous admettrez que j'aurais pu le faire sans me
mettre en peine de vous rendre une visite. Mais finissons-en;
votre mfiance  mon gard est enfantine, et je veux l'ignorer...
Vous me demandez pourquoi il me faut beaucoup d'argent? Pour
arriver  un but que je dsire atteindre, ou simplement pour
devenir riche.

-- Bon, dis-je, je supposerai que vous voulez devenir riche: et que
votre passion de l'argent vous empche d'hsiter  compromettre le
caractre sacr dont vous tes revtu.

-- Oh! rpondit l'abb en riant, ma passion ne me ferme pas les
yeux  ce point-l. Je fais fort attention  ne pas le
compromettre, ce caractre, sacr pour tant d'imbciles; c'est le
meilleur atout, dans mon jeu. Et la franchise avec laquelle je
vous fais mes confidences devrait tre pour vous le meilleur
garant de ma bonne foi.

-- Mon Dieu, dis-je, je ne vois point pourquoi je ne vous croirais
pas, aprs tout. L'glise n'a jamais beaucoup pratiqu le mpris
qu'elle affecte pour les richesses...

-- Et elle ne s'est jamais fait d'illusions sur leur source. Sans
aller trop loin, n'est-ce pas Bourdaloue qui a dit qu'en remontant
aux origines des grandes fortunes, on trouverait des choses 
faire trembler? Relativement, Bourdaloue est bien prs de nous;
mais quelle distance, pourtant, de son poque  la ntre! Quelle
descente dans l'infamie, du Roi-Soleil au Roi Prudhomme! Je vais
vous citer un simple fait dont le caractre symbolique ne vous
chappera pas: la maison dans laquelle Fnelon crivit
_Tlmaque_, sur la Petite Place,  Versailles, est aujourd'hui un
lupanar.

-- J'espre, dis-je, qu'on aura plac une plaque commmorative sur
le btiment.

-- Je l'ignore; mais si l'on a scell la plaque dont vous parlez,
soyez sr qu'on l'a mise au-dessous du gros numro. Nous sommes 
l'poque des chiffres, qui ont leur loquence, parat-il. Et je
crois qu'ils l'ont, en effet.

-- Ils ont l'loquence de Guizot: Enrichissez-vous!

Ce qui m'tonne, moi, c'est qu'avec un pareil mot d'ordre, nos
contemporains croient encore avoir besoin d'une religion et d'une
morale.

-- Les sentiments religieux, dit l'abb, ne sont pas incompatibles
avec les tendances actuelles; loin de l. Je me suis mme demand
plus d'une fois, en disant ma messe, si la fivre du vol, la rage
de l'exploitation, ne finiraient pas par crer une folie
religieuse spciale. Le repentir, une des colonnes du
christianisme, qui semble faire des mamours  l'homme et lui dire:
Tu peux mal agir,  condition que tu fasses semblant de regretter
tes mfaits, est une excellente invention, merveille de lchet
et d'hypocrisie, admirablement adapte aux besoins modernes. Je ne
vous tracerai point, n'est-ce pas? un parallle entre cet
engageant repentir chrtien et l'effroyable Remords de
l'antiquit. Ce serait dshonorer le Remords... Quant  la morale,
il n'y en a jamais eu qu'une. Ce n'est pas celle qui dit 
l'homme: Sois bon, ou sois pur, ou sois ceci, ou cela; c'est
celle qui lui dit simplement: Sois! Voil la morale. Elle n'a
rien  voir avec, la Socit actuelle. La morale ne saurait tre
publique, quoi qu'en dise le Code... Vous voulez peut-tre parler
de la _moralit_? C'est un succdan pitoyable. Telle qu'elle est,
pourtant, elle a plan assez haut, jadis. Mais on l'a fait
descendre si bas! La moralit, c'est comme l'cho; elle devient
muette quand on s'en rapproche. Ce n'est pas une chose srieuse...
En somme, de toute espce de foi, on ne garde plus que ce qui peut
s'accommoder aux vils besoins du jour, des dbris sans nom qui
servent  tayer le pidestal du Veau d'or. Certainement, il eut
t plus propre de se dfaire franchement de ces vieilles
croyances divines ou humaines, qui n'ont point t sans grandeur,
au bout du compte. Au lieu d'tre dcoupes en quartiers sur
l'tal des simoniaques, au lieu d'agoniser dans la ftide
atmosphre des prtoires, elles auraient fini dans l'embrasement
majestueux d'une gloire dernire -- comme ces vieux rois du Nord
qui se plaaient, mourants, dans un navire aux voiles ouvertes
qu'on lanait sur la mer, et o s'allumait l'incendie.

-- Vous ne parlez pas mal, pour un voleur; le jour o l'on crera
une chaire d'loquence sacre  Mazas...

-- Un voleur! murmura l'abb, les yeux perdus dans le vague et
comme se parlant  lui-mme... Oui, aujourd'hui, le caractre est
un poids qui vous entrane, au lieu d'tre un flotteur. Je ne suis
pas le seul... Les types sont  prsent presque tous puissants,
mais incomplets... Disproportion de l'homme avec lui-mme beaucoup
plus qu'avec le milieu ambiant... Il faudrait pourtant trouver
quelque chose... Avez-vous song, continua-t-il d'une voix forte,
comme s'il revenait  lui tout d'un coup, mais avec encore la
brume du rve devant les yeux, avez-vous song que tout acte
criminel est une fentre ouverte sur la Socit? Que connatrait-
on du monde, sans les malfaiteurs? Je crois qu'un acte, quelqu'il
soit, ne peut tre mauvais. L'acte! Oui, agir ce qu'on rve. Le
secret du bonheur, c'est le courage.

-- Je pense, en effet, que le rle du criminel est gnralement mal
apprci...

-- Je vous crois! s'cria l'abb en ricanant. Les conomistes
assurent tous que la misre actuelle vient de la surproduction;
que le manque de travail, qui enlve  tant de gens la possibilit
de vivre, est caus par la surabondance des produits. Et l'on se
plaint du voleur! Mais chaque fois qu'il vole ou qu'il dtruit
quelque chose, un bijou, un chapeau, un objet d'art ou une
culotte, c'est du travail qu'il donne  ses semblables. Il
rtablit l'quilibre des choses, fauss par le capitaliste, dans
la mesure de ses moyens. Production excdant la consommation!
Surproduction! Mais le voleur ne se contente point de consommer;
il gaspille. Et on lui jette la pierre!... Quelle inconsquence!

-- Et quant aux billets de banque qu'il retire des secrtaires o
ils moisissent, quant  l'argent enfoui qu'il dterre, je me
demande comment on peut lui reprocher de remettre ces espces dans
la circulation, pour le bnfice gnral.

-- On le fait pourtant, dit l'abb; et d'ici peu de temps, si vous
voulez m'en croire, il n'y aura pas d'homme plus, accabl que vous
de maldictions par certaines gens que je connais. J'ai t mis au
courant de votre habilet  enfreindre le deuxime commandement,
et je vous ai prpar une petite expdition...

-- Pourquoi ne pas vous la rserver  vous-mme?

-- Je ne peux pas. Si c'tait possible, croyez bien... Mais il faut
oprer dans une ville de province o je suis connu comme le loup
blanc; je serais srement reconnu, soit en arrivant, soit en
route; et l'on ne manquerait pas de s'tonner de mon apparition
subite et de mon dpart intempestif. C'est un coup facile, certain
et lucratif.

-- En France?

-- Oui. La France a dj trente milliards  l'tranger; quelques
centaines de mille francs de plus qui passeront la frontire ne
feront pas grande diffrence.

-- En effet. Un vol de titres?

-- Pour la plus grande part. Vous ne connaissez donc pas mieux
votre pays? La France n'est ni religieuse, ni athe, ni
rvolutionnaire, ni militaire, ni mme bourgeoise. Elle est en
actions.

-- Et pour quand?

-- Ah! a, je ne sais pas encore. Il faut attendre; peut-tre
quinze jours, peut-tre un mois, peut-tre plus. Ds que je serai
fix, je vous enverrai un tlgramme pour vous dire de vous tenir
prt; et le lendemain, vous recevrez une seconde dpche qui vous
apprendra quel train il faudra prendre et vous indiquera l'endroit
o vous me rencontrerez. Puis-je compter sur vous?

-- Oui. Vous ne voulez pas que je vous donne ma parole d'honneur?

-- Non. Je prfre que vous me donniez un renseignement. Combien
remettez-vous aux gens qui vous fournissent des tuyaux?

-- Trente-trois pour cent; jamais un sou de plus.

-- Bon. Vous ferez une exception en ma faveur: vous me donnerez
cinquante pour cent... N'ayez pas peur, vous n'y perdrez rien; au
contraire. C'est moi qui vendrai les titres, et j'en retirerai le
double de ce qu'ils vous rapporteraient  vous. Mme, 
l'occasion, si vous avez des ngociations difficiles  conduire...
 propos, vous ne faites jamais aucun mauvais coup ici, en
Angleterre?

-- Jamais. D'abord, parce que l'hospitalit anglaise est la moins
tracassire des hospitalits; et ensuite, parce qu'on paye trop
cher...

-- Oui; je connais leurs atroces statuts criminels, les meilleurs
du monde, disent les _middle classes_ anglaises, parce qu'ils
crasent l'individu et le convainquent de son _rien_ en face de la
loi et de la socit. Peut-tre la bourgeoisie britannique payera-
t-elle cher, un jour, sa frocit  l'gard des malfaiteurs.

-- C'est probable; les septembriseurs n'taient qu'une poigne; et
quels moutons,  ct des milliers de terribles et magnifiques
btes fauves qui composent la _mob_ anglaise! Pour moi, j'ai
toujours pens que si l'affreux systme pnitentiaire anglais
avait t appliqu sur le Continent, la rvolution sociale y
aurait clat depuis vingt ans... Tenez, il y a  Londres un muse
que je n'ai pas visit; c'est Bethnal-Green Museum. Le sol en est
recouvert d'une mosaque excute, vous apprend une pancarte, par
les femmes condamnes au _hard labour_; il m'a sembl voir les
traces des doigts sanglants de ces malheureuses sur chacun des
fragments de pierre, et j'ai pens que c'tait avec leurs larmes
qu'elles les avaient joints ensemble. Je n'ai pas os marcher l-
dessus.

-- Hlas! dit l'abb en se levant; honte et douleur en haut et en
bas, sottise partout... Quel monde, mon Dieu!

Au moment o il allait me quitter, je me dcidai  lui poser une
question que j'avais eu souvent envie de faire  d'autres, 
Paris, depuis de longs mois, mais que je n'avais jamais eu le
courage de poser  personne.

-- Dites-moi, demandai-je, n'avez-vous pas eu de nouvelles de mon
oncle?

-- Oui et non, rpondit-il d'un air un peu embarrass. J'ai appris
que votre oncle avait prouv, ces temps derniers, des pertes
d'argent, peu considrables tant donne sa fortune, mais qui
l'avaient nanmoins dcid  liquider ses affaires. Je ne puis
vous dire exactement ce qu'il fait en ce moment. Je crois, pour
employer une expression vulgaire, qu'il fait la noce, la bte et
sale noce. C'est triste; mais que voulez-vous? Certains hommes
s'efforcent d'tre pires qu'ils ne peuvent.

-- J'avais eu plusieurs fois l'intention de prendre des
renseignements  son sujet, dis-je; je vois que j'ai aussi bien
fait de m'en dispenser. Et ma cousine, ajoutai-je... ma cousine
Charlotte?...

L'embarras de l'abb parut augmenter.

-- Je ne sais rien, finit-il par rpondre sans me regarder; mais
tout est sans doute pour le mieux; oui, tout doit tre pour le
mieux. Ne prenez point de renseignements, c'est prfrable; n'en
prenez pas...

C'est de cette fin de conversation, surtout, que je me souviens
aujourd'hui, en relisant la dpche qu'Annie m'a apporte. Certes,
il vaut mieux que je ne prenne point de renseignements, que je ne
cherche pas  connatre la vrit.

Je l'ai devine, cette vrit que l'abb n'a pas os m'avouer, car
il est au courant, certainement, de mes relations avec ma cousine.
Charlotte est marie. Elle est marie, et tout est fini entre
nous, pour jamais... Je ne puis pas dire ce que j'avais pens, je
ne puis pas dire ce que j'avais espr. Je ne sais pas. Ce sont
des songes que j'ai faits, toujours des songes et toujours les
mmes songes. Il me semble que j'ai vcu dans un rve; que j'ai
travers comme un hallucin toute l'horreur des ralits brutales,
et que je suis condamn maintenant  exister au hasard, seul, sans
espoir et sans but, jusqu' ce que vienne le rveil...

Le rveil, il n'est peut-tre pas loin. N'est-ce pas un pige que
me tend l'abb en m'appelant  Paris? Qui me dit qu'il ne va pas
me trahir?... H! qu'il me vende, si a lui plat! Que m'importe?
Un peu plus tt, un peu plus tard... et je ne veux pas flancher.

Je jette le tlgramme sur une table. J'en recevrai un autre
demain matin, sans doute.

Non, ce n'a pas t pour ce matin. Alors, il faut que j'attende
toute la journe...

Je vais passer mon aprs-midi au Jardin Zoologique, pour tuer le
temps. Ce sont surtout les btes fauves qui m'intressent. Ah! les
belles et malheureuses cratures! La tristesse de leurs regards
qui poursuivent,  travers les barreaux des cages, insouciants de
la curiosit ridicule des foules, des visions d'action et de
libert, de longues paresses et de chasses terribles, d'affts
patients et de sanglants festins, de luttes amoureuses et de ruts
assouvis... visions de choses qui ne seront jamais plus, de choses
dont le souvenir veille des colres farouches qui ne s'achvent
mme pas, tellement ils savent, ces animaux martyrs, qu'il leur
faudra mourir l, dans cette prison o ils sentent s'nerver de
jour en jour l'norme force qu'il leur est interdit de dpenser.

Douloureux spectacle que celui de ces tres nergiques et cruels
condamns  mcher des rves d'indpendance sous l'oeil liqufi
des castrats. Leurs yeux,  eux... Les yeux des lions, ddaigneux
et couleur des sables, projetant des lueurs obliques entre les
paupires mi-closes; les yeux d'ambre ple des tigres, qui savent
regarder intrieurement; les yeux rouges et glacs des ours, qui
semblent faits d'un jeu de neige et de beaucoup de sang; les yeux
qui ont toujours vcu des loups, d'une intensit poignante; les
yeux imprcis des panthres, des yeux de courtisanes, allongs,
cerns et mobiles, pleins de trahisons et de caresses; les yeux
philanthropiques des hynes, aux prunelles religieuses... Ah!
quelle terrible angoisse, et que de mpris dans ces yeux aux
reflets mtalliques!

Des voleurs et des brigands, tous ces galriens; c'est pour cela
qu'ils sont au bagne. Parce qu'ils mangeaient les autres btes,
les btes qui ne sont point cruelles et n'aiment pas les orgies
sanglantes, les bonnes btes que l'homme a voulu dlivrer de leurs
oppresseurs. Et elles sont heureuses, les bonnes btes, depuis
qu'il s'est mis  tuer les fauves et  les enfermer dans des
cages. Elles sont trs heureuses. Le collier fait ployer leur cou
et les harnais labourent leurs paules meurtries; et leur chair
vivante, pantelante et rendue muette saigne sous le surin des
saltimbanques de la science, dans l'ombre des laboratoires
immondes. Demain, elles seront plus heureuses, encore. Je le
crois.

 mesure que l'homme s'loigne de la vie naturelle, la distance
s'tend entre lui et les animaux. Non pas qu'il les ddaigne
davantage, qu'il les sente plus infrieurs  lui. Ils lui
paraissent suprieurs, au contraire. Ils lui font honte. Ils sont
une injure vivante  son progrs factice, un sarcasme de sa
civilisation d'assassin. Et sa frocit contre eux s'accrot,
frocit vile qu'il couvre du prtexte actuel  toutes les
bassesses -- la ncessit scientifique...

Je trouve, en rentrant chez moi, la dpche que j'attendais. Il
faut que je sois demain,  deux heures, sur le terre-plein de la
Bourse,  droite. C'est bien; j'y serai.

Il n'est mme que deux heures moins cinq lorsque je fais mon
apparition  l'endroit indiqu.  quoi employer ces cinq minutes?
 comparer la Banque d'Angleterre, garde par un polichinelle 
manteau rouge,  chapeau pointu,  la Banque de France dfendue
par des sentinelles aux fusils chargs. Et aussi  placer
mentalement la Bourse de Paris, bastionne de cafs et flanque de
lupanars, en face du Royal Exchange avec la statue de la reine 
cheval, devant et, derrire, l'effigie de Peabody assise, les
jambes en l'air, sur la chaise perce de la philanthropie.
Parallles qui ne sont pas sans profondeur... Mais je n'aperois
pas l'abb...

Deux heures viennent seulement de sonner, il est vrai. Je jette un
coup d'oeil sur les citoyens qui s'agitent sous le pristyle de la
Bourse et sur les marches; et les rflexions que j'ai faites hier
au sujet des btes me reviennent en mmoire. Les gouvernements, en
dbarrassant les peuples qu'ils dirigent des bandits qui les
dtroussaient, n'ont-ils point agi un peu comme l'homme qui a
dlivr les bonnes btes de la tyrannie des carnassiers? Ma foi,
si l'on cherchait  dcouvrir les causes par la simple tude des
effets qu'elles produisent, on serait forc d'admettre qu'en
supprimant le voleur de grands chemins, les gouvernements n'ont eu
d'autre souci que de permettre aux gens d'accumuler leurs pargnes
pour les porter aux banques spoliatrices et aux entreprises
frauduleuses; et qu'en abolissant la piraterie, ils n'ont voulu
que laisser la mer libre pour les volutions des flottes qui vont
appuyer les dprdations des aigrefins et les tentatives
malhonntes des financiers... Mais il est deux heures cinq. L'abb
est en retard... Attendons encore...

Le fait est, malgr la rputation qu'on s'efforce de leur faire,
qu'ils n'ont pas l'air de voleurs, ces agioteurs qui prorent
bruyamment et gesticulent. Ils n'ont rien du fauve, certainement.
Ils me font plutt l'effet de valets repus ou de bardaches
maigres. Mais peut-tre ne sais-je pas dcouvrir, sur leurs
figures, des caractres spciaux qu'un criminaliste de profession
distinguerait  premire vue. Ah! je voudrais bien connatre un
criminaliste...

-- a viendra! dit la Voix.


X -- LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE

Tout d'un coup, j'aperois l'abb. Il arrive  petits pas, sous
les arbres, son brviaire  la main.

-- Je vous y prends, dit-il en m'abordant avec un solennel salut
ecclsiastique; vous profitez de ce que je suis en retard de cinq
minutes pour vous livrer  des observations pleines d'amertume sur
les honntes cens qui fourmillent en ces lieux. Je vous voyais de
loin et, rellement, votre figure me faisait plaisir; on vous
aurait pris pour un psychologue.

-- Ne m'insultez pas, lui dis-je en lui serrant la main, ou je mets
immdiatement  l'preuve votre talent de moraliste et je vous
demande votre opinion sur ce monument et sur ceux qui le
frquentent.

-- La Bourse est une institution, comme l'glise, comme la Caserne;
on ne saurait donc la dcrier sans se poser en perturbateur. Les
charlatans qui y rgnent sont d'abominables gredins; mais il est
impossible d'en dire du mal, tellement leurs dupes les dpassent
en infamie. Le jeu est une tentative  laquelle on se livre afin
d'avoir quelque chose pour rien; mais il vaut mieux ne pas le
juger, car sa base est justement celle sur laquelle repose le
principe des gouvernements. Je ne suis point un moraliste et je
n'accuserai pas les intgres trafiquants qui nous entourent de
manquer de morale; d'ailleurs, ils en ont une... Problme: tant
donn un monde de malfaiteurs, retirer la formule de l'honntet
de leur action combine. Le Code a l'audace de fournir la
solution. Cette solution, que nul n'est cens ignorer, est cache
dans les plis du drapeau, l-haut, au-dessus de l'horloge; et ces
estimables personnes, comme vous voyez, combattent sous ce
labarum.

-- Voil un langage que vous n'avez pas d tenir souvent aux
agioteurs que vous avez pu connatre.

-- Pas une seule fois; ils m'auraient rpondu que j'avais raison,
et auraient hauss les paules ds que j'aurais eu le dos tourn.
Je me garde bien de dire toujours ce que je pense; rien n'est plus
ridicule que d'avoir raison maladroitement ou de mauvaise grce.
Il faut hurler avec les loups et, surtout lorsqu'on est voleur ou
escroc, porter habit de deux paroisses. Cela ne vous interdit
point l'ironie, et vous pouvez l'employer d'autant plus facilement
que, gnralement, elle n'est pas entendue.  l'heure actuelle,
c'est  peine si l'on commence  comprendre celle de Snque, par
exemple, ou celle de l'Ecclsiaste... Voyons, il fait beau, allons
faire un tour au Bois; je vous expliquerai la petite affaire
chemin faisant; et nous ne dnerons pas trop tard, car il faut que
vous partiez  huit heures... Tenez, voici un cocher qui a l'air
de nous attendre...

Il s'en faut de peu que je ne parte pas, le soir.

Quand j'arrive  la gare, deux trains sont sur la voie, attels 
des locomotives sous pression. Je me dirige vers le premier; mais
la vue d'un grand fourgon, couvert d'une bche noire tiquete:
Panorama, me fait craindre de m'tre tromp; et je me replie sur
le second convoi.

-- Votre billet? me demande un employ; vous allez  N.? C'est le
train l-bas, en tte. Vite! Dpchez-vous; il va partir.

-- C'est que je n'avais jamais vu des wagons de marchandises
attachs aux express...

-- Il y a des cas, rpond l'employ en ouvrant la portire d'un
compartiment dans lequel il me pousse.

J'ai  peine eu le temps de m'asseoir que le train se met en
mouvement. J'aurais prfr tre seul, mais j'ai des compagnons de
route. Deux voyageurs sont assis, en face l'un de l'autre,  ct
de la portire du fond. Le premier est un gros monsieur d'aspect
jovial, aux petits yeux fureteurs, aux favoris opulents, 
l'abdomen fleuri d'une belle chane  breloques; un de ces bons
bourgeois, obses et sages, qu'on aime  voir se promener, humant
l'air qui leur appartient, une main tenant la canne derrire le
dos, l'autre cramponne au revers de la jaquette dont un ruban
rouge enjolive la boutonnire, la tte en arrire, le ventre en
avant. Le ruban rouge ne manque pas  celui-l; il s'tale, large
de deux doigts, en une rosette nglige mais savante qui montre
juste le rien d'impertinence qui convient  la bonhomie; et son
propritaire, l'air fort satisfait de soi-mme et convaincu de sa
haute supriorit, fredonne, le chapeau rond sur l'oreille, tandis
que la main gauche, plonge dans le gousset, fait tinter les
pices de monnaie.

Le second voyageur est un Monsieur d'aspect morose, au teint
jauntre, aux yeux inquiets, aux lvres blmes, avec une barbe de
parent pauvre. Il est tout de noir habill, pantalon noir,
redingote noire, pardessus noir, et coiff d'un chapeau haut de
forme. Il voque l'ide d'un de ces fonctionnaires de troisime
ordre, rsigns et tristes, destins  croupir dans ces emplois
subalternes dont les titulaires sont qualifis par les puissances,
dans les discours du Jour de l'An, de modestes et utiles
serviteurs de l'tat. Non, il n'a point l'air gai, le pauvre
homme. Qui sait? Peut-tre se rend-il  un enterrement, en
province;  l'un de ces enterrements pnibles qui ne laissent pas
derrire eux la consolation d'un hritage. Affligeante
perspective! En tout cas, le voil tout prt  prendre part au
service funbre; et si les chapeliers de la ville o il se rend
comptent sur le prix du crpe qu'ils lui vendront pour viter la
faillite, ils ont tort, car son chapeau arbore dj le grand
deuil.

Je m'installe dans mon coin, me flattant du doux espoir que mes
deux compagnons n'auront point l'ide saugrenue de chercher 
entrer en conversation avec moi.

Vaine esprance! Le Monsieur jovial m'en convainc trs rapidement.

-- Joli temps pour voyager! me dit-il avec un sourire: il ne fait
pas trop chaud, il ne fait pas trop froid; on ferait le tour du
monde, par un temps pareil. Ne trouvez-vous pas, Monsieur?

-- Oui, beau temps... trs beau, dis-je avec un accent britannique
trs prononc; le temps du voyage autour le monde, juste ainsi.

-- Monsieur est tranger? Ah! ah! vraiment... Anglais, sans doute?
J'ai vu beaucoup d'Anglais, dans ma vie. J'ai t  Boulogne, une
fois, pendant un mois; il y a tant d'Anglais,  Boulogne!

-- Je suis pas du tout un Anglais, dis-je, car je vois poindre un
rcit des nombreuses aventures du Monsieur jovial avec les fils de
la perfide Albion; je n'aime pas les Anglais; je suis un
Amricain.

-- Ah! diable! j'aurais d m'en douter; vous avez tout  fait le
type amricain; je me rappelle avoir vu un portrait de
Washington... Vous lui ressemblez tonnamment. La France aime
beaucoup les tats-Unis. Du reste, sans Lafayette... Et vous
dtestez les Anglais? Comme je vous comprends! Ah! si nous avions
encore le Canada!

-- Oui, dis-je, Canada... Qubec, Toronto, Montral...

-- Parfaitement, approuve le Monsieur jovial qui voit qu'il n'y a
dcidment pas grand'chose  tirer de moi et prend le parti de
m'abandonner  mon malheureux sort.

-- Ne trouvez-vous pas, Monsieur, demande-t-il en se tournant vers
le Monsieur triste, qu'il y a quelque chose de trs flatteur pour
nous dans cet empressement des trangers  visiter la France?

-- Si, certainement, rpond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

-- C'est que, voyez-vous, notre pays est toujours  l'avant-garde
du progrs; la France est la reine de la civilisation. On peut
dire ce qu'on veut, mais c'est un fait; la civilisation a une
reine, et cette reine, c'est la France. N'tes-vous pas de mon
avis?

-- Si, certainement, rpond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

-- Le monde, Monsieur, est merveill de la faon dont nous avons
su nous relever de nos dsastres de 1870. Quelle page dans nos
annales, que l'histoire de la troisime Rpublique! Et qui sait ce
que l'avenir nous rserve! Ah! M. Thiers avait bien raison de dire
que la victoire serait au plus sage... Ne pensez-vous pas comme
moi?

-- Si, certainement, rpond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

-- Vous me direz peut-tre qu'il y a de temps  autre quelques
tiraillements intrieurs. Mais ces petites zizanies prouvent notre
grande vitalit. Il faut faire la part de l'exubrance nationale.
Cette opinion n'est-elle pas la vtre?

-- Si, certainement, rpond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

-- Je suis fort heureux que nos ides concordent, continue le
Monsieur jovial. Votre approbation m'est d'un bon prsage. Car je
dois vous apprendre que je suis sur le point de poser ma
candidature  un sige lgislatif rendu vacant par la mort d'un
dput. Mon programme est des plus simples. Je me prsente aux
suffrages des lecteurs comme socialiste-conservateur.

-- Oh! oh! fait le Monsieur triste.

-- Ni plus ni moins, continue le Monsieur jovial. Je suis
socialiste en ce sens que j'ai tout un systme de thories 
mettre en application, et je suis conservateur en ce sens que je
m'oppose  toute transformation brutale des institutions
actuelles. Voyez-vous, o je veux en venir?

-- Pas trs bien, avoue le Monsieur triste.

-- C'est que je n'ai point l'honneur d'tre connu de vous. Je suis
philanthrope, Monsieur. Un philanthrope, n'est-ce pas? c'est celui
qui aime les hommes. Moi, j'aime les hommes; je les adore. Je n'ai
aucun mrite  cela, je le sais, et je ne souffrirais pas qu'on
m'en loue. Cet amour de l'humanit est naturel chez moi; sans lui,
je ne pourrais pas vivre. J'aime tous les hommes, quels qu'ils
soient et d'o qu'ils viennent. Tenez, cet tranger qui dort dans
son coin, continue-t-il plus bas, cet Amricain dont le pays fait
preuve d'une si noire ingratitude envers nous; car enfin, sans
Lafayette... Eh! bien, vous me croirez si vous voulez, je l'aime!
Ne trouvez-vous pas cela merveilleux?

-- Si, certainement, rpond le Monsieur triste d'une voix lugubre,
tandis que je songe  cette philanthropie qui, en passant ses
bquilles sous les bras des malheureux, les rend incurablement
infirmes.

-- Croyez-moi, Monsieur, la philanthropie doit devenir la pierre
angulaire de notre civilisation. Certes, le progrs est grand et
incessant; il faudrait tre aveugle pour le nier. Le peuple
devient de plus en plus raisonnable. Vous savez avec quelle
admirable facilit il a accept la substitution de la machine au
travail manuel, sans demander  retirer aucun bnfice de ce
changement dans les conditions de la production. Il y avait, dans
cette complaisance de sa part, une indication dont on n'a pas su
tirer parti. On devait profiter de cette excellente disposition
des masses, qui continue  se manifester, pour faire quelque chose
en leur faveur.

-- Oui, dit le Monsieur triste; on devrait bien faire quelque
chose; il y a tant de misre!

-- On exagre beaucoup, rpond le Monsieur jovial. La plus grande,
partie des pauvres ne doit son indigence qu' elle-mme. Si ses
gens-l vivaient frugalement; se nourrissaient de lgumes et de
pain bis; s'abreuvaient d'eau; suivaient, en un mot, les rgles
d'une saine temprance, leur misre n'existerait pas ou serait, du
moins, fort supportable. Mais ils veulent vivre en richards,
manger de la viande, boire du vin, et mme de l'alcool. L'alcool,
Monsieur! Ils en boivent tant que les distillateurs sont obligs
de le sophistiquer outrageusement pour suffire  la consommation,
et que les classes dirigeantes prouvent la plus grande difficult
 s'en procurer de pur, mme  des prix trs levs... Malgr
tout, je suis d'avis qu'il faudrait faire quelque chose pour le
peuple. Ce qui manque au Parlement franais, Monsieur, ce n'est
pas la bonne volont; ce sont les hommes spciaux. Savez-vous
qu'il n'y a pas  la Chambre un seul philanthrope, un seul vrai
philanthrope? N'est-ce point effrayant?

-- Si, certainement, rpond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

-- Ce qui fait dfaut  la Chambre, Monsieur, c'est un philanthrope
qui indiquerait le moyen de donner  chacun...

-- Du pain? demande le Monsieur triste. Ah! ce serait si beau!

-- Non, Monsieur; pas du pain. L'homme ne vit pas seulement de
pain; on l'oublie trop... Un philanthrope qui indiquerait le moyen
de donner  chacun le salaire d  ses mrites et qui tablirait
ainsi, d'un bout  l'autre de l'chelle sociale, l'harmonie la
plus fraternelle. Il faudrait commencer par diviser les citoyens
franais en deux catgories: dans l'une, ceux qui payent les
impts directs; dans l'autre, ceux qui ne payent que les impts
indirects. Les premiers sont des gens respectables, propritaires,
possdants, qu'il convient de laisser jouir en paix de tous les
privilges dont ils sont dignes. Les seconds, par le fait mme de
leur indigence, sont suspects et sujets  caution. Ceux-l, il
faudrait les soumettre d'abord, sans distinction d'ge ni de sexe,
aux mensurations anthropomtriques; les mesurer, les toiser, les
photographier; soyez tranquille, les gens qui ont la conscience
nette ne redoutent point ces choses-l. Aprs quoi, l'on ferait un
triage; d'un ct, les bons; de l'autre, les mauvais, Ces
derniers, cume de la population, racaille indigne de toute piti,
ouvriers sans ouvrage, employs sans travail, gibier de potence
toujours port  mal faire, danger permanent pour le bon
fonctionnement de la Socit, seraient retirs une fois pour
toutes de la circulation. On les enfermerait dans de grands
Ateliers de Bienfaisance tablis, soit en France, soit aux
colonies; la question est  tudier, mais je pencherais vers le
dernier parti; il y a assez longtemps que les trangers nous
demandent quand nous nous dciderons  envoyer une demi-douzaine
de colons dfricher les solitudes que nous ne nous lassons point
de conqurir. Quoi qu'il en soit, le grand point serait d'exiger,
des individus qu'on placerait ainsi sous la bienfaisante tutelle
administrative, un travail des plus srieux. Rien d'analogue, bien
entendu,  ce labeur drisoire avec lequel on charme les loisirs
des dtenus des maisons de force; ces gaillards-l ne font rien,
Monsieur, ou presque rien. Ils se tournent les pouces toute la
journe. J'en sais quelque chose. J'ai eu autrefois l'entreprise
d'une Maison centrale; mon argent ne me rapportait pas 20 pour
cent. Ah! s'il avait t permis de garder les prisonniers 
l'atelier dix-huit heures par jour, comme cela devrait tre, les
bnfices auraient t plus avouables. Mais c'est dfendu.
Sentimentalit bte qui dshonore la philanthropie. Car, comment
voulez-vous que des condamns qui ne travaillent pas assidment se
repentent de leurs crimes et reviennent au bien? Et que dsire un
philanthrope, sinon le relvement du niveau de la moralit?... Un
philanthrope, je vous le demande, ne fait-il point passer cette
considration avant toutes les autres?

-- Si, certainement, rpond le Monsieur triste d'une voix lugubre.

-- Il est bien clair qu'il se trouverait des mauvaises ttes qui
refuseraient de se soumettre au rgime salutaire que je vous
expose. Ces ttes, Monsieur, il faudrait les faire tomber! Sans
piti. Il est ncessaire d'arracher l'ivraie, car elle toufferait
le bon grain. Savez-vous, Monsieur, quelle est la principale cause
de cette dmoralisation dont on se plaint un peu trop, peut-tre,
mais qui pourtant nous menace? C'est qu'on applique trop rarement
la peine de mort. Un chef d'tat conscient de ses devoirs ne
devrait jamais faire grce, Monsieur! Il y va du salut de la
Socit. Ne pensez-vous point qu'on ne guillotine pas assez?

Le Monsieur triste ne rpond pas.

-- Autant l'on aurait fait preuve de svrit envers les mchants,
continue le Monsieur jovial au bout d'un instant, autant il
faudrait se montrer paternel pour les autres. La bont est
obligatoire aujourd'hui. Sa ncessit nous est dmontre
mathmatiquement. Mathmatiquement, Monsieur! Il conviendrait
d'assurer d'agrables dlassements aux gens pauvres mais honntes,
et de leur faciliter l'accs  la proprit.

-- Ah! oui, dit le Monsieur triste. Justement! Que chacun d'eux
puisse avoir une petite maison, un jardin; un jardin o les
enfants pourraient jouer. C'est si joli, les arbres, les
fleurs!...

-- Pas du tout! s'crie le Monsieur jovial. Une maison! Un jardin!
Jamais de la vie! Qu'ils mettent de l'argent de ct, oui; mais
qu'ils achtent des valeurs, avec leurs pargnes; de petites
valeurs, des coupures de vingt-cinq francs, par exemple, qu'il
faudrait crer  leur usage; ils en toucheraient les intrts,
s'il y avait lieu. Mais que le capital qu'ils conomisent ne soit
jamais reprsent par une proprit relle dont ils auraient la
jouissance exclusive. Du papier, rien que du papier; autrement,
ils deviendraient trop exigeants.

-- Je ne comprends pas bien, dclare le Monsieur triste.

-- Permettez-moi de vous donner un exemple. Les mineurs du bassin
de la Loire possdent presque tous la petite maison et le jardin
dont vous parlez; ils y vivent bien, ne se refusent pas
grand'chose. Monsieur, il n'y a pas d'tres plus insatiables et
plus tyranniques envers leurs patrons. Ils ne sont jamais
contents, bien qu'ils soient parvenus  arracher des salaires
exorbitants, et vont mettre sur la paille, un de ces jours, les
capitalistes qui les emploient. Les mineurs des dpartements du
Nord, au contraire, habitent des tanires infectes, vivent de
pommes de terre avaries, croupissent dans la plus abjecte
destitution; eh! bien, ils ne se plaignent pas, ou d'une faon si
timide que c'en est ridicule; savez-vous pourquoi? Parce que
l'habitude de la misre les oblige  la rsignation. Et il est
inutile de vous dire si les actions des mines qu'ils exploitent
valent de l'or en barre! Donnez-leur le bien-tre de leurs
confrres du Centre, et ils deviendront aussi intraitables. Ces
gens-l sont ainsi faits: plus ils sont heureux, plus ils veulent
l'tre. Dans des conditions pareilles, ce serait jouer un jeu de
dupes, et mme agir contre leurs intrts, que de leur accorder
l'aisance relle que vous rvez pour eux. Non; qu'ils possdent du
papier, s'ils en ont les moyens, du papier dont les capitalistes
puissent hausser ou baisser la valeur  leur gr. Et puis, nous
sommes  l'poque du papier. On fait tout,  prsent, avec du
papier.

-- On fait mme de bien mauvais livres, dit le Monsieur triste en
hochant la tte.

-- Il n'y a point de mauvais livres, rpond le Monsieur jovial. Il
y a des livres; et il n'y en a pas assez. Je vous disais qu'il
faudrait assurer des dlassements aux classes infrieures. Eh!
bien, il n'y a qu'un dlassement qu'on puisse raisonnablement leur
permettre. C'est la lecture. La Rpublique a cr l'instruction
obligatoire. Croyez-vous que ce soit sans intention?

-- Je serais port  croire, hasarde le Monsieur triste, que
l'instruction obligatoire a uniquement servi  former une race de
malfaiteurs extrmement dangereux.

-- Quelques malfaiteurs, je ne dis pas. Et encore! Mais,  ct de
a, quel bien n'a-t-elle pas produit! L'instruction donne la
patience, mon cher Monsieur. Elle donne une patience d'ange aux
dshrits. Croyez-vous que si les Franais d'aujourd'hui ne
savaient pas lire, ils supporteraient ce qu'ils endurent? Quelle
plaisanterie! Ce qu'il faut, maintenant, c'est rpandre
habilement, encore davantage, le got de la lecture. Qu'ils
lisent; qu'ils lisent n'importe quoi! Pendant qu'ils liront, ils
ne songeront point  agir,  mal faire. La lecture vaut encore
mieux que les courses, Monsieur, pour tenir en bride les mauvais
instincts. Quand on a perdu sa chemise au jeu, il faut s'arrter;
on n'a pas besoin de chemise, pour lire. Il faudrait crer des
bibliothques partout, dans les moindres hameaux; les bourgeois,
s'ils avaient le sens commun, se cotiseraient pour a; et l'on
rendrait la lecture obligatoire, comme l'instruction, comme le
service militaire. L'cole, la caserne, la bibliothque; voil la
trilogie... Du papier, Monsieur, du papier!...

Le Monsieur triste ferme les yeux et semble vouloir s'endormir. Le
Monsieur jovial en fait autant. Moi, je songe aux dernires
phrases de ce Mauvais Samaritain. Au fond, il n'a pas tort, ce
gredin. Au Moyen-ge, la cathdrale; aujourd'hui, la bibliothque.
Ceci a tu cela -- toujours pour tuer l'initiative individuelle.
-- Du papier pour dvorer les pargnes des pauvres; du papier pour
boire leur nergie...

Le train file rapidement, s'arrte  des stations quelconques o
clignotent des becs de gaz, o veillent des lanternes rouges, o
sifflent des locomotives, et repart  toute vitesse dans la
nuit... je finis par m'endormir, moi aussi.

Une exclamation du Monsieur jovial me rveille.

-- Ah! sacredi! s'crie-t-il, ma montre s'est arrte... Si je ne
craignais de vous dranger, Monsieur, continue-t-il en se tournant
vers moi, je vous demanderais de me dire l'heure.

Je tire majestueusement de mon gousset un chronomtre superbe que
j'ai vol en Suisse, il y a trois mois.

-- Il est dix minutes pass onze heures, dis-je.

-- Je vous remercie infiniment. Nous disons: onze heures dix...
Nous serons  N. dans un quart d'heure... Vous avez l une bien
belle montre, Monsieur.

Oui. J'en ai beaucoup comme a. Elles me reviennent  six sous le
kilo,  peu prs... Je me le demande: quelle ide peut bien se
faire du voleur le bourgeois trivial?  ces gens qui vont par
bandes, tout ce qui sort du troupeau doit paratre horrible, comme
tout semble jaune  ceux qui ont la jaunisse. S'ils pouvaient
savoir ce que je suis, cet homme triste sauterait par la portire
du wagon pour se sauver plus vite et cet homme jovial aurait une
attaque d'apoplexie.

Le train ralentit sa vitesse, entre en gare, s'arrte. Je saute
rapidement sur le quai.

Me voil dans la ville; une ville de province, mal claire, aux
maisons closes, et o je n'ai jamais mis les pieds. Il s'agit de
me souvenir des indications que m'a donnes l'abb. Voyons un peu.

Vous suivrez, en sortant de la gare, une grande avenue plante
d'arbres; je suis la grande avenue, plante d'arbres. Vous
prendrez la quatrime rue  gauche; je prends la quatrime rue 
gauche. Vous prendrez ensuite la troisime rue  droite, une rue
en pente; je descends cette troisime rue. Vous vous trouverez
ensuite sur une grande place, la place des Tribunaux, que vous
reconnatrez facilement  deux grands btiments contigus, le
Palais de Justice et la Prison. M'y voici, tout justement. Vous
traverserez cette place en laissant le Palais de Justice derrire
vous, et vous vous engagerez dans une large rue dont l'entre est
orne de deux grandes bornes cercles de fer. Je traverse la
place, j'aperois les deux bornes, et je pntre dans la rue en la
fouillant rapidement du regard. Personne; personne en arrire, non
plus; pas une lumire aux fentres. Le numro 7? Le voici. Je
monte les marches du perron, la clef  la main. Comment l'abb
Lamargelle s'est-il procur cette clef? Je l'ignore; mais je suis
trs content qu'il me l'ait remise hier soir; il me suffit ainsi,
au lieu de me livrer  une effraction, de l'enfoncer doucement
dans la serrure, de la tourner plus doucement encore, et...

Et j'entre tranquillement, comme chez moi, en lgitime
propritaire. Avant de refermer compltement la porte, cependant,
j'attends quelques instants, l'oreille au guet, dans l'immobilit
la plus absolue. Deux srets valent mieux qu'une; bien que ce
soit l une prcaution inutile. Il n'y a personne dans cette
maison, j'en suis sr.

Un btiment occup n'a pas du tout la mme odeur qu'une maison que
ses habitants ont quitte, serait-ce seulement depuis deux heures.
La diffrence est norme, bien que les honntes gens ne s'en
aperoivent pas; leur sensibilit olfactive est tellement
mousse! Mais, sous la pression de la ncessit, le sens de
l'odorat se dveloppe chez le malfaiteur, acquiert une finesse
remarquable et lui assure la notion des odeurs, des particules
impalpables des corps, dont le commun des mortels ne souponne
mme pas l'existence. Le voleur, enfant de la nature, sait flairer
la prsence de ses contemporains civiliss. Mille indices,
imperceptibles  la Vertu planant sur les plus hauts sommets, sont
facilement dchiffrables pour le crime habitu  ramper
bestialement dans la poussire d'ici-bas. Le vice a ses petites
compensations.

Non, il n'y a personne ici, et je n'ai pas besoin de me gner. Je
tire ma lanterne de mon sac et je l'allume. Je suis dans un
vestibule spacieux, au plafond lev, digne antichambre d'une
maison sans doute meuble dans le style sobre et svre, mais
riche, cher encore  la bourgeoisie provinciale. Plusieurs portes
font de grandes taches sombres sur le revtement de marbre blanc.
J'en tourne les boutons; elles sont toutes fermes. Fort bien. Ce
n'est pas l que j'ai  faire.

Je monte l'escalier, un escalier large,  la rampe de fer ouvrag,
et je m'arrte sur le palier du premier tage, dall noir et
blanc, comme le vestibule. C'est l que se trouve le cabinet de
Monsieur. En face,  droite ou  gauche? L'abb a nglig de m'en
instruire.  droite, probablement. Essayons. D'un coup de pince,
j'ouvre la porte; et un regard  l'intrieur me fait voir que j'ai
devin juste. J'entre.

C'est une grande pice, d'aspect rigide, au beau plancher de vieux
chne, aux hautes fentres. Deux bibliothques dont l'une, trs
grande, occupe tout un pan de mur; des siges de cuir vert sombre,
hostiles aux conversations frivoles; des tableaux, portraits de
famille, je crois, qui semblent reculer d'horreur au fond de leurs
cadres d'or; et, au milieu du cabinet, un norme et superbe
secrtaire Louis XVI, fleuri d'une garniture merveilleusement
cisele.

-- C'est ce secrtaire-l qui contient le magot, m'a dit l'abb. Si
vous y trouvez, comme c'est probable, les bijoux de Madame et de
Mademoiselle, il sera inutile de rien chercher ailleurs. Faites
attention, car il y a des tiroirs  double-fond; ne manquez pas de
touiller partout.

C'est fait. J'ai fouill partout et ma rcolte est termine; si
l'on veut perdre son temps, on peut venir glaner derrire moi. Le
beau secrtaire est dans un piteux tat, par exemple; son bois
prcieux est dshonor de larges plaies et de profondes entailles,
fltri des meurtrissures du ciseau et des raflures de la pince;
les tiroirs gisent  terre, avec leurs serrures arraches, leurs
secrets dcouverts au grand dtriment des bijoux de ces dames et
de certaines actions du canal de Suez, qui iront dire bonjour 
celles du Khdive, bientt, dans le pays de Beaconsfield. Elles
vont dormir dans mon sac, en attendant;  ct de quelques titres
de rente franaise dont le chiffre ferait loucher Paternoster; en
face d'un lot assez considrable d'autres valeurs; et
immdiatement au-dessous d'un joli paquet de billets de banque
dont l'abb Lamargelle n'entendra jamais parler. Il avait raison,
pourtant; c'est une bonne affaire. Je n'ai pas mal employ ma
soire; vraiment, cela vaut bien mieux que d'aller au caf. Ce qui
m'ennuie, c'est d'avoir tracass ainsi un meuble aussi magnifique;
je suis assez dispos  me traiter de Vandale. Allons, un peu de
philosophie! Forcer une serrure, c'est briser une idole.

Quelle heure est-il?  peine deux heures. Et je ne puis sortir
d'ici que pour prendre le premier train pour Paris, qui part  six
heures cinq. Que faire, en attendant? Rester dans cette pice est
imprudent. Je sais bien que je n'ai pas  craindre le retour du
matre de cans. Il est all en plerinage  Notre-Dame de je ne
sais quoi, avec sa famille et ses serviteurs,  la faon des
patriarches; il ne reviendra qu'aprs-demain soir... Pourtant...

Je prends le parti de descendre au rez-de-chausse; si quelqu'un
entrait, j'aurais beaucoup plus de facilit  prendre la clef des
champs. J'ouvre la premire porte  gauche, dans le vestibule; Une
salle  manger. Pourvu qu'il y ait quelque chose dans le buffet!
Je meurs de faim. Je dcouvre des biscuits et une bouteille de
vin.; Ce n'est pas beaucoup, mais  la guerre comme  la guerre.
Aprs tout, ce vin et ces biscuits conviennent parfaitement  mon
estomac -- et ces couverts de vermeil iront trs bien dans mon sac.
-- Je mange, je bois; et je laisse l'assiette sur le buffet et la
bouteille sur la table. Il y a des voleurs qui remettent tout en
ordre, dans les maisons qu'ils visitent. Moi, jamais. Je fais un
sale mtier, c'est vrai; mais j'ai une excuse: je le fais
salement. Lorsque les personnes dvotes, mais imprudentes, qui
habitent cette maison rentreront chez elles, l'aspect seul de
cette bouteille leur rvlera ce qui s'est pass et les plongera
d'emble dans une affliction profonde. Ah! j'ai dj fait pleurer
bien des gens!  ce propos, comment se fait-il que la science
n'ait pas encore trouv le moyen d'utiliser les larmes?...

L-dessus, j'teins ma lanterne et je m'endors -- pas trop
profondment.

Un bruit de pas et de voix, dans la rue, me tire brusquement de
mon sommeil. Attention! Que se passe-t-il?... Tout d'un coup,
l'ide que l'abb m'a trahi, m'a tendu un pige pour me faire
arrter, me traverse le cerveau. Je me lve, je m'avance  ttons
vers le vestibule, prt  m'chapper, tte baisse, ds qu'on
ouvrira la porte... Mais les voix s'loignent, le bruit des pas
s'teint. Qu'est-ce que j'ai t penser?

Je regagne ma chaise, dans les tnbres, et je cherche  me
rendormir. J'y parviens; j'y parviens trop... Je dors  poings
ferms, et je fais un songe affreux. Je rve qu'on cloue un
cercueil,  ct de moi, et que des masses de gens sont l, aux
figures blafardes et farouches, qui pitinent et dansent une danse
macabre. Par un brusque effort de la volont qui veille encore en
moi, je m'arrache au sommeil et je me mets sur mes pieds.

Est-ce que je rve encore? On dirait que c'est mon rve qui
continue. J'entends des coups sourds, monotones qu'on frappe dans
le lointain; je les entends; je ne me trompe pas, je pense; et le
bruit que font les gens qui passent continuellement dans la rue
n'est pas une illusion, pourtant!... L'aube du jour commence 
filtrer  travers les lames des persiennes. Je puis voir l'heure 
ma montre: cinq heures un quart. Pourquoi ce brouhaha qui parvient
jusqu' mes oreilles? Si j'osais regarder par la fentre... Ah!
que je suis sot! C'est jour de march, probablement; les croquants
se lvent de bonne heure. Quel bte de rve j'ai fait!... Cinq
heures et demie. Il me faut  peine vingt minutes pour gagner la
gare, et je ferais mieux d'attendre encore... Si je sortais, tout
de mme?

Je sors. Je ferme la porte doucement derrire moi; je descends
vivement le perron par l'escalier de gauche; je me retourne et je
me dirige vers la grande place. Elle est noire de monde cette
place!

Elle est noire de monde et quelque chose s'lve au milieu,
quelque chose que je n'ai pas vu cette nuit. On dirait deux
grandes poutres... deux grandes poutres au sommet desquelles se
silhouette un triangle -- un triangle aux reflets d'acier...

Je suis ml  la foule,  prsent, -- la foule anxieuse qui
halte, l, devant la guillotine. -- Les gendarmes  cheval mettent
sabre au clair et tous les regards se dirigent vers la porte de la
prison, l-bas, qui vient de s'ouvrir  deux battants. Un homme
parat sur le seuil, les mains lies derrire le dos, les pieds
entravs, les yeux dilats par l'horreur, la bouche ouverte pour
un cri -- plus ple que la chemise au col chancr que le vent
plaque sur son thorax. -- Il avance, port, plutt que soutenu, par
les deux aides de l'excuteur; les regards invinciblement tendus
vers la machine affreuse, par-dessus le crucifix que tient un
prtre. Et,  ct,  petits pas, trs blme, marche un homme vtu
de noir, au chapeau haut de forme -- le bourreau -- le Monsieur
triste de la nuit dernire.

Les aides ont couch le patient sur la planche qui bascule; le
bourreau presse un bouton; le couteau tombe; un jet de sang... Ha!
l'horrible et dgotante abomination...

Devant moi, une femme se trouve mal, bat l'air de ses bras, va
tomber  la renverse. Je la soutiens; j'aide  la transporter, de
l'autre ct de la place, chez un pharmacien dont la boutique
s'est ouverte de bonne heure, aujourd'hui. Puis, je reprends le
chemin que j'ai suivi hier soir; le train entre en gare comme
j'arrive  la station et, cinq minutes plus tard, je suis en route
pour Paris.

Un journal que j'ai achet m'apprend le nom et l'histoire du
malheureux dont l'excution, dit-il, a t fixe  ce matin. Un
pauvre hre, chass, pour avoir pris part  une grve, d'une
verrerie o il travaillait, et qui n'avait pu, depuis, trouver
d'ouvrage nulle part. Exaspr par la misre et affol par la
faim, il s'tait introduit, un soir, dans la maison d'une vieille
femme. La vieille femme,  son entre, avait eu une crise de
nerfs, tait tombe de son lit, s'tait fendue le crne sur le
carreau de la chambre; et l'homme s'tait enfui, atterr,
emportant une pice de deux francs qui tranait sur une table. On
l'avait arrt le lendemain, jug, condamn. Il n'avait point tu
la vieille femme, ne l'avait mme pas touche; les dbats
l'avaient dmontr. Mais le rquisitoire de l'avocat gnral avait
affirm l'assassinat, l'assassinat prmdit, et avait demand, au
nom de la Socit outrage, un chtiment exemplaire. Douze jurs
bourgeois avaient rendu un verdict implacable, et la Cour avait
prononc la sentence de mort...

Et c'est pour excuter cette sentence qu'on avait envoy de Paris,
hier soir, les bois de justice honteusement cachs sous la grande
bche noire aux tiquettes menteuses -- menteuses comme le
rquisitoire de l'avocat gnral. -- C'est pour excuter cette
sentence qu'on avait fait prendre le train express au bourreau, 
ce misrable monsieur triste qui dsire que tous les hommes aient
du pain, que les enfants puissent jouer dans des jardins, et qui
trouve beaux les arbres et jolies les fleurs... c'est pour
excuter la sentence qui condamne  mort cet affam  qui l'on
avait arrach son gagne-pain,  qui l'on refusait du travail, et
qui a vol quarante sous.

Cependant,  bien prendre, si l'on tait oblig de donner de
l'ouvrage  tous ceux qui n'en ont pas, qu'adviendrait-il? La
production, qui dpasse dj de beaucoup la consommation,
s'accrotrait d'une faon dplorable; et que ferait-on de tous ces
produits? Qu'en ferait-on, en vrit?... D'autre part, si l'on
permettait  chaque meurt-de-faim de s'approprier une pice de
quarante sous, o irait-on? Calculez un peu et vous serez effray.
Car, relativement, les pices de deux francs sont en bien petit
nombre, et il y a tant d'affams!... Le mieux, en face d'une
pareille situation, est encore de s'en tenir  la Loi, qui ne dit
pas du tout que l'homme a droit au pain et au travail, et qui
dfend de prendre les pices de quarante sous. Et cette loi, il
faut l'appliquer avec vigueur, sans piti, et mme sans bonne foi.
Il y va du salut de la Socit.

Oui, plus j'y rflchis, plus je trouve que le monsieur jovial
avait raison. On ne guillotine pas assez... -- on ne guillotine pas
assez les gens comme lui.


XI -- CHEVEUX, BARBES ET POSTICHES

Je trouve l'abb Lamargelle chez lui, rue du Bac, au deuxime
tage d'une grande vieille maison grise, d'aspect mprisant. J'ai
t introduit par la servante dans un vaste cabinet de travail
dont les fentres donnent sur un jardin, et l'abb a fait son
apparition un instant aprs.

-- Alors, tout s'est bien pass? Tant mieux... Voyons, je vais
faire un peu de place ici, dit-il en dbarrassant  la hte une
table encombre de livres et de papiers, tandis que j'ouvre mon
sac. L! Mettons tous nos trsors l-dessus... Les valeurs... les
bijoux... Pas de billets de banque, naturellement; je pensais bien
que vous n'en trouveriez point... Et qu'est-ce que c'est que a?
Des couverts?

-- Ah! oui; un petit cadeau que j'ai  faire, dis-je, car je pense
subitement  prsenter  Ida ces dpouilles opimes de la
bourgeoisie.

-- Vous avez bien raison; les petits cadeaux entretiennent
l'amiti. Maintenant, faisons notre compte approximativement.

Le compte est termin, et l'abb se frotte les mains.

-- Bonne opration, hein? Ah! rendez-moi la clef de la maison, sac
 papier! Il faut que je la renvoie ce soir... Merci. Je vais
m'occuper de raliser le montant de ces titres et de ces bijoux et
dans quatre jours, c'est--dire samedi, vous reviendrez me voir et
nous partagerons en frres. Nous aurons mme le plaisir de lire
dans les gazettes, ce jour-l, le rcit de votre voyage en
province, ou tout au moins de ses consquences.

-- Rcit qui donnera  plus d'un jeune homme pauvre l'ide de
commencer son roman en marchant sur les traces du voleur inconnu.

-- Quoi! s'crie l'abb. Vous en tes l! Vous prenez au srieux
les jrmiades des personnes bien pensantes qui dplorent que les
journaux publient les comptes-rendus des crimes? Mais ces
personnes-l sont enchantes que les feuilles publiques racontent
en dtail les forfaits de toute nature et impriment au jour le
jour des romans-feuilletons sanguinaires. Les journaux, amis du
pouvoir, savent bien ce qu'ils font, allez! Leurs comptes-rendus
ne donnent gure d'ides dangereuses, mais ils satisfont des
instincts qui continuent  dormir, nourrissent de rves des
imaginations affames d'actes. Il ne faut pas oublier que les
crimes de droit commun, accomplis par des malfaiteurs isols, sont
des soupapes de sret au mcontentement gnral; et que le rcit
mouvant d'un beau crime apaise maintes colres et tue dans l'oeuf
bien des actions que la Socit redoute.

-- Votre faon d'envisager les choses est trs subtile, dis-je; je
vais donc vous apprendre ce que j'ai vu ce matin, au point du
jour, et vous demander conseil.

Et je raconte  l'abb mon voyage avec le bourreau, l'excution 
laquelle j'ai assist, et je lui fais part des rflexions que
m'ont suggres ces vnements.

-- Oui, dis-je en terminant, je souhaite le renversement d'un tat
social qui permet de pareilles horreurs, qui ne s'appuie que sur
la prison et l'chafaud, et dans lequel sont possibles le vol et
l'assassinat. Je sais qu'il y a des gens qui pensent comme moi,
des rvolutionnaires qui rvent de balayer cet univers putrfi et
de faire luire  l'horizon l'aube d'une re nouvelle. Je veux me
joindre  eux. Peut-tre pourrai-je...

L'abb m'interrompt.

-- coutez-moi, dit-il. Autrefois, quand on tait las et dgot du
monde, on entrait au couvent; et, lorsqu'on avait du bon sens, on
y restait. Aujourd'hui, quand on est las et dgot du monde, on
entre dans la rvolution; et, lorsqu'on est intelligent, on en
sort. Faites ce que vous voudrez. Je n'empcherai jamais personne
d'agir  sa guise. Mais vous vous souviendrez sans doute de ce que
je viens de vous dire.

Voil trois semaines, dj, que je frquente les milieux
socialistes -- 30 centimes le bock -- et je commence  me demander
si l'abb n'avait pas raison. Je n'avais point attach grande
importance  son avis, cependant; j'avais laiss de ct toutes
les ides prconues; j'avais cart tous les prjugs qui dorment
au fond du bourgeois le plus dvoy, et j'tais prt  recevoir la
bonne nouvelle. Hlas! cette bonne nouvelle n'est pas bonne, et
elle n'est pas nouvelle non plus.

Je me suis initi aux mystres du socialisme, le seul, le vrai --
le socialisme scientifique -- et j'ai contempl ses prophtes. J'ai
vu ceux de 48 avec leurs barbes, ceux de 71 avec leurs cheveux, et
tous les autres avec leur salive.

J'ai assist  des runions o ils ont dmontr au bon peuple que
la Socit collectiviste existe en germe au sein de la Socit
capitaliste; qu'il suffit donc de conqurir les pouvoirs publics
pour que tout marche comme sur des roulettes; et que le Quatrime
tat, reprsent par eux, prophtes, tiendra bientt la queue de
la pole... Et j'ai pens que ce serait encore mieux s'il n'y
avait point de pole, et si personne ne consentait  se laisser
frire dedans... Je leur ai entendu proclamer l'existence des lois
d'airain, et aussi la ncessit d'galiser les salaires,  travail
gal, entre l'homme et la femme... Et j'ai pens que le Code
bourgeois, au moins, avait la pudeur d'ignorer le travail de la
femme... Je leur ai entendu recommander le calme et le sang-froid,
le silence devant les provocations gouvernementales, le respect de
la lgalit... Et le bon peuple, la matire lectorale, a
applaudi. Alors, ils ont dclar que l'ide de grve gnrale
tait une ide ractionnaire. Et le bon peuple a applaudi encore
plus fort.

J'ai parl avec quelques-uns d'entre eux, aussi; des dputs, des
journalistes, des rien du tout. Un professeur qui a quitt la
chaire pour la tribune, au grand bnfice de la chaire; pdant
plein d'enflure, boursoufl de vanit, les bajoues gonfles du
jujube de la rhtorique. Un autre, croque-mort expansif, grand-
prtre de l'glise de Karl Marx, orateur nasillard et publiciste 
filandres. Un autre, laiss pour compte du suffrage universel,
bte comme une oie avec une figure intelligente -- chose terrible!
-- et qui ne songe qu' dnoncer les gens qui ne sont pas de son
avis. Un autre... et combien d'autres?... Tous les autres.

J'ai lu leur _littrature_ -- l'art d'accommoder les restes du
_Capital_. -- On y tranche, rgle, dcide et dogmatise  plaisir...
L'gosme naf, l'ambition basse, la stupidit incurable et la
jalousie la plus vile soulignent les phrases, semblent poisser les
pages. Lit-on a? Presque plus, parat-il. De tout ce qu'ont
griffonn ces thoriciens de l'enrgimentation, il ne restera pas
assez de papier, quand le moment sera venu, pour bourrer un fusil.

Ah! c'est  se demander comment l'ide de cette caserne
collectiviste a jamais pu germer dans le cerveau d'un homme.

-- Un homme! s'crie un tre maigre et blafard qui m'entend
prononcer ce dernier mot en pntrant dans le caf, au moment o
j'en sors. Savez-vous seulement ce que c'est qu'un homme? Mais
permettez-moi de vous offrir...

Oui, oui, je sais... la permission de payer. Eh bien, qu'est-ce
qu'un homme?

-- Un homme, c'est une machine qui, au rebours des autres,
renouvelle sans cesse toutes ses parties. Le socialisme
scientifique...

Je n'coute pas l'tre blafard; je le regarde. Une figure
chafouine, rageuse, l'air d'un furet envieux du moyen de dfense
accord au putois. Transfuge de la bourgeoisie qui pensait trouver
la pte, comme d'autres, dans l'auge socialiste, et s'est aperu,
comme d'autres, qu'elle est souvent vide. Rat fielleux qui laisse
apercevoir, entre ses dents jaunes, une me  la Fouquier-
Tinville, et qui bat sa femme pour se venger de ses insuccs. Il
est vrai qu'elle peine pour le nourrir.  travail gal... Mais
l'tre blafard s'aperoit de mon inattention.

-- coutez-moi attentivement, dit-il; c'est trs important si vous
voulez savoir pourquoi le socialisme scientifique ne peut
considrer l'homme que comme une machine... La nourriture d'un
adulte, ainsi que je vous le disais, est environ gale en
puissance  un demi-kilogramme de charbon de terre; lequel demi-
kilo est  son tour gal  un cinquime de cheval-vapeur pendant
vingt-quatre heures. Comme un cheval-vapeur est quivalent  la
force de vingt-quatre hommes, la journe moyenne de travail d'un
homme ordinaire monte  un cinquime de l'nergie potentielle
emmagasine dans la nourriture que consomme cet homme et qui est
quivalente, vous venez de le voir,  un demi-kilo de charbon. Que
deviennent les quatre autres cinquimes?...

Je ne sais pas, je ne sais pas! Je ne veux pas le savoir. Qu'ils
deviennent tout ce qu'ils pourront -- pourvu que je sorte d'ici et
que je n'y remette jamais les pieds!

Un soir, j'ai rencontr un socialiste.

C'est un ouvrier laborieux, sobre, calme, qui se donne beaucoup de
mal pour subvenir aux besoins de sa famille et lever ses enfants.
Il serait fort heureux que la vie ft moins pnible pour tous,
surtout pour ceux qui travaillent aussi durement que lui, et que
la misre cesst d'exister. Je crois qu'il ferait tout pour cela,
ce brave homme; mais je pense aussi qu'il n'a qu'une confiance
mdiocre dans les procds recommands par les pontifes de la
rvolution lgale.

-- En conscience, lui ai-je demand,  qui croyez-vous que puisse
tre utile la propagande socialiste? Profite-t-elle aux
malheureux?

-- Non, srement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les
thories socialistes, je ne vois pas que la condition des
dshrits se soit amliore; elle a empir, plutt.

-- Eh! bien, pour prendre un instant au srieux les arguments de
vos frres-ennemis les anarchistes, croyez-vous que cette
propagande profite au gouvernement?

-- Non, srement. Le gouvernement, si mauvais qu'il soit, se
dciderait sans doute  faire quelques concessions aux misrables,
par simple politique, s'il n'tait pas harass par les colporteurs
des doctrines collectivistes; et il serait plus solide encore
qu'il ne l'est.

--  qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande?

Il a rflchi un instant et m'a rpondu.

-- Au mouchard.


XII -- L'IDE MARCHE

Une lettre de Roger-la-Honte m'a appel  Rouen; il s'agissait
d'une taxe extraordinaire  prlever sur un capital dtermin.
Nous avons opr la saisie pendant la nuit, afin de ne dranger
personne, et nous sommes partis ensemble pour l'Angleterre. Je
suis trs content d'tre revenu  Londres. L'Anarchie est un peu
perscute en ce moment et ses grands hommes se sont rfugis sur
le sol britannique. Ces thoriciens, ces faiseurs de systmes qui
ont si souvent dj, dans leurs diverses publications, trac la
voie de l'humanit, ont srement une vision nette des choses, la
prescience de l'avenir; ils connaissent le secret du Futur, et
peut-tre...

Mais pourquoi pas? Pourquoi me refuseraient-ils le secours de leur
exprience? Pourquoi ne voudraient-ils pas m'indiquer la route
qu'il faut suivre? Car ils ne doivent pas se payer de mots, ceux-
l; et s'ils parlent, ce doit tre pour dire quelque chose. Si
j'allais les voir?... Oui, mais ils sont tant... Ils sont tant
qu'il faut choisir.

J'ai fait mon choix: Balon, le psychologue anarchiste, que sa
_Clbralit soldatesque_ a rendu si clbre; et Talmasco, dont le
dernier livre a fait tant de bruit. Chez Balon, pour commencer.

Il me reoit fort aimablement. Son abord n'est pas des plus
sympathiques, pourtant; il donne plutt l'impression d'un pince-
maille agit, d'un fesse-mathieu perplexe, d'un de ces parents
pauvres qui meurent de privations sur les cent mille francs qui
bourrent leur paillasse, d'un vilain tondeur d'oeufs. Mais ses
manires sont tellement accueillantes! Il me met tout de suite 
mon aise; de telle faon, mme, que je suis oblig de me dclarer
un peu confus.

-- La confusion! dit Balon en souriant. Je ne connais que a; c'est
quand on prend une chose pour une autre. a arrive tous les jours.
Ainsi, pour ne vous citer qu'un fait, on me confond  chaque
instant, moi, Balon le psychologue, avec M. Talon le sociologue.
Qu'y voulez-vous faire?... Que les gens continuent, si cela les
amuse. Je ne suis, moi -- et je tiens  le dire bien haut, car je
prise avant tout la modestie -- qu'un homme de science. Je m'occupe
exclusivement des causalits, des modalits, des crbralits, des
mentalits, des...

Oui, oui, je ne l'ignore pas. C'est mme tonnant qu'un crivain
puisse s'intresser  tant d'aussi belles choses. Quelle cervelle
il doit avoir, ce Balon! Et je ne crois pas trouver une meilleure
occasion de lui prsenter mes flicitations au sujet de sa
_Crbralit soldatesque_.

-- Ne m'touffez pas sous les compliments, rpond-il. Contentez-
vous de dire que c'est une oeuvre. Un chef-d'oeuvre, si vous
voulez; et n'en parlons plus. Ah! messieurs les militaires ont
pass de mauvais quarts d'heure  l'poque o a paru mon livre.
Les militaires! Des pillards sanguinaires, tous!... Des bouchers!
D'horribles bouchers!...

Des bouchers! Brrr!!!... Il faut l'entendre prononcer ce mot-l.
Comme on voit bien qu'il a l'horreur de la viande! Comme on le
devine, comme on le sent -- et comme on n'a pas tort! -- Car Balon
n'est pas seulement un psychologue et un homme de science; c'est
encore un vgtarien. Les lgumes et les oeufs constituent ses
aliments: le lait est sa boisson. Bndictin de la Cause,
anachorte de la Sociale, moine du Progrs, confesseur de la Foi
vivifiante, il n'a nul besoin de fouetter ses convictions avec des
excitants vulgaires et de piquer sa pense libre de l'aiguillon
des stimulants quivoques. L'bullition d'un potage aux herbes lui
donne la note exacte de l'effervescence des dsirs libertaires;
des oeufs brouills symbolisent pour lui l'tat prsent de la
Socit, ddaigneuse de l'harmonie ncessaire; des salsifis,
blancs au-dedans et noirs dehors, lui reprsentent le caractre de
l'homme dont la bont native ne fait point de doute pour lui; il
retrouve, dans le va-et-vient d'une queue de panais agite par le
vent, tous les frmissements de l'me moderne; et c'est dans du
lait crm, image de la science, imparfaite, hlas! qu'il cherche
 tancher sa soif de progrs et de libert.

Vie frugale, mthode de travail simplifie, voil le systme de
Balon. Simplifie! Que dis-je? Rduite  sa plus simple
expression. Car Balon a un procd  lui. Je le connais, mais
n'attendez point que je vous en fasse part. Le libraire qui lui
fournit  forfait les vieux journaux qu'il dcoupe, et l'picier
qui lui vend sa gomme arabique ne vous en diraient pas davantage.

Aussi, a tient, ce que fait Balon. C'est pais et solide. Il n'a
rien invent, je l'accorde. Mais il vous prsente les choses d'une
faon tellement inattendue! C'est presque l'histoire de l'oeuf de
Colomb. _Omne ex ovo_. Quel oeuf!

Balon est un pondeur. Il a dj fait, des parasites de la Socit,
plusieurs vigoureuses peintures --  la colle. -- De plus, c'est un
couveur; il mijote quelque chose qui ne sera pas, comme on dit,
dans un sac. Il prouvera victorieusement, une fois de plus, que
l'Ide marche. Certains cumeurs ne seront pas contents, peut-
tre. Qu'ils tremblent des aujourd'hui, comme ils l'ont fait si
souvent dj -- car c'est l'effroi des exploiteurs et la terreur
des soudards, cet homme de science refus au conseil de rvision,
ce psychologue qui dissque les mes aussi froidement qu'il
dcoupe son papier, qu'un verre de vin fait plir et qui cane
devant un bifteck!

Balon est convaincu de l'excellence des thories anarchistes. Il
me le dclare hautement. Certaines de ses phrases respirent la
bataille, semblent saupoudres de salptre. Balon, lui,  force de
s'abreuver de laitage, a pris, plutt, une odeur d'rable; il
fleure la crche, il sent la nourrice sur lieux...

Pas de blague! Cette nourrice-l, si sche qu'elle paraisse,
allaitera les gnrations futures; et c'est  ses mamelles
bienfaisantes que viendront boire les hommes de demain. Ah! Balon,
biberon de vrit, homme de science, _alma mater_!...

Je voudrais vous le faire connatre, au physique, comme je vous
l'ai prsent au moral. Mais, voila, c'est bien difficile; et je
ne sais pas trop comment dire: Petit, noueux, des genoux qui font
des avances et des paules qui demandent l'aumne, un nez en
patre et des oreilles en champignons, des cerceaux de vestiaire
en guise de bras, des pieds  rebords et plats comme des
gouttoirs  ppins -- il me donne l'ide d'un porte-manteau
rabougri, d'un porte-manteau pour culs-de-jatte.

Comme j'ai eu raison de me raccrocher  lui, d'avoir foi en son
exprience! Il m'a fait voir des choses que je ne souponnais pas;
non, je n'aurais jamais cru les doctrines anarchistes aussi
compliques...

-- Ne doutez pas du succs dfinitif, me dit-il en m'accompagnant
jusqu' la porte. L'tude des causalits des mentalits actuelles,
base sur la comparaison raisonne des modalits des crbralits,
m'a profondment persuad de la fatalit du triomphe de l'Ide.
Quant  prvoir certaines ventualits, dans un dlai plus ou
moins bref, ce m'est impossible; il faudrait me livrer  des
travaux considrables, et le temps me manque. Je ne suis qu'un
homme de science, souvenez-vous-en. Je puis donc vous dire avec
certitude o nous irons, mais je ne puis vous indiquer avec la
mme prcision la meilleure route  suivre.

C'est malheureux. C'est justement ce que je voulais savoir...
Enfin, malgr tout, c'est trs beau, ce que m'a dit Balon. Et
puis, il parle si bien! Presque aussi bien qu'il crit. La
modalit, la causalit, la cr...cri... Oh! c'est trs beau.

Je ne serais pas fch, cependant, si Talmasco se montrait plus
explicite. Il faudra que je lui pose des questions catgoriques,
ds que j'arriverai chez lui.

Tiens! j'y suis.

Sa femme vient m'ouvrir et m'introduit. Et, une minute aprs,
Talmasco apparat en personne. Je lui pose des questions
catgoriques.

-- Vous faites bien, me dit-il, de venir me trouver. Je ne dois pas
vous cacher que l'Anarchie traverse une crise en ce moment; mais
cette crise, croyez-le, ne sera que passagre...

Talmasco, qui pourtant est un libertaire dtermin, a plutt
l'allure d'un bourgeois bien lev; son existence, parat-il, est
aussi des plus bourgeoises. Son geste hsitant, sans ampleur, lui
donne l'aspect, quand il parle, d'un nageur inexpriment. Il a la
voix de ces chantres d'une chapelle romaine qui n'entonnent leur
premier cantique qu'aprs avoir fait trancher certaines
difficults d'organe par la main de praticiens spciaux.

-- L'Anarchie a eu le tort de mal comprendre jusqu'ici, continue-t-
il, le grand principe de la fraternit. Avec la solidarit pour
base, voyez-vous, l'Ide et t invincible et nous n'aurions
point assist, ainsi que cela est arriv trop souvent,  des
spectacles plutt regrettables. Je parle de la solidarit la plus
large, non pas seulement entre nous, libertaires, mais entre nous
et certains groupements socialistes que nos thories ont dj
sduits. Ah! si nous avions pu nous entendre, tout ce que nous
aurions pu faire dans les syndicats ouvriers!... C'est si beau, si
grand, si puissant, la fraternit! Ce sentiment-l... Mais on
sonne; permettez-moi d'aller ouvrir.

Talmasco descend. Tout  coup, j'entends un cri; des cris: un
bruit de lutte dans le corridor. Qu'y a-t-il?... Mme Talmasco et
moi nous nous prcipitons... Mais Talmasco remonte dj
l'escalier, le col arrach, la cravate pendante et le nez en sang.
Il explique ce qui s'est pass. Des compagnons, qui lui en veulent
sans qu'il sache trop pourquoi, sont venus le demander sous un
prtexte et, brusquement sans claircissements pralables, lui ont
saut  la gorge. Il a pu s'en dbarrasser et les mettre  la
porte sans leur faire de mal.

-- Des compagnons trop presss et qui ne raisonnent pas, dclare
Talmasco en pongeant son nez meurtri. Ils ont tort, mais que
voulez-vous? On ne peut pas leur garder rancune de leur
impatience. S'ils ne souffraient pas autant, ils rflchiraient un
peu plus. D'ailleurs, ceci vient  point nomm  l'appui de ma
thse. Si ces compagnons avaient une notion suffisante de l'ide
de fraternit, ils comprendraient qu'au lieu de perdre notre temps
 nous quereller entre nous, nous aurions tout intrt  nous unir
et  chercher  grossir nos forces contre l'ennemi commun. La
fraternit, malheureusement, est un sentiment assez complexe,
malgr sa simplicit apparente...

On sonne encore. Cette fois, c'est MmeTalmasco qui va ouvrir.

-- Peut-tre aussi, continue Talmasco, n'avons-nous point mis, nous
autres thoriciens, toute la patience dsirable...

Mais, sitt la porte ouverte, en bas, un vacarme terrible clate.
Une borde d'injures atroces fracasse l'escalier. Ce sont les
compagnes des compagnons qui viennent insulter MmeTalmasco, lui
reprocher ceci, cela, et un tas d'_et caetera_. Le propritaire
n'a que le temps d'accourir et de pousser la porte sur le nez des
furies, qui continuent  hurler dans la rue. MmeTalmasco remonte,
tout en larmes.

-- Bah! ce n'est rien, dit Talmasco; un simple malentendu. Les
compagnons se figurent, parce que nous savons tenir  peu prs une
plume, que nous ne cherchons qu' prendre de l'autorit sur eux.
Ils ont raison de se montrer jaloux de leur indpendance, c'est
certain. Cependant, ils devraient se rendre compte que nous sommes
en pleine priode de lutte, que le mouvement rvolutionnaire ne
demande qu' prendre une extension norme, et que l'union est
minemment ncessaire. Ah! la fraternit! c'est si beau! C'est
tellement sublime!... Ce doit tre l'aurole des temps nouveaux...

La voix monotone, fminine, continue  chantonner, sans clef de
_la_, scande par les sanglots et les soupirs de Mme Talmasco, qui
persiste  pleurer dans un coin. C'est assez pnible. Je me lve
et Talmasco me dit, au moment o je le quitte.

-- Le mot d'ordre de l'Anarchie doit tre: Bonne volont et
Fraternit.

Oui, oui... certainement... videmment... Mais, mais, mais...

Un soir, j'ai rencontr un anarchiste.

C'est un trimardeur, qui ne fait pas grand'chose, boit un peu,
crie pas mal, ne s'inquite gure de sa famille et n'a nul souci
de ses enfants. Il serait fort heureux que la vie ft moins
pnible pour ceux qui aiment le travail, moins vide pour ceux qui
ne l'aiment pas, et que la misre cesst d'exister. Je crois qu'il
ferait tout pour cela, ce vagabond; mais je pense aussi qu'il n'a
aucune confiance dans les moyens d'action prconiss par les
aptres de la rvolution illgale.

-- En conscience, lui ai-je demand,  qui croyez-vous que puisse
tre utile la propagande anarchiste? Profite-t-elle aux
malheureux?

-- Non, srement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les
thories anarchistes, je ne vois pas que la condition des
dshrits se soit amliore; elle a empir, plutt.

-- Eh! bien, pour prendre un instant au srieux les arguments de
vos frres-ennemis les socialistes, croyez-vous que cette
propagande profite au gouvernement?

-- Non, srement. L'ide d'autorit a t battue en brche sans
aucun rsultat. Un petit nombre d'individus ont cess de croire 
la divinit de l'tat, mais les masses terrorises se sont
rapproches de l'idole; de sorte que, tout compte fait, la
puissance gouvernementale n'a t ni accrue ni diminue.

--  qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande? '

Il a rflchi un instant et m'a rpondu:

-- Au mouchard.


XIII -- RENCONTRES HEUREUSES ET MALHEUREUSES

Alors c'est cela, le spectre rouge; c'est cela, le monstre qui
doit dvorer la Socit capitaliste!

Ce socialisme, qui change le travailleur, troitement mais
profondment conscient de son rle et de ses intrts, en un
idaliste politique follement glorieux de sa science de pacotille;
qui lui inculque la vanit et la patience; qui l'aveugle des
splendeurs futures du Quart-tat, existant par lui-mme et
transportable, d'un seul coup, au pouvoir.

Cette anarchie, qui codifie des truismes agonisant dans les rues,
qui passionne des lieux-communs plus uss que les vieilles lunes,
qui spcule sur l'avenir comme si l'immdiat ne suffisait pas,
comme si la notion du futur tait ncessaire  l'acte -- comme si
Hercule, qui combattit Cacus dans les tnbres, avait eu besoin
d'y voir clair pour terrasser le brigand.

Ppinires d'exploiteurs, sminaires de dupes, magasins
d'accessoires de la maison Vidocq...

Des gouvernements aussi, entreprises anonymes de captation, comme
l'autre, despotismes temprs par le chantage; des gouvernements
auxquels le gouvern reproche sans trve, comme  l'autre, leur
immoralit; mais jamais sa propre misre morale. La Rvolution
prend l'aspect d'une Nmsis assagie et bavarde, tablie et
vaguement patente, qui ne songe plus  rgler des comptes, mais
qui fait des calculs et qui a troqu le flambeau de la libert
contre une lanterne  rclame. En haut, des papes, trnant devant
le fantme de Karl Marx ou le spectre de Bakounine, qui
pontifient, jugent et radotent! des conclaves de thoriciens, de
doctrinaires! d'chafaudeurs de systmes, pisse-froids de la
casuistique rvolutionnaire, qui prconisent l'enrgimentation --
car tous les groupements humains sont  base d'avilissement et de
servitude; -- en bas, les foules, imbues d'ides de l'autre monde,
toujours disposes  prter leurs paules aux ambitieux les plus
grotesques pour les aider  se hisser dans ce char de l'tat qui
n'est plus qu'une roulotte de saltimbanques funbres; les foules,
btes, serviles, pudibondes, cyniques, envieuses, lches, cruelles
-- et vertueuses, ternellement vertueuses!

Ah! comme on comprend le beau rire de la toute-puissante arme
bureaucratique devant l'Individualit, comme on comprend la
victoire dfinitive de la formule administrative, et le triomphe
du rond-de-cuir! Et l'on songe, aussi, aux enseignements des
philosophes du XVIIIe sicle,  ce respect de la Loi qu'ils
prchrent,  leur culte du pouvoir absolu de l'tat,  leur
glorification du citoyen... Le citoyen -- cette chose publique -- a
remplac l'homme. La souverainet illimite de l'tat peut passer
des mains de la royaut aux mains de la bourgeoisie, de celles de
la bourgeoisie  celles du socialisme; elle continuera  exister.
Elle deviendra plus atroce, mme; car elle augmente en se
dgradant. Quel dogme!... Mais quelle chose terrible que de
concevoir, un instant, la possibilit de son abolition, et de
s'imaginer oblig de penser, d'agir et de vivre par soi-mme!

Par le fait de la soumission  l'autorit infinie de l'tat,
l'activit morale ayant cess avec l'existence de l'Individu, tous
les progrs accomplis par le cerveau humain se retournent contre
l'homme et deviennent des flaux; tous les pas de l'humanit vers
le bonheur sont des pas vers l'esclavage et le suicide. Les outils
forcs autrefois deviennent des buts, de moyens qu'ils taient. Ce
ne sont plus des instruments de libration, mais des primes 
toutes les spoliations,  toutes les corruptions. Et il arrive que
la machine administrative, qui a tu l'Individu, devienne plus
intelligente, moins goste et plus librale que les troupeaux de
serfs nervs qu'elle rgit!

On a tellement cras le sentiment de la personnalit qu'on est
parvenu  forcer l'tre mme qui se rvolte contre une injustice 
s'en prendre  la Socit, chose vague, intangible, invulnrable,
inexistante par elle-mme, au lieu de s'attaquer au coquin qui a
caus ses griefs. On a russi  faire de la haine virile la haine
dclamatoire... Ah! si les dtrousss des entreprises financires,
les victimes de l'arbitraire gouvernemental avaient pris le parti
d'agir contre les auteurs, en chair et en os, de leurs misres, il
n'y aurait pas eu, aprs ce dsastre cette iniquit, et cette
infamie aprs cette ruine. La vendetta n'est pas toujours une
mauvaise chose, aprs tout, ni mme une chose immorale; et devant
l'approbation universelle qui aurait salu, par exemple,
l'excution d'un forban de l'agio, le maquis serait devenu
inutile... Mais ce sont les institutions, aujourd'hui, qui sont
coupables de tout; on a oubli qu'elles n'existent que par les
hommes. Et plus personne n'est responsable, nulle part, ni en
politique ni ailleurs... Ah! elle est tentante, certes, la
conqute des pouvoirs publics!

Ces socialistes, ces anarchistes!... Aucun qui agisse en
socialiste; pas un qui vive en anarchiste... Tout a finira dans
le purin bourgeois. Que Prudhomme montre les dents, et ces sans-
patrie feront des saluts au drapeau; ces sans-respect prendront
leur conscience  pleines mains pour jurer leur innocence; ces
sans-Dieu dcrocheront et raccrocheront, avec des gestes de
revendeurs louches, tous les jsus-christs de Bonnat.

Allons, la Bourgeoisie peut dormir tranquille; elle aura encore de
beaux jours...

Je n'irai pas faire part de mes dsillusions  l'abb, pour sr;
il se moquerait de moi, sans aucun doute. De quoi ai-je t me
mler l? Est-ce que cela me regarde, moi, ce que peuvent dire et
penser les futurs rnovateurs de la Socit? Toutes les affaires
qui ne sont pas nos affaires personnelles sont les affaires de
l'tat. C'est Royer-Collard qui a dit a; et il avait bien
raison.

Mais j'irai  Paris tout de mme, pour me distraire; il me semble
que j'ai des lois d'airain qui me compriment le cerveau, et l'air
de Londres est malsain pour ces maladies-l. C'est entendu; je
prends le train ce soir. L'ide marche, disent les anarchistes.
Moi aussi.

-- Comment! c'est toi! s'crie Ida que j'ai t voir, presque en
arrivant. En voil, une surprise! Figure-toi que j'avais
l'intention d'aller te faire une visite  Londres, dans deux ou
trois jours.

-- Vraiment? Et en quel honneur?

-- Es-tu modeste! Fais au moins semblant de croire que j'avais rv
de toi, et embrasse-moi.

Je m'excute, et Ida continue:

-- La vrit, c'est que j'avais quelque chose  te dire, quelque
chose de trs important.

-- Ah! je devine: tu as revu la petite femme du monde...

-- Rene? Non. Je l'ai bien vue deux ou trois fois, en passant;
mais il n'y a rien  faire avec elle pour le moment. Comme elle a
pay toutes ses dettes, elle peut avoir du crdit pendant un bon
bout de temps; et puis son mari a fait un hritage, je crois...
Non, ce n'est pas d'elle que je voulais te parler. J'avais
l'intention de te demander un conseil.

-- Ida, ne fais pas cela; tu t'en repentirais.

-- Naturellement; et a ne m'empcherait pas de continuer. Es-tu
srieux? Oui? Eh! bien, coute, j'ai reu hier une lettre de
Canonnier. Il est aux tats-Unis...

-- Aprs s'tre chapp de Cayenne; je sais a. Mais en dehors de
ce dtail, j'ignore tout sur Canonnier. Pourquoi a-il t condamn
aux travaux forcs, d'abord?

-- Condamn! s'crie Ida; il n'a jamais t condamn aux travaux
forcs.

-- Et il tait au bagne?

-- Oui. Mais pas comme condamn; en qualit de relgu. Tu ne
connais donc pas la loi de relgation?

-- Si, dis-je. C'est un des chefs-d'oeuvre de la Rpublique; si
elle n'avait pas cr le Pari Mutuel, ce serait le seul.

-- Alors, tu sais que, lorsqu'un homme a encouru deux
condamnations, le tribunal a le droit de prononcer la relgation,
sans autre forme de procs, et de l'envoyer finir ses jours 
Cayenne ou  la Nouvelle-Caldonie.

-- Certainement. La chose est charmante. Une pareille mesure, en si
parfait dsaccord avec les rgles les plus lmentaires de
l'quit, ne pouvait tre vote qu' une poque de haute moralit,
et par des hommes dont l'intgrit est au-dessus de tout soupon.
Vois-tu Ida, la Socit bourgeoise me fait l'effet de traiter le
voleur, clair de lune de l'honnte homme actuel, comme le
prcepteur du Dauphin traitait autrefois le compagnon d'tudes de
son royal lve; elle lui donne la fesse quand l'autre n'est pas
sage.

-- Il n'y a rien de tel que l'exemple...  dire vrai, cette loi est
immonde. Je ne cherche pas  disculper Canonnier; c'est un voleur
de premier ordre; Dieu seul, s'il existe, connat le nombre de ses
larcins. Pourtant, il n'avait subi qu'une condamnation pas
srieuse et il y avait dj fort longtemps, lorsqu'il fut
souponn d'avoir commis un vol perptr au Havre, dans une villa
appartenant  un des gros seigneurs de la Rpublique, Ce n'tait
pas de l'argent qui avait t enlev, ni des valeurs, mais des
papiers politiques de la plus haute importance, parat-il.
Canonnier tait bien l'auteur du vol; il avait drob les
documents et les avait expdis  un de ses amis, attorney  New-
York. Mais on n'avait aucune preuve de sa culpabilit et l'on
n'osa point l'arrter. On se contenta de le filer srieusement.

-- Il n'avait qu' quitter la France.

-- C'est ce qu'il voulut faire. Il partit pour Bordeaux et s'y
logea dans un htel quelconque, en attendant le dpart du bateau
qu'il voulait prendre. Le soir mme de son arrive, comme il
rentrait aprs avoir pass la soire au thtre, il fut mis en
tat d'arrestation; on l'accusa d'avoir drob l'argenterie de
l'htel; on fouilla ses bagages; et l'on y trouva, en effet,
quelques douzaines de couverts...

-- Que les argousins y avaient dposs pendant son absence.
L'invention n'est pas neuve.

-- Ce qui ne l'est pas non plus, ce sont les propositions
insidieuses et les menaces qui lui furent faites. Il ferma
l'oreille aux propositions, et les menaces furent excutes. Il
fut condamn, pour le vol,  je ne sais plus combien de mois de
prison, et la relgation s'ensuivit. Voici bientt quatre ans de
cela...

-- Et tu dis que tu as reu hier une lettre de lui?

-- Oui; il m'apprend qu'il sera en France d'ici deux mois environ,
et me charge d'une commission bien dlicate et bien ennuyeuse. Tu
sais qu'il a une fille?

--Je l'ai entendu dire,  toi ou  Roger-la-Honte.

-- Elle a dix-neuf ans,  peu prs; elle s'appelle Hlne...

-- N'a-t-elle pas t adopte par la femme d'un magistrat?

-- Pas tout  fait. Voici les choses: il y a une vingtaine
d'annes, Canonnier, qui n'en avait gure que vingt-cinq,
rencontra par hasard, dans un jardin public, une jeune fille qui
venait d'entrer, comme gouvernante, an service de M. de Bois-
Crault, le fameux procureur-gnral du commencement de la
Rpublique. C'tait une petite provinciale, bbte mais trs
jolie. Canonnier s'amusa  lui faire la cour, en obtint des
rendez-vous dont il ne pt gter l'innocence, et finit par en
devenir srieusement amoureux. La petite, qui se sentait vivement
dsire, parlait mariage et restait sourde  toute autre chose.
Canonnier, qui faisait alors ses premires armes dans l'arme du
crime, bien qu'il se ft qualifi voyageur de commerce, trouvait
sans doute dans cette intrigue banale une drivation 
l'nervement qui accompagne les dbuts dans votre profession. Et
puis, vraiment, il tait amoureux. Au fond, il ne nourrissait
aucun parti pris contre les unions lgitimes; il en aurait conclu
trois aussi facilement qu'une seule, le mme jour. Le mariage se
fit donc, avec l'assentiment de la famille de Bois-Crault, qui
garda la jeune femme  son service, mme aprs qu'elle eut mis au
monde une petite fille.

-- Et Canonnier, que faisait-il pendant ce temps-l?

-- Il tait cens voyager beaucoup, surtout  l'tranger. Il voyait
sa femme de temps  autre, assez souvent durant les premires
annes, assez rarement depuis. Quant  l'enfant, qui avait t
mise en nourrice d'abord, puis en pension, il a toujours subvenu
largement  tous les frais.

-- Mais, depuis son arrestation?

-- Deux jours avant qu'on le mt en prison, sa femme mourut
subitement de la rupture d'un anvrisme. Hlne, que Mme de Bois-
Crault avait invite  passer ses vacances chez elle, se trouvait
auprs de sa mre quand ce malheur survint et put assister  ses
derniers moments. Mme de Bois-Crault, mue de compassion, se
rsolut  garder la jeune fille auprs d'elle. Ah! l'on dira ce qu
on voudra, continue Ida avec un grand geste, mais il y a encore de
braves gens! C'est magnifique, ce qu'ils ont fait-l, les Bois-
Crault. Grce  leur intervention, aucune publicit ne fut donne
au procs de Canonnier; il fut jug, condamn et relgu  huis
clos, pour ainsi dire. Hlne ignora donc le sort de son pre, le
croit mort ou disparu. Elle ne sait rien de lui, l'a vu seulement
de loin en loin. L'aime-t-elle? Canonnier l'affirme et prtend, de
son ct, que sa fille est son adoration et qu'il veut, un jour,
en faire une reine; moi, je ne sais pas...

-- J'ai entendu dire que Canonnier tait riche.

-- Trs riche. Sa fortune est en Amrique. Mais il ne possde pas
que de l'argent; il a aussi beaucoup de papiers politiques, dans
le genre de ceux qu'il a drobs au Havre; il n'a pas vol autre
chose pendant toute une anne. Il m'a dit que ces documents
vaudraient avant peu, en France, beaucoup plus que leur pesant de
billets de banque.

-- Il n'avait pas tort; et il voyait loin... Mais tu disais
qu'Hlne vit avec la famille de Bois-Crault...

-- Certainement. Mme de Bois-Crault la traite comme sa propre
fille; une mre ne serait pas plus dvoue, plus pleine
d'attentions pour son enfant. Je les ai vues maintes fois
ensemble,  la messe de Saint Philippe du Roule ou aux premires.
Mon cher, moi qui connais les choses, j'tais mue plus que je ne
saurais dire; les larmes m'en venaient aux yeux. Hlne est si
jolie, et Mme de Bois-Crault a l'air d'une femme si suprieure!
Une figure qui respire la franchise, la dignit et la bont. Ah!
oui, c'est une vraie femme! Je suis sre qu'elle aurait adopt
Hlne si la chose tait possible, si Canonnier tait mort.

-- Elle n'a pas d'enfants, probablement?

-- Si. Un fils, M. Armand de Bois-Crault. Un jeune homme de vingt-
cinq ans, environ.

-- Que fait-il?

-- Rien. Il est officier de rserve. Je crois qu'il ne songe gure
qu' s'amuser; on voit souvent son nom dans les journaux mondains.

-- Ils sont riches, ces Bois-Crault?

--Oh! oui; surtout depuis trois ans. Ils ont fait un gros hritage,
je crois. On prtend que le fils jette l'argent  pleines mains...

-- Et le pre ne met pas le hol? J'aurais pens qu'un ancien
magistrat...

-- Tu ne connais pas ces gens-l, rpond Ida en souriant.
M. de Bois-Crault est un homme d'tude qui passe son temps dans
la retraite la plus austre. Il ne sait que ce qu'on veut bien lui
apprendre, et ce n'est pas la mre qui irait l'instruire des
fredaines de son fils. On le voit rarement dans le monde et, mme
chez lui, il n'apparat aux rceptions donnes par sa femme que
pour de courts instants. Il ne se plat que dans son cabinet.

-- Cherche-t-il la pierre philosophale?

-- Non; il n'en a pas besoin. Il achve un gros ouvrage de
jurisprudence, ou quelque chose dans ce genre-l; une oeuvre qui
fera sensation, parat-il. a s'appelle: Du rquisitoire 
travers les ges. Les journaux ont dj dit plusieurs fois qu'on
en attendait la publication avec impatience. Mais, des travaux
pareils, a ne s'improvise pas, tu comprends.

-- Heureusement... Et quelle est la commission dont te charge
Canonnier?

-- Tu ne l'imaginerais jamais. Il me demande de faire parvenir  sa
fille une lettre dans laquelle il lui annonce son prochain retour
et la prie de se tenir prte  quitter ses bienfaiteurs et  venir
le rejoindre, ds qu'il lui en donnera avis.

-- Et tu ne sais pas comment faire tenir la lettre  Hlne?

-- Ah! ma foi, si; ce n'est pas l ce qui m'embarrasse; un
domestique, une ouvreuse au thtre, un bedeau  l'glise, pourvu
que je leur graisse la patte, lui remettront tout ce que je
voudrai. Mais tu ne vois pas ce qu'il y a d'abominable dans ce que
fait Canonnier? Engager sa fille  payer de la plus noire
ingratitude les bienfaits d'une famille qui l'a accueillie d'une
faon si cordiale! Lui conseiller de quitter cette maison qu'on
lui a ouverte si gnreusement comme on s'chapperait d'une gele!
L'inviter  briser son propre avenir et aussi, sans doute, le
coeur de sa mre adoptive!... Et pourquoi? Pour la lancer dans une
carrire d'aventures, pour lui prparer une existence faite de
tous les hasards... Ah! c'est indigne!... Je sais bien que, pour
Canonnier, tous les sentiments ordinaires, sont nuls et non
avenus; mais, c'est gal, s'il tait ici je lui dirais ce que je
pense... Voyons; tu as du bon sens, tu sais juger les choses; que
me conseilles-tu de faire?

-- Il faut faire, dis-je, ce que te demande Canonnier.

-- Mais...

-- Il faut le faire sans hsitation. J'ignore les motifs qui le
font agir; mais il a des raisons srieuses, sois-en sre. Du
reste, Hlne prendra le parti qui lui conviendra; rien ne la
force  obir  son pre.

-- C'est bon, dit Ida. Elle aura la lettre avant demain soir. Mais
si cela tourne mal, je saurai  qui m'en prendre... Allons
djeuner; je t'en veux  mort, car tu n'as pas de coeur, et si
quelques douzaines d'hutres ne nous sparent pas l'un de l'autre,
je ne rponds pas de moi...

-- Qu'est-ce que tu vas faire  prsent? me demande Ida aprs
djeuner.

-- Un petit tour sur le boulevard; et si tu n'as rien de mieux 
faire...

-- Si. J'attends quelqu'un tantt. L'obsttrique avant tout. Je te
souhaite beaucoup d'amusement. D'ailleurs, je vais te dire...

Elle va chercher des cartes, les bat et me les fait couper
plusieurs fois.

-- Eh! bien, non, mon petit, tu ne t'amuseras pas beaucoup cette
aprs-midi. Tu rencontreras un jeune homme triste et un homme de
robe, et tu causeras d'affaires avec eux... ils te proposeront un
travail d'criture...

-- Ah! les misrables! Ne m'en dis pas plus long!... Je me sauve.
Je viendrai t'enlever ce soir  sept heures.

Allez donc vous moquer des prdictions et rire des
cartomanciennes! Il n'y a pas cinq minutes que je me promne sur
le boulevard, quand j'aperois-le jeune homme triste. En croirai-
je mes yeux? Il est accompagn de l'homme de robe. Philosophe,
juge ou professeur, je ne sais pas; mais homme de robe, c'est
certain, bien que la robe s'courte en redingote noire, en
redingote  la papa. Ah! homme de robe, tu as une bien vilaine
figure, mon ami, avec ton nez camus, tes yeux couleur d'eau de
Seine et ta grande barbe noire!

Quant au jeune homme triste, il n'y a pas  s'y tromper, c'est
douard Montareuil en personne. Il vient  moi la main tendue, se
dit trs heureux de me rencontrer, me demande de mes nouvelles et,
aprs que je lui ai rendu la pareille, me prsente l'homme de
robe.

-- Monsieur le professeur Machin, criminaliste.

Saluts, poignes de mains, petite conversation mtorologique;
aprs quoi nous disparaissons tous les trois, fort dignement, dans
les profondeurs d'un caf.

Et comment se porte Mme Montareuil? Pas trop mal, bien qu'elle
soit toujours en proie, depuis ce malheureux vnement -- vous
savez --  une profonde tristesse. Son fils la partage-t-il cette
mlancolie? Mon Dieu! oui; il ne s'en dfend pas. Le coup l'a
profondment touch; il ne s'est pas mari; il porte sa virilit
en charpe. N'a-t-il point essay de ragir? Si; il a fait des
tentatives hroques, mais sans grand succs. Cependant, comme le
chagrin, mme le mieux fond, ne doit pas condamner l'homme 
l'inertie; comme il faut payer  ses semblables le tribut de son
activit, douard Montareuil s'est dcid  agir vigoureusement, 
se lancer  corps perdu dans le tourbillon des entreprises
modernes. Il a fond une Revue.

-- La Revue Pnitentiaire. N'en avez-vous pas vu le premier
numro, qui a paru le mois dernier? Il a t fort bien accueilli.

Je suis oblig d'avouer que j'tais  l'tranger, vivant en
barbare, trs en dehors, hlas! du mouvement intellectuel
franais.

-- Ah! Monsieur, dclare le criminaliste, vous avez beaucoup perdu.
L'apparition de la Revue Pnitentiaire a t l'vnement du
mois. C'est un gros succs.

J'en doute un peu, car enfin... Mais Montareuil me dmontre que
j'ai le plus grand tort. Mme au point de vue pcuniaire, sa Revue
est un succs; grce  certaines influences qu'il a su mettre en
jeu, tous les employs et gardiens des prisons de France et de
Navarre ont t obligs de s'y abonner et, le mois prochain, tous
les gardes-chiourmes des bagnes seront contraints de les imiter.
N'est-ce pas une excellente manire de fournir  ces dvous
serviteurs de l'tat le passe-temps intellectuel qu'ils mritent?

J'en frmis. Et quel moyen de rpression, aussi, contre les
pauvres diables qui gmissent sous leur trique! Si les prisonniers
ou les forats font mine de se mal conduire, on ne les menacera
plus de les fourrer au cachot. On leur dira: Si vous n'tes pas
sages, nous vous condamnerons  lire la Revue que lisent vos
gardiens. Ah! les malheureux! Leur sort n'est dj pas gai,
mais... Le criminaliste interrompt mes rflexions.

-- Nous nous sommes aussi proccups, dit-il, de la condition des
dtenus. Nous sommes convaincus qu'une lecture saine et agrable
aiderait beaucoup  leur relvement. C'est pourquoi nous demandons
qu'on les autorise  prlever sur leur masse, pendant leur
incarcration, la somme ncessaire  un abonnement annuel  la
Revue.

-- C'est presque une affaire faite, dit Montareuil; de hauts
fonctionnaires du ministre nous ont promis leur concours, en
principe; ce n'est plus qu'une question de commission  dbattre.

-- N'allez pas croire, surtout, dit le criminaliste, que la Revue
n'est point lue  l'air libre. Au contraire. On la discute
partout, et elle est fort gote dans les milieux les plus divers.
On admire surtout notre faon paternelle, bien que svre,
d'envisager le malfaiteur. Que voulez-vous, Monsieur? Un criminel
est un invalide moral; c'est un pauvre hre  l'intellect chtif,
assez aveugle pour ne point voir la sublime beaut de la
civilisation moderne. Il fait partie, pour ainsi dire, d'une race
spciale et tout  fait infrieure. Eh! bien, je suis certain qu'
l'aide d'un mlange savamment combin de bienveillance et de
rigueur, on arriverait en trs peu de temps  transformer cette
race.

Alors, quoi? Je serais oblig de m'tablir banquier -- de fabriquer
des serrures  secret, de vendre des chanes de sret?

-- Je viens de vous dire, continue le criminaliste, que le
malfaiteur est un invalide moral; c'est aussi un invalide
physique. N'en doutez pas, Monsieur; tout criminel prsente des
caractres anatomiques particuliers. Il y a un type criminel.
Certaines gens ont dit que chacun porte en soi tous les lments
du crime; autant vaudrait rpter la fameuse phrase sur le
pourceau qui sommeille. Rien de plus insultant pour le haut degr
de culture auquel est parvenue l'humanit. C'est affirmer que les
actes rprhensibles sont commands par le milieu extrieur, ce
qui ne soutient pas l'examen. Car enfin, Monsieur, o sont, dans
l'admirable socit actuelle, les causes qui pourraient provoquer
des agissements dlictueux? O sont-elles, s'il vous plat? vous
ne rpondez pas, et vous avez raison. Ces causes n'existent point;
je ne dis pas que tout soit pour le mieux, mais, tout est aussi
bien que possible; et la marche du progrs est incessante... Non,
les actes sont dus  la conformation anatomique...

-- Je vois, dis-je, que vous tes un disciple de Lombroso, et je
vous en fais mon compliment. Mais ce grand homme n'a-t-il pas dit
qu'une certaine partie des malfaiteurs, celle qui peut se dire
l'aristocratie du crime, offre une large capacit crbrale, et
souvent mme ces lignes harmoniques et fines qui sont
particulires aux hommes distingus?

-- Certes, il l'a dit; mais je ne sais point s'il n'a pas t un
peu loin. Quoiqu'il en soit, restez persuad que, malgr tout, il
y a des signes qui ne trompent pas et qu'un oeil exerc peut
toujours facilement reconnatre. Ainsi, vous. Monsieur --
permettez-moi de faire une supposition invraisemblable -- vous
voudriez commettre des actes rprhensibles que vous ne le
pourriez point. Savez-vous pourquoi? demande le criminaliste en
reculant sa chaise et en regardant sous la table. Parce que vous
n'avez pas le pied prhensile... Non, ne vous dchaussez pas; je
suis sr de ce que j'avance. Pas de criminel sans pied prhensile.
Et si vous aviez le pied prhensile, vous ne pourriez point porter
des bottines aussi pointues. Voil, Monsieur. Ah! la science est
une belle chose et notre poque est une fire poque! Le XIXe
sicle a donn la solution de tous les problmes...

C'est presque juste. La seule question qui reste  rsoudre,
aujourd'hui, c'est celle du Voleur; il est vrai qu'elle les
contient toutes, les questions.

-- Nous vous parlons l, me dit Montareuil, de choses qui ne
doivent pas vous tre trs familires. En votre qualit
d'ingnieur -- car j'ai appris avec plaisir que vous tes
ingnieur...

-- Oui, dis-je, je suis ingnieur. Ingnieur civil. Mais ne croyez
pas que mes occupations professionnelles me ferment les yeux  ce
qui se passe dans d'autres sphres. Et, d'ailleurs, puisque M. le
professeur Machin parlait tout  l'heure de la grandeur de la
science, ne pensez-vous pas que toutes ses branches, si
diffrentes que paraissent leurs directions, convergent en somme
vers un mme but? J'en suis profondment convaincu, quant  moi.
Combien de fois ne m'est-il pas arriv, en surveillant
l'tablissement des cluses qui rglent le cours des rivires, de
comparer les flots imptueux et dsordonns du fleuve  l'esprit
humain sans guide et sans frein, et l'cluse elle-mme aux lois
sages, aux bienfaisantes mesures qui en renferment l'activit dans
de justes bornes et en rfrnent les emportements. Oui, j'ai
souvent song aux rapports troits...

-- Vraiment! s'crie le criminaliste. Ah! c'est merveilleux! La
faon dont vous concevez et dont vous exprimez les choses est
aussi grandiose que neuve. Cette comparaison entre les flots
tumultueux et les drglements de l'esprit humain... Ah! c'est
superbe... Permettez-moi Monsieur, de vous fliciter... Mais, j'y
pense, continue-t-il en se tournant vers Montareuil, ne pourriez-
vous pas engager monsieur votre ami  nous donner un article, si
court soit-il, pour le prochain numro de la Revue? Un article
dans lequel il dvelopperait les belles ides dont il vient de
nous offrir un aperu si captivant?

-- En effet, rpond Montareuil. Pourquoi, mon cher Randal,
n'cririez-vous pas un article pour nous? Vous y resteriez
ingnieur tout en devenant moraliste; et ce serait si intressant!

Je manque d'clater de rire -- ou de tomber  la renverse. -- Moi,
rdacteur  la Revue Pnitentiaire! Non, c'est trop drle! Il ne
manquerait plus que Roger-la-Honte pour faire le Courrier de
Londres et Canonnier pour envoyer des Correspondances
d'Amrique... Mais le criminaliste et Montareuil ont les yeux
fixs sur moi; ils attendent ma dcision avec anxit. Si
j'acceptais? Oui, je vais accepter. Il y aura dans ma
collaboration  la Revue une belle dose d'ironie, qui ne me
dplat pas du tout; et si je suis jamais poiss sur le tas -- ce
qu'on rigolera!

-- Eh! bien, dis-je, puisque vous semblez le dsirer...

-- Ah! merci! merci! s'crient en choeur Montareuil et le
criminaliste.

Ils me serrent chacun une main, avec effusion; et le criminaliste
me demande en souriant:

-- N'aurais-je pas tort de supposer que vous prendrez pour texte de
votre article la belle similitude dont vous vous tes servi tout 
l'heure? L'cluse et la morale, quel titre! Ou bien encore: De
l'cluse, envisage comme oeuvre d'art, comme symbole, et comme
obstacle oppos par la science... Je crois que ce serait un peu
long...

-- Peut-tre. Du reste, je ne demanderai pas l'inspiration de mon
travail aux voix fluviales; je prfre la trouver dans les voies
ferres.

-- Ah! dit le criminaliste, les chemins de fer!... Voil quelque
chose d'inattendu! Je suis sr, Monsieur, que vous ferez un chef-
d'oeuvre. Le prochain numro de la Revue sera d'un intrt
suprieur. J'y publie, pour mon compte, une tude qui attirera
l'attention; c'est l'Esquisse d'un Code rationnel et obligatoire
de Moralit pour dvelopper l'Idal public. Je n ai plus qu' en
tracer les dernires lignes.

Alors, pourquoi ne va-t-il pas les crire tout de suite?

Il y va. Il se retire aprs de nombreux compliments et de grandes
protestations d'amiti. Montareuil m'apprend qu'il voudrait avoir
ma copie dans cinq ou six jours. Il l'aura. Sur cette assurance,
nous sortons tous deux du caf et, trois minutes aprs, il me
quitte. Il sait que Paris est menac d'une pidmie de coqueluche,
et il va se faire inoculer. Je lui souhaite un bon coup de
seringue.

La Revue Pnitentiaire a paru; et mon article a fait sensation.
Je l'avais intitul: De l'influence des tunnels sur la moralit
publique. J'y tudiais l'action heureuse exerce sur l'esprit de
l'homme par le passage soudain de la lumire aux tnbres; j'y
montrais comme cette brusque transition force l'tre  rentrer en
soi,  se replier sur lui-mme,  rflchir; et quels bienfaisants
rsultats peuvent souvent tre provoqus par ces mditations aussi
subites que forces. J'y citais quelques anecdotes; l'une, entre
autres, d'un criminel invtr qui,  ma connaissance, avait pris
le parti de revenir au bien en passant sous le tunnel du Pre-
Lachaise. Je sautais sans embarras du plus petit au plus grand, et
je prsentais un expos comparatif de la moralit des diffrents
peuples, que je plaais en regard d'un tableau indiquant la
frquence ou la raret des oeuvres d'art souterraines sur leurs
rseaux ferrs. J'attribuais la criminalit relativement
restreinte de Londres  l'usage constant fait par les Anglais du
Metropolitan Railway. Je dmontrais que le manque de conscience
qu'on peut si souvent, hlas! reprocher aux Belges, ne saurait,
tre imput qu' la disposition plate du pays qu'ils habitent et
qui ne permet gure les tunnels. Je prouvais que la haute moralit
de la Suisse, contre accidente, provient simplement de ce que
les trains,  des intervalles rapprochs, s'y enfoncent sous
terre, reparaissent au jour et s'engouffrent de nouveau dans les
excavations bantes  la base des majestueuses montagnes.
J'exposais ainsi un des mille moyens par lesquels la science, mme
dans ses applications les moins idales, arrive  amliorer la
moralit des nations. Je prconisais la cration immdiate d'un
mtropolitain souterrain  Paris. Je disais beaucoup de mal des
passages  niveau, qui n'inspirent aux voyageurs que des penses
frivoles. Et, pour faire voir que je ne manque de logique que
lorsqu'il me plat, je finissais par un loge pompeux du matre
Lombroso, o je mettais en pleine lumire son plus grand titre de
gloire: sa tranquille audace  donner doctoralement l'explication
du crime sans prendre la peine de le dfinir. Imitons-le, disais-
je en terminant. Le crime est le crime, quoi qu'en puissent dire
des sophistes peut-tre intresss; et, comme Lombroso, il faut en
laisser la dfinition  la mre exprience des gendarmes, ces
anges-gardiens de la civilisation.

En vrit, cette tude, qui est mon dbut littraire, a fait
beaucoup de bruit. Elle m'a valu de nombreuses lettres, toutes
flatteuses. Une seule est blessante pour mon amour-propre
d'auteur. Elle est d'une petite dame qui m'apprend qu'elle prouve
gnralement des sensations plus agrables que morales sous les
tunnels, lorsqu'elle voyage sans son mari et qu'un Monsieur
sympathique s'est install dans son wagon. Quelque hystrique...

Mon article m'a procur aussi le plaisir d'une visite; celle de
Jules Mouratet, un de mes camarades de collge, que j'avais perdu
de vue depuis longtemps dj, et que je croyais employ au
ministre des Finances. Mais il a fait du chemin, depuis; il me
l'apprend lui-mme. Il n'est plus employ, mais fonctionnaire --
haut fonctionnaire. -- Il est  la tte de la Direction des
Douzimes Provisoires, une nouvelle Direction que le gouvernement
s'est rcemment dcid  crer au ministre des Finances, en
raison de l'habitude prise par les Chambres de ne voter les
budgets annuels qu'avec un retard de quatre ou cinq mois. Ah! il a
de la chance, Mouratet! Le voil,  son ge, Directeur des
Douzimes Provisoires; et, mme, il sera bientt dput, car toute
l'administration franaise, me dit-il  l'oreille, n'est qu'une
immense agence lectorale, et l'exprience qu'il a acquise dans
ses fonctions rend sa prsence indispensable au Parlement, lors de
la discussion du budget. Lui seul pourra dire avec certitude,
chaque anne, s'il convient d'en reculer le vote jusqu' la
Trinit, ou simplement jusqu' Pques. Heureux gaillard!

Nous dnons ensemble au cabaret, en garons, bien qu'il soit
mari.

-- Oui, mon cher, depuis plus de trois ans. Avec une petite femme
charmante, jolie, instruite, spirituelle, et dvoue, dvoue! Un
caniche, mon cher! Et adroite, avec a... on dirait une fe...
Elle sait tirer parti de tout; elle ferait rendre vingt francs 
une pice de cent sous... On me le dit quelquefois: Votre
intrieur est ravissant, et Mme Mouratet est une des femmes les
mieux habilles de Paris. C'est vrai, mais je ne sais pas comment
elle peut s'y prendre... Cela tient du prodige, absolument.

-- Vois-tu, dis-je -- car nous avons repris tout de suite le bon
tutoiement du collge -- vois-tu, les femmes ont des secrets 
elles. Il y a des grces d'tat, et de sexe.

-- Tout ce que je sais, rpond Mouratet, c'est que le mariage m'a
port bonheur; tout me russit, depuis que j'ai convol en justes
noces. Certes, il y a trois ans, je n'aurais jamais espr avoir 
l'heure qu'il est la situation que j'occupe.

-- Le fait est que tu es dj, et que tu vas devenir sous peu
encore davantage, un des piliers de la Rpublique.

-- Ah! dit Mouratet, on lui reproche bien des choses,  cette
pauvre Rpublique! Mais n'est-ce pas encore le meilleur rgime?
N'est-ce pas le gouvernement par tous et pour tous? On va mme
jusqu' l'accuser d'austrit. Calomnie pure! Il n'y a pas d'homme
occupant une position dans le gouvernement qui ne fasse tous ses
efforts pour grouper autour de lui l'lite intellectuelle de la
nation. La Rpublique franaise est la Rpublique athnienne...
Mais,  propos, ne m'a-t-on pas dit que tu vivais beaucoup 
l'tranger?

-- On a eu raison. De grands travaux dont j'ai fourni les plans ou
auxquels je m'intresse... Je ne viens en France que de loin en
loin.

-- C'est cela. Ma foi, sans ton article dans cette Revue de
Montareuil, je n'aurais pas su o aller te chercher. C'est trs
beau, ton ide d'allier la littrature  la science; tu dis bien
justement dans ton tude qu'il n'y a pas d'incompatibilit entre
elles. C'est une de ces penses qui redeviennent neuves, tellement
on les a oublies. Car, vois les grands artistes de la
Renaissance. Lonard de Vinci, par exemple... Ah! la peinture! Ma
femme en est folle. Elle passe des aprs-midi entires dans les
galeries, chez Durand-Ruel et ailleurs. Quand elle revient, elle
est moulue, brise, comme si elle avait prouv les plus grandes
fatigues physiques. Les nerfs, tu comprends... Ah! ces natures
sensitives...

-- La nvrose est la maladie de l'poque. Mais j'espre que la
sant de ta femme ne t'inquite pas?

-- Pas du tout. Elle se porte  merveille. D'ailleurs, il faut que
tu en juges, car je ne veux point te laisser vivre en ermite
pendant les quelques semaines que tu consens  passer  Paris. Ma
femme reoit quelques amis tous les mercredis soir; elle sera
enchante de faire ta connaissance. Viens donc aprs-demain.

J'ai bien envie de refuser, sous des prtextes quelconques; j'aime
mieux aller au Cirque qu'en soire. Mais Mouratet insiste; il
revient mme  la charge quand il me quitte.

-- Alors, c est entendu;  aprs-demain?

-- Oui,  aprs-demain.

Je tiens parole. Et me voil montant, vers les dix heures du soir,
l'escalier d'une somptueuse maison du boulevard Malesherbes.

Je ne suis pas plutt annonc que Mouratet vient m'accueillir et
me prsente  sa femme. Je m'incline devant la matresse de la
maison en prononant la phrase de circonstance, et j'ai  peine eu
le temps de relever le front qu'un clat de rire me rpond.

-- Mon Dieu, Monsieur, que votre tude dans la Revue
Pnitentiaire m'a donc amuse! C'est bien vilain de ma part, car,
le sujet tait grave, mais vos ides sont tellement originales! Je
suis ravie de vous connatre, Monsieur, et mon mari ne pouvait me
faire un plus grand plaisir que de vous engager  nous venir
voir... Les amitis de collge sont les meilleures... Je serai si
heureuse de pouvoir discuter avec vous certains sujets... Vous ne
m'en voudrez pas de n'avoir pu prendre votre article tout  fait
au srieux? Mon mari m'en a dj gronde, mais... Nous en
parlerons tout  l'heure, si vous voulez bien...

Je m'incline, sans pouvoir trouver une parole, tandis que Rene --
car c'est elle -- va recevoir une dame, pare comme une chsse, qui
vient de faire son entre.

Eh! bien, elle peut se vanter d'avoir de l'aplomb, la petite
poupe! Ce n'est ni le sang-froid ni la prsence d'esprit qui lui
manque, et j'aurais laiss percer mon embarras plus visiblement
qu'elle,  sa place. Son rire, peut-tre nerveux et involontaire
aprs tout, a sauv l situation; me permet d'expliquer mon
trouble et mon mutisme, si l'on s'en est aperu. Mais Mouratet n'a
rien remarqu.

-- Comment trouves-tu ma femme? me demande-t-il en me conduisant
dans son cabinet transform en fumoir. Un peu enfant, hein?

-- Absolument charmante; trs spirituelle et trs gaie. Je n'aime
rien tant que la gat.

-- Alors, vous vous entendrez facilement. C'est un vrai pinson.
Parfois lgrement capricieuse et bizarre, mais trs franche, et
le coeur sur la main...

Et la main dans la poche de tout le monde. Ah! mon pauvre
Mouratet, je comprends que tout t'ait russi depuis ton mariage,
et que tu occupes aujourd'hui une aussi belle situation. La
faveur l'a pu faire autant que le mrite. Et puis, de quoi te
plaindrais-tu, au bout du compte, prbend de la dmocratie
imbcile, acolyte de la bande qui taille dans la galette populaire
avec le couteau du pre Coupe-toujours? Tu ne mrites mme pas
qu'on s'occupe de toi. C'est elle qui est intressante, cette
petite Rene qui tire si joliment sa rvrence aux conventions
dont elle se moque, qui fait la nique  la morale derrire le dos
vert des moralistes, et qui passe  travers le parchemin jauni des
lois les plus sacres avec la grce et la lgret d'une cuyre
lance au galop, quittant la selle d'un lan facile, et retombant
avec souplesse sur la croupe de sa monture, aprs avoir crev le
cerceau de papier.

Est-ce amusant, une soire chez Mouratet? Comme ci, comme a.
C'est assez panach. Les personnalits les plus diverses se
coudoient dans les deux salons. Leur numration serait
fastidieuse; cependant, je regretterais de ne pas citer un vieux
gnral et son jeune aide de camp, des diplomates exotiques, une
femme de lettres, un pianiste croate, un quart d'agent de change,
la moiti d'un couple titr en Portugal et une princesse russe
tout entire, un journaliste mridional et un pote belge, des
dputs et des fonctionnaires flanqus de leurs pouses lgitimes,
un agitateur irlandais, une veuve et trois divorces, un partisan
du bimtallisme, et un nombre respectable d'Isralites. Un peu le
genre de socit qu'on sera forc de frquenter, le jour de
Jugement dernier, dans la valle de Josaphat... Elle n'est pas
mal, dcidment, l'lite intellectuelle de la nation; elle est
fort grecque, la Rpublique athnienne.

Ah! cette Rpublique, qui n'est mme pas une monarchie! Ah! cette
Athnes, qui n'est mme pas une Corinthe!... Quelle dche, mon
Empereur!

Je voudrais bien parler  Rene. Justement, elle vient de se
dbarrasser de la troisime divorce, et je l'aperois qui me fait
signe.

-- Mettez-vous l, dit-elle en me laissant une place  ct d'elle;
le pianiste croate va faire un peu de musique, et nous ferons
semblant de l'couter tout en causant. On croira que nous
discutons son gnie; il faudra lever les yeux au plafond, de temps
en temps. Comme a, tenez... N'est-ce pas qu'elle est bien, ma
pose d'extase?... Oh! je me demande comment je ne suis pas morte
de rire, tout  l'heure. Si j'avais connu votre nom, au moins!...
Mais, prise  l'improviste, comme a... C'est tellement drle!...
On payerait cher pour avoir tous les jours une surprise pareille;
a vous remue de fond en comble... Et si vous aviez pu voir la
tte que vous faisiez!... C'est impayable. Si vous saviez ce que
a m'amuse, de connatre votre genre rel d'occupations et de vous
voir ici!... Et mon mari qui vous croit ingnieur! Quelle farce!
Non, l'on ne voit pas a au Palais-Royal...

-- Moi non plus, dis-je, je ne pensais gure avoir le plaisir de
vous retrouver ce soir en madame Mouratet. Je m'y attendais si peu
que je m'tais prpar pour une occasion possible et que j'avais
gliss un rossignol dans la poche de mon habit.

-- Vrai? demande Rene en clatant de rire. On n'imagine pas des
choses pareilles.  qui se fier, je vous le demande?... Ah! le
pianiste croate a fini; attendez-moi un instant; il faut que
j'aille le remercier et lui demander un autre morceau; la Marche
des Monts Carpates.

Elle revient une minute aprs, lgre et jolie dans la ravissante
toilette mauve qui fait valoir son charme de Parisienne.

-- a y est. Je lui ai dit qu'il tait le Strauss de demain.
Pourquoi pas l'Offenbach d'hier?... coutez, j'ai beaucoup de
choses  vous dire, mais ce n'est gure possible  prsent. Il
faudra revenir me voir. Mais venez  mes _five o'clock_; je suis
beaucoup plus libre et nous pourrons causer  notre aise. Tenez,
venez aprs-demain, et arrivez  quatre heures; nous aurons une
heure entire  nous. Et si vous voulez me faire un grand plaisir,
ajoute-t-elle plus bas, apportez une pince-monseigneur. J'en
entends parler depuis si longtemps, et je n'en ai jamais vu. Je
voudrais tant en voir une!... Pour la peine, je vous ferai une
surprise. J'inviterai les trois personnes que vous avez dvalises
sur mes indications, et je vous prsenterai  elles. Croyez-vous
qu'il y aura de quoi rire!... Non, vraiment, il n'y a plus moyen
de s'embter une minute,  prsent... Ah! si: voici le pote belge
qui se prpare,  dclamer l'Ode au Bguinage. Regardez-le l-
bas, devant la chemine.

Ah! ces potes pare-tincelles!... Je me demande pourquoi on ne le
dcore pas tout de suite, celui-l. Peut-tre qu'il nous
laisserait tranquilles, aprs. Bon, voici la femme de lettres qui
veut me parler. Abandonnez-moi au bourreau... Et  aprs-demain;
surtout, n'oubliez pas la pince...

Pourquoi l'oublierais-je? A-t-elle fait plus de mal,  tout
prendre, que le cachet du Directeur des Douzimes Provisoires?
C'est peu probable. Mais les larrons  dcrets se rservent le
monopole de l'extorsion; ils le tiennent des mains souveraines du
Peuple. Le Peuple, citoyens! Et nous oserions, nous, les voleurs 
fausses clefs, sans investiture et sans mandat, exister  ct
d'eux, leur faire concurrence... manger _l'herbe d'autrui!_...
quelle audace! -- et quel toll, si tous les honntes gens qui
m'entourent pouvaient, tout d'un coup, apprendre ce que je suis! --
Je me figure surtout la vertueuse indignation de Mouratet, ce
Mouratet qui vit au milieu du luxe pay par sa femme, avec de
l'argent auquel Vespasien aurait trouv une odeur. Mais Mouratet
ignore tout! Ce n'est pas une raison, car la btise seule est sans
excuse; pourtant...

Pourtant, Mouratet se donne du mal, lui aussi, pour subvenir aux
dpenses du mnage; il fraye avec les coquins mis en carte par le
suffrage universel, coquette avec les agioteurs vreux qui font
les affaires de la France. Le bnfice qu'il a retir, jusqu'ici,
de ces tristes pantalonnades, n'est pas norme, je le veux bien.
Mais l'en blmerai-je? Dieu m'en garde. Il ne faut point juger de
la valeur d'un procd sur la mesquinerie de ses rsultats. Il
arrive  tout le monde d'obtenir moins qu'on n'esprait. J'ai vol
cent sous.

J'ai apport la pince; et Rene m'a prsent aux trois personnes
auxquelles son amiti a t si funeste. Nous avons bien ri, tous
les deux. Elle m'a prsent, aussi,  d'autres personnes, femmes
de reprsentants du peuple et de fonctionnaires, gnralement,
avec lesquelles j'ai bien ri, tout seul -- sans jamais pouvoir
parvenir  causer, aprs. -- Ces dames ne sont point farouches; il
n'est pas fort difficile de leur passer la main sous le menton.
Mais on aurait tort d'attribuer la fragilit de leurs moeurs  la
lgret de leur nature,  leur vnalit foncire, au dsir de
vengeance qu'excite en elles l'inconstance de leurs conjoints.
C'est plutt le poids de l'existence qui pse sur elles qui les
entrane  des actes qui,  vrai dire, rpugnent de moins en moins
 la majorit des consciences fminines. C'est assez difficile 
expliquer; mais on dirait qu'elles sont lasses, physiquement, des
infamies continuelles auxquelles elles doivent leur bien-tre, et
leurs maris leur fortune; qu'elles ont besoin de se rvolter,
sexuellement, contre la servitude de l'ignominie morale que leur
impose leur condition sociale. On dirait que leurs hanches se
gonflent d'indignation sous les robes que leur offrirent des poux
dont elles ont sond l'me; que leurs seins crvent de honte
l'toffe des corsages pays par l'argent des misrables; que leurs
flancs tressaillent de dgot au contact des tres qui les
vendraient elles-mmes, s'ils l'osaient, comme ils vendent tout le
reste; et qu'elles ont soif d'oublier, ft-ce pour une heure, dans
les bras de gens qui n'appartiennent point  leur sinistre monde,
les caresses de ces prostitus.

-- Vous pourriez bien avoir raison, me dit Rene  qui j'expose un
jour mes ides  ce sujet. Il est certain, par exemple, que
Mme Courbassol qui, je crois, vous a laiss voir la couleur de son
corset, pourrait se servir de vos explications pour donner la clef
de ses dfaillances... Mais croyez-vous que ce soit charitable, de
venir me parler de choses pareilles? Si vous alliez me faire rver
 quelqu'un...  quelqu'un de trs oppos, par son caractre et
ses actes, aux gens auxquels je sois lie...

Halte-l! Rene est charmante; c'est une bonne petite camarade,
mais je crois qu'il serait dangereux, avec elle, de dpasser la
camaraderie. Il ne faut pas me laisser tenter par des penses qui
commencent  m'assaillir; et le seul remde est la fuite, comme le
dit l'axiome si vrai de Bussy-Rabutin, vol par Napolon. Il ne
faut pas oublier trop longtemps, non plus, que je suis un voleur.

Voici bientt deux mois que je me suis endormi dans les dlices de
Capoue -- dlices peu enviables, au fond, et qui m'ont cot assez
cher -- et j'ai fort nglig mes affaires. On ne peut pas tre en
mme temps  la foire -- la foire d'empoigne -- et au moulin. Et,
maintenant, si j'allais avoir  lutter contre des sentiments plus
srieux que ceux qui conviennent  des amourettes de hasard...

Non, pas d'idal; d'aucune sorte. Je ne veux pas avoir ma vie
obscurcie par mon ombre.

Cela m'pouvante un peu, pourtant, de retourner  Londres. C'est
si laid et si noir,  ct de Paris! On pourrait le chercher 
Hyde Park, l'quivalent de cette alle des Acacias o je me
promne en ce moment, l'ide m'tant venue, aprs djeuner,
d'aller prendre l'air au bois. Les femmes aussi, on pourrait les y
chercher, ces femmes qui passent en des parures de courtisanes et
des poses d'impratrices, au petit trot de chevaux trs fiers,
femmes du monde qui ont la dsinvolture des cocottes, horizontales
qui ont le port altier des grandes dames.

En voici une, l-bas, qui semble une reine, et qui a laiss
chapper un geste d'tonnement en jetant les yeux sur moi. Un
truc. Il y a tant de faons de faire son persil!... Tiens! elle me
salue. Je rends le salut... Qui est-ce?

Obissant  un ordre, le cocher fait tourner la voiture dans une
alle transversale. Je m'engage dans cette alle; nous verrons
bien. La voiture s'arrte, la femme saute lestement  terre; et,
tout  coup, je la reconnais. C'est Margot, Marguerite, l'ancienne
femme de chambre de Mme Montareuil.

-- Enfin, te voil! s'crie-t-elle en se prcipitant au-devant de
moi. Mais d'o sors-tu? o tais-tu? J'ai si souvent pens  toi!
Je suis bien contente de te voir...

Moi aussi, je suis fort heureux de voir Margot, Je lui explique
que mes occupations d'ingnieur me retiennent beaucoup 
l'tranger.

-- Ah! oui, tu es ingnieur. C'est un beau mtier. Est-ce que c'est
vrai qu'on a fait une nouvelle invention pour onduler les cheveux
en cinq minutes? Une machine, une mcanique...? J'en achterais
bien une; on perd tant de temps avec les coiffeurs!... Enfin, tu
me diras a une autre fois. Mais il faut que je te raconte ce qui
m'est arriv.

Nous marchons cte  cte dans l'alle et Marguerite me fait le
rcit de ses aventures. Comme elle avait t renvoye sans
certificat par Mme Montareuil,  la suite de ce vol dont on n'a
jamais pu dcouvrir les auteurs, elle n'a pu arriver  trouver une
nouvelle place. Elle a eu beaucoup de mal, la pauvre Margot. Elle
a t oblige de poser chez les sculpteurs pour poitrines de
femmes du monde. En fin de compte, un artiste en a fait sa
matresse, et elle s'est trouve, graduellement, lance dans le
monde de la galanterie. Depuis elle n'a pas eu  se plaindre; ah!
mon Dieu, non. Elle a une chance infernale.

-- Mais tu as certainement entendu parler de moi? Tu lis les
journaux, je pense? Il ne se passe point de jour que tu ne puisses
voir dans leurs chos le nom de Marguerite de Vaucouleurs. Eh!
bien, mon cher, Marguerite de Vaucouleurs, c'est moi.

C'est elle!... _Et nunc erudimini, puella_...

-- Pour le moment, continue-t-elle, je suis entretenue
principalement par Courbassol, le dput de Malenvers. Tu connais?
C'est lui qui m'a pay ce matin cette paire de solitaires. Jolis,
hein? Tu sais, Courbassol sera ministre lundi ou mardi. On va
fiche le ministre par terre aprs-demain; il y a assez longtemps
qu'il nous rase... Demain, Courbassol va  Malenvers, avec sa
bande, pour prononcer un grand discours; il m'en a dclam des
morceaux; c'est patant. Aprs a, tu comprends, il sera sr de
son portefeuille. Je vais  Malenvers avec lui, naturellement...
Tu ne sais pas? Tu devrais y venir aussi. Oui, c'est a, viens;
ils doivent repartir par le train de onze heures du soir; je
m'arrangerai pour avoir une migraine atroce qui me forcera 
rester  Malenvers, et tu y demeureras, toi aussi. J'irai envahir
ta chambre... Ah! au fait, c'est  l'htel du Sabot d'Or que nous
allons tous; c'est le patron qui est l'agent lectoral de
Courbassol. Alors, c'est convenu? Tu prendras le train demain
matin  huit heures? Bon. Excuse-moi de te quitter, mais ici je
suis sous les armes; je ne peux pas abandonner mon poste...

Margot remonte dans sa voiture qui part au grand trot prendre son
rang dans la file des quipages qui descendent l'alle des
Acacias; et elle se retourne pour m'envoyer un dernier salut, trs
gentil, qui fait scintiller ses brillants.

Ah! Marguerite de Vaucouleurs!... Tu prends ta revanche; et
Mme Montareuil aurait sans doute mieux fait, dans l'intrt de son
ignoble classe, de ne point te refuser un certificat. Tes
pareilles,  qui on ne reproche encore que de ruiner des
imbciles, finiront peut-tre,  force de dmoraliser la Socit,
par l'amener au bord de l'abme; et alors...

Elles tincelaient aussi du feu des pierres prcieuses, ces
perforatrices  couronnes de diamants qui turent tant d'hommes
lors des travaux du Saint-Gothard, mais grce auxquelles on
parvint  percer la montagne!


XIV -- AVENTURES DE DEUX VOLEURS, D'UN CADAVRE ET D'UNE JOLIE FEMME

Si j'tais bavard, je sais bien ce que je dirais. Je roule depuis
quatre heures dans un wagon occup par des journalistes, et j'en
ai entendu de vertes. Mais il ne faut jamais rpter ce que disent
les journalistes; a porte malheur.

Il y a plusieurs wagons devant la voiture dans laquelle je me
trouve, et il y en a d'autres aprs; tous bourrs de personnages
plus ou moins politiques, appartenant aux assembles parlantes ou
aspirant  y entrer. Courbassol est dans le train, et son collgue
Un Tel, et son ami Chose, et son confrre Machinard; et beaucoup
d'hommes de langue et de plume; et encore d'autres cocus; et plus,
d'une cocotte; et surtout Margot. Une partie de l'me de la
France, quoi!

-- Malenvers! Malenvers!...

On descend. La ville est pavoise...

Comment est-elle, cette ville-l?

Si vous voulez le savoir, faites comme moi; allez-y. Ou bien,
lisez un roman naturaliste; vous tes srs d'y trouver quinze
pages  la file qui peuvent s'appliquer  Malenvers. Moi, je ne
fais pas de descriptions; je ne sais pas. Si j'avais su faire les
descriptions, je ne me serais pas mis voleur.

La ville est pavoise (Quelle ville curieuse!) Des voitures (ah!
ces voitures!) attendent devant la gare (je n'ai jamais vu une
gare pareille).

Les voitures ne sont pas seules  attendre devant la gare. Il y a
aussi M. le maire flanqu de ses adjoints et du conseil municipal,
et toute une collection de notables, mles et femelles. Les
pompiers, casqus d'importance, font la haie  gauche et  droite,
et prsentent les armes avec enthousiasme, mais sans prcision.
Derrire eux se presse une foule en dlire o semblent dominer les
fonctionnaires de bas tage, cantonniers et bureaucrates, rats-de-
cave et gabelous, pauvres gens qui n'ignorent point que Courbassol
au pouvoir, cela signifie: puration du personnel! La fanfare de
la ville,  l'ombre d'une bannire qui ruisselle d'or et trs
mdaille, excute la Marseillaise; et au dernier soupir du
trombone, M. le maire, rouge jusqu'aux oreilles et fort gn par
son faux-col, prononce un discours que Courbassol coute, le
sourire sur les lvres. M. le maire rend hommage aux grandes
qualits de Courbassol,  ses talents suprieurs qui l'ont
recommand depuis longtemps aux suffrages de ses concitoyens et le
mettent hors de pair,  sa haute intelligence qui lui fait si bien
comprendre que la libert ne saurait exister sans l'ordre sous
peine de dgnrer en licence; et souhaite de le voir un jour -- et
ce jour n'est peut-tre pas loin, Messieurs! --  la tte du
gouvernement.

Courbassol dclare, en rponse, qu'il est heureux et fier de se
voir ainsi apprci par le premier magistrat d'une ville qui lui
est chre, et qu'il ne faut attendre le progrs, en effet, que du
libre jeu de nos institutions. Il affirme qu'il se trouvera prt 
tous les sacrifices si le pays fait appel  son dvouement; et
qu'il a toujours considr la proprit, ce fruit lgitime du
labeur de l'homme, comme une chose sacre -- sacre ainsi que la
libert, ainsi que la famille!

L dessus, une petite fille vtue de blanc et coiffe d'un bonnet
phrygien prsente un gros bouquet tricolore qu'elle vient offrir,
dit-elle en un gentil compliment,  Mme Courbassol, la vertueuse
et dvoue compagne de notre cher dput. Margot prend le bouquet
sans sourciller, remercie au nom de la Rpublique, embrasse la
petite fille, et se dirige avec Courbassol vers un landau
centenaire. La fanfare reprend la Marseillaise et la foule hurle:

-- Vive la Rpublique! Vive Courbassol!...

Les voitures, tant mises gratuitement au service du futur
ministre et de sa suite, sont prises d'assaut en un clin d'oeil.
Une cinquantaine de personnes, au moins, restent en panne sur le
trottoir. Mais l'omnibus de l'htel du _Sabot d'Or_ fait son
entre dans la cour de la gare, suivi lui-mme de l'omnibus de
l'htel des _Deux-Mondes_, d'un char--bancs, d'une tapissire,
d'un mystrieux vhicule en forme de panier  salade, d'une
calche prhistorique et d un tape-cul.

Allons, il y a de la place pour tout le monde. On se case, on
s'installe; fracs du maire et des adjoints en face des redingotes
officielles des dputs et des costumes de voyage des
journalistes, toilettes lgantes des horizontales vis--vis des
robes surannes des dames de Malenvers. Les reprsentants du
peuple se dbraillent et manquent de tenue, les municipaux ont
l'air de garons de salle et leurs femmes de caricatures, les gens
de la presse font l'effet de jockeys endimanchs et expansifs;
mais les cocottes sont trs dignes.

Le cortge se met en marche dans l'ordre suivant: landaus, premier
omnibus, char--bancs, tapissire, second omnibus, panier 
salade, tape-cul et calche antdiluvienne.

C'est dans cette calche que j'ai pris place, ainsi que trois
personnes que je n'ai pas l'honneur de connatre. Deux
journalistes, si j'en juge  leur langage peu chti, et un
monsieur taciturne, au, teint basan, aux cheveux d'un noir pas
naturel, aux moustaches fortement cires. Je lis sa profession sur
sa figure. C'est un mouchard. Et moi, pour qui me prennent-ils,
mes compagnons? Je le devine  quelques mots que prononce tout bas
l'un des journalistes, mais que je puis surprendre, comme nous
passons devant la Halle aux Plumes -- un vieux btiment
rectangulaire, lzard, couvert en tuiles, qu'on a enguirland de
feuillage et orn de drapeaux, et o doit avoir lieu, ce soir, le
banquet qui prludera au fameux discours.

Ils me prennent pour le correspondant d'une gazette trangre qui
cherche toutes les occasions de dire du mal de la France et
d'empcher qu'on lui rende l'gypte.

a m'est gal. Moi, je pense avec orgueil que, seul dans cette
procession de personnes publiques, je reprsente le Vol sans
Phrases.

Il est une heure, ou peu s'en faut, quand la calche antique
s'arrte devant le _Sabot d'Or_, tendu de tricolore d'un bout 
l'autre et plastronn d'cussons. Le propritaire, qui a reu
Courbassol et ses amis,  titre d'agent lectoral, avec tout
l'enthousiasme de circonstance, s'apprte maintenant  leur faire,
en qualit d'hte, un accueil qu'ils ne pourront pas oublier. Un
festin est prpar qui sera servi dans un moment,  droite du long
corridor qui spare en deux parties le rez-de-chausse de l'htel,
en une grande salle occupe par une norme table. En attendant,
ces messieurs et ces dames ont envahi les pices des tages
suprieurs, afin de secouer  leur aise la poussire du voyage, et
de remettre leur toilette en ordre. De sorte qu'il ne reste pas un
coin disponible, m'assure l'htelire  qui je viens de demander
une chambre.

-- Non, Monsieur, pas un coin. Ah!  onze heures du soir, quand nos
voyageurs seront partis, ce sera diffrent; mais jusque-l, tant
donne la position politique de mon mari, nous sommes tenus de les
laisser faire leur maison de la ntre... Pourtant, ajoute-t-elle,
si Monsieur voulait repasser vers les cinq heures, je crois bien
que j'aurais une chambre...

-- Non, dit l'htelier qui a entendu, en passant, la fin de la
phrase de sa femme; non, pas avant six heures ou six heures et
demie. Ce ne sera pas fini auparavant, certainement...

Quoi? Qu'est-ce qui ne sera pas fini?

--Mettons sept heures. Monsieur.  sept heures, je vous promets de
vous donner une chambre. Monsieur a l'intention de djeuner?

Oui, j'en ai l'intention. Mais je ne pourrai point prendre mon
repas dans la grande salle, qui est rserve... Cela m'est
indiffrent. Mon couvert est mis dans une petite pice,  gauche,
 ct du bureau de l'htel. Fort bien. Et, comme je me dbarrasse
de mon chapeau et de mon pardessus, je vois Margot descendre
l'escalier, son bouquet tricolore  la main, avec l'air d'tudier
le langage des fleurs. Courbassol est fort empress auprs d'elle;
il en a bien le droit. Je ne veux pas la lui disputer, pour le
moment. Est-ce qu'il m'a disput sa femme? Non; eh! bien,
alors?... _Suum cuique_.

Plusieurs personnes sont dj  table dans la petite salle 
manger. Entre autres, le mouchard. Ce doit tre un fameux lapin,
ce mouchard-l. Un homme de quarante ans passs, car le noir des
cheveux est d  l teinture, nerveux, au masque volontaire, aux
yeux froids et aigus, presque terribles. On dirait qu'il me
regarde avec insistance... Non. D'ailleurs, je n'en ai cure. Je ne
suis pas venu ici professionnellement -- bien que j'aie dans ma
poche une petite pince, un bijou amricain qui se dmonte en trois
parties et qui s'enferme dans un tui pas plus gros qu'un porte-
cartes. Je djeune rapidement. Le bruit qu'on fait dans la grande
salle commence  m'ennuyer; j'ai envie d'aller faire un tour dans
la campagne, pour passer l'aprs-midi.

C'est une bonne ide. J'y vais.

J'ai dpass les dernires maisons de la ville -- cette ville qui
s'est enrubanne, enguirlande, qui a mis des drapeaux  ses
portes et des lampions  ses fentres, qui tirera un feu
d'artifice ce soir, parce qu'un gredin qui n'a ni coeur, ni me,
ni loquence, ni esprit, un gredin qui est un esclave et un filou,
un adultre et un cocu, tiendra demain dans ses sales pattes les
destines d'un grand pays. -- Je suis dans les champs,  prsent.
Ah! que c'est beau! que a sent bon!...

J'ai gagn le bord d'une rivire qui coule sous des arbres, et je
me suis assis dans l'herbe. De fins rayons de soleil, qui percent
le feuillage pais, semblent semer des pices d'or sur le tapis
vert du gazon. Les oiseaux, qui ont vu a, chantent narquoisement
dans les branches et les bourdonnants lytres des insectes font
entendre comme un ricanement. Elles peuvent se moquer de l'homme,
ces jolies cratures qui vivent libres, de l'homme qui ne comprend
plus la nature et ne sait mme plus la voir, de l'homme qui se
martyrise et se tue  ramasser, dans la fange, des richesses plus
fugitives et plus illusoires peut-tre que celles que cre cette
lumire qui joue sur l'ombre au gr du vent...  travers le rideau
des saules, l-bas, on aperoit de belles prairies, des champs
dors par les bls, toute une harmonie de couleurs qui vibrent
sous la gloire du soleil et qui vont se mourir doucement, ainsi
que dans une brume chaude, au pied des collines boises qui
bleuissent  l'horizon. Ah! c'est un beau pays, la France! C'est
un beau pays...

Je pense  beaucoup de choses, l, au bord de cette rivire qui
roule ses flots paresseux et clairs entre la splendeur de ses
berges. Cette rivire... Si l'on pouvait y vider le Palais-
Bourbon, tout de mme, une fois pour toutes!

J'ai t dner  l'htel des _Deux-Mondes_. C'est le _Sabot d'Or_,
je le sais, qui fournit les victuailles et le personnel
ncessaires au banquet qui a lieu ce soir,  sept heures et demie,
 la Halle aux Plumes, et ses affaires, par consquent, sont
virtuellement interrompues. J'y aurais fait maigre chre si, mme,
l'on avait consenti  me servir. Mais il est bientt sept heures
et je veux voir si je puis, oui ou non, compter sur la chambre
qu'on m'a promise.

Je ne trouve personne  qui m'adresser, quand j'arrive au _Sabot
d'Or_. Tous tes employs et les domestiques sont dj  la Halle
aux Plumes, sans doute, avec l'argenterie et la vaisselle de la
maison. Si je sonnais?... Mais une ide me vient.

Puisqu'il n'y a personne ici, puisque l'tablissement est
dsert... Et puis, tant pis! La pense m'en est venue; je veux le
faire.

Je suis le long corridor sur lequel est ouverte la porte d'entre,
dans lequel donne l'escalier, et qui aboutit, au fond,  un
jardin. Tout au bout, je trouve une porte; et, tout doucement,
j'en tourne le bouton. Une chambre de dbarras; un vieux lit de
fer, dans un coin, garni d'un mauvais matelas; des caisses, des
malles, des balais, et, derrire un grand rideau qui les prserve
de la poussire, des hardes pendues au mur... Aprs tout, c'est de
la folie, de tenter a. Pour rien, probablement. Et Margot, ce
soir... Tant pis; j'y suis, j'y reste.

Si l'on venait pourtant? Car il y a encore des gens l-haut... Le
mieux est de me cacher quelque part. O? Sous le lit... Ah! non,
derrire le rideau. Je m'y place et je cherche  me rappeler
exactement la disposition du bureau. Tout  l'heure, peut-tre...
Mais un grand bruit dans l'escalier me fait dresser l'oreille. Que
se passe-t-il?

Le bruit augmente. Les pas lourds de plusieurs personnes
retentissent dans le corridor et semblent se rapprocher. Oui, on
dirait qu'on vient par ici... Je m'aplatis le long du mur,  tout
hasard; et je n'ai pas tort car, par un trou du rideau, je vois la
porte s'ouvrir. L'htelier entre, portant avec un garon d'curie
un grand paquet blanc qu'ils vont dposer sur le lit.

-- Dieu! que c'est lourd! dit l'htelier en s'essuyant le front. On
ne croirait jamais que a pse autant. Maintenant, Jrme...

L'htelire, en grande toilette, apparat  la porte, accompagne
d'une servante.

-- Ah! te Voil. Tu es prte, j'espre? demande son mari.

-- Oui, mon ami, rpond la femme d'une voix mouille de larmes.

-- Bon. Moi aussi; je n'ai qu' passer mon habit. Allons, ne pleure
pas. Ce serait joli, si l'on te voyait les yeux rouges, au
banquet. Tu savais bien que a devait arriver, n'est-ce pas? Je
t'avais mme dit que ce serait fini avant sept heures. Nous ne la
dclarerons que demain matin.

Ah! bien, vrai!... Ce paquet blanc, c'est un cadavre...

-- Ma pauvre maman! gmit l'htelire en s'avanant vers le lit.

Mais son mari la retient.

-- Voyons, pas de btises. Nous n'avons pas de temps  perdre. Elle
est aussi bien l qu'autre part; elle aimait beaucoup  coucher au
rez-de-chausse, autrefois... Vous, Jrme, vous allez rester ici
 veiller le corps; voici une bougie; vous l'allumerez ds qu'il
fera sombre... C'est tonnant, dit-il  sa femme, que tu n'aies
pas song  te procurer de l'eau bnite d'avance. Enfin, on s'en
passera pour cette nuit... Vous, Annette, continue-t-il en
s'adressant  la servante, vous allez remonter dans la chambre,
refaire le lit et remettre tout en ordre en deux coups de temps.

-- Oui, Monsieur.

-- Quand ce Monsieur qui a demand une chambre reviendra, vous lui
donnerez celle-l...

-- La chambre de maman! sanglote l'htelire.

-- Ah! je t'en prie, as-tu fini? demande le mari. Puisque nous
n'avons que cette chambre-l jusqu' onze heures... Et puis, les
affaires avant tout; cent sous, a fait cinq francs... Bien
entendu, Annette, ajoute-t-il, vous laisserez la fentre grande
ouverte. Si le voyageur se plaint de l'odeur des mdicaments, vous
lui direz que la chambre tait occupe par une personne qui avait
mal aux dents et qui se mettait des drogues sur les gencives...
C'est tout. Faites bien attention. Jrme et vous; n'oubliez pas
que vous avez la garde de la maison. Maintenant, mon habit, et
partons.;

Il sort, suivi par sa femme et la servante; et Jrme s'assied sur
une chaise dpaille, le plus loin possible du lit.

En voil, une situation! Que faire?... J'entends l'htelier et sa
femme qui s'en vont; et je vois, par le trou du rideau, le garon
d'curie, trs ple, qui commence  trembler de frayeur. Aprs
tout, ce ne sera pas bien difficile, de sortir d'ici. Jrme est
assis juste devant moi; je n'ai qu' tendre les bras pour le
pousser aux paules et le jeter  terre sans qu'il puisse savoir
d'o lui vient le coup; et je serai dans la rue avant qu'il ait eu
le temps de me voir, avant qu'il ait pu revenir de son
pouvante... Attendons encore un peu.

J'entends un pas de femme dans le corridor. La porte s'ouvre;
c'est Annette.

-- Eh! bien, dit-elle  Jrme en faisant un signe de croix, ce
n'est pas gai, de rester ici en tte--tte avec un mort?

-- Ah! non, pour sr, rpond le garon d'curie qui claque des
dents. Pour sr! Tu devrais bien venir me tenir compagnie...

-- Plus souvent! Tu n'es pas gn, vraiment! Moi, je vais monter
tout en haut de la maison, au quatrime, pour regarder le feu
d'artifice; de l, on peut voir ce qui se passe sur la grande
place comme si l'on y tait, et je ne perdrai pas une chandelle
romaine.

-- J'ai bien envie d'aller avec toi, dit Jrme; les singes ne
reviendront pas avant onze heures, et les autres domestiques non
plus...

-- Jamais de la vie! s'crie Annette. Je te connais; tu me ferais
voir les fuses  l'envers...

Mais Jrme se lve et va la prendre par la taille.

-- Veux-tu bien te tenir tranquille! Devant un mort! si c'est
permis... Allons, viens tout de mme, continue-t-elle en
l'embrassant... Pourtant, si ce Monsieur qui a demand une chambre
revient?

-- Il sonnera, dit Jrme, et nous l'entendrons bien.

Ils sortent tous deux, ferment la porte, et je les entends qui
montent les escaliers quatre  quatre. Allons! les choses tournent
mieux que je ne l'avais espr; et, dans deux ou trois minutes...

-- Eh! bien, comment la trouves-tu, celle-l?

Horreur! C'est le cadavre qui a parl!... j'en suis sr... Oh!
j'en suis sr!... La voix part de l-bas, du coin o la morte gt
sur le lit, et il n'y a que moi de vivant dans cette chambre... Il
me semble qu'elle vient de s'agiter sur sa couche, cette morte;
oui, on dirait qu'elle remue... J'carte le rideau, pour mieux
voir, car je me demande si je rve.

Ha! je ne rve qu' moiti... La phrase que j'ai cru entendre a
bien t prononce, je n'ai point t victime d'une illusion quand
j'ai remarqu les mouvements imprims au matelas sur lequel le
cadavre est tendu. Je ne rve mme pas du tout -- car j'aperois,
 ma grande stupfaction, une tte d'homme sous le lit. -- Une tte
que je reconnais; une tte basane, aux cheveux noirs, aux
moustaches cires... la tte du mouchard...

Le mouchard! Je vois ses paules,  prsent, et ses bras, et son
torse; et le voici sur ses pieds. Il s'avance lentement vers moi.

-- Bonsoir, cher Monsieur. Comment vous portez-vous? Dites-moi donc
deux mots aimables. Il y a une grande demi-heure que j'attends
patiemment, sous ce lit, le plaisir de faire votre connaissance...

Je me ramasse sur moi-mme pour me jeter sur lui de toute ma
force, car il faut que je lui passe sur le ventre, cote que
cote, afin de m'chapper d'ici.: Mais il a vu mon mouvement, et
tend la main.

-- N'aie pas peur! Je n'ai pas besoin de te demander ce que tu fais
ici, n'est-ce pas? Et quant  moi, bien que tu ne me connaisses
pas, je vais te dire mon nom et tu verras que tu n'as rien 
craindre. Je m'appelle Canonnier.

-- Canonnier! C'est vous, Canonnier?... C'est vous?...

-- Oui, moi-mme en personne. a t'tonne?

-- Un peu. J'ai souvent entendu parler de vous...

-- Ah!... Comment t'appelles-tu?

-- Randal.

-- Alors, moi aussi j'ai entendu parler de toi. J'avais mme
l'intention de te voir et de te proposer, quelque chose. Par
exemple, je ne m'attendais pas  te rencontrer  Malenvers. Le
hasard est un grand matre. Ah! j'ai bien ri, en moi-mme, quand
je t'ai vu entrer ici et te cacher derrire le rideau; il n'y
avait pas trois minutes que j'tais sous le lit. Il faut dire que
j'ai fait une sale grimace quand on m'a apport ce paquet-l sur
le dos. On a beau tre oblig de s'attendre  tout, dans notre
mtier...

--  propos de mtier, dis-je, puisque nous devons faire le coup 
nous deux, maintenant, il ne faut pas perdre de temps.

-- Au contraire, dit Canonnier. Ne nous pressons pas. Attendons le
commencement du feu d'artifice pour nous y mettre. C'est plus
prudent. Nous serons srs de n'tre pas drangs. C'est pour huit
heures; nous avons encore dix minutes.

Il s'assied, trs tranquillement, sur la chaise que vient de
quitter Jrme, et se met  hausser les paules.

-- Regarde-moi ce cadavre, l, ce corps de vieille femme que ses
enfants auraient mise dans la soue aux cochons si un voyageur
avait voulu leur louer ce cabinet de dbarras. Ce qu'elle a d
trimer, la malheureuse, et faire de salets, et dire de mensonges,
et voler de monde, pour en arriver l! Voil des gens qui
dfendent la proprit et l'hritage! Pendant leur vie, ils se
supplicient eux-mmes et torturent les autres de toutes les faons
imaginables et, aprs leur mort, leurs hritiers jettent leurs
cadavres, pour cent sous, dans la bote aux ordures. Et l'on
reproche amrement au malfaiteur de manquer de sentimentalisme!...
Ah! assez d'oraison funbre. Dis donc, je ne pense pas que ce soit
spcialement pour voler les honntes propritaires de cette bote
que tu es venu  Malenvers?

-- Non, c'est une ide que j'ai eue tout d'un coup, je ne sais
comment. La vrit, c'est que j'ai suivi ici une jeune personne
qui n'est pas compltement libre, et avec laquelle j'ai rendez-
vous ce soir.

-- Mes flicitations. Moi, je suis venu  Malenvers afin de pouvoir
en partir. Tu vas me comprendre. J'ai quitt les tats-Unis, il y
a trois semaines,  bord d'un navire de commerce qui m'a amen 
Saint-Nazaire. De l, je me suis rendu  R., une petite ville 
dix lieues environ au-dessus de Malenvers, et j'y attendais depuis
deux jours une occasion de rentrer  Paris...

-- Comment, une occasion?

-- Naturellement. Mon dpart d'Amrique a t signal  la police,
qui ne sait ni o j'ai dbarqu ni o je me trouve, mais qui se
doute bien des raisons qui m'appellent  Paris. Tu sais comme les
gares de la capitale sont surveilles; ce sont de vritables
souricires. Du reste, l'absurde rseau franais, qui force un
homme qui veut aller de Lyon  Bordeaux, ou de Nancy  Cette, 
passer par Paris, n'a point d'autre raison d'tre que la facilit
de l'espionnage. Or, tant donn que je suis connu comme le loup
blanc par le dernier loustic de la police, j'tais sr, si j'avais
pris un train ordinaire, d'tre fil en arrivant et arrt deux
heures aprs. J'ai donc envoy mes bagages  Paris chez quelqu'un
que je connais et, ainsi que je te le disais, j'ai attendu
tranquillement  R. l'occasion de les suivre. Cette occasion, le
voyage de Courbassol me l'a fournie. J'ai pris  R., ce matin, le
train qui vous amenait ici et je partirai ce soir avec les
reprsentants du peuple et leur suite. C'est bien le diable si les
roussins songent  m'aller dcouvrir parmi ces honorables
personnes. D'ailleurs, je me suis fait une tte de mouchard de
premire classe et ils me prendront, s'ils me remarquent, pour un
collgue de la Sret Gnrale; mais, en temps ordinaire, je ne me
serais pas fi  ce dguisement; ils ont trop d'intrt  me
mettre la main au collet...

-- Ma foi, dis-je, je dois t'avouer que je t'avais pris, moi aussi,
pour un mouchard. Et l'ide t'est venue subitement de faire un
coup ici?

-- Oui, subitement, comme  toi. C'est assez curieux, mais c'est
comme a. Au fond, je ne pense pas que a nous rapportera des
millions; mais je me trouve depuis ce matin dans une telle
atmosphre d'honntet politique et prive...

Le sifflement d'une fuse lui coupe la parole; et, tout aussitt,
on entend crpiter une pice d'artifice. C'est la prface; les
trois coups des pyrotechniciens.

-- Allons, dit Canonnier en se levant; c'est le moment. La nuit
commence  tomber, mais nous verrons encore assez clair.

Nous sortons, jetant tous les deux un regard de piti vers la
forme blanche allonge sur le lit de fer; nous fermons doucement
la porte; nous nous glissons dans le corridor; et nous voici
devant le bureau de l'htel. La porte n'en est pas ferme  clef.
C'est charmant! Nous entrons.

-- Le bureau; bon, fait Canonier. Et qu'est-ce que c'est que cette
seconde pice? La chambre  coucher de Monsieur et de Madame, sans
doute... Tout juste. Nous allons nous partager la besogne; la
division du travail, il n'y a que a... Tiens, tu as un outil
amricain, continue-t-il pendant que je visse les unes aux autres
les trois parties de ma pince; j'ai le mme exactement; mais on
fait mieux que a,  prsent. Et puis, Edison a invent une petite
batterie lectrique qui travaille pour vous tout en vous
clairant, pour percer et scier les parois des coffres-forts; a
se place dans un tui  jumelle qu'on porte en bandoulire; trs
pratique. J'en ai une dans ma malle; je te ferai voir... Voyons,
toi, va dans la chambre et mets le secrtaire  la question; moi,
je vais rester ici pour tter le pouls  la caisse. Nous n'en
aurons pas pour longtemps.

En effet, cinq minutes aprs, juste comme j'ai vrifi le contenu
du meuble auquel je me suis attaqu. Canonnier entre dans la
chambre avec des billets de banque dans la main gauche et, dans la
main droite, son chapeau o sonnent des pices d'or.

-- Voici ma rcolte, dit-il; six mille francs de billets, pour
commencer. Tiens, en voici trois mille; ne les change ni ici ni 
Paris,  cause des numros. Quant  l'or, nous n'avons pas le
temps de compter.

Il vide son chapeau sur le lit et fait deux tas de louis,  peu
prs gaux.

-- Prends celui que tu voudras. Celui de gauche? Parfait. Je mets
celui de droite dans ma poche. Douze cents francs chacun,  peu
prs... Et toi, qu'as-tu trouv?

-- Des valeurs. Les voici.

-- Bien. Je vais les emporter, puisque tu restes  Malenvers. Elles
partiront pour Londres demain matin  l'adresse de Paternoster. Ce
brave Paternoster! Il m'a crit plusieurs fois  ton sujet... Je
t'expliquerai pourquoi. Pour le moment, je me demande o je vais
mettre ces titres. Un paquet, ce n'est pas possible. En
cataplasme, sur mon ventre? Oui; mais il faudrait quelque chose
pour les faire tenir... Ah! a...

Des drapeaux, qu'on a jugs superflus pour la dcoration de
l'htel, sont appuys contre le mur. Canonnier en prend un,
arrache l'toffe de la hampe, et s'en confectionne une sorte de
ceinture tricolore que je lui attache fortement derrire le dos,
et dans laquelle nous insrons les papiers.

--  merveille, dit Canonnier en boutonnant son gilet. Je fais
concurrence  M. le maire, intrieurement; et il se met  renifler
d'une faon singulire. Tu te demandes si je suis enrhum? ajoute-
t-il. Non, pas du tout. Je flaire l'argent. Je pense que nous n'en
avons pas trouv beaucoup, et qu'il doit y en avoir d'autre.
Laisse-moi flairer encore un peu; je te dis que je sens
l'argent... Tiens, l.

Il se dirige vers la chemine, passe sa main entre la glace qui la
dcore et le mur; et retire un vieux portefeuille.

-- Ah! ah! dit-il en s'approchant de la fentre. Je te le disais
bien!... Des billets de mille; mazette!... Quatre, cinq... Neuf,
dix. Dix mille francs, mon bon ami. Voil ce que c'est que d'avoir
du nez. Quand tu auras mon exprience, tu en auras autant que
moi... Voici cinq billets. Mets-les dans ta poche, et allons-nous-
en.

Nous rentrons dans le bureau.

-- Je leur ai laiss toute la monnaie blanche, fait Canonnier en
passant devant la caisse fracture.; ils ont de la chance que je
ne sois pas bimtalliste... Plus un mot,  prsent et sortons par
les jardins. Il y a une petite porte, au fond, qui donne dans une
rue dserte.

Nous sommes dans la rue dserte. Les fuses du feu d'artifice
s'panouissant en gerbes multicolores, rayent le ciel qui s'est
obscurci. Nous nous dirigeons vers la grande place et nous avons
la joie d'assister aux transports de la foule devant les soleils
tournants, les chandelles romaines, et surtout les pluies d'or.
Divertissements innocents, plaisirs purs...

Un temps d'arrt. C'est le bouquet qu'on va lancer, et il faut
laisser  l'enthousiasme la pause ncessaire aux prparations d'un
lan suprme. Oui, c'est le bouquet! Il clate, blouissant, au
milieu d'acclamations frntiques. Et, parmi les jets de feu et
les rayons dors, s'lve la forme, plus lumineuse encore, d'une
femme coiffe d'un casque qui semble une mitre; arme d'un glaive
pareil  un grand couteau  papier: et pitinant une devise
latine: _Pax et Labor_.

--  quoi pensais-tu pendant ce feu d'artifice? demand-je 
Canonnier comme nous quittons la grande place.

-- Je pensais qu'il est fort heureux pour la Socit que les
malfaiteurs soient des gens simplement proccups de leurs besoins
matriels, des utilitaires, si l'on peut dire, et n'aient pas de
gots artistiques. Autrement, les crimes pour la sensation, les
forfaits pour le plaisir... Mais a viendra. Les honntes gens
possdent dj ces sentiments-l; les criminels les auront
bientt. Le maire de Chicago, pendant la terrible conflagration de
la ville, rfugi au bord du lac avec les habitants impuissants
devant les flammes, s'criait en un accs de voluptueux orgueil:
Qu'on vienne dire,  prsent, que Chicago n'est pas la premire
ville du monde! Faudra-t-il s'tonner, aprs cela, si les
_tramp_s d'Amrique, qui se contentent jusqu'ici de faire
drailler les trains pour piller les morts et les blesss qu'ils
achvent, se forment une conception plus haute de leur raison
d'tre; et s'ils se mettent  faire sauter des bourgades ou 
incendier des villes, simplement pour l'attrait du spectacle, _for
the fun of the thing_?

-- En Europe, on n'en est pas l.

-- Pas encore. Mais qu'importent les procds, aprs tout? Dans
tous les pays, la socit actuelle mourra de la mme maladie: de
la disproportion entre ses aptitudes et ses actes; du manque
d'quilibre entre sa morale et ses besoins... La Socit! C'est la
coalition des impuissances lpreuses. Quel est donc l'imbcile qui
a dit le premier qu'elle, avait t constitue par des Forts pour
l'oppression des Faibles? Elle a t tablie par des Faibles, et
par la ruse, pour l'asservissement des Forts, C'est le Faible qui
rgne, partout; le faible, l'imbcile, l'infirme; c'est sa main
d'estropi, sa main dbile, qui tient le couteau qui chtre...

Nous arrivons devant la Halle aux Plumes.

-- Quel tas de lugubres bavards, l-dedans! murmure Canonnier, ils
vont tre gavs, bientt, et se mettront  dbiter leurs
mensonges... Il y aurait tout de mme quelque chose  faire en
politique, vois-tu, ajoute-t-il d'une voix plus, basse; quelque
chose de grand, sans doute. Pas un des sacripans gouvernementaux
attabls l qui n'ait, comme l'enfant de Sparte, un renard qui lui
ronge le ventre... Et quelqu'un qui aurait des documents... Tu
comprends, hein? Tu comprends?... Quelqu'un  qui on fournirait
toutes les preuves... et qui aurait le courage et la force de
prendre   la gorge... Enfin, nous nous reverrons et nous aurons
le temps de causer; je t'ai dj dit, n'est-ce pas? que j'avais
l'intention de te voir... Tu reviens  Paris demain matin?

-- Oui.

-- Eh! bien, tu me trouveras demain soir  dix heures, sur la place
du Carrousel, devant le monument de Gambetta. Convenu? Bien. Je te
quitte; je vais aller manger dans un caf, prs de la gare et, 
onze heures, je pars avec ces messieurs. Au revoir.

Neuf heures sonnent au clocher d'une glise. Pendant une heure, au
moins, je me promne par la ville, songeant  ce que m'a dit
Canonnier,  ce qu'il m'a laisse entendre. C'est extraordinaire,
que j'aie rencontr cet homme ici; et plus extraordinaire encore
qu'il ait dj song  moi pour... Et pourquoi ne serait-ce pas le
malfaiteur, au bout du compte, qui dlivrerait le monde du joug
infme des honntes gens? Si 'avait t Barabbas qui avait chass
les vendeurs du Temple -- peut-tre qu'ils n'y seraient pas
revenus...

Ma marche sans but m'a ramen prs de la Halle aux Plumes. J'y
entre; car on en a ouvert les portes afin de permettre aux bonnes
gens de Malenvers qui n'ont point pris part au banquet de se
repatre, au moins, de la dlicieuse loquence de leur cher
dput.

La Halle, claire par de grands lustres qui pendent du toit au
bout de cbles entours de haillons rouges, a un aspect sinistre.
On dirait un btiment d'abattoir transform  la hte en salle de
festin; ou bien, plutt, un grand magasin de receleur dont toutes
les marchandises voles auraient t enleves sous la crainte
d'une descente de police, et o se seraient attabls, dans le vain
espoir de tromper les argousins sur la destination de l'immeuble,
des individus suspects endimanchs  la six-quatre-deux. Des
trophes de drapeaux sont accrochs aux murs qui suintent; et,
tout au fond, clatant en sa blancheur froide de fromage mou, on
distingue le buste d'une bacchante de la Courtille tiquete R.
F., un buste couronn de lauriers -- coups au bois o nous n'irons
plus.

Autour de l'norme table, les hommes publics, trs rouges,
semblent cuver un vin trs lourd; les citoyens de Malenvers
tendent leurs oreilles en feuilles de chou; leurs dames coutent,
trs attentivement, aussi, pleines de componction, ainsi qu'
l'glise; les cocottes prennent de petits airs dtachs (mais
elles sont mues tout de mme, les gaillardes; je vois bien );
les stnographes des agences noircissent du papier avec une
rapidit terrifiante; les journalistes prennent des notes; la
foule, _vulgum pecus_ qui se presse le long des murs, bave
d'admiration; et, vers le milieu de la table, debout, avec des
gestes de calicot qui mesure du madapolam, Courbassol parle,
parle, parle...

Sa figure? Ah! je ne sais pas! Je n'en vois rien; on n'en peut
rien voir. Il n'y a que sa bouche qui soit visible; sa bouche, sa
gueule, sa sale gueule. Et mme pas sa bouche: sa lvre infrieure
seulement. Oui, on ne voit que a, dans la face de Courbassol. On
ne peut pas y voir autre chose que sa lvre intrieure!

Cette lvre est une infamie. Un bourrelet pais, violac, qui fait
saillie en bec de pichet brch; une chose molle, humide, sur
laquelle les paroles paraissent glisser comme un liquide visqueux
et dont les contractions spasmodiques semblent sucer la salive;
qui fait songer, malgr soi,  un dbris sexuel de Hottentote.
Cette lvre-l, c'est une gargouille: la gargouille
parlementaire... Et des mensonges en tombent sans trve, et des
neries, et des turpitudes...

Le saltimbanque attaque sa proraison. Il la dclame, non pas en
Robert-Macaire, ni mme en Bertrand, mais en Courbassol. La voix
est lourde, monotone, fausse, peureuse; une voix de lche: la voix
parlementaire.

-- Oui, citoyens, le jour va luire enfin o c'en sera fait des
compromissions indignes; o le grand parti rpublicain va
reprendre conscience de lui-mme et voguer de ses propres ailes.
La France est lasse de se voir gouverne par des hommes qui, sous
de vains prtextes de sagesse et de prudence, s'efforcent de la
retenir dans l'ornire de la routine en attendant qu'ils la
plongent dans l'abme de la raction. Il ne leur a que trop t
permis, dj, d'accomplir leur oeuvre nfaste; leurs satellites,
qu'ils ont pourvus de toutes les places en dpit des droits acquis
et des services rendus par de plus dignes, ont submerg le pays
sous leurs dtestables doctrines. Mais cette inondation
ractionnaire, citoyens, a mis le feu aux poudres! Et demain, j'en
ai la conviction profonde, la Chambre va montrer par son vote
qu'elle n'entend pas tre victime et qu'elle se refuse  tre
dupe. La France veut tre libre, citoyens! Berceau du progrs, son
bras n'abdiquera jamais le droit de tenir haut et ferme cette
torche de la libert que nos aeux jetaient, enflamme et sublime,
 la face de l'Europe!

Alors, c'est du dlire. Des applaudissements frntiques font
trembler la Halle aux Plumes sur sa base. On veut porter
Courbassol en triomphe. Et c'est entours d'une foule hurlante que
lui et ses amis arrivent au Sabot d'Or o les propritaires, par
une marche force, les ont prcds d'une demi-minute.

-- Vive la Rpublique! Vive Courbassol! hurle la foule tandis que
nous pntrons dans l'htel et que Margot profite de la confusion
pour me serrer la main, en signe d'intelligence.

Mais, dans la maison, des cris dsesprs s'lvent:

-- Au voleur! Au voleur!...  moi! Au secours!...

-- Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? demandent Courbassol, Machinard et
plusieurs autres en se prcipitant dans le bureau o l'htelier et
sa femme font un affreux vacarme.

-- Tenez, Messieurs, tenez! Regardez la caisse! Voyez le
secrtaire! Les voleurs sont venus... Ils nous ont tout pris,
tout! Ah! les coquins!... Mon Dieu! quel malheur!...

Courbassol, Machinard et plusieurs autres font pleuvoir les
consolations, accueillies par les jurons de l'htelier et les
sanglots de l'htelire. Cependant, il est onze heures moins vingt
et les vhicules qui nous ont amens ce matin arrivent devant la
maison. Les voyageurs ont juste le temps de monter chercher leurs
manteaux, et leurs parapluies, et leurs cannes. Margot ne les suit
pas; elle vient de dclarer  Courbassol que l'motion lui a bris
les nerfs et qu'elle ne serait pas en tat de supporter le voyage.
Courbassol a affirm qu'il comprenait a; les nerfs des femmes...
Margot passera la nuit au Sabot d'Or et prendra le train demain
matin.

Les voyageurs descendent. Quelques-uns rglent leurs notes, tous
font leurs compliments de condolance aux victimes gmissantes de
la perversit humaine, et ils montent dans les vhicules qui
s'branlent au bruit des acclamations populaires. Je les regarde
partir. Dans un quart d'heure, Ils rouleront vers Paris, en
compagnie d'un homme qui les attend l-bas, dans un caf prs de
la gare, et qui porte autour du ventre un drapeau tricolore.

J'entre dans le bureau de l'htel. Margot, assise  ct de
l'htelire qui sanglote, cherche  la rconforter et partage sa
douleur, car de grosses larmes coulent sur ses joues.

-- Ma pauvre dame, dit-elle, comme je vous plains!... Mais je vous
jure que je ferai tout ce que je pourrai pour vous. Courbassol
m'accordera ce que je lui demanderai. Qu'est-ce que vous voulez?
Un bureau de tabac? Un kiosque  journaux? Enfin, dites... Je suis
sa matresse, sa matresse en titre, je vous dis. C'est plus que
sa femme, n'est-ce pas? Ainsi...

L'htelier, dans un coin, s'arrache les cheveux, de la main
gauche; de la main droite, il tient le vieux portefeuille que
Canonnier a dcouvert derrire la glace.

-- Ah! Monsieur, que nous avons du malheur! me dit-il comme je lui
demande une chambre. C'est affreux! C'est pouvantable!... Et ces
coquins de gendarmes qui sont rests toute la soire  la porte de
la Halle aux Plumes au lieu de patrouiller les rues! Je vais
demander leur cassation... Donnez le numro 8  Monsieur, ordonne-
t-il  Annette qui vient d'arriver avec une bougie. Et prparez-
vous  comparatre demain matin devant le juge d'instruction,
petite sclrate; s'il ne vous met pas pour six mois en prison
prventive, vous et Jrme, je lui ferai donner de mes nouvelles
par M. Courbassol...

Annette, tout en larmes, me conduit  ma chambre; ce n'est pas
celle o est morte la vieille femme; tant mieux; quoique je pense
l'habiter trs peu, cette chambre. J'ai vu la clef du numro 10,
dont la porte fait face  la mienne, se balancer aux doigts de
Margot...

-- Tu ne trouves pas que c'est curieux? me demande Margot dans le
train qui nous ramne  Paris. Nous n'avons pass que deux nuits
ensemble et, chaque fois, on a dcouvert un vol dans la maison.

-- Oui, dis-je, il y a des concidences bizarres.

--Pour sr. Ah! maintenant, nous pouvons causer; car nous n'avons
pas eu le temps de nous dire deux mots, depuis hier soir. Qu'est-
ce que tu fais, toi?... Ah! oui, tu es ingnieur. Tu es toujours,
dans les cluses?

--Toujours.

-- Il en faut donc beaucoup?

-- Il en faut partout.

-- a doit bien gner les poissons... Ah!  propos, tu ne sais pas
la vrit sur le vol d'hier? C'est la femme de chambre qui m'a
racont a ce matin... Figure-toi que les aubergistes avaient chez
eux la mre de la femme, une vieille qui tait morte dans l'aprs-
midi. -- Le cadavre tait dans la maison. Quelle horreur! -- Toutes
les valeurs de la vieille taient dans le secrtaire; et, comme il
y a beaucoup de parents, les hteliers ont simul un vol pour
n'avoir pas  partager l'hritage. Il est bien facile de voir que
c'est l la vrit; toute la ville la connat  l'heure qu'il est,
et tu penses si l'on doit rire  Malenvers. Le coup tait mal
mont,  mon avis; car enfin, le mari et la femme qui s'absentent
ensemble, l'htel compltement abandonn, est-ce que a peut
sembler naturel?

-- Pas un instant.

-- Quelles canailles! La famille va leur faire un procs. Et dire
que la politique vous force  frayer avec des gens pareils!...

Et Margot pousse un gros soupir.


XV -- DANS LEQUEL LE VICE EST BIEN PRS D'TRE RCOMPENS

Je viens d'aller regarder l'heure,  la lueur d'un des becs de gaz
de la place du Carrousel. Dix heures un quart. J'attends Canonnier
depuis vingt minutes, et je ne le vois pas paratre. Il n'est
gure exact... J'allume un cigare et je m'amuse  dvisager les
passants, pour tuer le temps; ils sont rares, ces passants, et ils
marchent vite en traversant cette grande place  laquelle la
disparition des Tuileries a donn l'aspect d'un dsert.

Dix heures et demie. Ah! a, Canonnier aurait-il oubli le rendez-
vous qu'il m'a donn? Non, ce n'est pas possible. Alors?... Alors,
je ne sais vraiment que penser. Attendons encore. Je me mets 
examiner, sous la lumire crue de la grande lampe lectrique qui
s'rige au milieu de la place, le monument de Gambetta. Quelle
chose abjecte, cette colonne Vendme de la Droute! Cette pierre 
aiguiser les surins, vomie par les carrires d'Amrique, ce pilori
de N'a-qu'un-OEil sur lequel Marianne, coiffe d'un bas de laine,
enfourche  cru une chauve-souris dcloue de la porte du Grenier
d'Abondance -- qui n'a plus besoin de porte,  prsent!

Il va tre onze heures, et toujours pas de Canonnier, C'est
embtant; j'aurais bien voulu le revoir, et je ne puis pas
revenir, comme cela, l'attendre tous les soirs pendant un mois sur
la place du Carrousel. J'ai reu, en rentrant chez moi, une lettre
de Roger-la-Honte qui me demande de me trouver  Bruxelles dans
trois ou quatre jours... Non, j'ai beau regarder du ct des
guichets qui donnent sur le quai et du ct de ceux de la rue de
Rivoli, je n'aperois pas mon homme. Je ne vois que le
factionnaire qui monte la garde, l-bas, devant le ministre des
finances, et la statue de pierre du Grand Tribun dont le bras
vengeur dsigne la troue des Vosges --  l'ouest.

Allons-nous-en. Demain, j'irai voir chez Ida si elle a des
nouvelles, sans lui faire part de ma dconvenue de ce soir, au cas
o elle ne saurait rien. Il ne faut point mettre les gens au
courant de nos dceptions. Pensons-y toujours, n'en parlons
jamais.

J'arrive chez Ida, rue Saint-Honor, vers une heure de l'aprs-
midi.

-- Ah! s'crie-t-elle ds qu'elle pntre dans le salon o je
l'attends, il y en a, du nouveau! Canonnier est ici, et sa fille
aussi...

-- Vraiment! sa fille! Et depuis quand?

-- Depuis hier soir, rpond Canonnier qui a reconnu ma voix et qui
fait son entre. Dis donc, je t'ai laiss poser, hier soir;
excuse-moi, car je n'ai pu faire autrement.

Il m'explique ce qui est arriv. Il est entr sans encombre 
Paris, l'avant-dernire nuit. Hier matin, il a charg Ida de faire
remettre une lettre  sa fille; et, toute la journe, il a attendu
vainement une rponse. Mais cette rponse, c'est Hlne elle-mme
qui l'a apporte, vers sept heures du soir.

-- Et elle dclare qu'elle suivrait son pre au bout du monde,
s'crie Ida, et que son devoir est de tout lui sacrifier. Ah!
qu'elle est charmante! Aussi innocente que l'enfant qui vient de
natre... Elle est reste ici depuis hier soir. Elle est dsole
de causer du chagrin, par son dpart,  ces Bois-Crault qui ont
toujours t si parfaits pour elle; mais son pre, dit-elle, doit
passer avant tout. Elle le croit menac...

-- Oui, dit Canonnier. Je lui avais appris dans ma lettre, afin de
la dcider, que j'tais poursuivi pour mes opinions politiques; et
-- vois si elle est intelligente -- elle a fait une remarque qui m'a
empch sans doute de me faire pincer en allant te retrouver hier
soir.

-- Ah! bah! dis-je; et comment cela?

-- On savait, continue Canonnier, que c'tait pour venir chercher
ma fille en France que j'avais quitt l'Amrique. On le savait;
j'ai t trahi par quelqu'un... Mais je te raconterai a plus
tard. Et, comme on ignorait ou j'tais pass depuis mon dpart des
tats-Unis, on faisait surveiller l'htel de M. de Bois-Crault,
o demeurait Hlne. Ma fille, hier, en quittant cet htel, a
remarqu qu'un individu qu'elle voyait depuis plusieurs jours
devant la maison s'tait mis  la suivre. Elle a essay de le
dpister, mais vainement; c'est un malin. Elle m'a prvenu de la
chose; j'ai vu le personnage en faction sur le trottoir d'en face,
et tu comprends que je ne suis pas sorti.

-- Et la surveillance continue-t-elle?

-- Je te crois, rpond Canonnier. Si tu veux voir l'individu, viens
ici...

Il va, tout doucement, lever le coin du rideau d'une fentre et me
dsigne, dans la rue, un Monsieur qui porte un lorgnon.

-- Attends un peu, dis-je, laisse-le moi regarder attentivement...
Bon. a suffit. Cet homme-l n'est pas un mouchard.

-- Comment! s'crie Canonnier; ce n'est pas...

-- Non, mille fois non. Si c'est lui qui t'effraye, tu as tort
d'avoir peur. D'ailleurs, je vais t'en donner bientt la meilleure
des preuves... Mais, d'abord, qu'as-tu l'intention de faire?
Quitter le plus vite possible Paris et la France avec ta fille, je
prsume? Oui. Et aller  Londres, car il est bien improbable que
l'Angleterre accorde ton extradition, si le gouvernement franais
la demande, car tu n'es pas condamn, mais simplement relgu.

-- J'irai peut-tre  Londres; mais a dpend. O va-tu, toi?

-- Moi, je vais  Bruxelles.

-- Eh! bien, moi aussi j'irai  Bruxelles.

-- C'est de la folie! La Belgique t'arrtera et t'extradera sans la
moindre hsitation.

-- Peut-tre, si l'on sait que je suis  Bruxelles; mais si on
l'ignore? Car, si tu ne te trompes pas, si cet homme qui croise
devant la maison depuis ce matin n'est pas un roussin...

-- C'est si peu un roussin, dis-je, que je vais t'en dbarrasser
pour toute la journe. Je vais descendre et l'emmener avec moi.
Regarde par la fentre. Une fois que tu m'auras vu partir en sa
compagnie, tu seras libre de tes mouvements.

-- Bon. Je prendrai avec Hlne le train de Belgique cette aprs-
midi mme. Quand seras-tu,  Bruxelles, toi?

-- Je partirai demain matin. Maintenant, ne quitte pas l fentre,
surveille bien mes mouvements et tu verras que tu n'as rien 
craindre.

Je descends. Du coin de l'escalier, je guette le moment o l'homme
que Canonnier prend pour un mouchard aura le dos tourn. Voil. Je
sors, je remonte un bout de la rue,  gauche, je la traverse, et
je me trouve nez  nez avec l'individu, qui vient de se retourner.

-- Eh! bien, lui dis-je en lui donnant Un grand coup sur l'paule,
comment vous portez-vous, Issacar?

-- Comment! c'est vous! s'crie Issacar absolument abasourdi; ah!
vraiment, je ne m'attendais gure...

-- Moi non plus; et je suis bien heureux de vous rencontrer; j'ai
beaucoup de choses  vous dire. Laissez-moi vous emmener djeuner
et nous pourrons nous donner de nos nouvelles rciproques tout 
notre aise.

-- Je regrette beaucoup d'tre oblig de refuser votre invitation,
rpond Issacar; mais en ce moment je suis fort occup...

-- Occup! dis-je trs haut, car je commence  croire qu'il y a du
louche dans la conduite d'Issacar. Occup! Vous osez me raconter
de pareils contes,  moi qui vous trouve dans la rue Saint-Honor,
le nez en l'air, rimant un sonnet  votre belle, alors que je vous
crois aux prises avec les cannibales du Congo.

Je fais signe  un cocher dont la voiture vient s'arrter devant
nous.

-- Allons, Issacar, dis-je en le prenant par le bras et en le
poussant dans la voiture, vous me semblez avoir compltement
oubli les usages europens dans ce Congo o vous avez sans doute
fait fortune.

-- Hlas! non, rpond-il tandis que je donne au cocher l'adresse
d'un restaurant de la rue Lafayette.

-- Non, me dit Issacar au dessert, non, je n'ai point fait fortune
au Congo; tant s'en faut. J'y ai perdu tout l'argent que j'ai
voulu, et j'ai t oblig de revenir en France il y a un mois.

-- Je croyais pourtant que vous aviez une belle ide...

-- Oh! superbe! Seulement, je n'ai pas pu la raliser. Je m'y tais
pris trop tt. Celui qui pourra, dans deux ans, tenter ce que j'ai
essay, fera certainement une fortune.

-- Vous n'avez pas de chance.

-- Non. J'ai des ides excellentes, mais je ne puis jamais
reconnatre le moment propice  leur excution. Je m'y prends trop
tt ou trop tard. Je sais combiner, mais pas entreprendre. Je suis
un incomplet...

-- Oui, je le crois; et vous n'tes pas le seul aujourd'hui.

-- Non, certes. Le nombre des gens auxquels il manque quelque
chose, une toute petite chose, un rien, pour russir, est
considrable. Tout le monde a du talent,  prsent; mais c'est du
gnie qu'il faut. Et le gnie ne s'acquiert pas. C'est un don, un
pouvoir qu'on apporte en naissant de concevoir lucidement
certaines choses et de rester compltement ferm  d'autres,
presque une facult animale. Et puis... vous parlez des
incomplets. C'est chez les Juifs surtout qu'ils se rencontrent. Je
suis Isralite et j'en sais quelque chose. La race juive, malgr
la barbarie sanglante de ses origines, et peut-tre en raison de
ces origines mmes, n'est pas une race abjecte, quoi qu'on en
dise. Les Juifs -- cela peut vous paratre trange, mais c'est vrai
-- les Juifs sont absolument dpayss dans la civilisation
actuelle. Ce sont des gens qui vivent dans un monde qu'ils n'ont
point fait et qu'ils dtestent, dont quelques-uns d'entre eux -- et
vous connaissez leurs noms aussi bien que moi -- ont dmontr, avec
une loquence qu'on n'gala pas, la misre et la btise; dont le
plus grand nombre met en pleine lumire, par ses actes,
l'absurdit et l'infamie.

-- En en profitant de son mieux.

-- Naturellement. Je vous parle du plus grand nombre. Vous n'irez
pas chercher la comprhension et la moralit hautes, mme chez une
race qui a connu la perscution, dans la majorit... Ce plus grand
nombre, auquel les circonstances -- ou la volont bien arrte des
chrtiens, car il y aurait de singulires choses  dire l-dessus
-- ont donn, il y a cent ans, la direction des affaires des
peuples, ce plus grand nombre peut se diviser en deux parties.
D'abord, une minorit doue de gnie, d'un gnie pratique pour le
maniement et l'utilisation de l'argent, mais qui ne se rattache au
judasme que par les liens extrieurs des pratiques religieuses.
Il y a autant de diffrence entre les proccupations morales de
ces gens-l et celles d'Isralites qui ont la notion du caractre
et des tendances de leur race, qu'on peut en trouver entre
l'existence d'un prince de la finance et celle de Spinoza vivant 
La Haye, sur le Spui, dans l'humble maison o il gagnait sa vie --
un peu de pain et de lait --  polir des verres,

-- Et ces Isralites qui ont, d'aprs vous, la notion du caractre
et des tendances de leur race...?

-- Ils sont nombreux. Pas un parmi eux, qui ne se rende
parfaitement compte, au fond, du fonctionnement imbcile de la
machine sociale, et qui n'en connaisse la cause. Pas un qui ne
soit dispos  la mettre en pices, cette machine. Mais
l'entreprise n'est pas facile; et, s'il se rencontre dans leurs
rangs des hommes comme Lassalle, Il s'y trouve encore plus souvent
des gens comme moi. Que voulez-vous? Lorsqu'on juge une situation
dsespre, et qu'on ne peut l'amliorer, le mieux est d'essayer
d'en tirer tout le parti possible, sans s'occuper du choix des
moyens. Aujourd'hui coupeur de bourses, demain gendarme. Notre
logique est dans nos ides -- nos ides  nous -- mais pas dans nos
actes. La connaissance nette des choses est dj pour nous une
entrave assez gnante, la condition du monde actuel, en opposition
constante avec nos aspirations et nos rves, paralyse  tel point
notre nergie, que nous serions bien sots de nous embarrasser,
encore, du poids crasant des scrupules. Oui, nous sommes des
incomplets; propres  rien, peut-tre parce qu'il n'y a rien de
propre, et bons  tout, peut-tre parce que votre socit, o il
est dfendu d'agir individuellement, ne peut se passer
d'intermdiaires. Pourquoi voudriez-vous, s'il vous plat, que
nous prissions parti, consciencieusement, pour telle coterie ou
pour telle clique? Pourquoi voudriez-vous que nous eussions des
convictions? Nous sommes indiffrents  vos conflits drisoires.
Ce n'est pas notre faute, si l'homme se glorifie de panteler sur
une croix d'or, le flanc perc, la tte couronne d'pines...
_Ecce homo_!... H! qu'il reste  son gibet, si cela lui fait
plaisir! Comme au supplici du Golgotha, nous lui disons: Sauve-
toi toi-mme. Et nous lui apportons du fiel et du vinaigre sur
une ponge, s'il a soif, au bout du glaive de la Loi!

-- Et, dites-moi, Issacar, n'avez-vous pas les doigts, en ce
moment, sur la poigne de ce glaive-l?

-- Toute la main, rpond Issacar. Je ne veux pas vous le cacher...
Vous savez que le ministre a dmissionn hier?

-- Certes. Les camelots se sont chargs de me l'apprendre; mes
oreilles en souffrent encore.

-- C'est Courbassol qui va tre nomm prsident du Conseil, demain
ou aprs-demain au plus tard; l'lyse essaye aujourd'hui une ou
deux combinaisons, mais ce n'est pas srieux... Vous me direz que
Courbassol ne l'est gure non plus; mais a n'a pas la moindre
importance. Les hommes mmes remarquables dans la conduite de
leurs affaires prives ont leurs acuits submerges, ds qu'ils
arrivent, au pouvoir, sous un flot de cynisme politique,
d'indiffrence au bien gnral, d'incomprhension absolue, qui a
quelque chose d'effrayant. Mais du moment qu'ils ont de la poigne,
comme on dit, la France est satisfaite; en fait de libert, elle
n'a jamais connu que la libert des moeurs, et elle demande 
continuer... Que vous disais-je? Ah! oui... Ds que Courbassol
sera install, on procde  l'puration gnrale du personnel.
C'est dcid. On nettoie les curies d'Augias...

-- Ah! et vous aurait-on laiss entrevoir une place au rtelier,
aprs le nettoyage?

-- Oui; on m'a promis de me nommer prfet.

-- Vraiment! Mes compliments. Mais qu'avez-vous fait pour mriter
de pareilles faveurs?

-- J'ai rendu des services, dit Issacar... des services... depuis
que je suis revenu. Oui; on m'a charg de deux missions
importantes qu'on ne pouvait pas confier  tout le monde, et je
les ai menes  bonne fin.  vrai dire, quand vous m'avez
rencontr, je m'occupais d'une troisime affaire... Ah! si je la
russissais, celle-l!...

-- C'est donc bien important?

-- Trs important. Il s'agit de s'assurer de la personne d'un
individu qui s'est appropri des documents compromettants pour de
hauts personnages; on l'avait dj mis hors d'tat de nuire,
mais...

-- Comment m'cri-je, avec un grand geste d'indignation. Comment!
Issacar, vous en tes l!... Vous faites a!...

-- Pourquoi pas? rpond Issacar. Vous tes admirable, vraiment!
Parce que j'ai commis des actes contraires aux prescriptions du
Code, je serais condamn  n'en jamais commettre d'autres? Il me
serait interdit d'tayer l'autorit tablie sous prtexte que je
l'ai autrefois battue en brche? Ah! non; je n'engage ma libert
ni  droite ni  gauche; je mprise assez les lois pour les
narguer le matin et pour leur prter le soir le concours de mon
exprience, si j'y trouve mon intrt... Voyez-vous, ajoute-t-il,
il n'existe plus, au fond, que deux types aujourd'hui: le voleur
et le policier; quant  l'homme d'tat, c'est un compos des deux
autres. Il y a aussi l'Artiste; mais, dans la Socit actuelle,
c'est un monstre.

Peut-tre, aprs tout. Ah! Et puis...

-- Vous le savez, continue Issacar, je suis Juif; et par
consquent, tout  fait indiffrent  bien des choses qui vous
passionnent. Ce dtachement absolu n'est cas une manire d'tre:
c'est une raison d'tre. Le Juif... Figurez-vous une caravane qui
passe  travers un univers malade, apportant des remdes dont on
ne veut pas, et des poisons qu'on lui demande... Le Juif,  mon
avis, n'a pas encore jou son rle -- le rle qu'il jouera. -- Il
traversera l'preuve de la tolrance comme il a travers l'preuve
de la perscution. Toutes les races ont leur fonction dans la
physiologie de l'humanit.

J'ai fait durer le djeuner aussi longtemps que possible; il n'y a
certainement pas moyen de retenir Issacar davantage. N'importe;
Canonnier et sa fille ont pu mettre le temps  profit et sont
dj, sans doute,  la gare du Nord, il faudra que je prenne le
train de Bruxelles Ce soir, et que je les dcide  partir demain
pour Londres; je n'ai pas confiance en l'hospitalit belge.

Nous sortons du restaurant. Un embarras de voitures, omnibus,
fiacres, fardiers, camions, nous arrte au bord du trottoir au
moment o nous allons traverser la rue; les cochers jurent, les
voyageurs temptent; et l'un d'eux, l-bas, met la tte  la
portire d'un fiacre  galerie charg de malles, pour se rendre
compte de ce qui se passe... Dieu de Dieu! C'est Canonnier! Pourvu
qu'Issacar...

Mais Issacar n'est plus l. Il a saut dans une voiture qui
passait  vide, et qui suit au grand trot,  prsent, le fiacre 
galerie qui s'est remis en marche. Il se retourne, de loin, pour
m'envoyer un salut accompagn d'un geste vague...

Que faire? Que faire?... Courir  la gare?... C'est inutile. Le
train sera parti avant que j'y puisse arriver, un train prcd
d'une dpche envoye par Issacar aux mouchards de la frontire...
Que faire?... Rien. J'ai beau me creuser la, tte, je ne vois rien
 tenter. Ah! pourquoi n'ai-je pas expliqu les choses  Issacar,
tout  l'heure?... Il n'a pas oubli qu'il me doit vingt mille
francs et je suis convaincu qu'il aurait aid Canonnier 
chapper, si je lui avais demand de le faire. Oui, pourquoi n'ai-
je pas parl?... Ce qui doit arriver arrive, malgr toutes les
mesures qu'on peut prendre, malgr toutes les combinaisons -- et
tous les stratagmes... Ah! il est bien inutile que je prenne le
train ce soir, pour me croiser en route, avec celui qui ramnera
Canonnier...

Je suis navr et nerv au point de ne pouvoir tenir en place. Il
m'est impossible de rester chez moi, o je suis rentr tout 
l'heure; la solitude redouble mon ennui. Sept heures. Je sors. Je
vais aller inviter Margot  dner; son bavardage me distraira...

Mais Margot refuse ma proposition, telle ce Grec incorruptible qui
repoussa les prsents d'Artaxercs. C'est elle qui tient 
m'offrir  dner.

-- Je sais bien que a te semble le monde renvers...

 moi? Oh! pas du tout. Je ne demande qu' me laisser faire.

Je dne donc chez Margot; et mme, j'aurai largement le temps d'y
digrer  mon gr, car Margot est veuve jusqu' demain. Courbassol
a fait annoncer qu'il ne viendra pas ce soir; il jette le mouchoir
 une indigne rivale.

-- Oui, mon cher. Il me trompe avec une actrice; je le sais. Un
homme mari! C'est dgotant... Enfin, il va tre ministre, et
j'aurai un cocher  cocarde tricolore  ma porte quand je voudrai.
Ah! ce que Liane va rager!...

Mais si, par hasard -- car tout arrive, mme ce qui devrait arriver
-- si Courbassol n'tait pas nomm ministre?

-- C'est impossible! s'crie Margot. Le prsident est forc de
rappeler. Mais qui veux-tu qu'on prenne, mon ami? Rflchis un
peu. Qui? Ils ne sont pas nombreux, en France, les gens  qui l'on
peut confier un portefeuille. Tiens, tu ne connais rien  ces
choses-l. Quand je t'entends parler politique, j'ai envie de
t'envoyer coucher.

-- Ne te gne pas; et si tu me montres le chemin, je serai capable
de ne pas me rveiller avant demain.

C'est, ma foi, ce que j'ai fait. Nous dormons encore tous deux
lorsqu'un carillon pouvantable retentit dans la maison. Un
instant aprs, le bruit d'une grande discussion parvient jusqu'
nous.

-- Qu'y a-t-il donc? demande Margot.

Moi, je ne sais pas... Mais les voix se rapprochent; et l'on
commence  distinguer les paroles prononces par plusieurs hommes
dans le petit salon qui prcde  chambre  coucher.

-- Si, si, nous savons qu'il est ici!

-- Mais non, Monsieur, je vous jure, rpond la voix de la femme de
chambre. Madame est toute seule.

-- Voyons, voyons, ma petite, c'est inutile de nous faire des
contes. Du moment qu'il n'est pas chez lui, il est ici; c'est
forc.

Et, une seconde aprs, on frappe  la porte de la chambre.

-- Mon cher ami, vous tes l?... Rpondez-moi, sacredi! C'est
moi, Machinard.

-- Rponds, murmure Margot; sans a, ils ne s'en iront pas. Et elle
mord les draps pour ne pas clater de rire, pendant que je pousse
un rugissement.

-- Humrrr!...

-- Bien, bien, rpond Machinard. C'est tout ce que je voulais
savoir. Ne vous drangez pas... Il faut vous rendre  l'lyse
pour midi. Le prsident vous fait appeler pour vous offrir la
prsidence du Conseil et le portefeuille de la Justice. Je compte
sur votre exactitude, n'est-ce pas?

-- Humrrr!...

-- Et mes flicitations. Rappelez-vous que c'est l'Intrieur qu'il
me faut.

-- Humrrr!...

-- Et mes compliments, vient dire Chose  travers la porte.
Souvenez-vous bien de me rserver la Marine.

-- Humrrr!...

-- Et mes congratulations, reprend Un Tel par le trou de la
serrure. N'oubliez pas de me dsigner pour l'Agriculture.

-- Humrrr!...

Puis, on entend leurs pas qui s'loignent. Margot se tord de rire;
et moi je saute  bas du lit. Vite, vite, il faut partir, quitter
Paris...

-- Qu'est-ce que tu fais? demande Margot. Tu t'habilles? Tu pars?

-- Tu le demandes! Un pays o l'on veut faire de moi un ministre de
la Justice!

-- Et puis, aprs? dit Margot qui rit encore. Pourquoi pas toi
aussi bien qu'un autre?

Ah! la malheureuse! C'est vrai, elle ne sait rien... Laissons-la
dans son ignorance.

Quand je la quitte, elle me demande mon adresse  Londres; elle
viendra peut-tre me faire une visite dans quelque temps... J'en
serai enchant. Je lui donne une carte. Et elle sonne sa femme de
chambre pour lui ordonner d'aller porter  Courbassol, chez
l'indigne rivale, la nouvelle du bonheur qui l'attend.

Ah! oui, il va tre heureux, Courbassol. Ministre de la Justice!
Quel honneur! -- Quel honneur mme pour la Justice, car enfin
Courbassol n'est peut-tre encore que l'avant-dernier des
Courbassols...

Je me hte de rentrer chez moi, de djeuner et de me prparer 
partir. Je veux tre  Bruxelles ce soir car une pense, tout d'un
coup, m'a travers le cerveau. Canonnier a t arrt, c'est
certain; mais qu'est devenue sa fille?


XVI -- ORPHELINE DE PAR LA LOI

Nous ne sommes plus qu' une demi-heure de Bruxelles et le
voyageur qui me fait face, dans le compartiment o nous sommes
seuls, vient de cder au sommeil. C'est un homme de soixante ans,
environ, au front haut, aux traits imprieux, aux cheveux trs
blancs,  la face compltement rase. Grand, maigre; des mains
fines; et ses, yeux, qu'il vient de fermer, clairaient sa
physionomie de la lueur de l'intelligence.  prsent, c'est
seulement de la lassitude, une expression de fatigue et de chagrin
intense qui se lit sur sa figure. Souffrance toute morale, sans
doute, car cet homme-l doit tre riche; je me permets, tout au
moins, de le supposer. Son costume de voyage, trs simple, son
manteau sombre, son chapeau de feutre, ne me livrent aucun
renseignement sur sa position sociale; et une jolie petite valise
 fermoirs d'argent, aux initiales J.-J.B., qu'il a dpose dans
le filet au-dessus de sa tte, ne m'en donne pas davantage. Qu'y
a-t-il, dans cette valise?

Je tire mon mouchoir de ma poche, non pas que j'aie l'intention de
m'en servir -- je risquerais de rveiller cet honorable vieillard --
mais pour l'imbiber de quelques gouttes d'un liquide contenu dans
une petite fiole que je portais dans mon gousset. Ce liquide,
c'est du chloroforme, toujours utile en voyage. Et, maintenant que
le mouchoir en est suffisamment imprgn, je me lve tout
doucement et je l'applique sous les narines du vieux monsieur. La
tte du vieux monsieur se rejette en arrire, la bouche
s'entr'ouvre pour laisser passer une plainte sourde, les paupires
battent, et c'est tout. Le vieux monsieur se rveillera deux ou
trois minutes aprs l'arrive du train  Bruxelles. J'ai une
grande exprience de ces choses-l.

Je lance par la portire le mouchoir et la fiole de chloroforme,
par mesure de prcaution; je reprends ma place et je dplie un
journal o l'on parle -- quelle concidence! -- d'un nouveau systme
de sonnette d'alarme qu'on doit bientt mettre en usage sur la
ligne du Nord. Allons, il ne sera pas trop tt; le besoin s'en
fait sentir, comme on dit dans la presse...

Le train ralentit son allure, pntre sous la vote de verre de la
station; il va s'arrter. Je jette un regard sur le vieux
monsieur; ses mains se crispent et il semble faire des efforts
dsesprs pour ouvrir les yeux. Il est temps. Je tourne la
poigne de la portire, je saisis mes deux valises -- la mienne et
l'autre -- et je descends avec la lgret qui me caractrise. Une
minute aprs je suis dans un fiacre; et un quart d'heure ne s'est
pas coul que je fais mon apparition,  l'htel du Roi Salomon.

-- Ah! monsieur Randal! s'crie l'htelire ds qu'elle m'aperoit.
On ne parle que de vous, depuis ce matin.

-- Qui cela?

-- Mais, une charmante jeune fille...

-- Et puis, et puis!... M. Canonnier, l'avez-vous vu?

-- M. Canonnier? Je crois bien, que je l'ai vu! Il est l-haut, au
premier tage; il vous attendait ce matin pour djeuner...

Je ne l'coute plus; je grimpe l'escalier au plus vite. Canonnier
est ici!... Alors, qu'est-ce que c'tait que cette comdie joue
hier par Issacar? Avait-il devin le but de la manoeuvre que
j'avais excute, et avait-il voulu, pour se venger  moiti, me
faire une fausse peur sans nuire  l'homme que je voulais sauver?
C'est bien possible... Je frappe  la porte qu'on m'a indique.

-- Enfin! c'est toi, dit Canonnier qui vient m'ouvrir. Je
commenais  dsesprer. Qu'est-ce qui t'a retenu  Paris?

Autant ne point le lui avouer.  prsent que le danger est pass,
il vaut mieux ne pas parler de mes craintes.

-- J'ai manqu le train du matin, dis-je; on m'avait rveill, trop
tard. Et il ne faudra pas m'imiter demain, car il est ncessaire
de partir pour Londres  la premire heure. J'ai  faire ici dans
deux ou trois jours, mais je t'accompagnerai, quitte  revenir le
lendemain, afin de vous, installer chez moi, toi et ta fille.

-- Tu es bien aimable; je pense aussi que l'Angleterre vaut mieux
pour moi que la Belgique, et j'tais dcid  ne pas rester ici
bien longtemps. J'ai dj fait porter mes bagages  la consigne de
la gare du Nord et j'ai tlgraphi  Paternoster de garder la
valeur des titres que je lui ai expdis jusqu' ce que toi ou moi
allions chercher cet argent. Tu sais ce qu'il donne? Mille livres
sterling. Il n'y a pas  se plaindre; je n'esprais pas davantage.
D'ailleurs, Paternoster n'aurait aucun intrt  me rouler...

On frappe. C'est une servante qui vient demander o nous dsirons
dner.

-- Ici, rpond Canonnier; dans ce salon. Nous serons mieux  notre
aise pour causer... Hlne est l, continue-t-il en indiquant une
porte qui donne dans la pice o nous nous trouvons. Moi, j'ai une
chambre au second. Et toi?

-- Moi, je ne sais pas encore, mais peu importe. Je suis mont ici
directement et j'ai mme apport ma valise...

-- Tes valises, tu veux dire.

-- Si tu y tiens; quoique la petite ne soit en ma possession que
depuis trs peu de temps.

--Ah! tu l'as fabrique dans le train. On fait a de temps en
temps, pour s'amuser; car autrement... Gnralement, on y trouve
un rasoir et un tire-bottes. Qu'est-ce qu'il y a dans celle-l? Tu
ne sais pas? Ce n'est pas la peine de regarder  prsent; nous
verrons plus tard.

Et il va dposer la petite valise  initiales sur la mienne, dans
un coin, prs d'une fentre, tandis qu'une servante met le couvert
sur la table du salon.

-- Je vais te prsenter  Hlne ds que cette fille sera partie,
me dit-il en revenant vers moi. Elle est trs, trs gentille, mais
un peu enfant; tu comprends, leve comme elle l'a t! Elle me
semble un peu rserve aussi, un peu circonspecte, si tu veux.

-- C'est assez naturel; elle ne sait rien de toi ni de tes projets.
Et quelles sont ses dispositions envers toi?

-- Oh! elle m'est toute dvoue; elle me l'a rpt dix fois depuis
hier -- peut-tre pour me dcider  lui faire part de mes
intentions  son gard...

-- Et quelles sont tes intentions?

--Cela, mon cher, c'est compliqu. Mais je ne veux pas t'en faire
un mystre; d'autant moins que je dsire t'intresser largement 
mes combinaisons. J'ai besoin d'un homme instruit, audacieux, qui
serait assez bien lev pour pouvoir se conduire en sauvage, et
qui aurait assez touff de scrupules pour oser se permettre
d'agir en honnte homme. On m'a donn des renseignements sur toi;
je t'ai vu suffisamment pour m'tre fait,  ton endroit, quelques
opinions qui, je pense, ne sont pas fausses; et je crois que tu es
l'homme que je cherche. Si nous nous entendons, le cambriolage que
nous avons excut ensemble  Malenvers aura t le dernier auquel
tu auras particip. Il ne s'agira plus de forcer les secrtaires
des bourgeois mais...

Un grand geste, qui semble vouloir balayer un monde, achve la
phrase.

-- D'autre part, reprend Canonnier, il faut une femme jeune, jolie,
intelligente, adroite. Cette femme, ce sera Hlne. J'ignore quels
sont ses sentiments actuels, et jusqu' quel point le milieu
imbcile dans lequel elle a vcu a influ sur elle; mais je sais
quelles seront bientt ses convictions. Qu'elle soit l'lve de
qui on voudra, peu m'importe; c'est ma fille; elle a du sang
d'instinctif et d'indpendant dans les veines. Elle est assez
jeune pour le sentir et pour voir clair, tout d'un coup, ds que
je lui aurai dessill les yeux... Ah! je vais l'amener, continue-
t-il comme la servante se retire pour aller chercher le potage.
Bien entendu, pas un mot qui puisse lui laisser deviner ce que
nous sommes l'un, et l'autre. Elle me prend pour un agitateur
traqu  cause de ses opinions, et je lui ai parl de toi comme
d'un ingnieur qui crit, de temps en temps, dans les revues. Il
ne faut point l'effaroucher du premier coup, mais la conduire
graduellement  entendre ce qu il est ncessaire qu'elle
comprenne. Je reviens...

Canonnier disparat derrire la porte qu'il m'a dsigne tout 
l'heure. Qu'y a-t-il donc, dans cet homme-l? Que rve-t-il, et
quels sont, au juste, ses projets? J'entrevois une combinaison
grandiose et basse, chimrique et pratique, inspire par la haine
de l'iniquit et par la soif du butin, par le dsir de la justice
et la passion de la vengeance; toutes les ides rvolutionnaires
places sur un nouveau terrain; la dsagrgation de la Socit
sous le vent du scandale, sous la tempte des colres personnelles
et des rancunes individuelles; et l'hallali sans piti sonn, non
plus par la trompe de carnaval des principes, mais par le clairon
des instincts, contre les exploiteurs mis un par un en face de
leurs mfaits et rendus, enfin, responsables... Un rve de
barbare, peut-tre. Et pourtant... Je songe au sort d'un ami de
Roger-la-Honte, qui s'tait introduit, il y a trois mois, dans la
maison d'un bourgeois. Le bourgeois, qui l'a surpris la pince  la
main, lui a brl la cervelle. On ne l'a point poursuivi. Il tait
dans son droit. Il tait chez lui.

O donc sont-ils chez eux, les pauvres?...

Hlne est devant moi.

Une grande jeune fille, belle. Malgr la masse de ses cheveux,
d'un superbe blond aux reflets verdtres, elle semble plutt un
phbe qu'une femme. Rien d'accus en elle; tout est  deviner,
mais tout est rythmique. Chose rare chez la Franaise,
l'expression de la tte ne contredit point celle du corps; elle
n'a pas une tte apathique de chrubin de sacristie quivoque, aux
lvres lourdes, au petit nez pat, aux yeux d'animal stupfait,
sur un corps d'automate en fivre. Elle a l'harmonique beaut des
statues. Je regarde ses yeux, pendant qu'elle me parle; ils me
font penser, d'abord,  ces oiseaux dont le vol se suspend sur la
mer, qui prennent en frlant les flots la teinte sombre de
l'ocan, et qui se colorent d'azur lorsqu'ils s'approchent de la
nue. Mais, non; la nuance de ces yeux-l n'est point variable, et
leur silence ne se dment pas. Ils ont la couleur du ciel bleu
reflt par une lame d'acier. Ni lumire ni ombre -- ni lumire de
joie ni ombre de tristesse -- n'en viennent troubler la surface
calme. Mais on a conscience, derrire cet inflexible ddain
d'expression, de quelque chose d'infiniment doux, intelligent et
fminin. J'ignore son nom,  ce quelque chose; mais il est l, si
loin que ce soit, masqu par la fixit fire et froide de ces
grands beaux yeux taciturnes.

Hlne m'a adress quelques phrases aimables que je lui ai
rendues, Canonnier a dclar qu'il tait trs heureux de mon
arrive, et nous nous sommes mis  table.

-- Non, Monsieur, rpond Hlne  une question que je lui pose, je
n'ai pas beaucoup voyag J'ai t deux fois  Dieppe, trois fois 
Dinard, une fois  Nice et au Mont-Dore. Voil tout. Mais,
maintenant, j'espre bien faire le tour du monde.

-- Tu as raison de l'esprer, dit Canonnier; nous partirons demain
matin pour l'Angleterre; c'est un commencement.

-- Vraiment? Que je suis contente! La Belgique n'est pas bien
intressante, n'est-ce pas?

-- On ne sait pas; on n'a pas le temps de s'en apercevoir, en
marchant vite.

-- Est-ce votre avis, monsieur Randal?

-- Oh! si tu demandes  Randal... Il va te parler viaducs, rampes
et canaux. Ces ingnieurs! Ils ne songent qu'au nivellement de la
Suisse.

-- Et ces utopistes politiques! dis-je; ils ne rvent que de
chimres. Figurez-vous, Mademoiselle, que votre pre avait trouv
rcemment la solution de la question d'Alsace-Lorraine. Il
proposait qu'on y reconstitut le royaume de Pologne. Les
Alsaciens seraient rentrs en France et les Prussiens en
Allemagne. Le tout, bien entendu, soumis  l'approbation du czar.
Que pensez-vous de cette ide-l?

-- Elle en vaut bien une autre. Mais n'avez-vous pas soutenu aussi,
comme crivain, des thses un peu paradoxales? J'ai lu
dernirement, dans la Revue Pnitentiaire, un article de vous
intitul: La Kleptomanie devant la machine  coudre o vous me
semblez avoir soutenu des opinions bien hardies.

-- Elles peuvent paratre telles en France, Mademoiselle, dis-je
effrontment; mais en Angleterre, je vous assure...

-- Soit; je verrai, puisque je serai  Londres demain.

-- Tu sais donc l'anglais? demande Canonnier.

-- Assez bien, pre. Je lis couramment les auteurs britanniques; je
crois mme que s'ils ne faisaient jamais de citations franaises,
je les comprendrais encore plus facilement.

-- Ta mre ne m'avait jamais dit, je crois, que l'on t'enseignait
les langues vivantes au couvent.

-- Oh! j'ai appris toute seule. Au couvent, c'tait trs gentil.
Les soeurs venaient nous rveiller le matin en criant: Vive Jsus!
Nous rpondions: Vive Jsus! les yeux encore mi-clos, et a
continuait toute la journe  peu prs sur le mme ton.

Canonnier fait la grimace.

-- L'instruction est une belle chose, dit-il.

-- Oui, rpond Hlne. L'instruction qu'on donne aux jeunes
personnes, surtout. Elle les met merveilleusement en garde contre
toutes les tentations du monde. Cependant, il n'y a pas de systme
infaillible... Ainsi, une de mes amies de couvent, qui s'tait
marie  dix-huit ans, vient de faire parler d'elle d'une faon
dsagrable; son mari demande le divorce. Il faut qu'elle ait cd
 des entranements... Certains hommes manquent tellement de sens
moral, parait-il!... Et, mme dans la nature, on voit
malheureusement ces choses-l; car le coucou annexe le nid du
voisin. C'est un bien vilain oiseau. Mais il a l'air de se vanter
si joyeusement  vous de son infamie, quand on se promne dans les
bois...

-- Pendant que le loup n'y est pas.

-- Le loup n'y est jamais, dit Canonnier; il est dans la bergerie,
en train de se faire tondre par les moutons.

-- Tu sembles bien misanthrope, pre; mais tu as certainement vu le
monde autrement que moi. Moi, je n'ai jamais connu que de beaux
caractres.

-- Oh! il n'en manque pas, assure audacieusement Canonnier. Dieu
merci! il y a encore des gens d'honneur.

L'honneur! Un noy qui revient sur l'eau... Hlne continue, de sa
voix riche, captivante, o vibre pourtant une motion trange,
comme la nervosit amre de l'ironie qu'on dompte, comme le
frmissement lointain de colres qu'on ne veut pas voquer.

-- Je dois dire que je n'ai gure vu que des gens riches; et les
personnes qui possdent la fortune sont toujours si aimables!
Quant aux autres, je ne sais pas... On dit qu'il y a beaucoup de
malheureux, mais on exagre peut-tre... Il doit exister une
certaine somme de souffrance, pourtant, puisque les pauvres se
sont rvolts  plusieurs reprises... Mais, chaque fois, ils se
sont si bien conduits! Ils n'ont jamais dshonor leur victoire...
Pre, est-ce que tu n'as pas aussi de la sympathie pour les
faibles, pour les malheureux?

-- Si j'allais avec les dshrits, s'crie Canonnier qui oublie
son rle, ce ne serait pas parce qu'ils sont les plus faibles,
mais parce qu'ils sont les plus forts! On se conduit bien
lorsqu'on se conduit intelligemment. Il n'y a qu'un moyen de ne
pas dshonorer la victoire: c'est d'en profiter.

Un clair brille dans les yeux d'Hlne.

-- Pre, demande-t-elle en se penchant anxieusement vers lui, tu
crois  la force?

-- Mon Dieu! mon enfant, rpond Canonnier, je... je...

-- C'est le droit seul, dis-je en venant  son secours, qui
lgitime l'usage de la force; par consquent, les lois tant
l'expression du droit...

-- Ah! s'crie Hlne en riant, il me semble tre encore dans le
salon de Mme de Bois-Crault; on y parlait comme vous le faites...
C'tait charmant... Certes, je suis trs heureuse de suivre mon
pre, et c'est mon devoir strict; je ne regrette rien. Mais mon
existence tait tellement dlicieuse, chez Mme de Bois-Crault! Je
ne manquais pas une premire; toujours en soire, au bal, comme si
j'avais t sa propre fille!

Je me hte de prendre la parole, car je m'aperois que les
motions du souvenir vont gagner Hlne, au dplaisir certain de
son pre.

-- Je vois, Mademoiselle, que vous tiez fort occupe; il vous
restait sans doute bien peu de temps... pour lire, par exemple?

-- Oh! si, Monsieur, je lisais beaucoup. Mme des romans. Des
romans convenables, surtout; mais aussi quelquefois des histoires
d'aventures dans lesquelles voluent de belles dames, des jeunes
filles perscutes, des tratres abominables, de grands seigneurs
trs braves, et aussi des voleurs gnreux qui donnent aux pauvres
ce qu'ils prennent aux riches.

-- Ce sont des hommes d'ordre, dit Canonnier; ils veulent mettre
les pauvres en mesure de payer leurs impts.

-- Mais je n'ai pas lu d'autres romans, reprend Hlne en souriant.
On dit qu'il y a des auteurs si intressants, aujourd'hui! qui
vous font voir la vie telle qu'elle est et qui sont arrivs 
dmonter le mcanisme des mes avec une prcision d'horlogers.

-- Oui; ils sont de deux sortes: ceux qui aident  tourner la meule
qui broie les hommes et leur volont; et ceux qui chantent la
complainte des crass. En somme, ils crivent l'histoire de la
civilisation.

-- Qu'est-ce que c'est que la civilisation?

-- C'est l'argent mis  la porte de ceux qui en possdent, dit
Canonnier.

-- Et qu'est-ce que c'est que l'argent, pre?

-- Demande  Randal.

-- Non, Mademoiselle, ne me le demandez pas. Je ne pourrais pas
vous rpondre; et d'autres ne le pourraient pas non plus. On ne
sait point ce que c'est que l'argent.

Deux servantes, qui apportent le dessert, entrent dans le salon.

-- Eh! bien, dit Canonnier ds qu'elles sont sorties, puisque nous
sommes entre la poire et le fromage, comme on dit, et que c'est le
moment gnralement choisi pour parler  coeur ouvert, je veux
vous exposer  tous deux, et surtout  toi, Hlne, mes ides sur
la civilisation et sur l'argent. Je veux vous dire, ajoute-t-il
pendant que le visage de sa fille s'claire de joie, non seulement
ce que je pense, mais ce que j'ai l'intention...

Trois coups secs frapps  la porte lui coupent la parole.

-- Entrez, dit-il.

Et quatre hommes, le chapeau sur la tte, font irruption dans le
salon. Nous nous levons tous les trois. L'un des hommes, qui tient
un papier de la main gauche et dont la main droite, dans la poche
du pardessus, serre la crosse d'un pistolet, s'approche de
Canonnier.

-- Vous tes le nomm Canonnier, Jean-Franois?... J'ai un mandat
d'arrt dcern contre vous. Empoignez cet homme! dit-il  deux de
ses acolytes qui saisissent chacun un des bras du pre d'Hlne.

Et Canonnier sort d'un pas ferme, entre les argousins, sans un
regard, sans un mot.

Ah! oui, il doit croire  la force, cet homme qui voit ainsi
toutes ses esprances brises devant lui  l'heure mme o il peut
les transformer en actes, et qui a le courage de partir sans
tourner la tte, l'oeil sec, la bouche close. Et c'est  la mort
qu'il va; car c'est la mort, la mort lente, hideuse et bte, que
cette relgation pour jamais dans les marcages de Cayenne. Mais
il sait qu'il est inutile de s'indigner contre le sort et qu'il
est lche de gmir sur les dbris des rves. Le destin, qui est
dur pour lui, pourra se montrer clment envers sa fille. Mais lui,
qui ne peut plus rien pour elle, lui a donn en partant, par son
silence mme, la rponse  la question qu'elle lui posait tout 
l'heure. Oui, il croit  la force. -- Et elle y croira peut-tre,
elle aussi...

On frappe  la porte. Hlne se lve de la chaise sur laquelle
elle s'est laisse tomber, ple comme une morte.

-- Entrez, dit-elle.

C'est le mouchard, celui qui vient d'arrter Canonnier. Cette
fois-ci, il salue obsquieusement.

-- Mademoiselle, je suis charg d'une mission par votre famille...
c'est--dire des personnes qui s'intressent  vous et qui...

-- Avez-vous aussi un mandat contre moi? demande Hlne dont la
voix tremble de colre.

-- Non, certainement, Mademoiselle, mais...

-- Eh! bien, je vous prie de ne m'adresser la parole que lorsque
vous aurez ce mandat.


XVII -- ENFIN SEULS!...

Aprs le dpart du policier, Hlne a regagn sa chaise; et elle
reste l, les bras ballants, les yeux perdus dans le vide, muette,
en une attitude de douleur intense et de dsespoir profond.
Certes, sa situation est atroce. Que va-t-elle devenir, 
prsent?... Son pre lui aura prpar, malgr lui c'est vrai, mais
invitablement, l'avenir qu'Ida avait prophtis: une vie
d'aventures, une existence faite de tous les hasards... Ses
protecteurs la recevraient-ils chez eux,  prsent? Peut-tre, car
la proposition bauche par le policier tait certainement faite
en leur nom; mais comment l'accueilleraient-ils? Et oserait-elle,
mme, retourner chez les Bois-Crault? Non, sans doute; autrement,
elle n'aurait point rpondu comme elle vient de le faire.
Alors?... En tous cas, il faut qu'elle prenne une dcision dans un
sens ou dans un autre. Je me rsous  rompre le silence.

-- Mademoiselle, dis-je pendant qu'elle semble revenir  elle,
sortir d'un rve, permettez-moi de troubler votre chagrin...

Elle m'interrompt.

-- D'abord, Monsieur, je vous en prie, veuillez me dire s'il est
possible de faire quelque chose pour mon pre.

Hlas! elle ignore la vrit, cette vrit terrible que je ne puis
lui apprendre; mais je ne veux pas, non plus, lui forger un conte,
lui donner des espoirs dont l'irralisation force ne pourrait que
la faire souffrir.

-- Non, Mademoiselle, il n'y a rien  tenter en faveur de votre
pre, au moins pour le moment. Rien, absolument rien. Plus tard,
trs probablement...

-- Merci, Monsieur, rpond-elle d'une voix ferme. Plus tard,
bien... Soyez sr que je ferai l'impossible, le moment venu. Mais,
plus tard, c'est l'avenir... Voulez-vous que nous nous occupions
du prsent?

-- Certainement, Mademoiselle; je n'ai point l'honneur d'tre connu
de vous depuis bien longtemps, mais j'tais trs li avec votre
pre, et je vous assure de tout mon dvouement. Si vous voulez me
faire part de vos intentions, quelles qu'elles soient, et si vous
croyez que je puisse vous tre utile...

-- Je vous remercie de tout coeur; mais je ne puis vous confier mes
projets, car je n'en ai point. Non, rellement, je ne sais
absolument que faire.

-- D'aprs ce que je vous ai entendu rpondre  cet homme, il n'y a
qu'un instant, vous apprhendez de retourner chez Mme de Bois-
Crault; vous pensez sans doute qu'elle vous pardonnerait
difficilement votre dpart...

Hlne sourit.

-- Monsieur, me demande-t-elle, connaissez-vous la famille de Bois-
Crault?

-- Pas personnellement. Mai j'en ai entendu souvent parler. Ce sont
des gens trs honorables et trs riches. M. de Bois-Crault est un
ancien magistrat, un ex-procureur gnral fort connu. Il vit trs
retir et on le voit rarement dans le monde. Il travaille  un
grand ouvrage qui paratra sous ce titre: Du rquisitoire 
travers les ges. Vous voyez que je suis bien renseign. Son
fils, M. Armand de Bois-Crault, n'a point d'occupation dfinie et
se contente, je crois, de mener la vie  grandes guides. Quant 
Mme de Bois-Crault, c'est une femme dont le caractre est
hautement apprci. Je me la figure un peu comme l'grie vieillie
de Numas en simarres, et il me semble apercevoir des spectres de
Rhadamantes modernes autour de sa table  th.

-- Je ne sais pas si c'est une grie, dit froidement Hlne, Je
sais que c'est une maquerelle.

Je sursaute sur ma chaise.

-- Une...?

-- Oui; vous avez bien entendu... Excusez-moi d'avoir employ un
pareil terme, mais c'est le seul qui convienne, en bonne justice,
 cette dame dont le caractre est si hautement apprci... Je
vous prie encore, Monsieur, de ne point vous formaliser si je vous
fais des rvlations dont l'ignominie vous surprendra. Ni votre
ducation ni votre situation sociale ne vous ont habitu 
entendre des choses comme celles que j'ai  vous dire. Pourtant,
ces choses, il faut que je vous les apprenne. Vous m'avez offert
votre appui pour l'avenir et il est juste, puisque je l'ai
accept, que vous n'ignoriez rien de mon existence passe.

Je m'incline et Hlne poursuit:

-- Mon pre vous a appris, j'en suis sre, que ma mre est morte il
y a quatre ans environ; vous savez aussi qu'elle tait au service
de Mme de Bois-Crault et que je me trouvais chez cette dame au
moment o ce malheur survint. Mme de Bois-Crault rsolut de ne
plus me renvoyer au couvent et de me garder chez elle. On l'a fort
loue de sa bonne action; on admirait qu'elle me traitt comme sa
fille et qu'elle m'et, par le fait, adopte; et,  l'heure
actuelle, on me reproche amrement ma coupable ingratitude...
J'avais  peu prs quinze ans quand je vins habiter chez
Mme de Bois-Crault; j'tais jolie, amusante; elle avait remarqu
qu'un de ses amis, fidle habitu de la maison, tournait beaucoup
autour de moi, semblait porter  ma jeunesse et  ma beaut
frache un intrt tout spcial... Vous avez entendu parler de
Barzot?

-- Le premier prsident  la Cour des Complications?

-- Lui-mme. Depuis trois ans, il est mon amant. Mme de Bois-
Crault, cette femme si honorable, m'a vendue  lui, Monsieur.
Comment le march fut conclu, je l'ignore. Comment il fut excut
la premire fois, je ne le sais pas davantage. J'ai entendu dire
que les voleurs, pour dpouiller leurs victimes sans qu'elles
puissent se dfendre ou crier  l'aide, leur font respirer du
chloroforme. Mme de Bois-Crault connaissait apparemment les
procds des voleurs... Depuis... Depuis, j'ai tout subi sans rien
dire... Quand je m'tais rveille pour la premire fois, souille
et meurtrie, entre les bras de ce vieillard lubrique, j'avais
compris, tout d'un coup, l'infamie du monde; mais j'avais eu
conscience, en mme temps, de mon nant et de mon impuissance...
Que pouvais-je faire? Ah! j'ai song  m'enfuir,  m'chapper de
cette maison comme on s'vade d'une gele de honte. Mais j'tais
sans amis, sans famille, sans personne au monde pour prendre piti
de moi; mon pre -- je le croyais alors -- m'avait abandonne; et je
n'aurais pu changer le dshonneur dor que contre le dshonneur
fangeux. Ah! j'ai pens  dire la vrit, aussi;  la crier dans
les rues;  la hurler  l'glise o il fallait faire ses
dvotions, au thtre o je voyais reprsenter des drames qui me
paraissaient si purils! Mais on m'aurait prise pour une aline.
On m'aurait enferme comme folle, peut-tre, et fait mourir sous
la douche!

Hlne s'arrte, la gorge serre par l'treinte de la colre.

-- J'ai donc rsolu d'attendre, continue-t-elle au bout d'un
instant. Attendre je ne savais quoi. Le moment o je pourrais me
venger, oui! J'ai espr que je le pourrais, jusqu' ce soir...
Barzot a fini par croire que je m'tais donne  lui
volontairement et que j'prouvais, pour sa passion de satyre,
autre chose que de la haine et du dgot; Mme de Bois-Crault
aussi,  la longue, s'tait persuade que j'avais de l'affection
pour elle, l'ignoble gueuse; et j'tais seule  connatre les
penses que je roulais dans mon coeur, amres comme du fiel et
rouges comme du sang...

-- Tout cela est affreux, dis-je; c'est absolument abject. Cette
femme... ha!... Mais quels taient donc les motifs qui la
poussaient  commettre ces turpitudes? Ils sont riches, ces Bois-
Crault.

-- Oui, rpond Hlne; mais pas assez. Ils ne le seront jamais
assez. Le fils dpense tellement, voyez-vous! Il lui faut tant
d'argent! Il mettrait  sec les caves de la Banque. Et sa mre en
est folle; elle l'adore; il est son dieu. Elle ferait tout pour
satisfaire ses fantaisies, pour subvenir  ses caprices. Elle
assassinerait... Ah! j'ai d coter cher  Barzot.

-- Mais, dis-je, M. de Bois-Crault, le pre, ne s'est jamais
aperu de rien? C'est inconcevable...

-- Lui! s'crie Hlne en se levant et en marchant nerveusement: 
travers la pice. Lui! Mais il est mort, il est fini, ananti,
teint, vid; il n'y a plus qu' l'enterrer. C'est une ombre,
c'est un fantme -- c'est moins que a. -- C'est un prisonnier,
c'est un emmur. Il est squestr. Son cabinet de travail, c'est
une mansarde o sa femme vient lui apporter  manger quand elle y
pense et le battre de temps en temps. Son livre, le grand ouvrage
auquel il travaille et dont s'inquitent les journaux, il n'en a
jamais crit une ligne. Il a un mtier  broder et il fait de la
broderie, du matin au soir, pour les bonnes oeuvres de sa femme.
Quand elle donne une soire, on permet au brodeur de s'habiller,
de sortir de son rduit et de venir faire le tour des salons; il
est trs surveill pendant ce temps-l, car une fois il a vol des
allumettes et a essay de mettre le feu  l'htel, le lendemain.
Il s'ennuie tant, dans son ermitage! Il y couche; on lui a dress
un petit lit de sangles, dans un coin. Quant  sa chambre, elle
tait pour moi, lorsque Barzot venait. Il y avait un portrait de
Troplong en face du lit...

-- C'est  ne pas croire! dis-je pendant qu'Hlne s'arrte pour
jeter un coup d'oeil sur mes bagages que son pre a dposs dans
un coin, prs d'une fentre; c'est extraordinaire! Les souffrances
des orphelines perscutes dans les romans-feuilletons plissent 
ct des vtres; et quelle me de tratre de mlodrame a jamais
t aussi visqueuse et aussi noire que celles de cet homme qui
vous a achete et de cette femme qui vous a vendue?... Quelles
crapules!... Et elle a l'audace de vous proposer de retourner chez
elle! Et demain, peut-tre, elle va envoyer Barzot faire appel 
vos sentiments reconnaissants, en bon pasteur qui s'efforce de
ramener au bercail la brebis gare...

-- Elle n'attendra pas  demain, dt Hlne. Barzot est dj 
Bruxelles.

-- Il est ici? Vous le savez?

-- Oui, je le sais... C'est cette valise qui me l'apprend,
continue-t-elle en dsignant le petit sac dont les ornements
d'argent scintillent sous la lumire du gaz; cette valise, l, qui
porte ses initiales et que je sais lui appartenir -- cette valise
que vous lui avez vole.

Ah! bah!... Ah! bah!... Mais elle est pleine d'exprience, cette
ingnue; elle est trs forte, cette innocente... Et c'est un
premier prsident que j'ai vol?... Comme c'est flatteur pour mon
amour-propre!

-- Vous ne m'en voulez pas d'avoir mis les points sur les i?
demande Hlne. Il vaut mieux parler franchement, n'est-ce pas? Et
il est inutile de vous laisser m'apprendre ce que je n'ignore
point... Non, mon pre ne m'a rien dit  votre sujet, ni au sien,
et je n'ai pas eu l'occasion, non plus, de le mettre au courant
des faits que je vous ai rvls. Il se dfiait de la profonde
ignorance du monde qu'il supposait en moi, et je pouvais
difficilement faire le premier pas... Du reste, je croyais avoir
le temps de lui tout avouer... Mais je savais, depuis longtemps,
qu'il tait un voleur. Pensez-vous que Mme de Bois-Crault me
l'avait laiss ignorer?  Vous tes la fille d'un voleur, me
disait-elle lorsque, coeure des vagues de boue qu'il me fallait
engloutir, je me dclarais rvolte et prte  fuir la maison
infme. Vous tes la fille d'un voleur. En voici la preuve. Votre
pre est relgu au bagne pour ses crimes. Si vous partez,
esprez-vous pouvoir rencontrer quelqu'un dispos  s'intresser 
l'enfant d'un pareil sclrat? Tel pre, telle fille; voil ce
qu'on vous rpondra partout. Et vous ne trouveriez pas mme un
refuge dans la rue. Je vous y ferais pourchasser et arrter au
premier faux-pas, et mme sans raison. La police n'y regarde pas 
deux fois, en France; vous le savez; j'ai soin de vous faire lire
toutes les semaines, dans les journaux, les rcits d'arrestations
d'honntes femmes, et vous ne seriez pas la premire jeune fille
qu'aurait dflore le spculum des mdecins, si c'tait encore 
faire. Vous pourriez essayer de vous dfendre, allez! avec les
antcdents de votre pre, qui sont les vtres, et le tmoignage
que portera de vos moeurs l'tat de votre virginit. Avant huit
jours, vous seriez une prostitue en carte, ma chre, une chose
appartenant  l'administration qui la fourre  Saint-Lazare  son
gr -- et je vous y ferais crever,  Saint-Lazare!

-- Quelle honte! Ah! toutes ces atrocits n'auront-elles pas une
fin?...

-- Je voulais seulement vous faire voir, reprend Hlne d'une voix
plus calme, que je savais  quoi m'en tenir sur mon pre. De l 
supposer que vous...

-- Oui, dis-je, je suis un voleur. Je ne veux pas vous faire un
discours pouf rhabiliter le vol, car vous avez assez frquent
les honntes gens pour vous douter de ce que j'aurais  vous dire.
Soyez convaincue, seulement, que la morale n'est qu'un mot,
partout; et que le civilis, hormis sa lchet, n'a rien qui le
distingue du sauvage. Je suis un voleur. Mme de Bois-Crault avait
oubli les voleurs quand elle vous a dit que vous ne trouveriez
personne prt  s'intresser  vous. Pour moi, je me mets
entirement  votre disposition, et cela sans arrire-pense
d'aucune sorte, d'homme  femme... Voyons, rpondez-moi. Vous
n'avez pas d'argent?

-- Pas un sou, pas une robe. Je n'avais rien emport en quittant
l'htel de Bois-Crault. Mme Ida m'a donn un peu de linge lorsque
je l'ai quitte, et c'est tout ce que je possde au monde.

-- Non, vous possdez davantage. Votre pre est riche.
Malheureusement, sa fortune est en Amrique et vous ne pouvez, au
moins quant  prsent, en distraire un centime. Mais, d'une
opration que nous avons faite rcemment ensemble, il nous est
revenu mille livres sterling, qui sont dposes  Londres  ma
disposition, et dont la moiti lui appartient. Vous avez donc, ds
maintenant, douze mille cinq cents francs. Je vous remettrai cette
somme le plus tt possible; elle ne vous suffira pas,
certainement, quoi que vous vouliez entreprendre, mais, je vous
l'ai dit, vous pouvez compter sur moi. En attendant, faites-moi le
plaisir d'accepter ceci.

Et je lui tends trois billets de mille francs.

-- Merci, dit-elle en souriant. Et, dites-moi, tes-vous riche,
vous?

-- Moi? Non. Ai-je cinq cent mille francs, seulement? Je ne crois
pas.

-- Avec les cinq cent mille qui sont dans la valise de Barzot, cela
fera un million. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert cette valise?

-- Je ne sais pas. Je n'ai pas eu le temps. Mais si vous tes
curieuse de voir ce qu'elle contient...

-- Oui, trs curieuse... Et avez-vous explor les poches de Barzot,
par la mme occasion?

-- Non, dis-je en faisant sauter les serrures de la valise que j'ai
place sur une chaise. Non, j'ai travaill en amateur ce soir...
Voil qui est fait. Videz le sac vous-mme, pour tre sre que je
ne ferai rien glisser dans mes manches.

-- Si vous voulez, rpond Hlne en riant; ce sera plus prudent.
Ah! je crois bien que nous ne trouverons pas grand'chose.

Pas grand'chose, en effet. Des objets de toilette, des journaux,
un numro de la Revue Pnitentiaire, et un grand portefeuille
qu'Hlne se hte d'ouvrir.

-- C'est ici, dit-elle, que nous allons trouver les cinq cent mille
francs.

Non, pas encore; le portefeuille ne contient que des lettres, des
tas de lettres. Mais elles paraissent intresser prodigieusement
Hlne, ces ptres; elle a tressailli en en reconnaissant
l'criture, et elle se met  les lire avec un intrt des plus
visibles, les lvres serres, les doigts nerveux faisant craquer
le papier.

-- C'est suffisant, dit-elle en s'interrompant; je n'ai pas besoin
d'en lire davantage pour le moment. coutez -- et elle frappe sur
les papiers rpandus sur la table -- il y a l les preuves de
toutes les infamies dont je viens de vous parler et, de plus,
toutes les vidences d'un honteux chantage. Ces lettres ont t
crites  Barzot par Mme de Bois-Crault, depuis trois ans. Il n'y
a pas eu un march, ainsi que je vous l'ai dit; il y en a eu des
centaines; il y a eu un march chaque fois. Ah! oui, je lui ai
cot cher,  Barzot; et il ne m'a pas eue comme il a voulu...

-- Mais pourquoi diable transportait-il ces lettres avec lui?

-- Je ne sais pas. Probablement pour me dcider  revenir. Ils
taient arrivs  croire que j'avais de l'affection pour
Mme de Bois-Crault, je vous dis... Et puis, est-ce qu'on sait?
Barzot ne doit pas avoir la tte  lui, maintenant. Il tait fou
de moi... Croyez-vous qu'on pourrait tirer parti de ces lettres?

-- Si je le crois!

-- Alors, que faut-il faire?

-- Il faut commencer par quitter cet htel, vous et les lettres.

-- Je suis prte, dit Hlne en se levant; je n'ai qu' mettre mon
chapeau.

-- Attendez! Il est ncessaire de savoir o vous irez, d'abord, et
ensuite comment nous sortirons d'ici. La maison est surveille,
certainement. Si nous n'avions pas fait la dcouverte que nous
venons de faire, tout se passait trs simplement; nous partions
demain matin pour l'Angleterre, au nez des policiers qui n'avaient
aucun droit de nous empcher de prendre le train pour Ostende et
le bateau pour Douvres; j'aurais pri l'htelier de brler la
valise, comme je vais le faire dans un instant, et l'on n'avait
pas un mot  nous dire; rien dans les mains; rien dans les poches.
Mais  prsent, avec ces lettres que nous ne pouvons pas dtruire
et qu'il ne faut point qu'on trouve en notre possession... Ah!
bon, je sais o vous irez. Je connais une dame,  Ixelles, qui
tient un pensionnat de jeunes filles. C'est une Anglaise dont le
mari, estampeur de premier ordre, s'est fait pincer l'an dernier
pour une escroquerie colossale et a t mis en prison pour
plusieurs annes; cette pauvre femme s'est trouve subitement sans
grandes ressources; mais, quelques camarades et moi, nous sommes
venus  son aide. Elle dsirait monter un pensionnat  Bruxelles
pour les jeunes misses anglaises; nous lui avons facilit la chose
et l'un de nous, faussaire mrite, lui a confectionn des
documents qui la transforment en veuve d'un colonel tu au Tonkin
et tous les papiers ncessaires  la formation d'une belle
clientle. Ses affaires prosprent; elle a un cheval et deux
voitures... Justement, c'est dans une de ces voitures qu'il faut
partir d'ici, car si nous partons  pied ou dans une roulotte de
louage, nous serons fils sans misricorde... Mais qui ira
chercher la voiture? L'htelier; je vais l'envoyer  Ixelles; on
ne le suivra sans doute pas... Tenez, Hlne, entrez dans votre
chambre, serrez soigneusement toutes ces lettres et prparez-vous
 partir.

Je sonne tandis qu'Hlne, aprs avoir ramass les papiers,
disparat dans sa chambre.

-- Prvenez le patron que j'ai besoin de lui parler, dis-je  la
servante qui se prsente.

L'htelier entre, la tte basse, l'air dconfit.

-- Ah! monsieur Randal, dit-il, quel malheur! Une arrestation chez
moi!... Qu'est-ce que ces Messieurs vont penser de nous? L'htel
du Roi Salomon est dshonor, pour une fois... Ma femme est dans
un tat!... On peut le dire, depuis vingt ans que nous tenons la
maison, jamais chose pareille n'tait arrive. La police nous
prvient toujours... Il faut qu'il y ait eu quelque chose de
spcial contre M. Canonnier, savez-vous...

-- Ne vous faites pas de bile, dis-je. Il n'y a pas de votre faute,
nous le savons. coutez, vous allez faire une course pour moi...

-- Bien, monsieur Randal; tout de suite. Ah! j'oubliais: M. Roger
vient d'arriver...

-- Roger-la-Honte?

-- Oui, monsieur Randal.

-- Dites-lui qu'il monte immdiatement. C'est lui qui fera ma
course.

-- Ah! gmit l'htelier, la larme  l'oeil, je vois bien que vous
ne vous fiez plus  moi.

-- Mais si, mais si. Tenez, pour vous le prouver, je vous fais
prsent de cette valise et de ce qu'elle contient; mettez tout a
en pices et vite, dans votre fourneau; qu'il n'en reste plus
trace dans cinq minutes.

-- Bien, monsieur Randal; comptez sur moi, pour une fois, et pour
la vie.

L'htelier descend; et tout aussitt j'entends Roger-la-Honte
monter l'escalier. Il entre, la bouche pleine, la serviette autour
du cou.

-- Te voil tout de mme! me dit-il; on te croyait perdu, depuis le
temps... Qu'est-ce que tu faisais donc  Paris? Broussaille disait
qu'on t'avait nomm juge de paix... Et, dis donc, il en est
arriv, des histoires!... Canonnier arrt... Ah! vrai!... Sa
fille est ici? Je n'avais pas os vous dranger en arrivant... Tu
sais, il y a un fameux coup  risquer. C'est pour a que je
t'avais crit de venir  Bruxelles...

-- Roger, dis-je, il faut que tu fasses quelque chose tout de
suite. La fille de Canonnier est en danger ici et je veux
l'emmener sans qu'on puisse nous suivre. Il y a un roussin devant
l'htel?

-- Deux, rpond Roger-la-Honte; je les ai vus; ils montent la
faction de chaque ct de la porte.

-- Bon. Tu vas aller  Ixelles, rue Clmentine; tu sais?

-- Parbleu!

-- Les roussins ne te fileront pas; prends un fiacre, mais quitte-
le avant d'arriver  la maison.

-- Bien sr.

-- Tu diras  l'Anglaise de faire atteler son petit panier, et tu
le conduiras ici. Ds que tu seras arriv, je prendrai ta place
avec la petite et nous partirons. Quelle heure est-il? Neuf
heures. Prviens l'Anglaise que je serai chez elle vers onze
heures et demie. Dpche-toi. Tche d'tre revenu dans trois
quarts d'heure au plus tard.

-- Sois tranquille, dit Roger; tu me coupes mon dner en deux, mais
a ne fait rien.

Il descend l'escalier en courant.

-- Eh! bien, dis-je  Hlne qui vient de sortir de sa chambre,
j'ai trouv le moyen de sortir d'ici sans nous faire suivre...

-- Et moi, rpond-elle, j'ai trouv le moyen d'utiliser les
lettres. Voici mon plan: je vais exiger de Mme de Bois-Crault,
sous la menace d'un scandale meurtrier, qu'elle envoie son fils me
demander ma main.

-- Son fils! Vous marier avec son fils?...

-- Oui, dit Hlne dont toute la physionomie exprime une force de
volont extraordinaire et dont la voix vibre comme la lame fine
d'une pe. coutez-moi bien et vous me comprendrez. Je suis
ambitieuse et je veux me venger du mal qu'on m'a fait. Je suis
jeune, je suis belle, je crois  la force. C'est trs bien, mais
a ne suffit pas. Je n'ai pas de nom. Je puis m'en faire un? Un
sobriquet, comme les cocottes, oui. Mais je ne veux pas tre une
cocotte; je veux tre pire; et, pour cela, j'ai besoin d'un nom,
d'un vrai nom. Je suis Mlle Canonnier. Il faut que je sois
Mme de Bois-Crault. -- Ne me dites pas que ces gens-l refuseront.
Ils n'oseront pas refuser. Un refus les mnerait trop loin. Vous
savez combien on est avide de scandale, en France, et combien les
journaux seraient heureux de traner dans la boue toute une
famille appartenant  la noblesse de robe, et surtout Barzot!...
Barzot! Il faut qu'il soit mis au courant de mes volonts le plus
tt possible, et que ce soit lui qui aille porter mes conditions
aux Bois-Crault... Le mariage et le silence, ou bien le
dshonneur le plus complet, le plus irrmdiable... Oh! soyez
tranquille, continue Hlne, ce n'est que le mariage considr
comme acte d'tat civil qu'il me faut. M. Armand de Bois-Crault
ne sera mon mari que de nom, ainsi que dans certains romans. Non
pas que j'aie le culte de ma vertu, oh! pas du tout. Une femme qui
s'est laisse toucher une fois, une seule fois, par un homme
qu'elle n'aime pas, sait assez ddoubler son tre pour n'attacher
aucune importance  des actes auxquels son me reste trangre et
auxquels son corps, mme, ne participe que par procuration. Mais
il ne faut pas que je sois enceinte de cet tre-l. Cela
drangerait mes projets... Remarquez bien que tout peut se faire
le plus simplement du monde. Les Bois-Crault, qui ont l'espoir de
me voir revenir, -- et ils ne se trompent plus maintenant -- n'ont
gure bruit mon dpart. Si l'on s'en est aperu, on l'expliquera
par les tentatives audacieuses du fils contre mon innocence, et
par la rvolte un peu sauvage de ma pudeur alarme. Mais le fils
aura reconnu ses torts  mon gard, j'aurai pardonn, un mariage
formera le dnouement indispensable, et tout le monde sera
content.

-- Mme Barzot, dis-je; car il sera certain, aprs cela, que
Mme de Bois-Crault ne le fera plus chanter.

-- En effet, murmure Hlne; dornavant, c'est moi qui me chargerai
de ce soin.

-- Ah!... Ah!

-- Naturellement, puisque j'ai les lettres. Ces lettres, il faudra
que vous les mettiez en lieu sr, pendant le mois que je passerai
 l'htel de Bois-Crault.

--Vous n'y resterez qu'un mois?

-- Pas plus. Aprs quoi, nous romprons toutes relations, mon mari
et moi. Incompatibilit d'humeur, vous comprenez? Du reste, sevr
comme il le sera, il faudra bien qu'il prenne sa revanche
ailleurs; et je profiterai du premier prtexte. Je serai une
pouse due, outrage, spare d'un mari indigne. Mais je ne
demanderai point le divorce, car mes principes religieux me
l'interdisent. Je resterai Mme de Bois-Crault, honnte et
malheureuse femme -- et femme intressante, j'espre. -- J'crirai 
Barzot demain matin.

-- Non, Hlne, il ne faut pas lui crire. Il y a des choses qu'on
n'crit pas. Savez-vous s'ils ne pourraient point tirer parti de
votre lettre,  leur tour? Et d'abord, comment la rdigeriez-vous,
cette lettre? Rflchissez.

-- C'est vrai: Alors, comment faire!

-- Il faut aller voir Barzot et lui parler.

-- Moi?

-- Non, pas vous. Vous devez rester o je vais vous conduire ce
soir et ne vous faire voir nulle part jusqu' ce que l'affaire
soit termine.

-- Mais qui peut aller parler  Barzot?

-- Moi, si vous voulez.

-- C'est impossible! s'crie Hlne. Vous qui l'avez vol dans le
train qui l'a amen ici! Mais il vous reconnatrait...

-- Et puis? Que pourrait-il faire? O sont les preuves?... Oui,
j'irai demain matin. Cela ne me dplaira pas... Mais laissez-moi
vous faire tous mes compliments. Vous tes trs forte,

-- Non! s'crie-t-elle en me jetant ses bras autour du cou et en
fondant en larmes; non, je ne suis pas forte! Je suis une
malheureuse... une malheureuse! Je suis nerve, exaspre, mais
je ne suis pas forte... je donnerais tout, tout, pour n'avoir pas
l'existence que j'aurai, pour avoir une vie comme les autres... Je
me raidis parce que j'ai peur. Il me semble que je suis une
damne... N'est-ce pas, vous serez toujours mon ami?

-- Oui, dis-je en l'embrassant; je vous promets d'tre toujours
votre ami... Maintenant, descendons, Hlne; il est neuf heures et
demie et la voiture que j'ai envoye chercher va arriver.

Nous attendons depuis cinq minutes  peine dans un salon du rez-
de-chausse quand j'entends le bruit du petit panier de
l'Anglaise.

-- Les roussins viennent de faire signe  un fiacre, entre me dire
l'htelier.

-- Bien. Allons.

Hlne prend le petit sac qui contient son linge et les lettres,
et nous sortons de la maison juste comme Roger-la-Honte descend du
panier.

--Je n'ai pas t long, hein?

-- Non. Attends-moi vers minuit.

Je saute dans la voiture o Hlne a dj pris place, je touche le
cheval de la mche du fouet et nous partons. Pas trop vite. Il
faut laisser aux mouchards, dont le fiacre s'est mis en route, la
possibilit de nous escorter. Ixelles est  gauche. Je prends 
droite.

-- Nous sommes suivis, dis-je  Hlne, mais pas pour longtemps.
Quand nous arriverons aux dernires maisons de la ville, je
couperai le fil.

Nous y sommes. Je me retourne; le fiacre est  cent pas en
arrire, et j'aperois un des policiers qui excite le cocher 
pousser sa bte. Imbcile! La campagne est devant nous, trs
sombre. Tout d'un coup, j'enlve le cheval d'un coup de fouet et
le panier roule  fond de train, file comme une flche. Les
lanternes du fiacre paraissent s'teindre lentement dans la nuit;
on finit par ne plus les voir. Je prends une route  gauche, je
ralentis l'allure du cheval; et, pendant vingt minutes environ,
nous roulons dans les tnbres. Mais voici des lumires, l-bas;
c'est Ixelles.

-- Dans un quart d'heure, dis-je  Hlne qui a gard le silence
depuis notre dpart de l'htel, nous serons arrivs.  moins que
le cheval ne sache parler, celui qui pourra dire o vous passerez
la nuit sera malin.

-- Vous irez voir Barzot demain matin? me demande t-elle.

-- Oui; et le soir je viendrai vous rendre compte du rsultat de
l'entrevue.

-- coutez, dit-elle en se serrant contre moi; coutez et rpondez-
moi: Croyez-vous que je fasse bien d'agir comme je veux le faire?
Pour moi-mme, j'entends. Croyez-vous que je fasse bien? Il m'a
sembl voir tout mon avenir, tout  l'heure, quand nous passions 
toute vitesse dans ces chemins sombres que rougissaient devant
nous les rayons des lanternes. Ce sera ma vie, cela. Une course
effrne dans l'inconnu, avec les reflets sanglants de la colre
et de la haine pour montrer la route,  mesure que j'avancerai. Ne
pensez-vous pas que ce sera horrible? Ne pensez-vous pas que
j'aurais une existence plus heureuse si je brlais ce soir les
lettres qui sont l, et si...

Sa main glace se pose sur la mienne.

-- Oh! si vous saviez comme je voudrais tre aime! Je le
voudrais... C'est  en mourir! Je m'tourdis avec des mots... Oui,
c'est a que je veux: qu'on m'aime!... Voulez-vous m'aimer, vous?
Voulez-vous me prendre? Dites, voulez-vous me prendre? Me garder
avec vous, toute  vous, toujours  vous? je serais votre
matresse et votre amie... et une bonne et honnte femme, je vous
jure. Je serais  vous de toute mon me... vous n'tes pas fait
pour tre un voleur; vous avez assez d'argent pour que nous
puissions vivre heureux, et peut-tre que je serai riche plus
tard... Je suis intelligente et belle... Embrassez-moi fort...
encore plus fort... et dites-moi que vous voulez bien...

Elle est affole, nerveuse, surexcite jusqu'au paroxysme par les
motions de la soire. Certes, elle est intelligente et belle, et
je me sens attir vers elle, et je crois que je l'aimerais si je
ne m'en dfendais pas; mais je ne veux pas profiter de l'tat dans
lequel elle se trouve et la pousser  sacrifier son existence
entire  la surexcitation d'un instant. Et puis, des souvenirs
semblent se dresser devant moi, comme elle parle. Sa voix... elle
va veiller dans ma mmoire l'cho lointain d'une autre voix
dsespre, que je n'ai point cess d'entendre, et qui s'est tue
pour jamais...

-- Je ferai ce que vous voudrez, Hlne; mais calmez-vous. Nous
parlerons de tout cela demain soir, voulez-vous?

Et j'acclre le trot du cheval, car nous entrons dans Ixelles, et
je dsire qu'on nous remarque le moins possible.

-- Demain, il sera trop tard, rpond-elle.

Je garde le silence; et bientt nous pntrons dans la cour du
pensionnat dont l'Anglaise a ouvert la grille.

-- N'ayez pas d'inquitude, monsieur Randal, me dit cette veuve de
colonel quand je la quitte aprs avoir souhait une bonne nuit 
Hlne et, aprs avoir, aussi, mis le cheval  l'curie -- car il
valait mieux ne point rveiller le cocher-jardinier de
l'tablissement -- n'ayez pas d'inquitude, cette dame ne manquera
de rien; et chaque fois que je pourrai vous tre utile... Je
n'oublierai pas que vous m'avez rendu service.

En rentrant  l'htel du Roi Salomon, j'aperois les deux
policiers qui se font face sur le trottoir; je vois,  la lueur
des becs de gaz, leurs yeux s'agrandir dmesurment  mon aspect.
Ils ont sans doute envie de me demander pourquoi je reviens tout
seul...

-- Me voici de retour, dis-je  Roger-la-Honte qui m'attend en
accumulant des croquis sur un album qu'il a achet, en passant,
dans les Galeries Saint-Hubert. Tout a t pour le mieux.

-- Chouette! dit Roger. Tu me raconteras tout a en dtail. Mais,
d'abord, je veux te parler du travail. Le coup est  faire, non
pas  Bruxelles, mais  Louvain. C'est Stphanus qui me l'a
indiqu... Tu sais bien, ce Stphanus dont je t'ai parl souvent,
et qui est employ ici chez un banquier, un homme d'affaires...

-- Ah! oui; je me souviens. Dis donc, y a-t-il moyen de retarder la
chose pendant cinq ou six jours?

-- Certainement. Huit, dix, si l'on veut. Tu es occup? Pour la
petite, au moins?

-- Oui, il faut que je fasse quelques dmarches ces jours-ci. Et
mme, comme j'ai quelqu'un  voir demain matin de bonne heure, je
vais aller me coucher, avec ta permission.

-- Va, dit Roger. Nous aurons le temps de causer  notre aise si
nous restons ici une semaine  nous tourner les pouces. Mais la
fille d'un camarade, c'est sacr... Bonsoir.

C'est surtout pour rflchir que je veux me retirer dans ma
chambre. Mais le sommeil a bien vite raison de mes intentions...

Il est huit heures, quand je me rveille. J'ai juste le temps de
m'habiller pour courir surprendre Barzot au saut du lit, Tiens, 
propos... Mais o perche-t-il, Barzot?... Diable! il va falloir
faire le tour des htels... Je vais commencer par l'htel
Mengelle.

J'ai la main heureuse. C'est justement  l'htel Mengelle qu'est
descendu le premier prsident Barzot.

Je lui fais passer ma carte:

Georges Randal
Ingnieur
Collaborateur  la Revue Pnitentiaire

XVIII -- COMBINAISONS MACHIAVLIQUES ET LEURS RSULTATS

En m'apercevant, Barzot ne peut rprimer un mouvement de surprise.

-- tes-vous bien sr, Monsieur, me demande-t-il d'une voix
tranchante, de porter le nom qui est inscrit sur cette carte?

-- Parfaitement sr, dis-je sans m'mouvoir car je savais bien
qu'il me reconnatrait du premier coup et je m'amuse normment,
en mon for intrieur, de la situation ridicule dans laquelle va se
trouver ce magistrat impuissant devant un voleur. Parfaitement
sr.

-- Je connais beaucoup un M. Randal...

-- M. Urbain Randal? C'est mon oncle. Je sais en effet, Monsieur,
qu'il a l'honneur d'tre de vos amis. Si j'avais eu plus de got
pour la campagne, j'aurais profit plus souvent de l'hospitalit
qu'il m'offrait dans sa villa de Maisons-Laffitte et j'aurais eu
certainement l'occasion d'y faire votre connaissance plus tt.

-- Veuillez m'excuser, dit Barzot en m'engageant  prendre un sige
et en s'asseyant dans un fauteuil, je... vous offrez une
ressemblance frappante avec une personne...

-- Une personne que vous avez remarque, hier, dans le train qui
vous amenait de Paris? C'est encore moi. Vous ne vous trompez pas.

-- Alors!... dit Barzot en se levant et en faisant un pas vers un
timbre...

Je le laisse faire. Je sais trs bien qu'il ne sonnera pas. Et il
ne sonne pas, en effet. Il se tourne vers moi, l'air furieux, mais
anxieux surtout.

-- Voulez-vous m'exposer l'objet de votre visite?

-- Certainement. Je suis envoy vers vous par Mme Hlne Canonnier.

Barzot ne rpond point. Son regard, seul, s'assombrit un peu plus.
Je continue, trs lentement:

-- Mlle Canonnier se trouvait  Bruxelles depuis avant-hier avec
son pre. Je dois vous dire que j'ai l'honneur, le grand honneur,
d'tre trs li avec M. Canonnier; nous nous sommes rendu des
services mutuels; je ne sais point si vous l'avez remarqu,
Monsieur, mais la solidarit est utile, j'oserai mme dire
indispensable, dans certaines professions. Si l'on ne s'entraidait
pas... Il y a tant de coquins au monde!...

-- Htez-vous, dit Barzot dont l'attitude n'a pas chang mais dont
je commence  our distinctement,  prsent, la respiration
saccade.

-- Je connaissais donc M. Canonnier. Mais je n'avais jamais eu le
plaisir de voir sa fille. Elle avait vcu, jusqu' ces jours
derniers, chez des gens qui passent pour fort honorables, mais qui
sont infmes, et qui reoivent d'ignobles drles, gnralement
trs respects.

Les poings de Barzot se crispent. Comme c'est amusant!

-- Du moins, dis-je avec un geste presque piscopal, telle est
l'impression que ces personnes ont laisse  Mlle Canonnier. La
haute situation que vous occupez, Monsieur, et qui vous laisse
ignorer bien peu des oprations excutes au nom de la Justice,
vous a certainement permis d'apprendre comment M. Canonnier fut
ravi, hier soir,  l'affection de son enfant. Je fus tmoin de cet
vnement pnible. Mlle Hlne Canonnier, reste seule, avec moi,
m'avoua qu'elle redoutait beaucoup les entremises de certains
individus en la loyaut desquels elle n'avait aucune confiance.
Elle me fit part de son dsir de mettre en lieu sr, non seulement
sa personne, mais encore une certaine quantit de lettres fort
intressantes...

-- Que vous m'avez voles! hurle Barzot. Ah! misrable!

Je hausse les paules.

-- Rellement, Monsieur? Misrable?... Dites-moi donc, s'il vous
plat, quel est le plus misrable, de l'homme qui emploie le
chloroforme pour dtrousser son prochain ou de celui qui s'en sert
pour violer une jeune fille?

Barzot reste muet. Il vient s'asseoir sur une chaise devant une
table, et prend son front dans ses mains.

-- Combien exigez-vous de ces lettres? demande-t-il. Combien?
Quelle somme?

-- Je vous ai dit que je me prsentais  vous au nom de
Mlle Canonnier, et pas au mien. Ce n'est pas moi qui possde ces
lettres; c'est elle. Elle n'a pas l'intention de vous les vendre.

Barzot lve la tte et me regarde avec tonnement. J'ajoute:

-- Elle n'a pas l'intention de vous les vendre pour de l'argent.

-- Ah! dit-il. Ah!...

Et il attend, visiblement inquiet -- car sa belle impassibilit du
dbut l'a compltement abandonn -- que je veuille bien lui
apprendre ce qu'Hlne rclame de lui.

-- Mlle Canonnier, dis-je, n'a point de position sociale; elle
dsire s'en faire une. Elle veut se marier.

-- Elle veut se marier? demande Barzot dont les yeux s'clairent et
dont les joues s'empourprent. Elle veut se marier?... Eh! bien...
Tenez, Monsieur, continue-t-il tendant la main, j'oublie ce que
vous tes, ce que vous avouez tre, et je me souviens seulement
que j'ai devant moi le neveu d'un homme que j'estime...

-- Vous avez tort, dis-je; mon oncle est un voleur. S'il ne m'avait
point dpouill du patrimoine dont il avait la garde, je ne serais
peut-tre pas un malfaiteur.

-- Alors, reprend Barzot d'une voix plus grave, je vous parlerai
d'homme  homme. J'ai beaucoup rflchi depuis trois jours, depuis
le moment o j'ai appris que Mlle Canonnier avait quitt Paris,
les penses que j'ai agites n'taient pas nouvelles en moi, car
il y a longtemps, trs longtemps, que je sais  quoi m'en tenir
sur la signification et la valeur de notre systme social; mais je
n'en avais jamais aussi vivement senti la turpitude. Nous vivons
dans un monde criminellement bte, notre socit est anti-humaine
et notre civilisation n'est qu'un mensonge. Je le savais. J'tais
convaincu que le code, cette cuirasse de papier des voleurs qu'on
ne prend pas, n'tait qu'une illusion sociale. Cependant... Ah!
j'ai compris combien il faut avoir l'honntet modeste!... J'ai vu
dfiler bien des sclrats devant moi, Monsieur; j'ai entendu le
rcit de bien des crimes. Mais que d'autres bandits qui jouissent
de la considration publique! Combien de forfaits qui restent
ignors, ternellement inconnus, parce que les lois sont
impuissantes, parce que les victimes ne peuvent pas se faire
entendre. Hlas! la Justice est ouverte  tous. Le restaurant
Paillard aussi... Et puis, la Justice, les lois... Des mots, des
mots!... Je me demande, aujourd'hui, comment il ose exister,
l'Homme qui Juge! Il faudrait que ce ft un saint, cet homme-l.
Un grand saint et un grand savant. Il faudrait qu'il n'et rien 
faire avec les rancunes de caste et les prjugs d'poque, que son
caractre ne st pas se plier aux bassesses et son me aux
hypocrisies; il faudrait qu'il comprt tout et qu'il et les mains
pures -- et peut tre, alors, qu'il ne voudrait pas condamner...

J'coute, sans aucune motion. Des blagues, tout a! Verbiage
pitoyable de vieux renard pris au pige. S'il n'avait pas peur de
moi, il me ferait arrter, en ce moment, au lieu de m'honorer de
ses confidences. Quand on raisonne ainsi, d'abord, et qu'on n'est
pas un pleutre, on quitte son sige et l'on rend sa simarre, en
disant pourquoi.

-- En venant ici, continue Barzot, j'avais pris une grande
rsolution. Je crois que tout peut se rparer; l'expiation rachte
la faute et fait obtenir le pardon. J'tais dcid  donner ma
dmission le plus tt possible; et  offrir  Mlle Canonnier telle
somme qu'elle aurait pu souhaiter, ou bien, dans le cas -- que
j'avais prvu -- o elle aurait refus toute compensation
pcuniaire... Vous venez de me dire, Monsieur, que Mlle Canonnier
dsire se crer une position sociale, et qu'elle veut se marier.
Eh! bien, moi aussi j'avais pens qu'un mariage tait la seule
rparation possible, et j'y suis prt...

J'clate de rire.

--Vous y tes prt! Et vous esprez -- non, mais, l, vraiment? --
vous croyez qu'elle voudrait de vous?... Mais, sans parler
d'autres choses, vous avez soixante ans, mon cher Monsieur, dont
quarante de magistrature, qui plus est; et elle en a dix-neuf. Et
vous pensez qu'elle irait river sa jeunesse  votre snilit, et
enterrer sa beaut, dont vous auriez honte, dans le coin perdu de
province o vous rvez de la clotrer?... C'est a, votre
sacrifice expiatoire? Diable! il n'est pas dur.  moins que vous
n'ayez l'intention d'instituer lgataire universelle votre
nouvelle pouse, et de vous brler la cervelle le soir mme du
mariage?

-- Si je le pouvais, dit Barzot, trs ple, je le ferais, Monsieur,
Mais j'ai une fille, une fille qui a dix-huit ans, et dont je dois
prparer l'avenir...

-- Et vous n'hsiteriez pas, m'cri-je,  donner  votre enfant
une belle-mre de son ge! Et vous prpareriez son avenir, comme
vous dites, en vous alliant  la fille d'un malfaiteur! Mais c'est
insens!

Barzot baisse la tte. Le monde doit lui sembler bien mal fait,
rellement.

-- Qu'il vous est donc difficile, dis-je, de voir les choses telles
qu'elles sont! Il faut toujours, mme quand vous tes sincres,
que vos intrts s'interposent entre elles et vous. Vous avez beau
vouloir agir avec bont, vous restez des gostes; vous avez beau
vouloir faire preuve de piti, vous demeurez des implacables. Et
vous esprez trouver chez les autres ce qu'ils ne peuvent trouver
chez vous. L'expiation!... Vous tes-vous seulement demand ce que
cette jeune fille, que vous avez achete, a souffert? Savez-vous
ce qu elle a prouv, hier soir, lorsqu'on est venu arrter son
pre, sur vos ordres sans doute, -- son pre relgu au bagne en
dpit de toute quit, et pour satisfaire les rancunes de
malandrins politiques? -- Vous doutez-vous de ce que devrait tre
votre expiation, pour n'tre pas une pnitence drisoire?... Et
avez-vous pens, aussi, que votre victime vous laisserait l, vous
et votre complice, sans plus s'inquiter de vous que si vous
n'aviez jamais exist, si elle trouvait une sympathie assez grande
pour lui emplir le coeur?... Non, ce sont l des choses que vous
ne pouvez imaginer; elles sont trop simples... Rien ne se rpare,
Monsieur, et rien ne se pardonne. On peut endormir la douleur
d'une blessure, mais la plaie se rouvrira demain, et la cicatrice
reste. On peut oublier, par fatigue ou par dgot, mais on ne
pardonne pas. On ne pardonne jamais... Voyons, Monsieur. Mlle
Canonnier dsire se marier et elle vous demande, en change du
silence qu'elle gardera, de vouloir bien assurer ce mariage dans
le plus bref dlai; cela vous sera facile, car vous aurez  vous
adresser  des gens qui ont autant d'intrt que vous  viter un
scandale. C'est avec M. Armand de Bois-Crault que mad...

-- Jamais! s'crie Barzot qui se lve en frappant la table du
poing. Jamais!... Qu'il arrive n'importe quoi, mais cela ne sera
pas!... Vous entendez? Jamais!...

-- Comme vous voudrez, dis-je trs tranquillement -- car je ne peux
voir, dans l'emportement de ce premier prsident grotesque, autre
chose que la fureur de la vanit blesse. -- Comme vous voudrez.
Mlle Canonnier fera son chemin tout de mme. Elle est jeune, jolie
et intelligente; l'argent ne lui manquera pas; et, ma foi... elle
aura le plaisir, pour commencer, de se payer un de ces
scandales... Il me semble dj lire les journaux. Le viol, le
dtournement de mineure, le proxntisme, etc., etc., sont prvus
par le Code, je crois? Quelle figure ferez-vous au procs,
Monsieur?

Barzot ne rpond pas. Appuy au mur, la face dcolore par
l'angoisse, la sueur au front, il fixe sur moi ses yeux hagards,
des yeux d'homme que la dmence a saisi. S'il devenait fou, par
hasard? Il faut voir.

-- Voudriez-vous au moins, Monsieur, m'apprendre pour quelle raison
vous vous refusez, contre tous vos intrts,  tenter la dmarche
au succs certain que rclame de vous Mlle Canonnier?

-- Je l'aime! crie Barzot. Je l'aime! Je l'aime de tout mon, coeur,
de toute ma force, comprenez-vous?... Ah! c'est de la folie et
c'est infme, mais vous ne pouvez pas savoir le vide, le nant, le
rien, qu'a t toute mon existence! Non, vous ne pouvez pas
savoir... Un forat, courb sur la rame qui laboure le flot
strile et enchan  son banc, loin des hublots, dans l'entrepont
de la galre... On finit par douter du ciel... Je n'avais jamais
aim, jamais, quand j'ai connu cette enfant. Et, tout d'un coup,
'a t comme si quelque chose ressuscitait en moi; quelque chose
qui avait si peu exist, si peu et il y avait si longtemps! Tous
les sentiments touffs, toutes les effusions trangles, toutes
les affections meurtries et tous les lans briss -- toutes les
passions, toutes les grandes, les fortes passions... Ah! tout cela
n'tait pas mort! Mon coeur dessch, racorni, s'tait remis 
battre; il me semblait que je commenais  vivre,  soixante
ans... Oui, je l'ai aime, bien que 'ait t atroce et ignoble,
malgr le mpris et le dgot que j'avais pour moi-mme, malgr
les ignominies qu'il fallait subir pour la voir, malgr tous les
chantages... Oui, je l'ai aime, bien que je n'aie pu la dlivrer
de la servitude indigne qui pesait sur elle... Combien de fois ai-
je voulu l'arracher de l!... Mais j'avais peur du dshonneur dont
on me menaait alors comme elle m'en menace aujourd'hui... cette
crainte du dshonneur qui fait faire tant de choses honteuses!...
Oui, Je l'aime, et je ne peux pas... Oh! c'est terrible!... Et je
l'aime  lui sacrifier tout, tout! Je l'aime  en mourir,  en
crever, l, comme une bte...

Il se laisse tomber sur la chaise, cache sa tte dans ses mains,
et des sanglots douloureux font frissonner ses paules... Ah!
c'est lamentable, certes; mais ce n'est plus ridicule. Non, pas
ridicule du tout, en vrit. Il a presque cess d'tre abject, ce
vieillard, ce maniaque de la justice  formules dont le coeur fut
cras sous les squalides grimoires de la jurisprudence, qui
s'aperoit, lorsque ses mains tremblent, que ses cheveux sont
blancs et que la mort le guette, qu'il y a autre chose dans la vie
que les rpugnantes sottises de la procdure, -- ce pauvre tre qui
a vcu, soixante annes, sans se douter qu'il tait un homme...

Brusquement, il relve la tte.

-- Monsieur, dit-il d'une voix qu'il s'efforce d'affermir, mais qui
tremble, vous pourrez dire  Mlle Canonnier que je ferai selon son
dsir et que j'irai voir, ds ce soir, Mme de Bois-Crault. Vous
ne voulez pas, sans doute, me donner l'adresse de Mlle Canonnier?
Non. Bien. C'est donc sous votre couvert que je lui ferai part du
rsultat de ma dmarche. J'ai votre carte... Les lettres me
seront-elles rendues si je russis? ajoute-t-il anxieusement.
-- Mon Dieu! Monsieur, dis-je en souriant, vous vous entendrez  ce
sujet avec Mlle Canonnier quand elle sera Mme de Bois-Crault.
Vous ne manquerez pas, j'imagine, d'aller lui prsenter vos
hommages. Et je ne vois point pourquoi elle ne vous remettrait pas
ces lettres -- au moins une par une.

-- La vie est une comdie sinistre, dit Barzot.

C'est mon avis. Mais je me demande, en descendant l'escalier, si
Barzot n'tait pas trs heureux, ces jours derniers encore, d'y
jouer son rle, dans cette comdie que ses grimaces n'gayaient
gure. Allons, j'ai probablement baiss le rideau sur sa dernire
culbute.

Et c'est Hlne qui va paratre sur la scne,  prsent, en pleine
lumire, salue par les flons-flons de, l'orchestre, aux
applaudissements du parterre et des galeries.

Je l'ai mise au courant de ce qui s'tait pass entre Barzot et
moi. Elle m'a cout avec le plus grand calme, sans manifester
aucune motion.

-- Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit hier soir, m'a-t-elle
demand quand j'ai eu fini mon rcit? Hier soir, dans la voiture
qui m'a amene ici? Vous m'avez dit que nous causerions de tout
cela aujourd'hui, et je vous ai rpondu qu'il serait trop tard.

-- Eh! bien, s'il est trop tard, Hlne, n'en parlons pas.

-- Non... Mais vous vous souviendrez peut-tre, et moi aussi, de ce
que je vous ai propos.

-- Je souhaite que vous soyez toujours assez heureuse pour ne
jamais vous en souvenir. Et j'espre que vous ne m'en voudrez pas
d'avoir manqu de confiance en moi-mme.

-- Pourquoi n'avez-vous pas confiance en vous? Je crois le deviner.
Lorsque vous avez rsolu d'adopter votre genre actuel d'existence,
vous vous tiez aperu que, dans tous les conflits avec le monde,
la sensibilit de la nature et la dlicatesse du caractre
entravent le malheureux qui en est bni ou afflig bien plus que
ne pourrait faire l'accumulation en lui de tous les vices; et vous
vous tes dcid  faire table rase de toute espce de sentiments.
Peut-tre est-il ncessaire d'agir ainsi. Je ne sais pas, mais
j'en ai peur. Oui, c'est ce qui me fait redouter cette existence
d'aventurire que je vais commencer. S'il ne fallait que rester 
l'afft des occasions ou les faire natre, demeurer
perptuellement sur la dfensive devant les entreprises des
autres, cela irait encore. Mais se mfier sans trve de soi-mme,
se tenir en garde contre tous les entranements de l'esprit et les
lans du coeur... Quelle vie! C'est agir comme les Barzot qui
dplorent, quand ils sont vieux, la scheresse de leur me. Oui,
dans un sens contraire, c'est agir comme eux... Enfin, ce qui est
fait est fait. Amis tout de mme, n'est-ce pas?

Oh! certainement. D'autant plus qu'elle n'a pas tort. Mais...
mais...

Je l'ai revue tous les jours pendant cette semaine, la blonde. Ses
cheveux d'or trs ancien relevs sur la blancheur satine de la
nuque, sa carnation glorieuse qui crie la force du sang fier
gonflant les veines, les molles ondulations et les inflexions
longues de sa chair qui s'attend frmir, toute sa grce de fleur
printanire, la splendeur triomphante de sa jeunesse radieuse...
Ah! si elle avait dit un mot, encore! Mais ses lvres s'taient
scelles et ses beaux yeux sont rests muets.

-- Qu'importe! me disais-je quand je l'avais quitte. Elle est
assez belle et assez adroite pour se crer rapidement une autre
existence que celle que je pourrais lui faire. Et pour moi... Rien
de plus ridicule que d'tre le second amant d'une femme, d'abord;
quand on n'a pas t le premier, on ne peut succder qu'au
sixime...

Et des tas de btises pareilles. Quelle joie on prouve  se
martyriser...

Barzot a crit. Les Bois-Crault se sont dcids au mariage.
Parbleu! Canonnier, de Mazas o il se trouve, a donn son
consentement, et les bans sont publis.

-- Mon pauvre pre! a dit Hlne en pleurant; croyez-vous que nous
pourrons le faire vader?

-- Sans aucun doute; mais pas maintenant, malheureusement; il faut
attendre qu'il ait quitt la France. Je serai renseign et vous
prviendrai, le moment venu.

Qu'a pu penser Canonnier du mariage de sa fille? Je donnerais gros
pour le savoir. En tous cas, il lui aura, sans s'en douter,
constitu une dot. Roger-la-Honte, que j'avais envoy  Londres
afin de dposer les lettres  _Chancery Lane_, est revenu avec les
cinq cents livres que j'ai pri Paternoster de lui remettre.
Hlne n'a rien voulu accepter, en dehors de cette somme.

Et mme aujourd'hui, au moment o je lui fais mes adieux chez
l'Anglaise, elle me remercie de mes offres.

-- Non, dit-elle, j'ai, assez d'argent. Je m'arrangerai pour vous
faire donner de mes nouvelles par Mme Ida; et si par hasard
j'avais  me plaindre de quelque chose, elle serait informe; et
je compte sur vous. Mais je suis sre qu'ils se conduiront bien.
Ils sont si lches!

Elle me tend la main, monte dans la voiture qui l'attend et qui
part au grand trot. Elle va retrouver Mme de Bois-Crault qui est
venue ce matin la chercher  Bruxelles, et qui l'a prie, par un
billet que j'ai reu il y a une heure, de venir la rejoindre 
l'htel Mengelle. Elle sera ce soir  Paris... Quel avenir lui
prpare la vie, et quelles surprises?...

Et que me rserve-t-elle,  moi? Il me semble qu'Hlne m'a
apport quelque chose, et m'a, pris quelque chose aussi; qu'elle a
voqu en moi des sentiments et des souvenirs que j'avais bannis
de toute ma force; et qu'elle a rduit  nant mon parti pris
d'indiffrence. O vais-je?... Je me rappelle que j'avais fait un
rve autrefois. J'avais rv de reprendre ma jeunesse, ma jeunesse
qu'on m'avait mise en cage. Et elle vient de se prsenter  moi,
cette jeunesse, en celle de cette femme qui s'offrait et que je
n'ai pas voulu prendre. Le sable coule grain  grain dans le
sablier... O vais-je?

Ce soir, ce sera le cambriolage  Louvain, avec Roger-la-Honte,
sur les indications du nomm Stphanus, employ de banque. Et
demain... Et aprs?... Et ensuite?...

Quand on descend dans une mine, aprs le soudain passage de la
lumire aux tnbres, aprs l'motion que cause la chute dans le
puits, la certitude vous empoigne -- la certitude absolue -- que
vous montez au lieu de descendre. Cette conviction s'attache 
vous, s'y cramponne, bien que vous sachiez que vous descendez, et
vous ne pouvez vous en dfaire avant que la cage vous dpose au
fond. Alors...

J'y suis, au fond.


XIX -- VNEMENTS COMPLTEMENT INATTENDUS

... Dcidment, mon cher, on ne connat sa puissance que
lorsqu'on l'a essaye; et vous aviez raison,  Bruxelles; je suis
trs forte. Si vous aviez pu me voir aujourd'hui, vous auriez t
fier de la justice de vos apprciations. Vous ne vous seriez pas
ennuy, non plus. Oh! la crmonie n'a rien eu de grandiose; on
avait profit de la mort d'un cousin loign pour faire les choses
trs simplement, sous couleur de deuil de famille. Un vicaire et
un adjoint ont suffi  confectionner le noeud nuptial, et c'est un
noeud trs bien fait, car ils sont gens d'exprience. Mais auriez-
vous ri, vous qui tes au courant de tout, de m'entendre prononcer
le oui solennel, devant Dieu et devant les hommes, d'une voix qui
trahissait toute l'motion ncessaire, tandis que mes yeux
baisss, indices de ma modestie, contrastaient avec la rougeur de
mes joues, signe certain d'une flicit intense! Auriez-vous ri de
la contenance de mon heureux poux, de l'expression de joie outre
panouie sur le visage de ma belle-mre, de l'air ahuri de mon
beau-pre le brodeur qui semblait vraiment s'tre chapp, effar
et surcharg de citations latines, du Rquisitoire  travers les
Ages! Auriez-vous ri des flicitations, et des voeux, et des
compliments, et des demandes, et des rponses, et des mensonges --
et des mensonges! -- Il en pleuvait. Pensez si je contribuais 
l'averse!... Enfin, c'est fait. Je suis Madame de Bois-Crault.
L'glise le proclame et l'tat civil le constate. L'anneau
conjugal brille  mon doigt. Ah! elle a t dure  conqurir,
cette bague! Que de luttes, pendant ces quinze jours! Que de
comdies et de drames, dont vous ne vous douter pas! Heureusement,
je ne suis plus la petite femme apeure qui se pressait contre
vous -- vous souvenez-vous? -- et qui tremblait devant les gros yeux
que lui faisait l'avenir. Je suis une vraie femme -- la femme forte
de l'vangile, mon cher. -- Et, tenez, pour vous le prouver, il
faut que je vous fasse le rcit de tout ce qui s'est pass, 
prsent que je suis retire dans cette chambre nuptiale que
j'habite seule, naturellement, et dont je viens de fermer la porte
 clef. Il est minuit et je n'aurai pas fini avant trois heures,
car c'est un roman que j'ai  vous crire, un roman des plus
curieux, des plus bizarres et des plus mouvements, un roman
romanesque. Je commence... Mais laissez-moi d'abord aller arracher
 mon immacule robe blanche une de ces fleurs d'oranger, symbole
de puret et d'innocence, image de mon coeur, que je veux mettre
dans l'enveloppe, une fois mon roman termin...

Je relis la lettre par laquelle Hlne, il y a trois semaines,
m'annonait son mariage. J'en ai reu une autre, d'elle aussi,
tout  l'heure; elle m'y apprend qu'elle vient de quitter
irrvocablement l'htel de Bois-Crault et qu'elle va partir pour
la Suisse. D'ailleurs, elle ne me donne aucun dtail sur les
circonstances qui ont servi de prtexte  son dpart, ni sur ses
intentions. Ne soyez point inquiet de moi, me dit-elle; je suis
prte  engager la grande lutte de l'existence et les munitions ne
me manquent pas, au moins pour commencer.

Je jette les lettres dans un tiroir, et je ramasse la fleur
d'oranger qui vient de tomber  terre et sur laquelle j'ai mis le
pied... Ah! si l'on pouvait les araser ainsi, tous les souvenirs
du pass! Papier peint, carton, fil de fer, bouts de chiffons
poisss de colle -- salet -- on met a sous globe, en France, sur
un coussin de velours rouge orn d'une torsade d'or, comme si les
caroncules myrtiformes ne suffisaient pas... Souvenirs!
Souvenirs!... Et tous les autres, les souvenirs, conservs dans la
mmoire comme en un reliquaire, ces vestiges du pass pendus aux
parois du cerveau ainsi que les dfroques des noys aux murailles
de la Morgue, ces dbris de choses vcues qui secouent leur
odieuse poussire sur les choses qui naissent pour les ternir et
les empcher d'tre, couronnes mortuaires, couronnes nuptiales,
pithalames et pitaphes -- Regrets ternels... Oui, ternels, les
regrets et les aspirations. Et quant au Prsent... Je lance la
fleur dans le feu qu'Annie vient d'allumer car l'automne est
arriv, l'automne pluvieux et noirtre de Londres.

Une lueur blafarde et lugubre tombe d'un ciel bas comme une vote
de cave, lueur de soupirail agonisant sans reflets dans la boue
hostile et spongieuse. S'il faisait nuit, tout  fait nuit!...
Voil la tonalit de mon esprit, depuis un mois, depuis que nous
sommes revenus de Belgique, Roger-la-Honte et moi, aprs avoir
fourni la matire d'un beau fait-divers aux journalistes de
Louvain. Triste! Triste!... Non, Hlne n'est plus la petite femme
qui se pressait contre moi; elle ne sera plus jamais cette femme-
l. Qu'elle triomphe ou qu'elle choue, que la vie lui soit
martre ou bonne mre, elle ne sera plus jamais cette femme-l --
la femme que j'aurais voulu -- qu'elle ft toujours. -- C'est drle:
on dirait que je lui garde rancune d'avoir agi comme je l'ai
fait... d'avoir refus l'existence qu'elle me proposait, existence
possible aprs tout, avec la libert assure, et non sans douceur
certainement. On rve de la femme par laquelle l'univers se rvle
-- effigie qu'on trane derrire soi, image qui s'estompe dans les
lointains de l'avenir --; et, toujours hante par le spectre du
souvenir et la proccupation du futur, la pense se prend de
vertige devant Celle qui a la bravoure de s'offrir; elle semble,
Celle-l, la mystrieuse prtresse d'une puissance redoute. Le
Prsent effraye.

Je ne devrais pas en avoir peur, pourtant, moi qui ai voulu vivre
droit devant moi, en dehors de toute rgle et de toute formule,
moi qui n'ai pas voulu vgter, comme d'autres, d'espoir toujours
nouveau en dsillusion toujours nouvelle, d'entreprise avorte en
tentative irralisable, jusqu' ce que la pierre du tombeau se
refermt, Avec un grincement d'ironie, sur un dernier et ridicule
effort... Vouloir! la volont: une lame qu'on n'emploie pas de
peur de l'brcher, et qu'on laisse ronger par la rouille... Ah!
il y a d'autres liens que la corde du gibet, pour rattacher
l'homme qui se rvolte  la Socit qu'il rpudie; des liens aussi
cruels, aussi ignoble, aussi inexorables que la hart. Libre autant
qu'il dsirera l'tre, si hardie que soit l'indpendance de ses
actes, il restera l'esclave de l'image taille dans le cauchemar
hrditaire, de l'Idal  la tte invisible, aux pieds putrfis;
il ne pourra gurir son esprit de la dmence du pass et du dlire
du futur; il ne pourra faire vivre, comme ses actions, sa pense
dans le prsent. Il faudra toujours qu'il se cre des fruits
dfendus, sur l'arbre qui tend vers lui ses branches, et qu'il
croie voir flamboyer l'pe menteuse du sraphin  l'entre des
paradis qui s'ouvrent devant lui. Et son me, fourbue d'inaction,
ira se noyer lentement dans des marcages de dgot... Des
sanglots me roulent dans la gorge et clatent en ricanements...
Allons, il faut continuer, sans repos et sans but, faire face  la
destine imbcile jusqu' la catastrophe invitable -- dont je
retirerai une moralit quelconque, inutile et bte, pour tuer le
temps, et si j'ai le temps.

Cependant, il ne faut rien prendre au tragique. C'est pourquoi
j'carte les suggestions de Roger-la-Honte qui voudrait; m'emmener
 Venise. Qu'y ferais-je,  Venise? Je m'y ennuierais autant
qu'ici, d'un ennui incurable. Je me dsespre dans l'attente de
quelque chose qui ne vient pas, que je sais ne pas pouvoir venir,
quelque chose qu'il me faut, dont je ne sais pas le nom, et que
tout mon tre rclame; tel l'crivain, sans doute, qui formule des
paradoxes et qui se sent crisp par l'envie, chaque fois qu'il
prend sa plume de sarcasme, de composer un sermon; un sermon o il
ne pourrait pas railler, o il faudrait qu'il dise ce qu'il pense,
ce qu'il a besoin de dire -- et qu'il ne pourrait pas dire, peut-
tre.

Non, je n'irai pas  Venise. Tant pis pour Roger-la-Honte; il
attendra. Je n'irais pas  Venise mme si j'tais sr d'y trouver
encore un doge et de pouvoir le regarder jeter son anneau dans les
flots de l'Adriatique. J'aime mieux passer mon anneau  moi, sans
bouger de place, au doigt de la premire belle fille venue. Qui
est l? Broussaille. Trs bien. Affaire conclue.

Nous sommes maris, colls. C'est fini, a y est; en voil pour
toute la vie. Si vous voulez savoir jusqu'o a va, vous n'avez
qu' tourner la page.

Aprs elle, une autre; et celle-ci aprs celle-l. Toutes trs
gentilles. Pourquoi pas? Je ne les aime que modrment; l'amour
est priv de son plus grand charme quand l'honntet l'abandonne,
a dit Jean-Jacques, et c'est assez juste, de temps en temps.
Pourtant, je leur donne, tout comme un autre Franais, des noms
d'animaux et de lgumes, dans mes moments d'expansion: Ma poule,
mon chat, mon chien, mon coco, mon chou. Je ne m'arrte mme pas
au chou rose, et je vais jusqu'au lapin vert --  la franaise. --
De plus, je fais tous mes efforts pour leur plaire; et j'ai, comme
autrefois Hercule, des compagnons de mes travaux. Ma foi, oui. Oh!
ce n'est pas que j'en aie besoin, mais je n'aime pas dranger les
habitudes des gens; et, aussi, il vaut mieux intresser le jeu,
ainsi que disent les vieux habitus du caf de la Mairie, en
province -- rentiers  cervelas qui jouent une prise de tabac en
cent-cinquante, au piquet, et qui savent vivre.

Ces dames ont elles-mmes, d'ailleurs, leurs habitudes et leurs
manies. Je tiens compte des unes et des autres. Je frquente des
cnacles de malfaiteurs, des clubs d'immoraux, dont elles aiment 
respirer l'air vici. Des maisons o la lumire du jour ne pntre
jamais, aux triples portes, aux fentres aveugles par des
planches cloues  l'intrieur; de mystrieuses boutiques
ternellement  louer, aux volets toujours clos, o l'on se glisse
en donnant un mot de passe; des caves aux votes enfumes dont les
piliers n'oseraient dire, s'ils pouvaient parler, tout ce qu'ils
ont entendu. Les hors-la-loi de tous les pays, les rprouvs de
toutes les morales, grouillent dans ces repaires du Crime
cosmopolite; tous les vices s'y rencontrent, et tous les forfaits
s'y font face; on y complote dans tous les argots, on y blasphme
dans toutes les langues; la prostitution dore y tutoie la
dbauche en guenilles; le cynisme aux doigts crochus y heurte
l'inconscience aux mains rouges. Ce sont les Grandes Assises de
l'immoralit tenues dans les sous-sols de la tour de Babel.

Intressant? Certainement. _Homo sum et_... et ce sont des hommes,
aprs tout, ces gens-l. Pas plus vils que les voleurs lgaux, ces
outlaws. Je ne crois pas qu'on ait dit moins d'infamies dans les
couloirs du Palais-Bourbon, cette aprs-midi, que je n'en ai
entendues cette nuit dans le souterrain dont je vais sortir; et
peut-tre y a-t-on conclu des marchs aussi honteux. Pas plus
ignobles, ces filles de joie, que les pouses lgitimes de bien
des dfenseurs de la morale, btes comme Dandin et cocus comme
Marc-Aurle. Ignominie d'un ct; infamie de l'autre. Tout se
tient et tout arrive  se confondre. Est-ce la cocotte qui a
perverti l'honnte femme, ou l'honnte femme la cocotte? Est-ce le
voleur qui a dprav l'honnte homme ou l'honnte homme qui a
produit le voleur?... Vie abjecte, qu'elle soit avoue ou
clandestine; plaisirs bas, qu'ils soient cachs ou manifestes...
Quelle diffrence, entre une orgie bourgeoise et une ripaille
d'escarpes? Mais les bourgeois s'amusent avec leur argent! Eh!
bien, nous aussi, nous nous amusons avec leur argent -- leur argent
 eux,  ceux qui se laissent arracher de la bouche, par la main
des moralistes, le pain que nous allons reprendre dans la poche de
Prudhomme... Hlas! on devient fou, mais on nat rsign...

De moins en moins, pourtant. Mais c'est comme si le cri de la
rvolte, douloureux et rare, faisait place  un ricanement facile
et gnral,  un simple haussement d'paules.

Je les regarde, ces souteneurs. Mon Dieu! ce ne sont pas du tout
les nergumnes du vice, les fanatiques de la dpravation qu'on en
a voulu faire. Ce sont des tres placides,  peine narquois, qui
paraissent se rendre compte qu'ils ont une fonction, et non sans
importance, dans l'organisme social. Ils changent, avec des
hochements de tte mlancoliques, des histoires bien pitoyables;
histoires racontes  leurs femmes, histoires qu'aime  dbiter le
monsieur qui paye  la marchande d'amour. Il parie  coeur ouvert,
ce monsieur-l. Secrets de famille et d'alcve, habitudes et
prfrences de l'pouse trahie, et ses sentiments et ses
sensations, et ses charmes particuliers et ses dfauts physiques,
il livre tout  la prostitue. Le marlou, confident naturel de ces
confidences, semble penser que les rapports du monsieur qui paye
avec la courtisane sont surtout anti-esthtiques; et il caresse sa
matresse pour lui faire oublier les rvlations odieuses faites
par les clients, rvlations qui dgoteraient de la vie,  la
longue; il la caresse mme trs gentiment. Ce n'est pas une
raison, parce qu'on a le dos vert, pour qu'on n'ait pas l'me
bleue. Non, les souteneurs n'ont pas l'air dpays dans la socit
actuelle. Ils se sont mis au diapason. Leurs femmes payent leur
dot aprs, et par -comptes; voil tout.

_Ah! ne mangez jamais, jamais de ce pain-l!..._

Ils ne rpondent pas; Ils ont la bouche pleine. Heureusement! Ils
auraient trop  dire.

Je les regarde, ces voleurs; et je cherche parmi eux l'tre au
front bas, aux yeux sanglants, au visage asymtrique. Lombroso a
d le mettre dans son armoire, car je ne peux le dcouvrir. Ces
Voleurs sont des hommes comme les autres; moins vilains, tout de
mme; on ne voit pas, sur leurs faces, les traces de la lutte avec
la morale qui balafrent tant de figures, aujourd'hui. De beaux
types; ou bien des visages qui semblent truqus, des physionomies
habituelles sur la scne du Franais, lorsqu'on joue le rpertoire
classique. Autrefois, parat-il, les voleurs se distinguaient,
dans les milieux qu'ils frquentaient, par leur exubrance, leur
surexcitation, leur pret de jouissance nerveuse. On sentait
qu'ils volaient leur libert. Ils se disaient d'anciens honntes
gens, ce qui laissait supposer qu'ils se souvenaient confusment,
mais douloureusement, de leur honntet --  peu prs comme des
damns se rappelleraient les choses de la terre. --  prsent, rien
ne les spare plus,  l'oeil nu, du commun des mortels. Ce sont
des gens d'allures indiffrentes, qui ignorent la fivre et
l'enthousiasme. On sent qu'ils prennent leur libert. La vie
qu'ils mnent est pour eux toute simple; et, loin de la dplorer,
ils ne songent mme point  s'en faire gloire. Les condamnations?
Un danger  courir, une blessure  risquer -- mais mme pas une
blessure d'amour-propre, ni un sujet de vanit. -- Les sentences
qu'on peut prononcer contre eux n'entranent avec elles aucun
effet moral. En dehors de leur caractre afflictif, elles n'ont
pas de signification pour eux. On me dira que les voleurs n'ont
qu' lire les journaux relatant les faits et gestes des hommes au
pouvoir pour se sentir fiers de leur conscience. Soit. Mais
entendons-nous bien...

Et, puis,  quoi a sert-il, qu'on s'entende?

J'aime beaucoup mieux rentrer chez moi -- tout seul, cette fois-ci.
-- Je viens de rompre avec une Allemande qui m'annexait depuis
quinze jours, et je refuse de la remplacer par une Danoise. Je
veux avoir le temps de pleurer mes veuves.

Pleurs de commande! larmes de crocodile! -- Pas du tout! --
Affliction candide; deuil sincre... H! quoi! vous prenez bien la
Vie de Bohme au srieux, et vous mouillez vos mouchoirs quand
Musette quitte Rodolphe,  tous les coins de page, pour aller
cueillir la fraise chez des banquiers, lorsque Mimi lche Marcel
sous des prtextes qui n'en sont pas. Et vous refuseriez de croire
 ma douleur profonde parce que mes petites amies ne me donnaient
pas les raisons de leurs sorties, parce que je ne vous ai pas dit
qu'elles taient phtisiques, parce que je n'essaye point de faire
croire que mes barbouillages sont des tableaux et mes rbus de
mirlitons, des vers? C'est bien curieux!

D'ailleurs, a m'est gal. J'ai la larme  l'oeil, et c'est un
fait. Mais oui, il y a toujours eu de la vie, dans ces liaisons
peu dangereuses, mais passagres; c'est mort vite, mais a a vcu.
Et de la posie aussi, si vous voulez le savoir; car ils n'taient
pas plus vulgaires, ces mariages  la colle, que bien des mariages
 l'eau bnite. Et j'ai des corbillards de souvenirs...

Ah! voil le chiendent, les souvenirs! L'un ne chasse pas l'autre,
au contraire... Ils s'attachent  votre peau comme la tunique du
Centaure.

-- C'est bien fait, me dit Paternoster  qui je vais confier mes
chagrins, avec le vague espoir qu'il me payera trs cher, pour me
consoler, un paquet de titres que je lui apporte. C'est bien fait.
a vous apprendra  jouer  l'homme sensible,  aller chercher des
fleurs bleues dans le ruisseau au lieu d'arracher des pommes d'or
dans les jardins qui ont des grilles.

Paternoster commence  m'embter. Je n'aime pas beaucoup ses
sermons et les questions qu'il me pose, depuis quelque temps, me
dplaisent infiniment. Il a lu mes articles dans la Revue
Pnitentiaire et prtend que j'ai un beau talent d'crivain. Ne
serais-je pas heureux de l'utiliser? Ne saurais-je point parler en
public? La politique ne m'attirerait-elle pas, si les moyens
m'taient donns de jouer un rle  sensation sur la scne
parlementaire? Ai-je oubli, par exemple, que Danton tait un
voleur? Et un tas d'autres interrogations qui me rappellent, je ne
sais pourquoi, les propositions voiles que m'a faites ce
malheureux Canonnier. Mais je ne me fie pas  Paternoster. Je sais
qu'il a pris des renseignements sur moi et je lui en veux, s'il a
des intentions  mon endroit, de manquer de franchise. Du reste,
il devient d'un pingre!... C'est un Turc. Bientt, on ne pourra
plus rien faire avec lui. L'autre jour, il a refus quarante
livres  un camarade qui en avait besoin pour faire un coup. Il
finit peut-tre par se croire honnte; et il se mettrait au
service de la police que je ne m'en tonnerais pas.

-- Si vous aviez deux sous de bon sens, me dit-il, vous feriez
comme moi et les femmes ne vous tourmenteraient gure. Savez-vous
comment je m'y prends, moi? J'ai fait la connaissance d'une
Anglaise, une de ces malheureuses petites filles, esclaves de la
machine  crire, qui se fltrissent avant l'ge dans les bureaux
de la Cit et se nourrissent de th et de ptisseries quivoques.
Je l'ai installe dans un logement que je lui ai meubl prs de
Waterloo Road, o elle vit fort satisfaite. Je passe pour un bon
papa, veuf et pas trs riche, point exigeant non plus; je vais la
voir tous les soirs,  six heures, en sortant de l'office; je dne
avec elle, je la quitte vers les onze heures et je rentre chez moi
 pied. La promenade me fait du bien, et je vous garantis...

-- Oui, dis-je; et vous passez sur Waterloo Bridge, un pont qui ne
s'appelle pas pour rien le Pont des Soupirs, avec votre ternel
sac qui contient souvent une fortune. Un de ces soirs vous serez
attaqu par quelque bandit qui vous enverra dans la Tamise, par-
dessus le parapet, et le lendemain matin votre cadavre fera la
planche  Gravesend.

Paternoster hausse les paules.

Il a raison, en fin de compte. Ta destine cherche aprs toi, dit
le calife Omar; c'est pourquoi ne la cherche pas. Tournez 
gauche, tournez  droite, vous tes toujours sr,  l'heure
marque, de trouver la mort au bout du foss -- ou au bout d'une
corde.

Roger-la-Honte ne pense pas autrement. Il me l'a dclar au cours
d'un petit voyage que nous venons de faire en Hollande, et que
nous ne regrettons pas d'avoir entrepris. Il a pris ce matin le
bateau pour l'Angleterre, avec le produit de nos honteux larcins;
et moi je suis venu  Anvers o, si j'en crois la rumeur publique,
une jolie somme dort paisiblement dans la sacristie d'une certaine
glise.

Est-ce un conte? Je vais m'en assurer. Car j'entends justement
sonner minuit, l'heure des crimes, et je franchis lestement le
petit mur qui protge le jardin sur lequel s'ouvre la porte de la
susdite sacristie.  dire vrai, cette porte s'ouvre difficilement;
mais ma pince parvient  la dcider  tourner sur ses gonds.

Me voici dans la place. Il y fait noir comme dans un four, mais...
Ah! diable! Il me semble que j'entends remuer. Oui... Non.
Pourtant... Si, quelqu'un est cach ici; j'en mettrais ma main au
feu. Cur, vicaire, suisse, bedeau ou sacristain, il y a un homme
de Dieu en embuscade dans cette pice... Aprs tout, je me fais
peut-tre des ides... Il faut Voir; je vais allumer ma lanterne.
Homme de Dieu, y es-tu?

Boum!...

C'est un coup de pistolet qui me rpond, comme j'enflamme une
allumette.

Je ne suis pas touch; c'est le principal. D'un saut, je suis dans
le jardin; d'un bond, je passe par-dessus le mur; et je cours dans
la rue, de toute ma force.

Mais l'homme de Dieu est sur mes talons, criant, hurlant.

-- Au voleur! Au voleur! Arrtez-le!...

Des fentres s'ouvrent, des portes claquent. Des gens se joignent
 l'homme de Dieu, galopent avec lui, crient avec lui. La meute
est  cinquante pas derrire moi, pas plus. Ah! que cette rue est
longue! Et pas un chemin transversal; un quai seulement, tout au
bout... Il me semble apercevoir la prison, la cagoule, tout le
bataclan...

Je cours, je cours! J'approche du quai. Il n'y a personne devant
moi, heureusement... Si! un homme, un homme couvert d'un pardessus
couleur muraille, vient d'apparatre au bout de la rue, s'est
arrt aux cris des gens qui me pourchassent, et va me barrer le
passage. J'ai ma pince  la main; je peux lui casser la figure
avec... Ah! non! Pas jouer ce jeu-l; a cote trop cher! Un coup
de poing ou un coup de tte, mais rien de plus. Je jette la
pince... L'homme est  cinq pas de moi; il s'arc-boute sur ses
jambes, les yeux fixs sur ma figure qu'clairent en plein les
rayons d'un rverbre. Tant pis pour lui, s'il me touche... Mais,
brusquement, il s'carte.

Je suis sauv! Le quai, un lacis de petites ruelles,  droite, et
une place o je pourrai trouver une voiture. Je suis sauv...

Non! L'homme au pardessus couleur muraille s'est mis  courir
derrire moi. Je suis reint,  bout de souffle. Il m'atteint, il
est sur moi. J'ai juste le temps de me retourner...

-- N'ayez pas peur! dit-il. Et venez vite, vite!

Il me prend par le bras, m'entrane. Nous descendons la rue 
toute vitesse.

-- Ici!

Il a ouvert la porte d'une maison, me pousse dans le corridor
obscur, referme la porte sans bruit.

-- Au voleur! Au voleur! Arrtez-le!... Par ici!... Par l!... Au
voleur!...

La meute continue la poursuite, vient de s'engager dans la rue,
passe devant la maison en hurlant; les grosses bottes de la
police,  prsent, sonnent sur le pav. Puis, le bruit diminue,
s'teint. Nous restons muets, sans bouger, dans les tnbres,
l'homme au pardessus couleur muraille et moi.

-- Suivez-moi, dit-il en frottant une allumette; tenez, voici
l'escalier.

Nous montons. Un tage. Deux tages.

-- Attendez-moi ici, me dit-il tout bas, sur le palier. Il ouvre
une porte et, tout aussitt, j'entends la voix d'une femme.

-- C'est toi! Bonsoir. Qu'y avait-il donc, dans la rue?

Puis, une conversation entre elle et lui, dont je ne parviens pas
 saisir un mot. a ne fait rien'; cette voix de femme m'a donn
confiance, je ne sais pourquoi; je suis sr,  prsent, que je ne
serai pas trahi. L'homme revient vers la porte qu'il a laisse
entrebille.

-- Entrez, dit-il.

J'entre. Une salle  manger trs propre, mais pauvre. L'homme est
debout, tte nue, sous la lumire crue de la lampe suspendue qu'il
vient de remonter. Et, tout d'un coup, je le reconnais.

C'est Albert Dubourg, mon ami d'enfance, mon camarade de jeunesse,
celui dont le pre avait commis des dtournements, autrefois, et
qu'on m'avait dfendu de frquenter.

--Albert! m'cri-je. Albert!

-- Oui, dit-il en souriant d'un sourire triste. C'est moi. Tu ne
t'attendais pas  me rencontrer ce soir, n'est-ce pas? Moi, non
plus. Enfin, je suis heureux d'avoir t l...

-- Figure-toi, dis-je en m'efforant d'inventer une histoire,
figure-toi...

-- Ne me dis rien. J'aime mieux que tu ne me dises rien.  cause de
ma femme, d'abord; elle pourrait nous entendre, et c'est inutile.
Je lui ai dit que tu tais traqu  cause de tes opinions, et tu
peux compter sur elle comme sur moi. Qu'as-tu l'intention de
faire? Quitter Anvers le plus tt possible, je pense?

-- Oui; pour l'Angleterre.

-- Alors tu prendras le bateau demain soir. D'ici l, reste chez
moi; c'est plus prudent. Nous ne sommes pas riches, mais nous
pouvons toujours t'offrir un lit... Je vais chercher ma femme.

Il sort et reparat avec elle une minute aprs. Une petite blonde,
plutt maigre, gentillette, l'air timide. Trs aimable aussi, bien
qu'elle paraisse un peu trouble devant un tranger; -- un tranger
qu'on lui a prsent comme un conspirateur. -- Il est entendu que
je coucherai dans la chambre de sa soeur, une jeune personne qui
demeure avec eux mais qui est absente pour le moment.

Albert m'y a conduit, dans cette chambre o je vais dormir, moi
qui viens d'chapper au grabat de la cellule, dans un lit de jeune
fille. Et nous avons caus longtemps. Il m'a racont la triste
histoire que je pressentais: le pre, priv de ses droits  la
retraite et presque ruin par le remboursement des sommes
dtournes, se dcidant  quitter la France et mourant bientt de
chagrin, en Belgique, sans avoir pu trouver d'emploi nulle part.
La mre parvenant, par un travail de mercenaire,  lever son
fils,  lui faire terminer ses tudes, tant bien que mal, et
succombant  la tche avant qu'il lui ft possible,  lui, de
l'aider. Et personne pour tendre la main  ces malheureux, pour
leur faire mme bonne figure; personne. Et Albert, aprs avoir
accompli son temps de service militaire en France, car il a tenu 
rester Franais, revenant en Belgique et finissant, avec bien du
mal, par trouver une place dans les bureaux d'une Compagnie de
Navigation, qui lui permet de vivre, tout juste. Il n'a pas voulu
me laisser m'expliquer sur ma situation, qu'il devine; il n'a fait
preuve d'aucune curiosit et ne s'est pas permis un mot de blme.
Non, elle n'a point t gaie, cette conversation entre l'honnte
homme, fils du voleur, et le voleur, fils de l'honnte homme,

-- J'ai prouv ma premire joie, me dit-il en se retirant, lorsque
j'ai connu la jeune fille qui est devenue ma femme. Elle tait
pauvre, mais bonne et courageuse; et, de nos deux pauvrets et de
notre amour, nous essayons de faire du bonheur.

Ils y russissent, je crois. J'ai pass la journe du lendemain
avec eux, car Albert avait demand  la maison qui l'emploie de
lui donner cong pour un jour. Ils ont t charmants envers moi,
mettant les petits plats dans les grands -- de grands plats qui ne
doivent pas servir souvent, hlas! -- Ils s'aiment, malgr tout,
sont pleins d'attentions et de prvenances l'un pour l'autre; et
je me trouve trs attendri devant le spectacle de cette existence
humble et terne, mais qu'illumine pourtant, comme un rayon de
soleil, le charme d'une affection sincre. C'est vrai, a m'meut
tout plein...

_...H! qui peut dire_
_Que pour le mtier de mouton_
_Jamais aucun loup ne soupire?_

Et le soir, quand je les ai eu quitts devant le bateau o ils
m'avaient conduit, pendant que le navire descendait l'Escaut, je
me suis pris  me prner  moi-mme et  envier, presque, leur
bonheur...

Leur bonheur! Est-il rel, ce bonheur-l? Est-il possible,
seulement, avec une vie besogneuse, faite du souci du lendemain,
des humiliations du jour et des privations de la veille? N'est-ce
pas une illusion, plutt? Leur amour n'est-il pas lui-mme une
chimre, le voile d'un rve d'or devant les hideurs de la ralit,
un mirage vers lequel ils tendent fivreusement leurs yeux,
effrays de regarder autre part?... Fantme de bonheur! Simulacre
d'amour!

Vie modeste, mais heureuse... Des blagues! Elle a aussi, cette
existence-l, ses ennuis qui la harassent, ses chagrins qui
l'assaillent. Ennuis vulgaires, chagrins prosaques, mais cruels,
tout aussi douloureux que les plus grandes souffrances. -- Amour...
Pas vrai! Vision dcevante, dont ils ne sont qu' moiti dupes, au
fond. Leurs baisers dvorent sur leurs lvres des paroles qu'ils
ont peur de prononcer et leurs mains, tendues pour les caresses,
ne peuvent obir aux frissons de colre qui voudraient les
crisper. Galriens par conviction, tous les deux, l'homme et la
femme, qui ne veulent pas voir les murailles du bagne et qui
tranent, les yeux fixes sur le spectre de la passion menteuse, le
boulet de la bonne entente, la chane de la cordialit... Pas de
bonheur, dans la misre; et pas d'amour, jamais. Jamais.

Pauvre Albert!... Voil que je le plains,  prsent... Allons. De
Londres, j'enverrai un cadeau  sa femme, et j'oublierai tout a.

D'autres choses, que je voudrais oublier. J'y parviendrai peut-
tre, avec le temps. Enfin, mon coeur va aussi bien qu'on peut
l'esprer; et je ne publierai plus de bulletins.

-- Tant mieux! me dit Annie. Vous commenciez  maigrir.

Quel dommage! Aprs tout, je ne ferais pas mal, peut-tre,
d'couter Roger-la-Honte et de l'accompagner  Venise. Je
l'attends justement ce soir, Roger. Il est parti en France, voici
trois jours, pour une expdition que j'avais prpare ces temps
derniers Dix heures et demie. On dirait qu'on entend rouler un
cab, dans la rue. Oui; il s'arrte devant la maison -- et l'on
frappe  la porte. -- Annie a t se coucher de bonne heure et le
gaz est teint dans l'escalier. Je prends une lampe et je descends
ouvrir. Ce n'est pas Roger...

Une femme est sur le seuil, une femme vtue de noir, qui tient un
paquet dans ses bras. D'une main, elle relve un peu sa voilette.

-- Tu ne me reconnais pas, Georges? dit-elle.

J'approche la lampe. Ciel!... C'est Charlotte.


XX -- OU L'ON VOIT QU'IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE

Je suis assis auprs du feu, devant la chaise que vient de quitter
Charlotte, confondu d'tonnement, accabl d'horreur. Ah! le
mensonge des conjectures, la fausset des suppositions! Toutes mes
hypothses sont renverses, toutes mes prvisions en droute. La
vie est donc plus atroce encore qu'on ne peut le prsager, plus
abjecte et plus cruelle!... Et je reste perdu de stupeur devant
l'inattendu -- devant la ralit toujours implacable et toujours
imprvue...

Non, Charlotte ne s'est pas marie. Non, rien de ce que j'avais
imagin ne s'est accompli. Et ce qui est arriv... oui, cela
devait tre, cela, et cela seulement. Pas autre chose n'tait
possible. Oh! je n'y puis croire encore, pourtant... Charlotte
chasse par son pre, le jour mme o eut lieu la scne affreuse
qui nous a spars; son courage devant l'affliction, sa fermet de
coeur devant l'preuve, sa foi en elle-mme; et la rsolution
fire qu'elle sut prendre de matriser sa douleur et de refouler
ses angoisses, et d'affronter le malheur avec la dignit du
silence... Ha! le dgot de moi qui me saisit, d'avoir dsert
cette vaillante! Toutes les choses qui auraient pu tre semblent
passer devant mes yeux ainsi qu'en une brume de rve... C'a d
tre horrible, le dchirement de cette me, ce navrement de femme
abandonne par tous... Et la dtresse, la noirceur de cette
existence de mercenaire qui est la sienne depuis vingt mois,
qu'elle accepta, cette fille riche la veille, et qui lui mesura le
pain qu'il lui fallait,  elle et  son enfant --  notre enfant...

Notre enfant!... Elle est la,  ct, reposant sur un lit que sa
mre, aide par Annie, lui a prpar dans ma chambre. Une jolie
petite fille, blonde, avec des yeux comme des pervenches, -- et que
j'ai  peine os regarder,  peine, car j'ai t pris d'une honte
indicible quand j'ai vu quel tait le fardeau que Charlotte
portait dans ses bras...

Elle s'est dj leve trois fois depuis que l'enfant repose, pour
aller surveiller son sommeil, interrompant le rcit qu'elle me
fait, d'une voix grave, mais o ne vibre pas la colre o ne
grince pas la rancune. A-t-elle d souffrir, cependant! La
pauvret et les chagrins n'ont pas encore mis leur marque sur son
beau visage, mais ses yeux brillent de l'clat trange des yeux
dsesprs, l'clat vif et glacial du givre. Et ses vtements, le
manteau de confection qu'elle a quitt, sa triste robe noire
d'ouvrire... Ah! Dieu de Dieu!...

La voici. Elle rentre, tout doucement, reprendre sa place sur la
chaise, au coin du feu.

-- Elle dort; elle dort d'un sommeil de plomb. Mais elle ne se
plaint, pas en dormant et elle ne porte plus les mains  sa tte,
comme elle faisait  Paris. J'ai eu si peur avant-hier, hier et ce
matin encore!... J'tais affole. Il faut que je te raconte...
Quand j'ai vu qu'elle souffrait de maux de tte, que son front
tait brlant, qu'elle avait perdu l'apptit... et surtout ces
somnolences continuelles, tu sais... je me suis dcide  aller
chercher un docteur. Un bon mdecin, habitu  soigner les
enfants. Il est venu avant-hier chez moi, a examin attentivement
la petite, n'a sien voulu prescrire, n'tant encore sr de rien,
mais m'a dit de le rappeler si des symptmes nouveaux se
produisaient. Je pense que ce ne sera pas srieux, m'a-t-il dit;
mais si je craignais quelque chose, ce serait une mningite. Tu
penses si j'ai t effraye! Une mningite! C'est tellement
terrible, surtout  cet ge-l!... J'ai pass la nuit dans les
transes. Hier, elle n'allait pas mieux; elle tournait et
retournait sa tte sur l'oreiller, y posait dsesprment ses
petites mains. Je suis sortie, j'ai couru chez le docteur qui m'a
promis de venir le soir. Je rentrais chez moi bien anxieuse
lorsque, avenue de l'Opra, j'ai rencontr Marguerite --
Marguerite, tu te souviens? l'ancienne femme de chambre de
Mme Montareuil. -- Elle ne savait rien de ce qui m'tait arriv,
s'tonnait de me voir si modestement vtue et la mine tellement
dsole. Pendant qu'elle me parlait, une crainte affreuse m'a
saisie, une crainte que je n'avais jamais prouve jusque-l, la
crainte de la pauvret. J'ai eu peur, tout d'un coup, une peur
terrible, de n'avoir pas assez d'argent pour soigner mon enfant;
je l'ai vue arrache de mes bras, emporte  l'hpital... Oh! je
ne peux pas te dire! Il m'a sembl que j'allais me trouver mal...
Je ne pouvais plus couter Marguerite; et je ne suis revenue 
moi, pour ainsi dire, que lorsque je lui ai entendu prononcer ton
nom. Elle disait qu'elle t'avait vu il y avait peu de temps, que
tu tais riche... que sais-je? Alors, j'ai pens que tu voudrais
bien m'aider  sauver l'enfant. J'ai demand  Marguerite si elle
avait ton adresse. Elle me l'a donne... J'ai voulu, t'crire, en
rentrant; puis, j'ai hsit. La petite paraissait ne plus
souffrir. Le docteur, lorsqu'il est venu l'a trouve plus calme et
m'a dit de me tranquilliser. Mais, ce matin, elle a eu une crise:
une crise qui n'a pas dur bien longtemps, c'est vrai; mais j'ai
perdu la tte... je ne raisonnais plus. J'ai pris le train pour
Londres...

-- Il y a longtemps, dis-je sans peser mes paroles qui suivent le
cours des ides qui roulent en mon cerveau, il y a longtemps que
tu aurais d venir.

Charlotte me regarde avec tonnement.

-- j'aurais d!... Mais ne savais-tu pas, toi?...

-- Je savais, oui... mais comment aurais-je pu deviner tout ce qui
s'est pass depuis? Il m'aurait t facile de me renseigner? Je
n'ai pas os... On m'en a dissuad. J'ai pens...

-- Quoi? demande Charlotte d'une voix nerveuse. Quoi? continue-t-
elle, car je ne rponds pas. Qu'as-tu pens de moi?

-- Je ne veux pas te le dire, et je ne veux pas mentir. Je suis un
malheureux, voil tout.

-- J'espre, rpond-elle au bout d'un instant et en changeant de
ton, que je me suis alarme  tort et que la petite va aller
mieux; mais si, par malheur... tu feras tout pour la sauver,
n'est-ce pas?

-- Tout ce que je possde est  elle, dis-je, et  toi aussi.

Et je me mets  tisonner les charbons parce que je crois sentir
mes yeux se mouiller un peu.

-- coute, dit Charlotte; ce n'est pas ta matresse qui est revenue
 toi, mais la mre de ton enfant. Je ne te demande rien pour moi
et je voudrais ne rien demander pour ma fille non plus; mais...
Voyons, Georges, regarde-moi. Pourquoi pleures-tu?... Dis?...

Elle se penche vers moi, m'attire  elle.

-- Ah! fou, fou! Tu n'es pas mchant et tu es si dur pour ceux qui
t'aiment... et que tu aimes aussi, peut-tre... Embrasse-moi...
N'est-ce pas, elle est jolie, ta fille? As-tu vu comme elle te
ressemble? Dis-moi si tu l'aimeras.

-- Non; tu serais jalouse... Mais tu ne m'as pas seulement appris
son nom...

-- J'avais d'abord song  lui donner le tien, rpond Charlotte en
rougissant,  l'appeler Georgette; et puis, je n'ai plus voulu, je
ne sais pourquoi... Elle se nomme Hlne.

Brusquement, je retire ma main que Charlotte tient dans les
siennes; et un grand frisson me secoue.

-- Qu'as-tu? demande-t-elle, attriste; et se mprenant,
naturellement, sur la cause de mon motion, Qu'as-tu? Oui,
j'aurais mieux fait de suivre ma premire ide, et de l'appeler
Georgette. Mais, Hlne, c'est un joli nom aussi. Tu ne trouves
pas? Tu m'en veux?

-- Non; pas du tout... Mais tu dois tre trs fatigue, Charlotte.
Il va tre une heure du matin; tu ferais bien d'aller te coucher
et d'essayer de dormir. Moi, je reste ici; si j'entends l'enfant
se plaindre, j'irai te prvenir. Va, sois raisonnable, je vais
rouler un fauteuil devant le feu... il faut l'entretenir, car la
nuit est froide.

-- Demain matin, tu enverras chercher un mdecin?

-- Oui, certainement. Demain matin ou plutt ce matin, car nous
sommes  dimanche depuis cinquante minutes.

-- Et c'est lundi Nol, dit Charlotte en soupirant. Mon Dieu!
pourvu que mes craintes aient t folles! Bonsoir...

Elle se retire, ferme doucement la porte; et je reste seul,
regardant mes penses,  mesure qu'elles passent, se rflchir en
formes fugitives dans les charbons ardents du foyer... Ma fille
s'appelle Hlne... Ah! qu'elle est amre, cette perptuelle
ironie des choses!...

Je descends  la salle  manger, au rez-de-chausse. Je remonte
avec une bouteille d'alcool et je me fais des grogs trs forts,
toute la nuit. Vers six heures, je m'endors...

C'est Charlotte qui m'a rveill,  neuf heures. Et, tout
aussitt, j'ai envoy Annie chercher un mdecin qui lui a promis
de venir sans tarder. Onze heures sonnent, et il n'est pas encore
arriv. Mais on frappe; ce doit tre lui. Non, c'est un
tlgraphiste qui apporte une dpche. Un tlgramme envoy par
Roger-la-Honte qui m'apprend qu'il ne sera de retour que vers le
milieu de la semaine... Mais quand viendra-t-il donc, ce mdecin?

Charlotte m'appelle auprs de la petite malade qui vient de sortir
d'un de ces lourds sommeils si inquitants pour sa mre. Comme
elle est ple! Ses yeux me semblent avoir perdu l'clat qu'ils
avaient hier soir; ils sont ternis, teints sous les larmes,
lasss de douleur, s'ouvrant largement, pourtant, ainsi que pour
une supplication pleine d'angoisses. La jolie petite bouche laisse
passer des plaintes monotones et navrantes.

-- Maman, bobo... Maman... bobo...

Charlotte la prend dans ses bras, essaye de la consoler, la
caresse.

-- Le plus terrible, me dit-elle, c'est qu'elle refuse toute
nourriture, je ne peux presque rien lui faire prendre. Et si tu
l'avais vue il y a quatre ou cinq jours seulement! Elle tait si
gaie, si amusante!...

Mais l'enfant dgage ses mains d'un geste dsespr, appuie ses
doigts crisps  son front et ses membres se convulsent et sa face
blmit affreusement; elle gmit d'une faon lamentable...

-- Monsieur, vient dire Annie, le docteur est en bas.

-- Qu'il monte, vite!

Il est mont, a assist aux convulsions qui ont saisi l'enfant et
l'a examine avec soin ds que la prostration a succd  la
crise.

Il est dans le salon, maintenant, seul avec moi, rdigeant son
ordonnance.

-- Il faut couper les cheveux, appliquer un vsicatoire sur la
nuque, poser de la glace sur le front...

--Est-ce la mningite?

-- Oui, certainement, c'est la mningite.

-- Y a-t-il de l'espoir?

-- Trs peu, rpond le docteur en hochant la tte. Je ne veux pas
vous donner de fausses esprances.  l'ge qu'a votre enfant,
cette maladie est presque toujours fatale; la mort survient
rapidement au milieu d'une convulsion. Oui,  moins d'un
miracle...

-- Dites-moi franchement, docteur: votre science est-elle capable
d'effectuer ce miracle?

-- Non, en vrit. Au moins, personnellement, je dois vous
rpondre: non... Mais j'ai des confrres, de grands confrres,
dont l'exprience, ou la rputation si vous voulez, dpasse la
mienne de cent coudes; peut-tre vous tiendraient-ils un langage
autre que le mien. Essayez-en... Le docteur Scoundrel par exemple.
C'est la plus haute autorit...

-- Et, dis-je en hsitant -- car une pense fcheuse se prsente 
moi comme je pose sur la table le prix de la visite -- savez-vous
quelle somme le docteur Scoundrel exigerait pour venir...
-- Oh! rpond le mdecin en souriant, il ne se drange jamais 
moins de cinquante livres payes comptant. C'est une clbrit,
voyez-vous...

-- Cinquante livres sterling?

-- Oui; et aujourd'hui, dimanche, veille de Nol, il en demanderait
peut-tre soixante... quatre-vingts... cent.

Le docteur sort et Charlotte, immdiatement, entre dans le salon.

-- Eh! bien? demande-t-elle d'une voix qui trahit son anxit.
Qu'a-t-il dit? Est-ce la mningite?

-- Il ne sait pas; n'est pas sr... C'est trs difficile de se
faire une certitude. Il m'a conseill de consulter un de ses
confrres, un spcialiste renomm...

-- Il faut l'envoyer chercher tout de suite, dit Charlotte.

-- Oui, mais...

-- Mais quoi? Dis! Quoi?

-- Ce spcialiste veut tre pay d'avance... une grosse somme; et
je n'ai pas d'argent.

-- Tu n'as pas d'argent! s'crie Charlotte.

-- Non, je n'en ai pas ici. Tout ce que je possde est  la banque
et je n'ai pas vingt livres  la maison. Les banques sont fermes
aujourd'hui, demain et aprs-demain. Il faut trouver un moyen...
Tenez, dis-je  Annie qui entre, allez chercher ces mdicaments et
de la glace; et, en mme temps, tchez de me faire escompter ces
chques par les commerants dont les boutiques sont restes
ouvertes.

Et je lui remets quatre chques de vingt-cinq livres que j'ai
signs  la hte.

-- C'est singulier, dit Charlotte, que tu n'aies pas d'argent chez
toi.

-- Je fais comme tout le monde; c'est l'habitude, ici. On a trs
peur des voleurs,  Londres.

Charlotte sourit d'un sourire triste.

-- Crois-tu qu'Annie russira  avoir de l'argent?

-- Je l'espre.

J'ai tort. Elle rentre, une demi-heure aprs, sans avoir pu
trouver personne dispos  escompter mes papiers. Les commerants
disent qu'ils ne peuvent pas, pour le moment; ah! si c'tait aprs
les ftes, ils ne demanderaient pas mieux. Annie a les larmes aux
yeux; quant  Charlotte, elle se laisse tomber sur une chaise et
clate en sanglots.

-- Mon Dieu! dit-elle, c'est affreux! Tout est contre moi... Ce
mdecin l'aurait peut-tre sauve!...

-- Ne te dsole pas, lui dis-je en prenant mon manteau et mon
chapeau. Je vais sortir; je sais o trouver l'argent ncessaire...
Occupe-toi de faire ce qu'a ordonn le docteur. Peut-tre ce
vsicatoire suffira-t-il... Mais ne te tourmente pas, surtout. Il
est une heure et demie; je reviendrai le plus tt possible et pas
sans l'argent, je te promets. Ce ne sera pas difficile.

Ah! si, c'est difficile. Trs difficile. Les gens que je vais voir
sont absents; ou bien, pleins de bonne volont, ils se trouvent
dans le mme cas que moi et ne peuvent m'offrir que des sommes
drisoires. Et voil trois heures que je suis en route!... Qui
pourra m'avancer la somme dont j'ai besoin?... Broussaille. Je me
fais conduire  Kensington. Pourvu qu'elle soit chez elle!

Elle y est. Rapidement, je la mets au courant des choses.

-- Si ton frre tait revenu hier soir ou ce matin comme je
l'esprais, dis-je, je ne serais pas aussi embarrass. Mais je ne
sais o donner de la tte.

-- Ah! quel malheur! s'crie Broussaille. Si j'avais pu savoir!...
Hier matin, j'ai port soixante livres  la banque... Et tu as une
entant! Je voudrais bien la voir. Elle doit tre belle comme tout;
et dire qu'elle est si malade!... Tiens, voil tout ce que j'ai
ici: quatorze livres; quatorze livres et cinq shillings. Prends
les quatorze livres...

-- Merci, dis-je; mais cela ne peut me servir  rien.

-- Eh! bien, veux-tu m'attendre? demande-t-elle. Je vais aller voir
quelqu'un de qui j'aurai certainement cinquante livres, mme cent.
Cinq minutes pour m'habiller, je pars, et je reviendrai dans trois
quarts d'heure. Je vais te faire donner  manger pendant ce temps-
l, puisque tu n'as pas djeun.

Elle sort, et je l'attends, sans pouvoir presque toucher,
tellement je suis nerv, aux plats que la servante m'apporte. Je
l'attends pendant une heure...

Mais la voici. Elle entre, les yeux rouges d'avoir pleur, son
mouchoir  la main.

-- Oh! je suis dsole, dsole! Mon ami venait de partir de chez
lui quand j'y suis arrive. Quelle dveine!... Mais si tu pouvais
patienter jusqu' ce soir? Il va tous les jours  son club,  dix
heures prcises; je l'y ferais demander et il me donnerait cent
livres, srement. Veux-tu?

-- Non, je ne peux pas attendre; et puis, il me vient une ide.
Seulement, il faut que je me dpche. Je te remercie tout de mme,
Broussaille. Au revoir.

Sitt dans la rue, je prends un cab et je donne au cocher
l'adresse du bureau de Paternoster. Je me suis souvenu,
subitement, que cet honnte homme a l'habitude d'tre prsent 
son office, tous les dimanches et jours de fte, de cinq heures 
six; ses clients, en effet, observent peu les chmages indiqus
par les almanachs et il peut esprer conclure un bon march aussi
bien le jour de Pques que celui de la Trinit. Il est six heures
moins un quart et j'espre arriver  temps dans la Cit. Le cab
roule rapidement... Six heures moins deux  Saint-Paul's... Mais,
au coin de Queen Victoria Street et de la petite rue o trafique
l'ancien notaire, le cheval glisse sur le pav, s'abat. Pas une
minute  perdre. Je descends du cab, je paye le cocher et je
m'engage dans la petite rue. Trop tard! Tout au bout, l-bas,
j'aperois Paternoster qui s'en va et je le vois disparatre au
tournant de Cheapside. Je marche sur ses traces  grandes
enjambes.

Plus si vite,  prsent. Un dirait que j'ai peur de l'aborder.
Oui, j'en ai peur.

S'il me refusait ce que je veux lui demander, par hasard? S'il ne
voulait rien entendre?... Il a bien refus une poigne de pices
d'or, dernirement,  un camarade qui lui en avait fait gagner des
sacs... Il n'a pas de coeur, d'abord, ce vieux-l. N'a-t-il pas
une fille, lui aussi? qu'il a abandonne,  ce qu'on m'a dit, pour
conclure ce second mariage qui a abouti  un divorce... Il n'aime
que l'argent. C'est une sale crapule... Et s'il ne voulait pas
m'avancer la somme dont j'ai besoin... Ah! bon Dieu!... Mais,
pourtant, si je ne l'obtiens pas de lui, cet argent, d'o
l'obtiendrai-je? Et il me le faut, il me le faut! J'ai promis de
le rapporter; et la petite mourra, sans a... Peut-tre que le
charlatan qui se fait payer si cher ne pourra rien contre le mal;
mais peut-tre qu'il la sauvera, ma fille... Je ne veux pas
qu'elle meure, cette enfant! Pour Charlotte et pour moi, il faut
qu'elle vive. Je sens que ce sera encore plus terrible, si elle
meurt... Ah! je ne pense pas  revenir au bien, comme ils disent.
Le bien, le mal -- qu'est-ce que c'est? -- Mais, mais... Voyons,
Paternoster n'osera pas me refuser; il sait que j'ai de l'argent 
la banque; il sait...

Il se retourne et, un instant, je crois qu'il me reconnat. Non,
il ne m'a pas vu. Mais moi, j'ai aperu sa figure, sa face dure et
ruse d'impitoyable.

Sans savoir pourquoi, je ralentis le pas, je laisse augmenter la
distance qui nous spare... C'est curieux, ce n'est plus la mme
ide qui me meut, maintenant. Je ne pourrais dire ni ce que
j'espre ni ce que je veux faire; mais srement, je ne veux pas
aborder Paternoster pour lui demander un service. Non, je ne le
pourrais pas. C'est une force que je ne connais point,  prsent,
qui me pousse sur ses pas. Je le suis de loin, le guette comme le
fauve doit pier sa proie, sans avoir l'air d'attacher
d'importance  mon acte. Je m'intresse  ce qui se passe autour
de moi; aux rues, pleines de foules joyeuses, se htant, car il
fait froid, et se bombardant de Merry Christmas; aux voitures de
gui et de houx, aux vendeurs des numros spciaux de journaux
illustrs; aux enluminures des cartes symboliques; aux festons de
dindes, aux guirlandes d'oies, aux pyramides de puddings, aux
montagnes d'oranges... Ludgate Hill, Fleet Street, Strand, Merry
Christmas...

Je viens de traverser la Tamise et, sur les traces de Paternoster
qui tient  la main son ternel sac, je descends Waterloo Road.
Brusquement, il tourne  droite et disparat derrire la porte
d'une maison. J'ai  peine eu le temps de l'y voir entrer... Que
faire, maintenant? Oh! c'est bien simple. Je vais me prsenter
dans cette maison tout  l'heure, demander  parler au vieux
gentleman; et, devant la jeune femme qui est sa matresse et qui
le prend pour un brave homme, il n'osera pas refuser; non, il ne
pourra point faire autrement...

Il est onze heures; et je suis toujours  la mme place, au coin
de la rue et de Waterloo Road,  l'endroit d'o j'ai vu
Paternoster entrer dans la maison dont il sort justement 
prsent. Je m'en suis approch dix fois de cette maison, pendant
ces longues heures d'attente fivreuse et presque inconsciente, et
je n'ai pu me rsoudre  frapper  la porte. C'a t plus fort que
moi; je n'ai pas pu...

Je fais quelques pas en descendant, afin de n'tre pas remarqu;
et, ds que Paternoster s'est engag sur la route, dans la
direction du pont, je me retourne et je le suis.

Il marche rapidement; les passants sont rares; le froid a augment
tout d'un coup, un vent pouvantable s'est lev, prcurseur d'une
tempte de neige... Que vais-je faire? Oh! je le sais, en ce
moment; mais je le sais seulement maintenant. L'ide nette de
l'acte  accomplir se dcouvre  moi, se prcise  l'instant mme
o le souvenir de rsolutions prises autrefois se prsente  mon
esprit: ne pas tuer, ne jamais me livrer  des violences contre
les personnes... Tuer! Je ne veux pas tuer; je n'ai pas d'arme,
d'abord. Violence... oui. Il me le faut, le sac que porte
Paternoster.

Les trois policemen prposs  la garde de Waterloo Bridge se sont
replis  l'entre de la route, derrire le petit mur, jugeant
sans doute impossible de rester  leur poste. Le pont, noir,
sinistre, chemin tragique qui semble se perdre dans les tnbres
compactes, est balay par des rafales hurlantes qui font cligner
et paraissent vouloir teindre les lueurs ples des becs de gaz.
Je passe devant les policemen...

Je n'aperois plus,  prsent, que la silhouette de Paternoster,
l-bas. Il se hte, une main assurant son chapeau, l'autre serrant
contre lui le petit sac. Le vent, qui me frappe la face, le bruit
assourdissant des flots sous nos pieds, ne lui permettront pas de
m'entendre... Je cours. Je l'atteins. D'un coup terrible, je
l'envoie rouler sous l'un des bancs de pierre encastrs dans le
parapet. Le sac lui chappe, tombe sur le trottoir. Je le ramasse
et je m'lance en avant. Dieu! qu'il est large, ce fleuve!

Attention! Il ne faut plus courir... Quelqu'un qui vient... Un
vagabond, cumeur du Pont des Soupirs, qui a vu mon sac et arrive
sur moi, tte baisse. D'un coup de pied, je lui relve la figure.
Tant pis pour lui! Si les loups se mettent  se manger entre
eux... Devant Somerset House, je saute dans un cab.

-- Enfin! te voil, s'crie Charlotte. J'ai cru que tu ne
reviendrais jamais. C'est affreux! La petite a eu deux crises
horribles... As-tu l'argent, au moins?

-- Je l'espre, dis-je.

Je pose le sac sur une table et je saisis le tisonnier. Je n'ai
pas besoin de me gner devant Annie, qui m'a suivi au premier
tage; et quant  Charlotte... Je fais sauter la serrure. Des
rouleaux d'or, une liasse de bank-notes. Cinq cents livres, six
cents peut-tre.

-- _Good job_! s'crie Annie chez qui triomphent les magnifiques
instincts de piraterie qui caractrisent sa race. Bonne affaire!

-- Tenez, vieille femme, voici cinquante livres; prenez un cab,
allez chez le docteur Scoundrel, dans Harley Street, donnez-lui a
d'avance et ramenez-le cote que cote. Dites, lui qu'il aura cent
livres, deux cents, cinq cents, tout ce qu'il voudra...

Annie a descendu l'escalier quatre  quatre, et j'entends dj
s'loigner la voiture qui l'emmne. Je mets les billets de banque
dans ma poche et je vais dposer les rouleaux d'or au fond d'un
tiroir. En me retournant, je vois Charlotte, trs ple, appuye 
un meuble, qui fixe sur moi des yeux gars.

-- Qu'as-tu fait, Georges? me demande-t-elle d'une voix qui semble
avoir peur d'elle-mme.

Je hausse les paules.

-- Il fallait de l'argent, n'est-ce pas?

Je m'assieds devant la chemine et je jette au feu, un  un,
quelques papiers et des carnets qui sont rests au fond du sac;
rien d'intressant; et autant ne point garder des objets qui
pourraient me compromettre... quoique... Ah! il est bien certain
que Paternoster est sur ses jambes depuis longtemps... chez lui,
sans doute, en train de se faire frictionner les ctes. Il aura eu
plus de peur que de mal, le vieux sclrat... Je regarde les
flammes mordre les papiers et les consumer lentement.

Mais Charlotte vient me jeter ses bras autour du cou.

-- Pardonne-moi, me dit-elle pendant que de grosses larmes roulent
sur ses joues. Comment puis-je te faire des reproches,  toi qui
viens de risquer ta libert, peut-tre plus, pour sauver ton
enfant... Mais je suis tellement tourmente, tellement nerve,
vois-tu!... Je n'ai plus la tte  moi. J'ai des pressentiments si
noirs!...

-- Tu as tort, dis-je en l'embrassant. J'espre que le mdecin qui
va venir pourra te rassurer.

-- Elle est si mal, si mal! Elle est assoupie, pour le moment; mais
si tu avais vu ces crises... Viens la voir.

Ah! c'est effrayant... Mais ce n'est plus l l'enfant que j'ai vue
hier soir, que j'ai vue ce matin encore! On dirait qu'on a mis un
masque, un masque de vieillard, sur cette petite figure; il y a
des rides, sur cette face de bb dont on a coup les boucles
blondes, fines comme des flocons de soie; et un cercle noir cave
les yeux.

-- Est-elle change! murmure Charlotte en sanglotant. Crois-tu?...
Et elle ne pouvait presque plus parler... Comme elle a grandi!
Regarde. On croirait qu'elle a trois ans...

Annie entre dans la chambre.

-- Monsieur, dit-elle, le docteur vient tout de suite; il veut
avoir cent livres.

Il les aura. Puisse-t-il faire quelque chose, mon Dieu!... Minuit.
Les cloches, de tous les cts, se mettent  sonner joyeusement.

-- Nol! dit Charlotte en se laissant tomber sur une chaise.
Seigneur! Seigneur! que je souffre! Oh! c'est affreux...

Oui, Nol, sainte journe. Jour de paix et de bonne volont...

Le docteur monte l'escalier. Je vais lui ouvrir la porte du salon.
Une face blafarde, chauve, glabre; une tte de veau au blanc
d'Espagne.

-- Monsieur, me dit-il, j'ai prvenu votre servante, qui est venue
me chercher, que je demandais cent livres. Aujourd'hui, Nol, vous
comprenez... Elle m'a remis cinquante livres; et, avant toute
autre chose...

-- En voici cinquante autres.

-- Merci, Monsieur, dit le docteur Scoundrel avec un sourire
livide, et en plaant les billets dans un portefeuille qu'il
glisse dans une poche de sa redingote. Par ici, n'est-ce pas?

La petite fille se rveille, comme il entre. Et j'ai une vision de
cellule de condamn  mort, au moment o y pntre le
fonctionnaire qui vient annoncer le rejet du recours en grce...

Je viens de suivre le docteur dans le salon.

-- Il n'y a plus d'espoir, me dit-il. Cette enfant est puise, 
bout de forces. Il y a dj paralysie de la langue et d'un oeil. 
la premire convulsion, elle vous quittera. Je vous souhaite de
pouvoir trouver, en ce saint jour qui commence, au souvenir de ce
que Dieu...

Je l'interromps.

-- Si je vous avais fait appeler hier, avant-hier, auriez-vous pu
sauver ma fille?

-- Pas plus qu'aujourd'hui.  un ge aussi tendre... Au moment de
la conception, les parents devaient avoir de vives contrarits,
de grands chagrins... Non, ds le dbut, tout tait vain.

-- Vraiment?

-- Sur l'honneur, Monsieur! dit-il en frappant de la main la poche
qui contient le portefeuille o il a serr mes bank-notes.

Je le reconduis jusqu' la porte. Et quand je rentre dans la
chambre, je vois qu'il est inutile de parler.

Des convulsions terribles ont saisi la petite martyre; les membres
se crispent, veulent se retourner, on dirait, par des efforts
dsesprs; et la peau bleuit comme si les extrmits, dj,
commenaient  se glacer. Elle essaye de se lever, de se frapper
la tte contre quelque chose, sa tte blme dont un oeil seul,
vitreux, est grand ouvert, et dont la bouche devenue muette ne
laisse plus chapper que des plaintes inarticules, des rles
qu'arrache une douleur sans nom... Ha! Horrible, cette agonie
d'enfant...

Mais les plaintes s'affaiblissent, s'teignent. Le petit corps gt
lourdement, semble peser de plus en plus sur le lit -- et c'est
comme si quelque chose s'en allait peu  peu, voguait, toujours
plus loin, vers des ocans cruels, sur de grandes vagues de
solitude...

Charlotte, agenouille devant le lit, se relve tout  coup, les
yeux hagards, et recule jusqu'au mur.

-- Elle est morte! crie-t-elle.

Et debout, aprs ce grand cri, elle contemple sans un mot, sans
une larme, cette entant que son treinte ne rchauffera plus...
Elle reprend:

-- Tu vois! Tu vois!... Elle est morte!

Puis, elle se prcipite vers le petit cadavre, essaye de lui
rendre, dans un embrassement suprme, le souffle envol pour
jamais.

Et un grand silence, troubl seulement par les sanglote d'Annie
agenouille dans un coin, rgne dans cette chambre o vient de
s'accomplir l'irrparable.


XXI -- ON N'CHAPPE PAS  SON DESTIN

-- Oui, je suis  Londres depuis une douzaine de jours. J'ai quitt
Paris au reu de la dpche qui m'annonait le malheureux
vnement et vous comprenez que je n'aie pu trouver, depuis, une
minute pour vous venir voir. Il a t enterr hier.

C'est l'abb Lamargelle qui parle; et je l'coute en m'efforant
de dissimuler, derrire l'expression mime de ma stupfaction, les
sentiments qui m'agitent.

-- Il a t enterr hier!

-- Hier; les formalits , remplir, l'enqute du _coroner_... Mais
vous ne lisez donc pas les journaux?

-- Trs rarement.

-- C'est dommage. Vous y auriez vu comment on l'a trouv sur
Waterloo Bridge, la nuit de Nol, ce pauvre Har... Mais vous ne le
connaissiez que sous le nom de Paternoster?

-- Seulement.

-- Moi, j'tais li avec lui depuis des annes... Oui, la police
l'a dcouvert sur le pont, un peu aprs onze heures, Il avait t
attaqu par un bandit qui n'avait pas eu le temps, sans doute, de
le jeter dans cette Tamise qui charrie tant de cadavres. Il tait
vanoui, avec une large blessure an front; l'assassin avait d lui
frapper la tte sur la pierre du parapet. On l'a transport chez
lui, o il a repris connaissance et m'a fait envoyer un
tlgramme. Je l'ai trouv bien bas lorsque je suis, arriv, le
lendemain; il a eu la force, pourtant, de faire son testament et
de me communiquer ses dernires volonts; il a aussi refus de
reconnatre comme son agresseur un voyou que la police lui a
prsent et qu'on avait arrt sur le pont, la figure en sang.
C'tait le coupable, certainement; mais je suis heureux que la
corde lui ait t pargne... Puis, le dlire a saisi Paternoster
et son agonie a dur prs de trois jours. L'enqute n'a rien
rvl, naturellement, et le jury a rendu un verdict ouvert...

-- Avait-il de l'argent sur lui? demand-je pour dire quelque
chose; a-t-il t vol?

-- Bien entendu, dit l'abb, il a t vol; de cinq cents livres,
environ. Cette somme vaut-elle la vie d'un homme? Je ne sais pas.
Il faudrait demander a aux pasteurs des peuples, qui s'y
connaissent... Ah! quelles canailles que les canailles! Mais qui
les fait? Et puis, canailles... Est-ce que la bourgeoisie, pour
arriver au pouvoir et s'y maintenir, a mis en oeuvre d'autres
procds que ceux qu'emploient les malfaiteurs? Et glise?
Assassinat et vol, vol et assassinat. L'homme qui a tu
Paternoster...

--Il ne cherchait peut-tre pas  le tuer dis-je.

-- C'est bien possible, rpond l'abb; en tous cas, il ne prchait
certainement point ce respect de la vie humaine que les
exploiteurs d'existences prennent pour texte de leurs sermons. Un
peu plus de brutalit, un peu moins d'hypocrisie, il vaut ses
contemporains, et ils le valent. Nous sommes tous bons  mettre
dans le mme panier, aujourd'hui, -- le panier qu'on capitonne avec
de la sciure de bois. -- Quel monde! Ah! les enfants qui meurent au
berceau sont bien heureux...

--Non! dis-je, ils ne sont pas heureux. Ils sont ns pour vivre; et
pourquoi meurent-ils! Parce que la misre a tari le lait dans les
mamelles de leurs mres, parce que les tourments moraux de leurs
pres ont pntr leur chair d'un germe meurtrier. Heureux! Mais
ils souffrent autant, pour quitter la vie, que les hommes dont ils
n'ont point la force, que les gens qui succombent  la veille du
succs, au moment o leurs rves vont se raliser. Ce sont les
seuls tres  plaindre, les enfants qui meurent au berceau, car ce
sont les seules victimes humaines qui ne puissent pas se dfendre,
lutter contre le bourreau qui les torture. Heureux? De ne pas
connatre les affreuses conditions d'existence que nous sommes
assez vils pour accepter? Est-ce cela? Il faut croire, alors, que
nous en sommes bien honteux, de la vie que nous menons; et que
nous sommes bien lches, pour ne pas nous en faire une autre! Mais
quel est, l'animal, quelle est la bte farouche qui se rjouira de
la mort de son petit, sous prtexte que les proies sont rares et
que la chasse est pnible? Et elle ne serait ni difficile ni
longue, pourtant, la battue  oprer dans cette fort de Bondy o
font ripaille les hynes du capital! Et il y aurait du pain et du
bonheur pour tous, si l'on voulait!...

-- Oui, dit l'abb; vous avez raison. Si l'on voulait! Mais... Ah!
quelle servilit! Qui donc crira l'Histoire de l'esclavage
depuis sa suppression?... Je crois qu'on a dit quelque part que
l'homme avait t tir du limon; il n'a point oubli son
origine...

-- Si, il l'a oublie, pour son malheur, du jour o il s'est cru
une me et a dsappris qu'il avait des instincts.

-- _Consensus omnium_, ricane l'abb. Cet acquiescement gnral ne
devait-il point tre le prlude de la concorde universelle?...
Paix sur la terre, bonne volont parmi les hommes. Je pensais 
cela, aussi, ce matin de Nol o je me suis mis en route  l'appel
de Paternoster.

-- Le sort de Paternoster ne m'meut pas normment, dis-je -- car
cette conversation m'nerve et j'enverrais volontiers l'abb 
tous les diables. -- S'il mrite d'tre mis au rang des saints et
des martyrs, demandez sa canonisation.

-- Je m'en garderai bien, dit l'abb; il aurait ses fidles avant
huit jours, car vous savez qu'on demande  croire, aujourd'hui, et
que c'est d'un grand besoin de foi que souffre notre poque...
Mais si ce n'tait pas un saint, c'tait un homme, ce qui est
encore plus rare. Vous vous en seriez aperu avant peu, car il
avait des desseins sur vous; vous lui inspiriez une grande
sympathie...

-- Cela m'est compltement indiffrent.

-- Ce qui n'empche pas le fait d'avoir exist... Il avait des
projets qui n'taient pas sans grandeur, et son assassin...

-- Son assassin a bien fait! Oui, mme s'il a tu de parti-pris,
mme s'il a prmdit son crime. Pourquoi aurait-il pris souci de
l'existence de ses semblables, qui n'ont jamais mis d'autre trait
d'union entre eux et lui que le sabre du gendarme? Dans un monde
de serfs et de brutes hypocrites, il a agi en franc sauvage. Le
coup de couteau du meurtrier rpond aux dclamations des Tartufes
de la fraternit qui mnent l'humanit  l'abattoir  coups de
discipline.

-- Il vaudrait mieux que la rplique ft plus gnrale et moins
sanguinaire, dit l'abb. Mais puisque l'argent est le seul lien
qui attache les hommes les uns aux autres; puisque c'est chacun
pour soi et Dieu pour tous... Naturellement, Dieu pour tous! Sans
Dieu, ce ne serait pas chacun pour soi... La bassesse est
obligatoire, et le malheur aussi. En haut et en bas, partout.
Certes, comme je le disais tout  l'heure, nous nous valons tous;
et notre misre est gale. Et nous, mme, nous qui faisons tat de
mpriser toute rgle et de cracher au nez de l'imbcile Socit
qui nous refuse le bonheur, nous sommes aussi malheureux, au fond,
que les forats courbs sous son joug...

Oui, autant. C'est  se demander si nous n'avons pas, tous, perdu
le sentiment du temps o nous vivons! On agit en dehors de soi,
sans la comprhension des actes qu'on accomplit, sans la
conception de leurs rsultats; le fait n'a plus aucun lien avec
l'ide; on gesticule machinalement sous l'impulsion de la nvrose.
On semble exister hors de la vie relle, hors du rve mme -- dans
le cauchemar. -- Je songe  cet homme que j'ai assailli, sur le
pont;  cette entant qui est morte, avec une telle douleur, dans
la chambre, l,  ct; je songe  la longue semaine que je viens
de passer avec cette femme dsespre, qui ne veut pas qu'on la
console, qui m'aime, et que je ne peux pas aimer. Oh! je voudrais
l'aimer, pourtant! L'aimer assez pour ne plus voir qu'elle, ne
plus rver qu'elle, pour oublier toutes les choses dont je ne veux
pas me souvenir, toutes les images qui me harclent -- l'aimer
assez pour que je puisse tre heureux de son bonheur et qu'elle
puisse tre heureuse du mien...

Et, longtemps aprs que l'abb m'a quitt, je reste seul avec les
penses dsoles et confuses qui tremblotent devant mes yeux
lasss.

Mais Charlotte, qui est entre sans que j'aie pu l'entendre, vient
poser sa main sur mon paule.

-- Qu'as-tu? demande-t-elle. Que t'a dit ce prtre?

-- Rien.

-- Comme tu me rponds!... Il y a si longtemps que tu es seul ici,
tu as l'air tellement absorb!...

-- Non, il ne m'a rien dit d'intressant. D'ailleurs, tu le connais
et tu sais qu' part ses anecdotes et ses plaisanteries de pince-
sans-rire...

-- Il m'a toujours sembl extraordinaire. C'est un tre trange; il
n'est pas antipathique, mais il fait peur; et il y a en lui,
srement, autre chose que ce qu'il laisse paratre. Que fais-tu
avec lui?

-- Pas grand'chose. Des cambriolages, de temps en temps.

-- Mon Dieu! s'crie Charlotte. Est-ce possible!

-- Tout est possible. Il est singulier que tu ne t'en sois pas
encore aperue. Les preuves par lesquelles tu as pass auraient
d t'ouvrir les yeux; mais tu raisonnes toujours, hlas! ainsi que
tu le faisais, autrefois.

Je lve la tte pour regarder Charlotte, en terminant ma phrase,
et je rencontre ses yeux fixs sur moi, ses yeux brillant d'un feu
intense, clatant d'une expression d'nergie ardente que je ne
leur connais pas. Elle est trs ple et ses lvres frmissent,
comme pouvantes des paroles qu'elles ont  laisser passer?

-- Tu te trompes, Georges, je raisonne autrement aujourd'hui. Ou,
plutt, je n'ai jamais eu les penses que tu m'as supposes. Tu ne
m'as pas comprise. Certes, j'ai t et je suis encore effraye et
rvolte du genre d'existence que tu t'es dcid  choisir; mais
la vie qu'on mne ailleurs ne me rpugne pas moins et, au fond,
m'pouvante autant. Je n'ai jamais fait de diffrence entre les
infamies que la loi autorise et celles qu'elle interdit; le crime,
pour tre lgal ne cesse point d'tre le crime, et je savais que
si l'on n'est pas un criminel, aujourd'hui, on est un esclave. Et,
depuis que je vis seule, pendant ces mois o j'ai subsist  la
sueur de mon front, j'ai vu  quelle guerre intestine, sournoise
et sans quartier, se livrent ces esclaves; j'ai vu dans quelle
horrible confusion, intellectuelle et morale, ils dvorent le
morceau de pain qu'ils s'arrachent. Non, la vie ne vaut pas la
peine d'tre vcue, ni en bas ni en haut, s'il n'existe rien qui
puisse en dissimuler les horreurs, en adoucir l'amertume. Voil ce
que je pensais, l'autre jour, aprs l'enterrement de notre enfant,
lorsque j'ai voulu partir et que tu m'as retenue; voil ce que je
pensais lorsque mon pre m'a chasse de chez lui; ce que je
pensais aussi, le mme jour, une heure avant, lorsque tu me
demandais de te suivre...

Elle s'arrte, vaincue par l'motion. Mais comme j'ouvre la bouche
pour parler, elle me fait signe de me taire et reprend d'une voix
vhmente:

-- Sais-tu pourquoi j'ai refus de partir avec toi, ce jour-l? Te
l'es-tu jamais demand, seulement? J'avais peur, c'est vrai; mais
je ne suis pas une lche, et je t'aurais suivi -- je t'aurais suivi
si tu m'avais aime... Non, ne dis rien! Je savais que tu ne
m'aimais pas, que tu ne m'aimais pas comme je l'aurais voulu,
toujours! Tu ne croyais mme pas  mon amour... Tu m'as dit... --
Oh! tu m'as dit et je m'en souviens comme si tes paroles vibraient
encore dans l'air, et c'est navrant, navrant... -- tu m'as dit que
je m'tais donne  toi par piti! Mais dans quels romans as-tu
donc appris la vie, toi qui prtends la connatre? Comment as-tu
pu croire qu'une femme saine, intelligente, et qui n'est pas
vnale, puisse se livrer  un homme qu'elle n'aime pas?... Vous
lui faites jouer un bien grand rle,  la piti, vous qui n'en
avez pour personne!... Je m'tais donne  toi parce que je
t'aimais, voil tout... Ah! je ne le sais, pas, pourquoi je
t'aimais... et je t'aurais suivi parce que je t'aimais, sans
songer  discuter tes projets et sans rien exiger de toi, si
j'avais senti chez toi, pour moi, la moiti de l'amour dont mon
coeur tait plein. Tu aurais devin ce que j'prouvais, ce jour-
l, si tu m'avais aime; ce que je n'osais pas te dire... Mais
j'ose,  prsent. Oui, je veux tre aime; charnellement,
bestialement, si ton amour n'est que l'amour d'une bte, mais
compltement; oui, j'ai besoin d'tre aime; oui, j'en ai soif,
j'en meurs d'envie. Et je prfre mourir tout  fait et tout de
suite, tu m'entends? que de mener une existence dont la seule
joie, la seule, ne m'est pas accorde. Oui, je prfre a...

Elle s'interrompt un instant et continue.

-- Pourquoi m'as-tu dit de rester, la semaine dernire, quand je
voulais m'en aller? Pourquoi, puisque tu ne m'aimes pas? Penses-tu
que je n'aie point eu assez de souffrances, dj, et veux-tu m'en
infliger d'autres? Ne sais-tu pas que c'est intolrable, ce que
j'endure? que c'est affreux et insultant, cette affection
drisoire que tu te fais violence pour me tmoigner?... Et
pourquoi ne m'aimes-tu pas, d'abord? s'crie-t-elle. Ne suis-je
pas belle? Mais tu connais toutes les femmes qu'on appelle des
beauts,  Paris; et je les ai vues aussi; je n'ai rien  leur
envier. Est-ce parce que je suis pauvre? Mais pour qui le suis-je
devenue? Et tu n'aspires pas, je pense,  la main d'une hritire.
Est-ce parce que je suis honnte? Mais je cesserai de l'tre, si
tu veux; il n'y a pas de crainte que je ne sois prte  vaincre,
je surmonterai tous les dgots. Oui, s'il faut tre une
prostitue pour tre aime d'un voleur...

-- Tais-toi, tais-toi! lui dis-je en lui fermant la bouche. Non, je
ne t'ai pas aime comme je l'aurais d, Charlotte, mais je n'ai
jamais aim que toi; et je t'aimerai tant, maintenant, que tu me
pardonneras tout le mal que je t'ai fait.

-- Ah! dit-elle, si tu m'aimes, est-ce que je me rappellerai que
j'ai souffert?

Nous sommes partis, le soir mme, pour le midi de la France. Nous
y avons pass trois mois; trois mois de bonheur que je ne dcrirai
pas, certes, en ce rcit o frmit la douleur d'tre, o fredonne
la btise de l'existence. Ils furent comme une oasis dans un
dsert labour par le simoun; et je souhaite, lorsque je serai
couch pour mourir, que ce soit leur souvenir seul qui passe
devant mes yeux avant que l'ange des tnbres abaisse leurs
paupires d'un coup d'aile.

Nous avons vcu isols, l'un  l'autre, sans nous mler aux ftes
bruyantes, sans jamais entrer dans ces temples de la joie o
l'anxit humaine cherche  tromper sa misre. Un jour, pourtant,
j'ai voulu conduire Charlotte  Monte-Carlo, qu'elle n'avait
jamais vu. Moi, je le connais, le Casino clbre. Je lui ai rendu
visite plusieurs fois, au hasard de mes courses; et, malgr le
proverbe qui affirme que ce qui vient de la flte retourne au
tambour, je dois dire que mon argent n'a jamais beaucoup vu ses
caisses. L'or qui roule sur ces tables, et que je volerais avec
plaisir, je serais presque honteux de le gagner, de le devoir au
caprice de la chance.

Je n'prouve pas du tout, en entrant dans ce chteau-fort du Jeu,
l'impression que ressentit Aladin en pntrant dans le souterrain
fameux. Oh! non; ils me font plutt l'effet, ces salons,
d'appartements d'une habitation royale transforms en tripot,
pendant l'absence du souverain, par des ministres prvaricateurs.
Sous les riches plafonds, entre la splendeur des dcorations et
des tentures, on dirait des transactions htives et inavouables,
des affaires louches brasses  la hte, dans la crainte du retour
inopin du matre. C'est risible et pitoyable. Et c'est toujours
le mme aspect gnral, l'inquitude planant sur les toilettes
fraches, les dfroques, les chairs nues et les pierreries, les
crnes chauves et les oripeaux -- la perplexit maladive
tourmentant ces honntes gens et ces filous, ces grandes dames et
ces putains, ces oiseaux de proie et ces oiseaux de paradis. --
Toujours les mmes physionomies, aussi. Faces ples, dfaites, de
jeunes femmes aux yeux dilats, aux lvres amincies par
l'angoisse; visages de vieilles aux petits yeux vrillonnants, aux
hachures de couperose; attitudes svres de personnages
convaincus, amis des martingales, dvots de systmes aussi
compliqus que les thories socialistes et qui regardent, d'un
oeil o continue  briller l'clair de la foi, leur argent
s'couler suivant la loi d'airain des moyennes. Et puis, chose
trs comique, les rages violentes et les dsespoirs mornes, les
figures congestionnes ou couleur de cendre, les cheveux dresss
sur les fronts et les bouches entr'ouvertes pour des jurons
grotesques, les cravates de travers, les plastrons de chemises
casss par les doigts nerveux. Ah! les imbciles!... Allez, allez,
vous pouvez jouer. Vous finirez par gagner tous soit avec le noir,
soit avec le rouge. Beaucoup de noir  et beaucoup de rouge, c'est
moi qui vous le dis. Et vos ttes iront rouler -- ainsi que la
bille qui s'lance maintenant, saute, bondit avec un nervant
clic-clac -- sur le zro fatidique, le zro que vous laissez de si
bon coeur aux autres, ailleurs qu'ici, et qui vous rserve de
vilaines surprises, ailleurs qu'ici...

-- Je vais risquer quelques sous pour m'amuser, dis-je  Charlotte.
Ne veux-tu pas jouer un peu, toi aussi?

-- Non, non, rpond-elle avec une petite moue de mpris.

Je m'approche d'une table et je place quatre ou cinq louis au
hasard... Mon numro gagne. Je ramasse mon or; mais j'ai  peine
eu le temps de prendre la dernire pice que Charlotte me saisit
le bras.

-- Viens, viens, me dit-elle d'une voix sourde; allons-nous-en...

Je la regarde et je reste stupfait. Elle est affreusement blme
et ses yeux, agrandis par l'effroi, se fixent dsesprment sur
les miens, comme pour s'interdire de se porter vers quelque chose
qu'ils viennent de voir.

-- Qu'est-ce que tu as? Te trouves-tu mal?

-- Un peu... Viens, je t'en prie...

Elle s'appuie  mon bras pour sortir; et je la sens frissonner,
lutter encore contre l'motion subite qui l'a envahie et dont je
ne m'explique pas la cause.

-- J'espre que tu te sens mieux  prsent, dis-je en traversant
les jardins. Veux-tu te reposer ici un instant?

-- Non, merci; je suis tout  fait remise, rpond-elle en
s'efforant de sourire. Je ne sais ce que j'ai prouv, tout d'un
coup... J'ai eu comme un blouissement.

-- La chaleur, peut-tre...

-- Oui, sans doute... et puis, voici dj trois mois que nous
sommes  Nice. J'ai entendu dire que lorsque l'hiver finissait...
Si tu voulais, nous partirions... Nous partirions demain.

-- Demain? Et o irions-nous?  Londres?

-- Oui,  Londres; o il te plaira... Je voudrais aller loin d'ici,
trs loin...

-- Quelle drle d'ide! Enfin, si tu y tiens...

-- Tu ne m'en veux pas? demande-t-elle en se serrant contre moi. Tu
aurais peut-tre dsir rester encore ici quelque temps, et je
suis bien goste et bien capricieuse...

-- Mais non, petite femme, je ne t'en veux pas; je n'tais content
d'tre ici que parce que tu y semblais heureuse; et puisque tu as
cess de t'y plaire, il faut nous en aller; voil tout.

C'est gal, je serais bien aise de savoir ce qui a pu se passer...
Oh! rien du tout, probablement. Charlotte est la franchise mme et
du moment qu'elle ne parle pas... Fantaisie de femme, tout
simplement... lubie...

Il y a presque trois mois que nous sommes revenus  Londres, et je
n'ai gure pass plus de six semaines avec Charlotte J'ai t
oblig de la quitter  plusieurs reprises. Les affaires!... Elles
ne vont pas mal, en ce moment. Nous avons fait trois ou quatre
petits coups, Roger-la-Honte et moi, qui n'taient vraiment pas 
ddaigner, et nous en avons encore deux autres, assez jolis, sur
la planche. Le premier est pour aprs-demain,  Orlans, et il
faut nous mettre en route ce soir. Eh! bien, j'ai peur de
partir...

J'ai peur parce que je sens les craintes terribles de Charlotte me
gagner et s'emparer de moi irrsistiblement. Son effroi devant
l'inconnu finit par me glacer et son pouvante m'nerve. Chaque
fois, lorsque j'ai t sur le point d'entreprendre une expdition,
une frayeur intense, qu'elle a fait de vains efforts pour
matriser, l'a saisie et comme affole. Des convulsions de terreur
la bouleversent et les tentatives auxquelles je me livre pour la
calmer et la rassurer me fatiguent les nerfs et m'irritent. Et,
quand je reviens, ce sont des transports de joie, des emportements
de bonheur, dont la violence me rvle toutes les angoisses par
lesquelles a pass, pendant mon absence, cette femme qui m'aime et
qui tremble de me perdre. Oui, son effarement se communique  moi,
me trouble; et aujourd'hui, je sens m'teindre invinciblement les
apprhensions qu'elle prouve, je sens la peur qui la secoue
palpiter en moi et ptrifier ma volont, peser sur mon esprit d'un
poids insupportable. Ah! si elle parlait, au moins! Si elle me
disait de rester l, de ne pas partir; si elle prononait une
parole... Mais elle est muette et ses larmes seules, qu'elle
essaye vainement de me cacher, m'apprennent quelles inquitudes la
tenaillent. Tout  l'heure, au moment o je partais, elle a t
sur le point de s'vanouir et je n ai pu rprimer un mouvement de
dpit.

-- Tu veux donc me faire prendre! me suis-je cri. Tu le voudrais,
en vrit, que tu n'agirais pas autrement. Elles sont
contagieuses, tes terreurs folles, et je finis par avoir aussi, ma
parole, le pressentiment d'une catastrophe!  force de prvoir le
malheur on le fait venir, tu sais. Et si je suis pris tu pourras
te dire... Tiens, tu me mettrais en colre, tellement tes frayeurs
me crispent et me dcouragent, tes frayeurs sans raisons et qui me
font honte, si tu veux que je te le dise...

Et je suis sorti de la maison, furieux, sans vouloir permettre 
Charlotte de m'accompagner  la gare, sans mme l'embrasser.

C'est trs bte, tout a. C'est stupide. Je me le rpte sur le
pont du bateau que j'ai pris  Saint-Malo, tout seul, Roger-la-
Honte tant parti pour Bordeaux une fois le coup fait  Orlans.
Oui, c'est insens. Charlotte doit tre dvore d'angoisses depuis
ces trois jours que je l'ai quitte en lui reprochant, ainsi
qu'une brute, des pressentiments qu'elle n'aurait point si elle ne
m'aimait pas; C'est tout naturel que le hors-la-loi, l'homme
habitu  voler son existence, ainsi que le cheval dress  sauter
les obstacles, ne ressente aucun moi devant les actes les plus
dangereux; c'est un mithridat, un hallucin qui ne songe mme
plus  la possibilit d'un accident funeste. Mais la femme, la
femme qui aime, confidente alarme de projets qui lui semblent
monstrueux, a l'intuition du malheur probable, plus empoignante et
plus cruelle que la certitude mme; elle est torture de
prvisions terribles. Elle souffre atrocement, tous les sens
douloureusement exasprs, halte devant le spectre des
dnouements tragiques.

-- Madame se meurt de peur quand vous n'tes pas l, m'a dit Annie.

Ah! je me demande pourquoi je lui inflige un supplice pareil,
puisqu'elle m'aime, puisque je l'aime aussi, maintenant. L'amour
ne court pas les rues, pourtant, et je sacrifierais tout avec joie
pour que rien ne puisse me sparer de Charlotte. Et qu'aurais-je 
sacrifier, d'abord? Qu'est-ce donc qui me pousse  fouler
continuellement aux pieds toutes les affections, tous les
sentiments humains? On dirait vraiment que je rve d'assurer le
triomphe d'une ide fixe! Et je n'en ai pas, d'ide. Je n'ai pas
mme un but. L'argent? J'en possde assez pour vivre; et que je
l'aie grinchi avec la pince du voleur au lieu de le gagner avec le
faux poids du commerce, je suis seul  le savoir. Alors?... J'ai
peut-tre vu quelque chose, autrefois; mais aujourd'hui...
Aujourd'hui, je m'aperois que j'ai  employer d'autres moyens que
ceux dont je me sers pour affirmer mon idal, si j'arrive 
l'arracher de la gueule des chimres. D'autres moyens; et je
n'aurai besoin ni de Canonnier ni de Paternoster pour m'aider,
quand cela me plaira. J'ai vendu mon droit d'anesse pour un plat
de lentilles; mais je le reprendrai,  prsent que j'ai vid le
plat. Il existe, le droit d'anesse. Et je me laisse voler, voleur
que je suis, et voler par une ide creuse...

Dans deux heures je serai  Southampton, et ce soir  Londres.
C'est bon. Je parlerai  Charlotte; elle ne pleurera pas en
m'coutant, pour sr. Et nous partirons, et nous irons vivre
heureux dans un coin, quelque part, o elle voudra; et je pourrai
peut-tre faire quelque chose de beau -- oui, oui, de beau -- une
fois dans ma vie. Pourquoi pas? Il y a bien des bourgeois qui
finissent par le suicide.

Je descends du cab que j'ai pris  Waterloo Station, et je fais
rsonner de toute ma force le marteau qui pend  ma porte, Annie
vient m'ouvrir.

-- Bonsoir, Annie. Madame est l-haut?

-- Monsieur... je... Monsieur...

Sa figure s'effare; elle bgaye.

-- Qu'y a-t-il? cri-je en montant rapidement l'escalier.
Charlotte! Charlotte!

Personne ne rpond. J'arrive au premier, j'ouvre violemment les
portes. Les pices sont vides... Annie, qui m'a suivi, me regarde
toute tremblante.

-- Qu'y a-t-il, vieille folle? Allez-vous parler,  la fin, nom de
Dieu? O est Madame?

-- Elle est partie hier, rpond Annie en sanglotant... Je lui
disais... Je lui disais... Elle a laiss une lettre... cette
lettre...

Je dchire l'enveloppe.

......... Notre vie  tous deux serait un martyre, si je restais.
Tu me l'as dit et je le crois, je te deviendrais funeste. Il ne
faut pas m'en vouloir, vois-tu; je ne suis pas assez forte; je ne
puis arriver  dompter mes nerfs, et ma dtresse est tellement
grande, lorsque je te sens en pril, que je ne puis pas la cacher.
Oh! c'est navrant! Il est crit que quelque chose doit toujours
nous sparer... J'ai le coeur serr dans la griffe d'une destine
implacable, et c'est un tel dchirement de te quitter pour
jamais!... Mais il vaut mieux que je parte. Je te porterais
malheur... Tu m'oublieras... Ah! pourquoi ai-je voulu revenir 
Londres? Pourquoi ont-ils pass si vite, ces trois mois o nous
avons connu le bonheur d'tre, o tu m'as aime, ces mois qui
furent une grande journe de joie dont le souvenir me supplicie en
crivant ces lignes, dans les affres de mon agonie....


XXII -- BONJOUR, MON NEVEU

-- Qu'est-ce que tu me donneras si je t'apporte une nouvelle? me
demande Broussaille qu'Annie vient d'introduire dans la salle 
manger, au moment o je vais me mettre  table.

-- Tout ce que tu voudras, surtout si ta nouvelle est bonne; je n'y
suis plus habitu, aux bonnes nouvelles... Mais d'abord assieds-
toi l; tu me raconteras ce que tu as  me dire en djeunant.
J'aime beaucoup t'entendre parler la bouche pleine.

-- Une passion? Tu sais, rien ne me surprend plus... Donne-moi 
boire; je meurs de soif. Merci... Eh! bien, mon petit, j'ai vu ton
pre!

-- Mon pre! Mais il est mort depuis bientt quinze ans!

--Ah! dit Broussaille trs tranquillement. C'est que je me suis
trompe, vois-tu. a arrive  tout le monde. Enfin, laisse-moi te
raconter... Je viens de passer huit jours  Vichy. J'y serais mme
reste plus longtemps si ma soeur Eulalie n'avait pas t l; mais
avec ses sermons, ses efforts pour me ramener au bien, comme elle
dit... j'ai mieux aim m'en aller. Je suis revenue hier soir... Tu
sais que mes parents tiennent un htel  Vichy?

-- Oui, ton frre me l'a appris il y a longtemps.

-- Ils n'avaient qu'une maison de second ordre, d'abord; mais leurs
affaires ont prospr, Roger et moi nous les avons aids un peu,
et cette anne ils ont pris un tablissement superbe, un des plus
beaux de Vichy, l'htel _Jeanne d'Arc_.

-- Ah! oui, je vois a; sur le parc, n'est-ce pas?

-- Justement. Parmi les personnes qui sjournaient chez eux se
trouvait un vieux monsieur, d'une soixantaine d'annes, environ;
il tait arriv avec une grande cocotte de Paris, Melle...
Melle... je ne me souviens plus du nom -- qui lui faisait dpenser
l'argent  pleines mains. -- Comme il s'appelle M. Randal, j'avais
pens...

-- Urbain Randal?

--Oui, c'est a; Urbain Randal.

-- C'est mon oncle, dis-je; ah! il est  Vichy...

-- Oui, avec la cocotte en question; je te prie de croire qu'elle
le mne tambour battant et qu'elle s'entend  faire danser ses
cus. C'est dommage que je ne me rappelle pas... Mais qu'est-ce
que tu as? Tu fais une mine! On dirait qu'aux nouvelles que
j'apporte tes beaux yeux vont pleurer... Ah! je sais! Tu penses 
l'hritage. Dame! mon vieux, tu peux te prparer  le trouver
corn; elle a de belles dents, la cocotte...

Non, ce n'est pas  l'hritage que je pense. C'est une autre ide
qui m'est venue, et qui se cramponne  moi, de plus en plus
fortement, depuis que Broussaille m'a quitt. Voil trois heures
qu'elle a commenc  m'assaillir, cette ide, et elle a fini par
triompher. Mon parti est pris. Je vais me mettre en route pour
Vichy ce soir, empoigner mon oncle demain, et lui tordre le cou...
Et il y a longtemps,  vrai dire, que cette pense de vengeance,
qui se formule seulement  prsent d'une faon prcise, a germ en
moi, erre dans mon cerveau, s'loigne pour reparatre et ne
s'obscurcit que pour rayonner d'un clat plus vif, ainsi qu'un
phare couleur de sang.

Depuis trois semaines, au moins, je songe  des reprsailles, sans
oser me l'avouer; depuis le jour o j'ai trouv ma maison vide en
y rentrant... Ah! je ne pourrai pas dire quels ont t mon
dsespoir et ma rage quand j'ai eu la certitude du dpart de
Charlotte; et ensuite, aprs toutes les dmarches vaines, toutes
les recherches infructueuses, toutes les tentatives sans rsultat
que j'ai faites pour retrouver sa trace, maintenant qu'il faut
perdre toute esprance de la revoir jamais et qu'il faut me
rsoudre  ignorer son sort, si affreux qu'il ait t -- je ne puis
pas dire, non plus, quelles amertumes et quelles rancoeurs que je
croyais mortes ont ressuscit en moi, m'ont envahi et me hantent.
-- Toutes les angoisses et toutes les colres de ma jeunesse se
sont mises  gronder ensemble, comme en rvolte contre mon
indcision et ma lchet. Pourquoi n'ai-je pas lev la main, le
jour o j'aurais d frapper, o je m'tais promis de frapper?
Pourquoi ai-je voulu prendre ma revanche ailleurs, quand elle
s'offrait  moi, l? Si j'avais trait le voleur qui me
dpouillait comme je m'tais jur de le faire, si je lui avais
donn  choisir, sance tenante, entre sa vie et mon argent, rien
de ce qui est arriv n'aurait exist -- et, peut-tre serait-il
plus heureux lui-mme, l'odieux coquin, car il aurait restitu,
ayant peur, et n'aurait point  traner sa vieillesse solitaire
dans la fange o disparat son or.

Oui, si j'avais agi, ce jour-l, que de misre et t vite, et
d'horreurs et d'abjections!... Trop tard! -- le mot des
rvolutions, faites  moiti, toujours. -- Oh! je m'en souviens, je
m'en souviens... je me croyais trs fort, de rsister  ma fureur,
d'couter les mensonges sans rien dire et de mettre tranquillement
ma signature au bas d'un sale papier au lieu d'appliquer ma main
sur le visage du misrable... Je regardais s'en aller mon nergie,
joyeusement, ainsi qu'on regarde l'eau couler... Il me semble que
je me rveille d'une hallucination. Mon coeur se gonfle  clater,
comme autrefois, et les larmes de plomb que j'ai verses, je les
verse encore. Projets, rves, plans bauchs, abandonns, repris
et rejets... J'ai fait autre chose que ce que je voulais faire;
j'ai fait beaucoup plus et beaucoup moins. Pourquoi? Mlange de
violence et d'irrsolution, de mlancolie et de brutalit... un
homme.

N'importe. Si je n'ai pas eu le courage d'agir autrefois, je
l'aurai aujourd'hui; et bien qu'on dise qu'il y a une destine qui
pse sur nous et contrle nos actes, je ne m'inquite gure de
savoir si c'est crit, ce qui va arriver. Ah! le vieux gredin! la
brute hypocrite et lche! Je vais lui faire voir qu'il existe
d'autres lois que celles qui sont inscrites dans son code; je
vais... Non, je n'ai rien  lui faire voir, ni  montrer 
d'autres. Les reprsailles n'ont pas besoin d'explications et il
est puril de rouler ma colre, encore une fois, dans le coton des
arguties sociologiques. Aux simagres des Tartufes de la
civilisation, aux contorsions bates des garde-chiourmes du bagne
qui s'appelle la Socit, un geste d'animal peut seul rpondre. Un
geste de fauve, terrible et muet, le bond du tigre, pareil 
l'essor d'un oiseau tragique, qui semble planer en s'allongeant et
s'abat silencieusement sur la proie, les griffes entrant d'un coup
dans la vie saignante, le rugissement s'enfonant avec les crocs
en la chair qui pantle -- et qui seule entend le cri de triomphe
qui la pntre et vient ricaner dans son rle. --  crime d'eunuque
bavard, vengeance de mle taciturne. Plus rien  dire, 
prsent... Je partirai ce soir.

Il est onze heures du matin, environ, quand j'arrive  Vichy. Un
train quitte la gare au moment o celui qui m'amne y entre. Je
descends rapidement du wagon et je traverse le quai.

-- Bonjour, mon neveu!

C'est une femme... -- Margot! c'est Margot! -- qui m'accueille avec
une grande rvrence et un gracieux sourire.

-- Dis-moi donc bonjour! Comme tu as l'air tonn de me voir!...
Pourtant, mon cher, il n'y a pas deux minutes que tu aurais pu
m'appeler ma tante.

-- Ah! c'est toi, dis-je comme dans un rve, c'est toi... Et o
est-il, lui?

-- Ton oncle? Il vient de partir, de me quitter, de m'abandonner;
et je suis comme Calypso. Tu vois que j'ai fait des progrs,
hein?... Oui, il est dans ce train qui s'en va l-bas, l'infidle.
C'est une rupture complte, un divorce. Entre nous, tu sais, je
n'en suis pas fche. Quel rasoir!... Mais tu as l'air tout
dsappoint... Ah! je devine: tu venais lui emprunter de l'argent.
N'est-ce pas, que c'est a? Embtant! Si tu tais arriv hier,
seulement... Enfin, si c'est pressant, et que tu veuilles de moi
pour banquier... Entendu, pas? Tu me diras ce qu'il te faut. O
vas-tu, maintenant?

-- Je ne sais pas, dis-je, encore tout dconcert de ce dpart qui
met en dsarroi mes projets; je ne sais pas... Et il est parti
subitement?

-- Tout d'un coup; l'ide lui en est venue hier soir. Du reste, je
ne suis pas la premire avec qui il ait agi de cette faon;
gnralement, au bout d'un mois, quinze jours quelquefois, il a
assez d'une femme et la laisse en plan sans rime ni raison. Moi,
il m'a garde depuis fvrier; cinq mois! Toutes mes amies en
taient tonnes...

-- Et tu ne sais pas o il est all?

-- Pas du tout. Il m'a dit qu'il partait pour la Suisse, mais ce
n'est certainement pas vrai; il a trop peur que je coure aprs
lui; en quoi il a grand tort. Beaucoup d'argent, oui, mais ce
qu'il est cramponnant!... Non, vois-tu, il est bien difficile de
savoir vers quels rivages il a port ses plumes, ce pigeon
voyageur. Toujours par voies et, par chemins. Nous l'appelons le
Juif-Errant. Il ne se plat nulle part. Il y a des jours o je me
demandais s'il n'tait pas fou... Mais toi aussi, mon pauvre ami,
tu as l'air toqu, ajoute-t-elle en me regardant. Si tu pouvais
voir quelle figure tu fais! a tient peut-tre de famille? Il
faudra que je te soigne. Voyons, fais risette... Puisque je t'ai
dit de ne pas te tourmenter... Et puis, ne restons pas  nous
promener devant la gare; on nous prendrait pour deux
conspirateurs. J'ai ma voiture l. Viens. Je t'enlve.

Je me laisse faire et nous roulons vers la ville.

-- coute, dit Margot en frappant des mains. Je devine la vrit.
Ton oncle est parti parce que tu l'avais averti de ta visite.

-- Ah! non, par exemple, dis-je en riant; je ne l'avais pas
prvenu.

-- C'est qu'il te dteste tant! reprend Margot. Il faut dire,
aussi, que tu lui as jou de vilains tours. Sduire sa fille...

-- Comment sais-tu?... Il t'a dit?...

-- Oh! rien du tout; mais ce n'tait pas ncessaire. J'ai de bons
yeux.

-- Je ne te comprends pas.

-- C'est vrai, tu ne t'es aperu de rien, ce soir-l; mais je
pensais que Mlle Charlotte t'avait mis au courant... En tous cas,
tu te souviens d'tre venu avec elle  Monte-Carlo, vers la fin de
l'hiver dernier?

-- Oui. Eh! bien?

-- Eh! bien, j'y tais aussi, moi, avec ton oncle; et si tu ne l'as
pas vu, toi, je t'assure que Mlle Charlotte a bien reconnu son
pre. Elle est devenue ple comme une morte et n'a pas mis
longtemps  t'emmener... Tu ne t'tais jamais dout de la
rencontre? C'est curieux. Moi, je souponnais bien quelque chose
entre vous car quelque temps auparavant,  Paris, j'avais
rencontr...

Je n'coute plus. Je me rappelle cet pisode de notre existence; 
Charlotte et  moi, cet incident auquel j'attachai si peu
d'importance alors, et qui a eu une telle influence sur notre vie
 tous deux. Je me rappelle mon tonnement lorsque je la trouvai,
en me retournant, toute blme et frissonnante, son motion
profonde, son insistance  quitter les salons du Casino. C'tait
son pre qu'elle avait vu!... Son pre, qui l'avait chasse bien
moins par colre que pour garder l'argent mis en rserve pour sa
dot, et qu'elle retrouvait la, honte et dgot indicibles! jetant
l'or  pleines mains sur le tapis vert, au bras de cette femme de
chambre devenue horizontale... Ah! l'tre horrible! Il faut que je
le retrouve, quand le diable y serait!

-- Tu sais, continue Margot, il ne s'est livr  aucun commentaire
malveillant. Il est rest trs calme. Il a jou toute la soire et
a gagn beaucoup. Quand nous sommes partis, seulement, il m'a dit:
Ils m'ont port chance tous les deux; c'est la premire fois.

Chance! Il appelle a la chance, le misrable! Et c'est pour a
qu'il m'a vol et qu'il a reni son enfant. Pour a! Pour courir
les villes d'eaux avec des cocottes, pour placer des billets de
banque sous les rteaux des croupiers, sur les tables de nuit des
putains! Pour a! Quelle chance! Quelles joies! Quels bonheurs!
Cette bourgeoisie... L'exploitation sans merci de toutes les
douleurs, de toutes les faiblesses, de toutes les confiances et de
toutes les bonts -- pour a... Des fils qui jettent l'argent 
l'gout, des filles qui le portent  des gredins titrs et ruins,
des vieillards qui ont menti, trich, pill toute leur vie pour
devenir,  soixante ans, les peltastes du vice...

-- Je t'ai fait de la peine en te racontant a? demande Margot.
Pardonne-moi; je ne me doutais pas... Tu sais que je ne suis pas
mchante...

-- Non, dis-je en lui prenant la main, tu n'es pas mchante,
Marguerite; malheureusement, beaucoup de gens ne te ressemblent
pas.

-- Eh! bien, ceux-l, il faut les laisser de ct, voil tout. Moi,
je n'agis jamais autrement. Ce ne serait pas la peine d'tre au
monde s'il fallait toujours se casser la tte  mditer sur les
dires de Pierre ou les actions de Paul... Tche de te remettre au
beau fixe d'ici ce soir, n'est-ce pas? Sans a, je me fcherai. Je
voudrais bien rester  djeuner avec toi, mais je ne peux pas. Je
suis attendue  Cusset; je suis trs demande en ce moment... Je
reviendrai vers dix ou onze heures, Tiens, voici l'htel _Jeanne
d'Arc_, o j'habite; prends-y une chambre; les propritaires sont
charmants...

-- Je le crois. J'ai justement une commission  leur faire. Leurs
enfants demeurent  Londres.

-- C'est vrai, dit Margot, la fille tait ici avant-hier encore, ou
il y a trois jours; une petite blonde trs jolie. Elle est
modiste, parat-il. Moi, je crois qu'elle est modiste comme moi;
enfin, c'est son affaire. Et tu la connais, sclrat?

-- Un peu. Son frre est mon associ.

-- C'est bien drle, tout a! dit Margot comme la voiture s'arrte
devant l'htel. Il faudra que j'aille faire un tour  Londres,
pour voir. Je crois que tu me trompes indignement, et j'exige que
tu me donnes des explications ce soir.

-- C'est entendu, dis-je en descendant, tandis qu'un garon de
l'htel se prcipite vers ma valise.  dix heures moins un quart,
je commencerai  prparer un roman  ton intention.

Margot me fait un signe menaant avec son ombrelle, et la voiture
repart au grand trot.

Ils sont rellement charmants, ces propritaires de l'htel
_Jeanne d'Arc_. Ils ont t enchants d'apprendre que je leur
apportais des nouvelles de leurs enfants, surtout de Roger qu'ils
n'ont pas vu depuis plusieurs mois. Ils m'ont pri d'accepter 
djeuner avec eux, en regrettant vivement que leur fille ane,
Eulalie, et t invite chez M. le cur.

-- Si elle avait pu prvoir votre arrive, elle se serait excuse,
certainement, dit Mme Voisin; elle aurait t si heureuse de vous
entendre parler de son frre et de sa soeur! Elle les aime tant!

Peut-tre bien. Mais, moi, je ne suis pas fch de n'avoir point 
affronter tes sermons de la demoiselle. Aprs tout, elle aurait pu
me convertir; qui sait? Pour ce que le Diable me paye ma peau, je
ferais aussi bien de la vendre  Dieu.

Pas avant djeuner, pourtant! L'abstinence serait peut-tre de
rigueur, et je meurs de faim. Heureusement, Mme Voisin vient nous
arracher, son mari et moi,  un certain vermouth qui creuse
normment l'estomac.  table! Nous voici  table! Je dvore; et
les parents de Roger-la-Honte ont le bon esprit de ne point
engager srieusement la conversation avant que mon apptit
commence  se calmer; il semble s'apaiser  l'arrive de la
volaille et la salade le pacifie tout  fait. Quels braves gens,
ces poux Voisin! Et quelle bonne cuisine ils font!

Le pre, avec sa face rjouie, encadre de favoris poivre et sel,
 l'air d'un bien digne homme, sans un brin de mchancet ni
d'hypocrisie; trs paternel, surtout. La mre, qui a d tre fort
jolie, grasse et ronde, les cheveux tout blancs et le teint ros,
a l'air d'une bien digne femme, affable et franche; trs
maternelle, surtout. Je voudrais bien qu'ils fussent mes parents,
tous les deux. Oui, je voudrais bien... Ils s'inquitent de
l'existence que nous menons  Londres. Ils s'en inquitent avec
intelligence.

-- Mangez-vous bien? Buvez-vous bien? Dormez-vous bien? demande
Mme Voisin.

-- Oui, Madame; trs bien.

-- Avez-vous des distractions suffisantes? Les divertissements sont
tellement ncessaires! Vous amusez-vous? demande M. Voisin.

-- Oui, Monsieur, beaucoup.

-- Allons, tant mieux! rpondent-ils ensemble. Encore un verre de
ce vin-l!

Voil de bons parents!

-- Et les affaires marchent-elles  peu prs? demande M. Voisin.

-- Oui, Monsieur, pas mal.

-- Et vous prenez toujours bien vos prcautions? demande
Mme Voisin.

-- Oui, Madame, toujours.

-- Allons, tant mieux! rpondent-ils ensemble. Encore un verre de
ce vin-l!

Voil de bons parents! Ils veulent qu'on mange, qu'on boive, qu'on
dorme, qu'on s'amuse et qu'on suive librement sa vocation. Si tous
les parents leur ressemblaient, la famille ne serait pas ce
qu'elle est, pour sr.

-- Voyez-vous, Monsieur, me dit Mme Voisin comme un garon vient
chercher son mari, un instant aprs qu'on a servi le caf, voyez-
vous, nous sommes plus heureux que nous ne pourrions dire,
depuis... depuis que nous nous sommes rsolus  ne plus nous
laisser guider par des prceptes qui nous condamnaient  la misre
perptuelle. Tout nous a russi. Nous ne nous permettons pas, bien
entendu, de rire au nez des personnes qui pensent autrement que
nous, mais nous continuons notre petit bonhomme de chemin sans
attacher aucune importance  ce qui se passe autour de nous. Je ne
veux point dire que nous sommes des gostes; non: mais nous ne
prenons pas parti. L'un nous dit blanc; c'est blanc. L'autre nous
dit noir; c'est noir. Que voulez-vous que a nous fasse? Et,
tenez, sans aller si loin: Broussaille me raconte comment elle a
plum un pigeon; je ris avec elle. Eulalie vient me parler des
peines et des rcompenses d'une vie  venir; je m'meus avec elle.
Roger m'apprend ce que lui a rapport sa dernire expdition; je
me rjouis avec lui... Ces chers enfants! Ils nous donnent tant de
satisfactions! Mme Eulalie; elle prie pour nous. a peut servir;
on ne sait jamais... Quant  Broussaille et  Roger, je ne vous
cache pas que j'tais dans les transes, les premiers temps. Je
lisais le journal, tous les matins, avec une anxit! Mais, peu 
peu, je m'y suis faite. Chaque mtier a ses prils; et la seule
chose importante est de choisir celui qui vous convient le mieux.
L'esprit d'aventure existe encore, quoi qu'on en dise; et tous les
hommes ne peuvent pas tre chartreux ni toutes les femmes
religieuses. Du reste, voyez la nature; certains animaux se
nourrissent de chair, d'autres mangent de l'herbe, et d'autres...
autre chose. Mon avis est qu'il faut laisser aux aptitudes toute
libert de se dvelopper. Je sais bien qu'il y a des lois. Mais,
Monsieur, pourquoi n'y en aurait-il pas? Le tonnerre existe bien,
et les inondations, et les maladies, et toutes sortes de flaux.
Ce sont des maux peut-tre ncessaires; propres, en tous cas, 
mettre en relief l'industrie et la varit des ressources de
chaque individu. Il faut se faire une raison, et prendre le monde
tel qu'il est -- pas trop au srieux. -- La seule chose qui
m'inquite,  propos de Broussaille et de Roger, c'est leur sant.
Ce qui me fait peur, chez Broussaille, c'est la vivacit de son
temprament. Elle tait si imptueuse, si anime, si primesautire
tant enfant! Et je sais par exprience que les natures de femmes
existent en germe dans les dispositions de petites filles. a use
si vite, l'exaltation, dans ces choses-l!... De la verve, du
brio, je ne dis pas non; mais la frnsie... Aprs tout, je me
fais peut-tre des ides... Dites-moi la vrit. Je suis sre que
vous savez... Non? Vous voulez tre discret? Enfin... c'est que
ces Anglais sont si brutes, et c'est tellement dlicat, une femme!
Mais Broussaille est une petite risque-tout. Jolie, hein? Dans
cinq ou six ans, nous la marierons; mais pas avant. a ne vaut
jamais rien, de se marier trop tt... Quant  Roger, je ne me
lasse pas de lui recommander de mettre des gants fourrs en hiver;
il est trs sujet aux engelures. Et puis, dans votre profession,
on est expos  se voir poursuivi,  tre oblig de courir; dites-
lui, de ma part, de porter toujours de la flanelle; une fluxion de
poitrine est si vite attrape...  propos, c'est votre parent, ce
M. Randal qui est si riche et qui est parti ce matin? Il m'a
sembl vous entendre dire  mon mari que c'est votre oncle?

-- Oui, dis-je. Et c'est un voleur.

-- Ah! rpond Mme Voisin fort tranquillement; je n'aurais pas cru.
Il a plutt l'allure inquite des honntes gens. Un voleur 
l'amricaine, peut-tre? Il y a tant de genres de vol!... Dites
donc, c'est cette dame qu'il a amene ici, Mlle de Vaucouleurs,
qui va regretter son dpart! Si vous saviez l'argent qu'elle lui
faisait dpenser! Elle doit tre dsole...

-- Je la consolerai ce soir.

-- Vous faites bien de m'avertir, dit Mme Voisin sans s'mouvoir;
je vais vous faire changer de chambre et vous en donner une dont
la porte ouvre dans le salon de Mlle de Vaucouleurs; ce sera plus
commode pour vous deux. Je l'aime beaucoup, cette petite dame;
elle est charmante; et puis, je serais bien contente qu'on ft
complaisant pour Broussaille, quand elle voyage... Un petit verre
de chartreuse? De la verte, n'est-ce pas?... Je crois, Monsieur,
que rien ne peut vous rendre philosophe comme de tenir un htel.
On entend tout, on voit tout, on apprend tout. On arrive  ne plus
faire aucune distinction entre les choses les plus opposes, et
l'on devient indiffrent au bien comme au mal, au mensonge comme 
la vrit,  la vertu comme au vice. Si cette maison pouvait
parler! Combien de gens honntes qui s'y sont conduits en forbans,
combien de filous qui ont t des modles de droiture! Que de
cocottes qui s'y sont comportes en femmes d'honneur, et que de
femmes maries qui ont mis leur vnalit aux enchres! Et que de
filous qui ont t des coquins, que d'honntes gens qui sont
rests intgres, que de cocottes qui furent des courtisanes et que
d'pouses qui restrent pures! C'est encore plus tonnant...
Dcidment, le monde est semblable aux braises du foyer: on y voit
tout ce qu'on rve. Et le mieux est de rver le moins possible,
car on finit par croire  ses rves, et ils n'en valent jamais la
peine. La vie, voyez-vous, c'est comme une baraque de la foire,
devant laquelle se trmoussent des parades burlesques, tandis
qu'on joue des drames sanglants  l'intrieur.  quoi bon entrer,
pour assister aux souffrances de l'orpheline et souhaiter la mort
du tratre, quand vous pouvez vous distraire gratis aux bagatelles
de la porte? La tragdie, c'est pour les cerveaux faibles...
Bon... voil que je fais des phrases... Un petit verre de
chartreuse?

Non. Mme Voisin s'chauffe un peu, et je prfre lui laisser le
temps de se calmer. Je dclare que je dsire faire un tour au
parc; et M. Voisin, que je rencontre dans le vestibule, me
souhaite beaucoup de plaisir.

Du plaisir!... Dame! Pourquoi pas?... C'est plein de bon sens, ce
que vient de me dire cette brave femme. C'est plein de bon sens...
Les braises du foyer et la sottise des rves, la parade de la
foire et la tragdie pour les cerveaux mal tremps... Trs vrai!
Trs vrai!... Je crois que si je rencontrais mon oncle, dans cette
alle o je me promne, je ne lui donnerais gure que deux ou
trois coups de pied quelque part. Non, je n'irais pas plus loin...

Bien mesquin, ce parc, avec ses pelouses galeuses, ses alles au
gravier dplaisant, ses arbres sans majest. Le Casino l-bas,
tout au bout; le Kiosque  musique,  ct, o grince un
discordant orchestre cercl de plusieurs ranges d'honntes femmes
qui semblent empales sur leurs chaises, tandis que des bataillons
de cocottes multicolores tournent derrire leur dos, dans le
sentier circulaire, talonnes par les hommes, avec des airs de
gnisses qui regardent passer des trains...

C'est pas tout a. Je ne suis pas venu dans ce parc pour faire des
descriptions vives -- des hypotyposes, s'il vous plat -- mais pour
rflchir. Rflchissons... Je rflchis; et je ne sais pas
jusqu'o iraient mes rflexions si je ne me trouvais, tout d'un
coup, devant l'abb Lamargelle. Rencontre bizarre, inattendue,
presque providentielle! Sera-ce la dernire? Peut-tre que non.
Mais n'anticipons pas...

L'tonnement et la joie que nous prouvons l'un et l'autre tant
exprims d'une faon suffisante, nous nous installons paisiblement
 l'ombre, pour causer de nos petites affaires. Nous voyez-vous
bien, tous les deux? Nous sommes l,  gauche de l'alle centrale,
assis sur des chaises de fer, au pied d'un gros arbre. C'est moi
qui porte ce costume de voyage dont l'lgance et la coupe
anglaise indiquent une honnte aisance et des gots cosmopolites,
et qui suis coiff de ce lger chapeau de feutre, signe
incontestable de tendances artistiques et d'exquise insouciance.
Je parais avoir vingt-cinq ans, pas plus; je suis rose, blond,
vigoureux, gentil  croquer... Oui, je sais: j'ai l'air de me
nommer Gaston; mais c'est moi tout de mme. Tenez, je suis
justement occup  chasser les cailloux avec ma canne, dans des
directions diverses, tout en parlant  l'abb. Quant  l'abb,
vous l'apercevez aussi, j'espre; et maintenant que vous l'avez
vu, vous n'oublierez jamais sa physionomie. Il est donc bien
inutile que je vous fasse son portrait. Tous avez t frapps,
j'en suis sre, par l'expression d'nergie froide empreinte sur
son masque bronz, dans ses profonds yeux noirs, dans ses longs
doigts nerveux, sans cesse en mouvement, dont les ongles
s'enfoncent dans le brviaire qu'il tient  la main. Remarquez
comme ses narines palpitent, pendant qu'il m'coute; on dirait
qu'il aspire mes paroles avec son grand nez... Et maintenant,
franchement, dites-moi si l'on nous prendrait pour des voleurs.
Non, n'est-ce pas? Je donne l'impression d'un bon jeune homme, un
peu trop gt par sa famille et coupable de fredaines assez
vnielles, qui vient de demander  son ancien prcepteur de l'our
en confession; l'abb, lui, fait l'effet d'un prtre autoritaire 
la surface, mais libral au fond, d'un bourru bienfaisant. Et
pourtant!... Dieu sait ce que diraient nos consciences, si elles
pouvaient parler!

Mais elles auraient tort d'essayer. Leurs voix se perdraient dans
le fracas occasionn par l'infernal orchestre, l-bas, qui termine
avec rage une effroyable symphonie  la gloire de la Discorde. Il
m'avait sembl tout d'abord que le tambour, gravement insult par
un couac de la clarinette, appelait  son aide le cornet  piston;
mais je m'aperois maintenant que c'est le tambour lui-mme qui
avait tort et que la flte, le violon, le trombone, la contrebasse
et le cor anglais, aprs de vains efforts pour rtablir
l'harmonie, prennent le parti d'touffer, sous l'explosion
combine de leurs colres individuelles, les protestations des
antagonistes.

-- Un peuple qui admet qu'on lui joue de pareille musique est tomb
bien bas, dit l'abb du ton peu convaincu d'une personne qui parle
pour parler, tout en songeant  autre chose qu' ses paroles...
Quant  ce que vous venez de m'apprendre, ajoute-t-il, je ne puis
vous dire qu'une chose: c'est qu'il est fort heureux que les
circonstances vous aient servi comme elles l'ont fait. Comprenez-
moi bien: vous auriez trouv, votre oncle ce matin, et vous
l'auriez tu comme un chien, que j'aurais approuv votre acte,
tout en le regrettant, pour vous. Mais puisque le sort a voulu
qu'il quittt Vichy juste au moment o vous y arriviez, je pense
que ce serait de la folie pure que de vous mettre  sa recherche.
Oh! je conois la vengeance, certes! Elle est  la base de tous
les grands sentiments, sans excepter l'amour. Mais je n'admets son
exercice que sous l'impulsion d'une colre qui frappe de ccit
morale; ou bien, de sang-froid, lorsqu'on est assur de
l'impunit. Ce n'est pas un raisonnement de lche que je vous
tiens l; c'est un raisonnement d'homme. Du moment que vous avez
cess d'tre aveugl par la passion, l'ide abstraite du meurtre
pour le meurtre vous abandonne et vous avez devant vous, au lieu
d'une entit vague, un tre dont vous tes oblig de juger la
vilenie, dont vous savez, la bassesse; et vous tes forc de vous
rendre compte que la vie de cet tre-l ne vaut point la vtre. Si
vous vous obstinez dans votre dessein de reprsailles  tout prix,
c'est une espce de fausse honte vis--vis de vous-mme, un
enttement fanatique, seuls, qui vous poussent. Vous vous tes
jur  vous-mme de commettre une certaine action, et vous voulez
vous tenir parole. Eh! bien, je crois qu'il ne faut se laisser
lier par rien, surtout par les serments qu'on se fait  soi-mme.
Ils cotent toujours trop cher... Vous me direz qu'il y a une
grande faiblesse  reculer devant les consquences d'un acte qu'on
dsire accomplir. C'est vrai. Mais, au moins lorsque ces
consquences doivent causer plus de peine que l'acte ne doit
produire de joie, je trouve cette faiblesse-l trs humaine, trs
intelligente et mme trs courageuse. Elle procde de la
conscience nette des choses et de la rpudiation de l'idal
menteur. Les stociens prtendaient que la souffrance n'est point
un mal. Les stociens taient de grotesques imbciles. La
souffrance est toujours un mal. Ne pas reculer devant la douleur,
soit -- et encore! -- Mais la rechercher, c'est tre fou, si elle ne
vous donne pas, pour le moins, son quivalent de plaisir. Ne
disaient-ils pas aussi, ces stociens, que la force ne peut rien
contre le droit? La force ne peut rien contre le droit, sinon
l'craser, -- sans trve. -- Le droit! Qu'est-il, sans la force? Et
qu'est-il, sinon la force -- la vraie force? -- Vieilleries, tout
a; btises... Voyez-vous, l'ge est pass o l'on croyait des
tmoins qui se font gorger. Des tmoins qui veulent vivre, a
vaut mieux. Ils finiront peut-tre par apprendre aux autres 
vouloir vivre, aussi. Et a suffira... Vengez-vous pendant que la
fureur vous barre le cerveau; ou bien, cherchez l'ombre; ou bien --
attendez. -- Votre oncle est un sclrat, oui. Il y a longtemps que
je lui ai donn mon opinion sur lui; mais... Je l'ai aperu ces
jours-ci, continue l'abb en portant un doigt  son front.
Paralysie gnrale ou suicide, avant peu. Attendez... Pour le
moment, ne pensez plus  tout cela, et n'en parlons plus... Avez-
vous l'intention de rester ici quelque temps?

-- Je ne sais pas; c'est possible.

-- Moi, je suis arriv il y a une quinzaine de jours, dit l'abb en
saluant coup sur coup trois ou quatre des nombreux ecclsiastiques
qui se promnent dans le parc. Je n'ai pas perdu mon temps. Mais
il n'y a plus grand chose  faire et je commence  m'ennuyer. O
tes-vous descendu?

--  l'htel _Jeanne d'Arc_.

-- Excellente ide que vous avez eue l. Vous me fournissez un
prtexte plausible pour y transporter mes pnates. Jusqu'ici je
logeais  _Saint-Vincent de Paul_, avec la majorit de ces hommes
noirs. Question d'affaires, vous comprenez.

-- Quelles affaires?

-- Le jeu. Depuis quinze jours, je tiens les cartes quinze heures
sur vingt-quatre, en moyenne. Et je vous assure que ce n'est pas
une petite occupation, et qu'il fout ouvrir l'oeil, avec ces
messieurs.

-- Ils trichent?

-- Comme le roi de Grce. Je suis d'une adresse  rendre des points
 Robert-Houdin et mon doigt est simplement merveilleux; eh!
bien, mon cher, c'est avec la plus grande difficult que j'arrive
 gagner. J'y parviens, cependant; et j'ai fait une assez belle
rcolte. Au bout de la premire semaine on envoyait dj des
tlgrammes suppliants aux bonnes dvotes et aux chres pnitentes
qui ne se faisaient point prier pour mettre leurs offrandes  la
poste. Mais,  prsent, elles n'expdient plus que des pots de
confitures;

-- Vous me donnez l, dis-je, une singulire ide des moeurs du
clerg.

-- Je vous en donnerais bien d'autres!... Il est difficile, en
gnral, d'imaginer des drles plus fangeux que ces hommes
d'glise. Ils sont les dignes pasteurs des mes contemporaines.
Leurs moeurs! Comment voulez-vous qu'ils en aient? La morale
ptrifie dont ils sont les gardiens et les docteurs ne saurait
faire d'eux que des saints ou des fripons. La moralit peut
seulement exister avec la libert; elle doit sortir de cette
libert, et s'y greffer, non pas immuable, mais variable, en
concordance avec l'tat gnral de culture de l'humanit. Il y a
des saints, dans le clerg; trs peu, mais il y en a. Ce sont des
monstres,  mon avis. Quant au reste...

-- Je serais bien aise de savoir quels sont les sentiments de vos
confrres  votre gard?

-- Ils me hassent; ils ne me connaissent pas, mais ils me
devinent; ils me sentent, pour mieux dire. Pas un de ceux dont
j'ai vid l'escarcelle, ces jours derniers, qui n'ait rv de
reprsailles atroces. Mais ils n'osent pas agir; ils dvorent leur
jalousie et leur rage. Se plaindre!  qui?  l'archevque?
L'archevque me doit son sige; et c'est moi qui lui ai rdig, il
y a trois mois, ce fameux mandement qui va lui valoir le chapeau
de cardinal. Ah! ils savent que j'ai l'oreille de monseigneur! Du
reste, ils peuvent aller  Rome, si le coeur leur en dit.

-- Vous tes bien mystrieux, l'abb.

-- Je le serais moins si mes rvlations pouvaient vous tre
utiles; mais  quoi vous serviraient-elles? Si pourtant vous tes
curieux de dtails biographiques, venez djeuner, avec moi demain
matin  l'htel _Saint-Vincent de Paul_. Je vous prsenterai, de
vous  moi, quelques types assez intressants. C'est entendu? Le
menu ne vous effrayera pas: consomm au rosaire, soles 
l'immacule, tournedos  la vierge, timbale de nouilles saint
Joseph, crme terre-sainte et Chteau-Cleste... Je dmnagerai
aprs le caf. Rflexion faite, je passerai encore une semaine 
Vichy. Aprs quoi, mon retour  Paris s'impose.

-- Une bonne oeuvre?

-- Justement. Je m'occupe de la fondation d'un asile pour les
filles-mres aux abois. Entreprise patriotique autant que
charitable, car vous savez que la France se dpeuple
effroyablement et que la seule population qui augmente sans cesse
en ce beau pays, c'est celle des prisons. Mes circulaires et mes
dmarches ont produit le meilleur effet, et l'tablissement
ouvrira ses portes avant peu, j'espre. La directrice sera
MmeBoileau. Vous connaissez, je crois?

-- Mme Boileau? Non; pas du tout.

-- Mme Ida Boileau, rue Saint-Honor?

-- Quoi! Comment!...

-- Mon Dieu! ricane l'abb, ne faites donc pas l'enfant. Les choses
les plus simples vous plongent dans la stupfaction.

-- Vous exagrez. J'ai appris  ne plus gure m'tonner. Ma
surprise vient plutt de vous voir en relations avec...

-- Votre entourage?... C'est le hasard qui le veut, apparemment.
Tenez, regardez l-bas, dans cette alle, ces deux messieurs et
cette dame... Vous les connaissez certainement.

-- En effet, dis-je aprs avoir tourn la tte dans la direction
que m'indique l'abb. Le personnage qui se trouve  droite se
nomme Mouratet; c'est un de mes amis, et la dame est sa femme;
quant au troisime promeneur, je ne me rappelle pas...

-- C'est M. Armand de Bois-Crault, dit l'abb; il est l'amant de
Mme Mouratet et le mari d'une femme charmante qui fut oblige de
se sparer de lui.

-- La connaissez-vous? demand-je anxieusement, car j'ai cess de
correspondre avec Hlne depuis plusieurs mois et je ne sais rien
d'elle.

-- Pas personnellement, rpond l'abb. Elle habite la Belgique et
je n'ai jamais eu l'honneur de la voir, bien que j'aille souvent 
Bruxelles. Mais j'en ai entendu parler par un banquier belge, un
trafiqueur, si vous voulez, qui se nomme Delpich et avec lequel
elle fait des affaires. Elle est fort intelligente et trs
ambitieuse, parat-il... Au fait, autant vous l'avouer; je connais
toute son histoire et je n'ignore pas, non plus, celle de la
famille de Bois-Crault.

-- Elle est difiante.

-- Mme de Bois-Crault aimait son fils, dit l'abb en secouant la
tte; il est en train de la ruiner et elle l'aime encore. Elle
l'aime  mourir pour lui ou  tuer pour lui... coutez: nous
sommes tous malades, aujourd'hui; et quelles que soient les formes
qu'affecte cette maladie, la cause en est toujours identique. Nous
sommes condamns par une morale suranne  passer de l'tat
naturel, directement,  l'tat d'imbcillit passive,
fonctionnante, et d'humiliation abjecte. Les sentiments
instinctifs, nafs, larges et braves, sont enchans par les
interdictions lgales et les anathmes religieux. Et ces
instincts, refouls, impuissants  se faire jour normalement, mais
qui ne veulent pas mourir dans l'_in-pace_ o les claquemure la
btise, reparaissent, dfigurs jusqu'au crime ou dforms jusqu'
l'enfantillage. On parle de l'infamie actuelle; elle est force,
cette infamie; force, douloureuse, immense -- immense comme la
sottise dont elle mane. -- D'ailleurs, la folie augmente partout
dans des proportions normes... Vous me direz que le cas de
Mme de Bois-Crault est un cas exceptionnel. Je vous rpondrai que
beaucoup de mres font plus encore, pour leurs fils, que
Mme de Bois-Crault. Combien de femmes, surtout dans les
campagnes, qui tuent lentement leurs maris afin de faire exempter
leurs fils du service militaire! Que de crimes ignors a produits
ce militarisme  outrance! La confession nous apprend... Mais vous
me comprenez, vous; et pour ceux qui ne me comprendraient pas, je
parlerai, un jour, plus clairement. Je voudrais pourtant dire
ceci: quand un accident dplorable met en deuil toute une ville,
si un prtre se permet de dclarer en chaire que la catastrophe
est un chtiment du ciel, on ne trouve pas d'invectives assez
amres pour l'en accabler. On ne se demande mme pas s'il
connaissait la vie relle des victimes, si la confession ne lui
avait point rvl ce qu'ignore la foule, et s'il n'avait pas le
droit, le droit absolu, de parler de vengeance divine. Remarquez
que je n'emploie les mots: chtiment du ciel et vengeance divine
que comme une figure...

L'abb s'interrompt.  vingt pas, sous les arbres, s'avance une
jeune femme blonde, trs jolie, vtue de noir. Je ne sais
pourquoi, elle me rappelle Broussaille, une Broussaille pleine de
dignit. Elle va passer devant nous. L'abb se lve et salue d'un
grand coup de chapeau, fort loquent. La jeune femme rpond d'une
inclinaison gracieuse.

-- Cette dame est rellement trs bien, dis-je.

-- Oui, certainement. C'est Mlle Eulalie Voisin, la fille...

-- Oh! je sais; mais je n'avais pas l'honneur de la connatre.

-- Elle va  la Grande Grille, dit l'abb comme la soeur de Roger-
la-Honte disparat, au bout du parc, entre le kiosque  musique et
le Casino, j'ai fort envie d'y aller aussi; j'ai deux mots...

-- Vous lui faites la cour, je parie?

-- Je ne vous le dirai pas, rpond l'abb en se levant. D'abord,
j'ose  peine me l'avouer  moi-mme; puis, les sentiments de
l'amour, comme ceux de la religion, perdent leur sincrit ds
qu'ils sont exprims. Au revoir;  demain matin.

Il s'loigne -- juste au moment o s'approchent Mouratet et les
deux adultres qui l'accompagnent. -- L'adultre femelle pousse un
grand cri en m'apercevant, se prcipite au-devant de moi,
m'accable d'exclamations et d'interrogations; et ce n'est qu'au
bout de trois minutes au moins que Mouratet parvient  me serrer
la main et  me prsenter  l'adultre mle. Un belltre,
insignifiant, prtentieux et insipide; un homme dont les
moustaches sont partout et le reste nulle part.

Nous avons t dner  la _Restauration_. Dner mdiocre, mais
fort gai. Mouratet est la belle humeur en personne; il est
satisfait de tout, trouve l'univers admirable et ses habitants
dlicieux. La vie n'a que des sourires pour lui. Il n'est pas
encore dput, c'est vrai; mais simplement en raison de la
difficult qu'prouve le gouvernement  dnicher l'oiseau rare
capable de prendre sa place  l Direction des Douzimes
Provisoires, les Douzimes Provisoires demandent  tre habilement
dirigs; c'est incontestable. Donc, Mouratet a consenti, par pur
patriotisme,  conserver sa situation, quelque temps encore;
jusqu'au printemps prochain.  cette poque, il posera sa
candidature dans la Bivre. Candidature progressiste qui sera
soutenue comme il convient par les pouvoirs tablis.

-- Mon lection est assure d'avance, dit-il. Et aprs... Il ne
faudra pas t'tonner de voir, d'ici un an ou deux, le portefeuille
des Finances sous mon bras.

Je ne m'en tonnerai pas. Oh! pas du tout. Armand de Bois-Crault
aussi affirme que le fait ne le surprendra point; Mouratet, dit-
il, est capable de tout.

C'est fort possible. Il est mme capable, je crois, d'tre
parfaitement au courant de la conduite de sa femme et d'avoir jug
plus intelligent de ne rien dire. J'en mettrais ma main au feu,
qu'il sait tout, et qu'il a pris le parti de fermer les yeux.
Comment serait-il admissible, sans cela, qu'il ft seul  ne pas
voir ce qui est vident pour tout le monde? Il est vrai qu'il y a
des grces d'tat; mais... Je demanderai des explications  Rene,
si l'occasion s'en prsente.

Elle se prsente immdiatement. Armand de Bois-Crault nous
propose,  Mouratet et  moi, une partie de billard. Mouratet
accepte, mais je refuse. Je ne joue jamais au billard; c'est un
jeu trop 1830 pour moi. Rene m'approuve et me prie de la mener
faire un tour de parc; ces messieurs viendront nous retrouver
quand la chance se sera dclare dfinitivement en faveur de l'un
d'eux.

-- Eh! bien, dis-je  Rene une fois que nous avons travers la
sextuple range de cocottes attables devant l'tablissement et
qui se sont mises  chuchoter  notre passage, eh! bien, je suis
heureux de pouvoir vous fliciter de votre aplomb.

-- Les compliments sont toujours bons  prendre, rpond-elle; mais
mon aplomb n'a rien de particulier. Ne pas se cacher, c'est le
meilleur moyen de ne pas veiller les soupons de son mari. Toutes
les femmes qui ont un peu d'exprience en savent autant que moi
l-dessus.

-- Voulez-vous me faire croire que Mouratet ne se doute de rien?

-- Lui? De rien du tout. Absolument de rien, je vous assure. Vous
vous apercevez de ce qui se passe, tout le monde s'en aperoit, et
lui seul continue  ne rien voir.

-- Mais s'il ne continuait pas?

-- C'est impossible, rpond Rene avec la plus grande assurance.
Lorsqu'un homme a confiance dans une femme, a va loin. Et il a
une confiance en moi! Tenez, le mois dernier,  Paris, il a reu
deux ou trois lettres anonymes; il me les a montres en riant et
les a dchires en haussant les paules... Qui avait crit ces
lettres, je l'ignore.

-- Un soupirant vinc.

-- vinc! Vous voulez rire.

-- Mcontent, alors.

-- Vous voulez me faire pleurer.

-- Une femme jalouse.

-- Oh! s'crie Rene, comment aurait-elle pu savoir? D'ailleurs, je
n'ai pas connu plus de trois hommes maris depuis le commencement
de l'anne. Voyons, ajoute-t-elle en comptant sur ses doigts; un,
deux, trois... quatre... cinq. Non, pas plus de cinq. Ainsi...
Armand non compris, bien entendu.

-- Il est mari, pourtant.

-- Si peu! Spar de sa femme au bout d'un mois de mariage. Elle
est encore demoiselle, vous savez. D'une pudibonderie  dcourager
un satyre. Elle a mieux aim abandonner son mari que de lui
accorder la clef des gnrations, comme disait... Molire.
Comprenez-vous des choses pareilles? Une vestale fin de sicle!
J'ai bien ri quand Armand m'a racont a.

-- Il y a. de quoi. Il vous fait rire beaucoup, Armand?

-- Trs peu.  dire vrai, il me met la mort dans l'me. Il est si
bte! Encore plus que mon mari. Seulement, qu'est-ce que vous
voulez? -- elle allonge son pouce sur son index -- a, a, toujours
a. Ah! l'argent!... Il faudra que je vous fasse faire des
affaires, cet hiver, pour me remonter une bonne fois. Figurez-vous
que je n'ai plus un sou. Armand va recevoir une forte somme de sa
mre, dans trois jours; elle vend deux ou trois fermes qu'ils ont
en Normandie; mais, d'ici l, je suis  sec. Et il faut toujours
une chose ou une autre. J'ai le mme chapeau sur la tte depuis le
commencement de la semaine; les horizontales se moquent de moi.
C'est tout naturel; vous ne pouvez pas inspirer le respect si vous
portez huit jours le mme chapeau... Avez-vous deux ou trois cents
francs sur vous?

-- Cinq cents seulement, dis-je en consultant mon portefeuille.
Voici.

-- Bon, dit-elle en glissant le billet de banque dans son corsage;
je vous rendrai a mardi. Ou, plutt... donnez-moi votre adresse.
J'irai vous dire merci demain matin.

-- Je ne peux pas vous donner mon adresse, dis-je en riant. Je
demeure chez une personne qui m'a offert l'hospitalit...

-- cossaise. Oui; j'aperois la jupe. Que vous tes mchant! On
dirait que vous vous plaisez  me faire jouer le rle de
Mme Putiphar... Tant pis pour vous! Je ne vous rendrai pas votre
billet, et vous serez le premier qui n'en aura pas eu pour son
argent.

-- Il faut un commencement  tout. Dites-moi, petite Rene, elle
vous amuse, l'existence que vous menez?

-- normment! je suis faite pour a, voyez-vous. C'est tellement
drle, de raconter des blagues d'un bout de l'anne  l'autre, de
n'tre jamais ce qu'on parait, et de se moquer de tout le monde
sans avoir l'air de rien! C'est comme si l'on ne sortait pas du
thtre. On se regarde jouer sa comdie, vous savez, et c'est
dlicieusement nervant. Des tas de sensations, mon cher! Je vous
expliquerai a quand vous voudrez; mais je vous prviens que je ne
suis loquente qu'en chemise. C'est ma robe de professeur. Il
faudra vous dcider, si vous voulez vous instruire. Vous
dciderez-vous?

-- Sans aucun doute.

-- Vous aurez raison. En attendant, soyez convaincu que j'prouve
une joie intense  les tromper tous, mon mari avec Armand, Armand
avec d'autres -- j'ai deux rendez-vous pour demain; comment faire?
-- et  leur tirer des carottes -- passez-moi le mot -- des carottes
 la Vichy.

Mais elle aperoit son mari et Armand de Bois-Crault qui se
dirigent de notre ct, et change subitement de sujet de
conversation. Ils nous rejoignent. C'est Mouratet qui a gagn la
partie de billard; le proverbe a encore une fois raison.

-- Je reprochais vivement  M. Randal de n'tre, pas venu  Paris
l'hiver dernier, dit Rene. Il m'a promis d'y faire un long sjour
au commencement de l'anne prochaine. Maintenant, il faut qu'il
rpte sa promesse devant tmoins.

Je promets; et, comme il est dix heures et demie, je dclare que
je suis oblig de me retirer. Je ne veux pas manquer de parole 
Marguerite de Vaucouleurs.


XXIII -- BARBE-BLEUE ET LE DOMINO NOIR

L'hiver venu, j'ai tenu la solennelle promesse que j'avais faite
aux poux Mouratet,  Vichy. J'ai quitt Londres pour Paris avec
l'intention de passer quelque temps dans cette capitale du monde
civilis. Ce n'est pas que je sois fou de Paris; non; j'y suis n
et j'aimerais autant mourir ailleurs. Je n'ai aucun engouement de
provincial pour cette ville si vante et dont le seul monument
vraiment beau se trouve  Versailles. Mais le sjour de Londres
m'tait devenu insupportable, vers la fin de dcembre. La saison
d'automne avait t morne et,  part deux ou trois expditions peu
fructueuses, je l'avais passe les bras croiss. L'inaction n'est
pas mon fait. Elle me pse. Elle me semblait plus lourde encore
avec la hantise de souvenirs qui venaient croasser comme des
corbeaux sinistres,  cet anniversaire d'vnements dont je
voudrais avoir perdu la mmoire.

En vrit, je commence  boire pour oublier, moi qui, jusqu'
prsent, n'ai jamais bu que pour boire. Je glisse insensiblement
sur la pente de l'inconduite. J'en suis tout tonn moi-mme, car
je n'aurais certainement pas cru... Mais sait-on ce que l'avenir
nous rserve?

Qui aurait pu prvoir, par exemple, que Mouratet deviendrait
jaloux? Personne. Eh! bien, Mouratet est jaloux, frocement, comme
un tigre. Rene, que j'ai t voir  plusieurs reprises, m'avait
dj averti du fait, mais j'avais refus d'ajouter foi  ses
assertions, tellement elles me paraissaient invraisemblables. Elle
avait eu beau me dire que son mari la faisait surveiller, rentrait
 des heures auxquelles on ne l'attendait pas, venait troubler de
son apparition intempestive ses plus innocents _five o'clock_, et
exigeait qu'elle lui rendit compte de son moindre mouvement,
j'tais rest sceptique. Mouratet jaloux, c'est trop drle.

Pourtant, rien n'est plus vrai. Mouratet lui-mme me l'a avou la
semaine dernire, un matin o je l'avais rencontr par hasard et
l'avais emmen djeuner avec moi. Tu ne sais pas ce que c'est que
la jalousie, m'a-t-il dit d'une voix  fendre l'me. C'est un
tourment indicible et je l'endure depuis deux mois. -- Deux mois!
me suis-je cri. Veux-tu me dire qu'il y a deux mois que tu
doutes de la vertu de ta femme? -- Hlas! oui. Je n'ai pas de
preuves, il est vrai... -- Eh! bien, mon ami, si tu n'as pas de
preuves  l'heure qu'il est, tu as compltement tort de te mettre
martel en tte. Une femme coupable ne demande pas trois semaines
pour se trahir; l'impunit accrot son audace et... -- C'est ce que
je me dis tous les jours; mais... -- Ta, ta, ta; tu as toujours t
dfiant. Au collge mme, je me rappelle... -- Tu crois? a demand
Mouratet avec un clair de joie dans les yeux. -- Comment, si je
crois! Tu es la dfiance mme! Tu ne t'en aperois pas, et je ne
te l'aurais jamais dit si les circonstances ne m'avaient pas forc
 ouvrir la bouche; mais vraiment... -- Tu pourrais bien avoir
raison. Quand j'y rflchis, en effet... Pourtant, j'ai reu tant
de lettres fltrissant la conduite de Rene... -- Des lettres
crites par des femmes jalouses de sa beaut. -- Peut-tre. Malgr
tout, il y a une chose que je ne m'explique pas. Ses dpenses de
toilette sont exagres, certainement; et je me demande d'o vient
l'argent... -- Ah! c'est l'ternelle question! D'o vient l'argent!
Mais, des conomies que sait faire ta femme, mon cher. Elle
conomise, ta femme. Elle met de ct cent sous par ici et vingt
francs par l. Les petits ruisseaux font les grandes rivires; et
lorsqu'elle a besoin d'une certaine somme pour sa modiste ou sa
couturire, elle n'a pas  te la demander. Voil. Moi, je trouve
beaucoup de tact et de dlicatesse dans cette faon d'agir; elle
pargne ces discussions d'intrt toujours si malvenues dans un
mnage; elle pargne... Enfin, veux-tu mon avis? Ta femme est une
femme suprieure  tous les points de vue et tu as le plus grand
tort de douter d'elle... -- Ah! a soupir Mouratet, je suis dans
une position si dlicate, vois-tu! Je serai dput avant deux
mois, songes-y. Cela impose des devoirs, de grands devoirs. Un
reprsentant du peuple est l pour donner l'exemple. Il faut que
sa maison soit de verre, la femme de Csar ne doit pas tre
souponne. -- Naturellement, ai-je repris en faisant des efforts
dsesprs pour touffer mon rire. Mais encore faut-il que les
soupons soient bass sur quelque chose. N'as-tu pas que des
prsomptions? Te mfies-tu de quelqu'un? -- Oui et non. J'avais
pens tout d'abord qu'Armand... Il tait sans cesse  la maison;
on l'avait vu avec Rene... Mais je lui ai fait comprendre que ses
assiduits taient pousses trop loin et il est devenu la
correction en personne. Depuis deux mois, il n'a vu Rene que
devant moi, j'en suis sr; quant  elle, elle ne sort presque
plus... -- Eh! bien, eh! bien, tu vois!... Des apparences! Avais-je
raison de te parler de ton caractre ombrageux? Hein? Tu n'es pas
brouill avec Armand de Bois-Crault, au moins? -- Pas du tout.
Nous sommes les meilleurs amis du monde. Il est mme entendu que
nous irons ensemble, la semaine prochaine, au bal de l'Opra. Tu y
viendras aussi, j'espre? Tu sais, nous nous travestissons tous de
pied en cap. Que veux-tu? Ce sont des choses que je n'aime pas
beaucoup, mais elles me seront bientt interdites; car, lorsqu'on
porte l'charpe de dput... Oui. Armand sera en seigneur Louis
XIII, Rene en pierrette... elle a refus de se faire faire un
costume plus dispendieux... -- Ah! me suis-je cri, tu devrais
tre honteux! C'est un reproche muet qu'elle t'adresse l, mais il
est loquent. -- C'est vrai, a rpondu Mouratet, la larme  l'oeil;
et j'ai commis une autre sottise... Figure-toi... Non, c'est trop
bte! Figure-toi que, moi, je serai dguis en Barbe-Bleue. Cette
fois, j'ai ri sans me gner, et de bon coeur. Mouratet en Barbe-
Bleue? Oh! c'est  se rouler... Je vois bien que c'est ridicule,
a-t-il continu d'une voix piteuse; mais le costume est command,
en cours d'excution... Alors, c'est entendu. Nous comptons sur
toi; viens nous prendre mardi soir. Et il m'a quitt, l'air
joyeux et penaud en mme temps, joyeux des excellentes
consolations que je lui ai donnes, penaud de m'avoir fait la
confidence de sa jalousie sans motifs. Ah! triste et stupide
idiot...

-- Monsieur et Madame ne sont pas encore prts, me dit le
domestique qui m'introduit, le mardi, vers onze heures du soir,
dans le salon du boulevard Malesherbes.

C'est bon. Je prends un journal sur une table; mais j'ai  peine
eu le temps de le dplier qu'une porte s'entr'ouvre, s'ouvre tout
 fait, et que Rene, en costume de pierrette moins le chapeau
blanc, s'lance vers moi.

-- Vite! Vite! dit-elle, coutez-moi. Voulez-vous me rendre deux
grands services?

-- Cent, mille, tant que vous voudrez.

-- Merci. Eh! bien, d'abord, il faut vous arranger, ce soir, 
loigner de moi mon mari pendant une demi-heure. Vous voyez a?
Qu'il n'ait pas envie d'aller regarder o je suis. Je vais vous le
dire o je serai. Je serai dans une loge -- vous savez? au fond --
avec Armand. Oui, depuis deux mois, c'est  peine s'il a pu me
dire qu'il m'aime plus de cinq ou six fois; et ce soir, c'est
srieux, il a un joli cadeau  me faire. Il a t fort gn, ces
temps-ci, mais sa mre vient d'hypothquer son htel... Je vous
raconte tout a afin de vous faire voir comme c'est grave. Voil.
Il faut que vous cartiez mon mari pendant une demi-heure.
Pourrez-vous?

-- Certainement. Comptez sur moi. Mais a, c'est le premier
service. Et le second?

-- Le second... Il faut que vous m'enleviez demain.

-- Hein?

-- Oui. L'existence que je mne n'est pas tenable. Si vous croyez
que je n'en ai pas assez, d'une vie pareille! Questionne,
tourmente, espionne, pas une minute de libert! Et tout a, je
vous demande pourquoi! Parce que Monsieur a reu des lettres
anonymes. On n'en envoie qu'aux imbciles, des lettres anonymes!
Je le lui dirai ce soir, pour sr... Alors, vous voulez bien?

-- Mais, dis-je en me laissant tomber sur une chaise, je ne sais
vraiment pas. En principe, l'enlvement me sourit assez; mais je
dois avouer qu'en pratique...

En pratique, non, il ne me sourit pas du tout. Ce ne sont pas les
scrupules qui me gnent, bien entendu. Les scrupules et moi, a
fait deux. Mais, si lgre qu'elle soit, cette petite femme, elle
psera d'un rude poids sur mes paules. Qu'en ferai-je, mon Dieu!
D'autant plus qu'avec une cervele pareille, on est  la merci
d'une tourderie; et il faut le jouer serr, le jeu que je joue...
Rene me regarde d'un air constern.

-- Vous ne voulez pas? Ce n'est pourtant pas bien difficile, ce que
je vous demande. Arracher une femme au foyer conjugal, en voil
une belle affaire! a se fait tous les jours et cent fois par
jour, rien qu' Paris. Vrai, je n'aurais pas cru...

Elle saute sur mes genoux, me passe un bras autour du cou.

-- Voyons, gros bte! Puisque je vous dis que a ne peut pas durer
comme a et qu'il faut que je m'en aille demain car j'aurai de
l'argent ce soir. Si je pouvais partir toute seule... Mais je ne
connais rien aux trains, aux bateaux,  tout a... Je me perdrais.
Et puis... Ah! mais, j'y suis,  prsent! Ce n'est pas du tout un
collage que je vous propose, vous savez. C'est a que vous
craigniez, pas? N'ayez pas peur. J'en ai assez, des liens sacrs,
et profanes, et de tous les liens. Non. Vous ferez de moi tout ce
que vous voudrez; vous me garderez un jour, ou un mois, ou pas du
tout, comme il vous plaira. Une fois que vous m'aurez sortie
d'ici, je saurai bien me tirer d'affaires.

Pas trs sr. Ce n'est point un mtier commode, le mtier
d'aventurire. Mais on verra. En tous cas, la situation change.

-- Je croyais, dis-je, que vous ne parliez pas srieusement; mais
puisqu'il en est autrement, disposez de moi. Deux mots seulement.
Vous voulez emporter vos toilettes?

-- Pas toutes. Sept ou huit malles, tout au plus.

-- Faites-les envoyer demain  Londres,  mon adresse. Et quant 
vous, soyez chez moi vers quatre heures, et ne vous inquitez de
rien.

--  la bonne heure, dit Rene. Vous tes gentil comme tout. Tiens!
embrasse-moi; il y a longtemps que j'en ai envie...

Mais elle se redresse, tend l'oreille; une porte vient de
s'ouvrir, au fond de l'appartement.

-- Voil Barbe-Bleue, dit-elle. Anne, ma soeur Anne...

Elle saute sur ses pieds, pirouette, fait un geste de voyou, et
s'en va  grandes enjambes, les bras en l'air.

Mouratet, une seconde aprs, entre dans le salon; et je ne puis
retenir un cri  son aspect. Il est ignoble. Ah! cette dfroque de
criminel -- et de quel criminel -- porte par ce bourgeois! Ce n'est
pas ridicule, non; mais c'est tellement horrible que c'est
inexprimable. Aucune description d'artiste, aucune enluminure
d'pinal, si grandiose que l'ait faite la plume, si atroce que
l'ait plaque la machine, ne pourraient donner l'ide du Barbe-
Bleue que j'ai devant moi. C'est quelque chose d'inou. C'est la
bassesse entire de toute une espce vile sous la dpouille
terrible de toute une race cruelle. On a un peu l'impression d'une
peau de tigre, comme peinte et farde pour l'orgie sauvage, jete
sur la croupe fuyante d'une hyne s'vadant d'un charnier; mais on
a surtout la sensation d'instincts affreux, impntrables
d'ordinaire et transparaissant tout  coup, par dpit, sous ce
dguisement qu'ils ddaignent et dont ils crvent la cruaut
incomplte de l'absolu de leur barbarie. C'est Barbe-Bleue; mais
ce n'est Barbe-Bleue que parce que c'est Mouratet.

-- Eh! eh! s'crie le directeur des Douzimes Provisoires, ravi de
l'effet que produit sur moi son travestissement, on dirait que tu
me trouves russi.

-- Tout  fait, dis-je. Rellement, tu es effroyable.

-- Le fait est que ce n'est pas mal, dit-il en se regardant dans
une glace. Pas mal du tout... Je t'ai fait attendre...

-- J'en ai profit pour lire un article qui traite du projet de loi
sur les retraites ouvrires, que la Chambre va discuter.

-- Elle ne le votera, pas, dit Mouratet. Des retraites aux
ouvriers! Qu'on en accorde aux militaires, aux fonctionnaires,
c'est tout naturel; ils font la grandeur de la France. Mais aux
ouvriers!... O irait-on?

C'est vrai. O irait-on?... Ah! animal! Je ne regretterai pas le
tour que j'aiderai demain ta femme...

Elle entre justement, coiffe de son chapeau pointu, vive et jolie
au possible.

-- Comment me trouves-tu? demande Mouratet.

-- De face, a va bien; voyons de dos.

Mouratet se tourne et Rene lui fait un grand pied de nez.

-- C'est encore mieux.

Armand de Bois-Crault arrive. D'un Louis XIII irrprochable. Nous
partons.

Canaille, ce bal. Triste aussi, malgr toutes les exubrances, la
musique, les serpentins et les confetti. Des femmes en dominos --
blanc partout en toutes les nuances --; des hommes en habit, comme
moi; s'embtant, comme moi; et venus l sans savoir pourquoi,
comme moi. Les travestis; glacs du satin, clinquant des
paillettes, mensonges des dentelles, Malines, pierreries et
cailloux du Rhin, bijoux de prix et costumes somptueux; on ne sait
pas bien. Pourquoi ces gens-l se dguisent-ils? Par ncessit?
Pas tous. Le besoin de prendre une attitude vis--vis des autres
et surtout vis--vis de soi, de se paratre naturel  soi-mme.
Ils n'ont point de personnalit et cherchent  s'en faire une,
pour un soir. Et celle qu'ils arrivent  se crer, c'est la leur
propre qu'ils retrouvent, si l'on sait voir. Pour mon compte, je
n'ai jamais prouv de surprise  voir un tre se dmasquer. C'est
toujours le visage que je m'attendais  trouver sous le masque qui
m'est apparu. Du reste, tel masque, pos sur telle figure, n'a pas
du tout le mme aspect que s'il en recouvre une autre. Le masque
ne dissimule pas, il trahit. Une chose tonnante, c'est la
tendance aristocratique des travestissements; princes, princesses,
seigneurs et marquises. On ne se croirait gure en pays
dmocratique; ou plutt... Cette dernire remarque tait bonne 
faire -- d'autant que ce n'est que l'avant-dernire. --  Voici la
constatation finale: dans cette foule de courtisans, pages,
cuyers, barons et chambellans, pas un roi, pas un personnage
portant le diadme, tenant le sceptre  la main. Personne ne veut
rgner. Tout le monde veut tre de la cour. On voit a ailleurs
qu'ici.

Mouratet fait sensation. Dans un couloir, une bande sympathique
l'entoure, lui demand des nouvelles de ses femmes. Il rpond
malaisment. Rene, qui s'est loigne insensiblement, me fait un
signe et disparat. Je donne  la bande sympathique les rponses
que ne trouve pas Mouratet et je m'arrange de telle faon qu'elle
nous barre le passage pendant cinq minutes.

-- Viens par ici, dis-je  Mouratet quand nous parvenons  nous
dgager. Il faut que je te fasse faire la connaissance d'une
petite femme extraordinaire. Tu ne regretteras pas ton temps; tu
vas voir.

Et nous nous mettons  la recherche de la femme extraordinaire,
qui n'existe que dans mon imagination, naturellement.

-- C'est curieux, dis-je; elle tait l il n'y a qu'un instant;
elle a d tourner  gauche... Non; alors, c'est  droite... Ah! la
voici.

C'est une femme. Mais est-ce une femme extraordinaire? J'engage la
conversation, pour voir. Non, c'est une dinde...

-- Si vous voulez faire une bonne affaire, lui dis-je  l'oreille,
dites  mon ami qu'il vous a fait peur. Rptez-le lui sans trve.

-- Ah! monsieur Barbe Bleue, s'crie la Dinde, que vous m'avez fait
peur!

Mouratet est enchant. Ils sont tout de suite trs camarades, la
Dinde et lui. J'ai eu la main heureuse. Si j'tais tomb sur une
femme extraordinaire... Il y a prs d'un quart d'heure que Rene
s'est clipse; allons, a va bien. La Dinde se dclare altre.
Admirable! Nous la conduisons au buffet et je la dsaltre de mon
mieux. Le Champagne lui dlie la langue; Mouratet s'intresse
beaucoup  sa conversation.

-- Ah! monsieur Barbe-Bleue, s'crie-t-elle, que vous m'avez fait
peur! Quand je vous ai vu...

La Dinde laisse tomber son ventail. Je me baisse pour le
ramasser. Lorsque je relve la tte, je m'aperois qu'une femme en
domino noir s'est approche de Mouratet, lui parle  l'oreille. Le
domino noir s'en va. Mouratet, l'air ahuri, la bouche ouverte,
s'est renvers sur le dossier de sa chaise, les bras ballants.

-- Es-tu malade? demand-je. Que t'a dit cette femme?

-- Rien, rien, rpond-il en se levant. Attends-moi une minute; je
reviens.

Il s'loigne, suivant le chemin que vient de prendre le domino
noir.

-- Ah! dit la Dinde, ce n'est pas grand'chose, allez; une farce,
sans doute; un bateau qu'on lui monte. On raconte tant de blagues,
ici!...

C'est certain; mais... je voudrais bien savoir ce que fait
Mouratet, tout de mme, je prends le parti d'abandonner la Dinde 
ses rflexions et de sortir. J'ai  peine fait trois pas dans le
couloir que le bruit touff d'une double dtonation parvient 
mes oreilles. Je me prcipite.

Mais des gardes municipaux, plus prompts que moi, se sont lancs,
ont ouvert la porte d'une loge, ont empoign Mouratet. Par la
porte entrouverte, j'ai le temps d'apercevoir deux corps tendus,
un corps d'homme, un corps de femme vtue de blanc, avec une tache
rouge sur la poitrine. Deux gardes entranent Mouratet qui
chancelle, l'enlvent en toute hte,  bout de bras. Un autre se
met en faction devant la porte de la loge qu'il vient de refermer.

-- Circulez, Messieurs, nous dit-il  moi et  quelques autres
curieux; n'attirez pas la foule.

Deux messieurs arrivent, le commissaire et le mdecin de service.
Ils pntrent dans la loge, et en sortent trois minutes aprs.

-- Ce n'est absolument rien, dit le commissaire aux badauds; un
imbcile s'est amus  faire partir des ptards et deux dames se
sont trouves mal.

Je m'approche du docteur et l'interroge en lui donnant les raisons
de ma curiosit.

-- Ils sont morts tous les deux, dit-il tout bas; l'homme vient de
rendre le dernier soupir et la femme a t tue sur le coup;
atteinte en plein coeur. Vengeance de mari tromp, n'est-ce pas?
Ah! les cocus assassins, Monsieur!... Tenez, on enlve les
cadavres, ajoute-t-il en me montrant des employs du thtre qui
emportent prestement les corps, envelopps de toiles, par un
escalier drob. Voyez, c'est fait. Le public ne s'est pour ainsi
dire aperu de rien. Regardez ces gens qui rient et qui
plaisantent, l,  ct de nous. C'est la vie. La comdie laisse 
peine au drame le temps de se dnouer. Voulez-vous venir avec moi?
Vous pourrez voir les cadavres et parler au prisonnier.

-- Je vous remercie, docteur; j'irai dans un instant.

Rflexion faite, je n'irai pas du tout.  quoi bon, maintenant que
le crime est accompli? maintenant qu'elle gt sur la table des
policiers en attendant la dalle de l'amphithtre, cette petite
Rene, folle et dprave comme son poque, mais d'une si vivante
inconscience. Oh! pauvre petit oiseau!... Et cet ne, cet imbcile
qui l'a tue, qui s'est arrog le droit d'infliger la peine de
mort pour un dlit que le code lui-mme ne punit, au maximum, que
de six mois de prison! Ce misrable qui devait tout  cette femme,
sa situation et son bien-tre, et les satisfactions de sa vanit
grotesque, et mme la considration dont il jouissait. Et il ne
voulait pas payer, pour tout cela; il ne voulait pas tre cocu.
Oh! oh! oh! Il ne voulait pas tre cocu! Et les jurs qui
l'acquitteront ne veulent pas, non plus, tre cocus; ni les
rpugnants spectateurs de la Cour d'assises qui applaudiront au
verdict et attendront l'assassin pour le porter en triomphe. Ils
tiennent  avoir la proprit de leurs femmes, ces gens-l, avec
droit de vie et de mort sur elles; et ils dclarent,  la barbe
des lgislateurs, qu'il n'y a encore que les coups de pistolet
pour maintenir l'institution du mariage... Ils ont raison, les
chourineurs!

Je me dirige vers le grand escalier; mais, comme je passe auprs
d'un groupe d'habits noirs, quelques paroles attirent mon
attention. J'coute, sans en avoir l'air.

-- Oui, dit un jeune homme, c'est Armand de Bois-Crault qui vient
d'tre tu.

-- C'est ce qui pouvait lui arriver de mieux, rpond un autre. Il
avait fait des faux... Mais, certainement: des faux; il y a deux
mois environ, au moment o sa famille ne lui fournissait pas les
fonds qu'il lui fallait. Vous ne saviez pas? Alors, il n'y a que
vous... Il aurait t poursuivi, malgr le remboursement qu'il
offrait, et dshonor avant la fin de la semaine.

Je descends l'escalier. Dshonor! Il aurait t dshonor... Tout
d'un coup, la confusion de faits inexplicables se dbrouille, je
trouve la clef de choses que je ne pntrais pas. Ce domino noir --
ce domino noir qui est venu chercher Mouratet et lui a mis le
revolver  la main -- ce domino noir, c'est Hlne... Oui, j'en
suis sr! C'est Hlne!... Hlne qui redoutait la fltrissure
dont un scandale fangeux allait marquer ce nom de Bois-Crault
qu'elle a conquis, et veut garder sans friche visible, Hlne qui
a pu du mme coup satisfaire sa vengeance et saisir sa libert
entire -- et qui dfend l'Honneur du Nom...

Ah! misre!... Stupidit tragique!...

Je suis sorti du thtre et je vais en descendre les marches. La
nuit est froide. Le ciel, pur et trs haut, semble une vote
d'acier sombre, o sont enchsses des pierreries... Je me
souviens de la conversation que nous avons eue, Roger-la-Honte et
moi, au sujet des toiles, la nuit o nous avons vol
l'industriel, en Belgique. Oui, si d'autres astres sont habits,
les tres qui y vivent voient rayonner notre plante, notre
plante si infme, si hideuse et si noire -- ils la voient rayonner
de l'clat des diamants purs.


XXIV -- ON DIRA POURQUOI...

J'aime autant l'avouer: je n'ai pas t  l'enterrement de Rene
et je n'ai point visit Mouratet dans sa prison. Je n'ai pas t 
l'enterrement de Rene parce que cela n'aurait servi  rien, et je
n'ai pas visit Mouratet parce que Mouratet me dgote et que son
infortune actuelle ne me touche en aucune faon. Je ne suis pas
sentimental. C'est un dfaut; mais qui n'en a pas?

Cependant, je ne me dissimule point que de grands ennuis
m'attendent. On sait que je frquentais les poux Mouratet, que je
les ai accompagns au bal de l'Opra, que je me trouvais avec le
mari tandis que la femme s'oubliait, dans une loge, en une
conversation criminelle. Je vais tre appel incessamment, en
qualit de tmoin, devant le juge d'instruction. Perspective
dsagrable. Je n'ai pas de prjugs contre les juges
d'instruction, ou presque pas, mais je ne tiens nullement  entrer
en relations avec eux. Ce sont des gens curieux par mtier et
souponneux par habitude, qui posent des questions parfois
embarrassantes et ne se contentent pas toujours des rponses qu'on
veut leur faire. Je prfrerais, si c'tait possible, ne point
donner  la Justice l'occasion de contempler mon visage et, peut-
tre, de mettre le nez dans mes affaires. Quitter Paris sans rien
dire? C'est dangereux, car a paratrait peu naturel. Alors?...

Je trouve un moyen. Je m'en vais d'un pas lger chez Marguerite de
Vaucouleurs, car je sais que Margot a repris pied dans la
politique et que Courbassol, rappel la semaine dernire au
ministre, n'a de nouveau rien  lui refuser. J'explique les
choses  Margot; je lui fais sentir quel noir chagrin
j'prouverais  me voir oblig de parler, en Cour d'assises, soit
contre une femme que j'ai respecte jusqu'au dernier moment, soit
contre un homme que je continue  estimer. Mon langage est
pathtique, car, si je ne suis pas sentimental, je sais faire du
sentiment quand il le faut, et mme trs bien. Margot m'coute en
pleurant; et, lorsque je lui ai expliqu ce que j'attends d'elle,
elle me promet de s'occuper de mon affaire ds la nuit prochaine.
L-dessus, je rentre chez moi tout guilleret.

Le lendemain, je reois un billet de Margot qui m'annonce que les
choses vont pour le mieux. Le surlendemain, un garde  cheval
m'apporte une lettre qui me demande au ministre. Je pntre dans
ce monument  l'heure indique, j'ai une conversation de vingt
minutes avec un monsieur qui me complimente fort sur mes articles
 la Revue de Montareuil, et m'annonce que je suis charg d'une
mission par le gouvernement. On a pass, en ma faveur, sur
certaines formalits. Je dois aller inspecter et tudier les
tablissements pnitentiaires de la Dalmatie, faire un rapport; et
je reois pour ma peine une somme de dix mille francs. Ce n'est
pas norme; mais a vaut mieux que rien.

Le gouvernement m'ayant confi une mission aussi importante, je
suis oblig de partir immdiatement. J'envoie donc au juge
d'instruction, dont je trouve chez moi une lettre de convocation 
son cabinet, ma dposition crite; cette dposition se borne 
affirmer que je ne sais rien et que je n'ai rien vu. Aprs quoi,
je prends le train, non pas pour la Dalmatie, mais pour Bruxelles.

Beaucoup de gens,  ma place, resteraient  Paris et
fabriqueraient leur rapport, ainsi que cela se fait de temps
immmorial,  la Bibliothque. Mais, moi, je suis consciencieux;
je me trouve dans une position spciale; tout le monde l'ignore,
mais je ne me le dissimule pas. C'est pourquoi je me mets en route
pour la capitale du Brabant.

 Bruxelles, je parcours les tablissements que hantent les
criminels honteux, les dserteurs; voleurs occasionnels, escrocs
de hasard, caissiers dloyaux, pauvres gens qui vivent dans des
transes perptuelles, qui souffrent tellement que c'est un
soulagement pour eux que d'tre arrts, et qui sont parfaitement
convaincus, une fois pris, que leurs angoisses ont dj expi
leurs crimes. Peut-tre n'ont-ils pas tort... Je finis par
trouver, parmi eux, l'homme qu'il me faut. C'est un insoumis. Il a
quitt la France pour chapper au service militaire, effray par
cette discipline terrible qui est la force principale de l'arme,
dont il n'ignore point les excs, et qu'il n'aurait pu supporter,
 son avis. Car il se croit une trs mauvaise tte. En ralit,
c'est un mouton. Il m'avoue qu'il est bachelier et qu'il vit assez
misrablement.

-- Vous auriez mieux fait d'aller au rgiment, lui dis-je. La vie
de caserne devient de jour en jour plus attrayante; et quant  la
guerre future... Avez-vous entendu parler des fours crmatoires
roulants, qu'on allumera pendant que les armes se rangeront en
bataille et qui seront prts  fonctionner aux premiers coups de
canon? Quel progrs!... Enfin, chacun son ide. Si vous ne voulez
pas tre soldat, je n'y puis rien... Maintenant, voici ce que j'ai
 vous proposer...

L'insoumis m'a cout attentivement, et accepte mes offres avec
joie. Il me fera un beau rapport sur les prisons de Dalmatie, un
beau rapport dont il copiera les diffrentes parties  droite et 
gauche, dans des livres. Les livres ne manquent pas. Il crira
cinq cents grandes pages, c'est entendu, quitte  rpter dix ou
douze fois les mmes choses. a ne fait rien du tout. Je
reviendrai chercher le rapport dans quatre mois, si je suis encore
de ce monde, et j'enverrai mensuellement trois cents francs 
l'insoumis. Je fais encore un joli bnfice. Mais l'argent des
contribuables franais, c'est bon  garder.

Me voici donc tranquille et je puis partir pour Londres. -- Dj?
Certainement. Il m'est venu une ide, ide extraordinaire, bizarre
si vous voulez, mais que je veux mettre  excution tout de suite.
Je me suis mis en tte d'crire mes mmoires.

Les raisons qui me poussent sont pures. Je sais que le commerce,
dans ses grandes lignes, tend  reprendre sa forme premire:
l'change. Tous les conomistes sont d'accord l-dessus. Donc, si
aprs avoir fait pleurer mes contemporains je parviens  les
amuser, j'aurai agi en commerant oprant sur de grandes ligues,
et je ne leur devrai plus rien. D'autre part, je ne serai pas
fch de montrer, une bonne fois, ce que c'est qu'un voleur. On se
fait gnralement une fausse ide du criminel. Les crivains l'ont
idalis afin, je crois, de dcourager les honntes gens. Mais le
temps des lgendes est pass. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est la
vrit sans voiles.

Je n'prouve aucune honte, ni aucune fiert,  raconter ce que
j'ai fait. Je suis un voleur, c'est vrai. Mais j'ai assez de
philosophie pour me rendre compte de la signification des mots et
pour ne leur attribuer que l'importance qu'ils mritent. Dans
l'tat naturel, le voleur, c'est celui qui a du superflu, le
riche, Dans l'tat social actuel, le voleur c'est celui qui
ranonne le riche. Quel bouleversement d'ides! ainsi qu'on l'a
dit avant moi. Mais qu'importe? L'erreur n'a qu'un temps...

Au fond, je mets simplement en jeu, moi, fils et neveu de
bourgeois, par des actes franchement caractriss, des aptitudes
que j'ai reues de mes parents et qu'ils dveloppaient
sournoisement, dans leur genre d'existence timide, par des actes
fort rapprochs des miens. Quelles taient ces aptitudes, innes,
chez eux et chez moi, avant qu'elles eussent t modifies,
transformes, fausses, sous l'influence du milieu prsent?
Mystre. Mais c'taient peut-tre de belles aptitudes. Quels
actes, si le monde n'tait pas ce qu il est de par la puissance de
la routine lche, auraient produits ces aptitudes? Mystre. Mais
peut-tre des actes trs nobles. J'ai rpt, avec quelques
variantes, les actes de mes parents parce que les conditions de
milieu dans lesquelles nous avons eu  vivre, eux et moi, ont t
 peu prs les mmes. Hypocrites ou brutales, lgales ou
illicites, bienfaisantes ou nuisibles, les actions humaines,
permises par les aptitudes, sont dtermines par les milieux. Le
ruisseau qui s'chappe, limpide, de la source, et se teinte sur
son chemin de la couleur des terres dans lesquelles se creuse son
lit, de la nuance des plantes et des herbes qui en tapissent les
bords, de celle du sable fin ou de la vase immonde sur lesquels il
roule ses flots... Il existe, je le sais, un certain pdantisme de
classe qui aime  protester contre cette manire de voir. Qu'il
proteste.

Une chose certaine, c'est que les matriaux ne me manqueront
point. Ai-je dj vu de choses, mon Dieu! -- mme de choses que je
ne dirai pas!... J'ai pass partout, ou  peu prs: je connais
toutes les misres des gens, tous leurs dessous, toutes leurs
salets, leurs secrets infmes et leurs combinaisons viles, les
correspondances adultres de leurs femmes, leurs plans de
banqueroutiers et leurs projets d'assassins. Je pourrais en faire,
des romans, si je voulais!... Mais les seuls documents que je
veuille employer ici sont ceux qui me concernent. Et je me demande
si je parviendrai  les mettre en oeuvre.

Srement, j'y parviendrai, je ne pense pas que ce soit si
difficile que a, d'crire un livre; et je crois que n'importe qui
russirait  en faire un bon -- n'importe quel gendarme, n'importe
quel voleur, -- Certaines qualits me feront dfaut? C'est fort
possible. La sentimentalit, par exemple. Non, je ne suis pas
sentimental. (Voir plus haut). Tant pis pour elles.

Et tant mieux pour tout le monde, peut-tre. Une petite larme de
temps en temps ne fait pas de mal, c'est vident. Mais l'motion
littraire est tout de mme trop pleurnicharde. Infirmes
incurables, poitrinaires plaintifs, mres sans coeur, pres sans
conscience, jeunes filles chlorotiques, lits conjugaux solitaires,
couches mortuaires dsertes, enfants martyrs, prostitues par
force, proxntes par persuasion, voleurs malgr eux, pcheresses
repentantes et forats innocents. Ouf!... Vraiment, il y a assez
longtemps qu'on s'carte des nergies pour se tourner vers les
motions. Il est temps que a finisse. S'il faut une loi, qu'on la
fasse!... En attendant, je vais crire l'histoire d'un homme qui a
les doigts crochus et qui ne se lamente pas trop -- peut-tre parce
qu'il n'a pas  se plaindre, aprs tout. -- Cette histoire-l, le
lecteur superficiel croira que c'est simplement une autobiographie
factice, un passe-temps de littrateur cynique. Mais ceux qui
savent voir, qui savent sentir, ne s'y tromperont pas; ils
comprendront que c'est vrai, que c'est vcu, comme on dit; que la
main qui fait crier la plume sur le papier a fait craquer sous une
pince le chambranle des portes et les serrures des coffres-forts.

J'cris, j'cris. J'empile page sur page, j'use des plumes, je
vide mon encrier. On dirait que je suis  la tche. Depuis un
mois, je ne me suis arrt que deux fois.

La premire, pour lire un journal. Cette feuille publique m'a
appris, d'abord, que Mme de Bois-Crault mre s'est donn la mort
quelques jours aprs l'enterrement de son fils; puis, que
Mme veuve Hlne de Bois-Crault s'est porte partie civile au
procs et demande au meurtrier de son mari d'normes dommages-
intrts. Elle en aura une bonne partie, dit la gazette. Ce
suicide pitoyable sur le corps de ce malheureux tre, cette
exploitation de son cadavre... Ah! la vie!... Quelle farce! --
joue dans quel abattoir!...

La seconde fois que j'ai interrompu mon travail, 'a t pour
faire une invention. Il ne faut pas laisser oublier que je suis
ingnieur et ma dcouverte, lorsque j'en publierai prochainement
les dtails dans une revue spciale, me fera certainement beaucoup
d'honneur. J'ai invent l'_cluse  renversement_. Ce n'est, 
vrai dire, qu'un perfectionnement; fort ingnieux, toutefois. Rien
n'tait plus simple, je l'accorde, que d'en concevoir l'ide; mais
encore fallait-il l'avoir. Mon intention n'est pas de faire ici le
compte rendu technique de ma dcouverte; je tiens cependant  en
donner un lger aperu. Voici la chose en deux mots: Supposons
l'cluse ferme...

-- Supposons-la ferme et ne la rouvrons pas! s'crie Roger-la-
Honte qui entre sans s'tre fait annoncer, au moment mme o
j'cris la phrase en la prononant tout haut. Ah! a, qu'est-ce
que tu fais l? Tu cris encore tes mmoires?

-- Tout juste.

-- Eh! bien, je vais te raconter une petite histoire que tu pourras
sans doute utiliser; elle est assez cocasse. Figure-toi que le
nomm Stphanus -- tu sais bien? cet employ d'une banque belge qui
nous donne des tuyaux -- est venu me voir hier. Son patron, qui
s'appelle Delpich, veut se faire dvaliser. Un vol simul, tu
comprends, pour couvrir les dtournements qu'il a l'intention
d'oprer. On me propose cinq mille francs pour aller, dans trois
jours, ventrer un coffre-fort o il n'y aura plus rien et forcer
des tiroirs mis  sec.

-- Je vois a, dis-je. Mais ce coffre-fort, qui sera vide dans
trois jours, doit tre bien garni aujourd'hui...

-- Oh! je te devine. Mais c'est impossible, mon vieux. Jusqu'
avant-hier soir, Stphanus couchait dans les bureaux. Depuis qu'il
a quitt Bruxelles -- on l'a mis  la porte ostensiblement, tu
comprends, pour mieux dissimuler la manigance -- c'est le patron
qui a pris sa place. Il sera absent, naturellement, dans trois
jours; mais d'ici l, il monte la garde. Comment lui faire
abandonner son poste? Je ne connais mme pas son adresse...
Stphanus ne me la donnera qu'aprs-demain...

-- C'est regrettable. Quand les honntes gens font des affaires
avec les canailles, ce qui leur arrive souvent, ils comptent
toujours sur l'honntet des canailles. Et leur dsappointement
est tellement comique, lorsqu'ils s'aperoivent qu'ils ont eu tort
d'avoir confiance!... Oui, 'aurait t amusant, de dsillusionner
ce banquier belge...

-- Que veux-tu? Ce qui est impossible est impossible. Il faudra que
je me contente de mes cinq mille francs... Tu ne sors pas un peu?

-- Non, dis-je; j'ai quelques lettres  crire.

--  ton aise, rpond Roger. Alors,  quand tu voudras.

Et il descend l'escalier en chantant:

_Belle enfant de Venise_
_Au sourire moqueur,_
_Il faut que je te dise..._

Delpich!... O diable ai-je entendu prononcer ce nom-l?... Ah! 
Vichy, par l'abb Lamargelle. Oui; mais avant a, il me semble...
il me semble... Oh! je me souviens!

Je vais prendre une liasse de papiers dans un tiroir et je me mets
 les feuilleter avec attention. Voici la lettre que je cherche --
la lettre commence par l'industriel, dans laquelle j'tais si
joliment trait d'imbcile, que j'ai prise sur son bureau la nuit
o nous l'avons vol, et qui porte l'adresse de Delpich. -- C'est
parfait...

Quelle heure est-il? Sept heures. Bon. Je m'assieds devant ma
table, j'cris quelques mots et je sonne Annie.

-- Annie, lui dis-je, servez-moi  dner tout de suite; aprs quoi
vous prparerez ma valise. Je pars ce soir  neuf heures. Pendant
mon absence, pas un mot  qui que ce soit, bien entendu.
Maintenant, coutez: voici un tlgramme que vous irez porter au
Post-office de Charing-Cross, demain,  sept heures du soir. Sept
heures prcises, n'est-ce pas?

Et je lui tends une feuille de papier sur laquelle j'ai trac les
mots suivants:

Delpich, 84, rue d'Arlon, Bruxelles. -- Venez Londres
immdiatement. Absolument urgent. (Sign) Stphanus.


XXV -- LE CHRIST A DIT: PITI POUR. QUI SUCCOMBE!...

Tout le monde sait qu'en face du n 84 de la rue d'Arlon, 
Bruxelles, se trouve un caf frquent par des rentiers paisibles
et des commerants contents d'eux-mmes. C'est dans ce caf que je
me suis assis, tout  l'heure,  une table spare de la rue par
une simple glace;  travers cette glace, je guette, tout en
faisant semblant de lire un journal, l'arrive du messager qui va
apporter au sieur Delpich la dpche dont j'ai remis hier le texte
 Annie et qu'elle a d envoyer aujourd'hui  sept heures.
J'attends, tranquille comme un rentier, satisfait de moi comme un
commerant. Huit heures... Ah! j'aperois le tlgraphiste; il
pntre dans la maison. Un grand btiment  quatre tages; au rez-
de-chausse, de belles boutiques vivement claires; au premier
les bureaux de Delpich -- les bureaux, seulement, car j'ai appris
que l'appartement du personnage se trouve dans un autre quartier
de la ville; -- au second tage, c'est un tailleur, honor de la
confiance de la cour de Belgique, qui a lu domicile.

Mais voici le tlgraphiste qui s'en va... Je quitte le caf et je
vais examiner les talages des magasins, en face. Et j'examine
aussi, par la mme occasion, un monsieur qui sort bientt de la
maison en toute hte et fait signe  un fiacre. C'est Delpich,
assurment. Teint blafard, taille rentasse, traits irrguliers,
physionomie qui s'vade, il a I'air d'un tmoin  dcharge dans
une affaire d'attentat aux moeurs.

Je le laisse s'loigner dans son vhicule de louage et je m'en
vais, en flnant,  la gare du Nord. Il s'agit de voir,
maintenant, s'il prendra le train qui part pour Ostende  8 heures
40. '

J'arrive  la gare  8 heures 35 et, deux minutes aprs, je suis
tmoin de la prcipitation avec laquelle Delpich s'introduit dans
la salle d'attente et se rue vers le guichet. En deux bonds, il
est sur le quai; d'un saut, il s'lance dans un wagon. Le train
part. Bon voyage!...

Je reviens au n 84 de la rue d'Arlon dans le fiacre mme que
vient de quitter Delpich. La porte est encore ouverte; tant mieux.
Je monte l'escalier en m'arrtant deux fois, bien que je ne sois
pas asthmatique.! D'abord, sur le palier du premier tage, afin de
prendre l'empreinte des deux serrures d'une porte sur laquelle
brille une plaque de cuivre portant ces mots: _Cabinet du
Directeur_. La seconde fois, deux ou trois marches plus haut, pour
enfoncer dans la semelle d'une de mes bottines un clou de
tapissier qui se trouve dans ma poche, pas du tout par hasard. En
six enjambes j'arrive au deuxime tage et je fais rsonner
vigoureusement la sonnette du tailleur.

Ce commerant vient m'ouvrir en personne, ses employs tant dj
partis. Je m'excuse de venir le dranger  une heure indue, mais
il me rpond que j'exagre et qu'il est toujours  la disposition
de ses clients, savez-vous. Je dclare que j'ai besoin d'un
costume de voyage et d'un pardessus. On me fait choisir des
toffes, on me prend mesure. Je tiens  dposer des arrhes malgr
les protestations du tailleur.

-- Si, si, dis-je; c'est la moindre des choses, puisque vous ne me
connaissez pas. Maintenant, il faut que je vous demande un
service, j'ai une pointe dans la semelle d'une de mes
chaussures... Tenez, regardez...

-- Ah! s'crie le tailleur, cela doit bien vous gner, pour une
fois! Des imbciles s'amusent  semer des clous dans les rues...
Si vous permettez, je vais vous l'arracher...

-- Non, non, dis-je; je ne souffrirai jamais... Donnez-moi
seulement quelque chose...

-- Des ciseaux?

-- Non, je craindrais de me couper. Une clef, plutt, une bonne
clef.

-- Voici le passe-partout de la maison; j'espre qu'il vous
suffira.

-- Trs bien; c'est mon affaire.

Je m'assieds, je croise les jambes et je m'vertue...

Enfin, le clou est arrach -- et j'ai pris une empreinte
satisfaisante du passe-partout sur un morceau de cire que je
tenais dans la main gauche. -- Je remercie beaucoup le tailleur qui
me reconduit jusqu'au bas de l'escalier; et dix minutes plus tard
je suis de retour  l'htel du _Roi Salomon_.

Je descends, avec l'htelier, dans une pice du sous-sol qui a
beaucoup l'aspect d'un atelier de serrurerie; un tabli, des
taux, une petite forge, des outils de toutes sortes accrochs aux
murs, dmontrent premptoirement que la maison est une maison bien
tenue, confortable, dsireuse de placer  la disposition des
voyageurs spciaux qui forment sa clientle toutes les commodits
qu'ils chercheraient en vain ailleurs.

-- Voyons vos empreintes, dit l'htelier. a, c'est le passe-
partout; je ne l'ai pas. Il faudra le faire. Mais pour ces deux
serrures-l, je crois bien que j'ai les clefs. Attendez un peu.

Il fouille dans des tas de ferrailles, finit par trouver ce qu'il
cherche.

J'en tais sr. Ce sont des serrures  secret, savez-vous; et les
serrures  secret, c'est toujours la mme balanoire. a ne vaut
rien du tout. Il n'y a pas de danger que j'en mette  mes
portes... Quoique je sache bien qu'avec ces messieurs je n'ai rien
 craindre, pour une fois... Du moment qu'on a la dimension de la
serrure, on a la clef. Regardez comme ces deux-l s'adaptent  vos
empreintes! Mettez-les dans votre poche; voua m'en direz des
nouvelles. Quant au passe-partout, voici quelque chose qui pourra
faire l'affaire, avec des rectifications. Voulez-vous que je vous
donne un coup de main?

-- Merci. J'en ai pour cinq minutes.

-- Ah! monsieur Randal, s'crie l'htelier, je sais bien que vous
m'en remontreriez! Il n'y a qu' vous voir pour deviner que vous
tes un fameux lapin, sauf votre respect. Vous maniez la lime que
c'est un plaisir de vous regarder. On dirait que vous n'avez
jamais fait autre chose. Vous me faites penser  Louis XVI. a ne
lui a pas port bonheur,  ce pauvre roi, son amour de la
serrurerie; car, enfin, sans cette armoire de fer, savez-vous...
Ma foi, je crois que vous avez fini votre clef. Voyons un peu;
essayons sur la cire. Mais, oui, a y est... Allons, vous tes sr
de pouvoir entrer dans la maison en propritaire; et quant au
reste... Il me semble que je vous vois dj revenir avec votre
butin. Ma petite fille fait sa premire communion dimanche, pour
une fois; a va vous porter bonheur, vous verrez.

-- Je n'en doute pas, dis-je en sortant de l'atelier. Eh! bien,
pendant que je vais me laver les mains, faites donc monter une ou
deux bouteilles de champagne pour clbrer  l'avance cet heureux
vnement.

-- Ah! s'crie l'htelier, comme vous avez raison d'avoir des
sentiments religieux, monsieur Randal. C'est tellement ncessaire,
dans l'existence!... Nous disons trois bouteilles, n'est-ce pas?

Nous aurions aussi bien pu dire une douzaine. C'est  peu prs le
nombre de bouchons que nous avons fait sauter lorsque je sors,
vers minuit et demie, mon sac  la main, pour me rendre rue
d'Arlon. Il est vrai que tous les locataires de l'htel taient
venus nous tenir compagnie,  l'htelier et  moi: trois Allemands
qui ont un coup  faire la nuit prochaine, avenue Louise; un
Hollandais dont j'ignore les intentions; deux Franaises aux
projets indcis et une Anglaise qui m'a expliqu en dtail comment
elle va, d'ici trois jours, frapper la ville de Malines d'une
contribution de cent mille francs, payable en dentelles. J'ai
quitt ces honntes gens au moment o un baccarat international
allait resserrer les liens professionnels qui les unissent les uns
aux autres, et avant d'avoir la tte lourde, heureusement.

Aussi, c'est sans trembler le moins du monde que j'introduis mon
passe-partout dans la serrure du numro 84. Il est vraiment trs
bien fait, ce passe-partout. La porte s'ouvre, j'entre, je la
referme derrire moi, et j'allume ma lanterne dans le corridor. Je
monte rapidement l'escalier.

Mais, sur le palier du premier tage, une ide se prsente
brusquement  moi et j'hsite un instant. S'il y avait quelqu'un
dans ce bureau? Si Delpich avait eu le temps, avant de partir, de
placer une sentinelle devant son coffre-fort?... J'aurais d mieux
prendre mes mesures, surveiller la maison... Ah! sacredi!... Mais
comment aurais-je pu m'assurer de son dpart, si je n'avais pas
t  la gare du Nord?...Non, le vrai, c'est que j'ai eu tort de
ne point faire part de mon projet  Roger-la-Honte, de ne point
l'emmener avec moi... D'un autre ct, si je l'avais fait,
Stphanus se serait dout de quelque chose, aurait prvenu son
patron... Pas moyen d'en sortir. Quel dilemme! Et quelles cornes
il a!... Aprs tout, pas besoin de me tourmenter. Delpich, mfiant
comme il doit l'tre et pris  l'improviste, n'aura pu trouver
personne  qui confier la garde de ses trsors, aura prfr
courir le risque de les abandonner  eux-mmes. Et puis, le
tlgramme a d le surprendre, l'tonner, lui faire redouter des
tas de choses, le troubler profondment; d'abord, s'il avait pris
le temps de rflchir, il ne serait pas parti...

J'essaye les deux clefs que m'a donnes l'htelier. On jurerait
qu'elles ont t faites pour les serrures. J'ouvre la porte, je
passe, je la referme soigneusement, je pousse une double porte
capitonne de cuir vert et je me trouve dans une grande pice...
Eh! bien... j'avais devin juste avant d'entrer. Quelqu'un est
cach ici...

O?... En un instant, j'ai fouill des yeux la salle entire.
Derrire les cartonniers ou le grand coffre-fort? Je fais un pas 
gauche, deux pas  droite, ma lanterne au bout du bras. Non, pas
l. Derrire les rideaux de la fentre, compltement tirs? Je
m'avance vivement, je les carte. Rien. Derrire le secrtaire? Je
me penche. Personne. Si je m'tais tromp?... Mais l'ide me vient
de toucher le brloir d'un des becs de gaz. Il est encore chaud.

Ah! diable! Non. je ne me suis pas tromp. Non, je ne suis pas
seul ici -- bien que je sois seul dans ce cabinet. C'est dans une
autre pice dont j'aperois la petite porte, l bas,  ct de la
chemine, la porte au bouton de cristal, que s'est rfugi le
gardien que Delpich a prpos  la dfense de son bien mal acquis.
Oui; srement, il s'est tapi l quand il m'a entendu venir, et il
doit trembler de peur dans sa cachette... a n'empche pas que si
je m'aventure  le relancer dans sa retraite, il va m'accueillir
d'un coup de revolver qui me manquera probablement, mais qui
rveillera la maison. Une nouvelle dition de mon histoire
d'Anvers! C'est assez ennuyeux -- d'autant plus que je voudrais
bien ne point sortir d'ici les mains vides si... Tiens! Qu'est-ce
que c'est que a?...Les rayons de ma lanterne viennent de faire
briller un objet singulier dpos sur le bureau... un ciseau de
menuisier, un ciseau tout neuf, ma foi. Que fait-il l, ce ciseau?

J'examine le secrtaire. Ah! par exemple!... Un tiroir est forc,
les autres portent des traces de maladroites tentatives
d'effraction, le bois du meuble est rafl en dix endroits. Alors,
c'est un confrre, qui est ici? Elle est bonne, celle-l! Au lieu
de mon aventure d'Anvers, c'est celle de la ville de province ou
j'ai rencontr ce malheureux Canonnier qui va recommencer.
Seulement, ce n'est pas un Canonnier que je vais trouver; non, ces
marques hsitantes qui baladent le secrtaire ne tmoignent pas de
l'habilet de l'ouvrier: un dbutant, sans doute, quelque conscrit
du cambriolage qui n'a pas encore la main faite. Il faut voir sa
figure, au camarade.

 pas de loup, je me dirige vers la petite porte, je mets tout
doucement la main sur son bouton, et je l'ouvre toute grande,
vivement. Je m'attends  du bruit,  un cri... Rien, j'avance un
peu, ma lanterne  la main... Une petite pice meuble d'un lit,
d'une table, de deux chaises: le repaire nocturne du Stphanus,
videmment, lorsqu'il tait de service ici; mais... Ah! oui, il y
a quelqu'un dans cette chambre. L-bas! derrire l'troit rideau
de la fentre. Je distingue une forme et... oui, oui, je ne me
trompe pas -- des cheveux de femme, un chignon blond qui dpasse
l'toffe. Une femme!...

Et, tout d'un coup, je comprends. Je me rappelle ce que m'a dit
l'abb Lamargelle,  Vichy, au sujet des relations d'affaires de
Mme Hlne de Bois-Crault avec le trafiqueur Delpich. En un clin
d'oeil, toute une srie de possibilits, de certitudes, se droule
en mon cerveau. J'en suis sr! c'est la fille de Canonnier qui est
l; je sais comment elle y est venue, pourquoi elle y est... je
devine tout, je sais tout.

-- C'est vous, Hlne? dis-je  voix basse. N'ayez pas peur; c'est
moi, Randal... Randal, je vous dis... Hlne? C'est vous?...

Silence. -- Il n'est pas possible que j'aie fait erreur, cependant!
Je fais deux pas en ayant... Alors, une femme carte le rideau,
s'lance, se jette  mes genoux en criant:

-- Grce! Grce! Par piti, ne me tuez pas!...

Du drame!... Mais je ne la connais pas, cette femme-l, autant que
j'en puis juger dans la demi-obscurit; je ne l'ai jamais vue. Qui
est-ce? Une faucheuse?... Elle reste prosterne  mes pieds,
gmissant  fendre l'me. Dangereux, le bruit de ces sanglots; il
faut prendre une dcision.

-- Madame, dis-je d'une voix rude, votre vie est entre vos mains.
Cessez de pleurer, s'il vous plat, si vous voulez que je vous
pargne. Relevez-vous et donnez-vous la peine de vous asseoir,
pour changer. Tenez, voici une chaise... Maintenant, veuillez me
dire qui vous tes et ce que vous faites ici  pareille heure.

-- Je suis madame Delpich, murmure cette femme en moi, tout en
s'essuyant les yeux; et mon mari m'a charge de garder son bureau
pendant son absence.

Bizarre! Et cette tentative d'effraction,  ct?

-- Madame, dis-je svrement, je crois que vous ne m'avouez pas
tout; je vous prviens que vous courez de grands risques en me
cachant quelque chose. Comment expliquez-vous, si vous tes
rellement madame Delpich, que le secrtaire se trouve dans un
tat...

-- Ah! interrompt-elle en cachant sa figure dans ses mains, c'est
moi qui ai essay de le forcer. Mais si vous saviez... si je vous
disais...

-- Dites-moi. Mais, d'abord, laissez-moi allumer le gaz; on ne voit
presque rien avec cette lanterne... Voil qui est fait. Allez,
Madame. Racontez-moi pourquoi vous vouliez, forcer les meubles de
votre mari.

-- Pour y prendre des lettres, monsieur, dit-elle, des lettres de
ma mre. Ma mre... c'est un secret de famille que je vous rvle,
mais je vois bien qu'il faut vous dire toute la vrit... ma mre
a eu un amant. Oui, Monsieur, un amant. Ah! la pauvre femme! Elle
a assez regrett un instant de folie... Elle m'crivait tous les
jours combien elle dplorait sa faute, combien elle tait dsole
d'avoir contract une liaison qu'elle ne pouvait russir  rompre.
Mon mari, qui est un misrable, je dois le dire, a pu s'emparer de
ces lettres et, en me menaant de tout rvler  mon pre, cherche
 obtenir de moi la complte disposition de ma fortune. Je veux
vous apprendre en dtail...

Oh! ces dtails! C'est  faire dresser les cheveux sur la tte.
Quel affreux drle, ce Delpich! Non, il n'est pas possible que
l'infamie aille aussi loin. A-t'elle d souffrir, la malheureuse
femme! Elle est de ces natures, heureusement pour elle, sur
lesquelles les peines et les chagrins de la vie laissent
difficilement leur empreinte. Vingt-cinq ans, environ, grasse,
blonde, ronde. Un Rubens, presque. Torse en fleur, hanches de
bacchante, carnation glorieuse, blanche avec la transparence du
sang, lvres rouges, charnues et gloutonnes, et des yeux bleus
sans grande profondeur, mais o l'on croit voir tinceler quelque
chose, de temps en temps -- comme le reflet d'une arme courte, la
pointe aigu d'un stylet. -- Une belle femme, un peu massive, un
peu moutonne, qui pourrait faire des affaires avec Shylock; une
livre de chair en moins ne la gnerait pas. En vrit, on ne
dirait jamais qu'elle a endur un pareil martyre. Pourtant, le
fait est rel. Elle l'affirme.

-- Oui, Monsieur, je suis au supplice depuis un an. Ah! si j'avais
eu ces lettres, seulement... Ce soir, je m'tais rsolue  les
enlever. Mon mari m'avait confi la garde de son cabinet et
j'avais t acheter un outil, avant de venir. Mais je sais si mal
m'y prendre!... Oh! j'ai eu tellement peur, quand vous tes entr!
Mais,  prsent, je vois bien que c'est la Providence qui vous
envoyait ici. Oui, la Providence qui veut, malgr tous les pchs
que vous avez pu commettre, vous faire faire une bonne action en
m'aidant...

Elle fond en larmes. Je suis touch, trs touch. Je la console de
mon mieux.

-- Voyons, Madame, calmez-vous. Vous avez raison, c'est la
Providence qui m'envoie. Je vais vous donner ces lettres si elles
sont ici. Venez avec moi.

Nous entrons dans le cabinet. J'allume le gaz, j'ouvre mon sac et
j'en sors une pince.

-- Je vais forcer tous les tiroirs du secrtaire, puisque vous
dites que les lettres que vous dsirez s'y trouvent. Vous les
chercherez  loisir. Pendant quoi, vous me laisserez travailler
pour mon compte, n'est-ce pas?

-- Ah! dit-elle, prenez tout ce que vous voudrez. Mon mari ne se
sert de son argent que pour me rendre malheureuse. Et que
m'importe le reste, pourvu que j'aie ces preuves de la faiblesse
de ma pauvre mre!

Les tiroirs sont ouverts, Mme Delpich fouille dans les papiers, et
moi je m'occupe du coffre-fort. Je suis en train de l'ventrer.
Oh! pas avec une scie et une tarire. Non; ce sont l des procds
suranns, bons pour les criminels conservateurs. J'ai invent
quelque chose de mieux. Une sorte de moule  base de glycrine, en
forme d'assiette  soupe, qui s'applique sur la paroi; par un trou
pratiqu  la partie suprieure, j'introduis dans la cavit un
certain mlange corrosif qui, rapidement, ronge le mtal. En trs
peu de temps une ouverture est faite, et l'on a ainsi raison du
coffre-fort le plus solide, sans fatigue et sans ennui. Le
progrs! L'homme est l'animal qui a su se faire des outils, a dit
Franklin.

Je suis  peine au travail depuis dix minutes que l'ouverture est
pratique; je plonge mon bras  l'intrieur de l'_incrochetable_,
et j'explore. Des liasses de billets de banque, trs peu de
valeurs -- Delpich, sa fuite tant prmdite, a d raliser -- et
des papiers, sans doute des papiers d'affaires, ficels et
cachets. Je les emporterai aussi, car les banknotes tiennent peu
de place. Allez! dans mon sac. C'est une affaire faite.

Mme Delpich, qui a fini de remuer les paperasses et a d trouver
ce qu'elle cherchait, s'est approche de moi et me regarde avec
admiration.

-- C'est un bien vilain mtier que vous faites l, Monsieur, me
dit-elle. Mais comme c'est intressant!

-- Quelquefois, dis-je d'un petit air dtach, et en faisant un pas
vers la porte, mon sac  la main.

-- Comment! s'crie Mme Delpich, vous partez dj! Dj! Et vous
m'abandonnez? Vous me quittez sans mme me dire ce que je dois
faire  prsent...  prsent que vous m'avez compromise...

-- Compromise! dis-je, lgrement interloqu et en commenant  me
demander s'il me sera aussi facile de sortir de la place qu'il m'a
t ais d'y entrer. Compromise!

-- J'exagre peut-tre un peu, reprend-elle en minaudant. Mais,
vraiment, je ne sais que faire. Quand mon mari reviendra, il me
tuera, c'est certain. Avez-vous pens  cela, Monsieur?:

-- Pas du tout, je l'avoue. D'autant moins, Madame, que vous
n'aviez point attendu mon arrive pour...

-- Ah! soupire-t-elle, vous me reprochez cruellement ma conduite,
sans tenir compte du motif de mes actes. C'est ainsi que juge le
monde; il est impitoyable. Que diront les autres, si vous me jetez
la pierre, vous, d'une pareille faon? Quelle sera mon existence,
mon Dieu!... Je le vois bien, il va falloir quitter Bruxelles,
m'exiler, partir au loin, sans parents, sans amis, sans argent...
sans argent...

Je comprends. Je commence mme  douter un peu de l'existence des
lettres de la mre coupable, et je me demande si Mme Delpich,
pressentant les projets de son mari, n'avait pas entrepris
d'excuter l'opration que je viens de mener  bonne fin. C'est
peut-tre aller un peu loin. Pourtant... En tous cas, il est clair
que je suis mis  contribution. Le plus sage est de m'incliner.

-- Madame, dis-je en ouvrant mon sac, peut-tre serez-vous en effet
oblige de vous expatrier. Voici un paquet de billets de banque
qui ne vous seront peut-tre pas inutiles...

-- Ah! s'crie-t-elle, comment pourrai-je vous remercier? Vous tes
si gnreux! Vous m'avez rendu tant de services, ce soir! Et vous
venez de m'indiquer si clairement ce que je dois faire! Oui, m'en
aller, n'est-ce pas? Quitter ce mari qui me torture, chercher le
bonheur ailleurs... ailleurs, avec un homme qui saura me
comprendre. Nous sommes si rarement comprises, nous, pauvres
femmes! Oh! je vous ai bien devin, allez! Je vais sortir d'ici
cinq minutes aprs vous, n'est-ce pas? Et si l'on m'interroge
demain, je dirai que j'ai eu peur toute seule, que je suis partie
vers minuit et que, si les voleurs sont venus, 'a t aprs mon
dpart. Quelle bonne, quelle excellente ide vous m'avez donne!
Vous tes mon sauveur! mon sauveur!

Elle se rapproche de moi, me frle de la pointe de ses seins.
Qu'est-ce qu'elle a? On dirait qu'elle fait ses yeux en lune de
miel...

-- Oui, vous tes mon sauveur! a m'est gal, que vous soyez un
voleur, Monsieur, du moment que vous savez lire dans l'me d'une
femme et deviner son coeur. Mais dites-le moi franchement, auriez-
vous fait pour tout le monde ce que vous avez fait pour moi?
Dites-moi donc. Vous voyez bien que je veux savoir! Supposez
qu'une autre femme... Une brune, tenez, car je sens que vous avez
un faible pour les blondes... Une brune? Eh! bien... peut-tre
l'auriez-vous tue? Dites, l'auriez-vous tue? Comme vous avez
l'air terrible, quand vous voulez! Mon mari a toujours l'air si
bte!... Vous rappelez-vous, quand je me suis jete  vos genoux,
tout  l'heure?... Ici, l, continue-t-elle en m'entranant dans
la petite chambre. Vous m'aviez fait si peur! Vous le regrettez?
Dites que vous le regrettez. Faites-moi plaisir. Oui? Je vois que
vous rougissez...

C'est vrai. L'motion, je crois. Et puis, la chaleur du travail...
Mais Michelet assure que la femme rafrachit. Faut voir...

-- coute, me dit Genevive, une demi-heure aprs -- elle se nomme
Genevive; j'ai appris a en me rafrachissant -- coute, tu
devrais me donner encore dix mille francs. J'ai peur de ne pas
avoir assez... Bon; merci. Ton adresse, aussi; je veux te revoir,
tu sais.

Je lui donne une adresse -- une fausse adresse: Durand, Oxford
Street, Londres.

-- Durand? demande-t'elle en souriant.

-- Oui, dis-je avec le plus grand srieux. Durand. a t'tonne?

-- Oh! non, dit-elle; seulement, c'tait mon nom de demoiselle...
Embrasse-moi et va-t-en. Je sortirai dans cinq minutes.

... Je suis dans la rue, portant mon sac -- allg d'une
quarantaine de mille francs, cinquante peut-tre. -- Elle n'y va
pas de main morte, Mme Delpich; et moi, pour la premire fois
qu'il m'arrive de laisser  une femme un souvenir ngociable chez
les changeurs... Mais il faut un commencement  tout...

Il est six heures du matin  peine et je dors du sommeil du juste,
 l'htel du _Roi Salomon_, lorsque des coups violents frapps 
ma porte me rveillent en sursaut.

-- Qui est l?

C'est Roger-la-Honte, qui arrive de Londres qu'il a quitt hier
soir,  peu prs  l'heure o Delpich partait de Bruxelles. Je
suis trs content de le voir, ce brave Roger. Je le mets
rapidement au courant des choses et Dieu sait s'il s'amuse; je
crains, un instant, de le voir mourir de rire. Il est entendu
qu'il va repartir pour Londres immdiatement, en emportant mon
sac. Rglementairement, je ne devrais lui donner que 33 pour cent
sur ma prise; mais je tiens  ce que nous partagions en frres.
Nous tablissons le compte exact; et le total nous fait loucher.
Une belle affaire, dcidment. Mais cette bonne fortune inespre,
aprs avoir rjoui le coeur de Roger-la-Honte, semble lui
assombrir l'esprit. Il parle des dangers du mtier, du plaisir que
nous prouverions  vivre enfin honntement,  aller  Venise, par
exemple, etc. Une phrase qu'il prononce d'un ton convaincu,
surtout, me dmontre qu'il est en proie  cette mlancolie
sentimentale qui suit souvent les grandes joies.

-- Mon vieux complice, me dit-il, ne trouves-tu pas qu'il serait
temps de changer de vie?

Non, je ne le trouve pas du tout. Je remonte le moral de Roger. Et
il prend le train de Calais  8 heures 52. Il doit dmontrer 
Stphanus la ncessit de marcher contre son patron, en cas de
besoin; il n'a plus rien  en attendre, en effet; et il est
convenu que nous lui graisserons la patte.

Quant  moi, je reste  Bruxelles pour quelques jours. D'abord, je
veux voir comment tourneront les choses. Puis, je tiens  avoir
les vtements que j'ai commands. J'ai donn, des arrhes au
tailleur et il ne faut pas que je me laisse voler. Ce serait
ridicule.

Le soir mme, j'apprends que Delpich a t arrt  la gare du
Nord, en revenant d'Angleterre. Trois jours aprs, les journaux
m'apprennent que sa culpabilit ne fait pas de doute: tout
l'accuse; les histoires qu'il raconte pour sa dfense ne sauraient
tre prises aux srieux. Naturellement. Il passera devant le
tribunal  bref dlai et sera condamn srement  plusieurs annes
de prison. C'est bien fait. J'en veux  Delpich. Sa femme m'a
mordu la langue.

Vers la fin de la semaine, l'_Indpendance_ annonce que
Mme Delpich, dsole du scandale qui lui rend la vie impossible 
Bruxelles, vient de quitter cette ville pour une destination
inconnue. Tant mieux poux elle. Je lui envoie mes meilleurs
souhaits, et j'espre bien ne la revoir jamais. Elle est
charmante, ce Rubens, mais je ne m'y fierais pas.

Le lendemain, je pars pour Londres.


XXVI -- GENEVIVE DE BRABANT

Cela ne m'a pas servi  grand'chose, de m'appeler Durand pendant
trois minutes,  Bruxelles. Le surlendemain de mon retour 
Londres, Genevive a fait irruption chez moi. Elle m'a accabl de
reproches -- et d'amabilits.

-- Enfin! te voil! En ai-je eu du mal,  te trouver! M'en a-t-il
fallu employer, des ruses d'Apache! Heureusement que tu m'avais
appris ton nom... Oh! pas quand tu m'as quitte. Avant. Te
rappelles-tu, lorsque j'tais cache derrire le rideau? Hein? Te
rappelles-tu? N'ayez pas peur. C'est moi, Randal. Et dire que tu
as eu l'audace de m'assurer, ensuite, que tu te nommais Durand!
Comme c'est gentil! Aprs m'avoir entrane, moi qui n'avais
jamais failli... C'tait presque un viol, tu sais. Tiens, tu es un
monstre! Si j'tais raisonnable, je ne t'embrasserais mme pas.
Mais je prfre ne pas tre raisonnable... Tu ne l'aimes donc pas,
ta petite femme? ta petite femme qui t'aime tant? Tu as donc
oubli ce que tu me disais pour triompher de mes dernires
rsistances? Pourquoi me le disais-tu, alors, mchant? Et pas plus
tt sur tes pieds, tu me donnes une fausse adresse... Que c'est
vilain de mentir!...

C'est ce que je me dis tous les jours, depuis ces trois semaines
que Genevive est venue me surprendre. C'est trs vilain, de
mentir -- et elle ne fait autre chose du matin au soir. -- Le
mensonge est chez elle un besoin, une habitude puissante dont elle
ne peut triompher qu' certains moments, psychologiques si l'on y
tient. L'histoire des lettres de sa mre? Simple invention. Les
mauvais traitements que lui faisait endurer son mari? fausset.
Elle tait orpheline  douze ans, et Delpich n'a jamais maltrait
sa femme... Tiens,  propos de Delpich, nous avons appris hier
qu'il vient d'tre condamn  trois ans de prison. J'en ai reu la
nouvelle sans aucune joie et Genevive sans la moindre tristesse.
Son mari ne compte plus pour elle.

Et pourquoi compterait-il, au bout du compte, si elle ne l'aime
plus? On dira, que Genevive n'a pas de coeur. Je rpondrai qu'on
ne peut pas vendre ce qu'on ne possde pas, coeur ou autre chose;
et que Genevive a l'intention de mettre le sien aux enchres. Que
l'ide lui en soit venue tout d'un coup, je ne le garantis pas.
L'ide de raliser ses rves, bien entendu. Quant aux rves eux-
mmes ils sont ns avec elle, ont grandi avec elle, tantt perdus
dans la brume des dsirs vagues, tantt s'affirmant dans les
crispations de la rvolte ou dans les spasmes de la passion.
Tendances perverses ou sentiments naturels? Comme on voudra.
Qu'importe, pourvu que les psychologues analysent des effets dont
ils ignorent les causes et qu'ils distinguent  peine, en leur
style de sous-officiers d'acadmie?

Moi je n'analyse pas, je constate. Je constate qu'il me va falloir
faire les frais d'une installation  Paris. C'est l que Genevive
tient  se lancer dans la circulation... Je ne veux pas la
contrarier; qu'elle se lance et qu'elle circule. Il est entendu
que nous partagerons nos bnfices rciproques; je ne crois pas
ncessaire de dissimuler un pareil arrangement, en ce temps de
socits coopratives. Genevive se dit sre du succs. C'est un
grand point. En attendant, comme elle a dpos ce qu'elle possde
dans une banque srieuse, et qu'elle ne veut point dplacer, c'est
moi qui dois faire les avances ncessaires. Je ne recule pas.

Nous voil donc  Paris, Genevive dans un petit htel de la rue
Berlioz, et moi autre part. Trs contents tous les deux. J'avais
cru, je ne le cache pas, que les affaires seraient assez calmes,
au moins pour commencer; que l'argent que j'ai soustrait  Delpich
reviendrait peu  peu dans la poche de sa femme. J'avais eu tort.
C'est ma poche  moi qui s'emplit. Genevive a pris tout de suite.
Genevive de Brabant. C'est comme a qu'on l'appelle,  prsent.
Je dois dire, en conscience, qu'elle y a mis du sien. Ce qui
distingue d'ordinaire, dans tous les genres, les efforts des
femmes, c'est le caractre fantaisiste, capricieux, qu'elles leur
impriment. Il est bien rare qu'elles aient foi en leurs
entreprises, qu'elles agissent, d'emble, comme si elles n'avaient
fait autre chose, ne devaient faire autre chose que ce qu'elles
essayent de faire. Elles ont des faons d'amateur, sont portes 
tout traiter, comme on dit, par-dessous la jambe. Je n'assure pas
que Genevive est incapable d'un cart; non. Mais, gnralement,
elle est srieuse, pose. Elle jouit d'un esprit pondr de
locataire consciencieuse.

Elle n'a qu'un dfaut: elle ne sait pas marcher. Elle marche trs
mal. Aussi lui ai-je conseill, avec raison, de ne jamais sortir
qu'en voiture. Place aux honntes femmes qui vont  pied! Je l'ai
aperue deux ou trois fois, au Bois. Elle est trs bien, vraiment.
Beaucoup de chic. Un grand confrre, un spcialiste, qui se
trouvait avec moi un jour, m'en a fait des compliments.

-- Une assurance remarquable! Un aplomb merveilleux! Elle a t
marie, n'est-ce pas?... Oui; je m'en doutais. Le mariage est une
bonne cole; c'est encore la meilleure prparation  la vie
irrgulire. Une femme qui n'a pas connu l'existence du mnage ne
vaudra jamais grand'chose, comme cocotte...

Je crois qu'il y a beaucoup de vrai l-dedans.

Mais voici l't venu. Belle saison; plages et villes d'eaux. Nous
avons t  droite et  gauche, Genevive et moi. Tantt ensemble,
tantt spars. Je puis l'abandonner  elle-mme sans aucune
crainte; je sais que ce ne sera pas en pure perte.

Pour le moment, par exemple, elle est  Aix-les-Bains. Moi, je
suis  Royan. Je ne pourrais dire exactement ce que fait
Genevive; mais moi, je flne sur la Grand'Conge. J'observe
quelques familles bourgeoises qui regardent la mare descendre.
C'est assez amusant. Ces bons personnages examinent avec une joie
bate le continuel mouvement des flots. On dirait qu'ils le
surveillent. Ce qui les intresse, dans la mer, c'est son activit
perptuelle, son incessante agitation. Ce qu'ils aiment en elle,
c'est son ternel travail. Ils la contemplent, bouche
entr'ouverte, yeux mi-clos, avec de petits hochements de tte qui
semblent dire:

-- Bien, bien, Ocan! Trs bien. Travaille! Donne-toi du mal.
Continue! Nous te regardons...

Oui ils se plaisent au spectacle de l'effort, de la peine, ces
braves gens;  la vue du labeur sans trve. L'habitude. Ils
prfrent la mer aux montagnes. C'est pour a.

Un domestique de l'htel m'arrache  mes mditations en
m'apportant un tlgramme. C'est Genevive qui me prie de venir la
rejoindre  Aix sans retard. Que se passe-t-il? Je prendrai le
premier train...

Que se passe-t-il? J'ai le temps de me le demander pendant le
voyage, qui n'en finit pas. J'arrive enfin  Aix, dans l'aprs-
midi du lendemain, trs inquiet, me figurant ceci, cela, que
Genevive est malade, par exemple. J'aime donc Genevive?
Certainement. Qu'est-ce que c'est que l'amour, alors? C'est le
dsir; ou quelque chose dans ce genre-l. D'ailleurs, nous nous
entendons parfaitement, elle et moi. On a eu bien raison de dire
que c'est la similitude des gots, plus que la conformit des
tempraments, qui fait la flicit des unions. Nous avons le mme
got, tous les deux, pour l'argent d'autrui. Voila un lien.

Je suis  vingt pas de la villa qu'habite Genevive lorsque je
vois un monsieur en franchir la grille, s'loigner. Un homme de
quarante ans, environ, grand, maigre, aux longues moustaches
blondes. Une minute aprs, je suis dans la maison et, tout de
suite, en prsence de ma petite femme. J'ai eu bien tort de
m'inquiter. Elle ne s'est jamais mieux porte. Elle m'a fait
venir, simplement, pour me demander conseil. Il parat qu'un
Autrichien trs riche,  qui elle tient la drage haute, lui
promet des ponts d'or si elle consent  l'accompagner  Vienne.

-- Tu l'as peut-tre vu sortir de la maison? Il me quittait comme
tu es entr. Un grand, maigre...

-- Oui, je l'ai aperu, en effet; eh! bien?

-- Eh! bien, voici: j'accepterais certainement, sous bnfice
d'inventaire, si une proposition analogue ne m'tait pas faite
d'un autre ct. Un vieillard, trs riche aussi, me propose de le
suivre  Paris, o il rentre demain. Il est fort gnreux, je le
sais. Et, ce qu'il y a de plus drle, c'est qu'il porte le mme
nom que toi. Il s'appelle Urbain Randal. Ne serait-il pas ton
parent?

-- Si; dis-je; c'est mon oncle.

-- Ah! dit Genevive un peu trouble... a ne te fait rien?

-- a me fait plaisir. C'est une canaille. Saigne-le  blanc, ma
fille. C'est lui qu'il faut suivre.

-- C'tait mon avis. Je retrouverai toujours l'Autrichien. Mais,
quant  ton oncle, comme il est us au dernier des points... Tu
sais, il ne va pas bien au tout... La paralysie... Il a dj eu
des attaques...

-- Tant pis.

-- Et je crois qu'il n'en a pas pour longtemps.

-- Tant mieux.

-- Tu as l'air de lui en vouloir. Tu me raconteras pourquoi, pas?
En attendant, je vais lui crire de venir me prendre demain matin;
et je vais aussi envoyer un mot  l'Autrichien pour l'avertir de
mon dpart.

-- cris-lui avec des larmes dans la voix.

-- Tu penses bien, dit Genevive en trempant sa plume dans
l'encrier. Aprs quoi, je fais fermer ma porte jusqu' demain; et
, nous deux, mon petit voleur chri...:

Est-elle gentille, hein?

Le lendemain, d'un coin de la gare o je me dissimule habilement,
je vois arriver la voiture qui conduit au train de Paris Genevive
et mon oncle. Ah! cette figure de vieux viveur fourbu, ce front o
s'amoncellent des ombres lugubres, ce regard qui jette  la vie
des interrogations dsoles et ardentes! La voiture s'arrte. Il
en descend, non sans aide, passe  ct de moi, soutenu, port
presque dans un wagon o Genevive monte derrire lui. Il ne m'a
pas vu, le malheureux; mais j'ai pu le dvisager; menton
tremblant; joues laboures de sillons profonds, moins encore par
le temps que par la noce imbcile, chine vote, face anxieuse
invinciblement penche vers la terre, comme dans l'horreur d'y
voir la fosse creuse. Ruine d'humanit; pas belle,  peine
mlancolique, bte et sale -- comme toutes les ruines...

Je vais m'loigner lorsqu'un monsieur, escort de deux laquais,
entre dans la gare, se dirige vers le train qui va partir. C'est
l'Autrichien. Il suit, pareil au requin qui file le navire,
attendant qu'on jette le cadavre  la mer -- ou la chair frache
qui cache l'hameon.


XXVII -- LE REPENTIR FAIT OUBLIER L'ERREUR

Je n'ai pass que vingt-quatre heures  Aix-les-Bains, et je suis
parti pour Londres. Cette rencontre inopine de mon oncle, si
vieilli, si cass, si prs de la tombe, a remu quelque chose en
moi. Je ne pourrais analyser ces sentiments; mais je me suis
rappel avec une certaine motion l'poque o nos rapports taient
moins tendus, o nous changions une correspondance amicale, et
j'ai voulu revoir ces lettres que j'ai pieusement conserves. Je
les ai lues et relues  Londres, pendant les trois jours que j'y
suis rest, et je me suis mme livr  un petit travail d'criture
qui m'a rappel le temps heureux o j'apprenais  crire et
m'vertuais  imiter, mal d'abord, puis un peu mieux, puis bien,
les pleins et les dlis du modle. Aprs quoi, je me suis mis en
route pour Paris.

Genevive, que j'ai prvenue de mon arrive, est venue me voir
sans retard. Elle m'a appris que mon oncle est au plus bas, qu'un
dnouement fatal est probable  bref dlai, et qu'il l'a supplie
de ne pas l'abandonner. Elle ne le quitte donc pas une minute,
pour ainsi dire; et c'est sous les yeux de cette courtisane que ce
malheureux, qui est millionnaire, qui a une famille, doit mourir
s'il ne veut pas crever seul, comme un chien.

-- A-t-il peur de la mort? demand-je.

-- Une peur terrible. C'en est effrayant et presque dgotant.
Heureusement, il a eu une crise hier soir et, depuis, il ne peut
plus parler; il comprend encore ce qu'on lui dit. Hier matin, il a
pu crire une lettre  son homme d'affaires.

Je prends note de la date. Hier, c'tait le 12. C'est ce chiffre
qu'il faudra placer au bas du document que j'ai confectionn 
Londres avec un si grand soin. Je recommande  Genevive de me
faire avertir ds que la fin sera proche, et elle part reprendre
son rle de soeur de charit.

-- Ce n'est pas amusant, tu sais; mais je comprends bien que ma
prsence ne sera pas inutile  tes intrts --  nos intrts car,
 prsent, nous ne faisons plus qu'un. C'est beau, de s'entendre,
tout de mme; c'est comme si on tait maris... Compte sur moi et
tiens-toi prt.

Je suis toujours prt. Et lorsque le domestique de mon oncle, ce
matin, vient me chercher de la part de son matre, c'est avec
une rapidit foudroyante que je me prcipite dans la rue, que je
saute dans un fiacre, et que je me fais conduire rue du Bac, chez
l'abb Lamargelle. Une demi-heure aprs, nous montons, cet
ecclsiastique et moi, l'escalier de la maison du boulevard
Haussmann qu'habite mon oncle. Genevive nous accueille dans le
salon qui prcde la chambre  coucher dont la porte, reste
entr'ouverte, laisse passer les rles du moribond; elle nous
quitte aprs que je lui ai recommand de ne nous laisser dranger
sous aucun prtexte. Je prends place dans un fauteuil et l'abb en
fait autant.

-- Quelle est cette dame? me demande-t-il.

-- C'est ma matresse, dis-je; de plus, mon oncle a d s'efforcer
d'en faire la sienne; et enfin, c'est la femme d'un certain
Delpich...

-- Ah! diable! s'crie l'abb. C'est Mme Delpich! Tiens! tiens!...
Mais je devine: ce cambriolage qui fit tant de bruit 
Bruxelles... Racontez-moi donc l'histoire.

Je raconte; et mon rcit, coup par les exclamations joyeuses de
l'abb, est scand, aussi, par les rles de plus en plus faibles
du misrable qui agonise derrire le mur.

-- C'est vraiment bien curieux, dit l'abb quand j'ai fini. Ce
pauvre Delpich! Enfin... _Fortuna vitrea_... Sa msaventure ne m'a
caus aucun prjudice mais a drang certains de mes plans. Il
faudra mme que j'aille en Belgique d'ici quatre ou cinq jours...
Vous avez d faire une bonne affaire, ce soir-l; je ne parle pas
de la femme, qui est charmante, mais...  propos d'argent, vous
doutez-vous de ce que sera le testament de votre oncle?

-- Tout  fait. C'est moi qui l'ai rdig, de sa plus belle
criture.

-- J'en tais sr, dit l'abb. Je le voyais dans votre poche, 
travers l'toffe de votre redingote. Avez-vous pens  tout? La
part  rserver  Mlle Charlotte, par exemple, si l'on vient 
retrouver ses traces?

-- Hlas! dis-je, on ne les retrouvera jamais, ses traces. J'ai
fait faire toutes les recherches possibles, et sans rsultat. Ma
conviction est qu'elle est morte, voyez-vous. Mais si, par
bonheur, je me trompais...

-- Ne m'en dites pas davantage. Je sais bien que vous lui rendriez
toute la fortune de son pre; et je crois aussi que vous la
garderiez, elle, n'est-ce pas? C'tait une femme.

-- Oui. Une vraie femme. Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert,
quand j'ai vu que je l'avais perdue! Et dire que la vieille
canaille qui crve l...

-- Bah! dit l'abb, le diable est en train de lui tirer les pieds,
 votre oncle. Laissez-le faire sa besogne... En somme, le papier
que vous avez prpar n'a d'autre raison d'tre que de supprimer
tout testament antrieur et d'aplanir toute difficult. En
attendant, vous aurez  payer les frais des obsques...

-- Ils ne seront pas fort levs. Mon oncle demande  tre conduit
au champ de repos dans le corbillard des pauvres.

-- Bel exemple d'humilit! dit l'abb en riant. Sa rsolution sera
fort commente, n'en doutez pas, et vous pargnera quelques
billets de banque. Et pour amuser la paroisse, le service sera de
dernire classe, n'est-ce pas?

-- La paroisse? Vous plaisantez. Un enterrement civil, s'il vous
plat.

-- Ah! ah! ah! s'crie l'abb en se tordant de rire. Un enterrement
civil! C'est dlicieux! J'avoue que je n'aurais pas pens  cela.
Quelle trouvaille!  Mais, continue-t-il en tendant le bras vers
la porte de la chambre, on n'entend plus rien, l-bas. Non, plus
rien. Si vous alliez voir?

J'y vais. Dans le grand lit plac en travers de la pice une forme
rigide est tendue; la tte; qui creuse profondment l'oreiller,
est macie, couleur de cire; et les narines sont pinces; et la
bouche sans souffle entr'ouverte et les yeux retourns dans leurs
orbites. Je relve le drap; rien ne bat plus  la place du coeur;
la main est froide comme celle d'un... J'appelle l'abb.

-- Eh! bien? demande-t-il en entrant. C'est fini? Je m'en doutais,
continue-t-il en se dirigeant vers le cadavre dont il abaisse les
paupires d'un coup de pouce. Y a-t-il un tre suprme, oui ou
non? Grave question que votre oncle peut maintenant dbattre avec
Robespierre. Bizarre jusqu' la fin, votre oncle. Quand on vient
le voir mourir, on le trouve trpass.

-- Oui, dis-je, pas de mlodrame possible. Comme 'aurait  t beau
et presque neuf, pourtant, l'apparition,  l'heure dernire, du
spoli devant le spoliateur!

-- Ne rions pas trop fort, dit l'abb; c'est inconvenant; et, ainsi
qu'on l'a dit, la mort n'est pas une excuse. Au fond, cette mort-
l, voyez-vous bien, qu'elle et dplu  certains Grecs, est
presque un symbole. J'ai dans l'ide que la Socit crvera de la
mme faon. Cette bourgeoisie, qui est venue de bien bas, ne
tombera pas de bien haut, allez! Que de choses qui font semblant
d'tre, qu'on croit encore exister, et, qui sont mortes!... Mais
songez-vous  votre manuscrit?

Oui, j'y songe. Je vais le placer dans le tiroir d'un petit meuble
que je ferme soigneusement et dont je mets la cl dans ma poche.
Puis, je sonne les domestiques. Nous sommes  genoux devant le
lit, l'abb et moi, quand ils entrent. Ils clatent en sanglots.
Un si bon matre! Mais l'abb, qui se relve un instant aprs moi,
essuie leurs larmes d'une seule phrase.

-- Il ne faut pleurer que sur la cendre des mchants, dit-il, car
ils ont fait le mal et ne peuvent plus le rparer!... Comment
trouvez-vous la sentence? me demande-t-il tout bas. Elle n'est pas
de moi, mais elle est si bte! Rien de tel comme consolation...

Maintenant, il faut s'occuper des formalits. Les scells, les
dclarations, les lettres de faire part; un mort n'est pas
compltement dcd sans toutes ces choses-l.

Le notaire de mon oncle, Me Tabel-Lion, arrive le lendemain dans
l'aprs-midi. Le testament semble l'tonner un peu, mais lui faire
plaisir.

-- Je suis heureux de voir, Monsieur, me dit-il, que votre oncle
est revenu avant de mourir  de meilleurs sentiments. J'avais en
mon tude un testament par lequel il vous dshritait compltement
et lguait toute sa fortune  l'Institut Pasteur; il se trouve
annul de plein droit par ce document olographe. Une seule chose
me chagrine dans les dernires volonts de votre oncle: cet
enterrement civil. Mais enfin, il faut respecter toutes les
convictions.

J'apprends que la fortune de mon oncle est encore considrable.
Me Tabel-Lion parle  demi-voix. Sa bouche s'ouvre du nord-nord-
ouest au sud-sud-est. Beaucoup d'officiers ministriels ont de ces
bouches en diagonale. J'ignore pourquoi.

L'enterrement. Le corbillard des pauvres se dirige
mlancoliquement vers le Pre Lachaise. Quelques voitures
seulement, derrire. Je suis dans la premire avec l'abb
Lamargelle qui a endoss des habits civils pour la circonstance;
ils ne lui vont pas mal du tout. Les autres voitures contiennent
une dizaine de vieux amis de mon oncle, vieux voleurs
probablement, et deux ou trois dames parmi lesquelles Genevive,
en grand deuil. Je n'ai pu la dissuader de venir. Mme, ce matin,
elle m'a fait une scne.

-- C'est honteux! m'a-t-elle dit. Tu hrites de plus d'un million
et tu fais faire  ton oncle des funrailles civiles! Oui, je sais
bien que c'est toi qui as fabriqu le testament. Tout a, c'est
pour faire des conomies. Ah! si ce prtre qui est ton ami, l'abb
Lamargelle, savait ce que tu es! S'il savait!...

Je l'ai laisse dire. Il y a encore de bons sentiments, chez cette
femme-l.

-- L'immortalit de l'me! me dit l'abb. Les pauvres, mme, qui
voudraient que l'agonie de l'existence ne fint pas au tombeau!
qui portent dignement leur misre -- dignement! a se porte
dignement, la misre! -- dans l'espoir d'une vie  venir!
L'exploitation leur brocante le royaume des cieux et ils se
laissent faire... Mais du moment qu'ils ne peuvent pas
comprendre... vous savez que les imbciles n'admettent que les
choses trs compliques... Savez-vous quelle est la base de la
proprit, la vraie base? C'est la croyance  l'immortalit de
l'me. Mditez a, quand vous aurez le temps.

Nous arrivons au cimetire. Le caveau de famille est ouvert,
laissant apercevoir ses cases, les unes pleines, les autres vides.
J'ai mon tiroir l. Il faudra que je le mette en vente. C'est d'un
bon dbit, parat-il.

Les vieux amis me serrent la main  la porte du cimetire et
s'loignent. Je reviens boulevard Haussmann avec l'abb et
Genevive, qui continue  bouder. Le djeuner nous attend, Nous
nous mettons  table; mais je suis drang deux ou trois fois par
des fournisseurs qui m'obligent  quitter la salle  manger. Sitt
le caf pris, Genevive, qui se prtend trs lasse et trs mue,
dclare qu'elle veut se retirer, rentrer chez elle. Elle me prie
de ne pas l'accompagner, promet de venir djeuner avec moi demain.

-- Elle a un drle d'air, dis-je ds qu'elle est partie.

-- Oui, rpond l'abb. Et si vous voulez connatre sa chanson,
venez donc chez moi demain matin,  neuf heures et demie. Pendant
une de vos absences, tout  l'heure, elle m'a appris qu'elle avait
des rvlations  me faire et je lui ai dit que te l'attendrais
demain  dix heures. Vous couterez. Ne vous mettez pas martel en
tte d'avance, sapristi!... Voyons, que joue-t-on aux Varits, ce
soir?

Il va tre dix heures et, depuis cinq minutes, j'attends, post
dans le cabinet de l'abb, derrire la porte laisse entr'ouverte
qui donne dans le salon o il va recevoir Genevive, l'arrive de
ma petite femme. Je voudrais bien, histoire de tuer le temps,
jeter un coup d'oeil sur les nombreux papiers qui couvrent le
bureau; malheureusement, c'est impossible; je ne saurai pas encore
cette fois-ci quelles sont les occupations exactes de cet
excellent abb Lamargelle. Mais j'entends rsonner le timbre.
Voici Genevive; elle entre dans le salon. Je ne puis rien voir,
naturellement, mais je perois distinctement les paroles. Quelques
phrases de politesse s'changent d'abord; puis, l'abb demande
d'une voix blanche:

-- N'tes-vous pas marie, Madame?

-- Si, rpond Genevive; je suis marie; et si vous le voulez bien,
monsieur l'abb, je vais vous exposer d'un seul mot ma situation
actuelle: que celui qui est sans pch me jette la premire
pierre!

L'abb tousse lgrement.

-- Si j'ai failli aprs tant d'annes d'une vie sans tache, reprend
Genevive, c'est que les circonstances ont t inexorables.
L'auteur de ma perte est M. Georges Randal. Il se dit votre ami,
monsieur l'abb, et vous le croyez un honnte homme. Eh! bien,
c'est un voleur.

-- Ciel! s'crie l'abb. Que m'apprenez-vous l, Madame! Un voleur!

-- Oui, Un voleur. Un voleur de la pire espce. Un vrai brigand! Je
vais vous apprendre comment j'ai eu le malheur de tomber entre ses
mains...

Et elle raconte notre aventure de Bruxelles,  sa faon, bien
entendu. C'est  mourir de rire.

-- Je ne pouvais ni me dfendre ni crier  l'aide, dit-elle en
terminant. Il me tenait au bout de son pistolet et m'aurait tue
au moindre signe. Ah! certes, j'aurais brav la mort si j'avais
t en tat de grce; mais je ne m'tais pas confesse depuis deux
mois...: Il a forc le coffre-fort, le secrtaire; il a pris tout
l'argent et, hlas! les lettres de ma mre... Ici, monsieur
l'abb, il faut que je vous rvle un secret de famille. Ma mre a
eu un amant. Elle m'crivait souvent, la malheureuse femme, pour
me dire combien elle regrettait sa faute; et mon mari, qui tait
dans la douloureuse confidence, gardait les lettres dans un tiroir
de son bureau. M. Randal les a dcouvertes, et, aussitt, il a vu
tout le parti qu'il en pouvait tirer. Sous la menace de tout
apprendre  mon pre, il a exig que je me livrasse  lui, que je
prisse l'engagement de ne rien dire et de venir le retrouver 
Londres dans les huit jours. Que vous dire de plus? La pit
filiale, toujours si forte dans le coeur d'une femme; l'a emport
en moi sur toute autre considration. Mon mari, que j'adorais, a
t condamn malgr son innocence et je n'ose pas vous dire quelle
existence M. Randal m'a fait mener depuis. C'est la honte des
hontes, murmure-t-elle  travers des sanglots.

-- C'est effrayant! s'crie l'abb. C'est absolument effrayant!
M. Randal est un misrable et s'est jou de moi d'une manire
indigne. Mais l'heure du chtiment a sonn. Je vais le faire
arrter tout de suite.

Il se lve, fait deux pas et, tout d'un coup, pousse un cri.

-- Impossible! C'est impossible! Nous ne pouvons pas le faire
arrter. Ces lettres de votre mre, qu'il possde, il ne les a pas
avec lui, srement. Un sclrat aussi endurci prend des
prcautions minutieuses. Ces lettres, il les a mises en lieu sr,
les a confies  un de ses associs; et, sitt son arrestation
opre, votre pre sera mis au courant de ce que vous tenez tant 
lui cacher; un scandale terrible clatera...

-- C'est vrai, dit Genevive de la voix rche d'une femme prise au
pige. C'est vrai...

-- Que faire? demande anxieusement l'abb. Que faire? Mon Dieu,
clairez-nous... Voici ce qu'il faut faire, reprend-il au bout
d'un instant. Je vais m'employer  livrer M. Randal  la justice
aprs lui avoir enlev les moyens de vous nuire,  vous et aux
vtres. Mais cela demandera du temps. Dans l'intervalle, Que
ferez-vous, Madame? Voulez-vous me permettre de vous donner un
conseil? Vous le suivrez si, comme je le crois, vous avez conserv
au milieu de vos erreurs passagres ces sentiments religieux...

-- Oh! certainement, interrompt Genevive avec feu; je suis une
croyante, monsieur l'abb.

-- Eh! bien, vous n'ignorez point qu'il ne suffit pas au pcheur de
dtester ses pchs, mais qu'un peu de pnitence est ncessaire.
Que penseriez-vous d'aller passer quelques jours dans une maison
de retraite o je vous conduirais, o vous seriez trs bien, o
vous pourriez reprendre possession de vous-mme et vous prparer 
une nouvelle existence?

-- Oh! s'crie Genevive, quelle joie ce serait pour moi!... Venez
me prendre demain  onze heures, je vous en prie, et menez-moi
dans cette maison. Voici mon adresse. Vous tes mon sauveur,
monsieur l'abb, vous tes mon sauveur!...

Elle se confond en remerciements et l'abb se lve pour la
reconduire.

-- J'ai promis  M. Randal d'aller le voir aujourd'hui, dit-elle;
devrai-je le faire?

-- Certainement, rpond l'abb. Un manque de parole de votre part
lui donnerait l'veil. Mettez-le au courant de vos bonnes
intentions; cela excitera peut-tre en lui un repentir tardif. Et
puis, arrtez-vous sur votre chemin  Saint-Thomas d'Aquin, et
entendez la messe. Ce sera une bonne prparation...

Je n'entends plus rien. Ah! Genevive de Brabant! Moi qui tais le
petit voleur chri, l'autre jour, me voil transform en infme
Golo... L'abb revient.

-- J'ai tout entendu, dis-je. C'est extraordinaire, vraiment.

-- Oui, rpond l'abb, mais c'est naturel, dans l'tat actuel des
choses. Tous les instincts ont t tellement refouls qu'ils ne
peuvent revenir  leur plan normal que par des carts insenss.
Cette femme, qui a l'me d'une prostitue, est aussi de l'toffe
dont on fait les saintes. Elle est, prsentement, vierge et
martyre comme les canonises; elle est hallucine comme elles;
elle a leur mchancet aveugle, leur fureur de remords et
d'expiation, pour elles-mmes et pour leurs semblables, leur amour
des larmes... Que voulez-vous? C'est, aujourd'hui, en gnral, la
guerre sournoise, lche et bte de tous contre tous, de troupes de
fuyards contre des armes de dserteurs. Et, quand on sort de l,
tout est en excs et en contrastes; la folie sous toutes ses
formes... Enfin, je la conduirai demain dans une maison o on la
gardera quinze jours, un mois, le temps qu'il faudra pour que vous
terminiez vos affaires ici, ou pour qu'elle change d'ides. Qui
sait? Peut-tre l'y gardera-t-on toujours. Les couvents de femmes
voient quotidiennement leur population s'accrotre et la majorit
des malheureuses qui s'y enferment n'a pas, pour s'y clotrer, de
meilleures raisons que votre matresse... Je l'ai envoye  la
messe afin de vous laisser le temps d'arriver chez vous avant
elle. Partez. Htez-vous. J'irai vous donner des nouvelles
demain...

Je suis chez moi depuis un quart d'heure lorsque Genevive arrive,
Elle ne boude plus; au contraire, elle est absolument charmante.

-- Mon chri, me dit-elle aprs djeuner, il faut que je te fasse
un aveu. Tu ne me gronderas pas; ce serait inutile. Ma rsolution
est bien prise. La mort de ton oncle m'a profondment trouble,
m'a convaincue de l'indignit de la vie que je mne et m'a fait
mesurer l'tendue des fautes que je commets chaque jour. Je me
suis rsolue  abandonner le monde; Sais-tu comment j'ai pass la
matine? En prires,  l'glise Saint-tienne du Mont, o repose
ma bienheureuse patronne. C'est l que Dieu m'a parl. Il m'a dit:
Ma fille, abaisse-toi et tu seras releve. Tu vois que je suis
franche avec toi. Tu m'as entrane au mal, c'est vrai; mais je te
pardonne. Jamais un mot contre toi ne s'chappera de mes lvres.
Je prierai pour toi, pour ta conversion. Oui, je renonce  Satan,
 ses pompes...

Je m'y oppose formellement, au moins pour le quart d'heure.
Genevive est trs allchante dans ses vtements de veuve et... et
je pense que Samson ne devait pas s'embter avec Dalila, chaque
fois qu'elle avait tent sans succs de le trahir.

Genevive ne m'a quitt que vers minuit; et je me suis endormi peu
aprs en pensant  cette mort inattendue de mon oncle -- cet homme
que je hassais tant -- qui ne m'a caus aucune motion, ni de
tristesse ni de joie, qui ne m'affecte pas plus que l'vnement le
plus banal de mon existence;  cette trahison ridicule de
Genevive, qui pouvait m'tre si funeste et qui me laisse
absolument froid. Je crois que l'homme est comme insensibilis, 
certains moments, et sans aucune raison. Et je songe aussi, tout
en cdant au sommeil,  l'abb qui doit venir m'apprendre comment
les choses se sont passes, demain, vers deux heures.

Mais il est  peine midi lorsqu'il arrive.

-- Eh! bien, dit-il, l'oiseau tait envol. Je n'ai trouv que deux
lettres; l'une d'excuses, pour moi; et l'autre qu'on me charge de
vous remettre.

Je dchire l'enveloppe, Genevive m'apprend qu'elle quitte Paris
avec l'Autrichien: C'est un homme qui a des sentiments religieux
trs prononcs et elle est certaine de faire son salut avec lui.
Si jamais nous nous revoyons, nous serons bons amis, Du moins,
elle l'espre.

-- Ma foi, dit l'abb aprs avoir lu la lettre que je lui ai
passe, ce qui arrive ne me surprend qu' moiti. Je m'attendais 
quelque chose d'illogique. Cette pauvre femme, voyez-vous, n'a pas
beaucoup la tte  elle. Elle vous enverrait  l'chafaud ou se
jetterait dans le feu pour vous avec la mme facilit. La libert
dont elle jouit maintenant, et qui l'affole, lutte en elle avec
les vieilles habitudes du servilisme. Son cas n'est pas rare.
Toutes ses faussets, ce sont des dsirs d'actes, des prurits
d'action, qui se rsolvent en impostures. L'impuissance ou
l'hsitation  agir crent le mensonge; voil pourquoi il est
aussi commun aujourd'hui. Au fond, que dsirait-elle, votre amie,
sans mme en avoir conscience? Se dbarrasser de vous, simplement,
afin d'avoir son entire indpendance. Et voyez quels dtours elle
a t prendre, lorsqu'il lui tait si facile -- et elle le savait --
de s'entendre avec vous; voyez quelles combinaisons baroques son
esprit a t chercher! Il y a l-dessous quelque chose de
terrible: la crainte, la honte de l'action directe.

-- Terrible, certes, mais si frquent! Le joug vermoulu de la
morale imbcile est encore tellement lourd!

-- Oui, dit l'abb, l'esprit des hommes est peupl de terreurs. La
loi divine, pour faire obir  la loi humaine, et la loi humaine,
pour faire obir  la loi divine, sment l'pouvante dans notre
coeur. La voix de ce qu'on appelle la conscience, qui ne trouve
pas d'cho dans les cerveaux pleins, rsonne si fort dans les
cerveaux vides! Et la conscience -- interprte, ainsi qu'elle
l'est d'ordinaire, comme un privilge strictement humain-- la
conscience, c'est la Peur... Enfin, vous voici veuf. Profitez du
temps qui vous est laiss, car votre amie pourrait avoir des
remords. Elle en aura mme certainement. Tchez d'tre loin quand
la crise se produira et qu'elle viendra implorer votre pardon.
_Nolite confidere hominibus_, ni aux femmes repentantes... Combien
de temps pensez-vous rester  Paris?

-- Quinze jours, environ. Aprs quoi, j'irai rgler mes affaires 
Londres et partirai je ne sais o.

-- Excellente ide. En vous mettant en route pour ce pays-l,
passez donc par Bruxelles. Vous m'y trouverez, j'y vais aprs-
demain et j'y resterai un mois.

-- Bon. Il faudra que je vous charge d'une commission auprs d'un
insoumis qui doit avoir fini un petit travail pour moi; vous lui
direz de me l'envoyer. Et puis, moi, en quittant Londres, je vous
apporterai des papiers que j'ai vols  droite et  gauche, que
j'ai conservs sans mme en prendre connaissance, le plus souvent,
et qui pourront vous tre utiles.

-- C'est fort possible, dit l'abb. Merci. Et merci encore,
d'avance, pour le djeuner que vous allez m'offrir quelque part;
un djeuner d'hritier, hein?


XXXVIII -- DANS LEQUEL ON APPREND QUE L'ARGENT NE FAIT PAS LE
BONHEUR

C'est trs long  rgler, ces affaires d'hritage. Les formalits,
le fisc, l'enregistrement, les officiers ministriels; a n'en
finit pas. Enfin, Me Tabel-Lion vient de m'annoncer qu'il peut
maintenant se passer de ma prsence. Il conserve, d'aprs les
termes du testament, la part qui revient  Charlotte, au cas o
l'on retrouverait ses traces dans les dlais lgaux; et j'ai
laiss des fonds suffisants pour dfrayer toutes les recherches
possibles; sans grand espoir, malheureusement. D'aprs les comptes
approximatifs du notaire, qui a encore des immeubles  mettre en
vente, entre autres la villa de Maisons-Laffitte, la fortune de
mon oncle monte  un joli total. En chiffres ronds, je possde 
l'heure qu'il est deux bons petits millions; dont les deux tiers,
ou peu s'en faut, dus aux filouteries avunculaires et le reste 
mes propres larcins. Bien mal acquis ne profite jamais. On verra
a. Que vais-je faire de mon argent? Je suis en train de me le
demander.

L'abb m'a fait envoyer par l'insoumis mon rapport sur les
tablissements pnitentiaires de Dalmatie, C'tait un gros cahier
de 500 pages couvertes d'une criture presque illisible; pourtant,
par-ci par-l, j'ai cru reconnatre des phrases de _Tlmaque_.
Saine littrature. J'ai expdi le rapport  qui de droit et, en
signe de satisfaction complte, 499 francs 75 centimes 
l'insoumis. J'ai retenu le timbre, en ma qualit de capitaliste.
Le rapport m'a fait songer  Montareuil, que j'ai t voir. Il m'a
reproch de ne lui plus rien donner pour sa Revue, qui se vend
trs bien, mais marcherait encore mieux avec ma collaboration. Ses
reproches n'ont pas t longs, par bonheur, car il tait oblig
d'aller se faire inoculer contre quelque chose. Je ne sais pas
quoi. Le farcin.

J'ai t aussi faire deux ou trois visites  Margot, qui est
toujours au mieux avec son ministre auquel, m'a-t-elle assur,
elle a souvent parl de moi comme d'un homme d'avenir. On n'est
pas plus charmante. Je n'ai pas oubli Ida, dont les affaires
prosprent. Sa clientle s'accrot tous les jours. Voil ce que
c'est que d'avoir abandonn le vieux systme des oprations 
terme. Cependant, je suis las de m'entendre fliciter sur ma bonne
fortune et j'aurais dj quitt Paris si je n'avais reu, avant-
hier, une lettre de Courbassol qui m'invite  venir lui parler au
ministre.

Dans dix minutes, ce sera une affaire faite. J'attends en effet,
dans l'antichambre du cabinet ministriel, en compagnie de
solliciteurs de diffrents ges et de diffrents sexes. Ces
qumandeurs, aux figures, basses, ont l'air trs content d'avoir
t admis ici, d'avoir t autoriss  venir tendre leur sbile,
mendier une faveur ou une aumne; oui, ils paraissent satisfaits
et glorieux. Vauvenargues avait raison: la servitude abaisse les
hommes jusqu' s'en faire aimer. Une jeune femme assise en face de
moi, une grande jeune fille plutt, parat seule ne point partager
les sentiments de ses voisins. Son beau visage, trs srieux, trs
fier, porte une tristesse qui veut rester muette; on dirait...

Mais la porte s'ouvre. Un vieillard sort du cabinet, un vieillard
cass, chancelant,  la face hve et hagarde; un spectre, un
fantme. Il ne me voit pas; il ne voit rien; ses yeux, comme lavs
par les larmes, perdent leurs regards dans le vague. Mais, moi, je
le reconnais. C'est Barzot... Un journal m'a appris, hier soir,
qu'il allait donner sa dmission. La grande jeune fille s'est
leve, s'approche de lui, le soutient, l'aide  traverser
l'antichambre. Sa fille, sans doute; celle  laquelle il rvait de
donner Hlne pour belle-mre. Ah! piti...

C'est mon tour. L'huissier m'introduit en s'inclinant  90 degrs,
et je me trouve devant Courbassol. Le Courbassol que j'ai vu 
Malenvers; le mme regard fuyant, la mme physionomie vulgaire, la
mme lvre immonde. La mme voix, aussi, pendant qu'il me dit
combien il est heureux de faire ma connaissance, combien mon
rapport sur les prisons de Dalmatie tait remarquable.

-- Un travail de tout premier ordre, Monsieur! Vous avez rendu, en
l'crivant, un vritable service  l'administration. Je sais
beaucoup de gr  Mlle de Vaucouleurs, dont la famille tait,
parat-il, fort lie avec la vtre, de vous avoir dsign 
l'attention du gouvernement. Mais croyez bien que son intervention
n'a fait que prcipiter les choses, car votre mrite est de ceux
qui ne peuvent passer inaperus. Gouverner, c'est choisir. Et
nous, qui sommes placs au pouvoir par la dmocratie triomphante,
ne saurions l'oublier. Vos articles dans la Revue Pnitentiaire
ont t fort remarqus en haut lieu; et nous n'ignorons point que
c'est  votre beau talent d'ingnieur que le monde doit la
construction,  l'tranger il est vrai, de ce magnifique ouvrage
d'art... cet aqueduc... ce viaduc... ... ... Mlle de Vaucouleurs
me citait hier encore le nom de la localit...

-- _A Nothingabout,_ dis-je avec aplomb. C'est un viaduc; mais,
comme il supporte une conduite d'eau, c'est par le fait un
aqueduc.

-- Voil ce que je voulais dire, affirme Courbassol. Eh! bien,
Monsieur, j'ai pens qu'il ne vous dplairait peut-tre pas de
consacrer au bien public votre intelligence et votre nergie.
Plusieurs siges sont actuellement vacants  la Chambre: et si
vous vous dcidiez  poser votre candidature dans tel ou tel
arrondissement, candidature vraiment dmocratique, c'est--dire
progressiste autant que modre, l'appui du gouvernement ne vous
ferait pas dfaut. Vous rflchirez, si vous voulez bien; et vous
vous convaincrez que votre place est parmi nous.

Il y a beaucoup de vrai l-dedans. Pourtant, je dclare que je ne
me sens pas mr pour la vie politique. Quelque chose me manque
encore. Je ne saurais dire quoi.

-- Vous vous rservez, dit Courbassol en souriant. Soit. Nous vous
forcerons la main. Je m'arrangerai de faon  ce que vous
puissiez, pour le 1er janvier, placer quelque chose  votre
boutonnire.

Je me rcrie; mais le ministre me ferme la bouche.

-- J'y tiens, dit-il; aprs les douloureux incidents de ces temps
derniers, le ruban rouge a besoin d'tre rhabilit. Mais, au
fait: peut-tre auriez-vous prfr les palmes acadmiques? L'un
n'empche pas l'autre. Un mot de moi  mon collgue de
l'Instruction Publique...

Non, non; Mazas, si l'on y tient, mais pas a. Le ministre,
heureusement, n'insiste pas. Il me fait promettre de ne point
oublier ses rceptions. Mme Courbassol, assure-t-il, sera charme
de faire ma connaissance...

Je ne puis m'empcher de penser, en quittant le ministre, que je
rencontrais tous les jours, parmi les criminels, des hommes dont
l'intelligence, le savoir et la pntration auraient fait honte 
ces lgislateurs,  ces prbends du suffrage universel. Et quant
 la probit,  la dignit personnelle... Cependant, ce sont ces
gens-l qui garantissent la scurit... Alors, pourquoi existe-t-
il des Compagnies d'assurance contre le vol? Qui distribuent la
justice... Alors, pourquoi ne suis-je pas en prison, et d'autres
avec moi?... Qui maintiennent l'ordre, cet ordre si beau, si
gnreux, si grand, tabli pour l'ternit... Et ta soeur?

-- Ma soeur, elle est heureuse, me dit Roger-la-Honte que j'ai t
voir en arrivant  Londres. Oui, Broussaille est trs heureuse.
Dans un voyage  Paris, elle a rencontr un vieux qui s'ennuyait,
un ancien magistrat; il s'appelle... ah! M. de Bois-Crault. Tu
sais bien? Il y a eu un procs, un tas d'histoires; son fils a t
tu, sa femme s'est donn la mort. Enfin, il s'embtait, ce vieux;
il tait presque ruin, mais il avait encore quelques sous et une
proprit en Normandie. C'est dans l'une que Broussaille est en
train de s'approprier les autres; d'ici un mois la proprit sera
vendue et ma soeur rentrera ici avec le produit de la vente. Quant
 moi, je suis revenu au bien, pendant ton absence.

-- Pas possible! Retourne donc tes poches, pour voir.

-- Si tu veux. Tiens, des prospectus, des imprims de tous les
formats. Tu vois les en-ttes? _Agence internationale de
renseignements commerciaux_. C'est  moi, cette agence-l. Les
bureaux sont dans la Cit; mon employ de confiance, c'est
Stphanus. Quelque chose de srieux, tu sais. D'ailleurs, regarde:
_Maison fonde en 1837_. Nous renseignons les commerants
continentaux sur la solvabilit des gens qui, d'ici, leur
proposent des affaires...

-- Et vous renseignez les gens qui proposent les dites affaires sur
le degr d'ingnuit desdits commerants. Oserai-je croire que
vous faites quelquefois, en-dessous, des propositions vous-mmes?

-- Tu peux tout oser, rpond Roger-la-Honte. Le principal, c'est
que l'affaire marche dj; et elle marchera mieux encore avant
peu. Aussi, je vais pouvoir bientt partir pour Venise. Mon
associ s'occupera de la maison durant mon absence,  propos,
sais-tu qui c'est, mon associ? Devine... Tu ne pourrais jamais;
j'aime mieux te le dire. C'est Issacar.

-- Issacar! Comment? Cette crapule d'Issacar?

Mais le voici justement qui entre, qui s'avance vers moi, la main
tendue.

-- Si vous ne voulez pas que je crache dedans, lui dis-je, vous
allez m'apprendre tout de suite quel rle vous avez jou, 
l'poque o vous tiez mouchard  Paris, dans l'arrestation de
Canonnier.

-- Un rle trs avouable, rpond Issacar d'une voix ferme. J'ai
fait tout mon possible, une fois que j'ai vu qu'il tait votre
ami, pour lui permettre d'chapper. Croyez-vous que j'aie t
votre dupe, lorsque vous m'avez rencontr rue Saint-honor et avez
tant insist pour m'emmener djeuner? Pas un instant. Si je vous
ai quitt si lestement rue Lafayette, c'est parce que j'avais
reconnu votre ami dans sa voiture et que j'avais reconnu aussi un
de mes collgues,  ses trousses. Un collgue qui me surveillait
moi-mme, entre parenthses. Je l'ai empch d'oprer
l'arrestation de Canonnier  la gare du Nord et je l'ai encore
empch de tlgraphier  la frontire. Pourquoi tes-vous rests
 Bruxelles?... Si vous aviez eu confiance en moi, cher monsieur
Randal, rien de ce qui s'est produit ne serait arriv. Cette
affaire ne m'a pas port chance,  moi non plus. On m'avait promis
de me nommer prfet et je n'ai pu obtenir qu'une place de sous-
prfet.

-- O vous vous tes fort bien conduit, du reste. Vous tes
certainement l'auteur principal de cet pouvantable crime qui a
indign le monde entier, et qui a d vous paratre tellement
odieux  vous-mme que vous avez abandonn l'administration.

-- Je ne veux rien discuter, rpond Issacar nerveusement. Vous
ignorez les causes, permettez-moi de vous le dire, et vous tes
mal plac pour juger les effets. Mais, pour revenir  Canonnier,
avez-vous de ses nouvelles?

-- Oui, j'en ai eu  Paris.

-- Alors, vous savez qu'il est encore au dpt de l'le de R; on
retarde autant que possible son dpart pour Cayenne, car on craint
une vasion. Il n'y a rien  tenter en sa faveur, quant  prsent.
Une fois qu'il sera l-bas, ce sera autre chose, Je serai inform
et vous tiendrai au courant. Je vous serai mme utile, si vous le
dsirez... Pensez de moi ce que vous voudrez, mais soyez convaincu
de ceci: lorsque j'ai dit  un homme qu'il peut avoir confiance en
moi, je ne le trahis pas.

C'est bien possible, aprs tout. Qu'est-ce qui n'est pas possible,
aujourd'hui?... Ainsi, cette vieille toque d'Annie pleure comme
une Madeleine parce que je viens de lui annoncer mon dpart
dfinitif. Je lui laisse la maison et tout ce qu'elle contient,
cependant; et de l'argent. Et son fils, qui sera libr bientt,
va revenir auprs d'elle. Malgr tout, elle pleure  chaudes
larmes. a n'a pas le sens commun.

-- Tu devrais venir avec moi  Venise, me dit Roger-la-Honte qui
m'accompagne  la gare le matin o je quitte Londres.

Je devrais peut-tre, mais je ne peux pas. Il faut que j'aille 
Bruxelles; pour porter  l'abb Lamargelle les papiers que je lui
ai promis. Mais aussi pour autre chose.

Il me serait difficile d'exprimer ce que j'prouve, depuis
quelques jours. Une sensation de lassitude norme, d'ennui sans
fin. La fatigue qui fond sur vous et vous brise; tout d'un coup,
quand vous arrivez  l'tape aprs une marche force. Il me semble
que de l'ombre s'paissit, autour de moi; et, dans cette brume,
les lueurs moribondes des souvenirs se ravivent trangement.
Hlne!... Je pense  elle, malgr moi, sans trve. Il faut que je
lui parle, il le faut; pour lui dire... ah! je ne sais pas pour
quoi lui dire. Je sens seulement qu'elle doit prouver un peu ce
que j'prouve; qu'elle a les travers de mon esprit et les maladies
de mon coeur; qu'elle fut, comme moi, sans enfance et sans
jeunesse; et que peut-tre... Toujours peut-tre!...


XXIX -- SI LES FEMMES SAVAIENT S'Y PRENDRE.

J'aurais mieux fait, certainement, de ne pas aller voir Hlne.
J'y ai t, pouss par une force qu'une autre force semblait
dsavouer en moi, machinalement, lourdement incertain du rsultat
d'une tentative que je risquais presque malgr moi, avec une sorte
de conviction dsespre de l'inutilit de l'effort. Je ne me
rappelle plus ce que j'ai dit, ni comment j'ai parl. J'ai racont
des choses vagues sur ma nouvelle situation, mon dsir de mener
une existence calme... et je sentais le regard narquois d'Hlne
peser sur moi, je voyais le pli de l'ironie se creuser  ses
lvres, et j'avais soif que son rire clatt, que ses sarcasmes
vinssent m'arracher  moi-mme, me dlivrassent de la torpeur
morale qui engourdissait ma volont.

Mais elle a laiss tomber une  une mes paroles sans couleur et,
quand j'ai eu fini, m'a rpondu sur le mme ton. Elle m'a parl de
ses affaires qui n'allaient pas trop mal, sans aller tout  fait
bien; de ses projets sur lesquels il tait inutile de s'tendre,
car il faudrait sans doute les modifier plusieurs fois; de ses
espoirs qu'elle considrait comme chimriques, par prudence. Elle
m'a parl de son pre, en faveur duquel elle savait qu'il n'y a
rien encore  tenter; elle m'a rappel notre aventure, le jour o
je l'ai vue pour la premire fois; notre course folle, la nuit,
dans la petite voiture.

-- Vous souvenez-vous? Avais-je peur! Peur de cette existence qui
n'a rien de terrible, sinon sa platitude. J'avais bien tort, je
l'avoue, et comme vous avez eu raison de traiter ainsi qu'elles le
mritaient mes apprhensions de petite fille! J'tais faite pour
la lutte, cette belle lutte qui vous ennoblirait si elle ne vous
ravalait pas autant. Elle est intressante, je ne dis pas. Ds le
premier jour, on s'aperoit que les positions extra-lgales qu'on
rve de conqurir sont occupes par les honntes gens. Peu aprs,
on dcouvre qu'il n'y a pas plus d'lgance dans le vice que
d'originalit dans le crime. On conclut enfin que tout est bien
vulgaire,  droite ou  gauche, en haut ou en bas. Pas de types.
Pas de victimes naves, de sclrats parfaits. Des rductions de
filous et des diminutifs de dupes, des demi-fripons et des quarts
d'honntes gens. Hypnotiss de la spculation, convulsionnaires de
l'agiotage, possds du Jeu, qui ne seraient pas trop mchants, au
fond, s'il n'y avait pas l'argent. Mais le Matre est l. Tout a
va, vient, se presse, se bouscule, s'assomme pour lui plaire. Il
faut bien assommer aussi un peu, n'est-ce pas?... On dirait que
vous frissonnez? Quoique nous ayons fait, mon cher, nous aurions
tort de nous en vouloir  nous-mmes. J'espre que vous n'avez pas
de remords, hein?

Et je pensais, en coutant cette jeune femme belle, intelligente
et gracieuse, dont la voix riche et captivante sonnait comme
l'harmonieuse essence du luxe dans lequel elle vit, je pensais 
ce vieux Paternoster, que j'ai tu,  cette petite Rene, qu'elle
a tue... Pourquoi?...

-- Vous avez l'air tout drle, a t-elle repris. Votre nouvelle
fortune, sans doute! Que voulez-vous? Nous, les aventuriers, nous
sortons de la Socit pour arriver  y rentrer. C'est un peu
drisoire, mais qu'y faire?... Oui, vous semblez bien proccup.
Ne seriez-vous pas amoureux, par hasard?... Une ide! Vous m'aimez
peut-tre?

-- Je n'en sais rien, ai-je rpondu, prononant les mots comme en
rve.

-- Vous n'en savez rien! C'est gentil. Vous me laissez de
l'espoir, au moins!... Voyons, voulez-vous que je vous aide 
parler? Voulez-vous que je vous apprenne ce que vous vous tes dit
ce matin, ou hier... mettons avant-hier? Vous vous tes dit: Je
vais aller voir Hlne, lui raconter... n'importe quoi... Elle
comprendra; elle voudra bien: Nous partirons ensemble; nous,
ferons notre nid quelque part, nous vivrons comme deux
tourtereaux... Et vous en tes rest l; Moi, je vais vous dire
la suite. Les tourtereaux ont eu trop d'aventures pour pouvoir
s'aimer d'amour tendre. Leur amour ne sera pas la douce affection
qu'il devrait tre, mais une halte dans une oasis trop verdoyante
et aux senteurs trop fortes, entre deux courses effrnes dans le
dsert o les ossements blanchissent au-dessous du vol noir des
vautours. Bientt, ils se regarderont avec colre; ils se
donneront des coups de bec et s'arracheront les plumes; ils
renverseront le nid et s'envoleront  tire d'aile, chacun de son
ct, blesss et meurtris pour jamais, avec le coeur ulcr par la
haine. Oui, voil ce qui arrivera... Allons, a-t-elle repris en se
rapprochant de moi, soyez raisonnable et regardez les ralits en
face. La solitude vous pse; soit. Mais la femme qu'il vous faut
n'est pas une femme dont l'esprit soit alourdi et obscurci par
l'amertume des souvenirs, dont le visage, ombr par les soucis et
les angoisses du pass, voquerait en vous le spectre des jours
troubls. C'est une femme qui n'aurait connu que les navets du
bonheur; dans les yeux de laquelle l'espoir seul rayonnerait, et
non pas la lueur ardente des souvenances que vous voulez chasser.

-- Des mots! Des mots! me suis-je cri, profondment mu par ces
paroles qui traduisaient, nettement; les sentiments confus qui
m'avaient fait hsiter  parler, qui, en ce moment encore,
entravaient ma volont.

-- Non, a repris Hlne, pas des mots. Des faits. La femme qu'il
vous faut, vous la trouverez puisque vous tes riche; mais elle ne
saurait tre moi. Oh! je comprends votre tat d'esprit; j'ai pass
par-l, moi aussi. Tenez, je vais vous le dire: j'ai fait ce que
vous faites aujourd'hui. Un jour, il y a longtemps dj, j'tais 
Londres, dans une grande dtresse morale. J'ai pens  vous. J'ai
pens... ce que vous pensez  prsent. J'ai voulu aller vous voir,
vous dire les choses mmes que vous dsiriez me dire ce matin.
Mais vous tiez absent; pour plusieurs mois, m'a-t-on assur.
D'abord, j'ai t dsespre. Puis, peu  peu, je suis arrive 
comprendre qu'il tait mieux, pour vous et pour moi, que je
n'eusse pas pu vous parler. Oui, cela valait mieux...

Sa voix s'est altre, brise par une motion dont elle n'tait
plus matresse. Elle s'est leve.

-- Quittez-moi, m'a-t-elle dit; je vous en prie. Tout est gt,
souill, il y a de l'amertume sur tout. Il faut nous taire,
puisque nous le savons. Pourtant, ne croyez pas... coutez; si
vous avez jamais besoin de moi, appelez-moi. Je vous jure que je
viendrai...

Oui, j'aurais mieux fait de ne point aller voir Hlne.

Tout semble s'tre subitement dessch et endurci en moi.
J'prouve un resserrement intrieur de plus en plus troit,
torturant; Je l'aime, cette femme, et plus que je ne le croyais,
sans doute... Et j'aurais pu la prendre, aprs tout, la voler -- et
le bonheur avec elle. -- Il en et valu la peine, ce dernier vol!
J'aurais pu... si j'avais pu...

_Si les femmes savaient_
_Si les femmes savaient s'y prendre..._

comme dit la chanson. Et les hommes, donc! -- Mme ceux qui sont
des hommes...

Et si tout le monde savait s'y prendre!...


XXX -- CONCLUSION PROVISOIRE -- COMME TOUTES LES CONCLUSIONS

-- Ma foi, dit l'abb Lamargelle comme nous achevons de djeuner 
l'htel du _Roi Salomon_, on ne mange pas mal, ici; pas mal du
tout. Maison louche, mais cuisine parfaite. J'avoue que je suis
gourmand et qu'un bon repas me fait plaisir. Lacordaire a parl
des mles volupts de l'abstinence. Mles volupts! Comme c'est
mle et voluptueux, de se priver de quelque chose! Vous ne trouvez
pas?... Ce caf est excellent... Voyons, ne faites donc pas cette
mine-l. Prenez un air rjoui, que diable! Puisque vous tes
millionnaire, laissez-le voir. Ce n'est qu'-moiti dshonorant.
Lorsque j'aurai trouv dans ces paperasses les lments d'une
fortune gale  la vtre, continue-t-il en dsignant un gros
paquet de papiers dpos sur une petite table, vous verrez quelle
allure je saurai me donner...

-- Ce sera diffrent, dis-je; vous avez sans doute un but dans
l'existence, une ide... Moi rien.

-- Je voudrais bien tre  votre place, Vous n'avez pas de but dans
l'existence? Continuez. Contentez-vous de vivre pour vivre. La
maladie, assurent les hyginistes, est une tentative du systme
pour s'accommoder aux mauvaises conditions du milieu dans lequel
il se trouve. Le vol n'aura t pour vous qu'un essai
d'acclimatation  la Socit.

-- Votre gat est plutt grave.

-- Je l'admets. Eh! bien, si vous tenez absolument  vous charger
d'un idal, vous en avez un tout trouv: continuez encore. Volez,
volez. Idal, pour idal, du moment que nous le cherchons en-
dehors de nous, le crime en vaut un autre. Et quelle lumire il
projette sur le prsent, et mme sur l'avenir, et mme sur le
pass! Tenez, j'ai appris hier qu'un de mes anciens lves, un
marquis authentique, grand nom, grande noblesse, vient d'tre
arrt  Paris en flagrant dlit de cambriolage. Comprenez-vous la
signification du fait? Dcouvrez-vous, autrement que les gazetiers
 la solde de Prudhomme, le sens de cet incident? Il me semble
voir, moi, dans l'acte courageux de ce descendant des croiss, la
seule protestation vraiment grande et vraiment digne qu'ait jamais
fait entendre la noblesse dvalise contre les spoliations des
pillards de 89. Acte norme, oui, quelles que soient les
proportions auxquelles on le rduise pour le moment, qui porte un
verdict sur le pass de la bourgeoisie et manifeste son futur.
D'ailleurs, il est inutile de jouer sur les mots. Dans un monde o
l'Abdication n'est pas seulement une Doctrine, mais une Vie, la
marche de l'humanit, en avant ou en arrire, n'a pu et ne peut
tre dtermine que par des actes que les lois qualifient de
crimes ou de dlits de droit commun. Malheureusement, il ne suffit
pas d'tre un criminel, mme un grand criminel, pour tre un
caractre. L'individu,  prsent, est non seulement hors la loi;
il est presque hors du possible. L'humanit possde l'unit et le
moi commun dont parlait Jean-Jacques. Elle n'a plus qu'une face.
Et sur cette face, ple d'pouvante, s'est coll le masque menteur
du scepticisme, La raison d'tre contemporaine? J'ai peur de moi;
donc, j'existe. poque de cannibalisme silencieux et craintif.
L'homme ne vit plus pour se manger, comme autrefois; il se mange
pour vivre. Je ne crois pas qu'en aucun sicle le genre humain ait
autant souffert qu'aujourd'hui...

-- C'est mon avis dis-je. Mais, vous savez, on prtend que notre
poque est une poque de transition.

-- Mensonge! s'crie l'abb. Notre poque est une poque
d'accomplissement. L'humanit le comprend vaguement; et c'est pour
cela qu'elle a si peur, qu'elle est si lche... Notre systme
social mourra bientt, dans l'tat exact o il se trouve
actuellement, et il prira tout entier. Aucun changement ne
s'accomplira qui puisse tablir un lien moral entre ce qui est
encore pour un temps et ce qui sera bientt. Notre civilisation?
On peut la dfinir d'un mot; c'est la civilisation chrtienne.
L'influence du christianisme? Elle n'existe point par elle-mme.
Sa mission a t de diviniser les anciens crimes sociaux; Son
action n'a t que celle de la corruption des socits antiques,
de plus en plus atroce et galvanise par des signs de croix.
L'ide chrtienne? Une nouvelle serrure  l'ergastule; cent
marches de plus aux Gmonies. Le gnie du christianisme? Une
camisole de force. Jsus, dit saint Augustin, a perfectionn
l'esclave. Oh! cette religion dont les dogmes pompent la force et
l'intelligence de l'homme comme des suoirs de vampire! qui ne
veut de lui que son cadavre! qui chante la batitude des serfs, la
joie des torturs, la grandeur des vaincus, la gloire des
assomms! Cette sanctification de l'imbcillit, de l'ignorance et
de la peur!... Et cette figure du Christ, si veule, si cauteleuse,
si balbutiante -- et si froce! -- Ce thaumaturge ridicule! Je dis
ridicule, remarquez-le, parce que je crois  ses miracles. Ils
sont si purils,  ct de ceux qu'on a faits depuis, en son nom!
Nourrir quatre mille hommes avec sept pains, quelle plaisanterie!
Le capitalisme chrtien n'en est plus l. Avez-vous vu, par
exemple, ces budgets d'ouvrires, tablis par des personnes
comptentes, et qui accordent  ces favoriss du ciel 65 centimes
par jour pour vivre? Et l'on suppose, ne l'oubliez, pas, quelles
trouvent de l'ouvrage comme elles veulent. Et il parat qu'elles
sont rassasies. Voil un miracle!... Avez-vous pens quelquefois,
aussi,  ce Simon le Cyrnen, qui revenait des champs, et auquel
on fit porter la croix du personnage? Il revenait des champs! Vous
entendez? Eh! bien, ils en ont encore l'paule meurtrie, de cette
croix, ceux qui travaillent!... Notre monde occidental les trane
comme un boulet, les traditions chrtiennes. Mais des races,
s'veillent l-bas,  l'Orient, libres de ces entraves et
destines, sans doute,  nous dlivrer de nos liens, de nos
rveries de ligots au pied d'un gibet, de notre spiritualisme
abject et peut-tre de nos turpitudes morales. L'avenir, a...
Pour le prsent, nous sommes condamns au dsolant spectacle de
l'harmonie du dsordre et de la symtrie de l'incohrence.
Rappelez-vous les vnements auxquels vous avez t ml, les
tres dont l'existence a coudoy la vtre. Des hallucins ou des
imbciles. Tous! Tous ceux que vous avez pu voir! Et partout,
dmence, insanit, aberration, folie!... La maladie est l'tat
naturel du chrtien, a dit Pascal. Hlas!...

-- Si vous pensez ce que vous dites, m'cri-je malgr moi,
pourquoi portez-vous votre robe?

-- Pour m en servir! rpond l'abb en se levant avec un grand
geste. Afin de m'en servir pour moi-mme, pour mes intrts, pour
mes ides -- des ides que j'ai et que je crois grandes,
quelquefois! -- Dites donc! pourquoi portent-ils des couronnes, vos
rois? des armes, vos soldats? des toges, vos professeurs? des
simarres, vos juges? Moi qui suis une force, qui veux tre un
homme et faire des hommes, il me serait impossible d'exister si je
ne portais pas cette dfroque. J'aurais l'air d'exister par moi-
mme! Comprenez vous?...

Il reprend -- et sa face s'illumine d'un clat trange, et son
geste s'largit et sa voix tonne.

-- Mes ides! La seule ide: l'ide de libert. Ah! je n'ignore pas
les efforts tents par des Hommes, au milieu de l'indiffrence
terrifie des foules, pour faire jaillir la grandeur de l'avenir
de l'atrocit bte du prsent. Tentatives gnreuses qui furent et
resteront sans rsultats, parce qu'on ne peut voquer les ralits
du milieu des impostures -- parce qu'il faut craser dfinitivement
le mensonge pour qu'apparaisse la vrit. -- mes laboures par la
douleur, cerveaux dchirs par l'angoisse, vous demeurerez
infertiles; rien ne germera dans le sillon qu'a creus en vous le
soc du dsespoir et qui sera comme l'ornire veuve de grain o
roule la meule de torture. Il y a si longtemps que la Parole a
cess d'tre un Fait! que le Verbe n'est plus qu'une arme fausse
dans la main gauche des charlatans!... Pourtant, j'espre. Notre
poque est tellement abjecte, elle a pris si lchement le deuil de
sa volont, notre vie est tellement lamentable, cette vie sans
ardeur, sans gnrosit, sans haine, sans amour et sans ides, que
peut-tre couterait-on un aptre -- un aptre qui aurait la
volont, la volont tenace de se faire entendre. -- Un aptre
serait un Individu, d'abord -- l'Individu qui a disparu. -- Le jour
o il renatra, quel qu'il puisse tre et d'o qu'il vienne, qu'il
soit l'Amour ou qu'il soit la Haine, qu'il tende les bras ou que
sa main tienne un sabre, l'univers actuel sera balay comme une
aire au souffle de sa voix et un monde nouveau s'panouira sous
ses pas. C'en sera fini, de cet immense couvent de la Sottise
meurtrire dont les murs, tays par la peur, touffent mal les
sanglots de la vanit qui s'gorge et les hurlements de la misre
qui se dvore; de ce monastre de la Renonciation Perptuelle o
l'humanit, le bandeau de l'orgueil sur les yeux, s'est laisse
pousser par la main crochue du mauvais prtre et verrouiller par
les doigts rouges du soldat; de ce clotre o les Foules, le
carcan de leur souverainet au cou et les poignets saignant sous
les menottes de leur puissance absolue, pantlent, prosternes
devant leur idole -- leur Idole qui est leur Image -- en attendant
que leur Providence, qui est l'tat, entrebille le guichet par
lequel, de temps en temps, elle laisse apercevoir la manne, 
moins qu'elle ne prfre ouvrir  deux battants la grande porte --
celle qui conduit  l'abattoir. -- Oui, le jour o l'Individu
reparatra, reniant les pactes et dchirant les contrats qui lient
les masses sur la dalle o sont gravs leurs Droits; le jour o
l'Individu, laissant les rois dire: Nous voulons, osera dire:
Je veux; o, mconnaissant l'honneur d'tre potentat en
participation, il voudra simplement tre lui-mme, et entirement;
le jour o il ne rclamera pas de droits, mais proclamera sa
Force; ce jour-l sera ton dernier jour, ergastule des Foules
Souveraines o l'on prche que l'Homme n'est rien et l'Humanit,
tout; o la Personnalit meurt, car il lui est interdit d'avoir
des espoirs en dehors d'elle-mme; ton dernier jour, bagne des
Peuples-Rois o les hommes ne sont mme plus des tres, mais
presque des choses -- des esprits dsesprs et malsains d'enfants
captifs, ravags de songes de dsert, de rves dpeupls et mornes
--; ton dernier jour, civilisation du despotisme anonyme,
irresponsable, inconscient et implacable -- manation d'une
puissance nfaste et anti-humaine, et que tu ne souponnes mme
pas!...

L'abb s'arrte. Sa figure, qui rayonnait de l'enthousiasme du
visionnaire, s'assombrit tout  coup. Il ricane.

-- La folie partout, n'est-ce pas? Chez moi aussi. Les ides! Je
combats leur hallucination, mais elles m'aveuglent. Que vous dire?
Quel conseil vous donner?... Que faire? C'est terrible, ce dgot
des autres, de tout, et de soi-mme! Vous l'prouvez et je
l'prouve, et combien d'autres avec nous!... Le monde actuel est
l'abjection mme. Je m'offrirais en holocauste de bon coeur pour
le transformer -- et des milliers d'tres feraient comme moi -- si
je ne connaissais pas l'inanit du sacrifice. Malgr tout, l'idal
est en nous. C'est nous. Vous tes un hypnotis et un voleur; cela
ne fait pas un homme. Tachez d'tre un homme... Pour moi... Pour
moi, j'emporte ces papiers, que vous avez vols et qui me
permettront sans doute de commettre de nouveaux vols... Misre...

L'abb m'a quitt. Je suis seul dans ma chambre et, pour chapper
 l'obsession des penses qui me harclent, j'cris, en attendant
l'heure du dpart. Je trace les lignes qui termineront ce
manuscrit o je raconte,  l'exemple de tant de grands hommes, les
aventures de ma vie. J'avoue que je voudrais bien placer une
phrase  effet, un mot, un rien, quelque chose de gentil, en avant
du point final. Mais cette phrase typique qui donnerait, par le
saisissant symbole d'une figure de rhtorique, la conclusion de ce
rcit, je ne puis pas la trouver. Ce sera pour une autre fois. Mon
oeuvre demeurera donc sans conclusion. Ainsi que tout le reste,
aprs tout. Proraisons de tribune, dnouements de thtre,
pilogues de fictions, on aime a, je le sais bien. On veut savoir
_comment a finit_. C'est mme une demande qui termine la vie; et
les yeux, quand la bouche du moribond ne peut plus parler, ont
encore la force de s'entr'ouvrir pour une dernire interrogation.
On veut savoir comment a finit. Hlas! a ne finit jamais; a
continue...

Conclusion? Je ne serai plus un voleur, c'est certain. Et encore!
Pour rpondre de l'avenir, il faudrait qu'il ne me ft pas
possible d'interroger le pass... J'ai, voulu vivre  ma guise, et
je n'y ai pas russi souvent, j'ai fait beaucoup de mal  mes
semblables, comme les autres; et mme un peu de bien, comme les
autres; le tout sans grande raison et parfois malgr moi, comme
les autres. L'existence est aussi bte voyez-vous, aussi vide et
aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la
gagnent. Que faire de son coeur? que faire de son nergie? que
faire de sa force? -- et que faire de ce manuscrit?

En vrit, je n'en sais rien. Je ne veux pas l'emporter et je n'ai
point le courage de le dtruire. Je vais le laisser ici, dans ce
sac o sont mes outils, ces ferrailles de cambrioleur qui ne me
serviront plus. Oui, je vais le mettre l. On l'utilisera pour
allumer le feu. Ou bien -- qui sait? -- peut-tre qu'un honnte
homme d'crivain, fourvoy ici par mgarde, le trouvera,
l'emportera, le publiera et se fera une rputation avec. Dire
qu'on est toujours vol par quelqu'un... Ah! chienne de vie!...

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Le voleur, by Georges Darien

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOLEUR ***

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