The Project Gutenberg EBook of Introduction  l'tude de la mdecine
exprimentale, by Claude Bernard

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Title: Introduction  l'tude de la mdecine exprimentale

Author: Claude Bernard

Release Date: July 7, 2005 [EBook #16234]

Language: French

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Claude Bernard


INTRODUCTION  L'TUDE DE LA MDECINE EXPRIMENTALE


(1865)


Table des matires

PREMIRE PARTIE   DU RAISONNEMENT EXPRIMENTAL.
CHAPITRE PREMIER DE L'OBSERVATION ET DE L'EXPRIENCE.
 I. -- Dfinitions diverses de l'observation et de l'exprience.
 II. -- Acqurir de l'exprience et s'appuyer sur l'observation est
autre chose que faire des expriences et faire des observations.
 III. -- De l'investigateur; de la recherche scientifique.
 IV. -- De l'observateur et de l'exprimentateur; des sciences
d'observation et d'exprimentation.
 V. -- L'exprience n'est au fond qu'une observation provoque.
 VI. -- Dans le raisonnement exprimental, l'exprimentateur ne
se spare pas de l'observation.
CHAPITRE II DE L'IDE A PRIORI ET DU DOUTE DANS LE RAISONNEMENT
EXPRIMENTAL.
 I. -- Les vrits exprimentales sont objectives ou extrieures.
 II. -- L'intuition ou le sentiment engendre l'ide exprimentale.
 III. -- L'exprimentateur doit douter, fuir les ides fixes et
garder toujours sa libert d'esprit.
 IV. -- Caractre indpendant de la mthode exprimentale.
 V. -- De l'induction et de la dduction dans le raisonnement
exprimental.
 VI. -- Du doute dans le raisonnement exprimental.
 VII. -- Du principe du criterium exprimental.
 VIII. -- De la preuve et de la contre-preuve.
DEUXIME PARTIE   DE L'EXPRIMENTATION CHEZ LES TRES VIVANTS.
CHAPITRE PREMIER CONSIDRATIONS EXPRIMENTALES COMMUNES AUX TRES
VIVANTS ET AUX CORPS BRUTS.
 I. -- La spontanit des corps vivants ne s'oppose pas  l'emploi de
l'exprimentation.
 II. -- Les manifestations des proprits des corps vivants sont lies
 l'existence de certains phnomnes physico-chimiques qui en rglent
l'apparition.
 III. -- Les phnomnes physiologiques des organismes suprieurs se
passent dans des milieux organiques intrieurs perfectionns et dous
de proprits physico-chimiques constantes.
 IV. -- Le but de l'exprimentation est le mme dans l'tude des
phnomnes des corps vivants et dans l'tude des phnomnes des corps
bruts.
 V. -- Il y a un dterminisme absolu dans les conditions d'existence
des phnomnes naturels, aussi bien dans les corps vivants que dans les
corps bruts.
 VI. -- Pour arriver au dterminisme des phnomnes dans les sciences
biologiques comme dans les sciences physico-chimiques, il faut ramener
les phnomnes  des conditions exprimentales dfinies et aussi
simples que possible.
 VII. Dans les corps vivants de mme que dans les corps bruts, les
phnomnes ont toujours une double condition d'existence.
 VIII. -- Dans les sciences biologiques comme dans les sciences
physico-chimiques, le dterminisme est possible, parce que, dans les
corps vivants comme dans les corps bruts, la matire ne peut avoir
aucune spontanit.
 IX. -- La limite de nos connaissances est la mme dans les phnomnes
des corps vivants et dans les phnomnes des corps bruts.
 X. -- Dans les sciences des corps vivants comme dans celles des corps
bruts, l'exprimentateur ne cre rien; il ne fait qu'obir aux lois de
la nature.
CHAPITRE II CONSIDRATIONS EXPRIMENTALES SPCIALES AUX TRES
VIVANTS.
 I. -- Dans l'organisme des tres vivants, il y a  considrer un
ensemble harmonique des phnomnes.
 II. -- De la pratique exprimentale sur les tres vivants.
 III. -- De la vivisection.
 IV. De l'anatomie normale dans ses rapports avec la vivisection.
 V. -- De l'anatomie pathologique et des sections cadavriques dans
leurs rapports avec la vivisection.
 VI. -- De la diversit des animaux soumis  l'exprimentation; de la
variabilit des conditions organiques dans lesquelles ils s'offrent 
l'exprimentateur.
 VII. -- Du choix des animaux; de l'utilit que l'on peut tirer pour
la mdecine des expriences faites sur les diverses espces animales.
 VIII. -- De la comparaison des animaux et l'exprimentation
comparative.
 IX. -- De l'emploi du calcul dans l'tude des phnomnes des tres
vivants; des moyennes et de la statistique.
 X. -- Du laboratoire du physiologiste et de divers moyens ncessaires
 l'tude de la mdecine exprimentale.
TROISIME PARTIE   APPLICATIONS DE LA MTHODE EXPRIMENTALE  L'TUDE
DES PHNOMNES DE LA VIE.
CHAPITRE PREMIER EXEMPLES D'INVESTIGATION EXPRIMENTALE
PHYSIOLOGIQUE.
 I. -- Une recherche exprimentale a pour point de dpart une
observation.
 II. -- Une recherche exprimentale a pour point de dpart une
hypothse ou une thorie.
CHAPITRE II EXEMPLES DE CRITIQUE EXPRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE.
 I. -- Le principe du dterminisme exprimental n'admet pas des faits
contradictoires.
 II -- Le principe du dterminisme repousse de la science les faits
indtermins ou irrationnels.
 III. -- Le principe du dterminisme exige que les faits soient
comparativement dtermins.
 IV. -- La critique exprimentale ne doit porter que sur des faits et
jamais sur des mots.
CHAPITRE III. DE L'INVESTIGATION ET DE LA CRITIQUE APPLIQUES  LA
MDECINE EXPRIMENTALE.
 I. -- De l'investigation pathologique et thrapeutique.
 II. -- De la critique exprimentale pathologique et thrapeutique.
CHAPITRE IV. DES OBSTACLES PHILOSOPHIQUES QUE RENCONTRE LA MDECINE
EXPRIMENTALE.
I. -- De la fausse application de la physiologie  la mdecine.
 II. -- L'ignorance scientifique et certaines illusions de l'esprit
mdical sont un obstacle au dveloppement de la mdecine exprimentale.
 III. -- La mdecine empirique et la mdecine exprimentale ne sont
point incompatibles; elles doivent tre au contraire insparables l'une
de l'autre.
 IV. -- La mdecine exprimentale ne rpond  aucune doctrine mdicale
ni  aucun systme philosophique.






Conserver la sant et gurir les maladies: tel est le problme que
la mdecine a pos ds son origine et dont elle poursuit encore la
solution scientifique[1]. L'tat actuel de la pratique mdicale
donne  prsumer que cette solution se fera encore longtemps
chercher. Cependant, dans sa marche  travers les sicles, la
mdecine, constamment force d'agir, a tent d'innombrables essais
dans le domaine de l'empirisme et en a tir d'utiles
enseignements. Si elle a t sillonne et bouleverse par des
systmes de toute espce que leur fragilit a fait successivement
disparatre, elle n'en a pas moins excut des recherches, acquis
des notions et entass des matriaux prcieux, qui auront plus
tard leur place et leur signification dans la mdecine
scientifique. De notre temps, grce aux dveloppements
considrables et aux secours puissants des sciences physico-
chimiques, l'tude des phnomnes de la vie, soit  l'tat normal,
soit  l'tat pathologique, a accompli des progrs surprenants qui
chaque jour se multiplient davantage.

Il est ainsi vident pour tout esprit non prvenu que la mdecine
se dirige vers sa voie scientifique dfinitive. Par la seule
marche naturelle de son volution, elle abandonne peu  peu la
rgion des systmes pour revtir de plus en plus la forme
analytique, et rentrer ainsi graduellement dans la mthode
d'investigation commune aux sciences exprimentales.

Pour embrasser le problme mdical dans son entier, la mdecine
exprimentale doit comprendre trois parties fondamentales: la
physiologie, la pathologie et la thrapeutique. La connaissance
des causes des phnomnes de la vie  l'tat normal, c'est--dire
la physiologie, nous apprendra  maintenir les conditions normales
de la vie et  conserver la sant. La connaissance des maladies et
des causes qui les dterminent, c'est--dire la pathologie, nous
conduira, d'un ct,  prvenir le dveloppement de ces conditions
morbides, et de l'autre  en combattre les effets par des agents
mdicamenteux, c'est--dire  gurir les maladies.

Pendant la priode empirique de la mdecine, qui sans doute devra
se prolonger encore longtemps, la physiologie, la pathologie et la
thrapeutique ont pu marcher sparment, parce que, n'tant
constitues ni les unes ni les autres, elles n'avaient pas  se
donner un mutuel appui dans la pratique mdicale. Mais dans la
conception de la mdecine scientifique, il ne saurait en tre
ainsi; sa base doit tre la physiologie. La science ne
s'tablissant que par voie de comparaison, la connaissance de
l'tat pathologique ou anormal ne saurait tre obtenue, sans la
connaissance de l'tat normal, de mme que l'action thrapeutique
sur l'organisme des agents anormaux ou mdicaments, ne saurait
tre comprise scientifiquement sans l'tude pralable de l'action
physiologique des agents normaux qui entretiennent les phnomnes
de la vie.

Mais la mdecine scientifique ne peut se constituer, ainsi que les
autres sciences, que par voie exprimentale, c'est--dire par
l'application immdiate et rigoureuse du raisonnement aux faits
que l'observation et l'exprimentation nous fournissent. La
mthode exprimentale, considre en elle-mme, n'est rien autre
chose qu'un raisonnement  l'aide duquel nous soumettons
mthodiquement nos ides  l'exprience des faits.

Le raisonnement est toujours le mme, aussi bien dans les sciences
qui tudient les tres vivants que dans celles qui s'occupent des
corps bruts. Mais, dans chaque genre de science, les phnomnes
varient et prsentent une complexit et des difficults
d'investigation qui leur sont propres. C'est ce qui fait que les
principes de l'exprimentation, ainsi que nous le verrons plus
tard, sont incomparablement plus difficiles  appliquer  la
mdecine et aux phnomnes des corps vivants qu' la physique et
aux phnomnes des corps bruts.

Le raisonnement sera toujours juste quand il s'exercera sur des
notions exactes et sur des faits prcis; mais il ne pourra
conduire qu' l'erreur toutes les fois que les notions ou les
faits sur lesquels il s'appuie seront primitivement entachs
d'erreur ou d'inexactitude. C'est pourquoi l'exprimentation, ou
l'art d'obtenir des expriences rigoureuses et bien dtermines,
est la base pratique et en quelque sorte la partie excutive de la
mthode exprimentale applique  la mdecine. Si l'on veut
constituer les sciences biologiques et tudier avec fruit les
phnomnes si complexes qui se passent chez les tres vivants,
soit  l'tat physiologique, soit  l'tat pathologique, il faut
avant tout poser les principes de l'exprimentation et ensuite les
appliquer  la physiologie,  la pathologie et  la thrapeutique.
L'exprimentation est incontestablement plus difficile en mdecine
que dans aucune autre science; mais par cela mme, elle ne fut
jamais dans aucune plus ncessaire et plus indispensable. Plus une
science est complexe, plus il importe, en effet, d'en tablir une
bonne critique exprimentale, afin d'obtenir des faits comparables
et exempts de causes d'erreur. C'est aujourd'hui, suivant nous, ce
qui importe le plus pour les progrs de la mdecine.

Pour tre digne de ce nom, l'exprimentateur doit tre  la fois
thoricien et praticien. S'il doit possder d'une manire complte
l'art d'instituer les faits d'exprience, qui sont les matriaux
de la science, il doit aussi se rendre compte clairement des
principes scientifiques qui dirigent notre raisonnement au milieu
de l'tude exprimentale si varie des phnomnes de la nature. Il
serait impossible de sparer ces deux choses: la tte et la main.
Une main habile sans la tte qui la dirige est un instrument
aveugle; la tte sans la main qui ralise reste impuissante.

Les principes de la mdecine exprimentale seront dvelopps dans
notre ouvrage au triple point de vue de la physiologie, de la
pathologie et de la thrapeutique. Mais, avant d'entrer dans les
considrations gnrales et dans les descriptions spciales des
procds opratoires, propres  chacune de ces divisions, je crois
utile de donner, dans cette introduction, quelques dveloppements
relatifs  la partie thorique ou philosophique de la mthode dont
le livre, au fond, ne sera que la partie pratique.

Les ides que nous allons exposer ici n'ont certainement rien de
nouveau; la mthode exprimentale et l'exprimentation sont depuis
longtemps introduites dans les sciences physico-chimiques qui leur
doivent tout leur clat.  diverses poques, des hommes minents
ont trait les questions de mthode dans les sciences; et de nos
jours, M. Chevreul dveloppe dans tous ses ouvrages des
considrations trs-importantes sur la philosophie des sciences
exprimentales. Aprs cela, nous ne saurions donc avoir aucune
prtention philosophique. Notre unique but est et a toujours t
de contribuer  faire pntrer les principes bien connus de la
mthode exprimentale dans les sciences mdicales. C'est pourquoi
nous allons ici rsumer ces principes, en indiquant
particulirement les prcautions qu'il convient de garder dans
leur application,  raison de la complexit toute spciale des
phnomnes de la vie. Nous envisagerons ces difficults d'abord
dans l'emploi du raisonnement exprimental et ensuite dans la
pratique de l'exprimentation.




PREMIRE PARTIE


DU RAISONNEMENT EXPRIMENTAL.





CHAPITRE PREMIER
DE L'OBSERVATION ET DE L'EXPRIENCE.


L'homme ne peut observer les phnomnes qui l'entourent que dans
des limites trs-restreintes; le plus grand nombre chappe
naturellement  ses sens, et l'observation simple ne lui suffit
pas. Pour tendre ses connaissances, il a d amplifier,  l'aide
d'appareils spciaux, la puissance de ces organes, en mme temps
qu'il s'est arm d'instruments divers qui lui ont servi  pntrer
dans l'intrieur des corps pour les dcomposer et en tudier les
parties caches. Il y a ainsi une gradation ncessaire  tablir
entre les divers procds d'investigation ou de recherches qui
peuvent tre simples ou complexes: les premiers s'adressent aux
objets les plus faciles  examiner et pour lesquels nos sens
suffisent; les seconds,  l'aide de moyens varis, rendent
accessibles  notre observation des objets ou des phnomnes qui
sans cela nous seraient toujours demeurs inconnus, parce que dans
l'tat naturel ils sont hors de notre porte. L'investigation,
tantt simple, tantt arme et perfection ne, est donc destine 
nous faire dcouvrir et constater les phnomnes plus ou moins
cachs qui nous entourent.

Mais l'homme ne se borne pas  voir; il pense et veut connatre la
signification des phnomnes dont l'observation lui a rvl
l'existence. Pour cela il raisonne, compare les faits, les
interroge, et, par les rponses qu'il en tire, les contrle les
uns par les autres. C'est ce genre de contrle, au moyen du
raisonnement et des faits, qui constitue,  proprement parler,
l'exprience, et c'est le seul procd que nous ayons pour nous
instruire sur la nature des choses qui sont en dehors de nous.

Dans le sens philosophique, l'observation montre et l'exprience
instruit. Cette premire distinction va nous servir de point de
dpart pour examiner les dfinitions diverses qui ont t donnes
de l'observation et de l'exprience par les philosophes et les
mdecins.


 I. -- Dfinitions diverses de l'observation et de l'exprience.


On a quelquefois sembl confondre l'exprience avec l'observation.
Bacon parat runir ces deux choses quand il dit: L'observation
et l'exprience pour amasser les matriaux, l'induction et la
dduction pour les laborer: voil les seules bonnes machines
intellectuelles. Les mdecins et les physiologistes, ainsi que le
plus grand nombre des savants, ont distingu l'observation de
l'exprience, mais ils n'ont pas t compltement d'accord sur la
dfinition de ces deux termes: Zimmermann s'exprime ainsi: Une
exprience diffre d'une observation en ce que la connaissance
qu'une observation nous procure semble se prsenter d'elle-mme;
au lieu que celle qu'une exprience nous fournit est le fruit de
quelque tentative que l'on fait dans le dessein de savoir si une
chose est ou n'est point[2]. Cette dfinition reprsente une
opinion assez gnralement adopte. D'aprs elle, l'observation
serait la constatation des choses ou des phnomnes tels que la
nature nous les offre ordinairement, tandis que l'exprience
serait la constatation de phnomnes crs ou dtermins par
l'exprimentateur. Il y aurait  tablir de cette manire une
sorte d'opposition entre l'observateur et l'exprimentateur; le
premier tant passif dans la production des phnomnes, le second
y prenant, au contraire, une part directe et active. Cuvier a
exprim cette mme pense en disant: L'observateur coute la
nature; l'exprimentateur l'interroge et la force  se dvoiler.

Au premier abord, et quand on considre les choses d'une manire
gnrale, cette distinction entre l'activit de l'exprimentateur
et la passivit de l'observateur parat claire et semble devoir
tre facile  tablir. Mais, ds qu'on descend dans la pratique
exprimentale, on trouve que, dans beaucoup de cas, cette
sparation est trs-difficile  faire et que parfois mme elle
entrane de l'obscurit. Cela rsulte, ce me semble, de ce que
l'on a confondu l'art de l'investigation, qui recherche et
constate les faits, avec l'art du raisonnement, qui les met en
oeuvre logiquement pour la recherche de la vrit. Or, dans
l'investigation il peut y avoir  la fois activit de l'esprit et
des sens, soit pour faire des observations, soit pour faire des
expriences.

En effet, si l'on voulait admettre que l'observation est
caractrise par cela seul que le savant constate des phnomnes
que la nature a produits spontanment et sans son intervention, on
ne pourrait cependant pas trouver que l'esprit comme la main reste
toujours inactif dans l'observation, et l'on serait amen 
distinguer sous ce rapport deux sortes d'observations: les unes
passives, les autres actives. Je suppose, par exemple, ce qui est
souvent arriv, qu'une maladie endmique quelconque survienne dans
un pays et s'offre  l'observation d'un mdecin. C'est l une
observation spontane ou passive que le mdecin fait par hasard et
sans y tre conduit par aucune ide prconue. Mais si, aprs
avoir observ les premiers cas, il vient  l'ide de ce mdecin
que la production de cette maladie pourrait bien tre en rapport
avec certaines circonstances mtorologiques ou hyginiques
spciales; alors le mdecin va en voyage et se transporte dans
d'autres pays o rgne la mme maladie, pour voir si elle s'y
dveloppe dans les mmes conditions. Cette seconde observation,
faite en vue d'une ide prconue sur la nature et la cause de la
maladie, est ce qu'il faudrait videmment appeler une observation
provoque ou active. J'en dirai autant d'un astronome qui,
regardant le ciel, dcouvre une plante qui passe par hasard
devant sa lunette; il a fait l une observation fortuite et
passive, c'est--dire sans ide prconue. Mais si, aprs avoir
constat les perturbations d'une plante, l'astronome en est venu
 faire des observations pour en rechercher la raison, je dirai
qu'alors l'astronome fait des observations actives, c'est--dire
des observations provoques par une ide prconue sur la cause de
la perturbation. On pourrait multiplier  l'infini les citations
de ce genre pour prouver que, dans la constatation des phnomnes
naturels qui s'offrent  nous, l'esprit est tantt passif, ce qui
signifie, en d'autres termes, que l'observation se fait tantt
sans ide prconue et par hasard, et tantt avec ide prconue,
c'est--dire avec intention de vrifier l'exactitude d'une vue de
l'esprit. D'un autre ct, si l'on admettait, comme il a t dit
plus haut, que l'exprience est caractrise par cela seul que le
savant constate des phnomnes qu'il a provoqus artificiellement
et qui naturellement ne se prsentaient pas  lui, on ne saurait
trouver non plus que la main de l'exprimentateur doive toujours
intervenir activement pour oprer l'apparition de ces phnomnes.
On a vu, en effet, dans certains cas, des accidents o la nature
agissait pour lui, et l encore nous serions obligs de
distinguer, au point de vue de l'intervention manuelle, des
expriences actives et des expriences passives. Je suppose qu'un
physiologiste veuille tudier la digestion et savoir ce qui se
passe dans l'estomac d'un animal vivant; il divisera les parois du
ventre et de l'estomac d'aprs des rgles opratoires connues, et
il tablira ce qu'on appelle une fistule gastrique. Le
physiologiste croira certainement avoir fait une exprience parce
qu'il est intervenu activement pour faire apparatre des
phnomnes qui ne s'offraient pas naturellement  ses yeux. Mais
maintenant je demanderai: le docteur W. Beaumont fit-il une
exprience quand il rencontra ce jeune chasseur canadien qui,
aprs avoir reu  bout portant un coup de fusil dans l'hypocondre
gauche, conserva,  la chute de l'eschare, une large fistule de
l'estomac par laquelle on pouvait voir dans l'intrieur de cet
organe? Pendant plusieurs annes, le docteur Beaumont, qui avait
pris cet homme  son service, put tudier de visu les phnomnes
de la digestion gastrique, ainsi qu'il nous l'a fait connatre
dans l'intressant journal qu'il nous a donn  ce sujet[3]. Dans
le premier cas, le physiologiste a agi en vertu de l'ide
prconue d'tudier les phnomnes digestifs et il a fait une
exprience active. Dans le second cas, un accident a opr la
fistule  l'estomac, et elle s'est prsente fortuitement au
docteur Beaumont qui dans notre dfinition aurait fait une
exprience passive, s'il est permis d'ainsi parler. Ces exemples
prouvent donc que, dans la constatation des phnomnes qualifis
d'exprience, l'activit manuelle de l'exprimentateur
n'intervient pas toujours; puisqu'il arrive que ces phnomnes
peuvent, ainsi que nous le voyons, se prsenter comme des
observations passives ou fortuites.

Mais il est des physiologistes et des mdecins qui ont caractris
un peu diffremment l'observation et l'exprience. Pour eux
l'observation consiste dans la constatation de tout ce qui est
normal et rgulier. Peu importe que l'investigateur ait provoqu
lui-mme, ou par les mains d'un autre, ou par un accident,
l'apparition des phnomnes, ds qu'il les considre sans les
troubler et dans leur tat normal, c'est une observation qu'il
fait. Ainsi dans les deux exemples de fistule gastrique que nous
avons cits prcdemment, il y aurait eu, d'aprs ces auteurs,
observation, parce que dans les deux cas on a eu sous les yeux les
phnomnes digestifs conformes  l'tat naturel. La fistule n'a
servi qu' mieux voir, et  faire l'observation dans de meilleures
conditions.

L'exprience, au contraire, implique, d'aprs les mmes
physiologistes, l'ide d'une variation ou d'un trouble
intentionnellement apports par l'investigateur dans les
conditions des phnomnes naturels. Cette dfinition rpond en
effet  un groupe nombreux d'expriences que l'on pratique en
physiologie et qui pourraient s'appeler expriences par
destruction. Cette manire d'exprimenter, qui remonte  Galien,
est la plus simple, et elle devait se prsenter  l'esprit des
anatomistes dsireux de connatre sur le vivant l'usage des
parties qu'ils avaient isoles par la dissection sur le cadavre.
Pour cela, ou supprime un organe sur le vivant par la section ou
par l'ablation, et l'on juge, d'aprs le trouble produit dans
l'organisme entier ou dans une fonction spciale, de l'usage de
l'organe enlev. Ce procd exprimental essentiellement
analytique est mis tous les jours en pratique en physiologie. Par
exemple, l'anatomie avait appris que deux nerfs principaux se
distribuent  la face: le facial et la cinquime paire; pour
connatre leurs usages, on les a coups successivement. Le
rsultat a montr que la section du facial amne la perte du
mouvement, et la section de la cinquime paire, la perte de la
sensibilit. D'o l'on a conclu que le facial est le nerf moteur
de la face et la cinquime paire le nerf sensitif.

Nous avons dit qu'en tudiant la digestion par l'intermdiaire
d'une fistule, on ne fait qu'une observation, suivant la
dfinition que nous examinons. Mais si, aprs avoir tabli la
fistule, on vient  couper les nerfs de l'estomac avec l'intention
de voir les modifications qui en rsultent dans la fonction
digestive, alors, suivant la mme manire de voir, on fait une
exprience, parce qu'on cherche  connatre la fonction d'une
partie d'aprs le trouble que sa suppression entrane. Ce qui peut
se rsumer en disant que dans l'exprience il faut porter un
jugement par comparaison de deux faits, l'un normal, l'autre
anormal.

Cette dfinition de l'exprience suppose ncessairement que
l'exprimentateur doit pouvoir toucher le corps sur lequel il veut
agir, soit en le dtruisant, soit en le modifiant, afin de
connatre ainsi le rle qu'il remplit dans les phnomnes de la
nature. C'est mme, comme nous le verrons plus loin, sur cette
possibilit d'agir ou non sur les corps que reposera exclusivement
la distinction des sciences dites d'observation et des sciences
dites exprimentales. Mais si la dfinition de l'exprience que
nous venons de donner diffre de celle que nous avons examine en
premier lieu, en ce qu'elle admet qu'il n'y a exprience que
lorsqu'on peut faire varier ou qu'on dcompose par une sorte
d'analyse le phnomne qu'on veut connatre, elle lui ressemble
cependant en ce qu'elle suppose toujours comme elle une activit
intentionnelle de l'exprimentateur dans la production de ce
trouble des phnomnes. Or, il sera facile de montrer que souvent
l'activit intentionnelle de l'oprateur peut tre remplace par
un accident. On pourrait donc encore distinguer ici, comme dans la
premire dfinition, des troubles survenus intentionnellement et
des troubles survenus spontanment et non intentionnellement. En
effet, reprenant notre exemple dans lequel le physiologiste coupe
le nerf facial pour en connatre les fonctions, je suppose, ce qui
est arriv souvent, qu'une balle, un coup de sabre, une carie du
rocher viennent  couper ou  dtruire le facial; il en rsultera
fortuitement une paralysie du mouvement, c'est--dire un trouble
qui est exactement le mme que celui que le physiologiste aurait
dtermin intentionnellement.

Il en sera de mme d'une infinit de lsions pathologiques qui
sont de vritables expriences dont le mdecin et le physiologiste
tirent profit, sans que cependant il y ait de leur part aucune
prmditation pour provoquer ces lsions qui sont le fait de la
maladie. Je signale ds  prsent cette ide parce qu'elle nous
sera utile plus tard pour prouver que la mdecine possde de
vritables expriences, bien que ces dernires soient spontanes
et non provoques par le mdecin[4].

Je ferai encore une remarque qui servira de conclusion. Si en
effet on caractrise l'exprience par une variation ou par un
trouble apports dans un phnomne, ce n'est qu'autant qu'on sous-
entend qu'il faut faire la comparaison de ce trouble avec l'tat
normal. L'exprience n'tant en effet qu'un jugement, elle exige
ncessairement comparaison entre deux choses, et ce qui est
intentionnel ou actif dans l'exprience, c'est rellement la
comparaison que l'esprit veut faire. Or, que la perturbation soit
produite par accident ou autrement, l'esprit de l'exprimentateur
n'en compare pas moins bien. Il n'est donc pas ncessaire que l'un
des faits  comparer soit considr comme un trouble; d'autant
plus qu'il n'y a dans la nature rien de troubl ni d'anormal; tout
se passe suivant des lois qui sont absolues, c'est--dire toujours
normales et dtermines. Les effets varient en raison des
conditions qui les manifestent, mais les lois ne varient pas.
L'tat physiologique et l'tat pathologique sont rgis par les
mmes forces, et ils ne diffrent que par les conditions
particulires dans lesquelles la loi vitale se manifeste.


 II. -- Acqurir de l'exprience et s'appuyer sur l'observation
est autre chose que faire des expriences et faire des
observations.


Le reproche gnral que j'adresserai aux dfinitions qui
prcdent, c'est d'avoir donn aux mots un sens trop circonscrit
en ne tenant compte que de l'art de l'investigation, au lieu
d'envisager en mme temps l'observation et l'exprience comme les
deux termes extrmes du raisonnement exprimental. Aussi voyons-
nous ces dfinitions manquer de clart et de gnralit. Je pense
donc que, pour donner  la dfinition toute son utilit et toute
sa valeur, il faut distinguer ce qui appartient au procd
d'investigation employ pour obtenir les faits, de ce qui
appartient au procd intellectuel qui les met en oeuvre et en
fait  la fois le point d'appui et le criterium de la mthode
exprimentale.

Dans la langue franaise, le mot exprience au singulier signifie
d'une manire gnrale et abstraite l'instruction acquise par
l'usage de la vie. Quand on applique  un mdecin le mot
exprience pris au singulier, il exprime l'instruction qu'il a
acquise par l'exercice de la mdecine. Il en est de mme pour les
autres professions, et c'est dans ce sens que l'on dit qu'un homme
a acquis de l'exprience, qu'il a de l'exprience. Ensuite on a
donn par extension et dans un sens concret le nom d'expriences
aux faits qui nous fournissent cette instruction exprimentale des
choses.

Le mot observation, au singulier, dans son acception gnrale et
abstraite, signifie la constatation exacte d'un fait  l'aide de
moyens d'investigation et d'tudes appropries  cette
constatation. Par extension et dans un sens concret, on a donn
aussi le nom d'observations aux faits constats, et c'est dans ce
sens que l'on dit observations mdicales, observations
astronomiques, etc.

Quand on parle d'une manire concrte, et quand on dit faire des
expriences ou faire des observations, cela signifie qu'on se
livre  l'investigation et  la recherche, que l'on tente des
essais, des preuves, dans le but d'acqurir des faits dont
l'esprit,  l'aide du raisonnement, pourra tirer une connaissance
ou une instruction.

Quand on parle d'une manire abstraite et quand on dit s'appuyer
sur l'observation et acqurir de l'exprience, cela signifie que
l'observation est le point d'appui de l'esprit qui raisonne, et
l'exprience le point d'appui de l'esprit qui conclut ou mieux
encore le fruit d'un raisonnement juste appliqu 
l'interprtation des faits. D'o il suit que l'on peut acqurir de
l'exprience sans faire des expriences, par cela seul qu'on
raisonne convenablement sur les faits bien tablis, de mme que
l'on peut faire des expriences et des observations sans acqurir
de l'exprience, si l'on se borne  la constatation des faits.

L'observation est donc ce qui montre les faits; l'exprience est
ce qui instruit sur les faits et ce qui donne de l'exprience
relativement  une chose. Mais comme cette instruction ne peut
arriver que par une comparaison et un jugement, c'est--dire par
suite d'un raisonnement, il en rsulte que l'homme seul est
capable d'acqurir de l'exprience et de se perfectionner par
elle.

L'exprience, dit Goethe, corrige l'homme chaque jour. Mais
c'est parce qu'il raisonne juste et exprimentalement sur ce qu'il
observe; sans cela il ne se corrigerait pas. L'homme qui a perdu
la raison, l'alin, ne s'instruit plus par l'exprience, il ne
raisonne plus exprimentalement. L'exprience est donc le
privilge de la raison.  l'homme seul appartient de vrifier ses
penses, de les ordonner;  l'homme seul appartient de corriger,
de rectifier, d'amliorer, de perfectionner et de pouvoir ainsi
tous les jours se rendre plus habile, plus sage et plus heureux.
Pour l'homme seul, enfin, existe un art, un art suprme, dont tous
les arts les plus vants ne sont que les instruments et l'ouvrage:
l'art de la raison, le raisonnement[5].

Nous donnerons au mot exprience, en mdecine exprimentale, le
mme sens gnral qu'il conserve partout. Le savant s'instruit
chaque jour par l'exprience; par elle il corrige incessamment ses
ides scientifiques, ses thories, les rectifie pour les mettre en
harmonie avec un nombre de faits de plus en plus grands, et pour
approcher ainsi de plus en plus de la vrit.

On peut s'instruire, c'est--dire acqurir de l'exprience sur ce
qui nous entoure, de deux manires, empiriquement et
exprimentalement. Il y a d'abord une sorte d'instruction ou
d'exprience inconsciente et empirique, que l'on obtient par la
pratique de chaque chose. Mais cette connaissance que l'on
acquiert ainsi n'en est pas moins ncessairement accompagne d'un
raisonnement exprimental vague que l'on se fait sans s'en rendre
compte, et par suite duquel on rapproche les faits afin de porter
sur eux un jugement. L'exprience peut donc s'acqurir par un
raisonnement empirique et inconscient; mais cette marche obscure
et spontane de l'esprit a t rige par le savant en une mthode
claire et raisonne, qui procde alors plus rapidement et d'une
manire consciente vers un but dtermin. Telle est la mthode
exprimentale dans les sciences, d'aprs laquelle l'exprience est
toujours acquise en vertu d'un raisonnement prcis tabli sur une
ide qu'a fait natre l'observation et que contrle l'exprience.
En effet, il y a dans toute connaissance exprimentale trois
phases: observation faite, comparaison tablie et jugement motiv.
La mthode exprimentale ne fait pas autre chose que porter un
jugement sur les faits qui nous entourent,  l'aide d'un criterium
qui n'est lui-mme qu'un autre fait dispos de faon  contrler
le jugement et  donner l'exprience. Prise dans ce sens gnral,
l'exprience est l'unique source des connaissances humaines.
L'esprit n'a en lui-mme que le sentiment d'une relation
ncessaire dans les choses, mais il ne peut connatre la forme de
cette relation que par l'exprience.

Il y aura donc deux choses  considrer dans la mthode
exprimentale:

1 l'art d'obtenir des faits exacts au moyen d'une investigation
rigoureuse; 2 l'art de les mettre en oeuvre au moyen d'un
raisonnement exprimental afin d'en faire ressortir la
connaissance de la loi des phnomnes. Nous avons dit que le
raisonnement exprimental s'exerce toujours et ncessairement sur
deux faits  la fois, l'un qui lui sert de point de dpart:
l'observation; l'autre qui lui sert de conclusion ou de contrle:
l'exprience. Toutefois ce n'est, en quelque sorte, que comme
abstraction logique et en raison de la place qu'ils occupent qu'on
peut distinguer, dans le raisonnement, le fait observation du fait
exprience.

Mais, en dehors du raisonnement exprimental, l'observation et
l'exprience n'existent plus dans le sens abstrait qui prcde; il
n'y a dans l'une comme dans l'autre que des faits concrets qu'il
s'agit d'obtenir par des procds d'investigation exacts et
rigoureux. Nous verrons plus loin que l'investigateur doit tre
lui-mme distingu en observateur et en exprimentateur; non
suivant qu'il est actif ou passif dans la production des
phnomnes, mais suivant qu'il agit ou non sur eux pour s'en
rendre matre.


 III. -- De l'investigateur; de la recherche scientifique.


L'art de l'investigation scientifique est la pierre angulaire de
toutes les sciences exprimentales. Si les faits qui servent de
base au raisonnement sont mal tablis ou errons, tout s'croulera
ou tout deviendra faux; et c'est ainsi que, le plus souvent, les
erreurs dans les thories scientifiques ont pour origine des
erreurs de faits.

Dans l'investigation considre comme art de recherches
exprimentales, il n'y a que des faits mis en lumire par
l'investigateur et constats le plus rigoureusement possible, 
l'aide des moyens les mieux appropris. Il n'y a plus lieu de
distinguer ici l'observateur de l'exprimentateur par la nature
des procds de recherches mis en usage. J'ai montr dans le
paragraphe prcdent que les dfinitions et les distinctions qu'on
a essay d'tablir d'aprs l'activit ou la passivit de
l'investigation, ne sont pas soutenables. En effet, l'observateur
et l'exprimentateur sont des investigateurs qui cherchent 
constater les faits de leur mieux et qui emploient  cet effet des
moyens d'tude plus ou moins compliqus, selon la complexit des
phnomnes qu'ils tudient. Ils peuvent, l'un et l'autre, avoir
besoin de la mme activit manuelle et intellectuelle, de la mme
habilet, du mme esprit d'invention, pour crer et perfectionner
les divers appareils ou instruments d'investigation qui leur sont
communs pour la plupart. Chaque science a en quelque sorte un
genre d'investigation qui lui est propre et un attirail
d'instruments et de procds spciaux. Cela se conoit d'ailleurs
puisque chaque science se distingue par la nature de ses problmes
et par la diversit des phnomnes qu'elle tudie. L'investigation
mdicale est la plus complique de toutes; elle comprend tous les
procds qui sont propres aux recherches anatomiques,
physiologiques, pathologiques et thrapeutiques, et, de plus, en
se dveloppant, elle emprunte  la chimie et  la physique une
foule de moyens de recherches qui deviennent pour elle de
puissants auxiliaires. Tous les progrs des sciences
exprimentales se mesurent par le perfectionnement de leurs moyens
d'investigation. Tout l'avenir de la mdecine exprimentale est
subordonn  la cration d'une mthode de recherche applicable
avec fruit  l'tude des phnomnes de la vie, soit  l'tat
normal, soit  l'tat pathologique. Je n'insisterai pas ici sur la
ncessit d'une telle mthode d'investigation exprimentale en
mdecine, et je n'essayerai pas mme d'en numrer les
difficults. Je me bornerai  dire que toute ma vie scientifique
est voue  concourir pour ma part  cette oeuvre immense que la
science moderne aura la gloire d'avoir comprise et le mrite
d'avoir inaugure, en laissant aux sicles futurs le soin de la
continuer et de la fonder dfinitivement. Les deux volumes qui
constitueront mon ouvrage sur les Principes de la mdecine
exprimentale seront uniquement consacrs au dveloppement de
procds d'investigation exprimentale appliqus  la physiologie,
 la pathologie et  la thrapeutique. Mais comme il est
impossible  un seul d'envisager toutes les faces de
l'investigation mdicale, et pour me limiter encore dans un sujet
aussi vaste, je m'occuperai plus particulirement de la
rgularisation des procds de vivisections zoologiques. Cette
branche de l'investigation biologique est sans contredit la plus
dlicate et la plus difficile; mais je la considre comme la plus
fconde et comme tant celle qui peut tre d'une plus grande
utilit immdiate  l'avancement de la mdecine exprimentale.

Dans l'investigation scientifique, les moindres procds sont de
la plus haute importance. Le choix heureux d'un animal, un
instrument construit d'une certaine faon, l'emploi d'un ractif
au lieu d'un autre, suffisent souvent pour rsoudre les questions
gnrales les plus leves. Chaque fois qu'un moyen nouveau et sr
d'analyse exprimentale surgit, on voit toujours la science faire
des progrs dans les questions auxquelles ce moyen peut tre
appliqu. Par contre, une mauvaise mthode et des procds de
recherche dfectueux peuvent entraner dans les erreurs les plus
graves et retarder la science en la fourvoyant. En un mot, les
plus grandes vrits scientifiques ont leurs racines dans les
dtails de l'investigation exprimentale qui constituent en
quelque sorte le sol dans lequel ces vrits se dveloppent.

Il faut avoir t lev et avoir vcu dans les laboratoires pour
bien sentir toute l'importance de tous ces dtails de procds
d'investigation, qui sont si souvent ignors et mpriss par les
faux savants qui s'intitulent gnralisateurs. Pourtant on
n'arrivera jamais  des gnralisations vraiment fcondes et
lumineuses sur les phnomnes vitaux, qu'autant qu'on aura
expriment soi-mme et remu dans l'hpital, l'amphithtre ou le
laboratoire, le terrain ftide ou palpitant de la vie. On a dit
quelque part que la vraie science devait tre compare  un
plateau fleuri et dlicieux sur lequel on ne pouvait arriver
qu'aprs avoir gravi des pentes escarpes et s'tre corch les
jambes  travers les ronces et les broussailles. S'il fallait
donner une comparaison qui exprimt mon sentiment sur la science
de la vie, je dirais que c'est un salon superbe tout
resplendissant de lumire, dans lequel on ne peut parvenir qu'en
passant par une longue et affreuse cuisine.


 IV. -- De l'observateur et de l'exprimentateur; des sciences
d'observation et d'exprimentation.


Nous venons de voir, qu'au point de vue de l'art de
l'investigation, l'observation et l'exprience ne doivent tre
considres que comme des faits mis en lumire par
l'investigateur, et nous avons ajout que la mthode
d'investigation ne distingue pas celui qui observe de celui qui
exprimente. O donc se trouve ds lors, demandera-t-on, la
distinction entre l'observateur et l'exprimentateur? Le voici: on
donne le nom d'observateur  celui qui applique les procds
d'investigations simples ou complexes  l'tude de phnomnes
qu'il ne fait pas varier et qu'il recueille, par consquent, tels
que la nature les lui offre. On donne le nom d'exprimentateur 
celui qui emploie les procds d'investigation simples ou
complexes pour faire varier ou modifier, dans un but quelconque,
les phnomnes naturels et les faire apparatre dans des
circonstances ou dans des conditions dans lesquelles la nature ne
les lui prsentait pas. Dans ce sens, l'observation est
l'investigation d'un phnomne naturel, et l'exprience est
l'investigation d'un phnomne modifi par l'investigateur. Cette
distinction qui semble tre tout extrinsque et rsider simplement
dans une dfinition de mots, donne cependant, comme nous allons le
voir, le seul sens suivant lequel il faut comprendre la diffrence
importante qui spare les sciences d'observation des sciences
d'exprimentation ou exprimentales.

Nous avons dit, dans un paragraphe prcdent, qu'au point de vue
du raisonnement exprimental les mots observation et exprience
pris dans un sens abstrait signifient, le premier, la constatation
pure et simple d'un fait, le second, le contrle d'une ide par un
fait. Mais si nous n'envisagions l'observation que dans ce sens
abstrait, il ne nous serait pas possible d'en tirer une science
d'observation. La simple constatation des faits ne pourra jamais
parvenir  constituer une science. On aurait beau multiplier les
faits ou les observations, que cela n'en apprendrait pas
davantage. Pour s'instruire, il faut ncessairement raisonner sur
ce que l'on a observ, comparer les faits et les juger par
d'autres faits qui servent de contrle. Mais une observation peut
servir de contrle  une autre observation. De sorte qu'une
science d'observation sera simplement une science faite avec des
observations, c'est--dire une science dans laquelle on raisonnera
sur des faits d'observation naturelle, tels que nous les avons
dfinis plus haut. Une science exprimentale ou d'exprimentation
sera une science faite avec des expriences, c'est--dire dans
laquelle on raisonnera sur des faits d'exprimentation obtenus
dans des conditions que l'exprimentateur a cres et dtermines
lui-mme.

Il y a des sciences qui, comme l'astronomie, resteront toujours
pour nous des sciences d'observation, parce que les phnomnes
qu'elles tudient sont hors de notre sphre d'action; mais les
sciences terrestres peuvent tre  la fois des sciences
d'observation et des sciences exprimentales. Il faut ajouter que
toutes ces sciences commencent par tre des sciences d'observation
pure; ce n'est qu'en avanant dans l'analyse des phnomnes
qu'elles deviennent exprimentales, parce que l'observateur, se
transformant en exprimentateur, imagine des procds
d'investigation pour pntrer dans les corps et faire varier les
conditions des phnomnes. L'exprimentation n'est que la mise en
oeuvre des procds d'investigation qui sont spciaux 
l'exprimentateur.

Maintenant, quant au raisonnement exprimental, il sera absolument
le mme dans les sciences d'observation et dans les sciences
exprimentales. Il y aura toujours jugement par une comparaison
s'appuyant sur deux faits, l'un qui sert de point de dpart,
l'autre qui sert de conclusion au raisonnement. Seulement dans les
sciences d'observation les deux faits seront toujours des
observations; tandis que dans les sciences exprimentales les deux
faits pourront tre emprunts  l'exprimentation exclusivement,
ou  l'exprimentation et  l'observation  la fois, selon les cas
et suivant que l'on pntre plus ou moins profondment dans
l'analyse exprimentale. Un mdecin qui observe une maladie dans
diverses circonstances, qui raisonne sur l'influence de ces
circonstances, et qui en tire des consquences qui se trouvent
contrles par d'autres observations; ce mdecin fera un
raisonnement exprimental quoiqu'il ne fasse pas d'expriences.
Mais s'il veut aller plus loin et connatre le mcanisme intrieur
de la maladie, il aura affaire  des phnomnes cachs, alors il
devra exprimenter; mais il raisonnera toujours de mme.

Un naturaliste qui observe des animaux dans toutes les conditions
de leur existence et qui tire de ces observations des consquences
qui se trouvent vrifies et contrles par d'autres observations,
ce naturaliste emploiera la mthode exprimentale, quoiqu'il ne
fasse pas de l'exprimentation proprement dite. Mais s'il lui faut
aller observer des phnomnes dans l'estomac, il doit imaginer des
procds d'exprimentation plus ou moins complexes pour voir dans
une cavit cache  ses regards. Nanmoins le raisonnement
exprimental est toujours le mme; Raumur et Spallanzani
appliquent galement la mthode exprimentale quand ils font leurs
observations d'histoire naturelle ou leurs expriences sur la
digestion. Quand Pascal fit une observation baromtrique au bas de
la tour Saint-Jacques et qu'il en institua ensuite une autre sur
le haut de la tour, on admet qu'il fit une exprience, et
cependant ce ne sont que deux observations compares sur la
pression de l'air, excutes en vue de l'ide prconue que cette
pression devait varier suivant les hauteurs. Au contraire, quand
Jenner[6] observait le coucou sur un arbre avec une longue vue afin
de ne point l'effaroucher, il faisait une simple observation,
parce qu'il ne la comparait pas  une premire pour en tirer une
conclusion et porter sur elle un jugement. De mme un astronome
fait d'abord des observations, et ensuite raisonne sur elles pour
en tirer un ensemble de notions qu'il contrle par des
observations faites dans des conditions propres  ce but. Or cet
astronome raisonne comme les exprimentateurs, parce que
l'exprience acquise implique partout jugement et comparaison
entre deux faits lis dans l'esprit par une ide.

Toutefois, ainsi que nous l'avons dj dit, il faut bien
distinguer l'astronome du savant qui s'occupe des sciences
terrestres, en ce que l'astronome est forc de se borner 
l'observation, ne pouvant pas aller dans le ciel exprimenter sur
les plantes. C'est l prcisment, dans cette puissance de
l'investigateur d'agir sur les phnomnes, que se trouve la
diffrence qui spare les sciences dites d'exprimentation, des
sciences dites d'observation. Laplace considre que l'astronomie
est une science d'observation parce qu'on ne peut qu'observer le
mouvement des plantes; on ne saurait en effet les atteindre pour
modifier leur marche et leur appliquer l'exprimentation. Sur la
terre, dit Laplace, nous faisons varier les phnomnes par des
expriences; dans le ciel, nous dterminons avec soin tous ceux
que nous offrent les mouvements clestes[7]. Certains mdecins
qualifient la mdecine de science d'observation, parce qu'ils ont
pens  tort que l'exprimentation ne lui tait pas applicable.

Au fond toutes les sciences raisonnent de mme et visent au mme
but. Toutes veulent arriver  la connaissance de la loi des
phnomnes de manire  pouvoir prvoir, faire varier ou matriser
ces phnomnes. Or, l'astronome prdit les mouvements des astres,
il en tire une foule de notions pratiques, mais il ne peut
modifier par l'exprimentation les phnomnes clestes comme le
font le chimiste et le physicien pour ce qui concerne leur
science.

Donc, s'il n'y a pas, au point de vue de la mthode philosophique,
de diffrence essentielle entre les sciences d'observation et les
sciences d'exprimentation, il en existe cependant une relle au
point de vue des consquences pratiques que l'homme peut en tirer,
et relativement  la puissance qu'il acquiert par leur moyen. Dans
les sciences d'observation, l'homme observe et raisonne
exprimentalement, mais il n'exprimente pas; et dans ce sens ou
pourrait dire qu'une science d'observation est une science
passive. Dans les sciences d'exprimentation, l'homme observe,
mais de plus il agit sur la matire, en analyse les proprits et
provoque  son profit l'apparition de phnomnes, qui sans doute
se passent toujours suivant les lois naturelles, mais dans des
conditions que la nature n'avait souvent pas encore ralises. 
l'aide de ces sciences exprimentales actives, l'homme devient un
inventeur de phnomnes, un vritable contrematre de la cration;
et l'on ne saurait, sous ce rapport, assigner de limites  la
puissance qu'il peut acqurir sur la nature, par les progrs
futurs des sciences exprimentales.

Maintenant reste la question de savoir si la mdecine doit
demeurer une science d'observation ou devenir une science
exprimentale. Sans doute la mdecine doit commencer par tre une
simple observation clinique. Ensuite comme l'organisme forme par
lui-mme une unit harmonique, un petit monde (microcosme) contenu
dans le grand monde (macrocosme), on a pu soutenir que la vie
tait indivisible et qu'on devait se borner  observer les
phnomnes que nous offrent dans leur ensemble les organismes
vivants sains et malades, et se contenter de raisonner sur les
faits observs. Mais si l'on admet qu'il faille ainsi se limiter
et si l'on pose en principe que la mdecine n'est qu'une science
passive d'observation, le mdecin ne devra pas plus toucher au
corps humain que l'astronome ne touche aux plantes. Ds lors
l'anatomie normale ou pathologique, les vivisections, appliques 
la physiologie,  la pathologie et  la thrapeutique, tout cela
est compltement inutile. La mdecine ainsi conue ne peut
conduire qu' l'expectation et  des prescriptions hyginiques
plus ou moins utiles; mais c'est la ngation d'une mdecine
active, c'est--dire d'une thrapeutique scientifique et relle.

Ce n'est point ici le lieu d'entrer dans l'examen d'une dfinition
aussi importante que celle de la mdecine exprimentale. Je me
rserve de traiter ailleurs cette question avec tout le
dveloppement ncessaire. Je me borne  donner simplement ici mon
opinion, en disant que je pense que la mdecine est destine 
tre une science exprimentale et progressive; et c'est
prcisment par suite de mes convictions  cet gard que je
compose cet ouvrage, dans le but de contribuer pour ma part 
favoriser le dveloppement de cette mdecine scientifique ou
exprimentale.


 V. -- L'exprience n'est au fond qu'une observation provoque.


Malgr la diffrence importante que nous venons de signaler entre
les sciences dites d'observation et les sciences dites
d'exprimentation, l'observateur et l'exprimentateur n'en ont pas
moins, dans leurs investigations, pour but commun et immdiat
d'tablir et de constater des faits ou des phnomnes aussi
rigoureusement que possible, et  l'aide des moyens les mieux
appropris; ils se comportent absolument comme s'il s'agissait de
deux observations ordinaires. Ce n'est en effet qu'une
constatation de fait dans les deux cas; la seule diffrence
consiste en ce que le fait que doit constater l'exprimentateur ne
s'tant pas prsent naturellement  lui, il a d le faire
apparatre, c'est--dire le provoquer par une raison particulire
et dans un but dtermin. D'o il suit que l'on peut dire:
l'exprience n'est au fond qu'une observation provoque dans un
but quelconque. Dans la mthode exprimentale, la recherche des
faits, c'est--dire l'investigation, s'accompagne toujours d'un
raisonnement, de sorte que le plus ordinairement l'exprimentateur
fait une exprience pour contrler ou vrifier la valeur d'une
ide exprimentale. Alors on peut dire que, dans ce cas,
l'exprience est une observation provoque dans un but de
contrle.

Toutefois il importe de rappeler ici, afin de complter notre
dfinition et de l'tendre aux sciences d'observation, que, pour
contrler une ide, il n'est pas toujours absolument ncessaire de
faire soi-mme une exprience ou une observation. On sera
seulement forc de recourir  l'exprimentation, quand
l'observation que l'on doit provoquer n'existe pas toute prpare
dans la nature. Mais si une observation est dj ralise, soit
naturellement, soit accidentellement, soit mme par les mains d'un
autre investigateur, alors on la prendra toute faite et on
l'invoquera simplement pour servir de vrification  l'ide
exprimentale. Ce qui se rsumerait encore en disant que, dans ce
cas, l'exprience n'est qu'une observation invoque dans un but de
contrle. D'o il rsulte que, pour raisonner exprimentalement,
il faut gnralement avoir une ide et invoquer ou provoquer
ensuite des faits, c'est--dire des observations, pour contrler
cette ide prconue.

Nous examinerons plus loin l'importance de l'ide exprimentale
prconue, qu'il nous suffise de dire ds  prsent que l'ide en
vertu de laquelle l'exprience est institue peut tre plus ou
moins bien dfinie, suivant la nature du sujet et suivant l'tat
de perfection de la science dans laquelle on exprimente. En
effet, l'ide directrice de l'exprience doit renfermer tout ce
qui est dj connu sur le sujet, afin de guider plus srement la
recherche vers les problmes dont la solution peut tre fconde
pour l'avancement de la science. Dans les sciences constitues,
comme la physique et la chimie, l'ide exprimentale se dduit
comme une consquence logique des thories rgnantes, et elle est
soumise dans un sens bien dfini au contrle de l'exprience; mais
quand il s'agit d'une science dans l'enfance, comme la mdecine,
o existent des questions complexes ou obscures non encore
tudies, l'ide exprimentale ne se dgage pas toujours d'un
sujet aussi vague. Que faut-il faire alors? Faut-il s'abstenir et
attendre que les observations, en se prsentant d'elles-mmes,
nous apportent des ides plus claires? On pourrait souvent
attendre longtemps et mme en vain; on gagne toujours 
exprimenter. Mais dans ces cas on ne pourra se diriger que
d'aprs une sorte d'intuition, suivant les probabilits que l'on
apercevra, et mme si le sujet est compltement obscur et
inexplor, le physiologiste ne devra pas craindre d'agir mme un
peu au hasard afin d'essayer, qu'on me permette cette expression
vulgaire, de pcher en eau trouble. Ce qui veut dire qu'il peut
esprer, au milieu des perturbations fonctionnelles qu'il
produira, voir surgir quelque phnomne imprvu qui lui donnera
une ide sur la direction  imprimer  ses recherches. Ces sortes
d'expriences de ttonnement, qui sont extrmement frquentes en
physiologie, en pathologie et en thrapeutique,  cause de l'tat
complexe et arrir de ces sciences, pourraient tre appeles des
expriences pour voir, parce qu'elles sont destines  faire
surgir une premire observation imprvue et indtermine d'avance,
mais dont l'apparition pourra suggrer une ide exprimentale et
ouvrir une voie de recherche.

Comme on le voit, il y a des cas o l'on exprimente sans avoir
une ide probable  vrifier. Cependant l'exprimentation, dans ce
cas, n'en est pas moins destine  provoquer une observation,
seulement elle la provoque en vue d'y trouver une ide qui lui
indiquera la route ultrieure  suivre dans l'investigation. On
peut donc dire alors que l'exprience est une observation
provoque dans le but de faire natre une ide.

En rsum, l'investigateur cherche et conclut; il comprend
l'observateur et l'exprimentateur, il poursuit la dcouverte
d'ides nouvelles, en mme temps qu'il cherche des faits pour en
tirer une conclusion ou une exprience propre  contrler d'autres
ides.

Dans un sens gnral et abstrait, l'exprimentateur est donc celui
qui invoque ou provoque, dans des conditions dtermines, des
faits d'observations pour en tirer l'enseignement qu'il dsire,
c'est--dire l'exprience. L'observateur est celui qui obtient les
faits d'observation et qui juge s'ils sont bien tablis et
constats  l'aide de moyens convenables. Sans cela, les
conclusions bases sur ces faits seraient sans fondement solide.
C'est ainsi que l'exprimentateur doit tre en mme temps bon
observateur, et que dans la mthode exprimentale, l'exprience et
l'observation marchent toujours de front.


 VI. -- Dans le raisonnement exprimental, l'exprimentateur ne
se spare pas de l'observation.


Le savant qui veut embrasser l'ensemble des principes de la
mthode exprimentale doit remplir deux ordres de conditions et
possder deux qualits de l'esprit qui sont indispensables pour
atteindre son but et arriver  la dcouverte de la vrit. D'abord
le savant doit avoir une ide qu'il soumet au contrle des faits;
mais en mme temps il doit s'assurer que les faits qui servent de
point de dpart ou de contrle  son ide, sont justes et bien
tablis; c'est pourquoi il doit tre lui-mme  la fois
observateur et exprimentateur.

L'observateur, avons-nous dit, constate purement et simplement le
phnomne qu'il a sous les yeux. Il ne doit avoir d'autre souci
que de se prmunir contre les erreurs d'observation qui pourraient
lui faire voir incompltement ou mal dfinir un phnomne.  cet
effet, il met en usage tous les instruments qui pourront l'aider 
rendre son observation plus complte. L'observateur doit tre le
photographe des phnomnes, son observation doit reprsenter
exactement la nature. Il faut observer sans ide prconue;
l'esprit de l'observateur doit tre passif, c'est--dire se taire;
il coute la nature et crit sous sa dicte.

Mais une fois le fait constat et le phnomne bien observ,
l'ide arrive, le raisonnement intervient et l'exprimentateur
apparat pour interprter le phnomne.

L'exprimentateur, comme nous le savons dj, est celui qui, en
vertu d'une interprtation plus ou moins probable, mais anticipe
des phnomnes observs, institue l'exprience de manire que,
dans l'ordre logique de ses prvisions, elle fournisse un rsultat
qui serve de contrle  l'hypothse ou  l'ide prconue. Pour
cela l'exprimentateur rflchit, essaye, ttonne, compare et
combine pour trouver les conditions exprimentales les plus
propres  atteindre le but qu'il se propose. Il faut
ncessairement exprimenter avec une ide prconue. L'esprit de
l'exprimentateur doit tre actif, c'est--dire qu'il doit
interroger la nature et lui poser les questions dans tous les
sens, suivant les diverses hypothses qui lui sont suggres.

Mais, une fois les conditions de l'exprience institues et mises
en oeuvre d'aprs l'ide prconue ou la vue anticipe de
l'esprit, il va, ainsi que nous l'avons dj dit, en rsulter une
observation provoque ou prmdite. Il s'ensuit l'apparition de
phnomnes que l'exprimentateur a dtermins, mais qu'il s'agira
de constater d'abord, afin de savoir ensuite quel contrle on
pourra en tirer relativement  l'ide exprimentale qui les a fait
natre.

Or, ds le moment o le rsultat de l'exprience se manifeste,
l'exprimentateur se trouve en face d'une vritable observation
qu'il a provoque, et qu'il faut constater, comme toute
observation, sans aucune ide prconue. L'exprimentateur doit
alors disparatre ou plutt se transformer instantanment en
observateur; et ce n'est qu'aprs qu'il aura constat les
rsultats de l'exprience absolument comme ceux d'une observation
ordinaire, que son esprit reviendra pour raisonner, comparer et
juger si l'hypothse exprimentale est vrifie ou infirme par
ces mmes rsultats. Pour continuer la comparaison nonce plus
haut, je dirai que l'exprimentateur pose des questions  la
nature; mais que, ds qu'elle parle, il doit se taire; il doit
constater ce qu'elle rpond, l'couter jusqu'au bout, et, dans
tous les cas, se soumettre  ses dcisions. L'exprimentateur doit
forcer la nature  se dvoiler, a-t-on dit. Oui, sans doute,
l'exprimentateur force la nature  se dvoiler, en l'attaquant et
en lui posant des questions dans tous les sens; mais il ne doit
jamais rpondre pour elle ni couter incompltement ses rponses
en ne prenant dans l'exprience que la partie des rsultats qui
favorisent ou confirment l'hypothse. Nous verrons ultrieurement
que c'est l un des plus grands cueils de la mthode
exprimentale. L'exprimentateur qui continue  garder son ide
prconue, et qui ne constate les rsultats de l'exprience qu'
ce point de vue, tombe ncessairement dans l'erreur, parce qu'il
nglige de constater ce qu'il n'avait pas prvu et fait alors une
observation incomplte. L'exprimentateur ne doit pas tenir  son
ide autrement que comme  un moyen de solliciter une rponse de
la nature. Mais il doit soumettre son ide  la nature et tre
prt  l'abandonner,  la modifier ou  la changer, suivant ce que
l'observation des phnomnes qu'il a provoqus lui enseignera.

Il y a donc deux oprations  considrer dans une exprience. La
premire consiste  prmditer et  raliser les conditions de
l'exprience; la deuxime consiste  constater les rsultats de
l'exprience. Il n'est pas possible d'instituer une exprience
sans une ide prconue; instituer une exprience, avons-nous dit,
c'est poser une question; on ne conoit jamais une question sans
l'ide qui sollicite la rponse. Je considre donc, en principe
absolu, que l'exprience doit toujours tre institue en vue d'une
ide prconue, peu importe que cette ide soit plus ou moins
vague, plus ou moins bien dfinie. Quant  la constatation des
rsultats de l'exprience, qui n'est elle-mme qu'une observation
provoque, je pose galement en principe qu'elle doit tre faite
l comme dans toute autre observation, c'est--dire sans ide
prconue.

On pourrait encore distinguer et sparer dans l'exprimentateur
celui qui prmdite et institue l'exprience de celui qui en
ralise l'excution ou en constate les rsultats. Dans le premier
cas, c'est l'esprit de l'inventeur scientifique qui agit; dans le
second, ce sont les sens qui observent ou constatent. La preuve de
ce que j'avance nous est fournie de la manire la plus frappante
par l'exemple de Fr. Huber[8]. Ce grand naturaliste, quoique
aveugle, nous a laiss d'admirables expriences qu'il concevait et
faisait ensuite excuter par son domestique, qui n'avait pour sa
part aucune ide scientifique. Huber tait donc l'esprit directeur
qui instituait l'exprience; mais il tait oblig d'emprunter les
sens d'un autre. Le domestique reprsentait les sens passifs qui
obissent  l'intelligence pour raliser l'exprience institue en
vue d'une ide prconue.

Ceux qui ont condamn l'emploi des hypothses et des ides
prconues dans la mthode exprimentale ont eu tort de confondre
l'invention de l'exprience avec la constatation de ses rsultats.
Il est vrai de dire qu'il faut constater les rsultats de
l'exprience avec un esprit dpouill d'hypothses et d'ides
prconues. Mais il faudrait bien se garder de proscrire l'usage
des hypothses et des ides quand il s'agit d'instituer
l'exprience ou d'imaginer des moyens d'observation. On doit, au
contraire, comme nous le verrons bientt, donner libre carrire 
son imagination; c'est l'ide qui est le principe de tout
raisonnement et de toute invention, c'est  elle que revient toute
espce d'initiative. On ne saurait l'touffer ni la chasser sous
prtexte qu'elle peut nuire, il ne faut que la rgler et lui
donner un criterium, ce qui est bien diffrent.

Le savant complet est celui qui embrasse  la fois la thorie et
la pratique exprimentale. 1 Il constate un fait; 2  propos de
ce fait, une ide nat dans son esprit; 3 en vue de cette ide,
il raisonne, institue une exprience, en imagine et en ralise les
conditions matrielles. 4 De cette exprience rsultent de
nouveaux phnomnes qu'il faut observer, et ainsi de suite.
L'esprit du savant se trouve en quelque sorte toujours plac entre
deux observations: l'une qui sert de point de dpart au
raisonnement, et l'autre qui lui sert de conclusion.

Pour tre plus clair, je me suis efforc de sparer les diverses
oprations du raisonnement exprimental. Mais quand tout cela se
passe  la fois dans la tte d'un savant qui se livre 
l'investigation dans une science aussi confuse que l'est encore la
mdecine, alors il y a un enchevtrement tel, entre ce qui rsulte
de l'observation et ce qui appartient  l'exprience, qu'il serait
impossible et d'ailleurs inutile de vouloir analyser dans leur
mlange inextricable chacun de ces termes. Il suffira de retenir
en principe que l'ide  priori ou mieux l'hypothse est le
stimulus de l'exprience, et qu'on doit s'y laisser aller
librement, pourvu qu'on observe les rsultats de l'exprience
d'une manire rigoureuse et complte. Si l'hypothse ne se vrifie
pas et disparat, les faits qu'elle aura servi  trouver resteront
nanmoins acquis comme des matriaux inbranlables de la science.

L'observateur et l'exprimentateur rpondraient donc  des phases
diffrentes de la recherche exprimentale. L'observateur ne
raisonne plus, il constate; l'exprimentateur, au contraire,
raisonne et se fonde sur les faits acquis pour en imaginer et en
provoquer rationnellement d'autres. Mais, si l'on peut, dans la
thorie et d'une manire abstraite, distinguer l'observateur de
l'exprimentateur, il semble impossible dans la pratique de les
sparer, puisque nous voyons que ncessairement le mme
investigateur est alternativement observateur et exprimentateur.

C'est en effet ainsi que cela a lieu constamment quand un mme
savant dcouvre et dveloppe  lui seul toute une question
scientifique. Mais il arrive le plus souvent que, dans l'volution
de la science, les diverses parties du raisonnement exprimental
sont le partage de plusieurs hommes. Ainsi il en est qui, soit en
mdecine, soit en histoire naturelle, n'ont fait que recueillir et
rassembler des observations; d'autres ont pu mettre des
hypothses plus ou moins ingnieuses et plus ou moins probables
fondes sur ces observations; puis d'autres sont venus raliser
exprimentalement les conditions propres  faire natre
l'exprience qui devait contrler ces hypothses; enfin il en est
d'autres qui se sont appliqus plus particulirement  gnraliser
et  systmatiser les rsultats obtenus par les divers
observateurs et exprimentateurs. Ce morcellement du domaine
exprimental est une chose utile, parce que chacune de ses
diverses parties s'en trouve mieux cultive. On conoit, en effet,
que dans certaines sciences les moyens d'observation et
d'exprimentation devenant des instruments tout  fait spciaux,
leur maniement et leur emploi exigent une certaine habitude et
rclament une certaine habilet manuelle ou le perfectionnement de
certains sens. Mais si j'admets la spcialit pour ce qui est
pratique dans la science, je la repousse d'une manire absolue
pour tout ce qui est thorique. Je considre en effet que faire sa
spcialit des gnralits est un principe antiphilosophique et
antiscientifique, quoiqu'il ait t proclam par une cole
philosophique moderne qui se pique d'tre fonde sur les sciences.

Toutefois la science exprimentale ne saurait avancer par un seul
des cts de la mthode pris sparment; elle ne marche que par la
runion de toutes les parties de la mthode concourant vers un but
commun. Ceux qui recueillent des observations ne sont utiles que
parce que ces observations sont ultrieurement introduites dans le
raisonnement exprimental; autrement l'accumulation indfinie
d'observations ne conduirait  rien. Ceux qui mettent des
hypothses  propos des observations recueillies par les autres,
ne sont utiles qu'autant que l'on cherchera  vrifier ces
hypothses en exprimentant; autrement ces hypothses non
vrifies ou non vrifiables par l'exprience n'engendreraient que
des systmes, et nous reporteraient  la scolastique. Ceux qui
exprimentent, malgr toute leur habilet, ne rsoudront pas les
questions s'ils ne sont inspirs par une hypothse heureuse fonde
sur des observations exactes et bien faites. Enfin ceux qui
gnralisent ne pourront faire des thories durables qu'autant
qu'ils connatront par eux-mmes tous les dtails scientifiques
que ces thories sont destines  reprsenter. Les gnralits
scientifiques doivent remonter des particularits aux principes;
et les principes sont d'autant plus stables qu'ils s'appuient sur
des dtails plus profonds, de mme qu'un pieu est d'autant plus
solide qu'il est enfonc plus avant dans la terre.

On voit donc que tous les termes de la mthode exprimentale sont
solidaires les uns des autres. Les faits sont les matriaux
ncessaires; mais c'est leur mise en oeuvre par le raisonnement
exprimental, c'est--dire la thorie, qui constitue et difie
vritablement la science. L'ide formule par les faits reprsente
la science. L'hypothse exprimentale n'est que l'ide
scientifique, prconue ou anticipe. La thorie n'est que l'ide
scientifique contrle par l'exprience. Le raisonnement ne sert
qu' donner une forme  nos ides, de sorte que tout se ramne
primitivement et finalement  une ide. C'est l'ide qui
constitue, ainsi que nous allons le voir, le point de dpart ou le
primum movens de tout raisonnement scientifique, et c'est elle qui
en est galement le but dans l'aspiration de l'esprit vers
l'inconnu.




CHAPITRE II
DE L'IDE A PRIORI ET DU DOUTE DANS LE RAISONNEMENT EXPRIMENTAL.


Chaque homme se fait de prime abord des ides sur ce qu'il voit,
et il est port  interprter les phnomnes de la nature par
anticipation, avant de les connatre par exprience. Cette
tendance est spontane; une ide prconue a toujours t et sera
toujours le premier lan d'un esprit investigateur. Mais la
mthode exprimentale a pour objet de transformer cette conception
a priori, fonde sur une intuition ou un sentiment vague des
choses, en une interprtation a posteriori tablie sur l'tude
exprimentale des phnomnes. C'est pourquoi on a aussi appel la
mthode exprimentale, la mthode a posteriori.

L'homme est naturellement mtaphysicien et orgueilleux; il a pu
croire que les crations idales de son esprit qui correspondent 
ses sentiments reprsentaient aussi la ralit. D'o il sait que
la mthode exprimentale n'est point primitive et naturelle 
l'homme, et que ce n'est qu'aprs avoir err longtemps dans les
discussions thologiques et scolastiques qu'il a fini par
reconnatre la strilit de ses efforts dans cette voie. L'homme
s'aperut alors qu'il ne peut dicter des lois  la nature, parce
qu'il ne possde pas en lui-mme la connaissance et le criterium
des choses extrieures, et il comprit que, pour arriver  la
vrit, il doit, au contraire, tudier les lois naturelles et
soumettre ses ides, sinon sa raison,  l'exprience, c'est--dire
au criterium des faits. Toutefois, la manire de procder de
l'esprit humain n'est pas change au fond pour cela. Le
mtaphysicien, le scolastique et l'exprimentateur procdent tous
par une ide a priori. La diffrence consiste en ce que le
scolastique impose son ide comme une vrit absolue qu'il a
trouve, et dont il dduit ensuite par la logique seule toutes les
consquences. L'exprimentateur, plus modeste, pose au contraire
son ide comme une question, comme une interprtation anticipe de
la nature, plus ou moins probable, dont il dduit logiquement des
consquences qu'il confronte  chaque instant avec la ralit au
moyen de l'exprience. Il marche ainsi des vrits partielles 
des vrits plus gnrales, mais sans jamais oser prtendre qu'il
tient la vrit absolue. Celle-ci, en effet, si on la possdait
sur un point quelconque, on l'aurait partout; car l'absolu ne
laisse rien en dehors de lui.

L'ide exprimentale est donc aussi une ide a priori, mais c'est
une ide qui se prsente sous la forme d'une hypothse dont les
consquences doivent tre soumises au criterium exprimental afin
d'en juger la valeur. L'esprit de l'exprimentateur se distingue
de celui du mtaphysicien et du scolastique par la modestie, parce
que,  chaque instant, l'exprience lui donne la conscience de son
ignorance relative et absolue. En instruisant l'homme, la science
exprimentale a pour effet de diminuer de plus en plus son
orgueil, en lui prouvant chaque jour que les causes premires,
ainsi que la ralit objective des choses, lui seront  jamais
caches, et qu'il ne peut connatre que des relations. C'est l en
effet le but unique de toutes les sciences, ainsi que nous le
verrons plus loin.

L'esprit humain, aux diverses priodes de son volution, a pass
successivement par le sentiment, la raison et l'exprience.
D'abord le sentiment, seul s'imposant  la raison, cra les
vrits de foi, c'est--dire la thologie. La raison ou la
philosophie, devenant ensuite la matresse, enfanta la
scolastique. Enfin, l'exprience, c'est--dire l'tude des
phnomnes naturels, apprit  l'homme que les vrits du monde
extrieur ne se trouvent formules de prime abord ni dans le
sentiment ni dans la raison. Ce sont seulement nos guides
indispensables; mais, pour obtenir ces vrits, il faut
ncessairement descendre dans la ralit objective des choses o
elles se trouvent caches avec leur forme phnomnale. C'est ainsi
qu'apparut par le progrs naturel des choses la mthode
exprimentale qui rsume tout et qui, comme nous le verrons
bientt, s'appuie successivement sur les trois branches de ce
trpied immuable: le sentiment, la raison et l'exprience. Dans la
recherche de la vrit, au moyen de cette mthode, le sentiment a
toujours l'initiative, il engendre l'ide a priori ou l'intuition;
la raison ou le raisonnement dveloppe ensuite l'ide et dduit
ses consquences logiques. Mais si le sentiment doit tre clair
par les lumires de la raison, la raison  son tour doit tre
guide par l'exprience.


 I. -- Les vrits exprimentales sont objectives ou extrieures.


La mthode exprimentale ne se rapporte qu' la recherche des
vrits objectives, et non  celle des vrits subjectives.

De mme que dans le corps de l'homme il y a deux ordres de
fonctions, les unes qui sont conscientes et les autres qui ne le
sont pas, de mme dans son esprit il y a deux ordres de vrits ou
de notions, les unes conscientes, intrieures ou subjectives, les
autres inconscientes, extrieures ou objectives. Les vrits
subjectives sont celles qui dcoulent de principes dont l'esprit a
conscience et qui apportent en lui le sentiment d'une vidence
absolue et ncessaire. En effet, les plus grandes vrits ne sont
au fond qu'un sentiment de notre esprit; c'est ce qu'a voulu dire
Descartes dans son fameux aphorisme.

Nous avons dit, d'un autre ct, que l'homme ne connatrait jamais
ni les causes premires ni l'essence des choses. Ds lors la
vrit n'apparat jamais  son esprit que sous la forme d'une
relation ou d'un rapport absolu et ncessaire. Mais ce rapport ne
peut tre absolu qu'autant que les conditions en sont simples et
subjectives, c'est--dire que l'esprit a la conscience qu'il les
connat toutes. Les mathmatiques reprsentent les rapports des
choses dans les conditions d'une simplicit idale. Il en rsulte
que ces principes ou rapports, une fois trouvs, sont accepts par
l'esprit comme des vrits absolues, c'est--dire indpendantes de
la ralit. On conoit ds lors que toutes les dductions logiques
d'un raisonnement mathmatique soient aussi certaines que leur
principe et qu'elles n'aient pas besoin d'tre vrifies par
l'exprience. Ce serait vouloir mettre les sens au-dessus de la
raison, et il serait absurde de chercher  prouver ce qui est vrai
absolument pour l'esprit et ce qu'il ne pourrait concevoir
autrement.

Mais quand, au lieu de s'exercer sur des rapports subjectifs dont
son esprit a cr les conditions, l'homme veut connatre les
rapports objectifs de la nature qu'il n'a pas crs, immdiatement
le criterium intrieur et conscient lui fait dfaut. Il a toujours
la conscience, sans doute, que dans le monde objectif ou
extrieur, la vrit est galement constitue par des rapports
ncessaires, mais la connaissance des conditions de ces rapports
lui manque. Il faudrait, en effet, qu'il et cr ces conditions
pour en possder la connaissance et la conception absolues.

Toutefois l'homme doit croire que les rapports objectifs des
phnomnes du monde extrieur pourraient acqurir la certitude des
vrits subjectives s'ils taient rduits  un tat de simplicit
que son esprit pt embrasser compltement. C'est ainsi que dans
l'tude des phnomnes naturels les plus simples, la science
exprimentale a saisi certains rapports qui paraissent absolus.
Telles sont les propositions qui servent de principes  la
mcanique rationnelle et  quelques branches de la physique
mathmatique. Dans ces sciences, en effet, on raisonne par une
dduction logique que l'on ne soumet pas  l'exprience, parce
qu'on admet, comme en mathmatiques, que, le principe tant vrai,
les consquences le sont aussi. Toutefois, il y a l une grande
diffrence  signaler, en ce sens que le point de dpart n'est
plus ici une vrit subjective et consciente, mais une vrit
objective et inconsciente emprunte  l'observation ou 
l'exprience. Or, cette vrit n'est jamais que relative au nombre
d'expriences et d'observations qui ont t faites. Si jusqu'
prsent aucune observation n'a dmenti la vrit en question,
l'esprit ne conoit pas pour cela l'impossibilit que les choses
se passent autrement. De sorte que c'est toujours par hypothse
qu'on admet le principe absolu. C'est pourquoi l'application de
l'analyse mathmatique  des phnomnes naturels, quoique trs-
simples, peut avoir des dangers si la vrification exprimentale
est repousse d'une manire complte. Dans ce cas, l'analyse
mathmatique devient un instrument aveugle si on ne la retrempe de
temps en temps au foyer de l'exprience. J'exprime ici une pense
mise par beaucoup de grands mathmaticiens et de grands
physiciens, et, pour rapporter une des opinions les plus
autorises en pareille matire, je citerai ce que mon savant
confrre et ami M. J. Bertrand a crit  ce sujet dans son bel
loge de Snarmont: La gomtrie ne doit tre pour le physicien
qu'un puissant auxiliaire: quand elle a pouss les principes 
leurs dernires consquences, il lui est impossible de faire
davantage, et l'incertitude du point de dpart ne peut que
s'accrotre par l'aveugle logique de l'analyse, si l'exprience ne
vient  chaque pas servir de boussole et de rgle[9].

La mcanique rationnelle et la physique mathmatique forment donc
le passage entre les mathmatiques proprement dites et les
sciences exprimentales. Elles renferment les cas les plus
simples. Mais, ds que nous entrons dans la physique et dans la
chimie, et  plus forte raison dans la biologie, les phnomnes se
compliquent de rapports tellement nombreux, que les principes
reprsents par les thories, auxquels nous avons pu nous lever,
ne sont que provisoires et tellement hypothtiques, que nos
dductions, bien que trs-logiques, sont compltement incertaines,
et ne sauraient dans aucun cas se passer de la vrification
exprimentale.

En un mot, l'homme peut rapporter tous ses raisonnements  deux
criterium, l'un intrieur et conscient, qui est certain et absolu;
l'autre extrieur et inconscient, qui est exprimental et relatif.

Quand nous raisonnons sur les objets extrieurs, mais en les
considrant par rapport  nous suivant l'agrment ou le
dsagrment qu'ils nous causent, suivant leur utilit ou leurs
inconvnients, nous possdons encore dans nos sensations un
criterium intrieur. De mme, quand nous raisonnons sur nos
propres actes, nous avons galement un guide certain, parce que
nous avons conscience de ce que nous pensons et de ce que nous
sentons. Mais si nous voulons juger les actes d'un autre homme et
savoir les mobiles qui le font agir, c'est tout diffrent. Sans
doute nous avons devant les yeux les mouvements de cet homme et
ses manifestations qui sont, nous en sommes srs, les modes
d'expression de sa sensibilit et de sa volont. De plus nous
admettons encore qu'il y a un rapport ncessaire entre les actes
et leur cause; mais quelle est cette cause? Nous ne la sentons pas
en nous, nous n'en avons pas conscience comme quand il s'agit de
nous-mme; nous sommes donc obligs de l'interprter et de la
supposer d'aprs les mouvements que nous voyons et les paroles que
nous entendons. Alors nous devons contrler les actes de cet homme
les uns par les autres; nous considrons comment il agit dans
telle ou telle circonstance, et, en un mot, nous recourons  la
mthode exprimentale. De mme quand le savant considre les
phnomnes naturels qui l'entourent et qu'il veut les connatre en
eux-mmes et dans leurs rapports mutuels et complexes de
causalit, tout criterium intrieur lui fait dfaut, et il est
oblig d'invoquer l'exprience pour contrler les suppositions et
les raisonnements qu'il fait  leur gard. L'exprience, suivant
l'expression de Goethe, devient alors la seule mdiatrice entre
l'objectif et le subjectif[10], c'est--dire entre le savant et les
phnomnes qui l'environnent.

Le raisonnement exprimental est donc le seul que le naturaliste
et le mdecin puissent employer pour chercher la vrit et en
approcher autant que possible. En effet, par sa nature mme de
criterium extrieur et inconscient, l'exprience ne donne que la
vrit relative sans jamais pouvoir prouver  l'esprit qu'il la
possde d'une manire absolue.

L'exprimentateur qui se trouve en face des phnomnes naturels
ressemble  un spectateur qui observe des scnes muettes. Il est
en quelque sorte le juge d'instruction de la nature; seulement, au
lieu d'tre aux prises avec des hommes qui cherchent  le tromper
par des aveux mensongers ou par de faux tmoignages, il a affaire
 des phnomnes naturels qui sont pour lui des personnages dont
il ne connat ni le langage ni les moeurs, qui vivent au milieu de
circonstances qui lui sont inconnues, et dont il veut cependant
savoir les intentions. Pour cela il emploie tous les moyens qui
sont en sa puissance. Il observe leurs actions, leur marche, leurs
manifestations, et il cherche  en dmler la cause au moyen de
tentatives diverses, appeles expriences. Il emploie tous les
artifices imaginables et, comme on le dit vulgairement, il plaide
souvent le faux pour savoir le vrai. Dans tout cela
l'exprimentateur raisonne ncessairement d'aprs lui-mme et
prte  la nature ses propres ides. Il fait des suppositions sur
la cause des actes qui se passent devant lui, et, pour savoir si
l'hypothse qui sert de base  son interprtation est juste, il
s'arrange pour faire apparatre des faits, qui, dans l'ordre
logique, puissent tre la confirmation ou la ngation de l'ide
qu'il a conue. Or, je le rpte, c'est ce contrle logique qui
seul peut l'instruire et lui donner l'exprience. Le naturaliste
qui observe des animaux dont il veut connatre les moeurs et les
habitudes, le physiologiste et le mdecin qui veulent tudier les
fonctions caches des corps vivants, le physicien et le chimiste
qui dterminent les phnomnes de la matire brute; tous sont dans
le mme cas, ils ont devant eux des manifestations qu'ils ne
peuvent interprter qu' l'aide du criterium exprimental, le seul
dont nous ayons  nous occuper ici.


 II. -- L'intuition ou le sentiment engendre l'ide
exprimentale.


Nous avons dit plus haut que la mthode exprimentale s'appuie
successivement sur le sentiment, la raison et l'exprience.

Le sentiment engendre l'ide ou l'hypothse exprimentale, c'est-
-dire l'interprtation anticipe des phnomnes de la nature.
Toute l'initiative exprimentale est dans l'ide, car c'est elle
qui provoque l'exprience. La raison ou le raisonnement ne servent
qu' dduire les consquences de cette ide et  les soumettre 
l'exprience.

Une ide anticipe ou une hypothse est donc le point de dpart
ncessaire de tout raisonnement exprimental. Sans cela on ne
saurait faire aucune investigation ni s'instruire; on ne pourrait
qu'entasser des observations striles. Si l'on exprimentait sans
ide prconue, on irait  l'aventure; mais d'un autre ct, ainsi
que nous l'avons dit ailleurs, si l'on observait avec des ides
prconues, on ferait de mauvaises observations et l'on serait
expos  prendre les conceptions de son esprit pour la ralit.

Les ides exprimentales ne sont point innes. Elles ne surgissent
point spontanment, il leur faut une occasion ou un excitant
extrieur, comme cela a lieu dans toutes les fonctions
physiologiques. Pour avoir une premire ide des choses, il faut
voir ces choses; pour avoir une ide sur un phnomne de la
nature, il faut d'abord l'observer. L'esprit de l'homme ne peut
concevoir un effet sans cause, de telle sorte que la vue d'un
phnomne veille toujours en lui une ide de causalit. Toute la
connaissance humaine se borne  remonter des effets observs 
leur cause.  la suite d'une observation, une ide relative  la
cause du phnomne observ se prsente  l'esprit; puis on
introduit cette ide anticipe dans un raisonnement en vertu
duquel on fait des expriences pour la contrler.

Les ides exprimentales, comme nous le verrons plus tard, peuvent
natre soit  propos d'un fait observ par hasard, soit  la suite
d'une tentative exprimentale, soit comme corollaires d'une
thorie admise. Ce qu'il faut seulement noter pour le moment,
c'est que l'ide exprimentale n'est point arbitraire ni purement
imaginaire; elle doit avoir toujours un point d'appui dans la
ralit observe, c'est--dire dans la nature. L'hypothse
exprimentale, en un mot, doit toujours tre fonde sur une
observation antrieure. Une autre condition essentielle de
l'hypothse, c'est qu'elle soit aussi probable que possible et
qu'elle soit vrifiable exprimentalement. En effet, si l'on
faisait une hypothse que l'exprience ne pt pas vrifier, on
sortirait par cela mme de la mthode exprimentale pour tomber
dans les dfauts des scolastiques et des systmatiques.

Il n'y a pas de rgles  donner pour faire natre dans le cerveau,
 propos d'une observation donne, une ide juste et fconde qui
soit pour l'exprimentateur une sorte d'anticipation intuitive de
l'esprit vers une recherche heureuse. L'ide une fois mise, on
peut seulement dire comment il faut la soumettre  des prceptes
dfinis et  des rgles logiques prcises dont aucun
exprimentateur ne saurait s'carter; mais son apparition a t
toute spontane, et sa nature est tout individuelle. C'est un
sentiment particulier, un quid proprium qui constitue
l'originalit, l'invention ou le gnie de chacun. Une ide neuve
apparat comme une relation nouvelle ou inattendue que l'esprit
aperoit entre les choses. Toutes les intelligences se ressemblent
sans doute et des ides semblables peuvent natre chez tous les
hommes,  l'occasion de certains rapports simples des objets que
tout le monde peut saisir. Mais comme les sens, les intelligences
n'ont pas toutes la mme puissance ni la mme acuit, et il est
des rapports subtils et dlicats qui ne peuvent tre sentis,
saisis et dvoils que par des esprits plus perspicaces, mieux
dous ou placs dans un milieu intellectuel qui les prdispose
d'une manire favorable.

Si les faits donnaient ncessairement naissance aux ides, chaque
fait nouveau devrait engendrer une ide nouvelle. Cela a lieu, il
est vrai, le plus souvent; car il est des faits nouveaux qui, par
leur nature, font venir la mme ide nouvelle  tous les hommes
placs dans les mmes conditions d'instruction antrieure. Mais il
est aussi des faits qui ne disent rien  l'esprit du plus grand
nombre, tandis qu'ils sont lumineux pour d'autres. Il arrive mme
qu'un fait ou une observation reste trs-longtemps devant les yeux
d'un savant sans lui rien inspirer; puis tout  coup vient un
trait de lumire, et l'esprit interprte le mme fait tout
autrement qu'auparavant et lui trouve des rapports tout nouveaux.
L'ide neuve apparat alors avec la rapidit de l'clair comme une
sorte de rvlation subite; ce qui prouve bien que dans ce cas la
dcouverte rside dans un sentiment des choses qui est non-
seulement personnel, mais qui est mme relatif  l'tat actuel
dans lequel se trouve l'esprit.

La mthode exprimentale ne donnera donc pas des ides neuves et
fcondes  ceux qui n'en ont pas; elle servira seulement  diriger
les ides chez ceux qui en ont et  les dvelopper afin d'en
retirer les meilleurs rsultats possibles. L'ide, c'est la
graine; la mthode, c'est le sol qui lui fournit les conditions de
se dvelopper, de prosprer et de donner les meilleurs fruits
suivant sa nature. Mais de mme qu'il ne poussera jamais dans le
sol que ce qu'on y sme, de mme il ne se dveloppera par la
mthode exprimentale que les ides qu'on lui soumet. La mthode
par elle-mme n'enfante rien, et c'est une erreur de certains
philosophes d'avoir accord trop de puissance  la mthode sous ce
rapport. L'ide exprimentale rsulte d'une sorte de pressentiment
de l'esprit qui juge que les choses doivent se passer d'une
certaine manire. On peut dire sous ce rapport que nous avons dans
l'esprit l'intuition ou le sentiment des lois de la nature, mais
nous n'en connaissons pas la forme. L'exprience peut seule nous
l'apprendre.

Les hommes qui ont le pressentiment des vrits nouvelles sont
rares; dans toutes les sciences, le plus grand nombre des hommes
dveloppe et poursuit les ides d'un petit nombre d'autres. Ceux
qui font des dcouvertes sont les promoteurs d'ides neuves et
fcondes. On donne gnralement le nom de dcouverte  la
connaissance d'un fait nouveau; mais je pense que c'est l'ide qui
se rattache au fait dcouvert qui constitue en ralit la
dcouverte. Les faits ne sont ni grands ni petits par eux-mmes.
Une grande dcouverte est un fait qui, en apparaissant dans la
science, a donn naissance  des ides lumineuses, dont la clart
a dissip un grand nombre d'obscurits et montr des voies
nouvelles. Il y a d'autres faits qui, bien que nouveaux,
n'apprennent que peu de choses; ce sont alors de petites
dcouvertes. Enfin il y a des faits nouveaux qui, quoique bien
observs, n'apprennent rien  personne; ils restent, pour le
moment, isols et striles dans la science; c'est ce qu'on
pourrait appeler le fait brut ou le fait brutal.

La dcouverte est donc l'ide neuve qui surgit  propos d'un fait
trouv par hasard ou autrement. Par consquent, il ne saurait y
avoir de mthode pour faire des dcouvertes, parce que les
thories philosophiques ne peuvent pas plus donner le sentiment
inventif et la justesse de l'esprit  ceux qui ne les possdent
pas, que la connaissance des thories acoustiques ou optiques ne
peut donner une oreille juste ou une bonne vue  ceux qui en sont
naturellement privs. Seulement les bonnes mthodes peuvent nous
apprendre  dvelopper et  mieux utiliser les facults que la
nature nous a dvolues, tandis que les mauvaises mthodes peuvent
nous empcher d'en tirer un heureux profit. C'est ainsi que le
gnie de l'invention, si prcieux dans les sciences, peut tre
diminu ou mme touff par une mauvaise mthode, tandis qu'une
bonne mthode peut l'accrotre et le dvelopper. En un mot, une
bonne mthode favorise le dveloppement scientifique et prmunit
le savant contre les causes d'erreurs si nombreuses qu'il
rencontre dans la recherche de la vrit; c'est l le seul objet
que puisse se proposer la mthode exprimentale. Dans les sciences
biologiques, ce rle de la mthode est encore plus important que
dans les autres, par suite de la complexit immense des phnomnes
et des causes d'erreur sans nombre que cette complexit introduit
dans l'exprimentation. Toutefois, mme au point de vue
biologique, nous ne saurions avoir la prtention de traiter ici de
la mthode exprimentale d'une manire complte; nous devons nous
borner  donner quelques principes gnraux, qui pourront guider
l'esprit de celui qui se livre aux recherches de mdecine
exprimentale.


 III. -- L'exprimentateur doit douter, fuir les ides fixes et
garder toujours sa libert d'esprit.


La premire condition que doit remplir un savant qui se livre 
l'investigation dans les phnomnes naturels, c'est de conserver
une entire libert d'esprit assise sur le doute philosophique. Il
ne faut pourtant point tre sceptique; il faut croire  la
science, c'est--dire au dterminisme, au rapport absolu et
ncessaire des choses, aussi bien dans les phnomnes propres aux
tres vivants que dans tous les autres; mais il faut en mme temps
tre bien convaincu que nous n'avons ce rapport que d'une manire
plus ou moins approximative, et que les thories que nous
possdons sont loin de reprsenter des vrits immuables. Quand
nous faisons une thorie gnrale dans nos sciences, la seule
chose dont nous soyons certains, c'est que toutes ces thories
sont fausses absolument parlant. Elles ne sont que des vrits
partielles et provisoires qui nous sont ncessaires, comme des
degrs sur lesquels nous nous reposons, pour avancer dans
l'investigation; elles ne reprsentent que l'tat actuel de nos
connaissances, et, par consquent, elles devront se modifier avec
l'accroissement de la science, et d'autant plus souvent que les
sciences sont moins avances dans leur volution. D'un autre ct,
nos ides, ainsi que nous l'avons dit, nous viennent  la vue de
faits qui ont t pralablement observs et que nous interprtons
ensuite. Or, des causes d'erreurs sans nombre peuvent se glisser
dans nos observations, et, malgr toute notre attention et notre
sagacit, nous ne sommes jamais srs d'avoir tout vu, parce que
souvent les moyens de constatation nous manquent ou sont trop
imparfaits. De tout cela, il rsulte donc que, si le raisonnement
nous guide dans la science exprimentale, il ne nous impose pas
ncessairement ses consquences. Notre esprit peut toujours rester
libre de les accepter ou de les discuter. Si une ide se prsente
 nous, nous ne devons pas la repousser par cela seul qu'elle
n'est pas d'accord avec les consquences logiques d'une thorie
rgnante. Nous pouvons suivre notre sentiment et notre ide,
donner carrire  notre imagination, pourvu que toutes nos ides
ne soient que des prtextes  instituer des expriences nouvelles
qui puissent nous fournir des faits probants ou inattendus et
fconds.

Cette libert que garde l'exprimentateur est, ainsi que je l'ai
dit, fonde sur le doute philosophique. En effet, nous devons
avoir conscience de l'incertitude de nos raisonnements  cause de
l'obscurit de leur point de dpart. Ce point de dpart repose
toujours au fond sur des hypothses ou sur des thories plus ou
moins imparfaites, suivant l'tat d'avancement des sciences. En
biologie et particulirement en mdecine, les thories sont si
prcaires que l'exprimentateur garde presque toute sa libert. En
chimie et en physique les faits deviennent plus simples, les
sciences sont plus avances, les thories sont plus assures, et
l'exprimentateur doit en tenir un plus grand compte et accorder
une plus grande importance aux consquences du raisonnement
exprimental fond sur elles. Mais encore ne doit-il jamais donner
une valeur absolue  ces thories. De nos jours, on a vu des
grands physiciens faire des dcouvertes du premier ordre 
l'occasion d'expriences institues d'une manire illogique par
rapport aux thories admises. L'astronome a assez de confiance
dans les principes de sa science pour construire avec eux des
thories mathmatiques, mais cela ne l'empche pas de les vrifier
et de les contrler par des observations directes; ce prcepte
mme, ainsi que nous l'avons vu, ne doit pas tre nglig en
mcanique rationnelle. Mais dans les mathmatiques, quand on part
d'un axiome ou d'un principe dont la vrit est absolument
ncessaire et consciente, la libert n'existe plus; les vrits
acquises sont immuables. Le gomtre n'est pas libre de mettre en
doute si les trois angles d'un triangle sont gaux ou non  deux
droits; par consquent, il n'est pas libre de rejeter les
consquences logiques qui se dduisent de ce principe.

Si un mdecin se figurait que ses raisonnements ont la valeur de
ceux d'un mathmaticien, il serait dans la plus grande des erreurs
et il serait conduit aux consquences les plus fausses. C'est
malheureusement ce qui est arriv et ce qui arrive encore pour les
hommes que j'appellerai des systmatiques. En effet, ces hommes
partent d'une ide fonde plus ou moins sur l'observation et
qu'ils considrent comme une vrit absolue. Alors ils raisonnent
logiquement et sans exprimenter, et arrivent, de consquence en
consquence,  construire un systme qui est logique, mais qui n'a
aucune ralit scientifique. Souvent les personnes superficielles
se laissent blouir par cette apparence de logique, et c'est ainsi
que se renouvellent parfois de nos jours des discussions dignes de
l'ancienne scolastique. Cette foi trop grande dans le
raisonnement, qui conduit un physiologiste  une fausse
simplification des choses, tient d'une part  l'ignorance de la
science dont il parle, et d'autre part  l'absence du sentiment de
complexit des phnomnes naturels. C'est pourquoi nous voyons
quelquefois des mathmaticiens purs, trs-grands esprits
d'ailleurs, tomber dans des erreurs de ce genre; ils simplifient
trop et raisonnent sur les phnomnes tels qu'ils les font dans
leur esprit, mais non tels qu'ils sont dans la nature.

Le grand principe exprimental est donc le doute, le doute
philosophique qui laisse  l'esprit sa libert et son initiative,
et d'o drivent les qualits les plus prcieuses pour un
investigateur en physiologie et en mdecine. Il ne faut croire 
nos observations,  nos thories que sous bnfice d'inventaire
exprimental. Si l'on croit trop, l'esprit se trouve li et
rtrci par les consquences de son propre raisonnement; il n'a
plus de libert d'action et manque par suite de l'initiative que
possde celui qui sait se dgager de cette foi aveugle dans les
thories, qui n'est au fond qu'une superstition scientifique.

On a souvent dit que, pour faire des dcouvertes, il fallait tre
ignorant. Cette opinion fausse en elle-mme cache cependant une
vrit. Elle signifie qu'il vaut mieux ne rien savoir que d'avoir
dans l'esprit des ides fixes appuyes sur des thories dont on
cherche toujours la confirmation en ngligeant tout ce qui ne s'y
rapporte pas. Cette disposition d'esprit est des plus mauvaises,
et elle est minemment oppose  l'invention. En effet, une
dcouverte est en gnral un rapport imprvu qui ne se trouve pas
compris dans la thorie, car sans cela il serait prvu. Un homme
ignorant, qui ne connatrait pas la thorie, serait, en effet,
sous ce rapport, dans de meilleures conditions d'esprit; la
thorie ne le gnerait pas et ne l'empcherait pas de voir des
faits nouveaux que n'aperoit pas celui qui est proccup d'une
thorie exclusive. Mais htons-nous de dire qu'il ne s'agit point
ici d'lever l'ignorance en principe. Plus on est instruit, plus
on possde de connaissances antrieures, mieux on aura l'esprit
dispos pour faire des dcouvertes grandes et fcondes. Seulement
il faut garder sa libert d'esprit, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, et croire que dans la nature l'absurde suivant nos
thories n'est pas toujours impossible.

Les hommes qui ont une foi excessive dans leurs thories ou dans
leurs ides sont non-seulement mal disposs pour faire des
dcouvertes, mais ils font aussi de trs-mauvaises observations.
Ils observent ncessairement avec une ide prconue, et quand ils
ont institu une exprience, ils ne veulent voir dans ses
rsultats qu'une confirmation de leur thorie. Ils dfigurent
ainsi l'observation et ngligent souvent des faits trs-
importants, parce qu'ils ne concourent pas  leur but. C'est ce
qui nous a fait dire ailleurs qu'il ne fallait jamais faire des
expriences pour confirmer ses ides, mais simplement pour les
contrler[11]; ce qui signifie, en d'autres termes, qu'il faut
accepter les rsultats de l'exprience tels qu'ils se prsentent,
avec tout leur imprvu et leurs accidents.

Mais il arrive encore tout naturellement que ceux qui croient trop
 leurs thories ne croient pas assez  celles des autres. Alors
l'ide dominante de ces contempteurs d'autrui est de trouver les
thories des autres en dfaut et de chercher  les contredire.
L'inconvnient pour la science reste le mme. Ils ne font des
expriences que pour dtruire une thorie, au lieu de les faire
pour chercher la vrit. Ils font galement de mauvaises
observations parce qu'ils ne prennent dans les rsultats de leurs
expriences que ce qui convient  leur but en ngligeant ce qui ne
s'y rapporte pas, et en cartant bien soigneusement tout ce qui
pourrait aller dans le sens de l'ide qu'ils veulent combattre. On
est donc conduit ainsi par ces deux voies opposes au mme
rsultat, c'est--dire  fausser la science et les faits.

La conclusion de tout ceci est qu'il faut effacer son opinion
aussi bien que celle des autres devant les dcisions de
l'exprience. Quand on discute et que l'on exprimente comme nous
venons de le dire, pour prouver quant mme une ide prconue, on
n'a plus l'esprit libre et l'on ne cherche plus la vrit. On fait
de la science troite  laquelle se mlent la vanit personnelle
ou les diverses passions humaines. L'amour-propre, cependant, ne
devrait rien avoir  faire dans toutes ces vaines disputes. Quand
deux physiologistes ou deux mdecins se querellent pour soutenir
chacun leurs ides ou leurs thories, il n'y a au milieu de leurs
arguments contradictoires qu'une seule chose qui soit absolument
certaine: c'est que les deux thories sont insuffisantes et ne
reprsentent la vrit ni l'une ni l'autre. L'esprit vraiment
scientifique devrait donc nous rendre modestes et bienveillants.
Nous savons tous bien peu de choses en ralit, et nous sommes
tous faillibles en face des difficults immenses que nous offre
l'investigation dans les phnomnes naturels. Nous n'aurions donc
rien de mieux  faire que de runir nos efforts au lieu de les
diviser et de les neutraliser par des disputes personnelles. En un
mot, le savant qui veut trouver la vrit doit conserver son
esprit libre, calme, et, si c'tait possible, ne jamais avoir,
comme dit Bacon, l'oeil humect par les passions humaines.

Dans l'ducation scientifique, il importerait beaucoup de
distinguer, ainsi que nous le ferons plus loin, le dterminisme
qui est le principe absolu de la science d'avec les thories qui
ne sont que des principes relatifs auxquels on ne doit accorder
qu'une valeur provisoire dans la recherche de la vrit. En un mot
il ne faut point enseigner les thories comme des dogmes ou des
articles de foi. Par cette croyance exagre dans les thories, on
donnerait une ide fausse de la science, on surchargerait et l'on
asservirait l'esprit en lui enlevant sa libert et touffant son
originalit, et en lui donnant le got des systmes.

Les thories qui reprsentent l'ensemble de nos ides
scientifiques sont sans doute indispensables pour reprsenter la
science. Elles doivent aussi servir de point d'appui  des ides
investigatrices nouvelles. Mais ces thories et ces ides n'tant
point la vrit immuable, il faut tre toujours prt  les
abandonner,  les modifier ou  les changer ds qu'elles ne
reprsentent plus la ralit. En un mot, il faut modifier la
thorie pour l'adapter  la nature, et non la nature pour
l'adapter  la thorie.

En rsum, il y a deux choses  considrer dans la science
exprimentale: la mthode et l'ide. La mthode a pour objet de
diriger l'ide qui s'lance en avant dans l'interprtation des
phnomnes naturels et dans la recherche de la vrit. L'ide doit
toujours rester indpendante, et il ne faut point l'enchaner, pas
plus par des croyances scientifiques que par des croyances
philosophiques ou religieuses; il faut tre hardi et libre dans la
manifestation de ses ides, suivre son sentiment et ne point trop
s'arrter  ces craintes puriles de la contradiction des
thories. Si l'on est bien imbu des principes de la mthode
exprimentale, on n'a rien  craindre; car, tant que l'ide est
juste, on continue  la dvelopper; quand elle est errone,
l'exprience est l pour la rectifier. Il faut donc savoir
trancher les questions, mme au risque d'errer. On rend plus de
service  la science, a-t-on dit, par l'erreur que par la
confusion, ce qui signifie qu'il faut pousser sans crainte les
ides dans tout leur dveloppement pourvu qu'on les rgle et que
l'on ait toujours soin de les juger par l'exprience. L'ide, en
un mot, est le mobile de tout raisonnement en science comme
ailleurs. Mais partout l'ide doit tre soumise  un criterium. En
science, ce criterium est la mthode exprimentale ou
l'exprience, ce criterium est indispensable, et nous devons
l'appliquer  nos propres ides comme  celles des autres.


 IV. -- Caractre indpendant de la mthode exprimentale.


De tout ce qui a t dit prcdemment il rsulte ncessairement
que l'opinion d'aucun homme, formule en thorie ou autrement, ne
saurait tre considre comme reprsentant la vrit complte dans
les sciences. C'est un guide, une lumire, mais non une autorit
absolue. La rvolution que la mthode exprimentale a opre dans
les sciences consiste  avoir substitu un criterium scientifique
 l'autorit personnelle.

Le caractre de la mthode exprimentale est de ne relever que
d'elle-mme, parce qu'elle renferme en elle son criterium, qui est
l'exprience. Elle ne reconnat d'autre autorit que celle des
faits, et elle s'affranchit de l'autorit personnelle. Quand
Descartes disait qu'il faut ne s'en rapporter qu' l'vidence ou 
ce qui est suffisamment dmontr, cela signifiait qu'il fallait ne
plus s'en rfrer  l'autorit, comme faisait la scolastique, mais
ne s'appuyer que sur les faits bien tablis par l'exprience. De
l il rsulte que, lorsque dans la science nous avons mis une
ide ou une thorie, nous ne devons pas avoir pour but de la
conserver en cherchant tout ce qui peut l'appuyer et en cartant
tout ce qui peut l'infirmer. Nous devons, au contraire, examiner
avec le plus grand soin les faits qui semblent la renverser, parce
que le progrs rel consiste toujours  changer une thorie
ancienne qui renferme moins de faits contre une nouvelle qui en
renferme davantage. Cela prouve que l'on a march, car en science
le grand prcepte est de modifier et de changer ses ides  mesure
que la science avance. Nos ides ne sont que des instruments
intellectuels qui nous servent  pntrer dans les phnomnes; il
faut les changer quand elles ont rempli leur rle, comme on change
un bistouri mouss quand il a servi assez longtemps.

Les ides et les thories de nos prdcesseurs ne doivent tre
conserves qu'autant qu'elles reprsentent l'tat de la science,
mais elles sont videmment destines  changer,  moins que l'on
admette que la science ne doive plus faire de progrs, ce qui est
impossible. Sous ce rapport, il y aurait peut-tre une distinction
 tablir entre les sciences mathmatiques et les sciences
exprimentales. Les vrits mathmatiques tant immuables et
absolues, la science s'accrot par juxtaposition simple et
successive de toutes les vrits acquises. Dans les sciences
exprimentales, au contraire, les vrits n'tant que relatives,
la science ne peut avancer que par rvolution et par absorption
des vrits anciennes dans une forme scientifique nouvelle. Dans
les sciences exprimentales, le respect mal entendu de l'autorit
personnelle serait de la superstition et constituerait un
vritable obstacle aux progrs de la science; ce serait en mme
temps contraire aux exemples que nous ont donns les grands hommes
de tous les temps. En effet, les grands hommes sont prcisment
ceux qui ont apport des ides nouvelles et dtruit des erreurs.
Ils n'ont donc pas respect eux-mmes l'autorit de leurs
prdcesseurs, et ils n'entendent pas qu'on agisse autrement
envers eux.

Cette non-soumission  l'autorit, que la mthode exprimentale
consacre comme un prcepte fondamental, n'est nullement en
dsaccord avec le respect et l'admiration que nous vouons aux
grands hommes qui nous ont prcds et auxquels nous devons les
dcouvertes qui sont les bases des sciences actuelles[12].

Dans les sciences exprimentales les grands hommes ne sont jamais
les promoteurs de vrits absolues et immuables. Chaque grand
homme tient  son temps et ne peut venir qu' son moment, en ce
sens qu'il y a une succession ncessaire et subordonne dans
l'apparition des dcouvertes scientifiques. Les grands hommes
peuvent tre compars  des flambeaux qui brillent de loin en loin
pour guider la marche de la science. Ils clairent leur temps,
soit en dcouvrant des phnomnes imprvus et fconds qui ouvrent
des voies nouvelles et montrent des horizons inconnus, soit en
gnralisant les faits scientifiques acquis et en en faisant
sortir des vrits que leurs devanciers n'avaient point aperues.
Si chaque grand homme fait accomplir un grand pas  la science
qu'il fconde, il n'a jamais eu la prtention d'en poser les
dernires limites, et il est ncessairement destin  tre dpass
et laiss en arrire par les progrs des gnrations qui suivront.
Les grands hommes ont t compars  des gants sur les paules
desquels sont monts des pygmes, qui cependant voient plus loin
qu'eux. Ceci veut dire simplement que les sciences font des
progrs aprs ces grands hommes et prcisment  cause de leur
influence. D'o il rsulte que leurs successeurs auront des
connaissances scientifiques acquises plus nombreuses que celles
que ces grands hommes possdaient de leur temps. Mais le grand
homme n'en reste pas moins le grand homme, c'est--dire le gant.

Il y a, en effet, deux parties dans les sciences en volution; il
y a d'une part ce qui est acquis et d'autre part ce qui reste 
acqurir. Dans ce qui est acquis, tous les hommes se valent  peu
prs, et les grands ne sauraient se distinguer des autres. Souvent
mme les hommes mdiocres sont ceux qui possdent le plus de
connaissances acquises. C'est dans les parties obscures de la
science que le grand homme se reconnat; il se caractrise par des
ides de gnie qui illuminent des phnomnes rests obscurs et
portent la science en avant.

En rsum, la mthode exprimentale puise en elle-mme une
autorit impersonnelle qui domine la science. Elle l'impose mme
aux grands hommes au lieu de chercher comme les scolastiques 
prouver par les textes qu'ils sont infaillibles et qu'ils ont vu,
dit ou pens tout ce qu'on a dcouvert aprs eux. Chaque temps a
sa somme d'erreurs et de vrits. Il y a des erreurs qui sont en
quelque sorte inhrentes  leur temps, et que les progrs
ultrieurs de la science peuvent seuls faire reconnatre. Les
progrs de la mthode exprimentale consistent en ce que la somme
des vrits augmente  mesure que la somme des erreurs diminue.
Mais chacune de ces vrits particulires s'ajoute aux autres pour
constituer des vrits plus gnrales. Les noms des promoteurs de
la science disparaissent peu  peu dans cette fusion, et plus la
science avance, plus elle prend la forme impersonnelle et se
dtache du pass. Je me hte d'ajouter, pour viter une confusion
qui a parfois t commise, que je n'entends parler ici que de
l'volution de la science. Pour les arts et les lettres, la
personnalit domine tout. Il s'agit l d'une cration spontane de
l'esprit, et cela n'a plus rien de commun avec la constatation des
phnomnes naturels, dans lesquels notre esprit ne doit rien
crer. Le pass conserve toute sa valeur dans ces crations des
arts et des lettres; chaque individualit reste immuable dans le
temps et ne peut se confondre avec les autres. Un pote
contemporain a caractris ce sentiment de la personnalit de
l'art et de l'impersonnalit de la science par ces mots: l'art,
c'est moi; la science, c'est nous.

La mthode exprimentale est la mthode scientifique qui proclame
la libert de l'esprit et de la pense. Elle secoue non-seulement
le joug philosophique et thologique, mais elle n'admet pas non
plus d'autorit scientifique personnelle. Ceci n'est point de
l'orgueil et de la jactance; l'exprimentateur, au contraire, fait
acte d'humilit en niant l'autorit personnelle, car il doute
aussi de ses propres connaissances, et il soumet l'autorit des
hommes  celle de l'exprience et des lois de la nature.

La physique et la chimie tant des sciences constitues, nous
prsentent cette indpendance et cette impersonnalit que rclame
la mthode exprimentale. Mais la mdecine est encore dans les
tnbres de l'empirisme, et elle subit les consquences de son
tat arrir. On la voit encore plus ou moins mle  la religion
et au surnaturel. Le merveilleux et la superstition y jouent un
grand rle. Les sorciers, les somnambules, les gurisseurs en
vertu d'un don du ciel, sont couts  l'gal des mdecins. La
personnalit mdicale est place au-dessus de la science par les
mdecins eux-mmes, ils cherchent leurs autorits dans la
tradition, dans les doctrines, ou dans le tact mdical. Cet tat
de choses est la preuve la plus claire que la mthode
exprimentale n'est point encore arrive dans la mdecine.

La mthode exprimentale, mthode du libre penseur, ne cherche que
la vrit scientifique. Le sentiment, d'o tout mane, doit
conserver sa spontanit entire et toute sa libert pour la
manifestation des ides exprimentales; la raison doit, elle
aussi, conserver la libert de douter, et par cela elle s'impose
de soumettre toujours l'ide au contrle de l'exprience. De mme
que dans les autres actes humains, le sentiment dtermine  agir
en manifestant l'ide qui donne le motif de l'action, de mme dans
la mthode exprimentale, c'est le sentiment qui a l'initiative
par l'ide. C'est le sentiment seul qui dirige l'esprit et qui
constitue le primum movens de la science. Le gnie se traduit par
un sentiment dlicat qui pressent d'une manire juste les lois des
phnomnes de la nature; mais, ce qu'il ne faut jamais oublier,
c'est que la justesse du sentiment et la fcondit de l'ide ne
peuvent tre tablies et prouves que par l'exprience.


 V. -- De l'induction et de la dduction dans le raisonnement
exprimental.


Aprs avoir trait dans tout ce qui prcde de l'influence de
l'ide exprimentale, examinons actuellement comment la mthode
doit, en imposant toujours au raisonnement la forme dubitative, le
diriger d'une manire plus sre dans la recherche de la vrit.

Nous avons dit ailleurs que le raisonnement exprimental s'exerce
sur des phnomnes observs, c'est--dire sur des observations;
mais, en ralit, il ne s'applique qu'aux ides que l'aspect de
ces phnomnes a veilles en notre esprit. Le principe du
raisonnement exprimental sera donc toujours une ide qu'il s'agit
d'introduire dans un raisonnement exprimental pour la soumettre
au criterium des faits, c'est--dire  l'exprience.

Il y a deux formes de raisonnement: 1 la forme investigative ou
interrogative qu'emploie l'homme qui ne sait pas et qui veut
s'instruire; 2 la forme dmonstrative ou affirmative qu'emploie
l'homme qui sait ou croit savoir, et qui veut instruire les
autres. Les philosophes paraissent avoir distingu ces deux formes
de raisonnement sous les noms de raisonnement inductif et de
raisonnement dductif. Ils ont encore admis deux mthodes
scientifiques, la mthode inductive ou l'induction, propre aux
sciences physiques exprimentales, et la mthode dductive ou la
dduction, appartenant plus spcialement aux sciences
mathmatiques.

Il rsulterait de l que la forme spciale du raisonnement
exprimental dont nous devons seulement nous occuper ici serait
l'induction.

On dfinit l'induction en disant que c'est un procd de l'esprit
qui va du particulier au gnral, tandis que la dduction serait
le procd inverse qui irait du gnral au particulier. Je n'ai
certainement pas la prtention d'entrer dans une discussion
philosophique qui serait ici hors de sa place et de ma comptence;
seulement, en qualit d'exprimentateur, je me bornerai  dire que
dans la pratique il me parat bien difficile de justifier cette
distinction et de sparer nettement l'induction de la dduction.
Si l'esprit de l'exprimentateur procde ordinairement en partant
d'observations particulires pour remonter  des principes,  des
lois ou  des propositions gnrales, il procde aussi
ncessairement de ces mmes propositions gnrales ou lois pour
aller  des faits particuliers qu'il dduit logiquement de ces
principes. Seulement quand la certitude du principe n'est pas
absolue, il s'agit toujours d'une dduction provisoire qui rclame
la vrification exprimentale. Toutes les varits apparentes du
raisonnement ne tiennent qu' la nature du sujet que l'on traite
et  sa plus ou moins grande complexit. Mais, dans tous ces cas,
l'esprit de l'homme fonctionne toujours de mme par syllogisme; il
ne pourrait pas se conduire autrement.

De mme que dans la marche naturelle du corps, l'homme ne peut
avancer qu'en posant un pied devant l'autre, de mme dans la
marche naturelle de l'esprit, l'homme ne peut avancer qu'en
mettant une ide devant l'autre. Ce qui veut dire, en d'autres
termes, qu'il faut toujours un premier point d'appui  l'esprit
comme au corps. Le point d'appui du corps, c'est le sol dont le
pied a la sensation; le point d'appui de l'esprit, c'est le connu,
c'est--dire une vrit ou un principe dont l'esprit a conscience.
L'homme ne peut rien apprendre qu'en allant du connu  l'inconnu;
mais, d'un autre ct, comme l'homme n'a pas en naissant la
science infuse et qu'il ne sait rien que ce qu'il apprend, il
semble que nous soyons dans un cercle vicieux et que l'homme soit
condamn  ne pouvoir rien connatre. Il en serait ainsi, en
effet, si l'homme n'avait dans sa raison le sentiment des rapports
et du dterminisme qui deviennent criterium de la vrit: mais,
dans tous les cas, il ne peut obtenir cette vrit ou en approcher
que par le raisonnement et par l'exprience.

D'abord il ne serait pas exact de dire que la dduction
n'appartient qu'aux mathmatiques et l'induction aux autres
sciences exclusivement. Les deux formes de raisonnement
investigatif (inductif) et dmonstratif (dductif) appartiennent 
toutes les sciences possibles, parce que dans toutes les sciences
il y a des choses qu'on ne sait pas et d'autres qu'on sait ou
qu'on croit savoir.

Quand les mathmaticiens tudient des sujets qu'ils ne connaissent
pas, ils induisent comme les physiciens, comme les chimistes ou
comme les physiologistes. Pour prouver ce que j'avance, il suffira
de citer les paroles d'un grand mathmaticien.

Voici comment Euler s'exprime dans un mmoire intitul: De
inductione ad plenam certitudinem evehend:

Notum est plerumque numerum proprietates primum per solam
inductionem observatas, quas deinceps geometr solidis
demonstrationibus confirmare elaboraverunt; quo negotio in primis
Fermatius summo studio et satis felici successu fuit
occupatus[13].

Les principes ou les thories qui servent de base  une science,
quelle qu'elle soit, ne sont pas tombs du ciel; il a fallu
ncessairement y arriver par un raisonnement investigatif,
inductif ou interrogatif, comme on voudra l'appeler. Il a fallu
d'abord observer quelque chose qui se soit pass au dedans ou au
dehors de nous. Dans les sciences, il y a, au point de vue
exprimental, des ides qu'on appelle a priori parce qu'elles sont
le point de dpart d'un raisonnement exprimental (Voy. p. 48 et
suivantes), mais au point de vue de l'idognse, ce sont en
ralit des ides a posteriori. En un mot, l'induction a d tre
la forme de raisonnement primitive et gnrale, et les ides que
les philosophes et les savants prennent constamment pour des ides
a priori ne sont au fond que des ides a posteriori.

Le mathmaticien et le naturaliste ne diffrent pas quand ils vont
 la recherche des principes. Les uns et les autres induisent,
font des hypothses et exprimentent, c'est--dire font des
tentatives pour vrifier l'exactitude de leurs ides. Mais quand
le mathmaticien et le naturaliste sont arrivs  leurs principes,
ils diffrent compltement alors. En effet, ainsi que je l'ai dj
dit ailleurs, le principe du mathmaticien devient absolu, parce
qu'il ne s'applique point  la ralit objective telle qu'elle
est, mais  des relations de choses considres dans des
conditions extrmement simples et que le mathmaticien choisit et
cre en quelque sorte dans son esprit. Or, ayant ainsi la
certitude qu'il n'y a pas  faire intervenir dans le raisonnement
d'autres conditions que celles qu'il a dtermines, le principe
reste absolu, conscient, adquat  l'esprit, et la dduction
logique est galement absolue et certaine; il n'a plus besoin de
vrification exprimentale, la logique suffit.

La situation du naturaliste est bien diffrente; la proposition
gnrale  laquelle il est arriv, ou le principe sur lequel il
s'appuie, reste relatif et provisoire parce qu'il reprsente des
relations complexes qu'il n'a jamais la certitude de pouvoir
connatre toutes. Ds lors, son principe est incertain, puisqu'il
est inconscient et non adquat  l'esprit; ds lors les
dductions, quoique trs-logiques, restent toujours douteuses, et
il faut ncessairement alors invoquer l'exprience pour contrler
la conclusion de ce raisonnement dductif. Cette diffrence entre
les mathmaticiens et les naturalistes est capitale au point de
vue de la certitude de leurs principes et des conclusions  en
tirer; mais le mcanisme du raisonnement dductif est exactement
le mme pour les deux. Tous deux partent d'une proposition;
seulement le mathmaticien dit: Ce point de dpart tant donn,
tel cas particulier en rsulte ncessairement. Le naturaliste dit:
Si ce point de dpart tait juste, tel cas particulier en
rsulterait comme consquence.

Quand ils partent d'un principe, le mathmaticien et le
naturaliste emploient donc l'un et l'autre la dduction. Tous deux
raisonnent en faisant un syllogisme; seulement, pour le
naturaliste, c'est un syllogisme dont la conclusion reste
dubitative et demande vrification, parce que son principe est
inconscient. C'est l le raisonnement exprimental ou dubitatif,
le seul qu'on puisse employer quand on raisonne sur les phnomnes
naturels; si l'on voulait supprimer le doute et si l'on se passait
de l'exprience, on n'aurait plus aucun criterium pour savoir si
l'on est dans le faux ou dans le vrai, parce que, je le rpte, le
principe est inconscient et qu'il faut en appeler alors  nos
sens.

De tout cela je conclurai que l'induction et la dduction
appartiennent  toutes les sciences. Je ne crois pas que
l'induction et la dduction constituent rellement deux formes de
raisonnement essentiellement distinctes. L'esprit de l'homme a,
par nature, le sentiment ou l'ide d'un principe qui rgit les cas
particuliers. Il procde toujours instinctivement d'un principe
qu'il a acquis ou qu'il invente par hypothse; mais il ne peut
jamais marcher dans les raisonnements autrement que par
syllogisme, c'est--dire en procdant du gnral au particulier.

En physiologie, un organe dtermin fonctionne toujours par un
seul et mme mcanisme; seulement, quand le phnomne se passe
dans d'autres conditions ou dans un milieu diffrent, la fonction
prend des aspects divers; mais, au fond, sa nature reste la mme.
Je pense qu'il n'y a pour l'esprit qu'une seule manire de
raisonner, comme il n'y a pour le corps qu'une seule manire de
marcher. Seulement, quand un homme s'avance, sur un terrain solide
et plan, dans un chemin direct qu'il connat et voit dans toute
son tendue, il marche vers son but d'un pas sr et rapide. Quand
au contraire un homme suit un chemin tortueux dans l'obscurit et
sur un terrain accident et inconnu, il craint les prcipices, et
n'avance qu'avec prcaution et pas  pas. Avant de procder  un
second pas, il doit s'assurer que le pied plac le premier repose
sur un point rsistant, puis s'avancer ainsi en vrifiant  chaque
instant par l'exprience la solidit du sol, et en modifiant
toujours la direction de sa marche suivant ce qu'il rencontre. Tel
est l'exprimentateur qui ne doit jamais dans ses recherches aller
au del du fait, sans quoi il courrait le risque de s'garer. Dans
les deux exemples prcdents l'homme s'avance sur des terrains
diffrents et dans des conditions variables, mais n'en marche pas
moins par le mme procd physiologique. De mme, quand
l'exprimentateur dduira des rapports simples de phnomnes
prcis et d'aprs des principes connus et tablis, le raisonnement
se dveloppera d'une faon certaine et ncessaire, tandis que,
quand il se trouvera au milieu de rapports complexes, ne pouvant
s'appuyer que sur des principes incertains et provisoires, le mme
exprimentateur devra alors avancer avec prcaution et soumettre 
l'exprience chacune des ides qu'il met successivement en avant.
Mais, dans ces deux cas, l'esprit raisonnera toujours de mme et
par le mme procd physiologique, seulement il partira d'un
principe plus ou moins certain.

Quand un phnomne quelconque nous frappe dans la nature, nous
nous faisons une ide sur la cause qui le dtermine. L'homme, dans
sa premire ignorance, supposa des divinits attaches  chaque
phnomne. Aujourd'hui le savant admet des forces ou des lois;
c'est toujours quelque chose qui gouverne le phnomne. L'ide,
qui nous vient  la vue d'un phnomne, est dite a priori. Or, il
nous sera facile de montrer plus tard que cette ide a priori, qui
surgit en nous  propos d'un fait particulier, renferme toujours
implicitement, et en quelque sorte  notre insu, un principe
auquel nous voulons ramener le fait particulier. De sorte que,
quand nous croyons aller d'un cas particulier  un principe,
c'est--dire induire, nous dduisons rellement; seulement,
l'exprimentateur se dirige d'aprs un principe suppos ou
provisoire qu'il modifie  chaque instant, parce qu'il cherche
dans une obscurit plus ou moins complte.  mesure que nous
rassemblons les faits, nos principes deviennent de plus en plus
gnraux et plus assurs; alors nous acqurons la certitude que
nous dduisons. Mais nanmoins, dans les sciences exprimentales,
notre principe doit toujours rester provisoire, parce que nous
n'avons jamais la certitude qu'il ne renferme que les faits et les
conditions que nous connaissons. En un mot, nous dduisons
toujours par hypothse, jusqu' vrification exprimentale. Un
exprimentateur ne peut donc jamais se trouver dans le cas des
mathmaticiens, prcisment parce que le raisonnement exprimental
reste de sa nature toujours dubitatif. Maintenant, on pourra, si
l'on veut, appeler le raisonnement dubitatif de l'exprimentateur,
l'induction, et le raisonnement affirmatif du mathmaticien, la
dduction, mais ce sera l une distinction qui portera sur la
certitude ou l'incertitude du point de dpart du raisonnement,
mais non sur la manire dont on raisonne.


 VI. -- Du doute dans le raisonnement exprimental.


Je rsumerai le paragraphe prcdent en disant qu'il me semble n'y
avoir qu'une seule forme de raisonnement: la dduction par
syllogisme. Notre esprit, quand il le voudrait, ne pourrait pas
raisonner autrement, et, si c'tait ici le lieu, je pourrais
essayer d'appuyer ce que j'avance par des arguments
physiologiques. Mais pour trouver la vrit scientifique, il
importe peu au fond de savoir comment notre esprit raisonne; il
suffit de le laisser raisonner naturellement, et dans ce cas il
partira toujours d'un principe pour arriver  une conclusion. La
seule chose que nous ayons  faire ici, c'est d'insister sur un
prcepte qui prmunira toujours l'esprit contre les causes
innombrables d'erreur qu'on peut rencontrer dans l'application de
la mthode exprimentale.

Ce prcepte gnral, qui est une des bases de la mthode
exprimentale, c'est le doute; et il s'exprime en disant que la
conclusion de notre raisonnement doit toujours rester dubitative
quand le point de dpart ou le principe n'est pas une vrit
absolue. Or, nous avons vu qu'il n'y a de vrit absolue que pour
les principes mathmatiques; pour tous les phnomnes naturels,
les principes desquels nous partons, de mme que les conclusions
auxquelles nous arrivons, ne reprsentent que des vrits
relatives. L'cueil de l'exprimentateur consistera donc  croire
connatre ce qu'il ne connat pas, et  prendre pour des vrits
absolues des vrits qui ne sont que relatives. De sorte que la
rgle unique et fondamentale de l'investigation scientifique se
rduit au doute, ainsi que l'ont dj proclam d'ailleurs de
grands philosophes.

Le raisonnement exprimental est prcisment l'inverse du
raisonnement scolastique. La scolastique veut toujours un point de
dpart fixe et indubitable, et ne pouvant le trouver ni dans les
choses extrieures, ni dans la raison, elle l'emprunte  une
source irrationnelle quelconque: telle qu'une rvlation, une
tradition ou une autorit conventionnelle ou arbitraire. Une fois
le point de dpart pos, le scolastique ou le systmatique en
dduit logiquement toutes les consquences, en invoquant mme
l'observation ou l'exprience des faits comme arguments quand ils
sont en sa faveur; la seule condition est que le point de dpart
restera immuable et ne variera pas selon les expriences et les
observations, mais qu'au contraire, les faits seront interprts
pour s'y adapter. L'exprimentateur au contraire n'admet jamais de
point de dpart immuable; son principe est un postulat dont il
dduit logiquement toutes les consquences, mais sans jamais le
considrer comme absolu et en dehors des atteintes de
l'exprience. Les corps simples des chimistes ne sont des corps
simples que jusqu' preuve du contraire. Toutes les thories qui
servent de point de dpart au physicien, au chimiste, et  plus
forte raison au physiologiste, ne sont vraies que jusqu' ce qu'on
dcouvre qu'il y a des faits qu'elles ne renferment pas ou qui les
contredisent. Lorsque ces faits contradictoires se montreront bien
solidement tablis, loin de se roidir, comme le scolastique ou le
systmatique, contre l'exprience, pour sauvegarder son point de
dpart, l'exprimentateur s'empressera, au contraire, de modifier
sa thorie, parce qu'il sait que c'est la seule manire d'avancer
et de faire des progrs dans les sciences. L'exprimentateur doute
donc toujours, mme de son point de dpart; il a l'esprit
ncessairement modeste et souple, et accepte la contradiction  la
seule condition qu'elle lui soit prouve. Le scolastique ou le
systmatique, ce qui est la mme chose, ne doute jamais de son
point de dpart, auquel il veut tout ramener; il a l'esprit
orgueilleux et intolrant et n'accepte pas la contradiction,
puisqu'il n'admet pas que son point de dpart puisse changer. Ce
qui spare encore le savant systmatique du savant
exprimentateur, c'est que le premier impose son ide, tandis que
le second ne la donne jamais que pour ce qu'elle vaut. Enfin, un
autre caractre essentiel qui distingue le raisonnement
exprimental du raisonnement scolastique, c'est la fcondit de
l'un et la strilit de l'autre. C'est prcisment le scolastique
qui croit avoir la certitude absolue qui n'arrive  rien: cela se
conoit puisque, par son principe absolu, il se place en dehors de
la nature dans laquelle tout est relatif. C'est au contraire
l'exprimentateur, qui doute toujours et qui ne croit possder la
certitude absolue sur rien, qui arrive  matriser les phnomnes
qui l'entourent et  tendre sa puissance sur la nature; L'homme
peut donc plus qu'il ne sait, et la vraie science exprimentale ne
lui donne la puissance qu'en lui montrant qu'il ignore. Peu
importe au savant d'avoir la vrit absolue, pourvu qu'il ait la
certitude des relations des phnomnes entr'eux. Notre esprit est,
en effet, tellement born, que nous ne pouvons connatre ni le
commencement ni la fin des choses; mais nous pouvons saisir le
milieu, c'est--dire ce qui nous entoure immdiatement.

Le raisonnement systmatique ou scolastique est naturel  l'esprit
inexpriment et orgueilleux; ce n'est que par l'tude
exprimentale approfondie de la nature qu'on parvient  acqurir
l'esprit douteur de l'exprimentateur. Il faut longtemps pour
cela; et, parmi ceux qui croient suivre la voie exprimentale en
physiologie et en mdecine, il y a, comme nous le verrons plus
loin, encore beaucoup de scolastiques. Je suis quant  moi
convaincu qu'il n'y a que l'tude seule de la nature qui puisse
donner au savant le sentiment vrai de la science. La philosophie,
que je considre comme une excellente gymnastique de l'esprit, a
malgr elle des tendances systmatiques et scolastiques, qui
deviendraient nuisibles pour le savant proprement dit. D'ailleurs,
aucune mthode ne peut remplacer cette tude de la nature qui fait
le vrai savant; sans cette tude, tout ce que les philosophes ont
pu dire et tout ce que j'ai pu rpter aprs eux dans cette
introduction, resterait inapplicable et strile.

Je ne crois donc pas, ainsi que je l'ai dit plus haut, qu'il y ait
grand profit pour le savant  discuter la dfinition de
l'induction et de la dduction, non plus que la question de savoir
si l'on procde par l'un ou l'autre de ces soi-disant procds de
l'esprit. Cependant l'induction baconienne est devenue clbre et
on en a fait le fondement de toute la philosophie scientifique.
Bacon est un grand gnie et l'ide de sa grande restauration des
sciences est une ide sublime; on est sduit et entran malgr
soi par la lecture du Novum Organum et de l'Augmentum scientiarum.
On reste dans une sorte de fascination devant cet amalgame de
lueurs scientifiques, revtues des formes potiques les plus
leves. Bacon a senti la strilit de la scolastique; il a bien
compris et pressenti toute l'importance de l'exprience pour
l'avenir des sciences. Cependant Bacon n'tait point un savant, et
il n'a point compris le mcanisme de la mthode exprimentale. Il
suffirait de citer, pour le prouver, les essais malheureux qu'il
en a faits. Bacon recommande de fuir les hypothses et les
thories[14], nous avons vu cependant que ce sont les auxiliaires
de la mthode, indispensables comme les chafaudages sont
ncessaires pour construire une maison. Bacon a eu, comme
toujours, des admirateurs outrs et des dtracteurs. Sans me
mettre ni d'un ct ni de l'autre, je dirai que, tout en
reconnaissant le gnie de Bacon, je ne crois pas plus que J. de
Maistre[15], qu'il ait dot l'intelligence humaine d'un nouvel
instrument, et il me semble, avec M. de Rmusat[16], que
l'induction ne diffre pas du syllogisme. D'ailleurs, je crois que
les grands exprimentateurs ont apparu avant les prceptes de
l'exprimentation, de mme que les grands orateurs ont prcd les
traits de rhtorique. Par consquent, il ne me parat pas permis
de dire, mme en parlant de Bacon, qu'il a invent la mthode
exprimentale; mthode que Galile et Torricelli ont si
admirablement pratique, et dont Bacon n'a jamais pu se servir.

Quand Descartes[17] part du doute universel et rpudie l'autorit,
il donne des prceptes bien plus pratiques pour l'exprimentateur
que ceux que donne Bacon pour l'induction. Nous avons vu, en
effet, que c'est le doute seul qui provoque l'exprience; c'est le
doute enfin qui dtermine la forme du raisonnement exprimental.

Toutefois, quand il s'agit de la mdecine et des sciences
physiologiques, il importe de bien dterminer sur quel point doit
porter le doute, afin de le distinguer du scepticisme et dmontrer
comment le doute scientifique devient un lment de plus grande
certitude. Le sceptique est celui qui ne croit pas  la science et
qui croit  lui-mme; il croit assez en lui pour oser nier la
science et affirmer qu'elle n'est pas soumise  des lois fixes et
dtermines. Le douteur est le vrai savant; il ne doute que de
lui-mme et de ses interprtations, mais il croit  la science; il
admet mme dans les sciences exprimentales, un criterium ou un
principe scientifique absolu. Ce principe est le dterminisme des
phnomnes, qui est absolu aussi bien dans les phnomnes des
corps vivants que dans ceux des corps bruts ainsi que nous le
dirons plus tard (p. 114).

Enfin, comme conclusion de ce paragraphe nous pouvons dire que,
dans tout raisonnement exprimental, il y a deux cas possibles: ou
bien l'hypothse de l'exprimentateur sera infirme, ou bien elle
sera confirme par l'exprience. Quand l'exprience infirme l'ide
prconue, l'exprimentateur doit rejeter ou modifier son ide.
Mais lors mme que l'exprience confirme pleinement l'ide
prconue, l'exprimentateur doit encore douter; car comme il
s'agit d'une vrit inconsciente, sa raison lui demande encore une
contre-preuve.


 VII. -- Du principe du criterium exprimental.


Nous venons de dire qu'il faut douter, mais ne point tre
sceptique. En effet, le sceptique, qui ne croit  rien, n'a plus
de base pour tablir son criterium, et par consquent il se trouve
dans l'impossibilit d'difier la science; la strilit de son
triste esprit rsulte  la fois des dfauts de son sentiment et de
l'imperfection de sa raison. Aprs avoir pos en principe que
l'investigateur doit douter, nous avons ajout que le doute ne
portera que sur la justesse de son sentiment ou de ses ides en
tant qu'exprimentateur, ou sur la valeur de ses moyens
d'investigation, en tant qu'observateur, mais jamais sur le
dterminisme, le principe mme de la science exprimentale.
Revenons en quelques mots sur ce point fondamental.

L'exprimentateur doit douter de son sentiment, c'est--dire de
l'ide a priori ou de la thorie qui lui servent de point de
dpart; c'est pourquoi il est de prcepte absolu de soumettre
toujours son ide au criterium exprimental pour en contrler la
valeur. Mais quelle est au juste la base de ce criterium
exprimental? Cette question pourra paratre superflue aprs avoir
dit et rpt avec tout le monde que ce sont les faits qui jugent
l'ide et nous donnent l'exprience. Les faits seuls sont rels,
dit-on, et il faut s'en rapporter  eux d'une manire entire et
exclusive. C'est un fait, un fait brutal, rpte-t-on encore
souvent; il n'y a pas  raisonner, il faut s'y soumettre. Sans
doute, j'admets que les faits sont les seules ralits qui
puissent donner la formule  l'ide exprimentale et lui servir en
mme temps de contrle; mais c'est  la condition que la raison
les accepte. Je pense que la croyance aveugle dans le fait qui
prtend faire taire la raison est aussi dangereuse pour les
sciences exprimentales que les croyances de sentiment ou de foi
qui, elles aussi, imposent silence  la raison. En un mot, dans la
mthode exprimentale comme partout, le seul criterium rel est la
raison.

Un fait n'est rien par lui-mme, il ne vaut que par l'ide qui s'y
rattache ou par la preuve qu'il fournit. Nous avons dit ailleurs
que, quand on qualifie un fait nouveau de dcouverte, ce n'est pas
le fait lui-mme qui constitue la dcouverte, mais bien l'ide
nouvelle qui en drive; de mme, quand un fait prouve, ce n'est
point le fait lui-mme qui donne la preuve, mais seulement le
rapport rationnel qu'il tablit entre le phnomne et sa cause.
C'est ce rapport qui est la vrit scientifique et qu'il s'agit
maintenant de prciser davantage.

Rappelons-nous comment nous avons caractris les vrits
mathmatiques et les vrits exprimentales. Les vrits
mathmatiques une fois acquises, avons-nous dit, sont des vrits
conscientes et absolues, parce que les conditions idales de leur
existence sont galement conscientes et connues par nous d'une
manire absolue. Les vrits exprimentales, au contraire, sont
inconscientes et relatives, parce que les conditions relles de
leur existence sont inconscientes et ne peuvent nous tre connues
que d'une manire relative  l'tat actuel de notre science. Mais
si les vrits exprimentales qui servent de base  nos
raisonnements sont tellement enveloppes dans la ralit complexe
des phnomnes naturels qu'elles ne nous apparaissent que par
lambeaux, ces vrits exprimentales n'en reposent pas moins sur
des principes qui sont absolus parce que, comme ceux des vrits
mathmatiques, ils s'adressent  notre conscience et  notre
raison. En effet, le principe absolu des sciences exprimentales
est un dterminisme ncessaire et conscient dans les conditions
des phnomnes. De telle sorte qu'un phnomne naturel, quel qu'il
soit, tant donn, jamais un exprimentateur ne pourra admettre
qu'il y ait une variation dans l'expression de ce phnomne sans
qu'en mme temps il ne soit survenu des conditions nouvelles dans
sa manifestation; de plus, il a la certitude a priori que ces
variations sont dtermines par des rapports rigoureux et
mathmatiques. L'exprience ne fait que nous montrer la forme des
phnomnes; mais le rapport d'un phnomne  une cause dtermine
est ncessaire et indpendant de l'exprience, et il est forcment
mathmatique et absolu. Nous arrivons ainsi  voir que le principe
du criterium des sciences exprimentales est identique au fond 
celui des sciences mathmatiques, puisque de part et d'autre ce
principe est exprim par un rapport des choses ncessaire et
absolu. Seulement dans les sciences exprimentales ces rapports
sont entours par des phnomnes nombreux, complexes et varis 
l'infini, qui les cachent  nos regards.  l'aide de l'exprience
nous analysons, nous dissocions ces phnomnes, afin de les
rduire  des relations et  des conditions de plus en plus
simples. Nous voulons ainsi saisir la forme de la vrit
scientifique, c'est--dire trouver la loi qui nous donnerait la
clef de toutes les variations des phnomnes. Cette analyse
exprimentale est le seul moyen que nous ayons pour aller  la
recherche de la vrit dans les sciences naturelles, et le
dterminisme absolu des phnomnes dont nous avons conscience a
priori est le seul criterium ou le seul principe qui nous dirige
et nous soutienne. Malgr nos efforts, nous sommes encore bien
loin de cette vrit absolue; et il est probable, surtout dans les
sciences biologiques, qu'il ne nous sera jamais donn de la voir
dans sa nudit. Mais cela n'a pas de quoi nous dcourager, car
nous en approchons toujours; et d'ailleurs nous saisissons, 
l'aide de nos expriences, des relations de phnomnes qui, bien
que partielles et relatives, nous permettent d'tendre de plus en
plus notre puissance sur la nature.

De ce qui prcde, il rsulte que, si un phnomne se prsentait
dans une exprience avec une apparence tellement contradictoire,
qu'il ne se rattacht pas d'une manire ncessaire  des
conditions d'existence dtermines, la raison devrait repousser le
fait comme un fait non scientifique. Il faudrait attendre ou
chercher par des expriences directes quelle est la cause d'erreur
qui a pu se glisser dans l'observation. Il faut, en effet, qu'il y
ait eu erreur ou insuffisance dans l'observation; car l'admission
d'un fait sans cause, c'est--dire indterminable dans ses
conditions d'existence, n'est ni plus ni moins que la ngation de
la science. De sorte qu'en prsence d'un tel fait un savant ne
doit jamais hsiter; il doit croire  la science et douter de ses
moyens d'investigation. Il perfectionnera donc ses moyens
d'observation et cherchera par ses efforts  sortir de
l'obscurit; mais jamais il ne pourra lui venir  l'ide de nier
le dterminisme absolu des phnomnes, parce que c'est prcisment
le sentiment de ce dterminisme qui caractrise le vrai savant.

Il se prsente souvent en mdecine des faits mal observs et
indtermins qui constituent de vritables obstacles  la science,
en ce qu'on les oppose toujours en disant: C'est un fait, il faut
l'admettre. La science rationnelle fonde, ainsi que nous l'avons
dit, sur un dterminisme ncessaire, ne doit jamais rpudier un
fait exact et bien observ; mais par le mme principe, elle ne
saurait s'embarrasser de ces faits recueillis sans prcision,
n'offrant aucune signification, et qu'on fait servir d'arme 
double tranchant pour appuyer ou infirmer les opinions les plus
diverses. En un mot, la science repousse l'indtermin; et quand,
en mdecine, on vient fonder ses opinions sur le tact mdical, sur
l'inspiration ou sur une intuition plus ou moins vague des choses,
on est en dehors de la science et on donne l'exemple de cette
mdecine de fantaisie qui peut offrir les plus grands prils en
livrant la sant et la vie des malades aux lubies d'un ignorant
inspir. La vraie science apprend  douter et  s'abstenir dans
l'ignorance.


 VIII. -- De la preuve et de la contre-preuve.


Nous avons dit plus haut qu'un exprimentateur qui voit son ide
confirme par une exprience, doit douter encore et demander une
contre-preuve.

En effet, pour conclure avec certitude qu'une condition donne est
la cause prochaine d'un phnomne, il ne suffit pas d'avoir prouv
que cette condition prcde ou accompagne toujours le phnomne;
mais il faut encore tablir que, cette condition tant supprime,
le phnomne ne se montrera plus. Si l'on se bornait  la seule
preuve de prsence, on pourrait  chaque instant tomber dans
l'erreur et croire  des relations de cause  effet quand il n'y a
que simple concidence. Les concidences constituent, ainsi que
nous le verrons plus loin, un des cueils les plus graves que
rencontre la mthode exprimentale dans les sciences complexes
comme la biologie. C'est le post hoc, ergo propter hoc des
mdecins auquel on peut se laisser trs-facilement entraner,
surtout si le rsultat de l'exprience ou de l'observation
favorise une ide prconue.

La contre-preuve devient donc le caractre essentiel et
ncessaire de la conclusion du raisonnement exprimental. Elle est
l'expression du doute philosophique port aussi loin que possible.
C'est la contre-preuve qui juge si la relation de cause  effet
que l'on cherche dans les phnomnes est trouve. Pour cela, elle
supprime la cause admise pour voir si l'effet persiste, s'appuyant
sur cet adage ancien et absolument vrai: Sublat caus, tollitur
effectus. C'est ce qu'on appelle encore l'experimentum crucis.

Il ne faut pas confondre la contre-exprience ou contre-preuve
avec ce qu'on a appel l'exprience comparative. Celle-ci, ainsi
que nous le verrons plus tard, n'est qu'une observation
comparative invoque dans les circonstances complexes afin de
simplifier les phnomnes et de se prmunir contre les causes
d'erreur imprvues; la contre-preuve, au contraire, est un
contre-jugement s'adressant directement  la conclusion
exprimentale, et formant un de ses termes ncessaires. En effet,
jamais en science la preuve ne constitue une certitude sans la
contre-preuve. L'analyse ne peut se prouver d'une manire absolue
que par la synthse qui la dmontre en en fournissant la contre-
preuve ou la contre-exprience; de mme une synthse qu'on
effectuerait d'abord, devrait tre dmontre ensuite par
l'analyse. Le sentiment de cette contre-preuve exprimentale
ncessaire constitue le sentiment scientifique par excellence. Il
est familier aux physiciens et aux chimistes; mais il est loin
d'tre aussi bien compris par les mdecins. Le plus souvent, quand
en physiologie et en mdecine on voit deux phnomnes marcher
ensemble et se succder dans un ordre constant, on se croit
autoris  conclure que le premier est la cause du second. Ce
serait l un jugement faux dans un trs-grand nombre de cas; les
tableaux statistiques de prsence ou d'absence ne constituent
jamais des dmonstrations exprimentales. Dans les sciences
complexes comme la mdecine, il faut faire en mme temps usage de
l'exprience comparative et de la contre-preuve. Il y a des
mdecins qui craignent et fuient la contre-preuve; ds qu'ils ont
des observations qui marchent dans le sens de leurs ides, ils ne
veulent pas chercher des faits contradictoires dans la crainte de
voir leurs hypothses s'vanouir. Nous avons dj dit que c'est l
un trs-mauvais esprit: quand on veut trouver la vrit, on ne
peut asseoir solidement ses ides qu'en cherchant  dtruire ses
propres conclusions par des contre-expriences. Or, la seule
preuve qu'un phnomne joue le rle de cause par rapport  un
autre, c'est qu'en supprimant le premier, on fait cesser le
second.

Je n'insiste pas davantage ici sur ce principe de la mthode
exprimentale, parce que plus tard j'aurai l'occasion d'y revenir
en donnant des exemples particuliers qui dvelopperont ma pense.
Je me rsumerai en disant que l'exprimentateur doit toujours
pousser son investigation jusqu' la contre-preuve; sans cela le
raisonnement exprimental ne serait pas complet. C'est la contre-
preuve qui prouve le dterminisme ncessaire des phnomnes, et
en cela elle est seule capable de satisfaire la raison  laquelle,
ainsi que nous l'avons dit, il faut toujours faire remonter le
vritable criterium scientifique.

Le raisonnement exprimental, dont nous avons dans ce qui prcde
examin les diffrents termes, se propose le mme but dans toutes
les sciences. L'exprimentateur veut arriver au dterminisme,
c'est--dire qu'il cherche  rattacher  l'aide du raisonnement et
de l'exprience, les phnomnes naturels  leurs conditions
d'existence, ou autrement dit,  leurs causes prochaines. Il
arrive par ce moyen  la loi qui lui permet de se rendre matre du
phnomne. Toute la philosophie naturelle se rsume en cela:
Connatre la loi des phnomnes. Tout le problme exprimental se
rduit  ceci: Prvoir et diriger les phnomnes. Mais ce double
but ne peut tre atteint dans les corps vivants que par certains
principes spciaux d'exprimentation qu'il nous reste  indiquer
dans les chapitres qui vont suivre.




DEUXIME PARTIE


DE L'EXPRIMENTATION CHEZ LES TRES VIVANTS.





CHAPITRE PREMIER
CONSIDRATIONS EXPRIMENTALES COMMUNES AUX TRES VIVANTS ET AUX
CORPS BRUTS.



 I. -- La spontanit des corps vivants ne s'oppose pas 
l'emploi de l'exprimentation.


La spontanit dont jouissent les tres dous de la vie a t une
des principales objections que l'on a leves contre l'emploi de
l'exprimentation dans les tudes biologiques. En effet, chaque
tre vivant nous apparat comme pourvu d'une espce de force
intrieure qui prside  des manifestations vitales de plus en
plus indpendantes des influences cosmiques gnrales,  mesure
que l'tre s'lve davantage dans l'chelle de l'organisation.
Chez les animaux suprieurs et chez l'homme, par exemple, cette
force vitale parat avoir pour rsultat de soustraire le corps
vivant aux influences physico-chimiques gnrales et de le rendre
ainsi trs-difficilement accessible  l'exprimentation.

Les corps bruts n'offrent rien de semblable, et, quelle que soit
leur nature, ils sont tous dpourvus de spontanit. Ds lors la
manifestation de leurs proprits tant enchane d'une manire
absolue aux conditions physico-chimiques qui les environnent et
leur servent de milieu, il en rsulte que l'exprimentateur peut
facilement les atteindre et les modifier  son gr.

D'un autre ct, tous les phnomnes d'un corps vivant sont dans
une harmonie rciproque telle, qu'il parat impossible de sparer
une partie de l'organisme, sans amener immdiatement un trouble
dans tout l'ensemble. Chez les animaux suprieurs en particulier,
la sensibilit plus exquise amne des ractions et des
perturbations encore plus considrables.

Beaucoup de mdecins et de physiologistes spculatifs, de mme que
des anatomistes et des naturalistes, ont exploit ces divers
arguments pour s'lever contre l'exprimentation chez les tres
vivants. Ils ont admis que la force vitale, tait en opposition
avec les forces physico-chimiques, qu'elle dominait tous les
phnomnes de la vie, les assujettissait  des lois tout  fait
spciales et faisait de l'organisme un tout organis auquel
l'exprimentateur ne pouvait toucher sans dtruire le caractre de
la vie mme. Ils ont mme t jusqu' dire que les corps bruts et
les corps vivants diffraient radicalement  ce point de vue, de
telle sorte que l'exprimentation tait applicable aux uns et ne
l'tait pas aux autres. Cuvier, qui partage cette opinion, et qui
pense que la physiologie doit tre une science d'observation et de
dduction anatomique, s'exprime ainsi: Toutes les parties d'un
corps vivant sont lies; elles ne peuvent agir qu'autant qu'elles
agissent toutes ensemble: vouloir en sparer une de la masse,
c'est la reporter dans l'ordre des substances mortes, c'est en
changer entirement l'essence[18].

Si les objections prcdentes taient fondes, ce serait
reconnatre, ou bien qu'il n'y a pas de dterminisme possible dans
les phnomnes de la vie, ce qui serait nier simplement la science
biologique; ou bien ce serait admettre que la force vitale doit
tre tudie par des procds particuliers et que la science de la
vie doit reposer sur d'autres principes que la science des corps
inertes. Ces ides, qui ont eu cours  d'autres poques,
s'vanouissent sans doute aujourd'hui de plus en plus; mais
cependant il importe d'en extirper les derniers germes, parce que
ce qu'il reste encore, dans certains esprits, de ces ides dites
vitalistes constitue un vritable obstacle aux progrs de la
mdecine exprimentale.

Je me propose donc d'tablir que la science des phnomnes de la
vie ne peut pas avoir d'autres bases que la science des phnomnes
des corps bruts, et qu'il n'y a sous ce rapport aucune diffrence
entre les principes des sciences biologiques et ceux des sciences
physico-chimiques. En effet, ainsi que nous l'avons dit
prcdemment, le but que se propose la mthode exprimentale est
le mme partout; il consiste  rattacher par l'exprience les
phnomnes naturels  leurs conditions d'existence ou  leurs
causes prochaines. En biologie, ces conditions tant connues, le
physiologiste pourra diriger la manifestation des phnomnes de la
vie comme le physicien et le chimiste dirigent les phnomnes
naturels dont ils ont dcouvert les lois; mais pour cela
l'exprimentateur n'agira pas sur la vie.

Seulement, il y a un dterminisme absolu dans toutes les sciences
parce que chaque phnomne tant enchan d'une manire ncessaire
 des conditions physico-chimiques, le savant peut les modifier
pour matriser le phnomne, c'est--dire pour empcher ou
favoriser sa manifestation. Il n'y a aucune contestation  ce
sujet pour les corps bruts. Je veux prouver qu'il en est de mme
pour les corps vivants, et que, pour eux aussi, le dterminisme
existe.


 II. -- Les manifestations des proprits des corps vivants sont
lies  l'existence de certains phnomnes physico-chimiques qui
en rglent l'apparition.


La manifestation des proprits des corps bruts est lie  des
conditions ambiantes de temprature et d'humidit, par
l'intermdiaire desquelles l'exprimentateur peut gouverner
directement le phnomne minral. Les corps vivants ne paraissent
pas susceptibles au premier abord d'tre ainsi influencs par les
conditions physico-chimiques environnantes; mais ce n'est l
qu'une illusion qui tient  ce que l'animal possde et maintient
en lui les conditions de chaleur et d'humidit ncessaires aux
manifestations des phnomnes vitaux. De l rsulte que le corps
inerte subordonn  toutes les conditions cosmiques se trouve
enchan  toutes leurs variations, tandis que le corps vivant
reste au contraire indpendant et libre dans ses manifestations;
ce dernier semble anim par une force intrieure qui rgit tous
ses actes et qui l'affranchit de l'influence des variations et des
perturbations physico-chimiques ambiantes. C'est cet aspect si
diffrent dans les manifestations des corps vivants compares aux
manifestations des corps bruts qui a port les physiologistes,
dits vitalistes,  admettre dans les premiers une force vitale qui
serait en lutte incessante avec les forces physico-chimiques, et
qui neutraliserait leur action destructrice sur l'organisme
vivant. Dans cette manire de voir, les manifestations de la vie
seraient dtermines par l'action spontane de cette force vitale
particulire, au lieu d'tre comme celles des corps bruts le
rsultat ncessaire des conditions ou des influences physico-
chimiques d'un milieu ambiant. Mais si l'on y rflchit, on verra
bientt que cette spontanit des corps vivants n'est qu'une
simple apparence et la consquence de certain mcanisme de milieux
parfaitement dtermins; de sorte qu'au fond il sera facile de
prouver que les manifestations des corps vivants, aussi bien que
celles des corps bruts, sont domines par un dterminisme
ncessaire qui les enchane  des conditions d'ordre purement
physico-chimiques.

Notons d'abord que cette sorte d'indpendance de l'tre vivant
dans le milieu cosmique ambiant n'apparat que dans les organismes
complexes et levs. Dans les tres infrieurs rduits  un
organisme lmentaire, tels que les infusoires, il n'y a pas
d'indpendance relle. Ces tres ne manifestent les proprits
vitales dont ils sont dous que sous l'influence de l'humidit, de
la lumire, de la chaleur extrieure, et ds, qu'une ou plusieurs
de ces conditions viennent  manquer, la manifestation vitale
cesse, parce que le phnomne physico-chimique qui lui est
parallle s'arrte. Dans les vgtaux, les phnomnes de la vie
sont galement lis pour leurs manifestations aux conditions de
chaleur, d'humidit et de lumire du milieu ambiant. De mme
encore pour les animaux  sang froid; les phnomnes de la vie
s'engourdissent ou s'activent suivant les mmes conditions. Or,
ces influences qui provoquent, acclrent ou ralentissent les
manifestations vitales chez les tres vivants, sont exactement les
mmes que celles qui provoquent, acclrent ou ralentissent les
manifestations des phnomnes physico-chimiques dans les corps
bruts. De sorte qu'au lieu de voir,  l'exemple des vitalistes,
une sorte d'opposition et d'incompatibilit entre les conditions
des manifestations vitales et les conditions des manifestations
physico-chimiques, il faut, au contraire, constater entre ces deux
ordres de phnomnes un paralllisme complet et une relation
directe et ncessaire. C'est seulement chez les animaux  sang
chaud, qu'il parat y avoir indpendance entre les conditions de
l'organisme et celles du milieu ambiant; chez ces animaux, en
effet, la manifestation des phnomnes vitaux ne subit plus les
alternatives et les variations qu'prouvent les conditions
cosmiques, et il semble qu'une force intrieure vienne lutter
contre ces influences et maintenir malgr elles l'quilibre des
fonctions vitales. Mais au fond il n'en est rien, et cela tient
simplement  ce que, par suite d'un mcanisme protecteur plus
complet que nous aurons  tudier, le milieu intrieur de l'animal
 sang chaud se met plus difficilement en quilibre avec le milieu
cosmique extrieur. Les influences extrieures n'amnent,
consquemment, des modifications et des perturbations dans
l'intensit des fonctions de l'organisme, qu'autant que le systme
protecteur du milieu organique devient insuffisant dans des
conditions donnes.


 III. -- Les phnomnes physiologiques des organismes suprieurs
se passent dans des milieux organiques intrieurs perfectionns et
dous de proprits physico-chimiques constantes.


Il est trs-important, pour bien comprendre l'application de
l'exprimentation aux tres vivants, d'tre parfaitement fix sur
les notions que nous dveloppons en ce moment. Quand on examine un
organisme vivant suprieur, c'est--dire complexe, et qu'on le
voit accomplir ses diffrentes fonctions dans le milieu cosmique
gnral et commun  tous les phnomnes de la nature, il semble,
jusqu' un certain point, indpendant dans ce milieu. Mais cette
apparence tient simplement  ce que nous nous faisons illusion sur
la simplicit des phnomnes de la vie. Les phnomnes extrieurs
que nous apercevons dans cet tre vivant sont au fond trs-
complexes, ils sont la rsultante d'une foule de proprits
intimes d'lments organiques dont les manifestations sont lies
aux conditions physico-chimiques de milieux internes dans lesquels
ils sont plongs. Nous supprimons, dans nos explications, le
milieu interne, pour ne voir que le milieu extrieur qui est sous
nos yeux. Mais l'explication relle des phnomnes de la vie
repose sur l'tude et sur la connaissance des particules les plus
tnues et les plus dlies qui constituent les lments organiques
du corps. Cette ide, mise en biologie depuis longtemps par de
grands physiologistes, parat de plus en plus vraie  mesure que
la science de l'organisation des tres vivants fait plus de
progrs. Ce qu'il faut savoir en outre, c'est que ces particules
intimes de l'organisme ne manifestent leur activit vitale que par
une relation physico-chimique ncessaire avec des milieux intimes
que nous devons galement tudier et connatre. Autrement, si nous
nous bornons  l'examen des phnomnes d'ensemble visibles 
l'extrieur, nous pourrons croire faussement qu'il y a dans l'tre
vivant une force propre qui viole les lois physico-chimiques du
milieu cosmique gnral, de mme qu'un ignorant pourrait croire
que, dans une machine qui monte dans les airs ou qui court sur la
terre, il y a une force spciale qui viole les lois de la
gravitation. Or l'organisme vivant n'est qu'une machine admirable
doue des proprits les plus merveilleuses et mise en activit 
l'aide des mcanismes les plus complexes et les plus dlicats. Il
n'y a pas des forces en opposition et en lutte les unes avec les
autres; dans la nature il ne saurait y avoir qu'arrangement et
drangement, qu'harmonie et dsharmonie.

Dans l'exprimentation sur les corps bruts, il n'y a  tenir
compte que d'un seul milieu, c'est le milieu cosmique extrieur:
tandis que chez les tres vivants levs, il y a au moins deux
milieux  considrer: le milieu extrieur ou extra-organique et le
milieu intrieur ou intra-organique. Chaque anne, je dveloppe
dans mon cours de physiologie  la Facult des sciences ces ides
nouvelles sur les milieux organiques, ides que je considre comme
la base de la physiologie gnrale; elles sont ncessairement
aussi la base de la pathologie gnrale, et ces mmes notions nous
guideront dans l'application de l'exprimentation aux tres
vivants. Car, ainsi que je l'ai dj dit ailleurs, la complexit
due  l'existence d'un milieu organique intrieur est la seule
raison des grandes difficults que nous rencontrons dans la
dtermination exprimentale des phnomnes de la vie et dans
l'application des moyens capables de les modifier[19].

Le physicien et le chimiste qui exprimentent sur les corps
inertes, n'ayant  considrer que le milieu extrieur, peuvent, 
l'aide du thermomtre, du baromtre et de tous les instruments qui
constatent et mesurent les proprits de ce milieu extrieur, se
placer toujours dans des conditions identiques. Pour le
physiologiste, ces instruments ne suffisent plus, et d'ailleurs,
c'est dans le milieu intrieur qu'il devrait les faire agir. En
effet c'est le milieu intrieur des tres vivants qui est toujours
en rapport immdiat avec les manifestations vitales, normales ou
pathologiques des lments organiques.  mesure qu'on s'lve dans
l'chelle des tres vivants, l'organisation se complique, les
lments organiques deviennent plus dlicats et ont besoin d'un
milieu intrieur plus perfectionn. Tous les liquides circulant,
la liqueur du sang et les fluides intra-organiques constituent en
ralit ce milieu intrieur.

Chez tous les tres vivants le milieu intrieur, qui est un
vritable produit de l'organisme, conserve des rapports
ncessaires d'changes et d'quilibres avec le milieu cosmique
extrieur; mais,  mesure que l'organisme devient plus parfait, le
milieu organique se spcialise et s'isole en quelque sorte de plus
en plus du milieu ambiant. Chez les vgtaux et chez les animaux 
sang froid, ainsi que nous l'avons dit, cet isolement est moins
complet que chez les animaux  sang chaud; chez ces derniers le
liquide sanguin possde une temprature et une constitution  peu
prs fixe et semblable. Mais ces conditions diverses ne sauraient
tablir une diffrence de nature entre les divers tres vivants;
elles ne constituent que des perfectionnements dans les mcanismes
isolateurs et protecteurs des milieux. Les manifestations vitales
des animaux ne varient que parce que les conditions physico-
chimiques de leurs milieux internes varient; c'est ainsi qu'un
mammifre dont le sang a t refroidi, soit par l'hibernation
naturelle, soit par certaines lsions du systme nerveux, se
rapproche compltement, par les proprits de ses tissus, d'un
animal  sang froid proprement dit.

En rsum, on peut, d'aprs ce qui prcde, se faire une ide de
la complexit norme des phnomnes de la vie et des difficults
presque insurmontables que leur dtermination exacte prsente au
physiologiste, quand il est oblig de porter l'exprimentation
dans ces milieux intrieurs ou organiques. Toutefois, ces
obstacles ne nous pouvanteront pas si nous sommes bien convaincus
que nous marchons dans la bonne voie. En effet, il y a un
dterminisme absolu dans tout phnomne vital; ds lors il y a une
science biologique, et, par consquent, toutes les tudes
auxquelles nous nous livrons ne seront point inutiles. La
physiologie gnrale est la science biologique fondamentale vers
laquelle toutes les autres convergent. Son problme consiste 
dterminer la condition lmentaire des phnomnes de la vie. La
pathologie et la thrapeutique reposent galement sur cette base
commune. C'est par l'activit normale des lments organiques que
la vie se manifeste  l'tat de sant; c'est par la manifestation
anormale des mmes lments que se caractrisent les maladies, et
enfin c'est par l'intermdiaire du milieu organique modifi au
moyen de certaines substances toxiques ou mdicamenteuses que la
thrapeutique peut agir sur les lments organiques. Pour arriver
 rsoudre ces divers problmes, il faut en quelque sorte
dcomposer successivement l'organisme, comme on dmonte une
machine pour en reconnatre et en tudier tous les rouages; ce qui
veut dire, qu'avant d'arriver  l'exprimentation sur les
lments, il faut exprimenter d'abord sur les appareils et sur
les organes. Il faut donc recourir  une tude analytique
successive des phnomnes de la vie en faisant usage de la mme
mthode exprimentale qui sert au physicien et au chimiste pour
analyser les phnomnes des corps bruts. Les difficults qui
rsultent de la complexit des phnomnes des corps vivants, se
prsentent uniquement dans l'application de l'exprimentation; car
au fond le but et les principes de la mthode restent toujours
exactement les mmes.


 IV. -- Le but de l'exprimentation est le mme dans l'tude des
phnomnes des corps vivants et dans l'tude des phnomnes des
corps bruts.


Si le physicien et le physiologiste se distinguent en ce que l'un
s'occupe des phnomnes qui se passent dans la matire brute, et
l'autre des phnomnes qui s'accomplissent dans la matire
vivante, ils ne diffrent cependant pas, quant au but qu'ils
veulent atteindre. En effet, l'un et l'autre se proposent pour but
commun de remonter  la cause prochaine des phnomnes qu'ils
tudient. Or, ce que nous appelons la cause prochaine d'un
phnomne n'est rien autre chose que la condition physique et
matrielle de son existence ou de sa manifestation. Le but de la
mthode exprimentale ou le terme de toute recherche scientifique
est donc identique pour les corps vivants et pour les corps bruts;
il consiste  trouver les relations qui rattachent un phnomne
quelconque  sa cause prochaine, ou autrement dit,  dterminer
les conditions ncessaires  la manifestation de ce phnomne. En
effet, quant l'exprimentateur est parvenu  connatre les
conditions d'existence d'un phnomne, il en est en quelque sorte
le matre; il peut prdire sa marche et sa manifestation, la
favoriser ou l'empcher  volont. Ds lors le but de
l'exprimentateur est atteint; il a, par la science, tendu sa
puissance sur un phnomne naturel.

Nous dfinirons donc la physiologie: La science qui a pour objet
d'tudier les phnomnes des tres vivants et de dterminer les
conditions matrielles de leur manifestation. C'est par la mthode
analytique ou exprimentale seule que nous pouvons arriver  cette
dtermination des conditions des phnomnes, aussi bien dans les
corps vivants que dans les corps bruts; car nous raisonnons de
mme pour exprimenter dans toutes les sciences.

Pour l'exprimentateur physiologiste, il ne saurait y avoir ni
spiritualisme ni matrialisme. Ces mots appartiennent  une
philosophie naturelle qui a vieilli, ils tomberont en dsutude
par le progrs mme de la science. Nous ne connatrons jamais ni
l'esprit ni la matire, et, si c'tait ici le lieu, je montrerais
facilement que d'un ct comme de l'autre on arrive bientt  des
ngations scientifiques, d'o il rsulte que toutes les
considrations de cette espce sont oiseuses et inutiles. Il n'y a
pour nous que des phnomnes  tudier, les conditions matrielles
de leurs manifestations  connatre, et les lois de ces
manifestations  dterminer.

Les causes premires ne sont point du domaine scientifique et
elles nous chapperont  jamais aussi bien dans les sciences des
corps vivants que dans les sciences des corps bruts. La mthode
exprimentale dtourne ncessairement de la recherche chimrique
du principe vital; il n'y a pas plus de force vitale que de force
minrale, ou, si l'on veut, l'une existe tout autant que l'autre.
Le mot force que nous employons n'est qu'une abstraction dont nous
nous servons pour la commodit du langage. Pour le mcanicien la
force est le rapport d'un mouvement  sa cause. Pour le physicien,
le chimiste et le physiologiste, c'est au fond de mme. L'essence
des choses devant nous rester toujours ignore, nous ne pouvons
connatre que les relations de ces choses, et les phnomnes ne
sont que des rsultats de ces relations. Les proprits des corps
vivants ne se manifestent  nous que par des rapports de
rciprocit organique. Une glande salivaire, par exemple, n'existe
que parce qu'elle est en rapport avec le systme digestif, et que
parce que ses lments histologiques sont dans certains rapports
entre eux et avec le sang; supprimez toutes ces relations en
isolant par la pense les lments de l'organe les uns des autres,
la glande salivaire n'existe plus.

La loi nous donne le rapport numrique de l'effet  sa cause, et
c'est l le but auquel s'arrte la science. Lorsqu'on possde la
loi d'un phnomne, on connat donc non-seulement le dterminisme
absolu des conditions de son existence, mais on a encore les
rapports qui sont relatifs  toutes ses variations, de sorte qu'on
peut prdire les modifications de ce phnomne dans toutes les
circonstances donnes.

Comme corollaire de ce qui prcde, nous ajouterons que le
physiologiste ou le mdecin ne doivent pas s'imaginer qu'ils ont 
rechercher la cause de la vie ou l'essence des maladies. Ce serait
perdre compltement son temps  poursuivre un fantme. Il n'y a
aucune ralit objective dans les mots vie, mort, sant, maladie.
Ce sont des expressions littraires dont nous nous servons parce
qu'elles reprsentent  notre esprit l'apparence de certains
phnomnes. Nous devons imiter en cela les physiciens et dire
comme Newton,  propos de l'attraction: Les corps tombent d'aprs
un mouvement acclr dont on connat la loi: voil le fait, voil
le rel. Mais la cause premire qui fait tomber ces corps est
absolument inconnue. On peut dire, pour se reprsenter le
phnomne  l'esprit, que les corps tombent comme s'il y avait une
force d'attraction qui les sollicite vers le centre de la terre,
quasi esset attractio. Mais la force d'attraction n'existe pas, ou
on ne la voit pas, ce n'est qu'un mot pour abrger le discours.
De mme quand un physiologiste invoque la force vitale ou la vie,
il ne la voit pas, il ne fait que prononcer un mot; le phnomne
vital seul existe avec ses conditions matrielles et c'est l la
seule chose qu'il puisse tudier et connatre.

En rsum, le but de la science est partout identique: connatre
les conditions matrielles des phnomnes. Mais si ce but est le
mme dans les sciences physico-chimiques et dans les sciences
biologiques, il est beaucoup plus difficile  atteindre dans les
dernires,  cause de la mobilit et de la complexit des
phnomnes qu'on y rencontre.


 V. -- Il y a un dterminisme absolu dans les conditions
d'existence des phnomnes naturels, aussi bien dans les corps
vivants que dans les corps bruts.


Il faut admettre comme un axiome exprimental que chez les tres
vivants aussi bien que dans les corps bruts les conditions
d'existence de tout phnomne sont dtermines d'une manire
absolue. Ce qui veut dire en d'autres termes que la condition d'un
phnomne une fois connue et remplie, le phnomne doit se
reproduire toujours et ncessairement,  la volont de
l'exprimentateur. La ngation de cette proposition ne serait rien
autre chose que la ngation de la science mme. En effet, la
science n'tant que le dtermin et le dterminable, on doit
forcment admettre comme axiome que dans des conditions
identiques, tout phnomne est identique et qu'aussitt que les
conditions ne sont plus les mmes, le phnomne cesse d'tre
identique. Ce principe est absolu, aussi bien dans les phnomnes
des corps bruts que dans ceux des tres vivants, et l'influence de
la vie, quelle que soit l'ide qu'on s'en fasse, ne saurait rien y
changer. Ainsi que nous l'avons dit, ce qu'on appelle la force
vitale est une cause premire analogue  toutes les autres, en ce
sens qu'elle nous est parfaitement inconnue. Que l'on admette ou
non que cette force diffre essentiellement de celles qui
prsident aux manifestations des phnomnes des corps bruts, peu
importe, il faut nanmoins qu'il y ait dterminisme dans les
phnomnes vitaux qu'elle rgit; car sans cela ce serait une force
aveugle et sans loi, ce qui est impossible. De l il rsulte que
les phnomnes de la vie n'ont leurs lois spciales, que parce
qu'il y a un dterminisme rigoureux dans les diverses
circonstances qui constituent leurs conditions d'existence ou qui
provoquent leurs manifestations; ce qui est la mme chose. Or
c'est  l'aide de l'exprimentation seule, ainsi que nous l'avons
souvent rpt, que nous pouvons arriver, dans les phnomnes des
corps vivants, comme dans ceux des corps bruts  la connaissance
des conditions qui rglent ces phnomnes et nous permettent
ensuite de les matriser.

Tout ce qui prcde pourra paratre lmentaire aux hommes qui
cultivent les sciences physico-chimiques. Mais parmi les
naturalistes et surtout parmi les mdecins, on trouve des hommes
qui, au nom de ce qu'ils appellent le vitalisme, mettent sur le
sujet qui nous occupe les ides les plus errones. Ils pensent que
l'tude des phnomnes de la matire vivante ne saurait avoir
aucun rapport avec l'tude des phnomnes de la matire brute. Ils
considrent la vie comme une influence mystrieuse et surnaturelle
qui agit arbitrairement en s'affranchissant de tout dterminisme,
et ils taxent de matrialistes tous ceux qui font des efforts pour
ramener les phnomnes vitaux  des conditions organiques et
physico-chimiques dtermines. Ce sont l des ides fausses qu'il
n'est pas facile d'extirper une fois qu'elles ont pris droit de
domicile dans un esprit; les progrs seuls de la science les
feront disparatre. Mais les ides vitalistes prises dans le sens
que nous venons d'indiquer ne sont rien d'autre qu'une sorte de
superstition mdicale, une croyance au surnaturel. Or, dans la
mdecine la croyance aux causes occultes qu'on appelle vitalisme
ou autrement, favorise l'ignorance et enfante une sorte de
charlatanisme involontaire, c'est--dire la croyance  une science
infuse et indterminable. Le sentiment du dterminisme absolu des
phnomnes de la vie, mne au contraire  la science relle et
nous donne une modestie qui rsulte de la conscience de notre peu
de connaissance et des difficults de la science. C'est ce
sentiment qui,  son tour, nous excite  travailler pour nous
instruire, et c'est en dfinitive  lui seul que la science doit
tous ses progrs.

Je serais d'accord avec les vitalistes s'ils voulaient simplement
reconnatre que les tres vivants prsentent des phnomnes qui ne
se retrouvent pas dans la nature brute, et qui, par consquent,
leur sont spciaux. J'admets en effet que les manifestations
vitales ne sauraient tre lucides par les seuls phnomnes
physico-chimiques connus dans la matire brute. (Je m'expliquerai
plus loin au sujet du rle des sciences physico-chimiques en
biologie, mais je veux seulement dire ici que, si les phnomnes
vitaux ont une complexit et une apparence diffrente de ceux des
corps bruts, ils n'offrent cette diffrence qu'en vertu de
conditions dtermines ou dterminables qui leur sont propres.
Donc, si les sciences vitales doivent diffrer des autres par
leurs explications et par leurs lois spciales, elles ne s'en
distinguent pas par la mthode scientifique. La biologie doit
prendre aux sciences physico-chimiques la mthode exprimentale,
mais garder ses phnomnes spciaux et ses lois propres.)

Dans les corps vivants comme dans les corps bruts les lois sont
immuables, et les phnomnes que ces lois rgissent sont lis 
leurs conditions d'existence par un dterminisme ncessaire et
absolu. J'emploie ici le mot dterminisme comme plus convenable
que le mot fatalisme dont on se sert quelquefois pour exprimer la
mme ide. Le dterminisme dans les conditions des phnomnes de
la vie doit tre un des axiomes du mdecin exprimentateur. S'il
est bien pntr de la vrit de ce principe, il exclura de ses
explications toute intervention du surnaturel; il aura une foi
inbranlable dans l'ide que des lois fixes rgissent la science
biologique, et il aura en mme temps un criterium sr pour juger
les apparences souvent variables et contradictoires des phnomnes
vitaux. En effet, partant de ce principe qu'il y a des lois
immuables, l'exprimentateur sera convaincu que jamais les
phnomnes ne peuvent se contredire s'ils sont observs dans les
mmes conditions, et il saura que, s'ils montrent des variations,
cela tient ncessairement  l'intervention ou  l'interfrence
d'autres conditions qui masquent ou modifient ces phnomnes. Ds
lors il y aura lieu de chercher  connatre les conditions de ces
variations; car il ne saurait y avoir d'effet sans cause. Le
dterminisme devient ainsi la base de tout progrs et de toute
critique scientifique. Si, en rptant une exprience, on trouve
des rsultats discordants ou mme contradictoires, on ne devra
jamais admettre des exceptions ni des contradictions relles, ce
qui serait antiscientifique; on conclura uniquement et
ncessairement  des diffrences de conditions dans les
phnomnes, qu'on puisse ou qu'on ne puisse pas les expliquer
actuellement.

Je dis que le mot exception est antiscientifique; en effet, ds
que les lois sont connues, il ne saurait y avoir d'exception, et
cette expression, comme tant d'autres, ne sert qu' nous permettre
de parler de choses dont nous ignorons le dterminisme. On entend
tous les jours les mdecins employer les mots: le plus
ordinairement, le plus souvent, gnralement, ou bien s'exprimer
numriquement, en disant, par exemple, huit fois sur dix, les
choses arrivent ainsi; j'ai entendu de vieux praticiens dire que
les mots toujours et jamais doivent tre rays de la mdecine. Je
ne blme pas ces restrictions ni l'emploi de ces locutions si on
les emploie comme des approximations empiriques relatives 
l'apparition de phnomnes dont nous ignorons encore plus ou moins
les conditions exactes d'existence. Mais certains mdecins
semblent raisonner comme si les exceptions taient ncessaires;
ils paraissent croire qu'il existe une force vitale qui peut
arbitrairement empcher que les choses se passent toujours
identiquement; de sorte que les exceptions seraient des
consquences de l'action mme de cette force vitale mystrieuse.
Or il ne saurait en tre ainsi; ce qu'on appelle actuellement
exception est simplement un phnomne dont une ou plusieurs
conditions sont inconnues, et si les conditions des phnomnes
dont on parle taient connues et dtermines, il n'y aurait plus
d'exceptions, pas plus en mdecine que dans toute autre science.
Autrefois on pouvait dire, par exemple, que tantt on gurissait
la gale, tantt on ne la gurissait pas; mais aujourd'hui qu'on
s'adresse  la cause dtermine de cette maladie, on la gurit
toujours. Autrefois on pouvait dire que la lsion des nerfs
amenait une paralysie tantt du sentiment, tantt du mouvement,
mais aujourd'hui on sait que la section des racines antrieures
rachidiennes ne paralyse que les mouvements; c'est constamment et
toujours que cette paralysie motrice a lieu parce que sa condition
a t exactement dtermine par l'exprimentateur.

La certitude du dterminisme des phnomnes, avons-nous dit, doit
galement servir de base  la critique exprimentale, soit qu'on
en fasse usage pour soi-mme, soit qu'on l'applique aux autres. En
effet, un phnomne se manifestant toujours de mme, si les
conditions sont semblables, le phnomne ne manque jamais si ces
conditions existent, de mme qu'il n'apparat pas si les
conditions manquent. Donc il peut arriver  un exprimentateur,
aprs avoir fait une exprience dans des conditions qu'il croyait
dtermines, de ne plus obtenir dans une nouvelle srie de
recherches le rsultat qui s'tait montr dans sa premire
observation; en rptant son exprience, aprs avoir pris de
nouvelles prcautions, il pourra se faire encore qu'au lieu de
retrouver le rsultat primitivement obtenu, il en rencontre un
autre tout diffrent. Que faire dans cette situation? Faudra-t-il
admettre que les faits sont indterminables? videmment non,
puisque cela ne se peut. Il faudra simplement admettre que les
conditions de l'exprience qu'on croyait connues ne le sont pas.
Il y aura  mieux tudier,  rechercher et  prciser les
conditions exprimentales, car les faits ne sauraient tre opposs
les uns aux autres; ils ne peuvent tre qu'indtermins. Les faits
ne s'excluant jamais, ils s'expliquent seulement par les
diffrences de conditions dans lesquelles ils sont ns. De sorte
qu'un exprimentateur ne peut jamais nier un fait qu'il a vu et
observ par la seule raison qu'il ne le retrouve plus. Nous
citerons dans la troisime partie de cette introduction des
exemples dans lesquels se trouvent mis en pratique les principes
de critique exprimentale que nous venons d'indiquer.


 VI. -- Pour arriver au dterminisme des phnomnes dans les
sciences biologiques comme dans les sciences physico-chimiques, il
faut ramener les phnomnes  des conditions exprimentales
dfinies et aussi simples que possible.


Un phnomne naturel n'tant que l'expression de rapports ou de
relations, il faut au moins deux corps pour le manifester. De
sorte qu'il y aura toujours  considrer: 1 un corps qui ragit
ou qui manifeste le phnomne; 2 un autre corps qui agit et joue
relativement au premier le rle d'un milieu. Il est impossible de
supposer un corps absolument isol dans la nature; il n'aurait
plus de ralit, parce que, dans ce cas, aucune relation ne
viendrait manifester son existence.

Dans les relations phnomnales, telles que la nature nous les
offre, il rgne toujours une complexit plus ou moins grande. Sous
ce rapport, la complexit des phnomnes minraux est beaucoup
moins grande que celle des phnomnes vitaux: c'est pourquoi les
sciences qui tudient les corps bruts sont parvenues plus vite 
se constituer. Dans les corps vivants, les phnomnes sont d'une
complexit norme, et de plus la mobilit des proprits vitales
les rend beaucoup plus difficiles  saisir et  dterminer.

Les proprits de la matire vivante ne peuvent tre connues que
par leur rapport avec les proprits de la matire brute; d'o il
rsulte que les sciences biologiques doivent avoir pour base
ncessaire les sciences physico-chimiques auxquelles elles
empruntent leurs moyens d'analyse et leurs procds
d'investigation. Telles sont les raisons ncessaires de
l'volution subordonne et arrire des sciences qui s'occupent
des phnomnes de la vie. Mais si cette complexit des phnomnes
vitaux constitue de trs-grands obstacles, cela ne doit cependant
pas nous pouvanter; car au fond, ainsi que nous l'avons dj dit,
 moins de nier la possibilit d'une science biologique, les
principes de la science sont partout identiques. Nous sommes donc
assurs que nous marchons dans la bonne voie et que nous devons
parvenir avec le temps au rsultat scientifique que nous
poursuivons, c'est--dire au dterminisme des phnomnes dans les
tres vivants.

On ne peut arriver  connatre les conditions dfinies et
lmentaires des phnomnes que par une seule voie. C'est par
l'analyse exprimentale. Cette analyse dcompose successivement
tous les phnomnes complexes en des phnomnes de plus en plus
simples jusqu' leur rduction  deux seules conditions
lmentaires, si c'est possible. En effet, la science
exprimentale ne considre dans un phnomne que les seules
conditions dfinies qui sont ncessaires  sa production. Le
physicien cherche  se reprsenter ces conditions en quelque sorte
idalement dans la mcanique et dans la physique mathmatique. Le
chimiste analyse successivement la matire complexe, et en
parvenant ainsi, soit aux corps simples, soit aux corps dfinis
(principes immdiats ou espces chimiques), il arrive aux
conditions lmentaires ou irrductibles des phnomnes. De mme
le biologue doit analyser les organismes complexes et ramener les
phnomnes de la vie  des conditions irrductibles dans l'tat
actuel de la science. La physiologie et la mdecine exprimentale
n'ont pas d'autre but.

Le physiologiste et le mdecin, aussi bien que le physicien et le
chimiste, quand ils se trouveront en face de questions complexes,
devront donc dcomposer le problme total en des problmes
partiels de plus en plus simples et de mieux en mieux dfinis. Ils
ramneront ainsi les phnomnes  leurs conditions matrielles les
plus simples possible, et rendront ainsi l'application de la
mthode exprimentale plus facile et plus sre. Toutes les
sciences analytiques dcomposent afin de pouvoir mieux
exprimenter. C'est en suivant cette voie que les physiciens et
les chimistes ont fini par ramener les phnomnes en apparence les
plus complexes  des proprits simples, se rattachant  des
espces minrales bien dfinies. En suivant la mme voie,
analytique, le physiologiste doit arriver  ramener toutes les
manifestations vitales d'un organisme complexe au jeu de certains
organes, et l'action de ceux-ci  des proprits de tissus ou
d'lments organiques bien dfinis. L'analyse exprimentale
anatomico-physiologique, qui remonte  Galien, n'a pas d'autre
raison, et c'est toujours le mme problme que poursuit encore
aujourd'hui l'histologie, en approchant naturellement de plus en
plus du but.

Quoiqu'on puisse parvenir  dcomposer les parties vivantes en
lments chimiques ou corps simples, ce ne sont pourtant pas ces
corps lmentaires chimiques qui constituent les lments du
physiologiste. Sous ce rapport, le biologue ressemble plus au
physicien qu'au chimiste, en ce sens qu'il cherche surtout 
dterminer les proprits des corps en se proccupant beaucoup
moins de leur composition lmentaire. Dans l'tat actuel de la
science, il n'y aurait d'ailleurs aucun rapport possible  tablir
entre les proprits vitales des corps et leur constitution
chimique; car les tissus ou organes pourvus de proprits les plus
diverses, se confondent parfois au point de vue de leur
composition chimique lmentaire. La chimie est surtout trs-utile
au physiologiste, en lui fournissant les moyens de sparer et
d'tudier les principes immdiats, vritables produits organiques
qui jouent des rles importants dans les phnomnes de la vie.

Les principes immdiats organiques, quoique bien dfinis dans
leurs proprits, ne sont pas encore les lments actifs des
phnomnes physiologiques; comme les matires minrales, ils ne
sont en quelque sorte que des lments passifs de l'organisme. Les
vrais lments actifs pour le physiologiste sont ce qu'on appelle
les lments anatomiques ou histologiques. Ceux-ci, de mme que
les principes immdiats organiques, ne sont pas simples
chimiquement, mais, considrs physiologiquement, ils sont aussi
rduits que possible, en ce sens qu'ils possdent les proprits
vitales les plus simples que nous connaissions, proprits vitales
qui s'vanouissent quand on vient  dtruire cette partie
lmentaire organise. Du reste, toutes les ides que nous avons
sur ces lments sont relatives  l'tat actuel de nos
connaissances; car il est certain que ces lments histologiques,
 l'tat de cellules ou de fibres, sont encore complexes. C'est
pourquoi divers naturalistes n'ont pas voulu leur donner le nom
d'lments, et ont propos de les appeler organismes lmentaires.
Cette dnomination serait en effet plus convenable; on peut
parfaitement se reprsenter un organisme complexe comme constitu
par une foule d'organismes lmentaires distincts, qui s'unissent,
se soudent et se groupent de diverses manires pour donner
naissance d'abord aux diffrents tissus du corps, puis aux divers
organes; les appareils anatomiques ne sont eux-mmes que des
assemblages d'organes qui offrent dans les tres vivants des
combinaisons varies  l'infini. Quand on vient  analyser les
manifestations complexes d'un organisme, on doit donc dcomposer
ces phnomnes complexes et les ramener  un certain nombre des
proprits simples appartenant  des organismes lmentaires, et
ensuite, par la pense, reconstituer synthtiquement l'organisme
total par les runions et l'agencement de ces organismes
lmentaires, considrs d'abord isolment, puis dans leurs
rapports rciproques. Quand le physicien, le chimiste ou le
physiologiste sont arrivs, par une analyse exprimentale
successive,  dterminer l'lment irrductible des phnomnes
dans l'tat actuel de leur science, le problme scientifique s'est
simplifi, mais sa nature n'a pas chang pour cela, et le savant
n'en est pas plus prs d'une connaissance absolue de l'essence des
choses. Toutefois il a gagn ce qui lui importe vritablement
d'obtenir,  savoir: la connaissance des conditions d'existence
des phnomnes, et la dtermination du rapport dfini qui existe
entre le corps qui manifeste ses proprits et la cause prochaine
de cette manifestation. L'objet de l'analyse dans les sciences
biologiques, comme dans les sciences physico-chimiques, est en
effet de dterminer et d'isoler autant que possible les conditions
de manifestation de chaque phnomne. Nous ne pouvons avoir
d'action sur les phnomnes de la nature qu'en reproduisant leurs
conditions naturelles d'existence, et nous agissons d'autant plus
facilement sur ces conditions, qu'elles ont t pralablement
mieux analyses et ramenes  un plus grand tat de simplicit. La
science relle n'existe donc qu'au moment o le phnomne est
exactement dfini dans sa nature et rigoureusement dtermin dans
le rapport de ses conditions matrielles, c'est--dire quand sa
loi est connue. Avant cela, il n'y a que du ttonnement et de
l'empirisme.


 VII. Dans les corps vivants de mme que dans les corps bruts,
les phnomnes ont toujours une double condition d'existence.


L'examen le plus superficiel de ce qui se passe autour de nous,
nous montre que tous les phnomnes naturels rsultent de la
raction des corps les uns sur les autres. Il y a toujours 
considrer le corps dans lequel se passe le phnomne, et les
circonstances extrieures ou le milieu qui dtermine ou sollicite
le corps  manifester ses proprits. La runion de ces conditions
est indispensable pour la manifestation du phnomne. Si l'on
supprime le milieu, le phnomne disparat, de mme que si le
corps avait t enlev. Les phnomnes de la vie, aussi bien que
les phnomnes des corps bruts, nous prsentent cette double
condition d'existence. Nous avons d'une part l'organisme dans
lequel s'accomplissent les phnomnes vitaux, et d'autre part le
milieu cosmique dans lequel les corps vivants, comme les corps
bruts, trouvent les conditions indispensables pour la
manifestation de leurs phnomnes. Les conditions de la vie ne
sont ni dans l'organisme ni dans le milieu extrieur, mais dans
les deux  la fois. En effet, si l'on supprime ou si l'on altre
l'organisme, la vie cesse, quoique le milieu reste intact; si,
d'un autre ct, on enlve ou si l'on vicie le milieu, la vie
disparat galement, quoique l'organisme n'ait point t dtruit.

Les phnomnes nous apparaissent ainsi comme des simples effets de
contact ou de relation d'un corps avec son milieu. En effet, si
par la pense nous isolons un corps d'une manire absolue, nous
l'anantissons par cela mme, et si nous multiplions au contraire
ses rapports avec le milieu extrieur, nous multiplions ses
proprits. Les phnomnes sont donc des relations de corps
dtermines; nous concevons toujours ces relations comme rsultant
de forces extrieures  la matire, parce que nous ne pouvons pas
les localiser dans un seul corps d'une manire absolue. Pour le
physicien, l'attraction universelle n'est qu'une ide abstraite;
la manifestation de cette force exige la prsence de deux corps;
s'il n'y a qu'un corps, nous ne concevons plus l'attraction.
L'lectricit est, par exemple, le rsultat de l'action du cuivre
et du zinc dans certaines conditions chimiques; mais si l'on
supprime la relation de ces corps, l'lectricit tant une
abstraction et n'existant pas par elle-mme, cesse de se
manifester. De mme la vie est le rsultat du contact de
l'organisme et du milieu; nous ne pouvons pas la comprendre avec
l'organisme seul, pas plus qu'avec le milieu seul. C'est donc
galement une abstraction, c'est--dire une force qui nous
apparat comme tant en dehors de la matire.

Mais, quelle que soit la manire dont l'esprit conoive les forces
de la nature, cela ne peut modifier en aucune faon la conduite de
l'exprimentateur. Pour lui, le problme se rduit uniquement 
dterminer les circonstances matrielles dans lesquelles le
phnomne apparat. Puis, ces conditions tant connues, il peut,
en les ralisant ou non, matriser le phnomne, c'est--dire le
faire apparatre ou disparatre suivant sa volont. C'est ainsi
que le physicien et le chimiste exercent leur puissance sur les
corps bruts; c'est ainsi que le physiologiste pourra avoir un
empire sur les phnomnes vitaux. Toutefois les corps vivants
paraissent de prime abord se soustraire  l'action de
l'exprimentateur. Nous voyons les organismes suprieurs
manifester uniformment leurs phnomnes vitaux, malgr la
variabilit des circonstances cosmiques ambiantes, et d'un autre
ct nous voyons la vie s'teindre dans un organisme au bout d'un
certain temps, sans que nous puissions trouver dans le milieu
extrieur les raisons de cette extinction. Mais nous avons dj
dit qu'il y a l une illusion qui est le rsultat d'une analyse
incomplte et superficielle des conditions des phnomnes vitaux.
La science antique n'a pu concevoir que le milieu extrieur; mais
il faut, pour fonder la science biologique exprimentale,
concevoir de plus un milieu intrieur. Je crois avoir le premier
exprim clairement cette ide et avoir insist sur elle pour faire
mieux comprendre l'application de l'exprimentation aux tres
vivants. D'un autre ct, le milieu extrieur s'absorbant dans le
milieu intrieur, la connaissance de ce dernier nous apprend
toutes les influences du premier. Ce n'est qu'en passant dans le
milieu intrieur que les influences du milieu extrieur peuvent
nous atteindre, d'o il rsulte que la connaissance du milieu
extrieur ne nous apprend pas les actions qui prennent naissance
dans le milieu intrieur et qui lui sont propres. Le milieu
cosmique gnral est commun aux corps vivants et aux corps bruts;
mais le milieu intrieur cr par l'organisme est spcial  chaque
tre vivant. Or, c'est l le vrai milieu physiologique, c'est
celui que le physiologiste et le mdecin doivent tudier et
connatre, parce que c'est par son intermdiaire qu'ils pourront
agir sur les lments histologiques qui sont les seuls agents
effectifs des phnomnes de la vie. Nanmoins, ces lments,
quoique profondment situs, communiquent avec l'extrieur; ils
vivent toujours dans les conditions du milieu extrieur
perfectionns et rgulariss par le jeu de l'organisme.
L'organisme n'est qu'une machine vivante construite de telle
faon, qu'il y a, d'une part, une communication libre du milieu
extrieur avec le milieu intrieur organique, et, d'autre part,
qu'il y a des fonctions protectrices des lments organiques pour
mettre les matriaux de la vie en rserve et entretenir sans
interruption l'humidit, la chaleur et les autres conditions
indispensables  l'activit vitale. La maladie et la mort ne sont
qu'une dislocation ou une perturbation de ce mcanisme qui rgle
l'arrive des excitants vitaux au contact des lments organiques.
L'atmosphre extrieure vicie, les poisons liquides ou gazeux,
n'amnent la mort qu' la condition que les substances nuisibles
soient portes dans le milieu intrieur, en contact avec les
lments organiques. En un mot, les phnomnes vitaux ne sont que
les rsultats du contact des lments organiques du corps avec le
milieu intrieur physiologique; c'est l le pivot de toute la
mdecine exprimentale. En arrivant  connatre quelles sont, dans
ce milieu intrieur, les conditions normales et anormales de
manifestation de l'activit vitale des lments organiques, le
physiologiste et le mdecin se rendront matres des phnomnes de
la vie; car, sauf la complexit des conditions, les phnomnes de
manifestation vitale sont, comme les phnomnes physico-chimiques,
l'effet d'un contact d'un corps qui agit, et du milieu dans lequel
il agit.

En rsum, l'tude de la vie comprend deux choses: 1 tude des
proprits des lments organiss; 2 tude du milieu organique,
c'est--dire tude des conditions que doit remplir ce milieu pour
laisser manifester les activits vitales. La physiologie, la
pathologie et la thrapeutique, reposent sur cette double
connaissance; hors de l, il n'y a pas de science mdicale ni de
thrapeutique vritablement scientifique et efficace.


 VIII. -- Dans les sciences biologiques comme dans les sciences
physico-chimiques, le dterminisme est possible, parce que, dans
les corps vivants comme dans les corps bruts, la matire ne peut
avoir aucune spontanit.


Il y a lieu de distinguer dans les organismes vivants complexes
trois espces de corps dfinis: 1 des corps chimiquement simples;
2 des principes immdiats organiques et inorganiques; 3 des
lments anatomiques organiss. Sur les 70 corps simples environ
que la chimie connat aujourd'hui, 16 seulement entrent dans la
composition de l'organisme le plus complexe qui est celui de
l'homme. Mais ces 16 corps simples sont  l'tat de combinaison
entre eux, pour constituer les diverses substances liquides,
solides ou gazeuses de l'conomie; l'oxygne et l'azote cependant
sont simplement dissous dans les liquides organiques et paraissent
fonctionner dans l'tre vivant sous la forme de corps simple. Les
principes immdiats inorganiques (sels terreux, phosphates,
chlorures, sulfates, etc.) entrent comme lments constitutifs
essentiels dans la composition des corps vivants, mais ils sont
pris au monde extrieur directement et tout forms. Les principes
immdiats organiques sont galement des lments constitutifs du
corps vivant, mais ils ne sont point emprunts au monde extrieur;
ils sont forms par l'organisme animal ou vgtal; tels sont
l'amidon, le sucre, la graisse, l'albumine, etc., etc. Ces
principes immdiats extraits du corps, conservent leurs
proprits, parce qu'ils ne sont point vivants; ce sont des
produits organiques, mais non organiss. Les lments anatomiques
sont les seules parties organises et vivantes. Ces parties sont
irritables et manifestent, sous l'influence d'excitants divers,
des proprits qui caractrisent exclusivement les tres vivants.
Ces parties vivent et se nourrissent, et la nutrition engendre et
conserve leurs proprits, ce qui fait qu'elles ne peuvent tre
spares de l'organisme sans perdre plus ou moins rapidement leur
vitalit.

Quoique bien diffrents les uns des autres sous le rapport de
leurs fonctions dans l'organisme, ces trois ordres de corps sont
tous capables de donner des ractions physico-chimiques sous
l'influence des excitants extrieurs, chaleur, lumire,
lectricit; mais les parties vivantes ont, en outre, la facult
d'tre irritables, c'est--dire de ragir sous l'influence de
certains excitants d'une faon spciale qui caractrise les tissus
vivants: telles sont la contraction musculaire, la transmission
nerveuse, la scrtion glandulaire, etc. Mais, quelles que soient
les varits que prsentent ces trois ordres de phnomnes; que la
nature de la raction, soit de l'ordre physico-chimique ou vital,
elle n'a jamais rien de spontan, le phnomne est toujours le
rsultat de l'influence exerce sur le corps ragissant par un
excitant physico-chimique qui lui est extrieur.

Chaque lment dfini minral, organique ou organis, est
autonome, ce qui veut dire qu'il possde des proprits
caractristiques et qu'il manifeste des actions indpendantes.
Toutefois chacun de ces corps est inerte, c'est--dire qu'il n'est
pas capable de se donner le mouvement par lui-mme; il lui faut
toujours, pour cela, entrer en relation avec un autre corps et en
recevoir l'excitation. Ainsi, dans le milieu cosmique, tout corps
minral est trs-stable, et il ne changera d'tat qu'autant que
les circonstances dans lesquelles il se trouve viendront  tre
modifies assez profondment, soit naturellement, soit par suite
de l'intervention exprimentale. Dans le milieu organique, les
principes immdiats crs par les animaux et par les vgtaux sont
beaucoup plus altrables et moins stables, mais encore ils sont
inertes et ne manifesteront leurs proprits qu'autant qu'ils
seront influencs par des agents placs eu dehors d'eux. Enfin,
les lments anatomiques eux-mmes, qui sont les principes les
plus altrables et les plus instables, sont encore inertes, c'est-
-dire qu'ils n'entreront jamais en activit vitale, si quelque
influence trangre ne les y sollicite. Une fibre musculaire, par
exemple, possde la proprit vitale qui lui est spciale de se
contracter, mais cette fibre vivante est inerte, en ce sens que,
si rien ne change dans ses conditions environnantes ou
intrieures, elle n'entrera pas en fonction et ne se contractera
pas. Il faut ncessairement, pour que cette fibre musculaire se
contracte, qu'il y ait un changement produit en elle par son
entre en relation avec une excitation qui lui est extrieure, et
qui peut provenir soit du sang, soit d'un nerf. On peut en dire
autant de tous les lments histologiques, des lments nerveux,
des lments glandulaires, des lments sanguins, etc. Les divers
lments vivants jouent ainsi le rle d'excitants les uns par
rapport aux autres, et les manifestations fonctionnelles de
l'organisme ne sont que l'expression de leurs relations
harmoniques et rciproques. Les lments histologiques ragissent
soit sparment, soit les uns avec les autres, au moyen de
proprits vitales qui sont elles-mmes en rapports ncessaires
avec les conditions physico-chimiques environnantes, et cette
relation est tellement intime, que l'on peut dire que l'intensit
des phnomnes physico-chimiques qui se passent dans un tre
vivant, peuvent servir  mesurer l'intensit de ses phnomnes
vitaux. Il ne faut donc pas, ainsi que nous l'avons dj dit,
tablir un antagonisme entre les phnomnes vitaux et les
phnomnes physico-chimiques, mais bien au contraire, constater un
paralllisme complet et ncessaire entre ces deux ordres de
phnomnes. En rsum, la matire vivante, pas plus que la matire
brute, ne peut se donner l'activit et le mouvement par elle-mme.
Tout changement dans la matire suppose l'intervention d'une
relation nouvelle, c'est--dire d'une condition ou d'une influence
extrieure. Or le rle du savant est de chercher  dfinir et 
dterminer pour chaque phnomne les conditions matrielles qui
produisent sa manifestation. Ces conditions tant connues,
l'exprimentateur devient matre du phnomne, en ce sens qu'il
peut  son gr donner ou enlever le mouvement  la matire.

Ce que nous venons de dire est aussi absolu pour les phnomnes
des corps vivants que pour les phnomnes des corps bruts.
Seulement, quand il s'agit des organismes levs et complexes, ce
n'est point dans les rapports de l'organisme total avec le milieu
cosmique gnral que le physiologiste et le mdecin doivent
tudier les excitants des phnomnes vitaux, mais bien dans les
conditions organiques du milieu intrieur. En effet, considres
dans le milieu gnral cosmique, les fonctions du corps de l'homme
et des animaux suprieurs nous paraissent libres et indpendantes
des conditions physico-chimiques de ce milieu, parce que c'est
dans un milieu liquide organique intrieur que se trouvent leurs
vritables excitants. Ce que nous voyons extrieurement n'est que
le rsultat des excitations physico-chimiques du milieu intrieur;
c'est l que le physiologiste doit tablir le dterminisme rel
des fonctions vitales.

Les machines vivantes sont donc crs et construites de telle
faon, qu'en se perfectionnant, elles deviennent de plus en plus
libres dans le milieu cosmique gnral. Mais il n'en existe pas
moins toujours le dterminisme le plus absolu dans leur milieu
interne, qui, par suite de ce mme perfectionnement organique
s'est isol de plus en plus du milieu cosmique extrieur. La
machine vivante entretient son mouvement parce que le mcanisme
interne de l'organisme rpare, par des actions et par des forces
sans cesse renaissantes, les pertes qu'entrane l'exercice des
fonctions. Les machines que l'intelligence de l'homme cre,
quoique infiniment plus grossires, ne sont pas autrement
construites. Une machine  vapeur possde une activit
indpendante des conditions physico-chimiques extrieures puisque
par le froid, le chaud, le sec et l'humide, la machine continue 
fonctionner. Mais pour le physicien qui descend dans le milieu
intrieur de la machine, il trouve que cette indpendance n'est
qu'apparente, et que le mouvement de chaque rouage intrieur est
dtermin par des conditions physiques absolues, et dont il
connat la loi. De mme pour le physiologiste, s'il peut descendre
dans le milieu intrieur de la machine vivante, il y trouve un
dterminisme absolu qui doit devenir pour lui la base relle de la
science des corps vivants.


 IX. -- La limite de nos connaissances est la mme dans les
phnomnes des corps vivants et dans les phnomnes des corps
bruts.


La nature de notre esprit nous porte  chercher l'essence ou le
pourquoi des choses. En cela nous visons plus loin que le but
qu'il nous est donn d'atteindre; car l'exprience nous apprend
bientt que nous ne pouvons pas aller au del du comment, c'est--
dire au del de la cause prochaine ou des conditions d'existence
des phnomnes. Sous ce rapport, les limites de notre connaissance
sont, dans les sciences biologiques, les mmes que dans les
sciences physico-chimiques.

Lorsque, par une analyse successive, nous avons trouv la cause
prochaine d'un phnomne en dterminant les conditions et les
circonstances simples dans lesquelles il se manifeste, nous avons
atteint le but scientifique que nous ne pouvons dpasser. Quand
nous savons que l'eau et toutes ses proprits rsultent de la
combinaison de l'oxygne et de l'hydrogne, dans certaines
proportions, nous savons tout ce que nous pouvons savoir  ce
sujet, et cela rpond au comment, et non au pourquoi des choses.
Nous savons comment on peut faire de l'eau; mais pourquoi la
combinaison d'un volume d'oxygne et de deux volumes d'hydrogne
forme-t-elle de l'eau? Nous n'en savons rien. En mdecine, il
serait galement absurde de s'occuper de la question du pourquoi,
et cependant les mdecins la posent souvent. C'est probablement
pour se moquer de cette tendance, qui rsulte de l'absence du
sentiment de la limite de nos connaissances que Molire a mis dans
la bouche de son candidat docteur  qui l'on demandait pourquoi
l'opium fait dormir, la rponse suivante: Quia est in eo virtus
dormitiva, cujus est natura sensus assoupire. Cette rponse parat
plaisante ou absurde; elle est cependant la seule qu'on pourrait
faire. De mme que si l'on voulait rpondre  cette question:
Pourquoi l'hydrogne, en se combinant  l'oxygne, forme-t-il de
l'eau? on serait oblig de dire: Parce qu'il y a dans l'hydrogne
une proprit capable d'engendrer de l'eau. C'est donc seulement
la question du pourquoi qui est absurde, puisqu'elle entrane
ncessairement une rponse nave ou ridicule. Il vaut donc mieux
reconnatre que nous ne savons pas, et que c'est l que se place
la limite de notre connaissance.

Si, en physiologie, nous prouvons, par exemple, que l'oxyde de
carbone tue en s'unissant plus nergiquement que l'oxygne  la
matire du globule du sang, nous savons tout ce que nous pouvons
savoir sur la cause de la mort. L'exprience nous apprend qu'un
rouage de la vie manque; l'oxygne ne peut plus entrer dans
l'organisme, parce qu'il ne peut pas dplacer l'oxyde de carbone
de son union avec le globule. Mais pourquoi l'oxyde de carbone a-
t-il plus d'affinit pour le globule de sang que l'oxygne?
Pourquoi l'entre de l'oxygne dans l'organisme est-elle
ncessaire  la vie? C'est l la limite de notre connaissance dans
l'tat actuel de nos connaissances; et en supposant mme que nous
parvenions  pousser plus loin l'analyse exprimentale, nous
arrivons  une cause sourde  laquelle nous serons obligs de nous
arrter sans avoir la raison premire des choses.

Nous ajouterons de plus, que le dterminisme relatif d'un
phnomne tant tabli, notre but scientifique est atteint.
L'analyse exprimentale des conditions du phnomne, pousse plus
loin, nous fournit de nouvelles connaissances, mais ne nous
apprend plus rien, en ralit, sur la nature du phnomne
primitivement dtermin. La condition d'existence d'un phnomne
ne saurait nous rien apprendre sur sa nature. Quand nous savons
que le contact physique et chimique du sang avec les lments
nerveux crbraux est ncessaire pour produire les phnomnes
intellectuels, cela nous indique les conditions, mais cela ne peut
rien nous apprendre sur la nature premire de l'intelligence. De
mme, quand nous savons que le frottement et les actions chimiques
produisent l'lectricit, cela nous indique des conditions, mais
cela ne nous apprend rien sur la nature premire de l'lectricit.

Il faut donc cesser, suivant moi, d'tablir entre les phnomnes
des corps vivants et les phnomnes des corps bruts, une
diffrence fonde sur ce que l'on peut connatre la nature des
premiers, et que l'on doit ignorer celle des seconds. Ce qui est
vrai, c'est que la nature ou l'essence mme de tous les
phnomnes, qu'ils soient vitaux ou minraux, nous restera
toujours inconnue. L'essence du phnomne minral le plus simple
est aussi totalement ignore aujourd'hui du chimiste ou du
physicien que l'est pour le physiologiste l'essence des phnomnes
intellectuels ou d'un autre phnomne vital quelconque. Cela se
conoit d'ailleurs; la connaissance de la nature intime ou de
l'absolu, dans le phnomne le plus simple, exigerait la
connaissance de tout l'univers; car il est vident qu'un phnomne
de l'univers est un rayonnement quelconque de cet univers, dans
l'harmonie duquel il entre pour sa part. La vrit absolue, dans
les corps vivants, serait encore plus difficile  atteindre, car,
outre qu'elle supposerait la connaissance de tout l'univers
extrieur au corps vivant, elle exigerait aussi la connaissance
complte de l'organisme qui forme lui-mme, ainsi qu'on l'a dit
depuis longtemps, un petit monde (microcosme) dans le grand
univers (macrocosme). La connaissance absolue ne saurait donc rien
laisser en dehors d'elle, et ce serait  la condition de tout
savoir qu'il pourrait tre donn  l'homme de l'atteindre. L'homme
se conduit comme s'il devait parvenir  cette connaissance
absolue, et le pourquoi incessant qu'il adresse  la nature en est
la preuve. C'est en effet cet espoir constamment du, constamment
renaissant, qui soutient et soutiendra toujours les gnrations
successives dans leur ardeur passionne  rechercher la vrit.

Notre sentiment nous porte  croire, ds l'abord, que la vrit
absolue doit tre de notre domaine; mais l'tude nous enlve peu 
peu de ces prtentions chimriques. La science a prcisment le
privilge de nous apprendre ce que nous ignorons, en substituant
la raison et l'exprience au sentiment, et en nous montrant
clairement la limite de notre connaissance actuelle. Mais, par une
merveilleuse compensation,  mesure que la science rabaisse ainsi
notre orgueil, elle augmente notre puissance. Le savant, qui a
pouss l'analyse exprimentale jusqu'au dterminisme relatif d'un
phnomne, voit sans doute clairement qu'il ignore ce phnomne
dans sa cause premire, mais il en est devenu matre; l'instrument
qui agit lui est inconnu, mais il peut s'en servir. Cela est vrai
dans toutes les sciences exprimentales, o nous ne pouvons
atteindre que des vrits relatives ou partielles, et connatre
les phnomnes seulement dans leurs conditions d'existence. Mais
cette connaissance nous suffit pour tendre notre puissance sur la
nature. Nous pouvons produire ou empcher l'apparition des
phnomnes, quoique nous en ignorions l'essence, par cela seul que
nous pouvons rgler leurs conditions physico-chimiques. Nous
ignorons l'essence du feu, de l'lectricit, de la lumire, et
cependant nous en rglons les phnomnes  notre profit. Nous
ignorons compltement l'essence mme de la vie, mais nous n'en
rglerons pas moins les phnomnes vitaux ds que nous connatrons
suffisamment leurs conditions d'existence. Seulement dans les
corps vivants ces conditions sont beaucoup plus complexes et plus
dlicates  saisir que dans les corps bruts; c'est l toute la
diffrence.

En rsum, si notre sentiment pose toujours la question du
pourquoi, notre raison nous montre que la question du comment est
seule  notre porte; pour le moment, c'est donc la question du
comment qui seule intresse le savant et l'exprimentateur. Si
nous ne pouvons savoir pourquoi l'opium et ses alcalodes font
dormir, nous pourrons connatre le mcanisme de ce sommeil et
savoir comment l'opium ou ses principes font dormir; car le
sommeil n'a lieu que parce que la substance active va se mettre en
contact avec certains lments organiques qu'elle modifie. La
connaissance de ces modifications nous donnera le moyen de
produire le sommeil ou de l'empcher, et nous pourrons agir sur le
phnomne et le rgler  notre gr.

Dans les connaissances que nous pouvons acqurir nous devons
distinguer deux ordres de notions: les unes rpondant  la cause
des phnomnes, et les autres aux moyens de les produire. Nous
entendons par cause d'un phnomne la condition constante et
dtermine de son existence; c'est ce que nous appelons le
dterminisme relatif ou le comment des choses, c'est--dire la
cause prochaine ou dterminante. Les moyens d'obtenir les
phnomnes sont les procds varis  l'aide desquels on peut
arriver  mettre en activit cette cause dterminante unique qui
ralise le phnomne. La cause ncessaire de la formation de l'eau
est la combinaison de deux volumes d'hydrogne et d'un volume
d'oxygne; c'est la cause unique qui doit toujours dterminer le
phnomne. Il nous serait impossible de concevoir de l'eau sans
cette condition essentielle. Les conditions accessoires ou les
procds pour la formation de l'eau peuvent tre trs-divers;
seulement, tous ces procds arriveront au mme rsultat:
combinaison de l'oxygne et de l'hydrogne dans des proportions
invariables. Choisissons un autre exemple. Je suppose que l'on
veuille transformer de la fcule en glycose; on aura une foule de
moyens ou de procds pour cela, mais il y aura toujours au fond
une cause identique, et un dterminisme unique engendrera le
phnomne. Cette cause, c'est la fixation d'un quivalent d'eau de
plus sur la substance pour oprer la transformation. Seulement, on
pourra raliser cette hydratation dans une foule de conditions et
par une foule de moyens:  l'aide de l'eau acidule,  l'aide de
la chaleur,  l'aide de la diastase animale ou vgtale, mais tous
ces procds arriveront finalement  une condition unique, qui est
l'hydratation de la fcule. Le dterminisme, c'est--dire la cause
d'un phnomne est donc unique, quoique les moyens pour le faire
apparatre puissent tre multiples et en apparence trs-divers.
Cette distinction est trs-importante  tablir, surtout en
mdecine, o il rgne,  ce sujet, la plus grande confusion,
prcisment parce que les mdecins reconnaissent une multitude de
causes pour une mme maladie. Il suffit, pour se convaincre de ce
que j'avance, d'ouvrir le premier venu des traits de pathologie.
Mais toutes les circonstances que l'on numre ainsi ne sont point
des causes; ce sont tout au plus des moyens ou des procds 
l'aide desquels la maladie peut se produire. Mais la cause relle
efficiente d'une maladie doit tre constante et dtermine, c'est-
-dire unique; autrement ce serait nier la science en mdecine.
Les causes dterminantes sont, il est vrai, beaucoup plus
difficiles  reconnatre et  dterminer dans les phnomnes des
tres vivants; mais elles existent cependant, malgr la diversit
apparente des moyens employs. C'est ainsi que dans certaines
actions toxiques, nous voyons des poisons divers amener une cause
identique et un dterminisme unique pour la mort des lments
histologiques, soit, par exemple, la coagulation de la substance
musculaire. De mme, les circonstances varies qui produisent une
mme maladie doivent rpondre toutes  une action pathognique,
unique et dtermine. En un mot, le dterminisme, qui veut
l'identit d'effet lie  l'identit de cause, est un axiome
scientifique qui ne saurait tre viol pas plus dans les sciences
de la vie que dans les sciences des corps bruts.


 X. -- Dans les sciences des corps vivants comme dans celles des
corps bruts, l'exprimentateur ne cre rien; il ne fait qu'obir
aux lois de la nature.


Nous ne connaissons les phnomnes de la nature que par leur
relation avec les causes qui les produisent. Or, la loi des
phnomnes n'est rien autre chose que cette relation tablie
numriquement, de manire  faire prvoir le rapport de la cause 
l'effet dans tous les cas donns. C'est ce rapport tabli par
l'observation, qui permet  l'astronome de prdire les phnomnes
clestes; c'est encore ce mme rapport, tabli par l'observation
et par l'exprience, qui permet au physicien, au chimiste, au
physiologiste, non-seulement de prdire les phnomnes de la
nature, mais encore de les modifier  son gr et  coup sr,
pourvu qu'il ne sorte pas des rapports que l'exprience lui a
indiqus, c'est--dire de la loi. Ceci veut dire, en d'autres
termes, que nous ne pouvons gouverner les phnomnes de la nature
qu'en nous soumettant aux lois qui les rgissent.

L'observateur ne peut qu'observer les phnomnes naturels;
l'exprimentateur ne peut que les modifier, il ne lui est pas
donn de les crer ni de les anantir absolument, parce qu'il ne
peut pas changer les lois de la nature. Nous avons souvent rpt
que l'exprimentateur n'agit pas sur les phnomnes eux-mmes,
mais seulement sur les conditions physico-chimiques qui sont
ncessaires  leurs manifestations. Les phnomnes ne sont que
l'expression mme du rapport de ces conditions; d'o il rsulte,
que les conditions tant semblables, le rapport sera constant et
le phnomne identique, et que les conditions venant  changer, le
rapport sera autre et le phnomne diffrent. En un mot, pour
faire apparatre un phnomne nouveau, l'exprimentateur ne fait
que raliser des conditions nouvelles, mais il ne cre rien, ni
comme force ni comme matire.  la fin du sicle dernier, la
science a proclam une grande vrit,  savoir, qu'en fait de
matire rien ne se perd ni rien ne se cre dans la nature; tous
les corps dont les proprits varient sans cesse sous nos yeux ne
sont que des transmutations d'agrgation de matires quivalentes
en poids. Dans ces derniers temps, la science a proclam une
seconde vrit dont elle poursuit encore la dmonstration et qui
est en quelque sorte le complment de la premire,  savoir, qu'en
fait de forces, rien ne se perd ni rien ne se cre dans la nature;
d'o il suit que toutes les formes des phnomnes de l'univers,
varies  l'infini, ne sont que des transformations quivalentes
de forces les unes dans les autres. Je me rserve de traiter
ailleurs la question de savoir s'il y a des diffrences qui
sparent les forces des corps vivants de celles des corps bruts;
qu'il me suffise de dire pour le moment que les deux vrits qui
prcdent sont universelles et qu'elles embrassent les phnomnes
des corps vivants aussi bien que ceux des corps bruts.

Tous les phnomnes, de quelque ordre qu'ils soient, existent
virtuellement dans les lois immuables de la nature, et ils ne se
manifestent que lorsque leurs conditions d'existence sont
ralises. Les corps et les tres qui sont  la surface de notre
terre expriment le rapport harmonieux des conditions cosmiques de
notre plante et de notre atmosphre avec les tres et les
phnomnes dont elles permettent l'existence. D'autres conditions
cosmiques feraient ncessairement apparatre un autre monde dans
lequel se manifesteraient tous les phnomnes qui y
rencontreraient leurs conditions d'existence, et dans lequel
disparatraient tous ceux qui ne pourraient s'y dvelopper. Mais,
quelles que soient les varits de phnomnes infinis que nous
concevions sur la terre, en nous plaant par la pense dans toutes
les conditions cosmiques que notre imagination peut enfanter, nous
sommes toujours obligs d'admettre que tout cela se passera
d'aprs les lois de la physique, de la chimie et de la
physiologie, qui existent  notre insu de toute ternit, et que
dans tout ce qui arriverait il n'y aurait rien de cr ni en force
ni en matire: qu'il y aurait seulement production de rapports
diffrents et par suite cration d'tres et de phnomnes
nouveaux.

Quand un chimiste fait apparatre un corps nouveau dans la nature,
il ne saurait se flatter d'avoir cr les lois qui l'ont fait
natre; il n'a fait que raliser les conditions qu'exigeait la loi
cratrice pour se manifester. Il en est de mme pour les corps
organiss. Un chimiste et un physiologiste ne pourraient faire
apparatre des tres vivants nouveaux dans leurs expriences qu'en
obissant  des lois de la nature, qu'ils ne sauraient en aucune
faon modifier.

Il n'est pas donn  l'homme de pouvoir modifier les phnomnes
cosmiques de l'univers entier ni mme ceux de la terre; mais la
science qu'il acquiert lui permet cependant de faire varier et de
modifier les conditions des phnomnes qui sont  sa porte.
L'homme a dj gagn ainsi sur la nature minrale une puissance
qui se rvle avec clat dans les applications des sciences
modernes, bien qu'elle paraisse n'tre encore qu' son aurore. La
science exprimentale applique aux corps vivants doit avoir
galement pour rsultat de modifier les phnomnes de la vie en
agissant uniquement sur les conditions de ces phnomnes. Mais ici
les difficults se multiplient  raison de la dlicatesse des
conditions des phnomnes vitaux, de la complexit et de la
solidarit de toutes les parties qui se groupent pour constituer
un tre organis. C'est ce qui fait que probablement jamais
l'homme ne pourra agir aussi facilement sur les espces animales
ou vgtales que sur les espces minrales. Sa puissance restera
plus borne dans les tres vivants, et d'autant plus qu'ils
constitueront des organismes plus levs, c'est--dire plus
compliqus. Nanmoins les entraves qui arrtent la puissance du
physiologiste ne rsident point dans la nature mme des phnomnes
de la vie, mais seulement dans leur complexit. Le physiologiste
commencera d'abord par atteindre les phnomnes des vgtaux et
ceux des animaux qui sont en relation plus facile avec le milieu
cosmique extrieur. L'homme et les animaux levs paraissent au
premier abord devoir chapper  son action modificatrice, parce
qu'ils semblent s'affranchir de l'influence directe de ce milieu
extrieur. Mais nous savons que les phnomnes vitaux chez
l'homme, ainsi que chez les animaux qui s'en rapprochent, sont
lis aux conditions physico-chimiques d'un milieu organique
intrieur. C'est ce milieu intrieur qu'il nous faudra d'abord
chercher  connatre, parce que c'est lui qui doit devenir le
champ d'action rel de la physiologie et de la mdecine
exprimentale.




CHAPITRE II
CONSIDRATIONS EXPRIMENTALES SPCIALES AUX TRES VIVANTS.



 I. -- Dans l'organisme des tres vivants, il y a  considrer un
ensemble harmonique des phnomnes.


Jusqu' prsent nous avons dvelopp des considrations
exprimentales qui s'appliquaient aux corps vivants comme aux
corps bruts; la diffrence pour les corps vivants rsidait
seulement dans une complexit beaucoup plus grande des phnomnes,
ce qui rendait l'analyse exprimentale et le dterminisme des
conditions incomparablement plus difficiles. Mais il existe dans
les manifestations des corps vivants une solidarit de phnomnes
toute spciale sur laquelle nous devons appeler l'attention de
l'exprimentateur; car, si ce point de vue physiologique tait
nglig dans l'tude des fonctions de la vie, on serait conduit,
mme en exprimentant bien, aux ides les plus fausses et aux
consquences les plus errones.

Nous avons vu dans le chapitre prcdent que le but de la mthode
exprimentale est d'atteindre au dterminisme des phnomnes, de
quelque nature qu'ils soient, vitaux ou minraux. Nous savons de
plus que ce que nous appelons dterminisme d'un phnomne ne
signifie rien autre chose que la cause dterminante ou la cause
prochaine qui dtermine l'apparition des phnomnes. On obtient
ncessairement ainsi les conditions d'existence des phnomnes sur
lesquelles l'exprimentateur doit agir pour faire varier les
phnomnes. Nous regardons donc comme quivalentes les diverses
expressions qui prcdent, et le mot dterminisme les rsume
toutes.

Il est trs-vrai, comme nous l'avons dit, que la vie n'introduit
absolument aucune diffrence dans la mthode scientifique
exprimentale qui doit tre applique  l'tude des phnomnes
physiologiques et que, sous ce rapport, les sciences
physiologiques et les sciences physico-chimiques reposent
exactement sur les mmes principes d'investigation. Mais cependant
il faut reconnatre que le dterminisme dans les phnomnes de la
vie est non-seulement un dterminisme trs-complexe, mais que
c'est en mme temps un dterminisme qui est harmoniquement
hirarchis. De telle sorte que les phnomnes physiologiques
complexes sont constitus par une srie de phnomnes plus simples
qui se dterminent les uns les autres en s'associant ou se
combinant pour un but final commun. Or l'objet essentiel pour le
physiologiste est de dterminer les conditions lmentaires des
phnomnes physiologiques et de saisir leur subordination
naturelle, afin d'en comprendre et d'en suivre ensuite les
diverses combinaisons dans le mcanisme si vari des organismes
des animaux. L'emblme antique qui reprsente la vie par un cercle
form par un serpent qui se mord la queue donne une image assez
juste des choses. En effet, dans les organismes complexes,
l'organisme de la vie forme bien un cercle ferm, mais un cercle
qui a une tte et une queue, en ce sens que tous les phnomnes
vitaux n'ont pas la mme importance quoiqu'ils se fassent suite
dans l'accomplissement du circulus vital. Ainsi les organes
musculaires et nerveux entretiennent l'activit des organes qui
prparent le sang; mais le sang  son tour nourrit les organes qui
le produisent. Il y a l une solidarit organique ou sociale qui
entretient une sorte de mouvement perptuel jusqu' ce que le
drangement ou la cessation d'action d'un lment vital ncessaire
ait rompu l'quilibre ou amen un trouble ou un arrt dans le jeu
de la machine animale. Le problme du mdecin exprimentateur
consiste donc  trouver le dterminisme simple d'un drangement
organique, c'est--dire  saisir le phnomne initial qui amne
tous les autres  sa suite par un dterminisme complexe, mais
aussi ncessaire dans sa condition que l'a t le dterminisme
initial. Ce dterminisme initial sera comme le fil d'Ariane qui
dirigera l'exprimentateur dans le labyrinthe obscur des
phnomnes physiologiques et pathologiques, et qui lui permettra
d'en comprendre les mcanismes varis, mais toujours relis par
des dterminismes absolus. Nous verrons, par des exemples
rapports plus loin, comment une dislocation de l'organisme ou un
drangement des plus complexes en apparence peut tre ramen  un
dterminisme simple initial qui provoque ensuite des dterminismes
plus complexes. Tel est le cas de l'empoisonnement par l'oxyde de
carbone (voy. IIIe partie). J'ai consacr tout mon enseignement de
cette anne au Collge de France  l'tude du curare, non pour
faire l'histoire de cette substance par elle-mme, mais parce que
cette tude nous montre comment un dterminisme unique des plus
simples, tel que la lsion d'une extrmit nerveuse motrice,
retentit successivement sur tous les autres lments vitaux pour
amener des dterminismes secondaires qui vont en se compliquant de
plus en plus jusqu' la mort. J'ai voulu tablir ainsi
exprimentalement l'existence de ces dterminismes intra-
organiques sur lesquels je reviendrai plus tard, parce que je
considre leur tude comme la vritable base de la pathologie et
de la thrapeutique scientifique.

Le physiologiste et le mdecin ne doivent donc jamais oublier que
l'tre vivant forme un organisme et une individualit. Le
physicien et le chimiste, ne pouvant se placer en dehors de
l'univers, tudient les corps et les phnomnes isolment pour
eux-mmes, sans tre obligs de les rapporter ncessairement 
l'ensemble de la nature. Mais le physiologiste, se trouvant au
contraire plac en dehors de l'organisme animal dont il voit
l'ensemble, doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble en
mme temps qu'il cherche  pntrer dans son intrieur pour
comprendre le mcanisme de chacune de ces parties. De l il
rsulte que le physicien et le chimiste peuvent repousser toute
ide de causes finales dans les faits qu'ils observent; tandis que
le physiologiste est port  admettre une finalit harmonique et
prtablie dans le corps organis dont toutes les actions
partielles sont solidaires et gnratrices les unes des autres. Il
faut donc bien savoir que, si l'on dcompose l'organisme vivant en
isolant ses diverses parties, ce n'est que pour la facilit de
l'analyse exprimentale, et non point pour les concevoir
sparment. En effet, quand on veut donner  une proprit
physiologique sa valeur et sa vritable signification, il faut
toujours la rapporter  l'ensemble et ne tirer de conclusion
dfinitive que relativement  ses effets dans cet ensemble. C'est
sans doute pour avoir senti cette solidarit ncessaire de toutes
les parties d'un organisme, que Cuvier a dit que l'exprimentation
n'tait pas applicable aux tres vivants, parce qu'elle sparait
des parties organises qui devaient rester runies. C'est dans le
mme sens que d'autres physiologistes ou mdecins dits vitalistes
ont proscrit ou proscrivent encore l'exprimentation en mdecine.
Ces vues, qui ont un ct juste, sont nanmoins restes fausses
dans leurs conclusions gnrales et elles ont nui considrablement
 l'avancement de la science. Il est juste de dire, sans doute,
que les parties constituantes de l'organisme sont insparables
physiologiquement les unes des autres, et que toutes concourent 
un rsultat vital commun; mais on ne saurait conclure de l qu'il
ne faut pas analyser la machine vivante comme on analyse une
machine brute dont toutes les parties ont galement un rle 
remplir dans un ensemble. Nous devons, autant que nous le pouvons,
 l'aide des analyses exprimentales, transporter les actes
physiologiques en dehors de l'organisme; cet isolement nous permet
de voir et de mieux saisir les conditions intimes des phnomnes,
afin de les poursuivre ensuite dans l'organisme pour interprter
leur rle vital. C'est ainsi que nous instituons les digestions et
les fcondations artificielles pour mieux connatre les digestions
et les fcondations naturelles. Nous pouvons encore,  raison des
autonomies organiques, sparer les tissus vivants et les placer,
au moyen de la circulation artificielle ou autrement, dans des
conditions o nous pouvons mieux tudier leurs proprits. On
isole parfois un organe en dtruisant par des anesthsiques les
ractions du consensus gnral; on arrive au mme rsultat en
divisant les nerfs qui se rendent  une partie, tout en conservant
les vaisseaux sanguins.  l'aide de l'exprimentation analytique,
j'ai pu transformer en quelque sorte des animaux  sang chaud en
animaux  sang froid pour mieux tudier les proprits de leurs
lments histologiques; j'ai russi  empoisonner des glandes
sparment ou  les faire fonctionner  l'aide de leurs nerfs
diviss d'une manire tout  fait indpendante de l'organisme.
Dans ce dernier cas, on peut avoir  volont la glande
successivement  l'tat de repos absolu ou dans un tat de
fonction exagre; les deux extrmes du phnomne tant connus, on
saisit ensuite facilement tous les intermdiaires, et l'on
comprend alors comment une fonction toute chimique peut tre
rgle par le systme nerveux, de manire  fournir les liquides
organiques dans des conditions toujours identiques. Nous ne nous
tendrons pas davantage sur ces indications d'analyse
exprimentale; nous nous rsumerons en disant, que proscrire
l'analyse des organismes, au moyen de l'exprience, c'est arrter
la science et nier la mthode exprimentale; mais que, d'un autre
ct, pratiquer l'analyse physiologique en perdant de vue l'unit
harmonique de l'organisme, c'est mconnatre la science vitale et
lui enlever tout son caractre.

Il faudra donc toujours, aprs avoir pratiqu l'analyse des
phnomnes, refaire la synthse physiologique, afin de voir
l'action runie de toutes les parties que l'on avait isoles. 
propos de ce mot synthse physiologique, il importe que nous
dveloppions notre pense. Il est admis en gnral que la synthse
reconstitue ce que l'analyse avait spar, et qu' ce titre la
synthse vrifie l'analyse dont elle n'est que la contre-preuve
ou le complment ncessaire. Cette dfinition est absolument vraie
pour les analyses et les synthses de la matire. En chimie, la
synthse donne poids pour poids le mme corps compos de matires
identiques, unies dans les mmes proportions; mais quand il s'agit
de faire l'analyse et la synthse des proprits des corps, c'est-
-dire la synthse des phnomnes, cela devient beaucoup plus
difficile. En effet, les proprits des corps ne rsultent pas
seulement de la nature et des proportions de la matire, mais
encore de l'arrangement de cette mme matire. En outre, il
arrive, comme on sait, que les proprits qui apparaissent ou
disparaissent dans la synthse et dans l'analyse, ne peuvent pas
tre considres comme une simple addition ou une pure
soustraction des proprits des corps composants. C'est ainsi, par
exemple, que les proprits de l'oxygne et de l'hydrogne ne nous
rendent pas compte de proprits de l'eau qui rsulte cependant de
leur combinaison.

Je ne veux pas examiner ces questions ardues, mais cependant
fondamentales, des proprits relatives des corps composs ou
composants; elles trouveront mieux leur place ailleurs. Je
rappellerai seulement ici que les phnomnes ne sont que
l'expression des relations des corps, d'o il rsulte qu'en
dissociant les parties d'un tout, on doit faire cesser des
phnomnes par cela seul qu'on dtruit des relations. Il en
rsulte encore qu'en physiologie, l'analyse qui nous apprend les
proprits des parties organises lmentaires isoles ne nous
donnerait cependant jamais qu'une synthse idale trs-incomplte;
de mme que la connaissance de l'homme isol ne nous apporterait
pas la connaissance de toutes les institutions qui rsultent de
son association et qui ne peuvent se manifester que par la vie
sociale. En un mot, quand on runit des lments physiologiques,
on voit apparatre des proprits qui n'taient pas apprciables
dans ces lments spars. Il faut donc toujours procder
exprimentalement dans la synthse vitale, parce que des
phnomnes tout  fait spciaux peuvent tre le rsultat de
l'union ou de l'association de plus en plus complexe des lments
organiss. Tout cela prouve que ces lments, quoique distincts et
autonomes, ne jouent pas pour cela le rle de simples associs, et
que leur union exprime plus que l'addition de leurs proprits
spares. Je suis persuad que les obstacles qui entourent l'tude
exprimentale de phnomnes psychologiques sont en grande partie
dus  des difficults de cet ordre; car, malgr leur nature
merveilleuse et la dlicatesse de leurs manifestations, il est
impossible, selon moi, de ne pas faire rentrer les phnomnes
crbraux, comme tous les autres phnomnes des corps vivants,
dans les lois d'un dterminisme scientifique.

Le physiologiste et le mdecin doivent donc toujours considrer en
mme temps les organismes dans leur ensemble et dans leurs
dtails, sans jamais perdre de vue les conditions spciales de
tous les phnomnes particuliers dont la rsultante constitue
l'individu. Toutefois les faits particuliers ne sont jamais
scientifiques: la gnralisation seule peut constituer la science.
Mais il y a l un double cueil  viter; car si l'excs des
particularits est antiscientifique, l'excs des gnralits cre
une science idale qui n'a plus de lien avec la ralit. Cet
cueil, qui est minime pour le naturaliste contemplatif, devient
trs-grand pour le mdecin qui doit surtout rechercher les vrits
objectives et pratiques. Il faut admirer sans doute ces vastes
horizons entrevus par le gnie des Goethe, Oken, Carus, Geoffroy
Saint-Hilaire, Darwin, dans lesquels une conception gnrale nous
montre tous les tres vivants comme tant l'expression de types
qui se transforment sans cesse dans l'volution des organismes et
des espces, et dans lesquels chaque tre vivant disparat
individuellement comme un reflet de l'ensemble auquel il
appartient. En mdecine, on peut aussi s'lever aux gnralits
les plus abstraites, soit que, se plaant au point de vue du
naturaliste, on regarde les maladies comme des espces morbides
qu'il s'agit de dfinir et de classer nosologiquement, soit que,
partant du point de vue physiologique, on considre que la maladie
n'existe pas en ce sens qu'elle ne serait qu'un cas particulier de
l'tat physiologique. Sans doute toutes ces vues sont des clarts
qui nous dirigent et nous sont utiles. Mais si l'on se livrait
exclusivement  cette contemplation hypothtique, on tournerait
bientt le dos  la ralit; et ce serait, suivant moi, mal
comprendre la vraie philosophie scientifique que d'tablir une
sorte d'opposition ou d'exclusion entre la pratique qui exige la
connaissance des particularits et les gnralisations prcdentes
qui tendent  confondre tout dans tout. En effet, le mdecin n'est
point le mdecin des tres vivants en gnral, pas mme le mdecin
du genre humain, mais bien le mdecin de l'individu humain, et de
plus le mdecin d'un individu dans certaines conditions morbides
qui lui sont spciales et qui constituent ce que l'on a appel son
idiosyncrasie. D'o il semblerait rsulter que la mdecine, 
rencontre des autres sciences, doive se constituer en
particularisant de plus en plus. Cette opinion serait une erreur;
il n'y a l que des apparences, car pour toutes les sciences,
c'est la gnralisation qui conduit  la loi des phnomnes et au
vrai but scientifique. Seulement, il faut savoir que toutes les
gnralisations morphologiques auxquelles nous avons fait allusion
plus haut, et qui servent de point d'appui au naturaliste, sont
trop superficielles et ds lors insuffisantes pour le
physiologiste et pour le mdecin. Le naturaliste, le physiologiste
et le mdecin ont en vue des problmes tout diffrents, ce qui
fait que leurs recherches ne marchent point paralllement et qu'on
ne peut pas, par exemple, tablir une chelle physiologique
exactement superpose  l'chelle zoologique. Le physiologiste et
le mdecin descendent dans le problme biologique beaucoup plus
profondment que le zoologiste; le physiologiste considre les
conditions gnrales d'existence des phnomnes de la vie ainsi
que les diverses modifications que ces conditions peuvent subir.
Mais le mdecin ne se contente pas de savoir que tous les
phnomnes vitaux ont des conditions identiques chez tous les
tres vivants, il faut qu'il aille encore plus loin dans l'tude
des dtails de ces conditions chez chaque individu considr dans
des circonstances morbides donnes. Ce ne sera donc qu'aprs tre
descendus aussi profondment que possible dans l'intimit des
phnomnes vitaux  l'tat normal et  l'tat pathologique, que le
physiologiste et le mdecin pourront remonter  des gnralits
lumineuses et fcondes.

La vie a son essence primitive dans la force de dveloppement
organique, force qui constituait la nature mdicatrice
d'Hippocrate et l'archeus faber de van Helmont. Mais, quelle que
soit l'ide que l'on ait de la nature de cette force, elle se
manifeste toujours concurremment et paralllement avec des
conditions physico-chimiques propres aux phnomnes vitaux. C'est
donc par l'tude des particularits physico-chimiques que le
mdecin comprendra les individualits comme des cas spciaux
contenus dans la loi gnrale, et retrouvera l, comme partout,
une gnralisation harmonique de la varit dans l'unit. Mais le
mdecin traitant la varit, il doit toujours chercher  la
dterminer dans ses tudes et la comprendre dans ses
gnralisations.

S'il fallait dfinir la vie d'un seul mot, qui, en exprimant bien
ma pense, mt en relief le seul caractre qui, suivant moi,
distingue nettement la science biologique, je dirais: la vie,
c'est la cration. En effet, l'organisme cr est une machine qui
fonctionne ncessairement en vertu des proprits physico-
chimiques de ses lments constituants. Nous distinguons
aujourd'hui trois ordres de proprits manifestes dans les
phnomnes des tres vivants: proprits physiques, proprits
chimiques et proprits vitales. Cette dernire dnomination de
proprits vitales n'est, elle-mme, que provisoire; car nous
appelons vitales les proprits organiques que nous n'avons pas
encore pu rduire  des considrations physico-chimiques; mais il
n'est pas douteux qu'on y arrivera un jour. De sorte que ce qui
caractrise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses
proprits physico-chimiques, si complexes qu'elles soient, mais
bien la cration de cette machine qui se dveloppe sous nos yeux
dans les conditions qui lui sont propres et d'aprs une ide
dfinie qui exprime la nature de l'tre vivant et l'essence mme
de la vie.

Quand un poulet se dveloppe dans un oeuf, ce n'est point la
formation du corps animal, en tant que groupement d'lments
chimiques, qui caractrise essentiellement la force vitale. Ce
groupement ne se fait que par suite des lois qui rgissent les
proprits chimico-physiques de la matire; mais ce qui est
essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni 
la chimie, ni  la physique, ni  rien autre chose, c'est l'ide
directrice de cette volution vitale. Dans tout germe vivant, il y
a une ide cratrice qui se dveloppe et se manifeste par
l'organisation. Pendant toute sa dure, l'tre vivant reste sous
l'influence de cette mme force vitale cratrice, et la mort
arrive lorsqu'elle ne peut plus se raliser. Ici, comme partout,
tout drive de l'ide qui elle seule cre et dirige; les moyens de
manifestation physico-chimiques sont communs  tous les phnomnes
de la nature et restent confondus ple-mle, comme les caractres
de l'alphabet dans une bote o une force va les chercher pour
exprimer les penses ou les mcanismes les plus divers. C'est
toujours cette mme ide vitale qui conserve l'tre, en
reconstituant les parties vivantes dsorganises par l'exercice ou
dtruites par les accidents et par les maladies; de sorte que
c'est aux conditions physico-chimiques de ce dveloppement
primitif qu'il faudra toujours faire remonter les explications
vitales, soit  l'tat normal, soit  l'tat pathologique. Nous
verrons en effet que le physiologiste et le mdecin ne peuvent
rellement agir que par l'intermdiaire de la physico-chimie
animale, c'est--dire par une physique et une chimie qui
s'accomplissent sur le terrain vital spcial o se dveloppent, se
crent et s'entretiennent, d'aprs une ide dfinie et suivant des
dterminismes rigoureux, les conditions d'existence de tous les
phnomnes de l'organisme vivant.


 II. -- De la pratique exprimentale sur les tres vivants.


La mthode exprimentale et les principes de l'exprimentation
sont, ainsi que nous l'avons dit, identiques dans les phnomnes
des corps bruts et dans les phnomnes des corps vivants. Mais il
ne saurait en tre de mme de la pratique exprimentale, et il est
facile de concevoir que l'organisation spciale des corps vivants
doive exiger, pour tre analyss, des procds d'une nature
particulire et nous prsenter des difficults sui generis.
Toutefois, les considrations et les prceptes spciaux que nous
allons avoir  donner pour prmunir le physiologiste contre les
causes d'erreur de la pratique exprimentale, ne se rapportent
qu' la dlicatesse,  la mobilit et  la fugacit des proprits
vitales, ainsi qu' la complexit des phnomnes de la vie. Il ne
s'agit en effet pour le physiologiste que de dcomposer la machine
vivante, afin d'tudier et de mesurer,  l'aide d'instruments et
de procds emprunts  la physique et  la chimie, les divers
phnomnes vitaux dont il cherche  dcouvrir les lois.

Les sciences possdent chacune sinon une mthode propre, au moins
des procds spciaux, et, de plus, elles se servent
rciproquement d'instruments les unes aux autres. Les
mathmatiques servent d'instrument  la physique,  la chimie et 
la biologie dans des limites diverses; la physique et la chimie
servent d'instruments puissants  la physiologie et  la mdecine.
Dans ce secours mutuel que se prtent les sciences, il faut bien
distinguer le savant qui fait avancer chaque science de celui qui
s'en sert. Le physicien et le chimiste ne sont pas mathmaticiens
parce qu'ils emploient le calcul; le physiologiste n'est pas
chimiste ni physicien parce qu'il fait usage de ractifs chimiques
ou d'instruments de physique, pas plus que le chimiste et le
physicien ne sont physiologistes parce qu'ils tudient la
composition ou les proprits de certains liquides et tissus
animaux ou vgtaux. Chaque science a son problme et son point de
vue qu'il ne faut point confondre sans s'exposer  garer la
recherche scientifique. Cette confusion s'est pourtant frquemment
prsente dans la science biologique qui,  raison de sa
complexit, a besoin du secours de toutes les autres sciences. On
a vu et l'on voit souvent encore des chimistes et des physiciens
qui, au lieu de se borner  demander aux phnomnes des corps
vivants de leur fournir des moyens ou des arguments propres 
tablir certains principes de leur science, veulent encore
absorber la physiologie et la rduire  de simples phnomnes
physico-chimiques. Ils donnent de la vie des explications ou des
systmes qui parfois sduisent par leur trompeuse simplicit, mais
qui dans tous les cas nuisent  la science biologique en y
introduisant une fausse direction et des erreurs qu'il faut
ensuite longtemps pour dissiper. En un mot, la biologie a son
problme spcial et son point de vue dtermin; elle n'emprunte
aux autres sciences que leur secours et leurs mthodes, mais non
leurs thories. Ce secours des autres sciences est si puissant,
que sans lui le dveloppement de la science des phnomnes de la
vie est impossible. La connaissance pralable des sciences
physico-chimiques n'est donc point accessoire  la biologie comme
on le dit ordinairement, mais au contraire elle lui est
essentielle et fondamentale. C'est pourquoi je pense qu'il
convient d'appeler les sciences physico-chimiques les sciences
auxiliaires et non les sciences accessoires de la physiologie.
Nous verrons que l'anatomie devient aussi une science auxiliaire
de la physiologie, de mme que la physiologie elle-mme, qui exige
le secours de l'anatomie de toutes les sciences physico-chimiques,
devient la science la plus immdiatement auxiliaire de la mdecine
et constitue sa vraie base scientifique.

L'application des sciences physico-chimiques  la physiologie et
l'emploi de leurs procds comme instruments propres  analyser
les phnomnes de la vie, offrent un grand nombre de difficults
inhrentes, ainsi que nous l'avons dit,  la mobilit et  la
fugacit des phnomnes de la vie. C'est l une cause de la
spontanit et de la mobilit dont jouissent les tres vivants, et
c'est une circonstance qui rend les proprits des corps organiss
trs-difficiles  fixer et  tudier. Il importe de revenir ici un
instant sur la nature de ces difficults, ainsi que j'ai dj eu
l'occasion de le faire souvent dans mes cours[20].

Pour tout le monde un corps vivant diffre essentiellement ds
l'abord d'un corps brut au point de vue de l'exprimentation. D'un
ct, le corps brut n'a en lui aucune spontanit; ses proprits
s'quilibrant avec les conditions extrieures, il tombe bientt,
comme on le dit, en indiffrence physico-chimique, c'est--dire
dans un quilibre stable avec ce qui l'entoure. Ds lors toutes
les modifications de phnomnes qu'il prouvera proviendront
ncessairement de changements survenus dans les circonstances
ambiantes, et l'on conoit qu'en tenant compte exactement de ces
circonstances, on soit sr de possder les conditions
exprimentales qui sont ncessaires  la conception d'une bonne
exprience. Le corps vivant, surtout chez les animaux levs, ne
tombe jamais en indiffrence chimico-physique avec le milieu
extrieur, il possde un mouvement incessant, une volution
organique en apparence spontane et constante, et, bien que cette
volution ait besoin des circonstances extrieures pour se
manifester, elle en est cependant indpendante dans sa marche et
dans sa modalit. Ce qui le prouve, c'est qu'on voit un tre
vivant natre, se dvelopper, devenir malade et mourir, sans que
cependant les conditions du monde extrieur changent pour
l'observateur.

De ce qui prcde il rsulte que celui qui exprimente sur les
corps bruts peut,  l'aide de certains instruments, tels que le
baromtre, le thermomtre, l'hygromtre, se placer dans des
conditions identiques et obtenir par consquent des expriences
bien dfinies et semblables. Les physiologistes et les mdecins,
avec raison, ont imit les physiciens et cherch  rendre leurs
expriences plus exactes en se servant des mmes instruments
qu'eux. Mais on voit aussitt que ces conditions extrieures, dont
le changement importe tant au physicien et au chimiste, sont d'une
beaucoup plus faible valeur pour le mdecin. En effet, les
modifications sont toujours sollicites dans les phnomnes des
corps bruts, par un changement cosmique extrieur, et il arrive
parfois qu'une trs-lgre modification dans la temprature
ambiante ou dans la pression baromtrique amne des changements
importants dans les phnomnes des corps bruts. Mais les
phnomnes de la vie, chez l'homme et chez les animaux levs,
peuvent se modifier sans qu'il arrive aucun changement cosmique
extrieur apprciable, et de lgres modifications thermomtriques
et baromtriques n'exercent souvent aucune influence relle sur
les manifestations vitales; et, bien qu'on ne puisse pas dire que
ces influences cosmiques extrieures soient essentiellement
nulles, il arrive des circonstances o il serait presque ridicule
d'en tenir compte. Tel est le cas d'un exprimentateur qui,
rptant mes expriences de la piqre du plancher du quatrime
ventricule pour produire le diabte artificiel, a cru faire preuve
d'une plus grande exactitude, en notant avec soin la pression
baromtrique au moment o il pratiquait l'exprience!

Cependant si, au lieu d'exprimenter sur l'homme ou sur les
animaux suprieurs, nous exprimentons sur des tres vivants
infrieurs, animaux ou vgtaux, nous verrons que ces indications
thermomtriques, baromtriques et hygromtriques, qui avaient si
peu d'importance pour les premiers, doivent, au contraire, tre
tenues en trs-srieuse considration pour les seconds. En effet,
si pour des infusoires nous faisons varier les conditions
d'humidit, de chaleur et de pression atmosphrique, nous verrons
les manifestations vitales de ces tres se modifier ou s'anantir
suivant les variations plus ou moins considrables que nous
introduirons dans les influences cosmiques cites plus haut. Chez
les vgtaux et chez les animaux  sang froid, nous voyons encore
les conditions de temprature et d'humidit du milieu cosmique
jouer un trs-grand rle dans les manifestations de la vie. C'est
ce qu'on appelle l'influence des saisons, que tout le monde
connat. Il n'y aurait donc en dfinitive que les animaux  sang
chaud et l'homme qui sembleraient se soustraire  ces influences
cosmiques et avoir des manifestations libres et indpendantes.
Nous avons dj dit ailleurs que cette sorte d'indpendance des
manifestations vitales de l'homme et des animaux suprieurs est le
rsultat d'une perfection plus grande de leur organisme, mais non
la preuve que les manifestations de la vie chez ces tres,
physiologiquement plus parfaits, se trouvent soumises  d'autres
lois ou  d'autres causes. En effet, nous savons que ce sont les
lments histologiques de nos organes qui expriment les phnomnes
de la vie; or, si ces lments ne subissent pas de variations dans
leurs fonctions sous l'influence des variations de temprature,
d'humidit et de pression de l'atmosphre extrieure, c'est qu'ils
se trouvent plongs dans un milieu organique ou dans une
atmosphre intrieure dont les conditions de temprature,
d'humidit et de pression ne changent pas avec les variations du
milieu cosmique. D'o il faut conclure qu'au fond les
manifestations vitales chez les animaux  sang chaud et chez
l'homme sont galement soumises  des conditions physico-chimiques
prcises et dtermines.

En rcapitulant tout ce que nous avons dit prcdemment, on voit
qu'il y a dans tous les phnomnes naturels des conditions de
milieu qui rglent leurs manifestations phnomnales. Les
conditions de notre milieu cosmique rglent en gnral les
phnomnes minraux qui se passent  la surface de la terre; mais
les tres organiss renferment en eux les conditions particulires
de leurs manifestations vitales, et,  mesure que l'organisme,
c'est--dire la machine vivante, se perfectionne, ses lments
organiss devenant plus dlicats, elle cre les conditions
spciales d'un milieu organique qui s'isole de plus en plus du
milieu cosmique. Nous retombons ainsi dans la distinction que j'ai
tablie depuis longtemps et que je crois trs-fconde,  savoir,
qu'il y a en physiologie deux milieux  considrer: le milieu
macrocosmique, gnral, et le milieu microcosmique, particulier 
l'tre vivant; le dernier se trouve plus ou moins indpendant du
premier suivant le degr de perfectionnement de l'organisme.
D'ailleurs ce que nous voyons ici pour la machine vivante se
conoit facilement, puisqu'il en est de mme pour les machines
brutes que l'homme cre. Ainsi, les modifications climatriques
n'ont aucune influence sur la marche d'une machine  vapeur,
quoique tout le monde sache que dans l'intrieur de cette machine
il y a des conditions prcises de temprature, de pression et
d'humidit qui rglent mathmatiquement tous ses mouvements. Nous
pourrions donc aussi, pour les machines brutes, distinguer un
milieu macrocosmique et un milieu microcosmique. Dans tous les
cas, la perfection de la machine consistera  tre de plus en plus
libre et indpendante, de faon  subir de moins en moins les
influences du milieu extrieur. La machine humaine sera d'autant
plus parfaite qu'elle se dfendra mieux contre la pntration des
influences du milieu extrieur; quand l'organisme vieillit et
qu'il s'affaiblit, il devient plus sensible aux influences
extrieures du froid, du chaud, de l'humide, ainsi qu' toutes les
autres influences climatriques en gnral.

En rsum, si nous voulons atteindre les conditions exactes des
manifestations vitales chez l'homme et chez les animaux
suprieurs, ce n'est point rellement dans le milieu cosmique
extrieur qu'il faut chercher, mais bien dans le milieu organique
intrieur. C'est, en effet, dans l'tude de ces conditions
organiques intrieures, ainsi que nous l'avons dit souvent, que se
trouve l'explication directe et vraie des phnomnes de la vie, de
la sant, de la maladie et de la mort de l'organisme. Nous ne
voyons  l'extrieur que la rsultante de toutes les actions
intrieures du corps, qui nous apparaissent alors comme le
rsultat d'une force vitale distincte n'ayant que des rapports
loigns avec les conditions physico-chimiques du milieu extrieur
et se manifestant toujours comme une sorte de personnification
organique doue de tendances spcifiques. Nous avons dit ailleurs
que la mdecine antique considra l'influence du milieu cosmique,
des eaux, des airs et des lieux; on peut, en effet, tirer de l
d'utiles indications pour l'hygine et pour les modifications
morbides. Mais ce qui distinguera la mdecine exprimentale
moderne, ce sera d'tre fonde surtout sur la connaissance du
milieu intrieur dans lequel viennent agir les influences normales
et morbides ainsi que les influences mdicamenteuses. Mais comment
connatre ce milieu intrieur de l'organisme si complexe chez
l'homme et chez les animaux suprieurs, si ce n'est en y
descendant en quelque sorte et en y pntrant au moyen de
l'exprimentation applique aux corps vivants? Ce qui veut dire
que, pour analyser les phnomnes de la vie, il faut
ncessairement pntrer dans les organismes vivants  l'aide des
procds de vivisection.

En rsum, c'est seulement dans les conditions physico-chimiques
du milieu intrieur que nous trouverons le dterminisme des
phnomnes extrieurs de la vie. La vie de l'organisme n'est
qu'une rsultante de toutes les actions intimes; elle peut se
montrer plus ou moins vive et plus ou moins affaiblie et
languissante, sans que rien dans le milieu extrieur puisse nous
l'expliquer parce qu'elle est rgle par les conditions du milieu
intrieur. C'est donc dans les proprits physico-chimiques du
milieu intrieur que nous devons chercher les vritables bases de
la physique et de la chimie animales. Toutefois, nous verrons plus
loin qu'il y a  considrer, outre les conditions physico-
chimiques indispensables  la manifestation de la vie, des
conditions physiologiques volutives spciales qui sont le quid
proprium de la science biologique. J'ai toujours beaucoup insist
sur cette distinction, parce que je crois qu'elle est
fondamentale, et que les considrations physiologiques doivent
tre prdominantes dans un trait d'exprimentation applique  la
mdecine. En effet, c'est l que nous trouverons les diffrences
dues aux influences de l'ge, du sexe, de l'espce, de la race, de
l'tat d'abstinence ou de digestion, etc. Cela nous amnera 
considrer dans l'organisme des ractions rciproques et
simultanes du milieu intrieur sur les organes, et des organes
sur le milieu intrieur.


 III. -- De la vivisection.


On n'a pu dcouvrir les lois de la matire brute qu'en pntrant
dans les corps ou dans les machines inertes, de mme on ne pourra
arriver  connatre les lois et les proprits de la matire
vivante qu'en disloquant les organismes vivants pour s'introduire
dans leur milieu intrieur. Il faut donc ncessairement, aprs
avoir dissqu sur le mort, dissquer sur le vif, pour mettre 
dcouvert et voir fonctionner les parties intrieures ou caches
de l'organisme; c'est  ces sortes d'oprations qu'on donne le nom
de vivisections, et sans ce mode d'investigation, il n'y a pas de
physiologie ni de mdecine scientifique possibles: pour apprendre
comment l'homme et les animaux vivent, il est indispensable d'en
voir mourir un grand nombre, parce que les mcanismes de la vie ne
peuvent se dvoiler et se prouver que par la connaissance des
mcanismes de la mort.

 toutes les poques on a senti cette vrit et, ds les temps les
plus anciens, on a pratiqu, dans la mdecine, non-seulement des
expriences thrapeutiques, mais mme des vivisections. On raconte
que des rois de Perse livraient les condamns  mort aux mdecins
afin qu'ils fissent sur eux des vivisections utiles  la mdecine.
Au dire de Galien, Attale III, Philomtor, qui rgnait cent
trente-sept ans avant Jsus-Christ,  Pergame, exprimentait les
poisons et les contre-poisons sur des criminels condamns 
mort[21]. Celse rappelle et approuve les vivisections d'Hrophile
et d'rasistrate pratiques sur des criminels, par le consentement
des Ptolmes. Il n'est pas cruel, dit-il, d'imposer des supplices
 quelques coupables, supplices qui doivent profiter  des
multitudes d'innocents pendant le cours de tous les sicles[22]. Le
grand-duc de Toscane fit remettre  Fallope, professeur d'anatomie
 Pise, un criminel avec permission qu'il le ft mourir et qu'il
le dissqut  son gr. Le condamn ayant une fivre quarte,
Fallope voulut exprimenter l'influence des effets de l'opium sur
les paroxysmes. Il administra deux gros d'opium pendant
l'intermission; la mort survint  la deuxime exprimentation[23].
De semblables exemples se sont retrouvs plusieurs fois, et l'on
connat l'histoire de l'archer de Meudon[24], qui reut sa grce
parce qu'on pratiqua sur lui la nphrotomie avec succs. Les
vivisections sur les animaux remontent galement trs-loin. On
peut considrer Galien comme le fondateur des vivisections sur les
animaux. Il institua ses expriences en particulier sur des singes
ou sur de jeunes porcs, et il dcrivit les instruments et les
procds employs pour l'exprimentation. Galien ne pratiqua gure
que des expriences du genre de celles que nous avons appeles
expriences perturbatrices, et qui consistent  blesser, 
dtruire ou  enlever une partie afin de juger de son usage par le
trouble que sa soustraction produit. Galien a rsum les
expriences faites avant lui, et il a tudi par lui-mme les
effets de la destruction de la moelle pinire  des hauteurs
diverses, ceux de la perforation de la poitrine, d'un ct ou des
deux cts  la fois; les effets de la section des nerfs qui se
rendent aux muscles intercostaux et de celle du nerf rcurrent. Il
a li les artres, institu des expriences sur le mcanisme de la
dglutition[25]. Depuis Galien, il y a toujours eu, de loin en
loin, au milieu des systmes mdicaux, des vivisecteurs minents.
C'est  ce titre que les noms des de Graaf, Harvey, Aselli,
Pecquet, Haller, etc., se sont transmis jusqu' nous. De notre
temps, et surtout sous l'influence de Magendie, la vivisection est
entre dfinitivement dans la physiologie et dans la mdecine
comme un procd d'tude habituel et indispensable.

Les prjugs qui se sont attachs au respect des cadavres ont
pendant trs-longtemps arrt le progrs de l'anatomie. De mme la
vivisection a rencontr dans tous les temps des prjugs et des
dtracteurs. Nous n'avons pas la prtention de dtruire tous les
prjugs dans le monde; nous n'avons pas non plus  nous occuper
ici de rpondre aux arguments des dtracteurs des vivisections,
puisque par l mme ils nient la mdecine exprimentale, c'est--
dire la mdecine scientifique. Toutefois nous examinerons quelques
questions gnrales et nous poserons ensuite le but scientifique
que se proposent les vivisections.

D'abord a-t-on le droit de pratiquer des expriences et des
vivisections sur l'homme? Tous les jours le mdecin fait des
expriences thrapeutiques sur ses malades, et tous les jours le
chirurgien pratique des vivisections sur ses oprs. On peut donc
exprimenter sur l'homme, mais dans quelles limites? On a le
devoir et par consquent le droit de pratiquer sur l'homme une
exprience toutes les fois qu'elle peut lui sauver la vie, le
gurir ou lui procurer un avantage personnel. Le principe de
moralit mdicale et chirurgicale consiste donc  ne jamais
pratiquer sur un homme une exprience qui ne pourrait que lui tre
nuisible  un degr quelconque, bien que le rsultat pt
intresser beaucoup la science, c'est--dire la sant des autres.
Mais cela n'empche pas qu'en faisant les expriences et les
oprations toujours exclusivement au point de l'intrt du malade
qui les subit, elles ne tournent en mme temps au profit de la
science. En effet, il ne saurait en tre autrement; un vieux
mdecin qui a souvent administr les mdicaments et qui a beaucoup
trait de malades, sera plus expriment, c'est--dire
exprimentera mieux sur ses nouveaux malades parce qu'il s'est
instruit par les expriences qu'il a faites sur d'autres. Le
chirurgien qui a souvent pratiqu des oprations dans des cas
divers s'instruira et se perfectionnera exprimentalement. Donc,
on le voit, l'instruction n'arrive jamais que par l'exprience, et
cela rentre tout  fait dans les dfinitions que nous avons
donnes au commencement de cette introduction.

Peut-on faire des expriences ou des vivisections sur les
condamns  mort? On a cit des exemples analogues  celui que
nous avons rappel plus haut, et dans lesquels on s'tait permis
des oprations dangereuses en offrant aux condamns leur grce en
change. Les ides de la morale moderne rprouvent ces tentatives;
je partage compltement ces ides. Cependant, je considre comme
trs-utile  la science et comme parfaitement permis de faire des
recherches sur les proprits des tissus aussitt aprs la
dcapitation chez les supplicis. Un helminthologiste fit avaler 
une femme condamne  mort des larves de vers intestinaux, sans
qu'elle le st, afin de voir aprs sa mort si les vers s'taient
dvelopps dans ses intestins[26]. D'autres ont fait des
expriences analogues sur des malades phthisiques devant bientt
succomber; il en est qui ont fait les expriences sur eux-mmes.
Ces sortes d'expriences tant trs-intressantes pour la science,
et ne pouvant tre concluantes que sur l'homme, me semblent trs-
permises quand elles n'entranent aucune souffrance ni aucun
inconvnient chez le sujet expriment. Car, il ne faut pas s'y
tromper, la morale ne dfend pas de faire des expriences sur son
prochain ni sur soi-mme; dans la pratique de la vie, les hommes
ne font que faire des expriences les uns sur les autres. La
morale chrtienne ne dfend qu'une seule chose, c'est de faire du
mal  son prochain. Donc, parmi les expriences qu'on peut tenter
sur l'homme, celles qui ne peuvent que nuire sont dfendues,
celles qui sont innocentes sont permises, et celles qui peuvent
faire du bien sont commandes.

Maintenant se prsente cette autre question. A-t-on le droit de
faire des expriences et des vivisections sur les animaux? Quant 
moi, je pense qu'on a ce droit d'une manire entire et absolue.
Il serait bien trange, en effet, qu'on reconnt que l'homme a le
droit de se servir des animaux pour tous les usages de la vie,
pour ses services domestiques, pour son alimentation, et qu'on lui
dfendt de s'en servir pour s'instruire dans une des sciences les
plus utiles  l'humanit. Il n'y a pas  hsiter; la science de la
vie ne peut se constituer que par des expriences, et l'on ne peut
sauver de la mort des tres vivants qu'aprs en avoir sacrifi
d'autres. Il faut faire les expriences sur les hommes ou sur les
animaux. Or, je trouve que les mdecins font dj trop
d'expriences dangereuses sur les hommes avant de les avoir
tudies soigneusement sur les animaux. Je n'admets pas qu'il soit
moral d'essayer sur les malades dans les hpitaux des remdes plus
ou moins dangereux ou actifs, sans qu'on les ait pralablement
expriments sur des chiens; car je prouverai plus loin que tout
ce que l'on obtient chez les animaux peut parfaitement tre
concluant pour l'homme quand on sait bien exprimenter. Donc, s'il
est immoral de faire sur un homme une exprience ds qu'elle est
dangereuse pour lui, quoique le rsultat puisse tre utile aux
autres, il est essentiellement moral de faire sur un animal des
expriences, quoique douloureuses et dangereuses pour lui, ds
qu'elles peuvent tre utiles pour l'homme.

Aprs tout cela, faudra-t-il se laisser mouvoir par les cris de
sensibilit qu'ont pu pousser les gens du monde ou par les
objections qu'ont pu faire les hommes trangers aux ides
scientifiques? Tous les sentiments sont respectables, et je me
garderai bien d'en jamais froisser aucun. Je les explique trs-
bien, et c'est pour cela qu'ils ne m'arrtent pas. Je comprends
parfaitement que les mdecins qui se trouvent sous l'influence de
certaines ides fausses et  qui le sens scientifique manque, ne
puissent passe rendre compte de la ncessit des expriences et
des vivisections pour constituer la science biologique. Je
comprends parfaitement aussi que les gens du monde, qui sont mus
par des ides tout  fait diffrentes de celles qui animent le
physiologiste, jugent tout autrement que lui les vivisections. Il
ne saurait en tre autrement. Nous avons dit quelque part dans
cette introduction que, dans la science, c'est l'ide qui donne
aux faits leur valeur et leur signification. Il en est de mme
dans la morale, il en est de mme partout. Des faits identiques
matriellement peuvent avoir une signification morale oppose,
suivant les ides auxquelles ils se rattachent. Le lche assassin,
le hros et le guerrier plongent galement le poignard dans le
sein de leur semblable. Qu'est-ce qui les distingue, si ce n'est
l'ide qui dirige leur bras? Le chirurgien, le physiologiste et
Nron se livrent galement  des mutilations sur des tres
vivants. Qu'est-ce qui les distingue encore, si ce n'est l'ide?
Je n'essayerai donc pas,  l'exemple de Le Gallois[27], de
justifier les physiologistes du reproche de cruaut que leur
adressent les gens trangers  la science; la diffrence des ides
explique tout. Le physiologiste n'est pas un homme du monde, c'est
un savant, c'est un homme qui est saisi et absorb par une ide
scientifique qu'il poursuit: il n'entend plus les cris des
animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son
ide et n'aperoit que des organismes qui lui cachent des
problmes qu'il veut dcouvrir. De mme le chirurgien n'est pas
arrt par les cris et les sanglots les plus mouvants, parce
qu'il ne voit que son ide et le but de son opration. De mme
encore l'anatomiste ne sent pas qu'il est dans un charnier
horrible; sous l'influence d'une ide scientifique, il poursuit
avec dlices un filet nerveux dans des chairs puantes et livides
qui seraient pour tout autre homme un objet de dgot et
d'horreur. D'aprs ce qui prcde, nous considrons comme oiseuses
ou absurdes toutes discussions sur les vivisections. Il est
impossible que des hommes qui jugent les faits avec des ides si
diffrentes, puissent jamais s'entendre; et comme il est
impossible de satisfaire tout le monde, le savant ne doit avoir
souci que de l'opinion des savants qui le comprennent, et ne tirer
de rgle de conduite que de sa propre conscience.

Le principe scientifique de la vivisection est d'ailleurs facile 
saisir. Il s'agit toujours, en effet, de sparer ou de modifier
certaines parties de la machine vivante, afin de les tudier, et
de juger ainsi de leur usage ou de leur utilit. La vivisection,
considre comme mthode analytique d'investigation sur le vivant,
comprend un grand nombre de degrs successifs, car on peut avoir 
agir soit sur les appareils organiques, soit sur les organes, soit
sur les tissus ou sur les lments histologiques eux-mmes. Il y a
des vivisections extemporanes et d'autres vivisections dans
lesquelles on produit des mutilations dont on tudie les suites en
conservant les animaux. D'autres fois la vivisection n'est qu'une
autopsie faite sur le vif ou une tude des proprits des tissus
immdiatement aprs la mort. Ces procds divers d'tude
analytique des mcanismes de la vie, chez l'animal vivant, sont
indispensables, ainsi que nous le verrons,  la physiologie,  la
pathologie et  la thrapeutique. Toutefois, il ne faudrait pas
croire que la vivisection puisse constituer  elle seule toute la
mthode exprimentale applique  l'tude des phnomnes de la
vie. La vivisection n'est qu'une dissection anatomique sur le
vivant; elle se combine ncessairement avec tous les autres moyens
physico-chimiques d'investigation qu'il s'agit de porter dans
l'organisme. Rduite  elle-mme, la vivisection n'aurait qu'une
porte restreinte et pourrait mme, dans certains cas, nous
induire en erreur sur le vritable rle des organes. Par ces
rserves je ne nie pas l'utilit ni mme la ncessit absolue de
la vivisection dans l'tude des phnomnes de la vie; je la
dclare seulement insuffisante. En effet, nos instruments de
vivisection sont tellement grossiers et nos sens si imparfaits,
que nous ne pouvons atteindre dans l'organisme que des parties
grossires et complexes. La vivisection, sous le microscope,
arriverait  une analyse bien plus fine, mais elle offre de trs-
grandes difficults et n'est applicable qu' de trs-petits
animaux. Mais, quand nous sommes arrivs aux limites de la
vivisection, nous avons d'autres moyens de pntrer plus loin et
de nous adresser mme aux parties lmentaires de l'organisme dans
lesquelles sigent les proprits lmentaires des phnomnes
vitaux. Ces moyens sont les poisons que nous pouvons introduire
dans la circulation et qui vont porter leur action spcifique sur
tel ou tel lment histologique. Les empoisonnements localiss,
ainsi que les ont dj employs Fontana et J. Mller, constituent
de prcieux moyens d'analyse physiologique. Les poisons sont de
vritables ractifs de la vie, des instruments d'une dlicatesse
extrme qui vont dissquer les lments vitaux. Je crois avoir t
le premier  considrer l'tude des poisons  ce point de vue, car
je pense que l'tude attentive des modificateurs histologiques
doit former la base commune de la physiologie gnrale, de la
pathologie et de la thrapeutique. En effet, c'est toujours aux
lments organiques qu'il faut remonter pour trouver les
explications vitales les plus simples.

En rsum, la vivisection est la dislocation de l'organisme vivant
 l'aide d'instruments et de procds qui peuvent en isoler les
diffrentes parties. Il est facile de comprendre que cette
dissection sur le vivant suppose la dissection pralable sur le
mort.


 IV. De l'anatomie normale dans ses rapports avec la vivisection.


L'anatomie est la base ncessaire de toutes les recherches
mdicales thoriques et pratiques. Le cadavre est l'organisme
priv du mouvement vital, et c'est naturellement dans l'tude des
organes morts que l'on a cherch la premire explication des
phnomnes de la vie, de mme que c'est dans l'tude des organes
d'une machine en repos que l'on cherche l'explication du jeu de la
machine en mouvement. L'anatomie de l'homme semblait donc devoir
tre la base de la physiologie et de la mdecine humaines.
Cependant les prjugs s'opposrent  la dissection des cadavres,
et l'on dissqua,  dfaut de corps humains, des cadavres
d'animaux aussi rapprochs de l'homme que possible par leur
organisation: c'est ainsi que toute l'anatomie et la physiologie
de Galien furent faites principalement sur des singes. Galien
pratiquait en mme temps des dissections cadavriques et des
expriences sur les animaux vivants, ce qui prouve qu'il avait
parfaitement compris que la dissection cadavrique n'a d'intrt
qu'autant qu'on la met en comparaison avec la dissection sur le
vivant. De cette manire, en effet, l'anatomie n'est que le
premier pas de la physiologie. L'anatomie est une science strile
par elle-mme; elle n'a de raison d'tre que parce qu'il y a des
hommes et des animaux vivants, sains et malades, et qu'elle peut
tre utile  la physiologie et  la pathologie. Nous nous
bornerons  examiner ici les genres de services que, dans l'tat
actuel de nos connaissances, l'anatomie, soit de l'homme, soit des
animaux, peut rendre  la physiologie et  la mdecine. Cela m'a
paru d'autant plus ncessaire qu'il rgne  ce sujet dans la
science des ides diffrentes; il est bien entendu que, pour juger
ces questions, nous nous plaons toujours  notre point de vue de
la physiologie et de la mdecine exprimentales, qui forment la
science mdicale vraiment active. Dans la biologie on peut
admettre des points de vue divers qui constituent, en quelque
sorte, autant de sous-sciences distinctes. En effet, chaque
science n'est spare d'une autre science que parce qu'elle a un
point de vue particulier et un problme spcial. On peut
distinguer dans la biologie normale le point de vue zoologique, le
point de vue anatomique simple et comparatif, le point de vue
physiologique spcial et gnral. La zoologie, donnant la
description et la classification des espces, n'est qu'une science
d'observation qui sert de vestibule  la vraie science des
animaux. Le zoologiste ne fait que cataloguer les animaux d'aprs
les caractres extrieurs et intrieurs de forme, suivant les
types et les lois que la nature lui prsente dans la formation de
ces types. Le but du zoologiste est la classification des tres
d'aprs une sorte de plan de cration, et le problme se rsume
pour lui  trouver la place exacte que doit occuper un animal dans
une classification donne.

L'anatomie, ou science de l'organisation des animaux, a une
relation plus intime et plus ncessaire avec la physiologie.
Cependant le point de vue anatomique diffre du point de vue
physiologique, en ce que l'anatomiste veut expliquer l'anatomie
par la physiologie, tandis que le physiologiste cherche 
expliquer la physiologie par l'anatomie, ce qui est bien
diffrent. Le point de vue anatomique a domin la science depuis
son dbut jusqu' nos jours, et il compte encore beaucoup de
partisans. Tous les grands anatomistes qui se sont placs  ce
point de vue ont cependant contribu puissamment au dveloppement
de la science physiologique, et Haller a rsum cette ide de
subordination de la physiologie  l'anatomie en dfinissant la
physiologie: anatomia animata. Je comprends facilement que le
principe anatomique devait se prsenter ncessairement le premier,
mais je crois que ce principe est faux en voulant tre exclusif,
et qu'il est devenu aujourd'hui nuisible  la physiologie, aprs
lui avoir rendu de trs-grands services, que je ne conteste pas
plus que personne. En effet, l'anatomie est une science plus
simple que la physiologie, et, par consquent, elle doit lui tre
subordonne, au lieu de la dominer. Toute explication des
phnomnes de la vie base exclusivement sur des considrations
anatomiques est ncessairement incomplte. Le grand Haller, qui a
rsum cette grande priode anatomique de la physiologie dans ses
immenses et admirables crits, a t conduit  fonder une
physiologie rduite  la fibre irritable et  la fibre sensitive.
Toute la partie humorale ou physico-chimique de la physiologie,
qui ne se dissque pas et qui constitue ce que nous appelons notre
milieu intrieur, a t nglige et mise dans l'ombre. Le reproche
que j'adresse ici aux anatomistes qui veulent subordonner la
physiologie  leur point de vue, je l'adresserai de mme aux
chimistes et aux physiciens, qui ont voulu en faire autant. Ils
ont le mme tort de vouloir subordonner la physiologie, science
plus complexe,  la chimie ou  la physique, qui sont des sciences
plus simples. Ce qui n'empche pas que beaucoup de travaux de
chimie et de physique physiologiques, conus d'aprs ce faux point
de vue, n'aient pu rendre de grands services  la physiologie.

En un mot, je considre que la physiologie, la plus complexe de
toutes les sciences, ne peut pas tre explique compltement par
l'anatomie. L'anatomie n'est qu'une science auxiliaire de la
physiologie, la plus immdiatement ncessaire, j'en conviens, mais
insuffisante  elle seule;  moins de vouloir supposer que
l'anatomie comprend tout, et que l'oxygne, le chlorure de sodium
et le fer qui se trouvent dans le corps sont des lments
anatomiques de l'organisme. Des tentatives de ce genre ont t
renouveles de nos jours par des anatomistes histologistes
minents. Je ne partage pas ces vues, parce que c'est, ce me
semble, tablir une confusion dans les sciences et amener
l'obscurit au lieu de la clart.

L'anatomiste, avons-nous dit plus haut, veut expliquer l'anatomie
par la physiologie; c'est--dire qu'il prend l'anatomie pour point
de dpart exclusif et prtend en dduire directement toutes les
fonctions, par la logique seule et sans expriences. Je me suis
dj lev contre les prtentions de ces dductions
anatomiques[28], en montrant qu'elles reposent sur une illusion
dont l'anatomiste ne se rend pas compte. En effet, il faut
distinguer dans l'anatomie deux ordres de choses: 1 les
dispositions mcaniques passives des divers organes et appareils
qui,  ce point de vue, ne sont que de vritables instruments de
mcanique animale; 2 les lments actifs ou vitaux qui mettent en
jeu ces divers appareils. L'anatomie cadavrique peut bien rendre
compte des dispositions mcaniques de l'organisme animal;
l'inspection du squelette montre bien un ensemble de leviers dont
on comprend l'action uniquement par leur arrangement. De mme,
pour le systme de canaux ou de tubes qui conduisent les liquides;
et c'est ainsi que les valvules des veines ont des usages
mcaniques qui mirent Harvey sur les traces de la dcouverte de la
circulation du sang. Les rservoirs, les vessies, les poches
diverses dans lesquels sjournent des liquides scrts ou
excrts, prsentent des dispositions mcaniques qui nous
indiquent plus ou moins clairement les usages qu'ils doivent
remplir, sans que nous soyons obligs de recourir  des
expriences sur le vivant pour le savoir. Mais il faut remarquer
que ces dductions mcaniques n'ont rien qui soit absolument
spcial aux fonctions d'un tre vivant; partout nous dduirons de
mme que des tuyaux sont destins  conduire, que des rservoirs
sont destins  contenir, que des leviers sont destins  mouvoir.

Mais quand nous arrivons aux lments actifs ou vitaux qui mettent
en jeu tous ces instruments passifs de l'organisation, alors
l'anatomie cadavrique n'apprend rien et ne peut rien apprendre.
Toutes nos connaissances  ce sujet nous arrivent ncessairement
de l'exprience ou de l'observation sur le vivant; et quand alors
l'anatomiste croit faire des dductions physiologiques par
l'anatomie seule et sans exprience, il oublie qu'il prend son
point de dpart dans cette mme physiologie exprimentale qu'il a
l'air de ddaigner. Lorsqu'un anatomiste dduit, comme il le dit,
les fonctions des organes de leur texture, il ne fait qu'appliquer
des connaissances acquises sur le vivant pour interprter ce qu'il
voit sur le mort; mais l'anatomie ne lui apprend rien en ralit;
elle lui fournit seulement un caractre de tissu. Ainsi, quand un
anatomiste rencontre dans une partie du corps des fibres
musculaires, il en conclut qu'il y a mouvement contractile; quand
il rencontre des cellules glandulaires, il en conclut qu'il y a
scrtion; quand il rencontre des fibres nerveuses, il en conclut
qu'il y a sensibilit ou mouvement. Mais qu'est-ce qui lui a
appris que la fibre musculaire se contracte, que la cellule
glandulaire scrte, que le nerf est sensible ou moteur, si ce
n'est l'observation sur le vivant ou la vivisection? Seulement,
ayant remarqu que ces tissus contractiles scrtoires ou nerveux
ont des formes anatomiques dtermines, il a tabli un rapport
entre la forme de l'lment anatomique et ses fonctions; de telle
sorte que, quand il rencontre l'une, il conclut  l'autre. Mais,
je le rpte, dans tout cela l'anatomie cadavrique n'apprend
rien, elle n'a fait que s'appuyer sur ce que la physiologie
exprimentale lui enseigne; ce qui le prouve clairement, c'est que
l o la physiologie exprimentale n'a encore rien appris,
l'anatomiste ne sait rien interprter par l'anatomie seule. Ainsi,
l'anatomie de la rate, des capsules surrnales et de la thyrode,
est aussi bien connue que l'anatomie d'un muscle ou d'un nerf, et
cependant l'anatomiste est muet sur les usages de ces parties.
Mais ds que le physiologiste aura dcouvert quelque chose sur les
fonctions de ces organes, alors l'anatomiste mettra les proprits
physiologiques constates en rapport avec les formes anatomiques
dtermines des lments. Je dois en outre faire remarquer que,
dans ses localisations, l'anatomiste ne peut jamais aller au del
de ce que lui apprend la physiologie, sous peine de tomber dans
l'erreur. Ainsi, si l'anatomiste avance, d'aprs ce que lui a
appris la physiologie, que, quand il y a des fibres musculaires,
il y a contraction et mouvement, il ne saurait en infrer que, l
o il ne voit pas de fibre musculaire, il n'y a jamais contraction
ni mouvement. La physiologie exprimentale a prouv, en effet, que
l'lment contractile a des formes varies parmi lesquelles il en
est que l'anatomiste n'a pas encore pu prciser.

En un mot, pour savoir quelque chose des fonctions de la vie, il
faut les tudier sur le vivant. L'anatomie ne donne que des
caractres pour reconnatre les tissus, mais elle n'apprend rien
par elle-mme sur leurs proprits vitales. Comment, en effet, la
forme d'un lment nerveux nous indiquerait-elle les proprits
nerveuses qu'il transmet? comment la forme d'une cellule du foie
nous montrerait-elle qu'il s'y fait du sucre? comment la forme
d'un lment musculaire nous ferait-elle connatre la contraction
musculaire? Il n'y a l qu'une relation empirique que nous
tablissons par l'observation comparative faite sur le vivant et
sur le mort. Je me rappelle avoir souvent entendu de Blainville
s'efforcer dans ses cours de distinguer ce qu'il fallait, suivant
lui, appeler un substratum de ce qu'il fallait au contraire nommer
un organe. Dans un organe, suivant de Blainville, on devait
pouvoir comprendre un rapport mcanique ncessaire entre la
structure et la fonction. Ainsi, disait-il, d'aprs la forme des
leviers osseux, on conoit un mouvement dtermin; d'aprs la
disposition des conduits sanguins, des rservoirs de liquides, des
conduits excrteurs des glandes, on comprend que des fluides
soient mis en circulation ou retenus par des dispositions
mcaniques que l'on explique. Mais, pour l'encphale, ajoutait-il,
il n'y a aucun rapport matriel  tablir entre la structure du
cerveau et la nature des phnomnes intellectuels. Donc, concluait
de Blainville, le cerveau n'est pas l'organe de la pense, il en
est seulement le substratum. On pourrait, si l'on veut, admettre
la distinction de de Blainville, mais elle serait gnrale et non
limite au cerveau. Si, en effet, nous comprenons qu'un muscle
insr sur deux os puisse faire l'office mcanique d'une puissance
qui les rapproche, nous ne comprenons pas du tout comment le
muscle se contracte, et nous pouvons tout aussi bien dire que le
muscle est le substratum de la contraction. Si nous comprenons
comment un liquide scrt s'coule par les conduits d'une glande,
nous ne pouvons avoir aucune ide sur l'essence des phnomnes
scrteurs, et nous pouvons, tout aussi bien dire que la glande
est le substratum de la scrtion. En rsum, le point de vue
anatomique est entirement subordonn au point de vue
physiologique exprimental en tant qu'explication des phnomnes
de la vie. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, il y a deux
choses dans l'anatomie, les instruments de l'organisme et les
agents essentiels de la vie. Les agents essentiels de la vie
rsident dans les proprits vitales de nos tissus qui ne peuvent
tre dtermins que par l'observation ou par l'exprience sur le
vivant. Ces agents sont les mmes chez tous les animaux, sans
distinction de classe, de genre ni d'espce. C'est l le domaine
de l'anatomie et de la physiologie gnrales. Ensuite viennent des
instruments de la vie qui ne sont autre chose que des appareils
mcaniques ou des armes dont la nature a pourvu chaque organisme
d'une manire dfinie suivant sa classe, son genre, son espce. On
pourrait mme dire que ce sont ces appareils spciaux qui
constituent l'espce; car un lapin ne diffre d'un chien que parce
que l'un a des instruments organiques qui le forcent  manger de
l'herbe, et l'autre des organes qui l'obligent  manger de la
chair. Mais, quant aux phnomnes intimes de la vie, ce sont deux
animaux identiques. Le lapin est carnivore si on lui donne de la
viande toute prpare, et j'ai prouv depuis longtemps qu' jeun
tous les animaux sont carnivores.

L'anatomie compare n'est qu'une zoologie intrieure; elle a pour
objet de classer les appareils ou instruments de la vie. Ces
classifications anatomiques doivent corroborer et rectifier les
caractres tirs des formes extrieures. C'est ainsi que la
baleine, qui pourrait tre place parmi les poissons en raison de
sa forme extrieure, est range dans les mammifres  cause de son
organisation intrieure. L'anatomie compare nous montre encore
que les dispositions des instruments de la vie sont entre eux dans
des rapports ncessaires et harmoniques avec l'ensemble de
l'organisme. Ainsi un animal qui a des griffes doit avoir les
mchoires, les dents et les articulations des membres disposs
d'une manire dtermine. Le gnie de Cuvier a dvelopp ces vues
et en a tir une science nouvelle, la palontologie, qui
reconstruit un animal entier d'aprs un fragment de son squelette.
L'objet de l'anatomie compare est donc de nous montrer l'harmonie
fonctionnelle des instruments dont la nature a dou un animal et
de nous apprendre la modification ncessaire de ces instruments
suivant les diverses circonstances de la vie animale. Mais au fond
de toutes ces modifications, l'anatomie compare nous montre
toujours un plan uniforme de cration; c'est ainsi qu'une foule
d'organes existent, non comme utiles  la vie (souvent mme ils
sont nuisibles), mais comme caractres d'espce ou comme vestiges
d'un mme plan de composition organique. Le bois du cerf n'a pas
d'usage utile  la vie de l'animal; l'omoplate de l'orvet et la
mamelle chez les mles, sont des vestiges d'organes devenus sans
fonctions. La nature, comme l'a dit Goethe, est un grand artiste;
elle ajoute, pour l'ornementation de la forme, des organes souvent
inutiles pour la vie en elle-mme, de mme qu'un architecte fait
pour l'ornementation de son monument des frises, des corniches et
des tourillons qui n'ont aucun usage pour l'habitation.

L'anatomie et la physiologie compares ont donc pour objet de
trouver les lois morphologiques des appareils ou des organes dont
l'ensemble constitue les organismes. La physiologie compare, en
tant qu'elle dduit les fonctions de la comparaison des organes,
serait une science insuffisante et fausse si elle repoussait
l'exprimentation. Sans doute la comparaison des formes des
membres ou des appareils mcaniques de la vie de relation peut
nous donner des indications sur les usages de ces parties. Mais
que peut nous dire la forme du foie, du pancras, sur les
fonctions de ces organes? L'exprience n'a-t-elle pas montr
l'erreur de cette assimilation du pancras  une glande
salivaire[29]? Que peut nous apprendre la forme du cerveau et des
nerfs sur leurs fonctions? Tout ce qu'on en sait a t appris par
l'exprimentation ou l'observation sur le vivant. Que pourra-t-on
dire sur le cerveau des poissons, par exemple, tant que
l'exprimentation n'aura pas dbrouill la question? En un mot, la
dduction anatomique a donn ce qu'elle pouvait donner, et vouloir
rester dans cette voie exclusive, c'est rester en arrire du
progrs de la science, et croire qu'on peut imposer des principes
scientifiques sans vrification exprimentale; c'est, en un mot,
un reste de la scolastique du moyen ge. Mais, d'un autre ct, la
physiologie compare, en tant que s'appuyant sur l'exprience et
en tant que cherchant chez les animaux les proprits des tissus
ou des organes, ne me parat pas avoir une existence distincte
comme science. Elle retombe ncessairement dans la physiologie
spciale ou gnrale, puisque son but devient le mme.

On ne distingue les diverses sciences biologiques entre elles que
par le but que l'on se propose ou par l'ide que l'on poursuit en
les tudiant. Le zoologiste et l'anatomiste comparateur voient
l'ensemble des tres vivants, et ils cherchent  dcouvrir par
l'tude des caractres extrieurs et intrieurs de ces tres les
lois morphologiques de leur volution et de leur transformation.
Le physiologiste se place  un tout autre point de vue: il ne
s'occupe que d'une seule chose, des proprits de la matire
vivante et du mcanisme de la vie, sous quelque forme qu'elle se
manifeste. Pour lui, il n'y a plus ni genre ni espce ni classe,
il n'y a que des tres vivants, et s'il en choisit un pour ses
tudes, c'est ordinairement pour la commodit de
l'exprimentation. Le physiologiste suit encore une ide
diffrente de celle de l'anatomiste; ce dernier, ainsi que nous
l'avons vu, veut dduire la vie exclusivement de l'anatomie; il
adopte, par consquent, un plan anatomique. Le physiologiste
adopte un autre plan et suit une conception diffrente: au lieu de
procder de l'organe pour arriver  la fonction, il doit partir du
phnomne physiologique et en rechercher l'explication dans
l'organisme. Alors le physiologiste appelle  son secours pour
rsoudre le problme vital toutes les sciences; l'anatomie, la
physique, la chimie, qui sont toutes des auxiliaires qui servent
d'instruments indispensables  l'investigation. Il faut donc
ncessairement connatre assez ces diverses sciences pour savoir
toutes les ressources qu'on en peut tirer. Ajoutons en terminant
que de tous les points de vue de la biologie, la physiologie
exprimentale constitue  elle seule la science vitale active,
parce qu'en dterminant les conditions d'existence des phnomnes
de la vie, elle arrivera  s'en rendre matre et  les rgir par
la connaissance des lois qui leur sont spciales.


 V. -- De l'anatomie pathologique et des sections cadavriques
dans leurs rapports avec la vivisection.


Ce que nous avons dit dans le paragraphe prcdent de l'anatomie
et de la physiologie normales peut se rpter pour l'anatomie et
la physiologie considres dans l'tat pathologique. Nous trouvons
galement les trois points de vue qui apparaissent successivement:
le point de vue taxonomique ou nosologique, le point de vue
anatomique et le point de vue physiologique. Nous ne pouvons
entrer ici dans l'examen dtaill de ces questions qui ne
comprendraient ni plus ni moins que l'histoire entire de la
science mdicale. Nous nous bornerons  indiquer notre ide en
quelques mots.

En mme temps qu'on a observ et dcrit les maladies, on a d
chercher  les classer, comme on a cherch  classer les animaux,
et exactement d'aprs les mmes principes des mthodes
artificielles ou naturelles. Pinel a appliqu en pathologie la
classification naturelle introduite en botanique par de Jussieu et
en zoologie par Cuvier. Il suffira de citer la premire phrase de
la Nosographie de Pinel: Une maladie tant donne, trouver sa
place dans un cadre nosologique[30]. Personne, je pense, ne
considrera que ce but doive tre celui de la mdecine entire; ce
n'est donc l qu'un point de vue partiel, le point de vue
taxonomique.

Aprs la nosologie est venu le point de vue anatomique, c'est--
dire, qu'aprs avoir considr les maladies comme des espces
morbides, on a voulu les localiser anatomiquement. On a pens que,
de mme qu'il y avait une organisation normale qui devait rendre
compte des phnomnes vitaux  l'tat normal, il devait y avoir
une organisation anormale qui rendait compte des phnomnes
morbides. Bien que le point de vue anatomo-pathologique puisse
dj tre reconnu dans Morgagni et Bonnet, cependant c'est dans ce
sicle surtout, sous l'influence de Broussais et de Lannec, que
l'anatomie pathologique a t cre systmatiquement. On a fait
l'anatomie pathologique compare des maladies et l'on a class les
altrations des tissus.

Mais on a voulu de plus mettre les altrations en rapport avec les
phnomnes morbides et dduire, en quelque sorte, les seconds des
premires. L se sont prsents les mmes problmes que pour
l'anatomie compare normale. Quand il s'est agi d'altrations
morbides apportant des modifications physiques ou mcaniques dans
une fonction, comme par exemple une compression vasculaire, une
lsion mcanique d'un membre, on a pu comprendre la relation qui
rattachait le symptme morbide  sa cause et tablir ce qu'on
appelle le diagnostic rationnel. Lannec, un de mes prdcesseurs
dans la chaire de mdecine du Collge de France, s'est immortalis
dans cette voie par la prcision qu'il a donne au diagnostic
physique des maladies du coeur et du poumon. Mais ce diagnostic
n'tait plus possible quand il s'est agi de maladies dont les
altrations taient imperceptibles  nos moyens d'investigation et
rsidaient dans les lments organiques. Alors, ne pouvant plus
tablir de rapport anatomique, on disait que la maladie tait
essentielle, c'est--dire sans lsion; ce qui est absurde, car
c'est admettre un effet sans cause. On a donc compris qu'il
fallait, pour trouver l'explication des maladies, porter
l'investigation dans les parties les plus dlies de l'organisme
o sige la vie. Cette re nouvelle de l'anatomie microscopique
pathologique a t inaugure en Allemagne par Johannes Mller[31],
et un professeur illustre de Berlin, Virchow, a systmatis dans
ces derniers temps la pathologie microscopique[32]. On a donc tir
des altrations des tissus des caractres propres  dfinir les
maladies, mais on s'est servi aussi de ces altrations pour
expliquer les symptmes des maladies. On a cr,  ce propos, la
dnomination de physiologie pathologique pour dsigner cette sorte
de fonction pathologique en rapport avec l'anatomie anormale. Je
n'examinerai pas ici si ces expressions d'anatomie pathologique et
de physiologie pathologique sont bien choisies, je dirai seulement
que cette anatomie pathologique dont on dduit les phnomnes
pathologiques est sujette aux mmes objections d'insuffisance que
j'ai faites prcdemment  l'anatomie normale. D'abord, l'anatomo-
pathologiste suppose dmontr que toutes les altrations
anatomiques sont toujours primitives, ce que je n'admets pas,
croyant, au contraire, que trs-souvent l'altration pathologique
est conscutive et qu'elle est la consquence ou le fruit de la
maladie, au lieu d'en tre le germe; ce qui n'empche pas que ce
produit ne puisse devenir ensuite un germe morbide pour d'autres
symptmes. Je n'admettrai donc pas que les cellules ou les fibres
des tissus soient toujours primitivement atteintes; une altration
morbide physico-chimique du milieu organique pouvant  elle seule
amener le phnomne morbide  la manire d'un symptme toxique qui
survient sans lsion primitive des tissus, et par la seule
altration du milieu.

Le point de vue anatomique est donc tout  fait insuffisant et les
altrations que l'on constate dans les cadavres aprs la mort
donnent bien plutt des caractres pour reconnatre et classer les
maladies que des lsions capables d'expliquer la mort. Il est mme
singulier de voir combien les mdecins en gnral se proccupent
peu de ce dernier point de vue qui est le vrai point de vue
physiologique. Quand un mdecin fait une autopsie de fivre
typhode, par exemple, il constate les lsions intestinales et est
satisfait. Mais, en ralit, cela ne lui explique absolument rien
ni sur la cause de la maladie, ni sur l'action des mdicaments, ni
sur la raison de la mort. L'anatomie microscopique n'en apprend
pas davantage, car, quand un individu meurt de tubercules, de
pneumonie, de fivre typhode, les lsions microscopiques qu'on
trouve aprs la mort existaient avant et souvent depuis longtemps,
la mort n'est pas explique par les lments du tubercule ni par
ceux des plaques intestinales, ni par ceux d'autres produits
morbides; la mort ne peut tre en effet comprise que parce que
quelque lment histologique a perdu ses proprits
physiologiques, ce qui a amen  sa suite la dislocation des
phnomnes vitaux. Mais il faudrait, pour saisir les lsions
physiologiques dans leurs rapports avec le mcanisme de la mort,
faire des autopsies de cadavres aussitt aprs la mort, ce qui
n'est pas possible. C'est donc pourquoi il faut pratiquer des
expriences sur les animaux et placer ncessairement la mdecine
au point de vue exprimental si l'on veut fonder une mdecine
vraiment scientifique qui embrasse logiquement la physiologie, la
pathologie et la thrapeutique. Je m'efforce de marcher depuis un
grand nombre d'annes dans cette direction[33]. Mais le point de
vue de la mdecine exprimentale est trs-complexe en ce sens
qu'il est physiologique et qu'il comprend l'explication des
phnomnes pathologiques par la physique et par la chimie aussi
bien que par l'anatomie. Je reproduirai d'ailleurs,  propos de
l'anatomie pathologique, ce que j'ai dit  propos de l'anatomie
normale,  savoir, que l'anatomie n'apprend rien par elle-mme
sans l'observation sur le vivant. Il faut donc instituer pour la
pathologie une vivisection pathologique, c'est--dire qu'il faut
crer des maladies chez les animaux et les sacrifier  diverses
priodes de ces maladies. On pourra ainsi tudier sur le vivant
les modifications des proprits physiologiques des tissus, ainsi
que les altrations des lments ou des milieux. Quand l'animal
mourra, il faudra faire l'autopsie immdiatement aprs la mort,
absolument comme s'il s'agissait de ces maladies instantanes
qu'on appelle des empoisonnements; car, au fond, il n'y a pas de
diffrences dans l'tude des actions physiologiques, morbides,
toxiques, ou mdicamenteuses. En un mot, le mdecin ne doit pas
s'en tenir  l'anatomie pathologique seule pour expliquer la
maladie; il part de l'observation du malade et explique ensuite la
maladie par la physiologie aide de l'anatomie pathologique et de
toutes les sciences auxiliaires dont se sert l'investigateur des
phnomnes biologiques.


 VI. -- De la diversit des animaux soumis  l'exprimentation;
de la variabilit des conditions organiques dans lesquelles ils
s'offrent  l'exprimentateur.


Tous les animaux peuvent servir aux recherches physiologiques
parce que la vie et la maladie se retrouvent partout le rsultat
des mmes proprits et des mmes lsions, quoique les mcanismes
des manifestations vitales varient beaucoup. Toutefois les animaux
qui servent le plus au physiologiste, sont ceux qu'il peut se
procurer le plus facilement, et  ce titre il faut placer au
premier rang les animaux domestiques, tels que le chien, le chat,
le cheval, le lapin, le boeuf, le mouton, le porc, les oiseaux de
basse-cour, etc. Mais s'il fallait tenir compte des services
rendus  la science, la grenouille mriterait la premire place.
Aucun animal n'a servi  faire de plus grandes et de plus
nombreuses dcouvertes sur tous les points de la science, et
encore aujourd'hui, sans la grenouille, la physiologie serait
impossible. Si la grenouille est, comme on l'a dit, le Job de la
physiologie, c'est--dire l'animal le plus maltrait par
l'exprimentateur, elle est l'animal qui, sans contredit, s'est
associ le plus directement  ses travaux et  sa gloire
scientifique[34].  la liste des animaux cits prcdemment, il
faut en ajouter encore un grand nombre d'autres  sang chaud ou 
sang froid, vertbrs ou invertbrs et mme des infusoires qui
peuvent tre utiliss pour des recherches spciales. Mais la
diversit spcifique ne constitue pas la seule diffrence que
prsentent les animaux soumis  l'exprimentation par le
physiologiste; ils offrent encore, par les conditions o ils se
trouvent, un trs-grand nombre de diffrences qu'il importe
d'examiner ici; car c'est dans la connaissance et l'apprciation
de ces conditions individuelles que rside toute l'exactitude
biologique et toute la prcision de l'exprimentation.

La premire condition pour instituer une exprience, c'est que les
circonstances en soient assez bien connues et assez exactement
dtermines pour qu'on puisse toujours s'y replacer et reproduire
 volont les mmes phnomnes. Nous avons dit ailleurs que cette
condition fondamentale de l'exprimentation est relativement trs-
facile  remplir chez les tres bruts, et qu'elle est entoure de
trs-grandes difficults chez les tres vivants, particulirement
chez les animaux  sang chaud. En effet, il n'y a plus seulement 
tenir compte des variations du milieu cosmique ambiant, mais il
faut encore tenir compte des variations du milieu organique,
c'est--dire de l'tat actuel de l'organisme animal. On serait
donc grandement dans l'erreur si l'on croyait qu'il suffit de
faire une exprience sur deux animaux de la mme espce pour tre
plac exactement dans les mmes conditions exprimentales. Il y a
dans chaque animal des conditions physiologiques de milieu
intrieur qui sont d'une variabilit extrme et qui,  un moment
donn, introduisent des diffrences considrables au point de vue
de l'exprimentation entre des animaux de la mme espce qui ont
une apparence extrieure identique. Je crois avoir, plus qu'aucun
autre, insist sur la ncessit d'tudier ces diverses conditions
physiologiques et avoir montr qu'elles sont la base essentielle
de la physiologie exprimentale.

En effet, il faut admettre que, chez un animal, les phnomnes
vitaux ne varient que suivant des conditions de milieu intrieur
prcises et dtermines. On cherchera donc  trouver ces
conditions physiologiques exprimentales au lieu de faire des
tableaux des variations de phnomnes, et de prendre des moyennes
comme expression de la vrit; on arriverait ainsi  des
conclusions qui, quoique fournies par des statistiques exactes
n'auraient pas plus de ralit scientifique que si elles taient
purement arbitraires. Si en effet on voulait effacer la diversit
que prsentent les liquides organiques en prenant les moyennes de
toutes les analyses d'urine ou de sang faites mme sur un animal
de mme espce, on aurait ainsi une composition idale de ces
humeurs qui ne correspondrait  aucun tat physiologique dtermin
de cet animal. J'ai montr, en effet, qu' jeun, les urines ont
toujours une composition dtermine et identique; j'ai montr que
le sang qui sort d'un organe est tout  fait diffrent, suivant
que l'organe est  l'tat de fonction ou de repos. Si l'on
recherchait le sucre dans le foie, par exemple, et qu'on ft des
tables d'absence et de prsence, et qu'on prt des moyennes pour
savoir combien de fois sur cent il y a du sucre ou de la matire
glycogne dans cet organe, on aurait un nombre qui ne signifierait
rien, quel qu'il ft, parce qu'en effet j'ai montr qu'il y a des
conditions physiologiques dans lesquelles il y a toujours du sucre
et d'autres conditions dans lesquelles il n'y en a jamais. Si
maintenant, se plaant  un autre point de vue, on voulait
considrer comme bonnes toutes les expriences dans lesquelles il
y a du sucre hpatique et considrer comme mauvaises toutes celles
dans lesquelles on n'en rencontre pas, on tomberait dans un autre
genre d'erreur non moins rprhensible. J'ai pos en effet en
principe: qu'il n'y a jamais de mauvaises expriences; elles sont
toutes bonnes dans leurs conditions dtermines, de sorte que les
rsultats ngatifs ne peuvent infirmer les rsultats positifs. Je
reviendrai d'ailleurs plus loin sur cet important sujet. Pour le
moment je veux seulement appeler l'attention des exprimentateurs
sur l'importance qu'il y a  prciser les conditions organiques,
parce qu'elles sont, ainsi que je l'ai dj dit, la seule base de
la physiologie et de la mdecine exprimentale. Il me suffira,
dans ce qui va suivre, de donner quelques indications, car c'est 
propos de chaque exprience en particulier qu'il s'agira ensuite
d'examiner ces conditions, aux trois points de vue physiologique,
pathologique et thrapeutique.

Dans toute exprience sur les animaux vivants, il y a 
considrer, indpendamment des conditions cosmiques gnrales,
trois ordres de conditions physiologiques propres  l'animal,
savoir: conditions anatomiques opratoires, conditions physico-
chimiques du milieu intrieur, conditions organiques lmentaires
des tissus.

1 Conditions anatomiques opratoires. -- L'anatomie est la base
ncessaire de la physiologie, et jamais on ne deviendra bon
physiologiste si l'on n'est pralablement profondment vers dans
les tudes anatomiques et rompu aux dissections dlicates, de
manire  pouvoir faire toutes les prparations que ncessitent
souvent les expriences physiologiques. En effet, l'anatomie
physiologique opratoire n'est pas encore fonde; l'anatomie
compare des zoologistes est trop superficielle et trop vague pour
que le physiologiste y puisse trouver les connaissances
topographiques prcises dont il a besoin; l'anatomie des animaux
domestiques est faite par les vtrinaires  un point de vue trop
spcial et trop restreint, pour tre d'une grande utilit 
l'exprimentateur. De sorte que le physiologiste en est rduit 
excuter lui-mme le plus ordinairement les recherches anatomiques
dont il a besoin pour instituer ses expriences. On comprendra, en
effet, que, quand il s'agit de couper un nerf, de lier un conduit
ou d'injecter un vaisseau, il soit absolument indispensable de
connatre les dispositions anatomiques des parties sur l'animal
opr, afin de comprendre et de prciser les rsultats
physiologiques de l'exprience. Il y a des expriences qui
seraient impossibles chez certaines espces animales, et le choix
intelligent d'un animal prsentant une disposition anatomique
heureuse est souvent la condition essentielle du succs d'une
exprience et de la solution d'un problme physiologique trs-
important. Les dispositions anatomiques peuvent parfois prsenter
des anomalies qu'il faut galement bien connatre, ainsi que les
varits qui s'observent d'un animal  l'autre. J'aurai donc le
soin, dans la suite de cet ouvrage, de mettre toujours en regard
la description des procds d'exprience avec les dispositions
anatomiques, et je montrerai que plus d'une fois les divergences
d'opinions entre physiologistes ont eu pour cause des diffrences
anatomiques dont on n'avait pas tenu compte dans l'interprtation
des rsultats de l'exprience. La vie n'tant qu'un mcanisme, il
y a des dispositions anatomiques spciales  certains animaux, qui
au premier abord pourraient paratre insignifiantes ou mme des
minuties futiles et qui suffisent souvent pour faire diffrer
compltement les manifestations physiologiques et constituer ce
qu'on appelle une idiosyncrasie des plus importantes. Tel est le
cas de la section des deux faciaux qui est mortelle chez le
cheval, tandis qu'elle ne l'est pas chez d'autres animaux trs-
voisins.

2 Conditions physico-chimiques du milieu intrieur. -- La vie est
manifeste par l'action des excitants extrieurs sur les tissus
vivants qui sont irritables et ragissent en manifestant leurs
proprits spciales. Les conditions physiologiques de la vie ne
sont donc rien autre chose que les excitants physico-chimiques
spciaux qui mettent en activit les tissus vivants de
l'organisme. Ces excitants se rencontrent dans l'atmosphre ou
dans le milieu qu'habitent l'animal; mais nous savons que les
proprits de l'atmosphre extrieure gnrale passent dans
l'atmosphre organique intrieure dans laquelle se rencontrent
toutes les conditions physiologiques de l'atmosphre extrieure,
plus un certain nombre d'autres qui sont propres au milieu
intrieur. Il nous suffira de nommer ici les conditions physico-
chimiques principales du milieu intrieur sur lesquelles
l'exprimentateur doit porter son attention. Ce ne sont d'ailleurs
que les conditions que doit prsenter tout milieu dans lequel la
vie se manifeste.

L'eau est la condition premire indispensable  toute
manifestation vitale, comme  toute manifestation des phnomnes
physico-chimiques. On peut distinguer, dans le milieu cosmique
extrieur, des animaux aquatiques et des animaux ariens; mais
cette distinction ne peut plus se faire pour les lments
histologiques; plongs dans le milieu intrieur, ils sont
aquatiques chez tous les tres vivants, c'est--dire qu'ils vivent
baigns par des liquides organiques qui renferment de trs-grandes
quantits d'eau. La proportion d'eau atteint parfois de 90  99
pour 100 dans les liquides organiques, et quand cette proportion
d'eau diminue notablement, il en rsulte des troubles
physiologiques spciaux. C'est ainsi qu'en enlevant de l'eau aux
grenouilles par l'exposition prolonge d'un air trs-sec, et par
l'introduction dans le corps de substances doues d'un quivalent
endosmotique trs-lev, on diminue la quantit d'eau du sang, et
l'on voit survenir alors des cataractes et des phnomnes
convulsifs qui cessent ds qu'on restitue au sang sa proportion
d'eau normale. La soustraction totale de l'eau dans les corps
vivants amne invariablement la mort chez les grands organismes
pourvus d'lments histologiques dlicats; mais il est bien connu
que pour de petits organismes infrieurs la soustraction d'eau ne
fait que suspendre la vie. Les phnomnes vitaux rapparaissent
ds qu'on rend aux tissus l'eau qui est une condition des plus
indispensables de leur manifestation vitale. Tels sont les cas de
reviviscence des rotifres, des tardigrades, des anguillules du
bl niell. Il y a une foule de cas de vie latente dans les
vgtaux et dans les animaux, qui sont dus  la soustraction de
l'eau des organismes.

La temprature influe considrablement sur la vie. L'lvation de
la temprature rend plus actifs les phnomnes vitaux aussi bien
que la manifestation des phnomnes physico-chimiques.
L'abaissement de la temprature diminue l'nergie des phnomnes
physico-chimiques et engourdit les manifestations de la vie. Dans
le milieu cosmique extrieur, les variations de temprature
constituent les saisons qui ne sont en ralit caractrises que
par la variation des manifestations de la vie animale ou vgtale
 la surface de la terre. Ces variations n'ont lieu que parce que
le milieu intrieur ou l'atmosphre organique des plantes et de
certains animaux se met en quilibre avec l'atmosphre extrieure.
Si l'on place les plantes dans des serres chaudes, l'influence
hibernale cesse de se faire sentir, il en est de mme pour les
animaux  sang froid et hibernants. Mais les animaux  sang chaud
maintiennent en quelque sorte leurs lments organiques en serre
chaude; aussi ne sentent-ils pas l'influence de l'hibernation.
Toutefois, comme ce n'est ici qu'une rsistance particulire du
milieu intrieur  se mettre en quilibre de temprature avec le
milieu extrieur; cette rsistance peut tre vaincue dans certains
cas, et les animaux  sang chaud peuvent eux-mmes dans quelques
circonstances s'chauffer ou se refroidir. Les limites suprieures
de temprature compatibles avec la vie ne montent pas en gnral
au del de 75. Les limites infrieures ne descendent gnralement
pas au del de la temprature capable de congeler les liquides
organiques vgtaux ou animaux. Toutefois ces limites peuvent
varier. Chez les animaux  sang chaud, la temprature de
l'atmosphre intrieure est normalement de 38  40 degrs; elle ne
peut pas dpasser + 45  50 degrs ni descendre au del de -15 
20 degrs, sans amener des troubles physiologiques ou mme la mort
quand ces variations sont rapides. Chez les animaux hibernants
l'abaissement de temprature, arrivant graduellement, peut
descendre beaucoup plus bas en amenant la disparition progressive
des manifestations de la vie jusqu' la lthargie ou la vie
latente qui peut durer quelquefois un temps trs-long, si la
temprature ne varie pas.

L'air est ncessaire  la vie de tous les tres vgtaux ou
animaux; l'air existe donc dans l'atmosphre organique intrieure.
Les trois gaz de l'air extrieur: oxygne, azote et acide
carbonique, sont en dissolution dans les liquides organiques o
les lments histologiques respirent directement comme les
poissons dans l'eau. La cessation de la vie par soustraction des
gaz, et particulirement de l'oxygne, est ce qu'on appelle la
mort par asphyxie. Il y a chez les tres vivants un change
constant entre les gaz du milieu intrieur et les gaz du milieu
extrieur; toutefois les vgtaux et les animaux, comme on sait,
ne se ressemblent pas sous le rapport des altrations qu'ils
produisent dans l'air ambiant.

La pression existe dans l'atmosphre extrieure; on sait que l'air
exerce sur les tres vivants  la surface de la terre une pression
qui soulve une colonne de mercure  la hauteur de 0m, 76 environ.
Dans l'atmosphre intrieure des animaux  sang chaud, les
liquides nourriciers circulent sous l'influence d'une pression
suprieure  la pression atmosphrique extrieure,  peu prs
150mm, mais cela n'indique pas ncessairement que les lments
histologiques supportent rellement cette pression. L'influence
des variations de pressions sur les manifestations de la vie des
lments organiques est d'ailleurs peu connue. On sait toutefois
que la vie ne peut pas se produire dans un air trop rarfi, parce
qu'alors non-seulement les gaz de l'air ne peuvent pas se
dissoudre dans le liquide nourricier, mais les gaz qui taient
dissous dans ce dernier se dgagent. C'est ce qu'on observe quand
on met un petit animal sous la machine pneumatique; ses poumons
sont obstrus par les gaz devenus libres dans le sang. Les animaux
articuls rsistent beaucoup plus  cette rarfaction de l'air,
ainsi que l'ont prouv diverses expriences. Les poissons dans la
profondeur des mers vivent quelquefois sous une pression
considrable.

La composition chimique du milieu cosmique ou extrieur est trs-
simple et constante. Elle est reprsente par la composition de
l'air qui reste identique, sauf les proportions de vapeur d'eau et
quelques conditions lectriques et ozonifiantes qui peuvent
varier. La composition chimique des milieux internes ou organiques
est beaucoup plus complexe, et cette complication augmente 
mesure que l'animal devient lui-mme plus lev et plus complexe.
Les milieux organiques, avons-nous dit, sont toujours aqueux; ils
tiennent en dissolution des matires salines et organiques
dtermines; ils prsentent des ractions fixes. L'animal le plus
infrieur a son milieu organique propre; un infusoire possde un
milieu qui lui appartient, en ce sens que, pas plus qu'un poisson,
il n'est imbib par l'eau dans laquelle il nage. Dans le milieu
organique des animaux levs, les lments histologiques sont
comme de vritables infusoires, c'est--dire qu'ils sont encore
pourvus d'un milieu propre, qui n'est pas le milieu organique
gnral. Ainsi le globule du sang est imbib par un liquide qui
diffre de la liqueur sanguine dans laquelle il nage.

3 Conditions organiques. -- Les conditions organiques sont celles
qui rpondent  l'volution ou aux modifications des proprits
vitales des lments organiques. Les variations de ces conditions
amnent ncessairement un certain nombre de modifications
gnrales dont il importe de rappeler ici les traits principaux.
Les manifestations de la vie deviennent plus varies, plus
dlicates et plus actives  mesure que les tres s'lvent dans
l'chelle de l'organisation. Mais aussi, en mme temps, les
aptitudes aux maladies se manifestent plus multiplies.
L'exprimentation, ainsi que nous l'avons dj dit, se montre
ncessairement d'autant plus difficile, que l'organisation est
plus complexe.

Les espces animales et vgtales sont spares par des conditions
spciales qui les empchent de se mlanger en ce sens que les
fcondations, les greffes, et les transfusions ne peuvent pas
s'oprer d'un tre  l'autre. Ce sont l des problmes du plus
haut intrt, mais que je crois abordables et susceptibles de les
rduire  diffrences de proprits physico-chimiques de milieu.

Dans la mme espce animale les races peuvent encore prsenter un
certain nombre de diffrences trs-intressantes  connatre pour
l'exprimentateur. J'ai constat, dans les diverses races de
chiens et de chevaux, des caractres physiologiques tout  fait
particuliers qui sont relatifs  des degrs diffrents dans les
proprits de certains lments histologiques particulirement du
systme nerveux. Enfin on peut trouver chez des individus de la
mme race des particularits physiologiques qui tiennent encore 
des variations spciales de proprits dans certains lments
histologiques. C'est ce qu'on appelle alors des idiosyncrasies.

Le mme individu ne se ressemble pas lui-mme  toutes les
priodes de son volution, c'est ce qui amne les diffrences
relatives  l'ge. Ds la naissance, les phnomnes de la vie sont
peu intenses, puis ils deviennent bientt trs-actifs pour se
ralentir de nouveau vers la vieillesse.

Le sexe et l'tat physiologique des organes gnitaux peuvent
amener des modifications quelquefois trs-profondes, surtout chez
des tres infrieurs o les proprits physiologiques des larves
diffrent dans certains cas compltement des proprits des
animaux parfaits et pourvus d'organes gnitaux.

La mue amne des modifications organiques parfois si profondes,
que les expriences pratiques sur les animaux dans ces divers
tats ne donnent pas du tout les mmes rsultats[35].

L'hibernation amne aussi de grandes diffrences dans les
phnomnes de la vie, et ce n'est pas du tout la mme chose
d'oprer sur la grenouille ou sur le crapaud pendant l't ou
pendant l'hiver[36].

L'tat de digestion ou d'abstinence, de sant ou de maladie, amne
aussi des modifications trs-grandes dans l'intensit des
phnomnes de la vie, et par suite dans la rsistance des animaux
 l'influence de certaines substances toxiques et dans l'aptitude
 contracter telle ou telle maladie parasitique ou virulente.

L'habitude est encore une condition des plus puissantes pour
modifier les organismes. Cette condition est des plus importantes
 tenir en considration, surtout quand on veut exprimenter
l'action des substances toxiques ou mdicamenteuses sur les
organismes.

La taille des animaux amne aussi dans l'intensit des phnomnes
vitaux des modifications importantes. En gnral, les phnomnes
vitaux sont plus intenses chez les petits animaux que chez les
gros, ce qui fait, comme on le verra plus loin, qu'on ne peut pas
rigoureusement rapporter les phnomnes physiologiques au
kilogramme d'animal.

En rsum, d'aprs tout ce qui a t dit prcdemment, on voit
quelle norme complexit prsente l'exprimentation chez les
animaux,  raison des conditions innombrables dont le
physiologiste est appel  tenir compte. Nanmoins, on peut y
parvenir quand on apporte, ainsi que nous venons de l'indiquer,
une distinction et une subordination convenables dans
l'apprciation de ces diverses conditions, et que l'on cherche 
les rattacher  des circonstances physico-chimiques dtermines.


 VII. -- Du choix des animaux; de l'utilit que l'on peut tirer
pour la mdecine des expriences faites sur les diverses espces
animales.


Parmi les objections que les mdecins ont adresses 
l'exprimentation, il en est une qu'il importe d'examiner
srieusement, parce qu'elle consisterait  mettre en doute
l'utilit que la physiologie et la mdecine de l'homme peuvent
retirer des tudes exprimentales faites sur les animaux. On a
dit, en effet, que les expriences pratiques sur le chien ou sur
la grenouille ne pouvaient, dans l'application, tre concluantes
que pour le chien et pour la grenouille, mais jamais pour l'homme,
parce que l'homme aurait une nature physiologique et pathologique
qui lui est propre et diffre de celle de tous les autres animaux.
On a ajout que, pour tre rellement concluantes pour l'homme, il
faudrait que les expriences fussent faites sur des hommes ou sur
des animaux aussi rapprochs de lui que possible. C'est
certainement dans cette vue que Galien avait choisi pour sujet de
ses expriences le singe, et Vsale le porc, comme ressemblant
davantage  l'homme en sa qualit d'omnivore. Aujourd'hui encore
beaucoup de personnes choisissent le chien pour exprimenter, non-
seulement parce qu'il est plus facile de se procurer cet animal,
mais aussi parce qu'elles pensent que les expriences que l'on
pratique sur lui peuvent s'appliquer plus convenablement  l'homme
que celles qui se pratiqueraient sur la grenouille, par exemple.
Qu'est-ce qu'il y a de fond dans toutes ces opinions, quelle
importance faut-il donner au choix des animaux relativement 
l'utilit que les expriences peuvent avoir pour le mdecin?

Il est bien certain que pour les questions d'application immdiate
 la pratique mdicale, les expriences faites sur l'homme sont
toujours les plus concluantes. Jamais personne n'a dit le
contraire; seulement, comme il n'est pas permis par les lois de la
morale ni par celles de l'tat, de faire sur l'homme les
expriences qu'exige imprieusement l'intrt de la science, nous
proclamons bien haut l'exprimentation sur les animaux, et nous
ajoutons qu'au point de vue thorique, les expriences sur toutes
les espces d'animaux sont indispensables  la mdecine, et qu'au
point de vue de la pratique immdiate, elles lui sont trs-utiles.
En effet, il y a, ainsi que nous l'avons dj souvent exprim,
deux choses  considrer dans les phnomnes de la vie: les
proprits fondamentales des lments vitaux qui sont gnrales,
puis des arrangements et des mcanismes d'organisations qui
donnent les formes anatomiques et physiologiques spciales 
chaque espce animale. Or, parmi tous les animaux sur lesquels le
physiologiste et le mdecin peuvent porter leur exprimentation,
il en est qui sont plus propres les uns que les autres aux tudes
qui drivent de ces deux points de vue. Nous dirons seulement ici
d'une manire gnrale que, pour l'tude des tissus, les animaux 
sang froid ou les jeunes mammifres sont plus convenables, parce
que les proprits des tissus vivants, disparaissant plus
lentement, peuvent mieux tre tudies. Il est aussi des
expriences, dans lesquelles il convient de choisir certains
animaux qui offrent des dispositions anatomiques plus favorables
ou une susceptibilit particulire  certaines influences. Nous
aurons soin,  chaque genre de recherches, d'indiquer le choix des
animaux qu'il conviendra de faire. Cela est si important, que
souvent la solution d'un problme physiologique ou pathologique
rsulte uniquement d'un choix plus convenable du sujet de
l'exprience, qui rend le rsultat plus clair ou plus probant.

La physiologie et la pathologie gnrales sont ncessairement
fondes sur l'tude des tissus chez tous les animaux, car une
pathologie gnrale qui ne s'appuierait pas essentiellement sur
des considrations tires de la pathologie compare des animaux
dans tous les degrs de l'organisation, ne peut constituer qu'un
ensemble de gnralits sur la pathologie humaine, mais jamais une
pathologie gnrale dans le sens scientifique du mot. De mme que
l'organisme ne peut vivre que par le concours ou par la
manifestation normale des proprits d'un ou de plusieurs de ses
lments vitaux, de mme l'organisme ne peut devenir malade que
par la manifestation anormale des proprits d'un ou de plusieurs
de ses lments vitaux. Or, les lments vitaux tant de nature
semblable dans tous les tres vivants, ils sont soumis aux mmes
lois organiques, se dveloppent, vivent, deviennent malades et
meurent sous des influences de nature ncessairement semblables,
quoique manifests par des mcanismes varis  l'infini. Un poison
ou une condition morbide qui agiraient sur un lment histologique
dtermin, devrait l'atteindre dans les mmes circonstances chez
tous les animaux qui en sont pourvus, sans cela ces lments ne
seraient plus de mme nature; et si l'on continuait  considrer
comme de mme nature des lments vitaux qui ragiraient d'une
manire oppose ou diffrente sous l'influence des ractifs
normaux ou pathologiques de la vie, ce serait non-seulement nier
la science en gnral, mais de plus introduire dans la biologie
une confusion et une obscurit qui l'entraveraient absolument dans
sa marche; car, dans la science de la vie, le caractre qui doit
tre plac au premier rang et qui doit dominer tous les autres,
c'est le caractre vital. Sans doute ce caractre vital pourra
prsenter de grandes diversits dans son degr et dans son mode de
manifestation, suivant les circonstances spciales des milieux ou
des mcanismes que prsenteront les organismes sains ou malades.
Les organismes infrieurs possdent moins d'lments vitaux
distincts que les organismes suprieurs; d'o il rsulte que ces
tres sont moins faciles  atteindre par les influences de mort ou
de maladies. Mais dans les animaux de mme classe, de mme ordre
ou de mme espce, il y a aussi des diffrences constantes ou
passagres que le physiologiste mdecin doit absolument connatre
et expliquer, parce que, bien que ces diffrences ne reposent que
sur des nuances, elles donnent aux phnomnes une expression
essentiellement diffrente. C'est prcisment l ce qui
constituera le problme de la science; rechercher l'unit de
nature des phnomnes physiologiques et pathologiques au milieu de
la varit infinie de leurs manifestations spciales.
L'exprimentation sur les animaux est donc une des bases de la
physiologie et de la pathologie compares; et nous citerons plus
loin des exemples qui prouveront combien il est important de ne
point perdre de vue les ides qui prcdent.

L'exprimentation sur les animaux levs fournit tous les jours
des lumires sur les questions de physiologie et de pathologie
spciales qui sont applicables  la pratique, c'est--dire 
l'hygine ou  la mdecine; les tudes sur la digestion faites
chez les animaux sont videmment comparables aux mmes phnomnes
chez l'homme, et les observations de W. Beaumont sur son Canadien
compares  celles que l'on a faites  l'aide des fistules
gastriques chez le chien, l'ont surabondamment prouv. Les
expriences faites chez les animaux, soit sur les nerfs crbro-
spinaux, soit sur les nerfs vaso-moteurs et scrteurs du grand
sympathique, de mme que les expriences sur la circulation, sont,
en tout point, applicables  la physiologie et  la pathologie de
l'homme. Les expriences faites sur des animaux, avec des
substances dltres ou dans des conditions nuisibles, sont trs-
utiles et parfaitement concluantes pour la toxicologie et
l'hygine de l'homme. Les recherches sur les substances
mdicamenteuses ou toxiques sont galement tout  fait applicables
 l'homme au point de vue thrapeutique; car, ainsi que je l'ai
montr[37], les effets de ces substances sont les mmes chez
l'homme et les animaux, sauf des diffrences de degrs. Dans les
recherches de physiologie pathologique sur la formation du cal,
sur la production du pus et dans beaucoup d'autres recherches de
pathologie compare, les expriences sur les animaux sont d'une
utilit incontestable pour la mdecine de l'homme.

Mais  ct de tous ces rapprochements que l'on peut tablir entre
l'homme et les animaux, il faut bien reconnatre aussi qu'il y a
des diffrences. Ainsi, au point de vue physiologique, l'tude
exprimentale des organes des sens et des fonctions crbrales
doit tre faite sur l'homme, parce que, d'une part, l'homme est
au-dessus des animaux pour des facults dont les animaux sont
dpourvus, et que, d'autre part, les animaux ne peuvent pas nous
rendre compte directement des sensations qu'ils prouvent. Au
point de vue pathologique, on constate aussi des diffrences entre
l'homme et les animaux; ainsi les animaux possdent des maladies
parasitiques ou autres qui sont inconnues  l'homme, aut vice
versa. Parmi ces maladies il en est qui sont transmissibles de
l'homme aux animaux et des animaux  l'homme, et d'autres qui ne
le sont pas. Enfin, il y a certaines susceptibilits
inflammatoires du pritoine ou d'autres organes qui ne se
rencontrent pas dveloppes au mme degr chez l'homme que chez
les animaux des diverses classes ou des diverses espces. Mais,
loin que ces diffrences puissent tre des motifs pour nous
empcher d'exprimenter et de conclure des recherches
pathologiques faites sur ces animaux  celles qui sont observes
sur l'homme, elles deviennent des raisons puissantes du contraire.
Les diverses espces d'animaux nous offrent des diffrences
d'aptitudes pathologiques trs-nombreuses et trs-importantes;
j'ai dj dit que parmi les animaux domestiques, nes, chiens et
chevaux, il existe des races ou des varits qui nous offrent des
susceptibilits physiologiques ou pathologiques tout  fait
spciales; j'ai constat mme des diffrences individuelles
souvent assez tranches. Or, l'tude exprimentale de ces
diversits peut seule nous donner l'explication des diffrences
individuelles que l'on observe chez l'homme soit dans les
diffrentes races, soit chez les individus d'une mme race, et que
les mdecins appellent des prdispositions ou des idiosyncrasies.
Au lieu de rester des tats indtermins de l'organisme, les
prdispositions, tudies exprimentalement, rentreront par la
suite dans des cas particuliers d'une loi gnrale physiologique,
qui deviendra ainsi la base scientifique de la mdecine pratique.

En rsum, je conclus que les rsultats des expriences faites sur
les animaux aux points de vue physiologique, pathologique et
thrapeutique sont, non-seulement applicables  la mdecine
thorique, mais je pense que la mdecine pratique ne pourra
jamais, sans cette tude comparative sur les animaux, prendre le
caractre d'une science. Je terminerai,  ce sujet, par les mots
de Buffon, auxquels on pourrait donner une signification
philosophique diffrente, mais qui sont trs-vrais
scientifiquement dans cette circonstance: S'il n'existait pas
d'animaux, la nature de l'homme serait encore plus
incomprhensible.


 VIII. -- De la comparaison des animaux et l'exprimentation
comparative.


Dans les animaux et particulirement dans les animaux suprieurs,
l'exprimentation est si complexe et entoure de causes d'erreurs
prvues ou imprvues si nombreuses et si multiplies, qu'il
importe, pour les viter, de procder avec la plus grande
circonspection. En effet, pour porter l'exprimentation sur les
parties de l'organisme que l'on veut explorer, il faut souvent
faire des dlabrements considrables et produire des dsordres
mdiats ou immdiats qui masquent, altrent ou dtruisent les
rsultats de l'exprience. Ce sont ces difficults trs-relles
qui ont si souvent entach d'erreur les recherches exprimentales
faites sur les tres vivants, et qui ont fourni des arguments aux
dtracteurs de l'exprimentation. Mais la science n'avancerait
jamais si l'on se croyait autoris  renoncer aux mthodes
scientifiques parce qu'elles sont imparfaites; la seule chose 
faire en ce cas, c'est de les perfectionner. Or, le
perfectionnement de l'exprimentation physiologique consiste non-
seulement dans l'amlioration des instruments et des procds
opratoires, mais surtout et plus dans l'usage raisonn et bien
rgl de l'exprimentation comparative.

Nous avons dit ailleurs (page 97) qu'il ne fallait pas confondre
la contre-preuve exprimentale avec l'exprimentation
comparative. La contre-preuve ne fait aucunement allusion aux
causes d'erreurs qui peuvent se rencontrer dans l'observation du
fait; elle les suppose toutes vites, et elle ne s'adresse qu'au
raisonnement exprimental; elle n'a en vue que de juger si la
relation que l'on a tablie entre un phnomne et sa cause
prochaine est exacte et rationnelle. -- La contre-preuve n'est au
contraire qu'une synthse qui vrifie une analyse, ou une analyse
qui contrle une synthse. L'exprimentation comparative au
contraire ne porte que sur la constatation du fait et sur l'art de
le dgager des circonstances ou des autres phnomnes avec
lesquels il peut tre ml. L'exprimentation comparative n'est
pourtant pas prcisment ce que les philosophes ont appel la
mthode par diffrence. Quand un exprimentateur est en face de
phnomnes complexes dus aux proprits runies de divers corps,
il procde par diffrenciation, c'est--dire qu'il spare
successivement chacun de ces corps un  un, et voit par diffrence
ce qui appartient  chacun d'eux dans le phnomne total. Mais
cette mthode d'exploration suppose deux choses: elle suppose
d'abord que l'on sait quel est le nombre des corps qui concourent
 l'expression de l'ensemble du phnomne; et ensuite elle admet
que ces corps ne se combinent point de manire  confondre leur
action dans une rsultante harmonique finale. En physiologie la
mthode des diffrences est rarement applicable, parce qu'on ne
peut presque jamais se flatter de connatre tous les corps et
toutes les conditions qui entrent dans l'expression d'un ensemble
de phnomnes, et parce qu'ensuite, dans une infinit de cas,
divers organes du corps peuvent se suppler dans les phnomnes
qui leur taient en partie communs, et dissimuler plus ou moins ce
qui rsulte de l'ablation d'une partie limite. Je suppose, par
exemple, que l'on paralyse isolment et successivement tout le
corps en n'agissant que sur un seul muscle  la fois, le dsordre
produit par le muscle paralys sera plus ou moins remplac et
rtabli par les muscles voisins, et l'on arriverait finalement 
conclure que chaque muscle en particulier entre pour peu de chose
dans les mouvements du corps. On a trs-bien exprim la nature de
cette cause d'erreur en la comparant  ce qui arriverait  un
exprimentateur qui supprimerait l'une aprs l'autre chacune des
briques qui servent de base  une colonne. Il verrait, en effet,
que la soustraction successive d'une seule brique  la fois ne
fait pas chanceler la colonne, et il arriverait  en conclure
logiquement mais faussement qu'aucune de ces briques ne sert 
soutenir la colonne. L'exprimentation comparative en physiologie
rpond  une tout autre ide: car elle a pour objet de rduire 
l'unit la recherche la plus complexe, et pour rsultat d'liminer
en bloc toutes les causes d'erreurs connues ou inconnues.

Les phnomnes physiologiques sont tellement complexes, qu'il ne
serait jamais possible d'exprimenter avec quelque rigueur sur les
animaux vivants, s'il fallait ncessairement dterminer toutes les
modifications que l'on peut apporter dans l'organisme sur lequel
on opre. Mais heureusement il nous suffira de bien isoler le seul
phnomne sur lequel doit porter notre examen en le sparant, 
l'aide de l'exprimentation comparative, de toutes les
complications qui peuvent l'environner. Or, l'exprimentation
comparative atteint ce but en ajoutant dans un organisme
semblable, qui doit servir de comparaison, toutes les
modifications exprimentales, moins une, qui est celle que l'on
veut dgager.

Si l'on veut savoir, par exemple, quel est le rsultat de la
section ou de l'ablation d'un organe profondment situ, et qui ne
peut tre atteint qu'en blessant beaucoup d'organes circonvoisins,
on est ncessairement expos  confondre dans le rsultat total ce
qui appartient aux lsions produites par le procd opratoire
avec ce qui appartient proprement  la section et  l'ablation de
l'organe dont on veut juger le rle physiologique. Le seul moyen
d'viter l'erreur consiste  pratiquer sur un animal semblable une
opration identique, mais sans faire la section ou l'ablation de
l'organe sur lequel on exprimente. On a alors deux animaux chez
lesquels toutes les conditions exprimentales sont les mmes sauf
une, l'ablation d'un organe, dont les effets se trouvent alors
dgags et exprims par la diffrence que l'on observe entre les
deux animaux. L'exprimentation comparative est une rgle gnrale
et absolue en mdecine exprimentale et elle s'applique  toute
espce de recherche, soit qu'on veuille connatre les effets sur
l'conomie des agents divers qui exercent une influence sur elle,
soit qu'on veuille reconnatre par des expriences de vivisection
le rle physiologique des diverses parties du corps.

Tantt l'exprimentation comparative peut tre faite sur deux
animaux de la mme espce et pris dans des conditions aussi
comparables que possible; tantt il faut faire l'exprience sur le
mme animal. Quand on agit sur deux animaux, il faut, ainsi que
nous venons de le dire, placer les deux animaux semblables dans
les mmes conditions moins une, celle que l'on veut comparer. Cela
suppose que les deux animaux compars sont assez semblables pour
que la diffrence que l'on constate sur eux,  la suite de
l'exprience, ne puisse pas tre attribue  une diffrence tenant
 leur organisme mme. Quand il s'agit d'exprimenter sur des
organes ou sur des tissus dont les proprits sont fixes et
faciles  distinguer, la comparaison faite sur deux animaux de la
mme espce suffit, mais quand au contraire on veut comparer des
proprits mobiles et dlicates, il faut alors faire la
comparaison sur le mme animal, soit que la nature de l'exprience
permette d'exprimenter sur lui successivement et  des reprises
diffrentes, soit qu'il faille agir au mme moment et
simultanment sur des parties similaires du mme individu. En
effet, les diffrences sont plus difficiles  saisir  mesure que
les phnomnes qu'on veut tudier deviennent plus mobiles et plus
dlicats; sous ce rapport, jamais aucun animal n'est absolument
comparable  un autre, et de plus, ainsi que nous l'avons dj
dit, le mme animal n'est pas non plus comparable  lui-mme dans
les diffrents moments o on l'examine, soit parce qu'il est dans
des conditions de nutrition diffrentes, soit parce que son
organisme est devenu moins sensible en ayant pu s'habituer  la
substance qu'on lui a donne ou  l'opration qu'on lui fait
subir.

Enfin, il arrive quelquefois qu'il faut tendre l'exprimentation
comparative en dehors de l'animal, parce que les causes d'erreurs
peuvent aussi se rencontrer dans les instruments que l'on emploie
pour exprimenter.

Je me borne ici  signaler et  dfinir le principe de
l'exprimentation comparative; il sera dvelopp  propos des cas
particuliers dans le cours de cet ouvrage. Je citerai, dans la
troisime partie de cette introduction, des exemples propres 
dmontrer l'importance de l'exprimentation comparative, qui est
la vritable base de la mdecine exprimentale; il serait facile
en effet de prouver que presque toutes les erreurs exprimentales
viennent de ce qu'on a nglig de juger comparativement les faits,
ou de ce que l'on a cru comparables des cas qui ne l'taient pas.


 IX. -- De l'emploi du calcul dans l'tude des phnomnes des
tres vivants; des moyennes et de la statistique.


Dans les sciences exprimentales, la mesure des phnomnes est un
point fondamental, puisque c'est par la dtermination quantitative
d'un effet relativement  une cause donne que la loi des
phnomnes peut tre tablie. Si en biologie on veut arriver 
connatre les lois de la vie, il faut donc non-seulement observer
et constater les phnomnes vitaux, mais de plus il faut fixer
numriquement les relations d'intensit dans lesquelles ils sont
les uns par rapport aux autres.

Cette application des mathmatiques aux phnomnes naturels est le
but de toute science, parce que l'expression de la loi des
phnomnes doit toujours tre mathmatique. Il faudrait pour cela,
que les donnes soumises au calcul fussent des rsultats de faits
suffisamment analyss de manire  tre sr qu'on connat
compltement les conditions des phnomnes entre lesquels on veut
tablir une quation. Or je pense que les tentatives de ce genre
sont prmatures dans la plupart des phnomnes de la vie,
prcisment parce que ces phnomnes sont tellement complexes,
qu' ct de quelques-unes de leurs conditions que nous
connaissons, nous devons non-seulement supposer, mais tre
certain, qu'il en existe une foule d'autres qui nous sont encore
absolument inconnues. Je crois qu'actuellement la voie la plus
utile  suivre pour la physiologie et pour la mdecine est de
chercher  dcouvrir des faits nouveaux, au lieu d'essayer de
rduire en quations ceux que la science possde. Ce n'est point
que je condamne l'application mathmatique dans les phnomnes
biologiques, car c'est par elle seule que, dans la suite, la
science se constituera; seulement j'ai la conviction que
l'quation gnrale est impossible pour le moment, l'tude
qualitative des phnomnes devant ncessairement prcder leur
tude quantitative.

Les physiciens et les chimistes ont dj essay bien souvent de
rduire au calcul les phnomnes physico-chimiques des tres
vivants. Parmi les anciens, aussi bien que parmi les modernes, des
physiciens et des chimistes les plus minents ont voulu tablir
les principes d'une mcanique animale et les lois d'une statique
chimique des animaux. Bien que les progrs des sciences physico-
chimiques aient rendu la solution de ces problmes plus abordable
de nos jours que par le pass, cependant il me parat impossible
d'arriver actuellement  des conclusions exactes parce que les
bases physiologiques manquent pour asseoir tous ces calculs. On
peut bien sans doute tablir le bilan de ce que consomme un
organisme vivant en aliments et de ce qu'il rend en excrtions,
mais ce ne seront l que de purs rsultats de statistique
incapables d'apporter la lumire sur les phnomnes intimes de la
nutrition chez les tres vivants. Ce serait, suivant l'expression
d'un chimiste hollandais, vouloir raconter ce qui se passe dans
une maison en regardant ce qui entre par la porte et ce qui sort
par la chemine. On peut fixer exactement les deux termes extrmes
de la nutrition, mais si l'on veut ensuite interprter
l'intermdiaire qui les spare, on se trouve dans un inconnu dont
l'imagination cre la plus grande partie, et d'autant plus
facilement que les chiffres se prtent souvent merveilleusement 
la dmonstration des hypothses les plus diverses. Il y a vingt-
cinq ans,  mon dbut dans la carrire physiologique, j'essayai,
je crois, un des premiers, de porter l'exprimentation dans le
milieu intrieur de l'organisme, afin de suivre pas  pas et
exprimentalement toutes ces transformations de matires que les
chimistes expliquaient thoriquement. J'instituai alors des
expriences pour rechercher comment se dtruit dans l'tre vivant
le sucre, un des principes alimentaires les mieux dfinis. Mais,
au lieu de m'instruire sur la destruction du sucre, mes
expriences me conduisirent  dcouvrir[38] qu'il se produit
constamment du sucre dans les animaux, indpendamment de la nature
de l'alimentation. De plus, ces recherches me donnrent la
conviction qu'il s'accomplit dans le milieu organique animal une
infinit de phnomnes physico-chimiques trs-complexes qui
donnent naissance  beaucoup d'autres produits que nous ignorons
encore et dont les chimistes ne tiennent par consquent aucun
compte dans leurs quations de statique.

Ce qui manque aux statiques chimiques de la vie ou aux diverses
apprciations numriques que l'on donne des phnomnes
physiologiques, ce ne sont certainement point les lumires
chimiques ni la rigueur des calculs; mais ce sont leurs bases
physiologiques qui, la plupart du temps, sont fausses par cela
seul qu'elles sont incompltes. On est ensuite conduit  l'erreur
d'autant plus facilement qu'on part de ce rsultat exprimental
incomplet et qu'on raisonne sans vrifier  chaque pas les
dductions du raisonnement. Je vais citer des exemples de ces
calculs que je condamne en les prenant dans des ouvrages pour
lesquels j'ai d'ailleurs la plus grande estime. MM. Bidder et
Schmidt (de Dorpat) ont publi en 1852 des travaux trs-importants
sur la digestion et sur la nutrition. Leurs recherches contiennent
des matriaux bruts, excellents et trs-nombreux; mais les
dductions de leurs calculs sont souvent selon moi hasardes ou
errones. Ainsi, par exemple, ces auteurs ont pris un chien pesant
16 kilogrammes, ils ont plac dans le conduit de la glande sous-
maxillaire un tube par lequel s'coulait la scrtion, et ils ont
obtenu en une heure 5gr, 640 de salive; d'o ils concluent que
pour les deux glandes cela doit faire 11gr, 280. Ils ont ensuite
plac un autre tube dans le conduit d'une glande parotide du mme
animal, et ils ont obtenu en une heure 8gr, 790 de salive, ce qui
pour les deux glandes parotides quivaudrait  17gr, 580.
Maintenant, ajoutent-ils, si l'on veut appliquer ces nombres 
l'homme, il faut tablir que l'homme tant environ quatre fois
plus pesant que le chien en question, nous offre un poids de 64
kilogrammes; par consquent le calcul tabli sur ce rapport nous
donne pour les glandes sous-maxillaires de l'homme 45 grammes de
salive en une heure, soit par jour 1kil, 082. Pour les glandes
parotides nous avons en une heure 70 grammes, soit par jour 1kil,
687; ce qui, rduction faite de moiti, donnerait environ 1kil, 40
de salive scrte en vingt-quatre heures par les glandes
salivaires d'un homme adulte, etc.[39]

Il n'y a dans ce qui prcde, ainsi que le sentent bien les
auteurs eux-mmes, qu'une chose qui soit vraie, c'est le rsultat
brut qu'on a obtenu sur le chien, mais tous les calculs qu'on en
dduit sont tablis sur des bases fausses ou contestables; d'abord
il n'est pas exact de doubler le produit d'une des glandes pour
avoir celui des deux, parce que la physiologie apprend que le plus
souvent les glandes doubles scrtent alternativement, et que,
quand l'une scrte beaucoup, l'autre scrte moins; ensuite,
outre les deux glandes salivaires sous-maxillaire et parotide, il
en existe encore d'autres dont il n'est pas fait mention. Il est
ensuite inexact de croire qu'en multipliant par 24 le produit de
la salive d'une heure, on ait la salive verse dans la bouche de
l'animal en vingt-quatre heures. En effet, la scrtion salivaire
est minemment intermittente et n'a lieu qu'au moment du repas ou
d'une excitation; pendant tout le reste du temps, la scrtion est
nulle ou insignifiante. Enfin la quantit de salive qu'on a
obtenue des glandes salivaires du chien mis en exprience n'est
pas une quantit absolue; elle aurait t nulle si l'on n'avait
pas excit la membrane muqueuse buccale, elle aurait pu tre plus
ou moins considrable si l'on avait employ une autre excitation
plus forte ou plus faible que celle du vinaigre.

Maintenant, quant  l'application des calculs prcdents 
l'homme, elle est encore plus discutable. Si l'on avait multipli
la quantit de salive obtenue par le poids des glandes salivaires,
on aurait obtenu un rapport plus approch, mais je n'admets pas
qu'on puisse calculer la quantit de salive sur le poids de tout
le corps pris en masse. L'apprciation d'un phnomne par kilos du
corps de l'animal me parat tout  fait inexacte, quand on y
comprend des tissus de toute nature et trangers  la production
du phnomne sur lequel on calcule.

Dans la partie de leurs recherches qui concerne la nutrition,
MM. Bidder et Schmidt ont donn une exprience trs-importante et
peut-tre une des plus laborieuses qui aient jamais t excutes.
Ils ont fait, au point de vue de l'analyse lmentaire, le bilan
de tout ce qu'une chatte a pris et rendu pendant huit jours
d'alimentation et dix-neuf jours d'abstinence. Mais cette chatte
s'est trouve dans des conditions physiologiques qu'ils
ignoraient; elle tait pleine et elle mit bas ses petits au dix-
septime jour de l'exprience. Dans cette circonstance les auteurs
ont considr les petits comme des excrments et les ont calculs
avec les substances limines comme une simple perte de poids[40].
Je crois qu'il faudrait justifier ces interprtations quand il
s'agit de prciser des phnomnes aussi complexes.

En un mot, je considre que, si dans ces travaux de statique
chimique appliqus aux phnomnes de la vie, les chiffres
rpondent  la ralit, ce n'est que par hasard ou parce que le
sentiment des exprimentateurs dirige et redresse le calcul.
Toutefois je rpterai que la critique que je viens de faire ne
s'adresse pas en principe  l'emploi du calcul dans la
physiologie, mais qu'elle est seulement relative  son application
dans l'tat actuel de complexit des phnomnes de la vie. Je suis
d'ailleurs heureux de pouvoir ici m'appuyer sur l'opinion de
physiciens et de chimistes les plus comptents en pareille
matire. MM. Regnault et Reiset, dans leur beau travail sur la
respiration, s'expriment ainsi  propos des calculs que l'on a
donns pour tablir la thorie de la chaleur animale. Nous ne
doutons pas que la chaleur animale ne soit produite entirement
par les ractions chimiques qui se passent dans l'conomie; mais
nous pensons que le phnomne est beaucoup trop complexe pour
qu'il soit possible de le calculer d'aprs la quantit d'oxygne
consomm. Les substances qui se brlent par la respiration sont
formes en gnral de carbone, d'hydrogne, d'azote ou d'oxygne,
souvent en proportions considrables; lorsqu'elles se dtruisent
compltement par la respiration, l'oxygne qu'elles renferment
contribue  la formation de l'eau et de l'acide carbonique, et la
chaleur qui se dgage est alors ncessairement bien diffrente de
celle que produiraient, en se brlant, le carbone et l'hydrogne,
supposs libres. Ces substances ne se dtruisent d'ailleurs pas
compltement, une portion se transforme en d'autres substances qui
jouent des rles spciaux dans l'conomie animale, ou qui
s'chappent, dans les excrtions,  l'tat de matires trs-
oxydes (ure, acide urique). Or, dans toutes ces transformations
et dans les assimilations de substances qui ont lieu dans les
organes, il y a dgagement ou absorption de chaleur; mais les
phnomnes sont videmment tellement complexes, qu'il est peu
probable qu'on parvienne jamais  les soumettre au calcul. C'est
donc par une concidence fortuite que les quantits de chaleur,
dgages par un animal, se sont trouves, dans les expriences de
Lavoisier, de Dulong et de Despretz,  peu prs gales  celles
que donneraient en brlant le carbone contenu dans l'acide
carbonique produit, et l'hydrogne dont on dtermine la quantit
par une hypothse bien gratuite, en admettant que la portion de
l'oxygne consomme qui ne se retrouve pas dans l'acide carbonique
a servi  transformer cet oxygne en eau[41].

Les phnomnes chimico-physiques de l'organisme vivant sont donc
encore aujourd'hui trop complexes pour pouvoir tre embrasss dans
leur ensemble autrement que par des hypothses. Pour arriver  la
solution exacte de problmes aussi vastes, il faut commencer par
analyser les rsultantes de ces ractions compliques, et les
dcomposer au moyen de l'exprimentation en questions simples et
distinctes. J'ai dj fait quelques tentatives dans cette voie
analytique, en montrant qu'au lieu d'embrasser le problme de la
nutrition en bloc, il importe d'abord de dterminer la nature des
phnomnes physico-chimiques qui se passent dans un organe form
d'un tissu dfini, tel qu'un muscle, une glande, un nerf; qu'il
est ncessaire en mme temps de tenir compte de l'tat de fonction
ou de repos de l'organe. J'ai montr de plus que l'on peut rgler
 volont l'tat de repos et de fonction d'un organe  l'aide de
ses nerfs, et que l'on peut mme agir sur lui localement en se
mettant  l'abri du retentissement sur l'organisme, quand on a
pralablement spar les nerfs priphriques des centres
nerveux[42]. Quand on aura ainsi analys les phnomnes physico-
chimiques propres  chaque tissu,  chaque organe, alors seulement
on pourra essayer de comprendre l'ensemble de la nutrition et de
faire une statique chimique fonde sur une base solide, c'est--
dire sur l'tude de faits physiologiques prcis, complets et
comparables.

Une autre forme d'application trs-frquente des mathmatiques 
la biologie se trouve dans l'usage des moyennes ou dans l'emploi
de la statistique qui, en mdecine et en physiologie, conduisent
pour ainsi dire ncessairement  l'erreur. Il y a sans doute
plusieurs raisons pour cela; mais le plus grand cueil de
l'application du calcul aux phnomnes physiologiques, est
toujours au fond leur trop grande complexit qui les empche
d'tre dfinis et suffisamment comparables entre eux. L'emploi des
moyennes en physiologie et en mdecine ne donne le plus souvent
qu'une fausse prcision aux rsultats en dtruisant le caractre
biologique des phnomnes. On pourrait distinguer,  notre point
de vue, plusieurs espces de moyennes: les moyennes physiques, les
moyennes chimiques et les moyennes physiologiques ou
pathologiques. Si l'on observe, par exemple, le nombre des
pulsations et l'intensit de la pression sanguine par les
oscillations d'un instrument hmomtrique pendant toute une
journe et qu'on prenne la moyenne de tous ces chiffres pour avoir
la pression vraie ou moyenne du sang, ou pour connatre le nombre
vrai ou moyen de pulsations, on aura prcisment des nombres faux.
En effet, la pulsation diminue de nombre et d'intensit  jeun et
augmente pendant la digestion ou sous d'autres influences de
mouvement ou de repos; tous ces caractres biologiques du
phnomne disparaissent dans la moyenne. On fait aussi trs-
souvent usage des moyennes chimiques. Si l'on recueille l'urine
d'un homme pendant vingt-quatre heures et qu'on mlange toutes les
urines pour avoir l'analyse de l'urine moyenne, on a prcisment
l'analyse d'une urine qui n'existe pas; car  jeun l'urine diffre
de celle de la digestion, et ces diffrences disparaissent dans le
mlange. Le sublime du genre a t imagin par un physiologiste
qui, ayant pris de l'urine dans un urinoir de la gare d'un chemin
de fer o passaient des gens de toutes les nations, crut pouvoir
donner ainsi l'analyse de l'urine moyenne europenne!  ct de
ces moyennes physiques et chimiques, il y a les moyennes
physiologiques ou ce qu'on pourrait appeler les descriptions
moyennes de phnomnes qui sont encore plus fausses. Je suppose
qu'un mdecin recueille un grand nombre d'observations
particulires sur une maladie, et qu'il fasse ensuite une
description moyenne de tous les symptmes observs dans les cas
particuliers; il aura ainsi une description qui ne se trouvera
jamais dans la nature. De mme en physiologie il ne faut jamais
donner des descriptions moyennes d'expriences, parce que les
vrais rapports des phnomnes disparaissent dans cette moyenne;
quand on a affaire  des expriences complexes et variables, il
faut en tudier les diverses circonstances et ensuite donner
l'exprience la plus parfaite comme type, mais qui reprsentera
toujours un fait vrai. Les moyennes, dans les cas o nous venons
de les considrer, doivent donc tre repousses parce qu'elles
confondent en voulant runir et faussent en voulant simplifier.
Les moyennes ne sont applicables qu' la rduction de donnes
numriques variant trs-peu et se rapportant  des cas
parfaitement dtermins et absolument simples.

Je signalerai encore comme entache de nombreuses causes d'erreurs
la rduction des phnomnes physiologiques au kilo d'animal. Cette
mthode est fort employe par les physiologistes depuis un certain
nombre d'annes dans l'tude des phnomnes de la nutrition (voy.
page 230). On observe, par exemple, ce qu'un animal consomme
d'oxygne ou d'un aliment quelconque en un jour; puis on divise
par le poids de l'animal et l'on en tire la consommation d'aliment
ou d'oxygne par kilo d'animal. On peut aussi appliquer cette
mthode pour doser l'action des substances toxiques ou
mdicamenteuses. On empoisonne un animal avec une dose limite de
strychnine ou de curare, et l'on divise la quantit de poison
administre par le poids du corps pour avoir la quantit de poison
par kilo. Il faudrait, pour tre plus exact, dans les expriences
que nous venons de citer, calculer non par kilo du corps de
l'animal, pris en masse, mais par kilo du sang et de l'lment sur
lequel agit le poison; sans cela on ne saurait tirer de ces
rductions aucune loi directe. Mais il resterait encore d'autres
conditions qu'il faudrait de mme tablir exprimentalement et qui
varient avec l'ge, la taille, l'tat de digestion, etc.; telles
sont toutes les conditions physiologiques, qui, dans ces mesures,
doivent toujours tenir le premier rang.

En rsum, toutes les applications du calcul seraient excellentes
si les conditions physiologiques taient bien exactement
dtermines. C'est donc sur la dtermination de ces conditions que
le physiologiste et le mdecin doivent concentrer pour le moment
tous leurs efforts. Il faut d'abord dterminer exactement les
conditions de chaque phnomne; c'est l la vritable exactitude
biologique, et sans cette premire tude toutes les donnes
numriques sont inexactes et d'autant plus inexactes qu'elles
donnent des chiffres qui trompent et en imposent par une fausse
apparence d'exactitude.

Quant  la statistique, on lui fait jouer un grand rle en
mdecine, et ds lors elle constitue une question mdicale qu'il
importe d'examiner ici. La premire condition pour employer la
statistique, c'est que les faits auxquels on l'applique soient
exactement observs afin de pouvoir tre ramens  des units
comparables entre elles. Or, cela ne se rencontre pas le plus
souvent en mdecine. Tous ceux qui connaissent les hpitaux savent
de quelles causes d'erreurs grossires ont pu tre empreintes les
dterminations qui servent de base  la statistique. Trs-souvent
le nom des maladies a t donn au hasard, soit parce que le
diagnostic tait obscur, soit parce que la cause de mort a t
inscrite sans y attacher aucune importance scientifique, par un
lve qui n'avait pas vu le malade, ou par une personne de
l'administration trangre  la mdecine. Sous ce rapport, il ne
pourrait y avoir de statistique pathologique valable que celle qui
est faite avec des rsultats recueillis par le statisticien lui-
mme. Mais dans ce cas mme, jamais deux malades ne se ressemblent
exactement; l'ge, le sexe, le temprament, et une foule d'autres
circonstances apporteront toujours des diffrences, d'o il
rsulte que la moyenne ou le rapport que l'on dduira de la
comparaison des faits sera toujours sujet  contestation. Mais,
mme par hypothse, je ne saurais admettre que les faits puissent
jamais tre absolument identiques et comparables dans la
statistique, il faut ncessairement qu'ils diffrent par quelque
point, car sans cela la statistique conduirait  un rsultat
scientifique absolu, tandis qu'elle ne peut donner qu'une
probabilit, mais jamais une certitude. J'avoue que je ne
comprends pas pourquoi on appelle lois les rsultats qu'on peut
tirer de la statistique; car la loi scientifique, suivant moi, ne
peut tre fonde que sur une certitude et sur un dterminisme
absolu et non sur une probabilit. Ce serait sortir de mon sujet
que d'aller m'garer dans toutes les explications qu'on pourrait
donner sur la valeur des mthodes de statistique fondes sur le
calcul des probabilits; mais cependant il est indispensable que
je dise ici ce que je pense de l'application de la statistique aux
sciences physiologiques en gnral, et  la mdecine en
particulier. Il faut reconnatre dans toute science deux classes
de phnomnes, les uns dont la cause est actuellement dtermine,
les autres dont la cause est encore indtermine. Pour tous les
phnomnes dont la cause est dtermine, la statistique n'a rien 
faire; elle serait mme absurde. Ainsi, ds que les circonstances
de l'exprience sont bien tablies, on ne peut plus faire de
statistique: on n'ira pas, par exemple, rassembler les cas pour
savoir combien de fois il arrivera que l'eau soit forme d'oxygne
et d'hydrogne; pour savoir combien de fois il arrivera qu'en
coupant le nerf sciatique on ait la paralysie des muscles auxquels
il se rend. Les effets arriveront toujours sans exception et
ncessairement, parce que la cause du phnomne est exactement
dtermine. Ce n'est donc que lorsqu'un phnomne renferme des
conditions encore indtermines, qu'on pourrait faire de la
statistique; mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'on ne fait de la
statistique que parce qu'on est dans l'impossibilit de faire
autrement; car jamais la statistique, suivant moi, ne peut donner
la vrit scientifique et ne peut constituer par consquent une
mthode scientifique dfinitive. Un exemple expliquera ma pense.
Des exprimentateurs, ainsi que nous le verrons plus loin, ont
donn des expriences dans lesquelles ils ont trouv que les
racines rachidiennes antrieures taient insensibles; d'autres
exprimentateurs ont donn des expriences dans lesquelles ils ont
trouv que les mmes racines taient sensibles. Ici les cas
paraissaient aussi comparables que possible; il s'agissait de la
mme opration faite par le mme procd, sur les mmes animaux,
sur les mmes racines rachidiennes. Fallait-il alors compter les
cas positifs et ngatifs et dire: la loi est que les racines
antrieures sont sensibles, par exemple: 25 fois sur 100? Ou bien
fallait-il admettre, d'aprs la thorie de ce qu'on appelle la loi
des grands nombres, que dans un nombre immense d'expriences on
serait arriv  trouver que les racines sont aussi souvent
sensibles qu'insensibles? Une pareille statistique et t
ridicule, car il y a une raison pour que les racines soient
insensibles et une autre raison pour qu'elles soient sensibles;
c'est cette raison qu'il fallait dterminer, je l'ai cherche et
je l'ai trouve; de sorte qu'on peut dire maintenant: Les racines
rachidiennes antrieures sont toujours sensibles dans des
conditions donnes, et toujours insensibles dans d'autres
conditions galement dtermines.

Je citerai encore un autre exemple emprunt  la chirurgie. Un
grand chirurgien fait des oprations de taille par le mme
procd; il fait ensuite un relev statistique des cas de mort et
des cas de gurison, et il conclut, d'aprs la statistique, que la
loi de la mortalit dans cette opration est de deux sur cinq. Eh
bien, je dis que ce rapport ne signifie absolument rien
scientifiquement et ne donne aucune certitude pour faire une
nouvelle opration, car on ne sait pas si ce nouveau cas devra
tre dans les guris ou dans les morts. Ce qu'il y a rellement 
faire, au lieu de rassembler empiriquement les faits, c'est de les
tudier plus exactement et chacun dans leur dterminisme spcial.
Il faut examiner les cas de mort avec grand soin, chercher  y
dcouvrir la cause des accidents mortels, afin de s'en rendre
matre et d'viter ces accidents. Alors, si l'on connat
exactement la cause de la gurison et la cause de la mort, on aura
toujours la gurison dans un cas dtermin. On ne saurait
admettre, en effet, que les cas qui ont eu des terminaisons
diffrentes fussent identiques en tout point. Il y a videmment
quelque chose qui a t cause de la mort chez le malade qui a
succomb, et qui ne s'est pas rencontr chez le malade qui a
guri; c'est ce quelque chose qu'il faut dterminer, et alors on
pourra agir sur ces phnomnes ou les reconnatre et les prvoir
exactement; alors seulement on aura atteint le dterminisme
scientifique. Mais ce n'est pas  l'aide de la statistique qu'on y
arrivera; jamais la statistique n'a rien appris ni ne peut rien
apprendre sur la nature des phnomnes. J'appliquerai encore ce
que je viens de dire  toutes les statistiques faites pour
connatre l'efficacit de certains remdes dans la gurison des
maladies. Outre qu'on ne peut pas faire le dnombrement des
malades qui gurissent tout seuls, malgr le remde, la
statistique n'apprend absolument rien sur le mode d'action du
mdicament ni sur le mcanisme de la gurison chez ceux o le
remde aurait pu avoir une action.

Les concidences, dit-on, peuvent jouer dans les causes d'erreurs
de la statistique un si grand rle, qu'il ne faut conclure que
d'aprs des grands nombres. Mais le mdecin n'a que faire de ce
qu'on appelle la loi des grands nombres, loi qui, suivant
l'expression d'un grand mathmaticien, est toujours vraie en
gnral et fausse en particulier. Ce qui veut dire que la loi des
grands nombres n'apprend jamais rien pour un cas particulier. Or,
ce qu'il faut au mdecin, c'est de savoir si son malade gurira,
et la recherche du dterminisme scientifique seul peut le conduire
 cette connaissance. Je ne comprends pas qu'on puisse arriver 
une science pratique et prcise en se fondant sur la statistique.
En effet, les rsultats de la statistique, mme ceux qui sont
fournis par les grands nombres, semblent indiquer qu'il y a dans
les variations des phnomnes une compensation qui amne la loi;
mais comme cette compensation est illimite, cela ne peut jamais
rien nous apprendre sur un cas particulier, mme de l'aveu des
mathmaticiens; car ils admettent que, si la boule rouge est
sortie cinquante fois de suite, ce n'est pas une raison pour
qu'une boule blanche ait plus de chance de sortir la cinquante et
unime fois.

La statistique ne saurait donc enfanter que les sciences
conjecturales; elle ne produira jamais les sciences actives et
exprimentales, c'est--dire les sciences qui rglent les
phnomnes d'aprs les lois dtermines. On obtiendra par la
statistique une conjecture avec une probabilit plus ou moins
grande, sur un cas donn, mais jamais une certitude, jamais une
dtermination absolue. Sans doute la statistique peut guider le
pronostic du mdecin, et en cela elle lui est utile. Je ne
repousse donc pas l'emploi de la statistique en mdecine, mais je
blme qu'on ne cherche pas  aller au del et qu'on croie que la
statistique doive servir de base  la science mdicale; c'est
cette ide fausse qui porte certains mdecins  penser que la
mdecine ne peut tre que conjecturale, et ils en concluent que le
mdecin est un artiste qui doit suppler  l'indterminisme des
cas particuliers par son gnie, par son tact mdical. Ce sont l
des ides antiscientifiques contre lesquelles il faut s'lever de
toutes ses forces, parce que ce sont elles qui contribuent  faire
croupir la mdecine dans l'tat o elle est depuis si longtemps.
Toutes les sciences ont ncessairement commenc par tre
conjecturales, il y a encore aujourd'hui dans chaque science des
parties conjecturales. La mdecine est encore presque partout
conjecturale, je ne le nie pas; mais je veux dire seulement que la
science moderne doit faire ses efforts pour sortir de cet tat
provisoire qui ne constitue pas un tat scientifique dfinitif pas
plus pour la mdecine que pour les autres sciences. L'tat
scientifique sera plus long  se constituer et plus difficile 
obtenir en mdecine  cause de la complexit des phnomnes; mais
le but du mdecin savant est de ramener dans sa science comme dans
toutes les autres l'indtermin au dtermin. La statistique ne
s'applique donc qu' des cas dans lesquels il y a encore
indtermination dans la cause du phnomne observ. Dans ces
circonstances, la statistique ne peut servir, suivant moi, qu'
diriger l'observateur vers la recherche de cette cause
indtermine, mais elle ne peut jamais conduire  aucune loi
relle. J'insiste sur ce point, parce que beaucoup de mdecins ont
grande confiance dans la statistique, et ils croient que,
lorsqu'elle est tablie sur des faits bien observs qu'ils
considrent comme comparables entre eux, elle peut conduire  la
connaissance de la loi des phnomnes. J'ai dit plus haut que
jamais les faits ne sont identiques, ds lors la statistique n'est
qu'un dnombrement empirique d'observations.

En un mot, en se fondant sur la statistique, la mdecine ne
pourrait tre jamais qu'une science conjecturale; c'est seulement
en se fondant sur le dterminisme exprimental qu'elle deviendra
une science vraie, c'est--dire une science certaine. Je considre
cette ide comme le pivot de la mdecine exprimentale, et, sous
ce rapport, le mdecin exprimentateur se place  un tout autre
point de vue que le mdecin dit observateur. En effet, il suffit
qu'un phnomne se soit montr une seule fois avec une certaine
apparence pour admettre que dans les mmes conditions il doive se
montrer toujours de la mme manire. Si donc il diffre dans ses
manifestations, c'est que les conditions diffrent. Mais il n'y a
pas de lois dans l'indterminisme; il n'y en a que dans le
dterminisme exprimental, et sans cette dernire condition, il ne
saurait y avoir de science. Les mdecins en gnral semblent
croire qu'en mdecine il y a des lois lastiques et indtermines.
Ce sont l des ides fausses qu'il faut faire disparatre si l'on
veut fonder la mdecine scientifique. La mdecine, en tant que
science, a ncessairement des lois qui sont prcises et
dtermines, qui, comme celles de toutes les sciences, drivent du
critrium exprimental. C'est au dveloppement de ces ides que
sera spcialement consacr mon ouvrage, et je l'ai intitul
Principes de mdecine exprimentale, pour indiquer que ma pense
est simplement d'appliquer  la mdecine les principes de la
mthode exprimentale, afin qu'au lieu de rester science
conjecturale fonde sur la statistique, elle puisse devenir une
science exacte fonde sur le dterminisme exprimental. En effet,
une science conjecturale peut reposer sur l'indtermin; mais une
science exprimentale n'admet que des phnomnes dtermins ou
dterminables.

Le dterminisme dans l'exprience donne seul la loi qui est
absolue, et celui qui connat la loi vritable n'est plus libre de
prvoir le phnomne autrement. L'indterminisme dans la
statistique laisse  la pense une certaine libert limite par
les nombres eux-mmes, et c'est dans ce sens que les philosophes
ont pu dire que la libert commence o le dterminisme finit. Mais
quand l'indterminisme augmente, la statistique ne peut plus le
saisir et l'enfermer dans une limite de variations. On sort alors
de la science, car c'est le hasard ou une cause occulte quelconque
qu'on est oblig d'invoquer pour rgir les phnomnes.
Certainement nous n'arriverons jamais au dterminisme absolu de
toute chose; l'homme ne pourrait plus exister. Il y aura donc
toujours de l'indterminisme dans, toutes les sciences, et dans la
mdecine plus que dans toute autre. Mais la conqute
intellectuelle de l'homme consiste  faire diminuer et  refouler
l'indterminisme  mesure qu' l'aide de la mthode exprimentale
il gagne du terrain sur le dterminisme. Cela seul doit satisfaire
son ambition, car c'est par cela qu'il tend et qu'il tendra de
plus en plus sa puissance sur la nature.


 X. -- Du laboratoire du physiologiste et de divers moyens
ncessaires  l'tude de la mdecine exprimentale.


Toute science exprimentale exige un laboratoire. C'est l que le
savant se retire pour chercher  comprendre, au moyen de l'analyse
exprimentale, les phnomnes qu'il a observs dans la nature.

Le sujet d'tude du mdecin est ncessairement le malade, et son
premier champ d'observation est par consquent l'hpital. Mais si
l'observation clinique peut lui apprendre  connatre la forme et
la marche des maladies, elle est insuffisante pour lui en faire
comprendre la nature; il lui faut pour cela pntrer dans
l'intrieur du corps et chercher quelles sont les parties internes
qui sont lses dans leurs fonctions. C'est pourquoi on joignit
bientt  l'observation clinique des maladies leur tude
ncropsique et les dissections cadavriques. Mais aujourd'hui ces
divers moyens ne suffisent plus; il faut pousser plus loin
l'investigation et analyser sur le vivant les phnomnes
lmentaires des corps organiss en comparant l'tat normal 
l'tat pathologique. Nous avons montr ailleurs l'insuffisance de
l'anatomie seule pour rendre compte des phnomnes de la vie, et
nous avons vu qu'il faut encore y ajouter l'tude de toutes les
conditions physico-chimiques qui entrent comme lments
ncessaires des manifestations vitales, normales ou pathologiques.
Cette simple indication fait dj pressentir que le laboratoire du
physiologiste mdecin doit tre le plus compliqu de tous les
laboratoires, parce qu'il a  exprimenter les phnomnes de la
vie, qui sont les plus complexes de tous les phnomnes naturels.

Les bibliothques pourraient encore tre considres comme faisant
partie du laboratoire du savant et du mdecin exprimentateur.
Mais c'est  la condition qu'il lise, pour connatre et contrler
sur la nature, les observations, les expriences ou les thories
de ses devanciers, et non pour trouver dans les livres des
opinions toutes faites qui le dispenseront de travailler et de
chercher  pousser plus loin l'investigation des phnomnes
naturels. L'rudition mal comprise a t et est encore un des plus
grands obstacles  l'avancement des sciences exprimentales. C'est
cette fausse rudition qui, mettant l'autorit des hommes  la
place des faits, arrta la science aux ides de Galien pendant
plusieurs sicles sans que personne ost y toucher, et cette
superstition scientifique tait telle, que Mundini et Vsale, qui
vinrent les premiers contredire Galien en confrontant ses opinions
avec leurs dissections sur nature, furent considrs comme des
novateurs et comme de vrais rvolutionnaires. C'est pourtant
toujours ainsi que l'rudition scientifique devait se pratiquer.
Il faudrait toujours l'accompagner de recherches critiques faites
sur la nature, destines  contrler les faits dont on parle et 
juger les opinions qu'on discute. De cette manire, la science, en
avanant, se simplifierait en s'purant par une bonne critique
exprimentale, au lieu de s'encombrer par l'exhumation et
l'accumulation de faits et d'opinions innombrables parmi
lesquelles il n'est bientt plus possible de distinguer le vrai du
faux. Il serait hors de propos de m'tendre ici sur les erreurs et
sur la fausse direction de la plupart de ces tudes de littrature
mdicale que l'on qualifie d'tudes historiques ou philosophiques
de la mdecine. Peut-tre aurai-je occasion de m'expliquer
ailleurs sur ce sujet; pour le moment, je me bornerai  dire que,
suivant moi, toutes ces erreurs ont leur origine dans une
confusion perptuelle que l'on fait entre les productions
littraires ou artistiques et les productions de la science, entre
la critique d'art et la critique scientifique, entre l'histoire de
la science et l'histoire des hommes.

Les productions littraires et artistiques ne vieillissent jamais,
en ce sens qu'elles sont des expressions de sentiments immuables
comme la nature humaine. On peut ajouter que les ides
philosophiques reprsentent des aspirations de l'esprit humain qui
sont galement de tous les temps. Il y a donc l grand intrt 
rechercher ce que les anciens nous ont laiss, parce que sous ce
rapport ils peuvent encore nous servir de modle. Mais la science,
qui reprsente ce que l'homme a appris, est essentiellement mobile
dans son expression; elle varie et se perfectionne  mesure que
les connaissances acquises augmentent. La science du prsent est
donc ncessairement au-dessus de celle du pass, et il n'y a
aucune espce de raison d'aller, chercher un accroissement de la
science moderne dans les connaissances des anciens. Leurs
thories, ncessairement fausses puisqu'elles ne renferment pas
les faits dcouverts depuis, ne sauraient avoir aucun profit rel
pour les sciences actuelles. Toute science exprimentale ne peut
donc faire de progrs qu'en avanant et en poursuivant son oeuvre
dans l'avenir. Ce serait absurde de croire qu'on doit aller la
chercher dans l'tude des livres que nous a lgus le pass. On ne
peut trouver l que l'histoire de l'esprit humain, ce qui est tout
autre chose.

Il faut sans doute connatre ce qu'on appelle la littrature
scientifique et savoir ce qui a t fait par les devanciers. Mais
la critique scientifique, faite littrairement, ne saurait avoir
aucune utilit pour la science. En effet, si, pour juger une
oeuvre littraire ou artistique, il n'est pas ncessaire d'tre
soi-mme pote ou artiste, il n'en est pas de mme pour les
sciences exprimentales. On ne saurait juger un mmoire de chimie
sans tre chimiste, ni un mmoire de physiologie si l'on n'est pas
physiologiste. S'il s'agit de dcider entre deux opinions
scientifiques diffrentes, il ne suffit pas d'tre bon philologue
ou bon traducteur, il faut surtout tre profondment vers dans la
science technique, il faut mme tre matre dans cette science et
tre capable d'exprimenter par soi-mme et de faire mieux que
ceux dont on discute les opinions. J'ai eu autrefois  discuter
une question anatomique relativement aux anastomoses du pneumo-
gastrique et du spinal[43]. Willis, Scarpa, Bischoff, avaient mis
 ce sujet des opinions diffrentes et mme opposes. Un rudit
n'aurait pu que rapporter ces diverses opinions et collationner
les textes avec plus ou moins d'exactitude, mais cela n'aurait pas
rsolu la question scientifique. Il fallait donc dissquer et
perfectionner les moyens de dissection pour mieux suivre les
anastomoses nerveuses, et collationner sur la nature la
description de chaque anatomiste: c'est ce que je fis, et je
trouvai que la divergence des auteurs venait de ce qu'ils
n'avaient pas assign aux deux nerfs les mmes dlimitations. Ds
lors c'est l'anatomie, pousse plus loin, qui a pu expliquer les
dissidences anatomiques. Je n'admets donc pas qu'il puisse y avoir
dans les sciences des hommes qui fassent leur spcialit de la
critique, comme il y en a dans les lettres et dans les arts. La
critique dans chaque science, pour tre vraiment utile, doit tre
faite par les savants eux-mmes et par les matres les plus
minents.

Une autre erreur assez frquente est celle qui consiste 
confondre l'histoire des hommes avec l'histoire d'une science.
L'volution logique et didactique d'une science exprimentale
n'est pas du tout reprsente par l'histoire chronologique des
hommes qui s'en sont occups. Toute fois il faut excepter les
sciences mathmatiques et astronomiques, mais cela ne saurait
exister pour les sciences exprimentales physico-chimiques et pour
la mdecine en particulier. La mdecine est ne du besoin, a dit
Baglivi, c'est--dire que, ds qu'il a exist un malade, on lui a
port secours et l'on a cherch  le gurir. La mdecine s'est
donc trouve  son berceau une science applique mle  la
religion et aux sentiments de commisration que les hommes
prouvent les uns pour les autres. Mais la mdecine existait-elle
comme science? videmment non. C'tait un empirisme aveugle qui
s'est succd pendant des sicles en s'enrichissant peu  peu et
comme par hasard d'observations et de recherches faites dans des
directions isoles. La physiologie, la pathologie et la
thrapeutique se sont dveloppes comme des sciences distinctes
les unes des autres, ce qui est une fausse voie. Aujourd'hui
seulement on peut entrevoir la conception d'une mdecine
scientifique exprimentale par la fusion de ces trois points de
vue en un seul.

Le point de vue exprimental est le couronnement d'une science
acheve, car il ne faut pas s'y tromper, la science vraie n'existe
que lorsque l'homme est arriv  prvoir exactement les phnomnes
de la nature et  les matriser. La constatation et le classement
des corps ou des phnomnes naturels ne constituent point la
science complte. La vraie science agit et explique son action ou
sa puissance: c'est l son caractre, c'est l son but. Il est
ncessaire ici de dvelopper ma pense. J'ai entendu souvent dire
 des mdecins que la physiologie, c'est--dire l'explication des
phnomnes de la vie soit  l'tat physiologique, soit  l'tat
pathologique, n'tait qu'une partie de la mdecine, parce que la
mdecine tait la connaissance gnrale des maladies. J'ai
galement entendu dire  des zoologistes que la physiologie,
c'est--dire l'explication des phnomnes de la vie dans toutes
leurs varits, n'tait qu'un dmembrement ou une spcialit de la
zoologie, parce que la zoologie tait la connaissance gnrale des
animaux. En parlant dans le mme sens, un gologue ou un
minralogiste pourraient dire que la physique et la chimie ne sont
que des dmembrements de la gologie et de la minralogie qui
comprennent la connaissance gnrale de la terre et des minraux.
Il y a l des erreurs ou au moins des malentendus qu'il importe
d'expliquer. D'abord il faut savoir que toutes nos divisions de
sciences ne sont pas dans la nature; elles n'existent que dans
notre esprit qui,  raison de son infirmit, est oblig de crer
des catgories de corps et de phnomnes afin de mieux les
comprendre en tudiant leurs qualits ou proprits sous des
points de vue spciaux. Il en rsulte qu'un mme corps peut tre
tudi minralogiquement, physiologiquement, pathologiquement,
physiquement, chimiquement, etc.; mais au fond il n'y a dans la
nature ni chimie, ni physique, ni zoologie, ni physiologie, ni
pathologie; il n'y a que des corps qu'il s'agit de classer et des
phnomnes qu'il s'agit de connatre et de matriser. Or la
science qui donne  l'homme le moyen d'analyser et de matriser
exprimentalement les phnomnes est la science la plus avance et
la plus difficile  atteindre. Elle doit ncessairement arriver 
tre constitue la dernire; mais on ne saurait pour cela la
considrer comme un dmembrement des sciences qui l'ont prcde.
Sous ce rapport la physiologie, qui est la science des tres
vivants la plus difficile et la plus leve, ne saurait tre
regarde comme un dmembrement de la mdecine ou de la zoologie,
pas plus que la physique et la chimie ne sont un dmembrement de
la gologie ou de la minralogie. La physique et la chimie sont
les deux sciences minrales actives par l'intermdiaire desquelles
l'homme peut matriser les phnomnes des corps bruts. La
physiologie est la science vitale active  l'aide de laquelle
l'homme pourra agir sur les animaux et sur l'homme, soit  l'tat
sain, soit  l'tat malade. Ce serait une grande illusion du
mdecin que de croire qu'il connat les maladies pour leur avoir
donn un nom, pour les avoir classes et dcrites, de mme que ce
serait une illusion du zoologiste et du botaniste que de croire
qu'ils connaissent les animaux et les vgtaux parce qu'ils les
ont dnomms, catalogus, dissqus et renferms dans un muse
aprs les avoir empaills, prpars ou desschs. Un mdecin ne
connatra les maladies que lorsqu'il pourra agir rationnellement
et exprimentalement sur elles; de mme le zoologiste ne connatra
les animaux que lorsqu'il expliquera et rglera les phnomnes de
la vie. En rsum, il ne faut pas devenir les dupes de nos propres
oeuvres; on ne saurait donner aucune valeur absolue aux
classifications scientifiques, ni dans les livres ni dans les
acadmies. Ceux qui sortent des cadres tracs sont les novateurs,
et ceux qui y persistent aveuglment s'opposent aux progrs
scientifiques. L'volution mme des connaissances humaines veut
que les sciences exprimentales soient le but, et cette volution
exige que les sciences de classification qui les prcdent perdent
de leur importance  mesure que les sciences exprimentales se
dveloppent.

L'esprit de l'homme suit une marche logique et ncessaire dans la
recherche de la vrit scientifique. Il observe des faits, les
rapproche, en dduit des consquences qu'il contrle par
l'exprience pour s'lever  des propositions ou  des vrits de
plus en plus gnrales. Il faut sans doute que dans ce travail
successif le savant connaisse ce qu'ont fait ses devanciers et en
tienne compte. Mais il faut qu'il sache bien que ce ne sont l que
des points d'appui pour aller ensuite plus loin, et que toutes les
vrits scientifiques nouvelles ne se trouvent pas dans l'tude du
pass, mais bien dans des tudes nouvelles faites sur la nature,
c'est--dire dans les laboratoires. La littrature scientifique
utile est donc surtout la littrature scientifique des travaux
modernes afin d'tre au courant du progrs scientifique, et encore
ne doit-elle pas tre pousse trop loin, car elle dessche
l'esprit, touffe l'invention et l'originalit scientifique. Mais
quelle utilit pourrions-nous retirer de l'exhumation de thories
vermoulues ou d'observations faites en l'absence de moyens
d'investigations convenables? Sans doute cela peut tre
intressant pour connatre les erreurs par lesquelles passe
l'esprit humain dans son volution, mais cela est du temps perdu
pour la science proprement dite. Je pense qu'il importe beaucoup
de diriger de bonne heure l'esprit des lves vers la science
active exprimentale, en leur faisant comprendre qu'elle se
dveloppe dans les laboratoires, au lieu de laisser croire qu'elle
rside dans les livres et dans l'interprtation des crits des
anciens. Nous savons par l'histoire la strilit de cette voie
scolastique, et les sciences n'ont pris leur essor que lorsqu'on a
substitu  l'autorit des livres l'autorit des faits prciss
dans la nature  l'aide de moyens d'exprimentation de plus en
plus perfectionns; le plus grand mrite de Bacon est d'avoir
proclam bien haut cette vrit. Je considre, quant  moi, que
reporter aujourd'hui la mdecine vers ces commentaires attards et
vieillis de l'antiquit, c'est rtrograder et retourner vers la
scolastique, tandis que la diriger vers les laboratoires et vers
l'tude analytique exprimentale des maladies, c'est marcher dans
la voie du vritable progrs, c'est--dire vers la fondation d'une
science mdicale exprimentale. C'est chez moi une conviction
profonde que je chercherai toujours  faire prvaloir, soit par
mon enseignement, soit par mes travaux.

Le laboratoire physiologique doit donc tre, actuellement, l'objet
cumulant des tudes du mdecin scientifique; mais il importe
encore ici de m'expliquer afin d'viter les malentendus. L'hpital
ou plutt la salle de malades n'est pas le laboratoire du mdecin
comme on le croit souvent; ce n'est, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, que son champ d'observation; c'est l que doit se faire
ce qu'on appelle la clinique, c'est--dire l'tude aussi complte
que possible de la maladie au lit du malade. La mdecine dbute
ncessairement par la clinique, puisque c'est elle qui dtermine
et dfinit l'objet de la mdecine, c'est--dire le problme
mdical; mais, pour tre la premire tude du mdecin, la clinique
n'est pas pour cela la base de la mdecine scientifique: c'est la
physiologie qui est la base de la mdecine scientifique, parce que
c'est elle qui doit donner l'explication des phnomnes morbides
en montrant les rapports qu'ils ont avec l'tat normal. Il n'y
aura jamais de science mdicale tant que l'on sparera
l'explication des phnomnes de la vie  l'tat pathologique de
l'explication des phnomnes de la vie  l'tat normal.

C'est donc l que gt rellement le problme mdical, c'est la
base sur laquelle la mdecine scientifique moderne s'difiera. On
le voit, la mdecine exprimentale n'exclut pas la mdecine
clinique d'observation; au contraire, elle ne vient qu'aprs elle.
Mais elle constitue une science plus leve et ncessairement plus
vaste et plus gnrale. On conoit qu'un mdecin observateur ou
empirique qui ne sort jamais de son hpital, considre que la
mdecine s'y renferme tout entire comme une science qui est
distincte de la physiologie, dont il ne sent pas le besoin. Mais,
pour le savant, il n'y a ni mdecine ni physiologie distinctes, il
n'y a qu'une science de la vie, il n'y a que des phnomnes de la
vie qu'il s'agit d'expliquer aussi bien  l'tat pathologique qu'
l'tat physiologique. En introduisant cette ide fondamentale et
cette conception gnrale de la mdecine dans l'esprit des jeunes
gens ds le dbut de leurs tudes mdicales, on leur montrerait
que les sciences physico-chimiques qu'ils ont d apprendre sont
des instruments qui les aideront  analyser les phnomnes de la
vie  l'tat normal et pathologique. Quand ils frquenteront
l'hpital, les amphithtres et les laboratoires, ils saisiront
facilement le lien gnral qui unit toutes les sciences mdicales,
au lieu de les apprendre comme des fragments de connaissances
dtaches n'ayant aucun rapport entre elles.

En un mot, je considre l'hpital seulement comme le vestibule de
la mdecine scientifique; c'est le premier champ d'observation
dans lequel doit entrer le mdecin, mais c'est le laboratoire qui
est le vrai sanctuaire de la science mdicale; c'est l seulement
qu'il cherche les explications de la vie  l'tat normal et
pathologique au moyen de l'analyse exprimentale. Je n'aurai pas
ici  m'occuper de la partie clinique de la mdecine, je la
suppose connue ou continuant  se perfectionner dans les hpitaux
avec les moyens nouveaux de diagnostic que la physique et la
chimie offrent sans cesse  la smiotique. Je pense que la
mdecine ne finit pas  l'hpital comme on le croit souvent, mais
qu'elle ne fait qu'y commencer. Le mdecin qui est jaloux de
mriter ce nom dans le sens scientifique doit, en sortant de
l'hpital, aller dans son laboratoire, et c'est l qu'il cherchera
par des expriences sur les animaux  se rendre compte de ce qu'il
a observ chez ses malades, soit relativement au mcanisme des
maladies, soit relativement  l'action des mdicaments, soit
relativement  l'origine des lsions morbides des organes ou des
tissus. C'est l, en un mot, qu'il fera la vraie science mdicale.
Tout mdecin savant doit donc avoir un laboratoire physiologique,
et cet ouvrage est spcialement destin  donner aux mdecins les
rgles et les principes d'exprimentation qui devront les diriger
dans l'tude de la mdecine exprimentale, c'est--dire dans
l'tude analytique et exprimentale des maladies. Les principes de
la mdecine exprimentale seront donc simplement les principes de
l'analyse exprimentale appliqus aux phnomnes de la vie 
l'tat sain et  l'tat morbide.

Aujourd'hui les sciences biologiques n'en sont plus  chercher
leur voie. Aprs avoir,  cause de leur nature complexe, oscill
plus longtemps que les autres sciences plus simples, dans les
rgions philosophiques et systmatiques, elles ont fini par
prendre leur essor dans la voie exprimentale, et elles y sont
aujourd'hui pleinement entres. Il ne leur faut donc plus qu'une
chose, ce sont des moyens de dveloppement; or ces moyens, ce sont
les laboratoires et toutes les conditions et instruments
ncessaires  la culture du champ scientifique de la biologie.

Il faut dire  l'honneur de la science franaise qu'elle a eu la
gloire d'inaugurer d'une manire dfinitive la mthode
exprimentale dans la science des phnomnes de la vie. Vers la
fin du sicle dernier, la rnovation de la chimie exera une
action puissante sur la marche des sciences physiologiques, et les
travaux de Lavoisier et Laplace sur la respiration ouvrirent une
voie fconde d'exprimentation physico-chimique analytique pour
les phnomnes de la vie. Magendie, mon matre, pouss dans la
carrire mdicale par la mme influence, a consacr sa vie 
proclamer l'exprimentation dans l'tude des phnomnes
physiologiques. Toutefois l'application de la mthode
exprimentale aux animaux s'est trouve entrave  son dbut par
l'absence de laboratoires appropris et par des difficults de
tout genre qui disparaissent aujourd'hui, mais que j'ai souvent
ressenties moi-mme dans ma jeunesse. L'impulsion scientifique
partie de la France s'est rpandue en Europe, et peu  peu la
mthode analytique exprimentale est entre comme mthode gnrale
d'investigation dans le domaine des sciences biologiques. Mais
cette mthode s'est perfectionne davantage et a donn plus de
fruits dans les pays o elle a trouv des conditions de
dveloppement plus favorables. Aujourd'hui, dans toute
l'Allemagne, il existe des laboratoires auxquels on donne le nom
d'instituts physiologiques, qui sont admirablement dots et
organiss pour l'tude exprimentale des phnomnes de la vie. En
Russie il en existe galement et l'on en construit actuellement de
nouveaux sur des proportions gigantesques. Il est tout naturel que
la production scientifique soit en harmonie avec les moyens de
culture que possde la science, et il n'y a rien d'tonnant ds
lors que l'Allemagne, o se trouvent installs le plus largement
les moyens de culture des sciences physiologiques, devance les
autres pays par le nombre de ses produits scientifiques. Sans
doute le gnie de l'homme dans les sciences a une suprmatie qui
ne perd jamais ses droits. Cependant, pour les sciences
exprimentales, le savant se trouve captif dans ses ides s'il
n'apprend  interroger la nature par lui-mme et s'il ne possde
pour cela les moyens convenables et ncessaires. On ne concevrait
pas un physicien ou un chimiste sans laboratoire. Mais, pour le
mdecin, on n'est pas encore assez habitu  croire qu'un
laboratoire lui soit ncessaire; on croit que l'hpital et les
livres lui suffisent. C'est l une erreur; la connaissance
clinique ne suffit pas plus au mdecin que la connaissance des
minraux ne suffirait au chimiste ou au physicien. Il faut que le
physiologiste mdecin analyse exprimentalement les phnomnes de
la matire vivante, comme le physicien et le chimiste analysent
exprimentalement les phnomnes de la matire brute. Le
laboratoire est donc la condition sine qua non du dveloppement de
la mdecine exprimentale, comme il l'a t pour toutes les autres
sciences physico-chimiques. Sans cela l'exprimentateur et la
science exprimentale ne sauraient exister.

Je ne m'tendrai pas plus longtemps sur un sujet aussi important
et qu'il serait impossible de dvelopper ici suffisamment; je
terminerai en disant qu'il est une vrit bien tablie dans la
science moderne, c'est que les cours scientifiques ne peuvent que
faire natre le got des sciences et leur servir d'introduction.
Le professeur, en indiquant dans une chaire didactique les
rsultats acquis d'une science ainsi que sa mthode, forme
l'esprit de ses auditeurs, les rend aptes  apprendre et  choisir
leur direction, mais il ne saurait jamais prtendre en faire des
savants. C'est dans le laboratoire que se trouve la ppinire
relle du vrai savant exprimentateur, c'est--dire de celui qui
cre la science que d'autres pourront ensuite vulgariser. Or, si
l'on veut avoir beaucoup de fruits, la premire chose est de
soigner les ppinires des arbres  fruits. L'vidence de cette
vrit tend  amener et amnera ncessairement une rforme
universelle et profonde dans l'enseignement scientifique. Car, je
le rpte, on a reconnu partout aujourd'hui que c'est dans le
laboratoire que germe et s'labore la science pure pour se
rpandre ensuite et couvrir le monde de ses applications utiles.
C'est donc de la source scientifique qu'il faut avant tout se
proccuper, puisque la science applique procde ncessairement de
la science pure.

La science et les savants sont cosmopolites, et il semble peu
important qu'une vrit scientifique se dveloppe sur un point
quelconque du globe ds que tous les hommes, par suite de la
diffusion gnrale des sciences, peuvent y participer. Cependant
je ne saurais m'empcher de faire des voeux pour que mon pays, qui
se montre le promoteur et le protecteur de tout progrs
scientifique et qui a t le point de dpart de cette re
brillante que parcourent aujourd'hui les sciences physiologiques
exprimentales[44], possde le plus tt possible des laboratoires
physiologiques vastes et publiquement organiss de manire 
former des pliades de physiologistes et de jeunes mdecins
exprimentateurs. Le laboratoire seul apprend les difficults
relles de la science  ceux qui le frquentent, il leur montre
que la science pure a toujours t la source de toutes les
richesses que l'homme acquiert et de toutes les conqutes relles
qu'il fait sur les phnomnes de la nature. C'est l en outre une
excellente ducation pour la jeunesse, parce qu'elle lui fait
comprendre que les applications actuelles si brillantes des
sciences ne sont que l'panouissement de travaux antrieurs, et
que ceux qui, aujourd'hui, profitent de leurs bienfaits, doivent
un tribut de reconnaissance  leurs devanciers qui ont pniblement
cultiv l'arbre de la science sans le voir fructifier.

Je ne saurais traiter ici de toutes les conditions qui sont
ncessaires  l'installation d'un bon laboratoire de physiologie
ou de mdecine exprimentale. Ce serait, on le comprend,
rassembler tout ce qui doit tre dvelopp plus tard dans cet
ouvrage. Je me bornerai donc  ajouter un seul mot. J'ai dit plus
haut que le laboratoire du physiologiste mdecin doit tre le plus
complexe de tous les laboratoires, parce qu'il s'agit d'y faire
l'analyse exprimentale la plus complexe de toutes, analyse pour
laquelle l'exprimentateur a besoin du secours de toutes les
autres sciences. Le laboratoire du mdecin physiologiste doit tre
en rapport avec l'hpital, de manire  en recevoir les divers
produits pathologiques sur lesquels doit porter l'investigation
scientifique. Il faut ensuite que ce laboratoire renferme des
animaux sains ou malades pour l'tude des questions de physiologie
normale ou pathologique. Mais comme c'est surtout par des moyens
emprunts aux sciences physico-chimiques que se fait l'analyse des
phnomnes vitaux soit  l'tat normal, soit  l'tat
pathologique, il faut ncessairement tre pourvu d'un plus ou
moins grand nombre d'instruments. Souvent mme certaines questions
scientifiques exigent imprieusement, pour pouvoir tre rsolues,
des instruments coteux et compliqus, de sorte qu'on peut dire
alors que la question scientifique est vritablement subordonne 
une question d'argent. Toutefois je n'approuve pas le luxe
d'instruments dans lequel sont tombs certains physiologistes. Il
faut, selon moi, chercher autant que possible  simplifier les
instruments, non-seulement pour des raisons pcuniaires, mais
aussi pour des raisons scientifiques; car il faut bien savoir que
plus un instrument est compliqu, plus il introduit de causes
d'erreur dans les expriences. L'exprimentateur ne grandit pas
par le nombre et la complexit de ses instruments; c'est le
contraire. Berzelius et Spallanzani sont de grands
exprimentateurs qui ont t grands par leurs dcouvertes et par
la simplicit des instruments qu'ils ont mis en usage pour y
arriver. Notre principe sera donc, dans le cours de cet ouvrage,
de chercher autant que possible  simplifier les moyens d'tudes,
car il faut que l'instrument soit un auxiliaire et un moyen de
travail pour l'exprimentateur, mais non une source d'erreur de
plus en raison de ses complications.




TROISIME PARTIE


APPLICATIONS DE LA MTHODE EXPRIMENTALE  L'TUDE DES PHNOMNES
DE LA VIE.





CHAPITRE PREMIER
EXEMPLES D'INVESTIGATION EXPRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE.


Les ides que nous avons dveloppes dans les deux premires
parties de cette introduction seront d'autant mieux comprises que
nous pourrons en faire l'application aux recherches de physiologie
et de mdecine exprimentales et les montrer ainsi comme des
prceptes faciles  retenir pour l'exprimentateur. C'est pourquoi
j'ai runi dans ce qui va suivre un certain nombre d'exemples qui
m'ont paru les plus convenables pour atteindre mon but. Dans tous
ces exemples, je me suis, autant que possible, cit moi-mme, par
cette seule raison qu'en fait de raisonnement et de procds
intellectuels, je serai bien plus sr de ce que j'avancerai en
racontant ce qui m'est arriv qu'en interprtant ce qui a pu se
passer dans l'esprit des autres. D'ailleurs je n'ai pas la
prtention de donner ces exemples comme des modles  suivre; je
ne les emploie que pour mieux exprimer mes ides et mieux faire
saisir ma pense. Des circonstances trs-diverses peuvent servir
de point de dpart aux recherches d'investigations scientifiques;
je ramnerai cependant toutes ces varits  deux cas principaux:

1 Une recherche exprimentale a pour point de dpart une
observation.

2 Une recherche exprimentale a pour point de dpart une
hypothse ou une thorie.


 I. -- Une recherche exprimentale a pour point de dpart une
observation.


Les ides exprimentales naissent trs-souvent par hasard et 
l'occasion d'une observation fortuite. Rien n'est plus ordinaire,
et c'est mme le procd le plus simple pour commencer un travail
scientifique. On se promne, comme l'on dit, dans le domaine de la
science, et l'on poursuit ce qui se prsente par hasard devant les
yeux. Bacon compare l'investigation scientifique  une chasse; les
observations qui se prsentent sont le gibier. En continuant la
mme comparaison, on peut ajouter que si le gibier se prsente
quand on le cherche, il arrive aussi qu'il se prsente quand on ne
le cherche pas, ou bien quand on en cherche un d'une autre espce.
Je vais citer un exemple dans lequel ces deux cas se sont
prsents successivement. J'aurai soin en mme temps d'analyser
chaque circonstance de cette investigation physiologique, afin de
montrer l'application des principes que nous avons dvelopps dans
la premire partie de cette introduction et principalement dans
les chapitres Ier et IIe. Premier exemple. -- On apporta un jour
dans mon laboratoire des lapins venant du march. On les plaa sur
une table o ils urinrent et j'observai par hasard que leur urine
tait claire et acide. Ce fait me frappa, parce que les lapins ont
ordinairement l'urine trouble et alcaline en leur qualit
d'herbivores, tandis que les carnivores, ainsi qu'on le sait, ont,
au contraire, les urines claires et acides. Cette observation
d'acidit de l'urine chez les lapins me fit venir la pense que
ces animaux devaient tre dans la condition alimentaire des
carnivores. Je supposai qu'ils n'avaient probablement pas mang
depuis longtemps et qu'ils se trouvaient ainsi transforms par
l'abstinence en vritables animaux carnivores vivant de leur
propre sang. Rien n'tait plus facile que de vrifier par
l'exprience cette ide prconue ou cette hypothse. Je donnai 
manger de l'herbe aux lapins, et quelques heures aprs, leurs
urines taient devenues troubles et alcalines. On soumit ensuite
les mmes lapins  l'abstinence, et aprs vingt-quatre ou trente-
six heures au plus leurs urines taient redevenues claires et
fortement acides; puis elles devenaient de nouveau alcalines en
leur donnant de l'herbe, etc. Je rptai cette exprience si
simple un grand nombre de fois sur les lapins et toujours avec le
mme rsultat. Je la rptai ensuite chez le cheval, animal
herbivore qui a galement l'urine trouble et alcaline. Je trouvai
que l'abstinence produit comme chez le lapin une prompte acidit
de l'urine avec un accroissement relativement trs-considrable de
l'ure, au point qu'elle cristallise parfois spontanment dans
l'urine refroidie. J'arrivai ainsi,  la suite de mes expriences,
 cette proposition gnrale qui alors n'tait pas connue, 
savoir, qu' jeun tous les animaux se nourrissent de viande, de
sorte que les herbivores ont alors des urines semblables  celles
des carnivores.

Il s'agit ici d'un fait particulier bien simple qui permet de
suivre facilement l'volution du raisonnement exprimental. Quand
on voit un phnomne qu'on n'a pas l'habitude de voir, il faut
toujours se demander  quoi il peut tenir, ou autrement dit,
quelle en est la cause prochaine; alors il se prsente  l'esprit
une rponse ou une ide qu'il s'agit de soumettre  l'exprience.
En voyant l'urine acide chez les lapins, je me suis demand
instinctivement quelle pouvait en tre la cause. L'ide
exprimentale a consist dans le rapprochement que mon esprit a
fait spontanment entre l'acidit de l'urine chez le lapin, et
l'tat d'abstinence que je considrai comme une vraie alimentation
de carnassier. Le raisonnement inductif que j'ai fait
implicitement est le syllogisme suivant: Les urines des carnivores
sont acides; or, les lapins que j'ai sous les yeux ont les urines
acides; donc ils sont carnivores, c'est--dire  jeun. C'est ce
qu'il fallait tablir par l'exprience.

Mais pour prouver que mes lapins  jeun taient bien des
carnivores, il y avait une contre-preuve  faire. Il fallait
raliser exprimentalement un lapin carnivore en le nourrissant
avec de la viande, afin de voir si ses urines seraient alors
claires, acides et relativement charges d'ure comme pendant
l'abstinence. C'est pourquoi je fis nourrir des lapins avec du
boeuf bouilli froid (nourriture qu'ils mangent trs-bien quand on
ne leur donne pas autre chose). Ma prvision fut encore vrifie,
et pendant toute la dure de cette alimentation animale les lapins
gardrent des urines claires et acides.

Pour achever mon exprience, je voulus en outre voir par
l'autopsie de mes animaux si la digestion de la viande s'oprait
chez un lapin comme chez un carnivore. Je trouvai, en effet, tous
les phnomnes d'une trs-bonne digestion dans les ractions
intestinales, et je constatai que tous les vaisseaux chylifres
taient gorgs d'un chyle trs-abondant, blanc, laiteux, comme
chez les carnivores. Mais voici qu' propos de ces autopsies, qui
m'offrirent la confirmation de mes ides sur la digestion de la
viande chez les lapins, il se prsenta un fait auquel je n'avais
nullement pens et qui devint pour moi, comme on va le voir, le
point de dpart d'un nouveau travail.

Deuxime exemple (suite du prcdent). -- Il m'arriva, en
sacrifiant les lapins auxquels j'avais fait manger de la viande,
de remarquer que des chylifres blancs et laiteux commenaient 
tre visibles sur l'intestin grle  la partie infrieure du
duodenum, environ  30 centimtres au-dessous du pylore. Ce fait
attira mon attention, parce que chez les chiens les chylifres
commencent  tre visibles beaucoup plus haut dans le duodenum et
immdiatement aprs le pylore. En examinant la chose de plus prs,
je constatai que cette particularit chez le lapin concidait avec
l'insertion du canal pancratique situ dans un point trs-bas, et
prcisment dans le voisinage du lieu o les chylifres
commenaient  contenir du chyle rendu blanc et laiteux par
l'mulsion des matires grasses alimentaires.

L'observation fortuite de ce fait rveilla en moi une ide et fit
natre dans mon esprit la pense que le suc pancratique pouvait
bien tre la cause de l'mulsion des matires grasses et par suite
celle de leur absorption par les vaisseaux chylifres. Je fis
encore instinctivement le syllogisme suivant: Le chyle blanc est
d  l'mulsion de la graisse; or chez le lapin, le chyle blanc se
forme au niveau du dversement du suc pancratique dans
l'intestin; donc c'est le suc pancratique qui mulsionne la
graisse et forme le chyle blanc. C'est ce qu'il fallait juger par
l'exprience.

En vue de cette ide prconue, j'imaginai et j'instituai aussitt
une exprience propre  vrifier la ralit ou la fausset de ma
supposition. Cette exprience consistait  essayer directement la
proprit du suc pancratique sur les matires grasses, neutres ou
alimentaires. Mais le suc pancratique ne s'coule pas
naturellement au dehors, comme la salive ou l'urine, par exemple;
son organe scrteur est, au contraire, profondment situ dans la
cavit abdominale. Je fus donc oblig de mettre en usage des
procds d'exprimentation pour me procurer chez l'animal vivant
ce liquide pancratique dans des conditions physiologiques
convenables et en quantit suffisante. C'est alors que je pus
raliser mon exprience, c'est--dire contrler mon ide
prconue, et l'exprience me prouva que l'ide tait juste. En
effet, du suc pancratique obtenu dans des conditions convenables
sur des chiens, des lapins et divers autres animaux, ml avec de
l'huile ou de la graisse fondue, s'mulsionnait instantanment
d'une manire persistante, et plus tard acidifiait ces corps gras
en les dcomposant,  l'aide d'un ferment particulier, en acide
gras et glycrine, etc., etc.

Je ne poursuivrai pas plus loin ces expriences que j'ai
longuement dveloppes dans un travail spcial[45]. J'ai voulu
seulement montrer ici comment une premire observation faite par
hasard sur l'acidit de l'urine des lapins m'a donn l'ide de
faire des expriences sur leur alimentation carnassire, et
comment ensuite, en poursuivant ces expriences, j'ai fait natre,
sans la chercher, une autre observation relative  la disposition
spciale de l'insertion du canal pancratique chez le lapin. Cette
seconde observation, survenue dans l'exprience et engendre par
elle, m'a donn  son tour l'ide de faire des expriences sur
l'action du suc pancratique.

On voit par les exemples prcdents comment l'observation d'un
fait ou phnomne, survenu par hasard, fait natre par
anticipation une ide prconue ou une hypothse sur la cause
probable du phnomne observ; comment l'ide prconue engendre
un raisonnement qui dduit l'exprience propre  la vrifier;
comment, dans un cas, il a fallu pour oprer cette vrification
recourir  l'exprimentation, c'est--dire  l'emploi de procds
opratoires plus ou moins compliqus, etc. Dans le dernier exemple
l'exprience a eu un double rle; elle a d'abord jug et confirm
les prvisions du raisonnement qui l'avait engendre, mais de plus
elle a provoqu une nouvelle observation. On peut donc appeler
cette observation une observation provoque ou engendre par
l'exprience. Cela prouve qu'il faut, comme nous l'avons dit,
observer tous les rsultats d'une exprience, ceux qui sont
relatifs  l'ide prconue et ceux mme qui n'ont aucun rapport
avec elle. Si l'on ne voyait que les faits relatifs  son ide
prconue, on se priverait souvent de faire des dcouvertes. Car
il arrive frquemment qu'une mauvaise exprience peut provoquer
une trs-bonne observation, comme le prouve l'exemple qui va
suivre.

Troisime exemple. -- En 1857, j'entrepris une srie d'expriences
sur l'limination des substances par l'urine, et cette fois les
rsultats de l'exprience ne confirmrent pas, comme dans les
exemples prcdents, mes prvisions ou mes ides prconues sur le
mcanisme de l'limination des substances par l'urine. Je fis donc
ce qu'on appelle habituellement une mauvaise exprience ou de
mauvaises expriences. Mais nous avons prcdemment pos en
principe qu'il n'y a pas de mauvaises expriences, car, quand
elles ne rpondent pas  la recherche pour laquelle on les avait
institues, il faut encore profiter des observations qu'elles
peuvent fournir pour donner lieu  d'autres expriences.

En recherchant comment s'liminaient par le sang qui sort du rein
les substances que j'avais injectes, j'observai par hasard que le
sang de la veine rnale tait rutilant, tandis que le sang des
veines voisines tait noir comme du sang veineux ordinaire. Cette
particularit imprvue me frappa et je fis ainsi l'observation
d'un fait nouveau qu'avait engendr l'exprience et qui tait
tranger au but exprimental que je poursuivais dans cette mme
exprience. Je renonai donc  mon ide primitive qui n'avait pas
t vrifie et je portai toute mon attention sur cette singulire
coloration du sang veineux rnal, et lorsque je l'eus bien
constate et que je me fus assur qu'il n'y avait pas de cause
d'erreur dans l'observation du fait, je me demandai tout
naturellement quelle pouvait en tre la cause. Ensuite, examinant
l'urine qui coulait par l'uretre et en rflchissant, l'ide me
vint que cette coloration rouge du sang veineux pourrait bien tre
en rapport avec l'tat scrtoire ou fonctionnel du rein. Dans
cette hypothse, en faisant cesser la scrtion rnale, le sang
veineux devait devenir noir: c'est ce qui arriva; en rtablissant
la scrtion rnale, le sang veineux devait redevenir rutilant:
c'est ce que je pus vrifier encore chaque fois que j'excitais la
scrtion de l'urine. J'obtins ainsi la preuve exprimentale qu'il
y a un rapport entre la scrtion de l'urine et la coloration du
sang de la veine rnale.

Mais ce n'est point encore tout.  l'tat normal le sang veineux
du rein est  peu prs constamment rutilant, parce que l'organe
urinaire scrte d'une manire  peu prs continue bien
qu'alternativement pour chaque rein. Or, je voulus savoir si la
couleur rutilante du sang veineux constituait un fait gnral
propre aux autres glandes, et obtenir de cette manire une contre-
preuve bien nette qui me dmontrt que c'tait le phnomne
scrtoire par lui-mme qui amenait cette modification dans la
coloration du sang veineux. Voici comment je raisonnai: si, dis-
je, c'est la scrtion qui entrane, ainsi que cela parat tre,
la rutilance du sang veineux glandulaire, il arrivera, dans les
organes glandulaires qui comme glandes salivaires scrtent d'une
manire intermittente, que le sang veineux changera de couleur
d'une manire intermittente et se montrera noir pendant le repos
de la glande et rouge pendant la scrtion. Je mis donc 
dcouvert sur un chien la glande sous-maxillaire, ses conduits,
ses nerfs et ses vaisseaux. Cette glande fournit  l'tat normal
une scrtion intermittente que l'on peut exciter ou faire cesser
 volont. Or je constatai clairement que pendant le repos de la
glande, quand rien ne coulait par le conduit salivaire, le sang
veineux offrait en effet une coloration noire, tandis qu'aussitt
que la scrtion apparaissait, le sang devenait rutilant pour
reprendre la couleur noire quand la scrtion s'arrtait, puis
restait noir pendant tout le temps que durait l'intermittence,
etc.[46]

Ces dernires observations ont ensuite t le point de dpart de
nouvelles ides qui m'ont guid pour faire des recherches
relatives  la cause chimique du changement de couleur du sang
glandulaire pendant la scrtion. Je ne poursuivrai pas ces
expriences dont j'ai d'ailleurs publi les dtails[47]. Il me
suffira d'avoir prouv que les recherches scientifiques ou les
ides exprimentales peuvent prendre naissance  l'occasion
d'observations fortuites et en quelque sorte involontaires qui se
prsentent  nous, soit spontanment, soit  l'occasion d'une
exprience faite dans un autre but. Mais il arrive encore un autre
cas, c'est celui dans lequel l'exprimentateur provoque et fait
natre volontairement une observation. Ce cas rentre pour ainsi
dire dans le prcdent; seulement il en diffre en ce que, au lieu
d'attendre que l'observation se prsente par hasard dans une
circonstance fortuite, on la provoque par une exprience. En
reprenant la comparaison de Bacon, nous pourrions dire que
l'exprimentateur ressemble dans ce cas  un chasseur qui, au lieu
d'attendre tranquillement le gibier, cherche  le faire lever en
pratiquant une battue dans les lieux o il suppose son existence.
C'est ce que nous avons appel l'exprience pour voir (p. 37 et
38). On met ce procd en usage toutes les fois qu'on n'a pas
d'ide prconue pour entreprendre des recherches sur un sujet 
l'occasion duquel des observations antrieures manquent. Alors on
exprimente pour faire natre des observations qui puissent  leur
tour faire natre des ides. C'est ce qui arrive habituellement en
mdecine quand on veut rechercher l'action d'un poison ou d'une
substance mdicamenteuse quelconque sur l'conomie animale; on
fait des expriences pour voir, et ensuite on se guide d'aprs ce
qu'on a vu.

Quatrime exemple. -- En 1845, M. Pelouze me remit une substance
toxique appele curare qui lui avait t rapporte d'Amrique. On
ne connaissait alors rien sur le mode d'action physiologique de
cette substance. On savait seulement, d'aprs d'anciennes
observations et par les relations intressantes de Alex. de
Humboldt, de MM. Boussingault et Roulin, que cette substance d'une
prparation complexe et difficile  dterminer tue trs-rapidement
un animal quand on l'introduit sous la peau. Mais je ne pouvais
point par les observations antrieures me faire une ide prconue
sur le mcanisme de la mort par le curare, il me fallait avoir
pour cela des observations nouvelles relatives aux troubles
organiques que ce poison pouvait amener. Ds lors je provoquai
l'apparition de ces observations, c'est--dire que je fis des
expriences pour voir des choses sur lesquelles je n'avais aucune
ide prconue. Je plaai d'abord du curare sous la peau d'une
grenouille, elle mourut aprs quelques minutes; aussitt je
l'ouvris et j'examinai successivement, dans cette autopsie
physiologique, ce qu'taient devenues les proprits
physiologiques connues des divers tissus. Je dis  dessein
autopsie physiologique parce qu'il n'y a que celles-l qui soient
rellement instructives. C'est la disparition des proprits
physiologiques qui explique la mort et non pas les altrations
anatomiques. En effet, dans l'tat actuel de la science, nous
voyons les proprits physiologiques disparatre dans une foule de
cas sans que nous puissions dmontrer,  l'aide de nos moyens
d'investigation, aucune altration anatomique correspondante;
c'est le cas du curare, par exemple. Tandis que nous trouverons,
au contraire, des exemples o les proprits physiologiques
persistent malgr des altrations anatomiques trs-marques avec
lesquelles les fonctions, ne sont point incompatibles. Or chez ma
grenouille empoisonne par le curare, le coeur continuait ses
mouvements, les globules du sang n'taient point altrs en
apparence dans leurs proprits physiologiques non plus que les
muscles, qui avaient conserv leur contractilit normale. Mais,
bien que l'appareil nerveux et conserv son apparence anatomique
normale, les proprits des nerfs avaient cependant compltement
disparu. Il n'y avait plus de mouvements ni volontaires ni
reflexes, et les nerfs moteurs excits directement ne
dterminaient plus aucune contraction dans les muscles. Pour
savoir s'il n'y avait rien d'accidentel et d'erron dans cette
premire observation, je la rptai plusieurs fois et je la
vrifiai de diverses manires; car la premire chose indispensable
quand on veut raisonner exprimentalement, c'est d'tre bon
observateur et de bien s'assurer qu'il n'y a pas d'erreur dans
l'observation qui sert de point de dpart au raisonnement. Or, je
trouvai chez les mammifres et chez les oiseaux les mmes
phnomnes que chez les grenouilles, et la disparition des
proprits physiologiques du systme nerveux moteur devint le fait
constant. Partant de ce fait bien tabli, je pus alors pousser
plus avant l'analyse des phnomnes et dterminer le mcanisme de
la mort par le curare. Je procdai toujours par des raisonnements
analogues  ceux signals dans l'exemple prcdent, et d'ide en
ide, d'exprience en exprience, je m'levai  des faits de plus
en plus prcis. J'arrivai finalement  cette proposition gnrale
que le curare dtermine la mort par la destruction de tous les
nerfs moteurs sans intresser les nerfs sensitifs[48].

Dans les cas o l'on fait une exprience pour voir, l'ide
prconue et le raisonnement, avons-nous dit, semblent manquer
compltement, et cependant on a ncessairement raisonn  son insu
par syllogisme. Dans le cas du curare j'ai instinctivement
raisonn de la manire suivante:

Il n'y a pas de phnomne sans cause, et par consquent pas
d'empoisonnement sans une lsion physiologique qui sera
particulire ou spciale au poison employ; or, pensai-je, le
curare doit produire la mort par une action qui lui est propre et
en agissant sur certaines parties organiques dtermines. Donc, en
empoisonnant l'animal par le curare et en examinant aussitt aprs
la mort les proprits de ses divers tissus, je pourrai peut-tre
trouver et tudier une lsion spciale  ce poison.

L'esprit ici est donc encore actif et l'exprience pour voir, qui
parat faite  l'aventure, rentre cependant dans notre dfinition
gnrale de l'exprience (p. 20). En effet, dans toute initiative,
l'esprit raisonne toujours, et mme quand nous semblons faire les
choses sans motifs, une logique instinctive dirige l'esprit.
Seulement on ne s'en rend pas compte, par cette raison bien simple
qu'on commence par raisonner avant de savoir et de dire qu'on
raisonne, de mme qu'on commence par parler avant d'observer que
l'on parle, de mme encore que l'on commence par voir et entendre
avant de savoir ce que l'on voit et ce que l'on entend.

Cinquime exemple. -- Vers 1846, je voulus faire des expriences
sur la cause de l'empoisonnement par l'oxyde de carbone. Je savais
que ce gaz avait t signal comme toxique, mais je ne savais
absolument rien sur le mcanisme de cet empoisonnement; je ne
pouvais donc pas avoir d'opinion prconue. Que fallait il faire
alors? Il fallait faire natre une ide en faisant apparatre un
fait, c'est--dire instituer encore l une exprience pour voir.
En effet, j'empoisonnai un chien en lui faisant respirer de
l'oxyde de carbone, et immdiatement aprs la mort je fis
l'ouverture de son corps. Je regardai l'tat des organes et des
liquides. Ce qui fixa tout aussitt mon attention, ce fut que le
sang tait rutilant dans tous les vaisseaux; dans les veines aussi
bien que dans les artres, dans le coeur droit aussi bien que dans
le coeur gauche. Je rptai cette exprience sur des lapins, sur
des oiseaux, sur des grenouilles, et partout je trouvai la mme
coloration rutilante gnrale du sang. Mais je fus distrait de
poursuivre cette recherche et je gardai cette observation pendant
longtemps sans m'en servir autrement que pour la citer dans mes
cours  propos de la coloration du sang.

En 1856, personne n'avait pouss la question exprimentale plus
loin, et dans mon cours au Collge de France sur les substances
toxiques et mdicamenteuses, je repris l'tude sur
l'empoisonnement par l'oxyde de carbone que j'avais commence en
1846. Je me trouvais alors dans un cas mixte, car,  cette poque,
je savais dj que l'empoisonnement par l'oxyde de carbone rend le
sang rutilant dans tout le systme circulatoire. Il fallait faire
des hypothses et tablir une ide prconue sur cette premire
observation afin d'aller plus avant. Or, en rflchissant sur ce
fait de rutilance du sang, j'essayai de l'interprter avec les
connaissances antrieures que j'avais sur la cause de la couleur
du sang, et alors toutes les rflexions suivantes se prsentrent
 mon esprit. La couleur rutilante du sang, dis-je, est spciale
au sang artriel et en rapport avec la prsence de l'oxygne en
forte proportion, tandis que la coloration noire tient  la
disparition de l'oxygne et  la prsence d'une plus grande
proportion d'acide carbonique; ds lors il me vint  l'ide que
l'oxyde de carbone, en faisant persister la couleur rutilante dans
le sang veineux, aurait peut-tre empch l'oxygne de se changer
en acide carbonique dans les capillaires. Il semblait pourtant
difficile de comprendre comment tout cela pouvait tre la cause de
la mort. Mais continuant toujours mon raisonnement intrieur et
prconu, j'ajoutai: Si tout cela tait vrai, le sang pris dans
les veines des animaux empoisonns par l'oxyde de carbone devra
contenir de l'oxygne comme le sang artriel; c'est ce qu'il faut
voir.  la suite de ces raisonnements fonds sur l'interprtation
de mon observation, j'instituai une exprience pour vrifier mon
hypothse relative  la persistance de l'oxygne dans le sang
veineux. Je fis pour cela passer un courant d'hydrogne dans du
sang veineux rutilant pris sur un animal empoisonn par l'oxyde de
carbone, mais je ne pus dplacer, comme  l'ordinaire, de
l'oxygne. J'essayai d'agir de mme sur le sang artriel, je ne
russis pas davantage. Mon ide prconue tait donc fausse. Mais
cette impossibilit d'obtenir de l'oxygne du sang d'un chien
empoisonn par l'oxyde de carbone fut pour moi une deuxime
observation qui me suggra de nouvelles ides d'aprs lesquelles
je formai une nouvelle hypothse. Que pouvait tre devenu cet
oxygne du sang? Il ne s'tait pas chang en acide carbonique, car
on ne dplaait pas non plus des grandes quantits de ce gaz en
faisant passer un courant d'hydrogne dans le sang des animaux
empoisonns. D'ailleurs cette supposition tait en opposition avec
la couleur du sang. Je m'puisai en conjectures sur la manire
dont l'oxyde de carbone pouvait faire disparatre l'oxygne du
sang, et comme les gaz se dplacent les uns par les autres, je dus
naturellement penser que l'oxyde de carbone pouvait avoir dplac
l'oxygne et l'avoir chass du sang. Pour le savoir, je rsolus de
varier l'exprimentation et de placer le sang dans des conditions
artificielles qui me permissent de retrouver l'oxygne dplac.
J'tudiai alors l'action de l'oxyde de carbone sur le sang par
l'empoisonnement artificiel. Pour cela, je pris une certaine
quantit de sang artriel d'un animal sain, je plaai ce sang sur
le mercure dans une prouvette contenant de l'oxyde de carbone,
j'agitai ensuite le tout afin d'empoisonner le sang  l'abri du
contact de l'air extrieur. Puis aprs un certain temps j'examinai
si l'air contenu dans l'prouvette, en contact avec le sang
empoisonn, avait t modifi, et je constatai que cet air en
contact avec le sang s'tait notablement enrichi en oxygne, en
mme temps que la proportion d'oxyde de carbone y avait diminu.
Ces expriences, rptes dans les mmes conditions, m'apprirent
qu'il y avait eu l un simple change volume  volume entre
l'oxyde de carbone et l'oxygne du sang. Mais l'oxyde de carbone,
en dplaant l'oxygne qu'il avait expuls du sang, tait rest
fix dans le globule du sang et ne pouvait plus tre dplac par
l'oxygne ni par d'autres gaz. De sorte que la mort arrivait par
la mort des globules sanguins, ou autrement dit par la cessation
de l'exercice de leur proprit physiologique qui est essentielle
 la vie.

Ce dernier exemple, que je viens de rapporter d'une manire trs-
succincte, est complet, et il montre d'un bout  l'autre comment
la mthode exprimentale procde et russit pour arriver 
connatre la cause prochaine des phnomnes. D'abord je ne savais
absolument rien sur le mcanisme du phnomne empoisonnement par
l'oxyde de carbone. Je fis une exprience pour voir, c'est--dire
pour observer. Je recueillis une premire observation sur une
modification spciale de la couleur du sang. J'interprtai cette
observation, et je fis une hypothse que l'exprience prouva tre
fausse. Mais cette exprience me fournit une deuxime observation,
sur laquelle je raisonnai de nouveau en m'en servant comme point
de dpart pour faire une nouvelle hypothse sur le mcanisme de la
soustraction de l'oxygne au sang. En construisant des hypothses
successivement sur les faits  mesure que je les observais,
j'arrivai finalement  dmontrer que l'oxyde de carbone se
substitue dans le globule du sang  la place de l'oxygne, par
suite d'une combinaison avec la substance du globule du sang.

Ici l'analyse exprimentale a atteint son but. C'est un des rares
exemples en physiologie que je suis heureux de pouvoir citer. Ici
la cause prochaine du phnomne empoisonnement est trouve, et
elle se traduit par une expression thorique qui rend compte de
tous les faits et qui renferme en mme temps toutes les
observations et toutes les expriences. La thorie formule ainsi
pose le fait principal d'o se dduisent tous les autres: L'oxyde
de carbone se combine plus fortement que l'oxygne avec l'hmato-
globuline du globule du sang. On a prouv tout rcemment que
l'oxyde de carbone forme une combinaison dfinie avec l'hmato-
globuline[49]. De sorte que le globule du sang, comme minralis
par la stabilit de cette combinaison, perd ses proprits
vitales. Ds lors tout se dduit logiquement: l'oxyde de carbone,
 raison de sa proprit de plus forte combinaison, chasse du sang
l'oxygne qui est essentiel  la vie; les globules du sang
deviennent inertes et l'on voit l'animal mourir avec les symptmes
de l'hmorrhagie, par une vraie paralysie des globules.

Mais quand une thorie est bonne et qu'elle donne bien la cause
physico-chimique relle et dtermine des phnomnes, elle
renferme non-seulement les faits observs, mais elle en peut
prvoir d'autres et conduire  des applications raisonnes, qui
seront les consquences logiques de la thorie. Nous rencontrons
encore ici ce criterium. En effet, si l'oxyde de carbone a la
proprit de chasser l'oxygne en se combinant  sa place avec le
globule du sang, on pourra se servir de ce gaz pour faire
l'analyse des gaz du sang et en particulier pour la dtermination
de l'oxygne. J'ai dduit de mes expriences cette application qui
est aujourd'hui gnralement adopte[50]. On a fait des
applications  la mdecine lgale de cette proprit de l'oxyde de
carbone pour retrouver la matire colorante du sang, et l'on peut
dj aussi tirer des faits physiologiques signals plus haut, des
consquences relatives  l'hygine,  la pathologie exprimentale,
et notamment au mcanisme de certaines anmies.

Sans doute, toutes ces dductions de la thorie, demandent encore
comme toujours les vrifications exprimentales, et la logique ne
suffit pas; mais cela tient  ce que les conditions d'action de
l'oxyde de carbone sur le sang peuvent prsenter d'autres
circonstances complexes et une foule de dtails que la thorie ne
peut encore prvoir. Sans cela, ainsi que nous l'avons dit souvent
(voy. p. 52), nous conclurions par la seule logique et sans avoir
besoin de vrification exprimentale. C'est donc  cause des
nouveaux lments variables et imprvus, qui peuvent s'introduire
dans les conditions d'un phnomne, que jamais dans les sciences
exprimentales la logique seule ne suffit. Mme quand on a une
thorie qui parat bonne, elle n'est jamais que relativement bonne
et elle renferme toujours une certaine proportion d'inconnu.


 II. -- Une recherche exprimentale a pour point de dpart une
hypothse ou une thorie.


Nous avons dj dit (p. 46) et nous verrons plus loin que dans la
constatation d'une observation, il ne faut jamais aller au del du
fait. Mais il n'en est pas de mme dans l'institution d'une
exprience; je veux montrer qu' ce moment les hypothses sont
indispensables et que leur utilit est prcisment alors de nous
entraner hors du fait et de porter la science en avant. Les
hypothses ont pour objet non-seulement de nous faire faire des
expriences nouvelles, mais elles nous font dcouvrir souvent des
faits nouveaux que nous n'aurions pas aperus sans elles. Dans les
exemples qui prcdent nous avons vu que l'on peut partir d'un
fait particulier pour s'lever successivement  des ides plus
gnrales, c'est--dire  une thorie. Mais il arrive aussi, comme
nous venons de le voir, qu'on peut partir d'une hypothse qui se
dduit d'une thorie. Dans ce cas, bien qu'il s'agisse d'un
raisonnement dduit logiquement d'une thorie, c'est nanmoins
encore une hypothse qu'il faut vrifier par l'exprience. Ici en
effet les thories ne nous reprsentent qu'un assemblage de faits
antrieurs sur lesquels s'appuie l'hypothse, mais qui ne
sauraient lui servir de dmonstration exprimentale. Nous avons
dit que dans ce cas il fallait ne pas subir le joug des thories,
et que garder l'indpendance de son esprit tait la meilleure
condition pour trouver la vrit et pour faire faire des progrs 
la science. C'est ce que prouveront les exemples suivants.

Premier exemple. -- En 1843, dans un de mes premiers travaux,
j'entrepris d'tudier ce que deviennent les diffrentes substances
alimentaires dans la nutrition. Je commenai, ainsi que je l'ai
dj dit, par le sucre, qui est une substance dfinie et plus
facile que toutes les autres  reconnatre et  poursuivre dans
l'conomie. J'injectai dans ce but des dissolutions de sucre de
canne dans le sang des animaux et je constatai que ce sucre, mme
inject dans le sang  faible dose, passait dans les urines. Je
reconnus ensuite que le suc gastrique, en modifiant ou en
transformant ce sucre de canne, le rendait assimilable, c'est--
dire destructible dans le sang[51].

Alors je voulus savoir dans quel organe ce sucre alimentaire
disparaissait, et j'admis par hypothse que le sucre que
l'alimentation introduit dans le sang pourrait tre dtruit dans
le poumon ou dans les capillaires gnraux. En effet, la thorie
rgnante  cette poque et qui devait tre naturellement mon point
de dpart, admettait que le sucre qui existe chez les animaux
provient exclusivement des aliments et que ce sucre se dtruit
dans l'organisme animal par des phnomnes de combustion, c'est--
dire de respiration. C'est ce qui avait fait donner au sucre le
nom d'aliment respiratoire. Mais je fus immdiatement conduit 
voir que la thorie sur l'origine du sucre chez les animaux, qui
me servait de point de dpart, tait fausse. En effet, par suite
d'expriences que j'indiquerai plus loin, je fus amen non 
trouver l'organe destructeur du sucre, mais au contraire je
dcouvris un organe formateur de cette substance, et je trouvai
que le sang de tous les animaux contient du sucre, mme quand ils
n'en mangent pas. Je constatai donc l un fait nouveau, imprvu
par la thorie et que l'on n'avait pas remarqu, sans doute, parce
que l'on tait sous l'empire d'ides thoriques opposes
auxquelles on avait accord trop de confiance. Alors, j'abandonnai
tout aussitt toutes mes hypothses sur la destruction du sucre,
pour suivre ce rsultat inattendu qui a t depuis l'origine
fconde d'une voie nouvelle d'investigation et une mine de
dcouvertes qui est loin d'tre puise.

Dans ces recherches je me suis conduit d'aprs les principes de la
mthode exprimentale que nous avons tablis, c'est--dire qu'en
prsence d'un fait nouveau bien constat et en contradiction avec
une thorie, au lieu de garder la thorie et d'abandonner le fait,
j'ai gard le fait que j'ai tudi, et je me suis ht de laisser
la thorie, me conformant  ce prcepte que nous avons indiqu
dans le deuxime chapitre: Quand le fait qu'on rencontre est en
opposition avec une thorie rgnante, il faut accepter le fait et
abandonner la thorie, lors mme que celle-ci, soutenue par de
grands noms, est gnralement adopte.

Il faut donc distinguer, comme nous l'avons dit, les principes
d'avec les thories et ne jamais croire  ces dernires d'une
manire absolue. Ici nous avions une thorie d'aprs laquelle on
admettait que le rgne vgtal avait seul le pouvoir de crer les
principes immdiats que le rgne animal doit dtruire. D'aprs
cette thorie tablie et soutenue par les chimistes contemporains
les plus illustres, les animaux taient incapables de produire du
sucre dans leur organisme. Si j'avais cru  la thorie d'une
manire absolue, j'aurais d conclure que mon exprience devait
tre entache d'erreur, et peut-tre que des exprimentateurs
moins dfiants que moi auraient pass condamnation immdiatement
et ne se seraient pas arrts plus longtemps sur une observation
qu'on pouvait thoriquement accuser de renfermer des causes
d'erreurs, puisqu'elle montrait du sucre dans le sang chez les
animaux soumis  une alimentation dpourvue de matires amidonnes
ou sucres. Mais, au lieu de me proccuper de la validit de la
thorie, je ne m'occupai que du fait dont je cherchai  bien
tablir la ralit. Je fus ainsi amen par de nouvelles
expriences et au moyen de contre-preuves convenables  confirmer
ma premire observation et  trouver que le foie tait un organe
o du sucre animal se formait dans certaines circonstances donnes
pour se rpandre ensuite dans toute la masse du sang et dans les
tissus et liquides organiques. Cette glycognie animale que j'ai
dcouverte, c'est--dire cette facult que possdent les animaux,
aussi bien que les vgtaux, de produire du sucre, est aujourd'hui
un rsultat acquis  la science, mais on n'est point encore fix
sur une thorie plausible des phnomnes. Les faits nouveaux que
j'ai fait connatre ont t la source de grand nombre de travaux
et de beaucoup de thories diverses et contradictoires en
apparence entre elles soit avec les miennes. Quand on entre sur un
terrain neuf, il ne faut pas craindre d'mettre des vues mme
hasardes afin d'exciter la recherche dans toutes les directions.
Il ne faut pas, suivant l'expression de Priestley, rester dans
l'inaction par une fausse modestie fonde sur la crainte de se
tromper. J'ai donc fait des thories plus ou moins hypothtiques
sur la glycognie; depuis moi, on en a fait d'autres: mes
thories, ainsi que celles des autres, vivront ce que doivent
vivre des thories ncessairement trs-partielles et provisoires
quand on est au dbut d'une nouvelle srie de recherches. Mais
elles seront plus tard remplaces par d'autres qui reprsenteront
un tat plus avanc de la question, et ainsi de suite. Les
thories sont comme des degrs successifs que monte la science en
largissant de plus en plus son horizon, parce que les thories
reprsentent et comprennent ncessairement d'autant plus de faits
qu'elles sont plus avances. Le vrai progrs est de changer de
thorie pour en prendre de nouvelles qui aillent plus loin que les
premires jusqu' ce qu'on en trouve une qui soit assise sur un
plus grand nombre de faits. Dans le cas qui nous occupe, la
question n'est pas de condamner l'ancienne thorie au profit de
celle qui est plus rcente. Ce qui est important, c'est d'avoir
ouvert une voie nouvelle, car ce qui ne prira jamais, ce sont les
faits bien observs que les thories phmres ont fait surgir; ce
sont l les seuls matriaux sur lesquels l'difice de la science
s'lvera un jour quand elle possdera un nombre de faits
suffisants et qu'elle aura pntr assez loin dans l'analyse des
phnomnes pour en connatre la loi ou le dterminisme exact.

En rsum, les thories ne sont que des hypothses vrifies par
un nombre plus ou moins considrable de faits; celles qui sont
vrifies par le plus grand nombre de faits sont les meilleures;
mais encore ne sont-elles jamais dfinitives et ne doit-on jamais
y croire d'une manire absolue. On a vu, par les exemples qui
prcdent, que, si l'on avait eu une confiance entire dans la
thorie rgnante sur la destruction du sucre chez les animaux, et
si l'on n'avait eu en vue que sa confirmation, on n'aurait
probablement pas t mis sur la voie des faits nouveaux que nous
avons rencontrs. L'hypothse fonde sur une thorie a, il est
vrai, provoqu l'exprience, mais ds que les rsultats de
l'exprience sont apparus, la thorie et l'hypothse ont d
disparatre, car le fait exprimental n'tait plus qu'une
observation qu'il fallait faire sans ide prconue (voy. p. 40).

Le grand principe est donc dans des sciences aussi complexes et
aussi peu avances que la physiologie, de se proccuper trs-peu
de la valeur des hypothses ou des thories et d'avoir toujours
l'oeil attentif pour observer tout ce qui apparat dans une
exprience. Une circonstance en apparence accidentelle et
inexplicable peut devenir l'occasion de la dcouverte d'un fait
nouveau important, comme on va le voir par la continuation de
l'exemple cit prcdemment.

Deuxime exemple, suite du prcdent. -- Aprs avoir trouv, ainsi
que je l'ai dit plus haut, qu'il existe dans le foie des animaux
du sucre  l'tat normal et dans toute espce d'alimentation, je
voulus connatre la proportion de cette substance et ses
variations dans certains tats physiologiques et pathologiques. Je
commenai donc des dosages de sucre dans le foie d'animaux placs
dans diverses circonstances physiologiquement dtermines. Je
rptais toujours deux dosages de la matire sucre, et d'une
manire simultane, avec le mme tissu hpatique. Mais un jour il
m'arriva, tant press par le temps, de ne pas pouvoir faire mes
deux analyses au mme moment, je fis rapidement un dosage
immdiatement aprs la mort de l'animal, et je renvoyai l'autre
analyse au lendemain. Mais je trouvai cette fois des quantits de
sucre beaucoup plus grandes que celles que j'avais obtenues la
veille pour le mme tissu hpatique, et je remarquai d'un autre
ct que la proportion de sucre que j'avais trouve la veille dans
le foie, examin immdiatement aprs la mort de l'animal, tait
beaucoup plus faible que celle que j'avais rencontre dans les
expriences que j'avais fait connatre comme donnant la proportion
normale du sucre hpatique. Je ne savais  quoi rapporter cette
singulire variation obtenue avec le mme foie et le mme procd
d'analyse. Que fallait-il faire? Fallait-il considrer ces deux
dosages si discordants comme une mauvaise exprience et ne pas en
tenir compte? Fallait-il prendre une moyenne entre les deux
expriences? C'est un expdient que plusieurs exprimentateurs
auraient pu choisir pour se tirer d'embarras. Mais je n'approuve
pas cette manire d'agir par des raisons que j'ai donnes
ailleurs. J'ai dit, en effet, qu'il ne faut jamais rien ngliger
dans l'observation des faits, et je regarde comme une rgle
indispensable de critique exprimentale (p. 299) de ne jamais
admettre sans preuve l'existence d'une cause d'erreur dans une
exprience, et de chercher toujours  se rendre raison de toutes
les circonstances anormales qu'on observe. Il n'y a rien
d'accidentel, et ce qui pour nous est accident n'est qu'un fait
inconnu qui peut devenir, si on l'explique, l'occasion d'une
dcouverte plus ou moins importante. C'est ce qui m'est arriv
dans ce cas.

Je voulus savoir en effet quelle tait la raison qui m'avait fait
trouver deux nombres si diffrents dans le dosage du foie de mon
lapin. Aprs m'tre assur qu'il n'y avait pas d'erreur tenant au
procd de dosage; aprs avoir constat que les diverses parties
du foie sont sensiblement toutes galement riches en sucre, il ne
me resta plus  examiner que l'influence du temps qui s'tait
coul depuis la mort de l'animal jusqu'au moment de mon deuxime
dosage. Jusqu'alors, sans y attacher aucune importance, j'avais
fait mes expriences quelques heures aprs la mort de l'animal,
et, pour la premire fois, je m'tais trouv dans le cas de faire
immdiatement un dosage quelques minutes aprs la mort et de
renvoyer l'autre au lendemain, c'est--dire vingt-quatre heures
aprs. En physiologie, les questions de temps ont toujours une
grande importance, parce que la matire organique prouve des
modifications nombreuses et incessantes. Il pouvait donc s'tre
produit quelque modification chimique dans le tissu hpatique.
Pour m'en assurer, je fis une srie de nouvelles expriences qui
dissiprent toutes les obscurits en me montrant que le tissu du
foie va constamment en s'enrichissant en sucre pendant un certain
temps aprs la mort. De sorte qu'on peut avoir des quantits de
sucre trs-variables, suivant le moment dans lequel on fait son
examen. Je fus donc ainsi amen  rectifier mes anciens dosages et
 dcouvrir ce fait nouveau,  savoir, que des quantits
considrables de sucre se produisent dans le foie des animaux
aprs la mort. Je montrai, par exemple, qu'en faisant passer dans
un foie encore chaud et aussitt aprs la mort de l'animal un
courant d'eau froide inject avec force par les vaisseaux
hpatiques, on dbarrasse compltement le tissu hpatique du sucre
qu'il contient; mais le lendemain ou quelques heures aprs, quand
on place le foie lav  une douce temprature, on trouve son tissu
de nouveau charg d'une grande quantit de sucre qui s'est produit
depuis le lavage[52]. Quand je fus en possession de cette premire
dcouverte que le sucre se forme chez les animaux aprs la mort
comme pendant la vie, je voulus pousser plus loin l'examen de ce
singulier phnomne, et c'est alors que je fus amen  trouver que
le sucre se produit dans le foie  l'aide d'une matire
diastasique ragissant sur une substance amylace que j'ai isole
et que j'ai appele matire glycogne. De sorte que j'ai pu
dmontrer de la manire la plus nette que chez les animaux le
sucre se forme par un mcanisme en tout semblable  celui qui se
rencontre dans les vgtaux.

Cette seconde srie de faits reprsente des rsultats qui sont
encore aujourd'hui solidement acquis  la science et qui ont fait
faire beaucoup de progrs  la question glycognique dans les
animaux. Je viens de dire trs-succinctement comment ces faits ont
t dcouverts et comment ils ont eu pour point de dpart une
circonstance exprimentale futile en apparence. J'ai cit ce cas
afin de prouver qu'on ne saurait jamais rien ngliger dans les
recherches exprimentales; car tous les accidents ont leur cause
ncessaire. On ne doit donc jamais tre trop absorb par la pense
qu'on poursuit, ni s'illusionner sur la valeur de ses ides ou de
ses thories scientifiques; il faut toujours avoir les yeux
ouverts  tout vnement, l'esprit douteur et indpendant (p.
138), dispos  examiner tout ce qui se prsente et  ne rien
laisser passer sans en rechercher la raison. Il faut tre, en un
mot, dans une disposition intellectuelle qui semble paradoxale,
mais qui, suivant moi, reprsente le vritable esprit de
l'investigateur. Il faut avoir une foi robuste et ne pas croire;
je m'explique en disant qu'il faut en science croire fermement aux
principes et douter des formules; en effet, d'un ct nous sommes
srs que le dterminisme existe, mais nous ne sommes jamais
certains de le tenir. Il faut tre inbranlable sur les principes
de la science exprimentale (dterminisme), et ne pas croire
absolument aux thories. L'aphorisme que j'ai exprim plus haut
peut s'appuyer sur ce que nous avons dvelopp ailleurs (voy. p.
116),  savoir, que pour les sciences exprimentales, le principe
est dans notre esprit, tandis que les formules sont dans les
choses extrieures. Pour la pratique des choses on est bien oblig
de laisser croire que la vrit (au moins la vrit provisoire)
est reprsente par la thorie ou par la formule. Mais en
philosophie scientifique et exprimentale ceux qui placent leur
foi dans les formules ou dans les thories ont tort. Toute la
science humaine consiste  chercher la vraie formule ou la vraie
thorie de la vrit dans un ordre quelconque. Nous en approchons
toujours, mais la trouverons-nous jamais d'une manire complte?
Ce n'est pas le lieu d'entrer dans le dveloppement de ces ides
philosophiques; reprenons notre sujet et passons  un nouvel
exemple exprimental.

Troisime exemple. -- Vers l'anne 1852, je fus amen par mes
tudes  faire des expriences sur l'influence du systme nerveux
sur les phnomnes de la nutrition et de la calorification. On
avait observ que dans beaucoup de cas, les paralysies complexes,
ayant leur sige dans des nerfs mixtes, sont suivies tantt d'un
rchauffement, tantt d'un refroidissement des parties paralyses.
Or, voici comment je raisonnai, pour expliquer ce fait, en me
fondant, d'une part, sur les observations connues, et d'autre
part, sur les thories rgnantes relativement aux phnomnes de la
nutrition et de la calorification. La paralysie des nerfs, dis-je,
doit amener le refroidissement des parties en ralentissant les
phnomnes de combustion dans le sang, puisque ces phnomnes sont
considrs comme la cause de la calorification animale. Or, d'un
autre ct, les anatomistes ont remarqu depuis longtemps que les
nerfs sympathiques accompagnent spcialement les vaisseaux
artriels. Donc, pensai-je par induction, ce doivent tre les
nerfs sympathiques qui, dans la lsion d'un tronc nerveux mixte,
agissent pour produire le ralentissement des phnomnes chimiques
dans les vaisseaux capillaires, et c'est leur paralysie qui doit
amener par suite le refroidissement des parties. Si mon hypothse
est vraie, ajoutai-je, elle pourra se vrifier en coupant
seulement les nerfs sympathiques vasculaires qui vont dans une
partie et en respectant les autres. Je devrai obtenir alors un
refroidissement par la paralysie des nerfs vasculaires sans que le
mouvement ni la sensibilit aient disparu, puisque j'aurai laiss
intacts les nerfs moteurs et sensitifs ordinaires. Pour raliser
mon exprience je cherchai donc un procd d'exprimentation
convenable qui me permt de couper les nerfs vasculaires seuls en
respectant les autres. Le choix des animaux prenait ici de
l'importance relativement  la solution de la question (p. 213);
or je trouvai que la disposition anatomique qui rend isol le
grand sympathique cervical chez certains animaux, tels que le
lapin et le cheval, rendait cette solution possible.

Aprs tous ces raisonnements je fis donc la section du grand
sympathique dans le cou sur un lapin pour contrler mon hypothse
et voir ce qui arriverait relativement  la calorification dans le
ct de la tte o se distribue ce nerf. J'avais t conduit,
ainsi qu'on vient de le voir, en me fondant sur la thorie
rgnante et sur des observations antrieures,  faire l'hypothse
que la temprature devait tre abaisse par la section de ce nerf
sympathique. Or c'est prcisment le contraire qui arriva.
Aussitt aprs la section du grand sympathique dans la partie
moyenne du cou, je vis survenir dans tout le ct correspondant de
la tte du lapin, une suractivit considrable dans la circulation
accompagne d'une augmentation de caloricit. Le rsultat tait
donc exactement contraire  celui que mon hypothse dduite de la
thorie m'avait fait prvoir; mais alors je fis comme toujours,
c'est--dire que j'abandonnai aussitt les thories et les
hypothses pour observer et tudier le fait en lui-mme afin d'en
dterminer aussi exactement que possible les conditions
exprimentales. Aujourd'hui mes expriences sur les nerfs
vasculaires et calorifiques ont ouvert une voie nouvelle de
recherches et ont t le sujet d'un grand nombre de travaux qui,
j'espre, pourront fournir un jour des rsultats d'une grande
importance en physiologie et en pathologie[53].

Cet exemple prouve, comme les prcdents, qu'on peut rencontrer
dans les expriences des rsultats diffrents de ceux que les
thories et les hypothses nous font prvoir. Mais si je dsire
appeler plus particulirement l'attention sur ce troisime
exemple, c'est qu'il nous offre encore un enseignement important,
 savoir que, sans cette hypothse directrice de l'esprit, le fait
exprimental qui la contredit n'aurait pas t aperu. En effet,
je ne suis pas le premier exprimentateur qui ait coup sur des
animaux vivants la portion cervicale du grand sympathique.
Pourfour du Petit avait pratiqu cette exprience au commencement
du sicle dernier, et il dcouvrit les effets de ce nerf sur la
pupille en partant d'une hypothse anatomique d'aprs laquelle ce
nerf tait suppos porter les esprits animaux dans les yeux[54].
Depuis lors beaucoup de physiologistes ont rpt la mme
opration dans le but de vrifier ou d'expliquer les modifications
de l'oeil que Pourfour du Petit avait le premier signales. Mais
aucun de ces physiologistes n'avait remarqu le phnomne de
calorification des parties dont je parle et ne l'avait rattach 
la section du grand sympathique, bien que ce phnomne d se
produire ncessairement sous les yeux de tous ceux qui, avant moi,
avaient coup cette partie du sympathique. L'hypothse, ainsi
qu'on le voit, m'avait prpar l'esprit  voir les choses suivant
une certaine direction donne par l'hypothse mme, et ce qui le
prouve, c'est que moi-mme, comme les autres exprimentateurs,
j'avais bien souvent divis le grand sympathique pour rpter
l'exprience de Pourtour du Petit sans voir le fait de
calorification que j'ai dcouvert plus tard quand une hypothse
m'a port  faire des recherches dans ce sens. L'influence de
l'hypothse est donc ici des plus videntes; on avait le fait sous
les yeux et on ne le voyait pas parce qu'il ne disait rien 
l'esprit. Il tait cependant des plus simples  apercevoir, et,
depuis que je l'ai signal, tous les physiologistes sans exception
l'ont constat et vrifi avec la plus grande facilit.

En rsum, les hypothses et les thories, mme mauvaises, sont
utiles pour conduire  des dcouvertes. Cette remarque est vraie
pour toutes les sciences. Les alchimistes ont fond la chimie en
poursuivant des problmes chimriques et des thories fausses
aujourd'hui. Dans les sciences physiques, qui sont plus avances
que la biologie, on pourrait citer encore maintenant des savants
qui font de grandes dcouvertes en s'appuyant sur des thories
fausses. Cela parat tre en effet une ncessit de la faiblesse
de notre esprit que de ne pouvoir arriver  la vrit qu'en
passant par une multitude d'erreurs et d'cueils.

Quelle conclusion gnrale le physiologiste tirera t-il de tous
les exemples qui prcdent? Il doit en conclure que les ides et
les thories admises, dans l'tat actuel de la science biologique,
ne reprsentent que des vrits restreintes et prcaires qui sont
destines  prir. Il doit consquemment avoir fort peu de
confiance dans la valeur relle de ces thories, mais pourtant
s'en servir comme d'instruments intellectuels ncessaires 
l'volution de la science et propres  lui faire dcouvrir des
faits nouveaux. Aujourd'hui l'art de dcouvrir des phnomnes
nouveaux et de les constater exactement doit tre l'objet spcial
des proccupations de tous les biologues. Il faut fonder la
critique exprimentale en crant des mthodes rigoureuses
d'investigation et d'exprimentation qui permettront d'tablir les
observations d'une manire indiscutable et feront disparatre par
suite les erreurs de faits qui sont la source des erreurs de
thories. Celui qui tenterait maintenant une gnralisation de la
biologie entire prouverait qu'il n'a pas un sentiment exact de
l'tat actuel de cette science. Aujourd'hui le problme biologique
commence  peine  tre pos, et, de mme qu'il faut assembler et
tailler les pierres avant de songer  difier un monument, de mme
il faut d'abord assembler et prparer les faits qui devront
constituer la science des corps vivants. C'est  l'exprimentation
que ce rle incombe, sa mthode est fixe, mais les phnomnes
qu'elle doit analyser sont si complexes, que le vrai promoteur de
la science pour le moment sera celui qui pourra donner quelques
principes de simplification dans les procds d'analyse ou
apporter des perfectionnements dans les instruments de recherches.
Quand les faits existent en nombre suffisant et bien clairement
tablis, les gnralisations ne se font jamais attendre. Je suis
convaincu que dans les sciences exprimentales en volution, et
particulirement dans celles qui sont aussi complexes que la
biologie, la dcouverte d'un nouvel instrument d'observation ou
d'exprimentation rend beaucoup plus de services que beaucoup de
dissertations systmatiques ou philosophiques. En effet, un
nouveau procd, un nouveau moyen d'investigation, augmentent
notre puissance et rend possibles des dcouvertes et des
recherches qui ne l'auraient pas t sans son secours. C'est ainsi
que les recherches sur la formation du sucre chez les animaux
n'ont pu tre faites que lorsque la chimie a eu donn des ractifs
pour reconnatre le sucre beaucoup plus sensibles que ceux que
l'on avait auparavant.




CHAPITRE II
EXEMPLES DE CRITIQUE EXPRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE.


La critique exprimentale repose sur des principes absolus qui
doivent diriger l'exprimentateur dans la constatation et dans
l'interprtation des phnomnes de la nature. La critique
exprimentale sera particulirement utile dans les sciences
biologiques o rgnent des thories si souvent tayes par des
ides fausses ou assises sur des faits mal observs. Il s'agira
ici de rappeler, par des exemples, les principes en vertu desquels
il convient de juger les thories physiologiques et de discuter
les faits qui leur servent de bases. Le criterium par excellence
est, ainsi que nous les avons dj, le principe du dterminisme
exprimental uni au doute philosophique.  ce propos, je
rappellerai encore que dans les sciences il ne faut jamais
confondre les principes avec les thories. Les principes sont les
axiomes scientifiques; ce sont des vrits absolues qui
constituent un critrium immuable. Les thories sont des
gnralits ou des ides scientifiques qui rsument l'tat actuel
de nos connaissances; elles constituent des vrits toujours
relatives et destines  se modifier par le progrs mme des
sciences. Donc si nous posons comme conclusion fondamentale qu'il
ne faut pas croire absolument aux formules de la science, il faut
croire au contraire d'une manire absolue  ses principes. Ceux
qui croient trop aux thories et qui ngligent les principes
prennent l'ombre pour la ralit, ils manquent de criterium solide
et ils sont livrs  toutes les causes d'erreurs qui en drivent.
Dans toute science le progrs rel consiste  changer les thories
de manire  en obtenir qui soient de plus en plus parfaites. En
effet,  quoi servirait d'tudier, si l'on ne pouvait changer
d'opinion ou de thorie; mais les principes et la mthode
scientifiques sont suprieurs  la thorie, ils sont immuables et
ne doivent jamais varier.

La critique exprimentale doit donc se prmunir non-seulement
contre la croyance aux thories, mais viter aussi de se laisser
garer en accordant trop de valeur aux mots que nous avons crs
pour nous reprsenter les prtendues forces de la nature. Dans
toutes les sciences, mais dans les sciences physiologiques plus
que dans toutes les autres, on est expos  se faire illusion sur
les mots. Il ne faut jamais oublier que toutes les qualifications
de forces minrales ou vitales donnes aux phnomnes de la nature
ne sont qu'un langage figur dont il importe que nous ne soyons
pas les dupes. Il n'y a de rel que les manifestations des
phnomnes et les conditions de ces manifestations qu'il s'agit de
dterminer; c'est l ce que la critique exprimentale ne doit
jamais perdre de vue. En un mot, la critique exprimentale met
tout en doute, except le principe du dterminisme scientifique et
rationnel dans les faits (p. 92-115). La critique exprimentale
est toujours fonde sur cette mme base, soit qu'on se l'applique
 soi-mme, soit qu'on l'applique aux autres; c'est pourquoi dans
ce qui va suivre nous donnerons en gnral deux exemples: l'un
choisi dans nos propres recherches, l'autre choisi dans les
travaux des autres. En effet, dans la science il ne s'agit pas
seulement de chercher  critiquer les autres, mais le savant doit
toujours jouer vis--vis de lui-mme le rle d'un critique svre.
Toutes les fois qu'il avance une opinion ou qu'il met une
thorie, il doit tre le premier  chercher  les contrler par la
critique et  les asseoir sur des faits bien observs et
exactement dtermins.


 I. -- Le principe du dterminisme exprimental n'admet pas des
faits contradictoires.


Premier exemple. -- Il y a longtemps dj que j'ai fait connatre
une exprience qui,  cette poque, surprit beaucoup les
physiologistes, cette exprience consiste  rendre un animal
artificiellement diabtique au moyen de la piqre du plancher du
quatrime ventricule. J'arrivai  tenter cette piqre par suite de
considrations thoriques que je n'ai pas  rappeler; ce qu'il
importe seulement de savoir ici, c'est que je russis du premier
coup, c'est--dire que je vis le premier lapin que j'oprai
devenir trs-fortement diabtique. Mais ensuite il m'arriva de
rpter un grand nombre de fois (huit ou dix fois) cette
exprience sans obtenir le premier rsultat. Je me trouvais ds
lors en prsence d'un fait positif et de huit ou dix faits
ngatifs; cependant il ne me vint jamais dans l'esprit de nier ma
premire exprience positive au profit des expriences ngatives
qui la suivirent. tant bien convaincu que mes insuccs ne
tenaient qu' ce que j'ignorais le dterminisme de ma premire
exprience, je persistai  exprimenter en cherchant  reconnatre
exactement les conditions de l'opration. Je parvins,  la suite
de mes essais,  fixer le lieu prcis de la piqre, et  donner
les conditions dans lesquelles doit tre plac l'animal opr; de
sorte qu'aujourd'hui on peut reproduire le fait du diabte
artificiel toutes les fois que l'on se met dans les conditions
connues exiges pour sa manifestation.

 ce qui prcde j'ajouterai une rflexion qui montrera de combien
de causes d'erreurs le physiologiste peut se trouver entour dans
l'investigation des phnomnes de la vie. Je suppose qu'au lieu de
russir du premier coup  rendre un lapin diabtique, tous les
faits ngatifs se fussent d'abord montrs, il est vident qu'aprs
avoir chou deux ou trois fois, j'en aurais conclu non-seulement
que la thorie qui m'avait guid tait mauvaise, mais que la
piqre du quatrime ventricule ne produisait pas le diabte.
Cependant je me serais tromp. Combien de fois a-t-on d et devra-
t-on encore se tromper ainsi! Il parat impossible mme d'viter
d'une manire absolue ces sortes d'erreurs. Mais nous voulons
seulement tirer de cette exprience une autre conclusion gnrale
qui sera corrobore par les exemples suivants,  savoir, que les
faits ngatifs considrs seuls n'apprennent jamais rien.

Deuxime exemple. -- Tous les jours on voit des discussions qui
restent sans profit pour la science parce que l'on n'est pas assez
pntr de ce principe, que chaque fait ayant son dterminisme, un
fait ngatif ne prouve rien et ne saurait jamais dtruire un fait
positif. Pour prouver ce que j'avance, je citerai les critiques
que M. Longet a faites autrefois des expriences de Magendie. Je
choisirai cet exemple, d'une part, parce qu'il est trs-
instructif, et d'autre part, parce que je m'y suis trouv ml et
que j'en connais exactement toutes les circonstances. Je
commencerai par les critiques de M. Longet relatives aux
expriences de Magendie sur les proprits de la sensibilit
rcurrente des racines rachidiennes antrieures[55]. La premire
chose que M. Longet reproche  Magendie, c'est d'avoir vari
d'opinion sur la sensibilit des racines antrieures, et d'avoir
dit en 1822 que les racines antrieures sont  peine sensibles, et
en 1839 qu'elles sont trs-sensibles, etc.  la suite de ces
critiques, M. Longet s'crie: La vrit est une; que le lecteur
choisisse, s'il l'ose, au milieu de ces assertions contradictoires
opposes du mme auteur (loc. cit., p. 22). Enfin, ajoute
M. Longet, M. Magendie aurait d au moins nous dire, pour nous
tirer d'embarras, lesquelles de ses expriences il a
convenablement faites, celles de 1822 ou celles de 1839 (loc.
cit., p. 23).

Toutes ces critiques sont mal fondes et manquent compltement aux
rgles de la critique scientifique exprimentale. En effet, si
Magendie a dit en 1822 que les racines antrieures taient
insensibles, c'est videmment qu'il les avait trouves
insensibles; s'il a dit ensuite en 1839 que les racines
antrieures taient trs-sensibles, c'est qu'alors il les avait
trouves trs-sensibles. Il n'y a pas  choisir, comme le croit
M. Longet, entre ces deux rsultats; il faut les admettre tous
deux, mais seulement les expliquer et les dterminer dans leurs
conditions respectives. Quand M. Longet s'crie: La vrit est
une..., cela voudrait-il dire que, si l'un des deux rsultats est
vrai, l'autre doit tre faux? Pas du tout; ils sont vrais tous
deux,  moins de dire que dans un cas Magendie a menti, ce qui
n'est certainement pas dans la pense du critique. Mais, en vertu
du principe scientifique du dterminisme des phnomnes, nous
devons affirmer  priori et d'une manire absolue qu'en 1822 et en
1839, Magendie n'a pas vu le phnomne dans des conditions
identiques, et ce sont prcisment ces diffrences de conditions
qu'il faut chercher  dterminer afin de faire concorder les deux
rsultats et de trouver ainsi la cause de la variation du
phnomne. Tout ce que M. Longet aurait pu reprocher  Magendie,
c'tait de ne pas avoir cherch lui-mme la raison de la
diffrence des deux rsultats; mais la critique d'exclusion que
M. Longet applique aux expriences de Magendie est fausse et en
dsaccord, ainsi que nous l'avons dit, avec les principes de la
critique exprimentale.

On ne saurait douter qu'il s'agisse dans ce qui prcde d'une
critique sincre et purement scientifique, car, dans une autre
circonstance relative  la mme discussion, M. Longet s'est
appliqu  lui-mme cette mme critique d'exclusion, et il a t
conduit, dans sa propre critique, au mme genre d'erreur que dans
celle qu'il appliquait  Magendie.

En 1839, M. Longet suivait, ainsi que moi, le laboratoire du
Collge de France, lorsque Magendie, retrouvant la sensibilit des
racines rachidiennes antrieures, montra qu'elle est emprunte aux
racines postrieures, et revient par la priphrie, d'o le nom de
sensibilit en retour ou sensibilit rcurrente qu'il lui donna.
M. Longet vit donc alors, comme Magendie et moi, que la racine
antrieure tait sensible et qu'elle l'tait par l'influence de la
racine postrieure, et il le vit si bien, qu'il rclama pour lui
la dcouverte de ce dernier fait[56]. Mais il arriva plus tard, en
1841, que M. Longet, voulant rpter l'exprience de Magendie, ne
trouva pas la sensibilit dans la racine antrieure. Par une
circonstance assez piquante, M. Longet se trouva alors,
relativement au mme fait de sensibilit des racines rachidiennes
antrieures, exactement dans la mme position que celle qu'il
avait reproche  Magendie, c'est--dire qu'en 1839 M. Longet
avait vu la racine antrieure sensible et qu'en 1841 il la voyait
insensible. L'esprit sceptique de Magendie ne s'mouvait pas de
ces obscurits et de ces contradictions apparentes; il continuait
 exprimenter et disait toujours ce qu'il voyait. L'esprit de
M. Longet, au contraire, voulait avoir la vrit d'un ct ou de
l'autre; c'est pourquoi il se dcida pour les expriences de 1841,
c'est--dire pour les expriences ngatives, et voici ce qu'il
dit,  ce propos: Bien que j'aie fait valoir  cette poque
(1839) mes prtentions  la dcouverte de l'un de ces faits (la
sensibilit rcurrente), aujourd'hui, que j'ai multipli et vari
les expriences sur ce point de physiologie, je viens combattre
ces mmes faits comme errons, qu'on les regarde comme la
proprit de Magendie ou la mienne. Le culte d  la vrit exige
qu'on ne craigne jamais de revenir sur une erreur commise. Je ne
ferai que rappeler ici l'insensibilit tant de fois prouve par
nous des racines et des faisceaux antrieurs, pour que l'on
comprenne bien l'inanit de ces rsultats qui, comme tant
d'autres, ne font qu'encombrer la science et gner sa marche[57].
Il est certain, d'aprs cet aveu, que M. Longet n'est anim que du
dsir de trouver la vrit, et M. Longet le prouve quand il dit
qu'il ne faut jamais craindre de revenir sur une erreur commise.
Je partage tout  fait son sentiment et j'ajouterai qu'il est
toujours instructif de revenir d'une erreur commise. Ce prcepte
est donc excellent et chacun peut en faire usage; car tout le
monde est expos  se tromper, except ceux qui ne font rien.
Mais, la premire condition pour revenir d'une erreur, c'est de
prouver qu'il y a erreur. Il ne suffit pas de dire: Je me suis
tromp; il faut dire comment on s'est tromp, et c'est l
prcisment ce qui est important. Or, M. Longet n'explique rien;
il semble dire purement et simplement: En 1839, j'ai vu les
racines sensibles, en 1841 je les ai vues insensibles plus
souvent, donc je me suis tromp en 1839. Un pareil raisonnement
n'est pas admissible. Il s'agit en effet, en 1839,  propos de la
sensibilit des racines antrieures, d'expriences nombreuses dans
lesquelles on a coup successivement les racines rachidiennes,
pinc les diffrents bouts pour constater leurs proprits.
Magendie a crit un demi-volume sur ce sujet. Quand ensuite on ne
rencontre plus ces rsultats, mme un grand nombre de fois, il ne
suffit pas de dire, pour juger la question, qu'on s'est tromp la
premire fois et qu'on a raison la seconde. Et d'ailleurs pourquoi
se serait-on tromp? Dira-t-on qu'on a eu les sens infidles  une
poque et non  l'autre? Mais alors il faut renoncer 
l'exprimentation; car la premire condition pour un
exprimentateur, c'est d'avoir confiance dans ses sens et de ne
jamais douter que de ses interprtations. Si maintenant, malgr
tous les efforts et toutes les recherches, on ne peut pas trouver
la raison matrielle de l'erreur, il faut suspendre son jugement
et conserver en attendant les deux rsultats, mais ne jamais
croire qu'il suffise de nier des faits positifs au nom de faits
ngatifs plus nombreux, aut vice vers. Des faits ngatifs,
quelque nombreux qu'ils soient, ne dtruisent jamais un seul fait
positif. C'est pourquoi la ngation pure et simple n'est point de
la critique, et, en science, ce procd doit tre repouss d'une
manire absolue, parce que jamais la science ne se constitue par
des ngations.

En rsum, il faut tre convaincu que les faits ngatifs ont leur
dterminisme comme les faits positifs. Nous avons pos en principe
que toutes les expriences sont bonnes dans le dterminisme de
leurs conditions respectives; c'est dans la recherche des
conditions de chacun de ces dterminismes que gt prcisment
l'enseignement qui doit nous donner les lois du phnomne, puisque
par l nous connaissons les conditions de son existence et de sa
non-existence. C'est en vertu de ce principe que je me suis
dirig, quand, aprs avoir assist en 1839 aux expriences de
Magendie et en 1841 aux discussions de M. Longet, je voulus moi-
mme me rendre compte des phnomnes et juger les dissidences. Je
rptai les expriences et je trouvai, comme Magendie et comme
M. Longet, des cas de sensibilit et des cas d'insensibilit des
racines rachidiennes antrieures; mais, convaincu que ces deux cas
tenaient  des circonstances exprimentales diffrentes, je
cherchai  dterminer ces circonstances, et,  force d'observation
et de persvrance, je finis par trouver[58] les conditions dans
lesquelles il faut se placer pour obtenir l'un ou l'autre
rsultat. Aujourd'hui que les conditions du phnomne sont
connues, personne ne discute plus. M. Longet lui-mme[59] et tous
les physiologistes admettent le fait de la sensibilit currente
comme constant dans les conditions que j'ai fait connatre.

D'aprs ce qui prcde il faut donc tablir comme principe de la
critique exprimentale le dterminisme absolu et ncessaire des
phnomnes. Ce principe, bien compris, doit nous rendre
circonspects contre cette tendance naturelle  la contradiction
que nous avons tous. Il est certain que tout exprimentateur,
particulirement un dbutant, prouve toujours un secret plaisir
quand il rencontre quelque chose qui est autrement que ce que
d'autres avaient vu avant lui. Il est port par son premier
mouvement  contredire, surtout quand il s'agit de contredire un
homme haut plac dans la science. C'est un sentiment dont il faut
se dfendre parce qu'il n'est pas scientifique. La contradiction
pure serait une accusation de mensonge, et il faut l'viter, car
heureusement les faussaires scientifiques sont rares. D'ailleurs
ce dernier cas ne relevant plus de la science, je n'ai pas 
donner de prcepte  ce sujet. Je veux seulement faire remarquer
ici que la critique ne consiste pas  prouver que d'autres se sont
tromps, et quand mme on prouverait qu'un homme minent s'est
tromp, ce ne serait pas une grande dcouverte; et cela ne peut
devenir un travail profitable pour la science qu'autant que l'on
montre comment cet homme s'est tromp. En effet, les grands hommes
nous instruisent souvent autant par leurs erreurs que par leurs
dcouvertes. J'entends quelquefois dire: Signaler une erreur, cela
quivaut  faire une dcouverte. Oui,  la condition que l'on
mette au jour une vrit nouvelle en montrant la cause de
l'erreur, et alors il n'est plus ncessaire de combattre l'erreur,
elle tombe d'elle-mme. C'est ainsi que la critique quivaut  une
dcouverte; c'est quand elle explique tout sans rien nier, et
qu'elle trouve le dterminisme exact de faits en apparence
contradictoires. Par ce dterminisme tout se rduit, tout devient
lumineux, et alors, comme dit Leibnitz, la science en s'tendant
s'claire et se simplifie.


 II -- Le principe du dterminisme repousse de la science les
faits indtermins ou irrationnels.


Nous avons dit ailleurs (p. 95) que notre raison comprend
scientifiquement le dtermin et l'indtermin, mais qu'elle ne
saurait admettre l'indterminable, car ce ne serait rien autre
chose qu'admettre le merveilleux, l'occulte ou le surnaturel, qui
doivent tre absolument bannis de toute science exprimentale. De
l il rsulte que, quand un fait se prsente  nous, il n'acquiert
de valeur scientifique que par la connaissance de son
dterminisme. Un fait brut n'est pas scientifique et un fait dont
le dterminisme n'est point rationnel doit de mme tre repouss
de la science. En effet, si l'exprimentateur doit soumettre ses
ides au criterium des faits, je n'admets pas qu'il doive y
soumettre sa raison; car alors il teindrait le flambeau de son
seul criterium intrieur, et il tomberait ncessairement dans le
domaine de l'indterminable, c'est--dire de l'occulte et du
merveilleux. Sans doute il existe dans la science un grand nombre
de faits bruts qui sont encore incomprhensibles; je ne veux pas
conclure qu'il faut de parti pris repousser tous ces faits, mais
je veux seulement dire qu'ils doivent tre gards en rserve, en
attendant, comme faits bruts, et ne pas tre introduits dans la
science, c'est--dire dans le raisonnement exprimental, avant
qu'ils soient fixs dans leur condition d'existence par un
dterminisme rationnel. Autrement on serait arrt  chaque
instant dans le raisonnement exprimental ou bien conduit
invitablement  l'absurde. Les exemples suivants, que je pourrais
beaucoup multiplier, prouveront ce que j'avance.

Premier exemple. -- J'ai fait, il y a quelques annes[60], des
expriences sur l'influence de l'ther sur les scrtions
intestinales. Or, il m'arriva d'observer  ce propos que
l'injection de l'ther dans le canal intestinal d'un chien  jeun,
mme depuis plusieurs jours, faisait natre des chylifres blancs
magnifiques, absolument comme chez un animal en pleine digestion
d'aliments mixtes dans lesquels il y a de la graisse. Ce fait,
rpt un grand nombre de fois, tait indubitable. Mais quelle
signification lui donner? Quel raisonnement tablir sur sa cause?
Fallait-il dire: L'ther fait scrter du chyle, c'est un fait?
Mais cela devenait absurde, puisqu'il n'y avait pas d'aliments
dans l'intestin. Comme on le voit, la raison repoussait ce
dterminisme absurde et irrationnel dans l'tat actuel de nos
connaissances. C'est pourquoi je cherchais o pouvait se trouver
la raison de ce fait incomprhensible, et je finis par voir qu'il
y avait une cause d'erreur, et que ces chylifres provenaient de
ce que l'ther dissolvait l'huile qui graissait le piston de la
seringue avec laquelle je l'injectais dans l'estomac; de sorte
qu'en injectant l'ther avec une pipette de verre au lieu d'une
seringue, il n'y avait plus de chylifres. C'est donc
l'irrationalisme du fait qui m'a conduit  voir  priori qu'il
devait tre faux et qu'il ne pouvait servir de base  un
raisonnement scientifique. Sans cela, je n'aurais pas trouv cette
singulire cause d'erreur, qui rsidait dans le piston d'une
seringue. Mais cette cause d'erreur reconnue, tout s'expliqua, et
le fait devient rationnel, en ce sens que les chylifres s'taient
produits l par l'absorption de la graisse, comme toujours;
seulement l'ther activait cette absorption et rendait le
phnomne plus apparent.

Deuxime exemple. -- Il avait t vu par des exprimentateurs
habiles et exacts[61] que le venin du crapaud empoisonne trs-
rapidement les grenouilles et d'autres animaux, tandis qu'il n'a
aucun effet sur le crapaud lui-mme. En effet, voici l'exprience
bien simple qui semble le prouver: si l'on prend sur le bout d'une
lancette du venin des parotides d'un crapaud de nos contres et
qu'on insinue ce venin sous la peau d'une grenouille ou d'un
oiseau, on voit bientt prir ces animaux, tandis que, si l'on a
introduit la mme quantit de venin sous la peau d'un crapaud 
peu prs du mme volume, ce dernier n'en meurt pas et n'en prouve
mme aucun effet. C'est l encore un fait brut qui ne pouvait
devenir scientifique qu' la condition de savoir comment ce venin
agit sur la grenouille et pourquoi ce venin n'agit pas sur le
crapaud. Il fallait ncessairement pour cela tudier le mcanisme
de la mort, car il aurait pu se rencontrer des circonstances
particulires qui eussent expliqu la diffrence des rsultats sur
la grenouille et sur le crapaud. C'est ainsi qu'il y a une
disposition particulire des naseaux et de l'piglotte qui
explique trs-bien par exemple pourquoi la section des deux
faciaux est mortelle chez le cheval et ne l'est pas chez les
autres animaux. Mais ce fait exceptionnel reste nanmoins
rationnel; il confirme la rgle, comme on dit, en ce qu'il ne
change rien au fond de la paralysie nerveuse qui est identique
chez tous les animaux. Il n'en fut pas ainsi pour le cas qui nous
occupe; l'tude du mcanisme de la mort par le venin de crapaud
amena  cette conclusion, que le venin de crapaud tue en arrtant
le coeur des grenouilles, tandis qu'il n'agit pas sur le coeur du
crapaud. Or, pour tre logique, il fallait ncessairement admettre
que les fibres musculaires du coeur du crapaud sont d'une autre
nature que celles du coeur de la grenouille, puisqu'un poison qui
agit sur les unes n'agit pas sur les autres. Cela devenait
impossible; car admettre que des lments organiques identiques
quant  leur structure et  leurs proprits physiologiques,
cessent d'tre identiques devant une action toxique identique, ce
serait prouver qu'il n'y a pas de dterminisme ncessaire dans les
phnomnes; et ds lors la science se trouverait nie par ce fait.
C'est en vertu de ces ides que j'ai repouss le fait mentionn
ci-dessus comme irrationnel et que j'ai voulu rpter des
expriences, bien que je ne doutasse pas de leur exactitude, comme
fait brut. J'ai vu alors[62] que le venin du crapaud tue la
grenouille trs-facilement avec une dose qui est de beaucoup
insuffisante pour le crapaud, mais que celui-ci s'empoisonne
nanmoins si l'on augmente assez la dose. De sorte que la
diffrence signale se rduisait  une question de quantit et
n'avait plus la signification contradictoire qu'on pouvait lui
donner. C'est donc encore l'irrationalisme du fait qui a port 
lui donner une autre signification.


 III. -- Le principe du dterminisme exige que les faits soient
comparativement dtermins.


Nous venons de voir que notre raison nous oblige  repousser des
faits qui ont une apparence indtermine et nous porte  les
critiquer afin de leur trouver un sens rationnel avant de les
introduire dans le raisonnement exprimental. Mais comme la
critique, ainsi que nous l'avons dit, repose  la fois sur la
raison et sur le doute philosophique, il en rsulte qu'il ne
suffit pas qu'un fait exprimental se prsente avec une apparence
simple et logique pour que nous l'admettions, mais nous devons
encore douter et voir par une contre-exprience si cette apparence
rationnelle n'est pas trompeuse. Ce prcepte est de rigueur
absolue, surtout dans les sciences mdicales qui,  raison de leur
complexit, reclent davantage de causes d'erreurs. J'ai donn
ailleurs (p. 97) le caractre exprimental de la contre-preuve,
je n'y reviendrai pas; je veux seulement faire remarquer ici que,
lors mme qu'un fait parat logique, c'est--dire rationnel, cela
ne saurait jamais suffire pour nous dispenser de faire la contre-
preuve ou la contre-exprience, de sorte que je considrerai ce
prcepte comme une sorte de consigne qu'il faut suivre aveuglment
mme dans les cas qui paraissent les plus clairs et les plus
rationnels. Je vais citer deux exemples, qui montreront la
ncessit d'excuter toujours et quand mme cette consigne de
l'exprience comparative.

Premier exemple. -- J'ai expliqu prcdemment (p. 288) comment je
fus autrefois conduit  tudier le rle du sucre dans la
nutrition, et  rechercher le mcanisme de la destruction de ce
principe alimentaire dans l'organisme. Il fallait, pour rsoudre
la question, rechercher le sucre dans le sang et le poursuivre
dans les vaisseaux intestinaux qui l'avaient absorb, jusqu' ce
qu'on pt constater le lieu de sa disparition. Pour raliser mon
exprience, je donnai  un chien une soupe au lait sucre; puis je
sacrifiai l'animal en digestion, et je trouvai que le sang des
vaisseaux sus-hpatiques, qui reprsente le sang total des organes
intestinaux et du foie, renfermait du sucre. Il tait tout naturel
et, comme on dit, logique, de penser que ce sucre trouv dans les
veines sus-hpatiques tait celui que j'avais donn  l'animal
dans sa soupe. Je suis certain mme que plus d'un exprimentateur
s'en serait tenu l et aurait considr comme superflu, sinon
comme ridicule, de faire une exprience comparative. Cependant, je
fis l'exprience comparative, parce que j'tais convaincu par
principe de sa ncessit absolue: ce qui veut dire que je suis
convaincu qu'en physiologie il faut toujours douter, mme dans les
cas o le doute semble le moins permis. Cependant je dois ajouter
qu'ici l'exprience comparative tait encore commande par cette
autre circonstance que j'employais, pour dceler le sucre, la
rduction des sels de cuivre dans la potasse. C'est en effet l un
caractre empirique du sucre, qui pouvait tre donn par des
substances encore inconnues de l'conomie. Mais, je le rpte,
mme sans cela il et fallu faire l'exprience comparative comme
une consigne exprimentale; car ce cas mme prouve qu'on ne
saurait jamais prvoir quelle peut en tre l'importance.

Je pris donc par comparaison avec le chien  la soupe sucre un
autre chien auquel je donnai de la viande  manger, en ayant soin
qu'il n'entrt d'ailleurs aucune matire sucre ou amidonne dans
son alimentation, puis je sacrifiai cet animal pendant la
digestion, et j'examinai comparativement le sang de ses veines
sus-hpatiques. Mais mon tonnement fut grand quand je constatai
que ce sang contenait galement du sucre chez l'animal qui n'en
avait pas mang.

On voit donc qu'ici l'exprience comparative m'a conduit  la
dcouverte de la prsence constante du sucre dans le sang des
veines sus-hpatiques des animaux, quelle que soit leur
alimentation. On conoit qu'alors j'abandonnai toutes mes
hypothses sur la destruction du sucre pour suivre ce fait nouveau
et inattendu. Je mis d'abord son existence hors de doute par des
expriences rptes, et je constatai que chez les animaux  jeun,
le sucre existait aussi dans le sang. Tel fut le dbut de mes
recherches sur la glycognie animale. Elles eurent pour origine,
ainsi qu'on le voit, une exprience comparative faite dans un cas
o l'on aurait pu s'en croire dispens. Mais s'il y a des
avantages attachs  l'exprience comparative, il y a
ncessairement aussi des inconvnients  ne pas la pratiquer.
C'est ce que prouve l'exemple suivant.

Deuxime exemple. -- Magendie fit autrefois des recherches sur les
usages du liquide cphalo-rachidien, et il fut amen  conclure
que la soustraction du liquide cphalo-rachidien entrane chez les
animaux une sorte de titubation et un dsordre caractristique
dans les mouvements. En effet, si, aprs avoir mis  dcouvert la
membrane occipito-atlodienne, on la perce pour faire couler le
liquide cphalo-rachidien, on remarque que l'animal est pris de
dsordres moteurs spciaux. Rien ne semblait plus naturel et plus
simple que d'attribuer cette influence sur les mouvements  la
soustraction du liquide cphalo-rachidien, cependant c'tait une
erreur, et Magendie m'a racont comment un autre exprimentateur
fut amen par hasard  le trouver. Cet exprimentateur fut
interrompu dans son exprience au moment o, ayant coup les
muscles de la nuque, il venait de mettre la membrane occipito-
atlodienne  nu, mais sans l'avoir encore perce pour faire
vacuer le liquide cphalo-rachidien. Or, l'exprimentateur vit,
en revenant continuer son exprience, que cette simple opration
prliminaire avait produit la mme titubation, quoique le liquide
cphalo-rachidien n'et pas t soustrait. On avait donc attribu
 la soustraction du liquide cphalo-rachidien ce qui n'tait que
le fait de la section des muscles de la nuque. videmment
l'exprience comparative et rsolu la difficult. Il aurait
fallu, dans ce cas, mettre, ainsi que nous l'avons dit, deux
animaux dans les mmes conditions moins une, c'est--dire mettre
la membrane occipito-atlodienne  nu chez deux animaux, et ne la
piquer, pour faire couler le liquide, que chez l'un d'eux; alors
on aurait pu juger par comparaison et prciser ainsi la part
exacte de la soustraction du liquide cphalo-rachidien dans les
dsordres de la myotilit. Je pourrais citer un grand nombre
d'erreurs arrives  des exprimentateurs habiles pour avoir
nglig le prcepte de l'exprience comparative. Seulement, comme
il est souvent difficile, ainsi que l'ont prouv les exemples que
j'ai cits, de savoir d'avance si l'exprience comparative sera
ncessaire ou non, je rpte qu'il faut, pour viter tout
embarras, admettre l'exprience comparative comme une vritable
consigne devant tre excute mme quand elle est inutile, afin de
ne pas en manquer quand elle est ncessaire. L'exprience
comparative aura lieu tantt sur deux animaux, comme nous l'avons
dit dans le cas prcdent, tantt, pour tre plus exacte, elle
devra porter sur deux organes similaires d'un mme animal. C'est
ainsi que, voulant autrefois juger de l'influence de certaines
substances sur la production de la matire glycogne dans le foie,
je n'ai jamais pu trouver deux animaux comparables sous ce
rapport, mme en les mettant dans des conditions alimentaires
exactement semblables, c'est--dire  jeun pendant le mme nombre
de jours. Les animaux, suivant leur ge, leur sexe, leur
embonpoint, etc., supportent plus ou moins l'abstinence et
dtruisent plus ou moins de matire glycogne, de sorte que je
n'tais jamais sr que les diffrences trouves fussent le
rsultat de la diffrence d'alimentation. Pour enlever cette cause
d'erreur, je fus oblig de faire l'exprience complte sur le mme
animal en lui enlevant pralablement un morceau de foie, avant
l'injection alimentaire et un autre aprs. De mme quand il s'agit
aussi de voir l'influence de la contraction sur la respiration
musculaire chez la grenouille, il est ncessaire de comparer les
deux membres d'un mme animal parce que, dans ce cas, deux
grenouilles ne sont pas toujours comparables entre elles.


 IV. -- La critique exprimentale ne doit porter que sur des
faits et jamais sur des mots.


J'ai dit, au commencement de ce chapitre, que l'on tait souvent
illusionn par une valeur trompeuse que l'on donne aux mots. Je
dsire expliquer ma pense par des exemples:

Premier exemple. -- En 1845, je faisais  la Socit philomathique
une communication dans laquelle je discutais des expriences de
Brodie et de Magendie sur la ligature du canal choldoque, et je
montrais que les rsultats diffrents que ces exprimentateurs
avaient obtenus tenaient  ce que l'un, ayant opr sur des
chiens, avait li le canal choldoque seul, tandis que l'autre,
ayant opr sur des chats, avait compris sans s'en douter, dans sa
ligature,  la fois le canal choldoque et un conduit
pancratique. Je donnais ainsi la raison de la diffrence des
rsultats obtenus, et je concluais qu'en physiologie comme
ailleurs, les expriences peuvent tre rigoureuses et fournir des
rsultats identiques toutes les fois que l'on opre dans des
conditions exactement semblables.

 ce propos, un membre de la Socit, Gerdy, chirurgien de la
Charit, professeur  la Facult de mdecine et connu par divers
ouvrages de chirurgie et de physiologie, demanda la parole pour
attaquer mes conclusions. L'explication anatomique que vous
donnez, me dit-il, des expriences de Brodie et de Magendie est
juste, mais je n'admets pas la conclusion gnrale que vous en
tirez. En effet, vous dites qu'en physiologie les rsultats des
expriences sont identiques quand on opre dans des conditions
identiques; je nie qu'il en soit ainsi. Cette conclusion serait
exacte pour la nature brute, mais elle ne saurait tre vraie pour
la nature vivante. Toutes les fois, ajouta-t-il, que la vie
intervient dans les phnomnes, on a beau tre dans des conditions
identiques, les rsultats peuvent tre diffrents. Comme preuve
de son opinion, Gerdy cita des cas d'individus atteints de la mme
maladie auxquels il avait administr les mmes mdicaments et chez
lesquels les rsultats avaient t diffrents. Il rappela aussi
des cas d'oprations semblables faites pour les mmes maladies,
mais suivies de gurison dans un cas et de mort dans l'autre.
Toutes ces diffrences tenaient, suivant lui,  ce que la vie
modifie par elle-mme les rsultats, quoique les conditions de
l'exprience aient t les mmes; ce qui ne pouvait pas arriver,
pensait-il, pour les phnomnes des corps bruts, dans lesquels la
vie n'intervient pas. Dans la Socit philomathique, ces ides
trouvrent immdiatement une opposition gnrale. Tout le monde
fit remarquer  Gerdy que ses opinions n'taient rien moins que la
ngation de la science biologique et qu'il se faisait compltement
illusion sur l'identit des conditions dans les cas dont il
parlait, en ce sens que les maladies qu'il regardait comme
semblables et identiques ne l'taient pas du tout, et qu'il
rapportait  l'influence de la vie ce qui devait tre mis sur le
compte de notre ignorance dans des phnomnes aussi complexes que
ceux de la pathologie. Gerdy persista  soutenir que la vie avait
pour effet de modifier les phnomnes de manire  les faire
diffrer, chez les divers individus, lors mme que les conditions
dans lesquelles ils s'accomplissaient taient identiques. Gerdy
croyait que la vitalit de l'un n'tait pas la vitalit de
l'autre, et que par suite il devait exister entre les individus
des diffrences qu'il tait impossible de dterminer. Il ne voulut
pas abandonner son ide, il se retrancha dans le mot de vitalit,
et l'on ne put lui faire comprendre que ce n'tait l qu'un mot
vide de sens qui ne rpondait  rien, et que dire qu'une chose
tait due  la vitalit, c'tait dire qu'elle tait inconnue.

Eu effet, on est trs-souvent la dupe de ce mirage des mots vie,
mort, sant, maladie, idiosyncrasie. On croit avoir donn une
explication quand on a dit qu'un phnomne est d  l'influence
vitale,  l'influence morbide ou  l'idiosyncrasie individuelle.
Cependant il faut bien savoir que, quand nous disons phnomne
vital, cela ne veut rien dire, si ce n'est que c'est un phnomne
propre aux tres vivants dont nous ignorons encore la cause, car
je pense que tout phnomne appel vital aujourd'hui devra tt ou
tard tre ramen  des proprits dfinies de la matire organise
ou organique. On peut sans doute employer l'expression de
vitalit, comme les chimistes emploient le mot d'affinit, mais en
sachant qu'au fond il n'y a que des phnomnes et des conditions
de phnomnes qu'il faut connatre; quand la condition du
phnomne sera connue, alors les forces vitales ou minrales
occultes disparatront.

Sur ce point, je suis trs-heureux d'tre en parfaite harmonie
d'ides avec mon confrre et ami M. Henri Saint-Claire Deville.
C'est ce qu'on verra dans les paroles suivantes prononces par
M. Saint-Claire Deville en exposant devant la Socit chimique de
Paris ses belles dcouvertes sur les effets des hautes
tempratures[63].

Il ne faut pas se dissimuler que l'tude des causes premires
dans les phnomnes que nous observons et que nous mesurons
prsente en elle un danger srieux. chappant  toute dfinition
prcise et indpendante des faits particuliers, elles nous amnent
bien plus souvent que nous ne le pensons  commettre de vritables
ptitions de principes, et  nous contenter d'explications
spcieuses qui ne peuvent rsister  une critique svre.
L'affinit principalement, dfinie comme la force qui prside aux
combinaisons chimiques, a t pendant longtemps et est encore une
cause occulte, une sorte d'arche  laquelle on rapporte tous les
faits incompris et qu'on considre ds lors comme expliqus,
tandis qu'ils ne sont souvent que classs et souvent mme mal
classs: de mme on attribue  la force catalytique[64] une
multitude de phnomnes fort obscurs et qui, selon moi, le
deviennent davantage lorsqu'on les rapporte en bloc  une cause
entirement inconnue. Certainement on a cru les ranger dans une
mme catgorie quand on leur a donn le mme nom. Mais la
lgitimit de cette classification n'a mme pas t dmontre.
Qu'y a-t-il, en effet, de plus arbitraire que de placer les uns 
ct des autres les phnomnes catalytiques qui dpendent de
l'action ou de la prsence de la mousse de platine et de l'acide
sulfurique concentr, quand le platine ou l'acide ne sont pas,
pour ainsi dire, partie prenante dans l'opration. Ces phnomnes
seront peut-tre expliqus plus tard d'une manire essentiellement
diffrente, suivant qu'ils auront t produits sous l'influence
d'une matire poreuse comme la mousse de platine, ou sous
l'influence d'un agent chimique trs-nergique comme l'acide
sulfurique concentr.

Il faut donc laisser de ct dans nos tudes toutes ces forces
inconnues auxquelles on n'a recours que parce qu'on n'en a pas
mesur les effets. Au contraire, toute notre attention doit tre
porte sur l'observation et la dtermination numrique de ces
effets, lesquels sont seuls  notre porte. On tablit par ce
travail leurs diffrences et leurs analogies et une lumire
nouvelle rsulte de ces comparaisons et de ces mesures.

Ainsi la chaleur et l'affinit sont constamment en prsence dans
nos thories chimiques. L'affinit nous chappe entirement et
nous lui attribuons cependant la combinaison qui serait l'effet de
cette cause inconnue. tudions simplement les circonstances
physiques qui accompagnent la combinaison, et nous verrons combien
de phnomnes mesurables, combien de rapprochements curieux
s'offrent  nous  chaque instant. La chaleur dtruit, dit-on,
l'affinit. tudions avec persistance la dcomposition des corps
sous l'influence de la chaleur estime en quantit ou travail,
temprature ou force vive: nous verrons de suite combien cette
tude est fructueuse et indpendante de toute hypothse, de toute
force inconnue, inconnue mme au point de vue de l'espce d'units
 laquelle il faut rapporter sa mesure exacte ou approche. C'est
en ce sens surtout que l'affinit, considre comme force, est une
cause occulte,  moins qu'elle ne soit simplement l'expression
d'une qualit de la matire. Dans ce cas elle servirait simplement
 dsigner le fait que telles ou telles substances peuvent ou ne
peuvent pas se combiner dans telles ou telles circonstances
dfinies.

Quand un phnomne qui a lieu en dehors du corps vivant ne se
passe pas dans l'organisme, ce n'est pas parce qu'il y a l une
entit appel la vie qui empche le phnomne d'avoir lieu, mais
c'est parce que la condition du phnomne ne se rencontre pas dans
le corps comme au dehors. C'est ainsi qu'on a pu dire que la vie
empche la fibrine de se coaguler dans les vaisseaux chez un
animal vivant, tandis que, en dehors des vaisseaux la fibrine se
coagule, parce que la vie n'agit plus sur elle. Il n'en est rien;
il faut certaines conditions physico-chimiques pour faire coaguler
la fibrine; elles sont plus difficiles  raliser sur le vivant,
mais elles peuvent cependant s'y rencontrer, et, ds qu'elles se
montrent, la fibrine se coagule aussi bien dans l'organisme qu'au
dehors. La vie qu'on invoquait n'est donc qu'une condition
physique qui existe ou qui n'existe pas. J'ai montr que le sucre
se produit en plus grande abondance dans le foie aprs la mort que
pendant la vie; il est des physiologistes qui en ont conclu que la
vie avait une influence sur la formation du sucre dans le foie;
ils ont dit que la vie empchait cette formation et que la mort la
favorisait. Ce sont l des opinions vitales qu'on est surpris
d'entendre  notre poque et qu'on est tonn de voir tre
soutenues par des hommes qui se piquent d'appliquer l'exactitude
des sciences physiques  la physiologie et  la mdecine. Je
montrerai plus tard que ce ne sont encore l que des conditions
physiques qui sont prsentes ou absentes, mais il n'y a rien autre
chose de rel; car encore une fois, au fond de toutes ces
explications il n'y a que les conditions ou le dterminisme des
phnomnes  trouver.

En rsum, il faut savoir que les mots que nous employons pour
exprimer les phnomnes, quand nous ignorons leurs causes, ne sont
rien par eux-mmes, et que, ds que nous leur accordons une valeur
dans la critique ou dans les discussions, nous sortons de
l'exprience et nous tombons dans la scolastique. Dans les
discussions ou dans les explications de phnomnes, il faut
toujours bien se garder de sortir de l'observation et de
substituer un mot  la place du fait. On est mme trs-souvent
attaquable uniquement parce qu'on est sorti du fait et qu'on a
conclu par un mot qui va au del de ce qui a t observ.
L'exemple suivant le prouvera clairement.

Deuxime exemple. -- Lorsque je fis mes recherches sur le suc
pancratique, je constatai que ce fluide renferme une matire
spciale, la pancratine, qui a les caractres mixtes de
l'albumine et de la casine. Cette matire se rapproche de
l'albumine en ce qu'elle est coagulable par la chaleur, mais elle
diffre en ce que, comme la casine, elle est prcipitable par le
sulfate de magnsie. Avant moi, Magendie avait fait des
expriences sur le suc pancratique et il avait dit, d'aprs ses
essais, que le suc pancratique est un liquide qui contient de
l'albumine, tandis que moi, je concluais d'aprs mes recherches,
que le suc pancratique ne renfermait pas d'albumine, mais
contenait de la pancratine, qui est une matire distincte de
l'albumine. Je montrai mes expriences  Magendie en lui faisant
remarquer que nous tions en dsaccord sur la conclusion, mais que
nous tions cependant d'accord sur le fait que le suc pancratique
tait coagulable par la chaleur; mais seulement il y avait
d'autres caractres nouveaux que j'avais vus qui m'empchaient de
conclure  la prsence de l'albumine. Magendie me rpondit: Cette
dissidence entre nous vient de ce que j'ai conclu plus que je n'ai
vu; si j'avais dit simplement: Le suc pancratique est un liquide
coagulable par la chaleur, je serais rest dans le fait et
j'aurais t inattaquable. Cet exemple que j'ai toujours retenu
me parat bien fait pour montrer combien peu il faut attacher de
valeur aux mots en dehors des faits qu'ils reprsentent. Ainsi le
mot albumine ne signifie rien par lui-mme; il nous rappelle
seulement des caractres et des phnomnes. En tendant cet
exemple  la mdecine, nous verrions qu'il en est de mme et que
les mots fivre, inflammation, et les noms des maladies en
gnral, n'ont aucune signification par eux-mmes.

Quand on cre un mot pour caractriser un phnomne, on s'entend
en gnral  ce moment sur l'ide qu'on veut lui faire exprimer et
sur la signification exacte qu'on lui donne, mais plus tard, par
les progrs de la science, le sens du mot change pour les uns,
tandis que pour les autres le mot reste dans le langage avec sa
signification primitive. Il en rsulte alors une discordance qui,
souvent, est telle, que des hommes, en employant le mme mot,
expriment des ides trs-diffrentes. Notre langage n'est en effet
qu'approximatif, et il est si peu prcis, mme dans les sciences,
que, si l'on perd les phnomnes de vue pour s'attacher aux mots,
on est bien vite en dehors de la ralit. On ne peut alors que
nuire  la science quand on discute pour conserver un mot qui
n'est plus qu'une cause d'erreur, en ce sens qu'il n'exprime plus
la mme ide pour tous. Concluons donc qu'il faut toujours
s'attacher aux phnomnes et ne voir dans le mot qu'une expression
vide de sens si les phnomnes qu'il doit reprsenter ne sont pas
dtermins ou s'ils viennent  manquer.

L'esprit a naturellement des tendances systmatiques, et c'est
pour cela que l'on cherche  s'accorder plutt sur les mots que
sur les choses. C'est une mauvaise direction dans la critique
exprimentale qui embrouille les questions et fait croire  des
dissidences qui, le plus souvent, n'existent que dans la manire
dont on interprte les phnomnes au lieu de porter sur
l'existence des faits et sur leur importance relle. Comme tous
ceux qui ont eu le bonheur d'introduire dans la science des faits
inattendus ou des ides nouvelles, j'ai t et je suis encore
l'objet de beaucoup de critiques. Je n'ai point rpondu jusqu'ici
 mes contradicteurs parce que, ayant toujours des travaux 
poursuivre, le temps et l'occasion m'ont manqu; mais dans la
suite de cet ouvrage l'opportunit se prsentera tout
naturellement de faire cet examen, et en appliquant les principes
de critique exprimentale que nous avons indiqus dans les
paragraphes prcdents, il nous sera facile de juger toutes ces
critiques. Nous dirons seulement, en attendant, qu'il y a toujours
deux choses essentielles  distinguer dans la critique
exprimentale: le fait d'exprience et son interprtation. La
science exige avant tout qu'on s'accorde sur le fait parce que
c'est lui qui constitue la base sur laquelle on doit raisonner.
Quant aux interprtations et aux ides, elles peuvent varier, et
c'est mme un bien qu'elles soient discutes, parce que ces
discussions portent  faire d'autres recherches et  entreprendre
de nouvelles expriences. Il s'agira donc de ne jamais perdre de
vue en physiologie les principes de la vraie critique scientifique
et de n'y jamais mler aucune personnalit ni aucun artifice.
Parmi les artifices de la critique, il en est beaucoup dont nous
n'avons pas  nous occuper parce qu'ils sont extra-scientifiques,
mais il en est un cependant qu'il faut signaler. C'est celui qui
consiste  ne relever dans un travail que ce qu'il y a
d'attaquable et de dfectueux en ngligeant ou en dissimulant ce
qu'il y a de bon et d'important. Ce procd est celui d'une fausse
critique. En science, le mot de critique n'est point synonyme de
dnigrement; critiquer signifie rechercher la vrit en sparant
ce qui est vrai de ce qui est faux, en distinguant ce qui est bon
de ce qui est mauvais. Cette critique, en mme temps qu'elle est
juste pour le savant, est la seule qui soit profitable pour la
science. C'est ce qu'il nous sera facile de dmontrer par la suite
dans les exemples particuliers dont nous aurons  faire mention.




CHAPITRE III.
DE L'INVESTIGATION ET DE LA CRITIQUE APPLIQUES  LA MDECINE
EXPRIMENTALE.


Les procds d'investigation et de critique scientifiques ne
sauraient diffrer d'une science  l'autre, et  plus forte raison
dans les diverses parties d'une mme science. Il sera donc facile
de montrer que les rgles que nous avons indiques dans le
chapitre prcdent pour les recherches physiologiques sont
absolument les mmes que celles qu'il convient de suivre pour la
pathologie et pour la thrapeutique. Ce qui veut dire que les
mthodes d'investigation dans les phnomnes de la vie doivent
tre les mmes  l'tat normal et  l'tat pathologique. C'est l
un principe qui nous parat fondamental dans les sciences
biologiques.


 I. -- De l'investigation pathologique et thrapeutique.


En pathologie et en thrapeutique, comme en physiologie,
l'investigation scientifique a pour point de dpart tantt un fait
fortuit ou survenu par hasard, tantt une hypothse, c'est--dire
une ide.

J'ai entendu parfois mettre par des mdecins l'opinion que la
mdecine n'est pas une science, parce que toutes les connaissances
que l'on possde en mdecine pratique sont empiriques et nes du
hasard, tandis que les connaissances scientifiques se dduisent
avec certitude d'une thorie ou d'un principe. Il y a l une
erreur que je dsire faire remarquer.

Toutes les connaissances humaines ont forcment commenc par des
observations fortuites. L'homme ne pouvait en effet avoir la
connaissance des choses qu'aprs les avoir vues, et la premire
fois c'est ncessairement par hasard qu'il a d les voir. Ce n'est
qu'aprs avoir acquis un certain nombre de notions, par
l'observation, que l'homme a raisonn sur ce qu'il avait observ
d'abord par hasard, puis il a t conduit  se faire des ides sur
les choses,  rapprocher les faits anciens et  en dduire de
nouveaux qui leur taient analogues; en un mot, il a t amen,
aprs l'observation empirique,  trouver d'autres faits, non plus
par pur hasard, mais par induction.

Au fond l'empirisme, c'est--dire l'observation ou l'exprience
fortuite, a donc t l'origine de toutes les sciences, il en a t
forcment la premire priode. Mais l'empirisme n'est un tat
permanent dans aucune science. Dans les sciences complexes de
l'humanit, l'empirisme gouvernera ncessairement la pratique bien
plus longtemps que dans les sciences plus simples. Aujourd'hui la
pratique mdicale est empirique dans le plus grand nombre des cas;
mais cela ne veut pas dire que la mdecine ne sortira jamais de
l'empirisme. Elle en sortira plus difficilement  cause de la
complexit des phnomnes, mais c'est une raison pour redoubler
d'efforts et pour entrer dans la voie scientifique aussitt qu'on
le pourra. En un mot, l'empirisme n'est point la ngation de la
science exprimentale, comme semblent le croire certains mdecins,
ce n'en est que le premier tat. Il faut ajouter mme que
l'empirisme ne disparat jamais compltement d'aucune science. Les
sciences, en effet, ne s'illuminent pas dans toutes leurs parties
 la fois; elles ne se dveloppent que successivement. En physique
et en chimie, il est des parties o l'empirisme existe encore; ce
qui le prouve, c'est que tous les jours on y fait des dcouvertes
par hasard, c'est--dire imprvues par les thories rgnantes. Je
conclurai donc que dans les sciences on ne fait des dcouvertes
que parce que toutes ont encore des parties obscures. En mdecine,
les dcouvertes  faire sont plus nombreuses, car l'empirisme et
l'obscurit rgnent presque partout. Cela prouve que cette science
si complexe est plus arrire que d'autres, mais voil tout.

Les observations mdicales nouvelles se font gnralement par
hasard; si un malade porteur d'une affection jusqu'alors inconnue
entre dans un hpital ou vient consulter un mdecin, c'est bien
par hasard que le mdecin rencontre ce malade. Mais c'est
exactement de la mme manire qu'un botaniste rencontre dans la
campagne une plante qu'il ne connaissait pas, et c'est aussi par
hasard qu'un astronome aperoit dans le ciel une plante dont il
ignorait l'existence. Dans ces circonstances, l'initiative du
mdecin consiste  voir et  ne pas laisser chapper le fait que
le hasard lui a offert et son mrite se rduit  l'observer avec
exactitude. Je ne puis entrer ici dans l'examen des caractres que
doit avoir une bonne observation mdicale. Il serait galement
fastidieux de rapporter des exemples d'observations mdicales
faites par hasard; elles fourmillent dans les ouvrages de mdecine
et tout le monde en connat. Je me bornerai donc  dire d'une
manire gnrale que, pour faire une bonne observation mdicale,
il est non-seulement ncessaire d'avoir l'esprit d'observation,
mais il faut de plus tre physiologiste. On interprtera mieux les
significations diverses d'un phnomne morbide, on lui donnera sa
valeur relle et on ne tombera point dans l'inconvnient que
Sydenham reprochait  certains mdecins de mettre des phnomnes
importants d'une maladie sur le mme plan que d'autres phnomnes
insignifiants et accidentels, comme un botaniste qui dcrirait les
morsures de chenilles au nombre des caractres d'une plante[65]. Il
faut apporter du reste dans l'observation d'un phnomne
pathologique, c'est--dire d'une maladie, exactement les mmes
conditions d'esprit et la mme rigueur que dans l'observation d'un
phnomne physiologique. Il ne faut jamais aller au del du fait
et tre en quelque sorte le photographe de la nature.

Mais une fois l'observation mdicale bien pose, elle devient,
comme en physiologie, le point de dpart d'ides ou d'hypothses
que le mdecin exprimentateur est conduit  vrifier par de
nouvelles observations faites sur les malades ou par des
exprimentations institues sur les animaux.

Nous avons dit qu'il arrive souvent qu'en faisant une recherche
physiologique, il surgit un fait nouveau qu'on ne cherchait pas,
cela se voit galement en pathologie. Il me suffira de citer, pour
le prouver, l'exemple rcent de Zenker qui, en poursuivant la
recherche de certaines altrations du systme musculaire dans la
fivre typhode, trouva des trichines qu'il ne cherchait pas[66].
En pathologie comme en physiologie, le mrite de l'investigateur
consiste  poursuivre dans une exprience ce qu'il y cherche, mais
de voir en mme temps ce qu'il ne cherchait pas.

L'investigation pathologique peut aussi avoir pour point de dpart
une thorie, une hypothse ou une ide prconue. Il serait facile
de donner des exemples qui prouveraient qu'en pathologie comme en
physiologie, des ides absurdes peuvent parfois conduire  des
dcouvertes utiles, de mme qu'il ne serait pas difficile de
trouver des arguments pour prouver que les thories mme les plus
accrdites ne doivent tre regardes que comme des thories
provisoires et non comme des vrits absolues auxquelles il faille
faire plier les faits.

L'investigation thrapeutique rentre exactement dans les mmes
rgles que l'investigation physiologique et pathologique. Tout le
monde sait que le hasard a t le premier promoteur de la science
thrapeutique, et que c'est par hasard qu'on a observ les effets
de la plupart des mdicaments. Souvent aussi les ides ont guid
le mdecin dans ses essais thrapeutiques, et il faut dire aussi
que souvent c'taient des thories ou des ides les plus tranges
ou les plus absurdes. Il me suffira de citer les thories de
Paracelse qui dduisaient l'action des mdicaments d'aprs des
influences astrologiques, et de rappeler les ides de Porta qui
donnait aux plantes des usages mdicamentaux dduits de la
ressemblance de ces plantes avec certains organes malades; ainsi
la carotte gurissait la jaunisse; la pulmonaire, la phthisie,
etc.[67]

En rsum, nous ne saurions tablir aucune distinction fonde
entre les mthodes d'investigation que l'on doit appliquer en
physiologie, en pathologie et en thrapeutique. C'est toujours la
mme mthode d'observation et d'exprimentation immuable dans ses
principes, offrant seulement quelques particularits dans
l'application suivant la complexit relative des phnomnes. Nous
ne saurions trouver, en effet, aucune diffrence radicale entre la
nature des phnomnes physiologiques, pathologiques et
thrapeutiques. Tous ces phnomnes drivent de lois qui, tant
propres  la matire vivante, sont identiques dans leur essence et
ne varient que par les conditions diverses dans lesquelles les
phnomnes se manifestent. Nous verrons, plus tard, que les lois
physiologiques se retrouvent dans les phnomnes pathologiques
d'o il suit que la vritable base scientifique de la
thrapeutique doit tre donne par la connaissance de l'action
physiologique des causes morbides, des mdicaments ou des poisons,
ce qui est exactement la mme chose.


 II. -- De la critique exprimentale pathologique et
thrapeutique.


C'est la critique des faits qui donne aux sciences leur vritable
caractre. Toute critique scientifique doit ramener les faits au
rationalisme. Si, au contraire, la critique est ramene  un
sentiment personnel, la science disparat parce qu'elle repose sur
un criterium qui ne peut ni se prouver ni se transmettre ainsi que
cela doit avoir lieu pour les vrits scientifiques. J'ai souvent
entendu des mdecins  qui l'on demandait la raison de leur
diagnostic rpondre: Je ne sais pas comment je reconnais tel cas,
mais cela se voit; ou bien quand on leur demandait pourquoi ils
administraient certains remdes, ils rpondaient qu'ils ne
sauraient le dire exactement, et que d'ailleurs ils n'taient pas
tenus d'en rendre raison, puisque c'tait leur tact mdical et
leur intuition qui les dirigeait. Il est facile de comprendre que
les mdecins qui raisonnent ainsi nient la science. Mais, en
outre, on ne saurait s'lever avec trop de force contre de
semblables ides qui sont mauvaises non-seulement parce qu'elles
touffent pour la jeunesse tout germe scientifique, mais parce
qu'elles favorisent surtout la paresse, l'ignorance et le
charlatanisme. Je comprends parfaitement qu'un mdecin dise qu'il
ne se rend pas toujours compte d'une manire rationnelle de ce
qu'il fait et j'admets qu'il en conclue que la science mdicale
est encore plonge dans les tnbres de l'empirisme; mais qu'il
parte de l pour lever son tact mdical ou son intuition  la
hauteur d'un criterium qu'il prtend ensuite imposer sans autre
preuve, c'est ce qui est compltement antiscientifique.

La seule critique scientifique qui existe en pathologie et en
thrapeutique comme en physiologie est la critique exprimentale,
et cette critique, qu'on se l'applique  soi-mme ou aux travaux
des autres, doit toujours tre fonde sur le dterminisme absolu
des faits. La critique exprimentale, ainsi que nous l'avons vu,
doit faire repousser la statistique comme base de la science
pathologique et thrapeutique exprimentales. Il faudra en
pathologie et en thrapeutique rpudier les faits indtermins,
c'est--dire ces observations mal faites ou parfois mme imagines
que l'on apporte sans cesse comme des objections perptuelles. Ce
sont, comme en physiologie, des faits bruts qui ne sauraient
entrer dans le raisonnement scientifique qu' la condition d'tre
dtermins et exactement dfinis dans leurs conditions
d'existence.

Mais le caractre de la critique en pathologie et en
thrapeutique, c'est d'exiger avant tout l'observation ou
l'exprience comparative. En effet, comment un mdecin pourra-t-il
juger l'influence d'une cause morbifique s'il n'limine par une
exprience comparative toutes les circonstances accessoires qui
peuvent devenir des causes d'erreurs et lui faire prendre de
simples concidences pour des relations de cause  effet. En
thrapeutique surtout la ncessit de l'exprience comparative a
toujours frapp les mdecins dous de l'esprit scientifique. On ne
peut juger de l'influence d'un remde sur la marche et la
terminaison d'une maladie, si pralablement on ne connat la
marche et la terminaison naturelles de cette maladie. C'est
pourquoi Pinel disait dans sa clinique: Cette anne nous
observerons les maladies sans les traiter, et l'anne prochaine
nous les traiterons. On doit scientifiquement adopter l'ide de
Pinel sans cependant admettre cette exprience comparative 
longue chance qu'il proposait. En effet, les maladies peuvent
varier dans leur gravit d'une anne  l'autre; les observations
de Sydenham sur l'influence indtermine ou inconnue de ce qu'il
appelle le gnie pidmique sont l pour le prouver. L'exprience
comparative exige donc, pour tre valable, d'tre faite dans le
mme temps et sur des malades aussi comparables que possible.
Malgr cela, cette comparaison est encore hrisse de difficults
immenses que le mdecin doit chercher  diminuer; car l'exprience
comparative est la condition sine qua non de la mdecine
exprimentale et scientifique, autrement le mdecin marche 
l'aventure et devient le jouet de mille illusions. Un mdecin qui
essaye un traitement et qui gurit ses malades est port  croire
que la gurison est due  son traitement. Souvent des mdecins se
vantent d'avoir guri tous leurs malades par un remde qu'ils ont
employ. Mais la premire chose qu'il faudrait leur demander, ce
serait s'ils ont essay de ne rien faire, c'est--dire de ne pas
traiter d'autres malades; car, autrement, comment savoir si c'est
le remde ou la nature qui a guri? Gall a crit un livre assez
peu connu[68] sur cette question de savoir quelle est la part de la
nature et de la mdecine dans la gurison des maladies, et il
conclut tout naturellement que cette part est fort difficile 
faire. Tous les jours on peut se faire les plus grandes illusions
sur la valeur d'un traitement si on n'a pas recours  l'exprience
comparative. J'en rappellerai seulement un exemple rcent relatif
au traitement de la pneumonie. L'exprience comparative a montr
en effet que le traitement de la pneumonie par la saigne, que
l'on croyait trs-efficace, n'est qu'une illusion
thrapeutique[69].

De tout cela je conclurai donc que l'observation et l'exprience
comparatives sont la seule base solide de la mdecine
exprimentale, et que la physiologie, la pathologie et la
thrapeutique doivent tre soumises aux lois de cette critique
commune.




CHAPITRE IV.
DES OBSTACLES PHILOSOPHIQUES QUE RENCONTRE LA MDECINE
EXPRIMENTALE.


D'aprs tout ce qui a t dit dans cette introduction, les
obstacles principaux que rencontre la mdecine exprimentale
rsident dans la complexit norme des phnomnes qu'elle tudie.
Je n'ai pas  revenir sur ce point qui a t dvelopp dj sous
toutes les formes. Mais, outre ces difficults toutes matrielles
et en quelque sorte objectives, il y a pour la mdecine
exprimentale des obstacles qui rsident dans des vices de
mthodes, dans des mauvaises habitudes de l'esprit ou dans
certaines ides fausses dont nous allons dire quelques mots.


I. -- De la fausse application de la physiologie  la mdecine.


Je n'ai certainement pas la prtention d'avoir le premier propos
d'appliquer la physiologie  la mdecine. Cela a t recommand
depuis longtemps et des tentatives trs-nombreuses ont t faites
dans cette direction. Dans mes travaux et dans mon enseignement au
Collge de France je ne fais donc que poursuivre une ide qui dj
porte ses fruits par les applications qu'on en fait  la mdecine.
Aujourd'hui plus que jamais les jeunes mdecins marchent dans
cette voie, qui est considre avec juste raison comme la voie du
progrs. Toutefois j'ai vu bien souvent cette application de la
physiologie  la mdecine tre trs-mal comprise, de sorte que
non-seulement elle ne produit pas tous les bons rsultats qu'on
est en droit d'en attendre, mais elle devient mme nuisible et
fournit alors des arguments aux dtracteurs de la mdecine
exprimentale. Il importe donc beaucoup de nous expliquer  ce
sujet; car il s'agit ici d'une importante question de mthode, et
ce sera une nouvelle occasion de fixer d'une manire plus prcise
le vritable point de vue de ce que nous appelons la Mdecine
exprimentale.

La mdecine exprimentale diffre dans son but de la Mdecine
d'observation de la mme manire que les sciences d'observation,
en gnral, diffrent des sciences exprimentales. Le but d'une
science d'observation est de dcouvrir les lois des phnomnes
naturels afin de les prvoir; mais elle ne saurait les modifier ni
les matriser  son gr. Le type de ces sciences est l'astronomie;
nous pouvons prvoir les phnomnes astronomiques, mais nous ne
saurions rien y changer. Le but d'une science exprimentale est de
dcouvrir les lois des phnomnes naturels, non-seulement pour les
prvoir, mais dans le but de les rgler  son gr et de s'en
rendre matre; telles sont la physique et la chimie.

Or, parmi les mdecins il en est qui ont pu croire que la mdecine
devait rester une science d'observation, c'est--dire une mdecine
capable de prvoir le cours et l'issue des maladies, mais ne
devant pas agir directement sur la maladie. Il en est d'autres, et
je suis du nombre, qui ont pens que la mdecine pouvait tre une
science exprimentale, c'est--dire une mdecine capable de
descendre dans l'intrieur de l'organisme, et de trouver le moyen
de modifier et de rgler jusqu' un certain point les ressorts
cachs de la machine vivante. Les mdecins observateurs ont
considr l'organisme vivant comme un petit monde contenu dans le
grand, comme une sorte de plante vivante et phmre dont les
mouvements taient rgis par des lois que l'observation simple
pouvait nous faire dcouvrir de manire  prvoir la marche et
l'volution des phnomnes vitaux  l'tat sain ou malade, mais
sans jamais devoir modifier en rien leur cours naturel. Cette
doctrine se trouve dans toute sa puret dans Hippocrate. La
mdecine d'observation simple, on le comprend, exclut toute
intervention mdicale active, c'est pour cela qu'elle est aussi
connue sous le nom de mdecine expectante, c'est--dire de
mdecine qui observe et prvoit le cours des maladies, mais sans
avoir pour but d'agir directement sur leur marche[70]. Sous ce
rapport il est trs-rare de trouver un mdecin purement
hippocratiste, et il serait facile de prouver que beaucoup de
mdecins, qui prconisent bien haut l'hippocratisme, ne s'en
rfrent pas du tout  ses prceptes quand ils se livrent aux
carts des mdications empiriques les plus actives et les plus
dsordonnes. Ce n'est pas que je condamne ces essais
thrapeutiques qui ne sont, la plupart du temps, que des
exprimentations pour voir, seulement je dis que ce n'est plus l
de la mdecine hippocratique, mais de l'empirisme. Le mdecin
empirique, qui agit plus ou moins aveuglment, exprimente en
dfinitive sur les phnomnes vitaux et,  ce titre, il se place
dans la priode empirique de la mdecine exprimentale.

La mdecine exprimentale est donc la mdecine qui a la prtention
de connatre les lois de l'organisme sain et malade de manire
non-seulement  prvoir les phnomnes, mais aussi de faon 
pouvoir les rgler et les modifier dans certaines limites. D'aprs
ce que nous avons dit plus haut, on s'apercevra facilement que la
mdecine tend fatalement  devenir exprimentale, et que tout
mdecin qui donne des mdicaments actifs  ses malades coopre 
l'dification de la mdecine exprimentale. Mais, pour que cette
action du mdecin exprimentateur sorte de l'empirisme et mrite
le nom de science, il faut qu'elle soit fonde sur la connaissance
des lois qui rgissent les actions vitales dans le milieu
intrieur de l'organisme, soit  l'tat sain, soit  l'tal
pathologique. La base scientifique de la mdecine exprimentale
est la physiologie; nous l'avons dit bien souvent, il faut le
proclamer bien haut parce que, hors de l, il n'y a point de
science mdicale possible. Les malades ne sont au fond que des
phnomnes physiologiques dans des conditions nouvelles qu'il
s'agit de dterminer; les actions toxiques et mdicamenteuses se
ramnent, comme nous le verrons,  de simples modifications
physiologiques dans les proprits des lments histologiques de
nos tissus. En un mot, la physiologie doit tre constamment
applique  la mdecine pour comprendre et expliquer le mcanisme
des maladies et l'action des agents mdicamenteux ou toxiques. Or,
c'est prcisment cette application de la physiologie qu'il s'agit
ici de bien dfinir.

Nous avons vu plus haut en quoi la mdecine exprimentale diffre
de l'hippocratisme et de l'empirisme; mais nous n'avons pas dit
pour cela que la mdecine exprimentale dt renier la mdecine
d'observation et l'emploi empirique des mdicaments; loin de l,
la mdecine exprimentale se sert de l'observation mdicale et de
l'empirisme comme point d'appui ncessaire. En effet, la mdecine
exprimentale ne repousse jamais systmatiquement aucun fait ni
aucune observation populaire, elle doit tout examiner
exprimentalement et elle cherche l'explication scientifique des
faits que la mdecine d'observation et l'empirisme ont d'abord
constats. Donc la mdecine exprimentale est ce que je pourrais
appeler la seconde priode de la mdecine scientifique, la
premire priode tant la mdecine d'observation; et il est tout
naturel ds lors que la seconde priode s'ajoute  la premire en
reposant sur elle. Donc la premire condition pour faire de la
mdecine exprimentale, c'est d'tre d'abord mdecin observateur;
c'est de partir de l'observation pure et simple du malade faite
aussi compltement que possible; puis la science exprimentale,
arrive ensuite pour analyser chacun des symptmes en cherchant 
les ramener  des explications et  des lois vitales qui
comprendront le rapport de l'tat pathologique avec l'tat normal
ou physiologique. Mais dans l'tat actuel de la science
biologique, nul ne saurait avoir la prtention d'expliquer
compltement la pathologie par la physiologie; il faut y tendre
parce que c'est la voie scientifique; mais il faut se garder de
l'illusion de croire que le problme est rsolu. Par consquent,
ce qu'il est prudent et raisonnable de faire pour le moment, c'est
d'expliquer dans une maladie tout ce que l'on peut en expliquer
par la physiologie en laissant ce qui est encore inexplicable pour
les progrs ultrieurs de la science biologique. Cette sorte
d'analyse successive, qui ne s'avance dans l'application des
phnomnes pathologiques qu' mesure que les progrs de la science
physiologique le permettent, isole peu  peu, et par voie
d'limination, l'lment essentiel de la maladie, en saisit plus
exactement les caractres et permet de diriger les efforts de la
thrapeutique avec plus de certitude. En outre, avec cette marche
analytique progressive, on conserve toujours  la maladie son
caractre et sa physionomie propres. Mais si au lieu de cela on
profite de quelques rapprochements possibles entre la pathologie
et la physiologie pour vouloir expliquer d'emble toute la
maladie, alors on perd le malade de vue, on dfigure la maladie et
par une fausse application de la physiologie on retarde la
mdecine exprimentale au lieu de lui faire faire des progrs.

Malheureusement je devrai faire ce reproche de fausse application
de la physiologie  la pathologie non-seulement  des
physiologistes purs, mais je l'adresserai aussi  des
pathologistes ou  des mdecins de profession. Dans diverses
publications rcentes de mdecine dont j'approuve et loue
d'ailleurs les tendances physiologiques, j'ai vu par exemple qu'on
commenait par faire, avant l'expos des observations mdicales,
un rsum de tout ce que la physiologie exprimentale avait appris
sur les phnomnes relatifs  la maladie dont on devait s'occuper.
Ensuite on apportait des observations de malades parfois sans but
scientifique, prcis d'autres fois pour montrer que la physiologie
et la pathologie concordaient. Mais, outre que la concordance
n'est pas toujours facile  tablir, parce que la physiologie
exprimentale offre souvent des points encore  l'tude, je trouve
une semblable manire de procder essentiellement funeste pour la
science mdicale, en ce qu'elle subordonne la pathologie, science
plus complexe,  la physiologie, science plus simple. En effet,
c'est l'inverse de ce qui a t dit prcdemment qu'il faut faire;
il faut poser d'abord le problme mdical tel qu'il est donn par
l'observation de la maladie, puis analyser exprimentalement les
phnomnes pathologiques en cherchant  en donner l'explication
physiologique. Mais dans cette analyse l'observation mdicale ne
doit jamais disparatre ni tre perdue de vue; elle reste comme la
base constante ou le terrain commun de toutes les tudes et de
toutes les explications.

Dans mon ouvrage, je ne pourrai prsenter les choses dans
l'ensemble que je viens de dire, parce que j'ai d me borner 
donner les rsultats de mon exprience dans la science
physiologique, que j'ai le plus tudie. J'ai la pense d'tre
utile  la mdecine scientifique en publiant ce simple essai sur
les principes de la mdecine exprimentale. En effet, la mdecine
est si vaste, que jamais on ne peut esprer trouver un homme qui
puisse en cultiver avec fruit toutes les parties  la fois.
Seulement il faut que chaque mdecin, dans la partie o il s'est
cantonn, comprenne bien la connexion scientifique de toutes les
sciences mdicales afin de donner  ses recherches une direction
utile pour l'ensemble et d'viter ainsi l'anarchie scientifique.
Si je ne fais pas ici de la mdecine clinique, je dois nanmoins
la sous-entendre et lui assigner la premire place dans la
mdecine exprimentale. Donc, si je concevais un trait de
mdecine exprimentale, je procderais en faisant de l'observation
des maladies la base invariable de toutes les analyses
exprimentales. Je procderais ensuite symptme par symptme dans
mes explications jusqu' puisement des lumires qu'on peut
obtenir aujourd'hui de la physiologie exprimentale, et de tout
cela il rsulterait une observation mdicale rduite et
simplifie.

En disant plus haut qu'il ne faut expliquer dans les maladies, au
moyen de la physiologie exprimentale, que ce qu'on peut
expliquer, je ne voudrais pas qu'on comprt mal ma pense et qu'on
crt que j'avoue qu'il y a dans les maladies des choses qu'on ne
pourra jamais expliquer physiologiquement. Ma pense serait
compltement oppose; car je crois qu'on expliquera tout en
pathologie mais peu  peu,  mesure que la physiologie
exprimentale se dveloppera. Il y a sans doute aujourd'hui des
maladies, comme les maladies ruptives, par exemple, sur
lesquelles nous ne pouvons rien encore expliquer parce que les
phnomnes physiologiques qui leur sont relatifs nous sont
inconnus. L'objection qu'en tirent certains mdecins contre
l'utilit de la physiologie, en mdecine, ne saurait donc tre
prise en considration. C'est l une manire d'argumenter qui
tient de la scolastique et qui prouve que ceux qui l'emploient
n'ont pas une ide exacte du dveloppement d'une science telle que
peut tre la mdecine exprimentale.

En rsum, la physiologie exprimentale, en devenant la base
naturelle de la mdecine exprimentale, ne saurait supprimer
l'observation du malade ni en diminuer l'importance. De plus, les
connaissances physiologiques sont indispensables non-seulement
pour expliquer la maladie, mais elles sont aussi ncessaires pour
faire une bonne observation clinique. J'ai vu par exemple des
observateurs dcrire comme accidentel ou s'tonner de certains
phnomnes calorifiques qui rsultaient parfois de la lsion des
nerfs; s'ils avaient t physiologistes, ils auraient su quelle
valeur il fallait donner  ces phnomnes morbides, qui ne sont en
ralit que des phnomnes physiologiques.


 II. -- L'ignorance scientifique et certaines illusions de
l'esprit mdical sont un obstacle au dveloppement de la mdecine
exprimentale.


Nous venons de dire que les connaissances en physiologie sont les
bases scientifiques indispensables au mdecin; par consquent il
faut cultiver et rpandre les sciences physiologiques si l'on veut
favoriser le dveloppement de la mdecine exprimentale. Cela est
d'autant plus ncessaire que c'est le seul moyen de fonder la
mdecine scientifique, et nous sommes malheureusement encore loin
du temps o nous verrons l'esprit scientifique rgner gnralement
parmi les mdecins. Or, cette absence d'habitude scientifique de
l'esprit est un obstacle considrable parce qu'elle laisse croire
aux forces occultes dans la mdecine, repousse le dterminisme
dans les phnomnes de la vie et admet facilement que les
phnomnes des tres vivants sont rgis par des forces vitales
mystrieuses qu'on invoque  tout instant. Quand un phnomne
obscur ou inexplicable se prsente en mdecine, au lieu de dire:
Je ne sais, ainsi que tout savant doit faire, les mdecins ont
l'habitude de dire: C'est la vie; sans paratre se douter que
c'est expliquer l'obscur par le plus obscur encore. Il faut donc
s'habituer  comprendre que la science n'est que le dterminisme
des conditions des phnomnes, et chercher toujours  supprimer
compltement la vie de l'explication de tout phnomne
physiologique; la vie n'est rien qu'un mot qui veut dire
ignorance, et quand nous qualifions un phnomne de vital, cela
quivaut  dire que c'est un phnomne dont nous ignorons la cause
prochaine ou les conditions. La science doit expliquer toujours le
plus obscur et le plus complexe par le plus simple et le plus
clair. Or, la vie, qui est ce qu'il y a de plus obscur, ne peut
jamais servir d'explication  rien. J'insiste sur ce point parce
que j'ai vu des chimistes invoquer parfois eux-mmes la vie pour
expliquer certains phnomnes physico-chimiques spciaux aux tres
vivants. Ainsi le ferment de la levre de bire est une matire
vivante organise qui a la proprit de ddoubler le sucre en
alcool et acide carbonique et en quelques autres produits. J'ai
quelquefois entendu dire que cette proprit de ddoubler le sucre
tait due  la vie propre du globule de levre. C'est l une
explication vitale qui ne veut rien dire et qui n'explique en rien
la facult ddoublante de la levre de bire. Nous ignorons la
nature de cette proprit ddoublante, mais elle doit
ncessairement appartenir  l'ordre physico-chimique et tre aussi
nettement dtermine que la proprit de la mousse de platine, par
exemple, qui provoque des ddoublements plus ou moins analogues,
mais qu'on ne saurait attribuer dans ce cas  aucune force vitale.
En un mot, toutes les proprits de la matire vivante sont, au
fond, ou des proprits connues et dtermines, et alors nous les
appelons proprits physico-chimiques, ou des proprits inconnues
et indtermines, et alors nous les nommons proprits vitales.
Sans doute il y a pour les tres vivants une force spciale qui ne
se rencontre pas ailleurs, et qui prside  leur organisation,
mais l'existence de cette force ne saurait rien changer aux
notions que nous nous faisons des proprits de la matire
organise, matire qui, une fois cre, est doue de proprits
physico-chimiques fixes et dtermines. La force vitale est donc
une force organisatrice et nutritive, mais elle ne dtermine en
aucune faon la manifestation des proprits de la matire
vivante. En un mot, le physiologiste et le mdecin doivent
chercher  ramener les proprits vitales  des proprits
physico-chimiques et non les proprits physico-chimiques  des
proprits vitales.

Cette habitude des explications vitales rend crdule et favorise
l'introduction dans la science de faits errons ou absurdes. Ainsi
tout rcemment j'ai t consult par un mdecin-praticien trs-
honorable et trs-considr d'ailleurs, qui me demandait mon avis
sur un cas trs-merveilleux dont il tait trs-sr, disait-il,
parce qu'il avait pris toutes les prcautions ncessaires pour
bien l'observer; il s'agissait d'une femme qui vivait en bonne
sant, sauf quelques accidents nerveux, et qui n'avait rien mang
ni bu depuis plusieurs annes. Il est vident que ce mdecin,
persuad que la force vitale tait capable de tout, ne cherchait
pas d'autre explication et croyait que son cas pouvait tre vrai.
La plus petite ide scientifique et les plus simples notions de
physiologie auraient cependant pu le dtromper en lui montrant que
ce qu'il avanait quivalait  peu prs  dire qu'une bougie peut
briller et rester allume pendant plusieurs annes sans s'user.

La croyance que les phnomnes des tres vivants sont domins par
une force vitale indtermine donne souvent aussi une base fausse
 l'exprimentation, et substitue un mot vague  la place d'une
analyse exprimentale prcise. J'ai vu souvent des mdecins
soumettre  l'investigation exprimentale certaines questions dans
lesquelles ils prenaient pour point de dpart la vitalit de
certains organes, l'idiosyncrasie de certains individus ou
l'antagonisme de certains mdicaments. Or, la vitalit,
l'idiosyncrasie et l'antagonisme ne sont que des mots vagues qu'il
s'agirait d'abord de caractriser et de ramener  une
signification dfinie. C'est donc un principe absolu en mthode
exprimentale de prendre toujours pour point de dpart d'une
exprimentation ou d'un raisonnement un fait prcis ou une bonne
observation, et non un mot vague. C'est pour ne pas se conformer 
ce prcepte analytique que, le plus souvent, les discussions des
mdecins et des naturalistes n'aboutissent pas. En un mot, il est
de rigueur dans l'exprimentation sur les tres vivants comme dans
les corps bruts, de bien s'assurer avant de commencer l'analyse
exprimentale d'un phnomne, que ce phnomne existe, et de ne
jamais se laisser illusionner par les mots qui nous font perdre de
vue la ralit des faits.

Le doute est, ainsi que nous l'avons dvelopp ailleurs, la base
de l'exprimentation; toutefois il ne faut pas confondre le doute
philosophique avec la ngation systmatique qui met en doute mme
les principes de la science. Il ne faut douter que des thories,
et encore il ne faut en douter que jusqu'au dterminisme
exprimental. Il y a des mdecins qui croient que l'esprit
scientifique n'impose pas de limite au doute.  ct de ces
mdecins qui nient la science mdicale en admettant qu'on ne peut
rien savoir de positif, il en est d'autres qui la nient par un
procd contraire, en admettant qu'on apprend la mdecine sans
savoir comment et qu'on la possde par sorte de science infuse
qu'ils appellent le tact mdical. Sans doute je ne conteste pas
qu'il puisse exister en mdecine comme dans les autres sciences
pratiques, ce qu'on appelle le tact ou le coup d'oeil. Tout le
monde sait, en effet, que l'habitude peut donner une sorte de
connaissance empirique des choses capables de guider le praticien,
quoiqu'il ne s'en rende pas toujours exactement compte au premier
abord. Mais ce que je blme, c'est de rester volontairement dans
cet tat d'empirisme et de ne pas chercher  en sortir. Par
l'observation attentive et par l'tude on peut toujours arriver 
se rendre compte de ce que l'on fait et parvenir par suite 
transmettre aux autres ce que l'on sait. Je ne nie pas d'ailleurs
que la pratique mdicale n'ait de grandes exigences; mais ici je
parle science pure et je combats le tact mdical comme une donne
antiscientifique qui, par ses excs faciles, nuit considrablement
 la science.

Une autre opinion fausse assez accrdite et mme professe par de
grands mdecins praticiens, est celle qui consiste  dire que la
mdecine n'est pas destine  devenir une science, mais seulement
un art, et que par consquent le mdecin ne doit pas tre un
savant, mais un artiste. Je trouve cette ide errone et encore
essentiellement nuisible au dveloppement de la mdecine
exprimentale. D'abord qu'est-ce qu'un artiste? C'est un homme qui
ralise dans une oeuvre d'art une ide ou un sentiment qui lui est
personnel. Il y a donc deux choses: l'artiste et son oeuvre;
l'oeuvre juge ncessairement l'artiste. Mais que sera le mdecin
artiste? Si c'est un mdecin qui traite une maladie d'aprs une
ide ou un sentiment qui lui sont personnels, o sera alors
l'oeuvre d'art, qui jugera cet artiste mdecin? Sera-ce la
gurison de la maladie? Outre que ce serait l une oeuvre d'art
d'un genre singulier, cette oeuvre lui sera toujours fortement
dispute par la nature. Quand un grand peintre ou un grand
sculpteur font un beau tableau ou une magnifique statue, personne
n'imagine que la statue ait pu pousser de la terre ou que le
tableau ait pu se faire tout seul, tandis qu'on peut parfaitement
soutenir que la maladie a guri toute seule et prouver souvent
qu'elle aurait mieux guri sans l'intervention de l'artiste. Que
deviendra donc alors le criterium ou l'oeuvre de l'art mdicale!
Le criterium disparatra videmment, car on ne saurait juger le
mrite d'un mdecin par le nombre des malades qu'il dit avoir
guris; il devra avant tout prouver scientifiquement que c'est lui
qui les a guris et non la nature. Je n'insisterai pas plus
longtemps sur cette prtention artistique des mdecins qui n'est
pas soutenable. Le mdecin ne peut tre raisonnablement qu'un
savant ou, en attendant, un empirique. L'empirisme, qui au fond
veut dire exprience (  exprience), n'est que
l'exprience inconsciente ou non raisonne, acquise par
l'observation journalire des faits d'o nat la mthode
exprimentale elle-mme (voy. p. 23). Mais, ainsi que nous le
verrons encore dans le paragraphe suivant, l'empirisme, pris dans
son vrai sens, n'est que le premier pas de la mdecine
exprimentale. Le mdecin empirique doit tendre  la science, car
si, dans la pratique, il se dtermine souvent d'aprs le sentiment
d'une exprience inconsciente, il doit toujours au moins, se
diriger d'aprs une induction fonde sur une instruction mdicale
aussi solide que possible. En un mot, il n'y a pas d'artiste
mdecin parce qu'il ne peut y avoir d'oeuvre d'art mdical; ceux
qui se qualifient ainsi nuisent  l'avancement de la science
mdicale parce qu'ils augmentent la personnalit du mdecin en
diminuant l'importance de la science; ils empchent par l qu'on
ne cherche dans l'tude exprimentale des phnomnes un appui et
un criterium que l'on croit possder en soi, par suite d'une
inspiration ou par un simple sentiment. Mais, ainsi que je viens
de le dire, cette prtendue inspiration thrapeutique du mdecin
n'a souvent d'autres preuves qu'un fait de hasard qui peut
favoriser l'ignorant et le charlatan, aussi bien que l'homme
instruit. Cela n'a donc aucun rapport avec l'inspiration de
l'artiste qui doit se raliser finalement dans une oeuvre que
chacun peut juger et dont l'excution exige toujours des tudes
profondes et prcises accompagnes souvent d'un travail opinitre.
Je considre donc que l'inspiration des mdecins qui ne s'appuient
pas sur la science exprimentale n'est que de la fantaisie, et
c'est au nom de la science et de l'humanit qu'il faut la blmer
et la proscrire.

En rsum, la mdecine exprimentale, qui est synonyme de mdecine
scientifique, ne pourra se constituer qu'en introduisant de plus
en plus l'esprit scientifique parmi les mdecins. La seule chose 
faire pour atteindre ce but est, selon moi, de donner  la
jeunesse une solide instruction physiologique exprimentale. Ce
n'est pas que je veuille dire que la physiologie constitue toute
la mdecine, je me suis expliqu ailleurs  ce sujet, mais je veux
dire que la physiologie exprimentale est la partie la plus
scientifique de la mdecine, et que les jeunes mdecins prendront,
par cette tude, des habitudes scientifiques qu'ils porteront
ensuite dans l'investigation pathologique et thrapeutique. Le
dsir que j'exprime ici rpondrait  peu prs  la pense de
Laplace,  qui on demandait pourquoi il avait propos de mettre
des mdecins  l'Acadmie des sciences puisque la mdecine n'est
pas une science: C'est, rpondit-il, afin qu'ils se trouvent avec
des savants.


 III. -- La mdecine empirique et la mdecine exprimentale ne
sont point incompatibles; elles doivent tre au contraire
insparables l'une de l'autre.


Il y a bien longtemps que l'on dit et que l'on rpte que les
mdecins physiologistes les plus savants sont les plus mauvais
mdecins et qu'ils sont les plus embarrasss quand il faut agir au
lit du malade. Cela voudrait-il dire que la science physiologique
nuit  la pratique mdicale, et dans ce cas, je me serais plac 
un point de vue compltement faux. Il importe donc d'examiner avec
soin cette opinion qui est le thme favori de beaucoup de mdecins
praticiens et que je considre pour mon compte comme entirement
errone et comme tant toujours minemment nuisible au
dveloppement de la mdecine exprimentale.

D'abord considrons que la pratique mdicale est une chose
extrmement complexe dans laquelle interviennent une foule de
questions d'ordre social et extra-scientifiques. Dans la mdecine
pratique vtrinaire elle-mme, il arrive souvent que la
thrapeutique se trouve domine par des questions d'intrt ou
d'agriculture. Je me souviens d'avoir fait partie d'une commission
dans laquelle il s'agissait d'examiner ce qu'il y avait  faire
pour prvenir les ravages de certaines pizooties de btes 
cornes. Chacun se livrait  des considrations physiologiques et
pathologiques dans le but d'tablir un traitement convenable pour
obtenir la gurison des animaux malades, lorsqu'un vtrinaire
praticien prit parole pour dire que la question n'tait pas l, et
il prouva clairement qu'un traitement qui gurirait serait la
ruine de l'agriculteur, et que ce qu'il y avait de mieux  faire,
c'tait d'abattre les animaux malades en en tirant le meilleur
parti possible. Dans la mdecine humaine, il n'intervient jamais
de considrations de ce genre, parce que la conservation de la vie
de l'homme doit tre le seul but de la mdecine. Mais cependant le
mdecin se trouve souvent oblig de tenir compte, dans son
traitement, ce qu'on appelle de l'influence du moral sur le
physique, et par consquent d'une foule de considrations de
famille ou de position sociale qui n'ont rien  faire avec la
science. C'est ce qui fait qu'un mdecin praticien accompli doit
non-seulement tre un homme trs-instruit dans sa science, mais il
doit encore tre un homme honnte, dou de beaucoup d'esprit, de
tact et de bon sens. L'influence du mdecin praticien trouve 
s'exercer dans tous les rangs de la socit. Le mdecin est, dans
une foule de cas, le dpositaire des intrts de l'tat, dans les
grandes oprations d'administration publique; il est en mme temps
le confident des familles et tient souvent entre ses mains leur
honneur et leurs intrts les plus chers. Les praticiens habiles
peuvent donc acqurir une grande et lgitime puissance parmi les
hommes, parce que, en dehors de la science, ils ont une action
morale dans la socit. Aussi,  l'exemple d'Hippocrate, tous ceux
qui ont eu  coeur la dignit de la mdecine, ont toujours
beaucoup insist sur les qualits morales du mdecin.

Je n'ai pas l'intention de parler ici de l'influence sociale et
morale des mdecins ni de pntrer dans ce qu'on pourrait appeler
les mystres de la mdecine pratique, je traite simplement le ct
scientifique et je le spare afin de mieux juger de son influence.
Il est bien certain que je ne veux pas examiner ici la question de
savoir si un mdecin instruit traitera mieux ou plus mal son
malade qu'un mdecin ignorant. Si je posais la question ainsi,
elle serait absurde; je suppose naturellement deux mdecins
galement instruits, dans les moyens de traitement employs en
thrapeutique, et je veux seulement examiner si, comme on l'a dit,
le mdecin savant, c'est--dire celui qui sera dou de l'esprit
exprimental, traitera moins bien son malade que le mdecin
empirique qui se contentera de la constatation des faits en se
fondant uniquement, sur la tradition mdicale, ou que le mdecin
systmatique, qui se conduira d'aprs les principes d'une doctrine
quelconque.

Il y a toujours eu dans la mdecine deux tendances diffrentes qui
rsultent de la nature mme des choses. La premire tendance de la
mdecine qui drive des bons sentiments de l'homme, est de porter
secours  son semblable quand il souffre, et de le soulager par
des remdes ou par un moyen moral ou religieux. La mdecine a donc
d, ds son origine, se mler  la religion, en mme temps qu'elle
s'est trouve en possession d'une foule d'agents plus ou moins
nergiques; ces remdes trouvs par hasard ou par ncessit se
sont transmis ensuite par tradition simple ou avec des pratiques
religieuses. Mais aprs ce premier lan de la mdecine qui partait
du coeur pour ainsi dire, la rflexion a d venir, et en voyant
des malades qui gurissaient seuls, sans mdicaments, on fut port
 se demander, non-seulement si les remdes qu'on donnait taient
utiles, mais s'ils n'taient pas nuisibles. Cette premire
rflexion ou ce premier raisonnement mdical, rsultat de l'tude
des malades, fit reconnatre dans l'organisme vivant une force
mdicatrice spontane, et l'observation apprit qu'il fallait la
respecter et chercher seulement  la diriger et  l'aider dans ses
tendances heureuses. Ce doute port sur l'action curative des
moyens empiriques, et cet appel aux lois de l'organisme vivant
pour oprer la gurison des maladies, furent le premier pas de la
mdecine scientifique, accompli par Hippocrate. Mais cette
mdecine, fonde sur l'observation, comme science, et sur
l'expectation, comme traitement, laissa encore subsister d'autres
doutes. Tout en reconnaissant qu'il pouvait tre funeste pour le
malade de troubler par des mdications empiriques les tendances de
la nature quand elles sont heureuses, on dut se demander si d'un
autre ct il ne pouvait pas tre possible et utile pour le malade
de les troubler et de les modifier quand elles sont mauvaises. Il
ne s'agissait donc plus d'tre simplement un mdecin qui dirige et
aide la nature dans ses tendances heureuses: Qu vergit natura, e
ducendum, mais d'tre aussi un mdecin qui combat et domine la
nature dans ses tendances mauvaises, medicus natur superator. Les
remdes hroques, les panaces universelles, les spcifiques de
Paracelse et autres ne sont que l'expression empirique de cette
raction contre la mdecine hippocratique, c'est--dire contre
l'expectation.

La mdecine exprimentale, par sa nature mme de science
exprimentale, n'a pas de systme et ne repousse rien en fait de
traitement ou de gurison de maladies; elle croit et admet tout,
pourvu que cela soit fond sur l'observation et prouv par
l'exprience. Il importe de rappeler ici, quoique nous l'ayons
dj bien souvent rpt, que ce que nous appelons mdecine
exprimentale n'est point une thorie mdicale nouvelle. C'est la
mdecine de tout le monde et de tous les temps, dans ce qu'elle a
de solidement acquis et de bien observ. La mdecine scientifique
exprimentale va aussi loin que possible dans l'tude des
phnomnes de la vie; elle ne saurait se borner  l'observation
des maladies, ni se contenter de l'expectation, ni s'arrter 
l'administration empirique des remdes; mais il lui faut de plus
tudier exprimentalement le mcanisme des maladies et l'action
des remdes pour s'en rendre compte scientifiquement. Il faut
surtout introduire dans la mdecine l'esprit analytique de la
mthode exprimentale des sciences modernes; mais cela n'empche
pas que le mdecin exprimentateur ne doive tre avant tout un bon
observateur, il doit tre profondment instruit dans la clinique,
connatre exactement les maladies avec toutes leurs formes
normales, anormales ou insidieuses, tre familiaris avec tous les
moyens d'investigations pathologiques et avoir, comme l'on dit, un
diagnostic sr et un bon pronostic; il devra en outre tre ce
qu'on appelle un thrapeutiste consomm et savoir tout ce que les
essais empiriques ou systmatiques, ont appris sur l'action des
remdes dans les diverses maladies. En un mot, le mdecin
exprimentateur possdera toutes les connaissances que nous venons
d'numrer comme doit le faire tout mdecin instruit, mais il
diffrera du mdecin systmatique en ce qu'il ne se conduira
d'aprs aucun systme; il se distinguera des mdecins
hippocratistes et des mdecins empiriques en ce qu'au lieu d'avoir
pour but l'observation des maladies et la constatation de l'action
des remdes, il voudra aller plus loin et pntrer,  l'aide de
l'exprimentation, dans l'explication des mcanismes vitaux. En
effet, le mdecin hippocratiste se trouve satisfait quand, par
l'observation exacte, il est arriv  bien caractriser une
maladie dans son volution,  connatre et  prvoir  des signes
prcis ses diverses terminaisons favorables ou funestes, de
manire  pouvoir intervenir s'il y a lieu pour aider la nature,
la diriger vers une terminaison heureuse; il croira que c'est l
l'objet que doit se proposer la science mdicale. Un mdecin
empirique se trouve satisfait quand,  l'aide de l'empirisme, il
est parvenu  savoir qu'un remde donn gurit une maladie donne,
 connatre exactement les doses suivant lesquelles il faut
l'administrer et les cas dans lesquels il faut l'employer; il
pourra croire aussi avoir atteint les limites de la science
mdicale. Mais le mdecin exprimentateur, tout en tant le
premier  admettre et  comprendre l'importance scientifique et
pratique des notions prcdentes sans lesquelles la mdecine ne
saurait exister, ne croira pas que la mdecine, comme science,
doive s'arrter  l'observation et  la connaissance empirique des
phnomnes, ni se satisfaire de systmes plus on moins vagues. De
sorte que le mdecin hippocratique, l'empirique et le mdecin
exprimentateur ne se distingueront aucunement par la nature de
leurs connaissances; ils se distingueront seulement par le point
de vue de leur esprit, qui les portera  pousser plus ou moins
loin le problme mdical. La puissance mdicatrice de la nature
invoque par l'hippocratiste et la force thrapeutique ou autre
imagine par l'empirique paratront de simples hypothses aux yeux
du mdecin exprimentateur. Pour lui, il faut pntrer  l'aide de
l'exprimentation dans les phnomnes intimes de la machine
vivante et en dterminer le mcanisme  l'tat normal et  l'tat
pathologique. Il faut rechercher les causes prochaines des
phnomnes morbides aussi bien que les causes prochaines des
phnomnes normaux qui toutes doivent se trouver dans des
conditions organiques dtermines et en rapport avec des
proprits de liquides ou de tissus. Il ne suffirait pas de
connatre empiriquement les phnomnes de la nature minrale ainsi
que leurs effets, mais le physicien et le chimiste veulent
remonter  leur condition d'existence, c'est--dire  leurs causes
prochaines afin de pouvoir rgler leur manifestation. De mme il
ne suffit pas au physiologiste de connatre empiriquement les
phnomnes normaux et anormaux de la nature vivante, mais il veut,
comme le physicien et le chimiste, remonter aux causes prochaines
de ces phnomnes, c'est--dire  leur condition d'existence. En
un mot, il ne suffira pas au mdecin exprimentateur comme au
mdecin empirique de savoir que le quinquina gurit la fivre;
mais ce qui lui importe surtout, c'est de savoir ce que c'est que
la fivre et de se rendre compte du mcanisme par lequel le
quinquina la gurit. Tout cela importe au mdecin exprimentateur,
parce que, ds qu'il le saura, le fait de gurison de la fivre
par le quinquina ne sera plus un fait empirique et isol, mais un
fait scientifique. Ce fait se rattachera alors  des conditions
qui le relieront  d'autres phnomnes et nous serons conduits
ainsi  la connaissance des lois de l'organisme et  la
possibilit d'en rgler les manifestations. Ce qui proccupe
surtout le mdecin exprimentateur, c'est donc de chercher 
constituer la science mdicale sur les mmes principes que toutes
les autres sciences exprimentales. Voyons actuellement comment un
homme anim de cet esprit scientifique devra se comporter au lit
du malade.

L'hippocratiste, qui croit  la nature mdicatrice et peu 
l'action curative des remdes, suit tranquillement le cours de la
maladie; il reste  peu prs dans l'expectation en se bornant 
favoriser par quelques mdications simples les tendances heureuses
de la nature. L'empirique qui a foi dans l'action des remdes
comme moyens de changer la direction des maladies et de les
gurir, se contente de constater empiriquement les actions
mdicamenteuses sans chercher  en comprendre scientifiquement le
mcanisme. Il n'est jamais dans l'embarras; quand un remde a
chou, il en essaye un autre; il a toujours des recettes ou des
formules  son service pour tous les cas, parce qu'il puise, comme
on dit, dans l'arsenal thrapeutique qui est immense. La mdecine
empirique est certainement la plus populaire de toutes. On croit
dans le peuple que, par suite d'une sorte de compensation, la
nature a mis le remde  ct du mal, et que la mdecine consiste
dans l'assemblage de recettes pour tous les maux qui nous ont t
transmises d'ge en ge et depuis l'origine de l'art de gurir. Le
mdecin exprimentateur est  la fois hippocratiste et empirique
en ce qu'il croit  la puissance de la nature et  l'action des
remdes; seulement il veut comprendre ce qu'il fait; il ne lui
suffit pas d'observer ou d'agir empiriquement, mais il veut
exprimenter scientifiquement et comprendre le mcanisme
physiologique de la production de la maladie et le mcanisme de
l'action curative du mdicament. Il est vrai qu'avec cette
tendance d'esprit, s'il tait exclusif, le mdecin exprimentateur
se trouverait autant embarrass que le mdecin empirique l'tait
peu. En effet, dans l'tat actuel de la science, on comprend si
peu de chose dans l'action des mdicaments, que, pour tre
logique, le mdecin exprimentateur se trouverait rduit  ne rien
faire et  rester le plus souvent dans l'expectation que lui
commanderaient ses doutes et ses incertitudes. C'est dans ce sens
qu'on a pu dire que le mdecin savant tait toujours le plus
embarrass au lit du malade. Cela est trs-vrai, il est rellement
embarrass, parce que d'une part sa conviction est que l'on peut
agir  l'aide de moyens mdicamenteux puissants, mais d'un ct
son ignorance du mcanisme de ces actions le retient, car l'esprit
scientifique exprimental rpugne absolument  produire des effets
et  tudier des phnomnes sans chercher  les comprendre.

Il y aurait videmment excs de ces deux dispositions radicales de
l'esprit chez l'empirique et chez l'exprimentateur; dans la
pratique il doit y avoir fusion de ces deux points de vue, et leur
contradiction apparente doit disparatre. Ce que je dis ici n'est
point une sorte de transaction ou d'accommodement pour faciliter
la pratique mdicale. Je soutiens une opinion purement
scientifique parce qu'il me sera facile de prouver que c'est
l'union raisonne de l'empirisme et de l'exprimentation qui
constitue la vraie mthode exprimentale. En effet, nous avons vu
qu'avant de prvoir les faits d'aprs les lois qui les rgissent,
il faut les avoir observs empiriquement ou par hasard; de mme
qu'avant d'exprimenter en vertu d'une thorie scientifique, il
faut avoir expriment empiriquement ou pour voir. Or,
l'empirisme, sous ce rapport, n'est pas autre chose que le premier
degr de la mthode exprimentale; car, ainsi que nous l'avons
dit, l'empirisme ne peut pas tre un tat dfinitif; l'exprience
vague et inconsciente qui en rsulte et qu'on peut appeler le tact
mdical est transform ensuite en notion scientifique par la
mthode exprimentale qui est consciente et raisonne. Le mdecin
exprimentateur sera donc d'abord empirique, mais, au lieu d'en
rester l, il cherchera  traverser l'empirisme pour en sortir et
arriver au second degr de la mthode exprimentale, c'est--dire
 l'exprience prcise et consciente que donne la connaissance
exprimentale de la loi des phnomnes. En un mot, il faut subir
l'empirisme, mais vouloir l'riger en systme est une tendance
antiscientifique. Quant aux mdecins systmatiques ou
doctrinaires, ce sont des empiriques qui, au lieu de recourir 
l'exprimentation, relient de pures hypothses ou bien les faits
que l'empirisme leur a appris  l'aide d'un systme idal dont ils
dduisent ensuite leur ligne de conduite mdicale.

Par consquent, je pense qu'un mdecin exprimentateur qui, au lit
d'un malade, ne voudrait employer que les mdicaments dont il
comprend physiologiquement l'action, serait dans une exagration
qui lui ferait fausser le vrai sens de la mthode exprimentale.
Avant de comprendre les faits, l'exprimentateur doit d'abord les
constater et les dbarrasser de toutes les causes d'erreurs dont
ils pourraient tre entachs. L'esprit de l'exprimentateur doit
donc, d'abord, s'appliquer  recueillir les observations mdicales
ou thrapeutiques faites empiriquement. Mais il fait plus encore,
il ne se borne pas  soumettre au criterium exprimental tous les
faits empiriques que la mdecine lui offrira; il ira au-devant. Au
lieu d'attendre que le hasard ou des accidents lui enseignent
l'action des mdicaments, il exprimentera empiriquement sur les
animaux, afin d'avoir des indications qui le dirigent dans les
essais qu'il fera ultrieurement sur l'homme.

D'aprs ce qui prcde, je considre donc que le vritable mdecin
exprimentateur ne doit pas tre plus embarrass au lit d'un
malade qu'un mdecin empirique. Il fera usage de tous les moyens
thrapeutiques que l'empirisme conseille; seulement, au lieu de
les employer, d'aprs une autorit quelconque, et avec une
confiance qui tient de la superstition, il les administrera avec
le doute philosophique qui convient au vritable exprimentateur;
il en contrlera les effets par des expriences sur les animaux et
par des observations comparatives sur l'homme, de manire 
dterminer rigoureusement la part d'influence de la nature et du
mdicament dans la gurison de la maladie. Dans le cas o il
serait prouv  l'exprimentateur que le remde ne gurit pas, et
 plus forte raison s'il lui tait dmontr qu'il est nuisible, il
devrait s'abstenir et rester, comme l'hippocratiste, dans
l'expectation. Il y a des mdecins praticiens qui, convaincus
jusqu'au fanatisme de l'excellence de leurs mdications, ne
comprendraient pas la critique exprimentale thrapeutique dont je
viens de parler. Ils disent qu'on ne peut donner aux malades que
des mdicaments dans lesquels on a foi, et ils pensent
qu'administrer  son semblable un remde dont on doute, c'est
manquer  la moralit mdicale. Je n'admets pas ce raisonnement
qui conduirait  chercher  se tromper soi-mme afin de tromper
les autres sans scrupule. Je pense, quant  moi, qu'il vaut mieux
chercher  s'clairer afin de ne tromper personne.

Le mdecin exprimentateur ne devra donc pas tre, comme certaines
personnes semblent le croire, un simple physiologiste qui attendra
les bras croiss que la mdecine exprimentale soit constitue
scientifiquement avant d'agir auprs de ses malades. Loin de l,
il doit employer tous les remdes connus empiriquement, non-
seulement  l'gal de l'empirique, mais aller mme au del et
essayer le plus possible de mdicaments nouveaux d'aprs les
rgles que nous avons indiques plus haut. Le mdecin
exprimentateur sera donc, comme l'empirique, capable de porter
secours aux malades avec tous les moyens que possde la mdecine
pratique; mais de plus,  l'aide de l'esprit scientifique qui le
dirige, il contribuera  fonder la mdecine exprimentale, ce qui
doit tre le plus ardent dsir de tous les mdecins qui pour la
dignit de la mdecine voudraient la voir sortir de l'tat o elle
est. Il faut, comme nous l'avons dit, subir l'empirisme comme un
tat transitoire et imparfait de la mdecine, mais non l'riger en
systme. Il ne faudrait donc passe borner, comme on a pu le dire,
 faire des gurisseurs empiriques dans les facults de mdecine;
ce serait dgrader la mdecine et la rabaisser au niveau d'une
industrie. Il faut inspirer avant tout aux jeunes gens l'esprit
scientifique et les initier aux notions et aux tendances des
sciences modernes. D'ailleurs faire autrement serait en dsaccord
avec le grand nombre de connaissances que l'on exige d'un docteur,
uniquement afin qu'il puisse cultiver les sciences mdicales, car
on exige beaucoup moins de connaissances d'un officier de sant
qui doit simplement s'occuper de la pratique empirique.

Mais, on pourra objecter que la mdecine exprimentale dont je
parle beaucoup, est une conception thorique dont rien pour le
moment ne justifie la ralit pratique, parce qu'aucun fait ne
dmontre qu'on puisse atteindre en mdecine la prcision
scientifique des sciences exprimentales. Je dsire autant que
possible ne laisser aucun doute dans l'esprit du lecteur ni aucune
ambigut dans ma pense; c'est pourquoi je vais revenir en
quelques mots sur ce sujet, en montrant que la mdecine
exprimentale n'est que l'panouissement naturel de
l'investigation mdicale pratique dirige par un esprit
scientifique.

J'ai dit plus haut que la commisration et l'empirisme aveugle ont
t les premiers moteurs de la mdecine; ensuite la rflexion est
venue amenant le doute, puis la vrification scientifique. Cette
volution mdicale peut se vrifier encore chaque jour autour de
nous; car chaque homme s'instruit dans les connaissances qu'il
acquiert, comme l'humanit dans son ensemble.

L'expectation avec l'aide qu'elle peut donner aux tendances de la
nature ne saurait constituer qu'une mthode incomplte de
traitement. Il faut souvent aussi agir contrairement aux tendances
de la nature; si par exemple une artre est ouverte, il est clair
qu'il ne faudra pas favoriser la nature qui fait sortir le sang et
amne la mort; il faudra agir en sens contraire, arrter
l'hmorrhagie et la vie sera sauve. De mme, quand un malade aura
un accs de fivre pernicieuse, il faut agir contrairement  la
nature et arrter la fivre si l'on veut gurir son malade.
L'empirique peut donc sauver un malade que l'expectation aurait
laiss mourir, de mme que l'expectation aura pu permettre la
gurison d'un malade que l'empirique aurait tu. De sorte que
l'empirisme est aussi une mthode insuffisante de traitement en ce
qu'elle est incertaine et souvent dangereuse. Or la mdecine
exprimentale n'est que la runion de l'expectation et de
l'empirisme clairs par le raisonnement et par l'exprimentation.
Mais la mdecine exprimentale ne peut arriver que la dernire et
c'est alors seulement que la mdecine est devenue scientifique.
Nous allons voir, en effet, que toutes les connaissances mdicales
se recommandent et sont ncessairement subordonnes les unes aux
autres dans leur volution.

Quand un mdecin est appel auprs d'un malade, il doit faire
successivement le diagnostic, le pronostic et le traitement de la
maladie. Le diagnostic n'a pu s'tablir que par l'observation; le
mdecin qui reconnat une maladie ne fait que la rattacher  l'une
des formes de maladies dj observes, connues et dcrites. La
marche et le pronostic de la maladie sont galement donns par
l'observation; le mdecin doit savoir l'volution de la maladie,
sa dure, sa gravit afin d'en prdire le cours et l'issue. Ici la
statistique intervient pour guider le mdecin, parce qu'elle
apprend la proportion de cas mortels; et si de plus l'observation
a montr que les cas heureux ou malheureux sont reconnaissables 
certains signes, alors le pronostic devient plus certain. Enfin
arrive le traitement; si le mdecin est hippocratiste, il se
bornera  l'expectation; si le mdecin est empirique, il donnera
des remdes, en se fondant encore sur l'observation qui aura
appris, par des exprimentations ou autrement, que tel remde a
russi dans cette maladie un certain nombre de fois; si le mdecin
est systmatique il pourra accompagner son traitement
d'explications vitalistes ou autres et cela ne changera rien au
rsultat. C'est la statistique seule qui sera encore ici invoque
pour tablir la valeur du traitement.

Tel est, en effet, l'tat de la mdecine empirique qui est une
mdecine conjecturale, parce qu'elle est fonde sur la statistique
qui runit et compare des cas analogues ou plus ou moins
semblables dans leurs caractres extrieurs, mais indtermins
dans leurs causes prochaines.

Cette mdecine conjecturale doit ncessairement prcder la
mdecine certaine, que j'appelle la mdecine exprimentale parce
qu'elle est fonde sur le dterminisme exprimental de la cause de
la maladie. En attendant, il faut bien se rsigner  faire de la
mdecine conjecturale ou empirique, mais je le rpte encore,
quoique je l'aie dj dit bien souvent, il faut savoir que la
mdecine ne doit pas en rester l et qu'elle est destine 
devenir exprimentale et scientifique. Sans doute nous sommes loin
de cette poque o l'ensemble de la mdecine sera devenu
scientifique, mais cela ne nous empche pas d'en concevoir la
possibilit et de faire tous nos efforts pour y tendre en
cherchant ds aujourd'hui  introduire dans la mdecine la mthode
qui doit nous y conduire.

La mdecine deviendra ncessairement exprimentale d'abord dans
les maladies les plus facilement accessibles  l'exprimentation.
Je choisirai parmi celles-ci un exemple qui me servira  faire
comprendre comment je conois que la mdecine empirique puisse
devenir scientifique. La gale est une maladie dont le dterminisme
est aujourd'hui  peu prs scientifiquement tabli; mais il n'en a
pas toujours t ainsi. Autrefois, on ne connaissait la gale et
son traitement que d'une manire empirique. On pouvait alors faire
des suppositions sur les rtrocessions ou les dpts de gale et
tablir des statistiques sur la valeur de telle ou telle pommade
pour en obtenir la gurison de la maladie. Aujourd'hui que la
cause de la gale est connue et dtermine exprimentalement, tout
est devenu scientifique, et l'empirisme a disparu. On connat
l'acare et on explique par lui la contagion de la gale, les
altrations de la peau et la gurison qui n'est que la mort de
l'acare par des agents toxiques convenablement appliqus.
Aujourd'hui il n'y a plus d'hypothse  faire sur les mtastases
de la gale, plus de statistique  tablir sur son traitement. On
gurit toujours et sans exception quand on se place dans les
conditions exprimentales connues pour atteindre ce but[71].

Voil donc une maladie qui est arrive  la priode exprimentale
et le mdecin en est matre tout aussi bien qu'un physicien ou un
chimiste sont matres d'un phnomne de la nature minrale. Le
mdecin exprimentateur exercera successivement son influence sur
les maladies ds qu'il en connatra exprimentalement le
dterminisme exact, c'est--dire la cause prochaine. Le mdecin
empirique, mme le plus instruit, n'a jamais la sret de
l'exprimentateur. Un des cas les plus clairs de la mdication
empirique est la gurison de la fivre par la quinine. Cependant
cette gurison est loin d'avoir la certitude de la gurison de la
gale. Les maladies qui ont leur sige dans le milieu organique
extrieur, telles que les maladies piphytiques et pizoaires
seront plus faciles  tudier et  analyser exprimentalement;
elles arriveront plus vite  devenir des maladies dont le
dterminisme sera obtenu et dont le traitement sera scientifique.
Mais, plus tard, et  mesure que la physiologie fera des progrs,
on pourra pntrer dans le milieu intrieur, c'est--dire dans le
sang, y dcouvrir les altrations parasitiques ou autres qui
seront les causes de maladies et dterminer les actions
mdicamenteuses physico-chimiques ou spcifiques capables d'agir
dans ce milieu intrieur pour modifier les mcanismes
pathologiques qui y ont leur sige et qui de l retentissent sur
l'organisme tout entier.

Dans ce qui prcde se trouve rsume la manire dont je conois
la mdecine exprimentale. Elle n'est rien autre chose, ainsi que
je l'ai rpt bien souvent, que la consquence de l'volution
toute naturelle de la mdecine scientifique. En cela, la mdecine
ne diffre pas des autres sciences qui toutes ont travers
l'empirisme avant d'arriver  leur priode exprimentale
dfinitive. En chimie et en physique on a connu empiriquement
l'extraction des mtaux, la fabrication des verres grossissants,
etc., avant d'en avoir la thorie scientifique.

L'empirisme a donc aussi servi de guide  ces sciences pendant
leurs temps nbuleux; mais ce n'est que depuis l'avnement des
thories exprimentales que les sciences physiques et chimiques
ont pris leur essor si brillant comme sciences appliques, car il
faut se garder de confondre l'empirisme avec la science applique.
La science applique suppose toujours la science pure comme point
d'appui. Sans doute la mdecine traversera l'empirisme beaucoup
plus lentement et beaucoup plus difficilement que les sciences
physico-chimiques, parce que les phnomnes organiques dont elle
s'occupe sont beaucoup plus complexes mais aussi parce que les
exigences de la pratique mdicale, que je n'ai pas  examiner ici,
contribuent  retenir la mdecine dans le domaine des systmes
personnels et s'opposent ainsi  l'avnement de la mdecine
exprimentale. Je n'ai pas  revenir, ici, sur ce que j'ai si
amplement dvelopp ailleurs,  savoir, que la spontanit des
tres vivants ne s'oppose pas  l'application de la mthode
exprimentale, et que la connaissance du dterminisme simple ou
complexe des phnomnes vitaux est la seule base de la mdecine
scientifique.

Le but d'un mdecin exprimentateur est de dcouvrir et de saisir
le dterminisme initial d'une srie de phnomnes morbides obscurs
et complexes; il dominera ainsi tous les phnomnes secondaires;
c'est ainsi que nous avons vu qu'en se rendant matre de l'acare
qui est la cause de la gale, on matrise naturellement tous les
phnomnes qui en drivent. En connaissant le dterminisme initial
de l'empoisonnement par le curare, on explique parfaitement tous
les dterminismes secondaires de cet empoisonnement, et pour
gurir, c'est toujours finalement au dterminisme initial des
phnomnes qu'il faut remonter.

La mdecine est donc destine  sortir peu  peu de l'empirisme,
et elle en sortira de mme que toutes les autres sciences par la
mthode exprimentale. Cette conviction profonde soutient et
dirige ma vie scientifique. Je suis sourd  la voix des mdecins
qui demandent qu'on leur explique exprimentalement la rougeole et
la scarlatine et qui croient tirer de l un argument contre
l'emploi de la mthode exprimentale en mdecine. Ces objections
dcourageantes et ngatives drivent en gnral d'esprits
systmatiques ou paresseux qui prfrent se reposer sur leurs
systmes ou s'endormir dans les tnbres au lieu de travailler et
de faire effort pour en sortir. Les sciences physico-chimiques ne
se sont lucides que successivement dans leurs diverses branches
par la mthode exprimentale, et aujourd'hui elles ont encore des
parties obscures que l'on tudie  l'aide de la mme mthode.
Malgr tous les obstacles qu'elle rencontre, la mdecine suivra la
mme marche; elle la suivra fatalement. En prconisant
l'introduction de la mthode exprimentale dans la mdecine, je ne
fais donc que chercher  diriger les esprits vers un but que la
science poursuit instinctivement et  son insu, mais qu'elle
atteindra plus rapidement et plus srement si elle peut parvenir 
l'entrevoir clairement. Le temps fera ensuite le reste. Sans doute
nous ne verrons pas de nos jours cet panouissement de la mdecine
scientifique; mais c'est l le sort de l'humanit; ceux qui sment
et qui cultivent pniblement le champ de la science ne sont pas
ceux qui sont destins  recueillir la moisson.

En rsum, la mdecine exprimentale telle que nous la concevons,
comprend le problme mdical dans son ensemble et elle renferme la
mdecine thorique et la mdecine pratique. Mais en disant que
chacun doit tre mdecin exprimentateur, je n'ai pas voulu
tablir que chaque mdecin devait cultiver toute l'tendue de la
mdecine exprimentale. Il y aura toujours ncessairement des
mdecins qui se livreront plus spcialement aux expriences
physiologiques, d'autres aux investigations anatomiques normales
ou pathologiques, d'autres  la pratique chirurgicale ou mdicale,
etc. Ce fractionnement n'est pas mauvais pour l'avancement de la
science; au contraire. Les spcialits pratiques sont une
excellente chose pour la science proprement dite, mais  la
condition que ceux qui se livrent  l'investigation d'une partie
spciale de la mdecine, aient t instruits de manire  possder
la mdecine exprimentale dans son ensemble et  savoir la place
que doit occuper dans cet ensemble la science spciale qu'ils
cultivent. De cette manire, tout en se spcialisant, ils
dirigeront leurs tudes de faon  contribuer aux progrs de la
mdecine scientifique ou exprimentale. Les tudes pratiques et
les tudes thoriques concourront ainsi au mme but; c'est tout ce
que l'on peut demander dans une science qui, comme la mdecine,
est force d'tre sans cesse agissante avant d'tre constitue
scientifiquement.

La mdecine exprimentale ou la mdecine scientifique tend de tous
cts  se constituer en prenant pour base la physiologie. La
direction des travaux qui se publient chaque jour, tant en France
qu' l'tranger, en fournit la preuve vidente. C'est pourquoi je
dveloppe dans mes travaux et dans mon enseignement au Collge de
France toutes les ides qui peuvent aider ou favoriser cette
tendance mdicale. Je considre que c'est mon devoir,  la fois
comme savant et comme professeur de mdecine au Collge de France.
En effet, le Collge de France n'est point une facult de mdecine
dans laquelle on doive traiter classiquement et successivement
toutes les parties de la mdecine. Le Collge de France, par la
nature de son institution, doit toujours tre  l'avant-garde des
sciences et en reprsenter le mouvement et les tendances. Par
consquent le cours de mdecine dont je suis charg doit
reprsenter la partie des sciences mdicales qui est actuellement
en voie d'un plus grand dveloppement et qui entrane les autres
dans son volution. Je me suis expliqu dj depuis longtemps sur
le caractre que doit avoir le cours de mdecine du Collge de
France, je n'y reviendrai pas[72]. Je dirai seulement que, tout en
admettant que cette direction exprimentale que prend la mdecine
sera lente  s'introniser,  cause des difficults inhrentes  la
complexit de la mdecine, il faut reconnatre que cette direction
est aujourd'hui dfinitive. En effet, ce n'est point l le fait de
l'influence phmre d'un systme personnel quelconque; c'est le
rsultat de l'volution scientifique de la mdecine elle-mme. Ce
sont mes convictions  cet gard que je cherche  faire pntrer
dans l'esprit des jeunes mdecins qui suivent mes cours au Collge
de France. Je tche de leur montrer qu'ils sont tous appels 
concourir pour leur part  l'accroissement et au dveloppement de
la mdecine scientifique ou exprimentale. Je les invite  cause
de cela  se familiariser avec les procds modernes
d'investigation mis en usage dans les sciences anatomiques,
physiologiques, pathologiques et thrapeutiques, parce que ces
diverses branches de la mdecine doivent toujours rester
indissolublement unies, dans la thorie et dans la pratique. Je
dis  ceux que leur voie portera vers la thorie ou vers la
science pure, de ne jamais perdre de vue le problme de la
mdecine, qui est de conserver la sant et de gurir les maladies.
Je dis  ceux que leur carrire dirigera au contraire vers la
pratique, de ne jamais oublier que si la thorie est destine 
clairer la pratique, la pratique  son tour doit tourner au
profit de la science. Le mdecin bien imbu de ces ides ne cessera
jamais de s'intresser aux progrs de la science, en mme temps
qu'il remplira ses devoirs de praticien. Il notera avec exactitude
et discernement les cas intressants qui se prsenteront  lui en
comprenant tout le profit que la science peut en tirer. La
mdecine scientifique exprimentale deviendra ainsi l'oeuvre de
tous, et chacun, ne ft-il qu'un simple mdecin de campagne, y
apportera son concours utile.

Maintenant, pour nous reporter au titre de ce long paragraphe, je
conclurai que la mdecine empirique et la mdecine exprimentale,
loin d'tre incompatibles, doivent au contraire tre runies
intimement, car toutes deux sont indispensables pour l'dification
de la mdecine exprimentale. Je pense que cette conclusion a t
bien tablie par tout ce qui prcde.


 IV. -- La mdecine exprimentale ne rpond  aucune doctrine
mdicale ni  aucun systme philosophique.


Nous avons dit[73] que la mdecine exprimentale n'est pas un
systme nouveau de mdecine, mais, au contraire, la ngation de
tous les systmes. En effet, l'avnement de la mdecine
exprimentale aura pour rsultat de faire disparatre de la
science toutes les vues individuelles pour les remplacer par des
thories impersonnelles et gnrales qui ne seront, comme dans les
autres sciences, qu'une coordination rgulire et raisonne des
faits fournis par l'exprience.

Aujourd'hui la mdecine scientifique n'est point encore
constitue; mais grce  la mthode exprimentale qui y pntre de
plus en plus, elle tend  devenir une science prcise. La mdecine
est en voie de transition; le temps des doctrines et des systmes
personnels est pass et peu  peu ils seront remplacs par des
thories reprsentant l'tat actuel de la science et donnant  ce
point de vue le rsultat des efforts de tous. Toutefois il ne faut
pas croire pour cela que les thories soient jamais des vrits
absolues; elles sont toujours perfectibles et par consquent
toujours mobiles. C'est pourquoi j'ai eu soin de dire qu'il ne
faut pas confondre, comme on le fait souvent, les thories
progressives et perfectibles avec les mthodes ou avec les
principes de la science qui sont fixes et inbranlables. Or il
faut se le rappeler, le principe scientifique immuable, aussi bien
dans la mdecine que dans les autres sciences exprimentales,
c'est le dterminisme absolu des phnomnes. Nous avons donn le
nom de dterminisme  la cause prochaine ou dterminante des
phnomnes. Nous n'agissons jamais sur l'essence des phnomnes de
la nature, mais seulement sur leur dterminisme, et par cela seul
que nous agissons sur lui, le dterminisme diffre du fatalisme
sur lequel on ne saurait agir. Le fatalisme suppose la
manifestation ncessaire d'un phnomne indpendamment de ses
conditions, tandis que le dterminisme est la condition ncessaire
d'un phnomne dont la manifestation n'est pas force. Une fois
que la recherche du dterminisme des phnomnes est pose comme le
principe fondamental de la mthode exprimentale, il n'y a plus ni
matrialisme, ni spiritualisme, ni matire brute, ni matire
vivante, il n'y a que des phnomnes dont il faut dterminer les
conditions, c'est--dire les circonstances qui jouent par rapport
 ces phnomnes le rle de cause prochaine. Au del il n'y a plus
rien de dtermin scientifiquement; il n'y a que des mots, qui
sont ncessaires sans doute, mais qui peuvent nous faire illusion
et nous tromper si nous ne sommes pas constamment en garde contre
les piges que notre esprit se tend perptuellement  lui-mme.

La mdecine exprimentale, comme d'ailleurs toutes les sciences
exprimentales, ne devant pas aller au del des phnomnes, n'a
besoin de se rattacher  aucun mot systmatique; elle ne sera ni
vitaliste, ni animiste, ni organiciste, ni solidiste, ni humorale,
elle sera simplement la science qui cherche  remonter aux causes
prochaines des phnomnes de la vie  l'tat sain et  l'tat
morbide. Elle n'a que faire en effet de s'embarrasser de systmes
qui, ni les uns ni les autres, ne sauraient jamais exprimer la
vrit.

 ce propos il ne sera pas inutile de rappeler en quelques mots
les caractres essentiels de la mthode exprimentale et de
montrer comment l'ide qui lui est soumise se distingue des ides
systmatiques et doctrinales. Dans la mthode exprimentale on ne
fait jamais des expriences que pour voir ou pour prouver, c'est-
-dire pour contrler et vrifier. La mthode exprimentale, en
tant que mthode scientifique, repose tout entire sur la
vrification exprimentale d'une hypothse scientifique. Cette
vrification peut tre obtenue tantt  l'aide d'une nouvelle
observation (science d'observation), tantt  l'aide d'une
exprience (science exprimentale). En mthode exprimentale,
l'hypothse est une ide scientifique qu'il s'agit de livrer 
l'exprience. L'invention scientifique rside dans la cration
d'une hypothse heureuse et fconde; elle est donne par le
sentiment ou par le gnie mme du savant qui l'a cre.

Quand l'hypothse est soumise  la mthode exprimentale, elle
devient une thorie; tandis que, si elle est soumise  la logique
seule, elle devient un systme. Le systme est donc une hypothse
 laquelle on a ramen logiquement les faits  l'aide du
raisonnement, mais sans une vrification critique exprimentale.
La thorie est l'hypothse vrifie, aprs qu'elle a t soumise
au contrle du raisonnement et de la critique exprimentale. La
meilleure thorie est celle qui a t vrifie par le plus grand
nombre de faits. Mais une thorie, pour rester bonne, doit
toujours se modifier avec les progrs de la science et demeurer
constamment soumise  la vrification et  la critique des faits
nouveaux qui apparaissent. Si on considrait une thorie comme
parfaite et si l'on cessait de la vrifier par l'exprience
scientifique journalire, elle deviendrait une doctrine. Une
doctrine est donc une thorie que l'on regarde comme immuable et
que l'on prend pour point de dpart de dductions ultrieures, que
l'on se croit dispens de soumettre dsormais  la vrification
exprimentale.

En un mot, les systmes et les doctrines en mdecine sont des
ides hypothtiques ou thoriques transformes en principes
immuables. Cette manire de procder appartient essentiellement 
la scolastique et elle diffre radicalement de la mthode
exprimentale. Il y a en effet contradiction entre ces deux
procds de l'esprit. Le systme et la doctrine procdent par
affirmation et par dduction purement logique; la mthode
exprimentale procde toujours par le doute et par la vrification
exprimentale. Les systmes et les doctrines sont individuels; ils
veulent tre immuables et conserver leur personnalit. La mthode
exprimentale au contraire est impersonnelle; elle dtruit
l'individualit en ce qu'elle runit et sacrifie les ides
particulires de chacun et les fait tourner au profit de la vrit
gnrale tablie  l'aide du critrium exprimental. Elle a une
marche lente et laborieuse, et, sous ce rapport, elle plaira
toujours moins  l'esprit. Les systmes au contraire sont
sduisants parce qu'ils donnent la science absolue rgle par la
logique seule; ce qui dispense d'tudier et rend la mdecine
facile. La mdecine exprimentale est donc par nature une mdecine
antisystmatique et antidoctrinale, ou plutt elle est libre et
indpendante par essence, et ne veut se rattacher  aucune espce
de systme mdical.

Ce que je viens de dire relativement aux systmes mdicaux, je
puis l'appliquer aux systmes philosophiques. La mdecine
exprimentale (comme d'ailleurs toutes les sciences
exprimentales) ne sent le besoin de se rattacher  aucun systme
philosophique. Le rle du physiologiste comme celui de tout savant
est de chercher la vrit pour elle-mme, sans vouloir la faire
servir de contrle  tel ou tel systme de philosophie. Quand le
savant poursuit l'investigation scientifique en prenant pour base
un systme philosophique quelconque, il s'gare dans des rgions
trop loin de la ralit ou bien le systme donne  son esprit une
sorte d'assurance trompeuse et une inflexibilit qui s'accorde mal
avec la libert et la souplesse que doit toujours garder
l'exprimentateur dans ses recherches. Il faut donc viter avec
soin toute espce de systme, et la raison que j'en trouve, c'est
que les systmes ne sont point dans la nature, mais seulement dans
l'esprit des hommes. Le positivisme qui, au nom de la science,
repousse les systmes philosophiques, a comme eux le tort d'tre
un systme. Or, pour trouver la vrit, il suffit que le savant se
mette en face de la nature et qu'il l'interroge en suivant la
mthode exprimentale et  l'aide de moyens d'investigation de
plus en plus parfaits. Je pense que, dans ce cas, le meilleur
systme philosophique consiste  ne pas en avoir.

Comme exprimentateur, j'vite donc les systmes philosophiques,
mais je ne saurais pour cela repousser cet esprit philosophique
qui, sans tre nulle part, est partout, et qui, sans appartenir 
aucun systme, doit rgner non-seulement sur toutes les sciences,
mais sur toutes les connaissances humaines. C'est ce qui fait que,
tout en fuyant les systmes philosophiques, j'aime beaucoup les
philosophes et je me plais infiniment dans leur commerce. En
effet, au point de vue scientifique, la philosophie reprsente
l'aspiration ternelle de la raison humaine vers la connaissance
de l'inconnu. Ds lors les philosophes se tiennent toujours dans
les questions en controverse et dans les rgions leves, limites
suprieures des sciences. Par l ils communiquent  la pense
scientifique un mouvement qui la vivifie et l'ennoblit; ils
fortifient l'esprit en le dveloppant par une gymnastique
intellectuelle gnrale en mme temps qu'ils le reportent sans
cesse vers la solution inpuisable des grands problmes; ils
entretiennent ainsi une sorte de soif de l'inconnu et le feu sacr
de la recherche qui ne doivent jamais s'teindre chez un savant.

En effet, le dsir ardent de la connaissance est l'unique mobile
qui attire et soutient l'investigateur dans ses efforts; et c'est
prcisment cette connaissance qu'il saisit rellement et qui fuit
cependant toujours devant lui, qui devient  la fois son seul
tourment et son seul bonheur. Celui qui ne connat pas les
tourments de l'inconnu doit ignorer les joies de la dcouverte qui
sont certainement les plus vives que l'esprit de l'homme puisse
jamais ressentir. Mais par un caprice de notre nature, cette joie
de la dcouverte tant cherche et tant espre s'vanouit ds
qu'elle est trouve. Ce n'est qu'un clair dont la lueur nous a
dcouvert d'autres horizons vers lesquels notre curiosit
inassouvie se porte encore avec plus d'ardeur. C'est ce qui fait
que dans la science mme le connu perd son attrait, tandis que
l'inconnu est toujours plein de charmes. C'est pour cela que les
esprits qui s'lvent et deviennent vraiment grands, sont ceux qui
ne sont jamais satisfaits d'eux-mmes dans leurs oeuvres
accomplies, mais qui tendent toujours  mieux dans des oeuvres
nouvelles. Le sentiment dont je parle en ce moment est bien connu
des savants et des philosophes. C'est ce sentiment qui a fait dire
 Priestley[74] qu'une dcouverte que nous faisons nous en montre
beaucoup d'autres  faire; c'est ce sentiment qu'exprime
Pascal[75], sous une forme paradoxale peut-tre quand il dit: Nous
ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses.
Pourtant c'est bien la vrit elle-mme qui nous intresse, et si
nous la cherchons toujours, c'est parce que ce que nous en avons
trouv jusqu' prsent ne peut nous satisfaire. Sans cela nous
ferions dans nos recherches ce travail inutile et sans fin que
nous reprsente la fable de Sisyphe qui roule toujours son rocher
qui retombe sans cesse au point de dpart. Cette comparaison n'est
point exacte scientifiquement; le savant monte toujours en
cherchant la vrit, et s'il ne la trouve jamais tout entire, il
en dcouvre nanmoins des fragments trs-importants, et ce sont
prcisment ces fragments de la vrit gnrale qui constituent la
science.

Le savant ne cherche donc pas pour le plaisir de chercher, il
cherche la vrit pour la possder, et il la possde dj dans des
limites qu'expriment les sciences elles-mmes dans leur tat
actuel. Mais le savant ne doit pas s'arrter en chemin; il doit
toujours s'lever plus haut et tendre  la perfection; il doit
toujours chercher tant qu'il voit quelque chose  trouver. Sans
cette excitation constante donne par l'aiguillon de l'inconnu,
sans cette soif scientifique sans cesse renaissante, il serait 
craindre que le savant ne se systmatist dans ce qu'il a d'acquis
ou de connu. Alors la science ne ferait plus de progrs et
s'arrterait par indiffrence intellectuelle, comme quand les
corps minraux saturs tombent en indiffrence chimique et se
cristallisent. Il faut donc empcher que l'esprit, trop absorb
par le connu d'une science spciale, ne tende au repos ou ne se
trane terre  terre, en perdant de vue les questions qui lui
restent  rsoudre. La philosophie, en agitant sans cesse la masse
inpuisable des questions non rsolues, stimule et entretient ce
mouvement salutaire dans les sciences. Car, dans le sens restreint
o je considre ici la philosophie, l'indtermin seul lui
appartient, le dtermin retombant ncessairement dans le domaine
scientifique. Je n'admets donc pas la philosophie qui voudrait
assigner des bornes  la science, pas plus que la science qui
prtendrait supprimer les vrits philosophiques qui sont
actuellement hors de son propre domaine. La vraie science ne
supprime rien, mais elle cherche toujours et regarde en face et
sans se troubler les choses qu'elle ne comprend pas encore. Nier
ces choses ne serait pas les supprimer; ce serait fermer les yeux
et croire que la lumire n'existe pas. Ce serait l'illusion de
l'autruche qui croit supprimer le danger en se cachant la tte
dans le sable. Selon moi, le vritable esprit philosophique est
celui dont les aspirations leves fcondent les sciences en les
entranant  la recherche de vrits qui sont actuellement en
dehors d'elles, mais qui ne doivent pas tre supprimes par cela
qu'elles s'loignent et s'lvent de plus en plus  mesure
qu'elles sont abordes par des esprits philosophiques plus
puissants et plus dlicats. Maintenant, cette aspiration de
l'esprit humain aura-t-elle une fin, trouvera-t-elle une limite?
Je ne saurais le comprendre; mais en attendant, ainsi que je l'ai
dit plus haut, le savant n'a rien de mieux  faire que de marcher
sans cesse, parce qu'il avance toujours.

Un des plus grands obstacles qui se rencontrent dans cette marche
gnrale et libre des connaissances humaines, est donc la tendance
qui porte les diverses connaissances  s'individualiser dans des
systmes. Cela n'est point une consquence des choses elles-mmes,
parce que dans la nature tout se tient et rien ne saurait tre vu
isolment et systmatiquement, mais c'est un rsultat de la
tendance de notre esprit,  la fois faible et dominateur, qui nous
porte  absorber les autres connaissances dans une systmatisation
personnelle. Une science qui s'arrterait dans un systme
resterait stationnaire et s'isolerait, car la systmatisation est
un vritable enkystement scientifique, et toute partie enkyste
dans un organisme cesse de participer  la vie gnrale de cet
organisme. Les systmes tendent donc  asservir l'esprit humain,
et la seule utilit que l'on puisse, suivant moi, leur trouver,
c'est de susciter des combats qui les dtruisent en agitant et en
excitant la vitalit de la science. En effet, il faut chercher 
briser les entraves des systmes philosophiques et scientifiques,
comme on briserait les chanes d'un esclavage intellectuel. La
vrit, si on peut la trouver, est de tous les systmes, et, pour
la dcouvrir l'exprimentateur a besoin de se mouvoir librement de
tous les cts sans se sentir arrt par les barrires d'un
systme quelconque. La philosophie et la science ne doivent donc
point tre systmatiques: elles doivent tre unies sans vouloir se
dominer l'une l'autre. Leur sparation ne pourrait tre que
nuisible aux progrs des connaissances humaines. La philosophie,
tendant sans cesse  s'lever, fait remonter la science vers la
cause ou vers la source des choses. Elle lui montre qu'en dehors
d'elle il y a des questions qui tourmentent l'humanit, et qu'elle
n'a pas encore rsolues. Cette union solide de la science et de la
philosophie est utile aux deux, elle lve l'une et contient
l'autre. Mais si le lien qui unit la philosophie  la science
vient  se briser, la philosophie, prive de l'appui ou du contre-
poids de la science, monte  perte de vue et s'gare dans les
nuages, tandis que la science, reste sans direction et sans
aspiration leve, tombe, s'arrte ou vogue  l'aventure.

Mais si, au lieu de se contenter de cette union fraternelle, la
philosophie voulait entrer dans le mnage de la science et la
rgenter dogmatiquement dans ses productions et dans ses mthodes
de manifestation, alors l'accord ne pourrait plus exister. En
effet, ce serait une illusion que de prtendre absorber les
dcouvertes particulires d'une science au profit d'un systme
philosophique quelconque. Pour faire des observations, des
expriences ou des dcouvertes scientifiques, les mthodes et
procds philosophiques sont trop vagues et restent impuissants;
il n'y a pour cela que des mthodes et des procds scientifiques
souvent trs-spciaux qui ne peuvent tre connus que des
exprimentateurs, des savants ou des philosophes qui pratiquent
une science dtermine. Les connaissances humaines sont tellement
enchevtres et solidaires les unes des autres dans leur
volution, qu'il est impossible de croire qu'une influence
individuelle puisse suffire  les faire avancer quand les lments
du progrs ne sont pas dans le sol scientifique lui-mme. C'est
pourquoi, tout en reconnaissant la supriorit des grands hommes,
je pense nanmoins que dans l'influence particulire ou gnrale
qu'ils ont sur les sciences, ils sont toujours et ncessairement
plus ou moins fonction de leur temps. Il en est de mme des
philosophes, ils ne peuvent que suivre la marche de l'esprit
humain, et ils ne contribuent  son avancement qu'en ouvrant plus
largement pour tous la voie du progrs que beaucoup
n'apercevraient peut-tre pas. Mais ils sont en cela l'expression
de leur temps. Il ne faudrait donc pas qu'un philosophe, arrivant
dans un moment o les sciences prennent une direction fconde,
vnt faire un systme en harmonie avec cette marche de la science
et s'crier ensuite que tous les progrs scientifiques du temps
sont dus  l'influence de son systme. En un mot, si les savants
sont utiles aux philosophes et les philosophes aux savants, le
savant n'en reste pas moins libre et matre chez lui, et je pense,
quant  moi, que les savants font leurs dcouvertes, leurs
thories et leur science sans les philosophes. Si l'on rencontrait
des incrdules  cet gard, il serait peut-tre facile de leur
prouver, comme dit J. de Maistre, que ceux qui ont fait le plus de
dcouvertes dans la science sont ceux qui ont le moins connu
Bacon[76], tandis que ceux qui l'ont lu et mdit, ainsi que Bacon
lui-mme, n'y ont gure russi. C'est qu'en effet ces procds et
ces mthodes scientifiques ne s'apprennent, que dans les
laboratoires, quand l'exprimentateur est aux prises avec les
problmes de la nature; c'est l qu'il faut diriger d'abord les
jeunes gens, l'rudition et la critique scientifique sont le
partage de l'ge mur; elles ne peuvent porter des fruits que
lorsqu'on a commenc  s'initier  la science dans son sanctuaire
rel, c'est--dire dans le laboratoire. Pour l'exprimentateur,
les procds du raisonnement doivent varier  l'infini, suivant
les diverses sciences et les cas plus ou moins difficiles et plus
ou moins complexes auxquels il les applique. Les savants, et mme
les savants spciaux en chaque science, peuvent seuls intervenir
dans de pareilles questions, parce que l'esprit du naturaliste
n'est pas celui du physiologiste, et que l'esprit du chimiste
n'est pas non plus celui du physicien. Quand des philosophes, tels
que Bacon ou d'autres plus modernes, ont voulu entrer dans une
systmatisation gnrale des prceptes, pour la recherche
scientifique, ils ont pu paratre sduisants aux personnes qui ne
voient les sciences que de loin; mais de pareils ouvrages ne sont
d'aucune utilit aux savants faits, et pour ceux qui veulent se
livrer  la culture des sciences, ils les garent par une fausse
simplicit des choses; de plus, ils les gnent en chargeant
l'esprit d'une foule de prceptes vagues ou inapplicables, qu'il
faut se hter d'oublier si l'on veut entrer dans la science et
devenir un vritable exprimentateur.

Je viens de dire que l'ducation du savant et de l'exprimentateur
ne se fait que dans le laboratoire spcial de la science qu'il
veut cultiver, et que les prceptes utiles sont seulement ceux qui
ressortent des dtails d'une pratique exprimentale dans une
science dtermine. J'ai voulu donner dans cette introduction une
ide aussi prcise que possible de la science physiologique et de
la mdecine exprimentale. Cependant je serais bien loin d'avoir
la prtention de croire que j'ai donn des rgles et des prceptes
qui devront tre suivis d'une manire rigoureuse et absolue par un
exprimentateur. J'ai voulu seulement examiner la nature des
problmes que l'on a  rsoudre dans la science exprimentale des
tres vivants, afin que chacun puisse bien comprendre les
questions scientifiques qui sont du domaine de la biologie et
connatre les moyens que la science possde aujourd'hui pour les
attaquer. J'ai cit des exemples d'investigation, mais je me
serais bien gard de donner des explications superflues ou de
tracer une rgle unique et absolue, parce que je pense que le rle
d'un matre doit se borner  montrer clairement  l'lve le but
que la science se propose, et  lui indiquer tous les moyens qu'il
peut avoir  sa disposition pour l'atteindre. Mais le matre doit
ensuite laisser l'lve libre de se mouvoir  sa manire et
suivant sa nature pour parvenir au but qu'il lui a montr, sauf 
venir  son secours s'il voit qu'il s'gare. Je crois, en un mot,
que la vraie mthode est celle qui contient l'esprit sans
l'touffer, et en le laissant autant que possible en face de lui-
mme, qui le dirige, tout en respectant son originalit cratrice
et sa spontanit scientifique qui sont les qualits les plus
prcieuses. Les sciences n'avancent que par les ides nouvelles et
par la puissance cratrice ou originale de la pense. Il faut donc
prendre garde, dans l'ducation, que les connaissances qui doivent
armer l'intelligence ne l'accablent par leur poids et que les
rgles qui sont destines  soutenir les cts faibles de l'esprit
n'en atrophient ou n'en touffent les cts puissants et fconds.
Je n'ai pas  entrer ici dans d'autres dveloppements; j'ai d me
borner  prmunir les sciences biologiques et la mdecine
exprimentale contre les exagrations de l'rudition et contre
l'envahissement et la domination des systmes, parce que ces
sciences, en s'y soumettant, verraient disparatre leur fcondit
et perdraient l'indpendance et la libert d'esprit qui seront
toujours les conditions essentielles de tous les progrs de
l'humanit.

FIN.



     [1] Voy. Cours de pathologie exprimentale. - Mdical
Times, 1859-1860. - Leon d'ouverture du cours de
mdecine du Collge de France sur la mdecine
exprimentale. - Gazette mdicale. Paris, 15 avril 1864. -
Revue des cours scientifiques. Paris, 31 dcembre 1864.
     [2] Zimmermann, Trait sur l'exprience en mdecine.
Paris, 1774, t. I, p. 45.
     [3] W. Beaumont, Exper. and Obs. on the gastric Juice
and the physiological Digestion. Boston, 1834.
     [4] Lallemand, Propositions de pathologie tendant 
clairer plusieurs points de physiologie. Thse. Paris,
1818 ; 2e dition, 1824.
     [5] Laromiguire, Discours sur l'identit. oeuvres, t. I,
p. 329.
     [6] Jenner, On the natural history of the Cuckoo
(Philosophical Transactions, 1788, ch. XVI, p. 432).
     [7] Laplace, Systme du monde, ch. II.
     [8] Franois Huber, Nouvelles observations sur les
Abeilles, 2e dition augmente par son fils, Pierre Huber.
Genve, 1814.
     [9] Discours prononc  la 6e sance publique et
annuelle de la Socit de secours des amis des sciences.
     [10] Goethe, OEuvres d'histoire naturelle, traduction de
M. Martine. - Introduction, p. 1.
     [11] Leons sur les proprits et les altrations des
liquides de l'organisme. Paris, 1859. 1re leon.
     [12] Voy. Cours de mdecine exprimentale ; leon
d'ouverture (Gazette md., 15 avril 1864.)
     [13] Euler, Acta academi scientiarum imperialis
Petropolitan, pro anno MDCCLXXX, pars posterior, p. 38,
 1.
     [14] Bacon, oeuvres, dition par Fr. Riaux,
Introduction, p. 30.
     [15] J. de Maistre, Examen de la philosophie de
Bacon.
     [16] De Rmusat, Bacon, sa vie, son temps et sa
philosophie, 1857.
     [17] Descartes, Discours sur la mthode.
     [18] Lettre  J. C. Mertrud, p. 5. an VIII.
     [19] Claude Bernard, Leons sur la physiologie et la
pathologie du systme nerveux. Leon d'ouverture, 17 dc.
1856. Paris, 1858, t. I. - Cours de pathologie
exprimentale, The medical Times, 1860.
     [20] Claude Bernard, Leons sur les proprits
physiologiques et les altrations pathologiques des
liquides de l'organisme. Paris, 1859, t. 1. Leon d'ouverture,
9 dcembre 1857.
     [21] Daniel Leclerq, Histoire de la mdecine, p. 338.
     [22] Celsus, De medicin, in prfalione, edit. Elezevir
de Vander Linden, p. 6 et 7.
     [23] Astruc, De morbis venereis, t. II, p. 748 et 749.
     [24] Rayer, Trait des maladies des reins, t. III, p. 213.
Paris, 1841.
     [25] Dezeimeris, Dictionnaire historique, t.II, p. 444.
- Daremberg, Exposition des connaissances de Galien sur
l'anatomie pathologique et la pathologie du systme
nerveux. Thse, 1841, p. 13 et 80.
     [26] Davaine, Trait des entozoaires. Paris, 1860.
Synopsis, p. XXVII.
     [27] Le Gallois, OEuvres, Paris, 1824. Avant-propos, p.
30.
     [28] Voy. Leons de physiologie exprimentale. Paris,
1856, tome II. Leon d'ouverture, 2 mai 1855.
     [29] Claude Bernard, Mmoire sur le pancras
(Supplment aux comptes rendus de l'Acadmie des
sciences, 1856, t. I).
     [30] Pinel, Nosographie philosophique, 1800.
     [31] Mller, De glandularum secernentium structura
penitiori earumque prima formatione in homine atque
animalibus. Leipzig, 1830.
     [32] Virchow, La pathologie cellulaire base sur
l'tude physiologique et pathologique des tissus, trad. par
P. Picard. Paris, 1860.
     [33] Claude Bernard, Cours de pathologie
exprimentale. (Medical Times, 1860.)
     [34] C. Dumril, Notice historique sur les dcouvertes
faites dans les sciences d'observation par l'tude de
l'organisme des grenouilles. 1840.
     [35] Voy. L. Ziegler, Ueber die Brunst und den
Embryo der Rehe. Hannover, 1843.
     [36] Voy. Stannius, Beobachtungen ber
Verjungungsvorgange im thierischen Organismus.
Rostoch und Schwerin, 1853.
     [37] Claude Bernard, Recherches sur l'opium et ses
alcalodes (Comptes rendus de l'Acadmie des sciences,
1864).
     [38] Voyez la troisime partie de cette introduction.
     [39] Die Verdaungssfte und der Stoffwechsel. Milau
und Leipzig, 1852, S. 12.
     [40] Loc. cit., p. 397.
     [41] Voy. Regnault et Reiset, Recherches chimiques
sur la respiration des animaux des diverses classes (Ann.
de chimie et de physique, IIIe srie, t. XXVI, p. 217).
     [42] Claude Bernard, Sur le changement de couleur du
sang dans l'tat de fonction et de repos des glandes. -
Analyse du sang des muscles au repos et en contraction.
Leons sur les liquides de l'organisme. Paris, 1859.
     [43] Claude Bernard, Recherches exprimentales sur
les fonctions du nerf spinal (Mmoires prsents par
divers savants trangers  l'Acadmie des sciences, t. X.
1851).
     [44] En 1771, un cours de physiologie exprimentale
tait profess par A. Portal au Collge de France ; les
expriences furent recueillies par M. Collomb, qui les
publia sous forme de lettres en 1771 ; elles ont reparu en
1808 avec quelques additions dans l'ouvrage de Portal,
intitul : Mmoires sur la nature et le traitement de
plusieurs maladies, avec le prcis d'expriences sur les
animaux vivants. Paris, 1800-1825.
     [45] Claude Bernard, Mmoire sur le pancras et sur
le rle du suc pancratique dans les phnomnes digestifs.
Paris, 1856.
     [46] Claude Bernard, Leons sur les proprits
physiologiques et les altrations pathologiques des
liquides de l'organisme. Paris, 1859, t. II.
     [47] Claude Bernard, Sur la quantit d'oxygne que
contient le sang veineux des organes glandulaires (Compt.
rend. de l'Acad. des sciences), t. XLVII, 6 septembre 1858).
     [48] Voy. Claude Bernard, Leons sur les effets des
substances toxiques. Paris, 1857 ; Du curare (Revue des
Deux-Mondes, 1er septembre 1864).
     [49] Hope-Seyler, Handbuch der physiologisch and
pathologisch chemischen Analyse. Berlin, 1865.
     [50] Claude Bernard, De l'emploi de l'oxyde de
carbone pour la dtermination de l'oxygne du sang
(Compt. rend. de l'Acad. des sciences, sance du 6
septembre 1858, t. XLVII).
     [51] Claude Bernard, thse pour le doctorat en
mdecine. Paris, 1843.
     [52] Claude Bernard, Sur le mcanisme de la
formation du sucre dans le foie (Comptes rendus par
l'Acad. des sciences. 24 septembre 1855). (Compt. rend. de
l'Acad. des sciences, 23 mars 1857).
     [53] Claude Bernard, Recherches exprimentales sur le
grand sympathique, etc. (Mmoires de la Socit de
biologie, t. V, 1833). - Sur les nerfs vasculaires et
caloriques du grand sympathique (Comptes rendus de
l'Acad. des sciences, 1852, t. XXXIV, 1862, t. LV.)
     [54] Pourfour du Petit, Mmoire dans lequel il est
dmontr que les nerfs intercostaux fournissent des
rameaux qui portent des esprits dans les yeux (Histoire de
l'Acadmie pour l'anne 1727).
     [55] F. A. Longet, Recherches cliniques et
exprimentales sur les fonctions des faisceaux de la moelle
pinire et des racines des nerfs rachidiens, prcdes d'un
Examen historique et critique des expriences faites sur ces
organes depuis sir Ch. Bell, et suivies d'autres recherches
sur diverses parties du systme nerveux (Archives
gnrales de mdecine, 1841, 3e srie, t. X, p. 296, et XI, p.
129).
     [56] Comptes rendus de l'Acadmie des sciences,
t.VIII, p. 787, 3 et 10 juin ; Comptes rendus de l'Acadmie
des sciences, 4 juin ; Gazette des hpitaux, 13 et 18 juin
1839.
     [57] Loc. cit. p. 21.
     [58] Claude Bernard, Leons sur la physiologie et la
pathologie du systme nerveux, p. 32.
     [59] Voy. Longet, Trait de physiologie, 1860, t.II, p.
177.
     [60] Claude Bernard, Leons sur les effets des
substances toxiques et mdicamenteuses, p. 428.
     [61] Vulpian, Comptes rendus et Mmoires de la
Socit de biologie, 1854, p. 133 ; 1856, p. 123 ; 1858, 2e
srie, t. V, Paris, 1859, p. 113 ; 1864.
     [62] Claude Bernard, Cours de pathologie
exprimentale, Medical Times, 1800.
     [63] H. Sainte-Claire Deville, Leons sur la
dissociation prononces devant la Socit chimique. Paris,
1866. Sous-presse.
     [64] Tout ceci est applicable aux forces inventes
rcemment, forces de dissolution, de diffusion, force
cristallognique,  toutes les forces particulires attractives
et rpulsives qu'on fait intervenir pour expliquer les
phnomnes de calfaction, de surfusion, les phnomnes
lectriques, etc.
     [65] Sydenham, Mdecine pratique. Prface p. 12.
     [66] Voy. Rapport des prix de mdecine et de chirurgie
pour 1864 (Compt. rendus de l'Acad. des sciences).
     [67] Voy Chevreul, Considrations sur l'histoire de la
partie de la mdecine qui concerne la prescription des
remdes (Journal des savants, 1865.)
     [68] Gall, Philosophische medicinische
Untersuchungen ber Kunst und Natur im gesunden und
kranken Zustand der Menschen. Leipzig, 1800.
     [69] Bclard, Rapport gnral sur les prix dcerns en
1862 (Mmoires de l'Acadmie de mdecine). Paris 1863,
tome XXVI, page xxiii).
     [70] Leon d'ouverture du cours de mdecine au
Collge de France. Revue des cours scientifiques, 31
dcembre 1864.
     [71] Hardy, Bulletin de l'Acadmie de mdecine. Paris,
1863-64, t.XXIX, p. 546.
     [72] Claude Bernard, Leons de physiologie
exprimentale applique  la mdecine, faites au Collge de
France. Premire leon, Paris, 1857. - Cours de mdecine
du Collge de France. Premire leon, Paris, 1855.
     [73] Revue des cours scientifiques, 31 dcembre 1864.
     [74] Priestley, Recherches sur les diffrentes espces
d'airs. Introduction, p. 15.
     [75] Pascal, Penses morales dtaches, art. IX-
XXXIV.
     [76] J. de Maistre, Examen de la philosophie de
Bacon, t. I, p. 81.





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exprimentale, by Claude Bernard

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Foundation as set forth in Section 3 below.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

