The Project Gutenberg EBook of Le portrait de monsieur W.H., by Oscar Wilde

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Title: Le portrait de monsieur W.H.

Author: Oscar Wilde

Release Date: March 15, 2005 [EBook #15372]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE MONSIEUR W.H. ***




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Oscar Wilde



LE PORTRAIT DE MONSIEUR W.H.



Traduction Albert Savine



(Publication en 1906)




Table des matires

PRFACE
LE PORTRAIT DE MONSIEUR W. H.
I
II
III
LE FANTME DE CANTERVILLE
I
II
III
IV
V
VI
VII
LE SPHINX QUI N'A PAS DE SECRET
LE MODLE MILLIONNAIRE
POMES EN PROSE
_I -- L'artiste_
_II -- Le faiseur de bien_
_III -- Le disciple_
_IV -- Le matre_
_V -- La maison du jugement_
_VI -- Le matre de sagesse_
L'ME HUMAINE SOUS LE RGIME SOCIALISTE




PRFACE

Ce volume contient, je crois, toutes les nouvelles d'Oscar Wilde
qui n'avaient pas encore t traduites en franais.

J'ai d  la gracieuset de M. Walter E. Ledger les textes sur
lesquels j'ai traduit _le Fantme de Canterville, Un Sphinx qui
n'a pas de secret _et_ le Modle millionnaire_.

Je dois au mme crivain des claircissements sur diffrentes
difficults qui m'ont prouv qu'on ne sait jamais compltement une
langue quand on n'a pas vcu dans les pays o on la parle.

Je lui dois enfin des notions bibliographiques exactes dont j'ai
us, d'ailleurs, avec discrtion pour ne point dflorer le travail
bibliographique trs complet qu'il a en prparation, avec un ami
d'Oxford, sur les oeuvres d'Oscar Wilde. Que mon gnreux
correspondant trouve ici le tmoignage de ma gratitude!

J'ai puis les textes du _Portrait de Monsieur W. H._, des _Pomes
en prose_ et de l'tude _l'me humaine sous le rgime socialiste_
dans les collections des Revues cites dans mes notices
bibliographiques, collections que la Bibliothque nationale
possde heureusement compltes.

En traduisant _le Portrait de Monsieur W. H._, je me suis permis
deux corrections qui m'ont paru correspondre  des fautes
d'impression.

C'est  _Mary Fitton_ et non  _Mary Finton_ que l'on a attribu
un rle dans l'histoire des _Sonnets_ et, selon toute apparence,
c'est  _P. Oudry_ que Wilde fait attribuer par ses amis le faux
portrait de Monsieur W. H., bien que le _Blackwood's Edinburgh
Magazine_ ait imprim _Ouvry_.

Enfin, ce m'est un devoir de reconnatre que pour les versions des
fragments cits des _Sonnets_, j'ai beaucoup emprunt aux
traductions de Franois-Marie-Victor Hugo et d'mile Montgut.
_Suum cuique_.

Albert Savine.


LE PORTRAIT DE MONSIEUR W. H. [1]

I

J'avais dn avec Erskine dans sa jolie petite maison de Bird Cage
Walk et nous tions assis dans sa bibliothque, buvant notre caf
et fumant des cigarettes, quand nous en vnmes  causer des faux
en littrature.

Maintenant je ne me souviens plus ce qui nous amena  un sujet
aussi bizarre en un pareil moment, mais je sais que nous emes une
longue discussion au sujet de Macpherson[2], d'Ireland[3] et de
Chatterton[4] et qu'en ce qui concerne ce dernier, j'insistai sur
ce point que ses prtendus faux taient simplement le rsultat
d'un dsir artistique de parfaite ressemblance, que nous n'avons
nul droit de marchander  un artiste les conditions dans
lesquelles il veut prsenter son oeuvre et que tout art tant  un
certain degr une sorte de jeu, une tentative de raliser sa
propre personnalit sur quelque plan imaginatif en dehors de la
porte des accidents et des limites de la vie relle; - censurer
un artiste pour un pastiche, c'tait confondre un problme de
morale et un problme d'esthtique.

Erskine, qui tait de beaucoup mon an et qui m'avait cout avec
la politesse amuse d'un homme qui a atteint la quarantaine,
appuya soudain sa main sur mon paule et me dit:

- Que diriez-vous d'un jeune homme qui avait une trange thse sur
certaine oeuvre d'art, qui croyait  cette thse et qui commit un
faux pour en faire la dmonstration?

- Oh! ceci est tout  fait une autre question.

Erskine demeura quelques instants silencieux, contemplant le mince
cheveau de fume grise qui s'levait de sa cigarette.

- Oui, dit-il aprs une pause, c'est tout  fait diffrent!

Il y avait quelque chose dans le ton de sa voix, une lgre
sensation d'amertume peut-tre, qui excita ma curiosit.

- Avez-vous jamais connu quelqu'un qui avait fait cela? lui
demandai-je brusquement.

- Oui, rpondit-il, en jetant au feu sa cigarette, un de mes
grands amis, Cyril Graham. C'tait un garon tout  fait
fascinant, un vrai fou sans la moindre nergie. C'est pourtant lui
qui m'a laiss le seul legs que j'ai reu de ma vie.

- Et qu'tait-ce? m'criai-je.

Erskine se leva de sa chaise et allant  une petite vitrine en
marqueterie qui tait place entre les deux fentres, il l'ouvrit
et revint  l'endroit o j'tais assis en tenant dans sa main un
petit panneau de peinture encadr d'un vieux cadre un peu terne de
l'poque d'Elisabeth.

C'tait un portrait en pied d'un jeune homme habill d'un costume
de la fin du XVIe sicle, assis  une table, sa main droite
reposant sur un livre ouvert.

Il paraissait g de dix-sept ans et tait d'une beaut tout 
fait extraordinaire, quoique videmment un peu effmine.

Certes, si ce n'et t le costume et les cheveux coups trs
courts, on aurait dit que le visage, avec ses yeux pensifs et
rveurs et ses fines lvres carlates, tait un visage de femme.

Par la manire, surtout par la faon dont les mains taient
traites, le tableau rappelait les dernires oeuvres de Franois
Clouet. Le pourpoint de velours noir, avec ses broderies d'or
capricieuses, et le fond bleu de paon, sur lequel il se dtachait
si agrablement, et qui donnait  ses tons une valeur si
lumineuse, taient tout  fait dans le style de Clouet.

Les deux masques de la Comdie et de la Tragdie, suspendus, d'une
faon quelque peu apprte, au pidestal de marbre, avaient cette
duret de touche, cette svrit si diffrente de la grce facile
des Italiens que, mme  la Cour de France, le grand matre
flamand ne perdit jamais compltement et qui chez lui ont toujours
t une caractristique du temprament des hommes du Nord.

- C'est une charmante chose, m'criai-je, mais quel est ce
merveilleux jeune homme dont l'art nous a si heureusement conserv
la beaut?

- C'est le portrait de monsieur W. H., dit Erskine avec un triste
sourire.

Ce peut tre un effet de lumire d au hasard, mais il me sembla
que des larmes brillaient dans ses yeux.

- Monsieur W. H.! m'criai-je. Qui donc est monsieur W. H.?

- Ne vous souvenez-vous pas? rpondit-il. Regardez le livre sur
lequel reposent ses mains.

- Je vois qu'il y a l quelque chose d'crit, mais je ne puis le
lire, rpliquai-je.

- Prenez cette loupe grossissante et essayez, dit Erskine sur les
lvres de qui se jouait toujours le mme sourire de tristesse.

Je pris la loupe et approchant la lampe un peu plus prs, je
commenai  peler l'pre criture du seizime sicle:

_ l'unique acqureur des sonnets ci-aprs._

- Dieu du ciel m'criai-je. C'est le monsieur W. H., de
Shakespeare.

- Cyril Graham prtendait qu'il en tait ainsi, murmura Erskine.

- Mais il n'a pas la moindre ressemblance avec lord Pembroke,
rpondis-je. Je connais trs bien les portraits de Penhurst[5].
J'ai demeur tout prs de l il y a quelques semaines.

- Alors vous croyez vraiment que les sonnets sont adresss  lord
Pembroke[6]? demanda-t-il.

- J'en suis certain, rpondis-je. Pembroke, Shakespeare et madame
Mary Fitton[7] sont les trois personnages des _Sonnets, _il n'y a
pas le moindre doute l-dessus.

- Fort bien, je suis d'accord avec vous, dit Erskine, mais je n'ai
pas toujours pens de la sorte. J'ai eu l'habitude de croire...
oui, je crois que j'ai eu l'habitude de croire Cyril Graham et sa
thorie.

- Et qu'tait cette thorie? demandai-je en regardant le
merveilleux portrait qui commenait presque  exercer sur moi une
singulire fascination.

- C'est une longue histoire, dit Erskine, me reprenant la peinture
des mains d'une faon que je jugeai alors presque brutale... C'est
une longue histoire, mais si vous avez envie de la connatre, je
vous la dirai.

- J'aime les thories sur les _Sonnets, _m'criai-je, mais je ne
crois pas que je sois en disposition d'tre converti  quelque
ide nouvelle. La question n'est plus un mystre pour personne et,
certes, je suis surpris qu'elle ait jamais t un mystre.

- Comme je ne crois pas  la thorie, je ne ferai nul effort pour
vous la faire adopter, dit Erskine en riant, mais elle peut vous
intresser.

- Dites-la moi, parbleu! rpondis-je. Si la thorie est  moiti
aussi dlicieuse que la peinture, je serai plus que satisfait.

- Eh bien! reprit Erskine en allumant une cigarette, je dois
commencer par vous parler de Cyril Graham lui-mme.

Lui et moi nous habitions la mme maison  Eton. J'avais un ou
deux ans de plus que lui, mais nous tions trs grands amis. Nous
travaillions et nous nous amusions tout le temps ensemble. Certes,
nous nous amusions beaucoup plus que nous ne travaillions, mais je
ne puis dire que je regrette cela.

C'est toujours un avantage de n'avoir pas reu une orthodoxe
ducation de boutiquier. Ce que j'ai appris dans les lices de jeu
d'Eton m'a t tout aussi utile que tout ce que l'on m'a enseign
 Cambridge.

Il faut que je vous dise que le pre et la mre de Cyril taient
tous les deux morts. Ils s'taient noys dans un pouvantable
accident de yacht prs de l'le de Wight.

Son pre avait t dans la diplomatie et avait pous une fille,
la fille unique en fait, du vieux lord Crediton qui devint le
tuteur de Cyril aprs la mort de ses parents.

Je ne crois pas que lord Crediton se soucit beaucoup de Cyril. En
fait, il n'avait jamais pardonn  sa fille d'pouser un homme qui
n'avait pas de titre.

C'tait un trange aristocrate de la vieille roche, qui jurait
comme un marchand de pommes frites et avait les manires d'un
fermier.

Je me souviens de l'avoir vu une fois un jour de distribution des
prix. Il gronda contre moi, il me donna un souverain et me dit de
ne pas devenir un _sacr radical_ comme mon pre.

Cyril avait trs peu d'affection pour lui et n'avait pas de plus
grande joie que de venir passer la plus grande partie de ses
congs avec nous en cosse.

En ralit, ils ne s'accordaient jamais ensemble.

Cyril le considrait comme un ours et il jugeait Cyril effmin.

Il tait effmin, je veux bien, en certaines choses, quoiqu'il
ft un excellent cavalier et un tireur de premire force. En fait,
il obtint les fleurets d'honneur avant de quitter Eton. Mais son
attitude tait trs molle.

Il n'tait pas mdiocrement vain de sa bonne mine et avait une
rpugnance extrme pour le _foot ball._

Les deux choses qui le charmaient rellement, c'taient la posie
et l'art scnique.  Eton, il tait toujours occup  se farder et
 rciter du Shakespeare et quand nous allmes au collge de la
Trinit, la premire anne, il devint un membre du A. D. C.

Je me souviens que je fus toujours trs jaloux de son got pour la
scne. Je lui tais absurdement dvou. J'tais un garon gauche,
faible, avec d'normes pieds et le visage horriblement couvert de
taches de rousseur.

Les taches de rousseur, c'est la plaie des familles cossaises,
comme la goutte celle des familles anglaises.

Cyril avait l'habitude de dire que des deux il prfrait la
goutte, mais il attachait toujours une importance absurde 
l'extrieur des gens et, une fois, il lut, devant notre club de
controverse, un mmoire pour prouver qu'il valait mieux avoir
bonne mine qu'tre bon.

Certes, il tait tonnamment beau.

Les gens, qui ne l'aimaient pas, les Philistins et les professeurs
de collge, les jeunes gens qui tudiaient pour tre d'glise,
avaient coutume de dire qu'il n'tait que joli, mais sur son
visage il y avait bien autre chose que de la joliesse.

Je crois qu'il tait la plus splendide des cratures que j'aie
jamais vue et rien ne peut surpasser la grce de ses mouvements,
le charme de ses manires. Il sduisait tous ceux qui mritaient
qu'on les sduisit et bien des gens qui ne le mritaient pas.

Il tait souvent volontaire et impertinent et bien souvent je
pensais qu'il manquait pouvantablement de sincrit.

Cela tait d, je crois, surtout  son dsir immodr de plaire.
Pauvre Cyril! je lui dis une fois qu'il se contentait de triompher
 bon compte, mais il n'en fit que rire.

Il tait horriblement gt.

Tous les gens charmants, j'imagine, sont horriblement gts. C'est
le secret de leur attraction.

Pourtant il me faut vous parler du jeu de Cyril.

Vous savez que l' A. D. C. ne fait accueil sur sa scne  aucune
actrice, du moins, c'tait ainsi de mon temps; je ne sais comment
les choses se passent aujourd'hui.

Eh bien! tout naturellement Cyril tait toujours choisi pour les
rles de jeunes filles et, quand on donna _Comme il vous plaira,
_ce fut lui qui joua Rosalinde.

L'excution fut merveilleuse.

En fait, Cyril Graham tait la seule Rosalinde parfaite que j'aie
jamais vue. Il me serait impossible de vous dcrire la beaut, la
dlicatesse, le raffinement en tous points de son jeu.

Il fit une norme sensation et l'horrible petit thtre - ce
n'tait pas autre chose alors - tait comble chaque soir.

Mme quand je lis la pice maintenant, je ne puis m'empcher de
songer  Cyril. Elle et pu tre faite pour lui.

L'anne suivante, il prit ses grades et vint  Londres se prparer
 la carrire diplomatique. Mais il ne travaillait jamais. Il
passait ses journes  lire les _Sonnets _de Shakespeare et ses
soires  frquenter le thtre.

Il avait certes une envie folle de monter sur les planches. Lord
Crediton et moi, nous fmes tous nos efforts pour l'en empcher.

Peut-tre s'il s'tait mis  jouer, il serait encore vivant.

C'est toujours une chose sotte que de donner des conseils, mais
donner de bons conseils est absolument question de chance. Je vous
souhaite de ne jamais tomber dans l'erreur de vouloir conseiller.
Si vous le faites, vous aurez  le regretter.

Eh bien! pour en venir au vrai noeud de cette histoire, un jour je
reus une lettre de Cyril dans laquelle il me demandait de passer
chez lui le soir.

Il avait un dlicieux appartement  Piccadilly avec vue sur le
Green Park, et, comme j'avais l'habitude d'aller le voir tous les
jours, je fus un peu surpris qu'il et pris la peine de m'crire.

Naturellement j'allai chez lui et, quand j'arrivai, je le trouvai
dans un tat de grande surexcitation.

Il me dit qu'il avait enfin dcouvert le vrai secret des _Sonnets
_de Shakespeare, que tous les lettrs et les critiques avaient
fait fausse route et qu'il tait le premier qui, travaillant
uniquement d'aprs l'vidence des faits, avait lucid qui tait
rellement monsieur W. H.

Il tait tout  fait fou de joie et il demeura longtemps sans
vouloir me dire sa thorie.

Enfin, il exhiba un paquet de notes, prit son exemplaire des
_Sonnets _sur sa chemine, s'assit et me ft une longue confrence
sur toute la question.

Il dbuta par tablir que le jeune homme,  qui Shakespeare
adressait ces pomes trangement passionns, devait tre quelqu'un
qui avait t rellement un facteur vital dans le dveloppement de
son art dramatique et que ni lord Pembroke ni lord Southampton ne
se trouvaient dans ce cas.

En outre,  tout prendre, ce ne pouvait tre un homme de haute
naissance, comme il rsulte abondamment du sonnet 25, dans lequel
Shakespeare le met en parallle avec ceux qui sont les favoris de
_grands princes _et dit avec une entire franchise:

_Que ceux qui sont en faveur auprs de leurs toiles se parent
des honneurs publics et des titres superbes, tandis que moi, que
la fortune prive de tels triomphes, je jouis d'un bonheur inespr
qui est pour moi l'honneur suprme,_

et termine le sonnet en se flicitant de la condition mdiocre de
celui qu'il adorait tant.

_Heureux suis-je donc, moi qui aime et suis aim, sans pouvoir
infliger la disgrce ni la subir._

Cyril dclarait que ce sonnet serait tout  fait inintelligible si
nous imaginions qu'il tait adress soit au comte de Pembroke,
soit au comte de Southampton qui, tous deux, taient des hommes de
la plus haute situation en Angleterre et pleinement en droit
d'tre qualifis de _grands princes_.

Pour appuyer cette opinion, il me lut les sonnets 124 et 125, dans
lesquels Shakespeare nous dit que son amour n'est pas _un enfant
royal, _qu'il _n'est pas gn par la pompe souriante, _mais qu'il
_a t lev loin de tout accident._

J'coutais avec un trs grand intrt, car je ne crois pas que la
remarque eut t faite jusque-l; mais ce qui suivit tait encore
plus curieux et me sembla alors solutionner compltement la cause
de Pembroke.

Nous avons appris de Meres [8] que les _Sonnets _ont t crits
avant 1598 et le sonnet 104 nous informe que l'amiti de
Shakespeare pour monsieur W. H. existait dj depuis trois ans.
Or, lord Pembroke, qui tait n en 1580, n'est pas venu  Londres
avant sa dix-huitime anne, c'est--dire avant 1598 et la liaison
de Shakespeare avec monsieur W. H. doit avoir commenc en 1594 ou
au dbut de 1595. En consquence, Shakespeare n'a pu connatre
lord Pembroke qu'aprs avoir crit les _Sonnets._

Cyril remarqua aussi que le pre de Pembroke ne mourut pas avant
1601; tandis qu'il rsulte du vers:

_Vous avez eu un pre; puisse votre fils en dire autant,_

que le pre de monsieur W. H. tait mort en 1598.

En outre, il tait absurde d'imaginer que quelque diteur du
temps, - et la prface est de la main de l'diteur - aurait os
appeler William Herbert comte de Pembroke monsieur.

Le cas de lord Buckhurst, qualifi de M. Sackville, n'a rien de
similaire, car lord Buckhurst n'tait pas un pair, mais simplement
le plus jeune fils d'un pair qui recevait un titre de courtoisie,
et le passage du _Parnasse d'Angleterre, _o il est ainsi parl de
lui, n'est pas une ddicace en forme et avec apparat, mais une
simple allusion fortuite.

Voil pour lord Pembroke, dont Cyril dmolissait aisment les
prtendues prtentions, tandis que je restais abasourdi de sa
dmonstration.

Pour lord Southampton, Cyril prouvait encore moins de
difficults.

Southampton devint,  un ge encore tendre, l'amoureux d'Elisabeth
Vernon: il n'avait donc pas besoin qu'on le supplit de se marier.

Il n'tait pas beau. Il ne ressemblait pas  sa mre, comme
monsieur W. H.

_Tu es le miroir de ta mre, et elle retrouve en toi l'aimable
avril de sa jeunesse..._

et par dessus tout son nom de baptme tait Henry, tandis que les
sonnets  jeux de mots (le 135e et le 143e) prouvent que le nom de
baptme de l'ami de Shakespeare tait le mme que le sien, Will.

Quant aux autres insinuations des infortuns commentateurs que
monsieur W. est une faute d'impression pour monsieur W. S., c'est-
-dire William Shakespeare; que _monsieur W. H. all _doit tre un
monsieur W. Hall, que monsieur W. H. est monsieur William Hathevay
et qu'aprs _Wisheth_[9] il faut mettre un point, ce qui fait de
monsieur W. H. l'auteur et non le sujet de la ddicace, Cyril se
dbarrassa d'elles en fort peu de temps et il ne vaut pas la peine
de mentionner ses raisonnements, quoique je me souvienne qu'il me
fit clater de rire en me lisant -je suis heureux de dire que ce
ne fut pas dans l'original - quelques extraits d'un commentateur
allemand du nom de Bernstroff qui prtendait soutenir que monsieur
Will n'tait autre que monsieur William Himself (lui-mme).

Graham se refusait  admettre un seul instant que les _Sonnets
_fussent de pures satires de l'oeuvre de Drayton et de John Davies
d'Hereford.

Pour lui, comme pour moi, c'taient des pomes d'une porte
srieuse et tragique, expression de l'amertume de coeur de
Shakespeare et adoucis par le miel de ses lvres.

Encore moins voulait-il admettre que ce fut une simple allgorie
philosophique et que Shakespeare adresst ses Sonnets au Moi
idal,  la Nature humaine idale,  l'Esprit de beaut,  la
Raison, au divin Logos ou  l'glise catholique.

Il sentait, comme certes, je crois que nous le sentons tous que
les _Sonnets _sont adresss  un tre qui a une individualit
propre,  un jeune homme dtermin, dont la personnalit, pour une
raison quelconque, semble avoir rempli l'me de Shakespeare d'une
terrible joie et d'un non moins terrible dsespoir.

Aprs avoir de la sorte dbarrass la route, Cyril me demanda de
chasser de mon esprit toutes les ides prconues que je pouvais
m'tre faites sur ce sujet et de prter une oreille impartiale et
bienveillante  sa propre thorie.

Le problme, qu'il signalait, tait celui-ci: Quel tait le jeune
homme contemporain de Shakespeare,  qui, sans qu'il ft de noble
naissance ou mme de noble caractre, il avait pu s'adresser en
termes d'une telle adoration passionne que nous ne pouvons que
nous tonner de ce culte trange et tre presque effrays de
tourner la cl de la serrure qui enferme le mystre du coeur du
pote? Quel tait celui dont la beaut physique tait telle
qu'elle devint la vraie pierre angulaire de l'art de Shakespeare,
la vraie source de l'inspiration de Shakespeare, la vraie
incarnation des rves de Shakespeare?

Le regarder uniquement comme l'objet de certains pomes d'amour,
c'est oublier toute la signification des pomes, car l'art, dont
Shakespeare parle dans les _Sonnets, _n'est pas l'art des _Sonnets
_eux-mmes, qui certes ne furent pour lui que des choses lgres
et intimes, c'est l'art du Dramaturge  qui il fait toujours
allusion et celui dont Shakespeare dit:

_Tu es tout mon art et tu exaltes jusqu' la science mon
ignorance grossire,_

celui  qui il promet l'immortalit,

_L o le souffle a le plus de puissance, sur la bouche mme de
l'humanit._

n'tait srement pas autre que le jeune acteur pour qui il cra
Viola et Imogne, Juliette et Rosalinde, Portia et Desdemone, et
Cloptre elle-mme.

Telle tait la thorie de Cyril Graham, tire, comme vous le
voyez, uniquement des _Sonnets _et dont l'acceptation ne dpendait
pas tant d'une preuve par dmonstration ou d'une vidence formelle
que d'une sorte de flair spirituel et artistique par lequel seul,
prtendait-il, on pouvait discerner le vrai sens des posies.

Je me souviens qu'il me lut ce beau sonnet:

_Comment ma muse pourrait-elle manquer de sujet tant que de ton
souffle tu verses dans mon vers ton ineffable inspiration trop
parfaite pour tre confie  un papier vulgaire?_

_Oh! Remercie-toi toi-mme si tu trouves chez moi rien qui vaille
la peine que tu le lises; car quel est l'tre assez muet pour ne
rien pouvoir te dire, quand toi-mme tu donnes la lumire  ton
invention._

_Sois pour lui la dixime muse, dix fois plus puissante que les
neuf vieilles invoques par les rimeurs: et celui qui t'invoquera
produira des nombres ternels qui mriront dans un avenir
lointain._

Il me fit remarquer combien c'tait une complte confirmation de
sa thorie.

En effet, il feuilleta attentivement tous les _Sonnets _et montra,
ou s'imagina qu'il montrait que dans la nouvelle explication de
leur signification qu'il proposait, les choses qui avaient paru
obscures, ou dfectueuses, ou exagres, devenaient claires et
rationnelles et de haute porte artistique, illuminant la
conception de Shakespeare des vrais rapports entre l'art de
l'acteur et l'art du dramaturge.

Il est, certes, vident qu'il devait y avoir dans la compagnie de
Shakespeare quelque merveilleux jeune acteur d'une grande beaut,
 qui il confiait le soin de personnifier ses nobles hrones; car
Shakespeare tait un organisateur de tourne dramatique, en mme
temps qu'un pote plein d'imagination. Or, Cyril Graham avait fini
par dcouvrir le nom du jeune acteur.

C'tait Will, ou comme il prfrait l'appeler Willie Hughes.

Il avait trouv le nom de baptme dans les sonnets  jeu de mots
125 et 143 et le nom de famille, d'aprs lui, tait cach dans le
huitime vers du sonnet 20 ou monsieur W. H. est dcrit comme.

_Un homme par le teint mais battant tous les TEINTS possibles._

Dans l'dition originale des _Sonnets, TEINTS (hews) _est imprim
en lettres capitales et en italiques et cela, prtendait-il,
montrait clairement qu'il y avait l une tentative de jeu de mots.

Cette faon de voir recevait une grande part de confirmation de
ces sonnets dans lesquels des jeux de mots bizarres taient faits
sur les mots _usage _et _usure._

Naturellement je me laissai convaincre d'emble et Willie Hughes
devint pour moi un tre aussi rel que Shakespeare.

La seule objection, que je fis  la thorie, tait que le nom de
Willie Hughes ne se trouve pas dans la liste des acteurs de la
compagnie de Shakespeare imprime au premier folio.

Cyril, pourtant, tablit que l'absence du nom de Willie Hughes de
cette liste dmontrait rellement la thorie, puisqu'il rsultait
du sonnet 86 que Willie Hughes avait abandonn la troupe de
Shakespeare pour jouer dans un thtre rival, probablement dans
quelques-unes des pices de Chapman[10].

C'est en allusion  ce fait que dans le grand sonnet sur Chapman,
Shakespeare dit  Willie Hughes:

_Mais ds que votre jeu a rehauss sa posie, la mienne n'a plus
eu de sujet et c'est ce qui l'a fait languir._

l'expression _ds que votre jeu a rehauss sa posie _se
rapportant sans nul doute  la beaut du jeune acteur qui faisait
vivre, ralisait les vers de Chapman et leur ajoutait du charme.

La mme ide se trouvait encore nonce dans le 79e sonnet:

_Tant que seul j'ai invoqu ton aide, mon vers seul a possd
toute ta gentille grce;_ _mais maintenant mes nombres gracieux
sont dchus et ma muse malade cde la place  une autre,_

et dans le sonnet qui le prcde immdiatement o Shakespeare dit:

_Toutes les autres plumes ont pris exemple sur moi_[11] _et
rpandent leur posie sous ton patronage,_

le jeu de mot use=Hughes tant naturellement voulu et la phrase
_rpandent leur posie sous ton patronage _signifiant _avec votre
concours comme acteur donnent leurs pices au public._

C'tait une nuit superbe.

Presque jusqu'au jour nous demeurmes assis l  lire et  relire
les _Sonnets._

Un peu aprs pourtant, je commenai  voir que, avant que la
thorie pt tre lance publiquement sans une forme vraiment
parfaite, il tait ncessaire d'apporter une dmonstration de
l'existence de ce jeune acteur Willie Hughes, en dehors des
_Sonnets._

Si, un jour, l'on pouvait tablir l'existence de ce personnage, il
n'y aurait plus de doute possible sur son identit avec monsieur
W. H.

Autrement la thorie tomberait  terre.

J'exposai cela  Cyril de la faon la plus nette.

Il fut fort ennuy de ce qu'il appelait ma tournure d'esprit de
Philistin et il fut mme un peu amer sur ce sujet.

Pourtant, je lui fis promettre que, dans son propre intrt, il ne
publierait pas sa dcouverte avant d'avoir mis toute la question
hors de doute et, pendant de longues semaines, nous feuilletmes
les registres des glises de la Cit, les manuscrits Alleyn 
Dulwich, les papiers du Record Office, les papiers de lord
Chamberlain, bref tout ce que nous pensions pouvoir contenir
quelque allusion  Willie Hughes.

Nous ne dcouvrmes rien, cela va sans dire et chaque jour
l'existence de Willie Hughes me paraissait devenir plus
problmatique.

Cyril tait dans un tat pouvantable. Il remettait la question
sur le tapis tous les jours, s'efforant de me convaincre, mais
j'avais vu le point faible de la thorie et je me refusais  y
croire tant que l'existence de Willie Hughes, l'acteur adolescent
du temps d'Elisabeth, n'avait pas t dmontre sans doute ni
hsitation possible.

Un jour, Cyril quitta Londres pour se rendre chez son grand-pre,
du moins je le crus alors, mais plus tard j'ai appris de lord
Crediton qu'il n'en fut pas ainsi.

Aprs une quinzaine, je reus de Cyril un tlgramme, expdi de
Warwick, o il me priait de ne pas manquer de venir dner avec
lui, ce soir-l,  huit heures prcises.

 mon arrive, il m'accueillit par ces mots:

- Le seul aptre, qui ne mritait pas que rien lui ft prouv,
tait saint Thomas et saint Thomas fut le seul aptre  qui la
preuve fut donne.

Je lui demandai ce qu'il voulait dire.

Il rpondit qu'il ne lui avait pas t seulement possible
d'tablir l'existence au XVIe sicle d'un acteur adolescent nomm
Willie Hughes, mais de prouver, avec l'vidence la plus
concluante, que c'tait bien l le monsieur W. H. des _Sonnets._

Il ne voulut rien me dire de plus pour le moment; mais, aprs le
dner, il mit solennellement sous mes yeux le portrait, que je
vous ai montr, et me dit qu'il l'avait dcouvert, par le hasard
le plus extraordinaire, clou  un des panneaux d'un vieux coffre
qu'il avait achet dans une maison de ferme du comt de Warwick.

Il avait naturellement rapport galement le coffre lui-mme qui
tait un fort beau spcimen de l'bnisterie du temps d'Elisabeth.

Au milieu du panneau de front on lisait, sans le moindre doute les
initiales W. H. graves dans le bois.

C'tait ce monogramme qui avait attir l'attention de Cyril et il
me dit qu'il n'avait song  examiner avec soin l'intrieur du
coffre que plusieurs jours aprs qu'il l'avait en sa possession.

Un matin, pourtant, il s'aperut que l'une des parois du coffre
tait beaucoup plus paisse que l'autre et en y regardant de trs
prs il dcouvrit qu'un panneau de peinture encadr y tait
embot.

Il le dgagea et il se trouva que c'tait le portrait qui tait
maintenant tal sur le canap.

Le panneau tait trs sale et couvert de moisissures, mais il
russit  le nettoyer et,  sa grande joie, il vit qu'il tait
tomb par pur hasard sur la seule chose qui pt exciter son dsir.

C'tait un portrait authentique de monsieur W. H. Sa main reposait
sur la page ddicatoire des _Sonnets _et, sur le chssis mme, on
pouvait distinguer le nom du jeune homme crit en initiales noires
sur un fond d'or terni: monsieur William Hews.

Bon! que pouvais-je dire?

Il ne me vint pas un instant  la pense que Cyril Graham me jout
la comdie et qu'il essayt de dmontrer la thorie au moyen d'un
faux.

- Mais est-ce un faux? demandai-je.

- Certes oui, dit Erskine. C'tait un faux trs bien fait, mais ce
n'en tait pas moins un faux.

Je crus alors que Cyril avait eu ses apaisements sur toute cette
question, mais je me souviens qu'il me dit plus d'une fois que
pour lui il n'tait besoin d'aucune preuve de ce genre et qu'il
croyait la thorie complte, mme sans cela.

Je riais de sa confiance.

Je lui dis que sans cette preuve toute la thorie dgringolait 
terre et je le flicitai chaudement de sa merveilleuse dcouverte.

Alors nous dcidmes que le portrait serait grav ou reproduit en
fac-simil et plac comme frontispice en tte de l'dition des
_Sonnets _de Cyril.

Pendant trois mois, nous ne fmes que repasser tous les pomes
vers par vers jusqu' ce que nous emes domin toutes les
difficults du texte ou de sens.

Un malheureux jour, j'tais dans un magasin d'estampes  Holborn,
quand je vis sur le comptoir quelques dessins  la pointe d'argent
extrmement beaux.

Je fus si fort attir par eux que je les achetai, et le
propritaire du magasin, un certain Rawlings, me dit qu'ils
taient l'oeuvre d'un jeune peintre nomm Edward Merton qui tait
trs habile, mais aussi pauvre qu'un rat d'glise.

Quelques jours aprs, j'allai voir Merton dont le marchand
d'estampes m'avait donn l'adresse.

Je trouvai un jeune homme ple, intressant, avec une femme de
mine assez banale, un modle, ainsi que je l'appris par la suite.

Je lui dis combien j'avais admir ses dessins, ce qui me parut lui
tre trs agrable, et je lui demandai s'il pourrait me montrer
quelque autre de ses oeuvres.

Comme nous feuilletions un portefeuille rempli de choses
rellement ravissantes, - car Merton avait une touche trs
dlicate et tout  fait dlicieuse, -j'aperus tout  coup une
esquisse du portrait de monsieur W. H. Il n'y avait aucun doute 
concevoir  ce sujet.

C'tait presque un _fac-simile:_ la seule diffrence tait que les
masques de la tragdie et de la comdie n'taient pas suspendus 
la table de marbre, comme dans le portrait, mais gisaient sur le
plancher aux pieds du jeune homme.

- O diable avez-vous dnich cela? dis-je.

Il devint un peu confus et rpondit:

- Ce n'est rien. Je ne savais pas que ce dessin tait dans le
portefeuille. C'est une chose sans valeur aucune.

- C'est ce que vous avez fait pour monsieur Cyril Graham, s'cria
sa matresse. Si ce monsieur veut l'acheter, pourquoi ne pas le
lui vendre?

- Pour monsieur Cyril Graham, rptai-je. Avez-vous peint le
portrait de monsieur W. H.?

- Je ne sais ce que vous voulez dire, rpliqua-t'il, en devenant
trs rouge.

Bon! L'histoire tait vraiment terrible.

La femme lcha tout le secret.

En partant, je lui donnai cinq livres.

Maintenant il ne m'est pas possible d'y songer, mais certes
j'tais alors furieux.

J'allai d'un trait chez Cyril.

Je l'attendis trois heures avant qu'il revnt, avec cet affreux
mensonge qui s'panouissait sur son visage et je lui dis que
j'avais dcouvert le faux.

Il devint trs ple et me dit:

- J'ai fait cela uniquement pour vous. Vous n'auriez pas t
convaincu autrement. Cela ne porte aucune atteinte  la vrit de
la thorie.

- La vrit de la thorie! m'criai-je. Moins vous en parlerez et
mieux cela vaudra. Vous-mme vous n'y avez jamais cru. Si vous y
aviez cru, vous n'auriez pas commis un faux pour en faire la
preuve.

Il s'changea entre nous des paroles violentes. Nous emes une
querelle pouvantable. Je l'avoue, je fus injuste. Le lendemain
matin, il tait mort.

- Mort! m'criai-je.

- Oui, il se tua d'un coup de revolver. Un peu de son sang jaillit
sur le cadre du portrait juste  la place o le nom tait peint.
Quand j'arrivai, - son domestique m'avait sur-le-champ envoy
chercher, - la police tait dj l. Il avait laiss une lettre
pour moi, crite videmment dans la plus grande agitation et la
plus grande dtresse du coeur.

- Que contenait-elle? demandai-je.

- Oh! qu'il avait une foi absolue dans l'existence de Willie
Hughes, que le faux du portrait n'avait t fait que comme une
concession  mon gard et n'affaiblissait  aucun degr la vrit
de la thorie; bref, que pour me montrer combien sa foi tait
ferme et inbranlable, il allait offrir sa vie en sacrifice au
secret des _Sonnets._

C'tait une lettre folle, dmente. Je me souviens qu'il finissait
en me disant qu'il me confiait la thorie Willie Hughes et que
c'tait  moi de la prsenter an monde et de dvoiler le secret du
coeur de Shakespeare.

- C'est l une bien tragique histoire, m'criai-je, mais pourquoi
n'avez-vous pas accompli ses voeux?

Erskine haussa les paules.

- Parce que c'est du commencement  la fin une thorie absolument
errone, rpondit-il.

- Mon cher Erskine, lui dis-je en me levant de mon sige, vous
tes l-dessus dans une erreur complte. C'est la seule cl
parfaite des _Sonnets _de Shakespeare qu'on ait jamais construite.
Elle est parfaite dans tous ses dtails. Je crois  Willie Hughes.

- Ne dites pas cela, rpliqua gravement Erskine. Je reconnais
qu'il y a dans l'ide quelque chose qui sduit invitablement et
intellectuellement il n'y a rien  y redire. J'ai examin la
question dans tous ses dtails et je vous assure que la thorie
est entirement fallacieuse. Elle est plausible jusqu' un certain
point. Au del tout dgringole. Pour l'amour du ciel, mon cher
enfant, ne vous lancez pas sur ce thme de Willie Hughes. Vous y
briseriez votre coeur.

- Erskine, rpondis-je, c'est votre devoir de donner cette thorie
au monde. Si vous ne le faites pas, je le ferai. En la passant
sous silence, vous portez atteinte  la mmoire de Cyril Graham,
le plus jeune et le plus splendide de tous les martyrs de la
littrature. Je vous supplie de lui rendre justice. Il est mort
pour cette thorie, ferez-vous qu'il sera mort en vain?

Erskine me regarda avec stupeur.

- Vous tes emport par l'motion de toute cette histoire, dit-il.
Vous oubliez qu'une chose n'est pas ncessairement vraie parce
qu'un homme meurt pour elle.

J'tais dvou  Cyril Graham. Sa mort a t pour moi un terrible
coup. Je ne m'en remettrai pas de bien des annes.

Mais Willie Hughes? Il n'y a rien dans l'ide de Willie Hughes.
Pareil personnage n'a jamais exist.

Quant  rvler toute l'histoire au monde, le monde croit que
Cyril Graham s'est tu par accident. La seule preuve qu'il s'tait
tu rsultait de la lettre qu'il m'a crite et le public n'a
jamais rien su de cette lettre. Actuellement mme lord Crediton
croit que tout cela fut accidentel.

- Cyril Graham a sacrifi sa vie  une grande ide, rpondis-je,
et si vous ne voulez pas parler de son martyre, parlez au moins de
sa foi.

- Sa foi, dit Erskine, tait base sur une chose qui tait fausse,
sur une chose que pas un scholiaste de Shakespeare ne voudrait
accepter un moment. On rirait de la thorie. Ne jouez pas le rle
d'un fou. Ne suivez pas une chimre qui ne mne  aucun but. Vous
commencez par affirmer l'existence de la personne mme dont il
s'agit de prouver l'existence. En outre, tout le monde sait que
les _Sonnets _sont adresss  lord Pembroke. La question est
rsolue une fois pour toutes.

- La question n'est pas rsolue, m'criai-je. Je rpandrai la
thorie que Cyril Graham a laisse et je prouverai au monde qu'il
avait raison.

- Enfant ttu, dit Erskine, rentrez chez vous. Il est plus de deux
heures. Et ne pensez plus  Willie Hughes. Je regrette de vous en
avoir parl et je suis tout  fait dsol de vous avoir converti 
une chose  laquelle je ne crois pas.

- Vous m'avez donn la cl du plus grand mystre de la littrature
moderne, rpondis-je. Et je n'aurai pas de repos jusqu' ce que je
vous aie fait reconnatre  tous que Cyril Graham tait le plus
subtil critique shakespearien de nos jours.

Comme je regagnais mon domicile  travers le parc de Saint-James,
l'aurore naissait sur Londres. Sur le lac poli, les cygnes blancs
dormaient et le squelette du palais se dtachait en pourpre sur le
ciel vert ple.

Je pensai  Cyril Graham et mes yeux se remplirent de larmes.

II

Il tait midi pass quand je m'veillai et le soleil ruisselait 
travers les rideaux de ma chambre en longues coules obliques d'or
poussireux.

Je dis  mon domestique que je n'tais chez moi pour personne et,
aprs avoir pris une tasse de chocolat et un petit pain, j'allai
chercher sur un rayon de ma bibliothque mon exemplaire des
_Sonnets _de Shakespeare et je commenai  les parcourir avec
grande attention.

Chaque pome me parut une confirmation de la thorie de Cyril
Graham.

Il me semblait que j'avais la main appuye sur le coeur de
Shakespeare et que je comptais un  un tous les battements et
toutes les pulsations de la passion.

Je songeai au merveilleux acteur adolescent et je vis son visage
dans chaque vers.

Deux sonnets, je m'en souviens, me frapprent particulirement:
c'taient le 53e et le 67e.

Dans le premier de ces sonnets, Shakespeare, louant Willie Hughes
de la souplesse de son jeu, du vaste champ de ses rles, un champ
qui s'tend de Rosalinde  Juliette et de Batrice  Ophlie, lui
dit:

_De quelle substance tes-vous donc fait, vous qu'escortent des
millions d'ombres tranges? Chaque tre n'a qu'une ombre unique,
et vous, qui n'tes qu'un pourtant, vous prtez votre ombre 
tout,_

vers qui taient inintelligibles s'ils ne s'adressaient pas  un
acteur, car le mot _ombre _avait au temps de Shakespeare un sens
qui se rattachait  la scne.

Les meilleurs en ce genre ne sont que des ombres, dit Thse des
acteurs dans le _Songe d'une Nuit d't, _et il y a bien d'autres
allusions similaires dans la littrature de l'poque.

Les _Sonnets _appartenaient videmment aux sries dans lesquelles
Shakespeare disait la nature de l'art de l'acteur et du
temprament trange et rare qui est indispensable au parfait
comdien.

Comment se fait-il, dit Shakespeare  Willie Hughes, que vous
ayez tant de personnalits, et alors il en arrive  tablir que
sa beaut est telle qu'elle semble raliser toute forme et toute
phase de fantaisie, incarner tout rve de l'imagination cratrice,
une ide, qui est encore exprime plus avant dans le sonnet qui
suit immdiatement, ou en commenant par la dlicate pense:

_Oh! comme la beaut semble plus belle lorsqu'elle est embaume
par _LA VRIT.

Shakespeare nous invite  remarquer combien la vrit du jeu, la
vrit de la reprsentation visible sur la scne, ajoute au
prestige de la posie, donne la vie  toute sa nature sduisante
et la ralit actuelle  sa forme idale.

Et pourtant, dans le 67e sonnet, Shakespeare invite Willie Hughes
 renoncer  la scne si artificielle avec sa vie fausse, ses
mimes au visage maquill et au costume sans ralit, ses
influences et ses suggestions immorales, son loignement du vrai
monde, de l'action relle et du langage sincre.

_Oh! pourquoi mon bien-aim vivrait-il avec la corruption et
honorerait-il le sacrilge de son prestige en sorte que le pch
obtiendrait par lui un avantage dcisif et se parerait de sa
socit?_

_Pourquoi le fard imiterait-il le teint de ses joues et
plagierait-il, par une copie inanime, leurs vives couleurs?_
_Pourquoi la pauvre beaut chercherait-elle indirectement les
reflets de la rose, quand elle a la rose vraie?_

Il peut sembler trange qu'un aussi grand dramaturge que
Shakespeare, qui ralisa sa propre perfection comme artiste et son
humanit comme homme sur le plan idal de la littrature du
thtre et du jeu scnique, ait crit en ces termes sur le
thtre, mais nous devons nous souvenir que, dans les sonnets 110
et 111, Shakespeare nous montre qu'il tait las du monde des
marionnettes et plein de honte d'avoir jou aux yeux de tous son
rle d'arlequin. Le 111e sonnet surtout est amer:

_Oh! grondez  mon sujet la fortune, cette desse coupable de
tous mes torts, qui ne m'a laiss d'autre moyen d'existence que la
ressource publique qui nourrit une vie publique._

_C'est l ce qui fait que mon nom porte un stigmate et que ma
nature est, pour ainsi dire, marque du mtier qu'elle fait comme
la main du teinturier. Ayez donc piti de moi et souhaitez que je
sois rgnr,_

et il y a ailleurs bien des signes du mme sentiment, signes
familiers  tous les vrais fanatiques de Shakespeare. Un point
m'embarrassa beaucoup quand je lus les _Sonnets _et il s'coula
bien des jours avant que j'tablisse la Vraie interprtation que
certes Cyril Graham lui-mme parat ne pas avoir saisie.

Je ne pouvais comprendre que Shakespeare accordt tant
d'importance  voir son jeune ami se marier.

Lui-mme s'tait mari jeune, et le rsultat n'avait pas t
heureux: il n'tait pas probable qu'il voult pousser Willie
Hughes  commettre la mme erreur.

Le jeune acteur de Rosalinde n'avait rien  gagner au mariage et
aux passions de la vie relle. Les premiers sonnets, avec leurs
tranges supplications d'avoir des enfants, me parurent une note
discordante.

L'explication du mystre m'arriva presque subitement et je la
trouvai dans la bizarre ddicace.

On doit se rappeler que la ddicace est ainsi conue:

_ l'unique engendreur de ces sonnets ci-aprs_
_Monsieur W. H., tout le bonheur Et cette ternit,_
_promesses de_
_notre pote immortel,_
_puisse-t'il les avoir._
C'est le souhait bien sincre
_de celui qui aventure_
_cette publication_

_T. T._

Quelques commentateurs ont suppos que le mot _engendreur _dans
cette ddicace indique simplement celui qui a fourni les _Sonnets
_ Thomas Thorpe, leur diteur. Mais cette opinion est maintenant
gnralement abandonne et les plus hautes autorits sont tout 
fait d'accord sur ce point que ce mot est pris dans le sens
_d'inspirateur, _la mtaphore tant tire de l'analogie de la vie
physique.

Alors je vis que la mme mtaphore est employe par Shakespeare
lui-mme dans tous ses pomes et cela me mit dans le droit chemin.

Finalement je fis ma grande dcouverte.

Le mariage que Shakespeare propose  Willie Hughes, c'est le
mariage avec sa muse, une expression qui est prcisment employe
dans le 82 sonnet o, dans l'amertume de son coeur, lors de la
dfection du jeune acteur, pour qui il avait crit ses plus grands
rles et dont la beaut les lui avait vraiment inspirs, il
commence ses dolances en disant:

_Je conviens que tu n'es pas mari  ma muse._

Les enfants qu'il le suppliait d'engendrer ne sont pas des enfants
de sang et de chair, mais les plus immortels enfants d'une gloire
qui ne peut mourir.

Tout le cycle des premiers sonnets est simplement l'invitation de
Shakespeare  Willie Hughes de monter sur la scne et de se faire
acteur. Combien ce serait chose vile et vaine, dit-il, que votre
beaut, si vous n'en usiez pas.

_Lorsque quarante hivers assigeront ton front et creuseront des
tranches profondes dans le champ de ta beaut, la fire livre de
ta jeunesse, si admire maintenant, ne sera qu'une guenille dont
on fera peu de cas._

_Si l'on te demandait alors o est toute ta beaut o est tout le
trsor de tes jours florissants, et si tu rpondais que tout cela
est dans tes yeux creuss, ce serait une honte dvorante et un
strile loge._

Vous devez crer quelque chose en art. Mon vers est  toi et nat
de toi, coute-moi seulement et je mettrai au monde des vers
immortels qui vivront une ternit et vous peuplerez des formes
de votre propre visage le monde imaginaire et la scne. Ces
enfants que vous engendrez, continue-t-il, ne dpriront pas,
comme des enfants sujets  la mort, mais vous vivrez en eux et
dans mes pices: donc

_Cre un autre toi-mme pour l'amour de moi; que ta beaut vive
en ton enfant comme en toi._

Je runis tous les passages qui me paraissaient corroborer cette
interprtation: ils produisirent sur moi une forte impression et
me montrrent combien la thorie de Cyril Graham tait vraiment
complte.

Je vis aussi qu'il tait trs facile de sparer les vers, dans
lesquels il parle des _Sonnets _mmes, et ceux dans lesquels il
parle de ses grandes oeuvres dramatiques.

C'tait l un point qui avait absolument chapp aux critiques
antrieurs  Cyril Graham.

Et, pourtant, c'tait une des considrations les plus importantes
dans toutes les sries de pomes.

Aux _Sonnets _Shakespeare tait plus ou moins indiffrent. Il
n'ambitionnait pas que sa gloire repost sur eux. C'tait,  ses
yeux, sa muse lgre, comme il les appelle, et, comme le dit
Meres, il dsirait une circulation rserve, seulement parmi un
petit nombre, un nombre trs restreint d'amis.

D'autre part, il tait extrmement conscient de la haute valeur
artistique de ses pices et tmoigne d'une noble confiance en son
gnie dramatique.

Quand il dit  Willie Hughes:

_Mais ton ternel t ne se fltrira pas et ne sera pas dpossd
de tes grces. La mort ne se vantera pas de ce que tu erres sous
son ombre, quand tu grandiras dans l'avenir _EN VERS TERNELS.

_Tant que les hommes respireront et que les yeux pourront voir,
ceci vivra et te donnera la vie..._

l'expression _vers ternels _fait clairement allusion  une de ses
pices qu'il lui envoyait en mme temps, de mme que la strophe
finale vise sa confiance dans la probabilit que ses pices soient
toujours joues.

Dans une apostrophe  la muse dramatique (sonnets C et CI), nous
trouvons la mme pense.

_O donc es-tu, muse, pour oublier si longtemps de parler de ce
qui te donne toute ta puissance? Dpenses-tu ta force  quelque
indigne chant, couvrant d'ombre ta posie pour mettre la lumire
sur de vils sujets?_

s'crie-t-il.

Puis il reproche  la muse de la Tragdie et de la Comdie son
abandon de la vrit resplendissante de beaut et dit:

_Quoi! Parce qu'il n'a pas besoin d'loges, vas-tu devenir
muette? Ne donne pas ce prtexte  ton silence, car il ne tient
qu' toi de faire vivre mon ami au del d'une tombe dore et de le
faire louer par les sicles futurs._

_Allons, muse,  l'oeuvre! Je vais t'apprendre  le faire voir 
l'avenir tel qu'il apparat aujourd'hui._

C'est pourtant peut-tre dans le 55e sonnet que Shakespeare donne
 son ide l'expression la plus ample.

Imaginer que le rythme puissant du second vers se rapporte au
sonnet lui-mme, c'est absolument s'abuser sur l'intention de
Shakespeare.

Il me parut qu'il tait extrmement clair, d'aprs le caractre
gnral du sonnet, qu'il tait question d'une pice dtermine et
que la pice n'tait autre que _Romo et Juliette,_

_Ni le marbre, ni les mausoles dors des princes ne dureront
plus longtemps que mon rythme puissant. Vous conserverez plus
d'clat dans ces mesures que sur la dalle non balaye que le temps
barbouille de sa lie._

_Quand la guerre dvastatrice bouleversera les statues et que les
tumultes dracineront l'oeuvre de la maonnerie, ni l'pe de Mars
ni le feu ardent de la guerre n'entameront la tradition vivante de
votre renomme._

_En dpit de la mort et de la rage de l'oubli, vous avancerez
dans l'avenir, votre gloire trouvera place incessamment sous les
yeux de toutes les gnrations qui doivent user ce monde jusqu'au
jugement dernier._

_Ainsi jusqu' l'appel suprme auquel vous vous lverez vous-
mme, vous vivrez ici et dans la postrit sous les yeux des
amants._

Il tait aussi extrmement suggestif de noter combien l et
ailleurs Shakespeare promettait  Willie Hughes l'immortalit sous
une forme qui le rappela aux yeux des hommes, c'est--dire sous
une forme scnique dans une pice que l'on irait voir jouer.

Pendant deux semaines, je travaillai avec acharnement sur les
_Sonnets, _sortant  peine et refusant toutes les invitations.

Chaque jour, il me semblait que je dcouvrais quelque chose de
nouveau et Willie Hughes devint pour moi une espce de compagnon
spirituel, une personnalit toujours dominante.

Je finis presque par m'imaginer que je l'avais vu debout dans
l'atmosphre de ma chambre tant Shakespeare l'avait clairement
dessin avec ses cheveux d'or, sa tendre grce de fleur, ses doux
yeux aux profondeurs de rve, ses membres dlicats et mobiles et
ses mains d'une blancheur de lis.

Son seul nom exerait sur moi une vraie fascination. Willie
Hughes! Willie Hughes! Comme il avait un son de musique! Oui, quel
autre que lui pouvait tre le matre et la matresse de la
passion de Shakespeare[12], le seigneur de son amour  qui il a
t li en vasselage [13], le dlicat favori du plaisir[14], la
rose de tout l'univers[15], le hraut du printemps[16] par de
la superbe livre de la jeunesse[17], le ravissant garon qui est
une douce musique pour son auditeur[18] et dont la beaut tait
le vrai vtement du coeur de Shakespeare[19], de mme qu'il tait
la cl de vote de sa force dramatique.

Combien me paraissait amre maintenant toute la tragdie de sa
dsertion et de sa honte qu'il rendait douce et jolie[20] par la
pure magie de sa personne, mais qui n'en tait pas moins honte.

Pourtant, si Shakespeare l'a pardonn, pourquoi ne lui
pardonnerons-nous pas aussi.

Je ne me souciai pas de chercher  pntrer le mystre de son
pch.

Son abandon du thtre de Shakespeare tait une question
diffrente et je la creusai trs avant.

Finalement j'en vins  cette conclusion que Cyril Graham s'tait
tromp en regardant Chapman comme le dramaturge rival dont il est
parl dans le 80e sonnet.

C'tait videmment Marlowe  qui il tait fait allusion[21].

Alors que les _Sonnets _furent crits, on ne pouvait appliquer 
l'oeuvre de Chapman une expression telle que l'orgueilleuse
arrogance de son grand vers, bien qu'on et pu l'appliquer plus
tard au style de ses dernires pices du temps du roi Jacques.

Non, Marlowe tait sans contredit le dramaturge dont Shakespeare
parla en ces termes louangeurs et cet _affable fantme familier
qui, la nuit, le comble de ses inspirations, _tait le
Mphistophls de son _Docteur Faustus._

Sans nul doute, Marlowe fut fascin par la beaut et la grce du
jeune acteur et l'enleva au thtre de Blackfriars afin de leur
faire jouer le Gaveston de son _douard II._

Que Shakespeare eut lgalement le droit de retenir Willie Hughes
dans sa propre troupe, cela rsulte  l'vidence du sonnet 87 o
il dit:

_Adieu! tu es un bien trop prcieux pour moi et tu ne sais que
trop sans doute ce que tu vaux: _LA CHARTE _de _TA VALEUR _te
permet de te dgager et tes engagements envers moi ont tous pris
fin._

_Car ai-je d'autres droits sur toi que ceux que tu m'accordes? Et
o sont mes titres,  tant de richesses? Rien en moi ne peut
justifier ce don SPLENDIDE_ ET AINSI MA PATENTE M'EST-ELLE
RETIRE.

_Tu t'tais donn  moi par ignorance de ce que tu vaux ou par
une pure mprise sur mon compte. Aussi cette grande concession
fonde sur un malentendu, tu la rvoques en te ravisant._

_Ainsi je t'aurai possd comme dans l'illusion d'un rve; roi
dans le sommeil, mais au rveil plus rien._

Mais celui qu'il ne pouvait retenir par amour, il ne voulait pas
le retenir par force. Willie Hughes devint un des sujets de la
troupe de lord Pembroke et peut-tre joua-t-il, dans la cour
ouverte de la Taverne du Taureau Rouge, le rle du dlicat favori
du roi douard.

Lors de la mort de Marlowe, il semble tre revenu  Shakespeare
qui, quoi qu'en aient pu penser ses camarades de thtre, ne tarda
pas  pardonner le coup de tte et la trahison du jeune acteur.

Vraiment, comme Shakespeare a dessin en traits prcis le
temprament de l'acteur. Willie Hughes tait un de ceux-l,

_qui ne commettent pas l'action dont ils menacent le plus, qui
tout en mouvant les autres sont eux-mmes comme la pierre._

Il pouvait jouer l'amour, mais il ne pouvait pas l'prouver. Il
pouvait mimer la passion sans la raliser.

_Chez beaucoup l'histoire d'un coeur perfide est crite dans les
regards, crite dans des moues, des froncements de sourcils, des
grimaces tranges._

Mais avec Willie Hughes il n'en tait pas ainsi. Le Ciel, dit
Shakespeare dans un sonnet d'idoltrie folle,

_le ciel a dcrt, en te crant, qu'un doux amour respirerait
toujours sur ta face; quelles que soient tes penses ou les
motions de ton coeur, ton regard ne peut jamais exprimer que la
douceur._

Dans son esprit inconstant et son coeur faux, il tait facile
de distinguer le dfaut de sincrit et la tricherie qui parat en
quelque sorte insparable de la nature de l'artiste, comme dans
son amour des louanges ce dsir d'une rcompense immdiate qui
caractrise tous les acteurs. Et pourtant, en cela plus heureux
que les autres acteurs, Willie Hughes devait connatre quelque
chose de l'immortalit: insparablement li aux pices de
Shakespeare, il devait vivre en elles.

_Votre nom tirera de mes vers l'immortalit, lors mme qu'une
fois disparu je devrais mourir au monde entier. La terre ne peut
me fournir qu'une fosse vulgaire, tandis que vous serez enseveli 
la vue de toute l'humanit._

_Vous aurez pour monument mon noble vers que liront les yeux 
venir: et les langues futures rediront votre existence, quand tous
les souffles de notre gnration seront teints._

Il y avait des allusions sans fin  la puissance de Willie Hughes
sur son auditoire, les spectateurs attentifs, comme les appelle
Shakespeare, mais peut-tre la plus parfaite description de sa
merveilleuse matrise en art dramatique tait-elle dans la
_Plainte d'une Amante _o Shakespeare dit de lui:

_Il employait  ses artifices une masse de matire subtile 
laquelle il donnait les formes les plus tranges: rougeurs
enflammes, flots de larmes, pleurs dfaillantes; il prenait, il
quittait tous les visages, pouvant, au gr de ses perfidies,
rougir  d'impurs propos, pleurer de douleur ou devenir blanc et
s'vanouir avec des mines tragiques._

_De mme au bout de sa langue dominatrice, toutes sortes
d'arguments et de questions profondes, de promptes rpliques et de
fortes raisons dormaient et s'veillaient sans cesse  son
service. Pour faire rire le pleureur et pleurer le rieur, il avait
une langue et une loquence varie, attrapant toutes les passions
au pige de son caprice._

Un jour, je crus avoir rellement trouv Willie Hughes dans la
littrature de l'poque d'Elisabeth.

Dans un merveilleux rcit des derniers jours du grand comte
d'Essex, son chapelain Thomas Knell nous dit que, la nuit qui
prcda sa mort, le comte

_appela William Hewes qui tait son musicien pour jouer sur le
virginal et chanter. _- _Joue, lui dit-il, mon chant, Will
Hewes, et je chanterai moi-mme._ _Ainsi fit-il trs gament, non
comme le cygne plaintif qui encore ddaigneux pleure sa mort, mais
comme une douce alouette qui levant ses ailes et jetant ses yeux
vers Dieu, monte vers les nues cristallines et atteint de sa
langue intarissable les sommets des cieux altiers._

Srement le garon, qui joua sur le virginal, aux dernires heures
de la vie du pre de Stella Sydney, n'tait autre que le Will
Hewes,  qui Shakespeare ddia les _Sonnets _et dont il nous dit
qu'il tait une douce musique pour un auditeur.

Pourtant, lord Essex mourut en 1576 quand Shakespeare lui-mme
n'avait que douze ans: il tait donc impossible que son musicien
ft le monsieur W. H. des _Sonnets._

Peut-tre le jeune ami de Shakespeare tait-il le fils de celui
qui jouait du virginal.

C'tait, du moins, quelque chose d'avoir dcouvert que Will Hewes
tait un nom de l'poque d'Elisabeth.

Vraiment le nom de Hewes semble exactement li  la musique et 
la posie. La premire actrice anglaise fut la dlicieuse Margaret
Hewes dont le prince Rupert fut si perdument amoureux. Quoi de
plus probable qu'entre elle et le musicien de lord Essex il y ait
eu le jeune acteur des pices de Shakespeare!

Mais les preuves, le tmoin, o taient-ils? Hlas!... je ne pus
les trouver. Il me semblait que j'tais toujours  la veille de la
vrification dfinitive, mais que je ne pouvais jamais y arriver.

De la vie de Willie Hughes, je passai bien vite  la pense de sa
mort. J'tais curieux de savoir quelle avait t sa fin.

Peut-tre tait-il un de ces acteurs anglais qui, en 1604,
passrent en Allemagne et jourent devant le grand duc Henry-
Julius de Brunswick[22], lui-mme dramaturge de valeur, et  la
cour de cet trange lecteur de Brandebourg qui tait si amourach
de beaut qu'on a dit qu'il acheta  son poids d'ambre le jeune
fils d'un marchand ambulant grec et qu'il donna, en l'honneur de
son esclave, des ftes durant toute cette terrible anne de famine
1606-1607, quand le peuple mourait de faim dans les rues de la
ville et que, depuis sept mois, il n'tait pas tomb une goutte de
pluie.

Enfin, nous savons que _Romo et Juliette _fut jou  Dresde en
1613, cte  cte avec _Hamlet _et le _Roi Lear, _et ce n'est
srement pas  un autre que Willie Hughes que fut, en 1615, remis
le masque moul sur la tte de Shakespeare mort, par la main de
quelqu'un de la suite de l'ambassadeur d'Angleterre, - faible
souvenir du grand pote qui l'avait si tendrement aim.

Vraiment, il y avait quelque chose de vritablement captivant dans
l'ide que le jeune acteur, dont la beaut avait un lment vital
dans le ralisme et le romantisme de l'art de Shakespeare, avait
t le premier  porter en Allemagne la semence de la nouvelle
civilisation et s'tait trouv, dans cette voie, le prcurseur de
cette _aufklarung, _ou illumination, du XVIIIe sicle, ce
splendide mouvement qui, bien que, initi par Lessing et Herder et
port  son plein et  sa perfection par Goethe, ne fut pas pour
une petite part aid par un autre acteur, Friedrich Schroeder, qui
rveilla la conscience populaire et, au mpris des passions
feintes et des mthodes mimiques de la scne, montra le lien
intime et vital entre la vie et la littrature.

Si cela tait ainsi, - et rien ne prouvait certes qu'il en ft
autrement, - il n'tait pas improbable que Willie Hughes ft un
des comdiens anglais _(mimae quidam ex Britannia, _comme les
appelle la vieille chronique) qui furent gorgs  Nuremberg dans
un soulvement soudain de la populace et ensevelis en secret dans
une petite vigne, hors de la ville, par quelques jeunes gens qui
s'taient plu  leurs reprsentations et dont quelques-uns avaient
rv d'tre instruits dans les mystres de l'art nouveau. Certes,
il ne pouvait y avoir de place plus approprie pour celui  qui
Shakespeare avait dit:

_Tu es tout mon art,_

que cette petite vigne au del des murs de la cit. Car n'tait-ce
pas des douleurs de Dionysos que la tragdie tait ne? N'avait-on
pas pour la premire fois entendu s'panouir sur les lvres des
vignerons de Sicile le rire clair de la comdie, avec sa gat
insoucieuse et ses vives reparties. Et qui plus est, la tache
pourprine et rouge du vin cumant sur le visage et aux mains
n'avait-elle pas donn la premire suggestion du charme et de la
fascination du dguisement, le dsir de dpouiller sa
personnalit, le sens de la valeur de l'objectivit se montrant
ainsi dans les rudes dbuts de l'art.

 tout prendre, o qu'il fut enseveli, que ce fut dans la petite
vigne aux portes de la ville gothique, ou dans quelque triste
cimetire d'glise de Londres parmi le tumulte et le brouhaha de
notre grande ville, nul monument pompeux ne marquait la place o
il reposait.

Sa vraie tombe, comme l'avait dit Shakespeare, tait le vers du
pote, son vrai monument la prennit du drame.

Ainsi il en a t pour d'autres, dont la beaut a donn une
nouvelle impulsion motrice  leur poque.

Le corps ivoirin de l'esclave de Bithynie pourrit dans la vase
verte du Nil et la poussire du jeune Athnien jonche les jaunes
collines du Cramique, mais Antinos vit dans la sculpture et
Charmids dans la philosophie.

III

Trois semaines s'taient coules.

Je rsolus d'adresser  Erskine un ardent appel, l'invitant 
rendre justice  la mmoire de Cyril Graham et  donner au monde
sa merveilleuse interprtation des _Sonnets, _la seule
interprtation qui fournit une explication du problme.

Je n'ai aucune copie de ma lettre, je regrette de le dire, et je
n'ai pas pu mettre la main sur l'original, mais je me souviens que
je parcourus tout le terrain et que je couvris des feuillets de
papier de la rptition passionne d'arguments et de preuves que
l'tude m'avait suggrs.

Il me sembla que je ne restituais pas seulement  Cyril Graham la
place qui lui tait due dans l'histoire littraire, mais que je
rachetais l'honneur de Shakespeare lui-mme de l'odieux souvenir
d'une critique banale.

Je mis dans la lettre tout mon enthousiasme; je mis dans la lettre
toute ma foi, mais je ne l'avais pas plus tt expdie qu'il se
produisit en moi une curieuse raction.

Il me sembla que j'avais fait abdication de mes facults en
croyant  l'hypothse Willie Hughes, que quelque chose s'tait
teint en moi, - ce qui tait exact, - et que j'tais maintenant
parfaitement indiffrent  toute la question.

Qu'tait-il donc advenu?

C'est difficile  dire.

Peut-tre avais-je puis mon ardeur mme en en cherchant
l'expression parfaite? Les forces motionnelles, de mme que les
forces de la vie physique, ont leurs limites expresses.

Peut-tre le simple effort de convertir quelqu'un  une thorie
complique, implique-t-il quelque forme de renonciation  la
facult de croire?

Peut-tre tais-je simplement las de tout le problme et, mon
enthousiasme s'tant consum, ma raison en revint  son propre
jugement sans passion?

Quelle qu'en fut la cause, et je ne prtends pas en fournir
l'explication, - il n'y avait pas de doute que Willie Hughes tait
soudain devenu pour moi un pur mythe, un rve oiseux,
l'imagination enfantine d'un jeune homme, qui, comme bien des
esprits ardents, tait plus soucieux de convaincre les autres que
d'tre lui-mme convaincu.

Comme j'avais dit  Erskine dans ma lettre des choses trs
injustes et trs amres, je dcidai d'aller le voir une fois et de
m'excuser auprs de lui de ma conduite.

Conformment  cette rsolution, le lendemain matin, je poussai
jusqu' Bird Cagewalk.

Je trouvai Erskine assis dans sa bibliothque, le faux portrait de
Willie Hughes en face de lui.

- Mon cher Erskine, m'criai-je. Je viens vous faire mes excuses.

- Me faire vos excuses! dit-il. Et pourquoi?

- Pour ma lettre, rpondis-je.

- Vous n'avez rien  regretter dans votre lettre, dit-il. Au
contraire, vous m'avez rendu le plus grand service qui soit en
votre pouvoir. Vous m'avez montr que la thorie de Cyril Graham
est d'une solidit parfaite.

- Vous ne voulez pas dire que vous croyez  Willie Hugues?
m'exclamai-je.

- Et pourquoi pas? rpliqua-t-il. Vous m'avez fait la preuve de
son existence. Croyez-vous que je ne sache pas priser  son prix
la valeur de l'vidence?

En m'enfonant dans un fauteuil, je gmis:

- Mais il n'y a l aucune espce d'vidence. Quand je vous ai
crit, j'tais sous l'influence d'un enthousiasme tout  fait
niais. J'avais t mu par l'histoire de la mort de Cyril Graham,
fascin par le romanesque de sa thorie, conquis par le
merveilleux et la nouveaut de ses aperus. Je vois maintenant que
la thorie est base sur une illusion. La seule preuve de
l'existence de Willie Hughes est ce portrait qui est l devant
vous et ce portrait est un faux. Ne vous laissez donc pas
entraner par un pur sentiment dans cette affaire. Quoique le
roman puisse plaider en faveur de la thorie de Willie Hughes, la
raison a prononc contre elle un arrt dfinitif.

- Je ne vous comprends pas, fit Erskine en me regardant avec
stupfaction. Quoi! vous-mme, vous m'avez convaincu par votre
lettre que Willie Hughes tait une ralit absolue. Pourquoi avez-
vous chang de conviction? Ou bien tout ce que vous m'avez dit
n'tait-il qu'un simple jeu?

- Je ne puis vous expliquer cela, rpliquai-je, mais je vois
maintenant qu'il n'y a rellement rien  dire en faveur de
l'interprtation de Cyril Graham. Les _Sonnets _sont adresss 
lord Pembroke. Pour l'amour du ciel, ne gaspillez pas votre temps
dans une tentative folle pour dcouvrir un jeune acteur de
l'poque d'Elisabeth qui n'a jamais exist et pour faire de cette
marionnette fantme le centre du grand cycle des _Sonnets _de
Shakespeare.

- Je vois que vous ne comprenez pas la thorie, rpliqua-t-il.

- Que je ne la comprends pas, mon cher Erskine! m'criai-je. Mais
je la sens, comme si je l'avais invente. Srement ma lettre vous
prouve que non seulement je possde toute la question, mais que
j'ai apport mon contingent de preuves de tout genre. Le seul
dfaut de la thorie est qu'elle prsuppose l'existence de la
personne dont l'existence est en discussion. Si nous admettons
qu'il y avait dans la troupe de Shakespeare un jeune acteur du nom
de Willie Hughes, il n'est pas difficile d'en faire l'objet des
_Sonnets, _mais comme nous savons qu'il n'y avait pas d'acteur de
ce nom dans la compagnie du Thtre du Globe, il est inutile de
pousser plus loin les recherches.

- Mais c'est exactement ce que nous ne savons pas, dit Erskine. Il
est tout  fait vrai que son nom ne se trouve pas sur la liste
donne  la premire page, mais comme Cyril l'indiqua, c'est
plutt l une preuve de l'existence de Willie Hughes qu'une preuve
contraire si nous nous souvenons qu'il abandonna avec perfidie
Shakespeare au profit d'un rival dramatique.

Nous raisonnmes l-dessus pendant des heures, mais rien de ce que
je pus dire, ne put obliger Erskine  renoncer  sa confiance dans
l'interprtation de Cyril Graham.

Il me dit qu'il prtendait vouer sa vie  prouver la thorie et
qu'il tait dtermin  faire rendre justice  la mmoire de Cyril
Graham.

Je le priai. Je le raillai, je le suppliai, mais cela ne servit 
rien.

Bref, nous nous sparmes, non pas tout  fait fchs, mais
certainement avec une ombre entre nous.

Il me crut born; je le crus fou.

Quand je me rendis chez lui de nouveau, son domestique me dit
qu'il tait parti pour l'Allemagne.

Deux ans plus tard, comme j'entrais  mon club, le valet de
service  la conciergerie me remit une lettre qui portait le
timbre de l'tranger.

Elle venait d'Erskine qui m'crivait de l'htel d'Angleterre 
Cannes.

Quand je lus sa lettre, je fus rempli d'horreur, bien que je ne
pusse vraiment croire qu'il serait assez fou pour excuter sa
rsolution.

Le point principal de sa lettre tait qu'il avait essay par tous
les moyens possibles de vrifier la thorie de Willie Hughes et
qu'il avait chou, de mme que Cyril Graham avait donn sa vie
pour cette thorie, il avait rsolu de donner la sienne, galement
pour la mme cause.

La conclusion de la lettre tait celle-ci:

Je crois encore  Willie Hughes et au moment o vous recevrez
ceci, je serai mort de ma propre main pour l'amour de Willie
Hughes, pour lui et pour Cyril Graham que j'ai pouss  mourir par
mon scepticisme niais et mon ignorant manque de foi.

La vrit vous fut une fois rvle. Vous l'avez rejete.

Maintenant vous voil tach du sang de deux hommes: ne vous en
dtournez plus.

Ce fut un moment horrible.

J'en tais malade de chagrin et, pourtant je n'y pouvais croire.

Mourir pour ses croyances religieuses est le pire usage qu'on
puisse faire de sa vie; mais mourir pour une thorie littraire
cela semblait impossible.

Je regardai la date.

La lettre avait t crite une semaine avant.

Quelque malencontreuse chance m'avait dtourn d'aller au club
pendant quelques jours: L, j'aurais pu la recevoir  temps pour
le sauver.

Peut-tre il n'tait pas trop tard.

Je courus chez moi. Je fis mes bagages et je partis de Charing-
Cross par le train de nuit.

Le voyage fut insupportable. Je crus que je n'arriverais jamais.

Sitt dbarqu, je courus  l'htel d'Angleterre.

On me dit qu'Erskine avait t enterr deux jours avant au
cimetire des Anglais.

Il y avait dans toute cette tragdie quelque chose d'horriblement
grotesque.

Je dis toute sorte de paroles incohrentes dans le hall de l'htel
et on me regardait d'un air de curiosit.

Tout  coup, lady Erskine, en grand deuil, traversa le vestibule.

Quand elle me vit, elle vint  moi, murmura quelques mots sur son
pauvre fils et fondit en larmes.

Je la conduisis dans son salon.

Un vieux monsieur prit soin d'elle: c'tait le mdecin anglais.

Nous causmes beaucoup d'Erskine, mais je ne soufflai mot des
mobiles qui l'avaient pouss au suicide. Il tait vident qu'il
n'avait rien dit  sa mre de la raison qui l'avait amen  un
acte si funeste, si fou.

Enfin, lady Erskine se leva et dit:

- Georges vous a laiss quelque chose  titre de souvenir. C'est
une chose qu'il tenait en haute estime. Je vais vous la remettre.

Sitt qu'elle eut quitt la pice, je me tournai vers le docteur
et lui dis:

- Quelle pouvantable secousse cette mort a d tre pour lady
Erskine. Je suis surpris qu'elle la supporte comme elle l'a fait.

- Oh! Il y a des mois qu'elle tait prvenue de ce qui allait
arriver, rpondit-il.

- Elle tait prvenue depuis des mois! m'criai-je, mais comment
ne l'en a t-elle pas dtourn? Comment n'a-t-elle pas veill sur
lui? Il devait tre fou.

Le docteur me regarda avec de grands yeux.

- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, fit-il.

- Bah! m'criai-je, si une mre sait que son fils va se
suicider...

- Se suicider! rpondit-il. Le pauvre Erskine ne s'est pas
suicid. Il est mort de consomption... Il est venu mourir ici.
Sitt que je le vis, je compris qu'il n'y avait pas d'espoir. Un
poumon tait presque perdu; l'autre tait trs atteint. Trois
jours avant sa mort, il me demanda s'il n'y avait plus d'espoir.
Je lui rpondis franchement qu'il n'y en avait aucun et qu'il
n'avait plus que peu de jours  vivre. Il crivit quelques
lettres. Il tait tout  fait rsign et conserva sa connaissance
jusqu' sa dernire heure.

 ce moment, lady Erskine entra dans la pice, le fatal portrait
de Willie Hughes  la main.

- Quand Georges allait expirer, il m'a prie de vous donner ceci,
dit-elle.

Comme je pris le portrait, ses larmes tombrent sur mes mains.

Le portrait est maintenant dans ma bibliothque o il est admir
de mes amis artistes. Ils ont dcid que ce n'est pas un Clouet
mais un Oudry[23].

Je ne me suis jamais souci de leur dire sa vritable histoire.
Mais quelquefois quand je le regarde, je pense qu'il y a vraiment
beaucoup  dire sur la thorie Willie Hughes des _Sonnets _de
Shakespeare.


LE FANTME DE CANTERVILLE [24]

Nouvelle hylo-idaliste

I

Lorsque M. Hiram B. Otis, le ministre d'Amrique, fit
l'acquisition de Canterville-Chase, tout le monde lui dit qu'il
faisait l une trs grande sottise, car on ne doutait aucunement
que l'endroit ne ft hant.

D'ailleurs, lord Canterville lui-mme, en homme de l'honntet la
plus scrupuleuse, s'tait fait un devoir de faire connatre la
chose  M. Otis, quand ils en vinrent  discuter les conditions.

- Nous-mmes, dit lord Canterville, nous n'avons point tenu 
habiter cet endroit depuis l'poque o ma grand'tante, la duchesse
douairire de Bolton, a t prise d'une dfaillance cause par
l'pouvante qu'elle prouva, et dont elle ne s'est jamais remise
tout  fait, en sentant deux mains de squelette se poser sur ses
paules, pendant qu'elle s'habillait pour le dner.

Je me crois oblig  vous dire, M. Otis, que le fantme a t vu
par plusieurs membres de ma famille qui vivent encore, ainsi que
par le recteur de la paroisse, le rvrend Auguste Dampier, qui
est un agrg du King's-Collge, d'Oxford.

Aprs le tragique accident survenu  la duchesse, aucune de nos
jeunes domestiques n'a consenti  rester chez nous, et bien
souvent lady Canterville a t prive de sommeil par suite des
bruits mystrieux qui venaient du corridor et de la bibliothque.

- Mylord, rpondit le ministre, je prendrai l'ameublement et le
fantme sur inventaire. J'arrive d'un pays moderne, o nous
pouvons avoir tout ce que l'argent est capable de procurer, et
avec nos jeunes et dlurs gaillards qui font les cent coups dans
le vieux monde, qui enlvent vos meilleurs acteurs, vos meilleures
prima-donnas, je suis sr que s'il y avait encore un vrai fantme
en Europe, nous aurions bientt fait de nous l'offrir pour le
mettre dans un de nos muses publics, ou pour le promener sur les
grandes routes comme un phnomne.

- Le fantme existe, je le crains, dit lord Canterville, en
souriant, bien qu'il ait tenu bon contre les offres de vos
entreprenants impresarios. Voil plus de trois sicles qu'il est
connu. Il date, au juste, de 1574, et ne manque jamais de se
montrer quand il va se produire un dcs dans la famille.

- Bah! le docteur de la famille n'agit pas autrement, lord
Canterville. Mais, monsieur, un fantme, a ne peut exister, et je
ne suppose pas que les lois de la nature comportent des exceptions
en faveur de l'aristocratie anglaise.

- Certainement, vous tes trs nature en Amrique, dit lord
Canterville, qui ne comprenait pas trs bien la dernire remarque
de M. Otis. Mais s'il vous plat d'avoir un fantme dans la
maison, tout est pour le mieux. Rappelez-vous seulement que je
vous ai prvenu.

Quelques semaines plus tard, l'achat fut conclu, et vers la fin de
la saison, le ministre et sa famille se rendirent  Canterville.

Mrs Otis, qui, sous le nom de miss Lucretia R. Tappan, de la West
52e rue, avait t une illustre _belle_ de New-York, tait encore
une trs belle femme, d'ge moyen, avec de beaux yeux et un profil
superbe.

Bien des dames amricaines, quand elles quittent leur pays natal,
se donnent des airs de personnes atteintes d'une maladie
chronique, et se figurent que c'est l une des formes de la
distinction en Europe, mais Mrs Otis n'tait jamais tombe dans
cette erreur.

Elle avait une constitution magnifique, et une abondance
extraordinaire de vitalit.

 vrai dire, elle tait tout  fait anglaise,  bien des points de
vue, et on et pu la citer  bon droit pour soutenir la thse que
nous avons tous en commun avec l'Amrique, en notre temps, except
la langue, cela s'entend.

Son fils an, baptis Washington par ses parents dans un moment
de patriotisme qu'il ne cessait de dplorer, tait un jeune homme
blond, assez bien tourn, qui s'tait pos en candidat pour la
diplomatie en conduisant le cotillon au Casino de Newport pendant
trois saisons de suite, et mme  Londres, il passait pour un
danseur hors ligne.

Ses seules faiblesses taient les gardnias et la pairie.  cela
prs, il tait parfaitement sens.

Miss Virginia E. Otis tait une fillette de quinze ans, svelte et
gracieuse comme un faon, avec un bel air de libre allure dans ses
grands yeux bleus.

C'tait une amazone merveilleuse, et sur son poney, elle avait une
fois battu  la course le vieux lord Bilton, en faisant deux fois
le tour du parc, et gagnant d'une longueur et demie, juste en face
de la statue d'Achille, ce qui avait provoqu un dlirant
enthousiasme chez le jeune duc de Cheshire, si bien qu'il lui
proposa sance tenante de l'pouser, et que ses tuteurs durent
l'expdier le soir mme  Eton, tout inond de larmes.

Aprs Virginia, il y avait les jumeaux, connus d'ordinaire sous le
nom d'toiles et Bandes, parce qu'on les prenait sans cesse  les
arborer.

C'taient de charmants enfants, et avec le digne ministre, les
seuls vrais rpublicains de la famille.

Comme Canterville-Chase est  sept milles d'Ascot, la gare la plus
proche, M. Otis avait tlgraphi qu'on vnt les prendre en
voiture dcouverte, et on se mit en route dans des dispositions
fort gaies.

C'tait par une charmante soire de juillet, o l'air tait tout
embaum de la senteur des pins.

De temps  autre, on entendait un ramier roucoulant de sa plus
douce voix, ou bien on entrevoyait, dans l'paisseur et le
froufrou de la fougre le plastron d'or bruni de quelque faisan.

De petits cureuils les piaient du haut des htres, sur leur
passage; des lapins dtalaient  travers les fourrs, ou par-
dessus les tertres mousseux, en dressant leur queue blanche.

Nanmoins ds qu'on entra dans l'avenue de Canterville-Chase, le
ciel se couvrit soudain de nuages. Un silence singulier sembla
gagner toute l'atmosphre. Un grand vol de corneilles passa sans
bruit au-dessus de leurs ttes, et avant qu'on ft arriv  la
maison, quelques grosses gouttes de pluie taient tombes.

Sur les marches se tenait pour les recevoir une vieille femme
convenablement mise en robe de soie noire, en bonnet et tablier
blancs.

C'tait Mrs Umney, la gouvernante, que Mrs Otis, sur les vives
instances de lady Canterville, avait consenti  conserver dans sa
situation.

Elle fit une profonde rvrence  la famille quand on mit pied 
terre, et dit avec un accent bizarre du bon vieux temps:

- Je vous souhaite la bienvenue  Canterville-Chase.

On la suivit, en traversant un beau hall en style Tudor, jusque
dans la bibliothque, salle longue, vaste, qui se terminait par
une vaste fentre  vitraux.

Le th les attendait.

Ensuite, quand on se fut dbarrass des effets de voyage, on
s'assit, on se mit  regarder autour de soi, pendant que Mrs Umney
s'empressait.

Tout  coup le regard de Mrs Otis tomba sur une tache d'un rouge
fonc sur le parquet, juste  ct de la chemine, et sans se
rendre aucun compte de ses paroles, elle dit  Mrs Umney:

- Je crains qu'on n'ait rpandu quelque chose  cet endroit.

- Oui, madame, rpondit Mrs Umney  voix basse. Du sang a t
rpandu  cet endroit.

- C'est affreux! s'cria Mrs Otis. Je ne veux pas de taches de
sang dans un salon. Il faut enlever a tout de suite.

La vieille femme sourit, et de sa mme voix basse, mystrieuse,
elle rpondit:

- C'est le sang de lady Eleonor de Canterville, qui a t tue en
cet endroit mme par son propre mari, sir Simon de Canterville, en
1575. Sir Simon lui survcut neuf ans, et disparut soudain dans
des circonstances trs mystrieuses. Son corps ne fut jamais
retrouv, mais son me coupable continue  hanter la maison. La
tache de sang a t fort admire des touristes et d'autres
personnes, mais l'enlever... c'est impossible.

- Tout a, c'est des btises, s'cria Washington Otis. Le produit
dtachant, le nettoyeur incomparable du champion Pinkerton fera
disparatre a en un clin d'oeil.

Et avant que la gouvernante horrifie et pu intervenir, il
s'tait agenouill, et frottait vivement le parquet avec un petit
bton d'une substance qui ressemblait  du cosmtique noir.

Peu d'instants aprs, la tache avait disparu sans laisser aucune
trace.

- Je savais bien que le Pinkerton en aurait raison, s'cria-t-il
d'un ton de triomphe, en promenant un regard circulaire sur la
famille en admiration.

Mais  peine avait-il prononc ces mots qu'un clair formidable
illumina la pice sombre, et qu'un terrible roulement de tonnerre
mit tout le monde debout, except Mrs Umney, qui s'vanouit.

- Quel affreux climat! dit tranquillement le ministre, en allumant
un long cigare. Je m'imagine que le pays des aeux est tellement
encombr de population, qu'il n'y a pas assez de beau temps pour
tout le monde. J'ai toujours t d'avis que ce que les Anglais ont
de mieux  faire, c'est d'migrer.

- Mon cher Hiram, s'cria Mrs Otis, que pouvons-nous faire d'une
femme qui s'vanouit?

- Nous dduirons cela sur ses gages avec la casse, rpondit le
ministre. Aprs a, elle ne s'vanouira plus.

Et, en effet, Mrs Umney ne tarda pas  reprendre ses sens.

Toutefois il tait vident qu'elle tait bouleverse de fond en
comble; et d'une voix austre, elle avertit Mrs Otis qu'elle et 
s'attendre  quelque ennui dans la maison.

- J'ai vu de mes propres yeux, des choses... Monsieur, dit-elle, 
faire dresser les cheveux sur la tte  un chrtien. Et pendant
des nuits, et des nuits, je n'ai pu fermer l'oeil,  cause des
faits terribles qui se passent ici.

Nanmoins Mrs Otis et sa femme certifirent  la bonne femme, avec
vivacit qu'ils n'avaient nulle peur des fantmes.

La vieille gouvernante aprs avoir appel la bndiction de la
Providence sur son nouveau matre et sa nouvelle matresse, et
pris des arrangements pour qu'on augmentt ses gages, rentra chez
elle en clopinant.

II

La tempte se dchana pendant toute la nuit, mais il ne se
produisit rien de remarquable.

Le lendemain, quand on descendit pour djeuner, on retrouva sur le
parquet la terrible tache.

- Je ne crois pas que ce soit la faute du _Nettoyeur sans rival_,
dit Washington, car je l'ai essay sur toute sorte de tache. a
doit tre le fantme.

En consquence, il effaa la tache par quelques frottements.

Le surlendemain, elle avait reparu.

Et pourtant la bibliothque avait t ferme  clef, et Mrs Otis
avait emport la clef en haut.

Ds lors, la famille commena  s'intresser  la chose.

M. Otis tait sur le point de croire qu'il avait t trop
dogmatique en niant l'existence des fantmes.

Mrs Otis exprima l'intention de s'affilier  la Socit Psychique,
et Washington prpara une longue lettre  MM. Myers et Podmore[25],
au sujet de la persistance des taches de sang quand elles
rsultent d'un crime.

Cette nuit-l leva tous les doutes sur l'existence objective des
fantmes.

La journe avait t chaude et ensoleille.

La famille profita de la fracheur de la soire pour faire une
promenade en voiture.

On ne rentra qu' neuf heures, et on prit un lger repas.

La conversation ne porta nullement sur les fantmes, de sorte
qu'il manquait mme les conditions les plus lmentaires d'attente
et de rceptivit qui prcdent si souvent les phnomnes
psychiques.

Les sujets qu'on discuta, ainsi que je l'ai appris plus tard de
M. Otis, furent simplement ceux qui alimentent la conversation des
Amricains cultivs, qui appartiennent aux classes suprieures,
par exemple l'immense supriorit de miss Janny Davenport sur
Sarah Bernhardt, comme actrice; la difficult de trouver du mas
vert, des galettes de sarrasin, de la polenta, mme dans les
meilleures maisons anglaises, l'importance de Boston dans
l'expansion de l'me universelle, les avantages du systme qui
consiste  enregistrer les bagages des voyageurs; puis la douceur
de l'accent new-yorkais, compar au ton tranant de Londres.

Il ne fut aucunement question de surnaturel. On ne fit pas la
moindre allusion, mme indirecte  sir Simon de Canterville.

 onze heures, la famille se retira.

 onze et demie, toutes les lumires taient teintes.

Quelques instants plus tard, M. Otis fut rveill par un bruit
singulier dans le corridor, en dehors de sa chambre. Cela
ressemblait  un bruit de ferraille, et se rapprochait de plus en
plus.

Il se leva aussitt, fit flamber une allumette, et regarda
l'heure.

Il tait une heure juste.

M. Otis tait tout  fait calme. Il se tta le pouls, et ne le
trouva pas du tout agit.

Le bruit singulier continuait, en mme temps que se faisait
entendre distinctement un bruit de pas.

M. Otis mit ses pantoufles, prit dans son ncessaire de toilette
une petite fiole allonge et ouvrit la porte.

Il aperut juste devant lui, dans le ple clair de lune, un vieil
homme d'aspect terrible.

Les yeux paraissaient comme des charbons rouges. Une longue
chevelure grise tombait en mches agglomres sur ses paules. Ses
vtements, d'une coupe antique, taient salis, dchirs. De ses
poignets et de ses chevilles pendaient de lourdes chanes et des
entraves rouilles.

- Mon cher Monsieur, dit M. Otis, permettez-moi de vous prier
instamment d'huiler ces chanes. Je vous ai apport tout exprs
une petite bouteille du Graisseur de Tammany-Soleil-Levant. On dit
qu'une seule application est trs efficace, et sur l'enveloppe il
y a plusieurs certificats des plus minents thologiens de chez
nous qui en font foi. Je vais la laisser ici pour vous  ct des
bougeoirs, et je me ferai un plaisir de vous en procurer
davantage, si vous le dsirez.

Sur ces mots, le ministre des tats-unis posa la fiole sur une
table de marbre, ferma la porte, et se remit au lit.

Pendant quelques instants, le fantme de Canterville resta
immobile d'indignation.

Puis lanant rageusement la fiole sur le parquet cir, il s'enfuit
 travers le corridor, en poussant des grondements caverneux, et
mettant une singulire lueur verte.

Nanmoins comme il arrivait au grand escalier de chne, une porte
s'ouvrit soudain.

Deux petites silhouettes drapes de blanc se montrrent, et un
lourd oreiller lui frla la tte.

videmment, il n'y avait pas de temps  perdre, aussi, utilisant
comme moyen de fuite la quatrime dimension de l'espace, il
s'vanouit  travers le badigeon, et la maison reprit sa
tranquillit.

Parvenu dans un petit rduit secret de l'aile gauche, il s'adossa
 un rayon de lune pour reprendre haleine, et se mit  rflchir
pour se rendre compte de sa situation.

Jamais dans une brillante carrire qui avait dur trois cents ans
de suite, il n'avait t insult aussi grossirement.

Il se rappela la duchesse douairire qu'il avait jete dans une
crise d'pouvante pendant qu'elle se contemplait, couverte de
dentelles et de diamants devant la glace; les quatre bonnes, qu'il
avait affoles en des convulsions hystriques, rien qu'en leur
faisant des grimaces entre les rideaux d'une des chambres d'amis;
le recteur de la paroisse dont il avait souffl la bougie, pendant
qu'il revenait de la bibliothque,  une heure avance et qui
depuis tait devenu un client assidu de sir William Gull, et un
martyr de tous les genres de dsordres nerveux; la vieille madame
de Trmouillac, qui se rveillant de bonne heure, avait vu dans le
fauteuil, prs du feu, un squelette occup  lire le journal
qu'elle rdigeait; et avait t condamne  garder le lit pendant
six mois par une attaque de fivre crbrale.

Une fois remise, elle s'tait rconcilie avec l'glise, et avait
rompu toutes relations avec ce sceptique avr, M. de Voltaire.

Il se rappela aussi la nuit terrible o ce coquin de lord
Canterville avait t trouv rlant dans son cabinet de toilette,
le valet de pique enfonc dans sa gorge, et avait avou qu'au
moyen de cette mme carte, il avait filout  Charles Fox, chez
Crockford, la somme de 10, 000 livres. Il jurait que le fantme
lui avait fait avaler cette carte.

Tous ses grands exploits lui revenaient  la mmoire.

Il vit dfiler le sommelier qui s'tait brl la cervelle pour
avoir vu une main verte tambouriner sur la vitre; et la belle lady
Steelfield, qui tait condamne  porter au cou un collier de
velours noir pour cacher la marque de cinq doigts imprims comme
du fer rouge sur sa peau blanche, et qui avait fini par se noyer
dans le vivier au bout de l'Alle du Roi.

Et tout plein de l'enthousiasme gotiste du vritable artiste, il
passa en revue ses rles les plus clbres.

Il s'adressa un sourire amer, en voquant sa dernire apparition
dans le rle de Ruben le Rouge ou le nourrisson trangl son
dbut dans celui de Gibon le Vampire maigre de la lande de
Bexley, et la _furore_ qu'il avait excite par une charmante
soire de juin, rien qu'en jouant aux quilles avec ses propres
ossements sur la pelouse du lawn-tennis.

Et tout cela pour aboutir  quoi?

De misrables Amricains modernes venaient lui offrir le
_Graisseur  la marque du Soleil Levant!_ et ils lui jetaient des
oreillers  la tte!

C'tait absolument intolrable.

En outre, l'histoire nous apprend que jamais fantme ne fut trait
de cette faon.

La conclusion qu'il en tira, c'est qu'il devait prendre sa
revanche, et il resta jusqu'au lever du jour dans une attitude de
profonde mditation.

III

Le lendemain, quand le djeuner runit la famille Otis, on discuta
assez longuement sur le fantme.

Le ministre des tats-unis tait, naturellement, un peu froiss de
voir que son offre n'avait pas t agre:

- Je n'ai nullement l'intention de faire au fantme une injure
personnelle, fit-il, et je reconnais que vu la longue dure de son
sjour dans la maison, ce n'tait pas du tout poli de lui jeter
des oreillers  la tte...

Je suis fch d'avoir  dire que cette observation si juste
provoqua chez les jumeaux une explosion de rires.

- Mais d'autre part, reprit M. Otis, s'il persiste pour tout de
bon  ne pas employer le Graisseur  la marque Soleil Levant, il
faudra que nous lui enlevions ses chanes. Il n'y aurait plus
moyen de dormir avec tout ce bruit  la porte des chambres 
coucher.

Nanmoins, pendant le reste de la semaine, on ne fut pas drang.

La seule chose qui attirt quelque attention, c'tait la
rapparition continuelle de la tache de sang sur le parquet de la
bibliothque.

C'tait certes bien trange, d'autant plus que la porte en tait
toujours ferme  clef, le soir, par M. Otis, et qu'on tenait les
fentres soigneusement closes.

Les changements de teinte que subissait la tache, comparables 
ceux d'un camlon, produisirent aussi de frquents commentaires.

Certains matins, elle tait d'un rouge fonc, presque d'un rouge
indien: d'autres fois, elle tait vermillon; puis d'un pourpre
riche, et une fois, quand on descendit pour faire la prire
conformment aux simples rites de la libre glise piscopale
rforme d'Amrique, on la trouva d'un beau vert-meraude.

Naturellement ces permutations de kalidoscope amusrent beaucoup
la troupe, et on faisait chaque soir des paris sans se gner.

La seule personne qui ne prit point de part  la plaisanterie
tait la petite Virginie.

Pour certaine raison ignore, elle tait toujours vivement
impressionne  la vue de la tache de sang, et elle fut bien prs
de pleurer le matin o la tache parut vert-meraude.

Le fantme fit sa seconde apparition une nuit de dimanche.

Peu de temps aprs qu'on fut couch, on fut soudain alarm par un
norme fracas qui s'entendit dans le hall.

On descendit  la hte, et on trouva qu'une armure complte
s'tait dtache de son support, et tait tombe sur les dalles.

Tout prs de l, assis dans un fauteuil au dossier lev, le
fantme de Canterville se frictionnait les genoux avec une
expression de vive souffrance peinte sur la figure.

Les jumeaux, qui s'taient munis de leurs sarbacanes, lui
lancrent aussitt deux boulettes avec cette sret de coup d'oeil
qu'on ne peut acqurir qu' force d'exercices longs et patients
sur le professeur d'criture.

Pendant ce temps-l, le ministre des tats-unis tenait le fantme
dans la ligne de son revolver, et conformment  l'tiquette
californienne, le sommait de lever les mains en l'air. Le fantme
se leva brusquement en poussant un cri de fureur sauvage, et se
dissipa au milieu d'eux, comme un brouillard, en teignant au
passage la bougie de Washington Otis, et laissant tout le monde
dans la plus complte obscurit.

Quand il fut au haut de l'escalier, il reprit possession de lui-
mme, et se dcida  lancer son clbre carillon d'clats de rire
sataniques.

En maintes occasions, il avait expriment l'utilit de ce
procd.

On raconte que cela avait fait grisonner en une seule nuit la
perruque de lord Raker.

Il est certain qu'il n'en avait pas fallu davantage pour dcider
les trois gouvernantes franaises  donner leur dmission avant
d'avoir fini leur premier mois.

En consquence il lana son clat de rire le plus horrible,
rveillant de proche en proche les chos sous les antiques votes,
mais  peine les terribles sonorits s'taient-elles teintes
qu'une porte s'ouvrit, et qu'apparut en robe bleu-clair Mrs Otis.

- Je crains, dit-elle, que vous ne soyez indispos, et je vous ai
apport une fiole de la teinture du docteur Dobell. Si c'est une
indigestion, a vous fera beaucoup de bien.

Le fantme la regarda avec des yeux flambants de fureur, et se mit
en mesure de se changer en un gros chien noir.

C'tait un tour qui lui avait valu une rputation bien mrite, et
auquel le mdecin de la famille attribuait toujours l'idiotie
incurable de l'oncle de lord Canterville, l'honorable Thomas
Horton.

Mais le bruit de pas qui se rapprochaient le fit chanceler dans sa
cruelle rsolution, et il se contenta de se rendre lgrement
phosphorescent.

Puis, il s'vanouit, aprs avoir pouss un gmissement spulcral,
car les jumeaux allaient le rattraper.

Rentr chez lui, il se sentit bris, en proie  la plus violente
agitation.

La vulgarit des jumeaux, le grossier matrialisme de Mrs Otis,
tout cela tait certes trs vexant, mais ce qui l'humiliait le
plus, c'est qu'il n'avait pas la force de porter la cotte de
mailles.

Il avait compt faire impression mme sur des Amricains modernes,
les faire frissonner  la vue d'un spectre cuirass, sinon par des
motifs raisonnables, du moins par dfrence pour leur pote
national Longfellow[26], dont les posies gracieuses et attrayantes
l'avaient aid bien souvent  tuer le temps, pendant que les
Canterville taient  Londres.

En outre, c'tait sa propre armure.

Il l'avait porte avec grand succs au tournoi de Kenilworth, et
avait t chaudement compliment par la Reine Vierge en personne.

Mais quand il avait voulu la mettre, il avait t absolument
cras par le poids de l'norme cuirasse, du heaume d'acier. Il
tait tomb lourdement sur les dalles de pierre, s'tait
cruellement corch les genoux, et contusionn le poignet droit.

Pendant plusieurs jours, il fut trs malade, et faisait  peine
quelques pas hors de chez lui, juste ce qu'il fallait pour
maintenir en bon tat la tache de sang.

Nanmoins,  force de soins, il finit par se remettre, et il
dcida de faire une troisime tentative pour enrayer le ministre
des tats-unis et sa famille.

Il choisit pour sa rentre en scne le vendredi 17 aot, et
consacra une grande partie de cette journe-l  passer la revue
de ses costumes.

Son choix se fixa, enfin, sur un chapeau  bords relevs d'un ct
et rabattus de l'autre, avec une plume rouge, un linceul effiloch
aux manches et au collet, enfin un poignard rouill.

Vers le soir, un violent orage de pluie clata.

Le vent tait si fort qu'il secouait et faisait battre portes et
fentres dans la vieille maison.

Bref, c'tait bien le temps qu'il lui fallait.

Voici ce qu'il comptait faire.

Il se rendrait sans bruit dans la chambre de Washington Otis, lui
jargonnerait des phrases, en se tenant au pied du lit, et lui
planterait trois fois son poignard dans la gorge, au son d'une
musique touffe.

Il en voulait tout particulirement  Washington, car il savait
parfaitement que c'tait Washington qui avait l'habitude constante
d'enlever la fameuse tache de sang de Canterville, par l'emploi du
Nettoyeur incomparable de Pinkerton.

Aprs avoir rduit  un tat de terreur abjecte le tmraire,
l'insouciant jeune homme, il devait ensuite pntrer dans la
chambre, occupe par le ministre des tats-unis et sa femme.

Alors il poserait une main visqueuse sur le front de Mrs Otis,
pendant que d'une voix sourde, il murmurerait  l'oreille de son
mari tremblant les secrets terribles du charnier.

En ce qui concernait la petite Virginie, il n'tait pas tout 
fait fix.

Elle ne l'avait jamais insult en aucune faon. Elle tait jolie
et douce.

Quelques grognements sourds partant de l'armoire, cela lui
semblait plus que suffisant, et si ce n'tait pas assez pour la
rveiller, il irait jusqu' tirailler la courte pointe avec ses
doigts secous par la paralysie.

Pour les jumeaux, il tait tout  fait rsolu  leur donner une
leon, la premire chose  faire certes serait de s'asseoir sur
leurs poitrines, de faon  produire la sensation touffante du
cauchemar. Puis, profitant de ce que leurs lits taient trs
rapprochs, il se dresserait dans l'espace libre entre eux, sous
l'aspect d'un cadavre vert, froid comme la glace, jusqu' ce
qu'ils fussent paralyss par la terreur.

Ensuite, jetant brusquement son suaire, il ferait  quatre pattes
le tour de la pice, en squelette blanchi par le temps, avec un
oeil roulant dans l'orbite, jouant aussi le Daniel le Muet ou le
Squelette du Suicid, rle dans lequel il avait en maintes
occasions produit un grand effet. Il s'y jugeait aussi bon que
dans son autre rle Martin le Maniaque ou le Mystre masqu.

 dix heures et demie, il entendit la famille qui montait se
coucher.

Pendant quelques instants, il fut inquit par les tumultueux
clats de rire des jumeaux qui, videmment, avec leur folle gat
d'coliers, s'amusaient avant de se mettre au lit, mais  onze
heures et quart tout tait redevenu silencieux, et quand sonna
minuit, il se mit en marche.

La chouette se heurtait contre les vitres de la fentre. Le
corbeau croassait dans le creux d'un vieil if, et le vent
gmissait en errant autour de la maison comme une me en peine,
mais la famille Otis dormait sans se douter aucunement du sort qui
l'attendait.

Il percevait distinctement les ronflements rguliers du ministre
des tats-unis par-dessus le bruit de la pluie et de l'orage.

Il se glissa furtivement  travers le badigeon. Un mauvais sourire
se dessinait sur sa bouche cruelle et plisse, et la lune cacha sa
figure derrire un nuage lorsqu'il passa devant la grande baie
ogivale o taient reprsentes en bleu et or ses propres
armoiries et celles de son pouse assassine.

Il allait toujours, glissait comme une ombre funeste, qui semblait
faire reculer d'horreur les tnbres elles-mmes sur son passage.

Une fois, il crut entendre quelqu'un qui appelait; il s'arrta,
mais ce n'tait qu'un chien qui aboyait, dans la Ferme Rouge.

Il se remit en marche, en marmottant d'tranges jurons du seizime
sicle, et brandissant de temps  autre le poignard rouill dans
la brise de minuit.

Enfin il arriva  l'angle du passage qui conduisait  la chambre
de l'infortun Washington.

Il y fit une courte pause.

Le vent agitait autour de sa tte ses longues mches grises,
contournait en plis grotesques et fantastiques l'horreur indicible
du suaire de cadavre.

Alors la pendule sonna le quart.

Il comprit que le moment tait venu.

Il s'adressa un ricanement, et tourna l'angle. Mais  peine avait-
il fait ce pas, qu'il recula en poussant un pitoyable gmissement
de terreur en cachant sa face blme dans ses longues mains
osseuses.

Juste en face de lui se tenait un horrible spectre, immobile comme
une statue, monstrueux comme le rve d'un fou.

La tte du spectre tait chauve et luisante, la face ronde,
potele, et blanche; un rire hideux semblait en avoir tordu les
traits en une grimace ternelle; par les yeux sortait  flots une
lumire rouge carlate. La bouche avait l'air d'un vaste puits de
feu, et un vtement hideux comme celui de Simon lui-mme, drapait
de sa neige silencieuse la forme titanique.

Sur la poitrine tait fix un placard portant une inscription en
caractres tranges, antiques.

C'tait peut-tre un criteau d'infamie, o taient inscrits des
forfaits affreux, une terrible liste de crimes.

Enfin, dans sa main droite, il tenait un cimeterre d'acier
tincelant.

Comme il n'avait jamais vu de fantmes jusqu' ce jour, il prouva
naturellement une terrible frayeur, et aprs avoir vite jet un
second regard sur l'affreux fantme, il regagna sa chambre 
grands pas, en trbuchant dans le linceul dont il tait envelopp.

Il parcourut le corridor en courant, et finit par laisser tomber
le poignard rouill dans les bottes  l'cuyre du ministre, o le
lendemain, le matre d'htel le retrouva.

Une fois rentr dans l'asile de son retrait, il se laissa tomber
sur un petit lit de sangle, et se cacha la figure sous les draps.
Mais, au bout d'un moment, le courage indomptable des Canterville
d'autrefois se rveilla en lui, et il prit la rsolution d'aller
parler  l'autre fantme, ds qu'il ferait jour.

En consquence, ds que l'aube eut argent de son contact les
collines, il retourna  l'endroit o il avait aperu pour la
premire fois le hideux fantme.

Il se disait qu'aprs tout deux fantmes valaient mieux qu'un
seul, et qu'avec l'aide de son nouvel ami, il pourrait se colleter
victorieusement avec les jumeaux. Mais quand il fut  l'endroit,
il se trouva en prsence d'un terrible spectacle.

Il tait videmment arriv quelque chose au spectre, car la
lumire avait compltement disparu de ses orbites.

Le cimeterre tincelant tait tomb de sa main, et il se tenait
adoss au mur dans une attitude contrainte et incommode.

Simon s'lana en avant, et le saisit dans ses bras, mais quelle
fut son horreur, en voyant la tte se dtacher, et rouler sur le
sol, le corps prendre la posture couche, et il s'aperut qu'il
treignait un rideau de grosse toile blanche, et qu'un balai, un
couperet de cuisine, et un navet vid gisaient  ses pieds.

Ne comprenant rien  cette curieuse transformation, il saisit
d'une main fivreuse l'criteau, et y lut, grce  la lueur grise
du matin, ces mots terribles:

Voici le Fantme Otis
Le seul vritable et authentique Esprit
Se dfier des imitations
Tous les autres sont des contrefaons

Et toute la vrit lui apparut comme dans un clair.

Il avait t bern, mystifi, jou!

L'expression qui caractrisait le regard des vieux Canterville
reparut dans ses yeux; il serra ses mchoires dentes, et levant
au-dessus de sa tte, ses mains fltries, il jura, conformment 
la formule pittoresque de l'cole antique, que quand Chanteclair
aurait sonn deux fois son joyeux appel de cor, des exploits
sanglants s'accompliraient, et que le Meurtre au pied silencieux
sortirait de la retraite.

Il avait  peine fini d'noncer ce redoutable serment, que d'une
ferme lointaine au toit de tuiles rouges partit un chant de coq.

Il poussa un rire prolong, lent, amer, et attendit. Il attendit
une heure, puis une autre, mais pour quelque raison mystrieuse,
le coq ne chanta pas une autre fois.

Enfin, vers sept heures et demie, l'arrive des bonnes, le
contraignit  quitter sa terrible faction, il rentra chez lui,
d'un pas fier, en songeant  son vain serment, et  son vain
projet manqu.

L il consulta divers ouvrages sur l'ancienne chevalerie, dont la
lecture l'intressait extraordinairement, et il y vit que
Chanteclair avait toujours chant deux fois, dans les occasions o
l'on avait eu recours  ce serment.

- Que le diable emporte cet animal de volatile! murmura-t-il. Dans
le temps jadis, avec ma bonne lance, j'aurais fondu sur lui. Je
lui aurais perc la gorge, et je l'aurais forc  chanter une
autre fois pour moi, dt-il en crever!

Cela dit, il se retira dans un confortable cercueil de plomb, et y
resta jusqu'au soir.

IV

Le lendemain, le fantme se sentit trs faible, trs las.

Les terribles agitations des quatre dernires semaines
commenaient  produire leur effet.

Son systme nerveux tait compltement boulevers, et il
sursautait au plus lger bruit.

Il garda la chambre pendant cinq jours, et finit par se dcider 
faire une concession sur l'article de la tache de sang du parquet
de la bibliothque. Puisque la famille Otis n'en voulait pas,
c'est qu'elle ne la mritait pas, c'tait clair. Ces gens-l
taient videmment situs sur un plan infrieur, matriel
d'existence, et parfaitement incapables d'apprcier la valeur
symbolique des phnomnes sensibles.

La question des apparitions de fantmes, le dveloppement des
corps astrals, taient vraiment pour elle chose tout  fait
trangre, et qui n'tait rellement pas  sa porte.

C'tait pour lui un rigoureux devoir de se montrer dans le
corridor une fois par semaine, et de bafouiller par la grande
fentre ogivale le premier et le troisime mercredi de chaque
mois, et il ne voyait aucun moyen honorable et de se soustraire 
son obligation.

Il tait vrai que sa vie avait t trs criminelle, mais d'un
autre ct, il tait trs consciencieux dans tout ce qui
concernait le surnaturel.

Aussi, les trois samedis qui suivirent, il traversa comme de
coutume le corridor entre minuit et trois heures du matin, en
prenant toutes les prcautions possibles pour n'tre ni entendu ni
vu.

Il tait ses bottes, marchait le plus lgrement qu'il pouvait sur
les vieilles planches vermoulues, s'enveloppait d'un grand manteau
de velours noir, et n'oubliait pas de se servir du Graisseur
Soleil Levant pour huiler ses chanes. Je suis tenu de reconnatre
que ce ne fut qu'aprs maintes hsitations qu'il se dcida 
adopter ce dernier moyen de protection.

Nanmoins, une nuit, pendant le dner de la famille, il se glissa
dans la chambre  coucher de M. Otis, et droba la fiole.

Il se sentit d'abord quelque peu humili, mais dans la suite, il
fut assez raisonnable pour comprendre que cette invention mritait
de grands loges, et qu'elle concourait dans une certaine mesure,
 favoriser ses plans.

Nanmoins, malgr tout, il ne fut pas  l'abri des taquineries.

On ne manquait jamais de tendre en travers du corridor des cordes
qui le faisaient trbucher dans l'obscurit, et une fois qu'il
s'tait costum pour le rle d'Isaac le Noir, ou le Chasseur du
Bois de Hogsley, il fit une lourde chute, pour avoir mis le pied
sur une glissoire de planches savonnes que les jumeaux avaient
btie depuis le seuil de la Chambre aux Tapisseries jusqu'en haut
de l'escalier de chne.

Ce dernier affront le mit dans une telle rage, qu'il rsolut de
faire un suprme effort pour imposer sa dignit et raffermir sa
position sociale, et forma le projet de rendre visite, la nuit
suivante, aux insolents jeunes Etoniens, en son clbre rle de
Rupert le tmraire, ou le Comte sans tte.

Il ne s'tait jamais montr dans ce dguisement depuis soixante-
dix ans, c'est--dire depuis qu'il avait, par ce moyen, fait  la
belle lady Barbara Modish une telle frayeur qu'elle avait repris
sa promesse de mariage au grand-pre du lord Canterville actuel,
et s'tait enfuie  Gretna Green, avec le beau Jack Castletown, en
jurant que pour rien au monde elle ne consentirait  s'allier 
une famille qui tolrait les promenades d'un fantme si horrible,
sur la terrasse, au crpuscule.

Le pauvre Jack fut par la suite tu en duel par lord Canterville
sur la prairie de Wandsworth, et lady Barbara mourut de chagrin 
Tunbridge Wells, avant la fin de l'anne, de sorte qu' tous les
points de vue, c'tait un grand succs.

Nanmoins, c'tait, si je puis employer un terme de l'argot
thtral pour l'appliquer  l'un des mystres les plus grands du
monde surnaturel ou, pour parler un langage plus scientifique, du
monde suprieur de la nature, c'tait une cration des plus
difficiles, et il lui fallut trois bonnes heures pour terminer ses
prparatifs.

 la fin, tout fut prt, et il fut trs content de son
travestissement.

Les grandes bottes  l'cuyre en cuir, qui taient assorties avec
le costume taient bien un peu trop larges pour lui; et il ne put
retrouver qu'un des deux pistolets d'aron, mais  tout prendre,
il fut trs satisfait; et  une heure et quart, il passa  travers
le badigeon, et descendit vers le corridor.

Quand il fut arriv prs de la pice occupe par les jumeaux, et
que j'appellerai la chambre  coucher bleue,  cause de la couleur
des tentures, il trouva la porte entr'ouverte.

Afin de faire une entre sensationnelle, il la poussa avec force,
mais il reut une lourde cruche pleine d'eau, qui le mouilla
jusqu'aux os, et qui ne manqua son paule que d'un pouce ou deux.

Au mme moment, il perut des clats de rire touffs, qui
venaient du grand lit  dais.

Son systme nerveux fut si violemment secou qu'il rentra chez lui
 toutes jambes, et le lendemain il resta alit avec un gros
rhume.

La seule consolation qu'il trouva, c'est qu'il n'avait pas apport
sa tte sur lui; sans cela les suites auraient pu tre bien plus
graves.

Dsormais, il renona  tout espoir de jamais pouvanter cette
rude famille d'Amricains, et se borna,  parcourir le corridor
avec des chaussons de lisire, le cou entour d'un pais foulard,
par crainte des courants d'air, et muni d'une petite arquebuse,
pour le cas o il serait attaqu par les jumeaux.

Ce fut vers le 19 septembre qu'il reut le coup de grce.

Il tait descendu par l'escalier jusque dans le grand hall, sr
que dans cet endroit du moins, il tait  l'abri des taquineries;
et il s'amusait l  faire des remarques satiriques sur les grands
portraits photographis par Sarow, du ministre des tats-unis et
de sa femme, qui avaient pris la place des portraits de famille
des Canterville.

Il tait simplement mais dcemment vtu d'un long suaire parsem
de moisissures de cimetire. Il avait attach sa mchoire avec une
bande d'toffe jaune, et portait une petite lanterne et une bche
de fossoyeur.

Bref il tait travesti dans le costume de Jonas le Dterr ou le
voleur de cadavres de Chertsey Barn.

C'tait un de ses rles les plus remarquables, et celui dont les
Canterville avaient le plus de sujet de garder le souvenir, car l
se trouvait la cause relle de leur querelle avec leur voisin,
lord Rufford.

Il tait environ deux heures et quart du matin, et autant qu'il
put en juger, personne ne bougeait dans la maison. Mais comme il
se dirigeait  loisir du ct de la bibliothque pour voir ce qui
restait de la tache de sang, soudain il vit bondir vers lui d'un
coin sombre deux silhouettes qui agitaient follement leurs bras
au-dessus de leurs ttes, et lui criaient aux oreilles:

- Boum!

Pris de terreur panique, - ce qui tait bien naturel dans la
circonstance, - il se prcipita du ct de l'escalier; mais il s'y
trouva en face de Washington Otis, qui l'attendait arm du grand
arrosoir du jardin, si bien que cern de tous cts par ses
ennemis, rduit presque aux abois, il s'vapora dans le grand
pole de fonte, qui, par bonheur pour lui n'tait point allum, et
il se fraya un passage jusque chez lui,  travers tuyaux et
chemines, et arriva  son domicile, dans l'tat terrible o
l'avaient mis la salet, l'agitation, et le dsespoir.

Depuis on ne le revit jamais en expdition nocturne.

Les jumeaux se mirent maintes fois  l'afft pour le surprendre,
et semrent dans les corridors des coquilles de noix tous les
soirs, au grand ennui de leurs parents et des domestiques, mais ce
fut en vain.

Il tait vident que son amour-propre avait t si profondment
bless, qu'il ne voulait plus se montrer.

En consquence, M. Otis se remit  son grand ouvrage sur
l'histoire du parti dmocratique, qu'il avait commenc trois ans
auparavant.

Mrs Otis organisa un extraordinaire _clam-bake_[27], qui mit tout
le pays en rumeur.

Les enfants s'adonnrent aux jeux de la crosse, de l'cart du
poker, et autres amusements nationaux de l'Amrique.

Virginia ft des promenades  cheval par les sentiers, en
compagnie du jeune duc de Cheshire, qui tait venu passer 
Canterville la dernire semaine de vacances.

Tout le monde supposait que le fantme avait disparu; de sorte que
M. Otis crivit  lord Canterville une lettre pour l'en informer,
et reut en rponse une autre lettre o celui-ci lui tmoignait le
plaisir que lui avait caus cette nouvelle, et envoyait ses plus
sincres flicitations  la digne femme du ministre.

Mais les Otis se trompaient.

Le fantme tait toujours  la maison; et bien qu'il se portt
trs mal, il n'tait nullement dispos  en rester l, surtout
aprs avoir appris que du nombre des htes se trouvait le jeune
duc de Cheshire, dont le grand oncle, lord Francis Stilton, avait
une fois pari avec le colonel Carbury, qu'il jouerait aux ds
avec le fantme de Canterville.

Le lendemain, on l'avait trouv gisant sur le carreau de la salle
de jeu, dans un tat de paralysie si complet, que malgr l'ge
avanc qu'il atteignit, il ne put jamais prononcer d'autre mot que
celui-ci:

- Double six!

Cette histoire tait bien connue en son temps, quoique, par gards
pour les sentiments de deux familles nobles, on et fait tout le
possible pour l'touffer; et un rcit dtaill de tout ce qui la
concerne se trouve dans le troisime volume des _Mmoires de Lord
Tattle sur le Prince Rgent et ses amis_.

Ds lors, le fantme dsirait vraiment prouver qu'il n'avait pas
perdu son influence sur les Stilton, avec lesquels il tait
d'ailleurs parent par alliance, sa cousine germaine ayant pous
en secondes noces le sieur de Bulkeley, duquel, ainsi que tout le
monde le sait les ducs de Cheshire descendent en droite ligne.

En consquence, il fit ses apprts pour se montrer au petit
amoureux de Virginia dans son fameux rle du Moine Vampire, ou le
Bndictin saign  blanc.

C'tait un spectacle si pouvantable, que quand la vieille lady
Startuy, l'avait vu jouer, c'est--dire la veille du nouvel an
1764, elle commena par pousser les cris les plus perants, qui
aboutirent  une violente attaque d'apoplexie et  son dcs, au
bout de trois jours, non sans qu'elle et dshrit les
Canterville et lgu tout son argent  son pharmacien de Londres.

Mais au dernier moment la terreur, que lui inspiraient les
jumeaux, l'empcha de quitter sa chambre, et le petit duo dormit
en paix dans le grand lit  baldaquin couronn de plumes de la
Chambre royale, et rva  Virginia.

V

Peu de jours aprs, Virginia et son amoureux aux cheveux friss
allrent faire une promenade  cheval dans les prairies de
Brockley, o elle dchira son amazone d'une manire si fcheuse,
en franchissant une haie que quand elle revint  la maison, elle
prit le parti de passer par l'escalier de derrire, afin de n'tre
point vue.

Comme elle passait en courant devant la Chambre aux Tapisseries,
dont la porte tait ouverte, elle crut voir quelqu'un 
l'intrieur.

Elle pensa que c'tait la femme de chambre de sa mre, car elle
venait souvent travailler dans cette chambre.

Elle y jeta un coup d'oeil pour prier la femme de raccommoder son
habit.

Mais  son immense surprise, c'tait le fantme de Canterville en
personne!

Il tait assis devant la fentre, contemplant l'or roussi des
arbres jaunissants, qui voltigeait en l'air, les feuilles rougies
qui dansaient follement tout le long de la grande avenue.

Il avait la tte appuye sur sa main, et toute son attitude
rvlait le dcouragement le plus profond.

Il avait vraiment l'air si abattu, si dmoli, que la petite
Virginia, au lieu de cder  son premier mouvement, qui avait t
de courir s'enfermer dans sa chambre, fut remplie de compassion,
et prit le parti d'aller le consoler.

Elle avait le pas si lger, et lui il avait la mlancolie si
profonde, qu'il ne s'aperut de sa prsence que quand elle lui
parla.

- Je suis bien fche pour vous, dit-elle, mais mes frres
retournent  Eton demain.

Alors si vous vous conduisez bien, personne ne vous tourmentera.

- C'est absurde de me demander que je me conduise bien, rpondit-
il en regardant d'un air stupfait la petite fillette qui s'tait
enhardie  lui adresser la parole. C'est tout  fait absurde. Il
faut que je secoue mes chanes, que je grogne par les trous de
serrures, que je dambule la nuit, si c'est l ce que vous
entendez par se mal conduire. C'est ma seule raison d'tre.

- Ce n'est pas du tout une raison d'tre, et vous avez t bien
mchant, savez-vous? Mrs Umney nous a dit, le jour mme de notre
arrive, que vous avez tu votre femme.

- Oui, j'en conviens, rpondit tourdiment le fantme. Mais
c'tait une affaire de famille, et cela ne regardait personne.

- C'est bien mal de tuer n'importe qui, dit Virginia, qui avait
parfois un joli petit air de gravit puritaine, lgu par quelque
anctre venu de la Nouvelle-Angleterre.

- Oh! je ne puis souffrir la svrit  bon compte de la morale
abstraite. Ma femme tait fort laide. Jamais elle n'empesait
convenablement mes manchettes et elle n'entendait rien  la
cuisine. Tenez, un jour j'avais tu un superbe mle dans les bois
de Hogley, un beau cerf de deux ans. Vous ne devineriez jamais
comment elle me le servit. Mais n'en parlons plus. C'est une
affaire finie maintenant, et je trouve que ce n'tait pas trs
bien de la part de ses frres, de me faire mourir de faim bien que
je l'aie tue.

- Vous faire mourir de faim! Oh! Monsieur le Fantme... Monsieur
Simon, veux-je dire, est-ce que vous avez faim? j'ai un sandwich
dans ma cassette. Cela vous plairait-il?

- Non, merci, je ne mange plus maintenant; mais c'est tout de mme
trs bon de votre part, et vous tes bien plus gentille que le
reste de votre horrible, rude, vulgaire, malhonnte famille?

- Assez! s'cria Virginia en frappant du pied. C'est vous qui tes
rude, et horrible, et vulgaire. Quant  la malhonntet, vous
savez bien que vous m'avez vol mes couleurs dans ma bote pour
renouveler cette ridicule tache de sang dans la bibliothque. Vous
avez commenc par me prendre tous mes rouges, y compris le
vermillon, de sorte qu'il m'est impossible de faire des couchers
de soleil. Puis, vous avez pris le vert meraude, et le jaune de
chrome. Finalement il ne me reste plus que de l'indigo et du blanc
de Chine. Je n'ai pu faire depuis que des clairs de lune, qui font
toujours de la peine  regarder, et qui ne sont pas du tout
commodes  colorier. Je n'ai jamais rien dit de vous, quoique
j'aie t bien ennuye, et tout cela, c'tait parfaitement
ridicule. Est-ce qu'on a jamais vu du sang vert meraude?

- Voyons, dit le fantme, non sans douceur, qu'est-ce que je
pouvais faire? C'est chose trs difficile par le temps qui court
de se procurer du vrai sang, et puisque votre frre a commenc
avec son _Dtacheur incomparable_, je ne vois pas pourquoi je
n'aurais pas employ vos couleurs  rsister, Quant  la nuance,
c'est une affaire de got: ainsi par exemple, les Canterville ont
le sang bleu, le sang le plus bleu qu'il y ait en Angleterre...
Mais je sais que, vous autres Amricains, vous ne faites aucun cas
de ces choses-l.

- Vous n'en savez rien, et ce que vous pouvez faire de mieux,
c'est d'migrer, cela vous formera l'esprit. Mon pre se fera un
plaisir de vous donner un passage gratuit, et bien qu'il y ait des
droits d'entre fort levs sur les esprits de toute sorte, on ne
fera pas de difficults  la douane. Tous les employs sont des
dmocrates. Une fois  New-York, vous pouvez compter sur un grand
succs. Je connais des quantits de gens qui donneraient cent
mille dollars pour avoir un grand-pre, et qui donneraient
beaucoup plus pour avoir un fantme de famille.

- Je crois que je ne me plairais pas beaucoup en Amrique.

- C'est sans doute parce que nous n'avons pas de ruines, ni de
curiosits, dit narquoisement Virginia.

- Pas de ruines! pas de curiosits? rpondit le fantme. Vous avez
votre marine et vos manires.

- Bonsoir, je vais demander  papa de faire accorder aux jumeaux
une semaine supplmentaire de vacances.

- Je vous en prie, Miss Virginia, ne vous en allez pas, s'cria-t-
il. Je suis si seul, si malheureux, et je ne sais vraiment plus
que faire. Je voudrais aller me coucher, et je ne le puis pas.

- Mais c'est absurde; vous n'avez qu' vous mettre au lit et 
teindre la bougie. C'est parfois trs difficile de rester
veill, surtout  l'glise, mais a n'est pas difficile du tout
de dormir. Tenez, les bbs savent trs bien dormir; cependant,
ils ne sont pas des plus malins.

- Voil trois cents ans que je n'ai pas dormi, dit-il tristement,
ce qui fit que Virginia ouvrit tout grands ses beaux yeux bleus,
tout tonns. Voil trois cents ans que je n'ai pas dormi, aussi
suis-je bien fatigu.

Virginia prit un air tout  fait grave et ses fines lvres
s'agitrent comme des ptales de rose.

Elle s'approcha, s'agenouilla  ct de lui, et considra la
figure vieillie et ride du fantme.

- Pauvre, pauvre Fantme, dit-elle  demi-voix, n'y a-t-il pas un
endroit o vous pourriez dormir?

- Bien loin au del des bois de pins, rpondit-il d'une voix basse
et rveuse, il y a un petit jardin. L l'herbe pousse haute et
drue; l se voient les grandes toiles blanches de la cigu; l le
rossignol chante toute la nuit. Toute la nuit il chante, et la
lune de cristal glac regarde par l, et l'yeuse tend ses bras de
gant au-dessus des dormeurs.

Les yeux de Virginia furent troubls par les larmes, et elle se
cacha la figure dans les mains.

- Vous voulez parler du Jardin de la Mort, murmura-t-elle.

- Oui, de la Mort, cela doit tre si beau! Se reposer dans la
molle terre brune, pendant que les herbes se balancent au-dessus
de votre tte, et couter le silence! N'avoir pas d'hier, pas de
lendemain. Oublier le temps, oublier la vie, tre dans la paix.
Vous pouvez m'y aider, vous pouvez m'ouvrir toutes grandes les
portes, de la Mort, car l'Amour vous accompagne toujours et
l'Amour est plus fort que la Mort.

Virginia trembla. Un frisson glac la parcourut et pendant
quelques instants rgna le silence.

Il lui semblait qu'elle tait dans un rve terrible.

Alors le Fantme reprit la parole, d'une voix qui rsonnait comme
les soupirs du vent:

- Avez-vous jamais lu la vieille prophtie sur les vitraux de la
bibliothque?

- Oh! souvent, s'cria la fillette, en levant les yeux, je la
connais trs bien. Elle est peinte en curieuses lettres dores, et
elle est difficile  lire. Il n'y a que six vers:

_Lorsqu'une jeune fille blonde saura amener_
_Sur les lvres du pcheur une prire,_
_Quand l'amandier strile portera des fruits_
_Et qu'une enfant laissera couler ses pleurs,_
_Alors toute la maison retrouvera le calme,_
_Et la paix rentrera dans Canterville._

Mais je ne sais pas ce que cela signifie.

- Cela signifie que vous devez pleurer avec moi sur mes pchs,
parce que moi je n'ai pas de larmes, que vous devez prier avec moi
pour mon me, parce que je n'ai point de foi et alors si vous avez
toujours t douce, bonne et tendre, l'Ange de la Mort prendra
piti de moi. Vous verrez des tres terribles dans les tnbres,
et des voix funestes murmureront  vos oreilles, mais ils ne
pourront vous faire aucun mal, car contre la puret d'une jeune
enfant les puissances de l'Enfer ne sauraient prvaloir.

Virginia ne rpondit pas, et le Fantme se tordit les mains clans
la violence de son dsespoir, tout en regardant la tte blonde qui
se penchait.

Soudain elle se redressa, trs ple, une lueur trange dans les
yeux.

- Je n'ai pas peur, dit-elle d'une voix ferme, et je demanderai 
l'Ange d'avoir piti de vous.

Il se leva de son sige, en poussant un faible cri de joie, prit
la tte blonde entre ses mains avec une grce qui rappelait le
temps jadis, et la baisa.

Ses doigts taient froids comme de la glace, et ses lvres
brlantes comme du feu, mais Virginia ne faiblit pas, et il lui
fit traverser la chambre sombre.

Sur la tapisserie d'un vert fan taient brods de petits
chasseurs. Ils soufflaient dans leurs cors orns de franges, et de
leurs mains mignonnes, ils lui faisaient signe de reculer.

- Reviens sur tes pas, petite Virginia. Va-t'en, va-t'en!
criaient-ils.

Mais le fantme ne lui serrait que plus fort la main, et elle
ferma les yeux pour ne pas les voir.

D'horribles animaux  queue de lzards; aux gros yeux saillants,
clignotrent aux angles de la chemine sculpte et lui dirent 
voix basse:

- Prends garde, petite Virginia, prends garde. Nous pourrons bien
ne plus te revoir.

Mais le Fantme ne fit que hter le pas, et Virginia n'couta
rien.

Quand ils furent au bout de la pice, il s'arrta et murmura
quelques mots qu'elle ne comprit pas.

Elle rouvrit les yeux et vit le mur se dissiper lentement comme un
brouillard, et devant elle s'ouvrit une noire caverne.

Un pre vent glac les enveloppa, et elle sentit qu'on tirait sur
ses vtements.

- Vite, vite, cria le Fantme, ou il sera trop tard.

Et au mme instant, la muraille se referma derrire eux, et la
chambre aux tapisseries resta vide.

VI

Environ dix minutes aprs, la cloche sonna pour le th, et
Virginia ne descendit pas.

Mrs Otis envoya un des laquais pour la chercher.

Il ne tarda pas  revenir, en disant qu'il n'avait pu dcouvrir
miss Virginia nulle part.

Comme elle avait l'habitude d'aller tous les soirs dans le jardin
cueillir des fleurs pour le dner, Mrs Otis ne fut pas du tout
inquite. Mais six heures sonnrent, Virginia ne reparaissait pas.

Alors sa mre se sentit srieusement agite, et envoya les garons
 sa recherche, pendant qu'elle et M. Otis visitaient toutes les
chambres de la maison.

 six heures et demie, les jumeaux revinrent et dirent qu'ils
n'avaient trouv nulle part trace de leur soeur.

Alors tous furent extrmement mus, et personne ne savait que
faire, quand M. Otis se rappela soudain que peu de jours
auparavant, il avait permis  une bande de bohmiens de camper
dans le parc.

En consquence, il partit sur-le-champ pour le Blackfell-Hollow,
accompagn de son fils an et de deux domestiques de ferme.

Le petit duc de Cheshire, qui tait absolument fou d'inquitude,
demanda instamment  M. Otis de se joindre  lui, mais M. Otis s'y
refusa, dans la crainte d'une bagarre. Mais quand il arriva 
l'endroit en question, il vit que les bohmiens taient partis.

Il tait vident qu'ils s'taient hts de dcamper, car leur feu
brlait encore, et il tait rest des assiettes sur l'herbe.

Aprs avoir envoy Washington et les deux hommes battre les
environs, il se dpcha de rentrer, et expdia des tlgrammes 
tous les inspecteurs de police du comt en les priant de
rechercher une jeune fille qui avait t enleve par des
chemineaux ou des bohmiens.

Puis il se fit amener son cheval, et aprs avoir insist pour que
sa femme et ses trois fils se missent  table, il partit avec un
groom sur la route d'Ascot.

Il avait fait  peine deux milles, qu'il entendit galoper derrire
lui.

Il se retourna, et vit le petit duc qui arrivait sur son poney, la
figure toute rouge, la tte nue.

- J'en suis terriblement fch, lui dit le jeune homme d'une voix
entrecoupe, mais il m'est impossible de manger, tant que Virginia
est perdue. Je vous en prie, ne vous fchez pas contre moi. Si
vous nous aviez permis de nous fiancer l'anne dernire, ces
ennuis ne seraient jamais arrivs. Vous ne me renverrez pas,
n'est-ce pas? Je ne peux pas; je ne veux pas!

Le ministre ne put s'empcher d'adresser un sourire  ce jeune et
bel tourdi, et fut trs touch du dvouement qu'il montrait 
Virginia.

Aussi se penchant sur son cheval, il lui caressa les paules avec
bont, et lui dit:

- Eh bien, Cecil, puisque vous tenez  rester, il faudra bien que
vous veniez avec moi, mais il faudra aussi que je vous trouve un
chapeau  Ascot.

- Au diable le chapeau! C'est Virginia que je veux! s'cria le
petit duc en riant.

Puis ils galoprent jusqu' la gare.

L, M. Otis s'informa auprs du chef de gare, si on n'avait pas vu
sur le quai de dpart une personne rpondant au signalement de
Virginia, mais il ne put rien apprendre sur elle.

Nanmoins le chef de gare lana des dpches le long de la ligne,
en amont et en aval, et lui promit qu'une surveillance minutieuse
serait exerce.

Ensuite, aprs avoir achet un chapeau pour le petit duc chez un
marchand de nouveauts qui se disposait  fermer boutique, M. Otis
chevaucha jusqu' Bexley, village situ  quatre milles plus loin,
et qui, lui avait-on dit, tait trs frquent des bohmiens.

Quand on eut fait lever le garde champtre, on ne put tirer de lui
aucun renseignement.

Aussi, aprs avoir travers la place, les deux cavaliers reprirent
le chemin de la maison, et rentrrent  Canterville vers onze
heures, le corps bris de fatigue, et le coeur bris d'inquitude.

Ils trouvrent Washington et les jumeaux qui les attendaient au
portail, avec des lanternes, car l'avenue tait trs sombre.

On n'avait pas dcouvert la moindre trace de Virginia.

Les bohmiens avaient t rattraps sur la prairie de Brockley,
mais elle ne se trouvait point avec eux.

Ils avaient expliqu la hte de leur dpart en disant qu'ils
s'taient tromps sur le jour o devait se tenir la foire de
Chorton, et que la crainte d'arriver trop tard les avait obligs 
se dpcher.

En outre, ils avaient paru trs dsols de la disparition de
Virginia, car ils taient trs reconnaissants  M. Otis de leur
avoir permis de camper dans son parc. Quatre d'entre eux taient
rests en arrire pour prendre part aux recherches.

On avait vid l'tang aux carpes. On avait fouill le domaine dans
tous les sens, mais on n'tait arriv  aucun rsultat.

Il tait vident que Virginia tait perdue, au moins pour cette
nuit, et ce fut avec un air de profond accablement que M. Otis, et
les jeunes gens rentrrent  la maison, suivis du groom qui
conduisait en main le cheval et le poney.

Dans le hall, ils trouvrent le groupe des domestiques pouvants.

La pauvre Mrs Otis tait tendue sur un sofa dans la bibliothque,
presque folle d'effroi et d'anxit, et la vieille gouvernante lui
baignait le front avec de l'eau de Cologne.

M. Otis insista aussitt pour qu'elle manget un peu, et fit
servir le souper pour tout le monde.

Ce fut un bien triste repas.

On y parlait  peine, et les jumeaux eux-mmes avaient l'air
effars, abasourdis, car ils aimaient beaucoup leur soeur.

Lorsqu'on eut fini, M. Otis, malgr les supplications du petit
duc, ordonna que tout le monde se coucht, en disant qu'on ne
pourrait rien faire de plus cette nuit, que le lendemain matin il
tlgraphierait  Scotland-Yard, pour qu'on mt immdiatement  sa
disposition quelques dtectives.

Mais voici qu'au moment mme o l'on sortait de la salle  manger,
minuit sonna  l'horloge de la tour.

 peine les vibrations du dernier coup taient-elles teintes
qu'on entendit un craquement suivi d'un cri perant.

Un formidable roulement de tonnerre branla la maison. Une mlodie
qui n'avait rien de terrestre flotta dans l'air. Un panneau se
dtacha bruyamment du haut de l'escalier, et sur le palier, bien
ple, presque blanche, apparut Virginia, tenant  la main une
petite bote.

Aussitt tous de se prcipiter vers elle. Mrs Otis la serra
passionnment sur son coeur.

Ce petit duc l'touffa sous la violence de ses baisers, et les
jumeaux excutrent une sauvage danse de guerre autour du groupe.

- Grands dieux! Ma fille, o tes-vous alle? dit M. Otis, assez
en colre, parce qu'il se figurait qu'elle avait fait  tous une
mauvaise farce. Cecil et moi, nous avons battu  cheval tout le
pays,  votre recherche, et votre mre a failli mourir de frayeur.
Il ne faudrait pas recommencer de ces mystifications-l.

- Except pour le fantme! except pour le fantme! crirent les
jumeaux en continuant leurs cabrioles.

- Ma chrie, grce  Dieu, vous voil retrouve, il ne faudra plus
me quitter, murmurait Mrs Otis, en embrassant l'enfant qui
tremblait, et en lissant ses cheveux d'or pars sur ses paules.

- Papa, dit doucement Virginia, j'tais avec le fantme. Il est
mort. Il faudra que vous alliez le voir. Il a t trs mchant,
mais il s'est repenti sincrement de tout ce qu'il avait fait, et
avant de mourir il m'a donn cette bote de beaux bijoux.

Toute la famille jeta sur elle un regard muet, effar, mais elle
avait l'air trs grave, trs srieuse.

Puis, se tournant, elle les prcda  travers l'ouverture de la
muraille, et l'on descendit par un corridor secret.

Washington suivait tenant une bougie allume qu'il avait prise sur
la table. Enfin, l'on parvint  une grande porte de chne hrisse
de gros clous.

Virginia la toucha. Elle tourna sur ses gonds normes, et l'on se
trouva dans une chambre troite, basse, dont le plafond tait en
forme de vote, et avec une toute petite fentre.

Un grand anneau de fer tait scell dans le mur, et  cet anneau
tait enchan un grand squelette tendu de tout son long sur le
sol dall. Il avait l'air d'allonger ses doigts dcharns pour
atteindre un plat et une cruche de forme antique, qui taient
placs de telle sorte qu'il ne pt y toucher.

videmment la cruche avait t remplie d'eau, car l'intrieur
tait tapiss de moisissure verte.

Il ne restait plus sur le plat qu'un tas de poussire.

Virginia s'agenouilla auprs du squelette, et joignant ses petites
mains, se mit  prier en silence, pendant que la famille
contemplait avec tonnement la tragdie terrible dont le secret
venait de lui tre rvl.

- Hallo! s'cria soudain l'un des jumeaux, qui tait all regarder
par la fentre, pour tcher de deviner dans quelle aile de la
maison la chambre tait situe. Hallo! le vieux amandier qui tait
dessch a fleuri. Je vois trs bien les fleurs au clair de lune.

- Dieu lui a pardonn! dit gravement Virginia en se levant, et une
magnifique lumire sembla clairer sa figure.

- Quel ange vous tes! s'cria le petit duc, en lui passant les
bras autour du cou, et en l'embrassant.

VII

Quatre jours aprs ces curieux vnements, vers onze heures du
soir, un cortge funraire sortit de Canterville-Chase.

Le char tait tran par huit chevaux noirs, dont chacun avait la
tte orne d'un gros panache de plumes d'autruche qui se
balanait.

Le cercueil de plomb tait recouvert d'un riche linceul de
pourpre, sur lequel taient brodes en or les armoiries des
Canterville.

De chaque ct du char et des voitures marchaient les domestiques,
portant des torches allumes.

Tout ce dfil avait un air grandiose et impressionnant.

Lord Canterville menait le deuil; il tait venu du pays de Galles
tout exprs pour assister  l'enterrement et il occupait la
premire voiture avec la petite Virginia.

Puis, venaient le ministre des tats-unis et sa femme, puis
Washington et les trois jeunes garons.

Dans la dernire voiture tait Mrs Umney.

Il avait paru vident  tout le monde, qu'aprs avoir t apeure
par le fantme pendant plus de cinquante ans de vie, elle avait
bien le droit de le voir disparatre pour tout de bon.

Une fosse profonde avait t creuse dans un angle du cimetire,
juste sous le vieux if; et les dernires prires furent dites de
la faon la plus pathtique par le Rv. Augustus Dampier.

La crmonie termine, les domestiques se conformant  une vieille
coutume tablie dans la famille Canterville, teignirent leurs
torches.

Puis, quand le cercueil eut t descendu dans la fosse, Virginia
s'avana et posa dessus une grande croix faite de fleurs
d'amandier blanches et rouges.

Au mme instant, la lune sortit de derrire un nuage et inonda de
ses silencieux flots d'argent le cimetire, et d'un bosquet voisin
partit le chant d'un rossignol.

Elle se rappela la description qu'avait faite le Fantme du jardin
de la Mort. Ses yeux s'emplirent de larmes, et elle pronona 
peine un mot pendant le retour des voitures  la maison.

Le lendemain matin, avant que lord Canterville partt pour la
ville, M. Otis s'entretint avec lui au sujet des bijoux donns par
le Fantme  Virginia. Ils taient superbes, magnifiques. Surtout
certain collier de rubis, avec une ancienne monture vnitienne,
tait rellement un splendide spcimen du travail du seizime
sicle, et le tout avait une telle valeur que M. Otis prouvait de
grands scrupules  permettre  sa fille de les garder.

- Mylord, dit-il, je sais qu'en ce pays, la mainmorte s'applique
aux menus objets aussi bien qu'aux terres, et il est clair, trs
clair pour moi que ces bijoux devraient rester entre vos mains
comme proprit familiale. Je vous prie, en consquence, de
vouloir bien les emporter avec vous  Londres, et de les
considrer simplement comme une partie de votre hritage qui vous
aurait t restitue dans des conditions peu ordinaires. Quant 
ma fille, ce n'est qu'une enfant, et jusqu' prsent, je suis
heureux de le dire, elle ne prend que peu d'intrt  ces hochets
de vain luxe. J'ai galement appris de Mrs Otis, qui n'est point
une autorit  ddaigner dans les choses d'art, soit dit en
passant, car elle a eu le bonheur de passer plusieurs hivers 
Boston tant jeune fille, que ces pierres prcieuses ont une
grande valeur montaire, et que si on les mettait en vente on en
tirerait une belle somme. Dans ces circonstances, lord
Canterville, vous reconnatrez, j'en suis sr, qu'il m'est
impossible de permettre qu'ils restent entre les mains d'aucun
membre de ma famille; et d'ailleurs toutes ces sortes de vains
bibelots, de joujoux, si appropris, si ncessaires qu'ils soient
 la dignit de l'aristocratie britannique, seraient absolument
dplacs parmi les gens qui ont t levs dans les principes
svres, et je puis dire les principes immortels de la simplicit
rpublicaine. Je me hasarderais peut-tre  dire que Virginia
tient beaucoup  ce que vous lui laissiez la boite elle-mme,
comme un souvenir des garements et des infortunes de votre
anctre. Cette bote tant trs ancienne et par consquent trs
dlabre vous jugerez peut-tre convenable d'agrer sa requte.
Quant  moi, je m'avoue fort surpris de voir un de mes propres
enfants tmoigner si peu d'intrt que ce soit aux choses du
moyen-ge, et je ne saurais trouver qu'une explication  ce fait,
c'est que Virginia naquit dans un de vos faubourgs de Londres, peu
de temps aprs que Mrs Otis fut revenue d'une excursion  Athnes.

Lord Canterville couta sans broncher le discours du digne
ministre en tirant de temps  autre sa moustache grise pour cacher
un sourire involontaire.

Quand M. Otis eut termin, il lui serra cordialement la main, et
lui rpondit:

- Mon cher monsieur, votre charmante fillette a rendu  mon
malheureux anctre un service trs important. Ma famille et moi
nous sommes trs reconnaissants du merveilleux courage, du sang-
froid dont elle a fait preuve. Les joyaux lui appartiennent, c'est
clair, et par ma foi je crois bien que si j'avais assez peu de
coeur pour les lui prendre, le vieux gredin sortirait de sa tombe
au bout de quinze jours, et me ferait une vie d'enfer. Quant 
tre des bijoux de famille, ils ne le seraient qu' la condition
d'tre spcifis comme tels dans un testament, dans un acte lgal,
et l'existence de ces joyaux est reste ignore. Je vous certifie
qu'ils ne sont pas plus  moi qu' votre matre d'htel. Quand
miss Virginia sera grande, elle sera enchante, j'oserai
l'affirmer, d'avoir de jolies choses  porter. En outre, M. Otis,
vous oubliez que vous avez pris l'ameublement et le fantme sur
inventaire. Donc, tout ce qui appartient au fantme vous
appartient. Malgr toutes les preuves d'activit qu'a donnes sir
Simon, la nuit, dans le corridor, il n'en est pas moins mort, au
point de vue lgal, et votre achat vous a rendu propritaire de ce
qui lui appartient.

M. Otis ne fut pas peu tourment du refus de lord Canterville, et
le pria de rflchir  nouveau sur sa dcision, mais l'excellent
pair tint bon et finit par dcider le ministre  accepter le
prsent que le fantme lui avait fait.

Lorsque, au printemps de 1890, la jeune duchesse de Cheshire fut
prsente pour la premire fois  la rception de la Reine, 
l'occasion de son mariage, ses joyaux furent l'objet de
l'admiration gnrale. Car Virginia reut le tortil baronnal qui
se donne comme rcompense  toutes les petites Amricaines qui
sont bien sages, et elle pousa son petit amoureux, ds qu'il eut
l'ge.

Tous deux taient si gentils, et ils s'aimaient tant l'un l'autre,
que tout le monde fut enchant de ce mariage, except la vieille
marquise de Dumbleton, qui avait fait tout son possible pour
attraper le duc et lui faire pouser une de ses sept filles.

Dans ce but, elle n'avait pas donn moins de trois grands dners
fort coteux.

Chose trange, M. Otis prouvait  l'gard du petit duc une vive
sympathie personnelle, mais en thorie, il tait l'adversaire de
la particule, et, pour employer ses propres expressions, il avait
quelque sujet d'apprhender, que, parmi les influences nervantes
d'une aristocratie prise de plaisir, les vrais principes de la
simplicit rpublicaine ne fussent oublis.

Mais on ne tint aucun compte de ses observations, et quand il
s'avana dans l'aile de l'glise de Saint-Georges, Hanover-Square,
sa fille  son bras, il n'y avait pas un homme plus fier dans la
longueur et dans la largeur de l'Angleterre.

Aprs la lune de miel, le duc et la duchesse retournrent 
Canterville-Chase, et le lendemain de leur arrive, dans l'aprs-
midi, ils allrent faire un tour dans le cimetire solitaire prs
du bois de pins.

Ils furent d'abord trs embarrasss au sujet de l'inscription
qu'on graverait sur la pierre tombale de sir Simon, mais ils
finirent par dcider qu'on se bornerait  y graver simplement les
initiales du vieux gentleman, et les vers crits sur la fentre de
la bibliothque.

La duchesse avait apport des roses magnifiques qu'elle parpilla
sur la tombe; puis, aprs s'y tre arrt quelques instants, on se
promena dans les ruines du choeur de l'antique abbaye.

La duchesse s'y assit sur une colonne tombe, pendant que son
mari, couch  ses pieds, et fumant sa cigarette, la regardait
dans ses beaux yeux.

Soudain, jetant sa cigarette, il lui prit la main et lui dit:

- Virginia, une femme ne doit pas avoir de secrets pour son mari.

- Cher Cecil, je n'en ai pas.

- Si, vous en avez, rpondit-il en souriant, vous ne m'avez jamais
dit ce qui s'tait pass pendant que vous tiez enferme avec le
fantme.

- Je ne l'ai jamais dit  personne, rpliqua gravement Virginia.

- Je le sais, mais vous pourriez me le dire.

- Je vous en prie, Cecil, ne me le demandez pas. Je ne puis
rellement vous le dire, Pauvre sir Simon! je lui dois beaucoup.
Oui, Cecil, ne riez pas, je lui dois rellement beaucoup. Il m'a
fait voir ce qu'est la vie, ce que signifie la Mort et pourquoi
l'Amour est plus fort que la Mort.

Le duc se leva et embrassa amoureusement sa femme.

- Vous pourrez garder votre secret, tant que je possderai votre
coeur, dit-il,  demi-voix.

- Vous l'avez toujours eu, Cecil.

- Et vous le direz un jour  nos enfants, n'est-ce pas?

Virginia rougit.


LE SPHINX QUI N'A PAS DE SECRET [28]

Gravure au trait

Un aprs-midi, j'tais assis  la terrasse du caf de la Paix,
contemplant la splendeur et les dessous de la vie parisienne.

Tout en prenant mon vermouth, j'tudiais avec curiosit l'trange
panorama o l'orgueil et la pauvret dfilaient devant moi, quand
je m'entendis appeler par mon nom.

Je fis demi-tour et je me vis en face de lord Murchison.

Nous ne nous tions pas revus depuis que nous avions t au
collge ensemble, il y avait dix ans de cela.

Aussi fus-je charm de cette rencontre.

Nous changemes une chaude poigne de main.

 Oxford, nous avions t grands amis. Je l'aimais normment.

Il tait si bon, si plein d'entrain, si plein d'honneur. Nous
disions souvent de lui qu'il serait le meilleur garon du monde
sans son penchant  dire toujours la vrit, mais je crois que
rellement nous ne l'en admirions que davantage pour sa franchise.

Je le trouvai bien un peu chang.

Il avait l'air anxieux, embarrass. On et dit qu'il avait des
doutes au sujet de quelque chose. Je devinais que ce n'tait point
l un effet du moderne scepticisme, car Murchison tait le plus
immuable des torgs et il croyait au _Pentateuque_ avec autant de
fermet qu'il croyait en la Chambre des Pairs.

Je conclus qu'il y avait une femme sous roche et je lui demandai
s'il tait dj mari.

- Je ne comprends pas encore assez les femmes, rpondit-il.

- Mon cher Grald, dis-je, les femmes sont faites pour qu'on les
aime et non pour qu'on les comprenne.

- Je ne saurais aimer quand je ne peux avoir confiance, rpliqua-
t-il.

- Je crois que vous avez un mystre dans votre vie, Grald, dis-
je, contez-moi cela.

- Allons faire une promenade en voiture, rpondit-il. Il y a trop
de foule ici... Non, non, pas cette voiture jaune, n'importe
quelle autre couleur. Tenez! celle-ci, qui est vert fonc, fera
l'affaire.

Et, quelques minutes aprs, nous descendions le boulevard au trot
dans la direction de la Madeleine.

- O irons-nous? demandai-je.

- Oh! o vous voudrez, rpondit-il, au restaurant du bois. Nous y
dnerons, et vous me raconterez tout ce qui vous concerne.

- Je veux vous couter d'abord vous-mme, dis-je. Contez-moi votre
mystre.

Il tira de sa poche un petit porte-cartes, de maroquin  fermoir
d'argent et me le tendit.

Je l'ouvris.

 l'intrieur il y avait une photographie de femme.

Elle tait grande et lance, trangement pittoresque avec ses
grands yeux vagues et sa chevelure flottante. Elle avait une
physionomie de clairvoyante et tait enveloppe de riches
fourrures.

- Que dites-vous de cette figure? dit-il. Est-ce qu'elle inspire
la confiance?

Je l'examinai attentivement.

Elle me donna l'impression d'une femme qui a eu un secret, mais ce
secret tait-il honnte ou non, je ne saurais le dire.

Cette beaut semblait faite de bien des mystres runis, en fait
une beaut psychologique plutt que plastique, et puis, ce lger
sourire, qui se jouait sur les lvres, tait bien trop subtil pour
avoir un vritable charme.

- Eh bien? s'cria-t-il avec impatience, qu'en dites-vous?

- C'est la Joconde en noir, rpondis-je. Dites-moi tout ce qui la
concerne.

- Pas maintenant, aprs dner.

Et nous nous mmes  parler d'autre chose.

Quand le garon nous eut apport le caf et des cigarettes, je
rappelai  Grald sa promesse.

Il se leva de sa chaise, alla et revint deux ou trois fois dans la
pice.

Puis, se laissant choir dans un fauteuil, il me conta l'histoire
suivante.

- Un soir, vers cinq heures, je descendais Bond-Street.

Il y avait un grand encombrement de voitures et la circulation
tait tout  fait arrte.

Tout prs du trottoir tait rang un petit brougham jaune, qui
pour une raison ou une autre attira mon attention.

Comme je passais tout prs, je vis s'avancer, pour regarder
dehors, la figure que je vous ai montre cet aprs-midi.

Elle me fascina immdiatement.

Pendant toute la nuit, je ne pensai pas  autre chose, et il en
fut de mme le lendemain.

Je montai, je redescendis  plusieurs reprises cette maudite
range, jetant un regard furtif dans toutes les voitures,
attendant le brougham jaune, mais je n'arrivai point  dcouvrir
ma belle inconnue, si bien que je finis par me persuader que je ne
l'avais vue qu'en songe.

Environ huit jours aprs, je dnai avec madame de Rastail.

Le dner tait pour huit heures, mais  huit heures et demie, nous
attendions encore au salon.

 la fin, le domestique ouvrit la porte et annona lady Alroy.

C'tait la femme que j'avais cherche.

Elle entra avec grande lenteur. Elle avait l'air d'un rayon de
lune dans sa dentelle grise, et je fus,  mon immense joie, pri
de la conduire  table.

Quand nous fmes assis, je dis, de la faon la plus innocente du
monde:

- Il me semble que je vous ai vue en passant dans Road-Street, il
y a quelque temps, lady Alroy.

Elle devint trs ple, et elle dit  voix basse:

- Je vous en prie, ne parlez pas si haut, on pourrait nous
entendre.

Je me sentis bien malheureux d'avoir aussi mal dbut, et je me
lanai  corps perdu dans une tirade sur le thtre franais.

Elle parlait fort peu, toujours de la mme voix basse et musicale.
On et dit qu'elle avait peur d'tre coute par quelqu'un.

Je me sentais passionnment, stupidement pris et l'indfinissable
atmosphre de mystre, qui l'entourait, excitait au plus haut
point ma curiosit.

Quand elle fut sur le point de partir, ce qu'elle fit fort peu de
temps aprs le dner, je lui demandai si je pourrais lui rendre
visite.

Elle hsita un instant, regarda autour d'elle pour voir si
quelqu'un se trouvait prs de nous, et me dit alors:

- Oui, demain  cinq heures et quart.

Je priai madame de Rastail de me parler d'elle, mais tout ce
qu'elle put me dire se rduisit  ceci.

Cette dame tait veuve. Elle possdait une belle maison dans Park-
Lane.

Comme  ce moment, un raseur du genre scientifique entreprenait
une dissertation sur les veuves, pour tayer la thse de la
survivance des plus aptes, je pris cong et rentrai chez moi.

Le lendemain, juste  l'heure dite, je me rendis  Park-Lane, mais
le domestique me dit que lady Alroy venait de sortir  l'instant.

Trs dpit, trs intrigu j'allai au club et, aprs bien des
rflexions, je lui crivis une lettre o je la priai de me
permettre de voir si je serais plus heureux une autre fois.

La rponse se fit attendre plusieurs jours; mais  la fin je reus
un petit billet o elle m'informait qu'elle serait chez elle le
dimanche  quatre heures et o se trouvait cet extraordinaire
post-scriptum.

Je vous en prie, ne m'crivez plus ici; je vous expliquerai cela
quand je vous verrai.

Le dimanche, elle fut tout  fait charmante, mais au moment o
j'allais me retirer, elle me demanda si j'avais jamais une
nouvelle occasion de lui crire de libeller ainsi l'adresse: 
Mistress Knox, aux bons soins de M. Wittaker, libraire, Green-
Street.

- Certaines raisons, ajouta-t-elle, m'empchent de recevoir aucune
lettre dans ma propre maison.

Pendant toute la saison, je la vis fort souvent et cette
atmosphre de mystre ne la quittait pas.

Parfois je pensai qu'elle tait au pouvoir de quelque homme, mais
elle semblait si malaisment accessible que je ne pus m'en tenir 
cette ide-l.

Il m'tait rellement bien difficile d'arriver  une conclusion
quelconque, car elle tait pareille  ces singuliers cristaux
qu'on voit dans les musums et qui sont transparents  certains
moments et troubles  certains autres.

 la fin, je me dterminai  lui demander de devenir ma femme;
j'tais nerv et fatigu des incessantes prcautions qu'elle
m'imposait pour faire un mystre de mes visites, des quelques
lettres que je lui envoyais.

Je lui crivis  la librairie pour lui demander si elle pourrait
me recevoir le lundi suivant  six heures.

Elle me rpondit oui, et je fus transport de plaisir jusqu'au
septime ciel.

J'tais follement pris d'elle, en dpit du mystre  ce que je
croyais alors, mais en fait  cause mme du mystre, je le vois 
prsent.

Non, ce n'tait pas la femme que j'aimais en elle.

Ce mystre me troublait, me faisait perdre la tte.

Pourquoi le hasard me fit-il dcouvrir la piste?

- Alors vous l'avez trouv, m'criai-je?

- Je le crains, rpondit-il. Vous en jugerez par vous-mme.

Le lundi venu, je djeunai avec mon oncle, et vers quatre heures
je me trouvai dans Marylebone-Road.

Comme vous le savez, mon oncle demeure  Regent's-Park.

Je voulais aller  Piccadilly et je pris le plus court chemin en
passant par un tas de petites rues d'aspect misrable.

Soudain je vis devant moi lady Alroy, cache sous un voile pais
et marchant trs vite.

Quand elle fut arrive  la dernire maison de la rue, elle monta
les marches, tira de sa poche un passe-partout et entra.

- Le voil le mystre, me dis-je en avanant rapidement pour
inspecter la maison.

Sur le seuil tait son mouchoir qu'elle avait laiss tomber, je le
ramassai et le mis dans ma poche.

Alors je me mis  rflchir sur ce que je devais faire. J'arrivai
 cette conclusion que je n'avais pas le droit de l'espionner et
je me rendis en voiture  mon club.

 six heures, je me prsentai chez elle.

Je la trouvai tendue sur un sofa, en toilette de th, c'est--
dire en robe d'une toffe d'argent, releve  l'aide d'agrafes de
ces tranges pierres de lune qu'elle portait toujours.

Elle parut tout  fait charmeuse.

- Je suis si contente de vous voir, dit-elle. Je ne suis pas
sortie de la journe.

Je la regardai tout bahi, et tirant de ma poche le mouchoir, je
le lui tendis.

- Vous l'avez laiss tomber dans Cummor Street, cet aprs-midi,
lady Alroy, lui dis-je d'un ton trs calme.

Elle me jeta un coup d'oeil d'pouvante, mais ne fit aucun
mouvement pour prendre le mouchoir.

- Que faisiez-vous l? demandai-je.

- Quel droit avez vous de m'interroger? rpondit-elle.

- Le droit d'un homme qui vous aime, rpliquai-je. Je suis venu
ici pour vous demander de devenir ma femme.

Elle se cacha la figure dans ses mains, et fondit en un dluge de
larmes.

- Il faut que vous me rpondiez? lui dis-je.

Elle se leva et me regardant bien en face dit:

- Lord Murchison, il n'y a rien  vous dire.

- Vous tes venue ici pour voir quelqu'un, m'criai-je. C'est l
votre secret.

Elle plit affreusement et dit:

- Je n'ai donn de rendez-vous  personne.

- Ne pouvez-vous pas dire la vrit? m'criai-je.

- Mais je l'ai dite, rpliqua-t-elle.

J'tais perdu, affol. Je ne sais ce que je lui ai dit, mais je
lui ai dit des choses terribles.

Finalement je m'lanai hors de la maison.

Elle m'crivit le lendemain, mais je lui renvoyai sa lettre sans
l'avoir ouverte. Je partis pour la Norvge avec Alan Colville.

Je revins au bout d'un mois, et la premire chose, que je vis dans
le _Morning Post_, ce fut la mort de lady Alroy.

Elle avait pris un refroidissement  l'Opra, et elle avait
succomb en cinq jours  une congestion pulmonaire.

Je m'enfermai et ne voulus voir personne, je l'avais tant aime et
je l'aimais si follement. Grands dieux, comme j'ai aim cette
femme!

- Vous tes all dans cette rue, dans cette maison? demandai-je.

- Oui, rpondit-il, un jour je me rendis dans Cummor-Street. Je ne
pus m'en empcher. J'tais tortur par le doute.

Je frappai  la porte, et une femme d'air trs convenable vint
m'ouvrir la porte.

Je lui demandai si elle avait un appartement  louer.

- Ah! monsieur, rpondit-elle, je crois que l'appartement est 
louer, mais je n'ai pas vu la dame depuis trois mois, et comme le
loyer continue  courir, il m'est impossible de vous le louer.

- Est ce de cette dame qu'il s'agit? lui demandai-je en lui
montrant la photographie.

- Oui, c'est elle, bien sr, s'cria-t-elle, mais quand sera-t-
elle de retour?

- La dame est morte, rpondis-je.

- J'espre bien que non, dit la femme. Elle tait ma meilleure
locataire. Elle me payait trois guines par semaine, rien que pour
venir dans mon salon de temps en temps.

- Elle recevait quelqu'un ici? dis-je. Mais la femme m'assura que
non, qu'elle venait toujours seule, et ne voyait personne.

- Que diable alors venait-elle faire ici! m'criai-je.

- Elle restait tout simplement au salon, monsieur. Elle lisait des
livres, et quelques fois elle prenait le th, rpondit la femme.

Je ne savais pas que dire. Je lui donnai donc un souverain et je
m'en allai.

- Maintenant dites-moi qu'est-ce que tout cela signifiait? Vous ne
croyez pas que la femme disait la vrit.

- Je le crois.

- Alors pourquoi lady Alroy allait-elle dans cette maison?

- Mon cher Grald, rpondis-je, lady Alroy tait tout simplement
une femme atteinte de la manie du mystre. Elle louait cet
appartement pour le plaisir de s'y rendre avec son voile baiss et
de s'imaginer qu'elle tait une hrone. Elle avait une folle
passion pour le secret, mais elle tait, elle-mme, tout
simplement, un sphinx sans secret.

- Est-ce l votre vritable opinion?

- J'en suis convaincu, rpondis-je.

Il sortit le porte-carte de maroquin, l'ouvrit et regarda la
photographie.

- Je me le demande, fit-il enfin.


LE MODLE MILLIONNAIRE [29]

Note admirative

Quand on n'a pas de fortune, il ne sert  rien d'tre un charmant
garon.

Le roman est un privilge des riches et non une profession pour
ceux qui n'ont pas d'emploi.

Il vaut mieux avoir un revenu fixe que d'tre un charmeur.

Tels sont les grands axiomes de la vie moderne, et Hughie Erskine
ne se les est jamais assimils.

Pauvre Hughie!

Au point de vue intellectuel, nous devons reconnatre qu'il
n'tait point un phnomne.

Jamais il ne lui tait arriv en sa vie de lancer un trait
brillant, ni mme une rosserie. Cela n'empche qu'il tait
tonnamment sduisant, avec sa chevelure frise, son profil
nettement dessin et ses yeux gris.

Il tait aussi en faveur auprs des hommes qu'auprs des femmes.
Il possdait toutes les sortes de talents, except celui de gagner
de l'argent.

Son pre lui avait lgu sa latte de cavalerie et une _Histoire de
la Guerre de la Pninsule_ en quinze volumes.

Hughie avait accroch le premier de ces legs au-dessus de son
miroir, et rang le second sur une tagre entre le Guide de
Ruff[30], et le Magasine de Bailey[31] et il vivait d'une pension
annuelle de deux cents livres que lui faisait une vieille tante.

Il avait essay de tout.

Il avait frquent la Bourse pendant six mois, mais que voulez-
vous que devienne un papillon parmi des taureaux et des ours?

Il s'tait tabli commerant en th, et il l'tait rest un peu
plus longtemps, mais il avait fini par en avoir assez du _peko_
et du _souchong_.

Puis, il avait essay de vendre du sherry sec. Cela ne lui avait
pas russi. Le sherry tait un peu trop sec.

Finalement il devint... rien du tout; un charmant jeune homme
impropre  quoi que ce ft, toujours avec un profil parfait,
toujours sans profession.

Et pour que son malheur ft complet, il devint amoureux.

La jeune fille, qu'il aimait, avait nom Laura Merton. Son pre
tait un colonel retrait qui avait perdu toute sa patience et
toutes ses facults digestives dans l'Inde et ne les retrouva
jamais depuis.

Laura adorait Hughie, et celui-ci eut bais les cordons des
souliers de Laura.

C'tait le couple le plus charmant qu'on pt voir  Londres et 
eux deux, ils ne possdaient pas un penny.

Le colonel avait beaucoup d'affection pour Hughie, mais il ne
voulait pas entendre parler de mariage.

- Mon garon, disait-il souvent, venez me trouver quand vous serez
 la tte de dix mille livres bien  vous, alors on verra.

Et, ces jours-l, Hughie avait l'air trs bougon, et il lui
fallait, pour se consoler, la socit de Laura.

Un matin, comme il se rendait  Holland Park o habitaient les
Merton, il lui prit fantaisie d'aller voir en passant son grand
ami, Alan Trevor.

Trevor tait peintre. Actuellement peu de gens chappent  cette
contagion, mais il tait en outre, un artiste, et les artistes
sont assez rares.

 en juger par son extrieur, Alan tait un singulier personnage,
sauvage, avec une figure toute pointille de taches de rousseur,
et une barbe rouge et hirsute. Mais, ds qu'il avait un pinceau 
la main, on se trouvait en prsence d'un matre et ses tableaux
taient recherchs avec empressement.

Il avait prouv tout d'abord  l'gard de Hughie une vive
attraction, due, il faut le dire, au charme personnel de celui-ci
uniquement.

- Les seules gens qu'un peintre devrait connatre, rptait-il, ce
sont des tres beaux et btes, des gens dont la vue vous donne un
plaisir artistique et dont la conversation est pour vous un repos
intellectuel. Les hommes qui sont des dandys et les femmes qui
sont des coquettes, voil les tres qui gouvernent le monde, ou
qui du moins devraient le gouverner.

Mais quand il en fut  mieux connatre Hughie, il finit par
l'aimer tout autant  cause de son entrain, de sa bonne humeur, de
sa nature tourdiment gnreuse, et lui donna le droit d'entrer 
toute heure dans son atelier.

Hughie, quand il entra, trouva Trevor en train de donner les
derniers coups de pinceau  une magistrale peinture qui
reprsentait, en grandeur naturelle, un mendiant.

Le mendiant en personne posait sur une plate-forme place dans un
angle de l'atelier.

C'tait un vieux homme tout ratatin, dont la figure avait l'air
d'tre en parchemin froiss, avec une expression pitoyable.

Sur ses paules tait jet un manteau de grossier drap brun, fait
de loques et de trous; ses grosses bottes taient rapices,
ressemeles. Il avait une main appuye sur un gros bton et de
l'autre il tendait un reste de chapeau pour demander l'aumne.

- Quel superbe modle! fit Hughie  voix basse, en serrant la main
 son ami.

- Un superbe modle! s'cria Trevor  pleine voix, je le crois
bien. Des mendiants comme, a, on n'en rencontre pas tous les
jours! Une trouvaille, mon cher, un Vlasquez en chair et en os!
Par le ciel! quelle gravure Rembrandt aurait fait avec a!

- Pauvre vieux! dit Hughie. Comme il a l'air malheureux! Mais je
suppose que pour vous, les peintres, sa figure est en rapport avec
sa fortune.

- Certainement, dit Trevor, vous ne voudriez pas qu'un mendiant
ait l'air heureux.

- Combien gagne un modle par sance? demanda Hughie, aprs s'tre
confortablement install sur un divan.

- Un shilling par heure.

- Et vous, Alan, combien vous rapporte votre tableau?

- Oh! celui-l, on me le prend pour deux mille.

-Livres?

- Guines. Les peintres, les potes, les mdecins comptent
toujours par guines.

- Eh! bien! je suis d'avis que le modle devrait avoir un tant
pour cent, s'cria Hughie en riant, car il fait autant de besogne
que vous.

- Tout a, ce sont des btises. Rien que la peine qu'on se donne 
tendre les couleurs et d'tre toujours debout, le pinceau  la
main. Vous en parlez  votre aise, Hughie, mais je vous rponds
qu' de certains moments, l'art s'lve jusqu'au niveau d'un
mtier manuel. Mais assez caus comme cela! Je suis trs occup.
Prenez une cigarette et tenez-vous tranquille.

Quelques instants aprs, le domestique entra et dit  Trevor que
l'encadreur demandait  lui parler.

- Ne vous en allez pas, Hughie, dit-il en sortant, je serai
bientt de retour.

Le vieux mendiant profita de l'absence de Trevor pour se reposer
un moment sur le banc de bois qui se trouvait derrire lui.

Il avait l'air si abandonn, si misrable qu'Hughie ne put
s'empcher d'avoir compassion de lui, et qu'il tta ses poches
pour savoir combien il lui restait.

Il n'y trouva qu'un souverain et quelque menue monnaie.

-- Pauvre vieux! se disait-il intrieurement, il en a plus besoin
que moi, mais a veut dire que je me passerai de fiacres pendant
quinze jours.

Et traversant l'atelier, il glissa le souverain dans la main du
mendiant.

Le vieux sursauta.

Puis un vague sourire erra sur ses lvres fltries.

- Merci, monsieur, dit-il, merci.

Trevor tant rentr, Hughie lui dit adieu, en rougissant un peu de
son action.

Il passa toute la journe avec Laura, reut une charmante
rprimande pour sa prodigalit et se vit forc de rentrer  pied.

Ce soir-l, il entra au club de la Palette vers onze heures, et
trouva Trevor seul dans le fumoir devant un verre de vin blanc 
l'eau de seltz.

- Eh! bien, Alan! lui dit-il, en allumant sa cigarette. Avez-vous
termin votre tableau  votre gr?

- Fini et encadr, mon garon, rpondit Trevor.  propos vous avez
fait une conqute, ce vieux modle, que vous avez vu, est tout 
fait enchant de vous. Il a fallu que je lui parle de vous, que je
lui dise tout... qui vous tes, o vous demeurez, votre revenu,
vos projets d'avenir, etc...

- Mon cher Alan, s'cria Hughie, je suis sr que je vais le
trouver en faction devant ma porte quand je rentrerai. Mais non,
ce n'est qu'une plaisanterie. Pauvre vieux bonhomme! Je voudrais
pouvoir faire quelque chose pour lui. Je trouve terrible qu'on
soit aussi misrable. J'ai des quantits de vieux effets chez moi!
Pensez-vous que cela ferait son affaire? Je le crois, car ses
haillons tombaient par morceaux.

- Mais a lui allait superbement, dit Trevor. Pour rien au monde
je ne ferai son portrait en habit noir. Ce que vous appelez des
guenilles, je l'appelle du pittoresque; ce qui vous parat
pauvret, me semble  moi de la couleur locale! Nanmoins je lui
dirai un mot de votre offre.

- Alan, dit Hughie d'un air srieux, vous autres peintres, vous
tes des gens sans coeur.

- Un artiste a son coeur dans sa tte, repartit Trevor.
D'ailleurs, nous avons  voir le monde comme il est, et non  le
refaire d'aprs ce que nous en savons.  chacun son mtier.
Maintenant donnez-moi des nouvelles de Laura. Le vieux modle
s'est vraiment intress  elle.

- Vous ne voulez pas dire que vous lui en avez parl? fit Hughie.

- Mais si, certainement, il sait tout: le colonel inexorable, la
charmante Laura, et les dix mille livres.

- Vous avez racont toutes mes affaires particulires  ce vieux
mendiant! s'cria Hughie, la figure rouge, l'air trs en colre.

- Mon vieux, dit Trevor en souriant, ce vieux mendiant, comme vous
dites, est l'un des hommes les plus riches de l'Europe. Il
pourrait acheter tout Londres demain sans puiser sa fortune. Il a
une maison dans toutes les capitales. Il dne dans de la vaisselle
en or, et s'il lui dplat que la Russie fasse la guerre, il peut
l'en empcher.

- Qu'est-ce que vous me racontez donc l? s'cria Hughie.

- C'est comme je vous le dis, reprit Trevor. Le vieux, que vous
avez vu aujourd'hui dans l'atelier, c'tait le baron Hausberg.
C'est un de mes grands amis. Il achte tous mes tableaux et des
quantits d'autres. Et il y a un mois, il m'a demand de faire son
portrait en costume de mendiant. Que voulez-vous? Une fantaisie de
millionnaire, et je dois convenir qu'il faisait une magnifique
figure dans ses guenilles. Je devrais plutt dire, dans mes
guenilles. C'est un vieux costume que j'ai rapport d'Espagne.

- Le baron Hausberg, grand dieux[32]! s'cria Hughie. Et moi qui
lui ai donn un souverain!

Et il se laissa tomber dans un fauteuil, et il eut l'air de
personnifier le dsappointement.

- Vous lui avez donn un souverain! cria Trevor en clatant de
rire! Mon garon, ce souverain-l, vous ne le reverrez jamais!
_Son affaire c'est l'argent des autres_.

- Il me semble, Alan, que vous auriez bien pu me prvenir, dit
Hughie d'un ton maussade, au lieu de me laisser commettre une
btise aussi ridicule.

- Voyons, Hughie, dit Trevor. En premier lieu, il ne pouvait me
venir  l'esprit l'ide que vous alliez distribuant ainsi l'aumne
 l'aventure de cette faon extravagante. Que vous embrassiez un
joli modle, cela, je le comprends, mais que vous donniez un
souverain  un modle de laideur! Par Jupiter non! Et d'autre
part, ma porte tait ferme ce jour-l pour tout le monde. Lorsque
vous tes venu, je me suis demand si Hausberg serait flatt de
s'entendre nommer. Vous savez, il n'tait pas en tenue de bal.

- Je suis sr qu'il me prend pour un aigrefin, dit Hughie.

- Pas du tout! Il tait enchant, quand vous tes parti; il ne
cessait de se parler tout bas, de se frotter ses vieilles mains
rides. Je me demandais pourquoi il mettait tant d'insistance 
savoir tout ce qui vous concernait, et n'y comprenais rien, mais
j'y vois clair maintenant. Il va placer votre souverain  votre
nom, Hughie. Tous les six mois, il vous enverra l'intrt, et il
aura une histoire superbe  conter au dessert.

-Je suis un pauvre diable de malheureux, grommela Hughie et ce que
j'ai de mieux  faire c'est d'aller me coucher! Quant  vous, mon
cher Alan, n'en parlez  personne; je n'oserais plus me montrer
dans le Roso.

- Des btises! cela fait le plus grand honneur  votre esprit de
philanthropie, Hughie. Et ne partez pas! Prenez une autre
cigarette, vous me parlerez de Laura tant que vous voudrez.

Mais Hughie ne voulut pas rester.

Il rentra chez lui  pied, se sentant trs malheureux, et il
quitta Alan au milieu d'une crise de fou rire.

Le lendemain matin, pendant qu'il djeunait, le domestique lui
remit une carte portant ces mots:

Monsieur Gustave Naudin, de la part de monsieur le baron de
Hausberg.

- Je suppose qu'il m'envoie demander des excuses, se dit Hughie.

Et il donna au domestique l'ordre de faire entrer.

Un vieux gentleman avec des lunettes d'or et des cheveux gris fut
introduit et dit avec un lger accent franais.

- C'est bien  monsieur Hughie Erskine que j'ai l'honneur de
parler?

Hughie s'inclina.

- Je viens de la part du baron Hausberg, reprit-il.

Le baron...

- Je vous prie, monsieur, de lui prsenter mes excuses les plus
sincres, balbutia Hughie.

- Le baron, reprit le vieux gentleman, en souriant, m'a charg de
vous remettre la lettre que voici.

Et il tendit une enveloppe cachete.

Sur cette enveloppe taient crits ces mots:

_Cadeau de mariage offert  Hughie Erskine et  Laura Merton par
un vieux mendiant._

Et, dans cette enveloppe, il y avait un chque de dix mille
livres.

Quand le mariage eut lieu, Alan fut un des garons d'honneur, et
le baron fit un speech, au djeuner de noces.

- Des modles millionnaires, fit remarquer Alan, c'est dj bien
rare, mais des millionnaires modles, c'est bien plus rare encore.


POMES EN PROSE [33]

_I -- L'artiste_

Un soir naquit dans son me le dsir de modeler la statue du
_Plaisir qui dure un instant_. Et il partit par le monde pour
chercher le bronze, car il ne pouvait voir ses oeuvres qu'en
bronze.

Mais tout le bronze du monde entier avait disparu et nulle part
dans le monde entier on ne pouvait trouver de bronze, hormis le
bronze de la statue du _Chagrin qu'on souffre toute la vie_.

Or, c'tait lui-mme, et de ses propres mains, qui avait model
cette statue et l'avait place sur la tombe du seul tre qu'il et
aim dans sa vie. Sur la tombe de l'tre mort qu'il avait tant
aim, il avait plac cette statue qui tait sa cration, pour
qu'elle y ft comme un signe de l'amour de l'homme qui ne meurt
pas et un symbole du chagrin de l'homme, qu'on souffre toute la
vie.

Et dans le monde entier il n'y avait pas d'autre bronze que le
bronze de cette statue.

Et il prit la statue qu'il avait cre et il la plaa dans une
grande fournaise et la livra au feu.

Et du bronze de la statue du _Chagrin qu'on souffre toute la vie_,
il modela une statue du _Plaisir qui dure un instant_.

_II -- Le faiseur de bien_

C'tait la nuit et _Il_ tait seul.

Et _Il_ vit de loin les murailles d'une cit considrable et _Il_
s'approcha de la cit.

Et quand _Il_ en fut tout prs, _Il_ entendit dans la ville le
trpignement du plaisir, le rire de l'allgresse et le fracas
retentissant de nombreux luths. Et _Il_ frappa  la porte et un
des gardiens des portes lui ouvrit.

Et _Il_ contempla une maison construite de marbre et qui avait de
belles colonnades de marbre  sa faade, les colonnades taient
tapisses de guirlandes et au dehors, et au dedans il y avait des
torches de cdre.

Et _Il_ pntra dans la maison.

Et quand _Il_ eut travers le hall de chalcdoine et le hall de
jaspe et atteint la grande salle du festin, _Il_ vit, couch sur
un lit de pourpre marine un homme dont les cheveux taient
couronns de roses rouges et dont les lvres taient rouges de
vin.

Et _Il_ alla  lui et le toucha sur l'paule et lui dit:

- Pourquoi vivez-vous ainsi?

Et le jeune homme se retourna, et _Le_ reconnut et _Lui_ rpondit.

Il _Lui_ dit:

- Un jour, je n'tais qu'un lpreux et vous m'avez guri. Comment
vivrais-je autrement?

Et, un peu plus loin, _Il_ vit une femme dont le visage tait
fard et le costume de couleurs voyantes et dont les pieds taient
chausss de perles. Et prs d'elle vint, avec l'allure lente d'un
chasseur, un jeune homme qui portait un manteau de deux couleurs.

Or, la face de la femme tait comme le beau visage d'une idole et
les yeux du jeune homme brillaient de convoitise.

Et _Il_ le suivit rapidement.

_Il_ toucha la main du jeune homme et lui dit:

- Pourquoi regardez-vous cette femme de cette faon?

Et le jeune homme se retourna et _Le_ reconnut et dit:

- Un. jour que j'tais aveugle, vous m'avez donn la vue. Qui
regarderai-je d'autre?

Et _Il_ courut en avant et toucha le vtement de couleurs voyantes
de la femme et lui dit:

- Il n'y a pas ici d'autre route  prendre que celle du pch...

Et la femme se retourna et _Le_ reconnut. Et elle rit et elle dit:

- Vous m'avez pardonn mes pchs et cette route est une route
agrable.

Et _Il_ sortit de la ville.

Et quand _Il_ sortait de la ville, _Il_ vit assis sur le ct de
la route un jeune homme qui pleurait.

Et _Il_ vint  lui et toucha les longues boucles de ses cheveux et
lui dit:

- Pourquoi pleurez-vous?

Et le jeune homme releva la tte pour le regarder et _Le_ reconnut
et _Lui_ rpondit:

- Un jour que j'tais mort, vous m'avez fait me lever d'entre les
morts. Comment ferais-je autre chose que pleurer?

_III -- Le disciple_

Quand Narcisse mourut, la mare de ses dlices se changea d'une
coupe d'eaux douces en une coupe de larmes sales et les Orades
vinrent, en pleurant,  travers le bois, chanter prs de la mare
et la consoler.

Et quand elles virent que la mare s'tait, de coupe d'eaux douces,
transforme en coupe de larmes sales, elles relchrent les
boucles vertes de leurs cheveux et crirent  la mare.

Elles disaient:

- Nous ne nous tonnons pas que vous pleuriez aussi sur Narcisse
qui tait si beau.

- Mais Narcisse tait-il si beau? dit la mare.

- Qui pouvait mieux le savoir que vous? rpondirent les Orades.
Il nous a ngliges, mais vous il vous a courtise, et il s'est
courb sur vos bords, et il a laiss reposer ses yeux sur vous et
c'est dans le miroir de vos eaux qu'il voulait mirer sa beaut.

Et la mare rpondit:

- J'aimais Narcisse parce que, lorsqu'il tait courb sur mes
bords et laissait reposer ses yeux sur moi, dans le miroir de ses
yeux je voyais se mirer ma propre beaut.

_IV -- Le __matre_

Or, quand les tnbres tombrent sur la terre, Joseph d'Arimathie,
ayant allum une torche de bois rsineux, descendit de la colline
dans la valle.

Car il avait affaire dans sa maison.

Et s'agenouillant sur les silex de la Valle de Dsolation, il vit
un jeune homme qui tait nu et qui pleurait.

Ses cheveux taient de la couleur du miel et son corps comme une
fleur blanche, mais les pines avaient dchir son corps et sur
ses cheveux, il avait mis des cendres comme une couronne.

Et Joseph, qui avait de grandes richesses, dit au jeune homme qui
tait nu et qui pleurait.

- Je ne m'tonne pas que votre chagrin soit si grand, car srement
_Il_ tait un homme juste.

Et le jeune homme rpondit:

- Ce n'est pas pour lui que je pleure, mais pour moi-mme. J'ai
aussi chang l'eau en vin et j'ai guri le lpreux, et j'ai rendu
la vue  l'aveugle. Je me suis promen sur les eaux et j'ai chass
les dmons, les habitants des tombeaux. J'ai nourri les affams
dans le dsert o il n'y avait aucune nourriture et j'ai fait se
lever les morts de leurs troites couches et  mon ordre, et
devant une grande multitude de peuple, un figuier strile a
refleuri. Tout ce que l'homme a fait, je l'ai fait. Et pourtant on
ne m'a pas crucifi.

_V -- La maison du jugement_

Et le silence rgnait dans la maison du jugement et l'homme parut
nu devant Dieu.

Et Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.

Et Dieu dit  l'homme:

- Ta vie a t mauvaise, et tu t'es montr cruel envers ceux qui
avaient besoin de secours et envers ceux qui taient dnus
d'appui. Tu as t rude et dur de coeur. Le pauvre t'a appel, et
tu ne l'as pas entendu, et tes oreilles ont t fermes au cri de
l'homme afflig. Tu t'es empar pour ton propre usage de
l'hritage de l'orphelin et tu as envoy les renards dans la vigne
du champ de ton voisin. Tu as pris le pain des enfants et tu l'as
donn  manger aux chiens et mes lpreux qui vivaient dans les
marcages, et qui me louaient, tu les as pourchasss sur les
grandes routes, sur ma terre, cette terre dont je t'avais form,
et tu as vers le sang innocent.

Et l'homme rpondit et dit:

- J'ai galement fait cela.

Et derechef Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.

Et Dieu dit  l'homme:

- Ta vie a t mauvaise et tu as cach la beaut que j'ai montre
et le bien que j'ai cach, tu l'as nglig. Les murailles de ta
chambre taient d'images peintes et, de ton lit d'abomination, tu
te levais au son des fltes. Tu as bti sept autels aux pchs que
j'ai soufferts, et tu as mang ce que l'on ne doit pas manger, et
la pourpre de tes vtements tait brode de trois signes de honte.
Tes idoles n'taient ni d'or ni d'argent qui subsiste, mais de
chair qui prit. Tu baignais leur chevelure de parfums et tu
mettais des grenades dans leurs mains. Tu oignais leurs pieds de
safran et tu dployais des tapis devant eux. Avec de l'antimoine,
tu peignais leurs paupires et, avec la myrrhe, tu enduisais leurs
corps. Devant elles tu t'es inclin jusqu' terre et les trnes de
tes idoles se sont levs au soleil. Tu as montr au soleil ta
honte et  la lune ta folie. Et l'homme rpondit et dit:

- J'ai galement fait cela.

Et pour la troisime fois, Dieu ouvrit le livre de la vie de
l'homme.

Et Dieu dit  l'homme:

- Ta vie a t mauvaise, et avec le mal tu as pay le bien et avec
l'imposture la bont. Tu as bless les mains qui t'ont nourri et
tu as mpris les seins qui t'avaient donn leur lait. Celui qui
vint  toi avec de l'eau est parti altr et les hommes hors la
loi qui t'ont cach dans leurs tentes la nuit, tu les as livrs
avant l'aube. Tu as tendu une embuscade  ton ennemi qui t'avait
pargn et l'ami qui marchait avec toi, tu l'as vendu pour de
l'argent, et  ceux qui t'ont apport l'amour, tu as en change
donn la luxure.

Et l'homme rpondit et dit:

- J'ai galement fait cela.

Et Dieu ferma le livre de la vie de l'homme et dit:

- Vraiment je devrais t'envoyer en enfer. C'est en enfer que je
dois t'envoyer.

Et l'homme s'cria:

- Tu ne le peux pas.

Et Dieu dit  l'homme:

- Pourquoi ne puis-je t'envoyer en enfer et pour quelle raison?

- Parce que j'ai toujours vcu en enfer, rpondit l'homme.

Et le silence rgna dans la maison du jugement.

Et aprs un moment Dieu parla et dit  l'homme:

- Puisque je ne puis t'envoyer en enfer, vraiment je t'enverrai au
ciel. C'est au ciel que je t'enverrai.

Et l'homme s'cria:

- Tu ne le peux pas.

Et Dieu dit  l'homme:

- Pourquoi ne puis-je t'envoyer au ciel et pour quelle raison?

- Parce que jamais et nulle part je n'ai pu m'imaginer un ciel,
rpliqua l'homme.

Et le silence rgna dans la maison du jugement.

_VI -- Le matre de sagesse_

Depuis son enfance, il avait t, comme quiconque, bourr de la
parfaite connaissance de Dieu et, mme quand il n'tait qu'un
gamin, bien des saints, comme aussi certaines saintes femmes qui
habitaient la libre cit, dans laquelle il tait n, avaient t
saisis d'un grand merveillement  ses rponses graves et sages.

Et quand ses parents lui eurent donn la robe et l'anneau de l'ge
viril, il les embrassa et les quitta pour aller courir le monde,
car il voulait parler de Dieu au monde.

Car il y avait, en ce temps-l, dans le monde, bien des gens qui
ne connaissaient aucunement Dieu ou n'avaient de lui qu'une
connaissance incomplte ou adoraient les faux dieux qui habitent
les bois sacrs et ne se soucient pas de leurs adorateurs.

Et il fit face au soleil et voyagea, marchant sans sandales, comme
il avait vu marcher les saints, et portant  sa ceinture une
besace de cuir et une petite gourde d'argile brunie.

Et comme il marchait le long de la grande route, il tait plein de
cette joie qui nat de la parfaite connaissance de Dieu, et il
chantait les louanges de Dieu sans interrompre ses chants et,
aprs quelque temps, il entra dans un pays inconnu o s'levaient
bien des cits.

Et il traversa onze cits.

Et quelques-unes de ces cits taient dans les valles, d'autres
sur les bords de grandes rivires et d'autres assises sur des
collines.

Et, dans chaque cit, il trouva un disciple qui l'aima et le
suivit, et une grande multitude de peuple de chaque cit le suivit
aussi et la connaissance de Dieu se rpandit sur toute la terre et
bien des chefs de gouvernement furent convertis.

Et les prtres des temples, dans lesquels il y avait des idoles,
trouvrent que la moiti de leur gain tait perdu et, quand, 
midi, ils battaient leurs tambours, personne ou bien peu de gens
venaient avec des pains et des offrandes de viande, comme 'avait
t l'habitude du pays avant l'arrive du plerin.

Cependant, plus la foule qui le suivait s'accroissait, plus le
nombre de ses disciples grandissait, plus son affliction
augmentait.

Et il ne savait pas pourquoi son affliction tait si grande, car
il parlait toujours de Dieu et selon la plnitude de parfaite
connaissance de Dieu que Dieu lui avait donne.

Et, un soir, il sortit de la onzime cit qui tait une cit
d'Armnie; et ses disciples et une grande foule de peuple le
suivirent, et il monta sur une montagne et s'assit sur un rocher
qu'il y avait sur la montagne.

Et ses disciples se rangrent autour de lui et la multitude
s'agenouilla dans la valle.

Et il plongea sa tte dans ses mains et pleura, et dit  son me:

- Pourquoi suis-je plein d'affliction et de crainte et pourquoi
chacun de mes disciples est-il comme un ennemi qui s'avance en
pleine lumire?

Et son me lui rpondit et dit:

- Dieu t'a rempli de la pleine connaissance de lui-mme et tu as
donn cette science aux autres. Tu as divis la perle de grand
prix et tu as partag en fragments le vtement sans couture. Celui
qui rpand la sagesse se vole lui-mme. Il est comme celui qui
donne un trsor  un voleur. Dieu n'est-il pas plus sage que ce
que tu l'es? Qui es-tu pour rpandre le secret que Dieu t'a
confi? J'tais riche un jour et tu m'as appauvrie. J'ai vu Dieu
un jour et maintenant tu me l'as cach.

Et de nouveau il pleura, car il savait que son me lui disait la
vrit et qu'il avait donn aux autres la parfaite connaissance de
Dieu et qu'il tait comme un homme qui s'est accroch aux pans de
la robe de Dieu et que sa foi l'abandonnait en raison du nombre de
ceux qui croyaient en lui.

Et il se dit  lui-mme:

- Je ne parlerai plus de Dieu. Celui qui rpand la sagesse se vole
lui-mme.

Et, quelques heures plus tard, ses disciples vinrent prs de lui
et, s'inclinant jusqu' terre, lui dirent:

- Matre, parle de Dieu, car tu as la parfaite connaissance de
Dieu et nul homme autre que toi n'a cette connaissance.

Et il leur rpondit et leur dit:

- Je vous parlerai de toutes les autres choses qui sont dans le
ciel et sur la terre, mais de Dieu je ne vous en parlerai pas. Ni
maintenant ni en aucun temps je ne vous parlerai plus de Dieu.

Et ils s'irritrent contre lui et lui dirent:

- Tu nous as conduits dans le dsert pour que nous puissions
t'couter. Veux-tu nous renvoyer affams, nous et la grande foule
que tu as invite  te suivre.

Et il leur rpondit et leur dit:

- Je ne vous parlerai pas de Dieu.

Et la multitude murmura contre lui et lui dit:

- Tu nous as conduits dans le dsert et tu ne nous as pas donn de
nourriture  manger. Parle-nous de Dieu et cela nous suffira.

Mais il ne leur rpondit pas un mot, car il savait que s'il
parlait de Dieu il leur donnerait un trsor.

Et les disciples s'en furent tristement et la multitude retourna
dans ses maisons. Et beaucoup moururent en route.

Et, quand il fut seul, il se leva et se tourna vers la lune et
voyagea pendant sept lunes, ne parlant  aucun homme et ne
rpondant  aucune question.

Et quand la septime lune fut  son dclin, il atteignit ce dsert
qui est le dsert de la grande Rivire.

Et ayant trouv vide une caverne qu'habitait jadis un Centaure, il
la prit pour abri et s'y fit une natte de jonc pour y coucher et
mener la vie d'un ermite.

Et, chaque heure, l'ermite louait Dieu qui avait permis qu'il
apprt  le connatre et  connatre son admirable grandeur.

Or, un soir, comme l'ermite tait assis devant la caverne o il
s'tait organis un lieu de repos, il aperut un jeune homme au
visage pervers et beau qui passait en habits simples et les mains
vides.

Chaque soir, le jeune homme repassa les mains vides et, chaque
matin, il revint les mains pleines de pourpre et de perles, car
c'tait un voleur, et il volait les caravanes de marchands.

Et l'ermite le regarda et il eut piti de lui. Mais il ne lui dit
pas un mot, car il savait que celui qui dit un mot perd la foi.

Et, un matin, comme le jeune homme revenait les mains pleines de
pourpre et de perles, il s'arrta, frona les sourcils, frappa du
pied sur la table et dit  l'ermite:

- Pourquoi me regardez-vous toujours de la sorte quand je passe?
Qu'est-ce donc que je vois dans vos yeux? Car aucun homme ne m'a
regard auparavant de cette faon. Et c'est pour moi un aiguillon
et un chagrin.

Et l'ermite lui rpondit et dit:

- Ce que vous voyez dans mes yeux, c'est de la piti. C'est la
piti qui vous regarde par mes yeux.

Et le jeune homme ricana d'un rire mprisant et cria  l'ermite
d'une voix amre.

Il lui dit:

- J'ai de la pourpre et des perles dans mes mains et vous n'avez
pour vous coucher qu'une natte de jonc. Quelle piti auriez-vous
pour moi? Et pour quelle raison avez-vous cette piti?

- J'ai piti de vous, dit l'ermite, parce que vous ne connaissez
pas Dieu.

- La connaissance de Dieu est-elle une chose prcieuse? demanda le
jeune homme.

Et il s'approcha de l'entre de la caverne.

- Elle est plus prcieuse que toute la pourpre et toutes les
perles du monde, rpondit l'ermite.

- Et la possdez-vous? dit le jeune voleur.

Et il s'approcha encore.

- Jadis, rpondit l'ermite, j'ai possd vraiment la parfaite
connaissance de Dieu, mais dans ma folie je l'ai partage et je
l'ai divise entre bien d'autres hommes. Mme encore maintenant
pareille ressouvenance est et demeure pour moi plus prcieuse que
la pourpre et les perles.

Et quand le jeune voleur entendit cela, il jeta la pourpre et les
perles qu'il portait dans ses mains et, tirant une pe pointue
d'acier recourb, il dit  l'ermite:

- Donnez-moi sur l'heure cette connaissance de Dieu que vous
possdez ou je vais vous tuer sans hsiter? Pourquoi ne tuerai-je
pas celui qui possde un trsor plus grand que mon trsor?

Et l'ermite tendit ses bras et dit:

- Ne vaudrait-il pas mieux pour moi d'aller dans les cours les
plus loignes de la maison de Dieu et le louer que de vivre dans
le monde et de ne pas le connatre? Tuez-moi si c'est votre
volont. Mais je ne livrerai pas ma connaissance de Dieu.

Et le jeune voleur tomba  genoux et le supplia, mais l'ermite ne
voulut ni lui parler de Dieu ni lui donner son trsor.

Et le jeune voleur se leva et dit  l'ermite:

- Qu'il en soit comme vous le voulez. Pour moi, je vais aller  la
Ville des Sept Pchs qui n'est qu' trois jours de marche d'ici,
et pour ma pourpre on me donnera du plaisir et pour mes perles on
me vendra de la joie.

Et il reprit la pourpre et les perles et s'en fut rapidement.

Et l'ermite l'appela  grands cris. Il le suivit et l'implora.

Durant trois jours, il suivit le jeune voleur sur la route, et il
le supplia de revenir, de ne pas entrer dans la cit des Sept
Pchs.

Et,  tout moment, le jeune voleur regardait l'ermite, et
l'appelait, et lui disait:

- Voulez-vous me donner cette connaissance de Dieu qui est plus
prcieuse que la pourpre et les perles? Si vous voulez me donner
cela, je n'entrerai pas dans la Cit.

Et toujours l'ermite rpondait:

- Je vous donnerai tout ce que j'ai,  l'exception d'une seule
chose, car cette chose-l il ne m'est pas permis de la donner.

Et, au crpuscule du troisime jour, ils arrivrent prs des
grandes portes carlates de la Cit des Sept Pchs.

Et de la Cit le bruit de mille clats de rire vint jusqu' eux.

Et le jeune voleur rit en rponse et s'effora de frapper  la
porte.

Et comme il y frappait, l'ermite courut sur lui, et le saisit par
les pans de ses vtements et lui dit:

- tendez vos mains et mettez vos bras autour de mon cou;
approchez votre oreille de mes lvres et je vous donnerai ce qu'il
me reste de la connaissance de Dieu.

Et le jeune voleur s'arrta.

Et, quand l'ermite lui eut livr sa connaissance de Dieu, il tomba
sur le sol et pleura, et de grandes tnbres lui cachrent la
ville et le jeune voleur si bien qu'il ne les vit plus.

Et comme il tait l courb tout en larmes, il s'aperut que
quelqu'un tait debout  ct de lui et celui qui tait debout 
ct de lui avait des pieds d'airain et des cheveux comme de la
laine fine.

Et il releva l'ermite et lui dit:

- Jusqu'ici tu as eu la parfaite connaissance de Dieu; maintenant
tu as le parfait amour de Dieu. Pourquoi pleures-tu?

Et il le baisa.


L'ME HUMAINE SOUS LE RGIME SOCIALISTE [34]

Le principal avantage qui rsulterait de rtablissement du
socialisme serait,  n'en pas douter, que nous serions dlivrs
par lui de cette sordide ncessit de vivre pour d'autres, qui
dans l'tat actuel des choses, pse d'un poids si lourd sur tous
presque sans exception. En fait, on ne voit pas qui peut s'y
soustraire.

 et l, dans le cours du sicle, un grand homme de science, tel
que Darwin; un grand pote, comme Keats; un subtil critique comme
Renan; un artiste accompli, comme Flaubert, ont su s'isoler, se
placer en dehors de la zone o le reste des hommes fait entendre
ses clameurs, se tenir  l'abri du mur, que dcrit Platon[35]
raliser ainsi la perfection de ce qui tait en chacun, avec un
avantage incalculable pour eux,  l'avantage infini et ternel du
monde entier.

Nanmoins, ce furent des exceptions.

La majorit des hommes gchent leur existence par un altruisme
malsain, exagr, et en somme, ils le font par ncessit. Ils se
voient au milieu d'une hideuse pauvret, d'une hideuse laideur,
d'une hideuse misre. Ils sont fortement impressionns par tout
cela, c'est invitable.

L'homme est plus profondment agit par ses motions que par son
intelligence, et comme je l'ai montr en dtail dans un article
que j'ai jadis publi sur _la Critique et l'Art__[36]_, il est
bien plus facile de sympathiser avec ce qui souffre, que de
sympathiser avec ce qui pense. Par suite, avec des intentions
admirables, mais mal diriges, on se met trs srieusement, trs
sentimentalement  la besogne de remdier aux maux dont on est
tmoin. Mais vos remdes ne sauraient gurir la maladie, ils ne
peuvent que la prolonger, on peut mme dire que vos remdes font
partie intgrante de la maladie.

Par exemple, on prtend rsoudre le problme de la pauvret, en
donnant aux pauvres de quoi vivre, ou bien, d'aprs une cole trs
avance, en amusant les pauvres.

Mais par l, on ne rsout point la difficult; on l'aggrave, _le
but vritable consiste  s'efforcer de reconstruire la socit sur
une base telle que la pauvret soit impossible._ Et les vertus
altruistes ont vraiment empch la ralisation de ce plan.

Tout de mme que les pires possesseurs d'esclaves taient ceux qui
tmoignaient le plus de bont  leurs esclaves, et empchaient
ainsi d'une part les victimes du systme d'en sentir toute
l'horreur, et de l'autre les simples spectateurs de la comprendre,
ainsi, dans l'tat actuel des choses en Angleterre, les gens qui
font le plus de mal, sont ceux qui s'vertuent  faire le plus de
bien possible. C'est au point qu' la fin nous avons t tmoins
de ce spectacle: des hommes qui ont tudi srieusement le
problme, et qui connaissent la vie, des hommes instruits, et qui
habitent East-End, en arrivent  supplier le public de mettre un
frein  ses impulsions altruistes de charit, de bont, etc. Et
ils le font par ce motif que la Charit dgrade et dmoralise. Ils
ont parfaitement raison.

La Charit est cratrice d'une multitude de pchs.

Il reste encore  dire ceci: c'est chose immorale que d'employer
la proprit prive  soulager les maux affreux que cause la
privation de proprit prive; c'est  la fois immoral et dloyal.

Sous le rgime socialiste, il est vident que tout cela changera.

Il n'y aura plus de gens qui habiteront des tanires puantes,
seront vtus de haillons ftides, plus de gens pour procrer des
enfants malsains, et macis par la faim, au milieu de
circonstances impossibles et dans un entourage absolument
repoussant.

La scurit de la socit ne sera plus subordonne, comme elle
l'est aujourd'hui, au temps qu'il fait. S'il survient de la gele,
nous n'aurons plus une centaine de mille hommes forcs de chmer,
vaguant par les rues dans un tat de misre rpugnante, geignant
auprs des voisins pour en tirer des aumnes ou s'entassant  la
porte d'abris dgotants pour tcher d'y trouver une crote de
pain et un logement malpropre pour une nuit. Chacun des membres de
la socit aura sa part de la prosprit gnrale et du bonheur
social, et s'il survient de la gele, personne n'en prouvera
d'inconvnient rel.

Et d'autre part, _le socialisme en lui-mme aura pour grand
avantage de conduire  l'individualisme_.

Le socialisme, le communisme, - appelez comme vous voudrez le fait
de convertir toute proprit prive en proprit publique, de
substituer la coopration  la concurrence, - rtablira la socit
dans son tat naturel d'organisme absolument sain, il assurera le
bien-tre matriel de chaque membre de la socit. En fait, il
donnera  la vie sa vraie base, le milieu qui lui convient. Mais
pour que la vie atteigne son mode le plus lev de perfection, il
faut quelque chose de plus.

Ce qu'il faut, c'est l'individualisme. Si le socialisme est
autoritaire, s'il existe des gouvernements arms du pouvoir
conomique, comme il y en a aujourd'hui qui sont arms du pouvoir
politique, en un mot, si nous devons avoir des tyrannies
industrielles, alors ce nouvel tat de choses sera pire pour
l'homme que le premier.

Actuellement, grce  l'existence de la proprit prive, beaucoup
d'hommes sont en tat de produire une somme extrmement restreinte
d'individualisme.

Les uns sont soustraits  la ncessit de travailler pour vivre,
les autres sont libres de choisir la sphre d'activit o ils se
sentent rellement dans leur lment, o ils trouvent leur
plaisir: tels sont les potes, les philosophes, les hommes de
science, les hommes cultivs, en un mot les hommes qui sont
parvenus  se dfinir, ceux en qui toute l'humanit russit  se
raliser partiellement.

D'autre part, il existe bon nombre d'hommes qui, dpourvus de
toute proprit personnelle, toujours sur le point de tomber dans
l'abme de la faim, sont contraints  faire des besognes bonnes
pour les btes de somme,  faire des besognes absolument
dsagrables pour eux, et la tyrannie de la ncessit, qui donne
des ordres, qui ne raisonne pas, les y force. Tels sont les
pauvres, et on ne trouve chez eux nulle grce dans les manires,
nul charme dans le langage, rien qui rappelle la civilisation, la
culture, la dlicatesse dans le plaisir, la joie de vivre.

Leur force collective est d'un grand profit pour l'humanit. Mais
ce qu'elle y gagne se rduit au rsultat matriel.

Quant  l'individu, s'il est pauvre, il n'a pas la moindre
importance. Il fait partie, atome infinitsimal, d'une force qui,
bien loin de l'apercevoir, l'crase, et d'ailleurs prfre le voir
cras, car cela le rend bien plus obissant.

Naturellement, on peut dire que l'individualisme tel que le
produit un milieu o existe la proprit prive, n'est pas
toujours, que mme, en rgle gnrale, il est rarement d'une
qualit bien fine, d'un type bien merveilleux, et qu' dfaut de
culture et de charme, les pauvres ont encore bien des vertus.

Ces deux assertions seraient tout  fait vraies.

La possession de la proprit prive est souvent des plus
dmoralisantes, et il est tout naturel que le socialisme voie l
une des raisons de se dlivrer de cette institution. En fait, la
proprit est un vrai flau.

Il y a quelque temps des hommes parcoururent le pays en disant que
la proprit a des devoirs. Ils le dirent si souvent d'une faon
si ennuyeuse, que l'glise s'est mise  le dire. On l'entend
rpter dans toutes les chaires.

Cela est parfaitement vrai. Non seulement la proprit a des
devoirs, mais elle a des devoirs si nombreux, qu'au del de
certaines limites, sa possession est une source d'ennuis. Elle
comporte des servitudes  n'en plus finir pour les uns; pour
d'autres une continuelle application aux affaires: ce sont des
ennuis sans fin.

Si la proprit ne comportait que des plaisirs, nous pourrions
nous en accommoder, mais les devoirs qui s'y rattachent la rendent
insupportable. Nous devons la supprimer, dans l'intrt des
riches.

Quant aux vertus des pauvres, il faut les reconnatre, elles n'en
sont que plus regrettables.

On nous dit souvent que les pauvres, sont reconnaissants de la
charit. Certains le sont, nul n'en doute, mais _les meilleurs
d'entre eux ne sont jamais reconnaissants_. Ils sont ingrats,
mcontents, indociles, ingouvernables, et c'est leur droit strict.

Ils sentent que la Charit est un moyen de restitution partielle
ridiculement inadquat, ou une aumne sentimentale, presque
toujours aggrave d'une impertinente indiscrtion que l'homme
sentimental se permet pour diriger tyranniquement leur vie prive.

Pourquoi ramasseraient-ils avec reconnaissance les crotes de pain
qui tombent de la table du riche?

Leur place serait  cette mme table, et ils commencent  le
savoir.

On parle de leur mcontentement. Un homme qui ne serait pas
mcontent dans un tel milieu, dans une existence aussi basse,
serait une parfaite brute.

Aux yeux de quiconque a lu l'histoire, la dsobissance est une
vertu primordiale de l'homme. C'est par la dsobissance que s'est
accompli le progrs, par la dsobissance et la rvolte.

Parfois on loue les pauvres d'tre conomes. Mais recommander
l'conomie aux pauvres, c'est chose  la fois grotesque et
insultante. Cela revient  dire  un homme qui meurt de faim: ne
mangez pas tant. Un travailleur de la ville ou des champs qui
pratiquerait l'conomie serait un tre profondment immoral. On
devrait se garder de donner la preuve qu'on est capable de vivre
comme un animal rduit  la portion congrue. On devrait se refuser
 vivre de cette faon; il est prfrable de voler ou de recourir
 l'assistance publique, ce que bien des gens regardent comme une
forme du vol. Quant  mendier, c'est plus sr que de prendre, mais
prendre est plus beau que mendier. Non, un bomme pauvre qui est
ingrat, dpensier, mcontent, rebelle, est probablement quelqu'un,
et il y a en lui bien des choses. Dans tous les cas, il est une
protestation saine.

Quant aux pauvres vertueux, nous pouvons les plaindre, mais pour
rien au monde nous ne les admirerons. Ils ont trait pour leur
compte personnel avec l'ennemi, et vendu leur droit d'anesse pour
un trs mchant plat. Il faut donc que ce soient des gens
extrmement borns.

Je comprends fort bien qu'on accepte des lois protectrices de la
proprit prive, qu'on en admette l'accumulation, tant qu'on est
capable soi-mme de raliser dans de telles conditions quelque
forme de vie esthtique et intellectuelle. Mais ce qui me parat
tout  fait incroyable, c'est qu'un homme dont l'existence est
entrave, rendue hideuse par de telles lois puisse se rsigner 
leur permanence.

Et pourtant la vraie explication n'est point malaise  trouver,
la voici dans toute sa simplicit.

La misre, la pauvret ont une telle puissance dgradante, elles
exercent un effet paralysant si nergique sur la nature humaine,
qu'aucune classe n'a une conscience nette de ses propres
souffrances. Il faut qu'elle en soit avertie par d'autres, et
souvent elle refuse totalement de les croire.

Ce que les grands employeurs de travail disent contre les
agitateurs est d'une incontestable vrit.

Les agitateurs sont une bande de gens qui se mlent  tout, se
fourrent partout; ils s'en prennent  une classe qui jusqu'alors
tait parfaitement satisfaite, et ils sment chez elle les germes,
du mcontentement. C'est l ce qui fait que les agitateurs sont
des plus ncessaires. Sans eux, dans notre tat d'imperfection
sociale, on ne ferait pas un seul progrs vers la civilisation.

Si l'esclavage a disparu d'Amrique, cela n'est nullement d 
l'initiative des esclaves et ils n'ont pas mme exprim
formellement le dsir d'tre libres. Sa suppression est
entirement due  la conduite grossirement illgale de certains
agitateurs de Boston et d'ailleurs, qui n'taient point eux-mmes
des esclaves, ni des possesseurs d'esclaves, qui n'avaient aucun
intrt rellement engag dans la question. Ce sont les
abolitionnistes, certainement, qui ont allum la torche, l'ont
tenue en l'air, qui ont mis en marche toute l'affaire. Et, chose
assez curieuse, ils n'ont trouv qu'un trs faible concours chez
les esclaves eux-mmes, ils n'ont gure veill en ceux-l de
sympathies, et quand la guerre fut termine, quand les esclaves se
trouvaient libres, en possession mme d'une libert tellement
complte qu'ils taient libres de mourir de faim, beaucoup parmi
eux dplorrent le nouvel tat de choses.

Pour le penseur, l'vnement le plus tragique, dans toute la
Rvolution franaise, n'est point que Marie-Antoinette ait t
mise  mort comme Reine, mais que les paysans affams de la Vende
aient couru volontairement se faire tuer pour la cause affreuse de
la fodalit.

Il est donc clair qu'un socialisme autoritaire ne fera pas
l'affaire. En effet, dans le systme actuel, un trs grand nombre
de gens peuvent mener une existence qui comporte une certaine
somme de libert, d'expression, de bonheur. Dans une socit
compose de casernes industrielles, sous un rgime de tyrannie
conomique, personne ne serait en tat de jouir de cette libert.

Il est fcheux qu'une partie de notre population soit dans un tat
quivalent  l'esclavage, mais il serait puril de prtendre
rsoudre le problme par l'asservissement de toute la population.

Il faut que chacun ait la libert de choisir son travail. On ne
doit exercer sur personne aucune contrainte, quelle qu'en soit la
forme.

S'il s'en produit, son travail ne sera pas bon pour lui, ne sera
pas bon en soi, ne sera pas bon pour les autres. Et par travail,
j'entends simplement toute sorte d'activit.

J'ai peine  croire qu'il se trouve aujourd'hui un seul socialiste
pour proposer que chaque matin un inspecteur aille dans chaque
maison s'assurer que le citoyen qui l'occupe est lev, et fait ses
huit heures de travail manuel.

L'humanit a dpass cette phase et rserve ce genre de vie  ceux
que, pour des raisons fort arbitraires, elle juge  propos
d'appeler les criminels.

Mais j'avoue que bien des plans de socialisme, qui me sont tombs
sous les yeux, me paraissent vicis d'ides autoritaires, sinon de
contrainte effectue. Naturellement il ne saurait tre question
d'autorit ni de contrainte. Toute association doit tre
entirement volontaire. _C'est seulement par l'association
volontaire que l'homme se dveloppe dans toute sa beaut_.

On se demandera peut-tre comment l'individualisme, plus ou moins
subordonn de nos jours  l'existence de la proprit prive,
trouvera son profit  l'abolition de toute proprit prive.

La rponse est trs simple.

Il est vrai que dans les conditions actuelles, un petit nombre
d'hommes, qui possdaient en propre, des moyens d'existence, comme
Byron, Shelley, Browning, Victor Hugo, Baudelaire, et d'autres ont
t en mesure de raliser plus ou moins compltement leur
personnalit. Pas un de ces hommes n'a travaill un seul jour pour
un salaire. Ils taient  l'abri de la pauvret. Ils avaient un
immense avantage.

Il s'agit de savoir si l'individualisme gagnerait  la suppression
d'un tel avantage.

Qu'advient-il alors de l'individualisme?

Quel bnfice en retirera-t-il?

Il en profitera de la faon suivante:

Dans le nouvel tat de choses, l'individualisme sera bien plus
libre, bien plus affin, bien plus intensifi qu'il ne l'est
actuellement.

Je ne parle point de l'individualisme grandiose que ces potes
ralisent dans leur imagination, mais du grand individualisme qui
existe  l'tat latent, potentiel dans l'humanit en gnral. Car
l'acceptation de la proprit a fait un tort vritable 
l'individualisme, et l'a rendu nbuleux par suite de la confusion
entre l'homme et ce qu'il possde.

Elle a fait dvier entirement l'individualisme. Elle lui a donn
pour but le gain et non la croissance. Par suite, on a cru que le
point important tait d'avoir, et l'on a ignor que le point
important, c'tait d'tre.

La _vritable perfection de l'homme consiste non dans ce qu'il a,
mais dans ce qu'il est_.

La proprit prive a cras le vrai individualisme et fait surgir
un individualisme illusoire. Elle a interdit  une partie de la
population l'accs de l'individualisme par la barrire de la faim.
Elle a interdit cet accs au reste de la population, en lui
faisant suivre une mauvaise route et la surchargeant inutilement.

Et, en effet, la personnalit de l'homme s'est si compltement
fondue en ses possessions, que la loi anglaise a trait les
attaques contre les proprits individuelles bien plus svrement
que les attaques contre les personnes, et que la proprit est
reste la condition des droits civiques.

L'activit ncessaire pour gagner de l'argent est aussi des plus
dmoralisantes.

Dans un pays comme le ntre, o la proprit confre des avantages
immenses, position sociale, honneurs, respect, titres, et autres
agrments de mme sorte, l'homme, ambitieux par nature, se donne
pour but l'accumulation de cette proprit. Il s'acharne,
s'extnue  cet ennuyeux labeur d'accumuler, longtemps aprs qu'il
a acquis bien au del de ce qui lui est ncessaire, de ce dont il
peut faire quelque usage, tirer quelque plaisir, bien au del mme
de ce qu'il croit avoir. Un homme se surmnera jusqu' en mourir
pour s'assurer la possession, et vraiment quand on considre les
avantages normes que donne la proprit, on ne s'en tonne gure.

On regrette que la socit soit construite sur une base telle que
l'homme ait t engag par force dans une rainure, et mis ainsi
dans l'impossibilit de dvelopper librement ce qui, en lui, est
merveilleux, fascinant, exquis, - mis par l mme hors d'tat de
sentir le vrai plaisir, la joie de vivre.

En outre, dans les conditions actuelles, l'homme jouit de trs peu
de scurit.

Un ngociant qui possde une fortune norme, peut tre, et il est
en effet,  chaque instant de sa vie,  la merci de choses sur
lesquelles il n'a aucune influence. Que la direction du vent se
dplace de quelques points, que le temps change brusquement, qu'il
se produise un incident trivial, que son vaisseau coule, que ses
spculations tournent mal, et il se trouvera dans le rang des
pauvres: sa situation sociale disparatra compltement.

Or, il faudrait qu'un homme ne souffre que du mal qu'il se fait 
lui-mme. Il faudrait qu'il soit impossible de voler un homme. Ce
que l'on possde rellement, on l'a en soi. Il faudrait que ce qui
est en dehors d'un homme soit entirement dpourvu d'importance.

Abolissons la proprit prive, et nous aurons alors le vrai, le
beau, le salutaire individualisme.

Personne ne gchera sa vie  accumuler des choses, et des symboles
de choses.

On vivra.

Vivre, c'est ce qu'il y a de plus rare au monde. La plupart des
hommes existent, voil tout.

On peut se demander si nous avons jamais vu la complte expression
d'une personnalit, si ce n'est sur le plan o volue
l'imagination de l'artiste.

Dans l'action, nous ne l'avons jamais vu.

Csar, dit Mommsen, tait l'homme complet, parfait. Mais au milieu
de quelle tragique inscurit ne vivait-il pas?

Partout o l'homme exerce l'autorit, il en est un qui rsiste 
l'autorit.

Csar tait trs parfait, mais sa perfection voyageait sur une
route trop dangereuse.

Marc-Aurle tait l'homme parfait, dit Renan. Oui, le grand
empereur tait un homme parfait, mais quel intolrable fardeau de
charges infinies on lui imposait! Il chancelait sous le poids de
l'empire. Il avait conscience de l'impossibilit o un seul homme
se trouvait de porter le faix de ce monde titanique, trop vaste.

L'homme que j'appelle parfait, c'est l'homme qui se dveloppe au
milieu de conditions parfaites, l'homme qui n'est point bless,
tracass, mutil, ou en danger.

_La plupart des personnalits ont t contraintes  la rbellion.
La moiti de leur force s'est use en frottement._

La personnalit de Byron, par exemple, a t terriblement
gaspille dans sa bataille avec la stupidit, l'hypocrisie, le
philistinisme des Anglais. De telles batailles n'ont pas toujours
pour rsultat d'accrotre les forces. Byron ne fut jamais en tat
de donner ce qu'il et pu donner.

Shelley s'en tira mieux. Comme Byron, il avait quitt l'Angleterre
ds que la chose avait t possible. Mais il n'tait pas aussi
connu. Si les Anglais s'taient tant soit peu dout de sa valeur,
de sa supriorit relle comme pote, ils seraient tombs sur lui
 coups de dents,  coups de griffes, et ils auraient fait
l'impossible pour lui rendre la vie insupportable. Mais il ne
faisait pas assez grande figure dans le monde, aussi fut-il
relativement tranquille. Nanmoins, mme en Shelley, la marque de
la rbellion est parfois trs forte. Le trait caractristique de
la personnalit parfaite, n'est pas la rbellion, mais la paix.

Ce sera une chose bien merveilleuse, que la vraie personnalit
humaine, quand nous la verrons. Elle crotra naturellement et
simplement, comme la fleur, comme l'arbre poussent. Elle ne sera
jamais en tat discordant. Elle n'argumentera pas, ne disputera
pas. Elle ne fera pas de dmonstrations. Elle saura toutes choses.
Et, nanmoins, elle ne s'acharnera point aprs la connaissance.
Elle possdera la sagesse. Sa valeur n'aura point pour mesures des
choses matrielles. Elle ne possdera rien, et nanmoins elle
possdera tout, et quoi qu'on lui prenne, elle continuera  le
possder, tant elle sera riche. Elle ne sera pas sans cesse
occupe  se mler des affaires d'autrui ou  vouloir que les
autres lui soient semblables. Elle aimera les autres,  raison
mme de leur diffrence. Nanmoins, tout en se refusant 
intervenir chez les autres, elle les aidera tous, comme nous est
secourable une belle chose, simplement parce qu'elle est telle.

La personnalit de l'homme sera une vraie merveille. Elle sera
aussi merveilleuse que la personnalit de l'enfant.

 son dveloppement concourra le Christianisme, si les hommes le
dsirent; mais si les hommes ne le dsirent pas, elle ne se
dveloppera pas avec moins de sret. Car elle ne se souciera
gure du pass. Il ne lui importera gure que des choses aient eu
lieu ou non. De plus, elle n'admettra pas d'autres lois que celles
qu'elle se sera faites, pas d'autre autorit que la sienne  elle.
Nanmoins, elle aimera ceux qui cherchrent  la rendre plus
intense, elle parlera souvent d'eux. Et le Christ fut l'un d'eux.

Connais-toi toi-mme, lisait-on sur un portique dans le monde
ancien. Sur le portique du monde nouveau on lira: Sois toi-mme.
Et le message que le Christ apportait  l'homme se rduisait 
ceci: Sois toi-mme. C'est l le secret du Christ.

_Quand Jsus parle de pauvres, il entend simplement par l des
personnalits, tout comme sa mention de riches s'applique  des
hommes qui n'ont pas dvelopp leurs personnalits._

Jsus se mouvait au milieu d'un peuple qui admettait
l'accumulation de la proprit tout comme on l'admet parmi nous.
L'vangile qu'il prchait ne tendait point  faire regarder comme
avantageux  l'homme un genre de vie o l'on se nourrirait
chichement d'aliments malsains, o l'on se vtirait de haillons
malsains, o l'on coucherait dans des chambres horribles et
malsaines. Il ne trouvait point dsavantageux pour l'homme de
vivre dans des conditions salubres, agrables et dcentes.

Une telle manire de voir et t fausse en ce pays, en ce temps-
l et le serait bien davantage de nos jours et en Angleterre, car
plus l'homme remonte vers le nord, plus les ncessits matrielles
de la vie prennent une importance vitale; notre socit est
infiniment plus complique, et recule bien plus loin les extrmes
du luxe et du pauprisme, qu'aucune autre socit du monde ancien.

Ce que Jsus voulait dire, c'tait ceci:

Il disait  l'homme: Vous avez une personnalit merveilleuse;
dveloppez-la, soyez vous-mme. Ne vous imaginez pas que la
perfection consiste  accumuler ou possder des choses
extrieures. C'est en dedans de vous-mme qu'est votre perfection.
Ds que vous aurez bien saisi cela, vous n'aurez plus besoin
d'tre riche. Les richesses ordinaires, on peut les voler  un
homme. Les richesses relles, on ne saurait les prendre. Dans le
trsor intrieur de votre me, il y a une infinit de choses
prcieuses qu'on ne saurait vous voler. Aussi, efforcez-vous de
donner  votre vie une forme telle que les choses du dehors ne
puissent vous faire du mal. Essayez aussi de vous dfaire de la
proprit prive. Celle-ci comporte des proccupations sordides,
une activit sans fin, des maux sans nombre. La proprit prive
entrave  chaque pas l'individualisme.

Il faut le remarquer, Jsus n'a jamais dit que les gens appauvris
sont ncessairement des gens honntes, ni que les gens aiss sont
forcment mauvais.

Cela n'aurait pas t vrai. En tant que classe, les gens aiss
valent mieux que les gens appauvris. Ils sont plus moraux, plus
intellectuels. Ils ont plus de tenue.

_Il y a dans une nation, une seule classe qui pense plus 
l'argent que les riches, et ce sont les pauvres._

Les pauvres ne peuvent penser  autre chose. C'est en cela que
consiste la maldiction de la pauvret.

Ce que dit Jsus, c'est que l'homme arrive  la perfection non
point par ce qu'il a, ni mme par ce qu'il fait, mais uniquement
par ce qu'il est.

Et ainsi le jeune homme riche, qui vient  Jsus, est reprsent
comme un citoyen profondment honnte, qui n'a enfreint aucune des
lois de son pays, aucun des commandements de sa religion. Il est
tout  fait _respectable_, dans le sens qu'on donne d'ordinaire 
ce mot extraordinaire.

Jsus lui dit:

- Vous devriez renoncer  votre proprit personnelle. Cela vous
empche de raliser votre perfection; c'est un poids mort que vous
tranez; c'est un fardeau. Votre personnalit n'en a pas besoin.
C'est en votre intrieur, et non en dehors de vous, que vous
trouverez ce que vous tes rellement, et ce qui vous est
rellement ncessaire.

 ses amis, il tient le mme langage.

Il leur dit d'tre eux-mmes, et de ne pas se tracasser
incessamment au sujet de choses qui leur sont trangres. Et
qu'importent les autres choses?

L'homme forme un tout complet.

Quand ils se mleront au monde, le monde entrera en conflit avec
eux. Cela est invitable. Le monde hait l'individualisme. Mais
qu'ils ne s'en troublent point.

Ils doivent tre calmes, concentrs sur eux-mmes.

Si quelqu'un leur prend leur manteau, qu'ils lui donnent leur
habit, rien que pour montrer que les choses matrielles n'ont pas
d'importance. Si les gens les injurient, qu'ils s'abstiennent de
riposter. Qu'est-ce que cela signifie? Ce qu'on dit d'un homme ne
change rien en cet homme. Il est ce qu'il est. L'opinion publique
n'a pas la moindre valeur.

Mme quand on use de violence, ils ne doivent pas y opposer la
violence. Ce serait s'abaisser au mme niveau.

Aprs tout, jusque dans une prison, un homme peut tre tout  fait
libre. Son me peut tre libre. Sa personnalit peut chapper 
toute agitation.

Et qu'ils s'abstiennent, par dessus toutes choses, de vouloir agir
sur les autres, de porter sur eux un jugement quelconque. La
personnalit est chose trs mystrieuse. On ne peut pas toujours
apprcier un homme d'aprs ses actes. Il se peut qu'il observe la
loi, et soit nanmoins un tre indigne. Il se peut qu'il enfreigne
la loi, et soit nanmoins honorable. Il se peut qu'il soit
mauvais, sans jamais rien faire de mal. Il peut commettre une
faute envers la socit et nanmoins raliser par cette faute sa
vritable perfection.

Un jour une femme fut prise en flagrant dlit d'adultre. Nous ne
connaissons pas l'histoire de son amour, mais cet amour doit avoir
t bien grand, car Jsus lui dit que ses pchs lui taient
pardonns, et non point parce qu'elle se repentait, mais parce que
son amour tait si intense, si admirable[37].

Plus tard, un peu avant sa mort, comme il tait assis  un repas
de fte, la femme entra et vint lui rpandre sur la chevelure des
parfums de grand prix. Les amis de Jsus voulurent s'y opposer.
Ils dirent que c'tait l de l'extravagance, et que le prix de ces
parfums aurait d tre employ  secourir charitablement des gens
dans le besoin ou  quelque autre usage analogue. Jsus n'agra
point cette manire de voir. Il fit remarquer que les besoins
matriels de l'homme sont nombreux et trs constants, mais que les
besoins spirituels de l'homme sont plus grands encore, que, dans
un moment divin, une personnalit peut se rendre parfaite, en
choisissant elle-mme son mode d'expression. Et aujourd'hui encore
le monde honore cette femme comme une sainte.

Oui, il y a dans l'individualisme des choses suggestives.

Par exemple le socialisme anantit la vie de famille.

Quand disparatra la proprit prive, le mariage, sous sa forme
actuelle, devra disparatre.

Cela fait partie du programme.

L'individualisme y adhre et ennoblit cette thse.  la contrainte
lgale, qui est abolie, il substitue une forme libre qui
favorisera le dveloppement total de la personnalit, rendra plus
admirable l'amour de l'homme et de la femme, embellira cet amour,
l'ennoblira.

Jsus savait cela. Il se refusa aux exigences familiales, bien
que, dans son temps et dans son pays, elles eussent une forme trs
prcise.

- O est ma mre? o sont mes frres? dit-il quand on l'informa
qu'ils demandaient  lui parler.

Lorsqu'un de ses disciples lui demanda la permission de s'en aller
pour donner la spulture  son pre, il lui fit cette rponse
terrible:

- Laissez les morts ensevelir les morts. Il n'admettait aucune
exigence qui pt entamer la personnalit.

Ainsi donc, l'homme qui voudrait imiter l'existence du Christ,
c'est l'homme qui veut tre parfaitement, exclusivement lui-mme.
Ce peut tre un grand pote, un grand savant, un jeune tudiant de
l'Universit; ce peut tre un ptre qui garde les moutons sur la
lande; ou bien un faiseur de drames, comme Shakespeare, ou un
homme qui sonde la nature divine, comme Spinosa; ou bien un enfant
qui joue dans un jardin, ou un pcheur qui jette ses filets dans
la mer. Il importe peu qu'il soit ceci, ou cela, du moment qu'il
ralise la perfection de l'me qui est en lui.

Toute imitation en morale et dans la vie est mauvaise.

 l'heure actuelle, il y a dans les rues de Jrusalem un fou qui
les parcourt pniblement, et porte sur les paules une croix de
bois. Il est le symbole des existences que dforme l'imitation.

Le Pre Damien agissait comme le Christ, quand il partit pour
aller vivre avec les lpreux, parce qu'en assumant cette tche, il
ralisait entirement ce qui tait le meilleur en lui, mais il
n'tait pas plus semblable au Christ que Richard Wagner, exprimant
son me par la musique; que Shelley, exprimant son me par les
vers. Il n'y a pas qu'un type pour l'homme.

Le nombre des perfections gale le nombre des hommes imparfaits.
Et si un homme peut cder aux exigences de la charit tout en
restant libre, les exigences de l'uniformit ne sauraient se
raliser qu' la condition d'anantir toute libert.

L'individualisme est donc le but que nous atteindrons en passant
par le Socialisme. Une consquence naturelle, c'est que l'tat
doit renoncer  toute ide de gouvernement. Il doit y renoncer
parce que, s'il est possible de concevoir l'homme laiss  lui-
mme, il n'est pas possible de concevoir un gouvernement pour
l'espce humaine, ainsi que l'a dit un sage avant le Christ.

_Tous les systmes de gouvernement sont des avortements._

Le despotisme est injuste envers tous, envers le despote lui-mme,
qui probablement tait destin  faire mieux que cela.

Les oligarchies sont injustes envers la majorit, et les
ochlocraties le sont envers la minorit.

On avait jadis fond de grandes esprances sur la dmocratie, mais
le mot de dmocratie signifie simplement que le peuple rgit le
peuple  coups de triques dans l'intrt du peuple.

On a fait cette dcouverte.

Je dois dire qu'il tait grand temps, car toute autorit est
profondment dgradante. Elle dgrade ceux qui l'exercent. Elle
dgrade ceux qui en subissent l'exercice.

Lorsqu'on en use violemment, brutalement, cruellement, cela
produit un bon effet, en crant, et toujours en faisant clater
l'esprit de rvolte, d'individualisme qui la tuera.

Lorsqu'on la manie avec une certaine douceur, qu'on y ajoute
l'emploi de primes et de rcompenses, elle est terriblement
dmoralisante. Dans ce cas, les gens s'aperoivent moins de
l'horrible pression qu'on exerce sur eux, et ils vont jusqu'au
bout de leur vie dans une sorte de bien-tre grossier, pareils 
des animaux qu'on choie; jamais ils ne se rendent compte qu'ils
pensent probablement la pense d'autrui, qu'ils vivent selon
l'idal conu par d'autres, qu'en dfinitive, ils portent ce qu'on
peut appeler des vtements d'occasion, que jamais, pas une minute,
ils ne sont eux-mmes.

Quiconque veut tre libre, dit un fin penseur, doit se soustraire
 l'uniformit. Et l'autorit, en encourageant par des appts le
peuple  l'uniformit, produit parmi nous un clan de grossiers
barbares abondamment gavs.

Avec l'autorit, disparatront les chtiments.

On aura alors gagn beaucoup; on aura fait en ralit, un gain
inestimable.

Quand on lit l'histoire, non pas celle des ditions mondes qui
s'crivent pour les coliers et les cancres d'Universit, mais les
documents originaux de chaque poque, on est absolument coeur,
non point par les crimes commis par les gredins, mais par les
chtiments qu'ont infligs les honntes gens.

_Un peuple est infiniment plus abruti par l'emploi habituel des
punitions que par les crimes qui s'y commettent de temps 
autre._

La consquence qui saute aux yeux, c'est que plus il s'inflige de
chtiments, plus il se commet de crimes.

La plupart des lgislateurs modernes l'ont trs bien remarqu, et
se sont impos la tche de rduire les peines dans la mesure
qu'ils croient possible. Et partout o cette rduction a t
relle, elle a toujours produit d'excellents rsultats.

Moins il y a de peines, moins il y a de crimes.

Quand on aura totalement supprim les chtiments, ou bien il n'y
aura plus de crimes, ou bien s'il s'en produit, leurs auteurs
seront soigns par les mdecins pour une forme de folie trs
fcheuse, qui doit tre traite par l'attention et la bont.

En effet, ceux que de nos jours on qualifie de criminels ne le
sont aucunement.

Ce qui engendre le crime moderne, c'est la misre et non la
mchancet.

On a, il est vrai, le droit de regarder nos criminels, en tant que
classe, comme des gens absolument dpourvus de tout ce qui
pourrait intresser un psychologue. Ce ne sont point des
merveilleux Macbeth, des Vautrin bien terribles. Ils sont tout
bonnement ce que seraient des hommes ordinaires, respectables,
terre  terre, s'ils n'avaient pas de quoi manger.

La proprit prive tant abolie, il ne sera plus ncessaire de
commettre des crimes. Le besoin ne s'en fera plus sentir; il ne
s'en commettra plus.

Il est vrai, sans doute, que tous les crimes ne sont pas commis
contre la proprit, bien que la loi anglaise, attachant plus
d'importance  ce qu'un homme possde qu' ce qu'il est, rserve
ses chtiments les plus svres, les plus horribles  ce genre de
crimes, l'assassinat mis  part, et bien qu'elle regarde la mort
comme pire que la servitude pnale, sur quoi, je crois, les
opinions de nos criminels sont partages. Mais il peut arriver
qu'un crime, sans tre commis contre la proprit, ait pour cause
la misre, la rage, l'abattement produit par les dfauts de notre
systme de proprit; ds lors il ne s'en commettra plus, aprs
l'abolition de ce systme.

Lorsque chaque membre de la Socit a tout ce qui est ncessaire 
ses besoins, et que son prochain le laisse tranquille, il n'a lui-
mme aucun motif de se mler des affaires d'autrui.

La jalousie, source extraordinairement fconde de crimes en notre
temps, est une motion qui se rattache de fort prs  nos
conceptions de proprit, et qui s'effacera bientt sous le rgime
du socialisme et de l'individualisme.

Il est assez remarquable que la jalousie soit inconnue dans les
tribus communistes.

Maintenant l'tat, n'ayant plus  gouverner, on peut se demander
ce que l'tat fera.

L'tat deviendra une association volontaire qui organisera le
travail, qui fabriquera et distribuera les objets ncessaires.

_L'tat a pour objet de faire ce qui est utile._

_Le rle de l'individu est de faire ce qui est beau._

Et puisque j'ai prononc le mot de travail, je ne puis me
dispenser de dire qu'on a crit et dit un nombre infini de
sottises, de nos jours,  propos de la dignit du travail manuel.
Le travail manuel n'a en soi rien qui soit ncessairement digne,
et il est en grande partie absolument dgradant.

L'homme prouve un dommage  la fois mental et moral, quand il
fait quelque chose o il ne trouve aucun plaisir. Bien des formes
de travail sont de l'activit tout  fait dpourvue d'attrait, et
devraient tre regardes comme telles. Balayer pendant huit heures
par jour un passage boueux quand le vent souffle de l'est, c'est
une occupation dgotante. Faire ce nettoyage avec une dignit
intellectuelle, ou morale, ou physique, me parait impossible. Le
faire avec joie, ce serait terrifiant.

L'affaire de l'homme est autre que de dplacer de la boue. Tous
les travaux de ce genre devraient tre excuts par des machines.

Et je suis convaincu qu'on en arrivera l.

Jusqu' prsent, l'homme a t, jusqu' un certain point,
l'esclave de la machine, et il y a quelque chose de tragique dans
ce fait que l'homme a souffert de la faim ds le jour o il a
invent une machine pour le remplacer dans son travail.

Un homme possde une machine qui excute la besogne de cinq cents
hommes.

En consquence, voil cinq cents hommes jets sur le pav, n'ayant
rien  faire, rien  manger, et qui se mettent  voler.

Quant au premier, il rcolte les produits de la machine, et il les
garde. Il a cinq cents fois plus de temps qu'il ne devrait en
avoir, et trs probablement, beaucoup plus qu'il ne lui en faut,
en ralit, ce qui est bien plus important.

Si la machine appartenait  tout le monde, chacun en profiterait.

Ce serait l un avantage immense pour la socit.

Tout travail non intellectuel, tout travail monotone et ennuyeux,
tout travail o l'on manipule des substances dangereuses et qui
comporte des conditions dsagrables, doit tre fait par la
machine.

C'est la machine qui doit travailler pour nous dans les mines de
houille, qui doit faire les besognes d'assainissement, faire le
service des chauffeurs  bord des steamers, balayer les rues,
faire les courses quand il pleut, en un mot, accomplir toutes les
besognes ennuyeuses ou pnibles.

_Actuellement, la machine fait concurrence  l'homme._

_Dans des conditions normales, la machine sera pour l'homme un
serviteur._

Il est hors de doute que tel sera un jour le rle de la machine,
de mme que les arbres poussent pendant que le gentleman
campagnard dort, de mme l'Humanit passera son temps  s'amuser,
ou  jouir d'un loisir raffin, - car sa destination est telle, et
non le labeur - ou  faire de belles oeuvres, ou  lire de belles
choses, ou  contempler simplement l'univers avec admiration, avec
enchantement - pendant que la machine fera tout le travail
ncessaire et dsagrable.

Il est certain que la civilisation a besoin d'esclaves.

Sur ce point, les Grecs avaient tout  fait raison. Faute
d'esclaves pour faire la besogne laide, horrible, assommante,
toute culture, toute contemplation devient impossible. Et quand
les savants ne seront plus forcs d'aller dans les vilains
quartiers d'East-End, distribuer du mchant cacao, et des
couvertures plus mchantes encore aux affams, ils auront de
charmants loisirs pour combiner des choses admirables,
merveilleuses, qui feront leur joie et la joie de tous.

On aura de grandes accumulations de force pour chaque ville, au
besoin pour chaque maison. Cette force, l'homme la convertira en
chaleur, en lumire, en mouvement, selon ses besoins.

Est-ce de l'Utopie, cela?

Une carte du monde o l'Utopie ne serait pas marque, ne vaudrait
pas la peine d'tre regarde, car il y manquerait le pays o
l'Humanit atterrit chaque jour.

Et quand l'Humanit y a dbarqu, elle regarde au loin, elle
aperoit une terre plus belle, et elle remet  la voile.

Progresser, c'est raliser des Utopies.

J'ai donc dit qu'en organisant le travail des machines, la socit
fournira les choses utiles, pendant que les belles choses seront
faites par l'individu. Non seulement il faut qu'il en soit ainsi,
mais encore il n'y a pas d'autre moyen pour que nous ayons l'une
et l'autre chose.

Un individu qui a pour tche de fabriquer des objets destins 
l'usage des autres, et qui doit tenir compte de leurs besoins et
de leurs dsirs, ne saurait s'intresser  ce qu'il fait, et par
consquent, il ne peut mettre en son oeuvre ce qu'il y a de
meilleur en lui.

D'un autre ct, quand une socit, ou une puissante majorit de
cette socit, quand un gouvernement de n'importe quelle sorte,
attentent de dicter  l'artiste ce qu'il a  faire, l'art se
dissipe  l'instant, ou bien il prend une forme strotype, ou
bien il dgnre en une sorte de mtier, basse et ignoble.

_Une oeuvre d'art est le rsultat unique d'un temprament unique.
Elle doit sa beaut  ce que l'auteur est ce qu'il est. Elle ne
doit rien  ce fait que d'autres ont besoin de ce dont ils ont
besoin._

Et en ralit, ds que l'artiste tient compte de ce que les autres
demandent, ds qu'il s'efforce de satisfaire  cette demande, il
cesse d'tre un artiste, devient un artisan morne ou amusant, un
commerant honnte ou malhonnte.

Il n'a plus aucun droit au nom d'artiste.

_L'art est le mode d'individualisme le plus intense que le monde
ait connu._ J'irais mme jusqu' dire que c'est le seul mode
d'individualisme que le monde ait connu.

Le crime, qui dans certaines circonstances, peut paratre la
source de l'individualisme, est oblig de tenir compte d'autres
hommes, et de se mettre en rapport avec eux. Il appartient  la
sphre de l'action.

L'artiste, seul, est exempt de la ncessit de s'occuper de ses
voisins. Seul, il peut faonner une belle chose sans intervenir
dans quoi que ce soit d'extrieur, et s'il ne la travaille pas
pour son propre plaisir, il n'est pas du tout un artiste.

Et il faut noter ceci:

Le fait que l'Art est cette forme intense de l'individualisme est
justement ce qui incite le public  vouloir lui imposer une
autorit aussi immorale que ridicule, aussi corruptrice que
mprisable.

Et ce n'est pas tout  fait sa faute.

Le public a toujours, et dans tous les sicles, t mal duqu. Il
demande constamment  l'Art d'tre populaire, de flatter son
manque de got, d'aduler son absurde vanit, de lui dire ce qui
lui a dj t dit, de lui montrer ce qu'il devrait tre las de
voir, de l'amuser quand il se sent alourdi par un trop copieux
repas, de lui distraire l'esprit quand il est accabl par sa
propre stupidit.

_Or, l'Art ne doit jamais chercher  tre populaire. C'est au
public lui-mme  tcher de se rendre artistique._

C'est l une diffrence trs profonde.

Dites  un homme de science que les rsultats de ses expriences,
les conclusions auxquelles il est arriv doivent tre de nature 
ne point bouleverser les notions que possde le public sur le
sujet, de nature  ne point dranger les prjugs populaires, ne
point froisser la sensibilit de gens qui n'entendent rien  la
science, - dites  un philosophe qu'il a le droit absolu de porter
ses spculations dans les plus hautes sphres de la pense, mais
qu'il doit arriver aux mmes conclusions qu'admettent ceux qui
n'ont jamais promen leur pense dans aucune sphre, - certes
l'homme de sciences et le savant modernes seraient
considrablement amuss.

Et cependant, il n'y a rellement que bien peu d'annes,
philosophie et science taient galement sujettes  subir le
brutal contrle du public,  subir en fait l'autorit, l'autorit
fonde soit sur l'ignorance gnrale qui rgnait dans la socit,
soit sur la terreur et l'avidit de pouvoir de la classe
ecclsiastique ou gouvernementale.

Certes, nous avons repouss avec un assez grand succs toute
tentative faite par la socit, par l'glise ou par le
gouvernement pour pntrer dans le domaine de l'individualisme qui
poursuit la pense abstraite, mais il reste encore quelques traces
de cette tendance  envahir l'individualisme dans l'art de
l'imagination.

Mme, il en reste plus que des traces; elle est agressive,
offensive, abrutissante.

_En Angleterre, les arts qui ont le mieux russi  s'y
soustraire, ce sont les arts auxquels le public ne prend aucun
intrt._

La posie est un exemple qui me permettra de me faire comprendre.

Si nous avons t en mesure d'avoir en Angleterre de belle posie,
c'est parce que le public n'en lit point, et par consquent, ne
saurait exercer d'influence sur elle.

Le public se plat  insulter les potes parce qu'ils sont
individuels, mais quand il les a insults, il les laisse
tranquilles.

Quand il s'agit du roman ou du drame, genres auxquels le public
s'intresse, les effets que produit la dictature populaire ont t
absolument ridicules. Il n'est pas de pays qui produise des
oeuvres de fiction aussi mchamment crites, aussi ennuyeuses,
aussi banales, des pices de thtre aussi sottes, aussi vulgaires
que l'Angleterre.

Et cela est invitable.

L'idal populaire est d'une nature telle que nul artiste ne peut y
atteindre.

Il est  la fois trs ais et trs malais d'tre un romancier
populaire.

C'est chose trop aise, parce que les exigences du public, au
point de vue de l'intrigue, du style, de la psychologie, de la
faon de dcrire la vie, de l'excution littraire, sont  la
porte des facults les plus simples, de l'esprit le plus dpourvu
de culture.

C'est chose trop malaise, parce que l'artiste qui voudrait obir
 ces exigences, devrait faite violence  son temprament, se
verrait oblig d'crire non plus pour la joie artistique d'crire,
mais pour l'amusement de gens  demi duqus. Il lui faudrait donc
renoncer  son individualisme, oublier sa culture, annihiler son
style, abandonner tout ce qui, en lui, a quelque valeur.

 l'gard du drame, la situation est un peu meilleure.

Les amateurs de thtre veulent bien qu'on leur montre des choses
videntes; mais ils ne veulent pas de choses ennuyeuses.

La pice burlesque et la comdie-farce qui sont les deux formes
les plus populaires, ont un caractre artistique marqu. On peut
crer des oeuvres charmantes dans les genres du burlesque et de la
farce, et l'artiste jouit en Angleterre, d'une trs grande
libert, dans les pices de cette sorte.

C'est quand il s'agit des formes dramatiques plus leves que se
fait sentir l'influence du contrle populaire. La seule chose que
le public ne puisse pas souffrir, c'est la nouveaut.

Tout effort qu'on fait pour largir le sujet, le domaine de l'art,
est extrmement mal accueilli du public, et pourtant la Vitalit
et le progrs de l'art dpendent dans une large mesure du
dveloppement continuel qu'on donne au domaine des sujets. Le
public repousse la nouveaut parce qu'il en a peur. Elle lui
apparat comme un mode d'individualisme, comme une affirmation
qu'met l'artiste d'avoir le droit de choisir son sujet, de le
traiter comme il l'entend.

L'attitude du public se justifie parfaitement.

L'art, c'est de l'individualisme, et l'individualisme est une
force qui introduit le dsordre et la dsagrgation. C'est l ce
qui fait son immense valeur. Car ce qu'il cherche  bouleverser,
c'est la monotonie du type, l'esclavage de la coutume, la tyrannie
de l'habitude, la rduction de l'homme au niveau d'une machine.

Dans l'art, le public accepte ce qui a t, parce qu'il ne peut
rien y changer, et non parce qu'il l'apprcie. Il avale ses
classiques en masse, mais ne les dguste jamais. Il les endure
comme des choses invitables, et, ne pouvant les dtriorer, il
fait sur eux des phrases.

Chose trs trange, ou pas trange du tout, suivant le point de
vue de chacun, cette rsignation aux classiques produit des
inconvnients assez nombreux.

L'admiration irraisonne qu'on professe en Angleterre  l'gard de
la Bible et de Shakespeare est un exemple de ce que je veux faire
entendre.

En ce qui concerne la Bible, des considrations d'autorit
ecclsiastique viennent compliquer la chose; donc je n'insisterai
pas sur ce point-l.

Mais en ce qui concerne Shakespeare, il est parfaitement vident
que le public ne voit en ralit ni les beauts, ni les dfauts de
ses pices. S'il en voyait les beauts, il ne s'opposerait pas au
dveloppement du drame; s'il en voyait les dfauts, il ne
s'opposerait pas non plus au dveloppement du drame.

_La vrit, c'est que le public se sert des classiques d'un pays
comme d'un moyen pour tenir en chec les progrs de l'Art._

Il abaisse les classiques au rang d'autorits. Il s'en sert comme
d'autant de triques pour empcher la Beaut de s'exprimer
librement en ses formes nouvelles. Il demande sans cesse 
l'crivain pourquoi il n'crit pas comme tel ou tel autre,  un
peintre pourquoi il ne peint pas comme celui-ci ou celui-l. Il
perd compltement de vue ce fait que si l'un ou l'autre faisaient
quoi que ce soit d'analogue, ils cesseraient d'tre des artistes.

Le public a une franche aversion contre une forme nouvelle de la
beaut, et toutes les fois qu'il en surgit une, il se met
tellement en colre, il s'affole tellement, qu'il en vient
toujours  deux assertions stupides, - la premire, que l'oeuvre
d'art est grossirement inintelligible, la seconde que cette
oeuvre est grossirement immorale.

Qu'est-ce qu'il entend par l?

Le voici,  ce que je crois.

Quand il dit qu'une chose est grossirement inintelligible, il
veut dire que l'artiste a crit ou cr une belle chose qui est
nouvelle.

Quand il qualifie une oeuvre de grossirement immorale, cela
signifie que l'artiste a dit ou fait une belle chose qui est
vraie.

La premire phrase se rapporta au style; la dernire au sujet
trait. Mais sans doute ces mots ont pour lui un sens trs vague,
il s'en sert comme une foule en meute se sert de pavs tout
prts.

_Il n'y a pas un seul vrai pote, pas un seul vrai prosateur, en
ce sicle par exemple, auquel le public anglais n'ait
solennellement confr des diplmes d'immoralit._

Et chez nous ces diplmes sont l'quivalent exact de ce qu'est en
France l'entre officielle par une lection  l'Acadmie
Franaise; et par bonheur, ils ont eu pour effet d'empcher
l'tablissement d'une institution identique, dont l'Angleterre n'a
aucun besoin.

Naturellement le public se montre trs tmraire dans l'emploi de
ces qualifications.

Qu'on ait qualifi Wordsworth de pote immoral, il fallait s'y
attendre. Wordsworth tait un pote. Mais que Charles Kingsley ait
t appel un romancier immoral, c'est extraordinaire, la prose de
Kingsley n'tait pas d'une trs belle qualit.

Mais le mot est l, et le public s'en sert du mieux qu'il peut.

Le vrai artiste est un homme qui croit absolument en lui-mme,
parce qu'il est absolument lui-mme. Mais je n'ai pas de peine 
concevoir, que si, en Angleterre un artiste produisait une oeuvre
d'art qui, ds l'instant de son apparition, serait adopte par le
public, par son interprte, c'est--dire par la presse, et
dclare par elle oeuvre parfaitement intelligible, hautement
morale, l'artiste ne tarderait pas  se demander srieusement, si
dans sa cration il a t rellement lui-mme, et si par
consquent l'oeuvre n'est pas tout  fait indigne de lui, si elle
n'est point d'un ordre tout  fait infrieur, si mme elle n'est
pas dpourvue de toute valeur artistique.

Peut-tre ai-je fait tort au public en limitant son langage  des
mots tels que immoral, intelligible, exotique, et malsain.

Il y a encore un autre mot en usage.

C'est celui de morbide; on ne s'en sert pas souvent. Le sens de
ce mot est si simple qu'on hsite  l'employer. Mais enfin on
l'emploie parfois, et de temps  autre on le rencontre dans les
journaux populaires. Certes, il est ridicule d'appliquer un pareil
mot  des oeuvres d'art. Car qu'est-ce qu'un tat morbide, sinon
un tat d'motion ou un tat de pense qu'on est incapable
d'exprimer.

Le public est fait de gens morbides, parce que le public n'arrive
jamais  trouver une expression adquate pour quoi que ce soit.

_L'artiste n'est jamais morbide; il exprime toutes choses._

Il se tient en dehors de son sujet, et par l'intermdiaire de ce
sujet, il produit des effets incomparables et artistiques.

Qualifier un artiste de morbide, parce qu'il a affaire  l'tat
morbide dans le sujet qu'il traite, c'est aussi sot que de traiter
Shakespeare de fou parce qu'il a crit le _Roi Lear_.

 tout prendre, l'artiste gagne  tre attaqu, en Angleterre. Son
individualit est intensifie: il devient plus compltement lui-
mme. Comme de juste les attaques sont trs grossires, trs
impertinentes et trs mprisables. Mais nul artiste ne s'attend 
trouver de la grce dans un esprit vulgaire, du style dans un
intellect de provincial.

La vulgarit et la stupidit sont deux faits fort vivants dans
l'existence moderne, on le regrette, c'est tout naturel. Mais ils
sont l. Ce sont des sujets d'tude comme n'importe quelle autre
chose.

Et il n'est que juste de constater,  propos des journalistes
modernes, qu'ils s'excusent toujours en particulier, de ce qu'ils
ont crit publiquement contre un homme.

Dans les quelques dernires annes, il faut mentionner deux
adjectifs nouveaux qui sont venus s'ajouter au vocabulaire si
restreint d'injures dont le public dispose  l'gard des artistes.

L'un de ces mots, c'est le terme de malsain, l'autre, le mot d'
exotique.

Ce dernier exprime simplement la rage qu'prouve l'phmre
champignon contre l'immortelle orchide dans son charme sducteur,
dans son exquise lgance. C'est un hommage, mais un hommage de
peu de prix.

Quant au mot malsain, celui-l est susceptible d'analyse; c'est
un mot qui n'est pas dpourvu d'intrt, et mme, il est si
intressant que ceux qui l'emploient ne savent pas ce qu'il
signifie.

Qu'est-ce qu'il signifie?

Qu'est ce qu'une oeuvre d'art qui est saine ou malsaine?

Tous les termes qu'on applique  une oeuvre d'art,  condition de
les appliquer rationnellement, se rapportent ou  son style, ou 
son sujet, ou  tous deux ensemble.

Au point de vue du style, une oeuvre d'art saine est celle o le
style rend hommage  la beaut des matriaux qu'il emploie, que
ces matriaux soient des mots ou du bronze, des couleurs ou de
l'ivoire et utilise cette beaut comme un lment qui doit
concourir  l'effet artistique.

Au point de vue du sujet, une oeuvre d'art saine est celle o le
choix du sujet est dtermin par le temprament de l'artiste, et
en provient directement.

En somme, une oeuvre d'art saine est celle qui runit la
perfection et la personnalit. Naturellement il est impossible de
sparer, dans une oeuvre d'art, la forme et la substance; elles ne
font jamais qu'un. Mais si nous voulons nous livrer  l'analyse,
si nous cartons un instant l'unit de l'impression esthtique,
notre intelligence peut les considrer sparment ainsi.

Une oeuvre d'art malsaine, d'autre part, c'est une oeuvre dont le
style est facile, vieillot, commun, dont le sujet a t choisi 
dessein, non point d'aprs le plaisir que l'artiste prouverait 
le traiter, mais d'aprs ce qu'il compte en tirer de profit
pcuniaire, de la part du public.

_En ralit_, le roman populaire que le public qualifie de sain,
_est toujours une production profondment malsaine, et ce que le
public qualifie de roman malsain est toujours une oeuvre d'art
belle et saine._

J'ai  peine besoin de dire que je ne veux pas, mme un seul
instant, me plaindre du mauvais usage que le public et la presse
font de ces mots. Je ne sais pas comment ils arriveraient  les
employer avec justesse tant dpourvus de toute comprhension de
ce qui est l'art.

Je me borne  signaler le mauvais usage; quant  l'origine du
mauvais usage, quant  la signification qui se cache derrire tout
cela, l'explication est des plus simples.

Elle se rsume dans une conception barbare de l'autorit. Elle
vient de la naturelle inaptitude d'une socit corrompue par
l'autorit  comprendre,  apprcier l'individualisme.

En un mot, elle vient de cet tre monstrueux et ignorant qui
s'appelle l'opinion publique, qui se montre si mauvais dans une
bonne intention quand il s'vertue  diriger l'action; mais qui
est infme dans ses actes comme dans ses intentions, quand il
prtend contrler la pense ou l'art.

Il y aurait mme beaucoup plus de choses  dire en faveur de la
force matrielle du public, qu'en faveur de l'opinion publique. Le
premier peut tre raffin; l'autre doit tre imbcile.

On dit souvent que la force est un argument. Mais cela dpend de
ce qu'on cherche  prouver.

La plupart des problmes les plus importants des sicles derniers,
comme la dure du gouvernement personnel en Angleterre, celle de
la fodalit en France, ont t uniquement rsolus par l'emploi de
la force matrielle.

La violence mme d'une rvolution peut donner  la foule une
grandeur, une splendeur momentane.

Ce fut un jour fatal que celui o le public dcouvrit que la plume
l'emporte en puissance sur le pav, qu'elle est plus dangereuse
dans les attaques, qu'une brique. Le public alors s'enquit du
journaliste, le trouva, le dveloppa, fit de lui son domestique
actif et bien pay. C'est fort regrettable pour l'un et l'autre.

Derrire la barricade, il peut y avoir bien de la noblesse, bien
de l'hrosme. Mais qu'y a-t'il derrire un article de fonds? Du
prjug, de la stupidit, du cant, du verbiage. La runion de ces
quatre choses constitue une force terrible, et constitue
l'autorit nouvelle.

Au temps jadis, on avait le chevalet de torture. Aujourd'hui on a
la presse. Assurment c'est un progrs. Mais c'est encore chose
mauvaise, nuisible, dmoralisante.

Quelqu'un - tait-ce Burke, - a dit que la presse est le quatrime
tat. videmment c'tait vrai alors. Mais  l'heure actuelle,
c'est en ralit le seul tat, il a mang les trois autres. Les
lords temporels ne disent rien, les lords ecclsiastiques n'ont
rien  dire. La Chambre des Communes n'a rien  dire, et elle le
dit; nous sommes domins par le journalisme.

En Amrique, le Prsident rgne quatre ans; le journalisme rgne 
perptuit. Heureusement en Amrique, ce journalisme a pouss
l'autorit jusqu'aux dernires limites de la grossiret et de la
brutalit, La consquence naturelle est qu'il s'est dvelopp un
esprit de raction. Les gens s'en divertissent ou en sont
dgots, suivant leur temprament. Mais il n'est plus, comme
jadis, une force relle. On ne le prend pas au srieux.

En Angleterre,  part quelques exceptions bien connues, on n'a
point permis au journalisme de pousser la brutalit jusqu' de
telles limites, et il est encore un facteur important, une
puissance vraiment remarquable. La tyrannie qu'il prtend exercer
sur la vie prive des gens me parat absolument extraordinaire.
_Le fait, c'est que le public a une insatiable curiosit de
connatre toutes choses, except les choses qui valent la peine
d'tre connues._

Le journalisme, qui le sait bien, et qui a des habitudes
mercantiles, rpond  ces demandes.

Dans les sicles passs, le public clouait les journalistes par
l'oreille aux pompes publiques. C'tait affreux. En ce sicle, les
journalistes clouent leurs oreilles  tous les trous de serrure.
C'est bien pire.

Et ce qui aggrave le mal, c'est que les journalistes les plus 
blmer ne sont pas les journalistes amusants qui crivent pour les
journaux dits mondains. Le mal est fait par des journalistes
srieux, rflchis, pondrs, qui tranent solennellement, comme
ils le font actuellement, sous les yeux du public, quelque
incident de la vie passe d'un grand politicien, invitent le
public  discuter l'incident,  exercer son autorit dans
l'affaire,  donner ses vues, et non seulement  donner ses vues,
mais encore  les mettre en action,  imposer  l'homme ses ides
sur divers points,  les imposer  son parti,  les imposer au
pays, c'est--dire, en dfinitive  se rendre ridicule, agressif,
et malfaisant.

On ne devrait point exposer au public l'existence prive des
hommes ou des femmes. Le public n'y a rien  voir.

En France on s'y prend mieux.

Dans ce pays on interdit la reproduction par les journaux des
dtails des procs qui se dbattent devant les tribunaux de
divorces, et qui seraient un objet d'amusement ou de critique pour
le public. Tout ce que celui-ci peut savoir se rduit  ceci, le
divorce a t accord, ou non. Il l'a t au profit de tel ou
telle des intresss.

En France, vraiment on impose des bornes au journaliste, mais on
laisse  l'artiste une libert presque absolue.

_Chez nous, au contraire, c'est au journaliste que nous accordons
la libert intgrale tandis que nous limitons troitement
l'artiste._

En d'autres termes, l'opinion publique s'vertue, en Angleterre, 
ligoter, gner, entraver l'homme qui fait des choses belles, qui
les excute; mais elle force le journaliste  vendre au dtail,
des objets de nature laide, repoussante, rvoltante, si bien que
chez nous on trouve les journalistes les plus srieux et les
journaux les plus indcents.

Ce n'est point exagrer que de dire: elle force.

Il se peut qu'il y ait des journalistes qui prennent un rel
plaisir  publier des choses horribles, ou qui, tant pauvres,
considrent le scandale comme une sorte de base solide pour se
faire des rentes. Mais il y a, j'en suis certain, d'autres
journalistes qui sont des hommes bien levs, des gens cultivs,
qui prouvent une relle rpugnance  publier de telles choses;
ils savent qu'il est mal d'agir ainsi, et ils le font, parce que
l'tat de choses malsain au milieu duquel s'exerce leur
profession, les oblige  fournir au public ce que le public
demande,  rivaliser avec d'autres journalistes pour livrer cette
marchandise en quantit, en qualit correspondantes autant que
possible, au grossier apptit des masses. Il est trs humiliant
pour une classe d'hommes bien levs, de se trouver dans une
situation pareille, et je suis convaincu que la plupart d'entre
eux en souffrent cruellement.

Mais laissons de ct cet aspect vritablement honteux du sujet,
et revenons  la question de l'influence populaire sur les choses
d'art, je veux dire par l celle o l'on voit l'opinion publique
dictant  l'artiste la forme qu'il doit employer, le mode qu'il
adoptera, le choix des matriaux qu'il mettra en oeuvre.

J'ai fait remarquer que les arts qui sont rests le plus indemnes
en Angleterre sont les arts auxquels le public ne prenait aucun
intrt.

Il s'intresse nanmoins au drame, et comme en ces dix ou quinze
dernires annes, il s'est accompli un certain progrs dans le
drame, il est important de rappeler que ce progrs est d
uniquement  ce que quelques artistes originaux se sont refuss 
prendre pour guide le dfaut de got du public, se sont refuss 
considrer l'art comme une simple affaire d'offre et de demande.

Possdant une vive, une merveilleuse personnalit, un style qui
contient une vritable puissance de couleur; et avec cela une
extraordinaire facult non seulement de reproduire les jeux de
physionomie, mais encore d'imaginer, de crer par l'intelligence,
M. Irving, s'il s'tait propos pour but unique de donner au
public ce que celui-ci voulait, et pu prsenter les pices les
plus banales de la manire la plus banale, avoir aussi autant de
succs, autant d'argent qu'un homme en peut souhaiter, mais il
avait autre chose en vue. Il voulait raliser sa propre
personnalit en tant qu'artiste, dans des conditions donnes, et
dans certaines formes de l'art. Tout d'abord, il fit appel au
petit nombre. Maintenant il a fait l'ducation du grand nombre. Il
a cr dans le public  la fois le got et le temprament.

Le public apprcie immensment son succs artistique. Nanmoins je
me suis souvent demand si le public comprend que ce succs est
entirement d au fait qu'Irving a refus d'accepter son
criterium, et qu'il y a substitu le sien. Avec le got du public,
le Lyceum eut t une boutique de second ordre, telle que le sont
actuellement la plupart des thtres populaires de Londres. Mais
qu'on l'ait compris ou non, un fait reste acquis, que le got et
le temprament ont t jusqu' un certain point crs dans le
public, que le public est capable de produire ces qualits.

Ds lors le problme se pose ainsi: Pourquoi le public ne se
civilise-t-il pas davantage? Il en possde la facult; qu'est-ce
qui l'arrte?

Ce qui l'arrte, il faut le redire, c'est son dsir d'imposer son
autorit  l'artiste et aux oeuvres d'art.

Il est des thtres, comme le Lyceum, comme Haymarket, o le
public semble arriver avec des dispositions favorables. Dans ces
deux thtres, il y a eu des artistes originaux, qui ont russi 
crer dans leur auditoire - et chaque thtre de Londres a son
auditoire - le temprament auquel s'adapte l'Art.

Et qu'est-ce que ce temprament-l? C'est un temprament rceptif.
Voil tout.

Quand on aborde une oeuvre d'art avec le dsir, si faible qu'il
soit, d'exercer une autorit sur elle et sur l'artiste, on
l'aborde dans des dispositions telles qu'on ne saurait en recevoir
la moindre impression artistique.

_L'oeuvre d'art est faite pour s'imposer au spectateur; le
spectateur n'a point  s'imposer  l'oeuvre d'art._

Le spectateur doit tre un rcepteur. Il doit tre le violon sur
lequel jouera le matre.

Et mieux il arrivera  supprimer compltement ses sottes manires
de voir, ses sots prjugs, ses ides absurdes sur ce que l'art
devrait tre ou ne peut pas tre, plus il est probable qu'il
comprendra, qu'il apprciera l'oeuvre d'art dont il s'agit.
Certes, cela est chose vidente, quand on parle du public vulgaire
anglais, hommes et femmes, qui frquente le thtre. Mais c'est
galement vrai en ce qui concerne les personnes d'ducation, comme
on dit.

En effet, les ides que possde sur l'Art une personne d'ducation
se tirent forcment de ce que l'Art a t, tandis que l'oeuvre
d'Art nouvelle est belle parce qu'elle est ce que l'Art n'a jamais
t. Lui appliquer le pass comme mesure, c'est lui appliquer une
mesure dont la suppression est la condition mme de sa perfection.
Un temprament capable de recevoir par l'intermdiaire de
l'imagination, et dans des circonstances dpendant de
l'imagination, des impressions belles et nouvelles, voil le seul
temprament capable d'apprcier une oeuvre d'Art.

Et si vrai que cela soit, quand il s'agit d'apprcier de la
sculpture ou de la peinture, c'est plus vrai encore pour
l'apprciation d'un art tel que le drame. Car un tableau, une
statue ne sont point en guerre avec le temps. Ils n'ont point 
tenir compte de sa succession. Il suffit d'un moment pour en
apprcier l'unit. Mais pour la littrature, le cas est diffrent.
Il faut parcourir une certaine dure, avant que l'unit d'effet
soit perue.

Aussi dans le drame, le premier acte de la pice peut prsenter
quelques dtails dont la relle valeur artistique ne saurait
apparatre au spectateur que quand on sera au troisime ou au
quatrime.

L'imbcile a-t-il le droit de se fcher, de se rcrier, de
troubler la reprsentation, de tourmenter les acteurs?

Non.

L'honnte homme attendra en silence, connatra les dlicieuses
motions de l'tonnement, de la curiosit, de l'attente. Il n'ira
pas au thtre pour perdre patience, cette chose sans valeur. Il
ira au thtre pour voir se dployer un temprament artistique. Il
ira au thtre pour se donner un temprament artistique. Il n'est
point l'arbitre d'une oeuvre d'art. Il est celui qu'on admet 
contempler l'oeuvre d'art, et qui, si l'oeuvre est belle, devra
oublier dans la contemplation de celle-ci, l'gotisme dont il est
atteint, l'gotisme de son ignorance, ou l'gotisme de son tat
arrir.

Cette caractristique du drame est, je crois, insuffisamment
reconnue.

Je puis m'expliquer fort bien que si _Macbeth_ tait reprsent
pour la premire fois devant une salle de Londoniens modernes, la
plus grande partie d'entre eux protesteraient de toute leur force,
de toute leur nergie, contre l'introduction des sorcires au
premier acte, avec leurs phrases grotesques, leurs mots ridicules.
Mais quand la pice tire  sa fin, l'on comprend que le rire des
sorcires dans _Macbeth_ est aussi terrible que le rire de la
folie dans _Le Roi Lear_, plus terrible que le rire d'Iago dans la
tragdie du Maure.

Aucun spectateur d'art n'a plus besoin d'un plus parfait tat de
rceptivit que le spectateur d'une pice. Ds le moment o il
prtend exercer de l'autorit, il se fait l'ennemi dclar de
l'Art et de lui-mme. L'Art ne s'en soucie gure; c'est l'autre,
qui en souffre.

Pour le roman, c'est la mme chose.

L'autorit populaire et la soumission  l'autorit populaire sont
mortelles.

L'_Esmond _de Thackeray est une belle oeuvre d'art, parce qu'il
l'a crite pour son propre plaisir. Dans ses autres romans, dans
_Pendennis, _dans _Philippe_, dont la _Foire aux Vanits_ mme, il
regarde un peu trop du ct du public, il gte son oeuvre, en
faisant un appel trop direct aux sympathies du public, ou en s'en
raillant directement.

_Un vritable artiste ne tient aucun compte du public: pour lui
le public n'existe pas._

Il n'a point sur lui de gteaux  l'opium ou au miel pour endormir
ou gaver le monstre. Il laisse cela au romancier populaire.

Nous avons actuellement en Angleterre un romancier incomparable,
M. George Meredith.

Il y en a de meilleurs en France, mais la France n'en possde
point qui ait sur la vie une faon de voir aussi large, aussi
varie, aussi vraie dans son caractre crateur.

Il y a en Russie des conteurs d'histoires qui ont un sentiment
plus vif de ce que peut tre la douleur dans un roman; mais
M. Meredith, non seulement ses personnages vivent, mais encore ils
vivent dans la pense. On peut les considrer d'une myriade de
points de vue. Ils sont suggestifs. Il y a de l'me en eux et
autour d'eux. Ils sont interprtatifs, symboliques. Et celui qui
les a cres, ces figures merveilleuses, au mouvement si rapide,
les a cres pour son propre plaisir. Jamais il n'a demand au
public ce que celui-ci dsirait. Jamais il ne s'est proccup de
le savoir. Jamais il n'a admis le public  lui dicter,  lui
imposer quoi que ce soit. Il n'a fait que marcher en avant,
intensifiant sa propre personnalit, produisant une oeuvre qui
tait son oeuvre individuelle.

Dans les dbuts, personne ne vint  lui.

Cela n'importait point.

Puis vint  lui le petit nombre.

Cela ne le changea pas.

Maintenant le grand nombre est venu  lui. Il est rest le mme.

C'est un romancier incomparable.

Dans les arts dcoratifs, il n'en est pas autrement.

Le public se cramponnait, avec une tnacit que je pourrais dire
touchante, aux traditions laisses par la grande Exposition de
vulgarit internationale, traditions si effrayantes que les
maisons o les gens habitaient n'eussent d avoir pour htes que
des aveugles.

On se mit  faire de belles choses; de belles couleurs sortirent
des mains du teinturier; de beaux dessins sortirent du cerveau de
l'artiste. Il se cra une habitude des belles choses; on y attacha
la valeur et l'importance qu'elles mritaient.

Le public s'indigna pour tout de bon; il perdit patience. Il dit
des sottises. Nul ne s'en soucia. Nul ne s'en trouva plus mal. Nul
ne se soumit  l'autorit de l'opinion publique.

Et maintenant on ne peut entrer dans une maison moderne qu'on n'y
trouve quelque preuve de docilit au bon got, quelque preuve du
prix qu'on attache au charme du milieu, quelque signe indiquant
que la beaut est apprcie. Et rellement, les demeures des gens
sont, en rgle gnrale, tout  fait charmantes, de nos jours. Les
gens se sont civiliss jusqu' un trs haut degr.

Il n'est toutefois, que trop juste d'ajouter que le succs
extraordinaire de la rvolution accomplie dans la dcoration
intrieure, l'ameublement, et le reste, n'a pas d son origine
relle  un dveloppement du trs bon got dans la majorit du
public.

Elle est due principalement  ce fait, que les artisans des choses
ont tant apprci le plaisir de faire ce qui est beau, ont fait
apercevoir si crment la laideur et la vulgarit de ce que voulait
le public, qu'ils ont tout simplement rduit le public 
l'inanition.

Il serait tout  fait impossible prsentement de meubler une
pice, comme on meublait les pices, il y a peu d'annes,  moins
d'aller chercher chaque objet, l'un aprs l'autre, dans les ventes
aux enchres parmi des soldes qui proviennent d'htels meubls de
troisime catgorie. Ces choses-l ne se fabriquent plus.

Malgr tout ce qu'on pourra leur dire, les gens de nos jours ont
une chose charmante, ou une autre, dans ce qui les entoure.

Heureusement pour eux, on n'a tenu aucun compte de leur prtention
 vouloir faire autorit dans ces choses d'art.

Il est donc vident qu'en de telles matires, toute autorit est
mauvaise.

Les gens se demandent parfois quelle forme de gouvernement est la
plus avantageuse  l'artiste.

Il n'y a  cette question qu'une rponse:

_La forme de gouvernement la plus avantageuse  l'artiste, est
l'absence totale de gouvernement._

Il est ridicule qu'une autorit s'exerce sur lui et sur son art.

Il a t affirm que, sous le despotisme, des artistes ont fait
des choses charmantes.

Cela n'est pas tout  fait vrai.

Des artistes ont rendu visite  des despotes, non point pour se
soumettre  leur tyrannie mais en crateurs de merveilles
ambulants,  titre de personnalits vagabondes et fascinantes,
qu'il fallait amuser, charmer, et laisser tranquilles, tout
entiers  la libert de crer.

Ce qu'on peut dire en faveur du despote, c'est qu'tant un
individu, il peut avoir de la culture, tandis que la populace,
tant un monstre, n'en a point. L'homme, qui est un Empereur ou un
Roi, peut se baisser pour ramasser le pinceau d'un peintre, mais
quand la dmocratie se baisse, ce n'est jamais que pour lancer de
la boue. Et pourtant la dmocratie n'est pas force de se baisser
aussi bas que l'Empereur; et mme quand elle veut jeter de la
boue, elle n'a pas du tout  se baisser. Toutefois il n'est
aucunement ncessaire de distinguer entre monarque et populace;
toute autorit est galement mauvaise.

Il y a trois sortes de despotes.

Il y a le despote qui tyrannise les corps; il y a le despote qui
tyrannise les mes; il y a le despote qui exerce sa tyrannie sur
les uns et les autres.

On donne au premier le nom de Prince, au second le nom de Pape, au
troisime le nom de Peuple.

Le prince peut tre cultiv: beaucoup de Princes l'ont t.
Cependant le Prince offre quelque danger. Qu'on se souvienne de
Dante dans l'amertume de la fte de Vrone, et du Tasse dans un
cabanon de fou  Ferrare.

Il est prfrable pour l'artiste de ne point vivre avec le Prince.

Le Pape peut tre cultiv. Beaucoup de Papes l'ont t. Les
mauvais Papes l'ont t. Les mauvais Papes aimaient la Beaut. Ils
y mettaient presque autant de passion, ou plutt, autant de
passion que les bons Papes en montraient dans leur haine de la
Pense. L'humanit doit beaucoup  la sclratesse de la Papaut;
la bont de la Papaut doit un compte terrible  l'humanit.

Nanmoins, bien que la Papaut ait gard sa rhtorique tonitruante
et perdu la baguette conductrice de sa foudre, il vaut mieux que
l'artiste ne vive point avec les Papes.

C'est un pape qui dit de Cellini en plein conclave de cardinaux
que les lois faites pour tout le monde, l'autorit faite pour tout
le monde, n'taient point faites pour des hommes tels que lui.
Mais ce fut un pape qui jeta Cellini en prison, l'y tint jusqu'
ce qu'il devnt malade de rage, si bien qu'il finit par se crer 
lui-mme des visions imaginaires, qu'il vit le soleil entrer tout
dor dans sa chambre, et en devint si amoureux, qu'il voulut
s'chapper, qu'il rampa de tour en tour, que l'air de l'aube lui
donna le vertige, qu'il tomba, s'estropia, fut couvert de feuilles
de vigne par un vigneron, et transport dans une charrette auprs
d'un homme qui, pris de belles choses, eut soin de lui.

Il y a du danger auprs des Papes.

Quant au peuple, que dire de lui, et de son autorit.

On a peut-tre assez parl de lui et de son autorit. Son autorit
est chose aveugle, sourde, hideuse, grotesque, tragique, amusante,
srieuse, et obscne.

Il est impossible  l'artiste de vivre avec le peuple.

Tous les despotes vous achtent. Le peuple vous achte et vous
abrutit.

Qui lui a parl d'exercer une autorit?

Il a t fait pour vivre, pour couter, pour aimer.

On lui a caus un grand dommage. Le peuple s'est dfigur par
l'imitation de ses infrieurs.

Il a arrach le sceptre au prince. Comment le manierait-il?

Il a pris au Pape sa triple couronne. Comment porterait-il ce
fardeau?

C'est un clown qui a le coeur bris. C'est un prtre dont l'me
n'est pas ne encore.

Que tous les amants de la Beaut le prennent en piti. Que le
peuple, bien qu'il n'aime pas la beaut, s'apitoie sur lui-mme.
Qui lui a donc appris les ruses de la tyrannie?

Il y a bien d'autres choses qu'on pourrait signaler.

On pourrait signaler combien la Renaissance fut grande parce
qu'elle n'entreprit de rsoudre aucun problme social, mais
qu'elle laissa l'individu se dvelopper dans sa libert, dans sa
beaut, dans son naturel, et eut aussi de grands artistes
originaux, de grands hommes originaux.

On pourrait faire remarquer que Louis XIV par la cration de
l'tat moderne, dtruisit l'individualisme de l'artiste, fit des
choses monstrueuses dans leur monotone rptition, mprisables
dans leur asservissement  la rgle, et fit disparatre dans toute
la France ces belles liberts d'expression qui avaient donn  la
tradition le charme de la nouveaut, et cr des modes nouveaux,
avec des formes antiques.

Mais le pass n'est d'aucune importance; le prsent n'est d'aucune
importance. C'est avec l'avenir que nous devons compter. Car le
pass, c'est ce qu'un homme n'aurait point d avoir t; le
prsent, c'est ce que l'homme ne devrait point tre. L'avenir,
c'est ce que sont les artistes.

On ne manquera pas de dire qu'un plan tel que celui-ci est
absolument impraticable et qu'il est en opposition avec la nature
humaine.

Cela est parfaitement vrai.

Il est impraticable, et il tend  l'oppos de la nature humaine.
C'est pourquoi il vaut la peine d'tre mis  excution, et c'est
pourquoi on le propose. Car qu'est-ce qu'un plan praticable?

_Un plan praticable, c'est un plan qui existe dj ou qui peut
tre mis  excution dans des conditions qui existent dj._

Or, c'est prcisment  ces conditions dj existantes que nous en
voulons, et tout plan qui comporterait ces conditions est vicieux,
est absurde.

Qu'on le dbarrasse des conditions, et la nature humaine changera.

Tout ce qu'on sait de vraiment certain sur la nature humaine,
c'est qu'elle change. Le changement est le seul attribut que nous
puissions lui attacher.

Les systmes qui chouent, ce sont les systmes fonds sur
l'immutabilit de la nature humaine, et non sur sa croissance et
son dveloppement.

L'erreur de Louis XIV consistait  croire que la nature humaine
serait toujours la mme. La consquence de son erreur a t la
Rvolution franaise.

Ce rsultat tait admirable. Rien de plus admirable que les
rsultats produits par les mprises des gouvernements.

Il est  remarquer, en outre, que l'individualisme ne se prsente
pas  l'homme avec de geignantes tirades sur le devoir, qui
consiste tout simplement en ceci qu'on fait ce que veulent les
autres, parce qu'ils ont besoin qu'on le fasse. Il dispense
galement de tout cet affreux jargon de sacrifice de soi qui n'est
en somme qu'un legs des temps de sauvagerie o l'on se mutilait.

_En ralit, il se prsente  l'homme sans faire valoir aucune
lgende sur lui. Il sort naturellement, invitablement de
l'homme._

C'est le point vers lequel tend tout dveloppement.

C'est l'tat htrogne auquel aboutit la croissance de tout
organisme. C'est la perfection inhrente  tout mode de vie, et
vers laquelle tout mode de vie tend d'une vitesse acclre.

Aussi l'individualisme n'exerce-t-il aucune contrainte sur
l'homme. Loin de l, il dit  l'homme qu'il ne doit se laisser
imposer aucune contrainte. Il ne s'vertue pas  forcer les gens
d'tre bons. Il fait que les hommes sont bons quand on leur laisse
la paix.

L'homme tirera l'individualisme de lui-mme. C'est ainsi que
l'homme dveloppe actuellement l'individualisme. Quand on demande
si l'individualisme est praticable, c'est comme quand on demande
si l'volution est praticable.

_L'volution est la loi de la vie et il ne s'accomplit
d'volution que dans le sens de l'individualisme._

Lorsque cette tendance ne se manifeste pas, c'est qu'on a affaire
 un cas d'arrt artificiel de dveloppement,  un cas de maladie,
 un cas mortel.

L'individualisme sera aussi dpourvu d'gosme et d'affection.

On a dj fait remarquer que l'un des rsultats de
l'extraordinaire tyrannie qu'exerce l'autorit consiste en ce que
les mots sont violemment dtourns de leur sens propre et simple,
et employs de faon  exprimer le contraire de leur signification
naturelle.

Ce qui est vrai pour l'art est vrai pour la vie.

De nos jours, on dit qu'un homme est affect, quand il s'habille
comme il lui plat, mais c'est justement en agissant ainsi qu'il
se montre dans tout son naturel. Sur ces points l, l'affectation
consiste  s'habiller conformment  la manire de voir des
autres, manire de voir qui a bien des chances d'tre tout  fait
stupide, tant celle de la majorit.

On dira encore d'un homme qu'il est goste, parce qu'il vit  la
faon qui lui parait la plus favorable au dveloppement complet de
sa personnalit, lorsqu'il donne pour but essentiel  sa vie ce
dveloppement. Mais c'est de cette faon-l que tout le monde
devrait vivre.

_L'gosme ne consiste point  vivre comme on le veut, mais 
demander que les autres conforment leur genre de vie  celui qu'on
veut suivre._

Le dfaut d'gosme consiste  laisser les autres vivre  leur
gr, sans se mler de leur existence.

L'homme sans gosme sera enchant de voir autour de lui une
infinie varit de types. Il s'en accommode. Il ne demande pas
mieux. Il y prend plaisir.

Un homme qui ne pense point  soi, ne pense point du tout.

C'est faire preuve d'un grossier gosme, d'exiger de votre voisin
qu'il pense comme vous, qu'il ait les mmes opinions. Pourquoi le
ferait-il? S'il pense, il est trs probable qu'il pensera
autrement que vous. S'il ne pense point, c'est monstrueux d'exiger
de lui une pense quelconque.

Une rose rouge n'est point goste parce qu'elle veut tre une
rose rouge. Elle serait d'un gosme horrible, si elle prtendait
que toutes les autres fleurs du jardin fussent des roses, et de
couleur rouge.

Sous l'individualisme, les gens seront parfaitement naturels,
absolument dpourvus d'gosme. Ils connatront le sens des mots,
et ils l'exprimeront dans la libert et la beaut de leurs
existences.

Les hommes ne seront pas non plus gotistes comme de nos jours,
car l'gotiste est celui qui prtend avoir des droits sur les
autres, l'individualisme ne dsirera rien de tel, il n'y saurait
trouver aucun plaisir.

Quand l'homme aura compris l'individualisme, il comprendra
galement la sympathie et l'exercera librement, spontanment.

Jusqu' prsent, l'homme n'a gure cultiv la sympathie. Il n'a de
sympathie que pour la douleur, et la sympathie pour la douleur
n'est pas la forme la plus leve de sympathie.

_Toute sympathie est un raffinement, mais la sympathie avec la
souffrance est le moindre des raffinements._

Elle est trouble d'gotisme. Elle est apte  devenir maladive. Il
y entre une certaine dose de terreur au sujet de notre propre
scurit. Nous nous laissons aller  la crainte de devenir pareils
au lpreux ou  l'aveugle, et d'tre privs de tous soins.

En outre, elle nous rtrcit d'une faon curieuse. On devrait
avoir de la sympathie pour la vie dans sa totalit, et non pas
seulement pour les flaux et les maladies de la vie. On devrait en
avoir pour la joie, la beaut, l'nergie, la sant, la libert de
la vie.

Naturellement  mesure qu'elle s'largit, la sympathie devient
plus difficile. Elle demande qu'on soit encore moins goste.

Chacun peut sympathiser avec les souffrances d'un ami, mais il
faut tre d'une nature bien pure, en somme d'une nature vraiment
individualiste, pour sympathiser avec la fortune d'un ami. Dans la
cohue et la lutte entre concurrents pour les places, une telle
sympathie est videmment rare, et en mme temps trs comprime par
l'ide immorale de l'uniformit typique, de la soumission  la
rgle, choses si universellement prdominantes, et qui en
Angleterre ont acquis le plus d'influence nuisible.

De la sympathie pour la douleur, il est certain qu'il y en aura
toujours. C'est l un des premiers instincts de l'homme. Les
animaux qui ont de l'individualit, je veux dire les animaux
suprieurs, ont ce trait commun avec nous. Mais il est bon de se
rappeler que si la sympathie avec la joie augmente la somme de
joie qui existe dans le monde, la sympathie avec la douleur ne
saurait diminuer la somme de la douleur.

Elle rend l'homme plus capable d'endurer le mal, mais le mal
persiste. La sympathie avec la consomption, ne gurit pas la
consomption, mais la science la gurit. Et quand le socialisme
aura rsolu le problme de la pauvret, que la science aura rsolu
le problme de la maladie, le domaine des sentimentalistes se
rtrcira, et la sympathie de l'homme sera large, saine,
spontane.

On aura de la joie  contempler la vie joyeuse des autres.

Car c'est grce  la joie que l'individualisme de l'avenir se
dveloppera.

_Le Christ n'a fait aucune tentative pour reconstruire la
socit. En consquence l'individualisme qu'il prchait  l'homme
ne pouvait tre ralis qu'en passant par la douleur ou dans la
solitude._

Les idals, que nous devons au Christ, sont ceux de l'homme qui
abandonne entirement la socit, ou de l'homme qui se refuse
absolument  la socit.

Mais l'homme est sociable par nature. La Thbade elle-mme finit
par se peupler et bien que le cnobite ralise sa personnalit,
celle qu'il ralise ainsi est souvent une personnalit appauvrie.

D'autre part, cette vrit terrible, que la douleur est un mode
par lequel l'homme peut se raliser, a exerc sur le monde une
extraordinaire fascination.

Des parleurs superficiels, des penseurs superficiels, dans les
chaires et  la tribune, dclament sur l'amour du monde pour le
plaisir, et geignent contre ce fait. Mais il est rare de trouver
dans l'histoire du monde qu'il se soit donn pour idal la joie et
la beaut.

Le culte, qui a le plus domin le monde, c'est celui de la
souffrance.

Le moyen-ge avec ses saints et ses martyrs, son amour de la
souffrance cherche, sa furieuse passion de se faire des
blessures, de s'entailler avec des couteaux, de se dchirer 
coups de verges, le moyen-ge, c'est le vrai christianisme, et le
Christ mdival, c'est le Christ vritable.

Quand l'aube de la Renaissance parut sur le monde, et qu'elle lui
offrit les idals nouveaux de la beaut dans la vie, et de la joie
de vivre, les hommes cessrent de comprendre le Christ.

L'art lui-mme nous le montre.

Les peintres de la Renaissance nous reprsentent le Christ comme
un enfant qui joue avec un autre enfant dans un palais ou un
jardin, ou se renversant dans les bras de sa mre pour lui
sourire, pour sourire  une fleur,  un brillant oiseau, ou bien
encore comme une noble et imposante figure qui parcourt
majestueusement le monde, ou comme un personnage surnaturel, qui
dans une sorte de cage, surgit de la mort dans la vie.

Mme quand ils le peignent crucifi, ils le reprsentent comme un
dieu de beaut auquel de mchants hommes ont inflig la
souffrance.

Mais il ne les absorbait pas beaucoup.

Ce qu'ils reprsentaient avec plaisir, c'taient les hommes et les
femmes qu'ils admiraient. Ils se plaisaient  montrer tout le
charme de ce globe enchanteur.

Ils firent beaucoup de tableaux religieux; et mme ils en firent
beaucoup trop. La monotonie du type et du sujet est chose
fatigante; elle nuisit  l'art. Elle tait imputable  l'autorit
que le public exerait dans les choses d'art, et on doit la
dplorer. Mais ils ne mettaient point leur me dans le sujet.

Raphal fut un grand artiste quand il fit le portrait du pape.
Lorsqu'il peignait ses Madones et ses Christs enfants, il n'tait
plus du tout un grand artiste.

Le Christ n'avait rien  dire  la Renaissance.

Elle tait merveilleuse parce qu'elle apportait un idal diffrent
du sien.

Aussi devons-nous recourir  l'art mdival pour trouver la
reprsentation du vritable Christ.

Il y figure comme un homme mutil, abm de coups, un homme sur
lequel les regards n'ont point de plaisir  se porter, parce que
la beaut est une joie, un homme qui n'est point vtu richement,
parce que c'est l aussi une joie. C'est un mendiant qui a une me
admirable. C'est un lpreux dont l'me est divine. Il ne lui faut
ni proprit ni sant. C'est un dieu qui atteint  la perfection
par la souffrance.

L'volution de l'homme est lente. L'injustice des hommes est
grande. Il tait ncessaire que la douleur ft mise au premier
rang comme mode de ralisation de soi-mme.

De nos jours encore, la mission du Christ est ncessaire.

Personne, dans la Russie Moderne, n'et pu raliser sa perfection
autrement que par la souffrance. Un petit nombre d'artistes russes
se sont individualiss dans l'Art, dans une fiction qui est
mdivale par le caractre, parce que la note qui y domine, est le
dveloppement des hommes grce  la souffrance. Mais pour ceux qui
ne sont pas des artistes et pour lesquels il n'y a pas d'autre
genre de vie que celui de la ralit, la douleur est la seule
porte qui s'ouvre vers la perfection.

Un Russe, qui se trouve heureux sous le systme actuel de
gouvernement qui rgne en Russie, doit croire ou bien que l'homme
n'a pas d'me, ou bien que s'il en a une, elle ne vaut pas la
peine d'voluer.

Un nihiliste, qui rejette toute autorit, parce qu'il sait que
toute autorit est mauvaise, et qui fait bon accueil  la
souffrance, parce que grce  elle, il ralise sa personnalit,
est un vritable chrtien.

Pour lui, l'idal chrtien est une vrit.

Et pourtant le Christ ne se rvolta point contre les autorits.

Il reconnaissait l'autorit de l'empereur dans l'Empire Romain, et
lui payait tribut. Il supportait l'autorit spirituelle de
l'glise juive, et se refusait  repousser la violence par la
violence.

Comme je l'ai dit plus haut, il n'avait aucun plan pour la
reconstruction de la socit.

Mais le monde moderne a des plans.

Il compte en finir avec la pauvret et les souffrances qu'elle
amne. Il espre en finir avec la douleur, et les maux qu'amne la
douleur. Il s'en rapporte au socialisme et  la science; il compte
sur leurs mthodes.

Le but auquel il tend, c'est un individualisme s'exprimant par la
joie. Cet individualisme sera plus large, plus complet, plus
attrayant que ne l'aura jamais t aucun individualisme.

La douleur n'est point le but ultime de la perfection. Ce n'est
qu'une chose provisoire, une protestation. Elle ne vise que des
milieux mauvais, insalubres, injustes.

Quand le mal, la maladie, l'injustice auront t carts, elle
cessera d'avoir une place. Elle aura accompli sa tche.

Ce fut une tche considrable. Mais elle est presque entirement
acheve, et sa sphre diminue de jour en jour.

Et l'homme ne manquera pas de s'en apercevoir.

_En effet, ce qu'a cherch l'homme, c'est non pas la souffrance,
ni le plaisir, c'est simplement la vie._

L'homme s'est efforc de vivre d'une manire intense, complte,
parfaite. Quand il pourra le faire sans imposer de contrainte 
autrui, sans jamais en subir, quand toutes ses facults actives
lui seront d'un exercice agrable, il sera plus sain, plus
vigoureux, plus civilis, plus lui-mme. Le plaisir est la pierre
de touche de la nature, son signe d'approbation. Lorsque l'homme
est heureux, il est en harmonie avec lui-mme et avec ce qui
l'entoure.

Le nouvel individualisme, auquel travaille, qu'il le veuille ou
non, le socialisme, sera l'harmonie parfaite.

Il sera ce que les Grecs ont poursuivi, mais n'ont pu atteindre
que dans le domaine de la pense, parce qu'ils avaient des
esclaves et les nourrissaient.

Il sera ce que la Renaissance a cherch, mais n'a pu raliser
compltement que dans l'art, parce qu'on y avait des esclaves et
qu'on les laissait mourir de faim.

Il sera complet, et par lui, tout l'homme arrivera  sa
perfection.

Le nouvel Individualisme est le nouvel Hellnisme.

FIN



    [1] _Le Portrait de Monsieur W. H._ a paru en juillet
1889 dans le _Blackwood's Edinburgh magazine_. C'tait,
parat-il, le canevas d'une tude complte,  un point de
vue neuf, sur les sonnets de Shakespeare. Le manuscrit de
ce travail beaucoup plus tendu a exist: selon M. Thomas
Seccombe, il a t drob en 1893 chez Oscar Wilde en
mme temps que le manuscrit du drame _A Florentine
tragedy_.
    _Le Portrait de Monsieur W. H._ a t plusieurs fois
rdit en Angleterre et en Amrique (1901-1905).
    Cette plaquette a t traduite en allemand.
    [2] Macpherson est l'diteur et le _forgeur _des
prtendus _Pomes_ d'Ossian qui ont fait les dlices de
nos grands-pres  qui il n'aurait pas fallu parler de leur
dieu avec ce ddain. _(Note du traducteur.)_
    [3] Ireland (William Henry, 1777-1835) prtendit avoir
trouv des manuscrits indits de Shakespeare qu'il publia 
partir de 1795. Il finit par avouer son invention. (_Note du
traducteur.)_
    [4] Chatterton (Thomas, 1752-1770) mit au jour _des
_pomes qu'il attribuait  Rowley et qui soulevrent
d'interminables polmiques. _(Note du traducteur.)_
    [5] Penhurst dans le Kent, chteau ayant appartenu
aux Sydney. _(Note du traducteur.)_
    [6] William Herbert, troisime comte de Pembroke,
(1580-1630), clbre par son got pour les lettres, hritage
de sa mre et de son oncle Philippe Sydney. Il fut l'ami de
Massinger, de Ben Jonson, de Chapman et de Shakespeare.
_(Note du traducteur.)_
    [7] Mary Fitton, fille d'honneur de la reine Elisabeth,
devenue en 1600 la matresse du jeune comte de
Pembroke, dont elle eut un fils. L'hypothse, qui le mle au
mystre des Sonnets, est moins gnralement admise que
celle qui fait jouer le rle capital  William Herbert. (_Note
du traducteur_.)
    [8] Francis Meres (1565-16471, auteur du Discours
comparatif _de nos potes anglais _avec les _potes grecs,
latins et italiens _(1598) o il fournit la liste des uvres de
Shakespeare. (_Note du traducteur)._
    [9] Voici le texte de la ddicace des Sonnets. Je copie la
disposition typographique et traduis le plus littralement
possible.
    To
    The only begetter of these ensuing sonnets
    Mr W. H.
    _All_ Happiness
    and
    That Eternity promised by our ever living poet
    _Wisheth_
    The well Wishing adventurer
    In setting forth.
    T. T.
     l'unique acqureur des sonnets ci-aprs, monsieur
W. H. .tout bonheur et cette ternit que lui promit notre
pote immortel, souhaite le trs sincre vu de celui qui
hasarde cette publication, T. T. (Thomas Thorpe).
    Si l'on place la virgule aprs _Wisheth, _le sens est
ainsi modifi:
     l'unique acqureur des sonnets ci aprs, monsieur
W. H. souhaite tout bonheur et cette ternit que lui
promit notre pote immortel. Le bien sincre aventureur
de cette publication, T. T.
    Thomas Thorpe tait l'diteur des _Sonnets. _(_Note
du traducteur._)
    [10] Georges Chapman (1557-1534) contemporain de
Shakespeare, remis en honneur par Algernon C. Swinburne
et rdit en 1873. (_Note du traducteur,)_
    [11] Ou ont pris mon Hughes. _(Note du traducteur.)_
    [12] Sonnet XX, 8.
    [13] Sonnet CIX, 14.
    [14] Sonnet VIII, 1.
    [15] Sonnet XXVI, 1.
    [16] Sonnet 1, 10.
    [17] Sonnet XXII, 6.
    [18] Sonnet CXXVI, 9.
    [19] Sonnet II, 3.
    [20] Sonnet XCV, 1.
    [21] Christophe Marlowe (1564-1593). Voir l'excellente
tude de Flix Rabbe prfaant sa traduction du _Thtre.
_Stock, diteur. (_Note du traducteur.)_
    [22] Henry-Julius de Brunswick (1589-1613), fils du
troisime duc de Brunswick-Wolfenbuttel, prince lettr,
auteur de deux drames en prose, grand btisseur de
chteaux et grand dpensier. _(Note du Traducteur.)_
    [23] P. Oudry, peintre franais inconnu, est l'auteur
d'un portrait de Marie Stuart qui figure  la National
Gallery. _(Note du traducteur.)_.
    [24] Cette nouvelle, parue pour la premire fois en
1891  la suite de l'dition originale du _Crime de lord
Arthur Savile, _a t rimprime pour une circulation
prive depuis la mort d'Oscar Wilde.
    [25] Auteurs des _Phantasms of the living_, traduit en
franais par L. Marilliev, avec prface de Charles Ribot
sous le titre _les hallucinations tlpathiques_, 1891.
_(Note du traducteur.)_
    [26] Longfelow a publi le _Squelette dans sa
cuirasse_, posie, inspire par la dcouverte  Newport
d'un squelette cuirass. _(Note du traducteur.)_
    [27] Un _clam-bake_ est un plat de cuisine improvis
sur des pierres dans un pique-nique. On mlange pour
obtenir cette tourte toute espce d'ingrdients. (Note du
Traducteur.)
    [28] Cette nouvelle, publie en 1891  la suite du
_Crime de lord Arthur Savile_, a t rimprime pour une
circulation prive depuis la mort d'Oscar Wilde.
    [29] Publie, pour la premire fois en 1891  la suite du
_Crime de lord Arthur Savile_, cette nouvelle a t
rimprime pour une circulation prive depuis la mort
d'Oscar Wilde.
    [30] Ruff est l'auteur du Guide du Turf. _(Note du
traducteur.)_
    [31] The Museum. Bailey est mort en 1823. _(Note du
traducteur.)_
    [32] L'expression _grand dieux_ est errone. Mais il
est impossible de savoir si le traducteur voulait crire
_grand Dieu_ ou _grands Dieux_. [Note du correcteur]
    [33] Publis au complet pour la premire fois dans la
_Fortnightly Review_ de juillet 1894, les _Pomes en
prose_ ont t rimprims plusieurs fois en Amrique et 
Paris (1904-1906).
    _La Maison du Jugement_ et le _Disciple_ furent
publis isolment, ds 1893, dans _The Spirit Lamp_
d'Oxford.
    [34] Cette tude a t insre dans la _Fortnightly
Review_ en fvrier 1891, rimprime en 1891  New-York
et en Angleterre en 1895 en une dition non mise dans le
commerce, et quatre fois rdite depuis la mort d'Oscar
Wilde.
    Il en existe une traduction allemande rcente.
    [35] Allusion  l'allgorie de la caverne dans _La
Rpublique_, livre VII.
    [36] _La Critique et l'art_. Cette tude fait partie du
volume _Intentions_, si bien traduit par M. J.-J. Renaud,
(Stock, diteur), p. 98. Elle avait paru pour la premire fois
dans la _Nineteenth Century_ en juillet. 1890 et en
volume l'anne suivante.
    [37] Dans l'_Evangile_ ce n'est pas l'amour adultre
qui est intense et admirable, c'est l'amour de la pcheresse
pour Jsus. (_Note du traducteur._)





End of Project Gutenberg's Le portrait de monsieur W.H., by Oscar Wilde

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE MONSIEUR W.H. ***

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