The Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de mon
temps (Tome 4), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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Title: Mmoires pour servir  l'Histoire de mon temps (Tome 4)

Author: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: April 16, 2005 [EBook #15635]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (IV)

PARIS
MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS.
RUE VIVIENNE, 2 BIS.





                                 MMOIRES
                              POUR SERVIR A
                         L'HISTOIRE DE MON TEMPS

                                   PAR

                               M. GUIZOT

                             TOME QUATRIME

                                  1861




                             CHAPITRE XXII

                  POLITIQUE EXTRIEURE (1832-1836).

Une des causes de la politique de conqutes et d'aventures.--Vice
radical de cette politique.--Formation du droit public europen.--Ses
maximes essentielles.--Consquences de la violation de ces maximes.--Le
gouvernement de 1830 les a respectes.--Questions europennes pendantes
en 1832.--Fautes des trois puissances du Nord dans leurs relations avec
le gouvernement de 1830.--La Prusse: le roi Frdric-Guillaume III,
le prince de Wittgenstein et M. Ancillon.--M. Bresson 
Berlin.--L'Autriche; l'empereur Franois II et le prince de
Metternich.--M. de Sainte-Aulaire  Vienne.--La Russie;
l'empereur Nicolas.--Le marchal Maison  Saint-Ptersbourg;
ses instructions.--Ide d'un mariage russe pour le duc
d'Orlans.--Fermentation rvolutionnaire en Allemagne.--Runion
de Mnchengrtz.--Ses consquences.--Affaires d'Orient.--Question
d'gypte.--Caractre, situation et politique de Mhmet-Ali.--Situation
et politique des grandes puissances europennes entre la Porte et
l'Egypte.--Mission de M. de Bois-le-Comte en Orient.--Ses entretiens
avec Mhmet-Ali.--Paix de Kutaih.--La Russie  Constantinople.--Trait
d'Unkiar-Skelessi.--Affaires d'Espagne.--Mort de Ferdinand
VII.--Question de la succession espagnole.--Politique du gouvernement
franais et ses motifs.--Ses promesses et ses conseils au gouvernement
de la reine Isabelle.--Explosion de la guerre civile en Espagne.--Don
Carlos en Portugal auprs de Don Miguel.--M. Za Bermudez, son caractre
et sa politique.--Origine de la question de l'intervention de la France
en Espagne.--Chute de M. Za Bermudez.--M. Martinez de la Rosa; son
caractre et sa politique. Promulgation du _statut royal_.--Trait de la
quadruple alliance.--Don Carlos, expuls de Portugal, se rfugie en
Angleterre et rentre en Espagne.--Runion des Corts espagnoles.--Le
_statut royal_ et la _constitution de_ 1812.--Le cabinet de Madrid
demande l'intervention de la France et de l'Angleterre.--Leur refus et
ses motifs.--Diversit des avis dans le cabinet franais.--Chute de M.
Martinez de la Rosa.--Le comte de Toreno lui succde.--Sa prompte
chute.--Au moment o le cabinet du 11 octobre 1832 se disloque  Paris,
M. Mendizabal et le parti exalt entrent,  Madrid, en possession du
pouvoir.


J'ai retrac, depuis sa formation jusqu' sa dissolution, la politique
et les actes du cabinet du 11 octobre 1832 au dedans de l'tat. Je dirai
maintenant ce qu'il a fait au dehors, quelle conduite il a tenue, quel
rle il a jou et il a fait jouer  la France dans le monde europen.

Pour les peuples comme pour les rois, pour les hommes d'tat comme
pour les hommes de guerre, la politique extrieure est le champ o se
dploient, dans leurs libres fantaisies, l'imagination, l'ambition et
l'orgueil. Au dedans de l'tat, des intrts prsents et vidents, des
droits reconnus, des pouvoirs lgaux contiennent imprieusement dans
certaines limites les prtentions et les esprances. Au dehors, dans les
relations avec les trangers, et devant des perspectives de puissance et
de gloire, pour soi-mme comme pour la patrie, la tentation est grande
de se livrer  la passion, d'en appeler  la force et de se promettre
le succs. Que sera-ce si on a vcu dans un temps d'entreprises et de
guerres prodigieuses, si on a vu les tats, grands ou petits, voisins ou
lointains, incessamment envahis, conquis, dmembrs, partags,
changeant coup sur coup d'tendue, de forme, de nom, de matre? De tels
spectacles, mme quand,  la fin du drame, des revers clatants les
ont dcris, laissent un grand nombre d'esprits en proie  la fivre
ambitieuse et belliqueuse; ils se complaisent dans les combinaisons
diplomatiques et militaires, dans les plans d'alliance et de campagne;
les exploits gigantesques suscitent les projets chimriques; les
souvenirs enfantent les rves.

Ds sa naissance et dans tout le cours de sa vie, le gouvernement de
1830 a eu  lutter contre cette passion posthume d'aventures et de
conqutes. La dcadence tait grande: au lieu de la Convention nationale
et de l'empereur Napolon, c'tait un avocat sophiste et un soldat
dclamateur qui se portaient les patrons de la politique ambitieuse et
guerrire; mais malgr leur mdiocrit emphatique, M. Mauguin et le
gnral Lamarque exprimaient des sentiments fort rpandus dans le pays,
et ils exeraient,  ce titre, une puissance relle; ils parlaient au
nom des traditions rvolutionnaires et militaires; ils unissaient et
confondaient, dans un incohrent mais brillant amalgame, les promesses
de la libert et les prestiges de la force, la Rvolution et l'Empire.
La France ne voulait recommencer ni l'un ni l'autre de ces terribles
rgimes; elle sentait, au fond de son me, que, pour chapper  leurs
dsastres en jouissant de leurs bienfaits, il fallait rpudier hautement
leurs erreurs et leurs crimes; mais encore blouie et trouble, elle
se plaisait  les entendre clbrer confusment et sous de beaux noms;
c'tait l, disait-on, l'esprit libral et l'esprit national, pour la
France la grandeur, pour l'Europe le progrs.

Je ne connais point d'ide plus radicalement fausse et funeste, plus
dmentie par l'exprience, plus contraire aux vraies tendances de
notre temps et  la grandeur de la France comme au progrs gnral de
l'Europe.

L'Europe est une socit de peuples et d'tats  la fois divers et
semblables, spars et point trangers, non-seulement voisins, mais
parents, unis entre eux par des liens moraux et matriels qu'ils ne
sauraient rompre, par le mlange des races, la communaut de religion,
l'analogie des ides et des moeurs, par de nombreux et continuels
rapports industriels, commerciaux, politiques, littraires, par des
progrs de civilisation varis et ingaux mais qui tendent aux mmes
fins. Les peuples europens se connaissent, se comprennent, se visitent,
s'imitent, se modifient incessamment les uns les autres. A travers
toutes les diversits et toutes les luttes du monde moderne, une
unit suprieure et profonde rgne dans sa vie morale comme dans ses
destines. On dit la Chrtient. C'est l notre caractre original et
notre gloire.

Ce grand fait a eu pour consquence naturelle la formation progressive
d'un droit public europen et chrtien; c'est--dire l'tablissement de
certains principes compris et accepts comme la rgle des relations
des tats. Ce droit, longtemps et aujourd'hui encore trs-imparfait,
trs-souvent mconnu et viol, n'en est pas moins rel, et devient de
plus en plus clair et imprieux  mesure que la civilisation gnrale
se dveloppe et que les rapports mutuels des peuples deviennent plus
frquents et plus intimes.

Les maximes essentielles et incontestes du droit public europen sont
en petit nombre. Parmi les principales se rangent celles-ci:

1 La paix est l'tat normal des nations et des gouvernements. La guerre
est un fait exceptionnel et qui doit avoir un motif lgitime;

2 Les tats divers sont entirement indpendants les uns des autres
quant  leurs affaires intrieures; chacun d'eux se constitue et se
gouverne selon les principes et dans les formes qui lui conviennent;

3 Tant que les tats vivent en paix, leurs gouvernements sont tenus de
ne rien faire qui puisse troubler mutuellement leur ordre intrieur;

4 Nul tat n'a droit d'intervenir dans la situation et le gouvernement
intrieur d'un autre tat qu'autant que l'intrt de sa propre sret
lui rend cette intervention indispensable.

Ces salutaires maximes ont t mises, de nos jours, aux plus rudes
preuves. Tantt on les a outrageusement foules aux pieds pour donner
un libre cours aux passions qu'elles ont prcisment pour objet de
contenir; tantt on en a scandaleusement abus pour servir des desseins
qu'elles condamnent expressment. Nous avons assist aux plus immenses
guerres entreprises sans motif lgitime, par une ambition goste et
drgle, ou pour raliser des combinaisons arbitraires et frivoles sous
un air de grandeur. Nous avons vu une propagande envahissante porter
au loin ses violences et sa tyrannie au nom de la libert. De grands
gouvernements ont opprim l'indpendance de petites nations pour
maintenir, chez elles comme chez eux-mmes, les principes et les formes
du pouvoir absolu. D'autres se sont jous des droits et de l'existence
des pouvoirs tablis, sous prtexte de rtablir les droits des
nations. Des conspirateurs rvolutionnaires ont rclam le principe de
non-intervention pour couvrir leurs menes contre la scurit de tous
les tats. Indigns de tant d'excs divers, d'honntes et superficiels
esprits voudraient supprimer la politique extrieure et mettre
l'indpendance des peuples comme la scurit des tats sous la garantie
de la paix perptuelle et de l'inaction diplomatique. On ne lutte pas
contre la violence et l'hypocrisie avec des chimres; on n'annulera pas
l'action extrieure des gouvernements au moment mme o s'tendent et
se multiplient les relations extrieures des nations; ce qu'il faut
demander, c'est que cette action s'exerce selon la justice et le bon
sens. C'est l l'objet du droit public europen tel qu'il s'est form 
travers les sicles. Ce droit n'a point pri dans ses checs; malgr
les graves et nombreuses atteintes qu'il a reues,  raison mme de ces
atteintes et de leurs funestes consquences, ses maximes sont devenues
et deviennent de jour en jour plus prcises et plus pressantes; c'est de
leur empire seul qu'on peut esprer, autant que le permet l'imperfection
des choses humaines, le maintien habituel de la paix et de
l'indpendance mutuelle comme de la scurit des tats.

Ceci n'est pas une esprance de philosophe: depuis plus de trois
sicles, les faits, les plus grands faits de l'histoire parlent
hautement. Tous les tats qui ont scandaleusement et longtemps viol les
maximes essentielles du droit public europen ont fini par s'en trouver
mal, les gouvernements aussi mal que les peuples. Au XVIe sicle,
Charles-Quint promne son ambition et sa force dans toute l'Europe, sans
respect ni pour la paix, ni pour l'indpendance des tats, ni pour les
droits traditionnels des princes et des nations; il tente, sinon la
monarchie, du moins la domination europenne; il se lasse et se dgote
 la peine, et il lgue  l'Espagne le rgne de Philippe II qui,
poursuivant  son tour, sans gnie comme sans coeur, les mmes
prtentions, laisse en mourant la monarchie espagnole au dehors
dpouille de ses plus belles provinces, au dedans nerve et frappe de
strilit. Au XVIIe sicle, Louis XIV, abandonnant la politique mesure
de Henri IV, reprend, avec encore plus d'clat, le rve europen de
Charles-Quint, et viole arrogamment, tantt envers les princes, tantt
envers les nations, les principes du droit public de la chrtient;
aprs les plus brillants succs, il se trouve hors d'tat de porter le
fardeau qu'ils lui ont fait; il obtient  grand'peine de l'Europe une
paix aussi triste que ncessaire, et il meurt laissant la France puise
et presque contrainte de se renfermer, pendant plus d'un demi-sicle,
dans la politique extrieure la moins fire et la plus inerte. Nous
avons vu, sur une chelle plus grande encore, les mmes emportements
de l'ambition humaine aboutir aux mmes ruines: quelle n'a pas t en
Europe la puissance de la Rvolution franaise, tantt anarchiquement
dchane par les assembles populaires, tantt despotiquement matrise
par l'empereur Napolon! Elle a, sous l'une et l'autre forme, remport
les plus clatants triomphes; mais, en triomphant, elle a foul aux
pieds les principes, les traditions, les tablissements du droit public
europen; et aprs vingt-cinq ans de domination aveuglment hautaine,
elle s'est vue oblige d'acheter bien chrement la paix de cette Europe,
thtre et matire de ses conqutes. Dans le cours de trois sicles,
les plus grands de l'histoire, trois empires, les grands qu'ait vus le
monde, sont tombs dans une rapide dcadence pour avoir insolemment
mpris et viol le droit public europen et chrtien; trois fois ce
droit, aprs avoir subi les checs les plus rudes, s'est relev plus
fort que le gnie et la gloire.

C'est le caractre fondamental du gouvernement de 1830 d'avoir pris le
droit public europen pour rgle de sa politique extrieure. Non pas
seulement en paroles et dans la diplomatie officielle, mais en fait
et dans la conduite relle. Nous n'avons pas hypocritement soutenu et
pratiqu telle ou telle maxime spciale de ce droit qui et pu convenir
au pouvoir nouveau que nous avions  fonder; nous avons loyalement
accept et respect toutes ses maximes ensemble, les plus difficiles
 concilier entre elles comme les plus simples, celles qui consacrent
l'ordre tabli entre les tats divers aussi bien que celles qui
protgent l'indpendance et le libre dveloppement intrieur de chaque
tat. Nous nous sommes trouvs, aprs 1830, en prsence de toutes les
questions qui ont fait et qui font encore en Europe tant de bruit, en
prsence des questions de nationalit, des questions d'insurrection, des
questions d'intervention, des questions d'agrandissement territorial
et de frontires naturelles. En Allemagne, en Pologne, en Italie, en
Suisse, en Espagne, en Belgique, toutes ces questions s'levaient alors,
soit sparment, soit plusieurs ensemble. Nous les avons toutes rsolues
selon les principes du droit public europen: tantt nous avons respect
ce droit avec scrupule, tantt nous l'avons exerc sans hsitation; ici
nous sommes intervenus, l nous nous sommes abstenus, ailleurs
nous avons dclar d'avance que nous interviendrions si d'autres
intervenaient. Nous avons mis partout au service de la politique humaine
et librale l'influence morale dont nous pouvions disposer; mais nulle
part nous n'avons mconnu ni dpass les limites du droit international.

J'ai dj dit par quels motifs, politiques et moraux publics et
personnels, le roi Louis-Philippe et ses conseillers avaient voulu, ds
leurs premiers pas, le maintien de la paix europenne. Ce n'tait
pas uniquement, quelque puissante que soit et doive tre cette
considration, pour les bienfaits directs de la paix mme. L'immobilit
extrieure n'est pas toujours la condition oblige des tats; de grands
intrts nationaux peuvent conseiller et autoriser la guerre; c'est une
honnte erreur, mais une erreur de croire que, pour tre juste, toute
guerre doit tre purement dfensive; il y a eu et il y aura, entre les
tats divers, des conflits naturels et des changements territoriaux
lgitimes; les instincts d'agrandissement et de gloire ne sont pas, en
tout cas, interdits aux nations et  leurs chefs. Quand le roi Charles
X, en 1830, dclara la guerre au dey d'Alger, ce n'tait point l, de
notre part, une guerre dfensive, et pourtant celle-l tait lgitime;
outre l'affront que nous avions  venger, nous donnions enfin
satisfaction  un grand et lgitime intrt, franais et europen, en
dlivrant la Mditerrane des pirates qui l'infestaient depuis des
sicles. Et la conqute de la Rgence a t lgitime comme la guerre,
car elle tait l'unique moyen d'accomplir rellement et  toujours cette
dlivrance. Mais les droits de l'ambition, s'il est permis de parler
ainsi, varient selon les temps; l'esprit de guerre, et de conqute
n'avait pas jadis les consquences qui l'accompagnent aujourd'hui; il
rencontrait partout en Europe des obstacles, des contre-poids, des
limites; son souffle n'tait pas un ouragan universel; les plus
ambitieuses entreprises de Charles-Quint et de Louis XIV ne mettaient
pas en pril tous les tats europens et n'branlaient pas les
fondements des socits humaines; ils pouvaient s'arrter, et ils
s'arrtaient en effet, ou bien on les arrtait dans leurs succs comme
dans leurs desseins. L'Europe est aujourd'hui un grand corps bien
autrement unique et susceptible; toutes les questions vitales y ont
t souleves et y fermentent partout; tout mal y est contagieux, tout
trouble, y devient gnral; quand une grande entreprise commence, nul
n'en peut mesurer la porte, ni se promettre qu'il s'arrtera sur la
pente o elle le pousse; le problme se trouve toujours plus vaste et
plus compliqu qu'on ne l'a prvu; un coup port dans un coin fait
trembler tout l'difice; le mouvement est toujours prs de devenir le
chaos.

Si du moins le chaos prcdait la cration! si les ruines se
transformaient en de nouveaux difices! Mais il n'en est rien:
qu'est-il rest de tous les bouleversements territoriaux, de toutes les
combinaisons diplomatiques, de tous les tats invents par la politique
extrieure de la Convention nationale et de l'Empire? Tout est tomb,
fondations et conqutes. Tant d'imagination, de hardiesse et de force,
dployes avec un immense mpris du droit public, n'a servi qu' perdre
les grands acteurs de ces oeuvres phmres, et  amener la raction du
congrs de Vienne et de la Sainte-Alliance. On parle beaucoup du nouvel
tat des socits, de l'esprit nouveau qui les anime, de la ncessit
de comprendre et de satisfaire leurs besoins, leurs aspirations, leurs
tendances; et pourtant, dans ce qui tient aux rapports mutuels des
tats, on mconnat absolument ces prceptes d'innovation clairvoyante;
on se trane toujours dans l'ornire o s'est longtemps agite la
politique extrieure de l'Europe. L'ambition et la force sans frein ont
eu des sicles favorables, non-seulement  leurs succs passagers, mais
 leurs solides triomphes: au sein de moeurs grossires et violentes,
quand la plupart des tats taient encore flottants et en travail de
formation, entre des peuples que n'unissaient troitement ni leurs
intrts de tous les jours, ni des communications rgulires et
continues; en l'absence de cette publicit universelle et rapide, qui
fait aujourd'hui de toutes les nations un grand public incessamment
prsent et attentif au spectacle des vnements, la guerre, mme dnue
de motifs lgitimes ou spcieux, mme dmesure dans ses prtentions et
ses entreprises, a pu dcider premptoirement des souverainets et
des territoires, et aboutir  des rsultats durables. Alexandre et
Charlemagne n'avaient,  coup sr, ni plus de gnie, ni plus de
puissance que Napolon, et leurs empires aussi sont tombs avec eux,
mais non pas comme le sien; l'empire d'Alexandre s'est bris en royaumes
pour ses gnraux et celui de Charlemagne s'est partag entre ses
descendants;  l'une et  l'autre poque, l'difice gigantesque s'est
croul, mais de ses dbris se sont forms immdiatement des difices
qui ont dur. Des tats conquis et des trnes levs par Napolon, rien
ne lui a survcu, et par un phnomne trange, le seul de ses gnraux
qui soit rest roi a t celui qui ne tenait pas de lui sa royaut.
C'est que Napolon, dans sa politique extrieure, a mconnu les vraies
tendances actuelles de l'humanit: le temps n'est plus des grands
bouleversements territoriaux accomplis par les seuls coups de la guerre
et rgls selon la seule volont des vainqueurs;  peine leur main se
retire que leurs oeuvres sont mises en question et attaques par les
deux puissances qui sont, l'une le bon, l'autre le mauvais gnie de
notre poque, l'esprit de civilisation et l'esprit de rvolution;
l'esprit de civilisation veut l'empire du droit au sein de la paix:
l'esprit de rvolution, voque incessamment la force, et poursuit  tout
hasard, tantt par l'anarchie, tantt par la tyrannie, ce qu'il appelle
le rgne de la dmocratie pure. C'est entre ces deux puissants esprits
qu'est engage la lutte qui travaille aujourd'hui l'Europe et qui
dcidera de son avenir. Dans cet tat de la socit europenne, le
respect du droit public europen est, pour tout gouvernement rgulier,
un devoir imprieux et une prvoyance ncessaire; de nos jours;
l'ambition qui remue le monde au mpris de ce droit, et pour la seule
satisfaction de ses dsirs, est aussi tourdie que criminelle.

Quand le cabinet du 11 octobre 1832 se forma, la plupart des questions
internationales qui avaient agit l'Europe taient, sinon vides,
du moins assoupies: la Pologne avait succomb; l'Italie semblait se
rendormir; l'Espagne demeurait immobile devant son roi malade; la Suisse
dlibrait rgulirement sur la rforme de sa constitution fdrale. La
question belge seule restait encore incompltement rsolue et causait
quelque inquitude pour la paix europenne. J'ai dj rappel, et tout
le monde sait quelle fut,  l'avnement du cabinet, la transaction
diplomatique entre la France et l'Angleterre qui amena le sige et la
prise d'Anvers. Je n'ai pas  en raconter les dtails; je n'cris pas
l'histoire gnrale de ce temps; je ne veux qu'en caractriser la
politique et marquer la part que j'y ai prise. C'est surtout dans la
question belge que notre sincre et ferme adhsion aux principes du
droit public europen a t plus complte et plus vidente. Nous avons
eu l  nous dfendre de toutes les tentations qui peuvent assaillir un
gouvernement le lendemain d'une rvolution: tentation rvolutionnaire,
tentation dynastique, tentation d'agrandissement territorial; nous les
avons toutes repousses. Et, en mme temps, nous avons fait prvaloir et
admettre en Europe les intrts de scurit et de dignit qu'a la France
sur cette frontire; nous avons second l'lan de la population belge
vers l'indpendance nationale et la libert politique dont elle jouit
depuis trente ans. Grand espace, mme dans la vie d'une nation.

Dans cette affaire, comme dans toutes leurs relations avec le
gouvernement du roi Louis-Philippe, les trois puissances du Nord, et
 leur suite les puissances secondaires qui leur sont comme des
satellites, manqurent, non pas de sagesse, mais de cette fermet
consquente qui fait porter  la sagesse tous ses fruits. L'Autriche, la
Prusse et la Russie ne s'opposrent point  la sparation de la Belgique
et de la Hollande; elles sigrent en confrence avec la France et
l'Angleterre pour faire entrer dans l'ordre europen le fait accompli et
rgler les rapports des deux nouveaux tats; elles acceptrent ou elles
laissrent passer sans rsistance effective, et elles finirent par
sanctionner toutes les transactions laborieusement dbattues dont cette
question fut successivement l'objet. Mais en reconnaissant la ncessit,
elles la subissaient avec cette hsitation et cette humeur qui enlvent
 la modration son mrite et dtruisent la confiance qu'elle devrait
inspirer. Que, dans les ngociations sur l'affaire belge, ces puissances
soutinssent les intrts du roi de Hollande; qu'elles veillassent au
respect gnral des traits, en mme temps qu'elles consentaient  les
modifier de concert; que l'entente particulire de la France et de
l'Angleterre leur caust un vif dplaisir, rien de plus simple; mais 
travers ces consquences naturelles de leur situation, leur politique
envers le nouveau gouvernement franais aurait pu et d tre nette,
uniforme, exempte de contradictions et d'arrire-penses. Il n'en fut
rien: les gouvernements absolus, quand ils n'ont pas un grand homme 
leur tte, sont plus courbs sous leurs prjugs et plus incertains
dans leurs actes que les gouvernements libres; malgr leur fastueuse
irresponsabilit, le fardeau du pouvoir leur pse, et pour l'allger
ils se rfugient volontiers dans l'inconsquence et l'inertie. Tout en
acceptant ce qui se passait, depuis 1830, en France et autour de la
France, le bon sens des puissances continentales fut troit et court,
sans hardiesse et sans grandeur; l'origine de la nouvelle monarchie
franaise, la confusion et la lutte de ses principes, les dsordres
qui avaient assailli son berceau et qui la poursuivaient encore,
les mauvaises traditions et le mauvais langage d'une partie de ses
adhrents, toutes ces circonstances offusquaient et troublaient la vue
des anciens gouvernements du continent; ils ne pressentirent pas, et
mme aprs des annes d'preuve ils ne surent pas apprcier  sa valeur
ce qui a fait le mrite pratique et ce qui fera l'honneur historique
du gouvernement du roi Louis-Philippe; issu d'une rvolution, ce
gouvernement rompit nettement, au dehors comme au dedans, avec l'esprit
rvolutionnaire; il ne prit point  son service la politique du dsordre
aussi bien que celle de l'ordre, les pratiquant tour  tour l'une
et l'autre, selon les dsirs de son ambition ou les embarras de sa
situation; il a constamment rgl ses actes dans un esprit conservateur
et selon le droit public europen. Les puissances continentales ne
payrent pas cette difficile constance d'un juste retour; de leur part,
l'attitude extrieure envers la monarchie de 1830 fut autre que la
conduite relle, et les paroles libres autres que le langage officiel;
le mauvais vouloir tantt perait, tantt s'talait derrire les
relations et les dclarations pacifiques: On se rsigne  nous,
m'crivait de Turin M. de Barante le 22 mars 1834, en se rservant
d'esprer, tantt plus, tantt moins, qu'il nous arrivera malheur;
et le 28 novembre suivant: On s'est rsign  nous, d'abord avec
tonnement et crainte; puis, on a regard, avec un espoir malveillant,
notre lutte contre le dsordre; puis, on a eu quelque ide que, si nous
gagnions cette victoire, elle tournerait au profit des gouvernements
absolus. Maintenant il s'agit de nous accepter libraux et point
jacobins, calmes mais forts. On n'a pas encore bien pris son parti
l-dessus. Quoique l'accord ft gnral et permanent entre l'Autriche,
la Prusse et la Russie, le caractre et les sentiments personnels des
chefs de ces tats, souverains et ministres, diffraient beaucoup,
et apportaient, dans leurs rapports avec le gouvernement du roi
Louis-Philippe, de notables diffrences.

Des trois hommes qui dirigeaient alors les affaires de la Prusse, le
roi Frdric-Guillaume III, le prince de Wittgenstein, son plus intime
confident, et M. Ancillon, son ministre des affaires trangres, aucun
n'tait d'un esprit minent, ni appel, par sa supriorit naturelle, 
faire prvaloir en Europe sa pense et sa volont; mais ils avaient tous
trois des dispositions et des qualits qui s'accordaient bien entre
elles et qui les rendaient propres  exercer, dans la politique
europenne, une influence salutaire. Le roi, tout en tenant
aux principes de la monarchie absolue et aux traditions de la
Sainte-Alliance, ne portait pas,  d'autres maximes et  d'autres formes
de gouvernement, une aversion systmatique et acharne; s'il n'avait pas
ralis les esprances politiques que, dans le mouvement national de
1813  1815, il avait laiss concevoir  son peuple, c'tait moins par
passion jalouse du pouvoir que par un sentiment inquiet des difficults
inhrentes aux institutions libres, du trouble qu'elles porteraient dans
l'tat et des embarras o elles le jetteraient lui-mme. Il avait
du moins, de concert avec son chancelier, le prince de Hardenberg,
accompli, dans l'ordre civil en Prusse, de grandes et librales
rformes. C'tait un prince sens, droit, que les preuves de sa vie
avaient clair en mme temps que fatigu; avide de repos au dehors
comme au dedans, simple, conome, silencieux, il imposait le respect 
ses peuples et la confiance  ses allis sans beaucoup exiger d'eux;
il avait appris  comprendre les ncessits des situations difficiles,
sentait tout le poids du gouvernement, et savait bon gr aux souverains
ses voisins qui l'aidaient  porter ce fardeau dans ses tats en le
portant eux-mmes, dans les leurs, rgulirement, paisiblement et au
profit de l'ordre europen. La rvolution de Juillet lui avait donn
plus d'humeur contre le roi Charles X que d'irritation contre son
remplaant ncessaire; la modration du roi Louis-Philippe lui plaisait,
son habilet le rassurait, et il dsirait sincrement l'affermissement
de son trne, en dpit du mauvais exemple de la rvolution qui l'y avait
port. Le prince de Wittgenstein, homme de cour et du monde, form 
l'cole du XVIIIe sicle et de Frdric II, esprit fin, clair et libre
sans tre un libral d'opinion ni un politique de profession, ami dvou
et point rival ambitieux du roi son matre, bon Allemand autant que
Prussien zl, et correspondant assidu du prince de Metternich, mais
plein de got pour les moeurs franaises, confirmait et secondait le
roi dans sa politique impartiale, tranquille et bienveillante pour la
France, en mme temps que fidle  l'alliance des trois cours. Nulle
influence n'est, dans un moment donn, plus efficace que celle d'un
homme considrable qui habituellement n'en affecte aucune, et qui ne
donne que les avis ou ne rend que les services qu'on lui demande; telle
tait,  la cour de Berlin, celle du prince de Wittgenstein, et elle
s'exerait non-seulement auprs du roi, mais sur toute la famille
royale qu'il contribuait habituellement  maintenir dans le respect et
l'obissance envers son chef. Moins important, quoique plus directement
charg des affaires, M. Ancillon, publiciste, historien, moraliste
et philosophe, sans beaucoup d'originalit ni de puissance dans ces
diverses carrires, mais partout judicieux, clairvoyant et conciliant,
exposait avec dignit la politique du roi et la soutenait avec
persvrance. Et auprs de ce gouvernement ainsi dispos, le ministre
de France  Berlin, M. Bresson, ardemment dvou  la politique de son
pays, possd de la soif du succs, vigilant avec passion et adroit avec
autorit, quelquefois mme avec emportement, avait acquis une position
forte et un crdit efficace. Le roi Frdric-Guillaume III l'coutait
avec confiance et le traitait avec faveur; il tait entr dans
l'intimit du prince de Wittgenstein, le voyait  peu prs tous les
jours, sans ncessit politique, pour le seul agrment de la vie
sociale, et se trouvait ainsi toujours en mesure de faire servir les
bons rapports personnels au bon arrangement des affaires, quand les
affaires se prsentaient.

A Vienne, la situation du gouvernement de 1830 et de son reprsentant
tait plus difficile: les principes et les passions absolutistes
dominaient  la cour, et semblaient ne rencontrer, dans le public
autrichien, aucune objection. La rvolution de Juillet tait vue de
trs-mauvais oeil, et la socit de Vienne avait, pour les hommes du
gouvernement que cette rvolution avait fond, ces froideurs mondaines
qui, malgr leur frivolit, embarrassent et enveniment srieusement les
relations des tats. L'empereur Franois II, modr par caractre et par
exprience, et trs-sincre dans son dsir de la paix, n'en avait
pas moins, pour les gouvernements libres issus des mouvements
rvolutionnaires, une profonde antipathie, et se tenait pour quitte
envers eux pourvu que sa politique ft trangre  toute mene hostile.
Auprs de ce souverain, plus influent lui-mme dans ses affaires qu'on
ne l'a cru en gnral, et au milieu d'une aristocratie indpendante et
fire quoique sans institutions de libert, le prince de Metternich
gouvernait depuis plus de vingt ans la politique extrieure de
l'Autriche: esprit suprieur qui mettait son honneur et son plaisir  se
montrer en toute occasion, avec un peu d'talage, impartial et libre,
mais qui, tout en comprenant et en admettant, quand la ncessit l'y
contraignait, les nouvelles faces des tats, n'aspirait qu' maintenir
intact l'difice europen tel que l'avait construit le congrs de
Vienne, apoge de son influence et de sa gloire. Nul homme n'a port
en lui-mme autant de mouvement intellectuel en se vouant  dfendre
l'immobilit politique; quand il parlait, et encore plus quand il
crivait,  travers un langage long, diffus, charg de priphrases et
ambitieusement philosophique, on voyait se dployer une intelligence
riche, varie, profonde, empresse  saisir et  discuter les ides
gnrales, les thories abstraites, et en mme temps remarquablement
pratique, sagace, habile  dmler ce que commandaient ou permettaient
l'tat des faits ou les dispositions des hommes, et se contenant
toujours svrement dans les troites limites du possible tout en ayant
l'air de se jouer dans les vastes rgions de la pense. Quand il tait
de loisir et dans le laisser-aller de la conversation, M. de Metternich
prenait  toutes choses,  la littrature,  la philosophie, aux
sciences, aux arts, un intrt curieux; il avait et il se complaisait 
dvelopper, sur toutes choses, des gots, des ides, des systmes; mais,
ds qu'il entrait dans l'action politique, c'tait le praticien le moins
hasardeux, le plus attach aux faits tablis, le plus tranger 
toute vue nouvelle et moralement ambitieuse. De cette aptitude  tout
comprendre, combine avec cette prudence quand il fallait agir, et des
longs succs que lui avait valus ce double mrite, tait rsulte pour
le prince de Metternich une confiance trangement, je dirais volontiers
navement orgueilleuse dans ses vues et dans son jugement; en 1848,
pendant notre retraite commune  Londres, l'erreur, me dit-il un jour,
avec un demi-sourire qui semblait excuser d'avance ses paroles, l'erreur
n'a jamais approch de mon esprit.--J'ai t plus heureux que vous, mon
prince, lui dis-je; je me suis plus d'une fois aperu que je m'tais
tromp; et son air me disait qu'il approuvait ma modestie sans tre, au
fond de son coeur, branl dans sa prsomption. La qualit qui manquait
le plus  son habilet politique, c'tait le courage; j'entends le
courage d'impulsion et d'entreprise; il n'avait nul got pour la lutte,
et il en redoutait les prils plus qu'il ne dsirait les succs auxquels
elle et pu aboutir. C'tait l, dans ses rapports avec le gouvernement
du roi Louis-Philippe, son principal embarras; il lui rendait justice,
reconnaissait son importance dans l'ordre europen, et, quoique peu
bienveillant pour quelques-uns de ses principes, il n'avait garde
de rien faire qui pt lui nuire, et il et volontiers contribu 
l'affermir; mais, pour y contribuer efficacement, il et fallu dplaire
 des membres de la famille impriale,  la socit de Vienne, 
l'empereur Nicolas dont l'hostilit envers le roi Louis-Philippe, bien
que peu hardie, tait affiche et hautaine; M. de Metternich ne voulait
engager aucun de ces conflits ni courir aucun de ces risques; de l,
dans sa politique envers le gouvernement franais, des hsitations, des
obscurits, des rserves qui rendaient souvent son impartialit vaine
et sa sagesse de moindre valeur qu'elle n'et pu tre s'il et os
davantage pour la faire prvaloir.

M. de Sainte-Aulaire, que le duc de Broglie fit envoyer comme
ambassadeur  Vienne, peu de mois aprs la formation du cabinet,
convenait parfaitement  cette mission: noblement libral, digne et
doux, poli et courageux, zl pour son devoir sans tre faiseur, et
homme du monde sans mauvaise complaisance mondaine, il se fit accueillir
la tte haute dans la socit viennoise, et s'tablit auprs du prince
de Metternich sur le pied d'une franchise aise, en homme qui n'a rien
 taire et rien  demander que ce qui lui est d. Il n'et pas fallu
charger M. de Sainte-Aulaire de dcider le prince de Metternich 
quelque grande rsolution ou  quelque effort difficile auxquels
celui-ci n'et pas t spontanment dispos; personne n'exerait sur le
chancelier d'Autriche une telle influence; mais M. de Sainte-Aulaire
entretenait avec lui des rapports bienveillants et confiants qui
suffisaient au cours rgulier des affaires, et prvenaient, entre les
deux gouvernements, toute complication et tout embarras.

C'tait surtout l'empereur Nicolas qui pesait, comme un cauchemar, sur
le prince de Metternich et l'empchait souvent de rgler sa conduite
selon toute sa raison. Dcid  maintenir, en tous cas, l'union des
trois puissances du Nord, M. de Metternich faisait,  cette ide, en
Occident comme en Orient, plus de sacrifices qu'il n'et t ncessaire,
et l'empereur Nicolas exploitait, au profit de ses vues ou de ses
passions personnelles, la prudence inquite du chancelier d'Autriche.
Nul souverain peut-tre n'a exerc, dans ses tats et en Europe, autant
d'empire, en ayant si peu fait pour l'acqurir et en en faisant un si
mdiocre emploi. L'empereur Nicolas n'tait ni un grand militaire, ni un
grand politique, ni un grand esprit, ni mme un grand ambitieux; il n'a
ni agrandi ses tats, ni fait faire  ses peuples, en prosprit, en
civilisation, en lumires, en puissance et renomme europenne, de
grands progrs; et pourtant il a rgn au dedans avec force, au dehors
avec clat. Il avait en lui-mme les instincts, et, devant le monde,
tous les prestiges du pouvoir, la beaut personnelle, l'loignement
et l'tendue de son empire, le nombre de ses sujets, leur discipline
dvoue, leur soumission silencieuse. Dans deux ou trois occasions
solennelles, o il avait t personnellement mis en jeu, il avait montr
de la prsence d'esprit, du courage, et exerc un ascendant efficace;
depuis, il avait vit plutt que cherch les preuves, et il craignait
plus de se compromettre qu'il ne se plaisait  se dployer. C'tait un
despote dur et hautain, mais prudent, et un grand acteur royal qui
avait plus de got aux effets de thtre qu'aux vnements du drame.
La fortune l'avait merveilleusement servi; en montant sur le trne, il
avait trouv la Russie grande et l'Europe  la fois en repos et encore
fatigue; il avait profit des brillants succs de l'empereur Alexandre
son frre pour la gloire comme pour la scurit de son empire, et ni
ses peuples ni ses allis n'exigeaient beaucoup de lui; au dedans, ses
travaux de rforme se bornaient  des efforts sincres pour introduire
dans l'administration de ses tats plus de probit; au dehors, une
immobilit superbe suffisait  son influence; en Occident, les
vnements ne lui donnaient rien  faire; en Orient, ses premiers coups
contre la Turquie avaient russi sans l'engager bien avant. Au milieu
de cette situation prospre et facile, la rvolution de Juillet vint
choquer son orgueil de souverain, le gner dans ses vues d'avenir et
l'inquiter sur son repos; il lui voua une haine passionne, mais sans
oser le dire hautement et sans se porter l'adversaire de l'vnement
qu'il dtestait. Et pour satisfaire sa passion sans compromettre sa
politique, il spara avec affectation le roi Louis-Philippe de la
France, caressant pour la nation franaise, aprs comme avant 1830, en
mme temps qu'hostile  son nouveau chef. Attitude peu digne pour un si
puissant prince et trange inconsquence pour un despote, car c'est le
soin ordinaire du pouvoir absolu de confondre intimement le souverain
et le peuple, et de prendre le souverain pour le reprsentant, et en
quelque sorte l'incarnation des millions d'hommes qui vivent sous sa
loi. Esprit superficiel, malgr sa fastueuse rigueur, l'empereur Nicolas
oubliait cette maxime vitale de son propre systme de gouvernement, et
ne sentait pas combien il tait puril de s'obstiner  ne pas traiter le
roi Louis-Philippe comme les autres rois, tout en s'inclinant devant la
rvolution qui l'avait fait roi.

Son obstination, du reste, n'tait pas toujours aussi intraitable
qu'elle voulait le paratre, et quand elle et pu entraner pour lui
quelque inconvnient grave, il savait la faire flchir. C'tait, depuis
1830, sa coutume, quand il recevait l'ambassadeur de France, de le bien
traiter personnellement et de s'entretenir avec lui des affaires des
deux pays, mais sans jamais lui parler du Roi. En janvier 1833, le
duc de Broglie, en faisant nommer le marchal Maison ambassadeur 
Saint-Ptersbourg, lui prescrivit de ne point accepter une telle
attitude; et aprs avoir ajout  ses instructions officielles dj fort
nettes[1] des instructions verbales encore plus prcises, il fit prier
M. Pozzo di Borgo de passer chez lui, et lui dit qu'il se faisait un
devoir de le prvenir que si, en comblant le nouvel ambassadeur de
politesses personnelles, l'empereur s'abstenait de prononcer le nom du
Roi, le marchal avait ordre de quitter Ptersbourg dans les huit jours
en prenant un prtexte, et que le plus transparent serait le meilleur.
Le marchal tait aussi charg de confirmer cette confidence au comte
Pozzo di Borgo, qui ne manqua pas d'en crire  sa cour. L'empereur
Nicolas n'eut garde de se brouiller avec la France pour le plaisir
de persister dans une choquante impolitesse;  la premire rception
solennelle, il alla au-devant de l'ambassadeur, lui prit la main, lui
demanda des nouvelles du Roi, et, sur ce point du moins, les convenances
reprirent, entre les deux cours, leur empire.

[Note 1: _Pices historiques, n I.]

Environ trois ans plus tard, et dans une circonstance secrte,
les dispositions personnelles de l'empereur Nicolas envers le roi
Louis-Philippe et sa famille se manifestrent avec un mlange de
rticence calcule, de susceptibilit vaniteuse, d'insinuations
dtournes et d'emportement qui passait du caractre de l'homme dans
la politique du souverain. Vers la fin de l't de 1835, M. de Barante
quitta l'ambassade de Sardaigne pour occuper celle de Russie; il
n'y avait,  cette poque, entre les deux gouvernements, point de
ngociation pendante, point d'affaire spciale  traiter; l'attitude et
le langage du nouvel ambassadeur taient le principal et presque le seul
objet de ses instructions. On se proccupait alors du mariage futur
de M. le duc d'Orlans. Avant de partir pour son poste, M. de Barante
demanda au duc de Broglie ce qu'il aurait  faire ou  dire si, de faon
ou d'autre, la possibilit d'un mariage entre M. le duc d'Orlans et
l'une des grandes-duchesses, filles de l'empereur Nicolas, se prsentait
 lui: Je sais, lui dit-il, que l'empereur est, en ce moment,
trs-malveillant pour le Roi; mais la politique russe est sujette  des
revirements soudains, et le caractre de l'empereur n'y est pas non plus
tranger; que dois-je faire si j'entrevois cette chance?--Le Roi, lui
rpondit le duc de Broglie, regarde le mariage de ses enfants comme un
intrt de famille tranger  la politique; demandez-lui quelles
sont ses intentions. Le Roi dit nettement  M. de Barante qu'il ne
souhaitait point pour son fils le mariage russe; outre le peu de got
qu'il avait pour cette alliance, il tait ds lors proccup de la
perspective d'un mariage entre M. le duc d'Orlans et une archiduchesse
d'Autriche; M. de Barante tint la rponse du Roi pour premptoire, et en
fit, sur ce point, la rgle de son attitude.

Peu de jours aprs cet entretien et  la veille de son dpart pour
Saint-Ptersbourg, il reut du duc de Broglie l'instruction de s'arrter
 Berlin et de s'assurer, de concert avec M. Bresson, que, si M. le
duc d'Orlans et M. le duc de Nemours y faisaient une visite, ils
recevraient, du roi de Prusse et de sa famille, un accueil bienveillant.
Aucune question ne devait et ne pouvait tre officiellement pose;
c'tait matire de conversation discrte et pas une ligne ne devait tre
crite  ce sujet; M. Bresson avait ordre de prendre un cong et de
venir rendre compte  Paris. L'assurance arriva bientt que les princes
seraient reus  Berlin avec empressement et que le roi de Prusse leur
ferait un accueil paternel. Et comme l'entente confidentielle entre la
Prusse et l'Autriche tait telle que, sur de semblables questions,
les deux cours ne dcidaient rien que de concert, on eut  Paris
la certitude que les princes trouveraient  Vienne, sinon la mme
cordialit royale, du moins le mme accueil qu' Berlin. Lorsque,
quelques mois aprs, le voyage ainsi rsolu s'accomplit avec plein
succs, on en fut trs-proccup  Saint-Ptersbourg; on se demandait
si les princes viendraient aussi en Russie; on s'tonnait qu'ils ne
vinssent pas: Ils auraient t les bienvenus, dit un jour l'empereur
Nicolas, et ce propos fut rapport  M. de Barante  qui l'empereur ne
laissa, du reste, entrevoir aucune nuance d'humeur; il lui parla mme en
fort bons termes de la situation de la France et du gouvernement du Roi,
ce qui ne lui arrivait gure, quoiqu'il ne se permt jamais,  ce sujet,
aucune parole de blme ou de critique. Un sentiment trs-diffrent de
l'humeur se fit bientt indirectement entrevoir; une personne trs-bien
tablie  la cour de Saint-Ptersbourg, l'une des dames d'honneur 
portrait et l'amie intime de l'impratrice, la baronne Frederyks parla
un jour  madame de Barante, avec qui elle tait dans des rapports
confiants et faciles, de la possibilit d'un mariage entre M. le duc
d'Orlans et la grande-duchesse Marie; M. de Barante n'attacha pas aux
paroles de madame Frederyks grande importance; il eut mme soin d'viter
avec elle, plutt que de la rechercher, toute conversation  ce sujet;
il connaissait les vues du roi Louis-Philippe, et, convaincu en mme
temps que l'empereur Nicolas n'avait, pour une telle alliance, aucune
intention srieuse, il tenait peu  savoir si c'taient l des vellits
de femme ou si madame Frederyks tait charge de sonder,  tout hasard,
le terrain.

Pourtant, il lui revint que la grande-duchesse Marie elle-mme parlait
beaucoup de M. le duc d'Orlans, qu'elle s'enqurait de son caractre,
de son esprit, de l'agrment de sa personne, qu'elle avait voulu voir
son portrait. A un bal o M. de Barante se trouvait assis,  souper,
 une petite table, auprs de l'impratrice, et o tait aussi la
grande-duchesse, la conversation s'engagea sur M. le duc d'Orlans,
et beaucoup de questions lui furent faites avec une curiosit
bienveillante. Peu aprs, M. de Barante donna lui-mme un bal o
l'empereur et l'impratrice lui firent l'honneur de venir; il avait
demand la permission d'engager la grande-duchesse Marie, et son
invitation avait t accepte. Mais elle ne vint pas, et l'empereur prit
soin de l'excuser en disant  l'ambassadeur, mme avec quelque dtail,
qu'elle tait indispose. Quelques jours aprs,  un bal de cour, la
grande-duchesse parla  M. de Barante du chagrin qu'elle avait eu de ne
pas venir  l'ambassade: J'en ai pleur, lui dit-elle, et je me suis
promene le matin devant vos fentres.

Ces dmonstrations hsitantes et incohrentes ne persuadrent point  M.
de Barante que l'empereur Nicolas et la pense de donner sa fille 
M. le duc d'Orlans, et il se tint dans la rserve que le roi
Louis-Philippe lui avait prescrite. Quelque temps aprs, on commena 
parler du mariage de M. le duc d'Orlans avec la princesse Hlne de
Mecklembourg, et M. de Barante sut que l'empereur Nicolas s'exprimait,
sur ce projet, avec une extrme vivacit; il voulait, disait-on,
employer, pour le faire chouer, toute son influence, et il se servait,
dans ce dessein, de sa correspondance habituelle avec le prince Charles
de Mecklembourg-Strelitz, gnral au service de Prusse, qui avait  la
cour de Berlin quelque crdit. Quand on apprit  Saint-Ptersbourg que
le roi de Prusse persistait invariablement dans un projet qui venait de
lui, l'empereur Nicolas entra dans une trange colre; il fit une scne
publique au baron de Boden, envoy du duc de Mecklembourg-Schwerin en
Russie, et parla en termes brutaux de la part que le roi de Prusse avait
prise  ce mariage. Dans un bal qui eut lieu vers cette poque et o
vint l'empereur, il n'adressa point la parole  l'ambassadeur de France,
ce qui tait contre son habitude et fut d'autant plus significatif que
les ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre eurent avec lui, ce soir-l,
la conversation accoutume. Cet accs de mauvaise humeur ne dura pas
longtemps, n'influa point sur les relations officielles de M. de Barante
avec le comte de Nesselrode qui se tenait avec soin en dehors des
boutades de son matre, et bientt on ne parla plus  Saint-Ptersbourg
du mariage de M. le duc d'Orlans.

En 1838, M. de Barante vint en cong  Paris et M. le duc d'Orlans,
mari et heureux, lui demanda de lui raconter tout ce qui s'tait pass
et dit  Ptersbourg au sujet de son mariage. Instruit des incidents que
je viens de rappeler, le prince pensa que l'ambassadeur avait eu raison
de ne pas croire que l'empereur Nicolas et vraiment pens un seul
instant  lui donner sa fille en mariage. Pendant qu'on essayait d'en
insinuer l'ide  M. de Barante, on avait voulu flatter aussi M. le duc
d'Orlans lui-mme de cette perspective; une personne, avec qui il avait
des relations intimes, lui disait,  Paris, ce qu' Ptersbourg madame
Frederyks disait  madame de Barante, et elle l'engageait  ne pas
rechercher un autre mariage. Le prince resta aussi incrdule que
l'ambassadeur.

Ils avaient raison tous les deux; jamais l'empereur Nicolas n'avait
srieusement accept, mme en pense, un mariage si contraire  sa
passion. Si la grande-duchesse Marie avait eu occasion de voir M. le duc
d'Orlans, s'il lui avait plu, si elle avait elle-mme vivement dsir
cette union, peut-tre l'empereur n'et-il pas rsist au voeu de
sa fille; dur dans son empire, il avait, dans sa famille, le coeur
paternel, et il tait en outre assez enclin  se faire, dans les
questions de mariage, un devoir de tenir grand compte des gots et des
sentiments personnels de ses enfants. Mais aucun motif semblable ne
pesait sur lui en 1836, et lorsque le voyage des princes franais en
Allemagne suggra autour de lui cette ide, l'empereur Nicolas
venait nagure de s'engager, envers le roi Louis-Philippe, dans des
manifestations et des dmarches qui devaient l'loigner encore plus d'un
tel rapprochement.

Aprs la prise d'Anvers et devant cette brillante solution franaise
de la question belge, l'humeur des trois cabinets du Nord, bien que
contenue, avait t profonde: c'tait eux qui avaient eu  faire
successivement les plus grandes et les plus amres concessions, des
concessions  la fois politiques et domestiques, de principe et de
famille; le roi de Prusse et l'empereur de Russie avaient t contraints
d'abandonner, dans le roi de Hollande, l'un son beau-frre, l'autre le
beau-pre de sa soeur; l'empereur Nicolas tait all jusqu' envoyer en
mission extraordinaire  La Haye son plus intime confident, le comte
Orloff, pour dclarer au roi Guillaume cet abandon et dompter son
opinitre rsistance au voeu de l'Europe. De tels sacrifices, mme
sincrement accomplis, laissent dans le coeur des plus froids politiques
de poignantes blessures. L'Autriche, la Prusse et la Russie voyaient
en outre l'entente et l'action commune de la France et de l'Angleterre
s'affermir et s'tendre de jour en jour. Et ce n'tait pas seulement
une entente accidentelle entre les deux gouvernements sur des questions
spciales; c'tait, entre les deux pays, malgr leur ancienne hostilit,
une sympathie gnrale d'ides et de tendances bruyamment proclames;
sympathie qui donnait, dans l'Europe entire, aux partisans des rformes
politiques et aux artisans de rvolutions, de vives tentations et des
esprances de succs. Par amour-propre et par inquitude, les
trois puissances du Nord sentaient le dsir et le besoin d'opposer
ostensiblement entente  entente, force  force, de se soutenir
mutuellement en face d'un avenir obscur, et de prendre, si l'occasion
s'en prsentait, une revanche des checs qu'elles venaient de subir.

Une cause plus directe et plus pressante les poussait aussi dans cette
voie. Les tentatives de rvolution suscites en Italie, en Pologne et en
Allemagne par la crise de 1830 avaient chou; mais les conspirations
continuaient, et elles avaient pour fauteurs ardents les rfugis
italiens, polonais, allemands, qui avaient trouv en France, en
Angleterre, en Belgique, en Suisse, un gnreux asile. J'ai dj dit
ce que je pense du droit d'asile, de sa lgitimit, de son utilit
politique, et aussi des devoirs qui y sont attachs, soit pour les
gouvernements protecteurs, soit pour les rfugis eux-mmes[2]. La
question est aussi simple et claire en principe que dlicate et
difficile dans l'application; mais les difficults de l'application
ont trop souvent fait oublier le principe mme et la ncessit de
le respecter. Les rfugis politiques, quelque naturelle et mme
patriotique qu'ait pu tre leur entreprise, n'ont videmment nul droit
de poursuivre, du sein de l'asile qu'ils ont obtenu et au pril du
gouvernement qui les a accueillis, leur guerre contre le gouvernement de
leur patrie; et le pouvoir qui les protge, quelle que soit pour eux sa
sympathie, est videmment tenu de rprimer leurs attaques contre les
pouvoirs avec lesquels il vit lui-mme en paix. Ainsi le commande
imprieusement le droit public qui est la morale et la loyaut mutuelles
des nations. Ce droit n'exclut ni la bienveillance tmoigne aux
rfugis, ni les secours accords  leur malheur; il n'interdit pas non
plus le respect des affections et le maintien des relations prives dont
les rfugis peuvent tre l'objet; quand le comte Pozzo di Borgo se
plaignait que la duchesse de Broglie ret amicalement chez elle le
prince Adam Czartorinski, ce noble chef de l'migration polonaise, le
comte Pozzo avait tort, et la duchesse de Broglie avait raison de dire
avec sa vive fiert: Le prince Czartorinski est depuis longtemps l'ami
de ma mre et le mien; je ne le chasserai pas de mon salon parce que mon
mari a l'honneur de reprsenter la France et son roi. Les sentiments
gnreux n'autorisent pas  manquer, en pareille circonstance, aux
devoirs de la politique, mais ils ne sont point condamns  s'effacer
devant des exigences dures ou hautaines; et les gouvernements qui
rclament contre les menes des rfugis sont eux-mmes obligs de
mnager la dignit comme la situation lgale du pouvoir auquel ils
demandent de les rprimer. Il y a l, de part et d'autre, bien des
convenances  respecter, bien des mesures  garder, bien des embarras 
prendre en considration; mais, cela reconnu, le droit de rclamation
demeure entier d'une part et le devoir de rpression de l'autre: devoir
de probit politique autant que de prudence, dont l'accomplissement est
exig par l'honneur des gouvernants comme par la sret des tats, et
qui ne saurait tre mconnu que par une faiblesse regrettable ou par une
arrogance inexcusable. Malgr nos sincres efforts pour nous acquitter
de ce qui tait d aux gouvernements europens, ce fut l pour nous, de
1832  1836, dans nos rapports avec eux, une source de complications
sans cesse renaissantes, et l'une des principales causes qui portrent
les trois puissances du Nord  faire en commun des dmonstrations et
des dmarches compromettantes pour les rapports pacifiques qu'elles
voulaient maintenir, et mme pour le redressement des griefs qu'elles
levaient.

[Note 2: Tome II, p. 83-84.]

Au commencement d'avril 1833, un mouvement rvolutionnaire clata 
Francfort; un de ces mouvements si frquents de nos jours, srieux par
les ides et les sentiments qui les suscitent, frivoles par l'tourderie
et l'incapacit de leurs auteurs. Au mme moment, un complot semblable
tait dcouvert  Turin. Ils furent l'un et l'autre promptement
rprims. Mais la dite germanique entama une grande enqute pour en
rechercher les sources, les ramifications, les desseins; et comme il
tait ais de le prvoir, l'enqute rencontra ds ses premiers pas et
mit au jour les menes et les provocations des rfugis. Pendant qu'elle
suivait son cours, nous apprmes que, le 14 aot, l'empereur d'Autriche
et le roi de Prusse, accompagns de leurs ministres, le prince
de Metternich et M. Ancillon, s'taient rencontrs au chteau de
Theresienstadt, prs de Tplitz; trois semaines plus tard, le roi de
Prusse et l'empereur de Russie se rencontraient  Schwedt-sur-l'Oder, et
peu de jours aprs, l'empereur Nicolas et l'empereur d'Autriche,
aussi avec leurs ministres des affaires trangres, se runissaient
 Mnchengrtz, petite ville de Bohme, o le prince royal de Prusse
s'tait dj rendu. Le rsultat de ces confrences rptes ne se fit
pas longtemps attendre; dans les premiers jours de novembre 1833, le
baron de Hgel, charg d'affaires d'Autriche en l'absence du comte
Appony, le baron de Werther au nom de la Prusse et le comte Pozzo di
Borgo pour la Russie, se rendirent successivement auprs du duc de
Broglie, et lui communiqurent trois dpches de leurs cours finissant
toutes trois par dclarer, dans les mmes termes, que si la France, qui
avait si bien su se dfendre elle-mme des tentatives des perturbateurs,
ne russissait pas dsormais  djouer galement les machinations
auxquelles ils se livraient, sur son territoire, contre les tats
trangers, il pourrait en rsulter, pour quelques-uns de ces tats, des
troubles intrieurs qui les mettraient dans l'obligation de rclamer
l'appui de leurs allis; que cet appui ne leur serait pas refus, et
que toute tentative pour s'y opposer serait considre, par les trois
cabinets de Vienne, de Saint-Ptersbourg et de Berlin, comme une
hostilit dirige contre chacun d'eux.

En soi, la dmarche n'avait rien que de naturel et de conforme au droit
des gens comme aux exigences du moment; mais le concert qui l'avait
prpare, l'uniformit et le ton premptoire de la conclusion des
trois dpches donnaient trop videmment,  l'acte des trois cours, le
caractre d'une tentative d'intimidation pour qu' notre tour une fiert
froide ne ft pas le caractre de notre rponse. Les cabinets qui en
avaient pris la rsolution et les agents diplomatiques chargs de la
communiquer au cabinet franais l'avaient si bien senti que, tout en
s'acquittant de leur mission, les plus modrs s'taient efforcs de
l'attnuer. La dpche autrichienne prodiguait les loges  l'habilet
et  l'nergie du gouvernement du Roi; la dpche prussienne, pleine
envers lui de tmoignages d'estime et d'affection, rendait toute justice
aux efforts qu'il avait dj faits pour contenir les rfugis; et le
comte Pozzo di Borgo, probablement peu satisfait des dveloppements de
la dpche russe, ne l'avait pas communique tout entire au duc de
Broglie, et s'tait content de lui en lire la conclusion. En variant,
selon ces diverses attitudes, son accueil et son langage, le duc de
Broglie repoussa dignement la tentative d'intimidation, et maintint
hautement, pour les divers cas de complications ou d'interventions
europennes qui pourraient se prsenter  l'avenir, la libert d'action
et la politique dclare de la France. Quand il reut communication de
cette rponse, le prince de Metternich essaya de ne la comprendre qu'
moiti, et de croire que le Pimont n'tait pas l'un des tats dans
lesquels la France ne souffrirait pas, sans y intervenir elle-mme, une
intervention trangre; mais M. de Sainte-Aulaire, par une prompte et
franche rpartie, ne lui permit pas d'avoir l'air de se faire illusion
 cet gard. M. de Metternich n'insista point. A Berlin, 
Saint-Ptersbourg mme, la ferme rponse du duc de Broglie n'amena
point de rplique; et toute cette affaire n'eut d'autre rsultat que de
manifester avec quelque faste le concert des trois cours et le travail
de l'empereur Nicolas pour dominer ses allis, en rvlant en mme temps
leurs dissidences intrieures et leur peu de penchant  pousser jusqu'au
bout leurs dmonstrations. Il n'y a gure de plus mauvais politiques que
les esprits plus hautains que grands et plus passionns que srieux, qui
recherchent la satisfaction momentane de leur passion bien plus que
l'accomplissement rel et durable de leur dessein.

Indpendamment des rvolutions de l'Occident, l'empereur Nicolas, peu
de mois avant les entrevues de Theresienstadt, de Schwedt et de
Mnchengaetz, avait trouv en Orient, contre le gouvernement du roi
Louis-Philippe, un nouveau sujet d'irritation. La lutte entre la Porte
ottomane et le pacha d'gypte avait clat; Mhmet-Ali avait conquis
la Syrie; son fils Ibrahim, vainqueur  Konih, traversait en matre
l'Asie-Mineure, occupait Smyrne et menaait Constantinople. Le grand
problme qui pse et psera longtemps encore sur l'Europe, la question
d'Orient touchait  l'une de ses plus violentes crises. Je retracerai
tout  l'heure l'incendie qui fut alors prs de s'allumer; je ne veux,
en ce moment, qu'en faire entrevoir les premires lueurs.

Que Mhmet-Ali aspirt  secouer le joug du sultan, et  fonder, pour
son propre compte, un tat indpendant, on n'en saurait douter. En vain
il multipliait les protestations de fidlit; en vain il rptait  M.
de Bois-le-Comte, qu'au printemps de 1833 le duc de Broglie avait charg
d'une mission en Orient: Je suis prt  toute heure  promettre en face
du monde que je ne chercherai jamais querelle avec le sultan, pourvu
qu'il ne m'en cherche pas non plus, et que je vivrai en paix et
en soumission; mais que les grandes puissances europennes nous
garantissent,  la Porte et  moi, que nous ne troublerons mutuellement,
par aucune agression, la paix qu'elles rtabliront entre nous. M.
de Bois-le-Comte faisait observer au pacha que le sultan tait son
souverain, et qu'il serait difficile aux puissances de donner une
garantie qui les tablirait, le sultan et lui, sur le pied d'galit:
Savez-vous pourquoi je ne suis pas indpendant? rpondait vivement
Mhmet-Ali; c'est par dfrence pour les puissances; croyez-vous que,
sans le respect que j'ai eu pour leurs intentions, je serais dans la
condition d'un sujet? Eh bien! ce respect que j'ai eu pour vos conseils,
les Grecs ne l'ont pas eu, les Belges non plus; et vous les avez
rcompenss en garantissant leur indpendance; et vous me punissez en
refusant de garantir ma scurit! Laissant alors de ct son propre
intrt: Avant un an, disait-il avec une expression pleine de mystre
et de gravit, avant un an, la guerre clatera en Europe; j'en ai des
avis certains; unis  l'Angleterre, vous aurez  combattre la Russie,
l'Autriche et les tats du continent. La Russie domine  Constantinople;
ne trouvez-vous donc pas d'avantage  employer Mhmet-Ali et  le
charger d'aller combattre et dtruire une influence ennemie? Pensez-bien
 cela; il peut vous tre utile de me laisser prendre le district
d'Adana; ce sera une force pour vous comme pour moi. M. de
Bois-le-Comte soutenait alors qu'il n'y aurait pas de guerre et que
l'Europe tait dcide  rester en paix; Mhmet-Ali paraissait
comprendre et n'insistait pas; mais quelques jours aprs, causant
familirement avec l'envoy franais, il lui disait: M. Campbell, agent
politique anglais, vient demain me prsenter M. Turnbull, consul de
Sa Majest Britannique; quand donnerez-vous aussi,  votre consul, M.
Mimaut, un caractre politique? Voulez-vous que je vous dise ce qui
arrivera? C'est que non-seulement vous vous tes laiss devancer par
l'Angleterre, mais que vous le serez par l'Autriche et par la Russie.
Oui, par la Russie elle-mme. Ne croyez pas que je sois si mal avec
elle; au contraire, je suis fort bien. L'agent autrichien, M. Prokesch,
qui parat si uni avec les Anglais et avec vous, se charge de maintenir
de bons rapports entre la Russie et moi. Quelquefois, ayant l'air
d'oublier la politique, le pacha racontait avec abandon  M. de
Bois-le-Comte les vicissitudes de sa vie et les difficults qu'il avait
eues  vaincre pour arriver o il tait parvenu: Une des plus grandes,
lui disait-il, a t le vice de mon ducation; j'avais cinquante ans, et
je gouvernais l'gypte depuis dix ans quand j'ai appris  lire.--Quel
motif a dcid Votre Altesse  se livrer  un travail si pnible?
Mahomet a bien pu fonder une religion et poser les bases de l'un des
plus grands empires du monde sans savoir lire.--Il est vrai; mais la
ncessit de savoir lire se faisait de plus en plus sentir  moi.
Jusque-l, je mettais en magasin dans ma tte tout ce que je voyais et
entendais; quelquefois l'impression des objets s'affaiblissait; mais
dans les moments de danger, ou quand je me mettais en colre, tout me
revenait clair et lucide  l'esprit. Je m'aperus cependant que ma
mmoire baissait; alors je rsolus d'y suppler par la lecture; tout
homme que je voyais, je lui disais de prendre un livre et de lire avec
moi. A force de faire cela, j'ai appris  lire, et assez promptement.
Depuis ce temps, j'ai lu beaucoup de livres, dernirement encore un gros
livre de gographie qu'on m'a envoy de Constantinople. J'ai lu surtout
des livres de science militaire et des livres politiques. Je lis aussi
vos journaux. J'ai lu encore des livres d'histoire, et je me suis
convaincu que personne, avec d'aussi faibles moyens, n'a fait d'aussi
grandes choses que moi. Il me reste encore bien  faire. J'ai dj
avanc mon pays beaucoup plus que ne l'est la Turquie, ni la Grce, ni
surtout la Perse. Mais j'ai commenc bien tard. Je ne sais si j'aurai le
temps d'achever. Je veux du moins laisser les choses  mon fils en aussi
bon tat que je pourrai. Et il finissait en revenant  son ide fixe,
la ncessit que la Porte lui concdt le district d'Adana ou que les
puissances lui garantissent la scurit de ses possessions: Je me
considre, disait-il, comme un homme plac en prsence d'un ennemi qui
tient le fer lev sur lui; j'ai devant moi un bouclier; vous me demandez
de renoncer  ce bouclier; vous tes mes amis; je vous le livre, mais
parce que j'ai la confiance que vous avez une autre dfense  me donner;
sans cela, ce serait vouloir me tuer.

Quand Mhmet-Ali cherchait  se faire bien venir des puissances qu'il
savait amies sincres de la Porte, il parlait de son dsir d'aller,
aprs la paix, finir ses jours  Constantinople et s'y consacrer tout
entier  relever et  ranimer cet empire tombant en ruines. Dans cette
hypothse, les politiques europens rendaient eux-mmes hommage  la
supriorit de ses vues et de son caractre: Certainement, disait M.
Prokesch  M. de Bois-le-Comte, si on pouvait, comme par un coup de
thtre, mettre Mhmet-Ali sur le trne de Constantinople, l'Autriche
et toutes les puissances qui souffrent de l'affaiblissement de cet
empire ne pourraient le voir qu'avec plaisir; Mhmet-Ali est un
rformateur; il remplace par des institutions meilleures les vieilles
institutions qui prissent; Mahmoud est un rvolutionnaire: il dtruit
et ne met rien  la place.

Quel que ft le tour de son ambition, ennemi ou protecteur, un tel homme
tait insupportable au sultan et  ses conseillers; l'un des membres les
plus considrables du Divan, Khosrew-Pacha lui portait une vieille et
violente haine. Qu'elle ft, avec Mhmet-Ali, en paix ou en guerre,
qu'elle lui ft des refus ou des concessions, la Porte mditait
constamment sa ruine, et cette hostilit acharne, ce travail incessant
contre lui, fournissaient toujours au pacha d'gypte des motifs rels
ou des prtextes plausibles pour engager la lutte o le poussait son
ambition: Que vouliez-vous que je fisse? disait-il, en mai 1833, 
M. de Bois-le-Comte qui lui reprochait son attaque contre le pacha de
Saint-Jean-d'Acre et la guerre qu'il avait ainsi souleve; j'avais en
main des preuves irrcusables que la Porte, dcide  me dtruire,
allait fondre sur moi dans un an; j'ai d la prvenir. Je me suis trouv
entre deux abmes; j'ai mieux aim descendre dans l'un qu'tre prcipit
dans l'autre.

Devant la question d'Orient ainsi brusquement pose, et au milieu des
grandes puissances toutes empresses, avec des sentiments trs-divers,
d'y porter la main, la situation de la France tait la plus difficile.
L'Angleterre et l'Autriche avaient une ide simple et fixe; elles ne
s'inquitaient que de maintenir l'empire ottoman et de le dfendre
contre ses ennemis. La Russie aussi n'avait qu'une ide, moins simple,
mais galement exclusive et constante; elle voulait maintenir l'empire
ottoman sans l'affermir et le dominer en le protgeant. La Prusse,
presque trangre  la question, inclinait habituellement vers
l'Autriche et l'Angleterre en mnageant la Russie. La politique de la
France tait complique et alternative; elle voulait servir  la fois le
sultan et le pacha, maintenir l'empire ottoman et grandir l'gypte. La
Porte se trouvait en prsence de deux allis vritables, d'un protecteur
hypocrite et d'un ami dont le coeur tait partag.

Les raisonnements, quelques-uns srieux, d'autres spcieux, n'ont pas
manqu pour justifier cette double politique de la France. On a fait
valoir l'importance de l'gypte dans la Mditerrane, l'appui que la
France y pouvait trouver en cas de lutte, soit contre l'Angleterre, soit
contre la Russie, surtout la ncessit que, dans l'tat prcaire de
l'Orient, l'gypte ne restt pas en des mains impuissantes ou ne passt
pas en des mains ennemies. J'apprcierai la valeur de ces raisons quand
j'aurai  parler des grands dbats o elles se sont produites; elles ont
t des arguments aprs coup plutt que des causes dterminantes
avant l'vnement:  vrai dire, la politique de la France, dans cette
question, a pris sa source dans notre brillante expdition de 1798 en
gypte, dans le renom de nos gnraux, de nos soldats, de nos savants,
dans les souvenirs et les impressions qui sont rests de leurs exploits
et de leurs travaux, dans des lans d'imagination, non dans des calculs
de scurit et d'quilibre; un vif intrt s'est attach au thtre de
cette gloire nationale et singulire; l'gypte conquise par une arme
franaise, dcrite par un Institut franais, est devenue l'une des
fantaisies populaires de la France; nous avons eu  coeur ses destines;
et le nouveau matre, glorieux et singulier aussi, qui la gouvernait
alors avec clat en se tournant vers nous, a t, pour nous, un alli
naturel que nous avons soutenu par penchant et entranement bien plus
que par rflexion et intrt.

Les embarras de cette situation se manifestrent ds les premiers jours:
trois agents franais intervinrent en 1833 dans la lutte entre la Porte
et l'gypte;  la fin de 1832, le gnral Guilleminot, rappel en 1831,
n'avait pas encore t remplac comme ambassadeur  Constantinople;
M. de Varennes, premier secrtaire de l'ambassade, y reprsentait la
France; quand la guerre de Syrie eut clat, aprs la bataille de
Konih, il s'employa vivement  faire consentir la Porte aux concessions
que demandait Mhmet-Ali; nomm ambassadeur au commencement de janvier
1833, l'amiral Roussin arriva le 17 fvrier  Constantinople, et trois
mois aprs, une flotte russe, secrtement appele le 21 janvier par le
sultan, entrait dans le Bosphore, et venait protger la Porte contre
son ambitieux vassal. L'amiral Roussin en demanda sur-le-champ au Divan
l'loignement, s'engageant  faire consentir Mhmet-Ali aux conditions
que la Porte lui avait fait proposer en rponse  ses exigences; et, sur
la promesse du sultan qu' ce prix les Russes se retireraient en
effet, l'amiral crivit, le 22 fvrier, au pacha: Persister dans les
prtentions que vous avez souleves, ce serait appeler sur votre tte
des consquences dsastreuses qui, je n'en doute pas, veilleront vos
craintes. La France tiendra l'engagement qu'elle a contract; elle en a
le pouvoir et je garantis sa volont. Il ne me reste plus qu' esprer
que vous ne nous forcerez pas  la cruelle ncessit d'attaquer une
puissance en partie notre ouvrage, et de ternir une gloire dont je
suis l'admirateur sincre. Le pacha refusa avec hauteur de cder; les
complications et les ngociations continurent; et lorsque, six
semaines aprs, M. de Bois-le-Comte fut envoy en Orient, sans autorit
officielle, mais pour observer les faits et donner des conseils, il
trouva Mhmet-Ali encore si irrit de la sommation de l'amiral Roussin
qu'il ne put le dcider  rpondre lui-mme  une nouvelle lettre
que l'amiral lui avait crite: Que voulez-vous que j'crive 
l'ambassadeur? lui dit le pacha; je ne puis lui dire _mon, cher ami_,
car je mentirais; je ne puis lui tmoigner mon ressentiment, car je
blesserais votre gouvernement. La France a accrdit auprs de moi un
agent; votre consul est, pour elle, l'organe de ses relations avec moi;
il est, pour moi, l'intermdiaire de mes communications avec elle; c'est
elle-mme qui m'a indiqu cette rgle; je m'y suis toujours fidlement
conform. Quand on change l'ambassadeur  Constantinople, on ne m'en
informe pas, et je n'ai aucune relation avec lui. Pour mes relations
avec le sultan, toutes les convenances veulent que je les suive seul
et sans intermdiaire. Ainsi la France, selon l'urgence du moment, se
portait tantt dans l'un, tantt dans l'autre bassin de la balance,
s'efforant de rester en quilibre entre ses deux amis et d'carter ses
rivaux.

Cependant la Russie d'une part et Mhmet-Ali de l'autre poursuivaient
leur travail, point compliqu quoique peu sincre: en apprenant le refus
du pacha de se contenter des offres de la Porte, l'empereur Nicolas
mettait de nouveau ses vaisseaux et ses troupes  la disposition du
sultan, et Mhmet-Ali prodiguait  Constantinople ses moyens ordinaires
de persuasion pour dterminer la Porte  lui cder, non-seulement toute
la Syrie, mais aussi le district d'Adana, c'est--dire la porte de
l'Asie-Mineure, dernier objet de contestation. Aprs beaucoup de
pourparlers secrets et d'oscillations confuses, l'un et l'autre
russirent dans leurs efforts: le 5 avril, une flotte russe, jetant
l'ancre dans le Bosphore, dbarquait cinq mille soldats sur la cte
d'Asie pendant qu'un corps d'arme russe marchait vers le Danube, et le
16 mai cent coups de canon annonaient  Alexandrie qu'un firman du
5 cdait au pacha le district d'Adana avec la Syrie, et que l'arme
gyptienne se mettait en marche pour vacuer l'Asie-Mineure.
L'arrangement tenu alors pour dfinitif, entre la Porte et le pacha,
avait t en effet conclu le 5 mai  Kutaih; Ibrahim-Pacha opra sa
retraite, et l'on put dire que la paix tait rtablie en Orient.

Elle tait rtablie  un prix qui semait en Europe la discorde: le
6 mai, le lendemain mme du jour o venait d'tre publi le firman
pacifique du sultan, le comte Orloff entrait avec grand apparat 
Constantinople, revtu des titres d'ambassadeur extraordinaire et de
commandant gnral des forces russes dans l'empire ottoman. Il venait,
au moment o la Porte semblait hors de pril, constater solennellement
la protection que lui avait donne la Russie, et lui promettre que
cette protection la couvrirait, en tout cas, dans l'avenir. L'inutilit
apparente et l'clat inusit de cette ambassade inspirrent aux autres
cours une juste mfiance; elles demandrent  la Porte des explications;
la Porte se plaignit de la demande comme d'une injure, et affirma que
la venue du comte Orloff n'tait qu'un signe explicite de la bonne
harmonie qui rgnait entre le sultan et l'empereur de Russie. Le comte
Orloff passa plus de deux mois  Constantinople, attendant, disait-il,
que l'arme gyptienne et entirement vacu les tats du sultan. A
la fin de juin, cette vacuation tait accomplie; Ibrahim-Pacha avait
repass le Taurus, et le 10 juillet, les vaisseaux et les troupes russes
se retirrent  leur tour de Turquie; mais deux jours auparavant, le
8, un trait, dit le trait d'Unkiar-Skelessi, avait t sign 
Constantinople portant (art. 3): Par suite du plus sincre dsir
d'assurer la dure, le maintien et l'entire indpendance de la
Sublime-Porte, S. M. l'empereur de toutes les Russies, dans le cas o
les circonstances qui pourraient dterminer de nouveau la Sublime-Porte
 rclamer l'assistance morale et militaire de la Russie viendraient 
se prsenter, quoique ce cas ne soit nullement  prvoir, s'il plat 
Dieu, promet de fournir, par terre et par mer, autant de troupes et de
forces que les deux parties contractantes le jugeraient ncessaire.
Et, en retour de cette promesse, un article secret, annex au trait,
ajoutait: Comme S. M. l'empereur de toutes les Russies, voulant
pargner  la Sublime-Porte ottomane les charges et les embarras qui
rsulteraient pour elle de la prestation d'un secours matriel ( la
Russie), ne demandera pas ce secours si les circonstances mettaient
la Sublime-Porte dans l'obligation de le fournir, la Sublime-Porte
ottomane,  la place du secours qu'elle doit prter au besoin, d'aprs
le principe de rciprocit du trait patent, devra borner son action,
en faveur de la cour impriale de Russie,  fermer le dtroit des
Dardanelles, c'est--dire  ne permettre  aucun btiment de guerre
tranger, d'y entrer, sous un prtexte quelconque. Ainsi le cabinet
de Saint-Ptersbourg, convertissant en droit crit le fait de sa
prpondrance  Constantinople, faisait de la Turquie son client
officiel, et de la mer Noire un lac russe dont ce client gardait
l'entre contre les ennemis possibles de la Russie, sans que rien la
gnt elle-mme pour en sortir et lancer dans la Mditerrane ses
vaisseaux et ses soldats.

Pendant le cours de cette ngociation et quand on commena  en
pressentir le rsultat, l'amiral Roussin, esprit hardi et entier,
toujours domin par une seule ide, fut tent de se mettre ouvertement
en travers, et de signifier  la Porte, si elle se livrait ainsi  la
Russie, l'hostilit de la France. Il en fut dtourn par son collgue
l'ambassadeur d'Angleterre  Constantinople, lord Ponsonby, aussi
passionn que lui contre la Russie, mais qui portait plus de calcul dans
sa passion: J'ai dissuad l'amiral Roussin de s'opposer  la signature
du trait russe, dit-il un jour  M. de Bois-le-Comte; c'et t
provoquer une lutte que nous n'tions pas alors en mesure de soutenir.
Telles taient, en effet, la colre du sultan et de ses conseillers au
seul nom de Mhmet-Ali, et ils taient si convaincus qu'il se prparait
 recommencer contre eux la guerre que trs-probablement rien n'et
pu les empcher de s'assurer, contre lui, le puissant protecteur qui
s'offrait  eux. Un conseiller courageux essaya un jour, au nom du repos
de Constantinople et de la dignit de l'empire, d'inquiter le sultan
sur les desseins des Russes: Que m'importe l'empire? s'cria Mahmoud;
que m'importe Constantinople? Je donnerais Constantinople et l'empire 
celui qui m'apporterait la tte de Mhmet-Ali. Mais quand le trait
d'Unkiar-Sklessi, ainsi conclu dans un accs de peur turque, devint
public en Europe, les cabinets franais et anglais tinrent peu de compte
des alarmes de la Porte, et lui en inspirrent  leur tour de nouvelles
en lui tmoignant leur ressentiment de son lche abandon. Ils
n'adressrent pas leurs protestations  la Porte seule; M. de Lagren,
charg d'affaires de France  Saint-Ptersbourg en l'absence du marchal
Maison, eut ordre de remettre au comte de Nesselrode une note par
laquelle le gouvernement franais, aprs avoir tabli que le trait
d'Unkiar-Sklessi assignait, aux relations mutuelles de l'empire ottoman
et de la Russie, un caractre nouveau contre lequel les puissances
de l'Europe avaient le droit de se prononcer, dclarait que si les
stipulations de cet acte devaient subsquemment amener une intervention
arme de la Russie dans les affaires intrieures de la Turquie, le
gouvernement franais se tiendrait pour entirement libre d'adopter
telle ligne de conduite qui lui serait suggre par les circonstances,
agissant ds lors comme si le trait en question n'existait pas. Le
gouvernement anglais tint  Constantinople et  Ptersbourg le mme
langage. Et les deux cabinets ne se bornrent pas  des paroles;
ils donnrent  leurs forces navales dans la Mditerrane un grand
dveloppement; une partie de l'escadre anglaise parut devant Smyrne; on
parlait de dmarches encore plus dcisives; on se demandait si le jour
n'tait pas venu de forcer les Dardanelles, d'entrer dans la mer
Noire et d'aller brler cette flotte russe toujours prs d'envahir
Constantinople sous prtexte de la protger. La rponse du cabinet de
Saint-Ptersbourg aux notes qu'il avait reues de Paris et de Londres
vint aggraver encore la colre et la mfiance qui inspiraient ces
menaces, car le langage en tait aussi rude que celui qu'il repoussait;
le trait d'Unkiar-Sklessi ne contenait, selon M. de Nesselrode, rien
qui ne ft dans le droit des parties contractantes, et S.M. l'Empereur,
disait-il en terminant, est rsolu de remplir fidlement, le cas
chant, les obligations que le trait du 8 juillet lui impose, agissant
ainsi comme si la dclaration contenue dans la note de M. de Lagren
n'existait pas.

Tant d'irritation et de mouvement alarma les prudents gardiens de la
paix europenne: le trait d'Unkiar-Sklessi avait fort dplu au prince
de Metternich qui s'inquitait, comme nous, de la domination des Russes
 Constantinople; mais encore plus inquiet de toute querelle srieuse
entre l'Autriche et la Russie, il n'avait eu garde de laisser clater
son humeur, et ses agents avaient pour instruction de blmer l'explosion
de la ntre: Pourquoi avoir t porter votre protestation jusqu'
Saint-Ptersbourg, disait l'internonce d'Autriche, le baron de
Strmer,  M. de Bois-le-Comte; passe pour Constantinople; mais 
Saint-Ptersbourg c'est une dmarche provocante, et vous vous tes
attir une rponse qui peut vous blesser et aigrir les esprits. Quand
l'aigreur eut amen des actes qui menaaient visiblement la paix de
l'Europe, le chancelier d'Autriche se prvalut du pril pour agir sur
l'empereur Nicolas qui n'avait, au fond, nulle envie de la guerre, et
pour lui faire sentir les inconvnients du trait d'Unkiar-Sklessi,
dmonstration plus brillante qu'utile, et qui excitait contre la Russie
plus de colre qu'elle ne lui valait de force relle. M. de Metternich
excellait  se servir des changements apports par le temps dans l'tat
des faits et des esprits pour insinuer les vrits qu'il n'avait pas
d'abord voulu dire, et pour attnuer les dangers qu'il n'avait pas os
combattre au moment de la crise. Les confrences de Mnchengrtz lui
fournirent une occasion favorable pour exercer cette influence calmante;
il obtint de l'empereur Nicolas des paroles qui, sans abolir le trait
d'Unkiar-Sklessi, en repoussaient les consquences et contenaient
presque un engagement de n'en rclamer, en aucun cas, l'application.
Ce n'tait l qu'une dmonstration pacifique mise en balance d'une
dmonstration ambitieuse; en ralit, les situations et les intentions
restaient les mmes; mais aucune des puissances qui se mesuraient ainsi
de l'oeil n'avait,  vrai dire des craintes bien pressantes, ni le dsir
de pousser jusqu'au bout ses menaces; le chancelier d'Autriche fit
beaucoup valoir  Paris et  Londres les concessions verbales de
l'empereur Nicolas et sa propre insistance  les lui arracher; le bruit
s'apaisa, les armements se ralentirent, les vaisseaux rentrrent dans
les ports; et quand l'anne 1834 s'ouvrit, il ne restait plus, de cette
premire phase des affaires d'Orient, que l'hostilit permanente entre
la Porte et Mhmet-Ali, la situation difficile dans laquelle s'tait
engage entre eux la France, les nuages que sa faveur dclare pour le
pacha jetait dj entre elle et l'Angleterre, et le redoublement de
malveillance que cette lutte avait suscit dans l'me de l'empereur
Nicolas contre le roi Louis-Philippe et son gouvernement.

Au moment o cette question semblait finir, une autre s'levait qui
devait devenir, sinon pour l'Europe entire, du moins pour nous, plus
grave encore que la question d'Orient; le roi Ferdinand VII mourait 
Madrid, et l'Espagne rentrait dans la carrire des rvolutions.

Depuis que Ferdinand VII avait pleinement reconnu le roi Louis-Philippe
et ne tolrait plus en Espagne les menes patemment hostiles des
lgitimistes, nous vivions, avec le gouvernement espagnol, dans des
rapports, sinon intimes, du moins rguliers et tranquilles. Le roi
ne nous inspirait point de confiance; la domination violente et
inintelligente du parti absolutiste nous inquitait pour l'Espagne
elle-mme, agite par des conspirations et des rigueurs continuelles;
nous nous concertions avec l'Angleterre pour empcher que la tyrannie
usurpe de don Miguel en Portugal ne s'affermt par l'appui que la cour
de Madrid voulait lui donner; mais nous n'avions, au del des Pyrnes,
aucun grave intrt franais  dfendre; nous prtions,  ce qui s'y
passait, assez peu d'attention; nos grandes affaires taient ailleurs.
Une seule question, celle de l'ordre de succession  la couronne
d'Espagne, ne laissait pas de nous proccuper; elle avait reu, depuis
cent vingt ans, des solutions fort diverses; l'ancienne loi de la
monarchie espagnole appelait les femmes au trne,  dfaut d'hritiers
mles directs, et jusqu'au rgne de Philippe V, le fait avait t
conforme au droit. En 1714, Philippe V substitua  la loi espagnole,
non pas la loi salique comme on l'a dit, mais une pragmatique qui
restreignait la succession des femmes au cas o il n'y aurait, pour
le trne, absolument point d'hritiers mles, soit directs, soit
collatraux, et les Corts adoptrent le dcret du roi. En 1789, Charles
IV rvoqua la pragmatique de Philippe V, rtablit l'ancien droit
espagnol, et fit sanctionner aussi sa mesure par les Corts, sans la
publier. Connus de bien des gens, mais officiellement secrets, l'acte
royal et les procs-verbaux des Corts restrent entre les mains du roi.
Les Corts de Cadix, dans la constitution de 1812, maintinrent, en le
rglant avec dtail, le principe de la succession fminine; et le 3
avril 1830, pendant la premire grossesse de la reine Christine sa
femme, Ferdinand VII, aprs avoir pris l'avis du conseil de Castille
sur la validit du dcret rendu en 1789 par son pre Charles IV, le
fit soudainement et solennellement publier comme loi du royaume. Les
reprsentants,  Madrid, des cours de France et de Naples firent des
efforts pour s'opposer  cet acte; mais, quand il fut accompli, leurs
cours ne le repoussrent point d'une faon officielle et positive. Deux
projets de protestation, sous forme de lettres que le roi de France et
celui des Deux-Siciles devaient adresser  Ferdinand VII, se prparaient
 Paris, dans les bureaux du ministre des affaires trangres, lorsque
la rvolution de Juillet clata; les deux projets n'eurent aucune suite,
et aprs toutes ces oscillations publiques ou secrtes, la succession
fminine tait, en 1830, le droit ancien et actuel de la monarchie
espagnole.

Au mois de juillet 1832, Ferdinand VII tomba malade; le parti
absolutiste et apostolique, puissant autour de lui et dans son conseil,
fit un grand effort pour ramener la couronne sur la tte de l'infant don
Carlos, son chef; la reine Christine, alarme, ne se crut pas alors en
tat de soutenir la lutte dans l'intrt de sa jeune fille, aujourd'hui
la reine Isabelle II; il fut un moment question d'un mariage entre
l'infante et le fils de don Carlos; mais cette ide n'eut point de
suite; et, en septembre 1832, Ferdinand VII, toujours gravement malade,
rvoqua ce mme dcret de 1789 que, nagure il avait mis en vigueur,
et rtablit la pragmatique de Philippe V. Seulement, et ainsi que cela
s'tait pass en 1789 pour le dcret de Charles IV, le nouvel acte royal
resta secret, et dpos, dit-on,  la chancellerie de grce et justice
de Madrid, avec cette inscription: A ouvrir en cas de mort du Roi, ou
quand il l'ordonnera.

Mais  peine l'infant don Carlos et son parti avaient remport cette
victoire qu'une nouvelle priptie de cour annona leur dfaite.
Ferdinand VII paraissait revenir  la sant; la reine Christine reprit
courage; les modrs et mme les libraux ardents soutenaient sa cause;
sa soeur, dona Luisa Carlotta, marie  l'infant don Franois de Paule,
princesse d'un caractre hardi et imprieux, alla trouver le roi, et lui
dnona vivement l'intrigue qui avait profit de sa maladie pour lui
arracher une concession funeste  sa femme et  sa fille. Le roi cda de
nouveau; les ministres favorables  don Carlos, M. Calomarde et le comte
de la Alcudia furent disgracis; le ministre d'Espagne en Angleterre, M.
Zea Bermudez, chef du parti modr  la cour sans tre du parti libral
dans la nation, fut rappel de Londres pour leur succder; le pouvoir
changea de direction; la reine Christine fut dclare rgente tant que
durerait la maladie du roi; des mesures de clmence politique et de
rforme administrative furent adoptes;  la fin de dcembre 1833,
Ferdinand VII reprit le gouvernement et rvoqua publiquement, comme
lui ayant t surprise pendant sa maladie, sa rvocation du dcret par
lequel il avait, en 1830, publi et mis en vigueur la pragmatique de
1789. Le 4 avril 1833, les Corts furent convoques pour prter serment
 l'infante Isabelle; elles se runirent en effet le 20 juin suivant,
prtrent serment, et le droit de succession des femmes,  dfaut
d'hritiers mles directs, redevint, comme il tait avant Philippe V, la
loi de la monarchie espagnole.

En prsence de ces vicissitudes lgislatives et ministrielles de
l'Espagne, nous gardions une attitude trs-rserve; nous ne voulions ni
blesser les droits et la fiert des Espagnols en nous mlant de leurs
affaires intrieures, ni entraver  Madrid la fortune renaissante du
parti modr, ni pourtant rester indiffrents  l'intrt franais,
auquel la loi demi-salique de Philippe V convenait mieux qu'un systme
de succession qui pouvait faire rgner en Espagne, comme poux de la
reine, un prince tranger  la maison rgnante en France, et peut-tre
son ennemi. C'est la coutume des gouvernements violents de s'attacher
 tel ou tel intrt spcial de l'tat sans tenir compte des intrts
divers qui compliquent sa situation; mais les peuples payent cher, tt
ou tard, les oublis de cette politique incomplte, et les gouvernements
senss sont tenus de penser  tout. Six semaines aprs la formation
du cabinet, le 22 novembre 1832, le duc de Broglie, en donnant des
instructions au comte de Rayneval, notre ambassadeur  Madrid, se
proccupait des diverses combinaisons que l'ordre de succession en
vigueur en Espagne pouvait amener; la cour de Naples avait recommenc 
suggrer  Madrid l'ide d'un mariage entre le fils an de don Carlos
et l'infante Isabelle; si cette ide avait quelque chance de succs, et
si la transaction devait placer ce jeune prince sur le trne d'Espagne
comme roi en titre et de son propre chef, M. de Rayneval avait ordre de
l'appuyer hautement. Si le fils de don Carlos ne devait monter sur le
trne que comme poux de l'infante Isabelle, l'ambassadeur de France,
sans s'opposer, ne devait donner point d'approbation expresse; et
si, d'aprs les termes mmes de la transaction, la question restait
indcise, il lui tait prescrit de s'appliquer  faire pencher la
balance du ct de la succession masculine. Nous avions en mme temps, 
l'occasion des inquitudes qu'excitait la maladie de Ferdinand VII, fait
avancer quelques troupes de plus sur notre frontire des Pyrnes. Mais
lorsque M. Zea Bermudez, en passant par Paris pour aller prendre en
Espagne possession du pouvoir, tmoigna quelque sollicitude de ces
mouvements militaires et de notre ingrence diplomatique  Madrid, le
duc de Broglie s'empressa de le rassurer et de lui inspirer pleine
confiance dans notre respect pour l'indpendance de l'Espagne comme dans
notre amical appui.

Cependant Ferdinand VII tait retomb gravement malade, et, ds les
premiers jours de septembre 1833, les dpches de M. de Rayneval nous
annoncrent sa mort comme imminente. Il mourut en effet le 29 septembre,
et l'vnement nous trouva parfaitement dcids sur la conduite que nous
avions  tenir dans la question qui s'levait. Je viens de dire qu'en
principe nous aurions prfr en Espagne le maintien de la succession
masculine, et que, pendant que l'indcision durait encore, M. de
Rayneval avait eu pour instruction d'agir en ce sens. En 1830, avant la
rvolution de Juillet, et au moment o l'on apprit  Paris que Ferdinand
VII rvoquait la pragmatique de Philippe V, M. le duc d'Orlans avait
manifest hautement son blme; il s'tait mme efforc de dterminer
le roi Charles X et le roi de Naples  protester contre un acte qui
compromettait l'avenir de la maison de Bourbon. Le roi Louis-Philippe
n'avait pas cess de penser en 1833 ce qu'il pensait en 1830 comme duc
d'Orlans. Il n'y avait donc, dans le gouvernement franais,  cette
poque, aucun penchant antrieur et systmatique en faveur de la jeune
reine Isabelle; mais,  tous les titres, son droit tait pour nous,
vident. Charles IV en 1789 et Ferdinand VII en 1830 et en 1833 avaient
eu, pour rtablir l'ancienne loi espagnole sur la succession au trne,
le mme droit que Philippe V en 1714 pour l'abolir. Les Corts avaient
galement sanctionn leur rsolution. Aprs toutes ces oscillations, la
succession fminine avait prvalu; la reine Isabelle tait  la fois
le gouvernement de droit et le gouvernement de fait; toutes nos
informations nous donnaient lieu de penser que le sentiment national
espagnol lui tait favorable; et s'il fallait choisir entre les partis,
elle avait pour elle, dans la nation, le parti libral, et,  la
cour, le parti modr, c'est--dire les hommes qui avaient nagure
nergiquement dfendu l'indpendance de l'Espagne, et qui, maintenant,
aspiraient  y fonder des institutions analogues aux ntres. Nous
n'aurions pu nous refuser  reconnatre la reine Isabelle sans
mconnatre  la fois le droit et le fait, sans blesser les sentiments
d'indpendance du peuple espagnol, et sans compromettre, dans l'avenir,
la prosprit de l'Espagne, et, dans le prsent, les bonnes relations
des deux tats. Aussi n'y eut-il pas dans le conseil, de la part soit
du Roi, soit de ses conseillers, un moment d'hsitation; avant que nous
eussions reu la nouvelle positive de la mort de Ferdinand VII, le duc
de Broglie avait prpar les instructions qui devaient rgler,  Madrid,
l'attitude de M. de Rayneval; elles portaient: Le roi Ferdinand dcd,
vous serez d'abord dans la position d'un agent dont le caractre
officiel est comme suspendu jusqu' ce qu'il ait reu de sa cour de
nouvelles lettres de crance; mais vous n'en devez pas moins, Monsieur
le comte, offrir immdiatement  la reine tout l'appui qu'elle pourra
dsirer de notre part; vous lui ferez connatre, ainsi qu' ses
ministres, notre disposition bien formelle  lui accorder cet appui de
la manire et dans la mesure qu'ils jugeront le plus utiles aux intrts
du gouvernement nouveau. Vous n'hsiterez pas non plus  vous prononcer
partout dans le mme sens; et si, comme nous avons lieu de le croire,
le cabinet de Londres adresse  M. Villiers des instructions analogues,
vous vous concerterez avec ce ministre pour que l'identit parfaite de
vtre attitude et de la sienne ait du retentissement et frappe tous les
esprits. Ds que la mort de Ferdinand VII fut annonce  Paris, le 3
octobre, par le tlgraphe, ces instructions furent expdies  Madrid,
et pour leur donner encore plus d'autorit, M. Mignet, alors directeur
des archives au dpartement des affaires trangres, fut charg de les y
porter, et de les commenter de vive voix auprs, soit de l'ambassadeur
de France, soit du gouvernement espagnol lui-mme.

En traversant les provinces basques, il y trouva l'insurrection en
faveur de don Carlos dj commence. Ds le mois de mars prcdent,
quand Ferdinand VII eut renouvel l'abolition de la pragmatique de
Philippe V, l'infant, aprs avoir protest contre l'acte royal, avait
t contraint de quitter l'Espagne et de se retirer en Portugal o il se
promettait non-seulement un asile, mais un alli. La guerre civile tait
l flagrante; don Miguel, avec l'aide du parti absolutiste, soutenait,
contre sa nice dona Maria qu'il avait dtrne, des prtentions bien
plus dnues de fondements spcieux et de sentiments lgitimes que
celles du prince espagnol. Le frre an de don Miguel, l'empereur
don Pdre, aprs avoir abdiqu, en faveur de son fils, la couronne du
Brsil, tait venu rclamer en Europe,  titre de rgent, les droits
de sa fille; la lutte, engage depuis dix-huit mois avec des phases
diverses, tournait  l'avantage de la jeune reine; six jours avant la
mort de Ferdinand VII, doa Maria, partie de France o elle avait reu
une amicale hospitalit, dbarquait  Lisbonne; et le 10 octobre, le
jour mme o M. Mignet arrivait  Madrid, don Pdre forait don Miguel 
lever le sige de la capitale du Portugal et  ne plus exercer dans ce
royaume qu'un pouvoir errant. Mais trois jours auparavant, le 7 octobre,
don Carlos tait proclam roi  Vittoria; une bande de ses partisans,
commande par le Basque Verastegui, arrtait M. Mignet  Vittoria, l'y
retenait quelques heures et ne le laissait continuer sa route vers
Madrid que par crainte de la France. Une guerre civile, qui devait
tre longue et acharne, clatait ainsi en Espagne au moment mme o
s'accomplissait en Portugal la dfaite du tyran usurpateur dont le
prtendant espagnol tait all chercher l'appui[3].

[Note 3: _Pices historiques_, N II.]

En prenant parti sur-le-champ dans ce conflit, nous ne fmes pas
dtermins par la seule comparaison des divers titres royaux qui se
trouvaient en prsence; des considrations d'un autre ordre entrrent
pour beaucoup dans notre rsolution. C'est un grand spectacle que celui
d'un peuple qui travaille  se relever d'un long dclin, et  reprendre,
dans le monde civilis, un rle actif et glorieux. L'Espagne donnait
 l'Europe ce spectacle; et elle le lui donnait non par un brusque
mouvement d'imagination et d'ambition nationale, mais en subissant
les plus rudes preuves, et en y dployant ces qualits hroques qui
autorisent les hautes esprances et justifient les difficiles desseins.
Le peuple espagnol avait dfendu, avec un dvouement indomptable, contre
le vainqueur des rois et des peuples de l'Europe, son indpendance et le
trne de son roi. Dans cette longue et sanglante lutte, le dsir de la
rgnration politique s'tait veill parmi les Espagnols; c'tait un
besoin de leur situation comme un lan de leur me; en l'absence de
leur roi captif et de tout pouvoir rgulier, il fallait, bien qu'ils se
gouvernassent eux-mmes; l'exercice de la libert politique tait, pour
eux, la condition de la vie. Dans leur effort pour fonder, au sein mme
de la guerre, un gouvernement libre, ils firent un trange amalgame des
ides modernes et des vieilles traditions de leur pays; les thories les
plus radicales se mlrent confusment, dans la conduite des Corts de
Cadix et dans la constitution qu'elles dcrtrent en 1812, aux maximes
de la foi catholique, aux habitudes provinciales et municipales, et les
instincts monarchiques accueillirent, sans s'tonner de cette alliance,
les principes rvolutionnaires. Un rgime rgulier et libre ne pouvait
sortir directement de ce chaos, et lorsqu'en 1814 Ferdinand VII remonta
sur le trne, sa chance tait belle pour suivre avec succs l'exemple de
Louis XVIII, et pour rformer, sans l'nerver, la monarchie espagnole;
mais au lieu de porter remde  la nouvelle maladie de sa nation,
Ferdinand VII lui rendit l'ancienne; l'Espagne retomba sous le
despotisme subalterne, insouciant et incapable qui faisait, depuis plus
d'un sicle, sa dcadence; et  la mort de Ferdinand, quand sa fille
Isabelle et son frre don Carlos se disputrent sa couronne, la question
contenue dans leur rivalit fut celle de savoir si l'Espagne resterait
plonge dans sa strile ornire, ou si elle recommencerait, avec
plus d'exprience et dans de meilleures conditions, l'oeuvre de sa
rgnration politique. Entre le dprissement continu et la renaissance
laborieuse de ce noble peuple, notre voisin et notre alli naturel, ni
le sens moral, ni la politique prvoyante ne permettaient l'hsitation,
et ce ne fut pas seulement  raison du droit de la jeune reine, mais
aussi par sympathie pour la cause et l'avenir de l'Espagne elle-mme,
que nous nous empressmes de lui promettre notre appui.

Que ferait le gouvernement de la reine Isabelle pour s'organiser et
s'affermir en donnant satisfaction aux voeux de ses partisans? Quel
genre et quelle mesure d'appui serions-nous appels  lui prter? Nous
nous vmes, ds les premiers jours, en prsence de ces deux questions,
et elles ne tardrent pas  nous inspirer, l'une et l'autre, de vives
inquitudes.

Peu d'hommes m'ont inspir plus d'estime que M. Za Bermudez plac alors
 la tte du gouvernement de l'Espagne; c'tait un vieil Espagnol, plein
d'honneur, de loyaut, de probit, serviteur aussi dsintress que
fidle de la couronne et de son pays, srieux, laborieux, courageux,
obstin dans sa conscience, modeste dans sa fiert et simple dans sa
vertu. Il s'tait toujours montr modr dans l'exercice du pouvoir, et
il avait toujours combattu les violences fanatiques et vindicatives du
parti qui prenait don Carlos pour drapeau; son dvouement  la cause
de la reine Isabelle et  la reine rgente l'affermit encore dans sa
modration; mais anti rvolutionnaire avec plus d'honntet que de
discernement, il voulait l'absolu maintien de l'ancienne royaut
espagnole, repoussait toute grande innovation politique et renfermait
dans les rformes administratives ses promesses de progrs. Ds le
3 dcembre 1832, quand Ferdinand VII le rappela de Londres pour lui
confier  Madrid la direction des affaires trangres, M. Za Bermudez
avait fait, dans une circulaire aux agents diplomatiques espagnols, une
profession clatante de cette politique qui reut ds lors un nom
qu'il acceptait lui-mme volontiers, le nom de despotisme clair
_(illustrado)._ Aprs la mort de Ferdinand VII, le 4 octobre 1833, il
renouvela plus solennellement encore sa dclaration dans le manifeste
que publia, sous son inspiration, la reine rgente. En toute hypothse,
il avait tort d'engager ainsi, non-seulement lui-mme, mais l'avenir de
la reine rgente et de la couronne; rien, dans l'tat de l'Espagne en
ce moment, ne l'obligeait  taler ainsi une rsolution systmatique et
permanente; mais il avait l'esprit plus ferme qu'tendu, et il prenait
volontiers la limite de ses ides pour celle des besoins et des
destines de son pays: Il me semble bien difficile, crivait le 7
octobre 1833 M. de Rayneval, que M. Za puisse longtemps rsister  la
clameur universelle. Il a commis, si je ne me trompe, une de ces fautes
auxquelles il n'y a point de remde. Il ne pouvait certainement pas
abandonner la direction qu'il a suivie jusqu'ici; mais il ne devait pas
enlever tout espoir aux hommes dont la reine avait cout les conseils
dans les premiers temps de la maladie du roi, ni surtout faire prononcer
par la reine des paroles qui semblent leur reprocher ces conseils,
qu'elle avait alors paru goter... Je crois qu'en publiant son
manifeste, M. Za a eu pour objet principal l'effet que cette pice
produira au dehors; il espre que, s'il y a dans les cours d'Allemagne
et du Nord quelques difficults  la reconnaissance de la reine
Isabelle, ce langage et l'opinion qu'on a de sa fermet suffiront pour
les lever.

Nous remes  Paris, du manifeste espagnol, la mme impression que M.
de Rayneval  Madrid; peu en harmonie avec notre propre politique, il
nous parut, pour la reine Isabelle et son ministre, une imprudence, et
une imprudence inutile: le duc de Broglie ne le laissa pas ignorer  M.
de Rayneval et par lui au gouvernement espagnol: S'il est vrai, lui
crivit-il le 12 octobre 1833, que M. Za se soit particulirement
propos pour but de se concilier les puissances du Nord, cette
combinaison me prouve qu'il n'a aucune ide de la situation actuelle de
l'Europe. Le premier intrt extrieur du nouveau gouvernement d'Espagne
est de s'appuyer sur la France et sur l'Angleterre. Nous comprenons sans
doute qu'il mette galement quelque prix  sa reconnaissance par les
autres cours; mais fussent-elles moins portes qu'elles ne le sont pour
le maintien de la paix gnrale, elles n'oseraient assurment rien
entreprendre aujourd'hui contre les cabinets de Paris et de Londres,
relativement  la Pninsule. C'est donc un bien dplorable calcul de la
part de M. Za que de s'exposer  blesser ces deux cabinets, dont la
modration ne saurait tre suspecte, en cherchant son point d'appui dans
la politique de ceux qui, quelque disposs qu'ils soient  adhrer aux
principes politiques de ce ministre, ne peuvent maintenant lui tre
utiles qu' la condition de marcher d'accord avec la France et la
Grande-Bretagne.

C'tait l, de notre part, pour le gouvernement espagnol, une
sollicitude amicale; sa disposition quant  l'appui que nous lui avions
offert nous fit bientt prvoir, pour nous-mmes, un srieux embarras.
Je viens de citer les paroles dont le duc de Broglie s'tait servi en
chargeant le comte de Rayneval de cette offre: Vous ferez connatre 
la reine ainsi qu' ses ministres, lui avait-il dit, notre disposition
formelle  lui accorder notre appui de la manire et dans la mesure
qu'ils jugeront le plus utiles aux intrts du gouvernement nouveau. Ce
qui proccupait alors le duc de Broglie, c'tait le dsir de mnager les
susceptibilits et de dissiper les ombrages des Espagnols  l'gard de
toute intervention trangre; ombrages que M. Za, en traversant Paris
pour retourner  Madrid, lui avait clairement laiss voir. Aussi quand,
le 6 octobre 1833, nous prmes la rsolution d'appeler trente-cinq mille
hommes de plus en activit de service, et d'accrotre nos forces sur la
frontire des Pyrnes, le duc de Broglie s'empressa-t-il d'ter  cette
mesure toute apparence d'une intervention prmdite ou seulement prvue
dans les affaires d'Espagne: Nous n'avons pour but, crivit-il le 7
octobre  M. de Rayneval, aucune organisation d'arme proprement dite
dans le voisinage de l'Espagne; notre intention est seulement de
renforcer les garnisons du Midi. C'est dans ce sens que vous voudrez
bien, monsieur le comte, vous expliquer avec M. Za...... Nous aimons 
penser que, dans la mesure dont il s'agit, le cabinet de Madrid verra
bien plutt un motif de scurit qu'un sujet d'inquitude. En vous
chargeant de dclarer que le Roi tait prt  accorder son appui au
gouvernement de la jeune reine, de la manire et dans la mesure que ce
gouvernement jugerait utiles et convenables, nous sommes alls, monsieur
le comte, au-devant de tous les soupons et de toutes les craintes que,
dans d'autres circonstances, il aurait pu concevoir en apprenant la
dtermination que publie aujourd'hui le _Moniteur_.

Mais quand nos offres d'appui et M. Mignet arrivrent  Madrid, la
disposition du gouvernement espagnol tait fort change; les mouvements
carlistes avaient commenc; on annonait la prochaine rentre de don
Carlos en Espagne; l'inquitude gagna rapidement les partisans et
les ministres de la reine; leurs ombrages devant toute perspective
d'intervention franaise s'vanouirent; et ds qu'il eut reu la
communication de M. de Rayneval, M. Za, loin de tmoigner la moindre
susceptibilit, s'empressa de la faire publier officiellement et dans
des termes qui en tendaient fort la porte: Le roi des Franais, dit
la _Gazette de Madrid_ du 12 octobre, offre  la Reine-Rgente, pour
soutenir son autorit et le trne de la reine Isabelle, tout l'appui
que, dans quelque circonstance que ce soit, elle jugera  propos de
rclamer.

A la lecture de cet article et des dpches qui l'informrent du sens
qu'on attachait  Madrid aux termes de ses instructions, le duc de
Broglie s'en inquita vivement. Le gouvernement du Roi n'avait jamais
entendu se mettre ainsi  la disposition absolue du gouvernement
espagnol, ni s'engager  intervenir pour lui en Espagne dans quelque
circonstance que ce ft et sur sa seule rclamation. Dans sa
correspondance avec notre ambassadeur  Madrid et dans ses entretiens
avec le comte de Colombi, charg d'affaires d'Espagne  Paris et frre
de M. Za, le duc de Broglie se hta de redresser l'erreur et de rendre
 ses instructions leur juste porte: Les antcdents de M. Za,
crivait-il le 20 octobre  M. de Rayneval, ne nous avaient point
prpars  ce qui semble une dviation si frappante et si prompte de ses
propres principes......Nous n'avons aucune envie d'intervenir,  main
arme, dans les affaires d'Espagne; ce serait pour nous, au contraire,
une trs-fcheuse extrmit. Nous ne prtendons pas non plus soutenir
le gouvernement actuel de l'Espagne, quoi qu'il fasse et quoi qu'il lui
arrive, quelque ligne de conduite qu'il suive et dans quelque position
que les vnements le placent. Nous avons voulu avouer tout haut ce
gouvernement, lui donner force et courage en lui dclarant qu'il
pouvait compter sur notre amiti, et nous montrer disposs  couter
favorablement ses demandes s'il tait rduit  nous en adresser; mais
sans nous dessaisir du droit inhrent  tout gouvernement d'en apprcier
l'opportunit, la nature et la porte. Le duc de Broglie avait grande
raison de faire ainsi la rserve expresse de ce droit, car avant d'avoir
reu avis de ses explications et en se fondant sur le sens qu'il
attribuait aux instructions premires, M. Za adressa, le 21 octobre, au
gouvernement franais la demande exorbitante que les troupes franaises
vinssent immdiatement se placer sur la frontire, et que le gnral
qui les commanderait ft mis aux ordres de l'ambassadeur de France en
Espagne, leur entre ne dpendant plus ds lors que d'un avis envoy de
Madrid. Le gouvernement du Roi consentit  faire approcher ses troupes
de la frontire, mais il se refusa formellement  remettre ainsi le
droit d'intervention aux mains de son ambassadeur.

Frapp de la ncessit de ne laisser, dans l'esprit de nos propres
agents comme dans celui des Espagnols eux-mmes, aucun doute sur les
intentions du gouvernement du Roi, et reconnaissant avec une noble
franchise ce que ses premires paroles avaient pu avoir d'excessif
ou d'obscur, le duc de Broglie crivit le 13 novembre 1833  M.
de Rayneval: Votre dpche n103 a d particulirement fixer mon
attention. Ainsi que M. Za, vous avez conclu, des explications donnes
par moi  M. de Colombi, que la pense du gouvernement du Roi avait
chang depuis le jour o je vous autorisais  offrir notre appui  la
Rgente. Il n'en est absolument rien. Lorsque, informs de la mort de
Ferdinand VII, nous avons eu  dlibrer sur l'attitude  prendre et
sur la marche  suivre, il a t dcid d'abord que nous manifesterions
notre intrt pour la cause de la jeune reine Isabelle par quelque
chose de plus qu'une simple reconnaissance. Dsirant ensuite que l'on
n'interprtt point,  Madrid, notre empressement  nous dclarer
en faveur de cette cause comme impliquant le projet de dominer le
gouvernement de la Rgente et de l'entraner malgr lui dans des voies
qui lui rpugneraient, nous avons rsolu de n'agir, dans aucun cas, sans
la demande expresse de ce gouvernement, et de ne rien entreprendre, en
dfinitive, que de la manire et dans la mesure qu'il jugerait lui-mme
convenables. Mais en mme temps, nous avons positivement tabli que nous
entendions demeurer libres d'examiner, de discuter et d'accorder ou de
refuser ce qui pourrait nous tre demand par l'Espagne; et c'est dans
ce but que vos instructions devaient ne rien spcifier relativement 
la nature de l'appui que vous seriez charg d'offrir  Sa Majest
Catholique. Tels ont t, ds le premier moment, Monsieur le comte, le
systme et les intentions du gouvernement du Roi; je croyais les avoir
suffisamment indiqus dans ma dpche du 4 octobre; j'tais loin de
prvoir qu'on en conclurait au contraire,  Madrid, que nous nous
mettions, en tout et pour tout, purement et simplement  la disposition
du cabinet espagnol. Il y a eu erreur de ma part, et force est pour moi
d'admettre que ma dpche tait bien incomplte, puisque vous l'avez
vous-mme interprte comme l'a fait M. Za. Quoi qu'il en soit, ds que
cette interprtation m'a t rvle par la lettre que M. de Colombi
avait reue de son frre, j'ai d m'en expliquer avec lui et rtablir
les situations respectives telles que nous les avions comprises et
dtermines. Il et t dangereux pour l'Espagne et pnible pour nous
de n'avoir  reconnatre et  constater ce malentendu que le jour o le
cabinet de Madrid serait venu nous adresser une de ces demandes dont le
rejet ncessaire et pu le compromettre de la manire la plus grave. Je
n'ai donc point, Monsieur le comte, dans mes explications avec M. de
Colombi, rtract la parole du gouvernement du Roi; je n'ai fait que la
reproduire sous son vritable jour, et carter un commentaire qu'elle ne
comportait point. Enfin, j'ai rectifi l'erreur aussitt que j'en ai eu
connaissance.

Le duc de Broglie ne s'en tint pas l; en s'entretenant avec M. de
Colombi, il aborda au fond la question de l'intervention arme de
la France, et lui exposa les grandes raisons qui devaient dtourner
l'Espagne d'y recourir: Les trois puissances du Nord, lui dit-il,
pourront tarder  reconnatre le nouveau gouvernement d'Espagne; mais
elles viteront de se prononcer contre lui, et demeureront neutres tant
qu'elles le verront ne s'appuyer matriellement que sur lui-mme pour
s'affermir. Il en serait autrement, vous n'en sauriez douter, le jour o
elles apprendraient qu'une arme franaise a pntr sur le territoire
espagnol. D'autre part, vous ne pouvez vous dissimuler que cette mme
intervention, qui dj, comme simple ventualit, proccupe assez
vivement les esprits  Londres, y crerait, pour le cabinet britannique,
des embarras parlementaires dont la raction se ferait invitablement
sentir en Espagne, au dtriment de la Reine. Enfin, aussi longtemps que
son gouvernement marche et agit avec ses propres forces, il reste libre
de ne consulter que les exigences de la situation telles qu'elles lui
apparaissent, et nous conservons nous-mmes l'entire libert de ne
point nous immiscer dans ce qui a rapport  ses affaires intrieures;
mais vous connaissez assez les lois et les ncessits du rgime sous
lequel nous vivons pour comprendre que, si vous deviez solliciter le
secours de nos armes, l'opinion publique, en France, nous imposerait
alors certaines obligations qui deviendraient comme autant de conditions
mises  l'envoi de ce secours.

M. de Colombi et M. Za se laissrent, ou du moins eurent l'air de
se laisser persuader; mais nous emes l un premier symptme de la
situation qui se prparait pour nous dans nos rapports avec l'Espagne.
Au milieu de ce peuple si fier, si persvrant dans ses passions, les
partis politiques n'avaient pas en eux-mmes une bien ferme confiance,
et se montraient singulirement prompts  rclamer l'appui de
l'tranger. Le souvenir de l'expdition franaise en 1823, et de son
rapide succs pour la dlivrance de Ferdinand VII, tait prsent  tous
les esprits; aprs 1833, les constitutionnels espagnols ne rsistaient
pas  la tentation d'tre promptement et aisment sauvs par la France,
comme l'avaient t, dix ans auparavant, les absolutistes. C'est, pour
les partis comme pour les gouvernements, la suprme preuve de la
sagesse et du courage de ne pas se laisser dominer par les impressions
du moment, et de savoir faire, dans leur conduite, aux considrations de
l'avenir, toute la place  laquelle elles ont droit.

Nous fmes, pour venir en aide  M. Za, dont nous honorions
le caractre, tout ce qui se pouvait faire sans lui promettre
l'intervention et sans nous engager  la suite de sa politique; nous
lui offrmes des facilits pour relever, en contractant au dehors un
emprunt, les finances de l'Espagne; nous donnmes ordre que, sur la
demande du gnral Llauder, capitaine gnral de la Catalogne, six mille
fusils lui fussent dlivrs, et que la place de Saint-Sbastien, menace
par les insurgs carlistes, ft approvisionne de vivres; M. de Rayneval
fit tous ses efforts pour rapprocher de M. Za les libraux et lui
concilier leur appui. Mais l'honnte serviteur de Ferdinand VII
tentait une oeuvre impossible, celle de satisfaire le parti qui, dans
l'avnement de la reine Isabelle, avait vu sa victoire, sans accepter
aucun de ses principes ni de ses chefs. L'opposition clata de toutes
parts; les capitaines gnraux, que M. Za lui-mme avait nomms,
donnrent l'exemple de la dsobissance et presque de la menace; nous
fmes si frapps de cet tat des partis en Espagne que le duc de Broglie
crut devoir en crire avec dtail  M. de Rayneval, et le charger d'en
signaler  M. Za les prils, en lui demandant ce qu'il se proposait
de faire pour les conjurer[4]. Quand cette dpche arriva  Madrid, la
reine-rgente, malgr l'estime et la confiance qu'elle portait,  M.
Za, avait renonc  le soutenir; le 16 janvier 1834, le chef des
modrs de la cour de Madrid sortit du pouvoir, et le chef des modrs
de l'opposition librale, M. Martinez de la Rosa, fut appel  le
remplacer.

[Note 4: _Pices historiques_, N III.]

Quand j'ai connu pour la premire fois M. Martinez de la Rosa, il tait
bien loin du pouvoir et ne s'attendait probablement gure  l'exercer
jamais dans son pays. Aprs cinq annes de dtention d'abord dans un
cachot, puis dans les _presidios_ de Ceuta, sans autre motif que d'avoir
t membre des corts de 1812  1814 et en 1820, il avait chang en
1823 la prison contre l'exil, et vivait rfugi  Paris, cherchant et
trouvant dans les lettres un adoucissement au poids de l'inaction
loin de la patrie. Il vint un jour me voir pour me parler d'un drame
historique: _Aben Humeya, ou la Rvolte des Maures sous Philippe II_,
qu'il tait prs de faire reprsenter sur l'un de nos thtres; il m'en
exposa le plan et m'en lut quelques scnes qui m'inspirrent beaucoup
d'intrt; mais en coutant l'ouvrage, je fus surtout frapp de
l'auteur: sa physionomie  la fois grave et anime et un peu triste, la
simplicit noble de ses manires, l'lgance savante de son langage,
l'lvation candide de ses sentiments, sa persvrance tranquille et
sans fiel dans ses ides politiques, fruit vident de la conviction, non
del passion ni de l'orgueil, toute sa personne et toute sa conversation
me donnrent, de son caractre et de ses lumires gnrales, une haute
ide. Je ne prvoyais pas que ce gnreux et loquent esprit serait un
jour appel  gouverner son pays; mais je demeurai convaincu qu'il ne
manquerait jamais de l'honorer.

Son arrive au pouvoir fut trs-populaire; c'tait le premier retour du
parti libral et le premier pas vers le rgime constitutionnel. Il y eut
prompt accord entre le nouveau cabinet et le conseil de rgence institu
par le testament de Ferdinand VII auprs de la reine-mre; le marquis de
las Amarillas, prsident de ce conseil, homme considrable et clair,
avait beaucoup contribu  la formation du ministre et s'en faisait
honneur. Des mesures utiles et approuves signalrent son avnement
et attestrent sa direction. Les nouvelles des provinces basques
paraissaient meilleures. Il y avait, dans le public, pour le moment
satisfaction et pour l'avenir esprance.

Mais les esprances des partis sont imprieuses et impatientes; ce que
les libraux attendaient du cabinet, c'tait la prompte convocation des
corts et le rtablissement du rgime constitutionnel. M. Martinez de
la Rosa aussi se proposait ce but; mais pour y arriver et avant d'y
arriver, il avait un grand nombre de questions difficiles  rsoudre:
Quels seraient le pouvoir et la forme des Corts, le mode de leur
lection, les rgles de leurs rapports avec le gouvernement de la
reine et les vieilles institutions municipales du pays? Comment
s'accompliraient,  ce sommet de l'tat, le partage et l'accord entre
les traditions nationales et les ides modernes? Ce n'tait ni les
vaines Corts du dernier sicle, ni les Corts souveraines de 1811 qu'il
s'agissait de rappeler; c'tait un ordre politique nouveau et complexe
qu'il fallait constituer. M. Martinez de la Rosa rflchissait,
dlibrait, hsitait, tardait. Il tait homme de principes et de
mditation bien plus que d'action; une foule de difficults et
d'exigences s'levaient dans son esprit auxquelles le public ne pensait
pas. C'est la disposition des lettrs srieux et sincres de vivre dans
leur propre pense plus qu'en sympathie instinctive et habituelle avec
la pense et l'impression publiques; ils ont besoin de se satisfaire
eux-mmes autant et plus peut-tre que de satisfaire les spectateurs qui
regardent et attendent. M. Martinez de la Rosa n'tait pas seul sous
l'empire de cette disposition; elle rgnait aussi dans le conseil de
rgence, son associ et son appui oblig: Il faut prvoir la runion
des Corts comme une chose ncessaire, disait le marquis de las
Amarillas  M. de Rayneval, mais on ne doit pas trop se presser de
convoquer cette assemble; lorsqu'on le fera, il faut que ce soit
suivant les formes anciennes et sans trop altrer la constitution
actuelle; la prudence veut qu'on se garde d'effaroucher le peuple
espagnol par des mots auxquels ses oreilles ne sont pas accoutumes; il
faut, autant que cela se pourra, se servir des anciennes institutions
de l'Espagne en les rajeunissant; l'Angleterre a suivi cette marche, et
elle est devenue un pays aussi libre, aussi clair, aussi florissant
qu'aucun autre, sans avoir, jusqu' ce jour, une constitution crite.
M. de Rayneval ne contestait pas l'importance de ces mnagements; mais
observateur impartial et libre, il tait, et nous tions nous-mmes
 Paris trs-proccups, pour le cabinet espagnol, des prils de
l'indcision et de la lenteur sur le point capital de sa mission: Les
sentiments que vous ont manifests M. Martinez de la Rosa et M. de
las Amarillas, crivait le 25 janvier 1834 le duc de Broglie 
l'ambassadeur, n'ont pu qu'augmenter l'estime qu'ils nous inspiraient
et la confiance que nous tions disposs  mettre dans leur sagesse.
Cependant je ne vous cacherai pas que, dans le plan de conduite qu'ils
paraissent s'tre trac, une chose nous a surpris. L'ide que nous nous
tions faite de la formation du nouveau ministre, c'tait qu'il ne
fallait y voir qu'un des lments d'un systme qui devait tre complt
par la convocation immdiate des Corts. Nous sommes loin de prtendre
que, si la question pouvait tre pose d'une manire abstraite, si on
pouvait l'isoler de la situation gnrale des esprits, il n'y et pas un
avantage rel  prparer,  mrir une dtermination si grave dans ses
consquences pour l'avenir de l'Espagne. Mais, au point o en sont
venues les choses, cet avantage ne serait-il pas plus que compens par
les inconvnients insparables d'un systme de temporisation?... N'y
a-t-il pas un danger vritable  laisser aux partis le temps d'engager
de dlicates discussions sur la nature et la forme des Corts 
convoquer? N'est-on pas fond  craindre que, par l'effet de ces
discussions, le gouvernement ne perde quelque chose de la libert
absolue qui lui appartient encore quant au mode de convocation et 
l'organisation des Corts, ou du moins que la rsolution qu'il prendra
plus tard sur ce point important, et qui, adopte aujourd'hui,
serait accueillie, quelle qu'elle pt tre, avec enthousiasme et
reconnaissance, n'obtienne plus une approbation aussi unanime lorsque
des thories spcieuses, prsentes avec adresse, auront sduit et
entran les esprits inexpriments? Ne doit-on pas dsirer que la
Rgente, par l'empressement qu'elle mettra  satisfaire  tous les voeux
raisonnables de l'opinion, s'entoure d'une popularit qui lui donne
ensuite la force ncessaire pour rsister aux prtentions exagres des
partis? C'est dans ce sens, Monsieur le comte, que vous devez diriger
vos entretiens avec M. Martinez de la Rosa et les autres membres du
ministre et du conseil de rgence. Les faits ne tardrent pas 
justifier les inquitudes du duc de Broglie, et  dmontrer la ncessit
des dterminations promptes et des questions rsolues. Les esprances
conues  l'avnement du nouveau cabinet se transformrent bientt en
exigences et les exigences en mcomptes. Au mcontentement politique
le mcontentement financier vint s'ajouter: pour rtablir les finances
dlabres et drgles de l'Espagne, un emprunt tait indispensable;
pour faire un emprunt, il fallait relever le crdit; pour relever le
crdit, il fallait que l'Espagne prouvt qu'elle voulait et pouvait,
payer ses dettes; le sort des anciens emprunts contracts par l'Espagne
depuis 1814, royaux ou rvolutionnaires, devait donc tre rgl sans
dlai et avec quit. Nous pressions l'Espagne de vider ces questions
d'ordre matriel aussi bien que les questions d'organisation politique;
nous lui suggrions des plans; nous lui offrions notre appui. Mais, sur
ce point comme sur la convocation des Corts, le gouvernement espagnol
hsitait, tranait, et l'hsitation du gouvernement suscitait la
fermentation dans le pays: Vous avez prvu le discrdit o se trouve
dj le nouveau ministre, crivait M. de Rayneval au duc de Broglie[5];
le mcontentement crot tous les jours, et parat plus fort encore dans
les provinces qu' Madrid. Le symptme le plus fcheux,  mon avis,
est que M. Martinez de la Rosa ne parat pas s'apercevoir de l'tat
de l'opinion publique; il voit tout en beau, disposition des plus
dangereuses dans un homme d'tat. Je sais positivement qu'il a reu, il
y a peu de jours, un rapport fort alarmant du gnral Llauder sur l'tat
de la Catalogne. Le surintendant gnral de la police lui a trac un
rapport trs-sombre de l'tat des provinces en gnral. Il persiste 
dire, et qui pis est,  croire que tout va pour le mieux. En mme temps,
il remet d'un jour  l'autre le travail relatif  la convocation des
Corts dont il s'est charg et auquel il veut, dit-il, mettre la
dernire main avant de le soumettre au conseil de rgence. Un pareil
tat de choses ne saurait videmment durer; le moindre vnement fcheux
peut non-seulement renverser le ministre, mais plonger tout  coup
l'Espagne dans une anarchie sans remde. Une prompte refonte du cabinet
me parat indispensable; je dis _refonte_ et non _changement total_,
parce que je crois important, quoique sa popularit ne soit plus
intacte, de conserver M. Martinez de la Rosa, homme de bien, d'une
intgrit reconnue, et qui peut tre trs-utile au gouvernement lors de
la runion des Corts par son talent comme orateur; c'est l rellement
son ct brillant. M. de Rayneval nommait alors, comme l'auxiliaire
indiqu par l'opinion pour renforcer et animer le ministre, le comte de
Toreno, homme d'action, disait-on, habile financier, influent parmi les
libraux modrs, plus propre que M. Martinez de la Rosa  traiter avec
les libraux ardents sans se livrer  eux, et qui, bien qu'il l'et
d'abord refus, paraissait dispos  entrer dans le cabinet pour y faire
promptement adopter les mesures dont il sentait l'urgente ncessit.

[Note 5: Le 1er mars 1834.]

Peu de jours aprs l'arrive de ces informations de M. de Rayneval, le
gouvernement du Roi, de plus en plus frapp de l'tat de I'Espagne et
des prils du gouvernement espagnol, se dcida  charger l'ambassadeur
de faire connatre avec prcision  la reine rgente elle-mme la
sollicitude qu'il ressentait, et de l'engager  ne plus retarder la
convocation des Corts, consquence naturelle de l'avnement et appui
ncessaire du pouvoir de la reine sa fille. Par deux dpches des 18 et
19 mars, le duc de Broglie donna  M. de Rayneval cette instruction en
termes aussi clairs qu'affectueux. Aucun nom propre n'y tait ml;
aucune combinaison ministrielle n'y tait indique; M. de Rayneval
avait mme ordre d'informer M. Martinez de la Rosa de l'objet et du
caractre de la dmarche que le Roi prescrivait  son ambassadeur[6].
Elle eut lieu trs-opportunment, car ces dpches arrivrent  Madrid
au moment o M. Martinez de la Rosa venait de terminer son travail sur
le rgime constitutionnel de l'Espagne et se disposait  le prsenter 
la reine rgente. Il le lui prsenta en effet par un rapport en date du
4 avril, sign de tous les ministres;  la suite de ce rapport venait le
_statut royal_ qui rglait l'organisation, les formes et les droits des
Corts gnrales du royaume. Adopt et sign le 10 avril par la reine
rgente, le statut royal fut publi le 15  Madrid; et le 20 mai suivant
un dcret royal rgla provisoirement le mode d'lection de la chambre
dite des _procuradores_, en fixant au 20 juin les oprations lectorales
et au 24 juillet l'ouverture solennelle des Corts elles-mmes.

[Note 6: _Pices historiques_, N IV.]

Si les peuples qui veulent tre libres se croyaient tenus d'tre senss,
les Espagnols auraient reconnu que leur humeur au sujet des lenteurs de
M. Martinez de la Rosa avait t excessive, et le mrite de son oeuvre
leur et fait oublier qu'elle s'tait fait un peu attendre. Il n'y avait
pas encore trois mois que le cabinet tait form, et il avait eu 
gouverner et  prparer un nouveau gouvernement au milieu d'une guerre
civile. Le statut royal attestait une rare intelligence des conditions
de la libert renaissante au sein d'une ancienne socit. M. Martinez de
la Rosa ne s'tait point laiss aller  la prsomptueuse et chimrique
manie de la cration; il n'avait point prtendu organiser  nouveau
l'tat tout entier; il avait pris la socit et la monarchie espagnoles
comme des faits prexistants et incontests qu'il tait appel 
rformer et  complter selon les besoins et les lumires de notre
temps, mais en les respectant et en les affermissant, non en les
dtruisant pour les reconstruire. Le statut royal n'tait ni une
dclaration abstraite de principes et de droits, ni une constitution
gnrale et systmatique; c'tait la rsurrection forte des Corts du
royaume constitues de faon non-seulement  contrler le pouvoir, mais
 exercer sur toute la marche du gouvernement une influence efficace, et
 amener successivement les rformes dont le voeu public, contrl  son
tour par la discussion et le temps, ferait sentir la ncessit. On n'y
rencontrait ni le dogme, ni le langage de la souverainet du peuple;
c'tait l'intervention du pays dans son gouvernement, rgle avec une
sincrit patriotique et loyale, sans prventions mticuleuses comme
sans prtentions arrogantes; et le rapport adress  la reine rgente,
qui prcdait le statut, tait un expos grave et lgant, quoique un
peu diffus, des conditions essentielles du rgime reprsentatif telles
qu'elles apparaissent de nos jours aux esprits srieux, aprs les
discussions de la science et les expriences de la politique.

Au moment de sa publication, cet acte fut accueilli en Espagne par une
approbation gnrale; les royalistes constitutionnels taient rellement
satisfaits; leur satisfaction et l'impression commune du public
imposaient aux plus ardents libraux le silence et mme l'apparence du
contentement; les journaux, nombreux et trs-libres en fait, taient
presque unanimes dans leurs loges. M. Martinez de la Rosa eut sans
doute alors, comme politique et comme auteur, une de ces joies  la fois
personnelles et pures qui font succder, aux troubles et aux fatigues
d'un difficile travail, le sentiment d'une grande oeuvre accomplie et
digne de dure. Mais les oeuvres constitutionnelles ont, de nos jours,
le sort qu'avaient, au dire de Tacite, les amours du peuple romain;
leurs succs sont courts et de mauvais augure. Le statut royal de M.
Martinez de la Rosa avait en Espagne un rival qui pouvait se taire un
moment, mais qui n'attendait que le jour propice pour lui dclarer la
guerre; c'tait la constitution dcrte en 1812  Cadix par les Corts
de la lutte pour l'indpendance nationale et restaure  Madrid en 1820
par les Corts de la rvolution: oeuvre inspire par des ides et des
passions essentiellement contraires  celles qui avaient dict le statut
royal. L'entire reconstruction  nouveau de l'difice politique,
l'absolue souverainet du peuple, c'est--dire du nombre, l'unit de
l'assemble reprsentative, le suffrage universel et sans condition,
la complte sparation du pouvoir lgislatif et du pouvoir excutif,
l'interdiction aux membres des Corts d'tre rlus aux Corts
immdiatement suivantes, toutes les thories radicales et
rvolutionnaires taient proclames et rdiges en lois dans la
constitution de 1812, avec plus de rigueur qu'elles ne l'avaient t
en France en 1791, et mme par la Convention nationale. C'tait la
Rpublique une et indivisible abaissant sous son joug et prenant  son
service l'ancienne royaut. Et elle avait pour soutenir sa cause un
parti tout form, dress  la lutte, habitu  la domination, conduit
par des chefs connus du pays et qui avaient, dans les mauvais temps,
dfendu son indpendance et rclam ses droits, pleins d'ides fausses
et de sentiments nobles, mauvais publicistes, patriotes sincres
et orgueilleux auteurs. Le statut royal choquait leurs convictions
politiques et blessait leur amour-propre personnel. Bien loin de les
satisfaire, M. Martinez de la Rosa, en le publiant, les avait irrits et
rallis contre lui; il se trouva ds lors plac entre les carlistes et
les rvolutionnaires; il eut  soutenir deux guerres civiles, l'une en
pleine effervescence, l'autre prs d'clater.

Les affaires extrieures et les succs qu'il y obtint vers cette poque
apportrent un moment, aux discordes de l'Espagne, quelque distraction.
Quoique chass de Lisbonne comme d'Oporto, don Miguel entretenait encore
en Portugal, contre sa nice dona Maria, une lutte obstine. Il avait
auprs de lui l'infant don Carlos qui, de la frontire portugaise,
correspondait avec ses partisans en Espagne et fomentait leurs
insurrections avec leurs esprances. M. Martinez de la Rosa rsolut de
mettre un terme  cette hostilit anarchique entre les deux royaumes; il
se concerta avec don Pdre, encore rgent pour sa fille; et le 16 avril
1834, au moment mme o le statut royal venait d'tre publi  Madrid,
une arme espagnole, sous le commandement du gnral. Rodil, entra
en Portugal pour en chasser don Carlos avec don Miguel. Le ministre
d'Espagne  Londres, le comte de Florida-Blanca, reut en mme temps,
comme le charg d'affaires de Portugal, M. Moraez Sarmento, ordre de
demander au gouvernement anglais son concours pour atteindre  ce but.
Les deux desseins eurent un gal et prompt succs; le gnral Rodil
avana rapidement en Portugal, poussant devant lui et dispersant les
troupes de don Miguel; et le 15 avril, un trait, auquel il ne manquait
plus que les signatures, tait conclu  Londres entre l'Angleterre,
l'Espagne et le Portugal, stipulant que les deux reines uniraient
leurs forces pour expulser les deux infants de la Pninsule, et que
l'Angleterre enverrait des vaisseaux sur les ctes de Portugal pour les
seconder dans leur entreprise.

La ngociation en tait dj  ce point lorsque M. de Talleyrand en
fut inform par le comte de Florida-Blanca, disent les uns, et
selon d'autres, par lord Palmerston lui-mme qui lui proposa un peu
inopinment la simple accession de la France au trait dj convenu
entre les trois puissances; l'ambassadeur rendit compte au cabinet de ce
qui se passait et demanda des instructions. Ce ne fut pas sans surprise
que nous remes cette communication tardive, et l'amiral de Rigny,
ministre des affaires trangres depuis la retraite du duc de Broglie,
en crivit sur-le-champ  M. de Rayneval: On avait voulu d'abord, lui
dit-il, nous rserver simplement la facult d'accder  ce trait par
un acte spar. M. de Talleyrand ayant reprsent que nous ne pouvions
accepter une attitude aussi secondaire, on nous a offert d'y prendre une
part plus directe en apparence, au moyen de dispositions insres
dans le corps du trait, lesquelles porteraient en substance qu'en
considration de notre union intime avec l'Angleterre, nous avons t
invits  entrer dans cette alliance, que nous y avons consenti, et
que, s'il y avait lieu, nous accorderions, pour l'expulsion des deux
prtendants, la coopration dont on tomberait d'accord. Vous voyez qu'en
ralit le second projet diffre peu du premier, et qu'il ne prte
gure moins  l'objection leve par notre ambassadeur, puisqu'il nous
reprsente comme n'intervenant dans l'arrangement en question que
sous les auspices de l'Angleterre. J'ai crit  M. de Talleyrand pour
l'engager  prsenter un contre-projet d'aprs lequel les parties
contractantes seraient places dans une position moins ingale. Dans le
cas o il ne serait pas adopt, le conseil dlibrerait sur le parti que
nous aurions  prendre. Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur le
comte, qu'en demandant cette modification, ce n'est pas  une vaine
susceptibilit, mais  des considrations d'intrt gnral que nous
obissons... Dans la situation actuelle de l'Espagne, nous croyons que
tout ce qui tendrait  reprsenter ce pays comme n'agissant pas dans
l'accord le plus complet avec la France accrotrait les dangers pour le
gouvernement de la reine... Les partisans de don Carlos, en voyant la
France concourir avec moins d'apparat que l'Angleterre, ou ne concourir
en aucune faon  un acte dirig contre eux, ne manqueraient pas de
prtendre que nous retirons notre appui  la rgente, ou que nous
voulons rester neutres... Si donc nous regrettons qu'une autre direction
n'ait pas t donne  la ngociation de Londres, c'est, avant tout,
dans un esprit bienveillant pour l'Espagne. Nous n'en sommes que plus
fonds  nous tonner de voir qu'un diplomate espagnol, qu'on doit
supposer bien inform des dispositions de son gouvernement, se prte 
un arrangement aussi peu conforme aux vrais intrts de son pays qu'aux
liens qui l'unissent  la France; et notre surprise redouble lorsque
nous nous rappelons la note par laquelle, le 27 janvier dernier, M.
Martinez de la Rosa vous demandait notre concours pour carter don
Carlos du Portugal, note que M. de Florida-Blanca doit ncessairement
connatre.

L'apologie, un peu embarrasse, du gouvernement espagnol ne se fit pas
attendre: Je me suis empress de voir M. Martinez de la Rosa, rpondit
le 2 mai M. de Rayneval  l'amiral de Rigny; il tait loin de s'attendre
 un dnoment aussi prompt de la ngociation entame par M. de
Florida-Blanca. Il m'a confirm ce que vous prsumiez, que ce ministre
avait t au del de ses instructions, ou pour mieux dire qu'il avait
agi sans instructions et mme sans pouvoirs. Il a t lui-mme surpris
de la facilit inattendue du cabinet britannique; c'tait, pour ainsi
dire, pour l'acquit de sa conscience qu'il lui avait adress la note
dont la traduction tait jointe  vos dpches. Il me parat certain que
ce n'est pas de propos dlibr, moins encore par suite des instructions
de son gouvernement, qu'il a suivi, en ce qui concerne la France,
la marche que vous lui reprochez... Il aura obi, sans rflexion, 
l'impulsion que l'envoy portugais, ou mme le cabinet anglais lui
auront donne. Votre Excellence ne peut ignorer ce que j'ai mand
diverses fois du peu d'empressement de l'Angleterre  nous admettre dans
les transactions relatives au Portugal. Mais si M. de Florida-Blanca n'a
pas d'abord senti tout le prix de votre participation  la convention
du 22 avril, il n'en a pas t de mme de M. Martinez de la Rosa; il
a reconnu sur-le-champ que c'tait l le point le plus important pour
l'Espagne, et que, sans cela, le trait et t un acte de mdiocre
valeur.

A Londres aussi, quand le cabinet franais, en manifestant sa surprise
du silence qu'on avait gard avec lui sur cette ngociation, eut refus,
dans le trait, la position secondaire qu'on lui offrait, on sentit la
ncessit de changer d'attitude; le contre-projet prsent par M. de
Talleyrand fut accept, malgr l'humeur assez vivement exprime de lord
Palmerston; et ds le 24 avril, l'amiral de Rigny put crire  M. de
Rayneval: Le trait dont je vous entretenais par ma dpche du 18 a t
sign avant-hier, et M. de Talleyrand vous en envoie directement une
copie. Vous y verrez qu'il a t fait droit  nos objections contre la
rdaction du projet qui nous avait d'abord t soumis.

On a voulu voir, dans ce procd du cabinet anglais, une preuve du
mauvais vouloir, on a mme dit souvent de la haine de lord Palmerston
pour la France. Je crois qu'on se trompe: lord Palmerston ne porte  la
France point de haine, ni mme de mauvais vouloir; il est Anglais et
sert l'Angleterre, et ses sentiments changent, comme sa conduite, selon
ce qu' ses yeux l'intrt anglais commande. On peut dire et je pense
qu'il s'adonne trop exclusivement  cet gosme patriotique, et que,
pour le crdit gnral comme pour l'honneur politique de l'Angleterre,
il tient trop peu de compte des sentiments moraux et des besoins
d'quit que la civilisation moderne a dvelopps dans l'me des hommes
au sujet des relations des peuples. L'gosme patriotique est lgitime,
pourvu qu'il ne ressemble pas trop  l'indiffrence brutale des temps
barbares. Mais  cette disposition lord Palmerston en ajoute une autre
qui a, dans la pratique des affaires, des inconvnients graves: la
question spciale et du moment dont il s'occupe le proccupe  ce point
qu'elle carte toute autre considration, toute autre ide; quoique d'un
esprit remarquablement actif, fcond, sagace et vigoureux, il n'a pas
cette grandeur d'imagination et de pense qui ne perd jamais de vue
l'ensemble des choses, et qui assigne  chaque intrt,  chaque affaire
la place et la mesure d'importance qui leur appartiennent dans le
systme gnral des intrts et des affaires du pays. Il oublie sans
cesse la politique gnrale dans laquelle il est engag; chaque question
devient pour lui,  mesure qu'elle se prsente, la politique tout
entire, et il la traite avec une habilet nergique, mais sans
prvoyance. La bonne entente avec la France tait, en 1834, l'intention
sincre du cabinet dont lord Palmerston faisait partie, et la sienne
propre comme celle du cabinet; mais quand on demanda aux deux puissances
leur concours actif dans la Pninsule, lord Palmerston ne pensa plus
qu' maintenir en Portugal la prpondrance exclusive de l'Angleterre,
comme si les affaires du Portugal n'taient pas alors troitement
lies  celles de l'Espagne, et il recommena  combattre en Espagne
l'influence de la France comme si Louis XIV et le pacte de famille
existaient encore. De l son silence avec nous au commencement de la
ngociation, son empressement  prparer sans nous le trait, et son
humeur quand il fallut nous y faire la place qui nous convenait. Sans
l'influence de ses collgues, surtout de lord Grey, plus soigneux que
lui de la politique gnrale de l'Angleterre, cette place nous et t
plus obstinment conteste.

A peine conclu, le trait de la quadruple alliance devint efficace. En
Europe, son effet dpassa mme son importance relle; il fut pris
en gnral pour une alliance clatante des deux grandes monarchies
constitutionnelles, en rponse et en contre-poids  l'alliance des
monarchies absolues. Ni le cabinet franais ni le cabinet anglais
n'entendaient lui donner une telle porte; mais ils en acceptrent
volontiers l'apparence. En Portugal, le trait dtermina la dfaite et
la retraite des deux prtendants; il parvint  Lisbonne le 5 mai, et ds
le 26, don Miguel, battu, poursuivi et cern par l'arme espagnole et
par celle de don Pdre, capitulait  Evora en s'engageant, moyennant
une pension de 373,000 fr.,  ne jamais rentrer en Portugal, et il
s'embarquait pour l'Italie. L'infant don Carlos avait t compltement
oubli dans cette capitulation; mais le secrtaire de la lgation
anglaise, M. Grant, plus touch de la dtresse de ce prince que son
royal alli, reprsenta aux gnraux de don Pdre l'indignit d'un tel
oubli, et signa le mme jour avec eux des articles en vertu desquels
l'infant, sans condition ni engagement de sa part, fut conduit en sret
au petit port voisin d'Aldea-Gallega, et s'y embarqua immdiatement pour
l'Angleterre.

Au premier bruit de cette partie de l'arrangement, M. Martinez de la
Rosa en ressentit une vive inquitude: Il est trs-mcontent, crivit
M. de Rayneval  l'amiral de Rigny, qu'en rglant le dpart et
l'embarquement de don Carlos, on ne lui ait pas impos pour condition de
contracter un engagement semblable  celui qu'on a exig de don Miguel.
La veille du jour o il a reu avis du prochain dpart de don Carlos,
dans une confrence que M. Villiers et moi avons eue avec lui, il a
exprim le dsir qu'il ne ft pas permis  l'infant de quitter le
Portugal avant que les puissances signataires du trait de Londres se
fussent entendues sur le lieu de sa rsidence future. Et le jour mme
o M. de Rayneval crivait cette dpche, M. Martinez de la Rosa lui
adressait, ainsi qu'au ministre d'Angleterre, une longue note dans
laquelle, aprs avoir expos tous les motifs de sa sollicitude, il
demandait formellement que don Carlos soit tenu de donner certaines
garanties semblables  celles qui ont t exiges de l'infant don
Miguel; qu'il ne soit pas laiss  son libre arbitre de fixer le lieu de
sa rsidence, de telle sorte qu'il puisse faire choix, par exemple,
de quelqu'un des tats qui n'ont pas encore reconnu la reine lgitime
d'Espagne; enfin que les puissances signataires du trait de Londres le
dclarent valable et subsistant encore, bien qu'ayant dj atteint son
but immdiat, afin qu'il ne soit pas vain et illusoire si l'un des deux
princes ou les deux runis troublaient de nouveau la tranquillit de ces
royaumes.--M. Martinez de la Rosa qui craint excessivement, crivait
M. de Rayneval, non que le dpart de don Carlos sans garanties pour
l'Espagne menace ce pays de dangers rels, mais que le rsultat ne
soit de faire taxer le ministre d'imprvoyance et d'impritie, dsire
ardemment que l'on puisse trouver un moyen de rparer l'omission dont il
se plaint.

Les inquitudes de M. Martinez de la Rosa taient moins personnelles
et plus fondes que ne le croyait M. de Rayneval. Quinze jours  peine
aprs son dbarquement en Angleterre, don Carlos en partait, traversait
la Manche, arrivait le 4 juillet  Paris, le 6  Bordeaux, le 8 
Bayonne, et tait le 10 au del des Pyrnes,  Elisondo,  la tte ou,
pour mieux dire, au milieu de l'insurrection souleve en son nom.

On se rcria vivement contre l'inhabilet ou l'inutilit de la police;
on raconta, pour aggraver son tort, que don Carlos avait pass quelques
jours  Paris, dans une des rues les plus populeuses, et qu'il y avait
fait des visites en voiture dcouverte. Le prfet de police, M. Gisquet,
a formellement dmenti cette assertion: Don Carlos, dit-il, n'a
sjourn que vingt-quatre heures  Paris; il y est rest enferm dans un
appartement, et il n'a, je crois, fait part de sa prsence qu' deux
de ses partisans dvous[7]. Quelques personnes ont mme dout que don
Carlos ait pass par Paris, et penchent  croire qu'il se rendit en
Espagne par des voies dtournes. D'autres, pour expliquer ce succs de
l'infant, ont fait valoir l'appui secret que lui donnaient, au nom de la
lgitimit, les puissances qui n'avaient pas reconnu la reine Isabelle;
appui rel, car nous fmes obligs, peu aprs l'arrive de l'infant en
Navarre, de retirer l'_exequatur_ au consul de Prusse  Bayonne qui
servait d'intermdiaire aux correspondances des insurgs; et le duc
de Frias, alors ambassadeur d'Espagne  Paris, me parlant un jour des
secours d'argent que les cabinets du Nord fournissaient  don Carlos, me
dit qu'il avait lui-mme intercept une somme de 125,000 fr. expdie 
cette destination. Mais ni la connivence de cabinets lointains toujours
froids et parcimonieux, mme dans leurs faveurs, ni l'insuffisance,
fautive ou invitable, de la police, ne dterminrent ce premier succs
de don Carlos, et la hardiesse de ce prince, d'ailleurs mdiocre et
timide,  courir de tels hasards; il avait, en Espagne et en Europe, un
vrai parti politique, des hommes convaincus qu'en lui rsidait le droit,
et, par ce seul motif, ardents  le servir. C'est mal connatre la
nature humaine que de chercher, dans des incidents purement matriels,
l'explication de telles entreprises et de leur persvrance obstine;
il y faut des causes plus hautes: la foi, fonde ou errone, dans un
principe moral, et la passion des grandes aventures, le besoin de
rtablir le droit et aussi celui d'animer sa vie par des motions
nobles et fortes, ce sont l les mobiles qui poussent les hommes  tout
risquer,  tout sacrifier, mme la paix de leur patrie; et la guerre
civile, qui a t si souvent le flau des nations, n'est pas du moins
leur dshonneur.

[Note 7: _Mmoires de M. Gisquet_, t. III, p. 511-515.]

Par une concidence fatale, au moment o la prsence inattendue de don
Carlos dans les provinces basques y redoublait la confiance des insurgs
et ranimait dans toute l'Espagne l'ardeur de ses partisans, les Corts
taient sur le point de se runir  Madrid, ramenant sur la scne
presque tous les survivants des Corts de 1812 et de 1820 avec leurs
thories, leurs passions et le souvenir toujours cher de leur oeuvre,
de cette constitution radicale dont le statut royal tenait la place. Et
pour que rien ne manqut  l'incendie, huit jours avant la runion
des Corts, le cholra clata soudainement  Madrid avec une extrme
violence, et y souleva ces terreurs et ces fureurs populaires dont les
factions politiques sont si promptes et si habiles  s'emparer: J'ai de
bien tristes vnements  vous annoncer, crivait, les 18 et 20 juillet,
M. de Rayneval  l'amiral de Rigny; les inquitudes qu'avaient excites
les symptmes d'pidmie qu'on avait cru remarquer  Madrid commenaient
 se calmer, et tout se prparait pour le retour de la reine lorsque,
tout  coup, dans la journe du 16, le cholra s'est manifest dans
toute la ville avec une violence inexplicable. En quelques heures
il avait fait prs de trois cents victimes. Dans la soire, on a
pu apercevoir un commencement de dsordre; ces mmes bruits
d'empoisonnement des fontaines, qui partout ont t si avidement
recueillis par le peuple, se sont rpandus avec une extrme rapidit,
propags par la malveillance plus encore que par la crdulit. Ce sont
les moines, et notamment les jsuites, qui ont t dsigns comme les
auteurs de ce crime imaginaire. Hier, ds le matin, quelques religieux
ont t tus dans les rues. Enfin la populace, excite par des meneurs,
et accompagne,  ce qu'on assure, d'un assez grand nombre d'individus
de la garde urbaine, s'est porte d'abord sur le couvent des jsuites et
sur ceux de Saint-Thomas et des Pres de la Merci. Il parat que, dans
le premier, on a fait rsistance, et que mme des coups de feu ont t
tirs des fentres sur les assaillants qui, ayant forc les portes, ont
fait main basse sur tous ceux qui n'ont pu russir  s'chapper. On
ne sait pas prcisment le nombre des personnes qui ont pri; les uns
parlent de dix  douze, les autres de trente  quarante. Les deux autres
couvents ayant t vacus  temps par les moines, personne n'y a pri,
mais ils ont t forcs et compltement pills... Si cet essai que les
agitateurs viennent de faire de leurs forces reste impuni, toute la
force morale du gouvernement est dtruite ds ce moment, et on ne voit
pas quelle digue il pourra opposer au dbordement rvolutionnaire qui
le menace... La journe du 17 a dmontr clairement qu'un parti
dsorganisateur s'est form dans l'ombre, et qu'il est beaucoup plus
fort que le ministre et M. Martinez de la Rosa, en particulier, ne
l'avaient suppos. Ce mouvement si subit et si violent et les atrocits
qui l'ont accompagn ont profondment affect le premier ministre. Il a
vu dtruire en un instant sa plus chre esprance, celle d'arriver  un
changement de l'ordre politique en Espagne sans que des crimes ou des
excs aient souill une poque pendant laquelle il joue le premier rle.
En mme temps que ce sentiment, il prouve la crainte, que jusqu'ici il
n'avait nullement, de ne pouvoir retenir le parti exagr.

Dans ce triste tat des affaires publiques et de son me, M. Martinez de
la Rosa ne manqua pourtant ni  son pays, ni  lui-mme: ds la fin
du mois de juin, il avait satisfait  un voeu gnral et fortifi son
cabinet en appelant le comte de Toreno au ministre des finances;
le surlendemain des troubles qui avaient ensanglant Madrid, il fit
rvoquer les diverses autorits civiles et militaires qui s'taient
montres faibles contre l'meute; un dcret royal interdit, sous des
peines svres, toute mene, toute manifestation sditieuse: Reste 
savoir, crivait M. de Rayneval, si tout cela ne se bornera pas, comme
il n'arrive que trop souvent ici,  des paroles, et si le gouvernement
aura la force d'excuter ce qu'il se propose. M. Martinez de la Rosa
avait de plus une pressante et dlicate question  rsoudre; les Corts
taient convoques pour le 24 juillet; fallait-il,  raison du cholra
qui continuait de svir avec violence, en ajourner l'ouverture? Et,
si on ne l'ajournait pas, devait-on faire revenir d'Aranjuez la reine
rgente, pour donner, par sa prsence,  la crmonie, la solennit
qu'attendait le public? La reine Christine et son ministre prirent, sur
ces questions, le parti le plus courageux et le plus digne; les Corts
ne furent point ajournes; et le 24 juillet 1834, la rgente, assise 
gauche du trne vide de la jeune reine sa fille, ouvrit, par un discours
d'une lvation et d'une franchise remarquables, ce dbut du rgime
constitutionnel dans la monarchie espagnole.

La veille mme de ce jour, l'attaque de la constitution de 1812 contre
le statut royal de 1834 commena; un complot fut dcouvert qui avait
pour but le rtablissement de cette constitution au milieu mme de la
sance royale, et avant que personne, reine et nation, et prt serment
au statut. Les principaux conspirateurs furent arrts, et le cabinet
espagnol eut la douleur de trouver parmi eux l'un des plus hroques
dfenseurs de l'Espagne, le gnral Palafox que, peu de jours
auparavant, la reine rgente avait cr duc de Saragosse, en mmoire de
sa glorieuse dfense de cette ville. Triste symptme de la maladie des
esprits et pronostic dplorable de la lutte prs de s'engager: des
hommes que l'Espagne honorait, et  bon droit car ils taient de ceux
qui l'avaient sauve et qui la voulaient libre, dclaraient la guerre 
la monarchie constitutionnelle naissante et  d'autres hommes, patriotes
sincres aussi et leurs anciens amis, parce que ceux-ci n'adoptaient pas
des thories politiques qui servent  faire des rvolutions, mais qui
nulle part n'ont fond la libert.

Toute la session des Corts ne fut, dans la chambre des _procuradores_
(les dputs) que le dveloppement de cette guerre; elle clata surtout
 propos de trois questions, l'adresse de la chambre en rponse au
discours de la couronne, une ptition qui demandait une dclaration des
droits, mlange confus de maximes et de promesses absolues en faveur des
diverses liberts publiques que le statut royal n'avait pas rgles, et
les questions de finances, surtout celle des divers emprunts contracts
au nom de l'Espagne de 1814  1830. Le mme caractre dominait dans
tous ces dbats; c'tait toujours le gouvernement rvolutionnaire de
l'Espagne, de 1810  1813 et de 1820  1823, disputant l'empire au
gouvernement constitutionnel que, d'accord avec l'ancienne royaut, les
politiques modrs tentaient de fonder. Ni la sincrit, ni le talent,
ni le courage ne manquaient dans l'un et l'autre parti; je n'hsite
pas  penser et  dire que, pour les lumires, l'esprit politique et
l'intelligence comme le respect des grandes lois morales qui dcident en
dfinitive du sort des institutions et des peuples, les dfenseurs du
statut royal l'emportaient de beaucoup sur leurs adversaires; mais
ils taient aux prises avec les prjugs libraux et les passions
populaires; et leur digne chef, M. Martinez de la Rosa, n'avait pas ce
tact pratique, cette promptitude de rsolution et d'action, cet habile
maniement des hommes qui sont de tout temps, et encore plus dans les
jours d'orage, des conditions de succs dans le gouvernement; il
soutenait loquemment les discussions, il faisait des concessions, il se
rsignait  des checs; mais, soit par sa faute, soit par la fatalit
de sa situation, la violence de l'attaque surpassait la force de la
rsistance; et dans cette lutte parlementaire o il avait pour lui
la raison et le pouvoir, le cabinet s'usait rapidement au lieu de
s'affermir.

Il flchissait en mme temps sous le poids de la guerre civile, de jour
en jour plus acharne. En vain les Corts se prononaient violemment
contre les carlistes; en vain le cabinet envoyait contre don Carlos,
dans les provinces basques, le vainqueur de don Miguel en Portugal,
le gnral Rodil avec son arme. L'insurrection avait trouv dans
Zumalacarreguy un de ces chefs improviss qui dploient tout  coup
les qualits de l'homme de guerre, de l'homme de parti et du hros
populaire. Aprs quelques succs au dbut, Rodil et ses lieutenants
n'prouvrent plus que des checs rpts. Le cabinet le rappela et
donna le commandement des troupes de la reine  Mina, se flattant que
le renom et l'habilet du vieux chef triompheraient de son jeune rival;
mais Mina, quoique toujours ardent et en faveur dans le parti exalt,
tait fatigu et malade; quelques coups bien frapps, qui signalrent
son arrive, n'amenrent aucun rsultat dcisif, et les passions comme
les habitudes des deux chefs en prsence rendirent la guerre cruelle
jusqu' la frocit. Mina menaa de la peine de mort quiconque serait
trouv, sans bonne raison, sur la grande route entre le coucher et le
lever du soleil. Zumalacarreguy mit  l'ordre du jour de ses troupes _la
victoire ou la mort_. De part et d'autre, tantt on ne faisait point
de quartier sur le champ de bataille, tantt, aprs la bataille, les
prisonniers taient fusills sans piti. Des bandes, d'abord rprimes,
reparaissaient dans l'Aragon et la Catalogne; d'autres menaaient de se
former dans les provinces du centre, de l'ouest et du midi. Plus les
maux et les spectacles de la guerre devenaient odieux, plus sa fin
semblait incertaine et peut-tre impossible.

Alors commena, chez ce peuple si indpendant et si fier, un phnomne
trange; de tous cts, on se prit  parler de la ncessit de
l'intervention trangre. Non-seulement dans les provinces dsoles par
la guerre, mais  Madrid; non-seulement entre hommes politiques, mais
parmi les militaires eux-mmes; dans les Corts, dans le conseil de
rgence, au sein du cabinet, on disait que l'intervention trangre
pouvait seule mettre un terme  la lutte; des dputs arrivaient de la
Biscaye et de la Navarre pour dclarer au gouvernement que tels taient
leur avis et leur voeu; des membres modrs des Corts se rendaient
auprs de M. Martinez de la Rosa pour lui exprimer la mme conviction;
le gnral Llauder, devenu ministre de la guerre, tenait  M. de
Rayneval le mme langage; le gnral Cordova, revenant de l'arme,
s'expliquait dans le mme sens; le marquis de las Amarillas disait
nettement dans le conseil de rgence: Les forces dont le gouvernement
peut disposer pour soumettre les provinces insurges sont insuffisantes;
il ne reste que trois moyens pour atteindre ce rsultat: le premier, une
transaction avec ces provinces, moyen indiqu  une poque dj loigne
par le conseil de rgence, et qui, aujourd'hui, offre de grandes
difficults et peu de chances de succs; le second, la mdiation du
gouvernement franais qui recevrait,  cet effet, les pleins pouvoirs du
gouvernement espagnol et deviendrait garant des stipulations convenues;
le troisime, une intervention arme de la France. Devant la question
ainsi pose, le comte de Toreno gardait une attitude rserve, pour le
moment plus contraire que favorable  l'intervention; M. Martinez de
la Rosa en repoussait hautement l'ide: Quand l'Espagne tout entire
demanderait l'intervention franaise, avait-il dit au moment mme o se
ngociait le trait de la quadruple alliance, il y aurait au moins un
Espagnol qui s'y opposerait, et cet Espagnol ce serait moi. Sans tenir,
 la fin de 1834, un langage aussi absolu, il persistait, dans sa
rsistance  tout appel des trangers pour vider la querelle des
Espagnols entre eux; deux petits imprims qui annonaient l'entre en
Espagne d'une arme franaise avaient t colports dans les rues de
Madrid, et c'tait, disait-on, la police elle-mme qui en avait autoris
la circulation; M. Martinez de la Rosa fit interdire formellement aux
aveugles, crieurs publics de profession  Madrid, toute distribution
d'imprims ou d'crits qui n'auraient pas reu l'approbation de la
censure. C'tait le premier ministre presque seul qui maintenait, contre
l'inquitude et l'impatience publiques, la dignit du pays.

En nous transmettant ces informations, M. de Rayneval y joignait sa
propre pense et se montrait, lui aussi, convaincu que l'intervention
arme de la France pouvait seule touffer en Espagne la guerre civile,
et sauver le trne de la reine Isabelle des prils dont il tait menac.

Nous tions aussi affligs que surpris de cet tat des esprits au del
des Pyrnes; non que nous eussions le moindre doute sur notre droit
d'en juger librement et de ne faire que ce qui conviendrait  l'intrt
de la France; j'ai dj dit avec quel soin, aussitt aprs l'avnement
de la reine Isabelle, le duc de Broglie avait expliqu et tabli 
cet gard notre pense; nous n'avions rien nglig depuis lors pour
maintenir la libert de nos rsolutions et pour en bien convaincre le
gouvernement espagnol. En apprenant l'arrive de don Carlos dans les
provinces basques, l'amiral de Rigny crivit  M. de Rayneval: Vous ne
sauriez mettre trop de soin non-seulement  dcliner toute demande qu'on
viendrait  vous faire d'une intervention effective, mais encore 
empcher, s'il est possible, que l'ide mme ne s'en prsente au cabinet
espagnol; et s'il se dcidait  nous demander ce genre de secours, vous
devrez soigneusement viter de laisser prjuger notre dcision.... La
rvolte de trois ou quatre petites provinces qui toutes ensemble ne
dpassent pas, en population et en tendue, un de nos dpartements
moyens, et o les villes mme sont restes fidles au gouvernement, me
semble bien insuffisante pour motiver un appel  la force trangre. La
Vende,  plusieurs reprises, a prsent de bien autres obstacles  un
gouvernement entour d'ennemis extrieurs; il en a triomph pourtant,
moins encore par la force que par l'action du temps, par la lassitude
des populations, et en substituant un mlange de prudence et de fermet
aux mesures de terreur qu'il avait employes d'abord. Alors aussi on
disait qu'il tait impossible de dompter, par des moyens rguliers,
une insurrection qui durait, non pas depuis quelques mois, mais depuis
plusieurs annes; l'vnement a prouv le contraire. C'est dans ce sens
que vous devriez vous exprimer si vous aviez lieu de croire qu'on se
dispost  rclamer notre intervention[8].

[Note 8: Dpches des 16 et 22 juillet et du 12 dcembre 1834.]

Tout en tenant ce langage, nous avions  coeur de venir en aide au
gouvernement espagnol, et de lui donner la force morale comme les
secours indirects dont il avait besoin pour se servir efficacement de
ses propres moyens. M. Martinez de la Rosa avait tmoign le dsir
que, par un acte officiel, les puissances signataires du trait de
la quadruple alliance le dclarassent applicable aux circonstances
nouvelles dans lesquelles le retour de don Carlos plaait l'Espagne;
nous nous empressmes de satisfaire  ce voeu, et, le 18 aot 1834, des
articles additionnels furent signs  Londres, portant: S.M. le Roi des
Franais s'engage  prendre, dans la partie de ses tats qui avoisine
l'Espagne, les mesures les mieux calcules pour empcher qu'aucune
espce de secours en hommes, armes ou munitions de guerre soient
envoys, du territoire franais, aux insurgs en Espagne; 2 S.M. le roi
du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande s'engage  fournir  Sa
Majest Catholique tous les secours d'armes et de munitions de guerre
que Sa Majest Catholique pourra rclamer, et en outre  l'assister avec
des forces navales si cela devient ncessaire. Nous redoublmes, en
effet, de vigilance sur la frontire des Pyrnes pour empcher que
l'insurrection carliste ret de France aucun appui; nous renformes le
service des douanes; nous tablmes des postes de gendarmerie sans cesse
circulante; ce fut  ce moment que nous retirmes l'_exequatur_ au
consul de Prusse par qui passait la correspondance des insurgs. Enfin,
ds le 22 juillet 1834, l'amiral de Rigny crivit  M. de Rayneval:
Peut-tre conviendrait-il au gouvernement espagnol de prendre  sa
solde une portion quelconque de la lgion trangre que nous avons en
Afrique. S'il en tait ainsi, peut-tre pourrions-nous-lui fournir
quatre ou cinq mille hommes que nous dbarquerions  Carthagne. Nous
offrions et nous rendions au gouvernement espagnol tous les bons offices
qu'il pouvait attendre d'allis sincres qui ne repoussaient que la
perspective d'avoir  rpondre eux-mmes de ses destines en mettant
leurs forces  sa disposition.

Mais l'Espagne et le gouvernement espagnol taient en proie  de bien
autres prils que ceux de la guerre civile dans les provinces basques.
Tantt en exploitant ces prils et l'irritation inquite qu'ils
suscitaient dans le pays, tantt par sa propre et directe impulsion, le
parti radical faisait au ministre et au statut royal une guerre de
jour en jour plus ardente et plus redoutable. Au sein des chambres, M.
Martinez de la Rosa et M. de Toreno luttaient avec un courage et un
talent quelquefois efficaces; la chambre des _proceres_ les soutenait
fermement, et dans la chambre des _procuradores_ ils perdaient et
reconquraient tour  tour une majorit toujours incertaine. Mais, au
dehors, le pouvoir manquait absolument d'unit et de moyens d'action;
les restes des anciennes liberts locales et les essais inexpriments
des liberts nouvelles devenaient galement des causes d'anarchie;
les attaques contre le cabinet modr clataient partout, tantt pour
rclamer ouvertement la constitution de 1812, tantt pour la seule
satisfaction des passions rvolutionnaires. L'esprit de rvolte
pntrait dans l'arme elle-mme: le 18 janvier 1835,  Madrid, huit
cents hommes du 2e rgiment d'infanterie lgre d'Aragon se soulevrent
en criant: Vive la libert! A bas les ministres! Le capitaine gnral
de la Vieille-Castille, le gnral Cantrac accourut pour les rappeler
 l'ordre et tomba sous plusieurs coups de feu. Ils s'emparrent de
l'htel des postes, s'y dfendirent contre les troupes fidles, et en
sortirent sans autre chtiment que d'aller rejoindre dans les provinces
basques l'arme qui combattait les carlistes. En fvrier, en mars,
en avril,  Malaga,  Saragosse,  Murcie, ici contre un ordre de
discipline du ministre de la guerre, l contre une interdiction de
l'archevque qui ne voulait pas que les chantres de la cathdrale
allassent chanter sur le thtre des airs populaires, de violentes
sditions troublrent la paix publique, aboutissant toujours au cri:
Vive la constitution de 1812! et au massacre de quelques moines.
Les cruauts mutuelles de la guerre civile dans les provinces basques
avaient soulev en Europe un vif mouvement de rprobation; le cabinet
anglais avait envoy en Biscaye un commissaire spcial, lord Eliot, pour
tenter d'y mettre un terme, et nous avions formellement adhr au but de
sa mission. Une convention fut en effet conclue le 28 avril 1835 entre
le gnral Valdez, qui avait succd  Mina, et Zumalacarreguy, portant
que la vie des prisonniers serait respecte, qu'ils seraient changs
deux ou trois fois par mois, et que personne ne pourrait tre mis  mort
pour ses opinions politiques sans avoir t jug et condamn d'aprs les
lois actuelles de l'Espagne. Cet acte de stricte justice et de simple
humanit excita dans la chambre des _procuradores_ un violent orage;
c'tait, disait-on, le fruit d'une influence trangre; comment les
ministres avaient-ils pu souffrir qu'on traitt avec Zumalacarreguy, un
chef de rebelles? On demanda, et la motion fut adopte, que le trait
ft communiqu aux chambres qui en examineraient les motifs; et le 11
mai, au sortir d'une sance dans laquelle M. Martinez de la Rosa avait
courageusement dfendu le trait, un rassemblement populaire se forma
sur son passage et le poursuivit jusque chez lui de ses insultes et du
cri: Vive la constitution!

Tant de combats, de prils et d'impuissance, en face de deux ennemis
contraires, puisrent la confiance et lassrent la patience de M.
Martinez de la Rosa lui-mme; le conseil de rgence se runit au
conseil des ministres, et le 17 mai 1835, la rsolution y fut prise, 
l'unanimit, de rclamer la coopration arme des puissances signataires
du trait du 22 avril 1834, notamment de la France, la seule dont
l'action en faveur de l'Espagne pt tre dcisive.

La demande ne nous arriva point inattendue; M. de Rayneval nous l'avait
annonce en l'appuyant de tous les arguments que sa propre conviction
lui pouvait suggrer; et avant que nous l'eussions reue, le duc de
Broglie, par une dpche du 23 mai 1835, avait fait pressentir 
l'ambassadeur du Roi notre rponse, en lui dveloppant les motifs qui
s'opposaient  l'intervention[9]. Appels  une rsolution positive,
nous avions non-seulement  en dlibrer entre nous, mais  nous
concerter  ce sujet avec l'Angleterre, car le trait de la quadruple
alliance, dans l'article mme, invoqu par l'Espagne, portait
expressment: Dans le cas o la coopration de la France serait
juge ncessaire par les hautes parties contractantes pour atteindre
compltement le but de ce trait, S. M. le Roi des Franais s'engage 
faire,  cet gard, ce qui serait arrt de commun accord entre Elle et
ses trois augustes allis.

[Note 9: _Pices historiques_, n V.]

Ainsi nettement pose, la question fut scrupuleusement dbattue et
dans le conseil runi, et dans nos entretiens particuliers: M. Thiers
dveloppait, avec sa verve  la fois naturelle et ingnieuse, les
raisons qui le dcidaient en faveur de l'intervention; je lui dis un
jour: Vos raisons sont fortes; je comprends qu'on puisse tenir l'une ou
l'autre conduite. Plus tard, dans l'un des grands dbats soulevs  ce
sujet, au sein de la chambre des dputs, M. Thiers me demanda de la
tribune si je permettais qu'il rappelt ces paroles: Sans nul doute,
lui rpondis-je, et il les rappela en effet. Je n'ai rien  ajouter
aujourd'hui  l'explication que j'en donnai alors: Je ne retire
aucunement ces paroles, dis-je; la chambre comprendra sans peine qu'
cette poque, redoutant dans l'intrieur du cabinet une sparation
que je n'ai jamais cherche et que je regretterai toujours, je n'aie
employ, dans mes conversations particulires comme ailleurs, que le
langage qui me semblait propre  la prvenir. J'ajouterai que mon
opinion sur cette question n'a pas t, ds le premier jour, complte
et absolue, comme d'autres peut-tre; elle s'est forme, elle s'est
affermie progressivement et en prsence des vnements. Mais l'honorable
M. Thiers sait, aussi bien que personne et que moi-mme, que toutes
les fois qu'il a fallu prendre une rsolution, et se prononcer pour ou
contre l'intervention, je me suis prononc contre. C'est le seul fait
que je tienne  constater en ce moment.

Il m'est commode de le rappeler aujourd'hui. Le grand argument
qu'invoquaient, en 1835 et 1836, les partisans de l'intervention,
c'tait que, sans ce secours, la cause de la reine Isabelle et du
rgime constitutionnel serait perdue en Espagne. Vingt-cinq ans se
sont couls, vingt-cinq ans de rudes preuves pour l'Espagne; aucune
intervention n'a eu lieu, et l'Espagne n'en a pas eu besoin; elle s'est
sauve elle-mme. Grande scurit pour son avenir aussi bien que sujet
d'un lgitime orgueil. Entre les amis de l'Espagne, ceux qui ont le plus
espr d'elle ne sont pas ceux qui l'ont le moins bien connue.

Ds le premier jour, le roi Louis-Philippe fut, dans son conseil, l'un
des plus dcids contre l'intervention; et pour lui,  vrai dire,
c'tait sa sollicitude pour la France, plutt que ses esprances
pour l'Espagne, qui le dcidait: Aidons les Espagnols du dehors, me
disait-il, mais n'entrons pas nous-mmes dans leur barque; si une fois
nous y sommes, il faudra en prendre le gouvernail, et Dieu sait ce qui
nous arrivera. Napolon a chou  conqurir les Espagnols et Louis
XVIII  les retirer de leurs discordes. Je les connais; ils sont
indomptables et ingouvernables pour des trangers; ils nous appellent
aujourd'hui;  peine y serons-nous qu'ils nous dtesteront et nous
entraveront de tous leurs moyens. Rappelez-vous la dpche o Rayneval,
en nous prchant l'intervention, en montrait les accompagnements
ncessaires; il faudra, disait-il, que l'arme franaise, pour
consolider son ouvrage, occupe pendant un temps plus ou moins long
le pays qu'elle aura pacifi; sans quoi le feu s'y rallumerait
indubitablement[10]. Et ne m'avez-vous pas dit que le duc de Frias vous
disait lui-mme ces jours derniers que l'intervention de la France en
Espagne ne signifierait rien si elle n'tait suivie d'une occupation
de quatre ou cinq annes au moins? Croyez-moi, mon cher ministre;
n'employons-pas notre arme  cette oeuvre interminable; n'ouvrons pas
ce gouffre  nos finances; ne nous mettons pas ce boulet aux pieds en
Europe; si les Espagnols peuvent tre sauvs, il faut qu'ils se sauvent
eux-mmes; eux seuls le peuvent; si nous nous chargeons du fardeau, ils
nous le mettront tout entier sur les paules, et puis ils nous rendront
impossible de le porter.

[Note 10: Dpche du 22 mai 1835.]

La rponse du cabinet anglais au gouvernement espagnol vint apporter aux
adversaires de l'intervention un argument de plus. J'en trouve le texte
dans une dpche de M. Rayneval du 13 juin 1835: Un courrier est arriv
ici de Londres hier soir, avec des dpches de la lgation espagnole.
Elles portent que le cabinet anglais dcline la demande de coopration
faite par le gouvernement de la reine  ses allis; qu'il ne s'oppose
pas toutefois au secours que la France, en son propre nom, voudrait
accorder  l'Espagne, mais qu'il ne veut en aucune manire se rendre
solidaire d'une pareille mesure qui pourrait compromettre le repos
gnral de l'Europe.

Je ne pense pas que cette dernire considration ft bien srieuse, ni
le vrai motif du refus du cabinet anglais; si la France et l'Angleterre
eussent t d'accord pour soutenir, avec leurs armes, la reine Isabelle
contre les carlistes, les puissances du Nord n'auraient certainement pas
envoy les leurs en Espagne  l'appui de don Carlos. Mais quelle qu'en
ft la cause, le parti pris par l'Angleterre de laisser peser sur la
France seule le fardeau et la responsabilit de l'intervention ne
pouvait manquer d'influer sur notre rsolution. Le duc de Broglie la
transmit le 8 juin  M. de Rayneval en ajoutant  sa dpche officielle
une lettre particulire qui portait: Notre rponse  la demande de
l'Espagne est prcisment celle que je vous avais annonce. Nous avons
pos la question au gouvernement anglais dans les termes les plus
simples, de trs-bonne foi, sans faire aucun effort pour influencer
sa dtermination. Son refus a t positif. Nous avons laiss ici 
l'opinion le temps de se prononcer; par un concours de circonstances
particulires, nous avons mme paru vouloir l'chauffer plutt que
l'attidir; les articles insrs dans le _Journal des Dbats_[11] en
font foi. Toute la presse, moins ce journal, a pris parti vertement
contre l'intervention, et s'est trouve cette fois l'organe de la grande
masse du public. Nous avons enfin sond les opinions individuelles dans
les Chambres: il ne s'est pas rencontr vingt membres qui aient voulu
entendre parler de l'intervention. Lors donc que le cabinet aurait t
dcid et unanime (et il s'en fallait de beaucoup qu'il le ft), toute
tentative de ce genre, excute sans le concours de l'Angleterre et
en faisant violence au pays, et t une entreprise insense que
l'ascendant de l'opinion aurait bientt contraint d'abandonner.

[Note 11: Des 29 et 31 mai, 4 et 7 juin 1835.]

Vous ne vous tonnerez point que, dans leurs communications
officielles, les cabinets de Londres et de Paris n'aient considr
l'intervention que sous le point de vue du progrs de l'insurrection
carliste, en laissant entirement de ct les dangers ventuels qui
peuvent rsulter d'insurrections rvolutionnaires. Nous apprcions ces
dangers  leur juste valeur; nous n'ignorons pas que les craintes qu'ils
inspirent au gouvernement espagnol sont la cause vritable de la demande
qu'il adresse  la France et  l'Angleterre, et que, s'il n'avait
affaire qu' don Carlos, il essayerait de rsister avec les forces dont
il dispose encore. Mais, quelque fondes que puissent tre de semblables
apprhensions, nous ne pouvions les discuter comme fondement d'une
intervention ventuelle, dans des pices qui, selon toute apparence,
seront portes quelque jour  la connaissance du public. Des
gouvernements constitutionnels, fonds sur la libre discussion, ne
pourraient, dans aucun cas, s'engager dans une intervention dont le but
unique, ou seulement le but principal serait de maintenir au pouvoir
tel ministre plutt que tel autre, d'carter telle ou telle nuance
d'opinions. Ce serait  grand'peine que nous pourrions justifier, le
trait du 22 avril 1834  la main, une intervention entre la rgente
et don Carlos; nous ne pourrions justifier sous aucun prtexte une
intervention entre M. Martinez de la Rosa et M. Arguelles ou M.
Galiano.

Le duc de Broglie avait raison de poser ainsi la question: outre la
guerre civile entre le parti de la reine Isabelle et celui de l'infant
don Carlos, il y avait lutte entre M. Martinez de la Rosa et M.
Arguelles, entre le statut royal et la constitution de 1812,
c'est--dire au sein du parti et du gouvernement de la reine Isabelle
elle-mme. Nous pouvions avoir et nous avions, sur les mrites
politiques des partis qui, sous le mme sceptre, se disputaient ainsi le
pouvoir, une opinion trs-arrte; nous reconnaissions, dans les ides
et les pratiques du parti radical, le dplorable empire de l'esprit
rvolutionnaire, de ses thories et de ses passions; nous souhaitions le
succs du parti modr; nous voulions le seconder de notre influence; en
lui refusant l'intervention officielle et directe qu'il nous demandait,
nous lui offrmes tous les secours indirects qui se pouvaient imaginer,
la translation en Espagne de la lgion trangre, l'autorisation de
recruter en France une lgion libre, des avances d'armes et de
munitions de guerre; mais ni le trait de la quadruple alliance ne nous
commandait, ni les principes du droit public europen et les intrts
franais ne nous permettaient d'aller au del, et de mettre au service
de ce parti en Espagne les soldats et les trsors de la France. Aprs le
refus de l'intervention, la lutte intrieure du gouvernement espagnol
eut le rsultat qu'il tait ais de prvoir; M. Martinez de la Rosa
tomba, et pendant trois mois son collgue, M. de Toreno, devenu son
successeur, essaya de gouverner encore au nom du parti modr; mais ses
concessions et ses tentatives de rsistance furent galement vaines; les
meutes populaires, les dsordres rvolutionnaires, les massacres de
moines et les insurrections au cri de: Vive la constitution de 1812!
redoublrent de violence; M. de Toreno tomba  son tour; et au mois
de fvrier 1836, lorsqu'en France, le cabinet du 11 octobre 1832 se
disloqua  propos de la conversion des rentes, le parti radical,
reprsent alors par M. Mendizabal et ses amis, tait, en Espagne, en
possession du pouvoir.

Je comprends les tentations de la politique des grandes aventures, et le
plaisir passionn que des esprits gnreux peuvent prendre  poursuivre,
 tout prix, le succs d'un dessein ml de doute et de mal, mais hardi
et peut-tre plein d'avenir. Il est doux de se livrer ainsi  toute
sa pense, de frapper l'imagination des hommes, et de se croire, en
changeant violemment la face du monde, le ministre de la Providence.
Mais ce n'est point l la politique des gouvernements sains, ni des
peuples libres, ni des honntes gens; celle-ci a pour loi le respect du
droit, de tous les droits, le soin des intrts rguliers et permanents
des peuples, et quelque scrupule comme quelque patience dans l'emploi
des moyens. Quand nous fmes, aprs 1830, appels  agir dans les
affaires de l'Europe, nous n'tions point indiffrents  l'tat et aux
voeux des nations europennes; nous n'ignorions point qu'il y avait l
bien des plaies  gurir, bien des besoins lgitimes  satisfaire. Nous
aussi nous avions, en fait de rformes europennes, nos ambitions et
nos sympathies; et bien des souvenirs puissants, bien des apparences
sduisantes nous poussaient  leur donner cours. Mais nous ne pouvions
nous lancer dans ces entreprises sans y avoir, d'abord pour alli et
bientt pour matre, l'esprit rvolutionnaire, cet empoisonneur des plus
belles esprances humaines. Nous tions de plus convaincus que l'appel
 la force n'tait pas le bon moyen d'accomplir les rformes et les
progrs vraiment salutaires que l'Europe appelait de ses voeux. Ce fut
notre rsolution de pratiquer une politique assez nouvelle dans les
relations des tats, la politique des esprits senss et des honntes
gens. Les matres d'un grand et puissant gnie n'ont pas manqu au
monde; ils ont dploy, en le gouvernant, des facults suprieures et
chang avec clat la taille et la face des tats; mais il y a eu, dans
leurs entreprises, tant de conceptions superficielles et dmesures,
tant de combinaisons arbitraires, tant d'ignorance des faits sociaux et
de leurs lois naturelles, tant de volonts gostes et capricieuses que
de justes doutes se sont levs, aprs eux, sur le mrite dfinitif de
ce qu'ils avaient pens et fait, et qu'on a pu avec raison se demander
s'ils avaient servi ou gar les peuples dont ils avaient mani les
destines: Charles-Quint, Richelieu, Pierre le Grand ont conquis et
mritent l'admiration de l'histoire; et pourtant,  mesure que le grand
jour de l'histoire s'est lev sur eux, la valeur relle de leurs penses
et de leurs oeuvres a paru de plus en plus incertaine, et a t de
jour en jour plus conteste. Que d'objections et de reproches ne leur
adresse-t-on pas aujourd'hui! Que d'erreurs, de lacunes, de consquences
funestes ne dcouvre-t-on pas dans leurs oeuvres! Que de mal ml aux
succs qui ont fait leur gloire! Nous avions  coeur d'viter un tel
mlange; nous voulions porter plus de discrtion dans nos entreprises,
les juger nous-mmes avec plus d'exigence, et ne rien tenter qui ne pt
supporter un examen svre et une longue preuve. Je conviens que, pour
les spectateurs comme pour les acteurs, il y a, dans cette politique,
moins de sductions que dans celle des grands hommes ordinaires, et
qu'en s'interdisant les distractions imprvoyantes et les charlataneries
populaires, on aggrave, dans le prsent du moins, les difficults, dj
si grandes, du gouvernement des tats. Mais, pour faire en ce monde un
bien certain et durable, il faut savoir compter sur le droit, la libert
et le temps. Cette confiance a t, au dehors comme au dedans, la base
de notre conduite. Je n'y ai nul regret, mme aprs nos revers.




                              CHAPITRE XXIII

                   DISLOCATION DU PARTI DE GOUVERNEMENT.

Ma situation et ma disposition aprs la dislocation du cabinet du 11
octobre 1832.--Ma participation aux dbats des Chambres, du 22 fvrier
au 6 septembre 1836.--Mon lection  l'Acadmie franaise.--M. de Tracy,
mon prdcesseur.--Mon discours de rception.--L'Acadmie des sciences
et belles-lettres de Stockholm et le roi de Sude Charles-Jean.--Mort de
l'abb Sieys et de M. Carnot.--Mort de M. Ampre, son caractre.--Mort
de M. Armand Carrel, son caractre.--Acquisition et description du
Val-Richer.--L'archevque de Cantorbry, Thomas Becket, au Val-Richer,
dans le XIIe sicle.--Situation de M. Thiers en 1836.--Tentative
d'assassinat du roi Louis-Philippe par Alibaud.--Affaires d'Espagne; M.
Mendizabal et ses dispositions envers la France.--Le cabinet
anglais propose l'intervention en Espagne.--Le cabinet franais
s'y refuse.--Dpches de M. de Rayneval  ce sujet.--Mouvements
rvolutionnaires en Espagne pour la constitution de 1812.--M. Isturiz
succde  M. Mendizabal.--Le gnral Quesada, gouverneur de Madrid;
son nergie.--Mesures adoptes par le gouvernement franais envers
l'Espagne.--Mission de M. de Bois-le-Comte  Madrid.--Insurrection
militaire de Saint-Ildefonse.--Courage et rsistance inutile de la reine
Christine.--Effets de cette insurrection  Madrid.--Le gnral Quesada
est massacr.--Proclamation de la constitution de 1812.--Dissentiments
dans le gouvernement franais sur la question de l'intervention en
Espagne.--Le roi Louis-Philippe et M. Thiers.--Retraite du cabinet du 22
fvrier 1836.


J'ai aim le pouvoir, et pourtant je n'en suis jamais sorti sans
prouver un sentiment de bien-tre et presque de joie, comme un colier
laborieux qui entre en vacances, ou comme un homme qui respire  l'aise
en se dchargeant d'un pesant fardeau. Une profonde tristesse me saisit
quand, le 22 fvrier 1836, je rentrai dans cette petite maison o je ne
ramenais pas celle qui, nagure, la remplissait de bonheur; mais c'tait
notre maison; elle tait pleine de chers souvenirs, et j'y retrouvais
le repos et la libert, grand charme, aprs des annes de travail et de
combat. C'est le privilge du coeur humain d'admettre au mme instant
les sentiments les plus contraires sans se soucier du dsaccord et de
l'inconsquence.

J'avais une autre satisfaction, plus superficielle, mais point
indiffrente. Le public nous approuvait, mes amis et moi, d'tre sortis
du pouvoir pour n'avoir pas voulu y accepter un chec et une situation
embarrasse. La rduction des rentes tait fort impopulaire dans Paris;
c'tait l'opposition et le tiers-parti qui en avaient fait adopter
la proposition dans la Chambre des dputs; derrire les dbats, on
souponnait une intrigue. Les apparences de l'intrigue viennent vite 
la suite du succs, quand mme l'intrigue ne l'a pas dtermin, et il
est prilleux de s'lever par une dfaite qu'on a partage. Des marques
gnrales d'estime et de sympathie venaient nous chercher dans
notre retraite: je restais chez moi les jeudis soir; l'ambassadrice
d'Angleterre, lady Granville, et sa nice, la duchesse de Sutherland,
eurent peine un jour  pntrer dans le petit salon o ma mre recevait
les visiteurs avec une gravit simple et passionne qui inspirait
l'intrt en commandant le respect. Ceux-l mme de nos amis qui
regrettaient notre rsolution, en reconnaissaient le bon effet pour
nous-mmes: De si loin, m'crivait de Saint-Ptersbourg M. de Barante,
je me garde d'affirmer que ce n'tait pas ncessaire; mais je m'afflige
du rsultat. Des hommes graves, srs, fermes, de grand talent et de
haute renomme, sont regrettables en tout temps, et nous ne sommes pas
au point, ce me semble, d'en tre privs sans dommage ni danger. Ce
danger, vous le diminuez par une conduite que je savais d'avance; vous
rendez possible le ministre qui vous succde, et vous ne lui laissez
pas la tentation de driver, encore qu'il soit pos pour cela. M. Thiers
est homme de bon sens, en mme temps qu'il a esprit, talent et courage;
mais je crains que sa situation ne soit longtemps en quilibre, et qu'il
ne lui soit, bon gr mal gr, difficile de faire un mouvement. Sa raison
aura eu, je suppose, fort  combattre contre son rve d'ambition. Il l'a
dit beaucoup, et en vrit, je le crois. Au dehors, je n'aperois encore
aucun effet; je n'ai nulle inquitude; la situation est excellente, sans
pril actuel; et mme sans les trs-bonnes assurances de M. Thiers,
j'tais persuad que je ne recevrais pas de lui des instructions
diffrentes. Chacun m'crit de votre rle dans la Chambre, de
l'influence que vous y gardez, d'une considration qui s'est encore
accrue. Je m'en flicite et mon amiti en est fire. Je ne sais ce que
vous rservent les vnements imprvus et la fluctuation des coteries de
la Chambre; mais je suis sr que vous ne serez ni impatient, ni ardent.
Bien des opinions, quelques passions mme se sont uses; il faut
souhaiter que l'envie devienne aussi dcrie et lasse. C'est le venin
des plus mauvais jours de la Rvolution; morte est la bte et non pas le
venin.

Je cite sans embarras ces paroles amies: je cesserais d'crire ces
Mmoires si je me sentais embarrass  dire ce qui me parat vrai et
propre  donner une ide juste des temps et des situations.

J'tais de l'avis de M. de Barante avant qu'il me le donnt, persuad
que M. Thiers s'appliquerait  maintenir la politique que nous avions
pratique ensemble, et dcid  ne rien faire qui pt l'embarrasser.
Pendant la dure de cette session, du mois de fvrier au mois de juillet
1836, je ne pris part que trois fois aux dbats, et dans des occasions
o je ne pouvais m'en dispenser; mais il n'est pas au pouvoir des hommes
de supprimer les consquences des faits; et dans les gouvernements
libres, il n'y a point d'habilet ni de prudence qui puisse empcher la
vrit de se faire jour; il fut bientt vident que tout le cabinet du
11 octobre 1832 tait ncessaire au maintien de sa politique, et que
sa dislocation entranerait celle du parti de gouvernement qui s'tait
ralli sous son drapeau.

Ce fut sur la question des fonds secrets demands par le nouveau cabinet
que s'leva le premier grand dbat. Nous tions, mes amis et moi, bien
rsolus  les voter sans objection, ce que nous fmes en effet; mais les
nouveaux amis de M. Thiers, les hommes de l'ancienne opposition, soit
du ct gauche, soit du tiers parti, tinrent  dire, les uns qu'ils ne
voteraient pas les fonds secrets tant que la politique qu'ils avaient
combattue ne serait pas effectivement modifie, les autres que, s'ils
les votaient, c'est qu'ils comptaient sur cette modification, la jugeant
naturelle et invitable. Les uns tmoignaient leur crainte que le
nouveau cabinet ne ft que continuer l'ancien, les autres leur
espoir qu'tant autre il agirait autrement; les uns et les autres se
rpandaient en doutes, en commentaires, en comparaisons, en retours sur
le pass, en demandes d'explications sur l'avenir; le dbat n'tait, 
vrai dire, qu'une srie d'attaques un peu contenues contre la politique
de rsistance et d'avances caressantes  la politique de concession. Au
milieu de ces lueurs incertaines, je pris la parole, non pour discuter
les fonds secrets, non pour ajouter mes doutes  tous ces doutes
contraires, mais pour remettre en plein jour la politique que nous
avions soutenue, mes amis et moi, depuis 1830, et pour tirer, non
d'aucune polmique personnelle, mais du vridique tableau des faits, la
dmonstration de la ncessit pratique de cette politique comme de sa
lgitimit morale, dans l'tat de notre pays: On parle de progrs,
dis-je; le progrs ne consiste pas  marcher aveuglment et toujours
dans le mme sens, dans la mme voie; le vritable progrs pour la
socit, c'est d'obtenir ce qui lui manque; quand la socit est tombe
dans la licence, le progrs, c'est de retourner vers l'ordre; quand on a
abus de certaines ides, le progrs, c'est de revenir de l'abus qu'on
en a fait. Je ne mdis point de notre pass; oui, nous avons fait des
rvolutions, des rvolutions invitables, ncessaires, glorieuses; mais
aprs quarante ans de rvolution, aprs tant et de telles explosions des
principes, des habitudes, des pratiques rvolutionnaires, ce dont notre
France  besoin, c'est de s'tablir, de s'affermir sur le terrain
qu'elle a conquis, de s'clairer, de s'organiser, de retrouver les
principes d'ordre et de conservation qu'elle a longtemps perdus. Voil
le progrs vritable auquel elle aspire. Je ne crois pas que ce soit
faire injure  nos illustres devanciers;  nos pres de 1789 et de 1791,
que de ne pas suivre aujourd'hui la mme route qu'eux. Je vais plus
loin: je ne doute pas que, dans leur sjour inconnu, ces nobles mes,
qui ont voulu tant de bien  l'humanit, ne ressentent une joie profonde
en nous voyant viter les cueils contre lesquels sont venues se briser
tant de leurs belles esprances.

La Chambre s'mut  ces paroles; M. Odilon Barrot me rpondit, avec
mesure et dignit, mais non sans que l'embarras des nouvelles alliances
pert dans son discours, car il se dclara dcid  persister dans son
opposition  la politique que le nouveau cabinet, auquel il se montrait
favorable, se dclarait dcid  maintenir. Deux des nouveaux ministres,
M. de Montalivet. et M. Sauzet, prirent seuls part au dbat. M. Thiers
garda le silence; il avait trop de tact politique pour ne pas sentir le
besoin des situations simples, et il ne lui plaisait pas de se dployer
dans le rle compliqu qu'il venait d'accepter. Les gouvernements libres
amnent, entre les partis et les personnes, bien des manoeuvres et des
mtamorphoses; mais ils les rendent difficiles et pesantes au moment
mme o ils les amnent, et pour les acteurs mme qui russissent  les
accomplir.

Quelque temps aprs ce dbat, j'eus, en dehors des Chambres, une
nouvelle et naturelle occasion de mettre en lumire, au moment o elle
semblait un peu voile, la politique que, depuis 1830, j'avais tantt
pratique moi-mme, tantt soutenue en soutenant ses ministres. Mes amis
de l'arrondissement que je reprsentais dsirrent me donner, pendant
que je n'tais plus au pouvoir, un tmoignage public de leur constante
adhsion; ils se runirent  Lisieux, le 10 aot 1836, dans un banquet
o le duc de Broglie fut aussi invit. En les remerciant de leur fidle
appui, je me donnai la satisfaction d'exposer ce qu'avait t depuis six
ans et ce que devait tre dans l'avenir cette politique de modration et
de rsistance au sein de la libert qui, du temps de Henri IV comme de
nos jours, avait reu et mrit le nom de politique du juste-milieu.
C'est dans ce discours, et dans celui que je rappelais tout  l'heure
sur la demande des fonds secrets, que j'ai, si je ne me trompe, plus
compltement et plus vivement rsum la conduite qui convenait, selon
moi,  notre gouvernement, ses motifs rationnels et de circonstance, son
mrite moral et pratique. J'tais alors tranger au cabinet; je n'avais
point d'acte particulier  dfendre, point de polmique pressante 
soutenir; je parlais en pleine libert, sans autre souci que celui de ma
propre pense et le dsir de la faire bien connatre, presque avec le
mme sentiment que je porte aujourd'hui dans mes souvenirs.

J'tais en faveur dans la Chambre; mon attitude et mon langage
plaisaient  la majorit; je maintenais fidlement ce qu'elle pensait
et ce qu'elle avait fait, sans lui donner aucun nouvel effort  faire,
aucune nouvelle lutte  soutenir; elle saisissait volontiers les
occasions de me tmoigner sa sympathie. La commission du budget avait
propos, dans le budget du ministre de l'instruction publique, divers
amendements; elle voulait multiplier, sur certains points, le nombre des
chapitres, pour imposer au ministre les liens d'une spcialit plus
rigoureuse; elle demandait que les exemplaires des ouvrages auxquels le
ministre souscrivait pour les encourager, ne pussent tre distribus
qu' des bibliothques ou  d'autres tablissements publics, jamais  de
simples particuliers; on taxait de faveur et d'abus les dons que
j'en avais faits  certaines personnes. Je combattis l'un et l'autre
amendements: j'insistai sur l'inconvnient d'entraver l'administration
dans des rgles trop troites, que plus tard des faits imprvus la
mettaient souvent dans la ncessit d'enfreindre,  moins qu'au
dtriment de l'intrt public, elle ne mconnt les faits mmes et n'en
tnt nul compte. J'entrai dans des dtails prcis sur les distributions
individuelles que j'avais faites des ouvrages acquis par souscription,
et je rclamai fortement, au nom des sciences et des lettres mmes,
contre l'interdiction qu'on voulait prononcer. Malgr les efforts du
rapporteur du budget et de ses amis, la Chambre me donna raison et
rejeta les deux amendements; mes arguments l'avaient touche et elle
avait confiance en moi dans ces matires; de plus, elle faisait avec
plaisir acte de bienveillance envers l'un des plus fidles reprsentants
de sa politique, et acte d'indpendance envers le nouveau cabinet
qu'elle soutenait par raison plus que par got. Si j'avais encore t
ministre, je n'aurais peut-tre pas obtenu le mme succs.

Le dbat sur les affaires de l'Algrie fut la troisime et la dernire
occasion o je pris la parole dans cette session, et je la pris pour
appuyer les demandes d'hommes et d'argent que formait le cabinet.
J'avais, ds l'origine, port  cette question un vif intrt; quand des
doutes s'taient levs sur la conservation mme de notre conqute, je
les avais repousss de tout mon pouvoir; et en 1836,  l'approche d'une
discussion nouvelle, les colons, dj tablis en Algrie, m'crivirent
pour me tmoigner leur confiance et me demander de prendre encore en
main leur cause[12]. Je n'avais pas besoin de cette provocation pour
rclamer, dans l'intrt de notre tablissement, toutes les forces,
toutes les mesures ncessaires  sa sret et  sa prosprit; mais ce
qui, depuis 1830, s'tait pass  plusieurs reprises en Algrie, et
ce que je pensais des dispositions du gouverneur gnral en 1836,
le marchal Clausel, guerrier minent bien plus que politique et
administrateur prvoyant, m'inspirait quelque inquitude, et je crus
devoir m'en expliquer devant la Chambre: Il y a, dis-je, une conduite
que je me permettrai d'appeler agite, guerroyante, jalouse d'aller
vite, d'aller loin, d'tendre brusquement, par la ruse et par la force,
la domination franaise, la domination officielle franaise, sur toutes
les parties, sur toutes les tribus de l'ancienne Rgence. Il y a une
autre conduite moins inquite, moins guerroyante, plus lente, plus
pacifique, qui aurait pour objet d'tablir fermement l'autorit
franaise sur certaines parties du territoire, sur les parties les plus
appropries aux premiers temps de notre occupation, et qui, s'appliquant
de l  entretenir de bonnes relations avec les indignes, ne les
inquiterait pas immdiatement sur leur indpendance, et ne leur ferait
la guerre que par force, en cas d'absolue ncessit. Je crois que l'tat
de l'Afrique, l'tat de la France, l'tat de l'Europe, toutes les
raisons imaginables repoussent la premire conduite, la conduite
guerroyante, agite, et conseillent la conduite lente, pacifique,
mesure. Je ne sais si M. Thiers vit dans mes paroles quelque chose
qui le touchait personnellement, ou s'il se crut oblig de couvrir le
marchal Clausel  qui seul s'adressait mon inquitude; quoi qu'il en
soit, il me rpondit sur-le-champ, non sans quelque impatience, me
demandant d'expliquer avec plus de prcision le sens de mes conseils
qu'il appelait des leons. Je me dfendis de ce terme: Je n'ai jamais
eu, dis-je, et n'aurai jamais la prtention de donner ici des leons 
personne; les paroles qui descendent de cette tribune ne sont point des
leons; nous y disons tous notre avis avec une entire libert; c'est
notre avis, rien de plus. Je rappelai que, pendant que je sigeais dans
le cabinet, et au moment mme o le gouverneur gnral de l'Algrie en
avait reu ses instructions, j'avais exprim le mme avis. Le marchal
Clausel dit, sur la conduite qu'il avait dessein de tenir, quelques
paroles mesures, et le dbat n'alla pas plus loin.

[Note 12: _Pices historiques_, n VI.]

La session fut close; aucune occasion publique de dissentiment entre les
divers lments de la majorit ne se prsenta plus; mais videmment, il
n'y avait entre eux plus d'union; les mfiances, les dplaisirs, les
tiraillements mutuels se dveloppaient de jour en jour; et bien que
contenu, le mal tait senti dans le public comme dans les Chambres,
au dehors comme au sein du pays: Votre position est noble et grande,
m'crivait de Saint-Ptersbourg M. de Barante; votre parole n'a jamais
t plus grave et mieux coute; pas seulement de la Chambre, mais d'un
bout de l'Europe  l'autre, et mme ici o l'on s'occupe trs-peu du
dtail de notre politique intrieure. Et pourtant, comment tout cela
finira-t-il? Comment se rajustera une combinaison qui tait encore
ncessaire? Combinaison qui n'tait pas seulement de personnes et de
noms propres. M. de Barante avait raison dans son inquitude; le grand
parti de gouvernement qui s'tait form sous les cabinets du 13 mars
1831 et du 11 octobre 1832, et qui avait fait leur force, flottait
incertain et disloqu.

Un heureux incident littraire fit,  cette poque, diversion, pour moi,
aux proccupations politiques: un sige vint  vaquer dans l'Acadmie
franaise; M. de Tracy mourut le 9 mars 1836; je fus lu le 28 avril
pour le remplacer. Aucun concurrent ne se prsenta pour me disputer cet
honneur, et sur vingt-neuf acadmiciens prsents  la sance, vingt-sept
me donnrent leur voix; il y eut deux billets blancs.

Le devoir que m'imposait ce succs me convenait presqu'autant que le
succs mme m'tait agrable. Sans avoir intimement connu M. de Tracy,
je l'avais assez souvent rencontr dans le monde, entre autres chez
madame de Rumford, et je m'tais dit plus d'une fois que je serais
heureux de lui succder  l'Acadmie, et d'tre,  ce titre, appel
 parler de lui et de son temps. Ce noble vieillard, ami srieux et
sincre de la justice universelle, de la libert politique, de tous les
droits et de toutes les esprances des hommes, invariablement fidle
 ses ides et  ses amis, tait,  la fin de sa vie, triste, morose,
retir en lui-mme, froid et indiffrent en apparence pour cet avenir
de l'humanit qui avait si constamment proccup sa pense: Je ne suis
plus de ce monde, disait-il avec quelque amertume; ce qui s'y passe
ne me regarde plus. Je voyais en lui un digne reprsentant et une
frappante image de ce sicle o il avait vcu, et qu'il avait vu finir
au milieu d'preuves si cruelles et de si douloureux mcomptes. Nagure,
quand j'ai eu l'honneur de prsider l'Acadmie franaise pour la
rception de mon savant ami, M. Biot, j'ai essay de caractriser le
XVIIIe sicle en l'appelant un sicle de sympathie et de confiance
jeune et prsomptueuse, mais sincre et humaine, dont les sentiments
valaient mieux que ses principes et ses moeurs, qui a beaucoup failli
parce qu'il a trop cru en lui-mme, doutant d'ailleurs de tout, mais
pour qui il est permis d'esprer qu'un jour, quand ses fautes paratront
suffisamment expies, il lui sera beaucoup pardonn parce qu'il a
beaucoup aim. En 1836, je portais  cette grande poque, dont les
derniers survivants m'avaient accueilli dans la vie sociale avec une
gnreuse bienveillance, les mmes sentiments que j'ai exprims en 1857,
et la mmoire de M. de Tracy me semblait l'occasion la plus favorable
qui me pt choir pour la juger avec indpendance en la peignant avec un
respect reconnaissant.

Ce fut l l'objet et le caractre du discours que je prononai le 22
dcembre 1836 devant l'Acadmie, quand j'eus l'honneur d'tre admis dans
son sein. En le relisant aujourd'hui, je le trouve vrai et quitable
dans l'apprciation du XVIIIe sicle, de ses doctrines philosophiques et
de son influence sociale, de ce que ce sicle a t en lui-mme et de ce
qu'il a fait pour ses successeurs. Mais mon discours ne rencontra pas,
dans l'Acadmie et dans son public, toute la sympathie que j'aurais
souhaite; l'cole philosophique du XVIIIe sicle tait encore l
nombreuse et puissante, et elle y avait pour reprsentants, comme il
arrive quand les coles vieillissent, non plus ses grands chefs, mais
quelques-uns de leurs disciples les plus intraitables; ils avaient de
l'humeur contre la philosophie spiritualiste et religieuse renaissante;
aux controverses philosophiques se rattachaient des dissentiments
politiques et littraires qui en aggravaient l'pret. Les esprits ainsi
disposs trouvrent mon discours sec et mme dur pour le XVIIIe sicle,
ses principes et ses matres; c'tait, dirent-ils, un discours purement
doctrinaire. Il l'tait en effet, trop pour le moment et le lieu o il
fut prononc, trop peut-tre aussi par la physionomie des ides et les
formes du langage;  peine sorti de l'arne politique, je prenais
un secret plaisir  n'y plus vivre,  ne m'inquiter d'aucune sorte
d'adversaires, et  m'abandonner librement  ma propre pense, comme
si je ne parlais que pour moi seul. J'oubliai trop ce jour-l, devant
l'Acadmie, les luttes que j'avais soutenues ailleurs et le soin qu'en
parlant il faut toujours prendre des prventions et des gots de ceux
qui coutent.

J'eus en revanche, ce mme jour, une bonne fortune bien suprieure 
la douceur un peu banale des compliments acadmiques. L'Acadmie tait
prside par l'un des esprits les plus levs et des coeurs les plus
gnreux qui se soient rencontrs dans ses rangs, le comte Philippe de
Sgur, adonn comme moi aux tudes historiques, et dans la vie politique
l'un de mes plus fidles amis. Il parla de moi dans des termes
qu'aujourd'hui encore je ne relis pas sans ressentir vivement le prix et
le charme de l'amiti qui les a inspirs.

Deux ans aprs ma rception  l'Acadmie franaise, l'Acadmie des
sciences historiques, antiquits et belles-lettres de Stockholm me
fit l'honneur de me nommer l'un de ses membres; et je reus,  cette
occasion, une lettre d'un homme qui, dans notre temps d'tranges
destines, a eu l'une des plus singulires comme des plus grandes,
du roi de Sude Charles-Jean, avec qui je n'avais jamais eu aucune
relation. J'insre ici cette lettre comme un curieux _spcimen_ du tour
d'esprit original et caressant avec emphase de ce roi de fortune qui,
tout en se livrant parfois  de chimriques ambitions, a su se maintenir
sur le trne o le choix populaire l'avait appel, et y tablir sa
dynastie. Il m'crivit le 8 juin 1838:

Monsieur Guizot,

Quand j'ai sanctionn votre nomination comme membre de l'Acadmie des
sciences historiques, antiquits et belles-lettres de Stockholm, j'ai
cd  la spontanit de mon me en exprimant la satisfaction que
j'prouvais de ce choix. Les personnes qui liront vos ouvrages
applaudiront aux paroles que j'ai prononces; et moi, monsieur Guizot,
je me flicite de ce que le hasard et ma conviction m'aient fourni
l'occasion de faire connatre,  ceux qui se trouvaient en ce moment
prs de moi, le tribut de l'estime que vous m'avez inspire, et qui vous
est due  tant de titres.

Votre bien affectionn,
CHARLES-JEAN.


L'anne 1836 vit mourir, avec M. de Tracy, plusieurs hommes dont,  des
titres diffrents, le nom est rest et restera clbre comme le sien;
deux de ses contemporains, l'abb Sieys et M. Carnot, et dans notre
propre gnration, le grand physicien philosophe M. Ampre et M. Armand
Carrel. Je n'ai pas personnellement connu les deux premiers, et je
m'abstiendrai de dire,  leur sujet, toute ma pense; on la trouverait
probablement trop svre, aussi bien sur leur esprit que sur les actes
de leur vie; les temps de rvolution sont des temps d'idoltrie comme de
haine; bien des hommes y jouissent de beaucoup plus de renom qu'ils n'en
mritent, et y commettent des actions beaucoup plus mauvaises qu'ils ne
le sont eux-mmes; quand on ne les juge que sur le bruit public et les
apparences, on court grand risque d'admirer purilement ou de condamner
avec une excessive rigueur. Mais j'ai bien connu M. Ampre et M. Armand
Carrel, et en parlant d'eux je suis sr d'en parler sans prvention
emprunte et selon mon propre jugement. Je n'ai garde de vouloir les
peindre et les apprcier ici tout entiers; mais je tiens  dire, sur
l'un et l'autre, ce qui m'a surtout frapp en eux, et quel tait,  mon
avis, le caractre essentiel de leur supriorit. M. Ampre en avait
une qui a toujours t et qui semble devenir de plus en plus rare;
il portait  la science un amour naf et immense, pur de toute
proccupation personnelle, de vanit aussi bien que de fortune; c'tait
un spectateur et un scrutateur passionn de la nature, de ses lois et de
ses secrets; et la nature n'tait pas, pour lui, tout entire dans ce
qu'il pouvait voir de ses yeux et toucher de ses mains, ni mme dans
les travaux abstraits de son esprit; ce profond gomtre, ce physicien
inventeur croyait au monde moral aussi bien qu'au monde matriel,
et tudiait l'me humaine avec autant d'ardeur et de foi que les
combinaisons des molcules ou des chiffres. Je me rencontrai un jour
avec lui et son illustre rival, sir Humphry Davy, qui faisait  Paris un
court sjour; M. Cuvier et M. Royer-Collard taient de la runion;
aprs s'tre promene en divers sens, la conversation s'arrta sur
les questions philosophiques, spcialement sur les fondements de la
psychologie et de la morale; sir Humphry Davy et M. Ampre y prenaient
l'un et l'autre un vif intrt; mais sir Humphry tait videmment
anim du dsir de se montrer, devant ses savants amis, aussi profond
mtaphysicien qu'il tait habile chimiste; l'amour-propre avait, au got
qu'il talait pour les recherches philosophiques, une assez grande part.
M. Ampre s'y livrait, au contraire, dans la conversation comme dans son
cabinet, avec la passion la plus dsintresse, uniquement proccup de
dcouvrir la vrit; puis, quand il croyait l'avoir dcouverte, il ne
s'inquitait que de la faire comprendre et admettre, pas du tout de
se faire admirer. Ame vraiment simple autant que fcond gnie, qui
cherchait partout la lumire, dans les rgions clestes comme dans les
terrestres, pour le seul plaisir de la contempler et de la rpandre.

Le caractre original et minent de M. Armand Carrel, c'est qu'il tait
capable d'tre tout autre que ce qu'il a t et de faire tout autre
chose que ce qu'il a fait. Non que je tienne peu de compte des
puissances qu'il a aimes et servies, la rpublique, la dmocratie et la
presse;  part mme la force qu'elles possdent de nos jours, il y a,
dans les ides et les sentiments que rveille leur nom, une large mesure
de vrit et de grandeur. Mais M. Armand Carrel portait en lui un autre
homme qu'un rpublicain, un dmocrate et un journaliste. J'ai t en
rapport avec lui  deux poques et dans deux occasions trs-diffrentes:
j'avais peu remarqu ses premiers crits, et sa petite _Histoire de la
contre-rvolution en Angleterre sous Charles II et Jacques II_ n'tait
pas faite pour me donner, de ses lumires historiques, une haute ide;
en 1828, quand je commenai  publier la _Revue franaise_, il vint me
voir et m'apporta, sur l'tat de l'Espagne et l'expdition franaise en
Espagne en 1823, deux articles qui furent insrs dans ce recueil; je
fus frapp, et le public aussi, de la forte justesse et de l'impartiale
libert d'esprit comme du talent prcis et ferme qu'y dployait
l'auteur, nagure conspirateur migr et acteur dans cette courte
histoire. Sa personne franche et digne me plut d'ailleurs autant que son
talent. En 1830, pendant les journes mmes de Juillet, je vis plusieurs
fois M. Carrel; et aprs la rvolution accomplie, comme ministre de
l'intrieur, je l'envoyai dans les dpartements de l'Ouest, avec mission
d'en observer l'tat et d'y porter des paroles d'quit et de paix.
Ses rapports, pendant son voyage, furent pleins de sagacit et de
modration. Quand il revint  Paris, je lui offris une prfecture, 
laquelle je l'avais dj fait nommer; il refusa, par deux motifs, l'un
de situation personnelle qu'il me dit, l'autre de fiert blesse qu'il
ne me dit pas; il fut choqu de ne pas tre plac, dans la carrire
politique, au mme rang que ses deux minents compagnons, M. Thiers et
M. Mignet, dans les luttes qu'avait soutenues le _National_. J'eus tort
de ne pas reconnatre  l'instant cette plaie secrte que, parmi les
hommes alors en pouvoir et malgr nos embarras du moment, personne, je
crois, ne se ft refus  gurir. Je le regretterais encore aujourd'hui
si je pensais qu'une situation diffrente et donn, aux dispositions
intrieures et  la vie de M. Carrel, un autre cours; mais je ne le
pense pas; il y avait en lui des lacunes et des passions qui l'auraient
toujours emport sur les influences de sa position extrieure, et
l'auraient rejet dans les voies o il a march. Cet observateur, qui
portait, dans l'apprciation des faits particuliers et dans les vues
pratiques qu'ils lui suggraient, tant de justesse et de libert
d'esprit, n'avait point de principes d'ensemble, et ne tirait pas, de
son bon sens quotidien, les ides gnrales qui en eussent t les
consquences lgitimes. Ce juge indpendant et sagace des erreurs et des
fautes du parti qu'il avait embrass ds ses premiers pas dans la vie
n'en subissait pas moins,  tout prendre et dans les circonstances
dcisives, le joug de ce parti. Ce caractre plein d'instincts levs et
gnreux, mais aussi de mouvements imptueux et personnels, ne trouvait
pas dans de saines croyances morales la rgle et la mesure dont il et
eu besoin. Cet admirateur soumis de la discipline militaire avait, dans
la vie politique, un got farouche d'indpendance, et repoussait avec
une impatience hautaine les supriorits, les rivalits, les obstacles,
les lenteurs. C'tait un ambitieux qui et voulu tre tout  coup port
au sommet de l'chelle et qui peut-tre y et bien tenu sa place, mais
qui ne pouvait souffrir d'avoir  en monter avec travail les chelons.
Son ferme esprit ne le prservait pas des emportements de passion ou des
boutades d'humeur, de mme que son antipathie pour le dsordre et la
vulgarit ne l'empchait pas de subir des influences dsordonnes et
vulgaires. Ce furent l les circonstances de position et les tendances
de nature qui dcidrent du sort de M. Carrel, touffrent en lui
quelques-uns de ses plus beaux dons, et firent de lui le plus noble et
le plus judicieux, mais aussi le plus impuissant et le moins satisfait
des rpublicains, des dmocrates et des crivains de l'opposition.
Mlancolique exemple du mal que peuvent faire  un homme rare son temps,
son parti, et ses propres dfauts accepts de lui-mme sans combat. M.
Armand Carrel a consum, dans une vie incomplte, incohrente, strile
et triste, des qualits de caractre et d'esprit faites pour atteindre
et pour suffire  une destine plus grande pour lui-mme et plus utile
pour son pays. Au dire de ses amis, il avait, dans les derniers temps
et peu avant la dplorable rencontre o il succomba, des accs d'une
tristesse pleine d'ennui et presque de sinistres pressentiments:
lassitude naturelle  un homme engag dans des voies o il tait entr
avec des passions sincres, mais o il ne trouvait pas et o il esprait
moins de jour en jour la satisfaction de ses plus saines penses et de
ses plus nobles penchants.

Je profitai,  cette poque, de mon loisir politique pour satisfaire un
dsir form depuis longtemps en acqurant en Normandie, au milieu de la
population qui me tmoignait, depuis sept ans, tant de confiance et de
sympathie, une habitation qui pt devenir mon lieu de vacance tant que
je serais engag dans l'arne, et de retraite quand j'en sortirais sans
retour. Un de mes amis de Lisieux me mena voir,  trois lieues de la
ville, l'abbaye et la ferme du Val-Richer, alors  vendre. Il ne restait
de l'ancien monastre que la maison de l'abb, point ancienne elle-mme,
car elle avait t reconstruite vers le milieu du sicle dernier;
l'glise attenante  l'abbaye et les btiments claustraux qui en
dpendaient avaient t dtruits pendant la Rvolution; la maison,
solide et spacieuse, tait au dedans trs-imparfaitement termine et
dj fort dlabre; des murs, restes des anciennes constructions, de
vieux pommiers plants  et l, des cultures potagres, de petits
lavoirs pour les usages domestiques l'entouraient de toutes parts et
jusque sous les fentres; tout avait l'air grossirement rustique et un
peu abandonn. Point de route pour arriver l; on n'y pouvait venir
qu' cheval, ou en obtenant de la complaisance des voisins le passage 
travers leurs champs. Mais le lieu me plut: la maison, situe  mi-cte,
dominait une valle troite, solitaire, silencieuse; point de village,
pas un toit en vue; des prs trs-verts; des bois touffus, sems de
grands arbres; un cours d'eau serpentant dans la valle; une source vive
et abondante  ct de la maison mme; un paysage pittoresque sans tre
rare,  la fois agreste et riant. Je me promis d'arranger commodment la
maison, d'abattre des murs, de faire des plantations, des pelouses,
des talus, des alles, des perces, des massifs, d'obtenir que
l'administration ouvrt des chemins dont le pays avait besoin au moins
autant que moi, et j'achetai le Val-Richer.

Ce ne fut pas le seul aspect du lieu qui me plut; il avait une histoire,
et de grands noms se mlaient aux traditions de l'abbaye. Elle avait
t fonde vers le milieu du XIIe sicle, d'abord prs de Vire, par des
donations faites  saint Bernard et  Nivard son frre; quelques annes
aprs, les moines trouvant cette premire rsidence troite et malsaine,
le monastre, en vertu de nouvelles donations, fut transport au Val dit
de Richer, prs de Cambremer, fief dpendant de l'vch de Bayeux, et
un disciple de saint Bernard, Thomas, moine de Clairvaux, en fut le
premier abb. Lorsque, sept cents ans aprs, je devins propritaire
de cette terre et de cette maison qui n'avaient plus ni seigneur, ni
moines, un vieux paysan, adjoint  la mairie de Saint-Ouen-lePaing
qui est le chef-lieu de ma commune, me dit un jour: Si vous voulez,
monsieur, je vous mnerai dans les bois du Val-Richer,  l'endroit o le
saint allait faire ses prires.--Quel saint? lui dis-je.--Ah, je ne sais
pas son nom, mais il y a eu un saint qui a demeur au Val-Richer, et
qui allait faire ses prires dans le bois,  un endroit dont on se
souvient. Je fis des questions  de mieux instruits que l'adjoint
de Saint-Ouen-le-Paing, et j'appris bientt, par les plus savants
archologues normands, que le clbre archevque de Cantorbry, Thomas
Becket, pendant son exil en France, de 1165  1170, tait venu  Lisieux
et de l au Val-Richer, dont l'abb Robert Ier tait de ses amis, qu'il
y avait sjourn plusieurs mois, menant la vie des moines, se livrant
aux mmes travaux comme aux mmes exercices pieux, et qu'on y avait
conserv longtemps les restes des ornements ecclsiastiques sous
lesquels il y avait clbr la messe[13]. De tels souvenirs ne pouvaient
tre indiffrents  un historien devenu propritaire en Normandie, et
ils donnrent pour moi,  mon tablissement, au Val-Richer, un petit
charme de plus.

[Note 13: _Pices historiques_, n VII.]

C'tait fort loin, en 1836, d'tre dj un tablissement; non-seulement
l'tat des lieux mmes ne l'et pas permis, mais l'tat des affaires
publiques et l'avenir prochain qui se laissait entrevoir rendaient peu
probable que je restasse hors de l'arne politique et que je pusse
faire  la campagne un long sjour. Au moment o je m'occupais de
l'acquisition du Val-Richer, le ministre de M. Thiers chancelait, et
les observateurs un peu exercs pressentaient dj sa chute et son
successeur.

M. Thiers tait arriv au pouvoir avec la faveur du Roi, et accept
de bonne grce, je dirais presque avec bon vouloir, par les cabinets
trangers et leurs reprsentants  Paris. Son brillant, fertile et
flexible esprit, la facilit de son caractre, l'animation et l'abandon
de sa conversation, rendaient les relations avec lui aussi agrables que
commodes, et presque tous les diplomates, notamment les ambassadeurs
d'Autriche et de Russie et le ministre de Prusse, s'y portrent avec cet
empressement et cette complaisance qui ressemblent  une bienveillance
srieusement prmdite. L'ambassadeur d'Angleterre, lord Granville,
fut plus rserv; il gardait au duc de Broglie une amiti fidle et
regrettait sa retraite. Je ne pense pas que M. Thiers se mprt sur la
valeur de ces apparences; mais il s'y plaisait, et ce qui plat influe
toujours un peu; Ce fut bientt une ide fort rpandue que l'alliance
franco-anglaise se refroidissait, et que le gouvernement du roi
Louis-Philippe se tournait vers les grandes puissances du continent. La
conjecture tait fort exagre et superficielle: M. Thiers a, je pense,
toujours attach  l'intimit de la France et de l'Angleterre la mme
importance; seulement, il croyait trouver, en 1836, dans les autres
cabinets europens, surtout  Vienne, des dispositions plus favorables,
et il y rpondait  son tour, se promettant d'en profiter pour le prince
qu'il servait et pour son propre crdit.

Mais quelque soin qu'on prt de part et d'autre pour la prolonger et
l'exploiter, cette lune de miel diplomatique dura peu et fut sans
rsultats. Divers incidents en troublrent ou en abrgrent le cours. En
France, en Belgique, en Suisse, les menes rvolutionnaires des rfugis
politiques contre leurs anciens gouvernements continuaient; elles
amenrent l'occupation temporaire de la rpublique de Cracovie par les
trois puissances du Nord, et de fortes dmarches europennes auprs
du gouvernement fdral de la Suisse pour en obtenir l'expulsion des
conspirateurs. Dans l'une et l'autre affaire, M. Thiers se joignit au
prince de Metternich, soit par une claire adhsion, soit par une action
positive. Il ne fit en cela rien que de conforme aux rgles du droit
public et aux intrts lgitimes de l'ordre europen; mais cette
politique,  laquelle le cabinet anglais demeura tranger, excita
dans l'opposition en France de bruyantes colres, cra en Suisse
de dsagrables embarras, et ne valut pas au gouvernement du roi
Louis-Philippe le retour qu'il en avait espr. Ce fut  cette poque
que M. le duc d'Orlans et M. le duc de Nemours firent en Allemagne
le voyage projet et prpar sous le cabinet prcdent; ils reurent
partout,  Vienne comme  Berlin, et de la part des populations comme
des gouvernements, le plus favorable accueil; mais les ngociations
officieusement entames pour le mariage de M. le duc d'Orlans avec
l'archiduchesse Marie-Thrse, fille de l'archiduc Charles, demeurrent
sans succs; l'archiduc ne s'y montra point contraire; l'ambassadeur
de France  Vienne, M. de Sainte-Aulaire, qui avait dconseill la
tentative, s'employa avec autant de tact que de zle pour la faire
russir; mais les prventions malveillantes de l'empereur d'Autriche, de
sa famille et de sa cour, contre le gouvernement issu de la rvolution
de 1830, furent les plus fortes; et malgr la rserve garde des
deux parts, cette entreprise diplomatique, dont M. Thiers s'tait
probablement promis, pour son ministre et pour lui-mme, de l'clat et
de l'avenir, devint pour lui l'occasion, aux Tuileries, d'un mcompte et
en Europe d'un chec.

A l'intrieur, et pendant que les princes taient encore en voyage, un
sinistre incident, l'attentat de l'assassin Alibaud, jeta le cabinet
dans un grand trouble. Le 25 juin, comme le Roi, accompagn de la Reine
et de madame Adlade, passait sous le guichet des Tuileries pour
retourner  Neuilly, le bout d'une canne se posa sur la portire de la
voiture; un coup de fusil partit; la voiture fut pleine de fume; la
balle alla se loger au-dessus de la portire oppose; la bourre resta
dans les cheveux du Roi. Il s'inclinait en ce moment pour saluer la
garde nationale qui lui portait les armes; cette circonstance fit son
salut. L'motion fut gnrale et profonde;  quoi servaient donc les
essais de conciliation des partis, les paroles d'amnistie, toutes les
perspectives de la politique de concession? N'tait-on entr dans des
voies nouvelles que pour y rencontrer les mmes crimes et les mmes
prils avec le mcompte de plus?

On a dit qu' la suite de cet attentat, le dsir tait venu de relever
le drapeau de la politique de rsistance, que des ouvertures avaient t
faites pour rappeler dans le cabinet ses plus dcids reprsentants, que
j'avais eu,  ce sujet, une entrevue avec M. Thiers, que le ministre
des finances avait t offert  M. Duchtel, que nous nous tions
refuss  ces propositions, que j'avais mme quitt Paris pour n'en plus
entendre parler. Rien n'tait vrai dans ces assertions, sinon le bruit
qui s'en rpandit et qui rvlait le trouble dont les esprits furent
alors saisis. On se promet tour  tour, des politiques diverses, plus
qu'elles ne peuvent accomplir; la politique de rsistance n'avait pas
prvenu Fieschi; la politique de concession ne prvint pas Alibaud; il y
a des coups qu'aucune main humaine n'est sre de dtourner, et ce n'est
pas  de tels incidents que se mesure le mrite des maximes et des
conduites de gouvernement. Ce qui frappa justement le public dans cette
circonstance, ce fut la vanit des confiances et des promesses du
tiers-parti; le cabinet en fut sensiblement affaibli; mais c'tait
devant d'autres vnements et par d'autres causes qu'il devait
succomber.

Au moment o il s'tait form, il avait trouv le gouvernement espagnol
en mauvaise veine et pour l'Espagne elle-mme, et pour ses rapports avec
la France. Au mois de septembre 1835, le dernier reprsentant du parti
modr, le comte de Toreno, tait tomb, et il avait eu pour successeur
l'un des plus tourdis comme des plus hardis parmi les chefs du parti
radical, M. Mendizabal. L'Espagne entra alors dans la voie qui devait
aboutir au rtablissement rvolutionnaire de la constitution de 1812 et
 la prpondrance diplomatique de l'Angleterre, jadis l'allie et le
soutien des auteurs de cette oeuvre essentiellement anarchique, soit
qu'elle dt rgir une rpublique ou une monarchie: Le gouvernement
du Roi ne doit pas ignorer, crivait le 15 septembre 1835 le comte de
Rayneval au duc de Broglie, que M. Villiers a pris la part la plus
active  toutes les manoeuvres qui ont eu pour objet le renvoi de M. de
Toreno et le triomphe de M. Mendizabal.... Cet appui public, donn par
le ministre d'Angleterre  un homme que, malgr ses protestations de
modration et d'attachement  la reine et  la forme de gouvernement que
l'Espagne a reue d'elle, les libraux exalts continuent  regarder
comme leur chef, leur a caus une vive satisfaction. Ils se croient
srs de la protection du cabinet britannique,  quelque excs qu'ils se
portent.  peine en possession du pouvoir, M. Mendizabal prit en effet
ouvertement l'attitude d'ami particulier, je ne veux pas dire de protg
de l'Angleterre; non-seulement il repoussa toute ide d'intervention
franaise, dclarant qu'il saurait suffire, avec les seules forces
espagnoles,  la rpression de l'insurrection carliste; mais il alla
jusqu' tmoigner pour la France une malveillance indiscrte: Il y
a quelques jours, crivit le 22 septembre M. de Rayneval au duc de
Broglie, deux personnes, qui ont anciennement occup des places dans
l'administration, sont alles lui demander des passe-ports pour la
France. Il leur a dit qu'il aurait dsir ne pas les voir quitter
l'Espagne en ce moment, leur dpart montrant peu de confiance dans le
gouvernement actuel; que cependant il ne s'y opposait pas, mais qu'en
ami il leur conseillait d'aller partout ailleurs qu'en France, parce
qu'il tait possible que, d'ici  peu de temps, les relations de
l'Espagne avec ce pays changeassent tout  fait de nature. Cette
ostentation anti-franaise ne dura pas longtemps; M. Mendizabal
s'aperut qu'elle lui nuisait fort en Espagne, dans le pays comme dans
les Corts, et aussi mobile que prsomptueux, il changea brusquement
d'attitude et de langage: Maintenant, crivait le 13 novembre M. de
Rayneval, ce ministre, qui paraissait vouloir se passer de la France,
rpte  tout le monde que c'est d'elle, et d'elle seule, que dpend
l'affermissement du trne d'Isabelle; que, quelques efforts que fasse le
gouvernement espagnol, il ne parviendra jamais  terminer entirement la
guerre civile si le gouvernement franais, en se renfermant toutefois
dans les limites des stipulations de la quadruple alliance, ne lui
prte pas,  cet effet, un appui sincre et efficace. Cette bruyante
conversion, impose par la ncessit, tait plus apparente que relle;
au fond, c'tait toujours sur l'Angleterre que s'appuyait M. Mendizabal,
prt, pour s'assurer cet appui, aux concessions que le cabinet anglais
pouvait dsirer. Le 4 dcembre 1835, M. de Rayneval crivit au duc de
Broglie: Je viens d'apprendre d'une manire positive, mais sous le
sceau du plus profond secret, que la difficult de prsenter et de faire
passer aux chambres une loi de douanes avait dtermin M. Mendizabal 
conclure, avec l'Angleterre, un trait de commerce, profitant,  cet
gard, de la latitude que le statut royal a laisse  la couronne; que
cette ngociation se suit entre M. Mendizabal et M. Villiers seuls, sans
qu'aucun des employs de la secrtairerie d'tat ait t mis dans
le secret; qu'ils se servent, pour les critures ncessaires, d'un
secrtaire particulier que M. Mendizabal a amen d'Angleterre; enfin
que la plupart des articles sont dj rdigs, et que M. Mendizabal a
ordonn de dresser les pouvoirs ncessaires pour signer l'acte qu'il a
prpar en secret. Je prie le gouvernement du Roi de me transmettre ses
instructions  ce sujet le plus tt possible; j'attendrai votre rponse
avec impatience. La rponse avait devanc la demande; averti de son
ct de la ngociation engage  Madrid, le duc de Broglie avait, ds le
28 novembre, prescrit  M. de Rayneval de rappeler  M. Mendizabal que
tous les traits assuraient, en Espagne,  la France le traitement de
la nation la plus favorise; l'ambassadeur devait bien expliquer au
ministre espagnol que ce n'tait pas  l'galit nominale de traitement
que nous prtendions, mais  une galit relle, par des quivalents
propres  satisfaire le commerce franais; M. de Rayneval avait enfin
 dclarer que, si des arrangements commerciaux taient conclus entre
l'Angleterre et l'Espagne dont la France ft exclue, le trait de la
quadruple alliance recevrait par l une atteinte que l'Espagne ne
tarderait peut-tre pas  regretter. Cette dclaration, solennellement
renouvele les 12 et 19 dcembre[14], arrta la ngociation entame;
mais la situation gnrale en fut plutt aggrave que change; M.
Mendizabal regarda plus que jamais l'Angleterre comme son appui, et le
cabinet anglais M. Mendizabal et ses amis comme le ministre et le parti
de qui la politique anglaise avait en Espagne le plus  esprer.

[Note 14: _Pices historiques_, n VIII.]

M. Thiers tait  peine entr au pouvoir lorsqu'une proposition lui vint
de Londres qui dut lui causer quelque surprise: le cabinet anglais, qui
n'avait pas voulu de l'intervention quand le parti modr et M. Martinez
de la Rosa gouvernaient l'Espagne, en prit lui-mme l'initiative quand
M. Mendizabal fut ministre; le 14 mars 1836, lord Palmerston annona au
gnral Sebastiani que l'ordre allait tre expdi, aux commandants
des btiments de guerre de Sa Majest Britannique dans les eaux de
l'Espagne, de dbarquer un certain nombre de soldats de marine et de
matelots, soit pour occuper et dfendre contre les insurgs carlistes
les places maritimes menaces, soit pour reprendre celles qui seraient
dj tombes en leur pouvoir. Lord Palmerston, au nom du gouvernement
anglais, invitait en mme temps la France  seconder les mesures
maritimes de l'Angleterre en occupant le port du Passage, Fontarabie et
la valle du Bastan: La France, ajoutait-il, tracera, du reste, 
son gr, la ligne qu'elle voudra elle-mme donner pour limite  son
occupation.

A l'arrive de cette proposition, M. Thiers, se regardant comme un peu
li par la rsolution qu'avait prise nagure le cabinet prcdent contre
l'intervention franaise en Espagne, la repoussa formellement, non sans
regret, comme il le dit lui-mme quelques mois plus tard dans le dbat
dont cette question devint l'objet, mais avec pleine raison,  mon avis;
je trouve, dans une dpche que lui adressa le 31 mars M. de Rayneval
des dtails qui ne permettent gure de se mprendre sur le motif et le
caractre vritables de la dmarche anglaise: J'avais t inform par
M. Villiers, dit-il, du nouveau rle que l'Angleterre s'apprtait 
jouer dans les affaires d'Espagne et de la part qu'elle nous offrait
d'y prendre; il ne m'a pas cach que l'ide premire de ce projet
tait venue de lui; mais il ne m'a pas dit que M. Mendizabal en et
connaissance et l'et approuv, ce qui cependant me parat hors de
doute. J'avais prvu la rponse ngative du Roi; et comme il tait
naturel de supposer qu'avant d'agir le cabinet de Londres s'assurerait
du consentement de l'Espagne, auquel le langage de M. Mendizabal ne
devait nullement faire croire, je m'tais persuad un moment que ce
projet n'aurait pas de suite; mais je n'ai pas tard  tre dsabus; 
peine avais-je reu votre dpche que l'on a appris ici,  la fois
par un courrier anglais et par un exprs du gnral Cordova, que
non-seulement le gouvernement britannique avait pris la rsolution
d'intervenir directement dans la guerre contre le prtendant, mais mme
qu'il avait dj adopt les mesures et donn les ordres ncessaires  ce
sujet. L'tonnement du public a t grand de voir le cabinet anglais,
sans aucune indication pralable, changer ainsi de systme, et M.
Mendizabal en faire autant par l'acceptation, pour ne pas dire par la
demande de ces secours trangers que, il y a peu de jours, il repoussait
si ddaigneusement. La reine Christine avait su quelques mots de cette
affaire une couple de jours avant l'ouverture des Corts. Elle avait dit
 M. Mendizabal qu'elle n'accepterait l'appui direct de l'Angleterre que
si la France consentait  y joindre le sien. Lorsqu'elle a appris que
tout avait t arrang, et mme, on peut le dire, excut sans son
assentiment et en quelque sorte  son insu, elle s'est montre
violemment irrite,  tel point que, pendant deux jours, elle a refus
de voir M. Mendizabal.... Elle l'accusait d'avoir manqu  ses devoirs
envers elle et envers l'tat par une ngociation clandestine, et de
s'tre rendu coupable de trahison en fournissant aux Anglais l'occasion
qu'ils cherchaient depuis longtemps de s'emparer de quelques-uns des
ports de la Biscaye.... J'ai eu occasion de juger par moi-mme du
mcontentement de cette princesse.... J'ai eu, sur le mme sujet,
deux conversations avec M. Mendizabal. Il s'est surtout appliqu  me
persuader que c'tait  son insu que le projet en question avait t
arrt  Londres. En mme temps, il a cherch  se justifier du
reproche de se trouver en contradiction avec lui-mme en acceptant une
intervention trangre. Il a prtendu qu'on ne pouvait donner ce nom 
ce que faisait aujourd'hui l'Angleterre, et que nous avions eu tort de
voir encore une intervention dans l'opration militaire dont le cabinet
anglais nous avait parl. Aprs avoir cout les explications que j'ai
cru devoir lui donner sur ce qui s'tait pass  cet gard  Paris, il
a trait de nouveau la question de l'intervention proprement dite, et
cette fois en homme qui n'a plus que de faibles scrupules contre une
pareille mesure.

Dans un tel tat des esprits  Madrid,  Londres et  Paris, le refus
de l'intervention, prononc dans les termes et avec les rserves qu'y
apportait M. Thiers, n'tait qu'un ajournement de la question; net
et positif pour le prsent, il ne se bornait pas  maintenir, pour
l'avenir, la libert qu'un gouvernement sens doit toujours conserver;
il laissait clairement entrevoir les pressentiments et les chances d'une
rsolution contraire: De quelque nom qu'on la couvre, crivait-il le
30 avril  M. de Rayneval, dans quelques limites qu'on propose de
la restreindre, dt-elle mme se borner  l'occupation du Bastan,
l'intervention arme est encore repousse, en ce moment, par les
mmes considrations qui, jusqu' prsent, ne nous ont pas permis d'y
consentir. Sans rien prjuger sur les changements que des circonstances
diffrentes pourraient apporter plus tard dans nos dterminations, nous
devons dclarer que, tant que les choses resteront dans l'tat o elles
sont aujourd'hui, les dmarches qu'on ferait pour obtenir de nous une
coopration arme seraient sans rsultat. Ces dmarches qui, comme
celles qui ont dj eu lieu, ne tarderaient pas  devenir publiques,
seraient une imprudence tout  fait gratuite puisque, en mettant dans un
nouveau jour la dtresse du gouvernement de la reine, et en l'exposant
 un refus pnible, elles ne pourraient avoir d'autre effet que de
diminuer encore ce qui lui reste de force morale. Ses amis ne peuvent
donc trop lui conseiller de s'en abstenir.

La permanence et le progrs des deux flaux qui dsolaient l'Espagne,
la guerre civile et l'esprit rvolutionnaire, rendaient  Madrid
cette abstention et  Paris cette rserve expectante de plus en plus
difficiles. Dans les provinces basques, les bandes carlistes et les
troupes royales, en se combattant avec un acharnement peu efficace,
se livraient  de rvoltantes cruauts mutuelles, presque toujours
tolres, quelquefois ordonnes par leurs chefs. De nouveaux partisans
de l'insurrection, encore plus hardis que les premiers insurgs,
parcouraient l'Espagne en tous sens, semaient l'effroi jusqu'aux portes
de Madrid, et semblaient protgs, dans leurs courses vagabondes, tantt
par la faiblesse des autorits, tantt par la faveur populaire. En mme
temps, les menes des socits secrtes et les passions dmagogiques
clataient dans les provinces du midi,  Barcelone,  Valence,  Malaga,
 Sville,  Cordoue,  Cadix, faisant partout retentir le cri: _Vive
la Constitution de 1812_! et amenant partout des scnes sanglantes.
Impuissant  rprimer de tels excs, le gouvernement espagnol tantt
s'efforait de les pallier, tantt essayait de les apaiser en prenant
des mesures agrables aux rformateurs libraux et systmatiques, comme
la suppression de toutes les corporations religieuses, la clture des
couvents, la vente de leurs biens, la dissolution rpte des Corts
o prvalaient les modrs, et leur convocation selon des lois plus
dmocratiques qui ramenaient pourtant les modrs en majorit, ou bien
prs de la reconqurir. Les hommes s'usent vite  faire ce double mtier
de novateurs audacieux et de gouvernants sans force. M. Mendizabal
tomba. M. Isturiz lui succda, plus modr, plus considr, plus
indpendant de l'influence anglaise, mais, malgr son bon vouloir,
presque aussi inefficace pour, mettre fin  la guerre civile, rtablir
l'ordre dans l'tat, dans les finances, dans les rues, et assurer
l'avenir de la monarchie constitutionnelle en rendant rels et
pratiques, pour tous les Espagnols, les droits et les garanties qu'elle
leur promettait. A Madrid mme, le 17 juillet et le 3 aot, l'anarchie
rvolutionnaire fit explosion, et elle y aurait triomph ds lors sans
l'nergie d'un homme destin  tre un moment son vainqueur et bientt
sa victime. Inform qu'un rassemblement de gardes nationaux  pied et 
cheval s'tait form au Prado pour y proclamer la constitution de 1812,
le gnral Quesada, capitaine gnral de la Castille, chef rigide,
vaillant soldat, indomptable Espagnol, s'y rendit vers dix heures du
soir escort seulement de vingt carabiniers, et prenant plaisir 
dployer en face des sditieux son autorit et son courage, il les
apostropha violemment: Vous tes des lches et des assassins; vous
n'tes pas des hommes. Je suis las de ces jeux de femmes et d'enfants.
C'est une bataille et du sang qu'il me faut. Que ceux qui veulent la
constitution choisissent de toutes ces maisons celle qui leur conviendra
la mieux; qu'ils l'occupent, et je me charge de les en dloger avec ces
vingt soldats. Vous avez pay des hommes pour me tuer; mais je vous
brave tous.--Tout le monde se taisait, crit M. de Bois-le-Comte qui
venait d'arriver  Madrid o M. Thiers l'avait envoy, et qui tenait ces
dtails de tmoins oculaires:--Eh bien, reprit le gnral Quesada, que
faites-vous l? Pourquoi donc tes-vous venus?--Quelques officiers
rpondirent: Nous avons entendu la gnrale et nous sommes venus;
faut-il nous sparer?--Non, runissez-vous au contraire, car je veux
vous exterminer une bonne fois.--Il y avait division dans les gardes
nationaux; quelques-uns avaient dvoil le plan  l'autorit et promis
leur assistance pour le maintien de l'ordre; quand Quesada les somma de
tenir parole, ils s'excusrent timidement: Allons, leur dit-il, vous
tes de bonnes gens, mais des poltrons; allez-vous-en, car vous me
gnez. Tous les gardes nationaux se retirrent peu  peu, et le Prado
fut vacu. Vers une heure du matin, Quesada alla  la Plaza Major; il
y trouva la garde nationale runie et quelques criards: J'ai besoin de
votre quartier, dit-il aux gardes nationaux; qu'aimez-vous mieux, me le
laisser ou le dfendre?  votre choix; cela m'est gal; si vous voulez
le garder, allons, battez-vous.--Les gardes nationaux remirent le
quartier qui fut aussitt occup par le rgiment de la Rgente[15].

[Note 15: M. de Bois-le-Comte  M. Thiers; dpche du 22 aot 1836.]

Peu de chefs taient aussi nergiques et russissaient aussi bien 
rprimer les meutes que le gnral Quesada qui n'y devait pas toujours
russir. Arrivant coup sur coup  Paris, ces nouvelles preuves du triste
tat de l'Espagne y suscitrent dans le gouvernement les impressions et
les intentions les plus contraires; les adversaires et les partisans
de l'intervention, le roi Louis-Philippe et M. Thiers, y trouvaient
galement des raisons dcisives  l'appui de leur politique. Selon M.
Thiers, la guerre civile tait la cause de tous les maux de l'Espagne;
c'tait l'insurrection carliste qui fomentait les terreurs et les
passions rvolutionnaires; que la guerre civile ft touffe, l'Espagne
deviendrait gouvernable. Puisque le gouvernement de la reine Isabelle
n'tait pas en tat d'touffer la guerre civile, c'tait  la France
d'accomplir cette oeuvre. Par le trait de la quadruple alliance elle
s'y tait engage. D'ailleurs l'intrt franais le commandait aussi
bien que l'intrt espagnol; la France de 1830 ne pouvait souffrir en
Espagne le triomphe de don Carlos. Dans l'opinion du roi Louis-Philippe,
au contraire, plus la guerre civile et l'anarchie se montraient
opinitres en Espagne, moins la France devait se charger d'aller
elle-mme y mettre fin; quels que fussent au premier moment ses succs,
elle entreprendrait l une oeuvre impossible; ni l'insurrection
carliste, ni l'anarchie n'taient en Espagne des accidents superficiels,
momentans, faciles  dompter; l'une et l'autre avaient dans les
traditions, les moeurs, les passions espagnoles, des racines profondes,
et pendant longtemps elles renatraient sans cesse, bien plus vives
encore quand ce seraient des trangers qui tenteraient de les rprimer.
Ce ne serait donc pas dans une courte expdition de guerre, mais
dans une longue occupation et dans une troite association avec le
gouvernement de l'Espagne que la France se trouverait engage. Loin
de prescrire une telle conduite, l'intrt franais l'interdisait
absolument; la France avait assez  faire de fonder, chez elle-mme,
l'ordre et la libert; elle n'avait, pour son propre compte, rien 
redouter de l'insurrection carliste en Espagne qui, dans aucun cas, ne
serait en tat de rien tenter contre nous. D'ailleurs, malgr ses succs
du moment, il tait trs-probable que cette insurrection ne russirait
pas, et qu' travers des chances diverses, de tristes preuves et de
longs efforts, le gouvernement constitutionnel de la reine Isabelle
finirait par triompher; mais c'tait  l'Espagne  atteindre ce but,
car elle seule le pouvait; la France devait l'y aider, non s'en charger
elle-mme. Le trait de la quadruple alliance ne nous plaait point dans
une telle ncessit; nous avions dj accompli, et au del, par les
secours indirects que nous avions prts et que nous prtions toujours
 la reine d'Espagne, les obligations que nous avions contractes. Nous
n'avions nul besoin, comme la Restauration en 1823, d'aller faire, au
del des Pyrnes, nos preuves de hardiesse politique et de la fidlit
de notre arme; si nous entrions dans une intervention directe et
tendue, semblable  celle de cette poque, nous nous condamnerions,
soit  nous retirer bientt en laissant l'Espagne en proie  toutes ses
discordes, soit  prendre, pour un temps indfini, la responsabilit
de son gouvernement et de son avenir. Le Roi ne devait ni ne voulait
imposer  la France un tel fardeau.

On essaya de concilier les deux politiques. Le Roi consentit  ce
que les secours indirects donns  l'Espagne reussent une nouvelle
extension. On lui expdia des armes et des munitions de guerre. La
lgion trangre, dj entre au service de la reine Isabelle, avait t
rduite par ses campagnes  deux mille cinq cents hommes; il fut convenu
qu'elle serait porte  six mille hommes, par un recrutement autoris en
France, mais opr au nom du gouvernement espagnol et par ses agents. Un
gnral franais de renom (il fut question du gnral Bugeaud et mme
du marchal Clausel) devait tre appel  commander ce corps auquel
s'adjoindraient quelques rgiments espagnols, mais qui resterait
officiellement sous les ordres du gnral en chef de l'arme espagnole.
M. Thiers, de son ct, parut se contenter de ce dveloppement de la
coopration; et M. de Bois-le-Comte que, prcisment  cette poque, il
envoya en mission  Madrid, o M. de Rayneval tait gravement malade,
fut charg de dclarer au cabinet espagnol que le gouvernement franais
n'irait pas au del. En rendant compte le 9 aot 1836  M. Thirs de
son arrive  Madrid et de sa premire entrevue avec M. Isturiz: Je
commenai, dit M. de Bois-le-Comte, par lui dire que je devais l'engager
de la manire la plus absolue, la plus positive, la plus illimite, 
renoncer  toute ide d'intervention directe; que le gouvernement du Roi
avait vu avec regret que, malgr tout ce que nous avions reprsent de
l'impossibilit o nous tions d'adopter ce moyen, cependant on n'avait
jamais perdu l'espoir de nous y amener un jour; que je devais dtruire
une illusion qui avait eu une influence fatale, car en montrant toujours
cette perspective comme dernire ressource, elle avait empch la cause
royale de dployer toute son nergie et de dvelopper tous ses moyens.

Mais les paroles les plus positives ne suffisent pas  rsoudre les
questions ni  abolir les esprances qui ont longtemps couv dans l'me
des peuples; le 12 aot 1836, trois jours aprs avoir fait  M. Isturiz
la dclaration que je viens de citer, M. de Bois-le-Comte crivit  M.
Thiers: Les Espagnols sont tellement accoutums  nous voir intervenir
dans leurs affaires, et  nous voir rgler leurs questions de
succession, depuis Henri de Transtamare jusqu' Philippe V, Ferdinand
VII et son pre, et la reine Isabelle, que l'ide que nous finirons par
intervenir chez eux s'y est profondment accrdite, de manire  ne
pouvoir que bien difficilement tre dracine dans ce pays. Ils pensent
qu'ils doivent nous laisser parler, et que nous finirons toujours par
en venir  une intervention directe, ne pouvant supporter en Espagne
ni l'anarchie rvolutionnaire, ni la restauration de don Carlos. J'ai
trouv cette ide dans M. Isturiz comme dans la rgente et dans toute
sa cour; je n'ai pas eu trop, pour la combattre, de toute la force des
expressions que Votre Excellence avait employes pour me bien pntrer
de la ferme rsolution du gouvernement de toujours se refuser  une
intervention directe; je crois tre parvenu  convaincre la reine
Christine et M. Isturiz, et leur avoir fait enfin comprendre qu'ils
devaient chercher leur salut dans leur propre nergie, et nous
considrer ensuite comme leur plus puissant appui, mais non plus comme
le principe vital de leur cause. Mais cette impression, que j'ai pu
produire sur la reine et sur son gouvernement, n'a pas t celle qu'a
reue le public; la concidence de mon arrive avec les succs des
carlistes, et avec la proclamation en Aragon et en Andalousie de la
constitution de 1812, a rpandu dans tous les esprits la confiance que
j'apportais enfin cette intervention tant dsire; les uns ont dit que
j'annonais l'intervention mme, les autres une mesure qui y conduirait
immanquablement.

Il fallait sortir de cette situation qui tenait les esprits incertains,
 Paris dans l'action et  Madrid dans l'attente; il fallait choisir
enfin entre l'appui indirect et limit et l'intervention directe et
complte. La discussion recommena dans le conseil, de jour en jour plus
vive et plus claire. Le Roi crut avoir le droit de se plaindre que,
dans l'excution des mesures de secours indirect qu'il avait nagure
consenties, on et dpass les limites convenues; le recrutement de la
lgion trangre, qui devait la porter  six mille hommes, s'levait
dj, disait-il,  huit mille, et tait encore pouss avec ardeur, non
par l'intermdiaire du ministre d'Espagne, le gnral Alava, ainsi que
cela avait t rgl, mais par les aides de camp du ministre de la
guerre lui-mme, le marchal Maison,  qui surtout le Roi s'en prenait
de ces secrtes infractions aux dcisions du gouvernement. Les
questions, les explications, les rcriminations se succdaient
incessamment dans le conseil o six des ministres se rangeaient  l'avis
de M. Thiers, et un seul, le comte de Montalivet,  celui du Roi. Les
deux politiques taient en prsence et en crise, toutes deux soutenues
avec une conviction sincre et forte, et s'appuyant, l'une sur l'urgence
des circonstances et le voeu de l'Espagne videmment prononc en faveur
de l'intervention, l'autre sur les considrations d'avenir et le
sentiment de la France qui s'y montrait clairement contraire: Rien ne
peut amener le Roi  l'intervention, lui dit un jour M. Thiers, et rien
ne peut m'y faire renoncer.

Sur ces entrefaites arriva  Paris la nouvelle que le 12 aot, 
Saint-Ildefonse o rsidaient alors la jeune reine Isabelle et la Reine
rgente, les deux rgiments de service, l'un des milices provinciales,
l'autre de la garde, taient entrs tout  coup en insurrection,
s'taient ports sur le palais de la Granja, et avaient bruyamment
rclam la constitution de 1812. La reine Christine, avec un courage et
un sang-froid remarquables, avait vainement oppos  la sdition son
influence et sa rsistance personnelles; en l'absence de toute force
effective, il avait fallu cder; la reine avait enfin autoris la troupe
 jurer la constitution jusqu' la runion des Corts; et le 13 aot,
sur la place de Saint-Ildefonse, soldats et officiers avaient en effet
prt ce serment. Le 14, la mme insurrection clata  Madrid; le
gnral Quesada la contint un moment; mais le 15, quand on apprit 
Madrid ce qui venait de se passer  Saint-Ildefonse, le mouvement devint
irrsistible; le cabinet Isturiz se dispersa; un ministre nouveau,
form d'anciens partisans de la constitution de 1812, fut impos  la
Reine rgente, sous la prsidence de M. Calatrava; le 17 aot, les deux
reines rentrrent  Madrid; les Corts, qui taient sur le point de se
runir, furent dissoutes, et le 21 aot, un dcret royal convoqua pour
le 24 octobre des Corts nouvelles, selon le systme lectoral prescrit
par l constitution de 1812 et pour la remettre en vigueur.

Puisque je viens de parler du gnral Quesda et de son attitude en face
de la sdition, je veux reproduire ici textuellement ce qu'crivit le 30
aot M. de Bois-le-Comte sur sa mort et son caractre. C'est le droit
des grands coeurs, morts par des violences barbares, que le souvenir de
leurs derniers moments soit conserv avec respect, pour la gloire de
leur nom et aussi pour l'instruction des vivants; le stocien Thrasea,
condamn par Nron, disait  son gendre Helvidius Prscus en se faisant
ouvrir les veines: Regarde, jeune homme, tu es n dans des temps o il
convient de fortifier son me par de fermes exemples[16]. Nous avons
vu les jours o de pareils exemples taient aussi ncessaires en France
qu' Rome sous Nron; ces jours sont loin de nous; mais aujourd'hui
encore, et  l'abri des prils qui menaceraient la vie, il est
bon d'apprendre  bien garder son honneur: La premire ide
des rvolutionnaires devenus matres de la capitale, dit M. de
Bois-le-Comte, fut d'empcher que Quesada ne leur chappt; prvenu trop
tard, il prit la route de Burgos; il y tait  peine qu'il y fut suivi
par une multitude de miliciens. Il reconnut bientt qu'il ne pouvait se
soustraire  leur poursuite. Arriv  Hortaleza,  une lieue de Madrid,
il se jeta dans une maison. Les miliciens arrivaient dj; une petite
fille, qui le vit, lui demanda s'il dsirait parler au cur: Sans
doute, dit-il; le cur, j'en ai besoin, car je vais mourir. Rsign 
son sort, il se promenait  grands pas dans la chambre, sans chercher 
se drober aux regards, et passant la main dans ses cheveux, selon son
geste habituel. Les miliciens n'osrent l'attaquer corps  corps; ils
lui tirrent un coup de fusil  travers les barreaux de la fentre; la
balle lui entra dans le corps. Il les regarda: Si vous voulez que je
meure, leur dit-il, il faut m'en tirer un second; celui-l ne suffit
pas. Plusieurs coups partirent; on enfona la porte; on le pera 
coups d'pe; la fureur des assassins s'assouvit par mille atrocits
exerces sur son corps encore vivant et continues sur son cadavre.
Ainsi prit cet homme, vritable Espagnol, extrme dans ses qualits
comme dans ses dfauts, fougueux soldat de la foi en 1823, promoteur
anarchique du renversement de M. Za Bermuds en 1833, ayant, dans
toutes les autres circonstances, constamment attaqu et contenu, avec la
mme nergie, les mmes bravades et la mme jactance, les carlistes
et les hommes des clubs et de la rvolution; il voyait son sort, et
marchait  l'encontre sans illusion, sans espoir et sans trouble. Il
contint  lui seul le mouvement rvolutionnaire  Madrid, et il lui
avait arrach les armes, quand la cause de la Reine fit naufrage sur un
autre point et l'entrana dans sa chute.

[Note 16: _Specta, juvenis; in ea tempora natus es quibus firmare animum
expediai constantibus exemplis_. (Tacite, _Annales_, l. XVI, chap.
xxxv.)]

Le meurtre de Quesada, la fuite des principaux chefs du parti modr,
les clameurs sanguinaires qui s'levaient contre eux, les nouvelles
des provinces qui annonaient presque partout la mme effervescence,
jetaient la population honnte et tranquille dans une consternation
pleine d'alarmes: Je ne crois pas  une terreur en Espagne, crivait 
M. Thiers M. de Bois-le-Comte, mais les esprits sont trs-frapps; pas
un journal n'a encore os blmer le meurtre de Quesada, commis depuis
dix jours; pas un seul n'a os lever un doute sur la parfaite
spontanit avec laquelle la Reine a accept la constitution; la
rdaction de tous les journaux modrs a t renouvele; il n'y a pas
en ce moment  Madrid un seul journal d'opposition; quant  un journal
carliste, il n'est jamais venu dans la pense de personne qu'il ft
possible d'en tablir un. Avec de pareilles moeurs publiques, il est
difficile de faire marcher ici un gouvernement bas sur la publicit
et sur la libre discussion... Quant  nous, la partie intelligente des
rvolutionnaires voudrait mnager la France et hriter de son appui;
la partie brutale, qui domine dans les rues et les casernes, et
malheureusement aussi dans les socits secrtes d'o est sorti tout
ce mouvement, affecte de nous braver, et l'on entend perptuellement
rpter depuis quelques jours dans les cafs de Madrid ce mot qui a fini
par y devenir proverbial: _A ver ahora lo que haran esos picaros de
Franceses;_ nous allons voir maintenant ce que feront ces vauriens de
Franais[17].

[Note 17: Dpches de M. Bois-le-Comte, des 21 et 27 aot 1836.]

La perplexit fut grande dans le conseil, dj si agit, quand toutes
ces nouvelles arrivrent coup sur coup  Paris. Au profit de qui
s'accomplirait dsormais l'intervention, si elle s'accomplissait?
Quel gouvernement irait-on soutenir en Espagne? La reine Christine
resterait-elle rgente? Quelle serait, envers les hommes qui ramenaient
par la violence la constitution de 1812, l'attitude du cabinet anglais?
M. Mendizabal,  qui il avait paru porter tant de bienveillance, tait,
selon tous les rapports, le principal fauteur de l'insurrection de
Saint-Ildefonse et de Madrid. L'avenir de l'Espagne tait charg de
tnbres, et d'orages dans les tnbres. Plus dcid que jamais  n'y
point associer la France et son gouvernement, le Roi demanda que les
corps rassembls sur les Pyrnes fassent dissous, afin qu'il ft
bien clair qu'ils n'entreraient pas en Espagne  l'appui du pouvoir
rvolutionnaire et des chances obscures qui venaient d'y apparatre.
Le cabinet se refusa formellement  cette mesure, disant que ce serait
renoncer dcidment et ouvertement  l'intervention: Il faut rompre
la glace, dit M. Thiers; le Roi ne veut pas l'intervention; nous
la voulons; je me retire. Ses collgues,  l'exception de M. de
Montalivet, adhrrent  sa dmission: Messieurs, dit le Roi, il est
donc entendu que le cabinet est dissous; je vous demande de n'en point
parler et de rester  vos postes pendant que je vous chercherai des
successeurs. Aucun doute, ni aucune plainte ne pouvaient s'lever; le
Roi et ses conseillers se sparaient pour une dissidence profonde sur
une question grave qui devait tre porte devant les Chambres et le
pays; ils usaient les uns et les autres d'un droit incontestable,
garantie de leur influence et de leur dignit mutuelles dans le
gouvernement de l'tat. La retraite du cabinet devint promptement
publique, et l'on ne tarda pas  entrevoir quels seraient ses
successeurs.




                              CHAPITRE XXIV

           MON ALLIANCE ET MA RUPTURE AVEC M. MOL. (1836-1837.)

Mes relations avec le comte Mol.--Formation du Cabinet du 6 septembre
1836.--Sentiments divers de mes amis politiques.--Par quels motifs et 
quelles conditions j'entre dans le cabinet.--Ses premiers actes.--tat
des affaires en Algrie.--Expdition de Constantine.--Le marchal
Clausel.--Le commandant Changarnier.--Le gnral Trzel.--Mauvais succs
de l'expdition.--Retraite de l'arme.--Conspiration de Strasbourg.--Le
prince Louis Bonaparte.--Son chec et son embarquement 
Lorient.--Par quels motifs le cabinet ne le traduisit pas devant
les tribunaux.--Ouverture de la session des Chambres.--Tentative
d'assassinat sur le roi Louis-Philippe.--Dbat de l'adresse.--Procs du
complot de Strasbourg devant la Cour d'assises de Calmar.--Acquittement
des accuss.--Projets de loi prsents aux Chambres.--Sur la disjonction
de certaines poursuites criminelles, le lieu de dportation et la
non-rvlation des complots contre la vie du Roi.--Sur la dotation de M.
le duc de Nemours.--Pressentiments du roi Louis-Philippe sur l'avenir de
sa famille.--Le projet de loi sur la disjonction est rejet  la Chambre
des dputs.--Le cabinet se dissout.--Tentatives diverses pour en
former un nouveau.--Le Roi m'appelle.--Mes propositions et mes
dmarches.--Elles chouent.--Je me retire avec MM. Duchtel, Gasparin et
Persil.--M. Mol forme le cabinet du 15 avril 1837.


Bien avant que la crise clatt, j'avais quitt Paris pour aller, avec
ma mre et mes enfants, passer quelques semaines en Normandie, d'abord
 Lisieux, puis chez le duc de Broglie. Je voulais tre absolument
tranger  la chute du cabinet de M. Thiers, et ne me trouver engag
d'avance dans aucune des combinaisons tentes pour lui chercher des
successeurs. J'avais  coeur de conserver, dans cet avenir, toute ma
libert. Le public, que la chute du cabinet du 11 octobre 1832 avait
surpris, trouvait celle du cabinet du 22 fvrier 1836 bien prompte,
et se montrait ennuy des crises ministrielles; par gard pour son
sentiment comme par mon propre got, il me convenait de me tenir 
l'cart.

On essaya de m'en faire sortir. Je reus, de la part du comte Mol, une
invitation  l'aller voir pour causer avec lui. Je m'y refusai, et il me
comprit, car il m'crivit d'Acosta, le 18 aot: J'arrive et trouve ici
la rponse que vous m'avez faite. Je serais dsol de vous causer le
moindre drangement; je me hte de vous le dire. Je serai moi-mme fort
errant autour de Paris jusqu' ce que la session m'y rappelle. Vous
savez sans doute que toutes les dmissions ont t hier donnes et
acceptes. La dpche tlgraphique annonant les vnements de
Saint-Ildefonse a tout chang ou ajourn.

Il y avait bien des raisons et bien des chances pour que M. Mol
succdt  M. Thiers. Il avait t en 1830, avec faveur auprs du public
comme auprs du Roi, ministre des affaires trangres; depuis que les
affaires d'Espagne agitaient les esprits, il s'tait hautement prononc
contre l'intervention. Son nom, sa position sociale, son exprience
dans les grandes fonctions du gouvernement sous l'Empire et sous la
Restauration, son mrite personnel, la prudence et l'agrment de sa
conversation, ses manires dignes et douces le rendaient considrable
dans le parti de l'ordre et semblaient le dsigner pour la conduite
des affaires trangres. Il tait ambitieux et il en avait le droit:
Personne, me disait souvent M. Bertin de Veaux, qui le connaissait bien
et qui s'y connaissait, personne ne surpasse M. Mol dans la grande
intrigue politique; il y est plein d'activit, de longue prvoyance,
de sollicitude habile, de soins discrets pour les personnes, de
savoir-faire avec convenance et sans bruit. Il y a plaisir  s'en mler
avec lui. Et il ajoutait en riant: Plus de plaisir que de sret. On
reprochait, en effet,  M. Mol de se proccuper trop exclusivement de
lui-mme et de son succs, et d'oublier trop aisment ses associs et ce
qu'ils devaient attendre de lui.

Je n'avais avec lui point d'ancienne intimit. Avant la Restauration,
pendant qu'il tait grand-juge, ministre de la justice et en faveur
auprs de l'empereur Napolon, je l'avais rencontr quelquefois dans le
monde, entre autres chez madame de la Briche, sa belle-mre, et chez
madame de Rmusat; mais il tait froid et silencieux; j'tais jeune et
de l'opposition librale; nous nous voyions sans nous connatre. Sous la
Restauration, et lorsqu'il entra, comme ministre de la marine, dans le
cabinet du duc de Richelieu, nous emes de plus frquents rapports, mais
sans habitudes familires; j'tais li avec M. Decazes qui crut avoir 
se plaindre de lui, et leur msintelligence se fit ressentir entre leurs
amis. La rvolution de 1830 nous rapprocha, M. Mol et moi, et, soit
dans le premier cabinet du gouvernement de Juillet, soit pendant
l'administration de M. Casimir Prier, nous pensmes et agmes presque
toujours ensemble, toutefois sans aucun lien troit et personnel. Tant
que dura le cabinet du 11 octobre 1832, M. Mol fut habituellement,
comme le voulaient sa position, et son caractre, dans les rangs du
parti de l'ordre; il se spara cependant du ministre dans quelques
circonstances qui nous semblaient exiger une fermet inbranlable, entre
autres dans le cours du grand procs suivi devant la cour des pairs
contre les insurgs d'avril 1834. Il avait aussi, quant  nos relations
au dehors, sinon une autre politique, du moins une tendance politique
diffrente de celle du cabinet, et particulirement du duc de Broglie;
il tenait moins troitement  l'alliance anglaise, et semblait plus
dispos  rechercher l'amiti des cours du continent. De ces diverses
causes il tait rsult entre lui et nous une certaine froideur.

Mais, en 1835, aprs l'attentat de Fieschi, et surtout en 1836, aprs la
chute du cabinet du 11 octobre 1832, des relations plus habituelles et
plus bienveillantes se formrent entre M. Mol et moi. Il mit du soin
 les cultiver. Nous nous rencontrions souvent chez la comtesse de
Castellane, l'une des personnes les plus propres  attirer et 
rapprocher les hommes qu'elle avait quelque dessein d'unir, comme elle
et t propre  les brouiller si cela lui et convenu: vive avec charme
et douceur, d'un esprit original, facile et abondant, sans qu'on y vt
aucune autre prtention que celle de plaire et d'amuser, pleine d'art
avec abandon, sduisante en se montrant elle-mme intresse et charme,
comprenant et gotant toutes choses, la littrature, les arts, la
politique, et n'ayant l'air de s'en soucier que pour l'agrment de la
conversation ou le plaisir de ceux qu'elle voulait gagner  son salon
ou  ses vues. Ses habitus n'taient pas nombreux, quelques hommes
du monde, quelques gens d'esprit, quelques trangers, diplomates ou
voyageurs. On causait librement chez elle. Elle savait avoir, pour ceux
 qui elle avait quelque raison de vouloir plaire, des distinctions
fines, gracieuses et affectueuses; elle en eut pour moi, avec le
dessein, point empress ni incommode, d'tablir, entre M. Mol et moi,
des habitudes de bonne intelligence et d'accord. Elle y russit sans
peine, car il n'y avait entre nous,  cette poque et sur les questions
 l'ordre du jour, point de dissidence; nous assistions ensemble 
la vie et aux actes du cabinet de M. Thiers, en les jugeant presque
toujours de la mme manire et en formant les mmes conjectures sur
l'avenir.

J'tais  Broglie lorsque la retraite de M. Thiers fut certaine et sa
dmission publie le 26 aot dans le _Moniteur_. Je reus aussitt deux
lettres dates de ce mme jour, l'une de M. Bertin de Veaux, l'autre de
M. Mol: Mon cher ami, m'crivait M. Bertin de Veaux, je vous ai fait
dire plusieurs fois par votre fils, et une fois par votre ami, M. le
duc de Broglie, de ne pas venir  Paris: la destine de M. Thiers tait
alors incertaine, et je ne voulais pas que M. Thiers, ni personne
autre, put dire que vous tiez venu pour le prcipiter dans sa chute.
Aujourd'hui le _Moniteur_ a parl; il faut donc changer de conduite;
votre prsence maintenant est utile; elle est mme ncessaire, car
dans des circonstances aussi critiques, les minutes sont prcieuses.
Htez-vous donc de revenir. Soyez sr que je soigne votre considration
comme la mienne, et que je ne vous conseille que ce que je ferais pour
moi-mme. M. Mol me disait: Vous comprendrez maintenant les raisons
qui m'avaient fait dsirer de vous voir. J'ai reu cette nuit,  Acosta,
une lettre du Roi qui me pressait de me rendre prs de lui. Je le quitte
et je lui ai dit mon dsir de m'entendre avec vous avant d'aller plus
avant. Les moments sont prcieux. J'espre que vous le penserez comme
moi.

A ne considrer que les choses mmes, ma situation tait simple. C'tait
sur la question d'Espagne et pour carter l'intervention que se formait
le nouveau cabinet, et j'tais oppos  l'intervention. Il s'agissait de
faire retour, au dedans comme au dehors, vers la politique du cabinet du
11 octobre 1832, principes et personnes. Le Roi rclamait mon concours
dans une circonstance grave pour lui-mme comme pour le pays, et dans
laquelle j'approuvais sa rsistance au cabinet prcdent. Il avait
besoin, disait-il, dans la Chambre des dputs, ou de M. Thiers ou de
moi, et le public, comme les Chambres, se montraient,  cet gard, de
son avis. On ne me demandait aucune concession, on ne me faisait aucune
objection qui pt tre, pour moi, un motif de refus. Parmi mes amis
politiques, les sentiments taient divers. Plusieurs regrettaient que
je rentrasse si tt dans les affaires; j'en tais sorti trop rcemment;
l'exprience du mal attach  la dviation de la politique de rsistance
n'avait t ni assez complte ni assez longue; la raction qui nous
ramenait vers cette politique ne faisait que commencer; pendant ma
retraite, ma situation avait grandi en se calmant; elle grandirait et
se calmerait encore si je restais encore quelque temps en dehors du
pouvoir, et je le reprendrais plus tard avec toute l'autorit dont
j'aurais besoin. C'tait l, entre autres, l'avis de M. Duvergier de
Hauranne qui me donna,  cette poque, des marques de sagacit, de
fidlit, et j'ajoute de modration que rien de ce qui est survenu
depuis entre lui et moi ne doit ni ne peut m'empcher de reconnatre.
D'autres, et je dirai la plupart, trouvaient, au contraire, mon retour
aussi naturel que ncessaire; je ne l'avais point cherch; j'tais
compltement tranger  la chute de M. Thiers; je n'avais pas ouvert la
bouche sur la question devant laquelle il tombait. Ils n'admettaient pas
que je pusse me refuser au voeu du Roi quand j'tais de son avis, et 
l'occasion de rendre  mon parti politique son influence et son rang. A
cette opinion quelques-uns ajoutaient qu'en rentrant dans les affaires,
je devais en demander nettement la direction: Je ne crois pas me
tromper, m'crivait de Nmes le premier prsident de la cour royale, M.
de Daunant, l'un de mes plus anciens et plus judicieux amis, en vous
disant qu'on s'attend gnralement  vous voir chef du nouveau cabinet;
les graves difficults qui existaient dj auront sans doute t
augmentes par la politique incertaine suivie depuis six mois; un
essai un peu plus long aurait peut-tre achev de la discrditer, mais
j'espre que cet essai malheureux et la confiance que vous inspirez vous
rallieront les hommes honntes et courageux. Le duc de Broglie, avec
sa gnrosit simple et fire, m'exprimait plus vivement encore la mme
ide: Le ministre nouveau, m'crivait-il, doit vous accepter pour
chef, non-seulement de fait, mais de nom; quoi qu'il en soit, vous en
aurez la responsabilit; il faut que vous en ayez la direction. Un
ministre qui a deux prsidents, l'un de nom, l'autre de fait, n'en a
rellement point. C'est l un dissolvant invitable et prochain. A
peu prs tous enfin s'accordaient  penser et  dire qu'en ramenant la
politique un moment altre, le nouveau cabinet devait la prsenter sous
un nouvel aspect; M. Duchtel m'crivait le 23 aot de La Rochelle, o
il prsidait le conseil gnral: S'il survient une crise, vous devez
user de votre libert. Je ne puis vous crire avec dtail, mais mon avis
est qu'il faut deux choses: 1 ne pas ressusciter le pass et faire du
neuf; 2 se distinguer en tout de ce qu'on remplace. Le duc de Broglie
tait encore plus explicite: Le nouveau ministre doit tre vraiment
nouveau; il doit tre le produit de combinaisons nouvelles et qui
surprennent le public; s'il se prsentait comme une rsurrection, comme
une contre-preuve affaiblie et ple du ministre qui s'est dissous il y
a six mois, comme ce ministre-l, moins des hommes aussi importants que
Thiers et Humann, cela lui serait mortel; il n'en aurait pas pour un
mois.

De l prcisment venait mon dplaisir. Faire un cabinet nouveau,
c'tait me sparer du duc de Broglie; j'tais sorti nagure du pouvoir
avec lui, M. Duchtel et M. Persil; y rentrer avec deux seulement de mes
compagnons, sans le plus intime des trois, et en prenant moi-mme sa
place comme prsident du conseil, il y avait l, quels que fussent les
motifs politiques qui pouvaient m'y dcider et les conseils du duc de
Broglie lui-mme, une apparence d'abandon et d'infidlit dont j'tais
pein et froiss.

Le roi Louis-Philippe fit, dans cette circonstance, une faute trop
commune de la part des princes qui, pour s'pargner un embarras de
conversation et d'un moment, se donnent souvent des airs de lgret,
d'indiffrence et d'oubli. Si, aprs la retraite de M. Thiers, le
Roi et appel auprs de lui le duc de Broglie, non pour l'inviter 
reprendre les affaires, mais pour l'entretenir  coeur ouvert de la
situation et en discuter avec lui les convenances et les exigences, il
l'et trouv parfaitement dsintress d'esprit et de coeur, n'ayant nul
dsir de rentrer au pouvoir, bien plutt dcid  s'y refuser si on le
lui demandait, et tout prt  donner au cabinet nouveau son loyal appui.
Le Roi ne connut pas bien le duc de Broglie; il ne l'appela point, il
ne lui crivit point, ne lui donna,  cette occasion, aucune marque de
confiant et affectueux souvenir. Le duc de Broglie fut bless, et on
le fut autour de lui. Bless noblement, comme il convenait  de telles
mes; sa blessure n'influa nullement sur sa conduite; ni son dvouement
au Roi, ni notre amiti mutuelle, ni la sincrit de son concours 
notre politique commune n'en furent un moment altrs; mais il n'y en
eut pas moins l, pour le cabinet prs de se former, une circonstance
dplaisante, et pour moi une peine qui influa d'une manire fcheuse sur
mes rsolutions.

Je partis pour Paris et je reus en arrivant ce billet du Roi: Mon cher
ancien ministre, j'apprends que vous tes enfin arriv  Paris. Je vous
attendais avec impatience et je vous prie de venir me voir le plus tt
que vous pourrez. Je voudrais que ce ft ce soir, si mon billet vous
parvient encore  temps. Si vous trouvez qu'il est trop tard pour venir
 Neuilly ce soir, je vous propose d'y venir demain matin  dix heures,
ou chez moi aux Tuileries,  midi. Vous connaissez tous mes sentiments
pour vous. Je vis le Roi; je m'entretins avec M. Mol et M. Duchtel;
je recueillis les impressions et les avis de ceux de mes amis qui se
trouvaient alors  Paris, et je m'arrtai  demander que mes deux
collgues dans le cabinet du 11 octobre 1832, M. Duchtel et M. Persil,
rentrassent dans le nouveau cabinet, l'un comme ministre des finances,
l'autre comme garde des sceaux, que M. de Gasparin ft appel au
ministre de l'intrieur o il occupait dj les fonctions de
sous-secrtaire d'tat, et que M. de Rmusat le remplat dans ce poste.
J'assurais ainsi  mes amis politiques la moiti des siges et deux des
dpartements les plus importants dans le cabinet. Pour moi-mme, je
ne voulais que rentrer au ministre de l'instruction publique, et
j'acceptai, dans ces termes, l'alliance avec M. Mol comme ministre des
affaires trangres et prsident du conseil.

C'taient l des arrangements dicts par mes sentiments personnels
plutt que par l'utilit et la prvoyance politiques. En consentant 
rentrer dans les affaires sans le duc de Broglie, j'avais  coeur de
n'y trouver pour moi-mme aucun accroissement de situation, aucune
satisfaction d'ambition ou d'amour-propre; et je me flattais que, dans
un conseil ainsi form, ayant au ministre de l'intrieur deux de mes
plus srs amis, j'exercerais sur le gouvernement gnral du pays, bien
que confin dans mon modeste dpartement, toute l'influence dont la
politique que je reprsentais pourrait avoir besoin. Je me trompais; on
ne gouverne pas efficacement par des combinaisons factices et des moyens
indirects. Si j'avais mis de ct mes affections et consult uniquement
la politique, j'avais  choisir entre deux conduites. Je pouvais me
refuser  entrer dans un cabinet que non-seulement je ne formais pas
moi-mme, mais o manquaient plusieurs des principaux lments qui
avaient donn au cabinet du 11 octobre 1832 sa force et son autorit. Je
me serais propos alors pour but de reconstituer un jour ce cabinet, ou
un cabinet quivalent, et je serais rest jusque-l dans cette position
d'observation et d'attente qui donne aux difficults entre les personnes
le temps de s'effacer et aux rapprochements celui de s'accomplir sous
la pression de la ncessit. C'et t l peut-tre la conduite la plus
efficace comme la plus prudente. En me dcidant  entrer dans le cabinet
de M. Mol, j'aurais d surmonter mes sentiments et mes embarras
intimes, occuper moi-mme le ministre de l'intrieur, m'assurer ainsi
directement le pouvoir dont la responsabilit allait videmment peser
sur moi, et porter mes deux amis, M. de Rmusat et M. de Gasparin,
l'un au ministre de l'instruction publique, l'autre  celui de
l'agriculture, du commerce et des travaux publics, deux dpartements
pour lesquels ils taient, l'un et l'autre, trs-bien qualifis. C'et
t l une combinaison plus naturelle et plus forte que celle  laquelle
je donnai mon adhsion. Mais je cdai  mes impressions personnelles,
 l'insistance du Roi,  l'urgence de la situation, et aussi  une
disposition de ma nature qui est d'avoir trop de facilit  accepter ce
qui coupe court aux difficults du moment, trop peu d'exigence quant aux
moyens et trop de confiance dans le succs.

Aprs mon acceptation et la nomination officielle des principaux
ministres, le cabinet resta encore quelques jours incomplet; deux
dpartements, la guerre et le commerce, n'taient pas pourvus et ne le
furent pas sans quelque difficult. Le marchal Soult ne voulut pas
rentrer  la guerre sous la prsidence de M. Mol. Plusieurs personnes
dsiraient, non sans raison, que le comte de Montalivet demeurt,
comme ministre du commerce, membre du cabinet; seul, dans le cabinet
prcdent, il s'tait oppos  l'intervention en Espagne; il avait du
courage, de l'activit, du savoir-faire, assez d'influence dans les
Chambres; mais il ne lui convint pas d'accepter un dpartement infrieur
en importance  celui qu'il quittait et dans lequel son sous-secrtaire
d'tat, M. de Gasparin, venait le remplacer. Le Roi, d'ailleurs, aimait
mieux garder M. de Montalivet auprs de lui et le tenir en rserve pour
le faire entrer, au besoin, dans les ministres ventuels dont il aurait
 redouter les tendances. Le gnral Bernard et M. Martin du Nord furent
nomms  la guerre et au commerce; hommes de mrite l'un et l'autre,
capables et utiles, mais que le public n'appelait pas et qu'il
s'impatienta d'attendre quinze jours.

Les premires mesures du cabinet furent bien accueillies. La nomination
de M. Gabriel Delessert, comme prfet de police, obtint dans Paris une
approbation gnrale. Il avait dploy dans les meutes un rare courage
et un infatigable dvouement  l'ordre. Sa famille et lui-mme ne se
dcidrent qu' grand-peine, et par pur zle pour le bien public, 
accepter ces dlicates fonctions. On lui sut gr et de l'acceptation
et de la rsistance. Peu aprs la formation du cabinet et sur sa
proposition, le Roi fit grce  soixante-deux condamns pour crimes ou
dlits politiques. Les ministres de Charles X, dtenus  Ham, MM. de
Chantelauze et de Peyronnet d'abord, le prince de Polignac et M. Guernon
de Ranville quelques jours plus tard, furent mis en libert sans aucune
de ces exigences qui donnent aux passions de parti une satisfaction
aussi inutile que grossire, et sous la seule condition, pour trois
d'entre eux, de s'tablir, sur leur parole, dans des rsidences choisies
par eux-mmes, pour le prince de Polignac de quitter la France, banni
pour vingt ans. Les rapports de M. Mol avec les cabinets trangers
et leurs reprsentants  Paris commenaient sous des auspices de
bon vouloir et de confiance rciproques. Je repris mes travaux pour
l'expansion et le perfectionnement de l'instruction publique  tous ses
degrs. Les coles primaires reurent de nombreux encouragements. Une
chaire de pathologie et de thrapeutique gnrales fut cre dans la
facult de mdecine de Montpellier. En prsidant  la rentre des cours
de la grande cole normale  Paris, je m'appliquai  bien dterminer le
caractre de l'enseignement public institu par l'tat, et j'affirmai
qu' tous les degrs, comme cela tait dj fait pour l'instruction
primaire, il devait et pouvait se concilier avec les droits de la
libert[18]. Je me mis  l'oeuvre pour parvenir, en matire de
librairie,  l'abolition de la contrefaon, soit par des mesures
lgislatives, soit par des ngociations avec les puissances trangres.
M. Duchtel proposa et fit adopter, sur le placement des fonds des
caisses d'pargne et sur la cration d'un fonds extraordinaire pour les
travaux publics, des projets de loi dont la discussion d'abord et
plus tard l'exprience ont mis en lumire l'utilit politique et
l'opportunit financire. Mes divers collgues poursuivaient avec le
mme soin les amliorations lgales et librales que rclamaient ou
pouvaient admettre leurs dpartements. Le public et les Chambres, prs
de se runir, suivaient, avec une attente bienveillante, ces premiers
pas d'une administration rgulire et claire. Mais deux vnements,
l'un et l'autre inattendus, le mauvais succs de l'expdition de
Constantine et le complot de Strasbourg, vinrent bientt altrer
gravement une situation peu forte encore, et rejetrent brusquement le
nouveau cabinet dans les grandes luttes et les grands prils.

[Note 18: _Pices historiques_, n IX.]

Le cabinet prcdent avait rsolu et prpar l'expdition de
Constantine. Le marchal Clausel a affirm que M. Thiers avait adopt
ses plans d'expdition et de conqute sur tous les points importants
de l'Algrie, et lui avait promis tous les moyens d'excution qu'ils
exigeaient. Des documents authentiques indiquent que le ministre de la
guerre, le marchal Maison, s'tait associ  cette approbation et  ces
promesses, en laissant pourtant, quant  l'expdition de Constantine,
quelque vague sur l'poque o il conviendrait de l'entreprendre et sur
les nouveaux ordres que le marchal Clausel devrait attendre avant
de s'y engager. Quand le cabinet du 22 fvrier 1836 tomba, aprs sa
retraite officiellement annonce, le 30 aot, le marchal Maison crivit
au marchal Clausel que les dispositions ordonnes taient, dans leur
ensemble, conformes aux entretiens et aux communications verbales avec
plusieurs des ministres du Roi, mais qu'elles n'avaient t l'objet
d'aucune dlibration du conseil et n'avaient point reu la sanction
dfinitive du gouvernement; que c'tait au nouveau cabinet  accorder
ou  refuser cette sanction, et que jusque-l il importait de ne rien
engager, de ne rien compromettre, de se renfermer dans les limites de
l'occupation actuelle, dans celles de l'effectif disponible, et dans
celles des crdits lgislatifs, ou du moins des dpenses prescrites ou
approuves. Le ministre de la guerre expirant ne songeait plus qu'
se dcharger de la responsabilit de l'expdition projete, et  en
reporter le poids sur ses successeurs.

Le marchal Clausel fut et avait quelque droit d'tre surpris, bless et
embarrass. Ardent  se croire et se croyant en effet autoris, il
avait agi. Ds le 2 aot 1836, il avait donn au gnral Rapatel, son
remplaant intrimaire en Algrie, et en les communiquant au ministre de
la guerre, toutes les instructions pour l'excution de ce qu'il appelait
le systme de domination absolue de l'ex-rgence, dfinitivement
adopt, sur ma proposition, par le gouvernement. Il avait rgl la
distribution des troupes sur tout le territoire de l'Algrie, mis en
mouvement celles qui devaient occuper la province de Constantine,
prescrit, pour le matriel comme pour le personnel, les mesures qui
pouvaient tre prises sur les lieux mmes, et annonc celles qu'avait
dj ordonnes ou qu'allait ordonner de Paris le ministre de la guerre.
Tous ces prparatifs, tous ces ordres taient connus dans toute
l'Algrie, des Arabes comme de notre arme,  Constantine comme  Alger;
et le marchal Clausel terminait ses instructions au gnral Rapatel en
disant: C'est au plus tard au 15 octobre que je me rendrai  Bone pour
y prendre en personne la direction des oprations militaires contre
Constantine. Inquit, mais point arrt dans son dessein par la lettre
vasive et suspensive que lui adressa le 30 aot le marchal Maison, il
lui rpondit sur-le-champ: Veuillez vous rappeler que vous et M. le
prsident du conseil m'avez press de partir pour l'Afrique, que j'ai
pris cong de vous huit jours avant mon dpart, que vous ne m'avez plus
parl du conseil dans lequel on devait discuter le plan des oprations 
excuter en Afrique. Vous verrez, en vous rappelant cette circonstance,
que je ne mrite aucun reproche. Ds que le marchal Clausel connut la
formation du cabinet du 6 septembre, il lui adressa dpche sur dpche,
instances sur instances pour rclamer l'autorisation d'entrer en
campagne: Constantine, crivait-il le 24 septembre, est un admirable
champ pour la colonisation... C'est l qu'il faut frapper, qu'il
faut nous asseoir. Tout est prt; tarderons-nous seuls  l'tre?
N'agirons-nous pas quand le temps et les faits nous pressent?

Hritier ainsi d'une situation dj faite et trs-urgente, le cabinet
prit  la fois deux rsolutions: l'une, de retirer le gouvernement
gnral de l'Algrie des voies dans lesquelles le marchal Clausel
l'avait engag, et, aussitt que les convenances le permettraient,
des mains du marchal lui-mme; l'autre, de l'autoriser  accomplir
l'expdition de Constantine en lui maintenant les moyens que le
prcdent cabinet lui avait promis. Ces deux rsolutions furent, l'une
clairement indique, l'autre formellement dclare au marchal le 27
septembre, par le nouveau ministre de la guerre, le gnral Bernard, en
ces termes: Il a paru au gouvernement du Roi qu'un plan aussi vaste que
celui qui est expos dans votre lettre du 2 aot au gnral Rapatel ne
pouvait se raliser sans un accroissement de dpenses qu'il ne lui est
point permis de faire, au moins quant  prsent. Il lui a paru aussi que
les hautes conceptions qui lui taient soumises exigeaient de sa part
une attention srieuse et qu'elles devaient tre le sujet de mres
rflexions. Par ces motifs, il aurait dsir qu'il n'et pas encore t
question de l'expdition de Constantine; mais le gouvernement de Sa
Majest a t frapp des consquences que pourrait avoir, dans un
pays comme l'Afrique et avec l'esprit des populations indignes,
l'ajournement d'une expdition annonce, surtout quand l'espoir de cette
expdition a dj ralli plusieurs tribus  notre cause... C'est donc
parce que l'expdition de Constantine a t annonce, et par ce seul
motif, que le gouvernement du Roi l'autorise aujourd'hui; mais il ne
l'autorise que comme une opration ncessite par les vnements,
comme une opration toute spciale, et sans que cela puisse tirer 
consquence pour l'excution du plan gnral d'occupation que vous avez
prsent... Il doit tre bien entendu, monsieur le marchal, que cette
expdition doit se faire avec les moyens (personnel et matriel) qui
sont actuellement  votre disposition. Vous remarquerez, au reste, que
ces moyens sont suprieurs  la rpartition projete dans votre plan
gnral d'occupation, et au moins gaux  ceux qui sont mentionns dans
votre instruction au gnral Rapatel, du 2 aot dernier.

Mme avant d'avoir reu cette lettre, le marchal Clausel ne se
mprenait pas sur sa situation; il savait fort bien que le nouveau
cabinet tait contraire au plan gnral de conduite en Algrie que, sous
le cabinet prcdent, il avait fait adopter. Il ne rencontrait pas non
plus, sur les lieux mmes, toutes les facilits qu'il avait espres.
Depuis six mois dj, et dans la perspective d'une conqute qu'il tenait
pour assure, il avait nomm bey de Constantine le chef d'escadron de
spahis Youssouf, qui se faisait fort d'amener, par ses intelligences
dans cette province, la chute du bey turc Achmet et la reddition presque
spontane de la place. En attendant l'expdition, le marchal avait
envoy Youssouf  Bone pour en prparer les moyens locaux; mais Youssouf
n'y russissait que trs-imparfaitement; soit pour la leve des
auxiliaires indignes, soit pour le rassemblement des mulets destins
aux transports, soit pour les chances de capitulation, les rsultats
restaient fort au-dessous des promesses. Le marchal envoya  Paris
son aide de camp, M. de Ranc, pour demander de nouveaux renforts. Le
gnral Bernard rpondit que l'expdition de Constantine tant la seule
qu'autorist le cabinet, et les provinces d'Alger et d'Oran devant
rester sur la dfensive, c'tait de l qu'on pouvait et devait faire
venir  Bone les renforts qu'on croyait ncessaires. Alors s'engagea,
entre le ministre de la guerre et le marchal Clausel, une controverse
domine, de part et d'autre, par l'arrire-pense tacite du plan gnral
de conqute et d'occupation dont ne voulait pas le ministre et que le
marchal ne cessait de poursuivre: au dire de M. de Ranc, ce n'tait
plus seulement 30,000, mais 45,000 hommes qu'il fallait pour suffire
aux ncessits soit de l'expdition de Constantine, soit des autres
provinces de l'Algrie. Aprs un mois de correspondance un peu confuse,
le gnral Bernard fit observer au marchal qu'il avait  Bone 11,478
hommes  l'effectif, ce qui donnait 10,602 hommes prsents, c'est--dire
les forces qu'il avait d'abord demandes pour l'expdition; il lui
envoya, de plus, les fonds ncessaires pour solder pendant six semaines
4,000 auxiliaires indignes, et il finissait en lui disant: Maintenant,
monsieur le marchal, ou les moyens dont vous disposez ont t jugs
par vous-mme suffisants, ainsi que vos instructions au gnral Rapatel
l'ont fait penser au gouvernement du Roi, ou bien,  votre propre
jugement, ils ne le sont pas. Dans le premier cas, vous n'avez aucun
motif pour demander des renforts. Dans le second, comme vous n'tes
qu'autoris  faire l'expdition, vous pouvez vous dispenser de
la faire. Il dpend donc de vous seul de prendre  cet gard une
dtermination, selon que vous trouverez les moyens  votre disposition
suffisants ou insuffisants.

Pour donner au marchal Clausel une haute marque de confiance, au moment
o on le laissait charg de rsoudre lui-mme la question qu'il avait
provoque, M. le duc de Nemours alla s'embarquer  Toulon pour prendre
part  l'expdition de Constantine, comme, l'anne prcdente, M. le duc
d'Orlans avait pris part  l'expdition de Mascara. Et pour faire acte
de prvoyance en mme temps que de confiance, le gnral Damrmont,
officier d'un mrite reconnu, qui commandait  Marseille, reut
confidentiellement ordre d'aller faire un voyage  Alger, et de se tenir
prt  prendre le gouvernement de l'Algrie, si, comme le bruit en avait
couru, le marchal Clausel donnait sa dmission.

Le marchal, qui, je crois, n'avait jamais hsit, se dcida
sur-le-champ; arriv  Bone dans les derniers jours d'octobre, il
crivit le 1er novembre au gnral Rapatel qu'il avait laiss commandant
 Alger: Envoyez-moi, par le retour de la frgate  vapeur, celui des
bataillons du 2e lger qui est command par Changarnier, cet officier
que j'ai remarqu, et dont j'ai fait, il y a quelques mois, un chef
de bataillon. Le gnral Rapatel fit ce qui lui tait command; le
commandant Changarnier arriva  Bone avec son bataillon; et, le 13
novembre 1836, le marchal Clausel, emmenant 7,000 hommes de toutes
armes avec 2,000 auxiliaires indignes, et laissant  Bone 2,000 hommes
dj atteints des fivres d'automne, se mit en marche sur Constantine.

Quelques jours avant son dpart, le temps tait affreux, la pluie
tombait  flots, les plaines taient inondes, la neige couvrait les
montagnes: Ce ne sont pas les longues pluies d'hiver, mais seulement
les pluies de culture, et celles-ci durent peu, disaient les hommes
ardents  l'esprance: J'ai confiance dans les troupes, crivait le
marchal; j'espre leur en inspirer; j'espre aussi en mon toile, et
je pars pour Constantine, o je serai bientt. Quelques esprits plus
exigeants, dans l'administration militaire surtout, ne partageaient pas
cette confiance et se montraient pleins de doute sur la facilit de
l'entreprise, l'opportunit du moment, la porte des moyens. Mais la
plupart des assistants croyaient aller  une expdition d'un succs
assur et presque  une partie de plaisir; on comptait sur les
affirmations et les promesses de Youssouf; on le regardait, on le
traitait dj comme un bey puissant; quelques officiers se plaignaient
seulement de la perspective qu'il n'y aurait point de coups de fusil 
changer. Le soleil avait reparu et semblait confirmer, par son clat,
ces joyeuses ides. On partit, l'avant-garde le 9 novembre, le marchal
Clausel le 13. On avait  peine march vingt-quatre heures, la pluie
recommena; les ruisseaux devinrent des torrents; les soldats avanaient
pniblement; plusieurs restaient en arrire; quelques-uns des
auxiliaires arabes s'enfuirent, enlevant une petite mais prcieuse
partie des approvisionnements trs-limits de l'expdition. Le beau
temps revint; pendant cinq jours, l'arme chemina sans souffrance et
sans rsistance; mais le 19 novembre, quand elle arriva sur les plateaux
levs voisins de Constantine, la pluie, la neige, la grle, le froid
clatrent avec violence; les soldats ne trouvaient pas, sur ce sol
fertile mais dnud, un morceau de bois pour faire cuire leurs vivres et
scher leurs vtements. A chaque passage de torrent,  chaque bivouac,
on laissait, et en grand nombre, des hommes morts de froid ou de fatigue
et des vivres gts ou perdus: Nous fmes exposs l, dit le marchal
Clausel dans son rapport,  toutes les rigueurs d'un hiver de
Saint-Ptersbourg, en mme temps que les terres entirement dfonces
reprsentaient aux vieux officiers les boues de Varsovie. Le 21
novembre enfin, l'arme arriva devant Constantine. On reconnut
sur-le-champ combien la place tait forte, et combien peu elle songeait
 se rendre. Le drapeau rouge des Arabes flottait sur la principale
batterie. Ds que nos troupes furent  porte, une vive canonnade partit
des remparts. Achmet-Bey,  la tte d'une nombreuse cavalerie, tenait la
campagne et vint assaillir la brigade d'avant-garde qui, sous les ordres
du gnral de Rigny, avait occup les mamelons de Coudiat-Ati, en vue
de la porte Bab-el-Oued. Un chef kabyle, hardi et renomm, Ben-Assa,
commandait dans la ville en qualit de lieutenant du bey; il fit une
sortie avec la garnison turque, et vint de son ct attaquer la mme
brigade. Les cavaliers arabes et les fantassins turcs furent vaillamment
repousses, mais sans autre rsultat; nos forces ne pouvaient suffire 
cerner la place; aucune chance de capitulation ne se laissait entrevoir;
nos munitions de guerre et nos vivres s'puisaient rapidement. Le
marchal rsolut de tenter, contre les deux portes devant lesquelles
campaient les deux divisions de sa petite arme, un vigoureux assaut,
unique chance, s'il y en avait une, d'emporter la place en y pntrant.
Le Rummel et le ravin au fond duquel il coule sparaient les deux
divisions; le 23 novembre,  trois heures aprs-midi, un soldat traversa
la rivire  la nage, portant, dans un morceau de toile cire roul
autour de sa tte, ce billet du marchal: Gnral de Rigny,  minuit
j'attaquerai la porte d'El-Kantara; attaquez  la mme heure la porte de
Coudiat-Ali. Les deux attaques, diriges l'une par le marchal
lui-mme et le gnral Trzel, l'autre par le gnral de Rigny et le
lieutenant-colonel Duvivier, furent pousses avec une ardente vigueur,
mais sans succs; dans l'une, le gnral Trzel, qui se tenait, dit le
rapport du marchal, au plus fort du feu pour disposer et encourager
les troupes, tomba le cou travers d'une balle; dans l'autre, le
lieutenant-colonel Duvivier fut un moment sur le point de pntrer dans
la place, mais tous ceux qui l'entouraient, officiers et soldats, furent
frapps et contraints de se replier. A trois heures de la nuit la lutte
avait cess, dit l'un des braves qui y assistaient; tout tait rentr
dans le silence, quand le signal accoutum de la dernire prire
nocturne partit du minaret de la principale mosque de Constantine.
Des versets du _Koran_, lancs dans les airs, furent rpts sur les
remparts par des milliers de voix fermes, calmes, assures. Nos soldats
ne refusrent pas leur estime  de tels ennemis.

Au mme moment, sur les ordres du marchal et dans l'obscurit de l
nuit, les deux divisions de l'arme se mettaient en mouvement pour
se runir en une seule colonne, et commencer une retraite devenue
videmment ncessaire. Les corps se formaient prcipitamment; les
ambulances taient charges en hte de blesss enlevs  l'instant
mme du sol sur lequel ils venaient de combattre et  peine panss.
Le rassemblement de toutes les troupes au point fix par le marchal
n'tait pas encore accompli quand le soleil se leva. La garnison de
Constantine, avertie par les sentinelles des remparts, sortit par
dtachements de plus en plus nombreux et ardents  porter de tous cts
leurs attaques. Au milieu de cette agitation discipline, le commandant
Changarnier, qui couvrait avec son bataillon la marche de la division
commande par le gnral de Rigny vers le point de concentration indiqu
par le marchal, aperut trente ou quarante soldats courant  travers
les Arabes pour tcher de rejoindre la colonne franaise. C'tait un
poste qu'on avait oubli. Faisant sur-le-champ face en arrire, le
commandant Changarnier mena au pas de charge son bataillon au secours
de ces soldats perdus, et les recueillit presque tous, non sans perdre
quelques-uns des siens. Puis, s'arrtant de distance en distance  la
faveur des plis du terrain, il contint  plusieurs reprises les Arabes
acharns  la poursuite, et donna ainsi aux divers corps le temps de
se rejoindre et de s'organiser, selon les instructions du marchal, en
colonne de retraite. Vers onze heures, la marche d'ensemble commenait;
le bataillon du 2 lger continuait  la couvrir; on aperut toute la
cavalerie arabe d'Achmet-Bey se disposant  faire une charge gnrale.
Ds qu'il la vit approcher, le commandant Changarnier forma son
bataillon en carr, en s'criant: Soldats, regardez ces gens-l, ils
sont six mille et vous tes trois cents; vous voyez bien que la partie
est gale! Puis quand la nue des cavaliers arabes fut  vingt pas, il
commanda un feu de deux rangs  bout portant, et au cri de: _Vive le
Roi!_ sa troupe joncha le sol d'hommes et de chevaux. Les Arabes se
replirent en grande hte. La garnison turque, qui tait sortie de
Constantine sans prendre le temps de se pourvoir de vivres, y retourna
pour faire son premier repas. La colonne franaise continua sa marche en
bon ordre; et  la fin de ce jour, 24 novembre, quand le bataillon du 2e
lger alla prendre sa place au bivouac, il fut accueilli par les longs
applaudissements de toutes les troupes, et le marchal Clausel vint
porter lui-mme au commandant Changarnier ses cordiales flicitations.
Le lendemain, 25 novembre, on se remit en route, et, pendant cinq jours,
la retraite s'opra, incessamment harcele par les Kabyles, trouble par
la pnurie de vivres, attriste par des incidents fcheux et des pertes
dplorables, mais dirige par le marchal Clausel avec cette activit
forte et cette fermet d'me qui inspirent aux troupes la confiance
dans leur chef, la rsignation dans les souffrances et l'ardeur dans
le pril. Le 1er dcembre, la petite arme tait de retour  Bone; le
marchal Clausel et le duc de Nemours en repartirent le 6 pour Alger; et
le 22, le jeune prince rentra  Paris, estim de tous dans l'arme
pour le courage tranquille qu'il avait montr dans son modeste rle de
volontaire, et faisant au Roi son pre, avec une rserve scrupuleuse,
le rcit des fautes, des maux et des actes hroques auxquels il venait
d'assister.

Je ne me refuserai pas la satisfaction de rendre ici un hommage
particulier  l'un des chefs de cette expdition, le gnral Trzel, mon
ami, et devenu, en 1847, mon collgue comme ministre de la guerre. Ce
vaillant homme, aussi vertueux que vaillant, avait longtemps servi en
Algrie, et l comme ailleurs il avait conquis un juste renom de vertu
comme de valeur; mais aprs l'chec qu'il essuya, le 28 juin 1835,  la
Macta, contre Abd-el-Kader, il engagea lui-mme le ministre de la
guerre  le rappeler, car, disait-il avec une candeur admirable, je ne
pourrais plus me promettre la confiance des troupes, et je me soumettrai
sans murmure au blme et  toute la svrit que le gouvernement du
Roi jugera ncessaires  mon gard, esprant qu'il ne refusera pas de
rcompenser les braves qui se sont distingus dans ces deux combats.
Pourtant ce revers, si noblement avou, lui pesait cruellement, et il
avait  coeur de retrouver, en servant de nouveau en Algrie, la
chance de le rparer. Appel en 1836 au commandement de Bone, il fit
naturellement partie de l'expdition de Constantine, et il commandait,
sous le marchal Clausel, la seconde division de cette petite arme.
Arriv devant Constantine, il fut promptement convaincu qu'avec si peu
de moyens d'attaque, il n'y avait, contre une rsistance srieuse,
nulle chance de succs. On parlait pourtant d'un assaut, et tout en s'y
prparant, le gnral Trzel disait  son jeune officier d'ordonnance,
le lieutenant de Morny,  qui il portait confiance et amiti: Mon cher
Morny, il n'y a pas un moyen humain d'entrer dans cette ville; plusieurs
de nous seront tus sous ses murs; si je suis du nombre, ce qui est
probable, tchez de rapporter  ma femme ce qui restera de moi; vous
trouverez dans ma poche un billet de 500 francs; c'est  peu prs tout
l'argent que j'ai encore avec moi. Dans la nuit du 23 au 24 novembre,
quand le marchal Clausel tenta d'enfoncer les portes d'El-Kantara et de
Bab-el-Oued, le gnral Trzel, charg de l'attaque contre la premire,
s'approcha trs-prs du rempart, ayant  ct de lui M. de Morny; la
lune tait claire; on tirait sur eux: Mon cher gnral, lui dit le
jeune officier, si nous restons ici, nous serons infailliblement tus
tous les deux; moi, ce ne serait pas une grande perte; mais si, ce que
je ne crois pas, on devait donner l'assaut, ce serait un grand malheur
que vous n'y fussiez pas. A ce moment, quelques hommes du gnie
passrent prs d'eux, conduisant un mulet charg de pelles et de
pioches; un soldat et le mulet furent tus; se tournant vers M. de
Morny, le gnral Trzel lui dit: Je crois effectivement que vous avez
raison; mais o pouvons-nous nous mettre en attendant l'assaut? A
l'instant mme il tomba la face contre terre; en se penchant vers lui,
M. de Morny vit une tache de boue sur sa tempe, et, le croyant mort, il
s'cria avec un mouvement d'humeur: Allons, je le lui disais bien, le
voil tu pour n'avoir pas voulu m'couter; quel absurde courage! Comme
il se disposait, avec l'aide de quelques soldats,  le mettre dans une
couverture pour emporter son corps, le gnral revint  lui en disant:
Eh bien! que s'est-il donc pass?--Comment, mon gnral, vous n'tes
pas mort? quel bonheur!--Je n'tais qu'vanoui; je ne pouvais parler;
mais je vous ai bien entendu grogner et dire que j'tais mort. Je
n'avais qu'une inquitude, c'tait d'tre laiss l. On le transporta
 l'ambulance; il avait eu le cou travers d'une balle; mais la balle,
trs-petite, avait pass entre les vertbres, le gosier et la carotide;
une balle de munition l'et tu. Il fit la retraite dans la calche du
marchal Clausel, aussi calme et aussi peu proccup de lui-mme
qu'il l'avait t sous le rempart de Constantine. Je prends plaisir
 recueillir les souvenirs de ce modeste et intgre serviteur de la
France. C'tait un coeur indomptable dans un corps chtif et de pauvre
apparence. A la simplicit  la fois mle et timide du soldat plus
exerc  obir ou  commander qu' discuter, il joignait le patriotisme
respectueux du citoyen dvou  l'ordre et aux lois. Il avait
quelques-uns des prjugs, mais aucune des faiblesses de son temps. Sa
fermet n'tait pas toujours exempte de prvention ni d'enttement; mais
quand il se trompait, aucune vue personnelle, aucun sentiment d'une
puret douteuse ne se mlait  son erreur. Je n'ai point connu de
caractre plus dsintress, ni de conscience plus imprieuse. Le devoir
tait sa loi et le dvouement sa passion. Qu'il fallt se compromettre
ou s'abstenir, monter  l'assaut ou se retirer du monde, ni l'une ni
l'autre ncessit ne le trouvaient hsitant, et il tait galement prt
 l'effort ou au sacrifice. Il n'a pas obtenu la renomme des Catinat et
des Fabert, et il n'eut pas  la guerre leur fortune ni leur gnie; mais
par l'me il tait de leur race, et je ne fais que lui rendre justice
en le nommant  ct d'eux. Je reviens au marchal Clausel et aux
consquences de sa malheureuse campagne.

Elle fut, dans les Chambres, l'objet de longs dbats. Le marchal
Clausel y prit part, sans juste intelligence de la situation gnrale et
de la sienne propre. C'tait un homme de guerre minent sur le champ de
bataille, mais rest tel que l'avaient fait la Rvolution et l'Empire,
patriote avec les routines de la violence et du despotisme, aimant la
grandeur de la France et toujours prt  la servir vaillamment de son
pe, mais tranger  toute vue politique et  tout sentiment de
la responsabilit au sein de la libert. Il avait t imprvoyant,
prsomptueux, lger, trop peu proccup du sort des hommes qu'il
commandait, cherchant surtout son propre succs, quelque faibles qu'en
fussent les chances et quelque prix qu'il en dt coter. En arrivant 
Bone, sous le coup de son chec, et press d'adoucir le mcontentement
qu'en devait ressentir le cabinet, il crivit confidentiellement au
gnral Bernard, au mme moment o il lui envoyait son rapport officiel:
Je dclarerai au gouvernement, quand il voudra, comme il voudra, que
les troupes sous mon commandement taient suffisantes pour l'expdition,
et que j'aurais fait rendre ou pris Constantine, avec une partie
de celles qui ont t mises par le mauvais temps dans un tat
d'anantissement, si cette partie avait pu tre runie aux autres.
Quand vint le jour de la discussion publique, il ne sut se dfendre
qu'en accusant le gouvernement de ne lui avoir pas donn des forces
suffisantes et de prparer l'abandon de l'Algrie: accusation absurde,
car le cabinet ne comptait dans son sein aucun des hommes qui avaient
laiss entrevoir ce dsir, et j'tais au contraire l'un de ceux qui,
en toute occasion, avaient le plus fermement dfendu le maintien et
l'avenir de nos possessions d'Afrique. Mais l'accusation d'indiffrence
pour la grandeur nationale tait le thme d'attaque populaire, et
c'tait l que le marchal Clausel cherchait son point d'appui. Au
moment de ce dbat, il n'tait plus, depuis deux mois, gouverneur
gnral de l'Algrie; bien dcids  rparer l'chec de la France devant
Constantine et  ne pas courir de nouveau le risque des fautes qui nous
l'avaient valu, nous avions, le 12 fvrier 1837, rappel le marchal
Clausel, en lui donnant pour successeur le gnral de Damrmont dont
le bon renom militaire et le bon esprit nous promettaient, pour le
gouvernement gnral, de l'Algrie et pour la conduite spciale de la
nouvelle expdition, la double garantie dont nous avions besoin[19].

[Note 19: Je place, dans les _Pices historiques,_ n X, une lettre que
m'crivit de Marseille le gnral de Damrmont, le 10 dcembre 1836,
avant que le mauvais succs de l'expdition de Constantine y ft connu,
et o il exposait ds lors ses vues sur l'Algrie.]

L'motion fut vive en France,  la nouvelle de ce dsastre, et elle
l'et t davantage si le public n'en et t distrait par une autre
motion que venait de susciter un incident d'une autre nature. Au mme
moment o le marchal Clausel arrivait  Bone et se prparait  partir
pour Constantine, le prince Louis-Bonaparte entrait  Strasbourg, et
tentait de renverser, par une insurrection militaire, le Roi et la
Charte de 1830.

Le 31 octobre au soir, le ministre de l'intrieur, M. de Gasparin,
m'apporta une dpche tlgraphique qu'il venait de recevoir de
Strasbourg, date de l veille, 30, et qui portait:

Ce matin, vers six heures, Louis-Napolon, fils de la duchesse de
Saint-Leu, _qui avait dans sa confidence_ le colonel d'artillerie
Vaudrey, a parcouru les rues de Strasbourg avec Une partie de.....

La dpche s'arrtait l, et l'administrateur des lignes tlgraphiques,
M. Alphonse Foy, y avait ajout cette note: Les mots souligns laissent
des doutes. Le brumaire survenu sur la ligne ne permet ni de recevoir la
fin de la dpche, ni d'clairer le passage douteux.

Nous nous rendmes sur-le-champ aux Tuileries o, peu de moments aprs,
tout le cabinet se trouva runi. Nous causions, nous conjecturions, nous
pesions les chances, nous prparions des instructions ventuelles,
nous discutions les mesures qui seraient  prendre dans les diverses
hypothses. M. le duc d'Orlans se disposait  partir. Nous passmes
l, auprs du Roi, presque toute la nuit, attendant des nouvelles qui
n'arrivaient pas. La Reine, Madame Adlade, les princes allaient et
venaient, demandant si l'on savait quelque chose de plus. On s'endormait
de lassitude; on se rveillait d'impatience. Je fus frapp de la
tristesse du Roi; non qu'il part inquiet ou abattu; mais incertitude
sur la gravit de l'vnement le proccupait; et ces complots
rpts, ces tentatives de guerre civile rpublicaines, lgitimistes,
bonapartistes, cette ncessit continuelle de lutter de rprimer, de
punir; lui pesaient comme un odieux fardeau. Malgr sa longue exprience
et tout ce qu'elle lui avait appris sur les passions des hommes et les
chances de la vie, il tait et restait d'un naturel facile, confiant,
bienveillant, enclin  l'esprance; il se lassait d'avoir sans cesse 
se garder,  se dfendre, et de rencontrer sur ses pas tant d'ennemis.

Le lendemain matin, 1er novembre, un aide de camp du gnral Voirol,
commandant  Strasbourg, nous apporta la fin de l'vnement comme de la
dpche tlgraphique et le rcit dtaill de la tentative avorte. De
la Suisse o il rsidait et des eaux de Baden o il se rendait souvent,
le prince Louis entretenait en France, et particulirement  Strasbourg,
des relations assidues. Ni parmi ses adhrents, ni en lui-mme, rien
ne semblait lui promettre de grandes chances de succs; des officiers
vieillis, des femmes passionnes, mais sans situation dans le monde,
d'anciens fonctionnaires sans emploi, des mcontents pars n'taient pas
des agents bien efficaces contre un pouvoir qui comptait dj six ans de
dure et qui avait vaincu, au grand jour, tous ses ennemis, rpublicains
et lgitimistes, conspirateurs et insurgs. Le prince Louis tait jeune,
inconnu en France, et de l'arme et du peuple; personne ne l'avait vu;
il n'avait jamais rien fait; quelques crits sur l'art militaire, des
_Rveries politiques_, un _Projet de constitution_ et les loges de
quelques journaux dmocratiques n'taient pas des titres bien puissants
 la faveur publique et au gouvernement de la France. Il avait son nom;
mais son nom mme ft demeur strile sans une force cache et toute
personnelle; il avait foi en lui-mme et dans sa destine. Tout en
faisant son service comme capitaine dans l'artillerie du canton de
Berne et en publiant des pamphlets dont la France s'occupait peu, il
se regardait comme l'hritier et le reprsentant, non-seulement d'une
dynastie, mais des deux ides qui avaient fait la force de cette
dynastie, la Rvolution sans l'anarchie et la gloire des armes; sous des
formes calmes, douces et modestes, il alliait un peu confusment
une sympathie active pour les innovations et les entreprises
rvolutionnaires aux gots et aux traditions du pouvoir absolu, et
l'orgueil d'une grande race s'unissait en lui  l'instinct ambitieux
d'un grand avenir. Il se sentait prince et se croyait, avec une
confiance invincible, prdestin  tre empereur. Ce fut avec ce
sentiment et cette foi que le 30 octobre 1836,  six heures du matin,
sans autre appui qu'un colonel et un chef de bataillon gagns d'avance 
sa cause, il traversa les rues de Strasbourg et se prsenta  la caserne
du 4e rgiment d'artillerie o, aprs deux petites allocutions
du colonel Vaudrey et de lui-mme, il fut reu aux cris de _Vive
l'Empereur!_ Quelques-uns de ses partisans et selon quelques rapports,
lui-mme, se portrent aussitt chez le gnral commandant et chez le
prfet, et n'ayant pas russi  les sduire, ils les firent assez mal
garder dans leur htel. En arrivant  la seconde caserne qu'il voulait
enlever, la caserne Finckmatt, occupe par le 46e rgiment d'infanterie
de ligne, le prince Louis n'y trouva pas le mme accueil; prvenu 
temps, le lieutenant-colonel Talandier repoussa fermement toutes les
tentatives et maintint la fidlit des soldats; le colonel Paillot
et les autres officiers du rgiment arrivrent, galement loyaux et
rsolus. Sur le lieu mme, le prince et ceux qui l'accompagnaient furent
arrts. A ce bruit bientt rpandu, les mouvements d'insurrection
tents dans divers corps et sur divers points de la ville cessrent 
l'instant; le gnral et le prfet avaient recouvr leur libert et
prenaient les mesures ncessaires. Parmi les adhrents connus du prince
Louis dans cette entreprise de quelques heures, un seul, M. de Persigny,
son confident et son ami le plus intime, russit  s'chapper. Les
autorits de Strasbourg, en envoyant au gouvernement du Roi leurs
rapports, lui demandaient ses instructions sur le sort des prisonniers.

Nous apprmes au mme moment que, le mme jour, 30 octobre,  Vendme,
un brigadier du 1er rgiment de hussards, en garnison dans cette ville,
avait runi au cabaret quelques-uns de ses camarades, et que l on
avait rsolu de sonner le boute-selle la nuit suivante, d'arrter les
officiers, les autorits, et de proclamer la rpublique. Averti pendant
que la runion se tenait, le lieutenant-colonel fit arrter aussitt le
brigadier et ses complices. Le brigadier, aprs avoir tu, d'un coup de
pistolet, un marchal des logis qui faisait son devoir en le gardant,
s'chappa, erra tout le jour aux environs de la ville, et l'esprit
troubl, le coeur abattu, revint  Vendme, dans la nuit, se remettre
lui-mme en prison. On a beaucoup dit qu'il n'y avait aucun lien
entre cette misrable chauffoure et la tentative de Strasbourg; la
vraisemblance indique, et j'ai lieu de croire qu'il en tait autrement.

Quant  la conduite  tenir envers les divers prisonniers; notre
dlibration ne fut pas longue. En apprenant l'issue de l'entreprise et
la captivit de son fils, la reine Hortense accourut en France sous un
nom suppos, et s'arrtant prs de Paris,  Viry, chez la duchesse
de Raguse, elle adressa de l, au Roi et  M. Mol, ses instances
maternelles. Elle n'en avait pas besoin; la rsolution de ne point
traduire le prince Louis devant les tribunaux et de l'envoyer aux
tats-Unis d'Amrique tait dj prise. C'tait le penchant dcid du
Roi, et ce fut l'avis unanime du cabinet. Pour mon compte, je n'ai
jamais servi ni lou l'empereur Napolon Ier; mais je respecte la
grandeur et le gnie, mme quand j'en dplore l'emploi, et je ne pense
pas que les titres d'un tel homme aux gards du monde descendent
tous avec lui dans le tombeau. L'hritier du nom et, selon le rgime
imprial, du trne de l'empereur Napolon, devait tre trait comme de
race royale, et soumis aux seules exigences de la politique. Il fut
extrait le 10 novembre de la citadelle de Strasbourg, et amen en poste
 Paris o il passa quelques heures dans les appartements du prfet
de police, sans recevoir aucune autre visite que celle de M. Gabriel
Delessert. Reparti aussitt pour Lorient, il y arriva dans la nuit du
13 au 14, et fut embarqu le 15  bord de la frgate l'_Andromde_ qui
devait se rendre au Brsil en touchant  New-York. Quand la frgate fut
sur le point d'appareiller, le sous-prfet de Lorient, M. Villemain, en
rendant ses devoirs au prince Louis et avant de prendre cong de lui,
lui demanda si, en arrivant aux tats-Unis, il y trouverait, pour les
premiers moments, les ressources dont il pourrait avoir besoin: Aucune,
lui dit le prince.--Eh bien! mon prince, le Roi m'a charg de vous
remettre quinze mille francs qui sont en or dans cette petite cassette.
Le prince prit la cassette; le sous-prfet revint  terre, et la frgate
fit voile.

Vingt-quatre annes (et quelles annes!) se sont coules depuis cette
poque. Leurs enseignements sont clairs. Deux fois, en 1836 et en
1840, avec la persvrance de la foi et de la passion, le prince
Louis-Napolon a tent de renverser la monarchie constitutionnelle; il
a chou deux fois, et ds les premiers pas. En 1851, il a renvers du
premier coup la rpublique, et depuis ce jour il rgne sur la France. La
monarchie constitutionnelle tait un gouvernement rgulier et libre, qui
donnait des garanties aux intrts vrais et complets de la France; la
France, qui l'avait dsire en 1789, en 1814 et en 1830, n'a jamais
prt son franc concours  ses destructeurs, et en 1848 elle a subi
sa chute avec surprise et alarme. La rpublique commena en 1848 par
l'anarchie, et ne menait qu' l'anarchie; la France a accept et soutenu
l'Empire comme un port de refuge contre l'anarchie. Il y a des temps o
les peuples sont gouverns surtout par leurs dsirs, et d'autres o ils
obissent surtout  leurs craintes. Selon que l'une ou l'autre de ces
dispositions prvaut, les peuples recherchent de prfrence la libert
ou la scurit. C'est le premier secret de l'art de gouverner de ne pas
se mprendre sur leur voeu dominant.

A l'gard des complices du prince Louis, des doutes s'levaient sur
la juridiction devant laquelle ils devaient tre renvoys. Nous nous
dcidmes pour celle qui n'tait l'objet d'aucune objection populaire,
le jury. Ce fut, je crois, une faiblesse et une faute. Si jamais
entreprise eut les caractres d'un attentat contre la sret de l'tat,
c'tait certainement celle de Strasbourg; elle rentrait ainsi, selon la
Charte et nos traditions constitutionnelles, dans les attributions de
la cour des pairs. Le cabinet prcdent lui avait renvoy nagure le
jugement de l'assassin Alibaud, affaire sans complication politique,
et qui n'offrait aucune question difficile, ni de principe, ni de
circonstance. Celle du complot de Strasbourg lui revenait bien plus
naturellement. La mesure que nous venions de prendre  l'gard du prince
Louis tait une raison de plus de renvoyer ses complices devant la cour
des pairs, car cette cour seule tait capable d'apprcier la convenance
d'un tel acte, et de n'en apporter pas moins, dans le jugement gnral
de l'affaire et de ses acteurs, une fermet quitable. Quant au petit
complot de Vendme, la juridiction tait claire; des militaires seuls y
avaient pris part; ils furent renvoys devant le conseil de guerre de
Tours.

La session des Chambres approchait, et devait s'ouvrir sous des auspices
trs-divers, mls de perspectives sereines et de nuages. A l'extrieur,
l'aspect gnral des affaires n'avait rien que de satisfaisant. La paix
n'tait plus nulle part menace. La querelle prcdemment engage entre
la France et la Suisse au sujet des rfugis avait amen la suspension
des rapports diplomatiques entre les deux pays; mais grce  la
modration des deux gouvernements, cette altration du bon voisinage
avait cess; la question tait apaise, les rapports rtablis, et les
incidents subalternes qui avaient contribu  les troubler n'avaient
plus de valeur que comme aliment  la polmique de l'opposition. En nous
refusant  l'intervention en Espagne, nous avions continu d'excuter,
non-seulement avec scrupule, mais avec zle, le trait de la
Quadruple-Alliance, et nous donnions au gouvernement de la reine
Isabelle tout l'appui indirect que nous pouvions lui apporter sans
engager  son service le drapeau de la France. Cette politique portait
ses fruits. C'tait sans succs dcisif que les carlistes entretenaient
au del des Pyrnes la guerre civile; malgr leurs victoires locales et
leurs courses  travers l'Espagne, la monarchie constitutionnelle
tait debout, opinitrement et efficacement dfendue. Le parti radical
espagnol, matre du pouvoir, en sentait la responsabilit qui pesait
directement sur lui et sur lui seul, et il s'clairait et se modrait
peu  peu en gouvernant. Les nouvelles Corts avaient confirm
la rgence de la reine Christine, et elles prparaient, dans la
constitution de 1812, des modifications qui devaient la rendre moins
prilleuse pour l'ordre et la monarchie. En reconnaissant l'indpendance
des rpubliques amricaines, le gouvernement espagnol se dlivrait d'un
pesant fardeau, et se mettait en mesure de porter, sur la pacification
de l'Espagne mme, tout son effort. La ngociation confidentiellement
engage  Berlin et  Schwerin pour le mariage du duc d'Orlans avec la
princesse Hlne de Mecklembourg promettait une heureuse issue. A tout
prendre, M. Mol, aprs quelques mois d'administration, se prsentait
devant les Chambres ayant fidlement et prudemment mis en pratique les
maximes au nom desquelles le cabinet s'tait form, et en ayant dj
recueilli de bons rsultats. C'tait  l'intrieur que la situation
tait plus complique et moins favorable; l'expdition de Constantine
et l'entreprise de Strasbourg pesaient sur nous, nous laissaient des
questions graves  rsoudre, des devoirs difficiles  remplir, et ne
pouvaient manquer de susciter de vifs dbats.

Le 27 dcembre, le Roi se rendait au Palais-Bourbon, le long du quai des
Tuileries, pour ouvrir la session. La 2 lgion de la garde nationale,
qui bordait la haie, inclinait devant lui son drapeau; il s'avanait
hors de la portire pour lui rendre son salut; un coup de feu partit; la
balle effleura la poitrine du Roi, passa entre ses deux fils le duc
de Nemours et le prince de Joinville qui, ainsi que le duc d'Orlans,
taient avec leur pre dans la voiture, et sortit en brisant une glace
dont les clats blessrent lgrement deux des princes. L'assassin,
arrt  l'instant, et soustrait avec grand'peine  l'indignation de la
foule, fut emmen d'abord au poste des Tuileries. Le cortge continua
sa marche; le Roi reparut  la portire, rpondant de la main aux
acclamations qui clataient sur son passage. Il arriva au Palais-Bourbon
o la Reine, Madame Adlade, la princesse Marie, la princesse
Clmentine, le duc d'Aumale et le duc de Montpensier l'attendaient dans
la tribune de la famille royale. Le bruit de l'attentat s'tait dj
rpandu dans la salle; des regards inquiets se tournaient en hsitant
vers la Reine; on restait immobile; on se taisait, comme pour ne pas
susciter, par un trouble visible, ses premires terreurs. Envoy
sur-le-champ par le Roi, le commandant Dumas parut dans la tribune et
dit  la Reine: Le Roi se porte bien; il arrive; les princes ne sont
pas blesss. Ils arrivaient en effet; le Roi monte sur l'estrade, et
s'assit; ses trois fils taient debout  ct de lui; quelques
gouttes de sang tachaient leurs habits. Pendant plusieurs minutes les
acclamations se succdrent avec transport; l'assemble entire debout,
Chambres et spectateurs, criait _vive le Roi!_ en portant ses regards
tantt vers le Roi, tantt vers la Reine. Je n'ai jamais vu une motion
publique plus vive et plus sympathique. Le Roi pronona avec une fermet
simple un discours serein, plein de confiance dans l'avenir de la
France, et faisant  peine allusion, par quelques mots, au nouvel
attentat qu'il venait de subir: Soutenu par votre loyal concours,
dit-il en finissant, j'ai pu prserver notre patrie de rvolutions
nouvelles et sauver le dpt sacr de nos institutions; unissons de plus
en plus nos efforts; nous verrons s'tendre et s'affermir chaque jour
l'ordre, la confiance, la prosprit: et nous obtiendrons tous les
biens auxquels a droit de prtendre un pays libre, qui vit en paix sous
l'gide d'un gouvernement national.

J'ai vu et interrog l'assassin. C'tait un jeune homme d'apparence
grossire et vulgaire, rude et embarrass, entt plutt qu'exalt,
rpondant aux questions brivement, avec aussi peu d'intelligence que
d'motion, comme press de ne plus entendre parler de ce qu'il avait
fait, et repoussant avec un orgueil stupide tout appel au repentir. On
sut bientt qu'il s'appelait Meunier, qu'il menait une vie paresseuse
et misrable, tantt petit commis, tantt ouvrier, et qu'il tait neveu
d'un honnte ngociant de Paris qui, le reconnaissant avec un amer
chagrin, parla de lui aux magistrats instructeurs comme d'un caractre
faible, drgl, adonn aux mauvaises moeurs, aux mauvaises lectures,
engag dans les socits secrtes, et incapable de rsister 
l'influence de ses compagnons. L'enqute et le procs confirmrent
pleinement ces informations. Par routine plutt que par une juste
apprciation des circonstances, Meunier fut renvoy devant la cour des
pairs. Peu de jours aprs l'attentat, la police dcouvrit et saisit,
chez un mcanicien nomm Champion, une machine infernale toute prte;
arrt aussitt et trs-compromis par les premiers interrogatoires, le
mcanicien s'trangla dans sa prison.

Ce fut sous l'impression de ces sinistres accidents que s'accomplirent
les premiers actes des Chambres, la prparation et la discussion de
leurs adresses. Il y a des tristesses et des alarmes salutaires:
celles-ci ne furent pas, je crois, sans influence sur le caractre de ce
dbat qui fut remarquablement grave et modr. Les partis y trouvrent
bien encore l'occasion de reproduire leurs affirmations et leurs
accusations accoutumes; les uns nous redirent,  propos de l'Espagne,
que nous tentions l'impossible en prtendant fonder l'ordre avec la
libert par les mains d'un pouvoir issu d'une rvolution; les autres
que, depuis 1830, entre les divers cabinets et leurs politiques, il n'y
avait au fond nulle diffrence, qu'une seule et mme volont gouvernait,
dans un seul et mme systme, et que, de ce systme et de cette volont,
il n'y avait, pour la France ni pour l'Espagne, rien de bon  attendre.
Ces attaques vieillies et monotones murent peu la Chambre des dputs
qui n'y prta que peu d'attention; et le dbat, laissant de ct les
thories rvolutionnaires, se concentra dans la question vraiment
politique, c'est--dire dans la controverse entre les deux cabinets du
22 fvrier et du 6 septembre, qui avaient jug diffremment soit
des intrts, soit des devoirs de la France dans ses relations avec
l'Espagne, et qui voulaient, l'un aller jusqu' l'intervention directe,
l'autre rester dans la limite des secours indirects. M. Thiers, M.
Passy, M. Sauzet et M. Odilon Barrot d'une part, M. Mol, M. Hbert, M.
de Rmusat et moi de l'autre, nous discutmes pendant quatre jours
ces deux politiques, srieusement, vivement, quelquefois mme un peu
amrement, mais sans violence ni dtour, avec des convictions et des
prvoyances galement sincres, quoique trs-diverses, en hommes qui
peuvent porter le fardeau du pouvoir sous les yeux de leurs adversaires
libres et dans l'attente du jugement de leur pays. Aucune dviation
imprvue, aucun incident passionn ne troubla le dbat, et la Chambre
put le vider dans la pleine libert et tranquillit de sa raison. Elle
donna gain de cause aux adversaires de l'intervention directe, et les
vnements ont donn gain de cause  sa dcision. La France n'est point
intervenue en Espagne, et pourtant don Carlos en a t expuls; le
gouvernement constitutionnel de la reine Isabelle est rest debout;
et quand la France, pour faire prvaloir la politique qu'elle avait
toujours proclame, a eu besoin de faire appel  la confiance et 
l'amiti de l'Espagne, de sa Reine, de ses Corts, de ses ministres,
cette confiance et cette amiti ne lui ont pas manqu.

Un petit fait qui, dans ce dbat, fut  peine remarqu du public, mrite
pourtant d'tre rappel; car, pendant quelque temps, il ne fut pas sans
influence sur notre situation au dehors. Dans la sance du 14 janvier
1837  la Chambre des dputs, en parlant du danger au nom duquel
surtout on rclamait l'intervention en Espagne, c'est--dire de la
chance que l'absolutisme vnt  y triompher avec don Carlos, M. Mol
pronona cette phrase qui, se trouvant dans un discours crit,
fut textuellement reproduite dans le _Moniteur_: Nous dtestons
l'absolutisme et nous plaignons les nations qui connaissent assez peu
leurs forces pour le subir. Si M. Mol et parl  la France seule,
ces paroles n'y eussent gure rencontr,  cette poque, que des
approbateurs; mais l'Europe entire l'coutait, et les diplomates sont
aussi susceptibles qu'ils ont l'air indiffrent; il y avait, pour un
ministre des affaires trangres, un peu d'oubli  parler ainsi et tout
haut des gouvernements absolus avec qui nous vivions et voulions vivre
en bons rapports. Les ambassadeurs d'Autriche et de Russie ressentirent
vivement ce langage; ils s'en expliqurent avec amertume dans leurs
conversations intimes, et en crivirent  leurs cours, disant qu'il y
avait l un appel  la rbellion, adress  tous les peuples. Rien
n'tait plus loin de la pense de M. Mol: mais cet esprit si fin et si
contenu n'avait pas toujours, quand il parlait en public, un sentiment
bien exact de la porte de ses paroles et n'en prvoyait pas tous les
effets; celles-ci jetrent, pendant plusieurs mois, dans ses relations
avec quelques-unes des cours et leurs reprsentants  Paris, un peu de
mfiance et de froideur.

Nous touchions aux termes de ce grand dbat. La querelle avec la Suisse
 propos des rfugis et l'expdition de Constantine y avaient aussi
pris place, mais une place trs-secondaire. La question suisse tait
rsolue; l'opposition exploitait avec complaisance un incident de police
qui s'y tait ml; mais le prcdent ministre de l'intrieur, le
comte de Montalivet, en en revendiquant avec un loyal courage la
responsabilit, enleva  l'attaque tout but direct, et par consquent
tout intrt. Quant  l'expdition de Constantine, elle devait tre, 
propos du projet de loi sur les crdits supplmentaires, l'objet d'un
examen et d'un rapport spcial; on en ajourna  ce moment la discussion.

Deux affaires, l'intervention en Espagne et la conspiration de
Strasbourg, proccupaient seules fortement les Chambres et le public: au
moment mme o la Chambre des dputs dcidait la premire en votant son
adresse, on apprit que, dans la cour d'assises de Colmar, le jury avait
vid la seconde en acquittant pleinement tous les accuss. L'absence du
principal auteur de l'attentat et la mesure qui l'avait affranchi
de toute poursuite avaient fourni aux dfenseurs de ses complices
l'argument et aux passions de parti le prtexte qui avaient dtermin
un tel dmenti  la vrit et  la loi. Les deux principaux avocats, M.
Ferdinand Barrot et M. Parquin, rsumrent toute leur plaidoirie dans
cet unique et spcieux moyen d'action sur des esprits, les uns faibles
et intimids, les autres ardents et dcids d'avance: Messieurs, dit M.
Ferdinand Barrot, il y avait ici un prince parmi les accuss, et pour
parler comme l'accusation, la bont royale l'a mis en libert; elle
vient d'ajouter une noble action  notre histoire. Au moment o
j'arrivais ici, le prince touchait au sol de l'Amrique, pour lui le sol
de l'esprance, pour lui le bonheur. Dj son esprit est plus calme et
plus paisible; il respire en paix; dj une mre peut aller le consoler
et scher les pleurs qu'a d verser son enfant. Mais regardez de ce
ct, les chagrins, les angoisses de la prison; de ce ct tant de
malheurs! vous citoyens, vous les organes de la loi et non pas les
soutiens de la force, vous vous montrerez dignes de la mission qui vous
est confie; vous acquitterez, et votre dcision s'inscrira dans les
plus belles pages de nos annales judiciaires, car il est un principe
tabli dans nos moeurs; ce principe, c'est: Justice gale pour tous. A
l'ombre de cet trange oubli des faits et de cette confusion, non
moins trange, des ides et des devoirs, l'opposition bonapartiste
et rvolutionnaire, qui comptait en Alsace de nombreux adhrents,
se dploya avec une hardiesse passionne; elle remplissait la salle
d'audience: Acquittez-les, acquittez-les! cria-t-elle de toutes parts
aux jurs quand ils se retirrent pour dlibrer; et quand le verdict
d'acquittement fut prononc, les transports qui clatrent et les
ftes qui suivirent taient tout autre chose que les joies d'une piti
sympathique; c'tait l'explosion du triomphe et des esprances d'un
parti.

C'et t le comble de l'aveuglement ou de la faiblesse de mconnatre
la gravit de cette situation et les devoirs qu'elle nous imposait. Dans
la poursuite et la rpression des complots et des attentats politiques,
le gouvernement du Roi avait t, depuis son origine, d'une modration
et d'une douceur persvrantes, dont je n'hsite pas  dire qu'on ne
trouverait nulle part dans l'histoire un pareil exemple. Jamais aucun
dlit de ce seul caractre, et pur de tout autre crime, n'avait t
suivi de l'excution de la peine capitale; la veille encore, en
apprenant que le conseil de guerre de Tours venait de condamner  mort
le brigadier Bruyant, auteur de l'insurrection de Vendme, le Roi avait
commu sa peine en dportation. En transportant simplement le prince
Louis-Napolon aux tats-Unis, il avait fait un acte de noble et
intelligente quit; et cet acte mme tait exploit pour nerver son
gouvernement, en lui refusant, malgr l'vidence des faits, la plus
commune protection des lois, tandis qu'on protgeait, jusque dans le
sein de l'arme, l'indiscipline et la dfection. Nous aurions rougi de
nous-mmes si nous avions accept, dans une scandaleuse inertie, ces
victoires des passions de parti sur les devoirs publics, ces mensonges
lgaux; cette faiblesse des moeurs o les factions ennemies ne pouvaient
manquer de puiser un redoublement de confiance et d'audace. Aprs mre
dlibration et d'un commun accord, nous prsentmes aux Chambres trois
projets de loi destins  modifier ou  complter le Code pnal pour
prvenir, autant que cela est au pouvoir des lois, de pareils dsordres.
Le premier avait pour objet de rendre la peine de la dportation
efficace en la rendant relle, et il fixait dans un district de l'le
Bourbon le lieu o cette peine devait tre subie, en allouant les fonds
ncessaires pour cet tablissement. Le second, numrant certains crimes
et dlits prvus par le Code pnal et les lois postrieures, ordonnait
qu'en cas de participation ou de complicit de militaires et de
personnes appartenant  l'ordre civil, les poursuites seraient
disjointes, et les militaires renvoys devant les conseils de guerre,
tandis que les personnes appartenant  l'ordre civil iraient devant les
tribunaux ordinaires. Le troisime enfin, rtablissant trois articles
du Code pnal de 1810, punissait, sauf certaines exceptions lgales, la
non-rvlation des complots forms ou des crimes projets contre la vie
ou la personne du Roi. Les deux premiers de ces projets de loi furent
prsents  la Chambre des dputs, et le troisime  la Chambre des
pairs.

Nous ne nous bornmes pas  ces mesures rpressives et directes; nous
rsolmes d'aborder une question reste en suspens depuis 1830, et
d'une importance trs-relle, bien qu'indirecte, pour la monarchie: la
question de la dotation des diverses branches de la famille royale,
lment de stabilit et par consquent de force monarchique. Cette
question tait ds lors regarde comme si dlicate, tant d'attaques
avaient dj t pousses de ce ct par l'opposition et tant de
prventions rpandues dans le public que, depuis 1832, aucun des
cabinets qui s'taient succd n'avait os venir demander aux Chambres
l'allocation d'un million qui, aux termes d'un trait conclu entre la
France et la Belgique, le 28 juillet de cette anne, devait leur tre
propose dans la session suivante pour la dot de la princesse Louise,
devenue reine des Belges. Nous prsentmes, le 26 janvier 1837, 
la Chambre des dputs, deux projets de loi, l'un accomplissant
l'engagement contract envers le roi des Belges, l'autre assignant comme
dotation  M. le duc de Nemours, devenu majeur l'anne prcdente, le
domaine de Rambouillet, avec certaines portions des forts de l'tat.

Nous ne nous faisions, quant  ces deux projets de loi, surtout quant au
dernier, aucune illusion sur les obstacles qu'ils rencontreraient et
les luttes qu'ils susciteraient. Ses plus acharns ennemis hsiteraient
aujourd'hui  rpter, sur la fortune du roi Louis-Philippe et sur son
avidit en matire d'intrts privs, les inconcevables erreurs et les
odieuses calomnies dont ce prince a t l'objet; les faits, les comptes,
les papiers, tous les dtails, tous les documents de sa vie et de sa
situation domestique ont t livrs  la publicit la plus imprvue, la
plus entire, et soumis aux investigations les plus rigoureuses. Cette
preuve a tourn  son honneur, et les mensonges qui s'taient amasss
autour de son trne se sont vanouis devant son tombeau. Mais, en 1837,
ces mensonges taient partout rpandus, colports, accrdits; beaucoup
de ceux qui les rpandaient y croyaient; ceux qui les taxaient
d'exagration et d'hostilit ne savaient trop ce qu'ils en devaient
penser, et parmi ceux qui les repoussaient, plusieurs n'taient pas
sans un peu d'inquitude. Le roi Louis-Philippe tait lui-mme une
des principales causes de cet tat des esprits. Nul prince, je dirais
volontiers nul homme, ne s'est plus souvent donn l'apparence des torts
qu'il n'avait pas et des fautes qu'il ne faisait pas. Il avait assist
 tant de dsastres imprvus, vcu au milieu de tant de ruines, et
subi lui-mme de telles dtresses qu'il lui en tait rest une extrme
dfiance de l'avenir et une vive apprhension des chances funestes qui
pouvaient encore l'atteindre, lui et les siens. Tantt il se rappelait,
avec un juste orgueil, ses jours de vie errante et pauvre; tantt il
en parlait avec un amer souvenir et une prvoyance pleine d'alarme.
En septembre 1843, pendant la premire visite de la reine Victoria au
chteau d'Eu, on se promenait un jour dans le jardin potager du chteau,
devant des espaliers couverts de belles pches; le Roi en cueillit une
et l'offrit  la reine qui voulut la manger, mais ne savait comment s'y
prendre pour la peler; le Roi tira de sa poche un couteau en disant:
Quand on a t, comme moi, un pauvre diable vivant  quarante sols par
jour, on a toujours un couteau dans sa poche; et il sourit, comme tous
les assistants,  ce souvenir de sa misre. Dans une autre occasion,
j'tais seul auprs de lui; il me parlait de sa situation domestique,
de l'avenir de sa famille, des chances qui pesaient encore sur elle; il
s'chauffa en entrant dans le dtail de ses charges, de ses dettes, des
absurdits qu'on dbitait sur sa fortune; et, me prenant tout  coup
les mains, il me dit avec un trouble extrme: Je vous dis, mon cher
ministre, que mes enfants n'auront pas de pain. Quand il tait sous
l'empire de cette disposition, il recherchait avec ardeur, pour les
siens et pour lui-mme, des garanties d'avenir; et en mme temps
il exprimait ses sollicitudes et ses plaintes avec un abandon, une
intemprance de langage, qui tonnaient quelquefois ses auditeurs les
plus bienveillants, fournissaient  ses ennemis des soupons  l'appui
de leur crdulit o de leurs mensonges, et entretenaient dans le public
cette disposition mfiante contre laquelle nous avions  lutter quand
nous venions rclamer, pour la famille royale; au nom de la justice et
de la bonne politique, ces dotations que le Roi semblait solliciter en
plaideur avide et inquiet.

Nous n'tions donc pas, en prsentant ces deux projets de loi, bien
tranquilles sur le sort qui les attendait; mais la froideur de l'accueil
qu'ils reurent, dans la Chambre des dputs et au dehors, dpassa notre
attente; et cette froideur s'tendit aux trois projets de lois pnales
que nous proposions en mme temps; nos adversaires se flicitaient du
terrain que nous leur offrions pour l'attaque; nos amis se montraient
embarrasss de la situation que nous leur faisions, et attrists de
l'effort que nous leur demandions. Nous reconnaissions tous les prsages
d'un difficile et prilleux combat.

Ce fut sur le projet de loi relatif  la disjonction des poursuites en
cas de crimes commis  la fois par des militaires et par des personnes
de l'ordre civil que porta l'effort de la lutte. Ce projet n'avait rien
de contraire aux principes essentiels du droit, ni au sens moral, ni 
l'quit; il ne crait point de juridiction exceptionnelle, n'enlevait
personne  ses juges ordinaires, et son opportunit politique tait
vidente. Mais il tait en dsaccord avec les maximes et les traditions
de la jurisprudence franaise; il offrait dans l'excution certaines
difficults, la plupart spcieuses, quelques-unes relles, quoique point
insurmontables. Les jurisconsultes s'emparrent de la discussion et la
firent durer sept jours; sur trente et un orateurs qui y prirent part,
vingt taient des magistrats ou des avocats; ils taient diviss entre
eux; onze attaqurent le projet de loi et neuf le dfendirent; mais les
opposants avaient pour eux les instincts et les habitudes de la plupart
de leurs auditeurs; ils soulevaient avec profusion des difficults que
les dfenseurs du projet ne rsolvaient pas aussi aisment. MM. Dupin et
Nicod dployrent dans cette attaqu autant d'ardeur que de talent et
d'adresse; M. de Lamartine et M. de Salvandy soutinrent le projet avec
une ferme indpendance d'esprit et une verve loquente, mais sans
beaucoup d'effet. Plusieurs des principaux orateurs politiques de
la Chambre, M. Thiers et M. Odilon Barrot entre autres, demeurrent
trangers au dbat. Je me proposais d'y entrer; j'avais tudi la
question, pris des notes et prpar le plan de mon discours[20]; mais au
moment o il m'et convenu de parler, plusieurs de mes amis, et des plus
fermes, me conseillrent le silence; je susciterais, me dirent-ils, des
passions plus vives; j'attirerais dans l'arne des adversaires jusque-l
rests en dehors; j'ajouterais peut-tre aux prils de la question. Je
cdai  cet avis. Ce fut une faute. J'ignore si j'aurais chang quelque
chose au rsultat de la dlibration, et j'incline  croire que non;
l'opposition avait runi toutes ses forces, et elle avait en mme temps
pour elle, dans cette circonstance, toutes les faiblesses du parti du
gouvernement; mais pour la situation du cabinet, et surtout pour la
mienne, il et mieux valu que je prisse ma place dans ce grand dbat.
Quoi qu'il en soit, son issue nous fut contraire; le projet de loi sur
la disjonction fut rejet par une majorit de deux voix.

[Note 20: J'insre, dans les _Pices historiques_, n XI, ce plan et
ces notes qui, bien que la question et la situation soient galement
teintes, ne sont peut-tre pas encore sans intrt.]

Tous les autres projets que nous avions prsents furent frapps par cet
chec, comme un seul coup de vent abat les arbres les plus spars et
les plus divers. Le choix de l'le Bourbon et du district de la
Salazie dans cette le, comme lieu de dportation, offrait quelques
inconvnients; le projet de loi sur la non-rvlation des complots
forms ou des crimes projets contre la vie ou la personne du Roi
soulevait de fortes objections morales et de mauvais souvenirs; M.
Royer-Collard annonait qu'il le combattrait hautement. On recommena, 
propos de la dotation de M. le duc de Nemours, toutes les controverses
auxquelles avait donn lieu, en 1831 et 1832, la fixation de la liste
civile: pourquoi des apanages hrditaires aux princes? Pourquoi des
proprits foncires? Ne vaudrait-il pas mieux leur donner des rentes
sur l'tat, ou mme simplement des dotations viagres? En 1837 comme
en 1831, toute prvoyance politique et monarchique tait bannie de ces
discussions. On faisait des recherches sur le revenu du domaine priv,
sur la valeur des portions de forts que le projet de loi ajoutait au
domaine de Rambouillet; et la presse opposante levait  ce sujet des
doutes, des soupons qui ne pouvaient tre immdiatement rfuts, et
qui, en attendant la rfutation, refroidissaient et embarrassaient
les esprits les plus bienveillants. Les corps politiques ont leurs
impressions et leurs alarmes paniques, comme les armes; le cabinet fut
considr, dans les Chambres et dans le public, comme en tat de dfaite
gnrale, et par consquent en tat de crise.

Sa composition et sa situation intrieure le rendaient peu propre  une
nergique et longue dfense. Ce n'est pas sans regret que je rappelle
aujourd'hui les dissentiments qui, en 1837, me sparrent d'un homme
minent avec qui, aprs 1848, je me suis retrouv uni par des ides, des
sentiments et des efforts communs pour le rtablissement d'un ordre vrai
et durable dans notre patrie. Mais quand j'ai entrepris de retracer ce
que j'ai pens, voulu et fait dans le cours de ma vie publique, je me
suis impos le devoir d'en dire sans dtour les motifs; et j'ai la
confiance que, dans ce difficile travail, je serai, sur mon propre
compte, assez sincre pour avoir le droit de l'tre galement en parlant
d'autrui, sans tre tax de malveillance et d'aigreur. M. Mol savait
mieux vivre avec des suprieurs qu'avec des gaux. Il avait servi avec
dignit l'empereur Napolon et accept de bonne grce la prsidence du
duc de Richelieu; mais quand la hirarchie des relations n'tait pas
aussi clairement dtermine, quand il se trouvait en rapport avec des
hommes qui n'taient ou ne pouvaient tre pour lui que des associs ou
des rivaux, M. Mol devenait mfiant, ombrageux, susceptible, et livr
tantt  des inquitudes, tantt  des prtentions mal fondes et
incommodes. De la part de ses collgues, toute dmarche inattendue, la
moindre ngligence lui semblaient un acte de malveillance secrte ou
d'hostilit prmdite; le plus lger dplaisir d'amour-propre lui tait
une amre blessure. Ce n'tait pas au sein des institutions libres que
s'tait faite son ducation politique; il s'tait form et dvelopp
sous un rgime tranger aux conditions et aux luttes du gouvernement
reprsentatif; aussi tait-il plus propre  tenir une conduite isole et
toute personnelle qu' entrer dans les combinaisons et les mouvements
d'une grande assemble. Il tait d'excellent jugement dans un conseil,
et plein d'habiles et agrables mnagements dans ses rapports avec les
personnes; mais les engagements et les liens de parti ne lui convenaient
pas; il les trouvait embarrassants pour la politique gnrale,
compromettants pour lui-mme, et il se croyait en droit d'en tenir peu
de compte, selon les exigences des affaires ou les convenances de sa
propre position. Il n'y eut entre lui et moi, pendant notre courte
alliance, aucun dissentiment grave, aucune querelle visible; sur le
fond des questions, nous tions habituellement du mme avis; mais la
diffrence de nos caractres et de nos moeurs politiques ne tarda pas
 rendre nos relations moins sereines en ralit qu'en apparence; nous
agissions ensemble en nous observant mutuellement et sans nous croire,
l'un envers l'autre, en parfaite scurit. M. Mol se persuada de plus,
bien  tort, que M. de Gasparin, mon ami plus que le sien, cherchait 
lui nuire pour me servir, et sa mfiance pour tout ce qui provenait du
ministre de l'intrieur devint l'une de ses proccupations inquites.
Rien n'tait plus tranger aux intentions et  la conduite de M. de
Gasparin, droit et loyal dans la vie publique comme dans la vie prive;
il s'appliquait aux devoirs de son dpartement, sans autre dessein
ni souci que de les bien remplir. Par malheur, plus exerc 
l'administration qu' la politique, il ne portait pas, dans les Chambres
et  la tribune, autant de facilit et d'autorit qu'en eussent exig
les grandes, nombreuses et dlicates affaires qu'il avait  y traiter;
modeste jusqu' la timidit, quoique trs-ferme dans le pril, il ne
luttait pas toujours avec promptitude et succs. Quand vint le jour des
revers, quand le rejet de la loi de disjonction eut jet le trouble dans
nos rangs, ces faiblesses et ces dissonances intrieures du cabinet
clatrent; ce fut, dans les Chambres et dans le public, le sentiment et
le propos gnral qu'il tomberait infailliblement s'il ne se htait
de modifier, selon les ennemis, sa politique, selon les amis, sa
composition.

On ne parla d'abord que de modifications partielles qui laisseraient
subsister la base sur laquelle le cabinet s'tait form, l'alliance
entre M. Mol et moi. On semblait n'insister que sur la retraite de M.
de Gasparin qui, avec son dsintressement accoutum, s'empressait de
l'offrir. Je dclarai que si M. de Gasparin sortait du cabinet, je n'y
pourrais rester qu'en occupant moi-mme le ministre de l'intrieur, et
en ayant pour successeur  l'instruction publique l'un de mes amis, M.
de Rmusat plutt que tout autre. J'avais reconnu l'insuffisance des
influences indirectes, et j'tais bien rsolu  n'accepter aucune
combinaison qui ne fortifit, dans le gouvernement, la politique que je
soutenais et ma position pour la soutenir. M. Mol repoussa formellement
une telle modification. La situation fut, ds lors, pour moi,
parfaitement claire, et,  vrai dire, je n'avais pas besoin que
ce symptme vnt l'claircir. Ce n'tait point d'une modification
partielle, ni d'une simple question de personnes, mais d'un changement
de politique qu'il s'agissait; l'chec que venait d'essuyer,  la
Chambre des dputs, la politique de rsistance, l'avait gravement
compromise aux yeux du public, et mme dans l'esprit de quelques-uns de
ses dfenseurs; la majorit qui, jusque-l, l'avait fermement appuye,
se montrait lasse et chancelante; tait-il possible d'aller plus avant,
ou seulement de persvrer dans des voies o l'on rencontrait tant
d'adversaires et des allis si incertains? Le moment n'tait-il pas venu
de relcher les rnes et de tenter d'autres procds de gouvernement?
Comme si l'on et t au lendemain d'une grande et dfinitive victoire,
on reparlait d'une amnistie; on se demandait si elle ne dsarmerait pas
enfin les conspirateurs et les assassins. Le Roi lui-mme, sans tre
branl dans ses convictions gnrales, tait mu et perplexe dans ses
rsolutions. Ce fut sous le coup de cette hsitation que se dveloppa
la crise ministrielle; je restais le reprsentant de la politique de
rsistance; M. Mol se prparait  devenir le chef de la politique de
concession; notre rupture et la complte dissolution du cabinet furent,
en peu de jours, des faits accomplis; il ne s'agit plus que de savoir
au nom de quelles maximes et sous quel drapeau se formerait la nouvelle
administration.

Le 5 avril, le Roi me fit appeler, me dit que M. Mol lui avait apport
sa dmission, et me demanda de lui prsenter les lments d'un cabinet.
Je m'attendais  cette preuve; j'en avais caus avec mes amis,
surtout avec le duc de Broglie et M. Duchtel, et je connaissais leurs
dispositions. Ds le 29 mars, le duc de Broglie, qui se tenait  l'cart
avec une rserve scrupuleuse, m'avait crit: Si, ce qu' Dieu ne
plaise, le Roi, spontanment et de son propre mouvement, me faisait
demander, je ne pourrais, en mon me et conscience, lui donner qu'un
seul conseil; ce serait qu'il tentt un ministre fond sur le principe
d'une rconciliation entre les hommes qui ont concouru depuis six ans 
dfendre le gouvernement actuel; sauf  discuter les conditions de
la rconciliation et les diverses applications du principe. Je pris
sur-le-champ mon parti; aprs avoir vu d'abord M. Mol et reu de lui
la confirmation de sa dmission, j'allai trouver M. Thiers, qui ne
m'attendait pas, et je lui proposai de reconstituer le cabinet du 11
octobre 1832; il et repris le ministre de l'intrieur, le duc de
Broglie les affaires trangres avec la prsidence du conseil, M.
Duchtel les finances, et je serais rest au ministre de l'instruction
publique. Notre conversation fut longue, ouverte, sans souvenir amer
comme sans dtour. M. Thiers dclina ma proposition; il ne croyait pas
que ce qui s'tait pass depuis un an, la question de l'intervention en
Espagne, toujours subsistante entre le Roi et lui, et sa situation dans
la Chambre des dputs lui permissent de l'accepter. Je retournai aux
Tuileries; je rendis compte au Roi de ma visite infructueuse, et je le
priai d'aviser  d'autres moyens et  d'autres personnes que moi pour
former un cabinet.

Pendant huit jours, le Roi fit appeler tantt sparment, tantt
ensemble, le marchal Soult, M. Thiers, le gnral Sbastiani, M. Dupin;
il s'entretint avec eux des diverses questions pendantes et des diverses
combinaisons possibles, les pressant de lui en prsenter une qui pt
satisfaire aux exigences de la situation. On en tenta plusieurs, mais
sans succs; on ne parvenait  s'accorder ni sur les mesures, ni sur les
personnes. M. Mol restait en dehors de ces tentatives, se plaignant
seulement de la prolongation de la crise, et laissant entrevoir qu'au
besoin il saurait y mettre fin. Le 12 avril, le bruit se rpandit qu'en
effet, de concert avec M. de Montalivet, il s'tait remis  l'oeuvre. Le
mme jour, le Roi me fit de nouveau appeler, et me demanda si, avec mes
amis particuliers, je pourrais parvenir  former un cabinet. Sans rien
attnuer de la difficult et du pril de l'entreprise, je lui demandai,
 mon tour, si je pourrais compter, comme collgues, sur deux hommes
de coeur qui avaient sa confiance, M. de Montalivet et le duc de
Montebello. Outre M. Duchtel, j'indiquai, parmi mes amis, M. de Rmusat
et M. Dumon; je prononai le nom du gnral Bugeaud: C'est trop
hasardeux, me dit le Roi avec une perplexit bienveillante; je ne peux
pas, je n'ose pas.--Je le comprends, sire; le Roi trouvera des moyens
moins compromettants; et je me retirai. Deux jours aprs, le cabinet de
M. Mol tait form, et le _Moniteur_ du 15 avril annonait que, sous
sa prsidence, M. Barthe, M. de Montalivet, M. Lacave-Laplagne et M. de
Salvandy remplaaient, aux dpartements de la justice, de l'intrieur,
des finances et de l'instruction publique, M. Persil, M. de Gasparin, M.
Duchtel et moi.

Je ne m'tais pas mpris sur le sens et la porte de ce changement. Les
mesures que nous avions adoptes et prsentes de concert, M. Mol et
moi, furent aussitt rtractes. Le projet de loi pour la dotation de M.
le duc de Nemours fut retir. On laissa tomber les projets de lois sur
la dportation et la non-rvlation. L'amnistie gnrale fut hautement
annonce. A la place de la politique de rsistance, on proclama la
politique qu'on appelait, non de concession, mais de conciliation.




                               CHAPITRE XXV

                        LA COALITION (1837-1839).

Ma disposition en sortant des affaires.--Douleur de famille.--Mme la
duchesse d'Orlans; son arrive  Fontainebleau; son mariage; son
entre  Paris.--Caractre du chteau de Fontainebleau.--Accidents du
Champ-de-Mars.--Ouverture du Muse de Versailles.--Caractre de cette
fte.--Mon sjour au chteau de Compigne.--Mes conversations avec
Mme la duchesse d'Orlans.--La princesse Marie; son mariage; ses
dispositions, sa mort.--Ce qui est d  la mmoire des morts.--Lady
Holland et Holland-House.--Grand nombre d'hommes minents morts de 1836
 1839.--Leur caractre.--M. Raynouard et M. Flaugergues.--M. de Marbois
et l'abb de Pradt.--Le baron Louis.--Le marchal Lobau et le
gnral Haxo.--M. Silvestre de Sacy.--M. Laromiguire.--Le docteur
Broussais.--M. le prince de Talleyrand.--Sa dernire visite 
l'Institut.--Ses derniers actes.--Le comte de Montlosier.--Difficults
de la situation de M. Mol.--Comment il les surmonte ou les
ajourne.--Ses mesures  l'intrieur.--Incidents favorables 
l'extrieur.--Guerre avec la Mexique.--Avec Buenos-Ayres.--Trait avec
Hati.--Seconde expdition de Constantine; son succs.--Le prince Louis
Bonaparte de retour en Suisse.--Adoption dfinitive du trait des
vingt-quatre articles sur les limites de la Belgique.--vacuation
d'Ancne.--Mon attitude dans la Chambre des dputs.--Mes discours
en mai 1837, dans la discussion des fonds secrets.--Dplaisir de M.
Mol.--Dissolution de la Chambre des dputs.--Caractre de cette
mesure et des lections.--Session de 1837-1838.--Succs et checs du
cabinet.--Sa situation aprs la session.--Session de 1838-1839.--La
coalition.--Ses causes gnrales.--Mes motifs personnels.--Fut-ce
une faute?--Dbat et vote de l'adresse.--Bonne attitude de M.
Mol.--Dissolution de la Chambre des dputs.--Rsultat des
lections.--Retraite du cabinet Mol.--Vaines tentatives pour former
un cabinet de coalition.--Ministre provisoire.--meute du 12 mai
1839.--Formation du cabinet du 12 mai 1839.


Sorti des affaires le 15 avril 1837, je passai prs de trois ans sans y
rentrer. Ce furent l, de 1830  1848, mes plus longues vacances hors du
gouvernement. On a souvent parl de mon ambition et de l'ardeur de mes
luttes, soit pour conserver, soit pour reprendre le pouvoir. On a fait
de moi un homme possd d'une seule passion et acharn  la poursuite
d'un seul et mme dessein. Ces moralistes subalternes connaissent bien
peu la nature humaine, l'infinie varit de ses dispositions et les
vicissitudes de l'me  travers celles de la vie. L'ambition a ses
jours, et le dtachement aussi a les siens; les grandes luttes animent
et plaisent; les forces de l'esprit et du caractre s'y dploient; mais
il n'y a point de force qui ne se lasse et n'arrive au besoin du
repos. La destine d'ailleurs ne rside pas tout entire dans l'arne
politique, et celui qui en sort va peut-tre ressentir, en rentrant sous
le toit domestique, des blessures bien plus cruelles que les coups de
ses plus violents adversaires. C'tait ma situation en avril 1837; deux
mois auparavant, le 15 fvrier, j'avais perdu mon fils an, excellent
et charmant jeune homme, dj un homme; il avait prs de vingt-deux ans,
et me promettait un compagnon aussi aimable que sr. Non qu'il tmoignt
pour la carrire politique beaucoup de penchant; dou d'un esprit
trs-distingu, il avait fait toutes ses tudes, scientifiques comme
littraires, avec un rare succs; il avait suivi les cours de l'cole
Normale, et avait t admis, aprs un solide examen, quoique sans
dessein d'y entrer,  l'cole polytechnique; mais c'tait un naturel
aussi modeste que fier, dlicat, un peu renferm en lui-mme, plus
jaloux d'intimit que d'clat, et enclin  goter sans bruit les joies
nobles de la vie plutt qu' en rechercher les triomphes. Je ne sais
s'il et pris une grande part aux affaires de son pays; mais il et t,
 coup sr, une de ces cratures d'lite qui charment la vie domestique
et honorent la vie humaine. Une pleursie me l'enleva, et je restai avec
l'amer sentiment que le mal avait exist quelque temps sans qu'on y
regardt. C'est l'une des plus douloureuses impressions que m'aient
laisses les preuves qui m'ont atteint dans mes affections les plus
chres; on ne s'inquite jamais assez, ni assez tt.

Je ne me suis jamais senti plus prs de plier sous le fardeau. A peine
un mois aprs ce coup, les grands dbats des Chambres commencrent.
Outre la politique gnrale, j'eus  soutenir, pour mon propre compte,
la longue discussion du projet de loi que j'avais prsent un an
auparavant sur l'instruction secondaire. Puis clata la crise
ministrielle. Je fus aid, dans ma pesante tche, par la sympathie qui
me fut tmoigne de toutes parts  ce cruel moment; sympathie qui me fut
douce surtout parce qu'au del de ce qu'elle avait de personnel pour
moi, j'y rencontrais un sentiment gnral des mrites  peine entrevus
de mon fils, et cette justice tendre que les hommes accordent volontiers
 une jeune vie teinte tout  coup, au milieu de belles esprances,
sans avoir encore engag aucun combat, ni subi aucun mcompte. M. Dupin
entre autres, alors prsident de la Chambre des dputs, fut plein
envers moi, dans cette circonstance, de mnagements et de soins. Cet
homme, si rude quelquefois et si constamment proccup de lui-mme, a le
coeur ouvert aux sentiments naturels, aux affections de famille, et sait
y toucher avec respect, mme hors de sa maison et sans aucun lien de
personnelle amiti. Au milieu de ces marques d'une sympathie que j'ai
quelque droit d'appeler publique, il arriva pourtant qu'un jour, dans
la Chambre des dputs, un de mes adversaires, par routine, je crois,
plutt que de dessein prmdit, parla de mes efforts obstins pour
rester au pouvoir. Je ne voulus pas couter en silence cette grossiret
inopportune: Plusieurs fois dj en ma vie, dis-je, j'ai pris et quitt
le pouvoir, et je suis, pour mon compte, pour mon compte personnel,
profondment indiffrent  ces vicissitudes de la fortune politique.
Je n'y mets d'intrt que l'intrt public, l'intrt de la cause 
laquelle j'appartiens, et que je me fais honneur de soutenir. Vous
pouvez m'en croire, Messieurs; il a plu  Dieu de me faire connatre
des joies et des douleurs qui laissent l'me bien froide  tout autre
plaisir et  tout autre mal. C'tait bien l le sentiment que je portai
dans ma petite maison, en y rentrant avec ma vieille mre et mes trois
jeunes enfants.

Ce ne furent pas les affaires, mais les ftes politiques qui amenrent
pour moi les premires occasions d'en sortir. Ds le surlendemain de
la formation de son ministre, M. Mol avait annonc aux Chambres
le mariage de M. le duc d'Orlans avec la princesse Hlne de
Mecklembourg-Schwerin. Le duc de Broglie tait parti comme ambassadeur
extraordinaire pour aller faire la demande officielle de la main de la
princesse, et la ramener en France. Je fus invit pour trois jours 
Fontainebleau, o devait se clbrer le mariage. J'y arrivai le 29 mai.
La cour tait brillante et le public content. C'tait de l'avenir,
disait-on. On n'ignorait pas que d'autres alliances avaient t tentes
sans succs; on savait gr  la jeune princesse de sa confiance dans la
destine, orageuse peut-tre, qui s'ouvrait devant elle. On racontait
qu'avant de quitter Schwerin, elle avait rpondu aux inquitudes de sa
famille: J'aime mieux tre un an duchesse d'Orlans en France, que de
passer ma vie  regarder ici, par la fentre, qui entre dans la cour
du chteau. On parlait trs-bien de son esprit, de ses ides, de ses
gots. Parmi les libraux franais, sa qualit de protestante tait
loin de dplaire; on y voyait une conscration et un gage de la libert
religieuse. Quand on la vit elle-mme, les premires impressions
confirmrent les esprances. Le 29 mai,  cinq heures aprs-midi, toutes
les personnes invites taient runies dans la galerie de Franois Ier,
qui aboutit au vestibule du grand escalier de la cour du Cheval-Blanc
par o la princesse devait entrer;  six heures et demie, le Roi, la
Reine, les princes et les princesses y vinrent aussi l'attendre; on
annonait son approche. A sept heures, au bruit des tambours et des
fanfares, et aux acclamations de la foule et de la troupe, elle arriva
et trouva au bas de l'escalier le duc d'Orlans et le duc de Nemours, et
en haut le Roi lui-mme. En l'abordant, et dans cette premire rencontre
avec toute la famille royale, sa physionomie, ses manires, ses paroles
furent parfaitement nobles et simples, affectueuses avec dignit et
modestie, sans embarras, comme d'une personne dj  l'aise dans sa
situation nouvelle et naturellement faite pour la grandeur et le
bonheur. Le lendemain 30 mai, un peu avant neuf heures du soir, commena
la clbration solennelle du mariage: trois crmonies successives; le
mariage civil, dans la galerie de Henri II, prononc par M. Pasquier
qui, deux jours auparavant, avait reu du Roi le titre de chancelier; il
tait le 146 chancelier de France, depuis saint Boniface qui avait t
investi de cette dignit en 7S2  l'avnement de Ppin le Bref. Aprs
le mariage civil, le mariage catholique fut clbr dans la chapelle
de Henri IV, par l'vque de Meaux, M. l'abb Gallard, et le mariage
luthrien dans la salle dite de Louis-Philippe, par M. Cuvier, prsident
du consistoire de la confession d'Augsbourg  Paris. Au milieu de ces
crmonies et parmi ces spectateurs si mls, les impressions
taient diverses, comme les situations et les croyances; les uns se
flicitaient, les autres regrettaient; d'autres assistaient avec une
curiosit indiffrente et un peu de surprise  cette scne complique,
plus frapps, je crois, de sa nouveaut que de sa grandeur; mais le
succs de l'vnement et de la personne mme qui y tenait la premire
place effaait ou contenait ces diversits; et pendant les quatre jours
que la cour passa encore  Fontainebleau en promenades dans la fort,
spectacles et ftes de tout genre, le sentiment dominant fut celui de la
sympathie et de la satisfaction.

Je ne connais point de palais comparable  celui de Fontainebleau pour
de telles solennits; il leur imprime, ds le premier moment, un grand
caractre; tant de rois et tant de sicles y ont mis la main et laiss
leur trace que, lorsqu'il se fait encore l de l'histoire, c'est en
prsence de toute l'histoire passe, et que les vnements nouveaux s'y
lient aux vnements anciens comme  leurs anctres. Depuis le petit
escalier tournant qui, dans le coin des plus anciennes constructions,
mne  la petite chambre de Louis le Jeune, jusqu'aux grands
appartements construits ou restaurs de nos jours, on traverse les
sjours de Franois Ier, Henri II, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV,
Louis XV, Napolon, Louis XVIII, Louis-Philippe; on assiste  leurs
travaux; on contemple leurs magnificences. Depuis deux sicles
seulement, et sans parler d'autres grands vnements, cinq mariages
royaux ou leurs ftes ont eu lieu dans cette rsidence; ce fut 
Fontainebleau que le fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estres,
Csar, duc de Vendme, pousa Gabrielle de Lorraine; Louis XIV, aprs
son mariage  Saint-Jean-de-Luz avec l'infante Marie-Thrse, amena la
jeune reine  Fontainebleau, et ils y passrent neuf mois au milieu des
plus brillantes ftes; le roi d'Espagne Charles II, celui qui lgua ses
royaumes  Philippe V, avait pous par procuration  Fontainebleau la
nice de Louis XIV, Marie-Louise d'Orlans; le mariage de Louis XV avec
Marie Leczinska y fut clbr; puis celui du prince Jrme Bonaparte
avec la fille du roi de Wurtemberg; puis Louis XVIII y vint recevoir
la duchesse de Berry. On ne peut faire un pas dans ce palais sans y
rencontrer les plus frappants souvenirs; pendant que nous assistions
au mariage de M. le duc d'Orlans, la duchesse de Broglie y occupait
l'appartement de madame de Maintenon; un matin, en faisant ma toilette
dans un cabinet qui jadis avait fait partie de la Galerie aux Cerfs,
j'aperus au bas du mur une plaque de marbre sur laquelle je lus: C'est
dans cette fentre que la reine Christine de Sude, en 1657, a fait tuer
son cuyer Monaldeschi. Partout, dans ce palais, les murs parlent, les
morts apparaissent, et semblent se runir pour recevoir les vivants qui
y passent  leur tour.

Le 4 juin, vers quatre heures, je vis rentrer dans Paris, entoure
de tout un peuple, cette famille royale que je venais de voir 
Fontainebleau dans toutes les pompes de la cour. Le Roi et les princes
taient  cheval, la Reine, Madame la duchesse d'Orlans et les
princesses dans une calche dcouverte; de l'arc de l'toile au pavillon
de l'Horloge, la garde nationale et l'arme en grande tenue bordaient
la haie; une foule immense, curieuse et joyeuse, remplissait les
Champs-Elyses et le jardin des Tuileries; le cortge s'avanait
lentement, dans ces vastes alles de marronniers et de lilas en fleurs;
le ciel tait pur, le soleil brillant, l'air doux; la jeune princesse se
soulevait par moments dans sa voiture, comme pour mieux voir la grandeur
fit l'ensemble du spectacle qui la charmait. Jamais peut-tre destine
aussi tragique n'a commenc par d'aussi beaux jours.

Ce n'est pas que, mme ds lors, les tristesses ne se soient bientt
mles aux joies et les manoeuvres ennemies aux acclamations
bienveillantes. Dans l'une des ftes populaires,  la sortie du
Champ-de-Mars, l'encombrement de la foule et une porte trop troite
amenrent des accidents dplorables. Dans le monde et dans la presse,
bien des voix hostiles les racontrent avec une secrte complaisance,
les comparant aux malheurs qui, soixante-sept ans auparavant, sur la
place Louis XV, avaient accompagn le mariage du dauphin qui fut Louis
XVI avec l'archiduchesse Marie-Antoinette, triste prsage d'un
cruel avenir. L'clat mme des ftes, les splendeurs de cour, les
magnificences royales, les prsents offerts  la duchesse d'Orlans,
sa corbeille, sa toilette, les descriptions que la flatterie et la
curiosit se plaisaient  en faire, devenaient, pour les dmocrates
ennemis, le texte de remarques et de commentaires adresss aux passions
envieuses et haineuses. Rien n'est si ais que de mettre dans un
contraste douloureux la bonne et la mauvaise fortune, la richesse et
la misre, toute cette ingale rpartition des biens et des maux,
des jouissances et des souffrances, qui varie selon les temps, les
institutions et les moeurs, mais qui reste,  des degrs divers, la
condition permanente de l'humanit. En prsence de ce fait redoutable,
la foi chrtienne a des dogmes et des promesses, la philosophie des
explications et des prceptes, la politique des devoirs et des
moyens, sinon pour le faire disparatre, du moins pour le contenir
et l'attnuer; mais peu importe aux factions anarchiques; elles se
proccupent bien plus d'exploiter la plaie que de la gurir, et les
amusements mme du peuple leur fournissent une occasion de l'irriter.
Elles ne s'y pargnrent pas lors du mariage de M. le duc d'Orlans;
avec peu de succs au moment mme; les instincts du peuple sont simples
et droits, et il prend sa part de plaisir dans les grands vnements
sans y chercher des sujets de plainte ou de colre. La satisfaction et
la bienveillance publiques dans les jours que je rappelle taient vives
et sincres; mais les factions en guerre avec un gouvernement n'ont pas
besoin d'un prompt succs; elles se nourrissent de leur passion, de leur
travail, de leurs esprances; et si les forces morales et politiques
qui ont mission de les combattre ne sont pas incessamment vigilantes et
actives, le venin pntre, se rpand, et le corps social se trouve un
jour infect. Une femme d'esprit disait des revenants: Je n'y crois
pas, mais je les crains. Il faut croire aux dmons anarchiques et
veiller sur eux avec cette sage crainte qui est l'intelligence et la
prvoyance, non pas la peur.

La fte qui suivit celle du mariage ne fut ni une fte de cour ni
une fte populaire. Je n'ai point vu de solennit plus frappante que
l'inauguration du muse de Versailles, ni aucune runion qui mt plus
vivement en contact et en contraste la France du XVIIe et la France du
XIXe sicle, ces deux socits, l'une bien vraiment et naturellement
fille de l'autre, et pourtant si diverses et spares par un si profond
abme, la Rvolution. L'ide de ce muse ne fut gure d'abord, dans
l'esprit du roi Louis-Philippe lui-mme, qu'un expdient pour sauver
d'une destruction barbare et d'un emploi vulgaire ce palais et ces
jardins, l'oeuvre et le sjour magnifique du plus puissant et du plus
brillant de ses anctres. Bientt cette ide, grande et belle en
elle-mme, se dveloppa, s'leva et conquit l'attachement, je dirais
volontiers la passion du Roi comme l'approbation du public. Toute
l'histoire, toute la gloire, toutes les gloires de la France, comme on
le fit dire  la devise officielle du monument, ressuscites sur la
toile, sur le marbre, et replaces sous les yeux des gnrations
prsentes et futures, vnements et personnages, grands faits de guerre
et de la vie civile, ce rapprochement de tous les temps, de tous les
noms, de toutes les destines franaises, dans ces galeries des morts
rappels  la mmoire des vivants, il y avait l de quoi frapper la
pense rflchie et l'imagination populaire. Elles accueillirent
avec faveur l'oeuvre  peine commence du Roi, et il s'y adonna avec
l'orgueil du descendant de Louis XIV, l'amour-propre de l'inventeur et
l'assiduit de l'architecte. Il se plaisait  discuter,  ordonner, 
suivre de prs les travaux en parcourant ces vastes salles, la plupart
encore vides, mais qu'il voyait d'avance peuples et ornes comme il
les voulait. Et le jour o l'oeuvre fut assez avance pour qu'il pt
la produire devant le public, ce 10 juin 1837 o il appela et promena
lui-mme tout un peuple d'invits dans ce palais conserv  l'honneur de
l'ancienne France et transform  la convenance de la France nouvelle,
ce jour-l fut certainement, pour lui, l'un des plus anims et des plus
agrables de sa vie si pleine et si varie. Fut-il trs-frapp lui-mme
de la nouveaut du spectacle auquel il prsidait? En dmla-t-il 
l'instant le grand et original caractre? J'en doute; trs-probablement
le roi Louis-Philippe tait absorb ce jour-l dans le plaisir et le
succs de son oeuvre. Mais je garde encore l'impression qui me saisit 
l'aspect de cette foule empresse, curieuse, et qui se prcipitait un
peu confusment de salle en salle  la suite du Roi: c'tait la France
nouvelle, la France mle, bourgeoise, dmocratique, envahissant
le palais de Louis XIV; pairs, dputs, guerriers, magistrats,
administrateurs, savants, lettrs, artistes; invasion pacifique, mais
souveraine; conqurants un peu tonns au milieu de leur conqute et
assez mal dresss  en jouir, mais bien assurs et bien rsolus de la
garder. Les reprsentants de l'ancienne socit franaise, les hritiers
de ses grands noms et de ses brillants souvenirs ne manquaient point
dans cette foule, et circulaient familirement dans tous les dtours de
l'ancienne demeure royale; mais ils y dployaient plus d'aisance qu'ils
n'y conservaient d'importance; un peuple devenu grand par lui-mme et
pour son propre compte, et qui s'essayait  devenir libre, dominait dans
le palais du grand roi et y remplaait sa cour.

La fte dramatique qui termina la journe eut aussi ses contrastes.
L'ancienne salle de spectacle du chteau, tout rcemment restaure,
tait resplendissante de couleur et de lumire; le Roi avait voulu que
le chef-d'oeuvre de Molire, le _Misanthrope_, y ft reprsent sans
aucune altration et sans que rien y manqut; pas un vers ne fut omis;
l'ameublement de la scne tait bien du XVIIe sicle; des costumes
fidles et prpars pour ce jour-l avaient t donns aux acteurs; tout
le matriel de la reprsentation, dans la salle et sur le thtre, tait
excellent, et probablement bien meilleur qu'il n'avait jamais t
sous les yeux de Louis XIV et par les soins de Molire. Mais la
reprsentation mme fut mdiocre et froide, par dfaut de vrit encore
plus que de talent; les acteurs n'avaient aucun sentiment ni des moeurs
gnrales du XVIIe sicle, ni du caractre simplement aristocratique des
personnages, de leur esprit toujours franc, de leur langage toujours
naturel au milieu des raffinements et des frivolits subtiles de leur
vie mondaine. Les manires taient en dsaccord avec les habits et
l'accent avec les paroles. Mademoiselle Mars joua Climne en coquette
de Marivaux, non en contemporaine de madame de Sabl et de madame de
Montespan. Et l'infidlit tait plus choquante  Versailles et dans le
palais de Louis XIV qu' Paris et sur le thtre de la rue de Richelieu.

De Fontainebleau et de Versailles je passe  Compigne o, vers le
commencement de septembre de cette mme anne 1837, le duc d'Orlans,
qui y tenait un camp de vingt mille hommes, m'invita pour quelques
jours. Le chteau de Compigne, malgr son tendue et sa splendeur, n'a
rien qui saisisse et satisfasse l'imagination; l'antique origine et les
grands souvenirs historiques du lieu ont disparu dans la rcente et
massive construction de Louis XV; il faut les rechercher dans
les livres, et on les oublie dans ces cours, ces pavillons, ces
appartements, ces escaliers o rien ne les rappelle. Mais le sjour de
Compigne eut pour moi,  cette poque, un attrait particulier; ce fut
l que je commenai  connatre madame la duchesse d'Orlans que le
prince, son mari, se plaisait  montrer  l'arme comme  ses visiteurs,
et qui leur faisait, avec une grce trs-digne, les honneurs du chteau.
Assis plusieurs fois auprs d'elle  table, nous causmes beaucoup et de
toutes choses, car elle avait pens et elle s'intressait  tout avec
l'empressement et le charme d'un esprit lev, riche, cultiv, prompt,
trop prompt peut-tre  accueillir ce qui lui donnait de nobles
jouissances, et plus gnreux dans ses impressions que difficile dans
son got ou son jugement. Nous n'tions pas toujours du mme avis, et
elle se prtait de bonne grce  mes dissentiments, un peu tonne
pourtant quelquefois, et ne me donnant gure lieu de croire qu'elle ft
trs-touche de mes observations. Je la quittai charm de la distinction
de son esprit, de l'lvation de ses sentiments, et convaincu qu'il
y avait l une me vraiment royale, que les preuves de la vie
n'claireraient peut-tre pas toujours, mais dont jamais elles
n'abattraient le courage et n'altreraient la dignit.

Le 17 octobre 1837, quatre mois aprs le mariage de M. le duc d'Orlans,
sa seconde soeur la princesse Marie, pousait, au chteau de Trianon, le
duc Alexandre de Wurtemberg, et moins de quinze mois aprs, elle
mourait  Pise, loin de sa famille, laissant des oeuvres et un nom
singulirement clbres pour une princesse de vingt-cinq ans. Elle avait
reu du ciel ces dons de l'invention et du sentiment dans le domaine des
arts, qui frappent et meuvent, au loin comme de prs et dans tous
les rangs, l'imagination des hommes. Ils taient certainement, le duc
d'Orlans et elle, les plus brillants et les plus populaires de la
famille royale, et ils sont morts tous deux dans la fleur de leur
popularit et de leur jeunesse, devant les perspectives du plus bel
avenir. Quoique le tour si original d'esprit et de caractre de la
princesse Marie ait surtout paru dans la sphre des arts, elle ne s'y
renfermait point; ce naturel ardent et expansif se retrouvait en elle,
de quelque objet qu'elle s'occupt, et elle avait got  s'occuper
de toutes les grandes choses. Un jour, dans le parc de Neuilly, au
commencement de l't de 1838, nous causions des plus agrables emplois
de la vie; elle se plaisait  parler de la situation d'une grande dame
chappant au joug de sa grandeur,  l'tiquette,  la monotonie de la
cour, et, sans descendre de ses habitudes lgantes, s'entourant d'une
socit varie, anime, spirituelle. Le portrait que fait Bossuet de
la princesse Palatine, Anne de Gonzague, dans son oraison funbre, et
quelques-unes de ses belles paroles me revinrent  l'esprit; je les
rappelai  la princesse Marie: Le gnie de la princesse Palatine se
trouva galement propre aux divertissements et aux affaires. La cour ne
vit jamais rien de plus engageant; et sans parler de sa pntration, ni
de la fertilit infinie de ses expdients, tout cdait au charme secret
de ses entretiens... tant elle s'attirait de confiance, tant il lui
tait naturel de gagner les coeurs! Elle dclarait aux chefs des partis
jusqu'o elle pouvait s'engager, et on la croyait incapable ni de
tromper, ni d'tre trompe. Son caractre particulier tait de concilier
les intrts opposs, et, en s'levant au-dessus, de trouver le secret
endroit et comme le noeud par o on les peut runir... inbranlable dans
ses amitis et incapable de manquer aux devoirs humains. La princesse
Marie s'mut  l'image de ce caractre et de cette vie: Oui, me
dit-elle, tre de tout, tout voir, prendre part  tout sans s'asservir 
rien; des conversations charmantes, quelquefois la main dans les grandes
affaires, de la libert, des amis, et la maison de ma tante Adlade,
dans la rue de Varennes, pour les recevoir, ce serait l le parfait
bonheur. Il ne lui a pas t donn d'en jouir; mais le spectacle
des dsastres et des douleurs de sa famille lui a t pargn. Dieu
distribue, en dehors de la prvoyance des hommes, ses rigueurs et ses
faveurs.

J'ai toujours ressenti, mme avant d'atteindre  la vieillesse, un
respect affectueux pour les morts: la varit infinie et imprvue des
coups de la mort me revient sans cesse en pense  l'aspect des plus
fortes et plus heureuses vies; les longs regrets m'inspirent, pour
les mes qui les ressentent, une profonde et sympathique estime; la
promptitude de l'oubli me pntre de compassion pour ceux qui ont pass
si vite des coeurs o ils croyaient tenir tant de place, et je me plais
 conserver des souvenirs que je vois si aisment effacs. Pendant
mon sjour  Londres, en 1840, j'allai un soir faire une visite 
Holland-House; lord Holland avait dn je ne sais o; je trouvai lady
Holland seule dans cette longue bibliothque o sont placs, au-dessus
des livres, les portraits des hommes clbres, politiques, philosophes,
crivains, qui ont t les amis et les habitus de la maison. Je
demandai  lady Holland s'il lui arrivait souvent de se trouver ainsi
seule: Non, me dit-elle, c'est rare; mais quand cela m'arrive, les
ressources ne me manquent pas; et me montrant tous ces portraits: Je
prie les amis que vous voyez de descendre de l-haut; je sais la
place que chacun d'eux prfrait, le fauteuil o il avait coutume de
s'asseoir; ils y reviennent; je me retrouve avec M. Fox, Romilly,
Mackintosh, Sheridan, Horner; ils me parlent et je ne suis plus seule;
et cette personne hautaine, capricieuse, imprieuse, qui,  travers les
succs que lui avaient valus sa beaut et son esprit, avait un renom
de scheresse et d'gosme, tait, en me parlant ainsi, visiblement
et sincrement mue. J'en ai gard sur elle une impression favorable.
Quiconque n'oublie pas a vraiment aim, et la fidlit de la mmoire est
l'un des gages les plus assurs de ce que vaut le coeur.

Je ne veux pas encourir envers les hommes avec qui j'ai vcu, et qui,
presque tous, m'ont accueilli, jeune encore et inconnu, avec une extrme
bienveillance, ce tort de l'oubli. Prcisment  l'poque dont je
m'occupe en ce moment, dans le court espace de trois annes, de 1836
 1839, j'en vis disparatre, coup sur coup, un grand nombre, mes
prdcesseurs immdiats ou mes contemporains dans la vie, quelques-uns
mes amis, tous vraiment distingus, et qui,  des degrs trs-ingaux
comme  des titres trs-divers, ont tenu assez de place dans le monde
pour en garder un peu dans ses souvenirs, et pour me donner le droit de
dire,  leur sujet, quelque chose des miens.

Les deux premiers, par la date de leur mort en 1836, M. Raynouard et M.
Flaugergues, taient les deux derniers survivants de cette commission du
Corps lgislatif qui, en 1813, avait tent le premier essai, je ne
veux pas dire de rsistance, mais d'avertissement sincre  l'empereur
Napolon, arriv,  travers tant de triomphes, aux plus funestes
dsastres et sur le penchant de sa ruine. M. Raynouard, Provenal
honnte et fin, de manires et de paroles vives, mais d'un esprit
modr, sincrement libral et capable de courage dans un jour de crise,
bien que soigneux d'viter les situations difficiles et la ncessit du
courage qui ne lui aurait pas manqu. Aprs les Cent-Jours, il se retira
de la vie politique et s'adonna tout entier, non plus, comme il l'avait
fait d'abord,  la posie et au thtre, mais aux lettres savantes, 
l'histoire de la langue et de la littrature franaises, surtout dans
les provinces du Midi, et aux travaux des deux acadmies auxquelles il
appartenait dans l'Institut. Il jouit sans trouble, jusqu' son dernier
jour, de l'indpendance et de la considration dans le travail, le repos
et l'intimit de quelques amis. M. Flaugergues, Rouerguat de moeurs
simples et de formes roides, coeur droit et esprit ferme jusqu'
l'enttement, sans originalit, mais non sans prtention dans ses ides
politiques et raisonneur subtil avec pesanteur. N'ayant pas, comme M.
Raynouard, les gots et la vie littraires pour asile, il continua
d'occuper de modestes fonctions publiques jusqu'au jour o, sous le
ministre de M. de Villle, sa consciencieuse indpendance l'en fit
carter. Il vcut ds lors dans la retraite, comme son collgue de la
commission des cinq, mais bien plus obscur et oubli. Ils taient, l'un
et l'autre, de trs-honorables types des honntes gens fidles 
leurs convictions librales, mais dcourags plutt qu'clairs par
l'exprience, et dcids, par sagesse et probit,  repousser les
consquences iniques ou absurdes de l'esprit rvolutionnaire, sans avoir
appris  en bien discerner et  en combattre rsolument les vices.

Quelques mois plus tard moururent deux hommes dont la vie avait t plus
activement et plus constamment politique, M. de Marbois, vieillard de
quatre-vingt-douze ans, qui comptait soixante et onze ans de services
publics, et l'abb de Pradt, archevque de Malines, qui, depuis plus
de vingt ans, avait chang son sige piscopal, o les catholiques
ne voulaient plus de lui contre une pension de douze mille francs, et
vivait dans sa terre du Breuil en Auvergne, faisant incessamment des
brochures, des articles de journal et des courses  Paris. J'ai dj dit
quelles avaient t, en 1815 et 1816, mes relations avec M. de Marbois;
elles restrent, jusqu' sa mort, frquentes et affectueuses. J'ai
beaucoup vu l'abb de Pradt dans le monde o il tait le plus
intarissable et le plus fatigant des parleurs, et dcid  croire ses
auditeurs aussi infatigables que lui. La comparaison de la vie de ces
deux hommes et de la situation qu'ils se firent l'un et l'autre serait
une tude curieuse et d'une conclusion trs-morale. Tous deux furent,
ds leur jeunesse et presque jusqu' leur mort, mls aux vnements
et aux affaires de leur temps, dans les fonctions publiques, dans les
assembles,  la cour,  l'tranger, dans l'exil; tous deux ont servi,
et mme lou presque tous les pouvoirs qui se sont succd parmi nous,
et des pouvoirs trs-divers; tous deux ont beaucoup agi, beaucoup crit,
beaucoup parl; mais dans ces vicissitudes de leur vie, ils ont t
marqus, ou plutt ils se sont marqus eux-mmes du sceau le plus
contraire. Le vice radical des rvolutions rptes, c'est de
mconnatre et de tuer le respect. L'abb de Pradt donna  plein collier
dans ce vice de son temps; M. de Marbois y demeura toujours tranger.
Quelle que ft sa situation, M. de Marbois, intgre et srieux,
respectait sincrement ses ides, sa cause, son pays, son parti et
lui-mme. L'abb de Pradt, vaniteux et lger, ne gardait le respect
 rien, ni  personne; ides, cause, parti, matre, il encensait ou
injuriait, portait aux nues ou bafouait tour  tour. Aussi l'un a
vcu et est mort honor de ses suprieurs, de ses gaux, mme de ses
adversaires et des indiffrents  qui il dplaisait; l'autre a toujours
t trait sans la moindre considration par ceux-l mme qu'il servait
ou qu'il amusait; et malgr son rare esprit et sans tre vraiment
corrompu, il a fini galement dcri dans l'tat et dans l'glise, comme
politique et comme prtre. Le monde prend les hommes au mot, et ne fait
pas d'eux plus de cas qu'ils n'ont l'air d'en faire eux-mmes.

L'homme qui avait t charg trois fois de remettre  flot les finances
de la France puise par la guerre ou bouleverse par les rvolutions,
et qui trois fois les avait en effet remises  flot par le crdit, en
fondant le crdit sur l'ordre et la probit, le baron Louis mourut aussi
dans le cours de cette anne 1837. Esprit large, ferme et simple, qui
ne se proposait qu'un but, ne le perdait jamais de vue, et en imposait
imperturbablement  tout le monde toutes les conditions. Indpendamment
des services signals qu'il rendit dans l'exercice direct du pouvoir,
personne n'a plus contribu que lui  faire pntrer et  tablir
solidement, dans toutes les branches de notre administration financire,
ces maximes saines, ces habitudes et ces traditions fortes qui, en dpit
des perturbations politiques, l'ont jusqu'ici dfendue et la dfendront
toujours, j'espre, contre les rveries ignorantes, les innovations
tourdies, et contre les prtentions avides que le dsordre seul peut
assouvir.

Un autre vaillant dfenseur d'une autre espce d'ordre encore plus
pressant sinon plus ncessaire, le marchal comte de Lobau termina  la
mme poque sa vie, tant de fois hasarde et pargne sur les champs de
bataille. C'tait, sous des formes peu lgantes, un esprit sens et
judicieux jusqu' la finesse, avec autant de dvouement aux devoirs du
citoyen qu' ceux du soldat. Il commandait depuis sept ans la garde
nationale de Paris avec une fermet tranquille et une autorit brusque
dans ses courtes paroles, mais intelligente et prudente. Peu de mois
avant sa mort, l'arme perdit aussi un de ses chefs minents, le gnral
du gnie Haxo, illustr nagure par le sige d'Anvers, officier et homme
d'lite, d'un esprit trs-cultiv en dehors de ses tudes spciales et
du plus honorable caractre. Sa rare capacit et la juste confiance
qu'il inspirait l'auraient rendu propre  plus d'une grande carrire
s'il n'et t possd d'une manie qui, en lui faussant quelquefois
le jugement, faisait de lui un homme toujours incommode et souvent
impraticable, la manie de critiquer, d'objecter et de contredire, comme
s'il en et eu besoin pour prouver l'originalit et l'indpendance de sa
pense. Un de ses amis disait de lui: Haxo n'est jamais de l'avis de
personne; aussi personne n'est jamais de son avis.

La mort semble avoir des jours o elle cherche, dans toutes les
carrires, des proies rares  enlever. En mme temps qu'elle frappait
tant d'hommes distingus vous au service de l'tat, elle atteignait,
dans leur retraite et au milieu de leurs travaux scientifiques, un
acadmicien, un mtaphysicien et un mdecin, tous trois minents et
clbres, M. Silvestre de Sacy, M. Laromiguire et le docteur Broussais.
Je n'ai rien  dire ici de leurs mrites spciaux dans leurs sciences
diverses; mais j'ai gard, de leur caractre et de leur physionomie, un
profond souvenir. M. Silvestre de Sacy avait les lumires de son temps
avec les moeurs du temps ancien; actif avec calme et gravit, il savait
suffire  des fonctions nombreuses et diverses sans cesser de prendre
ses savantes tudes pour le centre de sa vie; quand il tait appel
 une situation en rapport avec la politique, il en remplissait les
devoirs avec scrupule plutt que comme sa mission propre et favorite,
et mme en s'occupant des affaires du monde, il restait attach  son
austre foyer. Sa vaste rudition, loin de l'branler, avait confirm
en lui sa foi chrtienne, et tous les bouleversements auxquels il avait
assist n'avaient altr ni ses habitudes domestiques, ni l'exactitude
de sa pit. La rvolution qui avait tout atteint, tout chang autour de
lui, semblait n'avoir jamais pntr jusqu' lui-mme; et si elle ne ft
pas arrive, il et t, je crois, la mme personne morale qu'il tait.
Je n'ai connu aucun homme sur qui les circonstances et les influences
extrieures eussent moins de prise, et, qui, pour le gouvernement de sa
vie, coutt plus exclusivement la voix de son jugement propre et de sa
conscience dans la solitude de l'me. Rare et admirable exemple de sant
morale, car il est encore plus difficile pour les mes que pour les
corps d'chapper  la contagion. Au contraire de M. de Sacy, M.
Laromiguire avait suivi le courant des ides et des influences
modernes. C'tait, dans l'ordre intellectuel et avec la fine modration
de son esprit, un disciple du XVIIIe sicle, et le fidle ami des plus
fidles reprsentants philosophiques de cette grande poque, Condorcet,
Tracy, Cabanis, Volney, Garat. Mais en partageant habituellement leurs
opinions et leur socit, M. Laromiguire se tint absolument en dehors
de la politique, tranger  toute ambition mondaine,  toute apparence
ambitieuse, exclusivement adonn  l'tude et  l'enseignement de la
philosophie, et la pratiquant avec autant de sagesse qu'il avait
de charme en l'enseignant. Je ne sais si, dans l'histoire de la
mtaphysique, il restera une grande trace de ses travaux, entre autres
de sa tentative pour largir et lever la doctrine sensualiste de son
matre Condillac en lui faisant faire un pas vers le spiritualisme; son
ide  ce sujet fut ingnieuse et bien expose plutt qu'originale et
profonde. Mais ce qui restera dans les souvenirs de notre temps, c'est
l'attrait de la personne et de l'enseignement de M. Laromiguire;
caractre doux et facile avec honneur, esprit clair et lgant, toujours
anim et jamais agressif, qui se plaisait dans la conversation et la
controverse, mais n'aimait pas la lutte et l'vitait avec soin, mme
dans la sphre philosophique, tout en maintenant avec dignit sa pense;
sincre sans passion; se dfendant bien et n'acceptant jamais la
dfaite, mais peu ardent  poursuivre la victoire; plus soigneux de son
indpendance et de son repos que jaloux de propager ses doctrines, et
les livrant sans beaucoup de sollicitude  leur sort pour qu'elles ne
troublassent pas le sien.

Nul ne ressemblait moins, en ceci,  M. Laromiguire que le docteur
Broussais; autant l'un aimait la science tolrante et pacifique, autant
l'autre la voulait guerrire et dominante. Je n'ai nulle opinion et nul
droit d'en avoir une sur les thories physiologiques et mdicales du
docteur Broussais, et personne n'est plus oppos que moi aux ides
philosophiques gnrales qu'il crut pouvoir en dduire; mais il tait
impossible de le connatre sans tre frapp, et je dirai touch de
l'nergie de ses convictions et de son dvouement  les faire triompher.
C'tait une de ces natures intellectuellement puissantes et fortement
personnelles, en qui l'amour de la vrit et l'amour-propre se mlent et
s'unissent si intimement qu'il est difficile de discerner quelle est la
part de l'un ou de l'autre dans les emportements et les enttements de
la passion. Le docteur Broussais a eu, dans sa vie scientifique, le sort
de plus d'un grand politique; il a fait et perdu de vastes conqutes;
il a vu grandir et dchoir sa renomme; il a joui, dans le jeune monde
savant, de la faveur populaire et connu les amertumes du dlaissement.
Je suis convaincu que ni ses erreurs, ni ses revers n'ont branl sa foi
dans ses ides et ses esprances pour leur avenir: Il tait de ceux qui,
mme en tombant, font faire un pas  ceux qui les suivent, et qui ont
plus de droit au respect dans leur dclin qu'a l'enthousiasme pendant
leur triomphe.

Parmi tant de morts de ces trois annes, je n'ai pas encore nomm le
plus clbre, celui qui avait fait le plus de bruit pendant sa vie et
qui en fit encore le plus au moment de sa mort, le prince de Talleyrand.
Depuis sa dmission de l'ambassade de Londres, il vivait tantt  Paris,
tantt dans son chteau de Valenay, toujours trs-bienvenu du roi
Louis-Philippe, mais ne trouvant pas toujours, dans sa faveur inactive,
de quoi chapper au vide et  l'ennui. Il avait t, ds l'origine,
membre de la classe des sciences morales et politiques de l'Institut, et
il y rentra de droit en 1832, quand je la fis rtablir. La fantaisie
lui vint, en 1838, d'y faire une lecture, et il nous lut en effet, le 3
mars, dans une sance particulire, une notice sur le comte Reinhard,
savant et honnte diplomate qui avait longtemps servi sous ses ordres,
soit dans les bureaux, soit dans divers postes extrieurs, et qui
avait mme t un moment, en 1799, ministre des affaires trangres.
L'crivain tait plus grand que son sujet. Il avait trop de got pour
chercher  le grandir; le sentiment juste des proportions et des
convenances tait l'une des qualits de l'esprit de M. de Talleyrand, et
sa charlatanerie, quand il voulait en avoir, tait parfaitement fine et
cache. Tout en louant beaucoup M. Reinhard, il le laissa  sa place et
 sa taille; mais il rpandit dans sa notice,  propos des tudes et de
la carrire diplomatiques, une multitude de rflexions ingnieusement
senses et de traits spirituels, sans re cherche de nouveaut ni
d'clat. Elle tait crite avec cette lgance naturelle qui, dans un
sujet modeste et une composition courte, tient lieu du talent sans y
prtendre. Cette lecture  laquelle assistaient plusieurs membres des
autres acadmies de l'Institut, entre autres M. Royer-Collard et M.
Villemain, eut un succs gnral. On y remarqua surtout un loge
trs-juste, mais assez peu attendu, des fortes tudes thologiques, de
leur influence sur la vigueur comme sur la finesse de l'esprit, et des
habiles diplomates ecclsiastiques qu'elles avaient forms, notamment
le cardinal chancelier Duprat, le cardinal d'Ossat et le cardinal de
Polignac. M. de Talleyrand avait videmment pris un hardi plaisir 
rappeler que, lui aussi, il avait tudi au sminaire, et  prouver que
si, depuis, il s'tait peu souci des devoirs de son tat, il n'avait
pas oubli du moiti les avantages qu'il avait pu en recueillir. Ses
auditeurs lui savaient gr d'tre venu offrir  l'Institut un travail
qui, pour lui, serait probablement le dernier, et les moins dvots
pardonnaient volontiers, au grand seigneur philosophe qui faisait,
envers eux, acte de dfrence, ses compliments aux thologiens.

Leur bienveillance pour lui fut mise bientt  une plus difficile
preuve. Peu de semaines aprs sa lecture  l'Acadmie, M. de Talleyrand
tomba gravement malade; la mort approchait. Gomment la recevrait-il?
Quel serait sur sa vie passe, son propre et dernier jugement? Au moment
de paratre devant le souverain juge, par quels actes o quels refus,
par quelles paroles ou quel silence manifesterait-il l'tat de son me?
Sur le seul bruit de sa maladie, les chefs et les zls fidles de
l'glise catholique se proccupaient vivement de ces questions. Autour
de lui, les sollicitudes affectueuses et les instances pieuses ne
manquaient pas. En revanche, parmi ceux de ses contemporains qui
avaient, comme lui, profess et mis en pratique les ides philosophiques
du XVIIIe sicle et de l Rvolution, plusieurs redoutaient de sa part
un dmenti de sa vie, une dsertion de sa cause, un acte de faiblesse
et d'hypocrisie. A ne parler que des actes extrieurs et connus de ses
derniers jours, ce que fit alors M. de Talleyrand, il eut raison de le
faire, et sa mort ne mrita aucun reproche de mensonge ni de faiblesse.
Indpendamment de toute foi intime, il avait, dans ses rapports avec
l'glise  laquelle il s'tait li, manqu  d'imprieux devoirs et
donn de grands scandales; en se soumettant  reconnatre de tels torts
et  en tmoigner son repentir, il fit un acte honnte en soi autant que
convenable selon le monde, qui n'tait ni une abjuration de ses ides
gnrales, ni un abandon de sa cause politique, mais une rparation
solennelle aprs d'clatants dsordres. Et il put faire cet acte sans
hypocrisie, car il tait de ceux qui, mme dans la licence de leur vie,
conservent, par justesse et lvation d'esprit, l'instinct de l'ordre
moral, et qui lui rendent volontiers, quand le temps n'est plus o ils
auraient  lui sacrifier leurs intrts ou leurs passions, le respect
qui lui est d.

J'ignore quelle fut,  l'heure suprme et dans le frmissement solitaire
de l'me prs de se sparer du monde, la disposition religieuse de M.
de Talleyrand; la mort a des coups d'autorit bien inattendus et des
secrets que personne ne pntre ici-bas. Mais un fait caractristique
mrite d'tre rappel. Quand, sur son lit de mort, on lui prsenta
 signer la lettre qu'il avait rsolu d'adresser au pape, il voulut
qu'elle ft date du mme jour o il avait lu  l'Institut sa notice sur
le comte Reinhard. Il avait  coeur de constater qu'il avait crit cette
lettre dans la pleine fermet de sa pense, et de placer son acte de
soumission envers l'glise au mme moment o il faisait acte de fidlit
aux souvenirs de sa vie et  ses amis.

Dans la mme anne 1838, quelques mois aprs la mort de M. de
Talleyrand, un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, comme lui, l'un de
ses collgues et de ses adversaires dans l'Assemble constituante de
1789, le comte de Montlosier fut appel, en mourant,  la mme preuve.
C'tait l'une des natures les plus originales et les plus fortes que
j'aie connues: son caractre, son esprit, son talent, soit comme
orateur, soit comme crivain, sa personne mme et ses manires, tout
en lui avait la double physionomie de la solitude et de la lutte;
il semblait avoir toujours vcu loin du monde, dans ses montagnes
d'Auvergne, mditant sur ses volcans ou sur ses lectures, et n'tre
descendu au milieu des hommes que pour combattre. Libral et
aristocrate, monarchique et indpendant, chrtien et se mfiant des
prtres, ses opinions en religion, en politique, en histoire, en
littrature taient profondment personnelles, le fruit de son tude et
de sa pense solitaires, et il les soutenait comme on dfend sa maison
ou sa vie. Il tait  la fois plein d'orgueil et capable de dvouement,
et opinitre avec passion dans des ides et des sentiments incohrents
et dcousus. Il y avait en lui les lments d'un homme suprieur; mais
la mesure et l'harmonie y manquaient absolument, et il consuma en
travaux incomplets, en efforts gnreux, mais presque toujours vains, et
en combats souvent excessifs, une force d'me et d'esprit rare et une
longue vie. Quand il en vit approcher le terme, il appela la foi et
l'glise chrtienne  son aide dans ce redoutable passage; il les avait
toujours respectes et souvent dfendues; elles n'avaient point de
dfection, point de scandale  lui reprocher; il se dclara prt 
dsavouer, d'une faon gnrale, ce qui, dans sa conduite ou ses crits,
avait pu tre contraire  leurs dogmes ou  leurs prceptes; mais on lui
demanda de rtracter expressment les ides qu'il avait soutenues
sur les rapports de l'glise avec l'tat, le rle du clerg dans nos
socits chrtiennes, les congrgations religieuses. Il s'arrta,
attrist et indcis; on parla d'explications, on proposa des rdactions;
et pendant qu'on discutait, il mourut dans ce mlange de soumission et
de rsistance, jamais dserteur ni rebelle, mais toujours indpendant.

Je me suis acquitt, si jamais on s'acquitte, envers les morts de ce
temps qui ont tenu, dans ma vie, une place trs-diverse et trs-ingale.
Il ne me reste qu' marquer ici la triste date de la mort d'une personne
dont, pendant prs de vingt ans, l'amiti m'a t parfaitement douce
dans les jours heureux et plus douce encore dans les jours de douleur.
La duchesse de Broglie mourut d'une fivre crbrale, le 22 septembre
1838: l'une des plus nobles, des plus rares et des plus charmantes
cratures que j'aie vu apparatre en ce monde, et de qui je ne dirai
que ce que Saint-Simon dit du duc de Bourgogne en dplorant sa perte:
Plaise  la misricorde de Dieu que je la voie ternellement o sa
bont sans doute l'a mise! Je retourne aux vivants,  leurs agitations
et  leurs luttes.

En formant le cabinet du 15 avril, M. Mol avait entrepris une oeuvre
difficile; il abandonnait la politique de rsistance qu'en thse
gnrale il voulait maintenir; il adoptait la politique du tiers-parti
sans tre lui-mme du tiers-parti, et sans se placer nettement au milieu
de ce groupe, comme de ses propres et naturels adhrents. Par ses ides,
ses habitudes, ses gots, il tait homme d'ordre et de pouvoir; les
maximes comme les tendances de l'opposition dmocratique lui inspiraient
beaucoup plus d'inquitude que de sympathie, et pourtant c'tait aux
dsirs de l'opposition dmocratique qu'il cdait et vers elle qu'il
penchait en retirant les lois rpressives et monarchiques qu'il avait
lui-mme prsentes, et en proclamant l'amnistie au milieu de la lutte,
le lendemain, non pas d'une victoire, mais d'une dfaite. Un pouvoir
unique et qui agit sans discuter peut,  un jour donn et pour quelques
jours, changer ainsi brusquement d'attitude, de direction, de langage;
niais c'tait en prsence de grandes assembles libres, et quand il
ne pouvait chapper  leurs dbats que M. Mol accomplissait cette
manoeuvre soudaine. Que sa nouvelle politique ft bonne ou mauvaise, sa
situation parlementaire tait faible et fausse; il avait  gouverner
devant et par les Chambres, et il tait, dans les Chambres, sans parti
ami et prouv, sans drapeau ferme et clair, flottant entre toutes les
grandes opinions de l'assemble, et momentanment inclin vers celle
dont il ne pouvait se promettre un appui sr et qui convenait le moins 
ses propres penchants.

Il attnua ou ajourna, avec beaucoup de sagacit et de tact, les
difficults de cette situation. La gravit de sa figure et de ses
manires lui tait les apparences de la versatilit ou de la faiblesse.
L'agrment de son commerce et de sa conversation attirait vers lui les
hommes sans parti pris, et lui conciliait la bienveillance dans les
rangs mme o il ne rencontrait pas l'adhsion politique. Il savait
dmler et placer  propos les mesures qui devaient donner, aux opinions
diverses, des satisfactions dsires ou des compensations convenables.
Quatre jours aprs avoir amnisti les fauteurs des complots
rvolutionnaires, il fit rouvrir et rendre au culte l'glise de
Saint-Germain-l'Auxerrois qui tait reste ferme depuis l'meute du
13 fvrier 1831, dlivrant enfin les catholiques de cet outrage
rvolutionnaire. Vint ensuite le rtablissement du crucifix dans la
salle de la Cour royale de Paris. Tout en servant la maison de Bourbon,
il n'oubliait pas son dbut dans la vie publique, et il rendait,
dans l'occasion,  la famille ou aux anciens adhrents de l'empereur
Napolon, d'honorables bons offices; il prsenta aux Chambres et ft
voter, pour l'ex-reine de Naples, la comtesse de Lipona, une pension
de 100,000 francs. En mme temps qu'il se montrait vigilant pour les
convenances religieuses et morales, il prenait soin des intrts
matriels, et faisait prsenter  la Chambre des dputs de nombreux
projets de loi pour l'tablissement de chemins de fer  excuter par le
concours de l'industrie prive et de l'tat. Plusieurs lois importantes,
la plupart dj proposes par les cabinets prcdents, entre autres sur
les attributions des autorits municipales et des conseils gnraux de
dpartement, furent dfinitivement discutes, adoptes et promulgues
dans le cours de son ministre. L'honneur lui chut de faire
effectivement fermer  Paris les maisons de jeu, mesure vote pendant
le cabinet du 11 octobre 1832, sur la proposition de M. Humann. Par
les soins des collgues de M. Mol, MM. Barthe, Montalivet, Salvandy,
Lacave-Laplagne, l'administration intrieure se montra,  cette poque,
claire et active; et le nom de M. Mol, son caractre imprieux avec
une douceur froide, sa situation auprs du roi Louis-Philippe, avec qui
il tait  la fois dfrent et exigeant, respectueux et susceptible,
donnaient  son cabinet une unit qui n'tait pas bien puissante, mais
qui ne manquait pas de dignit.

Dans la conduite des affaires extrieures, il eut ce bonheur qu'aucun
dissentiment profond, aucune question compromettante ne s'leva, pendant
son ministre, entre les grandes puissances europennes. Le cabinet
anglais tait, avec lui, moins confiant et plus froid qu'il ne l'avait
t avec M. Casimir Prier et le duc de Broglie. Les cabinets de Vienne,
de Berlin et de Saint-Ptersbourg, fort aises de ce relchement des
liens entre les deux grands tats constitutionnels, entretenaient avec
M. Mol de bons rapports, se louaient de ses principes et de ses formes,
mais se montraient plus disposs  en profiter qu' y rpondre par un
srieux retour. C'tait une situation plus agrable que forte, pas
assez forte pour surmonter des difficults graves si elles se fussent
prsentes, mais qui ne les provoquait point et suffisait aux ncessits
du moment.

Des incidents survinrent d'ailleurs, dans les rgions secondaires de la
politique extrieure, qui furent, pour le cabinet de M. Mol, de bonnes
fortunes qu'il sut saisir et faire valoir. En Amrique, dans la plupart
des nouveaux tats forms des dbris de la domination espagnole, des
gouvernements violents et prcaires mconnaissaient  chaque instant les
principes du droit public, froissaient les intrts des rsidents ou des
ngociants trangers, et repoussaient, avec une arrogance ignorante et
imprvoyante, les rclamations des gouvernements europens. En mars
1838, des faits de ce genre amenrent une rupture avec le Mexique,
d'abord la suspension des relations diplomatiques, puis le blocus des
ports mexicains, puis la guerre. Une escadre franaise, commande par
l'amiral Baudin, et que le prince de Joinville s'empressa de rejoindre,
poussa vigoureusement l'attaque, enleva d'assaut le fort de Saint-Jean
d'Ulloa qu'on disait imprenable, prit la Vera-Cruz, et contraignit
enfin le gouvernement mexicain, malgr ses bravades et ses oscillations
rvolutionnaires,  signer, le 9 mars 1839, une paix qui faisait justice
aux rclamations de la France. Dans l'Amrique du Sud,  l'embouchure
de la Plata, entre Montevideo et Buenos-Ayres, des causes analogues,
compliques par les discordes intestines des deux rpubliques, firent
clater des vnements semblables, et commencrent, en juin 1838, cette
srie de ngociations, de combats et de pacifications inefficaces qui
devaient occuper pendant dix ans la diplomatie, la marine et la tribune
franaises. La rpublique noire d'Hati ne tenait pas les engagements
qu'elle avait contracts en 1825, sous le ministre de M. de Villle,
en retour de la reconnaissance de son indpendance; M. Mol les lui
rappela, d'abord par la ngociation, puis par la prsence d'une escadre;
et le 12 fvrier 1838, un nouveau trait fut conclu qui confirmait
l'indpendance du nouvel tat, rglait  soixante millions l'indemnit
des colons, et en faisait commencer sans dlai le payement. Ces
lointaines entreprises, vaillamment excutes et conduites  bonne fin,
excitaient l'intrt du public, et animaient, sans la compromettre, la
politique extrieure du cabinet.

Il chercha et obtint en Algrie un succs plus important et plus
durable. Il avait t dcid sous le cabinet prcdent, avant ma rupture
avec M. Mol, qu'une seconde expdition serait entreprise contre
Constantine, et vengerait l'chec que nous y avions essuy. Elle eut
lieu en effet du 2 octobre au 3 novembre 1837, sous le commandement du
gnral de Damrmont, qui la prpara avec une activit prvoyante, la
conduisit,  travers de srieuses difficults, jusque sous les murs
de la place, et visitait avec M. le duc de Nemours les travaux de la
tranche lorsqu'un boulet de canon vint le frapper, et, sans lui laisser
mme sentir la mort, termina glorieusement son honorable vie. Ce triste
incident, loin de la ralentir, redoubla l'ardeur de l'attaque; le plus
ancien des lieutenants gnraux, le gnral d'artillerie Vale, dj
en possession dans l'arme d'une estime et d'une confiance auxquelles,
depuis le commencement de l'expdition, il avait acquis de nouveaux
titres, prit sur-le-champ le commandement, et le lendemain mme de la
mort du gnral Damrmont, 13 octobre, l'assaut fut donn avec une
vigueur digne des meilleurs jours de nos meilleurs soldats. M. le duc de
Nemours commandait, avec son intrpide sang-froid, la colonne d'attaque;
plusieurs de nos plus vaillants officiers, entre autres le colonel
Combes et le colonel Lamoricire y trouvrent, l'un la mort, l'autre
une blessure grave; mais la place fut emporte; sa chute dtermina la
soumission de la plupart des tribus environnantes, et l'expdition
devint une conqute qui rangea dfinitivement la province de Constantine
au nombre des possessions franaises en Afrique.

Quatre mois auparavant, le gnral Bugeaud, envoy dans la province
d'Oran pour y combattre les progrs d'Abd-el-Kader, avait conclu, avec
cet habile chef arabe, le trait connu sous le nom de trait de la
Tafna; paix prcaire, qui devait tre vivement critique et qui, pour
les esprits proccups de notre avenir en Algrie, donnait lieu en effet
 des objections graves, mais qui, au moment de sa conclusion, tait
opportune et fut utile. C'est la manie des spectateurs de juger les
actes politiques d'aprs leurs propres vues gnrales et permanentes,
non d'aprs les circonstances et le but spcial qui ont dtermin
les acteurs. Source fconde d'erreur et d'injustice. Par la prise de
Constantine, par la pacification temporaire de la province d'Oran et
l'administration peu populaire, mais capable et intgre, du marchal
Vale qui succda, comme gouverneur gnral, au gnral Damrmont, le
ministre de M. Mol fut, pour notre tablissement en Afrique, une
poque d'extension prudente et d'affermissement efficace.

Trois grandes questions, le retour du prince Louis Bonaparte revenu
d'Amrique en Suisse  la mort de sa mre la reine Hortense, l'excution
du trait dit des vingt-quatre articles qui rglait dfinitivement les
limites territoriales de la Belgique, et l'vacuation d'Ancne par les
troupes franaises, furent, au dehors, les principales affaires du
ministre de M. Mol, et reurent de lui des solutions qui suscitrent,
contre lui, les plus vives attaques. vnements, passions et combats, ce
temps est dj si loin de nous et le repos de ma vie jette, pour moi,
tant de jour sur le pass que je puis dire, sans embarras comme sans
rserve, ce que je pense aujourd'hui de la politique de M. Mol dans ces
trois questions et des objections dont elle fut l'objet.

En demandant  la Suisse l'loignement du prince Louis Bonaparte, M.
Mol avait pleinement raison; c'tait le seul moyen, sinon d'touffer,
du moins de rendre plus difficiles et moins prilleux les desseins
publiquement avous et poursuivis du prince contre le gouvernement
franais. Le droit public autorisait cette demande et la plus simple
prvoyance politique la commandait. Peut-tre M. Mol n'employa-t-il pas
les procds diplomatiques les mieux calculs; peut-tre ne garda-t-il
pas, dans les formes, les mnagements les plus convenables pour
atteindre  son but: son habilet tait quelquefois un peu
superficielle; mais au fond sa dmarche tait aussi lgitime que
ncessaire; et elle russit sans l'emploi d'autres moyens que quelques
dmonstrations momentanes, et sans autres inconvnients que les
clameurs des dmocrates violents en Suisse et la mauvaise humeur, plus
apparente que relle, du gouvernement fdral de la Suisse, assez modr
pour pratiquer, mais trop timide et trop faible pour avouer hautement le
droit public et le bon sens.

J'en dirai autant de l'attitude de M. Mol quant au trait des
vingt-quatre articles sur les limites territoriales de la Belgique. En
1831, les Belges s'taient empresss d'accepter ce trait comme le
gage de leur indpendance reconnue par l'Europe. Dans les ngociations
subsquentes auxquelles le refus prolong du roi de Hollande avait
donn lieu, le gouvernement franais s'tait vainement efforc de faire
accorder  la Belgique la possession du duch de Luxembourg et du
Limbourg entier. Le 11 dcembre 1838, la confrence de Londres maintint
le trait des vingt-quatre articles que le roi de Hollande se montrait
enfin dispos  accepter. On avait videmment atteint le terme des
concessions des grandes puissances europennes au nouvel tat. Le
cabinet anglais tait, sur ce point, en parfait accord avec les trois
cabinets du Nord, et plus dcid qu'aucun autre  ne pas dpasser
les limites que le trait des vingt-quatre articles avait assignes.
L'adoption dfinitive et unanime de ce trait importait galement  la
fondation de l'tat belge et  la consolidation de la paix europenne.
M. Mol fit sagement d'y adhrer et de ne pas laisser, quand les points
essentiels taient obtenus, la France isole en Europe et la Belgique
encore en suspens.

L'vacuation d'Ancne tait une question plus complte. Le pape la
rclamait. L'Autriche s'engageait  vacuer en mme temps les Lgations.
Le droit des gens n'tait pas douteux; mais les vnements se sont
chargs de montrer combien les grands cabinets europens ont manqu ds
lors, dans les affaires italiennes, de prvoyance ferme et persvrante.
En 1831, en prsence de l'insurrection, ils avaient conseill et obtenu,
dans les tats romains, des rformes insuffisantes au gr des passions
populaires, mais qui seraient devenues salutaires si elles n'taient pas
restes vaines. Rien n'abaisse et ne compromet plus le pouvoir que de
cder sans renoncer, et de se croire autoris  ne tenir nul compte de
ses promesses ds qu'il trouve difficile de les accomplir et possible
d'y manquer. Soutenue, au fond, par la cour de Vienne, la cour de Rome
s'empressa de saisir toutes les occasions et toutes les raisons de
laisser tomber les rformes qu'elle avait dcrtes; et les cabinets
europens, malveillants ou insouciants, ne s'inquitrent nullement de
les maintenir en les rendant srieuses et efficaces. Aprs tout ce
qui s'est pass depuis cette poque et en prsence de ce qui se passe
aujourd'hui, je persiste  penser que la question romaine, c'est--dire
la rforme du gouvernement intrieur des tats romains, pouvait tre
rsolue sans spoliation temporelle de la papaut. L'oeuvre tait
difficile, mais non impossible, et c'tait alors, comme c'est
aujourd'hui, une oeuvre ncessaire. Ceux-l s'abusent trangement qui,
en prsence des vnements auxquels nous assistons, croient la question
romaine prs d'tre rsolue. Ce n'est pas la solution qui approche,
c'est le chaos qui commence. Personne ne saurait mesurer la perturbation
que jetteraient, je ne veux pas dire que jetteront, dans l'tat social
et moral de l'Europe, la dsorganisation de l'glise catholique et
l'affaissement de la base sur laquelle elle repose. Pour l'honneur et la
sret du monde chrtien, il faut que le gouvernement des tats romains
soit rform sans que la papaut soit frappe. De 1831  1838, une
action dcide et soutenue, exerce sur la cour de Rome par les grands
gouvernements europens, et atteint  ce double but. Par l'occupation
d'Ancne, ce coup de main diplomatique et militaire de M. Casimir
Prier, la France tait en mesure de se mettre  la tte de ce grand
travail; elle pouvait, de l, peser  la fois sur la cour de Rome et sur
la cour de Vienne, entretenir et contenir en mme temps les esprances
des populations romaines, et amener, dans le gouvernement des tats
romains, une rforme profonde sans bouleverser l'Italie, ni dnaturer
la papaut. En abandonnant Ancne, M. Mol fit perdre  la France tout
moyen d'action et toute chance de succs; la cour de Rome rentra dans
son inertie routinire; l'Autriche reprit en Italie sa prpondrance
immobile; et la question romaine demeura sans solution, et de plus en
plus charge d'embarras et de prils.

A travers tous ces incidents intrieurs ou extrieurs, et pendant
presque toute la dure du cabinet de M. Mol, je restai dans une
attitude tranquille, libre dans mon langage, mais tranger  toute
hostilit active ou dguise. Dans plusieurs occasions, entre autres sur
l'intervention en Espagne, sur les affaires d'Algrie et le trait de la
Tafna, sur l'emprunt grec, je pris la parole pour appuyer la politique
et les demandes du cabinet, soit parce qu'elles se rattachaient aux
actes de l'administration prcdente, soit parce que je les trouvais
conformes au droit public et aux intrts du pays. Deux fois seulement,
je fus amen, dans les dbats de la Chambre des dputs,  marquer
fortement mon opinion et ma position personnelle, sans attaquer
le cabinet, mais sans me proccuper du dplaisir qu'il en pouvait
ressentir, ni de l'effet qui pouvait en rsulter pour lui.

Dans les premiers jours de mai 1837, quinze jours aprs ma rupture avec
M. Mol, la Chambre des dputs discutait la demande de fonds secrets
extraordinaires qu'avait prsente le cabinet. Je fus interpell, dans
ce dbat, sur les causes de ma retraite. Je m'en expliquai avec rserve
et en cartant toute polmique personnelle, mais en insistant sur
la ncessit d'une forte et homogne organisation des partis et du
ministre, dans l'intrt de la libert comme du pouvoir. A cette
occasion, je parlai de la dmocratie, de la classe moyenne, de leurs
relations et de leur mission dans notre tat social et au sein
d'institutions libres. M. Odilon Barrot, en me rpondant, reproduisit le
reproche qui m'avait dj t plus d'une fois adress: Vous voulez, me
dit-il, fonder un systme exclusif qui ne tendrait  rien moins qu'
diviser la France en castes ennemies. La classe moyenne repousse ce
funeste prsent, ce monopole de la victoire. Vous oubliez donc que
toutes les victoires de notre rvolution ont t gagnes par tout le
monde; vous oubliez que le sang qui a coul, au dedans et au dehors,
pour l'indpendance ou pour la libert de la France, est le sang de tout
le monde!

Non, je ne l'oublie pas, m'criai-je; oui, il y a dans notre Charte des
droits qui ont t conquis pour tout le monde, qui sont le prix du sang
de tout le monde. Ces droits, c'est l'galit des charges publiques,
c'est l'gale admissibilit  tous les emplois publics, c'est la libert
du travail, la libert des cultes, la libert de la presse, la libert
individuelle! Ces droits, parmi nous, sont ceux de tout le monde; ils
appartiennent  tous les Franais; ils valaient bien la peine d'tre
conquis par les batailles que nous avons livres et par les victoires
que nous avons remportes.

Il y a encore un autre prix de ces batailles et de ces victoires; ce
prix, c'est vous-mmes, Messieurs; c'est le gouvernement dont
vous faites partie, c'est cette Chambre, c'est notre royaut
constitutionnelle; voil ce que le sang de tous les Franais a conquis;
voil ce que la nation tout entire a reu de la victoire, comme le
prix de ses efforts et de son courage. Trouvez-vous que ce n'est rien?
Trouvez-vous que cela ne saurait suffire  de nobles ambitions,  de
gnreux caractres? Sera-t-il donc ncessaire, aprs cela, d'tablir
cette absurde galit politique, cette aveugle universalit des droits
politiques qui se cache au fond de toutes les thories qu'on vient
apporter  cette tribune. Ne dites pas que je refuse, que je conteste 
la nation franaise le prix de ses victoires, le prix de son sang vers
dans nos cinquante annes de rvolution. Apparemment la France n'a pas
entendu vivre toujours en rvolution; elle a sans doute compt qu'au
bout de ces combats, et pour la sret de tous ces droits qu'elle
avait conquis, il s'tablirait chez elle un ordre rgulier, stable, un
gouvernement libre et sens, capable de garantir les droits de tous par
l'intervention directe et active de cette partie de la nation qui est
vraiment capable d'exercer les pouvoirs politiques. Voil ce que j'ai
voulu dire quand j'ai parl de la ncessit de constituer et d'organiser
la classe moyenne; Ai-je assign les limites de cette classe?
M'avez-vous entendu dire o elle commenait, o elle finissait? Je m'en
suis soigneusement abstenu; je ne l'ai distingue ni d'aucune classe
suprieure, ni des classes infrieures; j'ai simplement exprim ce fait
gnral qu'il existe, au sein d'un grand pays comme la France, une
classe qui n'est pas voue au travail manuel, qui ne vit pas de
salaires, qui a, dans sa pense et dans sa vie, de la libert et du
loisir, qui peut consacrer une partie considrable de son temps et
de ses facults aux affaires publiques, qui possde non-seulement la
fortune ncessaire pour une pareille oeuvre, mais aussi les lumires et
l'indpendance sans lesquelles cette oeuvre ne saurait tre accomplie.
Lorsque, par le cours du temps, cette limite naturelle de la capacit
politique se sera dplace, lorsque les lumires, les progrs de la
richesse, toutes les causes qui changent l'tat de la socit auront
rendu un plus grand nombre d'hommes capables d'exercer avec bon sens
et indpendance le pouvoir politique, alors la limite lgale changera.
C'est la perfection de notre gouvernement que les droits politiques,
limits  ceux qui sont capables de les exercer, peuvent s'tendre 
mesure que la capacit s'tend; et telle est en mme temps l'admirable
vertu de ce gouvernement qu'il provoque sans cesse l'extension de cette
capacit, qu'il va semant de tous cts les lumires, l'intelligence,
l'indpendance; en sorte qu'au moment o il assigne aux droits
politiques une limite,  ce moment mme il travaille  dplacer cette
limite,  la reculer, et  lever ainsi la nation entire.

Comment pouvez-vous croire, comment quelqu'un a-t-il pu croire qu'il
me ft entr dans l'esprit de constituer la classe moyenne d'une faon
troite, privilgie, d'en refaire quelque chose qui ressemblt aux
anciennes aristocraties? Permettez-moi de le dire, j'aurais abdiqu par
l les opinions que j'ai soutenues toute ma vie; j'aurais abandonn
la cause que j'ai constamment dfendue, l'oeuvre  laquelle j'ai eu
l'honneur de travailler sous vos yeux et par vos mains. Quand je me suis
appliqu  rpandre l'instruction dans le pays, quand j'ai cherch 
lever, dans l'ordre intellectuel, les classes qui vivent de salaire,
 leur faire acqurir toutes les connaissances dont elle ont besoin,
c'tait, de ma part, une provocation continue  acqurir des lumires
plus grandes,  monter plus haut; c'tait le commencement de cette
oeuvre de civilisation, de ce mouvement ascendant et gnral qu'il est
dans la nature humaine de souhaiter et dans le devoir des gouvernements
de seconder. Je repousse donc ces accusations de systme troit,
tranger aux intrts et aux sentiments gnraux de la nation,
uniquement vou aux intrts spciaux de telle ou telle classe de
citoyens; je les repousse absolument; et en mme temps je maintiens
que le moment est venu de repousser aussi ces vieilles ides
rvolutionnaires, ces absurdes prjugs d'galit absolue des droits
politiques qui ont t, partout o ils ont domin, la mort de la vraie
justice et de la libert.

On parle de la dmocratie; on m'accuse de mconnatre ses droits et ses
intrts. Ah! Messieurs, ce qui a si souvent perdu la dmocratie, c'est
qu'elle n'a pas su avoir le sentiment vrai de la dignit humaine; elle
n'a pas su, elle n'a pas voulu admettre cette varit, cette hirarchie
des situations qui se dveloppent naturellement dans l'tat social, et
qui admettent parfaitement le mouvement ascendant des individus, et
le concours entre eux selon le mrite. Ni la libert, ni le progrs
laborieux n'ont suffi  la dmocratie; elle a voulu le nivellement, et
voil pourquoi elle a si souvent et si rapidement perdu les socits o
elle a domin.

Pour moi, je suis de ceux qui combattront le nivellement, sous quelque
forme qu'il se prsente; je suis de ceux qui provoqueront sans cesse
la nation entire  s'lever, mais qui, en mme temps, l'avertiront
 chaque instant que l'lvation a ses conditions spciales et
imprieuses, qu'elle exige la capacit, l'intelligence, la sagesse, le
travail rgulier et bien d'autres mrites auxquels les hommes ne savent
pas tous suffire.

Je veux que partout o ces mrites se rencontreront, partout o il
y aura garantie de capacit et d'intelligence, la dmocratie puisse
s'lever aux plus hautes fonctions de l'tat, qu'elle puisse monter 
cette tribune, y faire entendre sa voix, influer sur toutes les affaires
du pays. Mais cela, Messieurs, vous l'avez dj; vous n'avez pas besoin
de le demander; vous vivez au milieu de la socit la plus ouverte 
tous les progrs,  toutes les esprances d'galit. Jamais il ne
s'est rencontr un pareil concours d'individus levs, par leur propre
travail, au plus haut rang dans toutes les carrires. Nous avons tous,
presque tous, conquis nos grades  la sueur de notre front et sur le
champ de bataille.

_M. Odilon Barrot_: Si c'tait  recommencer...

_M. Guizot_: M. Odilon Barrot a raison; c'est  recommencer aujourd'hui
et toujours.

_M. Odilon Barrot_: Vous n'avez pas compris ma pense. Ces
illustrations ont t conquises dans un temps d'galit, et si c'tait 
recommencer...

_M. Guizot_: Il me semble que l'honorable M. Barrot se trompe
trangement; nous recommenons tous les jours ce travail d'ascension
et de conqute. Je parlais tout  l'heure des divers genres
d'illustration.... L'honorable M. Barrot est en possession d'une
vritable illustration; il l'a conquise de nos jours, sous nos yeux,
au milieu de nous, sous ce rgime que je dfends, et non  une autre
poque. Il y a bien d'autres hommes qui, dans d'autres carrires,
se sont levs et s'lvent comme lui. Je rpudierais absolument un
avantage qui n'appartiendrait qu' une seule gnration, ft-ce la
mienne. Je n'entends pas qu'aprs toutes les victoires politiques de la
nation franaise, nous ayons conquis pour nous seuls tous les droits que
nous possdons. Non, nous les avons conquis pour nos enfants, pour nos
petits-enfants, pour nos petits-neveux,  travers les sicles. Voil ce
que j'entends; voil ce dont je suis fier; voil la vraie libert, la
libert gnreuse et fconde, au lieu de cette dmocratie envieuse,
jalouse, inquite, tracassire, qui veut tout abaisser  son niveau, et
qui n'est pas contente si elle voit une tte dpasser les autres ttes.

A Dieu ne plaise que mon pays demeure atteint d'une si dplorable
maladie! Je me l'explique dans les temps qu'il a traverss, dans les
luttes qu'il a eu  soutenir; quand il travaillait  renverser le
pouvoir absolu et le privilge, il a pu appeler  son aide toutes les
forces du pays, dangereuses ou utiles, les bonnes et les mauvaises
passions. Tout a servi alors d'instrument; tout a paru sur les champs de
bataille et tout a voulu sa part du butin. Mais aujourd'hui la bataille
est finie, la paix est faite, le trait conclu; le trait, c'est la
Charte et le gouvernement libre. Je ne veux pas que mon pays recommence
ce qu'il a dj fait. J'accepte, en les jugeant, 1791, 1792, les annes
suivantes mme; je les accepte dans l'histoire; mais je ne les veux
pas dans l'avenir, et je me fais un devoir, un devoir de conscience,
d'avertir mon pays toutes les fois que je le vois pencher de ce ct.

Voil ma politique, Messieurs, ma seule politique; voil dans quel sens
j'entends ces mots: classe moyenne et dmocratie, libert et galit,
tant rpts, et tout  l'heure encore,  cette tribune. Rien,
Messieurs, ne me fera dvier du sens que j'y attache. J'y ai risqu ce
que l'homme peut avoir de plus cher dans la vie publique; j'y ai risqu
la popularit; elle ne m'a pas t inconnue; vous vous rappelez,
Messieurs....., l'honorable M. Barrot peut se rappeler un temps o nous
servions ensemble, o nous combattions sous le mme drapeau. Dans
ce temps-l, il peut s'en souvenir, j'tais populaire; j'ai vu les
applaudissements populaires venir au-devant de moi; j'en jouissais
beaucoup, beaucoup; c'tait une belle et douce motion; j'y ai
renonc... oui, j'y ai renonc. Je sais que cette popularit-l ne
s'attache pas aux ides que je dfends aujourd'hui,  la politique que
je maintiens; mais je sais aussi qu'il y a une autre popularit: c'est
la confiance qu'on inspire aux intrts sociaux et moraux d'un grand
pays, la confiance de ces intrts rguliers et conservateurs que je
regarde comme le fondement sur lequel la socit repose. C'est cette
confiance que j'ai souhaite,  la place de cette autre popularit
sduisante et charmante que j'ai connue. J'aspire  l'estime,  la
confiance des amis de l'ordre, de l'ordre lgal et libre,  la confiance
des hommes qui croient que la France est en possession des droits et des
institutions qu'elle cherche depuis 1789, et que ce qu'elle a de plus
important, de plus grand  faire aujourd'hui, c'est de les conserver et
de les affermir.

Voil  quelle cause je me suis dvou, voil quelle popularit je
cherche. Celle-l me consolera de tout le reste, et je n'envierai 
personne nulle autre popularit, quelque douce qu'elle puisse tre.

La Chambre fut profondment remue et satisfaite. Rien ne plat
davantage aux hommes que de voir mettre en lumire leur propre pense,
et de se reconnatre dans une image qui les lve  leurs propres yeux.
On commenait ds lors  dire ce qui est devenu depuis le lieu commun
favori dans la polmique des partis extrmes: on imputait  la
bourgeoisie le dessein de devenir, on l'accusait d'tre dj une
nouvelle classe privilgie, hritire de la noblesse,  l'exclusion et
aux dpens du peuple. On lui reprochait de ne se proccuper que de
ses propres intrts; on la taxait de scheresse, d'gosme, de vues
mesquines, de passions pusillanimes. J'aurais quelque droit de parler
des faiblesses de la classe moyenne, car j'en ai, plus que personne
peut-tre, ressenti les inconvnients et port le poids. Il est vrai
qu'appele soudainement, quoique par le cours naturel des choses, 
jouer, dans le gouvernement de la France, un rle prpondrant, elle n'a
pas toujours t au niveau de sa tche si difficile et si nouvelle; la
grandeur de la pense et la fermet de l'exprience lui ont quelquefois
manqu; elle a t quelquefois trop alarme de la fermentation politique
 laquelle elle a bientt trop cd; elle n'a pas su, tantt assez
entreprendre, tantt assez persvrer; elle n'tait pas exempte
elle-mme des erreurs et des mauvaises tendances contre lesquelles elle
luttait. Mais en dpit de ses imprvoyances et de ses fautes, la classe
moyenne n'en tait pas moins le reprsentant vrai, honnte et fidle
des intrts gnraux de la socit franaise telle que la Rvolution
franaise l'a faite; aucun dsir de privilge exclusif ou de rgime
oppressif n'entrait dans sa pense; aucun mal pareil ne pouvait rsulter
des institutions qu'elle aimait et soutenait; c'tait vraiment des
institutions libres et ouvertes, trangres  tout germe redoutable
d'iniquit ou de tyrannie, accessibles  tous les droits et  tous les
progrs. Les partisans de l'universelle et immdiate galit des droits
politiques taient seuls fonds  taxer la bourgeoisie d'usurpation et
d'injustice. Hors de cette prtention radicale, toutes les opinions,
tous les intrts, tous les partis avaient en perspective une libre
carrire; tous pouvaient grandir selon leur mrite vrai et leur force
relle. Un jour viendra o la tempte qui commena alors  s'lever
contre la classe moyenne sera juge comme l'une des plus folles
aberrations de la crdulit populaire exploite par les passions
rvolutionnaires; et je ne faisais que pressentir ce jour lorsque,
en mai 1837, je dfendais, contre cette tempte naissante, la classe
moyenne et les institutions o elle prvalait. Elle m'en tmoigna sa
reconnaissance avec une vivacit inaccoutume; deux cent six dputs se
runirent pour me demander l'autorisation de faire rimprimer  part mes
deux discours et de les rpandre dans leurs dpartements. Plus de trente
mille exemplaires en furent aussitt distribus. L'opposition elle-mme,
tout en gardant son attitude, avait pris plaisir  cette scne
parlementaire, et l'effet produit dans la Chambre se prolongea dans le
pays, autant que de tels effets peuvent se prolonger au del du lieu et
du jour o la prsence des personnes et l'accent des paroles ont frapp
les spectateurs.

Le cabinet fut froiss du retentissement de ce dbat o il avait tenu
peu de place. L'opposition, qui l'avait accueilli avec faveur tant
qu'elle avait eu  renverser le cabinet prcdent, se complut  rendre
le dplaisir des nouveaux ministres plus amer en faisant ressortir
l'importance des hommes dont ils s'taient spars. M. Thiers leur vint
en aide, comme il l'avait promis au Roi; mais un appui tranger ne
relve pas le pouvoir qu'il soutient. M. Mol, d'une nature fine et
susceptible, ressentait vivement ces blessures; d'autant plus vivement
qu'en dehors des Chambres le mariage de M. le duc d'Orlans, l'amnistie,
la seconde expdition de Constantine, lui donnaient les satisfactions
et la confiance du succs. Irrit de ce contraste, il crut le moment
propice pour se faire une situation parlementaire en harmonie avec sa
situation extrieure; il demanda au Roi la dissolution de la Chambre des
dputs: aucune ncessit politique et gnrale ne la provoquait; la
Chambre avait adopt toutes les propositions du ministre; la majorit
ne lui manquait point, et l'opposition tait plus ironique qu'agressive.
C'tait videmment dans le seul intrt de son amour-propre et de son
repos que M. Mol dsirait la dissolution. Le Roi y consentit, non sans
quelque regret. Les lections se firent, non comme une lutte publique
des grandes opinions et des grands partis du pays, mais comme une mle
confuse de candidats appuys ou repousss par l'administration, selon
qu'ils lui taient prsums favorables ou contraires. Sur 459 dputs,
152, sortis de rangs trs-divers, furent remplacs par de nouveaux
venus; et parmi eux plusieurs de mes amis particuliers, fermes
dfenseurs de la politique de rsistance, qui la trouvaient nerve et
compromise par l'attitude de M. Mol, entre autres MM. d'Haubersaert,
Giraud, Renouard, etc., furent spcialement combattus et expulss par le
ministre. De ces lections ainsi faites sans principes certains et
sans drapeau dploy sortit une chambre dsorganise, trangre
aux engagements fermes et publics, domine par des intrts et des
sentiments individuels, au sein de laquelle M. Mol pouvait trouver
les lments pars d'une majorit favorable, mais o le grand parti de
gouvernement qui avait commenc  se former sous M. Casimir Prier, et
que la chute du cabinet du 11 octobre 1832 avait dsuni, subissait une
nouvelle crise de dislocation et d'affaiblissement.

Quand la session fut ouverte, les consquences de cet tat des partis
et des esprits ne tardrent pas  se manifester. Dans l'une et l'autre
Chambre, les adresses furent telles que pouvait les souhaiter le
cabinet. Parmi les projets de lois qu'il prsenta, ceux qui n'taient
que d'une mdiocre importance, ou qui avaient dj t, dans les
Chambres prcdentes, l'objet de longues discussions, furent aisment
adopts. Mais lorsque de difficiles questions s'levrent, lorsque
le cabinet eut  prendre et  faire adopter ses rsolutions sur la
conversion des rentes et sur la construction du rseau gnral des
chemins de fer, alors sa faiblesse apparut; l'autorit politique lui
manquait; il ne s'appuyait pas sur un parti fortement constitu, uni 
lui par des principes fixes et dcid  le soutenir dans l'intrt de
leur cause commune; ses intentions dfinitives taient flottantes; il
portait dans les discussions peu de puissance et d'clat. Les deux
propositions que je viens de rappeler chourent; et des lections qu'on
avait regardes comme victorieuses n'amenrent qu'une session froide et
strile.

Le seul dbat spcialement politique de cette session, la demande d'un
nouveau crdit extraordinaire pour les fonds secrets, n'eut pas un
plus grand caractre, et je n'y pris part moi-mme qu'avec froideur et
embarras. Je ne voulais ni refuser les fonds secrets, ni prendre, envers
le ministre, une attitude d'opposition gnrale et permanente. Je me
bornai  signaler avec regret l'incertitude du pouvoir, le dclin de
la Chambre elle-mme et l'affaiblissement qui en rsultait pour le
gouvernement tout entier. On m'coutait froidement, comme je parlais;
mes anciens adversaires du ct gauche demandaient, en souriant, si
je n'tais pas moi-mme atteint d'affaiblissement et de dcadence. Je
sentais venir l'orage; je le faisais entrevoir; mais je ne voulais pas
qu'on pt me reprocher de l'avoir soulev.

Aprs la session de 1838 et dans l'intervalle qui la spara de celle de
1839, le vice de la situation de M. Mol se dveloppa rapidement. Il
avait us la force que lui avait donne,  son avnement, l'adhsion
du tiers-parti et mme du ct gauche. Ces allis passagers
l'abandonnaient, et il n'avait pas acquis, dans le cours de son
administration, une force propre et nouvelle. Sa prudence, sa bonne
attitude, son habile et agrable langage lui conservaient, dans les
Chambres et dans le pays, une faveur que n'accompagnait pas une vraie
puissance; l'Europe l'estimait et se flicitait de sa politique, mais
sans compter sur sa force. Il tait encore en possession d'un prsent
tranquille et facile, mais il n'avait en perspective qu'un avenir faible
et menac.

Ds que la session de 1839 fut ouverte, le mal clata; tous les
mcontentements s'exprimrent tout haut; animes d'une mme humeur,
toutes les nuances de l'opposition se rapprochrent. On se demandait si
l'on accepterait indfiniment une administration flottante et terne, qui
prenait tour  tour son point d'appui dans des rangs divers, passait de
la rsistance  la concession, de la concession  la rsistance, et,
sous des apparences de conciliation, plaait le gouvernement en dehors
de toutes les opinions nettes, fermes, consquentes, et en cartait
leurs reprsentants les plus prouvs. Pourquoi cette conciliation, dont
on parlait tant, ne s'accomplirait-elle pas au profit de l'opposition
elle-mme? Pourquoi M. Odilon Barrot, M. Thiers et M. Guizot
n'essayeraient-ils pas de s'entendre et de se concerter, ne ft-ce que
pour un moment et dans un but spcial et dtermin? Quand il s'tait
spar de M. Guizot, M. Mol ne s'tait-il pas entendu avec M. Thiers et
M. Odilon Barrot pour changer de politique et substituer la concession 
la rsistance? Ce mauvais exemple devenait contagieux au moment mme o
ses mauvais rsultats se faisaient sentir. La coalition s'oprait dans
les esprits et dans les entretiens avant de passer dans les discours et
dans les votes.

J'y entrai ouvertement et activement. Avant d'apprcier le fait mme et
ses consquences, je dirai par quels motifs j'y fus dtermin.

J'avais  coeur de ramener dans le gouvernement une politique plus
dcide et plus consquente. Depuis neuf ans, j'avais tantt dfendu,
tantt port moi-mme le drapeau de l'autorit ferme en prsence de la
libert hardie. Je souffrais dans mon me en voyant ce drapeau, non pas
abandonn, mais  demi repli et voil. C'est l'effet naturel et beau du
gouvernement libre que les grands partis qui s'y forment s'attachent 
des principes et veulent les proclamer en les pratiquant. Il faut
que les esprits soient satisfaits et s'lvent en mme temps que les
intrts se sentent garantis et se confient. Je ne crois rien dire de
trop en affirmant que, pendant l'administration de M. Casimir Prier et
celle du cabinet du 11 octobre 1832, les Chambres et le public avaient
cette double satisfaction. M. Mol ne la leur donnait pas; il suffisait,
jour par jour, aux ncessits de l'ordre dans un rgime libre, mais sans
que, par son influence, l'ordre et la libert grandissent en durant.
C'tait un gouvernement rgulier et sens; mais la vigueur et la
richesse intellectuelles lui manquaient; le drame tait plus grand et
plus anim que les acteurs.

Parmi les causes de cette langueur strile, la principale tait la part
insuffisante faite  la Chambre des dputs dans le gouvernement.
Elle n'y tenait pas la place, elle n'y jouait pas le rle auxquels
l'appelaient la nature des institutions et l'tat des partis. Cinq
groupes politiques formaient et animaient cette assemble: aux deux
extrmits, les rpublicains et les lgitimistes, exprims, je ne veux
pas dire conduits, par M. Garnier Pags et M. Berryer; entre ces deux
fractions, importantes par les ides et le talent, sinon par le nombre,
le ct gauche, le centre gauche et le centre droit, reprsents par M.
Odilon Barrot, M. Thiers et moi. Aucun de ces groupes, pas plus ceux
qui acceptaient que ceux qui repoussaient le nouveau rgime, n'avait
en 1838, par ses chefs, une action directe et efficace dans le
gouvernement. Les acteurs principaux taient rejets dans les rangs des
spectateurs, affranchis de la responsabilit et tents de se livrer aux
plaisirs de la critique. Par conviction autant que par position,
je sentais vivement ce que je me permettrai d'appeler ce dsordre
parlementaire, et je croyais urgent, dans l'intrt du pouvoir comme de
la libert, de la couronne comme du pays, que la Chambre des dputs et
ses interprtes habituels reprissent, dans les affaires publiques, leur
part naturelle d'influence et de responsabilit.

Une autre considration me touchait. Depuis la chute du cabinet du 11
octobre 1832 et ma sparation de M. Thiers, la base du gouvernement
s'tait fort rtrcie; et les rivalits, les susceptibilits, les
incidents intrieurs et imprvus tendaient  la rtrcir encore plus
de jour en jour. L'occasion se prsentait en 1839 de sortir de cette
ornire et d'largir le cercle des cabinets futurs en rapprochant
des hommes qui, malgr la diversit de leurs situations et de leurs
habitudes, formaient au fond les mmes dsirs, tendaient au mme but,
et ne devaient pas tre, comme ils n'avaient pas toujours t,
incompatibles. Entre M. Odilon Barrot, M. Thiers et moi, il n'y avait,
en sondant les coeurs, point de barrires insurmontables, point
d'engagements irrvocables; nous avions, depuis dix-huit mois, fait bien
des pas les uns vers les autres; le moment n'tait-il pas venu
d'en faire un plus dcisif? trangers les uns et les autres 
l'administration de M. Mol, nous avions cess de nous combattre;
n'tait-il pas possible de nous entendre, et de reformer ensemble un
grand parti constitutionnel capable d'tablir sur de larges bases ce
gouvernement monarchique et libre que nous avions tous dessein de
fonder, et dont nos divisions, sous le feu de ses ennemis, pouvaient
compromettre les destines? L'importance d'une telle oeuvre tait
vidente, et pour peu qu'elle ft possible, elle valait,  coup sr, la
peine d'tre tente.

Que des sentiments personnels se pussent mler  ces vues d'intrt
public, je connais trop les faiblesses humaines, y compris les miennes,
pour le contester. La personnalit est habile  se glisser au sein du
patriotisme le plus sincre; et je n'affirmerai pas que le souvenir
de ma rupture avec M. Mol en 1837 et le secret dsir de prendre une
revanche personnelle, tout en soutenant une bonne cause gnrale, aient
t sans influence sur mon adhsion  la coalition de 1839 et sur
l'ardeur que j'y ai porte. Mme pour les plus honntes gens, la
politique n'est pas une oeuvre de saints; elle a des ncessits, des
obscurits que, bon gr malgr, on accepte en les subissant; elle
suscite des passions, elle amne des occasions de complaisance pour
soi-mme auxquelles nul, je crois, s'il sonde bien son me aprs
l'preuve, n'est sr d'avoir compltement chapp; et quiconque n'est
pas dcid  porter sans trouble le poids de ces complications et de ces
imperfections inhrentes  la vie publique la plus droite fera bien de
se renfermer dans la vie prive et dans la spculation pure.

Quoi qu'il en soit, je viens de rappeler, sans y rien ajouter ni en
rien taire, les dispositions que j'apportai, en dcembre 1838, dans la
commission de l'adresse. Les diverses nuances de l'opposition y taient
en majorit dcide. Elles s'entendirent sans peine, et le projet
d'adresse prsent le 4 janvier 1839  la Chambre des dputs tait bien
leur oeuvre libre et rflchie. La politique extrieure du cabinet
y tait formellement blme quant  l'vacuation d'Ancne. Sur ses
ngociations dans les affaires de Belgique et de Suisse, l'adresse
gardait une rserve o perait,  dessein, l'inquitude. A l'intrieur,
le cabinet tait considr comme insuffisant pour tablir, entre la
couronne et les Chambres, cette ferme entente et cette harmonie active
qui, dans le rgime reprsentatif, peuvent seules garantir la force
comme la scurit du pouvoir en en concentrant, sur ses conseillers,
toute la responsabilit. Je pense, aujourd'hui comme alors, que,
sur cette part des Chambres dans le gouvernement du pays, le projet
d'adresse, d'ailleurs hautement et sincrement monarchique, ne dpassait
point les limites du droit constitutionnel. Le ton gnral ne manquait
point de mesure ni de convenance dans sa froideur; mais l'attaque tait
vidente et directe; personne ne tenta de s'y mprendre, et le cabinet
accepta la lutte aussi franchement que l'opposition l'engageait.

La lutte fut plus forte que l'opposition ne s'y tait attendue. Pendant
douze jours, M. Mol y dploya une fermet, une prsence d'esprit, une
persvrance digne et adroite qui ranimrent le zle d'abord un peu
chancelant de ses partisans et obligrent ses adversaires  redoubler
leurs attaques. Sur tous les paragraphes du projet d'adresse o la
politique du cabinet tait directement ou indirectement incrimine, des
amendements furent proposs pour repousser le blme; et aprs de longs
dbats o M. Mol, fidlement dfendu, se dfendit habilement lui-mme,
presque tous ces amendements furent adopts,  de trs-faibles
majorits, mais malgr les efforts runis des chefs de toutes les
nuances de l'opposition. Aussi fmes-nous amens en dfinitive  voter
contre l'adresse ainsi amende, tandis qu'elle fut adopte, avec un
mlange de satisfaction et de colre, par les partisans du cabinet
bless  mort, mais debout sur son terrain qu'il avait vaillamment
gard.

Il eut, dans ce combat, un brillant alli. M. de Lamartine, qui
jusque-l s'tait tenu un peu  l'cart de la politique militante, prit
vivement parti contre la coalition. Je ne puis rencontrer le nom de M.
de Lamartine dans mes souvenirs, ni sa personne aujourd'hui dans nos
rues, sans une impression profondment mlancolique. Nul homme n'a
reu de Dieu de plus beaux dons, dons personnels et dons de situation,
puissance intellectuelle et lvation sociale. Et les circonstances
favorables ne lui ont pas plus manqu que les faveurs premires; toutes
les chances comme tous les moyens de succs se sont prsents sur ses
pas; il les a saisis avec ardeur; un moment il a jou un grand rle dans
un grand drame; il a touch au but de toutes les ambitions et got de
toutes les gloires. O en est-il aujourd'hui? Je ne parle pas des revers
de sa vie publique, ni des preuves de sa vie prive: de nos jours, qui
n'est pas tomb? Qui n'a pas subi les coups du sort, les angoisses
de l'me, les dtresses de la fortune? Le travail, le mcompte, le
sacrifice, la souffrance ont eu de tout temps et auront toujours leur
part dans les destines humaines, dans les grandes encore plus que dans
les humbles. Ce qui m'tonne et m'attriste, c'est que M. de Lamartine
s'en tonne et s'en irrite; ce ne sont pas seulement les douleurs de
sa situation, c'est surtout l'tat de son me, tel qu'il le rvle
lui-mme, que je ne puis contempler sans mlancolie. Comment un
spectateur qui voit de si haut les vnements est-il si mu des
accidents qui le touchent? Comment un si sagace apprciateur des
hommes se connat-il si peu lui-mme? Comment s'abandonne-t-on  tant
d'amertume quand on a tant joui des faveurs du ciel et du monde? Il faut
qu'il y ait, dans cette riche nature, de grandes lacunes et bien peu
de forte harmonie pour qu'elle tombe dans un tel trouble intrieur et
qu'elle le manifeste avec un tel emportement. J'ai trop peu vu de prs
M. de Lamartine pour le connatre et me l'expliquer pleinement; mais
il m'apparat comme un bel arbre couvert de fleurs, sans fruits qui
mrissent et sans racines qui tiennent; c'est un grand esprit qui passe
et repasse incessamment des rgions de la lumire dans celle des nuages,
et qui entrevoit  chaque pas la vrit sans jamais s'y fixer; un coeur
ouvert  toutes les sympathies gnreuses, et en qui dominent pourtant
les proccupations les plus personnelles. Et ce qui me confirme dans mon
impression gnrale sur cet homme minent, c'est que j'aperois dj,
dans sa premire apparition au milieu de nos dbats, dans ses discours
des 10 et 19 janvier 1839 sur la coalition, les traits sous lesquels
je le vois aujourd'hui. Il attaqua vivement la coalition, mais sans
dfendre et presque en livrant M. Mol, car il voulait plaire 
l'opposition aussi bien qu'aux amis du cabinet. Il dfendit
la prrogative de la couronne, mais en traitant la monarchie
constitutionnelle comme un gouvernement de transition, et en laissant
entrevoir son penchant pour la rpublique. Il fit tour  tour des
compliments et des avances  tous les partis qui divisaient la Chambre,
sans se classer lui-mme dans aucun, s'efforant de les attirer 
lui sans se donner  eux; et lorsque, au milieu de cette description
caressante de toutes les fractions intrieures de l'assemble, M. Arago
lui cria de sa place: Et le parti social?--On me demande ce qu'est le
parti social, rpondit M. de Lamartine; Messieurs, ce n'est pas encore
un parti, c'est une ide, promenant ainsi partout ses caresses pour se
faire partout admirer et suivre. Son langage tait celui d'un grand,
mais superficiel ambitieux, avide d'encens plus que d'empire, prt  se
lancer, avec une imprvoyance superbe, dans les entreprises les plus
tmraires si elles donnaient,  son imagination et au bruit de son nom,
des satisfactions clatantes; prodigue envers tous d'esprances et de
promesses, mais n'ouvrant que ces perspectives vagues et incohrentes
qui trompent les dsirs qu'elles excitent. Pour tre efficace et
vraiment grande, la politique veut un but plus prcis, un choix plus
simple et plus ferme entre les ides, les desseins et les partis. En
attaquant la coalition, M. de Lamartine fut, pour le cabinet, l'ornement
oratoire du dbat; mais il en sortit plus vant que puissant, et sans
avoir obtenu la confiance srieuse de ceux-l mmes  qui il avait prt
son loquent appui.

L'adresse vote, M. Mol et ses collgues, jugeant avec raison leur
succs trop faible pour leur fardeau, portrent au Roi leur dmission.
Appel auprs du Roi, le marchal Soult essaya, sans y russir, de
former un cabinet. M. Mol reprit les affaires, et la dissolution de la
Chambre des dputs fut immdiatement prononce. C'tait, en deux ans,
la seconde fois que M. Mol, pour gouverner, se voyait oblig d'en
appeler au pays; une session avait suffi pour compromettre l'existence
du cabinet dans une Chambre qu'il avait lui-mme convoque et dont il
avait regard l'lection comme son triomphe.

Ce fait seul tait, contre lui, une prsomption grave. Mais, de son
ct, la coalition, si elle avait fortement branl le cabinet, avait
en mme temps gravement compromis l'opposition. Nous avions manqu de
mesure et de prvoyance. Quelques-uns de nos reproches  la politique
extrieure de M. Mol taient, au fond, trs-contestables et avaient t
efficacement contests dans le dbat; nous tions tombs dans le tort
commun des partis sous le rgime reprsentatif, l'exagration; et sur
les points o nos attaques taient fondes, comme l'vacuation d'Ancne,
le temps et les vnements ne nous avaient pas encore donn raison.
Notre seconde faute, l'imprvoyance, fut encore plus grave. Nous
n'avions pas pressenti tout l'effet que produiraient, sur beaucoup
d'hommes senss, honntes, amis de l'ordre et spectateurs plutt
qu'acteurs dans les luttes politiques, le rapprochement et l'alliance de
partis qui se combattaient nagure, et dont les maximes, les traditions,
les tendances restaient essentiellement diverses. Non-seulement ces
juges du camp, qui formaient le centre de la Chambre, blmrent la
coalition et ressentirent, en la voyant  l'oeuvre, une inquitude
sincre; mais la passion entra dans leur me avec le blme et
l'inquitude; ils luttrent contre la coalition, non-seulement pour le
cabinet, mais pour leur propre compte; ils dployrent dans cette lutte
une ardeur, une entente, une persvrance inaccoutumes; et le parti de
gouvernement, disloqu et pars depuis la chute du cabinet du 11 octobre
1832, vint, de lui-mme et sans ses anciens chefs, se reformer autour de
M. Mol, au moment mme o nous accusions M. Mol et son cabinet d'tre
un gouvernement trop faible, trop tranger  la Chambre des dputs, et
insuffisant pour assurer, au pays et  la couronne, l'harmonie active de
tous les pouvoirs constitutionnels. Jamais, depuis trois ans, le parti
de gouvernement n'avait t si complet, ni le cabinet si sr de son
appui que le jour o, la victoire entre le cabinet et la coalition
demeurant incertaine, le Roi, sur la demande de M. Mol, en appela de
nouveau au pays en prononant la dissolution.

Faites sous de tels auspices, les lections furent ardemment contestes,
et accomplies dans un grand ple-mle des opinions et des alliances. Je
m'appliquai, dans plusieurs lettres rendues publiques,  bien tablir
les motifs d'intrt public qui m'avaient dtermin  entrer dans la
coalition, et la fidlit que j'entendais garder  la politique que
j'avais soutenue depuis neuf ans, tout en rclamant ce que je regardais
comme l'influence lgitime et ncessaire des Chambres dans le
gouvernement[21]. Les lections donnrent  la coalition une victoire
limite, mais vidente; M. Mol et ses collgues reconnurent que, dans
la nouvelle Chambre des dputs, ils ne pourraient continuer la lutte;
ils se retirrent dfinitivement, et la coalition fut appele  former
un cabinet.

[Note 21: _Pices historiques_, n XIII.]

L'oeuvre semblait facile et la solution naturellement indique. Nous
avions, M. Odilon Barrot, M. Thiers et moi, pris part ensemble 
l'attaque; nous devions prendre part ensemble  la victoire, et passer
du concert dans l'opposition au concert dans le gouvernement. Mais,  ce
passage, nous rencontrions, M. Odilon Barrot et moi, un obstacle que,
dans les dbats de la coalition, nous venions nous-mmes de reconnatre
et de proclamer; nos maximes, nos tendances, nos conduites, nos paroles
avaient t, depuis neuf ans, profondment diverses; nous nous tions,
ds les premiers mois de 1830, non-seulement spars, mais combattus.
Nous avions nagure, dans notre alliance momentane, rappel l'un et
l'autre ce pass et dclar notre intention de ne point le dmentir. Par
l'tat-gnral des partis et par notre propre honneur, la tentative de
gouverner en commun nous tait interdite. Nous n'en emes pas la pense;
il fut entendu que nous ne pouvions, M. Odilon Barrot et moi, entrer
ensemble dans le cabinet.

Entre M. Thiers et moi, nulle difficult pareille n'existait; nous
avions soutenu et pratiqu ensemble la mme politique; nous pouvions
reprendre ensemble le gouvernement; notre pass ne crait,  notre union
dans le prsent et dans l'avenir, point d'insurmontables embarras. Ne
pouvions-nous pas aussi, en formant de concert un cabinet, accepter M.
Odilon Barrot comme prsident de la Chambre des dputs? C'tait l une
situation trangre au gouvernement et  l'opposition, indpendante et
point hostile. Par la gravit de son caractre et de ses moeurs, par
l'lvation de son esprit, par son respect de la loi et de la libert,
M. Odilon Barrot y tait trs-propre. Le rapprochement qui s'tait
opr, entre lui et nous, par la coalition autorisait les rapports
bienveillants que devait tablir entre nous sa prsidence de la Chambre.
Je me dclarai prt  accepter cette combinaison.

Mais quand M. Thiers et M. Barrot la proposrent dans les runions
du centre gauche et du ct gauche, ils rencontrrent,  mon entre,
n'importe  quel titre, dans le cabinet nouveau, une opposition qu'ils
ne surmontrent qu'avec peine; et leur succs se borna  faire trouver
bon par leurs amis que je reprisse le ministre de l'instruction
publique et M. Duchtel celui des finances. C'tait l, dans le
gouvernement parlementaire  relever, toute la part que voulaient nous
faire,  nous anciens dfenseurs de la politique de rsistance, nos
rcents allis de la coalition.

J'avais nagure prouv, en ne voulant, dans le cabinet de M. Mol, que
le ministre de l'instruction publique, combien je mettais, pour mon
compte personnel, peu d'importance,  occuper tel ou tel dpartement
quand j'avais d'ailleurs la confiance que la politique gnrale 
laquelle j'tais dvou prvaudrait dans le gouvernement. Je n'tais
pas, en 1839, plus exigeant qu'en 1836. J'avais quelque droit
d'tre surpris de l'opposition que je rencontrais dans la coalition
victorieuse, car je n'avais pas t des moindres dans sa lutte et
dans sa victoire. Plus d'une fois, dans le cours de ce grand dbat,
quelques-uns des coaliss avaient t tents de transiger et d'accepter,
aux dpens de l'adresse ferme et claire que nous avions rdige,
quelques-uns des amendements un peu quivoques que proposaient les amis
de M. Mol. J'avais repouss et fait carter ces vellits. Tant que
dure le combat, toute apparence d'hsitation et de reculade est une
faute, dt-on regretter de l'avoir engag. Nous n'avions  coup sr, M.
Duchtel et moi, pour notre entre dans le cabinet qui devait se former
sous la prsidence du marchal Soult, point de prtention exorbitante;
nous ne demandions que deux dpartements sur neuf; mais au moins
fallait-il que, par leur nature, ces deux dpartements fussent, pour
notre part d'autorit et d'action dans le gouvernement, des garanties
efficaces. Plus j'avais t dcid dans la coalition, plus j'tais
dcid aussi  rester, dans le pouvoir, fidle  la politique d'ordre et
de rsistance. Pour satisfaire  ce que je regardais comme un droit et
un intrt spcial du rgime parlementaire, je m'tais spar un moment
du gros de mes amis; le but atteint, je voulais rtablir leur position
comme la mienne, les rallier au gouvernement dont ils taient les
allis naturels et ncessaires, et assurer dans le nouveau cabinet leur
influence comme au cabinet leur appui. Il y avait l, pour moi, une
question de devoir politique et de dignit personnelle. Je dclarai que
je ne pouvais entrer dans le ministre que si, en mme temps que
M. Thiers occuperait, selon son dsir, le dpartement des affaires
trangres et quelques-uns de ses amis d'autres dpartements, on
attribuait  M. Duchtel le dpartement des finances et  moi celui de
l'intrieur. Peu m'importait l'galit numrique des portefeuilles; mais
je tenais absolument, pour ma cause, au partage rel du pouvoir.

M. Thiers et, je crois, aussi M. Barrot essayrent, mais sans succs, de
faire accepter par leurs adhrents cette combinaison. On tait, dans
le ct gauche et le centre gauche, aussi dcid  ne pas vouloir que
j'eusse une action directe et considrable dans le gouvernement, que
je l'tais moi-mme  ne pas me contenter d'une influence indirecte
et inefficace. Les hommes sont gouverns par leurs prjugs et leurs
instincts bien plus que par leurs intentions relles et rflchies. La
plupart des membres du ct gauche et du centre gauche n'avaient, au
fond, point d'autre but, ni d'autre dsir que l'tablissement de la
monarchie constitutionnelle; mais ils avaient vcu et ils vivaient
encore sous l'empire des thories, des traditions, des routines
rvolutionnaires. Quoiqu'ils n'eussent aucun dessein de recommencer la
Rvolution, ils l'acceptaient ple-mle et sans la juger. J'avais tent
au contraire de soumettre ce pass contemporain  un libre examen, d'y
sparer nettement le bien du mal, le vrai du faux, le bon grain de
l'ivraie, et de dmontrer que nos malheurs et nos mcomptes depuis 1789
ont t, non pas le rsultat d'exagrations imprudentes ou d'accidents
impossibles  prvoir, mais la consquence naturelle des ides fausses,
des mauvaises passions et des folles prtentions dont ce grand mouvement
intellectuel et social a t infect et dont il faut le purger. J'avais,
dans ce difficile travail, heurt des sentiments favoris, bless des
amours-propres susceptibles, offens des superstitions et drang
des habitudes invtres. On me trouvait agressif, incommode et
compromettant. On voulait faire sans moi, et sans avoir incessamment 
discuter ou  compter avec moi, les affaires du rgime nouveau que nous
avions tous  coeur de fonder.

Les esprits levs et libres, les chefs des partis sentaient le vice de
cette disposition de leurs adhrents et l'utilit de mon concours dans
l'oeuvre que nous poursuivions ensemble. Mais c'est de nos jours le mal
des hommes les plus distingus de n'avoir pas en eux-mmes, dans leurs
ides et leurs forces propres, assez de confiance, et de se soumettre
trop aisment aux impressions et aux volonts extrieures. Que leur sert
d'avoir la tte au-dessus de la foule, s'ils n'en profitent pas pour
voir plus loin et pour marcher plus droit au but? Ils ne savent pas
combien ils exerceraient plus de puissance s'ils agissaient avec plus
d'indpendance et dans la plnitude de leur pense. Je suis loin de
mconnatre la valeur des sentiments populaires et la ncessit d'en
tenir compte; mais il faut les pressentir et leur faire d'avance
leur juste part, au lieu d'attendre qu'ils s'expliquent et dcident
eux-mmes; car, en dfinitive, peuples et partis se donnent  ceux
qui font bien leurs affaires et non pas  ceux qui leur obissent. La
combinaison qu'on appela le cabinet de grande coalition, et qui en
runissait en effet toutes les forces, une fois carte, on tenta
successivement toutes celles auxquelles nous restions, mes amis et moi,
compltement trangers. On proposa, on discuta, on ngocia pour former
tantt un ministre du centre gauche alli au ct gauche, tantt un
ministre du centre gauche pur, ou bien un ministre du centre gauche
recrut dans le centre proprement dit, parmi les adhrents de M. Mol.
C'tait autour du marchal Soult que se faisait ce travail, et il s'y
prtait avec un bon sens souple et tenace, quoiqu'un peu confus, se
tenant en dehors des dissensions intrieures de la Chambre, prt 
traiter avec les hommes influents des diverses fractions, mais dcid 
ne point livrer le pouvoir au ct gauche,  tenir compte des sentiments
du Roi, et  ne se point sparer de l'ancien parti de la rsistance,
seul ferme appui du gouvernement. M. Thiers tait l'me ncessaire et
devait tre le chef rel de tous ces cabinets en perspective; mais il
avait, lui aussi, ses rserves et ses conditions dont il ne voulait pas
se dpartir; c'tait son ide fondamentale de faire du centre gauche
le point de ralliement de l'ancien parti de la rsistance comme de
la portion modre du ct gauche; mais il rencontrait dans tous
ces groupes, et dans le centre gauche lui-mme, des rivalits, des
susceptibilits, des mfiances, des exigences qu'il ne parvenait pas 
surmonter. En nous repoussant, mes amis et moi, on avait dispers les
forces naturelles et ncessaires du gouvernement qu'on voulait faire
sortir de la coalition; on essaya, par l'entremise du duc de Broglie, de
revenir sur cette faute, comme on revient sur une faute dont on sent le
pril sans en reconnatre vraiment l'erreur; on aurait voulu attirer le
duc de Broglie et M. Duchatel dans le nouveau cabinet en me laissant
en dehors, et M. Thiers aussi bien que moi. Mes amis s'y refusrent
premptoirement. Tout le monde avait le sentiment qu'on tentait une
oeuvre incomplte et prcaire, dont personne ne voulait accepter
la responsabilit; et chaque jour voyait dsavouer et chouer la
combinaison que, la veille, on s'tait empress de ngocier et qu'on
avait cru sur le point de russir.

Le Roi assistait  cette laborieuse confusion en spectateur
trs-attentif, un peu moqueur dans ses conversations toujours trop
abondantes, mais sans susciter aux diverses combinaisons tentes aucun
obstacle, ni leur opposer aucun refus. Le 27 mars, il demanda  M.
Thiers de former lui-mme un cabinet, et il accepta, quant  la
politique gnrale, notamment envers l'Espagne, les propositions que,
huit jours auparavant et par l'entremise du marchal Soult, M. Thiers
lui avait prsentes. M. Thiers rpondit: qu'il se serait charg
de cette mission il y a douze jours, mais qu'il ne le pouvait plus
aujourd'hui, la situation tant compltement gte et les combinaisons
qui pouvaient russir ayant t vainement essayes. Quelques jours plus
tard, le Roi disait  l'un des candidats ministriels: Je suis prt 
tout, j'accepterai tout, je subirai tout; mais, dans l'intrt gnral
dont je suis le gardien, je dois vous avertir qu'il est fort diffrent
de traiter le Roi en vaincu ou de lui faire de bonnes conditions. Vous
pouvez m'imposer un ministre que je subisse, ou m'en donner un auquel
je me rallie. Dans le premier cas, je ne le combattrai point sous
main; je ne trahirai jamais mon cabinet, quel qu'il soit; mais je vous
prviens que je ne me regarderai pas comme engag envers lui, et que, si
quelque incident le met en pril, je ne ferai rien pour l'empcher de
tomber. Dans le second cas, je le servirai franchement.

En tenant ce langage, le Roi ne faisait qu'user loyalement de son droit
constitutionnel; et pour des hommes srieux et loyaux eux-mmes, il y
avait  l'en louer bien plutt qu' l'en blmer, mais pour le public,
 qui ses paroles arrivaient plus ou moins amplifies, et qui les
amplifiait encore  son tour, le Roi et mieux fait de proclamer moins
hautement son sentiment et son dessein.

Au bout de trois semaines ainsi consumes en essais qui, loin d'aboutir
 la formation d'un ministre, en avaient aggrav les difficults,
ou sentit l'absolue ncessit de faire un pas hors d'une situation
dplaisante et compromettante pour tous les pouvoirs. Il importait
surtout  la couronne de constater que le trouble apport, par tant
d'hsitations et de lenteurs, dans le gouvernement du pays n'tait
point de son fait, et d'en renvoyer  la Chambre des dputs la
responsabilit. On se promettait de plus, qu'appele  reprendre ses
travaux et  discuter effectivement les affaires publiques, au lieu de
passer son temps en conversations oisives dans la salle des confrences,
la Chambre manifesterait clairement sa pense et son voeu, qu'une
majorit s'y prononcerait, que les incertitudes des partis auraient
alors un terme, et qu'un cabinet pourrait enfin se former, quand on
pourrait enfin entrevoir lequel avait le plus de chances d'tre accept
et appuy dans le parlement. C'tait encore l une marque de cette
timidit gnrale, de ce dfaut d'initiative prvoyante et ferme que je
signalais, tout  l'heure comme l'une des plus embarrassantes faiblesses
de notre temps: ni le Roi ni les chefs des divers partis ne voulaient se
hasarder  rsoudre eux-mmes la question de savoir o se trouvait, dans
la Chambre, une majorit capable de soutenir un cabinet, et lui indiquer
d'avance sa route; pour organiser le gouvernement, on demandait  la
Chambre de s'organiser elle-mme; et pour la mettre en demeure de
rpondre, le Roi nomma, le 31 mars 1839, des ministres provisoires
appels  faire recommencer les travaux suspendus de l'administration et
des Chambres sans avoir pour eux-mmes aucune prtention de devenir
un ministre dfinitif et durable. C'tait un moyen de satisfaire aux
affaires courantes et aux apparences en attendant une solution srieuse,
et un expdient pour aller  la dcouverte de cette majorit tant
cherche et si obscure. Avec un dvouement mritoire au service du Roi
et du pays, sept hommes honorables, prouvs dans l'administration et
peu engags dans les luttes politiques, MM. de Gasparin, Girod de l'Ain,
Gautier, duc de Montebello, gnral Cubires, Tupinier et Parant, se
chargrent de cette modeste mission; le ministre provisoire entra en
fonctions en proclamant lui-mme son caractre, et la session active
reprit aussitt son cours.

La Chambre des dputs tait appele  faire, ds ses premiers pas, un
acte qui devait rvler sa tendance et la nouvelle majorit possible
dans son sein; elle avait  nommer son prsident. Ce choix devait
ncessairement l'amener  se couper en deux partis portant chacun son
candidat, et  sortir ainsi des fractionnements o elle tait engage.
Ni l'un ni l'autre des deux principaux groupes de la Chambre, le centre
proprement dit et le ct gauche, ne possdait  lui seul la majorit,
et n'tait par consquent en tat de faire, par ses seules forces,
prvaloir son candidat. C'tait dans le groupe flottant, dans le centre
gauche, que les deux groupes fixes taient l'un et l'autre obligs
d'aller chercher l'appoint dont ils avaient besoin. Le centre gauche
avait t depuis quelque temps l'alli habituel du ct gauche, et
semblait devoir, dans cette nouvelle preuve, lui prter encore son
appui; mais, en y regardant de prs, nous pensmes, mes amis et moi,
que le centre gauche n'tait point homogne, et qu' nous aussi, il ne
serait peut-tre pas impossible de trouver dans ses rangs des allis.
A ct des hommes flottants par intrt, ou par pusillanimit, ou par
malice et got d'intrigue, il y avait l en effet des hommes d'un esprit
distingu, consciencieux dans leurs hsitations, indpendants jusqu' la
manie, et  qui la domination, ni mme l'alliance avre du ct gauche,
ni mme peut-tre l'empire du chef minent du centre gauche, M. Thiers,
ne plaisaient gure. M. Passy et M. Sauzet surtout nous parurent anims
de ces dispositions et enclins  faire, pour le choix du prsident de
la Chambre, acte de libert. Nous dcidmes, non sans peine, le centre,
l'ancien parti de la rsistance,  prendre pour son candidat M. Passy
qui accepta cette candidature. Combien de voix du centre gauche se
joindraient  nous pour le porter? Nous ne le savions pas; mais en tout
cas, un rsultat considrable tait ainsi atteint; la Chambre se coupait
en deux grands partis, et l'ancien parti de gouvernement, celui dont la
coalition nous avait un moment spars, se reformait de concert avec
nous, et avait chance de ressaisir la majorit qui lui avait nagure
chapp.

M. Thiers ne se mprit point sur l'importance de cette tentative, et
fit tous ses efforts pour retenir le centre gauche tout entier dans
son alliance avec le ct gauche, et pour faire porter, par ces deux
groupes, M. Odilon Barrot  la prsidence de la Chambre. En me rendant
un jour  la sance, je rencontrai M. Thiers dans les Tuileries, et nous
nous promenmes quelques moments, causant librement de cette situation
nouvelle: Vous avez longtemps profit, lui dis-je, des dispositions
flottantes du centre gauche; c'est maintenant notre tour; nous vous
battrons avec vos propres armes; M. Passy a accept d'tre notre
candidat; vous verrez qu'il sera nomm. M. Thiers ne croyait pas  ce
rsultat, et il persista  soutenir la candidature de M. Odilon Barrot.
Le 16 avril, M. Passy fut lu prsident de la Chambre par deux cent
vingt-six suffrages; M. Barrot n'en runit que cent quatre-vingt-treize.

C'tait un pas vers la rorganisation du parti de gouvernement et la
formation d'un cabinet srieux; mais ce pas fut loin d'tre dcisif;
le prsident nomm, on recommena  ngocier,  ttonner,  tenter
les diverses combinaisons dj essayes, ou d'autres analogues; des
interpellations furent adresses aux hommes qui y taient engags;
nous emes,  la tribune, de longues et vives explications. Rien
ne russissait; on rencontrait les mmes hsitations, les mmes
incompatibilits; pour le moment, la nomination de M. Passy  la
prsidence n'avait fait qu'ajouter la dislocation du centre gauche 
toutes les autres, et jeter dans le ct gauche un nouveau ferment
de mfiance et d'humeur. La coalition victorieuse semblait ne devoir
aboutir qu' une impuissante et strile confusion.

Le 24 avril, le Roi m'crivit qu'il dsirait me voir[22]. Je me rendis
aux Tuileries. Aprs avoir dplor ses embarras, qui sont aussi les
vtres, me dit-il, car c'est la coalition qui nous les fait,  vous
comme  moi, il me demanda si je trouverais mauvais que quelques-uns de
mes amis, nommment M. Duchtel et M. Dumon, entrassent sans moi dans
un cabinet: Je n'y ai pas la moindre objection, sire, pourvu que la
composition du cabinet donne  la politique que nous avons soutenue,
mes amis et moi, et que nous entendons toujours soutenir, des garanties
efficaces.--Je le veux autant que vous, soyez-en sr, me dit le Roi;
personne n'a moins d'envie que moi que le gouvernement soit livr au
ct gauche; Dieu sait o la troupe mnerait ses chefs. Mais vous voyez
dans quelle impasse nous sommes; il n'y a qu'un ministre neutre, un
ministre o les grands amours-propres n'aient pas  se dbattre, qui
puisse nous en tirer.--Que ce ministre se forme, sire; qu'il rapproche
et unisse les deux centres; non-seulement je ne dtournerai pas mes amis
d'y entrer; mais je le soutiendrai de tout mon pouvoir. Le Roi me prit
la main avec une satisfaction o perait un peu de moquerie; rien ne lui
convenait mieux qu'un cabinet qui, en mettant fin  ses embarras, ft
pourtant un mcompte pour la coalition.

[Note 22: _Pices historiques_, n XIV.]

Mes amis se runirent; sur leurs instances et les miennes, M. Duchtel
se montra dispos, sous la rserve qu'il n'y serait pas seul,  entrer
dans la voie qu'indiquait le Roi. Cependant, les incertitudes se
prolongrent encore; on ttait, on sondait encore en tous sens  la
recherche de combinaisons diverses; on proposa une adresse de la Chambre
au Roi pour presser la conclusion; on nomma la commission charge de la
rdiger. Personne ne voulait prendre la responsabilit d'une solution
positive, car, pour toutes les solutions, le succs paraissait douteux.
En prsence de cette irrsolution parlementaire, la fermentation
rvolutionnaire renaissait dans Paris; les conspirateurs permanents,
les comits des socits secrtes, surtout la socit dite d'abord _des
Familles_, puis _des Saisons_, se runissaient, se communiquaient leurs
renseignements, leurs dnombrements, leurs esprances; les soldats
poussaient les chefs; auraient-ils jamais une occasion plus favorable?
Trouveraient-ils jamais devant eux un pouvoir plus troubl et plus
flottant? Une rsolution soudaine fut prise: le 12 mai, vers trois
heures aprs-midi, des bandes runissant en tout sept ou huit cents
hommes se lancrent dans Paris, criant: _Vive la Rpublique!_ forant
les boutiques d'armuriers, faisant feu dans les rues, attaquant les
postes de la garde nationale et de l'arme, et dirigeant sur l'Htel de
ville, le Palais-de-Justice et la Prfecture de police, leurs passionns
efforts. A cette attaque fougueuse et imprvue, quelques postes furent
enlevs; des officiers, des gardes municipaux, des gardes nationaux
furent tus, les uns en rsistant aux insurgs, les autres en essayant
de parlementer avec eux. En quelques instants, plusieurs quartiers
de Paris devinrent le thtre de tumultes violents, de rencontres
sanglantes, et, sans parler des morts dont le nombre resta incertain,
cent quarante-trois blesss, insurgs ou dfenseurs de l'ordre,
militaires ou civils, furent successivement apports dans les divers
hpitaux de Paris. Mais vers cinq heures, cette tentative frntique
tait touffe, et ses principaux chefs entre les mains des magistrats.
Dans la soire, un trs-grand nombre de personnes, pairs, dputs,
officiers, fonctionnaires, partisans du gouvernement ou de l'opposition,
s'empressaient aux Tuileries; le marchal Soult y tait arriv au
premier bruit de l'vnement, et je trouve, dans des notes recueillies
au moment mme par son fils, le marquis de Dalmatie, ces simples
phrases: Au milieu de cette affluence, l'ide vint  mon pre d'en
profiter pour mettre un terme  l'hsitation gnrale et former enfin
un ministre. Il la fit agrer au Roi. A mesure qu'arrivait une des
personnes qu'on jugeait propres au pouvoir, le Roi la faisait appeler
dans le cabinet o il tait avec mon pre, et lui demandait son
concours. Dans un pareil moment, personne ne refusa. M. Dufaure, que le
hasard fit arriver un des derniers et qu'on envoya chercher, fut un peu
plus long que les autres  se dcider; mais la gravit des circonstances
triompha de ses doutes, et avant la fin de la soire, l'meute
rvolutionnaire avait fait ce que les agitations parlementaires
tentaient en vain depuis deux mois; le cabinet du 12 mai 1839 tait
form.

C'tait prcisment le cabinet qu'avait entrevu et dsir le Roi. Le
marchal Soult le prsidait comme ministre des affaires trangres; le
gnral Schneider et l'amiral Duperr occupaient les dpartements de
la guerre et de la marine; trois hommes du centre droit, MM. Duchtel,
Villemain et Cunin-Gridaine, et trois hommes du centre gauche, MM.
Passy, Dufaure et Teste, se partageaient l'influence politique. Nous
restions, M. Odilon Barrot, M. Thiers et moi, compltement en dehors
du gouvernement. Dans le conflit des passions, des prtentions et des
hsitations des divers partis qui formaient la Chambre des dputs, tel
fut le rsultat auquel aboutit la coalition.

On ne pouvait esprer qu'un cabinet ainsi form adoptt et pratiqut
hautement cette politique plus dcide et plus consquente que nous
avions souhaite. Divers jusque-l par leurs ides, leur attitude et
leurs tendances, les nouveaux ministres s'taient rapprochs et unis
sous le coup d'une ncessit soudaine, pour parer  un danger pressant,
sans s'tre concerts et entendus sur les questions qu'ils avaient 
rsoudre et sur les principes du gouvernement dont ils se chargeaient.
Incohrent dans sa composition, le ministre devait tre flottant dans
sa conduite, au moins autant que l'avait t celui de M. Mol. Sur ce
point essentiel, la coalition n'avait donc pas atteint le but qu'elle
s'tait propos. Dans le commun mcompte, mes amis avaient seulement cet
avantage que le ct gauche considra la formation du nouveau cabinet
comme une dfaite, et lui fit sur-le-champ opposition. M. Passy quittait
le fauteuil de la prsidence de la Chambre; il fallait l'y remplacer; le
cabinet adopta pour son candidat M. Sauzet et l'opposition M. Thiers. M.
Sauzet fut lu,  sept voix seulement de majorit, mais aprs une lutte
o les deux partis se classrent nettement et mesurrent leurs forces.
Le cabinet, bien que recrut dans le centre gauche, dbuta donc, non par
une concession au ct gauche, comme l'avait fait M. Mol, mais par un
combat et une victoire; ce qui satisfit et rallia, ds les premiers pas,
l'ancien parti de la rsistance.

La coalition n'avait gure mieux russi dans une autre de ses
esprances; le nouveau ministre contenait, il est vrai, des membres
du centre gauche comme du centre droit; quelques hommes honorables
et considrables, jusque-l diviss, s'taient rapprochs; mais, 
considrer la situation dans son ensemble, on ne pouvait pas dire que la
base du gouvernement se ft largie, ni que la couronne et ralli dans
son conseil tous les lments du grand parti qui voulait sincrement
fonder la monarchie constitutionnelle; les principaux chefs de ce parti,
ses orateurs prouvs, restaient en dehors des affaires; le gouvernement
parlementaire n'tait ni plus complet, ni plus muni et par de toutes
ses forces qu'il ne l'avait t sous l'administration de M. Mol.

Sur un seul point, le point capital  la vrit, la coalition avait
atteint son but: l'influence ncessaire de la Chambre des dputs sur la
formation et la composition du ministre ne pouvait plus tre conteste
ni lude; en dpit de ses dissensions et de ses faiblesses intrieures,
cette Chambre avait fait sentir  quel point, pour les questions
de personnes comme de conduite, il fallait compter avec elle; le
gouvernement tait rest, pendant deux mois, incertain et comme en
suspens jusqu' ce qu'elle y et repris la place et la part qui lui
convenaient. Tout en dfendant sa prrogative, et malgr ses dplaisirs
ou ses dsirs mis quelquefois trop  dcouvert, le Roi avait attendu,
avec une patience habile, que la Chambre se ft, pour ainsi dire,
dbrouille elle-mme, et et indiqu quels hommes pouvaient donner  la
couronne des conseils autoriss et un appui efficace. Le pays avait
fait un pas dcisif dans la voie du gouvernement libre; le rgime
parlementaire tait reconnu et accept dans sa premire et vitale
condition.

Dans ce mlange confus de rsultats trs-divers, les mcomptes taient
plus apparents que les succs, et la coalition ne fut ni satisfaite, ni
fire de sa victoire. Elle avait renvers le cabinet qu'elle attaquait,
mais elle avait chou  former celui qu'elle mditait. Elle avait mis
en lumire l'importance premptoire de la Chambre des dputs dans
le gouvernement, mais aussi son inhabilet  crer elle-mme son
gouvernement. Les partis coaliss avaient montr peu d'intelligence
politique et beaucoup de mesquines passions. En subissant un chec, la
couronne en avait inflig un, bien aussi grave,  ses vainqueurs. Pour
mon compte personnel,  la distance et dans le repos d'o je considre
aujourd'hui ce bruyant incident, j'incline  croire que j'aurais mieux
fait de n'y pas prendre une part active, et de rester immobile dans mon
camp au lieu d'en sortir en armes pour aller combattre dans un camp
de passage. Aprs ce qui s'tait pass entre M. Mol et moi, ni ma
conviction, ni mon honneur ne me permettaient de le dfendre; mais je
pouvais ne pas l'attaquer et ne marquer mon blme que par mon silence.
Il n'en serait pas moins tomb, et le parti de gouvernement se serait
empress de se rallier autour de moi. Ce parti fut au contraire irrit
de mes attaques et de ce qu'il appela, de ma part, un mauvais exemple.
Il me fallut beaucoup de temps et d'preuves pour reprendre sa confiance
et toute ma place dans ses rangs. J'avais prvu ce mal et regrett ma
rsolution en la prenant. Mais on ne se spare pas de son intime et
longue pense: c'tait un vrai gouvernement libre que j'avais  coeur de
fonder, et l'influence reconnue de la Chambre des dputs en tait, 
mes yeux, l'essentielle condition. Dans mon lan vers ce but, ma faute
fut de ne pas tenir assez de compte du sentiment qui dominait dans
mon camp politique, et de ne consulter que mon propre sentiment et
l'ambition de mon esprit plutt que le soin de ma situation. Faute
assez rare de nos jours, et que, pour dire vrai, je me pardonne en la
reconnaissant.




                              CHAPITRE XXVI

                          LA QUESTION D'ORIENT.
                    (12 mai 1839--25 fvrier 1840.)

Situation du cabinet du 12 mai 1839  son avnement.--La mienne.--Mon
emploi de mon loisir politique.--On me demande de surveiller la
traduction et la publication en France des lettres et des crits
de Washington.--Je m'en charge.--Grand intrt que m'inspire ce
travail--Mon _tude historique_ sur la vie et le caractre de
Washington.--Son succs.--Tmoignages de reconnaissance que je reois
des Amricains.--Lettre du roi Louis-Philippe.--Renaissance de la
question d'Orient.--Pourquoi on donne ce nom  la querelle entre
le sultan et le pacha d'gypte.--tat gnral de l'empire
Ottoman.--Dispositions et politique des grandes puissances
europennes.--La guerre clate entre Mahmoud et Mhmet-Ali.--Accord
entre la France et l'Angleterre.--Mort du sultan Mahmoud.--Bataille de
Nzib.--Le dissentiment commence entre la France et l'Angleterre sur la
question territoriale entre le sultan et le pacha.--Vicissitudes des
ngociations  Londres.--Attitude de la Russie.--Elle se met  la
disposition de l'Angleterre.--La France persiste dans son dissentiment
et le cabinet anglais dans ses rsolutions.--Le gnral Sbastiani.--M.
de Brnnow  Londres.--Lord Palmerston.--Le cabinet franais me propose
l'ambassade de Londres.--J'accepte.--Mes motifs.--Le roi Louis-Philippe
s'y montre contraire.--Par quels motifs.--Le cabinet insiste.--Le Roi
cde.--Ma nomination.--Rejet par la Chambre des dputs de la
dotation demande pour M. le duc de Nemours.--Situation incertaine du
cabinet.--Je pars pour Londres.


La formation du cabinet du 12 mai causa, dans les Chambres et dans
Paris, une satisfaction plus gnrale que vive. C'tait un terme 
la plus longue crise ministrielle qu'on et encore vue. Non que la
solution part pour longtemps assure; mais on avait enfin un ministre;
il tirait le public d'inquitude, et ceux-l mme qu'il ne satisfaisait
gure se sentaient avec plaisir hors de leurs hsitations et de leurs
embarras.

Le cabinet aussi avait, en lui-mme et pour son propre compte, des
motifs de satisfaction et de confiance. Ses membres ne pouvaient tre
taxs d'intrigue et d'ambition; l'urgence de l'intrt et du pril
public les avait seule dcids; ils avaient fait, en acceptant, acte de
dvouement et de courage. Ils taient, les uns envers les autres, en
bonnes relations et dispositions: quoique jusque-l ils eussent march
dans des rangs diffrents, M. Duchtel et M. Villemain d'une part,
M. Dufaure et M. Passy de l'autre, se connaissaient pour des hommes
d'honneur et de bien, clairs, modrs, et qui pouvaient conduire
loyalement ensemble les affaires du pays. Ils avaient des liens de
raison et d'intgrit commune, et point d'incommode rivalit. Les
Chambres se montraient contentes de leur acceptation, et leur
tmoignaient un bon vouloir qui demandait plus de soins pour conserver
que d'efforts pour conqurir la majorit.

J'tais, pour mon compte, rsolu  soutenir fermement le cabinet.
J'avais confiance dans les amis qui y reprsentaient mes opinions. Je ne
ressentais ni humeur, ni impatience. On m'approuvait, dans les Chambres,
d'avoir mis de ct toute vue personnelle. Le Roi me savait gr de
l'avoir aid  sortir de la crise.  la situation complique et
militante que m'avait faite la coalition, succdait, pour moi, une
situation claire et calme. Elle me convenait dans le prsent, et me
laissait, dans l'avenir, toute libert.

Un incident inattendu vint remplir et animer les loisirs que me faisait
la politique. Le fondateur, par les armes et par les lois, de la
rpublique des tats-Unis d'Amrique, Washington avait laiss,  sa
mort, deux cents volumes in-folio comprenant toute sa correspondance,
les lettres qu'il avait reues comme celles qu'il avait crites, pendant
le cours de sa vie publique. Le congrs des tats-Unis acheta de ses
hritiers ces prcieux papiers et les fit dposer dans les archives de
l'tat. Un habile diteur, M. Jared Sparks, dj connu par d'importants
travaux historiques, entre autres par la publication de la
_Correspondance diplomatique des tats-Unis pendant la guerre de
l'indpendance,_ examina, dpouilla, mit en ordre cette grande
collection. Il fit plus, il parcourut l'Amrique et l'Europe; les dpts
publics et les recueils particuliers de la France et de l'Angleterre lui
furent libralement ouverts; il rechercha, rassembla tous les documents
propres  complter cette biographie authentique d'un grand homme,
qui est l'histoire du berceau d'un grand peuple; et  la suite de ce
patriotique travail, une complte et belle dition des _crits et des
Lettres de Washington_ parut  Boston, de 1834  1837. Ds qu'elle fut
termine, en 1838, les diteurs amricains, jaloux que Washington ft
aussi bien connu en France que dans sa patrie, vinrent me prier
de choisir, dans ce vaste recueil, les lettres, les pices qui me
paratraient spcialement propres  intresser le public franais,
et d'en surveiller la traduction et la publication. Je me chargeai
trs-volontiers de ce soin.

Je n'avais fait alors, sur l'histoire de la fondation de la Rpublique
amricaine, point d'tude spciale et approfondie. J'tais engag  la
monarchie constitutionnelle, et plus j'ai avanc dans l'exprience du
gouvernement, plus s'est affermie en moi la conviction que celui-l seul
convient  la France. Mais j'ai toujours ressenti et je garde, pour la
grande nation qui s'est forme dans l'Amrique du Nord et pour la grande
preuve politique qu'elle tente, une vive sympathie. C'est maintenant un
lieu commun de dire qu'il faut se proccuper des rsultats pratiques des
gouvernements bien plus que de leurs noms et de leurs formes. Je crains
que ce lieu commun ne soit plus souvent rpt que bien compris et
rellement accept. Malgr tant d'essais malheureux, le nom et la forme
de la Rpublique conservent de nos jours une prilleuse puissance, car
l est encore le rve de beaucoup d'esprits ardents et gnreux: rve
auquel nos moeurs actuelles et notre nouvel tat social donnent souvent
l'apparence d'une possible et prochaine ralit. Il y a, d'ailleurs,
entre quelques-uns des principes de la monarchie constitutionnelle et
ceux de la Rpublique, des affinits qui semblent rendre naturel le
passage de l'une  l'autre, et qui maintiennent, aux tendances et aux
esprances rpublicaines, une force que leurs checs rpts devraient
leur enlever. L'examen srieux des origines et des premiers pas de la
grande rpublique amricaine a donc, pour nous, autant d'importance que
d'attrait; nulle part, nous ne pouvons mieux apprendre  pntrer, en
fait de gouvernement, au del des apparences,  estimer le fond plus que
la forme, et  reconnatre quels sont, en tout cas, les vrais caractres
et les imprieuses conditions de la libert.

Outre l'vnement mme, un autre fait, dans la fondation des tats-Unis
d'Amrique, m'attirait et m'intressait puissamment; c'tait l'homme qui
avait dirig l'oeuvre, dans la guerre et dans la paix; Washington, grand
homme par force, pour ainsi dire, et contre son got, qui s'est trouv
au niveau de toutes les situations et de toutes les tches sans en avoir
recherch ni dsir aucune, qui ne ressentait aucun besoin naturel et
ardent des grandes choses dont il tait capable et qu'il a faites, et
qui et pu vivre propritaire, agriculteur, chasseur habile et ignor si
la ncessit et le devoir n'avaient fait de lui un gnral d'arme et un
fondateur d'tat.

Plus je pntrai dans l'tude de l'vnement et de l'homme, plus je me
sentis intress et clair, aussi bien pour ma vie publique que dans
ma pense solitaire. Je passais et repassais sans cesse de France en
Amrique et d'Amrique en France. J'avais devant moi deux socits
profondment diverses: l'une ancienne, catholique, libre d'esprit sans
libert politique, pleine de traditions monarchiques, de souvenirs
aristocratiques et de passions dmocratiques, mle  toute l'histoire,
 toutes les affaires de l'Europe et du monde; l'autre nouvelle,
protestante, dresse aux habitudes rpublicaines quoique fidle aux
moeurs lgales et respectueuses de sa mre patrie, sans rivaux, sans
voisins, isole dans l'espace, sans souci du pass, hardiment confiante
dans l'avenir. Ces deux socits venaient d'accomplir deux rvolutions
aussi diverses qu'elles-mmes; l'Amrique, une rvolution d'indpendance
nationale, la France, une rvolution de refonte sociale; et  ces deux
rvolutions succdait, pour l'une et l'autre de ces socits, le
travail de la fondation de deux gouvernements trs-divers aussi, l'un
rpublicain et fdratif, l'autre monarchique et unitaire, mais tous
deux inspirs par le mme voeu et tendant au mme but, la libert
politique. Pour un homme appel  prendre quelque part  ce difficile
dessein de la France de 1789, il y avait,  coup sr, dans la fondation
des tats-Unis de 1776, un grand spectacle  contempler et de grands
enseignements  recevoir.

Quand, au milieu de l'vnement amricain, je regardai de prs  l'homme
qui l'avait dirig, le spectacle devint encore bien plus saisissant et
les enseignements bien plus clairs. Je vis Washington proccup, ds ses
premiers pas, d'une judicieuse et vertueuse inquitude, la crainte de
l'emportement populaire et anarchique. Il avait, l'un des premiers,
accept, et proclam la prilleuse entreprise de la rvolution
amricaine; il l'avait, pendant neuf ans, soutenue et fait triompher par
la guerre. Ds qu'il mit la main au gouvernement, il se dvoua  une
politique de rsistance et de paix, la seule,  ses yeux, qui pt
fonder, dans son pays, l'indpendance nationale et la libert.

Deux traits dominent dans le caractre de Washington: un profond
attachement  la cause de son pays, une ferme indpendance de jugement
et de conduite dans le service de son pays. C'tait un vrai planteur
anglo-amricain, fortement imbu des traditions anglaises et des moeurs
amricaines, en parfaite sympathie avec le sentiment et le voeu gnral
de ses compatriotes, mais dont l'esprit invinciblement sain restait
tranger aux passions, aux prventions, aux fantaisies publiques, et les
jugeait avec autant de libert que de calme quand elles apparaissaient
devant lui, ne leur rompant jamais brusquement en visire, mais toujours
dcid  leur rsister ds qu'elles compromettaient la politique que,
dans sa conviction, l'intrt public lui prescrivait de maintenir. En
mme temps qu'il avait l'instinct et le don naturel de l'autorit, il
portait dans le gouvernement beaucoup de prudence et de scrupule. Il
tait plein de respect pour les hommes en gnral et pour les droits de
tous, mais sans nul got ni laisser-aller dmocratique, et en gardant,
en toute circonstance, une dignit presque svre. Admirable mlange
de grand sens et de temprance intellectuelle comme de fiert sans
ambition, ce qui commandait  la fois le respect et la confiance, et
faisait de lui le chef incontest du peuple qui voyait en lui son plus
dsintress, plus sr, plus capable et plus digne serviteur.

Je pris plaisir, un plaisir toujours croissant,  contempler et 
peindre cette grande figure, bien moins varie dans ses aspects, moins
brillante, moins chaude que celle d'autres grands hommes de mme rang,
mais merveilleusement sereine, harmonieuse, pure de tout gosme,
puissante avec sagesse et vertu, et parfaitement approprie  son pays,
 son temps,  sa mission. L'_tude historique_ que je consacrai  la
vie et au caractre de Washington obtint, en Amrique comme en Europe,
un succs dont je jouis vivement, et pour mon propre compte, et comme
symptme de l'tat des esprits. Dans notre poque de transformation et
de transition, nous sommes atteints de bien des maladies sociales et
morales; il y a bien des folies dans les ttes, bien des mauvaises
passions et bien des faiblesses dans les coeurs; mais les sources pures
ne sont point taries; les forces honntes ne sont point teintes; et
quand les hommes voient apparatre, dans une personnification un peu
clatante, la sant de l'esprit et de l'me, ils s'inclinent avec
respect et la prennent volontiers pour conseiller et pour guide.
Washington n'est pas seulement un beau modle politique; c'est aussi
un exemple encourageant, car,  travers les obstacles, les prils, les
tristesses et les mcomptes insparables de toute grande oeuvre humaine,
il a russi au del de sa propre attente, et il a obtenu, de son vivant
mme, autant de succs pour sa cause que de gloire pour son nom.

Je ne me ferai point scrupule de consigner ici deux tmoignages de
l'effet que produisit ce portrait historique de Washington, et de
l'apprciation qu'en firent les juges les plus comptents. Peu de temps
aprs que l'ouvrage eut t traduit et publi en Amrique, vingt-cinq
Amricains notables m'adressrent cette lettre:


Monsieur,

Les soussigns, citoyens des tats-Unis d'Amrique et qui rsident en
ce moment  Paris, profondment touchs de l'esprit amical et du mrite
suprieur de l'_Introduction_ que vous avez place en tte de votre
prcieuse dition de la vie et des crits de Washington, se sont runis
pour vous prier de vouloir bien donner,  un artiste amricain justement
clbre dans sa profession, les sances ncessaires pour qu'il fasse
votre portrait. Notre dessein est d'envoyer ce portrait aux prsidents
de notre congrs, et de demander qu'il soit plac dans la bibliothque
de ce corps, comme un tmoignage permanent du respect que nous
ressentons pour votre personne et pour vos travaux, et aussi comme un
gage de la reconnaissance que vous doivent tous les Amricains pour
votre libral empressement  faire bien connatre de l'Europe la vraie
nature de notre Rvolution et la supriorit caractristique de son
hros[23].

[Note 23: _Pices historiques_, n XV.]

Cette double intention s'accomplit: M. Healy, habile peintre amricain,
fit mon portrait qui fut plac  Washington, dans la bibliothque du
Congrs, et je reus de lui, en prsent, le portrait de Washington avec
celui de Hamilton, le plus minent,  coup sr, par le caractre comme
par la pense, des compagnons politiques du fondateur de la rpublique
amricaine, et qui, en Europe du moins, ne tient pas, dans cette grande
histoire, toute la place qui lui est due.

C'tait au Val-Richer, loin des bruits du monde comme des affaires de
l'tat, que j'avais crit cette _tude historique._ J'en adressai un
exemplaire au roi Louis-Philippe qui, pendant son sjour aux tats-Unis,
avait personnellement connu Washington et m'en avait racont quelques
traits remarquables. En rentrant  Paris, je reus de lui la lettre
suivante, date du 26 dcembre 1839:

Mon cher ancien ministre, si j'ai autant tard  vous rpondre, c'est
que je voulais vous remercier moi-mme de votre ouvrage sur Washington,
et vous dire combien je jouirais s'il m'tait donn d'avoir le temps de
le lire et de m'en entretenir avec vous. Vous ne savez que trop combien
je suis priv de ces paisibles loisirs. Cependant je tcherai de lire au
moins l'_Introduction,_ dont j'entends parler comme d'un chef-d'oeuvre.
Mes trois ans de sjour en Amrique ont eu une grande influence sur
mes opinions politiques et sur mon jugement de la marche des choses
humaines. La rvolution puritaine et dmocratique, vaincue en Angleterre
et rfugie dans les petits tats de Massachusetts, de Rhode-Island
et de Connecticut, a dbord, subjugu tous les autres lments de
population du vaste continent sur lequel la tempte europenne l'avait
pousse; et quoique les Hollandais  New-York, les Anglais catholiques
sous lord Baltimore,  Baltimore (1632), et plus anciennement que tous,
les Franais (sous Henri IV), eussent essay cette grande colonisation,
ils ont t touffs sous la dmocratie puritaine et les dbris du _long
Parliament_ et de son arme. Mais Washington n'tait ni puritain, ni
aristocrate, ni encore moins dmocrate; il tait essentiellement homme
d'ordre et gouvernemental, cherchant toujours  combiner et  exploiter
de son mieux les lments souvent discordants et toujours assez faibles
avec lesquels il devait combattre l'anarchie et en prserver son
pays. Je suis persuad que c'est ainsi que vous l'avez dpeint, et la
confiance que j'en ai ajoute beaucoup au regret que j'prouve de n'avoir
pas le temps de lire votre _Washington_; mais c'est toujours avec
plaisir que je vous renouvelle l'assurance de tous mes sentiments pour
vous.

Pendant que je m'adonnais  ce travail, charm de reconnatre, entre la
politique de Washington dans le gouvernement naissant des tats-Unis
et celle que nous avions soutenue, mes amis et moi, depuis 1830, une
vidente analogie, des perspectives nouvelles s'ouvraient devant moi; la
France cessait d'tre violemment trouble  l'intrieur; l'ordre public
et la sret de la monarchie constitutionnelle ne semblaient plus
menacs; les affaires extrieures devenaient la principale proccupation
des esprits comme l'intrt dominant de la situation, et j'tais sur
le point d'tre appel  y prendre une part trs-active. La question
d'Orient renaissait, plus complique et plus pressante qu'elle n'avait
encore t. Je dis la _question d'Orient,_ et c'tait bien l, en effet,
le nom que donnait tout le monde  la querelle leve entre le sultan
Mahmoud et son sujet, le pacha d'gypte, Mhmet-Ali. Pourquoi un si
grand mot  propos d'une lutte locale? L'gypte n'est pas tout l'empire
ottoman. L'empire ottoman n'est pas tout l'Orient. Le soulvement, la
sparation mme d'une province ne font pas tout le sort d'un empire. Les
grands tats de l'Europe occidentale ont perdu ou acquis tour 
tour, soit par des dchirements intrieurs, soit par la guerre, des
territoires considrables, sans qu' l'aspect de telles circonstances
on ait song  dire la _question d'Occident._ Pourquoi un langage,
dont personne ne s'est avis dans les crises territoriales de l'Europe
chrtienne, a-t-il t, est-il en effet, quand il s'agit de l'empire
ottoman, parfaitement naturel et lgitime?

C'est qu'il n'y a maintenant, dans l'empire ottoman, point de question
locale et partielle; c'est que pas une secousse ne peut se faire sentir
dans un coin de l'difice, pas une pierre ne peut s'en dtacher que
l'difice entier ne paraisse et ne soit, en effet, prs de crouler.
On peut diffrer d'opinion sur ce qui reste encore de force et de vie
probable  ce grand malade; mais personne ne croit srieusement qu'il
gurisse; sa mort, plus ou moins prochaine, plus ou moins naturelle,
est un fait qui domine toute la situation, un pressentiment qui trouble
toute l'Europe. La question d'gypte tait bien, en 1839, la question
de l'empire ottoman lui-mme. Et la question de l'empire ottoman, c'est
bien la question d'Orient; non-seulement de l'Orient europen, mais de
l'Orient asiatique, car l'Asie est maintenant le thtre des ambitions
et des rivalits des grandes nations europennes, et l'empire ottoman
est le chemin, la porte, la clef de l'Asie. Il y a l, pour le monde
europen et chrtien, un avenir immense, dj visible, imminent
peut-tre.

Qu' la perspective d'un tel avenir, les philosophes politiques, les
esprits spculatifs s'meuvent, qu'ils se livrent  toute la libert de
leur pense, qu'ils imaginent vingt solutions du grand problme pos
devant eux, rien de plus simple; nous avons vu clater toutes ces
inventions plus ou moins brillantes et spcieuses; on nous a propos,
les uns la rsurrection de l'empire ottoman, les autres sa mort
violemment avance et tel ou tel partage de ses dpouilles, d'autres
la fondation,  sa place, d'un grand empire arabe, d'autres encore
l'rection dsintresse d'un nouvel empire chrtien  Constantinople.
Ce sont l des jeux de l'imagination ou de la mditation complaisante,
des utopies diplomatiques ou guerrires. Que les politiques pratiques et
srieux en sourient, rien de plus simple encore; quand on tient en main
les affaires, quand on porte la responsabilit des vnements, on mesure
toute la difficult du problme et toute la vanit de ces solutions
cavalirement offertes. Mais si les politiques srieux ont droit de
sourire des utopies, ils n'ont pas droit de mconnatre ou d'oublier les
faits; or, je n'hsite pas  dire que la maladie irrmdiable et la mort
invitable de l'empire ottoman sont des faits certains, dont l'explosion
dfinitive peut tre plus ou moins prochaine, mais dont, soit qu'ils lui
plaisent ou qu'ils lui dplaisent, toute politique sense doit tenir,
ds aujourd'hui, grand compte.

J'ai dj dit quelle tait, en prsence de ces faits, la diverse
attitude des grandes puissances europennes. Deux d'entre elles,
l'Angleterre et l'Autriche, semblaient ne prendre en aucune
considration l'avenir, et ne s'inquiter que de dfendre et de
maintenir, tel quel, l'empire ottoman. La Russie, au contraire, suivait
pas  pas sa dcadence progressive, et se prparait  profiter de sa
chute, sans exciter, en la devanant ou en l'amenant elle-mme, la
rsistance prmdite de l'Europe. La Prusse se prtait, avec une
curiosit assez indiffrente et des complaisances alternatives, au
travail, conservateur ou destructeur, tantt de la Russie, tantt de
l'Autriche et de l'Angleterre. Je fus appel le 2 juillet 1839, dans
la Chambre des dputs,  caractriser avec prcision la politique que
devait adopter,  ce sujet, la France. Je reproduirai ici mes propres
paroles de cette poque, car elles sont encore aujourd'hui l'expression
vraie de ma pense:

Nous n'avons pas, dis-je,  chercher longtemps la politique qui
convient  la France; nous la trouvons depuis longtemps toute faite.
C'est une politique traditionnelle, sculaire; c'est notre politique
nationale. Elle consiste dans le maintien de l'quilibre europen par le
maintien de l'empire ottoman, selon la situation des temps et dans les
limites du possible, ces deux lois du gouvernement des tats.

Si je cherchais des noms propres, je rencontrerais Henri IV, Richelieu,
Louis XIV, Napolon; ils ont tous pratiqu cette politique, celle-l et
aucune autre.

Que vous ont dit, hier encore, tous les orateurs? que c'est l, en
effet, la meilleure politique, et que, si elle est encore possible, il
faut persister  la suivre. Ils en ont seulement ni ou rvoqu en doute
la possibilit, et alors chacun a produit son systme  la place de ce
qu'il dclarait impraticable.

Voici donc la vritable question: la politique historique et nationale
de la France, le maintien de l'quilibre europen par le maintien de
l'empire ottoman, est-elle encore praticable?

La rponse dpend de deux choses: l'tat de l'empire ottoman lui-mme et
l'tat des grandes puissances europennes.

Quant  l'empire ottoman, je suis loin de contester son dclin; il est
vident. Cependant, Messieurs, prenez garde; n'allez pas trop vite dans
votre prvoyance; les empires qui ont longtemps dur sont trs-longtemps
 tomber, et on pressent, on attend leur chute bien longtemps avant
qu'elle s'accomplisse. La Providence, qui ne partage pas les impatiences
et les prcipitations de l'esprit humain, semble avoir pris plaisir 
donner d'avance un dmenti aux prdictions dont l'empire ottoman est
maintenant l'objet; elle a donn ce dmenti sur le mme sol, dans les
mmes murs; elle a fait durer l un autre empire, l'empire grec, non
pas des annes, mais des sicles, aprs que les gens d'esprit du temps
avaient prdit sa ruine.

Je pourrais m'en tenir  cette rponse gnrale, et le dmenti serait
peut-tre suffisant. Mais entrons plus avant dans les faits; voyons
de plus prs comment s'est opr, depuis cinquante ans, le dclin
de l'empire ottoman, et quelles circonstances l'ont accompagn et
l'accompagnent encore de nos jours.

Cet empire a beaucoup perdu; il a perdu des provinces bonnes  faire des
royaumes. Comment les a-t-il perdues? Depuis longtemps dj ce n'est
plus par la conqute; il y a dj longtemps qu'aucune des puissances
europennes n'a rien enlev, par la guerre, par la force ouverte, 
l'empire ottoman; la Crime est la dernire conqute qui lui ait t
ainsi arrache; car je ne parle pas de la rgence d'Alger, qui lui tait
devenue presque compltement trangre.

Qu'est-il donc arriv? Comment l'empire ottoman a-t-il presque perdu les
Principauts danubiennes, puis tout  fait la Grce, puis dj  moiti
l'gypte? Ce sont, permettez-moi cette expression, ce sont des pierres
qui sont tombes naturellement de l'difice. Que les ambitions et les
intrigues trangres aient eu quelque part  ces vnements, je le veux
bien; mais elles ne les ont pas faits; elles ne les auraient pas mens
 fin; ce sont des dmembrements naturels, spontans; ces provinces
se sont, d'elles-mmes et par leur mouvement intrieur, dtaches de
l'empire ottoman qui s'est trouv hors d'tat de les retenir.

Et une fois dtaches, que sont-elles devenues? Sont-elles tombes
entre les mains de telle ou telle grande puissance europenne? Non
encore; elles ont travaill  se former en tats indpendants,  se
constituer  part, sous tel ou tel protectorat, plus ou moins pesant,
plus ou moins prilleux, mais qui les a laisses et les laisse subsister
 titre de peuples distincts, de souverainets nouvelles dans la grande
famille des nations.

Et croyez-vous, Messieurs, que sans cette perspective, sans l'espoir de
voir ces dbris de l'empire ottoman se transformer ainsi en nouveaux
tats, croyez-vous que nous eussions pris  ce qui s'est pass en
Orient, au sort de la Grce par exemple, l'intrt si vif, la part si
active que nous y avons pris? Non, certes: s'il se ft agi de dtacher
de l'empire ottoman une telle province pour la donner  quelque autre
puissance,  coup sr vous n'auriez pas vu clater parmi nous ce
mouvement national qui est venu au secours de la Grce et qui l'a
sauve.

Ce que je dis de la Grce, je le dirai de l'gypte; malgr des
diffrences notables, il y a ici un fait analogue. Ce n'est pas nous qui
avons amen l'gypte si prs d'chapper  l'empire ottoman. Sans doute,
par notre expdition de 1798, par les exemples et les triomphes de
l'arme franaise et de son glorieux chef, nous sommes pour quelque
chose dans l'apparition de cette puissance nouvelle; elle n'est pourtant
pas de notre fait; c'est l aussi un dmembrement naturel de l'empire
ottoman, tent et presque accompli par le gnie et la puissante
volont d'un homme. C'est Mhmet-Ali qui a fait l'gypte actuelle, en
s'emparant du mouvement que nous y avions port. Nous l'avons protg
ds son origine, et nagure encore en 1833, comme nous avions, sous la
Restauration, protg la Grce naissante, et par les mmes raisons. Nous
avons vu l une dislocation naturelle de l'empire ottoman, et peut-tre
une puissance nouvelle destine  devenir indpendante et  jouer un
jour son rle dans les affaires du monde. Regardez bien, Messieurs,
 tout ce qui s'est pass, depuis trente ans, en Orient et dans les
domaines de l'empire ottoman; vous reconnatrez partout le mme fait;
vous verrez cet empire se dmembrer naturellement sur tel ou tel point,
non au profit de telle ou telle des grandes puissances europennes,
mais pour commencer, pour tenter du moins la formation de quelque
souverainet nouvelle et indpendante. Personne, en Europe, n'et
voulu souffrir que la conqute donnt,  telle ou telle des anciennes
puissances, de tels agrandissements. C'est l la vraie cause du cours
qu'a pris la dsorganisation progressive de l'empire ottoman, et c'est
 ces conditions et dans ces limites que la France s'y est prte.
Maintenir l'empire ottoman pour maintenir l'quilibre europen, et
quand, par la force des choses, par le cours naturel des faits, quelque
dmembrement s'opre, quelque province se dtache de cet empire en
dcadence, favoriser la transformation de cette province en une
souverainet nouvelle et indpendante qui prenne place dans la famille
des tats, et qui serve un jour au nouvel quilibre europen, 
l'quilibre destin  remplacer celui dont les anciens lments ne
subsisteront plus; voil la politique qui convient  la France, 
laquelle elle a t naturellement conduite, et dans laquelle elle fera
bien, je crois, de persvrer.

Telles taient les dispositions des grands cabinets europens lorsqu'ils
apprirent, vers le milieu de mai 1839, que l'arrangement conclu le 5 mai
1833,  Kutaih, entre le sultan Mahmoud et Mhmet-Ali, tait rompu,
que l'arme turque avait pass l'Euphrate le 21 avril pour attaquer
celle du pacha que commandait son fils Ibrahim, et qu'ainsi renaissait
la question d'Orient avec toutes ses chances et tous ses embarras.

Dans un premier mouvement d'humeur et d'quit, on se demanda d'abord
quel tait l'agresseur. Le cabinet anglais lui-mme, malgr son parti
pris en faveur du sultan, se montra proccup de cette question:
L'vnement actuel nous surprend, disait, le 25 mai, lord Palmerston
au baron de Bourqueney, alors charg d'affaires de France  Londres; le
fait d'agression, attribu par la nouvelle tlgraphique aux Turcs, a
son importance morale, car il y a un principe de justice, dont nous ne
pouvons mconnatre la puissance, dans une premire disposition  faire
retomber les consquences de la guerre sur l'agresseur[24]. Il fut
bientt impossible de douter que l'agression vnt de Constantinople;
depuis plusieurs mois, tout y prsageait, tout y prparait la guerre:
Des missaires arrivent chaque jour d'gypte et de Syrie envoys
secrtement par le sultan, crivait le 16 mai l'amiral Roussin au
marchal Soult; ils lui rapportent que toutes les populations sont
prtes  s'insurger contre Mhmet-Ali au premier signal. Tahar-Pacha,
parti il y a deux mois pour le camp de Hafiz-Pacha, avait mission
ostensible de lui ordonner de rester en de de la frontire; mais il
a reu des instructions secrtes du sultan; on les ignore, mais on les
devine. Le sultan veut dtruire son vassal ou succomber; il le dit tout
haut. On ne sait pas et on ne croit pas que l'arme ait franchi la
frontire; mais on espre qu'elle en est assez prs pour rendre
l'attaque des gyptiens invitable, et le sultan le dsire ardemment.
De son ct, le colonel Campbell, consul gnral d'Angleterre 
Alexandrie, crivait le 28 mai  lord Palmerston: La conduite emporte
du sultan, qui a agi contrairement aux conseils des ambassadeurs 
Constantinople, n'aura pas seulement puis ses ressources; elle aura
fort affaibli son influence morale en Turquie; tandis que la conduite
modre et prudente d'Ibrahim-Pacha qui, d'aprs les ordres de son pre,
s'est abstenu de tout acte hostile, lvera Mhmet-Ali et accrotra son
influence sur les esprits dans l'empire ottoman. Enfin, l'ambassadeur
d'Angleterre  Constantinople, lord Ponsonby lui-mme, si passionn
contre Mhmet-Ali et toujours si enclin  rejeter sur lui tous les
torts, avait crit le 20 mai  lord Palmerston: Le sultan a dit qu'il
mourrait plutt que de ne pas dtruire son sujet rebelle, et le 22 mai:
Je me suis convaincu que la Sublime Porte a enfin rsolu de faire la
guerre au pacha d'gypte. Il ne parat pas que les hostilits aient
encore commenc[25].

[Note 24: _Pices historiques_, n XVI.]

[Note 25: _Correspondence relative to the affairs of the Levant_. Part.
I, p. 28, 56, 106, 153.]

Comment le sultan Mahmoud aurait-il rprim sa passion? Lord Ponsonby
lui-mme le poussait  la satisfaire. Quand les intentions agressives
de la Porte furent videntes, l'amiral Roussin lui adressa de vives
reprsentations; lord Ponsonby refusa d'y joindre les siennes: C'est
une chose dplorable que ce refus, crivit le 6 juillet le marchal
Soult  M. de Bourqueney; le silence seul de l'ambassadeur d'Angleterre,
dans de telles conjonctures, est un encouragement donn aux projets
tmraires de la Porte. M. de Bourqueney eut ordre d'entretenir de
cette circonstance lord Palmerston: Je ne suis charg, lui dit-il,
d'aucune plainte officielle; quelques faits tranges ont eu lieu; j'ai
ordre de porter  votre connaissance les pices qui les constatent, et
d'attendre les claircissements que vous croirez devoir donner  la
mutuelle confiance de nos deux cabinets.--Lord Palmerston a sonn,
continue M. de Bourqueney, et s'est fait apporter les quatre derniers
mois de la correspondance de lord Ponsonby et les deux dernires annes
de celle du colonel Campbell:--Occupons-nous d'abord, m'a-t-il dit,
de ce qui concerne lord Ponsonby; je tiens  vous prouver que mes
instructions n'ont jamais vari sur ce point fondamental que le rle de
l'ambassadeur d'Angleterre  Constantinople devait tre de contenir les
penchants guerriers du sultan; nous avons constamment rpt  lord
Ponsonby: Empchez la guerre d'clater.--Lord Palmerston m'a fait lire
alors sept ou huit dpches crites par lui  lord Ponsonby depuis la
fin de janvier jusqu'au milieu de juin, et toutes fondes sur cette
donne gnrale.--Maintenant, a-t-il repris, je ne saurais vous nier
que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage
pas, a toujours t oppose au maintien du _statu quo_ de Kutaih; il
prfrait mme les partis extrmes comme susceptibles au moins d'un
dnoment favorable; mais je suis fond  croire que, dans les rapports
officiels  Constantinople, l'ambassadeur a fait passer ses opinions
personnelles aprs ses instructions; c'est du moins ce que je dois
infrer de sa correspondance.--Et lord Palmerston m'a lu au hasard
toutes les dernires dpches de lord Ponsonby qui constataient
ses efforts pacifiques auprs du sultan. J'ai fait observer  lord
Palmerston qu'il me semblait bien difficile que l'opinion personnelle de
l'ambassadeur, facilement pntre sur les lieux et transparente mme 
travers les dpches que je venais de lire, n'et pas t quelque
chose  l'efficacit de son action pacifique  Constantinople. Lord
Palmerston, sans abonder dans mon sens, m'a rpondu de manire  me
prouver qu'il le craignait comme moi. Dans tout autre pays, monsieur
le marchal, la conclusion de cette conversation et t le changement
probable de lord Ponsonby; ici les choses se passent autrement;
les affaires extrieures ne passent qu'aprs les influences
intrieures[26].

[Note 26: Le baron de Bourqueney au marchal Soult, 9 juillet 1839.]

La question de savoir lequel, du sultan ou du pacha, avait recommenc
la guerre disparut bientt devant la gravit de l'vnement et les
inquitudes qu'il inspirait. Elles taient les mmes  Paris et 
Londres; les deux cabinets avaient le mme dsir d'arrter en Orient la
lutte et d'empcher que la Russie n'en profitt pour dominer de plus en
plus  Constantinople. Le marchal Soult fit partir sur-le-champ deux de
ses aides de camp, l'un pour Constantinople, l'autre pour Alexandrie,
o ils devaient rclamer la suspension immdiate des hostilits et en
porter eux-mmes l'ordre, l'un  l'arme turque, l'autre  l'arme
gyptienne. Un crdit de dix millions fut demand aux Chambres pour
donner  nos armements maritimes le dveloppement ncessaire. Le baron
de Bourqueney eut ordre de communiquer au cabinet anglais toutes les
informations reues  Paris, toutes les ides qu'y faisait natre,
toutes les mesures qu'y faisait prparer la situation nouvelle, et
d'tablir, entre les deux gouvernements, le plus franc et le plus intime
concert: En exposant ainsi au cabinet de Londres l'ensemble de notre
manire de voir sur les graves circonstances du moment, crivait le duc
de Dalmatie, nous lui donnons un gage non quivoque de la confiance
qu'il nous inspire, et du dsir que nous avons de marcher avec lui dans
le plus parfait accord[27].

[Note 27: Le marchal Soult au baron de Bourqueney, 17 juin 1839.]

Le cabinet anglais accueillit ces ouvertures avec une satisfaction
franchement dclare: Nous nous entendons sur tout, dit lord Palmerston
au baron de Bourqueney, aprs avoir lu la dpche du marchal Soult;
notre accord sera complet. Principe, but, moyens d'excution, tout
est plein de raison, de simplicit et de prvoyance. Ce n'est pas la
communication d'un gouvernement  un autre gouvernement; on dirait
plutt qu'elle a lieu entre collgues, entre les membres d'un mme
cabinet. Quand on en vint aux mesures pratiques, l'entente fut prompte
et efficace: on se mit d'accord sans la moindre difficult sur la force
respective des flottes franaise et anglaise et sur les instructions 
donner aux deux amiraux pour qu'ils s'employassent de concert  arrter
les hostilits. Afin de runir dans une action commune les cinq
grandes puissances, et pour profiter de l'influence de l'Autriche 
Constantinople, le marchal Soult proposa qu'on ft de Vienne le sige
des dlibrations communes; lord Palmerston tmoigna d'abord  ce
sujet quelques doutes; il craignait, dit-il, que l'influence russe ne
s'exert plus efficacement  Vienne sur le prince de Metternich que sur
le comte Appony  Paris ou sur le prince Esterhazy  Londres; mais
il insista peu: J'ai pens tout haut devant vous, dit-il  M. de
Bourqueney; je vois le pour et le contre, et  tout prendre, je crois
que le pour l'emportera; mais je suis oblig de consulter le cabinet;
je vous donnerai sa dcision; et la dcision du cabinet anglais fut
favorable  la proposition du marchal Soult. On convint que quelques
btiments autrichiens se joindraient dans la Mditerrane aux flottes de
la France et de l'Angleterre. On se mit d'accord sur l'ide et sur
les termes d'une dclaration solennelle par laquelle les puissances
s'engageraient  maintenir l'intgrit de l'empire ottoman et 
n'accepter aucune part de son territoire. Une question plus difficile
s'leva; qu'y aurait-il  faire si, en vertu du trait d'Unkiar-Sklessi
et d'une demande de la Porte, les vaisseaux et les troupes russes
arrivaient tout  coup  Constantinople pour protger le sultan contre
le pacha? Le cabinet franais avait tmoign  M. de Bourqueney quelque
inquitude sur les dispositions du cabinet anglais dans cette hypothse:
Je crains, lui crivait le 30 mars le duc de Montebello, alors ministre
provisoire des affaires trangres, qu'on ne prenne  Londres bien
facilement son parti d'une nouvelle expdition russe  Constantinople.
Le marchal Soult fut bientt rassur  cet gard: M. de Bourqueney lui
crivit le 17 juin: Le conseil a examin le cas o, dsavous par les
vnements, au del mme des bornes d'une prvision raisonnable, nous
trouverions les Russes tablis  Constantinople, ou en marche vers la
capitale de l'empire ottoman. Cette immense question a t discute sous
la profonde impression qu'a cause ici la phrase de la dpche n 16 de
Votre Excellence: Je crains qu'on n'ait pris  Londres bien facilement
son parti d'une nouvelle expdition russe. Le conseil a pens que, dans
ce cas, nos escadres devraient paratre devant Constantinople; en amies,
si le sultan acceptait nos secours, de force s'il les refusait. On a
mme discut militairement la question du passage des Dardanelles; on le
croit possible, mais dangereux pendant les six mois d'hiver o le vent
souffle de la Mditerrane. On le regarde comme facile pendant les
six autres, mais avec des troupes de dbarquement. Je n'ai pas besoin
d'ajouter, monsieur le marchal, que ce dernier parti n'est, si je puis
m'exprimer ainsi, qu'une conjecture extrme, mais devant la ralisation
de laquelle ma conviction est qu'il ne tiendrait qu' nous d'empcher
l'Angleterre de reculer. Le marchal Soult s'empressa de rpondre  ces
dispositions du cabinet anglais: Nous pensons, crivit-il au baron
de Bourqueney, qu'au moment mme o les Russes arriveraient 
Constantinople, les grands intrts de l'quilibre europen et, plus
encore peut-tre, les susceptibilits de l'opinion publique justement
exigeante, demanderaient que les pavillons anglais et franais s'y
montrassent aussi; et il envoya  M. de Bourqueney un projet de note
que l'amiral Roussin serait charg de prsenter  la Porte et qui se
terminait en disant: Le gouvernement du Roi a la conviction qu'il va
au-devant des intentions de la Sublime Porte en demandant que, dans le
cas o les forces de terre ou de mer d'une ou de plusieurs des cours
allies seraient appeles  Constantinople, les ordres fussent donns
pour ouvrir immdiatement le passage des Dardanelles  une escadre
franaise qui viendrait, de son ct, protger le trne du sultan contre
les prils dont l'imminence aurait dtermin une telle mesure. Il y
eut, entre les deux cabinets, quelque diversit d'avis et de plan
sur les termes et le mode d'excution de cette dmarche; mais ces
difficults secondaires furent aisment aplanies et ne portrent, 
l'accord actif des deux gouvernements, aucune atteinte. Assurs du
concours de l'Angleterre, le roi Louis-Philippe et ses conseillers
n'hsitaient pas plus, en 1839,  agir fortement en Orient et  forcer,
au besoin, les Dardanelles qu'ils n'avaient hsit en 1832  entrer en
Belgique et  faire le sige d'Anvers.

En prsence de ces brusques vnements, du mouvement diplomatique qu'ils
suscitaient dans toute l'Europe, et surtout de l'intime accord qui
s'tablissait entre Paris et Londres, la cour de Russie observait en
silence et restait en suspens, visiblement inquite de l'avenir prochain
et de l'attitude qu'elle aurait  y prendre. Le grand-duc hritier,
aujourd'hui;'empereur Alexandre II, se trouvait en ce moment  Londres
avec le comte Orloff pour compagnon de son voyage: Toutes les fois que
le comte Orloff m'a rencontr depuis cinq jours, crivait le 29 mai M.
de Bourqueney au marchal Solt, il a ni avec affectation devant moi
l'authenticit de la nouvelle de la reprise des hostilits entre les
Turcs et les gyptiens. Il se fondait sur les dernires lettres de
l'empereur. Votre Excellence sait qu'il se donne volontiers pour le
confident de la pense impriale. Il a tenu le mme langage  presque
tous les membres du corps diplomatique. Et quelques jours plus tard, le
17 juin: L'ambassade russe coute, regarde, mais hsite dans son action
comme dans son langage. Nous avons eu bien des Russes depuis un mois 
Londres, monsieur le marchal, et des plus haut placs dans la confiance
de l'empereur. Je hasarde timidement une opinion forme  la hte; mais
il me semble vident que, de ce ct-l, on n'est pas prt pour les
partis extrmes. Prcisment  la mme date, les instructions du comte
de Nesselrode au comte Pozzo di Borgo, alors ambassadeur de Russie 
Londres, confirmaient pleinement la conjecture du baron de Bourqueney:
Loin de vouloir provoquer une complication dans le Levant, crivait le
vice-chancelier de Russie, nous employons tous nos soins  la prvenir;
et au lieu de nous prvaloir avec empressement de notre trait
d'alliance avec la Porte, nous sommes les premiers  dsirer nous-mmes
d'loigner le renouvellement d'une crise qui nous forcerait, malgr
nous,  reprendre une attitude militaire sur les rives du Bosphore[28].
Trois semaines plus tard, le 8 juillet, l'ambassadeur d'Angleterre 
Saint-Ptersbourg, lord Clanricarde, crivait  lord Palmerston: En
toute occasion, le comte de Nesselrode m'a exprim le dsir qu'avait
le gouvernement russe d'viter la possibilit d'un _casus foederis_ en
vertu du trait d'Unkiar-Sklessi. Il a tenu le mme langage  tous
mes collgues, et je crois que ce dsir est, de sa part, aussi sincre
qu'inquiet. Les faits prouvrent bientt que les inquitudes pacifiques
du cabinet russe taient sincres; il adhra sans difficult aux
propositions de dlibration commune entre les cinq puissances que
lui adressa le prince de Metternich, et lord Beauvale, ambassadeur
d'Angleterre  Vienne, put crire, le 11 juillet 1839,  lord
Palmerston: Le plan de pacification entre la Porte et Mhmet-Ali est
dj esquiss, et peut tre considr comme adopt par l'Angleterre,
l'Autriche, la Prusse et la Russie. Rest la France. Le prince de
Metternich demande au gouvernement anglais de persuader la France[29].

[Note 28: _Correspondenee on the affairs of the Levant_. Part. I, p.
98.]

[Note 29: _Correspondence on the affairs of the Levant_. Part. I, p.
169, 177.]

Pendant que les diplomates conversaient ou correspondaient, les
vnements s'taient prcipits et avaient profondment altr la
situation. L'aide de camp que le marchal Soult avait envoy en gypte,
le commandant Callier, avait obtenu de Mhmet-Ali une lettre qui
enjoignait  son fils Ibrahim de suspendre les hostilits; mais quand le
commandant Callier atteignit l'arme gyptienne, il trouva non-seulement
la guerre engage, mais l'arme turque vaincue et dtruite. Cinq jours
avant son arrive, le 21 juin 1839, auprs du village de Nzib, une
bataille avait eu lieu, et aprs deux heures d'un faible combat, les
forces du sultan, gnral et soldats, s'taient disperses, laissant
entre les mains du vainqueur 9,000 prisonniers, leur artillerie et tout
leur camp. Lorsque la nouvelle de cette dfaite arriva  Constantinople,
le sultan Mahmoud ne vivait plus; il tait mort six jours auparavant,
le 30 juin, maudissant avec passion le nom de Mhmet-Ali, et pourtant
venant, lui aussi, d'accorder au second aide de camp du marchal Soult,
le colonel Foltz, un ordre de suspension des hostilits. Quinze jours
s'taient  peine couls depuis que le jeune fils de Mahmoud, le sultan
Abdul-Medjid, occupait le trne de son pre, quand le commandant en chef
de ses forces maritimes, le capitan-pacha Achmet-Feruzi, sorti nagure
de la mer de Marmara, conduisit son escadre, forte de dix-neuf
vaisseaux,  Alexandrie et la livra  Mhmet-Ali. En trois semaines, la
Turquie avait perdu son souverain, son arme et sa flotte.

Tant de dsastres, coup sur coup accumuls, jetrent Constantinople dans
un trouble extrme. Le jeune sultan et ses conseillers tremblaient de
voir le pacha d'gypte s'avancer immdiatement, par terre et par mer,
sur la capitale de l'empire. Ils s'empressrent de faire, auprs de
lui, des dmarches pacifiques. Son vieil ennemi, le grand vizir
Khosrew-Pacha, lui crivit ds le 5 juillet: Sa Hautesse, doue de
droiture et de sagacit, qualits dont le ciel l'a favorise, a
dit, aussitt qu'elle fut monte au trne: Le pacha d'gypte,
Mhmet-Ali-Pacha, s'tant permis certains procds offensants envers
feu mon glorieux pre, il s'est pass jusqu' prsent beaucoup de
choses, et dernirement encore on a entrepris des prparatifs. Mais je
ne veux pas que la tranquillit de mes sujets soit trouble et que
le sang musulman soit vers. J'oublie donc le pass; et pourvu que
Mhmet-Ali remplisse exactement les devoirs de la sujtion et du
vasselage, je lui accorde mon pardon souverain; je lui destine une
dcoration magnifique et semblable  celle de mes autres illustres
vizirs, et j'accorde la succession hrditaire de ses fils au
gouvernement de l'Egypte. Dj deux jours auparavant, le 3 juillet, le
ministre des affaires trangres de la Porte, Nouri-Effendi, avait runi
chez lui les reprsentants des cinq grandes puissances europennes, et
leur avait communiqu cette rsolution du sultan: Nous avons demand,
crivait le 5 juillet lord Ponsonby au consul gnral d'Angleterre
 Alexandrie, si l'on avait l'intention de laisser Mhmet-Ali
en possession de la Syrie, ou de la Mecque, ou de Mdine, ou de
Saint-Jean-d'Acre, et la rponse a t ngative. La Porte tait loin
pourtant d'tre fermement rsolue  limiter ainsi ses concessions, car
le 22 juillet suivant, le premier drogman de l'ambassade anglaise 
Constantinople, M. Frdric Pisani crivait  lord Ponsonby: La Porte
est assez dispose  traiter avec Mhmet-Ali sur les bases suivantes,
proposes, dit-elle, par le prince de Metternich, et approuves par
le cabinet de Saint-James: 1 le gouvernement de l'Egypte donn
hrditairement  Mhmet-Ali; 2 le gouvernement de toute la Syrie
donn  Ibrahim-Pacha; 3  la mort de Mhmet-Ali, Ibrahim-Pacha aura
le gouvernement de l'Egypte, et la Syrie rentrera de nouveau sous
l'autorit immdiate de la Porte, comme cela tait autrefois.

Ni le prince de Metternich n'avait propos, ni le cabinet anglais
n'avait approuv de telles concessions; mais la Porte, traitant
elle-mme avec le pacha d'Egypte, se laissait entrevoir prte  les lui
accorder.

Quand la nouvelle de cette ngociation directe entre Constantinople
et Alexandrie et de ses chances arriva aux cabinets europens, ils
en reurent des impressions trs-diverses. On s'en flicita 
Saint-Ptersbourg, et on s'empressa d'approuver que la question
turco-gyptienne ft dbattue et vide entre les parties intresses
elles-mmes. La Russie chappait ainsi  l'intervention commune des
grandes puissances dans les affaires d'Orient, et  la ncessit de
perdre, en s'y associant, sa position isole et indpendante. Le comte
de Nesselrode adressa  ce sujet, le 27 juillet, des instructions  M.
de Kissleff, charg d'affaires de Russie  Londres[30], et, le 9 aot
suivant, M. de Bourqueney crivit au marchal Soult: Lord Palmerston
m'avait annonc hier que, d'aprs les nouvelles de Berlin, la Russie se
retirait des ngociations projetes de Vienne. M. de Kissleff, qui m'a
succd chez lord Palmerston, tait charg d'une communication dans ce
sens. C'est au nom du respect pour l'indpendance des tats souverains
que le cabinet russe dcline toute intervention dans les affaires
intrieures de la Turquie. Avant les vnements de Syrie, avant la
mort du sultan, quand il n'y avait, aux diffrends de la Porte et de
l'gypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe
avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur
l'ouverture d'une ngociation conduite en dehors des parties intresses
elles-mmes; mais aujourd'hui que la Porte va elle-mme au-devant d'un
rapprochement, et adresse  l'gypte des propositions d'accommodement
acceptables, il faut laisser marcher la ngociation  Constantinople, et
la seconder uniquement de ses bons offices. Autrement, il n'y a plus de
puissance ottomane indpendante. Tel est, monsieur le marchal, l'esprit
de la dmarche de M. de Nesselrode. Ce n'est pas le gouvernement du Roi
qui s'tonnera de cette ouverture du cabinet de Saint-Ptersbourg; la
correspondance de Votre Excellence l'avait dix fois annonce. Ici, o
l'on prend facilement ce qu'on dsire pour ce qu'on croit, on avait t
plus confiant, non pas dans la sincrit des dispositions de la Russie,
mais dans les ncessits de la situation europenne. On a donc t
surpris, plus qu'on ne le sera  Paris. Mais enfin on a compris les
motifs de la dernire dpche de M. de Nesselrode, et on y voit la
preuve vidente que, si le cabinet imprial ne croit pas le moment
arriv de se commettre ouvertement avec l'Europe sur les affaires
d'Orient, il est au moins dcid  lutter diplomatiquement contre les
garanties crites qui menaceraient d'enchaner l'avenir. Lord Palmerston
a reu poliment la communication de M. de Kissleff; mais celui-ci n'a
pas d se faire illusion sur le jugement qu'il en portait.

[Note 30: _Correspondence relative to the affairs of the Levant_. Part.
I, p. 157.]

Lord Palmerston tait parfaitement  son aise en dclinant l'ouverture
de la cour de Russie et en laissant entrevoir qu'il ne se mprenait
point sur ses motifs; il avait dj la certitude que, dans cette
nouvelle phase de la question gyptienne, la politique de l'Angleterre
aurait l'adhsion et le concours de la France. Ds le 26 juillet, en
apprenant la dmarche pacifique de la Porte auprs de Mhmet-Ali, le
marchal Soult avait crit au baron de Bourqueney: La rapidit avec
laquelle marchent les vnements peut faire craindre que la crise ne se
dnoue par quelque arrangement dans lequel les puissances europennes
n'auront pas le temps d'intervenir, et o, par consquent, les
intrts essentiels de la politique gnrale ne seraient pas pris en
considration suffisante. Pour l'Angleterre comme pour la France, pour
l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le
principal, le vritable objet du concert, c'est de contenir la Russie et
de l'habituer  traiter en commun les affaires orientales. Je crois
donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux
sentiments conciliants manifests par la Porte, doivent l'engager 
ne rien prcipiter et  ne traiter avec le vice-roi que moyennant
l'intermdiaire de ses allis, dont la coopration serait sans doute le
meilleur moyen de lui mnager des conditions moins dsavantageuses
et mieux garanties. Lord Palmerston s'empressa d'accepter cette
persvrance du cabinet franais  faire, de l'accommodement entre
la Porte et l'gypte, une question europenne: Il est trs-frapp,
rpondit M. de Bourqueney au marchal Soult, de la crainte que le
cabinet russe ne pousse,  Constantinople,  un arrangement direct entre
le sultan et Mhmet-Ali, qui fasse chouer, en les rendant inutiles,
les ngociations de Vienne et les garanties qui en dcouleront; mais il
pense que, mme dans le cas de l'arrangement direct admis, nous devrons
continuer nos efforts pour faire sortir, du concours moral des
quatre cours, un acte auquel la cinquime ne pourra s'empcher de
souscrire[31].

[Note 31: Le baron de Bourqueney au marchal Soult, 27 juillet 1839.]

Ce rsultat n'tait pas difficile  atteindre; la cour de Russie, aussi
circonspecte dans sa conduite que superbe dans son attitude, tenait
encore plus  ne pas rester isole en Europe qu' maintenir 
Constantinople sa position isole; elle n'insista point pour que la
Porte, par respect pour son indpendance, ft laisse seule en prsence
de Mhmet-Ali et libre de ngocier directement avec lui comme elle
l'entendrait. L'empereur Nicolas se dclara prt  agir de concert avec
l'Angleterre, l'Autriche, la France et la Prusse, si elles croyaient
devoir persister  prendre elles-mmes en main cette ngociation; et
le 27 juillet, les reprsentants des cinq cours  Constantinople
adressrent en commun  la Porte cette note: Les soussigns ont reu
ce matin de leurs gouvernements respectifs des instructions en vertu
desquelles ils ont l'honneur d'informer la Sublime Porte que l'accord
sur la question d'Orient est assur entre les cinq grandes puissances,
et de l'engager  suspendre toute dtermination dfinitive sans leur
concours, en attendant l'effet de l'intrt qu'elles lui portent.

A cette dmarche, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Ponsonby, laissa
clater toute sa joie: Le baron de Strmer a reu dans la matine du
27 les instructions du prince de Metternich, crivit-il-le 29 juillet 
lord Palmerston, et le soir mme la note tait signe et remise. Je vous
demande la permission d'exprimer en toute humilit mon approbation de
l'activit et de la promptitude avec lesquelles a agi le baron; je
considre cette mesure comme la plus salutaire qu'il ft possible de
prendre. Elle a t aussi trs-opportune, car les ministres ottomans
venaient de se rsoudre  faire au pacha d'Egypte des concessions qui
seraient, en ce moment mme, sur la route d'Alexandrie, et qui auraient
dplorablement compliqu les affaires de cet empire. Notre dmarche a
donn au grand vizir la force et le courage de rsister au pacha, et de
dfendre les droits et les intrts du sultan. Elle assurera aussi, je
pense, la tranquillit de la capitale et par consquent la scurit de
ses habitants trangers et chrtiens. Elle ouvre la voie  tout ce que
le gouvernement de Sa Majest pourra juger bon et utile de faire. Elle a
plac le gouvernement de Sa Majest dans une position qui le met en tat
de garantir l'intgrit et l'indpendance futures de l Turquie[32].

[Note 32: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._ Part.
I, p. 292, 293.]

Le cabinet franais ne tarda pas  s'apercevoir que cette dmarche ne
le mettait pas dans une situation aussi commode, ni aussi puissante que
celle que s'en promettait l'Angleterre. Il venait de s'engager  ne
pas laisser rgler la question d'Orient en Orient mme, entre les deux
parties intresses, et  la rgler en Occident, par l'accord des cinq
grandes puissances; il avait dclar  la Porte que cet accord tait
assur; et loin d'avoir cette assurance, il avait dj pu entrevoir
combien ses vues sur l'arrangement dfinitif entre le sultan et le pacha
diffraient de celles de l'Angleterre. Ds le 16 juin, lord Palmerston
avait dit  M. de Bourqueney: Il faudra ouvrir  Constantinople et 
Alexandrie une ngociation sur la double base de la constitution de
l'hrdit de l'Egypte dans la famille de Mhmet-Ali et de l'vacuation
de la Syrie par les troupes gyptiennes. L'opinion du conseil est que
nous ne rencontrerons aucune difficult srieuse  Constantinople, et
que, s'il s'en prsentait  Alexandrie, il suffirait d'y convaincre le
pacha de notre union pour en triompher. Sans repousser formellement ds
l'abord cette vue du cabinet anglais, sans s'expliquer nettement sur ce
qu'on devrait concder  Mhmet-Ali, le marchal Soult chargea M. de
Bourqueney de tmoigner des dispositions diffrentes: Il faut, lui
crivait-il le 26 juillet, que la fermet, j'ai presque dit la svrit
des conseils que les puissances exprimeront soit tempre par un ton de
modration et de bienveillance qui, tout en arrtant la hardiesse de
Mhmet-Ali, ne blesse pas trop fortement son orgueil et son ambition.
Il y aurait certainement de l'affectation  paratre croire qu'aprs les
succs que vient de lui procurer la folle agression de la Porte, il
n'a rien  attendre de plus que ce qu'il tait en droit de demander
auparavant. Ce serait mconnatre l'empire des faits et les ncessits
de la situation. Si le vice-roi acqurait la conviction qu'il ne doit
rien esprer de l'quit des puissances, il se rvolterait contre leurs
reprsentations imprieuses, et son irritation pourrait amener, d'un
moment  l'autre, des consquences dont la seule possibilit est de
nature  effrayer tout esprit prvoyant. Quand M. de Bourqueney
communiqua  lord Palmerston cette dpche  la fois claire et vague,
le ministre anglais lui dveloppa en rponse toute sa pense: Plus je
rflchis, lui dit-il,  cette question d'Orient (et je vous affirme
qu'il n'y a pas dans mon esprit une seule proccupation anglaise
exclusive), plus j'arrive  cette conclusion que la France et
l'Angleterre ne peuvent que vouloir identiquement la mme chose, la
scurit, la force de l'empire ottoman, ou, si ces mots sont trop
ambitieux, son retour  un tat qui laisse le moins de chances possible
 une intervention trangre. Eh bien! cet objet, nous ne l'obtiendrons
qu'en sparant le sultan et son vassal par le dsert; que Mhmet-Ali
reste matre de son Egypte; qu'il y obtienne l'hrdit qui a fait le
but constant de ses efforts; mais qu'il n'y ait plus de voisinage, et
par consquent plus de collision possible entre ces deux puissances
rivales. La Russie convoite (d'avenir) les provinces d'Europe, et au
fond de son coeur elle voit avec joie les provinces d'Asie se sparer du
corps ottoman. Pouvons-nous servir cet intrt? videmment non. On parle
des difficults matrielles que nous rencontrerons pour arriver  notre
but. Je pense que Mhmet-Ali ne rsistera pas  une volont sincre
exprime en commun par les grandes puissances; mais, le ft-il, ses
droits n'augmenteraient pas par le mpris qu'il ferait des conseils de
l'Europe, et si la force devenait ncessaire, le rsultat ne serait ni
long ni douteux. Telle est l'opinion bien arrte du cabinet anglais.
Si nous pensions que Mhmet-Ali pt s'asseoir fort et respect sur
le trne ottoman, et possder l'empire dans son indpendance et son
intgrit, nous dirions: soit. Mais convaincus que, s'il reste encore
quelque chose en Turquie, c'est le respect religieux pour la famille
impriale, et que jamais l'empire tout entier ne consentira  traiter
Mhmet comme un descendant du prophte, Dieu nous garde de nous
embarquer dans une semblable politique! Nous aurions une seconde
Amrique du Sud en Orient, et celle-l aurait des voisins qui ne la
laisseraient pas ternellement se consumer en luttes intrieures. Et
dix jours aprs, le 8 aot, rentrant avec ardeur dans la conversation:
Je ne puis assez vous rpter, disait lord Palmerston  M. de
Bourqueney, combien ma conviction est indpendante de toute
considration politique exclusivement anglaise; mais je suppose l'Egypte
et la Syrie hrditairement investies dans la famille de Mhmet-Ali, et
je me demande comment l'Europe peut se flatter que le moindre incident
ne viendra pas briser le dernier et faible lien qui unira ces provinces
 l'empire ottoman; l'indpendance viendra comme est venue l'hrdit.
Et savez-vous alors ce qu'on dira en Europe quand la Russie reprendra
son oeuvre de convoitise sur les provinces europennes? On dira que
l'empire ottoman, dmembr par la sparation d'une partie de ses
provinces d'Asie, ne vaut plus la peine qu'on risque la guerre pour le
maintenir. Voil l'ordre d'ides dans lequel je me place pour
juger cette grande question. Aprs cela, je ne crois nullement 
l'infaillibilit de mon opinion; je conois parfaitement qu'on en
ait une autre, et je ne cherche aucune proccupation franaise dans
l'opinion qu'exprime M. le marchal Soult. Je crois si bien  la bonne
foi de cette politique que voici un raisonnement qui m'en convaincrait
si j'tais tent d'en douter. La France a besoin d'exercer de
l'influence en Egypte; cela est et cela doit tre; c'est une de ces
donnes qu'il faut accepter dans la politique gnrale. Eh bien! vous
voulez faire l'Egypte plus forte que nous ne le voulons; et cependant
votre influence sur le souverain, quel qu'il soit, d'Alexandrie
crotrait en raison de sa faiblesse. Vous voyez si je cherche une
arrire-pense sous la divergence de nos deux points de vue.

Quoiqu'ils fussent divers en effet, ce n'tait pas la divergence des
deux points de vue dans la politique gnrale qui faisait, pour le
cabinet franais, la difficult de la question et de la situation: dans
sa persistance  rclamer pour Mhmet-Ali la possession hrditaire de
la Syrie, il tait dtermin par deux motifs moins systmatiques et
plus directs. La cause de Mhmet-Ali tait trs-populaire en France;
entrans, comme je l'ai dj dit, par nos rcents souvenirs et par
je ne sais quelle instinctive confusion de notre conqute et de ses
conqutes, de notre gloire et de sa gloire, nous prenions,  la fortune
du pacha, un vif intrt, et nous la regardions comme importante pour la
puissance de la France. Les brillants dbats dont cette affaire venait
d'tre l'objet, le remarquable rapport de M. Jouffroy sur les dix
millions demands par le cabinet pour nos armements maritimes,
l'empressement des Chambres  voter ce crdit, tout avait concouru 
grandir la question et le matre de l'Egypte. Nous avions, en outre,
de sa force, une ide trs-exagre; nous nous le figurions rsolu et
capable d'opposer  l'Europe, si elle se refusait  ses dsirs, une
rsistance dsespre, et de mettre en feu l'Orient d'abord, puis
l'Europe elle-mme. Domin par le sentiment public et tromp par ses
propres pressentiments, le cabinet franais persista  combattre, sur
ce point, les vues du cabinet anglais, et  soutenir le pacha dans ses
prtentions  la possession hrditaire de la Syrie que, de son ct, le
cabinet anglais continua de repousser premptoirement.

Ce fut l, de notre part, une grande faute, une faute qui, ds le
premier moment, engagea dans une mauvaise voie notre politique, et que
nous aurions d'autant moins d commettre qu'elle tait en contradiction
avec la conduite que nous avions tenue, quelques annes auparavant, dans
une circonstance analogue. Quand il s'tait agi de faire consacrer par
l'Europe un premier dmembrement de l'empire ottoman et de constituer
le royaume de Grce, nous avions aussi rclam, pour le nouvel tat, un
plus vaste territoire; nous aurions voulu lui faire donner la Thessalie,
Candie, de meilleures frontires. Nous avions rencontr, sur ce point,
l'opposition du gouvernement anglais, et nous avions renonc  une
portion de notre dessein, mettant, avec raison, bien plus d'importance 
la fondation du nouvel tat qu' son tendue et  notre succs gnral
qu' un mcompte partiel. Nous tions, en 1839, dans une situation
semblable qui nous conseillait la mme temprance.  considrer les
choses en elles-mmes, il et,  coup sr, mieux valu qu'au lieu de
retomber au pouvoir de la Porte, la Syrie restt entre les mains de
Mhmet-Ali: par son voisinage, par l'tat de son administration,
par l'nergie de son pouvoir, par son loignement de tout fanatisme
musulman, le pacha d'Egypte et maintenu dans cette contre, au profit
de ses populations diverses et surtout des chrtiens, plus d'ordre et de
scurit que le sultan n'tait en tat et en disposition de le faire. Si
cette solution et t alors adopte, l'Europe aurait peut-tre chapp
aux dplorables spectacles et aux inextricables embarras que lui
donne aujourd'hui la Syrie. Mais, pour la France elle-mme et son
gouvernement, il et t bien plus sage et plus habile de consacrer, de
concert avec l'Angleterre, la conqute principale de Mhmet-Ali que de
se sparer du cabinet anglais pour suivre le pacha dans tous ses dsirs.
L'Egypte, hrditairement possde par des princes presque indpendants,
tait un grand pas de plus dans cette voie des dmembrements partiels
et naturels de l'empire ottoman reconnus par l'Europe, et formant ou
prparant de nouveaux tats. C'tait l la politique de la France; elle
l'avait nagure hautement proclame et pratique avec succs; elle la
compromit par une exigence inconsidre, au moment o elle pouvait en
obtenir une nouvelle et clatante application.

Un fait aurait d rvler au cabinet franais le pril de son exigence
obstine; ce fut la satisfaction qui clata dans le cabinet anglais,
comme elle avait clat dans la correspondance de lord Ponsonby, quand
il apprit que le ministre de Russie  Constantinople, M. de Boutneff,
avait sign la note du 27 juillet qui dtournait la Porte de toute
ngociation directe avec Mhmet-Ali et lui promettait l'accord comme
l'appui des cinq grandes puissances: On ne s'attendait point  cette
soudaine adhsion du ministre de Russie  une dmarche de cette
importance, crivit le baron de Bourqueney au marchal Soult[33]; 
Londres, comme  Paris sans doute, on raisonnait sur la donne gnrale
que le cabinet russe, non-seulement dclinait la ngociation en commun 
Vienne, mais travaillait  la rendre inutile en favorisant la conclusion
d'un arrangement direct entre le souverain et le vassal, sans
intervention extrieure quelconque, au moins patente.... Un grand
changement s'est opr, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des
membres du cabinet anglais: on n'admettait pas la possibilit du
concours de la Russie; aujourd'hui, on l'espre; on esprait le concours
de l'Autriche jusqu'au bout; on n'en doute plus. On en conclut que le
moment est venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et
comminatoire envers le cabinet russe, sauf  la reprendre plus tard, et
plus tranche, si les circonstances viennent  l'exiger.

[Note 33: Dpche du 18 aot 1839.]

On ne s'tait pas plus attendu,  Paris qu' Londres,  voir la Russie
abandonner tout  coup son attitude isole et adhrer pleinement 
l'action commune des cinq puissances; mais, sans croire  une telle
rsolution, on en entrevoyait la chance et le danger: Je n'ai jamais
pens, crivait, le 1er aot, le marchal Soult au baron de Bourqueney,
que l'on pt, dans la question actuelle, amener la Russie  s'associer
franchement aux autres cabinets dont la politique est si diffrente
de la sienne; j'ai cru que, tout en paraissant y travailler, tout en
employant avec la Russie les formes les plus conciliantes, on devait se
proposer, pour unique but, de la contenir et de l'intimider jusqu'
un certain point par la dmonstration de l'accord des autres grandes
puissances unies dans un mme intrt. Il importerait pour cela que les
puissances, surtout la France et l'Angleterre, tinssent au cabinet de
Ptersbourg un langage absolument uniforme, et ne fissent, auprs de
lui, que des dmarches concertes. Aussi, n'ai-je pas vu sans quelque
regret celle que lord Clanricarde a t charg de faire auprs de M. de
Nesselrode. Le gouvernement russe a d naturellement en induire que,
sur un point au moins, celui des limites  imposer  Mhmet-Ali,
l'Angleterre s'attendait  trouver plus de sympathie en lui que dans
les autres cabinets; il en aura conclu, bien  tort sans doute, qu'une
alliance o se manifestaient de semblables divergences n'avait rien de
bien homogne, ni de bien imposant.

Le cabinet franais pouvait regretter la dmarche que, par un ordre de
lord Palmerston en date du 9 juillet prcdent, lord Clanricarde avait
faite auprs du cabinet russe[34]; mais il n'avait nul droit de s'en
tonner ni de s'en plaindre; cette dmarche tait parfaitement simple
et le rsultat naturel de la situation gnrale; lord Palmerston avait
charg lord Clanricarde de faire,  Saint-Ptersbourg, les mmes
communications, les mmes propositions qu'il faisait faire par lord
Granville  Paris. Il avait donn, aux reprsentants de l'Angleterre
auprs des quatre grandes cours continentales, les mmes instructions
sur la question gyptienne, et manifest partout les mmes vues fondes
sur les mmes motifs. Dans ses entretiens avec le baron de Bourqueney,
il exprimait librement sa mfiance de la Russie et son dsir d'une
complte intimit avec la France; mais il ne pouvait exclure la Russie
du concert europen qu'il rclamait, ni lui tenir un langage diffrent
de celui qu'il adressait aux autres puissances. En se laissant aller,
dans cette occasion,  une vellit d'humeur exclusive, le cabinet
franais tombait dans la mprise que signalait le prince de Metternich
quand il disait: La France, en parlant  d'autres, est trop souvent
dispose  se croire seule; quand on ngocie, on est plusieurs.

[Note 34: _Correspondence relative to ihe affairs of the Levant._ Part.
I, p. 156-158.]

Deux incidents presque simultans vinrent,  cette poque, presser, sans
le changer, le cours de la ngociation. Au commencement de septembre
1839, le gnral Sbastiani, qui jusque-l tait rest en cong  Paris,
alla reprendre,  Londres, son poste d'ambassadeur; et quelques jours
aprs, le baron de Brnnow y arriva de Saint-Ptersbourg, spcialement
charg de traiter des affaires d'Orient, et aussi de grer en gnral
la lgation de Russie. Ngociateurs habiles l'un et l'autre, quoique
trs-divers: le gnral Sbastiani, esprit ferme, calme, sagace, fin et
point compliqu, un peu lent, peu inventif, peu fcond en paroles ou
en critures, mais imperturbablement judicieux et prvoyant, prompt 
reconnatre le but possible  atteindre et ce qu'il fallait faire ou
concder pour l'atteindre; le baron de Brnnow, nourri dans les
desseins et les traditions de la chancellerie russe, instruit, adroit,
persvrant sans enttement, point exigeant, point impatient, causeur
abondant et spirituel, rdacteur exerc et prompt, habile  dmler les
vises d'autrui et  envelopper les siennes sous un pais manteau de
concessions, de rserves et de commentaires. Ils se mirent  l'oeuvre
ds leur arrive, appliqus, l'un  ramener lord Palmerston dans les
voies o se tenait la France, l'autre  lui bien persuader que la Russie
le suivrait dans celles o il voulait marcher.

Le gnral Sbastiani fut prompt  tirer son gouvernement de toute
illusion; il crivit ds le 5 septembre au marchal Soult: Je dois
dclarer  Votre Excellence que l'impression rsultant pour moi de mon
premier entretien avec lord Palmerston est que le gouvernement
anglais veut, comme nous, au mme degr que nous, avec aussi peu
d'arrire-penses que nous, le maintien de l'indpendance et de
l'intgrit de l'empire ottoman, et que ce but, il veut l'atteindre
pacifiquement et sans compromettre les grandes puissances entre elles...
Mais je ne puis le dissimuler  Votre Excellence, la disposition du
cabinet anglais  l'emploi des moyens coercitifs contre Mhmet-Ali,
soit pour obtenir la restitution de la flotte ottomane, soit pour lui
faire accepter exclusivement l'hrdit de l'gypte comme base de
l'arrangement  intervenir avec la Porte, cette disposition, dis-je,
peut bien, de temps  autre, cder, sur certains points, aux
reprsentations de la France; mais elle reparat toujours; et si elle
rencontre de notre part une rpugnance invincible et absolue  l'emploi
d'un moyen de coercition quelconque contre le vice-roi, je crains que
l'on ne se persuade ici qu'il est inutile de continuer une ngociation
dans laquelle on a t d'avance  ses conseils la sanction, mme
ventuelle, de la force.

Les 14 et 17 septembre, le gnral Sbastiani, revenant de Broadlands,
maison de campagne de lord Palmerston o il tait all passer deux
jours, crivait encore au marchal Soult: Au milieu de notre
confrence, lord Palmerston a reu son courrier de Londres; il lui
apportait des dpches de Ptersbourg, de Berlin, de Vienne et de
Constantinople. Lord Palmerston me les a toutes lues. De Constantinople,
lord Ponsonby crit que le divan a t runi et a dcid qu'il ne serait
rien accord  Mhmet-Ali au del de l'investiture hrditaire de
l'gypte. De Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien
adopte de plus en plus le point de vue anglais sur la ncessit de
rduire  l'gypte les possessions territoriales du vice-roi. A Berlin,
mme faveur pour le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde crit de
Saint-Ptersbourg que le cabinet russe s'unit sincrement aux intentions
du cabinet britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de
l'arrangement  intervenir, et qu'il offre sa coopration.--Voyez, a
repris lord Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer  un systme
que nous avons adopt, au moment mme o il runit les voeux et les
efforts de presque toutes les puissances avec lesquelles nous avons
entrepris de rsoudre pacifiquement la question d'Orient. Ce systme, je
ne puis trop vous le rpter, est fond sur une base unique; les dangers
de la Porte ne viennent en ce moment que de son vassal; il y en a
d'autres pour elle, mais ils sont d'avenir. C'est des dangers du moment
que nous avons  garantir la Porte. Nous avons donn un avertissement
srieux  la puissance d'o partent les dangers d'avenir. Il faut que
Mhmet-Ali soit mis hors d'tat de renouveler et de rendre peut-tre
plus dcisifs les coups qu'il a dj ports  l'empire ottoman. Voil
la donne gnrale qui a fond toutes les dterminations du cabinet
anglais; je ne suis ici que son organe; mais je ne puis assez vous
exprimer la profonde affliction que j'prouve  voir le cabinet
franais, avec qui nous avons entam la question dans une si parfaite
entente, se sparer de nous et de toutes les autres puissances. Je me
rends compte des circonstances particulires dans lesquelles vous tes
placs; je sais que vous avez des prjugs, des exigences d'opinion
publique  mnager; mais, quelle que soit la cause de notre divergence,
je la dplore amrement, et rien ne saurait nous tre plus agrable que
d'en entrevoir le terme possible.--J'ai demand  lord Palmerston s'il
ne trouvait pas matire  rflexion dans cette facilit avec laquelle la
Russie accourait au-devant du systme anglais; c'est une alliance bien
phmre, ai-je ajout, c'est une concidence de vues bien fortuite pour
y sacrifier une alliance de principes et de sentiments.--Eh! a repris
lord Palmerston, nous savons parfaitement qu'elle est toute de
circonstance, et qu'elle n'empchera pas plus tard les deux politiques
de reprendre l'allure qui leur est propre; mais comment la repousser
quand elle vient au secours des intrts que nous voulons dfendre, et
quand, par l'admission mme de son concours et du ntre, elle semble
abdiquer le protectorat exclusif et presque l'influence prpondrante
que nous combattions? Je vous le dis au reste avec franchise, et je suis
bien loin de m'en rjouir; je ne doute pas que le cabinet russe, dans
son aveugle et folle partialit contre la France, n'ait t surtout
proccup du dsir de bien mettre notre dissentiment en vidence et de
prendre parti pour notre point de vue contre le vtre; il n'y a sorte de
gracieusets que la Russie n'ait essayes avec nous, depuis un an, pour
diviser nos deux gouvernements; nous sommes rests froids  toutes ses
avances; c'est avec vous que nous tions partis, c'est avec vous que
nous voulions marcher; mais comment voulez-vous que nous abandonnions
notre point de vue au moment mme o la Russie vient s'y associer, et
quand les deux autres puissances l'ont dj adopt? Le cabinet franais
nous parat en ce moment s'loigner, non-seulement de nous, mais encore
du mouvement europen. Nous ne voulons pas abandonner l'espoir de l'y
voir rentrer... La renonciation formelle et pralable de toute mesure
coercitive contre Mhmet-Ali lverait en effet une barrire entre la
France et l'Angleterre. Dclarez au moins que vous ne sanctionnez pas
toutes les prtentions du pacha, et que ces prtentions, si elles
restaient dans leur intgralit, vous trouveraient au besoin disposs,
comme vos allis,  l'emploi de la force; la ngociation pourra alors
suivre son cours. Si le cabinet franais persiste au contraire 
proclamer d'avance que, dans aucun cas, il n'usera de compression contre
le pacha, il n'y a plus d'ensemble possible dans la question.

La dpche du gnral Sbastiani finissait en disant: M. de Brnnow
devait avoir aujourd'hui sa premire audience de lord Palmerston.

Malgr les informations transmises et l'avis clairement exprim, bien
qu'avec rserve, par son ambassadeur, le cabinet franais persista dans
son attitude; il tait dcid  ne pas exiger de Mhmet-Ali qu'il
renont  la possession hrditaire de la Syrie, et  ne pas
s'associer, contre lui, s'il maintenait ses prtentions,  des mesures
coercitives. Le gouvernement anglais tait perplexe; quel que ft vers
lui l'empressement de la Russie, les premires propositions de M.
de Brnnow ne le satisfaisaient point; tout en acceptant le concert
europen pour les affaires d'Orient, le cabinet de Saint-Ptersbourg
demandait que ses vaisseaux et ses soldats entrassent seuls, au besoin,
dans la mer de Marmara pour dfendre la Porte au nom de l'Europe.
C'tait abandonner et maintenir  la fois le trait d'Unkiar-Sklessi;
la Russie renonait  protger Constantinople en vertu d'un droit
exclusif et en son propre nom; mais, en fait, elle en restait le seul
dfenseur. On fut choqu,  Londres comme  Paris, de ce mlange
d'obstination et de condescendance. Plusieurs membres du cabinet anglais
ne partageaient d'ailleurs qu'en hsitant les vues de lord Palmerston
sur les conditions de l'arrangement entre la Porte et son vassal. Dans
l'espoir d'obtenir le concours de la France, il se dcida  lui faire,
au profit de Mhmet-Ali, une concession. Le gnral Sbastiani crivit
le 3 octobre au marchal Soult: Le cabinet anglais n'adhre point aux
propositions prsentes par le baron de Brnnow. Lord Palmerston a
dclar ce matin  l'envoy russe que la France ne pouvait consentir,
pour sa part,  l'exclusion des flottes allies de la mer de Marmara
dans l'ventualit de l'entre des forces russes dans le Bosphore, et
que l'Angleterre ne voulait pas se dtacher de la France, avec laquelle
elle avait march dans une parfaite union depuis l'origine de la
ngociation. Cela pos, au lieu de la convention prsente par
le cabinet russe, lord Palmerston propose un acte entre les cinq
puissances, par lequel elles rgleraient leur part d'action dans la
crise actuelle des affaires d'Orient, mais sans privilge acquis au
pavillon russe,  l'exclusion des pavillons franais, anglais et
autrichien. La Russie, en cas de rsistance de Mhmet-Ali aux
conditions qui lui seront proposes, s'engagerait  se servir de ses
troupes en Asie Mineure, mais en de du Taurus. L'indpendance et
l'intgrit de l'empire ottoman, sous la dynastie rgnante, seraient
stipules pour le plus long espace de temps possible; enfin la clture
des dtroits deviendrait un principe de droit public europen. Passant
de cet acte europen aux conditions mmes de l'arrangement  intervenir
entre le sultan et le pacha, lord Palmerston, press  la fois et par
mon argumentation et par le dsir, que je crois sincre, de faire acte
de dfrence envers la France, lord Palmerston a consenti, aprs une
longue discussion,  ajouter,  l'investiture hrditaire de l'gypte en
faveur de Mhmet-Ali, la possession, galement hrditaire, du pachalik
d'Acre. La ville seule d'Acre demeurerait  la Porte, et la frontire
partirait du glacis de la place, dans la direction du lac Tabari.

Le cabinet franais fut peu touch de cette offre; il tait toujours
persuad que Mhmet-Ali maintiendrait ses prtentions avec autant de
force que de persvrance et que le gouvernement anglais n'irait
jamais jusqu' s'allier en Orient avec la Russie. L'opinion populaire
d'ailleurs et la presse priodique en France soutenaient avec une
vivacit chaque jour croissante la cause du pacha d'gypte, piaient
tous les bruits, les moindres apparences d'un accord quelconque fait,
 ses dpens, avec le cabinet anglais, et les traitaient d'avance de
lchet antinationale. Le marchal Soult crivit, le 14 octobre, au
gnral Sbastiani: Le gouvernement du Roi, aprs avoir mrement pes
les objections du cabinet de Londres, ne peut que persister dans les
vues que je vous ai fait connatre sur les bases d'un arrangement des
affaires d'Orient. S'il s'agissait d'un intrt qui nous ft propre,
nous pourrions faire des concessions  notre dsir de resserrer notre
alliance avec l'Angleterre; mais la question n'est pas telle; elle
consiste uniquement  dterminer des conditions qui, en combinant dans
une juste mesure les droits du sultan et la scurit  venir de
son trne avec les prtentions de Mhmet-Ali, puissent amener la
pacification de l'empire ottoman. Nous avons la conviction que les
propositions du cabinet britannique n'atteindraient pas ce but, et
que, plutt que de les subir, Mhmet-Ali, qui y verrait sa ruine, se
jetterait dans les chances d'une rsistance moins dangereuse pour lui
qu'embarrassante et compromettante pour l'Europe...Nous nous refuserions
 le pousser dans cette voie, lors mme que nous aurions la certitude
absolue que notre refus serait le signal d'un accord intime entre
l'Angleterre et la Russie. Heureusement cette certitude est loin
d'exister; les motifs qui ont dj fait chouer une premire fois une
combinaison si trange subsistent dans toute leur force. Je ne crois pas
qu'ils puissent chapper  la pntration de lord Palmerston, et je
sais positivement que plusieurs de ses collgues en sont trs-fortement
frapps. Enfin, si, contre toute apparence, cette combinaison venait 
se raliser, nous la dplorerions vivement sans doute, comme la rupture
d'une alliance  laquelle nous attachons tant de prix; mais nous en
craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition contraire 
la nature des choses, et condamne d'avance, mme en Angleterre, par
l'opinion publique, serait ncessairement frappe d'impuissance.

Charg de faire, aux offres de concession du cabinet anglais, une
rponse si premptoire, le gnral Sbastiani, le 18 octobre, rendit
compte de son entretien en ces termes: J'ai fait  lord Palmerston la
communication que me prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes
les considrations sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour
persister dans ses premires dterminations relativement aux bases de la
transaction  intervenir entre le sultan et Mhmet-Ali. Lord Palmerston
m'a cout avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complt
mes communications, il m'a dit ces simples paroles:--Je puis vous
dclarer, au nom du conseil, que la concession que nous avions faite
d'une portion du pachalik d'Acre est retire.--J'ai vainement essay
de ramener la question gnrale en discussion; lord Palmerston a
constamment oppos un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire
textuellement, monsieur le marchal, les seuls mots que j'aie pu lui
arracher. Mes efforts se sont naturellement arrts au point que ma
propre dignit ne me permettait pas de dpasser.

Lord Palmerston avait, au fond, peu de regret que son offre pour la
cession du pachalik de Saint-Jean-d'Acre  Mhmet-Ali n'et pas t
accepte par la France; il l'avait faite par gard pour les inquitudes
de quelques-uns de ses collgues plutt que de son propre gr et avec le
dsir du succs. Quoiqu'il et cart les premires propositions de la
cour de Russie sur l'action commune des cinq puissances en Orient, ses
entretiens avec le baron de Brnnow lui avaient donn la confiance que
cette cour pousserait bien plus loin ses complaisances, et il ne se
trompait pas: M. de Brnnow, aprs avoir demand  Saint-Ptersbourg de
nouvelles instructions, quitta Londres vers le milieu d'octobre pour
retourner au poste qu'il occupait en Allemagne,  Darmstadt: Je crois,
crivait le gnral Sbastiani au marchal Soult[35], qu'il a vit de
se mettre en route trop brusquement pour ne pas donner trop d'clat au
rejet de ses propositions; mais je sais qu'il ne se fait aucune illusion
sur la possibilit d'adhsion de sa cour  une action navale commune
dans le Bosphore; et ce qui le prouve, c'est qu'il n'attendra pas la
rponse de Saint-Ptersbourg  ses dernires dpches. C'tait le
gnral Sbastiani qui se faisait illusion sur le sens probable de cette
rponse; elle fut pleinement conforme aux esprances de lord Palmerston,
et, le 6 dcembre 1839, l'ambassadeur de France  Londres eut  crire
 son gouvernement: Je transmets immdiatement  Votre Excellence
l'information confidentielle que lord Palmerston vient de me donner, et
qu'il a reue lui-mme hier soir du charg d'affaires de Russie. M. de
Brnnow reviendra incessamment en Angleterre, avec de pleins pouvoirs
pour conclure une convention relative aux affaires d'Orient. Le principe
de l'admission simultane des pavillons allis dans les eaux de
Constantinople, ou de leur exclusion gnrale, y sera formellement
consacr. Dans le cas de l'intervention, le nombre et la force des
vaisseaux admis sous chaque pavillon seront rgls par une convention
particulire. La gravit de cette communication fera comprendre  Votre
Excellence le prix que je mettrai  recevoir d'elle les informations et
les directions les plus compltes.

[Note 35: Le 8 octobre 1839.]

Le cabinet franais fut surpris et troubl. Il ne s'tait pas attendu 
voir la Russie abandonner si nettement sa position privilgie auprs de
la Turquie, et se montrer si empresse  trouver bon que les vaisseaux
franais, anglais et autrichiens parussent en mme temps que les siens
dans les eaux de Constantinople. Il perdait ainsi l'un de ses principaux
arguments contre les ides et le plan de conduite de lord Palmerston.
Le 9 dcembre 1839, le marchal Soult chargea le gnral Sbastiani
d'exprimer au cabinet anglais sa satisfaction de la concession inespre
que venait le faire la cour de Russie: Le gouvernement du Roi, lui
disait-il, reconnaissant, avec sa loyaut ordinaire, qu'une convention
conclue sur de telles bases changerait notablement l'tat des choses, y
trouverait un motif suffisant pour se livrer  un nouvel examen de la
question d'Orient, mme dans les parties sur lesquelles chacune des
puissances semblait avoir trop absolument arrt son opinion pour qu'il
ft possible de prolonger la discussion. Mais en mme temps qu'il
annonait ainsi des dispositions conciliantes, le duc de Dalmatie
tmoignait de vives inquitudes sur les motifs secrets qui avaient pu
dterminer la cour de Russie  un tel dmenti de sa politique, levait
des doutes sur les rsultats que s'en promettait lord Palmerston,
et, quelques jours aprs, revenant au thme qu'il avait dj souvent
dvelopp pour repousser les instances du cabinet anglais en rveillant
ses dfiances, il crivit au gnral Sbastiani: Je le rpte, toute
cette tactique se rsume en deux mots: on veut rompre l'alliance
anglo-franaise  laquelle l'Europe doit depuis dix ans la prolongation
de la paix. Il est impossible que le cabinet de Londres ne s'en
aperoive pas aussi bien que nous; et comme je suis certain qu'autant
que nous il dplorerait un pareil rsultat, comme j'ai la conviction que
ce rsultat ne serait pas moins funeste  l'Angleterre qu' la France,
je n'prouve aucun embarras  appeler, sur cet tat de choses, la plus
srieuse attention de lord Palmerston et de ses collgues.

Cette situation immobile, cette diplomatie monotone, compltement
inefficaces  Londres, inquitaient et lassaient  Paris les hommes
politiques du cabinet, M. Duchtel, M. Villemain, M. Passy, M. Dufaure.
Ils se demandaient s'il n'y avait pas moyen de tenter des voies plus
nouvelles et d'exercer, sur les ides et la marche du gouvernement
anglais, plus d'influence. Le gnral Sbastiani ne leur tait pas
trs-sympathique; on le croyait, par ses antcdents, trop favorable 
la Turquie, et si voisin des opinions de lord Palmerston qu'il tait peu
propre  lui en prsenter fortement de diffrentes. Il ne semblait pas
le reprsentant vrai du cabinet franais ni l'interprte efficace de la
politique que les rcents dbats de nos Chambres avaient fait prvaloir.
J'avais soutenu, dans la Chambre des dputs, cette politique; je
l'avais compare  celle des autres grandes puissances, notamment
de l'Angleterre, en m'appliquant  en faire ressortir la convenance
europenne. J'avais rappel ces paroles de lord Chatham: Je ne discute
pas avec quiconque me dit que le maintien de l'empire ottoman n'est
pas, pour l'Angleterre, une question de vie ou de mort; et je m'tais
empress d'ajouter: Quant  moi, Messieurs, je suis moins timide; je ne
pense pas que, pour des puissances telles que l'Angleterre et la France,
il y ait ainsi, dans le lointain et avec certitude, des questions de vie
ou de mort; mais lord Chatham tait passionnment frapp de l'importance
du maintien de l'empire ottoman; et l'Angleterre pense encore si
bien comme lui qu'elle se voue  cette cause, mme avec un peu de
superstition,  mon avis; elle s'est souvent montre un peu hostile
aux tats nouveaux qui se sont forms ou qui ont tendu  se former des
dmembrements naturels de l'empire ottoman. La Grce, par exemple,
n'a pas toujours trouv l'Angleterre amie; l'Egypte encore moins. Je
n'entrerai pas dans l'examen des motifs qui ont pu influer, en pareille
occasion, sur la politique anglaise; je crois qu'elle s'est quelquefois
trompe, qu'elle a quelquefois sacrifi la grande politique  la petite,
l'intrt gnral et permanent de la Grande-Bretagne  des intrts
secondaires. Le premier des intrts pour la Grande-Bretagne, c'est que
la Russie ne domine pas en Orient. S'il m'est permis d'exprimer ici une
opinion sur la politique d'un grand pays tranger, il y a, je
pense, quelque faiblesse, de la part de l'Angleterre,  couter des
susceptibilits jalouses, ou bien tel ou tel intrt commercial
momentan, au lieu d'employer tous ses efforts, toute son influence pour
consolider ces tats nouveaux et indpendants qui peuvent, qui doivent
devenir de vritables barrires contre l'agrandissement indfini de
la seule puissance dont, en Orient, l'Angleterre doive craindre la
rivalit.

On trouvait  la fois, dans ce langage, une vraie sympathie et une ferme
indpendance envers la politique anglaise, des gages d'entente comme
de rsistance, et peut-tre aussi des chances d'efficacit. Les
considrations parlementaires se joignaient aux motifs diplomatiques.
Prsent  la Chambre et pourtant en dehors du cabinet, j'tais pour lui,
sinon une inquitude, du moins un embarras; je le soutenais loyalement,
mais je ne partageais pas sa responsabilit. loign de Paris, je ne le
gnerais plus dans les dbats et je lui serais plus intimement associ.
Aprs s'en tre entendus avec le marchal Soult et tous leurs collgues,
ceux des ministres qui taient mes amis particuliers me demandrent
si j'accepterais l'ambassade de Londres, et s'il me convenait que le
cabinet en fit formellement au Roi la proposition.

Elle me convenait en effet. Je pressentais que la session prochaine
serait aussi embarrassante pour moi,  cause du cabinet, que pour le
cabinet  cause de moi. Sa politique avait t peu efficace et sa
situation serait videmment prcaire. En m'loignant, je me plaais en
dehors des menes comme des luttes parlementaires, et dans une position
isole,  la fois amicale et indpendante. Je partageais, d'ailleurs,
dans une certaine mesure, les illusions des partisans de Mhmet-Ali; je
croyais  sa force, aux dangers que sa rsistance obstine pouvait
faire courir  la paix europenne, et il ne me semblait pas impossible
d'exercer,  cet gard, sur les ides et les rsolutions du gouvernement
anglais, quelque influence. Quelques mois auparavant, les ministres, mes
amis, m'avaient propos l'ambassade de Constantinople, et je m'y tais
formellement refus; Constantinople me sparait trop de Paris et me
chargeait trop directement des affaires d'Orient; Londres m'y associait
de loin en me laissant prs des affaires de France. J'acceptai l'offre
du cabinet.

Le roi Louis-Philippe s'y montra d'abord contraire; il tenait beaucoup
au gnral Sbastiani qui l'avait toujours bien servi, de qui il se
promettait un assentiment  la fois constant et clair  sa politique,
et qui tait,  Londres, en bons rapports avec le cabinet anglais,
notamment avec lord Palmerston. Le Roi ne manquait point de confiance
en moi, dans mes vues gnrales et dans ma fermet  les soutenir; mais
j'tais homme de Chambre autant que de gouvernement; je voulais l'intime
union et l'action concerte de la tribune et de la couronne; je venais
de prendre une grande part  la coalition; le Roi savait mettre de ct
ses dplaisirs, mais sans les oublier. Il rsista quelque temps  la
demande du cabinet. Cependant,  l'extrieur et  l'intrieur, la
situation devenait de plus en plus pressante; la Russie gagnait du
terrain  Londres, et pourtant le cabinet anglais hsitait encore 
se sparer ouvertement de la France; il discutait divers projets de
convention; il dclarait que la prsence d'un plnipotentiaire turc
tait indispensable  la ngociation; il voulait videmment gagner
du temps et laisser une porte ouverte  la France: Je ne puis me
persuader, disait lord Palmerston au baron de Bourqueney, que nous
ne parvenions pas  rtablir le concert entre toutes les grandes
puissances; je ferai la plus large part que, dans mes ides, il soit
possible d'accorder  Mhmet-Ali, pour mnager  la France la facilit
d'accepter les bases de l'arrangement  intervenir[36]. N'tait-il pas
urgent de mettre  profit ces lenteurs et ces hsitations? Le cabinet
insista fortement; ceux mme des ministres qui n'taient pas mes amis
particuliers, M. Dufaure entre autres, se montrrent rsolus  faire,
de ma nomination, une question de cabinet. Le Roi cda. J'eus avec lui
plusieurs entretiens. Il me recevait avec un mlange de bienveillance
et d'humeur, passant d'un tmoignage de confiance  une marque de
dplaisir: On est bien exigeant avec moi, me dit-il un jour; mais je
le comprends; on est toujours bien aise de faire avoir  un ami 300,000
livres de rente.--Sire, mes amis et moi, nous sommes de ceux qui aiment
mieux donner 300,000 livres de rente que les recevoir. On tait prs de
discuter la dotation de 500,000 livres de rente demande pour M. le duc
de Nemours; le Roi sourit et reprit sa bonne humeur. Le 5 fvrier 1840,
ma nomination fut signe et publie. Quinze jours aprs, le rejet, sans
discussion, du projet de loi de dotation plaa le cabinet dans une
situation trs-incertaine, et je partis pour Londres le 25 fvrier,
press d'chapper aux troubles, aux hsitations, aux menes, aux
tentatives, de Chambre et de cour, qui taient sur le point d'clater.

[Note 36: Dpches des 28 janvier et 21 fvrier 1840.]




                            PICES HISTORIQUES


                                     I

           _Le duc de Broglie  M. le marchal marquis Maison,
                    ambassadeur de France en Russie_.

Paris, le 28 octobre 1833.

Monsieur le marchal, le gouvernement auprs duquel vous tes appel
 reprsenter le Gouvernement du Roi, est peut-tre celui dont la
rvolution de Juillet a le plus essentiellement chang les relations
avec la France.

Avant les vnements de 1830, la France et la Russie taient unies par
une alliance qui semblait devoir se resserrer de plus en plus. Cette
alliance, fonde sur les liens les plus forts qui puissent exister entre
deux tats, la communaut d'adversaires et l'absence absolue de points
de contact et de motifs de rivalit, avait rsist  tous les efforts de
l'Autriche pour la dissoudre. Si M. de Metternich avait momentanment
russi  y jeter quelque froideur en inquitant l'empereur Alexandre sur
la force et la stabilit de notre gouvernement, en lui faisant craindre
qu'entrans par le mouvement rvolutionnaire nous ne fussions pas en
mesure de lui prter un utile secours dans les circonstances o il
pourrait vouloir s'appuyer sur nous, ces insinuations trop prodigues
avaient fini par perdre presque tout leur effet. L'empereur Nicolas qui,
alors, se montrait moins dfiant, moins passionn que son prdcesseur,
et surtout moins domin par les thories absolutistes, avait d'ailleurs
pu apprendre, au milieu des embarras o l'avait jet un moment la guerre
de Turquie, la franchise et l'efficacit de notre concours; cette
circonstance importante, par cela mme qu'elle avait relev la France de
la situation d'infriorit o elle s'tait vue  l'gard de la Russie
depuis les vnements de 1814, et qu'elle l'avait mise en mesure
d'exercer  son tour envers cette puissance un rle de protecteur, avait
donn plus de force et de solidit  une alliance qui, entre deux tats
du premier rang, ne pouvait videmment subsister que sur le pied d'une
galit complte.

La rvolution de Juillet est venue changer compltement cette situation.

D'un ct, elle a suscit sur plusieurs points, particulirement en
Pologne et en Belgique, des questions o les affections et les intrts
du cabinet de Saint-Ptersbourg se sont trouvs en opposition absolue
avec les ntres. De l'autre, par une consquence moins immdiate, mais
qui n'a pas tard  se dvelopper, elle a amen entre la France et
l'Angleterre un rapprochement dont le seul fait et suffi pour modifier
la nature de nos rapports avec le gouvernement russe. Enfin, cette
rvolution, raction puissante contre l'esprit des traits de 1815 et de
la Sainte-Alliance, c'est--dire contre les faits et les doctrines
qui ont investi pendant dix ans la Russie d'une sorte de dictature
europenne, attaquait  la fois cette puissance dans toutes les
susceptibilits de son ambition et de son orgueil. Plus que tous les
autres peut-tre, ce dernier motif devait inspirer  l'empereur Nicolas
et  ses sujets une vive irritation contre le nouvel ordre de choses
tabli en France.

Plus d'une fois on a pu croire qu'elle se manifesterait par quelque
coup d'clat. Ces vellits hostiles, que la force des choses et
probablement dissipes  elle seule, ont d'ailleurs trouv une
insurmontable barrire dans la politique plus circonspecte de la Prusse
et de l'Autriche. Mais la ncessit qui comprimait ainsi les sentiments
hostiles du souverain du Nord devait, par cela mme, leur donner plus
d'amertume et d'intensit. Personne n'ignore comment ils se sont
fait jour, en plusieurs occasions, par des procds qui, en rvlant
l'impuissante colre du cabinet de Saint-Ptersbourg, ne blessrent
heureusement que sa propre dignit.

La situation de l'ambassade de France en Russie devenait d'autant plus
dlicate que, dans ce pays, les hautes classes modlent exactement leur
attitude et leurs impressions politiques sur celles du souverain. Le
reprsentant du roi se trouvait partout expos  des difficults et 
des cueils qu'ailleurs il n'et rencontrs qu' la cour. Je ne vous
rappellerai pas les preuves qu'a eues  subir votre prdcesseur. Vous
savez que, par un raffinement singulier, l'empereur Nicolas en comblant
M. le duc de Trvise d'gards et de prvenances videmment accords  sa
rputation militaire, en mme temps qu'il s'abstenait avec affectation
de lui adresser une seule parole relative  son caractre diplomatique,
s'est attach  faire ressortir la froideur de l'accueil rserv 
l'ambassadeur du roi des Franais.

Nous avons lieu de penser, monsieur le marchal, que vous n'aurez point
 subir une rception semblable. Nous trouvons  cet gard une garantie
non quivoque dans les assurances tout  fait spontanes que le
gouvernement russe nous a fait parvenir,  plusieurs reprises, de la
satisfaction que lui a cause le choix du nouveau reprsentant de Sa
Majest, et de l'empressement avec lequel il attendait votre arrive.
Il est difficile de ne pas voir dans ces protestations multiplies une
sorte d'amende honorable d'un procd dont on aura sans doute fini par
comprendre l'inconvenance.

Quoi qu'il en soit, si, malgr nos prvisions, l'empereur Nicolas
reprenait  votre gard l'attitude qu'il a constamment observe 
l'gard de M. le duc de Trvise, il vous indiquerait par l celle que
vous devriez vous-mme adopter. Renonant ds lors  conserver avec
l'empereur des rapports directs contraires  la dignit de la France et
par consquent  la vtre, votre rle se bornerait  entretenir avec le
vice-chancelier les relations officielles strictement exiges par les
ncessits du service, et vous attendriez les ordres du Roi.

S'il arrivait, ce que nous ne devons pas prvoir, puisque cette
hypothse ne s'est pas ralise dans des circonstances o elle semblait
bien moins improbable, s'il arrivait, dis-je, que le mcontentement de
l'empereur Nicolas, rveill par quelque nouvel incident, se manifestt
 votre gard par quelque chose de plus prononc que de la froideur
et de la rserve; si, ce qui nous parat impossible, il vous faisait
entendre des paroles dont le gouvernement du Roi et le droit de se
tenir offens, je n'ai pas besoin de vous dire que, sans attendre un
ordre de rappel, vous devriez demander vos passe-ports, et laisser  un
charg d'affaires la direction de l'ambassade. Mais, je le rpte, cette
pnible supposition ne se ralisera pas.

Je viens de vous indiquer le terrain sur lequel vous devez vous placer
 Saint-Ptersbourg. Je dois  prsent entrer dans quelques dtails sur
les relations politiques de la France et de la Russie.

Dans ces derniers temps la diplomatie des deux cabinets a eu peu de
rapports directs. Dans l'tat des esprits, il et t trop difficile de
s'entendre. C'est par l'intermdiaire de la Prusse et de l'Autriche,
allies de la Russie, mais plus modres et plus calmes, qu'ont t
traits les divers incidents de l'affaire hollando-belge. Quant  la
question grecque, devenue tout  fait secondaire depuis la rvolution de
Juillet, et o,  cause de leurs antcdents, les cabinets de Vienne et
de Berlin se trouvaient dans l'impossibilit d'intervenir, elle a march
en quelque sorte au hasard.

La France et la Russie, sans se concerter, sans s'expliquer, n'ont cess
de travailler  la faire tourner chacune dans le sens de sa propre
politique. Il en a t de mme,  plus forte raison, des questions o
les deux cours n'taient pas naturellement appeles  une action commune
ou simultane.

Il et t  dsirer, tant que des dispositions plus conciliantes
n'auraient pas entirement remplac l'irritation du cabinet de
Saint-Ptersbourg, que les deux puissances pussent continuer 
s'abstenir de tout contact immdiat, trop propre  rveiller une
exaspration  peine un peu calme; mais pour cela il et fallu qu'aucun
vnement grave ne mt en collision leurs intrts essentiels et les
susceptibilits de leur orgueil national. On ne pouvait gure l'esprer
dans un temps aussi fcond en pripties.

Les vnements de l'Orient sont venus ajouter une crise nouvelle 
toutes celles qui menaaient dj le repos de l'Europe. Le gouvernement
du Roi avait prvu de bonne heure tous les embarras, tous les dangers
dont la lutte engage entre la Porte et Mhmet-Ali pouvait devenir le
principe. Uniquement proccup du dsir de les viter, il n'a cess
d'employer dans ce but toute son influence, tant  Alexandrie qu'
Constantinople.

Dterminer la Porte  des concessions videmment indispensables, et qui,
faites un peu plus tt, eussent t moins onreuses; ramener le vice-roi
d'gypte, tant par de sages reprsentations que par un appareil
imposant,  restreindre ses exigences dans des limites raisonnables;
pacifier ainsi l'empire ottoman sans courir les risques d'une
intervention trangre: tel tait l'objet que nous avions en vue, et que
l'Angleterre se proposait comme nous. Un tel plan tait certainement
le mieux combin, et dans l'intrt de l'Europe entire,  laquelle il
pargnait de menaantes complications, et dans celui du sultan, qu'il
prservait de l'humiliation et des prils insparables de la marche dans
laquelle il s'est laiss entraner.

Malheureusement la Russie n'a pas port dans cette question des vues
aussi dsintresses. Elle a voulu profiter de la situation difficile o
se trouvait le Grand-Seigneur et de la faiblesse de ce malheureux prince
pour transformer en une sorte de suzerainet et de protectorat la
prpondrance qu'elle exerait dj  Constantinople. Non content
d'tonner le monde par le spectacle d'une flotte et d'une arme russes
introduites dans le Bosphore et aux portes mmes de Constantinople, sous
prtexte de porter  Mahmoud un secours qui n'a pas adouci, pour lui,
une seule des conditions de la paix, le gouvernement russe, comme s'il
s'tait propos de braver les autres puissances inquites et alarmes
d'un fait aussi inou, a imagin de consacrer, par un acte solennel,
la position menaante qu'il venait de prendre, et au moment mme o il
consentait  rappeler ses forces, il a contraint la Porte  signer avec
lui un trait d'alliance par lequel elle s'est formellement soumise,
non-seulement  devenir l'ennemi de tous les ennemis de la Russie, mais
encore  fermer les Dardanelles aux pavillons trangers toutes les
fois que le cabinet de Saint-Ptersbourg se trouverait engag dans une
guerre.

Nous ne nous exagrons pas, Monsieur le marchal, la porte
d'engagements semblables, souscrits dans de telles circonstances; nous
reconnaissons qu'intrinsquement ils ne sont pas de nature  changer
beaucoup l'tat de choses qui existait de fait depuis les derniers
vnements. Mais ce qui nous semble vident, c'est que le cabinet de
Saint-Ptersbourg a voulu,  la face de l'Europe, proclamer ouvertement,
riger en principe de droit public sa prpondrance exclusive,
exceptionnelle, dans les affaires de l'empire ottoman. Par cette
provocation, dont nous aimons  croire qu'il n'avait pas bien calcul
les infaillibles effets, il nous a forcs  sortir de la rserve o,
dans des vues de conciliation, nous avions pu consentir  nous renfermer
jusqu'alors.

Nous avons d, de concert avec l'Angleterre, protester contre
les consquences d'un trait qui tendait  changer, sans notre
participation, les relations des puissances dans l'Orient, et une
dclaration, dont vous trouverez ci-joint la copie, a t transmise 
cet effet d'abord  la Porte, puis au cabinet de Saint-Ptersbourg.

Nous ne pouvons savoir encore comment elle sera accueillie par le
gouvernement imprial. Peut-tre croira-t-il de sa dignit de garder sur
ce sujet un silence absolu; et dans ce cas vous n'aurez qu' suivre
son exemple; si, au contraire, elle donnait lieu a des rcriminations,
l'expos que je viens de vous tracer vous mettrait en mesure d'y
rpondre dans des termes qui, comme vous le sentirez facilement, devront
tre  la fois fermes, mesurs et exempts de toute amertume et de toute
irritation. Vous pourriez ajouter qu'il n'entre nullement dans notre
pense de contester  la Russie la haute influence qui lui appartient
dans les affaires de la Porte, et qui rsulte de la force des choses;
mais que vouloir faire de cette influence un instrument d'exclusion et
ddommage contre les autres tats, c'est appeler, c'est ncessiter de
leur part les plus justes et les plus nergiques rclamations.

Quelque grave, quelque difficile que soit la question d'Orient, ce n'est
pourtant pas la plus dlicate de celles qui se sont leves depuis
trois ans entre la France et la Russie. La question de Pologne a bien
autrement contribu  les diviser et  aigrir contre nous l'empereur
Nicolas. Je ne vous en retracerai pas les tristes dtails. Vous savez la
rserve que nous n'avons cess de porter dans une affaire  laquelle il
nous tait impossible de rester indiffrents. Tandis que la lutte
durait encore, cette rserve nous tait naturellement inspire par les
promesses de modration et de clmence qu'avait reues M. de Mortemart.
Depuis la chute de Varsovie, depuis qu'une fatale exprience nous a
forcs  reconnatre que notre intervention en faveur des malheureux
Polonais ne faisait qu'irriter encore le ressentiment d'un vainqueur
implacable, nous avons cru qu'un devoir d'humanit nous prescrivait pour
le moment un silence bien pnible sans doute. Nous eussions continu 
le garder si le cabinet de Saint-Ptersbourg n'et eu, il y a quelque
temps, la malheureuse inspiration de faire insrer dans sa gazette
officielle un article qui avait pour objet de prsenter la question
de l'existence de la Pologne comme place en dehors de la politique
gnrale et soumise uniquement  la volont de la Russie. Ne pas
combattre une telle assertion, c'et t l'admettre pour notre compte.
Nous avons d la relever par une publication semi-officielle, dont vous
pourrez dvelopper avec avantage les irrfragables arguments, si, ce qui
est peu probable, on entamait avec vous cette discussion.

Il ne me reste, Monsieur le marchal, pour complter et pour rsumer ces
instructions, qu' vous expliquer en peu de mots la manire dont nous
envisageons l'avenir de nos rapports avec la Russie; votre esprit
judicieux en dduira facilement les rgles de conduite que vous avez 
suivre selon les conjonctures au milieu desquelles vous vous trouverez.

Sans mconnatre les avantages qu'avait pour nous,  une autre poque,
l'alliance intime du cabinet de Saint-Ptersbourg, nous comprenons
parfaitement que, dans les circonstances actuelles, non-seulement il
n'est pas possible de la rtablir, mais qu'il y aurait mme un dangereux
aveuglement  paratre la dsirer et  diriger ostensiblement vers
ce but les combinaisons de notre politique. D'invincibles obstacles
s'opposent aujourd'hui  un accord intime qui, d'ailleurs, serait sans
objet entre deux cabinets dont les tendances n'ont plus rien de commun.
Comme nanmoins un avenir plus ou moins rapproch peut faire surgir des
questions dans lesquelles il serait galement de l'intrt de la Fiance
et de la Russie de se concerter et de s'entendre, nous devons, sans
affectation, sans nous porter  des avances dont peut-tre on essayerait
de se prvaloir contre nous, travailler  nous replacer, par rapport
au gouvernement russe, dans ces relations de bienveillance au moins
apparente qui n'amnent pas toujours une entire rconciliation, mais
qui, lorsqu'elle doit avoir lieu, la prcdent infailliblement. C'est 
peu prs sur ce pied que nous sommes avec la Prusse et l'Autriche. La
seule chose que nous puissions dsirer en ce moment, c'est d'en arriver
au mme point  l'gard de la Russie, et tel est le rsultat que le
gouvernement du Roi recommande  votre zle clair.


                                     II

                       _M. Mignet au duc de Broglie_.

Madrid, le 12 octobre 1833

Monsieur le duc,

Je m'empresse de vous faire connatre les premiers rsultats de la
mission dont le gouvernement du Roi m'a charg, et les renseignements
que j'ai t  porte de recueillir depuis que je suis ici.

Je suis arriv  Madrid le 10 au matin. J'ai t retard quelques heures
 Vittoria o venait d'clater une insurrection populaire en faveur de
don Carlos. Les volontaires royalistes occupaient militairement cette
ville, et ils ont mis en dlibration s'ils me laisseraient passer. La
crainte d'indisposer la France, dont ils ne connaissent pas encore les
rsolutions, les a dcids sans doute  me permettre de continuer ma
route. J'avais appris  Bayonne la rvolte de Bilbao et les mauvaises
dispositions des provinces basques. Ces dispositions sont, en gnral,
partages par tous les pays qui bordent notre frontire. Sans douane,
presque sans impts, affranchis des garnisons, except sur quelques
points militaires, jouissant de privilges nombreux, auxquels ils
tiennent extrmement, ces pays sont opposs par intrt  toute
innovation.

L'absence de lumires et le dfaut de commerce, except sur la cte de
Catalogne, fortifient leur loignement pour tout ce qui peut changer
leur situation. Depuis Vittoria, je n'ai trouv que des pays tranquilles
et qui le sont demeurs jusqu' prsent.

Je me suis rendu, en arrivant, chez M. le comte de Rayneval.
L'incertitude dans laquelle il avait t laiss sur le parti que la
France se proposait de prendre, relativement  la succession d'Espagne,
lui avait interdit toute dmarche depuis la mort du roi Ferdinand. Je
lui ai fait connatre les rsolutions du gouvernement du Roi, et j'ai
t heureux de trouver qu'elles taient d'accord avec ses propres vues.
La dpche que vous avez reue de lui, Monsieur le duc, immdiatement
aprs mon dpart, vous aura appris que, dans les divers partis  prendre
en cette grave conjoncture, M. de Rayneval s'arrtait surtout  celui
qui a t adopt par le Gouvernement. Je lui ai expos les motifs qui
avaient dcid le Roi et son conseil  sacrifier la loi salique  celle
qui rglait auparavant la succession de la monarchie d'Espagne: la
France a toujours eu et aura toujours le plus grand intrt  assurer
ses derrires en Europe, en faisant entrer et en maintenant l'Espagne
dans son systme. Elle ne peut faire face au Nord qu'en s'appuyant avec
scurit sur les Pyrnes. L'intervention de Louis XIV et celle de
Napolon dans la Pninsule taient le rsultat de ce besoin permanent
de la France. La loi salique reprsentait, sous l'ancienne monarchie,
l'alliance des deux pays que la dynastie de Napolon tait destine 
reprsenter sous l'empire. Aujourd'hui, l'intrt est le mme, et dans
la concurrence des deux dynasties, dont l'une se fondait sur un systme
contraire au ntre, entrait dans l'alliance du Nord, faisait de la
Pninsule le quartier gnral des mcontents et des conspirateurs de
France, et dont l'autre s'appuie sur notre alliance, repousse nos
adversaires, et est appele  suivre invitablement nos directions,
le gouvernement du Roi devait se dclarer pour cette dernire. La
succession fminine est devenue pour la France, dans les circonstances
actuelles, ce qu'avait t pour elle, dans d'autres temps et une autre
situation, la loi salique. Ces raisons avaient frapp le comte de
Rayneval qui a applaudi  la rsolution du gouvernement.

Le but tant bien fix, restait la marche  suivre qui tait galement
trace par votre dpche et par les instructions orales que vous m'aviez
donnes. Avouer, soutenir, diriger ce gouvernement, voil en rsum la
politique de la France et les devoirs imposs  son ambassadeur. M. de
Rayneval a trouv le plan aussi bon qu'utile.

Pour remplir la premire partie des intentions du gouvernement, il s'est
empress d'aller le jour mme de mon arrive chez M. de Za et chez la
reine. Il leur a annonc que la France reconnaissait la jeune reine, et
lui offrait son appui. Cette nouvelle a t reue avec beaucoup de joie,
d'motion et de gratitude. M. de Rayneval devant vous rendre compte,
Monsieur le duc, dans sa dpche d'aujourd'hui, de sa confrence avec
la reine, je n'entrerai dans aucun dtail  cet gard. Le gouvernement
espagnol s'est ht de la faire connatre par la _Gazette de Madrid_ qui
vous parviendra avec nos dpches, esprant trouver, dans la publicit
qu'il lui donnait, un moyen, une force. Il ne parat pas repousser
l'ide de recourir  l'assistance de la France, si les circonstances
l'exigent, et c'est une ventualit  laquelle les esprits se prparent.
Il importe que le gouvernement franais se prpare lui-mme, arrte bien
ses rsolutions  ce sujet et dispose ses moyens. Voyons maintenant,
autant que je puis en juger, quelle est la situation du gouvernement que
la France a l'intrt et la volont de soutenir.

Ce gouvernement a pour lui le fait qui est puissant dans tout pays
et qui semble l'tre encore davantage chez une nation habitue 
l'obissance et lente dans ses dterminations. Il a une administration
compose des partisans de la reine, des capitaines gnraux dvous, des
finances en assez bon tat, une arme bien commande, mieux discipline
qu'elle ne l'a t de longtemps, dans laquelle il n'y a eu aucune
dfection, et dont la fidlit et le concours lui paraissent assurs. Il
a galement le parti libral qui n'a d'espoir que dans le triomphe de
cette cause, qui domine sur le littoral, dans la plupart des villes
commerantes, mais qui n'est pas nombreux dans l'intrieur du pays. Il
a enfin, en sa faveur, le peu de capacit de don Carlos et la crainte
qu'inspirent sa femme, ses alentours et le tribunal de l'inquisition.

Mais il a contre lui le clerg qui forme une organisation compacte,
qui continue  exercer une grande influence sur les masses et qui, 
trs-peu d'exceptions prs, est favorable  don Carlos; le corps des
volontaires royalistes qui, moins bien organis et moins bien arm que
les troupes rgulires, est beaucoup plus considrable qu'elles, et se
trouve rpandu sur toute la surface du pays; l'esprit dmocratique des
localits qui est l'oppos de l'esprit libral, et qui fait redouter
les amliorations comme des dpossessions de privilges; l'esprit de
popularit dont jouit l'infant don Carlos qui, aux yeux d'un peuple qui
a toute la nationalit de l'isolement, reprsente le pays, tandis que la
reine a contre elle sa qualit d'trangre.

Ayant en face des adversaires aussi forts, le gouvernement et le
parti de la reine auraient le plus grand besoin de rester amis.
Malheureusement il y a dj de la dsunion parmi eux. Le conseil de
rgence est compos dans un sens plus libral que le ministre, et il y
aura, selon toute apparence, peu d'accord entre eux. La reine, qui se
conduit en ce moment d'aprs les conseils de M. de Za est, dit-on, en
froideur avec sa soeur, et M. de Za s'alina le parti libral par son
manifeste du 4 octobre. Ce dfaut d'harmonie, dans des circonstances
aussi graves, est d'un augure peu favorable. M. de Za gouverne seul
depuis l'avnement de la reine comme il gouvernait seul pendant les six
derniers mois du rgne de Ferdinand. Il a des qualits suprieures, du
caractre, au jugement de tout le monde. Il est dou d'un courage, d'une
fermet et d'une activit rares. Mais il manque peut-tre de la prudence
et de l'adresse ncessaires dans une situation aussi complique. Il
parat compter uniquement sur l'autorit. On lui reproche gnralement
d'avoir indispos les libraux sans ncessit, sinon en ne leur
accordant rien dans le prsent, du moins en ne leur laissant rien
esprer dans l'avenir, et d'avoir compromis la reine, en lui faisant
abandonner ceux qui s'taient dclars pour elle. En agissant ainsi, il
parat avoir eu pour but d'empcher le parti royaliste de se soulever,
en le rassurant sur le maintien de l'autorit absolue et des privilges
particuliers. Il a pens que le parti absolutiste, rassur sur ses
intrts et ses opinions, combattrait avec moins d'ardeur pour la cause
de don Carlos qui deviendrait moins personnelle et moins politique. Se
serait-il tromp? C'est l ce que le temps montrera bientt, et ce
que feraient craindre les mouvements insurrectionnels de Bilbao, de
Vittoria, de Talaveira et celui de Logroo sur l'bre. Quoi qu'il en
soit, on s'accorde  le regarder comme le seul homme capable, par sa
fermet, de fonder l'autorit de la reine, sauf  en perdre le maniement
lorsqu'il l'aura affermie. Le parti libral n'a personne qui l'gale
en vigueur pour faire face aux difficults prsentes, et qui pt le
remplacer utilement dans l'intrt de la reine et dans celui de la
France.

Comme la vigueur du premier ministre et l'appui des libraux sont
galement ncessaires  la cause de la reine, j'ai cru qu'il convenait
de parler  M. de Za de conciliation, dans l'entrevue que j'eus hier
avec lui. M. de Za m'a fait sa profession de foi  l'gard des partis,
telle qu'il l'a faite,  plusieurs reprises,  M. de Rayneval: il a
parl avec une profonde animosit contre les carlistes; il a dit qu'ils
avaient la bannire de la rvolte, mais qu'il aurait le bras assez long
et assez fort pour la saisir et la renverser; qu'on verrait alors s'il
les craignait et s'il les mnageait; qu'il connaissait son pays et qu'il
savait quelle tait sur lui la puissance du bon droit et de la fermet;
que seul en 1824, malgr l'exigence du clerg et contre l'avis de tous
ses collgues, il avait os attaquer de front l'inquisition, et qu'il
l'avait terrasse: qu'il s'en faisait une gloire, et qu'il se rendait
aujourd'hui la justice d'avoir fait plus que personne pour assurer le
trne  la jeune reine en cartant les obstacles que devait rencontrer
son avnement (la princesse de Beira et l'infant don Carlos), en lui
donnant des appuis (par le serment des corts et par l'organisation
d'une administration et d'une arme fidle); que la cause  laquelle il
tait dvou tait la cause de la nation et du bon droit; que la rgente
tait dcide  transmettre  sa fille le dpt de l'autorit royale
intact comme elle l'avait reu; que l'Espagne n'tait pas assez
avance pour supporter une autre forme d'autorit; que la reine et son
gouvernement taient cependant bien loin d'tre amis des superstitions
de l'obscurantisme; qu'ils les repoussaient et qu'ils songeaient au
contraire  clairer et  amliorer leur pays; que c'tait leur pense
constante, et qu'on le verrait lorsqu'on aurait dissip les troubles, et
qu'on administrerait aprs avoir combattu. Quant aux libraux, il
m'a dit qu'il ne demandait pas mieux que de s'entendre avec ceux qui
n'taient pas anims de l'esprit de faction; qu'il y en avait beaucoup
de raisonnables qui s'associeraient  lui pour dfendre les droits de la
reine, et qui taient employs avec empressement; qu'il ouvrait les bras
 tous ceux qui se prsentaient avec bonne volont. En dveloppant son
systme et ses intentions que je rsume, il a rpt plusieurs fois
qu'il se flattait de ne le cder  aucun Espagnol en conviction et en
dvouement, mais qu'il pouvait se tromper, et qu'il tait dispos 
recueillir les conseils de ceux surtout qui donnaient les preuves d'un
intrt si amical  son autorit et  sa souveraine.

Quoiqu'il soit difficile d'agir sur un esprit aussi arrt que le sien,
j'ai cru devoir lui donner les raisons qui rendaient dsirable l'union
des partisans divers de la reine. M. Villiers, qui l'avait vu avant moi,
m'a dit qu'il lui avait parl dans le mme sens, et qu'il est possible
que le langage tenu en commun par ceux qui s'intressent au gouvernement
de la reine conduise M. de Za  affaiblir, par ses choix et ses actes,
l'impression qu'a cause son manifeste. Il m'a charg de faire part 
mon gouvernement de ses bonnes intentions et de toute la reconnaissance
de la rgente. Cette princesse,  qui j'ai eu l'honneur d'tre prsent
aujourd'hui par M. de Rayneval, et de remettre la lettre dont m'avait
charg la reine sa tante, a tmoign les mmes sentiments pour Leurs
Majests, et a t touche de ceux que je lui ai exprims en leur nom.

Elle m'a gracieusement accueilli, ce qu'ont fait aussi les deux infantes
auxquelles j'ai remis galement les lettres et fait les compliments de
la reine. Il n'a t et ne saurait tre question d'affaires dans ces
audiences de cour qui peuvent se renouveler pour l'ambassadeur, mais qui
ne le peuvent pas pour moi.

La situation de l'Espagne est beaucoup moins rassurante aujourd'hui que
celle du Portugal, dont je m'abstiens, Monsieur le duc, de vous parler,
parce que M. de Rayneval doit le faire dans sa dpche. On ne peut rien
conjecturer encore sur la manire dont on en sortira. On ignore jusqu'o
pourra s'tendre l'insurrection carliste, et si la rigueur du premier
ministre qui envoie des troupes pour la comprimer dans le nord de
la Pninsule, o elle a dj intercept la principale route de
communication avec le continent, sera seconde par des forces qui
lui permettent de triompher d'elle. La prsence de don Carlos sur le
territoire espagnol pourrait lui donner un accroissement immense. On ne
sait pas o se trouve ce prince, depuis qu'il a quitt Santarem pour se
rapprocher de l'Espagne en qualit de _Prtendant_ au trne.

Le bruit s'est rpandu que les Basques soulevs avaient dput vers lui
pour qu'il se rendit au milieu d'eux. Du reste, on apprendra bientt ce
qu'il est devenu, et on pourra apprcier aussi la force respective des
deux partis. En attendant, la France doit se mettre promptement en
mesure de soutenir ses intrts et les rsolutions que le gouvernement
du Roi jugera  propos de prendre.

Je crois que ma prsence ici, aujourd'hui que l'impulsion est donne et
reue, sera moins utile qu'elle ne pourra l'tre  Paris, o je
verserai des informations que je vais prendre, et que des dpches ne
communiquent jamais suffisamment.

Le gouvernement a ici un homme habile, plein de ressources d'esprit, de
pntration, ce qui est ncessaire dans un pays d'intrigues, possdant
beaucoup d'exprience, connaissant de longue main la Pninsule, bien vu,
bien inform, s'entendant parfaitement avec M. Villiers sur tous les
points, et ayant embrass avec empressement le plan adopt par le
conseil, plan  l'excution duquel il veut se consacrer, et qu'il tient
 faire russir.

Je termine ma trop longue lettre, Monsieur le duc, en vous priant
d'agrer l'assurance de ma haute considration et de mon respectueux
attachement.

_Sign_ MIGNET.


                                    III

                  _Le duc de Broglie au comte de Rayneval_.

20 janvier 1834.

Je n'ai pas besoin de vous dire que la situation de l'Espagne est,
depuis longtemps, l'objet de nos proccupations les plus srieuses. Nous
le disons  regret, elle nous parat s'aggraver beaucoup. Ce n'est pas
dans les tentatives du parti de don Carlos que nous voyons la source
principale et immdiate des dangers qui menacent la tranquillit de
cette pninsule et le trne de la reine Isabelle; ce parti a prouv que,
rduit  lui-mme, il avait peu de chances de succs, et les fautes,
la division des partisans de la reine pourraient seules lui en crer.
Malheureusement ces divisions, loin de s'effacer, deviennent plus
profondes de jour en jour, et rien n'annonce que la marche suivie par le
ministre de la rgente doive en amener la fin. M. de Za, fort de la
conscience de ses intentions et du courage, souvent heureux, avec lequel
il a,  des poques si diverses, lutt contre les efforts des factions,
persiste, presque seul, dans le systme qu'il a proclam  son arrive
au pouvoir, et au moment de la mort du feu roi. Il ne repousse pas
la pense d'amliorer l'administration et la lgislation civile de
l'Espagne; il y travaille mme avec une rare activit; mais proccup de
conserver  l'autorit royale une indpendance qu'il croit ncessaire 
son action bienfaisante, il veut qu'elle ne s'appuie que sur elle-mme,
qu'elle ne prenne aucun engagement, qu'en acceptant la coopration de
tous les hommes loyaux et clairs, elle ne fasse aucune concession de
principes aux opinions dont ils sont les reprsentants. D'un autre ct,
les adversaires de M. de Za (et il faut bien reconnatre qu'ils sont
en immense majorit parmi les partisans de la reine), ceux mmes qui
ne cdent ni  un entranement rvolutionnaire ni  un entranement de
pures thories, se refusent  voir un gage d'avenir et de prosprit
pour leur pays dans des rformes tablies par un simple acte de pouvoir
arbitraire, et qu'un acte pareil pourrait bientt rvoquer. Ils croient
que ces rformes n'auraient une vritable valeur, ne pourraient inspirer
une juste confiance que si elles taient garanties, dans une forme
quelconque, par l'assentiment national. Ils sont convaincus enfin
que cet assentiment donnerait  l'autorit de la reine un appui bien
autrement solide que celui qu'elle peut trouver dans des titres
malheureusement contests. Nous n'avons point  nous prononcer entre ces
deux manires de voir. La connaissance exacte de l'tat des esprits en
Espagne et pu seule nous mettre en mesure de distinguer celle qui est
fonde sur la vrit, et  la distance o nous sommes du thtre des
vnements, nous devions attendre que les faits vinssent nous clairer.
Vous savez d'ailleurs avec quel soin religieux nous avons toujours vit
ce qui et pu nous faire souponner de vouloir nous immiscer dans
la direction intrieure du gouvernement espagnol. Un sentiment de
dlicatesse, que M. de Za aura certainement apprci, nous a engags 
pousser cette rserve jusqu'au scrupule, dans un moment o le besoin que
le gouvernement de la reine pouvait avoir de notre appui et donn en
apparence, aux reprsentations que nous lui aurions fait entendre, un
tout autre caractre que celui de simples conseils. Je ne vous cacherai
pas que cette considration a pu seule nous empcher d'exprimer, dans le
temps, le regret que nous a fait prouver un acte dont les ennemis de M.
de Za se sont fait depuis une arme si puissante contre lui, le fameux
manifeste du 4 octobre. Nous eussions craint d'ailleurs, parles plus
lgers tmoignages d'improbation, d'encourager les adversaires, de
diminuer les moyens de succs d'un ministre auquel nous n'ayons pas
cess d'accorder la plus profonde estime; et, bien dtermines  ne pas
lui susciter d'obstacles, nous n'avons pas hsit  subir pour notre
compte les consquences fcheuses de l'attitude passive et expectante 
laquelle nous nous tions rsigns. Nous avons laiss s'accrditer, en
France comme en Espagne, l'opinion que non-seulement le gouvernement
du Roi appuyait de tout son crdit auprs de la rgente le maintien
au pouvoir de M. de Za, mais encore qu'il attachait  cet appui
la condition d'carter toute institution constitutionnelle, toute
innovation librale. Je vous le rpte, nous ne voulions ni nous
immiscer gratuitement dans les affaires intrieures de l'Espagne, ni
mettre obstacle  la ralisation d'un systme dans lequel un homme
tel que M. de Za dclarait voir le seul moyen de salut pour le pays.
Cependant les vnements ont march, et ils sont de nature  faire
craindre que M. de Za n'ait pas compltement apprci les ncessits de
la situation actuelle de l'Espagne. Si, jusqu' prsent, il a russi
 tenir le gouvernement isol de tous les partis et de toutes les
opinions, nous croyons que la rgence a plutt puis dans cet isolement
un principe de faiblesse qu'un principe d'indpendance vritable. Les
choix qu'elle a d faire, les mesures qu'elle a successivement dcrtes
et qui l'eussent popularise si l'ensemble de sa marche et permis d'y
voir le rsultat d'un systme, n'ont eu d'autre effet que celui de
donner,  tort, sans doute, une apparence d'inconsquence, et de livrer
aux ennemis du ministre d'importantes positions d'o ils peuvent
dsormais diriger leurs attaques avec plus d'efficacit. Le parti qui
appelle des rformes, convaincu que celles qu'il a obtenues ne lui
ont t accordes qu' contre-coeur,  titre de concessions, et qu'on
saisirait la premire occasion de les lui reprendre, loin d'y trouver un
motif de se rallier aux premiers dpositaires du pouvoir, n'en aspire
qu'avec plus d'ardeur  les renverser parce qu'il croit y voir un indice
de leur faiblesse. Plusieurs mme des hommes qu'on a appels aux emplois
les plus importants, aux commandements des provinces, convaincus qu'ils
ne doivent leur nomination qu' l'empire irrsistible de l'opinion
publique, secondent plus ou moins les efforts de l'opposition.

L'autorit royale s'affaiblit ainsi progressivement; les mesures qui
devraient la fortifier tournent  sa ruine, parce qu'elle se trouve
place dans une situation fausse; l'anarchie rgne dans tous les
esprits; elle commence  passer dans les actes et le pouvoir se
dsarmant peu  peu, sans apaiser les mcontentements et les exigences
dont il est assailli, arrivera peut-tre au point de ne pouvoir plus
refuser  la force les concessions qu'il juge incompatibles avec sa
sret. Une catastrophe semble imminente. Il est impossible qu'un esprit
aussi clair que M. de Za se fasse illusion  cet gard, et quelque
convaincu qu'il pt tre,  une autre poque, de la bont du systme
auquel il avait attach son nom, et des dangers de toute combinaison
fonde sur d'autres principes, nous comprendrions difficilement qu'il
persistt  vouloir soutenir seul une lutte aussi disproportionne, une
lutte que son courage peut-tre prolongerait encore, mais o il finirait
par succomber, et o peut-tre (cette considration doit surtout toucher
un coeur comme le sien), il ne succomberait pas seul. Nous ne prtendons
pas nier qu'une transaction, au point o en sont les choses, ne prsente
pas aussi de grands obstacles, qu'elle ne puisse mme enfanter des
dangers rels; mais, dans cette voie les dangers ne sont que possibles;
ailleurs ils sont certains: il faut opter. Dans un tel tat de choses,
M. de Za doit ncessairement s'tre trac un plan de conduite; il ne
peut avoir, dans sa pense, abandonn les destines de son pays aux
hasards ou pour mieux dire aux chances trop certaines d'un combat
dsespr. Les intrts de l'Espagne sont aujourd'hui trop troitement
unis  ceux de la France pour que nous puissions rester indiffrents 
l'avenir qui se prpare pour ce pays, et nous nous rendrions coupables
envers la France elle-mme, si nous ne faisions tous nos efforts pour
dtourner les malheurs qui menacent nos voisins. C'est au nom de ces
intrts communs, au nom de la bienveillance que le Roi a constamment
prouve pour son auguste nice, que vous devez, Monsieur le comte,
inviter M. de Za  vous faire connatre ses vues et ses projets. Des
explications franches et compltes, telles qu'on peut les attendre d'un
homme aussi connu par sa droiture et sa fermet, nous sont absolument
ncessaires. Elles peuvent seules fixer nos incertitudes, et nous
indiquer la marche que nous avons  suivre par rapport  l'Espagne. Je
les attends avec impatience.


                                    IV

                1 _Le duc de Broglie au comte de Rayneval_,

18 mars 1834.

Je ne dois pas vous cacher que les nouvelles d'Espagne produisent une
bien pnible impression sur le gouvernement du Roi, et que la situation
de ce pays est devenue l'objet des plus srieuses dlibrations du
conseil.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler le vif intrt que la France a
manifest, ds le premier moment, pour la consolidation du trne de la
reine Isabelle. Le jour mme o nous avons appris la mort de Ferdinand
VII, nous nous sommes empresss de reconnatre l'autorit de la rgente;
nous avons fait plus; nous lui avons offert notre appui; non pas sans
doute dans la pense de soutenir, contre la volont de la nation
espagnole, un pouvoir qu'elle et voulu repousser, mais pour donner  ce
pouvoir que nous prsumions, que nous croyons encore aujourd'hui appuy
par les principales forces morales et par les plus honorables influences
du pays, le temps de s'organiser et de se mettre en mesure de soutenir
la lutte contre une faction qui, pendant douze annes d'une domination
presque absolue, avait eu tous les moyens de se prparer au combat.

Loin donc de prtendre imposer  l'Espagne un gouvernement de notre
choix, notre seule pense avait t d'assurer  la saine majorit
nationale la possibilit de se prononcer librement. Nous jugions
d'ailleurs que, par la position, par les antcdents des hommes qui
s'taient dclars ses dfenseurs, le gouvernement de la reine se
trouverait naturellement amen  faire entrer l'Espagne dans des voies
d'amlioration, de progrs, de rformes salutaires; et certes cette
prvision n'a pas peu contribu  la promptitude que nous avons mise 
nous dclarer en sa faveur. Mais pntrs du plus profond respect pour
l'indpendance des nations, nous avons soigneusement vit, au moment
o la situation de ce gouvernement pouvait lui rendre notre appui si
prcieux, tout ce qui et pu faire croire que nous y mettions des
conditions relatives aux formes de son rgime intrieur. Nous nous
sommes longtemps abstenus, vous le savez, de faire entendre  cet gard,
et dans quelque sens que ce ft, le moindre conseil formel.

Tels taient nos scrupules que nous n'avons mme pas cru devoir
manifester notre opinion sur la dclaration du 4 octobre, par laquelle
les ministres de la rgente lui firent proclamer la dtermination de
maintenir le pouvoir absolu, en mme temps qu'elle annonait des mesures
de clmence et des rformes administratives. Cependant nous prvmes ds
lors que cette manifestation imprudente deviendrait un germe de dfiance
et de division parmi les amis de la reine, qu'elle entranerait la chute
de ses auteurs, et que, comme il serait impossible d'en maintenir les
principes, l'autorit, en se plaant dans la ncessit de faire un pas
rtrograde, se trouverait avoir port une premire et fcheuse atteinte
 cette spontanit d'action si prcieuse pour elle aux poques de
rgnration politique.

Notre manire de voir n'a malheureusement pas tard  se vrifier.

De vives rclamations se sont fait entendre contre le systme qui venait
d'tre dclar La rgente n'tait pas en tat d'imposer silence  une
opinion dans laquelle elle puisait toute sa force. Elle se persuada qu'
dfaut d'institutions politiques, elle pourrait la satisfaire par des
concessions d'une autre nature.

Certes il serait injuste de mconnatre tout le bien que la rgente a
dj fait. Le rappel des exils, la fin des proscriptions, l'admission
aux emplois publics de tout ce que l'Espagne renferme d'hommes capables
et honorables, la cration d'une administration civile depuis
si longtemps dsire, les importantes rformes introduites dans
l'organisation des tribunaux, toutes ces mesures et d'autres encore que
la reine Christine a accumules dans l'espace de quelques semaines,
eussent suffi, en temps ordinaire, pour illustrer et pour faire bnir un
long rgne.

Si, dans les circonstances actuelles, elles ont pass presque
inaperues, c'est que l'opinion publique se croyait en droit d'exiger
quelque chose de mieux; c'est qu'instruite par une longue exprience
 redouter les incertitudes et les variations du pouvoir absolu,
elle n'tait pas dispose  placer beaucoup de confiance dans les
amliorations partielles, fruit d'une inspiration gnreuse ou d'une
ncessit de circonstance qui pouvait s'vanouir devant d'autres
combinaisons; c'est enfin qu'aux yeux des hommes qui ont jusqu' prsent
soutenu la rgente, la seule amlioration complte et durable, la seule
qui puisse donner  toutes les autres une base solide et leur
assurer une garantie suffisante, c'est l'tablissement d'un rgime
reprsentatif.

Les rsultats naturels de ce dsaccord si fcheux entre le systme suivi
par la rgente et la conviction presque unanime de ses adhrents se sont
bientt manifests.

A l'empressement bienveillant qui l'avait d'abord accueillie a succd
une dfiance, injuste sans doute, mais bien difficile  calmer.
L'autorit a perdu son action. A Madrid mme,  peine a-t-elle pu faire
excuter ses ordres; dans les provinces, les capitaines gnraux les
plus dvous  la cause de la reine ont cru devoir, pour la servir, pour
ne pas exasprer des populations inquites et mcontentes, se rendre en
quelque sorte indpendants, et ne tenir aucun compte des instructions
qu'ils recevaient.

Encourags par ces symptmes de faiblesse et d'anarchie, les partisans
du prtendant relvent la tte. Dans les provinces d'o on n'a jamais
russi  les expulser compltement, ils se montrent en plus grand nombre
et plus audacieux; leurs progrs menacent mme de s'tendre  des points
o leurs tentatives avaient d'abord chou.

Pour lutter contre leurs bandes nombreuses, pour parvenir  les
atteindre,  les expulser, l'arme, malgr son dvouement, est
videmment trop faible, et l'puisement du trsor ne permet
malheureusement pas d'tendre ses cadres autant qu'il serait ncessaire.
L'accord nergique des amis de la reine pourrait seul y suppler; c'est
assez dire combien on doit dplorer les causes qui ont rendu jusqu'
prsent cet accord impossible, et qui, en dtournant vers d'autres
proccupations les penses et les efforts des constitutionnels, ont
laiss le champ libre  leurs plus cruels ennemis.

On a pu croire, il y deux mois, que ces causes allaient disparatre.
Lorsque la rgente, cdant  une imprieuse ncessit, s'est dtermine
 congdier M. de Za, lorsqu'elle a appel dans son conseil des hommes
dont les noms rveillaient de puissantes sympathies, l'enthousiasme, les
esprances qui se sont manifests universellement ont sembl rendre au
pouvoir toute sa force morale.

Malheureusement ces sentiments, qui se rapportaient moins encore  la
personne des ministres nouveaux qu' l'ide dont on voyait en eux les
reprsentants, ne devaient pas tarder  s'affaiblir. Lorsqu'on a vu
des jours, des semaines, des mois entiers s'couler sans qu'aucune
manifestation officielle vnt annoncer l'poque d'un changement rel de
systme, on s'est tonn de ces retards et de ce silence. On a craint
que tout ne ft remis en question; de funestes soupons se sont levs
dans les esprits, et les accusations qui se sont fait entendre ont pris
un caractre plus grave encore que celles qui avaient renvers, il y a
deux mois, M. de Za. A cette poque, en effet, on ne s'attaquait qu'au
ministre; on voyait en lui le seul obstacle qui entravt l'action
bienfaisante et librale d'une auguste volont. Aujourd'hui, je le dis
avec douleur, les plaintes portent plus haut.

Le mal que je viens de signaler est bien grand; il pourrait devenir
irrparable si on le laissait s'aggraver.

En vain se flatterait-on encore de calmer l'impatience publique par des
amliorations de dtail, par des rformes semblables  celles que je
rappelais tout  l'heure. De pareils moyens, qui n'ont pas mme russi
lorsque les coeurs taient plus ouverts  l'esprance, choueraient
compltement aujourd'hui. Les esprits, devenus inquiets et souponneux,
ne verraient plus, dans les concessions qu'on leur jetterait ainsi
successivement, que des artifices par lesquels on voudrait les abuser.
Loin d'en prouver la moindre reconnaissance, ils s'en irriteraient
davantage parce qu'ils croiraient y apercevoir un nouveau symptme de
crainte et de mauvaise foi; la royaut s'affaiblirait ainsi par ses
propres bienfaits, et lorsque plus tard elle se serait enfin dcide
 entrer dans des voies nouvelles, elle n'y porterait plus la force
ncessaire pour y marcher avec succs.

Persvrer dans un tel systme, ce serait vouloir courir  sa perte;
ce serait s'exposer gratuitement  de grands prils qu'il est encore
possible d'viter.

Que la rgente s'empresse donc de sortir de la position fausse o elle
se trouve engage; qu'elle adopte enfin un plan de conduite propre 
fixer toutes les incertitudes,  rallier tous les esprits raisonnables,
 assurer au gouvernement une confiance dont il a un besoin si
imprieux. En ce moment, elle conserve peut-tre encore l'autorit
ncessaire pour dcrter librement, avec maturit, d'aprs les
inspirations de la prudence, les changements  effectuer dans les
institutions du pays. Un peu plus tard, cette libert lui chapperait,
et l'opinion publique, plus exigeante  mesure qu'elle serait plus
dfiante, lui imposerait la loi. De nouveaux retards, loin d'attnuer
les difficults dont on se proccupe si exclusivement, ne feraient que
les aggraver. Ces difficults, au surplus, sont moins effrayantes que le
gouvernement espagnol est peut-tre port  se le figurer. C'est sans
doute une tche dlicate, autant que grande et noble, que celle de
rgnrer un peuple en modifiant sa lgislation; mais nous croyons qu'on
exagre singulirement les dangers d'une telle entreprise lorsqu'on
va jusqu' confondre l'poque actuelle avec d'autres poques dont les
circonstances taient absolument diffrentes, celles de 1812 et de 1820.

D'abord, on ne tient pas assez compte de la disposition des esprits. En
1812, en 1820, les ides d'innovations n'existaient encore que dans un
petit nombre de ttes qui les comprenaient mal, les exagraient par
consquent, et se livraient avec un dangereux entranement aux utopies
les plus illimites.

Aujourd'hui, le parti, qu'on appelle des rformes, s'est instruit par
l'exprience de ses fautes et des malheurs qui en ont t la suite. En
se modrant, en repoussant d'impraticables thories, il s'est fortifi
de l'adhsion d'un grand nombre d'hommes que son exagration seule avait
d'abord carts de lui. Il est donc tout  la fois plus nombreux et plus
sage; sa force morale et sa force matrielle se sont accrues en mme
temps.

En 1812, la royaut tait absente; en 1820, elle tait vaincue et
captive. Tout se faisait sans elle, malgr elle, contre elle, parce
qu'on tait fond  la croire hostile  la libert, parce qu'on
craignait surtout de la mettre en mesure de renverser la constitution.

Il n'y a rien de semblable dans la situation du gouvernement actuel.
Loin de pouvoir tre considr comme l'adversaire naturel des amis
des rformes et d'une sage libert, chacun sait que sa cause est
insparablement unie  la leur, qu'il tombera avec eux, qu'il a pris
lui-mme l'initiative des amliorations; chacun, malgr les dfiances
qui commencent  se faire jour, est encore dispos  la lui laisser. On
ne lui demande que d'en user avec un peu plus d'activit.

Ce sont l, Monsieur le comte, de grands avantages, une grande
supriorit de position. La royaut n'a pas cess d'tre forte en
Espagne, plus forte peut-tre que dans aucune autre partie de l'Europe;
il lui faut sans doute cder quelque chose au mouvement gnral de
l'esprit humain, et chercher des appuis nouveaux  la place de ceux que
le temps a briss. Mais ces appuis deviendront pour elle d'utiles et
puissants instruments, lorsqu'elle se dcidera  les accepter avec
franchise et sans arrire-pense. Ce n'est pas en Espagne qu'elle peut
craindre de se trouver annule. Longtemps encore le peuple espagnol
verra dans ses souverains les reprsentants directs de la divinit;
longtemps ils seront pour lui l'objet d'une sorte de culte auquel on
n'attenterait pas impunment; et si, sous les derniers rgnes, ce
sentiment exalt a paru quelquefois prouver une atteinte momentane,
c'est parce que les princes auxquels il s'adressait ont sembl oublier
que de tels hommages rendus par un si noble peuple n'exigent pas
seulement, de celui qui les reoit, des sentiments gnreux et
bienveillants, qu'ils ont besoin d'tre encourags par les dehors
de cette majest simple et leve, de ces habitudes svres, un peu
austres mme, qui, dans d'autres sicles, ont caractris les plus
illustres prdcesseurs de la reine Isabelle.

Je viens, Monsieur le comte, de vous exposer la manire dont nous
envisageons la situation actuelle de l'Espagne. Plusieurs fois dj vous
avez t charg de parler dans ce sens aux ministres de la rgente.
L'intention du roi et du conseil est que vous en entreteniez directement
Sa Majest Catholique  laquelle vous pourrez mme donner lecture de
cette dpche. La reine verra sans doute dans une telle dmarche un
nouveau gage de la tendre affection dont le Roi son oncle lui a
dj donn tant de preuves, un nouveau tmoignage des sentiments
bienveillants qui unissent depuis si longtemps la France  l'Espagne, et
que les derniers vnements ont rendus plus vifs encore, en confondant
les intrts des deux tats: elle comprendra combien les circonstances
ont d nous paratre graves pour que le Gouvernement franais, si
soigneux de ne pas intervenir dans les affaires intrieures des autres
peuples, se soit dtermin  adresser  l'Espagne des conseils aussi
pressants.

Les considrations que vous tes charg de prsenter  Sa Majest
Catholique sont celles que nous croyons les plus propres  faire
impression sur son coeur, parce qu'elles sont puises dans l'tat
intrieur, dans les voeux, dans les besoins d'un pays dont le bonheur
est confi  ses soins. Nous pourrions ajouter que, dans l'intrt mme
de la considration  laquelle l'Espagne est en droit de prtendre
auprs des gouvernements trangers, la fin du systme de temporisation
auquel elle est aujourd'hui soumise sera encore une mesure sage et bien
combine. En vain, pour combattre cette assertion, allguerait-on le peu
de sympathie de quelques-uns de ces gouvernements pour les principes
invoqus par les partisans de la rgente; il n'en est pas moins vrai
qu'ils considrent aujourd'hui l'Espagne comme force par sa position
d'accepter au moins une partie de ces principes, et que, de leur propre
aveu, le pouvoir de la rgente aura, en quelque, sorte,  leurs yeux,
un caractre provisoire jusqu' l'poque o il se sera soumis  cette
condition de son existence; il est donc certain que, le jour o il s'y
sera dcid, le gouvernement espagnol aura acquis plus de force et
inspirera plus de confiance non-seulement  ses allis, mais encore aux
tats mmes qui ne l'ont pas encore reconnu.


                           2 _Le mme au mme._

19 mars 1834.

Le Roi a jug convenable de vous prescrire, dans les circonstances
actuelles, une dmarche directe auprs de la reine Christine. Sa Majest
a pens que le moment tait venu de faire ouvertement connatre  cette
princesse de quelle manire nous envisageons la situation de l'Espagne,
et quel jugement nous portons sur la marche que son gouvernement a
suivie jusqu' ce jour. Mais, dans une dpche destine  tre place
sous les yeux de la rgente, il tait impossible de faire entrer
certaines considrations, de dvelopper certains aperus sans affaiblir
le caractre d'une communication faite au nom mme du Roi. Nous devions
donc, Monsieur le comte, vous laisser le soin d'exposer de vive voix 
la reine Christine bien des observations, bien des conseils dont l'effet
pouvait tre d'autant plus sr qu'ils lui seraient prsents, pour ainsi
dire, dans l'abandon d'un entretien confidentiel. C'est ainsi, par
exemple, qu'en discutant la question des Corts, vous n'omettrez point
de faire ressortir combien il est essentiel d'offrir, dans le mode de
formation de la reprsentation nationale et particulirement dans la
constitution de la Chambre haute, ces garanties d'indpendance lgale et
rgulire non moins ncessaires pour la stabilit du trne de la jeune
Isabelle que conformes aux principes d'une sage et vraie libert en
Espagne. A cet gard, notre opinion vous est connue. Vous devrez donc
saisir ou faire natre l'occasion d'en instruire la rgente. Vous aurez
galement  lui dmontrer de quelle importance il est que le pouvoir
soit compos d'lments parfaitement homognes. Jusqu'ici la composition
du cabinet n'a pas prsent cet accord de principes, cette identit de
vues sans lesquels l'autorit, partage, tiraille en sens divers, ne
peut avoir ni force, ni considration. Je ne m'tendrai pas davantage
sur ce sujet; vos rapports me prouvent que je n'ai nul besoin de
vous suggrer les arguments et les avis dont nous dsirons frapper
l'attention de la reine Christine.

Du reste, notre intention n'est pas que vous fassiez mystre  M. de la
Rosa du caractre gnral et de l'objet de la dmarche que le Roi vous
prescrit.


                                     V

               1 _Le duc de Broglie au comte de Rayneval_,

Paris, 23 mai 1835.

Monsieur le comte, j'ai reu les dpches que vous m'avez fait l'honneur
de m'crire jusqu'au n 32 inclusivement. Le gouvernement du Roi a
appris, avec un sentiment bien pnible, les dsordres qui ont agit
Madrid dans la journe du 11 et qui ont mis  une nouvelle preuve le
courage et le sang-froid de M. Martinez de la Rosa.

Il tait facile de prvoir que les derniers vnements de la Navarre, en
trompant les esprances qu'on avait fondes sur le gnral Valds pour
la conclusion de la guerre civile, augmenteraient en Espagne le
nombre des partisans d'une intervention franaise. Les esprits sont
naturellement ports, lorsque des circonstances difficiles viennent  se
prolonger,  adopter les moyens qui semblent pouvoir le plus promptement
y mettre un terme, sans beaucoup s'inquiter des inconvnients qu'ils
ont sous d'autres rapports. Ce qui nous surprendrait davantage, ce
serait que des hommes aussi clairs que les ministres de la rgente se
fussent laisss entraner  partager cette impression.

Ce n'est pas, Monsieur le comte, que je veuille prononcer ici d'une
manire absolue sur la question d'intervention; elle n'a pas t pose
et par consquent le conseil n'a pas t appel  en dlibrer. Si elle
se prsentait plus tard, notre dcision serait surtout dtermine par
l'apprciation des circonstances qui l'auraient fait surgir; mais sans
anticiper sur les ventualits, je crois devoir, ds  prsent, appeler
votre attention sur les graves objections que rencontrerait une pareille
mesure.

Les ministres de la rgente ne peuvent ignorer combien l'ide d'une
intervention est impopulaire en France. Sans parler mme des obstacles
qu'y apporteraient les passions des divers partis, la masse de la
nation, proccupe de fcheux souvenirs, n'y verrait qu'une occasion de
charges nouvelles et d'inextricables embarras; et le gouvernement du
Roi, en supposant qu'il lui ft possible de ne pas tenir compte de cette
rpugnance, encourrait une responsabilit d'autant plus pesante
qu'il n'aurait pas lui-mme une confiance absolue dans le succs de
l'entreprise pour laquelle il se rsignerait  la subir.

En Angleterre, une opposition bien autrement srieuse se prononcerait
contre l'envoi d'une arme franaise au del des Pyrnes. Rien,
peut-tre, ne serait plus propre  ranimer les vieilles jalousies
nationales. Le ministre actuel, quelles que fussent ses dispositions
personnelles, se verrait forc de s'associer au sentiment public; et
s'il voulait y rsister, il est plus que probable que la faible majorit
sur laquelle il s'appuie lui manquerait bientt, qu'une administration
prise dans d'autres rangs arriverait au pouvoir, et que, pour obira
l'impulsion qui l'y aurait porte, elle commencerait par rompre
l'alliance salutaire qui unit aujourd'hui l'Angleterre  la France et 
l'Espagne.

Ce qui n'est pas moins vident, c'est que les autres puissances de
l'Europe verraient l'intervention avec un dplaisir au moins gal;
c'est que sans la combattre ouvertement, elles s'attacheraient  nous
embarrasser dans des complications que la situation gnrale de l'Europe
rendrait faciles  faire natre. Sans doute cette considration ne nous
arrterait pas  elle seule; cependant, runie  toutes celles que je
viens d'indiquer, elle a bien aussi quelque poids.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'intervention condamne en France
et en Angleterre par l'opinion publique, repousse dans le reste de
l'Europe par la politique des cabinets, trouverait en Espagne mme de
nombreux contradicteurs, qu'elle terait en apparence au gouvernement
de la reine ce caractre de nationalit qui est la premire des forces
morales, et qu'au contraire, elle grandirait le parti de don Carlos,
en lui fournissant l'occasion de se prsenter comme le dfenseur de
l'indpendance du pays.

Une ncessit absolue expliquerait seule que le cabinet espagnol se
dcidt  braver de telles consquences en rclamant l'appui d'une arme
franaise. S'il avait perdu tout espoir de pacifier la Navarre par ses
propres moyens, s'il tait fond  se croire menac dans son existence
par les progrs de l'insurrection, nous comprendrions qu'en dsespoir
de cause, il ne recult pas devant une ressource aussi extrme.
Heureusement les choses n'en sont pas l,  beaucoup prs.

L'autorit de la reine n'a pas cess d'tre reconnue dans la presque
totalit de la monarchie. Presque partout, les tentatives faites en
faveur du prtendant ont t vigoureusement rprimes. Seulement
quelques petits districts montagneux, situs  une extrmit de la
Pninsule, ont pu, jusqu' prsent, grce aux difficults du terrain et
 l'nergie, bien connue de leur population, se maintenir dans un tat
de rvolte qui se rattache plutt  des griefs particuliers et locaux
qu' des passions et  des intrts communs  l'ensemble du pays. Un
chef habile y a runi, indpendamment des volontaires qui viennent
accidentellement grossir ses rangs, dix  douze mille hommes organiss
avec une sorte de rgularit bien qu'assez mal arms; il a de plus sous
ses ordres deux cents chevaux; il dispose de neuf pices de canon.

Avec cette force, et s'appuyant d'ailleurs sur les sympathies de la
population, il a jusqu' prsent russi  repousser les attaques de
troupes plus nombreuses, mais composes en majorit de jeunes soldats
inexpriments, et engages dans des positions o le nombre est assez
indiffrent, o l'artillerie et la cavalerie ne sont  peu prs d'aucun
usage. Mais il est vident que, s'il voulait sortir de ses montagnes, il
perdrait les avantages qui font sa supriorit, et qu'il se verrait
mme abandonn, par le plus grand nombre de ses compagnons d'armes; les
Navarrais, les Basques surtout, exclusivement attachs  leur sol, 
leur langue,  leurs institutions, et habitus de temps immmorial 
se considrer comme un peuple distinct du reste de l'Espagne, ne
consentiraient certainement pas  aller se battre loin de leurs foyers,
pour une cause qui ne serait plus celle de leurs franchises et de leurs
privilges.

Zumalacarreguy, lorsqu'il le voudrait, ne russirait pas  les entraner
en Castille, et il ne le voudrait pas parce qu'il sent trs-bien qu'au
milieu des vastes plaines qui couvrent le pays, ses chances de succs ne
seraient plus les mmes.

L'insurrection de la Navarre et de la Biscaye n'a donc en elle-mme rien
de directement menaant pour le trne de la reine Isabelle. Sans doute
par l'effet moral qu'elle produit sur le reste de l'Espagne, elle
constitue un danger que je ne prtends pas mconnatre; elle entretient
une funeste agitation; elle rveille les esprances des partis et leur
ouvre des chances. Il est important, il est pressant d'y mettre un
terme; mais encore une fois, l'tat des choses n'a pas ce caractre
d'urgence dsespre qui ne permet plus de s'arrter au choix des
moyens; et le dcouragement qui porterait le gouvernement de la rgente
 proclamer sa propre impuissance, en demandant notre intervention, ne
serait nullement justifi.

Ce n'est pas certes que nous voulions lui refuser l'appui et les secours
qu'il dpend de nous de lui accorder, sans compromettre  la fois ses
intrts et les ntres, si intimement unis dans cette question. Entre
une intervention arme et ce que nous avons dj fait pour lui, il
existe des termes moyens qui concilieraient bien des difficults. Ce
n'est pas au gouvernement du Roi qu'il appartient de les dsigner au
cabinet de Madrid; nous pouvons tre mauvais juges de ce qu'exigent et
de ce que comportent les ncessits de sa situation; mais si, cartant
des ides d'intervention que rien ne justifierait en ce moment, il
s'adressait  nous avec confiance pour nous faire part de ses vues et de
ses besoins, pour nous indiquer ce qu'il pense que nous pourrions faire
pour lui, la question se prsenterait sous un tout autre aspect. Ce que
nous lui demandons avant tout, c'est de ne pas ter  la cause de la
jeune reine, le caractre de l'indpendance et de la nationalit; c'est
que l'emploi des ressources que le gouvernement espagnol obtiendrait de
ses allis ne ft dirig que par des mains _espagnoles_.

Quelles que soient les propositions que l'Espagne jugerait  propos de
nous faire, il serait essentiel qu'elle les communiqut en mme temps
aux deux autres puissances qui ont pris part au trait du 22 avril, et
que dans une proportion quelconque, elle rclamt aussi leur concours ou
au moins celui de l'Angleterre. Tout ce qui tendrait  mettre hors de
doute le maintien de ce trait, et  y rattacher la suite des mesures
qui pourraient tre adoptes, serait d'une bonne politique: les raisons
en sont trop videntes pour que je croie ncessaire de les dvelopper.


              2 _Le duc de Broglie au comte de Rayneval_.

Paris, le 14 juillet 1835.

Monsieur le comte, j'ai reu les dpches que vous m'avez fait l'honneur
de m'crire sous la date des 1er, 2 et 3 juillet.

Le gouvernement du Roi voit avec regret qu' Madrid on ne s'est pas fait
encore une ide exacte de la nature des motifs qui l'ont port  refuser
d'intervenir directement dans les affaires d'Espagne. Par une fausse
interprtation des termes dans lesquels il a exprim ce refus, on semble
s'attacher  n'y voir qu'un ajournement provisoire; on semble croire
qu'un examen plus approfondi de la situation de la Pninsule et de plus
pressantes instances de la part du cabinet espagnol pourraient, dans
l'tat actuel des choses, nous faire revenir sur notre dtermination.

C'est une erreur, Monsieur le comte, qu'il importe de dissiper. Sans
doute le gouvernement du Roi n'a pas entendu tablir pour tous les cas
la doctrine absolue de la non-intervention; il n'a pas voulu poser en
principe qu'il n'et pas pu, qu'il ne pourrait pas se prsenter un jour
des circonstances o l'intervention serait  la fois avantageuse pour
la France et pour l'Espagne, et par consquent lgitime: c'est pour
rserver ces ventualits tout hypothtiques que nous avons donn
 notre refus la forme circonspecte qui parat avoir tromp le
gouvernement espagnol. Mais tel a t notre unique but, et l'on aurait
tort d'attribuer un autre sens aux expressions que nous avons employes.

Il importe que l'on en soit bien convaincu. Avant de nous arrter au
parti que nous avons pris, nous avions mrement examin tous les cts
de la question: nous nous tions rendu compte de toutes les chances
probables et possibles, et ce n'est qu'aprs une dlibration
approfondie que notre choix s'est arrt sur la mesure que nous avons
juge, non pas exempte de tout inconvnient srieux, mais sujette  de
moins graves objections que toutes les autres.

Ce serait donc vainement qu'on essayerait, par des considrations de
dtail, tires de la position particulire du gouvernement espagnol,
d'branler notre dcision. Outre que ces considrations ne changent rien
au fond de la question et qu'elles rentrent d'ailleurs plus ou moins
dans celles qui nous avaient d'abord t prsentes, elles ne sauraient
videmment prvaloir contre les motifs que nous avons puiss dans les
intrts les plus essentiels de la France.

Toute insistance nouvelle  cet gard serait donc plus qu'inutile. Tout
ce qui tendrait  prolonger l'illusion du gouvernement espagnol, et 
lui faire tenter dans ce sens de nouveaux efforts, n'aurait d'autre
rsultat que d'amener, entre lui et nous, de pnibles explications,
et en mme temps d'imprimer  sa marche cette incertitude si propre 
paralyser toute dtermination vigoureuse, et de l'empcher d'employer
utilement les ressources trs-relles dont il peut disposer et celles
que nous lui offrons, en l'entretenant dans l'espoir trompeur d'un
secours qu'il ne recevra pas.

C'est  vous, Monsieur le comte, qu'il appartient de ramener le cabinet
de Madrid  une plus juste apprciation du vritable tat des choses. Je
ne saurais trop vous recommander d'y travailler de tous vos moyens.


                                    VI

                _1 A Monsieur Guizot, dput,  Paris_.

Alger, le 27 mai 1836.

Monsieur,

Les colons d'Alger se souviennent avec reconnaissance que dans les
dangers qui, l'anne dernire, menacrent si vivement leur existence,
votre crdit et la puissance de votre parole dcidrent du succs de
leur cause que vous aviez identifie  celle de la France elle-mme.
Alors ils se livrrent  leurs travaux, anims par l'esprance, cet
aliment de tous les tablissements naissants, et le seul qui puisse
amener l'entier dveloppement de la colonisation. Lorsqu'ensuite,
dans l'intervalle des deux sessions, les adversaires de la colonie
annoncrent de nouvelles hostilits, notre confiance dans l'intrt que
vous nous aviez tmoign nous empcha d'abord de concevoir de srieuses
alarmes; comment d'ailleurs nous persuader qu'aprs la solennelle
reconnaissance de nos possessions d'Afrique, on viendrait, ds l'anne
suivante, renouveler des attaques auxquelles rsisterait  peine une
colonie mieux affermie que la ntre? Malgr toutes nos esprances, nous
sommes encore aujourd'hui forcs de combattre, et nous avons recours
 nos anciens dfenseurs. La _Socit coloniale_, dont la sollicitude
s'tend  tout ce qui importe aux intrts de la colonie, sait trop
combien votre parole a d'influence pour ne pas vous prier de faire
entendre  la tribune les arguments de raison et d'exprience qui, dans
votre bouche, ont dj obtenu de si grands succs en notre faveur. Notre
reconnaissance et nos remerciements seront un bien faible pris pour tout
ce que nous vous devons; mais la gloire de faire triompher une cause si
chre  la patrie et  l'humanit est une noble et belle rcompense qui
suffit aux grandes mes, et que les hommes  haute pense ont toujours
ambitionn d'obtenir.

Nous avons l'honneur de vous adresser les renseignements que nous avons
pu recueillir sur les progrs de la colonie, persuads que votre talent
saura les faire valoir et que le vote de la Chambre, en dissipant
nos inquitudes, consolidera notre avenir et vous donnera un nouveau
triomphe.

Daignez agrer,
Monsieur,
l'assurance de notre trs-haute considration.

CH. SOLVET, ROZEY, FILHON,
Vice-Prsident. Vice-Prsident. Prsident.


                           2 _Les mmes au mme_.

Alger, le 29 juin 1836.

Monsieur,

Dans la discussion de la Chambre des dputs qui vient de fixer, il
faut du moins l'esprer, le sort de la colonie d'Alger et l'attacher
irrvocablement  la mre patrie, vos paroles aussi sages que
bienveillantes nous ont convaincus que nous avions eu raison de fonder
notre espoir sur votre patriotisme et sur votre loquence. Avec un appui
tel que le vtre, nous sommes dsormais confiants dans l'avenir. La
Socit coloniale, vivement mue  la nouvelle du succs de la cause
d'Alger, n'oublie point  qui elle doit son triomphe; elle s'empresse
de vous offrir ici le tmoignage de sa reconnaissance, et elle
s'enorgueillit de vous compter parmi les plus fermes soutiens d'un
pays dont vous avez si bien reconnu l'importance pour la France et
l'humanit.

Veuillez agrer,
Monsieur,
l'assurance de notre haute considration.

_Le prsident de la Socit coloniale_,
FILHON.

ROZKY, CH. SOLVET.
_Premier vice-prsident. Vice-prsident._



                                   VII

                  _Histoire de l'abbaye du Val-Richer._

(Tir de _l'Histoire du diocse de Bayeux_, de M. Hermant, cur de
Saint-Pierre de Maltot; l'ouvrage a t commenc vers 1705 et termin
en 1726. Il forme trois volumes in-f, dont le premier seulement a t
imprim; les deux autres manuscrits sont  la bibliothque de Caen.)

L'glise du Val-Richer tient  gloire que sous le gouvernement de
l'abb Robert Ier du nom, Thomas Becquet, archevque de Cantorbry et
chancelier d'Angleterre, qui reut la couronne du martyre en 1170,
fuyant la colre de son prince, s'y soit rfugi pendant un temps
considrable, portant l'habit de Cteaux qu'il avait reu des mains du
souverain pontife, et s'occupant, comme les autres,  la prire, au
travail des mains, aux veilles et aux plus pnibles exercices de la vie
pnitente et religieuse. Elle avait mme conserv les ornements sacrs
dont il se servait  clbrer le saint sacrifice de la messe comme une
relique prcieuse; mais ils en ont t dpouills par la barbarie que
les calvinistes exercrent en 1562 sur ce qu'il y avait de plus digne de
respect et de vnration. On montre encore, dans un petit bois qui est
proche de l'abbaye, le lieu o il se retirait souvent pour s'occuper de
la contemplation des choses clestes.


                                    VIII

               1 _Le ministre des affaires trangres 
                  M. le comte de Rayneval , Madrid_.

Paris, 12 dcembre 1835.

Monsieur le comte, je vois par votre dpche du 4 dcembre, n 96, que
M. de Mendizabal tait  la veille de conclure avec M. Villiers un
trait de commerce, et que dj la plupart des articles en taient
rdigs. A cette occasion, vous me demandez de vous faire promptement
connatre les intentions du gouvernement du Roi. Je vous adresserai
trs-incessamment, Monsieur le comte, des instructions dtailles sur
la matire; mais il me semble qu'en attendant vous pouvez invoquer
positivement,  titre de rserve, auprs de M. de Mendizabal, la clause
de nos traits avec l'Espagne qui nous assure le traitement de la nation
la plus favorise. Cette clause est formelle, premptoire, et nous donne
le droit de revendiquer hautement pour nous-mmes les avantages qui
seraient accords aux Anglais dans la convention dont vous m'avez
entretenu.

Agrez, etc.


              2 _Le ministre des affaires trangres 
                 M. le comte de Rayneval,  Madrid_.

19 dcembre 1635.

Monsieur le comte, j'ai reu les dpches que vous m'avez fait l'honneur
de m'crire jusqu'au n 98 inclusivement.

Le gouvernement du Roi donne la plus entire approbation  la marche
que vous avez suivie pour empcher que les intrts franais ne fussent
lss par les arrangements commerciaux qui se ngocient entre l'Espagne
et l'Angleterre. Vous avez trs-bien compris que, pour empcher un
rsultat aussi fcheux, il ne suffisait pas de nous associer, d'aprs
les traits qui nous assurent le traitement de la nation la plus
favorise, aux stipulations accordes  l'Angleterre, qu'une galit
apparente pourrait n'tre autre chose que l'ingalit la plus absolue,
et que cette hypothse deviendrait, par exemple, une ralit dans le cas
o les rductions de droits porteraient sur des produits appartenant
exclusivement ou seulement d'une manire plus particulire  l'industrie
britannique. De pareilles rductions devraient videmment tre
compenses par d'autres, dont les marchandises franaises seraient 
leur tour l'objet. Je dois supposer que c'est l le sens de la promesse
contenue dans le billet de M. Mendizabal, et ma rponse le lui exprime.
En effet, ce serait faire injure  sa loyaut que de penser que, sous
l'apparence d'une dclaration satisfaisante pour nous, il nous aurait
simplement accord une garantie absolument illusoire et d'autant plus
superflue que, comme je le faisais remarquer tout  l'heure, elle est
explicitement contenue dans les traits qui nous ont donn le droit de
rclamer le traitement de la nation la plus favorise.

Je suis loin, d'ailleurs, de penser que le moment soit opportun pour la
conclusion des ngociations commerciales entames  Madrid. Le seul fait
de leur existence a dj donn en France une consistance fcheuse 
l'opinion qui ds le premier moment, avait reprsent M. Mendizabal
comme port  s'appuyer de prfrence sur l'Angleterre, et  diriger
dans ce sens toutes ses combinaisons. Le seul moyen assur de dtruire
peu  peu ces proccupations, ce serait d'abandonner compltement les
ngociations dont il s'agit. Vainement dira-t-on que, lorsqu'elles
seront termines, leur rsultat dissipera toutes les inquitudes
et calmera toutes les susceptibilits en prouvant qu'elles ont t
conduites dans un esprit galement favorable  tous les allis de
l'Espagne. Quel que ft ce rsultat, quelque soin qu'on pt mettre 
tenir, dans les modifications apportes au tarif des douanes, la balance
gale entre les intrts anglais et franais, cette galit ne saurait
tre assez vidente pour qu'il ne s'levt aucune rclamation de la part
de ceux des intresss qui,  tort ou  raison, se croiraient lss. On
peut tre certain que nos dpartements mridionaux, qui dj subissent
impatiemment les sacrifices imposs  leur commerce par l'appui que
nous prtons  la cause de la reine Isabelle, accueilleraient avec
empressement les bruits rpandus par la malveillance ou par la
prvention sur le dommage, peut-tre imaginaire, dont ces innovations
deviendraient pour eux la source. La polmique si vive souleve dans nos
journaux du Midi par les rcriminations imprudentes autant qu'injustes
qu'on s'est permises  Madrid contre les prtendues facilits accordes
 la contrebande en faveur de don Carlos, prendraient bientt un nouveau
degr de virulence; plus que jamais le gouvernement du Roi y serait
accus de sacrifier le commerce de la France  celui de l'Angleterre
en s'attachant trop scrupuleusement  l'observation des clauses de la
convention du 22 avril et des articles additionnels, et peut-tre se
verrait-il bientt dans l'impossibilit de rsister  des rclamations
qui s'appuieraient, en partie au moins, sur le sentiment bless de
l'orgueil national; peut-tre serait-il contraint, sinon d'abandonner,
au moins de modifier la ligne de conduite que son attachement sincre
pour la cause de la reine lui a, jusqu' prsent, donn la force de
suivre au milieu de tant de difficults.

C'est  M. Mendizabal  juger s'il est  propos de provoquer de telles
ventualits par des mesures que l'intrt de l'Espagne ne rclame
certainement pas en ce moment, et que celui de l'Angleterre permet
d'autant plus d'ajourner que, dans l'tat o est aujourd'hui la
Pninsule, le tarif des douanes, quelles qu'en soient les prescriptions,
n'oppose certainement pas aux mouvements du commerce de bien puissantes
barrires. Appelez sur ce point, je vous prie, l'attention de ce
ministre. Rptez-lui bien qu'il se flatterait vainement de l'esprance
d'obvier aux inconvnients que je viens de signaler en nous accordant
des avantages gaux  ceux qu'il accorderait  l'Angleterre. Une telle
galit n'tant pas de nature  tre mathmatiquement dmontre,
l'aveuglement des passions et des intrts serait toujours en mesure de
la nier...



                                    IX

                          _Discours de M. Guizot,
              ministre de l'instruction publique, pour la
                rentre des cours de l'cole normale._

Paris, 21 octobre 1836.

Messieurs,

Aprs le beau rapport que vous venez d'entendre, je n'ai qu' me
fliciter et  vous fliciter vous-mmes de l'tat de l'cole.

Dans toutes les parties, pour la discipline comme pour les tudes, le
progrs, de plus en plus marqu depuis six ans, s'est de nouveau affermi
et dvelopp. Je n'ai point de plus grand encouragement  vous offrir:
il n'est point d'efforts que ne mrite et ne rcompense un tel rsultat.
Votre vie actuelle, messieurs, est bien laborieuse; vos travaux sont
silencieux et presque obscurs; mais votre avenir est plein de grandeur;
oui, messieurs, de grandeur; c'est  dessein que je me sers de ce mot.
Une double carrire vous attend. Vous irez, au sortir de cette cole,
enseigner dans nos tablissements d'instruction publique ce que vous
apprenez aujourd'hui. Et non-seulement vous l'enseignerez, mais vous
l'enseignerez au nom de l'tat, institus par lui, et tenant de lui
votre mission. Ce principe, sur lequel repose l'existence mme
de l'Universit, s'enracine et s'tend de plus en plus dans nos
institutions et dans nos lois; il prside aujourd'hui  tout le rgime
de l'instruction primaire; il est consacr et dvelopp dans les
propositions nouvelles dont l'instruction secondaire a dj t
l'objet; il obtiendra, j'en suis sr, dans notre systme d'instruction
suprieure, la mme place et le mme empire. Il peut seul fonder
l'ducation vraiment nationale, l'instruction vraiment publique, et
en mme temps il se concilie merveilleusement avec les droits de la
libert. Vous parlerez, vous agirez, messieurs, au nom de ce principe;
et votre existence y puisera cette autorit, cette stabilit, cette
dignit, qui manent de la puissance publique et se rpandent sur tous
ceux qui parlent et agissent comme ses reprsentants.

Ce n'est pas tout, messieurs, et l'enseignement n'est pas votre seule
carrire. C'est aussi  vous qu'est, en quelque sorte, confie par
l'tat la culture dsintresse des lettres, des sciences, de la
philosophie, de l'histoire, de toutes les branches de l'activit
intellectuelle. Vous n'tes pas seulement chargs de distribuer par
l'enseignement les richesses dj acquises de l'esprit humain; vous
tes appels  les accrotre. Ces grandes oeuvres littraires et
scientifiques, cette recherche continuelle de la vrit, qui occupaient
jadis tant de savantes socits, tant d'illustres corporations, c'est 
vous surtout qu'elles appartiennent aujourd'hui; c'est vous qui avez 
recueillir ce noble hritage. Au milieu de cet empire toujours croissant
des destinations spciales, des professions spciales, qui caractrise
notre socit moderne, votre spcialit  vous, c'est la vie
intellectuelle; c'est l'amour pur, la culture libre de la vrit et de
la science. Leurs conqutes futures sont de votre domaine, aussi bien
que l'exploitation de celui qu'elles possdent dj. Il y a l je ne
sais combien de gloires inconnues qui vous attendent, et dont vous vous
emparerez, j'en suis sr, pour la France et pour vous.

N'en doutez pas, messieurs; ce double but de votre vie, cette double
carrire ouverte devant vous tendront de jour en jour votre importance
et celle de cette cole. La modestie actuelle de votre vie et de vos
travaux n'en touffera point la grandeur. Restez modestes, et soyez
pourtant confiants dans votre destine. Ayez des prtentions sages et
des penses hautes: vous en avez le droit. Je ne saurais prendre sur
moi de vous garantir l'accomplissement des voeux si lgitimes que vient
d'exprimer votre honorable chef pour rtablissement distinct, dfinitif
et suffisant de cette grande cole: mais je m'y emploierai de tout
mon pouvoir, et soyez srs que tt ou tard vous l'obtiendrez. L'cole
normale tiendra trop de place en France pour que la France ne lui donne
pas, sur notre sol et dans nos rues, la place dont elle a besoin.


                                     X

               _Le gnral comte de Damrmont  M. Guizot._

Marseille, le 10 dcembre 1836.

Monsieur le Ministre,

J'ai rendu compte au gouvernement de la mission que j'ai remplie par son
ordre prs de M. le marchal Clausel; mais l'intrt particulier que
vous avez pris  cette mission, et que vous avez bien voulu me
tmoigner au moment de mon dpart, celui que vous portez au sort de nos
possessions d'Afrique, me font un devoir de vous entretenir directement
des rsultats de mon voyage  Alger. Je suis d'ailleurs encourag par la
bont avec laquelle vous avez toujours accueilli mes observations sur
les questions qui se rattachent  ce grave sujet.

Vous avez eu sans doute connaissance de mes rapports  M. le ministre
de la guerre; j'ai prsent, autant qu'il a dpendu de moi et que
ma position me le permettait, le tableau exact de la situation des
affaires; et comme cette situation tient en partie au systme suivi
jusqu' prsent, en partie aux hommes qui mettent ce systme en
pratique, il a fallu parler autant des personnes que des choses. C'a
t un devoir souvent pnible, car il y avait de tristes rvlations 
faire.

Au surplus je n'ai rien dit qui ne ft  peu prs connu; la notorit
publique avait formul ces imputations plus ou moins prcises, et le
plus souvent je n'ai fait qu'ajouter un tmoignage plus direct et plus
authentique  ceux qui taient acquis dj.

Vous apprcierez, Monsieur le ministre, les motifs qui m'empchent,
mme avec vous, mme dans cette communication toute confidentielle,
de m'appesantir sur des dtails d'un certain ordre, pour m'occuper
exclusivement du systme appliqu  l'Afrique, et de celui qu'il
conviendrait d'y substituer.

J'ai eu l'honneur de vous exposer dj ma pense  cet gard et la
satisfaction de voir qu'elle avait votre approbation et se trouvait
entirement conforme  vos vues personnelles. Tout ce que j'ai vu en
Afrique, tout ce que j'ai entendu, tout ce que j'ai recueilli n'a fait
que confirmer et rendre en moi plus profonde la conviction que le seul
systme capable de produire des fruits est celui d'une occupation
restreinte, progressive, pacifique dans son esprit, tel que vous
l'avez si bien conu et l'avez proclam  diverses reprises devant les
Chambres.

Nous tablir  Alger d'abord, et aux points les plus importants de la
cte ou du territoire; choisir ces points en petit nombre suivant la
nature et la configuration du sol qu'ils dominent et la facilit que
l'on aurait  les dfendre et  les cultiver, comme Alger et Bone, ou
par leur position topographique si elle est favorable aux relations avec
l'intrieur du pays, aux influences qu'il convient d'y crer ou d'y
exercer, comme Oran; nous tablir sur ces points d'une manire forte,
puissante, permanente et faire de chacun une terre vritablement
franaise.

Ouvrir  la colonisation tout ce qui peut tre protg, mais protg
efficacement et toujours. Appeler les capitaux et l'industrie par
le plus infaillible des encouragements, par la plus puissante des
garanties, la scurit matrielle; crer des populations de race
europenne, qui soient  nous par le sang et par l'intrt; faire de
ces populations des centres de puissance et, un jour, de richesse, sur
lesquels puisse se fonder et s'appuyer en tout temps notre action sur le
reste du pays.

De l, former des relations amicales avec les indignes, acheter leurs
denres, et les encourager  produire en ouvrant un dbouch  leurs
productions; les attacher au travail par l'appt du gain auquel ils sont
trs-sensibles; les attacher  la terre par le travail,  la paix et
 l'ordre par la proprit et les intrts matriels. Les voir, sous
l'aiguillon de ces intrts, se mler  nous perfectionner leurs
cultures, leurs procds, leur industrie  l'imitation des ntres,
s'imprgner peu  peu de nos habitudes, de nos moeurs, de notre
civilisation, et bientt nous tre soumis autant par leurs besoins que
par la crainte de notre puissance.

Joindre ainsi  la colonisation agricole, partout o elle pourra
s'tablir sous une protection assure, la colonisation commerciale
partout o les indignes viendront changer avec nous leurs produits.
Rconcilier la population conquise avec la population conqurante, en
leur donnant les moyens de vivre  ct l'une de l'autre dans l'change
des services mutuels; tel est le rsum de ce systme qui est fond,
 mon sens, sur l'apprciation la plus exacte des choses, et qui n'a
besoin, pour russir, que d'application, de suite et de tenue.

Ainsi conue, l'occupation peut s'accomplir avec les seules ressources
que les Chambres paraissent rsolues d'y consacrer: comme conomie,
c'est un premier avantage; c'est un avantage encore en ce qu'on vite
les discussions que ne manque jamais de soulever la demande de nouveaux
sacrifices, et qui tiennent le sort de la colonie dans un tat
constamment prcaire.

Nous n'occuperons que ce que nous pourrons garder et dfendre; mais
proportionnant l'occupation aux forces dont nous disposerons, et,
concentrant ces forces sur le petit nombre des points dtermins, sur
ces points nous serons matres;--sur tous les autres nous agirons et
nous influerons par des intelligences pratiques avec soin en mettant 
profit les divisions si nombreuses entre les populations indignes, les
rivalits si frquentes entre les chefs,--par les moyens de sduction
employs  propos,--au besoin, par la force des armes dans les cas
graves seulement, lorsqu'il s'agira de chtier une tribu hostile ou de
protger une tribu amie: mais ne faisant plus la guerre de conqute, les
occasions de recourir aux armes seront rares, et quand nous tiendrons
les indignes par leurs intrts matriels, nous aurons un moyen
puissant d'action, et la seule menace de rompre avec eux toutes
relations et de leur fermer nos marchs les maintiendra dans une
salutaire apprhension.

Cependant notre tablissement en Afrique s'enracinera dans le sol; il
prendra un caractre stable et produira, dans un temps prochain, des
rsultats rels qui seront la rcompense et l'absolution des sacrifices
dj faits, et un encouragement pour les sacrifices qui resteront 
faire.

Pour mieux apprcier ces ides, il faut voir les effets produits par
les ides opposes dans l'application qui en a t faite  la colonie
d'Alger.

On a multipli les expditions militaires; on a pris bien des villes; la
plupart ont t aussitt abandonnes et l'ennemi qu'on en avait chass y
est immdiatement rentr. On a occup Bougie; on y a laiss une garnison
nombreuse; on y a construit  grands frais de magnifiques ouvrages
militaires; que protgent-ils, que dfendent-ils? On a mis enfin
garnison  Tlemcen; elle est bloque dans la Casbah; quelle en est
l'utilit? Mais cette garnison, qui est de 300 hommes, oblige  faire
tous les six mois une expdition pour la ravitailler. En ce moment, une
nouvelle expdition de 5,000 hommes doit tre partie d'Oran avec toutes
les chances de la guerre et d'une saison excrable, pour ravitailler les
500 hommes de Tlemcen.

Mais ces expditions diverses, qui toutes ont cot tant d'hommes
prissant par l'ennemi ou par les maladies, et d'normes dpenses de
matriel, expditions qui n'ont laiss aucun rsultat dans les lieux
mmes o elles s'accomplissaient, ont-elles eu du moins une salutaire
influence sur l'esprit des indignes? ont-elles augment la scurit
dans les lieux primitivement occups? Au contraire, les indignes ne
nous attaquent ni avec moins d'audace, ni avec moins d'acharnement;
 Oran,  Bone,  Alger mme, le rayon qui tait  l'abri de leurs
atteintes se resserre chaque jour davantage; on allait sans danger, il
y a deux ans,  12 lieues d'Alger et  15 de Bone; on peut  peine
aujourd'hui sortir des murs impunment, et nos courses perptuelles, en
irritant les Arabes, loignent d'eux toute ide de pacification et
de bonne intelligence possible, et les entretiennent dans un esprit
constant d'hostilit et de guerre.

Aujourd'hui on marche  Constantine; mais Constantine prise, que
fera-t-on? On y laissera garnison franaise; mais pour cette garnison,
il faudra faire ce qu'on fait pour celle de Tlemcen, c'est--dire
tablir  Bone un corps nombreux de troupes qui, tous les six mois, se
mettra en mouvement pour aller ravitailler la garnison de Constantine.

Pour continuer un pareil systme il ne faudrait pas moins de cinquante
mille hommes; mais n'ayant que des ressources limites et voulant
occuper trop de points  la fois, il faudrait prendre sur un point les
forces que l'on envoie sur un autre et mettre en pril celui qu'on
dgarnit. Les indignes reprennent alors courage et reviennent: les
colons, s'il en est qui eussent fond des tablissements, s'alarment
et tombent dans un dcouragement profond. Aussi il n'y a nulle part ni
stabilit, ni scurit, et tout est  recommencer chaque jour.

Pour aller  Constantine on a dgarni Alger, et les Arabes ont para
aussitt sous les murs de la ville. S'ils savaient s'entendre, s'ils
taient bien dirigs, cette imprudence pouvait avoir le plus dplorable
rsultat: ainsi donc Alger a t compromis; que produira la prise de
Constantine pour racheter un si grand risque? et qu'a produit la
prise de Bougie, de Tlemcen, de Mascara, de Mdah? perte d'hommes et
d'argent, occasion perptuelle de dpenses et rien pour le progrs de
notre tablissement en Afrique.

Ces ides sont celles de tout ce qui dans Alger a quelque intelligence
des choses, et a port dans le pays des penses d'avenir et d'autres
intrts que ceux de l'intrigue.

On y a vu avec peine l'expdition dernire; on a remarqu avec regret
cette persvrance dans un systme dont on est, l plus qu'ailleurs, en
position de reconnatre les dsastreux effets.

Je ne puis m'empcher d'en faire moi-mme l'observation; cette
expdition va crer une difficult de plus pour le retour  une
direction que je crois seule raisonnable et bonne; Tlemcen, Bougie et
tant de points dont l'occupation est incompatible avec cette direction
sont dj des difficults relles. Abandonner ces divers points ne sera
pas sans danger, d'une part, au regard des indignes qui, voyant dans
cette retraite la preuve de notre faiblesse et de notre instabilit,
redoubleraient d'ardeur; d'autre part, au regard de l'opinion publique
en France, opinion qui est souvent d'une susceptibilit si peu claire.

Si l'on n'y prend garde, chaque jour augmentera le nombre des
difficults de cette nature.

L'tat actuel des choses en Afrique prsente cette anomalie singulire.
Le gouvernement a conu l'occupation sous un point de vue spcial.
L'homme qui reprsente  Alger le gouvernement et qui est charg
d'excuter sa pense, a conu lui-mme cette occupation sous un point de
vue tout contraire, de sorte que l'excution est une lutte secrte, mais
perptuelle, avec la pense suprieure, qui est cense dirigeante. Mais
comme celui qui est en Afrique a l'avantage de la position, et que
c'est par ses rapports que le gouvernement connat les choses, il
doit ncessairement les prsenter dans un sens favorable  ses ides
personnelles, et le gouvernement se trouve rduit,  son insu,  agir
contre ses propres intentions. Rsiste-t-il? on intresse l'opinion
populaire. Or, vous savez, Monsieur le ministre, avec quelle facilit
elle se laisse prvenir, et devient une puissance  laquelle on fait des
concessions souvent regrettables.

C'est ce qui est arriv pour l'expdition de Constantine; on a dit bien
haut, on a rpt et fait rpter qu'elle tait ncessaire, et il a
fallu la laisser faire. Mais aprs cette ncessit, on en trouvera
d'autres; et de concession en concession, le gouvernement peut se
trouver entran  tel point qu'il ne pourra plus revenir sur ses pas,
et n'aura plus qu' choisir entre ces deux partis; entrer pleinement
dans un systme qui n'est pas le sien, qui est dsastreux, qui demande
des sacrifices incalculables, et consentir  tous ces sacrifices, ou
bien abandonner la colonie.

J'ai dit au sujet de l'expdition de Constantine ma pense au
gouvernement, tant sur la ncessit et sur l'utilit si quivoques de
l'expdition que sur le danger de l'entreprendre  pareille poque. J'ai
mme exprim sur son rsultat des craintes srieuses en m'opposant au
dpart du duc de Nemours. Malheureusement des bruits rpandus depuis
quelques jours, et dont le retentissement a d parvenir  Paris 
l'heure o je vous cris, ont dj donn  mes paroles une confirmation
qui va bien au del de mes prvisions, et qui ne se vrifiera pas
autrement, je l'espre.

Ces bruits, l'absence prolonge de nouvelles de l'arme expditionnaire,
l'anxit qui en est la suite, la dmonstration que les Arabes sont
venus faire rcemment jusque sous les murs d'Alger, l'alarme qui en est
rsulte, ces circonstances ont ranim l'intrt qui s'attache  la
question d'Afrique. La session des Chambres tant prs de s'ouvrir sous
l'impression de tant de proccupations pnibles, il est protable que
cette impression se reproduira dans la discussion de l'adresse.

La question d'Afrique vous regarde principalement, Monsieur le ministre;
c'est  vous qu'elle appartient spcialement; c'est, comme vous me
l'avez dit un jour, votre affaire propre. Ce sera donc sur vous que
tombera le soin de rpondre aux interpellations dont elle ne peut
manquer de devenir le sujet, et de calmer les incertitudes que les
vnements rcents ont reportes sur le sort de nos possessions.

Vous aurez donc  protester encore des intentions formelles et
irrvocables du gouvernement, car telle est la fatalit attache  cette
question, malgr les assurances donnes chaque anne, chaque discussion
annuelle ramne la ncessit de renouveler ces assurances. Les
dclarations de M. le marchal Soult n'en ont pas dispens M. Thiers, et
celles de M. Thiers ne vous en dispenseront pas vous-mme; il semble,
malgr tant d'assurances et de dclarations ritres et malgr le
temps, que les choses seront toujours en question.

Ce n'est pas que le pays doute de la sincrit des paroles qui lui ont
t adresses, ni des intentions du gouvernement. Mais voyant que rien
encore ne sanctionne ces paroles et ces intentions, que les envois
de troupes et les expditions se multiplient, que les dpenses
s'accumulent, mais sans progrs positif, qu'au contraire les choses
semblent reculer au lieu d'avancer, n'apercevant rien qui tmoigne
d'une ide d'tablissement et d'avenir, il demande  ces dclarations
solennelles une garantie qu'il ne trouve pas dans les faits, et qui,
sans l'appui des faits, sera toujours bien insuffisante.

Cette fois, la dclaration du gouvernement passant par votre bouche
empruntera de l'autorit de votre caractre une force nouvelle. Mais
pour balancer le fcheux effet produit par ce qui vient de se passer
en Afrique, pour dtruire des prventions qui ont t, il faut bien le
dire, servies et entretenues avec perfidie, il est indispensable que
cette dclaration soit aussi explicite dans ses termes qu'absolue dans
son sens. Vous aurez donc, Monsieur le ministre,  rpter hautement
qu'Alger appartient  la France, et que le gouvernement est rsolu 
faire tous les sacrifices ncessaires pour assurer au pays tous les
avantages qu'il doit attendre de cette possession.

Cette dclaration faite, peut-tre serait-il prudent de ne pas entrer
dans les dtails du systme restrictif que le gouvernement, dans
sa pense, croit devoir appliquer  l'Afrique. Le public comprend
gnralement mal les restrictions; il saisit mieux les ides absolues,
parce qu'elles sont plus simples; si vous parlez de restriction, il y
aura une arrire-pense d'abandon; on dnaturera pour lui le sens de
vos paroles, comme on a cherch  le faire dj une fois  propos de ce
discours si juste, si vrai, si lev, que vous avez prononc dans la
session dernire sur la question d'Alger.

Le systme d'occupation est d'ailleurs un fait d'excution auquel la
Chambre parat ne s'attacher que mdiocrement. L'approbation qu'elle a
donne, il y a deux ans, aux principes poss devant elle  ce sujet, n'a
pas empch qu'elle n'ait absous le marchal Clausel de s'tre cart de
ces principes; c'est donc affaire  rserver pour les rapports entre le
ministre et celui qu'il charge d'excuter ses intentions, les Chambres
n'ayant souci que de la dpense et du rsultat dfinitif.

Mais dans la situation dlicate o se trouve en ce moment la question
africaine, il importe de ne rien dire dont on puisse abuser pour
augmenter les dfiances auxquelles les esprits ne sont que trop enclins
en ce moment, ni surtout qui discrdite d'avance les mesures que le
gouvernement pourra prendre pour aviser  une meilleure direction des
affaires de la colonie.

Vous excuserez, Monsieur le ministre, la libert avec laquelle je vous
parle de choses pour lesquelles il n'est pas certainement d'inspiration
meilleure que celle de votre prudence. Mais rcemment arriv d'Alger, et
encore sous l'impression de tout ce que j'ai vu, habitant une ville qui
tient  l'Afrique par les liens multiplis de ses intrts et de
ses esprances, et o tout ce qui se passe de l'autre ct de la
Mditerrane a un retentissement si direct, j'ai cru que les indications
recueillies dans cette double position seraient pour vous de quelque
prix. Si je m'tais tromp, vous me pardonneriez d'avoir pris trop
 coeur peut-tre une question  laquelle ont d m'attacher
particulirement la mission dont j'ai t rcemment charg, et la
manire dont cette mission me fut confre.

Je dsire avant tout que vous trouviez dans ma dmarche la marque de ma
haute dfrence et du respect avec lequel j'ai l'honneur d'tre,

Monsieur le ministre,
Votre trs-humble et trs-obissant serviteur.
Le lieutenant gnral, pair de France,
Sign: Comte DAMRMONT.


                                    XI

_Plan et notes pour la discussion du projet de loi sur la disjonction
des poursuites dans le cas de crimes imputs  des personnes civiles et
 des militaires_ (1837).

Messieurs,

Un jour viendra o les causes qui nous divisent auront disparu, o les
passions qui nous agitent se seront teintes, o ce que nous voyons, ce
que nous faisons sera de l'histoire.

On lira alors qu'au sortir d'une grande rvolution, aprs je ne sais
combien d'meutes, de conspirations et d'insurrections, le gouvernement
de la France, son Roi, ses institutions, ont t attaqus en plein jour,
dans une ville de guerre, par des militaires qui ont emprisonn leur
gnral, lanc soldats contre soldats, rgiment contre rgiment, et que
cette rvolte militaire a t juge et absolument impunie.

On lira que ce n'tait pas l un fait isol ni l'unique preuve de
l'affaiblissement et de l'insuffisance des lois en pareille circonstance
ou dans des circonstances analogues.

On lira qu'en prsence de tels faits, au milieu de cette situation,
le gouvernement est venu demander aux Chambres.....quoi! des
lois d'exception, des peines plus rigoureuses, des pouvoirs
extraordinaires?... Non; mais simplement le renvoi des militaires
tratres ou rebelles devant les juges militaires.

Et on lira en mme temps toutes les colres, toutes les invectives,
les accusations effroyables, les prdictions sinistres dont,  cette
occasion et pour cette loi, le gouvernement a t l'objet.

Messieurs, je n'hsite pas  l'affirmer: on ne comprendra pas, on ne
s'expliquera pas, on ne croira pas!

Qu'y a-t-il en effet dans le projet de loi, je ne dirai pas qui
justifie, mais qui explique ces prdictions, ces accusations, ces
colres?

Rien, messieurs, absolument rien: rien du moins aux yeux des esprits
fermes et libres de prjugs.

Rien de contraire au droit essentiel,  la raison en soi,  la justice
ternelle.

Je crois au droit essentiel antrieur et suprieur au droit crit, qui
fonde le droit crit et n'en drive pas. Je veux le respecter partout.

Il est pleinement respect par le projet qui renvoie les militaires,
dans tous les cas o l'lment militaire domine dans l'acte, par-devant
les tribunaux militaires.

Cette juridiction est fonde sur la raison.

Spcialit extraordinaire de la situation des militaires.

Dans leurs crimes, deux lments, les deux lments constitutifs du
crime, 1 le tort moral, 2 le danger social sont tout autres que dans
les crimes commis par des civils.

Ncessit de juges capables de bien apprcier, 1 le tort moral: 2 le
danger social, c'est--dire capables de rendre justice et au prvenu et
 la socit.

De l la lgitimit essentielle, rationnelle, de la juridiction
militaire envers les militaires; elle est,  leur gard, de droit
naturel.

Rien de contraire au droit constitutionnel.

Mon respect profond pour la Charte.

Elle ne repousse en rien le projet:

1 Elle maintient pleinement la juridiction militaire, non comme une
juridiction exceptionnelle, mais comme le droit commun de certains
crimes, de certaines personnes.

Il n'y a d'exceptionnel que ce qui est transitoire, ce qui ne repose pas
sur un motif permanent et toujours raisonnable.

Les tribunaux militaires sont de droit commun, comme les tribunaux de
commerce, comme les tribunaux de police.

2 Mais la Charte, dit-on, attribue les dlits politiques au jury.

Quoi, tous, mme pour toutes les personnes, mme quand ils sont mls 
d'autres dlits?

videmment non.

Exceptions nombreuses quant aux personnes:

1 Les ministres; 2 les pairs; 3 la juridiction des Chambres et des
tribunaux dans certains cas d'offense; 4 certains attentats contre la
scurit de l'tat.

Tout cela est crit dans la Charte.

Mais il y a ici une autre circonstance.

Les dlits politiques commis par des militaires sont toujours ou presque
toujours mls de dlits militaires. Non seulement le dlit reoit de
la qualit de la personne un caractre tout diffrent; mais il est
complexe, mixte: il y a deux dlits.

En supposant que ces deux dlits ressortissent  des juridictions
diffrentes, laquelle des deux absorbera annulera l'autre? Faudra-t-il
que l'un des deux dlits demeure impuni? ou qu'il soit puni par une
juridiction  laquelle il n'appartient pas?

Tableau comparatif des dlits politiques et des dlits militaires
d'aprs les deux codes.

videmment la Charte ne prescrit rien  l'gard de ces dlits mixtes,
et on est parfaitement en droit de les renvoyer devant les juges
militaires.

Il y en a mille raisons d'intrt public.

3 La disjonction, c'est--dire le renvoi des divers prvenus  leurs
divers juges naturels, est au contraire la vraie, la seule solution
constitutionnelle de la difficult.

Jusqu'ici on n'a su que sacrifier absolument une juridiction  l'autre,
tantt la militaire  la civile, tantt la civile  la militaire.

C'est qu'en effet la lutte et le triomphe alternatif de deux principes
absolus ont t longtemps l'tat de la France.

On en voit ici une face particulire.

Il n'en est jamais rsult que l'anarchie ou le despotisme.

Il n'y a d'ordre vrai et durable, de libert vraie et durable qu'
condition d'accepter les diversits naturelles et leurs consquences. On
ne fait pas longtemps ni impunment violence aux faits et aux ncessits
sociales. L'uniformit, cette ide qui, par un faux air de grandeur,
sduit tant de petits esprits, comme dit Montesquieu, a fait beaucoup de
mal en lgislation comme ailleurs, et a entran beaucoup de dsordre et
d'oppression.

Il en faut sortir toutes les fois qu'une diversit naturelle le
commande. C'est l le vrai principe constitutionnel.

J'ai la religion du jury,--non la superstition;--point d'idoles.

Rien donc 1 dans le droit naturel;

2 Dans le droit constitutionnel, qui repousse le projet de loi.

4 On oppose un seul principe: l'indivisibilit des procdures, la
connexit des dlits.

Ce principe n'est ni de droit naturel, ni de droit constitutionnel. On
dit qu'il est dans la ncessit mme des choses.--Je le nie.

1 _Argument historique_. C'est, dit-on, le principe constant, ternel,
de notre lgislation.

Erreur. La diversit des comptences, et par suite la disjonction
des causes, selon la qualit, et la situation des personnes, est au
contraire l'ancien droit europen.

1 La lgislation et la comptence ont d'abord t toutes personnelles
et non relles;--droit antrieur au droit fodal.

2 Sous le droit fodal, la comptence fonde sur la qualit des
personnes,--nobles,--bourgeois,--ecclsiastiques,--chacun renvoy  son
juge.

La connexit des dlits et l'indivisibilit des procdures ont t le
moyen dont la royaut et le pouvoir judiciaire man d'elle se sont
trs-habilement et trs-heureusement servis pour lutter contre toutes
ces juridictions diverses, manes d'autant de prtentions diverses 
la souverainet; pour les abolir et tablir parmi nous cette unit de
nation, de souverain, de pouvoir et de droit qui a tant contribu  la
force et  la beaut de notre civilisation.

Je ne conteste jamais  mes adversaires leur part de vrit. Je rserve
la mienne et demande  la Chambre de les peser.

L'indivisibilit des procdures a t ainsi introduite dans notre droit
et nos moeurs.--C'est l son origine et la cause de son empire. Ce n'est
pas un principe historiquement ternel chez nous.

2 _Argument philosophique_. Ne pas entrer bien avant dans la
question.--Quelques observations fondamentales.

Quand un crime est commis par plusieurs personnes, deux faits essentiels
sont l:

1 L'unit du crime;

2 La diversit des auteurs.

Quand je dis l'_unit du crime_, ce langage est peu exact. Il y a dans
le crime autant de faits, c'est--dire autant de crimes que d'auteurs ou
de complices.

Et ces faits, ces crimes sont divers comme les criminels.

Mais j'accorde l'_unit du crime_.

La lgislation et la procdure criminelle peuvent prendre pour point
de dpart, pour ide dominante, pour rgle dirigeante l'un de ces deux
faits, soit l'unit du crime, soit la diversit des auteurs.

De l deux systmes diffrents:

1 La procdure gnrale et simultane;

2 La procdure individuelle et successive.

Et non-seulement ces deux systmes peuvent tre, mais ils ont t, ils
sont l'un et l'autre adopts et suivis dans la pratique:

La procdure gnrale et simultane en France;

La procdure individuelle et successive en Angleterre, au choix des
accuss, et le plus souvent adopte par eux.

Et le choix entre les deux systmes dpend surtout de l'ide qu'on se
fait de la situation des accuss et du parti qu'on en peut tirer pour
dcouvrir la vrit.

En France, c'est surtout des interrogatoires et des confrontations des
accuss qu'on se promet la dcouverte de la vrit.--Les accuss sont
des menteurs qu'il faut amnera confesser ou  voir clater devant eux,
et par eux-mmes, la vrit.

De l la ncessit de la procdure gnrale et simultane.

En Angleterre, on ne compte point, pour la dcouverte de la vrit,
sur ce qu'on peut tirer des accuss, de leurs aveux ou de leurs
contradictions. Ce sont des menteurs desquels il ne faut pas esprer la
vrit.--On ne compte que sur les tmoins.

De l la facult et l'adoption naturelle de la procdure individuelle et
successive.

Le premier systme a l'avantage de mettre le crime dans un jour plus
complet, plus clatant.--Il est plus systmatique et plus dramatique.

Le deuxime systme a l'avantage de serrer de plus en plus chaque
accus, de l'examiner plus spcialement, et d'amener  une apprciation
plus prcise de sa part dans le crime et de la peine qui lui revient.

Je ne compare pas les deux systmes; je les rapproche, surtout pour
faire pressentir leurs caractres essentiels. Je montre qu'ils peuvent
dcouler l'un et l'autre de la nature mme des choses, qu'ils sont l'un
et l'autre praticables et pratiqus, avec des consquences diverses
dans l'administration de la justice, mais qui ne menacent et n'altrent
nullement la justice elle-mme.

Je ne propose point d'abandonner en gnral le systme qui a prvalu
chez nous; malgr ses graves inconvnients, il a de grands avantages. Je
conclus seulement de tout ceci, mais je conclus fermement que, si des
motifs puissants et d'intrt public le conseillent, on peut, dans
certains cas, s'carter de ce systme et renoncer  l'indivisibilit de
la procdure sans offenser aucunement ni la raison, ni la justice, ni la
Charte, ni la possibilit pratique.

Ces motifs existent-ils aujourd'hui pour nous? L'tat actuel de la
socit et des faits conseille-t-il, commande-t-il le projet de
loi?--Rpondre  M. Teste et au reproche d'allguer la ncessit.

1 _Ncessit de raffermir la juridiction militaire_.

Pourquoi la loi est-elle prsente  l'occasion d'un fait?

J'ai dj rpondu  ce reproche  l'occasion des lois de septembre.
Un fait manifeste un besoin social prexistant; le public en est
frapp;--le gouvernement agit alors.--Ainsi on procde dans les pays
libres. C'est un hommage  la ncessit des convictions et  la libert
des intelligences.

Affaiblissement progressif de la juridiction militaire:

1 tat de sige en 1832.--Ne pas discuter le mrite de l'arrt.--Loi
propose.--Non avenue.--Lacune reste au dtriment de la juridiction
militaire;

2 Changement de jurisprudence de la Cour de cassation en matire
d'embauchage;

3 Verdict de Strasbourg.

Effroi gnral des chefs militaires--perte de la discipline et en effet:

1 Les dlits politiques des militaires sont essentiellement mixtes, et
mls de dlits militaires, et des plus graves, lesquels se trouvent
ainsi transfrs au jugement du jury.--La connexit des personnes
entrane les personnes militaires devant le jury.--La connexit des
faits lui livre galement les dlits militaires.

2 Les simples dlits militaires non mls de dlits politiques iront
devant le jury, par le seul fait d'une complicit civile.

Affaiblissement vident, abolition presque complte de la juridiction
militaire.

Elle n'est pas seule compromise.--Rappeler  la Chambre sa propre
impression  la nouvelle du verdict.--Ncessit des longs souvenirs, des
impressions profondes.--C'est la sagesse.--Danger de l'imprvoyance et
de l'oubli.

2 _Ncessit de raffermir l'esprit militaire_.

On parle de mfiance envers l'arme.

trange preuve de mfiance que de lui demander de juger elle-mme!

Dans l'arme comme partout, le gouvernement se mfie des mauvais et se
confie aux bons.--C'est son devoir.

L comme ailleurs, il sait les bons en immense majorit.

Mais il faut pntrer plus avant, et se rendre, de l'tat de l'arme
dans notre socit actuelle, un compte plus prcis.

1. L'arme est _nationale_, tire impartialement et aveuglment du sein
de la nation.

Donc les ides, les dissentiments qui existent dans la nation se
retrouveront dans l'arme. Il y aura des rpublicains, des lgitimistes,
une immense majorit de juste-milieu.

L'esprit militaire attnuera, fondra, absorbera beaucoup ces nuances.
Mais elles existeront. On pourrra y croire et tenter de les exploiter.

Il ne faut ni s'tonner et s'inquiter de ce fait, ni le mconnatre et
n'en tenir aucun compte.

2 L'arme est _oisive_.--Nous sommes en paix;--nous y resterons
longtemps.--L'inaction laisse, aux tentatives du dehors, plus de prise
sur l'arme, et aussi plus de place  l'activit non militaire des
esprits au dedans.

3 L'arme vit dans la mme atmosphre que les citoyens,--au milieu de
la publicit, de la libert de la presse--plus de cet isolement, de
cette vie toute spciale et clotre, et inaccessible, des armes
d'autrefois.--Tout pntre aujourd'hui dans l'arme,--tout agit sur
elle;--elle vit sous l'empire des mmes influences que la socit.

De tous ces faits nouveaux dcoule l'affaiblissement de l'esprit
militaire, de cet esprit spcial, puissant, qui inspire  l'arme des
ides, des sentiments, des habitudes qui lui sont propres.

Je ne dplore pas absolument ce changement. Il y a du bien, mais il y a
aussi du mal; il supprime des dangers anciens, mais il cre des dangers
nouveaux.

Ncessit absolue de l'esprit militaire:

1 Pour la force de l'arme au dehors et en cas de besoin.

Ce n'est pas le nombre, ce n'est pas mme l'ardeur qui font seuls la
force de l'arme. L'esprit militaire, le got nergique, l'habitude
profonde de l'tat militaire, sont sa premire force.

2 Pour l'ordre et la discipline de l'arme au dedans:

L'esprit militaire est le premier lment d'obissance et de discipline
dans l'arme; de mme que les lois pnales ne suffiraient pas, sans la
moralit publique,  maintenir l'ordre dans la socit, de mme les
salles de police et les prisons ne suffiraient pas, sans l'esprit
militaire,  maintenir la discipline dans l'arme.

3 L'esprit militaire a un ct moral trs-beau, ncessaire  ce titre,
et d'autant plus ncessaire que les vertus qu'il dveloppe sont plus
affaiblies dans la socit.--Ces vertus sont surtout:

Le respect de la rgle;

La fidlit au serment. Importance de ces vertus dans l'tat actuel
de la socit. Les laisserons-nous s'affaiblir aussi dans
l'arme?--Laisserons-nous s'affaiblir cet esprit militaire, en soi si
noble et si beau,  tant de titres si utile, si ncessaire? Non, non.

Tel serait pourtant l'invitable effet de l'affaiblissement de la
juridiction militaire. Les liens qui unissent les infrieurs aux
suprieurs dans l'arme en seraient trs-affaiblis; et nous ajouterions
ainsi  toutes les causes qui tendent dj  nerver l'esprit militaire,
 lui enlever son empire moral et pratique.

Ainsi la loi est:

1 Conforme  la raison, au droit naturel;
2 Conforme  la Charte, au droit constitutionnel;
3 Praticable;
4 Ncessaire pour raffermir:
     1 La juridiction militaire;
     2 L'esprit militaire.

Fera-t-elle tous ces biens-l?

Pas  elle seule, mais elle y concourra. Les bonnes lois ne dispensent
pas les gouvernements de la bonne conduite; mais la bonne conduite a
besoin de bonnes lois.

Nous en avons dj fait plusieurs. Elles n'ont pas tout fait. Elles ont
fait beaucoup. Il y a du mal, beaucoup de mal dans notre socit.--Mais
bien plus de bien, assez de bien pour vaincre le mal.--Mais la lutte
sera longue.

Rien ne finit vite dans les pays libres. La prolongation de la lutte est
la dmonstration de la libert.--Nous ne voudrions pas, quand nous le
pourrions, touffer la libert. Mais nous ne cesserons jamais de lutter
contre ses garements. Je la respecte, je l'aime.--Je ne la crains
pas.--Nous ne pouvons promettre aux honntes gens, aux bons citoyens, le
repos.--Nous leur promettons la victoire.

Des lois et des mesures modres appliques par des hommes
nergiques.--C'est ce qu'il faut aujourd'hui  notre socit.--C'est ce
que nous essayons de lui donner.


                                    XII

        _Projet d'adresse au Roi prsent par la commission_[37].

[Note 37: Cette commission tait compose de MM. Passy (Hippolyte),
Debelleyme, Guizot, de Jussieu, Etienne, Thiers, Mathieu de la Redorte,
de la Pinsonnire, Duvergier de Hauranne.]

Sance du 4 janvier 1839.

Sire,

La Chambre des dputs se flicite avec vous de la prosprit du pays.
Cette prosprit se dveloppera de plus en plus au sein de la paix que
nous avons maintenue, et dont une politique prudente et ferme peut seule
nous garantir la dure.

Sous un gouvernement jaloux de notre dignit, gardien fidle de nos
alliances, la France tiendra toujours dans le monde et dans l'estime des
peuples le rang qui lui appartient et dont elle ne veut pas dchoir.

Votre Majest espre que les confrences reprises  Londres donneront de
nouveaux gages au repos de l'Europe et  l'indpendance de la Belgique.
Nous faisons des voeux sincres pour un peuple auquel nous lie
troitement la conformit des principes et des intrts. La Chambre
attend l'issue des ngociations.

Vous nous annoncez, Sire, qu'en vertu d'engagements pris avec le
saint-sige, nos troupes sont sorties d'Ancne. Nous avons donn
d'clatants tmoignages de notre respect pour les traits, mais nous
regrettons que cette vacuation ne se soit pas effectue en des
circonstances plus opportunes et avec les garanties que devait stipuler
une politique sage et prvoyante.

Un dissentiment a clat entre votre gouvernement et la Suisse. Nous
dsirons qu'il n'ait point altr les rapports de vieille amiti qui
unissaient les deux pays, et qu'avaient encore resserrs les vnements
politiques de 1830.

C'est avec une profonde douleur que nous voyons l'Espagne se consumer
dans les horreurs de la guerre civile. Nous souhaitons ardemment que le
gouvernement de Votre Majest, en continuant de prter  la cause de
la reine Isabelle II l'appui que comportent les intrts de la France,
emploie, de concert avec ses allis, toute son influence pour mettre un
terme  de si dplorables excs.

La Chambre, vivement mue des malheurs de la Pologne, renouvelle ses
voeux constants pour un peuple dont l'antique nationalit est place
sous la protection des traits.

Les outrages et les spoliations que nos nationaux ont subis au Mexique
rclamaient une satisfaction clatante. Votre gouvernement a d
l'exiger, et le brillant fait d'armes de Saint-Jean-d'Ulloa, en couvrant
notre arme d'une nouvelle gloire, est un juste sujet d'orgueil pour
la France. Elle a vu avec bonheur, Sire, un de vos fils partager les
dangers et les succs de nos intrpides marins.

Nous nous applaudissons avec Votre Majest de l'tat satisfaisant de nos
possessions d'Afrique. Nous avons la ferme confiance que cette situation
s'amliorera de jour en jour, grce  la discipline de l'arme,  la
rgularit de l'administration et  l'action bienfaisante d'une religion
claire.

Votre Majest nous avait annonc, dans une des prcdentes sessions, que
des propositions relatives au remboursement de la dette publique nous
seraient prsentes ds que l'tat des finances le permettrait. La
situation de plus en plus favorable du revenu public nous donne le
droit d'esprer que le concours de votre gouvernement ne manquera pas
longtemps  cette importante mesure.

Les besoins de nos colonies et de notre navigation seront l'objet de
toute notre sollicitude. Nous nous appliquerons  les concilier avec les
intrts de notre agriculture, dont le dveloppement est d'une haute
importance pour la prosprit du pays.

La Chambre examinera avec le mme soin les projets de loi destins
 raliser les promesses de la Charte et  introduire de nouveaux
perfectionnements dans la lgislation gnrale, ainsi que dans les
diverses branches de l'administration publique. Nos voeux appellent
aussi le projet de loi relatif  l'organisation de l'tat-major gnral
de l'arme.

Sire, la France entire a salu de ses acclamations la naissance du
_Comte de Paris_. Nous entourons de nos hommages le berceau de ce jeune
prince accord  votre amour et aux voeux les plus chers de la patrie.
lev, comme son pre, dans le respect de nos institutions, il saura
l'origine glorieuse de la dynastie dont vous tes le chef, et n'oubliera
jamais que le trne o il doit s'asseoir un jour est fond sur la
toute-puissance du voeu national. Nous nous associons, Sire, ainsi que
tous les Franais, aux sentiments de famille et de pit que cet heureux
vnement vous inspire comme pre et comme Roi.

Pourquoi, Sire, au moment o s'lvent nos actions de grces,
sommes-nous appels  dplorer avec vous la perte d'une fille chrie,
modle de toutes les vertus! Puisse l'expression des sentiments de la
Chambre entire apporter quelque soulagement aux douleurs de votre
auguste famille!

Nous en sommes convaincus, Sire; l'intime union des pouvoirs, contenus
dans leurs limites constitutionnelles, peut seule fonder la scurit
du pays et la force de votre gouvernement. Une administration ferme,
habile, s'appuyant sur les sentiments gnreux, faisant respecter
au dehors la dignit de votre trne et le couvrant au dedans de sa
responsabilit, est le gage le plus sr de ce concours que nous avons
tant  coeur de vous prter. Confions-nous, Sire, dans la vertu de nos
institutions; elles assureront, n'en doutez pas, vos droits et les
ntres; car nous tenons pour certain que la monarchie constitutionnelle
garantit  la fois la libert des peuples et cette stabilit qui fait la
grandeur des tats.


                                   XIII

                    1 _M. Guizot  ses commettants._

Paris, 6 fvrier 1839.

Messieurs,

La Chambre des dputs est dissoute.

Elle est dissoute par un cabinet qui, huit jours auparavant, aprs un
dbat solennel, s'tait dissous lui-mme devant elle, n'y obtenant pas,
de son propre aveu, une majorit suffisante pour le soutenir.

C'est, dans l'espace de dix-huit mois, la seconde Chambre avec laquelle
ce cabinet n'a pu vivre, et qu'il s'est senti oblig de dissoudre.

Pourquoi?

Ces Chambres ont-elles poursuivi, dans la constitution intrieure
de l'tat, quelqu'une de ces grandes innovations, de ces grandes
concessions auxquelles la couronne rsiste, et rsiste raisonnablement,
jusqu' ce que la ncessit en ait t longtemps sentie et clairement
prouve?

Ou bien ont-elles pouss le gouvernement, dans ses rapports avec les
autres tats,  quelqu'une de ces entreprises douteuses, prilleuses,
que la sagesse de la couronne doit dtourner?

Nullement.

A aucune poque de leur vie, les deux Chambres dissoutes n'ont
sollicit de la couronne ni concession affaiblissante, ni entreprise
compromettante. Pas un seul jour, elles ne se sont montres possdes de
l'esprit d'innovation, ni de l'esprit de guerre.

Tout au contraire.

A l'intrieur, elles ont l'une et l'autre accord au cabinet  peu prs
tout ce qu'il leur a demand, sans lui rien demander elles-mmes.

Leur seul voeu exprim, le voeu du remboursement des rentes, n'avait, 
coup sr, rien de dangereux pour nos institutions, rien de menaant pour
le pouvoir.

A l'extrieur, elles ont sanctionn et soutenu, dans les questions mmes
les plus pineuses, la politique adopte en 1830.

Et dans cette session  peine ouverte, mme dans ce projet d'adresse
tant attaqu, la Chambre qui vient de mourir a tenu exactement la mme
conduite.

A l'intrieur, elle n'a form aucune demande nouvelle.

A l'extrieur:

Quant  la Belgique, elle s'est scrupuleusement abstenue d'indiquer un
dessein, de dire un mot qui pt entraver la politique du gouvernement et
le compromettre avec l'Europe.

Quant  l'Espagne, elle a maintenu l'expression du sentiment si rserv,
si pacifique, qu'elle avait manifest dans sa premire session.

Les faits le proclament hautement, et il faut le redire  ceux qui
oublient les faits: la Chambre de 1837 a t, en 1839 comme  son dbut,
comme la Chambre prcdente, trangre  tout esprit d'envahissement
intrieur et d'aventure extrieure, favorable au systme de la
conservation et de la paix.

Et pourtant ces deux Chambres ont t dissoutes, dissoutes bien avant
leur terme; ni avec l'une, ni avec l'autre, pas plus avec celle qu'il
avait lui-mme appele qu'avec celle qu'il avait trouve, le cabinet
actuel n'a pu vivre. Encore une fois, quelle est la cause d'un fait si
trange et si grave?

En voici une, la principale.

Le cabinet tait tranger  la Chambre des dputs: le cabinet avait,
dans la Chambre des dputs, trop peu d'influence et d'autorit intime,
naturelle. De l deux consquences. La politique du cabinet, au dedans
et au dehors, tait faible et peu nationale. Mme en durant, le cabinet
devenait lui-mme de plus en plus faible et peu national, hors d'tat de
maintenir et d'accrditer fortement sa politique.

Voil le fait dans sa vrit. Voil le mal dans sa gravit.

Ce fait, ce mal, le cabinet les a lui-mme reconnus, rvls, dmontrs
avec clat par ces deux dissolutions prcipites de deux Chambres si
modres et si peu exigeantes.

C'est l'impuissance parlementaire du cabinet qui a deux fois, en deux
ans, condamn  mort le parlement.

Peut-tre, si nous n'avions point de Charte, point de Chambres, point
de tribune, point de libert de la presse, peut-tre, en pareil cas, le
cabinet du 15 avril et-il suffi au gouvernement. Il ne manque point de
dextrit, de convenance, d'habilet  sauver les apparences,  traiter
avec les personnes, de cet art et de ces qualits qui, sous l'ancien
rgime, faisaient acqurir et retenir le pouvoir.

Mais il y a cinquante ans, en 1789, un noble dsir vint  nos pres,
le dsir de vivre dans un pays libre, c'est--dire de prendre part
eux-mmes au gouvernement de leur pays. Car la participation au pouvoir
est la seule garantie forte et vraie de la libert.

C'est l le but qu' travers tant de maux et d'efforts la France
poursuit depuis cinquante ans. Napolon, avec son immense gnie, son
immense activit et son immense gloire, a pu seul l'en dtourner un
moment.

La France a bien raison. Il y va de tous ses intrts comme de tous
ses droits, de sa sret comme de son honneur. Quand le pays influe
puissamment sur son gouvernement, quand le gouvernement accepte
franchement l'influence du pays, les pouvoirs sont unis et se sentent
forts. Leur force passe et parat dans leurs actes, leur attitude,
leur langage. Partout, au dedans et au dehors, loin de se retirer, ils
avancent; loin d'ajourner, ils dcident. Les affaires se font; les
questions se rsolvent. Il se peut que la route soit seme d'obstacles,
l'horizon charg de nuages; mais on voit, on sent un chef qui marche sur
la route, un soleil qui brille sur l'horizon.

Au lieu de cela,  quel spectacle assistons-nous? o en sont
aujourd'hui, au dire de tous, la France et son gouvernement?

Au dedans:

On dit la couronne affaiblie et menace dans sa prrogative;

On dit la Chambre des dputs affaiblie et menace dans sa prrogative;

Une lutte, sans exemple depuis 1830, est engage entre la couronne et la
Chambre;

Pendant que les pouvoirs sont en lutte, les affaires du pays sont en
souffrance. L'administration est nulle. Toutes les questions demeurent
en suspens; les sucres, les chemins de fer, les rentes, aussi bien
que l'abolition de l'esclavage et l'enseignement public. Les intrts
matriels ne sont ni mieux compris, ni mieux traits que les intrts
moraux.

Au dehors:

J'carte toute gnralit; je ne parle que des faits spciaux, vidents,
et j'en parle dans les termes les plus modrs;

En Italie, en Suisse, l'influence de la France a baiss;

En Belgique, en Espagne, la situation s'est aggrave;

L o nous ne sommes pas compromis, c'est que nous nous sommes retirs
et isols. L o nous sommes encore prsents et agissants, nous sommes
plus compromis que jamais.

Voil quelle situation le cabinet du 15 avril nous a faite; voil o il
a conduit, en deux ans, les pouvoirs et les affaires, le gouvernement et
le pays.

Et cela au sein d'une paix profonde, en prsence des Chambres les
plus douces, malgr les incidents les plus favorables, sans qu'il ait
rencontr aucun grand obstacle, aucun vrai danger!

Je veux que cette faveur du sort continue, que les mmes facilits
s'offrent encore, dans les Chambres et en Europe, de la part des hommes
et des vnements; si le cabinet demeure, qu'arrivera-t-il?

Ce qui est arriv depuis deux ans: le mme affaiblissement simultan
des pouvoirs publics, le mme trouble entre eux, la mme nullit de
l'administration, le mme ajournement des questions, le mme dclin de
notre influence, le mme accroissement de nos embarras.

Et un jour, je ne sais quel jour, mais un jour infaillible, viendra une
raction qui relvera brusquement les pouvoirs abaisss, les questions
ajournes, les sentiments froisss, les intrts mconnus, et qui, aux
maux qu'elle voudra gurir, ajoutera, sans qu'on puisse en prvoir la
porte, ses propres maux et ses propres prils.

Le sentiment de ce mal prsent, la prvoyance de ce mal futur, voil ce
qui a dtermin mon opposition.

J'aime et je respecte le gouvernement de Juillet. La France l'a fond et
il a sauv la France. C'est l'un des plaisirs les plus profonds et les
plus fiers de ma pense que de pressentir ce que dira l'avenir de cette
poque glorieuse, de ce double effort national, l'un si hardi, l'autre
si sage, de ces deux serpents, l'absolutisme et l'anarchie, touffs
l'un et l'autre dans un berceau. Il m'en cote beaucoup de dplaire
quand j'aime et de rsister pour servir: mais je n'hsite pas. De mon
Roi ou de mon pays la faveur m'est trs-douce; je tiens encore plus 
leur vrai bien et  mon devoir.

J'ai vu plus d'un gouvernement compromis par des amis imprvoyants ou
faibles. Je n'ai jamais vu que les avertissements, la rsistance mme
d'amis loyaux et dvous, fussent un danger, je ne dis pas srieux,
mais seulement possible. Si je me trompe, le mal sera pour moi. Si j'ai
raison, je n'aurai jamais mieux servi.

Mais la coalition?

Ici, je l'avoue, si je ne connaissais l'empire des mots et des
prventions, je ne pourrais m'tonner assez.

Quoi! lorsque dans un grand et cher intrt, un avertissement, un acte
me paratront salutaires, ncessaires, si cent personnes, fort diverses
d'ailleurs, veulent parler et agir comme moi, il faudra que je me taise
et que je m'arrte! Je ne pourrai faire ce que je croirai bon parce que
je ne le ferai pas seul, o seulement avec mes pareils!

Car, remarquez bien, il est entendu, il est certain qu' ces personnes
qui, en agissant comme moi dans cette occasion, pensent et veulent au
fond autre chose que moi, je ne fais aucune concession, je ne prte
aucun appui. Les rpublicains et les carlistes approuvaient l'adresse:
soit. L'adresse tait-elle carliste ou rpublicaine? Et si elle donnait
 la monarchie de 1830 un utile avis, si elle la dtournait d'un
grave danger, la devais-je repousser parce que des carlistes et des
rpublicains l'approuvaient? Je vois natre l'incendie; il couve, il
clatera; et je ne crierai pas _au feu!_ de peur des malveillants pars
qui crieront aussi dans un autre dessein!

Mais l'approbation, la joie des ennemis est suspecte. J'en conviens.
Aussi faut-il bien regarder  ce qu'on dit,  ce qu'on fait devant eux.
Qu'en elle-mme et au fond, la question de l'adresse ft grave, que pour
signaler ainsi le mal, pour faire ainsi acte d'opposition, on dt
avoir de graves motifs, personne n'en est plus convaincu que moi. Je
comprends, j'admets, je provoque le plus scrupuleux examen de la gravit
des motifs. Mais que, le mal reconnu, on se refuse au remde parce
que des ennemis prendront plaisir  voir constater le mal, ou mme
essayeront d'en profiter, qu'on me permette de le dire, ce n'est pas une
conduite sense et virile.

Prenons-y garde: nous avons voulu un rgime de publicit, de discussion,
de libert. Nous y vivons. Il a ses preuves, ses dplaisirs. Si nous ne
savons pas les accepter, si nous hsitons ds que nous rencontrons un
effort  faire, un ennui  subir, si la mle nous trouble, si le bruit
nous effraye, si le mouvement, le croisement rapide et un peu confus des
opinions, des intrts, des prtentions, des passions, nous glacent et
nous paralysent, ne parlons plus de libert; laissons-l le gouvernement
reprsentatif: qu'on nous ramne aux carrires.

Y a-t-on bien pens? s'est-on bien rendu compte de la situation? Je ne
saurais trop le redire: le projet d'adresse, juste, selon moi, dans
sa svrit envers le cabinet, tait, envers la monarchie de Juillet,
loyal, respectueux, affectueux mme. N'est-ce donc rien que d'avoir
amen tous les partis, je dirai, si l'on veut, toutes les factions  se
placer sur un tel terrain,  se contenter d'un tel langage? On le
relira un jour ce projet d'adresse, et l'on sera un peu tonn que les
rpublicains et les carlistes y aient applaudi avec nous. Pour mai, je
ne m'en tonne ni ne m'en afflige. Je ne crois point  la conversion
de tous les ennemis du gouvernement de Juillet. Il en aura longtemps
encore, et qui, malgr le voeu du pays, malgr leur propre exprience,
s'obstineront dans leur hostilit. Mais je sais aussi que, mme en
s'obstinant, les partis les plus hostiles n'chappent pas tout  fait 
l'action du temps, au progrs des choses; et j'accepte, j'accepte avec
empressement toute attitude, toute conduite nouvelle pour eux et qui
peut, jusqu' un certain point, dtourner leur inimiti. Donnez un bon
but, un bon emploi aux passions, mme dangereuses; elles s'y laisseront
attirer et y perdront quelque chose de leur danger. Pour mon compte,
quand je vois des rpublicains et des carlistes s'engager au service
d'une cause nationale, d'un grief lgitime, je les observe avec grand
soin, mais au fond je me flicite. Le bien aussi est contagieux;
quiconque y touche en prend quelque chose; on ne met pas le pied dans la
bonne voie sans y faire un pas; et quand on a soutenu des desseins sages
et modrs, on en garde toujours quelque impression de sagesse et de
modration.

A bien plus forte raison et bien plus vivement, je me suis flicit de
voir des opinions, des personnes, amies sincres du gouvernement de
Juillet, et qui se contiennent dans le cercle de nos institutions, se
rencontrer sur ce terrain de l'adresse et agir l de concert. Je puis
parler de la conciliation vraie et honorable, car je me suis toujours
refus  la conciliation fausse et lche,  celle par laquelle on
sacrifie, de part et d'autre, quelque chose de ce qu'on pense et de ce
qu'on veut, dans l'espoir de se tromper rciproquement. Je tiens
de telles combinaisons pour honteuses et indignes du gouvernement
reprsentatif. Mais quand le rapprochement est sincre, quand on ne met
en commun que ce qu'on a de sentiments, d'ides, d'intentions rellement
semblables, je voudrais bien savoir qui aurait le droit, qui aurait
l'audace de trouver l quelque chose  redire. Cela est non-seulement
lgitime, mais excellent. C'est l'un des meilleurs rsultats de nos
belles institutions qui, en tenant sans cesse en prsence les ides et
les hommes, les amnent  se comprendre,  s'purer, et tt ou tard
 transiger au sein de la raison et de l'intrt public. Le rgime
reprsentatif est un rgime de transaction et de conciliation
continuelle. La libert divise d'abord et rapproche ensuite. Qui ne
serait frapp aujourd'hui de ce progrs des sentiments quitables, des
ides modres, qui tend  s'accomplir et  se manifester partout? Et il
ne serait pas permis de le faire passer dans la pratique des affaires!
Les camps politiques seraient des prisons o les hommes demeureraient
ternellement enferms et farouches, inabordables les uns pour les
autres, comme au jour du plus vif combat! Une, telle prtention, de tout
temps fausse et nuisible, ne peut tre de nos jours, aprs toutes nos
rvolutions, qu'un mensonge intress ou une absurdit palpable. Quant
 moi, sr de n'avoir jamais dsert mon drapeau, fier de l'avoir
quelquefois tenu moi-mme  l'heure du pril, je me prte sans embarras
 tout rapprochement vrai,  toute coalition loyale; je regarde celle
qui s'est accomplie sur le terrain de l'adresse comme un triomphe du
gouvernement reprsentatif; et je ne crains pas plus de perdre dans
l'avenir ma libert que je n'ai craint d'en user en ce moment.

Un mot en passant,  propos de la coalition, sur deux mots dont on s'est
beaucoup servi, l'ambition et l'intrigue.

Je crois pouvoir le dire sans prsomption; si j'avais voulu tenir peu de
compte de mes ides et de mes amis, ce qu'on appelle de l'ambition et
t pour moi aisment satisfait. Je rpte ici ce que j'ai dit ailleurs:
j'ai une ambition, mais ce n'est pas celle-l.

Quant  l'intrigue, en vrit, de toutes les accusations, c'est la plus
trange. Tout ceci s'est pass au plus grand jour, sous l'oeil du pays.
Ce que j'ai dit, je l'ai fait: ce que j'ai fait, je l'ai dit. J'ai
t plus loin, j'ai rappel ce que j'avais fait, ce que j'avais dit
autrefois. J'ai recherch avec scrupule la publicit dans le prsent,
la fidlit pour le pass.  ces deux conditions, qui font ma loi, je
n'hsiterai jamais  agir et  poursuivre mon dessein.

Une dernire question demeure; je l'ai rserve parce qu'elle me tient
fortement au coeur. On a parl de la couronne, de son inviolabilit
et du respect qui lui est d. On dit que le projet d'adresse et ses
dfenseurs y ont manqu.

Ceci est un spectacle sans exemple. Voil une opposition qui dclare,
qui soutient imperturbablement qu'elle s'adresse au cabinet seul, que
c'est du cabinet seul qu'elle parle; elle ne veut voir, elle ne veut
montrer que le cabinet. Et le cabinet se retire, s'efface, place la
couronne devant lui, affirme, rpte que c'est  la couronne qu'on en
veut! En vain l'opposition persiste; le cabinet persiste  son tour. Il
veut absolument que la couronne descende dans l'arne et lui serve de
bouclier.

Mais quand vous vous permettriez la plus injurieuse supposition, quand
vous croiriez qu'en s'adressant  vous seuls, l'opposition ment et cache
sa vraie pense, ministres du Roi, votre premier, votre plus simple
devoir serait d'accepter le mensonge de l'opposition et d'carter la
royaut du combat. C'est  vous de dfendre que la moindre allusion
l'atteigne, que son nom soit seulement prononc; c'est vous qui devez la
couvrir de votre corps. Et au moment mme o vous soutenez que vous en
tes capables, que vous y suffisez pleinement, vous prouvez le contraire
par votre empressement  l'attirer sur la scne,  vous couvrir, vous,
sous le respect qu'on lui porte,  rclamer en son nom des suffrages que
vous devriez obtenir par vous seuls, pour vous seuls, et qui ne sont
refuss qu' vous!

Sous la monarchie constitutionnelle, je ne connais rien de plus
antimonarchique et de plus inconstitutionnel  la fois que l'attitude et
le langage du cabinet dans ce dbat.

Non, ce n'est point la royaut que nous y avons appele. Nous lui
portons le plus profond respect; nous savons combien sa prsence et sa
force sont ncessaires  la France, quels services elle lui a rendus et
doit lui rendre encore. Qu'elle dploie donc librement, pleinement, ses
prrogatives; que, dans ses conseils, elle claire, elle persuade ses
conseillers, et exerce sur eux toute son influence. C'est son droit.
Vous, c'est votre devoir de l'clairer aussi, de la persuader, de faire
pntrer auprs d'elle l'influence du pays. Et puis vous viendrez
rpondre au pays de tout ce qu'elle aura fait, par votre conseil ou de
votre aveu.

Voil ce que le pays demande, ce que la Charte commande aux conseillers
de la couronne. Voil de quoi nous ne vous trouvons pas suffisamment
capables. Vous tes trop trangers au pays et  ses reprsentants
les plus immdiats; vous ne le reprsentez pas vous-mmes assez
vridiquement, assez fermement auprs de la couronne. Les intrts, les
sentiments, toute la vie morale et politique du pays n'arrivent pas,
fidles et entiers, par votre organe, auprs du trne. Et lorsqu'ensuite
vous paraissez devant les Chambres comme conseillers de la couronne,
nous trouvons, nous, d'une part, que la couronne a t par vous mal
conseille, et le pays mal reprsent auprs d'elle; d'autre part que
vous la reprsentez et que vous la dfendez mal devant les Chambres.
Car,  noire avis, votre faiblesse est double, votre insuffisance est
double; et la couronne en souffre dans le pays et dans les Chambres,
aussi bien que les Chambres et le pays dans les conseils de la couronne.

Et de l vient,  notre avis, cette impossibilit o vous tes de
vivre avec les Chambres les plus sages, les mieux disposes. De l ces
dissolutions rptes, soudaines, qui rvlent le trouble du pouvoir et
l'aggravent quand elles ne le gurissent pas.

Or, dj deux fois vous avez essay du remde, et le mal n'a pas t
guri. Et il reparatra ds le dbut ou bientt aprs, sous de nouvelles
Chambres comme dans celles que vous avez dissoutes, car il est en vous,
en vous seuls, dans votre insuffisance pour les Chambres auprs de la
couronne, pour la couronne auprs des Chambres.

Voil notre pense, toute notre pense dans cette grande circonstance.
Elle s'adresse au cabinet, au cabinet seul, et rien ne nous fera
dpasser cette limite de notre droit comme de notre devoir. Mais nous
accomplirons tout notre devoir; nous userons de tout notre droit. C'est
l le gouvernement reprsentatif, notre conqute: c'est la Charte, notre
vrit. Nous n'en pouvons rien laisser perdre. L'honneur de la France
y est engag; l'honneur de son nom et de sa vie depuis 1789; surtout
depuis 1814; surtout depuis 1830.

Et son repos n'y est pas moins engag que son honneur. Tant que le
cabinet actuel subsistera, tenez ceci pour certain, Messieurs; toutes
choses resteront ou seront remises en suspens et en question; la dignit
et la scurit du pays chancelleront galement; vous verrez rgner,
dans les affaires du dedans et du dehors, dans la gestion des intrts
matriels et moraux, la mme imprvoyance, la mme lgret, la mme
faiblesse; et pour terme  tout cela, vous rencontrerez les mmes
preuves auxquelles vous tes appels aujourd'hui.

C'est l le mal; Messieurs, vous disposez du remde.

GUIZOT.


          2 _M. Guizot  M. Leroy-Beaulieu, maire de Lisieux._

Paris, le 18 fvrier 1839.

Mon cher monsieur, le cabinet fait dire partout que voter pour lui,
c'est voter pour la paix; voter pour l'opposition, c'est voter pour la
guerre.

Le 16 janvier dernier, dans le dbat de l'adresse, je disais  la
tribune:

Il y a huit ans, la France et son gouvernement se sont engags dans la
politique de la paix. Ils ont eu raison. J'ai soutenu cette politique;
je l'ai soutenue ministre et non ministre, sur tous les bancs de cette
chambre. Je suis convaincu, convaincu aujourd'hui comme alors, que la
moralit comme la prosprit de notre rvolution la conseillait, la
commandait. Je lui suis et lui serai ternellement fidle.

Rptez, je vous prie, rptez partout ce que je disais il y a un mois,
ce que je rpte aujourd'hui. Oui, nous avons voulu, nous voulons
toujours la paix. Et la paix n'est sre qu'avec notre politique. Le
ministre, qui en parle tant, la compromet.

Quel homme sens voudrait aujourd'hui la guerre?

Nous l'avons faite vingt ans, pour nous affranchir, pour nous tablir.
Nous avions besoin, nous France nouvelle, d'abord d'tre matres chez
nous, puis de prouver  l'Europe notre force et d'y prendre notre rang.

Le but est atteint, bien atteint. Nous sommes matres chez nous. En 1830
nous l'avons bien fait voir. L'Europe l'a reconnu. Et quant  la gloire,
ce baptme des peuples, quel vieil tat, quelle antique race a plus 
raconter que nous n'avons fait?

A nos fiers combats pour notre indpendance et notre rang parmi les
nations, deux esprits se sont mls, l'esprit de propagande et l'esprit
de conqute. De cela nous avons reconnu le mal; nous n'en voulons plus
aujourd'hui.

La propagande de la vrit par la force, c'est la corruption de la
vrit; la violence au nom de la libert, c'est la ruine de la libert,
d'abord pour les vaincus, puis pour les vainqueurs. Nous ne sommes
pas les fils du Coran. Nous respectons les ides, les sentiments, les
institutions, les droits d'autrui, comme nous voulons qu'on respecte
les ntres. Nous avons foi dans l'intelligence et dans le temps. Nous
aspirons  donner au monde le spectacle de la civilisation libre, vraie,
gnrale, de cette civilisation vers laquelle l'Europe marche depuis
tant de sicles. Nous croyons que ce spectacle est un grand exemple et
suffit  notre grandeur.

La paix nous est chre dans l'intrt de la moralit nationale. Nous
souhaitons passionnment de voir rgner parmi nous l'esprit d'ordre,
l'esprit de famille, le respect du droit, la confiance dans l'avenir.
Nous honorons surtout l'intelligence, le travail, les bonnes moeurs.
Nous voulons que les ambitions se rglent, que les mes s'apaisent,
que les esprits s'clairent, qu'il y ait dans la vie sociale beaucoup
d'activit et peu de hasard.

Nous entrons seulement dans la carrire de la prosprit publique. Grce
 Dieu, elle est dj grande et grandit chaque jour. Notre agriculture
se perfectionne, notre industrie se dveloppe, notre commerce s'tend;
mais que nous sommes encore loin de ce que nous pouvons, de ce que nous
devons tre! Les capitaux ne suffisent pas au travail; les lumires ne
suffisent pas au bon emploi des capitaux. En tout genre, et soit qu'il
s'agisse de moyens matriels ou intellectuels, d'administration publique
ou d'affaires prives, que de lacunes  combler, que de progrs 
faire! Progrs qui doivent pntrer partout, se rpandre sur toutes les
conditions, qui ne seront vraiment satisfaisants que lorsque la socit
tout entire y aura pris part, et pour le travail et pour les fruits.

A tout cela il faut la paix, la paix longue, la paix assure. C'est
aujourd'hui la conviction de tous, le dsir de tous. L'Europe veut la
paix comme la France. En France, le pays la veut comme le gouvernement
du Roi. C'est l'un des plus beaux titres de notre monarchie  la
reconnaissance publique que sa constance dans la politique de la paix.
Et s'il est permis de parler de soi en de si grandes choses, moi aussi
je me suis constamment associ  cette politique; moi aussi j'ai
proclam et mis en pratique  cet gard, et dans les plus difficiles
preuves, la plus ferme conviction.

Mais il ne suffit pas de dsirer, il ne suffit mme pas de vouloir.
Telle est la faiblesse de l'homme que, contre sa pense, contre son
voeu, il peut tre conduit par ses propres actes, par ses propres
fautes, au rsultat mme qu'il redoute le plus et s'efforce le plus
d'viter.

C'est ce pril que nous fait courir le cabinet du 15 avril. C'est la
consquence de sa politique. Il compromet la paix au lieu de l'affermir.

La paix peut tre compromise de deux manires:

Par une politique faible, peu digne et qui blesserait l'honneur
national;

Par une politique imprvoyante, malhabile, et qui conduirait mal les
affaires.

La France est susceptible, trs-susceptible pour la dignit de sa
vie nationale et de son attitude dans le monde. Grces lui en soient
rendues! La susceptibilit publique, populaire, ce sentiment soudain,
lectrique, un peu aveugle, mais puissant et dvou, c'est l'honneur,
c'est la grandeur des socits dmocratiques; c'est par l que,
malgr leurs inconsquences et leurs faiblesses, elles se relvent et
retentissent avec clat ds que cette noble fibre est mue. Et que le
gouvernement le sache bien: elle peut paratre molle, inerte, et tout 
coup s'mouvoir, s'branler, et tout agiter par son branlement. Vous
aimez la paix; vous voulez la paix. Prenez soin, grand soin de la
dignit nationale; donnez-lui satisfaction et scurit. Si elle doute,
si elle s'inquite, inquitez-vous aussi pour la paix. Ses biens sont
grands et doux; mais un pays libre ne les achtera pas longtemps au prix
d'une souffrance morale et d'un malaise offensant.

C'est d'ailleurs une situation si commode, une si grande force pour le
gouvernement que de se mettre en sympathie avec la fiert nationale et
de s'en faire un bouclier! Que d'embarras il peut s'pargner, que de
questions il peut rsoudre par ce seul moyen! En toute occasion, 
chaque instant, ces trangers,  qui vous avez  faire, vous observent,
vous ttent. Qu'ils vous sachent fiers et fermes, ils mesureront, ils
contiendront leurs paroles, leurs actes; ils y regarderont  deux fois
avant d'engager une question et de courir une chance contre vous. Mais
s'ils vous trouvent, s'ils vous sentent un peu timides, irrsolus,
enclins  luder,  cder, croyez-vous qu'ils vous feront des conditions
meilleures, qu'ils vous traiteront avec plus de mnagement? Tout au
contraire: ils insisteront, ils presseront, ils inquiteront; ils se
soucieront peu de vous susciter des affaires, ils compteront peu avec
vous. Et la paix, charge d'embarras, de questions, d'ennuis, de
dgots, deviendra de plus en plus incommode, difficile, et se trouvera
enfin en pril, quoi que vous ayez fait pour la maintenir.

Que sera-ce si les affaires sont conduites d'ailleurs avec lgret,
imprvoyance, sous l'empire des premires impressions, dans le seul but
d'chapper aux embarras du moment, de se mnager une rponse vasive, de
sauver passagrement les apparences; sans cette puissance d'attention et
de mmoire qui tient compte de tous les faits, sans cette prudence et
cette maturit de dessein qui prviennent les dmarches inconsidres,
et ne sacrifient jamais  la commodit du prsent la scurit de
l'avenir?

Croyez-vous, mon cher monsieur, qu' de telles conditions, avec une
telle conduite, en prsence de la dignit nationale attriste et
froisse, au milieu d'affaires tourdiment entames et de plus en plus
compliques, la paix soit bien forte et bien sre? Croyez-vous que ce
soit l vraiment la politique de la paix?

Interrogez les faits, les faits rcents, avrs. Ils parlent bien plus
haut que moi. Ils talent partout, dans nos relations au dehors, la
faiblesse, l'imprvoyance, la lgret du cabinet, et leurs prilleuses
consquences. Ils montrent la paix par lui sans cesse compromise et prs
de nous chapper.

En Suisse, pour loigner de notre frontire un jeune insens, il a fallu
mettre en mouvement un corps d'arme; et nous nous sommes vus  la merci
de Louis Bonaparte et des radicaux de Thurgovie, qui taient, avec
quinze jours d'obstination, parfaitement matres de nous contraindre 
faire la guerre  un peuple ami, et trs-utile ami.

Pourquoi?

Parce que le cabinet n'avait pas maintenu, dans nos rapports avec ce
peuple, notre bonne, notre naturelle politique, la politique adopte par
ses prdcesseurs. Parce qu'il avait entam et conduit ses rclamations
contre le sjour de Louis Bonaparte en Suisse, tourdiment, confusment,
sans discernement ni prvoyance, d'une faon offensante pour la Suisse,
et qui ne laissait,  la Suisse ni  nous-mmes, aucune voie pacitique
et honorable pour sorlir d'embarras.

En Belgique, les choses en sont venues aux dernires extrmits. Les
passions rvolutionnaires ont t mises en mouvement. Le peuple belge
et son roi se trouvent engags, compromis, placs entre une rsistance
impossible et une retraite....peu digne.

Pourquoi?

Parce que le cabinet n'a pas os prendre, ds le dbut de l'affaire, une
rsolution nette et ferme; parce qu'il n'a pas su influer sur l'Europe,
si cela se pouvait, pour obtenir, quant au territoire, des modifications
favorables  la Belgique; et si cela ne se pouvait pas, sur la Belgique,
pour la dcider promptement  l'excution du trait, et pargner ainsi
aux Belges la dplorable alternative o ils sont aujourd'hui,  nous la
triste attitude que nous tenons,  nous et aux Belges des inconvnients
graves et peut-tre de graves prils.

Au Mexique, nous avons eu un succs, de la gloire. Le succs et la
gloire n'ont rien fini. Nos compatriotes sont maltraits, opprims,
proscrits, chasss par le gouvernement mexicain plus violemment que
jamais. La lutte est devenue plus pre et l'issue plus obscure. Nous
sommes entrans l dans une entreprise infiniment plus grande que son
motif et son but, o les moyens, les sacrifices, le terme sont galement
difficiles  prvoir. Nous sommes en guerre  plus de deux mille lieues
de notre pays, en face des dserts et des Barbares, galement en peine
d'avancer et de revenir.

Pourquoi?

Parce que le cabinet n'a point prvu les difficults de l'entreprise;
parce que, au dbut, il l'a laiss languir, faute de moyens suffisants
et bien combins; parce qu'il n'a pas su engager l, dans notre cause,
les grandes nations commerantes qui y avaient pourtant des intrts
analogues, l'Angleterre et les tats-Unis, par exemple; et qu'il nous a
placs au contraire envers elles dans une situation trs-pineuse, et
qui le devient beaucoup plus en se prolongeant.

Ainsi, partout o nous avons eu des affaires, elles se sont compliques,
aggraves. La paix y a t compromise: la guerre en est sortie, ou bien
a t ou bien est encore sur le point d'en sortir.

Et pour un grand peuple, pour la France, il n'y a pas moyen de n'avoir
point d'affaires. Il n'y a pas moyen de se retirer de toutes parts comme
d'Ancne, et de s'isoler comme la rpublique de Saint-Marin. La France
est partout prsente, partout intresse; partout, quand une question
survient, quand un vnement clate, il faut rester, il faut agir.
Partout et toujours vous voulez la paix: vous avez raison, la paix
est excellente; il faudrait aujourd'hui, pour la rompre, des raisons
normes, des raisons de sret et d'honneur national. Mais la paix, la
paix qui convient  la France, est une oeuvre laborieuse, leve, qui
exige beaucoup d'activit, de courage, de prvoyance, d'ascendant, qui
a ses luttes et veut avoir sa gloire, comme la guerre. Si vous tes
faibles et imprudents, peu dignes et peu habiles, si vous ne savez pas
plus rsoudre les questions par les ngociations que par les armes, si
vous les laissez s'lever lgrement ou s'engager profondment en vous
montrant galement incapables de les soutenir ou de les prvenir, de les
trancher ou de les dnouer, ne parlez pas de la paix; ne vous dites pas
les ministres de la paix. Vous ne convenez pas plus  la paix qu' la
guerre. Vous profanez le nom de la paix. Vous compromettez sa dure.
Loin qu'elle vous doive rien, c'est par vous,  cause de vous qu'elle
s'abaisse et dprit.

Je m'arrte, mon cher monsieur, car notre pays, dans le trouble bien
naturel qui lui reste aprs tant et de si rudes secousses, redoute
l'expression nergique des sentiments mme les plus modrs, et croit
voir de l'exagration dans le langage de toute conviction forte. Mais
tenez pour certain que la politique lgre et pusillanime n'est point la
politique de la paix, et qu'entre les mains du cabinet du 15 avril la
paix n'est pas plus en sret que l'honneur national.

GUIZOT.


      3 _Discours prononc par M. Guizot dans le collge lectoral
                     de Lisieux, le_ 3 _mars_ 1839,
                 _immdiatement aprs son lection_[38].

[Note 38: M. Guizot venait d'obtenir dans ce collge 477 suffrages sur
525 votants.]

Messieurs,

Vous venez de me faire un grand honneur: je vous en remercie avec
une profonde reconnaissance. J'y vois bien autre chose qu'un succs
personnel; j'y vois la sanction de la conduite que j'ai tenue dans ces
derniers temps, la preuve que j'ai bien jug et bien agi.

Et ne croyez pas, Messieurs, que j'aie agi lgrement; j'ai beaucoup
dlibr, beaucoup attendu. Ce n'est point  plaisir que je me suis
mis en dissidence avec le gouvernement que j'aime, que j'ai servi, que
j'entends servir encore, aujourd'hui et toujours. Je pressentais les
consquences de cette dissidence, les mauvaises interprtations, les
injures, les calomnies, et, ce qui me touche bien davantage, peut-tre
la dsapprobation sincre de quelques-uns de mes anciens amis, gens de
bien avec qui je m'honore d'avoir longtemps march, et dont la sympathie
me sera toujours chre.

Pourtant, je n'ai pas hsit: je voyais deux choses pressantes,
dcisives.

Je voyais au dedans l'affaiblissement du gouvernement reprsentatif,
spcialement de la Chambre des dputs, c'est--dire de l'influence de
la France dans ses propres affaires;

Au dehors l'affaiblissement de notre attitude, de nos actes, de nos
alliances; c'est--dire l'affaiblissement de l'influence de la France
dans les affaires de l'Europe.

Et  la suite de cette altration prolonge de la politique nationale,
j'entrevoyais une raction dplorable, dangereuse peut-tre.

L'exprience ne nous manque pas, Messieurs; nous savons comment les
gouvernements s'engagent dans une mauvaise voie, et se compromettent de
plus en plus, et finissent par se perdre, toujours entours d'amis,
mais d'amis aveugles et faibles, qui ne savent ni les avertir, ni les
retenir. Ce n'est point l pour nous une ide gnrale, un souvenir
vague. Nous l'avons vu. Nous ne le reverrons point. Nous en avons une
double garantie, la sagesse du roi et la sagesse du pays. Mais la
sagesse consiste prcisment  remarquer,  signaler de bonne heure la
dviation et le pril. C'est au bord de la pente qu'il faut et qu'on
peut s'arrter. C'est le mrite des gouvernements libres, c'est le
devoir des bons citoyens dans les gouvernements libres de combattre
le mal ds qu'il parat, de le repousser avant qu'il s'aggrave. Notre
promptitude  nous inquiter,  nous prmunir dans le prsent, fait
notre scurit dans l'avenir.

Savez-vous d'ailleurs, Messieurs, qui aurait le plus  souffrir de
la raction qu'amneraient ncessairement l'affaiblissement de nos
institutions et l'altration de la politique nationale? le gouvernement,
le pouvoir lui-mme. C'est  lui qu'on s'en prendrait,  lui qu'on
en ferait payer le prix. Vous verriez les principes et les moyens de
gouvernement s'affaiblir  leur tour; vous verriez renatre dans le
pays le dsir des garanties excessives, des prcautions qui nervent et
dsarment le pouvoir. Nous avons besoin qu'il soit fort, et je crains
ses fautes au moins autant pour les mfiances qu'elles inspirent que
pour le mal immdiat qu'elles font.

Voil ce qui m'a dcid, Messieurs; voil les motifs de ma dissidence
avec le cabinet. Comme j'avais l'honneur de vous le dire tout  l'heure,
je ne me dissimulais point les difficults d'une telle situation. Je ne
me flattais point qu'elle ft sur-le-champ comprise et universellement
approuve. Mais j'esprais qu'une longue session, des dbats nombreux et
divers rpandraient partout la lumire. Il n'en a point t ainsi. Une
dissolution brusque, inattendue, est venue porter tout  coup devant
vous, Messieurs, devant le pays tout entier, des questions  peine
poses et encore mal claircies. J'en ai craint, je l'avoue, de
fcheuses consquences. J'ai craint l'un ou l'autre de deux maux, tous
deux bien graves, l'irritation du pays ou sa faiblesse. J'ai craint
qu'il ne s'emportt au del du but ou qu'il ne mconnt le pril.

Je suis rassur, Messieurs, car ce qui se passe dans cet arrondissement,
ce que vous venez de faire ne saurait tre un fait isol; c'est,  coup
sr, le symptme, l'image de ce qui se passe, de ce qui se fait dans
toute la France. Une majorit vient de se dclarer, dcide, forte, plus
forte qu'elle n'avait jamais t. Jamais, Messieurs, depuis neuf ans, et
permettez-moi d'en tre fier, je n'ai reu de vous un aussi grand nombre
de suffrages. Et cette majorit si forte n'est point une majorit
passionne, l'oeuvre d'un ardent esprit de parti; elle est, au
contraire, aussi conciliante que dcide; elle rallie presque tous, je
dirais, si j'osais, tous les amis sincres de notre rvolution de 1830,
de notre monarchie de 1830, de la charte et de la dynastie de 1830.
Spars plusieurs annes, ils viennent aujourd'hui de se rapprocher et
de s'unir.

Messieurs, il y a l bien autre chose que ce qui me touche. Quel est le
besoin pressant, vident de notre poque? Quel est le moyen, le seul
moyen de mettre un terme aux embarras et aux dangers de notre situation?
Prcisment ce qui se forme, ce qui apparat en ce moment parmi vous,
une majorit  la fois dcide et point exclusive, forte et conciliante.

Une majorit dcide est indispensable  la force et  la moralit de
nos institutions,  la force et  la moralit du gouvernement lui-mme.
Nous souffrons, nous dprissons depuis cinq ans, chambres et cabinets,
pouvoir et libert, par ces majorits troites, flottantes, qui tent au
gouvernement toute fixit, toute lvation, tout ascendant, pour donner
 de misrables intrigues et  de chtifs intrts une dplorable et
ridicule importance.

Depuis cinq ans aussi on a beaucoup parl de conciliation. C'est un mot
puissant et doux que de toutes parts on a essay de s'approprier. Moi
aussi, Messieurs, j'aime et je dsire la conciliation. C'est pour une
politique modre, pour une politique qui mnage, qui concilie tous les
droits et tous les intrts, que j'ai toujours combattu. Et quand je
rentre en moi-mme, je n'y trouve rien, absolument rien qui me rende
la conciliation difficile. Je ne porte en moi nul sentiment violent ou
amer. Je n'ai de haine pour personne; je n'ai fait de mal  personne.
Je dfie qui que ce soit en France de dire que je l'aie poursuivi de
quelque mauvais vouloir, de quelque ressentiment personnel. J'ai appris
de la vie  beaucoup comprendre,  beaucoup expliquer, et j'ose croire
que l'nergie de la conviction n'exclut point un peu d'impartialit dans
l'esprit et de bienveillance dans le coeur.

Mais, Messieurs, toutes les fois que j'ai entendu parler de
conciliation, j'ai regard  deux choses,  la sret publique et  ma
dignit personnelle.

Tant que l'tat m'a paru en danger, tant que j'ai vu le Roi et la charte
menacs, attaqus, et aussi tant qu'on a sembl mettre la conciliation
au prix du dsaveu de cette politique de rsistance qui les avait sauvs
dans les mauvais jours, je n'ai pas voulu, je n'ai pas d m'y prter.

Tel tait l'tat des choses, Messieurs, en 1834, 1835, 1836. C'est le
temps de Fieschi, d'Alibaud, de Meunier, du complot de Strasbourg; temps
de lutte et de pril,  coup sr; temps qui commandait une politique
vigilante et forte, la politique du 13 mars et du 11 octobre. Je ne l'ai
point abandonne. Vous ne me l'auriez pas conseill, Messieurs. Que
dis-je? vous ne me l'auriez pas pardonn. Vous tes vigilants pour la
sret du gouvernement de Juillet; vous tes jaloux de l'honneur de
votre dput. Je les ai gards l'un et l'autre. Je suis sr que vous
m'en approuvez.

Les temps sont changs. La sret de l'tat n'est plus menace. La
rsistance a port ses fruits. Le Roi et la charte respirent  l'abri
des lois et du sentiment public. Des questions se sont leves,
trangres  nos anciens dbats, relatives  la ralit de nos
institutions,  la dignit de notre politique extrieure,  la bonne
conduite de nos affaires: questions qui ne me donnent rien  dsavouer;
terrain libre et lev sur lequel peut s'accomplir une conciliation
vraie et honorable. Je m'y prte avec empressement. L est le principe
d'une majorit large et conciliante, qui peut rallier les amis sincres
du gouvernement de Juillet, sans imposer  aucun d'eux ni faiblesse ni
mensonge. On parle beaucoup de la coalition: Messieurs, regardez ce qui
se passe au milieu de vous, dans cet arrondissement, dans ce collge.
Quelqu'un de vous a-t-il reni ses opinions, ses antcdents, ses amis?
Vous sentez-vous coupables de dfection ou d'hypocrisie? Non, certes,
vous tes consquents avec vous-mmes, fidles  tout ce que vous avez
pens, fait, aim, servi. Et pourtant, vous vous tes rapprochs les uns
des autres; vous pensez, vous votez ensemble sous l'empire d'une mme
ide, d'un mme sentiment, l'attachement au gouvernement reprsentatif,
 sa dignit,  sa vigueur, le dsir de le voir vrai et efficace. Voil
la coalition, Messieurs; il n'y en a pas d'autre; celle qui s'accomplit
parmi vous, naturellement, utilement et moralement, c'est la mme
qui s'est accomplie dans la Chambre. Partout galement lgitime et
honorable, elle sera partout, je l'espre, galement salutaire; elle
rendra partout  nos institutions leur vrit et leur nergie; elle
deviendra partout la source de vraies majorits parlementaires, en nous
laissant  tous l'honneur de notre pass, la libert de notre avenir.

Messieurs, dans ce que je fais et demande aujourd'hui, il n'y a rien
d'trange, rien de nouveau pour moi. Je suis fidle, troitement fidle
 ce que j'ai fait et demand de tout temps. Il y a bientt trois ans,
en aot 1836, dans cette mme enceinte, beaucoup d'entre vous me firent
l'honneur de m'inviter  un banquet. J'y prononai un discours dont la
presse et la tribune ont bien voulu s'occuper souvent. Je saisis avec
bonheur cette occasion de rendre hommage  la sagesse du Roi, de
rappeler les services minents, immenses, que le Roi a rendus  la
France,  la cause de l'ordre et de la paix. Ce que j'ai dit alors, je
le rpterais, je le rpte encore avec la mme conviction, la mme
reconnaissance. Et alors je disais aussi:

Soutenir le Roi, ce n'est pas lui laisser tout  faire. Notre adhsion
ne doit pas tre une adhsion passive, inefficace, une adhsion de
spectateurs. Le Roi ne peut rien sans le pays; sa fermet a besoin de
notre fermet; sa sagesse puise sa force dans notre sagesse. Que la
majorit nationale, qui a si bien soutenu le Roi dans la politique du
juste-milieu, ne se laisse donc jamais ralentir, ni dcourager, ni
dsunir; qu'elle manifeste hautement sa pense, qu'elle exerce fermement
son influence. La clairvoyance, la vigilance, la persvrance,
l'nergie, sont pour elle d'imprieux devoirs: qu'elle les accomplisse.
Les prils du Roi s'loigneront de plus en plus comme ceux de la France.
La libert, la libert relle et gnrale ira toujours se dveloppant,
et nous verrons s'affermir ensemble la scurit du peuple et du trne,
la dignit du pays et du pouvoir.

Que faisais-je par ces paroles, Messieurs, sinon rclamer la ralit,
l'nergie du gouvernement reprsentatif, l'influence de la Chambre des
dputs dans les affaires du pays, l'influence d'une majorit forte,
active, digne, dans la Chambre des dputs? Jamais, Messieurs, pas une
minute, je n'ai dsert cette grande cause; jamais je n'ai accept
que nos institutions fussent nerves, ludes, abaisses, qu'une
administration sans principes, sans vigueur, ft le vrai gouvernement du
pays. Je ne reconnais point  de tels traits ce gouvernement libre et
fier que nous avons conquis en 1830. Je le veux complet, aussi complet
que rgulier. Je crois que sa sret comme son honneur rsident dans
le dveloppement nergique, dans le constant quilibre de tous ses
lments. Je veux les voir grandir et se fortifier tous, et tous
ensemble. Aujourd'hui, Messieurs, comme en 1836, comme toujours, je
crie: _Vive le Roi! vive la Charte!_ c'est le cri du pays.


                                   XIV

                  _Le roi Louis-Philippe  M. Guizot_.

Dimanche  2 heures, 24 mars 1839.

Au moment o je croyais que tout tait prt  se conclure, tout est
rompu, et le marchal vient m'annoncer qu'il se retire. Je dsire
vivement vous voir, vous entendre et en causer avec vous. Venez donc
chez moi le plus tt que vous pourrez.


                                   XV

                      _Lettre adresse  M. Guizot
                   par vingt-cinq citoyens amricains,
                         le 1er fvrier_ 1841.

Sir,

The undersigned, citizens of the United States of America, sojourners
in Paris, being deeply impressed with the friendly spirit and generai
excellence of the introduction to your valuable edition of the Life and
Writings of Washington, have united for the purpose of soliciting you
to sit for your picture to an American artist who has earned a high
rputation in his profession. Our ulterior purpose is to transmit the
portrait to the speakers of our Congress, and to request for it place
in the library of that body, as a permanent memorial of the profound
respect which we entertain for your personal character and intellectual
trophies, and, in particular, of the gratitude which all Americans
should feel for your liberal agency in exhibiting anew to Europe the
true nature of their Revolution and the distinctive preeminence of its
hero.

_Signatures_: E. S. Burd.--Tho. van Zandt.--Jared Sparks.--Matthew
Morgan.--Eugne Avail.--M. Brimmer.--F. P. Corbin.--Robert
Walsh.--Andrew Ritchie.--Herman Thorn.--Robert Baird.--Gas. M.
Gibbs.--Lonard Hoods, profes. of Brunswick collge, Maine.--Henry
Seybert.--R. N. Gibbes.--H. L. Preston.--M. Smiller.--H. G.
Dyar.--Charles J. Biddle.--E. C. Biddle.--J. Randolph.--J. Archer.--W.
van Reusslaer.--Tho. Warner.--Alex. van Reusselaer.


                                    XVI

               1 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult_.

Londres, le 25 mai 1839.

Monsieur le marchal,

Ainsi que je l'annonais hier  Votre Excellence, lord Palmerston a
communiqu sans retard  tous les membres du conseil la nouvelle de la
reprise des hostilits entre l'arme turque et l'arme gyptienne.
Le soir, au bal qui a eu lieu chez la reine, lord Melbourne, lord
Lansdowne, lord Normanby, m'ont, tous les trois,  diverses reprises,
expos l'aspect srieux sous lequel ils envisageaient cet vnement; ils
cherchaient nanmoins  se persuader encore que la nouvelle pouvait
ne pas tre parfaitement exacte, et ils se fondaient sur le contraste
qu'elle prsente avec celles qui la prcdaient, soit de Constantinople,
soit d'Alexandrie. Quoique j'eusse entour de tout le secret possible ma
communication, elle avait dj transpir. Dans la soire Reschid-Pacha,
qui devait prendre aujourd'hui cong de la reine, inform directement
par lord Palmerston, annonait tout haut qu'il avait suspendu son
dpart; le comte Orloff savait aussi la nouvelle, et sans la commenter
dans ses consquences, il en proclamait la gravit avec affectation.

Lord Palmerston a dsir me revoir aujourd'hui. Nous avons eu une
nouvelle confrence qui a dur deux heures. Le temps me manque pour
en rendre un compte dtaill  Votre Excellence; mais j'aime mieux me
borner aux points principaux de la conversation que d'en ajourner une
analyse plus complte.

Lord Palmerston venait de recevoir la dpche de lord Granville qui
confirme entirement celle que je lui ai communique hier, et qui ajoute
mme que la nouvelle est arrive  Malte de deux points diffrents, de
Syra et d'Alexandrie Nous avons laiss les doutes d'hier de ct, et le
mal admis, il ne s'est plus agi que du remde.

Lord Palmerston a commenc par me dclarer qu'il allait me soumettre
ses vues personnelles sur l'tat de la question, que lundi il les
proposerait au conseil, mais que rien n'y serait arrt d'une manire
dfinitive avant les rponses de Paris. Je n'ai pas besoin d'ajouter
que, dans cette longue conversation, j'ai toujours eu soin de me
prsenter comme dpourvu de toute instruction, de manire qu'aucune de
mes paroles ne passt pour l'expression, mme la plus affaiblie, de la
pense de mon gouvernement.

Lord Palmerston, monsieur le marchal, a pos d'abord une hypothse de
laquelle dcoule tout l'ordre d'ides dans lequel il s'est plac:

Je prends pour point de dpart, m'a-t-il dit, que le but de notre
politique commune est la conservation de l'empire ottoman, comme la
moins mauvaise garantie du maintien de l'quilibre europen; il y a chez
nous, comme en France, une certaine opinion favorable au dveloppement
de la puissance gyptienne. Cette opinion, le cabinet anglais ne la
partage pas, mais c'est une des difficults nombreuses qu'il rencontre
sur sa route dans les affaires d'Orient.

La conservation de l'empire ottoman admise comme but, nous avons  le
dfendre de ses _amis_ et de ses _ennemis_.

L'vnement actuel nous surprend et nous laisse dans l'ignorance de
ce que nous avons  craindre des amis de l'empire ottoman; c'est une
ventualit  laquelle nous aurons  parer plus tard; commenons par les
ennemis. Le fait d'agression (attribu par la nouvelle tlgraphique
aux Turcs) a son importance morale, car il y a un principe de justice,
dont nous ne pouvons mconnatre la puissance, dans une premire
disposition  faire retomber les consquences de la guerre sur
l'agresseur; mais nous devons en mme temps nous rappeler que nous ne
nous sommes jamais ports garants des arrangements de Kutaih, que nous
n'avons jamais, par un acte quelconque, oblitr la qualit de vassal
dans le vainqueur et de souverain dans le vaincu; nous avons cd  la
force des choses; ces choses venant  changer, il y aurait  examiner
jusqu' quel point le souverain a le droit de ressaisir par les armes ce
que les armes du vassal lui ont enlev.

Passons encore sur le fait d'agression et supposons-le rsolu en faveur
de l'Egypte; nous ne pouvons vouloir ni que le pacha victorieux de
nouveau remette l'empire ottoman au bord de sa ruine et le force 
se jeter dans les bras de la Russie, ni que le sultan, excit par de
premiers succs (succs bien douteux!), laisse la paix de l'Europe en
pril tout le temps qu'il lui plaira de disputer au pacha ses dernires
conqutes et peut-tre ses anciennes possessions.

Notre premier devoir est donc d'arrter le plus tt possible la
collision si malheureusement entame: avec quels moyens d'action? dans
quelles limites?

Les moyens d'action peuvent tre de deux sortes: des vaisseaux et
des troupes de dbarquement. J'ignore s'il entrerait dans les vues du
gouvernement franais d'envoyer sur le thtre des vnements un
corps expditionnaire; occups comme nous le sommes dans l'Inde et
en Amrique, nous ne pourrions y paratre nous-mmes avec une force
suffisante en temps utile. Cette dernire condition s'appliquerait aussi
 l'intervention militaire de la France, car un corps expditionnaire
devrait tre au moins de quinze mille hommes, et le temps de le runir
et de l'embarquer ne saurait tre moins de deux  trois mois. Restent
donc les escadres. Celles-l sont sur les lieux, et peuvent mme tre
rapidement accrues. Nous avons huit vaisseaux dans l'Archipel et deux
dans le Tage. Nos escadres runies suffisent  tous les vnements de
mer.

Les instructions de nos amiraux devraient prvoir deux cas: celui
o, en se prsentant sur la cte de Syrie, ils trouveraient le pacha
victorieux, celui o ils arriveraient pour assister  sa dfaite.

Si l'avantage est rest aux armes du pacha, nos amiraux auraient 
lui intimer l'ordre de s'arrter dans la situation o il serait  leur
arrive, sous menace de voir ses communications coupes avec Alexandrie
et tout ravitaillement par mer rendu dsormais impossible. Un nombre
suffisant de vaisseaux paratrait en mme temps devant Alexandrie,
dclarerait le port en tat de blocus jusqu' ce qu'Ibrahim et reu
l'ordre de son pre de suspendre sa marche victorieuse, empcherait
la sortie de la flotte gyptienne, si elle tait dans le port, et ne
permettrait sa rentre, si elle tait en mer, qu'aprs l'acceptation des
conditions proposes.

Si l'arme ottomane a commenc par des succs, la mme intimation sera
faite au pacha qui la commande; nos amiraux auraient  user de toute
leur influence pour le dterminer  ne pas pousser ses avantages au del
d'une portion de territoire (qu'il s'agirait de fixer en commun), et ils
lui annonceraient qu'ils demanderont sans retard les instructions de
leur gouvernement pour le cas ventuel o leur conseil resterait
sans effet. Pendant ce temps, les efforts de nos deux missions 
Constantinople s'exerceraient sans relche pour ramener et contenir le
sultan dans les bornes d'une sage modration.

Telle est en peu de mots, Monsieur le marchal, l'action navale des
deux puissances, telle que la comprend lord Palmerston, telle qu'il la
proposera lundi au conseil, telle qu'il la soumet au gouvernement du
Roi. Il a ajout, comme de raison, que cette action, pour tre efficace,
doit tre immdiate et qu'il n'y a pas un moment  perdre pour combiner
les mouvements de nos flottes, et prparer les instructions de nos
amiraux.

Je passe  l'action diplomatique.

Lord Palmerston est d'avis que nous nous prsentions sans retard 
Vienne unis d'intentions et d'efforts pour la conservation de l'empire
ottoman, que nous y exposions franchement le but que nous nous proposons
d'atteindre, et que nous pressions l'Autriche d'y concourir par tous les
moyens en son pouvoir. Une dmarche de mme nature aurait lieu en mme
temps  Berlin.

Ici, encore, a repris lord Palmerston, nous avons deux cas diffrents 
prvoir. La Porte peut avoir dj _implor_ et _reu_ les secours de la
Russie en hommes et en vaisseaux; elle peut les avoir demands et la
Russie hsitera les accorder.

Dans le premier cas, nous devons proposer au cabinet autrichien de
s'unir  nous pour dclarer que l'Europe occidentale exige, au nom
de l'quilibre europen, que les troupes auxiliaires russes rentrent
immdiatement sur leur territoire aprs avoir accompli l'objet de leur
mission, et sans qu'il puisse en rsulter pour le gouvernement russe ni
conqutes, ni stipulation d'avantages commerciaux ou politiques. Cette
dclaration, quelle que ft sa forme, devrait tre premptoire au fond,
et ne laisser  la Russie aucune incertitude sur les consquences
auxquelles une conduite oppose  celle de ses allis l'exposerait
invitablement.

Dans le second cas, nous presserions la cour de Vienne de proposer
avec nous  Ptersbourg un concert pralable entre les cinq grandes
puissances, concert dont le but serait le maintien de l'indpendance
de l'empire ottoman, et dont l'action se fixerait en commun. Nous
rglerions alors le rle auxiliaire de la Russie, et nous l'enfermerions
dans les limites d'une entente commune.

Dans ces deux hypothses, nous attnuerions, autant qu'il est en
nous, le dsastreux effet des destines de l'empire ottoman commises
uniquement  la Russie.

Tel est, Monsieur le marchal, le rsum le plus fidle que ma mmoire
a pu reproduire de mes deux confrences avec lord Palmerston. Je crois
avoir rendu sa pense exacte. J'ose supplier Votre Excellence de
vouloir bien me mettre le plus promptement possible  mme de lui faire
connatre le jugement qu'en portera le gouvernement du Roi.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


            2 _Le marchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, 13 juin 1839.

Monsieur, nous n'avons pas encore reu les lettres arrives par le
dernier paquebot de l'Orient, mais une dpche tlgraphique de
Marseille, insre dans le _Moniteur_, prouve qu' la date la plus
rcente, malgr une rixe entre les soldats turcs et gyptiens, les
craintes d'une collision entre les armes ne s'taient pas encore
ralises. Le temps qui s'coule fortifiera invitablement l'espoir
qu'il est permis de fonder, pour le maintien de la paix, sur l'accord de
toutes les grandes puissances europennes.

L'accueil qu'ont reu  Berlin et surtout  Vienne nos premires
ouvertures pour arriver  un concert propre  assurer ce rsultat est
de la nature la plus satisfaisante. Le cabinet prussien, appel par sa
situation  un rle secondaire dans tout ce qui se rapporte  l'Orient,
n'a pu naturellement que se montrer dispos  appuyer, dans la mesure
de ses moyens, les efforts de ses allis; mais celui de Vienne, dont
la situation est toute diffrente, n'a pas hsit  se prononcer
franchement, catgoriquement, sur les dispositions  prendre dans
cette grave circonstance, et M. le comte Appony a reu l'ordre de me
communiquer une dpche fort dveloppe dans laquelle M. de Metternich
avoue, avec les formes diplomatiques qui lui sont habituelles, sa
manire de voir sur cet objet important. Il commence par reconnatre
que, au point o les choses en sont venues, un _statu quo_, source de
tant d'inquitudes et presque galement odieux aux deux parties, est
bien difficile  maintenir. Si l'on devait en sortir par la rentre de
la Syrie sous l'autorit de la Porte, au moyen du seul effort des armes
turques, il applaudirait  cette solution; mais il la regarde comme plus
qu'invraisemblable, et il croit que, dans la lutte qui s'engagerait,
toutes les chances seraient en faveur de Mhmet-Ali. Dans cet tat de
choses et sans prjudice des ngociations  ouvrir pour un arrangement
dfinitif, il est comme nous d'avis que les grandes cours doivent
s'entendre dans le but de prvenir les hostilits, si elles sont
commences, d'y mettre fin, si elles avaient malheureusement clat,
de concilier, en tenant compte de la puissance des faits, les voeux
raisonnables des deux parties par une transaction qui assure l'avenir,
et d'arrter ce qu'il y a d'exagr dans leurs prtentions. Admettant
comme axiomes incontestables qu'aucune des puissances ne dsire le
renversement du sultan, qu'aucune ne croit  la possibilit d'expulser
Mhmet-Ali de l'gypte, et qu'aucune enfin ne cherche  s'agrandir
aux dpens de l'empire ottoman, il en conclut qu'il leur est facile de
tomber d'accord, et il rpte qu'elles ont entre les mains tout ce qui
est ncessaire pour donner du poids  leur dtermination. Des escadres
franaises et anglaises sont dans la Mditerrane, les troupes de terre
et de mer ne manquent pas  la Russie; un langage ferme et uniforme 
Alexandrie et  Constantinople, second par les attitudes galement
srieuses, mais expectantes que prendraient les forces maritimes,
suffirait probablement, suivant M. de Metternich, pour assurer le succs
de la mdiation des puissances. Tel est le rsum de la dpche que m'a
communique M. le comte Appony. Elle se termine par une observation
qui m'a frapp, parce que j'y ai vu l'apparition timide d'une pense
toujours caresse par le cabinet autrichien et toujours repousse par la
Russie, celle d'tablir dans la capitale de l'Autriche une confrence
des affaires d'Orient; Vienne, dit M. de Metternich, est, relativement
 la grande question dont il s'agit, un point tellement central que
les rponses peuvent y parvenir pour ainsi dire en mme temps. Des
communications semblables  celle que contenait la dpche crite par M.
le comte Appony ont t transmises  Saint-Ptersbourg,  Vienne et 
Berlin.

Aussitt que je saurai quelque chose de plus, je m'empresserai de vous
en informer pour que vous puissiez en entretenir lord Palmerston.


            3 _Le marchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, 17 juin 1839.

Ma prcdente expdition vous a fait connatre la rponse du cabinet de
Vienne  nos premires communications...

Les nouvelles arrives il y a trois jours par le paquebot de l'Orient
ne nous ont appris aucune nouvelle tant soit peu importante; les armes
taient toujours en prsence sur les bords de l'Euphrate, mais rien
n'annonait de la part des chefs la volont d'en venir aux mains... Les
Turcs seraient peu en mesure de commencer les hostilits; leur arme,
dit-on, ne s'lverait pas au-dessus de 36,000 hommes, affaiblis mme
par le dfaut d'approvisionnements et par la dsertion.

L'tat des choses, tel qu'il se prsente dans ce moment, est propre 
justifier de srieuses inquitudes. Je vais maintenant vous mettre 
mme de rpondre aux questions que vous a adresses lord Palmerston sur
l'opinion que s'est forme le gouvernement du Roi des dispositions 
prendre dans le but de pourvoir aux ncessits du moment.

Le gouvernement du Roi comprend l'utilit et la convenance d'un concert
entre les grandes puissances pour aviser aux moyens d'assurer, par une
attitude et un langage communs le maintien de l'empire ottoman, et il
pense que c'est  Vienne que pourrait tre tabli, de la manire la plus
avantageuse, le sige des dlibrations qui s'ouvriraient  cet effet.

Il croit que pour empcher les hostilits, si elles n'ont point encore
exist, ou pour y mettre fin, si malheureusement elles avaient dj
commenc, les escadres anglaise et franaise seraient une sorte de
mdiation arme matresse de la mer,  imposer aux forces de l'Egypte
et de la Porte; et les obliger de rentrer dans leurs ports, si elles en
taient sorties.

L'escadre anglaise parat tre forte de six vaisseaux de ligne, sans
compter les autres btiments; la ntre sera porte aussi  six vaisseaux
et comptera de plus quatre ou cinq frgates avec quatre bateaux  vapeur
au moins et d'autres btiments plus lgers. Dj six vaisseaux sont
runis  Smyrne, ou en route pour s'y rendre; les trois autres partiront
trs-prochainement. Il importe que des instructions, non pas communes,
mais inspires par une ide identique et que les deux cours se
communiqueraient au pralable, soient envoyes sans retard aux
commandants des deux escadres pour diriger leurs oprations.

Lorsqu'on saura dans l'Orient que de telles forces agissent dans le mme
esprit et tendent vers un mme but, il n'est pas possible de supposer
que, soit la flotte du sultan, soit celle du pacha, veuillent s'exposer
 lutter contre elles. Je dis plus; leur dploiement, en rendant la
guerre presque impossible, tera  la Russie tout prtexte de mettre en
mouvement sa flotte de Sbastopol ou mme son arme de terre.

Pour mieux atteindre le rsultat que nous avons en vue, peut-tre
serait-il  propos que le pavillon autrichien se montrt au milieu de
l'escadre combine franaise et anglaise. Une ou deux frgates, avec
quelques btiments lgers, seraient suffisantes pour cela. Il est 
remarquer au surplus que M. de Metternich en a dj exprim la pense.

Telles sont, Monsieur, les mesures qui me paraissent devoir tre
adoptes sans retard si l'on ne veut se laisser surprendre par les
vnements. J'arrive  celles qui, lorsque des dlibrations formelles
seraient ouvertes entre les cabinets, pourraient tre prises pour
terminer la crise actuelle et en prvenir  jamais le renouvellement.

Dans le cas o nos dlibrations et l'attitude de nos escadres
n'auraient point empch les deux parties de prendre les armes, la
ncessit d'une action commune deviendrait vidente; et il n'y a pas
lieu d'esprer qu'on pt alors dcider la Russie  ne pas intervenir
matriellement dans une question o ses intrts seraient si directement
engags. Ce qu'il faudrait obtenir, c'est que son action ft dtermine
et limite, de concert avec les autres cours; c'est qu'elle se tnt 
celle que la France et l'Angleterre auraient de leur ct  exercer;
c'est qu'enfin, par le fait, une convention europenne remplat les
stipulations d'Unkiar-Skelessi. Je n'ignore pas tout ce qu'un
pareil projet rencontrerait d'obstacles de la part du cabinet de
Saint-Ptersbourg; cependant, il aurait peu d'arguments tant soit peu
spcieux  faire valoir, pour repousser des combinaisons videmment
inspires par le dsir de la paix et appuyes de tous les allis.

Il me reste  parler du but final de cette ngociation, de l'arrangement
par lequel il serait possible de placer le sultan et son puissant vassal
dans une situation plus satisfaisante pour l'un et pour l'autre, plus
rassurante pour la tranquillit de l'Orient.

La ncessit de concder  Mhmet-Ali l'investiture d'une partie au
moins de ses possessions actuelles parat maintenant admise d'une
manire  peu prs gnrale. On a compris qu'au point de grandeur o il
est parvenu, le besoin d'assurer l'avenir de sa famille et de la mettre,
aprs sa mort,  l'abri des vengeances de la Porte, se fasse sentir trop
imprieusement  son esprit pour qu'il puisse se livrer  des penses
pacifiques tant qu'il n'a pas obtenu quelque satisfaction  cet gard.

D'un autre ct, on ne peut pas se flatter de l'espoir que la
Porte consente  lui accorder ce surcrot de force morale si, par
compensation, on ne lui donne pas  elle-mme quelque avantage qui lui
fournisse une garantie matrielle contre les entreprises ventuelles
d'un ennemi dont elle aurait ainsi accru la puissance. La nature et
l'tendue de cet avantage ne sont certes pas faciles  dterminer. Lord
Palmerston pense qu'il ne faudrait pas moins que la rtrocession de la
Syrie tout entire.

A Berlin, on semble admettre que le sultan pourrait se contenter d'une
partie seulement de cette province. Quant  nous, Monsieur, nous
reconnaissons que la Porte aurait droit  une compensation relle, mais
nous croyons que l'instant d'en fixer la proportion n'est pas arriv,
qu'une question pareille ne peut tre rsolue que d'aprs des donnes
srieuses et compliques, dont l'apprciation ne peut tre l'oeuvre d'un
moment, et que ce point doit tre renvoy au concert qui, si nos vues
viennent  prvaloir, s'tablira entre les puissances.

Veuillez, Monsieur, donner lecture  lord Palmerston de la prsente
dpche. En exposant ainsi au cabinet de Londres l'ensemble de notre
manire de voir sur les graves circonstances du moment, nous lui donnons
un gage non quivoque de la confiance qu'il nous inspire et du dsir que
nous avons de marcher avec lui dans le plus parfait accord.


              4 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult._

Londres, 17 juin 1839.

Monsieur le marchal,

Hier lord Palmerston m'a crit pour me prier de passer chez lui,
m'annonant qu'il dsirait m'entretenir des affaires d'Orient. Je m'y
suis rendu sans retard. J'avais vit depuis quelques jours de presser
trop vivement la rponse aux ouvertures que Votre Excellence m'avait
charg de faire au cabinet anglais; mais la rponse annonce, j'ai cru
devoir tmoigner le plus vif empressement de la recevoir de la bouche de
lord Palmerston.

Lord Palmerston m'a annonc que le Conseil avait enfin dlibr samedi
sur les affaires d'Orient, et qu'il tait  mme de me communiquer le
rsultat de cette dlibration. Il a eu soin d'ajouter que le prince
Esterhazy ne la connatrait qu'aprs moi.

Vous n'avez eu jusqu'ici, a commenc lord Palmerston, que mes propres
impressions sur la question d'Orient; je vais vous donner aujourd'hui
l'opinion arrte du Conseil; cette opinion, je vous prie de la porter
 la connaissance de votre gouvernement, mais d'ajouter, en la
transmettant, que nous attendrons, pour agir, le jugement qu'il en
portera lui-mme.

Je vais, Monsieur le marchal, rsumer, aussi sommairement et aussi
fidlement qu'il me sera possible, tout ce que ma mmoire a retenu et ma
raison class du rsultat des dlibrations du Conseil:

Le Conseil a dcid:

Que l'Angleterre devait marcher dans un accord intime avec la France;
que tout tait impossible sans cet accord: tout facile, possible au
moins, avec lui.

Le Conseil a divis la question en deux parties: 1 L'action immdiate
pour l'ventualit d'un conflit dj commenc entre les armes turque
et gyptienne; 2 la ngociation de l'arrangement destin  rendre le
retour de ce conflit impossible.

L'envoi immdiat de nos deux escadres sur la cte de Syrie a t jug
indispensable.

Nos amiraux auraient l'ordre, s'ils trouvaient les hostilits
commences, de sommer les deux gnraux d'arrter sans dlai la marche
de leurs armes et mme d'augmenter le rayon de distance qui sparait
encore il y a six semaines les deux avant-gardes. Leur sommation serait
accompagne de la dclaration, au nom de leurs gouvernements, qu'
Constantinople et  Alexandrie les grandes puissances de l'Europe
traitent d'un arrangement qui doit satisfaire les justes prtentions des
deux parties.

Si les Turcs refusaient de s'arrter, nos amiraux expdieraient sans
retard  Constantinople deux officiers de nos escadres pour annoncer 
nos ambassadeurs le refus du commandant de l'arme ottomane d'obtemprer
 nos conseils et ils le rendraient responsable d'une aussi grave
atteinte porte aux relations de la Porte avec toutes les puissances de
l'Europe. Nos escadres conserveraient une attitude expectante sur la
cte de Syrie.

Si les gyptiens mprisaient notre sommation, nos amiraux auraient
l'ordre d'empcher tout ravitaillement par mer, et ils dtacheraient une
partie considrable de l'escadre sur Alexandrie o nous paratrions
en force imposante et la menace du blocus  la bouche, dans le cas o
Mhmet-Ali refuserait d'arrter la marche de son fils.

Le Conseil a pens que cette dmonstration suffirait pour empcher les
hostilits d'clater si elles n'avaient pas eu lieu,--pour les arrter,
si elles avaient dj commenc.

Pendant ce temps, nous ouvririons  Constantinople et  Alexandrie une
ngociation sur la double base de la constitution de l'hrdit de
l'Egypte dans la famille de Mhmet-Ali et de l'vacuation de la Syrie
par les troupes gyptiennes. L'opinion du Conseil est que nous ne
rencontrerions aucune difficult srieuse  Constantinople, et que, s'il
s'en prsentait  Alexandrie, il suffirait d'y convaincre le pacha de
notre union pour en triompher. Le Conseil n'a fix ni le lieu ni
la forme de la ngociation; il n'en a que pos la base et reconnu
l'indispensable ncessit pour rasseoir la paix du monde sur un
fondement solide.

Pour le succs de cette ngociation, le Conseil compte sur l'efficacit
de la coopration de l'Autriche; mais cette coopration doit tre, selon
lui, domine, entrane par l'union de nos deux cabinets. Un seul doute
 Vienne sur cette union, et nous n'y aurons plus que des paroles.

Enfin. Monsieur le marchal, le Conseil a examin le cas o, dsavous
par les vnements au del mme des bornes d'une prvision raisonnable,
nous trouverions les Russes tablis  Constantinople, ou en marche vers
la capitale de l'empire ottoman. Cette immense question a t discute
sous la profonde impression qu'a cause ici la phrase de l dpche
n 16 de Votre Excellence: Je crains qu'on n'ait pris  Londres bien
facilement son parti d'une nouvelle expdition russe. Le Conseil
a pens que, dans ce cas, nos escadres devraient paratre devant
Constantinople, en amies, si le sultan acceptait nos secours, de force
s'il les refusait. On a mme discut militairement la question du
passage des Dardanelles; on le croit possible, mais dangereux, pendant
les six mois d'hiver o le vent souffle de la Mditerrane. On le
regarde comme facile pendant les six autres, mais avec des troupes de
dbarquement. Je n'ai pas besoin d'ajouter, Monsieur le marchal, que
ce dernier parti n'est, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une conjecture
extrme, mais devant la ralisation de laquelle ma conviction est qu'il
ne tiendrait qu' nous d'empcher l'Angleterre de reculer.

Voil, Monsieur le marchal, l'analyse exacte des dcisions arrtes par
le conseil de cabinet qui s'est tenu avant-hier. Ma dpche les portera
 Votre Excellence avant une communication plus directe et plus
dtaille que prpare en ce moment lord Palmerston. J'ai insist sur
la rdaction d'un projet d'instructions aux amiraux; de semblables
questions ne sauraient tre trop prcises. Le projet sera communiqu
par lord Granville  Votre Excellence.

Le prince Esterhazy m'a remplac chez lord Palmerston. Il aura reu les
mmes ouvertures que celles qui venaient de m'tre faites ( certaines
rticences prs). Le prince est plein d'espoir dans le succs de la
ngociation turco-gyptienne.

L'ambassade russe coute, regarde, mais hsite dans son action comme
dans son langage. Nous avons eu bien des Russes depuis un mois 
Londres, Monsieur le marchal, et des plus haut placs dans la confiance
de l'empereur. Je hasarde timidement une opinion forme  la hte; mais
il me semble vident que de ce ct-l on n'est pas prt non plus pour
les partis extrmes.

J'ose supplier Votre Excellence, Monsieur le marchal, de vouloir bien
me faire connatre aussitt qu'il lui sera possible l'opinion que se
sera forme le gouvernement du Roi du plan propos par le gouvernement
britannique. Cette opinion sera dcisive sur la marche des vnements.

Il y a longtemps que je n'avais aussi bien senti qu'aujourd'hui de quel
poids la France pse dans la balance de l'Europe.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


             5 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult._

Londres, le 20 juin 1839.

Monsieur le marchal,

J'ai reu hier la dpche n 23 que Votre Excellence m'a fait l'honneur
de m'adresser sous la date du 17 juin, avec les extraits des dernires
correspondances de Ptersbourg, Vienne, Berlin, Constantinople et
Alexandrie. J'ai annonc  lord Palmerston que j'avais  lui faire une
communication, au nom du gouvernement du Roi, sur les affaires d'Orient.
Lord Palmerston m'avait fix un rendez-vous le jour mme; mais la sance
de la chambre des Communes ayant commenc par un vote important auquel
il ne pouvait s'empcher de prendre part, ma visite a t forcment
remise au lendemain.

Ma dpche n 53, qui s'est croise avec celle de Votre Excellence,
contenait dj une rponse  la plupart des questions sur lesquelles
Votre Excellence me charge de provoquer une dcision du cabinet anglais;
ma confrence d'aujourd'hui me permettra de complter mes informations.

J'ai remis  lord Palmerston la dpche de Votre Excellence et je l'ai
pri de la lire lui-mme et d'en bien peser le fond et la forme.

Lord Palmerston, aprs avoir lu la dpche, m'a dit ces propres paroles:
Nous nous entendons sur tout; notre accord sera complet. Principe,
but, moyens d'excution, tout est plein de raison, de simplicit et de
clairvoyance. Ce n'est pas la communication d'un gouvernement  un autre
gouvernement; on dirait plutt qu'elle a lieu entre collgues, entre les
membres d'un mme cabinet.

J'ai pri alors lord Palmerston de me permettre de reprendre
successivement les points sur lesquels j'apercevais quelques
diffrences, lgres  la vrit, mais relles, entre l'expos des vues
du gouvernement du Roi et l'opinion du cabinet anglais telle qu'il me
l'avait dveloppe dans sa dernire conversation.

J'ai commenc par les instructions aux amiraux: Lord Palmerston m'a dit
que lord Granville avait t charg de communiquer  Votre Excellence un
projet d'instructions qui se rapprochait tellement de l'esprit et de la
lettre de la dpche dont il venait de prendre lecture qu'il regardait
la question d'identit comme rsolue. Je lui ai fait observer que
notre action navale tait propose sous la forme de mdiation et par
consquent avec le caractre d'impartialit qui convient  ce rle;
c'est--dire que nous parlerions le mme langage au commandant de la
flotte ottomane et  celui de la flotte gyptienne. Lord Palmerston
ne s'est plus montr, comme le premier jour, oppos  ce plan; il m'a
ajout que dans le projet d'instructions transmis  lord Granville pour
tre communiqu  Votre Excellence, on proposait mme de sparer
les deux flottes et de leur faire prendre,  l'une la route de
Constantinople,  l'autre celle d'Alexandrie. Lord Palmerston a partag
de plus l'opinion mise par Votre Excellence sur l'avantage de runir
ainsi l'effet moral que ne manquera pas de produire en Orient et
ailleurs ce vaste et imposant dveloppement de nos forces maritimes.

Passant des instructions aux amiraux  la force respective des escadres,
lord Palmerston a appris avec une vritable satisfaction l'accroissement
que nous nous apprtions  donner  la ntre, et il m'a confirm que la
flotte anglaise, dj de huit vaisseaux de ligne, serait incessamment
porte  dix, qu'il s'y joindrait quatre ou cinq frgates, trois
btiments  vapeur et un nombre assez considrable de btiments lgers.

Revenant ensuite au cas peu vraisemblable o nos escadres, en arrivant
sur les ctes de Syrie, trouveraient dj les Russes en marche vers
le thtre de l'vnement, lord Palmerston m'a rpt que le cabinet
anglais proposait que nos amiraux, aprs avoir fait aux deux parties
belligrantes la sommation de cesser les hostilits, s'adressassent 
nos ambassadeurs  Constantinople pour demander  la Porte l'entre de
nos flottes dans le Bosphore. Il a ajout qu'il ne concevait pas quel
prtexte le sultan pourrait invoquer pour refuser nos secours,
sans dmasquer une soumission telle  l'influence russe que cette
manifestation nous forcerait  aviser  d'autres moyens pour la
combattre ou la partager.

Du reste, Monsieur le marchal, j'ai trouv  cet gard lord Palmerston
trs-dispos  admettre, comme Votre Excellence (et se fondant aussi
sur les correspondances de Ptersbourg et de Vienne) que la Russie
craindrait en ce moment d'tre mise en demeure d'excuter le trait
d'Unkiar-Skelessi, et qu'elle n'est nullement prte pour une rupture
avec l'Europe occidentale.

Nous avons pass ensuite  la ngociation dont Votre Excellence propose
de fixer le sige  Vienne et dont sa dpche expose  la fois les
principes et le but.

Lord Palmerston, sur la premire question, celle de la fixation du sige
de la ngociation, m'a demand la permission de m'exposer franchement
les doutes qui s'levaient dans son esprit. Il m'a dit qu'il redoutait
que l'influence russe ne s'exert plus efficacement  Vienne sur le
prince de Metternich que sur le comte Appony  Paris, ou sur le prince
Esterhazy  Londres. Je lui ai fait quelques-unes des objections qui
se prsentaient tout naturellement  mon esprit; je lui ai dit que le
prince de Metternich serait vraisemblablement flatt du choix de Vienne
comme lieu de la ngociation; que ce sentiment le disposerait mieux
au concours que nous cherchons; que, dans une question trangre  la
politique de principe, et o l'intrt autrichien apparaissait dans
toute son vidence en opposition  l'intrt russe, le prince de
Metternich serait lui-mme contrl  Vienne plus qu'ailleurs par
une opinion autrichienne trs-prononce. Enfin je lui ai parl de la
position centrale de Vienne comme d'un argument dcisif en faveur du
choix propos. Lord Palmerston, Monsieur le Marchal, a fini par me
dire: J'ai pens tout haut devant vous, je vois le pour et le contre,
et  tout prendre, je crois que le _pour l'emportera_; mais je suis
oblig de consulter le cabinet, je vous donnerai sa dcision. Je pense,
Monsieur le Marchal, qu'elle sera favorable.

Quant  la donne gnrale de la ngociation, c'est--dire la
concession de l'hrdit  la famille de Mhmet-Ali et la compensation
territoriale du sultan, lord Palmerston m'a rpt que le cabinet
anglais entrait compltement dans les vues du gouvernement du Roi. La
fixation des limites de cette compensation territoriale sera sans doute
matire  ngociation; mais lord Palmerston a voulu que j'affirmasse 
Votre Excellence que, du point de dpart au but de la ngociation,
du principe  l'excution, l'accord et le concert le plus intime ne
cesseraient de rgner entre nos deux cabinets.

Voil, Monsieur le marchal, l'analyse exacte de la conversation que
j'ai eue ce matin avec lord Palmerston.

Lord Palmerston m'a demand la permission de communiquer  lord
Melbourne la dpche de Votre Excellence; j'ai cru ne pas devoir refuser
cette marque de confiance.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


             6 _Le marchal Soult au baron de Bourqueney._

Paris, le 27 juin 1839.

L'approbation donne par le cabinet britannique au plan que vous aviez
t charg de communiquer  lord Palmerston pour l'arrangement des
affaires d'Orient, plan qui se rapproche tellement, dans toutes ses
parties, des ides dont ce ministre nous avait lui-mme entretenus, a
caus une vive satisfaction au gouvernement du Roi. Nous trouvons un
nouveau gage de cet accord dans les instructions destines  l'amiral
Stopford et dont lord Granville m'a fait connatre la substance.
L'esprit dans lequel elles sont conues est gnralement en rapport avec
notre manire de voir sur les moyens de rsoudre la crise qui menace la
paix du monde. Vous en jugerez par la conformit de ces instructions
avec celles que le ministre de la marine a expdies aujourd'hui mme 
M. l'amiral Lalande. Je vous en envoie copie pour que vous puissiez les
mettre sous les yeux de lord Palmerston. Nous n'avons pas cru devoir y
toucher un point bien important, qui et embarrass les prvisions de
l'amiraut britannique, l'hypothse de l'arrive des forces russes
 Constantinople. Cela tient  des considrations que je vais vous
expliquer et que je vous prie de prsenter  l'examen de lord
Palmerston.

Il nous a paru qu'en se proccupant uniquement de la prolongation du
sjour des Russes aprs la retraite de l'arme gyptienne, en renvoyant
 cette poque, en rservant pour ce seul cas les mesures  prendre 
l'effet d'obtenir le passage des Dardanelles pour les escadres allies,
le cabinet de Londres n'a pas suffisamment pourvu aux ncessits de la
situation; nous pensons qu'au moment mme o les Russes arriveraient 
Constantinople, les grands intrts sur l'quilibre europen, et plus
encore peut-tre les susceptibilits de l'opinion publique justement
exigeante, demanderaient que les pavillons anglais et franais s'y
montrassent aussi. Nous croyons donc qu'au lieu d'attendre les
vnements et de laisser aux ambassadeurs et aux amiraux eux-mmes
l'initiative et la responsabilit des actes si graves qui peuvent
prendre naissance, la France et l'Angleterre doivent, sans perdre un
moment et en obtenant, s'il se peut, pour cette dmarche l'assentiment
de l'Autriche, faire demander  la Porte que leurs vaisseaux soient
admis  passer les Dardanelles en mme temps que les forces russes
pntreraient dans le Bosphore, et  concourir avec elles  la
protection du trne du sultan. Il est certain que la Porte livre
 elle-mme ne saurait manquer d'accepter avec joie les garanties
nouvelles qui lui seraient ainsi offertes contre les dangers de diverse
nature auxquels sont exposes son indpendance et sa sret. Si une
influence extrieure l'engageait au contraire  les refuser, un tel
refus serait significatif, et l'Angleterre et la France auraient alors 
s'entendre sur les rsolutions qu'il appellerait de leur part; mais je
crois que, d'aprs les donnes positives que nous avons sur ce point,
il serait prmatur de confier aux amiraux des pouvoirs ventuels et
en quelque sorte hypothtiques qui, dans des circonstances faciles
 concevoir, pourraient entraner de srieuses et irrmdiables
complications.

Faites-moi savoir, je vous prie, le plus tt possible ce que lord
Palmerston pense de cette proposition. Si le cabinet britannique juge
 propos de l'adopter, je crois qu'il importe d'y donner suite
immdiatement; le moindre retard pourrait lui ter toute sa valeur.

Vous avez dj appris le commencement des hostilits entre les Turcs
elles gyptiens; voici l'extrait de la dpche de M. Cochelet qui
annonce cette dplorable nouvelle. Elle contient de plus la rfutation
complte et premptoire des griefs prtendus par lesquels la Porte
s'efforait de mettre du ct du vice-roi le tort de la provocation.

A Constantinople on ignorait encore le 7 de ce mois ce qui venait de se
passer en Syrie, mais on s'y attendait. La flotte ottomane se prparait
 prendre la mer. Je ne dois pas vous cacher que tous les rapports
confirment les assertions de notre ambassadeur sur l'influence exerce
par lord Ponsonby.


             7 _Le marchal Soult au baron de Bourqueney._

Paris, 6 juillet 1839.

...Le gouvernement du Roi a appris avec une vive satisfaction l'adhsion
du cabinet de Londres  la proposition d'une dmarche  faire auprs
de la Porte,  l'effet d'obtenir le passage des Dardanelles pour les
escadres de France et d'Angleterre dans le cas o les forces d'une autre
puissance seraient appeles au secours de Constantinople. L'empressement
que ce cabinet met  y donner suite en se prparant  faire passer 
lord Ponsonby les instructions ncessaires est un gage non quivoque de
la sincrit et de la vivacit de cette adhsion. Cependant je ne sais
si  Londres on s'est bien rendu compte d'un accord parfait pour la
forme aussi bien que pour le fond, dans une ngociation aussi grave,
aussi dlicate, et qui va se trouver confie  deux ambassadeurs que
leurs antcdents rciproques disposent malheureusement assez mal  un
pareil accord. Pour parer autant que possible  ce dernier inconvnient,
j'avais fait prparer le projet de note ci-joint, dans l'intention de le
communiquer pralablement au cabinet britannique pour en concerter avec
lui la rdaction commune et dfinitive. Comme vous le verrez, la pense
qui y domine est de donner,  la dmarche dont il s'agit, un caractre
europen. Veuillez le mettre sous les yeux de lord Palmerston. Il pourra
se faire qu'il arrive lorsque les instructions destines  lord Ponsonby
seront parties; mais, si le gouvernement britannique approuvait la
rdaction, il pourrait envoyer  son ambassadeur des instructions
supplmentaires....M. de Sainte-Aulaire donnera connaissance  M. de
Metternich de la mission confie aux deux ambassadeurs, et il essayera
d'y associer l'internonce dans une mesure quelconque.

Ce que vous m'avez fait connatre de la substance des instructions que
recevra lord Ponsonby m'a suggr une rflexion sur laquelle il ne
serait peut-tre pas hors de propos d'appeler l'attention de lord
Palmerston. Demander  la Porte d'appeler, dans un cas donn, le secours
de nos escadres, n'est-ce pas en quelque sorte lui mnager la facilit
de les loigner des Dardanelles en ludant ou en retardant cette
invitation, au moyen de quelque prtexte plus ou moins spcieux? Ne
vaudrait-il pas mieux lui demander simplement de donner les ordres
ncessaires pour que ces escadres fussent reues dans le dtroit, au
moment mme o elles s'y prsenteraient, aprs l'accomplissement de la
condition qui leur permettrait de s'y montrer? Je crois qu'il y aurait
un avantage rel  nous rserver ainsi l'initiative, et c'est dans ce
sens qu'est rdig le projet que je vous envoie.

Les nouvelles d'Alexandrie vont jusqu'au 19 juin. Le vice-roi, inform
du progrs de l'invasion de l'arme ottomane en Syrie, venait de faire
parvenir  Ibrahim-pacha l'ordre de la repousser et de la poursuivre au
del de la frontire, lorsque mon officier d'ordonnance, M. Callier,
dont je vous avais annonc la mission, est arriv  Alexandrie. Le
vice-roi, aprs avoir cout les reprsentations que M. Callier, de
concert avec M. Cochelet, lui a fait entendre de ma part, a consenti,
non sans une rpugnance facile  concevoir,  rvoquer l'autorisation
qu'il avait donne  Ibrahim, et  lui enjoindre de se borner 
repousser l'invasion, et, ce rsultat obtenu, de s'arrter l o il
se trouverait. C'est M. Callier lui-mme qui a d porter cet ordre 
Ibrahim-Pacha.......Il serait difficile de ne pas reconnatre que les
Turcs, dans toute la suite de cette affaire, semblent se plaire 
laisser  leurs adversaires l'avantage de la sincrit et de la
modration.

Cette observation prend un caractre d'vidence bien plus incontestable
encore lorsque l'on compare l'accueil que le vice-roi a fait  nos
conseils  celui qu'ont obtenu  Constantinople les avertissements de M.
l'amiral Roussin. Vainement cet ambassadeur, sans se laisser dcourager
par le peu de succs de ses prcdentes dmarches, a-t-il cru devoir
demander des explications sur la sortie de la flotte; vainement, aprs
avoir reu les instructions nouvelles qu'on lui a portes de ma part,
est-il encore revenu  la charge pour ouvrir les yeux du sultan sur les
dangers dans lesquels il se prcipite ainsi de gaiet de coeur......la
Porte a compltement jet le masque dont elle se couvrait encore peu de
jours auparavant; elle avoue maintenant ses projets hostiles et que la
flotte est destine  oprer un dbarquement.

C'est une chose dplorable que le refus fait par lord Ponsonby d'appuyer
les reprsentations de son collgue; le silence seul de l'ambassadeur
d'Angleterre, dans de telles conjonctures, a t un encouragement donn
aux projets tmraires de la Porte. Malheureusement cet encouragement
rsulte bien plus directement encore d'une circonstance trange 
laquelle fait allusion la correspondance de M. l'amiral Roussin, celle
de la promesse d'un envoi de forces anglaises  Bassora, dans le but de
prvenir les prtendus projets agressifs des gyptiens. Ce ne serait pas
un des moindres dangers d'une pareille mesure que le prtexte ou plutt
la justification qu'elle prparerait  une occupation de Constantinople
par une arme russe. J'en ai parl  lord Granville avec une grande
franchisse, tout en vitant ce qui et pu donner  mon langage
l'apparence d'une plainte officielle. Quant  vous, Monsieur, vous vous
bornerez  mettre sous les yeux de lord Palmerston les documents que je
vous envoie et  m'informer des claircissements qu'il jugera  propos
de vous donner.


             8 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult_.

Londres, 9 juillet 1839.

Monsieur le marchal,

En entrant hier chez lord Palmerston, j'ai commenc par m'informer si le
courrier, porteur des instructions pour lord Ponsonby, tait en route
pour sa destination; lord Palmerston m'a rpondu que l'expdition
n'tait pas encore compltement prte et qu'elle ne pouvait l'tre avant
vingt-quatre heures.--Je m'en flicite, ai-je repris, car je viens,
par ordre de mon gouvernement, vous proposer, dans la forme de votre
dmarche auprs du sultan, une modification dont je ne doute pas que
vous n'apprciiez la haute convenance; et j'ai commenc la lecture
de la dpche de Votre Excellence. Je me suis arrt au troisime
paragraphe, me rservant de revenir plus tard  ceux qui terminent la
dpche, mais insistant pour traiter et rsoudre sparment la question
des instructions  nos ambassadeurs. J'ai remis ensuite  lord
Palmerston le projet de note prpar pour l'amiral Roussin.

Lord Palmerston, Monsieur le marchal, qui avait cout avec la plus
srieuse attention la dpche de Votre Excellence et lu lui-mme, en
en pesant chaque terme, le projet de note de l'ambassadeur du Roi 
Constantinople, a rendu compltement justice  la pense politique
sous l'influence de laquelle cette note avait t rdige. Au fond il
reconnat, avec Votre Excellence, qu'il y a pour les deux cabinets un
avantage rel  se rserver l'initiative de la dmarche en demandant
immdiatement  la Porte de donner les ordres ncessaires pour
l'admission de nos escadres, aprs l'accomplissement de la condition 
laquelle nous subordonnons nous-mmes cette admission. Dans la forme,
lord Palmerston croit que la premire partie de la note, malgr toutes
les prcautions de langage dont elle, s'entoure, fait peut-tre au
sultan un tableau trop fidle, mais aussi trop sombre de sa situation;
il craint que l'expression aussi franche de la vrit ne le dispose pas
 adhrer  notre dmarche; il ne doute pas que ces documents ne soient
communiqus par la Porte  la Russie le jour mme o ils arriveront 
Constantinople, et il redoute l'abus que la Russie ferait, sur l'esprit
hautain et aveugle du sultan, d'un langage qu'elle pourrait lui
prsenter comme humiliant pour sa couronne. La seconde partie de la note
et toutes les considrations sur lesquelles elle fonde l'accord europen
lui semblent excellentes. Du reste, lord Palmerston n'insiste pas mme
sur la premire observation; il se contente de la soumettre aux lumires
du gouvernement du Roi. Seulement il nous prvient que la note de
lord Ponsonby prsentera dans cette partie de sa rdaction une lgre
diffrence avec celle de l'amiral Roussin.

Je n'ai pas pu m'empcher, Monsieur le marchal, de faire observer 
lord Palmerston qu'il n'y avait pas moyen d'chapper  la ncessit de
pressentir et de faire pressentir une catastrophe dans la rdaction
d'une note qui avait pour but d'offrir les moyens de la prvenir et qui
ne fondait l'opportunit de la dmarche que sur les _prliminaires_
mmes de cette catastrophe. J'ai ajout que notre action sur la Porte,
depuis les vnements de Syrie, avait toujours consist  effrayer le
sultan pour le contenir dans les bornes de la modration,  lui dire
enfin la vrit pour le rendre sage: Vous avez raison, a repris lord
Palmerston; je reconnais qu'il y a l une ncessit qui nous domine;
aussi, je ne repousse pas l'ide; je vais mme jusqu'au mot; seulement,
je crois qu'il faut tre sobre au dveloppement.

J'ai promis  lord Palmerston, Monsieur le marchal, de faire connatre
cette observation  Votre Excellence.

J'ai offert  lord Palmerston de rendre porteur de la dpche de lord
Ponsonby le courrier que Votre Excellence se dispose  envoyer par la
voie de terre  l'amiral Roussin. Lord Palmerston m'a remerci; il se
servira naturellement de celui qui devait partir hier et dont le dpart
est retard de quarante-huit heures, pour faire subir aux instructions
destines  lord Ponsonby les modifications proposes par le
gouvernement du Roi.

Le courrier anglais passera comme le vtre, Monsieur le marchal, par
Vienne, et lord Beauvale, comme M. de Sainte-Aulaire, aura ordre de
faire tous ses efforts pour engager le cabinet autrichien  s'associer 
notre dmarche.

Cette premire question rgle, j'ai repris la dpche de Votre
Excellence et j'en ai achev la lecture. J'ai ensuite plac sous
les yeux de lord Palmerston les extraits des dernires dpches de
l'ambassadeur du Roi  Constantinople; puis j'ai ajout: Je ne suis
charg d'aucune plainte officielle; quelques faits tranges ont eu
lieu; j'ai l'ordre de porter  votre connaissance les pices qui les
constatent et d'attendre les claircissements que vous croirez devoir
donner  la mutuelle confiance de nos deux cabinets.

Lord Palmerston a sonn et s'est fait apporter les quatre derniers mois
de la correspondance de lord Ponsonby, et les deux dernires annes de
celle du colonel Campbell.

Occupons-nous d'abord, m'a-t-il dit, de ce qui concerne lord Ponsonby;
nous reviendrons ensuite  l'affaire de Bassora. Je tiens d'abord  vous
prouver que mes instructions n'ont jamais vari sur ce point fondamental
que le rle de l'ambassadeur d'Angleterre  Constantinople devait tre
de contenir les penchants guerriers du sultan. Sur le fond mme de la
question, nulle divergence entre vous et nous: que nous nous soyons un
peu plus proccups de la qualit du souverain que de celle du vassal,
que nous ayons fait pencher la balance du ct du principe, cela est
vrai; mais c'est que pour nous le fait tait  ct du principe;
l'indpendance et la stabilit du trne du sultan nous semblaient exiger
cette partialit, et nous avons toujours craint, en blessant l'orgueil
du souverain  Constantinople, de donner une arme contre nous  la
Russie. Mais je vous l'affirme, nous avons constamment rpt  lord
Ponsonby: Empchez la guerre d'clater.

Lord Palmerston m'a fait lire alors sept ou huit dpches crites par
lui  lord Ponsonby, depuis la fin de janvier jusqu'au milieu de juin,
et toutes fondes sur cette donne gnrale.

Maintenant, a repris lord Palmerston, je ne saurais vous nier que
l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage pas, a
toujours t oppose au maintien du _statu quo_ de Kutaih; il prfrait
mme les partis extrmes comme susceptibles au moins d'un dnoment
favorable; mais je suis fond  croire que, dans les rapports officiels
 Constantinople, l'ambassadeur a fait passer ses opinions personnelles
aprs ses instructions. C'est du moins ce que je dois infrer de sa
correspondance. (Et lord Palmerston m'a lu au hasard toutes les
dernires dpches de lord Ponsonby qui constataient ses efforts
pacifiques auprs de la Porte.)

J'ai fait observer  lord Palmerston qu'il me semblait bien difficile
que l'opinion personnelle de l'ambassadeur, facilement pntre sur les
lieux et _transparente_ mme  travers les dpches que je venais de
lire, n'et pas t quelque chose  l'efficacit de son action pacifique
 Constantinople. Lord Palmerston, sans abonder dans mon sens, m'a
rpondu de manire  me prouver qu'il le craignait comme moi.

Dans tout autre pays, Monsieur le marchal, la conclusion de cette
conversation et t le changement probable de lord Ponsonby; ici
les choses se passent autrement: les affaires extrieures ne passent
qu'aprs les influences intrieures.

A propos du refus qu'avait fait lord Ponsonby de s'associer  la
dmarche dont l'amiral Roussin rend compte dans sa dpche du 14
juin, j'ai demand  lord Palmerston si une pareille circonstance se
renouvellerait encore, aprs l'troite union qui venait de se manifester
entre les deux cabinets sur les affaires d'Orient. Lord Palmerston m'a
dit que lord Ponsonby avait dj reu et recevrait encore prochainement
des instructions _officielles_ et _confidentielles_, qui donneraient un
tout autre caractre  son langage et  sa conduite.

Je viens, m'a dit lord Palmerston,  l'affaire de Bassora. Voici plus
de deux ans que nous avons engag Mhmet-Ali  ne pas tendre son
occupation vers le golfe Persique;  nos reprsentations  Alexandrie il
a toujours t rpondu par une dngation des faits. Les rapports de nos
agents n'ont pas tard  nous prouver que l'occupation avait rellement
eu lieu, et que des officiers gyptiens taient entrs  Bassora,
 Lalesa et  Katif, et menaaient la petite le de Baleraie, sous
prtexte d'empcher qu'elle ne devnt, contre eux-mmes, un foyer
d'insurrection. Nous avions menac  Alexandrie d'employer la force pour
empcher tout tablissement gyptien sur la cte du golfe Persique;
mais, avant d'y avoir recours, nous avons cru devoir nous adresser au
souverain de droit pour demander s'il avait donn son adhsion  cette
extension de la puissance gyptienne; sans doute, nous savions que la
rponse serait ngative, mais nous pensions devoir rgulariser ainsi
notre action. Voil la dmarche dont il est question dans les dpches
que vous venez de me lire. Aprs cela, je vous ajouterai qu'il ne s'est
jamais agi que de l'envoi d'un btiment de guerre et nullement de
troupes de dbarquement. Cette seule dmonstration nous a paru devoir
tre plus que suffisante. Je dois vous ajouter aussi que cette question,
toute spciale pour nous, du golfe Persique, n'a rien de commun avec les
vnements de Syrie, et n'influera en quoi que ce soit sur notre marche
dans la ngociation gnrale.

J'ai demand  lord Palmerston s'il ne craignait pas qu' Constantinople
on n'et traduit la dmarche rcente de lord Ponsonby en un
encouragement donn aux propensions belliqueuses du sultan. A cela, lord
Palmerston m'a rpondu que, si on l'avait fait, c'est qu'on avait voulu
s'aveugler sur sa porte, parce que depuis un an au moins on savait
que cette affaire se suivait entre le gouvernement anglais et le pacha
d'Egypte.

Lord Palmerston m'a mis sous les yeux toute la correspondance du colonel
Campbell depuis novembre 1837, et j'avoue qu'elle tablit la question
sur les donnes qu'il venait de m'exposer.

Ce n'est pas  moi qu'il appartient de dcider si le gouvernement du Roi
se contentera de ces explications; mais ce que je puis affirmer  Votre
Excellence, c'est qu'ici on a voulu les donner satisfaisantes.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


             9 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult_.

Londres, 11 juillet 1839.

Monsieur le marchal,

....Lord Palmerston donne son assentiment le plus absolu au projet de
dclarations par lesquelles les puissances s'engageraient  maintenir
l'intgrit de l'empire ottoman et  n'accepter aucune part de son
territoire. Lord Palmerston est prt  faire cette dclaration au nom du
gouvernement britannique, et il propose de plus au gouvernement du Roi,
quand toutes les dclarations seront parvenues  Vienne, de les y runir
sous la forme la plus solennelle d'un engagement gnral...


             10 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult_.

Londres, 12 juillet 1839.

Monsieur le marchal,

Lord Palmerston venait de recevoir son courrier de Vienne au moment o
je lui ai apport la dpche n 27 de Votre Excellence et les extraits
de la correspondance de M. le comte de Sainte-Aulaire. A la lecture que
je lui en ai donne, lord Palmerston a rpondu par celle des dpches
et des lettres confidentielles de lord Beauvale: il n'en a pas omis une
syllabe.

Mme jugement de nos deux ambassadeurs, Monsieur le marchal, sur les
dispositions du prince de Metternich; mme espoir d'entraner le cabinet
autrichien dans notre action politique  Constantinople; mme prvision
de la mort du sultan et mme approbation du projet de dclarations par
lesquelles les puissances europennes s'engageraient solennellement au
maintien de l'intgrit de l'empire ottoman, projet dont l'initiative a
t prise par M. de Metternich dans ses confrences successives avec M.
de Sainte-Aulaire et avec lord Beauvale.

Ainsi que j'ai eu l'honneur de l'annoncer hier par ma dpche n 62,
lord Palmerston a ratifi sans rserve l'opinion favorable que Votre
Excellence exprimait sur la proposition du prince de Metternich de
toutes les mesures  prendre. Partant toujours de cette donne gnrale
que la Russie ne _peut pas_ en ce moment, lord Palmerston croit que nous
obtiendrons son concours. Un refus nous placerait dans un autre ordre de
faits.

Lord Palmerston m'a demand si le gouvernement du Roi, favorable, comme
il se montrait,  la pense de M. de Metternich, avait dj eu le temps
d'arrter la forme mme de la dclaration par laquelle il rpondrait 
celle du cabinet autrichien. J'ai dit a lord Palmerston que je ne savais
encore rien  cet gard. C'est alors qu'il m'a charg de consulter
le gouvernement du Roi sur le projet de runir  Vienne, en un acte
europen, toutes les dclarations individuelles des puissances aussitt
qu'elles seraient parvenues au sige de la ngociation. Depuis que lord
Palmerston s'est rendu  l'avantage de laisser prendre  la ngociation
la route de Vienne, je lui dois la justice de reconnatre qu'il ne s'est
pas manifest en lui la plus petite arrire-pense d'en rien conserver 
Londres, au del de la part de direction qui appartient naturellement 
tout cabinet dans ses rapports avec son ambassadeur.

Lord Palmerston ne sera pas moins empress de connatre, Monsieur le
marchal, si le gouvernement partage l'opinion qu'il m'a exprime hier,
et que j'ai dj eu l'honneur de transmettre  Votre Excellence, sur la
ncessit de faire de la mort prsume du sultan un cas d'admission de
nos escadres dans la mer de Marmara. Ce projet entrane un peu plus
de latitude et de responsabilit dans les instructions  donner  nos
ambassadeurs  Constantinople; car pour une semblable ventualit, il
faut ncessairement les laisser juges de circonstances dont la prvision
chappe  la distance o nous sommes du thtre de l'vnement.

Pans sa dpche du 1er juillet, lord Beauvale appuie vivement auprs
de lord Palmerston le projet d'adjoindre  nos escadres sur la cte
de Syrie quelques btiments russes de la flotte de la mer Noire. Les
arguments sont habilement prsents: Nous flattons la Russie et nous
l'enchanons dans le concert europen; nous lui enlevons tout prtexte
d'user de son influence  Constantinople pour faire fermer les
Dardanelles  nos flottes; enfin, nous lui faisons donner un gage, car
c'en est un que son escadre entre les deux ntres. Ce raisonnement
n'a point branl jusqu'ici l'opinion que lord Palmerston m'avait dj
exprime sur la fermeture de la mer de Marmara par le Bosphore et par le
dtroit des Dardanelles. La manire gnrale d'envisager cette question
demeure la mme, moins, bien entendu, l'exception  laquelle nous avons
recours en ce moment, puisque nous avons sur la route de Constantinople
les courriers porteurs de la demande de l'admission de nos escadres dans
un cas donn, et que la prvision de la mort du sultan vient s'ajouter
de plus aux ventualits qui peuvent la rendre ncessaire. Mais, m'a
dit lord Palmerston, l'avantage de la prsence des btiments russes sur
la cte de Syrie ne me semble pas assez dmontre pour en faire un cas
de dviation de principe; et il a ajout ce fait curieux: Lorsqu'en
1835 nous revnmes au pouvoir, je me rendis chez le duc de Wellington;
mes rapports avec lui me permettaient une dmarche de confiance, et je
dis au duc que l'Orient tant appel  jouer un grand rle dans les
affaires de l'Europe, je tenais essentiellement  connatre son opinion
sur les deux systmes qui se prsentaient  notre politique, travailler
 ouvrir la mer de Marmara  nos flottes et consquemment  celles des
autres puissances, ou la fermer  toutes, y compris les ntres. Le duc
me rpondit sans hsitation:  la fermer; nous sommes dans ces parages
trop loin de nos ressources et la Russie touche aux siennes. Ce mot, a
continu lord Palmerston, m'a frapp comme plein de sens et de raison.

Lord Palmerston m'a lu la dpche qu'il adresse  lord Clanricarde, en
rponse  la dernire communication du comte de Nesselrode. Le cabinet
anglais remercie le cabinet de Ptersbourg de l'empressement avec lequel
il offre de cooprer  restreindre le thtre de la lutte entre les
deux parties belligrantes; mais il insiste sur la ncessit de rendre
impossible le retour des vnements qui pourraient encore compromettre
la paix du monde; et il considre un arrangement permanent entre la
Porte et Mhmet-Ali comme le moyen le plus sr d'atteindre le but que
se proposent les puissances de l'Europe. La dpche revient  plusieurs
reprises sur l'troite union qui se manifeste entre les cabinets de
Londres et de Paris, union qui a dict les instructions envoyes aux
amiraux commandant nos escadres dans la Mditerrane.

Lord Beauvale avait joint  sa dpche du 2 juillet  lord Palmerston
une lettre particulire de lord Ponsonby que venait de lui apporter
la dernire poste de Constantinople. Lord Palmerston a voulu que j'en
prisse lecture. Je crois qu'il tenait  prouver que lord Ponsonby
ne mnage pas toujours _son propre cabinet_. C'tait un appel 
l'indulgence de ses collgues et des cabinets qu'ils reprsentent. Dans
cette lettre, lord Ponsonby raisonne sur la mort du sultan comme sur
un fait ralis; il s'emporte contre la politique du _statu quo_ qui a
perdu, selon lui, l'Orient depuis 1832. Il dit qu'il n'y a pas un moment
 perdre pour rparer ses fautes. Il faut que nos pavillons flottent
devant Constantinople, que l'Autriche se montre dtermine  pousser
au besoin une arme en avant, etc. Constantinople aux Russes, et il ne
reste pas une seule puissance de premier ordre en Europe, l'Angleterre
excepte, si elle veut entrer dans un honteux march avec le cabinet de
Ptersbourg. Tout cela, Monsieur le marchal, est mle d'ides bonnes
et mauvaises, ingnieuses presque toujours, mais souvent inapplicables.
Je croyais savoir que lord Ponsonby n'est pas l'organe bien scrupuleux
de la politique de son cabinet; aujourd'hui j'en suis sr. J'ose
supplier Votre Excellence de conserver secrte la communication que je
ne dois qu' la confiance de lord Palmerston.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


               11 _Le marchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, 17 juillet 1839.

Monsieur le baron,

Dans la crise si grave o la mort du sultan Mahmoud, survenant au milieu
des vnements qui ont marqu les derniers mois de son rgne, vient
de jeter l'empire ottoman, l'union des grandes puissances de l'Europe
pouvait seule offrir une garantie suffisante pour rassurer les amis
de la paix. Les communications changes depuis quelques semaines ont
heureusement prouv que cette union est aussi complte qu'il tait
possible de le dsirer. Tous les cabinets veulent l'intgrit et
l'indpendance de la Porte ottomane sous la dynastie actuellement
rgnante; tous sont disposs  faire usage de leurs moyens d'action
et d'influence pour assurer le maintien de cet lment essentiel de
l'quilibre politique, et ils n'hsiteraient pas  se dclarer contre
une combinaison quelconque qui y porterait atteinte. Un pareil accord de
sentiments et de rsolutions devant suffire lorsque personne ne pourra
plus en douter, non-seulement pour prvenir toute tentative contraire
 ce grand intrt, mais encore pour dissiper des inquitudes dont la
seule exigence constitue un danger vritable, par suite de l'agitation
qu'elles jettent dans les esprits; le gouvernement du Roi croit que les
cabinets feraient quelque chose d'important pour l'affermissement de
la paix, en constatant, dans des documents crits, qu'ils se
communiqueraient rciproquement et qui ncessairement ne tarderaient pas
d'avoir une publicit plus ou moins complte, l'expos des intentions
que je viens de rappeler. En ce qui nous concerne, Monsieur le baron,
je dclare formellement que ce sont, que ce seront invariablement les
ntres et je vous autorise  laisser  lord Palmerston une copie de la
prsente dpche, aprs lui en avoir donn lecture. Je ne doute pas que
le gouvernement britannique, dans la rponse qu'il croira sans doute
devoir faire  la lettre par laquelle vous lui transmettez cette
dpche, n'adhre, de son ct, de la manire la plus formelle,  cette
profession de foi si parfaitement conforme  l'expression, souvent
reproduite, de sa politique. Si, comme j'ai lieu de l'esprer, les
cabinets de Vienne, de Berlin et de Ptersbourg rpondent de mme aux
communications semblables que je vais leur faire parvenir, le but que se
propose le gouvernement du Roi se trouvera atteint.

Sa Majest, voulant donner un tmoignage non quivoque des dispositions
dont elle est anime  l'gard de la Porte, m'a ordonn d'envoyer 
l'amiral Roussin, sans attendre l'avis officiel ni mme la confirmation
directe de la mort du sultan Mahmoud, les lettres de crance qui
l'accrditent auprs du nouvel empereur.


            12 _Le marchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, 17 juillet 1839.

Monsieur, je vous ai fait connatre par le tlgraphe la mort du sultan
Mahmoud, dont la nouvelle nous tait parvenue par la mme voie, et
que les dernires dpches de Constantinople annonaient dj comme
imminente. Il est  craindre que l'ordre envoy  Hafiz-Pacha d'arrter
les hostilits ne lui soit arriv trop tard pour empcher la bataille
 laquelle on s'attendait. Bien qu'il soit difficile de prvoir ds 
prsent le genre d'influence que ce changement de rgne exercera sur les
destines de l'Orient, il est vident qu'on est arriv  un moment de
crise qui rclame de plus en plus le concours loyal et sincre de tous
les cabinets pour assurer le maintien de la paix. Il m'a paru que le
moment tait venu de donner suite  l'ide mise en avant par M.
de Metternich, de garantir, au moyen d'un change de dclarations
diplomatiques, le maintien de l'intgrit et de l'indpendance de
l'empire ottoman, et pour viter tout retard, je me suis dtermin 
prendre moi-mme l'initiative des dmarches  faire  cet effet. La
dpche ci-jointe formule, en ce qui nous concerne, rengagement dont il
est question. Lord Palmerston rpondra sans doute  la communication que
vous lui en donnerez en termes assez prcis pour atteindre le but que
nous avons en vue.


             13 _Le baron de Bourqueney  lord Palmerston_.

Londres, 19 juillet 1839.

Milord,

Je m'acquitte des ordres de mon gouvernement en transmettant sans retard
 Votre Excellence copie de la dpche que je viens de recevoir de M. le
marchal duc de Dalmatie, sous la date du 17 juillet.

Le gouvernement du Roi, Milord, sait d'avance qu'il trouvera, dans le
cabinet de S.M. Britannique, des principes et des sentiments conformes
 ceux qui dirigent et qui continueront invariablement  diriger sa
politique dans les affaires d'Orient; mais il attache un vritable prix
 recevoir un nouveau tmoignage de cette heureuse conformit.

Je prie Votre Excellence de vouloir bien m'accuser rception de cette
lettre, etc.

BOURQUENEY.


             14 _Lord Palmerston au baron de Bourqueney_.

_Foreign office_.--July 22, 1839.

Monsieur le Baron,

I have the honour to acknowledge the receipt of your note of the 19th.
instant, inclosing, by order of your Government, a copy of a despatch
dated the 17th. instant, which you have received from the duc de
Dalmatie, relative to the present posture of affairs in Turkey.

I have to express to you in reply the great satisfaction with which Her
Majesty's Government have received this communication, and lose no time
in authorizing you to assure your Government that the British cabinet,
like that of France, desires to uphold the integrity and independence of
the Ottoman empire under its existing dynasty; and is ready to use its
influence and its means of action for the purpose of maintaining this
essential element of the balance of power in Europe; and like that
of France, would not hesitate to declare itself openly against any
combination which might be be conceived in a spirit of hostility to the
principles above mentioned.

I have the honour to be with high consideration,
Monsieur le Baron,
Your most obedient, humble servant,
PALMERSTON.


                               TRADUCTION.

Monsieur le Baron,

J'ai l'honneur de vous accuser rception de votre billet du 19 de ce
mois, renfermant, par ordre de votre gouvernement, copie d'une dpche
du 17 que vous avez reue du duc de Dalmatie, et qui a trait  l'tat
des affaires en Turquie.

Je dois vous tmoigner en rponse la grande satisfaction avec laquelle
le gouvernement de Sa Majest a reu cette communication, et je ne perds
pas un moment pour vous autoriser  assurer votre gouvernement que
le cabinet britannique dsire, comme celui de France, de maintenir
l'intgrit et l'indpendance de l'empire ottoman, sous la dynastie
actuellement rgnante, et qu'il est prt  employer toute son influence
et tous ses moyens d'action pour conserver cet lment essentiel
de l'quilibre europen, et qu'ainsi que le cabinet franais, il
n'hsiterait pas  se dclarer ouvertement contre toute combinaison
conue dans un esprit d'hostilit aux principes ci-dessus mentionns.

J'ai l'honneur d'tre avec la plus haute considration, Monsieur le
baron, votre humble et obissant serviteur.

PALMERSTON.


               15 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult_.

Londres, 23 juillet 1839.

Monsieur le marchal,

Je viens de communiquer  lord Palmerston les deux dpches
tlgraphiques que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser
sous la date d'hier; elles ont naturellement produit une trs-pnible
impression sur son esprit, et il n'a pas t matre de contenir une
exclamation de dpit contre l'aveuglement qui a jet Mahmoud et son
empire au-devant d'un vnement aussi dsastreux.

Toutefois, Monsieur le marchal, en reportant plus froidement
ses regards sur la situation gnrale, et partant de la donne
qu'Ibrahim-Pacha n'aura pas suivi ses succs jusqu' une extrmit
inquitante pour le salut mme de l'empire ottoman, lord Palmerston a
t peu  peu ramen  une conclusion analogue  celle de ses premiers
raisonnements au moment o je lui portai la nouvelle de la mort du
sultan. Le second vnement, comme le premier, trouve, selon lui, les
grandes puissances  peu prs fixes sur les moyens de prvenir
toute complication europenne; l'change entre nos deux cabinets des
dclarations relatives au maintien de l'intgrit et de l'indpendance
de l'empire ottoman est mme un pas de plus dans cette voie salutaire;
en y persvrant, lord Palmerston espre qu'on prviendra toute
catastrophe.

Ce n'est pas certes que son esprit ne soit en mme temps frapp du
dplorable abaissement de la puissance ottomane, au moment o elle vient
de passer dans les mains d'un prince de seize ans; et cet abaissement
ne saurait tre qu'une cause srieuse de regrets et d'alarmes pour les
puissances protectrices dsintresses de la Porte. Cette rflexion est
mme accompagne chez lord Palmerston d'un penchant naturel au soupon
que la Russie, qui ne veut pas d'une complication europenne actuelle,
mais qui juge l'affaiblissement de la puissance ottomane favorable 
sa politique d'avenir, a pouss sous main la Porte et l'gypte  la
dernire collision; et ce soupon est confirm chez lui par les efforts
rcents du cabinet russe pour enfermer la lutte dans de certaines
limites, et tracer au vainqueur prsum,  Ibrahim-Pacha, la route vers
le Diarbekir, c'est--dire dans une direction qui ne forcerait pas la
Porte  rclamer l'excution du trait d'Unkiar-Skelessi, excution pour
laquelle la Russie ne se croit pas prte.

Passant de ces considrations gnrales au ct pratique de la question,
j'ai demand  lord Palmerston si la nouvelle de la dfaite de l'arme
turque lui semblait devoir apporter quelque modification aux mesures
dj adoptes par nos deux cabinets dans la prvision seule de
l'vnement qui vient de se raliser. Lord Palmerston m'a rpondu qu'il
n'y voyait jusqu'ici aucune ncessit: Nos amiraux, m'a-t-il dit, ont
dans leurs instructions de quoi faire face  l'vnement du 24 juin;
Ibrahim-Pacha aura vraisemblablement arrt de lui-mme ses premiers
succs; s'il les poursuivait, les commandants de nos escadres ont leur
conduite trace; si, d'un autre ct, la terreur avait jet de nouveau
la Porte dans les bras de la Russie, nos premires instructions aux
ambassadeurs leur indiquent premptoirement la demande qu'ils auront
 adresser  la Porte pour l'admission de nos escadres dans la mer de
Marmara. C'est  Vienne qu'il faut redoubler d'efforts et d'activit
pour presser la conclusion de l'arrangement permanent dont les bases
gnrales ont dj t mises en avant par les autres puissances comme
limites entre lesquelles devra se mouvoir la ngociation. L'gypte
sera devenue sans doute plus exigeante; mais un concert europen saura
triompher de tous ces obstacles.

Tel est, Monsieur le marchal, le rsum des points principaux de la
conversation de lord Palmerston.......Je puis ajouter en toute
confiance que, si le gouvernement du Roi entrevoyait la ncessit d'une
modification  la marche suivie jusqu' ce jour, toute ouverture de lui
 ce sujet sera reue ici avec une vritable dfrence.

Lord Palmerston a voulu que je remerciasse en son nom Votre Excellence
de l'activit et de l'exactitude de ses communications.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


               16 _Le marchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, 26 juillet 1839.

La rponse faite par lord Palmerston  la dclaration dont je vous avais
charg de lui remettre copie est de tout point satisfaisante.

Les importantes nouvelles arrives depuis quelques jours de l'Orient ont
donn  l'tat des choses un aspect tout nouveau. Quelque inquitude
qu'ait fait concevoir sur l'avenir la gravit des prils auxquels
la politique adopte en dernier lieu par le sultan Mahmoud exposait
l'empire ottoman, l'vnement a dpass toutes les conjectures. La mort
du sultan, la dfaite complte de l'arme turque en Syrie, la dfection
de la flotte, ont mis cet empire dans une telle situation que dsormais
la protection de l'Europe et la prudence de Mhmet-Ali sont les seules
garanties qui restent au trne du jeune Abdul-Medjid.

.....La Porte, peu de jours aprs la mort du sultan Mahmoud, lorsqu'elle
ignorait encore la dfection de la flotte, mais lorsque sans doute
elle tait dj informe de la dfaite d'Hafiz-Pacha, a annonc
officiellement aux reprsentants des grandes puissances l'intention de
se rconcilier avec le vice-roi et de lui faire des concessions  ce
sujet, Mhmet, exalt par le sentiment de la supriorit que lui
donnent les circonstances nouvellement survenues, se montrait dispos 
de grandes exigences.

La rapidit avec laquelle marchent les vnements peut sans doute faire
craindre que la crise ne se dnoue par quelque arrangement dans lequel
les puissances europennes n'auront pas le temps d'intervenir et o par
consquent les intrts essentiels de la politique gnrale ne seraient
pas pris en considration suffisante. Ce danger est une consquence
invitable de la distance o nous sommes de Constantinople, et il n'y a
pas moyen d'y remdier d'une manire absolue. Je pense nanmoins qu'il
convient de persister dans la marche suivie jusqu' prsent et qui
consiste  subordonner,  un concert aussi intime et aussi soutenu que
possible entre les cabinets, l'action que plusieurs d'eux sont en mesure
d'exercer dans la question d'Orient. Pour l'Angleterre comme pour
la France, pour l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas
ouvertement, le principal, le vritable objet de ce concert, c'est de
contenir la Russie et de l'habituer  traiter en commun les affaires
orientales. C'est assez dire que dans les conjonctures actuelles il y a
lieu plus que jamais de travailler  se resserrer, et Vienne en pense
absolument de mme. M. de Metternich laisse mme voir  ce sujet une
extrme proccupation.

Cela pos, je crois que les puissances, tout en donnant une pleine
approbation aux sentiments conciliants manifests par la Porte, doivent
l'engager  ne rien prcipiter, et  ne traiter avec le vice-roi
que moyennant l'intermdiaire et le concours de ses allis, dont la
coopration serait sans doute le meilleur moyen de lui mnager des
conditions moins dsavantageuses et mieux garanties.

Je crois qu' Alexandrie ces mmes puissances doivent tenir au vice-roi
un langage propre  lui faire sentir que, quels que soient les avantages
qu'il croit obtenir, il risquerait de les compromettre en voulant les
pousser trop loin, et que s'il prtendait, sous quelque forme ou quelque
prtexte que ce ft, arracher au sultan des conditions incompatibles
avec la dignit et la sret de son trne, l'Europe entire
interviendrait pour s'y opposer. Pour qu'un tel langage ait l'efficacit
dsirable, il faut que les consuls soient mis en mesure de le tenir
simultanment et en termes qui prouvent leur parfait accord. Il faut
aussi que la fermet, j'ai presque dit la svrit des conseils qu'il
exprimera, soit tempre par un ton de modration et de bienveillance
qui, tout en arrtant la hardiesse de Mhmet-Ali, ne blesse pas trop
fortement son orgueil et son ambition. Il y aurait certainement de
l'affectation  paratre croire qu'aprs les succs que vient de lui
procurer la folle agression de la Porte, il n'a rien  attendre de
plus que ce qu'il tait en droit de demander auparavant. Ce serait
mconnatre l'empire des faits, les ncessits de la situation. Si le
vice-roi acqurait la conviction qu'il ne doit rien esprer de l'quit
des puissances, il se rvolterait contre leurs reprsentations
imprieuses, et son irritation pourrait amener d'un moment  l'autre des
consquences dont la seule possibilit est de nature  effrayer tout
esprit prvoyant.

Voil, Monsieur, les premires impressions que le gouvernement du Roi
a reues des dernires nouvelles de l'Orient. Veuillez en faire part 
lord Palmerston et lui demander si elles sont conformes  la manire de
voir du cabinet britannique.

Vous remarquerez dans la dpche de l'amiral Roussin, o il rend compte
des propositions adresses par la Porte  Mhmet-Ali, celle qui
concderait  ce pacha l'investiture, _seulement viagre_, de l'Egypte.
Notre ambassadeur avait mal saisi la pense de Nourri-effendi. Il
s'agissait d'une investiture hrditaire, comme cela rsulte videmment
de deux documents joints au rapport de l'internonce autrichien sur la
confrence o ces rapports ont t communiqus aux reprsentants des
puissances, et de la lettre mme par laquelle le grand vizir les a
transmises au vice-roi.


          17 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult._

Londres, le 27 juillet 1839.

Monsieur le marchal,

J'ai reu ce matin la dpche tlgraphique par laquelle Votre
Excellence m'annonce la dfection du capitan pacha. J'ai crit sans
retard  lord Palmerston pour lui communiquer cette importante nouvelle.
Il m'a rpondu en me priant de me rendre  deux heures au Foreign
office; il devait y avoir conseil de cabinet, et je crois qu'il tait
bien aise de consulter ses collgues sance tenante.

Lord Palmerston est sorti du conseil pour prendre lecture de la dpche
tlgraphique; il est rentr pour la communiquer aux autres membres du
cabinet. Le rsultat de leur dlibration a t qu'avant de connatre le
dveloppement de ce nouvel vnement, il n'y avait rien  modifier aux
prcdentes instructions.

Un courrier de Vienne, parti le 17 juillet, est arriv ce matin 
Londres. Il apporte des nouvelles de Constantinople jusqu'au 8. La
trahison du capitan pacha tait dj connue  cette date. Le prince
Esterhazy m'a donn  lire la dpche de M. de Metternich et les
extraits de correspondance du baron de Sturmer. Le tableau de
l'internonce est bien sombre. Le prince de Metternich crit au prince
Esterhazy qu'il ne faut pas _perdre de temps  gmir_ et que c'est le
moment de resserrer plus fortement que jamais l'union des cinq cours
dans la ngociation projete  Vienne.

Lord Palmerston m'a parl ce matin dans le mme sens; il est d'avis
de presser autant que possible la conclusion de l'arrangement sous le
patronage des cinq cours. Il dit que lord Beauvale est suffisamment
pourvu d'instructions et de pouvoirs  cet effet; ces instructions
sont, comme Votre Excellence le sait, l'hrdit dans la famille de
Mhmet-Ali et une compensation territoriale pour la Porte ottomane.
Je sais que, dans la pense du cabinet anglais, cette compensation va
jusqu' la _rtrocession complte de la Syrie;_ mais je ne crois pas
qu'il en fasse une condition _sine qua non_.

Lord Palmerston est trs-frapp de la crainte que le cabinet russe ne
pousse  Constantinople  un arrangement direct entre le sultan
et Mhmet-Ali, qui fasse chouer, en les rendant inutiles, les
ngociations de Vienne et les garanties qui en dcouleront; mais il
pense que, mme dans le cas de l'arrangement direct admis, nous devrons
continuer nos efforts pour faire sortir du concours moral des quatre
cours un acte auquel la cinquime ne pourra s'empcher de souscrire.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


            18 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult._

Londres, 31 juillet 1859.

Monsieur le marchal.

Hier, au moment o je me disposais  expdier le portefeuille de
l'ambassade, lord Palmerston m'a crit pour me prier de passer chez lui.
Il venait de recevoir son courrier de Paris et il voulait mettre sous
mes yeux la correspondance de lord Granville, frapp de quelques
diffrences de rdaction entre sa dpche et celle que je lui avais
communique la veille.

Lord Granville, Monsieur le marchal, crit le 26 au soir que Votre
Excellence lui a dclar que dans l'opinion du gouvernement du Roi:

Ni la dsastreuse dfaite de l'arme turque, ni la trahison du capitan
pacha, ni l'attitude abattue du divan, ne doivent modifier la marche
que les grandes puissances de l'Europe se proposent de suivre; que
tout arrangement fait entre le sultan et Mhmet-Ali, au moment o
les conseillers de l'empire taient ou paralyss par la crainte, ou
tratreusement occups  satisfaire leur ambition, au mpris des
droits de leur souverain, _devait tre considr comme nul_ et _qu'une
dclaration dans ce sens devait tre faite  Mhmet-Ali._--Enfin,
Votre Excellence aurait ajout qu'elle _crivait le jour mme  Vienne
 l'ambassadeur de France_ pour lui transmettre cette opinion du
gouvernement du Roi, et _l'engager  la faire partager au cabinet
autrichien_.

Je cite textuellement la dpche de lord Granville.

Lord Palmerston rpond  lord Granville que le cabinet anglais adhre 
_chaque syllabe_ de la dclaration de Votre Excellence; que, sans s'tre
concerts, les deux cabinets sont arrivs d'eux-mmes  une conclusion
parfaitement identique, et que rien ne prouve mieux la communaut du but
qu'ils se proposent et la solidarit du sentiment qui les anime.

Mais lord Palmerston avait remarqu avec inquitude quelques divergences
entre la dclaration de Votre Excellence rapporte par lord Granville et
les phrases suivantes de la dpche n 31 qu'elle m'a fait l'honneur de
m'adresser:

Il faut faire sentir au vice-roi que quels que soient les avantages
qu'il vient d'obtenir, il risquerait de les _compromettre_ en voulant
les pousser trop loin.....

Il y aurait de l'affectation  paratre croire qu'aprs les succs que
vient de procurer  Mhmet-Ali la folle agression de la Porte, il
n'a rien  attendre de plus que ce qu'il tait en droit de demander
auparavant; ce serait mconnatre l'empire des faits et les ncessits
de la situation.....

Je me suis attach, Monsieur le marchal,  affaiblir autant qu'il tait
en moi le contraste que me signalait lord Palmerston; je l'ai mme
rduit  une simple nuance de rdaction; j'ai montr la pense qui
dominait  la fois et la dclaration de Votre Excellence  lord
Granville, et la dpche qu'elle m'a fait l'honneur de m'crire; pense
qui consiste  empcher un arrangement direct entre le sultan et le
pacha, dans lequel les intrts de l'empire ottoman seraient sacrifis 
un ensemble de circonstances dsastreuses, et les intrts de l'Europe
privs de la garantie qu'ils cherchent dans une transaction conclue sous
l'influence des grandes puissances. Mais priv d'informations positives
sur les bases mmes que le gouvernement du Roi veut donner  cet
arrangement, je ne me suis point laiss attirer sur ce terrain de
discussion. Lord Palmerston n'a cependant pas laiss chapper l'occasion
de me formuler plus nettement la pense du cabinet anglais, et il m'a
dit:

Plus je rflchis  cette question d'Orient (et je vous affirme qu'il
n'y a pas dans mon esprit une seule proccupation _anglaise_ exclusive),
plus j'arrive  cette conclusion que la France et l'Angleterre ne
peuvent que vouloir identiquement la mme chose, la scurit, la force
de l'empire ottoman, ou si ces mots sont trop ambitieux, son retour 
un tat qui laisse le moins de chances possible  une intervention
trangre. Eh bien, cet objet nous ne l'obtiendrons qu'en sparant le
sultan et son vassal _par le dsert;_ que Mhmet-Ali reste matre de
son Egypte, qu'il y obtienne l'hrdit qui a fait le but constant
de ses efforts, mais qu'il n'y ait plus de collision possible et par
consquent pas de _voisinage_ entre ces deux puissances rivales. La
Russie convoite (d'avenir) les provinces d'Europe, et au fond de son
coeur elle voit avec joie les provinces d'Asie se sparer du corps
ottoman. Pouvons-nous servir cet intrt? videmment non. On parle des
difficults matrielles que nous rencontrerons pour arriver  notre but;
je pense que Mhmet-Ali ne rsistera pas  une volont sincre exprime
en commun par les grandes puissances; mais le ft-il, ses droits
n'auront pas augment par le mpris qu'il aura fait des conseils de
l'Europe, tout en sauvant les apparences; et si la force devenait
ncessaire, le rsultat ne serait ni long ni douteux.

Telle est, a continu lord Palmerston, l'opinion bien arrte du
cabinet anglais; si nous pensions que Mhmet-Ali pt s'asseoir fort et
respect sur le trne ottoman et possder l'empire dans son indpendance
et son intgrit, nous dirions: soit. Mais convaincus que, s'il reste
encore quelque chose en Turquie, c'est le respect religieux pour la
famille impriale, et que jamais l'empire tout entier ne consentira 
traiter Mhmet-Ali comme un descendant du prophte, Dieu nous garde de
nous embarquer dans une semblable politique! Nous aurions une seconde
_Amrique du Sud_ en Orient, et celle-l aurait des voisins qui ne la
laisseraient pas ternellement se consumer en luttes intrieures.

J'ai reproduit, Monsieur le marchal, l'opinion de lord Palmerston avec
le style mme de conversation avec lequel il la dveloppait; je n'ai
pas besoin d'ajouter qu'elle ne rpondait nullement  une pense, mme
prsume, du gouvernement du Roi; mais les dernires publications de la
presse, dans les deux pays, ont mis rcemment en circulation quelques
ides que lord Palmerston saisissait l'occasion de rfuter.

J'ai promis  lord Palmerston, en le quittant, Monsieur le marchal, que
j'appellerais votre attention sur la lgre nuance de divergence qu'il
m'avait signale entre la correspondance de lord Granville et la
dernire dpche de Votre Excellence.

D'aprs les instances de lord Palmerston, le charg d'affaires de
Prusse avait pri le cabinet prussien de s'expliquer sur les bases de
l'arrangement projet entre le sultan et Mhmet-Ali. M. de Werther est
venu me lire la rponse confidentielle qu'il a reue de son pre. Le
baron de Werther tablit dans cette lettre que le cabinet prussien ne
voulant prendre aucune initiative dans la question d'Orient, ce n'est
point l'opinion de son gouvernement, mais la sienne propre qu'il
transmet  Londres, et cette opinion est que les bases de l'arrangement
doivent tre l'hrdit dans la famille de Mhmet-Ali, et la
rtrocession complte de la Syrie au sultan. M. de Werther a communiqu
la lettre de son pre  lord Palmerston.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


             19 _Le marchal Soult au baron de Bourqueney._

Paris, le ler aot 1839.

Monsieur, je vous envoie la copie d'une dpche tlgraphique que je
viens de recevoir du consul gnral de France  Alexandrie. Il en
rsulte que la flotte ottomane est venue le 14 juillet se mettre  la
disposition de Mhmet-Ali, qui a dclar l'intention formelle de ne la
rendre  la Porte qu'aprs que le grand vizir aurait t destitu et
qu'on lui aurait accord pour lui-mme l'investiture hrditaire du pays
qu'il gouverne. En faisant part  lord Palmerston de cette information,
veuillez lui demander quelle est l'opinion du cabinet de Londres sur
l'attitude nouvelle que la France et l'Angleterre peuvent se trouver
appeles  prendre par suite de cette grave complication.

M. de Metternich a fait une rponse convenable  notre dclaration en
faveur de l'indpendance et de l'intgrit de l'empire ottoman. D'aprs
ce que m'crit M. de Sainte-Aulaire, le chancelier d'Autriche, qui
se montrait nagure fort satisfait des intentions manifestes par la
Russie, en est maintenant assez inquiet. Il parat que le cabinet de
Saint-Ptersbourg, loin de continuer les assurances, d'ailleurs assez
vagues, qu'il avait d'abord donnes de sa volont d'agir de concert avec
les autres puissances, se refuse, sous d'assez frivoles prtextes, 
tout ce qui pourrait les prciser ou les traduire en actes formels.
Ce qui me surprend, c'est l'tonnement que M. de Metternich parat en
prouver. Je n'ai jamais pens que l'on pt, dans la question actuelle,
amener la Russie  s'associer franchement aux autres cabinets dont
la politique est si diffrente de la sienne; j'ai cru que tout en
paraissant y travailler, tout en employant les formes les plus
conciliantes, on devait se proposer pour unique but de la contenir, de
l'intimider jusqu' un certain point, par la dmonstration de l'accord
des autres grandes puissances, unies dans un mme intrt. Il
importerait pour cela que les puissances, et surtout la France et
l'Angleterre, tinssent au cabinet de Ptersbourg un langage absolument
uniforme et ne fissent auprs de lui que des dmarches concertes. Aussi
n'ai-je pas vu sans quelque regret celle que lord Clanricarde a t
charg de faire auprs de M. de Nesselrode.

Le gouvernement russe a d naturellement en induire que, sur un point
au moins, celui des limites  imposer  Mhmet-Ali, l'Angleterre
s'attendait  trouver plus de sympathie en lui que dans les autres
cabinets; il en aura conclu, bien  tort sans doute, qu'une alliance
o se manifestaient de semblables divergences n'avait rien de bien
homogne, ni de bien imposant.

Ce n'est pas seulement  Ptersbourg qu'il est essentiel, je crois, de
ne rien ngliger pour faire croire  l'union intime des cours de Londres
et de Paris;  Vienne aussi, malgr le grand intrt qui semblerait, au
moins momentanment, devoir imposer silence aux prventions troites
d'une politique suranne,  Vienne on n'est que trop port  accueillir,
avec une sorte de satisfaction, ce qui peut faire croire que cette union
n'existe pas ou n'a exist qu'incompltement. M. de Metternich affecte
sans cesse, je ne sais trop dans quel but, de faire entendre  notre
ambassadeur qu' Paris et  Londres on n'est pas d'accord et qu'il
en sait l-dessus plus qu'il ne veut en dire; il relve avec un soin
minutieux les moindres circonstances qui peuvent venir  l'appui de
cette assertion. C'est ainsi qu'en dernier lieu il faisait remarquer
que lord Beauvale n'avait pas t charg, comme M. de Sainte-Aulaire,
d'engager la cour de Vienne  rclamer avec nous la libre admission
des escadres allies dans la mer de Marmara. C'est ainsi encore qu'il
signalait avec exagration les diffrences des instructions donnes aux
deux amiraux.

Veuillez, Monsieur, appeler l'attention de lord Palmerston sur les
considrations que je viens de vous indiquer. Dans la franchise de notre
langage, il verra sans doute un tmoignage clatant du dsir que nous
avons de maintenir  nos relations avec le cabinet anglais le caractre
d'intimit si imprieusement rclam par tous les grands intrts
europens.


            20 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult._

Londres, 3 aot 1830, 9 h. du soir.

Monsieur le marchal,

J'ai crit immdiatement  lord Palmerston que Votre Excellence m'avait
charg  la fois et de lui annoncer l'entre de la flotte ottomane 
Alexandrie et de consulter le cabinet anglais sur l'attitude nouvelle
que la France et l'Angleterre pourraient se trouver appeles  prendre
par suite de cette grave complication.

Lord Palmerston m'a engag  me rendre  quatre heures au
Foreign-Office. Un conseil avait t convoqu pour deux heures;
l'importante nouvelle que je venais de transmettre devait tre l'objet
de ses dlibrations.

Lord Palmerston est sorti du conseil accompagn de lord Minto; il m'a
dit en entrant dans son cabinet que le premier lord de l'Amiraut
assisterait  notre confrence.

Le conseil, m'a dit lord Palmerston, vient de dlibrer sur la nouvelle
que le gouvernement franais a bien voulu vous charger de porter 
notre connaissance. Son premier soin a t de relire les instructions
adresses  l'amiral Stopford; il n'y a rien trouv qui pt servir de
direction au chef de notre escadre dans la circonstance actuelle, et il
a dcid qu'il serait envoy  l'amiral Stopford des instructions plus
spciales.

Le conseil a pens que la dfection consomme du capitan-pacha ne
pouvait modifier la pense politique qui a dirig votre marche et la
ntre depuis six semaines; il y a vu au contraire un motif de plus de
persvrance et de progrs dans cette mme ligne.

Ce principe pos, le conseil a t d'avis que nous devions employer les
moyens de coercition pour obtenir la restitution de la flotte ottomane.
Ces moyens de coercition doivent tre l'objet mme des instructions 
l'amiral Stopford et ce sont ces instructions que lord Minto et moi nous
allons rdiger en votre prsence.

J'ai rpondu  lord Palmerston que le gouvernement du Roi apprcierait
beaucoup cette marque de confiance; mais j'ai ajout que j'tais
moi-mme sans instructions, que je n'avais t charg que de _consulter_
et non de _dlibrer_; que par consquent aucune de mes paroles
n'engagerait en quoi que ce soit le gouvernement du Roi. Lord Palmerston
a dit que cela tait parfaitement entendu, et il a pris la plume.

Votre Excellence trouvera joint  ma dpche le projet d'instructions
rdig sance tenante par lord Palmerston et lord Minto.

Le but est la restitution de la flotte ottomane au sultan; les moyens de
coercition sont gradus sur le degr de rsistance que la sommation des
amiraux rencontrera de la part de Mhmet-Ali, depuis l'apparition des
flottes allies devant Alexandrie jusqu' la prise de possession de
la flotte gyptienne et au blocus du port, sauf rserve du droit des
neutres. Lord Palmerston et lord Minto sont partis du principe que la
flotte gyptienne serait en mer, parce que, comme elle ne peut rentrer 
Alexandrie sans s'_allger_, cette opration quivaut  un dsarmement,
et Mhmet ne doit pas pouvoir se passer de sa flotte en ce moment, mme
pour les besoins de son arme en Syrie. On laisse aux amiraux beaucoup
de latitude dans le choix des points sur lesquels ils auront  se
diriger dans telle ou telle ventualit.

Enfin, Monsieur le marchal, une instruction supplmentaire prvoit le
cas o le cours des vnements amnerait les ambassadeurs  requrir,
conformment aux ordres de leurs cours, la prsence de nos flottes dans
le Bosphore, au moment mme ou nos amiraux recevront les nouvelles
instructions; dans cette hypothse, les amiraux auraient  se rendre
sans retard  cet appel, et ils rserveraient, pour une poque plus
loigne, l'excution des prsentes instructions.

Tel est le rsum du document que je joins  ma dpche.

Pntrs de l'avantage de ne pas perdre un moment dans ces graves
circonstances, mais plus encore de la ncessit de n'agir que de concert
avec nous, lord Palmerston et lord Minto m'ont pri avec instance de
transmettre ce soir mme le projet d'instructions  Votre Excellence. Un
courrier de l'Amiraut anglaise partira demain pour Paris et se mettra
lundi soir  la disposition de lord Granville. Si le gouvernement du Roi
approuve le projet et croit devoir adresser des instructions analogues
 l'amiral Lalande, Votre Excellence voudra bien l'annoncer  lord
Granville, et le courrier anglais continuera sa route vers Marseille;
dans le cas contraire, Votre Excellence aura galement la bont de
prvenir lord Granville, et le courrier attendra  Paris de nouvelles
instructions de Londres. Les objections du gouvernement du Roi, s'il
croit devoir en lever, seront peses ici avec le dsir sincre
d'arriver  une entente complte entre les deux cabinets.

Je n'ai pas cru devoir laisser se terminer cette confrence sans appeler
la plus srieuse attention de lord Palmerston sur les considrations
dveloppes dans la dernire dpche de Votre Excellence. La prsence
de lord Minto ne m'a paru qu'un encouragement de plus  signaler au
gouvernement anglais l'abus que l'on fait en Europe des divergences qui
se manifestent entre nos agents extrieurs et les conclusions qu'on en
tire contre la solidit de l'alliance des deux cours. J'ai insist avec
une certaine vivacit sur la ncessit de concerter pralablement leurs
dmarches, surtout  Ptersbourg; j'ai cit celle de lord Clanricarde
comme de nature  crer de fausses impressions en accrditant l'ide que
le cabinet anglais cherchait un point d'appui auprs du cabinet russe
dans la question des limites de la _rtrocession gyptienne_,
question si secondaire compare au but que nous nous proposons tous,
l'tablissement du principe que les affaires d'Orient ne se traitent
plus que de concert entre les grandes puissances de l'Europe.

Lord Palmerston et lord Minto ont pris ces observations en trs-bonne
part. Lord Palmerston m'a affirm que lord Clanricarde avait manqu 
ses instructions s'il avait donn  sa dmarche un caractre quelconque
qui ne ft pas l'expression de la parfaite union de nos deux cabinets.

Je n'ai point voulu tendre davantage, Monsieur le marchal, le cercle
des rcriminations; mais la sincrit de notre dsir d'entente avec le
cabinet anglais nous donne bien parfois le droit d'tre francs avec ses
organes; cette franchise mme est un gage de plus de notre loyaut,
et je puis vous assurer que c'est l'impression qu'a laisse sur lord
Palmerston et sur lord Minto la lecture que j'ai faite  haute voix de
la dernire dpche de Votre Excellence.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


              21 _Le marchal Soult au baron de Bourqueney._

Paris, le 6 aot 1839.

Monsieur, j'ai reu hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser avec le projet d'instructions aux amiraux qui vous a t
remis par lord Palmerston pour tre prsent  l'approbation du
gouvernement du Roi. Le conseil, qui vient d'en dlibrer, n'a pas jug
qu'il ft possible d'adhrer compltement  ce projet. Je crains que le
cabinet britannique, sous la premire impression des fcheuses nouvelles
arrives d'Alexandrie, ne se soit pas rendu compte suffisamment de
l'ensemble de la situation. Les hostilits sont videmment termines en
Orient. Ni par terre ni par mer, personne n'annonce l'intention de les
continuer ou plutt de les reprendre. D'un ct, on n'en a plus le
moyen,  supposer, ce qui est douteux, qu'on en eut la volont; de
l'autre, on n'y voit aucun intrt, et l'on sait assez qu'on ne pourrait
le faire sans s'exposer  de trs-graves consquences, sans compromettre
gratuitement une fort belle position. Dans cet tat de choses,
la dfection de la flotte ottomane est une chose fcheuse et
trs-regrettable,  laquelle nous devons essayer de remdier; mais elle
ne constitue pas un de ces dangers imminents propres  justifier des
mesures aussi extrmes que celles qu'on nous propose. Cette flotte,
dans les mains de Mhmet-Ali, n'est aujourd'hui qu'un dpt, un gage 
l'aide duquel il se propose d'obtenir l'investiture hrditaire de tout
ce qu'il possde. La France et l'Angleterre, tout en insistant fortement
sur l'invitation que nous avons dj fait parvenir  Mhmet-Ali par nos
consuls, de restituer les vaisseaux turcs, doivent sans doute prendre
des mesures pour que, dans le cas peu probable o il recommencerait la
guerre, il ne pt s'en faire un instrument d'attaque contre la Porte;
et le meilleur moyen peut-tre de lui en ter l'envie, c'est de lui
dclarer formellement que dsormais les escadres anglaise et franaise
agiront uniquement dans le but de protger le sultan contre des
agressions ou des envahissements quelconques. Toute dmarche, toute
dmonstration faite dans le sens que je viens d'indiquer, aurait notre
approbation entire, parce que nous y voyons une utilit relle et de
grandes chances d'efficacit; mais, je le rpte, la mesure d'hostilit
contre Mhmet-Ali ne faciliterait pas le plan que l'Angleterre et la
France se sont propos de concert. En dtruisant l'escadre gyptienne,
non seulement nous n'en donnerions pas plus de force  la Porte, mais
nous n'amnerions pas le vice-roi  se dsister de la moindre de ses
prtentions. La puissance matrielle et morale qu'il exerce aujourd'hui
sur terre rend son action bien moins dpendante qu'on ne le suppose de
ses forces maritimes. L'attaquer lorsqu'il n'attaque pas, ce serait
risquer de le pousser  quelque parti extrme. Certain, lorsqu'on lui
aurait enlev ses vaisseaux, de n'avoir plus rien  craindre de l'Europe
qui, en effet, aurait puis contre lui, dans un but comparativement
bien secondaire, tous ses moyens coercitifs, il en conclurait
naturellement qu'il n'a plus rien  mnager avec elle; et, en supposant
qu'il ne se dcidt pas  faire marcher Ibrahim sur Constantinople mme,
il lui suffirait, pour susciter une diversion terrible, de provoquer
dans l'Asie Mineure, en Macdoine, en Albanie, quelque soulvement
de nature  ramener la question de l'intervention russe. On sait
malheureusement que les instruments ne lui manqueraient pas  cet effet,
et qu'il n'aurait peut-tre pas besoin, pour y parvenir, de remuer un
seul de ses soldats. De telles ventualits valent certainement la peine
qu'on les pse mrement avant de se dcider  les braver. J'ajouterai,
Monsieur, qu' Londres on semble trop se proccuper de Mhmet-Ali,
c'est--dire de son agrandissement, parce qu'on veut toujours considrer
le ct de la question sous l'aspect qu'il aurait s'il s'agissait d'un
tat europen. Sans doute, entre les mains d'un homme tel que le pacha
d'Egypte, la possession de territoires trop considrables peut avoir des
dangers qui expliquent et justifient les efforts des puissances pour
mettre un terme  ses empitements. La France est la premire  le
reconnatre, et elle n'a cess de travailler  contenir les projets, 
modrer les prtentions de ce pacha. Mais il ne faut pas s'exagrer
le mal: l'empire ottoman, mme divis administrativement par des
stipulations auxquelles la clause de l'hrdit, quelque expresse
qu'elle ft, pourrait bien d'ailleurs ne pas donner un caractre de
permanence dfinitive, l'empire ottoman, uni, malgr ce partage plus ou
moins durable, par le lien puissant des moeurs et de l religion, n'en
continuera pas moins  former, en face des puissances europennes, ce
grand corps dont l'existence a toujours t indispensable au maintien
de l'quilibre politique. Les forces qu'il possde dans l'une et dans
l'autre de ses divisions actuelles concourent galement  ce but, et je
ne crains pas de dire qu'en ruinant le pacha d'Egypte, on travaillera 
la destruction de l'empire ottoman. Notre politique aujourd'hui, comme
ds le commencement de cette crise, doit veiller avant tout  ce que
Constantinople ne reoive de protection extrieure qu'avec notre commun
concours.

Telles sont, Monsieur, les objections qu'a suggres au gouvernement du
Roi la proposition du cabinet de Londres et qui ne lui ont pas permis
d'y adhrer entirement. Veuillez les faire connatre  lord Palmerston
en lui indiquant la marche que nous croyons prfrable. Elle consiste,
vous le voyez,  rclamer de nouveau la restitution de la flotte
ottomane et, dans le cas o Mhmet-Ali s'y refuserait,  lui dclarer
qu'il doit dornavant considrer les escadres allies comme uniquement
et spcialement charges de repousser toute tentative dirige contre
le territoire ou l'autorit de la Porte. Le cabinet anglais, en y
rflchissant, reconnatra, je n'en doute pas, qu'une telle attitude
suffit aux besoins du moment; que, sans rien compromettre, elle
atteindra, suivant toute apparence, le but que la France et l'Angleterre
ont en vue; et que, placs,  notre grand regret, dans l'impossibilit
d'accder sans rserve au projet du gouvernement britannique, nous ne
pourrions mieux lui prouver notre confiance absolue et l'intime accord
de notre politique avec la sienne.


            22 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult_.

Londres, 9 aot 1839.

Monsieur le marchal,

Lord Palmerston m'avait annonc hier que, d'aprs les nouvelles de
Berlin (les informations par lord Clanricarde sont lentes et rares),
la Russie se retirait des ngociations projetes de Vienne. M. de
Kissleff, qui m'a succd chez lord Palmerston, tait charg d'une
communication dans ce sens. C'est au nom du respect pour l'indpendance
des tats souverains que le cabinet russe dcline toute intervention
dans les affaires intrieures de la Turquie. Avant les vnements
de Syrie, avant la mort du sultan, quand il n'y avait d'autre issue
possible que la guerre aux diffrends de la Porte et de l'gypte, le
cabinet russe avait pu partager l'opinion des autres puissances de
l'Europe sur l'ouverture d'une ngociation conduite en dehors des
parties mmes intresses; mais aujourd'hui que la Porte va elle-mme
au-devant d'un rapprochement et adresse  l'gypte des propositions
d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la ngociation
 Constantinople, et la seconder _uniquement de ses bons offices_;
autrement il n'y a plus de puissance ottomane indpendante. Tel est,
Monsieur le marchal, l'esprit de la dmarche de M. de Nesselrode.

Ce n'est pas le gouvernement du Roi qui s'tonnera de cette ouverture du
cabinet de Ptersbourg; la correspondance de Votre Excellence l'avait
dix fois annonce.

Ici, o l'on prend facilement ce qu'on dsire pour ce qu'on croit, on
avait t plus confiant, non pas dans la sincrit des intentions de la
Russie, mais dans les ncessits de sa situation europenne. On a donc
t plus surpris qu'on ne le sera  Paris, mais enfin on a compris les
motifs qui ont dict la dernire dpche de M. de Nesselrode, et on
y voit la preuve vidente que si le cabinet imprial ne croit pas le
moment arriv de se commettre ouvertement avec l'Europe sur les affaires
d'Orient, il est au moins dcid  lutter diplomatiquement contre les
garanties crites qui menaceraient d'enchaner l'avenir.

Lord Palmerston a reu poliment la communication de M. de Kisseleff;
mais celui-ci n'a pas d se faire illusion sur le jugement qu'il en
portait.

Tout en dfrant hier au voeu manifest par le gouvernement du Roi
relativement au projet d'instructions aux amiraux, lord Palmerston
est entr plus avant que de coutume dans la discussion de la question
gnrale. En rponse  cette partie de la dpche de Votre Excellence
qui combat la disposition du cabinet anglais  se proccuper trop
exclusivement de rduire les limites de la possession gyptienne, lord
Palmerston m'a dit, en effet, que c'tait chez lui et chez beaucoup de
ses collgues un point trs-arrt qu'on ne ferait quelque chose d'utile
et de durable en Orient que si l'on parvenait  rendre  la Porte
ottomane les provinces que lui ont enleves les conqutes de
Mhmet-Ali: Je ne puis assez vous rpter, a repris lord Palmerston,
combien cette conviction est chez moi indpendante de toute
considration politique exclusivement anglaise; mais je suppose l'gypte
et la Syrie hrditairement investies dans la famille de Mhmet-Ali, et
je me demande comment l'Europe peut se flatter que le moindre incident
ne viendra pas briser le dernier et faible lien qui unira ces provinces
 l'empire ottoman. L'indpendance viendra comme est venue l'hrdit;
et savez-vous alors ce qu'on dira en Europe quand la Russie reprendra
son oeuvre de convoitise sur les provinces europennes? C'est que
l'empire ottoman, dmembr par la sparation d'une partie de ses
provinces d'Asie, ne vaut plus la peine qu'on risque la guerre pour le
maintenir.

Voil, a continu lord Palmerston, l'ordre d'ides dans lequel je
me place pour juger cette grande question; aprs cela, je ne crois
nullement  l'infaillibilit de mon opinion; je conois parfaitement
qu'on en ait une autre, et je ne cherche aucune proccupation franaise
dans l'opinion exprime par le marchal Soult. Je crois si bien 
la bonne foi de cette politique que voici un raisonnement qui la
confirmerait pour moi si j'tais tent d'en douter. La France a besoin
d'exercer de l'influence en gypte, cela est et cela doit tre; c'est
une de ces donnes qu'il faut accepter dans la politique gnrale. Eh
bien! vous voulez faire l'gypte plus forte que nous ne le voulons
nous-mmes; et cependant votre influence sur le souverain, quel qu'il
soit, d'Alexandrie crotrait en raison de sa faiblesse! Vous voyez si
je cherche une arrire-pense sous la divergence de nos deux points de
vue.

J'ai rpondu  lord Palmerston que ses raisonnements supposaient rsolue
une question au moins controversable, celle de savoir si, dans un
avenir plus ou moins loign, il n'y aurait pas pour le corps ottoman 
recueillir, en gypte et en Syrie, des lments de force et de vitalit,
lments que ce serait une bien grande erreur de disperser s'ils
devaient un jour tourner au profit du corps que nous voulons sauver.

Cela est vrai, a repris lord Palmerston, et je conviens avec vous que
la question est l. Eh! mon Dieu! mon esprit la rsout par la ngative;
mais le cabinet anglais lui-mme a compt parmi ses membres des hommes
qui la dcidaient affirmativement.

Votre Excellence reconnatra sans doute qu'il y a divergence entre les
deux cabinets sur un point grave; mais telle est l'identit du but
qu'ils se proposent, telle est l'absence de toute dfiance, de toute
arrire-pense que, dans ma conviction intime, de lgres concessions
mutuelles sur les moyens suffiront pour maintenir entre les deux
gouvernements l'entente qui a jusqu'ici prsid  leurs dmarches el qui
peut seule les rendre efficaces.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


            23 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult_.

Londres, 17 aot 1839.

Monsieur le marchal,

Hier soir lord Palmerston a reu des nouvelles de Constantinople du 29
juillet, et de Vienne du 10 aot. Les premires annoncent la remise de
la note collective signe par les ambassadeurs des cinq cours, et
la suspension immdiate de la ngociation directe entre la Porte et
Mhmet-Ali.

Celles de Vienne prsentent le prince de Metternich comme s'avanant de
plus en plus dans la voie o il est entr et confiant dans l'espoir d'y
entraner la Russie, ou plutt de l'empcher d'en sortir avec clat.

C'est sous l'impression de ces nouvelles que le conseil a discut ce
matin le projet d'instructions  l'amiral Stopford pour le cas spcial
de la restitution de la flotte ottomane.

Le conseil a approuv toute la portion des instructions de l'amiral
Lalande pour le cas o la flotte turque serait sous voile.

Pour celui o elle serait entre dans le port d'Alexandrie, il a pens
que nos consuls devraient sommer le vice-roi de la restituer sous peine
de leur retraite; mais d'aprs l'accord qui vient de se manifester 
Constantinople par la dmarche du 29 juillet et d'aprs les dispositions
de plus en plus satisfaisantes du cabinet autrichien, il a mis le
voeu que le cabinet franais et le cabinet anglais envoyassent leurs
instructions pour les amiraux  Vienne et proposassent au cabinet
autrichien d'unir son escadre  celles de la France et de l'Angleterre
pour l'hypothse o la flotte ottomane serait en mer, dans les limites
d'action traces par le projet d'instructions  l'amiral Lalande, et
d'associer son consul gnral aux ntres pour la dmarche propose dans
le cas o la flotte turque serait entre dans le port d'Alexandrie.

Enfin, le conseil, examinant le projet mis en avant par lord Palmerston
de travailler  un acte de garantie de l'intgrit de l'empire ottoman,
entre la France, l'Autriche et l'Angleterre ( dfaut de l'espoir d'y
associer les deux autres cours), a donn la plus complte approbation 
cette proposition, et reconnu en mme temps que la ngociation devait en
tre conduite avec une grande rserve pour ne pas effaroucher la Russie
et lui donner les moyens de l'entraver. Le conseil a pens que ce serait
vritablement l le commencement de l'oeuvre de paix et d'quilibre dont
la France et l'Angleterre poursuivent l'accomplissement.

Depuis le commencement de la crise d'Orient, je n'avais point vu lord
Palmerston aussi satisfait de la face des affaires.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


             24 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult_.

Londres, ce 18 aot 1839.

Monsieur le marchal.

....Je n'ai pu rendre qu'un compte bien sommaire  Votre Excellence des
dernires nouvelles de Vienne; mais je tenais  l'informer sans dlai de
l'impression profonde qu'elles avaient produite sur le cabinet anglais.

Les deux faits qui dominent tout, Monsieur le marchal, sont: 1 La
signature de M. de Bouteneff appose  une note collective et dclarant
que _dans l'accord des cinq grandes puissances sur les affaires
d'Orient_, la Porte ottomane trouve, contre les dangers de sa situation,
une garantie assez puissante pour interrompre toute ngociation directe
avec le vice-roi; 2 l'interruption immdiate de cette mme ngociation.

Ni les dpches de M. de Barante  Votre Excellence, ni celles de lord
Clanricarde  lord Palmerston, ni mme les dernires communications du
prince de Metternich ne prparaient nos cours  cette soudaine adhsion
du ministre de Russie  une dmarche de cette importance. A Londres,
comme  Paris sans doute, on raisonnait sur la donne gnrale que le
cabinet russe, non-seulement dclinait la ngociation de Vienne, mais
travaillait  la rendre inutile en favorisant la conclusion d'un
arrangement direct entre le souverain et le vassal, sans intervention
extrieure quelconque, _au moins patente_.

Ici, Monsieur le marchal, on ne s'est pas donn grand'peine pour
expliquer un fait en contradiction ouverte avec des dispositions qu'on
ne mettait pas mme en doute la veille du jour o on l'a connu. On
a bien rpt: La Russie ne veut pas, la Russie ne peut pas. M. de
Bouteneff a entendu prononcer le nom des Dardanelles par la France
et l'Angleterre, et il a pass outre  la dmarche. (Cette dernire
hypothse demandait alors qu'on attendt, pour prononcer un jugement
dfinitif, que le ministre et t avou par sa cour.) Mais toutes ces
considrations explicatives ont t sacrifies au fait lui-mme et
on s'est dit: Voici la Russie entre dans le concours par un acte
officiel; elle n'en sortirait qu'en provoquant des complications pour
lesquelles _elle n'est pas prte_.

De cette premire donne, Monsieur le marchal, le cabinet anglais, dans
sa dlibration d'hier, a conclu que le moment tait venu de laisser
un peu reposer l'attitude comminatoire et ombrageuse envers le
cabinet russe, sauf  la reprendre plus tard et plus tranche si les
circonstances viennent  l'exiger.

Il a pens de plus qu'un acte de dfrence tait d au prince de
Metternich pour sa persvrance dans la voie o il est entr avec la
France et l'Angleterre, persvrance qui se manifestait  Vienne le 8
aot quand on y avait lieu de croire que le cabinet russe dclinait tout
concert avec les autres puissances, mais dont l'expression est devenue
bien plus nette et bien plus premptoire le 10,  la rception des
nouvelles de Constantinople du 29 juillet.

C'est sous l'empire de cette double impression. Monsieur le marchal,
que le cabinet anglais a propos de porter  Vienne nos projets
d'instructions aux amiraux, relativement  la dfection de la flotte
ottomane, afin qu'il n'y et pas un seul acte du drame qui commence  se
drouler dont la France et l'Angleterre parussent vouloir isoler en
ce moment les puissances allies, et particulirement le cabinet
autrichien.

Votre Excellence sait enfin, Monsieur le marchal, que le cabinet
anglais n'a pas trouv suffisante l'attitude d'observation ordonne 
nos amiraux pour le cas o la flotte ottomane serait entre dans le port
d'Alexandrie et o le vice-roi refuserait sa restitution. A la demande
de nos agents consulaires, il a song  des moyens de coercition morale,
tels que la retraite de nos consuls gnraux; mais cette partie mme de
la question, il propose galement au gouvernement du Roi de la porter 
Vienne et de l'y traiter en commun avec le cabinet autrichien.

Votre Excellence jugera, par ce qui prcde, du changement qui s'est
opr depuis trente-huit heures dans l'esprit des membres du cabinet
anglais.

On n'admettait pas la possibilit du concours de la Russie: aujourd'hui,
on l'espre.

On esprait le concours de l'Autriche jusqu'au bout: on n'en doute plus.

Maintenant, Monsieur le marchal, voici je crois les motifs sur lesquels
se fonde la satisfaction, peut-tre bien exagre, qui se manifeste
ici depuis la rception des nouvelles de Vienne et de Constantinople,
relativement  l'ensemble de la situation.

On part du principe qu'une fois les bases de l'arrangement  intervenir
entre le sultan et le vice-roi consenties par les cinq puissances,
l'usage de la force ne sera pas mme ncessaire pour les faire accepter
 Mhmet-Ali; une menace suffira en cas de refus. Relativement  ces
bases, on croit l'Autriche plus prs que la France du point de vue du
cabinet anglais, et, comme on sait que des divergences officiellement
manifestes entre les deux grandes puissances maritimes saperaient tous
les fondements de l'oeuvre de pacification qu'on poursuit, on se flatte
que ces divergences se fondront plus aisment dans le concours des cinq
puissances que dans une ngociation directe  deux, ou mme  trois.

Enfin, Monsieur le marchal, une fois l'arrangement entre le souverain
et le vassal accept et garanti par les puissances de l'Europe,
c'est--dire la question pratique rgle, on est sr de trouver  Paris,
et on espre rencontrer  Vienne, l'empressement qu'on prouvera
ici mme  couronner cet acte de paix dans le prsent, par un acte
diplomatique qui assure galement l'avenir.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


          25 _Le marchal Soult au baron de Bourqueney_.

Paris, le 22 aot 1839.

Le gouvernement du Roi regarde comme une circonstance heureuse
l'adhsion de la Porte  la dmarche par laquelle les envoys des cinq
puissances l'ont engage  ne rien conclure, sans leur concours, avec le
pacha d'Egypte; adhsion dont au surplus la nouvelle ne m'est pas encore
parvenue. Cependant nous ne nous rendons pas bien compte de la joie
si vive que cet vnement parat avoir cause  Vienne et surtout 
Londres. Il y a, ce me semble, plus que de l'exagration  conclure, de
ce que M. de Bouteneff s'est associ  cette dmarche, que la Russie se
dcide  lier dsormais son action, dans la question d'Orient,  celle
des cours allies. Un rsultat de cette importance, une telle dviation
des errements d'une politique jusqu' prsent immuable, ne se prsument
pas; pour y croire, les preuves les plus formelles ne seraient pas de
trop, et ces preuves je les cherche vainement. Bien loin de l,
la correspondance de M. de Barante me montre le cabinet de
Saint-Ptersbourg persistant plus que jamais dans ses vues d'isolement,
alors mme qu'il se croit oblig de faire quelques concessions de forme.
Au surplus, pour apprcier la porte vritable de l'acte auquel on veut
rattacher de si graves consquences, il suffit de se rappeler que, parmi
les arguments allgus par le gouvernement russe pour repousser l'ide
d'une confrence tablie  Vienne, figurait celui qui consistait 
dire que le sige de la ngociation serait plus naturellement plac 
Constantinople; c'est qu'en effet la Russie, par l'ascendant naturel
que son envoy exerce sur la Porte, y est bien mieux place soit pour
entraver, soit pour influencer les ngociations.

Si j'insiste, Monsieur, sur l'exagration des esprances que semble
avoir conues le cabinet de Londres, c'est que je crains que ce
malentendu n'imprime une fausse direction  sa politique, et ne lui
fasse perdre de vue le but essentiel auquel doivent tendre la France
et l'Angleterre, le moyen d'empcher que la Porte ne retombe sous le
patronage exclusif et dominant d'une des grandes puissances.  Londres,
je crois m'apercevoir qu'on est trop rassur sur ce point et trop enclin
 concentrer toutes ses inquitudes sur le pril, relativement bien
secondaire, de l'agrandissement exclusif de Mhmet-Ali. Si l'expression
du dissentiment qui existe  ce sujet entre la France et l'Angleterre
ne sortait pas du cercle des communications changes entre les deux
gouvernements, il n'y aurait pas un grand inconvnient; malheureusement
j'acquiers tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le
cabinet de Londres, domin par ses proccupations, ne sait pas assez les
dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des
auxiliaires dont la coopration peut l'aider  nous ramener  sa manire
de voir, et les cours auxquelles s'adressent ces confidences, se
mprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe d'un
relchement srieux dans l'alliance anglo-franaise. Dj plus d'un
indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille par des
avances adroitement calcules, par d'apparentes concessions,  entraner
le gouvernement britannique dans une voie nouvelle. Je crains peu le
rsultat dfinitif de ces tentatives; l'Angleterre y rsistera comme
nous l'avons fait nous-mmes  d'autres poques, lorsqu'on a employ
 notre gard des artifices semblables. Mais il serait fcheux que de
simples apparences pussent donner un seul moment le moindre espoir de
succs aux auteurs de ces machinations. Il n'en faudrait pas davantage
pour jeter une perturbation dplorable dans la marche de la politique
gnrale.

Lord Granville ne m'a encore rien dit des nouvelles vues de sa cour par
rapport aux moyens d'obtenir la restitution de la flotte ottomane. Je
pense qu' Londres on aura compris l'inopportunit du rappel ventuel
des consuls au moment o la dcision prise  Constantinople rend plus
indispensable que jamais la prsence d'agents europens auprs de
Mhmet-Ali.

Ce n'est pas M. le gnral Baudrand qui se rendra  Constantinople comme
je vous l'avais annonc. Le Roi, en apprenant les noms des personnes
charges par les empereurs d'Autriche et de Russie d'une mission
analogue, a jug convenable d'envoyer un officier de sa maison, d'un
grade moins lev.


             26 _Le gnral Sbastiani au marchal Soult_.

Londres, 5 septembre 1839.

Monsieur le marchal,

....J'ai  rendre compte  Votre Excellence de mon premier entretien
avec lord Palmerston.

Avant de passer en revue les questions que nous avons discutes
sparment, je dois dclarer  Votre Excellence que l'impression pour
moi rsultant de cette confrence est que le cabinet anglais veut comme
nous, au mme degr que nous, avec aussi peu d'arrire-penses que nous,
le maintien de l'indpendance et de l'intgrit de l'empire ottoman, et
que ce but il veut l'atteindre pacifiquement et sans compromettre les
grandes puissances entre elles.

J'ai saisi la premire occasion qui m'tait offerte de discuter et de
combattre les mesures proposes par le cabinet anglais et communiques
par M. Bulwer  Votre Excellence.

J'ai d'abord tabli d'une manire absolue que la question de la flotte
ottomane ne devait point tre traite spcialement et pralablement aux
conditions de l'arrangement final  intervenir entre le sultan et le
pacha. J'ai dit que nous ne devions pas user notre force contre un
incident, mais la rserver tout entire pour le fait principal. J'ai
mme engag lord Palmerston  rflchir srieusement aux consquences
d'un succs, c'est--dire  la rentre de la flotte ottomane 
Constantinople avec un corps d'officiers imbus d'admiration pour
Mhmet-Ali et peu rassurs eux-mmes, malgr la garantie des
puissances, contre les vengeances ractionnaires de la Porte.

Ces derniers arguments, Monsieur le marchal, ont produit de
l'impression sur l'esprit de lord Palmerston. Il m'a rpondu nanmoins
que si les puissances, toutes galement pntres de la ncessit de
rprimer ou plutt de rparer un acte aussi coupable de la part d'un
vassal contre son souverain, s'arrtaient devant un refus premptoire de
Mhmet-Ali, il ne pourrait  son tour que se sentir plus encourag dans
la rsistance  l'acceptation d'un arrangement final.

J'ai fait valoir tous les motifs qui doivent nous dtourner d'une
dmonstration arme contre l'le de Candie; j'ai parl du parti grec qui
pourrait en profiter pour proclamer son indpendance, et j'ai ajout que
ce serait rpandre dans le reste de l'empire l'exemple et le besoin
de soulvements intrieurs. J'espre avoir russi  convaincre lord
Palmerston qu'il n'y avait ni opportunit ni avantage rel dans
l'occupation de l'le de Candie par les forces de l'Angleterre et de la
France.

J'ai discut le rappel des consuls gnraux d'Alexandrie et j'ai montr
les graves inconvnients qu'il offrirait en nous laissant avec le
vice-roi sans organes au moment o nous aurions le plus pressant besoin
d'agir sur son esprit par d'actives communications.

Lord Beauvale, Monsieur le ministre, a dj reu les instructions et les
pouvoirs relatifs  la flotte ottomane; je ne puis donc faire esprer
 Votre Excellence que ces instructions soient rappeles ou mme
modifies; mais la question tant porte au centre mme des
ngociations, l'influence du gouvernement du Roi pourra s'y exercer
d'une manire puissante, et je crois que de Londres mme on signalera
 lord Beauvale les points sur lesquels il ne doit pas insister,
s'il rencontre la voix de la France tout  fait oppose  celle de
l'Angleterre.

Je ne puis, du reste, le dissimuler  Votre Excellence; la disposition
du cabinet anglais  l'emploi des moyens coercitifs contre Mhmet-Ali,
soit pour obtenir la restitution de la flotte ottomane, soit pour lui
faire accepter exclusivement l'hrdit de l'gypte comme base de
l'arrangement  intervenir avec la Porte, _peut bien de temps  autre
cder sur certains points aux reprsentations de la France, mais elle
reparat toujours, et si elle rencontre de notre part une rpugnance
invincible et absolue_  l'emploi d'un moyen de coercition quelconque
contre le vice-roi, _je crains que l'on ne se persuade ici quil est
inutile_ de continuer une ngociation dans laquelle on a t d'avance 
ses conseils la sanction mme ventuelle de la force.

J'ai cherch  effrayer lord Palmerston sur les consquences auxquelles
exposeraient la paix du monde les partis extrmes o le vice-roi
pourrait se laisser entraner si les puissances persistaient  lui
refuser les conditions qu'il met  sa rconciliation avec la Porte. Lord
Palmerston m'a rpondu que sans doute la marche sur Constantinople tait
possible, mais qu'alors rien ne serait plus facile aux puissances de
l'Europe que de prserver la capitale de l'empire ottoman, que nous y
concourrions tous avec nos flottes, et la Russie avec ses soldats, mais
qu'on rglerait les forces des troupes russes et qu'on fixerait la date
de leur dpart. Nous arriverions ensemble, a continu lord Palmerston,
et nous partirions ensemble. La Russie est enchane en ce moment,
soyez-en sr. Je sais trs-bien que cela tient  ce qu'elle n'est pas
prte; mais enfin c'est un fait et nous devons en profiter. Elle n'agira
pas sans nous, et si elle agit, ce ne sera qu'avec nous et comme nous.

Lord Palmerston m'a parl des dispositions du cabinet prussien et du
cabinet de Vienne comme se rapprochant entirement de celles du
cabinet de Londres dans tout ce qui tient  la fixation des bases de
l'arrangement final entre la Porte et le vice-roi.

Lord Palmerston a rpondu  la dernire communication russe par une
dpche  lord Clanricarde dont il m'a donn lecture, et par laquelle
il tablit formellement l'union et la solidarit de la France et de
l'Angleterre dans tout ce qui touche  l'entre ventuelle de nos
escadres dans la mer de Marmara.

J'ai redoubl d'efforts pour ramener le point de vue du cabinet anglais
 celui du gouvernement du Roi. Lord Palmerston,  propos de la retraite
de nos consuls gnraux d'Alexandrie, m'a dit qu'il n'avait jamais song
 tendre cette mesure aux agents vritablement consulaires; que ce
n'tait qu' cause du caractre diplomatique de nos consuls gnraux
qu'il avait voulu faire de leur rappel une dmonstration de
mcontentement des puissances contre Mhmet-Ali; mais que nous
conserverions aprs leur dpart, s'il s'effectuait, de vritables
consuls qui pourraient encore nous servir d'organes avec le vice-roi.
Lord Palmerston m'a annonc que le colonel Campbell serait remplac dans
tous les cas par un autre agent. On n'a pas approuv sa conduite dans
les derniers vnements et on lui donne un successeur. Lord Palmerston
venait de recevoir des dpches de Constantinople qui lui annoncent
qu'un brick gyptien avait port des agents du vice-roi  Salonique.
Lord Ponsonby a donn ordre  l'amiral Stopford de poursuivre le brick
gyptien, de s'en emparer et de faire chouer sa mission. L'amiral
Roussin a donn son approbation  cette mesure.

Veuillez agrer, etc.
H. SBASTIANI.


             27 _Le gnral Sbastiani au marchal Soult_.

Londres, 23 septembre 1839.

Monsieur le marchal,

Lord Palmerston a pass ce matin quelques heures  Londres. J'ai 
rendre compte  Votre Excellence de l'importante conversation que je
viens d'avoir avec lui.

Le baron de Brnnow propose, au nom de son gouvernement, de rgler et
de dfinir la part d'action coercitive de chacune des cinq puissances
contre Mhmet-Ali pour assurer un arrangement final entre le sultan
et le pacha. Dans ce but, une convention serait signe entre les cinq
cours, stipulant que la France et l'Angleterre se serviront de leurs
escadres contre Mhmet-Alj, s'il refuse d'accepter les conditions; que
la Russie, dans le cas o Ibrahim-Pacha marcherait sur Constantinople,
emploierait son arme et sa flotte dans le Bosphore et dans l'Asie
Mineure, en de de Taurus, pour protger l'existence de l'empire
ottoman; mais qu' l'avenir, la fermeture du Bosphore et du dtroit des
Dardanelles demeurera un principe de droit public europen, et que la
Russie s'engage  ne pas renouveler le trait d'Unkiar-Skelessi. Il
serait enfin entendu, quoique non crit, que, dans la circonstance
actuelle, la drogation russe au principe de fermeture des deux dtroits
aura lieu sans que les puissances maritimes s'en autorisent comme
d'une cause lgitimant la prsence de leurs propres vaisseaux dans le
Bosphore.

Cette convention, la Russie la prsente  l'acceptation des quatre
puissances, mais elle est prte  la signer ici avec trois; si
la cinquime, si la France ne croit pas devoir en accepter les
stipulations.

Telle est, Monsieur le marchal, la substance des propositions dont le
baron de Brnnow est l'organe; je n'ai pas besoin d'en caractriser
l'immense porte.

Lord Palmerston m'a dit qu'il runirait prochainement les membres du
cabinet qui se trouvent dans le voisinage de Windsor ou de Londres, et
qu'il leur soumettrait l'tat de la question; mais il ne m'a pas laiss
ignorer que personnellement il tait favorable  l'acceptation des
propositions russes; il est probable que la dtermination du cabinet
sera conforme  l'opinion de lord Palmerston.

J'ai demand quelles bases la Russie donnait  l'arrangement entre le
sultan et le pacha; lord Palmerston m'a dit que M. de Brnnow n'tait
charg d'aucune proposition  cet gard, mais que le cabinet russe se
prononait, comme le cabinet anglais, en faveur de la rtrocession
complte de la Syrie et de ses annexes.

Lord Palmerston voudrait ajouter au projet russe l'envoi d'un corps
autrichien en Syrie en cas de rsistance du vice-roi. Ce corps, runi
aux dbris de l'arme ottomane, devrait oprer par la force l'vacuation
des provinces occupes par l'arme gyptienne.

J'ai commenc, Monsieur le marchal, par dclarer que j'tais sans
instructions du gouvernement du Roi sur la plupart des questions
qui m'taient soumises; mais que je me sentais nanmoins autoris 
repousser et  combattre, au moins en mon nom, presque toutes les
donnes sur lesquelles repose le nouveau plan propos par la Russie et
presque adopt par l'Angleterre.

But, moyens, facilit d'excution, j'ai tout contest. J'ai appuy sur
cette considration que, possesseur hrditaire de l'gypte et de
la Syrie, Mhmet-Ali retomberait essentiellement dans la sphre
d'influence et d'action des deux grandes puissances maritimes, et
que ces mmes puissances pourraient  leur tour se servir des
forces gyptiennes pour imposer  la Russie dans ses projets sur
Constantinople. Je ne fatiguerai pas Votre Excellence de la reproduction
des arguments dont je me suis servi; ils taient tous puiss dans
l'ordre d'ides et de faits o s'est plac le gouvernement du Roi dans
sa correspondance avec l'ambassade.

Il m'est dmontr, Monsieur le marchal, que le cabinet anglais regarde
l'abolition du trait d'Unkiar-Skelessi comme un succs suffisant pour
sa politique actuelle en Orient. Or, ce succs il ne croit pas trop le
payer par son assentiment pralable  l'apparition des forces russes
dans le Bosphore; et, d'ailleurs en la subordonnant  la marche
d'Ibrahim-Pacha sur Constantinople, il espre poser une hypothse qui ne
se ralisera pas.

J'ai dit  lord Palmerston que la convention dont il venait de me
dvelopper les bases passerait en Europe pour un acte de faiblesse et de
pusillanimit envers la Russie. Lord Palmerston la considre comme un
acte d'habilet; l'action russe, mme  Constantinople, rgle, dfinie
d'avance par le concours des autres puissances, lui parat toujours
l'action des cinq cours et l'abdication du protectorat russe exclusif.

La dernire dpche de Votre Excellence me mettait en mesure de
dmontrer  lord Palmerston combien les divers cabinets de l'Europe sont
loin jusqu'ici de s'associer  l'activit et  l'nergie des mesures
actuelles contre Mhmet-Ali. Lord Palmerston m'a rpondu qu'il ne
mettait pas un instant en doute que les propositions dont M. de Brnnow
tait porteur ne reussent le plus sincre et le plus cordial appui des
cabinets de Vienne et de Berlin.

Le prince Esterhazy, qui a vu lord Palmerston aujourd'hui, a mis en
avant le dfaut d'instructions de sa cour, pour viter de se
prononcer sur tous les nouveaux projets qui lui taient soumis, et
particulirement sur l'envoi d'un corps autrichien en Syrie; mais
videmment, il est convaincu que le plan du cabinet russe sera approuv
par le cabinet de Vienne.

La restitution de la flotte ottomane est maintenant confondue avec la
question gnrale. Lord Palmerston renonce  l'en dtacher.

Lord Palmerston,  qui j'ai demand o aurait lieu la signature de la
convention qu'il venait de m'analyser, m'a rpondu: Je n'y avais pas
song, mais  Londres si l'on veut.

Agrez, etc.
H. SBASTIANI.


             28 _Le gnral Sbastiani au marchal Soult_.

Londres, 3 octobre 1839.

Monsieur le marchal,

Le cabinet anglais n'adhre point aux propositions du cabinet imprial
prsentes par M. le baron de Brnnow. Lord Palmerston a dclar ce
matin  l'envoy russe que la France ne pouvait consentir pour sa part 
l'exclusion des flottes allies de la mer de Marmara dans l'ventualit
de l'entre des forces russes dans le Bosphore, et que l'Angleterre ne
voulait point se dtacher de la France avec laquelle elle avait march
avec une parfaite union depuis l'origine de la ngociation.

Cela pos, au lieu de la convention originairement prsente par le
cabinet imprial, lord Palmerston propose un acte entre les cinq
puissances, par lequel elles rgleraient leur part d'action dans la
crise actuelle des affaires d'Orient, mais sans privilge acquis
au pavillon russe  l'exclusion des pavillons franais, anglais
et autrichien. La Russie, en cas de rsistance de Mhmet-Ali aux
conditions qui lui seront proposes, s'engagerait  se servir de ses
troupes en Asie Mineure, mais en de du Taurus. L'indpendance et
l'intgrit de l'empire ottoman dans la dynastie rgnante seraient
stipules pour le plus long espace de temps possible; enfin la clture
des dtroits deviendrait un principe de droit public europen.

Telle est l'importante modification apporte aux propositions russes par
le cabinet britannique...

De l'acte europen que je viens d'analyser, passant aux conditions
mmes de l'arrangement  intervenir entre le sultan et le pacha, lord
Palmerston, press  la fois et par mon argumentation et par le dsir
que je crois sincre de faire acte de dfrence envers la France,
lord Palmerston a consenti, aprs une longue discussion,  ajouter 
l'investiture _hrditaire_ de l'gypte en faveur de Mhmet-Ali, la
possession galement _hrditaire du pachalik d'Acre_. La ville seule
d'Acre demeurerait  la Porte et la frontire partirait du glacis de la
place dans la direction du lac Tabari. La Porte recouvrerait tout le
reste de la Syrie, y compris les villes saintes, considration d'un
poids norme aux yeux du cabinet anglais. Cette seconde concession,
Monsieur le marchal, repose, je dois le dire, sur la donne que le
gouvernement du Roi, une fois d'accord avec ses allis sur les limites
territoriales de l'arrangement, acceptera sa part d'action pour y
contraindre Mhmet-Ali en cas de refus.

Cette nouvelle situation est le rsultat de nos efforts persvrants
pour ramener le cabinet anglais au point de vue de la France sur la
question d'Orient. Sans doute, le retour n'est point aussi complet
que nous pourrions le dsirer; mais il y a un immense pas de fait; je
crains, je l'avoue, que ce ne soit le dernier.

J'ai demand comment le baron de Brnnow avait reu l'annonce d'une
aussi grave modification dans les premires dispositions du cabinet
britannique. Lord Palmerston m'a dit qu'il avait pris les propositions
nouvelles _ad referendum_. Son dsappointement a d tre vif.

Lord Palmerston me parat se flatter que nous amnerons la Russie 
adhrer  l'acte europen qu'il propose. Je ne vois pas les donnes
sur lesquelles il base cette confiance; mais quoi qu'on fasse 
Saint-Ptersbourg, il n'en est pas moins de la dernire importance
d'avoir arrt ici tout arrangement en dehors de la France, et ramen le
cabinet anglais  son premier sentiment du besoin de notre alliance.

Veuillez agrer, etc.
H. SBASTIANI.


            29 _Le gnral Sbastiani au marchal Soult_.

Londres, 10 octobre 1839.

Monsieur le marchal,

J'ai donn lecture  lord Palmerston de la dernire dpche de Votre
Excellence. Il avait t dj directement prpar par M. Bulwer 
la nouvelle que la concession du pachalik d'Acre n'tait pas juge
suffisante par le gouvernement du Roi. Cette nouvelle l'a rejet de
suite dans son ancien systme d'argumentation. Je n'ai laiss aucune
de ses objections sans rponse; mais j'ai pu facilement me convaincre
aujourd'hui que ce serait une tche presque sans espoir d'essayer
d'obtenir quelque chose de plus que celle dernire concession. Lord
Palmerston m'a fait valoir le sacrifice fait  l'espoir de renouer ses
premiers liens avec la France, et il m'a donn clairement  entendre
que, si le cabinet anglais se trouvait du dans cette tentative, il
serait ncessairement forc de chercher ailleurs l'appui qu'il ne
trouverait pas en nous.

Rien ne se fera ici avant qu'on connaisse d'une manire positive et
formelle les dernires dterminations du gouvernement du Roi...
Mon impression est que le cabinet anglais reviendra aux premires
propositions de la Russie, si les dernires concessions sont repousses.

Le baron de Brnnow s'embarque le 13 pour Rotterdam.

Veuillez agrer, etc.
H. SBASTIANI.


             30 _Le marchal Soult au gnral Sbastiani_.

Paris, le 9 dcembre 1839.

La nouvelle que vous me donnez du prochain retour  Londres de M.
de Brnnow, muni de pleins pouvoirs pour signer une convention qui
rglerait sur un pied d'galit les rapports de protection des
puissances  l'gard de la Porte, a excit, comme vous pouvez le croire,
la plus srieuse attention du gouvernement du Roi. Nous attendons
impatiemment les dtails. S'ils sont tels, en effet, que doit le faire
supposer le langage de lord Palmerston, si par consquent ils emportent,
de la part de la Russie, une renonciation effective  la position
exceptionnelle qu'elle s'attribuait  Constantinople, si l'addition
d'aucune clause secrte ou indirecte ne vient paralyser d'un autre ct
les concessions que semble faire le cabinet de Saint-Ptersbourg, je
n'ai pas besoin de vous dire que la dtermination de ce cabinet,
quel qu'en puisse avoir t le motif, nous causera une trs-vive
satisfaction. Elle nous donnera en effet gain de cause sur le point qui
nous a paru constamment le plus important dans la question d'Orient;
elle nous amnera un rsultat que nous avions dj eu en vue et que
depuis quelque temps nous dsesprions d'obtenir. Vous savez en effet
que, ds le principe de la ngociation, nous nous sommes attachs  en
faire sortir l'annulation du protectorat exclusif exerc par la Russie
sur le sultan, et que nous avions signal ce but  nos allis comme
celui qu'on devait s'efforcer d'atteindre par tous les moyens. Nous
avons dit et rpt sans cesse que c'tait surtout  Constantinople
qu'il fallait garantir l'indpendance de la Porte, que le noeud de la
difficult tait l. Ce n'est pas notre faute si, en s'opinitrant trop
longtemps  le voir l o il n'tait pas, dans la question, relativement
secondaire pour l'Europe, des rapports du sultan avec le vice-roi, on
a multipli les complications et les embarras au point de les rendre
presque insolubles. Il est enfin permis d'esprer qu'on va entrer dans
la bonne voie; certes, ce n'est pas nous qui y mettrons obstacle; et je
vous le rpte, si les propositions de la Russie sont telles qu'on vous
l'a dit, si elles ne contiennent rien de plus, rien au moins qui en
altre la porte, je suis prt  vous envoyer l'autorisation d'y accder
formellement. Je vais plus loin: le gouvernement du Roi, reconnaissant
avec sa loyaut ordinaire qu'une convention conclue sur de telles
bases changerait notablement l'tat des choses, y trouverait un motif
suffisant pour se livrer  un nouvel examen de l'ensemble de la question
d'Orient, mme dans les parties sur lesquelles chacune des puissances
semblait avoir trop absolument arrt son opinion pour qu'il ft
possible de prolonger la discussion.

Telle est, Monsieur le comte, l'impression que nous avons reue de
l'importante nouvelle que vous venez de me transmettre. Je ne dois
pas vous cacher au surplus que j'ai plutt le dsir que l'espoir d'en
apprendre bientt l'entire confirmation. Je crains, je l'avouerai, que
les propositions confies  M. de Brnnow ne contiennent quelque clause
insidieuse dont l'existence rendrait notre adhsion impossible, et sans
doute aussi dterminerait un nouveau refus de la part du cabinet de
Londres. Ce qui me confirme dans cette inquitude, c'est l'impossibilit
que j'prouve  me rendre compte des motifs qui pourraient dcider le
gouvernement russe  une concession juste et raisonnable sans doute,
mais pour laquelle il avait jusqu' prsent manifest une si invincible
rpugnance. Si l'on voulait mme supposer que sa pense est de se mettre
en mesure d'accorder, de concert avec l'Angleterre, une protection
plus efficace  la Porte et d'imposer au vice-roi des conditions plus
rigoureuses, cette conjecture se trouverait dmentie par ce qui se passe
 Constantinople. Reschid-Pacha a dit en effet  M. de Pontois que le
cabinet de Saint-Ptersbourg engageait la Porte  traiter directement
avec Mhmet-Ali et que M. de Tatitscheff en avait donn le conseil 
Vienne  l'ambassadeur ottoman. Un semblable conseil, fort raisonnable
en lui-mme  notre avis, tant que la situation ne changera pas, n'en
est pas moins trs-extraordinaire de la part du gouvernement qui affecte
de se placer dans des relations d'intimit avec l'Angleterre.... Lord
Palmerston se prvaut, pour s'affermir dans ses ides, de l'adhsion
qu'elles reoivent du chancelier d'Autriche; je conois la tactique qui
le porte, lorsqu'il s'entretient avec vous,  prsenter les choses sous
cet aspect; mais j'ai peine  croire qu'il regarde rellement comme une
_adhsion_ les dclarations quivoques du cabinet de Vienne. L'Autriche,
aprs avoir approuv nos propositions, a fini par accder en principe 
celles de l'Angleterre, mais en rejetant les moyens de contrainte qui
pouvaient seuls leur donner quelque ralit. Si c'est l une adhsion
suffisante aux yeux de lord Palmerston, il n'est certes pas difficile 
contenter, et nous serions pour le moins aussi fonds  prtendre que
l'Autriche est entre dans nos ides.

Quelques mots suffiront pour calmer les susceptibilits que lord
Palmerston vous a laiss voir au sujet de la formation d'une escadre de
rserve  Toulon. La nomination de M. l'amiral Rosamel n'a d'autre but
que de donner ventuellement un chef suprieur  notre escadre
commande par deux officiers d'un grade gal, ce qui peut amener des
inconvnients. Il n'est nullement question en ce moment d'augmenter nos
forces navales, et si cela arrivait, nous ne manquerions pas d'en donner
avis  nos allis.

Les dernires nouvelles de Constantinople ont peu d'intrt. Mhmet-Ali
persiste dans toutes ses rsolutions; il proteste qu'il ne renoncera pas
 Adana,  moins qu'on n'en confie le gouvernement  un de ses fils:
C'est la clef de ma maison, dit-il, et je ne la remettrai qu' un
membre de ma famille.


            31 _Le gnral Sbastiani au marchal Soult._

Londres, 5 janvier 1849.

Monsieur le marchal,

Ainsi qu'il me l'avait promis, lord Palmerston m'a donn lecture de
la rdaction laisse entre ses mains par M. de Brnnow. Aprs l'avoir
commente et discute dans ses dtails, il s'tait engag  m'en envoyer
copie aujourd'hui assez tt pour que je pusse l'expdier ce soir 
Paris et la prendre pour base du compte rendu de notre entretien.  la
communication textuelle du libell russe, lord Palmerston substitue une
espce de rsum fort incomplet, dont je vais essayer de combler les
lacunes. J'ai suivi avec assez de soin la lecture d'hier pour me croire
sr de ne rien omettre d'important.

Pour donner un corps aux ides du cabinet de Saint-Ptersbourg, tout en
vitant de leur imprimer un caractre officiel, la finesse de l'envoy
russe a eu recours  un expdient trange: il les a consignes dans une
dpche officielle adresse  un autre agent de la Russie.

C'est au sujet de sa rencontre  Calais avec M. de Neumann que M. de
Brnnow exprime  M. de Tatischeff la satisfaction que lui causent
l'envoi de l'agent autrichien, l'accord entre les deux cours de
Ptersbourg et de Vienne, dont cette mission est le gage, et l'espoir
que M. de Neumann recevra les pouvoirs ncessaires pour concourir aux
grands rsultats que l'empereur son matre l'a charg de poursuivre 
Londres.

Vient alors le dveloppement dtaill de la politique et du plan russes
sur la question d'Orient.

La cour de Ptersbourg propose:

Que le diffrend entre la Porte et le pacha soit dfinitivement rgl
sous la garantie des puissances par un partage territorial;

Que la part offerte au pacha avec l'investiture hrditaire soit
_l'gypte et la Syrie jusqu' la forteresse d'Acre_ comme limite; que la
rtrocession de toutes les autres possessions dtenues par Mhmet-Ali
soit effectue immdiatement;

Qu'en cas de rsistance de la part du pacha, un choix soit fait dans
les diverses mesures coercitives successivement dbattues dans les
communications antrieures des cabinets;

Qu'on mette  excution immdiate et vigoureuse toutes celles qui
seront de nature  hter la solution; qu'on s'abstienne de celles qui
sembleraient entamer le droit qu'on veut faire triompher;

Qu'ainsi on envoie des forces maritimes  la hauteur d'Alexandrette,
parce que leur objet vident sera d'inquiter le flanc de l'arme
d'Ibrahim; mais qu'on vite de dclarer les ctes de la Syrie en tat de
blocus, parce que ce serait agir comme si l'on tait en hostilit avec
le souverain lgitime de territoires occups momentanment par un sujet
rvolt;

Que l'on dirige, qu'on protge une expdition turque sur Candie, mais
qu'on ne retire pas les consuls d'Alexandrie, parce que ce serait
traiter trop en souverain un pacha victorieux; ce serait d'ailleurs se
priver des avantages de moyens d'influence et d'information importants
 conserver, et compromettre en mme temps les intrts commerciaux des
puissances;

La partie _turco-gyptienne_ de la question ainsi dcide, on
s'occupera concurremment  Londres de la partie europenne;

Le mode d'intervention de la Russie, au cas o elle serait appele par
la Porte, sera convenu et rgl entre les puissances;

La Russie, dans l'ventualit de la marche d'Ibrahim sur Constantinople
et de l'appel du Divan, _franchira le Bosphore avec des troupes de
dbarquement_ et sera _charge de la dfense de Constantinople au nom de
l'Europe_;

Les autres puissances pourront alors faire _passer les Dardanelles 
quelques btiments de guerre qui croiseront dans les eaux de la mer de
Marmara, de Brousse  Gallipoli_;

Le nombre de ces btiments sera de _deux  trois_ pour chaque pavillon:

Une fois le but que se proposent les puissances atteint par la
soumission de Mhmet-Ali, la Porte rentrera en pleine et immuable
possession _du droit de clture des deux dtroits  tous les pavillons
europens_.

Ce droit sera galement et formellement consacr en principe dans la
convention  intervenir  Londres, pralablement  toute action en
Orient.

On est sr de l'accord de l'Autriche, de l'Angleterre et mme de la
Prusse, sur tous les points ci-dessus mentionns; on espre que la
France ne voudra pas _s'isoler_ des autres puissances et unira son
action  la leur.

C'est  _tous les cabinets_ que s'adressent les ides de l'empereur;
c'est un intrt europen qu'il a  coeur de consacrer, etc...

Telle est en substance, Monsieur le marchal (et, je le rpte, je crois
ma mmoire fidle), cette dpche confidentielle, le seul document crit
qu'il y ait encore sur la ngociation suivie par M. de Brnnow.

Le temps me manque pour entrer dans quelques dveloppements. Je dois
cependant consigner ici une information qui ne sera pas sans intrt
pour Votre Excellence. Hier, arriv au paragraphe relatif  la part 
faire  Mhmet-Ali, c'est--dire  la _cession de la Syrie jusqu'
Saint-Jean d'Acre_, lord Palmerston, interrompant sa lecture, m'a dit:
J'ai vivement combattu cette ide dans mes entretiens avec M. de
Brnnow; elle compromettrait le _principe: l'gypte seule et le dsert
pour frontire_, voil le vrai. J'ai ramen M. de Brnnow et je suis sr
de l'adhsion des deux autres.

Veuillez agrer, etc.
H. SBASTIANI.


           32 _Le gnral Sbastiani au marchal Soult_.

Londres, 10 janvier 1840.

Monsieur le marchal,

Je n'avais pas cru, d'aprs les termes o m'avait plac la dernire
communication de lord Palmerston, devoir montrer d'empressement  lui
faire connatre la substance de la premire de vos dpches; l'arrive
de la seconde, qui m'a paru contenir  la fois le complment et le
correctif que demandaient les circonstances prsentes, m'a fourni une
occasion naturelle de chercher un entretien dont elles, toutes deux
successivement, font l'objet, et dont je vais avoir l'honneur de vous
rapporter les traits principaux.

 l'avertissement plein de sens et de modration que donnait encore une
fois Votre Excellence  son allie sur le vritable but que cherche
la Russie, lord Palmerston a rpondu: Mais je n'ai jamais pens 
abandonner l'alliance et surtout  la sacrifier  la Russie. Il y a
seulement entente entre la Russie et nous sur une question _spciale_,
celle d'Orient; sur toutes les autres questions, l'alliance subsiste; et
encore quand je dis entente _entre la Russie et nous_, je m'exprime mal;
c'est _entre nous et toutes les puissances_ qu'il faut dire.

Je lui ai alors donn connaissance des informations parvenues au
gouvernement du Roi sur les intentions prsumables du pacha concernant
la possession de l'Arabie et des lieux saints. Lord Palmerston les a
accueillies avec satisfaction.

Veuillez agrer, etc.
H. SBASTIANI.


            33 _Le marchal Soult au gnral Sbastiani_.

Paris, 20 janvier 1840.

Je dsirerais, Monsieur le comte, que vous me fissiez connatre le
langage tenu par le corps diplomatique, et particulirement par les
ambassades d'Autriche et de Russie, sur la dernire phase de la mission
confie  M. de Brnnow; les informations que vous me donnerez  cet
gard nous mettraient  mme de mieux comprendre la porte de cet
incident.

Je dois vous dire aussi que, dans la grave situation o parat se
trouver en ce moment le ministre de Sa Majest Britannique, je regrette
quelquefois de ne pas trouver dans votre correspondance, sur l'tat
intrieur du pays que vous habitez, des dtails et surtout des
apprciations auxquelles votre esprit judicieux donnerait tant de prix.

Vous verrez par l'extrait ci-joint que les agents russes ne tiennent
pas partout le mme langage par rapport aux conditions  faire 
Mhmet-Ali.


             34 _Le gnral Sbastiani au marchal Soult_.

Londres, 20 janvier 1840.

Monsieur le marchal,

Lord Palmerston m'avait annonc qu'avant d'arrter le projet dont la
rdaction lui a t confie et dont nous nous tions entretenus 
plusieurs reprises depuis la dernire runion du cabinet, il comptait
m'en donner connaissance, ce qu'il a fait ce matin.

Ce projet n'tant encore effectivement qu' l'tat d'bauche et lord
Palmerston ayant paru vouloir consulter mon avis personnel plutt que
produire le formul dfinitif des propositions britanniques, j'oserai
prier Votre Excellence de rserver  cette communication tout son
caractre confidentiel.

Ce projet est celui d'une convention en _huit articles_, prcds d'un
_prambule_.

La convention ne se conclut pas, comme dans le plan primitif, _entre les
grandes puissances_, mais bien _entre les grandes puissances d'une part
et la Porte de l'autre_.

Le prambule a pour objet de poser la question dans ce sens: Les
puissances, convaincues que l'intgrit et le repos de l'empire ottoman
importent  l'quilibre comme  la paix de l'Europe, et prenant, d'un
commun accord, en considration les circonstances o se trouve le
sultan, mettent  sa disposition les secours dont il peut avoir besoin
pour assurer la tranquillit de son empire et la soumission de son
vassal aux conditions qu'il lui convient de lui offrir.

Le sultan dclare qu'il accorde  Mhmet l'investiture hrditaire
de l'Egypte,  la condition de la rtrocession immdiate des autres
territoires occups par le pacha.

Au cas o la rtrocession serait refuse et o un mouvement de l'arme
gyptienne viendrait  menacer Constantinople, le sultan appellera le
secours des puissances.

Ces secours, dont la force et la composition seront dtermines de
concert entre les puissances contractantes, agiront en mme temps.

Le sultan demandera simultanment l'envoi  la Russie de six vaisseaux
et de deux frgates portant  bord des troupes de dbarquement (lord
Palmerston n'en a pas encore fix le nombre, mais il compte proposer
15,000 hommes) qui franchiront le Bosphore;

A la France et  l'Angleterre, six vaisseaux et deux frgates (trois
vaisseaux et une frgate pour chaque pavillon) qui passeront les
Dardanelles et iront croiser sur les ctes d'Asie;

A l'Autriche, un dtachement de son escadre qui suivra les pavillons
anglais et franais dans la mer de Marmara.

Le sultan tant provisoirement priv de sa flotte par la dfection du
capitan-pacha, sur sa demande les escadres combines couperont les
communications, entre l'gypte et les ctes de Syrie, aux vaisseaux du
vice-roi, et arrteront tout transport de munitions de guerre ou de
bouche.

Les puissances mettront de plus  la disposition du sultan un convoi
suffisant pour protger la route et l'arrive du gouverneur qu'il lui
plaira d'envoyer  Candie; ces forces contribueront aussi, par des
moyens maritimes,  assurer le rtablissement de l'autorit de la Porte
dans l'le;

Le but que se propose le sultan, en appelant le secours des puissances
dans les eaux de la mer de Marmara, une fois atteint, ces secours les
quitteront, comme ils auront t admis, en mme temps.

La clture des deux dtroits  tous les pavillons de guerre est
formellement reconnue comme droit permanent et inalinable de la Porte,
et fait dsormais, comme par le pass, partie du droit public europen.

Toutefois la Porte garantit en temps de paix,  tous les pavillons
marchands, le libre accs des eaux de Constantinople; aussi  toute
frgate portant  son poste un envoy diplomatique,  la condition
qu'une seule frgate  la fois, par chaque pavillon, sera admise dans la
mer de Marmara.

Tel est en substance le projet dont lord Palmerston m'a donn lecture.

Votre Excellence voit que les mesures contre le pacha se bornent 
l'obstacle oppos au ravitaillement de l'arme d'Ibrahim d'une part, et
de l'autre  l'envoi et  la protection ventuelle d'un gouverneur
turc  Candie. On ne parle plus ni de blocus ni d'aucun autre moyen
de coaction quelconque. Votre Excellence remarquera aussi qu'il n'est
question d'aucune communication  faire  Alexandrie; les puissances ne
reconnaissent au pacha point d'existence indpendante; c'est  la Porte
seule qu'elles s'adressent.

Le projet a t communiqu dj  MM. de Brnnow et Neumann.

M. de Brnnow a lev des objections sur la forme mme du projet, et
insiste pour qu'on revienne au plan primitif d'une convention des
_puissances entre elles_, qui agiraient ensuite vis--vis de la Porte en
consquence des clauses convenues.

Il est inutile de dire  Votre Excellence que, consult sur ce point par
lord Palmerston, je n'ai rien nglig de ce que j'ai cru propre  le
confirmer dans sa rsolution, et que, toute rserve faite sur le fond
mme de la question, j'ai cru devoir, quant  la forme, indiquer la
prfrence pour celle qui tendait davantage  lui assurer le caractre
europen.

Si je suis bien inform du reste, le dissentiment de M. de Brnnow ne se
bornerait pas  la forme seule de la convention projete. Mais jusqu'ici
la manifestation de ce dissentiment a t contenue. M. de Neumann,  en
croire un rapport assez digne de foi, serait moins rserv et laisserait
voir le dsappointement que lui cause le plan du cabinet anglais.
En tout, les deux envoys spciaux sont videmment mcontents et
dconcerts de la tournure actuelle de la ngociation qui leur a t
confie.

Lord Palmerston a aussi provoqu mon avis sur l'utilit et la convenance
que pourrait avoir l'insertion d'un article complmentaire par lequel
les ambassadeurs des puissances  Constantinople seraient chargs de
veiller  l'excution de la convention. J'ai cru devoir encourager cette
ide qui permettrait et impliquerait mme le sjour dans la mer de
Marmara de vaisseaux aux ordres de nos reprsentants  Constantinople.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que le point de dpart de toute opinion
nonce par moi dans cet entretien a t celui de l'ignorance la plus
entire des intentions du gouvernement du Roi, et que je n'ai pas dit un
mot qui pt avoir, pour lord Palmerston, d'autre valeur que celle de mon
_opinion personnelle_. Je dois seulement mentionner ici l'observation
faite par lord Palmerston en terminant la lecture de son projet: Qu'il
en avait calcul la rdaction de manire  ce qu'il ft facile 
la France de l'accepter et de se rallier  l'action commune des
puissances.

Avant d'tre officiellement communiqu au gouvernement du Roi, ce projet
pourra recevoir, soit de lord Palmerston lui-mme, soit du conseil
britannique, des modifications importantes.

Quant au conseil, je crois sa majorit, sinon son unanimit, assure aux
ides de lord Palmerston. Les entretiens que j'ai eus ces jours-ci avec
plusieurs de ses membres me portent  croire leur opinion arrte. Je
n'ai rien nglig dans ces conversations pour faire bien apprcier 
chacun les vritables motifs qui ont dirig la politique du gouvernement
du roi, et pour les pntrer de la sincrit du dsir et de la volont
qui l'animent, de maintenir, autant qu'on le lui rendra possible,
l'accord le plus complet avec ses allis.

Veuillez agrer, etc.
H. SBASTIANI.


          35 _Le marchal Soult au gnral Sbastiani_.

Paris, 26 janvier 1840.

Monsieur le comte, j'ai reu la dpche que vous m'avez fait l'honneur
de m'crire. L'importance des dtails qu'elle contient a fix la plus
srieuse attention du gouvernement du Roi. Vous comprendrez que je ne
m'explique pas encore d'une manire complte sur la communication de
lord Palmerston; le caractre tout confidentiel de cette communication
dont les bases mmes, et  plus forte raison la rdaction, n'taient
pas encore dfinitivement arrtes par le cabinet britannique, appelle
d'autant moins de notre part une rponse immdiate et officielle
que, dans une pareille matire, le fond ne peut gure tre apprci
indpendamment de la forme. Quoi qu'il en soit, et sans m'arrter 
des points de dtail qui pourraient demander des claircissements, je
n'hsite pas  dire qu'en ce qui concerne le mode de la protection 
accorder  la Porte contre un mouvement ventuel d'Ibrahim-Pacha sur
Constantinople, les modifications proposes par lord Palmerston au
plan du cabinet de Saint-Ptersbourg me paraissent constituer une
amlioration trs-considrable. L'ide de faire intervenir la Porte dans
le trait qui rglerait ce mode de protection est surtout une concession
trs-heureuse et d'une grande porte. Je regrette de ne pouvoir
approuver galement, dans le projet de lord Palmerston, ce qui se
rapporte aux arrangements territoriaux  conclure entre le sultan et le
vice-roi. Nous persistons  croire que ce ministre ne tient pas assez
compte des ressources de Mhmet-Ali, de l'nergie de son caractre
et de l'impossibilit morale qu'un homme de cette trempe accepte sans
rsistance des conditions qui lui teraient, avec une grande partie de
sa puissance matrielle, toute la force d'opinion dans laquelle rside
son principal appui. Plutt que de les subir, je suis convaincu qu'il
s'exposerait aux plus grandes extrmits, et que, tout en s'abstenant
peut-tre de marcher sur Constantinople, il n'hsiterait pas  envahir
la Msopotamie, et  enlever  la Porte des provinces dont les
ressources lui permettraient d'opposer aux rsolutions des puissances
la rsistance la plus nergique. Contre de telles entreprises, que
pourraient les moyens de coaction indiqus par le nouveau projet
anglais? Que pourrait mme l'intervention russe, dans les limites o il
tend  la contenir? N'est-il pas vident qu'une fois entres dans cette
voie, les puissances n'auraient d'autre alternative que de reculer
devant Mhmet-Ali, ou de recourir au seul moyen rel de protger la
Porte, en autorisant l'intervention russe dans le sens le plus tendu?
A moins d'abandonner le sultan  sa faiblesse, ne seraient-elles pas
forces de souffrir qu'une arme impriale traverst l'Asie Mineure et
la Syrie pour refouler jusqu'en Egypte les soldats du vice-roi? Je ne
pense pas que cette extrmit pt convenir  l'Angleterre plus qu'elle
ne nous conviendrait  nous-mmes. En vous signalant l'insuffisance
des voies coercitives proposes par le cabinet de Londres, j'ai voulu
surtout vous faire remarquer ce qu'il y a de contradictoire entre la
grandeur des concessions demandes  Mhmet-Ali et la faiblesse des
moyens par lesquels on se propose de les lui arracher. Sans doute
le cabinet de Londres se persuade que ce pacha cdera  la premire
dmonstration des puissances, et que hors d'tat de suffire longtemps
aux charges d'un _statu quo_ rendu plus gnant et plus onreux pour
lui par l'espce de blocus qu'on tablirait sur la cte de Syrie, il
s'empressera de s'y soustraire en acceptant l'arrangement qui lui
sera offert. Je crois fermement que c'est une erreur et que mme en
admettant, ce qui n'est gure probable, que Mhmet-Ali ne se ft pas un
jeu de jeter l'Europe dans les complications les plus effrayantes plutt
que de se soumettre aux injonctions des puissances, la prolongation du
_statu quo_ actuel avec ses incertitudes et ses dangers serait tout au
moins la consquence de sa rsistance passive. Il faudrait trangement
mconnatre la situation respective des deux parties pour croire que
cette prolongation ft plus dsavantageuse au vice-roi qu'au sultan.
Dans l'tat o la Porte est aujourd'hui rduite, elle a particulirement
besoin pour se remettre, pour reprendre le degr de consistance et
de solidit exig par l'intrt gnral, de repos, de scurit, d'un
sentiment de confiance dans l'avenir. De tels avantages sont bien
autrement importants pour elle que celui de recouvrer immdiatement
la possession de quelques provinces qu'elle serait peut-tre fort
embarrasse d'avoir  gouverner et dont, en tout cas, la souverainet
lui serait conserve. Mais la Porte ne peut recueillir ces avantages
que par une prompte rconciliation avec Mhmet-Ali, et pour que cette
rconciliation ait quelque chance de succs, il faut qu'elle repose
sur des bases qui soient dans une juste proportion avec la force et la
puissance des parties contractantes.

Telles sont, Monsieur le comte, les raisons qui nous font considrer
comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer  Mhmet-Ali
les conditions nonces dans la communication de lord Palmerston. Il n'y
a, de notre part, ni obstination, ni prdilection aveugle, ni engagement
d'aucune sorte. Nos motifs sont tous puiss dans l'intrt gnral,
dans la force des choses et dans des convictions profondes. Que lord
Palmerston les considre surtout comme inspires par le plus vif dsir
de nous entendre et d'tablir entre nos deux gouvernements cette
identit de vues et de tendances qui serait la meilleure garantie de la
paix comme des intrts des deux pays.

Je n'ai pas besoin de vous dire que le gouvernement du Roi s'en rapporte
entirement  vous quant au choix du moment et de la forme qui vous
paratront les plus propres  produire avec avantage les arguments que
je viens de vous suggrer.

Je reois votre dpche du 24. Les dtails qu'elle contient sur
l'attitude de MM. de Brnnow et Neumann sont d'une importance relle. Je
me rends facilement compte des difficults que trouve lord Palmerston 
rdiger son contre-projet. Je dsire trop voir sortir de ces difficults
mmes des moyens de rapprochement entre les cours vraiment intresses 
la pacification de l'Orient pour que je ne l'espre pas un peu.


              36 _Le gnral Sbastiani au marchal Soult_.

Londres, 28 janvier 1840.

Monsieur le marchal,

Je quitte lord Palmerston. Il vient de m'annoncer que le conseil,
consult par lui sur la question de savoir si la convention projete
devait tre conclue entre les cinq puissances seulement, ou bien entre
les puissances et la Porte, s'tait prononc pour le dernier avis et
avait dcid  l'unanimit que le sultan devait tre appel comme partie
contractante.

Cette rsolution, la seule qu'ait encore dfinitivement arrte, dans
cette affaire, le cabinet britannique, semble ajourner forcment
non-seulement la conclusion, mais le dbat de la ngociation commence,
et en reculer la reprise de tout le temps ncessaire  l'arrive d'un
plnipotentiaire turc. Malgr la juste impatience qu'elle doit prouver
de voir se rsoudre une question si remplie de difficults et de prils,
peut-tre Votre Excellence trouvera-t-elle que ce dlai, avec les
chances de conciliation et de retour qu'il ouvre devant nous, avec
les embarras nouveaux et croissants qu'il apporte  l'attitude et aux
dmarches des deux plnipotentiaires autrichien et russe, n'est pas sans
avantage pour la politique du gouvernement du Roi, et qu'il est permis
de voir un succs dans tout retard oppos par le gouvernement anglais 
l'empressement et  l'activit de MM. de Brnnow et Neumann. Telle
est du moins ma propre conviction, et jusqu' nouvel ordre de Votre
Excellence, elle dirigera ici ma conduite et mes paroles.

Vous ne verrez pas non plus sans quelque satisfaction, Monsieur
le marchal, la dcision du cabinet britannique tendre  placer
dfinitivement les droits de la Porte et les stipulations conclues par
elle dans le droit public europen.

Votre Excellence reconnatra aussi que malgr les alternatives et les
oscillations quotidiennes que subit forcment une ngociation o tant
d'intrts opposs et puissants se trouvent en prsence et en lutte
(oscillations dont ma correspondance doit rflchir les retours et mme
les contradictions), aucun intrt srieux pour nous n'a encore t
compromis, aucune position importante n'a encore t prise.

Quant  la question territoriale, lord Palmerston vient de me dire
qu'il tcherait de faire la plus large part qu'il ft possible, dans
ses ides, d'accorder  Mhmet-Ali, afin de mnager  la France la
facilit d'accepter les bases de l'arrangement  intervenir.

Veuillez agrer, etc.
H. SBASTIANI.


              37 _Le baron de Bourqueney au marchal Soult_.

Londres, 14 fvrier 1840.

Monsieur le marchal,

J'allais me retirer lorsque lord Palmerston m'a forc, pour ainsi dire,
 lui demander s'il s'tait pass quelque chose de nouveau depuis sa
dernire conversation avec le gnral Sbastiani sur les affaires
d'Orient: Rien, m'a dit lord Palmerston; j'ai mme renonc, quant 
prsent,  la rdaction de ce protocole sur lequel j'avais pri
le gnral Sbastiani de pressentir son gouvernement. Je modre
_l'empressement_ du ngociateur russe, et puisque M. Guizot doit arriver
prochainement  Londres, sans doute dpositaire de la dernire et
complte pense du cabinet franais, je crois beaucoup plus convenable
d'attendre qu'il soit ici pour rouvrir la discussion.--Ainsi, ai-je
repris, non-seulement il ne se fait, mais il ne se prpare rien dans
l'intervalle?--Non, m'a rpondu lord Palmerston, absolument rien. Je
m'tais content de sourire au mot d'_empressement_ appliqu par lord
Palmerston au ngociateur russe; d'abord, afin qu'il vt bien que je ne
confondais pas ce qui tient au rle personnel du ngociateur avec une
urgence prtendue d'instructions de sa cour; ensuite parce que le projet
de protocole mis  la charge du baron de Brnnow comme initiative est
rpudi par lui dans ses entretiens confidentiels, et que je ne voulais
pas que lord Palmerston me crt ignorant de cette circonstance. Je n'ai
rien ajout, Monsieur le marchal,  cette courte digression; d'abord il
n'tait ni dans mes instructions, ni dans mon rle d'aborder la question
dans son ensemble, et je sais par exprience combien il faut tre sobre
de provocation  ces axiomes chapps au premier mouvement qui lient
ici, plus que partout ailleurs, et qui chargent trop souvent l'avenir
de difficults. Le terrain est net aujourd'hui; la ngociation est
vritablement suspendue, et le nouvel ambassadeur du Roi y entrera avec
le secret de la faiblesse de ses adversaires. Cette situation est bonne,
quoique encore dlicate; je ne voudrais pas avoir  me reprocher un mot
qui pt la modifier d'ici  l'arrive de M. Guizot.

Le baron de Brnnow rpond aux questions qu'on lui adresse sur son
dpart, qu'il n'a encore reu aucun contre-ordre de sa cour et que ses
instructions lui prescrivaient de quitter Londres pour se rendre 
Darmstadt le 20 fvrier; mais il ajoute que le voyage du grand-duc
imprial est retard, et que cette circonstance lui semble naturellement
devoir entraner l'ajournement du sien. Au fait, il a l'air de prparer
les esprits  la prolongation de son sjour.

Veuillez agrer, etc.
BOURQUENEY.


FIN DES PICES HISTORIQUES DU TOME QUATRIME





                            TABLE DES MATIERES
                            DU TOME QUATRIME.

CHAPITRE XXII.

POLITIQUE EXTRIEURE.
(1832-1836.)

Une des causes de la politique de conqutes et d'aventures.--Vice
radical de cette politique.---Formation du droit public europen.--Ses
maximes essentielles.--Consquences de la violation de ces maximes.--Le
gouvernement de 1830 les a respectes.--Questions europennes pendantes
en 1832.--Fautes des trois puissances du Nord dans leurs relations avec
le gouvernement de 1830.--La Prusse: le roi Frdric-Guillaume III,
le prince de Wittgenstein et M. Ancillon.--M. Bresson 
Berlin.--L'Autriche: l'empereur Franois II et le prince de
Metternich.--M. de Sainte-Aulaire  Vienne.--La Russie:
l'empereur Nicolas.--Le marchal Maison  Saint-Ptersbourg;
ses instructions.--Ide d'un mariage russe pour le duc
d'Orlans.--Fermentation rvolutionnaire en Allemagne.--Runion
de Mnchengrtz.--Ses consquences.--Affaires d'Orient.--Question
d'gypte.--Caractre, situation et politique de Mhmet-Ali.--Situation
et politique des grandes puissances europennes entre la Porte et
l'gypte.--Mission de M. de Bois-le-Comte en Orient.--Ses entretiens
avec Mhmet-Ali.--Paix de Kutaih.--La Russie  Constantinople.--Trait
d'Unkiar-Skelessi.--Affaires d'Espagne.--Mort de Ferdinand VII--Question
de la succession espagnole.--Politique du gouvernement franais et ses
motifs.--Ses promesses et ses conseils au gouvernement de la reine
Isabelle.--Explosion de la guerre civile en Espagne.--Don Carlos en
Portugal auprs de don Miguel.--M. Za Bermudez, son caractre et sa
politique.--Origine de la question de l'intervention de la France
en Espagne.--Chute de M. Za Bermudez.--M. Martinez de la Rosa; son
caractre et sa politique.--Promulgation du _statut royal_.--Trait de
la quadruple alliance.--Don Carlos, expuls de Portugal, se rfugie en
Angleterre et rentre en Espagne.--Runion des Corts espagnoles.--Le
_statut royal_ et la _constitution de_ 1812.--Le cabinet de Madrid
demande l'intervention de la France et de l'Angleterre.--Leur refus et
ses motifs.--Diversit des avis dans le cabinet franais.--Chute de
M. Martinez de la Rosa.--Le comte de Toreno lui succde.--Sa prompte
chute.--Au moment o le cabinet du 11 octobre 1832 se disloque  Paris,
M. Mendizabal et le parti exalt entrent,  Madrid, en possession du
pouvoir 1.

CHAPITRE XXIII.

DISLOCATION DU PARTI DE GOUVERNEMENT.

Ma situation et ma disposition aprs la dislocation du cabinet du 11
octobre 1832.--Ma participation aux dbats des Chambres, du 22 fvrier
au 6 septembre 1836.--Mon lection  l'Acadmie franaise.--M. de Tracy,
mon prdcesseur.--Mon discours de rception.--L'Acadmie des sciences
et belles-lettres de Stockholm et le roi de Sude Charles-Jean.--Mort de
l'abb Sieys et de M. Carnot.--Mort de M. Ampre, son caractre.--Mort
de M. Armand Carrel, son caractre.--Acquisition et description du
Val-Richer.--L'archevque de Cantorbry, Thomas Becket, au Val-Richer,
dans le XIIe sicle.--Situation de M. Thiers en 1836.--Tentative
d'assassinat du roi Louis-Philippe par Alibaud.--Affaires d'Espagne; M.
Mendizabal et ses dispositions envers la France.--Le cabinet
anglais propose l'intervention en Espagne.--Le cabinet franais
s'y refuse.--Dpches de M. de Rayneval  ce sujet.--Mouvements
rvolutionnaires en Espagne pour la constitution de 1812.--M. Isturiz
succde  M. Mendizabal.--Le gnral Quesada, gouverneur de Madrid;
son nergie.--Mesures adoptes par le gouvernement franais envers
l'Espagne.--Mission de M. de Bois-le-Comte  Madrid.--Insurrection
militaire de Saint-Ildefonse.--Courage et rsistance inutile de la reine
Christine.--Effets de cette insurrection  Madrid.--Le gnral Quesada
est massacr.--Proclamation de la constitution de 1812.--Dissentiments
dans le gouvernement franais sur la question de l'intervention en
Espagne.--Le roi Louis-Philippe et M. Thiers.--Retraite du cabinet du 22
fvrier 1836.

CHAPITRE XXIV.

MON ALLIANCE ET MA RUPTURE AVEC M. MOL.
(1836-1837.)

Mes relations avec le comte Mole.--Formation du cabinet du 6 septembre
1836.--Sentiments divers de mes amis politiques.--Par quels motifs et 
quelles conditions j'entre dans le cabinet.--Ses premiers actes.--tat
des affaires en Algrie.--Expdition de Constantine.--Le marchal
Clausel.--Le commandant Changarnier.--Le gnral Trzel.--Mauvais succs
de l'expdition.--Retraite de l'arme.--Conspiration de Strasbourg,--Le
prince Louis Bonaparte.--Son chec et son embarquement 
Lorient.--Par quels motifs le cabinet ne le traduisit pas devant
les tribunaux.--Ouverture de la session des Chambres.--Tentative
d'assassinat sur le roi Louis-Philippe.--Dbat de l'adresse.--Procs du
complot de Strasbourg devant la Cour d'assises de Colmar.--Acquittement
des accuss.--Projets de loi prsents aux Chambres;--Sur la disjonction
de certaines poursuites criminelles, le lieu de dportation et la
non-rvlation des complots contre la vie du Roi;--Sur la dotation de M.
le duc de Nemours.--Pressentiments du roi Louis-Philippe sur l'avenir de
sa famille.--Le projet de loi sur la disjonction est rejet  la Chambre
des dputs.--Le cabinet se dissout.--Tentatives diverses pour en
former un nouveau.--Le Roi m'appelle.--Mes propositions et mes
dmarches.--Elles chouent.--Je me retire avec MM. Duchtel, Gasparin et
Persil.--M. Mol forme le cabinet du 15 avril 1837.

CHAPITRE XXV.

LA COALITION.
(1837-1839.)

Ma disposition en sortant des affaires.--Douleur de famille.--Mme la
duchesse d'Orlans; son arrive  Fontainebleau; son mariage; son
entre  Paris.--Caractre du chteau de Fontainebleau.--Accidents du
Champ-de-Mars.--Ouverture du Muse de Versailles.--Caractre de cette
fte.--Mon sjour au chteau de Compigne.--Mes conversations avec
Mme la duchesse d'Orlans.--La princesse Marie; son mariage, ses
dispositions, sa mort.--Ce qui est d  la mmoire des morts.--Lady
Holland et Holland-House.--Grand nombre d'hommes minents morts de 1836
 1839.--Leur caractre.--M. Raynouard et M. Flaugergues.--M. de Marbois
et l'abb de Pradt.--Le baron Louis.--Le marchal Lobau et le
gnral Haxo.--M. Silvestre de Sacy.--M. Laromiguire.--Le docteur
Broussais.--M. le prince de Talleyrand.--Sa dernire visite 
l'Institut.--Ses derniers actes.--Le comte de Montlosier.--Difficults
de la situation de M. Mol.--Comment il les surmonte ou les
ajourne.--Ses mesures  l'intrieur.--Incidents favorables 
l'extrieur.-Guerre avec le Mexique.--Avec Buenos-Ayres.--Trait avec
Hati.--Seconde expdition de Constantine; son succs--Le prince Louis
Bonaparte de retour en Suisses.--Adoption dfinitive du trait des
vingt-quatre articles sur les limites de la Belgique.--vacuation
d'Ancne.--Mon attitude dans la Chambre des dputs.--Mes discours
en mai 1837, dans la discussion des fonds secrets.--Dplaisir de M.
Mol.--Dissolution de la Chambre des dputs.--Caractre de cette
mesure et des lections.--Session de 1837-1838.--Succs et checs du
cabinet.--Sa situation aprs la session.--Session de 1838-1839.--La
coalition.--Ses causes gnrales.--Mes motifs personnels.--Fut-ce
une faute?--Dbat et vote de l'adresse.--Bonne attitude de M.
Mol.--Dissolution de la Chambre des dputs.--Rsultat des
lections.--Retraite du cabinet Mol.--Vaines tentatives pour former
un cabinet de coalition.--Ministre provisoire.--meute du 12 mai
1839.--Formation du cabinet du 12 mai 1839.

CHAPITRE XXVI.

H QUESTION D'ORIENT.
(12 mai 1839-25 fvrier 1840.)

Situation du cabinet du 12 mai 1839  son avnement.--La mienne.--Mon
emploi de mon loisir politique.--On me demande de surveiller la
traduction et la publication en France des lettres et des crits
de Washington.--Je m'en charge.--Grand intrt que m'inspire ce
travail.--Mon _tude historique_ sur la vie et le caractre de
Washington.--Son succs.--Tmoignages de reconnaissance que je reois
des Amricains.--Lettre du roi Louis-Philippe.--Renaissance de la
question d'Orient.--Pourquoi on donne ce nom  la querelle entre
le sultan et le pacha d'Egypte.--tat gnral de l'empire
ottoman.--Dispositions et politique des grandes puissances
europennes.--La guerre clate entre Mahmoud et Mhmet-Ali.--Accord
entre la France et l'Angleterre.--Mort du sultan Mahmoud.--Bataille de
Nzib.--Le dissentiment commence entre la France et l'Angleterre sur la
question territoriale entre le sultan et le pacha.--Vicissitudes des
ngociations  Londres.--Attitude de la Russie.--Elle se met  la
disposition de l'Angleterre.--La France persiste dans son dissentiment
et le cabinet anglais dans ses rsolutions.--Le gnral Sbastiani.--M.
de Brnnow  Londres.--Lord Palmerston.--Le cabinet franais me propose
l'ambassade de Londres.--J'accepte.--Mes motifs.--Le roi Louis-Philippe
s'y montre contraire.--Par quels motifs.--Le cabinet insiste.--Le Roi
cde.--Ma nomination.--Rejet par la Chambre des dputs de la
dotation demande pour M. le duc de Nemours.--Situation incertaine du
cabinet.--Je pars pour Londres.

PICES HISTORIQUES

I.

Le duc de Broglie  M. le marchal marquis Maison, ambassadeur de France
en Russie.

II.

M. Mignet au duc de Broglie.

III.

Le duc de Broglie au comte de Rayneval.

IV.

1 Le duc de Broglie au cmte de Rayneval.
2 Le mme au mme.

V.

1 Le duc de Broglie au comte de Rayneval.
2 Le mme au mme.

VI.

1 La Socit coloniale de l'Algrie  M. Guizot, dput,  Paris.
2 Les mmes au mme.

VII.

Histoire de l'abbaye du Val-Richer.

VIII.

1 Le ministre des affaires trangres  M. le comte de Rayneval 
Madrid.
2 Le ministre des affaires trangres  M. le comte de Rayneval 
Madrid.

IX.

Discours de M. Guizot, ministre de l'instruction publique, pour la
rentre des cours de l'cole normale de Paris.

X.

Le gnral comte de Damrmont  M. Guizot.

XI.

Plan et notes pour la discussion du projet de loi sur la disjonction des
poursuites dans le cas de crimes imputs  des personnes civiles et 
des militaires (1837).

XII.

Projet d'adresse au Roi prsent par la commission de la Chambre des
Dputs en janvier 1839. XIII.

1 M. Guizot  ses commettants.
2 M. Guizot  M. Leroy-Beaulieu, maire de Lisieux.
3 Discours prononc par M. Guizot dans le collge lectoral de Lisieux,
le 3 mars 1839, immdiatement aprs son lection.

XIV.

Le roi Louis-Philippe  M. Guizot.

XV.

Lettre adresse  M. Guizot par vingt-cinq citoyens amricains, le 1er
fvrier 1841.

XVI.

1 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
2 Le marchal Soult au baron de Bourqueney.
3 Le marchal Soult au baron de Bourqueney.
4 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
5 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
6 Le marchal Soult au baron de Bourqueney.
7 Le marchal Soult au baron de Bourqueney.
8 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
9 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
10 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
11 Le marchal Soult au baron de Bourqueney.
12 Le marchal Soult au baron de Bourqueney.
13 Le baron de Bourqueney  lord Palmerston.
14 Lord Palmerston au baron de Bourqueney.
15 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
16 Le marchal Soult au baron de Bourqueney.
17 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
18 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
19 Le marchal Soult au baron de Bourqueney.
20 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
21 Le marchal Soult au baron de Bourqueney.
22 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.
23       idem.
24       idem.
25 Le marchal Soult au baron de Bourqueney.
26 Le gnral Sbastiani au marchal Soult.
27       idem.
28       idem.
29       idem.
30 Le marchal Soult au gnral Sbastiani.
31 Le gnral Sbastiani au marchal Soult.
32       idem.
33 Le marchal Soult au gnral Sbastiani.
34 Le gnral Sbastiani au marchal Soult.
35 Le marchal Soult au gnral Sbastiani.
36 Le gnral Sbastiani au marchal Soult.
37 Le baron de Bourqueney au marchal Soult.

FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIME.









End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de
mon temps (Tome 4), by Franois Pierre Guillaume Guizot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES POUR SERVIR  ***

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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