The Project Gutenberg EBook of Leone Leoni, by George Sand

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Title: Leone Leoni

Author: George Sand

Release Date: March 16, 2005 [EBook #15388]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEONE LEONI ***




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RUE RICHELIEU, 78
DITION J. HETZEL
LIBRAIRIE MARESCO ET Cie
5, RUE DU PONT-DE-LODI




[Illustration]


                               LEONE LEONI


NOTICE

tant  Venise par un temps trs-froid et dans une circonstance fort
triste, le carnaval mugissant et sifflant au dehors avec la bise glace,
j'prouvais le contraste douloureux qui rsulte de notre souffrance
intrieure, isole au milieu de l'enivrement d'une population inconnue.

J'habitais un vaste appartement de l'ancien palais Nasi, devenu une
auberge et donnant sur le quai des Esclavons, prs le pont des Soupirs.
Tous les voyageurs qui ont visit Venise connaissent cet htel, mais je
doute que beaucoup d'entre eux s'y soient trouvs dans une disposition
morale aussi douloureusement recueillie, le mardi gras, dans la ville
classique du carnaval.

Voulant chapper au spleen par le travail de l'imagination, je commenai
au hasard un roman qui dbutait par la description mme du lieu, de la
fte extrieure et du solennel appartement o je me trouvais. Le dernier
ouvrage que j'avais lu en quittant Paris tait _Manon Lescaut_. J'en
avais caus, ou plutt cout causer, et je m'tais dit que faire de
Manon Lescaut un homme, de Desgrieux une femme, serait une combinaison
 tenter et qui offrirait des situations assez tragiques, le vice tant
souvent fort prs du crime pour l'homme, et l'enthousiasme voisin du
dsespoir pour la femme.

J'crivis ce volume en huit jours, et le relus  peine pour l'envoyer 
Paris. Il avait rempli mon but et rendu ma pense, je n'y aurais rien
ajout en le mditant. Et pourquoi un ouvrage d'imagination aurait-il
besoin d'tre mdit? Quelle moralit voudrait-on faire ressortir d'une
fiction que chacun sait tre fort possible dans le monde de la ralit?
Des gens rigides en thorie (on ne sait pas trop pourquoi) ont pourtant
jug l'ouvrage dangereux. Aprs tantt vingt ans couls, je le parcours
et n'y trouve rien de tel. Dieu merci, le type de Leone Leoni, sans tre
invraisemblable, est exceptionnel; et je ne vois pas que l'engouement
produit par lui sur une me faible, soit rcompens par des flicits
bien enviables. Au reste, je suis,  l'heure qu'il est, bien fix sur la
prtendue porte des _moralits_ du roman, et j'en ai dit ailleurs ma
pense raisonne.

GEORGE SAND.

Nohant, janvier 1853.



I.

Nous tions  Venise. Le froid et la pluie avaient chass les promeneurs
et les masques de la place et des quais. La nuit tait sombre et
silencieuse. On n'entendait au loin que la voix monotone de l'Adriatique
se brisant sur les lots, et de temps en temps les cris des hommes
de quart de la frgate qui garde l'entre du canal Saint-Georges,
s'entre-croisant avec les rponses de la golette de surveillance.
C'tait un beau soir de carnaval dans l'intrieur des palais et des
thtres; mais au dehors tout tait morne, et les rverbres se
refltaient sur les dalles humides, o retentissait de loin en loin le
pas prcipit d'un masque attard, envelopp dans son manteau.

Nous tions tous deux seuls dans une des salles de l'ancien palais Nasi,
situ sur le quai des Esclavons, et converti aujourd'hui en auberge, la
meilleure de Venise. Quelques bougies parses sur les tables et la lueur
du foyer clairaient faiblement cette pice immense, et l'oscillation de
la flamme semblait faire mouvoir les divinits allgoriques peintes 
fresque sur le plafond. Juliette tait souffrante, elle avait refus de
sortir. tendue sur un sofa et roule  demi dans son manteau d'hermine,
elle semblait plonge dans un lger sommeil, et je marchais sans bruit
sur le tapis en fumant des cigarettes de _Serraglio_.

Nous connaissons, dans mon pays, un certain tat de l'me, qui est, je
crois, particulier aux Espagnols. C'est une sorte de quitude grave qui
n'exclut pas, comme chez les peuples tudesques et dans les cafs de
l'Orient, le travail de la pense. Notre intelligence ne s'engourdit
pas durant ces extases o l'on nous voit plongs. Lorsque nous marchons
mthodiquement, en fumant nos cigares, pendant des heures entires, sur
le mme carr de mosaque, sans nous en carter d'une ligne, c'est alors
que s'opre le plus facilement chez nous ce qu'on pourrait appeler
la digestion de l'esprit; les grandes rsolutions se forment en de
semblables moments, et les passions souleves s'apaisent pour enfanter
des actions nergiques. Jamais un Espagnol n'est plus calme que
lorsqu'il couve quelque projet ou sinistre ou sublime. Quant  moi,
je digrais alors mon projet; mais il n'avait rien d'hroque ni
d'effrayant. Quand j'eus fait environ soixante fois le tour de la
chambre et fum une douzaine de cigarettes, mon parti fut pris. Je
m'arrtai auprs du sofa, et, sans m'inquiter du sommeil de ma jeune
compagne:-Juliette, lui dis-je, voulez-vous tre ma femme?

Elle ouvrit les yeux et me regarda sans rpondre. Je crus qu'elle ne
m'avait pas entendu, et je ritrai ma demande.

-J'ai fort bien entendu, rpondit-elle d'un ton d'indiffrence, et elle
se tut de nouveau.

Je crus que ma demande lui avait dplu, et j'en conus une colre et une
douleur pouvantables; mais, par respect pour la gravit espagnole, je
n'en tmoignai rien, et je me remis  marcher autour de la chambre.

Au septime tour, Juliette m'arrta en me disant:

-A quoi bon?

Je fis encore trois tours de chambre; puis je jetai mon cigare, et,
tirant une chaise, je m'assis auprs d'elle.

-Votre position dans le monde, lui dis-je, doit vous faire souffrir?

-Je sais, rpondit-elle en soulevant sa tte ravissante et en fixant
sur moi ses yeux bleus o l'apathie semblait toujours combattre la
tristesse, oui, je sais, mon cher Aleo, que je suis fltrie dans le
monde d'une dsignation ineffaable: fille entretenue.

-Nous l'effacerons, Juliette; mon nom purifiera le vtre.

-Orgueil des grands! reprit-elle avec un soupir. Puis se tournant tout
 coup vers moi, et saisissant ma main, qu'elle porta malgr moi  ses
lvres:-En vrit! ajouta-t-elle, vous m'pouseriez, Bustamente? O mon
Dieu! mon Dieu! quelle comparaison vous me faites faire!

-Que voulez-vous dire, ma chre enfant? lui demandai-je. Elle ne me
rpondit pas et fondit en larmes.

Ces larmes, dont je ne comprenais que trop bien la cause, me firent
beaucoup de mal. Mais je renfermai l'espce de fureur qu'elles
m'inspiraient, et je revins m'asseoir auprs d'elle.

-Pauvre Juliette, lui dis-je; cette blessure saignera donc toujours?

-Vous m'avez permis de pleurer, rpondit-elle; c'est la premire de nos
conventions.

-Pleure, ma pauvre afflige, lui dis-je, ensuite coute et rponds-moi.

Elle essuya ses larmes et mit sa main dans la mienne.

-Juliette, lui dis-je, lorsque vous vous traitez de fille entretenue,
vous tes une folle. Qu'importent l'opinion et les paroles grossires de
quelques sots? Vous tes mon amie, ma compagne, ma matresse.

-Hlas! oui, dit-elle, je suis ta matresse, Aleo, et c'est l ce qui me
dshonore; je devrais tre morte plutt que de lguer  un noble coeur
comme le tien la possession d'un coeur  demi teint.

-Nous en ranimerons peu  peu les cendres, ma Juliette; laisse-moi
esprer qu'elles cachent encore une tincelle que je puis trouver.

-Oui, oui, je l'espre, je le veux! dit-elle vivement. Je serai donc ta
femme? Mais pourquoi? t'en aimerai-je mieux? te croiras-tu plus sur de
moi?

-Je te saurai plus heureuse, et j'en serai plus heureux.

-Plus heureuse! vous vous trompez; je suis avec vous aussi heureuse que
possible; comment le titre de dona Bustamente pourrait-il me rendre plus
heureuse?

-Il vous mettrait  couvert des insolents ddains du monde.

-Le monde! dit Juliette; vous voulez dire vos amis. Qu'est-ce que le
monde? je ne l'ai jamais su. J'ai travers la vie et fait le tour de la
terre sans russir  apercevoir ce que vous appelez le monde.

-Je sais que tu as vcu jusqu'ici comme la fille enchante dans son
globe de cristal, et pourtant je t'ai vue jadis verser des larmes amres
sur la dplorable situation que tu avais alors. Je me suis promis de
t'offrir mon rang et mon nom aussitt que ton affection me serait
assure.

-Vous ne m'avez pas comprise, don Aleo, si vous avez cru que la honte me
faisait pleurer. Il n'y avait pas de place dans mon me pour la honte;
il y avait assez d'autres douleurs pour la remplir et pour la rendre
insensible  tout ce qui venait du dehors. S'il m'et aime toujours,
j'aurais t heureuse, eusse-je t couverte d'infamie aux yeux de ce
que vous appelez le monde.

Il me fut impossible de rprimer un frmissement de colre; je me levai
pour marcher dans la chambre. Juliette me retint.-Pardonne-moi, me
dit-elle d'une voix mue, pardonne-moi le mal que je te fais. Il est
au-dessus de mes forces de ne jamais parler de cela.

-Eh bien, Juliette, lui rpondis-je en touffant un soupir douloureux,
parles-en donc si cela doit te soulager! Mais est-il possible que tu ne
puisses parvenir  l'oublier, quand tout ce qui t'environne tend  te
faire concevoir une autre vie, un autre bonheur, un autre amour!

-Tout ce qui m'environne! dit Juliette avec agitation. Ne sommes-nous
pas  Venise?

Elle se leva et s'approcha de la fentre; sa jupe de taffetas blanc
formait mille plis autour de sa ceinture dlicate. Ses cheveux bruns
s'chappaient des grandes pingles d'or cisel qui ne les retenaient
plus qu' demi, et baignaient son dos d'un flot de soie parfume. Elle
tait si belle avec ses joues  peine colores et son sourire moiti
tendre, moiti amer, que j'oubliai ce qu'elle disait, et je m'approchai
pour la serrer dans mes bras. Mais elle venait d'entr'ouvrir les rideaux
de la fentre, et regardant  travers la vitre, o commenait 
briller le rayon humide de la lune:--O Venise! que tu es change!
s'cria-t-elle; que je t'ai vue belle autrefois, et que tu me sembles
aujourd'hui dserte et dsole!

--Que dites-vous, Juliette? m'criai-je  mon tour; vous tiez dj
venue  Venise? Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?

--Je voyais que vous aviez le dsir de voir cette belle ville, et je
savais qu'un mot vous aurait empch d'y venir. Pourquoi vous aurais-je
fait changer de rsolution!

--Oui, j'en aurais chang, rpondis-je en frappant du pied.
Eussions-nous t  l'entre de cette ville maudite, j'aurais fait virer
la barque vers une rive que ce souvenir n'et pas souille; je vous
y aurais conduite, je vous y aurais porte  la nage, s'il et fallu
choisir entre un pareil trajet et la maison que voici, o peut-tre
vous retrouvez  chaque pas une trace brlante de _son_ passage! Mais,
dites-moi donc, Juliette, o je pourrai me rfugier avec vous contre le
pass? Nommez-moi donc une ville, enseignez-moi donc un coin de l'Italie
o cet aventurier ne vous ait pas trane?

J'tais ple et tremblant de colre; Juliette se retourna lentement, me
regarda avec froideur, et reportant les yeux vers la fentre:--Venise,
dit-elle, nous t'avons aime autrefois, et aujourd'hui je ne te revois
pas sans motion; car il te chrissait, il t'invoquait partout dans ses
voyages, il t'appelait sa chre patrie; car c'est toi qui fus le berceau
de sa noble maison, et un de tes palais porte encore le mme nom que
lui.

--Par la mort et par l'ternit! dis-je  Juliette en baissant la voix,
nous quitterons demain cette chre patrie!

--_Vous_ pourrez quitter demain et Venise et Juliette, me rpondit-elle
avec un sang-froid glacial; mais pour moi je ne reois d'ordre de
personne, et je quitterai Venise quand il me plaira.

--Je crois vous comprendre, Mademoiselle, dis-je avec indignation: Leoni
est  Venise.

Juliette fut frappe d'une commotion lectrique.--Qu'est-ce que tu dis?
Leoni est  Venise? s'cria-t-elle dans une sorte de dlire, en se
jetant dans mes bras; rpte ce que tu as dit; rpte son nom, que
j'entende au moins encore une fois son nom! Elle fondit en larmes, et,
suffoque par ses sanglots, elle perdit presque connaissance. Je la
portai sur le sofa, et, sans songer  lui donner d'autres secours, je me
remis  marcher sur la bordure du tapis. Alors ma fureur s'apaisa comme
la mer quand le sirocco replie ses ailes. Une douleur amre succda 
mon emportement, et je me pris  pleurer comme une femme.



II.

Au milieu de ce dchirement, je m'arrtai  quelques pas de Juliette et
je la regardai. Elle avait le visage tourn vers la muraille; mais une
glace de quinze pieds de haut, qui remplissait le panneau, me permettait
de voir son visage. Elle tait ple comme la mort, et ses yeux taient
ferms comme dans le sommeil; il y avait plus de fatigue encore que de
douleur dans l'expression de sa figure, et c'tait l prcisment la
situation de son me: l'puisement et la nonchalance l'emportaient sur
le dernier bouillonnement des passions. J'esprai.

Je l'appelai doucement, et elle me regarda d'un air tonn, comme si sa
mmoire perdait la facult de conserver les faits en mme temps que son
me perdait la force de ressentir le dpit.

--Que veux-tu, me dit-elle, et pourquoi me rveilles-tu?

--Juliette, lui dis-je, je t'ai offense, pardonne-le-moi; j'ai bless
ton coeur...

--Non, dit-elle en portant une main  son front et en me tendant
l'autre, tu as bless mon orgueil seulement. Je t'en prie, Aleo,
souviens-toi que je n'ai rien, que je vis de tes dons, et que l'ide de
ma dpendance m'humilie. Tu as t bon et gnreux envers moi, je le
sais; lu me combles de soins, tu me couvres de pierreries, tu m'accables
de ton luxe et de ta magnificence; sans toi je serais morte dans quelque
hpital d'indigents, ou je serais enferme dans une maison de fous. Je
sais tout cela. Mais souviens-toi, Bustamente, que tu as fait tout cela
malgr moi, que tu m'as prise  demi morte, et que tu m'as secourue sans
que j'eusse le moindre dsir de l'tre; souviens-toi que je voulais
mourir et que tu as pass bien des nuits  mon chevet, tenant mes mains
dans les tiennes pour m'empcher de me tuer; souviens-toi que j'ai
refus longtemps ta protection et tes bienfaits, et que si je les
accepte aujourd'hui, c'est moiti par faiblesse et par dcouragement
de la vie, moiti par affection et par reconnaissance pour toi, qui
me demandes  genoux de ne pas les repousser. Le plus beau rle
t'appartient,  mon ami, je le sens; mais suis-je coupable de ce que tu
es bon? doit-on me reprocher srieusement de m'avilir, lorsque, seule et
dsespre, je me confie au plus noble coeur qui soit sur la terre?

--Ma bien-aime, lui dis-je en la pressant sur mon coeur, tu rponds
admirablement aux viles injures des misrables qui t'ont mconnue. Mais
pourquoi me dis-tu cela? Crois-tu avoir besoin de te justifier auprs
de Bustamente du bonheur que lu lui as donn, le seul bonheur qu'il ait
jamais got dans sa vie? C'est  moi de me justifier si je puis, car
c'est moi qui ai tort. Je sais combien ta fiert et ton dsespoir
m'ont rsist: je ne devrais jamais l'oublier. Quand je prends un ton
d'autorit avec toi, je suis un fou qu'il faut excuser; car la passion
que j'ai pour toi trouble ma raison et dompte toutes mes forces.
Pardonne-moi, Juliette, et oublie un instant de colre. Hlas! je suis
malhabile  me faire aimer; j'ai dans le caractre une rudesse qui te
dplat; je te blesse quand je commenais  te gurir, et souvent je
dtruis dans une heure l'ouvrage de bien des jours.

--Non, non, oublions cette querelle, interrompit Juliette en
m'embrassant. Pour un peu de mal que vous me faites, je vous en fais
cent fois plus. Votre caractre est quelquefois imprieux, ma douleur
est toujours cruelle; et cependant ne croyez pas qu'elle soit incurable.
Votre bont et votre amour finiront par la vaincre. J'aurais un coeur
ingrat si je n'acceptais l'esprance que vous me montrez. Nous parlerons
de mariage une autre fois; peut-tre m'y ferez-vous consentir. Pourtant
j'avoue que je crains cette sorte de dpendance consacre par toutes
les lois et par tous les prjugs: cela est honorable, mais cela est
indissoluble.

--Encore un mot cruel, Juliette! Craignez-vous donc d'tre jamais  moi?

--Non, non, sans doute. Ne t'afflige pas, je ferai ce que tu voudras;
mais laissons cela pour aujourd'hui.

--Eh bien! accorde-moi une autre faveur  la place de celle-l: consens
 quitter Venise demain.

--De tout mon coeur. Que m'importe Venise et tout le reste? Va, ne me
crois pas quand j'exprime quelque regret du pass; c'est le dpit ou la
folie qui me fait parler ainsi! Le pass! juste ciel! ne sais-tu pas
combien j'ai de raisons pour le har? Vois comme il m'a brise! Comment
aurais-je la force de le ressaisir s'il m'tait rendu!

Je baisai la main de Juliette pour la remercier de l'effort qu'elle
faisait en parlant ainsi; mais je n'tais pas convaincu: elle ne m'avait
fait aucune rponse satisfaisante. Je repris ma promenade mlancolique
autour de la chambre.

Le sirocco s'tait lev et avait sch le pav en un instant. La ville
tait redevenue sonore, comme elle est ordinairement, et mille bruits
de fte se faisaient entendre: tantt la chanson rauque des gondoliers
avins, tantt les hues des masques sortant des cafs et agaant les
passants, tantt le bruit de la rame sur le canal. Le canon de la
frgate souhaita le bonsoir aux chos des lagunes, qui lui rpondirent
comme une dcharge d'artillerie. Le tambour autrichien y mla son
roulement brutal, et la cloche de Saint-Marc fit entendre un son
lugubre.

Une tristesse horrible s'empara de moi. Les bougies, en se consumant,
mettaient le feu  leurs collerettes de papier vert et jetaient une
lueur livide sur les objets. Tout prenait pour mes sens des formes et
des sons imaginaires. Juliette, tendue sur le sofa et roule dans
l'hermine et dans la soie, me semblait une morte enveloppe dans son
linceul. Les chants et les rires du dehors me faisaient l'effet de cris
de dtresse, et chaque gondole qui glissait sous le pont de marbre situ
au bas de ma fentre me donnait l'ide d'un noy se dbattant contre les
flots et l'agonie. Enfin, je n'avais que des penses de dsespoir et de
mort dans la tte, et je ne pouvais soulever le poids dont ma poitrine
tait oppresse.

Cependant je me calmai et je fis de moins folles rflexions. Je m'avouai
que la gurison de Juliette faisait des progrs bien lents, et que,
malgr tous les sacrifices que la reconnaissance lui avait arrachs en
ma faveur, son coeur tait presque aussi malade que dans les premiers
jours. Ces regrets si longs et si amers d'un amour si misrablement
plac me semblaient inexplicables, et j'en cherchai la cause dans
l'impuissance de mon affection. Il faut, pensai-je, que mon caractre
lui inspire quelque rpugnance insurmontable qu'elle n'ose m'avouer.
Peut-tre la vie que je mne lui est-elle antipathique, et pourtant j'ai
conform mes habitudes aux siennes. Leoni la promenait sans cesse de
ville en ville; je la fais voyager depuis deux ans sans m'attacher 
aucun lieu et sans tarder un instant  quitter l'endroit o je vois la
moindre trace d'ennui sur son visage. Cependant elle est triste; cela
est certain; rien ne l'amuse, et c'est par dvouement qu'elle daigne
quelquefois sourire. Rien de ce qui plat aux femmes n'a d'empire sur
cette douleur: c'est un rocher que rien n'branle, un diamant que rien
ne ternit. Pauvre Juliette! quelle vigueur dans ta faiblesse! quelle
rsistance dsesprante dans ton inertie!

Insensiblement je m'tais laiss aller  exprimer tout haut mes
anxits. Juliette s'tait souleve sur un bras; et, penche en avant
sur les coussins, elle m'coutait tristement.

--Ecoute, lui dis-je en m'approchant d'elle, j'imagine une nouvelle
cause  ton mal. Je l'ai trop comprim, tu l'as trop refoul dans ton
coeur; j'ai craint lchement de voir cette plaie, dont l'aspect me
dchirait; et toi, par gnrosit, tu me l'as cache. Ainsi nglige et
abandonne, ta blessure s'est envenime tous les jours, quand tous les
jours j'aurais d la soigner et l'adoucir. J'ai eu tort, Juliette. Il
faut montrer ta douleur, il faut la rpandre dans mon sein; il faut
me parler de tes maux passs, me raconter ta vie  chaque instant, me
nommer mon ennemi; oui, il le faut. Tout  l'heure tu as dit un mot que
je n'oublierai pas; tu m'as conjur de te faire au moins entendre son
nom. Eh bien! prononons-le ensemble, ce nom maudit qui te brle la
langue et le coeur. Parlons de Leoni. Les yeux de Juliette brillrent
d'un clat involontaire. Je me sentis oppress; mais je vainquis ma
souffrance, et je lui demandai si elle approuvait mon projet.

--Oui, me dit-elle d'un air srieux, je crois que tu as raison. Vois-tu,
j'ai souvent la poitrine pleine de sanglots; la crainte de t'affliger
m'empche de les rpandre, et j'amasse dans mon sein des trsors de
douleur. Si j'osais m'pancher devant toi, je crois que je souffrirais
moins. Mon mal est comme un parfum qui se garde ternellement dans un
vase ferm; qu'on ouvre le vase, et le parfum s'chappe bien vite. Si
je pouvais parler sans cesse de Leoni, te raconter les moindres
circonstances de notre amour, je me remettrais  la fois sous les yeux
le bien et le mal qu'il m'a faits; tandis que ton aversion me semble
souvent injuste, et que, dans le secret de mon coeur, j'excuse des torts
dont le rcit, dans la bouche d'un autre, me rvolterait.

--Eh bien! lui dis-je, je veux les apprendre de la tienne. Je n'ai
jamais su les dtails de cette funeste histoire; je veux que tu me les
dises, que tu me racontes ta vie tout entire. En connaissant mieux
tes maux, j'apprendrai peut-tre  les mieux adoucir. Dis-moi tout,
Juliette; dis-moi par quels moyens ce Leoni a su se faire tant aimer;
dis-moi quel charme, quel secret il avait; car je suis las de chercher
en vain le chemin inabordable de ton coeur. Je t'coute, parle.

--Ah! oui, je le veux bien, rpondit-elle; cela va enfin me soulager.
Mais laisse-moi parler, et ne m'interromps par aucun signe de chagrin ou
d'emportement; car je dirai les choses comme elles se sont passes; je
dirai le bien et le mal, combien j'ai souffert et combien j'ai aim.

--Tu diras tout et j'entendrai tout, lui rpondis-je. Je fis apporter de
nouvelles bougies et ranimer le feu. Juliette parla ainsi.



III.

Vous savez que je suis fille d'un riche bijoutier de Bruxelles. Mon pre
tait habile dans sa profession, mais peu cultiv d'ailleurs. De simple
ouvrier il s'tait lev  la possession d'une belle fortune que le
succs de son commerce augmentait de jour en jour. Malgr son peu
d'ducation, il frquentait les maisons les plus riches de la province,
et ma mre, qui tait jolie et spirituelle, tait bien accueillie dans
la socit opulente des ngociants.

Mon pre tait doux et apathique. Cette disposition augmentait chaque
jour avec sa richesse et son bien-tre. Ma mre, plus active et plus
jeune, jouissait d'une indpendance illimite, et profitait avec ivresse
des avantages de la fortune et des plaisirs du monde. Elle tait bonne,
sincre et pleine de qualits aimables; mais elle tait naturellement
lgre, et sa beaut, merveilleusement respecte par les annes,
prolongeait sa jeunesse aux dpens de mon ducation. Elle m'aimait
tendrement,  la vrit, mais sans prudence et sans discernement. Fire
de ma fracheur et des frivoles talents qu'elle m'avait fait acqurir,
elle ne songeait qu' me promener et  me produire; elle prouvait
un doux mais dangereux orgueil  me couvrir sans cesse de parures
nouvelles, et  se montrer avec moi dans les ftes. Je me souviens de ce
temps avec douleur et pourtant avec plaisir; j'ai fait depuis de tristes
rflexions sur le futile emploi de mes jeunes annes, et cependant je le
regrette, ce temps de bonheur et d'imprvoyance qui aurait du ne jamais
finir ou ne jamais commencer. Je crois encore voir ma mre avec sa
taille rondelette et gracieuse, ses mains si blanches, ses yeux si
noirs, son sourire si coquet, et cependant si bon, qu'on voyait
au premier coup d'oeil qu'elle n'avait jamais connu ni soucis ni
contrarits, et qu'elle tait incapable d'imposer aux autres aucune
contrainte, mme  bonne intention. Oh! oui, je me souviens d'elle! je
me rappelle nos longues matines consacres  mditer et  prparer
nos toilettes de bal, nos aprs-midi employes  une autre toilette si
vtilleuse, qu'il nous restait  peine une heure pour aller nous montrer
 la promenade. Je me reprsente ma mre avec ses robes de satin, ses
fourrures, ses longues plumes blanches, et tout le lger volume des
blondes et des rubans. Aprs avoir achev sa toilette, elle s'oubliait
un instant pour s'occuper de moi. J'prouvais bien quelque ennui 
dlacer mes brodequins de satin noir pour effacer un lger pli sur le
pied, ou bien  essayer vingt paires de gants avant d'en trouver une
dont la nuance rose ft assez frache  son gr. Ces gants collaient si
exactement, que je les dchirais aprs avoir pris mille peines pour les
mettre; il fallait recommencer, et nous en entassions les dbris avant
d'avoir choisi ceux que je devais porter une heure et lguer  ma femme
de chambre. Cependant on m'avait tellement accoutume ds l'enfance 
regarder ces minuties comme les occupations les plus importantes de la
vie d'une femme, que je me rsignais patiemment. Nous partions enfin,
et, au bruit de nos robes de soie, au parfum de nos manchons, on se
retournait pour nous voir. J'tais habitue  entendre notre nom sortir
de la bouche de tous les hommes, et  voir tomber leurs regards sur mon
front impassible. Ce mlange de froideur et d'innocente effronterie
constitue ce qu'on appelle la bonne tenue d'une jeune personne. Quant 
ma mre, elle prouvait un double orgueil  se montrer et  montrer sa
fille; j'tais un reflet, ou, pour mieux dire, une partie d'elle-mme,
de sa beaut, de sa richesse; son bon got brillait dans ma parure; ma
figure, qui ressemblait  la sienne, lui rappelait, ainsi qu'aux autres,
la fracheur  peine altre de sa premire jeunesse; de sorte qu'en me
voyant marcher, toute fluette,  ct d'elle, elle croyait se voir deux
fois, ple et dlicate comme elle avait t  quinze ans, brillante et
belle comme elle l'tait encore. Pour rien au monde elle ne se serait
promene sans moi, elle se serait crue incomplte et  demi habille.

Aprs le dner, recommenaient les graves discussions sur ta robe de
bal, sur les bas de soie, sur les fleurs. Mon pre, qui ne s'occupait
de sa boutique que le jour, aurait mieux aim passer tranquillement la
soire en famille; mais il tait si dbonnaire, qu'il ne s'apercevait
pas de l'abandon o nous le laissions. Il s'endormait sur un fauteuil
pendant que nos coiffeuses s'vertuaient  comprendre les savantes
combinaisons de ma mre. Au moment de partir, on rveillait l'excellent
homme, et il allait avec complaisance tirer de ses coffrets de
magnifiques pierreries qu'il avait fait monter sur ses dessins. Il nous
les attachait lui-mme sur les bras et sur le cou, et il se plaisait 
en admirer l'effet. Ces crins taient destins  tre vendus. Souvent
nous entendions autour de nous les femmes envieuses se rcrier sur leur
clat, et prononcer  voix basse de malicieuses plaisanteries; mais ma
mre s'en consolait en disant que les plus grandes dames portaient nos
restes, et cela tait vrai. On venait le lendemain commander  mon pre
des parures semblables  celles que nous avions portes. Au bout de
quelques jours, il envoyait celles-l prcisment; et nous ne les
regrettions pas; car nous ne les perdions que pour en retrouver de plus
belles.

Au milieu d'une semblable vie, je grandissais sans m'inquiter du
prsent ni de l'avenir, sans faire aucun effort sur moi-mme pour former
ou affermir mon caractre. J'tais ne douce et confiante comme ma mre:
je me laissais aller comme elle au courant de la destine. Cependant
j'tais moins gaie; je sentais moins vivement l'attrait des plaisirs
et de la vanit; je semblais manquer du peu de force qu'elle avait, le
dsir et la facult de s'amuser. J'acceptais un sort si facile sans en
savoir le prix et sans le comparer  aucun autre. Je n'avais pas l'ide
des passions. On m'avait leve comme si je ne devais jamais les
connatre; ma mre avait t leve de mme et s'en trouvait bien, car
elle tait incapable de les ressentir et n'avait jamais eu besoin de les
combattre. On avait appliqu mon intelligence  des tudes o le coeur
n'avait aucun travail  faire sur lui-mme. Je touchais le piano d'une
manire brillante, je dansais  merveille, je peignais l'aquarelle avec
une nettet et une fracheur admirables; mais il n'y avait en moi aucune
tincelle de ce feu sacr qui donne la vie et qui la fait comprendre. Je
chrissais mes parents, mais je ne savais pas ce que c'tait qu'aimer
plus ou moins. Je rdigeais  merveille une lettre  quelqu'une de mes
jeunes amies; mais je ne savais pas plus la valeur des expressions que
celle des sentiments. Je les aimais par habitude, j'tais bonne envers
elles par obligeance et par douceur, mais je ne m'inquitais pas de
leur caractre; je n'examinais rien. Je ne faisais aucune distinction
raisonne entre elles; celle que j'aimais le plus tait celle qui venait
me voir le plus souvent.



IV.

J'tais ainsi et j'avais seize ans lorsque Leoni vint  Bruxelles. La
premire fois que je le vis, ce fut au thtre. J'tais avec ma mre
dans une loge, assez prs du balcon, o il tait avec les jeunes gens
les plus lgants et les plus riches. Ce fut ma mre qui me le fit
remarquer. Elle tait sans cesse  l'afft d'un mari pour moi et le
cherchait parmi les hommes qui avaient la toilette la plus brillante et
la taille la mieux prise; c'tait tout pour elle. La naissance et la
fortune ne la sduisaient que comme les accessoires de choses plus
importantes  ses yeux, la tenue et les manires. Un homme suprieur
sous un habit simple ne lui et inspir que du ddain. Il fallait que
son futur gendre et de certaines manchettes, une cravate irrprochable,
une tournure exquise, une jolie figure, des habits faits  Paris, et
cette espce de bavardage insignifiant qui rend un homme adorable dans
le monde.

Quant  moi, je ne faisais aucune comparaison entre les uns ou les
autres. Je m'en remettais aveuglment au choix de mes parents, et je ne
dsirais ni ne fuyais le mariage.

Ma mre trouva Leoni charmant. Il est vrai que sa figure est
admirablement belle, et qu'il a le secret d'tre ais, gracieux et anim
sous ses habits et avec ses manires de dandy. Mais je n'prouvai aucune
de ces motions romanesques qui font pressentir la destine aux mes
brlantes. Je le regardai un instant pour obir  ma mre, et je ne
l'aurais pas regard une seconde fois, si elle ne m'y et force par ses
exclamations continuelles et par la curiosit qu'elle tmoigna de savoir
son nom. Un jeune homme de notre connaissance, qu'elle appela pour le
questionner, lui rpondit que c'tait un noble Vnitien, ami d'un des
premiers ngociants de la ville; qu'il paraissait avoir une immense
fortune, et qu'il s'appelait Leone Leoni.

Ma mre fut charme de cette rponse. Le ngociant, ami de Leoni,
donnait prcisment le lendemain une fte o nous tions invits. Lgre
et crdule qu'elle tait, il lui suffit d'avoir appris superficiellement
que Leoni tait riche et noble, pour jeter aussitt les yeux sur lui.
Elle m'en parla ds le soir mme, et me recommanda d'tre jolie le
lendemain. Je souris et m'endormis exactement  la mme heure que les
autres soirs, sans que la pense de Leoni acclrt d'une seconde les
battements de mon coeur. On m'avait habitue  entendre sans motion
former de semblables projets. Ma mre prtendait que j'tais si
raisonnable, qu'on ne devait pas me traiter comme un enfant. Ma pauvre
mre ne s'apercevait pas qu'elle tait elle-mme bien plus enfant que
moi.

Elle m'habilla avec tant de soin et de recherche, que je fus proclame
la reine du bal; mais d'abord ce fut en pure perle: Leoni ne paraissait
pas, et ma mre crut qu'il tait dj parti de Bruxelles. Incapable de
modrer son impatience, elle demanda au matre de la maison ce qu'tait
devenu son ami le Vnitien.

--Ah! dit M. Delpech, vous avez dj remarqu mon Vnitien? Il jeta en
souriant un coup d'oeil sur ma toilette, et comprit.--C'est un joli
garon, ajouta-t-il, de haute naissance, et trs  la mode  Paris et 
Londres; mais je dois vous confesser qu'il est horriblement joueur, et
que, si vous ne le voyez pas ici, c'est qu'il prfre les cartes aux
femmes les plus belles.

--Joueur! dit ma mre, cela est fort vilain.

--Oh! reprit M. Delpech, c'est selon. Quand on en a le moyen!

--Au fait!... dit ma mre; et cette observation lui suffit. Elle ne
s'inquita plus jamais de la passion de Leoni pour le jeu.

Peu d'instants aprs ce court entretien, Leoni parut dans le salon o
nous dansions. Je vis M. Delpech lui parler  l'oreille en me regardant,
et les yeux de Leoni flotter incertains autour de moi, jusqu' ce que,
guid par les indications de son ami, il me dcouvrit dans la foule et
s'approcha pour me mieux voir. Je compris en ce moment que mon rle
de fille  marier tait un peu ridicule; car il y avait quelque chose
d'ironique dans l'admiration de son regard, et pour la premire fois de
ma vie peut-tre je rougis et sentis de la honte.

Cette honte devint une sorte de souffrance lorsque je vis que Leoni
tait retourn  la salle de jeu au bout de quelques instants. Il me
sembla que j'tais raille et ddaigne, et j'en eus du dpit contre ma
mre. Cela ne m'tait jamais arriv, et elle s'tonna de l'humeur que je
lui montrai.--Allons, me dit-elle avec un peu de dpit  son tour, je ne
sais ce que tu as, mais tu deviens laide. Partons.

Elle se levait dj lorsque Leoni traversa vivement la salle et vint
l'inviter  valser. Cet incident inespr lui rendit la gaiet; elle me
jeta en riant son ventail et disparut avec lui dans le tourbillon.

Comme elle aimait passionnment la danse, nous tions toujours
accompagnes au bal par une vieille tante, soeur ane de mon pre, qui
me servait de chaperon lorsque je n'tais pas invite  danser en mme
temps que ma mre. Mademoiselle Agathe, c'est ainsi qu'on appelait ma
tante, tait une vieille fille d'un caractre gal et froid. Elle avait
plus de bon sens que le reste de la famille; mais elle n'tait pas
exemple du penchant  la vanit, qui est recueil de tous les parvenus.
Quoiqu'elle fit au bal une fort triste figure, elle ne se plaignait
jamais de l'obligation de nous y accompagner; c'tait pour elle
l'occasion de montrer dans ses vieux jours de fort belles robes qu'elle
n'avait pas eu le moyen de se procurer dans sa jeunesse. Elle faisait
donc un grand cas de l'argent; mais elle n'tait pas galement
accessible  toutes les sductions du monde. Elle avait une vieille
haine contre les nobles, et ne perdait pas une occasion de les dnigrer
et de les tourner en ridicule, ce dont elle s'acquittait avec assez
d'esprit.

Fine et pntrante, habitue  ne pas agir et  observer les actions
d'autrui, elle avait compris la cause du petit mouvement d'humour que
j'avais prouv. Le babillage expansif de ma mre l'avait instruite
de ses intentions sur Leoni, et le visage  la fois aimable, fier et
moqueur du Vnitien lui rvlait beaucoup de choses que ma mre ne
comprenait pas.--Vois-tu, Juliette, me dit-elle en se penchant vers moi,
voici un grand seigneur qui se moque de nous.

J'eus un tressaillement douloureux. Ce que disait ma tante rpondait 
mes pressentiments. C'tait la premire fois que j'apercevais clairement
sur la figure d'un homme le ddain de notre bourgeoisie. On m'avait
accoutume  me divertir de celui que les femmes ne nous pargnaient
gure, et  le regarder comme une marque d'envie; mais notre beaut nous
avait jusque-l prserves du ddain des hommes, et je pensai que Leoni
tait le plus insolent qui et jamais exist. Il me fit horreur, et
quand, aprs avoir ramen ma mre  sa place, il m'invita pour la
contredanse suivante, je le refusai firement. Sa figure exprima un tel
tonnement, que je compris  quel point il comptait sur un bon accueil.
Mon orgueil triompha, et je m'assis auprs de ma mre en dclarant que
j'tais fatigue. Leoni nous quitta en s'inclinant profondment  la
manire des Italiens, et en jetant sur moi un regard de curiosit o
perait toujours la moquerie de son caractre.

Ma mre, tonne de ma conduite, commena  craindre que je ne fusse
capable d'une volont quelconque. Elle me parla doucement, esprant
qu'au bout de quelque temps je consentirais  danser et que Leoni
m'inviterait de nouveau; mais je m'obstinai  rester  ma place. Au bout
d'une heure, nous entendmes  diverses reprises, dans le bourdonnement
vague du bal, le nom de Leoni; quelqu'un dit en passant prs de nous que
Leoni perdait six cents louis.--Trs-bien! dit ma tante d'un ton sec; il
fera bien de chercher une belle fille  marier avec une belle dot!

--Oh! il n'a pas besoin de cela, reprit une autre personne, il est si
riche!

--Tenez, ajouta une troisime, le voil qui danse; voyez s'il a l'air
soucieux.

Leoni dansait en effet, et son visage n'exprimait pas la moindre
inquitude. Il se rapprocha ensuite de nous, adressa des fadeurs  ma
mre avec la facilit d'un homme du grand monde, et puis essaya de me
faire dire quelque chose en m'adressant des questions indirectes. Je
gardai un silence obstin, et il s'loigna d'un air indiffrent. Ma
mre, dsespre, m'emmena.

Pour la premire fois elle me gronda, et je la boudai. Ma tante me donna
raison et dclara que Leoni tait un impertinent et un mauvais sujet. Ma
mre, qui n'avait jamais t contrarie  ce point, se mit  pleurer, et
j'en fis autant.

Ce fut par ces petites agitations que l'approche de Leoni et de la
funeste destine qu'il m'apportait commena  troubler la paix profonde
o j'avais toujours vcu. Je ne vous dirai pas avec les mmes dtails ce
qui se passa les jours suivants. Je ne m'en souviens pas aussi bien,
et le commencement de la passion inapaisable que je conus pour lui
m'apparat toujours comme un rve bizarre o ma raison ne peut mettre
aucun ordre. Ce qu'il y a de certain, c'est que Leoni se montra piqu,
surpris et atterr par ma froideur, et qu'il me traita sur-le-champ avec
un respect qui satisfit mon orgueil bless. Je le voyais tous les
jours, dans les ftes ou  la promenade, et mon loignement pour lui
s'vanouissait vite devant les soins extraordinaires et les humbles
prvenances dont il m'accablait. En vain ma tante essayait de me mettre
en garde contre la morgue dont elle l'accusait; je ne pouvais plus me
sentir offense par ses manires ou ses paroles; sa figure mme avait
perdu cette arrire-pense de sarcasme qui m'avait choque d'abord.
Son regard prenait de jour en jour une douceur et une tendresse
inconcevables. Il ne semblait occup que de moi seule; et, sacrifiant
son got pour les cartes, il passait les nuits entires  faire danser
ma mre et moi, ou  causer avec nous. Bientt il fut invit  venir
chez nous. Je redoutais un peu cette visite; ma tante me prdisait qu'il
trouverait dans notre intrieur mille sujets de raillerie dont il ferait
semblant de ne pas s'apercevoir, mais qui lui fourniraient  rire avec
ses amis. Il vint, et, pour surcrot de malheur, mon pre, qui se
trouvait sur le seuil de sa boutique, le fit entrer par l dans la
maison. Cette maison, qui nous appartenait, tait fort belle, et ma
mre l'avait fait dcorer avec un got exquis; mais mon pre, qui ne se
plaisait que dans les occupations de son commerce, n'avait point voulu
transporter sous un autre toit l'talage de ses perles et de ses
diamants. C'tait un coup d'oeil magnifique que ce rideau de pierreries
tincelantes derrire les grands panneaux de glace qui le protgeaient,
et mon pre disait avec raison qu'il n'tait pas de dcoration plus
splendide pour un rez-de-chausse. Ma mre, qui n'avait eu jusque-l que
des clairs d'ambition pour se rapprocher de la noblesse, n'avait jamais
t choque de voir son nom grav en larges lettres de strass au-dessous
du balcon de sa chambre  coucher. Mais lorsque, de ce balcon, elle vit
Leoni franchir le seuil de la fatale boutique, elle nous crut perdues,
et me regarda avec anxit.



V.

Dans le peu de jours qui avaient prcd celui-l, j'avais eu la
rvlation d'une fiert inconnue. Je la sentis se rveiller, et, pousse
par un mouvement irrsistible, je voulus voir de quel air Leoni faisait
la conversation au comptoir de mon pre. Il tardait  monter, et je
supposais avec raison que mon pre l'avait retenu pour lui montrer,
selon sa nave habitude, les merveilles de son travail. Je descendis
rsolument  la boutique, et j'y entrai en feignant quelque surprise d'y
trouver Leoni. Cette boutique m'tait interdite en tout temps par ma
mre, dont la plus grande crainte tait de me voir passer pour une
marchande. Mais je m'chappais quelquefois pour aller embrasser mon
pauvre pre, qui n'avait pas de plus grande joie que de m'y recevoir.
Lorsqu'il me vit entrer, il fit une exclamation de plaisir et dit 
Leoni:--Tenez, tenez, monsieur le baron, je vous montrais peu de chose;
voici mon plus beau diamant. La figure de Leoni trahit une motion
dlicieuse; il sourit  mon pre avec attendrissement, et  moi avec
passion. Jamais un tel regard n'tait tomb sur le mien. Je devins rouge
comme le feu. Un sentiment de joie et de tendresse inconnue amena une
larme au bord de ma paupire pendant que mon pre m'embrassait au front.

Nous restmes quelques instants sans parler, et Leoni, relevant la
conversation, trouva le moyen de dire  mon pre tout ce qui pouvait
flatter son amour-propre d'artiste et de commerant. Il parut prendre
un extrme plaisir  lui faire expliquer par quel travail on tirait les
pierres prcieuses d'un caillou brut, pour leur donner l'clat et la
transparence. Il dit lui-mme  ce sujet des choses intressantes; et,
s'adressant  moi, il me donna quelques dtails minralogiques  ma
porte. Je fus confondue de l'esprit et de la grce avec lesquels il
savait relever et ennoblir notre condition  nos propres yeux. Il nous
parla de travaux d'orfvrerie qu'il avait eu l'occasion de voir dans ses
voyages, et nous vanta surtout les oeuvres de son compatriote Cellini,
qu'il plaa prs de Michel-Ange. Enfin, il attribua tant de mrite  la
profession de mon pre et donna tant d'loges  son talent, que je me
demandais presque si j'tais la fille d'un ouvrier laborieux ou d'un
homme de gnie.

Mon pre accepta cette dernire hypothse, et, charm des manires du
Vnitien, il le conduisit chez ma mre. Durant cette visite, Leoni eut
tant d'esprit et parla sur toutes choses d'une manire si suprieure,
que je restai fascine en l'coutant. Jamais je n'avais conu l'ide
d'un homme semblable. Ceux qu'on m'avait dsigns comme les plus
aimables taient si insignifiants et si nuls auprs de celui-l, que je
croyais faire un rve. J'tais trop ignorante pour apprcier tout ce
que Leoni possdait de savoir et d'loquence, mais je le comprenais
instinctivement. J'tais domine par son regard, enchane  ses rcits,
surprise et charme  chaque nouvelle ressource qu'il dployait.

Il est certain que Leoni est un homme dou de facults extraordinaires.
En peu de jours il russit  exciter dans la ville un engouement
gnral. Vous savez qu'il a tous les talents, toutes les sductions.
S'il assistait  un concert, aprs s'tre fait un peu prier, il chantait
ou jouait tous les instruments avec une supriorit marque sur les
musiciens. S'il consentait  passer une soire d'intimit, il faisait
des dessins charmants sur les albums des femmes. Il crayonnait en un
instant des portraits pleins de grce ou des caricatures pleines de
verve; il improvisait ou dclamait dans toutes les langues; il savait
toutes les danses de caractre de l'Europe, et il les dansait toutes
avec une grce enchanteresse; il avait tout vu, tout retenu, tout jug,
tout compris; il savait tout; il lisait dans l'univers comme dans un
livre de poche. Il jouait admirablement la tragdie et la comdie;
il organisait des troupes d'amateurs; il tait lui-mme le chef
d'orchestre, le premier sujet, le dcorateur, le peintre et le
machiniste. Il tait  la tte de toutes les parties et de toutes les
ftes. On pouvait vraiment dire que le plaisir marchait sur ses traces,
et que tout,  son approche, changeait d'aspect et prenait une face
nouvelle. On l'coutait avec enthousiasme, on lui obissait aveuglment;
on croyait en lui comme en un prophte; et s'il et promis de ramener le
printemps au milieu de l'hiver, on l'en aurait cru capable. Au bout
d'un mois de son sjour  Bruxelles, le caractre des habitants avait
rellement chang. Le plaisir runissait toutes les classes, aplanissait
toutes les susceptibilits hautaines, nivelait tous les rangs. Ce
n'taient tous les jours que cavalcades, feux d'artifice, spectacles,
concerts, mascarades. Leoni tait grand et gnreux; les ouvriers
auraient fait pour lui une meute. Il semait les bienfaits  pleines
mains, et trouvait de l'or et du temps pour tout. Ses fantaisies
devenaient aussitt celles de tout le monde. Toutes les femmes
l'aimaient, et les hommes taient tellement subjugus par lui, qu'ils ne
songeaient point  en tre jaloux.

Comment, au milieu d'un tel entranement, aurais-je pu rester insensible
 la gloire d'tre recherche par l'homme qui fanatisait toute une
province? Leoni nous accablait de soins et nous entourait d'hommages.
Nous tions devenues, ma mre et moi, les femmes les plus  la mode
de la ville. Nous marchions  ses cts,  la tte de tous les
divertissements; il nous aidait  dployer un luxe effrn; il dessinait
nos toilettes et composait nos costumes de caractre: car il s'entendait
 tout, et aurait fait lui-mme au besoin nos robes et nos turbans. Ce
fut par de tels moyens qu'il accapara l'affection de la famille. Ma
tante fut la plus difficile  conqurir. Longtemps elle rsista et nous
affligea de ses tristes observations.--Leoni, disait-elle, tait un
homme sans conduite, un joueur effrn. Il gagnait et il perdait chaque
soir la fortune de vingt familles; il dvorerait la ntre en une nuit.
Mais Leoni entreprit de l'adoucir, et il y russit en s'emparant de sa
vanit, ce levier qu'il manoeuvrait si puissamment en ayant l'air de
l'effleurer. Bientt il n'y eut plus d'obstacles. Ma main lui fut
promise avec une dot d'un demi-million; ma tante fit observer encore
qu'il fallait avoir des renseignements plus certains sur la fortune et
la condition de cet tranger. Leoni sourit et promit de fournir ses
titres de noblesse et de proprit en moins de vingt jours. Il traita
fort lgrement la rdaction du contrat, qui fut dress de la manire
la plus librale et la plus confiante envers lui. Il paraissait 
peine savoir ce que je lui apportais. M. Delpech et, sur la parole de
celui-ci, tous les nouveaux amis de Leoni assuraient qu'il avait quatre
fois plus de fortune que nous, et qu'en m'pousant il faisait un mariage
d'amour. Je me laissai facilement persuader. Je n'avais jamais t
trompe, et je ne me reprsentais les faussaires et les filous que sous
les haillons de la misre et les dehors de l'ignominie...

Un sentiment pnible oppressa la poitrine de Juliette. Elle s'arrta, et
me regarda d'un air gar.--Pauvre enfant! lui dis-je, Dieu aurait d te
protger.

--Oh! me dit-elle en fronant lgrement son sourcil d'bne, j'ai
prononc des mots affreux; que Dieu me les pardonne! Je n'ai pas de
haine dans le coeur, et je n'accuse point Leoni d'tre un sclrat; non,
non, car je ne veux pas rougir de l'avoir aim. C'est un malheureux
qu'il faut plaindre. Si vous saviez... Mais je vous dirai tout.

--Continue ton histoire, lui dis-je; Leoni est assez coupable: ton
intention n'est pas de l'accuser plus qu'il ne le mrite.

Juliette reprit son rcit.

Le fait est qu'il m'aimait, il m'aimait pour moi-mme; la suite l'a bien
prouv. Ne secouez pas la tte, Bustamente. Leoni est un corps robuste,
anim d'une me immense; toutes les vertus et tous les vices, toutes les
passions coupables et saintes y trouvent place en mme temps. Personne
n'a jamais voulu le juger impartialement; il avait bien raison de le
dire, moi seule l'ai connu et lui ai rendu justice.

Le langage qu'il me parlait tait si nouveau  mon oreille, que j'en
tais enivre. Peut-tre l'ignorance absolue o j'avais vcu de tout
ce qui touchait au sentiment me faisait-elle paratre ce langage plus
dlicieux et plus extraordinaire qu'il n'et sembl  une fille plus
exprimente. Mais je crois (et d'autres femmes le croient aussi) que
nul homme sur la terre n'a ressenti et exprim l'amour comme Leoni.
Suprieur aux autres hommes dans le mal et dans le bien, il parlait une
autre langue, il avait d'autres regards, il avait aussi un autre coeur.
J'ai entendu dire  une dame italienne qu'un bouquet dans la main de
Leoni avait plus de parfum que dans celle d'un autre, et il en tait
ainsi de tout. Il donnait du lustre aux choses les plus simples, et
rajeunissait les moins neuves. Il y avait un prestige autour de lui; je
ne pouvais ni ne dsirais m'y soustraire. Je me mis  l'aimer de toutes
mes forces.

Dans ce moment je me sentis grandir  mes propres yeux. Que ce ft
l'ouvrage de Dieu, celui de Leoni ou celui de l'amour, une me forte se
dveloppa et s'panouit dans mon faible corps. Chaque jour je sentis un
monde de penses nouvelles se rvler  moi. Un mot de Leoni faisait
clore en moi plus de sentiments que les frivoles discours entendus dans
toute ma vie. Il voyait ce progrs, il en tait heureux et fier.
Il voulut le hter et m'apporta des livres. Ma mre en regarda la
couverture dore, le vlin et les gravures. Elle vit  peine le titre
des ouvrages qui allaient bouleverser ma tte et mon coeur. C'taient
de beaux et chastes livres, presque tous crits par des femmes sur des
histoires de femmes: _Valrie_, _Eugne de Rothelin_, _Mademoiselle de
Clermont, Delphine._ Ces rcits touchants et passionns, ces aperus
d'un monde idal pour moi levrent mon me, mais ils la dvorrent.
Je devins romanesque, caractre le plus infortun qu'une femme puisse
avoir.

[Illustration: Je vis Henryet qui se rapprochait.]



VI.

Trois mois avaient suffi pour cette mtamorphose. J'tais  la veille
d'pouser Leoni. De tous les papiers qu'il avait promis de fournir, son
acte de naissance et ses lettres de noblesse taient seuls arrivs.
Quant aux preuves de sa fortune, il les avait demandes  un autre homme
de loi, et elles n'arrivaient pas. Il tmoignait une douleur et une
colre extrmes de ce retard, qui faisait toujours ajourner notre union.
Un matin, il entra chez nous d'un air dsespr. Il nous montra une
lettre non timbre qu'il venait de recevoir, disait-il, par une occasion
particulire. Cette lettre lui annonait que son charg d'affaires tait
mort, que son successeur ayant trouv ses papiers en dsordre tait
forc de faire un grand travail pour les reconnatre, et qu'il demandait
encore une ou deux semaines avant de pouvoir fournir  _sa seigneurie_
les pices qu'elle rclamait. Leoni tait furieux de ce contre-temps; il
mourrait d'impatience et de chagrin, disait-il, avant la fin de cette
horrible quinzaine. Il se laissa tomber sur un fauteuil en fondant en
larmes.

Non, ce n'taient pas des larmes feintes; ne souriez pas, don Aleo. Je
lui tendis la main pour le consoler; je la sentis baigne de ses pleurs,
et, frappe aussitt d'une commotion sympathique, je me mis  sangloter.

Ma pauvre mre n'y put tenir. Elle courut en pleurant chercher mon pre
 sa boutique.--C'est une tyrannie odieuse, lui dit-elle en l'entranant
prs de nous. Voyez ces deux malheureux enfants! comment pouvez-vous
refuser de faire leur bonheur, quand vous tes tmoin de ce qu'ils
souffrent? Voulez-vous tuer votre fille par respect pour une vaine
formalit? Ces papiers n'arriveront-ils pas aussi bien et ne seront-ils
pas aussi satisfaisants aprs huit jours de mariage? Que craignez-vous?
Prenez-vous notre cher Leoni pour un imposteur? Ne comprenez-vous pas
que votre insistance pour avoir les preuves de sa fortune est injurieuse
pour lui et cruelle pour Juliette?

[Illustration: Mes deux belles protges mangeaient sur mes genoux.]

Mon pre, tout tourdi de ces reproches, et surtout de mes pleurs, jura
qu'il n'avait jamais song  tant d'exigence, et qu'il ferait tout ce
que je voudrais. Il m'embrassa mille fois, et me tint le langage qu'on
tient  un enfant de six ans lorsqu'on cde  ses fantaisies pour se
dbarrasser de ses cris. Ma tante arriva et parla moins tendrement. Elle
me fit mme des reproches qui me blessrent.--Une jeune personne chaste
et bien leve, disait-elle, ne devait pas montrer tant d'impatience
d'appartenir  un homme.--On voit bien, lui dit ma mre, tout  fait
pique, que vous n'avez jamais pu appartenir  aucun. Mon pre ne
pouvait souffrir qu'on manqut d'gards envers sa soeur. Il pencha de
son ct, et fit observer que notre dsespoir tait un enfantillage, que
huit jours seraient bientt passs. J'tais mortellement offense de
l'impatience qu'on me supposait, et j'essayais de retenir mes larmes;
mais celles de Leoni exeraient sur moi une puissance magntique, et je
ne pouvais m'arrter. Alors il se leva, les yeux tout humides, les joues
animes, et, avec un sourire d'esprance et de tendresse, il courut vers
ma tante; il prit ses mains dans une des siennes, celles de mon pre
dans l'autre, et se jeta  genoux en les suppliant de ne plus s'opposer
 son bonheur. Ses manires, son accent, son visage, avaient un pouvoir
irrsistible; c'tait d'ailleurs la premire fois que ma pauvre tante
voyait un homme  ses pieds. Toutes les rsistances furent vaincues.
Les bans taient publis, toutes les formalits prparatoires taient
remplies; notre mariage fut fix  la semaine suivante, sans aucun gard
 l'arrive des papiers.

Le mardi gras tombait le lendemain. M. Delpech donnait une fte
magnifique; Leoni nous avait pries de nous habiller en femmes turques;
il nous avait fait une aquarelle charmante, que nos couturires avaient
copie avec beaucoup d'exactitude. Le velours, le satin brod, le
cachemire, ne furent pas pargns. Mais ce fut la quantit et la Beaut
des pierreries qui nous assurrent un triomphe incontestable sur toutes
les toilettes du bal. Presque tout le fonds de boutique de mon pre y
passa: les rubis, les meraudes, les opales ruisselaient sur nous;
nous avions des rseaux et des aigrettes de brillants, des bouquets
admirablement monts en pierres de toutes couleurs. Mon corsage et
jusqu' mes souliers, taient brods en perles fines; une torsade de ces
perles, d'une beaut extraordinaire, me servait de ceinture et tombait
jusqu' mes genoux. Nous avions de grandes pipes et des poignards
couverts de saphirs et de brillants. Mon costume entier valait au moins
un million.

Leoni parut entre nous deux avec un costume turc magnifique. Il tait
si beau et si majestueux sous cet habit, que l'on montait sur les
banquettes pour nous voir passer. Mon coeur battait avec violence,
j'prouvais un orgueil qui tenait du dlire. Ma parure, comme vous
pensez, tait la moindre chose dont je fusse occupe. La beaut de
Leoni, son clat, sa supriorit sur tous, l'espce de culte qu'o lui
rendait, et tout cela  moi, tout cela  mes pieds! c'tait de quoi
enivrer une tte moins jeune que la mienne. Ce fut le dernier jour de
ma splendeur! Par combien de misre et d'abjection n'ai-je pas pay ces
vains triomphes!

Ma tante tait habille en juive et nous suivait, portant des ventails
et des boites de parfums. Leoni, qui voulait conqurir son amiti, avait
compos son costume avec tant d'art, qu'il avait presque potis le
caractre de sa figure grave et fltrie. Elle tait enivre aussi, la
pauvre Agathe! Hlas! qu'est-ce que la raison des femmes! Nous tions l
depuis deux ou trois heures; ma mre dansait et ma tante bavardait
avec les femmes surannes qui composent ce qu'on appelle en France la
tapisserie d'un bal. Leoni tait assis prs de moi, et me parlait 
demi-voix avec une passion dont chaque mot allumait une tincelle dans
mon sang. Tout  coup la parole expira sur ses lvres; il devint ple
comme la mort et sembla frapp de l'apparition d'un spectre. Je suivis
la direction de son regard effar, et je vis  quelques pas de nous une
personne dont l'aspect me fut dsagrable  moi-mme: c'tait un
jeune homme, nomm Henryet, qui m'avait demande en mariage l'anne
prcdente. Quoiqu'il ft riche et d'une famille honnte, ma mre ne
l'avait pas trouv digne de moi et l'avait loign en allguant mon
extrme jeunesse. Mais au commencement de l'anne suivante il avait
renouvel sa demande avec instance, et le bruit avait couru dans la
ville qu'il tait perdument amoureux de moi; je n'avais pas daign m'en
apercevoir, et ma mre, qui le trouvait trop simple et trop bourgeois,
s'tait dbarrasse de ses poursuites un peu brusquement. Il en avait
tmoign plus de chagrin que de dpit, et il tait parti immdiatement
pour Paris. Depuis ce temps, ma tante et mes jeunes amies m'avaient
fait quelques reproches de mon indiffrence envers lui. C'tait,
disaient-elles, un excellent jeune homme, d'une instruction solide et
d'un caractre noble. Ces reproches m'avaient caus de l'ennui. Son
apparition inattendue au milieu du bonheur que je gotais auprs de
Leoni me fut dplaisante et me fit l'effet d'un reproche nouveau; je
dtournai la tte, et feignis de ne l'avoir pas vu; mais le singulier
regard qu'il lana  Leoni ne put m'chapper. Leoni saisit vivement mon
bras et m'engagea  venir prendre une glace dans la salle voisine; il
ajouta que la chaleur l'incommodait et lui donnait mal aux nerfs. Je le
crus, et je pensai que le regard d'Henryet n'tait que l'expression de
la jalousie. Nous passmes dans la galerie; il y avait peu de monde,
j'y fus quelque temps appuye sur le bras de Leoni. Il tait agit et
proccup; j'en montrai de l'inquitude, et il me rpondit que cela n'en
valait pas la peine, qu'il tait seulement un peu souffrant.

Il commenait  se remettre, lorsque je m'aperus qu'Henryet nous
suivait; je ne pus m'empcher d'en tmoigner mon impatience.

--En vrit, cet homme nous suit comme un remords, dis-je tout bas 
Leoni; est-ce bien un homme? Je le prendrais presque pour une me en
peine qui revient de l'autre monde.

--Quel homme? rpondit Leoni en tressaillant; comment l'appelez-vous? o
est-il? que nous veut-il? est-ce que vous le connaissez?

Je lui appris en peu de mots ce qui tait arriv, et le priai de n'avoir
pas l'air de remarquer le ridicule mange d'Henryet. Mais Leoni ne me
rpondit pas; seulement je sentis sa main, qui tenait la mienne, devenir
froide comme la mort; un tremblement convulsif passa dans tout son
corps, et je crus qu'il allait s'vanouir; mais tout cela fut l'affaire
d'un instant.

--J'ai les nerfs horriblement malades, dit-il; je crois que je vais tre
forc d'aller me coucher; la tte me brle, ce turban pse cent livres.

--O mon Dieu! lui dis-je, si vous partez, dj, cette nuit va me sembler
ternelle et cette fte insupportable. Essayez de passer dans une pice
plus retire et de quitter votre turban pour quelques instants; nous
demanderons quelques gouttes d'ther pour calmer vos nerfs.

--Oui, vous avez raison, ma bonne, ma chre Juliette, mon ange. Il y a
au bout de la galerie un boudoir o probablement nous serons seuls; un
instant de repos me gurira.

En parlant ainsi, il m'entrana vers le boudoir avec empressement; il
semblait fuir plutt que marcher. J'entendis des pas qui venaient sur
les ntres; je me retournai, et je vis Henryet qui se rapprochait de
plus en plus et qui avait l'air de nous poursuivre; je crus qu'il tait
devenu fou. La terreur que Leoni ne pouvait plus dissimuler acheva de
brouiller toutes mes ides; une peur superstitieuse s'empara de moi, mon
sang se glaa comme dans le cauchemar, et il me fut impossible de faire
un pas de plus. En ce moment Henryet nous atteignit et posa une main,
qui me sembla mtallique, sur l'paule de Leoni. Leoni resta comme
frapp de la foudre, et lui fit un signe de tte affirmatif, comme s'il
et devin une question ou une injonction dans ce silence effrayant.
Alors Henryet s'loigna, et je sentis mes pieds se dclouer du parquet.
J'eus la force de suivre Leoni dans le boudoir, et je tombai sur
l'ottomane aussi ple et aussi consterne que lui.



VII.

Il resta quelque temps ainsi; puis tout  coup rassemblant ses forces,
il se jeta  mes pieds.--Juliette, me dit-il, je suis perdu si tu ne
m'aimes pas jusqu'au dlire.

--O ciel! qu'est-ce que cela signifie? m'criai-je avec garement en
jetant mes bras autour de son cou.

--Et tu ne m'aimes pas ainsi! continua-t-il avec angoisse; je suis
perdu, n'est-ce pas?

--Je t'aime de toutes les forces de mon me! m'criai-je en pleurant;
que faut-il faire pour te sauver?

--Ah! tu n'y consentirais pas! reprit-il avec abattement. Je suis le
plus malheureux des hommes; tu es la seule femme que j'aie jamais aime,
Juliette; et au moment de te possder, mon me, ma vie, je te perds 
jamais!... Il faudra que je meure.

--Mon Dieu! mon Dieu! m'criai je, ne pouvez-vous parler? ne pouvez-vous
dire ce que vous attendez de moi?

--Non, je ne puis parler, rpondit-il; un affreux secret, un mystre
pouvantable pese sur ma vie entire, et je ne pourrai jamais te le
rvler. Pour m'aimer, pour me suivre, pour me consoler, il faudrait
tre plus qu'une femme, plus qu'un ange peut-tre!...

--Pour t'aimer! pour te suivre! lui dis-je. Dans quelques jours ne
serai-je pas ta femme? Tu n'auras qu'un mot  dire; et quelle que soit
ma douleur et celle de mes parents, je te suivrai au bout du monde, si
tu le veux.

--Est-ce vrai,  ma Juliette? s'cria-t-il avec un transport de joie; tu
me suivras? tu quitteras tout pour moi?... Eh bien! si tu m'aimes  ce
point, je suis sauv! Partons, partons tout de suite...

--Quoi! y pensez-vous, Leoni? Sommes-nous maris? lui dis-je.

--Nous ne pouvons pas nous marier, rpondit-il d'une voix forte et
brve.

Je restai atterre.--Et si tu ne veux pas m'aimer, si tu ne veux pas
fuir avec moi, continua-t-il, je n'ai plus qu'un parti  prendre: c'est
de me tuer.

Il pronona ces mots d'un ton si rsolu, que je frissonnai de la tte
aux pieds.--Mais que nous arrive-t-il donc? lui dis-je; est-ce un rve?
Qui peut nous empcher de nous marier, quand tout est dcid, quand vous
avez la parole de mon pre?

--Un mot de l'homme qui est amoureux de vous, et qui veut vous empcher
d'tre  moi.

--Je le hais et je le mprise! m'criai-je. O est-il? Je veux lui
faire sentir la honte d'une si lche poursuite et d'une si odieuse
vengeance... Mais que peut-il contre toi, Leoni? n'es-tu pas tellement
au-dessus de ses attaques qu'un mot de toi ne le rduise en poussire?
Ta vertu et ta force ne sont-elles pas inbranlables et pures comme
l'or? O ciel! je devine: tu es ruin! les papiers que tu attends
n'apporteront que de mauvaises nouvelles. Henryet le sait, il te menace
d'avertir mes parents. Sa conduite est infme; mais ne crains rien, mes
parents sont bons, ils m'adorent; je me jetterai  leurs pieds, je les
menacerai de me faire religieuse; tu les supplieras encore comme hier,
et tu les vaincras, sois-en sr. Ne suis-je pas assez riche pour deux?
Mon pre ne voudra pas me condamner  mourir de douleur; ma mre
intercdera pour moi... A nous trois nous aurons plus de force que ma
tante pour le convaincre. Va, ne t'afflige plus, Leoni, cela ne peut pas
nous sparer, c'est impossible. Si mes parents taient sordides  ce
point, c'est alors que je fuirais avec toi...

--Fuyons donc tout de suite, me dit Leoni d'un air sombre; car ils
seront inflexibles. Il y a autre chose encore que ma ruine, quelque
chose d'infernal que je ne peux pus te dire. Es-tu bonne, es-tu
gnreuse? Es-tu la femme que j'ai rve et que j'ai cru trouver en toi?
Es-tu capable d'hrosme? Comprends-tu les grandes choses, les immenses
dvouements? Voyons, voyons! Juliette, es-tu une femme aimable et jolie
que je vais quitter avec regret, ou es-tu un ange que Dieu m'a donn
pour me sauver du dsespoir? Sens-tu ce qu'il y a de beau, de sublime 
se sacrifier pour ce qu'on aime? Ton me n'est-elle pas mue  l'ide
de tenir dans tes mains la vie et la destine d'un homme, et de t'y
consacrer tout entire! Ah! que ne pouvons-nous changer de rle! que
ne suis-je  ta place! Avec quel bonheur, avec quel transport je
t'immolerais toutes les affections, tous les devoirs!...

--Assez, Leoni, lui rpondis-je; vous m'garez par vos discours. Grce,
grce pour ma pauvre mre, pour mon pauvre pre, pour mon honneur! Vous
voulez me perdre...

--Ah! tu penses  tout cela! s'cria t-il, et pas  moi! Tu poses la
douleur de tes parents, et tu ne daignes pas mettre la mienne dans la
balance! Tu ne m'aimes pas...

Je cachai mon visage dans mes mains, j'invoquai Dieu, j'coutai les
sanglots de Leoni; je crus que j'allais devenir folle.

--Eh bien! tu le veux, lui dis-je, et tu le peux; parle, dis-moi tout ce
que tu voudras, il faudra bien que je t'obisse; n'as-tu pas ma volont
et mon me  ta disposition?

--Nous avons peu d'instants  perdre, rpondit Leoni. Il faut que dans
une heure nous soyons partis, ou la fuite deviendra impossible. Il y a
un oeil de vautour qui plane sur nous; mais, si tu le veux, nous saurons
le tromper. Le veux-tu? le veux-tu?

Il me serra dans ses bras avec dlire. Des cris de douleur s'chappaient
de sa poitrine. Je rpondis oui, sans savoir ce que je disais.--Eh bien!
retourne vite au bal, me dit-il, ne montre pas d'agitation. Si on te
questionne, dit que tue as t un peu indispose; mais ne te laisse
pas emmener. Danse s'il le faut. Surtout, si Henryet te parle, sois
prudente, ne l'irrite pas; songe que pendant une heure encore mon sort
est dans ses mains. Dans une heure je reviendrai sous un domino. J'aurai
ce bout de ruban au capuchon. Tu le reconnatras, n'est-ce pas? Tu me
suivras, et surtout tu seras calme, impassible. Il le faut, songe  tout
cela: t'en sens-tu la force?

Je me levai et je pressai ma poitrine brise dans mes deux mains.
J'avais la gorge en feu, mes joues taient brles par la fivre,
j'tais comme ivre.--Allons, allons, me dit-il. Il me poussa dans le bal
et disparut. Ma mre me cherchait. Je vis de loin son anxit, et pour
viter ses questions, j'acceptai prcipitamment une invitation  danser.

Je dansai, et je ne sais comment je ne tombai pas morte  la fin de la
contredanse, tant j'avais fait d'efforts sur moi-mme. Quand je revins
 ma place, ma mre tait dj partie pour la valse. Elle m'avait vue
danser, elle tait tranquille; elle recommenait  s'amuser pour son
compte. Ma tante, au lieu de me questionner sur mon absence, me gronda.
J'aimais mieux cela, je n'avais pas besoin de rpondre et de mentir. Une
de mes amies me demanda d'un air effray ce que j'avais et pourquoi
ma figure tait si bouleverse. Je rpondis que je venais d'avoir un
violent accs de toux.--Il faut te reposer, me dit-elle, et ne plus
danser.

Mais j'tais dcide  viter le regard de ma mre; je craignais son
inquitude, sa tendresse et mes remords. Je vis son mouchoir, qu'elle
avait laiss sur la banquette, je le pris, je l'approchai de mon visage,
et m'en couvrant la bouche, je le dvorai de baisers convulsifs. Ma
compagne crut que je toussais encore; je feignis de tousser en effet.
Je ne savais comment remplir cette heure fatale dont la moiti tait
 peine coule. Ma tante remarqua que j'tais fort enrhume, et dit
qu'elle allait engager ma mre  se retirer. Je fus pouvante de cette
menace, et j'acceptai vite une nouvelle invitation. Quand je fus au
milieu des danseurs, je m'aperus que j'avais accept une valse. Comme
presque toutes les jeunes personnes, je ne valsais jamais; mais, en
reconnaissant dans celui qui dj me tenait dans ses bras la sinistre
figure de Henryet, la frayeur m'empcha de refuser. Il m'entrana, et ce
mouvement rapide acheva de troubler mon cerveau. Je me demandais si tout
ce qui se passait autour de moi n'tait pas une vision; si je n'tais
pas plutt couche dans un lit, avec la fivre, que lance comme une
folle au milieu d'une valse avec un tre qui me faisait horreur. Et puis
je me rappelai que Leoni allait venir me chercher. Je regardai ma
mre, qui, lgre et joyeuse, semblait voler au travers du cercle des
valseurs. Je me dis que cela tait impossible, que je ne pouvais pas
quitter ma mre ainsi. Je m'aperus que Henryet me pressait dans ses
bras, et que ses yeux dvoraient mon visage inclin vers le sien. Je
faillis crier et m'enfuir. Je me souvins des paroles de Leoni: _Mon sort
est encore dans ses mains pendant une heure_. Je me rsignai. Nous nous
arrtmes un instant. Il me parla. Je n'entendis pas et je rpondis
en souriant avec garement. Alors je sentis le frlement d'une toffe
contre mes bras et mes paules nues. Je n'eus pas besoin de me
retourner, je reconnus la respiration  peine saisissable de Leoni. Je
demandai  revenir  ma place. Au bout d'un instant, Leoni, en domino
noir, vint m'offrir la main. Je le suivis. Nous traversmes la foule,
nous chappmes par je ne sais quel miracle au regard jaloux d'Henryet
et  celui de ma mre qui me cherchait de nouveau. L'audace avec
laquelle je passai au milieu de cinq cents tmoins, pour m'enfuir avec
Leoni, empcha qu'aucun s'en aperut. Nous traversmes la cohue de
l'antichambre. Quelques personnes qui prenaient leurs manteaux nous
reconnurent et s'tonnrent de me voir descendre l'escalier sans ma
mre, mais ces personnes s'en allaient aussi et ne devaient point
colporter leur remarque dans le bal. Arriv dans la cour, Leoni se
prcipita en m'entranant vers une porte latrale par laquelle ne
passaient point les voitures. Nous fmes en courant quelques pas dans
une rue sombre; puis une chaise de poste s'ouvrit, Leoni m'y porta,
m'enveloppa dans un vaste manteau fourr, m'enfona un bonnet de voyage
sur la tte, et en un clin d'oeil la maison illumine de M. Delpech, la
rue et la ville disparurent derrire nous.

Nous courmes vingt-quatre heures sans faire un mouvement pour sortir du
la voiture. A chaque relais Leoni soulevait un peu le chssis, passait
le bras en dehors, jetait aux postillons le quadruple de leur salaire,
retirait prcipitamment son bras et refermait la jalousie. Je ne pensais
gure  me plaindre de la fatigue ou de la faim; j'avais les dents
serres, les nerfs contracts; je ne pouvais verser une larme ni dire un
mot. Leoni semblait plus occup de la crainte d'tre poursuivi que de ma
souffrance et de ma douleur. Nous nous arrtmes auprs d'un chteau, 
peu de distance de la route. Nous sonnmes  la porte d'un jardin. Un
domestique vint aprs s'tre fait longtemps attendre. Il tait deux
heures du matin. Il arriva enfin en grondant et approcha sa lanterne du
visage de Leoni;  peine l'eut-il reconnu qu'il se confondit en excuses
et nous conduisit  l'habitation. Elle me sembla dserte et mal tenue.
Nanmoins on m'ouvrit une chambre assez convenable. En un instant
on alluma du feu, on me prpara un lit, et une femme vint pour me
dshabiller. Je tombai dans une sorte d'imbcillit. La chaleur du foyer
me ranima un peu, et je m'aperus que j'tais en robe de nuit et les
cheveux pars auprs de Leoni; mais il n'y faisait pas attention; il
tait occup  serrer dans un coffre le riche costume, les perles et les
diamants dont nous tions encore couverts un instant auparavant. Ces
joyaux dont Leoni tait par appartenaient pour la plupart  mon pre.
Ma mre, voulant que la richesse de son costume ne ft pas au-dessous du
ntre, les avait tirs de la boutique et les lui avait prts sans rien
dire. Quand je vis toutes ces richesses entasses dans un coffre, j'eus
une honte mortelle de l'espce de vol que nous avions commis, et je
remerciai Leoni de ce qu'il pensait  les renvoyer  mon pre. Je ne
sais ce qu'il me rpondit; il me dit ensuite que j'avais quatre heures
 dormir, qu'il me suppliait d'en profiter sans inquitude et sans
douleur. Il baisa mes pieds nus et se retira. Je n'eus jamais le courage
d'aller jusqu' mon lit; je m'endormis auprs du feu sur mon fauteuil. A
six heures du matin on vint m'veiller; on m'apporta du chocolat et des
habits d'homme. Je djeunai et je m'habillai avec rsignation. Leoni
vint me chercher, et nous quittmes avant le jour cette demeure
mystrieuse, dont je n'ai jamais connu ni le nom ni la situation exacte,
ni le propritaire, non plus que beaucoup d'autres gtes, tantt riches,
tantt misrables, qui, dans le cours de nos voyages, s'ouvrirent pour
nous  toute heure et en tout pays au seul nom de Leoni.

A mesure que nous avancions, Leoni reprenait la srnit de ses manires
et la tendresse de son langage. Soumise et enchane  lui par une
passion aveugle j'tais un instrument dont il faisait vibrer toutes les
cordes  son gr. S'il tait rveur, je devenais mlancolique; s'il
tait gai, j'oubliais tous mes chagrins et tous mes remords pour sourire
 ses plaisanteries; s'il tait passionn j'oubliais la fatigue de mon
cerveau et l'puisement des larmes, je retrouvais de la force pour
l'aimer et pour le lui dire.



VIII.

Nous arrivmes  Genve, o nous ne restmes que le temps ncessaire
pour nous reposer. Nous nous enfonmes bientt dans l'intrieur de
la Suisse, et l nous perdmes toute inquitude d'tre poursuivis et
dcouverts. Depuis notre dpart, Leoni n'aspirait qu' gagner avec moi
une retraite agreste et paisible et  vivre d'amour et de posie dans un
ternel tte--tte. Ce rve dlicieux se ralisa. Nous trouvmes dans
une des valles du lac Majeur un chalet des plus pittoresques dans une
situation ravissante. Pour trs-peu d'argent nous le fmes arranger
commodment  l'intrieur, et nous le prmes  loyer au commencement
d'avril. Nous y passmes six mois d'un bonheur enivrant, dont je
remercierai Dieu toute ma vie, quoiqu'il me les ait fait payer bien
cher. Nous tions absolument seuls et loin de toute relation avec le
monde. Nous tions servis par deux jeunes maris gros et rjouis,
qui augmentaient notre contentement par le spectacle de celui qu'ils
gotaient. La femme faisait le mnage et la cuisine, le mari menait au
pturage une vache et deux chvres qui composaient tout notre troupeau.
Il tirait le lait et faisait le fromage. Nous nous levions de bonne
heure, et, lorsque le temps tait beau, nous djeunions  quelques pas
de la maison, dans un joli verger dont les arbres, abandonns  la
direction de la nature, poussaient en tous sens des branches touffues,
moins riches en fruits qu'en fleurs et en feuillage. Nous allions
ensuite nous promener dans la valle ou nous gravissions les montagnes.
Nous prmes peu  peu l'habitude de faire de longues courses, et chaque
jour nous allions  la dcouverte de quelque site nouveau. Les pays de
montagnes ont cela de dlicieux qu'on peut les explorer longtemps avant
d'en connatre tous les secrets et toutes les beauts. Quand nous
entreprenions nos plus grandes excursions, Joanne, notre gai majordome,
nous suivait avec un panier de vivres, et rien n'tait plus charmant que
nos festins sur l'herbe. Leoni n'tait difficile que sur le choix de ce
qu'il appelait le rfectoire. Enfin, quand nous avions trouv  mi-cte
d'une gorge un petit plateau par d'une herbe frache, abrit contre le
vent ou le soleil, avec un joli point de vue, un ruisseau tout auprs
embaum de plantes aromatiques, il arrangeait lui-mme le repas sur un
linge blanc tendu  terre. Il envoyait Joanne cueillir des fraises et
plonger le vin dans l'eau froide du torrent. Il allumait un rchaud 
l'esprit-de-vin et faisait cuire les oeufs frais. Par le mme procd,
aprs la viande froide et les fruits, je lui prparais d'excellent caf.
De cette manire nous avions un peu des jouissances de la civilisation
au milieu des beauts romantiques du dsert.

Quand le temps tait mauvais, ce qui arriva souvent au commencement du
printemps, nous allumions un grand feu pour prserver de l'humidit
notre habitation de sapin; nous nous entourions de paravents que Leoni
avait monts, clous et peints lui-mme. Nous buvions du th; et, tandis
qu'il fumait dans une longue pipe turque, je lui faisais la lecture.
Nous appelions cela nos journes flamandes: moins animes que les
autres, elles taient peut-tre plus douces encore. Leoni avait un
talent admirable pour arranger la vie, pour la rendre agrable et
facile. Ds le matin il occupait l'activit de son esprit  faire le
plan de la journe et  en ordonner les heures, et, quand ce plan tait
fait, il venait me le soumettre. Je le trouvais toujours admirable, et
nous ne nous en cartions plus. De cette manire l'ennui, qui poursuit
toujours les solitaires et jusqu'aux amants dans le tte--tte,
n'approchait jamais de nous. Leoni savait tout ce qu'il fallait viter
et tout ce qu'il fallait observer pour maintenir la paix de l'me et le
bien-tre du corps. Il me le dictait avec sa tendresse adorable; et,
soumise  lui comme l'esclave  son matre, je ne contrariais jamais un
seul de ses dsirs. Ainsi il disait que l'change des penses entre
deux tres qui s'aiment est la plus douce des choses, mais qu'elle peut
devenir la pire de toutes si on en abuse. Il avait donc rgl les heures
et les lieux de nos entretiens. Tout le jour nous tions occups 
travailler; je prenais soin du mnage, je lui prparais des friandises
ou je plissais moi-mme son linge. Il tait extrmement sensible  ces
petites recherches de luxe, et les trouvait doublement prcieuses au
fond de notre ermitage. De son ct, il pourvoyait  tous nos besoins et
remdiait  toutes les incommodits de notre isolement. Il savait un peu
de tous les mtiers: il faisait des meubles en menuiserie, il posait des
serrures, il tablissait des cloisons en chssis et en papier peint,
il empchait une chemine de fumer, il greffait un arbre  fruit, il
amenait un courant d'eau vive autour de la maison. Il tait toujours
occup de quelque chose d'utile, et il l'excutait toujours bien. Quand
ces grands travaux-l lui manquaient, il peignait l'aquarelle, composait
de charmants paysages avec les croquis que, dans nos promenades, nous
avions pris sur nos albums. Quelquefois il parcourait seul la valle
en composant des vers, et il revenait vite me les dire. Il me trouvait
souvent dans l'table avec mon tablier plein d'herbes aromatiques, dont
les chvres sont friandes. Mes deux belles protges mangeaient sur mes
genoux. L'une tait blanche et sans tache: elle s'appelait _Neige_; elle
avait l'air doux et mlancolique. L'autre tait jaune comme un chamois,
avec la barbe et les jambes noires. Elle tait toute jeune, sa
physionomie tait mutine et sauvage: nous l'appelions _Daine_. La
vache s'appelait _Pquerette_. Elle tait rousse et raye de noir
transversalement, comme un tigre. Elle passait sa tte sur mon paule;
et, quand Leoni me trouvait ainsi, il m'appelait sa Vierge  la crche.
Il me jetait mon album et me dictait ses vers, qui m'taient presque
toujours adresss. C'taient des hymnes d'amour et de bonheur qui me
semblaient sublimes, et qui devaient l'tre. Je pleurais sans rien dire
en les crivant; et quand j'avais fini: Eh bien! me disait Leoni, tu
les trouves mauvais? Je relevais vers lui mon visage baign de larmes:
il riait et m'embrassait avec transport.

Et puis il s'asseyait sur le fourrage embaum et me lisait des posies
trangres, qu'il me traduisait avec une rapidit et une prcision
inconcevables. Pendant ce temps je filais du lin dans le demi-jour de
l'table. Il faut savoir quelle est la propret exquise des tables
suisses pour comprendre que nous eussions choisi la ntre pour salon.
Elle tait traverse par un rapide ruisseau d'eau de roche qui la
balayait  chaque instant et qui nous rjouissait de son petit bruit.
Des pigeons familiers y buvaient  nos pieds, et, sous la petite arcade
par laquelle l'eau rentrait, des moineaux hardis venaient se baigner et
drober quelques graines. C'tait l'endroit le plus frais dans les jours
chauds, quand toutes les lucarnes taient ouvertes, et le plus chaud
dans les jours froids quand les moindres fentes taient tamponnes de
paille et de bruyre. Souvent Leoni, fatigu de lire, s'y endormait sur
l'herbe frachement coupe, et je quittais mon ouvrage pour contempler
ce beau visage, que la srnit du sommeil ennoblissait encore.

Durant ces journes si remplies, nous nous parlions peu, quoique presque
toujours ensemble; nous changions quelques douces paroles, quelques
douces caresses, et nous nous encouragions mutuellement  notre oeuvre.
Mais, quand venait le soir, Leoni devenait indolent de corps et actif
d'esprit: c'taient les heures o il tait le plus aimable, et il les
avait rserves aux panchements de notre tendresse. Doucement fatigu
de sa journe, il se couchait sur la mousse  mes pieds, dans un endroit
dlicieux qui tait auprs de la maison, sur le versant de la montagne.
De l nous contemplions le splendide coucher du soleil, le dclin
mlancolique du jour, l'arrive grave et solennelle de la nuit. Nous
savions le moment du lever de toutes les toiles et sur quelle cime
chacune d'elles devait commencer  briller  son tour. Leoni connaissait
parfaitement l'astronomie, mais Joanne possdait  sa manire cette
science des ptres, et il donnait aux astres d'autres noms souvent plus
potiques et plus expressifs que les ntres. Quand Leoni s'tait amus
de son pdantisme rustique, il l'envoyait jouer sur son pipeau le Ranz
des vaches au bas de la montagne. Ces sons aigus avaient de loin une
douceur inconcevable. Leoni tombait dans une rverie qui ressemblait 
l'extase; puis, quand la nuit tait tout  fait venue, quand le silence
de la valle n'tait plus troubl que par le cri plaintif de quelque
oiseau des rochers, quand les lucioles s'allumaient dans l'herbe autour
de nous, et qu'un vent tide planait dans les sapins au-dessus de nos
ttes, Leoni semblait sortir d'un rve ou s'veiller  une autre vie.
Son me s'embrasait, son loquence passionne m'inondait le coeur;
il parlait aux cieux, au vent, aux chos,  toute la nature avec
enthousiasme; il me prenait dans ses bras et m'accablait de caresses
dlirantes; puis il pleurait d'amour sur mon sein, et, redevenu
plus calme, il m'adressait les paroles les plus suaves et les plus
enivrantes. Oh! comment ne l'aurais-je pas aim, cet homme sans gal,
dans ses bons et dans ses mauvais jours? Qu'il tait aimable alors!
qu'il tait beau! Comme le hle allait bien  son mle visage et
respectait son large front blanc sur des sourcils de jais! Comme il
savait aimer et comme il savait le dire! Comme il savait commander 
la vie et la rendre belle! Comment n'aurais-je pas pris en lui une
confiance aveugle? Comment ne me serais-je pas habitue  une soumission
illimite? Tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait tait bien, beau
et bon. Il tait gnreux, sensible, dlicat, hroque; il prenait
plaisir  soulager la misre ou les infirmits des pauvres qui venaient
frapper  notre porte. Un jour il se prcipita dans un torrent, au
risque de sa vie, pour sauver un jeune ptre; une nuit il erra dans les
neiges au milieu des plus affreux dangers pour secourir des voyageurs
gars qui avaient fait entendre des cris de dtresse. Oh! comment,
comment, comment me serais-je mfie de Leoni? comment aurais-je fait
pour craindre l'avenir? Ne me dites plus que je fus crdule et faible;
la plus virile des femmes et t subjugue  jamais par ces six mois
de son amour. Quant  moi, je le fus entirement, et le remords cruel
d'avoir abandonn mes parents, l'ide de leur douleur s'affaiblit peu
 peu et finit presque par s'effacer. Oh! qu'elle tait grande, la
puissance de cet homme!

Juliette s'arrta et tomba dans une triste rverie. Une horloge
lointaine sonna minuit. Je lui proposai d'aller se reposer.--Non,
dit-elle; si vous n'tes pas las de m'entendre, je veux parler encore.
Je sens que j'ai entrepris une tche bien pnible pour ma pauvre me, et
que quand j'aurai fini je ne sentirai plus rien, je ne me souviendrai
plus de rien pendant plusieurs jours. Je veux profiter de la force que
j'ai aujourd'hui.

--Oui, Juliette, tu as raison, lui dis-je. Arrache le fer de ton sein,
et tu seras mieux aprs. Mais dis-moi, ma pauvre enfant, comment la
singulire conduite d'Henryet au bal et la lche soumission de Leoni 
un regard de cet homme ne t'avaient-elles pas laiss dans l'esprit un
doute, une crainte?

--Quelle crainte pouvais-je conserver? rpondit Juliette; j'tais si peu
instruite des choses de la vie et des turpitudes de la socit, que je
ne comprenais rien  ce mystre. Leoni m'avait dit qu'il avait un secret
terrible: j'imaginai mille infortunes romanesques. C'tait la mode alors
en littrature de faire agir et parler des personnages frapps des
maldictions les plus tranges et les plus invraisemblables. Les
thtres et les romans ne produisaient plus que des fils de bourreaux,
des espions hroques, des assassins et des forats vertueux. Je lus un
jour _Frederick Styndall_, une autre fois _l'Espion_ de Sooper me tomba
sous la main. Songez que j'tais bien enfant et que dans ma passion mon
esprit tait bien en arrire de mon coeur. Je m'imaginai que la socit,
injuste et stupide, avait frapp Leoni de rprobation pour quelque
imprudence sublime, pour quelque faute involontaire ou par suite de
quelque froce prjug. Je vous avouerai mme que ma pauvre tte de
jeune tille trouva un attrait de plus dans ce mystre impntrable, et
que mon me de femme s'exalta devant l'occasion de risquer sa destine
entire pour soulager une belle et potique infortune.

--Leoni dut s'apercevoir de cette disposition romanesque et l'exploiter?
dis-je  Juliette.

--Oui, me rpondit-elle, il le fit; mais, s'il se donna tant de peine
pour me tromper, c'est qu'il m'aimait, c'est qu'il voulait mon amour 
tout prix.

Nous gardmes un instant le silence, et Juliette reprit son rcit.



IX.

L'hiver arriva; nous avions fait le projet d'en supporter les rigueurs
plutt que d'abandonner notre chre retraite. Leoni me disait que jamais
il n'avait t si heureux, que j'tais la seule femme qu'il et jamais
aime, qu'il voulait renoncer au monde pour vivre et mourir dans mes
bras. Son got pour les plaisirs, sa passion pour le jeu, tout cela
tait vanoui, oubli  jamais. Oh! que j'tais reconnaissante de
voir cet homme si brillant, si adul, renoncer sans regret  tous les
enivrements d'une vie d'clat et de ftes pour venir s'enfermer avec moi
dans une chaumire! Et soyez sr, don Aleo, que Leoni ne me trompait
point alors. S'il est vrai que de puissants motifs l'engageaient  se
cacher, du moins il est certain qu'il se trouva heureux dans sa retraite
et que j'y fus aime. Et-il pu feindre cette srnit durant six mois
sans qu'elle ft altre un seul jour? Et pourquoi ne m'et-il pas
aime? j'tais jeune, belle, j'avais tout quitt pour lui et je
l'adorais. Allez, je ne m'abuse plus sur son caractre, je sais tout et
je vous dirai tout. Cette me est bien laide et bien belle, bien vile
et bien grande; quand on n'a pas la force de har cet homme, il faut
l'aimer et devenir sa proie.

Mais l'hiver dbuta si rudement, que notre sjour dans la valle devint
extrmement dangereux. En quelques jours la neige monta sur la colline
et arriva jusqu'au niveau de notre chalet; elle menaait de l'engloutir
et de nous y faire prir de famine. Leoni s'obstinait  rester; il
voulait faire des provisions et braver l'ennemi; mais Jeanne assura que
notre perte tait certaine si nous ne battions en retraite au plus vite;
que depuis dix ans on n'avait pas vu un pareil hiver, et qu'au dgel le
chalet serait balay comme une plume par les avalanches,  moins d'un
miracle de saint Bernard et de Notre-Dame-des-Lavanges.--Si j'tais
seul, me dit Leoni, je voudrais attendre le miracle et me moquer des
lavanges; mais je n'ai plus de courage quand tu partages mes dangers.
Nous partirons demain.

--Il le faut bien, lui dis-je; mais o irons-nous? Je serai reconnue
et dcouverte tout de suite; on me reconduira de vive force chez mes
parents.

--Il y a mille moyens d'chapper aux hommes et aux lois, rpondit Leoni
en souriant; nous en trouverons bien un: ne t'inquite pas; l'univers
est  notre disposition.

--Et par o commencerons-nous? lui demandai-je en m'efforant de sourire
aussi.

--Je n'en sais rien encore, dit-il, mais qu'importe? nous serons
ensemble; o pouvons-nous tre malheureux?

--Hlas! lui dis-je, serons-nous jamais aussi heureux qu'ici?

--Veux-tu y rester? demanda-t-il.

--Non, lui rpondis-je, nous ne le serions plus; en prsence du danger,
nous serions toujours inquiets l'un pour l'autre.

Nous fmes les apprts de notre dpart; Jeanne passa la journe 
dblayer le sentier par lequel nous devions partir. Pendant la nuit il
m'arriva une aventure singulire, et  laquelle bien des fois depuis je
craignis de rflchir.

Au milieu de mon sommeil, je fus saisie par le froid et je m'veillai.
Je cherchai Leoni  mes cts, il n'y tait plus; sa place tait froide,
et la porte de la chambre,  demi entr'ouverte, laissait pntrer un
vent glac. J'attendis quelques instants; mais Leoni ne revenant pas,
je m'tonnai, je me levai et je m'habillai  la hte. J'attendis encore
avant de me dcider  sortir, craignant de me laisser dominer par une
inquitude purile. Son absence se prolongea; une terreur invincible
s'empara de moi, et je sortis,  peine vtue, par un froid de quinze
degrs. Je craignais que Leoni n'et encore t au secours de quelques
malheureux perdus dans les neiges, comme cela tait arriv peu de nuits
auparavant, et j'tais rsolue  le chercher et  le suivre. J'appelai
Jeanne et sa femme; ils dormaient d'un si profond sommeil qu'ils ne
m'entendirent pas. Alors, dvore d'inquitude, je m'avanai jusqu'au
bord de la petite plate-forme palissade qui entourait le chalet, et
je vis une faible lueur argenter la neige  quelque distance. Je
crus reconnatre la lanterne que Leoni portait dans ses excursions
gnreuses. Je courus de ce ct aussi vite que me le permit la neige,
o j'entrais jusqu'aux genoux. J'essayai de l'appeler, mais le froid
me faisait claquer les dents, et le vent, qui me venait  la figure,
interceptait ma voix. J'approchai enfin de la lumire, et je pus voir
distinctement Leoni; il tait immobile  la place o je l'avais
aperu d'abord, et il tenait une bche. J'approchai encore, la neige
amortissait le bruit de mes pas; j'arrivai tout prs de lui sans qu'il
s'en apert. La lumire tait enferme dans son cylindre de mtal, et
ne sortait que par une fente oppose  moi et dirige sur lui.

Je vis alors qu'il avait cart la neige et entam la terre avec sa
bche; il tait jusqu'aux genoux dans un trou qu'il venait de creuser.

Cette occupation singulire,  une pareille heure et par un temps si
rigoureux, me causa une frayeur ridicule. Leoni semblait agit d'une
hte extraordinaire. De temps en temps il regardait autour de lui avec
inquitude; je me courbai derrire un rocher, car je fus pouvante de
l'expression de sa figure. Il me sembla qu'il allait me tuer s'il me
trouvait l. Toutes les histoires fantastiques et folles que j'avais
lues, tous les commentaires bizarres que j'avais faits sur son secret,
me revinrent  l'esprit; je crus qu'il venait dterrer un cadavre, et
je faillis m'vanouir. Je me rassurai un peu en le voyant continuer de
creuser et retirer bientt un coffre enfoui dans la terre. Il le regarda
avec attention, examina si la serrure n'avait pas t force; puis il le
posa hors du trou, et commena  y rejeter la terre et la neige, sans
prendre beaucoup de soin pour cacher les traces de son opration.

Quand je le vis prs de revenir  la maison avec son coffre, je craignis
qu'il ne s'apert de mon imprudente curiosit, et je m'enfuis aussi
vite que je pus. Je me htai de jeter dans un coin mes hardes humides
et de me recoucher, rsolue  feindre un profond sommeil lorsqu'il
rentrerait; mais j'eus le loisir de me remettre de mon motion, car il
resta encore plus d'une demi-heure sans reparatre.

Je me perdais en commentaires sur ce coffret mystrieux, enfoui
sans doute dans la montagne depuis notre arrive, et destine nous
accompagner comme un talisman de salut ou comme un instrument de mort.
Il me sembla qu'il ne devait pas contenir d'argent; car il tait assez
volumineux, et pourtant Leoni l'avait soulev d'une seule main et sans
effort. C'taient peut-tre des papiers d'o dpendait son existence
entire. Ce qui me frappait le plus, c'est qu'il me semblait dj avoir
vu ce coffre quelque part; mais il m'tait impossible de me rappeler en
quelle circonstance. Cette fois, sa forme et sa couleur se gravrent
dans ma mmoire comme par une sorte de ncessit fatale. Pendant toute
la nuit je l'eus devant les yeux, et dans mes rves j'en voyais sortir
une quantit d'objets bizarres: tantt des cartes reprsentant des
figures tranges, tantt des armes sanglantes: puis des fleurs, des
plumes et des bijoux; et puis des ossements, des vipres, des morceaux
d'or, des chanes et des carcans de fer.

Je me gardai bien de questionner Leoni et de lui laisser souponner ma
dcouverte. Il m'avait dit souvent que, le jour o j'apprendrais son
secret, tout serait fini entre nous; et quoiqu'il me rendt grce  deux
genoux d'avoir cru en lui aveuglment, il me faisait souvent comprendre
que la moindre curiosit de ma part lui serait odieuse. Nous partmes
le lendemain  dos de mulet, et nous prmes la poste  la ville la plus
prochaine jusqu' Venise.

Nous y descendmes dans une de ces maisons mystrieuses que Leoni
semblait avoir  sa disposition dans tous les pays. Celle-l tait
sombre, dlabre, et comme cache dans un quartier dsert de la ville.
Il me dit que c'tait la demeure d'un de ses amis absent; il me pria
de ne pas trop m'y dplaire pendant un jour ou deux; il ajouta que des
raisons importantes l'empchaient de se montrer sur-le-champ dans
la ville, mais qu'au plus tard dans vingt-quatre heures je serais
convenablement loge et n'aurais pas  me plaindre du sjour de sa
patrie.

Nous venions de djeuner dans une salle humide et froide, lorsqu'un
homme mal mis, d'une figure dsagrable et d'un teint maladif, se
prsenta en disant que Leoni l'avait fait appeler.

--Oui, oui, mon cher Thade, rpondit Leoni en se levant avec
prcipitation; soyez le bienvenu, et passons dans une autre pice pour
ne pas ennuyer madame de dtails d'affaires.

Leoni vint m'embrasser une heure aprs; il avait l'air agit, mais
content, comme s'il venait de remporter une victoire.

--Je te quitte pour quelques heures, me dit-il; je vais faire prparer
ton nouveau gte: nous y coucherons demain soir.



X.

Il fut dehors pendant tout le jour. Le lendemain il sortit de bonne
heure. Il semblait fort affair; mais son humeur tait plus joyeuse que
je ne l'avais encore vue. Cela me donna le courage de m'ennuyer encore
douze heures, et chassa la triste impression que me causait cette maison
silencieuse et froide. Dans l'aprs-midi, pour me distraire un peu,
j'essayai de la parcourir; elle tait fort ancienne: des restes
d'ameublement surann, des lambeaux de tenture et quelques tableaux 
demi dvors par les rats occuprent mon attention; mais un objet plus
intressant pour moi me rejeta dans d'autres penses. En entrant dans la
chambre o avait couch Leoni, je vis  terre le fameux coffre; il tait
ouvert et entirement vide. J'eus l'me soulage d'un grand poids. Le
dragon inconnu enferm dans ce coffre s'tait donc envol; la destine
terrible qu'il me semblait reprsenter ne pesait donc plus sur
nous!--Allons, me dis-je en souriant, la boite de Pandore s'est vide;
l'esprance est reste pour moi.

Comme j'allais me retirer, mon pied se posa sur un petit morceau d'ouate
oubli  terre au milieu de la chambre avec des lambeaux de papiers de
soie chiffonns. Je sentis quelque chose qui rsistait, et je le relevai
machinalement. Mes doigts rencontrrent le mme corps solide au travers
du coton, et en l'cartant j'y trouvai une pingle en gros brillants que
je reconnus aussitt pour appartenir  mon pre, et pour m'avoir servi
le jour du dernier bal  attacher une charpe sur mon paule. Cette
circonstance me frappa tellement que je ne pensai plus au coffre ni au
secret de Leoni. Je ne sentis plus qu'une vague inquitude pour ces
bijoux que j'avais emports dans ma fuite, et dont je ne m'tais plus
occupe depuis, pensant que Leoni les avait renvoys sur-le-champ.
La crainte que cette dmarche n'et t nglige me fut affreuse; et
lorsque Leoni rentra, la premire chose que je lui demandai ingnument
fut celle-ci:--Mon ami, n'as-tu pas oubli de renvoyer les diamants de
mon pre lorsque nous avons quitt Bruxelles?

Leoni me regarda d'une trange manire. Il semblait vouloir pntrer
jusqu'aux plus intimes profondeurs de mon me.

--Qu'as-tu  ne pas me rpondre? lui dis-je; qu'est-ce que ma question a
d'tonnant?

--A quel diable de propos vient-elle? reprit-il avec tranquillit.

--C'est qu'aujourd'hui, rpondis-je, je suis entre dans ta chambre par
dsoeuvrement, et j'ai trouv ceci par terre. Alors la crainte m'est
venue que, dans le trouble de nos voyages et l'agitation de notre fuite,
tu n'eusses absolument oubli de renvoyer les autres bijoux. Quant 
moi, je te l'ai  peine demand; j'avais perdu la tte.

En achevant ces mots, je lui prsentai l'pingle. Je parlais si
naturellement et j'avais si peu l'ide de le souponner qu'il le vit
bien; et prenant l'pingle avec le plus grand calme:

--Parbleu! dit-il, je ne sais comment cela se fait. O as-tu trouv
cela? Es-tu sre que cela vienne de ton pre et n'ait pas t oubli
dans cette maison par ceux qui l'ont occupe avant nous?

--Oh! lui dis-je, voici auprs du contrle un cachet imperceptible:
c'est la marque de mon pre. Avec une loupe tu y verras son chiffre.

--A la bonne heure, dit-il; cette pingle sera reste dans un de nos
coffres de voyage, et je l'aurai fait tomber ce matin en secouant
quelque harde. Heureusement c'est le seul bijou que nous ayons emport
par mgarde; tous les autres ont t remis  une personne sre et
adresss  Delpech, qui les aura exactement remis  ta famille. Je ne
pense pas que celui-ci vaille la peine d'tre rendu; ce serait imposer 
ta mre une triste motion de plus pour bien peu d'argent.

--Cela vaut encore au moins dix mille francs, rpondis-je.

--Eh bien, garde-le jusqu' ce que tu trouves une occasion pour le
renvoyer. Ah a! es-tu prte? les malles sont-elles refermes? Il y a
une gondole  la porte, et ta maison t'attend avec impatience; on sert
dj le souper.

Une demi-heure aprs nous nous arrtmes  la porte d'un palais
magnifique. Les escaliers taient couverts de tapis de drap amarante;
les rampes, de marbre blanc, taient charges d'orangers en fleurs, en
plein hiver, et de lgres statues qui semblaient se pencher sur nous
pour nous saluer. Le concierge et quatre domestiques en livre vinrent
nous aider  dbarquer. Leoni prit le flambeau de l'un d'eux, et,
l'levant, il me fit lire sur la corniche du pristyle cette inscription
en lettres d'argent sur un fond d'azur: Palazzo Leoni.--O mon ami,
m'criai-je, tu ne nous avais donc pas tromps? Tu es riche et noble, et
je suis chez toi!

Je parcourus ce palais avec une joie d'enfant. C'tait un des plus
beaux de Venise. L'ameublement et les tentures, clatants de fracheur,
avaient t copis sur les anciens modles, de sorte que les peintures
des plafonds et l'ancienne architecture taient dans une harmonie
parfaite avec les accessoires nouveaux. Notre luxe de bourgeois et
d'hommes du Nord est si mesquin, si entass, si commun, que je n'avais
jamais conu l'ide d'une pareille lgance. Je courais dans les
immenses galeries comme dans un palais enchant; tous les objets avaient
pour moi des formes inusites, un aspect inconnu; je me demandais si
je faisais un rve, et si j'tais vraiment la patronne et la reine de
toutes ces merveilles. Et puis, cette splendeur fodale m'entourait d'un
prestige nouveau. Je n'avais jamais compris le plaisir ou l'avantage
d'tre noble. En France on ne sait plus ce que c'est, en Belgique on ne
l'a jamais su. Ici, le peu de noblesse qui reste est encore fastueux et
fier; on ne dmolit pas les palais, on les laisse tomber. Au milieu de
ces murailles charges de trophes et d'cussons, sous ces plafonds
armoris, en face de ces aeux de Leoni peints par Titien et Vronse,
les uns graves et svres sous leurs manteaux fourrs, les autres
lgants et gracieux sous leur justaucorps de satin noir, je comprenais
cette vanit du rang, qui peut tre si brillante et si aimable quand
elle ne dcore pas un sot. Tout cet entourage d'illustration allait si
bien  Leoni, qu'il me serait impossible aujourd'hui encore de me le
reprsenter roturier. Il tait vraiment bien le fils de ces hommes 
barbe noire et  mains d'albtre, dont Van Dyck a immortalis le type.
Il avait leur profil d'aigle, leurs traits dlicats et fins, leur
grande taille, leurs yeux  la fois railleurs et bienveillants. Si ces
portraits avaient pu marcher, ils auraient march comme lui; s'ils
avaient parl, ils auraient eu son accent.--Eh quoi! lui disais-je en le
serrant dans mes bras, c'est toi, mon seigneur Leone Leoni, qui tais
l'autre jour dans ce chalet entre les chvres et les poules, avec une
pioche sur l'paule et une blouse autour de ta taille? C'est toi qui as
vcu six mois ainsi avec une pauvre fille sans nom et sans esprit, qui
n'a d'autre mrite que de t'aimer? Et tu vas me garder prs de toi, tu
vas m'aimer toujours, et me le dire chaque matin, comme dans le chalet?
Oh! c'est un sort trop lev et trop beau pour moi; je n'avais pas
aspir si haut, et cela m'effraie en mme temps que cela m'enivre.

--Ne sois pas effraye, me dit-il en souriant, sois toujours ma compagne
et ma reine. A prsent, viens souper, j'ai deux convives  te prsenter.
Arrange tes cheveux, sois jolie; et quand je t'appellerai ma femme,
n'ouvre pas de grands yeux tonns.

Nous trouvmes un souper exquis sur une table tincelante de vermeil,
de porcelaines et de cristaux. Les deux convives me furent gravement
prsents; ils taient Vnitiens, tous deux agrables de figure,
lgants dans leurs manires, et, quoique bien infrieurs  Leoni,
ayant dans la prononciation et dans la tournure d'esprit une certaine
ressemblance avec lui. Je lui demandai tout bas s'ils taient ses
parents.

--Oui, me rpondit-il tout haut en riant, ce sont mes cousins.

[Illustration: Il tait jusqu'aux genoux dans un trou.]

--Sans doute, ajouta celui qu'on appelait le marquis, nous sommes tous
cousins.

Le lendemain, au lieu de deux convives, il y en eut quatre ou cinq
diffrents  chaque repas. En moins de huit jours, noire maison fut
inonde d'amis intimes. Ces assidus me dvorrent de bien douces heures
que j'aurais pu passer avec Leoni, et qu'il fallait partager avec eux
tous. Mais Leoni, aprs un long exil, semblait heureux de revoir ses
amis et d'gayer sa vie: je ne pouvais former un dsir contraire au
sien, et j'tais heureuse de le voir s'amuser. Il est certain que la
socit de ces hommes tait charmante. Ils taient tous jeunes et
lgants, gais ou spirituels, aimables ou amusants; ils avaient
d'excellentes manires, et des talents pour la plupart. Toutes les
matines taient employes  faire de la musique; dans l'aprs-midi nous
nous promenions sur l'eau; aprs le dner nous allions au thtre, et en
rentrant on soupait et on jouait. Je n'aimais pas beaucoup  tre tmoin
de ce dernier divertissement, o des sommes immenses passaient chaque
soir de main en main. Leoni m'avait permis de me retirer aprs le
souper, et je n'y manquais pas. Peu  peu le nombre de nos connaissances
augmenta tellement, que j'en ressentis de l'ennui et de la fatigue; mais
je n'en exprimai rien. Leoni semblait toujours enchant de cette vie
dissipe. Tout ce qu'il y avait de dandys de toutes nations  Venise se
donna rendez-vous chez nous pour boire, pour jouer et pour faire de la
musique. Les meilleurs chanteurs des thtres venaient souvent mler
leurs voix  nos instruments et  la voix de Leoni, qui n'tait ni moins
belle ni moins habile que la leur. Malgr le charme de cette socit, je
sentais de plus en plus le besoin du repos. Il est vrai que nous avions
encore de temps en temps quelques bonnes heures de tte--tte; les
dandys ne venaient pas tous les jours: mais les habitus se composaient
d'une douzaine de personnes de fondation  notre table. Leoni les aimait
tant, que je ne pouvais me dfendre d'avoir aussi de l'amiti pour
elles. C'taient elles qui animaient tout le, reste par leur suprmatie
en tout sur les autres. Ces hommes taient vraiment remarquables, et
semblaient en quelque sorte des reflets de Leoni. Ils avaient entre eux
cette espce d'air de famille, cette conformit d'ides et de langage
qui m'avaient frappe ds le premier jour; c'tait un je ne sais quoi de
subtil et de recherch que n'avaient pas mme les plus distingus parmi
tous les autres. Leur regard tait plus pntrant, leurs rponses plus
promptes, leur aplomb plus seigneurial, leur prodigalit de meilleur
got. Ils avaient chacun une autorit morale sur une partie de ces
nouveaux venus; ils leur servaient de modle et de guide dans les
petites choses d'abord, et plus tard dans les grandes. Leoni tait l'me
de tout ce corps, le chef suprme qui imposait  cette brillante coterie
masculine la mode, le ton, le plaisir et la dpense.

[Illustration: Parbleu, ma chre petite, me rpondit...]

Cette espce d'empire lui plaisait, et je ne m'en tonnais pas; je
l'avais vu rgner plus ouvertement encore  Bruxelles, et j'avais
partag son orgueil et sa gloire; mais le bonheur du chalet m'avait
initie  des joies plus intimes et plus pures. Je le regrettais, et
ne pouvais m'empcher de le dire.--Et moi aussi, me disait-il, je le
regrette, ce temps de dlices, suprieur  toutes les fumes du monde,
mais Dieu n'a pas voulu changer pour nous le cours des saisons. Il n'y a
pas plus d'ternel bonheur que de printemps perptuel. C'est une loi de
la nature  laquelle nous ne pouvions nous soustraire. Sois sre que
tout est arrang pour le mieux dans ce monde mauvais. Le coeur de
l'homme n'a pas plus de vigueur que les biens de la vie n'ont de dure:
soumettons-nous, plions. Les fleurs se courbent, se fltrissent et
renaissent tous les ans; l'me humaine peut se renouveler comme une
fleur, quand elle connat ses forces et qu'elle ne s'panouit pas
jusqu' se briser. Six mois de flicit sans mlange, c'tait immense,
ma chre; nous serions morts de trop de bonheur si cela et continu, ou
nous en aurions abus. La destine nous commande de redescendre de nos
cimes thres et de venir respirer un air moins pur dans les villes.
Acceptons cette ncessit, et croyons qu'elle nous est bonne. Quand le
beau temps reviendra, nous retournerons  nos montagnes, nous serons
avides de retrouver tous les biens dont nous aurons t sevrs ici; nous
sentirons mieux le prix de notre calme intimit; et cette saison d'amour
et de dlices, que les souffrances de l'hiver nous eussent gte,
reviendra plus belle encore que la saison dernire.

--Oh! oui, lui disais-je en l'embrassant, nous retournerons en Suisse!
Oh! que tu es bon de le vouloir et de me le promettre!... Mais, dis-moi,
Leoni, ne pourrions-nous vivre ici plus simplement et plus ensemble?

Nous ne nous voyons plus qu'au travers d'un nuage de punch, nous ne nous
parlons plus qu'au milieu des chants et des rires. Pourquoi avons-nous
tant d'amis? Ne nous suffirions-nous pas bien l'un  l'autre?

--Ma Juliette, rpondait-il, les anges sont des enfants, et vous tes
l'un et l'autre. Vous ne savez pas que l'amour est l'emploi des plus
nobles facults de l'me, et qu'on doit mnager ces facults comme la
prunelle de ses yeux; vous ne savez pas, petite fille, ce que c'est que
votre propre coeur. Bonne, sensible et confiante, vous croyez que c'est
un foyer d'ternel amour; mais le soleil lui-mme n'est pas ternel.
Tu ne sais pas que l'me se fatigue comme le corps, et qu'il faut la
soigner de mme. Laisse-moi faire, Juliette, laisse-moi entretenir le
feu sacr dans ton coeur. J'ai intrt  me conserver ton amour, 
t'empcher de le dpenser trop vite. Toutes les femmes sont comme toi:
elles se pressent tant d'aimer que tout  coup elles n'aiment plus, sans
savoir pourquoi.

--Mchant, lui disais-je, sont-ce l les choses que tu me disais le soir
sur la montagne? Me priais-tu de ne pas trop t'aimer? croyais-tu que
j'tais capable de m'en lasser?

--Non, mon ange, rpondait Leoni en baisant mes mains, et je ne le
crois pas non plus  prsent. Mais coute mon exprience: les choses
extrieures ont sur nos sentiments les plus intimes une influence contre
laquelle les mes les plus fortes luttent en vain. Dans notre valle,
entours d'air pur, de parfums et de mlodies naturelles, nous pouvions
et nous devions tre tout amour, toute posie, tout enthousiasme; mais
souviens-toi qu'encore l, je le mnageais, cet enthousiasme si facile
 perdre, si impossible  retrouver quand on l'a perdu; souviens-toi de
nos jours de pluie, o je mettais une espce de rigueur  t'occuper pour
te prserver de la rflexion et de la mlancolie, qui en est la suite
invitable. Sois sre que l'examen trop frquent de soi-mme et des
autres est la plus dangereuse des recherches. Il faut secouer ce besoin
goste qui nous fait toujours fouiller dans notre coeur et dans celui
qui nous aime, comme un laboureur cupide qui puise la terre  force de
lui demander de produire. Il faut savoir se faire insensible et frivole
par intervalles; ces distractions ne sont dangereuses que pour les
coeurs faibles et paresseux. Une me ardente doit les rechercher pour
ne pas se consumer elle-mme; elle est toujours assez riche. Un mot, un
regard suffit pour la faire tressaillir au milieu du tourbillon lger
qui l'emporte, et pour la ramener plus ardente et plus tendre au
sentiment de sa passion. Ici, vois-tu, nous avons besoin de mouvement
et de varit; ces grands palais sont beaux, mais ils sont tristes. La
mousse marine en ronge le pied, et l'eau limpide qui les reflete est
souvent charge de vapeurs qui retombent en larmes. Ce luxe est austre,
et ces traces de noblesse qui te plaisent ne sont qu'une longue suite
d'pitaphes et de tombeaux qu'il faut orner de fleurs. Il faut remplir
de vivants cette demeure sonore, o tes pas te feraient peur si tu y
tais seule; il faut jeter de l'argent par les fentres  ce peuple
qui n'a pour lit que le parapet glac des ponts, afin que la vue de
sa misre ne nous rende pas soucieux au milieu de notre bien-tre.
Laisse-toi gayer par nos rires et endormir par nos chants; suis bonne
et insouciante, je me charge d'arranger ta vie et de te la rendre
agrable quand je ne pourrai te la rendre enivrante. Sois ma femme et
ma matresse  Venise, tu redeviendras mon ange et ma sylphide sur les
glaciers de la Suisse.



XI.

C'est par de tels discours qu'il apaisait mon inquitude et qu'il
me tranait, assoupie et confiante, sur le bord de l'abme. Je le
remerciais tendrement de la peine qu'il prenait pour me persuader,
quand d'un signe il pouvait me faire obir. Nous nous embrassions
avec tendresse, et nous retournions au salon bruyant o nos amis nous
attendaient pour nous sparer.

Cependant,  mesure que nos jours se succdaient ainsi, Leoni ne prenait
plus les mmes soins pour me les faire aimer. Il s'occupait moins de
la contrarit que j'prouvais, et lorsque je la lui exprimais, il la
combattait avec moins de douceur. Un jour mme il fut brusque et amer;
je vis que je lui causais de l'humeur: je rsolus de ne plus me plaindre
dsormais; mais je commenai  souffrir rellement et  me trouver
malheureuse. J'attendais avec rsignation que Leoni prt le temps de
revenir  moi. Il est vrai que dans ces moments-l il tait si bon et
si tendre que je me trouvais folle et lche d'avoir tant souffert. Mon
courage et ma confiance se ranimaient pour quelques jours; mais ces
jours de consolation taient de plus en plus rares. Leoni, me voyant
douce et soumise, me traitait toujours avec affection, mais il ne
s'apercevait plus de ma mlancolie; l'ennui me rongeait, Venise me
devenait odieuse: ses eaux, son ciel, ses gondoles, tout m'y dplaisait.
Pendant les nuits de jeu, j'errais seule sur la terrasse, au haut de
la maison; je versais des larmes amres; je me rappelais ma patrie, ma
jeunesse insouciante, ma mre si jolie et si bonne, mon pauvre pre si
tendre et si dbonnaire, et jusqu' ma tante avec ses petits soins
et ses longs sermons. Il me semblait que j'avais le mal du pays, que
j'avais envie de fuir, d'aller me jeter aux pieds de mes parents,
d'oublier  jamais Leoni. Mais si une fentre s'ouvrait au-dessous de
moi, si Leoni, las du jeu et de la chaleur, s'avanait sur le balcon
pour respirer la fracheur du canal, je me penchais sur la rampe pour le
voir, et mon coeur battait comme aux premiers jours de ma passion quand
il franchissait le seuil de la maison paternelle; si la lune donnait sur
lui et me permettait de distinguer sa noble taille sous le riche costume
de fantaisie qu'il portait toujours dans l'intrieur de son palais,
je palpitais d'orgueil et de plaisir, comme le jour o il m'avait
introduite dans ce bal d'o nous sortmes pour ne jamais revenir; si sa
voix dlicieuse, essayant une phrase de chant, vibrait sur les marbres
sonores de Venise et montait vers moi, je sentais mon visage inond de
larmes, comme le soir sur la montagne quand il me chantait une romance
compose pour moi le matin.

Quelques mots que j'entendis sortir de la bouche d'un de ses compagnons
augmentrent ma tristesse et mon dgot  un degr insupportable. Parmi
les douze amis de Leoni, le vicomte de Chalm, Franais, soi-disant
migr, tait celui dont je supportais l'assiduit avec le plus de
peine. C'tait le plus g de tous et le plus spirituel peut-tre; mais
sous ses manires exquises perait une sorte de cynisme dont j'tais
souvent rvolte. Il tait sardonique, indolent et sec; c'tait de plus
un homme sans moeurs et sans coeur; mais je n'en savais rien, et il me
dplaisait suffisamment sans cela. Un soir que j'tais sur le balcon, et
qu'un rideau de soie l'empchait de me voir, j'entendis qu'il disait au
marquis vnitien:--Mais o est donc Juliette? Cette manire de me nommer
me fit monter le sang au visage; j'coutai et je restai immobile.--Je
ne sais, rpondit le Vnitien.--Ah ! vous tes donc bien amoureux
d'elle?--Pas trop, rpondit-il, mais assez.--Et Leoni?--Leoni me la
cdera un de ces jours.--Comment! sa propre femme?--Allons donc,
marquis! est-ce que vous tes fou? reprit le vicomte: elle n'est pas
plus sa femme que la vtre, c'est une fille enleve  Bruxelles; quand
il en aura assez, ce qui ne tardera pas, je m'en chargerai volontiers.
Si vous en voulez aprs moi, marquis, inscrivez-vous en titre.--Grand
merci, rpondit le marquis; je sais comme vous dpravez les femmes, et
je craindrais de vous succder.

Je n'en entendis pas davantage; je me penchai  demi morte sur la
balustrade, et cachant mon visage dans mon chle, je sanglotai de colre
et de honte.

Ds le soir mme j'appelai Leoni dans ma chambre, et je lui demandai
raison de la manire dont j'tais traite par ses amis. Il prit cette
insulte avec une lgret qui m'enfona un trait mortel dans le
coeur.--Tu es une petite sotte, me dit-il; tu ne sais pas ce que c'est
que les hommes; leurs penses sont indiscrtes et leurs paroles encore
plus; les meilleurs sont encore les rous. Une femme forte doit rire de
leurs prtentions, au lieu de s'en fcher.

Je tombai sur un fauteuil et je fondis en larmes en m'criant:--O ma
mre, ma mre! qu'est devenue votre fille!

Leoni s'effora de m'apaiser, et il n'y russit que trop vite. Il se mit
 mes pieds, baisa mes mains et mes bras, me conjura de mpriser un sot
propos et de ne songer qu' lui et  son amour.

--Hlas! lui dis-je, que dois-je penser, quand vos amis se flattent de
me ramasser comme ils font de vos pipes quand elles ne vous plaisent
plus!

--Juliette, rpondit-il, l'orgueil bless te rend amre et injuste. J'ai
t libertin, tu le sais, je t'ai souvent parl des drglements de ma
jeunesse; mais je croyais m'en tre purifi  l'air de notre valle. Mes
amis vivent encore dans le dsordre o j'ai vcu, ils ne savent pas, ils
ne comprendraient jamais les six mois que nous avons passs en Suisse.
Mais toi, devrais-tu les mconnatre et les oublier?

Je lui demandai pardon, je versai des larmes plus douces sur son front
et sur ses beaux cheveux; je m'efforai d'oublier la funeste impression
que j'avais reue. Je me flattais d'ailleurs qu'il ferait entendre  ses
amis que je n'tais point une fille entretenue et qu'ils eussent  me
respecter; mais il ne voulut pas le faire ou il n'y songea pas, car le
lendemain et les jours suivants je vis les regards de M. de Chalm me
suivre et me solliciter avec une impudence rvoltante.

J'tais au dsespoir, mais je ne savais plus comment me soustraire aux
maux o je m'tais prcipite. J'avais trop d'orgueil pour tre heureuse
et trop d'amour pour m'loigner.

Un soir, j'tais entre dans le salon pour prendre un livre que j'avais
oubli sur le piano. Leoni tait en petit comit avec ses lus; ils
taient groups autour de la table  th au bout de la chambre, qui
tait peu claire, et ne s'apercevaient pas de ma prsence. Le
vicomte semblait tre dans une de ses dispositions taquines les plus
mchantes.--Baron Leone de Leoni, dit-il d'une voix sche et railleuse,
sais-tu, mon ami, que tu t'enfonces cruellement?--Qu'est-ce que tu veux
dire? reprit Leoni, je n'ai pas encore de dettes  Venise.--Mais tu en
auras bientt.--J'espre que oui, rpondit Leoni avec la plus grande
tranquillit.--Vive Dieu! dit le marquis, tu es le premier des hommes
pour te ruiner; un demi-million en trois mois, sais-tu que c'est un
trs-joli train!

La surprise m'avait enchane  ma place; immobile et retenant ma
respiration, j'attendis la suite de ce singulier entretien.

--Un demi-million? demanda le marquis vnitien avec indiffrence.

--Oui, repartit Chalm, le juif Thade lui a compt cinq cent mille
francs au commencement de l'hiver.

--C'est trs-bien, dit le marquis. Leoni, as-tu pay le loyer de ton
palais hrditaire?

--Parbleu! d'avance, dit Chalm; est-ce qu'on le lui aurait lou sans a?

--Qu'est-ce que tu comptes faire quand tu n'auras plus rien? demanda 
Leoni un autre de ses affids.

--Des dettes, rpondit Leoni avec un calme imperturbable.

--C'est plus facile que de trouver des juifs qui nous laissent trois
mois en paix, dit le vicomte. Que feras-tu quand tes cranciers te
prendront au collet?

--Je prendrai un joli petit bateau... rpondit Leoni en souriant.

--Bien! Et tu iras  Trieste?

--Non, c'est trop prs;  Palerme, je n'y ai pas encore t.

--Mais quand on arrive quelque part, dit le marquis, il faut faire
figure ds les premiers jours.

--La Providence y pourvoira, rpondit Leoni, c'est la mre des
audacieux.

--Mais non pas celle des paresseux, dit Chalm, et je ne connais au monde
personne qui le soit plus que toi. Que diable as-tu fait en Suisse avec
ton infante pendant six mois?

--Silence l-dessus, rpondit Leoni; je l'ai aime, et je jetterai mon
verre au nez de quiconque le trouvera plaisant.

--Leoni, tu bois trop, lui cria un autre de ses compagnons.

--Peut-tre, rpondit Leoni, mais j'ai dit ce que j'ai dit.

Le vicomte ne rpondit pas  cette espce de provocation, et le marquis
se hta de dtourner la conversation.

--Mais pourquoi, diable! ne joues-tu pas? dit-il  Leoni.

--Ventre-Dieu! je joue tous les jours pour vous obliger, moi qui dteste
le jeu; vous me rendrez stupide avec vos cartes et vos ds, et vos
poches qui sont comme le tonneau des Danades, et vos mains insatiables.
Vous n'tes que des sots, vous tous. Quand vous avez fait un coup, au
lieu de vous reposer et de jouir de la vie en voluptueux, vous vous
agitez jusqu' ce que vous ayez gt la chance.

--La chance, la chance! dit le marquis, on sait ce que c'est que la
chance.

--Grand merci! dit Leoni, je ne veux plus le savoir; j'ai t trop bien
trill  Paris. Quand je pense qu'il y a un homme, que Dieu veuille
bien dans sa misricorde donner  tous les diables!...

--Eh bien! dit le vicomte.

--Un homme, dit le marquis, dont il faudra que nous nous dbarrassions
 tout prix si nous voulons retrouver la libert sur la terre. Mais
patience, nous sommes deux contre lui.

--Sois tranquille, dit Leoni, je n'ai pas tellement oubli la vieille
coutume du pays, que je ne sache purger notre route de celui qui me
gnera. Sans mon diable d'amour qui me tenait  la cervelle, j'avais
beau jeu en Belgique.

--Toi? dit le marquis, tu n'as jamais opr dans ce genre-l, et tu n'en
auras jamais le courage.

--Le courage? s'cria Leoni en se levant  demi avec des yeux
tincelants.

--Pas d'extravagances, reprit le marquis avec cet effroyable sang-froid
qu'ils avaient tous. Entendons-nous: tu as du courage pour tuer un
ours ou un sanglier; mais pour tuer un homme, tu as trop d'ides
sentimentales et philosophiques dans la tte.

--Cela se peut, rpondit Leoni en se rasseyant, cependant je ne sais
pas.

--Tu ne veux donc pas jouer  Palerme? dit le vicomte.

--Au diable le jeu! Si je pouvais me passionner pour quelque chose, pour
la chasse, pour un cheval, pour une Calabraise olivtre, j'irais l't
prochain m'enfermer dans les Abruzzes et passer encore quelques mois 
vous oublier tous.

--Repassionne-toi pour Juliette, dit le vicomte avec ironie.

--Je ne me repassionnerai pas pour Juliette, rpondit Leoni avec colre;
mais je te donnerai un soufflet si tu prononces encore son nom.

--Il faut lui faire boire du th, dit le vicomte; il est ivre-mort.

--Allons, Leoni, s'cria le marquis en lui serrant le bras, tu nous
traites horriblement ce soir; qu'as-tu donc? ne sommes-nous plus tes
amis? doutes-tu de nous? parle.

--Non, je ne doute pas de vous, dit Leoni, vous m'avez rendu autant que
je vous ai pris. Je sais ce que vous valez tous; le bien et le mal, je
juge, tout cela sans prjug et sans prvention.

--Ah! il ferait beau voir! dit le vicomte entre ses dents.

--Allons, du punch, du punch! crirent les autres. Il n'y a plus de
bonne humeur possible si nous n'achevons de griser Chalm et Leoni; ils
en sont aux attaques de nerfs, mettons-les dans l'extase.

--Oui, mes amis, mes bons amis! cria Leoni, le punch, l'amiti! la vie,
la belle vie! A bas les cartes! ce sont elles qui me rendent maussade;
vive l'ivresse! vivent les femmes! vive la paresse, le tabac, la
musique, l'argent! vivent les jeunes filles et les vieilles comtesses!
vive le diable, vive l'amour! vive tout ce qui fait vivre! Tout est bon
quand on est assez bien constitu pour profiter et jouir de tout.

Ils se levrent tous en entonnant un choeur bachique: je m'enfuis,
je montai l'escalier avec l'garement d'une personne qui se croit
poursuivie, et je tombai sans connaissance sur le parquet de ma chambre.



XII.

Le lendemain matin on me trouva tendue sur le tapis, raide et glace
comme par la mort; j'eus une fivre crbrale. Je crois que Leoni me
donna des soins; il me sembla le voir souvent  mon chevet, mais je n'en
pus conserver qu'une ide vague. Au bout de trois jours j'tais hors de
danger. Leoni vint alors savoir de mes nouvelles de temps en temps, et
passer une partie de l'aprs-midi avec moi. Il quittait le palais tous
les soirs  six heures et ne rentrait que le lendemain matin; j'ai su
cela plus tard.

De tout ce que j'avais entendu, je n'avais compris clairement qu'une
chose, qui tait la cause de mon dsespoir: c'est que Leoni ne m'aimait
plus. Jusque-l je n'avais pas voulu le croire, quoique toute sa
conduite dut me le faire comprendre. Je rsolus de ne pas contribuer
plus longtemps  sa ruine, et de ne pas abuser d'un reste de compassion
et de gnrosit qui lui prescrivait encore des gards envers moi. Je
le fis appeler aussitt que je me sentis la force de supporter cette
entrevue, et je lui dclarai ce que je lui avais entendu dire de moi au
milieu de l'orgie; je gardai le silence sur tout le reste. Je ne voyais
pas clair dans cette confusion d'infamies que ses amis m'avaient fait
pressentir; je ne voulais pas comprendre cela. Je consentais  tout,
d'ailleurs:  mon abandon,  mon dsespoir et  ma mort.

Je lui signifiai que j'tais dcide  partir dans huit jours, que je ne
voulais rien accepter de lui dsormais. J'avais gard l'pingle de
mon pre; en la vendant, j'aurais bien au del de ce qu'il me fallait
d'argent pour retourner  Bruxelles.

Le courage avec lequel je parlai, et que la fivre aidait sans doute,
frappa Leoni d'un coup inattendu. Il garda le silence et marcha avec
agitation dans la chambre; puis des sanglots et des cris s'chapprent
de sa poitrine; il tomba suffoqu sur une chaise. Effraye de l'tat
o je le voyais, je quittai comme malgr moi ma chaise longue et je
m'approchai de lui avec sollicitude. Alors il me saisit dans ses bras,
et me serrant avec frnsie: --Non, non! tu ne me quitteras pas,
s'cria-t-il, jamais je n'y consentirai; si la fiert, bien juste et
bien lgitime, ne se laisse pas flchir, je me coucherai  tes pieds, en
travers de cette porte, et je me tuerai si tu marches sur moi. Non, tu
ne t'en iras pas, car je t'aime avec passion; tu es la seule femme au
monde que j'aie pu respecter et admirer encore aprs l'avoir possde
six mois. Ce que j'ai dit est une sottise, une infamie et un mensonge;
tu ne sais pas, Juliette, oh! tu ne sais pas tous mes malheurs! tu
ne sais pas  quoi me condamne une socit d'hommes perdus,  quoi
m'entrane une me de bronze, de feu, d'or et de boue, que j'ai reue du
ciel et de l'enfer runis! Si tu ne veux plus m'aimer, je ne veux plus
vivre. Que n'ai-je pas fait, que n'ai-je pas sacrifi, que n'ai-je pas
souill pour m'attacher  cette vie excrable qu'ils m'ont faite! Quel
dmon moqueur s'est donc enferm dans mon cerveau pour que j'y trouve
encore parfois de l'attrait, et pour que je brise, en m'y lanant,
les liens les plus sacrs? Ah! il est temps d'en finir; je n'avais eu,
depuis que je suis au monde, qu'une priode vraiment belle, vraiment
pure, celle o je t'ai possde et adore. Cela m'avait lav de toutes
mes iniquits, et j'aurais d rester sous la neige dans le chalet; je
serais mort en paix avec toi, avec Dieu et avec moi-mme, tandis que me
voil perdu  tes yeux et aux miens. Juliette, Juliette! grce, pardon!
je sens mon me se briser si tu m'abandonnes. Je suis encore jeune; je
veux vivre, je veux tre heureux, et je ne le serai jamais qu'avec
toi. Vas-tu me punir de mort pour un blasphme chapp  l'ivresse? Y
crois-tu, y peux-tu croire? Oh! que je souffre! que j'ai souffert depuis
quinze jours! J'ai des secrets qui me brlent les entrailles; si je
pouvais te les dire... mais tu ne pourrais jamais les entendre jusqu'au
bout!

--Je les sais, lui dis-je; et si tu m'aimais, je serais insensible 
tout le reste...

--Tu les sais! s'cria-t-il d'un air gar, tu les sais! Que sais-tu?

--Je sais que vous tes ruin, que ce palais n'est point  vous, que
vous avez mang en trois mois une somme immense; je sais que vous tes
habitu  cette existence aventureuse et  ces dsordres. J'ignore
comment vous dfaites si vite et comment vous rtablissez votre fortune
ainsi; je pense que le jeu est votre perte et votre ressource; je crois
que vous avez autour de vous une socit funeste, et que vous luttez
contre d'affreux conseils; je crois que vous tes au bord d'un abme,
mais que vous pouvez encore le fuir.

--Eh bien! oui, tout cela est vrai, s'cria-t-il, tu sais tout! et tu me
le pardonnerais?

--Si je n'avais perdu votre amour, lui dis-je, je croirais n'avoir rien
perdu en quittant ce palais, ce faste et ce monde qui me sont odieux.
Quelque pauvres que nous fussions, nous pourrions toujours vivre comme
nous avons fait dans notre chalet, soit l, soit ailleurs, si vous tes
las de la Suisse. Si vous m'aimiez encore, vous ne seriez pas perdu;
car vous ne penseriez ni au jeu, ni  l'intemprance, ni  aucune des
passions que vous avez clbres dans un toast diabolique; si vous
m'aimiez, nous paierions avec ce qui vous reste ce que vous pouvez
devoir, et nous irions nous ensevelir et nous aimer dans quelque
retraite o j'oublierais vite ce que je viens d'apprendre, o je ne vous
le rappellerais jamais, o je ne pourrais pas en souffrir... Si vous
m'aimiez...!

--Oh! je t'aime, je t'aime, s'cria-t-il; partons! sauvons-nous,
Sauve-moi! Sois ma bienfaitrice, mon ange, comme tu l'as toujours t.
Viens, pardonne-moi!

Il se jeta  mes pieds, et tout ce que la passion la plus fervente peut
dicter, il me le dit avec tant de chaleur, que j'y crus... et que j'y
croirai toujours. Leoni me trompait, m'avilissait, et m'aimait en mme
temps.

Un jour, pour se soustraire aux vifs reproches que je lui adressais, il
essaya de rhabiliter la passion du jeu.

--Le jeu, me dit-il avec cette loquence spcieuse qui n'avait que
trop d'empire sur moi, c'est une passion bien autrement nergique que
l'amour. Plus fconde en drames terribles, elle est plus enivrante,
plus hroque dans les actes qui concourent  son but. Il faut le dire,
hlas! si ce but est vil en apparence, l'ardeur est puissante, l'audace
est sublime, les sacrifices sont aveugles et sans bornes. Jamais, il
faut que tu le saches, Juliette, jamais les femmes n'en inspirent de
pareils. L'or est une puissance suprieure  la leur. En force, en
courage, en dvouement, en persvrance, au prix du joueur, l'amant
n'est qu'un faible enfant dont les efforts sont dignes de piti.
Combien peu d'hommes avez-vous vus sacrifier  leur matresse ce bien
inestimable, cette ncessit sans prix, cette condition d'existence sans
laquelle on pense qu'il n'y a pas d'existence supportable, l'honneur! Je
n'en connais gure dont le dvouement aille plus loin que le sacrifice
de la vie. Tous les jours le joueur immole son honneur et supporte la
vie. Le joueur est pre, il est stoque; il triomphe froidement, il
succombe froidement; il passe en quelques heures des derniers rangs de
la socit aux premiers; dans quelques heures il redescend au point
d'o il tait parti, et cela sans changer d'attitude ni de visage. Dans
quelques heures, sans quitter la place o son dmon l'enchane, il
parcourt toutes les vicissitudes de la vie, il passe par toutes les
chances de fortune qui reprsentent les diffrentes conditions sociales.
Tour  tour roi et mendiant, il gravit d'un seul bond l'chelle immense,
toujours calme, toujours matre de lui, toujours soutenu par sa robuste
ambition, toujours excit par l'acre soif qui le dvore. Que sera-t-il
toute l'heure? prince ou esclave? Comment sortira-t-il de cet antre?
nu, ou courb sous le poids de l'or? Qu'importe? Il y reviendra demain
refaire sa fortune, la perdre ou la tripler. Ce qu'il y a d'impossible
pour lui, c'est le repos; il est comme l'oiseau des temptes, qui ne
peut vivre sans les flots agits et les vents en fureur. On l'accuse
d'aimer l'or? il l'aime si peu qu'il le jette  pleines mains. Ces dons
de l'enfer ne sauraient lui profiter ni l'assouvir. A peine riche, il
lui tarde d'tre ruin afin de goter encore cette nerveuse et terrible
motion sans laquelle la vie lui est insipide. Qu'est-ce donc que l'or
 ses yeux? Moins par lui-mme que des grains de sable aux vtres. Mais
l'or lui est un emblme des biens et des maux qu'il vient chercher et
braver. L'or, c'est son jouet, c'est son ennemi, c'est son Dieu, c'est
son rve, c'est son dmon, c'est sa matresse, c'est sa posie; c'est
l'ombre qu'il poursuit, qu'il attaque, qu'il treint, puis qu'il laisse
chapper, pour avoir le plaisir de recommencer la lutte et de se prendre
encore une fois corps  corps avec le destin. Va! c'est beau cela! c'est
absurde, il faut le condamner, parce que l'nergie, employe ainsi, est
sans profit pour la socit, parce que l'homme qui dirige ses forces
vers un pareil but vole  ses semblables tout le bien qu'il aurait pu
leur faire avec moins d'gosme; mais en le condamnant, ne le mprisez
pas, petites organisations qui n'tes capables ni de bien ni de mal; ne
mesurez qu'avec effroi le colosse de volont qui lutte ainsi sur une mer
fougueuse pour le seul plaisir d'exercer sa vigueur et de la jeter en
dehors de lui. Son gosme le pousse au milieu des fatigues et des
dangers, comme le vtre vous enchane  de patientes et laborieuses
professions. Combien comptez-vous, dans le monde, d'hommes qui
travaillent pour la patrie sans songer  eux-mmes? Lui, il s'isole
franchement, il se met  part; il dispose de son avenir, de son prsent,
de son repos, de son honneur. Il se condamne  la souffrance,  la
fatigue. Dplorez son erreur, mais ne vous comparez pas  lui, dans le
secret de votre orgueil, pour vous glorifier  ses dpens. Que son fatal
exemple serve seulement  vous consoler de votre inoffensive nullit.

--O ciel! lui rpondis-je, de quels sophismes votre coeur s'est-il donc
nourri, ou bien quelle est la faiblesse de mon intelligence? Quoi! le
joueur ne serait pas mprisable? O Leoni, pourquoi, ayant tant de
force, ne l'avez-vous pas employe  vous dompter dans l'intrt de vos
semblables?

--C'est, rpondit-il d'un ton ironique et amer, que j'ai mal compris la
vie, apparemment; c'est que mon amour-propre m'a mal conseill. C'est
qu'au lieu de monter sur un thtre somptueux, je suis monts sur un
thtre en plein vent; c'est qu'au lieu de m'employer  dclamer
de spcieuses moralits sur la scne du monde et  jouer les rles
hroques, je me suis amus, pour donner carrire  la vigueur de mes
muscles,  faire des tours de force et  me risquer sur un fil d'archal.
Et encore cette comparaison ne vaut rien: le saltimbanque a sa vanit,
connue le tragdien, comme l'orateur philanthrope. Le joueur n'en a pas;
il n'est ni admir, ni applaudi, ni envi. Ses triomphes sont si courts
et si hasards, que ce n'est pas la peine d'en parler. Au contraire, la
socit le condamne, le vulgaire le mprise, surtout les jours o il
a perdu. Tout son charlatanisme consiste  faire bonne contenance, 
tomber dcemment devant un groupe d'intresss qui ne le regardent mme
pas, tant ils ont une autre contention d'esprit qui les absorbe! Si dans
ses rapides heures de fortune il trouve quelque plaisir  satisfaire les
vulgaires vanits du luxe, c'est un tribut bien court qu'il paie aux
faiblesses humaines. Bientt il va sacrifier sans piti ces puriles
jouissances d'un instant  l'activit dvorante de son me,  celle
fivre infernale qui ne lui permet pas de vivre tout un jour de la vie
des autres hommes. De la vanit  lui! il n'en a pas le temps, il a bien
autre chose  faire! N'a-t-il pas son coeur  faire souffrir, sa tte 
bouleverser, son sang  boire, sa chair  tourmenter, son or  perdre,
sa vie  remettre en question,  reconstruire,  dfaire,  tordre, 
dchirer par lambeaux,  risquer en bloc,  reconqurir pice  pice, 
mettre dans sa bourse,  jeter sur la table  chaque instant? Demandez
au marin s'il peut vivre  terre,  l'oiseau s'il peut tre heureux sans
ses ailes, au coeur de l'homme s'il peut se passer d'motions.

Le joueur n'est donc pas criminel par lui-mme; c'est sa position
sociale qui presque toujours le rend tel, c'est sa famille qu'il ruine
ou qu'il dshonore. Mais supposez-le, comme moi, isol dans le monde,
sans affections, sans parents assez intimes pour tre prises en
considration, libre, abandonn  lui-mme, rassasi ou tromp en
amour, comme je l'ai t si souvent, et vous plaindrez son erreur, vous
regretterez pour lui qu'il ne soit pas n avec un temprament sanguin et
vaniteux plutt qu'avec un temprament bilieux et concentr.

O prend-on que le joueur soit dans la mme catgorie que les
flibustiers et les brigands? Demandez aux gouvernements pourquoi ils
tirent une partie de leurs richesses d'une source si honteuse! Eux seuls
sont coupables d'offrir ces horribles tentations  l'inquitude, ces
funestes ressources au dsespoir.

Si l'amour du jeu n'est pas en lui-mme aussi honteux que la plupart des
autres penchants, c'est le plus dangereux de tous, le plus pre, le plus
irrsistible, celui dont les consquences sont les plus misrables. Il
est presque impossible au joueur de ne pas se dshonorer au bout de
quelques annes.

Quant  moi, poursuivit-il d'un air plus sombre et d'une voix moins
vibrante, aprs avoir pendant longtemps support cette vie d'angoisses
et de convulsions avec l'hrosme chevaleresque qui tait  la base de
mon caractre, je me laissai enfin corrompre; c'est  dire que, mon me
s'usant peu  peu  ce combat perptuel, je perdis la force stoque avec
laquelle j'avais su accepter les revers, supporter les privations d'une
affreuse misre, recommencer patiemment l'difice de ma fortune, parfois
avec une obole, attendre, esprer, marcher prudemment et pas  pas,
sacrifier tout un mois  rparer les pertes d'un jour. Telle fut
longtemps ma vie. Mais enfin, las de souffrir, je commenai  chercher
hors de ma volont, hors de ma vertu (car il faut bien le dire, le
joueur a sa vertu aussi), les moyens de regagner plus vite les valeurs
perdues; j'empruntai, et ds lors je fus perdu moi-mme.

On souffre d'abord cruellement de se trouver dans une situation
indlicate; et puis on s'y fait comme  tout, on s'tourdit, on se
blase. Je fis comme font les joueurs et les prodigues; je devins
nuisible et dangereux  mes amis. J'accumulai sur leurs ttes les maux
que longtemps j'avais courageusement assums sur la mienne. Je fus
coupable; je risquai mon honneur, puis l'existence et l'honneur de mes
proches, comme j'avais risqu mes biens. Le jeu a cela d'horrible, qu'il
ne vous donne pas de ces leons sur lesquelles il n'y a point  revenir.
Il est toujours l qui vous appelle! Cet or, qui ne s'puise jamais, est
toujours devant vos yeux. Il vous suit, il vous invite, il vous dit:
Espre! et parfois il tient ses promesses, il vous rend l'audace, il
rtablit votre crdit, il semble retarder encore le dshonneur; mais le
dshonneur est consomm du jour o l'honneur est volontairement mis en
risque.

Ici Leoni baissa la tte et tomba dans un morne silence; la confession
qu'il avait peut-tre song  me faire expira sur ses lvres. Je vis 
sa honte et  sa tristesse qu'il tait bien inutile de rtorquer les
arguments sophistiques de son dsordre; sa conscience s'en tait dj
charge.

--Ecoute, me dit-il quand nous fmes rconcilis, demain je ferme la
maison  tous mes commensaux, et je pars pour Milan, o j'ai  toucher
encore une somme assez forte qui m'est due. Pendant ce temps, soigne-toi
bien, rtablis ta sant, mets en ordre toutes les requtes de nos
cranciers, et fais les apprts de notre dpart. Dans huit jours, dans
quinze au plus, je reviendrai payer nos dettes et te chercher pour aller
vivre avec toi o tu voudras, pour toujours.

Je crus  tout, je consentis  tout. Il partit, et la maison fut ferme.
Je n'attendis pas que je fusse entirement gurie pour m'occuper de
remettre tout en ordre et de reviser les mmoires des fournisseurs.
J'esprais que Leoni m'crirait ds son arrive  Milan, comme il
me l'avait promis; il fut plus de huit jours sans me donner de ses
nouvelles. Il m'annona enfin qu'il tait sr de toucher beaucoup plus
d'argent que nous n'en devions, mais qu'il serait oblig de rester vingt
jours absent au lieu de quinze. Je me rsignai. Au bout de vingt jours,
une nouvelle lettre m'annona qu'il tait forc d'attendre ses rentres
jusqu' la fin du mois. Je tombai dans le dcouragement. Seule dans ce
grand palais, o, pour chapper aux insolentes visites des compagnons de
Leoni, j'tais oblige de me cacher, de baisser les stores de ma fentre
et de soutenir une espce de sige, dvore d'inquitude, malade et
faible, livre aux plus noires rflexions et  tous les remords que
l'aiguillon du malheur rveille, je fus plusieurs fois tente de mettre
fin  ma dplorable vie.

Mais je n'tais pas au bout de mes souffrances.



XIII.

Un matin, que je croyais tre seule dans le grand salon et que je tenais
un livre ouvert sur mes genoux, sans songer  le regarder, j'entendis du
bruit auprs de moi, et, sortant de ma lthargie, je vis la dtestable
figure du vicomte de Chalm. Je fis un cri, et j'allais le chasser,
lorsqu'il se confondit en excuses d'un air  la fois respectueux et
railleur, auquel je ne sus que rpondre. Il me dit qu'il avait forc ma
porte sur l'autorisation d'une lettre de Leoni, qui l'avait spcialement
charg de venir s'informer de ma sant et de lui en donner des
nouvelles. Je ne crus point  ce prtexte, et j'allais je lui dire;
mais, sans m'en laisser le temps, il se mit  parler lui-mme avec un
sang-froid si impudent, qu' moins d'appeler mes gens, il m'et
t impossible de le mettre  la porte. Il tait dcid  ne rien
comprendre.

--Je vois, Madame, me dit-il d'un air d'intrt hypocrite, que vous tes
informe de la situation fcheuse o se trouve le baron. Soyez sre que
mes faibles ressources sont  sa disposition; c'est malheureusement bien
peu de chose pour contenter la prodigalit d'un caractre si magnifique.
Ce qui me console, c'est qu'il est courageux, entreprenant et ingnieux.
Il a refait plusieurs fois sa fortune; il la relvera encore. Mais vous
aurez  souffrir, vous, madame, si jeune, si dlicate et si digne d'un
meilleur sort! C'est pour vous que je m'afflige profondment des folies
de Leoni et de toutes celles qu'il va encore commettre avant de trouver
des ressources. La misre est une horrible chose  votre ge, et quand
en a toujours vcu dans le luxe...

Je l'interrompis brusquement; car je crus voir o il voulait en venir
avec son injurieuse compassion. Je ne comprenais pas encore toute la
bassesse de ce personnage.

Devinant ma mfiance, il s'empressa de la combattre. Il me fit entendre,
avec toute la politesse de son langage subtil et froid, qu'il se jugeait
trop vieux et trop peu riche pour m'offrir son appui, mais qu'un jeune
lord immensment riche, qui m'avait t prsent par lui, et qui m'avait
fait quelques visites, lui avait confi l'honorable message de me tenter
par des promesses magnifiques. Je n'eus pas la force de rpondre  cet
affront; j'tais si faible et si abattue, que je me mis  pleurer sans
rien dire. L'infme Chalm crut que j'tais branle; et, pour me dcider
entirement, il me dclara que Leoni ne reviendrait point  Venise,
qu'il tait enchan aux pieds de la princesse Zagarolo, et qu'il lui
avait donn plein pouvoir de traiter cette affaire avec moi.

L'indignation me rendit enfin la prsence d'esprit dont j'avais besoin
pour accabler cet homme de mpris et de confusion. Mais il fut bientt
remis de son trouble.--Je vois, Madame, me dit-il, que votre jeunesse et
votre candeur ont t cruellement abuses, et je ne saurais vous rendre
haine pour haine, car vous me mconnaissez et vous m'accusez; moi, je
vous connais et vous estime. J'aurai, pour entendre vos reproches et
vos injures, tout le stocisme dont le vritable dvouement doit savoir
s'armer, et je vous dirai dans quel abme vous tes tombe et de quelle
abjection je veux vous retirer.

Il pronona ces mots avec tant de force et de calme, que mon crdule
caractre en fut comme subjugu. Un instant je pensai que, dans le
trouble de mes malheurs, j'avais peut-tre mconnu un homme sincre.
Fascine par l'impudente srnit de son visage, j'oubliai les
dgotantes paroles que je lui avais entendu prononcer, et je lui
laissai le temps de parler. Il vit qu'il fallait profiter de ce moment
d'incertitude et de faiblesse, et se hta de me donner sur Leoni des
renseignements d'une odieuse vrit.

--J'admire, dit-il, comment votre coeur, facile et confiant, a pu
s'attacher si longtemps  un caractre semblable, il est vrai que la
nature l'a dot de sductions irrsistibles, et qu'il a une habilet
extraordinaire pour cacher ses turpitudes et pour prendre les dehors de
la loyaut. Toutes les villes de l'Europe le connaissent pour un rou
charmant. Quelques personnes seulement en Italie savent qu'il est
capable de toutes les sclratesses pour satisfaire ses fantaisies
innombrables. Aujourd'hui vous le verrez se modeler sur le type de
Lovelace, demain sur celui du pastor Fido. Comme il est un peu pote,
il est capable de recevoir toutes les impressions, de comprendre et de
singer toutes les vertus, d'tudier et de jouer tous les rles. Il croit
sentir tout ce qu'il imite, et quelquefois il s'identifie tellement avec
le personnage qu'il a choisi, qu'il en ressent les passions et en saisit
la grandeur. Mais, comme le fond de son me est vil et corrompu, comme
il n'y a en lui qu'affectation et caprice, le vice se rveille tout
 coup dans son sang, l'ennui de son hypocrisie le jette dans des
habitudes entirement contraires  celles qui semblaient lui tre
naturelles. Ceux qui ne l'ont vu que sous une de ses faces mensongres
s'tonnent et le croient devenu fou; ceux qui savent que son caractre
est de n'en avoir aucun de vrai, sourient et attendent paisiblement
quelque nouvelle invention.

Quoique ce portrait horrible me rvoltai au point de me suffoquer, il
me semblait y voir briller des traits d'une lumire accablante. J'tais
atterre, mes nerfs se contractaient. Je regardais Chalm d'un air
effar: il s'applaudit de sa puissance, et continua:

--Ce caractre vous tonne; si vous aviez plus d'exprience, ma chre
dame, vous sauriez qu'il est fort rpandu dans le monde. Pour l'avoir 
un certain degr, il faut une certaine supriorit d'intelligence; et si
beaucoup de sots s'en abstiennent, c'est qu'ils sont incapables de le
soutenir. Vous verrez presque toujours un homme mdiocre et vain se
renfermer dans une manire d'tre obstine qu'il prendra pour une
spcialit, et qui le consolera des succs d'autrui. Il s'avouera moins
brillant, mais il se dclarera plus solide et plus utile. La terre n'est
peuple que d'imbciles insupportables ou de fous nuisibles. Tout bien
considr, j'aime encore mieux les derniers; j'ai assez de prudence pour
m'en prserver et assez de tolrance pour m'en amuser. Mieux vaut rire
avec un malicieux bouffon que biller avec un bon homme ennuyeux. C'est
pourquoi vous m'avez vu dans l'intimit d'un homme que je n'aime ni
n'estime. D'ailleurs j'tais attir ici par vos manires affables, par
votre anglique douceur; je me sentais pour vous une amiti paternelle.
Le jeune lord Edwards, qui vous avait vue de sa fentre passer des
heures entires immobile et rveuse  votre balcon, m'avait pris pour
confident de la passion violente qu'il a conue pour vous. Je l'avais
prsent ici, dsirant franchement et ardemment que vous ne restassiez
pas plus longtemps dans la position douloureuse et humiliante o
l'abandon de Leoni vous laissait; je, savais que lord Edwards avait une
me digne de la vtre, et qu'il vous ferait une existence heureuse et
honorable... Je viens aujourd'hui renouveler mes efforts et vous rvler
son amour, que vous n'avez pas voulu comprendre...

Je mordais mon mouchoir de colre; mais, dvore par une ide fixe, je
me levai, et je lui dis avec force:

--Vous prtendez que Leoni vous autorise  me faire ces infmes
propositions: prouvez-le-moi! oui, Monsieur, prouvez-le! Et je lui
secouai le bras convulsivement.

--Parbleu! ma chre petite, me rpondit ce misrable avec son
impassibilit odieuse, c'est bien facile  prouver. Mais comment ne vous
l'expliquez-vous pas  vous-mme? Leoni ne vous aime plus; il a une
autre matresse.

--Prouvez-le! rptai-je avec exaspration.

--Tout  l'heure, tout  l'heure, me dit-il. Leoni a grand besoin
d'argent, et il y a des femmes d'un certain ge dont la protection peut
tre avantageuse.

--Prouvez-moi tout ce que vous dites! m'criai-je, ou je vous chasse 
l'instant.

--Fort bien, rpondit-il sans se dconcerter; mais faisons un accord:
si j'ai menti, je sortirai d'ici pour n'y jamais remettre les pieds; si
j'ai dit vrai en affirmant que Leoni m'autorise  vous parler de lord
Edwards, vous me permettrez de venir ce soir avec ce dernier.

En parlant ainsi, il tira de sa poche une lettre sur l'adresse de
laquelle je reconnus l'criture de Leoni.

--Oui! m'criai-je, emporte par l'invincible dsir de connatre mon
sort; oui, je le promets.

Le marquis dplia lentement la lettre et me la prsenta. Je lus:

Mon cher vicomte, quoique tu me causes souvent des accs de colre o
je t'craserais volontiers, je crois que tu as vraiment de l'amiti
pour moi et que tes offres de service sont sincres. Je n'en profiterai
pourtant pas. J'ai mieux que cela, et mes affaires reprennent un train
magnifique. La seule chose qui m'embarrasse et qui m'pouvante, c'est
Juliette. Tu as raison: au premier jour elle va faire avorter mes
projets. Mais que faire? J'ai pour elle le plus sot et le plus
invincible attachement. Son dsespoir m'te toutes mes forces. Je ne
puis la voir pleurer sans tre  ses pieds... Tu crois qu'elle se
laisserait corrompre? Non, tu ne la connais pas; jamais elle ne se
laissera vaincre par la cupidit. Mais le dpit? dis-tu. Oui, cela est
plus vraisemblable. Quelle est la femme qui ne fasse par colre ce
qu'elle ne ferait pas par amour? Juliette est, fire, j'en ai acquis la
certitude dans ces derniers temps. Si tu lui dis un peu de mal de moi,
si lu lui fais entendre que je suis infidle...., peut-tre!.... Mais,
mon Dieu! je ne puis y penser sans que mon me se dchire... Essaie: si
elle succombe, je la mpriserai et je l'oublierai; si elle rsiste... ma
foi! nous verrons. Quel que soit le rsultat de tes efforts, j'aurai un
grand dsastre  craindre ou une grande peine de coeur  supporter.

--Maintenant, dit le marquis quand j'eus fini, je vais chercher lord
Edwards.

Je cachai ma tte dans mes mains et je restai longtemps immobile et
muette. Puis tout  coup je cachai cet excrable billet dans mon sein et
je sonnai avec violence.

--Que ma femme de chambre fasse en cinq minutes un porte-manteau, dis-je
au laquais, et que Beppo amne la gondole.

--Que voulez-vous faire, ma chre enfant? me dit le vicomte tonn; o
voulez-vous aller?

--Chez lord Edwards, apparemment! lui dis-je avec une ironie amre dont
il ne comprit pas le sens. Allez l'avertir, repris-je; dites-lui que
vous avez gagn votre salaire et que je vole vers lui.

Il commena  comprendre que je le raillais avec fureur. Il s'arrta
irrsolu. Je sortis du salon sans dire un mot de plus, et j'allai mettre
un habit de voyage. Je descendis suivie de ma femme de chambre, portant
le paquet. Au moment de passer dans la gondole, je sentis une main
agite qui me retenait par mon manteau; je me retournai, je vis Chalin
troubl et effray.--O donc allez-vous? me dit-il d'une voix altre.
Je triomphais d'avoir enfin troubl son sang-froid de sclrat.

--Je vais  Milan, lui dis-je, et je vous fais perdre les deux ou trois
cents sequins que lord Edwards vous avait promis.

--Un instant, dit le vicomte furieux; rendez-moi la lettre, ou vous ne
partirez pas.

--Beppo! m'criai-je avec l'exaspration de la colre et de la peur en
m'lanant vers le gondolier, dlivre-moi de ce rufian, qui me casse le
bras.

Tous les domestiques de Leoni me trouvaient douce et m'taient dvous.
Beppo, silencieux et rsolu, me saisit par la taille et m'enleva de
l'escalier. En mme temps il donna un coup de pied  la dernire marche,
et la gondole s'loigna au moment o il m'y dposait avec une adresse et
une force extraordinaires. Chalin faillit tre entran et tomber dans
le canal. Il disparut en me lanant un regard qui tait le serment d'une
haine ternelle et d'une vengeance implacable.



XIV.

J'arrive  Milan aprs avoir voyag nuit et, jour sans me donner le
temps de me reposer ni de rflchir. Je descends  l'auberge o Leoni
m'avait donn son adresse, je le fais demander, on me regarde avec
tonnement.

--Il ne demeure pas ici, me rpond le camrire. Il y est descendu en y
arrivant, et il y a lou une petite chambre o il a dpos ses effets;
mais il ne vient ici que le matin pour prendre ses lettres, faire sa
barbe et s'en aller.

--Mais o loge-t-il? demandai-je. Je vis que le cameriere me regardait
avec curiosit, avec incertitude, et que, soit par respect, soit
par commisration, il ne pouvait se dcider  me rpondre. J'eus la
discrtion de ne pas insister, et je me fis conduire  la chambre
que Leoni avait loue.--Si vous savez o on peut le trouver  cette
heure-ci, dis-je au cameriere, allez le chercher, et dites lui que sa
soeur est arrive.

Au bout d'une heure, Leoni arriva, les bras tendus pour
m'embrasser.--Attends, lui dis-je en reculant; si tu m'as trompe
jusqu'ici, n'ajoute pas un crime de plus  tous ceux que tu as commis
envers moi. Tiens, regarde ce billet; est-il de toi? Si on a contrefait
ton criture, dis-le-moi vite, car je l'espre et j'touffe.

Leoni jeta les yeux sur le billet et devint ple comme la mort.

--Mon Dieu! m'criai-je, j'esprais qu'on m'avait trompe! Je venais
vers toi avec la presque certitude de te trouver tranger  cette
infamie. Je me disais: il m'a fait bien du mal, il m'a dj trompe;
mais, malgr tout, il m'aime. S'il est vrai que je le gne et que je lui
sois nuisible, il me l'aurait dit il y a  peine un mois, lorsque je me
sentais le courage de le quitter, tandis qu'il s'est jet  mes genoux
pour me supplier de rester. S'il est un intrigant et un ambitieux, il ne
devait pas me retenir; car je n'ai aucune fortune, et mon amour ne lui
est avantageux en rien. Pourquoi se plaindrait-il maintenant de mon
importunit? Il n'a qu'un mot  dire pour me chasser. Il sait que
je suis fire; il ne doit craindre ni mes prires ni mes reproches.
Pourquoi voudrait-il m'avilir?

Je ne pus continuer; un flot de larmes saccadait ma voix et arrtait mes
paroles.

--Pourquoi j'aurais voulu t'avilir? s'cria Leoni hors de lui; pour
viter un remords de plus  ma conscience dchire. Tu ne comprends pas
cela, Juliette. On voit bien que tu n'as jamais t criminelle!...

Il s'arrta; je tombai sur un fauteuil, et nous restmes atterrs tous
deux.

--Pauvre ange! s'cria-t-il enfin, mritais-tu d'tre la compagne et
la victime d'un sclrat tel que moi? Qu'avais-tu fait  Dieu avant
de natre, malheureuse enfant, pour qu'il te jett dans les bras d'un
rprouv qui te fait mourir de honte et de dsespoir? Pauvre Juliette!
pauvre Juliette!

[Illustration: Je ne vous aime ni ne vous estime plus.]

Et  son tour il versa un torrent de larmes.

--Allons, lui dis-je, je suis venue pour entendre ta justification ou ma
condamnation. Tu es coupable, je te pardonne, et je pars.

--Ne parle jamais de cela! s'cria-t-il avec vhmence. Haie  jamais
ce mot-l de nos entretiens. Quand tu voudras me quitter, chappe-toi
habilement sans que je puisse t'en empcher; mais tant qu'il me restera
une goutte de sang dans les veines, je n'y consentirai pas. Tu es
ma femme, tu m'appartiens, et je t'aime. Je puis te faire mourir de
douleur, mais je ne peux pas te laisser partir.

--J'accepterai la douleur et la mort, lui dis-je, si tu me dis que tu
m'aimes encore.

--Oui, je t'aime, je t'aime, cria-t-il avec ses transports ordinaires;
je n'aime que toi, et je ne pourrai jamais en aimer une autre!

--Malheureux! tu mens, lui dis-je. Tu as suivi la princesse Zagarolo.

--Oui, mais je la dteste.

--Comment! m'criai-je frappe d'tonnement. Et pourquoi donc l'as-lu
suivie? Quels honteux secrets cachent donc toutes ces nigmes? Chalm
a voulu me faire entendre qu'une vile ambition t'enchanait auprs de
cette femme; qu'elle tait vieille..., qu'elle te payait... Ah! quels
mots vous me faites prononcer!

--Ne crois pas  ces calomnies, rpondit Leoni; la princesse est jeune,
belle; j'en suis amoureux...

--A la bonne heure, lui dis-je avec un profond soupir, j'aime mieux vous
voir infidle que dshonor. Aimez la, aimez-la beaucoup; car elle est
riche, et vous tes pauvre! Si vous l'aimez beaucoup, la richesse et la
pauvret ne seront plus que des mots entre vous. Je vous aimais ainsi;
et quoique je n'eusse rien pour vivre que vos dons, je n'en rougissais
pas;  prsent je m'avilirais et je vous serais insupportable.
Laissez-moi donc partir. Votre obstination  me garder pour me faire
mourir dans les tortures est une folie et une cruaut.

---C'est vrai, dit Leoni d'un air sombre; pars donc! je suis un bourreau
de vouloir t'en empcher.

Il sortit d'un air dsespr. Je me jetai  genoux, je demandai au ciel
de la force, j'invoquai le souvenir de ma mre, et je me relevai pour
faire de nouveau les courts apprts de mon dpart.

[Illustration: Je tuerai au moins cet homme-l rpondit Leoni.]

Quand mes malles furent refermes, je demandai des chevaux de poste
pour le soir mme, et en attendant je me jetai sur un lit. J'tais
si accable de fatigue et tellement brise par le dsespoir, que
j'prouvai, en m'endormant, quelque chose qui ressemblait  la paix du
tombeau.

Au bout d'une heure je fus rveille par les embrassements passionns de
Leoni.

--C'est en vain que tu veux partir, me dit-il; cela est au-dessus de mes
forces. J'ai renvoy tes chevaux, j'ai fait dcharger tes malles. Je
viens de me promener seul dans la campagne, et j'ai fait mon possible
pour me forcer  te perdre. J'ai rsolu de ne pas te dire adieu. J'ai
t chez la princesse, j'ai tch de me figurer que je l'aimais; je la
hais et je t'aime. Il faut que tu restes.

Ces motions continuelles m'affaiblissaient l'me autant que le corps;
je commenais  ne plus avoir la facult de raisonner; le mal et le
bien, l'estime et le mpris devenaient pour moi des sons vagues, des
mots que je ne voulais plus comprendre, et qui m'effrayaient comme
des chiffres innombrables qu'on m'aurait dit de supputer. Leoni avait
dsormais sur moi plus qu'une force morale; il avait une puissance
magntique  laquelle je ne pouvais plus me soustraire. Son regard, sa
voix, ses larmes agissaient sur mes nerfs autant que sur mon coeur; je
n'tais plus qu'une machine qu'il poussait  son gr dans tous les sens.

Je lui pardonnai, je m'abandonnai  ses caresses, je lui promis tout ce
qu'il voulut. Il me dit que la princesse Zagarolo, tant veuve, avait
song  l'pouser; que le court et frivole engouement qu'il avait eu
pour elle lui avait fait croire  son amour; qu'elle s'tait follement
compromise pour lui, et qu'il tait oblig de la mnager et de s'en
dtacher peu  peu, ou d'avoir affaire  toute la famille.--S'il ne
s'agissait que de me battre avec tous ses frres, tous ses cousins et
tous ses oncles, dit-il, je m'en soucierais fort peu; mais ils agiront
en grands seigneurs, me dnonceront comme carbonaro, et me feront jeter
dans une prison, o j'attendrai peut-tre dix ans qu'on veuille bien
examiner ma cause.

J'coutai tous ces contes absurdes avec la crdulit d'un enfant.
Leoni ne s'tait jamais occup de politique; mais j'aimais encore  me
persuader que tout ce qu'il y avait de problmatique dans son existence
se rattachait  quelque grande entreprise de ce genre. Je consentis 
passer toujours dans l'htel pour sa soeur,  me montrer peu dehors et
jamais avec lui, enfin  le laisser absolument libre de me quitter 
toute heure sur la requte de la princesse.



XV.

Cette vie fut affreuse, mais je la supportai. Les tortures de la
jalousie m'taient encore inconnues jusque-l; elles s'veillrent,
et je les puisai toutes. J'vitai  Leoni l'ennui de les combattre;
d'ailleurs il ne me restait plus assez de force pour les exprimer. Je
rsolus de me laisser mourir en silence; je me sentais assez malade pour
l'esprer. L'ennui me dvorait encore plus  Milan qu' Venise; j'y
avais plus de souffrances et moins de distractions. Leoni vivait
ouvertement avec la princesse Zagarolo. Il passait les soirs dans sa
loge au spectacle ou au bal avec elle; il s'en chappait pour venir me
voir un instant, et puis il retournait souper avec elle et ne rentrait
que le matin  six heures. Il se couchait accabl de fatigue et souvent
de mauvaise humeur. Il se levait  midi, silencieux et distrait, et
allait se promener en voiture avec sa matresse. Je les voyais souvent
passer; Leoni avait auprs d'elle cet air sagement triomphant, cette
coquetterie de maintien, ces regards heureux et tendres qu'il avait eus
jadis auprs de moi; maintenant je n'avais plus que ses plaintes et le
rcit de ses contrarits. Il est vrai que j'aimais mieux le voir venir
 moi soucieux et dgot de son esclavage que paisible et insouciant,
comme cela lui arrivait quelquefois; il semblait alors qu'il et oubli
l'amour qu'il avait eu pour moi et celui que j'avais encore pour lui;
il trouvait naturel de me confier les dtails de son intimit avec une
autre, et ne s'apercevait pas que le sourire de mou visage en l'coutant
tait une convulsion muette de la douleur.

Un soir, au coucher du soleil, je sortais de la cathdrale, o j'avais
pri Dieu avec ferveur de m'appeler  lui et d'accepter mes souffrances
en expiation de mes fautes. Je marchais lentement sous le magnifique
portail, et je m'appuyais de temps en temps contre les piliers, car
j'tais faible. Une fivre lente me consumait. L'motion de la prire et
l'air de l'glise m'avaient baigne d'une sueur froide: je ressemblais
 un spectre sorti du pav spulcral pour voir encore une fois les
derniers rayons du jour. Un homme, qui me suivait depuis quelque temps
sans que j'y fisse grande attention, me parla, et je me retournai
sans surprise, sans frayeur, avec l'apathie d'un mourant. Je reconnus
Henryet.

Aussitt le souvenir de ma patrie et de ma famille se rveilla en moi
avec imptuosit. J'oubliai l'trange conduite de ce jeune homme envers
moi, la puissance terrible qu'il exerait sur Leoni, son ancien amour
si mal accueilli par moi, et la haine que j'avais ressentie contre lui
depuis. Je ne songeai qu' mon pre et  ma mre, et, lui tendant la
main avec vivacit, je l'accablai de questions. Il ne se pressa pas
de me rpondre, quoiqu'il part touch de mon motion et de mon
empressement.

--tes-vous seule ici? me dit-il, et puis-je causer avec vous sans vous
exposer  aucun danger?

--Je suis seule, personne ici ne me connat ni ne s'occupe de moi.
Asseyons-nous sur ce banc de pierre, car je suis souffrante, et, pour
l'amour du ciel, parlez-moi de mes parents. Il y a une anne tout
entire que je n'ai entendu prononcer leur nom.

--Vos parents! dit Henryet avec tristesse. Il y en a un qui ne vous
pleure plus.

--Mon pre est mort! m'criai-je en me levant. Henryet ne rpondit pas.
Je retombai accable sur le banc, et je dis  demi-voix:--Mon Dieu, qui
allez me runir  lui, faites qu'il me pardonne!

--Votre mre, dit Henryet, a t longtemps malade. Elle a essay ensuite
de se distraire; mais elle avait perdu sa beaut dans les larmes, et n'a
point trouv de consolation dans le monde.

--Mon pre mort! dis-je en joignant mes faibles mains, ma mre vieille
et triste! Et ma tante?

--Votre tante essaie de consoler votre mre en lui prouvant que vous ne
mritez pas ses regrets; mais votre mre ne l'coute pas, et chaque jour
elle se fltrit dans l'isolement et l'ennui. Et vous, Madame?

Henryet pronona ces derniers mots d'un ton froid, o perait cependant
la compassion sous le mpris.

--Et moi, je me meurs, vous le voyez.

Il me prit la main, et des larmes lui vinrent aux yeux.

--Pauvre fille! me dit-il, ce n'est pas ma faute. J'ai fait ce que j'ai
pu pour vous empcher de tomber dans ce prcipice, mais vous l'avez
voulu.

--Ne parlez pas de cela, lui dis-je, il m'est impossible d'en causer
avec vous. Dites-moi si ma mre m'a fait chercher aprs ma fuite?

--Votre mre vous a cherche, mais pas assez. Pauvre femme! elle tait
consterne, elle a manqu de prsence d'esprit. Il n'y a pas de vigueur,
Juliette, dans le sang dont vous tes forme.

--Ah! c'est vrai, lui dis-je nonchalamment. Nous tions tous indolents
et pacifiques dans ma famille. Ma mre a-t-elle espr que je
reviendrais?

--Elle l'a espr follement et purilement. Elle vous attend encore, et
vous esprera jusqu' son dernier soupir.

Je me mis  sangloter. Henryet me laissa pleurer sans dire un mot. Je
crois qu'il pleurait aussi. J'essuyai mes yeux pour lui demander si ma
mre avait t bien afflige de mon dshonneur, si elle avait rougi de
moi, si elle osait encore prononcer mon nom.

--Elle l'a sans cesse  la bouche, dit Henryet. Elle conte sa douleur 
tout le monde;  prsent on est blas sur cette histoire, et on sourit
quand votre mre commence  pleurer, ou bien on l'vite en disant: Voila
encore madame Ruyter qui va nous raconter l'enlvement de sa fille!

J'coutai cela sans dpit, et, levant les yeux sur lui, je lui dis:

--Et vous, Henryet, me mprisez-vous?

--Je ne vous aime ni ne vous estime plus, me rpondit-il; mais je vous
plains et je suis  votre service. Ma bourse est  votre disposition.
Voulez-vous que j'crive  votre mre? Voulez-vous que je vous
reconduise auprs d'elle? Parlez, et ne craignez pas d'abuser de moi.
Je n'agis pas par amiti, mais par devoir. Vous ne savez pas, Juliette,
combien la vie s'adoucit pour ceux qui se font des lois et qui les
observent.

Je ne rpondis rien.

--Voulez-vous donc rester ici seule et abandonne? Combien y a-t-il de
temps que _votre mari_ vous a quitte?

--Il ne m'a point quitte, rpondis-je; nous vivons ensemble; il
s'oppose  mon dpart que je projette depuis longtemps, mais auquel je
n'ai plus la force de penser.

Je retombai dans le silence; il me donna le bras jusque chez moi. Je
ne m'en aperus qu'en arrivant. Je croyais tre appuye sur le bras de
Leoni, et je travaillais  concentrer mes peines et  ne rien dire.

--Voulez-vous que je revienne demain savoir vos intentions? me dit-il en
me laissant sur le seuil.

--Oui, lui dis-je, sans penser qu'il pouvait rencontrer Leoni.

--A quelle heure? demanda-t-il.

--Quand vous voudrez, lui rpondis-je d'un air hbt.

Il vint le lendemain peu d'instants aprs que Leoni fut sorti. Je ne me
souvenais plus de le lui avoir permis, et je me montrai si surprise de
sa visite, qu'il fut oblig de me le rappeler. Alors me revinrent 
la mmoire quelques paroles que j'avais surprises entre Leoni et ses
compagnons, mais dont le sens, rest vague dans mon esprit, me semblait
applicable  Henryet et renfermer une menace de mort. Je frmis en
songeant  quel danger je l'exposais.--Sortons, lui dis-je avec effroi;
vous n'tes point en sret ici. Il sourit, et sa figure exprima un
profond mpris pour ce danger que je redoutais.

--Croyez-moi, dit-il en voyant que j'allais insister, l'homme dont vous
parlez n'oserait lever le bras sur moi, puisqu'il n'ose pas seulement
lever les yeux  la hauteur des miens.

Je ne pouvais entendre parler ainsi de Leoni. Malgr tous ses torts,
toutes ses fautes, il tait encore ce que j'avais de plus cher au monde.
Je priai Henryet de ne point le traiter ainsi devant moi.--Accablez-moi
de mpris, lui dis-je; reprochez-moi d'tre une fille sans orgueil et
sans coeur, d'avoir abandonn les meilleurs parents qui furent jamais et
d'avoir foul aux pieds toutes les lois qui sont imposes  mon sexe,
je ne m'en offenserai pas; je vous couterai en pleurant, et je ne vous
serai pas moins reconnaissante des offres de service que vous m'avez
faites hier. Mais laissez-moi respecter le nom de Leoni; c'est le
seul bien que dans le secret de mon coeur je puisse encore opposer 
l'anathme du monde.

--Respecter le nom de Leoni! s'cria Henryet avec un rire amer; pauvre
femme! Cependant j'y consentirai si vous voulez partir pour Bruxelles!
Allez consoler votre mre, rentrez dans la voie du devoir, et je vous
promets de laisser en paix le misrable qui vous a perdue, et que je
pourrais briser comme une paille.

--Retourner auprs de ma mre! rpondis-je. Oh! oui, mon coeur me le
commande  chaque instant; mais retourner  Bruxelles, mon orgueil me le
dfend. De quelle manire y serais-je traite par toutes ces femmes qui
ont t jalouses de mon clat, et qui maintenant se rjouissent de mon
abaissement!

--Je crains, Juliette, reprit-il, que ce ne soit pas votre meilleure
raison. Votre mre a une maison de campagne ou vous pourriez vivre avec
elle loin de la socit impitoyable. Avec votre fortune, vous pourriez
vivre partout ailleurs encore o votre disgrce ne serait pas connue, et
o votre beaut et votre douceur vous feraient bientt de nouveaux amis.
Mais vous ne voulez pas quitter Leoni, convenez-en.

--Je le veux, lui rpondis-je en pleurant, mais je ne le peux pas.

--Malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes! dit Henryet avec
tristesse; vous tes bonne et dvoue, mai vous manquez de hert. La
o il n'y a pas de noble orgueil il n'y a pas de ressources. Pauvre
crature faible! je vous plains de toute mon me, car vous avez profan
votre coeur, vous l'avez souill au contact d'un coeur infme, vous avez
courb la tte sous une main vile, vous aimez un lche! Je me demande
comment j'ai pu vous aimer autrefois, mais je me demande aussi comment
je pourrais  prsent, ne pas vous plaindre.

--Mais enfin, lui dis-je effraye et consterne de son air et de son
langage, qu'a donc fait Leoni pour que vous vous croyiez le droit de le
traiter ainsi?

--Doutez-vous de ce droit, Madame? Voulez-vous me dire pourquoi Leoni,
qui est brave (cela est incontestable) et qui est le premier tireur
d'armes que je connaisse, ne s'est jamais avis de me chercher querelle,
 moi qui n'ai jamais touch une pe de ma vie, et qui l'ai chass de
Paris avec un mot, de Bruxelles avec un regard?

--Cela est inconcevable, dis-je avec accablement.

--Est-ce que vous ne savez pas de qui vous tes la matresse? reprit
Henryet avec force; est-ce que personne ne vous a racont les aventures
merveilleuses du chevalier Leone? est-ce que vous n'avez jamais rougi
d'avoir t sa complice et de vous tre sauve avec un escroc en pillant
la boutique de votre pre?

Je laissai chapper un cri douloureux et je cachai mon visage dans mes
mains; puis je relevai la tte en m'criant de toutes mes forces:--Cela
est faux! je n'ai jamais fait une telle bassesse; Leoni n'en est pas
plus capable que moi. Nous n'avions pas fait quarante lieues sur la
route de Genve que Leoni s'est arrt au milieu de la nuit, a demand
un coffre et y a mis tous les bijoux pour les renvoyer  mon pre.

--tes-vous sre qu'il l'ait fait? demanda Henryet en riant avec mpris.

--J'en suis sre! m'criai-je; j'ai vu le coffre, j'ai vu Leoni y serrer
les diamants.

--Et vous tes sre que le coffre ne vous a pas suivis tout le reste du
voyage? vous tes sre qu'il n'a point t dball  Venise?

Ces mots furent enfin pour moi un trait de lumire si blouissant que
je ne pus m'y soustraire. Je me rappelai, tout  coup ce que j'avais
cherch en vain  ressaisir dans mes souvenirs: la premire circonstance
o mes yeux avaient fait connaissance avec ce fatal coffret. En ce
moment les trois poques de son apparition me furent prsentes et
se lirent logiquement entre elles pour me forcer  une conclusion
crasante: premirement, la nuit passe dans le chteau mystrieux o
j'avais vu Leoni mettre les diamants dans ce coffre; en second lieu,
la dernire nuit passe au chalet suisse, o j'avais vu Leoni dterrer
mystrieusement son trsor confi  la terre; troisimement, la seconde
journe de notre sjour  Venise, o j'avais trouv le coffre vide et
l'pingle de diamants par terre dans un reste de coton d'emballage.
La visite du juif Thade et les cinq cent mille francs que, d'aprs
l'entretien surpris par moi entre Leoni et ses compagnons, il lui avait
compts  notre arrive  Venise, concidaient parfaitement avec le
souvenir de cette matine. Je me tordis les mains, et, les levant vers
le ciel:--Ainsi, m'criai-je en me parlant  moi-mme, tout est perdu,
jusqu' l'estime de ma mre; tout est empoisonn, jusqu'au souvenir
de la Suisse! Ces six mois d'amour et de bonheur taient consacrs 
receler un vol!

--Et  mettre en dfaut les recherches de la justice, ajouta Henryet.

--Mais non! mais non! repris-je avec garement en le regardant comme
pour l'interroger; il m'aimait! il est sur qu'il m'a aime! Je ne peux
pas songer  ce temps-l sans retrouver la certitude de son amour.
C'tait un voleur qui avait drob une fille et une cassette, et qui
aimait l'une et l'autre.

Henryet haussa les paules; je m'aperus que je divaguais; et, cherchant
 ressaisir ma raison, je voulus absolument savoir la cause de cet
ascendant inconcevable qu'il exerait sur Leoni.

--Vous voulez le savoir? me dit-il. Et il rflchit un instant. Puis
il reprit:--Je vous le dirai, je puis vous le dire; d'ailleurs il est
impossible que vous ayez vcu un an avec lui sans vous en douter. Il a
d faire assez de dupes  Venise sous vos yeux...

--Faire des dupes! lui! comment? Oh! prenez garde  ce que vous dites,
Henryet; il est dj assez charg d'accusations.

--Je vous crois encore incapable d'tre sa complice, Juliette; mais
prenez garde de le devenir; prenez garde  votre famille. Je ne sais pas
jusqu' quel point on peut tre impunment la matresse d'un fripon.

--Vous me faites mourir de honte, Monsieur; vos paroles sont cruelles;
achevez donc votre ouvrage, et dchirez tout  fait mon coeur en
m'apprenant ce qui vous donne pour ainsi dire droit de vie et de mort
sur Leoni? O l'avez-vous connu? que savez-vous de sa vie passe?
Je n'en sais rien, moi, hlas! j'ai vu en lui tant de choses
contradictoires que je ne sais plus s'il est riche ou pauvre, s'il
est noble ou plbien; je ne sais mme pas si le nom qu'il porte lui
appartient.

--C'est la seule chose que le hasard, rpondit Henryet, lui ait pargn
la peine de voler. Il s'appelle en effet Leone Leoni, et sort d'une des
plus nobles maisons de Venise. Son pre avait encore quelque fortune et
possdait le palais que vous venez d'habiter. Il avait une tendresse
illimite pour ce fils unique, dont les prcoces dispositions
annonaient une organisation suprieure. Leoni fut lev avec soin,
et, ds l'ge de quinze ans, parcourut la moiti de l'Europe avec son
gouverneur. En cinq ans il apprit, avec une incroyable facilit, la
langue, les moeurs et la littrature des peuples qu'il traversa. La mort
de son pre le ramena  Venise avec son gouverneur. Ce gouverneur tait
l'abb Zanini, que vous avez pu voir souvent chez vous cet hiver. Je ne
sais si vous l'avez bien jug: c'est un homme d'une imagination vive,
d'une finesse exquise, d'une instruction immense, mais d'une immoralit
incroyable et d'une lchet certaine sous les dehors hypocrites de la
tolrance et du bon sens. Il avait naturellement dprav la conscience
de son lve, et avait remplac en lui les notions du juste et de
l'injuste par une prtendue science de la vie qui consistait  faire
toutes les folies amusantes, toutes les fautes profitables, toutes les
bonnes et les mauvaises actions qui pouvaient tenter le coeur humain.
J'ai connu ce Zanini  Paris, et je me souviens de lui avoir entendu
dire qu'il fallait savoir faire le mal pour savoir faire le bien, savoir
jouir dans le vice pour savoir jouir dans la vertu. Cet homme, plus
prudent, plus habile et plus froid que Leoni, lui est beaucoup suprieur
dans sa science; et Leoni, emport par ses passions ou drout par ses
caprices, ne le suit que de loin en faisant mille carts qui doivent le
perdre dans la socit, et qui l'ont dj perdu, puisqu'il est dsormais
 la discrtion de quelques complices cupides et de quelques honntes
gens dont il lassera la gnrosit.

Un froid mortel glaait mes membres tandis qu'Henryet parlait ainsi. Je
fis un effort pour couter le reste.



XVI.

--A vingt ans, reprit Henryet, Leoni se trouva donc  la tte d'une
fortune assez honorable, et entirement matre de ses actions. Il tait
dans la plus facile position pour faire le bien; mais il trouva son
patrimoine au-dessous de son ambition, et, en attendant qu'il levt
une fortune gale  ses dsirs sur je ne sais quels projets insenss ou
coupables, il dvora en deux ans tout son hritage. Sa maison, qu'il fit
dcorer avec la richesse que vous avez vue, fut le rendez-vous de tous
les jeunes gens dissipe et de toutes les femmes perdues de l'Italie.
Beaucoup d'trangers, amateurs de la vie lgante, y furent accueillis;
et c'est ainsi que Leoni, li dj par ses voyages avec beaucoup de
gens comme il faut, tablit dans tous les pays les relations les plus
brillantes et s'assura les protections les plus utiles.

Dans cette nombreuse socit durent s'introduire, comme il arrive
partout, des intrigants et des escrocs. J'ai vu  Paris, autour de
Leoni, plusieurs figures qui m'ont inspir de la mfiance, et que je
souponne aujourd'hui devoir former avec lui et le marquis de ***... une
affiliation de filous de bonne compagnie. Cdant  leurs conseils, aux
leons de Zanini ou  ses dispositions naturelles, le jeune Leoni dut
s'exercer  tricher au jeu. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il acquit
ce talent  un degr minent, et qu'il l'a probablement mis en usage
dans toutes les villes de l'Europe sans exciter la moindre dfiance.
Lorsqu'il fut absolument ruin, il quitta Venise et se mit  voyager de
nouveau en aventurier. Ici le fil de son histoire m'chappe. Zanini, par
qui j'ai su une partie de ce que je viens de vous raconter, prtendait
l'avoir perdu de vue depuis ce moment, et n'avoir appris que par une
correspondance souvent interrompue les mille changements de fortune et
les mille intrigues de Leoni dans le monde. Il s'excusait d'avoir form
un tel lve en disant que Leoni avait pris  ct de sa doctrine; mais
il excusait l'lve en louant l'habilet incroyable, la force d'me et
la prsence d'esprit avec laquelle il avait conjur le sort, travers
et vaincu l'adversit. Enfin Leoni vint  Paris avec son ami fidle, le
marquis de ***..., que vous connaissez, et c'est l que j'eus l'occasion
de le voir et de le juger.

Ce fut Zanini qui le prsenta chez la princesse de X..., dont il levait
les enfants. La supriorit d'esprit de cet homme l'avait depuis
plusieurs annes tabli dans la socit de la princesse sur un pied
moins subalterne que les gouverneurs ne le sont d'ordinaire dans les
grandes maisons. Il faisait les honneurs du salon, tenait le haut de la
conversation, chantait admirablement, et dirigeait les concerts.

Leoni, grce  son esprit et  ses talents, fut accueilli avec
empressement et bientt recherch avec enthousiasme. Il exera  Paris,
sur certaines coteries, l'empire que vous lui avez vu exercer sur
toute une ville de province. Il s'y comportait magnifiquement, jouait
rarement, mais toujours pour perdre des sommes immenses que gagnait
gnralement le marquis de ***... Ce marquis fut prsent peu de temps
aprs lui par Zanini. Quoique compatriote de Leoni, il feignait de ne
pas le connatre ou affectait d'avoir de l'loignement pour lui. Il
racontait  l'oreille de tout le monde qu'ils avaient t en rivalit
d'amour  Venise, et que, bien que guris l'un et l'autre de leur
passion, ils ne l'taient point de leur inimiti. Grce  cette
fourberie, personne ne les souponnait d'tre d'accord pour exercer leur
industrie.

Ils l'exercrent durant tout un hiver sans inspirer le moindre soupon.
Ils perdaient quelquefois immensment l'un et l'autre, mais plus souvent
ils gagnaient, et ils menaient, chacun de son ct, un train de prince.
Un jour un de mes amis, qui perdait normment contre Leoni, surprit
un signe imperceptible entre lui et le marquis vnitien. Il garda le
silence et les observa tous deux pendant plusieurs jours avec attention.
Un soir que nous avions pari du mme ct, et que nous perdions
toujours, il s'approcha de moi et me dit:--Regardez ces deux Italiens;
j'ai la conviction et presque la certitude qu'ils s'entendent pour
tricher. Je quitte demain Paris pour une affaire extrmement presse;
je vous laisse le soin d'approfondir ma dcouverte et d'en avertir vos
amis, s'il y a lieu. Vous tes un homme sage et prudent; vous n'agirez
pas, j'espre, sans bien savoir ce que vous faites. En tout cas, si vous
avez quelque affaire avec ces gens-l, ne manquez pas de me nommer  eux
comme le premier qui les ait accuss, et crivez-moi; je me charge de
vicier la querelle avec un des deux. Il me laissa son adresse et partit.
J'examinai les deux chevaliers d'industrie, et j'acquis la certitude que
mon ami ne s'tait pas tromp. J'arrivai  l'entire dcouverte de leur
mauvaise foi prcisment  une soire chez la princesse de X.... Je pris
aussitt Zanini par le bras, et l'entranant  l'cart:--Connaissez-vous
bien, lui demandai-je, les deux Vnitiens que vous avez prsents ici?

--Parfaitement, me rpondit-il avec beaucoup d'aplomb; j'ai t le
gouverneur de l'un, je suis l'ami de l'autre.

--Je vous en fais mon compliment, lui dis-je, ce sont deux escrocs. Je
lui fis cette rponse avec tant d'assurance, qu'il changea de visage,
malgr sa grande habitude de dissimulation. Je le souponnais d'avoir un
intrt dans leur gain, et je lui dclarai que j'allais dmasquer ses
deux compatriotes. Il se troubla tout  fait et me supplia avec instance
de ne pas le faire. Il essaya de me persuader que je me trompais. Je le
priai de me conduire dans sa chambre avec le marquis. L je m'expliquai
en peu de mots trs-clairs, et le marquis, au lieu de se disculper,
plit et s'vanouit. Je ne sais si cette scne fut joue par lui et
l'abb, mais ils me conjurrent avec tant de douleur, le marquis me
marqua tant de honte et de remords, que j'eus la bonhomie de me laisser
flchir. J'exigeai seulement qu'il quittt la France avec Leoni
sur-le-champ. Le marquis promit tout; mais je voulus moi-mme faire la
mme injonction  son complice: je lui ordonnai de le faire monter. Il
se fit longtemps attendre; enfin il arriva, non pas humble et tremblant
comme l'autre, mais frmissant de rage et serrant les poings. Il pensait
peut-tre m'intimider par son insolence; je lui rpondis que j'tais
prt  lui donner toutes les satisfactions qu'il voudrait, mais que
je commencerais par l'accuser publiquement. J'offris en mme temps au
marquis la rparation de mon ami aux mmes conditions. L'impudence de
Leoni fut dconcerte. Ses compagnons lui firent sentir qu'il tait
perdu s'il rsistait. Il prit son parti, non sans beaucoup de rsistance
et de fureur, et tous deux quittrent la maison sans reparatre au
salon. Le marquis partit le lendemain pour Gnes, Leoni pour Bruxelles.
J'tais rest seul avec Zanini dans sa chambre; je lui fis comprendre
les soupons qu'il m'inspirait et le dessein que j'avais de le dnoncer
 la princesse. Comme je n'avais point de preuves certaines contre lui,
il fut moins humble et moins suppliant que le marquis; mais je vis qu'il
n'tait pas moins effray. Il mit en oeuvre toutes les ressources de
son esprit pour conqurir ma bienveillance et ma discrtion. Je lui
fis avouer pourtant qu'il connaissait jusqu' un certain point les
turpitudes de son lve, et je le forai de me raconter son histoire. En
ceci Zanini manqua de prudence: il aurait d soutenir obstinment qu'il
les ignorait; mais la duret avec laquelle je le menaais de dvoiler
les htes qu'il avait introduits lui fit perdre la tte. Je le quittai
avec la conviction qu'il tait un drle, aussi lche, mais plus
circonspect que les deux autres. Je lui gardai le secret par prudence
pour moi-mme. Je craignais que l'ascendant qu'il avait sur la princesse
X... ne l'emportt sur ma loyaut, qu'il n'et l'habilet de me faire
passer auprs d'elle pour un imposteur ou pour un fou, et qu'il ne
rendit ma conduite ridicule. J'tais las de cette sale aventure. Je n'y
pensai plus et quittai Paris trois mois aprs. Vous savez quelle fut
la premire personne que mes yeux cherchrent dans le bal de Delpech.
J'tais encore amoureux de vous, et, arriv depuis une heure, j'ignorais
que vous alliez vous marier. Je vous dcouvris au milieu de la foule; je
m'approchai de vous et je vis Leoni  vos cts. Je crus faire un rve,
je crus qu'une ressemblance m'abusait. Je fis des questions, et je
m'assurai que votre fianc tait le chevalier d'industrie qui m'avait
vol trois ou quatre cents louis. Je n'esprai point le supplanter, je
crois mme que je ne le dsirais pas. Succder dans votre coeur  un
pareil homme, essuyer peut-tre sur vos joues l trace de ses baisers,
tait une pense qui glaait mon amour. Mais je jurai qu'une fille
innocente et une honnte famille ne seraient pas dupes d'un misrable.
Vous savez que notre explication ne fut ni longue ni verbeuse; mais
votre fatale passion fit chouer l'effort que je faisais pour vous
sauver.

Henryet se tut. Je baissai la tte, j'tais accable; il me semblait que
je ne pourrais plus regarder personne en face. Henryet continua:

--Leoni se tira fort habilement d'affaire en enlevant sa fiance sous
mes yeux, c'est--dire le million en diamants qu'elle portait sur elle.
Il vous cacha, vous et vos joyaux, je ne sais o. Au milieu des larmes
rpandues sur le sort de sa fille, votre pre pleura un peu ses belles
pierreries si bien montes. Un jour il lui arriva de dire navement
devant moi que ce qui lui faisait le plus de peine dans ce vol, c'est
que les diamants seraient vendus  moiti prix  quelque juif, et que
ces belles montures, si bien travailles, seraient brises et fondues
par le receleur, qui ne voudrait pas se compromettre.--C'tait bien la
peine de faire un tel travail! disait-il en pleurant; c'tait bien la
peine d'avoir une fille et de tant l'aimer!

Il parait que votre pre eut raison; car avec le produit de son rapt,
Leoni ne trouva moyen de briller  Venise que trois mois. Le palais de
ses pres avait t vendu, et maintenant il tait  louer. Il le loua et
rtablit, dit-on, son nom sur la corniche de la cour intrieure, n'osant
pas le mettre sur la porte principale. Comme il n'est dcidment connu
pour un filou que par trs-peu de personnes, sa maison fut de nouveau le
rendez-vous de beaucoup d'hommes comme il faut, qui sans doute y furent
dups par ses associs. Mais peut-tre la crainte qu'il avait d'tre
dcouvert l'empcha-t-elle de se joindre  eux, car il fut bientt ruin
de nouveau. Il se contenta sans doute de tolrer le brigandage que ces
sclrats commettaient chez lui; il est  leur merci, et n'oserait se
dfaire de ceux qu'il dteste le plus. Maintenant il est, comme vous le
savez, l'amant en titre de la princesse Zagarolo; cette dame, qui a t
fort belle, est dsormais fltrie et condamne  mourir prochainement
d'une maladie de poitrine... On pense qu'elle lguera tous ses biens 
Leoni, qui feint pour elle un amour violent; et qu'elle aime elle-mme
avec passion. Il guette l'heure de son testament. Alors vous
redeviendrez riche, Juliette. Il a d vous le dire: encore un peu de
patience, et vous remplacerez la princesse dans sa loge au spectacle;
vous irez  la promenade dans ses voilures, dont vous ferez seulement
changer l'cusson; vous serrerez votre amant dans vos bras sur le lit
magnifique o elle sera morte, vous pourrez mme porter ses robes et ses
diamants.

Le cruel Henryet en dit peut-tre davantage, mais je n'entendis plus
rien, je tombai  terre dans des convulsions terribles.



XVII.

Quand je revins  moi, je me trouvai seule avec Leoni. J'tais couche
sur un sofa. Il me regardait avec tendresse et avec inquitude.

--Mon me, me dit-il lorsqu'il me vit reprendre l'usage de mes sens,
dis-moi ce que tu as! Pourquoi t'ai-je trouve dans un tat si
effrayant? O souffres-tu? Quelle nouvelle douleur as-tu prouve?

--Aucune, lui rpondis-je. Et je disais vrai, car en ce moment je ne me
souvenais plus de rien.

--Tu me trompes, Juliette, quelqu'un t'a fait de la peine. La servante
qui tait auprs de toi quand je suis arriv m'a dit qu'un homme tait
venu le voir ce matin, qu'il tait rest longtemps avec toi, et qu'en
sortant il avait recommand qu'on te portt des soins. Quel est cet
homme, Juliette?

Je n'avais jamais menti de ma vie, il me fut impossible de rpondre. Je
ne voulais pas nommer Henryet. Leoni frona le sourcil.--Un mystre!
dit-il, un mystre entre nous! je ne t'en aurais jamais crue capable.
Mais tu ne connais personne ici!... Est-ce que...? Si c'tait lui, il
n'y aurait pas assez de sang dans ses veines pour laver son insolence...
Dis-moi la vrit, Juliette, est-ce que Chalm est venu te voir? est-ce
qu'il t'a encore poursuivie de ses viles propositions et de ses
calomnies contre moi?

--Chalm! lui dis-je, est-ce qu'il est  Milan? Et j'prouvai un
sentiment d'effroi qui dut se peindre sur ma figure, car Leoni vit que
j'ignorais l'arrive du vicomte.

--Si ce n'est pas lui, dit-il en se parlant  lui-mme, qui peut tre ce
faiseur de visites qui reste trois heures enferm avec ma femme et qui
la laisse vanouie? Le marquis ne m'a pas quitt de la journe.

--O ciel! m'criai-je, tous vos odieux compagnons sont donc ici! Faites,
au nom du ciel, qu'ils ne sachent pas o je demeure, et que je ne les
voie pas.

--Mais quel est donc l'homme que vous voyez et  qui vous ne refusez
pas l'entre de votre chambre? dit Leoni, qui devenait de plus en plus
pensif et ple. Juliette, rpondez-moi, je le veux, entendez-vous?

Je sentis combien ma position devenait affreuse. Je joignis mes mains en
tremblant et j'invoquai le ciel en silence.

--Vous ne rpondez pas, dit Leoni. Pauvre femme! vous n'avez gure de
prsence d'esprit. Vous avez un amant, Juliette! Vous n'avez pas tort,
puisque j'ai une matresse. Je suis un sot de ne pouvoir le souffrir
quand vous acceptez le partage de mon coeur et de mon lit. Mais il est
certain que je ne puis tre aussi gnreux. Adieu.

Il prit son chapeau et mit ses gants avec une froideur convulsive, tira
sa bourse, la posa sur la chemine, et sans m'adresser un mot de plus,
sans jeter un regard sur moi, il sortit. Je l'entendis s'loigner d'un
pas gal et descendre l'escalier sans se presser.

La surprise, la consternation et la peur m'avaient glac le sang. Je
crus que j'allais devenir folle; je mis mon mouchoir dans ma bouche pour
touffer mes cris, et puis, succombant  la fatigue, je retombai dans un
accablement stupide.

Au milieu de la nuit, j'entendis du bruit dans la chambre; j'ouvris les
yeux et je vis, sans comprendre ce que je voyais, Leoni qui se promenait
avec agitation, et le marquis assis  une table et vidant une bouteille
d'eau-de-vie. Je ne fis pas un mouvement. Je n'eus pas l'ide de
chercher  savoir ce qu'ils faisaient l; mais peu  peu leurs paroles,
en frappant mes oreilles, arrivrent jusqu' mon intelligence et prirent
un sens.

--Je te dis que je l'ai vu et que j'en suis sur, disait le marquis. Il
est ici.

--Le chien maudit! rpondit Leoni en frappant du pied; que la Terre
s'ouvre et m'en dbarrasse!

--Bien dieu reprit le marquis. Je suis de cet avis-l.

--Il vient jusque dans ma chambre tourmenter cette malheureuse femme!

--Es-tu sr, Leoni, qu'elle n'en soit pas fort aise?

--Tais-toi, vipre! et n'essaie pas de me faire souponner cette
infortune. Il ne lui reste au monde que mon estime.

--Et l'amour de M. Henryet, reprit le marquis.

Leoni serra les poings.--Nous la dbarrasserons de cet amour-l,
s'cria-t-il, et nous en gurirons le Flamand.

--Ah a, Leone, ne va pas faire de sottise!

--Et toi, Lorenzo, ne va pas faire d'infamie.

--Tu appellerais cela une infamie, toi? nous n'avons gure les mmes
ides. Tu conduis tranquillement au tombeau la Zagarolo pour hriter de
ses biens, et tu trouverais mauvais que je misse en terre un ennemi dont
l'existence paralyse  jamais la ntre! Il te semble tout simple, malgr
la danse des mdecins, de hter par ta tendresse gnreuse le terme des
maux de ta chre phtisique...

--Va-t'en au diable! Si cette enrage veut vivre vite et mourir bientt,
pourquoi l'en empcherais-je? Elle est assez belle pour me trouver
obissant, et je ne l'aime pas assez pour lui rsister.

--Quelle horreur! murmurai-je malgr moi, et je retombai sur mon
oreiller.

--Ta femme a parl, je crois, dit le marquis.

--Elle rve, rpondit Leoni, elle a la fivre.

--Es-tu sur qu'elle ne nous coute pas?

--Il faudrait d'abord qu'elle et la force de nous entendre. Elle est
bien malade aussi, la pauvre Juliette! Elle ne se plaint pas, elle! elle
souffre seule. Elle n'a pas vingt femmes pour la servir, elle ne paie
pas de courtisans pour satisfaire ses fantaisies maladives; elle meurt
saintement et chastement comme une victime expiatoire entre le ciel et
moi.--Leoni s'assit sur la table et fondit en larmes.

--Voil l'effet de l'eau-de-vie, dit tranquillement le marquis en
portant son verre  sa bouche; je te l'avais prdit, cela te porte
toujours aux nerfs.

--Laisse-moi, bte brute! s'cria Leoni en poussant la table, qui
faillit tomber sur le marquis; laisse-moi pleurer. Tu ne sais pas ce que
c'est que le remords, toi; tu ne sais pas ce que c'est que l'amour!

--L'amour! dit le marquis d'un ton thtral en contrefaisant Leoni, le
remords! voil des mots bien sonores et trs-dramatiques. Quand mets-tu
Juliette  l'hpital?

--Oui, tu as raison, lui dit Leoni avec un dsespoir sombre, parle-moi
ainsi, je l'aime mieux. Cela me convient, je suis capable de tout. A
l'hpital! oui. Elle tait si belle, si blouissante! je suis venu, et
voil o je la conduis! Ah! je m'arracherais les cheveux.

--Allons, dit le marquis aprs un silence, as-tu fait assez de sentiment
aujourd'hui? Tudieu! la crise a t longue... Raisonnons  prsent: ce
n'est pas srieusement que-tu veux te battre avec Henryet?

--Trs-srieusement, rpondit Leoni; tu parles bien srieusement de
l'assassiner.

--C'est trs-diffrent.

--C'est absolument la mme chose. Il ne connat l'usage d'aucune arme,
et je suis de premire force pour toutes.

--Except pour le stylet, reprit le marquis, ou pour le pistolet  bout
portant; d'ailleurs tu ne tues que les femmes.

--Je tuerai au moins cet homme-l, rpondit Leoni.

--Et tu crois qu'il consentira  se battre avec toi?

--Il acceptera, il est brave.

--Mais il n'est pas fou. Il commencera par nous faire arrter comme deux
voleurs.

--Il commencera par me rendre raison. Je l'y forcerai bien, je lui
donnerai un soufflet en plein spectacle.

--Il te le rendra en t'appelant faussaire, escroc, fileur de cartes.

--Il faudra qu'il le prouve. Il n'est pas connu ici, tandis que nous y
sommes tablis d'une manire brillante. Je le traiterai de lunatique
et de visionnaire; et quand je l'aurai tu, tout le monde pensera que
j'avais raison.

--Tu es fou, mon cher, rpondit le marquis; Henryet est recommand aux
ngociants les plus riches de l'Italie. Sa famille est bien connue et
bien fame dans le commerce. Lui-mme a sans doute des amis dans la
ville, ou au moins des connaissances auprs de qui son tmoignage aura
du poids. Il se battra demain soir, je suppose. Eh bien! la journe lui
aura suffi pour dclarer  vingt personnes qu'il se bat contre toi parce
qu'il t'a vu tricher, et que tu trouves mauvais qu'il ait voulu t'en
empcher.

--Eh bien! il le dira, on le croira, mais je le tuerai.

--La Zagarolo te chassera et dchirera son testament. Tous les nobles te
fermeront leur porte, et la police te priera d'aller faire l'agrable
sur un autre territoire.

--Eh bien! j'irai ailleurs. Le reste de la terre m'appartiendra quand je
me serai dlivr de cet homme.

--Oui, et de son sang sortira une jolie petite ppinire d'accusateurs.
Au lieu de M. Henryet, tu auras toute la ville de Milan  ta poursuite.

--O ciel! comment faire? dit Leoni avec angoisse.

--Lui donner un rendez-vous de la part de ta femme, et lui calmer le
sang avec un bon couteau de chasse. Donne-moi ce bout de papier qui est
l-bas, je vais lui crire.

Leoni, sans l'couter, ouvrit une fentre et tomba dans la rverie,
tandis que le marquis crivait. Quand il eut fini, il l'appela.

--Ecoute, Leoni, et vois si je m'entends  crire un billet doux:

Mon ami, je ne puis plus vous recevoir chez moi, Leoni sait tout et me
menace des plus horribles traitements: emmenez-moi, ou je suis perdue.
Conduisez-moi  ma mre, ou jetez-moi dans un couvent; faites de moi ce
qu'il vous plaira, mais arrachez-moi  l'affreuse situation o je suis.
Trouvez-vous demain devant le portail de la cathdrale  une heure du
matin, nous concerterons notre dpart, il me sera facile d'aller vous
trouver, Leoni passe toutes les nuits chez la Zagarolo. Ne soyez pas
tonn de cette criture bizarre et presque illisible: Leoni, dans un
accs de colre, m'a presque dmis la main droite. Adieu.

JULIETTE RUYTER.

--Il me semble que cette lettre est prudemment conue, ajouta le
marquis, et peut sembler vraisemblable au Flamand, quel que soit le
degr de son intimit avec ta femme. Les paroles que tantt dans son
dlire elle croyait lui adresser nous donnent la certitude qu'il lui a
offert de la conduire dans son pays... L'criture est informe, et qu'il
connaisse ou non celle de Juliette...

--Voyons, dit Leoni d'un air attentif en se penchant sur la table.

Sa figure avait une expression effrayante de doute et de persuasion.
Je n'en vis pas davantage. Mon cerveau tait puis, mes ides se
confondirent. Je retombai dans une sorte de lthargie.



XVIII.

Quand je revins  moi, la lumire vague de la lampe clairait les mmes
objets. Je me soulevai lentement, je vis le marquis  la mme place o
je l'avais vu en perdant connaissance. Il faisait encore nuit. Il y
avait encore des bouteilles sur la table, une critoire et quelque chose
que je ne distinguais pas bien et qui ressemblait  des armes. Leoni
tait debout dans la chambre. Je tchai de me souvenir de leur
conversation prcdente. J'esprais que les lambeaux hideux qui m'en
revenaient  la mmoire taient autant de rves fbriles, et je ne
sus pas d'abord qu'entre cette conversation et celle qui commenait
vingt-quatre heures s'taient coules. Les premiers mots dont je pus me
rendre compte furent ceux-ci:

--Il fallait qu'il se mfit de quelque chose, car il tait arm
jusqu'aux dents. En parlant ainsi, Leoni essuyait avec un mouchoir sa
main ensanglante.

--Bah! ce que tu as n'est qu'une gratignure, dit le marquis: je suis
bless plus srieusement  la jambe; et il faudra pourtant que je danse
demain au bal, afin qu'on ne s'en doute pas. Laisse donc ta main,
panse-la, et songe  autre chose.

--Il m'est impossible de songer  autre chose qu' ce sang. Il me semble
que j'en vois un lac autour de moi.

--Tu as les nerfs trop dlicats, Leoni; tu n'es bon  rien.

--Canaille! dit Leoni d'un ton de haine et de mpris, sans moi tu tais
mort; tu reculais lchement, et tu dois tre frapp par derrire. Si je
ne t'avais vu perdu, et si ta perte n'et entran la mienne, jamais je
n'aurais touch  cet homme  pareille heure et en pareil lieu. Mais ta
froce obstination m'a forc  tre ton complice. Il ne me manquait plus
que de commettre un assassinat pour tre digne de ta socit.

--Ne fais pas le modeste, reprit le marquis; quand tu as vu qu'il se
dfendait, tu es devenu un tigre.

--Ah! oui, cela me rjouissait le coeur de le voir mourir en se
dfendant; car enfin je l'ai tu loyalement.

--Trs-loyalement: il avait remis la partie au lendemain; et comme tu
tais press d'en finir, tu l'as tu tout de suite.

--A qui la faute, tratre? Pourquoi t'es-tu jet sur lui au moment o
nous nous sparions avec la parole l'un de l'autre? Pourquoi t'es-tu
enfui en voyant qu'il tait arm, et m'as-tu forc ainsi  te dfendre
ou  tre dnonc par lui demain pour l'avoir attir, de concert avec
toi, dans un guet-apens, afin de l'assassiner? A l'heure qu'il est, j'ai
mrit l'chafaud, et pourtant je ne suis point un meurtrier. Je me suis
battu  armes gales,  chance gale,  courage gal.

--Oui, il s'est trs-bien dfendu, dit le marquis; vous avez fait l'un
et l'autre des prodiges de valeur. C'tait une chose trs-belle  voir
et vraiment homrique que ce duel au couteau. Mais je dois dire pourtant
que, pour un Vnitien, tu manies cette arme misrablement.

--Il est vrai que ce n'est pas l'arme dont je suis habitu  me servir,
et  propos, je pense qu'il serait prudent de cacher ou d'anantir
celle-ci.

--Grande sottise! mon ami. Il faut bien t'en garder; les laquais et les
amis savent tous que tu portes en tout temps cette arme sur toi; si tu
la faisais disparatre, ce serait un indice contre nous.

--C'est vrai. Mais la tienne?

--La mienne est vierge de son sang; mes premiers coups ont port  faux,
et ensuite les tiens ne m'ont pas laiss de place.

--Ah! ciel! c'est, encore vrai. Tu as voulu l'assassiner, et la fatalit
m'a contraint de faire moi-mme l'action dont j'avais horreur.

--Cela te plat  dire, mon cher; tu venais de trs-bon coeur au
rendez-vous.

--C'est que j'avais en effet le pressentiment, instinctif de ce que
mon mauvais gnie allait me faire commettre... Aprs tout, c'tait ma
destine et la sienne. Nous voil donc dlivrs de lui! Mais pourquoi,
diable! as-tu vid ses poches?

--Prcaution et prsence d'esprit de ma part. En le trouvant dpouill
de son argent et de son portefeuille, on cherchera l'assassin dans la
plus basse classe, et jamais on ne souponnera des gens comme il faut.
Cela passera pour un acte de brigandage, et non pour une vengeance
particulire. Ne te trahis pas toi-mme par une sotte motion lorsque tu
entendras parler demain de l'vnement, et nous n'avons rien  craindre.
Approche la bougie, que je brle ces papiers; quant  l'argent monnay,
cela n'a jamais compromis personne.

--Arrte! dit Leoni en saisissant une lettre que le marquis allait
brler avec les autres. J'ai vu l le nom de famille de Juliette.

--C'est une lettre  madame Ruyter, dit le marquis. Voyons:

Madame, s'il en est temps encore, si vous n'tes point partie ds hier
en recevant la lettre par laquelle je vous appelais auprs de votre
fille, ne partez point. Attendez-la ou venez  sa rencontre jusqu'
Strasbourg; je vous y ferai chercher en arrivant. J'y serai avec
mademoiselle Ruyter avant peu de jours. Elle est dcide  fuir
l'infamie et les mauvais traitements de son sducteur. Je viens de
recevoir d'elle un billet qui m'annonce enfin cette rsolution. Je dois
la voir cette nuit pour fixer le moment de notre dpart. Je laisserai
toutes mes affaires pour profiter de la bonne disposition o elle est
et o les flatteries de son amant pourraient bien ne pas la laisser
toujours. L'empire qu'il a sur elle est encore immense. Je crains que la
passion qu'elle a pour ce misrable ne soit ternelle, et que son regret
de l'avoir quitt ne vous fasse verser encore bien des larmes  toutes
deux. Soyez indulgente et bonne avec elle; c'est votre rle de mre, et
vous le remplirez aisment. Pour moi, je suis rude; et mon indignation
s'exprime plus facilement que ma piti. Je voudrais tre plus persuasif;
mais je ne puis tre plus aimable, et ma destine n'est pas d'tre aim.
PAUL HENRYET.

--Ceci te prouve,  mon ami! dit le marquis d'un ton moqueur en
prsentant cette lettre  la flamme de la bougie, que ta femme est
fidle et que tu es le plus heureux des poux.

--Pauvre femme! dit Leoni, et pauvre Henryet! Il l'aurait rendue
heureuse, lui! Il l'aurait respecte et honore du moins! Quelle
fatalit l'a donc jete dans les bras d'un mchant coureur d'aventures,
pouss vers elle par le destin d'un bout du monde  l'autre, lorsqu'elle
avait sous la main le coeur d'un honnte homme! Aveugle enfant! pourquoi
m'as-tu choisi?

--Charmant! dit le marquis ironiquement. J'espre que tu vas faire  ce
propos quelques vers. Une jolie pitaphe pour l'homme que tu as massacr
ce soir me semblerait une chose de bon got et tout  fait neuve.

--Oui, je lui en ferai une, dit Leoni, et le texte sera celui-ci:

Ici repose un honnte homme qui voulut se faire le dfenseur de la
justice humaine contre deux sclrats, et que la justice divine a laiss
gorger par eux.

Leoni tomba dans une rverie douloureuse pendant laquelle il murmurait
sans cesse le nom de sa victime.

--Paul Henryet! disait-il. Vingt-deux ou vingt-quatre ans tout au plus.
Une figure froide, mais belle. Un caractre raide et probe. La haine de
l'injustice. L'orgueil brutal de l'honntet, et pourtant quelque chose
de tendre et de mlancolique. Il aimait Juliette, il l'a toujours
aime. Il combattait en vain sa passion. Je vois par cette lettre qu'il
l'aimait encore, et qu'il l'aurait adore s'il avait pu la gurir.
Juliette, Juliette! tu pouvais encore tre heureuse avec lui; et je l'ai
tu! Je t'ai ravi celui qui pouvait te consoler; ton seul dfenseur
n'est plus, et tu demeures la proie d'un bandit.

--Trs-beau! dit le marquis; je voudrais que tu ne fisses pas un
mouvement des lvres sans avoir un stnographe  tes cts pour
conserver tout ce que tu dis de noble et de touchant. Moi, je vais
dormir; bonsoir, mon cher, couche avec ta femme, mais change de chemise,
car, le diable m'emporte! tu as le sang d'Henryet sur ton jabot!

Le marquis sortit. Leoni, aprs un instant d'immobilit, vint  mon lit,
souleva le rideau et me regarda. Alors il vit que j'tais assoupie sous
mes couvertures, et que j'avais les yeux ouverts et attachs sur lui. Il
ne put soutenir l'aspect de mon visage livide et de mon regard fixe: il
recula avec un cri de terreur, et je lui dis d'une voix faible et brve,
 plusieurs reprises: Assassin! assassin! assassin!

Il tomba sur ses genoux comme frapp de la foudre, et il se trana
jusqu' mon lit d'un air suppliant. Couche avec ta femme, lui dis je en
rptant les paroles du marquis dans une sorte de dlire; mais change de
chemise, car tu as le sang d'Henryet sur ton jabot!

[Illustration: C'tait une chose trs-belle  voir..... que ce duel au
couteau.]

Leoni tomba la face contre terre en poussant des cris inarticuls. Je
perdis tout  fait la raison, et il me semble que je rptai ses cris
en imitant avec une servilit stupide l'inflexion de sa voix et les
convulsions de sa poitrine. Il me crut folle, et, se relevant avec
terreur, il vint  moi. Je crus qu'il allait me tuer; je me jetai
dans la ruelle en criant: Grce! grce! je ne le dirai pas! et je
m'vanouis au moment o il me saisissait pour me relever et me secourir.



XIX

Je m'veillai encore dans ses bras, et jamais, il n'eut tant
d'loquence, tant de tendresse et tant de larmes pour implorer son
pardon. Il avoua qu'il tait le dernier des hommes; mais il me dit
qu'une seule chose le relevait  ses propres yeux, c'tait l'amour qu'il
avait toujours eu pour moi, et qu'aucun de ses vices, aucun de ses
crimes, n'avait eu la force d'touffer. Jusque-l il s'tait dbattu
contre les apparences qui l'accusaient de toutes parts. Il avait lutt
contre l'vidence pour conserver mon estime. Dsormais, ne pouvant plus
se justifier par le mensonge, il prit une autre voie et embrassa un
nouveau rle pour m'attendrir et me vaincre. Il se dpouilla de tout
artifice (peut-tre devrais-je dire de toute pudeur), et me confessa
toutes les turpitudes de sa vie. Mais, au milieu de cet abme, il me fit
voir et comprendre ce qu'il y avait de vraiment beau en lui, la facult
d'aimer, l'ternelle vigueur d'une me o les plus rudes fatigues, les
plus dangereuses preuves n'teignaient point le feu sacr.--Ma conduite
est vile, me dit-il; mais mon coeur est toujours noble; il saigne
toujours de ses torts; il a conserv, aussi nergique, aussi pur que
dans sa premire jeunesse, le sentiment du juste et de l'injuste,
l'horreur du mal qu'il commet, l'enthousiasme du beau qu'il contemple.
Ta patience, tes vertus, ta bont anglique, ta misricorde inpuisable
comme celle de Dieu, ne peuvent s'exercer en faveur d'un tre qui
les comprenne mieux et qui les admire davantage. Un homme de moeurs
rgulires et de conscience dlicate les trouverait plus naturelles et
les apprcierait moins. Avec cet homme-l d'ailleurs tu ne serais qu'une
honnte femme; avec un homme tel que moi, tu es une femme sublime, et la
dette de reconnaissance qui s'amasse dans mon coeur est immense comme
tes souffrances et tes sacrifices. Va, c'est quelque chose que d'tre
aime et que d'avoir droit  une passion immense; sur quel autre
auras-tu jamais ce droit comme sur moi? Pour qui recommenceras-tu les
tourments et le dsespoir que tu as subis? Crois-tu qu'il y ait autre
chose dans la vie que l'amour? Pour moi, je ne le crois pas. Et crois-tu
que ce soit chose facile que de l'inspirer et de le ressentir? Des
milliers d'hommes meurent incomplets, sans avoir connu d'autre amour que
celui des btes; souvent un coeur capable de le ressentir cherche en
vain o le placer, et sort vierge de tous les embrassements terrestres
pour l'aller trouver peut-tre dans les cieux. Ah! quand Dieu nous
l'accorde sur la terre, ce sentiment profond, violent, ineffable, il
ne faut plus, Juliette, dsirer ni esprer le paradis; car le paradis,
c'est la fusion de deux mes dans un baiser d'amour. Et qu'import,
quand nous l'avons trouv ici-bas, que ce soit dans les bras d'un saint
ou d'un damn? qu'il soit maudit ou ador parmi les hommes, celui que tu
aimes, que t'importe, pourvu qu'il te le rende? Est-ce moi que tu aimes
ou est-ce le bruit qui se fait autour de moi? Qu'as-tu aim en moi
ds le commencement? est-ce l'clat qui m'environnait? Si tu me hais
aujourd'hui, il faudra que je doute de ton amour pass; il faudra qu'au
lieu de cet ange, au lieu de cette victime dvoue dont le sang rpandu
pour moi coule incessamment goutte  goutte sur mes lvres, je ne voie
plus en toi qu'une pauvre fille crdule et faible qui m'a aim par
vanit et qui m'abandonne par gosme, Juliette, Juliette, songe  ce
que tu fais si tu me quittes! Tu perdras le seul ami qui te connaisse,
qui t'apprcie et qui te vnre, pour un monde qui te mprise dj, et
dont tu ne retrouveras pas l'estime. Il ne te reste que moi au monde, ma
pauvre enfant; il faut que tu t'attaches  la fortune de l'aventurier,
ou que tu meures oublie dans un couvent. Si tu me quittes, tu es aussi
insense que cruelle; tu auras eu tous les maux, toute la peine, et tu
n'en recueilleras pas les fruits; car  prsent, si, malgr tout ce que
tu sais, tu peux encore m'aimer et me suivre, sache que j'aurai pour toi
un amour dont tu n'as pas l'ide, et que jamais je n'aurais seulement
souponn si je t'eusse pouse loyalement et si j'eusse vcu avec toi
en paix au sein de ta famille. Jusqu'ici, malgr tout ce que tu as
sacrifi, tout ce que tu as souffert, je ne t'ai pas encore aime comme
je me sens capable de le faire. Tu ne m'avais pas encore aim tel que
je suis; tu t'attachais  un faux Leoni en qui tu voyais encore quelque
grandeur et quelque sduction. Tu esprais qu'il deviendrait un jour
l'homme que tu avais aim d'abord; tu ne croyais pas serrer dans tes
bras un homme absolument perdu. Et moi, je me disais: Elle m'aime
conditionnellement; ce n'est pas encore moi qu'elle aime, c'est le
personnage que je joue. Quand elle verra mes traits sous mon masque,
elle s'enfuira en se couvrant les yeux, elle aura en horreur l'amant
qu'elle presse maintenant sur son sein. Non, elle n'est pas la femme et
la matresse que j'avais rve, et que mon me ardente appelle de tous
ses voeux. Juliette fait encore partie de cette socit dont je suis
l'ennemi; elle sera mon ennemie quand elle me connatra. Je ne puis me
confier  elle, je ne puis pancher dans le sein d'aucun tre vivant la
plus odieuse de mes angoisses, la honte que j'ai de ce que je fais tous
les jours. Je souffre, j'amasse des remords. S'il existait une crature
capable de m'aimer sans me demander de changer, si je pouvais avoir
une amie qui ne ft pas un accusateur et un juge!.... Voil ce que je
pensais, Juliette. Je demandais cette amie au ciel; mais je demandais
que ce ft toi, et non une autre; car tu tais dj ce que j'aimais le
mieux sur la terre avant de comprendre tout ce qui nous restait  faire
l'un et l'autre pour nous aimer vritablement.

[Illustration: Des soldats qui passaient me relevrent.]

Que pouvais-je rpondre  de semblables discours? Je le regardais d'un
air stupfait. Je m'tonnais de le trouver encore beau, encore aimable;
de sentir toujours auprs de lui la mme motion, le mme dsir de
ses caresses, la mme reconnaissance pour son amour. Son abjection ne
laissait aucune trace sur son noble front; et quand ses grands yeux
noirs dardaient leur flamme sur les miens, j'tais blouie, enivre
comme autrefois; toutes ses souillures disparaissaient, et jusqu'aux
taches du sang d'Henryet, tout tait effac. J'oubliai tout pour
m'attacher  lui par des promesses aveugles, par des serments et des
treintes insenses. Alors en effet je vis son amour se rallumer ou
plutt se renouveler, comme il me l'avait annonc. Il abandonna  peu
prs la princesse Zagarolo et passa tout le temps de ma convalescence
 mes pieds, avec les mmes tendresses, les mmes soins et les mmes
dlicatesses d'affection qui m'avaient rendue si heureuse en Suisse;
je puis mme dire que ces marques de tendresse furent plus vives et me
donnrent plus d'orgueil et de joie, que ce fut le temps le plus heureux
de ma vie, et que jamais Leoni ne me fut plus cher. J'tais convaincue
de tout ce qu'il m'avait dit; je ne pouvais plus d'ailleurs craindre
qu'il s'attacht  moi par intrt, je n'avais plus rien au monde  lui
donner, et j'tais dsormais  sa charge et soumise aux chances de
sa fortune. Enfin, je sentais une sorte d'orgueil  ne pas rester
au-dessous de ce qu'il attendait de ma gnrosit, et sa reconnaissance
me sembla il plus grande que mes sacrifices.

Un soir il rentra tout agit, et, me pressant mille fois sur son coeur:

--Ma Juliette, dit-il, ma soeur, ma femme, mon ange, il faut que lu sois
bonne et indulgente comme Dieu, il faut, me donner une nouvelle preuve
de ta douceur adorable et de ton hrosme: il faut que tu viennes
demeurer avec moi chez la princesse Zagarolo.

Je reculai confondue de surprise; et, comme je sentis qu'il n'tait plus
en mon pouvoir de rien refuser, je me mis  plir et  trembler comme un
condamn en prsence du supplice.

--coute, me dit-il, la princesse est horriblement mal. Je l'ai nglige
 cause de toi; elle a pris tant de chagrin que sa maladie s'est
aggrave considrablement, et que les mdecins ne lui donnent pas plus
d'un mois  vivre. Puisque tu sais tout....., je puis te parler de cet
infernal testament. Il s'agit d'une succession de plusieurs millions,
et je suis en concurrence avec une famille attentive  profiter de mes
fautes et  m'expulser au moment dcisif. Le testament en ma faveur
existe en bonne forme, mais un instant de dpit peut l'anantir. Nous
sommes ruins, nous n'avons plus que cette ressource. Il faut que tu
ailles  l'hpital et que je me fasse chef de brigands si elle nous
chappe.

--O mon Dieu! lui dis je, nous avons vcu en Suisse  si peu de frais!
Pourquoi la richesse est-elle une ncessit pour nous? A prsent que
nous nous aimons si bien, ne pouvons-nous vivre heureux sans faire de
nouvelles infamies?...

Il ne me rpondit que par une contraction des sourcils qui exprimait la
douleur, l'ennui et la crainte que lui causaient mes reproches. Je me
tus aussitt et lui demandai en quoi j'tais ncessaire au succs de son
entreprise.

--Parce que la princesse, dans un accs de jalousie assez bien fonde,
a demand  te voir et  l'interroger. Mes ennemis avaient eu soin de
l'informer que je passais toutes les matines auprs d'une femme jeune
et jolie qui tait venue me trouver  Milan. Pendant longtemps j'ai
russi  lui faire croire que tu tais ma soeur; mais, depuis un mois
que je la dlaisse entirement, elle a des doutes et refuse de croire 
la maladie, que je lui ai fait valoir comme une excuse. Aujourd'hui elle
m'a dclar que, si je la ngligeais dans l'tat o elle se trouve, elle
ne croirait plus  mon affection et me retirerait la sienne.--Si votre
soeur est malade aussi et ne peut se passer de vous, a-t-elle dit,
faites-la transporter dans ma maison; mes femmes et mes mdecins la
soigneront. Vous pourriez la voir  toute heure; et, si elle est
vraiment votre soeur, je la chrirai comme si elle tait la mienne
aussi. En vain j'ai voulu combattre celle trange fantaisie. Je lui ai
dit que tu tais trs-pauvre et trs-fire, que rien au monde ne te
ferai consentir  recevoir l'hospitalit, et qu'il tait en effet
inconvenant et indlicat que tu vinsses demeurer chez la matresse de
ton frre. Elle n'a rien voulu entendre, et  toutes mes objections elle
rpond:--Je vois bien que vous me trompez; ce n'est pas votre soeur. Si
tu refuses, nous sommes perdus. Viens, viens, viens; je t'en supplie,
mon enfant, viens!

Je pris mon chapeau et mon chle sans rpondre. Pendant que je
m'habitais, des larmes coulaient lentement sur mes joues. Au moment de
sortir avec moi de ma chambre, Leoni les essuya avec ses lvres et me
pressa mille fois encore dans ses bras, en me nommant sa bienfaitrice,
son ange tutlaire et sa seule amie.

Je traversai eu tremblant les vastes appartements de la princesse.
Envoyant la richesse de cette maison, j'avais un serrement de coeur
indicible, et je me rappelais les dures paroles d'Henryet:--Quand elle
sera morte, vous serez riche, Juliette; vous hriterez de son luxe, vous
coucherez dans son lit et vous pourrez porter ses robes. Je baissais les
yux en passant auprs des laquais; il me semblait qu'ils me regardaient
avec haine et avec envie; et je me sentais plus vile qu'eux. Leoni
serrait mon bras sous le sien en sentant trembler mon corps et flchir
mes jambes:--Courage, courage! me disait-il tout bas.

Enfin nous arrivmes  la chambre  coucher. La princesse tait tendue
sur une chaise longue et semblait nous attendre impatiemment. C'tait
une femme de trente ans environ, trs-maigre, d'un jaune uni, et
magnifiquement lgante quoique en dshabill. Elle avait d tre
trs-belle au temps de sa fracheur, et elle avait encore une
physionomie charmante. La maigreur de ses joues exagrait la grandeur de
ses yeux, dont le blanc, vitrifi par la consomption, ressemblait  de
la nacre de perle. Ses cheveux, fins et plats, taient d'un noir luisant
et semblaient dbiles et malades comme toute sa personne. Elle fit, en
me voyant, une lgre exclamation de joie, et me tendit une longue main
effile et bleutre que je crois voir encore. Je compris,  un regard de
Leoni, que je devais baiser cette main, et je me rsignai.

Leoni se sentait mal  l'aise sans doute, et cependant son aplomb et le
calme de ses manires me confondirent. Il parlait de moi  sa matresse
comme si elle n'et jamais pu dcouvrir sa fourberie, et il lui
exprimait sa tendresse devant moi comme s'il m'et t impossible d'en
ressentir de la douleur ou du dpit. La princesse semblait de temps en
temps avoir des retours de mfiance, et je vis,  ses regards et  ses
paroles, qu'elle m'tudiait pour dtruire ses soupons ou pour les
confirmer. Ma douceur naturelle excluant toute espce de haine, elle
prit vite confiance en moi; et, jalouse qu'elle tait avec emportement,
elle pensa qu'il tait impossible  une autre femme de consentir au rle
que je jouais. Une intrigante aurait pu l'accepter, mais mon ton et
ma physionomie dmentaient cette conjecture. La princesse se prit de
passion pour moi. Elle ne voulait plus que je sortisse de sa chambre,
elle m'accablait de dons et de caresses. Je fus un peu humilie de sa
gnrosit et j'eus envie de refuser; mais la crainte de dplaire 
Leoni me fit supporter encore cette mortification. Ce que j'eus 
souffrir dans les premiers jours, et les efforts que je fis pour
assouplir  ce point mon orgueil, sont des choses inoues. Cependant
peu  peu ces souffrances s'apaisrent et ma situation d'esprit
devint tolrable. Leoni me tmoignait  la drobe une reconnaissance
passionne et une tendresse dlirante. La princesse, malgr ses
caprices, ses impatiences, et tout le mal que son amour pour Leoni me
causait, me devint agrable et presque chre. Elle avait le coeur ardent
plutt que tendre, et le caractre prodigue, plutt que gnreux. Mais
elle avait dans les manires une grce irrsistible; l'esprit dont
ptillait son langage, au milieu des plus vives souffrances, le choix
des mots ingnieux et caressants avec lesquels elle me remerciait de
mes complaisances ou me priait d'oublier ses emportements, ses petites
flatteries, ses finesses, sa coquetterie qui la suivit jusqu'au
tombeau, tout en elle avait un caractre d'originalit, de noblesse et
d'lgance, dont j'tais d'autant plus frappe que je n'avais jamais vu
de prs aucune femme de son rang, et que je n'tais point accoutume
 ce grand charme que leur donne l'usage de la bonne compagnie. Elle
possdait ce don  un tel point, que je ne pus y rsister, et que je me
laissai dominer  son gr; elle tait si malicieuse et si aimable avec
Leoni, que je concevais qu'il ft devenu amoureux d'elle, et que j'avais
fini par m'habituer  voir leurs baisers et  entendre leurs fadeurs
sans en tre rvolte. Il y avait vraiment des jours o ils avaient
assez de grce et d'esprit l'un et l'autre pour que j'eusse du plaisir
 les couter, et Leoni trouvait le moyen de m'adresser des choses
si dlicates, que je me sentais encore heureuse dans mon abominable
abaissement. La haine que les laquais et les subalternes m'avaient
d'abord tmoigne s'tait vite apaise, grce au soin que j'avais
pris de leur abandonner tous les petits prsents que me faisait leur
matresse. J'eus mme l'affection et la confiance des neveux et des
cousins; une trs-jolie petite nice, que la princesse refusait
obstinment de voir, fut enfin introduite par mes soins jusqu' elle et
lui plut extrmement. Je la priai alors de me permettre de donner  cet
enfant un joli crin qu'elle m'avait force d'accepter dans la matine;
et cet acte de gnrosit l'engagea  remettre  la petite fille un
prsent beaucoup plus considrable. Leoni, qui n'avait rien de mesquin
ni de petit dans sa cupidit, vit avec plaisir le secours accord  une
orpheline pauvre, et les autres parents commencrent  croire qu'ils
n'avaient rien  craindre de nous, et que nous n'avions pour la
princesse qu'une amiti noble et dsintresse. Les tentatives de
dlation contre moi cessrent donc entirement, et, pendant deux mois,
nous emes une vie trs calme. Je m'tonnai d'tre presque heureuse.



XX.

La seule chose qui m'inquitt srieusement, c'tait de voir toujours
autour de nous le marquis de... Il s'tait introduit, je ne sais 
quel titre, chez la princesse, et l'amusait par son babil caustique et
mdisant. Il entranait ensuite Leoni dans les autres appartements
et avait avec lui de longs entretiens dont Leoni sortait toujours
sombre.--Je hais et je mprise Lorenzo, me disait-il souvent; c'est la
pire canaille que je connaisse, il est capable de tout. Je le pressais
alors de rompre avec lui; mais il me rpondait:--C'est impossible,
Juliette; tu ne sais pas que lorsque deux coquins ont agi ensemble, ils
ne se brouillent plus que pour s'envoyer l'un l'autre  l'chafaud. Ces
paroles sinistres rsonnaient si trangement dans ce beau palais, au
milieu de la vie paisible que nous y menions, et presque aux oreilles
de cette princesse si gracieuse et si confiante, qu'il me passait un
frisson dans les veines en les entendant.

Cependant les souffrances de notre malade augmentaient de jour en jour,
et bientt vint le moment o elle devait succomber infailliblement. Nous
la vmes s'teindre peu  peu; mais elle ne perdit pas un instant sa
prsence d'esprit, ses plaisanteries et ses discours aimables.

--Que je suis fche, disait-elle  Leoni, que Juliette soit ta soeur!
Maintenant que je pars pour l'autre monde, il faut bien que je renonce 
toi. Je ne puis exiger ni dsirer que tu me restes fidle aprs ma mort.
Malheureusement tu vas faire des sottises et te jeter  la tte de
quelque femme indigne de toi. Je ne connais au monde que ta soeur qui te
vaille; c'est un ange, et il n'y a que toi aussi qui sois digne d'elle.

Je ne pouvais rsister  ces cajoleries bienveillantes, et je me prenais
pour cette femme d'une affection plus vive  mesure que la mort la
dtachait de nous. Je ne voulais pas croire qu'elle put nous tre
enleve avec toute sa raison, tout son calme, et au milieu d'une si
douce intimit. Je me demandais comment nous ferions pour vivre sans
elle, et je ne pouvais m'imaginer son grand fauteuil dor vide, entre
Leoni et moi, sans que mes yeux s'humectassent de larmes.

Un soir que je lui faisais la lecture pendant que Leoni tait assis sur
le tapis et lui rchauffait les pieds dans un manchon, elle reut une
lettre, la lut rapidement, jeta un grand cri et s'vanouit. Tandis
que je volais  son secours, Leoni ramassa la lettre et en prit
connaissance. Quoique l'criture ft contrefaite, il reconnut la main
du vicomte de Chalm. C'tait une dlation contre moi, des dtails
circonstancis sur ma famille, sur mon enlvement, sur mes relations
avec Leoni; puis mille calomnies odieuses contre mes moeurs et mon
caractre.

Au cri qu'avait jet la princesse, Lorenzo, qui planait toujours comme
un oiseau de malheur autour de nous, entra je ne sais comment, et Leoni,
l'entranant dans un coin, lui montra la lettre du vicomte. Lorsqu'ils
se rapprochrent de nous, le marquis tait trs-calme, et avait, comme
 l'ordinaire, un sourire moqueur sur les lvres, et Leoni, agit,
semblait interroger ses regards pour lui demander conseil.

La princesse tait toujours vanouie dans mes bras. Le marquis haussa
les paules.--Ta femme est insupportablement niaise, dit-il assez haut
pour que je l'entendisse; sa prsence ici dsormais est du plus mauvais
effet; renvoie-la, et dis-lui d'aller chercher du secours. Je me charge
du tout.

--Mais que feras-tu? dit Leoni dans une grande anxit.

--Sois tranquille, j'ai un expdient tout prt depuis longtemps: c'est
un papier qui est toujours sur moi. Mais renvoie Juliette..

Leoni me pria d'appeler les femmes; j'obis et posai doucement la tte
de la princesse sur un coussin. Mais quand je fus au moment de franchir
la porte, je ne sais quelle force magntique m'arrta et me fora de
me retourner. Je vis le marquis s'approcher de la malade comme pour la
secourir; mais sa figure me sembla si odieuse, celle de Leoni si pale,
que la peur me prit de laisser cette mourante seule avec eux. Je ne sais
quelles ides vagues me passrent par la tte; je me rapprochait du lit
vivement, et, regardant Leoni avec terreur je lui dis:--Prends garde,
prends garde!...--A quoi? me rpondit-il d'un air tonn. Le fait est
que je ne le savais pas moi-mme, et que j'eus honte de l'espce de
folie que je venais de montrer. L'air ironique du marquis acheva de me
dconcerter. Je sortis et revins un instant aprs avec les femmes et le
mdecin. Celui-ci trouva la princesse en proie  une affreuse crispation
de nerfs, et dit qu'il faudrait lcher de lui faire avaler tout de suite
une cuillere de la potion calmante. On essaya en vain de lui desserrer
les dents.--Que la signora s'en charge, dit une des femmes en me
dsignant; la princesse n'accepte rien que de sa main et ne refuse
jamais ce qui vient d'elle. J'essayai en effet, et la mourante cda
doucement. Par un reste d'habitude, elle me pressa faiblement la main en
me rendant la cuiller; puis elle tendit violemment les bras, se leva
comme si elle allait s'lancer au milieu de la chambre, et retomba raide
morte sur son fauteuil.

Cette mort si soudaine me fit une impression horrible; je m'vanouis, et
l'on m'emporta. Je fus malade quelques jours; et quand je revins  la
vie, Leoni m'apprit que j'tais dsormais chez moi, que le testament
avait t ouvert et trouv inattaquable de tous points, que nous tions
 la tte d'une belle fortune et matres d'un palais magnifique.

--C'est  toi que je dois tout cela, Juliette, me dit-il, et de plus,
je te dois la douceur de pouvoir songer sans honte et sans remords aux
derniers moments de notre amie. Ta sensibilit, ta bont anglique, les
ont entours de soins et en ont adouci la tristesse. Elle est morte dans
tes bras, cette rivale qu'une autre que toi et trangle! et tu l'as
pleure comme si elle et t ta soeur, tu es bonne, trop bonne, trop
bonne! Maintenant jouis du fruit de ton courage; vois comme je suis
heureux d'tre riche, et de pouvoir t'entourer de nouveau de tout le
bien-tre dont tu as besoin.

--Tais-toi, lui dis-je, c'est  prsent que je rougis et que je souffre.
Tant que cette femme tait l, et que je lui sacrifiais mon amour et ma
fiert, je me consolais en sentant que j'avais de l'affection pour elle
et que je m'immolais pour elle et pour toi. A prsent je ne vois plus
que ce qu'il y avait de bas et d'odieux dans ma situation. Comme tout le
monde doit nous mpriser!

--Tu te trompes bien, ma pauvre enfant, dit Leoni; tout le monde nous
salue et nous honore, parce que nous sommes riches.

Mais Leoni ne jouit pas longtemps de son triomphe. Les cohritiers,
arrivs de Rome, furieux contre nous, ayant appris les dtails de cette
mort si prompte, nous accusrent de l'avoir hte par le poison, et
demandrent qu'on dterrt le corps pour s'en assurer. On procda 
cette opration, et l'on reconnut au premier coup d'oeil les traces d'un
poison violent.--Nous sommes perdus! me dit Leoni en entrant dans ma
chambre; Ildegonda est morte empoisonne, et l'on nous accuse. Qui a
fait cette abomination? il ne faut pas le demander; c'est Satan sous la
figure de Lorenzo. Voil comme il nous sert; il est en sret, et nous
sommes entre les mains de la justice. Te sens-tu le courage de sauter
par la fentre?

--Non, lui dis-je, je suis innocente, je ne crains rien; si vous tes
coupable, fuyez.

--Je ne suis pas coupable, Juliette, dit-il en me serrant le bras avec
violence; ne m'accusez pas quand je ne m'accuse pas moi-mme. Vous savez
qu'ordinairement je ne m'pargne pas.

Nous fmes arrts et jets en prison. On instruisit contre nous un
procs criminel; mais il fut moins long et moins grave qu'on ne s'y
attendait; notre innocence nous sauva. En prsence d'une si horrible
accusation, je retrouvai toute la force que donne une conscience pure.
Ma jeunesse et mon air de sincrit me gagnrent l'esprit des juges au
premier abord. Je fus promptement acquitte. L'honneur et la vie de
Leoni furent un peu plus longtemps en suspens. Mais il tait impossible,
malgr les apparences, de trouver une preuve contre lui, car il n'tait
pas coupable; il avait horreur de ce crime, son visage et ses rponses
le disaient assez. Il sortit pur de cette accusation. Tous les laquais
furent souponns.

Le marquis avait disparu; mais il revint secrtement au moment o nous
sortions de prison, et intima  Leoni l'ordre de partager la succession
avec lui. Il dclara que nous lui devions tout, que, sans la hardiesse
et la promptitude de sa rsolution, le testament et t dchir. Leoni
lui fit les plus horribles menaces, mais le marquis ne s'en effraya
point. Il avait, pour le tenir en respect, le meurtre de Henryet, commis
sous ses yeux par Leoni, et il pouvait l'entraner dans sa perte. Leoni
furieux se soumit  lui payer une somme considrable. Ensuite nous
recommenmes  mener une vie folle et  taler un luxe effrn: se
ruiner de nouveau fut pour Leoni l'affaire de six mois. Je voyais sans
regret s'en aller ces biens que j'avais acquis avec honte et douleur;
mais j'tais effraye pour Leoni de la misre qui s'approchait encore
de nous. Je savais qu'il ne pourrait pas la supporter, et que, pour en
sortir, il se prcipiterait dans de nouvelles fautes et dans de nouveaux
dangers. Il tait malheureusement impossible de l'amener  un sentiment
de retenue et de prvoyance; il rpondait par des caresses ou des
plaisanteries  mes prires et  mes avertissements. Il avait quinze
chevaux anglais dans son curie, une table ouverte  toute la ville, une
troupe de musiciens  ses ordres. Mais ce qui le ruina le plus vite,
ce furent les dons normes qu'il fut oblig de faire  ses anciens
compagnons pour les empcher de venir fondre sur lui, et de faire de
sa maison une caverne de voleurs. Il avait obtenu d'eux qu'ils
n'exerceraient pas leur industrie chez lui; et, pour les dcider 
sortir du salon quand ses htes commenaient  jouer, il tait oblig
de leur payer chaque jour une certaine redevance. Cette intolrable
dpendance lui donnait parfois envie de fuir le monde et d'aller se
cacher avec moi dans quelque tranquille retraite. Mais il est vrai de
dire que celle ide l'effrayait encore plus; car l'affection que je lui
inspirais n'avait plus assez de force pour remplir toute sa vie.
Il tait toujours prvenant avec moi; mais, comme  Venise, il me
dlaissait pour s'enivrer de tous les plaisirs de la richesse. Il menait
au dehors la vie la plus dissolue, et entretenait plusieurs matresses
qu'il choisissait dans un monde lgant, auxquelles il faisait des
prsents magnifiques, et dont la socit flattait sa vanit insatiable.
Vil et sordide pour acqurir, il tait superbe dans sa prodigalit. Son
mobile caractre changeait avec sa fortune, et son amour pour moi en
subissait toutes les phases. Dans l'agitation et la souffrance que lui
causaient ses revers, n'ayant que moi au monde pour le plaindre et pour
l'aimer, il revenait  moi avec transport; mais au milieu des plaisirs
il m'oubliait, et cherchait ailleurs des jouissances plus vives. Je
savais toutes ses infidlits; soit paresse, soit indiffrence, soit
confiance en mon pardon infatigable, il ne se donnait plus la peine
de me les cacher; et quand je lui reprochais l'indlicatesse de cette
franchise, il me rappelait ma conduite envers la princesse Zagarolo, et
me demandait si ma misricorde tait dj puise. Le pass m'enchanait
donc absolument  la patience et  la douleur. Ce qu'il y avait
d'injuste dans la conduite de Leoni, c'est qu'il semblait croire que
dsormais je dusse accomplir tous ces sacrifices sans souffrir, et
qu'une femme pt prendre l'habitude de vaincre sa jalousie...

Je reus une lettre de ma mre, qui enfin avait eu de mes nouvelles par
Henryet, et qui, au moment de se mettre en route pour venir me chercher,
tait tombe dangereusement malade. Elle me conjurait de venir la
soigner, et me promettait de me recevoir sans reproches et avec
reconnaissance. Cette lettre tait mille fois trop douce et trop bonne.
Je la baignai de mes larmes; mais elle me semblait malgr moi dplace,
les expressions en taient inconvenantes  force de tendresse et
d'humilit. Le dirai-je, hlas! ce n'tait pas le pardon d'une mre
gnreuse, c'tait l'appel d'une femme malade et ennuys. Je partis
aussitt et la trouvai mourante. Elle me bnit, me pardonna et mourut
dans mes bras, en me recommandant de la faire ensevelir dans un certaine
robe qu'elle avait beaucoup aime.



XXI.

Tant de fatigues, tant de douleurs, avaient presque puis ma
sensibilit. Je pleurai  peine ma mre; je m'enfermai dans sa chambre
aprs qu'on eut emport son corps, et j'y restai morne et accable
pendant plusieurs mois, occupe seulement  retourner le pass sous
toutes ses faces, et ne songeant pas  me demander ce que je ferais de
l'avenir. Ma tante, qui d'abord m'avait fort mal accueillie, fut
touche de cette douleur muette, que son caractre comprenait mieux que
l'expansion des larmes. Elle me donna des soins en silence, et veilla
 ce que je ne me laissasse pas mourir de faim. La tristesse de cette
maison, que j'avais vue si frache et si brillante, convenait  la
situation de mon me. Je revoyais les meubles qui me rappelaient les
mille petits vnements frivoles de mon enfance. Je comparais ce temps
o une gratignure  mon doigt tait l'accident le plus terrible qui put
bouleverser ma famille,  la vie infme et sanglante que j'avais mene
depuis. Je voyais, d'une part, ma mre au bal, de l'autre, la princesse
Zagarolo empoisonne dans mes bras, et peut-tre de ma propre main. Le
son des violons passait dans mes rves au milieu des cris d'Henryet
assassin; et, dans l'obscurit de la prison o, pendant trois mois
d'angoisses, j'avais attendu chaque jour une sentence de mort, je voyais
arriver  moi, au milieu de l'clat des bougies et du parfum des
fleurs, mon fantme vtu d'un crpe d'argent et couvert de pierreries.
Quelquefois, fatigue de ces rves confus et effrayants, je soulevais
les rideaux, je m'approchais de la fentre et je regardais cette ville
o j'avais t si heureuse et si vante, les arbres de cette promenade
o tant d'admiration avait suivi chacun de mes pas. Mais bientt je
m'apercevais de l'insultante curiosit qu'excitait ma figure ple. On
s'arrtait sous ma fentre, on se groupait pour parler de moi en me
montrant presque au doigt. Alors je me retirais, je faisais retomber les
rideaux, j'allais m'asseoir auprs du lit de ma mre, et j'y restais
jusqu' ce que ma tante vint, avec sa ligure et ses pas silencieux,
me prendre le bras et me conduire  table. Ses manires en cette
circonstance de ma vie me parurent les plus convenables et les plus
gnreuses qu'on pt avoir envers moi. Je n'aurais pas cout les
consolations, je n'aurais pu supporter les reproches, je n'aurais pas
cru  des marques d'estime. L'affection muette et la piti dlicate me
furent plus sensibles. Cette figure morne qui passait sans bruit autour
de moi comme un fantme, comme un souvenir du temps pass, tait la
seule qui ne put ni me troubler ni m'effrayer. Quelquefois je prenais
ses mains sches, et je les pressais sur ma bouche pendant quelques
minutes, sans dire un mot, sans laisser chapper un soupir. Elle ne
rpondait jamais  cette caresse, mais elle restait l sans impatience
et ne retirait pas ses mains  mes baisers; c'tait beaucoup.

Je ne pensais plus  Leoni que comme  un souvenir terrible que
j'loignais de toutes mes forces. Retourner vers lui tait une pense
qui me faisait frmir comme et fait la vue d'un supplice. Je n'avais
plus assez de vigueur pour l'aimer ou le har. Il ne m'crivait pas, et
je ne m'en apercevais pas, tant j'avais peu compt sur ses lettres. Un
jour il en arriva une qui m'apprit de nouvelles calamits. On avait
trouv un testament de la princesse Zagarolo dont la date tait plus
rcente que celle du ntre. Un de ses serviteurs, en qui elle avait
confiance, en avait t le dpositaire depuis sa mort jusqu' ce jour.
Elle avait fait ce testament  l'poque o Leoni l'avait dlaisse pour
me soigner, et o elle avait eu des doutes sur notre fraternit. Depuis,
elle avait song  le dchirer en se rconciliant avec nous; mais, comme
elle tait sujette  mille caprices, elle avait gard pres d'elle les
deux testaments, afin d'tre toujours prte  en laisser subsister un.
Leoni savait dans quel meuble tait dpos le sien; mais l'autre tait
connu seulement de Vincenzo, l'homme de confiance de la princesse; et il
devait,  un signe d'elle, le brler ou le conserver.

Elle ne s'attendait pas, l'infortune,  une mort si violente et si
soudaine. Vincenzo, que Leoni avait combl de ses gnrosits, et qui
lui tait tout dvou  cette poque, n'ayant d'ailleurs pas pu savoir
les dernires intentions de la princesse, conserva le testament sans
rien dire, et nous laissa produire le ntre. Il et pu s'enrichir par ce
moyen en nous menaant ou en vendant son secret aux hritiers naturels;
mais ce n'tait pas un malhonnte homme ni un mchant coeur. Il nous
laissa jouir de la succession sans exiger de meilleurs traitements
que ceux qu'il recevait. Mais, quand j'eus quitt Leoni, il devint
mcontent; car Leoni tait brutal avec ses gens, et je les enchanais
seule  son service par mon indulgence. Un jour Leoni s'oublia jusqu'
frapper ce vieillard, qui aussitt tira le testament de sa poche et lui
dclara qu'il allait le porter chez les cousins de la princesse.
Aucune menace, aucune prire, aucune offre d'argent ne put apaiser son
ressentiment. Le marquis arriva et rsolut d'employer la force pour lui
arracher le fatal papier; mais Vincenzo, qui, malgr son ge, tait un
homme remarquablement vigoureux, le renversa, le frappa, menaa Leoni de
le jeter par la fentre s'il s'attaquait  lui, et courut produire
les pices de sa vengeance. Leoni fut aussitt dpossd, condamn 
reprsenter tout ce qu'il avait mang de la succession, c'est--dire les
trois quarts. Incapable de s'acquitter, il essaya vainement de fuir. Il
fut mis eu prison, et c'est de l qu'il m'crivait, non pas tous les
dtails que je viens de vous dire et que j'ai sus depuis, mais en peu
de mots l'horreur de sa situation. Si je ne venais  son secours, il
pourrait languir toute sa vie dans la captivit la plus affreuse, car il
n'avait plus le moyen de se procurer le bien-tre dont nous avions pu
nous entourer lors de notre premire rclusion. Ses amis l'abandonnaient
et se rjouissaient peut-tre d'tre dbarrasss de lui. Il tait
absolument sans ressources, dans un cachot humide o la lpre le
dvorait dj. On avait vendu ses bijoux et jusqu' ses hardes; il avait
 peine de quoi se prserver du froid.

Je partis aussitt. Comme je n'avais jamais eu l'intention de me fixer
 Bruxelles, et que la paresse de la douleur m'y avait seule enchane
depuis une demi-anne J'avais converti  peu prs tout mon hritage en
argent comptant; j'avais form souvent le projet de l'employer  fonder
un hpital pour les filles repenties, et  m'y faire religieuse.
D'autres fois j'avais song  placer cet argent sur la Banque de France,
et  en faire pour Leoni une rente inalinable qui le prservt  jamais
du besoin et des bassesses. Je n'aurais gard pour moi qu'une modique
pension viagre, et j'aurais t m'ensevelir seule dans la valle
suisse, o le souvenir de mon bonheur m'aurait aid  supporter
l'horreur de la solitude. Lorsque j'appris le nouveau malheur o Leoni
tait tomb, je sentis mon amour et ma sollicitude pour lui se rveiller
plus vifs que jamais. Je fis passer toute ma fortune  un banquier de
Milan. Je n'en rservai qu'un capital suffisant pour doubler la pension
que mon pre avait lgue  ma tante. Ce capital fut,  sa grande
satisfaction, la maison que nous habitions, et o elle avait pass la
moiti de sa vie. Je lui en abandonnai la possession et je partis pour
rejoindre Leoni. Elle ne me demanda pas o j'allais, elle le savait trop
bien; elle n'essaya point de me retenir; elle ne me remercia point, elle
me pressa la main; mais, en me retournant, je vis couler lentement sur
sa joue ride la premire larme que je lui eusse jamais vu rpandre.



XXII.

Je trouvai Leoni dans un tat horrible, hve, livide et presque fou.
C'tait la premire fois que la misre et la souffrance l'avaient
treint rellement. Jusque-l il n'avait fait que voir crouler son
opulence peu  peu, tout en cherchant et en trouvant les moyens de la
rtablir. Ses dsastres en ce genre avaient t grands; l'industrie
et le hasard ne l'avaient jamais laiss longtemps aux prises avec les
privations de l'indigence. Sa force morale s'tait toujours maintenue,
mais elle fut vaincue quand la force physique l'abandonna. Je le trouvai
dans un tat d'excitation nerveuse qui ressemblait  de la fureur. Je me
portai caution de sa dette. Il me fut ais de fournir les preuves de ma
solvabilit, je les avais sur moi. Je n'entrai donc dans sa prison
que pour l'en faire sortir. Sa joie fut si violente, qu'il ne put la
soutenir, et qu'il fallut le transporter vanoui dans la voiture.

Je l'emmenai  Florence et l'entourai de tout le bien-tre que je pus
lui procurer. Toutes ses dettes payes, il me restait fort peu de chose.
Je mis tous mes soins  lui faire oublier les souffrances de sa prison.
Son corps robuste fut vite rtabli, mais son esprit resta malade. Les
terreurs de l'obscurit et les angoisses du dsespoir avaient fait une
profonde impression sur cet homme actif, entreprenant, habitu aux
jouissances de la richesse ou aux agitations de la vie aventureuse.
L'inaction l'avait bris. Il tait devenu sujet  des frayeurs puriles,
 des violences terribles; il ne pouvait plus supporter aucune
contrarit; et ce qu'il y eut de plus affreux, c'est qu'il s'en prenait
 moi de toutes celles que je ne pouvais lui viter. Il avait perdu
cette puissance de volont qui lui faisait envisager sans crainte
l'avenir le plus prcaire. Il s'effrayait maintenant de la pauvret, et
me demandait chaque jour quelles ressources j'aurais quand celles que
j'avais encore seraient puises. Je ne savais que rpondre, j'tais
pouvante moi-mme de notre prochain dnment. Ce moment arriva. Je me
mis  peindre  l'aquarelle des crans, des tabatires et divers autres
petits meubles en bois de Spa. Quand j'avais travaill douze heures
par jour, j'avais gagn huit ou dix francs. C'et t assez pour mes
besoins; mais pour Leoni c'tait la misre la plus profonde. Il avait
envie de cent choses impossibles; il se plaignait avec amertume, avec
fureur de n'tre plus riche. Il me reprochait souvent d'avoir pay ses
dettes, et de ne pas m'tre sauve avec lui en emportant mon argent.
J'tais force, pour l'apaiser, de lui prouver qu'il m'et t
impossible de le tirer de prison en commettant cette friponnerie. Il se
mettait  la fentre et maudissait avec d'horribles jurements les gens
riches qui passaient dans leurs quipages. Il me montrait ses vtements
uss, et me disait avec un accent impossible  rendre: Tu ne _peux_
donc pas m'en faire faire d'autres? Tu ne _veux_ donc pas? il finit par
me rpter si souvent que je pouvais le tirer de cette dtresse et que
j'avais l'gosme et la cruaut de l'y laisser, que je le crus fou
et que je n'essayai plus de lui faire entendre raison. Je gardais le
silence chaque fois qu'il y revenait, et je lui cachais mes larmes, qui
ne servaient qu' l'irriter. Il pensa que je comprenais ses abominables
suggestions, et traita mon silence d'indiffrence froce et
d'obstination imbcile. Plusieurs fois il me frappa violemment et m'et
tue si on ne ft venu  mon secours. Il est vrai que quand ces accs
taient passs, il se jetait  mes pieds et me demandait pardon avec
des larmes. Mais j'vitais, autant que possible, ces scnes de
rconciliation, car l'attendrissement causait une nouvelle secousse 
ses nerfs et provoquait le retour de la crise. Cette irritabilit cessa
enfin et fit place  une sorte de dsespoir morne et stupide plus
affreux encore. Il me regardait d'un air sombre et semblait nourrir
contre moi une haine cache et des projets de vengeance. Quelquefois, en
m'veillant au milieu de la nuit, je le voyais debout auprs de mon
lit avec sa figure sinistre, je croyais qu'il voulait me tuer, et je
poussais des cris de terreur. Mais il haussait les paules et retournait
 son lit avec un rire hbt.

Malgr tout cela, je l'aimais encore, non plus tel qu'il tait, mais 
cause de ce qu'il avait t et de ce qu'il pouvait redevenir. Il y avait
des moments o j'esprais qu'une heureuse rvolution s'oprerait en lui,
et qu'il sortirait de cette crise, renouvel et corrig de tous ses
mauvais penchants. Il semblait ne plus songer  les satisfaire,
et n'exprimait plus ni regrets ni dsirs de quoi que ce soit. Je
n'imaginais pas le sujet des longues mditations o il semblait plong.
La plupart du temps ses yeux taient fixs sur moi avec une expression
si trange, que j'avais peur de lui. Je n'osais lui parler, mais je lui
demandais grce par des regards suppliants. Alors il me semblait voir
les siens s'humecter et un soupir imperceptible soulever sa poitrine;
puis il dtournait la tte comme s'il et voulu cacher ou touffer son
motion, et il retombait dans sa rverie. Je me flattais alors qu'il
faisait des rflexions salutaires, et que bientt il m'ouvrirait son
coeur pour me dire qu'il avait conu la haine du vice et l'amour de la
vertu.

Mes esprances s'affaiblirent lorsque je vis le marquis de... reparatre
autour de nous. Il n'entrait jamais dans mon appartement, parce qu'il
savait l'horreur que j'avais de lui; mais il passait sous les fentres
et appelait Leoni, ou venait jusqu' ma porte et frappait d'une certaine
manire pour l'avertir. Alors Leoni sortait avec lui et restait
longtemps dehors. Un jour je les vis passer et repasser plusieurs fois;
le vicomte de Chalm tait avec eux.--Leoni est perdu, pensai-je, et moi
aussi; il va se commettre sous mes yeux quelque nouveau crime.

Le soir Leoni rentra tard; et, comme il quittait ses compagnons  la
porte de la rue, je l'entendis prononcer ces paroles:--Mais vous lui
direz bien que je suis fou; absolument fou, que, sans cela, je n'y
aurais jamais consenti. Elle doit bien savoir que la misre m'a rendu
fou. Je n'osai point lui demander d'explication, et je lui servis
son modeste repas. Il n'y toucha pas et se mit  attiser le feu
convulsivement; puis il me demanda de l'ther, et aprs en avoir pris
une trs forte dose, il se coucha et parut dormir. Je travaillais tous
les soirs aussi longtemps que je le pouvais sans tre vaincue par
le sommeil et la fatigue. Ce soir-l, je me sentis si lasse, que je
m'endormis ds minuit. A peine tais-je couche, que j'entendis un lger
bruit, et il me sembla que Leoni s'habillait pour sortir. Je l'appelai
et lui demandai ce qu'il faisait.--Rien, dit-il, je veux me lever et
t'aller trouver; mais je crains ta lumire, tu sais que cela
m'attaque les nerfs et me cause des douleurs affreuses  la tte;
teins-la.--J'obis.--Est-ce fait? me dit-il. Maintenant recouche-toi,
j'ai besoin de t'embrasser, attends-moi. Cette marque d'affection, qu'il
ne m'avait pas donne depuis plusieurs semaines, fit tressaillir mon
pauvre coeur de joie et d'esprance. Je me flattai que le rveil de
sa tendresse allait amener celui de sa raison et de sa conscience. Je
m'assis sur le bord de mon lit et je l'attendis avec transport. Il vint
se jeter dans mes bras ouverts pour le recevoir, et, m'treignant avec
passion, il me renversa sur mon lit. Mais, au mme instant, un sentiment
de mfiance, qui me fut envoy par la protection du ciel ou par la
dlicatesse de mon instinct, me fit passer la main sur le visage de
celui qui m'embrassait. Leoni avait laiss crotre sa barbe et ses
moustaches depuis qu'il tait malade; je trouvai un visage lisse et uni.
Je fis un cri et le repoussai violemment.

--Qu'as-tu donc? me dit la voix de Leoni.

--Est-ce que tu as coup ta barbe? lui dis-je.

--Tu le vois bien, me rpondit-il.

Mais alors je m'aperus que la voix parlait  mon oreille en mme temps
qu'une autre bouche se collait  la mienne. Je me dgageai avec la force
que donnent la colre et le dsespoir, et, m'enfuyant au bout de la
chambre, je relevai prcipitamment la lampe, que j'avais couverte et
non teinte. Je vis lord Edwards, assis sur le bord du lit, stupide et
dconcert (je crois qu'il tait ivre), et Leoni, qui venait  moi d'un
air gar.--Misrable! m'criai-je.

--Juliette, me dit-il avec des yeux hagards et une voix touffe, cdez,
si vous m'aimez. Il s'agit pour moi de sortir de la misre o vous voyez
que je me consume. Il s'agit de ma vie et de ma raison, vous le savez
bien. Mon salut sera le prix de votre dvouement; et quant  vous, vous
serez dsormais riche et heureuse avec un homme qui vous aime depuis
longtemps, et  qui rien ne cote pour vous obtenir. Consens-y,
Juliette, ajouta-t-il  voix basse, ou je te poignarde quand il sera
hors de la chambre.

La frayeur m'ta le jugement: je m'lanai par la fentre au risque
de me tuer. Des soldats qui passaient me relevrent; on me rapporta
vanouie dans la maison. Quand je revins  moi, Leoni et ses complices
l'avaient quitte. Ils avaient dclar que je m'tais prcipite par la
fentre dans un accs de fivre crbrale, tandis qu'ils taient alls
dans une autre chambre pour me chercher des secours. Ils avaient
feint beaucoup de consternation. Leoni tait rest jusqu' ce que le
chirurgien qui me soigna et dclar que je n'avais aucune fracture.
Alors Leoni tait sorti en disant qu'il allait rentrer, et depuis deux
jours il n'avait pas reparu. Il ne revint pas, et je ne le revis jamais.

Ici Juliette termina son rcit, et resta accable de fatigue et de
tristesse.--C'est alors, ma pauvre enfant, lui dis-je, que je fis
connaissance avec toi. Je demeurais dans la mme maison. Le rcit de ta
chute m'inspira de la curiosit. Bientt j'appris que tu tais jeune et
digne d'un intrt srieux; que Leoni, aprs t'avoir accable des plus
mauvais traitements, t'avait enfin abandonne mourante et dans la
misre. Je voulus te voir; tu tais dans le dlire quand j'approchai de
ton lit. Oh! que tu tais belle, Juliette, avec tes paules nues, tes
cheveux pars, tes lvres brles du feu de la fivre, et ton visage
anim par l'nergie de la souffrance! Que tu me semblas belle encore,
lorsque, abattue par la fatigue, tu retombas sur ton oreiller, ple et
penche comme une rose blanche qui s'effeuille  la chaleur du jour! Je
ne pus m'arracher d'auprs de toi. Je me sentis saisi d'une sympathie
irrsistible, entran par un intrt que je n'avais jamais prouv. Je
fis venir les premiers mdecins de la ville; je te procurai tous les
secours qui te manquaient. Pauvre fille abandonne! je passai les nuits
prs de toi, je vis ton dsespoir, je compris ton amour. Je n'avais
jamais aim, aucune femme ne me semblait pouvoir rpondre  la passion
que je me sentais capable de ressentir. Je cherchais un coeur aussi
fervent que le mien. Je me mfiais de tous ceux que j'prouvais,
et bientt je reconnaissais la prudence de ma retenue en voyant la
scheresse et la frivolit de ces coeurs fminins. Le tien me sembla le
seul qui pt me comprendre. Une femme capable d'aimer et de souffrir
comme tu avais fait tait la ralisation de tous mes rves. Je dsirai,
sans l'esprer beaucoup, obtenir ton affection. Ce qui me donna la
prsomption d'essayer de te consoler, ce fut la certitude que je sentis
en moi de t'aimer sincrement et gnreusement. Tout ce que tu disais
dans ton dlire te faisait connatre  moi autant que l'a fait depuis
notre intimit. Je connus que tu tais une femme sublime aux prires que
tu adressais  Dieu  voix haute, avec un accent dont rien ne pourrait
rendre la saintet dchirante. Tu demandais pardon pour Leoni, toujours
pardon, jamais vengeance! Tu invoquais les mes de tes parents, tu leur
racontais d'une voix haletante par quels malheurs tu avais expi ta
fuite et leur douleur. Quelquefois tu me prenais pour Leoni et tu
m'adressais des reproches foudroyants; d'autres fois tu te croyais avec
lui en Suisse, et tu me pressais dans tes bras avec passion. Il m'et
t bien facile alors d'abuser de ton erreur, et l'amour qui s'allumait
dans mon sein me faisait de tes caresses insenses un vritable
supplice. Mais je serais mort plutt que de succomber  mes dsirs, et
la fourberie de lord Edwards, dont tu me parlais sans cesse, me semblait
la plus dshonorante infamie qu'un homme pt commettre. Enfin, j'ai eu
le bonheur de sauver ta vie et ta raison, ma pauvre Juliette; depuis ce
temps j'ai bien souffert et j'ai t bien heureux par toi. Je suis un
fou peut-tre de ne pas me contenter de l'amiti et de la possession
d'une femme telle que toi, mais mon amour est insatiable. Je voudrais
tre aim comme le fut Leoni, et je te tourmente de cette folle
ambition. Je n'ai pas son loquence et ses sductions, mais je t'aime,
moi. Je ne t'ai pas trompe, je ne te tromperai jamais. Ton coeur,
longtemps fatigu, devrait s'tre repos  force de dormir sur le mien.
Juliette! Juliette! quand m'aimeras-tu comme tu sais aimer?

--A prsent et toujours, me rpondit-elle; tu m'as sauve, tu m'as
gurie et tu m'aimes. J'tais une folle, je le vois bien, d'aimer un
pareil homme. Tout ce que je viens de te raconter m'a remis sous les
yeux des infamies que j'avais presque oublies. Maintenant je ne sens
plus que de l'horreur pour le pass, et je ne veux plus y revenir. Tu as
bien fait de me laisser dire tout cela; je suis calme, et je sens bien
que je ne peux plus aimer son souvenir. Tu es mon ami, toi; tu es mon
sauveur, mon frre et mon amant.

--Dis aussi ton mari, je t'en supplie, Juliette!

--Mon mari, si tu veux, dit-elle en m'embrassant avec une tendresse
qu'elle ne m'avait jamais tmoigne aussi vivement et qui m'arracha des
larmes de joie et de reconnaissance.



XXIII.

Je me rveillai si heureux le lendemain que je ne pensai plus  quitter
Venise. Le temps tait magnifique, le soleil tait doux comme au
printemps. Des femmes lgantes couvraient les quais et s'amusaient
aux lazzi des masques qui,  demi couchs sur les rampes des ponts,
agaaient les passants et adressaient tour  tour des impertinences
et des flatteries aux femmes laides et jolies. C'tait le mardi gras;
triste anniversaire pour Juliette. Je dsirai la distraire; je lui
proposai de sortir, et elle y consentit.

Je la regardais avec orgueil marcher  mes cts. On donne peu le bras
aux femmes  Venise, on les soutient seulement par le coude en montant
et en descendant les escaliers de marbre blanc qui  chaque pas se
prsentent pour traverser les canaux. Juliette avait tant de grce et de
souplesse dans tous ses mouvements, que j'avais une joie purile  la
sentir  peine s'appuyer sur ma main pour franchir ces ponts. Tous les
regards se fixaient sur elle, et les femmes, qui jamais ne regardent
avec plaisir la beaut d'une autre femme, regardaient au moins avec
intrt l'lgance de ses vtements et de sa dmarche, qu'elles eussent
voulu imiter. Je crois encore voir la toilette et le maintien de
Juliette. Elle avait une robe de velours violet avec un boa et un petit
manchon d'hermine. Son chapeau de satin blanc encadrait son visage
toujours ple, mais si parfaitement beau que, malgr sept ou huit annes
de fatigues et de chagrins mortels, tout le monde lui donnait dix-huit
ans tout au plus. Elle tait chausse de bas de soie violets, si
transparents qu'on voyait au travers sa peau blanche et mate comme de
l'albtre. Quand elle avait pass et qu'on ne voyait plus sa figure, on
suivait de l'oeil ses petits pieds, si rares en Italie. J'tais heureux
de la voir admirer ainsi; je le lui disais, et elle me souriait avec une
douceur affectueuse. J'tais heureux!...

Un bateau pavois et plein de masques et de musiciens s'avana sur le
canal de la Giadecca. Je proposai  Juliette de prendre une gondole
et d'en approcher pour voir les costumes. Elle y consentit. Plusieurs
socits suivirent notre exemple, et bientt nous nous trouvmes engags
dans un groupe de gondoles et de barques qui accompagnaient avec nous le
bateau pavois et semblaient lui servir d'escorte.

Nous entendmes dire aux gondoliers que cette troupe de masques tait
compose des jeunes gens les plus riches et les plus  la mode dans
Venise. Ils taient en effet d'une lgance extrme; leurs costumes
taient fort riches, et le bateau tait orn de voiles de soie, de
banderoles de gaze d'argent et de tapis d'Orient de la plus grande
beaut. Leurs vtements taient ceux des anciens Vnitiens, que Paul
Vronse, par un heureux anachronisme, a reproduits dans plusieurs
sujets de dvotion, entre autres dans le magnifique tableau des _Noces_,
dont la rpublique de Venise fit prsent  Louis XIV, et qui est au
muse de Paris. Sur le bord du bateau je remarquai surtout un homme vtu
d'une longue robe de soie vert-ple, brode de longues arabesques d'or
et d'argent. Il tait debout et jouait de la guitare dans une attitude
si noble, sa haute taille tait si bien prise, qu'il semblait fait
exprs pour porter ces habits magnifiques. Je le fis remarquer 
Juliette, qui leva les yeux sur lui machinalement, le vit  peine, et me
rpondit: Oui, oui, superbe! en pensant  autre chose.

[Illustration: Il tait debout et jouait de la guitare.]

Nous suivions toujours, et, pousss par les autres barques, nous
touchions le bateau pavois du ct prcisment o se tenait cet homme.
Juliette tait aussi debout avec moi et s'appuyait sur le couvert de la
gondole pour ne pas tre renverse par les secousses que nous recevions
souvent. Tout  coup cet homme se pencha vers Juliette comme pour la
reconnatre, passa la guitare  son voisin, arracha son masque noir et
se tourna de nouveau vers nous. Je vis sa figure, qui tait belle et
noble s'il en fut jamais. Juliette ne le vit pas. Alors il l'appela
 demi-voix, et elle tressaillit comme si elle et t frappe d'une
commotion galvanique.

--Juliette! rpta-t-il d'une voix plus forte.

--Leoni! s'cria-t-elle avec transport.

C'est encore pour moi comme un rve. J'eus un blouissement; je perdis
la vue pendant une seconde, je crois. Juliette s'lana, imptueuse et
forte. Tout  coup je la vis transporte comme par magie sur le bateau,
dans les bras de Leoni; un baiser dlirant unissait leurs lvres. Le
sang me monta au cerveau, me bourdonna dans les oreilles, me couvrit les
yeux d'un voile plus pais; je ne sais pas ce qui se passa. Je revins 
moi en montant l'escalier de mon auberge. J'tais seul; Juliette tait
partie avec Leoni.

Je tombai dans une rage inoue, et pendant trois heures je me comportai
comme un pileptique. Je reus vers le soir une lettre de Juliette
conue en ces termes:

Pardonne-moi, pardonne-moi, Bustamente; je t'aime, je te vnre, je te
bnis  genoux pour ton amour et tes bienfaits. Ne me hais pas; tu sais
que je ne m'appartiens pas, qu'une main invisible dispose de moi et me
jette malgr moi dans les bras de cet homme. O mon ami, pardonne-moi, ne
te venge pas! je l'aime, je ne puis vivre sans lui. Je ne puis savoir
qu'il existe sans le dsirer, je ne puis le voir passer sans le suivre.
Je suis sa femme; il est mon matre, vois-tu: il est impossible que je
me drobe  sa passion et  son autorit. Tu as vu si j'ai pu rsister 
son appel. Il y a eu comme une force magntique, comme un aimant qui m'a
souleve et qui m'a jete sur son coeur; et pourtant j'tais prs de
toi, j'avais ma main dans la tienne. Pourquoi ne m'as-tu pas retenue? tu
n'en as pas eu la force; ta main s'est ouverte, ta bouche n'a mme pas
pu me rappeler; tu vois que cela ne dpend pas de nous.

[Illustration: Il fit un rugissement sourd, mordit le sable...]

Il y a une volont cache, une puissance magique qui ordonne et opre
ces choses tranges. Je ne puis briser la chane qui est entre moi et
Leoni; c'est le boulet qui accouple les galriens, mais c'est la main de
Dieu qui l'a riv.

O mon cher Aleo, ne me maudis pas! je suis  tes pieds. Je te supplie
de me laisser tre heureuse. Si tu savais comme il m'aime encore, comme
il m'a reue avec joie! quelles caresses, quelles paroles, quelles
larmes!... Je suis comme ivre, je crois rver... Je dois oublier son
crime envers moi: il tait fou. Aprs m'avoir abandonne, il est arriv
 Naples dans un tel tat d'alination qu'il a t enferm dans un
hpital de fous. Je ne sais par quel miracle il en est sorti guri, ni
par quelle protection du sort il se trouve maintenant remont au fate
de la richesse. Mais il est plus beau, plus brillant, plus passionn que
jamais. Laisse-moi, laisse-moi l'aimer, duss-je tre heureuse seulement
un jour et mourir demain. Ne dois-tu pas me pardonner de l'aimer si
follement, toi qui as pour moi une passion aveugle et aussi mal place?

Pardonne, je suis folle; je ne sais ni de quoi je te parle, ni ce que je
te demande. Oh! ce n'est pas de me recueillir et de me pardonner quand
il m'aura de nouveau dlaisse; non! j'ai trop d'orgueil, ne crains
rien. Je sens que je ne te mrite plus, qu'en me jetant dans ce bateau
je me suis  jamais spare de toi, que je ne puis plus soutenir ton
regard ni toucher ta main. Adieu donc, Aleo! Oui, je t'cris pour te
dire adieu, car je ne puis pas me sparer de toi sans te dire que mon
coeur en saigne dj, et qu'il se brisera un jour de regret et
de repentir. Va, tu seras veng! Calme-toi maintenant, pardonne,
plains-moi, prie pour moi; sache bien que je ne suis pas une ingrate
stupide qui mconnat ton caractre et ses devoirs envers toi. Je
ne suis qu'une malheureuse que la fatalit entrane et qui ne peut
s'arrter. Je me retourne vers toi, et je t'envoie mille adieux, mille
baisers, mille bndictions. Mais la tempte m'enveloppe et m'emporte.
En prissant sur les cueils o elle doit me briser, je rpterai ton
nom, et je t'invoquerai comme un ange de pardon entre Dieu et moi.

JULIETTE.


Cette lettre me causa un nouvel accs de rage; puis je tombai dans le
dsespoir; je sanglotai comme un enfant pendant plusieurs heures; et,
succombant  la fatigue, je m'endormis sur ma chaise, seul, au milieu de
cette grande chambre o Juliette m'avait cont son histoire la veille.
Je me rveillai calme, j'allumai du feu; je fis plusieurs fois le tour
de la chambre d'un pas lent et mesur.

Quand le jour parut, je me rassis et je me rendormis: ma rsolution
tait prise; j'tais tranquille. A neuf heures je sortis, je pris des
informations dans toute la ville, et je m'enquis de certains dtails
dont j'avais besoin. On ignorait par quel procd Leoni avait fait sa
fortune; on savait seulement qu'il tait riche, prodigue, dissolu; tous
les hommes  la mode allaient chez lui, singeaient sa toilette et se
faisaient ses compagnons de plaisir. Le marquis de... l'escortait
partout et partageait son opulence; tous deux taient amoureux d'une
courtisane clbre, et, par un caprice inou, cette femme refusait leurs
offres. Sa rsistance avait tellement aiguillonn le dsir de Leoni,
qu'il lui avait fait des promesses exorbitantes, et qu'il n'y avait
aucune folie o elle ne pt l'entraner.

J'allai chez elle, et j'eus beaucoup de peine  la voir; enfin elle
m'admit et me reut d'un air hautain, en me demandant ce que je voulais
du ton d'une personne presse de congdier un importun.

--Je viens vous demander un service, lui dis-je. Vous hassez Leoni?

--Oui, me rpondit-elle, je le hais mortellement.

--Puis-je vous demander pourquoi?

--Il a sduit une jeune soeur que j'avais dans le Frioul, et qui tait
honnte et sainte; elle est morte  l'hpital. Je voudrais manger le
coeur de Leoni.

--Voulez-vous m'aider, en attendant,  lui faire subir une mystification
cruelle?

--Oui.

--Voulez-vous lui crire et lui donner un rendez-vous?

--Oui, pourvu que je ne m'y trouve pas.

--Cela va sans dire. Voici le modle du billet que vous crirez:

Je sais que tu as retrouv ta femme et que tu l'aimes. Je ne voulais
pas de toi hier, cela me semblait trop facile; aujourd'hui il me parat
piquant de te rendre infidle; je veux savoir d'ailleurs si le grand
dsir que tu as de me possder est capable de tout, comme tu t'en
vantes. Je sais que tu donnes un concert sur l'eau cette nuit; je serai
dans une gondole et je suivrai. Tu connais mon gondolier Cristofano;
tiens-toi sur le bord de ton bateau et saute dans ma gondole au moment
o tu l'apercevras. Je te garderai une heure, aprs quoi j'aurai assez
de toi peut-tre pour toujours. Je ne veux pas de tes prsents; je ne
veux que cette preuve de ton amour. A ce soir, ou jamais.

La Misana trouva le billet singulier, et le copia en riant.

--Que ferez-vous de lui quand vous l'aurez mis dans la gondole?

--Je le dposerai sur la rive du Lido, et le laisserai passer l une
nuit un peu longue et un peu froide.

--Je vous embrasserais volontiers pour vous remercier, dit la
courtisane; mais j'ai un amant que je veux aimer toute la semaine.
Adieu.

--Il faut, lui dis-je, que vous mettiez votre gondolier  mes ordres.

--Sans doute, dit-elle; il est intelligent, discret, robuste: faites-en
ce que vous voudrez.



XXIV.

Je rentrai chez moi; je passai le reste du jour  rflchir mrement
 ce que j'allais faire. Le soir vint; Cristofano et la gondole
m'attendaient sous la fentre. Je pris un costume de gondolier; le
bateau de Leoni parut tout illumin de verres de couleur qui brillaient
comme des pierreries depuis le fate des mts jusqu'au bout des moindres
cordages, et lanant des fuses de toutes parts dans les intervalles
d'une musique clatante. Je montai  l'arrire de la gondole, une rame 
la main; je l'atteignis. Leoni tait sur le bord, dans le mme costume
que la veille; Juliette tait assise au milieu des musiciens; elle avait
aussi un costume magnifique; mais elle tait abattue et pensive, et
semblait ne pas s'occuper de lui. Cristofano ta son chapeau et leva sa
lanterne  la hauteur de son visage. Leoni le reconnut et sauta dans la
gondole.

Aussitt qu'il y fut entr, Cristofano lui dit que la Misana l'attendait
dans une autre gondole, auprs du jardin public.--Eh! pourquoi
n'est-elle pas ici? demanda-t-il.--_Non so_, rpondit le gondolier
d'un air d'indiffrence; et il se remit  ramer. Je le secondais
vigoureusement, et en peu d'instants nous emes dpass le jardin
public. Il y avait autour de nous une brume paisse. Leoni se pencha
plusieurs fois et demanda si nous n'tions pas bientt arrivs. Nous
glissions toujours rapidement sur la lagune tranquille; la lune, ple et
baigne dans la vapeur, blanchissait l'atmosphre sans l'clairer. Nous
passmes en contrebandiers la limite maritime qui ne se franchit
point ordinairement sans une permission de la police, et nous ne nous
arrtmes que sur la rive sablonneuse du Lido, assez loin pour ne pas
risquer de rencontrer un tre vivant.

--Coquins! s'cria notre prisonnier, o diable m'avez-vous conduit? o
sont les escaliers du jardin public? o est la gondole de la Misana?
Ventredieu! nous sommes dans le sable! Vous vous tes perdus dans la
brume, butors que vous tes, et vous me dbarquez au hasard...

--Non, Monsieur, lui dis-je en italien; ayez la bont de faire dix pas
avec moi, et vous trouverez la personne que vous cherchez. Il me suivit,
et aussitt Cristofano, conformment  mes ordres, s'loigna avec la
gondole, et alla m'attendre dans la lagune sur l'autre rive de l'le.

--T'arrteras-tu, brigand! me cria Leoni quand nous emes march sur la
grve pendant quelques minutes. Veux-tu me faire geler ici? o est ta
matresse? o me mnes-tu?

--Seigneur, lui rpondis-je en me retournant et en tirant de dessous ma
cape les objets que j'avais apports, permettez-moi d'clairer votre
chemin. Alors je tirai ma lanterne sourde, je l'ouvris et je l'accrochai
 un des pieux du rivage.

--Que diable fais-tu l? me dit-il, ai-je affaire  des fous? De quoi
s'agit-il?

--Il s'agit, lui dis-je en tirant deux pes de dessous mon manteau, de
vous battre avec moi.

--Avec toi, canaille! je te vais rosser comme tu le mrites.

--Un instant, lui dis-je en le prenant au collet avec une vigueur dont
il fut un peu tourdi, je ne suis pas ce que vous croyez. Je suis noble
tout aussi bien que vous; de plus, je suis un honnte homme et vous tes
un sclrat. Je vous fais donc beaucoup d'honneur en me battant
avec vous. Il me sembla que mon adversaire tremblait et cherchait 
s'chapper. Je le serrai davantage.

--Que me voulez-vous? Par le nom du diable! s'cria-t-il, qui tes-vous?
Je ne vous connais pas. Pourquoi m'amenez-vous ici? Votre intention
est-elle de m'assassiner? Je n'ai aucun argent sur moi. tes-vous un
voleur?

--Non, lui dis-je, il n'y a de voleur et d'assassin ici que vous; vous
le savez bien.

--tes-vous donc mon ennemi?

--Oui, je suis votre ennemi.

--Comment vous nommez-vous?

--Cela ne vous regarde pas; vous le saurez si vous me tuez.

--Et si je ne veux pas vous tuer? s'cria-t-il en haussant les paules
et en s'efforant de prendre de l'assurance.

--Alors vous vous laisserez tuer par moi, lui rpondis-je, car je vous
jure qu'un de nous deux doit rester ici cette nuit.

--Vous tes un bandit! s'cria-t-il en faisant des efforts terribles
pour se dgager. Au secours! au secours!

--Cela est fort inutile, lui dis-je; le bruit de la mer couvre votre
voix, et vous tes loin de tout secours humain. Tenez-vous tranquille ou
je vous trangle; ne me mettez pas en colre, profitez des chances de
salut que je vous donne. Je veux vous tuer et non vous assassiner. Vous
connaissez ce raisonnement-l. Battez-vous avec moi, et ne m'obligez
pas  profiter de l'avantage de la force que j'ai sur vous, comme vous
voyez. En parlant ainsi, je le secouais par les paules et le faisais
plier comme un jonc, bien qu'il ft plus grand que moi de toute la tte.
Il comprit qu'il tait  ma disposition, et il essaya de me dissuader.

--Mais, Monsieur, si vous n'tes pas fou, me dit-il, vous avez une
raison pour vous battre avec moi. Que vous ai-je fait?

--Il ne me plat pas de vous le dire, rpondis-je, et vous tes un lche
de me demander la cause de ma vengeance, quand c'est vous qui devriez me
demander raison.

--Eh de quoi? reprit-il. Je ne vous ai jamais vu. Il ne fait pas assez
clair pour que je puisse bien distinguer vos traits, mais je suis sr
que j'entends votre voix pour la premire fois.

--Poltron! vous ne sentez pas le besoin de vous venger d'un homme qui
s'est moqu de vous, qui vous a fait donner un rendez-vous pour vous
mystifier, et qui vous amne ici malgr vous pour vous provoquer? On
m'avait dit que vous tiez brave; faut-il vous frapper pour veiller
votre courage?

--Vous tes un insolent, dit-il en se faisant violence.

--A la bonne heure: je vous demande raison de ce mot et je vais vous
donner raison sur l'heure de ce soufflet. Je lui frappai lgrement sur
la joue. Il fit un hurlement de rage et de terreur.

--Ne craignez rien, lui dis-je en le tenant d'une main et en lui donnant
de l'autre une pe; dfendez-vous. Je sais que vous tes le premier
tireur de l'Europe, je suis loin d'tre de votre force. Il est vrai que
je suis calme et que vous avez peur, cela rend la chance gale. Sans lui
donner le temps de rpondre, je l'attaquai vigoureusement. Le misrable
jeta son pe et se mit  fuir. Je le poursuivis, je l'atteignis, je
le secouai avec fureur. Je le menaai de le tirer dans la mer et de le
noyer, s'il ne se dfendait pas. Quand il vit qu'il lui tait impossible
de s'chapper, il prit l'pe et retrouva ce courage dsespr que
donnent aux plus peureux l'amour de la vie et le danger invitable.
Mais soit que la faible clart de la lanterne ne lui permt pas de bien
mesurer ses coups, soit que la peur qu'il venait d'avoir lui et
t toute prsence d'esprit, je trouvai ce terrible duelliste d'une
faiblesse dsesprante. J'avais tellement envie de ne pas le massacrer,
que je le mnageai longtemps. Enfin, il se jeta sur mon pe en voulant
faire une feinte, et il s'enferra jusqu' la garde.

--Justice! justice! dit-il en tombant. Je meurs assassin!

--Tu demandes justice et tu l'obtiens, lui rpondis-je. Tu meurs de ma
main comme Henryet est mort de la tienne.

Il fit un rugissement sourd, mordit le sable et rendit l'me.

Je pris les deux pes et j'allai retrouver la gondole; mais, en
traversant l'le, je fus saisi de mille motions inconnues. Ma force
faiblit tout  coup; je m'assis sur une de ces tombes hbraques qui
sont  demi recouvertes par l'herbe, et que ronge incessamment le vent
pre et sal de la mer. La lune commenait  sortir des brouillards, et
les pierres blanches de ce vaste cimetire se dtachaient sur la verdure
sombre du Lido. Je pensais  ce que je venais de faire, et ma vengeance,
dont je m'tais promis tant de joie, m'apparut sous un triste aspect:
j'avais comme des remords, et pourtant j'avais cru faire une action
lgitime et sainte en purgeant la terre et en dlivrant Juliette de
ce dmon incarn. Mais je ne m'tais pas attendu  le trouver lche.
J'avais espr rencontrer un ferrailleur audacieux, et en m'attaquant
 lui j'avais fait le sacrifice de ma vie. J'tais troubl et comme
pouvant d'avoir pris la sienne si aisment. Je ne trouvais pas ma
haine satisfaite par la vengeance; je la sentais teinte par le mpris.
Quand je l'ai vu si poltron, pensais-je, j'aurais d l'pargner;
j'aurais d oublier mon ressentiment contre lui, et mon amour pour la
femme capable de me prfrer un pareil homme.

Des penses confuses, des agitations douloureuses se pressrent alors
dans mon cerveau. Le froid, la nuit, la vue de ces tombeaux, me
calmaient par instants; ils me plongeaient dans une stupeur rveuse dont
je sortais violemment et douloureusement en me rappelant tout  coup
ma situation, le dsespoir de Juliette, qui allait clater demain, et
l'aspect de ce cadavre qui gisait sur le sable ensanglant non loin de
moi. Il n'est peut-tre pas mort, pensais-je. J'eus une envie vague de
m'en assurer. J'aurais presque dsir lui rendre la vie. Les premires
heures du jour me surprirent dans cette irrsolution, et je songeai
alors que la prudence devait m'loigner de ce lieu. J'allai rejoindre
Cristofano, que je trouvai profondment endormi dans sa gondole, et que
j'eus beaucoup de peine  rveiller. La vue de ce tranquille sommeil me
fit envie. Comme Macbeth, je venais de divorcer pour longtemps avec lui.

Je revenais, lentement berc par les eaux que colorait dj en rose
l'approche du soleil. Je passai tout auprs du bateau  vapeur qui
voyage de Venise  Trieste. C'tait l'heure de son dpart; les roues
battaient dj l'eau cumante, et des tincelles rouges s'chappaient du
tuyau avec des spirales d'une noire fume. Plusieurs barques apportaient
des passagers. Une gondole effleura la ntre et s'accrocha au btiment.
Un homme et une femme sortirent de cette gondole et grimprent
lgrement l'escalier du paquebot. A peine taient-ils sur le tillac que
le btiment partit avec la rapidit de l'clair. Le couple se pencha sur
la rampe pour voir le sillage. Je reconnus Juliette et Leoni. Je
crus faire un rve; je passai ma main sur mes yeux, j'appelai
Cristofano.--Est-ce bien l le baron Leone de Leoni qui part pour
Trieste avec une dame? lui demandai-je.--Oui, Monseigneur, rpondit-il.
Je prononai un blasphme pouvantable; puis, rappelant le
gondolier:--Eh! quel est donc, lui dis-je, l'homme que nous avons emmen
hier au soir au Lido?

--Votre Excellence le sait bien, rpondit-il: c'est le marquis Lorenzo
de....




FIN DE LEONE LEONI.





End of the Project Gutenberg EBook of Leone Leoni, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEONE LEONI ***

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