The Project Gutenberg EBook of Les stratagmes, by Sextus Julius Frontin

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Title: Les stratagmes

Author: Sextus Julius Frontin

Translator: Ch. Bailly

Release Date: July 7, 2005 [EBook #16237]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Sextus Julius Frontin


LES QUATRE LIVRES DES STRATAGMES


Traduction et notes
par
M. CH. BAILLY




Table des matires

NOTICE SUR FRONTIN ET SUR SES CRITS.
PRINCIPALES DITIONS DE FRONTIN.
PRFACE SUR LES TROIS PREMIERS LIVRES.
LIVRE PREMIER.
I. Cacher ses desseins.
II. pier les desseins de l'ennemi.
III Adopter une manire de faire la guerre.
IV. Faire passer son arme  travers des lieux occups par l'ennemi.
V. S'chapper des lieux dsavantageux.
VI. Des embuscades dresses dans les marches.
VII. Comment on parat avoir ce dont on manque, et comment on y supple.
VIII. Mettre la division chez les ennemis.
IX. Apaiser les sditions dans l'arme.
X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent
intempestivement.
XI. Comment l'arme doit tre excite au combat.
XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimids par de mauvais prsages.
LIVRE SECOND.
PRFACE.
I. Choisir le moment pour combattre.
II. Choisir le lien pour le combat.
III. De l'ordre de bataille.
IV. Dconcerter les dispositions de l'arme ennemie.
V. Des embches.
VI. Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enferm, il ne
rtablisse le combat par dsespoir.
VII. Cacher les vnements fcheux.
VIII. Rtablir le combat par un acte de fermet.
IX. De ce qu'il convient de faire aprs le combat. Si l'on a t heureux,
il faut terminer la guerre.
X. Si l'on a essuy des revers, il faut y remdier.
XI. Maintenir dans le devoir ceux dont la fidlit est douteuse.
XII. Ce qu'il faut faire pour la dfense du camp, lorsqu'on n'a pas assez
de confiance en ses forces.
XIII. De la retraite.
LIVRE TROISIME.
PRFACE.
I. Des attaques soudaines.
II. Tromper les assigs.
III. Avoir des intelligences dans la place.
IV. Des moyens de rduire l'ennemi par famine.
V. Comment on fait croire que l'on continuera le sige.
VI. Ruiner les garnisons ennemies.
VII. Dtourner les rivires, et corrompre les eaux.
VIII. Jeter l'pouvante parmi les assigs.
IX. Attaquer du ct o l'on n'est pas attendu.
X. Piges dans lesquels on attire les assigs.
XI. Des retraites simules.
XII. De la dfense des places. Exciter la vigilance des soldats.
XIII. Donner et recevoir des nouvelles.
XIV. Faire entrer des renforts et des vivres dans la place.
XV. Comment on parat avoir en abondance les choses dont on manque.
XVI. Comment on prvient les trahisons et les dsertions.
XVII. Des sorties.
XVIII. De la rsolution des assigs.
LIVRE QUATRIME.
PRFACE.
I De la discipline.
II. Effets de la discipline.
III. De la temprance et du dsintressement.
IV. De la justice.
V. De la fermet de courage.
VI. De la bont et de la douceur.
VII. Instructions diverses sur la guerre.



NOTICE SUR FRONTIN ET SUR SES CRITS.


Frontin [Sextus Julius Frontinus] tait prteur  Rome (prtor
urbanus) l'an 70 de l're chrtienne, sous le rgne de Vespasien,
823 ans aprs la fondation de la ville. Telle est, dans l'ordre
chronologique, la premire donne qui s'offre  nos recherches sur
la vie de l'auteur dont nous publions la traduction, et nous en
sommes redevables  Tacite. Toute la vie antrieure de Frontin
reste ignore, mme la date et le lieu de sa naissance. Sur la foi
du titre manuscrit d'un ouvrage qui lui a t attribu, des
critiques ont t tents de croire qu'il tait n en Sicile; mais
de pareils documents, qui n'ont pas la moindre valeur historique,
ne sauraient fixer un instant l'attention. Un point qui a encore
exerc les critiques, est celui de savoir si Frontin, en vertu de
son nom de Julius, appartenait  cette grande famille Jvlia, qui
faisait remonter son origine jusqu' Iule, petit-fils d'ne; ou
si, ne pouvant le rattacher  cette illustre race, on serait du
moins fond  le comprendre dans les familles anoblies par les
empereurs. Le savant Poleni surtout, qui a comment avec tant de
soin le de Aquductibus de Frontin, parat tenir beaucoup  ce que
son auteur ait t patricien. Verum nil tanti est, dirons-nous
avec Horace: nous nous contenterons d'avancer, sur de valides
tmoignages, qu'il a t un des hommes les plus distingus de son
temps; et nous le reprendrons o nous l'avons d'abord trouv,
c'est--dire au moment de sa prture.

On ignore depuis combien de temps il exerait cette magistrature,
lorsque, en l'absence des deux consuls T. Fl. Vespasien et Titus
Csar, il convoqua le snat aux calendes de janvier de l'an de
Rome 823. Il abdiqua peu de temps aprs, mais  une poque qu'on
ne saurait prciser, et Domitien lui succda: Calendis januariis
in senatu, quem Julius Frontinus, pretor urbanus, vocaverat,
legatis exercitibusque ac regibus, laudes gratesque decret... Et
mox, ejurante Frontino, Csar Domitianus prturam cepit[1]. Nous
n'avons rien de certain sur les causes de cette abdication. Les
circonstances taient difficiles les rvoltes rcentes des Gaulois
et des Bataves n'taient point apaises; le parti des Vitelliens
remuait encore; d'un autre ct, on craignait l'ambition du
proconsul Pison, qui, gouvernant en Afrique, et volontiers
mancip  son profit cette province, d'o le peuple romain tirait
une grande partie de son approvisionnement. Frontin, sur qui
pesait toute la responsabilit des affaires, puisque les consuls
taient loin de Rome, a-t-il recul devant cette grave situation?
Ou bien a-t-il, dans le but de complaire  Vespasien, rsign ses
fonctions en faveur de Domitien, second fils de l'empereur? Ce
dernier motif nous parat le plus probable. Il est mme permis de
conjecturer que Domitien convoitait cette dignit: car, aussitt
que le poste fut vacant, il s'en empara, selon l'expression de
Tacite; et, au dire de Sutone[2] il se fit donner en mme temps la
puissance consulaire: Honorem prtur urban cum potestate
consulari suscepit.

Tout porte  croire que quelques annes aprs, vers 827, Frontin
reut le titre, sinon de consul ordinaire, du moins de consul
remplaant, ou subrog (suffectus). Son nom, il est vrai, ne
figure point dans les fastes; mais on sait que de tous les
consuls, dont le nombre dpendait souvent du caprice de
l'empereur, les deux premiers seuls donnaient leur nom  l'anne,
et taient inscrits sur ces monuments chronologiques. lien le
tacticien, contemporain de notre auteur, lui donne, dans la
prface de son livre, le titre de personnage consulaire.
D'ailleurs, il fut envoy en Bretagne comme gouverneur. Or
Petilius Cerialis, son prdcesseur immdiat dans ce gouvernement,
et Julius Agricola, son successeur galement immdiat, avaient
tous deux t consuls avant d'tre mis  la tte des armes
romaines dans cette province[3]; et leurs noms ne sont pas non plus
dans les fastes. Il est donc naturel de penser que Frontin, avant
de recevoir la mme charge, avait t, lui aussi, promu  la
dignit de consul. Selon le calcul des chronologistes, Cerialis
serait all en Bretagne en 824, et Frontin lui aurait succd en
828. Voici comment Tacite s'exprime sur ces deux personnages: Ds
qu'avec le reste du monde la Bretagne eut reconnu Vespasien, de
grands gnraux, d'excellentes armes parurent, les esprances des
ennemis diminurent, et aussitt Petilius Cerialis les frappa de
terreur en attaquant la cit des Brigantes, qui passe pour la plus
populeuse de toute la Bretagne: il livra beaucoup de combats, et
quelquefois de trs sanglants; la victoire ou la guerre enchana
la plus grande partie de cette cit. Et lorsque Cerialis et d
accabler par ses services et sa renomme son successeur, Julius
Frontinus en soutint le fardeau: grand homme autant qu'on pouvait
l'tre alors, il subjugua, par les armes, la nation vaillante et
belliqueuse des Silures, aprs avoir, outre la valeur des ennemis,
triomph des difficults des lieux[4]. Ce passage est assez
explicite sur le mrite de notre auteur comme homme de guerre,
pour nous dispenser de toute rflexion.

Remplac en Bretagne par Agricola, vers 831, Frontin tait sans
doute de retour  Rome depuis cette poque, et, mettant  profit
l'exprience qu'il avait acquise dans ses rcentes expditions, il
crivait sur l'art militaire, lorsque l'empire chut  Domitien,
en 834. Sous ce rgne parut le recueil des Stratagmes: la preuve
en est dans la complaisance avec laquelle il signale, en termes
louangeurs, les excursions de ce prince sur les frontires des
Germains, et ses prtendues victoires. Mais, avant de mettre au
jour cet ouvrage, il en avait publi d'autres o taient exposs
les principes de l'art militaire: sa pense, qui avait t de
justifier ultrieurement chacune de ses thories par une srie de
faits analogues, est nettement exprime par les premiers mots de
sa prface. Dans le Mmoire sur les Aqueducs, il rappelle encore
qu'il est auteur de plusieurs ouvrages: In aliis autera libris,
quos post exprimenta et usum composui, antecedentium res acta
est. Vgce et lien nous fournissent des indications tout aussi
prcises. Le premier, aprs avoir parl de l'art et de la
discipline militaires, qui ont assur aux Romains la conqute du
monde, ajoute: Necessitas compulit, evolutis auctoribus, ea me in
hoc opusculo fidelissime dicere, qu Cato ille Censorius de
disciplina militari scripsit, qu Cornlius Celsus, qu Frontinus
perstringenda duxerunt. On ne saurait trouver un loge plus
complet en peu de mots, que dans cet autre passage du mme
crivain: Unius tatis sunt, quae fortiter fiunt; qu vero pro
utilitate reipublic scribuntur, terna sunt. Idem fecerunt alii
complures, sed prcipue Frontinus, divo Trajano ab ejusmodi
comprobatus industria. lien, dans son ptre ddicatoire 
l'empereur Hadrien, rapporte qu'il a pass quelques jours 
Formies, auprs de Nerva, et que l il s'est entretenu avec
Frontin, homme trs vers dans la science des armes, s'appliquant
galement  la tactique des Grecs et  celle des Romains. On lit
encore quelques lignes plus bas: L'art d'ordonner les troupes
suivant les prceptes tracs par Homre, est le sujet des ouvrages
de Stratocls, d'Hermias, et de Frontin, personnage consulaire de
notre temps.

Pline le Jeune, en rendant compte d'un procs important, dit que
Frontin tait savant jurisconsulte, et qu'il lui demanda des avis:
Adhibui in consilium duos, quos tunc civitas nostra
spectatissimos habuit, Cornelium et Frontinum.

Tant que rgna Domitien, alors qu'un homme distingu ne se mettait
pas impunment en lumire, Frontin vcut dans la retraite,
partageant son temps entre le sjour de Rome et celui d'une villa
qu'il possdait  Anxur (Terracine), lieu charmant, si nous en
croyons Martial, dont les vers suivants nous apprennent que notre
auteur n'tait point tranger au culte des muses:

Anxuris aequorei placidos, Frontine, recessus,
Et propius Baias, litoreamque domum,
Et quod inhuman Cancro fervente cicad
Non novere nemus, flumineosque lacus;
Dum colui, doctas tecum celebrare vacabat
Pieridas: nunc nos maxima Roma terit.

(Lib. X, epigr. 58)

Grce au mme pote, nous savons que Frontin a t une seconde
fois consul:

De Nomentana vinum sine fce lagena,
Qu bis Frontino consule plena fuit.

(Ibid., epigr. 48)

Poleni conjecture que ce fut sous Nerva, en 850; il ne doute mme
pas que Frontin n'ait obtenu une troisime fois cette dignit,
sous Trajan, et alors comme consul ordinaire, l'an 853. Il fonde
son opinion sur une dissertation du philologue et mdecin
Morgagni, son collgue dans le professorat,  Padoue, qui s'est
livr aux plus laborieuses recherches pour prouver que dans les
fastes consulaires, au lieu de M. Cornelius Fronto, plac aprs
Ulp. Trajanus Augustus. on devrait lire Sex. J. Frontinus.
Tillemont, qui a lu et pes les raisons et arguments
contradictoires du cardinal Noris et du P. Pagi sur ce sujet, a
laiss la question indcise. Nous ferons comme lui; car nous avons
hte d'arriver aux derniers documents biographiques.

Nomm intendant des eaux (curator aquarum) par Nerva, Frontin
s'acquitta consciencieusement de sa charge, et amliora cette
partie du service public par la rpression des abus et des
fraudes. Ce fut alors, sans doute, qu'il rdigea le Mmoire sur
les Aqueducs. On ignore s'il conserva longtemps ces fonctions sous
Trajan, et s'il les runit  celles d'augure, dans lesquelles il
fut remplac par Pline le Jeune, qui rend ainsi hommage au mrite
de son prdcesseur: Gratularis mihi, quod acceperim auguratum;
mihi vero illud gratulatione dignum videtur, quod successi Julio
Frontino, principi viro: qui me nominationis die per hos continuos
annos inter sacerdotes nominabat, tanquam in locum suum
cooptaret.

Les fonctions, ou tout au moins les prrogatives des augures
taient perptuelles: Hoc sacrum plane et insigne est, quod non
adimitur viventi[5]. Il est donc certain que l'poque de l'entre
de Pline dans ce collge sacerdotal, est celle de la mort de
Frontin. On s'accorde  la fixer  l'anne 859 de Rome, 106 ans
aprs J.-C.

Il avait dfendu qu'on lui levt un tombeau: La dpense d'un
monument est superflue, dit-il; la mmoire de mon nom durera, si
ma vie en a t digne. Nous devons encore cette particularit 
Pline le Jeune[6], qui, en la rapportant, loue, mais avec
restriction, la modestie qu'elle fait paratre.

Poleni a trouv dans les Mlanges d'antiquits de Jacob Spon une
petite mdaille prsentant une tte d'homme  longue barbe, et 
l'exergue de laquelle on lit
 (c'est--dire  ) et d'autres mots grecs qui
sembleraient indiquer que Frontin a t proconsul  Smyrne, sous
les ordres d'un certain Myrtus. Mais ce n'est point l un document
authentique: Poleni, Spon lui-mme, n'osent rien en affirmer;
Facciolati fait observer que les Romains n'ont commenc  porter
de la barbe que sous Hadrien; enfin, bien que Gronovius ait foi en
cette mdaille, Oudendorp, qui la reproduit, comme ornement, au
frontispice de son dition des Stratagmes, pense que cette tte
est celle de Jupiter, ou d'Hercule, mais non celle de Frontin; et
il dclare que telle est l'opinion des plus clbres numismates.

Si l'on veut apprcier  leur valeur les ouvrages de Frontin, il
faut se pntrer de l'ide qu'il n'a nullement song  se crer
une rputation d'crivain. Homme de guerre et d'administration, il
a crit dans l'unique but d'tre utile  ceux qui suivraient la
mme carrire que lui. tre lu, tre consult avec profit au point
de vue pratique des sciences qui ont occup sa vie, c'est toute la
gloire qu'il ambitionne: il le dclare lui-mme. Ce qui le
recommande surtout, c'est la nettet de ses ides, et l'ordre
mthodique auquel il sait les plier toutes. Ainsi, pour commencer
par ses Stratagmes, l'antiquit ne nous a lgu aucun monument
plus logique dans son ensemble. Recueillir dans l'histoire un
nombre aussi prodigieux de faits; les runir selon leurs
analogies, et les sparer par leurs diffrences, abstraction faite
des personnages, des temps et des lieux; en un mot, se former un
plan au milieu de ce ddale, et y rester fidle jusqu' entier
puisement des matriaux, voil qui atteste une certaine puissance
d'analyse, de la justesse et de la profondeur dans les
conceptions. Quant au style, il a ses mrites et ses dfauts.
Quoique Frontin appartienne  l'poque de la dcadence,
l'expression, chez lui, porte presque toujours le cachet de la
bonne latinit. Habituellement mme sa phrase a du nombre et de
l'harmonie; mais elle se prsente trop souvent sous la mme forme:
il y a de longues sries de faits dont les rcits, composs chacun
de quelques lignes, commencent et finissent par les mmes
constructions, et trs souvent par des termes identiques, ce qui
en rend la lecture fastidieuse. Un autre reproche qu'on peut lui
faire, c'est qu'il affecte une brivet qui va parfois jusqu' la
scheresse. Mais, nous le rptons, il n'a point vis  la phrase;
et on lui doit cette justice, que la concision l'a rarement
empche d'tre clair. Une fois qu'il s'est empar d'un fait, il
veut que deux mots suffisent pour que ses lecteurs en saisissent
comme lui toute la porte, et qu'ils en fassent leur profit.
Enfin, on trouve dans ce livre de nombreuses erreurs  l'endroit
de l'histoire et de la gographie. Mais la plupart de ces fautes
sont si grossires, qu'on ne peut raisonnablement les attribuer
qu' l'ignorance des copistes, gens qui n'ont pargn  notre
auteur ni omissions, ni transpositions, ni interpolations. C'est
ce que n'a pas observ Schoell[7], quand il a prtendu que
l'ouvrage qui nous occupe tait une compilation faite avec assez
de ngligence, surtout dans la partie historique.

 ce jugement d'un rudit, nous opposerons avec confiance celui
d'un savant[8]: Un contemporain des deux Pline, Jules Frontin
composa quatre livres de stratagmes militaires: c'est un tissu
d'exemples fournis par les grands capitaines grecs, gaulois,
carthaginois, romains et qui correspondent aux diffrentes
branches de l'administration et de la direction des armes. L'art
de cacher ses entreprises et de dcouvrir celles de l'ennemi, de
choisir et de disputer les postes, de dresser des embches et d'y
chapper, d'apaiser les sditions et d'enflammer le courage, de se
mnager les avantages du temps et du lieu, de ranger les troupes
en bataille et de dconcerter les dispositions prises par son
adversaire, de dissimuler ses propres revers et de les rparer;
l'habilet ncessaire dans les retraites, dans les assauts, dans
les siges, dans le passage des fleuves, dans les
approvisionnements; la conduite  tenir  l'gard des transfuges
et des tratres; enfin le maintien de la discipline, et la
pratique des plus rigoureuses vertus, justice, modration et
constance, au sein des camps, des combats, des dsastres et des
triomphes: tel est le plan de ce recueil. On a dout aussi de son
authenticit; mais Poleni a expos les raisons de croire que Jules
Frontin l'a rellement rdig sous le rgne de Domitien. Dans tous
les cas, il serait fort prfrable  celui de Valre Maxime, et
par la mthode, quoiqu'elle ne soit pas toujours parfaite, et par
la prcision des ides, et surtout par le choix des faits. C'est
l'ouvrage d'un bien meilleur esprit: en gnral, Frontin puise aux
sources historiques les plus recommandables; et lorsqu'il ajoute
quelques notions  celles que renferment les grands corps
d'annales, elles sont claires, instructives, propres  complter
ou  enrichir l'histoire militaire de l'antiquit.

Le recueil des Stratagmes, malgr quelques rcits
invraisemblables et mme absurdes qu'il renferme, et dont la
plupart tiennent aux superstitions des anciens, restera comme une
oeuvre utile. Nous pourrions dire tout le parti qu'en ont tir les
crivains militaires des temps modernes, Machiavel. Feuquires,
Folard, Gessac, Santa-Cruz, Jomini, etc. Le colonel Carion-Nisas,
qui a fait une consciencieuse tude de l'art stratgique chez les
anciens, dit[9] que Frontin est, comme crivain, gnralement homme
de grand sens, quelquefois homme de gnie; et, ainsi que Daunou,
il le place bien au-dessus de Polyen, qui ne soumet  aucun ordre
mthodique les huit cent trente-trois faits qu'il rapporte, et
n'offre  ses lecteurs aucun enseignement, pas une seule
induction.

Pour donner une ide juste du trait des Aqueducs dans son
ensemble, et du but que se proposait l'auteur, nous ne pouvons
mieux faire que d'emprunter quelques lignes  un mmoire publi
par M. Naudet sur la Police chez les Romains. Aprs avoir dit dans
quelle circonstance le premier aqueduc fut tabli  Rome, le
savant acadmicien ajoute[10]: Cette cration fut un trait de
lumire pour les Romains, qui eurent toujours, depuis, un soin
particulier de l'amnagement des eaux. J. Frontinus nous pargnera
toute recherche  ce sujet. Nerva[11] l'avait nomm intendant
gnral des eaux de la ville; le nouveau magistrat jugea qu'il
tait de son devoir de se mettre en tat de conduire ses
subalternes, au lieu de s'abandonner  leur conduite, et qu'ils
deviendraient tous des instruments utiles, s'il tait lui-mme
l'ordonnateur de fait, comme de nom. Pour cela, il voulut
s'instruire  fond de la matire; il l'tudia dans son tat
actuel, il remonta aux origines, il recueillit les lois et les
usages, et de ce travail consciencieux et clair il rsulta un
petit trait plein de curieux documents, un des livres les plus
prcieux que l'antiquit nous ait laisss. Quels avantages dans la
pratique, et quelles richesses pour l'histoire, si les magistrats
avaient toujours pens comme J. Frontinus!

Divers commentateurs, entre autres Scriverius, Tennulius et
Keuchen, ont pens que Frontin tait encore l'auteur d'un petit
trait de Re agraria ou de Qualitate agrorum, et de quelques
fragments intituls de Coloniis et de Limitibus; mais le contraire
a t dmontr jusqu' l'vidence par de Goes (Goesius). Nous
n'avons donc point  nous occuper de ces ouvrages.




PRINCIPALES DITIONS DE FRONTIN.


1474. Selon le clbre bibliographe Laire, l'dition princeps des
Stratagmes aurait paru  Rome,  cette poque, dans le format in-
4.

1478. Rome, in-4. Rimpression de la prcdente, avec Vgce et
Elien; cite par le mme bibliographe.

...... L'dition princeps du Mmoire sur les Aqueducs a t donne
 la suite de Vitruve, in-f, par Pomponius Laetus et Sulpitius
Verulanus, sans indication de date ni de lieu. Elle a pour titre:
Sex. Julii Frontini, viri consularis, de aquis, qu in Urbem
influunt, libellus mirabilis. Laire pense qu'elle parut en 1484;
Maittaire, de 1484 a 1492; M. Brunet, en 1486.

1486. Bologne, in-f. Les Stratagmes. dition donne par Phil.
Beroaldo, et que Maittaire regardait comme l'dition princeps.

1487. Rome, in-4. Les Stratagmes, avec Vgce et lien, par
Euch. Silber, dans la collection intitule Veteres de re militari
scriptores; rimprime en 1494.

1495. Bologne, in-f. Les Stratagmes. Rimpression de celle de
1486; on y a runi Vgce, lien et Modeste.

1496. Florence, in-f. Les Aqueducs, sans nom d'imprimeur, avec
Vitruve, et un opuscule d'Ange Politien, qui a pour titre
Panepistemon.

1513. Florence, in-8. Les Aqueducs, de l'imprimerie de Ph, Junte,
avec Vitruve, dition donne par Joconde, et bien meilleure que
les prcdentes, quoiqu'il y ait encore de nombreuses
imperfections.

1515. Paris, in-4. Les Stratagmes, avec Vgce et Solin.

1524. Cologne, in-8. Les Stratagmes, avec Vgce, Elien et
Modeste.

1532. Paris, in-f. Les mmes, dition donne par Guill. Bud, et
rimprime en 1535.

1543. Strasbourg, in-4. Les Aqueducs, de l'imprimerie de
Knobloch. C'est,  quelques corrections prs, l'dition de
Joconde.

1585. Anvers, in-4. Les Stratagmes, de l'imprimerie de Plantin,
avec les notes de Modius et de Stewechius. On y a runi Vgce,
lien et Modeste.

1588. Paris, in-8. Les Aqueducs, dition d'Onuphre Panvinio, avec
les notes d'Opsopaeus.

1607. Anvers, in-4. Les Stratagmes, et autres ouvrages de
Frontin, avec Vgce, etc., et les notes de Modius et de
Stewechius. dition de Scriverius, qui a mieux profit des
manuscrits que ses devanciers, et a le premier recueilli les lois
ou constitutions impriales sur les aqueducs.

1661. Amsterdam, in-8. Sexti Julii Frontini V. C. qu exstant.
dition de Robert Keuchen, qui a reproduit les notes de
Scriverius, en y ajoutant les siennes.

1675. Leyde et Amsterdam, in-12. Les Stratagmes, dition de Sam.
Tennulius, dont les notes sont estimes.

1697. Le De aqu ductibus a t imprim dans le t. IV du Thesaurus
antiquitatum Romanarum de J.-G. Grave (Graevius). C'est la
reproduction du texte de l'dition Keuchen.

1722. Padoue, in-4. Les Aqueducs, belle et excellente dition
donne par Poleni, orne de cartes et de figures, et suivie des
Constitutions, impriales.

1751. Leyde, in-8. Les Stratagmes. Notes runies de Modius, de
Stewechius, de Scriverius et de Tennulius; trs-bonne dition, due
aux soins de Fr. Ouedendorp, qui l'a enrichie de notes pleines
d'rudition.

1765. Paris, in-12. Les Stratagmes, dition de Jos. Valart, sans
autres notes que des variantes de texte.

1772. Leipzig, in-8. Les Stratagmes, dition de N. Schwebel, qui
a ajout ses notes  celles qu'il a choisies dans les
commentateurs prcdents; observations critiques de J.-Fr.
Herelius.

1779. Leyde, in-8. Rimpression de l'dition de 1731, avec
quelques notes de plus, par Corn. Oiidendorp.

1788. Deux-Ponts, in-8. Les Stratagmes et les Aqueducs, dition
qui runit les textes d'Oudendorp et de Poleni, sans autres notes
que les restitutions souvent contestables de Gorradino
d'All'Aglio, qui avaient t imprimes sparment du texte, 
Venise, en 1742, in-4.

1792. Altona, in-8. Les Aqueducs, par G.-Ch. Adler, qui a
reproduit une partie des notes de Poleni et des autres
commentateurs, et en a donn lui-mme quelques-unes.

1798. Goettingue, in-8. Les Stratagmes, dition de Ge. Frid.
Wiegmann, destine aux coles.

1841. Vesel, in-8. Les Aqueducs, belle dition, due aux soins de
M. Andr Dederich, qui y a joint une traduction allemande. 
l'aide des travaux d'un savant allemand, Chr.-Lud.-Frid. Schultz,
travaux bass sur la collation des manuscrits, M. Dederich a donn
une dition qui peut, en plusieurs endroits, soutenir la
comparaison avec celle de Poleni. Il faut cependant reconnatre
que ses restitutions de texte, bien qu'elles prouvent une rare
sagacit, sont souvent trop hardies.




PRFACE SUR LES TROIS PREMIERS LIVRES.


Puisque j'ai entrepris d'tablir les principes de l'art
militaire[12], tant du nombre de ceux qui en ont fait une tude,
et que ce but a paru atteint, autant que ma bonne volont pouvait
y russir, je crois devoir, pour complter mon oeuvre, former un
recueil, en rcits sommaires, des ruses de guerre que les Grecs
dsignaient par le nom gnrique de ( )[13]
Ce sera fournir aux gnraux des exemples de rsolution et de
prvoyance, sur lesquels ils s'appuieront, et qui nourriront en
eux la facult d'inventer et d'excuter de semblables choses.
D'ailleurs, celui qui aura imagin un expdient, pourra en
attendre l'issue sans inquitude, s'il se trouve semblable  ceux
dont l'exprience a dmontr le mrite. Je sais, et ne veux point
le nier, que les historiens ont compris dans leur travail la
partie que je traite, et que tous les exemples frappants ont t
rapports par les auteurs; mais il est utile, selon moi, d'abrger
les recherches des hommes occups: il faut, en effet, un temps
bien long pour trouver des faits isols, et disperss dans le
corps immense de l'histoire. Or, ceux mme qui en ont extrait ce
qu'il y a de plus remarquable, n'ont donn qu'un amas de choses
sans ordre, o se perd le lecteur. Je m'appliquerai  prsenter,
selon le besoin, le fait mme que l'on demandera, de manire qu'il
rponde, pour ainsi dire,  l'appel: car, en ramenant ces exemples
 des genres dtermins, j'en ai fait comme un rpertoire de
conseils pour toutes les circonstances; et afin qu'ils fussent
classs d'aprs la diffrence des matires, et disposs dans
l'ordre le plus convenable, je les ai partags en trois livres:
dans le premier seront runis les exemples de ce qu'il convient de
faire avant le combat; dans le second, ceux qui regardent le
combat et la terminaison de la guerre; le troisime prsentera les
stratagmes qui intressent l'attaque ou la dfense des places: 
chacun de ces genres sont rapportes les espces qui leur
appartiennent. Je rclamerai, non sans quelque droit, de
l'indulgence pour ce travail, ne voulant pas tre tax de
ngligence par ceux qui dcouvriront des faits que je n'aurai pas
mentionns: car qui pourrait suffire  passer en revue tous les
monuments qui nous ont t laisss dans les deux langues? Si donc
je me suis permis quelques omissions, la cause en sera apprcie
par quiconque aura lu d'autres ouvrages dont les auteurs avaient
pris les mmes engagements que moi. Au reste, il sera facile
d'ajouter des faits  chacune de mes catgories: ayant entrepris
cet ouvrage, ainsi que d'autres encore, plutt pour me rendre
utile que pour me donner du relief, je regarderai toute addition
comme une aide, et non comme une critique. Ceux qui accueilleront
favorablement ce livre, voudront bien faire distinction entre les
mots   et  , quoiqu'ils
expriment des choses de mme nature: tous les actes que la
prvoyance, la sagesse, la grandeur d'me et la fermet ont
inspirs aux gnraux seront appels  ; et ceux
qu'on entend par  [14] ne sont qu'une espce des
premiers. Le mrite particulier de ceux-ci est dans la ruse et
l'habilet, quand il s'agit d'viter ou de surprendre l'ennemi.
Comme, en guerre, certaines paroles ont produit aussi de
mmorables effets, j'en ai cit des exemples, comme j'ai fait pour
les actions.

Voici les espces de faits qui peuvent instruire un gnral de ce
qui doit se pratiquer avant le combat:

Chapitres

I Cacher ses desseins.

II pier les desseins de l'ennemi.

III Adopter une manire de faire la guerre.

IV Faire passer son arme  travers des lieux occups par
l'ennemi.

V S'chapper des lieux dsavantageux.

VI. Des embuscades dresses dans les marches.

VII. Comment on parat avoir ce dont on manque, et comment on y
supple.

VIII. Mettre la division chez les ennemis.

IX. Apaiser les sditions dans l'arme.

X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent
intempestivement.

XI. Comment l'arme doit tre excite au combat.

XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimids par de mauvais
prsages.




LIVRE PREMIER.




I. Cacher ses desseins.


1 Marcus Porcius Caton, souponnant que les villes soumises par
lui en Espagne se rvolteraient dans l'occasion, sur la confiance
qu'elles avaient en leurs murailles, leur prescrivit,  chacune en
particulier, de dmolir leurs fortifications, les menaant de la
guerre si elles n'obissaient pas sur le champ; et il eut soin que
ses lettres leur fussent remises  toutes le mme jour. Chacune
des villes crut que cet ordre n'tait donn qu' elle seule. Elles
auraient pu s'entendre et rsister[15], si elles avaient su que
c'tait une mesure gnrale.

2 Himilcon, chef d'une flotte carthaginoise, voulant aborder
inopinment en Sicile, ne fit point connatre le lieu de sa
destination; mais il remit  tous les pilotes des tablettes
cachetes[16] portant l'indication de la partie de l'le o il
voulait qu'on se rendt; et il leur dfendit de les ouvrir, 
moins que la tempte ne les loignt de la route du vaisseau
amiral.

3 Caus Llius, allant en ambassade prs de Syphax[17], emmena avec
lui des centurions et des tribuns qui, sous l'habit d'esclaves et
de valets, lui servaient d'espions, entre autres L. Statorius, que
quelques-uns des ennemis semblaient reconnatre, parce qu'il tait
venu souvent dans leur camp. Llius, pour dguiser la condition de
cet officier, lui donna des coups de bton comme  un esclave.

4 Tarquin le Superbe, jugeant qu'il fallait mettre  mort les
principaux citoyens de Gabies[18], et ne voulant confier ses ordres
 personne, ne fit aucune rponse au messager que son fils lui
avait envoy  ce sujet; mais, comme il se promenait alors dans
son jardin, il abattit avec une baguette les ttes des pavots les
plus levs. L'missaire, congdi sans rponse, rendit compte au
jeune Tarquin de ce que son pre avait fait en sa prsence; et le
fils comprit qu'il devait immoler les premiers de la ville.

5 C. Csar, suspectant la fidlit des gyptiens, visita avec une
feinte scurit la ville d'Alexandrie et ses fortifications, se
livra en mme temps  de voluptueux festins, et voulut paratre
pris des charmes de ces lieux, au point de s'abandonner aux
habitudes et au genre de vie des Alexandrins; et, tout en
dissimulant ainsi, il fit venir des renforts et s'assura de
l'gypte.

6 Ventidius, dans la guerre contre les Parthes, qui avaient pour
chef Pacorus, n'ignorant pas qu'un certain Pharne, de la ville de
Cyrrhus, et du nombre de ceux qui passaient pour allis des
Romains, informait l'ennemi de tout ce qui se passait dans leur
camp, sut mettre  profit la perfidie de ce barbare. Il feignit de
craindre les vnements qu'il dsirait le plus, et de dsirer ceux
qu'il redoutait. Ainsi, craignant que les Parthes ne franchissent
l'Euphrate avant qu'il et reu les lgions qu'il avait en
Cappadoce, au del du Taurus, il agit si habilement avec ce
tratre, que celui-ci, avec sa perfidie accoutume, alla
conseiller aux ennemis de faire passer leur arme par Zeugma,
comme par le chemin le plus court, et parce que l'Euphrate y
coulait paisiblement, n'tant plus encaiss dans ses rives.
Ventidius lui avait affirm, disait-il, que si les Parthes se
dirigeaient de son ct, il gagnerait les hauteurs, pour viter
leurs archers, tandis qu'il aurait tout  craindre s'ils se
jetaient dans le plat pays. Tromps par cette assurance, les
barbares descendent dans la plaine, et, par un long dtour,
arrivent  Zeugma[19]. L, les rives du fleuve tant plus cartes,
et rendant plus pnible la construction des ponts, ils perdent
plus de quarante jours  en tablir, ou  mettre en oeuvre les
machines ncessaires  cette opration. Ventidius profita de ce
temps pour rassembler ses troupes, qui le rejoignirent trois jours
avant l'arrive des Parthes, et, la bataille s'tant engage,
Pacorus la perdit avec la vie.

7 Mithridate, cern par Pompe, et se disposant  fuir le
lendemain, alla, pour cacher son projet, faire un fourrage au
loin, jusque dans les valles voisines du camp des ennemis; et,
afin d'carter tout soupon, il fixa au jour suivant des
pourparlers avec plusieurs d'entre eux. Il ft encore allumer dans
tout son camp des feux plus nombreux qu' l'ordinaire. Puis, ds
la seconde veille, passant sous les retranchements mmes des
Romains, il s'chappa avec son arme.

8 L'empereur Csar Domitien Auguste Germanicus, voulant surprendre
les Germains, qui taient en rvolte, et n'ignorant pas que ces
peuples feraient de plus grands prparatifs de dfense, s'ils se
doutaient de l'approche d'un si grand capitaine, partit sous le
prtexte de rgler le cens dans les Gaules. Et bientt, fondant 
l'improviste sur ces peuples farouches, il rprima leur insolence
et assura le repos des provinces.

9 Claudius Nron, dsirant que l'arme d'Hasdrubal ft dtruite
avant que celui-ci pt oprer sa jonction avec son frre Hannibal,
se hta d'aller se runir  son collgue Livius Salinator, qui
tait oppos  Hasdrubal, et dans les forces duquel il n'avait pas
assez de confiance; mais, afin de cacher son dpart  Hannibal,
qu'il avait lui-mme en tte, il prit dix mille hommes d'lite, et
ordonna aux lieutenants qu'il laissait d'tablir les mmes postes
et les mmes gardes, d'allumer autant de feux, et de donner au
camp la mme physionomie que de coutume, de peur qu'Hannibal,
concevant des soupons, ne fit quelque tentative contre le peu de
troupes qui restaient. Ensuite, tant arriv par des chemins
dtourns en Ombrie, prs de son collgue, il dfendit d'tendre
le camp, pour ne donner aucun indice de son arrive au gnral
carthaginois, qui et vit le combat, s'il se ft aperu de la
runion des consuls[20]. Ses forces ayant donc t doubles 
l'insu d'Hasdrubal, il attaqua celui-ci, le dfit, et, plus prompt
qu'aucun courrier, revint en prsence d'Hannibal. Ainsi, des deux
gnraux les plus russ de Carthage, le mme stratagme trompa
l'un et anantit l'autre.

10 Thmistocle avait exhort ses concitoyens  reconstruire
promptement leurs murailles, que les Spartiates les avaient
obligs  dmolir[21]. Ceux-ci ayant envoy des dputs pour
s'opposer  l'excution d'un tel dessein, il leur rpondit qu'il
irait lui-mme  Sparte, pour dtruire leurs soupons, et il s'y
rendit. L, il simula une maladie, dans le but de gagner un peu de
temps; et, lorsqu'il s'aperut qu'on se dfiait de ses lenteurs,
il soutint aux Spartiates qu'on leur avait apport un faux bruit,
et les pria d'envoyer  Athnes quelques-uns de leurs principaux
citoyens, auxquels ils pussent s'en rapporter sur l'tat des
fortifications. Puis il crivit secrtement aux Athniens de
retenir les envoys de Sparte jusqu' ce que, les travaux
termins, il pt dclarer aux Lacdmoniens qu'Athnes tait en
tat de dfense, et que leurs dputs ne pourraient revenir
qu'autant qu'il serait lui-mme rendu  sa patrie. Les Spartiates
acceptrent facilement cette condition, pour ne pas payer par la
mort d'un grand nombre celle du seul Thmistocle.

11 L. Furius, s'tant engag dans un lieu dsavantageux, et
voulant cacher son inquitude, pour ne point jeter l'alarme parmi
ses troupes, se dtourna peu  peu en feignant de s'tendre pour
envelopper l'ennemi; puis, par un changement de front, il ramena
son arme intacte, sans qu'elle et connu le danger qu'elle avait
couru.

12 Pendant que Metellus Pius tait en Espagne, on lui demanda un
jour ce qu'il ferait le lendemain; il rpondit: Si ma tunique
pouvait le dire, je la brlerais,[22]

13 Quelqu'un priait M. Licinius Crassus de dire quand il lverait
le camp: Craignez-vous, rpondit-il, de ne pas entendre la
trompette?[23]



II. pier les desseins de l'ennemi.


1 Scipion l'Africain, ayant saisi l'occasion d'envoyer une
ambassade  Syphax, dputa Llius, et le fit accompagner de
tribuns et de centurions d'lite, qui, dguiss en esclaves,
taient chargs de reconnatre les forces du roi. Afin d'examiner
plus facilement la situation du camp, ils laissrent  dessein
chapper un cheval, et, sous prtexte de chercher  l'atteindre,
parcoururent la plus grande partie des retranchements. D'aprs le
rapport qu'ils firent, on incendia le camp, et la guerre fut ainsi
termine.

2 Pendant la guerre d'trurie, au temps o les gnraux romains ne
connaissaient pas encore de moyens plus adroits pour observer
l'ennemi, Q. Fabius Maximus donna l'ordre  son frre Fabius
Cson, qui parlaient la langue des trusques, de prendre le
costume de ce peuple, et de s'avancer dans la fort Ciminia, o
nos soldats n'avaient point encore pntr. Il s'acquitta de sa
mission avec tant de prudence et d'habilet, que, parvenu de
l'autre ct de la fort, il sut amener  une alliance les
Camertes Ombriens, ayant reconnu qu'ils n'taient pas ennemis du
nom romain.

3 Les Carthaginois ayant remarqu que la puissance d'Alexandre
s'tait accrue au point de devenir inquitante mme pour
l'Afrique, un des leurs, homme rsolu, nomm Hamilcar Rhodinus,
alla, d'aprs leurs ordres, se rfugier auprs de ce roi, comme
s'il tait exil, et mit tous ses soins  gagner sa confiance.
Aussitt qu'il y eut russi, il fit connatre  ses concitoyens
les projets du monarque[24].

4 Les Carthaginois eurent  Rome des missaires qui, sous le
prtexte d'une ambassade, devaient y sjourner longtemps et
surprendre nos desseins.

5 En Espagne, M. Caton, ne pouvant pntrer les desseins de
l'ennemi par un autre moyen, ordonna  trois cents soldats de se
prcipiter ensemble sur un poste espagnol, d'en enlever un homme,
et de l'amener au camp sain et sauf. Le prisonnier, mis  la
torture, rvla tous les secrets des siens.

6 Lors de la guerre des Cimbres et des Teutons, le consul C.
Marius, voulant prouver la fidlit des Gaulois et des Liguriens,
leur envoya des lettres dont la premire enveloppe leur dfendait
d'ouvrir, avant une poque dtermine, l'intrieur, qui tait
scell; puis il rclama ces mmes dpches avant ce temps, et les
ayant trouves dcachetes, il comprit que ces peuples fomentaient
des projets hostiles.

Il y a encore, pour pntrer les desseins de l'ennemi, des moyens
que les gnraux emploient par eux-mmes, sans aucun secours
tranger. En voici des exemples:

7 Pendant la guerre d'trurie, le consul Emilius Paullus allait
faire descendre son arme dans une plaine, prs de Poplonie,
lorsqu'il vit de loin une multitude d'oiseaux s'lever d'une
fort, en prcipitant leur vol. Il pensa qu'il y avait l quelque
embuscade, parce que les oiseaux s'taient envols effarouchs et
en grand nombre. Des espions qu'il envoya lui apprirent, en effet,
que dix mille Boens s'y disposaient  surprendre l'arme romaine.
Alors, tandis qu'il tait attendu d'un ct, il ft passer ses
lgions de l'autre, et enveloppa l'ennemi.

8 De mme Tisamne, fils d'Oreste, averti que le sommet d'une
montagne fortifie par la nature tait occup par l'ennemi, envoya
reconnatre les lieux. Ses claireurs lui ayant affirm qu'il se
trompait, il se mettait dj en marche, quand il vit que de cette
hauteur, dont il se mfiait, une grande quantit d'oiseaux
s'taient envols  la fois, et ne s'y reposaient pas. Il en
conclut qu'une troupe ennemie y tait cache, il tourna donc la
montagne avec son arme, et vita ainsi l'embuscade.

9 Hasdrubal, frre d'Hannibal, s'aperut de la runion des armes
de Livius et de Nron, malgr la prcaution qu'ils avaient prise
de ne point tendre leur camp. Il avait remarqu de leur ct des
chevaux plus efflanqus, et des hommes dont le teint tait plus
hl que de coutume, comme il arrive aprs une marche.



III Adopter une manire de faire la guerre.[25]


1 Alexandre, roi de Macdoine, ayant une arme pleine d'ardeur,
prfra toujours, comme manire de faire la guerre, la bataille
range.

2 Pendant la guerre civile, C. Csar, ayant une arme de vtrans,
et sachant que celle de l'ennemi tait compose de recrues,
s'attacha continuellement  livrer des batailles.

3 Fabius Maximus, envoy contre Hannibal, que ses victoires
avaient enorgueilli, rsolut d'viter les chances des combats, et
de mettre seulement  couvert l'Italie, ce qui lui valut le surnom
de Temporisateur et, par cela mme, la rputation de grand
capitaine.

4 Les Byzantins, pour viter les hasards des combats contre
Philippe, renoncrent  la dfense de leurs frontires, se
retirrent dans l'enceinte fortifie de leur ville, et russirent
ainsi  loigner ce roi, qui ne put supporter les lenteurs du
sige.

5 Dans la seconde guerre Punique, Hasdrubal, fils de Giscon, tant
vaincu en Espagne, et poursuivi par P. Scipion, partagea son arme
entre diffrentes villes. Il en rsulta que Scipion, pour ne point
occuper ses troupes  faire plusieurs siges  la fois, les ramena
dans leurs quartiers d'hiver.

6  l'approche de Xerxs, Thmistocle, pensant que les Athniens
ne pourraient ni livrer bataille, ni dfendre leurs frontires,
pas mme leurs remparts, leur conseilla d'envoyer leurs enfants et
leurs femmes  Trzne et dans d'autres villes, d'abandonner
Athnes, et de se disposer  combattre sur mer.

7 Pricls en fit autant, dans la mme rpublique, contre les
Lacdmoniens[26].

8 Tandis qu'Hannibal s'obstinait  rester en Italie, Scipion, en
faisant passer son arme en Afrique, mit les Carthaginois dans la
ncessit de rappeler leur gnral. Par ce moyen Scipion
transporta la guerre du territoire romain sur celui de l'ennemi.

9 Les Athniens, souvent inquits par les Lacdmoniens, qui leur
avaient enlev le chteau de Dclie, et s'y taient fortifis,
envoyrent une flotte pour ravager le Ploponnse, et russirent 
faire rappeler l'arme lacdmonienne qui tait  Dclie.

10 L'empereur Csar Domitien Auguste, voyant que du sein des bois
et de retraites caches, les Germains, par une tactique qu'ils
avaient adopte, venaient frquemment assaillir nos troupes, et
trouvaient ensuite un refuge assur dans la profondeur de leurs
forts[27], recula de cent vingt milles les limites de l'empire;
par l, non seulement il changea la situation de la guerre, mais
il rduisit sous sa puissance ces ennemis, dont les retraites
furent mises  dcouvert.



IV. Faire passer son arme  travers des lieux occups par
l'ennemi.


1 Pendant que le consul Emilius Paullus conduisait son arme en
Lucanie, par un chemin resserr le long du rivage, la flotte des
Tarentins, qui s'tait mise en embuscade, lui lanait des flches
empoisonnes: il couvrit le flanc de sa troupe avec des
prisonniers, et l'ennemi, craignant de les atteindre, cessa de
tirer.

2 Agsilas, roi de Lacdmone, revenant de Phrygie charg de
butin, et poursuivi par les ennemis, qui le harcelaient partout o
le terrain leur donnait l'avantage, tendit de chaque ct de ses
troupes une file de prisonniers; et les ennemis, en pargnant
ceux-ci, donnrent aux Lacdmoniens le temps de s'loigner.

3 Le mme roi, ayant  franchir un dfil qu'il trouva occup par
les Thbains, changea de route, et feignit de se diriger sur
Thbes. Les ennemis, effrays, tant accourus  la dfense de leur
ville, Agsilas reprit le chemin qu'il avait d'abord rsolu de
suivre, et passa le dfil sans obstacle.

4 Nicostrate, gnral des toliens, marchant contre les pirotes,
et ne pouvant entrer sur leur territoire que par deux passages
troits, se prsenta comme dans l'intention d'en forcer un. Tous
les pirotes tant accourus pour le dfendre, il laissa sur ce
point un dtachement, pour faire croire que toute son arme y
tait arrte; et il alla lui-mme, avec le reste de ses troupes,
passer par l'autre dfil, o il n'tait point attendu.

5 Le Perse Autophradate, conduisant son arme en Pisidie, et
trouvant un dfil gard par les troupes de ce pays, feignit de
craindre la difficult du passage, et commena  faire retraite.
Les Pisidiens s'tant fis  cette manoeuvre, il envoya pendant la
nuit une troupe d'lite pour s'emparer du lieu, et le lendemain il
y fit passer toute son arme.

6 Philippe, roi de Macdoine[28], se dirigeant vers la Grce, et
apprenant que les Thermopyles taient occupes par les toliens,
retint leurs dputs, qui taient venus pour traiter de la paix;
puis, marchant lui-mme  grandes journes vers les Thermopyles,
dont les gardiens, en pleine scurit, attendaient le retour de
leur ambassade, il franchit inopinment le dfil.

7 Iphicrate, commandant l'arme athnienne contre le Lacdmonien
Anaxibius, prs d'Abydos, sur l'Hellespont, avait  traverser avec
son arme des lieux occups par des postes ennemis. Le passage
tait, d'un ct, bord de montagnes escarpes, et de l'autre,
baign par la mer. Il s'arrta quelque temps; et, profitant d'un
jour o il faisait plus froid qu' l'ordinaire, ce qui inspirait
moins de mfiance  l'ennemi, il prit les soldats les plus,
robustes, les chauffa on les faisant frotter d'huile et en leur
donnant du vin, et leur ordonna de suivre l'extrmit mme du
rivage, en passant  la nage les endroits impraticables. Au moyen
de cette ruse, il fondit  l'improviste, et par derrire, sur les
troupes qui gardaient ce dfil.

8 Cn. Pompe, ne pouvant traverser un fleuve dont l'autre rive
tait garde par l'ennemi, faisait continuellement sortir ses
troupes du camp, et les y ramenait; quand il eut par l persuad
aux ennemis qu'ils n'avaient aucun mouvement  faire  l'approche
des Romains, il s'lana tout  coup vers le fleuve et le
traversa.

9 Alexandre le Grand, arrt par Porus, qui lui disputait le
passage de l'Hydaspe[29], donna l'ordre  une partie de ses troupes
de se porter sans cesse vers le fleuve; et lorsqu'il eut russi,
par cette manoeuvre,  fixer les craintes de Porus sur ce point de
la rive oppose, il fit subitement passer son arme plus haut.

Empch par l'ennemi de traverser l'Indus, Alexandre fit entrer sa
cavalerie en diffrents endroits du fleuve, comme pour forcer le
passage; et pendant qu'il tenait les barbares dans cette attente,
il fit passer dans une le peu loigne un dtachement faible
d'abord, mais qui, bientt renforc, gagna de l l'autre rive. 
la vue de cette troupe, tous les ennemis s'lancrent  la fois
pour l'anantir; Alexandre eut alors le gu libre, passa le
fleuve, et runit toute son arme.

10 Xnophon, voyant que les Armniens occupaient l'autre rive d'un
fleuve qu'il devait traverser, fit chercher deux gus; et, se
voyant repouss de celui du dessous, il gagna le gu suprieur.
galement chass de celui-ci, o l'ennemi tait accouru, il revint
au gu infrieur, laissant vers l'autre une partie de ses soldats,
avec ordre de traverser par l, pendant que l'ennemi retournerait
 la dfense du gu infrieur. Persuads que l'arme entire de
Xnophon redescendrait le fleuve, les Armniens ne prirent point
garde aux troupes qui restaient sur l'autre point; alors celles-
ci, ayant travers sans obstacle, vinrent protger le passage des
autres.

11 Lors de la premire guerre Punique, le consul Ap. Claudius,
tant dans l'impossibilit de faire passer son arme de Rhegium 
Messine, parce que les Carthaginois gardaient le dtroit, rpandit
le bruit qu'il ne pouvait continuer une guerre commence sans
l'ordre du peuple, et feignit de ramener sa flotte du ct de
l'Italie. Les Carthaginois se retirrent, croyant au dpart du
consul, et celui-ci, revenant sur ses pas, aborda en Sicile.

12 Des gnraux lacdmoniens, faisant voile pour Syracuse, et
redoutant la flotte des Carthaginois, qui tait en croisire
devant cette ville, firent marcher  leur tte, comme en triomphe,
des vaisseaux carthaginois qu'ils avaient capturs, et au flanc ou
 l'arrire desquels ils avaient attach leurs propres navires.
Tromps par cette apparence, les Carthaginois les laissrent
passer.

13 Philippe, arrt au dtroit de Cyane[30] par la flotte
athnienne, qui lui fermait le passage, crivit  Antipater de
tout quitter pour le suivre chez les Thraces, qui taient en
insurrection, et avaient fait prisonnires les garnisons laisses
dans leur pays; et il eut soin que sa lettre ft intercepte par
les Athniens. Ceux-ci croyant avoir surpris les secrets des
Macdoniens, retirrent leur flotte; et Philippe franchit le
dtroit sans trouver de rsistance.

14 Ce roi, ne pouvant s'emparer de la Chersonse, alors au pouvoir
des Athniens, parce que le passage de la mer lui tait ferm,
tant par la flotte de Byzance que par celle des Rhodiens et des
habitants de Chio, sut gagner ces deux derniers peuples en leur
rendant les vaisseaux qu'il leur avait pris, comme si cette
restitution devait tre un motif de mdiation de leur part, pour
conclure la paix entre lui et les Byzantins, seuls auteurs de la
guerre. Puis tranant en longueur cette ngociation, et apportant
toujours  dessein quelques changements aux conditions du trait,
il eut le temps de prparer sa flotte, qui passa le dtroit sans
que l'ennemi s'y attendit.

15 H. Chabrias, gnral athnien, qu'une flotte ennemie empchait
d'entrer dans le port de Samos, envoya quelques-uns de ses
vaisseaux en vue de ce port, avec ordre de prendre le large,
persuad que les navires en station se mettraient  leur
poursuite. Cette ruse, en effet, ayant loign l'ennemi, Chabrias
ne trouva plus d'obstacle, et fit entrer dans le port le reste de
sa flotte.



V. S'chapper des lieux dsavantageux.


1 Q. Sertorius, serr de prs par l'ennemi en Espagne, et devant
traverser une rivire, creusa sur le bord un foss en forme de
demi-lune, le remplit de bois, auquel il mit le feu; et, arrtant
ainsi l'ennemi, il passa librement la rivire.

2 Plopidas, gnral thbain, recourut  un semblable artifice,
dans la guerre de Thessalie, pour franchir une rivire. Ayant
donn  son camp une vaste tendue sur la rive, il fit son
retranchement avec des troncs d'arbres garnis de leurs branches,
et avec d'autres pices de bois; puis il y mit le feu. Pendant que
les flammes tenaient l'ennemi  distance, il traversa la rivire.

3 Q. Lutatius Catulus, poursuivi par les Cimbres, et n'esprant
leur chapper qu'en passant un fleuve dont ils occupaient le bord,
fit paratre ses troupes sur une montagne voisine, comme dans
l'intention d'y camper; et il dfendit aux soldats de dlier les
bagages, de dcharger les fardeaux, et de s'carter des rangs et
des enseignes. Pour mieux tromper les ennemis, il fit dresser
quelques tentes qu'ils pussent apercevoir, allumer des feux,
construire le retranchement par quelques hommes, tandis que
d'autres allaient  la provision de bois, toujours  la vue des
Cimbres. Ceux-ci, croyant  la ralit de ce qu'ils voyaient,
choisirent aussi un lieu pour leur camp; et, pendant qu'ils se
dispersaient dans les environs pour se procurer les choses
ncessaires au sjour, Catulus, saisissant l'occasion, traversa le
fleuve, et dvasta mme leur camp.

4 Crsus, ne pouvant passer  gu l'Halys, et n'ayant aucun moyen
de construire des bateaux ou un pont, fit creuser un canal qui, de
la partie suprieure du rivage, suivit la ligne de son camp, et
donna au fleuve un nouveau lit derrire l'arme.

5 Cn. Pompe, vivement poursuivi par Csar, et voulant transporter
la guerre hors de l'Italie, tait  Brindes, sur le point de
s'embarquer. Il obstrua quelques rues, en mura d'autres, en coupa
quelques-unes par des fosss, qu'il couvrit en y dressant des
pieux qui supportaient des claies charges de terre. Les avenues
qui menaient au port furent interceptes par des poutres serres
les unes contre les autres et formant une puissante barrire. Ces
travaux termins, il feignit de vouloir dfendre la ville, en
laissant  et l quelques archers sur les remparts. Ses troupes
s'embarqurent sans bruit; et, ds qu'il fut en mer, les archers,
se retirant par des chemins qui leur taient connus, le
rejoignirent  l'aide de petites embarcations.

6 Le consul C. Duilius, ayant pntr imprudemment dans le port de
Syracuse[31], et s'y voyant enferm par une chane tendue 
l'entre, fit passer tous ses soldats de la poupe de ses
vaisseaux, qui, ayant par cette manoeuvre l'arrire inclin et la
proue releve, furent lancs  force de rames, et s'engagrent sur
la chane. Aprs quoi, les soldats s'tant ports vers la proue,
leur poids entrana les vaisseaux de l'autre ct de l'obstacle.

7 Lysandre, de Lacdmone, enferm avec toute sa flotte dans le
port d'Athnes, dont les troites issues taient gardes par les
vaisseaux ennemis, dbarqua secrtement ses troupes sur le rivage,
et fit passer,  l'aide de rouleaux, ses vaisseaux dans le port de
Munychie, voisin de celui d'Athnes.

8 En Espagne, Hirtuleius, lieutenant de Sertorius, s'tant engag
entre deux montagnes escarpes, dans un long et troit dfil, et
n'ayant qu'un petit nombre de cohortes, apprit que l'ennemi
approchait avec des forces considrables. Aussitt il fit creuser
un foss d'une montagne  l'autre, le surmonta d'une palissade 
laquelle il mit le feu, et s'chappa en arrtant ainsi l'ennemi.

9 Pendant la guerre civile, C. Csar, s'tant avanc avec ses
troupes pour prsenter la bataille  Afranius, s'aperut qu'il ne
pourrait se retirer sans danger. Il fit rester la premire et la
seconde ligne sous les armes, dans l'ordre primitif de la
bataille, pendant que la troisime, travaillant derrire les deux
autres,  l'insu de l'ennemi, creusait un foss de quinze pieds,
dans l'enceinte duquel ses soldats se retirrent, au coucher du
soleil, et restrent sons les armes.

10 Pricls. gnral athnien, pouss par les troupes du
Ploponnse dans un lieu entour de rochers escarps qui
n'offraient que deux issues, coupa l'une par un foss trs large,
comme pour la fermer  l'ennemi, et tendit son camp vers l'autre,
feignant de vouloir sortir de ce ct. Les troupes qui le tenaient
investi, loin de croire que son arme s'chapperait par le foss
qu'elle avait creus elle-mme, accoururent toutes en tte de
l'autre passage. Alors Pricls, qui avait prpar des ponts, les
jeta sur le foss, et fit sortir ses soldats sans prouver aucune
rsistance.

11 Lysimaque, un des gnraux qui se partagrent l'empire
d'Alexandre, avait dessein de camper sur une haute colline; mais,
conduit sur une autre moins leve, par la faute de ses guides, et
craignant que les ennemis, qui taient posts plus haut, ne
vinssent fondre sur lui, il tablit son retranchement, et fit
creuser en de trois fosss, ainsi que d'autres encore autour des
tentes, de sorte que le camp tout entier en tait sillonn. Puis,
quand il eut ainsi coup le passage  l'ennemi, il se fit des
ponts sur les fosss avec de la terre et des branchages, et gagna
en toute hte des lieux plus levs.

12 En Espagne, T. Fonteius Crassus, tant all faire du butin avec
trois mille hommes, se trouva enferm par Hasdrubal dans une
position dangereuse.  l'entre de la nuit, n'ayant fait part de
sa rsolution qu'aux premiers rangs, il s'chappa en traversant
les postes ennemis, au moment o l'on s'y attendait le moins.

13 L. Furius, s'tant engag dans un lieu dsavantageux, et
voulant cacher son inquitude, afin de ne pas jeter l'alarme parmi
ses troupes, se dtourna peu  peu, en feignant de s'tendre pour
attaquer l'ennemi; puis, par un changement de front, il ramena son
arme intacte, sans qu'elle et connu le danger qu'elle avait
couru.

14 Pendant la guerre contre les Samnites, le consul Cornlius
Cossus tant surpris par l'ennemi dans un lieu o il courait du
danger, le tribun P. Decius lui conseilla de faire occuper une
hauteur qui tait prs de l, par un dtachement qu'il s'offrit 
commander. L'ennemi, attir sur ce point, laissa chapper le
consul, mais enveloppa Decius, et le tint assig. Celui-ci
triompha encore de cette difficult par une sortie nocturne, et
revint auprs du consul, sans avoir perdu un seul homme.

15 Une action semblable a t faite, sous le consulat d'Atilius
Calatinus, par un chef dont le nom nous a t diversement
transmis: les uns l'appellent Laberius, quelques autres Q.
Cditius, la plupart Calpurnius Flamma[32]. Voyant que les troupes
taient entres dans une valle dont toutes les hauteurs taient
occupes par l'ennemi, il demande et obtient trois cents hommes,
qu'il exhorte  sauver l'arme par leur courage, et s'lance avec
eux au milieu de cette valle. Les ennemis descendent de toutes
parts pour les tailler en pices; mais, arrts par un combat long
et acharn, ils laissent au consul le temps de s'chapper avec son
arme.

16 En Ligurie, l'arme du consul L. Minucius s'tant engage dans
un dfil qui rappelait aux soldats le dsastre des Fourches
Caudines, ce gnral donna l'ordre aux Numides, ses auxiliaires,
qui, ainsi que leurs chevaux, inspiraient le mpris par leur
mauvaise mine, d'aller caracoler vers les issues occupes par les
ennemis. Ceux-ci, craignant une surprise, tablirent des avant-
postes. De leur ct, les Numides, pour se faire mpriser
davantage, se laissaient  dessein tomber de cheval, se donnant en
spectacle et excitant la rise. Cette trange manoeuvre mit le
dsordre chez les barbares, qui abandonnrent leurs rangs pour
regarder, Aussitt que les Numides s'en aperurent, ils
approchrent peu  peu; puis, donnant de l'peron, ils passrent 
travers les postes mal gards de l'ennemi, firent irruption dans
les campagnes voisines, et forcrent par l les Liguriens  courir
 la dfense de ce qui leur appartenait, et  laisser chapper les
Romains, qu'ils tenaient enferms.

17. Pendant la guerre Sociale, L. Sylla, surpris dans un dfil
voisin d'sernia, se rendit prs de l'arme ennemie, commande par
Mutilus, et, dans une entrevue qu'il avait demande, il discuta
sans succs les conditions de la paix; mais, s'tant aperu que
les ennemis se tenaient peu sur leurs gardes,  cause de la
suspension des hostilits, il sortit de son camp pendant la nuit,
et, pour faire croire que son arme y tait reste, il y laissa un
trompette avec ordre de sonner chacune des veilles, et de le
rejoindre aprs avoir annonc la quatrime. Grce  cette ruse, il
put conduire en des lieux srs ses troupes, tous ses bagages et
ses machines de guerre.

18 Le mme gnral, faisant la guerre contre Archelas, lieutenant
de Mithridate dans la Cappadoce, et ayant  lutter  la fois
contre la difficult des lieux et contre un grand nombre
d'ennemis, fit des propositions de paix, conclut mme une trve,
et, quand il eut par l tromp la vigilance de l'ennemi, il
s'chappa.

19 Hasdrubal, frre d'Hannibal, ne pouvant sortir d'un dfil dont
les issues taient gardes par Claudius Nron, prit avec celui-ci
l'engagement de quitter l'Espagne, si on lui laissait la retraite
libre. Puis, chicanant sur les conditions du trait, il gagna
quelques jours, qu'il mit tous  profit, pour faire chapper son
arme par dtachements,  travers des sentiers troits, que
l'ennemi avait nglig d'occuper. Aprs quoi il s'enfuit aisment
lui-mme avec ses troupes lgres.

20 Spartacus, que M. Crassus tenait enferm par un foss, fit tuer
des prisonniers et des bestiaux, combla le foss avec leurs corps,
pendant la nuit, et passa par-dessus[33].

21 Ce mme chef, assig sur le Vsuve, fit des liens de vigne
sauvage,  l'aide desquels il descendit la montagne du ct le
plus escarp, et par cela mme le moins gard; et non seulement il
s'chappa, mais encore il alla par un autre ct jeter une telle
pouvante dans l'arme de Clodius, que plusieurs cohortes plirent
devant soixante-quatorze gladiateurs.

22 Le mme Spartacus, envelopp par l'arme du proconsul P.
Varinius, planta devant la porte de son camp, et  de faibles
intervalles les uns des autres, des pieux auxquels furent attachs
des cadavres vtus et arms, qu'on devait prendre de loin pour un
avant-poste, et alluma des feux dans toute l'tendue du camp.
Ayant tromp l'ennemi par cette fausse apparence, il emmena ses
troupes pendant le silence de la nuit.

23 Brasidas, gnral lacdmonien, surpris dans les environs
d'Amphipolis par les Athniens, qui lui taient suprieurs en
nombre, se laissa entourer, afin que les rangs de l'ennemi
s'affaiblissent en formant une longue enceinte, et s'ouvrit un
passage par l'endroit le plus clairci.

24. Iphicrate, dans une expdition en Thrace, ayant tabli son
camp dans un lieu bas, et s'tant aperu que les, ennemis
occupaient une hauteur voisine, d'o ils ne pouvaient descendre
que par un seul passage pour le surprendre, laissa dans le camp
pendant la nuit quelques soldats auxquels il donna l'ordre
d'allumer un grand nombre de feux; et son arme, qu'il avait fait
sortir, s'tant poste de chaque ct de cette issue, laissa
passer les barbares Puis, tournant contre ceux-ci la difficult
que le terrain lui avait prsente  lui-mme, Iphicrate, avec une
partie des siens, les chargea en queue et les tailla en pices,
tandis que le reste de son arme s'emparait de leur camp.

25 Darius, pour cacher sa retraite aux Scythes, laissa des chiens
et des nes dans son camp[34]. Les ennemis, entendant aboyer et
braire ces animaux, ne se doutrent point du dpart de Darius.

26 Les Liguriens employrent un moyen analogue pour tromper la
vigilance des Romains: ils attachrent  des arbres, en diffrents
endroits de leur camp, de jeunes boeufs qui, ainsi spars les uns
des autres, redoublrent leurs mugissements, et firent croire par
l que l'arme tait toujours prsente.

27 Hannon, cern par des troupes ennemies, amoncela sur le lieu
par o il pouvait le plus facilement s'chapper, une grande
quantit de menu bois auquel il mit le feu. Les ennemis ayant
abandonn cette position pour aller garder les autres issues, il
fit passer ses soldats  travers les flammes, aprs leur avoir
recommand de se couvrir le visage avec leurs boucliers, et les
jambes avec des vtements.

28 Hannibal, voulant sortir d'un lieu dsavantageux o il tait
menac de la disette, et serr de prs par Fabius Maximus, chassa
de ct et d'autre, pendant la nuit, des boeufs aux cornes
desquels il avait attach des faisceaux de sarment[35], qui furent
allums. Ces animaux, effrays par la flamme que leurs mouvements
excitaient encore, se rpandirent au loin sur les montagnes, et
firent paratre en feu tous les lieux qu'ils parcouraient. Les
soldats romains, qui taient venus en observation, crurent d'abord
que c'tait un prodige; mais quand Fabius fut inform de la
ralit, il craignit que ce ne ft un pige, et retint ses troupes
dans le camp: alors les barbares s'chapprent de ce lieu sans
rencontrer aucun obstacle.



VI. Des embuscades dresses dans les marches.


1 Fulvius Nobilior, conduisant son arme du Samnium dans la
Lucanie, et apprenant par des dserteurs que l'ennemi devait
attaquer son arrire-garde, donna l'ordre  sa meilleure lgion de
marcher en tte, et plaa en queue les quipages. L'ennemi,
profitant de cette disposition comme d'une occasion favorable, se
jeta sur le bagage. Alors Fulvius rangea  sa droite cinq cohortes
de la lgion dont on vient de parler, et les cinq autres  sa
gauche; puis, tendant ses deux lignes du ct de l'ennemi, que le
pillage occupait, il l'enveloppa et le tailla en pices.

2 Le mme Fulvius, vivement press par l'ennemi dans une marche,
et rencontrant une rivire qui tait trop peu considrable pour
lui fermer le passage, mais assez rapide pour le retarder,
embusqua en de une de ses deux lgions, afin que les ennemis, ne
craignant pas le petit nombre des soldats qu'ils verraient, le
poursuivissent avec plus de tmrit. Le fait ayant rpondu  son
attente, la lgion qu'il avait poste sortit du lieu de
l'embuscade, fondit sur eux, et les mit en droute.

3 Iphicrate marchait vers la Thrace, forc par la nature des lieux
d'tendre son arme en longueur, lorsqu'il apprit que l'ennemi
avait dessein d'attaquer son arrire-garde. Il ordonna  ses
cohortes d'ouvrir leurs rangs en appuyant de chaque ct du
chemin, et de s'arrter; et aux autres troupes, de hter le pas
comme dans une fuite.  mesure qu'elles dfilaient devant lui, il
retenait les hommes d'lite; et quand il vit les ennemis ple-
mle, chauffs au pillage, et dj fatigus, il fondit sur eux
avec ses soldats reposs et en bon ordre, les tailla en pices, et
leur enleva le butin.

4 Sur le passage de l'arme romaine, qui devait traverser la fort
Litana[36], les Boens avaient sci les arbres de telle manire
que, soutenus par une trs faible partie de leurs troncs, ils
devaient cder au moindre choc; puis ils s'taient embusqus 
l'extrmit de la fort. Ds que les Romains s'y furent engags,
les Boens donnrent l'impulsion aux arbres qui taient le plus
prs d'eux: ceux-ci dterminant la chute des autres sur l'arme
romaine, un grand nombre de soldats furent crass.



VII. Comment on parat avoir ce dont on manque, et comment on y
supple.


1 L. Ccilius Metellus, n'ayant pas de vaisseaux propres 
transporter ses lphants[37], joignit ensemble des tonneaux qu'il
couvrit de planches, embarqua les lphants sur ce radeau, et leur
fit passer le dtroit de Sicile.

2 Hannibal, ne pouvant contraindre ses lphants  traverser un
fleuve trs profond[38], et n'ayant pas de bateaux, ni de bois pour
construire des radeaux, ordonna qu'on blesst au-dessous de
l'oreille le plus mchant de ces animaux, et que celui qui
l'aurait frapp se jett aussitt  la nage, et traverst le
fleuve en fuyant. L'lphant, que la blessure rendit furieux,
voulant pour suivre l'auteur de son mal, franchit le fleuve, et
les autres n'hsitrent plus  en faire autant.

3 Des gnraux carthaginois, devant quiper une flotte, et
manquant de sparte pour faire des cordages, y supplrent avec les
cheveux des femmes.

4 Les Marseillais et les Rhodiens recoururent au mme expdient.

5 M. Antoine, fuyant aprs sa dfaite  Mutine, donna des corces
 ses soldats pour se faire des boucliers.

6 Spartacus et ses soldats avaient des boucliers d'osier
recouverts de peaux.

7 Il n'est pas hors de propos, ce me semble, de rapporter ici
cette belle action d'Alexandre le Grand. Lorsque, traversant les
dserts de l'Afrique, il tait, comme toute son arme, en proie 
une soif brlante, un soldat lui prsenta de l'eau dans un casque.
Il la rpandit  terre,  la vue de tous. Par cet exemple de
temprance il produisit plus d'effet sur ses soldats, que s'il et
pu partager avec eux cette eau.



VIII. Mettre la division chez les ennemis.[39]


1 Lorsque Coriolan se vengeait, les armes  la main, de son
ignominieuse condamnation, il prserva du ravage les proprits
des patriciens, tandis qu'il brlait et dvastait celles des
plbiens, voulant par l rompre l'accord qui rgnait entre les
Romains.

2 Hannibal, ayant dessein de faire noter d'infamie Fabius, qui lui
tait suprieur en vertu, comme en talents militaires, pargna ses
proprits tout en ravageant celles des autres Romains. Mais la
grandeur d'me de Fabius mit sa fidlit  l'abri de tout soupon:
il vendit ses biens au profit de l'tat.

3 Q. Fabius Maximus, tant consul pour la cinquime fois, lorsque
les Gaulois, les Ombriens, les trusques et les Samnites runirent
leurs forces contre le peuple romain, s'avana  leur rencontre au
del de l'Apennin; et, pendant qu'il fortifiait son camp prs de
Sentinum, il crivit  Fulvius et  Postumius, qui gardaient Rome,
de diriger leurs troupes sur Clusium[40]. Cet ordre excut, les
trusques et les Ombriens accoururent  la dfense de leur
territoire; alors, comme il ne restait plus que les Samnites et
les Gaulois, Fabius et son collgue Decius les attaqurent et les
dfirent.

4 Les Sabins ayant lev une grande arme, et quitt leur
territoire pour se jeter sur celui de Rome, M. Curius envoya, par
des chemins dtourns, un dtachement qui ravagea leurs terres, et
incendia leurs bourgades dans plusieurs directions. Les Sabins
rentrrent chez eux pour arrter cette dvastation; en sorte que
Curius eut le triple avantage de saccager le pays ennemi alors
sans dfense, de mettre en fuite une arme sans avoir livr
bataille, et de la tailler en pices aprs l'avoir disperse.

5 T. Didius, ne trouvant pas son arme assez nombreuse, diffrait
la bataille jusqu' l'arrive des lgions qu'il attendait,
lorsqu'il apprit que l'ennemi allait marcher  leur rencontre. Il
convoqua l'assemble, or donna aux soldats de se prparer au
combat, et fil  dessein ngliger la garde des prisonniers. Il
s'en chappa quelques-uns, qui annoncrent aux leurs que les
Romains se disposaient  les attaquer. Alors, dans l'attente du
combat, l'ennemi craignit de diviser ses forces, et renona 
marcher contre les lgions qu'il voulait surprendre. Celles-ci
arrivrent prs de Didius sans avoir t inquites.

6 Dans une des guerres Puniques, quelques villes, ayant dessein de
passer du parti des Romains dans celui des Carthaginois, et
dsirant, avant de rompre avec les premiers, retirer les otages
qu'elles leur avaient donns, feignirent d'avoir querelle avec des
peuples voisins, demandrent, des Romains pour mdiateurs, et,
quand ceux-ci furent arrivs, elles les retinrent comme otages
quivalents, et ne les rendirent qu'aprs avoir reu les leurs.

7 Les Romains ayant envoy une ambassade au roi Antiochus, qui,
aprs la dfaite des Carthaginois, avait auprs de lui Hannibal,
dont il mettait les conseils  profit contre Rome; les dputs[41]
eurent de frquents entretiens avec Hannibal, dans le but de le
rendre suspect au roi,  qui sa prsence tait agrable, et mme
utile,  cause de son caractre rus et de ses talents militaires.

8 Q. Metellus, faisant la guerre contre Jugurtha, gagna les
dputs que ce prince lui avait envoys, et obtint d'eux qu'ils le
lui livreraient. Il arrta le mme projet avec une seconde
ambassade, puis avec une troisime; mais il ne russit pas 
s'emparer de Jugurtha, parce qu'il voulait qu'on le lui ament
vivant. Toutefois il rsulta de cette machination un grand
avantage: des lettres qu'il crivait aux confidents du roi furent
interceptes; et celui-ci, ayant immol  sa colre tous ces
personnages, demeura priv de conseillers, et ne put se faire dans
la suite aucun ami.

9 C. Csar, inform par un prisonnier qu'Afranius et Petreius
devaient lever le camp la nuit suivante, rsolut de les en
empcher sans fatiguer ses troupes. Il ordonna, quand la nuit fut
venue, que l'on crit de plier bagage, que l'on conduist  grand
bruit les btes de somme le long des retranchements des ennemis,
et que l'on continut le tumulte, afin que ce dpart simul les
retnt dans leur camp.

10 Scipion l'Africain, voulant surprendre des renforts et des
convois qui allaient rejoindre Hannibal, envoya  leur rencontre
M. Thermus, se disposant lui-mme  le suivre pour l'appuyer.

11 Denys, tyran de Syracuse, inform qu'une nombreuse arme de
Carthaginois devait dbarquer en Sicile pour l'attaquer, fortifia
plusieurs chteaux, et donna l'ordre aux troupes qu'il y laissa de
les abandonner  l'approche de l'ennemi, et de s'chapper en se
repliant secrtement vers Syracuse. Les Carthaginois, une fois
matres de ces forts, se virent dans la ncessit d'y placer des
garnisons; et Denys, ayant rduit, autant qu'il le dsirait, les
forces de l'ennemi en les dissminant, tandis qu'en runissant les
siennes il s'tait fait une arme presque aussi nombreuse que la
leur, prit l'offensive et les dfit.

12 Agsilas, roi de Lacdmone, allant faire la guerre 
Tissapherne[42], feignit de se diriger sur la Carie, comme devant
combattre avec plus de succs dans ce pays montueux[43], contre un
ennemi qui lui tait suprieur en cavalerie. Cette dmonstration
ayant fait passer Tissapherne lui-mme en Carie, Agsilas fit
irruption en Lydie, o tait la capitale du royaume; et, prenant
au dpourvu les habitants, il s'empara des trsors du roi.



IX. Apaiser les sditions dans l'arme.


1 Le consul A. Manlius, ayant appris que les soldats avaient
conspir dans leurs quartiers d'hiver, en Campanie, pour gorger
leurs htes et s'emparer de leurs richesses, rpandit le bruit
qu'ils auraient encore les mmes quartiers l'hiver suivant. Il
sauva la Campanie en djouant ainsi le complot, et saisit toutes
les occasions de svir contre ceux qui l'avaient tram.

2 Une sdition dangereuse s'tant leve parmi des lgions
romaines, la prudence de Sylla sut en calmer la fureur. Annonant
tout  coup l'approche de l'ennemi, il fit crier aux armes, et
donner le signal. Marcher contre l'ennemi fut la pense de tous
les soldats, et l'meute fut apaise.

3 Le snat de Milan ayant t massacr par des soldats, Cn.
Pompe, qui craignait de donner lieu  une rbellion en n'appelant
que les coupables, les ft venir indistinctement avec ceux qui
n'avaient pris aucune part  cette action[44]. N'tant point
spars des autres, par consquent ne se croyant pas appels 
cause de leur crime, les coupables comparurent avec moins de
mfiance; et ceux qui n'avaient rien  se reprocher, veillrent 
la garde des coupables, de peur d'tre taxs de complicit s'ils
les laissaient fuir.

4 Des lgions de l'arme de C. Csar s'tant rvoltes, au point
de manifester l'intention d'attenter  la vie de leur chef, il
dissimula sa crainte, s'avana vers les soldats, et, comme ils
demandaient leur cong, il le leur donna sur-le-champ, d'un air
menaant.  peine l'eurent-ils obtenu, que le repentir les fora
de faire leur soumission  leur gnral, auquel ils furent ds
lors plus dvous qu'auparavant.



X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent
intempestivement.


1 Q. Sertorius, sachant par exprience qu'il ne pouvait rsister
aux forces runies des Romains, et voulant le prouver aux barbares
ses allis, qui demandaient tmrairement le combat, fit amener en
leur prsence deux chevaux, l'un plein de vigueur, l'autre
extrmement faible, auprs desquels il plaa deux jeunes gens qui
offraient le mme contraste, l'un robuste, l'autre chtif; et il
ordonna au premier d'arracher d'un seul coup la queue entire du
cheval faible, au second de tirer un  un les crins du cheval
vigoureux. Le jeune homme chtif s'tant acquitt de sa tche,
tandis que l'autre s'puisait  force de tirer la queue du cheval
faible: Soldats, s'crie Sertorius, je vous ai montr par cet
exemple ce que sont les lgions romaines; invincibles quand on les
prend en masse, elles seront bientt affaiblies et tailles en
pices, si elles sont attaques sparment.

2 Ce mme chef,  qui les soldats demandaient inconsidrment le
combat, craignant qu'ils n'enfreignissent ses ordres, s'il
refusait plus longtemps, permit,  un dtachement de cavalerie
d'aller attaquer l'ennemi; et, quand il vit cette troupe plier, il
en envoya successivement d'autres pour la soutenir, puis il les
fit rentrer toutes dans le camp. Alors il montra  l'arme
entire, sans avoir essuy de perte, quel pouvait tre le rsultat
de la bataille qu'elle avait demande. Elle eut dsormais pour lui
la plus grande soumission.

3 Agsilas, roi de Lacdmone, dont le camp tait plac sur le
bord d'une rivire, en face de celui des Thbains, s'tant aperu
que l'arme ennemie tait beaucoup plus nombreuse que la sienne,
et voulant ter  ses soldats le dsir de livrer bataille, leur
annona que les rponses des dieux lui ordonnaient de combattre
sur les hauteurs. Alors il laissa une faible troupe vers le
fleuve, et gagna la colline. Les Thbains, prenant cette manoeuvre
pour un effet de la crainte, traversent la rivire, mettent
facilement en fuite ceux qui en dfendaient le passage; mais,
s'tant lancs avec trop d'ardeur vers le reste de l'arme, ils
ont le dsavantage du terrain, et sont dfaits par des troupes
infrieures en nombre.

4 Scorylon, gnral des Daces, sachant bien qu'une guerre civile
divisait les Romains, mais ne jugeant pas  propos de les
attaquer, parce qu'une guerre trangre pouvait rtablir la
concorde entre les citoyens, mit aux prises deux chiens en
prsence de ses compatriotes; et, tandis que ces animaux se
battaient avec le plus d'acharnement, il leur montra un loup, sur
lequel ils se jetrent aussitt, dposant leur animosit
rciproque. Par cet apologue, il dissuada les barbares d'oprer
une attaque qui aurait tourn au profit des Romains.



XI. Comment l'arme doit tre excite au combat.


1 Pendant la guerre contre les trusques, l'arme des consuls
M. Fabius et Cn. Manlius s'tant mutine, et se refusant 
combattre, ces chefs affectrent eux-mmes de temporiser, jusqu'
ce que les soldats, irrits des insultes de l'ennemi, eurent
demand le combat, et jur d'en revenir victorieux.

2 Fulvius Nobilior, tant dans la ncessit de livrer bataille,
avec peu de monde,  une arme de Samnites, nombreuse et fire de
ses succs, feignit d'avoir gagn une des lgions ennemies; et,
pour en convaincre ses troupes, il prescrivit aux tribuns, aux
premiers officiers et aux centurions, de lui apporter tout ce
qu'ils avaient d'argent comptant, ou d'objets d'or et d'argent,
pour payer les transfuges, promettant d'ajouter, aprs la
victoire, d'amples rcompenses au remboursement des sommes
prtes. Les Romains le crurent, engagrent sur-le-champ le combat
avec autant d'ardeur que de confiance, et remportrent une
clatante victoire.

3 C. Csar, tant sur le point de combattre les Germains commands
par Arioviste, et voyant le courage de ses troupes abattu, les
rassembla et leur dit que dans cette circonstance la dixime
lgion seule marcherait  l'ennemi. Par l, il stimula cette
lgion, en lui rendant le tmoignage qu'elle tait la plus brave,
et fit craindre aux autres de lui laisser  elle seule cette
glorieuse renomme.

4 Q. Fabius, convaincu que les Romains avaient trop de fiert pour
ne pas s'irriter d'un affront, et n'attendant rien de juste ni de
modr de la part de Carthage, envoya[45] des dputs dans cette
ville pour proposer la paix. Ils en rapportrent des conditions
pleines d'injustice et d'insolence; et ds lors l'arme romaine ne
respira plus que le combat.

5 Agsilas, ayant tabli son camp prs d'Orchomne, ville allie
de Lacdmone, et apprenant que la plupart de ses soldats allaient
dposer dans cette place ce qu'ils avaient de plus prcieux,
dfendit aux habitants de rien recevoir de ce qui appartenait 
son arme: il pensait que le soldat combattrait avec plus
d'ardeur, quand il se verrait dans la ncessit de dfendre tout
ce qu'il possdait.

6 paminondas, gnral des Thbains, tant sur le point de livrer
bataille aux Lacdmoniens, et voulant tirer parti, non seulement
de la vigueur, mais encore de toutes les affections de ses
soldats, leur annona en pleine assemble que les Lacdmoniens
avaient rsolu, s'ils taient vainqueurs, de massacrer les hommes
 Thbes, d'emmener comme esclaves les femmes et les enfants, et
de raser la ville. Cette nouvelle exaspra les Thbains, qui, au
premier choc, mirent les Lacdmoniens en droute.

7 Leutychidas, gnral lacdmonien, tant sur le point de
combattre, le jour mme que ses allis[46] gagnaient une bataille
navale, dclara  ses soldats, pour leur inspirer plus d'ardeur,
et bien qu'il l'ignort encore, qu'on venait de lui annoncer la
victoire des allis.

8 Dans un combat[47] contre les Latins, A. Postumius, voyant
apparatre deux jeunes hommes  cheval, releva le courage des
siens en disant que c'taient Castor et Pollux qui venaient  leur
secours, et rtablit ainsi le combat.

9 Archidamus, de Lacdmone, tant en guerre avec les Arcadiens,
plaa au milieu de son camp des armes autour desquelles il fit
secrtement marcher des chevaux, pendant la nuit. Le lendemain il
montra les pas  ses soldats, et leur persuada que Castor et
Pollux taient venus  cheval dans ce lieu pour les soutenir
pendant le combat.

10 Pricls, gnral athnien, aperut, au moment de livrer
bataille, un bois d'o l'on pouvait tre en vue des deux armes,
bois trs pais, vaste et consacr  Pluton. Il y aposta un homme
d'une grande taille, augmente encore par de trs hauts cothurnes,
et dont le manteau de pourpre et la chevelure inspiraient de la
vnration. Debout sur un char attel de chevaux blancs, cet homme
devait, au signal du combat, s'avancer, appeler Pricls par son
nom, l'encourager, et lui annoncer que les dieux taient du ct
des Athniens.  la vue de ce prodige, les ennemis prirent la
fuite avant mme qu'on lant le javelot.

11 L. Sylla, voulant inspirer du courage  ses troupes, leur fit
croire que les dieux lui rvlaient l'avenir. En prsence mme de
toute l'arme, et au moment de sortir du camp pour combattre, il
adressait des prires  une petite statue, qu'il avait enleve 
Delphes, et la suppliait de hter la victoire qu'elle lui avait
promise.

12 C. Marius avait auprs de lui une prophtesse[48] de Syrie, dont
il feignait de recevoir les prdictions sur l'issue des combats.

13 Q. Sertorius, qui avait une arme de barbares, sans raison et
sans discipline, menait  sa suite, dans la Lusitanie, une biche
blanche d'une beaut remarquable; et, afin que ses ordres fussent
observs comme s'ils manaient du ciel, il assurait que cette
biche l'avertissait de ce qu'il devait, faire et de ce qu'il
devait viter.

Les ruses de ce genre ne peuvent tre employes que lorsqu'on
connat l'ignorance et la superstition des hommes auxquels on
s'adresse; mais il est bien prfrable d'en imaginer qui soient de
nature  pouvoir tre prises rellement pour des manifestations
divines.

14 Alexandre le Grand, au moment d'offrir un sacrifice, se servit
d'une teinture pour tracer dans la main que l'aruspice allait
porter sur les entrailles des victimes, certaines lettres qui
signifiaient qu'il serait vainqueur. Le foie, encore chaud, ayant
reu promptement ces caractres, Alexandre les fit voir aux
soldats, et accrut par l leur courage, comme si un dieu lui et
promis la victoire.

15 L'aruspice Sudins en fit autant, lorsqu'Eumne tait sur le
point de livrer bataille aux Gaulois.

16 paminondas, gnral thbain, persuad que ses troupes
marcheraient avec plus de confiance contre les Lacdmoniens, si
un motif religieux les animait, enleva pendant la nuit les armes
suspendues en trophes dans les temples, et fit entendre aux
soldats que les dieux les suivaient pour les secourir dans le
combat.

17 Agsilas, roi de Lacdmone, ayant fait quelques prisonniers
aux Perses, dont l'aspect est effrayant quand ils ont leur costume
de guerre, les mit  nu, et montra leurs corps blancs et dlicats
 ses troupes, afin qu'elles n'eussent que du mpris pour de
pareils soldats.

18 Glon, tyran de Syracuse, ayant fait dans une guerre contre les
Carthaginois, un grand nombre de prisonniers, choisit les plus
faibles, surtout parmi les auxiliaires, qui taient trs noirs, et
les fit paratre nus en prsence de ses soldats, pour exciter leur
mpris.

19 Cyrus, roi de Perse, voulant donner du courage  ses sujets,
les fatigua toute une journe  couper une fort; puis, le
lendemain, il leur fit prparer un festin somptueux, et leur
demanda laquelle de ces deux journes ils prfraient. Tous
s'tant prononcs pour le plaisir prsent: Eh bien, dit-il, c'est
par la premire des deux conditions que vous parviendrez  celle-
ci; car vous ne pouvez tre libres et heureux qu'aprs avoir
vaincu les Mdes. Ce fut ainsi qu'il leur inspira le dsir de
combattre.

20 L. Sylla, devant livrer bataille, prs du Pire,  Archelas,
gnral de Mithridate, et voyant que ses troupes manquaient
d'ardeur, les contraignit, en les fatiguant par des travaux, 
demander elles-mmes le signal du combat.

21 Fabius Maximus, qui craignait que ses soldats ne combattissent
pas avec assez d'ardeur, dans l'espoir de trouver un refuge sur
leurs vaisseaux, y ft mettre le feu avant d'engager l'action.



XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimids par de mauvais
prsages.


1 Scipion, arrivant d'Italie en Afrique avec son arme, tomba au
sortir de son vaisseau, et, voyant ses soldats effrays de cet
vnement, sut, par son courage et sa prsence d'esprit, trouver
dans cette circonstance un motif d'exhortation: Soldats, s'cria-
t-il, rjouissez-vous: je tiens sous moi l'Afrique!

2 C. Csar, tant tomb au moment o il montait sur son navire,
s'cria:  terre, ma mre, je te tiens![49] voulant faire
entendre par l qu'il reviendrait dans ce pays dont il
s'loignait.

3 Le consul T. Sempronius Gracchus[50] s'avanait en bataille
contre les Picentins, lorsqu'un tremblement terre jeta tout  coup
l'pouvante dans les deux armes. Il exhorta les siens, les
rassura; et, les ayant dtermins  fondre sur l'ennemi, que la
superstition tenait abattu, il donna l'attaque, et fut vainqueur.

4 Dans l'arme de Sertorius, les boucliers de la cavalerie, par un
prodige soudain, parurent ensanglants  l'extrieur, ainsi que le
poitrail des chevaux. Ce gnral dclara que c'tait un prsage de
victoire, parce que ces objets se couvrent ordinairement du sang
de l'ennemi.

5 paminondas, voyant ses troupes effrayes de ce qu'une
banderole, qui tait suspendue  sa lance comme ornement, avait
t enleve par le vent et jete sur le tombeau d'un Lacdmonien,
leur dit: Soldats, cessez de craindre; voil qui annonce la mort
des Lacdmoniens: nous parons les tombeaux pour leurs
funrailles.

6 Un mtore enflamm, tomb du ciel pendant la nuit, effrayait
les soldats qui l'avaient aperu: C'est, leur dit paminondas,
une lumire que la bont des dieux nous envoie.

7 Le mme gnral tait au moment d'en venir aux mains avec les
Lacdmoniens, lorsque le sige sur lequel il tait assis se
brisa, ce qui fut, pour le commun des soldats, un vnement de
sinistre prsage: Allons, s'cria-t-il, nous ne pouvons plus
rester assis.

8 C. Sulpicius Gallus, craignant qu'une clipse, qui tait
prochaine, ne ft considre par les soldats comme un mauvais
prsage, la leur prdit[51], et leur expliqua les causes et les
lois de ce phnomne.

9 Pendant qu'Agathocle, de Syracuse, faisait la guerre aux
Carthaginois, il y eut une semblable clipse de lune[52], dont les
soldats furent effrays comme d'un prodige, il leur expliqua cet
vnement, et leur apprit  le considrer, quel qu'il ft, comme
un phnomne naturel, qui n'avait aucun rapport avec leurs
desseins.

10 La foudre tait tombe dans le camp de Pricls et avait
effray ses soldats. Il convoqua l'assemble, puis, en prsence de
tous, il choqua des pierres l'une contre l'autre, en fit jaillir
du feu, et mit fin  l'pouvante, en montrant que la foudre
s'lance de la mme manire du sein des nuages en conflit.

11 Timothe, gnral athnien, tait sur le point d'engager un
combat naval avec les Corcyrens[53], et dj sa flotte se mettait
en mouvement, lorsque son pilote donna le signal de la retraite,
pour avoir entendu un des rameurs ternuer: Tu es tonn, lui dit
Timothe, que parmi tant de milliers d'hommes, il y en ait un qui
soit enrhum?

12 Un autre Athnien, Chabrias, vit, au moment de combattre sur
mer, la foudre tomber devant son navire, ce qui fut un prodige
effrayant aux yeux de ses soldats: Profitons de cet instant, leur
dit-il, pour commencer le combat: car Jupiter, le plus grand des
dieux, nous montre que sa puissance vient au secours de notre
flotte.




LIVRE SECOND.




PRFACE.


Aprs avoir mis en ordre, dans le premier livre, les exemples qui
peuvent,  mon avis, clairer un gnral sur ce qu'il doit faire
avant le combat, je vais donner maintenant ceux qui se rapportent
 l'action elle-mme, et enfin ceux qui en concernent les suites.

Les exemples relatifs au combat se divisent comme il suit:

Chapitres

I Choisir le moment pour combattre.

II Choisir le lieu pour le combat.

III De l'ordre de bataille.

IV Dconcerter les dispositions de l'arme ennemie.

V Des embches.

VI Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enferm, il ne
rtablisse le combat par dsespoir.

VII Cacher les vnements fcheux.

VIII Rtablir le combat par un acte de fermet.

Voici maintenant, selon moi, ce qu'il convient de faire aprs le
combat:

IX Si les dbuts de la guerre ont t heureux, il faut achever la
victoire.

X Si l'on a essuy des revers, il faut y remdier.

XI Maintenir dans le devoir ceux dont la fidlit est douteuse.

XII Ce qu'il faut faire pour la dfense du camp, lorsqu'on n'a pas
assez de confiance en ses forces.

XIII De la retraite.



I. Choisir le moment pour combattre.


1 P. Scipion, en Espagne, ayant appris qu'Hasdrubal, gnral des
Carthaginois, s'avanait contre lui en bataille, ds le matin,
avec des troupes qui taient  jeun, retint les siennes dans le
camp jusqu' la septime heure, leur fit prendre du repos et de la
nourriture; puis, quand l'ennemi, press par la faim et la soif,
et fatigu d'avoir t longtemps sous les armes, se mit  regagner
son camp, Scipion fit tout  coup sortir son arme[54], engagea le
combat, et remporta la victoire.

2 Metellus Pius, ayant affaire  Hirtuleius, en Espagne, et voyant
que celui-ci s'tait approch de ses retranchements ds la pointe
du jour, avec son arme range en bataille, dans le temps le plus
chaud de l't, se tint renferm dans le camp jusqu' la sixime
heure du jour; et, avec ses troupes ainsi mnages et fraches, il
dft aisment un ennemi que l'ardeur du soleil avait abattu.

3 Le mme chef, aprs avoir combin ses forces avec celles de
Pompe contre Sertorius, en Espagne, avait souvent offert la
bataille  ce dernier, qui la refusait parce qu'il se croyait trop
faible contre deux. Quelque temps aprs, s'tant aperu que les
soldats de Sertorius manifestaient un violent dsir de combattre
levant les bras et agitant leurs lances, il pensa qu'il ne devait
pas, pour le moment, s'exposer  tant d'ardeur: il fit retirer ses
troupes, et conseilla  Pompe d'en faire autant.

4 Le consul Postumius avait, en Sicile, son camp  trois milles de
celui des Carthaginois, et chaque jour les gnraux ennemis se
prsentaient avec leur arme jusque sous ses retranchements, dont
il leur dfendait l'approche en ne leur opposant jamais que de
faibles dtachements. Dj cette habitude excitait le mpris des
Carthaginois, lorsque Postumius, retenant au camp ses troupes
reposes et prtes  combattre, soutint comme auparavant, avec un
petit nombre de soldats, l'incursion des ennemis, et les arrta
mme plus longtemps qu' l'ordinaire. Puis, au moment o ceux-ci,
fatigus et presss par la faim, commenaient  se retirer, vers
la sixime heure, le consul, avec ses troupes fraches, mit en
droute cette arme dj puise, comme nous l'avons dit.

5 Iphicrate, gnral athnien, tant inform que les ennemis
prenaient leur repas tous les jours  la mme heure, ordonna  ses
troupes d'avancer le leur, puis il les rangea en bataille. Il prit
ainsi l'ennemi  jeun, et le tint en chec sans engager le combat,
et sans lui permettre de se retirer. Enfin, au dclin du jour, il
fit rentrer ses troupes, mais les retint sous les armes. Les
ennemis, fatigus d'avoir t sur pied, et souffrant de la faim,
coururent aussitt prendre du repos et de la nourriture; et, au
moment o ils n'taient plus sur leurs gardes, Iphicrate sortit de
nouveau, et alla les surprendre dans leur camp.

6 Le mme, faisant la guerre aux Lacdmoniens, avait depuis
plusieurs jours son camp tout prs du leur, et les deux armes
allaient habituellement,  de certaines heures, chercher du
fourrage et du bois. Il y envoya un jour les esclaves, ainsi que
les valets d'arme, dguiss eu soldats, et retint les soldats
dans ses retranchements. Lorsque les ennemis se furent disperss
pour faire de semblables approvisionnements, il s'empara de leur
camp; et tandis que, sans armes et chargs de fardeaux, ils
revenaient attirs par le bruit, il les tua ou les prit
facilement.

7 Le consul Virginius, dans la guerre contre les Volsques, voyant
ceux-ci fondre sur lui de loin et en confusion, ordonna  ses
soldats de s'arrter et de tenir le javelot en terre. Les
Volsques, arrivant hors d'haleine, furent bientt mis en droute
par les troupes reposes du consul.

8 Fabius Maximus, sachant que les Gaulois et les Samnites[55]
excellaient au premier choc, tandis que le courage de ses soldats
tait infatigable, et s'chauffait mme dans la dure du combat,
prescrivit  ceux-ci de se borner  soutenir la premire attaque,
et de fatiguer l'ennemi en tranant l'action en longueur. Ce moyen
ayant russi, il fit avancer les rserves; et, reprenant
l'offensive avec toutes ses forces, il mit en fuite l'ennemi ds
la premire charge.

9  la bataille de Chrone, Philippe, se rappelant qu'il avait
des troupes endurcies par une longue exprience de la guerre,
tandis que celles des Athniens, braves mais peu exerces,
n'avaient de force que dans la premire attaque, fit  dessein
prolonger le combat; et, aussitt qu'il vit les Athniens se
ralentir, il fondit sur eux avec plus de vigueur, il les tailla en
pices.

10 Les Lacdmoniens, avertis par des espions que les Messniens
taient enflamms de fureur,  tel point qu'ils descendaient dans
la plaine pour livrer bataille, suivis de leurs femmes et de leurs
enfants, diffrrent d'en venir aux mains.

11 Pendant, la guerre civile. C. Csar tenait l'arme d'Afranius
et de Petreius assige, sans qu'elle pt avoir de l'eau.
Exaspre dans sa dtresse, elle avait tu toutes ses btes de
charge, et tait descendue dans la plaine pour offrir la bataille.
Csar retint ses troupes, jugeant dfavorable le moment o
l'ennemi tait pouss par la colre et par le dsespoir.

12 Cn. Pompe, voulant faire accepter la bataille  Mithridate,
qui fuyait devant lui, choisit la nuit pour lui couper la retraite
et pour combattre. Il fit  cet effet ses dispositions, et mit
tout  coup l'en nemi dans la ncessit d'en venir aux mains. Il
eut mme la prcaution de disposer ses troupes de manire que
celles du roi de Pont fussent blouies par la clart de la lune,
qu'elles avaient en face, et qui les faisait voir  dcouvert.

13 On sait que Jugurtha, qui avait prouv le courage des Romains,
ne leur livrait bataille que vers le dclin du jour, afin que, si
les siens taient mis en fuite, ils pussent,  la faveur de la
nuit, se drober  la poursuite de l'ennemi.

14 Lucullus, ayant en tte Mithridate et Tigrane, prs de
Tigranocerte, dans la Grande Armnie, ne comptait pas plus de
quinze mille combattants dans son arme, tandis que les troupes
ennemies taient innombrables, mais, par cela mme, difficiles 
faire manoeuvrer. Profitant de cet inconvnient, Lucullus les
attaqua avant qu'elles fussent ranges en bataille, et les mit si
promptement en droute, que les deux rois eux-mmes prirent la
fuite, aprs s'tre dpouills de leurs insignes.

16 Dans une guerre contre les Pannoniens, Tibre Nron, ayant vu
les barbares s'avancer firement au combat ds la pointe du jour,
retint ses troupes au camp, laissant les ennemis  la merci du
brouillard et de la pluie, qui, ce jour-l, tombait en abondance.

Enfin, quand il jugea qu'ils taient fatigus d'tre sur pied, et
que cette fatigue mme, aussi bien que la pluie, avait abattu leur
courage, il donna le signal, les chargea et les dfit.

17 C. Csar, pendant la guerre des Gaules, inform qu'Arioviste,
roi des Germains, observant une coutume qui tait comme une loi
aux yeux de ses soldats, s'abstenait de combattre pendant le
dcours de la lune, choisit ce moment pour l'attaquer[56], et dfit
cet ennemi enchan par la superstition.

18 L'empereur Auguste Vespasien livra bataille aux Juifs le jour
du sabbat[57], pendant lequel il leur est dfendu de rien faire
d'important, et les vainquit.

19 Lysandre, commandant les Spartiates contre les Athniens 
gos-Potamos, allait souvent,  certaine heure, inquiter la
flotte ennemie, et faisait ensuite retirer la sienne. Cette
manoeuvre tant devenue tout  fait habituelle, les Athniens,
aprs sa retraite, se dispersaient  terre pour leur
approvisionnement. Un jour Lysandre fit, comme de coutume, avancer
et revenir ses vaisseaux; et, quand la plupart des Athniens se
furent spars, il retourna sur ceux qui restaient, les tailla en
pices, et s'empara de tous leurs navires.



II. Choisir le lien pour le combat.


1 M. Curius, voyant l'impossibilit de rsister  la phalange de
Pyrrhus[58], quand elle tait dploye, fit en sorte de la
combattre dans un lieu troit, o les rangs trop presss devaient
s'embarrasser eux-mmes.

2 Cn. Pompe, en Cappadoce, choisit pour, son camp une hauteur,
d'o ses troupes, secondes dans leur lan par la pente du
terrain, fondirent sur l'arme de Mithridate, et remportrent
facilement la victoire.

3 C. Csar, ayant  combattre Pharnace, fils de Mithridate, rangea
son arme sur une colline, ce qui lui valut une prompte victoire:
car les javelots, lancs d'en haut sur les barbares, qui montaient
 l'attaque, leur firent sur-le-champ prendre la fuite.

4 Lucullus, au moment de livrer bataille  Mithridate et  Tigrane
prs de Tigranocerte, dans la Grande Armnie, se hta d'occuper,
avec une partie de ses troupes, un plateau couronnant une hauteur
voisine, d'o il fondit sur les ennemis, qui taient plus bas. Il
prit en flanc leur cavalerie, la mit en droute, et, l'ayant
culbute sur leur infanterie, qu'elle crasa, il obtint une
clatante victoire.

5  l'approche des Parthes, Ventidius ne fit sortir son arme du
camp que lorsque ces barbares ne furent plus qu'a cinq cents pas
de lui. Alors, courant soudainement  leur rencontre, il
s'approcha tellement, que les flches, qui ne peuvent servir que
de loin, leur furent inutiles, et que l'on combattit corps 
corps. Cet artifice, joint  l'assurance qu'il avait montre dans
l'attaque, lui donna bientt la victoire sur ces barbares.

6 Hannibal, sur le point d'en venir aux mains avec Marcellus, prs
de Numistron, couvrit son flanc de chemins creux et escarps; et,
profitant de la disposition du terrain comme d'un retranchement,
il vainquit cet illustre capitaine.

7 Prs de Cannes, le mme gnral, ayant observ que du lit du
Vulturne[59], plus que de tout autre fleuve, il se lve le matin un
grand vent qui lance des tourbillons de sable et de poussire,
rangea son arme de manire que toute la violence de ce vent,
qu'elle recevait par derrire, donnt dans le visage et dans les
yeux des Romains. Admirablement second par un dsavantage qu'il
tournait ainsi contre l'ennemi, il remporta une victoire
mmorable.

8 Marius, se disposant  livrer bataille aux Cimbres et aux
Teutons le jour qui avait t fix, fit prendre de la nourriture 
ses troupes pour leur donner des forces, et les plaa devant son
camp, afin que l'arme ennemie, plutt que la sienne, se fatigut
en parcourant l'espace qui les sparait. Il mit encore un autre
dsavantage du ct des Cimbres: d'aprs la disposition de sa
ligne de bataille, les barbares recevaient en face le soleil, le
vent et la poussire.

9 Clomne, roi de Sparte, ayant en tte Hippias, gnral
athnien, qui lui tait suprieur en cavalerie, joncha d'arbres
coups la plaine[60] dans laquelle il voulait combattre, et la
rendit inaccessible aux chevaux.

10 Les Ibres, surpris par une arme nombreuse, en Afrique[61], et
craignant d'tre envelopps, s'adossrent  un fleuve qui, en cet
endroit, coulait entre des rives leves. Ainsi dfendus d'un ct
par le fleuve, tant d'ailleurs les plus braves, ils firent
successivement des charges sur les troupes qui s'approchaient le
plus, et dtruisirent ainsi toute l'arme ennemie.

11 Le Lacdmonien Xanthippe, en choisissant d'autres lieux pour
combattre, changea par cela seul la fortune de la premire guerre
Punique. En effet, tant appel comme mercenaire  Carthage, o
l'on perdait dj tout espoir, et sachant que les Africains, dont
la cavalerie et les lphants faisaient la principale force,
recherchaient les hauteurs, tandis que l'arme romaine, suprieure
en infanterie, se tenait en rase campagne, il y conduisit aussi
les Carthaginois; et l, ayant, au moyen des lphants, jet le
dsordre dans les rangs des Romains, il les dispersa, mit  leur
poursuite la cavalerie numide, et tailla en pices une arme
jusqu'alors victorieuse sur terre et sur mer.

12 paminondas, gnral thbain, prt  s'avancer en bataille
contre les Lacdmoniens, fit courir sur le front de son arme des
cavaliers qui levrent un nuage immense de poussire devant les
yeux de l'ennemi; et, pendant que celui-ci s'attendait  un
engagement de cavalerie, paminondas, faisant un circuit avec son
infanterie, se posta de manire  pouvoir prendre  dos les
Lacdmoniens, fondit sur eux  l'improviste, et les tailla en
pices.

13 Contre l'arme innombrable des Perses, trois cents Spartiates
dfendirent le pas des Thermopyles, dfil o seulement un pareil
nombre d'ennemis pouvaient les combattre de prs. Ainsi gaux en
nombre aux barbares, quant  la facilit d'en venir aux mains,
mais plus braves qu'eux, ils en turent une grande partie; et ils
n'auraient pas t vaincus, si les Perses, guids par le tratre
Ephialte, de Trachinie, ne les eussent pas surpris par derrire.

14 Thmistocle, gnral athnien, voyant que le parti le plus
utile  prendre, de la part des Grecs, contre la flotte immense de
Xerxs, tait de livrer bataille dans le dtroit de Salamine, et
ne pouvant y dterminer ses concitoyens, amena les barbares, au
moyen d'une ruse,  mettre les Grecs dans la ncessit de profiter
de leurs avantages. Par une trahison simule, il envoya un
messager  Xerxs, pour l'avertir que les Grecs allis songeaient
 se retirer, et qu'il rencontrerait trop de difficults s'il
fallait qu'il assiget leurs villes l'une aprs l'autre. Ce
stratagme russit d'abord  ter le repos aux barbares, qui
furent pendant toute la nuit sur leurs gardes et en observation;
puis  obliger les Grecs, dont les forces taient entires, 
combattre avec les barbares, fatigus de leur veille, dans un lieu
troit, comme il le dsirait, o Xerxs ne pouvait tirer avantage
des nombreux vaisseaux qui faisaient sa force.



III. De l'ordre de bataille.


1 Cn. Scipion, prt  en venir aux mains avec Hannon, devant
Intibili, en Espagne, s'aperut que l'arme carthaginoise tait
range de manire que l'aile droite se composait d'Espagnols,
soldats vigoureux, mais trangers  la cause qu'ils dfendaient,
tandis qu' la gauche taient les Africains, hommes moins
robustes, mais d'un courage plus ferme. Il ramena en arrire son
aile gauche; puis avec la droite, o se trouvaient ses meilleures
troupes, il attaqua obliquement[62] l'ennemi, et quand il eut
dfait et mis en fuite les Africains, il obligea facilement les
Espagnols, qui s'taient tenus en arrire comme spectateurs, 
capituler.

2 Philippe, roi de Macdoine, faisant la guerre aux Illyriens, et
s'tant aperu qu'ils avaient runi leurs meilleurs soldats au
centre de leur arme, et que les ailes taient plus faibles, plaa
 sa droite l'lite de ses troupes, fondit sur l'aile gauche des
ennemis, jeta le dsordre dans toute leur arme, et remporta la
victoire.

3 Pammns, de Thbes, ayant observ l'arme des Perses, dont
l'aile droite tait compose de leurs troupes les plus
vigoureuses, rangea la sienne de la mme manire, en mettant 
droite toute sa cavalerie avec l'lite de l'infanterie, et en
opposant aux meilleurs soldats de l'ennemi les plus faibles des
siens, auxquels il donna l'ordre de lcher pied ds la premire
attaque, et de se retirer dans des lieux couverts de bois et peu
accessibles. Ayant ainsi rendu inutiles les principales forces des
Perses, lui-mme, avec ses meilleures troupes places  l'aile
droite, enveloppa leur arme et la mit en droute.

4 P. Cornlius Scipion, qui depuis fut surnomm l'Africain,
soutenant la guerre en Espagne contre Hasdrubal, gnral des
Carthaginois, sortit du camp plusieurs jours de suite, avec son
arme range de manire que l'lite en occupait le centre. Mais,
comme l'ennemi se prsentait aussi constamment dans ce mme ordre
de bataille, Scipion, le jour o il avait rsolu d'en venir aux
mains, changea cette disposition en plaant aux ailes ses plus
vaillants soldats, c'est--dire les lgionnaires, et au centre ses
troupes lgres, qu'il retint en arrire des autres. Ainsi
disposes en forme de croissant, les ailes, o taient ses
principales forces, attaqurent l'arme ennemie par les parties
les plus faibles, et la mirent facilement en droute.

5 Metellus, lors de la bataille qu'il gagna en Espagne sur
Hirtuleius, ayant appris que celui-ci avait mis au centre ses
cohortes les plus vigoureuses, ramena en arrire le milieu de son
arme, afin qu'il n'y et aucun engagement sur ce point, avant que
les ailes de l'ennemi fussent dfaites, et le centre envelopp de
toutes parts.

6 Artaxerxs, opposant aux Grecs, qui taient entrs dans la
Perse, une arme plus nombreuse que la leur, la rangea de manire
 les dborder, mettant sur son front de bataille la cavalerie,
aux ailes les troupes lgres; et, retardant  dessein la marche
du centre, il enveloppa les ennemis et les tailla en pices.

7 Hannibal, au contraire,  la bataille de Cannes, ayant d'abord
ramen les ailes en arrire, et fait avancer le centre, repoussa
notre arme ds le premier choc; et, quand la mle fut engage,
tandis que ses ailes, selon l'ordre qu'elles avaient reu,
s'avanaient en se rapprochant l'une de l'autre, il recevait sur
le centre la tmraire imptuosit des Romains, qui furent
investis et taills en pices, rsultat d  la valeur prouve
des vieux soldats d'Hannibal: car cette ordonnance n'est gure
praticable qu'avec des troupes que l'exprience a formes  tous
les incidents des combats.

8 Pendant la seconde guerre Punique, Livius Salinator et Claudius
Nron, voyant qu'Hasdrubal, pour chapper  la ncessit de
combattre, avait post son arme derrire des vignes, sur une
colline de difficile accs, dirigrent leurs forces vers les deux
ailes, laissant le milieu dgarni, envelopprent l'ennemi en
l'attaquant des deux cts, et le dfirent.

9 Hannibal,  qui Claudius Marcellus faisait essuyer de frquentes
dfaites, avait pris le parti, dans les derniers temps, de camper
soit sur les montagnes, soit prs des marais, soit dans d'autres
lieux favorables, o son arme occupait de si bonnes positions
pour combattre, qu'elle pouvait, si les Romains avaient le dessus,
rentrer au camp presque sans perte, et, s'ils lchaient pied, se
mettre selon son gr  leur poursuite.

10 Le Lacdmonien Xanthippe, livrant bataille  M. Attilius
Regulus, en Afrique, plaa  la premire ligne ses troupes
lgres, et au corps de rserve l'lite de son arme; puis il
donna l'ordre aux auxiliaires de se retirer aussitt qu'ils
auraient lanc le javelot, et, une fois rentrs dans l'intrieur
des lignes, de courir promptement aux deux ailes, et d'en sortir
pour envelopper eux-mmes les Romains, qui alors seraient aux
prises avec ses troupes les plus fortes.

11 Sertorius en fit autant en Espagne contre Pompe.

12 Clandridas, commandant l'arme lacdmonienne contre les
Lucaniens, serra son front de bataille afin que son arme part
beaucoup moins nombreuse; et quand il vit,  cet gard, la
confiance de l'ennemi, il tendit ses lignes, l'enveloppa et le
mit en droute.

13 Gastron, gnral lacdmonien, tait venu au secours des
gyptiens contre les Perses. Sachant que les Grecs taient
meilleurs soldats, et inspiraient plus de crainte aux Perses que
les gyptiens, il leur donna les armes de ceux-ci et les plaa aux
premiers rangs; et, comme les Grecs combattaient sans que la
victoire se pronont, il envoya des gyptiens pour les appuyer,
Les Perses, aprs avoir soutenu l'effort de troupes qu'ils
prenaient pour des gyptiens, lchrent pied  la vue d'une arme
qui leur semblait tre celle des Grecs, dont ils redoutaient
l'approche.

14 Cn. Pompe, faisant la guerre en Albanie, et voyant que
l'avantage de l'ennemi tait dans une cavalerie innombrable,
embusqua son infanterie dans un lieu troit, prs d'une colline,
et voulut qu'elle couvrt ses armes, dont l'clat pouvait la
trahir. Ensuite il fit avancer sa cavalerie dans la plaine, comme
si elle tait suivie du reste de l'arme, avec ordre de faire
retraite ds la premire attaque de l'ennemi, et de se ranger aux
deux ailes lorsqu'on arriverait prs de l'infanterie mise en
embuscade. Cette manoeuvre excute, les cohortes, ayant le
passage libre, sortirent tout  coup de leur retraite, se jetrent
au milieu des ennemis, qui s'taient imprudemment avancs, et les
taillrent en pices.

15 M. Antoine, ayant affaire aux Parthes, qui accablaient son
arme d'une grle de flches, ordonna  ses soldats de s'arrter
et de former la tortue. Les traits glissrent par-dessus, et
l'ennemi s'puisa en vains efforts contre les Romains.

16 Hannibal, ayant  combattre Scipion en Afrique, [63] avec une
arme compose de Carthaginois et d'auxiliaires, parmi lesquels
taient des soldats de diverses nations, mme des Italiens, avait
mis devant son front de bataille quatre-vingts lphants, pour
jeter le dsordre dans l'arme ennemie, et derrire eux les
auxiliaires gaulois, liguriens, balares et maures. Ces troupes,
qui ne pouvaient prendre la fuite parce que les Carthaginois se
tenaient derrire elles, devaient, sinon faire prouver des pertes
aux ennemis, du moins les harceler. Les Carthaginois formaient la
seconde ligne, pour tomber, encore frais, sur les Romains dj
fatigus. En dernier lieu venaient les Italiens, dont Hannibal
suspectait la fidlit et le courage, attendu que la plupart
avaient t amens malgr eux de leur pays.  cette ordonnance de
bataille, Scipion opposa ses formidables lgions, qu'il rangea sur
trois lignes, hastati, principes et triarii; et, au lieu de les
disposer par cohortes entires, il laissa entre les manipules des
intervalles par lesquels les lphants, pousss par l'ennemi,
devaient franchir les lignes sans rompre les rangs. Afin que
l'arme ne prsentt pas de vides, ces intervalles taient remplis
par des vlites arms  la lgre, auxquels on avait ordonn de se
retirer, soit en arrire, soit de ct,  l'approche des
lphants. Enfin la cavalerie tait rpartie entre les deux ailes:
 droite celle des Romains, sous les ordres de Llius;  gauche
celle des Numides, commande par Masinissa. Ce fut sans doute 
cette sage disposition que, Scipion dut la victoire.

17 Archelas, voulant jeter le dsordre dans l'arme de L. Sylla,
forma sa premire ligne avec des chars arms de faux, la seconde
avec la phalange macdonienne, et mit  la troisime les
auxiliaires, arms  la manire des Romains, et mls  des
dserteurs italiens dont la rsolution lui inspirait beaucoup de
confiance; enfin les troupes lgres furent places  la rserve.
Sa cavalerie, qui tait trs nombreuse, se rangea aux deux ailes,
pour envelopper l'ennemi. De son ct, Sylla couvrit ses deux
flancs de larges fosss, aux extrmits desquels il tablit des
redoutes, et, par l, russit  ne pas tre cern par l'ennemi,
qui avait plus d'infanterie, et surtout plus de cavalerie que lui.
Il disposa son infanterie sur trois lignes, entre lesquelles il
mnagea des intervalles pour ses troupes lgres et pour sa
cavalerie, qu'il avait place la dernire, afin de pouvoir la
lancer selon le besoin. Puis il ordonna  ceux de la seconde ligne
de ficher solidement en terre un grand nombre de pieux rapprochs
les uns des autres, en de desquels devait rentrer,  l'approche
des chars, la premire ligne des combattants. Enfin, toute l'arme
ayant  la fois pouss un grand cri, il commanda aux vlites et
aux troupes lgres de lancer leurs flches. Aussitt les chars de
l'ennemi, soit parce qu'ils s'embarrassaient dans les pieux, soit
que les chevaux fussent pouvants par les cris et par les
flches, retournrent sur eux-mmes, et rompirent l'ordre de
bataille des Macdoniens. Sylla, les voyant plier, fondit sur eux;
mais Archelas lui opposa sa cavalerie: alors celle des Romains
s'lana, mit l'ennemi en fuite, et acheva la victoire.

18 C. Csar arrta de mme,  l'aide de pieux, et rendit inutiles
les chars  faux des Gaulois.

19 Alexandre,  la bataille d'Arbelles, craignant le grand nombre
des ennemis, mais se fiant au courage de ses troupes, les rangea
de manire que, faisant front de toutes parts, elles pouvaient
combattre de quelque ct qu'elles fussent attaques.

20 Paul mile, livrant bataille  Perse, roi de Macdoine, qui
avait form son centre d'une double phalange flanque de troupes
lgres, et mis sa cavalerie aux deux ailes, disposa son arme sur
trois lignes, par dtachements formant le coin, et laissant des
intervalles d'o il lanait de temps en temps ses vlites. Voyant
que cette ordonnance ne lui donnait aucun avantage, il simula une
retraite pour attirer l'ennemi dans des lieux ingaux, dont il
avait eu soin de s'assurer l'avantage. Mais comme les
Lacdmoniens, se mfiant de cette manoeuvre, le suivaient en bon
ordre, il fit courir  toute bride ses cavaliers de l'aile gauche
le long du front de la phalange, afin que, par leur imptuosit
mme, ils pussent, en prsentant leurs armes, abattre les lances
des ennemis. Se voyant ainsi dsarms, les Macdoniens quittrent
leurs rangs et prirent la fuite.

21 Pyrrhus, combattant pour les Tarentins, prs d'Asculum, suivit
le prcepte d'Homre[64], qui met au centre les plus mauvais
soldats: il plaa  l'aile droite les Samnites et les pirotes, 
la gauche les Bruttiens, les Lucaniens et les Sallentins, au
centre les Tarentins, et fit de la cavalerie et des lphants son
corps de rserve. De leur ct, les consuls distriburent sagement
leur cavalerie aux deux ailes, et rangrent les lgions au front
de bataille et  la rserve, en y mlant les auxiliaires. Il y
avait, le fait est constant, quarante mille hommes de part et
d'autre. Pyrrhus eut la moiti de son arme dtruite, et du ct
des Romains la perte ne fut que de cinq mille hommes.

22 Cn. Pompe, rangeant son arme en bataille contre C. Csar, 
Pharsale, la mit sur trois lignes[65], dont chacune avait dix rangs
de profondeur. Il plaa les lgions, chacune selon sa valeur, aux
ailes et au centre, et remplit avec les recrues les intervalles
qu'elles prsentaient.  droite, six cents cavaliers taient
posts sur l'nipe, dans un lieu dfendu par le lit et par les
eaux dbordes de la rivire; et tout le reste de la cavalerie,
runie aux troupes auxiliaires, composait l'aile gauche, et devait
envelopper l'ennemi. Contre cette ordonnance, Jules Csar disposa
galement son arme sur trois lignes, les lgions au centre; et,
pour n'tre point tourn, il appuya son aile gauche contre des
marais.  l'aile droite tait la cavalerie, mle  une infanterie
fort agile, qu'on avait exerce, pour combattre, aux mmes
manoeuvres que les cavaliers. Enfin il mit  la rserve six
cohortes pour les cas imprvus, ranges obliquement sur la droite,
par o il attendait la cavalerie de l'ennemi; et c'est ce qui,
dans cette journe, contribua le plus au succs de Csar. En
effet, la cavalerie de Pompe s'tant lance de ce ct, ces
mmes cohortes la chargrent tout  coup, la mirent en fuite, et
la rejetrent sur les lgions, qui en firent un grand carnage.

23 L'empereur Csar Auguste Germanicus, ne pouvant mettre fin aux
combats de sa cavalerie avec les Cattes, parce que ceux-ci se
rfugiaient  chaque instant dans leurs forts, donna l'ordre 
ses soldats, aussitt qu'ils seraient arrts par la difficult
des lieux, de sauter  bas de cheval, et d'engager des combats
d'infanterie. Cette manoeuvre lui assura une victoire qui fut
partout admire.

24 C. Duilius, voyant que la flotte lgre et exerce des
Carthaginois se jouait de ses pesants navires, et rendait inutile
la valeur de ses soldats, imagina des mains de fer qui
accrochaient les vaisseaux ennemis; alors les Romains, jetant des
ponts, allaient combattre corps  corps, et taillaient en pices
les Carthaginois sur leurs propres btiments.



IV. Dconcerter les dispositions de l'arme ennemie.


1 Papirius Cursor le fils, tant consul, et combattant les
Samnites, dont la rsistance opinitre rendait la victoire
incertaine, chargea,  l'insu de ses soldats, Spurius Nautius de
conduire sur une colline qui regardait le flanc de la bataille,
quelques cavaliers auxiliaires, et des valets d'arme monts sur
des mulets, puis de les en faire descendre  grand bruit, et en
tranant par terre des branches d'arbres. Aussitt que ce
dtachement fut en vue, Papirius cria  ses troupes que son
collgue arrivait victorieux, et qu'elles devaient, de leur ct,
conqurir la gloire du prsent combat. Cet incident ranima
l'ardeur des Romains; et, quand les Samnites aperurent la
poussire, ils furent saisis d'pouvante, et prirent la fuite.

2 Fabius Rullus Maximus, consul pour la quatrime fois, ayant
tent par tous les moyens, mais en vain, de rompre la ligne de
bataille des Samnites, prit enfin le parti de retirer des rangs
les hastati, et de les envoyer avec Scipion, son lieutenant,
s'emparer d'une colline d'o ils pouvaient fondre sur les
derrires de l'ennemi. Le succs de cette manoeuvre vint accrotre
le courage des Romains, et les Samnites, effrays et cherchant 
fuir, furent taills en pices.

3 Minucius Rufus, serr de prs par les Scordisques et les Daces,
qui lui taient suprieurs en nombre, dtacha quelques cavaliers
et des trompettes, sous la conduite de son frre, avec ordre,
aussitt que le combat serait engag, de se montrer tout  coup
sur un autre point, et de faire sonner la charge. Au bruit des
trompettes, qui tait augment par l'cho des montagnes, l'ennemi,
persuad qu'il arrivait des forces considrables, fut effray et
se retira.

4 Le consul Acilius Glabrion, ayant engag un combat prs des
Thermopyles, contre le roi Antiochus, qui se rendait en Achae
avec son arme, lutta en vain contre le dsavantage des lieux, et
et t mme repouss avec perte, si Porcius Caton, alors
consulaire, et nomm par le peuple tribun des soldats, n'et fait
un dtour pour aller dbusquer les toliens des sommets du
Callidrome, o ils avaient pris position, et ne se ft montr tout
 coup sur une colline qui dominait le camp du roi. Les troupes
d'Antiochus en prirent l'pouvante: attaques des deux cts  la
fois, elles furent mises en droute, et leur camp resta au pouvoir
des Romains.

5 Le consul C. Sulpicius Peticus, sur le point d'en venir aux
mains avec les Gaulois, envoya secrtement les valets de l'arme,
avec des mulets, sur des hauteurs voisines, d'o ils devaient, une
fois l'action engage, se mettre en vue des combattants comme un
corps de cavalerie. Les Gaulois, croyant que des renforts
arrivaient aux Romains, se retirrent au moment o ils taient
presque victorieux.

6 Marius, ayant dessein de livrer bataille aux Teutons le jour
suivant, prs d'Aqu Sexti[66], envoya, pendant la nuit, Marcellus
prendre position de l'autre ct de l'arme ennemie, avec un petit
dtachement de cavaliers et de fantassins, qu'il fit paratre plus
nombreux en y joignant des valets et des vivandiers arms, avec la
plus grande partie des btes de somme, quipes de manire qu'on
pt les prendre pour de la cavalerie. Cette troupe, qui avait
l'ordre de descendre dans la plaine derrire l'ennemi, aussitt
qu'elle verrait commencer le combat, inspira une telle frayeur aux
Teutons par son apparition soudaine, que ces ennemis si
redoutables prirent la fuite.

7 Dans la guerre des fugitifs, Licinius Crassus, au moment de
ranger son arme en bataille, prs de Calamarque, contre Castus et
Gannicus, gnraux des Gaulois, fit passer de l'autre ct d'une
montagne ses lieutenants C. Pomptinius et Q. Marcius Rufus, avec
douze cohortes. Quand le combat fut engag, ces troupes
descendirent derrire l'arme ennemie, en poussant de grands cris,
et y jetrent un tel dsordre, qu'elle prit la fuite sur tous les
points, sans pouvoir se reformer.

8 M. Marcellus, craignant que l'on ne juget par les cris des
soldats qu'ils taient en petit nombre, ordonna aux valets de
troupes, aux esclaves, et aux gens de toute espce qui le
suivaient, de crier en mme temps. Cette apparence d'une grande
arme pouvanta l'ennemi.

9 Valerius Lvinus, ayant tu un simple soldat dans un combat
qu'il livrait  Pyrrhus, leva son pe ensanglante, et fit croire
aux deux armes qu'il avait tu le roi. Aussitt les ennemis,
persuads qu'ils avaient perdu leur chef, et consterns par cette
imposture, rentrrent avec effroi dans leur camp[67].

10 Dans un combat contre C. Marius, en Numidie, Jugurtha, qui
avait appris la langue latine en sjournant dans les camps
romains, courut devant sa premire ligne, et cria en latin qu'il
venait de tuer C. Marius, ce qui fit prendre la fuite  un grand
nombre des ntres.

11 Myronide, gnral athnien, ayant livr bataille aux Thbains,
et voyant que le succs tait douteux, s'lana tout  coup vers
l'aile droite de son arme, et s'cria que l'aile gauche tait
dj victorieuse. Cette nouvelle donna de l'ardeur aux Athniens,
et pouvanta l'ennemi, qui perdit la victoire.

12 Crsus fit marcher une troupe de chameaux contre la cavalerie
ennemie, qui tait plus forte que la sienne; les chevaux, effrays
de l'aspect et de l'odeur de ces animaux, renversrent leurs
cavaliers et allrent se rejeter sur l'infanterie, dont ils
causrent aussi la dfaite.

13 Pyrrhus, roi d'pire, combattant en faveur des Tarentins,
trouva un semblable avantage dans ses lphants, pour mettre le
dsordre dans l'arme romaine.

14 Les Carthaginois ont souvent fait usage de ce moyen contre les
Romains.

15 Les Volsques tant camps dans un lieu environn de
broussailles et de bois, Camille incendia tout ce qui pouvait
communiquer le feu jusqu' leurs retranchements, et les obligea
ainsi d'abandonner leur camp.

16 P. Crassus, pendant la guerre Sociale, fut surpris de la mme
manire avec toute son arme.

17 Les Espagnols, dans un combat contre Hamilcar, placrent  leur
front de bataille des chariots attels de boeufs et chargs de
bois rsineux, de suif et de soufre, et y mirent le feu quand on
donna le signal de l'attaque. Les boeufs, dirigs contre l'arme
ennemie, y jetrent l'pouvante et le dsordre.

18 Les Falisques et les Tarquiniens revtirent d'habits
sacerdotaux un certain nombre des leurs, qui s'avancrent,
semblables  des furies, agitant des torches et des serpents, et
pouvantrent l'arme romaine.

19 Les Viens et les Fidnates eurent le mme succs, en s'armant
de torches enflammes.

20 Athas, roi des Scythes, combattant l'arme des Triballiens,
qui tait plus nombreuse que la sienne, ordonna aux femmes, aux
enfants, et  tous ceux qui taient peu propres au combat,
d'aller, avec des troupeaux d'nes et de boeufs, derrire l'arme
ennemie, et de se montrer lances dresses; puis il rpandit le
bruit que c'taient des renforts venus des extrmits de la
Scythie. L'ennemi le crut, et prit la fuite.



V. Des embches.


1 Romulus s'tant approch des murs de Fidnes, aprs avoir
embusqu une partie de ses troupes, simula une retraite, et attira
ainsi  sa poursuite les Fidnates jusqu'au lieu o taient cachs
les siens. Ceux-ci, voyant leurs ennemis en dsordre et sans
mfiance, fondirent sur eux de toutes parts, et les taillrent en
pices.

2 Le consul Q. Fabius Maximus, envoy au secours des Sutriens
contre les trusques, attira sur lui toutes les forces de
l'ennemi, et bientt, feignant d'avoir peur et de prendre la
fuite, il gagna des hauteurs, d'o il retomba sur les trusques,
qui montaient ple-mle derrire lui; et non seulement il fut
vainqueur, mais encore il s'empara de leur camp.

3 Sempronius Gracchus, ayant  combattre les Celtibriens, feignit
de les redouter, et se tint dans son camp. Il fit ensuite sortir
ses troupes lgres, qui, aprs avoir harcel les ennemis,
lchrent pied tout  coup, et russirent  les loigner de leurs
retranchements. Alors Sempronius, les voyant accourir confusment,
prit l'offensive, et les battit  tel point, que leur camp tomba
en son pouvoir.

4 Le consul Metellus, faisant la guerre en Sicile contre
Hasdrubal, et observant l'arme ennemie avec d'autant plus de soin
qu'elle tait trs nombreuse et renforce de cent trente
lphants, affecta de la crainte, tint ses troupes renfermes dans
Panorme, et fit creuser un large foss en avant de la place; puis,
voyant arriver cette arme, avec les lphants  la premire
ligne, il ordonna  ses hastati d'aller lancer des flches contre
ces animaux, et de se rfugier aussitt dans le retranchement.
Irrits de cette bravade, ceux qui conduisaient les lphants les
firent descendre jusque dans le foss mme[68], et, quand ils s'y
furent engags, une partie de ces animaux fut accable d'une grle
de traits, et les autres, se retournant contre les Carthaginois,
mirent le dsordre dans leur arme. Alors Metellus, qui
n'attendait que l'occasion, s'lana avec toutes ses troupes,
attaqua en flanc les ennemis, les tailla en pices, et les prit
avec leurs lphants.

5 Tomyris, reine des Scythes, combattant contre Cyrus, roi de
Perse, sans rsultat dcisif, l'attira, par une fuite simule,
dans un dfil bien connu des Scythes; l, se retournant tout 
coup, et seconde par la nature du lieu, elle remporta la
victoire.

6 Les gyptiens couvrirent d'herbes aquatiques certains marais
voisins d'une plaine o ils devaient combattre; et, l'action
engage, ils attirrent, par une feinte retraite, les ennemis dans
le pige. Ceux-ci, s'lanant avec trop d'ardeur sur un terrain
qu'ils ne connaissaient pas, s'enfoncrent dans la vase, et furent
envelopps.

7 Viriathe, qui de brigand tait devenu chef des Celtibriens,
feignant de lcher pied devant la cavalerie romaine, l'amena
jusque dans des fondrires et des ravins; et, tandis qu'il
s'chappait lui-mme par des chemins solides qu'il connaissait,
les Romains, auxquels les lieux taient inconnus, s'embourbrent
et furent taills en pices.

8 Fulvius, commandant une arme romaine contre les Celtibriens,
tablit son camp  proximit du leur, et ordonna  sa cavalerie de
s'avancer jusque sous les retranchements de ces barbares, de les
harceler, et de se replier par une retraite simule. Il renouvela
cette provocation pendant quelques jours, et s'aperut que les
Celtibriens, en poursuivant avec ardeur sa cavalerie, laissaient
leur camp sans dfense. Alors, ayant donn l'ordre  une partie de
ses troupes d'excuter encore la mme manoeuvre, lui-mme, avec
ses troupes lgres, alla, sans tre aperu[69], prendre position
derrire les ennemis; et, quand ceux-ci furent sortis comme 
l'ordinaire, il accourut soudainement, abattit les palissades
abandonnes, et se rendit matre du camp.

9 Une arme de Falisques, plus nombreuse que la ntre, tant venue
camper sur nos frontires, Cn. Fulvius fit mettre le feu par ses
soldats  des maisons loignes de son camp, dans l'espoir que les
Falisques, attribuant  quelques-uns des leurs cette dvastation,
se disperseraient pour aller au pillage.

10 Alexandre, roi d'pire, tant en guerre avec les Illyriens,
plaa des troupes en embuscade; puis ayant fait prendre  quelques
soldats le costume des ennemis, il leur donna l'ordre de commettre
des ravages sur le territoire mme de l'pire. Ds que les
Illyriens les aperurent, ils se rpandirent de tous cts pour
faire du butin, avec d'autant plus de scurit, qu'ils prenaient
pour leurs claireurs ceux qu'ils voyaient en avant. Ainsi attirs
sur le lieu de l'embuscade, ils furent taills en pices et mis en
fuite.

11 Leptine, commandant l'arme des Syracusains contre les
Carthaginois, fit aussi ravager son propre pays, et brler des
maisons de campagnes et quelques chteaux. Les Carthaginois,
croyant que c'tait l'oeuvre des leurs, sortirent du camp pour les
soutenir, et tombrent dans une embuscade, o ils trouvrent, leur
dfaite.

12 Maharbal, envoy de Carthage contre les Africains rvolts, et
connaissant le got passionn de ce peuple pour le vin, mlangea
une grande quantit de cette boisson avec du suc de mandragore,
plante qui tient le milieu entre le poison et les narcotiques; et
aprs un lger engagement avec l'ennemi, il se replia  dessein:
puis, au milieu de la nuit, laissant dans son camp quelques
bagages et tout le vin mlang, il feignit de s'enfuir. Les
barbares s'emparent de son camp, se livrent  la joie, boivent
avidement ce vin pernicieux, et bientt, tendus  terre comme
s'ils taient morts, ils sont, au retour de Maharbal, tous pris ou
massacrs.

13 Hannibal, sachant que son camp et celui des Romains taient
dans un lieu o le bois manquait, abandonna de nombreux troupeaux
de boeufs dans ses retranchements, au milieu de ce pays dsert.
Les Romains s'emparrent de ce butin, et, se trouvant dans une
grande disette de bois, se gorgrent de viande mal cuite. Tandis
qu'ils se croyaient en sret, et qu'ils taient incommods par
cette viande  demi crue, Hannibal ramena son arme pendant la
nuit, et leur fit beaucoup de mal.

14 En Espagne, Tiberius Gracchus, inform que l'ennemi, ne pouvant
se procurer des vivres, tait dans la dtresse, abandonna son
camp, o il laissa en abondance des provisions de toute espce.
Les ennemis s'en emparent, se gorgent de la nourriture qu'ils
trouvent; et, tandis qu'ils souffrent de cet excs, Tiberius
revient avec son arme, les surprend et les taille en pices.

15 Les habitants de Chio, faisant la guerre  ceux d'rythre,
leur enlevrent un claireur sur une minence, le turent, et
revtirent de ses habits un de leurs propres soldats. Celui-ci,
par les signaux qu'il ft du mme lieu aux rythrens, les attira
dans une embuscade.

16 Les Arabes, sachant que l'on connaissait leur habitude
d'annoncer l'arrive de l'ennemi, le jour avec de la fume, et la
nuit avec du feu, donnrent l'ordre d'entretenir continuellement
ces signaux, et de ne les interrompre, au contraire, qu'
l'approche des ennemis. Ceux-ci croyant, d'aprs l'absence des
feux, que les Arabes ignoraient leur arrive, s'avancrent avec
plus de prcipitation, et furent dfaits.

17 Alexandre, roi de Macdoine, voyant que les ennemis taient
camps dans un bois situ sur une hauteur, partagea ses troupes en
deux corps, ordonna  celui qu'il laissait au camp d'allumer
autant de feux qu' l'ordinaire, pour faire croire  la prsence
de l'arme entire; et, conduisant lui-mme l'autre corps par des
chemins dtourns, il alla fondre d'un lieu plus lev sur
l'ennemi, et le dbusqua.

18 Memnon de Rhodes, dont la principale force tait dans la
cavalerie, ayant affaire  des troupes qui se tenaient sur les
hauteurs, et qu'il voulait attirer dans la plaine, envoya dans
leur camp plusieurs de ses soldats, chargs de jouer le rle de
transfuges, et de faire croire que son arme tait en proie  une
si forte sdition, qu'il en dsertait  chaque instant une partie.
Pour accrditer ce mensonge, Memnon fit tablir  et l, sous les
yeux de l'ennemi, quelques petits forts qui semblaient tre
l'ouvrage des prtendus dserteurs, pour leur servir de retraite.
Dans cette confiance, les ennemis, abandonnant les collines,
descendent en rase campagne, et, tandis qu'ils s'attaquent aux
forts, Memnon les enveloppe avec sa cavalerie.

19 Arybas, roi des Molosses, ayant  soutenir une guerre contre
Ardys, roi d'Illyrie, qui avait une arme plus forte que la
sienne, envoya dans une province d'tolie, voisine de ses tats,
ceux de ses sujets qui ne pouvaient se dfendre, et rpandit le
bruit qu'il abandonnait aux toliens ses villes et toutes ses
possessions; puis, se mettant  la tte de ceux qui taient
capables de porter les armes, il plaa des embuscades sur les
montagnes et dans des lieux de difficile accs. Les Illyriens,
craignant que les richesses des Molosses ne tombassent au pouvoir
des toliens, accoururent au pillage avec prcipitation et en
dsordre; et quand Arybas les vit disperss et en pleine scurit,
il sortit d'embuscade, tomba sur eux, et les mit en droute.

20 T. Labienus, lieutenant de C. Csar, dsirant livrer bataille
aux Gaulois avant l'arrive des Germains, qu'il savait devoir
venir  leur secours, feignit de se dfier de ses forces; et,
aprs avoir assis son camp prs d'un fleuve[70], sur la rive
oppose  celle que l'ennemi occupait, il donna l'ordre du dpart
pour le lendemain. Les Gaulois, croyant qu'il fuyait, se mirent en
devoir de franchir le fleuve; mais, au moment mme o ils
luttaient contre les difficults du passage, l'arme de Labienus
fit volte-face, et les tailla en pices.

21 Hannibal, s'tant aperu que Fulvius, gnral romain, avait mal
fortifi son camp, et agissait souvent avec peu de prudence,
envoya ds la pointe du jour, au moment o d'pais brouillards
obscurcissaient le temps, quelques cavaliers se montrer aux
sentinelles qui gardaient nos retranchements. Aussitt Fulvius fit
sortir son arme. Hannibal, venant par un autre ct, s'empara du
camp, et de l tombant sur les derrires des Romains, il leur tua
huit mille des meilleurs soldats, et leur gnral lui-mme.

22 L'arme romaine ayant t partage entre Fabius le dictateur,
et Minutius, matre de la cavalerie, le premier sachant attendre
les occasions, l'autre ne respirant que le combat, Hannibal
s'tablit dans une plaine qui sparait les deux camps; et, aprs
avoir cach une partie de son infanterie dans des anfractuosits
de rochers, il voulut provoquer l'ennemi en envoyant des troupes
occuper une minence voisine. Minutius sortit de ses
retranchements pour les charger; alors, celles qui avaient t
embusques par Hannibal, s'lanant tout  coup, auraient dtruit
l'arme de Minutius, si Fabius, qui s'tait aperu du danger, ne
ft arriv  son secours[71].

23 Hannibal, tant camp prs de la Trebia, qui sparait son camp
de celui du consul Sempronius Longus, mit en embuscade Magon, avec
des troupes d'lite, par un froid trs vif; puis, afin d'attirer
au combat le confiant Sempronius, il envoya des cavaliers numides
voltiger prs du camp romain, avec ordre de lcher pied ds notre
premire charge, et de revenir par des gus qu'ils connaissaient.
Le consul s'lana tmrairement  leur poursuite; et ses soldats,
encore  jeun, furent, dans cette saison rigoureuse, saisis par le
froid en passant la rivire. Bientt, quand ils furent engourdis,
et puiss de faim, Hannibal dirigea sur eux ses troupes, qui
avaient pris  dessein leur repas, et s'taient frottes d'huile
auprs du feu. Magon, de son ct, fidle aux ordres qu'il avait
reus, prit les ennemis en queue et en fit un grand carnage.

24 [72]Comme le lac de Thrasymne tait spar du pied d'une
montagne par un chemin troit qui conduisait dans le plat pays,
Hannibal, simulant une retraite, franchit le passage et alla
camper dans cette plaine; ensuite il embusqua des troupes, pendant
la nuit, sur une colline qui dominait le dfil, et sur les cts
du chemin; et, au point du jour, profitant d'un brouillard qui le
cachait, il rangea en bataille le reste de son arme. Flaminius,
qui croyait l'ennemi en fuite, se mit  le poursuivre, s'engagea
dans le dfil, et n'aperut le pige qu'au moment o, attaqu 
la fois de front, en flanc et par derrire, il prit avec toute
son arme.

25 Le mme Hannibal, ayant en tte le dictateur Junius, donna
l'ordre  six cents cavaliers de se partager en plusieurs petites
troupes, et d'aller,  la faveur de la nuit, alternativement et
sans interruption, se prsenter autour du camp de l'ennemi. Ainsi
harcels pendant la nuit entire, les Romains gardrent leurs
retranchements sans quitter leurs armes, battus par une pluie
continuelle; et quand, accabls de fatigue, ils eurent reu de
Junius l'ordre de se retirer, Hannibal, sortant de son camp avec
des troupes fraches, s'empara de celui du dictateur.

26 Un semblable artifice russit  paminondas, gnral thbain,
contre les Lacdmoniens, qui avaient creus des fosss  l'isthme
de Corinthe, pour dfendre l'entre du Ploponnse. Pendant toute
la nuit il inquita l'ennemi avec quelques troupes lgres, qu'il
rappela vers la pointe du jour; et, quand les Lacdmoniens se
furent aussi retirs, il fit soudainement avancer toute son arme,
qui avait pris du repos, et fit irruption par les fosss mmes,
rests sans dfense.

27 Hannibal, ayant rang son arme en bataille prs de Cannes, fit
passer du ct des Romains six cents cavaliers numides, qui, pour
inspirer moins de mfiance, livrrent leurs pes et leurs
boucliers. Ils furent placs  la dernire ligne de l'arme; mais,
aussitt que l'action fut engage, ils tirrent des pes courtes,
qu'ils avaient caches sous leurs cuirasses, prirent les boucliers
des morts, et tombrent sur l'arme romaine.

28 Les Iapydes envoyrent de mme au proconsul P. Licinius des
paysans qui feignirent de se rendre  lui. Ayant t reus, et
placs vers les derniers rangs, ils chargrent en queue les
Romains.

29 Scipion l'Africain, ayant devant lui deux camps ennemis, celui
de Syphax et celui des Carthaginois, rsolut d'attaquer pendant la
nuit le premier, qui contenait beaucoup de matires combustibles,
et d'y mettre le feu, dans le but de tailler en pices les Numides
 mesure que l'pouvante les ferait sortir de leur camp, et
d'amener en mme temps dans une embuscade dispose  cet effet,
les Carthaginois, qui ne manqueraient pas d'accourir au secours de
leurs allis. Un double succs couronna son entreprise.

30 Mithridate, dont le talent de Lucullus avait souvent triomph,
voulut se dfaire de celui-ci par trahison, en subornant un
certain Adathante, homme d'une force extraordinaire, qui, passant
comme transfuge dans le camp des Romains, devait capter sa
confiance et l'assassiner. L'entreprise fut conduite avec courage,
mais sans succs. Reu dans la cavalerie de Lucullus, cet homme
fut l'objet d'une secrte surveillance, parce qu'il ne fallait ni
se fier tout d'abord  un transfuge, ni en empcher d'autres de
dserter comme lui. Plus tard, lorsque, s'tant signal par des
services dans de frquentes expditions, il eut inspir de la
confiance  Lucullus, il choisit le moment o le conseil,
congdi, laissait tout le camp dans le repos, et rendait le
prtoire plus solitaire. Le hasard sauva Lucullus: car le tratre,
qui avait ordinairement un libre accs auprs du gnral quand
celui-ci ne dormait pas, se prsenta au moment o, accabl de
veilles et de travaux, il venait de cder au sommeil. Quoiqu'il
insistt pour entrer, ayant, disait-il,  lui communiquer une
affaire importante et presse, les esclaves, attentifs  la sant
de leur matre, lui refusrent obstinment la porte. Alors,
craignant que sa dmarche n'veillt les soupons, il alla vers la
porte du camp, o l'attendaient des chevaux tout prts, et
retourna vers Mithridate, sans avoir pu accomplir son dessein.

31 En Espagne, Sertorius, ayant tabli son camp prs de Lauron, en
face de celui de Pompe, et voyant qu'on ne pouvait aller au
fourrage dans deux cantons, l'un voisin, l'autre loign des
camps, voulut que ses troupes lgres fissent de continuelles
incursions dans le premier, et que pas un homme arm ne part dans
l'autre, jusqu' ce que l'ennemi ft convaincu que le lieu le plus
loign tait le plus sr. Aussitt que les soldats de Pompe y
furent alls, Sertorius, pour tendre des embches aux fourrageurs,
y envoya Octavius Grcinus, avec dix cohortes armes  la romaine,
dix mille hommes de troupes lgres, et deux mille cavaliers
commands par Tarquitius Priscus. Ces chefs s'acquittrent
habilement de leur mission: car, aprs avoir reconnu les lieux,
ils embusqurent leurs troupes, pendant la nuit, dans une fort
voisine, ayant soin de placer en premire ligne les Espagnols,
soldats agiles, et excellents pour les coups de main; plus avant
dans la fort, l'infanterie arme de boucliers, et plus loin
encore la cavalerie, afin que le hennissement des chevaux ne
traht pas le pige. Ils reurent tous l'ordre de rester en repos
et de garder le silence jusqu' la troisime heure du jour. Dj
les soldats de Pompe, en pleine scurit et chargs de
provisions, songeaient  s'en retourner, et ceux, qui avaient fait
le guet, sduits par cette apparente, se dispersaient pour
fourrager eux-mmes, lorsque les Espagnols, s'lanant avec
l'imptuosit qui leur est naturelle, font main basse sur ces
hommes pars, qui n'apprhendaient rien de semblable, et les
mettent en dsordre; puis, avant qu'ils aient commenc  se
dfendre, l'infanterie arme de boucliers sort de la fort,
culbute et dissipe ceux qui cherchent  se rallier. La cavalerie,
alors, partit  leur poursuite, et joncha de morts tout le terrain
qui conduisait au camp. On eut mme soin de n'en laisser chapper
aucun: car le reste des cavaliers, au nombre de deux cent
cinquante, prirent facilement les devants du ct du camp de
Pompe, en allant  toute bride par les chemins les plus courts,
et se retournrent sur ceux qui fuyaient les premiers. Aussitt
que Pompe s'aperut de ce qui se passait, il envoya au secours
des siens une lgion commande par D. Llius; mais la cavalerie,
faisant un mouvement vers la droite, feignit d'abord de se
retirer, et revint charger en queue la lgion, dont la tte tait
dj aux prises avec ceux qui avaient poursuivi les fourrageurs.
Presse entre deux troupes ennemies, elle fut extermine avec le
lieutenant. Pompe avait voulu la dgager en faisant sortir du
camp son arme entire; mais Sertorius, lui faisant voir la sienne
range sur les hauteurs, le fit renoncer au combat. Outre cette
double perte, rsultat du mme artifice, Pompe eut la douleur de
rester spectateur du massacre de ses soldats. Tel fut le premier
engagement entre Sertorius et Pompe. Celui-ci, au rapport de
Tite-Live, perdit dix mille six cents hommes et tous ses bagages.

32 Pompe, en Espagne, ayant dress une embuscade, feignit, en
fuyant, de craindre les ennemis, les attira vers le pige; et,
quand il vit le moment favorable, il se retourna, les attaqua de
front et sur les deux flancs, les tailla en pices, et fit mme
prisonnier Perpenna, leur chef.

33 Le mme, faisant la guerre en Armnie contre Mithridate, dont
la cavalerie tait plus nombreuse et meilleure que la sienne,
plaa, pendant la nuit, trois mille fantassins arms  la lgre,
et cinq cents cavaliers, dans une valle couverte de bois, et
situe entre les deux camps; puis,  la pointe du jour, il fit
avancer sa cavalerie vers les avant-postes ennemis, avec ordre,
lorsqu'elle serait tout entire aux prises avec celle de
Mithridate, de se retirer peu  peu, sans quitter les rangs,
jusqu' ce que les troupes embusques fussent  porte de tomber
sur les derrires de l'ennemi. L'vnement ayant rempli son
attente, la cavalerie, qui semblait fuir, tourna bride; et les
ennemis, envelopps et frapps d'pouvante, furent taills en
pices: leur chevaux mmes tombrent sous les coups d'pe que
venaient leur porter les fantassins. Ce combat fit perdre au roi
la confiance qu'il avait en sa cavalerie.

34 Crassus, dans la guerre des esclaves fugitifs s'tait retranch
prs du mont Cathena, dans deux camps fort rapprochs de celui de
l'ennemi. Aprs avoir fait passer, pendant la nuit, ses troupes du
plus grand dans le plus petit, laissant dans le premier sa tente
prtorienne, pour donner le change  l'ennemi, il conduisit lui-
mme toute son arme au pied de la montagne, o il prit position.
Il partagea en deux corps sa cavalerie, et chargea L. Quinctius
d'en opposer une partie  Spartacus, pour le tenir en chec, puis
de provoquer, avec le reste, les Gaulois et les Germains,
commands par Castus et Gannicus, afin de les attirer, par une
fuite simule, jusqu' l'endroit o il se tenait lui-mme avec son
arme range en bataille. Aussitt qu'elle se vit charge par les
barbares, la cavalerie se retira vers les deux ailes, et tout 
coup l'infanterie romaine, mise  dcouvert, s'lana en poussant
de grands cris. Tite-Live rapporte que trente-cinq mille
combattants prirent avec leurs chefs dans cette journe, et que
l'on reprit cinq aigles romaines, vingt-six enseignes et beaucoup
de butin, parmi lequel se trouvaient cinq faisceaux avec leurs
haches.

35 En Syrie, C. Cassius, s'avanant contre les Parthes, ne
prsenta sur son front de bataille que sa cavalerie, derrire
laquelle il cacha l'infanterie dans les ingalits du terrain;
ensuite, faisant lcher pied  sa cavalerie, qui s'coula par des
chemins qu'elle connaissait, il attira les Parthes dans le pige,
et les tailla en pices.

36 Ventidius, ayant affaire aux Parthes et  Labienus, que leurs
victoires avaient enhardis, feignit de les craindre, en tenant son
arme inactive; et, les ayant par l dtermins  l'attaquer, il
les attira dans des lieux dsavantageux, tomba sur eux
inopinment, et les battit  tel point, qu'ils abandonnrent
Labienus et sortirent de la province.

37 Le mme, n'ayant qu'une petite arme  opposer au Parthe
Pharnastane[73], et voyant que celui-ci se fiait de plus en plus
sur le grand nombre de ses soldats, embusqua dans une valle
couverte,  ct de son camp, dix-huit cohortes, derrire
lesquelles il rangea sa cavalerie; ensuite, quelques hommes lancs
contre les Parthes ayant  dessein pris la fuite, ceux-ci les
poursuivirent en dsordre, et dpassrent le lieu de l'embuscade:
aussitt l'arme de Ventidius, se jetant sur leur flanc, les mit
en droute, et Pharnastane resta parmi les morts.

38 Le camp de C. Csar et celui d'Afranius occupaient deux cts
opposs d'une plaine, et chacun de ces chefs avait grand intrt 
s'emparer de hauteurs voisines dont l'accs tait dfendu par des
rochers escarps. Csar mit ses troupes en marche comme pour
oprer une retraite sur Ilerda, ce que le manque de vivres pouvait
faire supposer; puis, aprs un court chemin, il ft un lger
dtour, et se dirigea brusquement vers les hauteurs afin de s'en
rendre matre.  cette vue, les troupes d'Afranius, aussi en peine
que si leur camp et t pris, coururent en dsordre vers ces
mmes montagnes. Csar, qui avait prvu ce mouvement, profita de
leur confusion pour les attaquer de front avec de l'infanterie
qu'il avait envoye en avant, tandis que sa cavalerie les
chargeait par derrire.

39 Antoine, inform de l'approche du consul Pansa, lui dressa une
embuscade dans les bois qui bordent la voie milienne, prs de
Forum Gallorum[74], le surprit ainsi avec son arme, et le mit en
droute. Le consul lui-mme reut une blessure dont il mourut peu
de jours aprs.

40 En Afrique, pendant la guerre civile, le roi Juba causa une
fausse joie  Curion par une retraite simule[75]. Celui-ci, sduit
par l'espoir de vaincre, se mit  la poursuite de Sabura,
lieutenant du roi, qui semblait fuir devant lui, et s'avana dans
une plaine o, envelopp par la cavalerie numide, il prit avec
toute son arme.

41 Mlanthe, gnral athnien, provoqu  un combat singulier par
Xanthus, roi de Botie, contre lequel il soutenait la guerre, se
rendit sur le champ de bataille, et quand il fut tout prs de son
ennemi: Xanthus, lui dit-il, tu agis contre la justice et contre
nos conventions: je suis seul, et tu amnes un second. Tandis que
le roi, tonn, se retournait pour voir qui l'accompagnait,
Mlanthe le tua d'un seul coup[76].

42 Iphicrate, gnral athnien, tant prs de la Chersonse, et
apprenant qu'Anaxibius conduisait son arme par terre, dbarqua
ses troupes les plus vigoureuses et les plaa en embuscade; puis
il ordonna  sa flotte de se mettre en vue et de gagner le large
comme si elle portait toute son arme. Les Lacdmoniens,
continuant leur marche sans crainte ni soupon, furent attaqus en
queue par les troupes de l'embuscade, qui les taillrent en
pices.

43 Des Liburniens, s'tant assis dans la mer sur un bas-fond, et
ne montrant que la tte au-dessus de l'eau, tromprent l'ennemi
sur la profondeur de cet endroit, et se rendirent matres d'une
galre qui, lance  leur poursuite, s'embarrassa dans le sable.

44 Alcibiade, commandant les Athniens dans l'Hellespont contre
Mindare, gnral lacdmonien, avait une grande arme et plus de
vaisseaux que celui-ci. Aprs avoir dpos  terre quelques
troupes pendant la nuit, et cach une partie de sa flotte derrire
des promontoires, il partit lui-mme avec un petit nombre de
voiles, pour se faire mpriser et attaquer par les ennemis.
Aussitt qu'il les vit  sa poursuite, il se retira jusqu' ce
qu'il les et amens dans le pige; puis, lorsque, fuyant  leur
tour, ils eurent gagn le rivage, ils furent taills en pices par
les troupes qu'il avait disposes  cet effet.

45 Le mme, tant sur le point de livrer bataille sur mer, dressa
quelques mts sur un promontoire, et donna l'ordre aux soldats
qu'il y laissait de dployer les voiles aussitt qu'ils verraient
l'action engage. Cet artifice eut pour rsultat de faire prendre
la fuite  l'ennemi, qui pensa qu'une nouvelle flotte arrivait au
secours d'Alcibiade.

46 Memnon de Rhodes, ayant une flotte de deux cents vaisseaux, et
voulant attirer l'ennemi au combat, ordonna  ses soldats de ne
dresser les mts que d'un petit nombre de navires, qu'il fit
avancer les premiers. Les ennemis, jugeant de loin du nombre des
vaisseaux par celui des mts, acceptrent le combat, et furent
envelopps et vaincus par une flotte plus nombreuse que la leur.

47 Timothe, gnral athnien, tant prs d'en venir aux mains
avec les Lacdmoniens, dont la flotte, range en bataille[77],
s'avanait contre lui, envoya en avant vingt de ses plus lgers
vaisseaux, pour harceler l'ennemi par toutes sortes de ruses et de
manoeuvres; et, aussitt qu'il s'aperut que les mouvements de
l'ennemi se ralentissaient, il aborda et dfit aisment cette
flotte dj fatigue.



VI. Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enferm, il ne
rtablisse le combat par dsespoir.


1 Les Gaulois manquant de barques pour franchir le Tibre, aprs la
bataille gagne sur eux par Camille, le snat voulut qu'on leur
facilitt le passage, et qu'on leur donnt mme des vivres. Plus
tard, lorsque des troupes de cette nation s'enfuirent en
traversant le Pomptinum, on leur laissa libre un chemin qu'on
appelle encore la route des Gaulois.

2 L. Marcius, chevalier romain,  qui l'arme dfra le
commandement aprs la mort des deux Scipions, voyant les
Carthaginois, qu'il tenait enferms, combattre avec plus
d'acharnement, pour vendre chrement leur vie, entrouvrit les
rangs de ses cohortes, afin de les laisser chapper; et, quand ils
se furent disperss, il tomba sur eux sans danger pour les siens,
et en fit un grand carnage.

3 C. Csar laissa fuir des Germains qu'il avait enferms, et; qui
se battaient avec le courage du dsespoir, puis il les chargea
pendant leur retraite.

4 Hannibal,  la bataille de Thrasymne, voyant que les Romains
combattaient avec une extrme opinitret, parce qu'ils taient
investis, leur ouvrit un passage  travers les rangs de son arme;
et, pendant qu'ils fuyaient, il en fit un grand carnage, sans
perte de son ct.

5 Antigone, roi de Macdoine, tenant assigs les toliens, qui,
en proie  la famine, avaient tous rsolu de chercher la mort dans
une sortie, leur laissa la retraite libre, apaisa ainsi leur
fougue, et, quand ils eurent pris la fuite, il les poursuivit et
les tailla en pices.

6 Agsilas, roi de Lacdmone, ayant livr bataille aux
Thbains[78], et s'tant aperu que, enferms par la disposition
des lieux, ils se battaient en dsesprs, fit ouvrir les rangs de
son arme pour faciliter la retraite aux ennemis; puis, lorsqu'il
les vit en fuite, il reforma son corps de bataille, les chargea en
queue, et les dfit sans prouver aucune perte.

7 Le consul Cn. Manlius ayant trouv, au retour d'une bataille,
son camp au pouvoir des trusques, mit des postes devant toutes
les issues. L'ennemi alors, se voyant enferm, engagea le combat
avec tant de fureur, que Manlius lui-mme y perdit la vie.
Aussitt que ses lieutenants s'en aperurent, ils dgagrent une
des portes pour donner passage aux trusques. Ceux-ci s'enfuirent
en dsordre, et rencontrrent. Fabius, l'autre consul, qui les
dft entirement.

8 Thmistocle, aprs la dfaite de Xerxs, empcha les Grecs de
rompre le pont de bateaux de l'Hellespont[79], et montra qu'il
tait plus sage de chasser de l'Europe ce prince, que de le forcer
 combattre par dsespoir. Il le fit mme avertir du danger qu'il
courait s'il ne se htait de fuir.

9 Pyrrhus, roi d'pire, avait ferm les portes d'une ville qu'il
venait de prendre d'assaut; mais, s'tant aperu que les
habitants, ainsi enferms et rduits  la dernire ncessit, se
dfendaient avec rsolution, il leur laissa la retraite libre.

10 Le mme roi recommande, dans les prceptes de stratgie qu'il a
laisss, de ne pas presser  outrance un ennemi qui est en fuite,
non seulement de peur que la ncessit ne le force  rtablir le
combat et  se dfendre avec plus de courage, mais encore pour
qu'il plie une autre fois plus volontiers, sachant que le
vainqueur ne s'attachera pas  le poursuivre jusqu' entire
destruction[80].



VII. Cacher les vnements fcheux.


1 Dans un combat que le roi Tullus Hostilius avait livr aux
Viens, les Albains dsertrent l'arme romaine et gagnrent les
hauteurs voisines. Voyant ses troupes consternes de cet
vnement, le roi s'cria que les Albains agissaient par ses
ordres, pour envelopper l'ennemi. Ce mot jeta l'pouvante parmi
les Viens, releva le courage des Romains, et fixa de leur ct la
victoire qui leur chappait.

2 L. Sylla, voyant le matre de sa cavalerie,  la tte d'une
troupe assez considrable, passer, pendant le combat, du ct de
l'ennemi, dclara que c'tait d'aprs son ordre. Par ce moyen, non
seulement il dissipa la frayeur qui s'emparait de ses soldats,
mais encore; il ranima leur ardeur, par l'esprance de l'avantage
qui devait rsulter de ce stratagme.

3 Le mme gnral, ayant envoy ses auxiliaires dans un lieu o
ils furent cerns par l'ennemi, et tus, craignit que cette perte
ne jett l'pouvante dans toute son arme. Il annona que ces
troupes avaient mdit une trahison, et que, pour ce motif, il
leur avait assign une position dsavantageuse. En faisant ainsi
passer une perte vidente pour un chtiment, il donna du courage 
ses soldats.

4 Scipion, averti par les ambassadeurs de Syphax qu'il ne pouvait
plus se fonder sur son alliance avec leur matre, pour passer de
Sicile en Afrique, craignit que son arme ne se dcouraget  la
nouvelle d'une rupture avec cette puissance lointaine. Il se hta
de congdier les envoys, et de rpandre le bruit que Syphax lui-
mme l'appelait en Afrique.

5 Q. Sertorius,  qui un barbare annonait, pendant le combat,
qu'Hirtuleius tait tu, le pera d'un coup de poignard, de peur
qu'il n'apprt cet vnement  d'autres, et que le courage des
soldats ne se ralentt.

6 Alcibiade, gnral athnien, vivement press dans un combat par
des troupes d'Abydos, et voyant arriver un courrier qui paraissait
triste, dfendit  celui-ci d'annoncer publiquement la nouvelle
qu'il apportait; puis, l'ayant interrog en particulier, il apprit
que Pharnabaze, lieutenant du roi de Perse, attaquait sa flotte.
Aussitt il mit fin au combat, sans que ni l'ennemi ni les siens
en connussent le motif, et courut, avec toute son arme, au
secours de ses vaisseaux.

7 Lorsque Hannibal vint en Italie, trois mille Carptans
dsertrent son arme. Dans la crainte que d'autres ne suivissent
cet exemple, il dclara que c'tait lui qui les avait congdis;
et, pour le prouver, il renvoya encore dans leurs foyers quelques
soldats qui ne pouvaient rendre que de trs faibles services.

8 L. Lucullus, inform que la cavalerie macdonienne qu'il avait
parmi ses auxiliaires, passait du ct des ennemis par une
conspiration soudaine, fit sonner la charge et envoya des
escadrons  leur poursuite. Les ennemis, croyant qu'on venait les
attaquer, firent une dcharge de traits sur les Macdoniens
transfuges; ceux-ci, se voyant repousss par les troupes
auxquelles elles allaient se rendre, et presss par celles qu'ils
abandonnaient, furent obligs d'en venir aux mains avec les
ennemis.

9 Datames, commandant l'arme des Perses en Cappadoce, contre
Autophradate, apprit qu'une partie de sa cavalerie dsertait 
l'ennemi. Il rassembla tout ce qui lui en restait, courut aprs
les transfuges, et, quand il les eut atteints, les loua de
l'activit avec laquelle ils avaient pris les devants, et les
engagea  montrer autant d'nergie en abordant l'ennemi. La honte
amenant chez eux le repentir, ils abandonnrent leur dessein, dans
la croyance qu'on ne l'avait point pntr.

10 Le consul T. Quinctius Capitolinus, voyant les Romains plier,
s'cria que vers l'autre aile les ennemis taient en droute. Par
ce mensonge il releva le courage des siens, et remporta la
victoire.

11 Dans un combat contre les trusques, le consul Fabius, qui
commandait l'aile gauche, tant bless[81], et une partie des
soldats romains, persuads qu'il tait mort, ayant commenc 
lcher pied, l'autre consul, Cn. Manlius, accourut avec quelques
escadrons, criant que son collgue vivait, et que lui-mme tait
victorieux  l'autre aile. Par cette audacieuse fermet, il rendit
le courage  son arme, et gagna la bataille.

12 Dans la guerre que Marius fit aux Cimbres et aux Teutons, ses
officiers marqurent l'emplacement du camp avec si peu de
prvoyance, que l'eau tait au pouvoir des barbares. Comme les
soldats en demandaient: C'est l qu'il faut en prendre, leur dit
Marius, en montrant du doigt la position de l'ennemi. Cette vive
rponse suffit pour que les barbares fussent en un instant chasss
de leur camp.

13 T. Labienus, aprs la journe de Pharsale, se rfugia 
Dyrrachium avec l'arme vaincue, et l, sans dissimuler l'issue de
la bataille, il tempra le vrai par le faux, en affirmant que la
fortune tait gale des deux cts, attendu que Csar tait
grivement bless. Cette assertion rendit la confiance au reste du
parti de Pompe.

14 Pendant que les toliens attaquaient la flotte de nos allis,
prs d'Ambracie, M. Caton, s'avanant audacieusement avec une
seule barque, et sans escorte, se mit  crier et  faire des
gestes, comme s'il appelait des vaisseaux romains qui le
suivissent. Cette feinte assurance pouvanta les toliens, qui
croyaient dj voir approcher ceux auxquels les signaux semblaient
s'adresser: craignant d'tre dfaits par une flotte romaine, ils
abandonnrent leur attaque.



VIII. Rtablir le combat par un acte de fermet.


1 Dans le combat que le roi Tarquin livra aux Sabins, la tte de
l'arme agissant avec peu d'ardeur, Servius Tullius, encore trs
jeune, prit une enseigne et la jeta au milieu des ennemis[82]. Les
Romains alors se battirent si vaillamment, qu'ils la reprirent, et
remportrent la victoire.

2 Le consul Furius Agrippa, voyant plier l'aile qu'il commandait,
arracha une enseigne des mains d'un soldat, la jeta dans les rangs
des Herniques et des ques, et rtablit ainsi le combat[83]: car
les Romains firent des prodiges de valeur pour recouvrer leur
tendard.

3 Le consul T. Quinctius Capitolinus[84] lana une enseigne au
milieu des Falisques, et ordonna  ses soldats de la reprendre.

4 Salvius Pelignus fit de mme dans la guerre contre Perse.

5 M. Furius Camillus, tribun des soldats avec puissance de consul,
voyant l'hsitation de son arme en prsence des Volsques et des
Latins, saisit par la main un porte-enseigne, et l'entrana vers
l'ennemi; la honte fora les autres  le suivre[85].

6 M. Furius s'lana au-devant de ses soldats qui fuyaient, et
leur dclara qu'aucun ne rentrerait dans le camp que victorieux.
Les ayant ainsi ramens au combat, il remporta la victoire.

7 Scipion, voyant ses troupes prendre la fuite prs de Numance,
leur annona qu'il traiterait en ennemi tout soldat qu'il
trouverait rentr au camp.

8 Le dictateur Servilius Priscus, voulant faire avancer les
enseignes des lgions contre les Falisques, tua un porte-enseigne
qui hsitait. Les autres, effrays cet exemple, fondirent sur
l'ennemi.

9. Tarquin, livrant bataille aux Sabins, et voyant que sa
cavalerie tardait  charger, donna l'ordre de dbrider les
chevaux, et de les lancer  toutes jambes pour rompre les rangs
ennemis.

10 Cossus Cornlius, matre de la cavalerie, en fit autant contre
les Fidnates.

11 Dans la guerre des Samnites, le consul M. Atilius opposa des
troupes  ceux de ses soldats qui abandonnaient le champ de
bataille pour se rfugier dans le camp, et dclara  ceux-ci
qu'ils avaient  combattre contre lui-mme et les bons citoyens,
ou contre l'ennemi. Par ce moyen il les ramena tous au combat.

12 L. Sylla, voyant ses lgions lcher pied devant une arme de
Mithridate, commande par Archelas, tira son pe, courut en
avant de la premire ligne, et, s'adressant aux soldats: Si l'on
vous demande, dit-il, o vous avez laiss votre gnral, rpondez:
Sur le champ de bataille, en Botie. Aussitt l'arme entire,
saisie de honte, le suivit.

13 Le divin Jules Csar,  la bataille de Munda, voyant ses
troupes plier, fit emmener son cheval hors de leur vue, et courut
 pied se mettre aux premiers rangs[86]. Les soldats, ayant honte
d'abandonner leur gnral, rtablirent le combat.

14 Philippe, craignant que les siens ne pussent soutenir l'attaque
imptueuse des Scythes, plaa en arrire sa cavalerie la plus
prouve, avec ordre de ne pas laisser fuir un seul soldat, et de
faire main basse sur ceux qui s'obstineraient  lcher pied. Tel
fut l'effet de cette injonction, que, les plus lches aimant mieux
tre tus par l'ennemi que par leurs camarades, Philippe remporta
la victoire.



IX. De ce qu'il convient de faire aprs le combat. Si l'on a t
heureux, il faut terminer la guerre[87].


1 C. Marius, ayant vaincu les Teutons, profita de la nuit, qui
avait mis fin au combat, pour entourer le reste de leur arme; et,
au moyen d'un petit nombre de soldats, qui poussaient des cris de
temps en temps, il tint ces barbares dans l'pouvante, et les
priva de sommeil et de repos, ce qui lui rendit pour le lendemain
la victoire plus facile.

2 Claudius Nron, vainqueur des Carthaginois qui avaient pass
d'Espagne en Italie sous la conduite d'Hasdrubal, fit jeter la
tte de celui-ci dans le camp d'Hannibal. Par l, en mme temps
qu'il accablait Hannibal de la douleur d'avoir perdu son frre, il
tait  l'arme carthaginoise l'esprance du secours qu'elle
attendait.

3 L. Sylla, devant Prneste, fit dresser sur des piques,  la vue
des assigs, les ttes de leurs chefs tus dans le combat, et
triompha, par ce moyen, de leur obstination  se dfendre.

4 Arminius, gnral des Germains, fit aussi porter sur des piques,
prs du camp des ennemis, les ttes de ceux qu'il avait tus.

5 Domitius Corbulon, assigeant Tigranocerte, et voyant les
Armniens rsolus  se dfendre vigoureusement, fit mettre  mort
un de leurs grands qui tait son prisonnier, et lancer sa tte,
par une baliste, jusque dans leurs retranchements: par un effet du
hasard, elle tomba au milieu des barbares, qui tenaient conseil en
cet instant mme.  cet aspect, pouvants comme par un prodige,
ils s'empressrent de se rendre.

6 Hermocrate de Syracuse, ayant vaincu les Carthaginois, et
craignant que ses prisonniers, dont le nombre tait considrable,
ne fussent pas gards avec assez de vigilance, parce que
l'heureuse issue du combat pouvait engager ses soldats  faire
festin et  ngliger le devoir, annona faussement qu'il devait
tre attaqu la nuit suivante par la cavalerie ennemie. Dans cette
attente, les postes veillrent avec plus de soin que de coutume.

7 Le mme gnral, voyant que ses troupes, auxquelles le succs
inspirait trop de scurit, taient ensevelies dans le sommeil et
dans le vin, envoya chez les ennemis un espion qui, aprs s'tre
fait passer pour dserteur, les avertit que les Syracusains leur
avaient tendu des embches de tous cts, et les retint dans leur
camp par la crainte. Lorsque, plus tard, ils se furent mis en
route, les troupes d'Hermocrate les poursuivirent, les culbutrent
dans des ravins, et les dfirent une seconde fois.



X. Si l'on a essuy des revers, il faut y remdier.


1 T. Didius, aprs avoir soutenu contre les Espagnols un combat
opinitre, qui fut interrompu par la nuit, et dans lequel il prit
beaucoup de monde de part et d'autre, eut soin de donner la
spulture, pendant cette nuit mme,  une grande partie de ses
morts. Les Espagnols, tant venus le lendemain pour rendre le mme
devoir aux leurs, et les ayant trouvs plus nombreux que ceux de
leurs ennemis, conclurent de cette diffrence qu'ils taient
vaincus, et se soumirent aux conditions du gnral romain.

2 L. Marcius, chevalier romain, qui commandait les restes de
l'arme des deux Scipions, se trouvant dans le voisinage de deux
camps carthaginois loigns de quelques milles l'un de l'autre,
encouragea ses soldats et attaqua, au milieu de la nuit, le camp
le plus rapproch. Il tomba sur les ennemis au moment o, se
reposant sur leur victoire, ils taient peu sur leurs gardes, et
n'en laissa pas chapper un seul qui pt annoncer leur dsastre;
puis, aprs un instant de repos donn  ses troupes, il alla, dans
la mme nuit, devanant le bruit de son expdition, fondre sur
l'autre camp. Par le double chec qu'il fit prouver aux
Carthaginois, il rtablit en Espagne la domination du peuple
romain.



XI. Maintenir dans le devoir ceux dont la fidlit est douteuse.


1 P. Valerius, craignant une rvolte des habitants d'pidaure,
parce qu'il n'avait que peu de troupes dans cette ville, prpara
des jeux gymniques loin des murs. Presque toute la population
tant sortie pour jouir de ce spectacle, il ferma les portes, et
ne laissa rentrer les pidauriens qu'aprs s'tre fait donner des
otages par les premiers citoyens.

2 Cn. Pompe, qui se mfiait de ceux de Catane, et craignait
qu'ils ne reussent pas ses troupes en garnison, les pria de
permettre  ses malades de sjourner temporairement dans leur
ville pour se rtablir; et,  l'aide de ses meilleurs soldats,
qu'il y envoya en les faisant passer pour des malades, il se
rendit matre de la place, et la retint dans l'obissance.

3 Alexandre, marchant vers l'Asie, aprs avoir vaincu et soumis
les Thraces, et craignant que ces peuples ne reprissent les armes
aprs son dpart, emmena avec lui, comme  titre d'honneur, leurs
rois, leurs gnraux, et tous ceux qui paraissaient avoir  coeur
leur libert perdue; puis il mit le peuple sous la domination de
plbiens qui, lui tant redevables de leur lvation, ne
voulurent rien changer  ce qu'il avait fait; et la nation ne put
rien entreprendre, n'ayant plus ses vritables chefs.

4 Antipater, voyant arriver les premires troupes des Nicens,
qui, sur un bruit de la mort d'Alexandre, taient accourus pour
ravager ses provinces, feignit d'ignorer leurs intentions, les
remercia d'tre ainsi venus au secours d'Alexandre contre les
Lacdmoniens, et ajouta qu'il en informerait le roi, les
engageant, au reste,  retourner chez eux, parce qu'il n'avait pas
besoin de leurs services pour le moment. Cet artifice carta le
danger, que rendait imminent le nouvel tat des choses.

3 Scipion l'Africain,  qui l'on prsenta, en Espagne, entre
autres captives, une jeune fille en ge d'tre marie, et dont la
rare beaut attirait tous les regards, ordonna qu'elle ft garde
avec soin, et la rendit  son fianc, qui se nommait Allucius. En
outre, l'or que les parents de cette jeune fille avaient apport
pour sa ranon, fut remis en dot par Scipion au fianc lui-mme.
Leur nation entire, gagne par de tels actes de grandeur d'me,
se soumit  l'empire du peuple romain.

4 Alexandre, roi de Macdoine, eut, dit-on, tant d'gards et de
respect pour une jeune captive d'une grande beaut, fiance  un
prince d'une nation voisine, qu'il ne jeta pas mme les yeux sur
elle. Il la renvoya sur-le-champ  celui qu'elle devait pouser,
et ce bien fait lui concilia l'amiti de toute la nation.

7 L'empereur Csar Auguste, dans la guerre o ses victoires sur
les Germains lui valurent le surnom de Germanicus, ayant tabli
des forts sur le territoire des Ubiens, accorda une indemnit 
ces peuples pour la perte du revenu des terrains compris dans les
retranchements. Cet acte de justice, que la renomme publia, lui
assura la fidlit de tous.



XII. Ce qu'il faut faire pour la dfense du camp, lorsqu'on n'a
pas assez de confiance en ses forces.


1 Le consul T. Quinctius, au moment o les Volsques se disposaient
 attaquer son camp, ne retint sous les armes qu'une seule
cohorte, envoya le reste de son arme se reposer, et ordonna aux
trompettes de monter  cheval et de sonner en faisant le tour des
retranchements. Cette fausse apparence ayant tenu les ennemis 
distance et sur pied pendant toute la nuit, Quinctius fondit sur
eux au point du jour, et dfit aisment des troupes fatigues de
n'avoir pas dormi.

2 Q. Sertorius, en Espagne, ayant une nombreuse cavalerie, qui
s'avanait trop audacieusement jusque vers les retranchements de
l'ennemi, fit creuser, pendant la nuit, des fosses disposes de
manire  couvrir son arme; puis, lorsque ses cavaliers voulurent
sortir comme de coutume, il leur annona qu'il tait inform que
l'ennemi avait dress des embches, et leur dfendit, pour cela
mme, de s'loigner de leurs enseignes, et de quitter leurs rangs.
Grce  cet acte d'adresse et de discipline, ses troupes qui, par
hasard, donnrent dans une vritable embuscade, n'en prirent point
l'pouvante, parce qu'il les avait averties.

3 Chars, gnral athnien, qui attendait du secours, et pensait
que dans l'intervalle les ennemis, n'ayant rien  redouter du
petit nombre de ses soldats, viendraient attaquer son camp, fit
sortir la plus grande partie de ses troupes pendant la nuit, et
par derrire, avec ordre de rentrer du ct o elles seraient le
mieux  la vue de l'ennemi, pour faire croire que des renforts
arrivaient. Cet artifice le mit en sret jusqu' ce qu'il et
reu les troupes qu'il attendait.

4 Iphicrate, gnral athnien, tant camp dans une plaine, et
ayant appris que les Thraces, qui s'taient tablis sur des
collines d'o l'on ne pouvait descendre que par un seul endroit,
avaient dessein de venir piller son camp pendant la nuit, fit
sortir secrtement ses troupes et les posta de chaque ct du
chemin par lequel les Thraces devaient passer; et, lorsque ceux-ci
accoururent du haut des collines vers le camp, o un grand nombre
de feux, allums par les soins de quelques hommes, faisaient
croire  la prsence de toute l'arme, il les attaqua par les deux
flancs et les tailla en pices.



XIII. De la retraite.


1 Les Gaulois, tant prs d'en venir aux mains avec Attale,
confirent tout leur or et leur argent  des hommes srs, qui
avaient ordre, en cas de dfaite, de le semer dans la campagne,
afin que l'ennemi, occup  ramasser ce butin, les laisst
chapper plus facilement.

2 Tryphon, roi de Syrie, vaincu et oblig de fuir, sema de
l'argent le long de son chemin; et, tandis que la cavalerie
d'Antiochus s'arrtait  le recueillir, il opra sa retraite.

3 Q. Sertorius, dfait par Metellus Pius, et craignant de ne
pouvoir assurer sa retraite, ordonna  ses soldats de se disperser
en prenant la fuite, et leur fit connatre le lieu o il voulait
qu'on se rallit.

4 Viriathe, chef des Lusitaniens, chappa  la poursuite de notre
arme et au dsavantage des lieux, par le mme moyen que
Sertorius, en dispersant ses troupes pour les rassembler
ensuite[88].

5 Horatius Cocls, vivement poursuivi par l'arme de Porsena, fit
rentrer ses compagnons dans Rome par un pont qu'il ordonna de
couper aussitt, pour arrter la poursuite de l'ennemi. Pendant
cette opration, Cocls soutenait seul,  la tte du pont, les
efforts des assaillants; et, quand il entendit le fracas de ce
pont qui tombait, il se jeta dans le fleuve et le traversa  la
nage, charg de ses armes et couvert de blessures.

6 Afranius, fuyant du ct d'Ilerda, en Espagne, devant Csar, qui
le suivait de prs, s'arrta pour camper; et, lorsque Csar en eut
fait autant, et eut envoy ses soldats au fourrage, Afranius donna
tout  coup le signal du dpart.

7 Antoine, faisant retraite, vivement press par les Parthes, et
s'tant aperu que toutes les fois qu'il se mettait en route au
point du jour, ses troupes taient assaillies par les flches de
ces barbares, se tint dans son camp jusqu' la cinquime heure,
pour que l'on crt qu'il voulait y sjourner. Dans cette
confiance, les Parthes se dispersrent, et Antoine fit sans
obstacle une marche ordinaire pendant le reste du jour.

8 Philippe, vaincu en pire par les Romains, et craignant d'tre
accabl dans sa retraite, demanda et obtint une trve pour
ensevelir ses morts; et, la vigilance des postes romains s'tant
relche pendant ce temps, il s'chappa.

9 P. Claudius, battu sur mer par les Carthaginois[89], et oblig de
traverser des parages qu'ils occupaient, orna, comme s'il et t
vainqueur, les vingt vaisseaux qui lui restaient, et gagna le
large en intimidant ainsi les Carthaginois, qui crurent que les
Romains avaient remport la victoire.

10 La flotte carthaginoise, dfaite et poursuivie par les Romains,
feignit, pour leur chapper, de s'tre engage sur un banc de
sable; et, imitant la manoeuvre de vaisseaux engravs, elle
russit  faire craindre le mme embarras aux vainqueurs, qui lui
laissrent la retraite libre.

11 Commius, chef des Atrbates, vaincu par Jules Csar, et voulant
passer de la Gaule dans la Bretagne, vint sur le bord de l'Ocan,
o il trouva le vent favorable, mais la mare basse. Quoique ses
vaisseaux fussent  sec sur le rivage, il fit nammoins tendre les
voiles. Csar, qui le poursuivait, ayant vu de loin les voiles
dployes, et enfles par le vent, se retira, persuad que
l'ennemi voguait heureusement, et lu chappait.




LIVRE TROISIME.




PRFACE.


Si les deux premiers livres ont rpondu  leurs titres et mrit
jusqu'ici l'attention du lecteur, nous offrirons dans celui-ci,
les stratagmes qui intressent l'attaque et la dfense des
villes; et, sans nous arrter  aucun avant-propos, nous
indiquerons d'abord les exemples utiles aux assigeants, puis ceux
qui peuvent instruire les assigs. Ayant laiss de ct les
ouvrages et machines de sige[90], dont la dcouverte, depuis
longtemps perfectionne, n'offre plus  l'art une matire
nouvelle, nous avons class comme il suit les ruses qui regardent
l'attaque:




Chapitres

I Des attaques soudaines.

II. Tromper les assigs.

III Avoir des intelligences dans la place.

IV Des moyens de rduire l'ennemi par famine.

V Comment on fait croire que l'on continuera le sige.

VI Ruiner les garnisons ennemies.

VII Dtourner les rivires, et corrompre les eaux.

VIII Jeter l'pouvante parmi les assigs.

IX Attaquer du ct o l'on n'est pas attendu.

X Piges dans lesquels on attire les assigs.

XI Des retraites simules.

Voici, au contraire, ce qui regarde la dfense des assigs:

XII Exciter la vigilance des soldats.

XIII Donner et recevoir des nouvelles.

XIV Faire entrer des renforts et des vivres dans la place.

XV Comment on parat avoir en abondance les choses dont on manque.

XVI Comment on prvient les trahisons et les dsertions.

XVII Des sorties.

XVIII De la rsolution des assigs.



I. Des attaques soudaines.


1 Le consul T. Quinctius, ayant vaincu en bataille range les
ques et les Volsques, et voulant s'emparer de la ville d'Antium,
appela ses troupes  l'assemble, leur montra combien l'entreprise
tait ncessaire, et combien elle tait facile si on ne la
diffrait pas; alors, profitant de l'enthousiasme qu'avait inspir
sa harangue, il donna l'assaut  la ville.

2 M. Caton, tant en Espagne, s'aperut qu'une certaine ville
pouvait tomber en son pouvoir s'il l'attaquait  l'improviste.
Dans ce but, il fit en deux jours une marche de quatre journes, 
travers des lieux difficiles et dserts, et surprit les ennemis,
qui ne s'attendaient  rien de semblable. Aprs la victoire, ses
soldats lui ayant demand ce qui leur avait rendu cette conqute
si facile, il leur rpondit que le succs tait acquis ds le
moment o ils avaient franchi en deux jours la distance de quatre
journes de marche[91].



II. Tromper les assigs.


1 Domitius Calvinus, assigeant Lima, ville de Ligurie, dfendue
non seulement par sa position naturelle et par ses ouvrages de
fortification, mais encore par une garnison excellente, menait
souvent ses troupes autour des murs de la place, et les faisait
ensuite rentrer au camp. Cette manoeuvre habituelle ft croire aux
assigs que ce n'tait, de la part des Romains, qu'un simple
exercice, et leur ta toute crainte d'une tentative. Mais,
changeant tout  coup sa promenade en attaque, Domitius escalada
les remparts et fora les habitants  se rendre.

2 Le consul. C. Duilius, en conduisant souvent  la manoeuvre ses
soldats et ses rameurs, russit  n'inspirer aux Carthaginois
aucune mfiance  l'gard de ses exercices jusque-l inoffensifs;
et, s'approchant tout  coup avec sa flotte, il se rendit matre
de la place.

3 Hannibal s'empara de plusieurs villes d'Italie aprs y avoir
envoy, sous le costume romain, quelques-uns des siens qui,
pendant de longues guerres en ce pays, avaient appris la langue
latine.

4 Les Arcadiens, assigeant un chteau de Messnie, se
fabriqurent des armes semblables  celles des ennemis; et, dans
le temps o ils savaient que la garnison devait tre change, ils
prirent le costume des troupes attendues, dguisement qui les fit
admettre comme amis, et se rendirent matres de la place en
exterminant la garnison.

5 Cimon, gnral athnien, voulant surprendre une ville de Carie,
mit le feu pendant la nuit, lorsqu'on s'y attendait le moins,  un
temple de Diane vnr dans ce pays, ainsi qu' un bois sacr
situ hors des remparts; et, quand les habitants furent sortis en
foule pour teindre l'incendie, Cimon prit la ville, reste sans
dfenseurs.

5 Alcibiade, gnral athnien, faisant le sige d'Agrigente, ville
bien fortifie, demanda aux habitants une assemble gnrale,
comme pour y traiter d'affaires qui intressaient les deux parties
belligrantes, et les harangua longtemps au thtre, o, selon
l'usage des Grecs, avaient lieu les runions de ce genre. Tandis
que, sous prtexte de dlibration, il retenait la multitude, les
Athniens, aposts  cet effet, s'emparrent de la ville, qui
n'tait point garde.

6 paminondas, gnral thbain, ayant vu pendant un jour de fte,
en Arcadie, les femmes d'une ville ennemie se rpandre confusment
hors des murs, envoya parmi elles un grand nombre de ses soldats
qui avaient pris des habits de femmes, et qui,  l'aide de ce
dguisement, entrrent dans la ville  nuit tombante, s'en
rendirent matres, et ouvrirent les portes  leurs compagnons.

7 Aristippe de Lacdmone, un jour que les Tgates taient sortis
en foule de leur ville pour clbrer une fte de Minerve, chargea
des btes de somme de sacs  bl remplis de paille, et les fit
conduire par des soldats qui, ayant l'air de marchands, entrrent
dans la ville sans tre observs, et ouvrirent les portes[92] aux
Lacdmoniens.

9 Antiochus, assigeant le chteau de Suenda, en Cappadoce,
s'empara des btes de charge sorties pour aller  la provision,
tua les valets qui les conduisaient, et revtit de leurs habits
des soldats qu'il envoya  leur place comme ramenant du bl. Leur
costume ayant tromp les gardes, ils pntrrent dans le chteau
et y firent entrer l'arme d'Antiochus.

10 Les Thbains, ne pouvant s'emparer de vive force du port de
Sicyone, remplirent de soldats arms un vaisseau sur lequel ils
talrent des marchandises, comme sur un navire de commerce, afin
de tromper l'ennemi; puis ils apostrent derrire les murs les
plus loigns du port, quelques hommes auxquels ils avaient donn
l'ordre de simuler une rixe avec d'autres gens qu'ils faisaient
dbarquer sans armes. Les habitants de Sicyone tant accourus pour
apaiser cette querelle, les vaisseaux thbains prirent le port
rest sans dfense, ainsi que la ville.

11 Timarque, gnral tolien, ayant tu Charmade, lieutenant du
roi Ptolme, se couvrit du manteau et du bonnet macdonien de ce
chef[93].  l'aide de ce dguisement, il fut reu pour Charmade
dans le port de Samos, dont il se rendit matre.



III. Avoir des intelligences dans la place.


1 Le consul Papirius Cursor, faisant le sige de Tarente, que
dfendait Milon avec une garnison d'pirotes, promit  ce chef la
vie sauve, pour lui et pour ses compatriotes, s'il lui facilitait
la prise de la ville. Sduit par cette offre, Milon se fit envoyer
en mission par les Tarentins vers le consul; d'aprs les promesses
qu'il rapporta, scelles par un trait, les habitants
s'abandonnrent  une trop confiante scurit, et la ville, ds
lors mal garde, fut livre  Papirius Cursor.

2 Au sige de Syracuse, M. Marcellus, ayant gagn un certain
Sosistrate, apprit de lui que la garde serait moins vigilante que
de coutume pendant un jour de fte, o picyde devait faire au
peuple des largesses de vin et de bonne chre. Ayant donc pi ce
moment de plaisir et, par consquent, de ngligence, Marcellus
franchit les remparts, gorgea les sentinelles, et ouvrit 
l'arme romaine cette ville illustre par d'clatantes victoires.

3 Tarquin le Superbe, ne pouvant se rendre matre de Gabies,
envoya dans cette ville son fils Sestus, aprs l'avoir fait battre
de verges. Celui-ci, se plaignant de la cruaut de son pre,
engagea les Gabiens  tirer profit de son ressentiment; et, quand
il fut investi du commandement de leur arme, il livra la ville 
son pre.

4 Cyrus[94], roi de Perse, avait un courtisan d'une fidlit
prouve, nomm Zopyre, qui, s'tant fait  dessein mutiler le
visage, passa chez les ennemis. Il se plaignit des outrages dont
il portait les marques, et on le crut irrconciliable ennemi de
Cyrus, opinion qu'il confirma en se plaant, dans toutes les
rencontres,  la tte des combattants, et en dirigeant les
dcharges de traits contre Cyrus lui-mme; puis, lorsqu'on lui eut
confi la dfense de Babylone, il livra la ville  son roi.

5 Philippe,  qui les habitants de Sana refusaient l'entre de
leur ville, corrompit Apollonius, leur chef, et l'engagea  placer
dans l'ouverture mme de l'une des portes, une voiture charge de
pierres de taille Cet ordre excut, Philippe donna le signal de
l'attaque, et dfit par surprise les assigs, qui taient
accourus en dsordre pour fermer leur porte embarrasse.

6 Hannibal, assigeant Tarente, alors dfendue par une garnison
romaine, sous le commandement de Livius, gagna un Tarentin nomm
Conone, qui, pour tromper les habitants, sortait la nuit sous
prtexte d'aller  la chasse, ce que la prsence de l'ennemi
rendait impossible pendant le jour. Quand il tait hors des murs,
les Carthaginois lui fournissaient secrtement des sangliers,
qu'il prsentait ensuite  Livius comme provenant, de sa chasse.
Ces sorties, souvent renouveles, veillant de moins en moins
l'attention, Hannibal, une certaine nuit, dguisa des Carthaginois
en chasseurs, et les mla  ceux qui accompagnaient Conone. Ils
entrrent dans la ville chargs de gibier, se jetrent aussitt
sur les gardes et les gorgrent; ensuite ils brisrent la porte,
et introduisirent Hannibal avec ses troupes, qui firent main basse
sur tous les Romains,  l'exception de ceux qui s'taient rfugis
dans la citadelle.

7 Lysimaque, roi de Macdoine, faisait le sige d'phse, et cette
ville tait secourue par Mandron, chef de pirates. Comme celui-ci
amenait souvent au port ses vaisseaux chargs de butin, Lysimaque
parvint  le gagner, et envoya avec lui les plus braves de ses
soldats, que le pirate fit entrer dans phse les mains lies,
comme des prisonniers. Quelque temps aprs, ces mmes hommes
prirent des armes dans la citadelle, et livrrent la ville  leur
roi.



IV. Des moyens de rduire l'ennemi par famine.


1 Fabius Maximus, ayant ravag le territoire de Capoue, et voulant
ter  cette ville tout espoir de soutenir un sige, se retira au
moment des semailles, afin de laisser les habitants rpandre dans
leurs champs le bl qui leur restait; puis il revint sur ses pas,
fit fouler aux pieds les semences, qui dj taient en herbe, et
la famine le rendit matre du pays[95].

2 Antigone en fit autant aux Athniens.

3 Denys voulant, aprs s'tre empar de plusieurs villes, attaquer
celle de Rhegium, qui avait une garnison nombreuse, feignit de
vouloir maintenir la paix avec elle, et lui demanda des vivres
pour son arme. Aussitt qu'il en eut obtenu, et qu'il eut ainsi
puis les greniers des habitants, il profita de leur disette pour
les attaquer, et la ville tomba en son pouvoir.

4 On dit qu'il agit de mme  l'gard des Athniens.

5 Alexandre, ayant le projet d'assiger Leucadie, o les vivres
taient en abondance, s'empara d'abord des chteaux situs au
voisinage, et permit  toutes leurs garnisons de se rfugier dans
cette ville, afin que les provisions fussent plus tt consommes
par un plus grand nombre de personnes.

6 Phalaris, tyran d'Agrigente, aprs avoir mis le sige devant
quelques places de Sicile bien fortifies, feignit d'entrer en
accommodement avec elles, et se retira en leur laissant en dpt
des bls qu'il disait avoir de reste; ensuite il eut soin de faire
percer les toits des magasins o il les avait placs, afin que la
pluie les corrompt; et, lorsque les habitants, qui comptaient sur
cet approvisionnement, eurent consomm leurs propres bls, il
revint les attaquer au commencement de l't, et les contraignit
par famine  se rendre.



V. Comment on fait croire que l'on continuera le sige.


1 Clarque, gnral lacdmonien, tant inform que les Thraces
avaient transport sur des montagnes leurs provisions de bouche,
et qu'ils ne tenaient contre lui que dans l'esprance de le voir
forc par la disette  se retirer, ordonna, dans le moment o il
s'attendait  l'arrive de leurs dputs, qu'on tut sous leurs
yeux un prisonnier, dont la chair serait distribue par morceaux
dans les tentes, comme pour servir de nourriture aux soldats. Les
Thraces, persuads que rien ne triompherait jamais de la
persvrance d'un homme qui pouvait recourir  de si horribles
aliments, lui firent leur soumission.

2 Les Lusitaniens ayant dit  Tiberius Gracchus qu'ils avaient des
vivres pour dix ans, et qu'ils ne redoutaient pas un sige, il
leur rpondit: Je vous prendrai la onzime anne. Ce mot les
effraya tellement, qu'ils se rendirent aussitt, quoiqu'ils
fussent bien approvisionns.

3 Pendant que A. Torquatus assigeait une ville de la Grce, on
lui dit que les jeunes gens de ce lieu taient fort habiles 
lancer le javelot et les flches: Je ne les vendrai que plus cher
dans quelques jours, rpondit-il.



VI. Ruiner les garnisons ennemies[96].


1 Lorsque Hannibal eut repass en Afrique, Scipion, sachant que
plusieurs villes, dont ses plans exigeaient qu'il se rendt
matre, taient dfendues par de fortes garnisons, envoyait de
temps en temps quelques troupes pour les inquiter. Il se prsenta
enfin lui-mme comme pour les enlever de vive force; puis il
feignit d'avoir peur, et fit un mouvement de retraite. Hannibal,
persuad que son ennemi avait rellement pris l'pouvante, appela
de toutes parts les garnisons, afin d'engager une affaire
dcisive, et se mit  sa poursuite. Scipion obtint par l ce qu'il
dsirait: les villes tant restes sans dfense, il envoya les
Numides, sous les ordres de Masinissa, pour s'en emparer.

2 P. Cornlius Scipion, ayant senti la difficult de prendre
Delminium, parce que toutes les troupes du pays s'taient runies
pour dfendre cette ville, alla se prsenter devant d'autres
places. Ces troupes tant par l forces de courir  la dfense de
leurs villes respectives, Delminium se trouva dpourvue de
secours[97], et Scipion s'en empara.

3 Pyrrhus, roi d'pire, voulant se rendre matre de la capitale
des Illyriens, mais ne pouvant compter sur le succs, mit le sige
devant quelques autres de leurs villes. Il en rsulta que les
ennemis, ayant la con fiance que leur capitale tait assez en
sret par ses fortifications, se sparrent pour aller secourir
les places attaques: alors Pyrrhus, rassemblant de nouveau toutes
ses troupes, s'empara de la ville, que ses dfenseurs avaient
abandonne.

4 Le consul Cornlius Rufinus, ayant assig pendant quelque
temps, mais en vain, la ville de Crotone, que rendait imprenable
une garnison auxiliaire de Lucanie, feignit de renoncer  son
dessein. Un prisonnier, qu'il avait gagn  force d'argent, se
rendit  Crotone, comme s'il se ft vad de sa prison, et assura
que les Romains taient en pleine retraite. Les Crotoniates, dans
cette croyance, congdirent leurs allis, et, rduits  leurs
propres forces, furent pris au moment o ils s'y attendaient le
moins.

5 Magon, gnral des Carthaginois, tenant Cn. Pison assig dans
un fort, aprs l'avoir vaincu, et souponnant que des troupes
venaient le secourir, envoya  leur rencontre un faux transfuge,
qui leur annona que Pison tait dj pris. Cet artifice les ayant
fait retirer, Magon acheva sa victoire.

6 Alcibiade, faisant la guerre en Sicile[98], et voulant prendre
Syracuse, choisit  Catane, o il tait alors cantonn avec ses
troupes, un homme d'une adresse prouve, et l'envoya secrtement
prs des Syracusains. Admis dans l'assemble du peuple, cet
missaire fit entendre que les habitants de Catane nourrissaient
la plus grande haine contre les Athniens, et que, s'ils taient
seconds, ils auraient bientt ananti Alcibiade et son arme. Les
Syracusains, se laissant persuader, marchrent sur Catane avec
toutes leurs forces, abandonnant leur propre ville. Alcibiade
alors, l'attaquant du ct oppos, et la trouvant dgarnie de
troupes, comme il l'avait espr, la prt et la saccagea.

7 Clonyime, gnral athnien, assigeant Trzne, qui tait
garde par des troupes de Cratre, lana dans la place des flches
sur lesquelles il avait crit aux habitants qu'il n'tait venu que
pour dlivrer leur rpublique; et en mme temps il renvoya
quelques prisonniers, aprs les avoir mis dans ses intrts, afin
qu'ils dcriassent Cratre. Ayant, par ce moyen, sem la division
chez les assigs, il en profita pour faire approcher son arme,
et se rendit matre de la ville.



VII. Dtourner les rivires, et corrompre les eaux.


1 P. Servilius, ayant dtourn une rivire qui donnait l'eau  la
ville d'Isaure, fora, par la soif, les habitants  se rendre.

2 C. Csar, assigeant Cadurcum[99], ville des Gaules, qui tait
entoure d'une rivire, et abondamment pourvue de fontaines, la
fit manquer d'eau en dtournant les sources par des conduits
souterrains, et en plaant sur le bord de la rivire des archers
qui en dfendaient l'approche.

3 Dans l'Espagne Citrieure, Q. Metellus dirigea sur un camp
ennemi, situ dans un lieu bas, les eaux d'une rivire qu'il
dtourna d'un terrain plus lev, et, au moment o cette
inondation subite jeta l'pouvante chez les ennemis, des troupes
places en embuscade les taillrent en pices.

4 Alexandre, assigeant Babylone[100], que l'Euphrate traverse par
le milieu, creusa un foss le long duquel il leva en mme temps
une terrasse, afin de persuader  l'ennemi que l'on ne tirait la
terre que pour cette construction; puis, ayant tout  coup dirig
l'eau dans la tranche, il mit  sec le lit du fleuve, et s'en fit
un passage pour entrer dans la ville. On dit que Smiramis,
faisant le sige de la mme ville, dtourna aussi l'Euphrate, et
obtint le mme rsultat.

5 Clisthne de Sicyone coupa un aqueduc qui fournissait de l'eau 
la ville de Crise; et, quand les habitants eurent commenc 
souffrir de la soif, il leur rendit l'eau, mais corrompue avec de
l'ellbore: aussitt qu'ils en eurent fait usage, un flux de
ventre, qui les saisit, les mit hors d'tat de se dfendre, et la
ville fut prise.



VIII. Jeter l'pouvante parmi les assigs.


1 Philippe, ne pouvant enlever de vive force le chteau de
Prinasse[101], fit amonceler de la terre au pied des fortifications,
comme s'il y pratiquait une mine. Les assigs, croyant leurs murs
saps, se rendirent.

2 Plopidas, gnral thbain, tant sur le point d'assiger  la
fois deux villes de Magnsie peu loignes l'une de l'autre,
ordonna que, pendant qu'il faisait avancer son arme sous les murs
de l'une, quatre cavaliers, ayant des couronnes sur la tte,
accourussent  toute bride, comme venant de l'autre camp thbain,
pour annoncer la prise de l'autre ville. Afin de mieux encore
tromper l'ennemi, il fit mettre le feu  une fort situe dans un
lieu intermdiaire, et dont l'embrasement pouvait tre pris pour
celui de la place. Il voulut, en outre, qu'on lui ament quelques
soldats dguiss en prisonniers. Ces dmonstrations jetrent
l'effroi parmi les assigs, qui, se croyant dj vaincus sur
l'autre point, firent leur soumission.

3 Cyrus, roi de Perse, tenant Crsus enferm dans la ville de
Sardes, fit dresser du ct le moins accessible de la montagne sur
laquelle elle tait assise, des mts aussi hauts que cette
montagne, surmonts de figures d'hommes ayant le costume des
Perses, et les approcha des remparts pendant la nuit; puis, ds la
pointe du jour il attaqua la ville du ct oppos, au moment o
les premiers rayons du soleil faisaient briller les armes que
portaient ces figures. Les assigs, persuads qu'ils taient pris
par derrire, s'enfuirent disperss, laissant la victoire 
l'ennemi.



IX. Attaquer du ct o l'on n'est pas attendu.


1 Scipion, assigeant Carthagne, profita du moment o la mare
baissait, pour s'approcher des murailles; et, se disant guid par
Neptune, il traversa un tang dont les eaux avaient suivi le
reflux de la mer, et livra l'attaque du ct o il n'tait point
attendu.

2 Fabius Maximus, fils de Fabius Cunctator, arriv devant Arpi, o
Hannibal avait mis garnison, reconnut la position de la ville, et
envoya, par une nuit obscure, six cents soldats chargs de
franchir,  l'aide d'chelles, la partie des remparts qui tait la
plus forte, par consquent la plus mal garde, et de briser la
porte. Ceux-ci, favoriss par une pluie violente, dont le bruit
empchait d'entendre celui qu'ils faisaient, excutrent l'ordre
qu'ils avaient reu. Alors Fabius, au signal donn, attaqua par ce
mme ct, et prit la ville.

3 Dans la guerre contre Jugurtha, pendant que C. Marius
assigeait, prs du fleuve Mulucha, un chteau construit sur un
rocher accessible seulement par un troit sentier, et taill  pic
de tout autre ct comme  dessein, un Ligurien auxiliaire, simple
soldat, qui s'tait avanc par hasard pour chercher de l'eau, et
avait, en recueillant des limaons, gagn le sommet du rocher,
vint lui annoncer que l'on pouvait gravir jusqu'au chteau. Marius
y envoya quelques centurions avec les soldats les plus agiles et
les meilleurs trompettes, ayant tous la tte dcouverte pour mieux
voir, les pieds nus pour grimper plus aisment sur les rochers, et
leurs boucliers, ainsi que leurs pes, attachs  leur dos.
Guids par le Ligurien, ils s'aident, pour monter, de courroies et
de clous, parviennent au chteau du ct oppos  l'attaque, o
pour cela mme ils ne trouvent pas de rsistance, et se mettent 
sonner de la trompette et  faire un grand bruit, selon l'ordre
qu'ils ont reu.  ce signal Marius encourage ses troupes et
presse plus vivement les assigs. Ceux-ci tant rappels de
l'autre ct de la place par une multitude intimide qui la croit
dj prise par derrire[102], les Romains s'lancent  leur
poursuite, et s'emparent du chteau.

4 Le consul L. Cornlius se rendit matre de plusieurs villes de
Sardaigne, en dbarquant pendant la nuit ses meilleures troupes,
auxquelles il ordonnait de se cacher, et d'pier le moment o il
reviendrait avec ses vaisseaux; puis, lorsqu'il tait descendu 
terre lui-mme, et voyait les ennemis s'avancer  sa rencontre, il
simulait une retraite, et les attirait au loin  sa poursuite,
afin que les places, alors dgarnies, fussent livres  l'attaque
de ses troupes embusques.

5 Pricls, gnral athnien, assigeant une ville qu'une dfense
bien concerte mettait  l'abri de ses efforts, fit pendant la
nuit sonner la charge et pousser de grands cris vers la partie des
remparts qui touchait  la mer. Les ennemis, persuads que l'on
entrait de ce ct, abandonnrent les portes; et Pricls, les
trouvant sans dfense, fit par l irruption dans la ville.

6 Alcibiade, gnral athnien, voulant prendre la ville de
Cyzique, s'en approcha pendant la nuit  l'improviste, et fit
sonner la charge du ct oppos  celui qu'il allait attaquer. Les
assigs pouvaient suffire  la dfense de leurs remparts; mais,
comme tous se portrent vers le lieu o ils croyaient qu'on
donnait l'assaut, Alcibiade franchit les murailles sur un point
qui ne lui offrait pas de rsistance.

7 Pour s'emparer du port de Sicyone, Thrasybule de Milet fit
plusieurs fausses attaques par terre; et, quand il vit que les
ennemis avaient dirig leurs forces vers le lieu o il les
harcelait, il entra dans le port avec sa flotte, sans qu'on s'y
attendt.

8 Philippe, assigeant une ville maritime, ft joindre ensemble
deux vaisseaux que l'on couvrit de madriers, et sur lesquels on
construisit des tours hors de la vue des assigs; puis il livra
par terre une attaque avec d'autres tours. Pendant, qu'il tenait
l'ennemi en chec de ce ct des remparts, de l'autre approchaient
les deux vaisseaux, et par l, ne trouvant pas de rsistance, il
pntra dans la ville.

9 Pricls voulant prendre, dans le Ploponnse, un chteau o
l'on ne pouvait arriver que par deux chemins, coupa l'un par un
foss, et se mit  fortifier l'autre. Les assigs, en pleine
scurit quant au premier chemin, surveillrent seulement celui
qu'ils voyaient fortifier. Alors Pricls, ayant prpar des
ponts, les jeta sur le foss, et entra dans la place du ct o
l'on ne craignait pas son approche.

10 Antiochus, faisant le sige d'phse, ordonna aux Rhodiens, ses
auxiliaires, d'attaquer le port pendant la nuit, en poussant de
grands cris. Les assigs y accoururent en foule et en dsordre,
laissant le reste des fortifications sans dfenseurs; et
Antiochus, donnant l'assaut d'un autre ct, s'empara de la ville.



X. Piges dans lesquels on attire les assigs.


1 Caton, tant en prsence des Lactans, qu'il tenait assigs
dans leur place forte, mit en embuscade une grande partie de ses
troupes, et ordonna  des Suesstans, ses auxiliaires, et fort
mauvais soldats, de livrer l'attaque  la ville. Les Lactans,
dans une sortie, les mirent facilement en fuite; et, comme ils
s'acharnaient  les poursuivre, Caton s'empara de leur ville avec
les cohortes qu'il avait caches.

2 L. Scipion leva le sige qu'il avait mis devant une ville de
Sardaigne, et donna  sa retraite l'apparence d'une fuite
prcipite. La garnison s'tant mise imprudemment  sa poursuite,
il se rendit matre de la place  l'aide de troupes qu'il avait
embusques dans le voisinage.

3 Hannibal, aprs avoir commenc le sige d'Himre, donna l'ordre
de la retraite, laissant  dessein son camp aux ennemis, comme
s'il ne pouvait tenir contre eux. Les Himrens virent si peu le
pige, que, dans la joie du succs, ils abandonnrent leur ville
pour courir au camp carthaginois. Hannibal, voyant alors la place
sans dfense, s'en empara avec des troupes qu'il avait caches
dans la prvision de cet vnement.

4 Le mme, pour attirer les Sagontins[103] dans une embuscade,
s'approcha de leurs murailles avec un petit nombre d'hommes, et
feignit de prendre la fuite ds la premire sortie des assigs.
Ceux-ci, se trouvant coups par l'arme carthaginoise, alors
poste entre eux et la ville, furent envelopps, et taills en
pices.

5 Himilcon, gnral carthaginois, faisant le sige d'Agrigente,
mit en embuscade, non loin de la place, une partie de ses troupes,
avec ordre, lorsque les assigs se seraient loigns dans la
campagne, d'allumer des feux avec du bois mouill; ensuite,
s'tant lui-mme avanc, ds le point du jour,  la tte du reste
de son arme, pour attirer les ennemis au combat, il feignit de
lcher pied, et les entrana au loin  sa poursuite. Ceux de
l'embuscade mirent le feu  des monceaux de bois en avant des
murailles, comme ils en avaient reu l'ordre; et les Agrigentins,
 la vue de la fume qui s'levait, crurent que leur ville tait
embrase. Tandis qu'ils retournaient  la hte, pour porter du
secours, arrts en mme temps par les troupes qui avaient t
postes prs de la ville, et chargs en queue par celles qu'ils
avaient poursuivies, ils essuyrent une entire dfaite.

6 Viriathe, aprs avoir plac des troupes en embuscade, envoya
quelques soldats enlever les troupeaux des Sgobrigiens. Ceux-ci,
tant accourus en grand nombre pour les reprendre, et s'tant mis
 la poursuite des maraudeurs, qui fuyaient  dessein, tombrent
dans le pige et furent taills en pices.

7 Hracle avait pour garnison deux cohortes commandes par
Lucullus, lorsque des cavaliers Scordisques s'avancrent comme
pour enlever des troupeaux, et provoqurent ainsi une sortie;
puis, par une fuite simule, ils attirrent Lucullus jusque dans
une embuscade, o il fut tu avec huit cents de ses soldats.

8 Chars, gnral athnien, devant attaquer une ville situe sur
le bord de la mer, cacha sa flotte derrire un promontoire, et
envoya le plus lger de ses vaisseaux passer en vue de l'ennemi.
Ds qu'on l'aperut, tous les navires qui gardaient le port
volrent  sa poursuite. Alors Chars, voyant ce port sans
dfense, y entra avec sa flotte, et s'empara mme de la ville.

9 Au moment o les Romains assigeaient par terre et par mer
Lilybe, en Sicile, Barca, gnral carthaginois, fit paratre au
loin une partie de ses vaisseaux prts  combattre. La flotte
romaine, les ayant aperus, s'lana sur eux; et Barca, avec le
reste de ses vaisseaux, qu'il avait tenus cachs, se rendit matre
du port de Lilybe.



XI. Des retraites simules.


1 Phormion, gnral athnien, ayant ravag le territoire de
Chalcis, cette ville lui envoya des dputs pour lui exposer ses
griefs. Il leur fit bon accueil; et pendant la nuit qui avait t
fixe pour leur dpart, il feignit de recevoir une lettre qui le
rappelait  Athnes, et les congdia en faisant retraite lui-mme,
mais  une faible distance. Les dputs ayant annonc que tout
tait dsormais en sret, et que Phormion tait parti, les
Chalcidiens crurent  la bienveillance qu'il avait tmoigne,
ainsi qu' la retraite de ses troupes, et ngligrent la garde de
leur ville. Alors, Phormion tant revenu tout  coup, ils ne
purent soutenir une attaque  laquelle ils ne s'attendaient plus.

2 Agsilas, chef des Lacdmoniens, assigeant Phoce, et s'tant
aperu que les allis de cette ville, venus pour la dfendre,
commenaient  se lasser des fatigues de la guerre, fit un
mouvement de retraite, comme s'il allait  d'autres expditions,
et leur laissa ainsi la facult de s'loigner librement. Peu de
temps aprs il ramena son arme et vainquit les Phocens, alors
rduits  leurs propres forces.

3 Alcibiade tendit un pige aux Byzantins, qui se tenaient
renferms dans leurs murs: il feignit de se retirer, et, quand ils
ne furent plus sur leurs gardes, revint fondre sur eux.

4 Viriathe, aprs s'tre retir  trois journes de Segobriga,
revint en un seul jour, et surprit les habitants, qui, dans une
entire scurit, taient en ce moment mme occups d'un
sacrifice.

5 paminondas, au sige de Mantine, voyant que les Lacdmoniens
taient venus secourir cette place, pensa que, s'il leur cachait
son dpart, il pourrait aller prendre Lacdmone. Il ordonna
d'allumer pendant la nuit un grand nombre de feux dans son camp,
afin que l'on ne se doutt pas de son absence; mais, trahi par un
transfuge, et poursuivi par l'arme lacdmonienne, il quitta le
chemin de Sparte, et usa du mme artifice pour retourner devant
Mantine. Il alluma encore des feux dans son camp, et, taudis que
les Lacdmoniens l'y croyaient prsent, il fit une marche de
quarante milles du ct de Mantine, et se rendit matre de la
ville, qui n'avait plus le secours de ses allis.



XII. De la dfense des places. Exciter la vigilance des soldats.


1 Pendant que les Lacdmoniens assigeaient Athnes, Alcibiade,
craignant de la ngligence de la part des sentinelles, ordonna aux
soldats de tous les postes d'observer attentivement le flambeau
qu'il ferait paratre pendant la nuit, du haut de la citadelle, et
de rpondre  ce signal en levant aussi des flambeaux de leur
ct. Il menaa de chtiment quiconque n'excuterait pas
fidlement cet ordre. Ainsi tenus dans l'attente des signaux de
leur chef, tous firent une garde vigilante, et l'on fut  l'abri
du danger qui tait  craindre pour la nuit.

2 Iphicrate, gnral athnien, qui occupait Corinthe avec une
garnison, visitant les postes au moment o l'ennemi approchait,
trouva une sentinelle endormie, et la pera d'un javelot.
Quelques-uns, blmant cet acte comme trop cruel: Tel j'ai trouv
cet homme, leur rpondit-il, tel je l'ai laiss.[104]

3 On dit qu'paminondas, gnral thbain, en fit autant.



XIII. Donner et recevoir des nouvelles.


1 Les Romains, assigs dans le Capitole, envoyrent Pontius
Cominius implorer le secours de Camille, qui tait alors en exil.
Cominius, pour viter les postes gaulois, descendit par la roche
Tarpienne, traversa le Tibre  la nage, arriva jusqu' Vies[105],
et, s'tant acquitt de sa mission, retourna par le mme chemin
prs de ses compagnons.

2 Les habitants de Capoue, assigs par les Romains, qui faisaient
bonne garde autour de la place, envoyrent dans le camp ennemi,
comme dserteur, un soldat qui, moyennant une rcompense, cacha
une lettre dans son baudrier, et la porta aux Carthaginois
aussitt qu'il trouva l'occasion de s'chapper.

3 Quelques-uns crivirent des lettres sur des parchemins, qui
furent cousus dans des pices de gibier et dans le corps de
certains animaux.

4 D'autres ont introduit leurs dpches dans le derrire de leurs
btes de somme, pour traverser les postes ennemis.

5 D'autres ont crit sur la partie intrieure des fourreaux, de
leurs pes.

6 L. Lucullus voulait informer de son arrive les habitants de
Cyzique, assigs par Mithridate, dont les troupes occupaient le
seul chemin qui conduist  la ville: c'tait un pont troit, qui
l'unissait au continent. Il chargea de ce message un soldat, bon
nageur et habile nautonier, qui, port sur l'eau par deux outres
remplies d'air, contenant des lettres de Lucullus, et adaptes en
dessous  deux traverses spares l'une de l'autre, fit un trajet
de sept milles. Telle fut l'adresse de ce simple soldat, que, se
servant de ses jambes comme de rames, il trompa les sentinelles
ennemies, qui crurent, en l'apercevant, que c'tait quelque
monstre marin[106].

7 Le consul Hirtius envoya de temps en temps  Decimus Brutus,
assig dans Mutine par Antoine, des lettres crites sur des
plaques de plomb, que l'on attachait aux bras de soldats qui
traversaient  la nage la rivire de Scultenna.

8 Le mme consul avait des pigeons qu'il tenait quelque temps dans
l'obscurit, sans leur donner  manger; puis il leur attachait des
lettres au cou,  l'aide d'un crin, et les lchait le plus prs
possible des murailles. Ces oiseaux, avides de nourriture et de
lumire, gagnaient les plus hauts difices, et l taient pris par
Brutus, qui savait de cette manire tout ce qui se passait,
surtout lorsqu'il les eut habitus  s'abattre en de certains
lieux o il faisait dposer pour eux de la nourriture.



XIV. Faire entrer des renforts et des vivres dans la place.


1 Pendant la guerre civile, Ategua, ville d'Espagne du parti de
Pompe, tant investie, Munatius, chef temporaire de ce pays, alla
dans le camp de Csar, o il se fit passer pour le secrtaire d'un
tribun, demanda d'autorit le mot d'ordre  quelques sentinelles,
ce qui lui servit  en tromper d'autres, et, persvrant dans son
artifice, introduisit du renfort dans la place, en passant ainsi
au milieu des troupes de Csar.

2 Pendant qu'Hannibal tenait Casilinum assig, les Romains
emplirent de farine des tonneaux qu'ils abandonnrent au courant
du Vulturne, pour les faire parvenir aux habitants. Hannibal ayant
arrt ces tonneaux au moyen d'une chane tendue sur le fleuve,
les Romains rpandirent des noix que les eaux apportrent  la
ville, et qui fournirent aux assigs un soutien contre la famine.

3 Hirtius, sachant que ceux de Mutine, assigs par Antoine,
taient dans une extrme disette de sel, en remplit des barils,
qu'il fit entrer dans la ville par le fleuve Scultenna.

4 Le mme gnral confia au courant d'une rivire des troupeaux
que reurent les assigs, et qui remdirent  la disette.



XV. Comment on parat avoir en abondance les choses dont on
manque.


1 Les Romains, assigs dans le Capitole par les Gaulois, et dj
en proie  la famine, jetrent du pain vers les postes ennemis. En
faisant croire par l qu'ils avaient des vivres en abondance, ils
purent traner le sige en longueur jusqu' l'arrive de Camille.

2 On dit que les Athniens en firent autant  l'gard des
Lacdmoniens.

3 Ceux qu'Hannibal tenait enferms  Casilinum, et que l'on
croyait rduits  une extrme disette, voyant que le Carthaginois,
pour leur ter jusqu' l'herbe comme aliment, avait fait passer
plusieurs fois la charrue sur le terrain qui sparait son camp de
leurs murailles, jetrent des semences sur ces terres laboures,
et par l persuadrent  l'ennemi qu'ils avaient de quoi se
nourrir jusqu' la rcolte.

4 Les troupes qui avaient chapp au dsastre de Varus, tant
investies par l'ennemi, qui les croyait dpourvues de bl,
promenrent pendant toute une nuit dans leurs magasins les
prisonniers qu'ils avaient faits, et les renvoyrent aprs leur
avoir coup les mains[107]. Ceux-ci conseillrent  leurs compagnons
de ne pas fonder sur la disette l'espoir de se rendre bientt
matres des Romains, attendu qu'ils avaient encore un grand
approvisionnement de vivres.

5 Les Thraces, assigs sur une montagne fort leve, et
inaccessible  l'ennemi, recueillirent entre eux, au moyen d'une
contribution par tte, une petite quantit de bl et de laitage,
et en firent manger  des moutons qu'ils chassrent vers les
postes ennemis. Ces animaux ayant t pris et tus, on remarqua
dans leurs entrailles les vestiges du froment; l'ennemi alors,
persuad que les Thraces avaient de copieuses provisions de bl,
puisqu'ils en nourrissaient mme leur btail, abandonna le sige.

6 Thrasybule, gnral des Milsiens, voyant ses troupes fatigues
du long sige qu'elles soutenaient contre Alyatte, qui esprait
les rduire par famine, ordonna que tout le bl de la ville ft
apport sur la place publique avant l'arrive des dputs lydiens
qu'il attendait, et fit prparer pour le mme temps des festins
chez tous les citoyens. En montrant ainsi la ville en fte, il fit
croire  l'ennemi qu'il lui restait assez de vivres pour soutenir
longtemps encore le sige.



 XVI. Comment on prvient les trahisons et les dsertions.


1 Cl. Marcellus fut inform que Bantius, de Nole, s'efforait
d'amener ses concitoyens  une dfection au profit d'Hannibal,
parce que celui-ci, l'ayant trouv parmi les blesss aprs la
bataille de Cannes, lui avait fait donner des soins, et l'avait
renvoy dans sa patrie. N'osant pas le mettre  mort, de peur que
son supplice n'irritt les habitants de Nole, il le fit venir prs
de lui, et lui dit qu'il tait un soldat excellent; que
jusqu'alors il ne l'avait pas connu; et, aprs l'avoir engag 
rester dans son arme, il lui fit prsent d'un cheval. Ce bienfait
lui assura la fidlit non seulement de Bantius, mais encore de
tous ceux de la ville sur lesquels celui-ci avait de l'influence.

2 Hamilcar, gnral des Carthaginois, voyant les nombreuses
dsertions de ses auxiliaires gaulois, qui passaient du ct des
Romains, o,  cause de la frquence mme du fait, ils taient
reus comme des allis, engagea ceux qui lui taient le plus
fidles  simuler une dsertion. Ils le firent, et taillrent en
pices les Romains qui s'taient avancs pour les recevoir. Cet
artifice, outre le succs qu'il valut alors aux Carthaginois, fut
cause que, dans la suite, les vritables transfuges furent
suspects aux Romains.

3 Hannon, commandant en Sicile l'arme carthaginoise, apprit que
des Gaulois mercenaires, au nombre de quatre mille environ,
s'taient entendus pour passer du ct des Romains, parce qu'ils
n'avaient pas reu leur solde de quelques mois. N'osant svir
contre eux, dans la crainte d'une rvolte, il promit de les
indemniser gnreusement du retard dont ils souffraient. Les
Gaulois le remercirent de cette assurance; et pendant le dlai
qu'il avait fix pour l'excution de ses promesses, il envoya dans
le camp du consul Otacilius son trsorier, homme d'une fidlit
prouve, qui, feignant d'avoir dsert pour quelque dsordre dans
ses comptes, annona que quatre mille Gaulois devaient tre
envoys au fourrage la nuit suivante, et qu'il serait facile de
les surprendre. Otacilius, qui ne voulait ni se fier tout d'abord
 un transfuge, ni laisser chapper une pareille occasion, mit en
embuscade des troupes d'lite. Les Gaulois tombrent dans le
pige, et remplirent doublement le but d'Hannon: ils turent des
Romains, et furent eux-mmes extermins jusqu'au dernier.

4 Hannibal imagina une semblable vengeance  l'gard de ses
transfuges. Inform que plusieurs soldats avaient dsert la nuit
prcdente, et sachant aussi qu'il y avait des espions de l'ennemi
dans son camp, il dit ouvertement qu'il ne fallait pas donner le
nom de transfuges  des hommes adroits qu'il avait envoys pour
pntrer les desseins de l'ennemi. Ces mots, une fois connus des
espions, furent transmis aux Romains, qui saisirent les dserteurs
d'Hannibal, leur couprent les mains, et les renvoyrent.

5 Diodore, tant  la tte des troupes qui dfendaient Amphipolis,
et parmi lesquelles se trouvaient deux mille Thraces qu'il
souponnait de vouloir piller la ville, annona faussement que des
vaisseaux ennemis, en petit nombre, taient abords  la cte
voisine, et qu'on pouvait aisment les piller. Excits par
l'espoir du butin, les Thraces partirent, et Diodore, ayant ferm
les portes, les empcha de rentrer dans la place.



XVII. Des sorties.


1 Les Romains qui tenaient garnison  Palerme, lorsque Hasdrubal
s'avanait pour assiger cette ville, ne placrent,  dessein,
qu'un petit nombre de soldats sur les remparts. Hasdrubal, enhardi
par cette apparente faiblesse, s'approcha, tmrairement, et son
arme fut taille en pices dans une sortie que firent les
assigs.

2 Emilius Paullus, attaqu dans son camp,  l'improviste, par
toute l'arme des Liguriens, retint longtemps ses troupes, comme
par crainte; ensuite, quand il vit les ennemis fatigus, il fondit
sur eux par les quatre portes du camp, les dfit, et en prit un
grand nombre.

3 Velius[108], qui commandait la garnison romaine dans la citadelle
de Tarente, ville assige par Hasdrubal, envoya vers celui-ci des
dputs pour lui demander la vie sauve et la retraite libre.
Tandis que, tromps par cette feinte, les ennemis se tenaient peu
sur leurs gardes, Velius fit tout  coup une sortie, et les tailla
en pices.

4 Cn. Pompe, investi dans son camp prs de Dyrrachium, non
seulement dgagea son arme, mais encore, dans une sortie pour
laquelle il avait bien choisi le temps et le lieu, enveloppa
Csar, au moment o celui-ci livrait une imptueuse attaque  un
fort[109] que dfendait un double retranchement; en sorte que, plac
entre ceux qu'il attaquait et ceux qui taient venus l'enfermer,
Csar courut un grand danger, et perdit beaucoup de monde.

5 Flavius Fimbria, fortifiant son camp prs du Rhyndacus[110], en
Asie, contre le fils de Mithridate, ft tirer des tranches le
long des flancs et vers la tte de ses retranchements, au dedans
desquels il tint ses troupes immobiles, jusqu' ce que la
cavalerie des ennemis se ft engage dans les intervalles troits
de ses fortifications; alors il fit une sortie, et leur tua six
mille hommes.

6 Pendant la guerre des Gaules[111], C. Csar, inform, de la part
de Q. Cicron, que les lieutenants Titurius Sabinus et; Cotta
avaient t battus par Ambiorix, et que celui-ci le tenait lui-
mme assig, marcha  son secours avec deux lgions. Aprs avoir
d'abord attir l'ennemi contre lui seul, il feignit de craindre,
et retint ses soldats dans son camp, auquel il avait donn, 
dessein, moins d'tendue qu' l'ordinaire. Les Gaulois, qui
comptaient dj sur la victoire, et en voulaient au butin, se
mirent  combler le foss, et arrachrent les palissades. Aussitt
le combat commena; et les troupes de Csar, tombant sur eux de
tous cts, en firent un grand carnage.

7 Titurius Sabinus, ayant en tte une nombreuse arme de Gaulois,
retint la sienne dans ses retranchements, pour faire croire aux
ennemis qu'il avait peur; et, afin de le leur persuader, il envoya
au milieu d'eux un faux transfuge, qui leur affirma que les
Romains, rduits au dsespoir, se disposaient  fuir. Les
barbares, excits par l'esprance de la victoire, se chargrent de
bois et de fascines pour combler les fosss, et se dirigrent 
pas de course vers notre camp, qui tait situ sur une colline.
Alors toutes les troupes de Titurius s'lancrent  la fois sur
eux, en turent un grand nombre, et firent beaucoup de
prisonniers.

8 Les habitants d'Asculum, que Pompe allait assiger, ne firent
paratre sur leurs murailles qu'un petit nombre de vieillards
infirmes; et, aprs avoir par l inspir de la scurit aux
Romains, ils sortirent tout  coup, et les mirent en fuite.

9 Les Numantins, au lieu de dployer leur arme sur les remparts,
lorsqu'ils furent assigs par Popillius Lnas se tinrent
renferms dans l'intrieur de la ville, afin d'amener l'ennemi 
tenter l'escalade. Popillius, qui ne trouva pas mme de rsistance
sur les murailles, souponna quelque pige; et, au moment o il
donnait le signal de la retraite, les assigs firent une sortie,
et tombrent sur ses troupes, qui descendaient des remparts et
prenaient dj la fuite.



XVIII. De la rsolution des assigs.


1 Les Romains, pour montrer de la confiance pendant qu'Hannibal
tait devant les murs de Rome, firent sortir, par une porte
oppose  son camp, des recrues destines aux armes qu'ils
avaient en Espagne.

2 Le matre du champ o campait Hannibal tant mort, le terrain
fut mis en vente et port, par les enchres, au prix o il avait
t achet avant la guerre.

3 Pendant que Rome tait assige par Hannibal, les Romains, de
leur ct, faisaient le sige de Capoue, et dcrtaient que, tant
que cette ville ne tomberait pas en leur pouvoir, l'arme ne
serait point rappele.




LIVRE QUATRIME.




PRFACE.


Aprs avoir recueilli des stratagmes, fruits de mes nombreuses
lectures, et les avoir classs avec un soin scrupuleux, pour
remplir les promesses des trois premiers livres, si toutefois je
les ai remplies, je vais prsenter dans celui-ci des exemples
qu'il ne me paraissait gure possible de faire entrer dans le mme
cadre que les autres, parce qu'ils appartiennent plutt  la
stratgie qu'aux stratagmes[112]: aussi, malgr leur importance,
ils ont d tre spars des premiers, tant d'une nature
diffrente au fond; et, si je les rapporte, c'est dans la crainte
que le lecteur qui, par hasard, en rencontrerait ailleurs
quelques-uns ne soit entran, par des ressemblances,  me
reprocher des lacunes[113]. C'est donc un complment que je dois
donner; et dans ce livre, comme dans les autres, je m'efforcerai
d'observer les divisions par espces.

Chapitres

I De la discipline.

II Effets de la discipline.

III De la temprance et du dsintressement.

IV De la justice.

V De la fermet de courage.

VI De la bont et de la modration.

VII Instructions diverses sur la guerre.



I De la discipline.


1 P. Scipion, arriv devant Numance, releva dans l'arme la
discipline[114], qui tait tombe par la ngligence des chefs
prcdents. Il renvoya un grand nombre de valets, et ramena les
soldats  l'habitude du devoir, en les soumettant chaque jour  de
pnibles exercices. Il leur imposait des courses frquentes, les
obligeant  porter les provisions de plusieurs jours, en sorte
qu'ils s'accoutumrent  endurer le froid et la pluie, et 
traverser  pied les gus des rivires. Souvent il leur
reprochait, leur mollesse et leur manque de courage, et brisait
les meubles qu'il trouvait trop recherchs, ou peu utiles dans les
expditions. Il agit de cette manire, notamment  l'gard du
tribun C. Memmius,  qui, dit-on, il adressa ces paroles: Tu ne
seras que peu de temps inutile  la rpublique et  moi, mais tu
le seras toujours  toi-mme.

2 Q. Metellus, dans la guerre contre Jugurtha, rtablit, par une
semblable svrit, la discipline relche de ses troupes, et alla
jusqu' dfendre aux soldats d'user d'autre viande que de celle
qu'ils auraient eux-mmes fait rtir ou bouillir.

3 On rapporte que Pyrrhus dit  son recruteur: Choisis-les
grands; moi, je les rendrai forts.

4 Sous le consulat de L. Flaccus et de C. Varron, les soldats
furent, pour la premire fois, obligs au serment. Auparavant les
tribuns n'exigeaient d'eux qu'un simple engagement; du reste, ils
juraient tous ensemble que la fuite et la crainte ne leur feraient
jamais quitter leurs tendards, et qu'ils ne sortiraient des rangs
que pour saisir un javelot, frapper un ennemi, ou sauver un
citoyen.

5 Scipion l'Africain dit  un soldat dont le bouclier tait trop
lgamment par, qu'il n'tait pas surpris de voir qu'il et orn
avec tant de soin une arme sur laquelle il comptait plus que sur
son pe.

6 Philippe, ds la premire organisation de son arme, supprima
l'usage des chariots, et n'accorda qu'un valet  chaque cavalier,
et un  dix fantassins, pour porter les cordes des tentes et les
meules  bl. Quand on entrait en campagne, il faisait porter 
chaque soldat de la farine pour trente jours.

7 C. Marius, voulant retrancher les quipages, qui ne sont pour
l'arme qu'un trs grand embarras, fit mettre en paquets, et
attacher sur des fourches, le bagage et les vivres des soldats,
qui avaient ainsi un fardeau facile  porter, et dont ils
pouvaient aisment se dcharger: de l vient le proverbe des
mulets de Marius.

8 Lorsque Thagne, gnral athnien, marchait contre Mgare, les
soldats lui ayant demand leurs rangs, il rpondit qu'il les leur
donnerait prs de la ville; puis il envoya secrtement en avant
ses cavaliers, avec ordre de retourner ensuite et de s'avancer,
comme des ennemis, contre leurs compagnons. Pendant que cet ordre
s'excutait, il avertit les soldats de se prparer  soutenir
l'attaque, et permit d'tablir l'ordre de bataille de telle
manire que chacun prt la place qu'il voudrait. Les plus lches
s'tant aussitt ports en arrire, tandis que les plus braves
taient accourus aux premiers rangs, il voulut que chacun gardt
dans les lignes la place o il se trouvait alors.

9 Lysandre, gnral lacdmonien, faisant chtier un soldat qui
s'tait cart de la route, celui-ci lui affirma que ce n'tait
point pour piller qu'il s'tait loign de l'arme: Je ne veux
pas mme, rpondit Lysandre, que l'on puisse le souponner.

10 Antigone, inform que son fils s'tait log chez une femme qui
avait trois filles d'une grande beaut, lui dit: J'apprends, mon
fils, que vous tes  l'troit dans une maison habite par
plusieurs matres; prenez un logement plus spacieux. Et quand il
l'eut fait sortir, il dfendit  quiconque aurait moins de
cinquante ans, de loger chez une mre de famille.

11 Le consul Q. Metellus, qu'aucune loi n'empchait de conserver
toujours son fils auprs de lui, aima mieux cependant qu'il
s'acquittt de son service comme soldat.

12 Le consul P. Rutilius,  qui les lois permettaient d'avoir son
fils attach  sa personne, le fit soldat dans une lgion.

13 M. Scaurus, apprenant que son fils avait lch pied devant
l'ennemi, dans la fort de Trente, lui dfendit de venir en sa
prsence. Le jeune homme, ne pouvant supporter cet affront, se
donna la mort.

14 Autrefois les Romains, comme les autres nations, campaient par
cohortes, et formaient  et l des espces de hameaux, les villes
alors tant seules fortifies. Pyrrhus, roi d'pire, fut le
premier qui enferma une arme entire dans une mme enceinte
retranche[115]. Les Romains ayant dfait ce prince dans les plaines
Arusiennes, prs de Bnvent, s'emparrent de son camp, dont ils
tudirent la disposition, et en vinrent peu  peu  cet art de
camper qu'ils pratiquent aujourd'hui.

15 P. Scipion Nasica, n'ayant pas besoin de vaisseaux, occupa
cependant ses soldats  en construire pendant un quartier d'hiver,
craignant que l'inaction ne les perdt, et que, dans la licence
qui accompagne l'oisivet, ils ne fissent quelque injure aux
allis.

16 M. Caton a crit que l'on coupait la main droite aux soldats
convaincus d'avoir vol leurs compagnons, et que, si on voulait
les punir moins svrement, on leur tirait, du sang devant la
tente du gnral.

17 Clarque, gnral lacdmonien, disait  ses soldats qu'ils
devaient redouter leur gnral plus que l'ennemi: il voulait leur
faire entendre que pour ceux qui se seraient retirs du combat par
crainte d'une mort douteuse, il y aurait un supplice certain.

18 D'aprs l'avis d'Appius Claudius, le snat, pour punir des
prisonniers renvoys par Pyrrhus, roi d'pire, mit les cavaliers
dans l'infanterie, les fantassins dans les troupes lgres, et
tous eurent ordre de camper hors des retranchements, jusqu' ce
qu'ils eussent rapport chacun les dpouilles de deux ennemis.

19 Le consul Otacilius Crassus ordonna que ceux qu'Hannibal avait
fait passer sous le joug fussent,  leur retour, camps hors des
fortifications, afin que, se trouvant ainsi exposs, ils
s'accoutumassent au danger, et devinssent plus hardis devant
l'ennemi.

20 Sous le consulat de P. Cornlius Nasica et de D. Junius, les
soldats qui avaient dsert leurs tendards taient, aprs
condamnation, battus de verges, et vendus publiquement.

21 Lorsque Domitius Corbulon faisait la guerre en Armnie, deux
corps de cavalerie et trois cohortes de son arme ayant tout
d'abord lch pied devant l'ennemi, prs d'un chteau, il leur
ordonna de camper hors du retranchement jusqu' ce que, par des
efforts constants et d'heureuses escarmouches, ils eussent fait
oublier cette honteuse conduite.

22 Le consul Aurelius Cotta ayant, dans une pressante ncessit,
donn l'ordre  des chevaliers d'aider  fortifier le camp, et une
partie de ceux-ci s'y tant refuss, il en porta plainte aux
censeurs, qui leur infligrent des notes d'infamie. Il obtint
ensuite du snat qu'on ne leur payt point la solde pour leurs
services passs. L'affaire fut mme porte devant le peuple par
les tribuns, et tous les citoyens concoururent, par leur avis
unanime,  l'affermissement de la discipline.

23 Q. Metellus le Macdonique, faisant la guerre en Espagne,
ordonna aux soldats de cinq cohortes qui avaient abandonn leur
position  l'ennemi, de faire leur testament[116], et d'aller
reprendre ce poste, les menaant de ne pas les recevoir au camp,
s'ils ne revenaient victorieux.

24 Le snat ordonna que l'arme qui avait t battue prs du
Siris, serait conduite par le consul P. Valerius, prs de Firmum,
afin qu'elle y tablt son camp, et qu'elle passt l'hiver sous
les tentes; et, comme elle s'tait honteusement laiss mettre en
droute, le snat dcida qu'on ne lui enverrait aucun renfort,
jusqu' ce qu'elle et vaincu l'ennemi, et fait des prisonniers.

25 Des lgions qui, pendant une des guerres Puniques, n'avaient
pas fait leur devoir, furent, par un dcret du snat, relgues en
Sicile, o elles ne reurent que de l'orge pendant sept annes.

26 C. Titius, chef de cohorte, ayant abandonn sa position 
l'ennemi, dans la guerre des esclaves fugitifs, L. Pison l'obligea
de se tenir tous les jours devant le prtoire, vtu d'une toge
sans ceinture, la tunique dlie et les pieds nus, jusqu'au moment
de la garde de nuit, et lui interdit les repas en commun, ainsi
que les bains.

27 Sylla condamna une cohorte et ses centurions  se tenir debout
devant le prtoire, le casque en tte, mais sans ceinture, pour
s'tre laiss enlever leur position par l'ennemi.

28 Domitius Corbulon, en Armnie, voulant punir Emilius Rufus,
gnral de cavalerie, qui avait lch pied devant l'ennemi, et
dont les troupes taient mal armes, lui fit dchirer les
vtements par un licteur, et le condamna  se tenir, dans cet tat
dshonorant, devant la tente prtorienne, jusqu' ce que tout le
monde se ft retir.

29 Atilius Regulus, allant du Samnium vers Lucrie, s'aperut que
ses soldats prenaient la fuite  la vue de l'ennemi, qui tait
venu  sa rencontre. Aussitt il rangea devant son camp une
cohorte  laquelle il ordonna de tuer, comme dserteur, quiconque
abandonnerait le champ de bataille.

30 En Sicile, le consul Cotta fit battre de verges Valerius,
tribun militaire, de l'illustre famille Valeria.

31 Le mme consul, ayant charg P. Aurelius, son parent, de la
conduite du sige de Lipara, pendant qu'il allait lui-mme
chercher de nouveaux auspices  Messine, le fit battre de verges,
pour avoir laiss incendier ses retranchements, et prendre son
camp, le mit au nombre des fantassins, et lui imposa le service de
simple soldat.

32 Le censeur Fulvius Flaccus exclut du snat[117] son frre
Fulvius, qui, sans l'ordre du consul, avait congdi une lgion
dans laquelle il tait lui-mme tribun.

33 M. Caton, ayant donn trois fois le signal du dpart,
s'loignait avec sa flotte d'un rivage ennemi o il avait camp
quelques jours, lorsqu'un soldat, qui tait rest  terre,
demanda, par des cris et des gestes, qu'on vnt le prendre. Caton,
aprs avoir ramen  la cte tous ses vaisseaux, ordonna qu'il ft
saisi, et mis  mort, aimant mieux le faire servir d'exemple, que
de le laisser ignominieusement immoler par les ennemis.

34 Appius Claudius dcima des soldats qui avaient pris la fuite,
et ceux que le sort dsigna prirent sous le bton[118].

35 Deux lgions ayant abandonn le champ de bataille, le consul
Fabius Rullus fit dsigner par le sort, dans chacune, vingt
soldats qui eurent la tte tranche en prsence de l'arme.

36 Aquillius fit prir de la mme manire trois hommes par
centurie, de troupes qui s'taient laiss forcer dans leur poste
par l'ennemi.

37 M. Antoine, dont le retranchement avait t brl par l'ennemi,
dcima les deux cohortes qui taient alors charges de la garde
des ouvrages, fit mettre  mort un centurion de chacune, et
congdia honteusement le chef de la lgion, dont les soldats ne
reurent que de l'orge pour ration.

38 Une lgion ayant, d'aprs l'ordre de son chef[119], mis  sac la
ville de Rhegium, ses quatre mille soldats furent emprisonns et
envoys au supplice. Le snat dfendit mme, par un dcret, de
leur donner la spulture, et de pleurer leur mort.

39 Le dictateur L. Papirius Cursor voulait que l'on battt de
verges et que l'on ft mourir sous la hache Fabius Rullus, matre
de la cavalerie, pour avoir, quoique avec succs, combattu malgr
ses ordres. Sans rien accorder ni aux prires, ni aux instances
des soldats, il le poursuivit  Rome, o il s'tait rfugi; et l
le dictateur ne fit grce du supplice  Fabius, que lorsque celui-
ci vint avec son pre se jeter  ses genoux, et que le snat et le
peuple[120], d'un commun accord, intercdrent pour lui.

40 Manlius, qui ds lors fut surnomm Imperiosus, fit battre de
verges et frapper de la hache son fils, qui avait engag,
contrairement  ses ordres, un combat o cependant il avait t
vainqueur[121].

41 Le jeune Manlius, voyant les soldats disposs  se rvolter en
sa faveur contre son pre, leur dit qu'il n'y avait personne dont
la vie ft assez prcieuse pour faire renverser la discipline; et
il obtint d'eux qu'ils lui laisseraient subir sa peine.

42 Q. Fabius Maximus fit couper la main droite  des transfuges.

43 Lorsque le consul C. Curion allait faire la guerre aux
Dardaniens, une des cinq lgions qu'il commandait se rvolta prs
de Dyrrachium, en se refusant au service, et en dclarant qu'elle
ne suivrait pas ce chef tmraire dans une expdition si pnible
et si dangereuse, il ordonna aux quatre autres lgions de sortir
du camp, et de se mettre en ordre de bataille, les armes  la
main, comme pour combattre; ensuite il fit avancer la lgion
rebelle, sans armes et sans ceinturons, en prsence de toute
l'arme, et l'obligea de faucher la litire pour les chevaux. Le
lendemain il ta encore les ceinturons aux soldats, leur fit
creuser un foss, et, insensible  toutes les prires de cette
lgion, il lui enleva ses enseignes, abolit mme son nom, et
incorpora dans les autres lgions les soldats qui la composaient.

44. Sous le consulat de Q. Fulvius et d'Appius Claudius, les
soldats qui, aprs la bataille de Cannes, avaient t relgus en
Sicile par ordre du snat, supplirent[122] M. Marcellus de les
envoyer contre l'ennemi. Marcellus consulta le snat. Il lui fut
rpondu qu'on ne jugeait pas  propos de confier les intrts de
la rpublique  des hommes qui les avaient abandonns. Toutefois,
on autorisa Marcellus  faire ce qui lui paratrait convenable, 
condition qu'aucun de ces soldats ne serait exempt du service, ne
recevrait ni solde, ni rcompense, et ne repasserait en Italie,
tant que les Carthaginois y resteraient.

45 M. Salinator, aprs son consulat, fut condamn par le peuple,
pour avoir partag ingalement le butin entre les soldats.

46 Le consul Q. Petillius ayant t tu dans un combat contre les
Liguriens, il fut dcrt par le snat que la lgion  la tte de
laquelle ce consul tait mort serait tout entire signale comme
ayant manqu  son devoir[123]; qu'on lui retrancherait la solde
d'une anne, et que ce temps de service ne lui serait pas compt.



II. Effets de la discipline.


1 On rapporte que pendant la guerre civile, lorsque les armes de
Brutus et de Cassius traversaient ensemble la Macdoine, celle de
Brutus arriva avant l'autre prs d'une rivire sur laquelle il
fallait jeter un pont, et que cependant celle de Cassius eut le
sien plus tt achev, et passa la premire. Une discipline ferme
avait donn aux soldats de Cassius la supriorit sur ceux de
Brutus, non seulement pour de semblables ouvrages, mais encore
pour les actions les plus importantes de la guerre.

2 C. Marius, pouvant choisir entre deux armes qui avaient t
commandes, l'une par Rutilius, l'autre par Metellus, et toutes
deux par lui-mme, opta pour celle de Rutilius, quoiqu'elle ft la
moins nombreuse, sachant qu'elle tait la mieux discipline.

3 Domitius Corbulon, n'ayant que deux lgions, et fort peu de
troupes auxiliaires, fut en tat, grce  la discipline qu'il
avait rtablie, de soutenir la guerre contre les Parthes.

4 Alexandre,  la tte de quarante mille hommes, que dj
Philippe[124], son pre, avait habitus  la discipline, entreprit
la conqute du monde, et vainquit des armes innombrables.

5 Cyrus, faisant la guerre aux Perses avec quatorze mille hommes,
surmonta les plus grandes difficults[125].

6 paminondas[126], gnral thbain,  la tte de quatre mille
hommes, dont quatre cents cavaliers, battit l'arme
lacdmonienne, qui comptait vingt-quatre mille fantassins et
seize cents cavaliers.

7 Quatorze mille Grecs, qui taient venus au secours de Cyrus
contre Artaxerxs, dfirent cent mille barbares.

8 Ces mmes quatorze mille Grecs, ayant perdu leurs chefs dans un
combat, confirent le soin de leur retraite  l'Athnien Xnophon,
l'un d'eux, qui les ramena sains et saufs,  travers des lieux
dangereux qu'ils ne connaissaient pas.

9 Xerxs, arrt aux Thermopyles par les trois cents Spartiates,
dont il ne put triompher qu'avec beaucoup de peine, dit qu'on
l'avait tromp: qu'il avait beaucoup d'hommes, mais de soldats
aguerris et disciplins, point.



III. De la temprance et du dsintressement.


1 M. Caton se contentait, dit-on, du vin des rameurs.

2 Fabricius,  qui Cinas, ambassadeur d'pire, offrait une grande
quantit d'or, la refusa, et dit qu'il aimait mieux commander 
ceux qui avaient de l'or, que d'en avoir lui-mme.

3 Atilius Regulus, aprs avoir occup les premires charges de la
rpublique, tait si pauvre, qu'il n'avait pour vivre, avec sa
femme et ses enfants, qu'une petite terre cultive par un seul
fermier. Ayant appris la mort de celui-ci, il crivit au snat
pour demander un successeur dans le commandement, attendu que son
bien, laiss  l'abandon par la mort de ce serviteur, rclamait sa
prsence.

4 Cn. Scipion, aprs ses succs en Espagne, mourut tellement
pauvre, qu'il ne laissa pas mme une somme suffisante pour marier
ses filles[127]. Le snat, touch de leur indigence, les dota aux
frais du trsor.

5 Les Athniens firent de mme  l'gard des filles d'Aristide,
qui, aprs avoir rempli les charges les plus importantes, mourut
dans une extrme pauvret.

6 Telle tait la temprance d'paminondas, gnral thbain, que
l'on ne trouva chez lui qu'un chaudron, et une seule broche de
fer.

7 Hannibal se levait avant le jour, et ne se reposait pas avant la
nuit. Il ne soupait que sur le soir, et sa table n'avait pas plus
de deux lits[128].

8 Le mme, lorsqu'il servait sous le commandement d'Hasdrubal,
dormait le plus souvent sur la terre nue, sans autre couverture
que son manteau.

9 On rapporte que Scipion milien ne prenait pour toute
nourriture, pendant les marches, que du pain, qu'il mangeait en se
promenant[129] avec ses amis.

10 On en dit autant d'Alexandre le Grand.

11 Nous lisons que Masinissa,  l'ge de quatre vingt-dix ans,
prenait ses repas au milieu du jour, debout devant sa tente, ou en
se promenant.

12 Lorsque M. Curius eut vaincu les Sabins, un dcret du snat lui
ayant accord une portion de terre plus grande qu'aux vtrans, il
n'accepta que la mesure des simples soldats, et dit qu'il
n'appartenait qu' un mauvais citoyen de ne pas se contenter de ce
qui suffisait aux autres.

13 Souvent mme une arme entire se fit remarquer par sa
temprance, tmoin celle qui tait commande par Scaurus. D'aprs
le rapport de ce gnral, un arbre fruitier, qui se trouvait 
l'extrmit de son camp, dans l'enceinte mme, fut, le lendemain,
laiss intact avec ses fruits, au dpart de l'arme.

14 Pendant la guerre qui se fit sous les auspices de l'empereur
Csar Domitien Auguste Germanicus, guerre allume dans les Gaules
par Julius Civilis, l'opulente cit de Langres, ayant embrass le
parti des factieux, craignait,  l'approche de Csar, d'tre
livre au pillage; mais, respecte contre son attente, et n'ayant
prouv aucune perte, elle rentra dans le devoir, et me fournit
soixante-dix mille combattants.

15 L. Mummius, qui, aprs la prise de Corinthe, enrichit de
tableaux et de statues l'Italie et les provinces conquises, fut si
loign de prendre pour lui une partie de ce prcieux butin, que
sa fille, qu'il laissa dans la pauvret, fut dote par le snat
aux frais du trsor public.



IV. De la justice.


1 Pendant que Camille assigeait Falries, un matre d'cole
emmena hors des murs, sous prtexte d'une promenade, les enfants
qui lui taient confis, et alla les livrer aux Romains, auxquels
il dit que, pour retirer de pareils otages, la ville se
soumettrait  toute condition. Non seulement Camille rejeta
l'offre perfide de ce matre, mais encore il lui lia les mains
derrire le dos, et le fit reconduire  coups de verges par ses
lves, vers leurs parents. Cette gnrosit lui valut la conqute
qu'il ne voulait pas devoir  une trahison: car les Falisques,
admirant sa justice, se rendirent  lui volontairement.

2. Le mdecin de Pyrrhus, roi d'pire, tant venu prs de
Fabricius, qui commandait l'arme romaine, lui promit
d'empoisonner son matre, si on lui accordait une rcompense
proportionne  ce service. Fabricius, qui rpugnait  fonder ses
succs sur un semblable forfait, dcouvrit au roi les intentions
coupables de son mdecin; et cette loyaut engagea Pyrrhus 
rechercher l'amiti des Romains.



V. De la fermet de courage.


1 Les soldats de Cn. Pompe ayant menac de piller les trsors que
l'on devait porter dans son triomphe, Servilius et Glaucia
l'engagrent  les leur distribuer, pour prvenir cette rvolte.
Pompe dclara qu'il renoncerait au triomphe, et qu'il mourrait
mme plutt que de cder  l'indiscipline. Puis, aprs avoir
vivement rprimand les soldats, il leur fit prsenter ses
faisceaux orns de lauriers, comme pour les engager  commencer le
pillage par ces objets. Ils sentirent l'odieux de leur conduite,
et rentrrent dans l'obissance.

2 Une sdition s'tant leve dans l'arme de C. Csar, au milieu
du tumulte de la guerre civile, ce gnral licencia la lgion
coupable, au moment mme de la plus grande effervescence, et fit
frapper de la hache les chefs de la rvolte. Peu de temps aprs
les soldats licencis, ayant sollicit auprs de lui et obtenu
leur rintgration, se montrrent ds lors irrprochables.

3 Au moment o Postumius, personnage consulaire, exhortait ses
soldats, ils lui demandrent ce qu'il exigeait d'eux: Suivez-
moi, leur dit-il; et, saisissant une enseigne, il s'lana le
premier contre l'ennemi. Ses troupes le suivirent et remportrent
la victoire.

4 Cl. Marcellus tant tomb, sans s'y attendre, entre les mains
des Gaulois, tourna avec son cheval, cherchant par o il pourrait
s'chapper; mais, se voyant investi de toutes parts, il adressa
une prire aux dieux, et s'lana au milieu des ennemis, les
frappa d'tonnement par son audace, tua leur chef, et remporta des
dpouilles opimes, lorsqu'il avait  peine l'espoir de se sauver.

5 L. Paullus,  la bataille de Cannes, voyant l'arme perdue,
refusa le cheval que lui offrait Lentulus pour fuir, et ne voulut
pas survivre  ce dsastre, bien qu'on ne pt le lui imputer 
lui-mme. puis par ses blessures, et appuy contre une pierre,
il resta en cet tat jusqu' ce qu'il expirt sous les coups des
ennemis.

6 Varron, son collgue, montra encore plus de rsolution, en
conservant sa vie aprs ce malheur; et le peuple, ainsi que le
snat, lui rendit des actions de grces pour n'avoir pas dsespr
de la rpublique. Au reste, toute sa conduite ultrieure prouva
qu'il s'tait conserv, non par dsir de vivre, mais par amour
pour la patrie: car il laissa crotre sa barbe et ses cheveux, et
ne se coucha plus pour prendre ses repas, il refusa mme les
dignits qui lui taient confres par le peuple, disant qu'il
fallait  la rpublique des magistrats plus heureux que lui.

7 Aprs le massacre de Cannes, Sempronius Tuditanus et C.
Octavius, tribuns militaires, tant assigs dans le plus petit
des deux camps, conseillrent  leurs compagnons de mettre l'pe
 la main, et de s'chapper  travers les postes ennemis,
dclarant que telle tait leur rsolution, lors mme que personne
n'oserait sortir avec eux. Au milieu de l'hsitation gnrale,
douze cavaliers seulement et cinquante fantassins eurent le
courage de les suivre, et parvinrent sains et saufs  Canusium.

8 En Espagne, T. Fonteius Crassus, tant all faire du butin avec
trois mille hommes, se trouva enferm par Hasdrubal dans un poste
dangereux.  l'entre de la nuit, n'ayant fait part de son dessein
qu'aux premiers rangs, il s'chappa en traversant les postes
ennemis, au moment o l'on s'y attendait le moins.

9 Pendant la guerre contre les Samnites, le consul Cornlius
Cossus tant surpris par l'ennemi dans un lieu o il courait du
danger, le tribun P. Decius lui conseilla de faire occuper une
hauteur qui tait prs de l, par un dtachement qu'il s'offrit de
commander. L'ennemi, attir sur cet autre point, laissa chapper
le consul, mais enveloppa Decius, et le tint assig. Celui-ci
triompha encore de cette difficult par une sortie nocturne, et
revint auprs du consul sans avoir perdu un seul homme.

10 Une action semblable a t faite, sous le consulat d'Atilius
Calatinus, par un chef dont le nom nous a t diversement
transmis. Les uns l'appellent Laberius, quelques autres Q.
Ceditius, la plupart Calpurnius Flamma. Voyant les troupes
engages au fond d'une valle dont toutes les hauteurs taient
occupes par l'ennemi, il demande et obtient trois cents hommes,
qu'il exhorte  sauver l'arme par leur courage, et s'lance avec
eux au milieu de cette valle. Les ennemis descendent de toutes
parts pour les tailler en pices; mais, arrts par un combat long
et acharn, ils laissent au consul le temps de fuir avec son
arme.

11 C. Csar, tant sur le point de combattre les Germains
commands par Arioviste, et voyant le courage de ses troupes
abattu, les assembla et leur dit que, dans cette circonstance, la
dixime lgion seule marcherait  l'ennemi. Par l il stimula
cette lgion, en lui rendant le tmoignage qu'elle tait la plus
brave, et fit craindre aux autres de lui laisser  elle seule
cette glorieuse renomme.

12 Philippe ayant menac les Lacdmoniens de les priver de tout,
s'ils ne lui livraient leur ville, un des principaux citoyens
s'cria: Nous privera-t-il aussi de mourir pour notre patrie?

13 Lonidas, roi de Lacdmone,  qui l'on disait que les Perses
formeraient un nuage par la multitude de leurs flches, rpondit:
Nous combattrons mieux  l'ombre.

14 Dans un moment o L. Elius, prteur de la ville, rendait la
justice, un pivert vint se poser sur sa tte, et les aruspices
dirent que si on laissait partir cet oiseau, la victoire serait
aux ennemis; que si on le tuait, le peuple romain serait
vainqueur, mais L. Elius prirait avec sa famille. Ce chef tua
aussitt l'oiseau, n'hsitant pas  se sacrifier lui-mme. Notre
arme triompha, et Elius mourut dans le combat, avec quatorze de
ses parents. Quelques-uns pensent qu'il s'agit ici, non de L.
Elius, mais de Llius, et que ceux qui perdirent la vie
appartenaient  la famille Llia.

15. Les deux Decius, le pre d'abord, et plus tard le fils, se
dvourent pour la rpublique pendant leur consulat. Ils
s'lancrent avec leurs chevaux au milieu des ennemis, et
donnrent, en mourant, la victoire  leur patrie.

16 P. Crassus, faisant la guerre en Asie contre Aristonicus, tomba
au pouvoir de l'ennemi dans une embuscade, entre le et Myrina.
Emmen vivant, et se voyant avec horreur prisonnier, lui consul
romain, il prit le parti d'enfoncer dans l'oeil d'un Thrace commis
 sa garde, la baguette dont il se servait pour conduire son
cheval; le soldat, irrit par la douleur, pera de son pe
Crassus, qui chappa ainsi, selon son dsir,  l'opprobre des
fers.

17 M. Caton, fils du Censeur, ayant t jet  terre par une chute
de son cheval, s'aperut, quand il se fut remis en selle, que son
pe avait gliss du fourreau. Craignant le dshonneur d'une telle
perte, il retourne au milieu des ennemis, et, non sans recevoir
quelques blessures, retrouve enfin son arme, et revient prs de
ses compagnons.

18 Les habitants de Ptilie, assigs par Hannibal, et manquant de
vivres, firent sortir de la ville les vieillards et les enfants;
et, rduits  vivre de cuirs qu'ils faisaient tremper et qu'ils
grillaient ensuite, de feuilles d'arbres et de la chair de toute
espce d'animaux, ils soutinrent le sige pendant onze mois.

19 Ceux d'Arabriga, en Espagne, supportrent les mmes maux,
plutt que de livrer leur ville  Hirtuleius.

20 Lorsque Hannibal assigeait Casilinum, les habitants furent
rduits  une telle extrmit, qu'un rat y fut vendu, dit-on, cent
deniers. Le vendeur mourut de faim, et l'acheteur vcut. Malgr
cette famine, la ville persvra dans sa fidlit envers les
Romains.

21 Mithridate, assigeant Cyzique, fit amener ses prisonniers au
pied des remparts, dans l'espoir que les habitants, craignant pour
le sort de leurs concitoyens, se dcideraient  rendre la place;
mais les assigs exhortrent les captifs  mourir avec courage,
et restrent fidles aux Romains.

22 Les habitants de Sgovie, dont les femmes et les enfants
taient mis  mort par Viriathe, aimrent mieux voir gorger ce
qu'ils avaient de plus cher, que de rompre leur alliance avec les
Romains.

23 Les Numantins, pour ne pas se rendre, s'enfermrent dans leurs
maisons[130], et s'y laissrent mourir de faim.



VI. De la bont et de la douceur.


1 Q. Fabius dit  son fils, qui lui conseillait de sacrifier un
petit nombre de soldats pour s'emparer d'une position avantageuse:
Veux-tu tre de ce petit nombre [131]?

2 Xnophon, tant  cheval, venait d'ordonner  son infanterie de
s'emparer d'une hauteur, lorsqu'il entendit un soldat dire, en
murmurant, qu'il tait facile  un homme  cheval de commander des
choses aussi pnibles. Il descendit aussitt, fit monter le soldat
 sa place, et se dirigea  pied vers le sommet de la montagne. Le
soldat, pour chapper  la honte et aux railleries de ses
camarades, se hta de descendre. Quant  Xnophon, toute son arme
eut peine  obtenir de lui qu'il reprt son cheval, et qu'il
rservt ses forces pour les fonctions ncessaires de gnral.

3 Alexandre, pendant une marche en hiver, tait assis devant un
feu, et regardait dfiler ses troupes, lorsqu'il aperut un soldat
presque mort de froid. Il lui fit prendre sa place, et lui dit:
Si tu tais n parmi les Perses, ce serait pour toi un crime
capital de t'asseoir sur le sige de ton roi; un Macdonien peut
se le permettre.

4 L'empereur Auguste Vespasien, tant inform qu'un jeune homme
d'illustre naissance, mais peu propre au mtier des armes, tait
oblig, par le mauvais tat de sa fortune, de servir dans les
derniers grades de l'arme, lui assura de quoi vivre selon son
rang, et lui donna un cong honorable.



VII. Instructions diverses sur la guerre.


1 Csar suivait contre l'ennemi, disait-il, le systme adopt par
la plupart des mdecins contre les maladies, dont ils triomphent
plutt par la faim que par le fer.

2 Domitius Corbulon prtendait qu'il fallait vaincre l'ennemi avec
la doloire, c'est--dire par les ouvrages de sige.

3 L. Paullus disait qu'un gnral devait avoir le caractre d'un
vieillard, c'est--dire s'arrter aux rsolutions les plus
prudentes[132].

4 On reprochait  Scipion l'Africain de ne pas aimer  se battre:
Ma mre, rpondit-il, a fait en moi un gnral, et non un
soldat.

5 C. Marius, provoqu par un Teuton  un combat singulier, lui dit
que, s'il tait dsireux de mourir, une corde pouvait mettre fin 
sa vie. Comme le barbare insistait, Marius lui montra un vieux
gladiateur, dont la petite taille inspirait le mpris, et lui dit:
Quand tu auras vaincu cet homme, je combattrai contre toi.

6 Q. Sertorius, sachant par exprience qu'il ne pouvait rsister
aux forces runies des Romains, et voulant le prouver aux barbares
ses allis, qui demandaient tmrairement le combat, fit amener en
leur prsence deux chevaux, l'un plein de vigueur, l'autre
extrmement faible, auprs desquels il plaa deux jeunes gens qui
offraient le mme contraste, l'un robuste, l'autre chtif; et il
ordonna au premier d'arracher d'un seul coup la queue entire du
cheval faible, au second de tirer un  un les crins du cheval
vigoureux. Le jeune homme chtif s'tant acquitt de sa tche,
tandis que l'autre luttait inutilement avec la queue du cheval
faible: Soldats, s'cria Sertorius, je vous ai montr, par cet
exemple, ce que sont les lgions romaines: invincibles quand on
les prend en masse, elles seront bientt affaiblies et tailles en
pices, si elles sont attaques sparment.

7 Le consul Valerius Lvinus, qui avait une grande confiance en
ses troupes, ordonna de promener dans son camp un espion que l'on
y avait surpris; et, pour intimider les ennemis, il dclara qu'il
leur permettait de faire observer son arme par leurs espions
toutes les fois qu'ils le voudraient.

8 Le primipile Clius, qui, aprs la dfaite de Varus, en
Germanie, servit de gnral  notre arme investie par les
barbares, craignait que ceux-ci n'approchassent de ses
retranchements du bois qu'ils avaient amass, et n'incendiassent
son camp. Il feignit de manquer de bois lui-mme, et, envoyant de
tous cts des soldats pour en enlever, il russit  faire
loigner de l, par les Germains, tous les troncs d'arbres qu'ils
y avaient runis.

9 Dans un combat naval, Cn. Scipion lana sur les vaisseaux
ennemis des vases remplis de poix et de rsine, dont la chute
devait faire un double mal, et par leur pesanteur, et par les
matires inflammables qu'ils rpandaient.

10 Hannibal enseigna au roi Antiochus[133]  jeter sur les vaisseaux
ennemis de petits vases pleins de vipres, pour pouvanter les
soldats, et leur faire abandonner le combat et la manoeuvre.

11 Prusias recourut  ce moyen au moment o sa flotte commenait 
fuir.

12 M. Porcius, ayant pris de vive force un vaisseau carthaginois,
fit main basse sur ceux qui le montaient, donna leurs armes  ses
soldats, qu'il revtit de leurs dpouilles; et, trompant l'ennemi
par ce dguisement, il parvint  couler  fond plusieurs de leurs
navires.

13 Les Athniens, dont le territoire tait de temps en temps
ravag par les Lacdmoniens, profitrent des jours pendant
lesquels on clbrait, hors de leur ville, les ftes de Minerve,
pour sortir avec toute l'apparence du culte ordinaire, mais avec
des armes caches sous leurs habits. Au lieu de rentrer  Athnes
quand leurs crmonies furent acheves, ils allrent tout  coup
se jeter sur le pays des Lacdmoniens au moment o ceux-ci
craignaient le moins cette irruption, et ravagrent  leur tour
les terres de ces ennemis, qui avaient si souvent dvast les
leurs.

14 Cassius, ayant des vaisseaux de charge qui ne lui taient plus
d'une grande utilit, y mit le feu, et les dirigea, par un vent
favorable, sur la flotte ennemie, qu'il incendia de cette manire.

15 Lorsque M. Livius eut dfait Hasdrubal, on lui conseillait de
poursuivre et de dtruire entirement les dbris de l'arme
ennemie: Laissons -- en chapper quelques-uns, rpondit-il, pour
annoncer notre victoire.

16 Scipion l'Africain disait souvent qu'il fallait non seulement
laisser la retraite libre  l'ennemi, mais encore la lui rendre
sre.

17 Pachs, gnral athnien, promit aux ennemis de leur laisser la
vie sauve, s'ils dposaient le fer; et, quand ils se furent soumis
 cette condition, il fit mettre  mort tous ceux qui avaient des
agrafes de fer[134]  leurs manteaux.

18 Hasdrubal, tant entr sur le territoire des Numides dans
l'intention de les soumettre, et les ayant trouvs prts  se
dfendre, leur affirma qu'il tait venu dans le seul but de
prendre des lphants, animaux communs dans cette contre. Ils lui
permirent cette chasse,  condition qu'il ne les inquiterait
point; et quand, sur la foi de sa promesse, leur arme se fut
dissoute, il les attaqua et les rduisit sous sa domination.

19 Alctas, gnral de Lacdmone, voulant enlever aux Thbains un
convoi de vivres, tint sa flotte prte, mais cache, et se mit 
exercer ses rameurs tour  tour sur la mme galre, comme s'il
n'et pas eu d'autres navires. Quelque temps aprs, lorsque les
vaisseaux des Thbains passrent, il s'lana sur eux avec, toute
sa flotte, et s'empara du convoi.

20 Ptolme, ayant en tte Perdiccas, dont l'arme tait plus
forte que la sienne, attacha du sarment  tous ses bestiaux, pour
le leur faire traner, les mit sous la conduite de quelques
cavaliers, et les prcda lui-mme avec ses troupes. La poussire
souleve par ces animaux ayant fait croire aux ennemis que
Ptolme tait suivi d'une arme nombreuse, ils en prirent
l'pouvante et se laissrent vaincre.

21 Myronide, gnral athnien, sur le point d'en venir aux mains
avec les Thbains, qui lui taient suprieurs en cavalerie, apprit
 ses soldats que dans les combats en plaine on peut sauver sa vie
si l'on tient ferme, mais qu'il est trs dangereux de lcher pied.
Il leur donna par l de la rsolution, et remporta la victoire.

22 L. Pinarius commandait la garnison romaine  Henna, en Sicile,
lorsque les clefs des portes, dont il s'tait empar, lui furent
redemandes par les magistrats de la ville. Comme il les
souponnait d'tre disposs  embrasser le parti des Carthaginois,
il demanda une nuit pour rflchir; et, aprs avoir instruit ses
soldats de la perfide intention des Siciliens, il leur ordonna de
se tenir prts pour le lendemain, et d'tre attentifs au signal
qu'il leur donnerait. Les magistrats s'tant prsents ds le
point du jour, il leur promit de rendre les clefs, si tel tait le
dsir unanime des habitants d'Henna. Aussitt le peuple entier se
runit au thtre, demanda  grands cris les clefs, et manifesta
ainsi la rsolution de quitter le parti des Romains. Alors
Pinarius donna aux soldats le signal convenu, et tous les
habitants furent massacrs.

23 Iphicrate, gnral athnien, ayant donn  sa flotte
l'apparence de celle des ennemis, se dirigea vers une ville allie
dont la fidlit lui tait suspecte. Les dmonstrations de joie
avec lesquelles il fut accueilli lui ayant dvoil la perfidie des
habitants, il livra la ville au pillage.

24 Tib. Gracchus ayant dclar que ceux des esclaves
volontaires[135] de son arme qui se montreraient braves recevraient
leur libert, et que les lches seraient mis en croix, quatre
mille d'entre eux, qui avaient combattu avec peu d'ardeur,
s'taient runis sur une colline fortifie, par crainte du
chtiment. Il leur envoya dire que tout le corps des volontaires
tait victorieux  ses yeux, puisque l'ennemi avait t mis en
droute; et, aprs les avoir ainsi affranchis des effets de sa
menace[136] et de toute crainte, il les reut dans le camp.

25 Aprs la bataille de Thrasymne, qui fut si dsastreuse pour
les Romains, six mille hommes s'tant rendus  Hannibal par une
capitulation, il renvoya gnreusement dans leurs villes les
allis latins, en leur disant qu'il ne faisait la guerre que dans
le but de rendre la libert  l'Italie[137]: ce moyen lui valut, par
leur intervention, la soumission de quelques peuples.

26 Pendant que Cincius, chef de la flotte romaine, assigeait
Locres, Magon rpandit le bruit dans notre camp que Marcellus
tait tu; qu'Hannibal arrivait pour faire lever le sige; et
bientt aprs des cavaliers, qu'il avait fait sortir secrtement
de la place, vinrent se montrer sur les hauteurs qui taient en
vue des remparts. Cet artifice russit: Cincius, persuad que
c'tait Hannibal qui venait, se rembarqua et prit la fuite.

27 Scipion milien, au sige de Numance, plaa des archers et des
frondeurs, non seulement dans les intervalles des cohortes, mais
encore entre les centuries[138].

28 Plopidas, gnral thbain, mis en fuite par les Thessaliens,
franchit une rivire  l'aide d'un pont volant, qu'il fit brler
ensuite par son arrire-garde, pour ne pas laisser le mme moyen
de passage  l'ennemi qui le poursuivait.

29 La cavalerie romaine ne pouvant nullement tenir tte  celle
des Campaniens, Q. Nvius, centurion de l'arme du proconsul
Fulvius Flaccus, imagina de choisir dans toutes les troupes les
soldats de petite taille qui paraissaient les plus agiles, de les
armer de boucliers courts, de casques lgers, d'pes, et de sept
javelots longs de quatre pieds environ, de les mettre en croupe
derrire les cavaliers, et de les faire avancer jusqu'aux
murailles[139], o, mettant pied  terre, ils devaient combattre la
cavalerie ennemie. Cette manoeuvre fit beaucoup de mal aux
Campaniens, surtout  leurs chevaux, qui furent mis en dsordre,
et notre arme remporta facilement la victoire.

30 P. Scipion, en Lydie, voyant qu'une pluie qui tait tombe jour
et nuit avait incommod l'arme d'Antiochus, au point que, non
seulement les hommes et les chevaux n'avaient plus de forces, mais
encore que les arcs, dont les cordes taient mouilles, devenaient
inutiles, engagea son frre  livrer le combat le lendemain,
quoique ce ft un jour nfaste. La victoire fut le rsultat de cet
avis[140].

31 Pendant que Caton ravageait l'Espagne, une dputation des
Ilergtes, peuple alli des Romains, vint lui demander du secours.
Ne voulant ni les mcontenter par un refus, ni affaiblir ses
forces en les divisant, il ordonna au tiers de ses soldats de
prendre des vivres et de s'embarquer, mais avec la recommandation
expresse de revenir sur leurs pas, en prtextant que les vents
taient contraires. Pendant ce temps, la nouvelle que du secours
arrivait rendit le courage aux Ilergtes, et renversa les projets
de leurs ennemis.

32 C. Csar, voyant qu'il y avait dans l'arme de Pompe un grand
nombre de chevaliers romains qui, par leur habilet  manier les
armes, lui tuaient beaucoup de monde, ordonna  ses troupes de
leur porter des coups d'pe au visage et dans les yeux. Il
russit par ce moyen  leur faire prendre la fuite.

33 Les Vaccens, presss dans un combat par Sempronius Gracchus,
formrent autour d'eux une enceinte de chariots, dans lesquels ils
placrent leurs meilleurs soldats habills en femmes. Sempronius,
croyant n'avoir affaire qu' des femmes, s'avana tmrairement
pour les envelopper; mais ceux qui taient sur les chariots
reprirent l'offensive, et mirent ses troupes en fuite.

34 Eumne, de Cardie, un des successeurs d'Alexandre, tant
assig dans un chteau o il ne pouvait exercer ses chevaux,
avait soin, chaque jour, et aux mmes heures, de les suspendre de
telle manire, que, appuys sur leurs pieds de derrire, et ayant
en l'air ceux de devant, ils s'agitaient violemment en tout sens,
et se mettaient en sueur pour reprendre leur position naturelle.

35 M. Caton,  qui des barbares s'engageaient  fournir des
guides, et mme des renforts, pourvu qu'on leur donnt une somme
considrable, n'hsita point  la promettre, parce que, s'ils
taient vainqueurs, il pouvait les payer avec le butin fait sur
l'ennemi, et que, s'ils prissaient dans le combat, il tait
dgag de sa promesse.

36 Statilius, cavalier recommandable par ses services, se
disposant  passer du ct de l'ennemi, Q. Fabius Maximus le fit
appeler, et, aprs lui avoir dit, par forme d'excuse, que la
jalousie de ses camarades lui avait laiss jusqu'alors ignorer son
mrite, lui fit prsent d'un cheval et d'une somme d'argent. Cet
homme, que le sentiment de ses torts avait amen tremblant, sortit
plein de joie; et, de chancelant, il devint ds lors aussi fidle
qu'il tait brave.

37 Philippe, ayant appris qu'un certain Pythias, excellent
guerrier, tait devenu son ennemi, parce que, dans sa pauvret,
ayant peine  nourrir ses trois filles, il ne recevait de ce roi
aucun subside, rpondit  ceux qui lui conseillaient de se dfaire
de cet homme: Quoi! si un de mes membres tait malade, le
couperais-je plutt que de le gurir? Ensuite il fit venir
secrtement ce Pythias, le reut avec bont; et, aprs lui avoir
fait exposer l'tat malheureux de ses affaires, il lui donna de
l'argent, et le rendit par l plus fidle et plus dvou qu'il
n'tait avant qu'il et  se plaindre.

38 Aprs le malheureux combat contre les Carthaginois, o
Marcellus perdit la vie, T. Quinctius Crispinus, ayant appris que
l'anneau de son collgue tait entre les mains d'Hannibal, informa
toutes les villes d'Italie qu'elles avaient  se dfier des
lettres qu'elles recevraient sous le sceau de Marcellus. Cette
prcaution fit chouer les tentatives d'Hannibal  Salapie et dans
d'autres villes.

39 Aprs le dsastre de Cannes, le courage des Romains tait
tellement abattu, qu'une grande partie des dbris de l'arme,
entrane par plusieurs citoyens des premires familles, formait
la rsolution de quitter l'Italie. F. Scipion, encore trs jeune,
accourut, et, dans l'assemble mme o l'on dlibrait, dclara
qu'il allait tuer de sa propre main quiconque ne jurerait pas de
ne point abandonner la rpublique. Aprs avoir lui-mme prononc
le serment, il tira son pe, menaa d'immoler un de ceux qui
taient le plus prs de lui, s'il n'en faisait autant, et fora
celui-ci par la crainte, les autres par l'exemple,  prendre le
mme engagement.

40 Les Volsques tant camps dans un lieu environn de
broussailles et de bois, Camille incendia tout ce qui pouvait
porter la flamme jusqu' leurs retranchements, et les obligea
ainsi d'abandonner le camp.

41 Pendant la guerre Sociale, P. Crassus fut surpris de la mme
manire avec toute son arme.

42 En Espagne, Q. Metellus tant sur le point de lever son camp,
et ses soldats se tenant renferms dans l'intrieur des
retranchements, Hermocrate profita de leur inaction pour ne les
faire attaquer que le lendemain par ses troupes, alors plus
capables de combattre, et termina ainsi la guerre[141].

43. Miltiade, ayant dfait  Marathon une multitude innombrable de
Perses, et voyant que les soldats athniens perdaient le temps 
recevoir des flicitations, les fit marcher  la hte au secours
de leur ville, vers laquelle se dirigeait la flotte ennemie. Quand
il y fut accouru, et qu'il eut garni les murs de dfenseurs, les
Perses, croyant que le nombre des Athniens tait considrable, et
que l'arme qui avait combattu  Marathon tait diffrente de
celle qu'on voyait sur les remparts, revirrent de bord sur-le-
champ et regagnrent l'Asie.

44 Pisistrate, gnral athnien, ayant pris la flotte des
Mgariens, qui avait dbarqu prs d'leusis, pendant la nuit,
pour enlever des femmes d'Athnes occupes  clbrer les ftes de
Crs, vengea ses concitoyens par un grand massacre des ennemis,
et remplit de soldats athniens les vaisseaux capturs, sur
lesquels il mit en vue quelques femmes qui semblaient tre des
captives. Les Mgariens, tromps par cette apparence, et persuads
que leurs compagnons revenaient avec le fruit de leur entreprise,
s'avancrent  leur rencontre en dsordre et sans armes, et furent
eux-mmes taills en pices.

45 Cimon, gnral athnien, ayant battu la flotte des Perses prs
de l'le de Chypre, revtit ses soldats des dpouilles des
prisonniers; et, avec les vaisseaux mmes des barbares, il fit
voile pour la Pamphylie, et aborda prs du fleuve Eurymdon. Les
Perses, reconnaissant leurs navires et le costume de ceux qui les
montaient, ne se mfirent de rien; mais, soudainement attaqus
par Cimon, ils furent ainsi dfaits le mme jour sur terre et sur
mer.



     [1] Tacite, Hist. Lib. IV, c.39.
     [2] Vie de Domitien
     [3] Tacite, Vie d'Agricola, ch. VIII & IX
     [4] Vie d'Agricola, ch. XVII
     [5] Plinius Jun., lib. IV, ep. 8.
     [6] Liv. IX, lett. 19.
     [7] Hist. abr. de la litt. rom., L. II, p. 454
     [8] Daunou, Cours d'tudes d'hist., t.1er, p. 431
     [9] Essai sur l'hist. de l'art militaire, t. 1er, p.
288.
     [10] Mmoires de l'Acadmie des sciences morales et
politiques, t. iv, p. 839.
     [11] Le texte de M. Naudet porte Nron, sans doute
par la faute du typographe.
     [12] Avant d'crire ce recueil de stratagmes, o tout
est pratique, Frontin avait publi des ouvrages purement
thoriques sur l'art militaire.
     [13] Oprations de stratgie et de tactique, en gnral
     [14] Stratagmes, ruses de guerre proprement dites.
     [15] Plutarque (Vie de Caton le Censeur, ch. X) porte 
quatre cents le nombre des villes que soumit Caton en
Espagne. Tite-Live, aprs avoir rapport ce fait, avec le
dtail de toutes les circonstances qui l'ont amen, ajoute
(liv. XXXIV ch. 17) que le consul marcha contre les villes
qui refusaient d'obir, et qu'il fut mme oblig d'assiger
Segestica, ville riche et importante, qu'il prit d'assaut.
Polyen a compris ce mme fait dans son recueil de
stratagmes (liv. VIII, ch. 17). Voyez aussi Polybe,
Fragments, liv. XIX ; et Aurelius Victor, qui a reproduit
presque littralement le texte de Frontin (Hommes
illustres, ch. XLVII).
     [16] Selon Diodore de Sicile (liv. XIV, ch. 55), le point
de ralliement indiqu par Himilcon tait Panorme,
aujourd'hui Palerme. Cet usage des ordres cachets,
maintenant encore en vigueur dans la marine, tait
familier aux gnraux de l'antiquit.
     [17] C. Llius tait envoy par Scipion. Celui-ci, aprs
avoir fait reconnatre le camp de Syphax, parvint 
l'incendier pendant la nuit, ce qui mit un tel dsordre dans
l'arme ennemie, que le fer et le feu dtruisirent quarante
mille hommes. Voyez Tite-Live, liv. XXX, ch. 3-6 ; et
Polybe, liv. XIV, fragment 2.
     [18] Gabies, ville du Latium et colonie d'Albe. Elle
tait dj en ruines du temps d'Auguste.

     Les dtails de cet odieux artifice des deux Tarquins
sont dans Tite-Live, liv. I, ch. 24. Voyez aussi Florus, liv. I.
ch. 7 ; Valre-Maxime, liv. VII, ch. 4 ; Denys d'Halicarnasse,
liv. IV, ch. 54 ; Ovide, Fastes, liv. II, v. 686  711.

     Diogne Larce rapporte que Thrasybule, tyran de
Milet, donna un conseil du mme genre  Priandre, tyran
de Corinthe, dans les termes suivants :

     THRASYBULE  PRIANDRE.

      Je n'ai fait aucune rponse aux questions de votre
hraut ; mais, l'ayant men dans un champ, j'abattis 
coups de bton, pendant qu'il me suivait, ceux des pis qui
dpassaient les autres. Si vous l'interrogez, il vous dira ce
qu'il a vu et entendu. Imitez-moi donc, si vous voulez
conserver votre autorit ; faites prir les premiers de la
ville, qu'ils soient, ou non, vos ennemis. L'ami mme d'un
tyran doit lui tre suspect. 
     [19] Zeugma. Ville de Syrie, fonde par Seleucus 1er,
ainsi appele  joindre , parce que, btie sur l'Euphrate,
elle tait le point de communication entre la Syrie et la
Babylonie.
     [20] Hasdrubal s'aperut en effet, mais trop tard, de la
runion des consuls. On ne doit donc pas prendre  la
lettre cette dernire phrase de Frontin. Voyez le  9 du
chapitre suivant, et surtout le beau rcit de Tite-Live, liv.
XXVII, ch. 43-50.

      Quand on marche  la conqute d'un pays avec deux
ou trois armes qui ont chacune leur ligne d'opration
jusqu' un point fixe o elles doivent se runir, il est de
principe que la runion de ces divers corps d'arme ne doit
jamais se faire prs de l'ennemi, parce que non seulement
l'ennemi, en concentrant ses forces, peut empcher leur
jonction, mais encore il peut les battre sparment. 
(Napolon.)
     [21] Il y a ici une grave erreur. Lors de ce voyage de
Thmistocle  Sparte, en 478 avant J.-C., les murailles
d'Athnes avaient t dtruites par les Perses ; et c'est
soixante-quatorze ans plus tard, aprs la bataille d gos-
Potamos, que les Spartiates exigrent la nouvelle
dmolition de ces remparts. Cf. Cornlius Nepos, Vie de
Thmistocle, ch. VI ; et Vie de Conon, ch. IV.
     [22] La plupart des historiens attribuent ce mot 
Metellus Macedonicus, qui vivait longtemps avant
Metellus Pius.
     [23] Plutarque (Vie de Demetrius, ch. XXVIII)
rapporte un mot semblable d'Antigone. Son fils Demetrius
lui demandait quand on dcamperait :  Crains-tu,
rpondit-il avec l'accent de la colre, d'tre le seul qui
n'entende pas la trompette ? 
     [24] Le marchal de Luxembourg avait un espion
auprs du roi Guillaume, et tait instruit de tout ce qui se
passait dans l'arme ennemie. Le roi s'en aperut, et
obligea l'espion  donner un faux avis, qui faillit perdre
l'arme franaise  Steinkerque ; mais le gnie et le
courage de Luxembourg triomphrent de celle difficult.
     [25] De constituendo statu belli. Les modernes disent
de mme constituer la guerre, ce qui quivaut  se faire un
plan d'oprations.

     Les principes rsultant de l'exprience de tous les
temps se rsument en ces mots :  Un plan de campagne
doit avoir prvu tout ce que l'ennemi peut faire, et contenir
en lui-mme les moyens de le djouer. Les plans de
campagne se modifient  l'infini, selon les circonstances, le
gnie du chef, la nature des troupes, et la topographie du
thtre de la guerre.  (Napolon.)
     [26] Il y a ici une erreur historique que l'on peut
rectifier, en transportant cet exemple aprs le  9. Pricls
u'a jamais conseille aux Athniens d'abandonner leur ville,
et d'envoyer ailleurs leurs femmes et leurs enfants. Mais,
ainsi qu'on le voit dans Thucydide (liv. II), Pricls, au
moment o les Spartiates ravageaient l'Attique,
s'embarqua avec des troupes athniennes, alla dvaster le
territoire des Lacdmoniens, et les fora ainsi  revenir
dfendre leurs possessions.
     [27] Nudaverat. Domitien fit probablement couper ou
incendier les forts qui servaient de retraite aux
Germains : c'est, du moins, l'opinion des commentateurs.
     [28] Il s'agit sans doute de Philippe, fils de Demetrius,
qui fit la guerre aux toliens. Voyez Tite-Live, liv. XXVIII,
ch. 7.
     [29] Selon Quinte-Curce (liv. VIII, ch. 13) et Arrien
(liv. V, ch. 2), ce fait s'accomplit, ainsi que le prcdent, sur
l'Hydaspe, et non sur l'Indus. Plutarque, dans la Vie
d'Alexandre, parle d'une lettre de ce roi, qui lui-mme rend
compte du passage de l'Hydaspe, et ne fait nulle mention
de l'Indus. Au reste, ces erreurs ne sont pas rares dans
Frontin, surtout quand il sort de l'histoire romaine.

     Des stratagmes semblables ont t pratiqus par
Gustave-Adolphe pour passer le Lech, que gardaient les
Impriaux, et par Charles XII, qui franchit la Brzina en
marchant contre les Moscovites.
     [30] Les commentateurs pensent qu'il s'agit ici, non
du dtroit de Cyane, mais de celui d'Abydos. Selon Polyen
(liv. IV, ch. 2,  8), Philippe aurait employ cette ruse lors
d'une expdition qu'il fit dans le pays d'Amphisse.
     [31] Frontin fait encore ici erreur. Pendant le consulat
de Duilius, Syracuse avait pour roi Hiron, alli et ami des
Romains. Il est plutt question du port de Segeste, comme
le conjecturent la plupart des critiques. Cf. Polybe, liv. I.

     En 1560, Montgomery, fuyant sur la Seine, aprs la
prise de Rouen, franchit de la mme manire une estacade
que l'on avait tablie sur le fleuve, pour empcher
l'approche des btiments anglais.
     [32] Cet acte de dvouement de Calpurnius Flaima est
rapport par Florus, liv. II. 2. Tite-Live (liv. XXII, ch. 60),
faisant le rapprochement de cette noble conduite et de
celle de P. Decius, attribue  Flamma ces paroles ;
 Moriamur, milites, et morte nostra eripiamus ex
obsidione circumventas legiones. 

     Klber, avec quatre mille hommes, avait attaqu
vingt-cinq mille Vendens. Se voyant dbord par l'ennemi,
il dit au colonel Shouadin :  Prends une compagnie de
grenadiers, arrte l'ennemi devant ce ravin : tu te feras
tuer, et tu sauveras l'arme. - Oui, gnral,  rpond
l'officier ; et il prit avec tous ses hommes.

     Ces faits rappellent celui de Lonidas et des trois
cents Spartiates.
     [33] Selon le rcit de Plutarque, Crassus enferma
Spartacus dans la presqu'le de Rhegium, en tirant 
l'isthme, d'une mer  l'autre, un foss de trois cents stades
de longueur, sur une largeur et une profondeur de quinze
pieds, et Spartacus s'chappa en comblant une partie du
foss avec de la terre, des branches d'arbres, etc. ; mais le
biographe ne fait aucune mention des prisonniers que ce
gnral, au dire de Frontin, aurait mis  mort pour faire
passer son arme sur leurs cadavres. (Vie de Crassus, ch.
XIII.)
     [34] Darius, sur le conseil de Gobrias, un des grands
qui le suivaient, laissa non seulement les nes dans son
camp, mais encore les malades et toute la partie de son
arme la moins capable de supporter les fatigues
(Hrodote, liv. IV, ch. 134 et 135). Cf. Polyen, Liv. VII,
ch. 11,  4 ; et Justin, liv. II, ch. 5.
     [35] Ce fait est racont par Tite-Live (liv. XXII, ch. 16
et 17), par Polybe (liv. III, ch. 93), par Plutarque (Vie de
Fabius, ch. VI), par Cornlius Nepos (Vie d'Hannibal,
ch. V). Il a t de nos jours tax d'invraisemblance, et
appel le conte des boeufs ardents.
     [36] Tite-Live (liv. XXIII, ch. 24) fait le rcit de ce
stratagme. La fort Litana tait situe aux confins de
l'Etrurie et de la Ligurie.
     [37] Metellus avait pris ces lphants aux Carthaginois
dans le combat livr sous les murs de Panorme.
     [38] Il s'agit ici du passage du Rhne. Tite-Live, tout
en rapportant le fait (liv. XXI, ch. 28), semble peu y croire,
et pense que les lphants passrent plutt sur des
radeaux.
     [39] De distringendis hostibus. Il y a dans ce chapitre
des exemples qui ne rpondent pas bien au titre, quelque
extension qu'on donne au mot distringendis.
     [40]  Le plus sr moyen de diviser les forces de
l'ennemi, dit Machiavel (Art de la guerre, liv. VI), est
d'attaquer son pays ; il sera forc d'aller le dfendre, et
d'abandonner ainsi le thtre de la guerre. C'est le parti
que prit Fabius, qui avait  soutenir les forces runies des
Gaulois, des trusques, des Ombriens et des Samnites. 
     [41] Tite-Live rend compte de ce fait (liv. XXXV,
ch. 14), et rapporte un entretien qu'aurait eu Hannibal avec
son vainqueur, P. Scipion l'Africain, qui faisait partie de
l'ambassade. Cf. Cornlius Nepos, Vie d'Hannibal, ch. VII-
VIII.
     [42] Machiavel fait allusion (Art de la guerre, liv. VI)
aux deux derniers exemples de ce chapitre, en les
gnralisant comme des prceptes souvent applicables.
     [43] Qui est coup de monts, de hauteurs (Littr)
     [44] Machiavel (Art de la guerre, liv. VI) s'est encore
empar de ce rcit pour en faire un prcepte :  Un point
bien important pour un gnral, dit-il, c'est de savoir
habilement touffer un tumulte ou une sdition qui se
serait leve parmi ses troupes. Il faut, pour cet effet,
chtier les chefs des coupables, mais avec une telle
promptitude, que le chtiment soit tomb sur leur tte
avant qu'ils aient eu le temps de s'en douter. S'ils sont
loigns de vous, vous manderez en votre prsence non
seulement les coupables, mais le corps entier, afin que,
n'ayant pas lieu de croire que ce soit dans l'intention de les
chtier, ils ne cherchent pas  s'chapper, et viennent, au
contraire, d'eux-mmes se prsenter  la peine. 
     [45] Ce n'est pas Fabius qui envoya l'ambassade, mais
il en fit partie, et montra au milieu des snateurs
carthaginois toute l'nergie d'un Romain. Voyez Tite-Live,
liv. XXI, Ch. l8 ; Polybe, liv. III, Ch. 2.
     [46] Quelques ditions portent Xerxem. J'ai suivi la
leon d'Oudendorp et de Schwebel, qui ont recul devant
l'accord des manuscrits, en imputant  Frontin l'erreur
historique qui frappe ici dans le texte. Leutychidas tait sur
mer, et ce fut lui qui remporta,  Mycale, la victoire
attribue par Frontin aux allis. De leur cte, ceux-ci, sous
le commandement de Pausanias, gagnrent la bataille de
Plate. Voyez Hrodote, liv. IX, ch. 58 et suiv. ; Justin, liv.
II, ch. i4 ; Cornelius Nepos, Vie de Pausanias, ch. I, et Vie
d'Aristide, ch. II.
     [47] Il s'agit du combat que se livrrent Postumius et
Mallius, ou Mamilius, prs du lac Rgille. Tite Live, qui
donne le rcit du combat (liv. II, ch. 19 et 20), ne parle
point de cette apparition merveilleuse.
     [48] On trouve dans Plutarque (Vie de Marius, ch.
XVII) des dtails sur cette prophtesse, nomme Martha,
et plusieurs faits qui donnent  conclure qu'il y avait chez
Marius moins de crdulit que d'adresse  profiter des
ides superstitieuses de ses troupes.
     [49]  Teneo te, terra mater.  Sutone raconte ainsi le
fait (Vie de J. Csar, ch. LIX) :  Prolapsus etiam in egressu
navis, verso in melius omine, Teneo te, inquit,
Africa.  Des commentateurs ont pens que Frontin avait
confondu ces paroles de Csar avec celles qu'il attribue 
Scipion dans le paragraphe prcdent. Il est certain, dans
tous les cas, que les mots teneo te ne sont pas dans un
rapport bien direct avec l'intention attribue ici par Frontin
 Csar, de revenir dans le pays d'o il partait. J'ai d,
quant  moi, traduire conformment au texte.
     [50] Il y a ici une erreur de nom : ce n'est pas T.
Sempronius Gracchus, mais P. Sempronius Sophus, qui
battit les Picentins, aprs avoir rassur ses troupes sur un
tremblement de terre. Voyez FLORUS, liv. I, ch. 19.
     [51] D'aprs Tite-Live (liv. XLIV, ch. 37), Sulpicius
annona cette clipse pendant le jour, pour la nuit
suivante, en prcisant l'heure  laquelle devait commencer
le phnomne, et l'instant o il finirait. L'vnement ayant
t conforme  cette prdiction, les soldats regardrent la
science de Sulpicius comme une inspiration divine.
     Ce fait s'accomplissait l'an 68 avant notre re, et,
selon Pline (Hist. Nat, liv. 11, ch. 9), Sulpicius Gallus fut le
premier Romain qui expliqua la raison des clipses de
soleil et de lune.  une poque beaucoup plus recule (583
ans avant J.-C.), Thals de Milet avait prdit l'clipse de
soleil qui eut lieu sous le rgne d'Alyatte.
     [52] Selon Justin (liv. XXII, ch. 6), ce fut une clipse
de soleil ; et Diodore de Sicile, qui affirme la mme chose
(liv. XX, ch. 5), ajoute que l'obscurit fut assez complte
pour que l'on pt, au milieu de la journe, apercevoir les
toiles.
     [53] Erreur historique. Timothe fut envoy par les
Athniens, non contre les Corcyrens, mais bien  leur
secours, contre les Lacdmoniens, comme le rapporte
Diodore de Sicile, liv. XV, ch. 47. Cf. Polyen, liv. VI, ch. 10,
 2.

      Les anciens gnraux, dit Machiavel (Art de la
guerre, liv. VI) avaient  vaincre une difficult qui n'existe
pas pour les gnraux modernes, c'tait d'interprter  leur
avantage des prsages sinistres. 
     [54] Il y a dans ce rcit une inexactitude. Scipion avait
fait sortir des troupes ds la pointe du jour ; mais ce ne fut
que vers la septime heure qu'il engagea l'action sur toute
sa ligne de bataille. Voyez Tite-Live, liv. XXVIII, ch. 14 et
15.

     Tous les livres de tactique ancienne recommandent de
faire prendre le repas aux soldats avant la bataille
     [55] Les Gaulois taient venus au secours des
Samnites. Ce fut dans cette affaire, raconte par Tite-Live
(liv. X, ch. 28 et 29), que Decius, collgue de Fabius, se
dvoua d'une manire hroque.
     [56]  La bataille contre Arioviste a t donne dans le
mois de septembre, et du ct de Belfort.  (Napolon.)
     [57] Il semble que cet artifice doive tre plutt attribu
 Titus, qui prit Jrusalem. On peut consulter, pour la
pratique du sabbat, Dion Cassius, ch. LXVI ; Tacite. Hist.,
liv. V, ch. 4 ; Justin, liv. XXXVI, ch. 2.

     Si l'on en croit Josphe, les Juifs avaient depuis
longtemps obtenu de leurs chefs la permission de
combattre le jour du sabbat, parce que leurs ennemis
pouvaient profiter de leur observance scrupuleuse pour les
attaquer.
     [58] Polybe (liv. XVIII, ch. 11) indique l'usage que
Pyrrhus faisait de cette phalange, dont on trouve dj une
image du temps d'Homre :

      Les plus braves (des Grecs), rangs en bataille,
s'apprtent  recevoir les Troyens et le divin Hector ; ils se
serrent lance contre lance, pavois contre pavois ; le
bouclier est uni au bouclier, le casque au casque, le
guerrier au guerrier. 
     [59] Vultarnum. Au lieu de ce mot, il faudrait
Aufidum, d'aprs Tite-Live (liv. XXII, ch. 43-46).

     Les inconvnients du soleil, du vent, de la pluie, etc.,
qui sont l'objet d'une recommandation absolue de la part
de Vgce (liv. III, ch. 13), ont paru trop peu importants 
plusieurs crivains modernes. Il y a cependant un grand
nombre de faits accomplis dans nos dernires guerre, qui
viennent  l'appui de l'ancien prcepte : nous n'en citerons
qu'un. Pendant la campagne de France, le 27 mars 1814, 
Connantray, la cavalerie de la garde russe, profitant d'une
giboule qui fouettait violemment le front de l'arme du
duc de Raguse et du duc de Trvise, fit une charge
gnrale, et mit les Franais en droute, en leur prenant
vingt-quatre pices de canon.
     [60] Les tacticiens ont de tout temps recommand les
stratagmes de ce genre : Miltiade en donna un exemple 
Marathon. Voyez Cornelius Nepos, Vie de Miltiade, ch. V.
     [61] Ces Ibres taient sans doute des Espagnols
mercenaires au service de Carthage.
     [62] Cette manire d'attaquer de biais l'ennemi n'est
autre chose que ce qu'on nomme aujourd'hui l'ordre
oblique. Il consiste  runir des forces considrables contre
un point quelconque de la ligne ennemie, de manire 
l'anantir sur ce point, ou  la couper pour la prendre
ensuite en flanc et  revers, s'il est possible. paminondas
passe pour le premier gnral qui ait adopt ce systme
d'attaque, auquel il fut redevable des victoires de Leuctres
et de Mantine. On l'appelle oblique, par opposition 
l'ordre parallle, habituellement suivi dans l'antiquit,
mais abandonn aujourd'hui. Il y a plusieurs manires
d'employer l'ordre oblique : on peut donner sur un point
du front de bataille de l'arme ennemie, ou sur deux points
 la fois, comme fit Napolon  Austerlitz, : ou bien on
tentera d'enfoncer le centre et de tourner une aile. C'tait
la manoeuvre de prdilection de l'empereur,  qui elle
russit pleinement  Wagram. Quelquefois, enfin, on
attaque simultanment les deux ailes, en les dbordant et
en les tournant. C'est ce que firent les armes allies 
Leipzig, dans la dsastreuse journe du 18 octobre, contre
les Franais, dont le nombre, il est vrai, galait  peine le
tiers de celui des ennemis.

     Plusieurs crivains ont attribu  Frdric l'honneur
d'avoir, le premier parmi les modernes, remis en vigueur
l'ordre oblique ; mais il est prouv que plusieurs gnraux
de Louis XIV, entre autres Turenne et Luxembourg, en
avaient dj fait usage.
     [63] Il est utile de voir  ct de cette description, celle
de Tite-Live, qui est plus complte, liv. XXX, ch. 33.

     On sait que telle tait l'ordonnance habituelle des
lgions romaines.  Rien n'est plus ingnieux que cette
disposition, dit M. Rocquancourt (Cours complet d'art
militaire, t. I, p. 98) ; tout y est calcul, tout y est prvu.
D'abord les vlites prludent  l'action, en se portant en
avant pour retarder la marche de l'adversaire, dcouvrir ses
intentions, pier ses mouvements, masquer ceux de
l'arme, et lui donner le temps de prendre ses mesures. Les
soldats de nouvelle leve, les hastaires, combattent en
premire ligue, sous les yeux de toute l'arme, prte  les
applaudir ou  les blmer. L il faut faire son devoir ou
prir : la fuite est impossible  ceux qui seraient
accessibles  la peur. Viennent ensuite les principes, plus
avancs en ge et plus aguerris que les prcdents : dans
un clin d'oeil ils ont pu remplacer ceux-ci ou combattre
avec eux, en les recevant dans les intervalles de leurs
rangs, ou plutt en se portant  leur hauteur. Enfin parat
un troisime et dernier moyen pour enchaner la victoire,
ce sont les triaires, vieux guerriers que d'honorables
cicatrices font distinguer des deux premires classes.
Combien ne doit-on pas admirer la rpartition et
l'arrangement de ces diffrents combattants ! 
     [64] Voici le prcepte d'Homre :

      Nestor dispose au premier rang les cavaliers et les
chars, et derrire, de nombreux et vaillants fantassins,
rempart de l'arme ; entre ces deux lignes il place les plus
faibles, afin que, mme malgr eux, la ncessit les oblige 
combattre. 
     [65] On trouve le rcit bien circonstanci de cette
grande bataille dans Csar, Guerre d'Alexandrie, liv. III, ch.
88 et suiv.

       Pharsale, Csar ne perd que deux cents hommes,
et Pompe quinze mille. Les mmes rsultats, nous les
voyons dans toutes les batailles des anciens, ce qui est sans
exemple dans les armes modernes, o la perte en tus et
blesss est sans doute plus ou moins forte, mais dans une
proportion d'un  trois ; la grande diffrence entre les
pertes du vainqueur et celles du vaincu n'existe surtout
que par les prisonniers. Ceci est encore le rsultat de la
nature des armes. Les armes de jet des anciens faisaient,
en gnral, peu de mal ; les armes s'abordaient tout
d'abord  l'arme blanche ; il tait donc naturel que le
vaincu perdt beaucoup de monde, et le vainqueur trs peu.
Les armes modernes, quand elles s'abordent, ne le font
qu' la fin de l'action, et lorsque dj il y a bien du sang de
rpandu. Il n'y a point de battant ni de battu pendant les
trois quarts de la journe ; la perte occasionne par les
armes  feu est  peu prs gale des deux cts. La
cavalerie, dans ses charges, offre quelque chose d'analogue
 ce qui arrivait aux armes anciennes. Le vaincu perd dans
une bien plus grande proportion que le vainqueur, parce
que l'escadron qui lche pied est poursuivi et sabr, et
prouve alors beaucoup de mal sans en faire.

     Les armes anciennes, se battant  l'arme blanche,
avaient besoin d'tre composes d'hommes plus exercs :
c'taient autant de combats singuliers. Une arme
compose d'hommes d'une meilleure espce et de plus
anciens soldats, avait ncessairement tout l'avantage ; c'est
ainsi qu'un centurion de la dixime lgion disait  Scipion,
en Afrique :  Donne-moi dix de mes camarades qui sont
prisonniers comme moi, fais-nous battre contre une de tes
cohortes, et tu verras qui nous sommes.  Ce que ce
centurion avanait tait vrai. Un soldat moderne qui
tiendrait le mme langage ne serait qu'un fanfaron. Les
armes anciennes approchaient de la chevalerie. Un
chevalier arm de pied en cap affrontait un bataillon.

      Les deux armes,  Pharsale, taient composes de
Romains et d'auxiliaires, mais avec cette diffrence que les
Romains de Csar taient accoutums aux guerres du
Nord, et ceux de Pompe aux guerres de l'Asie. 
(Napolon.)
     [66] Pour que le dtachement envoy ainsi  l'avance
ne ft pas compromis, il fallait que Marius et la certitude
que les Teutons accepteraient la bataille le lendemain, et
qu'ils ne feraient aucun changement  leurs dispositions.

      Il ne faut faire aucun dtachement la veille du jour
d'une bataille, parce que, dans la nuit, l'tat des choses
peut changer, soit par des mouvements de retraite de
l'ennemi, soit par l'arrive de grands renforts qui le
mettent  mme de prendre l'offensive et de rendre
funestes les dispositions prmatures que vous avez
faites.  (Napolon.)
     [67] Cela n'est pas exact. La victoire, qui penchait
d'abord du ct des Romains, se dclara enfin pour
Pyrrhus. Voyez Plutarque, Vie de Pyrrhus, ch. XIV et suiv. ;
Florus, liv. I, ch. 18.
     [68] Polybe, qui raconte ce fait (liv. I, ch. 39 et 40), dit
seulement que les lphants s'avancrent sur le bord du
foss. Il est difficile de croire qu'il n'y ait pas erreur de la
part de Frontin,  moins que ce foss n'ait t creus de
manire  donner accs aux lphants, ce qui est peu
probable. Voyez Tite-Live, Supplments de Freinshemius,
liv. XVIII, ch. 52 et suiv.
     [69] Selon Tite-Live (liv. XL, ch. 31), Fulvius resta dans
son camp pour le dfendre, et chargea Acilius, un de ses
officiers, de surprendre celui des Celtibriens.
     [70] C'tait sur le bord de la Seine. Voyez Csar,
Guerre des Gaules, liv. VII, ch. 58 et suiv.
     [71] Tite-Live (liv. XXII, ch. 27 et suiv.) donne plus de
dtails sur ce stratagme, et fait apprcier le beau caractre
du dictateur Fabius, ainsi que l'inexprience
prsomptueuse de Minutius, et son noble repentir.
     [72] La ruse la plus familire  Hannibal consistait 
cacher des troupes qui devaient tomber sur les derrires de
l'ennemi quand l'action serait engage. . la bataille de
Hohenlinden, le 3 dcembre 1800, le gnral Richepanse
recourut  un stratagme semblable, en allant s'embusquer
avec une division, et contribua ainsi puissamment  la
victoire. Cependant il ne faut pas se dissimuler que cet
expdient, en gnral, prsente les plus grands dangers au
corps dtach, qui, s'il tait aperu, pourrait tre cras
sans aucun moyen de fuir, attendu qu'il se trouve coup
par sa propre manoeuvre.
     [73] Il faudrait peut-tre lire Pharnapatis, comme on
le voit dans Plutarque (Vie d'Antoine, ch. XXXIII). Ce
gnral eut dans ce combat le mme sort que Labienus,
jeune Romain qui avait pris du service chez les Parthes.
Celui-ci tait neveu du tribun Labienus, qui abandonna le
parti de Csar pour embrasser celui de Pompe.
     [74] Aujourd'hui Castel Franco, prs de Modne.
     [75] Ces fuites simules ont souvent russi dans
l'antiquit, parce qu'alors on ne prenait presque jamais la
peine de s'clairer. Il y en a encore quelques exemples
notables dans les temps modernes : ainsi,  la bataille de
Lens, le grand Cond sut faire quitter  l'archiduc une
position excellente, en l'attirant, par une retraite simule,
dans une plaine o la cavalerie eut bon march de
l'infanterie des Impriaux.
     [76] Cette odieuse trahison est rapporte, avec
quelques dtails de plus, par Polyen, liv. I, ch. 19.
     [77] Il s'agit ici du combat de Leucade.
     [78] Il s'agit ici de la bataille de Corone.
     [79] Ce pont avait t construit, par ordre de Xerxs,
sur l'Hellespont, prs d'Abydos. Voyez Hrodote, liv. VII,
ch. 33-36, et surtout liv. VIII, ch. 109 et 110.

     L'historien grec pense que Thmistocle ne laissa la
retraite libre aux Perses que pour se mnager l'amiti de
Xerxs, et s'assurer un asile chez ce roi, en cas qu'il
prouvt dans la suite quelque disgrce de la part de ses
concitoyens, ce qui arriva en effet.
     [80] Non usque adperniciem fugientibus instaturns
victores.  ce prcepte de Pyrrhus on peut ajouter celui-ci :
 Clausis ex desperatione crescit audacia : et quum spei
nihil est, sumit arma formido. Ideoque Scipionis laudata
sententia est, viam hostibus qua fugiant, muniendam. 
(Vegetius liv. III ch. 21.)

     De l vient sans doute la maxime :  Qu'il faut faire
un pont d'or  l'ennemi qui fuit. 

     Mais c'est une opinion qui a rencontr depuis
longtemps des contradicteurs parmi les plus clbres
tacticiens :  Si Dieu vous donnait la victoire, dit
l'empereur Lon (Instit. 14), ne vous arrtez point  cette
mauvaise maxime : Vince, sed ne nimis vincas ; ce serait
vous prparer de nouvelles affaires, peut-tre des retours
fcheux. Profitez de votre avantage, et poussez l'ennemi
jusqu' sa ruine totale.  la guerre, comme  la chasse,
c'est n'avoir rien fait que de ne pas achever ce qui tait
commenc. 

     Montecuculli et le marchal de Saxe pensaient de
mme. Ce dernier, blmant le proverbe du pont d'or, qu'il
appelle une grave erreur, dit, par une sorte de corollaire,
qu'il n'y a de belles retraites que celles qui se font devant
un ennemi qui poursuit mollement.

      La force d'une arme consistant dans son
organisation, dit M. Rocquancourt (Cours complet d'art
militaire, t. IV, p. 352), et celle-ci rsultant de l'harmonie et
de l'union de tous les lments entre eux et avec la volont
unique qui les fait mouvoir, on ne saurait pousser trop
vivement une arme battue, puisque, aprs une dfaite,
cette harmonie entre la tte qui combine, et les corps qui
doivent excuter, est dtruite ; leurs rapports, s'ils ne sont
entirement briss, se trouvent au moins suspendus.
L'arme entire n'est plus qu'une partie faible ; l'attaquer,
c'est marcher  un triomphe certain. 
     [81] Il y a ici une double erreur historique. Ce n'est pas
le consul M. Fabius qui fut bless, mais son frre Q.
Fabius, qui servait sous ses ordres ; et le combat ne fut pas
rtabli par Manlius, mais bien par M. Fabius, le consul.
Voyez Tite-Live, liv. II, ch. 46 et suiv.
     [82] Pour exciter le courage des soldats, les anciens
lanaient au milieu des ennemis non-seulement des
enseignes ou des tendards, mais encore des armes.
     [83] Suivant Tite-Live (liv. III, ch. 70), c'taient les
Volsques, et non les Herniques, qui combattaient avec les
ques contre les Romains.
     [84] Il s'agit plutt ici de T. Q. Cincinnatus. Voyez Tite-
Live, liv. IV, ch. 26-29.
     [85] Le mme fait est rapport par Tite-Live, liv. VI, ch.
8.

     Des moyens de ce genre ont t souvent mis en usage
pour relever le moral du soldat. Ainsi,  la bataille
d'Austerlitz, le 15e rgiment lger, qui venait de se battre
avec courage, se voyant forc d'oprer un mouvement
rtrograde, le faisait avec trop de prcipitation pour
pouvoir se reformer, et arrter la marche de l'infanterie
russe, qu'il avait en tte. Le colonel Dulong saisit l'aigle du
2e bataillon, et s'cria :  Soldats ! je m'arrte ici ;
abandonnerez-vous votre tendard et votre colonel ?  Le
2e bataillon se reforme, et reprend l'offensive ; le 1er
bataillon en fait autant, et bientt les Russes sont
repousss.

     Le gnral Souvaroff, voyant ses troupes en droute,
courut  la tte des fuyards, se coucha par terre, et s'cria :
 Qui osera passer sur le corps de son gnral ?  On
assure qu'il russit plusieurs fois, par cet expdient, 
rtablir le combat.
     [86] Voyez le rcit de la bataille de Munda, dans Csar
(Guerre d'Espagne, ch. XXVIII - XXXI), qui ne dit pas
avoir quitt son cheval pour combattre  pied.

      On dit que Csar fut sur le point de se donner la
mort pendant la bataille de Munda. Ce projet et t bien
funeste  son parti : il et t battu comme Brutus et
Cassius !... Un magistrat, un chef de parti peut-il
abandonner les siens volontairement ?  (Napolon.)
     [87]  Au commencement d'une campagne, il faut bien
mditer si l'on doit, ou non, s'avancer ; mais, quand on a
effectu l'offensive, il faut la soutenir jusqu' la dernire
extrmit. Quelle que soit l'habilet des manoeuvres dans
une retraite, elle affaiblira toujours le moral de l'arme,
puisque, en perdant les chances de succs, on les remet
entre les mains de l'ennemi. Les retraites, d'ailleurs,
cotent beaucoup plus d'hommes et de matriel que les
affaires les plus sanglantes ; avec cette diffrence que, dans
une bataille, l'ennemi perd  peu prs autant que vous,
tandis que, dans une retraite, vous perdez sans qu'il perde.
 (Napolon.)
     [88] Ce systme de retraite, par dispersion suivie du
ralliement, est  peu prs celui que pratiquent encore
aujourd'hui les Arabes en Afrique, devant les troupes
franaises.
     [89] Florus (liv. II, ch. 2) dit un mot de cette dfaite,
qu'il attribue  un acte irrligieux de Claudius. Au moment
o il se prparait  livrer bataille, on vint le prvenir que
les poulets sacrs refusaient de sortir de leur cage, et ne
voulaient pas manger, ce qui tait un fort mauvais
prsage :  Eh bien, dit-il, s'ils ne veulent pas manger,
qu'ils boivent.  Il les ft jeter  la mer, et donna le signal
de l'attaque : Inde mali labes.
     [90] On ne saurait croire  quelle antiquit remontent
l'invention et l'usage presque gnral des machines et des
ouvrages de sige, et pendant combien de sicles les
moyens d'attaque et de dfense des villes et des camps
retranchs sont rests les mmes, avant la dcouverte de la
poudre. M. Dureau de La Malle a tabli, dans son ouvrage
sur la poliorctique des anciens, que, plus de vingt sicles
avant l're chrtienne, les gyptiens avaient port  un
point trs-lev l'art de fortifier les villes, et que leurs
temples taient de vritables citadelles ; que les
monuments de Karnak, de Louqsor, etc., offrent des
gabions, des machines pour l'escalade, et les tortues ; que
chez les Hbreux, la mine ou la sape taient employes du
temps de Jacob ; que sous Ozias (870 av. J.-C.) on faisait
usage de balistes et de catapultes ; enfin, que deux cents
ans aprs, les villes taient attaques au moyen des tours
mobiles, des terrasses, du blier, etc., toutes choses que les
peuples de l'Orient ont connues avant les Grecs.
     [91] Ceci rappelle le mot du marchal de Saxe :  Tout
le secret de la guerre est dans les jambes.  Mais peut-tre
le marchal avait-il en vue,  ct des avantages de la
vitesse, ceux du pas embot, dont il est l'inventeur.
     [92] Ce stratagme rappelle l'artifice  l'aide duquel les
Espagnols s'emparrent d'Amiens en 1597. Des soldats,
dguiss en paysans, entrrent dans la ville en conduisant
une voiture charge de noix, dont ils laissrent tomber une
certaine quantit. Pendant que les gardiens des portes en
ramassaient, les soldats dguiss les sabrrent, et
ouvrirent la ville  l'arme qui les suivait.
     [93] Les dguisements ont t de tout temps en usage
pour surprendre ou pour reconnatre les places. Ainsi
Catinat prit les habits d'un charbonnier pour entrer dans
Luxembourg, et constater l'tat des fortifications de cette
ville.

     Aprs la paix de Tilsitt, la ville de Pilau, port de mer
sur la Baltique, ayant refus d'ouvrir ses portes aux
Franais, le gnral Saint-Hilaire en fit le sige. Dans le
cours des hostilits, ce gnral convint d'une entrevue avec
le gouverneur, et se fit accompagner dans l'intrieur de la
ville par le colonel du gnie Sruzier, qui se dguisa en
hussard, pour n'inspirer aucune dfiance, et reconnut les
points attaquables des fortifications.

     Cette ruse contribua  mettre les Franais en
possession de la place.
     [94] Il y a ici erreur de l'auteur ou des copistes : il faut
lire Darius et non Cyrus. - Voyez Hrodote, liv. III, ch.
153 ; et Justin, liv. I, ch. 10.
     [95] Suivant Tite-Live, qui rapporte ce fait (liv. XXIII,
ch. 18), Fabius n'aurait pu rduire Capoue par famine,
puisque cette ville ne fut prise que deux ans aprs, ainsi
que nous l'apprend le mme historien, liv. XXVI, ch. 8 - 14.
     [96] Les sept exemples contenus dans ce chapitre ne
parlent pas des lignes de circonvallation et de
contrevallation que les assigeants tablissent pour couvrir
les travaux de sige, et pour tenir en chec les troupes qui
peuvent venir au secours de la place. Il est cependant
prouv que Csar et d'autres capitaines de l'antiquit en
ont fait usage.

      Il n'y a que deux moyens d'assurer le sige d'une
place : l'un, de commencer par battre l'arme ennemie
charge de couvrir cette place, l'loigner du champ
d'oprations, et en jeter les dbris au del de quelque
obstacle naturel, tel que des montagnes ou une grande
rivire ; ce premier obstacle vaincu, il faut placer une
arme d'observation derrire cet obstacle naturel, jusqu'
ce que les travaux du sige soient achevs, et la place prise.
Mais, si l'on veut prendre la place devant une arme de
secours, sans risquer une bataille, il faut tre pourvu d'un
quipage de sige, avoir ses munitions et ses vivres pour le
temps prsum de la dure du sige, et former ses lignes
de contrevallation et de circonvallation en s'aidant des
localits, telles que hauteurs, bois, marais, inondations.
N'ayant plus alors besoin d'entretenir aucunes
communications avec les places de dpt, il n'est plus
besoin que de contenir l'arme de secours ; dans ce cas, on
forme une arme d'observation qui ne la perd pas de vue,
et qui, lui barrant le chemin de la place, a toujours le temps
d'arriver sur ses flancs ou sur ses derrires, si elle lui
drobait une marche. En profitant des lignes de
contrevallation, on peut employer une partie du corps
assigeant pour livrer bataille  l'arme de secours. Ainsi,
pour assiger une place devant une arme ennemie, il faut
en couvrir le sige par des lignes de circonvallation. Si
l'arme est assez forte pour qu'aprs avoir laiss devant la
place un corps quadruple de la garnison, elle soit encore
aussi nombreuse que l'arme de secours, elle peut
s'loigner de plus d'une marche ; si elle reste infrieure
aprs ce dtachement, elle doit se placer  une petite
journe de marche du sige, afin de pouvoir se replier sur
les lignes, ou bien recevoir du secours en cas d'attaque. Si
les deux armes de sige et d'observation ensemble ne sont
qu'gales  l'arme de secours, l'arme assigeante doit
tout entire rester dans les lignes ou prs des lignes, et
s'occuper des travaux de sige, pour le pousser avec toute
l'activit possible.

      Feuquires a dit qu'on ne doit jamais attendre son
ennemi dans les lignes de circonvallation, et qu'on doit en
sortir pour l'attaque. Il est dans l'erreur ; rien ne peut tre
absolu  la guerre, et on ne doit pas proscrire le parti
d'attendre son ennemi dans les lignes de circonvallation.

      Ceux qui proscrivent les lignes de circonvallation et
tous les secours que l'art de l'ingnieur peut donner, se
privent gratuitement d'une force et d'un moyen auxiliaire
qui ne sont jamais nuisibles, presque toujours utiles, et
souvent indispensables. Cependant les principes de la
fortification de campagne ont besoin d'tre amliors ;
cette partie importante de l'art de la guerre n'a fait aucuns
progrs depuis les anciens : elle est mme aujourd'hui au-
dessous de ce qu'elle tait il y a deux mille ans. Il faut donc
encourager les officiers du gnie  perfectionner cette
partie de leur art, et  la porter au niveau des autres. 
(Napolon.)
     [97] Les Crotoniates, qui sans doute avaient une
citadelle, ainsi que les pirotes et les habitants de
Delminium, dont il est question dans les deux exemples
prcdents, ont pch contre la maxime suivante :

      Les circonstances ne permettant pas de laisser une
garnison suffisante pour dfendre une ville de guerre o
l'on aurait un hpital et des magasins, on doit au moins
employer tous les moyens possibles pour mettre la
citadelle  l'abri d'un coup de main.  (Napolon.)
     [98] Polyen (liv. I, ch. 40.  5) attribue, comme
Frontin, cette ruse  Alcibiade ; mais Thucydide, qui entre
dans les plus grands dtails sur cette expdition en Sicile,
dit positivement (liv. VI, ch. 64) qu'elle fut imagine par
Nicias et Lamachus. Alcibiade avait dj t rappel 
Athnes pour y tre jug (Ibid., ch. 61).
     [99] Voyez la description de ce sige dans Csar,
Guerre des Gaules, liv. VIII, ch. 40-43 - La ville de
Cadurcum, aujourd'hui Cahors, tait aussi appele
Uxellodunum.
     [100] Il y a ici une grave erreur de Frontin ou des
copistes ; car tout le monde sait que ce fait n'appartient
qu' Cyrus. Voyez Xnophon, Cyropdie, liv. VII, ch. 5 ;
Hrodote, liv. I, ch. 191 ; Polyen, liv. VII, ch. 6, 5.
     [101] Il s'agit ici de Philippe, fils de Demetrius. Cf.
Polyen, liv. IV, ch. 18,  1 ; et Polybe, liv. XVI, ch. 10.

     Le duc d'Anjou recourut  un moyen semblable pour
s'emparer du chteau de Motrou. Aprs avoir fait
amonceler de la terre au pied des murailles, et ouvrir une
galerie de mine, de laquelle trois ouvriers jetaient non
seulement de la terre, mais encore quelques dbris de
pierres, pour faire croire que les murs taient dj
entams, il envoya dire aux assigs que les fortifications
taient mines, qu'on allait les faire sauter s'ils ne se
rendaient pas sur-le-champ, et que, une fois l'assaut
donn, les soldats ne feraient de quartier  personne.

     Le gnral Lgal usa aussi du mme artifice devant la
ville de Mouzon, en Lorraine.
     [102] La garnison numide s'tait poste en avant des
remparts, et avait eu dj plusieurs engagements avec
Marius,  qui elle prodiguait l'insulte. Voyez Salluste,
Jugurtha, ch. XCIII et XCIV.
     [103] Au lieu de ce mot, il faudrait peut-tre lire
Segestanos ; car Tite-Live, qui fait (liv. XXI, ch. 7 et suiv.)
une relation dtaille du sige de Sagonte, ne parle pas de
ce stratagme.
     [104] Cornlius Nepos (Vie d'Iphicrate) rend compte
des amliorations qui furent introduites par ce gnral
dans l'art militaire et dans la discipline. Cependant il faut
une absolue ncessit d'exemple pour punir avec autant de
svrit les infractions de ce genre. Iphicrate et
paminondas tuent des sentinelles endormies ; le grand
Frdric fait mourir sur un chafaud le capitaine Zitern,
qui, pour crire  sa mre, a enfreint l'ordre donn
d'teindre dans le camp toutes les lumires pass une
certaine heure ; Bonaparte trouve aussi un factionnaire
endormi aprs les trois journes d'Arcole ; mais il lui
enlve avec prcaution son fusil, et se met en faction  sa
place. Le soldat, se rveillant un instant aprs, et voyant
son gnral prs de lui, s'crie :  Je suis perdu ! - Non,
reprend celui-ci : aprs tant de fatigues il est permis  un
brave comme toi de s'endormir ; mais, une autre fois,
choisis mieux ton temps. 
     [105] On croirait, d'aprs le rcit de Frontin, que
Camille tait  Vies ; mais Tite-Live et Plutarque
s'accordent  dire qu'il tait en exil  Arde. Notre auteur
se mprend aussi sur deux faits qui se sont accomplis
presque en mme temps. Fab. Doson descendit du Capitole
pour aller sur le mont Quirinal s'acquitter d'un sacrifice, et
revint aprs avoir travers deux fois les postes ennemis.
D'un autre ct, Pontius Cominius, jeune soldat de l'arme
romaine rfugie  Vies, s'offrit d'aller au Capitole pour
obtenir du snat que Camille ft rappel, et nomm
dictateur. Il s'acquitta de sa prilleuse mission. Voyez Tite-
Live, liv. V, ch. 46.
     [106] Il n'est pas sans intrt de rapprocher de cette
histoire les deux faits suivants :

     En 1626, l'le de R tait assige par les Anglais,
pendant que l'arme de Louis XIII accourait pour la
dlivrer ; et la garnison des forts, dnue de vivres, tait
aux abois. C'est alors que trois soldats du rgiment de
Champagne offrent de passer  la nage le trajet de mer, qui
est de deux lieues, et d'aller demander du secours dans le
continent. Il fallait une force plus qu'ordinaire pour nager
pendant un si long espace, et un courage hroque pour
oser, dans cet tat, traverser la flotte anglaise ; mais rien
n'tonnait de la part des soldats de Champagne. Nos trois
guerriers, chargs de leurs dpches renfermes dans des
botes de fer-blanc, se jettent ensemble dans les flots. Le
premier se noie ; mais il fut assez heureux pour servir
l'tat, mme aprs sa mort : la mer, en effet, jeta son corps
sur le rivage ; et des habitants de la cte l'ayant trouv,
prirent la lettre attache  son cou et la remirent au
cardinal de Richelieu. Le second fut pris par les Anglais. Le
troisime, nomm Pierre Lanier, longtemps poursuivi par
une barque ennemie, nageant presque toujours entre deux
eaux, n'levant la tte de temps en temps que pour
respirer, souvent oblig de se dfendre contre des poissons
voraces, arrive enfin au rivage, couvert de sang, dans un
tat affreux. Il se trana quelque temps, le long de la cte,
sur ses pieds et sur ses mains, faible, abattu et presque
mourant. Un paysan l'ayant enfin aperu, lui donna le bras,
le conduisit au fort Louis, et de l au camp du roi, qui lui fit
l'accueil le plus flatteur, et lui assura une pension
considrable sur la gabelle.

     Pendant le blocus de Gnes, en 1800, le chef
d'escadron Franceschi se chargea de porter des dpches
du premier consul  Massena, enferme dans cette ville.
 Mont sur une embarcation que conduisaient trois
rameurs seulement, il avait travers,  la faveur de la nuit,
la croisire anglaise, et tait arriv jusqu' la chane des
chaloupes les plus rapproches de la place, lorsque le jour
le surprit. Il se trouvait au milieu de la rade,  plus d'une
lieue du rivage, et expos au feu crois des btiments. L'un
des rameurs est tu, un autre est bless : Franceschi ne
peut plus viter d'tre pris sur son frle esquif. Dans cette
extrmit, il attache ses dpches autour de son cou, au
moyen d'un mouchoir, se dpouille de ses vtements, et se
jette  la mer pour gagner le rivage en nageant ; mais il
pense bientt qu'il a laiss ses armes, qui vont devenir un
trophe pour l'ennemi : il retourne  l'embarcation, prend
son sabre, qu'il serre entre ses dents, nage longtemps
encore, lutte opinitrement contre les vagues, et aborde
enfin, presque puis par la fatigue du trajet qu'il vient de
faire. 
     [107] Les Romains ont rarement inflig ce traitement
barbare  leurs prisonniers. Cependant il faut avouer que,
s'ils n'ont jamais pratiqu l'immolation solennelle, comme
les gyptiens et les Gaulois ; s'il y a mme dans leur
histoire peu d'exemples de cette amputation des mains,
leur coutume de vendre les captifs comme esclaves, au
profit du trsor public, faisait peu d'honneur  la
civilisation dont ils se glorifiaient.

      Les prisonniers de guerre n'appartiennent pas  la
puissance pour laquelle ils ont combattu ; ils sont tous
sous la sauvegarde de l'honneur et de la gnrosit de la
nation qui les a dsarms.  (Napolon.)
     [108] Tite-Live, qui fait un rcit long et bien
circonstanci du sige de Tarente, ne parle ni de ce Velius,
ni de l'vnement que rapporte ici Frontin. Au lieu de
Velius, il faut sans doute lire Livius, nom qui est bien celui
du dfenseur de la citadelle de Tarente. Cette erreur est de
la nature de celles qu'on ne peut raisonnablement
attribuer qu'aux copistes. Cf. Tite-Live, liv. XXIV, ch. 10 ;
liv. XXV, ch. 10 et 11 ; liv. XXVI, ch. 39.
     [109] Ce fort n'tait autre chose qu'un petit camp
fortifi, et enferm dans un plus grand, dont Csar tait
dj matre quand Pompe survint. Voyez Csar, Guerre
civile, liv. III, ch. 66-70.

      Les manoeuvres de Csar  Dyrrachium sont
extrmement tmraires : aussi en fut-il puni. Comment
pouvait-il esprer de se maintenir avec avantage le long
d'une ligne de contrevallation de six lieues, entourant une
arme qui avait l'avantage d'tre matresse de la mer, et
d'occuper une position centrale ? Aprs des travaux
immenses, il choua, fut battu, perdit l'lite de ses troupes,
et fut contraint de quitter ce champ de bataille. Il avait
deux lignes de contrevallation, une de six lieues contre le
camp de Pompe, et une autre contre Dyrrachium. Pompe
se contenta d'opposer une ligne de circonvallation  la
contrevallation de Csar : effectivement, pouvait-il faire
autre chose, ne voulant pas livrer bataille ? Mais il et d
tirer un plus grand avantage du combat de Dyrrachium ; ce
jour-l il et pu faire triompher la rpublique. 
(Napolon.)
     [110] Petite rivire de l'Asie Mineure, appele aussi
Lycus. Le traducteur de 1772 a pris ce nom pour celui d'une
ville.
     [111] Cf. Csar, Guerre des Gaules, liv. V, ch. 49-51.

      Cicron a dfendu pendant plus d'un mois avec cinq
mille hommes, contre une arme dix fois plus forte, un
camp retranch qu'il occupait depuis quinze jours : serait-il
possible aujourd'hui d'obtenir un pareil rsultat ? Les bras
de nos soldats ont autant de force et de vigueur que ceux
des anciens Romains ; nos outils de pionniers sont les
mmes ; nous avons un agent de plus, la poudre. Nous
pouvons donc lever des remparts, creuser des fosss,
couper des bois, btir des tours en aussi peu de temps et
aussi bien qu'eux ; mais les armes offensives des modernes
ont une tout autre puissance, et agissent d'une manire
toute diffrente que les armes offensives des anciens.

      Si on disait aujourd'hui  un gnral : Vous aurez
comme Cicron, sous vos ordres, 5,000 hommes ; de plus,
16 pices de canon, 5,000 outils de pionniers, 5,000 sacs 
terre ; vous serez  porte d'une fort, dans un terrain
ordinaire ; dans quinze jours vous serez attaqu par une
arme de 60,000 hommes, ayant 120 pices de canon ;
vous ne serez secouru que quatre-vingts ou quatre-vingt-
seize heures aprs avoir t attaqu : quels sont les
ouvrages, quels sont les tracs, quels sont les profils que
l'art lui prescrit ? l'art de l'ingnieur a-t-il des secrets qui
puissent satisfaire  ce problme ?  (Napolon.)
     [112] Cette distinction est justifie par la plupart des
exemples qui composent ce quatrime livre : car tout ce
qui a trait  la discipline des armes,  l'exactitude du
service,  la force morale du soldat ; toutes les qualits et
tous les moyens par lesquels un chef inspire de la
confiance  ses troupes, et exerce un ascendant rel, mme
sur des nations ennemies ou trangres, sont des choses
qui ressortissent  la stratgie, ou qui, du moins, ont des
rapports de dpendance ou de cause plus ou moins directs,
mais vidents, avec cet art de tracer des plans de campagne
et d'en diriger l'excution ; avec ce pouvoir de faire
concourir au mme but toutes les parties d'une arme, et
de maintenir, au milieu de la diversit des mouvements,
une parfaite unit d'action, en un mot, de diriger les
masses. Mais  ct de ces exemples bien placs ici, on en
trouvera, dans plusieurs chapitres, quelques-uns qui
n'appartiennent ni  la stratgie, ni  la tactique, et qui, par
consquent, ne rpondent pas aux titres sous lesquels ils
sont compris dans ce nouveau recueil. Y ont-ils t
introduits par des copistes ? ou l'auteur a-t-il, par instants,
perdu de vue ses propres divisions ? Il y a mme,
notamment dans les chapitres VI et VII, des faits dj
mentionns dans le premier livre, comme exemples de
stratagmes, et reproduits textuellement dans celui-ci.
     [113] Malgr les caractres distinctifs qui ont fait
sparer des stratagmes proprement dits les exemples
contenus dans ce livre, il faut reconnatre qu'un certain
nombre de ceux-ci ont avec les premiers des points de
contact et des analogies de temps ou de circonstances : un
fait stratgique au fond, peut tenir en mme temps du
stratagme. Or le lecteur qui aurait trouv dans l'histoire
un fait de ce genre, et qui, ne l'envisageant que sous ce
dernier point de vue, c'est--dire comme stratagme, ne
l'aurait pas vu cit dans les trois premiers livres, et pu
accuser Frontin de l'avoir ignor ou omis, et d'avoir laiss
une lacune. C'est pour prvenir ce reproche que l'auteur
complte ainsi son ouvrage.
     [114] Tout ce que fit Scipion pour rtablir la discipline
militaire, notamment ce que rapporte Frontin, a t signal
par plusieurs auteurs. Voyez Valre Maxime, liv. II, ch. 7,
 2 ; Polyen, liv. VIII, ch. 16,  2 ; Florus, liv. II, ch. 18 ;
Appien, de Rbus Hisp., c. LXXXV ; Vgce, Instit. mil.,
liv. III, ch. 10 ; et Plutarque (Apophtegmes), qui attribue
encore au mme Scipion l'exemple suivant, ou, du moins,
un fait semblable.
     [115] Plutarque (Vie de Pyrrhus, ch. VIII) signale les
talents militaires de Pyrrhus. Si ce roi ne fut pas le premier
qui connut l'art de camper, du moins il le perfectionna
beaucoup ; et l'on peut opposer  l'opinion contraire de
Juste-Lipse (de Militia Romana, lib. V), ce passage de Tite-
Live (liv. XXXV, ch. 14) :  Pyrrhum, inquit (Hannibal),
castra metari primum docuisse ; ad hoc neminem
elegantius loca cepisse, prsidia deposuisse. 
     [116] On ignore la formule de ces testaments que
faisaient les soldats au moment o, tout quips
(testamenta in procinctu), ils allaient marcher au combat.
Ceux qui survivaient taient chargs de faire connatre les
dispositions dernires de leurs compagnons.
     [117] Tite-Live rapporte (liv. XLI, ch. 27) qu'au dbut
de la censure de Q. Fulvius Flaccus, neuf snateurs furent
exclus, entre autres Cn. Fulvius, proche parent du censeur,
et mme son hritier ; mais il ne fait pas connatre le motif
de cette disgrce.
     [118] Tite-Live dit (liv. II, ch. 59) que ces soldats furent
dcims et mis  mort.
     [119] Le chef de cette rbellion tait Decius Jubellius.
C'est donc  tort que plusieurs ditions ont admis injussu
ducis. - Voyez Tite-Live, liv. XXVIII, ch. 28 ; Valre
Maxime, liv. II, ch. 7,  15 ; Polybe, liv. I, ch. 7 ; Appien, de
Rebus Samn., lib. IX, c. I et sqq.
     [120] On lira avec un vif intrt la narration de Tite-
Live (liv. VIII, ch. 29 et suiv.) ; c'est un vritable drame.
     [121] La svrit atroce de Manlius passa en proverbe 
Rome : Manliana imperia.
     [122] Marcellus n'tait pas alors consul, mais il l'avait
t peu de temps auparavant. On lit dans Tite-Live (liv.
XXV, ch. 6 et 7) un discours touchant que, selon cet
historien, les soldats relgus en Sicile auraient tenu 
Marcellus. C'est une respectueuse protestation contre le
dcret rigoureux du snat.
     [123] Infrequens (miles) signifie un soldat qui est
inexact  remplir son devoir, un mauvais soldat, ainsi que
l'a traduit M. Naudet dans le Truculentus de Plaute (v.
202). Voyez le rcit bien circonstanci de ce fait dans Tite-
Live, liv. XLI, ch. 18.
     [124] Alexandre dut, en effet, une grande partie de ses
succs  ses vieux soldats. C'est une vrit reconnue par les
tacticiens de tous les temps, que les anciens soldats sont
suprieurs aux jeunes, non seulement pour supporter les
fatigues en campagne, mais encore pour attaquer de sang-
froid et avec courage, et pour profiter de toutes les
circonstances qui peuvent mettre  l'abri du danger.

      Il faut encourager par tous les moyens, dit
Napolon, les soldats  rester sous les drapeaux, ce qu'on
obtiendra facilement en tmoignant une grande estime aux
vieux soldats. Il faudrait aussi augmenter la solde en
raison des annes de service : car il y a une grande injustice
 ne pas mieux payer un vtran qu'une recrue. 
     [125] Ce fait parat ne faire qu'un, pour le sens, avec le
 7, dont il a peut-tre t spar par les copistes.

     [126] Il s'agit ici de la bataille de Leuctres,
qu'paminondas gagna, non seulement parce que ses
troupes taient bien disciplines, mais aussi parce qu'il
excuta une savante manoeuvre d'ordre oblique, voir la
note 62.
     [127] Si l'on s'en rapporte au rcit de Valre Maxime
(liv. IV, ch. 4,  10), Cn. Scipion n'avait qu'une fille, qui fut
dote par le snat, pendant la guerre mme que son pre
faisait en Espagne.
     [128] Deux lits ne supposent que six couverts, ou huit
au plus.
     [129] Scipion milien voulait, dit Plutarque
(Apophtegmes), que ses soldats prissent leurs repas
debout, et qu'ils ne se missent  table que pour le souper.
Quant  lui, il se promenait dans le camp, etc.
     [130] Florus rapporte la chose autrement.  Les
Numantins, dit-il (liv. II, ch. 18), presss par la famine,
demandrent la bataille  Scipion, afin de mourir en
guerriers. Ne l'obtenant pas, ils firent une sortie, dans
laquelle un grand nombre prit ; et les autres, en proie  la
faim, se nourrirent quelque temps de leurs cadavres. Ils
prirent enfin la rsolution de s'chapper ; mais cette
dernire ressource leur fut encore enleve par leurs
femmes, qui couprent les sangles de leurs chevaux, faute
norme, inspire par l'amour. Ayant donc perdu tout
espoir, ils s'abandonnrent aux derniers transports de la
fureur et de la rage, et se dterminrent  mourir, chefs et
soldats, par le fer et par le poison, au milieu de
l'embrasement de leur ville, qu'ils livrrent aux flammes. 
     [131] Plutarque (Apophtegmes) attribue  Metellus
Ccilius une rponse semblable.

     Le mot de Fabius rappelle celui du marchal de Saxe.
Un de ses officiers gnraux, lui montrant un jour une
position qui pouvait tre utile, lui dit :  Il ne vous en
cotera pas plus de douze grenadiers pour la prendre. -
Douze grenadiers ! rpondit le marchal ; passe encore si
c'taient douze lieutenants gnraux. 
     [132] Oudendorp fait observer que cet exemple, par
lequel Frontin recommande la modration ou la bont,
devrait appartenir au chapitre prcdent. Mais il est
probable que l'auteur n'a eu en vue que la prudence et le
sang-froid du chef d'arme.

      La premire qualit d'un gnral en chef est d'avoir
une tte froide, qui reoive une impression juste des
objets ; il ne doit pas se laisser blouir par les bonnes ou
mauvaises nouvelles. Les sensations qu'il reoit
successivement ou simultanment, dans le cours d'une
journe, doivent se classer dans sa mmoire, de manire 
n'occuper que la place qu'elles mritent d'occuper : car la
raison et le jugement sont le rsultat de la comparaison de
plusieurs sensations prises en gale considration. Il est
des hommes qui, par leur constitution physique et morale,
se font de chaque chose un tableau : quelque savoir,
quelque esprit, quelque courage et quelques bonnes
qualits qu'ils aient d'ailleurs, la nature ne les a point
appels au commandement des armes, et  la direction
des grandes oprations de la guerre.  (Napolon.)

     Mais cette prudence et ce sang-froid ne doivent point
dgnrer en irrsolution.  Un gnral irrsolu, qui agit
sans principes et sans plan, quoiqu' la tte d'une arme
suprieure en nombre  celle de l'ennemi, se trouve
presque toujours infrieur  ce dernier sur le champ de
bataille. Les ttonnements, les mezzo termine perdent tout
 la guerre. 

       force de disserter, de faire de l'esprit, de tenir des
conseils, il arrivera ce qui est arriv dans tous les sicles en
suivant une pareille marche : c'est qu'on finit par prendre
le plus mauvais parti, qui presque toujours,  la guerre, est
le plus pusillanime, ou, si l'on veut, le plus prudent. La
vraie sagesse, pour un gnral, est dans une dtermination
nergique.  (Napolon.)
     [133] Ce n'est point  Antiochus, mais bien  Prusias,
que ce stratagme fut enseign par Hannibal. Voyez
Cornelius Nepos, Vie d'Hannibal, ch. XI ; et Justin, liv.
XXXII, ch. 4.

     Ce fait, malgr le tmoignage de plusieurs historiens
de l'antiquit, est dpourvu de vraisemblance, aux yeux des
tacticiens modernes.  Quoi de plus ridicule, dit M. Carion-
Nisas (Essai sur l'hist. de l'art militaire, t. 1er, p. 242)  que
de supposer, dans un pays civilis, ou du moins habit par
dos hommes, un assez grand nombre de vipres pour en
remplir cinq ou six cents vases ! Combien ne faudrait-il pas
de temps pour les ramasser, et combien d'hommes ne
faudrait-il pas occuper  une pareille chasse ! 
     [134] Remarquez le misrable jeu de mots que Pachs
a mis  profit pour commettre cette atrocit. Polyen
rapporte une autre perfidie de ce gnral (liv. III, ch. 2).
     [135] Volons, esclaves enrls comme volontaires.
Voyez leur histoire dans Tite-Live (liv. XXII, ch. 67 ; liv.
XXIII , ch. 35 ; liv. XXIV, ch. 14 et suiv. ; liv. XXVII, ch. 38 ;
et liv. XXVIII, ch. 46).
     [136] T. Gracchus avait jur au nom de la rpublique,
et se trouvait li par son serment. Voyez le rcit de Tite-
Live, liv. XXIV, ch. 14 et suiv., surtout le ch. 16.
     [137] Alexandre s'est souvent annonc comme
librateur aux nations dont il franchissait les frontires.
C'est une ruse de tous les temps. Le gnral Bonaparte,
dbarquant en gypte, adressa aux habitants une
proclamation qui commenait par ces paroles :

      Depuis longtemps les beys qui gouvernent l'gypte
insultent  la nation franaise et couvrent les ngociants
d'avanies ; l'heure de leur chtiment est arrive.

      Depuis longtemps ce ramassis d'esclaves, achet
dans le Caucase ou dans la Gorgie, tyrannise la plus belle
partie du monde ; mais Dieu, de qui tout dpend, a
ordonn que leur empire fint.

      Peuples d'gypte, on vous dira que je viens pour
dtruire votre religion ; ne le croyez pas : rpondez que je
viens restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je
respecte, plus que les mameluks, Dieu, son prophte et le
Coran. 
     [138] Le rle des vlites, des archers et frondeurs, en
un mot, des fantassins arms  la lgre, tait
principalement d'engager le combat. Ils escarmouchaient
en avant et sur les flancs de la lgion ; et, quand ils taient
forcs de plier, ils se retiraient dans les intervalles que
prsentaient les cohortes, les manipules, et mme les
centuries, comme le dit ici Frontin.
     [139] Sous les murs mmes de Capoue. Voyez le rcit
plus tendu de Tite-Live, liv. XXVI, ch. 4 ; et Valre
Maxime, liv. II , ch. 3,  3.

     On a essay plusieurs fois dans les temps modernes,
notamment en 1802, au camp de Boulogne, de renouveler
cet usage, en exerant des voltigeurs  sauter en croupe
derrire les cavaliers : mais on a d y renoncer, parce que
les essais ritrs n'ont fait esprer aucun succs.
     [140] Ce combat eut lieu prs de Thyatire, en Lydie :
Tite-Live en fait une longue description ; mais, d'aprs cet
historien, P. Scipion tait alors malade  le, et ne
pouvait, par consquent, donner  son frre le conseil dont
parle Frontin. Voyez liv. XXXVII, ch. 37 et suiv., surtout le
ch. 41, qui contient une description des chars  faux de
l'arme d'Antiochus. Appien (de Rbus Syr., c. XXIX et
sqq.) fait une narration trs circonstancie de cette bataille.
     [141] Il y a videmment une lacune en cet endroit :
d'abord, la phrase ainsi construite n'est pas latine, les mots
Metellus et Hermocrates s'excluant comme sujets de
l'unique verbe confecit. Ensuite, comment expliquer
historiquement cette rencontre de Metellus et
d'Hermocrate ? Selon toute apparence, il y a ici deux
fragments de deux rcits diffrents : c'est par respect pour
les meilleures ditions que je ne les ai pas spars.





End of Project Gutenberg's Les stratagmes, by Sextus Julius Frontin

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