Project Gutenberg's L'influence d'un livre, by Philippe Aubert de Gasp

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Title: L'influence d'un livre
       Roman historique

Author: Philippe Aubert de Gasp

Release Date: March 9, 2005 [EBook #15305]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INFLUENCE D'UN LIVRE ***




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Thank you to Donald Ipperciel and the Facult Saint-Jean
(University of Alberta) for making it available.





L'influence d'un livre

Philippe Aubert de Gasp, fils


              Ddi
                
      Thomas C. Aylwin, cuyer
  Par un admirateur de ses talents,
     Et celui qui ose s'inscrire
          Son ami sincre,
        Ph. A. de Gasp, fils



  Ah! quand le songe de la vie sera termin
   quoi auront servi toutes agitations,
  si elles ne laissent les traces de l'utilit.

  Volney



CHAPITRE PREMIER

L'alchimiste

  C'tait par une nuit sombre; un ciel sans astres pesait sur
  la terre, comme un couvercle de marbre noir sur un tombeau.

  LAMENNAIS.

Sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, dans une plaine qui s'tend
jusqu' une chane de montagnes, dont nous ignorons le nom, se trouve
une petite chaumire qui n'a rien de remarquable par elle-mme;
situe au bas d'une colline, sa vue est drobe aux voyageurs par un
bosquet de pins qui la dfend contre le vent du nord, si frquent
dans cette partie de la contre. Autrefois cette misrable cabane
tait habite par trois personnes: un homme, son pouse, jeune femme
vieillie par le chagrin, et un enfant, fruit de leur union. Cet homme
que nous appellerons Charles Amand la possdait au temps dont nous
parlons; en ayant loign ses autres habitants afin de vaquer
secrtement  des travaux mystrieux auxquels il avait dvou sa vie.
C'tait le 15 aot de l'anne 182-. Charles Amand tait debout au
milieu de l'unique pice que contenait ce petit difice presque'en
ruine. D'un ct un mchant lit sans rideau; vis--vis un tabli
de menuisier, couvert de divers instruments, parmi lesquels on
remarquait deux creusets, dont l'un tait cass: aussi, diffrents
minraux que Charles considrait d'un air pensif sur un tre; au ct
droit de l'appartement, brlaient, pars  et l, quelques morceaux
de charbon de terre. Prs de l'tre, sur une table, un mauvais
encrier, quelques morceaux de papier et un livre ouvert absorbaient
une partie de l'attention de l'alchimiste moderne; ce livre tait:
_Les ouvrages d'Albert le Petit._

L'homme dont nous parlons tait d'une taille mdiocre; son vtement,
celui des cultivateurs du pays; son teint livide et ple, ses cheveux
noirs et pars qui couvraient un beau front, son oeil brun,
presqu'teint dans son orbite creux, tout son physique annonait
un homme affaibli par la misre et les veilles. Il rassembla les
charbons, les souffla et y posa un creuset contenant diffrents
mtaux; et s'tant couvert la bouche d'un mouchoir, il se mit 
l'ouvrage. Aprs un travail opinitre qui dura prs de trois heures,
il s'assit presque puis et, contemplant la composition nouvelle qui
se trouvait devant lui, il se dit  lui-mme: travail ingrat! Faut-il
enfin que je t'abandonne? Ne me reste-t-il plus d'espoir? J'ai
pourtant suivi  a lettre toutes les directions, ajouta-t-il, en
prenant le livre, oui: tain, zinc, arsenic, vif-argent, sulfate de
potasse. Ah! s'cria-t-il, en regardant de plus prs--soufre! Je
l'avais oubli, et il se remit  l'ouvrage. Aprs une demi-heure de
travail il tira du creuset une composition qu' sa couleur on et
prise pour du fer.--Maldiction! murmura-t-il, et il laissa tomber la
nouvelle substance mtallique. Peu importe, j'aurai recours  l'autre
voie, celle-l me russira, j'en suis sr; il me cote d'en venir l;
mais il me faut de l'or, oui: de l'or; et l'on verra si Amand sera
toujours mpris, rebut comme un visionnaire comme un... oui, comme
un fou; pourquoi me cacher le mot? ne me l'ont-il pas dit, ne me
l'ont-il pas rpt jusqu' ce que j'aie t prs de le croire; mais
ces mots de l'criture: _cherchez, vous trouverez_, je les ai gravs
l (et il touchait sa tte); ils y taient au moment o je paraissais
sourire  leurs plaisanteries, si agrables pour eux, et si amres au
malheureux qui manque de pain. Je ne le leur ai pas dit; je n'ai pas
besoin de piti; car c'est tout ce qu'ils m'auraient prodigu.

Il se leva, fit quelques pas et puis ajouta: Il doit pourtant tre
prs de minuit et Dupont ne vient pas; s'il allait renoncer  son
projet? mais non, c'est un homme de coeur.

Au mme instant on frappa  la porte.--Qui va l? dit-il, en donnant
un accent menaant  sa voix. Un ami fut la rponse.

--Ah! c'est lui. Ouvrez; et l'inconnu entra aussitt. Je commenais 
craindre que tu n'eusses oubli notre rendez-vous.

--Il n'est que minuit, dit Dupont.

--C'est vrai.

--N'tait-ce pas l'heure convenue?

--Tu as raison.

--Alors, pourquoi me faire des reproches?

--Tu te trompes, Dupont, ce ne sont pas des reproches; j'tais seul
et je m'ennuyais. Dis-moi, as-tu song  ce que tu m'as promis?

--Oui; et plus j'y songe et plus je m'en dgote: sais-tu que c'est
mal?

--Pshaw! enfant, je m'engage  prendre toute la responsabilit.
Voyons, sois homme. Tu sais ce dont il s'agit; notre fortune! Tu dois
tre persuad de l'infaillibilit de notre moyen. Qu'est-ce qui peut
donc te faire balancer encore?

--Cette poule noire.

--Eh bien, ce n'est rien, tu n'as qu' la voler et moi je me charge
du reste.

--Pourquoi ne pas l'acheter?

--Imbcile! tu sais bien qu'alors elle serait inutile. Veux-tu que je
te lise encore le passage? Est-ce que tu ne t'en rappelles plus?
Qu'est-ce, au fait, que de voler une poule noire! Quand bien mme tu
serais dcouvert? tu diras  ton voisin que tu voulais lui faire une
plaisanterie; et puis, tout sera dit.--Pourquoi ne le fais-tu pas
toi-mme?

--Pas mauvais! D'abord, tu sais qu'il faut tre deux, nous le sommes;
mais crois-tu que je vais courir tous les risques et puis ensuite
partager avec toi? Il faudrait tre fou! J'aimerais autant tout
garder moi-mme.

--coute, Charles, tu connais M. B***; te rappelles-tu comme il s'est
moqu de nous, quand tu lui as parl de ton projet?

--D'accord; mais coute  ton tour: cet homme est riche, n'est-ce
pas? N'est-il pas de son intrt de nous cacher les moyens par
lesquels il est parvenu  la fortune? Tu sais qu'il a tous les livres
du monde, except un?--Oui--Eh bien pourquoi a-t-il refus de me les
prter? C'est qu'il craignait que je ne fisse comme lui. Comme je
puis me fier  toi, je vais te confier un secret: Tu connais cette
petite rivire qui serpente derrire son domaine. Je l'ai vu,
moi-mme, de mes yeux,  minuit, avec son fils, tous deux occups 
conjurer des esprits de l'autre monde. J'avais le coeur faible alors.
Aussi je m'loignai. Si je pouvais retrouver une aussi bonne occasion
de m'instruire je t'assure que je ne la perdrais pas  prsent.

--Je consens, dit Dupont.

--Touche-la, dit Amand;  demain, vers minuit. Et les deux amis se
sparrent.

La nuit tait sombre, le vent faisait trembler la chaumire, mal
assure sur ses fondements, et quelques gouttes de pluie pousses par
l'orage suintaient au travers des planches, mal jointes, de son toit.
Le tonnerre se faisait entendre au loin. Tout prsageait une nuit
horrible. Amand avait froid. Dans l'enthousiasme de son zle, pour
s'assurer de son compagnon irrsolu, il avait oubli d'alimenter son
feu qui se trouvait maintenant teint. Il fit inutilement tous ses
efforts pour le rallumer; enfin, accabl de fatigue, il se dpouilla
de ses vtements et se mit au lit. Il s'endormit facilement; car
depuis longtemps il avait pour habitude de ne prendre que deux heures
de sommeil par nuit. Heureux moments o son me s'lana dans ce
monde idal pour lequel il tait n! Que n'aurait pas fait cet homme
si son imagination fertile et t fconde par l'ducation?

Cette nuit il eut un songe: il lui sembla tre prs de l'astre du
jour, qui d'un ct lui prsentait un vaste jardin au milieu duquel,
sur un trne, tait assis un esprit cleste qui l'excitait du geste
et de la voix  le rejoindre. Amand, enivr de joie, s'lanait vers
lui et celui-ci lui faisait place  ses cts et lui disait: Sans
nul secours, tu t'es fray un chemin au travers du sentier rude et
pineux de la science, tu as pntr dans les secrets les plus
profonds de la nature, tu as approfondi des mystres que le vulgaire
regarde de l'oeil de l'indiffrence, les difficults ne t'ont pas
rebut: pas mme la drision  laquelle tu t'exposais. Viens jouir
maintenant de ta rcompense. Tu vas retourner sur cette terre o
l'on t'appelait visionnaire; mais tu n'y seras plus pauvre et sans
asile--Suis-moi. Et, accompagnant l'esprit cleste, il passait
sur la surface oppose du Dieu de la lumire et il lui semblait qu'il
tait sur un miroir d'or et de rubis et tout cela tait  lui. Puis
il se retrouvait sur notre globe, on l'adorait, on l'aimait, on
l'enviait... Il tait heureux!

Le jour mit fin  cette douce erreur, et la froide ralit vint
rappeler  notre hros qu'il tait seul, couch sur un misrable
grabat, et presque mourant d'inanition au fond d'une chaumire.



CHAPITRE SECOND

La conjuration

  Et rien ne troublait le silence de cette nuit si ce n'es un bruit
  trange, comme d'un lger battement d'ailes, que de fois 
  autre on entendait au-dessus des campagnes et des cits.

  LAMENNAIS.

  When shall we three meet again?
  In thunder, lightning, or in rain?

  MACBETH.

Dupont, en se jetant sur sa couche, n'avait pas trouv des rves
aussi agrables; l'ide de l'action qu'il allait commettre le
lendemain ne l'abandonnait pas, et le sommeil fuyait sa paupire.
Lorsque le jour parut, il se leva fivreux et fatigu et, s'tant
assis prs du foyer, il alluma sa pipe. Livr  ses rflexions, il
songeait s'il ferait bien de suivre,  la lettre, les injonctions
d'Amand. Il tait honnte; et ce crime lui rpugnait. Aprs avoir
dlibr prs d'une heure, il prit son chapeau, sortit et traversa
le champ qui le sparait de la ferme voisine en se disant 
lui-mme:--Bah, je vais l'acheter et je lui ferai accroire que je
l'ai vole. tant arriv chez son ami Dub il frappe  sa porte,
une voix au-dedans lui rpondit ouvrez et il entra; il manifesta le
dsir d'acheter une poule noire. Le march fut bientt conclu et,
moyennant la somme d'un franc, Dupont retourna chez lui muni de cet
tre magique qui devrait lui ouvrir les mines du Prou. Il la cacha
dans sa grange et, dlivr de toute inquitude de ce ct, il put
vaquer tranquillement, le reste du jour,  ses travaux habituels en
attendant la nuit avec impatience.

Amand n'tait pas rest oisif pendant cette longue matine; ds
l'aurore il s'tait rendu  la montagne voisine pour se procurer de
la verveine, chose indispensablement ncessaire  la russite de la
conjuration qu'il devait excuter pendant la nuit; et muni de ce
prcieux talisman il tait revenu extnu de fatigue, pour prendre le
seul repas; et quel repas! du pain... qui devrait le soutenir pendant
le cours de cette journe o il devait prouver tant d'motions
diverses.

Si mon lecteur a t au Port-Joli, il a d visiter le lac de ce nom.
Qui pourrait donner une ide de sa splendeur  ceux qui ne l'ont
jamais vu?--Quel coup d'oeil que l'aspect de ses eaux argentes,
 travers les rables,  une distance d'un mille, pour le voyageur
fatigu qui est parvenu au haut de la montagne qui le limite au
ct nord! Qu'il parat riche avec ses nombreux lets, en forme
de couronne, chargs de pins verts qui semblent autant d'meraudes
parsemes dans une toile d'argent! Qu'il est pensif et mlancolique
lorsque aucune voix importune ne rveille les nombreux chos de ses
rivages! Qui aurait pu croire, en le voyant, le 16 aot, balancer au
souffle lger d'un vent d'est ses eaux azures, que, dans la nuit
qui devait suivre cette belle journe, il vomirait de son sein des
esprits infernaux qui troubleraient sa tranquillit cleste pour
enrichir un chtif mortel! Qui pourrait croire en effet que cette
oasis tait le lieu choisi par Amand pour tracer ses cercles
ncromantiques.

Neuf heures sonnaient lorsque deux hommes partirent de leurs demeures
respectives pour se rendre sur ses rives, lieu marqu du rendez-vous.
Mais qu'elles taient diffrentes les sensations qui les animaient!
Amand certain de son lvation future se rendait, joyeux, sans aucune
crainte, vers le lieu o il croyait devoir changer le salut ternel
de son me pour une poigne d'or. Il calculait mme dj les
jouissances qu'il allait acheter, une pense surtout lui souriait:
il pourrait donc enfin se livrer, sans interruption,  ses
tudes chries.--Et puis... s'il pouvait donc trouver la pierre
philosophale... La postrit! Cette ide le faisait avancer
rapidement. Dupont, au contraire, marchait lentement et pensait que,
quoique Amand lui et promis de prendre toute la responsabilit du
crime, il se pourrait bien qu'en y participant, il aurait aussi part
au chtiment qui devait en tre la consquence. Plusieurs fois il fut
prs de rebrousser chemin; mais l'ide de manquer  sa parole, et
une fausse honte, le firent continuer. Comme il entrait dans le bois
situ au pied de la montagne, son me se resserra en lui-mme et son
coeur se prit  battre avec violence; il lui sembla que l'atmosphre
tait plus troite, une sueur froide coulait sur son front, et il se
sentait extnu, ses jambes pouvaient  peine le supporter.--Il
avait peur!... Chaque arbre lui semblait un fantme et le vent qui
bruissait dans le feuillage lui semblait un gmissement qui tombait
sur son esprit comme le rle de la dernire agonie d'un mourant. Il
s'arrta, ta son chapeau et, s'tant essuy le front, il respira
plus  l'aise. Il se mit  chanter la chanson suivante pour se
distraire des ides sinistres qui l'accablaient?

  Quand vous passerez par chez nous,
      Oua, oua,
  N'oubliez pas Madelaine,
      Falurondondaine,
  N'oubliez pas Madelaine,
      Falurondond.

  Elle avait un jupon blanc,
      Oua, oua,
  Tout garni de dentelle,
      Falurondondaine,
  Tout garni de dentelle.
      Falurondond.

  Chez nous y a du pain, du vin,
      Oua, oua,
  Et pour ton bidet de l'avoine,
      Falurondondaine,
  Et pour ton bidet de l'avoine,
      Falurondond.

  J'ai dbrid mon bidet,
      Oua, oua,
  Et je l'ai men  la fontaine,
      Falurondondaine,
  Et je l'ai men  la fontaine,
      Falurondond.

  Il en but cinq ou six seaux
      Oua, oua,
  Il a vid la fontaine,
      Falurondondaine,
  Il a vid la fontaine,
      Falurondond.

Il fut, ici, interrompu par une voix qui l'appelait par son nom,
ce qui lui fit faire trois pas en arrire. Il tait arriv, sans s'en
tre aperu, jusqu' la fourche de chemin o Amand devait l'attendre
pour procder avec lui jusqu'au lieu dsign; il se remit aussitt
qu'il l'eut reconnu, et l'ayant salu, d'un ton bref, en lui
disant--Bonsoir Amand; ils poursuivirent leur route, en silence, sous
les immenses rables qui bordent le sentier.

--Beaucoup de personnes marchent plus gaiement  la fortune que toi,
Dupont, observa enfin Amand.

--C'est qu'ils y vont par d'autres voies, rpondit brusquement
celui-ci. Je suis  toi; qu'as-tu  dsirer de plus?

--Je dsirerais te voir plus gai.

--Il faut avouer que tout doit nous porter  la gaiet; puisque dans
une heure, tout au plus, nous serons dans la socit du diable.

--Ce n'est que pour un moment; aprs tout, une nuit est bientt
passe.

Dupont demeura silencieux. Ils taient arrivs au sommet de la
montagne et ils commenaient  distinguer le lac qui, par cette nuit
sombre, ressemblait  un immense voile noir. Ils descendirent
rapidement le peu de chemin qui leur restait  faire et se trouvrent
enfin sur sa rive.

Amand tira aussitt de sa poche une lame d'acier vierge qu'il avait
prpare  cet effet et s'en servit pour couper une branche de coudre
vert en forme de fourche qu'il trempa trois fois dans les eaux du
lac en prononant une formule cabalistique  voix basse. Puis il la
planta en terre, et,  l'aide d'un briquet et de _tondre_, il
alluma un petit feu et, s'tant empar de la poule que Dupont lui
prsentait, il lui coupa le col avec le mme instrument dont il
s'tait servi pour couper la branche; il fit dgoutter le sang sur
le brasier qu'il recouvrit de verveine et y rpandit une poudre
sulfureuse qu'il avait dans sa poche. Le soufre s'tant enflamm, une
paisse fume s'leva entre Dupont et lui.  peine son malheureux
compagnon l'eut-il vue et sentie qu'il porta la main  son front en
prononant les mots: Au nom du pre etc. Amand lui saisit le bras,
en le toisant d'un air menaant, et recula lui-mme de quelques pas
pour voir l'effet que produirait sa ncromancie. Quelle fut sa
consternation, lorsqu'il vit le dernier tourbillon de fume se perdre
dans les nuages et la nature qui l'environnait plonge dans la mme
apathie! Sa tte tomba su sa poitrine et il demeura quelques instants
pensif, puis s'adressant avec amertume  Dupont:--Il y a ici quelque
tour de votre faon, monsieur. Dupont garda le silence.--Voyons,
avouez-le donc: vous vous tes muni de quelques saintes reliques pour
faire avorter mes projets. Vous auriez aussi bien fait de rester
chez vous, homme faible et pusillanime. Pourquoi faut-il que ma
malheureuse destine m'ait fait jeter les yeux sur vous, au prjudice
d'une centaine d'hommes (et il appuya sur ce mot) qui auraient pris
votre place avec tant de joie!

--Je n'ai point de reliques, mais j'ai une conscience pure et je
remercie Dieu qu'il m'ait donn assez de force pour ne pas suivre tes
conseils pernicieux. Je ne suis pas un voleur!--J'ai achet la poule
noire! Et sans attendre aucune rponse il se mit  remonter le flanc
de la montagne.

--Que le diable puisse te rendre tout le mal que tu me fais! lui cria
notre hros, sans bouger de sa place.

Ds qu'il fut seul il s'assit et demeura plong dans un profond
abattement qui dura prs d'une heure, puis s'tait lev tout 
coup:--Plus de confiance dans les hommes dsormais, s'cria-t-il.
Je ne me fierai plus qu' moi-mme. Je vais me procurer une
_main-de-gloire_ et la vritable chandelle magique aussitt que
possible, et alors, qui pourra me tromper? Cette pense parut le
fortifier, il regarda tristement le lac et reprit lentement le chemin
de sa chaumire, non sans laisser chapper quelques soupirs en
songeant  la mauvaise fortune qui le poursuivait.



CHAPITRE TROISIME

Le meurtre

  Et c'est le meurtre qui vient, froidement mdit,
  Flairer ta gorge nue et t'ouvrir le ct.

  BERTAUD.

  Murder, most foul.

  SHAKESPEARE.

Je conois bien que l'Espagnol vindicatif attende son ennemi au
dtour sombre d'une fort et lui plonge son poignard dans le coeur;
que le Corse sauvage attende sur le haut d'un ravin l'objet de sa
_vendetta_, et, d'un coup de sa carabine, l'tende  ses pieds; que
l'imptueuse Italienne porte un stylet  sa jarretire et perce le
sein d'un amant infidle; il y a quelque chose de grandiose dans leur
action; le premier appelle sa vengeance le plaisir des Dieux et dit
avec le pote anglais que c'est une vertu. Le second a une dette
sacre  payer: son pre peut-tre la lui a laisse! La troisime
a son excuse dans la passion la plus puissante du coeur humain!
l'amour, source de tant d'erreurs. Elle ne conoit pas qu'on puisse
aimer et supporter de l'indiffrence; elle veut que le jeune Anglais,
aux cheveux blonds, boive la coupe des passions, comme elle, fille du
Midi  la longue chevelure noire,  l'me de feu!... Mais ce que je
ne puis concevoir et ce qui rpugne  la raison, c'est qu'un tre,
auquel on ne peut refuser le nom d'homme, puisse s'abreuver du sang
de son semblable pour un peu d'or...

Sur les bords de la charmante rivire des Trois-Saumons est une jolie
maison de campagne peinte en rouge qui touche, au ct sud,  la voie
publique et, au ct nord, au fleuve Saint-Laurent; les arbres qui
la couvrent de leur feuillage, sur le devant, invitent maintenant
le voyageur fatigu  se reposer; car c'est  prsent une auberge.
Autrefois ce fut la demeure d'un assassin, et ses murs, maintenant
si propres et si blancs, ont t rougis du sang du malheureux qu'un
destin fatal avait conduit sous son toit.

Au temps dont je parle, elle tait occupe par Joseph Lepage, homme
chez lequel deux passions seulement s'taient concentres; l'une qui
n'a de nom que chez la brute, et l'autre, celle du tigre: la soif du
sang. Il pouvait, comme la tigresse d'Afrique, se reposer prs du
cadavre qu'il avait tendu  ses pieds et contempler de son oeil
sanglant sa victime encore palpitante.

Qui pourrait peindre cette maldiction de Dieu incarne? Personne...
Essayons au moins d'en donner une faible esquisse. Cet homme
tait d'une taille et d'une force prodigieuses: il et t bien
proportionn sans son immense poitrine; son front tait large et
prominent et deux sourcils pais couvraient deux os d'une grandeur
dmesure sous lesquels taient ensevelis, dans leur orbite creuse,
ses yeux sombres et tincelants. Son nez aquilin couvrait une bouche
bien fendue sur laquelle errait sans cesse un sourire de bagne, ce
sourire qu'on ne voit gure que sur le sige des prvenus, qui les
abandonne ds qu'ils entrent au cachot et qu'ils reprennent lorsque
les prisons les revomissent au sein de la socit. Deux protubrances
qu'il avait derrire les oreilles l'auraient fait condamner sans
tmoins par un juge phrnologiste. Ses manires, quoique engageantes,
inspiraient la dfiance; et l'enfance mme qu'il cherchait  capturer
s'enfuyait  sa vue.

Il tait assis sur le seuil de sa porte, vtu d'une longue robe de
chambre, le 6 septembre 182--, lorsqu'un colporteur s'approcha de
lui pour lui demander s'il dsirait acheter quelques marchandises. Il
se leva aussitt et le pria d'entrer, aprs l'avoir fait asseoir et
invit  se rafrachir; il l'engagea, vu que le soleil tait bientt
prs de se coucher,  passer la nuit chez lui. Le jeune homme, qui
s'appelait Guillemette, refusa d'abord; mais celui-ci ayant fait
observer qu'il y avait beaucoup de chasse aux environs et lui ayant
offert un fusil, il se dcida  rester et accepta ses offres. Il prit
le fusil et sortit accompagn de son hte. Ils aperurent un jeune
homme, en habit de voyageur, qui venait  eux et qui s'arrta
lorsqu'il les eut joints.

Le nouvel arriv tait d'un belle taille et sa mise trs recherche;
les traits de son visage, d'une beaut rare, annonaient la fatigue
jointe  une mlancolie habituelle. Il salua le compagnon de Lepage
qui, le reconnaissant, lui rendit son salut, en lui disant:--Vous
paraissez fatigu M. de St-Cran; venez-vous de loin?

--J'arrive des pays d'en haut, rpondit ce dernier.

--Allez-vous plus loin ce soir, Franois?

--Non, je profite de l'offre obligeante de monsieur et je vais
coucher chez lui; et vous?

Ici la physionomie de Lepage se rembrunit. Il avait intrt  ce que
personne ne st que le malheureux colporteur passait la nuit dans sa
demeure.

--Je vais marcher encore une demi-heure et je crois que je logerai
ce soir chez un de mes amis--Adieu je suis press. Il continua sa
route. Guillemette prit le chemin du rivage et, aprs avoir chass
prs d'une heure, il rentra au logis pour souper. Il trouva la table
mise et se mit  manger de bon apptit. La conversation roula pendant
le repas sur ses spculations et il avoua franchement  son hte
qu'il n'avait vendu que pour onze louis depuis son dpart de la
capitale. Aprs avoir pris quelques verres de vin qui contenaient un
fort narcotique que Lepage y avait jet  son insu, il manifesta le
dsir de se reposer, et se jeta sur un petit lit o il ne tarda pas
 s'endormir.

Alors commena le drame horrible dont nous allons entretenir nos
lecteurs. Lepage, jusqu'alors accoud sur la table et enseveli dans
les rveries, se leva et fit quelques tours dans la chambre  pas
lents, puis s'arrta prs de l'endroit o dormait sa victime. Il
couta, d'un air inquiet, son sommeil ingal et entrecoup de paroles
sans suite. Il n'est pas encore entirement sous "l'influence
de l'opiat", se dit-il, et il retourna s'asseoir sur un sofa.
La lumire qui brlait sur la table laissait chapper une lueur
lugubre qui donnait un relief horrible  son visage sinistre enfonc
dans l'ombre; relief horrible, non par l'agitation qui se peignait
sur des traits d'acier, mais par le calme muet et l'expression d'une
tranquillit effrayante. Il se leva de nouveau, s'avana prs d'une
armoire et en sortit un marteau qu'il contempla avec un sourire de
l'enfer: le sourire de Shylock, lorsqu'il aiguisait son couteau et
qu'il contemplait la balance dans laquelle il devait peser la livre
de chair humaine qu'il allait prendre sur le coeur d'Antonio. Il
donna un nouvel clat  sa lumire; puis, le marteau d'une main et
envelopp dans les plis de son immense robe, il alla s'asseoir prs
du lit du malheureux Guillemette.

Il considra, pendant quelque temps, son sommeil paisible,
avant-coureur de la mort qui ouvrait dj ses bras pour le recevoir;
il couta un moment les palpitations de son coeur:--quelque chose
d'inexprimable et qui n'est pas de ce monde [mais de] l'enfer passa
sur son visage; il resserra involontairement le marteau, carta
la chemise du malheureux tendu devant lui et, d'un seul coup de
l'instrument terrible qu'il tenait  la main, il coupa l'artre
jugulaire de sa victime. Le sang rjaillit sur lui et teignit la
lumire. Alors s'engagea dans les tnbres une lutte horrible! lutte
de la mort avec la vie. Par un saut involontaire Guillemette se
trouva corps  corps avec son assassin qui trembla pour la premire
fois en sentant l'treinte dsespre d'un mourant et en entendant,
prs de son oreille, le dernier rle qui sortait de la bouche de
celui qui l'embrassait avec tant de violence, comme un cruel adieu 
la vie. Il eut nanmoins le courage d'appliquer un second coup et un
instant aprs il entendit, avec joie, le bruit d'un corps qui tombait
sur le plancher; le silence vint augmenter l'horreur de ce drame
sanglant et la pendule sonna onze heures.

Il ralluma sa bougie avec peine et revint dans le cabinet o il
s'effora, en vain, d'arrter le sang qui sortait de la
blessure:--Faisons disparatre aussitt que possible toutes ces
traces qui pourraient me trahir, se dit-il. Et, quant  toi, ton
linceul, c'est l'onde. Il dpouilla ensuite le corps et lui attacha
les pieds avec une corde, fit le tour de chaque fentre pour voir
s'il n'entendrait aucun bruit du dehors, il ouvrit sa porte; mais
aucune voix trangre ne troublait le silence de la nuit: la tempte
rgnait dans toute son horreur; et le sifflement du vent, ml au
fracas de la pluie et au mugissement des vagues, se faisait seul
entendre. Il referma la porte avec prcaution, ouvrit la fentre qui
donnait sur le rivage, y jeta le corps et le rejoignit aussitt.
La force du vent le faisait chanceler et la noirceur de la nuit
l'empchait de voir la petite embarcation dans laquelle il se
proposait de se livrer avec sa victime  la merci des flots. Il la
trouva enfin et, quoiqu'il et fallu la force de deux hommes pour la
soulever, il la fit partir de terre d'un bras vigoureux, y dposa le
corps et la porta jusqu' l'endroit o la vague venait expirer sur le
rivage. Il attacha alors le cadavre derrire le canot et, s'y tant
plac, il fit longtemps de vains efforts pour s'loigner: le vent qui
soufflait avec force du nord et la mare montante le rejetaient sans
cesse sur la cte. Enfin, par une manoeuvre habile, il parvint 
gagner le large, et aprs un travail pnible de deux heures, puis
de fatigue et se croyant dans le courant du fleuve qui court sur la
pointe de Saint-Roch, il coupa la corde et dirigea sa course vers
le rivage. Il trouva tout chez lui dans le mme ordre qu'il l'avait
laiss, referma la fentre et se mit  l'ouvrage. Il dposa l'argent
dans son coffre, brisa la cassette dans laquelle le colporteur
transportait ses marchandises, les mit dans un sac qu'il serra, jeta
les planches dans la chemine, mit de ct les habillements, lava les
taches de sang du mieux qu'il put, puis se jeta sur son lit o il
ne tarda pas  s'endormir d'un profond sommeil. La fatigue le fit
reposer pendant quelques heures; mais, vers le matin, son imagination
frappe de la veille vint les lui rappeler avec des circonstances
horribles.

Il lui sembla que sa demeure tait transforme en un immense tombeau
de marbre noir; que ce n'tait plus sur un lit qu'il reposait, mais
sur le cadavre d'un vieillard octognaire auquel il tait li par des
cheveux d'une blancheur clatante. Des milliers de vermisseaux qui
lui servaient de drap mortuaire le tourmentaient sans cesse. Tout 
coup, au pied de sa couche glace, se levait lentement l'ombre d'une
jeune fille, enveloppe d'un immense voile blanc, qui l'invitait 
la rejoindre; et il faisait d'inutiles efforts pour se soulever.
La jeune fille levait son voile et, sur son corps d'une beaut
blouissante, il voyait un visage dvor par un cancer hideux, qui
lui prsentait une bouche sanglante  baiser. Puis l'ombre de
Guillemette se prsentait  son chevet, ple et livide; de son
crne fracass s'coulait une longue trace de sang et sa chemise
entrouverte laissait voir une profonde blessure  son col. Il se
sentait prs de dfaillir; mais l'apparition lui jetait quelques
gouttes de sang sur les tempes et ses forces s'augmentaient malgr
lui. Il voulait se fuir lui-mme; mais une voix intrieure lui
rptait sans cesse: Seul avec tes souvenirs!



CHAPITRE QUATRIME

Le cadavre

  Enfin, Dieu l'a voulu et l'heure est dcide.

  BERTAUD.

  Mais lorsqu' ses cts le spulcre s'entrouvre. Et que la
  mort surgit, c'est alors qu'il a peur.

  GRATOT.

  Ne buvez pas  la coupe du crime, au fond est l'amre dtresse
  et l'angoisse de la mort.

  LAMENNAIS.

L'homme coupable peut dormir quelque temps en scurit; mais lorsque
la coupe du crime est remplie, une dernire goutte y tombe et, comme
une voix descendue du ciel, vient faire retentir aux oreilles du
criminel ces terribles paroles: c'est assez! Puis alors adieu tous
les rves de bonheur fonds sur cette base impure, le remords
commence son office de bourreau et chaque esprance est dtruite par
une ralit. Oh! qu'il doit tre horrible le remords qui prsente au
malheureux, comme dernire perspective, le gibet! Le gibet avec toute
sa solennit, sa populace silencieuse, ses officiers en noir, son
ministre de l'vangile, le bourreau et sa dernire pense--la mort!
Telles taient les ides qui devaient troubler Lepage dans sa
profonde scurit. Il ne se doutait gure, lorsqu'il fut rveill en
sursaut, sur les huit heures du matin, par la voix qui lui criait que
dsormais il serait seul avec sa pense, qu'avant minuit cette
sentence serait accomplie.

Sa proccupation de la veille lui avait fait oublier qu' une
demi-lieue de chez lui, une jolie anse de sable avanait  une grande
distance dans le fleuve et, qu'au baissant de la mare, le courant y
portait avec beaucoup de force. C'est l qu'aprs avoir t longtemps
le jouet des flots, le corps de Guillemette fut se reposer sur le
sable derrire la maison o St-Cran avait pass la nuit. Au point du
jour la fermire courut  sa pche afin de chercher du poisson pour
le djeuner de son hte. Qui pourrait peindre son horreur lorsque sa
marche fut arrte par un cadavre qu'elle heurta! Elle rebroussa
chemin aussitt et courut donner l'alarme chez elle. Son mari,
accompagn de St-Cran et de plusieurs domestiques, s'y rendirent
sur-le-champ. Quel fut l'tonnement de notre jeune voyageur lorsqu'il
reconnut son ami! Il allait jeter un cri de surprise, lorsqu'il
aperut une blessure au crne. Il devint alors calme et observa
seulement. Malheureux jeune homme!--Il faut le transporter
immdiatement chez vous, M. Thibault.

Ayant dpos silencieusement le cadavre sur une planche, ils prirent
le chemin de la maison, accompagns de la femme et des domestiques
qui suivaient en pleurant: car c'tait une motion violente pour des
mes vierges qui n'avaient jamais eu occasion d'aller se blaser mme
sur l'ide de la mort, dans nos thtres. Pauvres cratures! elles
n'auraient pas vers de larmes si elles avaient eu l'avantage
immense, dont nous avons su si bien profiter, celui d'ensevelir leur
sensibilit sous le rideau qui termine un des drames de Victor Hugo
ou d'Alexandre Dumas.

Le corps fut dpos dans le plus bel appartement de la maison sur
deux planches appuyes  chaque bout sur des chaises, puis recouvert
d'un drap blanc. Deux cierges, une soucoupe d'eau bnite avec un
rameau de sapin vert, furent poss  ses pieds et le pre accompagn
de sa famille rcitrent  haute voix les prires des morts.

St-Cran, aprs leur avoir recommand le secret sur cet vnement
(secret qui fut gard jusqu' ce qu'ils purent se rendre chez leurs
voisins), alla trouver un magistrat respectable du lieu et lui
communiqua ce qu'il savait; ajoutant qu'il tait prt  prter le
serment voulu: qu'en son me et conscience il croyait Lepage l'auteur
du meurtre. Toutes les formalits remplies, il ne restait plus qu'
excuter l'ordre d'arrestation, chose d'autant moins facile qu'ils
connaissaient tous deux le caractre dsespr de ce dernier. Aprs
avoir consult un homme de loi trs clair qui demeurait prs de l,
ils rsolurent de faire tous leurs efforts pour empcher que la
nouvelle ne lui parvint, et en mme temps, aviser quelque expdient
pour s'assurer de sa personne.

Onze heures sonnaient lorsqu'une vingtaine de personnes partirent de
la demeure du magistrat, prcdes d'une voiture et marchant dans le
plus profond silence. Arrives au but, la maison fut entoure et tous
attendirent le dnouement de leur stratagme. Le jeune homme qui
conduisait la voiture l'arrta et frappa  la porte. Cinq minutes
aprs, une voix forte demanda: Qui va l?

--Je viens vous chercher pour la mre Caron qui a ben rempir, M. le
docteur; fut la rponse.

--Je suis malade, je ne puis sortir.

--Eh ben, elle demande si vous pourrez pas y donner de quoi la faire
dormir?

--Attends un peu. Cinq minutes aprs, le charlatan entrouvrait sa
porte de manire  y passer le bras seulement et prsentait une
fiole. Le jeune homme avait bien jou son rle jusque-l et n'avait
pas reu d'autres instructions; car ceux qui lui avaient dict ce
qu'il devait faire croyaient que cela suffirait pour leur livrer
celui qu'ils attendaient. Mais il sentit que le coup tait manqu
s'il ne trouvait quelque expdient: une ide lumineuse le frappa.

--J'ai peur de la casser, monsieur, dit-il, je vas embarquer car la
jument est mal commode, voudrez-vous me la donner dedans la voiture,
et il accompagnait ses paroles de l'action. Lepage sortit pour la lui
donner, et fut aussitt saisi par un bras vigoureux, et entour; il
essaya en vain de s'emparer d'une hache et d'un fusil qu'il avait
prs de la porte, il fut oblig de succomber au nombre, et se laissa
lier en demandant, d'un air calme, ce qu'on lui voulait. Il fut alors
inform, par le magistrat, de quelle nature tait l'accusation porte
contre lui.

--S'il n'y a que cela, dit-il, mon innocence est ma sauvegarde.

--C'est ce que nous verrons, reprit aussitt le diseur de bons mots
de la paroisse qui se trouvait l, et il allait commencer ses
plaisanteries sans fin lorsqu'il fut averti par le magistrat, homme
svre, que le prisonnier n'tait pas encore trouv coupable par un
jury de son pays, que, quand bien mme il le serait, sa situation
devait inspirer la piti plutt que le persiflage, et que pour le
prsent il devait tre trait avec gard. Il le fit ensuite asseoir,
et le plaa sous la garde de quatre hommes. Lepage demanda si on
voulait lui permettre de se reposer: sur la rponse affirmative il
se coucha  terre et, quelques minutes aprs, il feignait d'tre
enseveli dans un profond sommeil. Le magistrat se retira ensuite avec
un ordre strict qu'il y et pendant toute la nuit une garde arme
suffisante prs de lui.

La tempte qui, la nuit prcdente, avait cess lorsque le corps du
malheureux Guillemette tait devenu le jouet des flots, branlait de
nouveau la petite maison o gisait le meurtrier, et quelques gouttes
de grosse pluie frappaient de temps  autre les vitrages. Sur un
matelas, dans un coin de la chambre encore teinte de sang, tait
couch Lepage, le dos tourn aux assistants, et sa tte enveloppe
d'une couverture. Trois des gardiens arms de fusils n'avaient rien
de remarquable: leurs regards annonaient la bonhomie du cultivateur
canadien, et contrastaient avec leur occupation; quant au quatrime,
il paraissait  sa place: ce personnage gros et trapu avait le
regard farouche, et une immense paire de favoris rouges qui lui
couvraient la moiti du visage donnaient quelque chose d'atroce 
sa physionomie.--Il tenait dans sa main droite, avec l'immobilit
d'une statue, un grand sabre cossais qu'il appuyait sur sa cuisse.
Plusieurs habitants fumaient tranquillement leur pipe et, au milieu
d'eux, tait un voyageur qui, ayant pass trente ans au service de la
Compagnie du Nord-Ouest, n'tait revenu que depuis quelque temps au
sein de sa famille, tonne de son retour.--St-Cran crivait assis
prs d'une table.

Cependant la tempte mugissait avec fureur, la pluie tombait par
torrents, les clairs sillonnaient la nue et le tonnerre grondait
comme au jugement dernier. Tous les regards se tournrent vers Lepage
qui paraissait insensible  ce qui se passait autour de lui, sur la
terre et dans les cieux.

--Il dort, dit St-Cran, il dort paisiblement tandis que l'ange
vengeur plane au-dessus de lui et semble exciter la fureur des
lments.

--C'est plutt le diable, dit Franois Rigault, qui se rjouit
d'avance de la bonne prise qu'il va faire; je suis certain qu'il y
aura fte, pendant quinze jours,  son arrive au pays de Satan.

--Paix! dit St-Cran, paix! mon cher Franois; ceci n'est point
matire  badinage, et le malheureux, teint du sang de son frre,
doit inspirer une piti mle d'horreur plutt que des
plaisanteries.

--M. St-Cran a raison, dit Joseph Brub, laissons le diable
tranquille; pour moi je n'aime pas  en parler dans cette maison,
et par le temps qu'il fait.

--As-tu peur qu'il nous rende visite? dit Franois, d'un air
goguenard.

--Eh! Eh! je n'en sais trop rien, dit le vieux voyageur, il a visit
des maisons o il semblait avoir moins de droits qu'ici.

--Racontez-nous cela, pre Ducros, dit St-Cran, qui n'tait pas
fch, comme tous les jeunes gens, d'entendre une lgende, et qui
d'ailleurs voulait mettre fin aux plaisanteries de Franois.

--coutez, M. St-Cran, je suis vieux, je raconte longuement,  ce
qu'ils me disent tous; je crains de vous ennuyer.

--Non, non, pre Ducros; et tant mieux si vous tes diffus, a nous
fera passer le reste de la nuit, rpliqua le jeune homme.

--Puisque vous le voulez, je vous raconterai l'histoire telle qu'on
me l'a raconte; je la tiens d'un vieillard trs respectable.



CHAPITRE CINQUIME

L'tranger

(Lgende canadienne)

  Descend to darkness, and the burning lake:
  False fiend, avoid!

  SHAKESPEARE.

C'tait le mardi gras de l'anne 17--. Je revenais  Montral, aprs
cinq ans de sjour dans le nord-ouest. Il tombait une neige collante
et, quoique le temps ft trs calme, je songeai  camper de bonne
heure; j'avais un bois d'une lieue  passer, sans habitation; et
je connaissais trop bien le climat pour m'y engager  l'entre de
la nuit--ce fut donc avec une vraie satisfaction que j'aperus
une petite maison,  l'entre de ce bois, o j'entrai demander 
couvert.--Il n'y avait que trois personnes dans ce logis lorsque j'y
entrai: un vieillard d'une soixantaine d'annes, sa femme et une jeune
et jolie fille de dix-sept  dix-huit ans qui chaussait un bas de
laine bleue dans un coin de la chambre, le dos tourn  nous, bien
entendu; en un mot, elle achevait sa toilette. Tu ferais mieux de
ne pas y aller, Marguerite, avait dit le pre comme je franchissais
le seuil de la porte. Il s'arrta tout court en me voyant et, me
prsentant un sige, il me dit, avec politesse--Donnez-vous la peine
de vous asseoir, monsieur, vous paraissez fatigu; notre femme rince
un verre; monsieur prendra un coup, a le dlassera.

Les habitants n'taient pas aussi cossus dans ce temps-l qu'ils le
sont aujourd'hui; oh! non. La bonne femme prit un petit verre sans
pied, qui servait  deux fins, savoir:  boucher la bouteille et
ensuite  abreuver le monde; puis, le passant deux  trois fois dans
le seau  boire suspendu  un crochet de bois derrire la porte, le
bonhomme me le prsenta encore tout brillant des perles de l'ancienne
liqueur, que l'eau n'avait pas entirement dtache, et me dit:
Prenez, monsieur, c'est de la franche eau-de-vie, et de la vergeuse;
on n'en boit gure de semblable depuis que l'Anglais a pris le
pays.

Pendant que le bonhomme me faisait des politesses, la jeune fille
ajustait une fontange autour de sa coiffe de mousseline en se mirant
dans le mme seau qui avait servi  rincer mon verre; car les miroirs
n'taient pas communs alors chez les habitants. Sa mre la regardait
en dessous, avec complaisance, tandis que le bonhomme paraissait
peu content.--Encore une fois, dit-il, en se relevant de devant la
porte du pole et en assujettissant sur sa pipe un charbon ardent
d'rable avec son couteau plomb, tu ferais mieux de ne pas y aller,
Charlotte.--Ah! voil comme vous tes toujours, papa; avec vous on
ne pourrait jamais s'amuser.--Mais aussi, mon vieux, dit la femme,
il n'y a pas de mal, et puis Jos va venir la chercher, tu ne
voudrais pas qu'elle lui fit un tel affront?

Le nom de Jos sembla radoucir le bonhomme.

--C'est vrai, c'est vrai, dit-il, entre ses dents; mais promets-moi
toujours de ne pas danser sur le mercredi des Cendres: tu sais ce qui
est arriv  Rose Latulipe...

--Non, non, mon pre, ne craignez pas: tenez, voil Jos.

Et en effet, on avait entendu une voiture; un gaillard, assez bien
dcoupl, entra en sautant et en se frappant les deux pieds l'un
contre l'autre; ce qui couvrit l'entre de la chambre d'une couche de
neige d'un demi-pouce d'paisseur. Jos fit le galant; et vous auriez
bien ri vous autres qui tes si bien nipps de le voir dans son
accoutrement des dimanches: d'abord un bonnet gris lui couvrait
la tte, un capot d'toffe noire dont la taille lui descendait
six pouces plus bas que les reins, avec une ceinture de laine de
plusieurs couleurs qui lui battait sur les talons, et enfin une paire
de culottes vertes  mitasses bordes en tavelle rouge compltait
cette bizarre toilette.

--Je crois, dit le bonhomme, que nous allons avoir un furieux temps;
vous feriez mieux d'enterrer le mardi gras avec nous.

--Que craignez-vous, pre, dit Jos, en se tournant tout  coup, et
faisant claquer un beau fouet  manche rouge, et dont la mise tait
de peau d'anguille, croyez-vous que ma guevale ne soit pas capable de
nous traner? Il est vrai qu'elle a dj sorti trente cordes d'rable
du bois; mais a n'a fait que la mettre en apptit.

Le bonhomme rduit enfin au silence, le galant fit embarquer sa
belle dans sa carriole, sans autre chose sur la tte qu'une coiffe
de mousseline, par le temps qu'il faisait; s'enveloppa dans une
couverte; car il n'y avait que les gros qui eussent des robes de
peaux dans ce temps-l; donna un vigoureux coup de fouet  Charmante
qui partit au petit galop, et dans un instant ils disparurent gens
et bte dans la poudrerie.

--Il faut esprer qu'il ne leur arrivera rien de fcheux, dit le
vieillard, en chargeant de nouveau sa pipe.

--Mais, dites-moi donc, pre, ce que vous avez  craindre pour votre
fille; elle va sans doute le soir chez des gens honntes.

--Ha! monsieur, reprit le vieillard, vous ne savez pas; c'est une
vieille histoire, mais qui n'en est pas moins vraie! tenez: allons
bientt nous mettre  table; et je vous conterai cela en frappant la
fiole.

--Je tiens cette histoire de mon grand-pre, dit le bonhomme; et je
vais vous la conter comme il me la contait lui-mme:

Il y avait autrefois un nomm Latulipe qui avait une fille dont il
tait fou; en effet c'tait une jolie brune que Rose Latulipe: mais
elle tait un peu scabreuse, pour ne pas dire vente.--Elle avait
un amoureux nomm Gabriel Lepard, qu'elle aimait comme la prunelle de
ses yeux; cependant, quand d'autres l'accostaient, on dit qu'elle lui
en faisait passer; elle aimait beaucoup les divertissements, si bien
qu'un jour de mardi gras, un jour comme aujourd'hui, il y avait plus
de cinquante personnes assembles chez Latulipe; et Rose, contre son
ordinaire, quoique coquette, avait tenu, toute la soire, fidle
compagnie  son prtendu: c'tait assez naturel; ils devaient se
marier  Pques suivant. Il pouvait tre onze heures du soir, lorsque
tout  coup, au milieu d'un cotillon, on entendit une voiture
s'arrter devant la porte. Plusieurs personnes coururent aux
fentres, et, frappant avec leurs poings sur les chssis, en
dgagrent la neige colle en dehors afin de voir le nouvel arriv,
car il faisait bien mauvais. Certes! cria quelqu'un, c'est un gros,
comptes-tu, Jean, quel beau cheval noir; comme les yeux lui flambent;
on dirait, le diable m'emporte, qu'il va grimper sur la maison.
Pendant ce discours, le monsieur tait entr et avait demand au
matre de la maison la permission de se divertir un peu. C'est trop
d'honneur nous faire, avait dit Latulipe, dgrayez-vous, s'il vous
plat--nous allons faire dteler votre cheval. L'tranger s'y refusa
absolument--sous prtexte qu'il ne resterait qu'une demi-heure,
tant trs press. Il ta cependant un superbe capot de chat sauvage
et parut habill en velours noir et galonn sur tous les sens. Il
garda ses gants dans ses mains, et demanda permission de garder aussi
son casque; se plaignant du mal de tte.

--Monsieur prendrait bien un coup d'eau-de-vie, dit Latulipe en
lui prsentant un verre. L'inconnu fit une grimace infernale en
l'avalant; car Latulipe, ayant manqu de bouteilles, avait vid l'eau
bnite de celle qu'il tenait  la main, et l'avait remplie de cette
liqueur. C'tait bien mal au moins.--Il tait beau cet tranger, si
ce n'est qu'il tait trs brun et avait quelque chose de sournois
dans les yeux. Il s'avana vers Rose, lui prit les deux mains et lui
dit: J'espre, ma belle demoiselle, que vous serez  moi ce soir et
que nous danserons toujours ensemble.

--Certainement, dit Rose,  demi-voix et en jetant un coup d'oeil
timide sur le pauvre Lepard, qui se mordit les lvres  en faire
sortir le sang.

L'inconnu n'abandonna pas Rose du reste de la soire, en sorte que le
pauvre Gabriel renfrogn dans un coin ne paraissait pas manger son
avoine de trop bon apptit.

Dans un petit cabinet qui donnait sur la chambre de bal tait une
vieille et sainte femme qui, assise sur un coffre, au pied d'un lit,
priait avec ferveur; d'une main elle tenait un chapelet, et de
l'autre se frappait frquemment la poitrine. Elle s'arrta tout 
coup, et fit signe  Rose qu'elle voulait lui parler.

--coute, ma fille, lui dit-elle; c'est bien mal  toi d'abandonner
le bon Gabriel, ton fianc, pour ce monsieur il y a quelque chose qui
ne va pas bien; car chaque fois que je prononce les saints noms de
jsus et de Marie, il jette sur moi des regards de fureur.--Vois
comme il vient de nous regarder avec des yeux enflamms de
colre.

--Allons, tantante, dit Rose, roulez votre chapelet, et laissez les
gens du monde s'amuser.

--Que vous a dit cette vieille radoteuse? dit l'tranger.

--Bah, dit Rose, vous savez que les anciennes prchent toujours les
jeunes.

Minuit sonna et le matre du logis voulut alors faire cesser la
danse, observant qu'il tait peu convenable de danser sur le mercredi
des Cendres.

--Encore une petite danse, dit l'tranger.--Oh! oui, mon cher pre,
dit Rose; et la danse continua.

--Vous m'avez promis, belle Rose, dit l'inconnu, d'tre  moi toute
la veille: pourquoi ne seriez-vous pas  moi pour toujours?

--Finissez donc, monsieur, ce n'est pas bien  vous de vous moquer
d'une pauvre fille d'habitant comme moi, rpliqua Rose.

--Je vous jure, dit l'tranger, que rien n'est plus srieux que ce
que je vous propose; dites: Oui... seulement, et rien ne pourra nous
sparer  l'avenir.

--Mais, monsieur!... et elle jeta un coup d'oeil sur le malheureux
Lepard.

--J'entends, dit l'tranger, d'un air hautain, vous aimez ce Gabriel?
ainsi n'en parlons plus.

--Oh! oui... je l'aime... je l'ai aim... mais tenez, vous autres
gros messieurs, vous tes si enjleurs de filles que je ne puis m'y
fier.

--Quoi! belle Rose, vous me croiriez capable de vous tromper, s'cria
l'inconnu, je vous jure par ce que j'ai de plus sacr... par...

--Oh! non, ne jurez pas; je vous crois, dit la pauvre fille; mais mon
pre n'y consentira peut-tre pas?

--Votre pre, dit l'tranger avec un sourire amer; dites que vous
tes  moi et je me charge du reste.

--Eh bien! Oui, rpondit-elle.

--Donnez-moi votre main, dit-il, comme sceau de votre promesse.

L'infortune Rose lui prsenta la main qu'elle retira aussitt en
poussant un petit cri de douleur; car elle s'tait senti piquer, elle
devint ple comme une morte et prtendant un mal subit elle abandonna
la danse. Deux jeunes maquignons rentraient dans cet instant, d'un
air effar, et prenant Latulipe  part lui dirent:

--Nous venons de dehors examiner le cheval de ce monsieur;
croiriez-vous que toute la neige est fondue autour de lui, et que ses
pieds portent sur la terre? Latulipe vrifia ce rapport et parut
d'autant plus saisi d'pouvante qu'ayant remarqu, tout  coup, la
pleur de sa fille auparavant, il avait obtenu d'elle un demi-aveu de
ce qui s'tait pass entre elle et l'inconnu. La consternation se
rpandit bien vite dans le bal, on chuchotait et les prires seules
de Latulipe empchaient les convives de se retirer.

L'tranger, paraissant indiffrent  tout ce qui se passait autour
de lui, continuait ses galanteries auprs de Rose, et lui disait en
riant, et tout en lui prsentant un superbe collier en perles et
en or: tez votre collier de verre, belle Rose, et acceptez, pour
l'amour de moi, ce collier de vraies perles.--Or,  ce collier
de verre, pendait une petite croix et la pauvre fille refusait
de l'ter.

Cependant une autre scne se passait au presbytre de la paroisse o
le vieux cur, agenouill depuis neuf heures du soir, ne cessait
d'invoquer Dieu: le priant de pardonner les pchs que commettaient
ses paroissiens dans cette nuit de dsordre: le mardi gras.--Le
saint vieillard s'tait endormi, en priant avec ferveur, et tait
enseveli, depuis une heure, dans un profond sommeil, lorsque
s'veillant tout  coup, il courut  son domestique, en lui criant:
Ambroise, mon cher Ambroise, lve-toi, et attelle vite ma jument Au
nom de Dieu, attelle vite. Je te ferai prsent d'un mois, de deux
mois, de six mois de gages.

--Qu'y-a-t-il? monsieur, cria Ambroise, qui connaissait le zle du
charitable cur; y a-t-il quelqu'un en danger de mort?

--En danger de mort! rpta le cur; plus que cela, mon cher
Ambroise! une me en danger de son salut ternel. Attle, attelle
promptement.

Au bout de cinq minutes, le cur tait sur le chemin qui conduisait
 la demeure de Latulipe et, malgr le temps affreux qu'il faisait,
avanait avec une rapidit incroyable; c'tait, voyez-vous, sainte
Rose qui aplanissait la route.

Il tait temps que le cur arrivt; l'inconnu en tirant sur le fil du
collier l'avait rompu, et se prparait  saisir la pauvre Rose;
lorsque le cur, prompt comme l'clair, l'avait prvenu en passant
son tole autour du col de la jeune fille et, la serrant contre sa
poitrine o il avait reu son Dieu le matin, s'cria d'une voix
tonnante:--Que fais-tu ici, malheureux, parmi des chrtiens?

Les assistants taient tombs  genoux  ce terrible spectacle et
sanglotaient en voyant leur vnrable pasteur qui leur avait toujours
paru si timide et si faible, et maintenant si fort et si courageux,
face  face avec l'ennemi de Dieu et des hommes.

--Je ne reconnais pas pour chrtiens, rpliqua Lucifer en roulant des
yeux ensanglants, ceux qui, par mpris de votre religion, passent 
danser,  boire et  se divertir, des jours consacrs  la pnitence
par vos prceptes maudits; d'ailleurs cette jeune fille s'est donne
 moi, et le sang qui a coul de sa main est le sceau qui me
l'attache pour toujours.

--Retire-toi, Satan, s'cria le cur, en lui frappant le visage de
son tole, et en prononant des mots latins que personne ne put
comprendre. Le diable disparut aussitt avec un bruit pouvantable et
laissant une odeur de soufre qui pensa suffoquer l'assemble. Le bon
cur, s'agenouillant alors, pronona une fervente prire en tenant
toujours la malheureuse Rose, qui avait perdu connaissance, colle
sur son sein, et tous y rpondirent par de nouveaux soupirs et par
des gmissements.

--O est-il? o est-il? s'cria la pauvre fille, en recouvrant
l'usage de ses sens.--Il est disparu, s'cria-t-on de toutes parts.
Oh mon pre! mon pre! ne m'abandonnez pas! s'cria Rose, en se
tranant aux pieds de son vnrable pasteur--emmenez-moi avec
vous... Vous seul pouvez me protger... je me suis donne  lui... je
crains toujours qu'il ne revienne... un couvent! un couvent!--Eh
bien, pauvre brebis gare, et maintenant repentante, lui dit le
vnrable pasteur, venez chez moi, je veillerai sur vous, je vous
entourerai de saintes reliques, et si votre vocation est sincre,
comme je n'en doute pas aprs cette terrible preuve, vous renoncerez
 ce monde qui vous a t si funeste.

Cinq ans aprs, la cloche du couvent de... avait annonc depuis deux
jours qu'une religieuse, de trois ans de profession seulement, avait
rejoint son poux cleste, et une foule de curieux s'taient runis
dans l'glise, de grand matin, pour assister  ses funrailles.
Tandis que chacun assistait  cette crmonie lugubre avec la
lgret des gens du monde, trois personnes paraissaient navres de
douleur: un vieux prtre agenouill dans le sanctuaire priait avec
ferveur, un vieillard dans la nef dplorait en sanglotant la mort
d'une fille unique, et un jeune homme, en habit de deuil, faisait ses
derniers adieux  celle qui fut autrefois sa fiance:--la
malheureuse Rose Latulipe.



CHAPITRE SIXIME

St-Cran

  ... toute une anne,
  De bals et de fleurs couronne,
  Nous laisse un heureux souvenir.

  GRATOT.

  But in mans dwelling, he became a thing
  Restless, and worn, and stern, and wearisome,
  Drop'd as a wild born talon with clept wings,
  To whom the boundless air alone were home.

  BYRON.

Le lendemain, aprs une enqute qui dura toute la matine, pendant
laquelle Lepage avoua qu'il connaissait Guillemette, le magistrat lui
demanda s'il le reconnatrait en le voyant et, sur sa rponse
affirmative, il lui proposa de visiter le corps; il y consentit
immdiatement.

En consquence, Lepage, li et bien accompagn, prit le chemin de la
demeure de Thibault o une foule de spectateurs l'attendaient. La
conversation roulait principalement sur un point: savoir l'effet que
produirait l'arrive du meurtrier auprs de sa victime. Beaucoup
affirmaient que le sang coulerait immdiatement de ses blessures ds
qu'il se trouverait en prsence du corps.

Le bruit de plusieurs voitures captiva un moment l'attention de
l'assemble: Le voil, se dirent-ils, et la porte s'ouvrant, on
dcouvrit la haute taille et les traits svres de Lepage. Il
s'avana prs du corps, se baissa et prit, avec peine (car ses liens
le gnaient), la branche de sapin et jeta quelques gouttes d'eau
bnite sur le cadavre; puis, s'avana jusqu' la tte et ayant lev
le drap qui lui couvrait le visage, il s'cria:

--Ah! c'est bien lui, c'est toi, mon cher ami! et l'on m'accuse de
t'avoir t la vie! Si c'est moi qui ai pu commettre un crime aussi
atroce, je demande  Dieu de m'craser de sa foudre  l'instant! Puis
il promena son grand oeil noir sur l'assemble et l'arrta sur le
magistrat pour le dfier et comme s'il et voulu lui dire:--Tu
croyais peut tre m'mouvoir et que mes nerfs me trahiraient dans une
telle entrevue: mais regarde comme je suis calme!

--C'est bien l Guillemette, dit le magistrat?

--Oui, c'est bien l mon ami, qui a couch chez moi, avant-hier, et
qui est parti  la pointe du jour. Ah! je ne m'attendais pas  le
revoir ainsi; pauvre ami! Lepage se tut de nouveau. Le magistrat
ordonna aussitt de le faire retirer et reconduire chez lui. Aprs
son dpart les commres assurrent qu' son entre le sang avait
coul et que ce devait tre lui qui l'avait assassin. Le fait est
que le sang dcoulait lentement et continuellement de ses blessures
ouvertes.

Notre hros, que nous avons perdu de vue depuis la soire de sa
fameuse conjuration dont l'effet manqua, comme nous l'avons vu, par
la mauvaise foi de Dupont, se trouvait l; et il tait intimement
convaincu que Lepage tait l'auteur du crime et, en consquence,
qu'il serait excut. Il s'en rjouissait secrtement; car, depuis
longtemps, il n'y avait pas eu d'excution, et il commenait 
perdre l'esprance de se procurer sa fameuse _main-de-gloire_, avec
laquelle il tait assur de ne pas se tromper. Il se promettait bien
de ne pas perdre une aussi belle occasion, et de faire agir tous les
ressorts de son imagination pour russir  s'emparer d'un des bras du
criminel. Il serait retourn chez lui assez joyeux sans un accident
qui le chagrinait: il avait aperu St-Cran dans la runion chez
Thibault.

Un mot sur ce jeune homme--St-Cran tait descendu d'une bonne
famille et avait reu une excellente ducation qu'il avait ensuite
perfectionne par la lecture. Sa disposition, naturellement
mlancolique, l'loignait du fracas ordinaire du monde; aussi
avait-il pass la plus grande partie de sa jeunesse dans une belle
retraite,  la campagne, o il se livrait  son got passionn pour
l'tude. C'est l que dans une de ses longues promenades, il avait
aperu Amlie, jeune fille de quinze ans, au sourire triste et
pensif. Amlie tait le type d'une belle crole. Ses longs cheveux
noirs descendaient jusqu' ses pieds; des prunelles, couleur d'bne,
voilaient son oeil brun et languissant et donnaient  son visage ple
une expression anglique. Sa taille pouvait rivaliser avec celle des
plus belles femmes du midi... Ils s'taient aims en se voyant et
avaient senti toute la vrit de cette belle pense d'un auteur
moderne: Nous tions ns l'un pour l'autre et, oublieux du temps qui
fuit, nous nous lancions, gaiement, dans la vie, avec nos joies
naves et nos dcevantes illusions. Mais la volont d'un pre venait
dtruire ce rve de bonheur; Amlie tait la fille d'Amand, et il
avait jur qu'elle n'appartiendrait jamais  St-Cran. Peut-tre que
mon lecteur serait dsireux de savoir d'o venait l'antipathie
d'Amand. Notre hros avait fait tout son possible pour l'engager dans
quelques mystres de son art et le jeune homme s'y tait obstinment
refus; ensuite il lui avait emprunt quelques livres qu'il avait
entirement gts: ce qui avait dcid ce dernier  lui fermer sa
bibliothque. Depuis ce temps, ils ne se parlaient plus et Amand
avait dfendu  sa fille de communiquer avec lui. C'est en partie ce
qui avait dcid St-Cran  voyager dans le Haut-Canada, d'o il
revenait lorsqu'il rencontra Guillemette chez Lepage.

Peut-tre Amand avait-il une autre raison de refuser sa fille au
jeune homme; St-Cran n'tait pas riche et avait souvent refus de
lui prter de l'argent. Les jours de bonheur taient passs et la
joie faisait place  la tristesse, et au malheur. Qui pourrait s'en
plaindre? Qui pourrait esprer de trouver, au milieu d'une socit
d'hommes corrompus, la vrit, la paix et l'harmonie, seuls principes
qui peuvent conduire  la vertu? Et sans la vertu, plus d'amour entre
les hommes.

St-Cran l'avait tudie, cette socit tant vante, et il en
connaissait les fondements, qui sont: l'amour-propre, la vanit, le
dsir de plaire, se croire admir de tous, prendre le sourire du
mpris pour celui de l'admiration, se tourmenter toute une nuit,
s'ennuyer et se dire  soi-mme:

--Ah! je me suis bien amus ce soir.

Pendant une belle nuit du mois de septembre, St-Cran, seul, sur une
belle anse de sable qui s'avanait dans le fleuve, tait plong dans
une rflexion profonde. Tout  coup il se prit  sourire amrement
et se dit tout haut.--Cela est vrai; mais je possdais cette
maldiction de l'espce humaine:--l'nergie! C'est une maladie qui
tue: il fallait la dtruire. Je n'tais pas n pour exister, j'tais
n pour vivre; ne pouvant aimer je mprisai; mais j'avais toujours ce
souvenir de jeune fille l.--Je fus longtemps malheureux. Aprs
avoir parcouru toutes les phases de la vie je m'arrtai prs du
torrent de la dbauche. Un regard sur l'abme fut suffisant. Je
maudis l'existence et je me prcipitai. Mon premier pas fut vers les
femmes; mais des femmes qui mritent  peine ce nom. Sans toi, mon
Amlie, je croirais que la femme douce, aimante ne se trouve que dans
nos livres. En effet que sont-elles ces femmes de nos jours? Un
compos de passion dont la faiblesse, principe inhrent de leur sexe,
teint le feu naturel et le change en une flamme qui n'est qu'une
dception et une moquerie du beau idal que nous cherchons dans tout
ce qui nous environne. Mues par le premier principe de leur
ducation, elles cherchent  plaire,  causer une impression, et
elles croient y parvenir par un air affect, un ruban ou une rponse
impertinente. Est-ce que toutes les femmes n'ont pas ces avantages,
et pourquoi plaisent-elles si peu? jeune homme, qui fais ton premier
pas dans ce monde que tu idoltres, tu me rpondras sans doute
qu'elles plaisent.--Mais non; semblables aux acteurs qui paraissent
un moment sur un thtre, elles amusent et elles trompent. Va les
voir ces visions si parfaites dans une belle soire, va les voir le
lendemain, ples, dfaites, attendant l'heure de reprendre leur
visage riant en mdisant sur tout ce qui les environna la nuit
prcdente, et faisant rejailli leur mauvaise humeur sur tout ce qui
les approche. Le hasard a voulu que quelques-unes, douces, aimantes,
vrais mtores dans la cration, parussent parmi nous. Dans leur
enfance, c'tait un plaisir de les entendre, de les voir, de les
aimer: elles taient pures, naves et riantes: mais la socit les a
bientt fltries. Elles ont couvert d'un voile leur me pure; leur
navet s'est change en dception, leur sourire est devenu trompeur:
suivant les ides d'une mre exprimente, elles sont devenues
marchandes de sentiment, elles ont appris  les prodiguer  ceux qui
ont de l'or: on leur a dit que c'tait le bonheur. Loin d'entourer
leur enfance d'ides riantes, on a tapiss leur berceau de peintures
de famine. Avant qu'elles connussent l'amour, on leur a parl de
femmes malheureuses, entoures des enfants de la misre, baptiss
dans les larmes:

  The child of misery baptised in tears.

  CRABBE.

Cherchant, de porte en porte, un refuge contre le froid, la faim et
pleurant une union qui n'avait eu pour fondement que l'affection.
Pourquoi, mres barbares, ne leur avez-vous pas dit que la plupart de
ces couples infortuns n'taient tombs dans un tat aussi dsolant
que par suite de leurs dfauts? Pourquoi ne leur avez-vous pas dit:
cette femme est malheureuse parce qu'elle a pous un homme dissolu?
Non, le mot d'or a trop d'attrait  vos oreilles, il fallait inventer
un mensonge pour pouvoir en parler, de ce mtal chri. Cette femme,
avez-vous dit, est une mendiante parce qu'elle a pous un homme qui
n'avait pas d'or, et cette phrase a t suivie d'une admonition
maternelle sur les richesses--Eh! bien, je le veux; qu'on leur en
donne de l'or: elles en demanderont encore, elles diront  leurs
Filles: Vous ne pouvez plus songer  pouser un homme de rien; vous
qui avez une fortune, il faut vous lever. Qu'on leur prsente  ces
femmes d'exprience un homme titr, riche, vieillard de vingt-cinq
ans, cloaque de tout ce que la corruption humaine a invent, alors
coutez-les dire: il est jeune, il se corrigera, il doit faire le
bonheur de notre enfant; elle nous remerciera, un jour, de ce que
nous la forons de s'unir  lui.--Oui, elle vous remerciera; ou
peut-tre vous maudira-t-elle un jour, lorsque, seule, entoure d'une
nombreuse famille, elle pleurera sa misre dans une masure, tandis
que son poux accroupi prs du feu d'un estaminet ignoble, cherche 
s'enivrer en se rappelant ses jours d'opulence et de grandeur.

Mais brisons l-dessus. Mon Amlie, tu me restes, tu partageras le
sort de ma vie, tu oublieras mes garements et nous serons heureux.
Je saurai t'arracher des mains d'un pre ridicule...--Mais elle ne
vient pas? que peut-elle faire? et le jeune homme se mit  se
promener sur le sable en attendant son amante qu'il n'avait pas vue
depuis son retour, et  laquelle il avait donn rendez-vous sur cette
plage.

Aprs quelques minutes d'attente, il entendit le froissement d'une
robe, et son amante tait dans ses bras. Ah! qu'il fut long et
dlicieux le baiser qu'il donna  la jeune Fille qui, pleine de
confiance en son honneur, se livrait sans rserve au plaisir de
presser son amant sur son coeur, aprs une si longue sparation.

--Ah! dsormais, Eugne, tu ne me laisseras plus, j'ai trop souffert
pendant ton absence. Une treinte passionne fut la rponse du jeune
homme.

--Parle donc, mon Eugne, dis-moi donc que tu mourras prs de
moi.

--Il faudra pourtant que je parte de nouveau, Amlie.

--Eh bien pourquoi donc, mon ami?

--Tu le sais, je suis sans fortune et si je veux que tu
m'appartiennes un jour...

La jeune fille soupira et quelques larmes mouillrent sa
paupire.

--Pourquoi ne pas unir nos destines ds demain, Eugne?

--Je ne pourrais me rsoudre  te voir souffrir, mon amour.

--Ah! tu ne connais pas le coeur d'une femme, si tu crois qu'il y ait
de plus grande souffrance que celles de l'absence. Dis-moi, Eugne,
crois-tu que l'on puisse souffrir quand on est avec celui qu'on aime?
Mais non, je le sens, je ne suis pas ne pour faire ton bonheur.

Le jeune homme rpondit par un soupir.--Peut-tre qu'un jour,
ajouta-t-il, nous pourrons raliser nos rves de bonheur, mais en
attendant, Amlie, apprends de ton amant  souffrir. Les deux amants
s'assirent ensuite sur un arbre jet par les flots sur le rivage
et continurent pendant la plus grande partie de la nuit une
conversation qui n'a rien d'intressant pour nos lecteurs. Une heure
avant le jour ils se sparrent; elle, pour chercher en vain le repos
sur un lit de misre, et lui, pour rflchir sur le projet qu'il
avait form, depuis quelque temps, d'aller se livrer  l'tude de la
mdecine dans la capitale.

Le lendemain il fit ses prparatifs  la hte et partit quelque temps
aprs Lepage que les magistrats faisaient conduire  la prison du
district de Qubec. Il ne lui arriva rien de remarquable pendant sa
route qui fut assez longue, vu le mauvais tat des chemins. Arriv au
but de son voyage, il passa un brevet avec un mdecin minent du lieu
et commena, avec ardeur, ses tudes.



CHAPITRE SEPTIME

L'autopsie

  Il n'a pas mauvaise mine; mais il a pourtant quelque chose
  de fcheux dans le visage. Oui, ou toutes les rgles de la
  mtoposcopie et de la physionomie sont fausses, ou il devait
  tre pendu. Ah! que j'aurai de plaisir  faire sur son corps
  une incision cruciale et  lui ouvrir le ventre depuis le
  cartilage xiphode jusqu'aux os pubis.

  CRISPIN MDECIN.

  On taille, sans piti, dans les corps palpitants
  Comme en des robes de momies.

  BERTAUD.

Dans la ville de Qubec, au bas de la cte du Palais, est une jolie
petite rue, remarquable par sa grande propret, qui s'appelle rue de
l'Arsenal. Le no 2, au dehors, n'a rien de bien frappant.--Le
jeune homme qui s'arrterait, sous les jalousies vertes du premier
tage, dans l'esprance de surprendre un sourire de femme, ou de voir
un joli visage rose, serait bien tromp; car elle n'est habite que
par de squelettes hideux. La seule pice qui compose cet appartement
est le cabinet ostologique et la chambre de dissection de la ville.
Autour des murs sont d'immenses armoire vitres o sont rangs, avec
ordre, les squelettes des plu fameux criminels de la province. Si
vous le visitiez, main tenant, vous y verriez Lepage, mont sur un
cheval, tenant d'une main le marteau fatal au malheureux Guillemette.
Il y a quelque chose d'attristant dans ce tableau et la premire ide
qui frappe le visiteur, en entrant, est celle de la fameuse peinture
de la mort sur le cheval ple. Est-ce la grande ide potique de
l'Apocalypse que les jeunes tudiants ont voulu rendre visible? ou
est-ce une simple plaisanterie sortie de la tte de quelque tourdi
qui ne comprenait pas la grandeur de sa pense? Qui peut dcider
cette question dans un sicle o ceux qui se livrent  l'tude d
l'anatomie en font une tude de calembours et vont foltrer jusque
sur les tombeaux? Au temps dont nous par Ions, c'tait un fameux
voleur du nom de Hart qui tait  la tte du muse; mais les
directeurs lui firent cder sa place Lepage, qu'ils sparrent mme
d'avec les autres, mus parla mme ide que Victor Hugo a depuis
revtue en si beaux vers:

  Et que ton me, errante au milieu de ces mes,
  Y soit la plus abjecte entre les plus infmes:
  Et lorsqu'ils te verront paratre au milieu d'eux
  Ces fourbes, dont l'histoire inscrit les noms hideux
  Que l'or tenta jadis, mais  qui, d'ge en ge,
  Chaque peuple, en passant, vient cracher au visage,
  Qui portent sur leurs lvres un baiser venimeux:
  Judas qui vend son Dieu, Leduc qui vend sa ville.
  Groupe au louche regard, engeance ingrate et vile,
  Tous en foule accourront--joyeux sur ton chemin.
  Et Louvel indign repoussera ta main.

Tout l'ameublement de cette pice consistait en une table couverte
d'un drap vert, une autre de bois de noyer et quelques chaises.

Dans une matine frache du mois d'octobre, trois jeunes tudiants
taient assis prs d'un petit feu de grille qui rpandait une chaleur
agrable dans cet appartement naturellement humide.  leur droite
tait une bouteille d'eau-de-vie, quelques verres sur la table et,
du ct oppos, les dbris d'un cadavre de femme et d'enfant.

--Nous allons donc avoir un sujet nouveau, Dimitry, dit le premier,
qui s'appelait Leduc, en se versant  boire.

--Tant mieux, rpondit celui-ci, car je t'avouerai que notre dernire
expdition m'a dgot.

--Mais c'est vrai, je n'y tais pas, raconte-moi donc comment cela
s'est pass.

--Est-il vrai que Young soit arrt?

--Oui, et comme nous devions nous y attendre, en vrai gentilhomme, il
se propose de porter la peine seul. Est-ce que tu ne le lui as pas
racont, Rogers?

--Non, dit celui-ci, en billant, je n'y ai pas song depuis.

Tu connais bien, Leclerc, la petite fentre de la chambre d'autopsie
de l'hpital des migrs. Eh! bien, nous avions fait rentrer Kidd,
qui est tout petit, comme tu sais, et il nous a pass les deux corps.
Kidd tait sorti et nous nous disposions  reprendre le chemin de
notre demeure, lorsque nous rencontrmes trois maudits WATCHMEN qui,
nous voyant porter ce fardeau envelopp dans un drap blanc,
souponnrent notre occupation et se mirent  notre poursuite, nous
laissmes tomber les corps et nous nous enfumes; mais ils ont
reconnu Young, par malheur. Ils n'ont pas os toucher aux cadavres;
et tandis qu'ils allaient chercher du secours, nous avons russi 
les transporter ici.

Dans ce moment la porte s'ouvrit et laissa entrer un nouvel
tudiant.

--Ah! bonjour donc, St-Cran, dit Rogers qui avait gard le silence
jusqu'alors; d'o viens-tu? Tu as froid, va prendre une nippe.

--Je viens de l'excution, messieurs.

--Est-ce fait? dit Rogers.

--Oui, dans une heure, le corps sera ici. Il a beaucoup souffert en
mourant! Et St-Cran, s'tant servi d'un verre d'eau-de-vie,
s'approcha du feu en adressant la parole  Rogers.--Pourrais-tu me
dire qui va prsider  l'ouverture du corps?

--Je crois que ce sera le docteur F***, mais je n'en suis pas sr.
Enfin, peu importe, nous avons bien de l'ouvrage, pour une quinzaine
de jours, au moins.--Oui, s'il n'y a pas d'tudes particulires.

--J'espre, Rogers, que tu n'emporteras pas les deux bras cette fois,
et toi, Leclerc, la tte; j'ose croire que tu ne t'exposerais pas,
Dimitry,  laisser tomber les poumons dans la rue comme cela t'est
arriv l'autre jour.

--Tenez, voil le corps qui arrive, dit Leclerc, qui s'tait approch
de la fentre, et bien escort; car voici une demi-douzaine de nos
amis avec trois honorables membres de la facult. Alors, St-Cran,
silence sur les bras, ttes et poumons. Tu connais le proverbe
anglais: _no tales out of school._

La porte fut de suite ouverte par Rogers, et le corps fit son entre
accompagn de sa brillante escorte. Ceux qui le portaient, l'ayant
dpos sur la table, sortirent aussitt.

Avant de procder, dit le docteur T***, qui venait de faire son
entre, si vous me le permettez, je vais vous donner la lecture d'une
lettre que je viens de recevoir.--Avec plaisir, dirent tous les
tudiants. Le docteur dploya alors sa lettre et lut dans ces
termes.

_Saint-Jean-Port-Joli,_

2 octobre 18--

Mon cher ami,

Tu seras, peut-tre, surpris de ce que, pour me dbarrasser d'un
fou, je te l'envoie. Mais, quand je t'aurai donn mes raisons,
j'espre que tu voudras bien m'excuser. Le porteur de la prsente
s'appelle Charles Amand; il s'est mis dans la tte qu'avec une
chandelle de graisse de pendu il doit trouver des trsors, et
depuis longtemps il m'obsde pour que je lui en trouve une. Enfin,
tant pour m'en dlivrer que pour faire une oeuvre de charit, je
te l'adresse. Il est bon ouvrier et il gagne ce qu'il veut; mais
il applique tout son argent sur des mtaux, des poisons, etc.,
qu'il se procure. Dieu sait comment. Essaie donc de lui vendre une
bonne chandelle de suif de mouton, pour quatre ou cinq piastres,
et tu pourras donner l'argent aux pauvres. Je dois t'avertir de te
dfier de lui; car, si l'on met de ct sa manie, il est fin comme
un renard; ainsi, si tu pouvais le mener dans votre musum ce ne
serait pas mauvais. En un mot, je te le livre.

Je suis ton ami, jusqu' la mort.

T. L. B***

Dr T***, cuyer.

Qubec

--Bon moyen de se venger du beau-pre futur, se dit tout bas
St-Cran. Docteur, ajouta-t-il haut, vous ne feriez peut-tre pas mal
d'attacher plusieurs chandelles  ces ossements dans les vitraux; il
faudra alors, pour parler d'une manire technique, qu'il avale la
pilule.

--Bien dit, St-Cran, s'crirent tous les tudiants.

--Messieurs, comme il commence  tre tard et que le docteur F***
n'est pas encore arriv, dit le docteur T***, nous ferions bien
d'ajourner l'autopsie  demain; si vous vous trouvez ici,  neuf
heures prcises, vous aurez occasion de voir le conjurateur en
question.

--J'y serai moi, dit St-Cran, et moi aussi, dit Rogers, et moi, et
moi, rptrent les autres; aprs s'tre mutuellement souhait une
bonne nuit, les jeunes clercs se retirrent. Le lendemain tous furent
fidles au rendez-vous, et le docteur et son patient, comme
l'appelait Rogers, ne venaient pas. Le docteur F*** commena
immdiatement l'autopsie. Aprs l'ouverture du corps et l'examen
intrieur, il ordonna  Dimitry de lui couper un bras. L'opration
tant finie,  la grande satisfaction de tous les tudiants, un
domestique vint avertir le docteur qu'il tait demand immdiatement
par un de ses malades; ces messieurs craignaient que son caractre
svre ne l'empcht de goter leur plaisanterie.

Midi sonnait, lorsque le docteur T*** et notre hros firent leur
entre au muse. Amand se trouva, tout  coup, transport dans un
monde nouveau. Il n'avait jamais eu l'ide de cet immense rceptacle
de la mort, au milieu duquel il se trouvait. Tantt ses yeux se
portaient sur les grands vitraux garnis de squelettes, tantt il
regardait de ct le cadavre tendu sur la table, et il ressentit une
joie soudaine en s'apercevant qu'un des bras avait t coup. Le
docteur T*** l'introduisit  chaque tudiant personnellement et leur
dit ensuite, d'un air srieux, quel tait le but de la visite de M.
Amand. Rogers dcrocha, aussitt, une chandelle suspendue au fmur de
Hart et la prsenta au docteur, qui la remit  Amand, celui-ci tira
immdiatement de sa poche un mouchoir de coton tout neuf et l'ayant
enveloppe, avec soin, il la serra dans son sein, aprs quoi il tira
de son gousset cinq piastres qu'il remit en change au mdecin. Il
demanda, ensuite,  la socit la permission de faire le tour de la
chambre; permission qui lui fut accorde sur-le-champ. Longues furent
les questions dont il accabla les tudiants, et amples les
explications burlesques de ceux-ci. Arriv prs du corps de Lepage,
il se mit  leur raconter mille circonstances relativement au meurtre
de l'infortun Guillemette. Ils furent surpris de la facilit avec
laquelle il s'nonait et ils coutrent les dtails minutieux qu'il
leur donna avec une chaleur et une loquence si admirables dans un
homme dont l'ducation se bornait  savoir lire un peu, et qui encore
tait oblig d'peler souvent. Il saisit un moment o tous les yeux
taient fixs sur lui pour s'emparer, sans remuer la vue, du bras qui
tait prs de lui, qu'il glissa sous son manteau et, terminant son
rcit, il feignit d'tre en grande hte et sortit aussitt.

--C'est dommage qu'il soit fou, dit Leclerc, car il a de
l'esprit.--Cette observation resta sans rponse; car tous les
tudiants rflchissaient sur le malheur de cette me nergique
qui, par son ignorance, se trouvait rduite  poursuivre, toute sa
vie, une chimre.

Nos jeunes gens taient tous envelopps dans leurs manteaux et prts
 laisser la salle lorsque Leclerc s'cria:--Young, ferme la porte;
inspection gnrale avant de sortir.

--Qu'a-t-il donc? dit Rogers.

--Le bras, monsieur l'interrogateur,  commencer par vous, s'il vous
plat.

--Ah! sans doute, messieurs, rien de plus juste et je propose que
celui sur lequel il sera trouv paie un souper  l'assemble.

--Adopt, s'crirent les tudiants.

La recherche fut faite, mais le bras ne se trouvait pas.

--Je gage, dit Dimitry, que chose l'aura emport pour faire quelque
sortilge.

La chambre retentit aussitt d'un clat de rire gnral.

--Fais-lui payer le souper, Rogers, dit St-Cran, et les tudiants se
dispersrent.



CHAPITRE HUITIME

Le retour

  Que je regrette, au sein des villes,
  La douce paix de nos hameaux,
  Nos cieux d'azur, nos lacs tranquilles,
  Nos jours de fte et nos travaux.

  Chanson nouvelle.

  Return to thy dwelling all lonely, return.

  CAMPBELL.

Notre hros avait enfin accompli heureusement le but de son voyage;
et comme le sjour de la ville n'avait rien de bien attrayant pour
lui, il se proposait de partir le lendemain, avant le lever du
soleil, pour regagner son humble toit aussitt que possible. Une
chose surtout lui faisait dsirer, avec grande hte, d'tre de retour
chez lui, il voulait prparer _sa main-de-gloire_, avant que le bras
de Lepage ne ft en dcomposition et il sentait bien qu'il ne pouvait
trop se hter; car il avait une distance de soixante-cinq milles 
parcourir,  pied, dans des chemins trs dsavantageux. Il traversa
donc le mme soir  la Pointe-Lvi, afin d'tre prt  se mettre en
route le lendemain avant l'aurore. Il se coucha aprs avoir mis sous
son oreiller les deux objets de sa sollicitude, mais il essaya en
vain de fermer la paupire; car si l'inquitude l'avait empch de
dormir jadis, la joie qu'il prouvait dans le moment lui faisait le
mme effet. Il entendit avec impatience la pendule sonner toutes les
heures de la nuit et  trois il sauta hors de son lit, s'habilla  la
hte, souhaita le bonjour  ses htes et se mit en route. Le chemin
que prit notre hros pour se rendre  Saint-Jean-Port-Joli n'tait
pas alors macadamis, et le sol qui tait extrmement noir devenait
boueux dans la saison des pluies. Amand avanait donc avec peine,
suivant autant que possible le long des cltures et glissant presque
 chaque pas. Nanmoins, aprs une marche pnible de quatre heures,
il arriva dans la paroisse de Beaumont, au bas d'une colline connue
sous le nom de cte  Nollet. Au pied de cette cte,  un demi-arpent
de la voie publique, dans un endroit renfonc, est une petite
chaumire presque en ruine: c'est la demeure de la vieille Nollet qui
a donn son nom au coteau dont nous parlons. La femme Nollet se
mlait aussi de ncromancie et passait gnralement, dans l'esprit
des habitants, pour la plus grande sorcire du Canada. Si mon lecteur
croyait que cette fe ressemblait  la fe aux miettes de Charles
Nodier, il se tromperait fort, car l'amante de Michel, hormis les
dents, n'avait rien de repoussant; tout dans celle-ci, au contraire,
tait ignoble: recourbe sur elle-mme et tranant avec peine ses
soixante-quinze annes, lorsqu'elle vous regardait, au travers de son
immense coiffe blanche, avec son oeil terne et vert, sa bouche bante
et dente, elle ressemblait assez  ces magots que l'imagination
vive de nos jeunes filles a placs sur leurs roues de fortune pour
dicter, avec leur balai, accompagnement indispensable d'une sorcire,
leurs succs futurs en amour. D'aussi loin que Charles aperut la
maison--J'entrerai l, se dit-il, et je me convaincrai par moi-mme si elle
est aussi verse dans les sciences occultes qu'on le dit et peut-tre
qu'elle pourra me prdire si je russirai dans mes entreprises.
Arriv  la porte il avana donc, hardiment, et frappa deux petits
coups; une jeune et jolie enfant d'une dizaine d'annes lui ouvrit en
lui demandant ce qu'il dsirait.--Puis-je voir la mre Nollet?
dit-il.

--Oui, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer.

La vieille mgre tait assise, au coin du feu, le front appuy dans
ses deux mains et entirement absorbe dans ses penses. Croyant que
c'tait quelqu'un de ses voisins, elle ne leva pas mme la tte quand
Amand entra; mais la jeune fille l'ayant prise par son mantelet, en
lui disant qu'un monsieur tranger voulait lui parler, elle se leva
aussitt en le regardant d'un air o perait la mfiance.

Y a-t-il quelque chose  votre service? dit-elle d'une voix
tremblante.

--Oui, la mre; je voudrais vous parler, un moment, en
particulier.

--Alors, passez par ici, dit-elle, en ouvrant une porte qui donnait
dans un petit appartement gnralement nomm dans les campagnes _bas
ct_. Si la premire pice tait dans un tat de dlabrement
complet, la seconde ne lui cdait en rien; le plancher en tait si
mauvais qu'avant d'y entrer notre hros le sonda plusieurs fois avec
son pied; il s'appuya sur une vieille barrique dfonce, qui tait
dans un coin, et fixant sa compagne d'un air rsolu:--Je voudrais
savoir si je russirai dans une grande entreprise que je suis sur le
point de commencer.

--Vous allez tre satisfait, rpondit-elle, en tirant de sa poche un
vieux jeu de cartes espagnoles qu'elle tala avec orgueil. Aprs les
avoir fait couper trois fois elle les parcourut lentement, en divisa
quelques-unes qu'elle garda dans ses mains:

--Vous tes mari? dit-elle.

--Oui.

--Vous avez des enfants? Voyons, un, deux: attendez que je
compte.

--Je n'ai qu'une fille.

--Oui, c'est justement cela.

--Permettez-moi, la mre, de vous prier d'en venir au fait
immdiatement, dit notre hros, que ce prambule commenait  ennuyer
fort.

--J'y viens. Vous cherchez fortune, dit-elle, en regardant l'habit
rp de son interrogateur impatient.

--Oui; mais pouvez-vous me dire par quels moyens je cherche  y
parvenir?

--Tous les moyens vous sont indiffrents, dit la vieille, pourvu que
vous russissiez.

--Elle a raison, se dit-il tout bas: Y parviendrai-je?

--Oui; si vous avez du coeur, de l'nergie et de la force.

--S'il ne faut que cela, mon coup est sr. Tenez, voil pour vos
peines, dit-il, en lui donnant une pice de monnaie. Je vous
remercie; adieu. Elle est sorcire, pensa-t-il, et il reprit sa
route.

--Du courage, de la force et de l'nergie, dit le hros, se parlant 
lui-mme, si vous en avez? m'a-t-elle dit, si j'en ai! Les ombres
des cinq cents sauvages massacrs prs de la grande caverne du cap au
Corbeau pourront aller lui dire bientt si j'en manque.

Amand hta le pas afin de se rendre  un joli bosquet situ  une
lieue de l, prs d'une petite rivire, o il se proposait de se
reposer quelques instants. Il tait prs de huit heures et demie
lorsqu'il y parvint; il prit deux ou trois morceaux de planches,
tendus  et l, aux environs d'un vieux moulin  scie, s'en fit un
sige et, s'tant jet sur le ct, il tira de la poche de son gilet
un morceau de pain qu'il se mit  manger de bon apptit. Lorsqu'il
fut remis de sa fatigue il continua sa route aussi vite que les
chemins le lui permirent dans le dessein d'arriver, avant le soleil
couchant, chez un de ses oncles qui demeurait  Saint-Thomas,  sept
lieues de l. Il pouvait tre sept heures du soir lorsqu'il aperut
la fume du toit hospitalier de Joseph Amand; cette vue le fit
sourire, car il avait faim. Bonjour, mon oncle, dit-il,  un
vieillard frais et ros qui fumait sa pipe assis sur le seuil de la
porte.

--Tiens, c'est toi, Charles, rentre mon garon; tu es le bienvenu; tu
arrives  propos ce soir; les jeunes gens me prsentent une grosse
gerbe et nous allons avoir un divertissement; tu ne seras pas de
trop. D'o viens-tu?

--De la ville, mon oncle.

--Ah! Je suppose que tu es encore dans tes belles entreprises. Le
mcontentement se peignit sur le visage d'Amand, le vieillard s'en
tant aperu ajouta: Allons, n'en parlons plus; puisque a te fait de
la peine. Je suis sr que t'es fatigu, viens prendre un coup. Ils
avaient  peine fini leurs verres qu'ils entendirent les chants des
habitants qui revenaient du travail aprs avoir termin la moisson du
bon homme. Suivant le crmonial d'usage, le vieillard fut s'asseoir
au fond de la chambre dans un grand fauteuil plac pour l'occasion,
et attendit d'un air joyeux et content l'arrive de ses enfants et de
ses petits-fils qui ne tardrent pas  rentrer, en foule, prcds de
l'an de la famille qui tenait d'une main un faisceau de superbes
tiges de bl charges de leurs pis et entoures d'une varit de
boucles de ruban; et de l'autre ct, une carafe et un verre. Il
s'avana jusqu'au sige du matre de la maison, lui prsenta la
gerbe, en lui souhaitant, chaque anne de sa vie, une rcolte aussi
abondante; aprs quoi, il versa  boire  la compagnie. Le vieillard
le remercia d'une voix mue, et avala d'un seul trait le verre qui
lui tait prsent. Le matre des crmonies versa alors  boire, 
la ronde,  toute la compagnie qui passa ensuite dans la pice
voisine, o un souper, compos de mouton, de laitage et de _crpes au
sucre_, tait prpar. Si le Rapin qui imagina de faire dire  un
gros Anglais, au pauvre qui lui dit qu'il n'a pas mang depuis la
veille: Goddam, le coquin, il tre bien heureux d'avoir faim, avait
vu ces bonnes gens manger, il aurait assurment transport son milord
goutteux et envieux dans la salle du festin, et lui aurait fait dire
au pluriel: Goddam, les coquins, ils tre bien heureux d'avoir
faim. Pour me servir de l'expression du vieillard qui prsidait  la
fte: ils pouvaient manger les pauvres gens; ils ne volaient pas leur
nourriture. Le repas fini, la carafe d'eau-de-vie commena 
circuler, et le jeune homme qui avait prsent la gerbe demanda  son
pre de leur chanter une chanson.

--Assurment qu'oui, mes enfants; je ne vous refuserai pas cela
aujourd'hui, et je vais vous en chanter une drle aussi. Et le
vieillard commena aussitt la chanson suivante:

  Il y a pas sept ans que je suis parti
  De la Nouvelle-France;
  La nouvelle m'est arrive,
      Tra la la la,
  Que ma matresse tait fiance.

  J'ai pris mes bottes et mes perons,
  Et ma cavale par la bride,
  Chez ma matresse je m'en suis all,
      Tra la la la.
  Pour voir si elle tait fiance.

  De tant loin qu'elle me vit venir
  Son petit coeur soupire;
  --Qu'avez-vous donc belle  tant soupirer,
      Tra la la la,
  Puisque vous tes fiance?

  --Oui, fiance je le suis,
  Maudit soit la journe:
  C'est dimanche mon premier ban
      Tra la la la,
  Venez-y mettre empchement.

  Le premier dimanche du mois
  Le cur monte en chaire:
  --coutez-moi, petits et grands,
      Tra la la la,
  Je vais vous publier un ban.

  Le beau galant qui tait l
  S'approche de la chaire.
  --Ah! monsieur le cur, ne publiez pas ce ban,
      Tra la la la,
  Je viens y mettre empchement.

  Il y a sept ans que je l'aimais,
  Je l'aime bien encore.
  --S'il y a sept ans que vous l'aimez,
      Tra la la la.
  Il est bien juste que vous l'ayez.

Lorsque le vieillard eut termin sa chanson, tous ses htes burent
 sa sant. Il commenait  tre tard et les jeunes filles dsiraient
beaucoup commencer la danse; mais aucune d'elles ne savait comment
s'y prendre pour faire sortir les hommes de table. Une des
petites-filles du bon homme s'en chargea:--Grand-papa, dit-elle,
veux-tu que je te chante une chanson, aussi, moi?

--Sans doute, ma p'tite lise; voyons voir ce que tu vas nous
chanter. Elle commena aussitt _le bon cur de Branger_, et arriv
 ce couplet:

  Et le soir, lorsque dans la plaine
  Le hasard vous rassemblera,
  Dansez gament sous un vieux chne,
  Et le bon Dieu vous bnira.

--N'est-ce pas, grand-papa, dit-elle, qu'on peut en faire autant;
c'est l'bon cur qui l'dit.

--Oui, oui, mes enfants. Dites, vous autres les voisins, que a n'a
pas d'esprit, c't enfant-l. Viens m'embrasser, lise.

Aussitt que les jeunes gens furent retirs dans l'appartement voisin
pour se livrer  la danse, ceux qui restaient des convives
s'approchrent de la chemine et une conversation anime s'engagea
entre eux.



CHAPITRE NEUVIME

L'homme de Labrador

(Lgende canadienne)

  Avaunt, and quit my sight! let the earth hide thee!
  Thy bones are marrowless, thy blood is cold,
  Thou hast no speculation in those eyes,
  Which thou dost glare with.
  .......................................
  What man dare, I dare:
  Approach thou like the rugged Russian bear,
  The arm'd rhinoceros, or Hyrcanian tyger,
  Take any shape but that, and my firm nerves
  Shall never tremble: or be alive again,
  And dare me to the desert with thy sword;
  If trembling I inhibit, then protest me
  The baby of a girl. Hence, terrible shadow!
  Unreal mock'ry hence!

  SHAKESPEARE.

Parmi les nombreux personnages groups autour de l'tre brlant de
l'immense chemine, tait un vieillard qui paraissait accabl sous le
poids des ans. Assis sur un banc trs bas, il tenait un bton  deux
mains, sur lequel il appuyait sa tte chauve. Il n'tait nullement
ncessaire d'avoir remarqu la besace, prs de lui, pour le classer
parmi les mendiants. Autant qu'il tait possible d'en juger dans
cette attitude, cet homme devait tre de la plus haute stature. Le
matre du logis l'avait vainement sollicit de prendre place parmi
les convives; il n'avait rpondu  ses vives sollicitations que par
un sourire amer et en montrant du doigt sa besace. C'est un homme qui
fait quelques grandes pnitences, avait dit l'hte, en rentrant dans
la chambre  souper, car malgr mes offres, il n'a voulu manger que
du pain. C'tait donc avec un certain respect que l'on regardait ce
vieillard qui semblait absorb dans ses penses. La conversation
s'engagea nanmoins, et Amand eut soin de la faire tourner sur son
sujet favori. Oui, messieurs, s'cria-t-il, le gnie et surtout les
livres n'ont pas t donns  l'homme inutilement! avec les livres on
peut voquer les esprits de l'autre monde; le diable mme. Quelques
incrdules secourent la tte, et le vieillard appuya fortement la
sienne sur son bton.

--Moi-mme, reprit Amand, il y a environ six mois, j'ai vu le diable
sous la forme d'un cochon.

Le mendiant fit un mouvement d'impatience et regarda tous les
assistants.

--C'tait donc un cochon, s'cria un jeune clerc notaire, bel esprit
du lieu.

Le vieillard se redressa sur son banc, et l'indignation la plus
marque parut sur ses traits svres.

--Allons, monsieur Amand, dit le jeune clerc notaire, il ne faudrait
jamais avoir mis le nez dans la science pour ne pas savoir que toutes
ces histoires d'apparitions ne sont que des contes que les
grands-mres inventent pour endormir leurs petits-enfants.

Ici, le mendiant ne put se contenir davantage:

--Et moi, monsieur, je vous dis qu'il y a des apparitions, des
apparitions terribles, et j'ai lieu d'y croire, ajouta-t-il, en
pressant fortement ses deux mains sur sa poitrine.

-- votre ge, pre, les nerfs sont faibles, les facults affaiblies,
le manque d'ducation, que sais-je, rpliqua l'rudit.

-- votre ge!  votre ge! rpta le mendiant, ils n'ont que ce mot
dans la bouche. Mais, monsieur le notaire,  votre ge, moi, j'tais
un homme; oui, un homme. Regardez, dit-il, en se levant avec peine 
l'aide de son bton; regardez, avec ddain mme, si c'est votre bon
plaisir, ce visage tique, ces yeux teints, ces bras dcharns, tout
ce corps amaigri; eh bien, monsieur,  votre ge, des muscles d'acier
faisaient mouvoir ce corps qui n'est plus aujourd'hui qu'un spectre
ambulant. Quel homme osait alors, continua le vieillard, avec
nergie, se mesurer avec Rodrigue, surnomm Bras-de-fer? et quant 
l'ducation, sans avoir mis, aussi souvent que vous, le nez dans la
science, j'en avais assez pour exercer une profession honorable, si
mes passions ne m'eussent aveugl; eh bien, monsieur,  vingt-cinq
ans une vision terrible, et il y a de cela soixante ans passs, m'a
mis dans l'tat de marasme o vous me voyez. Mais, mon Dieu, s'cria
le vieillard, en levant vers le ciel ses deux mains dcharnes: si
vous m'avez permis de traner une si longue existence, c'est que
votre justice n'tait pas satisfaite! je n'avais pas expi mes crimes
horribles! Qu'ils puissent enfin s'effacer, et je croirai ma
pnitence trop courte!

Le vieillard, puis par cet effort, se laissa tomber sur son sige,
et des larmes coulrent le long de ses joues tiques.

--coutez, pre, dit l'hte, je suis certain que monsieur n'a pas eu
intention de vous faire de la peine.

--Non, certainement, dit le jeune clerc, en tendant la main au
vieillard, pardonnez-moi; ce n'tait qu'un badinage.

--Comment ne vous pardonnerais-je pas, dit le mendiant, moi qui ai
tant besoin d'indulgence.

--Pour preuve de notre rconciliation, dit le jeune homme,
racontez-nous, s'il vous plat, votre histoire.

--J'y consens, dit le vieillard, puisque la morale qu'elle renferme
peut vous tre utile, et il commena ainsi son rcit:

-- vingt ans j'tais un cloaque de tous les vices runis:
querelleur, batailleur, ivrogne, dbauch, jureur et blasphmateur
infme. Mon pre, aprs avoir tout tent pour me corriger, me maudit,
et mourut ensuite de chagrin. Me trouvant sans ressources, aprs
avoir dissip mon patrimoine, je fus trop heureux de trouver du
service comme simple engag de la compagnie de Labrador. C'tait au
printemps de l'anne 17--, il pouvait tre environ midi, nous
descendions dans la golette _La Catherine_, par une jolie brise;
j'tais assis sur la lisse du gaillard d'arrire, lorsque le
capitaine assembla l'quipage et lui dit: ah a, enfants, nous
serons, sur les quatre heures, au poste du diable; qui est celui
d'entre vous qui y restera? Tous les regards se tournrent vers moi,
et tous s'crirent unanimement: ce sera Rodrigue Bras-de-fer. Je vis
que c'tait concert; je serrai les dents avec tant de force que je
coupai en deux le manche d'acier de mon calumet, et frappant avec
force sur la lisse o j'tais assis, je rpondis dans un accs de
rage: oui, mes mille tonnerres, oui, ce sera moi; car vous seriez
trop lches pour en faire autant; je ne crains ni Dieu, ni diable,
et quand Satan y viendrait je n'en aurais pas peur. Bravo!
s'crirent-ils tous. Huzza! pour Rodrigue. Je voulus rire  ce
compliment; mais mon ris ne fut qu'une grimace affreuse, et mes dents
s'entrechoqurent comme dans un violent accs de fivre. Chacun alors
m'offrit un coup, et nous passmes l'aprs-midi  boire. Ce poste de
peu de consquence tait toujours gard, pendant trois mois, par un
seul homme qui y faisait la chasse et la pche, et quelque petit
trafic avec les sauvages. C'tait la terreur de tous les engags, et
tous ceux qui y taient rests, avaient racont des choses tranges
de cette retraite solitaire; de l, son nom de poste du diable--en
sorte que depuis plusieurs annes on tait convenu de tirer au sort
pour celui qui devait l'habiter. Les autres engags qui connaissaient
mon orgueil savaient bien qu'en me nommant unanimement, la honte
m'empcherait de refuser, et par l, ils s'exemptaient d'y rester
eux-mmes, et se dbarrassaient d'un compagnon brutal, qu'ils
redoutaient tous.

Vers les quatre heures, nous tions vis--vis le poste dont le nom me
fait encore frmir, aprs un laps de soixante ans, et ce ne fut pas
sans une grande motion que j'entendis le capitaine donner l'ordre de
prparer la chaloupe. Quatre de mes compagnons me mirent  terre avec
mon coffre, mes provisions et une petite pacotille pour changer avec
les sauvages, et s'loignrent aussitt de ce lieu maudit. Bon
courage! bon succs! s'crirent-ils, d'un air moqueur, une fois
loigns du rivage. Que le diable vous emporte tous mes!... que
j'accompagnai d'un juron pouvantable. Bon, me cria Joseph Pelchat, 
qui j'avais cass deux ctes, six mois auparavant; bon, ton ami le
diable te rendra plus tt visite qu' nous. Rappelle-toi ce que tu
as dit. Ces paroles me firent mal. Tu fais le drle, Pelchat, lui
criais-je; mais suis bien mon conseil, fais-toi tanner la peau par
les sauvages; car si tu me tombes sous la patte dans trois mois, je
te jure par... (autre excrable juron) qu'il ne t'en restera pas
assez sur ta maudite carcasse pour raccommoder mes souliers. Et quant
 toi, me rpondit Pelchat, le diable n'en laissera pas assez sur
la tienne pour en faire la babiche. Ma rage tait  son comble! Je
saisis un caillou, que je lanai avec tant de force et d'adresse,
malgr l'loignement de la terre, qu'il frappa  la tte le
malheureux Pelchat et l'tendit, sans connaissance, dans la chaloupe.
Il l'a tu! s'crirent ses trois autres compagnons, un seul lui
portant secours tandis que les deux autres faisaient force de rames
pour aborder la golette. Je crus, en effet, l'avoir tu, et je ne
cherchai qu' me cacher dans le bois, si la chaloupe revenait 
terre; mais une demi-heure aprs, qui me parut un sicle, je vis la
golette mettre toutes ses voiles et disparatre. Pelchat n'en mourut
pourtant pas subitement, il languit pendant trois annes, et rendit
le dernier soupir en pardonnant  son meurtrier. Puisse Dieu me
pardonner, au jour du jugement, comme ce bon jeune homme le fit
alors.

Un peu rassur, par le dpart de la golette, sur les suites de ma
brutalit; car je rflchissais que si j'eusse tu ou bless Pelchat
mortellement, on serait venu me saisir, je m'acheminai vers ma
nouvelle demeure. C'tait une cabane d'environ vingt pieds carrs,
sans autre lumire qu'un carreau de vitre au sud-ouest; deux petits
tambours y taient adosss, en sorte que cette cabane avait trois
portes. Quinze lits, ou plutt grabats, taient rangs autour de la
pice principale. Je m'abstiendrai de vous donner une description du
reste; a n'a aucun rapport avec mon histoire.

J'avais bu beaucoup d'eau-de-vie pendant la journe, et je continuai
 boire pour m'tourdir sur ma triste situation; en effet, j'tais
seul sur une plage loigne de toute habitation; seul avec ma
conscience! et, Dieu, quelle conscience! je sentais le bras puissant
de ce mme Dieu, que j'avais brav et blasphm tant de fois,
s'appesantir sur moi; j'avais un poids norme sur la poitrine. Les
seules cratures vivantes, compagnons de ma sollicitude, taient deux
normes chiens de Terre-Neuve:  peu prs aussi froces que leur
matre. On m'avait laiss ces chiens pour faire la chasse aux ours
rouges, trs communs dans cet endroit.

Il pouvait tre neuf heures du soir. J'avais soup, je fumais ma pipe
prs de mon feu, et mes deux chiens dormaient  mes cts; la nuit
tait sombre et silencieuse, lorsque, tout  coup, j'entendis un
hurlement si aigre, si perant, que mes cheveux se hrissrent. Ce
n'tait pas le hurlement du chien ni celui plus affreux du loup;
c'tait quelque chose de satanique. Mes deux chiens y rpondirent par
des cris de douleur, comme si on leur et bris les os. J'hsitai;
mais l'orgueil l'emportant, je sortis arm de mon fusil charg 
trois balles; mes deux chiens, si froces, ne me suivirent qu'en
tremblant. Tout tait cependant retomb dans le silence et je me
prparais dj  rentrer lorsque je vis sortir du bois un homme suivi
d'un norme chien noir; cet homme tait au-dessus de la moyenne
taille et portait un chapeau immense, que je ne pourrais comparer
qu' une meule de moulin, et qui lui cachait entirement le visage.
Je l'appelai, je lui criai de s'arrter; mais il passa, ou plutt
coula comme une ombre, et lui et son chien s'engloutirent dans le
fleuve. Mes chiens tremblant de tous leurs membres s'taient presss
contre moi et semblaient me demander protection.

Je rentrai dans ma cabane, saisi d'une frayeur mortelle; je fermai et
barricadai mes trois portes avec ce que je pus me procurer de
meubles; et ensuite mon premier mouvement fut de prier ce Dieu que
j'avais tant offens et lui demander pardon de mes crimes: mais
l'orgueil l'emporta, et repoussant ce mouvement de la grce, je me
couchai, tout habill, dans le douzime lit, et mes deux chiens se
placrent  mes cts. J'y tais depuis, environ, une demi-heure,
lorsque j'entendis gratter sur ma cabane comme si des milliers de
chats, ou autres animaux, s'y fussent cramponns avec leurs griffes;
en effet je vis descendre dans ma chemine, et remonter avec une
rapidit tonnante, une quantit innombrable de petits hommes hauts
d'environ deux pieds; leurs ttes ressemblaient  celles des singes
et taient armes de longues cornes. Aprs m'avoir regard, un
instant, avec une expression maligne, ils remontaient la chemine
avec la vitesse de l'clair, en jetant des clats de rires
diaboliques. Mon me tait si endurcie que ce terrible spectacle,
loin de me faire rentrer en moi-mme, me jeta dans un tel accs de
rage que je mordais mes chiens pour les exciter, et que saisissant
mon fusil je l'armai et tirai avec force la dtente, sans russir
pourtant  faire partir le coup. Je faisais des efforts inutiles pour
me lever, saisir un harpon et tomber sur les diablotins, lorsqu'un
hurlement plus horrible que le premier me fixa  ma place. Les petits
tres disparurent, il se fit un grand silence, et j'entendis frapper
deux coups  ma premire porte: un troisime coup se fit entendre,
et la porte, malgr mes prcautions, s'ouvrit avec un fracas
pouvantable. Une sueur froide coula sur tous mes membres, et pour
la premire fois depuis dix ans, je priai, je suppliai Dieu d'avoir
piti de moi. Un second hurlement m'annona que mon ennemi se
prparait  franchir la seconde porte, et au troisime coup, elle
s'ouvrit comme la premire, avec le mme fracas.  mon Dieu! mon
Dieu! m'criai-je, sauvez-moi! sauvez-moi! Et la voix de Dieu
grondait  mes oreilles, comme un tonnerre, et me rpondait: non,
malheureux, tu priras. Cependant un troisime hurlement se fit
entendre et tout rentra dans le silence; ce silence dura une dizaine
de minutes. Mon coeur battait  coups redoubls; il me semblait que
ma tte s'ouvrait et que ma cervelle s'en chappait goutte  goutte;
mes membres se crispaient et lorsqu'au troisime coup la porte vola
en clats sur mon plancher, je restai comme ananti. L'tre
fantastique que j'avais vu passer entra alors avec son chien et ils
se placrent vis--vis de la chemine. Un reste de flamme qui y
brillait s'teignit aussitt et je demeurai dans une obscurit
parfaite.

Ce fut alors que je priai avec ardeur et fis voeu  la bonne sainte
Anne que, si elle me dlivrait, j'irais de porte en porte, mendiant
mon pain le reste de mes jours. Je fus distrait de ma prire par une
lumire soudaine; le spectre s'tait tourn de mon ct, avait relev
son immense chapeau, et deux yeux normes, brillants comme des
flambeaux, clairrent cette scne d'horreur. Ce fut alors que je
pus contempler cette figure satanique: un nez lui couvrait la lvre
suprieure, quoique son immense bouche s'tendt d'une oreille 
l'autre, lesquelles oreilles lui tombaient sur les paules comme
celles d'un lvrier. Deux ranges de dents noires comme du fer et
sortant presque horizontalement de sa bouche se choquaient avec un
fracas horrible. Il porta son regard farouche de tous cts et,
s'avanant lentement, il promena sa main dcharne et arme de
griffes sur toute l'tendue du premier lit; du premier lit il passa
au second, et ainsi de suite jusqu'au onzime, o il s'arrta quelque
temps. Et moi, malheureux! je calculais, pendant ce temps-l, combien
de lits me sparaient de sa griffe infernale. Je ne priais plus; je
n'en avais pas la force; ma langue dessche tait colle  mon
palais et les battements de mon coeur, que la crainte me faisait
supprimer, interrompaient seuls le silence qui rgnait, autour de
moi, dans cette nuit funeste. Je lui vis tendre la main sur moi;
alors, rassemblant toutes mes forces, et par un mouvement convulsif,
je me trouvai debout, et face  face avec le fantme dont l'haleine
enflamme me brlait le visage. Fantme! lui criais-je, si tu es de
la part de Dieu, demeure, mais si tu viens de la part du diable je
t'adjure, au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, de t'loigner
de ces lieux. Satan, car c'tait lui, messieurs, je ne puis en
douter, jeta un cri affreux, et son chien, un hurlement qui fit
trembler ma cabane comme l'aurait fait une secousse de tremblement de
terre. Tout disparut alors, et les trois portes se refermrent avec
un fracas horrible. Je retombai sur mon grabat, mes deux chiens
m'tourdirent de leurs aboiements pendant une partie de la nuit,
et ne pouvant enfin rsister  tant d'motions cruelles, je perdis
connaissance. Je ne sais combien dura cet tat de syncope; mais
lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'tais tendu sur le
plancher, me mourant de faim et de soif. Mes deux chiens avaient
aussi beaucoup souffert; car ils avaient mang mes souliers, mes
raquettes et tout ce qu'il y avait de cuir dans la cabane. Ce fut
avec beaucoup de peine que je me remis assez de ce terrible choc pour
me traner hors de mon logis, et lorsque mes compagnons revinrent, au
bout de trois mois, ils eurent de la peine  me reconnatre: j'tais
ce spectre vivant que vous voyez devant vous.

--Mais, mon vieux, dit l'incorrigible clerc notaire.

--Mais... mais... que... te serre.... dit le colrique vieillard,
en relevant sa besace; et malgr les instances du matre il s'loigna
en grommelant.

--Eh bien, monsieur le notaire, dit Amand d'un air de triomphe,
qu'avez-vous  rpondre, maintenant?

--Il me semble, dit l'tudiant, esprit fort, que le mendiant nous en
a assez dit pour expliquer la vision d'une manire trs naturelle;
il tait ivrogne d'habitude, il avait beaucoup bu ce jour-l; sa
conscience lui reprochait un meurtre atroce. Il eut un affreux
cauchemar, suivi d'une fivre au cerveau cause par l'irritation du
systme nerveux et... et...

--Et c'est ce qui fait que votre fille est muette, dit Amand
impatient.



CHAPITRE DIXIME

La caverne du cap au Corbeau

  Quels sont ces monts hardis, ces roches inconnues,
  Leur pied se perd sous l'onde et leur front dans les nues.

  CASIMIR DELAVIGNE.

  Au milieu s'levait un rocher d'o tombait, goutte  goutte, une
  eau noirtre, et le bruit faible et sourd des gouttes qui tombaient
  tait le seul bruit qu'on entendt.

  LAMENNAIS.

Le rus Dousterswivel de Sir Walter Scott cherchait ses trsors dans
les ruines des monastres; mais notre hros avait des ides toutes
diffrentes: c'tait sur les rives des lacs, dans les cavernes les
plus sombres et au fond de la mer, o se portaient toutes ses
esprances. Sans avoir lu les ouvrages de M. Galland et de M. Petit
de Lacroix, son imagination transformait en palais de porphyre, 
crneaux d'or, la demeure des reptiles les plus immondes. Un serpent
tait pour lui le gnie qui gardait un trsor enfoui. Arriv chez
lui, tout fut bientt prpar, et ds le lendemain il devait
traverser le fleuve pour se rendre  la caverne du cap au Corbeau.
Celui qui l'et vu la veille de son dpart se promener,  grand pas,
prs de sa demeure, aurait pu s'crier avec le pote:

  Ah qui plaindra jamais cet ennui dvorant,
  Les extases d'espoir, les fureurs solitaires,
  D'un grand homme ignor qui lui seul se comprend.

  CASIMIR DELAVIGNE.

Il l'avait conu, lui, cette ide, avant le pote, et que de
consolations ne lui donnait-elle pas au milieu d'un monde railleur
et mprisant. La ncessit, le malheur l'avaient rendu morose. Il
rpondait un jour, avec une amre ironie,  un sarcasme qui lui tait
adress: Continuez, continuez, le mpris vaut mieux que la piti au
malheur qu'on ne soulage pas. Sheridan Knowles sentait-il, comme
lui, la force de cette vrit lorsqu'il a fait dire  saint
Pierre:

  Nay cuff again, that they may fall the heaven
  Satisfied that he who does brain thee, Poverty,
  Does thee a thousand times the good he does the ill.

  _The Wife._

Quelles pouvaient tre les penses qui l'occupaient dans ce moment?
Il songeait  son lvation future; car il n'avait plus un doute.
Tout dpendait de lui seul maintenant! Il y avait prs d'une heure
qu'il tait enseveli dans ses rveries, lorsqu'un homme sortit,
tout  coup, du bois qui entourait sa chaumire et lui frappa sur
l'paule. Le nouvel arriv tait d'une taille mdiocre, mais assez
bien proportionne; sa figure ouverte annonait une assurance ferme
en ses propres forces, son visage n'avait rien de repoussant, mais sa
bouche tait loin de l'embellir. Le dix-neuvime sicle est convenu
d'appeler monstre tout ce qui est extraordinaire, et les crivains de
ce sicle fcond se servent toujours du mot type; or cette bouche
tait une bouche monstre: le type de toutes les bouches monstres.
Ceux qui en doutent peuvent en voir la dimension au presbytre de
Saint-Jean-Port-Joli; car moyennant un minot de pois, il a consenti 
la laisser mesurer, au compas, et le rayon en est encore marqu sur
la porte. Passons  ses qualits intellectuelles: il savait  peine
lire: ce qui ne l'empchait pas d'avoir la modestie de se croire un
homme des plus scientifiques et de trancher toutes les questions
qu'on lui prsentait, sans difficult. Amand seul avait su lui en
imposer; parce qu'il savait des mots plus longs et plus difficiles 
prononcer que lui. Notre hros s'tait trouv dans la ncessit de
lui confier son secret; car ne pouvant conduire une chaloupe, il lui
fallait quelqu'un pour le traverser  la cte nord-ouest du fleuve.
Il lui avait donc expliqu le but de son voyage  la capitale, et lui
avait fait promettre de l'accompagner  son retour.

--Eh bien, Amand, dit-il, en l'abordant, as-tu tout ce qu'il te
faut?

--Chut, Capistrau, parle plus bas; je ne t'ai pas vu dans le bois;
d'autres pourraient bien nous entendre  notre insu. Rentrons.

--Partons-nous demain?

--Sans doute; o est la chaloupe?

--Je l'ai laisse dans l'anse, prte  faire voile quand tu
voudras.

--Allons, c'est bien, demain,  la mare montante, si le vent est
bon.

--Dans ce cas-l, dit le Capistrau, je vais me jeter sur ton lit,
car je suis fatigu.

--Moi aussi, dit Amand; j'ai fait sept lieues aujourd'hui.

Sans aucun autre prparatif, les amis se jetrent sur le mauvais
grabat, et le sommeil ne tarda pas  clore leurs paupires.

Le lendemain, vers les six heures du matin, deux hommes taient
occups  mettre une embarcation  l'eau, dans l'anse aux
Pierre-Jean, et une demi-heure aprs, la chaloupe, couverte de toutes
ses voiles, filait huit noeuds  l'heure vers la cte du nord. Vers
une heure, nos deux aventuriers distingurent, prs de la baie
Saint-Paul, le cap au Corbeau. Ce cap a quelque chose de majestueux
et de lugubre.  quelque distance on le prendrait pour un de ces
immenses tombeaux jets au milieu des dserts de l'gypte par la
folle vanit de quelque chtif mortel. Une nue d'oiseaux, enfants
des temptes, voltigent, continuellement, autour de son front
couronn de sapins et semblent, par leur croassement sinistre,
entonner le glas funbre de quelque mourant. Le fleuve s'engloutit
avec fracas dans sa base en forme de caverne, o la voix de l'homme
n'a jamais retenti. Or, c'tait dans cette caverne qu'Amand voulait
pntrer. Il aurait bien voulu porter immdiatement vers cet endroit;
mais son compagnon, plus prudent, s'effora de l'en dissuader, en lui
persuadant qu'ils feraient mieux de mettre  terre le long de la
cte, et de se rendre  pied jusqu' la caverne pour la visiter avant
la nuit. Il lui raconta, en outre, plusieurs vieilles lgendes
touchant certains vaisseaux qui, conduits par des ilotes imprudents,
s'taient engouffrs,  pleine voile, sous son immense vote, et
n'avaient jamais reparu. Amand tait si confiant dans les prcieux
talismans qu'il portait sur lu qu'il ne voulait rien entendre; mais
il fut oblig de cder son compagnon qui tait pour le moins aussi
entt que lu et qui s'obstinait  faire route vers la cte voisine.
Trois quarts d'heures aprs, ils abattaient leurs voiles et jetaient
l'ancre  deux brasses sur un bon fond de sable. Aussitt que notre
hros impatient eut mis pied  terre, il s'achemina immdiatement
vers le cap qui pouvait tre  une demi-lieue de distance. Capistrau,
aprs avoir mis tout en ordre dans la chaloupe, hta le pas pour le
rejoindre, si bien qu'ils arrivrent ensemble, aprs dix minutes de
marche, au lieu tant dsir. Il tait impossible de parvenir  la
caverne, de ce ct, sans monter  une hauteur de quatre cents pieds
par un sentier rude et tortueux trac sur le flanc de la montagne par
les voyageurs curieux qui visitent souvent cette curiosit naturelle.
Aprs bien des peines et des sueurs, nos deux aventuriers parvinrent
au sommet, presque extnus; mais l'puisement physique ne fut rien
compar  la consternation qui s'empara du coeur de notre hros
lorsqu'il dcouvrit qu'il tait impossible d'arriver  l'ouverture
autrement que par le fleuve et qu'il vit le courant imptueux qui,
semblable  une chute, s'y prcipitait avec fracas. Il jeta un regard
douloureux sur son compagnon et soupira en se croisant les bras.
Capistrau prit la parole:--Tiens, Amand, dit-il, tu dois tre
persuad qu'il est impossible de rentrer l-dedans; quant  moi je
n'y ai jamais eu de confiance; crois-m'en, nous ferons mieux de
chercher ailleurs, aussi bien, je me rappelle d'avoir entendu dire 
mon grand-pre qu'un seigneur qui passait pour trs riche tait mort
dans cette paroisse et que, malgr toutes les recherches qu'on a pu
faire, on n'a jamais trouv un sol chez lui; et beaucoup de personnes
ont dit qu'il avait coutume d'enterrer son argent dans le bois qui
avoisinait son domaine. Si tu veux m'en croire nous allons nous
rendre aux maisons pour nous reposer, en attendant la nuit, et vers
minuit nous irons faire une recherche. Pour que personne ne se doute
de nous, nous dirons que nous voulons coucher dans la chaloupe o
nous retournerons aprs la veille.

--C'est bon, je le veux bien; car je te dirai la vrit, je crois que
l'embarras ne serait pas de rentrer dans ce trou-l, mais plutt d'en
sortir, dit notre hros, qui avait toujours eu la vue attache sur le
gouffre pendant le discours de son compagnon. Ils commencrent 
descendre, aussitt, le flanc de la montagne et dirigrent leurs pas
vers les maisons situes sur le haut des coteaux voisins.

Leur proccupation et une touffe de saules les avaient empchs de
distinguer deux jeunes tudiants tendus sur l'herbe prs de l.
Aussitt qu'ils furent loigns, l'un d'eux dit  l'autre:--Que le
diable m'emporte, Thodore, je crois que ces deux corps-l cherchent
des trsors: si tu veux dire comme moi, nous allons leur en faire
trouver un, ce soir?

--Comment?

--Ne dis rien, promets-moi seulement de faire tout ce que je voudrai,
et tu verras comme nous allons rire.

--Allons, je le veux bien; explique-moi ce que nous allons faire?

--coute, il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse, savoir: s'ils vont
se servir d'une chandelle dite magique. S'ils le font, la seule
difficult serait de la faire teindre  l'endroit propice. Je crois
que j'en viendrai  bout avec ma canne  air. Suis-moi, nous allons
aller les sonder un peu, aprs quoi, nous prparerons ce qui est
ncessaire. Une bonne chose c'est que nous savons o doit se faire la
crmonie,--allons, viens. Et les deux tudiants suivirent de loin
les traces de notre hros, et arrivrent chez eux, quelques minutes
aprs lui. Tous leurs efforts furent inutiles pour tirer, comme ils
le disaient, les vers du nez des deux magiciens. Ils rsolurent
nanmoins d'essayer  tout risque, et se sparrent pour faire les
apprts ncessaires.

Vers les neuf heures du soir, comme ils en taient convenus, les deux
trangers se retirrent, sous prtexte de garder leur chaloupe
pendant la nuit; Charles, surtout, attendait avec impatience. Enfin,
l'heure arriva, et ils s'acheminrent vers le bosquet. Tirer un
briquet et allumer la chandelle fut l'affaire d'un moment, et ils
commencrent tous deux une marche lente et majestueuse. Aprs
plusieurs dtours, ils arrivrent prs de l'endroit o taient cachs
les deux jeunes gens. Adolphe tira, aussitt, son coup, l'air passa
prs du visage d'Amand, mais n'teignit pas la lumire. Ce dernier
tressaillit:--Bonne place, dit-il,  son compagnon: cherchons. Un
second coup de la canne eut plus d'effet, ils se trouvrent dans les
tnbres. Le hros eut immdiatement recours, de nouveau, au briquet,
alluma une autre chandelle et se mit aussitt en besogne. Qui
pourrait peindre sa joie lorsque d'un coup de sa bche il frappa le
haut d'un baril; il ne put prononcer que ces mots:--Capistrau, notre
fortune est faite: travaillons, mon garon. Ils le tirrent avec
peine, et regagnrent, en grande hte, l'embarcation. Le prcieux
fardeau n'y fut pas plutt dpos qu'Amand, arm d'une hache, en fit
sauter le couvert. Il resta stupfait et laissa tomber l'instrument;
quant  son compagnon, qui avait lus de sang-froid, il se hta de
faire sauter le contenu et le contenant par-dessus le bord.

Ah! les mauvais plaisants!



CHAPITRE ONZIME

La tempte

  O'er the glad waters of the dark blue sea
  Our thoughts as boundless and out souls as free,
  Oh! who can tell, not thou luxurious slave
  Whose souls would sicken o'er the heaving wave.

  BYRON.

  Sur l'ocan, sur l'ocan.

  _Le Pirate._

Le vent soufflait avec violence du nord-est, et la mer tait houleuse
dans le golfe Saint-Laurent; tous les vaisseaux qui avaient pu se
rfugier dans quelque havre y taient  l'abri. Deux golettes seules
louvoyaient, avec toutes leurs voiles hautes: la _Sirne_ et le _King
Fisher_; c'est que, voyez-vous, cette dernire avait de bonnes
raisons,  elle connues, pour donner la chasse  l'autre, et la
_Sirne_ croyait qu'il tait fort de ses intrts de s'exempter de la
visite de la premire. Or, la _Sirne_ tait  une demi-lieue,  peu
prs, de la cte du Nord lorsque le capitaine qui se tenait prs du
timonier s'cria, de toute la force de sa voix: _About ship
boys--hardlee--Tacks and sheets--Main sail haul--let go and haul_ et
la golette, vive comme un poisson volant, dcrivait un demi-cercle
avec une telle rapidit qu'elle prsenta toute sa quille hors de
l'eau. Ds qu'elle se fut redresse sur elle-mme et reprit son lan,
le capitaine regarda l'autre en murmurant entre ses dents: Tu ne
passeras pas au vent  ce coup-ci, ma mignonne, et puis  l'autre
borde il fera noir; ainsi, adieu mademoiselle, votre serviteur; pas
pour ce coup-ci, s'il vous plat.

_La Sirne_ tait commande par le capitaine Clenricard, vritable
type de la pense de l'auteur du _Corsaire_:

  He knew himself a villain--but he deemd
  The rest no better than the thing he seem'd.

  BYRON.

Il tait d'une haute stature, et avait quelque chose de repoussant et
de froce dans les traits; ses immenses sourcils croiss, au-dessus
de son nez aquilin, le faisaient paratre comme constamment occup
d'une arrire-pense. Il n'avait rien, en outre, de ressemblant
 Conrad, si ce n'est que, comme lui, il savait qu'il tait un
_sclrat_: si ce mot peut rendre l'expression du pote britannique.
C'tait plutt le Vautrin de De Balzac sur mer, calculant tout l'or
qu'il pourrait retirer des infortunes de ses semblables. Il tait
plac sur l'le d'Anticoste pour prter secours aux malheureux
naufrags:--ses secours,  lui, c'tait le pillage; et malheur 
ceux que le destin jetait sur cette plage. Il faisait aussi la
contrebande, et tait charg de pelleteries au temps o nous parlons.
Le _King Fisher_, qui s'en doutait depuis longtemps, avait enfin
russi  acqurir la certitude que, dans le moment mme, il faisait
voile vers Qubec, avec une riche cargaison. Or, Clenricard ne se fut
pas plus tt aperu que la golette du gouvernement portait sur lui
qu'il rebroussa chemin, et chercha son salut dans la fuite.

--Il faut ter la voile de fortune immdiatement, Michel, dit-il, car
nous forons trop  la mer.

--Oui, capitaine.

--Viens prendre la barre quand ce sera fait, car j'ai froid; il faut
que je descende un peu dans la chambre.

 peine tait-il descendu, et avait-il aval un verre de rhum de la
Jamaque, qu'il sentit la golette bondir sur elle-mme et entendit
un bruit semblable  la dtonation d'un coup de canon: d'un saut il
se trouva au haut de l'escalier de la chambre.--Filez les coutes de
la grande voile et de la misaine,--s'cria-t-il d'une voix
terrible--deux hommes au hunier--et il remonta aussitt sur le pont.
Le vent avait chang tout  coup et, frappant avec force contre la
voile du hunier, l'avait fendue en deux; ce qui causa le bruit qu'il
avait entendu. Ds que la manoeuvre qu'il avait commande fut
excute, l'ordre se rtablit sur la _Sirne_ qui filait alors dix
noeuds, vent arrire. Un sourire inexprimable erra, quelques instants,
sur les lvres de Clenricard qui, tenant sa lunette d'approche
appuye sur l'tai du grand mt, regardait le _King Fisher_, dont le
mt de hune tait renvers sur le tillac:--Crois-tu, Michel, que
c'est dommage pour nos amis de l-bas. Ce petit accident va les
retarder un peu.

--Oui, capitaine, et je ne crois pas qu'ils nous retrouvent demain,
la nuit commence dj  tomber.

--C'est bon, ds que nous les aurons perdus de vue, tu feras allumer
un fanal au beaupr et tu fileras ainsi trois quarts d'heure, aprs
quoi tu le feras teindre, et tu pique ras ensuite sur la cte du
Sud: ces messieurs sont de fin matois; mais il faudra pourtant qu'ils
avalent celle-l quant  moi, il faut que j'aille me coucher. Tu te
fera relever par Benjamin aussitt que tu auras dirig ta cours 
l'est.

--C'est bien, capitaine.

Vers les neuf heures du soir la tempte devint horrible; il ne
restait plus que _l'empointure_ d'une seule voile; et nanmoins la
golette menaait,  chaque instant, de s'engloutir. Deux hommes
taient attachs au gouvernail et pouvaient  peine la faire
gouverner. Tous les panneau taient clous et chaque vague balayait
le pont de toute sa longueur et, sans les cordages auxquels les
matelots taient attachs, les aurait infailliblement engloutis.

--Tord mon me au bout d'un piquet, mes enfants, dit le capitaine,
si nous avons chapp  ces marauds-l; je ne crois pas que nous
vitions ce petit grelin-ci. Tenons ferme toujours; que nous n'ayions
pas de reproches  nous faire: s'il faut que nous allions au diable,
tant pis; mais que ce ne soit pas de notre faute.

Sur les trois heures du matin le vent calma, et la golette put
reprendre sa route; le _King Fisher_ n'tait plus visible sur
l'horizon. Ils avaient  peine fait sept  huit milles, lorsque le
capitaine aperut un point noir  quelque distance de lui, il dirigea
sa lunette sur cet endroit.

--Gouverne l-dessus, Michel, dit-il aussitt, il y a un individu
l-bas qui n'est pas trop  son aise. En peu de temps la golette y
fut rendue et un cble fut jet  un malheureux qui grelottait de
froid sur la quille d'une chaloupe. Il ne fut pas plutt  bord qu'il
demanda un cou  boire.

--Ce n'est pas l'embarras, mon brave, dit Clenricard, on en prendrait
 moins.

--Benjamin, apporte une tasse et une bouteille ici comment vous
appelez-vous?

--Je m'appelle Amand, dit le nouvel arriv, aussitt qu'il eut bu, et
je vous assure que j'ai pass une nuit _chenue._

--tiez-vous seul?

--Non, j'avais un ami avec moi, mais son biscuit est fait  lui.

--D'o tiez-vous parti?

--De la baie Saint-Paul, quand le vent de sud-ouest a pris, nous
n'avons pu tenir auprs du vent, et nous avons t obligs de faire
vent largue. Nous allions d'un train du diable, quand tout d'un coup,
nous avons fait un saut en l'air, puis flan, renvers.--Je crois que
nous avons pass sur quelque morceau de bois; quant  mon ami, je ne
l'ai pas revu. En chavirant, par bonheur, j'ai attrap une coute, 
l'aide de laquelle j'ai remont sur la chaloupe.

--Il va falloir que vous veniez jusqu' l'le d'Anticoste avec
moi.

--Tant mieux, dit notre hros, car c'tait lui, a s'adonne bien, car
j'y ai affaire--sommes-nous loin?

--Un peu, vous avez le temps de faire scher vos habits avant que
nous arrivions, dit le capitaine en riant, descendez toujours dans la
chambre, il y a du feu.

Malgr tous les efforts de Clenricard, Amand ne voulut jamais ter
ses habits pour les faire scher; il craignait qu'on ne s'apert de
sa main-de-gloire qu'il portait attache sur sa poitrine, et 
laquelle il croyait devoir son salut dans cette occasion.

Huit jours aprs ils taient arrivs au port, et notre hros fut mis
 terre, sans un seul sol dans sa poche, dans une le presque
dserte. Ds que Clenricard sut qu'il tait ouvrier, il lui proposa
de l'employer, ce qu'il fut oblig d'accepter, quoiqu'il et prfr
s'occuper de ses recherches chries; mais la ncessit l'y fora, car
il lui et t difficile de vivre dans cet endroit, sans travailler.
il y resta cinq annes, faisant le moins d'ouvrage qu'il pouvait, et
passant le reste de son temps  faire des recherches prs des rochers
o il croyait qu'il avait pri quelques vaisseaux. Ses perquisitions
ne furent pas inutiles, un jour il trouva,  trois brasses d'eau, une
petite caisse qu'il retira, avec des peines infinies; en l'ouvrant,
il y trouva cinq cents piastres qu'il enterra promptement dans le
sable; car il savait bien que si son patron la dcouvrait jamais, sa
portion serait petite. Depuis ce temps, il s'occupa sans cesse 
chercher les moyens de s'chapper de l'le; ce qui n'tait pas trs
facile, car Clenricard qui avait intrt  l'y garder ne lui laissait
pas grande libert. Enfin, aprs mille difficults, il russit 
s'embarquer avec son trsor dans une barge qui revenait de la pche 
la morue, et il se trouva de nouveau libre, et plein d'esprances de
se rendre chez lui.



CHAPITRE DOUZIME

Un jeune mdecin

  JAFFIER. I'm thinking, Pierre how that damn'd starving quality,
           Call'd honesty, got footing in the world.
  PIERRE.  Why, powerful villainy first set it up,
           For its own ease and safety. Honest men
           Are the soft easy cushions on which knaves
           Repose and fatten.

  OTWAY.

Oh! la jolie chambre que celle d'un tudiant, surtout s'il a les
moyens de la meubler  son got. Un tapis lgant, un sofa, quelques
chaises, une table, une bibliothque en acajou, un grand fauteuil,
une lampe de nuit, un lit de camp, avec deux rideaux attachs  une
flche au haut, qui lui donnent un air tout  fait oriental, un feu
de grille; car l'tudiant n'aime pas le pole, il n'y a rien de
potique dans un pole, et une armoire, voil de quoi le rendre
heureux. C'tait par une belle matine d'avril, St-Cran tait admis
 pratiquer la mdecine depuis six mois: or, ce jour-l, il avait
approch son sofa de la grille et, mollement tendu auprs du feu, un
livre d'une main et un cigare de l'autre, il se reposait des fatigues
d'un grand bal, o il avait pass la nuit la veille, tantt lisant,
tantt se parlant  lui-mme.

Oh! ruines! je retournerai vers vous prendre vos leons, je me
replacerai dans la paix de vos solitudes, et l, loign du spectacle
affligeant des passions, j'aimerai les hommes sur des souvenirs: je
m'occuperai de leur bonheur, et le mien se composera de l'ide de
l'avoir ht.

Vous auriez fait l une fameuse sottise M. le comte de Chasseboeuf,
dit-il, en jetant le livre sur la table qui tait prs de lui, car
outre qu'il faut avoir l'imagination bien dispose pour aimer les
hommes sur des souvenirs, je crois qu'il est  peu prs inutile de
s'occuper de leur bonheur comme vous l'entendez.--C'est dommage, il
est pourtant gentil le monde, qui aurait pu le croire que moi qui ne
valait rien, il y a quatre ou cinq ans, je suis si charmant 
prsent? Mais c'est connu, et il se mit  chanter.

  Autrefois Jean n'avait rien,
  On disait, c'est un vaurien;
  Mais, depuis son hritage,
  On dit, c'est un garon sage.

C'est vrai, vingt  trente visites par jour, c'est bien commencer,
et dj ma grosse criture est bonne  figurer dans l'album
d'Hortense.--Elle n'a pourtant pas chang depuis deux ans; non, c'est
moi qui ai chang. C'est tout naturel, un jeune homme sans avenir,
a ne doit pas avoir de sentiment, aussi la visite finie--crac, la
page au feu. Ce n'est pas le plus drle; ce qui m'amuse le plus,
c'est que, dans ce temps-l, je ne m'y attendais pas.--Aprs tout,
c'est dsesprant de voir qu'il faille tout apprendre par la
pratique.--Ce pauvre Dimitry, s'il savait comment sa jolie note et
son panier  ouvrage ont t reus hier.--Il serait assez fou de se
mettre en colre--c'tait pourtant aimable, ce billet.

--Mademoiselle, pardonnez-moi de diffrer une seule fois d'opinion
avec vous. Vous m'avez dit, hier, au bazar, que si je gagnais le
panier qui accompagne ce billet, de le donner  la plus laide; je ne
veux pas suivre votre avis, je l'offre  la plus belle, et j'espre
que vous voudrez bien l'accepter.

Tout  vous,

Dimitry.

Ce tout  vous est charmant, a dit cette chre Adeline. Grand merci
du prsent, monsieur, je renoncerais  tout plutt. Mais elle a gard
le panier--c'est dans les convenances.--Je parie qu'il y rve
encore  cette heure; je le dsabuserai. Comme dit Eugne Sue:--Encore
un qui verra vrai.

Puis, ce farceur de Rogers qui va demander  Julia de danser avec
lui, j'aurais cru qu'il y a assez longtemps qu'il est dans le monde
pour savoir que madame appartient exclusivement  la quadrille
militaire. tait-elle touchante avec son: je suis fche, monsieur,
mais je suis engage pour cette danse--puis lui-- la prochaine
donc, madame--Engage-- la troisime s'il vous plat-- ce
coup-l, il l'a eu au moins. Quel air de charmante indiffrence!--je
crains que _je suis trop profondment engage_ pour danser avec vous
ce soir.--Il faut tre philosophe comme lui pour lui avoir souri,
aprs toutes ces rponses si lgantes. On voit bien que Lucas ne
connaissait pas la socit, lorsqu'il appelle Sganarelle le docteur
des perroquets, parce qu'il portait un habit jaune et vert; il aurait
d l'appeler le mdecin des dames.--Brown tait admirable, avec sa
voix de stentor, quand il expliquait  Armenia ce qu'il ferait s'il
tait  la tte du pouvoir.--En effet quelle jolie phrase:--Si
j'tais gouverneur en chef des provinces du Haut et du Bas-Canada, et
commandant de toutes les forces de Sa Majest, je _rserverais
l'Esplanade_ exclusivement pour le militaire et pour les dames.
Bertaud avait bien raison de dire:

  Quand au sein du vieux monde clt une autre ide,
  Il faut un prtre fort pour la prendre en sa main,
  Et l'pandre en rose au coeur du genre humain.

--Diable, qui va l? entrez, dit-il,  quelqu'un qui frappait  la
porte.

--Tiens, Dimitry, je pensais  toi--tu arrives  propos; prends un
cigare, et jette-toi dans ce fauteuil.

--J'ai fait furieusement le galant hier, St-Cran.

--Pas possible--tu badines?

--Parole d'honneur. J'ai envoy un joli panier  Adeline.

--Elle n'a pas voulu accepter.

--Quoi, le panier?

--Non, le tout  vous.

--Que diable veux-tu dire?

--Mademoiselle, permettez-moi de diffrer une seule fois d'opinion
avec vous, etc.

--Ah! a, St-Cran, dit Dimitry en rougissant, o as-tu pris
cela?

--J'y tais, mon cher, elle s'est moque de toi.

--Merci, je m'en vengerai. Oh! la sclrate!

--Voyons, Dimitry, ne fais donc pas le petit Mayeux.

--Adieu, femmes perfides et trompeuses! jamais, non jamais.

--Grce, grce, Dimitry, je t'en prie, pas de pathtique sur un sujet
aussi ridicule. Si tu veux que je t'coute, donne-moi du Brutus--pas
de Zare pour aujourd'hui, as-tu jamais lu _Venise sauve?_--Non--Eh
bien, lis cet ouvrage, si tu veux dsormais connatre la socit.
C'tait le livre de Trompe-la-mort;  cause de l'amiti qui existe
entre Pierre et Jaffier. Moi j'y admire les ides si justes du
premier sur le monde.

Dimitry jeta son cigare dans la chemine.--L'amour d'une femme qui
vient de s'vaporer, dit St-Cran.

--Je crois que tu as raison, rpondit nonchalamment son ami. 
prsent je vais spculer sur leur amour.

--Ne le dis pas  tout le monde, au moins; car tu seras bien vite
signal.

--As-tu jamais aim, St-Cran?

--Oui, et j'aime encore, et ce qui t'tonnera le plus, c'est que
l'objet de mon amour est incapable de figurer parmi nos modles de
perfection, tu lui donnerais en vain un lorgnon; elle n'oserait
jamais fixer avec impertinence ceux qui l'environnent. Elle ne sait
pas valser, sourire en montrant ses dents, et par bonheur, elle est
bien faite; car elle et peut-tre devin, par instinct, l'usage du
coton. Sa devise est:

  Aimons sans art, sans art sachons plaire;
  Doux sentiment veut la simplicit,
  Et c'est assez que son feu nous claire,
  Pour arriver  la flicit.

--Au moins jusqu' prsent, j'ai tout lieu de le croire.--Je
pourrais me tromper; elle est femme; mais il faut une compagne 
l'homme, j'en ai choisi une, et je suivrai la maxime de La Bruyre:
c'est un bijou prcieux que je cacherai. Comme tu es rveur! Il est
onze heures; ouvre cette armoire, et donne-nous deux verres et cette
carafe de vin.-- ta sant, puisses-tu tre bientt guri.
As-tu jamais remarqu, dit St-Cran, en posant son verre sur la
table, un jeune homme quand il fait sa premire entre dans un grand
bal?--Sais-tu ce qui l'occupe le plus?

--Oui, il est bien embarrass, et il cherche des poses.

--Tu te trompes, il est dans un tat de colre concentre tout le
temps; il croit que tout le monde l'observe et le critique, il
voudrait pouvoir leur demander explication  tous; mais il sent qu'il
aurait trop  faire, ainsi il se contente de dsirer que ce soit
bientt fini, et quoiqu'il soit loin d'tre  l'aise, il reste. Au
contraire, lorsqu'il est dans la rue, il croit que tous les passants
l'admirent. Vois-tu, c'est qu'alors il est dans son lment, il y est
accoutum, il a de l'aplomb, et il est satisfait de lui-mme. Si tu
n'prouves pas sa gne dans le premier cas, tu as son orgueil dans le
second; tu sais que tu ne manques pas d'esprit, tu t'es dit: un
prsent et un joli billet, cela doit faire une impression. Cela tait
nouveau pour toi; mais elle est blase sur les prsents et les jolis
billets; voil toute la diffrence.

--Je vois que je ne suis qu'un sot.

--Finis donc, malin; dis donc plutt que tu manques de pratique; car
un sot, vois-tu, c'est gnralement un homme de monde. La raison en
est bien simple. Il n'a rien autre chose dans la tte et, comme tu
dis, il passe son temps  cherche des poses,--des ides c'est trop
fatigant; or, vu _que similis simili gaudet_, il n'est pas surprenant
qu'une femme de socit soit tout tonne qu'on lui parle raison;
cela l'ennuie, et elle va rpondre oui  celui qui, aprs s'tre
regard dans une glace et avoir arrang sa cravate, lui apprend la
grande nouvelle: que la chambre est bien claire.

-- t'entendre parler, St-Cran, on croirait que tu es un cnobite
parfait; et pourtant tu parais bien t'amuser autant que nous dans ces
soires, dont tu fais un si beau tableau.

--J'ai tout lieu d'tre rjoui, puisque tous ces gens-l travaillent
 ma fortune.

--Explique-toi? je ne te comprends pas.--C'est pourtant bien simple;
tandis que les filles prennent des rhumes dans la salle de bal, les
papas et les mamans ne s'amusent pas  manger des biscuits et  boire
de l'eau en bas. C'est un curieux amalgame que notre socit, et
Jaffier a beau dire:

  'Tis a base world and must reform.

Il n'y aura jamais que les habits qui changeront, et encore l'on
revient toujours aux anciens.

--Je vois ton porte-manteau arrang, prs de ton armoire, vas-tu
faire quelques voyages? dit-il. Dimitry, en se levant--C'est
probable, o vas-tu toi?--J'ai besoin de prendre l'air; au
plaisir.

Ds que la porte fut ferme:--En voil un, comme dit Byron, qui
trouve _the cold reality too real_, s'cria St-Cran, en se jetant
sur le sofa.



CHAPITRE TREIZIME

Le mariage

  Come dwell with me, come dwell with me,
  And our home shall be, and our home shall be,
  A pleasant cot, on a tranquil spot,
  With a distant view of the changing sea.

  _Song._

Tiens, dira la jeune fille, en arrivant aux dernires pages de cet
ouvrage, ils vont dj se marier, et ils n'ont seulement pas eu un
petit refroidissement,--c'est drle. Ducray-Duminil sait bien mieux
arranger une histoire--Je le veux bien, moi; mais je me suis promis
de respecter la vrit, et en outre j'enseignerai une bonne recette 
celles qui croient qu'on ne peut aimer sans se brouiller de temps 
autre: elles n'ont qu' voir leurs amants que tous les six mois, et
pour deux ou trois jours seulement, et elles ne chercheront pas  se
l'attacher en le tourmentant; et je crois, en outre, que cet ouvrage
n'aurait pas fini par un mariage si Amlie avait suivi ce systme;
car St-Cran n'aimait pas les coquettes.

Le lendemain de son entrevue avec Dimitry, St-Cran crivait la
lettre suivante  son amante:

Ma chre Amlie,

Le temps est enfin venu de te rappeler tes promesses, et de tenir les
miennes. Tu dois tre  moi, tu me l'as jur, et je rclame ton
serment. Ton pre est peut-tre mort; rien ne t'empche de faire mon
bonheur, et je pense que s'il vivait, il ne me refuserait pas ta main
maintenant. Mais peu importe, je serai prs de toi dans quelques
jours; ainsi sois prpare  me suivre; je repartirai la mme nuit de
mon arrive, car je ne veux pas que l'on sache que je suis 
Saint-Jean. Trouve-toi vers minuit, le 18 courant, dans le bocage
d'rables situ au bas de la cte du domaine; je ne me ferai pas
attendre. Adieu, mon amie.

Ton amant jusqu' la mort,

De ST. CRAN.


Trois jours aprs, il reut la rponse suivante:

Mon Eugne, tout est dcouvert! mon pre est arriv depuis deux
jours. J'ai reu ta lettre devant lui, il m'a ordonn de la lui
montrer, et j'ai t oblige de le faire; il l'a lue sans rien
dire: puis, il s'est mis  sourire, de cette manire que tu
sais,--j'allais dire de cette manire qui _fait mal_, mais tu me
l'as dfendu.--Puis il est parti, et je ne l'ai pas revu depuis. Je
suis persuade que tu ne viendras pas, ds que tu auras reu cette
lettre; aussi je n'irai pas au bocage. cris-moi ce que je dois
faire. Mon pre ne m'a pourtant rien dit, et je suis nanmoins bien
malheureuse.

Ton amante affectionne,

AMLIE.


Fcheux contretemps! dit le jeune homme en jetant la lettre sur son
bureau, et se promenant  grands pas dans sa chambre. Tout s'en
mle; il y avait quatre ou cinq ans qu'on n'en entendait plus
parler, il faut qu'il ressuscite sept  huit jours trop tt.
Patience,--ajouta-t-il, en allumant son cigare (c'tait son remde
universel),--patience, il faut retarder un peu; voil tout. Ou peut
tre ferais-je mieux de lui parler; il doit tre pauvre comme un rat
d'glise; je lui offrirai de l'argent, il ne pourra rsister!--tout
en parlant ainsi, St-Cran s'avana jusqu'auprs de la fentre, o
il s'arrta, tout  coup, avec un mouvement de surprise; nanmoins,
l'habitude qu'il avait de se commander lui-mme lui fit bientt
reprendre son visage calme.--Le proverbe est vrai, dit-il,--parlons
du diable, et on en voit la tte. C'tait en effet Charles Amand
lui-mme, qui entra d'un pas ferme, l'air assur, la tte haute, avec
toute l'importance que donne un bon habit, et trois ou quatre cents
piastres dans la poche de celui qui depuis longtemps est priv de ces
avantages sans lesquels un homme est rarement bien vu dans le monde.
Si mon lecteur ne croit pas que ces deux choses ont une grande
influence sur le moral d'un homme, qu'il aille le demander  tous ces
jeunes commis et crivains, qui le plus souvent sont sans place, et
qui connaissent parfaitement ce qu'on appelle en anglais les--_up's
and down's of human life;_--et s'il ne veulent pas l'avouer, c'est
que ces messieurs brillent dans le moment. Or, donc, Amand entra
comme je viens de le dire--Bonjour M. de St-Cran, dit-il du mme
air de confiance.

--Charm de vous voir, Amand, asseyez-vous. Notre hros parut
chagrin, son orgueil tait froiss; il lui sembla que son
interlocuteur aurait bien pu dire monsieur Amand:--un habit, cela
change tant un homme--nanmoins l'intrt personnel, ce grand mobile
des actions humaines, comme dit Volney, l'empcha de s'en plaindre;
car il venait pour se dbarrasser de sa fille, et il n'aurait pas
voulu tout gter.

--Vous avez voyag depuis notre dernire entrevue, continua le jeune
mdecin, bon succs, j'espre?

--Ah! oui, monsieur, rpondit Amand; fameux pays d'o je viens, on
sait payer le mrite l; j'y serais bien rest, car je faisais ma
fortune rapidement; mais j'ai une famille, et vous sentez que l'ide
de la croire malheureuse suffisait pour empoisonner mon existence:
cela joint avec l'amour du pays qui m'a pris, m'a dcid  revenir.
Mais j'y retournerai, vous pouvez en tre sr, s'il y a quelque moyen
de s'y rendre.

--Vous avez donc t visiter la vieille Europe.

--Non, mais j'ai t un peu en de; changeons de conversation. Je
suis venu pour vous consulter sur quelques mtaux dont je dsirerais
faire l'acquisition: savez-vous si je pourrais me procurer de l'tain
de Cornwall en ville?

--Je ne pourrais vous dire exactement si c'est de l'tain de
Cornwall, mais il ne manque pas d'tain ici--il y en a beaucoup plus
que d'argent.

--Je crois bien, mais ce n'est pas ce qui m'embarrasse. Si j'en
trouve, j'ai enfin dcouvert le vritable moyen de le changer en
argent.

--Ah! tant mieux pour vous, dit St-Cran,--bon secret celui-l.

--Vous seriez bien plus tonn, continua l'alchimiste, si je vous
disais que s'il ne me manquait pas un livre, qu'un Franais m'a
promis, j'en ferais de _l'or_ piment; et peut-tre que vous ne savez
pas que les plus fameux orfvres ont de la peine  reconnatre
l'or piment d'avec l'or ordinaire; ainsi, avec bien peu de peine,
on parvient  leur faire prendre le change. Vous avez beau
sourire--ajouta-t-il, en s'apercevant que St-Cran souriait en
l'entendant terminer. Pour toute rponse, le jeune mdecin fut
prendre un dictionnaire de l'Acadmie dans sa bibliothque.

--Je vais vous montrer, mon cher Amand, dit-il, ce que c'est que
votre or piment,--et il lui lut l'article suivant:

  ORPIMENT, s. m: Arsenic jaune qu'on trouve tout form dans les
  terres; on s'en sert pour peindre en jaune: on le nomme aussi
  orpin.

Le hros le lut et le relut:--Maudit Franais, menteur--murmura-t-il,
entre ses dents,--et moi qui croyais tous le temps qu'il disait
vrai--c'est gal, quant  en faire de l'argent, cela j'en suis sr--
propos, dit-il, dsirant changer la conversation,--vous avez crit 
Amlie, dites-le donc, vous lui proposez l un joli coup.

--Nous y voil, se dit tout bas St-Cran, que voulez-vous, mon cher
Amand, vous ne voulez pas consentir  mon mariage, et il me faut
Amlie  moi.

--Me l'avez-vous demande? est-ce que vous croyiez que j'allais vous
l'offrir?--Hein! fit St-Cran, non, pas tout  fait.--Mais vous lui
aviez dfendu de me parler pour toujours.

--J'avais mes raisons, dit le hros.

--Alors, si je vous la demandais, me la refuseriez-vous?

--Qui sait?

St-Cran lui fit aussitt une demande, dans toutes les formes, de
la main d'Amlie,  laquelle Amand se hta d'acquiescer. Le jeune
mdecin le pria d'accepter un petit prsent de noces, ajoutant que
connaissant sa soif de la science, il le priait de trouver bon que
son don ft tout  fait littraire. En consquence, il lui prsenta
le _Dictionnaire des merveilles de la nature_, en trois volumes,
magnifiquement relis, ouvrage qu'il lui assura avoir t crit par
des philosophes comme lui. Il y ajouta une vingtaine de manuels
des diffrents arts et mtiers. Amand, au comble de la joie, se
retira avec son trsor, et l'on dit mme qu'il fut consulter son
Franais, pour savoir si ce n'tait pas une dition contrefaite du
_Dictionnaire des merveilles de la nature_ qu'on lui avait donne; ce
qu'il y a de certain, c'est qu'il partit le lendemain avec St-Cran
pour Saint-Jean-Port-Joli, o le mariage fut clbr dans l'glise
paroissiale, avec beaucoup de pompe et de solennit.

Ainsi, mes lecteurs ne doivent plus avoir aucune inquitude sur le
compte de St-Cran et d'Amlie, qui sans aucun doute doivent avoir
coul des jours pleins de prosprit et de bonheur... En un mot vous
savez.



CHAPITRE QUATORZIME

Charles Amand

  Mon me, aujourd'hui solitaire,
  Sans objet, comme sans dsirs
  S'gare et cherche  se distraire
  Dans les songes de l'avenir.

  LA HARPE.

L'pouse d'Amand, dont nous n'avons fait nulle mention dans le cours
de cet ouvrage, parce qu'elle ne prit aucune part aux vnements que
nous avons dcrits, mourut peu de temps aprs le mariage d'Amlie.
Amand se trouva donc seul dans le monde. Semblable  l'tudiant
ambitieux de Bulwer, il aurait pu s'enfermer dans son cabinet,
mditer sur les potes, et regarder avec tristesse le soleil levant;
mais lui, il n'avait pas de cabinet, ni de fentres

  Aux longs panneaux de soie;

aussi se livra-t-il  ses tudes alchimiques prs de l'tre de
l'humble chaumire o nous l'avons trouv en commenant cette
histoire, et o il mourra probablement; car, voyez-vous, son me
 lui, c'est dans ce foyer. Ne l'accusez pas de folie, au moins
dans cela, car le foyer, c'est le royaume des illusions, c'est la
source des rves de bonheur. Vous tous, ns au sein de l'aisance,
ne faites-vous pas consister une partie des dlices de la vie 
tre couchs prs d'un feu ptillant, en vous reposant de ce que
vous appelez les fatigues de la journe. N'est-ce pas parmi ces
brasiers, aux images fantastiques, que votre imagination cherche une
autre existence qui puisse vous ddommager d'un monde o vous ne
trouvez que des intrts plus vils les uns que les autres, et qui
s'entrechoquent sans cesse? N'est-ce pas prs du foyer que la jeune
Canadienne, que l'ducation n'a pas encore perfectionne, se demande
si parmi cette foule d'hommes lgants qui l'entourent, elle ne
trouvera pas une me potique, dont les cordes vibrent  l'unisson de
la sienne? Enfin, n'est-ce pas le temple du souvenir? Eh bien, lui,
s'il n'a pas une de ces magnifiques grilles qui dcorent nos salons
ennuyeux, il peut nanmoins savourer la mme jouissance; car c'est
en contemplant un mtal brillant qui reluit au fond d'un creuset,
entour de quelques petits charbons ardents, qu'il cherche  jeter
dans l'oubli toute l'amertume de l'existence; pour me servir de
l'ide du pote anglais, c'est ce qui le fait ramper entre le ciel
et la terre.

Amand se livra donc entirement  l'tude des merveilles de la
nature, dont St-Cran lui avait donn la clef,  ce qu'il disait, et
s'il perdit le got de faire des conjurations, cela ne l'empchait
pas souvent, soit qu'il se trouvt la nuit dans un bois, ou sur le
rivage, de s'entretenir avec quelques gnomes solitaires (qu'il
dcorait du nom pompeux de _gognomes_) cachs dans quelque taillis
ou gmissant sur quelques rochers que la mare montante allait
ensevelir: c'tait les seules distractions qu'il se permettait,
et encore assurait-il que c'tait purement par accident qu'il
rencontrait ces esprits infortuns.

  Tranquille et sans inquitude,
  Il coulait ses jours, sans soucis,
  La nature tait son tude,
  Et les livres ses seuls amis.

  LA HARPE.

Il y a quelques annes que l'auteur ne l'a pas vu; il a seulement
entendu dire qu'il cherche toujours la pierre philosophale, et qu'il
lit, sans cesse, _Le petit Albert_, ouvrage qui a dcid du sort de
sa vie.







End of Project Gutenberg's L'influence d'un livre, by Philippe Aubert de Gasp

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Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
