Project Gutenberg's Voyages abracadabrants du gros Philas, by Olga de Pitray

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Title: Voyages abracadabrants du gros Philas

Author: Olga de Pitray

Release Date: May 12, 2005 [EBook #15823]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU ***




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[Illustration 01.png]

                           VOYAGES ABRACADABRANTS
                                     DU
                                GROS PHILAS

                                     PAR
                            La Vtesse de PITRAY
                                NE de SGUR


                        DESSINS DE Mme DE LA FARGUE
                              GRAVURE DE PEREZ



PARIS
GAUME ET Cie DITEURS
3, RUE DE L'ABBAYE, 3

1890



A MADEMOISELLE MARGUERITE PASCAL

_Voici votre Ddicace, chre enfant, elle est bien due  l'hritire
d'un nom qui fait rayonner une splendide aurole sur votre front
gracieux! vous accueillerez avec plaisir, je l'espre, le rcit naf
d'un brave garon que je me plais  placer sous votre protection afin de
lui porter bonheur!_

OLGA DE SGUR
Vicomtesse de Simard de Pitray.
Paris, le 19 dcembre 1889.



_Lettre  Monsieur X..._

MONSIEUR,

Madame de Pitray, qui veut bien rdiger mes nombreuses aventures de
voyage, me dit que vous froncez le sourcil  la lecture de ces rcits
extraordinaires. Vous les accusez d'invraisemblance? Mais, Monsieur,
j'en suis ravi! C'est par l qu'ils brillent! C'est par l qu'ils
intressent mes nombreux amis. C'est par l, enfin, que je suis digne de
mon illustre parent. Mon arrire-grand-oncle, M. le baron de Crac, a
laiss des mmoires  sa famille. Mon arrire-cousin, M. le baron
de Munckausen, non moins soucieux de sa propre gloire, a publi ses
illustres aventures. (Elles ont acquis un nouvel clat en se faisant
graver par notre grand artiste, Gustave Dor.) Mais mon oncle de Crac,
par son silence prolong, avait longtemps laiss la France dans une
infriorit littraire dont je me suis montr mcontent.

J'ai fait violence  ma modestie bien connue et j'ai pri Mme de Pitray
de retracer tous mes hauts faits. Je n'ai pas la prtention d'instruire.
Munckausen ne l'avait pas non plus; mais, comme lui, je veux intresser,
je veux dire du nouveau et surtout je veux amuser, sachant bien que
lorsque la critique  ri, elle est dsarme.

Laissez-moi donc, Monsieur, raconter  la bonne franquette mes nombreux
et lointains voyages et si, pour satisfaire les scrupules de votre
conscience, il me faut faire un acte de franchise, il ne me sera pas
impossible de vous avouer tout bas que je vous autorise  ne pas
les croire vritables. Intitulez-les si vous voulez: _Voyages...
abracadabrants du gros Philas_ et, par cette gracieuse concession,
redevenons bons amis, ce  quoi vous savez que Mme de Pitray tient
essentiellement.

C'est dans cette esprance que je me dclare, Monsieur, avec le respect
le plus profond,

Votre tout dvou serviteur,

PHILAS SAINDOUX.
De mon chteau de Castel-Saindoux.




CHAPITRE PREMIER

LUTTE MUSICALE DE DEUX CHANTRES

Peu de temps aprs tre revenu de son voyage aux bains de mer, M. de
Marsy reut la visite de Philas Saindoux[1] qui le pria de venir
honorer de sa prsence une runion musicale et lui raconta ce qui suit:

Deux chantres renomms, demeurant dans des villages diffrents,
s'taient donn rendez-vous  Beaug pour savoir lequel des deux avait
le plus de talent. Canonet, chantre de Saint-Symphorien, possdait une
magnifique et formidable voix de basse profonde. Il tait presque sans
rival  dix lieues  la ronde. Un seul homme, dans les environs, osait
lui tenir tte dans les roulades qui plongeaient en extase les Normands,
grands et petits.

[Note 1: Voir _Les Dbuts du gros Philas_, du mme auteur (chez
Hachette).]

Rossignol, chantre de Saint-Eutrope, charmait les oreilles par une voix
de tnor des plus aigus. Il allait  une hauteur tonnante. Grce  ces
artistes, les deux villages taient en rivalit dclare.

[Illustration 02.png]

Jusqu'alors, la grande distance qui sparait les chantres et leurs
fanatiques avait empch toute lutte.

Le grand jour arriva bientt.

Sur la place du village s'agitaient tumultueusement les partisans des
rivaux. Les admirateurs de Canonet entouraient leur chantre bien-aim,
tandis que ceux de Rossignol faisaient au tnor un cortge non moins
pompeux.

[Illustration 03.png]

Les amis de Canonet paraissaient fort inquiets, car depuis le matin il
tait impossible  leur concitoyen de donner une seule de ces notes
formidables qui les ravissaient. L'extinction de voix de Canonet
continuant, ils tinrent conseil.

[Illustration 04.png]

Philas, un de ses fanatiques, s'approcha de lui avec une joie contenue;
il portait  la main un panier couvert.

--Illustre Canonet, dit-il avec motion, votre belle voix va nous
merveiller plus que jamais tout  l'heure, grce  ce petit remde;
avalez-le, et vous verrez que cela vous fera du bien, les grands
chanteurs de Paris ne vivent que de a, m'a-t-on assur.

CANONET.--Merci, mon cher, merci! c'est-y du sucre, de la limonade,
de...

PHILAS.--Oh! c'est tout simplement des oeufs de mes poules, mon cher
Canonet; il n'y a rien de si bon pour la voix!

Canonet fit une grimace.

--Pouah! s'cria-t-il avec dgot, je ne les avalerai jamais; s'ils
taient cuits encore, je ne dis pas; mais crus, j'y rpugne!

Les amis du chantre, dsols, se pressrent autour de lui.

--Allons! du courage, Canonet, disaient-ils au malheureux. Songe que
tu as l'honneur du village  soutenir! Si tu recules, nous sommes
dshonors!

PHILAS.--C'est sr! suivez mon raisonnement. Si a le dgote, a lui
rpugne; si a lui rpugne, a lui fait horreur; si a lui fait horreur,
il n'avale rien! Par consquent, pas de voix, et rduit  _cagner_
devant ce piailleur de Rossignol.

Canonet, harcel par vingt personnes  la fois, se dcida  prendre le
remde de l'inexorable Philas.

--Vous le voulez tous? dit-il avec rsignation, allons! je me dvoue
pour l'honneur du village. Faites casser ces sales oeufs et...

PHILAS, _vivement_.--Du tout, saperlotte, du tout! on avale la coquille
avec, mon ami! Allons! une demi-douzaine seulement, et vous m'en direz
des nouvelles!

CANONET, _avec effroi_.--Comment! les coquilles aussi?

PHILAS, _tranquillement_.--Bah! il n'y a que la premire qui cote! les
autres iront toutes seules. CANONET.--Vous en parlez bien  votre aise,
vous! gotez-y donc un peu, pour voir.

PHILAS, _avec aplomb_.--Moi, c'est autre chose! je n'en ai pas besoin;
tandis que vous, Canonet, vous, l'objet de notre orgueil, de nos
esprances, vous n'tes plus  vous! vous appartenez  vos concitoyens,
Canonet! Vous ne devez pas reculer, Canonet!! Vous couterez nos voix
aimantes, Canonet!!! Vous avalerez les oeufs, Canonet!!!!

[Illustration 05.png]

CANONET, _mu_.--Assez! je cde aux instances de mes compatriotes! (On
le flicite et on le remercie.) Donnez-moi ces oeufs, et (avec douleur)
finissons-en! Puisse ce remde... ce fichu remde me ramener ma voix
_hgare_.

En achevant ces paroles, l'infortun chantre avala avec des efforts et
des contorsions terribles un des oeufs que lui prsentait Philas.

CANONET.--Hou! heu! heu! satane coquille! avec a qu'elle est d'un dur!
(Il mche.) L! a va mieux comme a. (Il respire.)

PHILAS, _avec empressement_.--En voil un autre, mon ami.

CANONET.--Assez de coquilles, dites donc! J'avale l'intrieur, voil
tout. a suffira.

PHILAS, _contrari_.--Il fera moins d'effet, aussi.

CANONET.--Nous allons voir. (Il avale un oeuf.)  la bonne heure, comme
a. (Il en avale un autre.) a va tout seul. (Quatrime oeuf.) Comme une
lettre  la poste... (Cinquime oeuf.) et voil le sixime qui passe...
qui... pouah! heu! pouah! ah! l'horreur!... (Il crache.)

PHILAS, _ahuri_.--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a?

CANONET.--Mais il a cinq ou six ans, cet oeuf-l! oh! l! l! que j'ai
mal au coeur!

PHILAS, _vivement_.--Retiens-toi, retiens-toi, Canonet! Garde tes cinq
oeufs. Il t'en faut un sixime, d'ailleurs. Le dernier ne compte pas,
puisqu'il est mauvais.

CANONET, _avec terreur_.--Je n'en veux plus. J'en ai assez.

PHILAS, _affair, sans l'couter_.--Vite, Gadinet, Rustaud, Brisemiche,
un oeuf frais, trs frais ou nous sommes perdus!

Les amis de Canonet se prcipitrent pour apporter l'oeuf demand; on
cherchait en vain dans la maison voisine, quand on entendit chanter une
poule dans le poulailler. Philas, enchant, courut vers la niche et fit
triomphalement avaler l'oeuf tout chaud au pauvre Canonet; puis on fit
cercle autour de lui, pour savoir si le remde avait russi.

La joie de ses amis fut complte quand Canonet fila un son formidable,
qui fit plir Rossignol et ses adversaires, groups  l'autre bout de
la place. Les applaudissements clatrent et Canonet, se rengorgeant,
dclara que ses moyens tant au grand complet, la lutte pouvait
commencer.

Pendant que Canonet avalait oeuf sur oeuf avec un courage admirable,
Rossignol, inquiet des _prparatifs_ de son adversaire, buvait force
tisanes de toutes espces. Son ami Larigot, nigaud de premire force,
hochait la tte en le voyant faire. Rossignol, ennuy de ses gestes
dsapprobateurs, l'interpella brusquement.

ROSSIGNOL.--Ah! a, pourquoi que tu as l'air de me blmer, toi! N'est-ce
pas prudent de m'claircir la voix comme mon rival?

LARIGOT.--Oui, mais pas de cette manire-l. Je crois avoir entendu dire
que le lait de poule est ce qu'il y a de mieux pour la poitrine. a
vaudrait mieux que les drogues que tu ingurgites.

ROSSIGNOL, _frapp_.--Tiens, tu as raison! Je me rappelle aussi qu'on me
l'a dit. Mais o avoir cette boisson?

LARIGOT.--Il faut demander  Philas. Saindoux n'est pas du village de
Canonet, a doit lui tre gal de te voir triompher de ce fifi-l!

Larigot alla donc aborder Philas qui se pavanait, tout fier de voir, le
succs du remde indiqu par lui.

En entendant la requte de Larigot, Saindoux hocha la tte et clignant
de l'oeil d'un air malin:

--Mon cher, rpondit-il avec un grand srieux, je suis partisan de
Canonet, mais avant tout, je suis grand, juste et gnreux. Je veux bien
vous aider  chercher votre lait de poule, quoique ce soit difficile 
trouver. Je vous avoue que je ne connais dans le pays aucune poule 
lait.

LARIGOT, _navement_.--Rien qu'un demi-verre suffirait, cependant. Sur
cent poules, on en trouvera bien quelques-unes de laitires, je pense!

Et les deux hommes se mirent en qute de _poules  lait_. Ils taient
alls dans quelques maisons sans rien trouver quand Philas, se frappant
le front, s'cria en se pinant les lvres:

--Que nous sommes btes! allons nous informer prs de M. de Marsy. Il
connat ces choses-l; il nous renseignera tout de suite.

--C'est a, dit Larigot enchant; c'est une bonne ide. Allons lui
demander des renseignements.

La surprise et les rires de M. de Marsy et de sa famille montrrent au
pauvre Larigot son erreur grotesque.

M. de Marsy lui expliqua alors ce qu'tait un lait de poule et Larigot,
trs vex de sa btise, retourna fabriquer la fameuse boisson, tandis
que le malin Philas, se frottant les mains, allait raconter  son ami
Canonet l'erreur de Larigot et ses recherches ridicules.

[Illustration 06.png]

Enfin les deux chantres se dclarrent prts et, montant chacun sur un
tonneau, se placrent l'un en face de l'autre.

Entre eux tait Saindoux qui, charg de diriger la lutte, se tenait
debout d'un air fier et majestueux.

PHILAS.--Mesdames et Messieurs, nous voil tous ici pour juger ces deux
talents; ils dsirent savoir lequel chante le mieux. coutez bien et
pensez qu'il ne faut rien dcider prcipitamment. Canonet, commencez;
donnez-nous un chantillon de votre belle voix!

Un silence profond s'tablit et Canonet entonna un psaume avec des
variations composes par lui. Sa voix formidable retentissait avec
l'clat du tonnerre.

Le public extasi applaudit avec frnsie.

Canonet salua et regarda son ennemi d'un air triomphant.

Mais Rossignol commena  son tour un motet  roulades et fit de tels
prodiges dans un autre genre, grce  des sons aigus, suraigus, 
des roulades prodigieuses, et  des trilles de toutes sortes, que
l'enthousiasme fut port  son comble. Rossignol rassur contempla d'un
air de piti la terrible basse.

Canonet tait jaloux et furieux; aussi, au signal de Philas, sa voix
partit-elle comme un ouragan dchan. Il hurla un _Magnificat_ de sa
composition avec un luxe de poumons tel que les vitres des maisons en
tremblaient.

Rossignol rpondit au _Magnificat_ par un cantique o il puisa tous les
trsors de sa vocalise; il lana des sons tellement aigus, que Canonet,
hors de lui en voyant le triomphe lui chapper de nouveau, entonna pour
couvrir la voix de son adversaire un _O Filii et Filiae_...

La scne devint alors impossible  dcrire. Canonet mugissait; Rossignol
glapissait; leurs amis communs se disaient des sottises et se battaient
pour leur champion. La foule criait, en applaudissant  tout hasard!...

Tout  coup, on entendit Rossignol faire un formidable _couic_, puis
s'arrter tout court en gesticulant...

Canonet tonn se tut et tout le monde contempla avec stupfaction
le tnor furieux qui, la bouche grande ouverte, faisait des grimaces
abominables et tirait la langue, sans pouvoir ni chanter, ni parler.

PHILAS, _effar_.--Qu'est-ce que tu as, Rossignol? tu es effrayant 
voir, mon pauvre garon!

ROSSIGNOL, _dsol_.--Couic!... couic!... coui... i... ik!!

--L! j'tais bien sr qu'il arriverait quelqu'accident, s'cria le
docteur Bouti, en sortant de la foule et courant  Rossignol; vous vous
tes bris le larynx, imprudent, avec vos folies de chant forc!

ROSSIGNOL, _effray_.--Couic! couic!... i... ik!...

LE DOCTEUR.--Venez, je vais vous donner un traitement  suivre, car
votre tat est fcheux et rclame des soins immdiats.

ROSSIGNOL, _tristement_.--Couic!...

Et le docteur emmena Rossignol, constern et repentant.

Canonet, qui avait bon coeur, tait atterr de la fin malheureuse de la
lutte; son chagrin runi aux oeufs crus lui tourna le coeur...

--Le malheureux! disait ensuite Philas dsol. Il n'a rien voulu
garder!

Chacun retourna chez soi en causant de cette scne mouvante; on
plaignait le pauvre Rossignol; on louait la voix mugissante de Canonet.

Les enfants et leurs parents revinrent  Vly; tout en s'apitoyant sur
la voix casse du tnor, on ne pouvait s'empcher de rire de la figure
qu'il avait faite.




CHAPITRE II

LA CORRESPONDANCE DE PHILAS

Mme de Marsy, son mari, ses enfants et M. Noa, prcepteur, taient
tablis un jour au bosquet, quand le facteur arriva. Mme de Marsy se mit
 lire la _Mode illustre_, charmant et utile journal dirig par une
femme du premier mrite. Jeanne s'empara de sa Gazette de la poupe;
Paul, de son journal Polichinel et Franoise du Th dans le monde des
chats.

Pendant ce temps, M. de Marsy lisait attentivement une longue liste qui
lui tait arrive sous enveloppe: il paraissait tonn et poussa enfin
une exclamation de surprise qui fit lever les ttes des lecteurs.

Mme DE MARSY.--Qu'est-ce que c'est, mon ami? qu'y a-t-il de nouveau?

PAUL, _riant_.--Il doit y avoir du Philas, l-dessous.

M. DE MARSY.--Je crois que tu dis vrai, Paul; je vais lui faire dire de
venir voir cette nouvelle et singulire liste que l'on m'adresse encore,
je ne sais pourquoi.

Mme DE MARSY.--Pouvons-nous savoir ce qu'elle renferme?

M. DE MARSY.--Sans doute, car elle ne contient aucune lettre
confidentielle, mais simplement ce qui suit:

Pour remettre  l'ami de M. le Vicomte de Marsy.

Devis de ce qu'il dsire avoir:

  6 fusils                          1.200
  12 pistolets                      1.200
  100 bombes                          500
  6 poignards                         120
  6 baonnettes                       120
  2 cottes de mailles acier           400
  3 chapeaux casques doubls d'acier  300
  2 lances                            100
  2 casse-ttes                       100
  3 haches                             75
  3 sabres                             60
  3 pes                              60
  3 piques                             60
  3 carnassires                       40
  2 pieux                             40
  2 cages  forts barreaux d'acier     60
                                   ------
  Total                             4.435

Tout le monde avait cout avec tonnement la lecture de cette
singulire note. Les enfants faisaient des rflexions de toutes espces,
quand Philas parut dans l'alle d'arrive. Un hourra l'accueillit.
Saindoux en paraissait tout fier et ses grosses joues se gonflaient
comme des voiles trop tendues.

[Illustration 07.png]

M. DE MARSY.--Je suis bien aise de vous voir, Philas; j'allais vous
faire prier de passer  Vly, pour vous demander si cette note d'armes
de toutes espces vous est destine?

[Illustration 08.png]

PHILAS, _l'examinant_.--Oui, Monsieur le Vicomte, elle me l'est. Il est
temps de vous dclarer, en effet, que je veux parcourir le monde avec
l'illustre _Jules Grard_, le _Tueur de lions_, qui veut bien m'honorer
de son affection. Il m'emmne comme son collgue et son ami, chasser
partout, en commenant par l'Europe.

M. DE MARSY, _tonn_.--Oh! oh! c'est un grand projet que vous avez l,
mon cher Saindoux; et vous tes sur que Grard consent  vous emmener?

PHILAS, _avec assurance_.--Sr et certain, Monsieur le Vicomte. Il me
l'a propos par lettre; alors, j'ai crit au premier armurier de Paris,
pour lui demander de m'envoyer par vous (saluant), que j'ose appeler
mon ami, le devis de ce qu'il me faut d'armes offensives et dfensives.
Voil l'explication de cet envoi.

M. de Marsy, les enfants et M. Noa se regardaient en souriant.

M. DE MARSY, _incrdule_.--Serait-il indiscret, Philas, de demander 
voir la lettre de Grard?

PHILAS.--Certainement non, Monsieur le Vicomte; je vous l'apportais
mme aujourd'hui pour que vous voyiez comme il m'crit des choses
flatteuses.

Mme DE MARSY.--C'est donc  ce grand voyage que l'on doit attribuer vos
prparatifs formidables, Philas? M. de Marsy tait fort surpris, il y a
six semaines, de recevoir, pour vous les remettre, des notes de malles,
fourrures, vtements de voyage et d'une quantit de choses dont nous ne
pouvions nous expliquer jusqu' prsent l'utilit.

PHILAS.--Oui, Madame; je me suis dcid  demander tout ce qu'il me
faudra pour courir le monde; j'ai dj dix-huit malles, sept sacs de
nuit, neuf valises, une tente, deux bissacs et tout un attirail de
peinture (car il faut vous dire que j'tudie la peinture maintenant,
pour rapporter des vues colories de mes voyages)... Mais je me laisse
aller  parler, et j'oublie ma lettre. La voici, Monsieur le Vicomte;
vous pouvez la lire  madame votre pouse, ainsi qu' ces demoiselles et
 monsieur Paul; a les intressera, pour sr!

[Illustration 09.png]

M. DE MARSY, _lisant_.--Monsieur et cher collgue, je me prpare 
parcourir les cinq parties du monde; il me faut un compagnon, un seul!
C'est vous dire que je vous choisis sans hsiter, car je connais de
vous, grce  notre ami commun, monsieur Pierrot, des prouesses qui vous
ont gagn mon amiti enthousiaste! Le voyage se fera  mes frais.
Je vous attends  Paris, rue des _Mauvais-Garons_, htel du _Paon
magnifique_; soyez-y dans quinze jours, au plus tard.

Salut cordial et amiti fraternelle.

Grard, tueur.


M. de Marsy hochait la tte en faisant cette lecture.

--Mon cher Saindoux, observa-t-il en rendant la lettre  l'_ami, de
Grard_, qui se frottait les mains;  votre place, je me mfierais de
l'affection soudaine de ce Grard. Soyez convaincu d'abord que ce n'est
pas Jules Grard, le clbre tueur de lions; vous voyez,  l'appui de ce
que je vous dis, que la lettre est signe Grard, tout simplement. De
plus, il n'y a pas: Tueur de lions, mais seulement tueur. Tueur de
quoi? on peut supposer que c'est tueur de livres et de perdrix. Enfin,
comme dernire observation, c'est par M. Pierrot que vous avez fait
connaissance avec ce prtendu Jules Grard; or, cet homme qui vous en
voulait depuis le feu d'artifice a t plus irrit encore contre vous
par votre seconde plaisanterie, digne du premier avril.

PAUL, _vivement_.--Laquelle donc, papa? Je n'en avais pas entendu
parler.

PHILAS, _riant_.--Ce n'est pourtant pas grand'chose, Monsieur le
Vicomte; il n'y avait pas de quoi se fcher et Pierrot n'y pense plus 
l'heure qu'il est, je vous assure. Voici la farce que je lui ai faite,
monsieur Paul. Je lui dis un jour: Je fais des plantations importantes
et je suis trop occup pour aller  la ville; vous qui y allez, Pierrot,
achetez-moi donc la nouvelle _corde lectrique  dtourner le vent_;
c'est trs important pour moi d'avoir a pour protger mes petits
sapins.

Tout le monde rit.

M. DE MARSY.--Eh bien! c'est pour cela qu'il veut sa revanche. Je vous
le rpte,  votre place je me mfierais.

JEANNE.--Et quelles btes allez-vous chasser, Philas?

PHILAS.--En Europe, les chamois, les aigles et tout ce que nous
trouverons. En Afrique, le lion...

M. DE MARSY.--Diantre! comme vous y allez, mon brave!

PHILAS, _avec orgueil_.--Ce n'est pas tout! le boa, l'lphant, la
panthre, le rhinocros, les anthropophages et les orangs-outangs!...

M. DE MARSY.--Mais, malheureux! vous serez en morceaux  votre premire
chasse! Vous voulez affronter ces btes terribles, ces hommes froces et
surtout ces orangs, redouts de tout le monde.

PHILAS, _se rcriant_.--Oh! les orangs, c'est pour nous amuser que nous
les chasserons, Monsieur le Vicomte; Grard m'a crit que c'taient
de charmants petits singes, trs doux, trs familiers et que c'est
apprivois en un clin d'oeil. J'en rapporterai un  ces demoiselles.

JEANNE, _avec frayeur_.--Merci bien, par exemple! d'horribles et
mchants singes, grands deux fois comme vous!

PAUL.--... Et qui tuent les lions  coups de btons, et mme  coups du
poings!

PHILAS.--Mais non, mais non! je vous assure que c'est des btises, tout
a; je vous dis que Grard en a vu!

M. DE MARSY, _impatient_.--Eh! il se moque de vous, je vous le rpte!

PHILAS, _avec assurance_.--Il n'oserait pas s'y frotter. Allez,
Monsieur le Vicomte, quand vous me verrez revenir avec ces charmants
petits animaux, vous serez enchant! du reste... (avec solennit) je
demanderai  monsieur le vicomte la permission de lui crire et de lui
faire connatre mes impressions de voyage.

M. DE MARSY, _souriant_.--Volontiers, mon ami; mais croyez-moi, ne vous
fiez pas aux _petits orangs_.

PAUL, _avec curiosit_.--Et dans les autres pays, que chasserez-vous,
Philas?

PHILAS.--En Amrique, des pumas (lions sans crinire), des buffalos,
des jaguars et de gentils petits ours gris.

M. DE MARSY, _haussant les paules_.--Allons, bien! ils sont petits
et gentils maintenant, les ours gris! Est-ce encore Grard qui vous a
persuad cela, Saindoux?

PHILAS.--Mais certainement, Monsieur le Vicomte; il parat que ce sont
de charmants petits oursons; a fait mme de la peine  tuer, tant ils
sont caressants.

M. DE MARSY.--Je ne vous conseille pas de vous y frotter,  ces _oursons
charmants!_ vous m'en diriez des nouvelles.

PHILAS, _continuant_.--En Ocanie, nous chasserons... Je ne me rappelle
plus quoi! et en Asie, nous nous attaquerons aux tigres et aux Taugs[2].

[Note 2: trangleurs indiens.]

M. DE MARSY, _fronant les sourcils_.--Encore une terrible chasse que
celle de ces Taugs! Ils valent les orangs-outangs, dans leur genre.
Dcidment, Philas, ces voyages seraient une suite de folies. Je vous
donne trs srieusement le conseil de ne pas vous exposer  cette srie
de dangers, que les chasseurs les plus braves affrontent sans les
rechercher. (Insistant.) Songez que votre sant ne pourra peut-tre pas
supporter le climat des pays chauds, les froids horribles de l'Amrique
du Nord! songez enfin que vous partez avec...

PHILAS.--J'ai song  tout, Monsieur le Vicomte (avec dignit), et 
bien d'autres choses encore! (Rires touffs.) La soif des voyages, des
dangers, des aventures m'empche de jouir de la vie! Je pars heureux.
Une seule chose m'ennuie; c'est le satan bouvreuil de ma cousine. Il
va falloir que je le trimballe dans les dserts, dans les savanes, et
toujours sur mon dos; a ne sera pas commode.

Mme DE MARSY, _tonne_.--Comment! vous ne pouvez pas le confier 
quelqu'un ici, pendant vos voyages?

PAUL, _malignement_.--A Gelsomina, par exemple! elle serait enchante de
vous rendre ce petit service.

PHILAS, _avec horreur_.--Oh!... non! le testament de ma cousine dit que
je ne dois pas me sparer de _fifi-mimi_, que je dois le soigner tous
les jours. (Il tend le bras.) J'ai promis de le faire. Un honnte homme
n'a que sa parole, j'emmne partout le fifi-mimi!

Aprs cette dclaration solennelle, le gros Saindoux prit cong de M. de
Marsy et de sa famille malgr les reprsentations amicales de chacun.

Nous allons voir bientt ce qui lui arriva. Esprons qu'il reviendra
charg de lauriers, de _gentils_ ours gris et de _petits_ orangs.




CHAPITRE III

UNE LETTRE DE PHILAS

Quelque temps aprs le dpart de Philas, Paul apporta un matin  son
pre les lettres que le facteur venait de lui donner. M. de Marsy
parcourut les adresses; l'une d'elles attira son attention.

M. DE MARSY.--Oh! oh! qu'est-ce que cette adresse si complique?
A Monsieur, Monsieur le Vicomte de Marsy, en son chteau. En cas
d'absence,  Madame de Marsy; en cas d'absence,  Mademoiselle Jeanne;
en cas d'absence,  Monsieur Paul; en cas d'absence,  Mademoiselle
Franoise; _Personnelle, presse, importante, confidentielle,
officielle_. (Riant.) Diantre! il y a du Philas dans ce luxe de
rdaction! Appelle donc ta mre et tes soeurs, mon bon Paul; cela les
intressera d'entendre la lecture de cette lettre.

PAUL.--Tout de suite, papa. Certainement, a va nous amuser.

Mme de Marsy et les enfants se htrent de venir en apprenant ce dont il
s'agissait.

M. de Marsy dploya solennellement l'norme lettre de Philas.

M. DE MARSY.--Peste! une, deux, trois, quatre feuilles doubles! c'est un
vrai journal que cette missive.

[Illustration 10.png]

PAUL, _se frottant les mains_.--Nous allons en entendre de belles.
Allons, papa, commencez vite.

JEANNE.--Tais-toi d'abord, toi, bavard!

PAUL.--Ce n'est pas toi qui commandes ici, mamzelle Marie J'ordonne!

JEANNE, _avec ironie_.--Que tu es gracieux et poli, trs cher frre!

PAUL, _de mme_.--Je t'imite, trs chre soeur!

[Illustration 11.png]

Mme DE MARSY, _avec reproche_.--Sont-ce des enfants bien levs que
j'entends parler avec tant d'aigreur?

JEANNE, _se jetant au cou de Paul_.--J'ai tort, maman. Pardonne-moi,
Paul; c'est que j'aime  te taquiner, vois-tu!

PAUL, _l'embrassant_.--Je t'en dirai autant.

M. DE MARSY.--Maintenant que l'on a eu le vilain plaisir de se dire des
choses dsagrables et la bonne pense de s'en repentir, je commence 
lire. coutez bien. (Il lit.)

Monsieur et cher Vicomte,

M'y voil arriv, dans ce fameux Paris! m'y voil mme install pour
quelque temps,  cause des immenses prparatifs qu'il me faut faire,
tout aid que je suis par mon illustre ami _Grard_.

Mon voyage de Castel-Saindoux  Paris a t trs heureux,  part
quelques guignons. D'abord, j'ai eu une horrible colique (sauf respect)
en wagon; heureusement j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la station
o l'on djeune pendant dix minutes; je n'y ai pas djeun, mais je m'y
suis abreuv de tisanes et lixirs aussi calmants que chers, lesquels
m'ont raffermi le corps.

En me rinstallant, j'ai voyag dans le mme wagon qu'un sourd-muet
trs intressant. Il tait mme bavard dans ses gestes et m'a appris 
_pantomimer_ comme lui.

Les enfants clatent de rire.

PAUL.--Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philas _pantomimer_!

JEANNE.--a devait tre joliment drle, leur conversation!

M. DE MARSY, _continuant_.--J'ose mme dire que je suis devenu en
quelques heures d'une force remarquable sur les gestes!

Comme nous approchions de Paris, un voyageur qui paraissait fort
obligeant me dit  voix basse: Nous allons arriver  l'instant,
Monsieur; voulez-vous me confier votre montre et votre chane, pour que
je fasse votre dclaration avec la mienne au commissaire de police?

--Quelle dclaration? que je m'exclame tout tonn.

--La dclaration de votre montre et de votre chane d'or, me
rpondit-il. Ces bijoux sont maintenant soumis  une certaine taxe, et
si on ne le constatait pas immdiatement, il y aurait une forte amende
 payer. Je vois que vous tes de province, et je veux vous pargner
l'ennui de remplir cette formalit. En me donnant dix francs, je paierai
la taxe et vous n'aurez aucun dsagrment  subir.

--Mais quel drle d'impt, Monsieur! lui dis-je; pourquoi qu'il est
tabli?

--Parce que les gens comme il faut portent seuls des bijoux en or, me
rpond le monsieur; on sait, grce  cela, quels sont les trangers de
distinction qui arrivent  Paris...

(Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte, que cette explication
me flatta un peu.)

--Vous tes trop honnte, Monsieur dont je ne sais pas le nom,
m'criai-je, et j'accepte avec plaisir!

--Je m'appelle le comte de Blagueville, rpondit le monsieur obligeant.

Tout en lui donnant ma montre, ma chane et dix francs pour payer la
taxe, je lui laissai mon adresse et mon nom; puis il descendit et
sortit de la gare en me disant de l'attendre au _bureau des passe-ports
perdus_.

Aprs avoir rclam et pris mes effets, je m'informe du _bureau des
passe-ports perdus_. On me rit au nez; j'insiste, je raconte mon
histoire; on m'explique que le prtendu comte de Blagueville est un
coquin et moi un... je ne veux pas rpter le mot, ni souiller ma plume
de l'pithte de _Jocrisse_ qu'on m'a flanque  brle-pourpoint. Que
ces _chemindefriers_ sont malhonntes! pas vrai, Monsieur le Vicomte?

[Illustration 12.png]

Aprs ces pnibles preuves de montre et de chane voles d'une manire
dgotamment infme (et encore, en disant cela, je suis trop modr!)
je monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire chez Jules
Grard.

[Illustration 13.png]

--Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque; je viens justement de
le ramener chez lui; sans a, j'ignorais parfaitement son adresse et il
vous aurait fallu la demander au Ministre de la guerre.

Il me semble que tout le monde devrait connatre l'htel de ce grand
homme! que je me dis en moi-mme.

Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel homme,  barbe noire
comme du charbon.

Je me prcipite dans ses bras en criant:

--Ah! mon cher tueur de lions! voil votre Saindoux prt  partager vos
dangers et vos voyages.

Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaant et me repousse en
disant:

--Qu'est-ce que a veut dire? Qu'est-ce que vous voulez?

--Vous tes Jules Grard, pas vrai? que je demande, interloqu de cet
accueil pas gracieux du tout.

--Oui; aprs?

--Moi, je suis Saindoux!

--Qu'est-ce que a me fait?

--Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux, Philas Saindoux; moi,
votre ami, j'ai accept votre offre d'amiti, de voyage en commun... et
me voil...

Je lui explique alors que ses lettres m'ont dcid  voyager avec lui.

Le monsieur se met  rire.

--Mon pauvre garon, dit-il, vous tes la dupe d'un farceur; je retourne
en Algrie ces jours-ci, c'est vrai; mais je compte y aller seul, ne
voulant nullement emmener de compagnon de chasse.

Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tte et je cours comme un fou
 mon fiacre, en ordonnant au cocher de me conduire  l'adresse que
m'avait donne le prtendu Jules Grard, _htel du Paon magnifique_,
rue des _Mauvais-Garons_. L, je trouve un excellent jeune homme, aux
cheveux rouge carotte, qui me reoit  bras ouverts et qui s'crie:

--Enfin! vous voil, mon brave Saindoux; avec quelle impatience je
vous attendais! je vous reconnais, rien qu' votre noble et martiale
tournure. Venez vite dner, mon cher.

Je lui rponds avec dignit:

--Monsieur, nous avons un compte  rgler auparavant! Je viens de chez
le vrai Jules Grard qui m'a ri au nez, en me dclarant qu'il ne m'avait
jamais crit pour m'engager  l'accompagner dans ses voyages. Vous tes
un faux Grard, vous, alors? Pourquoi me tromper?...

Le jeune homme rit trs fort (j'tais furieux de a), puis il me dit en
joignant les mains:

--Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous ne connaissiez pas
encore le nom clbre de _Polyphme Grard?_ Malgr ma modestie bien
connue, je ne puis m'empcher de vous dire que je me suis illustr dans
les cinq parties du monde. Jules Grard n'est rien  ct de moi! Il tue
des lions? Qu'est-ce que c'est que a? pouh!... j'en tue aussi, mais
seulement pour m'amuser et me distraire, moi, _le Tueur_ par excellence!

Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennit que j'en tais tout
saisi et que je dis timidement:

--Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphme, de si terrible et
dangereux?

--Je suis _le Tueur de colibris froces_, qu'il rpond avec majest. Ces
animaux horribles ravagent l'Afrique et l'Amrique. Rien n'est  l'abri
de leurs becs formidables et de leurs serres terribles! Ces normes
oiseaux ont six mtres de hauteur; leur bec est long comme mon bras, et
dchire un lion d'un seul coup! _Moi seul_ ai le courage de chasser
et de dtruire ces redoutables colibris! Vous jugez, Saindoux, de la
reconnaissance et de l'admiration qu'ont pour moi des populations tout
entires?

Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts faits du hros qui
daignait m'admettre dans sa socit intime; elles me transportrent
d'admiration et de joie.

--Homme illustre! m'criai-je en me jetant dans ses bras, je suis confus
d'avoir dout de vous un seul instant! Je suis  vous,  la vie et  la
mort!

Celui que je me plais  appeler mon ami le Tueur de colibris froces
clata de rire. (Il est gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut
jamais me regarder sans rire, a me fait plaisir.)

--Allons dner, dit-il; nous parlerons de notre voyage et de nos
prparatifs... mais que diantre faites-vous de cette cage sur votre dos?

--a, rpliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon d'aventures.

Je lui racontai alors comment le testament de ma cousine m'ordonnait de
ne jamais m'en sparer.

Polyphme se pma de rire et daigna se charger de la cage, puis nous
allmes dner. Il me recommanda de ne pas parler de ses colibris
froces aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait trop,
et puis parce qu'il voulait se soustraire aux ovations de la foule,
idoltre de lui. Je le lui promis avec respect, car je ne crains rien
tant que de dplaire  mon ami le grand homme!

Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais bien d'autres choses 
vous raconter, mais le temps me manque et je finis en prsentant mes
trs profonds, humbles, dvous et enthousiastes hommages  Madame votre
pouse, ainsi qu' vos charmantes jeunes demoiselles. Je vous prie de me
rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et gracieux souvenir
de Monsieur votre jeune fils. A vous, Monsieur, bon et cher Vicomte,
j'offre le dvouement extraordinaire, illimit, de celui qui croit
pouvoir dire, sans exagration, qu'il sera pour la vie.

Philas Saindoux.

P. S. Je vous confirme avec joie que les ours gris sont doux, gentils
et mme timides; que les orangs sont petits, caressants et compltement
inoffensifs. Je vous dirai, de plus, que les serpents boas sont moins
gros que nos couleuvres et voient seulement la nuit, le jour ils dorment
comme les marmottes. J'ai vu au Jardin des Plantes des chantillons de
toutes ces pauvres petites btes, grce  l'illustre Polyphme, qui me
mne partout et m'explique tout avec une bont admirable.




CHAPITRE IV

UNE VISITE DE PHILAS

Une aprs-midi les enfants jouaient sur la pelouse lorsque Franoise,
s'arrtant tout  coup, s'cria: Qui vient donc nous voir?

JEANNE.--Tu vois venir une visite?

PAUL, _dclamant_.--Anne, ma soeur Anne, je ne vois que le soleil qui
poudroie et l'herbe qui...

FRANOISE, _lui prenant la tte dans ses mains_.--Tiens! regarde, gros
btat, au lieu de te moquer de moi.

Paul allait se fcher du geste et des paroles de sa soeur quand la vue
d'une voiture et de celui qui la conduisait lui fit pousser un cri de
surprise.

PAUL.--Philas! c'est Philas! Bonjour, Philas!

PHILAS, _descendant de voiture_.--Bonjour, Monsieur Paul; bonjour,
Monsieur le Vicomte; bonjour, Madame!

Et il saluait  droite et  gauche, tout en continuant ses bonjours 
chacun.

Petits et grands firent  Saindoux l'accueil le plus amical, malgr
leur tonnement de cette visite subite. On offrit  Saindoux des
rafrachissements qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que
Philas pt y bavarder  son aise.

PHILAS.--Vous devez tre surpris, Messieurs et Dames, de mon arrive
tonnante pour ne pas dire inattendue. Je suis rappel au pays, ces
jours-ci, afin d'installer quelqu'un  Castel-Saindoux pour s'occuper
de mon tablissement pendant mon absence. Je viens d'arrter une femme
d'affaires.

Tout le monde se regarda avec stupfaction, croyant avoir mal entendu.
M. de Marsy, revenu le premier de sa surprise, s'cria:

--Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philas?

PHILAS, _avec aplomb_.--Non, non, Monsieur le Vicomte; j'ai bien dit et
je rpte, une femme d'affaires. C'est moins cher qu'un homme, aussi
regardant et plus profitant, par consquent.

Un rire touff rpondit  Saindoux, qui continua en se frottant les
mains:

--Je me dispose  installer Gelsomina dans ce poste important. Elle est,
conome et surveillera ma proprit. Mais pour parler d'autre chose, je
viens inviter la compagnie (que je m'honore de frquenter)  une fte
organise par moi. J'ai rapport de Paris un feu d'artifice
magnifique de 150 francs 75 centimes. Je le ferai tirer demain soir 
Castel-Saindoux, avec accompagnement de repas, jeux, orchestre choisi et
danses varies. J'ai convi tout le pays  ces rjouissances. Je serais
heureux et fier d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames!

Les exclamations de joie des enfants rpondirent  Philas. Les parents
remercirent le bon gros Saindoux, qui paraissait radieux.

Philas alla prparer ses rjouissances publiques   Castel-Saindoux,
et les enfants ravis attendirent avec impatience le moment d'aller
admirer les prodigalits du fastueux Philas.

[Illustration 14.png]

Le lendemain tant dsir arriva enfin. Ds quatre heures du soir, les
enfants assuraient que la nuit tait venue et qu'il tait temps de
partir; mais les parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop tt
et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent pas au dpart avant
le dner.

Arrivs  Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs furent dans le
ravissement.

Sur la pelouse tait une grande table charge de viandes, de
ptisseries, de cidre en bouteilles et mme de Champagne; de vrai
Champagne, cette fois![3] Philas, entour de ses musiciens et de
nombreux amis, faisait honneur au repas, tandis que les gamins du
village prparaient le feu d'artifice pour le soir. Un violon faisait
danser les jeunes gens et de temps en temps des ptards et des coups de
fusil compltaient les splendeurs de la fte.

[Note 3: Voir _Les Dbuts du gros Philas_.]

Quand Philas vit arriver M. et Mme de Marsy et leurs enfants, il se
prcipita au-devant d'eux, en culbutant tous les convives.

--Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, s'cria-t-il; ne
voudriez-vous pas accepter quelque chose?

M. DE MARSY.--Merci, Philas, nous venons de dner.

PHILAS, _insistant_.--Un verre de n'importe quoi, Monsieur le Vicomte;
tenez, choisissez entre du _Pomone_, du _Saturne_ et du _Balzac_.

M. DE MARSY, _tonn_.--Oh! oh! quels sont ces vins-l? Je n'en avais
jamais entendu parler!

PHILAS, _avec empressement_.--Voil les bouteilles, Monsieur le
Vicomte. Gotez-en, vous m'en direz des nouvelles!

Et il mit devant M. de Marsy trois flacons tiquets Pomard, Sauterne,
Barsac.

M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur aux vins invents par
Saindoux, qui s'cria, pour se consoler:

--Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs arrivs, nous allons
commencer le jeu du cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de
manger et de boire, vous autres! Voil assez longtemps que vous y tes,
d'ailleurs. A vos instruments, la musique, et jouez-nous des morceaux
soigns!

Les musiciens obirent tant bien que mal. La grosse caisse se dirigea
en trbuchant vers son sige. La flte alla en zig-zag vers le sien et
chacun des autres excutants parvint  s'installer, aprs plus ou moins
d'efforts pour retrouver des jambes et des ides.

Quand il fut runi, l'orchestre partit alors comme un furieux, chacun
jouant  tort et  travers. La grosse caisse et la flte surtout ne
prenaient pas le temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec une
vitesse et une vigueur toujours croissantes, l'autre jouant de plus en
plus faux des variations de plus en plus criardes.

Sans s'inquiter de ce tapage assourdissant, Philas donna le signal
pour commencer le jeu du cochon[4], et l'on vit arriver une troupe de
gamins en caleon, amenant de force un petit cochon noir et jaune. Ils
le poussrent dans une mare prs de la maison. A peine ce cochon fut-il
 l'eau que les petits paysans se prcipitrent aussi dans la mare et
chacun d'eux, tout en nageant, s'effora de saisir la queue de l'animal.

[Note 4: Jeu trs aim eu Normandie.]

Pour tre vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir le cochon pendant
une minute sans le lcher; on en devenait alors propritaire.

Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en pataugeant prs de
l'animal, qui grognait d'une faon dsespre chaque fois qu'on le
touchait.

Il tait d'autant plus difficile de l'attraper que sa queue, dj courte
et glissante, avait t soigneusement graisse.

Les rires des spectateurs rpondaient  ceux des _combattants_, et les
enfants radieux de ce spectacle disaient qu'ils ne s'taient jamais tant
amuss.

--Oh! criait un gamin, attrape la queue, Mdric, l'eau commence  la
dtremper; elle a manqu me rester dans la main!

--Viens, mon petit chri, disait un autre nageur, en montrant une pomme
au cochon; je vais faire ton affaire pendant que tu mangeras.

--Je l'ai!

--Non, c'est moi!

--Ah! la voil!

--Ouiche! comptes-y,  cette heure!

--Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchants.

Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se glissa enfin derrire
l'animal et, profitant d'un instant o la pauvre bte fatigue ne
nageait pas, l'adroit petit Lon tourna trois fois son doigt autour de
la queue et ferma brusquement la main en serrant ces bagues d'un nouveau
genre.

Le cochon eut beau se dbattre, le vainqueur resta ferme et le maintint
vigoureusement pendant la minute voulue.

La lutte tait termine; on fit sortir les combattants de la mare et
tandis que les gamins, rentrs  la maison, se rhabillaient  la hte,
le cochon tenu en laisse par des rubans de toutes couleurs fut emmen
chez Lon, heureux et fier de son triomphe.

L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser ce moment!

Philas rayonnait de tout ce tapage; les enfants n'y faisaient pas
attention, le feu d'artifice commenant alors et les intressant
beaucoup. Les parents riaient tout bas de la musique et tchaient de
prserver leurs oreilles du vacarme.

[Illustration 15.png]

Quand le bouquet eut t tir, lorsque les derniers feux de Bengale se
furent teints, les enfants et leurs parents entrrent chez Philas pour
y attendre leur voiture.

Philas congdia ses autres invits, mais il ne put parvenir  faire
entendre raison  son orchestre; les musiciens, avec la tnacit des
ivrognes, soutenaient que la fte n'tait pas finie et, malgr les
protestations de Philas ahuri, ils commencrent un morceau plus
burlesque que les autres.

Philas, dsesprant de les faire partir, se sauva, rejoignant M.
de Marsy qui riait aux larmes, avec sa famille, de cette discussion
comique.

... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse s'arrta.

POUSSARD.--Ah! ma foi! je suis fatigu de tout ce tapage-l! Je file;
bonsoir, la compagnie.

Et en disant cela, il se dirigea vers le bois.

PHILAS, _de sa fentre_.--Pas par l, pas par l! vous allez vous
garer dans la fort, si vous prenez ce chemin-l, Poussard!

--Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! a me connat, les
bois. Je m'en tirerai trs bien, vous... vous verrez. (Il disparat.)

La flte avait cout cette conversation d'un air pensif.

--Je fais comme Poussard, se mit  dire Crapotin. J'ai assez de musique,
 cette heure!

Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du ct oppos  celui que
Poussard avait pris.

PHILAS.--Allons, bon! encore un qui perd la boule! Oh! Crapotin, vous
vous en allez du mauvais ct. Vous aurez du dsagrment d'aller par l!

CRAPOTIN.--Mon cher Saindoux... (Il trbuche.)

[Illustration 16.png]

Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tte  un arbre.) N'humiliez
pas un honnte homme! (Il s'loigne dans le bois.) Personne ne pourra
jamais prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un honnte
homme!... (Il disparat.)

Les rires des spectateurs rpondirent  cette dclaration solennelle. Le
reste des musiciens se dbanda; les uns consentirent  prendre le bon
chemin, celui de la grande route, pour retourner chez eux; les autres
s'tablirent dans des fosss, protestant qu'ils taient arrivs  leur
logis et qu'ils n'en bougeraient pas pour un empire.

Pendant ce temps, on entendait dans les bois une note lointaine de la
flte gare; un coup formidable de la grosse caisse, qui errait
non loin de l, rpondait immdiatement  cette tentative musicale.
Saindoux, rest seul, s'criait alors, moiti riant moiti fch:

--Allons bon! voil mon orchestre qui fait des siennes!

M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs enfants; mais ces notes
lointaines semblaient  tous si comiques, que pendant quelque temps on
fit aller les chevaux au pas pour entendre ce concert improvis.

A force de marcher au hasard dans la fort, la grosse caisse et la flte
se rejoignirent: le premier s'assit alors sur un tronc d'arbre, le
second dans une rigole heureusement  sec et le dialogue suivant
s'engagea, entreml de coups de grosse caisse et de notes aigus
lances capricieusement par la flte.

LA GROSSE CAISSE.--Es-tu... boum!... boum!... mon ami?

LA FLUTE.--Je suis... ton ami, tu!... tu!...

LA GROSSE CAISSE.--Nous sommes dans un endroit... boum!... dangereux! Je
crains que l'eau ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et commence 
clairer le gazon o se trouvent nos ivrognes.)

LA FLUTE.--Comment... tu!... comment a?

LA GROSSE CAISSE.--Je vas monter sur... mon tronc d'arbre pour...
boum!... boum!... pour ne pas me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune
l'claire.) Ah!... je suis... submerg... jetons-nous ... l'eau, ou
nous... boum!... sommes perdus!

LA FLUTE, _pleurant_.--Je ne veux pas tre perdu... tu!... tu!.... ni
noy! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!... ou... tu n'es pas mon ami.

LA GROSSE CAISSE.--Si!... je suis... ton ami! Allons! plonge et n'aie
pas... boum!... pas peur... je suis l!

En disant ces mots les deux hommes se jetrent  plat ventre, soi disant
dans l'eau, mais en ralit sur le gazon qui, tout en adoucissant leur
chute, ne leur sembla pourtant pas des plus agrables.

Leurs cris et leurs plaintes attirrent quelques invits attards, et
l'on remmena chez eux les ivrognes, la grosse caisse tapant de son
instrument avec obstination et la flte rgalant ses amis de couacs
criards.




CHAPITRE V

LA CHASSE DE PHILAS

--Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'criait Philas, quelques
jours aprs _ses ftes publiques_. Voil, Dieu merci, une belle matine
pour la chasse. Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une
demi-heure, au moins.

--Ne me grondez pas, rpondit le chasseur  qui Philas adressait ces
reproches (celui-l mme dont la flte avait si singulirement gay la
fte). J'avais quelques affaires qu'il m'a fallu bcler tant bien que
mal, au moment de partir. J'tais furieux! aussi ai-je fini par tout
planter l pour partir quand mme.

PHILAS.--Oh! et vos affaires?

CRAPOTIN, _ngligemment_.--Elles attendront.

PHILAS.--Et vos clients? et votre boutique?

CRAPOTIN.--Serinet, mon domestique, leur fera prendre patience; car il
faut vous dire, mon ami (il se rengorge), que j'ai un _gr ome_, un vrai
_gr ome_ pour soigner mon nouveau cheval.

PHILAS.--Pourquoi n'tes-vous pas venu en voiture, alors?

CRAPOTIN.--Mon cheval est si vif qu'il a cass mon quipage avant-hier;
j'ai essay de le monter, mais il m'a jet par terre trois fois en cinq
minutes. A la dernire fois (c'tait dans une flaque d'eau) j'y ai
renonc provisoirement et j'ai d arriver modestement  pied.

GRENADIER, _arrivant_.--Avez-vous fini votre causette, Messieurs? En
chasse! en chasse! le temps est splendide. (Chantant d'une voix de
tonnerre.)

Amis, la matine est belle!...

PHILAS, _tressaillant_.--Ah! Grenadier, que c'est bte de crier comme
a, sans avertir les gens! Voyons, en route et attention au gibier!

Crapotin.--Je regrette de ne pas avoir amen Serinet: il m'est pnible
de porter ma carnassire et mon gibier; puisque j'ai un _gr ome_, je
dois et dsire...

PHILAS.--Silence donc, et avanons plus vite que cela, Crapotin!

GRENADIER, _chantant d'une voix formidable_.--Prenez garde! prenez
garde! la Dame blanche vous regarde.

PHILAS, _se rcriant_.--Mais, sac  papier! Grenadier, vous allez faire
sauver tout notre gibier, avec votre tromblon.

GRENADIER, _avec humeur_.--On se tait, mon Dieu! on se tait.

La chasse allait fort mal. Le pauvre Philas, entre ses deux compagnons,
suait sang et eau pour empcher l'un de bavarder, l'autre de brailler.

A chaque instant, le gibier effray partait hors de porte, sans que
pour cela les deux chasseurs fussent corrigs de leurs manies; enfin,
dans un herbage plein de bruyres, un rle de gents s'envola prs des
chasseurs.

[Illustration 17.png]

GRENADIER, _chantant trs fort_--Chasseurs diligents, quelle ardeur
vous dvore!... pan, pan! (Il tire et manque le rle.)

CRAPOTIN.--Ne doutant pas de mon adresse, je regrette Serinet qui
ramasserait... pan, pan! (Il tire et manque le rle.)

PHILAS.--Attends un peu, je vais faire ton affaire, mon petit... pan,
pan! (Il tire et manque le rle.)

Les trois chasseurs dsappoints et honteux regardaient tristement
l'oiseau, lorsque Philas poussa un cri de joie, en le voyant se cacher
dans une touffe de bruyres. Il s'lana, son chapeau  la main, pour
le prendre comme un papillon; ses amis en firent autant. Le pauvre rle
ahuri, effar, se sauvait de bruyre en bruyre, tandis que les trois
braves se prcipitaient  genoux de gauche, de droite, crasant leurs
chapeaux, se heurtant, comme de vritables forcens.

PHILAS.--Pris, pris... ah le coquin! il vient de m'chapper.

CRAPOTIN.--Je le tiens... non, c'est une souche!

GRENADIER.--Je l'ai... oh l l! il m'a piqu! (Il le lche.)

PHILAS.--Ah! pour le coup... (Il saisit le rle.) Victoire! La bte est
force! sclrat, m'a-t-il donn de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il
est mort.

GRENADIER.--Comment, il est mort? a doit tre mon plomb qui l'a touch,
alors!

CRAPOTIN, _vex_.--Eh bien! et moi, j'ai tir aussi, dites donc!

PHILAS, _sans les couter_.--C'est mon coup de feu, videmment!
C'est singulier, pourtant!... (Il examine le rle.) Je ne vois pas de
blessure, pas de sang...

CRAPOTIN, _hsitant_.--Je ne crois pas qu'il soit... tout  fait mort!

GRENADIER.--Si vous le lchiez, Philas, nous retirerions dessus!

PHILAS, _vivement.--Ah non! Ah non! et si nous ne l'attrapions... (se
reprenant) si vous ne l'attrapiez pas?

CRAPOTIN, _avec assurance_.--Impossible! je ne manque jamais.

GRENADIER.--Bah! a nous amusera tout de mme; lchez-le, allez!
(Chantant.) Volez, volez, petits oiseaux!...

PHILAS, _crisp_.--Grenadier, parlez srieusement de choses srieuses
au lieu de vocifrer comme a... Non! (Il met le rle dans son carnier.)
Je le condamne  la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs, continuons
notre chasse... et du feu, de l'entrain!

Le trio se remit bravement en marche; les aboiements des chiens, les
chants de Grenadier, les discours de Crapotin et les colres de Philas
recommencrent.

Tout  coup, Crapotin cessa de parler et resta immobile, les yeux fixs
sur un chne; tonn, Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci,
le voyant venir, se hta de tirer et un oiseau tomba pesamment de
l'arbre.

CRAPOTIN, _au comble de la joie_.--Je l'ai! Il est tu... Elle est
tombe! (Il gambade.) Hein, mes amis, quelle adresse...  126 pieds de
distance au moins, bien sr! Que je regrette Serinet pour...

GRENADIER, _vex_.--Une belle affaire que vous avez faite l... pour une
mchante poule assassine!

CRAPOTIN, _se rcriant_.--Comment, une poule! comment, une poule!
ajoutez _faisane_, mon cher, s'il vous plat!

PHILAS, _jaloux_.--J'en doute, mon ami, que ce soit une poule faisane!

GRENADIER, _triomphant_.--Ah! vous voyez, Crapotin, je ne le lui fais
pas dire.

(Crapotin contemple son gibier avec bonheur et ne rpond pas.)

RAPINOT, _accourant_.--Bons Saints du Paradis! avez-vous tir sur une
poule de ma femme, qu'tait dans le chne?

CRAPOTIN, _terrifi_.--Ciel! ce n'est donc pas une faisane?

RAPINOT.--Voyons?... Oh! l, l! que malheur! justement qu'il faut que
a soit c'te pauvre bte-l qui reoive la charge. Elle qu'tait si
actionne  pondre, tous les jours que Dieu fait.

CRAPOTIN, _constern_.--Mais... pourtant, elle ressemble  une faisane,
cette bte! Voyez plutt cette huppe, ces plumes grises, fines et
soyeuses. tes-vous sr, Rapinot, que...

RAPINOT, _avec amertume_.--Quiens! si j'en suis sr! Comme si je ne
connaissais pas mes pondeuses? Ah! c'est un beau coup que vous avez fait
l, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez les affaires de vos
clients aussi adroitement que les miennes, vous pouvez fermer tout de
suite votre boutique.

Tout en grommelant, le triste Rapinot s'loigna avec la _faisane_ morte,
sans vouloir accepter les offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni
ses excuses embarrasses.

Philas avait cout la discussion avec une joie dguise, mais voulant
consoler son ami tout penaud, il le prit par le bras.

--Allons! mon cher, s'cria-t-il, un peu de philosophie, saperlotte! il
nous reste mon rle; ainsi, de la joie!

Au mme instant, la carnassire de Saindoux s'agita. Le gros chasseur
tourna la tte pour se rendre compte de ce mouvement inattendu; avant
qu'il ait pu faire un geste, le rle de gents, vivant et des plus
alertes, s'tait lanc hors de la carnassire en poussant un cri de
triomphe.

PHILAS.--Dieu! mon rle... il tait vivant!

GRENADIER.--Courons aprs!

CRAPOTIN, _riant_.--Ah! ah! Saindoux, vos victimes se portent bien,
dites donc!

PHILAS, _exaspr_.--Le sclrat! aprs m'avoir dj tant tourment!...
Il ose vivre encore! Mais je l'aurai ou j'y perdrai mon renom de
chasseur...

Les trois amis s'lancrent  la poursuite de l'oiseau; le rle, sentant
le danger, ne se contenta plus de courir et, se voyant poursuivi si
chaudement, il s'envola, laissant les chasseurs furieux.

Philas perdant tout espoir, reint d'ailleurs de sa course furibonde,
se laissa tomber avec dcouragement sur une touffe de gazon. A peine
avait-il touch la terre qu'il se releva soudain en bondissant comme une
balle lastique et en poussant un hurlement sauvage.

CRAPOTIN, _effray_.--Eh bien! il devient enrag! Qu'est-ce qu'il y a,
Philas?

PHILAS, _criant_.--Ah! ah! quelle blessure! quels lancements... du
secours, mes amis!

GRENADIER, _surpris_.--O donc, une blessure? qui est-ce qui vous a
touch, Philas? je ne vois pas de bte par terre, pourtant!

PHILAS, _gmissant_.--Si, oh! si, je suis transperc...

CRAPOTIN.--C'est peut-tre dans la touffe de gazon! (Il regarde.) Ah!
Saindoux, mon ami, une bcasse! vous avez tu une bcasse!

PHILAS, _stupfait_.--Comment, j'ai tu une... mais je n'ai rien tir.

GRENADIER.--Crapotin a, ma foi, raison. Regardez! (Il te de la touffe
d'herbe une bcasse.) La voil, le bec bris et plate comme une feuille
de papier, la pauvre bte!

PHILAS, _aigrement_.--Eh bien! plaignez-la, je vous le conseille, quand
son bec vient de me poignarder! (Il fait des contorsions.) Je trouvais
qu'une pingle faisait mal, mais il faut avoir six centimtres de
bcasse dans le corps pour savoir ce que c'est qu'une vraie piqre!

CRAPOTIN.--Mais a ne doit pas tre profond, mon cher!

PHILAS, _geignant_.--Ah! a doit avoir pntr jusque bien prs du
coeur, mon pauvre ami!

GRENADIER, _incrdule_.--Voyons! sac  papier!... c'est impossible ce
que vous dites l, Saindoux. Pensez donc  tout le chemin  faire, avant
d'arriver de l'endroit bless jusqu'au coeur! (Riant.) A moins que la
bcasse ne vous ait lanc son bec comme une flche!

PHILAS, _grinchu_.--Riez, mon cher; ne vous gnez pas, je vous en prie,
pendant que je souffre  petit feu!

CRAPOTIN.--Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons plus. Voulez-vous que
nous vous tions de la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous
faire mal?

PHILAS.--Je veux bien, mais allez doucement!

GRENADIER.--Soyez tranquille. Attendez, Crapotin, je vais vous aider.

CRAPOTIN.--C'est a; voyez-vous les morceaux?

GRENADIER.--Oui; y tes-vous?

CRAPOTIN.--J'y suis; tirez de votre ct.

GRENADIER, _affair_.--Bon... houp l, Crapotin!

Le pauvre Saindoux,  quatre pattes, gmissait terriblement. Ses amis
lui arrachrent, malgr ses cris et ses lamentations, les deux cts du
bec de la bcasse si malencontreusement logs dans sa grosse personne.

Quand l'opration fut termine, les chasseurs organisrent un brancard,
aid de Rapinot qui tait accouru aux cris de la _victime_ et ils
transportrent Philas dans son logis.

Saindoux, couch  plat ventre sur le brancard, se dsolait de sa triste
chasse. Arriv chez lui, il fit remplir une immense cuvette d'huile de
millepertuis et s'y assit, dclarant qu'il ne bougerait pas de l tant
que sa blessure ne serait pas cicatrise. Il adoucit du reste son
triste sort en se faisant servir abondamment  manger et ses amis se
consolrent ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques.

Quelques jours aprs, Philas repartait pour Paris, rejoindre le Tueur
de colibris froces pour commencer avec lui ses longs et terribles
voyages.




CHAPITRE VI

LES LETTRES DE POLYPHME ET DE PHILAS

--Tout est-il prt?

--Oui, mon illustre ami! mes malles sont fermes, mes valises aussi; mes
sacs sont bourrs comme des canons; fifi-mimi est dans sa cage d'acier.
Nous partirons quand vous voudrez!

En achevant ces mots, le gros Philas se frotta les mains d'un air
radieux.

--A merveille! dit Polyphme; alors je vais crire  notre ami, M.
Pierrot, que nous partons demain pour Blidah.

PHILAS, _effar_.--Hein! quoi! plat-il? dj en Afrique? Et notre
tourne en Europe? et celle en Asie? nous les supprimons donc, comme a?

POLYPHME, _riant_.--Eh! non, mon cher, ne vous effrayez donc pas de
cette petite visite en Afrique. J'ai une affaire pressante  arranger,
l-bas; elle ne me retiendra que cinq ou six jours; cela ne drange en
rien nos projets.

PHILAS, _rassur_.--A la bonne heure, mon cher Tueur, crivez  Pierrot
que nous partons; moi, je vais annoncer cela  mon ami, le vicomte de
Marsy; je tiens  le mettre au courant de mes faits et gestes, car je
me vois destin  une vie illustre autant que glorieuse, grce 
mes voyages, et je veux que mon pays sache ce que je deviens, par
l'entremise de cet homme estimable.

Les voyageurs s'tablirent chacun devant un bureau et comme ils ne
doivent pas avoir de secrets pour nous, lisons sans faon par dessus
leur paule ce qu'ils sont en train d'crire:

_Polyphme  Pierrot._

Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trsor que ce Saindoux! merci
mille fois! Grce  vous, je vais entreprendre mon tour du monde avec la
meilleure pte d'imbcile!... Il m'amuse dj tellement que je compte
payer toute sa dpense: sa petite fortune n'y suffirait pas et la mienne
me permet largement de faire cette gnrosit. Riche et dsoeuvr comme
je le suis, ces voyages sont ma seule ressource contre l'ennui; mon
prcieux Philas est pour moi, j'en suis sr, une source de distractions
vraiment inpuisable; bien entendu que, pour ne pas l'humilier, je ferai
semblant de ne presque rien dpenser pour lui en route. Je suis ami des
plaisanteries, mais je suis avant tout bon enfant et j'aime comme je
taquine, franchement. Nous partons demain pour Blidah. Sous prtexte
d'affaires, je vais mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous
verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance. Ah! la bonne tte!
qu'il sera amusant, mon Dieu, qu'il sera amusant! je vous tiendrai au
courant, cela va sans dire.

Bien  vous,

Pour Philas, Polyphme Grard, le Tueur de colibris froces.

Pour vous et nos amis, Charles N.

_Lettre de Philas  M. de Marsy_.

Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement universel de tout mon
tre que je vous cris ces mots solennels: _Je pars demain_. Je m'en
vais  Blidah avec mon clbre ami, le Tueur (de colibris froces), il y
va pour affaires; je profiterai de ses occupations pour chasser un peu
et faire connaissance avec les btes froces et non froces d'Afrique.

Depuis mon dpart de Castel-Saindoux (ou j'ai t si heureux de vous
recevoir) il m'est arriv diffrentes choses qui ont accident mon
existence. Je veux vous mettre au courant de ces dtails de ma vie. J'ai
d'abord reu une lettre de Gelsomina; elle m'envoie sa photographie que
je lui avais rendue et qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon
voyage. Je la lui ai renvoye... elle me l'a _re_renvoye; je la lui ai
_rere_renvoye... elle me l'a _rerere_renvoye! alors... la voil!
Je vous prie de la lui rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec
violence, s'il le faut) de la garder  jamais! Voil une affaire bcle,
pas vrai, Monsieur le Vicomte?

Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus larges que les grandes
routes et les spectacles sont trs superbes! J'ai vu  l'Opra des
bonnes gens qui se trmoussaient terriblement; je les ai crus enrags.
Polyphme m'a dit que non, que c'taient des malheureux qu'on appelle
_crampistes_; ils sont pleins de crampes dans les mollets et alors,
il faut qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en voil une
terrible maladie! Il parat que a se gagne; aussi, quand un des
_crampistes_ s'est approch de moi (j'tais all avec Polyphme dans les
coulisses du thtre) je me suis sauv en criant comme un perdu: Gare
les crampistes! Quand Polyphme m'a rejoint, tous les malades qui
causaient avec lui riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi.

Aprs a, nous sommes alls au Cirque pour voir le dompteur Batty et ses
lions! Sac  papier, quelles terribles btes! Je vous avoue, Monsieur
et cher Vicomte, que je suis dj dgot de cette chasse-l rien que
d'avoir vu les lions de Batty. J'ai demand  Polyphme  quoi a
servait de risquer sa vie  entrer dans une cage  lions.

--A rien, m'a-t-il dit.

--Alors pourquoi le fait-il?

--Pour amuser le public.

--Eh bien! moi, je trouve a bte et mal de risquer sa vie pour la
donner en spectacle, au lieu de travailler comme un honnte ouvrier;
c'est stupide. a n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrtien expos
aux btes froces comme du temps des empereurs paens. C'est pas un
spectacle catholique et je l'ai dit  Polyphme, qui m'a donn raison
d'un air mu et grave qu'il n'a pas souvent.

Pour en revenir au Cirque, la fin a t trs gentille. Aprs ces sales
coquins de lions, voil-t-il pas une cavalcade de singes qui arrive.
C'tait comme aux _sept p'tites chaises_[5], ainsi que disent les
_poreman_[6]; vous savez, ceux qui s'occupent des chevaux lgants. Il y
avait un jockey bleu, un jockey jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est
pas tout, il y avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais, un
amour de guenon! avec une belle toque  plumes blanches, des gants 
manchettes et un toupet magnifique de faux cheveux, rouge carotte. Tous
ces singes montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie et
mchants comme des diablotins. A un signal des cuyers, clic, clac! les
chevaux bondissent, les singes se cramponnent  la crinire et broum!
les voil partis! Tout le monde riait, car vrai, c'tait cocasse! les
pauvres singes avaient une peur de chien! A chaque barrire saute,
ils glapissaient en dsesprs. Chaque fois qu'ils passaient prs des
cuyers, arms de leurs grands fouets, ils les regardaient en faisant
des grimaces de frayeur qui nous faisaient pmer! Tout d'un coup, on
entend un couic!... C'tait le pauvre jockey jaune qui avait tourn avec
sa selle sous le ventre de son cheval. a vexait le poney, qui voulait
s'en dbarrasser parce que le singe le chatouillait en se cramponnant 
lui; mais il avait beau ruer, a n'y faisait rien. Le jockey jaune tait
plus mort que vif et pinait le cheval. Pour lors, voil-t-il pas que le
poney, furieux, se met  marcher sur ses pieds de derrire! En voyant
cela, le singe se rassure et s'lance par terre. En sautant, il tombe
sur le nez du cheval que la guenon conduisait. Ce poney-l a peur; il se
cabre et l'amazone effraye se jette sur la tte d'une grosse dame qui
avait une fort de cheveux crps, friss, tire-bouchonns, enfin un tas
d'histoires sur la tte, quoi! La dame se dbat; la guenon fourgotte[7]
les cheveux et, comme elle tait en colre, elle arrache toute la
perruque de la grosse, pice  pice! Il y avait des faux cheveux,
fallait voir! peut-tre plus de deux livres pesant! tout le monde se
tenait les ctes.

[Note 5: Steeple-chase, course de chevaux.]

[Note 6: Sportmen.]

[Note 7: Pour fourrage (c'est un mot Normand).]

Bravo! l'amazone! qu'on lui criait; elle est jalouse de la perruque et
elle se venge.

--Mes crps! hurlait la grosse dame, mes boucles! mes frisons! Elle
m'arrache tout, cette horreur de bte! Gusman, mon pauvre mari, au
secours! sauve ton Ismnie...

Le gros monsieur qui s'appelait Gusman tche de faire partir la guenon.
Elle se rebiffe et v'lan! elle lui allonge une calotte pouvantable.
Gusman se fche, rplique; les voil  se donner des taloches pour de
bon! L'arrive du matre avec son grand fouet a tout apais; il avait
russi  se faire un passage parmi les spectateurs qui entouraient la
grosse dame et les combattants. A sa voix la guenon s'est calme, a
lch Gusman et la perruque; tout le monde s'est en all, riant encore
de toutes ces bonnes farces!

Me voil  bout de papier et de force pistolaire. Je vous r'crirai de
Blidah, cher Monsieur et Vicomte, pour vous narrer mes impressions de
voyage.

[Illustration 18.png]

En attendant, je vous prie, avec toute espce de civilit purile et
honnte, de faire agrer  votre aimable et digne famille mes respects
les plus respectueusement respectueux. Je vous ritre,  vous, Monsieur
ami et Vicomte, que je suis avec une motion profonde et serai pour la
vie!...

PHILAS SAINDOUX.




CHAPITRE VII

BON VOYAGE, CHER DUMOLLET!

Phout!... Phout!... Phout! Phou... ou... ou... ou... t!...

--Bravo, la locomotive! s'cria gament Philas; elle file comme un
charme! Allons, nous voil partis pour Blidah, illustre Polyphme... Un
temps de chemin de fer et nous y serons!

POLYPHME, _souriant_.--Pas tout  fait, mon cher; il y a la mer 
traverser, en outre.

PHILAS, _ddaigneusement_.--Oh! oh! cette mer-l, ce n'est pas
grand'chose.

POLYPHME.--Comment, pas grand'chose; mais deux jours de bateau sont
dj gentils!

PHILAS, _incrdule_.--Laissez donc! c'est les marins feignants qui
veulent faire accroire qu'il faut tout ce temps-l; mais ils ne
m'attraperont pas comme a! et je vous les ferai marcher si rondement
qu'en deux heures nous serons rendus  Alger.

POLYPHME, _riant_.--Tiens! au fait! vous me donnez une ide excellente,
dlicieuse!... Oui, mon ami, vous irez en deux heures (il lui serre la
main), c'est moi qui vous le promets! Ce cher Philas, quel trsor j'ai
l, mon Dieu!

PHILAS, _modestement_.--Vous tes bien bon; je suis trop poli pour vous
dmentir, d'ailleurs! il est certain que fifi-mimi et moi... (il bille)
nous valons quelque chose... (il bille) nous ne manquons pas... (il
bille).

POLYPHME.--D'envie de dormir, hein?

PHILAS.--C'est... aaaaah!... c'est vrai... ce chemin de fer me fait
somnoler un peu.

POLYPHME.--Ne vous gnez pas, mon cher; dormez.

PHILAS, _scandalis_.--Devant vous, illustre ami? Ce ne serait pas
respectueux!

POLYPHME.--Je le veux; je vais en faire autant de mon ct.

PHILAS.--S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on est mal pour appuyer
sa tte! Tiens, au fait! nous sommes seuls. Je vais m'tendre par terre;
je ne vous gnerai pas et je dormirai comme un bienheureux.

Un silence complet rgna bientt dans le wagon; trois heures
s'coulrent; la nuit tait avance quand Charles N... (que nous
continuerons d'appeler Polyphme, avec Philas) se rveilla. On tait
arriv  une station et les voyageurs profitaient de dix minutes d'arrt
pour manger  la hte quelque chose. Polyphme, sentant son apptit
s'veiller, descendit sans rveiller Philas qui dormait de tout son
coeur, et alla rejoindre les dneurs.

[Illustration 19.png]

Pendant son absence, deux employs chargs d'examiner les voitures
s'aperurent que le wagon o dormait Philas tait srieusement abm.
Comme cette voiture tait la dernire du train, ils se htrent de la
dcrocher, de la mettre sous une remise, et de la remplacer par un autre
wagon en bon tat, ayant soin d'y transporter les quelques objets (y
compris le fifi-mimi) laisss sur les banquettes, par Polyphme et
Philas; aucun des employs ne s'aperut de la prsence du dormeur
sous la banquette et l'infortun continua son somme sans se douter du
changement dont il tait victime. Polyphme remonta en voiture et reprit
tranquillement sa place et son sommeil, convaincu que Philas tait l.

Rveill au petit jour, le jeune homme appela Saindoux; il fut
stupfait, puis trs effray de constater sa disparition et ne se
tranquillisa qu' la station suivante, o les employs lui expliqurent
ce qui avait motiv le changement de wagon.

Remis de son motion, Polyphme rit beaucoup de la figure qu'avait
d faire Philas et resta  la station pour attendre son compagnon,
persuad qu'il l'y rejoindrait bientt.

Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait comme un plomb sous sa
banquette; il ne se rveilla que tard et se frotta les yeux en billant,
puis il tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il tait dans une
obscurit complte.

PHILAS, _inquiet_.--Est-ce qu'il fait toujours nuit, cher Tueur?...
hein! pas de rponse! (Criant.) Mon illustre ami, rveillez-vous...
Comment! il ne dit rien? (Il tte les banquettes.) Personne, pas mme
fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus! Ah! je crois
deviner... (Il s'agite avec crainte.) Des malfaiteurs auront dcroch la
voiture. Polyphme se sera sauv et fifi-mimi est leur victime... pauvre
bte! Oh! (il saute) on vient par ici, et je n'ai pas d'armes... quelle
position, grand Dieu!

[Illustration 20.png]

Des pas se dirigeaient effectivement de son ct. Deux hommes parurent
avec une lanterne sourde.

PREMIER EMPLOY.--Diable de remise! dire qu'il faut de la lumire pour
s'y conduire en plein jour!

PHILAS, _ part, pouvant_.--Je suis dans leur caverne, Seigneur!
c'est la _Suzanne_[8] des quarante voleurs!

[Note 8: Ssame.]

DEUXIME EMPLOY.--Est-_il_ l?

PREMIER EMPLOY.--Oui, et _il_ a fameusement besoin de mes clous et de
mon marteau.

PHILAS, _ananti_.--Misricorde! ils veulent me torturer avec des
clous, les misrables! ah mais! j'invoque _Suzanne_ s'ils approchent...
tant pis, il arrivera ce qu'il pourra!

PREMIER EMPLOY.--Allons! dpche-toi; il faut lui faire son affaire et
lestement encore!

A peine avait-il dit ces mots que Saindoux se prcipita hors du wagon
sur eux, en vocifrant: Suzanne, ouvre-toi! misrables, tremblez!

Les employs, effrays de ces cris, le prenant pour un malfaiteur,
rendirent avec usure au gros Philas coups de poings et coups de pieds
en appelant leurs camarades.

On accourut de toutes parts et l'on parvint  s'expliquer. Ce fut
long et difficile, Saindoux soutenant avec obstination qu'il tait,
prisonnier dans une caverne de bandits. On ne put le dtromper qu'en le
conduisant  la gare et en lui montrant la voie du chemin de fer.

Il se rendit enfin  l'vidence, se tranquillisa et demanda  rejoindre
Polyphme  la station suivante, pensant avec raison que son ami devait
l'y attendre.

Il avait fait grand tapage et le chef de gare, lui gardant rancune de
cette scne ridicule, imagina de lui jouer un tour; il s'approcha donc
de Saindoux qui attendait en maugrant et lui dit avec un grand srieux:

--Si Monsieur le dsire, je puis lui faire rejoindre son ami, non dans
une heure, mais dans un quart d'heure.

--A la bonne heure! s'cria Philas tout joyeux; vous tes un brave
homme, vous! menez-moi tout de suite au train, s'il vous plat.

--Voil, Monsieur, dit le chef de gare en montrant  Saindoux une
locomotive prte  partir.

PHILAS.--Mais ce n'est pas un train, a!

LE CHEF DE GARE.--C'est le wagon de voyage de S. M. l'Empereur de
Tartarie, Monsieur; avant de le lui expdier, on le fait servir 
quelques hauts personnages... (saluant) et je vous l'offre.

PHILAS, _flatt_.--Monsieur, vous tes bien bon; je dirai mme que vous
tes un homme charmant! j'accepte avec joie.

Saindoux s'installa majestueusement sur la plate-forme au milieu de
rires touffs et la locomotive partit avec la rapidit de l'clair.
Elle allait, en ralit, rejoindre un train de marchandises pour
remplacer une machine draille et le mcanicien, riant sous cape,
s'amusait  exciter la terreur de Philas par des rcits lugubres
d'accidents horribles,  l'endroit mme o le gros voyageur s'tait
plac.

Philas avait beau changer de place, le lieu o il tait se trouvait
rappeler des souvenirs plus terribles encore. Le pauvre Saindoux, qui
recommandait son me  Dieu, respira librement en voyant Polyphme sur
le quai de la station.

PHILAS.--Ah!... Enfin! c'est ici que je m'arrte, mon ami, laissez-moi
descendre, s'il vous plat... Eh bien... arrtez, conducteur... satan
conducteur!... Polyphme, courez aprs nous!  la garde!  la garde!...

... Car la locomotive, plus rapide que jamais, avait pass comme le
vent, laissant derrire elle Polyphme qui ne pouvait s'empcher de rire
de cette nouvelle msaventure, tandis que Saindoux, rouge comme un coq,
les cheveux bouriffs, gesticulait comme un furieux sur la machine.

Le mcanicien eut bientt piti de Philas et lui offrit de l'installer
dans une autre locomotive qui allait  la station de Polyphme.

Philas y consentit avec bonheur et s'y prcipita, pendant que le malin
conducteur s'loignait,  la grande satisfaction de Saindoux qui se
croyait au bout de ses peines.

Il arriva en effet  bon port  la station o l'attendait son ami, mais
en voulant sauter sur le trottoir qui bordait la voie, il calcula mal la
distance et, au lieu de tomber dans les bras de Polyphme, il disparut
dans un norme panier plac prs de son ami.

Philas poussait de grands cris, en tchant de se dptrer de sa prison.
Les voyageurs riaient comme des fous, tout en l'aidant. Saindoux se
redressa bientt au milieu de la bourriche... il tait inond de jaune
d'oeuf!

PHILAS, _furieux_.--Sac  papier! j'ai du guignon... quelle omelette,
mes amis! J'ai au moins deux cents jaunes d'oeufs sur le corps...
Prelotte! comme a colle! Vite! de l'eau, que je me lave... je n'y
vois plus clair... hol! a coule dans mes oreilles, j'en ai plein la
bouche... Pouah! (Il crache.) Prelotte! prelotte!! c'est mauvais...

Tout le monde se tordait de rire en l'coutant, si bien que le bon gros
Saindoux finit par en faire autant de bon coeur.

[Illustration 21.png]

Il alla se dbarbouiller et se changer de la tte aux pieds, retrouva
avec bonheur son fifi-mimi qu'il avait cru mort et reprit avec Polyphme
un autre train qui les mena sans accident  Marseille.




CHAPITRE VIII

VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHME!

Arriv- Marseille, Philas oublia tous ses malheurs. Escort par
Polyphme, il parcourait avec bonheur cette belle et grande ville,
si anime, si riche, et que les intelligents habitants savent rendre
attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre Dame de la Garde,
que la touchante pit marseillaise a place sur un rocher pour planer
sur la ville et tre vue de tous; il visita la Cannebire, ce port que
Paris, la reine du monde, admire et envie, au dire des habitants. Arriv
l, il ne tarissait pas en loges! Au milieu d'un discours enthousiaste
sur la mer, Polyphme remarqua avec surprise que la voix de Philas
baissait peu  peu, puis... elle s'teignit tout  fait. Ses yeux
suivirent la direction que prenaient les regards interdits de Saindoux.
Il vit alors un homme  cheveux gris, fort maigre et fort grand, dont la
figure spirituelle tait contracte par la colre. Les bras croiss,
les yeux flamboyants, cet inconnu s'approcha lentement de Philas qui
semblait fascin.

L'inconnu.--Pourquoi me regardes-tu comme a, tranzer? Sais-tu que tu
m'insultes... et dans mon pays, encore!

PHILAS, _interdit_.--Mais, Monsieur le Marseillais, je vous regardais
comme tout le monde; ce n'est pas une offense, il me semble.

L'INCONNU, _avec violence_.--Tu mens, tranzer imbcile! Ze ne suis _pas
tout le monde_, insolent! _Tout le monde_ ne me regarde pas comme
une bte curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de l'air!
bagasse!!!

POLYPHME.--Allons, Monsieur, ne vous emportez pas ainsi contre mon ami:
calmez-vous, je vous en prie, en songeant...

L'INCONNU, _rageant_.--Ze ne suis que trop calme, Monsieur, c'est mon
dfaut! mais il ne faut pas m'insulter impunment; savez-vous que
c'est moi qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bire en
flanquant un coup de pied (oh! un coup de pied admirable!)  un Parisien
qui passait auprs de moi; cet homme me dit avec surprise:

--Qu'est-ce que je vous ai fait?

--Ze lui rponds: rien!

--Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous?

--Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze! que ze lui rplique.

POLYPHME, _riant_.--C'est magnifique! o voulez-vous en venir,
Monsieur?  un duel? mon ami est prt, il adore les affaires de ce
genre!

PHILAS, _bas_.--Eh! dites donc, mon cher Tueur, ce n'est pas vrai, a!

POLYPHME, _bas_.--Taisez-vous donc, j'arrange l'affaire.

[Illustration 22.png]

L'INCONNU, _plus calme._--Z'accepterais avec bonheur cette offre si ze
ne partais pas ce soir pour Blidah, Monsieur.

POLYPHME.--Tiens! et nous aussi; comme a se trouve bien! vous vous
battrez sur le bateau.

L'INCONNU, _vivement_.--Le capitaine ne voudra pas, z'en suis sr!

POLYPHME, _bas_.--Philas, mon ami, c'est un poltron! il caponne...
Hardi, mon cher, du toupet! Soutenez l'honneur-normand!

PHILAS, _bas_.--Ah! il caponne, il ose caponner, le lche! et moi qui
avais peur! Attendez un peu voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous
nous battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons mon arme
ordinaire, vu que je me regarde comme normment insult, entendez-vous,
bouillabaisse?

L'INCONNU, _avec douceur_.--Ne vaudrait-il pas mieux nous serrer la
main, Monsieur?

POLYPHME, _bas_.--a va, Saindoux, a va trs bien! confondez ce faux
brave.

PHILAS, _bas_.--Attendez un peu voir! (Haut.) Nous nous battrons,
bouillabaisse,  mort,  mort effrrrroyable!...

L'INCONNU, _effray_.--Oh! Monsieur... et avec quelles armes?

PHILAS, _sombre et solennel_.--Avec des bombes, Marseillais; c'est mon
arme ordinaire. Nous aurons une bombe pleine de poudre dentifrice et une
vraie bombe bourre de poudre  canon. Nous choisirons au hasard et nous
nous lancerons  la mer sur des planches, en allumant nos machines.
Celui qui aura la bonne bombe sera repch par les matelots, l'autre
sautera. a vous va-t-il?

Polyphme approuva gaiement la proposition, mais l'inconnu s'en montra
terrifi.

--Ze ne consens pas  cela, s'cria-t-il. Zamais ze ne voudrais mourir
par explosion; ce doit tre affreux et ze me dois  ma famille.

PHILAS, _majestueusement_.--Vous tes pre de famille? je vous fais
grce, alors.

[Illustration 23.png]

L'INCONNU, _balbutiant_.--Pas prcisment... ze ne suis pas mari.

PHILAS, _avec colre_.--Qu'est-ce que vous chantez, alors?

L'INCONNU, _piteusement_.--Ze ne sante pas! ze soutiens que z'ai une
famille en la personne d'un cousin normand, le duc de Philas Saindoux,
grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait de sagrin si ze
prissais.

PHILAS.--En voil une farce et une blague, mon cher; je suis Philas
Saindoux et je ne mourrai jamais de chagrin que de ma propre mort, je
vous en avertis.

L'INCONNU, _trs motionn_.--Phi... Phi... Philas? Oh! mon cousin,
mon ser cousin, reconnaissez en moi le docteur Crakmort, fils de votre
tante, Almnie Saindoux.

PHILAS, tonn.--Ah bah!... c'est vrai, au fait! j'ai entendu parler
de vous et de votre maman par papa. Bonjour, cousin, et sans rancune!

La querelle tait finie; les deux adversaires se serrrent la main et
allrent avec Polyphme s'embarquer sur le _Zphyr_, qui devait les
conduire en Algrie.

A peine install sur le bateau, Saindoux rappela  son ami sa promesse
de faire marcher _rondement_ le navire.

POLYPHME, _gaiement_.--Je n'ai qu'une parole, mon cher, et je la tiens;
laissez-moi faire. Couchez-vous pour viter le mal de mer pendant ces
deux heures de route; avalez cette pastille, puis faites un petit somme.
Je vous rveillerai  notre arrive;  quatre heures, je vous appelle.

PHILAS.--C'est merveilleux, cher Tueur! Merci, grand homme! votre
pastille est diablement mauvaise... c'est gal! je vais dormir avec
enthousiasme. Ah! ah! ces fainants de marins, ils ont trouv leur
matre avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai sommeil... vite
aujourd'hui... bon... soir... (Il s'endort.)

POLYPHME, _le regardant_.--Bravo! ma pilule d'opium fait son effet; ce
pauvre garon n'aura pas le mal de mer et, par dessus le march, il
va encore me faire rire avec sa navet de voyage en deux heures.
Aprs-demain, je le rveillerai; jusque l, bonsoir, Saindoux, rvez 
des lions non froces et  des bombes en poudre dentifrice.

Le surlendemain  quatre heures, Polyphme, qui avait eu soin
de prolonger le sommeil de Philas avec ses pastilles, secoua
vigoureusement le gros dormeur.

--Allons, Philas, debout! dit-il avec emphase; il est quatre heures
moins cinq et nous allons arriver comme je vous l'ai promis.

--Hein! quoi? s'cria Saindoux en se frottant les yeux; dj? c'est
merveilleux, mon bon Tueur, ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit
aux matelots pour nous faire aller de ce train-l?

--Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre lectrique dans
du rhum, mon ami, rpliqua Polyphme trs gravement. a les a fait
travailler ferme, vous devez le comprendre.

L'quipage et les passagers, qui taient dans le secret, reurent le
dormeur de faon  complter son illusion. Tout  coup, Saindoux se
frappa le front.

--Polyphme, s'cria-t-il, quel jour sommes-nous? J'entends dire 
Crakmort que c'est aujourd'hui jeudi.

POLYPHME, _tranquillement_.--Certainement. Qu'est-ce qui vous tonne?

PHILAS.--Mais... mais nous sommes partis de Marseille avant-hier,
alors?... Comment...

POLYPHME.--Non, ce matin; il y a deux heures, parbleu!

PHILAS.--Mais nous sommes partis de Paris le huit?

POLYPHME.--Non, le dix.

PHILAS, _insistant_.--Pourtant, Polyphme...

POLYPHME, _feignant de se fcher_.--Ah! mon cher, vous tes terrible
avec vos _mais_, vos _pourtant_. Saprelotte! puisque tous ces messieurs
vous disent la mme chose que moi, vous devriez nous croire,  la fin!

Le pauvre Philas, assailli de protestations, de discours de toute
espce que lui prodiguaient passagers et quipage, se soumit avec un
dsespoir burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva  terre; nos voyageurs se
firent mener directement  Blidah et nous allons les y suivre, pour ne
rien perdre de leurs aventures dans ces parages.




CHAPITRE IX

LA CHASSE AU LION

--Eh bien! mon cher, dit Polyphme  son gros compagnon, le lendemain de
son arrive. Comment trouvez-vous l'Algrie et les Arabes?

PHILAS.--L'Algrie me semble trs superbe, Tueur, compltement
magnifique, except ses diables de puces qui troublent ma joie. (Il se
gratte avec fureur.) J'en ai tu soixante-quinze en vingt minutes hier,
et puis j'y ai renonc; rien que sur le mollet droit, j'avais quatre
cent quatre-vingt-neuf piqres; a me cuit partout... il me semble que
je suis dans un bain de moutarde.

POLYPHME.--On se fait  cela bien vite, allez! Courage! n'y pensez
plus. Et les Arabes, qu'en dites-vous?

PHILAS.--Ah! quels beaux hommes! mais... est-il convenable  eux de se
montrer publiquement en chemise avec une serviette sur la tte?

POLYPHME.--Comment, en chemise! Ce sont des manteaux appels burnous
et leurs turbans ne sont nullement des serviettes. Tout cela, c'est leur
costume.

PHILAS.--Ma foi! je n'aimerais pas me fourrer un burnous sur la tte
et m'envelopper d'un turban, moi! (Polyphme rit.) Mais dites donc, mon
cher ami, pourquoi ne profiterais-je pas du beau temps pour aller voir
les environs, aujourd'hui?

POLYPHME.--Volontiers; je vais rassembler une escorte et nous nous
mettrons en route ds que nos chevaux seront prts.

Polyphme alla effectivement surveiller les prparatifs de la promenade.
Rest seul, Philas s'ennuya promptement, agac qu'il tait par les
puces qui continuaient  le dvorer, et prenant son fusil, attachant sur
son dos la cage de fifi-mimi, il sortit pour flner dans les environs en
attendant son ami.

Au dtour d'une rue, Saindoux se trouva face  face avec un petit ngre,
noir comme du charbon et dont la figure tait remarquablement drle,
intelligente et maligne, malgr une affreuse laideur.

Ce petit ngre tait entirement vtu de blanc, ce qui le rendait
d'autant plus extraordinaire.

PHILAS.--Ah! le drle de petit bonhomme! Bonjour, moricaud, sais-tu le
franais?

LE PETIT NGRE.--Moi, le savoir un peu, beau blanc.

PHILAS.--Comment te nommes-tu, petit?

LE PETIT NGRE.--Pauvre ngrillon s'appeler: Sagababa.

PHILAS, _clatant de rire_.--En voil un nom cocasse! Eh bien,
Sagababa, veux-tu me mener jusqu' un arbre  fruit quelconque? je
grille de manger des produits africains; ils doivent tre excellents,
surtout cueillis tout frais!

[Illustration 24.png]

SAGABABA.--Moi, vouloir bien, beau blanc.

PHILAS, _flatt_.--Il est trs poli, ce moricaud! Faisons vite cette
course, mon ami; je veux revenir promptement pour ne pas faire attendre
mon illustre compagnon.

Saindoux et Sagababa partirent d'un pas rapide. Philas oubliait ses
puces et, chemin faisant, questionna Sagababa sur sa position.

--Moi suis seul, dit le petit ngre avec motion. Pauvre Sagababa
s'enfuir de chez matre mchant, loin d'ici; marcher beaucoup, souffrir
faim, soif; venu ici travailler, apprendre un peu franais. Moi aime
bien hommes franais. Bons, grands, gnreux; voudrais servir toi!
serais si content! t'aimerais tant!

PHILAS, _avec bont_.--C'est bien difficile, mon pauvre garon; en
attendant, cherchons des fruits; nous voil  l'entre d'un joli bois
qui doit avoir...

Un pouvantable rugissement, un vritable tonnerre clatant  cent pas
des promeneurs interrompit Philas. Au cri du fauve, Sagababa terrifi,
mais toujours leste comme un chat, bondit dans un arbre.

Philas ne pouvait suivre le petit ngre; il se prcipita vers un rocher
voisin au moment o un lion norme, l'oeil en feu, la crinire hrisse,
se battant les flancs avec sa queue, paraissait  la lisire du bois,
rugissant avec fureur!... A cette vue, Saindoux, excit par la peur,
devint leste comme Sagababa et grimpa sur un norme rocher avec une
telle rapidit que le fauve, malgr quelques immenses bonds, n'arriva
pas  temps pour le saisir...

--Vous mort, beau blanc? cria Sagababa d'une voix lamentable.

--Pas encore, rpondit Saindoux d'une voix entrecoupe, mais je crois...
que... a ne tardera...

Il s'interrompit en poussant un nouveau cri de frayeur; le lion venait
de bondir contre le rocher et ses normes griffes avaient presque touch
Saindoux.

Philas, pouvant, voulut charger son fusil et tirer sur son ennemi;
quelle ne fut pas sa consternation en voyant qu'il avait oubli ses
cartouches! Il se lamentait tout haut lorsqu'il s'interrompit en se
frappant la tte avec joie.

--Vous fou, beau blanc? cria Sagababa effray, du haut de son arbre.

--Moi homme de gnie, petit btat, rpondit Philas avec orgueil. Tu
ne veux pas te taire, toi, le rugisseur? Braille, va, sclrat! tu ne
t'attends pas  mon invention...

En disant ces mots, il dtacha de son dos la cage o se trouvait
fifi-mimi.

--Brave armurier! reprit-il en examinant avec satisfaction les barreaux
d'acier; il a fait la chose en conscience! Allons, fifi-mimi, sors de
l, mon cher. Viens! (Il le pose sur sa tte.) Tiens-toi bien et ne
dgringole pas, ou tu es perdu!

Le lion rugit...

PHILAS.--Je suis prt, mon brave. Allons, saute par ici. (Il met la
cage au bout de son fusil et l'y fixe.) Y es-tu? Xi... Xi... au chat!...
au chat!... pschit....

[Illustration 25.png]

Le fauve, exaspr par les cris de Saindoux, s'lana de plus belle
contre le rocher. Philas se tenait sur ses gardes, et au moment o
la bte froce atteignait presque le gros chasseur, il lui plongea
habilement la cage au fond de la gueule et retira prestement son fusil.

--Bravo, beau blanc! hurla Sagababa.

--Ah! la bonne farce! criait Saindoux en gambadant sur son rocher!
Est-ce amusant! bon, il s'trangle... Ah! ah! il veut mcher les
barreaux... Oh! oh! il tousse, il crache, il se roule en se grattant la
gueule avec ses pattes! Je ris trop, j'en ai un point de ct! en
voil, une comdie... Va-t-il tre content, M. le Vicomte, quand je
lui raconterai cette histoire-l! N'y a pas  dire, je suis un grand
homme... Enfonc, Jules Grard! Il n'aurait jamais invent cette faon
de tuerie. Il ne bouge plus, mon lion? Non, le voil qui fait dodo pour
toujours. H!... Sagababa, descendons, mon cher, allons avertir...




CHAPITRE X

CHASSE A LA LIONNE

--Pas bouger, beau blanc! cria Sagababa. Lionne arrive venger mari.

Philas, furieux.--Hein? encore? sac  papier! quel fichu pays... et
moi qui l'admirais! j'aime mieux les puces, dcidment; elles ont beau
dvorer, on vit tout de mme... brrrou! (Il frissonne.) Comme elle
rugit, cette sale bte! quels poumons! Dieu! qu'elle est grosse... Hol!
elle me voit, elle va sauter contre le rocher. Que faire, grand Dieu? Si
je r'avais ma cage, ma bonne cage! un couteau, au moins! un cou... Oh!
sauv, je suis sauv!

L'ingnieux Saindoux tira alors avec bonheur de sa carnassire une
norme bouteille pleine d'alcali volatil.

--C'tait contre les serpents, continua-t-il en examinant sa bouteille,
mais a fera trs bien contre les lions, videmment...

Sagababa, _criant_.--Quoi tu vas faire, beau blanc?

Philas.--Tu vas voir a, moricaud! (La lionne rugit.) Tu veux du
bonbon, gourmande? patience! Pour a, il faut sauter et ouvrir la
gueule. Plus fort donc! Gomme a, trs bien! saute,  prsent... houp
l! vlan! a y est!

La bte froce venait en effet de recevoir dans la gueule et d'avaler 
moiti la bouteille, adroitement et fortement lance par Philas.

--Grand blanc, que toi est admirable! cria Sagababa stupfait.

Philas, _se rengorgeant_.--On ne manque pas d'esprit, ngrillon. Vivat!
c'est encore plus drle que pour le lion... Elle suffoque! il y a de
quoi; un demi-litre d'alcali, a doit griser... Bon! la bouteille
se-casse! elle mche le verre... comme elle danse! Ah! ah! en voil une
polka soigne! C'est dj fini? quel dommage! Sagababa, nous sommes
sauvs... viens me rendre grces, mon enfant; je nous ai sauvs!

--Me voil, beau blanc, s'cria le petit ngre en se prcipitant 
terre; victoire! toi tre le roi des gnies! Moi veux te servir partout,
toujours! toi tre matre  moi. Vouloir bien?

Philas.--Nous verrons a, petit; peut-tre t'attacherai-je  moi,
Philas Saindoux!  mon illustre personne. A prsent, allons avertir
Polyphme et nous reviendrons chercher nos victimes. Es-tu toujours
l, fifi-mimi?(Il tte sa tte.) Brave petit oiseau, il n'a pas boug!
Est-il bien apprivois! En avant, Sagababa!

Sagababa, chantant et dansant.

  Matre  moi est grand homme!
  Faut que moi chante matre  moi!
  Vais dire comment il est,
  Comment est sa grosse personne!
  Beaux petits yeux bien brillants
  Comme ceux de fier sanglier des bois.
  Il est beau, il est si beau,
  Matre  moi, Philas Saindoux!

  (Philas se rengorge.)

  Gros nez dodu, potel, tout rond,
  Comme belle pomme de terre,
  Grande belle bouche avec grandes dents
  Comme celle de requin terrible!
  Belle peau rose comme radis,
  Douce comme celle de jolie baleine.
  Il est beau, il est si beau,
  Matre  moi, Philas Saindoux!

PHILAS, _attendri_.--Il est gentil, cet enfant! il me touche! il fait
mon loge avec une originalit charmante. Nous approchons enfin... Je
vois Polyphme, il me cherche... (Criant.) Tueur, cher Tueur, me voici.
J'arrive sain et sauf avec mon ngrillon.

POLYPHME, _vivement_.--Comme j'tais inquiet, mon cher Philas! C'est
vraiment imprudent  vous d'aller si loin sans moi! On a vu ces jours-ci
deux lions normes rder dans les environs et...

PHILAS, _ngligemment_.--J'en sais quelque chose; je viens de les tuer.

POLYPHME, _incrdule_.--Pas possible! vous? deux en un jour?

PHILAS.--Demandez  Sagababa!

SAGABABA, _trs vite_.--Bien vrai, Massa Tueur! Matre  moi promener
avec pauvre Sagababa, causer; tout  coup... rrrrrrrroum! C'tait lion!
moi grimper sur arbre; matre  moi sur rocher. Lion sauter. Matre 
moi lui fourrer cage dans gueule. Lion faire couic! et crve...

POLYPHME, _riant_.--Bravo! admirable, cela! Philas.

PHILAS, _avec modestie_.--C'est assez bien. Poursuis, Sagababa. Tu
racontes trs bien et pas longuement.

SAGABABA.--Aprs, lionne arrive: matre  moi faire: Xi... xi... et
lance dans gueule...

POLYPHME, _intrigu_.--Encore la cage?

SAGABABA.--Grosse bouteille sentant fort, fort!

POLYPHME, _tonn_.--Qu'est-ce que c'tait, Philas?

PHILAS.--Mon alcali volatil, parbleu! je n'avais pas d'autre arme.

POLYPHME, _clatant de rire_.--Dlicieux! continue, petit.

SAGABABA.--Lionne danser, avaler alcali, mcher verre et faire couic!
comme lion, voil.

POLYPHME.--Mais c'est magnifique, a, Saindoux, vous valez votre pesant
d'or, mon ami! Voil une manire tout  fait  part de tuer les lions!
Grard n'y avait pas encore pens.

PHILAS.--Pour du mrite j'en ai, mais je vous avoue, mon bon Tueur,
que je suis impatient d'organiser avec vous le transport de mes lions 
Blidah. Faisons a vite! il me tarde d'envoyer leurs dpouilles  M. le
Vicomte.

On partit promptement avec des mulets qui devaient porter les corps des
btes froces; une multitude d'Arabes escortaient Polyphme et Philas,
se faisant raconter par ce dernier ce qui venait d'arriver; Saindoux
rayonnait! ses grosses joues se gonflaient avec bonheur, sa dmarche
tait majestueuse et cet air de dignit ravissait Polyphme.

Quand on arriva prs des fauves morts, les coups de fusils clatrent;
des centaines de voix faisaient l'loge de Philas. On mesura le lion
avant de le hisser pniblement sur deux mulets. Il tait grand comme un
poulain; ses dents taient plus longues que le doigt le plus grand de
Philas, et sa tte norme tait si lourde qu'un homme ne pouvait la
soulever; un collier de cheval tait trop troit pour son poitrail.
C'tait une magnifique bte. La lionne tait grosse  proportion.

[Illustration 26.png]

On chargea chaque bte froce sur deux mulets attachs cte  cte et le
retour  Blidah s'organisa au milieu des vivats et des coups de feu.




CHAPITRE XI

MATRE A MOI!

Le lendemain, Philas, en sortant de sa chambre, trbucha sur un corps
noir tendu en travers de sa porte. Il examina ce que c'tait, secoua le
dormeur et reconnut Sagababa.

--Oui, c'est pauvre ngrillon, matre  moi, dit Sagababa en se frottant
les yeux; moi attendais tes ordres.

--Joliment! observa Philas avec humeur; tu te fourres comme un paquet
sur mon seuil pour me faire dgringoler; c'est bte comme tout, a!

SAGABABA.--Mais, matre  moi...

PHILAS, _impatient_.--Il n'y a pas de matre  moi qui tienne; va
te promener et laisse-moi tranquille! Je n'ai besoin de personne  mon
service; je ne veux dcidment pas de domestique, entends-tu?

SAGABABA, _se rebiffant_.--Moi, pas domestique! moi, esclave de matre 
moi.

PHILAS, _agac_.--Prelotte! qu'il est entt! Ah! voil Polyphme. Cher
ami, aidez-moi donc  me dbarrasser de ce ngrillon; il m'a accompagn
hier, par hasard, dans mon expdition et voil qu'il ne veut plus me
quitter.

POLYPHME, _gravement._--a ne m'tonne pas, Saindoux; vous fascinez, en
homme suprieur que vous tes...

PHILAS.--Tueur...

POLYPHME.--Vous attirez...

PHILAS.--Cher Tueur...

POLYPHME.--Vous ravissez les coeurs...

PHILAS.--Oh! trs cher Tueur, vrai! vous me comblez... n'importe! je
dis que je ne veux pas de ngrillon; faites-moi donc le plaisir de faire
entendre raison  celui-l.

POLYPHME.--Trs volontiers; coute, petit, tu nous assommes! on n'a
pas besoin de toi ici, nous partons pour la France, ainsi va-t'en.
Nous n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets. Venez, Philas,
m'aider  fermer ma malle. (Il entre dans sa chambre.)

Philas.--C'est trs bien dit! File, petit; je t'ai pay hier soir, ne
m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre chez Polyphme.)

Sagababa, rest seul, se gratta la tte avec colre.

--Et moi te dis que serai ton ngrillon, gros blanc, marmotta-t-il 
voix basse; tu plais  Sagababa et il dit: matre  moi est  moi.
Quoi faire? Oh! une ide!...

Le petit ngre se glissa dans la chambre de Philas, et l'on n'entendit
plus rien...

Au bout de dix minutes, Philas parut  la porte de Polyphme, regardant
 gauche et  droite avec inquitude. La disparition de Sagababa le
ravit et il rentra chez lui en chantant pour continuer  faire ses
malles commences.

--Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais jur que cette caisse
n'tait faite qu' moiti et la voil dj finie... bonne avance! (Il
fait ses paquets.) L, l et l... Eh bien! voil les malles pleines et
il reste encore ces effets  emballer! tout tenait bien, pourtant,  mon
arrive et je n'y ai rien ajout.

[Illustration 27.png]

(A Polyphme qui entre.) Dites donc, Tueur, en voil une drle de chose!
mes malles sont trop petites et cependant je n'ai pas plus d'affaires
qu'en arrivant!

POLYPHME, _gravement_.--a arrive quelquefois, mon ami; les malles
rtrcissent et se tassent, tandis que les effets se gonflent  tre
ballots sans cesse. Comprenez-vous?

PHILAS, _hsitant_.--Oui... un peu... pas beaucoup... POLYPHME..--a
ne fait rien; allons, cher ami, il est temps de partir, et comme je
n'ai plus de poudre lectrique, nous serons deux jours en route, cette
fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits rests en trop et partons.

Les voyageurs firent  la hte les derniers prparatifs et les
commissionnaires de l'htel chargrent les bagages sur leurs paules.

UN COMMISSIONNAIRE (_grognant_).--Voil une malle bien lourde! je vais
avoir de la peine  l'emporter.

PHILAS.--Vous ne devez pas tre fort, mon ami, car je la soulevais trs
facilement, tout  l'heure. (Il veut la remuer.) C'est singulier! elle
est trs pesante,  prsent; pourquoi?

POLYPHME, _impatient_.--Sac  papier! Saindoux, ne bavardons plus et
partons; il en est plus que temps.

Le cortge s'achemina vers le bateau, Philas marmottant sans cesse:
Elle n'tait pas lourde ce matin et elle pse ce soir... ce n'est pas
naturel.

On dchargea prcipitamment les bagages, le bateau partit et l'on rangea
les colis. Saindoux demanda en grce qu'on lui laisst ouvrir sa grosse
malle. Polyphme se moqua de lui; Philas insista. Au milieu de cette
discussion qui amusait les passagers et l'quipage, on entendit
grignoter trs fort... Chacun, fort surpris, fit silence.

PHILAS, _effar_.--L! vous voyez, a part de la malle...

POLYPHME, _tonn_.--Le fait est que c'est singulier! allons, Saindoux,
je me rends; ouvrez votre caisse, mon cher.

[Illustration 56.png]

UN PASSAGER.--C'est probablement un rat.

PHILAS, _agit_.--Prelotte! et mes biscuits de Reims qui sont
l-dedans, ils vont tre dans un joli tat! (Ouvrant la malle.) Attends,
gredin! que je t'crase, que je t'trangle, que je te broie, que...

UNE VOIX, _de la malle_.--Grce! matre  moi, n'en ai mang que six
paquets...

PHILAS, _les bras au ciel_.--Oh! c'est Sagababa!...

POLYPHME.--Pas possible! (Donnant un coup de pied  la malle.) Sors de
l, gourmand, que nous nous expliquions ta prsence.

Au milieu des rires et des exclamations de tous, Sagababa en personne se
dressa d'un air piteux, en faisant pleuvoir autour de lui un dluge de
vtements et de biscuits amoncels sur sa tte. Ses cheveux laineux
taient pleins de miettes; il regardait Philas d'un air de supplication
si tendre et si comique que les rires devinrent convulsifs. Polyphme,
en particulier, s'en donnait  coeur joie.

PHILAS, _abasourdi_.--Mais c'est que c'est lui... polisson! garnement!
comment as-tu os devenir mon bagage? Et dire que j'ai pay un excdent
pour ce gamin-l! (On rit.) Je me disais aussi: tout a n'est pas
naturel! ma malle devenue pleine, devenue lourde... Animal!

SAGABADA.--Oui, matre  moi! (Rires.)

PHILAS, _crisp_.--Tu mriterais...

SAGABADA.--Oui, matre  moi!

PHILAS, _tapant du pied_.--Laisse-moi parler! tu mriterais d'tre...

SAGABADA.--Oui, matre  moi!...

PHILAS, _trpignant_.--Mais laisse-moi donc parler, saprelotte! tu
mriterais d'tre assomm...

SAGABABA--Par vous, matre  moi?

PHILAS--Certes!

SAGABABA, _humblement._--Moi, prt alors. Sagababa est  matre. Matre
faire sa volont avec pauvre ngrillon.

[Illustration 57.png]

PHILAS, _touch._--Petit drle! il m'attendrit... Que dois-je faire,
Polyphme?

POLYPHME--Le garder, mon ami; ce pauvre enfant vous a dit tre seul et
abandonn. Permettez-moi de me charger de son entretien et de le laisser
 votre service.

Philas, _lui serrant la main_.--Merci, cher Tueur; je vous aime et
j'accepte. (Solennellement.) Sagababa, tu es  moi; remercie le ciel de
ce bonheur... que je ne crains pas d'appeler immense! (On rit.)

SAGABABA.--Vrai, bien vrai? matre  moi pardonne  Sagababa? le garde?

PHILAS, _avec dignit_.--Oui, mon enfant.

En entendant ces mots, la joie du petit ngre ne connut plus de bornes;
il dansa, rit, pleura, baisant les mains de Philas et de Polyphme et
finit par excuter une srie de cabrioles plus extravagantes les unes
que les autres.

On remit en ordre tous les bagages et la fin du voyage sur mer se passa
tranquillement, gaye par les conversations de Philas et de Polyphme
et par les lazzis de Sagababa; ce dernier ne perdait pas une occasion
de dire avec une emphase et une joie profonde: Enfin, matre  moi est
bien  moi!




CHAPITRE XII

CHARGEZ... ARMES!...

--Nous voici donc en route pour nos grands voyages, cher Tueur, dit
Philas avec joie pendant que le chemin de fer les emportait vers l'est.
Quelle joie d'aller chasser les chamois.

POLYPHME.--C'est--dire, les chameaux!

PHILAS.--Je croyais que c'tait des chamois?

POLYPHME.--Non, non; demandez plutt  Sagababa.

SAGABABA.--Trs vrai, matre  moi.

PHILAS.--Dis donc, petit, toi qui connais l'Algrie mieux que moi,
sais-tu pourquoi les Arabes ne vivent pas dans leur patrie?

POLYPHME, _tonn_.--Comment? qu'est-ce que vous voulez donc dire?

PHILAS.--Mais certainement, cher grand homme; leur pays est l'Arabie,
videmment.

SAGABABA.--Trs vrai, matre  moi; mais vous savoir qu'on dit: Arabie
_ptre_; l, sale pays; vilain, laid; Arabes manger cailloux, pour
pain!

PHILAS, _attendri_.--Pauvres gens! (Polyphme rit  la drobe.)

SAGABABA.--Alors, voil! Arabes quitter et venir en Algrie; manger
gibier trs bon, fruits dlicieux et pain excellent. Juste a, matre 
moi?

PHILAS.--Oui, Sagababa. Drle de ngrillon! il cause trs bien, et
toujours avec un air malin qui est cocasse tout  fait.

Le voyage se passa  merveille. On visita Strasbourg, son admirable
cathdrale, on prit ensuite le chemin de la Suisse et Philas, fatigu,
demanda  Polyphme de passer la nuit dans une auberge de la petite
ville de X...

On s'arrta donc l et les amis se rendirent dans la chambre qui leur
tait destine. Tout en dballant ses effets, Saindoux paraissait
visiblement proccup et soucieux.

Si je demandais  Sagababa? marmottait-il; il est intelligent, il
comprendrait, et vrai, j'en ai besoin... Ces coquins de voyages, a
chauffe le temprament! bah! je vais essayer moi-mme. Dites donc,
Mademoiselle, ajouta-t-il  haute voix en s'adressant  la servante qui
entrait en ce moment, je voudrais parler  l'hte; envoyez-le-moi, s'il
vous plat.

LA SERVANTE.--Wollen Sie mit Sagababa sprechen, mein Herr?[9]

[Note 9: Voulez-vous parler  Sagababa, Monsieur?]

PHILAS.--Ce n'est pas dans votre baragouin que je veux parler,
ennuyeuse fille! l'hte... (Gesticulant.) Moi...voir... hte. Tout de
suite... ici... Ah!!! comprenez-vous,  l'heure qu'il est?

LA SERVANTE.--Ich kann nicht verstehen...[10]

[Note 10: Je ne comprends pas.]

PHILAS.--Qu'est-ce qu'elle dit? qu'est-ce qu'elle ragote l?

POLYPHME, _riant_.--Elle dit: Je ne comprends pas.

PHILAS, _indign_.--Ah! elle dit a! aprs mes explications, elle ose
dire a! Elle est idiote, videmment!

[Illustration 58.png]

LA SERVANTE.--Wollen Sie...[11]

PHILAS, _d'une voix tonnante_.--Califourchon!...

LA SERVANTE, _surprise_.--Wass?[12]

[Note 11: Voulez-vous...]

[Note 12: Quoi?]

POLYPHME, _abasourdi_.--Qu'est-ce que c'est que a?

PHILAS.--Califourchon[13]! je lui rends la monnaie de sa pice,
parbleu!... je lui rponds dans sa langue que je ne comprends pas.

[Note 13: Philas estropie ici la phrase: Ich kann nicht verstehen.
Je ne comprends pas.]

POLYPHME, _clatant de rire_.--Ah! c'est dlicieux! Philas, vous tes
un grand homme! Quelle facilit pour parler les langues!

PHILAS, _flatt_.--Oui, je ne suis pas bte! En attendant (il reprend
son air soucieux) je n'ai pas ce que je voulais demander  l'hte.

POLYPHME.--Qu'est-ce que c'est? je vais vous le procurer, moi.

PHILAS, _hsitant_.--C'est que c'est trs difficile ... je vais vous
le dire tout bas; a me gnera moins. (Il lui parle  l'oreille.)

POLYPHME, _gament_.--Oh! oh! c'est difficile  trouver ici, en effet!
n'importe; restez ici, cher Saindoux, je vais mettre Sagababa en
campagne.

Rest seul, Philas attendit avec anxit l'objet mystrieux qui lui
tenait si fort au coeur. Son front s'claircit en entendant un bruit
de pas dans le corridor; presque au mme instant Polyphme reparut. Il
prcdait d'un air solennel Sagababa qui portait, comme un fusil, un de
ces normes et antiques instruments illustrs par M. de Pourceaugnac.

PHILAS, _reculant_.--Ah, Tueur! qu'est-ce que c'est que cette
machine-l? c'est formidable!

POLYPHME, _tranquillement_.--Elle est un peu gnante, mon ami, mais
vous pourrez vous en servir tout de mme.

[Illustration 59.png]

PHILAS, _piteusement_.--Croyez-vous?

POLYPHME, _souriant_.--Dame! il n'en cote rien d'essayer.

PHILAS.--Je vais la remplir d'eau tide, d'abord, pour voir si elle
marche bien.

POLYPHME.--Remplissons! tous ces prparatifs m'intressent beaucoup.

SAGABABA, _avec empressement_.--Voil eau, matre  moi; moi verser?

PHILAS.--C'est a, bon! assez; maintenant, je vais faire manoeuvrer
cette... machine... (Il la soulve.) Prelotte! c'est presque comme un
canon. Je suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en servir pour
tout de bon. (Il la prend sous son bras.)

POLYPHME, _intrigu_.--Qu'est-ce que vous faites donc?

PHILAS.--Je la prends  bras le corps pour mieux la faire aller. (Il
s'appuie contre une porte.) En m'arc-boutant comme a...

POLYPHME, _gament_.--Et si la porte s'ouvrait? si vous pntriez
ainsi... arm chez nos voisins?

PHILAS, _avec assurance_.--Il n'y a pas de danger, c'est une porte
condamne; voyez plutt, il n'y a pas de serrure. (Il pousse la
machine.) Marche, toi! Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis
fort... et entt donc! hue... marche!... victoire! elle mar... Ah!
misricorde!...

La porte soi-disant condamne venait de cder aux efforts de Philas.
Elle s'tait ouverte avec violence et le gros jeune homme, arm de son
instrument, tait venu  reculons tomber assis entre deux anglaises qui
djeunaient.

La plus jeune s'vanouit; la plus vieille poussa des cris d'horreur!
Ses shocking se succdaient avec la rapidit de l'clair pendant que
Polyphme et Sagababa se roulaient  force de rire. Ce spectacle tait
complt par l'immobilit du pauvre Saindoux, qui restait toujours assis
d'un air hbt, avec son arme au bras.

Enfin Polyphme retrouvant son sang-froid fit lever son ami, l'emmena
dans sa chambre et barricada l'odieuse porte, cause de tout le malheur.

--Quelle honte pour moi! dit alors Philas, sortant de sa stupfaction.
Sauvons-nous, pour l'amour de Dieu!

POLYPHME.--Eh non! ces dames ne vous reconnatront pas.

--Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux d'un air piteux.

--Trs certainement, reprit Polyphme avec assurance; vous leur avez
tourn le dos constamment.

--C'est vrai, observa Philas rassur.

--Et puis elles ne savent pas l'allemand,  ce qu'il parat, continua
Polyphme, et enfin elles ne se vanteront pas de ce qui vient d'arriver,
soyez-en sr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon _pour de
bon_ comme vous dites. Je vais vous attendre en bas pour dner.

Philas rejoignit bientt Polyphme, et le lendemain, les amis, escorts
de Sagababa, continurent leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour
chasser les... chameaux.




CHAPITRE XIII

CHASSE AUX... CHAMEAUX!

Absorb par l'ide de sa grande chasse, proccup de voir bientt les
_chameaux_ suisses, Philas ne prtait aucune attention aux taquineries
de Polyphme et aux agaceries de Sagababa. Il restait sourd au gai
ramage de son cher fifi-mimi; cela favorisait les projets de Polyphme
qui tenait  le mystifier aussi longtemps que possible et qui tait
charm en voyant Saindoux ne se renseigner prs de personne. Aussi
s'ingnia-t-il  isoler son ami et  prvenir tout entretien pouvant
amener une explication. C'est grce  ces proccupations qu'il put,
quelques jours aprs leur installation dans un des sites les plus
sauvages de la Suisse, armer Philas de pied en cap. Ce dernier, en vrai
frileux, se munit, avant dpartir, d'un norme manteau. Polyphme se
rcria, Philas s'entta; Sagababa intervint pour soutenir son matre;
le manteau fut donc gard et emport triomphalement par Saindoux.

Polyphme posta Saindoux dans une position qui aurait donn des vertiges
 un chamois, mais le gros chasseur tait surexcit par l'espoir de voir
bondir des _chameaux_, de les tuer au vol, pour ainsi dire, et il grimpa
courageusement pour se rendre  son poste, c'est--dire au sommet d'un
pic norme, plein de crevasses et d'asprits. Il y tait  peine depuis
un quart d'heure, s'impatientant de ne pas voir les fameux _chameaux_.
(Il ne daignait pas faire attention  quelques animaux sveltes, rapides
et charmants, que Polyphme, lui, ne mprisa nullement et dont il
abattit le plus beau.) Le gros Saindoux ouvrit tout  coup de grands
yeux, fit des signes  son ami, puis disparut dans une crevasse en
poussant des cris de triomphe. Polyphme fut trs intrigu. Aller
rejoindre Philas tait difficile. Il lui fallait redescendre du poste
qu'il s'tait choisi, pour grimper ensuite prs de Saindoux, et
il balanait sur ce qu'il devait faire, lorsque des cris furieux
l'alarmrent srieusement et lui firent comprendre la terrible
imprudence que venait de faire son ami.

Deux immenses aigles fendant les airs arrivaient  tire d'ailes, prts
 fondre sur Philas, qui rapparaissait tenant dans ses bras un jeune
aiglon; l'animal se dbattait et ses cris plaintifs avaient attir les
parents.

--Garde  vous, Philas, garde  vous! s'cria Polyphme, justement
effray.

[Illustration 28.png]

Avec la rapidit que donne la terreur, le pauvre Saindoux rejeta
l'aiglon dans l'aire, et avant que Polyphme et pu deviner ses projets
de dfense, Philas avait enflamm quelques allumettes et brandissait
une torche faite en un clin d'oeil, avec l'intrieur de l'aire. L'aigle
femelle, qui s'tait jete sur Saindoux, ne put chapper  l'action
dvorante de la flamme; elle alla s'abattre, mourante, sur un rocher, o
elle expira aprs quelques courtes convulsions. A peine Philas put-il
constater ce premier succs. L'aigle mle, un moment repouss par la
flamme, se jetait sur lui avec une rage nouvelle, lorsque Saindoux,
arrachant son manteau accroch dans une crevasse, l'en enveloppa
brusquement. Malgr les serres puissantes et le bec formidable de
l'oiseau, l'pais tissu rsista et fut maintenu par Philas qui
trpignait frntiquement sur son dernier ennemi.

Les cris de l'aigle n'taient rien auprs de ceux de Sagababa;  demi
grimp sur le rocher o se passait cette scne, il s'gosillait 
hurler: Ils dvorent matre  moi! ils dvorent matre  moi!...

Pendant ce temps, Polyphme avait dgringol de son poste et s'tait
lanc  la suite de Sagababa. Mais, arrt par ce dernier qui restait
immobile de terreur, il lui tirait vainement les oreilles pour se faire
livrer passage et courir au secours de Philas.

Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon et descendre du
rocher.

PHILAS.--Victoire! mes amis, j'ai encore vaincu; j'arrache cet innocent
 ses froces et hideux parents et j'en enrichis une collection
naissante. Tiens, Sagababa, voil le fruit de mon triomphe; voil une
dpouille _apime_[14], comme disaient les illustres Romains. Eh bien! 
qui est-ce que je parle ici? prends donc cet animal, imbcile...

[Note 14: Opime.]

Encore mal remis de sa terreur, le ngrillon considrait avec dgot
l'aiglon que lui prsentait son matre. Ce corps  peine couvert de
plumes, ces yeux normes, ce bec ouvert, tout cela lui faisait horreur.

--Matre  moi pas laisser gros monstre l haut? demanda-t-il d'un ton
insinuant.

PHILAS, _avec sensibilit_.--En voil une ide! puisqu'il est orphelin,
il lui faut un pre, un protecteur et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras
sa bonne, sa maman nourrice.

[Illustration 29.png]

SAGABABA, _scandalis_.--Oh! moi nourrice! et d'un monstre, encore! pas
a, matre  moi; pas demander a  pauvre Sagababa...

POLYPHME, _riant_.--Ta t'y feras, mon brave! Allons, Philas, votre
main et que je vous flicite de votre manire de vous tirer d'affaire...
fichtre! il faut avoir un fier toupet pour se dfaire de ses ennemis
d'une faon aussi originale.

PHILAS, se _rengorgeant_.--Vous tes trop bon, mon illustre ami; je
n'inaugure pas mal mes voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec
ce Sagababa...

En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans les bras du petit
ngre. L'animal, jet ainsi sur Sagababa, cria de plus belle et
se dbattit. Au dgot de Sagababa se joignirent la colre et
l'humiliation. Il suivit matre  moi en secouant avec rage l'aiglon
et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette manoeuvre eut un
trop beau rsultat. L'oiseau cessa tout  coup de s'agiter et de crier.
Sa tte retomba sur l'paule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarm
en voyant la consquence de son emportement. Il se mit  dorloter son
oiseau, mais sans succs. L'aiglon ne bougeait plus, ayant t bel et
bien touff par la main dj vigoureuse de sa mre nourrice.

Inquiet et dsol, Sagababa ralentit le pas, afin que Saindoux pt
ignorer encore le trpas de son fils adoptif.

Le gros Philas tournait de temps en temps la tte, tout en revenant 
l'auberge avec Polyphme. Il vit avec satisfaction les soins minutieux
que Sagababa prodiguait  l'aiglon. Une bonne exprimente ne s'y ft
pas mieux prise.

--Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc! tu marches comme une
tortue.

--Le petit dort, rpondit Sagababa avec onction. Moi aller doucement
pour pas rveiller lui.

Cette rponse suffit  Philas, qui ne s'inquita plus d'un petit si
bien soign, et Sagababa respira en le voyant entrer dans l'auberge sans
faire attention  lui. Se glissant alors sans bruit dans la cuisine, il
saisit le moment o tout tait en mouvement pour donner l'aiglon qu'il
venait de plumer  la fille de l'auberge, grosse dondon  demi idiote.
Il lui dt rapidement qu'il fallait cuire ce _dindon_ pour ses matres.
La fille prpara machinalement l'oiseau, sans faire d'observation, et
Sagababa devint radieux en voyant son imprudence cache et rpare, lui
semblait-il.

Mais il n'tait pas  la fin de ses terreurs. A peine le dner avait-il
t servi que deux exclamations firent sortir Sagababa de sa cachette et
le firent arriver dans la salle  manger comme m par un ressort.

... Il se trouva en face de Polyphme qui, toujours goguenard, avait
pris le _dindon_ et l'examinait avec une lunette d'approche, tandis que
Philas se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette pleine.
Derrire lui, l'hte, effar, regardait tour  tour les dneurs et la
malheureuse volaille, cause de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le
coupable Sagababa dfaillit...

Polyphme, _gravement_.--Et vous dites que cette bte est un simple
dindon, mon hte? Convenez que c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons
plus.

PHILAS.--tes-vous sr, cher Tueur, que ce ne soit pas quelque animal
dangereux  manger? J'ai l'estomac tout retourn... il me semble que
j'ai aval de la gomme lastique!

L'HTE, _exaspr_.--Monsieur, frappez-moi, mais n'insultez pas mes
volailles. Ma rputation est faite. Rien n'est comparable  ce qu'on
mange ici...

POLYPHME, _railleusement.--a, c'est vrai!...

L'HTE, _avec nergie_.--...Comme dlicatesse, parfum, saveur...

POLYPHME, _riant_.--a, ce n'est plus vrai!

L'HTE, _clatant_.--Et qu'y a-t-il donc d'trange dans cet animal,
Monsieur?

PHILAS, _indign_.--Mais il y a tout, malheureux! Ah! vous osez
douter... Eh bien! mettez-vous ici... (Il le prend violemment par le
bras et le fait asseoir  sa place.) Prenez a (il lui met son assiette
devant lui) et mangez-moi a, si vous l'osez!

Ce fut un vrai coup de thtre. Polyphonie clata de rire. L'hte fut
subjugu. Sagababa s'pouvanta.

--Oh! non, matre  moi, s'cria-t-il d'une voix suppliante, pas faire
a!

PHILAS.--Ne pas faire quoi, btat? tu vois bien que notre hte va tre
convaincu par lui-mme. Allons! mon hte, qu'en dites-vous? Ah! ah! vous
vous dconcertez? je le crois, parbleu, bien! il s'agit d'avaler, 
prsent...

En effet, l'hte, aprs avoir pris  la hte une bouche de l'aile de
volaille place devant lui, avait paru stupfait et faisait de vains
efforts pour dguster le _dindon_.

Devant ce lamentable spectacle, le cour naturellement bon de Sagababa
n'y tint plus. Se jetant  genoux prs de Philas, il commena, d'une
voix basse et entrecoupe, sa terrible confession, baissant les yeux
pour ne pas rencontrer les regards du formidable Saindoux.

Polyphonie riait aux larmes; l'hte avait les yeux carquills; Philas
levait les bras au ciel.

--Mais a-t-on jamais vu! s'cria-t-il, drle, polisson! tu tournes 
l'assassin,  prsent? Tu nous faisais manger un orphelin... dtestable,
pour un simple dindon! tu mriterais...

POLYPHME, _s'interposant_.--Allons, allons, Saindoux; tenez-lui compte
de son bon mouvement, de son repentir...

PHILAS, _grognant_.--Il est joli, son bon mouvement! M'trangler mon
adoptif au moment o je m'y attachais.

POLYPHME.--Il tait bien mauvais, pourtant! Et notre hte n'est pas
fch de cette explication qui pend l'honneur  ses volailles.

L'hte, rassur, rpondit majestueusement qu'il n'en voulait  personne.
Philas pardonna au petit ngre, qui faillit le faire tomber, dans les
effusions de sa joie reconnaissante, et chacun se retira pour rparer
les fatigues de la journe et rver aux voyages encore  faire.




CHAPITRE XIV

LA TYROLIENNE

Le lendemain, le temps s'annona si engageant et si beau que les
voyageurs rsolurent de faire une longue excursion. Ne songeant
nullement  la chasse ce jour-l, ils ne se munirent que d'normes
ombrelles pour se prserver du soleil, devenu brlant. Polyphme s'en
servit sur-le-champ. Philas plaa la sienne sur son dos et l'attacha en
travers de son havre-sac.

La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers que parcouraient
les deux voyageurs, escorts de Sagababa, conduisaient  des sites plus
beaux les uns que les autres. Tantt ils dominaient un village charmant;
tantt ils ctoyaient un lac superbe, puis ils longeaient la lisire
d'un bois sombre et touffu. Philas tait ravi; il ne tarissait pas
en loges, en exclamations. Sagababa, quoique charg des provisions,
bondissait comme un chameau, disait Philas au grand amusement de
Polyphme. Ce dernier s'panouissait devant la verve grotesque de son
gros ami. Arrivs sur un plateau, clbre par la vue d'un vallon bois
qui s'tendait  perte de vue, il y eut une contestation. Philas,
fatigu, voulait aller par les bois et descendre directement vers le
point de runion dj fix.

[Illustration 30.png]

Sagababa, altr, tait all s'y installer d'avance, prcdant matre 
moi pour prparer force rafrachissements. Polyphme prfrait suivre
la route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin et de
superbes points de vue, chers  son oeil d'artiste. Impatient des
objections de Philas, il crut le dtourner de son projet en lui
dsignant un sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir
parcouru quelques jours auparavant)  une prairie entoure par de fortes
palissades et par une haie gigantesque. Il suivit alors avec un intrt
malicieux la course pittoresque du gros Saindoux.

Charg de son havre-sac, essouffl, rouge, trbuchant et grognant,
Philas descendit la colline  travers les grands arbres qui
raccrochaient sans cesse dans sa route. Tantt c'tait une branche qui
retenait sa casquette; tantt c'tait une racine o s'emptraient ses
pieds. Il n'avait plus qu'une pense: arriver; qu'une ide fixe, se
dsaltrer bien  son aise; aussi dgringolait-il avec une opinitret
qui se mlangeait de colre  chaque nouvel obstacle entravant sa
marche. Il finit par tre fivreux, surexit et donna tte baisse dans
tout ce qui lui semblait devoir s'opposer  sa descente furieuse.

Quant  Polyphme, il avait rejoint Sagababa. Ce dernier s'tait
install dans un renfoncement de la valle; la prairie clture le
sparait de Philas et dominait le campement choisi.

Le petit ngre avait tout prpar pour le lunch. La gourmandise aidant,
il gotait  tout, sous prtexte de constater si tout tait digne de
matre  moi. Polyphme ne prtait qu'une mdiocre attention aux
manoeuvres de Sagababa; il tait vivement intress par les tribulations
de Saindoux qu'il apercevait franchissant obstacles et haies. Une brche
habilement faite avait permis  Philas de se glisser dans la prairie.
Mais le gros touriste reconnut alors avec dpit qu'il tait enferm
comme dans une souricire. Aucune issue ne se prsentait  ses regards
dsesprs. La prairie seule touchait  la valle. A gauche et  droite
les escarpements taient gigantesques. Pour comble de malheur, il
entendait rire Polyphme et apercevait la tte de Sagababa qui savourait
de temps en temps le caf de matre  moi.

--Tueur, s'cria le pauvre Saindoux, avec un accent de dtresse, comment
pourrai-je me tirer de l?

POLYPHME, _d'un ton compatissant_.--Retournez sur vos pas, mon bon;
une petite demi-lieue pour regrimper, une petite demi-lieue pour me
rejoindre, ce n'est pas grand'chose pour vous.

PHILAS.--Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, surtout dans le
genre de celle que je viens de faire. Tant pis! je vais escalader par
ici.

Et Saindoux se mit  grimper sur un norme chne dont les branches lui
faisaient esprer une descente possible. Mais il avait oubli qu'il
avait sa grande ombrelle, toujours attache au havre-sac. Il glissa tout
 coup et se trouva suspendu dans le vide, gigottant et ahuri. Dans sa
dtresse, il poussa trois cris formidables sur trois tons diffrents.
Polyphme s'en amusait de tout coeur.

Sagababa tournait le dos  la haie; il ne voyait rien de ce qui se
passait et, sachant que Polyphme riait sans cesse, il ne s'tonnait
pas de sa gaiet. Cependant les trois cris extraordinaires de Philas
charmrent son oreille, parat-il, car il dit navement  Polyphme:

--Quoi moi entends? belle tyrolienne chante par matre  moi?

[Illustration 31.png]

Pour le coup, Polyphme pensa touffer.

--Ah! ah! ah! mon trs cher, s'cria-t-il en se tenant les ctes. Il y
a en vous l'toffe d'un tnor. Recommencez donc, je vous prie. Sagababa
est dans l'admiration. Vous dpassez Absalon; il ne chantait pas, lui,
sur son arbre...

Philas tait exaspr! il donna une si vigoureuse secousse  la
misrable ombrelle, cause de sa honte, que tout cassa avec un fracas
horrible et Saindoux, se dtachant de l'arbre comme un norme fruit,
roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidit d'une trombe.
Il saisit la tte laineuse du petit ngre au moment o celui-ci tenait
une bouteille de sirop et la dgustait.

Sagababa, pouvant, poussa des cris affreux! le sirop inonda
Saindoux, qui entranait Sagababa  sa remorque; ce fut une scne
indescriptible... Enfin Philas se releva, rouge, tremblant, furieux,
gluant et plein de feuilles, le sirop dont il tait couvert ayant coll
sur ses vtements force dbris. Sagababa terrifi prit la fuite et
courut tout d'une traite se rfugier dans le bois.

--Allons, mon cher ami, dit Polyphme reprenant son srieux; voil
encore une de ces aventures comme vous les aimez.

PHILAS, _les dents serres_.--Pas celle-l, Tueur! elle n'est pas  mon
avantage...

POLYPHME, _d'un air naf_.--Mais si!... la gymnastique audacieuse est
toujours admire, et vous venez d'en faire d'une faon remarquable, ne
le niez pas!

PHILAS, _s'adoucissant_.--C'est un fait que je suis agile.

POLYPHME, _insistant_.--... Et intrpide! il faut tre hardi pour
s'lancer ainsi et trouver le temps de chanter une tyrolienne.

PHILAS, _calm_.--Croyez-vous que c'tait vraiment une tyrolienne?

POLYPHME.--Oh! charmante! Sagababa l'a tout de suite admire.

PHILAS, _ravi_.--Il a du got, cet enfant! Tiens, o est-il?

POLYPHME, _avec aplomb_.--Il s'est sauv, parbleu! vous lui avez? tir
les oreilles en arrivant, parce qu'il touchait au sirop; a lui a fait
peur. Gotons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire de venir
remporter son attirail.

Les deux amis s'assirent et virent bientt apparatre entre les branches
la tte grimaante du petit ngre.

Sagababa n'avanait qu'en tremblant, trs inquiet de savoir comment il
serait reu. Il fut ravi de voir que Philas tait de fort bonne humeur;
il se hta de servir les chasseurs et de les accompagner  l'auberge o
le gros Saindoux se nettoya de fond en comble, tout en se flicitant
navement de se trouver encore avec une aventure illustre  enregistrer
dans ses hauts faits de touriste.




CHAPITRE XV

EXCURSION CHAMPTRE

--Tueur, s'cria peu de jour sa prs le gros Saindoux en entrant
brusquement dans la chambre de Polyphme un beau matin, ne voulez-vous
pas faire aujourd'hui notre grande ascension sur le mont Jolly?

Polyphme,  peine rveill, se frottait les yeux et billait au nez de
Philas.

--Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oubli notre partie. N'est-il
pas trop tard pour l'entreprendre? Nous avons, vous le savez, sept
lieues  faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher pendant
sept lieues  la chaleur! plus l'ascension, plus la descente, plus le
retour!!! comment ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas
d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher en plein air, en ce
cas!

Philas souriait imperturbablement pendant cette srie d'objections,
faites d'une voix endormie et plaintive.

--Tout cela est fort possible  combiner, cher ami, rpondit-il. D'abord
vous n'avez que cinq lieues  faire pour arriver  la montagne. Au bas
du mont Jolly se trouve un petit village; notre hte l'a dit  Sagababa.
Il sera trs ais de nous y caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux
ne faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons vite, Tueur;
tenez, je vais vous aider.

Et en parlant ainsi, le bouillant Philas arrachait les couvertures de
son compagnon, lui passait dans les jambes les manches de son habit et
l'enveloppait dans son pantalon.

Ainsi secou, tir, houspill, Polyphme sortit vite de sa torpeur
paresseuse et s'habilla en rparant gament les mprises de Saindoux,
puis, escorts de l'invitable Sagababa, les deux amis prirent le chemin
que leur indiquait l'hte.

Mais, pour plaire  son matre, Sagababa l'avait tromp sur la distance
qu'ils avaient  franchir pour arriver  leur but. Aprs avoir fait
cinq lieues, les voyageurs se flicitaient d'tre au terme de leurs
fatigues... Ils apprirent alors d'un passant qu'ils avaient encore une
longue course de deux lieues, dit le paysan en hochant la tte.

--Fichu menteur! s'cria Philas en s'lanant vers Sagababa dans
l'intention vidente de lui tirer vigoureusement les oreilles...

Mais le petit ngre tait trs perspicace et avait dj prvu
l'indignation de matre  moi. Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de
porte de la main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une agilit
de singe jusque sur les plus hautes branches d'un norme prunier qui
bordait la route, et l, rassur sur le sort de ses oreilles, il se
mit  manger les prunes sauvages dont l'arbre tait charg. Polyphme,
harass, se coucha paresseusement sur le talus de la route  l'ombre du
prunier.

[Illustration 32.png]

--Ma foi! dit-il, une halte est ncessaire; reposez-vous avec moi,
Philas. Je vais reprendre mon somme de ce matin. Ne m'veillez pas
avant deux heures, au moins. Je n'en puis plus!

Saindoux, malgr sa fatigue, ne voulut pas imiter Polyphme qui dormait
comme un bienheureux deux minutes aprs s'tre tendu sur l'herbe. Le
gros Philas, plein de rancune contre Sagababa, voulait le malmener 
son aise et grommelait en considrant la mine insolemment satisfaite de
Sagababa sur son arbre.

Tout  coup il prit son courage  deux mains et se hissa sur le prunier,
 la grande terreur du ngrillon qui n'avait pas compt l dessus.

La mine du petit noir tait si piteuse, si comique que le bon coeur de
Philas en fut dsarm. Il clata de rire au nez de Sagababa un peu
rassur. Le ngrillon offrit humblement  son matre quelques belles
prunes que Saindoux accepta avec une dignit affable.

Les fruits plurent au gros Philas. Tout en jetant un regard d'envie sur
la pelouse o Polyphme dormait de tout son coeur, il aida Sagababa 
dpouiller le prunier de sa rcolte, tant et si bien que Polyphme eut
tout le loisir de se rveiller et de contempler avec une admiration
goguenarde les exploits de son gros ami.

--Bon apptit, mon cher! s'cria-t-il. Ah ! vous avez donc un estomac
de fer-blanc pour rsister  cette masse de fruits aigres que vous
avalez avec tant d'entrain?

A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux avait dgringol de
l'arbre; il n'tait pas satisfait d'tre pris en flagrant dlit de
gourmandise enfantine et sentait sa dignit compromise.

Aussi fut-ce avec une ngligence affecte qu'il rpondit:

--Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais d'ailleurs  aller
retrouver mon drle l haut pour...

--... lui tenir compagnie, rpondit en riant Polyphme, je vois a,
mon cher! Mais, ajouta-t-il en regardant le soleil qui descendait 
l'horizon, savez-vous qu'il se fait tard? Htons notre marche. Ou je
me trompe fort, ou nous arriverons aprs le coucher du soleil dans le
village qui nous a t indiqu tout  l'heure.

Philas hla Sagababa, suivit Polyphme qui s'tait dj remis en marche
et les trois compagnons reprirent leur course interrompue.

Polyphme avait dit vrai; leur halte avait t trop longue et la
dernire demi-lieue fut faite presque  ttons. Ils arrivrent enfin
dans le village; le silence qui y rgnait indiqua combien l'heure tait
avance. Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de l'endroit;
ils ne virent aucune auberge.

Philas tait constern! Polyphme prenait la chose en riant, suivant
son habitude. Sagababa tait dsol... Son estomac criait famine et il
entrevoyait la possibilit navrante de se coucher  jeun!

--Que nous sommes btes! s'cria tout  coup Philas, inspir par une
ide subite.

[Illustration 33.png]

--Merci, mon bon! riposta Polyphme.

--Voici un village, continua Philas trs anim et sans faire attention
aux rpliques de son ami.

POLYPHME.--a, c'est un fait.

PHILAS.--Dans ce village, il y a une glise...

POLYPHME.--C'est positif; nous sommes devant.

PHILAS, _avec volubilit_.--Pour une glise, il faut un cur; pour
le cur, il faut un presbytre; donc nous allons y demander
l'hospitalit...

SAGABABA, _avec lan_.--Et y manger, matre  moi?

PHILAS, _avec majest_.--Et y manger, mon enfant. Certes oui! (Il se
frotte l'estomac.) J'ai une faim canine, justement. Allons! il faut
frapper ici; cette maison  droite me parat tre celle du cur. Avance,
Sagababa, et introduis-nous convenablement.

Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective de manger et de se
reposer, il se prcipita vers la porte et tira le cordon de sonnette
avec une telle violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment o les
amis allaient lui reprocher son imptuosit, la porte s'ouvrit et une
vieille servante parut. A la vue de Sagababa qui s'lanait vers elle en
criant: Voil matre  moi qui veut  boire et  manger! elle poussa
un cri d'effroi, referma violemment la porte et on l'entendit barricader
la porte en faisant des exclamations de toutes sortes.

Philas et Polyphme se regardrent avec consternation. Sagababa tait
ptrifi de son _succs_.

POLYPHME.--Elle nous a pris pour des voleurs!

PHILAS, _irrit_.--La vieille gueuse! je lui en fournirai des voleurs
comme nous. (Il crie par le trou de la serrure.) H! Madame, nous sommes
d'honntes gens, entendez-vous? des gens haut placs, mme!

POLYPHME, _riant_.--Mais dans une fichue position pour le quart
d'heure. Voyons, ne dsesprons pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqu
en arrivant ici, dans l'enfoncement prs de la montagne, une maison sur
laquelle j'ai distingu vaguement une enseigne. C'est peut-tre une
auberge; allons-y.

Et Polyphme, prenant le bras de Saindoux, l'entrana sans couter les
maldictions lances par ce dernier contre Sagababa.

C'tait une auberge! Les voyageurs purent enfin se rassasier et se
reposer. Une bonne nuit les consola de leurs msaventures et le
lendemain, munis d'un guide, ils entreprenaient courageusement
l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va tre raconte dans le
chapitre suivant.




CHAPITRE XVI

L'ASCENSION

--Je suis encore plus reint qu'hier! s'criait aprs quatre lieues de
marche ascendante le gros Philas tout haletant; et vous, cher Tueur?

POLYPHME.--Je le suis raisonnablement. Un tre  part, c'est ce
polisson de Sagababa; regardez-le grimper! il est fait pour cela.

Et en disant ces mots, le jeune homme contemplait avec envie le petit
ngre qui bondissait comme une balle lastique devant la caravane.

L'loge de Polyphme redoubla son ardeur. Il voulut faire une culbute;
mais cet exploit ne s'accomplit pas sans motion. Il retomba sur le
ct et roula sur Philas... Celui-ci trbucha sur Polyphme, lequel se
raccrocha au guide... Si ce dernier n'avait pas eu la prsence d'esprit
de s'arcbouter sur son bton ferr, il y aurait eu des malheurs 
dplorer. Grce  lui, tout se rduisit  quelques bosses et  plusieurs
bleus. Philas ne perdit pas cette occasion de tancer vertement
Sagababa.

--Quelle est cette faon de rouler sur votre matre? s'cria-t-il; au
lieu de m'approcher avec une prcaution respectueuse, vous meurtrissez
l'objet de votre vnration, petit drle!

A cela, Sagababa ne rpondit qu'en se grattant l'oreille d'un air
penaud.

Enfin, aprs de nombreux efforts, les touristes arrivrent au sommet de
la clbre montagne. Mais l, leur dsappointement fut complet; ils ne
voyaient rien... D'pais brouillards les enveloppaient et drobaient 
leurs yeux toute apparence de vue!

--Sac  papier! s'cria Philas, avons-nous du guignon... Si nous
avancions encore un peu, nous aurions, sans doute,  dfaut de mieux une
bonne installation pour djeuner.

Il avait  peine fait vingt pas, en achevant ces mots, quand le guide
s'lana vers lui et le ramena vers ses compagnons.

--O courez-vous, Monsieur? dit-il avec force. Par ici, la montagne
descend  pic  quatre mille pieds!...

Polyphme saisit le bras de son ami qui plissait  l'ide de son
imprudence, tandis que Sagababa effray s'accrochait aux basques de son
tmraire matre  moi.

--Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de toute vue, s'cria
Polyphme. Consolons-nous en djeunant ici tranquillement. Guide,
avez-vous... Oh! regardez, regardez donc, Philas, le splendide et
ferique tableau!

En effet, un coup de vent faisait mollement onduler les pais
brouillards blancs qui s'ouvrirent tout  coup, montrant aux voyageurs
ravis un spectacle vraiment sublime. A leurs pieds s'tendaient
de vertes et ravissantes valles;  et l des bois, des villages
pittoresquement groups dans les plaines, et au loin, les blanches cimes
des glaciers qui tincelaient aux rayons du soleil levant... A trois
reprises, les nues voilrent et montrrent aux touristes extasis la
vue merveilleuse qui les enchantait.

[Illustration 34.png]

Le soleil rgna enfin en matre sur cette montagne splendide et Philas,
revenant  la ralit, demanda au guide s'il n'avait pas oubli les
provisions. Son ravissement changea de nature, sans tre pour cela moins
intense, lorsqu'il vit s'taler devant lui le djeuner...

A ses yeux de gourmand mrite s'offraient un grand bol de crme glace,
un pain bis des plus apptissants, un immense fromage de gruyre et deux
larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de Madre.

--C'est sublime! s'cria-t-il un instant aprs, la bouche pleine, tandis
que Polyphme clatait de rire devant cet enthousiasme prosaque.

Mais il n'est si bonne occupation qui ne doive finir. Le repas achev,
Philas, cdant  la fatigue, s'endormit aprs avoir (pour se mettre 
l'aise, disait-il) t ses gutres, ses souliers et ses bas; il resta
jambes nues, malgr les observations du guide et les plaisanteries de
Polyphme. Ce dernier fut bientt absorb par une esquisse de la vue
superbe qui s'offrait  lui; le guide et Sagababa causaient entre eux.

Au bout d'une heure de sieste Saindoux se rveilla brusquement en
poussant une exclamation douloureuse. Polyphme se retourna.

--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.

Philas geignait en se frottant le mollet gauche extrmement enfl.

--En voil une catastrophe! soupirait-il. On dit que le bien vient en
dormant... Regardez un peu si c'est vrai pour moi? Ce n'est plus une
jambe que j'ai l, c'est une colonne! un pied d'lphant... et a me
cuit partout!

Polyphme examina le mollet malade.

--Vous avez attrap l un fameux coup de soleil, rpondit-il au dolent
Philas. La difficult  prsent, c'est de descendre la montagne. Guide,
donnez-moi donc le restant de la crme. Beurrez-vous la partie malade
avec cela, Saindoux; cela ne peut manquer de vous faire grand bien.

[Illustration 35.png]

--Quel dommage! observait Philas tout en se frictionnant la jambe, de
gaspiller comme cela cette admirable crme! J'en aurais encore mang
avec tant de plaisir!

POLYPHME, _riant_.--Votre jambe l'absorbe pour vous.

PHILAS, _soupirant_.--Ce n'est pas la mme chose, Tueur!

L'application de la crme fit grand bien  Saindoux; il put marcher sans
trop de peine. Il lui fut impossible, toutefois, de remettre ses bas et
ses gutres, l'enflure tant trop considrable pour cela.

Le gros touriste fut trs vex de rester ainsi nu-jambes. Son
humiliation augmenta lorsqu'il aperut au bas de la montagne un groupe
au milieu duquel s'agitait une vieille femme. Les gens composant ce
rassemblement semblaient  la fois curieux et inquiets. Ils paraissaient
attendre les touristes. Ceux-ci, arrivs  une certaine distance,
entendirent des fragments de phrases qui les tonnrent et les
intrigurent mme beaucoup.

--Vous croyez que ce sont eux? disait une voix.

--Certainement, s'cria la vieille; je reconnais leur... (ici sa
voix baissa et quelques mots chapprent aux voyageurs); et puis,
ajouta-t-elle, v'l leur singe avec eux.

PHILAS, _interloqu_.--Qu'est-ce qu'ils disent, ces gens-l? qui
reconnaissent-ils? de quel singe parle-t-on?

POLYPHME, _se frappant le front_.--Parbleu! je crois comprendre...
Philas, c'est la vieille poltronne d'hier soir, qui a eu l'ide de nous
prendre, vous et moi pour des voleurs et Sagababa pour un singe... Elle
nous attend aprs avoir charitablement ameut le voisinage pour nous
fourrer en prison. En entendant cette explication rapide. Saindoux
poussa un cri d'indignation et Sagababa un hurlement de colre. Ce
dernier, hors de lui, courut vers la servante occupe  prorer et lui
arracha son bonnet en criant:

--Vilaine guenon! moi pas singe, entends-tu?

[Illustration 36.png]

La vieille poussa des cris de dtresse! Ceux qui l'entouraient se
jetrent sur Sagababa. Philas et Polyphme s'lancrent au secours du
petit ngre et la mle fut complte!

Heureusement pour les voyageurs, le guide mit en peu de mots les
principaux habitants au courant de ce qui s'tait pass, et aprs avoir
spar les combattants, les explications commencrent. Elles furent
longues et laborieuses, l'imptueux Philas interrompant  tort et 
travers; la servante tait de son ct bavarde comme une pie et entte
comme une mule.

Le cur, qui tait arriv pour tout pacifier, avait beau vouloir la
faire taire, il ne pouvait y russir et la persuader de son erreur.

--Non, non, Monsieur le cur, rpondait-elle avec obstination. Vous tes
la dupe de ces deux brigands. Ils ont un singe qui parle; a prouve
qu'il est plus pervers que les autres... Et regardez ce gros qui trane
la jambe! C'est un galrien chapp qui avait encore les fers aux pieds
hier soir, soyez-en sr! Ils ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle!
je dois savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur le cur,
faites arrter ces bandits et leur animal. Si vous les laissez aller, il
nous arrivera malheur  tous, c'est certain!

Sagababa trpignait en entendant la vieille parler de lui en ces termes;
s'il n'avait t maintenu par Polyphme, il se ft jet de nouveau sur
sa calomniatrice; sa petite figure grimaante de fureur ajoutait  la
frayeur de la servante et la faisait crier de plus belle.

Philas jugea  propos d'en finir par un coup de thtre.

[Illustration 37.png]

--Monsieur le cur et vous, Messieurs, dit-il avec majest, les vaines
paroles d'une personne que je m'abstiens de qualifier puisqu'elle
appartient, quoiqu' tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se
rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point atteinte  des
personnes telles que nous! Par notre richesse et notre position sociale
leve, je me plais  le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides
pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre cette pauvre insense
de son erreur et arrter sa langue, incommensurablement longue et
envenime, voici cent francs que je vous offre pour les pauvres de votre
village. Cette offrande convaincra tout le monde, j'espre, et l'on
verra ce que nous sommes, c'est--dire, d'illustres voyageurs munis d'un
ngre et voyageant pour satisfaire leur passion de chasse et d'aventures
glorieuses!

A ce discours, les habitants crirent bravo! et merci! Le cur remercia
poliment. Polyphme, ne voulant pas tre en reste de gnrosit, glissa
un louis dans la main de la servante pour la ddommager de son bonnet
perdu. Celle-ci se drida, fit une grande rvrence et, ne voulant pas
manquer de bons procds, tira une poigne de noix de sa poche et les
offrit  Sagababa qui faillit s'irriter... mais qui, aprs rflexion, se
mit  les manger  belles dents.

Chacun se spara bons amis. Les voyageurs allrent se reposer dans leur
auberge et y soigner le mollet de Philas; ce dernier jugea prudent de
se coucher en arrivant et de commander  Sagababa un norme cataplasme
de farine de lin, pour en envelopper sa jambe enfle.




CHAPITRE XVII

LE CATAPLASME

Le premier soin de Sagababa, le lendemain matin, fut d'apporter 
Philas un nouveau cataplasme. Cela semblait d'autant plus indispensable
 Saindoux que de nombreux clous avaient surgi pendant la nuit et le
faisaient vivement souffrir. Sagababa posa adroitement le cataplasme et
allait se retirer lorsqu'un cri de Philas le fit bondir.

Saindoux, effar, regardait tour  tour le petit ngre, la jambe
enveloppe et Polyphme, accouru  l'exclamation de son ami.

--Mais c'est de la moutarde, petit imbcile! s'cria-t-il enfin en
revenant de sa stupeur. De la moutarde qui me brle atrocement!...
Ote-moi a, tout de suite.

SAGABABA, _inquiet_.--Oh! matre  moi, faut pas toucher  cataplasme;
a calme!

PHILAS, _se trmoussant_.--Comment, a calme! drlement, par exemple!
Diable! cela cuit, au contraire... te-moi vite cette moutarde.

SAGABABA, _dsol_.--Matre  moi, pas vouloir gurir avec cataplasme?

PHILAS, _gigottant._--Pas  la farine de moutarde, garnement. Donne-moi
de la farine de lin  la place de ce fer rouge.

POLYPHME, _impatient._--Allons donc! Sagababa, obis  ton matre et
ne raisonne pas.

SAGABABA, _pleurant._--Moi vouloir gurir matre  moi; pas ter graine
de lin.

Polyphme, agac, prit l jambe de Philas et aida ce dernier  se
dbarrasser du cataplasme pos par le petit ngre dans son dvouement
maladroit.

En voyant cela, les pleurs de Sagababa redoublrent. Philas allait
lui ordonner de se taire ou de partir lorsque Sagababa, interrompant
subitement ses sanglots, se prcipita vers le cataplasme, le saisit et
sortit en toute hte.

Rests seuls, les deux amis se regardrent avec surprise.

--Pourquoi ce changement subit? demanda Polyphme.

--Il comprend enfin sa sottise, dit Philas en mettant sur sa jambe
rougie une compresse d'huile de millepertuis. Fichu gamin, est-il
entt? hein! l'est-il?

Il achevait  peine ces mots que Sagababa reparut avec une mine
triomphante, le fameux cataplasme  la main.

--C'tre graine de lin, matre  moi! s'cria-t-il en entrant. Sagababa
est sr,  prsent! lui en avoir mang.

PHILAS, _ahuri._--Mang quoi? de quoi as-tu mang? du cataplasme? de la
moutarde?

SAGABABA, _avec force._--Mang cataplasme graine de lin, matre  moi; 
prsent, sr; matre  moi mettre a?

Polyphme partit d'un fou rire en voyant la figure radieuse de Sagababa
et la mine ptrifie de Saindoux.

--Sale garon! grommela enfin ce dernier: goter d'une chose qui vient
de toucher  un tas de clous! je n'en veux pas de ta farine de moutarde,
entends-tu, entt mulet!

[Illustration 38.png]

SAGABABA, _avec nergie._--Matre  moi goter cataplasme pour savoir si
c'est graine de lin!

PHILAS.--Fi l'horreur! Certes non, je n'y goterai pas. Emporte a tout
de suite. Je me soignerai sans toi.

Le petit ngre ne rpliqua rien. Il se retira en marmottant: C'est
graine de lin; matre  moi verra!

L'apptit de Philas n'avait pas disparu malgr sa jambe malade. Son
djeuner fut copieux et il se mit  table le soir, pour dner, avec un
entrain gal  celui du matin.

--Qu'est-ce qu'il y a  manger? demanda-t-il en dpliant sa serviette.
Du boeuf? Ah! trs bien; j'aime le bouilli, surtout avec de
l'assaisonnement. Sagababa, donne-moi la moutarde, mon garon... merci.

Quelques instants s'coulrent pendant lesquels Saindoux, absorb,
mangeait lentement. Tout  coup, il se retourna vers le ngrillon...

--En voil un idiot! s'cria-t-il; il me donne ce matin de la moutarde
pour de la graine de lin, et ce soir, de la graine de lin pour de la
moutarde!

Chose bizarre... en entendant ces mots, Sagababa, rayonnait...

--Moi avoir raison; matre  moi, voir a enfin! s'cria-t-il. C'tre
graine de lin de ce matin!

PHILAS, _abasourdi._--a, c'est le cataplasme de ce matin?

SAGABABA, _avec joie._--Oui, matre  moi.

PHILAS, _suffoqu._--Ce que tu as mis sur ma jambe?...

SAGABABA, _de mme._--Oui, matre  moi; pas farine de moutarde, hein?

La parole expirait sur les lvres de Philas... Il se tourna
machinalement vers Polyphme. Ce dernier qui, heureusement pour lui,
n'avait pas encore dgust la fameuse graine de lin, riait aux larmes et
du dialogue et de la figure des interlocuteurs.

Enfin Philas, recouvrant ses esprits, empoigna la graine de lin et la
lana  la tte de Sagababa en criant de toutes ses forces:

--Sale polisson!

Le petit ngre, la figure inonde de cette pte gluante, disparut en un
clin d'oeil et courut se rfugier dans la cuisine.

Mais le dner tait fini pour Philas, coeur par ce que venait de lui
faire avaler Sagababa.

Il assista tristement au repas de Polyphme et se retira chez lui le
soir, en se promettant bien de ne plus laisser Sagababa le soigner si
despotiquement.

--Avant de partir pour la Pologne, mon trs cher, dit Polyphme au
gros Saindoux, lorsque ce dernier fut rtabli; allons donc faire une
promenade dans les environs; pour nous viter toute fatigue, je suis
d'avis de prendre simplement une voiture; ce sera plus commode et plus
rapide.

--Je ne demande pas mieux, s'cria Philas; il y a longtemps que je n'ai
conduit et je ne veux pas perdre mon talent de cocher. Je vais vous
mener un peu lestement, Tueur, vous allez voir. H! Sagababa, fais-nous
venir l'hte afin de lui louer ce qu'il nous faut pour une excursion.

Sagababa se prcipita pour obir et revint bientt, escort de l'hte
qui venait d'tre mis au courant par lui de ce dont il s'agissait.

L'HTE, _affair_.--Ces Messieurs veulent une voiture et un cheval?
J'ai leur affaire. Un charmant petit tilbury presque neuf et un cheval
excellent qu'un enfant conduirait. Ces Messieurs veulent-ils qu'on
attelle immdiatement?

--Certainement, rpondit Philas enchant. Sagababa, va l'aider et
reviens nous avertir quand tout sera prt... N'est-ce pas, cher Tueur?

POLYPHME.--Un instant! vous tes trop confiant, Saindoux; allons voir
ce qu'on nous propose, d'abord. Il ne nous faut ni une charrette, ni une
rosse; la voiture et le cheval doivent tre convenables.

PHILAS.--Au fait, vous avez raison; examinons notre quipage, avant de
nous y installer. Peste! je me rappelle encore un certain accident...

L'HTE, _vex._--Ces Messieurs vont voir par eux-mmes qu'ils peuvent
avoir toute confiance en moi!

Et il suivit en grommelant les deux amis. Les jeunes gens, escorts de
Sagababa, s'taient dirigs vers la remise.

L'hte leur exhiba alors triomphalement un horrible vhicule ressemblant
beaucoup  une gigantesque araigne. Un petit sige, avec une bote
mobile destine  mettre des chiens, tout par sa disposition semblait
dsagrable et ridicule. Les touristes se regardrent avec indcision.

--Qu'en dites-vous? demanda enfin Philas.

POLYPHME, _haussant les paules._--Dame! pour laid, c'est laid! il n'y
a pas  dire. Mais enfin, c'est transportable et nous n'avons que cela
sous la main.

[Illustration 39.png]

SAGABABA, _se rcriant._--Matre  moi peut pas aller l dedans. C'est
impossible... pas assez de place pour trois.

PHILAS.--Est-ce que je songe  t'emmener aujourd'hui, petit imbcile!
Je n'ai pas besoin de toi; nous ne faisons qu'une promenade en voiture.

SAGABABA, _vivement_.--Matre  moi prend pas Sagababa?

PHILAS.--Ma foi non!

SAGABABA, _insistant_.--Sagababa pas vouloir quitter matre  moi! Lui
aller sur genoux de matre  moi. Bien, comme a?

PHILAS.--Ide saugrenue! Tu crois que je vais t'empiler sur nous et
m'craser de ton poids? dans une promenade d'agrment! va te promener 
pied o tu voudras; je te donne cong jusqu' ce soir. Allons voir le
cheval  prsent, Polyphme.

Et les jeunes gens sortirent de la remise avec l'hte, laissant Sagababa
humili et dsappoint...

Mais, nous le savons, le petit noir tait entt. Il ne se tint pas
pour battu. Il referma soigneusement les portes de la remise et,  part
quelques froissements de paille, on n'entendit plus rien.

Les deux amis avaient examin le cheval. Il paraissait vigoureux, mais
il avait une jambe de derrire enveloppe de linges et soigneusement
ficele, ce qui veilla la mfiance de Philas; les plaisantes remarques
de Polyphme excitrent l'indignation de l'hte.

PHILAS, _avec fermet_.--Je n'attelle pas cet animal si je ne vois pas
ce qu'il y a sous cette toile. C'est peut-tre un invalide!

POLYPHME, _riant_.--Au fait! s'il avait une jambe de bois, ce
vtran... A-t-il servi dans la cavalerie ou dans l'artillerie, mon
hte?

L'HOTE, _suffoqu._--Monsieur!... Messieurs!... mon cheval est intact,
sachez-le. Il a une corchure, voil tout. Cela arrive  tout le monde,
Monsieur en est la preuve.

PHILAS, _mcontent._--Eh! dites donc, l'aubergiste, ne me comparez
pas  une bte, entendez-vous! Modrez vos ides biscornues et
dveloppez-nous cette toile. Je suis comme saint Nicolas[15], moi; il
faut que je voie pour croire.

[Note 15: Philas veut dire saint Thomas.]

POLYPHME.--Vous dites, mon ami?

PHILAS, _avec une fausse modestie._--Oh! je fais une simple citation
historique pour confondre notre hte.

La gaiet de Polyphme flatta Philas qui, persuad que son ami riait de
la colre de l'aubergiste, fit chorus avec entrain.

L'hte, ayant dvelopp avec humeur les bandages qui cachaient la jambe
malade, fit voir qu' part des corchures en voie de gurison, l'animal
n'avait, en effet, rien de srieux et qu'il pouvait trs bien marcher.

On reficela le tout et l'hte, radouci par la perspective d'un bon
paiement, attela le cheval et amena le tilbury devant les deux
touristes.




CHAPITRE XVIII

PROMENADE EN VOITURE

Au moment de monter dans le tilbury, Philas regarda autour de lui.

--Que cherchez-vous, Philas? demanda Polyphme.

--Je regarde o est pass ce drle de Sagababa, rpondit Saindoux; je
voulais lui recommander...

--Bah! repartit Polyphme avec impatience; il a dj profit de votre
permission, allez! il est  courir de ct et d'autre. Montez donc, mon
cher, et laissez ce gamin tranquille.

Les touristes s'installrent dans la voiture.

--Pristi! que c'est troit! s'cria Philas.

--Et dur! gmit Polyphme.

--Il me semble tre dans un collier de force! continua Saindoux en
faisant des contorsions.

--Je suis convaincu que le sige est rembourr de clous et d'instruments
malfaisants, ajouta son ami.

L'hte se serait de nouveau fch tout rouge, si les jeunes gens
n'avaient ri, tout en se plaignant de la sorte. Il se promit de leur
faire payer leurs plaisanteries en chargeant sa note d'autant plus. Il
ouvrit  deux battants la porte de la cour et, comme la voiture sortait,
la paille qui remplissait la bote s'agita et l'hte vit apparatre la
tte laineuse de Sagababa.

--Messieurs, s'cria-t-il, Messieurs, arrtez! vous chargez trop la
voiture... la caisse n'est pas...

Le bruit des roues empcha les jeunes gens d'entendre les rclamations
de l'aubergiste et le ngrillon, se doutant que l'hte voulait dnoncer
sa prsence, lui fit de son trou une grimace hideuse.

... Mais la joie du petit ngre parvenu  ses fins fut de courte dure.
La voiture allant au grand trot le secouait horriblement; il commenait
 regretter son escapade. Le cheval, vigoureusement fouett par Philas,
allait comme le vent et Sagababa, de plus en plus mal  l'aise,
entendait avec dpit les jeunes gens rire, causer et exciter gaiement le
cheval.

--Quoi faire? se dit-il. Si moi appelle matre  moi, furieux! tirer les
oreilles! donner calottes! renvoyer Sagababa  l'auberge... Et l'hte,
rire de Sagababa. Si moi pouvais arrter diable de cheval... Ah! lui
avoir ficelle qui pend  jambe malade. Bon, a! moi tirer dessus et lui
aller au pas.

Enchant de son ide, Sagababa attrapa adroitement un bout de la corde
mal rattache qui tranait et il l'attira  lui... L'effet fut magique;
le cheval s'arrta tout court.

PHILAS, _tonn_.--Tiens! qu'est-ce qu'il a donc, ce cheval? Allons!
hue!

Il donna un coup de fouet, mais sans aucun succs.

[Illustration 40.png]

POLYPHME.--C'tait trop beau pour durer, ces allures. Allons, animal,
va donc!

Polyphme piqua la croupe avec son bton ferr. Le cheval, excit d'un
ct, de l'autre retenu solidement par Sagababa, prit le parti de
marcher sur trois pieds, laissant en l'air la jambe faite prisonnire
par le rus ngrillon. Il alla ainsi en trottinant; il sautait d'une
faon si bizarre que Polyphme fut pris d'un fou rire.

PHILAS, _rageant._--Il n'y a pas de quoi rire, allez! Ah! quelle misre
de se trouver ainsi avec une bte clope... Elle est jolie, notre
promenade! que faire, Tueur? Ne riez donc pas si fort, mon ami, cela
m'agace! Quand je vous dis qu'il n'y a pas de quoi! Tiens, j'ai une
ide... Voil une rivire, faisons baigner le cheval; l'eau fera du bien
 sa jambe et il remarchera.

En disant ces mots, Philas dirigea le cheval sur la berge... avant que
Sagababa ait pu se rendre compte de ce qui se passait, il avait de l'eau
jusqu'aux oreilles. Aveugl, effray, il tira convulsivement sa ficelle
avec une telle force que le cheval recula violemment contre un rocher et
fit verser la voiture; promeneurs et quipage, tout culbuta sur la rive.

En se remettant sur ses pieds, encore tout tourdi de la chute, Philas
regarda machinalement autour de lui.

Quelle ne fut pas sa stupfaction en voyant le petit ngre  ses
cts?...

POLYPHME, _se relevant._--Ah! tout se dcouvre enfin! Ou je me trompe
fort, ou ce garnement est pour beaucoup dans notre accident. Voyons! o
tais-tu, polisson? et qu'as-tu fait?

Boulevers de son bain et de sa chute, Sagababa n'eut pas l'ide de
mentir et raconta, les mains jointes, les yeux baisss et la voix
tremblante, ce qu'il avait imagin pour empcher le cheval de trotter.

Philas coutait, bouche bante... Quand le coupable eut fini, il se
tourna vers Polyphme.

--Et vous croyez, Tueur, s'cria-t-il, que a se passera tranquillement
comme a! que faire  ce gradin? Si je l'emballais et si je l'expdiais
dans son pays natal, il ne l'aurait pas vol et nous serions
tranquilles; qu'en dites-vous?

A ces mots, le ngrillon clata en sanglots bruyants.

--Sagababa, jamais quitter matre  moi, cria-t-il; moi, me cramponner 
lui et jamais lcher...

Et il se prcipita sur Saindoux qu'il treignit avec dsespoir.

Philas tenta vainement de se dptrer; il le pouvait d'autant moins
qu'il n'tait nullement aid par Polyphme, celui-ci ne perdant pas
une si belle occasion de rire. Enfin il parlementa; il fut convenu que
Sagababa lcherait prise, retournerait  l'auberge et y attendrait
patiemment les voyageurs.

Ceux-ci, enfin dlivrs du petit ngre, relevrent la voiture,
rafistolrent les harnais du cheval et purent reprendre paisiblement le
cours de leur promenade.

Entrans par la beaut des sites, les jeunes gens n'avaient pas
remarqu le changement de l'atmosphre et les signes menaants d'un
orage prochain.

Lorsqu'ils s'en aperurent, ils changrent de direction et voulurent
revenir rapidement  l'auberge.

Mais le cheval, fatigu, refusa d'aller autrement qu'au pas et les
voyageurs essayrent vainement de le faire trotter. Leurs cris et leurs
coups furent inutiles. Pendant une heure ils durent se rsigner 
marcher comme un enterrement, dans une obscurit croissante. Les nuages
assombrissaient le ciel de plus en plus. Un clair flamboyant fit sortir
tout  coup le cheval de sa torpeur; il se mit au trot d'abord, au galop
ensuite, au grand contentement de Polyphme qui se fiait  son instinct,
mais  la grande terreur de Philas que cette course folle pouvantait.

--Arrte!... hol... ho!... ho l! criait-il en tirant sur les guides.
Tu vas nous fracasser. Tirez avec moi, Tueur; nous sommes en danger de
mort, c'est sr! cette bte devient infernale...

--Et les morts vont vite! remarqua Polyphme d'un ton lugubre.

--Saprelotte! s'cria Philas en frissonnant, vous avez de fichues
ides, mon ami. Ah! s'il m'arrive malheur, je veux vous dire mes
dernires volonts...

Un clat de rire de Polyphme interrompit Saindoux.

PHILAS, _scandalis_.--Vous riez, vous osez rire... Eh bien! si c'est
vous qui mourez et moi qui vous survis, vous ne prvoyez donc rien 
demander? rien ... ae!...

Sans s'en douter, les promeneurs taient arrivs  l'auberge et le
cheval, en entrant au grand galop dans la cour, avait accroch le
tilbury  la borne.

Philas fut lanc dans les bras de l'aubergiste, et Polyphme sur le
dos de Sagababa, en train de dvorer une tartine. Aprs le ple-mle de
cette brusque arrive, chacun reconnut avec plaisir qu'il tait sain et
sauf et alla se refaire et se reposer, grce  un bon souper et  un bon
lit.




CHAPITRE XIX

LES LOUPS

--En route pour la Pologne! dit joyeusement Philas  son ami, deux
jours aprs leur promenade. Vous savez que nous allons y prluder  nos
grandes chasses. Nous essayerons l si les loups ont la peau dure.

Polyphme souriait de l'ardeur de Saindoux; il adopta volontiers la
proposition de partir et les jeunes gens, suivis de Sagababa, se
dirigrent vers la Lithuanie, o ils comptaient se donner les motions
de chasses aux loups.

Le voyage fut heureux,  part les dolances de Philas sur le froid et
les gmissements de Sagababa, qui claquait des dents pour renchrir sur
son matre.

Les touristes arrivrent sans encombre  l'endroit le meilleur pour
s'installer et y attendre le moment favorable des chasses.

Les prparatifs de Polyphme furent srieux; il s'agissait de courir de
vrais dangers et le jeune homme fora Saindoux  se munir de tout ce qui
lui sembla ncessaire. Philas avait nanmoins fait en cachette quelques
prparatifs bizarres, aid par Sagababa qui se montrait tout fier de la
confiance que lui tmoignait son matre.

Polyphme, intrigu, chercha vainement  savoir en quoi consistaient les
arrangements de chasse de Saindoux. Ce dernier ne voulut rpondre que
fort vasivement et Polyphme ne put tirer du ngrillon qu'un loge
emphatique de matre  moi.

Les jeunes gens, tout en s'occupant de la sorte, mettaient pourtant le
temps  profit; ils visitaient les environs, s'initiaient aux coutumes
des habitants et s'entendaient avec eux pour leurs excursions et leurs
chasses. L'hiver si impatiemment attendu par eux arriva enfin. Tout se
revtit dans les campagnes d'une paisse enveloppe de neige. Les sapins
seuls conservaient leur sombre verdure, quoiqu' demi cachs sous leur
parure blanche.

Les eaux glaces offrirent alors aux chasseurs des passages srs et
solides.

Les jeunes gens, enchants, se concertrent avec quelques propritaires
seconds par leurs paysans, et un beau matin ils montrent en traneau
et se dirigrent vers une des sombres et vastes forts dont regorge la
Lithuanie.

La chasse devait se faire sans descendre de traneau et Polyphme
croyait que Philas avait adopt comme lui cette manire de chasser, la
plus sre pour des trangers inexpriments. Mais il avait compt sans
l'enttement de son gros compagnon. Lorsqu'il vit au loin le froce
gibier qu'il cherchait, il se retourna pour appeler Philas, et sa
stupeur fut grande en n'apercevant pas le traneau de Saindoux dans
lequel se trouvait aussi Sagababa. Il s'informa d'eux  ses compagnons.
Ceux-ci n'avaient pas plus remarqu que Polyphme la disparition de
Philas...

On s'arrta, on appela, mais en vain. Personne ne rpondit, l'on ne vit
rien... En revanche quelques hurlements, rares d'abord, puis nombreux
ensuite, montrrent  tous qu'il leur fallait rebrousser chemin et
battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientt le danger augmenta... Une
bande de loups gagna de vitesse les traneaux, et les chasseurs durent
se dfendre  coups de feu d'abord, puis  coups de crosse. Des
hennissements parlant non loin de l firent dresser l'oreille aux loups.
Ils se prcipitrent en grand nombre vers l'endroit d'o venaient ces
clameurs, et les combattants purent s'arrter et venir  bout du reste
de la bande.

Polyphme tait dvor d'inquitude! Il avait cru entendre, non
seulement les hennissements qui avaient attir les loups, mais des
exclamations pousses par Philas... Il en fit part  ses compagnons.
Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du renfort avant de s'aventurer
vers l'endroit indiqu par Polyphme. Le jeune homme dut se rsigner 
les accompagner et cder  leurs raisonnements.

--Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre, il ne court pas de
danger immdiat, lui dirent-ils. Dans le cas contraire, il est dj la
proie des loups qui l'auront dvor en mme temps que les chevaux.

Pendant qu'ils s'loignaient pour revenir en nombre suffisant, voyons ce
qu'taient devenus Philas et Sagababa.

Lorsqu'on tait entr dans la fort, le gros Saindoux avait peu  peu
ralenti l'allure de ses chevaux et, lorsqu'il eut perdu de vue ses
compagnons, il se retourna en riant vers Sagababa.

--Hein! petit, est-ce bien manoeuvr? s'cria-t-il. Allons par cette
route maintenant, et nous aurons notre paire de loups en moins d'une
heure; tu verras.

--Et puis revenir  la maison aprs, pas vrai, matre  moi? demanda
Sagababa dont les dents claquaient de peur.

PHILAS.--C'est vident, nigaud. Ds que j'aurai mon affaire, je ne
resterai pas ici o il fait un froid... de loup, c'est le cas de le
dire. Tiens, voil un beau sapin, nous y serons  l'abri de la neige.
Arrtons-nous ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade. Attache
les chevaux  l'arbre... solidement, donc! il ne faut pas qu'ils nous
chappent en entendant tirer; l, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu
fais,  prsent?

En effet le petit ngre, aprs avoir obi  son matre, grimpait
lestement sur le sapin au pied duquel se tenait Saindoux. Ce dernier,
tout en ne croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie de la
fort qu'il supposait peu visite par les btes fauves, tait nanmoins
mal  son aise, au fond du coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le
change  Sagababa et prorait-il en consquence.

--Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte? aller grimper l-haut
comme un lzard! Regarde-moi, imite-moi. Suis-je assez calme! assez
brave!! J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour un...
Misricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau de loups! Comme ils
accourent, les bandits... et ces gredins de chevaux, qui hennissent!
Voulez-vous vous taire, sales btes... Comment les dtacher? Les loups
arrivent... Aide-moi  grimper, Sagababa, ou je suis perdu!...

[Illustration 41.png]

Il fut heureux pour Philas que l'excs de la terreur l'eut rendu agile,
au lieu de le paralyser, car il tait  peine sur l'arbre lorsque les
loups arrivrent. Ils se jetrent avec la frnsie de la faim sur les
chevaux; malgr les ruades dsespres de ces pauvres btes, ils eurent
bientt mis en pices l'attelage de Philas. Du haut de son arbre
Saindoux, les cheveux dresss sur la tte, les regardait faire tandis
que le ngrillon, au comble de l'pouvante, poussait des cris aigus et
se cramponnait aux jambes de son matre.

--Tais-toi, Sagababa! disait Philas d'une voix entrecoupe; a ne sert
 rien... de crier... D'ailleurs, les loups vont s'en aller maintenant
qu'il n'y a plus rien  manger.

--Et nous? gmit Sagababa en claquant des dents. Philas bondit.

--Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger? s'cria-t-il. Eh bien,
merci! nous serions dans de beaux draps... Et Polyphme qui ne sait pas
o nous sommes... Pristi! quelle position... et mon fusil qui est dans
le traneau!... j'aime mieux les lions... Tiens! j'ai une ide... Ta
carnassire, Sagababa, vite! bien... Nous allons utiliser mon essai de
piqre empoisonne; c'est le moment, pour sr. Ton couteau,  prsent; 
merveille! Coupe-moi une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y
attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame dans cette petite
bouteille... C'est a. Gredins! vous ne vous doutez pas de ce que je
vous prpare...

[Illustration 42.png]

Tenant  deux mains son arme bizarre, Saindoux attendit le moment o
la masse hurlante des loups vint entourer l'arbre sur lequel il se
trouvait. Il piqua alors avec adresse le museau d'un des loups; celui-ci
chancela et tomba comme une masse... Ses, compagnons se mirent  le
dvorer. Pendant quelques minutes, Philas frappa sans relche... Peu
 peu la bande s'claircit. De nombreux vides se firent et le moment
arriva o il ne resta plus que quelques loups effrays qui s'enfuirent
en entendant des cris, des appels et des coups de fusil non loin de l.

Sagababa tait dans le dlire de la joie en voyant les btes fauves
diminuer de nombre sous les coups meurtriers de l'infatigable Philas.
Il se mit  caracoler sur le sapin, grimpant en tous sens comme une
couleuvre, et poussant des hourras sauvages et incessants. Ses clameurs
guidrent les chasseurs dans leurs recherches et ils arrivrent bientt
dans une clairire o ils virent un spectacle qui les stupfia...

Au milieu de nombreux cadavres de loups, les uns encore intacts, les
autres  demi dvors, se tenait le gros Saindoux, debout, appuy sur
sa gaule et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le sapin,
Sagababa se livrait  une voltige effrne et, dans le lointain,
quelques loups disparaissaient en hurlant.

--Ah a! voyons! s'cria Polyphonie sortant enfin de sa stupeur; est-ce
que je rve tout veill? C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre
Philas? vivant, malgr ces innombrables ennemis? Comment tes-vous venu
 bout de les dtruire en telle quantit? Peste! c'est prodigieux...

--Mon cher, rpondit Saindoux en mettant les pouces dans les entournures
de son gilet, ma recette est simple comme bonjour; allez en Lithuanie,
armez-vous d'une lance empoisonne et pique/ dans le tas. Voil!

SAGABABA, _criant_.--Monter dans gros arbre. tre  l'abri de grandes
dents et faire manger chevaux sans faire manger ngrillon, voil!

Les rires des chasseurs salurent la fin de cette explication faite
d'une voix perante. Elle diminuait singulirement les mrites guerriers
de Philas. Ce dernier, tout en se mordant les lvres, ordonna  son
petit ngre de venir le rejoindre et l'on procda  l'enlvement et au
chargement des nombreux cadavres qui jonchaient le sol.

Ce fut en vrai triomphateur que Saindoux revint avec ses amis. Chacun
s'empressa de venir admirer les trophes du gros Normand et lui faire
raconter ses exploits.

On riait de son ide originale. On regrettait de n'en avoir pas fait
autant. Enfin, aprs un banquet suivi d'un punch gnral, chacun alla
se reposer des motions de la chasse en flicitant le hros de ce jour.
Celui-ci ne voulut pas se coucher avant d'avoir crit  ses amis de
France son nouvel et intressant exploit.




CHAPITRE XX

LES CHEVEUX DE PHILAS

A son rveil, Philas tressaillit en entendant Sagababa, qui lui
apportait son djeuner, pousser un grand cri et laisser tomber
bruyamment le plateau.

--Animal! s'cria-t-il, rveill en sursaut d'une faon aussi
dsagrable. Qu'est-ce que tu as?

Pour toute rponse, Sagababa appela Polyphme d'une voix glapissante; ce
dernier arriva  moiti habill, effar des clameurs du petit ngre.

--Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? rptait Philas interloqu.
Il est fou, c'est sr! mettez-le donc  la porte, Tueur. Il est
assourdissant, ma parole!

SAGABABA, _sanglottant_.--Malheureux Sagababa! matre  moi, plein de
sang sur tte. Cheveux cramoisis... oh! oh! mordu hier par vilains
loups, bien sr.

--POLYPHME, _regardant_.--C'est, ma foi! vrai, ce qu'il dit l,
Philas. Qu'est-ce que vous avez, mon ami? seriez-vous bless?

PHILAS, _bahi_.--Mais je n'ai rien du tout, je n'ai aucun mal, je ne
sais pas ce que vous voulez dire...

Et en achevant ces mots, Saindoux effar se ttait les cheveux. Il
poussa un grand cri  son tour en regardant ses mains... elles taient
pleines de sang!

Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphme, effray, saisit une
serviette et il pongea soigneusement la tte de son ami. Philas
constern le laissa faire et six cuvettes furent tour  tour
ensanglantes! six serviettes furent tour  tour imbibes de sang. Le
mdecin, mand en toute hte, dclara que ce phnomne arrivait de
loin en loin; il avait t, pour sa part, dj tmoin d'un fait de ce
genre...

Saindoux conmena ds lors  passer  l'tat de phnomne!

A peine lev, il se vit l'objet de la curiosit gnrale. Chacun se
poussait, se pressait pour voir la tte de sang du Frantzousse.

Sagababa ne quittait plus son matre d'une semelle. Il le suivait
d'un air lugubre, les yeux invariablement attachs sur la chevelure
excentrique de Saindoux et poussant de temps  autre des soupirs 
fendre des rochers. Polyphme, quoiqu'encore inquiet, tait pourtant
plus rassur par les affirmations ritres du mdecin; ce dernier
protestait que le cas, tout extraordinaire qu'il ft, n'tait nullement
dangereux. Cela arrivait  la suite d'une forte motion et la teinte
sanglante de la chevelure devait disparatre peu  peu. Philas, dj
trs ennuy de son aventure, le fut encore plus par l'arrive imprvue
de son cousin, le docteur Crakmort.

[Illustration 43.png]

Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrta soi-disant pour
voir son parent, en ralit par curiosit scientifique. Cette tte
rouge le transporta d'admiration et il demanda, sance tenante, une
consultation. Le mdecin de Philas accepta poliment la proposition,
mais Saindoux fit la grimace, tant dj fort agac de sa position.

Polyphme, pressentant quelque chose de drle, se hta de venir. Quant 
Sagababa, convi de sortir, il se cramponna en hurlant au sige de son
matre. On le laissa donc l, afin d'avoir la paix.

Le docteur Crakmort commena par faire un long discours sur les cas
curieux que la science aime  constater. L'autre mdecin avait beau le
rappeler  la question, le bavard Marseillais faisait la sourde oreille;
voyant son auditoire sur le point de perdre patience, il s'cria enfin:

--En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer ici, aujourd'hui?
la constatation d'un fait qui a une valeur scientifique norme,
zigantesque!.. Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure, ze
conzure, z'implore mon parent que ce phnomne rend illustre  zamais,
de ne pas perdre sa tte! (tonnement gnral.) Oui, la science, dans ma
personne de parent et de mdecin, rclame cette tonnante sevelure. Mon
cousin la doit  la mdecine: elle l'aura...

PHILAS, _bondissant_.--En voil une toquade! il veut me guillotiner, 
prsent!...

Polyphme riait comme un bossu. L'autre docteur tait abasourdi;
Sagababa ouvrait de grands yeux effars et paraissait ne pouvoir y rien
comprendre.

CRAKMORT, _d'un ton insinuant_.--Ze ne dis pas cela, ser cousin; vous
prenez trop violemment la soze. Ze ne rclame que votre sevelure.

POLYPHME, _d'un air goguenard_.--Ah! vous vous contentez de le scalper,
alors? c'est gentil!

PHILAS, _criant_.--Mais encore moins, par exemple! Saprelotte! qu'il y
vienne donc!...

CRAKMORT, _se rcriant_.--Eh! ser cousin, pour qui me prenez-vous? Ze ne
veux rien de ce zenre; mais seulement (reprenant son ton insinuant) de
me faire une donation en bonne forme de votre tte, afin qu'aprs votre
mort ze puisse analyser scientifiquement...

Ici Sagababa, dont les regards devenaient froces, intervint inopinment
dans la discussion. Il se prcipita avec furie sur Crakmort, se jetant
sur sa figure qu'il gratigna de belle sorte; arrach de l par les
jeunes gens, il se cramponna aux mollets du Marseillais et les mordit de
telle faon que le docteur, dj ahuri de l'attaque, abandonna la partie
et s'enfuit, laissant les deux amis, moiti riant moiti grondant,
empcher Sagababa de se lancer  sa poursuite.

Le second mdecin haussait les paules et traitait crment le
Marseillais de vritable fou.

Ainsi se termina la consultation.

Philas, pour viter toute moquerie, se fit raser la tte. Ce ne fut pas
sans peine. Le barbier frmissait, tout en prparant ses rasoirs, et ne
procdait  cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien moins
que l'ordre du mdecin pour le dcider  manier cette crinire
sanguinolente.

A la grande joie de Philas, cette importune chevelure tomba enfin, sous
la main agile du barbier.

Sagababa gambada avec frnsie, lorsque son matre mit solennellement un
bonnet de coton destin  le prserver du froid: le barbier dit en se
retirant quelques mots qui intrigurent Polyphme.

[Illustration 44.png]

--Qu'est-ce qu'il a donc  se rjouir de gagner une bonne somme?
demanda-t-il  Philas.

--Est-ce que je sais! rpondit Saindoux non moins tonn. Je lui ai
donn ce que le mdecin m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse
affaire, pourtant!

On eut le soir la clef de ce mystre. Pendant le dner, Sagababa remit 
son matre une lettre que Saindoux ouvrit avec indiffrence. A peine en
eut-il lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise, poussa un cri
sauvage et regarda tout le monde d'un air gar.

--Qu'y a-t-il, mon cher? s'cria Polyphme avec inquitude.

--Tenez, lisez cela, dit Philas d'un air lugubre, et dites-moi si ce
qui m'arrive n'est pas pouvantable? tre condamn  savoir ma chevelure
dans un muse de gredins, quelle destine!

Sans rien comprendre  ces lamentations, Polyphme ouvrit la lettre et
lut ce qui suit:

Touzours ser cousin,

Votre esslente ide de vous faire raser la tte m'a donn gain de
cause. L'estimable barbier vient de m'apporter, sur ma demande formelle
et sur ma promesse d'une risse rcompense, les magnifiques seveux que
vous auriez pu me fournir gratis (sans reproce), mais enfin ze les ai et
ze vais les prparer scientifiquement afin de faire zouir de cette vue
remarquable et instructive le zenre humain tout entier. Pour commencer,
ze vais les exhiber sez Mme Tussaud, au muse de curiosit de Londres.
Quoiqu'elle montre surtout les figures de cire des malfaiteurs clbres,
ce sera nanmoins une bonne occasion, pour cette bonne dame, de gagner
de l'arzent, et pour moi ze ferai ainsi connatre scientifiquement ce
cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de vous voler votre gloire,
cette belle sevelure sera orne de l'inscription suivante:

  Seveux de l'illustre Philas Saindoux,
  Trop effray d'avoir vu un loup.
  A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront,
  envoyez-m'en encore, ze vous prie.
  Votre cousin dvou.

  Docteur Crakmort.

P. S. Z'ai pay vos seveux vingt francs; c'est une somme, mais ze ne la
regrette pas, ze me rattraperai sez Mme Tussaud.

--Peste! c'est contrariant, observa Polyphme en finissant la lettre.
Mais il n'y a rien  faire.

--Contrariant, gronda Philas, les dents serres; dites pouvantable,
infme, hideux! Rien  faire? oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon
garon; allons nous informer chez cet atroce barbier o se trouve le
docteur. Je vais aller lui arracher ma chevelure... en l'indemnisant de
son argent, bien entendu.

--Tiens! c'est une bonne ide que vous avez l, dit Polyphme en se
levant en sursaut. J'en suis, moi!

--Moi aussi! moi aussi! s'crirent quelques jeunes Polonais des
environs qui avaient fait connaissance avec les deux amis et qui
djeunaient avec eux ce jour-l.

Sagababa, sans rien attendre, s'tait prcipit  la recherche du
barbier. Il revint bientt, la tte basse, retrouver les jeunes gens qui
discutaient encore sur les moyens  prendre.

--Matre  moi, dit-il d'une voix dolente, voleur de cheveux tre parti.

--Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'cria Philas en plissant.

Le ngrillon hocha la tte d'un air attrist.

--Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement.

Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se relever bientt avec
imptuosit.

Polyphme crut  une attaque de folie et lui saisit le bras, mais
l'explication de Philas le dtrompa vite.

--J'ai mon affaire! s'cria ce dernier en clatant de rire. En chasse,
mes amis! allons  l'afft du docteur. Les routes sont mauvaises; je
sais o il va; par la traverse nous le rejoindrons facilement et je
r'aurai mes cheveux ou je mourrai  la peine! Hein? a y est-il?

Un hourra gnral accueillit sa demande.

--Et quelles armes prendrons-nous, mon gnral? demanda Polyphme, trs
amus de l'ide de Philas.

--Des lassos et quelque chose dont je me chargerai spcialement,
rpondit Saindoux avec majest.

On prpara  la hte les traneaux; on prit quelques provisions, chacun
s'enveloppa chaudement et bientt l'expdition partit au grand galop de
chevaux vigoureux.

On alla se reposer dans un petit village  quelque distance de l'endroit
o voulait se poster Philas, puis on repartit avec une ardeur nouvelle
et on arriva enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle passait
le chemin que devait suivre le docteur. Un bouquet de bois qui longeait
la route permit aux chasseurs de se cacher srement; ils s'installrent
dans ce campement, tandis que Sagababa, dont la vue perante tait
connue de tous, se chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte
dlabre fut arrange en un clin d'oeil de faon  devenir un abri
suffisant On y fit mme du feu, quoiqu'avec prcaution, pour ne pas
exciter les soupons de Crakmort. Mais Philas ayant spcialement
demand de faire et de maintenir ce feu, on accda  son dsir.

Le soleil allait se coucher et jetait quelques ples rayons sur la
plaine neigeuse, lorsqu'un traneau apparut au loin dans la route.
Sagababa en avertit les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet,
le sourire sur les lvres et trs intrigu de ce que voulait faire
Saindoux pour se venger.




CHAPITRE XXI

CHASSE AU... DOCTEUR!

Le docteur, n'ayant pas la conscience tranquille, se sentait fort mal 
l'aise. Il tait naturellement mfiant; son escapade  l'occasion de
la chevelure rouge le rendait d'autant plus agit. L'oeil au guet,
l'oreille tendue, il tonnait son domestique, flegmatique Auvergnat s'il
en ft, qui supportait imperturbablement les excentricits continuelles
de son matre. Le conducteur du traneau enrageait, lui. Jamais il
n'avait vu de voyageur si capricieux. Tantt il fallait aller comme le
vent, le docteur ayant le pressentiment qu'il tait poursuivi; tantt
il lui fallait s'arrter et couter. Parfois mme, Crakmort avait exig
qu'on se cacht dans des ravins, pour laisser passer d'autres traneaux
qui lui paraissaient suspects.

Au fur et  mesure que l'heure s'avanait, le Marseillais se rassurait
un peu, cependant; il commena mme  se parler  demi-voix en
gesticulant violemment, ce qui lui tait habituel; particularit qui
fit ouvrir de grands yeux au conducteur, peu accoutum  ces manires
bizarres.

--Ze respire! disait-il. Z'tais sot de me croire poursuivi. Il est
vident que mon cousin a bien pris la soze. Pourquoi aussi ne m'a-t-il
pas donn ces malheureux seveux? Aller gaspiller cela dans les mains
ignorantes d'un vil barbier, au lieu de les dposer dans les mains
scientifiques de son parent, de son ami.... Son ami! Ze ne dois plus
l'tre  prsent! Z'ai eu tort de lui parler de Mme Tussaud et de
l'inscription destine  sa sevelure. a a d le fsser. La plaisanterie
(car c'tait une plaisanterie) tait trop forte!... mais... ze voulais
le faire enrazer, le punir de sa mauvaise volont. Ze voudrais savoir
quelle figure il fait  l'heure qu'il est....

Narcisse, le domestique auvergnat, avait cout paisiblement son matre,
tout en se servant d'une longue-vue dont le docteur tait toujours muni.
A la fin de ce soliloque, il dit d'un ton tranquille, sans quitter de
l'oeil l'objet qu'il fixait:

--Monchieur Chaindoux a la mine d'un homme joliment en colre, allez!

--Hein! s'cria le docteur en bondissant; o vois-tu a, toi?

--L bas, dans che petit bois, rpliqua paisiblement Narcisse. Il vient
de che pochter prs de chon ngre, Chagababa, comme on l'appelle.
Ch'est-il un nom chrtien, cha, Monchieur?

Mais le docteur effar ne songeait pas  lui rpondre. Il avait regard
 son tour et il apercevait distinctement la tte de Sagababa. C'en fut
assez pour tout deviner... Il se vit dj pris, traqu, trait Dieu sait
comment! par Philas exaspr. Il se souvenait de la colre de Saindoux
 Marseille, colre dont le docteur frmissait encore. Dans son effroi,
il se jeta sur le conducteur qui ne se doutait de rien, et le renversa
presque,  force de tirer sur lui.

--Arrte, malheureux! cria-t-il; pas un pas de plus... Il y a une
embuscade l-bas, prpare contre moi! Rebroussons semin sur-le-samp...
Allons par la traverse, par des ravins, par tout, except par l...

Le conducteur se dgagea avec colre.

--Mais il est fou, fou  lier, votre matre, s'cria-t-il en s'adressant
 Narcisse. Je m'en tais dj dout. Il faut le faire soigner  la
ville voisine. Aidez-moi  le maintenir jusque l....

Et il fouetta ses chevaux qui partirent ventre  terre.

Le docteur s'arrachait les cheveux!

--Mon ami, mon ser ami, gmit-il en se jetant  genoux devant le
conducteur; quand ze vous dis qu'il y a dans ce bois, l-bas, des
ennemis qui veulent me prendre! Ze les ai vus! Ze cours les plus grands
danzers!...

Le conducteur ouvrit des yeux normes et mit ses chevaux au pas.
Crakmort commena  respirer... Il lui expliqua rapidement quel tait
son plan. Il voulait abandonner le traneau et faire monter chacun sur
un cheval pour fuir facilement par la traverse. Mais quand il dit que
c'tait pour des cheveux qu'il avait emports, le conducteur retomba
dans son incrdulit et ne voulut rien couter de plus.

Il remettait ses chevaux au galop lorsque le Marseillais lui glissa de
l'or dans la main. Cette manire de le persuader le rendit docile et
charmant. Tout en continuant  prendre le docteur pour un fou, il se
prta complaisamment  ses ides...  ses bizarreries, pensait-il.

Les allures singulires du traneau avaient inspir de la dfiance aux
conspirateurs. Ceux-ci firent monter trois des leurs  cheval et les
envoyrent se poster aux endroits par o il tait possible de passer.
Ils constatrent bientt l'excellent effet de cette manoeuvre. De grands
cris retentirent et l'on vit rapparatre sur la route trois cavaliers,
poursuivis par trois autres cavaliers, le tout allant  fond de train.
Le cheval du docteur s'tait emport; son domestique le suivait
aveuglment et le conducteur les accompagnait en se demandant comment
tout cela allait se terminer....

Dans cette course folle, Crakmort perdit tour  tour chapeau, pelisse et
lunettes. Cramponn  la selle, il se croyait absolument perdu!

Arriv prs du petit bois, un lasso habilement lanc fit rouler son
cheval sur la route et, avant qu'il ait pu se rendre compte de ce qui se
passait, le Marseillais se voyait relev, saisi, entran dans la hutte
et attach sur un tronc d'arbre.

Le docteur tressaillit en voyant en face de lui son cousin, son terrible
cousin! Debout, les bras croiss, les sourcils froncs, son bonnet de
coton enfonc crnement sur le front, Saindoux paraissait, aux yeux
terrifis du docteur, l'image de la vengeance.

[Illustration 45.png]

Polyphme se tenait prs de lui d'un air sinistre, avec un revolver
dans chaque main et un poignard entre les dents. Les autres jeunes gens
l'avaient scrupuleusement imit.

--Mon ser cousin... balbutia le coupable, d'une voix tremblante.

--Il n'y a pas de cher cousin ici, rpondit Philas de sa voix la plus
creuse. Il y a un ennemi mortellement offens qui veut r'avoir son
bien, menac d'une exhibition scandaleuse et d'une inscription plus
scandaleuse encore!

Le docteur maudissait son ide.

--Trs ser cousin, c'tait une plaisanterie, gmit-il en joignant
les mains. Ze n'ai zamais voulu faire srieusement cela. Ze voulais
seulement faire voir scientifiquement...

Un cri d'indignation de Philas le fit s'arrter court en palissant.

--Et vous osez plaisanter ainsi, Monsieur? dclama Saindoux (qui tait,
au fond, ravi de cette scne et du rle qu'il y jouait), plaisanter
avec... moi! J'ai tu des loups, Monsieur! j'ai tu des lions, Monsieur!
un docteur ne me ferait pas peur, Monsieur...

Et en disant ces mots, il tira un rasoir de sa poche, le brandit et
s'approcha de Crakmort. Le docteur, au comble de la terreur, poussa des
cris dsesprs.

--On m'assassine, hurlait-il!  moi,  l'aide, au secours! au feu!...

Philas saisit  pleines mains l'paisse chevelure du docteur et lui
cria:

--Tais-toi, malheureux! Oeil pour oeil, dent pour dent... j'ajoute:
cheveux pour cheveux. Tu m'as pris ma chevelure. Je vais prendre la
tienne, mettre vingt francs dans ta poche, te donner gracieusement un
bonnet de coton, un coup de pied quelque part... et nous serons quittes.
Pourtant, je te ferais grce si tu me rendais mes cheveux; le veux-tu?

--Non, hurla Crakmort, tout plutt que de m'en sparer!..

--N'y a pas begeoin de tant crier pour une mauvaige tignache, dit alors
la voix tranquille de Narcisse qui tait entr sans qu'on s'en apert.
Vl vot' perruque, Monchieur Chaindoux! et v'l l'cas que nouj en
faigeons.

Et ce disant, l'Auvergnat jeta dans le feu les cheveux rouges de
Saindoux, trsor que le docteur lui avait imprudemment confi.

Un cri de joie et une exclamation dsole accueillirent ce coup de
thtre. Philas se rjouissait; le docteur se lamentait tout haut.

--Abominable Narcisse! disait-il, il fallait garder  tout prix ce
trsor scientifique. Ze t'avais investi de ma confiance et tu vas
anantir cet admirable essantillon des bizarreries de la nature...

--Puisqu'il en est ainsi, dclara majestueusement Philas, je vous lche
et je vous restitue ma parent, cousin. Plus vingt francs que je vous
dois et que je donne  Narcisse.

Celui-ci se confondit en remerciements. On alla chercher les effets
pars du triste docteur. On causa, on s'expliqua. Philas, rassrn,
promit au docteur une mche de ses cheveux, ds qu'ils repousseraient
(s'ils avaient encore une teinte scientifique),  la condition expresse
que lesdits cheveux ne seraient jamais montrs en public et ne
sortiraient pas de la collection particulire de Crakmort. On campa
joyeusement pendant quelques heures, mangeant, buvant et riant. On se
ddommageait amplement de la contrainte passe. Le docteur, rassur,
se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa et Narcisse
fraternisrent et l'on se spara en se disant cordialement au revoir.
Crakmort poursuivit paisiblement son voyage et les jeunes gens revinrent
 l'auberge, o ils devaient se reposer un peu avant de repartir. Leur
intention tait de s'enfoncer dans le coeur de la Russie, afin d'y
chercher des chasses glorieuses, des aventures amusantes et d'y admirer
les nombreuses merveilles que renferme ce grand pays, trop peu connu et
trop peu visit.




CHAPITRE XXII

LES CHENILLES

Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord parcourir nos deux
amis. Ils visitrent villes et villages et allrent jusqu'en Crime, o
ils admirrent la superbe vgtation et la dlicieuse temprature dont
on y jouit.

Ils passrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps. Ils ne se
lassaient pas d'tudier moeurs et habitants, de regarder, d'interroger
et de profiter.

La chaleur les surprit et les obligea de sjourner quelque temps dans
le gouvernement de Saratoff. Philas commena alors  se dsoler et
grognait tout haut. La cause de ce mcontentement provenait d'un vrai
flau, qui s'tait abattu sur cette partie du pays. Une invasion de
chenilles changeait la campagne en lui donnant, cette anne-l, un
aspect morne et dsol. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de feuilles!
Les arbres ressemblaient  des spectres dcharns,  des images
personnifies de l'hiver. Les sapins seuls bravaient les btes
malfaisantes et offraient un abri aux touristes lorsqu'ils
s'aventuraient,  faire quelques promenades.

Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son ami qui tait en train de
s'habiller.

--J'ai trouv un agrable emploi de ma journe, Tueur, dit-il d'un air
rayonnant, et je vous invite  partager avec moi un dlicieux bain
froid.

--O donc allez-vous pour cela? demanda Polyphme avec indiffrence.

PHILAS.--Dans une rivire, non loin d'ici. C'est charmant, parat-il.
Sagababa m'accompagne. J'ai lou une barque et je m'y promnerai quand
je serai las de nager et de me baigner. Ce sera dlicieux! Allons,
venez-vous?

POLYPHME.--Volontiers, mais sans prendre de bain comme vous, j'ai mes
raisons pour cela. Je n'en aurai pas moins grand plaisir  vous voir
patauger, mon trs cher.

PHILAS, _vex_.--Dites nager, mon illustre ami.

POLYPHME, _riant_.--Non, non! je dis patauger et je le rpte; je tiens
 mon mot, vous me donnerez raison vous-mme ce soir. Mais partons;
profitons du moment o la chaleur n'est pas accablante.

Philas appela le ngrillon, se munit d'un vtement de bain et les
voyageurs se dirigrent vers l'endroit o devait se baigner le gros
Saindoux.

C'tait un frais et joli enfoncement. Les chenilles semblaient avoir
pargn les arbres qui bordaient la rive et il y faisait obscur et
frais. Tout bloui du passage de la lumire  une demi-obscurit, press
par Polyphme qui semblait avoir une hte singulire de voir son ami
dans l'eau, Philas plongea sans rflexion. Il reparut promptement et
se cramponna au bateau en poussant des cris rauques, des exclamations
entrecoupes...

Il tait couvert de chenilles de la tte aux pieds! Ces btes
malfaisantes s'taient loges en masse sur les arbres. Le vent les avait
fait tomber et elles surnageaient, couvrant la rivire d'une crote
paisse, masse odieuse qui s'attachait  Philas crisp et saisi
d'horreur...

[Illustration 46.png]

Sur la rive, Polyphme riait  se tordre; il avait prvu ce qui
arrivait. Le dvoment maladroit de Sagababa qui avait saut dans
le bateau et qui crasait les chenilles sur le corps de son matre
contribuait  augmenter son hilarit.

Philas tait hors de lui! Il aurait voulu pouvoir  la fois gourmander
Polyphme, faire lcher prise  Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et
fuir cet odieux endroit!

... Ses paroles se ressentaient du dsordre de ses ides.

--Bien! donnez-vous-en  votre aise, Tueur! disait-il d'une voix
concentre. Riez tout votre content[16], je suis beau, allez! c'est du
propre!... Ne me touche plus, toi! tu m'arranges l un joli empltre.
Ah! les horreurs de btes! est-ce assez ignoble... pouah! j'en ai dans
les oreilles et sur le front... Ae! je sens qu'il m'en court dans les
cheveux... Allez  la rive, batelier,  la rive! il ne comprend pas,
l'imbcile, et il rit, par-dessus le march! c'est  en devenir fou!...

[Note 16: Expression normande pour dire riez bien  votre aise.]

Il se prit les cheveux  poignes, y crasa une vingtaine de chenilles,
retira avec horreur ses mains gluantes et sauta dans la rivire. Il
nagea entre deux eaux, aborda, passa fivreusement devant Polyphme qui
clatait de plus belle et commena une course effrne vers son auberge,
suivi de Sagababa.

La vue de cet tre ruisselant, tout couvert de chenilles, ptrifia la
population. L'aubergiste ne reconnut pas Philas et lui barra le chemin.
Celui-ci s'indigna, lana une poigne de chenilles au nez de l'hte qui
se recula en criant... Saindoux, profitant de ce mouvement de retraite,
s'lana dans sa chambre et s'y enferma  double tour.

[Illustration 47.png]

Persuad qu'il avait affaire  un malfaiteur, l'hte appela  grands
cris et commenait  ameuter la population lorsque Polyphme, arrivant 
son tour, apaisa le dsordre. Il expliqua  l'hte ce qui venait de se
passer. L'aubergiste se tranquillisa et, sur la demande de Polyphme,
alla prparer un dner particulirement bon dont il donna un menu
apptissant.

Le jeune artiste connaissait  fond le caractre de son compagnon, aussi
ne parut-il faire aucune attention lorsque la porte s'ouvrit et que
Philas entra dans la salle  manger, sombre, les traits contracts et
gardant un silence farouche. Polyphme continua un croquis en disant
ngligemment:

--Ah! c'est vous enfin, mon bon? tant mieux! j'ai un apptit froce.
Aussi ai-je veill au menu, qui vous plaira, j'espre. Tenez, le voil.
Donnez-moi votre avis l-dessus; vous tes connaisseur et je ne me
consolerais pas d'tre dsapprouv par vous.

Les traits de Philas commencrent  s'claircir; il prit le menu et lut
en silence, mais bientt une exclamation lui chappa.

--Tout cela est bien choisi; ce sera dlicieux, Tueur; j'en serais
enchant, si...

POLYPHME.--Si quoi? parlez, voyons; vous avez quelque chose sur le
coeur.

PHILAS, _reprenant son air soucieux_.--Eh bien, si vous ne vous tiez
pas moqu de moi ce matin. Je ne peux pas digrer a, Tueur! non, je ne
le peux pas.

POLYPHME.--Vous vous choquez de mes rires, mon cher? quelle ide! vous
auriez d faire chorus, au contraire.

PHILAS, _vex_.--Voil qui est bon, par exemple!

POLYPHME, _navement_.--Mais certainement. Ce Sagababa tait tellement
drle...

PHILAS, _se dridant_.--Ah! c'est de Sagababa dont... au fait! il m'a
sembl cocasse, ce petit.

POLYPHME, _renchrissant_.--Dites donc renversant, mon bon; il avait
une mine effare qui tait impayable! Vous n'avez donc pas remarqu la
chenille qui se balanait au bout de son nez? a l'a fait ternuer! Ah!
ah! ah!

PHILAS, _riant aussi_.--Hi! hi! hi! je m'en suis bien aperu!

POLYPHME.--Oh! cela ne m'tonne pas; rien ne vous chappe!

PHILAS, _flatt_.--Oui, j'observe assez bien, en gnral.

La paix tant faite, les jeunes gens dnrent gament et organisrent le
dpart.

Ils allrent donc gagner le chemin de fer, qui tait  quelques lieues
et ils y montrent joyeusement, dbarrasss,  ce que croyait Saindoux,
de ces hideuses chenilles dont il ne pouvait se rappeler sans un
frisson.

Mais sa joie ne fut pas de longue dure. Au bout d'un quart d'heure de
marche, le train se ralentit, puis s'arrta tout  coup...

Les voyageurs se regardrent, tonns.

--Qu'est-ce qui nous arrive? demanda Polyphme.

--Nous sommes probablement  la station, observa Philas. Quelle drle
de station! ajouta-t-il; on ne voit pas de gare...

--Ce n'est pas cela, Messieurs, dit poliment un jeune Russe qui se
trouvait dans le mme compartiment que les Franais. Il y a un arrt
forc, car j'entends les employs s'exclamer comme s'il tait arriv
quelque chose d'trange. Je vais m'informer.

Le jeune homme se pencha, fit quelques questions et reut une rponse
qui lui fit ouvrir de grands yeux; il se retourna alors vers ses
compagnons intrigus et leur dit:

--Messieurs, notre train est arrt par les chenilles.

--Par?... demanda Polyphme abasourdi.

--Par les chenilles, Monsieur; elles entravent notre marche.

--Oh! les infmes btes! s'cria Philas, sortant de la stupfaction o
l'avaient plong les paroles du Russe. Et comment s'y sont-elles prises
pour cela, Monsieur, sans vous commander?

--Nous avons affaire  une vritable lgion, Monsieur, rpliqua le jeune
homme en souriant. Les chenilles se sont accumules de telle faon sur
la voie et sur les rails que les roues de la locomotive, puis celles
de nos wagons en sont pleines. Devenues gluantes, elles glissent sans
pouvoir avancer[17]; regardez plutt. Il est facile de vous en rendre
compte.

[Note 17: Historique. Arriv en 1875 dans le gouvernement de
Saratoff. Ce fait a t transmis  l'auteur par une de ses parentes
russes.]

En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs d'une attente force,
descendaient de wagon et allaient voir par eux-mmes ce qu'il en tait.
Nos deux amis en firent autant et constatrent l'effet bizarre produit
par une masse innombrable de chenilles; il y en avait une paisseur
norme!

Les secours arrivrent bientt; on nettoya les roues; on dblaya la voie
avec des pelles et le train se remit en marche, lentement d'abord, puis
avec sa vitesse accoutume. Les jeunes gens ne s'arrtrent qu' Moscou.
Ils y sjournrent quelque temps, afin de voir longuement cette ville
clbre qui eut l'honneur d'arrter la marche de Napolon et dont
l'incendie sauva la Russie entire.




CHAPITRE XXIII

EFFETS DE GELE

Philas jubilait! il avait peu  peu,  force de persvrance, appris
quelques mots russes qu'il prodiguait  tort et  travers en les
estropiant, ce qui amusait normment Polyphme, car tantt les
Russes riaient franchement au nez de Saindoux, tantt ils feignaient
malicieusement de le comprendre; ils entamaient alors avec Philas de
longues conversations qui semblaient les intresser beaucoup. Cela
ravissait Saindoux, qui se rengorgeait et recevait majestueusement les
loges de Polyphme, sur son admirable facilit de se tirer d'affaire et
de montrer un don rare pour les langues. Il arriva bientt que Philas
prit l'habitude de mler  tout propos dans sa conversation quelques
mots de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce charme nouveau
ne fut pas perdu pour le malin Polyphme.

--Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda Philas, un mois aprs leur
arrive  Moscou.

--Quels projets, mon bon? dit Polyphme paresseusement tendu sur un
canap.

--Eh bien! nos projets de voyage, donc! Voil l't qui s'avance.
Allons-nous partir tout de suite pour Ptersbourg et, de l, filer en
Sibrie; puis redescendre en Asie, faire une pointe en Ocanie et finir
par l'Amrique? Et puis _vidons_[18]...

[Note 18: Pour _vidiom_, nous verrons.]

--Comme vous y allez! observa Polyphme en billant. Certes oui, nous
allons nous lancer prochainement dans ces directions; mais je ne suis
d'avis de partir qu'aprs avoir fait quelques chasses  l'ours et aprs
nous tre encore aguerris contre le froid.

--Vous avez besoin d'tre aguerri, vous? demanda Philas d'un ton
ddaigneux.

--Certes oui, rpondit Polyphme; tes-vous donc plus avanc que moi?

Un sourire sardonique rpondit pour Saindoux.

--Ne vous y fiez pas, mon trs cher, reprit Polyphme; savez-vous que
nous tions seulement dans le midi de la Russie, l'hiver dernier? Vous
ne pouvez vous faire une ide de la temprature de Ptersbourg et du
nord de ce pays, dans la mauvaise saison.

--_Ai hi_[19], mon ami, tout cela c'est une affaire de bottes et de
manteaux, rpliqua Philas d'un air capable; mais enfin nous ferons
comme vous l'entendrez. Notre vie actuelle me plat beaucoup: je
m'instruis, je me perfectionne mme dans la langue russe et je ne tiens
pas  brusquer notre dpart.

[Note 19: Pour _ai ti_, hol!]

Le temps s'coulait agrablement pour les deux amis, en effet. Courses,
excursions de toutes espces, tout leur faisait trouver charmante leur
vie actuelle.

Lorsque l'automne arriva, Philas comprit ce qu'avait voulu dire
Polyphme. Mais, trop vaniteux et trop entt pour suivre les conseils
de son ami, craignant en outre le ridicule s'il ne se mettait pas  la
dernire mode, il ne voulut pas, pendant les premiers froids, sortir
vtu comme l'tait Polyphme. Il prfra rester chez lui; mais l'ennui
le prit au bout de huit jours de rclusion... Polyphme se moquait de
Saindoux, demandant s'il tournait  la marmotte et lui conseillant de
vivre de sa graisse, comme les ours.

Philas se rebiffa!

--C'est du propre, ce qu'ils font! s'cria-t-il; se lcher les pattes
et se nourrir de a... Tenez, je vais faire un petit tour, dcidment.
_Tac_[20], pour vous faire plaisir, je mettrai mon cache-nez et des gants
fourrs, mais voil tout, par exemple.

[Note 20: Pour Tax, c'est ainsi.]

POLYPHME, _secouant la tte_.--Vous ne tarderez pas  vous repentir de
votre imprudence, mon ami. Je parle srieusement, la chose en vaut la
peine; mais enfin, je vous accompagne, et je veille sur vous.

PHILAS, _d'un air capable_.--Allez! allez! je suis plus robuste que
vous ne le pensez, Tueur!

Les jeunes gens sortirent, suivis de Sagababa; ce dernier, emmitoufl
de la tte aux pieds, trbuchait sans cesse; il s'accrochait tantt 
Philas, tantt  Polyphme et finit par accaparer l'attention des deux
amis qui tournaient sans cesse la tte de son ct, pour voir s'il tait
encore debout.

Tout  coup, un passant se prcipita sur Philas et se mit  lui frotter
vigoureusement les oreilles avec de la neige.

--Ah ! qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur? demanda Saindoux en se
dbattant. Voulez-vous bien finir cette mauvaise plaisanterie?...

... Mais le monsieur continuait toujours sa besogne avec ardeur, tout en
disant quelques mots en russe.

--A moi! Tueur, criait Philas en se dbattant de plus belle;
dlivrez-moi, de ce crampon qui me farcit les oreilles avec de la neige.
Vous m'en rendrez raison, Monsieur; me lcherez-vous;  la fin?

Un caf tait prs de l. Polyphme y poussa son ami, y entrana le
passant; Sagababa, ne pouvant plus marcher, les suivit  quatre pattes
et l'on s'expliqua  loisir.

Les oreilles de Philas taient en train de geler! Un passant
charitable, voyant cela, avait rendu  Saindoux le service, trs usit
en Russie, de le gurir sance tenante, grce  des frictions de neige
sur les membres en danger.

[Illustrationb 48.png]

Philas, rassrn, se fit longuement expliquer la ncessit d'agir
avec promptitude et nergie. Il comprit alors qu'il y avait une vraie
imprudence de sa part  ne pas se couvrir comme on doit le faire en
pareille saison, avec un rude climat. Il remercia chaleureusement le
Sauveur de ses oreilles, comme il se plut  l'appeler, puis il entra
promptement dans un magasin, s'y munit d'une pelisse, d'une casquette et
de grandes bottes, le tout des mieux fourrs, et revint chez lui arec
Polyphme. Ils avaient mis Sagababa entre eux deux, le petit ngre ayant
eu la malencontreuse ide de mettre des bottes deux fois trop grandes et
un manteau beaucoup trop long.

Au moment de rentrer, Philas lcha tout  coup Sagababa, se jeta sur
une dame qui passait et lui frotta les joues  tour de bras avec de la
neige...

--Ne bougez pas, ne bougez pas, _c'est trista!_[21] lui criait-il en mme
temps.

[Note 21: Pour _sectritsa_, ma petite soeur.]

--Qu'est-ce que vous faites, mal appris! glapissait la dame en franais,
tes-vous ivre?

Philas lcha prise tout  coup et regarda la poigne de neige qu'il
tenait... Son visage exprimait une stupfaction profonde!

--Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin, tandis que Polyphme,
poussant Sagababa dans la maison, revenait vers son ami et ne pouvait
s'empcher de rire de sa stupeur et de la ligure de la dame.

Elle tait trange, en effet! la pauvre femme avait la dplorable
habitude de se peindre le visage; elle se mettait du rouge sur les
lvres, du noir sur les cils et sur les sourcils, du blanc partout.
Cette dernire teinte avait tromp Philas, tout imbu de l'ide de
sauver ceux qui lui tomberaient sous la main, comme il venait de l'tre
lui-mme.

Saindoux avait donc fort malencontreusement frott la figure de la dame
et avait caus par l le plus affreux gchis qu'on puisse voir. Il y
avait des raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc sur
cette malheureuse figure, rendue plus grotesque encore par les grimaces
de colre qui la contractaient.

En voyant ce dsastre, Philas perdit la tte et se prcipita chez lui;
Polyphme voulait le suivre lorsque la dame lui prit le bras et commena
 l'injurier. Le jeune homme s'impatienta promptement et, saisissant
Sagababa qui tait revenu, pouss par; la curiosit, voir ce qui se
passait, il le jeta entre lui et la dame et, se dgageant par cette
brusque intervention, il suivit lestement Philas.

Le petit ngre ouvrait la bouche pour appeler son matre lorsque la
dame, de plus en plus exaspre, lui donna deux soufflets et empoigna
ses cheveux crpus. Elle vocifrait en dclamant contre les polissons
dont elle tirerait vengeance, mais elle avait affaire  forte partie.
Sagababa lui enfona son chapeau sur la tte, lui entortilla la figure
dans le cache-nez de Philas tomb sur le champ de bataille, et avant
que la dame ait pu se dgager, il avait rejoint son matre et Polyphme.




CHAPITRE XXIV

LE CHAPEAU CHINOIS

Cette aventure, tout en faisant rire nos deux amis, dgota Philas
de la ville; il n'eut pas de repos qu'il n'eut obtenu de Polyphme un
changement de rsidence. Ils allrent donc se fixer dans une petite
habitation qu'ils lourent prs d'une fort immense.

Cet endroit convenait  leurs gots aventureux, et ils avaient
l'intention de parcourir souvent ces grands bois, le propritaire leur
ayant gracieusement accord l'autorisation d'y chasser tant qu'ils le
voudraient.

Les premiers jours se passrent  n'installer. Polyphme y apportait
une habilet particulire, aussi ne fit-il gure attention au dpart de
Philas qui s'esquiva un beau matin, seul, en traneau, dans le but de
reconnatre un peu l'endroit o devait se trouver le gibier.

Saindoux tait tout joyeux de son escapade. Il allait bon train, faisant
galoper son cheval, lorsque l'animal butta tout  coup et s'abattit en
brisant ses traits. Philas, contrari, sauta  bas du traneau pour
rattacher le harnais, lorsque le cheval ne releva d'un bond et se mit 
fuir en hennissant, du ct de la maison.

Saindoux fut fort embarrass; il commenait mme  avoir peur... Sa
crainte se changea en pouvante lorsqu'il vit sortir du bois et venir 
lui un ours brun de grande taille!

Perdant la tte, le pauvre garon se jeta dans le traneau et y fouilla
avec dsespoir pour, saisir une arme... mais,  dsolation!... il avait
oubli son fusil...

Il n'y trouva qu'un instrument bizarre; c'tait une espce de chapeau
chinois en cuivre, avec force sonnettes. Sagababa, amateur de tout ce
qui tait bruyant, avait achet cet instrument  Moscou et l'avait
oubli l. En dsespoir de cause, Philas s'en saisit. Quand l'ours
approcha, il fit en le brandissant un tel vacarme, que l'animal se
recula tout effray! Il s'emptra mme de telle sorte dans les traits
briss qu'il lui fut impossible de s'en dgager malgr tous ses
efforts...

--Ah! ah! dit alors Philas, retrouvant sa voix; tu n'aimes pas la
musique, _bt ou a_[22]; elle me plat,  moi, et je vais la continuer
pour te faire marcher!

[Note 22: Pour _batiouchka_, petit pre.]

Saindoux avait repris courage, en voyant l'ours devenu captif; il sauta
dans le traneau et ft de nouveau rsonner aux oreilles de l'ours son
terrible instrument.

[Illustration 49.png]

Le vacarme fit partir au grand trot l'animal effar; il allait dans la
direction de la demeure de Philas,  la grande joie de ce dernier.
Saindoux le maintint habilement dans le bon chemin, grce  quelques
explosions de chapeau chinois. Il vit bientt de loin Polyphme, arm
d'un fusil, qui venait  sa recherche.

Sauter  terre et laisser  son compagnon le loisir d'abattre l'ours fut
pour Philas l'affaire d'un instant. Il remit  Sagababa, accouru au
bruit, son prcieux chapeau chinois, en le flicitant d'avoir eu l'ide
de faire cette acquisition, puis il rendit compte  son ami merveill
de la faon brillante dont il s'tait tir d'affaire.

On mit le corps de l'ours dans le traneau et on l'emmena  la maison o
on le dpouilla de son paisse fourrure. Philas se fit un plaisir de
l'envoyer  M. de Marsy avec une lettre o il lui racontait  sa faon
son nouvel exploit.

Quelque temps aprs cette chasse bizarre, Polyphme entra un matin chez
Philas encore endormi. Celui-ci se frotta les yeux et se dtira en
billant.

POLYPHME.--N'est-ce pas aujourd'hui le grand jour, mon cher? Je suis
impatient de savoir o en sont vos cheveux. Vous avez retard jusqu'
ce matin le moment de regarder de quelle nuance ils sont; j'ai hte de
jouir de ce spectacle.

PHILAS.--C'est bien aimable  vous d'y avoir pens, mon ami. C'est
vrai, j'ai courageusement gard mon bonnet de soie noire jusqu'
prsent. Je suis aussi curieux que vous de constater l'tat satisfaisant
de leur nuance. Ce ct capillaire de ma personne est important 
observer. H! Sagababa! Apporte-moi mon miroir, mon garon, plus un
peigne, plus une brosse; j'ai besoin de donner  mes jeunes cheveux les
ondulations gracieuses qu'avaient les anciens.

Polyphme riait sous cape, tout en aidant le petit ngre  munir son
matre de ce qu'il voulait avoir.




CHAPITRE XXV

ENCORE LES CHEVEUX DE PHILAS

Install devant une glace, un sourire confiant sur les lvres, Philas
ta vivement son bonnet... Il poussa un cri d'horreur!.. Polyphme et
Sagababa firent entendre des exclamations d'tonnement...

Les cheveux de Saindoux taient d'une belle nuance lilas.

Le pauvre garon ne pouvait en revenir! Il restait la bouche bante, les
yeux carquills, regardant tour  tour sa malencontreuse chevelure,
Polyphme qui se pinait les lvres pour ne pas rire et Sagababa qui
tournait autour de lui comme autour d'une bte curieuse.

--Quelle catastrophe! gmit-il enfin d'un air piteux; c'est aussi laid
qu'avant! Hein! Tueur, qu'en dites-vous? Que faire? vais-je me reraser
et porter jusqu' extinction ce misrable bonnet?

Polyphme se leva, alla examiner gravement la tte du pauvre Saindoux;
puis, toujours sans parler, il prit une brosse et arrangea savamment la
chevelure. Quand il eut termin, il dit d'un air solennel:

--Cela ne peut pas rester ainsi!

Sagababa se frappa le front d'un air ravi au moment o Philas allait
recommencer ses dolances.

--Matre  moi se peindre avec du cirage! s'cria-t-il.

--Tiens, au fait! avec force cosmtique noir, je serais sauv, dit
Philas avec joie; qu'en dites-vous, Tueur?

POLYPHME.--Il faut essayer, mon ami! essayer de tout, car cette nuance
est impossible.

PHILAS.--Parbleu! oui, je le vois bien. Quelle horreur! Sagababa, monte
dans la trique[23], mon garon, cours  Moscou (nous n'en sommes pas
bien loigns, heureusement) et ramne-moi un coiffeur avec beaucoup de
pommades, de cosmtiques et des poudres de toutes les couleurs.

[Note 23: Pour _troque_ (traneau).]

Courir tait toujours un bonheur pour le ngrillon, mais aller faire
cette course de confiance tait un surcrot de flicit, aussi
disparut-il comme un clair.

Aprs son dpart, le triste Philas remit avec rsignation son bonnet
de soie noire et alla tcher de se distraire par une excursion avec
Polyphme. Ils allaient un peu au hasard et virent au loin aprs une
assez longue marche un campement bizarre.

Au bord du chemin tait une lourde charrette couverte; prs de
l'quipage se tenait un homme encore jeune, bizarrement vtu, et dont la
figure basane tait aussi ruse que spirituelle. Il salua poliment les
jeunes gens qui causaient entre eux et leur dit:

[Illustration 50.png]

--Sandis, Messieurs, n direz-vous pas quelqus mots bienveillants  un
compatriot? Bagasse! on aime  parler la langu d sa patrie quand on
voyage au loin.

--Ah! vous tes Franais, mon brave? s'cria Philas, en s'approchant de
lui.

--Certes! Monssu, et j m'en fais gloir, sandis! C'est un grand
nation, cell qui possd Bordeaux, cett vraie capital d la Franc.

--Et qu'avez-vous l? demanda Polyphme en s'approchant de la charrette.

--En gnral, un peu d tout, mais pas grand' chos pour l moment,
Moussu, rpondit le Bordelais. Quelqus sings d bell espc, un ours
d premir beaut, d la parfumrie...

--Tiens! interrompit Philas en dressant l'oreille, vous avez de la
parfumerie, vous? vendez-m'en donc?

--Volontiers, Moussu, rpliqua joyeusement le Bordelais, mais il est
difficil d dfair ma pacotille en plein air. O dois-j vous porter
cla  saminer?

PHILAS.--Au bout de cette grande alle droite se trouve mon habitation,
allez-y. Je vous y prcde et je vais y faire mon choix.

Polyphme haussait les paules, tout en accompagnant son ami.

--Vous tes fou, mon bon, disait-il; aller acheter  un saltimbanque, 
un coureur d'aventures quelques drogues qu'il vous fera payer follement
cher... Vous allez en avoir tant et plus par Sagababa, tout  l'heure.

Mais Polyphme gourmandait en vain le gros Saindoux. Celui-ci continuait
 se frotter les mains avec jubilation.

--Tueur, s'cria-t-il, Sagababa ne peut pas me procurer une chose
prcieuse que va me vendre ce brave homme.

--Et quoi donc? demanda Polyphme tonn.

PHILAS, _avec explosion_.--De la graisse d'ours, mon ami! De la pure
graisse d'ours. Je n'ai pas eu la prcaution de m'en faire garder,
lorsque vous avez tu celui que je vous amenais, il y a une quinzaine,
de jours. Dieu sait quand nous en trouverons un autre! Celui-l, est
sous ma main, je l'achte et j'en fourre le plus possible sur ma
malheureuse tte. Il n'y a rien de bon comme la graisse d'ours,
continua-t-il en s'chauffant pour rpondre  un geste dsapprobateur de
Polyphme. Cela rend la force et la vie aux cheveux. Les miens ne sont
dcolors que parce qu'ils manquent de vigueur. Vous verrez! je ne vous
dis que a...

--Faites comme vous l'entendrez, rpondit Polyphme. Rappelez-vous
seulement de ne pas vous laisser empaumer par ce matre filou. Il a une
physionomie d'un rus!

PHILAS, _d'un air capable_.--Personne ne m'en remontrera, soyez donc
tranquille! vous allez voir comme je vais mener mon affaire.

Les jeunes gens retrouvrent  la maison Sagababa avec le coiffeur et
une grande caisse de marchandises de toutes espces. Ils examinrent
tour  tour ce que proposait le coiffeur, mais rien ne plut  Philas.
Il essaya vainement sur ses cheveux huiles, essences et cosmtiques.
Tout lui sembla horrible. De guerre lasse il s'cria:

--C'est encore la graisse d'ours qui serait la meilleure, tenez!
N'est-ce pas, Monsieur, que ce serait excellent pour tonifier mes
cheveux et leur faire reprendre une teinte possible?

--Certes, Monsieur! rpondit avec empressement le coiffeur, esprant
faire une bonne affaire par ce moyen. Il est difficile d'en avoir de
bonne, mais je puis vous en procurer vite, cependant.

--Pas besoin, mon cher Monsieur, interrompit joyeusement Philas; j'ai
mon affaire.

--Petit homme avec grande charrette, tre dans cour et demander voir
matre  moi, dit alors Sagababa en entrant.

PHILAS.--Justement, c'est ce que j'attendais. coutez, Monsieur le
coiffeur. L'homme  qui je vais parler possde un ours, je vais le lui
acheter. Vous en prendrez la graisse et vous m'en ferez, sance tenante,
de bonne pommade. Il va sans dire que je vous paierai bien.

LE COIFFEUR.--Trs bien, Monsieur, je suis  vos ordres.

Et tous descendirent pour aller trouver le Bordelais. Ce dernier avait
dj tal ses petites marchandises et se prparait  les vanter. Grand
fut son tonnement lorsque Saindoux l'arrta et lui dit:

--C'est inutile, mon ami, je ne veux pas de tout cela, c'est autre chose
qu'il me faut.

LE BORDELAIS.--Mossu dsir fair l'acquisition d'un sing, peut-tre!
J'ai son affair. Un bt charmant. Il n lui manqu que la parol!
Cla fra la paire avec c jeune homm...

SAGABABA, _grognant_.--Moi, pas singe, entends-tu, toi? Moi taper toi,
si matre  moi permet...

PHILAS, _avec autorit_.--Silence, Sagababa! mprise ce vain propos,
garde ton calme... C'est votre ours que je veux, mon brave; allez me le
chercher, je vous le paierai un bon prix.

LE BORDELAIS, _tressaillant_.--Mon ours! c'est mon ours qu vous voulez?

PHILAS.--Oui. Combien en voulez-vous?

LE BORDELAIS, _balbutiant_.--J n sais pas au just... j'y tiens. C'est
mon gagn-pain. Un si bel animal dont j n m dfrais pas pour trois
cents francs, sandis!

PHILAS, _majestueusement_.--Je vous en donne quatre cents!
amenez-le-moi.

LE BORDELAIS, _agit_.--C'est un bell somm, mais... j n peux pas!

PHILAS.--Cinq cents francs, dpchez-vous!

POLYPHME.--C'est insens, Philas! envoyez-le donc promener et ne
pensez plus  votre fantaisie.

PHILAS, _avec obstination_.--Si, je n'en aurai pas le dmenti! Voyons,
l'homme, voulez-vous me donner votre bte pour six cents francs? C'est
une somme, a, hein?

Le Bordelais ne tenait plus en place. Sur sa figure expressive, on
lisait un singulier mlange d'envie, de chagrin, de dpit et d'embarras.

--C'est impossibl, finit-il par dire. J'y tiens trop... J n'aurais pas
l coeur d m'en sparer. J vous l frai voir c soir, si vous voulez.
Vous jugrez si c'est un bel animal. M permettez-vous d passer la nuit
sous l hangar? il se fait tard...

Au grand dplaisir de Polyphme, Philas accorda cette permission au
Bordelais. Le coiffeur, dsappoint, demanda  retourner  Moscou, mais
Philas l'entrana dans un coin, lui parla bas avec feu et le coiffeur
s'inclina en disant:

--Je ferai tout ce que Monsieur voudra.

Saindoux alla ensuite retrouver Polyphme et il couta tranquillement
les gronderies de ce dernier. Elles duraient encore lorsque Sagababa
entra et dit:

--Si matre  moi veut regarder ours? moi le montrer  matre  moi.

--Tiens! s'cria Philas, enchant de se soustraire aux blmes de
Polyphme; allons donc voir cette fameuse bte, Tueur, voulez-vous?

--Non, rpondit Polyphme avec impatience. Je ne suis pas curieux de ce
spectacle. Allez-y seul, si vous voulez.

Philas ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit Sagababa et monta
avec lui dans la charrette. Il y vit dans le fond, attach par une
chane, un bel ours brun qui tait couch et qui tendit une patte d'un
air froce.

--Oh! l! l! marmotta Philas en descendant prcipitamment, il n'a pas
l'air commode! ce sera ennuyeux, ce soir, si...

Il s'arrta en hochant la tte.

--Bah! ajouta-t-il, je ferai son affaire en un clin d'oeil...

Sagababa l'coutait parler avec tonnement. Philas s'en aperut et se
mordit les lvres.

--Sot que je suis! marmotta-t-il, ce gamin va peut-tre jaser... Tant
pis! O est donc le matre de l'ours? demanda-t-il tout haut  Sagababa,
afin de dtourner les ides de celui-ci.

SAGABABA.--Lui s'tre loign exprs. Avoir dit: Dans un quart d'heure,
toi pouvoir montrer ours  matre.

PHILAS.--Ce monsieur se trouve probablement trop grand seigneur pour
me faire voir son ours lui-mme,  ce qu'il parait. Allons! viens,
Sagababa, fais-nous servir  dner. Il se fait tard et j'ai fort  faire
ce soir.

Aprs le repas, Philas, visiblement proccup, prit un prtexte pour se
retirer chez lui. Polyphme, fatigu, ne fit nul effort pour le retenir
et il allait se mettre au lit lorsque la tte laineuse de Sagababa
apparut dans ta porte entrebille...




CHAPITRE XXVI

UN OURS DE NOUVELLE ESPCE

--Qu'y a-t-il, Sagababa? demanda nonchalamment Polyphme, tout en
commenant  se dshabiller.

--Matre  moi veut faire affaire  ours! repartit mystrieusement le
petit ngre, en entrant dans la chambre sur la pointe des pieds.

--Hein! qu'est-ce que tu chantes? s'cria Polyphme en se retournant.

Sagababa rpta sa phrase en l'accentuant solennellement.


--Qu'est-ce que cela veut dire? s'cria le jeune homme. A quel propos
a-t-il dit cela?

Le petit ngre raconta alors  sa manire leur visite  l'ours.

--Ah! peste! grommela Polyphme, souponnant quelque nouvelle
excentricit de Philas. Il ne s'agit plus de dormir, mais de veiller.
coute, mon brave, o est ton matre,  prsent?

SAGABABA.--Dans chambre  coiffeur,  causer.

POLYPHME--A merveille! fais le guet; je vais chez lui... mais il ne
faut pas qu'il s'en doute, entends-tu?

Sagababa fit un signe affirmatif et Polyphme entra chez Saindoux. Il
alla droit au revolver, le dsarma et en remplaa les cartouches par
d'autres, qui n'taient charges qu' poudre.

Rassur aprs cela, il regagna sa chambre, s'y arma et y attendit les
vnements, avec un mlange d'impatience et de curiosit.

Quand minuit sonna, il entendit Philas se lever, aller avec prcaution
 la porte, l'ouvrir et se diriger vers la charrette du Bordelais...

Le silence tait profond; le temps, calme et relativement doux. Philas
tait pourtant fort mal  l'aise et tremblait lgrement.

--Bah! se disait-il, tout en allant avec prcaution vers la charrette;
je ne vois pas quel mal je fais, aprs tout. D'aprs ce que m'a dit
Sagababa, cet homme s'est absent pour la nuit. Je lui tue son ours, je
l'apaise... (l'homme, pas l'ours), je lui donne six cents francs en
lui dclarant que l'ours tait mchant comme la gale, et voulait nous
dvorer tous. Il sera enchant... (l'homme, pas l'ours), et j'aurai ma
graisse! C'est parfait; m'y voil! ai-je mon revolver? bien. Et mon
couteau? bien. Peste! s'il allait se rebiffer comme tantt... Il est
encore dans son coin, le bon animal! Il n'a pas boug depuis tantt...
Visons  l'oreille!

Grce  la sage prcaution de Polyphme, les deux coups de feu de
Philas taient inoffensifs. En revanche, ils taient bruyants, car la
charge de poudre avait t mesure par une main librale. En entendant
la dtonation, l'ours se leva brusquement,  la grande terreur de
Philas!...

[Illustration 51.png]

--Bagasse! cria-t-il...

... Saindoux, affol, jeta sa lanterne, s'lana hors de la charrette et
s'en alla tomber dans les bras de Polyphme qui le suivait de prs, sans
qu'il s'en ft dout.

Les cheveux hrisss, les yeux hors de la tte, il balbutia:

--L'ours parle!

Polyphme, non moins stupfait que le pauvre Saindoux, s'lanait vers
la charrette, un poignard  la main, lorsque l'ours apparut et dit:

--Qu d'excuss  vous fair, Messieurs!

--Mais c'est le Bordelais! s'cria Polyphme en clatant de rire.

--L'ours serait un homme? demanda Philas en se redressant tout  coup.

L'animal ta piteusement sa tte et montra aux jeunes gens la figure
ple et dconcerte du saltimbanque.

--Hlas! oui, c'est moi, dit-il humblement, j'avais lgrment...
sagr tantt en m disant propritair d'un ours dont j n'avais plus
qu la peau! J n'ai pas voulu avouer c qu'il en tait... J'ai gard
imprudemment cett peau pour dormir et j'ai failli l payer cher!

--Au fait! comment ne vous ai-je pas tu? observa Philas en
tressaillant. Je tire bien, cependant...

--Oui, mais vous ne pouvez faire aucun mal avec des cartouches charges
 poudre, rpondit Polyphme en souriant; et les vtres avaient t
arranges par moi, ce soir.

PHILAS, _lui serrant, la main_.--Merci, Tueur! mais comment vous
tes-vous dout de quelque chose?

POLYPHME.--Votre fidle Sagababa m'a donn l'veil sur vos projets.
L'en blmez-vous?

--Non certes! rpliqua Philas en faisant un signe de tte amical au
petit ngre qui se redressa, tout fier.

Le reste de la huit se passa fort paisiblement.

Le lendemain, le Bordelais partit aprs avoir reu des jeunes gens une
bonne somme pour l'aider  regagner la France.

Le coiffeur, ayant dlibr avec Philas, lui conseilla enfin un onguent
qui adoucit la teinte trange des cheveux malades et qui lui permit de
se montrer sans attirer l'attention gnrale.




CHAPITRE XXVII

LE BAIN RUSSE

--Tueur, dit le gros Philas au moment o les voyageurs approchaient
de Ptersbourg, la temprature est assez douce aujourd'hui pour me
permettre de songer  prendre un de ces fameux bains russes dont j'ai si
souvent entendu parler. Voulez-vous que nous y allions ensemble?

--Volontiers, rpondit Polyphme;  condition de prendre de bonnes
prcautions aprs, pour viter tout refroidissement.

--Bien entendu! riposta Philas, je n'ai pas envie d'attraper du mal,
certainement. Nous y voil donc, dans cette fameuse ville, cette
capitale clbre, btie par Louis le Grand!

POLYPHME, _se rcriant_.--Comment, Louis? c'est Pierre, que vous voulez
dire.

PHILAS, _avec onction_.--C'est vrai! cet illustre Pierre le Cruel...

POLYPHME, _riant_.--Bon! c'est Pierre le Cruel,  prsent!

PHILAS, _avec autorit_.--Mon ami, on ne peut pas nier qu'il l'ait t,
cruel!

POLYPHME, _insistant_.--Pierre le Cruel, oui. Mais Pierre le Grand
n'est pas Pierre le Cruel.

PHILAS.--Si. Je vous le ferai voir dans un livre que Pierrot a rdig
pour moi. Oh! c'est qu'il est trs aimable quand il veut s'en donner la
peine.

Polyphme se mit  rire sans rpondre et l'on arriva  Ptersbourg.
On se casa dans un des bons htels que le jeune artiste s'tait fait
indiquer par avance et Philas rappela  son ami son ide de bain russe.

Polyphme consentit de bonne grce  suivre Saindoux. Sagababa supplia
son matre de lui permettre de venir et tous trois se dirigrent vers un
tablissement recommand par l'hte.

Arrivs l, Philas demanda s'il y avait des employs franais dans
l'tablissement. On rpondit que oui et Saindoux, dsirant tre servi
par un compatriote, on lui envoya un homme qui jeta un cri de surprise
en voyant le gros jeune homme.

--Sandis! Monsieur, vous ici? s'cria-t-il.

PHILAS, _surpris_.--Tiens! c'est l'ours... c'est--dire le Bordelais.
Bonjour, mon brave. Comment vous-trouvez-vous ici?

Le Bordelais secoua la tte avec un gros soupir et commena
silencieusement  servir Philas.

Ce dernier ne connaissait nullement les bains russes; il s'imaginait que
c'tait trs simple et fort agrable. Il fut aussi ennuy que surpris de
recevoir tout  coup,  peine dshabill, une douche d'eau glace.

--Heu! heu! brrr! gmit-il en grelottant. Quelle fichue ide de geler
les gens sans les avertir...!

Il avait  peine eu le temps de dire ces mots, qu'un jet d'eau chaude
l'inondait.

--Nom d'un petit... sac ... sabre de... Pristi! Prelotte! mais vous
me mettez au court bouillon! hurla Philas, tournant  l'exaspration.
Quels stupides bains... Assez, je vous dis! cela s'arrte... c'est bien
heureux!.. Allons, bon!...

... La douche d'eau glace venait encore de l'inonder subitement.

--Mais c'est  en devenir enrag! balbutiait Philas, claquant des
dents. Je veux sortir de cette caverne, de cet... Oh l! l!...

La vapeur chaude le suffoquait de nouveau.

Le Bordelais, sans lui laisser le temps de se plaindre encore, le
saisit, l'enveloppa dans un peignoir et se mit  le frictionner.
Saindoux se laissa faire d'abord, mais le mridional ne tarda pas 
mettre sa patience  l'preuve.

--Mossu, dclara-t-il d'un air lugubre, il est temps d vous mettr au
courant d ma dplorabl situation. J'tais hureux en vous quittant;
grc  vos dons gnreux, j pouvais rgagner Bordeaux! Hlas! j suis
victim d'un Doctur qu j'ai eu l malhur d rencontrer en rout. Il
m'a persuad qu'un d mes sings avait un cas scientifiqu trs rar 
tudier, qu'on m l paierait cher ici... j l'ai cru et...

... Tout en disant cela, il frottait Saindoux de plus en plus
rageusement.

--Ae! ae! cria Philas en le repoussant. Vous m'trillez, mon garon!
prenez donc garde... Eh bien! combien vous l'a-t-on pay, votre singe?

--Trois francs cinquant! rpliqua le Bordelais s'exaltant et frappant
sur le dos de Philas  coups redoubls. Oui, on n'a pas eu hont d m
donner cla!...

--A la garde! interrompit Philas, cet homme est fou furieux... je cours
des dangers!  moi!

Les cris du pauvre Saindoux, tout meurtri, attirrent Polyphme et
Sagababa. Ils entrrent, suivis d'un homme qui s'lana vers Philas en
s'criant:

--Violets, ils sont devenus violets! c'est encore plus scientifique. Ah!
mon ser cousin, quelle zoie de vous revoir ainsi!...

Les douches avaient effectivement rendu aux cheveux de Philas leur
teinte trange, dissimule nagure par des cosmtiques.

Le Bordelais fit un brusque mouvement et dit d'une voix touffe:

--L voil, c mchant homme, caus d mes malhurs...

--Tiens! c'est vous, mon ami? demanda Crakmort (car c'tait bien lui);
et votre sinze, qu'en avez-vous tir?

Le Bordelais le toisa de la tte aux pieds, fit un rire ironique, et se
croisant les bras, dit avec emphase:

--Trois francs et cinquant centims!...

--Pauvre garon! s'cria le docteur, ze suis cause d'un dranzement
ruineux dans vos prozets. Ze vous dois des ddommazements...

[Illustration 52.png]

--A la bonne hur! marmotta le Bordelais en s'adoucissant. C'est qu
c n'est pas gai d'tre garon d sall  l'tranger, quand j pouvais
retourner promptment en Franc!

Le Marseillais tira majestueusement trois billets de cent francs de sa
poche et les mit dans la main du Bordelais bahi...

--Ze n'aurai pas le dmenti de mon affirmation mdicale! lui dit-il.
Voil ce que valait votre sinze scientifique. Avec cela, vous
retournerez facilement sez vous.

--Brav homm d mdcin! soupira le Bordelais ravi. Et moi qui en
disais du mal!

--Oui! j'en sais quelque chose, gmit Philas en se frottant les ctes.
Pristi! Je suis en compote! quels poings il a, ce mridional!

Le Bordelais se confondit en excuses, tandis que Polyphme se faisait
expliquer ce qui venait de se passer. Il riait tout bas, tout en aidant
Sagababa  mettre de l'huile adoucissante sur le dos de Philas. Pendant
ce temps, Crakmort contemplait Saindoux avec extase...

--C'est magnifique! murmurait-il, quelle teinte scientifique... comme
c'est nuanc! voil un cas  tudier,  suivre de prs... Ser cousin,
quel malheur de n'avoir pas gard les premiers! Ah! ce Narcisse, quelle
perte il a fait faire  la science!

--Voyons, ne vous dsolez pas, dit Polyphme que l'enthousiasme du
Marseillais amusait beaucoup. J'en avais gard une mche, moi, de ces
fameux cheveux. Les voulez-vous?

Le docteur faillit sauter au cou de Polyphme; il lui serra la main avec
un vrai transport de joie.

--Si ze les veux! rpondit-il. Ah! ser zeune homme! znreux, sarmant
zeune homme... Z'accepte avec attendrissement! Quel cas pour la
mdecine! ser cousin, z'implore une nouvelle messe de ces beaux
essantillons capillaires... Quel violet! c'est  en perdre la tte... Ze
vous demande mme la permission de vous suivre, zusqu' la fin de cette
transformation bizarre. Z'tudierai votre prcieuse tte. Ze le dois 
la science.

Philas fit une grimace, mais Polyphme trouva l'ide excellente. Il
avait dj pu apprcier l'esprit et les ressources du docteur qui avait,
sous des dehors excentriques, une vraie science et beaucoup de talent.
Il pensa donc que ce serait une bonne fortune pour eux de l'attirer 
leur suite et de le dcider  entreprendre aussi les longs voyages que
les jeunes gens mditaient de faire.

--Vous avez une excellente ide, cher docteur! s'cria-t-il. Je vous
approuve chaleureusement. Venez avec nous. Vous aurez des dcouvertes
merveilleuses  faire, l o nous comptons aller. Vous tes des ntres,
c'est convenu!

--Et Narchiche, le pauvre Narchiche? murmura une voix triste derrire
eux.

--Narchiche auchi, rpondit Polyphme en riant, et en se retournant pour
faire un cordial signe de tte  l'Auvergnat, qui se tenait timidement 
la porte.

--En voil, une collection! remarqua Philas moiti riant, moiti
grognant.

--Ce sera comme dans l'arche de No, rpliqua Polyphme en clatant de
rire.

Philas se fcha en disant qu'il ne voulait pas tre trait de bte.
Polyphme protesta qu'il le classait parmi les fils du patriarche et
tout s'apaisa.

Le bain fini, chacun se rhabilla et retourna  l'htel. Crakmort alla
s'installer prs des jeunes gens. On fournit au Bordelais l'occasion
de partir vite et l'on s'occupa ensuite de s'approvisionner et de se
renseigner pour les longs voyages projets. Crakmort devint ds
lors trs utile. Il suggra plusieurs prcautions hyginiques qui
rconcilirent avec lui Philas, encore un peu rancuneux jusque-l.




CHAPITRE XXVIII

UN BAL MASQU

Avant le dpart, il fallait voir Tsarko-Slo. Cette dlicieuse
rsidence impriale, le Versailles de Ptersbourg, devait tre visite
par les voyageurs auxquels avait t signal cet endroit remarquable.

Les jeunes gens, le docteur, Sagababa et l'Auvergnat qu'on n'appelait
plus que _Narchiche_, partirent donc et allrent admirer toutes les
beauts dont est plein le clbre Tsarko-Slo. Les jardins publics, la
villa impriale, les belles habitations environnantes, tout y excita
l'admiration des voyageurs. Dans leurs courses, Philas entendit
parler de bal pour le soir; il s'informa et il apprit qu'un marchand
colossalement riche avait l d'immenses serres chaudes; elles avaient
trois kilomtres de long et l'on pouvait s'y promener en voiture[24]. Au
milieu de cette merveille, se trouvait un grand et admirable salon de
rception  pans mobiles. On devait donner l un bal de charit et les
serres allaient tre allumes _ad giorno_. Philas coutait raconter
tout cela bouche bante; il s'cria tout  coup:

--Je veux y aller, moi.

[Note 24: Historique.]

--Au fait! dit Polyphme, cela vaut la peine d'tre vu. Qu'en
dites-vous, Crakmort?

--Ze suis de votre avis, trs ser; rpondit le Marseillais. La
difficult, malheureusement, est d'tre invits.

--Mais il n'y a qu' payer! reprit vivement Philas, puisqu'on dit que
c'est un bal de souscription.

--A combien le billet? demanda Crakmort.

--Cent francs, rpliqua Philas en se grattant l'oreille; dplus, il
faut tre costum.

--Peste! observa Polyphme, c'est une affaire... Bah! c'est pour les
pauvres. Allons-y gament! En ce cas, o trouver des costumes?

--Ici, dit Philas en indiquant avec empressement un lgant magasin o
taient tals plusieurs frais costumes de fantaisie.

--Entrons-y alors, s'cria joyeusement Polyphme, et prenons ce qui nous
conviendra le mieux.

Ils n'avaient que l'embarras du choix. Crakmort prit un costume
demi-magicien, demi-ncromancien. Polyphme prfra tre en Figaro.
Philas voulut se mettre en ramoneur. Ce dernier costume fit rire
Polyphme. Saindoux persista dans son choix, ajoutant qu'il avait son
projet et qu'il comptait se rendre populaire. De chez le costumier, on
se rendit  l'htel; l, on se procura des billets pour le bal; on dna,
on s'habilla, puis,  l'heure indique, les trois touristes se rendirent
au bal en traneaux, chaudement envelopps, tandis que Sagababa
pleurnichait prs de Narchiche en voyant qu'il ne pouvait suivre son
matre.

[Illustration 53.png]

Ce bal tait ferique! Philas se rengorgea en recevant les remercments
de ses amis pour sa bonne ide d'y venir. Ils visitrent avec
enchantement ces merveilleuses et interminables serres; elles
regorgeaient de plantes rares, d'arbres exotiques, de fleurs
magnifiques, de fruits admirables et taient claires par des torrents
de lumire lectrique.

Philas voulut revenir au grand salon, lorsque la foule y fut attire
par un orchestre excellent. Dans un intervalle de repos, au moment
du souper, il tira une cuelle de sa poche et, imitant l'accent de
Narchiche, il dit  haute voix:

--Un bal de charit chans qute, cha n'est pas complet! Le pauvre
ramoneur Franchais va demander un petit chou pour les pauvres de che
pays, ch'il vous plat.

Ce peu de mots eut un succs fou. On applaudit et mille mains finement
gantes prodigurent l'or dans la sbile de Philas... Elle fut bientt
pleine. Sans se dconcerter, Saindoux versa l'or dans son bonnet et
tendit de nouveau l'cuelle au milieu de rires mls d'applaudissements.

Crakmort voulut profiter de l'ide de son cousin. Une fois la qute
faite, il rclama audacieusement la parole et offrit de dire la bonne
aventure au profit des malheureux, pour augmenter encore la qute. Ce
fut une somme nouvelle pour les pauvres, car le spirituel Marseillais
maillait ses prdictions de plaisanteries si amusantes que tous
voulurent l'entendra et payer pour cela.

Lorsque Crakmort eut fini, Polyphme salua la foule et de son ton le
plus comique:

--Mesdames et Messieurs, dit-il, Figaro trouvera-t-il quelques bourses
qu'il puisse raser pour ne pas aller prs de vos pauvres les mains
vides, tandis que ses amis ont le bonheur de leur porter une ample
moisson? Il veut donner l'exemple, du reste!

Et en disant ces mots, il jeta sa bourse dans un plat  barbe qu'il
tenait  la main.

Lui aussi eut un succs norme.

Quand il eut fini sa recette, qu'il gayait de lazzis dignes de son
costume, il alla avec ses amis s'incliner devant la princesse de K...
prsidente de l'oeuvre charitable au profit de laquelle se donnait ce
beau bal. Les trois Franais lui remirent respectueusement, au milieu
des bravos de la foule, le produit considrable de leur ingnieuse
charit.

Au milieu du tumulte caus par les rflexions des uns, les flicitations
des autres, quelques clats de rire attirrent l'attention gnrale sur
une petite figure noire et grimaante, qui se montrait entre deux larges
cactus.

--Sagababa! s'cria Philas bahi.

C'tait le ngrillon, costum en singe, qui s'tait faufil jusque-l
afin de rejoindre Saindoux, et qui restait ptrifi devant les
merveilles offertes  ses yeux.

On rit de l'ide amusante de Sagababa. On lui permit de rester l et
le ravissement enfantin du jeune ngre, son langage comique, son
attachement pour son matre divertirent beaucoup de monde.

Le bal finit enfin et nos amis en sortirent les derniers. Ils
regagnrent l'htel, non sans se fliciter de leur dlicieuse soire et
de l'excellente ide de Philas. Grce  son originalit, cette fte
diffrait des autres en ce qu'elle tait devenue rellement productive
pour les malheureux.




CHAPITRE XXIX

VOL DE SAGABABA

Ce fut avec des impressions agrables et riantes que nos voyageurs
revinrent  Saint-Ptersbourg. Au moment o ils rentraient  l'htel,
un homme qui passait dans la rue alla vivement vers eux, et s'cria en
anglais:

--Voil mon affaire!

Polyphme, qui parlait cette langue  merveille, se tourna vers lui avec
tonnement.

--Qu'y a-t-il? lui demanda Philas.

Au lieu de lui rpondre, Polyphme coutait l'Anglais qui s'tait
approch en le saluant et qui lui parlait avec animation. L'artiste
rpondit en haussant les paules, et comme l'Anglais insistait beaucoup,
le jeune homme entrana ses compagnons dans l'htel en refermant
brusquement la porte au nez de son interlocuteur.

--Mais qu'y a-t-il donc? rptait Philas trs intrigu.

POLYPHME, _avec impatience_.--C'est un Barnum[25] quelconque qui
essayait de nous chiper Sagababa. Je l'ai envoy promener.

[Note 25: Clbre entrepreneur d'_exhibitions_ curieuses.]

PHILAS, _mcontent_.--Comment? nous chipper Sagababa? En voil, une
ide! Qu'il y vienne, ce saltimbanque... Tu ne veux pas nous quitter,
hein! mon garon?

Sagababa, sans rpondre, fit une hideuse grimace dans la direction de
l'Anglais.

POLYPHME, _riant_.--Pas mal!  prsent, il s'agit de nous prparer 
partir demain, Messieurs. A l'oeuvre! Que tout soit prt... Songez que
nous allons droit en Sibrie! c'est un rude et srieux voyage, celui-l.

CRAKMORT.--Ne craignez rien, je serai sact, moi. Avant d'entrer sez
vous, cousin, venez donc un instant dans ma sambre afin que z'examine
un peu votre sre tte au microscope, pendant une petite heure. Ze ne
demande que cela.

Philas le suivit en rechignant, pouss par Polyphme qui riait de sa
mine renfrogne, et les deux domestiques, rests seuls, se mirent 
faire leurs prparatifs de voyage.

Ils s'en occupaient depuis quelques minutes lorsqu'on frappa  la porte.
Narcisse alla ouvrir... A peine avait-il tir le battant qu'un homme
s'lana dans la chambre, le renversa d'un coup de poing, jeta un
manteau sur le petit ngre, l'en enveloppa de la tte aux pieds, le
saisit entre ses bras et disparut en un clin d'oeil.

Narcisse, tendu par terre, criait de toute la force de ses poumons.

[Illustration 54.png]

--Veux-tu te taire, imbcile! dit le docteur en entr'ouvrant sa porte.
Tu dranzes mon travail. Si tu veux crier, crie en silence.

Narcisse se mit sur son sant, le regarda d'un air effar et rpondit
d'un air piteux:

--Chi je crie, ch'est parche qu'on vient de voler Chagababa!

--Que lui a-t-on vol? cria Philas, rest chez le docteur.

--Cha perchonne, rpartit l'Auvergnat d'un ton lamentable.

D'un bond, les jeunes gens furent prs de Narcisse... Le docteur les
suivait, tout effar!

--On l'a enlev? s'cria Polyphme. Qui l'a enlev? par o a-t-on pass?
combien tait-on?

--Rponds donc, imbcile, dit  son tour Philas en secouant Narcisse,
qui restait devant eux, bouche bante; dis-nous comment cela s'est
fait? Pauvre petit Sagababa, je n'aurai pas de repos avant de l'a voir
retrouv...

Narcisse raconta ce qui venait de se passer. Le docteur couta
attentivement et dit:

--Il faut avertir la police.

POLYPHME, _secouant la tte_.--Je crains que ce ne soit inutile. Ce
n'est pas pour montrer Sagababa en spectacle que l'Anglais l'a vol.
Il voulait l'avoir, m'a-t-il dit, pour le donner comme esclave 
un original qui en voulait un  tout prix ces jours-ci, je ne sais
pourquoi.

PHILAS, _vivement_.--N'importe! difficile ou non, il faut nous mettre 
sa recherche. Courez  la police, cousin. Polyphme et moi nous allons
aller aux informations.

Sans perdre une minute, chacun s'lana de ct et d'autre. Au moment o
Philas ouvrait la porte de l'htel, l'hte vint  lui.

--Monsieur a-t-il vu Sam? demanda-t-il. Je le cherche depuis une
demi-heure.

PHILAS, _effar_.--J'ai bien autre chose  faire qu' m'occuper de
votre bouledogue, mon cher!

NARCISSE, _tristement_.--Il est perdu auchi, allez! il est avec le
pauvre Chagababa...

POLYPHME, _se retournant_.--Que voulez-vous dire, Narcisse?

NARCISSE.--Je dis, Monchieur, que Cham, qui a pris Chagababa en amiti,
tait l quand l'Anglais l'a vol. Comme il tait mugel (parche qu'il
venait de rentrer de cha promenade avec l'hte), il n'a pas pu dfendre
chon ami, mais la brave bte ch'est lanche  cha chuite et bien chr,
elle ne l'a pas quitt!

POLYPHME, _avec joie_.--C'est parfait. Alerte, Narcisse! ayez l'oeil au
guet, avertissez-nous lorsque le chien reviendra; nous ne tarderons pas,
grce  lui,  retrouver Sagababa.

Au bout d'une heure, passe par Philas  trpigner d'impatience, on
vit le bouledogue revenir lentement. Il avait du sang sur ses poils et
semblait souffrir.

On s'empressa autour de lui et l'on s'aperut qu'il tait bless. Il
avait reu un coup de couteau qui n'avait pas pntr profondment,
grce  son paisse fourrure. On le pansa et Sam lchait la main de
Crakmort qui, venant de rentrer, lui rendait ce service, tout en
attachant sur lui son oeil doux et intelligent.

--Tout va bien! dit le Marseillais en soignant Sam; la police va venir,
nous allons avoir trois hommes  notre disposition dans une heure.

--Nous n'en aurons peut-tre pas besoin, remarqua Polyphme. Regardez ce
que rapporte Sam. Il a russi  se dbarrasser  demi de sa muselire,
le brave chien, et il a voulu lutter contre l'Anglais, car il tient dans
sa gueule un pan du manteau qui emprisonnait Sagababa.

En ce moment un drochki[26] passait devant l'htel; il s'arrta devant la
porte ouverte et le cocher s'cria dans sa langue:

--Tiens! voil le chien qui a si furieusement attaqu la personne que je
conduisais tout  l'heure...

[Note 26: Fiacre russe.]

--Que voulez-vous dire? demanda vivement l'hte en s'approchant de
l'Isvochnik[27].

[Note 27: Cocher.]

Le cocher lui rpondit qu'il avait amen devant l'htel un homme qui en
tait ressorti peu de temps aprs, portant un gros paquet dans ses bras.
Il tait suivi d'un chien...

--Et c'tait celui-l, affirma l'Isvochnik. Quoique musel, il sautait
aprs l'inconnu et semblait vouloir l'attaquer... Celui-ci tait
rapidement mont en voiture et s'tait fait reconduire  son logis,
suivi par le chien qui voulait toujours lutter avec l'homme; ce dernier
l'avait frapp et tait entr chez lui.

Les jeunes gens coururent  l'adresse qui leur fut indique. Ils
entrrent dans la maison, prcds par Sam qui s'tait anim et qui
aboyait avec force.

Arriv devant une porte, Sam gratta le bois avec fureur!

--Sagababa, es-tu l? cria Saindoux.

--A moi, Sam!  moi, matre! gmit le ngrillon prisonnier. Mchant
homme avait vol moi; enferm moi et tre parti... Lui dire qu'il va
chercher un autre matre  pauvre Sagababa! Moi vouloir pas; moi tre 
matre Saindoux!

Narcisse arrivait alors avec Crakmort et les hommes de police; d'un coup
de sa large paule, il fit voler la porte en clats et Sagababa, moiti
riant moiti pleurant, vint tomber aux pieds de Philas. Celui-ci, fort
mu, le releva et l'embrassa avec effusion.

On entendit alors un juron touff, ml de grondements froces.
L'Anglais revenait chez lui. Sam s'tait lanc sur lui au moment o,
voyant ce qui se passait, il se disposait  s'enfuir. Le bouledogue
s'tait, jet  la gorge du voleur de Sagababa et l'tranglait bel et
bien.

On eut grand peine  lui faire lcher prise! Le voleur fit une mine
piteuse lorsqu'au sortir des crocs aigus de Sam, il passa dans les mains
des agents de police. Il partit, la tte basse, tandis que nos amis
revenaient triomphalement  l'htel avec l'heureux Sagababa. Sam
bondissait autour d'eux et faisait mille folies. Philas,  peine
arriv, eut un long entretien avec l'hte,  la suite duquel il dit
joyeusement  ses amis que Sam leur appartenait. Il avait dcid l'hte
 lui cder le bouledogue, et ce compagnon fidle et dvou allait
entreprendre avec eux leurs longs et difficiles voyages.

Tous applaudirent  cette ide. Sagababa sauta de joie en voyant son
cher Sam venir avec eux et ils partirent le surlendemain, munis de tout
ce qui leur tait ncessaire.

Philas tait radieux! il embrassait tous les gens de l'htel,  tort et
 travers.

--Enfin! dit-il en montant en traneau; nous voil lancs dans un vrai
voyage. Nous en avons fini avec l'Europe. Au tour de l'Asie maintenant!
_Pas chaud_[28] Hurrah!

[Note 28: Pour _Pachol_ (en avant).]

[Illustration 55.png]



TABLE DES MATIRES

  Lettre  monsieur X.
  CHAPITRE
  --I.--Lutte musicale de deux chantres.
  --II.--La correspondance de Philas.
  --III.--Une lettre de Philas.
  --IV.--Une visite de Philas.
  --V.--La chasse de Philas.
  --VI.--Les lettres de Polyphme et de Philas.
  --VII.--Bon voyage, cher Dumollet!
  --VIII.--Voyage sur mer,  vol de... Polyphme.
  --IX.--La chasse au lion.
  --X.--Chasse  la lionne.
  --XI.--Matre  moi!
  --XII.--Chargez... armes!
  --XIII.--Chasse aux... chameaux.
  --XIV.--La Tyrolienne.
  --XV.--Excursion champtre.
  --XVI.--L'ascension.
  --XVII.--Le cataplasme.
  --XVIII.--Promenade en voiture.
  --XIX.--Les loups.
  --XX.--Les cheveux de Philas.
  --XXI.--Chasse au... docteur.
  --XXII.--Les chenilles.
  --XXIII.--Effets de gele.
  --XXIV.--Le chapeau chinois.
  --XXV.--Encore les cheveux de Philas.
  --XXVI.--Un ours de nouvelle espce.
  --XXVII.--Le bain russe.
  --XXVIII.--Un bal masqu.
  --XXIX.--Vol de Sagababa.


FIN DE LA TABLE DES MATIRES





End of the Project Gutenberg EBook of Voyages abracadabrants du gros Philas
by Olga de Pitray

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU ***

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the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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