The Project Gutenberg EBook of Numa Roumestan, by Alphonse Daudet

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Title: Numa Roumestan
       Moeurs Parisiennes

Author: Alphonse Daudet

Release Date: October 10, 2005 [EBook #16848]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alphonse Daudet


NUMA ROUMESTAN

Moeurs Parisiennes


(1881)



Table des matires

Alphonse Daudet
NUMA ROUMESTAN
Moeurs Parisiennes
I  AUX ARNES
II  L'ENVERS D'UN GRAND HOMME
III  L'ENVERS D'UN GRAND HOMME (Suite)
IV  UNE TANTE DU MIDI -- SOUVENIRS D'ENFANCE
V  VALMAJOUR
VI  MINISTRE!
VII  PASSAGE DU SAUMON
VIII  REGAIN DE JEUNESSE
IX  UNE SOIRE AU MINISTRE
X  NORD ET MIDI
XI  UNE VILLE D'EAUX
XII  UNE VILLE D'EAUX  (Suite)
XIII  LE DISCOURS DE CHAMBERY
XIV  LES VICTIMES
XV  LE SKATING
XVI  AUX PRODUITS DU MIDI
XVII  LA LAYETTE
XVIII  LE PREMIER DE L'AN
XIX  HORTENSE LE QUESNOY
XX  UN BAPTME




_ ma chre femme_

... Pour la seconde fois, les Latins ont conquis la Gaule...


I

AUX ARNES

Ce dimanche-l, un dimanche de juillet chauff  blanc, il y
avait,  l'occasion du concours rgional, une grande fte de jour
aux arnes d'Aps-en-Provence. Toute la ville tait venue: les
tisserands du Chemin-Neuf, l'aristocratie du quartier de la
Calade, mme du monde de Beaucaire.

Cinquante mille personnes au moins! disait le _Forum_ dans sa
chronique du lendemain; mais on doit tenir compte de l'enflure
mridionale.

Le vrai, c'est qu'une foule norme s'tageait, s'crasait sur les
gradins brls du vieil amphithtre, comme au beau temps des
Antonins, et que la fte des comices n'tait pour rien dans ce
dbordement de peuple. Il fallait autre chose que les courses
landaises, les luttes pour hommes et _demi-hommes_, les jeux de
l'_trange-chat_ et du _saut sur l'outre_, les concours de fltets
et de tambourins, spectacles locaux plus uss que la pierre rousse
des arnes, pour rester deux heures debout sur ces dalles
flambantes, deux heures dans ce soleil tuant, aveuglant, 
respirer de la flamme et de la poussire  odeur de poudre, 
braver les ophtalmies, les insolations, les fivres pernicieuses,
tous les dangers, toutes les tortures de ce qu'on appelle l-bas
une fte de jour.

Le grand attrait du concours, c'tait Numa Roumestan.

Ah! le proverbe qui dit: Nul n'est prophte... est certainement
vrai des artistes, des potes, dont les compatriotes sont toujours
les derniers  reconnatre la supriorit, toute idale en somme
et sans effets visibles; mais il ne saurait s'appliquer aux hommes
d'tat, aux clbrits politiques ou industrielles,  ces fortes
gloires de rapport qui se monnayent en faveurs, en influences, se
refltent en bndictions de toutes sortes sur la ville et sur
l'habitant.

Voil dix ans que Numa, le grand Numa, le dput leader de toutes
les droites, est prophte en terre de Provence, dix ans que, pour
ce fils illustre, la ville d'Aps a les tendresses, les effusions
d'une mre, et d'une mre du Midi,  manifestations,  cris, 
caresses gesticulantes. Ds qu'il arrive, en t, aprs les
vacances de la Chambre, ds qu'il apparat en gare, les ovations
commencent: les orphons sont l, gonflant sous des choeurs
hroques leurs tendards brods; des portefaix, assis sur les
marches, attendent que le vieux carrosse de famille, qui vient
chercher le leader, ait fait trois tours de roues entre les larges
platanes de l'avenue Berchre, alors il se mettent eux-mmes aux
brancards et tranent le grand homme, au milieu des vivats et des
chapeaux levs, jusqu' la maison Portal o il descend. Cet
enthousiasme est tellement pass dans la tradition, dans le
crmonial de l'arrive, que les chevaux s'arrtent spontanment,
comme  un relais de poste, au coin de la rue o les portefaix ont
l'habitude de dteler, et tous les coups de fouet ne leur feraient
pas faire un pas de plus. Du premier jour, la ville change
d'aspect: ce n'est plus la morne prfecture, aux longues siestes
berces par le cri strident des cigales sur les arbres brls du
Cours. Mme aux heures de soleil, les rues, l'esplanade s'animent
et se peuplent de gens affairs, en chapeaux de visite, vtements
de drap noir, tout crus dans la vive lumire, dcoupant sur les
murs blancs l'ombre pileptique de leurs gestes. Le carrosse de
l'vch, du prsident, secoue la chausse; puis des dlgations
du faubourg, o Roumestan est ador pour ses convictions
royalistes, des dputations d'ourdisseuses s'en vont par bandes
dans toute la largeur du boulevard, la tte hardie sous le ruban
arlsien. Les auberges sont pleines de gens de la campagne,
fermiers de Camargue ou de Crau, dont les charrettes dteles
encombrent les petites places, les rues des quartiers populeux,
comme aux jours de march; le soir, les cafs, bourrs de monde,
restent ouverts bien avant dans la nuit, et les vitres du Cercle
des Blancs, claires  des heures indues, s'branlent sous les
clats de la voix du Dieu.

Pas prophte en son pays! Il n'y avait qu' voir les arnes en ce
bleu dimanche de juillet 1875, l'indiffrence du public pour ce
qui se passait dans le cirque, toutes les figures tournes du mme
ct, ce feu crois de tous les regards sur le mme point,
l'estrade municipale, o Roumestan tait assis au milieu des
habits chamarrs et des soies tendues, multicolores, des ombrelles
de crmonie. Il n'y avait qu' entendre les propos, les cris
d'extase, les naves rflexions  haute voix de ce bon populaire
d'Aps, les unes en provenal, les autres dans un franais barbare,
frott d'ail, toutes avec cet accent implacable comme le soleil de
l-bas, qui dcoupe et met en valeur chaque syllabe, ne fait pas
grce d'un point sur un i.

-- _Diou! qu'es bou!_... Dieu! qu'il est beau!...

-- Il a pris un peu de corps depuis l'an pass.

-- Il a plus l'air imposant comme a.

-- Ne poussez pas tant... Il y en a pour tout le monde.

-- Tu le vois, petit, notre Numa... Quand tu seras grand, tu
pourras dire que tu l'as vu, _qu!_

-- Toujours son nez Bourbon... Et pas une dent qui lui manque.

-- Et pas de cheveux blancs non plus...

-- _T_, pardi!... Il n'est pas dj si vieux... Il est de 32,
l'anne que Louis-Philippe tomba les croix de la mission,
_pecar_.

-- Ah! gueusard de Philippe.

-- Il ne les parat pas, ses quarante-trois ans.

-- Sr que non, qu'il ne les parat pas... _T!_ bel astre...

Et, d'un geste hardi, une grande fille aux yeux de braise lui
envoyait, de loin, un baiser sonnant dans l'air comme un cri
d'oiseau.

-- Prends garde, Zette... si sa dame te voyait!

-- C'est la bleue, sa dame?

Non, la bleue c'tait sa belle-soeur, mademoiselle Hortense, une
jolie demoiselle qui ne faisait que sortir du couvent et dj
montait le cheval comme un dragon. Madame Roumestan tait plus
pose, de meilleure tenue, mais elle avait l'air bien plus fier.
Ces dames de Paris, a s'en croit tant! Et, dans le pittoresque
effront de leur langue  demi-latine, les femmes, debout, les
mains en abat-jour au-dessus des yeux, dtaillaient tout haut les
deux Parisiennes, leurs petits chapeaux de voyage, leurs robes
collantes, sans bijoux, d'un si grand contraste avec les toilettes
locales: chanes d'or, jupes vertes, rouges, arrondies de
tournures normes. Les hommes numraient les services rendus par
Numa  la bonne cause, sa lettre  l'empereur, son discours pour
le drapeau blanc. Ah! si on en avait eu une douzaine comme lui 
la Chambre, Henri V serait sur le trne depuis longtemps.

Enivr de ces rumeurs, soulev par cet enthousiasme ambiant, le
bon Numa ne tenait pas en place. Il se renversait sur son large
fauteuil, les yeux clos, la face panouie; se jetait d'un ct sur
l'autre; puis bondissait, arpentait la tribune  grands pas, se
penchait un moment vers le cirque, humait cette lumire, ces cris,
et revenait  sa place, familier, bon enfant, la cravate lche,
sautait  genoux sur son sige, et le dos et les semelles  la
foule, parlait  ces Parisiennes assises en arrire et au-dessus
de lui, tchait de leur communiquer sa joie.

Madame Roumestan s'ennuyait. Cela se voyait  une expression de
dtachement, d'indiffrence sur son visage aux belles lignes d'une
froideur un peu hautaine, quand l'clair spirituel de deux yeux
gris, de deux yeux de perle, ces vrais yeux de Parisienne, le
sourire entr'ouvert d'une bouche tincelante ne l'animait pas.

Ces gaiets mridionales, faites de turbulence, de familiarit;
cette race verbeuse, tout en dehors, en surface,  l'oppos de sa
nature si intime et srieuse, la froissaient, peut-tre, sans
qu'elle s'en rendt bien compte, parce qu'elle retrouvait dans ce
peuple le type multipli, vulgaris, de l'homme  ct de qui elle
vivait depuis dix ans et qu' ses dpens elle avait appris 
connatre. Le ciel non plus ne la ravissait pas, excessif d'clat,
de chaleur rverbre. Comment faisaient-ils pour respirer, tous
ces gens-l? O trouvaient-ils du souffle pour tant de cris? Et
elle se prenait  rver tout haut d'un joli ciel parisien, gris et
brouill, d'une frache onde d'avril sur les trottoirs luisants.

-- Oh! Rosalie, si l'on peut dire...

Sa soeur et son mari s'indignaient; sa soeur surtout, une grande
jeune fille blouissante de vie, de sant, dresse de toute sa
taille pour mieux voir. Elle venait en Provence pour la premire
fois, et pourtant l'on et dit que tout ce train de cris, de
gestes dans un soleil italien remuait en elle une fibre secrte,
un instinct engourdi, les origines mridionales que rvlaient ses
longs sourcils joints sur ses yeux de houri et la matit d'un
teint o l't ne mettait pas une rougeur.

-- Voyons, ma chre Rosalie, faisait Roumestan, qui tenait 
convaincre sa femme, levez-vous et regardez a... Paris vous a-t-
il jamais rien montr de pareil?

Dans l'immense thtre largi en ellipse et qui dcoupait un grand
morceau de bleu, des milliers de visages se serraient sur les
gradins en tages avec le pointillement vif des regards, le reflet
vari, le papillotage des toilettes de fte et des costumes
pittoresques. De l, comme d'une cuve gigantesque, montaient des
hues joyeuses, des clats de voix et de fanfares volatiliss,
pour ainsi dire, par l'intense lumire du soleil.  peine
distincte aux tages infrieurs o poudroyaient le sable et les
haleines, cette rumeur s'accentuait en montant, se dpouillait
dans l'air pur. On distinguait surtout le cri des marchands de
pains au lait qui promenaient de gradin en gradin leur corbeille
drape de linges blancs: _Li pan ou la... li pan ou la!_ Et les
revendeuses d'eau frache, balanant leurs cruches vertes et
vernies, vous donnaient soif de les entendre glapir: _L'aigo es
fresco... Quau vo bere?..._ L'eau est frache... Qui veut
boire?...

Puis, tout en haut, des enfants, courant et jouant  la crte des
arnes, promenaient sur ce grand brouhaha une couronne de sons
aigus au niveau d'un vol de martinets, dans le royaume des
oiseaux. Et sur tout cela quels admirables jeux de lumire, 
mesure que -- le jour s'avanant -- le soleil tournait lentement
dans la rondeur du vaste amphithtre comme sur le disque d'un
cadran solaire, reculant la foule, la groupant dans la zone de
l'ombre, faisant vides les places exposes  la trop vive chaleur,
des espces de dalles rousses spares d'herbes sches o des
incendies successifs ont marqu des traces noires.

Parfois, aux tages suprieurs, une pierre se dtachait du vieux
monument, sous une pousse de monde, roulait d'tage en tage au
milieu des cris de terreur, des bousculades, comme si tout le
cirque croulait; et c'tait sur les gradins un mouvement pareil 
l'assaut d'une falaise par la mer en furie, car chez cette race
exubrante l'effet n'est jamais en rapport avec la cause, grossie
par des visions, des perceptions disproportionnes.

Ainsi peuple et anime, la ruine semblait revivre, perdait sa
physionomie de monument  cicrone. On avait, en la regardant, la
sensation que donne une strophe de Pindare rcite par un Athnien
de maintenant, c'est--dire la langue morte redevenue vivante,
n'ayant plus son aspect scolastique et froid. Ce ciel si pur, ce
soleil d'argent vaporis, ces intonations latines conserves dans
l'idiome provenal,  et l -- surtout aux petites places -- des
attitudes  l'entre d'une vote, des poses immobiles que la
vibration de l'air faisait antiques, presque sculpturales, le type
de l'endroit, ces ttes frappes comme des mdailles avec le nez
court et busqu, les larges joues rases, le menton retourn de
Roumestan, tout compltait l'illusion d'un spectacle romain,
jusqu'au beuglement des vaches landaises en cho dans les
souterrains d'o sortaient jadis les lions et les lphants de
combat. Aussi, quand sur le cirque vide et tout jaune de sable
s'ouvrait l'norme trou noir du _podium_, ferm d'une claire-voie,
on s'attendait  voir bondir les fauves au lieu du pacifique et
champtre dfil de btes et de gens couronns au concours.

 prsent c'tait le tour des mules harnaches, menes  la main,
couvertes de somptueuses sparteries provenales, portant haut
leurs petites ttes sches ornes de clochettes d'argent, de
pompons, de noeuds, de bouffettes, et ne s'effrayant pas des
grands coups de fouet coupants et clairs, en ptards, en
serpenteaux, des muletiers debout sur chacune d'elles. Dans la
foule, chaque village reconnaissait ses laurats, les annonait 
voix haute:

Voil Cavaillon... Voil Maussane...

La longue file somptueuse se droulait tout autour de l'arne
qu'elle remplissait d'un cliquetis tincelant, de sonneries
lumineuses; s'arrtait devant la loge de Roumestan, accordant une
minute en aubade d'honneur ses coups de fouet et ses sonnailles,
puis continuait sa marche circulaire, sous la direction d'un beau
cavalier, en collant clair et bottes montantes, un des messieurs
du Cercle, organisateur de la fte, qui gtait tout sans s'en
douter, mlant la province  la Provence, donnant  ce curieux
spectacle local un vague aspect de cavalcade de Franconi. Du
reste,  part quelques gens de campagne, personne ne regardait. On
n'avait d'yeux que pour l'estrade municipale, envahie depuis un
moment par une foule de personnes venant saluer Numa, des amis,
des clients, d'anciens camarades de collge, fiers de leurs
relations avec le grand homme et de les montrer l sur ces
trteaux, bien en vue.

Le flot succdait sans interruption. Il y en avait des vieux, des
jeunes, des gentilshommes de campagne en complet gris de la gutre
au petit chapeau, des chefs d'ateliers endimanchs dans leurs
redingotes marques de plis, des _mnagers_, des fermiers de la
banlieue d'Aps en vestes rondes, un pilote du Port Saint-Louis,
tortillant son gros bonnet de forat, tous avec leur Midi marqu
sur la figure, qu'ils fussent envahis jusque dans les yeux de ces
barbes en palissandre que la pleur des teints orientaux fait plus
noires encore, ou bien rass  l'ancienne France, le cou court,
rougeauds et suintant comme des alcarazas en terre cuite, tous
l'oeil noir, flambant, hors de la tte, le geste familier et
tutoyeur.

Et comme Roumestan les accueillait, sans distinction de fortune ou
d'origine, avec la mme effusion inpuisable! _T!_ Monsieur
d'Espalion! et comment va, marquis?...

_H b!_ mon vieux Cabantous, et le pilotage?...

Je salue de tout coeur M. le prsident _Bdarride_.

Alors les poignes de main, des accolades, de ces bonnes tapes sur
l'paule qui doublent la valeur des mots, toujours trop froids au
gr d'une sympathie mridionale. L'entretien ne durait pas
longtemps, par exemple. Le leader n'coutait que d'une oreille, le
regard distrait, et tout en causant, disait bonjour de la main aux
nouveaux venus; mais personne ne se fchait de sa brusque faon
d'expdier son monde avec de bonnes paroles, Bien, bien... Je
m'en charge... Faites votre demande... je l'emporterai.

C'taient des promesses de bureaux de tabac, de perceptions; ce
qu'on ne demandait pas, il le devinait, encourageait les ambitions
timides, les provoquait. Pas mdaill, le vieux Cabantous, aprs
vingt sauvetages! Envoyez-moi vos papiers... On m'adore  la
Marine!... Nous rparerons cette injustice. Sa voix sonnait,
chaude et mtallique, frappant, dtachant les mots. On et dit des
pices d'or toutes neuves qui roulaient. Et tous s'en allaient
ravis de cette monnaie brillante, descendaient de l'estrade avec
le front rayonnant de l'colier qui emporte son prix. Le plus beau
dans ce diable d'homme, c'tait sa prodigieuse souplesse  prendre
les allures, le ton des gens  qui il parlait, et cela le plus
naturellement, le plus inconsciemment du monde. Onctueux, le geste
rond, la bouche en coeur avec le prsident Bdarride, le bras
magistralement tendu comme s'il secouait sa toge  la barre;
l'air martial, le chapeau casseur pour parler au colonel de
Rochemaure, et vis--vis de Cabantous les mains dans les poches,
les jambes arques, le roulis d'paules d'un vieux chien de mer.
De temps en temps, entre deux accolades il revenait vers ses
Parisiennes, radieux, pongeant son front qui ruisselait.

-- Mais, mon bon Numa, lui disait Hortense tout bas avec un joli
rire, o prendrez-vous tous les bureaux de tabac que vous leur
promettez?

Roumestan penchait sa grosse tte crpue, un peu dgarnie dans le
haut: C'est promis, petite soeur, ce n'est pas donn.

Et devinant un reproche dans le silence de sa femme: N'oubliez
pas que nous sommes dans le Midi, entre compatriotes parlant la
mme langue... Tous ces braves garons savent ce que vaut une
promesse et n'esprent pas leur bureau de tabac plus positivement
que moi je ne compte de leur donner... Seulement ils en parlent,
a les amuse, leur imagination voyage. Pourquoi les priver de
cette joie?... Du reste, voyez-vous, entre Mridionaux les paroles
n'ont jamais qu'un sens relatif... C'est une affaire de mise au
point.

Comme la phrase lui plaisait, il rpta deux ou trois fois en
appuyant sur la finale: De mise au point... de mise au point...

J'aime ces gens-l..., dit Hortense qui dcidment s'amusait
beaucoup. Mais Rosalie n'tait pas convaincue. Pourtant les mots
signifient quelque chose, murmura-t-elle trs srieuse comme se
parlant au plus profond d'elle-mme.

-- Ma chre, a dpend des latitudes!

Et Roumestan assura son paradoxe d'un coup d'paule qui lui tait
familier, l' en avant d'un porte-balle remontant sa bricole. Le
grand orateur de la droite gardait comme cela quelques habitudes
de corps dont il n'avait jamais pu se dfaire et qui dans un autre
parti l'auraient fait passer pour un homme du commun; mais aux
sommets aristocratiques o il sigeait entre le prince d'Anhalt et
le duc de la Rochetaillade, c'tait un signe de puissance et de
forte originalit, et le faubourg Saint-Germain raffolait de ce
coup d'paule sur le large dos trapu qui portait les esprances de
la monarchie franaise. Si madame Roumestan avait partag jadis
les illusions du faubourg, c'tait bien fini maintenant,  en
juger par le dsenchantement de son regard, le petit sourire qui
retroussait sa lvre  mesure que le leader parlait, sourire plus
ple encore de mlancolie que de ddain. Mais son mari la quitta
brusquement, attir par les sons d'une trange musique qui montait
de l'arne au milieu des clameurs de la foule debout, exalte,
criant: Valmajour! Valmajour!

Vainqueur au concours de la veille, le fameux Valmajour, premier
tambourinaire de Provence, venait saluer Numa de ses plus jolis
airs. Vraiment il avait belle mine, ce Valmajour, plant au milieu
du cirque, sa veste de cadis jaune sur l'paule, autour des reins
sa taillole d'un rouge vif tranchant sur l'empois blanc du linge.
Il tenait son long et lger tambourin pendu au bras gauche par une
courroie, et de la main du mme bras portait  ses lvres un petit
fifre, pendant que de sa main droite il tambourinait, l'air crne,
la jambe en avant. Tout petit, ce fifre remplissait l'espace comme
un branle de cigales, bien fait pour cette atmosphre limpide,
cristalline, o tout vibre, tandis que le tambourin, de sa voix
profonde, soutenait le chant et ses fioritures.

Au son de cette musique aigrelette et sauvage, mieux qu' tout ce
qu'on lui montrait depuis qu'il tait l, Roumestan voyait se
lever devant lui son enfance de gamin provenal courant les ftes
de campagne, dansant sous les platanes feuillus des places
villageoises, dans la poudre blanche des grands chemins, sur la
valande des ctes brles. Une motion dlicieuse lui piquait les
yeux; car malgr ses quarante ans passs, la vie politique si
desschante, il gardait encore, par un bnfice de nature,
beaucoup d'imagination, cette sensibilit de surface qui trompe
sur le fond vrai d'un caractre.

Et puis ce Valmajour n'tait pas un tambourinaire comme les
autres, un de ces vulgaires mntriers qui ramassent des bouts de
quadrilles, des refrains de cafs chantants dans les ftes de
pays, encanaillant leur instrument en voulant l'accorder au got
moderne. Fils et petit-fils de tambourinaires, il ne jouait jamais
que des airs nationaux, des airs chevrots par les grand'mres aux
veilles; et il en savait, il ne se lassait pas. Aprs les nols
de Saboly rythms en menuets, en rigodons, il entonnait la _Marche
des rois_, sur laquelle Turenne au grand sicle a conquis et brl
le Palatinat. Le long des gradins o des fredons couraient tout 
l'heure en vols d'abeilles, la foule lectrise marquait la mesure
avec les bras, avec la tte, suivait ce rythme superbe qui passait
comme un coup de mistral dans le grand silence des arnes,
travers seulement par le sifflement perdu des hirondelles
tournoyant en tous sens, l-haut, dans l'azur verdissant,
inquites et ravies comme si elles cherchaient  travers l'espace
quel invisible oiseau dcochait ces notes suraigus.

Quand Valmajour eut fini, des acclamations folles clatrent. Les
chapeaux, les mouchoirs taient en l'air. Roumestan appela le
musicien sur l'estrade et lui sauta au cou: Tu m'as fait pleurer,
mon brave! Et il montrait ses yeux, de grands yeux bruns dors,
tout embus de larmes. Trs fier de se voir au milieu des broderies
et des pes de nacre officielles, l'autre acceptait ces
flicitations, ces accolades, sans trop d'embarras. C'tait un
beau garon, la tte rgulire, le front haut, barbiche et
moustache d'un noir brillant sur le teint basan, un de ces fiers
paysans de la valle du Rhne qui n'ont rein de l'humilit finaude
des villageois du centre. Hortense remarqua tout de suite comme sa
main restait fine dans son gant de hle. Elle regarda le
tambourin, sa baguette  bout d'ivoire, s'tonna de la lgret de
l'instrument depuis deux cents ans dans la famille, et dont la
caisse de noyer, agrmente de lgres sculptures, polie, amincie,
sonore, semblait comme assouplie sous la patine du temps. Elle
admira surtout le galoubet, la nave flte rustique  trois trous
des anciens tambourinaires,  laquelle Valmajour tait revenu par
respect pour la tradition, et dont il avait conquis le maniement 
force d'adresse et de patience. Rien de plus touchant que le petit
rcit qu'il faisait de ses luttes, de sa victoire.

Ce m'est vnu, disait-il en son franais bizarre, ce m'est vnu
de nuit en coutant santer le rossignoou. Je me pensais dans moi-
mme: Comment, Valmajour, voil l'oiso du bon Dieu que son gosier
lui suffit pour toutes les roulades, et ce qu'il fait avec un
trou, toi, les trois trous de ton fltet ne le sauraient point
faire?

Il parlait posment, d'un beau timbre confiant et doux, sans aucun
sentiment de ridicule. D'ailleurs personne n'et os sourire
devant l'enthousiasme de Numa, levant les bras, trpignant 
dfoncer la tribune. Qu'il est beau!... Quel artiste!... Et,
aprs lui, le maire, le gnral, le prsident Bdarride,
M. Roumavage, un grand fabricant de bire de Beaucaire, vice-
consul du Prou, sangl dans un costume de carnaval tout en
argent, d'autres encore, entrans par l'autorit du leader,
rptaient d'un accent convaincu: Quel artiste! C'tait aussi le
sentiment d'Hortense, et elle l'exprimait avec sa nature
expansive: Oh! oui, un grand artiste... pendant que
Mme Roumestan murmurait: Mais vous allez le rendre fou, ce pauvre
garon! Il n'y paraissait gure cependant,  l'air tranquille de
Valmajour, qui ne s'mut pas mme en entendant Numa lui dire
brusquement:

-- Viens  Paris, garon, ta fortune est faite.

-- Oh! ma soeur ne voudrait jamais me laisser aller, rpondit-il
en souriant.

Sa mre tait morte. Il vivait avec son pre et sa soeur dans un
fermage qui portait leur nom,  trois lieues d'Aps, sur le mont de
Cordoue. Roumestan jura d'aller le voir avant de partir. Il
parlerait aux parents, il tait sr d'enlever l'affaire.

-- Je vous y aiderai, Numa, dit une petite voix derrire lui.

Valmajour salua sans un mot, tourna sur ses talons et descendit le
large tapis de l'estrade sa caisse au bras, la tte droite, avec
ce lger dhanchement du Provenal, ami du rythme et de la danse.
En bas des camarades l'attendaient, lui serraient les mains. Puis
un cri retentit: La farandole! clameur immense, double par
l'cho des votes, des couloirs, d'o semblaient sortir l'ombre et
la fracheur qui envahissaient maintenant les arnes et
rtrcissaient la zone du soleil.  l'instant le cirque fut plein,
mais plein  faire clater ses barrires, d'une foule villageoise,
une mle de fichus blancs, de jupes voyantes, de rubans de
velours battant aux coiffes de dentelle, de blouses passementes,
de vestes de cadis.

Sur un roulement de tambourin, cette cohue s'aligna, se dfila en
bandes, le jarret tendu, les mains unies. Un trille de galoubet
fit onduler tout le cirque, et la farandole mene par un gars de
Barbantane, le pays des danseurs fameux, se mit en marche
lentement, droulant ses anneaux, battant ses entrechats presque
sur place, remplissant d'un bruit confus, d'un froissement
d'toffes et d'haleines, l'norme baie du vomitoire o peu  peu
elle s'engouffrait. Valmajour suivait d'un pas gal, solennel,
repoussait en marchant son gros tambourin du genou, et jouait plus
fort  mesure que le compact entassement de l'arne,  demi-noye
dj dans la cendre bleue du crpuscule, se dvidait comme une
bobine d'or et de soie.

-- Regardez l-haut! dit Roumestan tout  coup.

C'tait la tte de la danse surgissant entre les arcs de vote du
premier tage, pendant que le tambourinaire et les derniers
farandoleurs pitinaient encore dans le cirque. En route, la ronde
s'allongeait de tous ceux que le rythme entranait de force  la
suite. Qui donc parmi ces Provenaux aurait pu rsister au fltet
magique de Valmajour? Port, lanc par des rebondissements du
tambourin, on l'entendait  la fois  tous les tages, passant les
grilles et les soupiraux descells, dominant les exclamations de
la foule. Et la farandole montait, montait, arrivait aux galeries
suprieures que le soleil bordait encore d'une lumire fauve.
L'immense dfil des danseurs bondissants et graves dcoupait
alors sur les hautes baies cintres du pourtour, dans la chaude
vibration de cette fin d'aprs-midi de juillet, une suite de fines
silhouettes, animait sur la pierre antique un de ces bas-reliefs
comme il en court au fronton dgrad des temples.

En bas, sur l'estrade dsemplie, -- car on partait et la danse
prenait plus de grandeur au-dessus des gradins vides, -- le bon
Numa demandait  sa femme en lui jetant un petit chle de dentelle
sur les paules pour le frais du soir:

-- Est-ce beau, voyons?... Est-ce beau?...

-- Trs beau, fit la Parisienne, remue cette fois jusqu'au fond
de sa nature artiste.

Et le grand homme d'Aps semblait plus fier de cette approbation
que des hommages bruyants dont on l'tourdissait depuis deux
heures.

Fin du premier chapitre.

II

L'ENVERS D'UN GRAND HOMME

Numa Roumestan avait vingt-deux ans quand il vint terminer  Paris
son droit commenc  Aix. C'tait  cette poque un bon garon,
rjoui, bruyant, tout le sang  la peau, avec de beaux yeux de
batracien, dors,  fleur de tte, et une crinire noire toute
frise qui lui mangeait la moiti du front comme un bonnet de
loutre sans visire. Pas l'ombre d'une ide, d'une ambition, sous
cette fourrure envahissante. Un vritable tudiant d'Aix, trs
fort au billard et au misti, sans pareil pour boire une bouteille
de champagne  la rgalade, pour chasser le chat aux flambeaux
jusqu' trois heures du matin dans les larges rues de la vieille
ville aristocratique et parlementaire, mais ne s'intressant 
rien, n'ouvrant jamais un journal ni un livre, encrass de cette
sottise provinciale qui hausse les paules  toute chose et pare
son ignorance d'un renom de gros bon sens.

Le quartier Latin l'moustilla un peu; il n'y avait pourtant pas
de quoi. Comme tous ses compatriotes, Numa s'installait, en
arrivant, au caf Malmus, haute et tumultueuse baraque,
dveloppant ses trois tages de vitres, larges comme celles d'un
magasin de nouveauts, au coin de la rue du Four-Saint-Germain,
qu'elle remplissait du fracas de ses billards et des vocifrations
d'une clientle de cannibales. Tout le Midi franais
s'panouissait l, dans ses nuances diverses: Midi gascon, Midi
provenal, de Bordeaux, de Toulouse, de Marseille, Midi
prigourdin, auvergnat, arigeois, ardchois, pyrnen, des noms
en as, en us, en ac, clatants, ronflants et barbares, Etcheverry,
Terminarias, Bentaboulech, Laboulbne, des noms qui semblaient
jaillir de la gueule d'une escopette ou partaient comme un coup de
mine, dans une accentuation froce. Et quels clats de voix, rien
que pour demander une demi-tasse, quel fracas de gros rires
pareils  l'croulement d'un tombereau de pierres, quelles barbes
gigantesques, trop drues, trop noires,  reflets bleus, des barbes
qui dconcertaient le rasoir, montaient jusqu'aux yeux,
rejoignaient les sourcils, sortaient en frisons de bourre du nez
chevalin large ouvert et des oreilles, mais ne parvenaient pas 
dissimuler la jeunesse, l'innocence des bonnes faces naves
blotties sous ces vgtations.

En dehors des cours qu'ils suivaient assidment, tous ces
tudiants passaient leur vie chez Malmus, se groupant par
provinces, par clochers, autour de tables dsignes de longue date
et qui devaient garder l'accent du cru dans l'cho de leur marbre,
comme les pupitres gardent les signatures au couteau des
collgiens.

Peu de femmes dans cette horde.  peine deux ou trois par tage,
pauvres filles que leurs amants amenaient l d'un air honteux, et
qui passaient la soire  ct d'eux devant un bock, penches sur
les grands caftons des journaux  images, muettes et dpayses
parmi cette jeunesse du Midi, leve dans le mpris _dou fmlan_.
Des matresses, t! pardi, ils savaient o en prendre,  la nuit
ou  l'heure, mais jamais pour longtemps. Bullier, les
_beuglants_, les soupers de la _rtisseuse_ ne les tentaient pas.
Ils aimaient bien mieux rester chez Malmus, parler patois,
boulotter entre le caf, l'cole et la table d'hte. S'ils
passaient les ponts, c'tait pour aller au Thtre-Franais un
soir de rpertoire, Car la race est classique dans le sang; ils
s'y rendaient par bandes, criant trs fort dans la rue, au fond un
peu intimids, et revenaient mornes, ahuris, les yeux brouills de
poussire tragique, faire encore une partie  demi-gaz, derrire
les volets clos. De temps en temps,  l'occasion d'un examen, une
ripaille improvise rpandait dans le caf des odeurs de fricots 
l'ail, de fromages de montagne puants et dcomposs sur leurs
papiers bleuis. L-dessus le nouveau diplm dcrochait du
ratelier sa pipe  initiales et s'en allait, notaire ou substitut,
dans quelque trou lointain d'outre-Lore, raconter Paris  la
province, ce Paris qu'il croyait connatre et o il n'tait jamais
entr.

Dans ce milieu racorni, Numa fut aisment un aigle. D'abord, il
criait plus fort que les autres; puis une supriorit, du moins
une originalit lui vint de son got trs vif pour la musique.
Deux ou trois fois par semaine, il se payait un parterre  l'Opra
ou aux Italiens, en revenait la bouche pleine de rcitatifs, de
grands airs qu'il chantait d'une assez jolie voix de gorge rebelle
 toute discipline. Quand il arrivait chez Malmus, qu'il
s'avanait thtralement au milieu des tables en roulant quelque
finale italien, des hurlements de joie l'accueillaient de tous les
tages, on criait H! l'artiste!... et comme dans les milieux
bourgeois, ce mot amenait une curiosit caressante dans le regard
des femmes, sur la lvre des hommes une intention d'envieuse
ironie. Cette rputation d'art le servit par la suite, au pouvoir,
dans les affaires. Encore aujourd'hui, il n'y a pas  la Chambre
une commission artistique, un projet d'opra populaire, de
rformes aux expositions de peinture o le nom de Roumestan ne
figure en premire ligne. Cela tient  ces soires passes dans
les thtres de chant. Il y prit l'aplomb, le genre acteur, une
certaine faon de se poser de trois quarts pour parler  la dame
de comptoir, qui faisait dire  ses camarades merveills _Oh! de
ce Numa, pas moins[1]_!

 l'cole mme il apportait la mme aisance;  demi prpar, car
il tait paresseux, craignait le travail et la solitude, il
passait des examens assez brillants, grce  son audace, sa
subtilit mridionale, qui savait toujours dcouvrir l'endroit
chatouilleux d'une vanit de professeur. Puis sa physionomie, si
franche, si aimable, le servait, et cette toile de bonheur
clairait la route devant lui.

Ds qu'il fut avocat, ses parents le rappelrent, la modeste
pension qu'ils lui faisaient leur cotant de trop dures
privations. Mais la perspective d'aller s'enfermer  Aps, dans
cette ville morte qui tombait en poussire sur ses ruines
antiques, la vie sous la forme d'un ternel tour de ville et de
quelques plaidoyers de murs mitoyens, n'avait pas de quoi tenter
l'ambition indfinie que sentait le provenal au fond de son got
pour le mouvement et l'intelligence de Paris.  grand'peine, il
obtint encore deux ans pour prparer son doctorat, et, ces deux
ans passs, au moment o l'ordre de rentrer au pays lui arrivait
irrvocable, il rencontrait chez la duchesse de San-Donnino,  une
de ces ftes musicales o le portaient sa jolie voix et ses
relations lyriques, Sagnier, le grand Sagnier, l'avocat
lgitimiste, frre de la duchesse et mlomane enrag, qu'il avait
sduit par sa verve clatant dans la monotonie mondaine, et par
son enthousiasme pour Mozart. Sagnier lui offrit de le prendre
comme quatrime secrtaire. Les appointements taient nuls; mais
il entrait dans le premier cabinet d'affaires de Paris avec des
relations au faubourg Saint-Germain,  la Chambre.
Malheureusement, le pre Roumestan s'enttait  lui couper les
vivres, tchant de ramener, par la famine, le fils unique,
l'avocat de vingt-six ans, en ge de gagner sa vie. C'est alors
que le cafetier Malmus intervint.

Un type, ce Malmus, gros homme asthmatique et blafard, qui, de
simple garon de caf, tait devenu propritaire d'un des plus
grands tablissements de Paris, par le crdit et par l'usure.
Jadis, il avanait aux tudiants l'argent de leur mois, qu'il se
faisait rendre au triple, ds que les galions taient arrivs.
Lisant  peine, n'crivant pas, marquant les sous qu'il prtait
avec des coches, dans du bois, comme il avait vu faire aux garons
boulangers de Lyon, ses compatriotes, jamais il ne s'embrouillait
dans ses comptes, et, surtout, ne plaait pas son argent mal 
propos. Plus tard, devenu riche,  la tte de la maison o quinze
ans durant il avait port le tablier, il perfectionna son trafic,
le mit tout entier dans le crdit, un crdit illimit qui laissait
vides,  la fin de la journe, les trois comptoirs du caf, mais
alignait d'interminables colonnes de bocks, de cafs, de petits
verres, sur les livres fantastiquement tenus, avec ces fameuses
plumes  cinq becs, si en honneur dans le commerce parisien.

La combinaison du bonhomme tait simple: il abandonnait 
l'tudiant son argent de poche, toute sa pension, et lui faisait
crdit des repas, des consommations, mme,  quelques privilgis,
d'une chambre dans la maison. Pendant tout le temps des tudes, il
ne demandait pas un sou, laissait accumuler les intrts pour des
sommes considrables; mais cela ne se faisait pas tourdiment,
sans surveillance. Malmus passait deux mois de l'anne, les mois
de vacances,  courir la province, s'assurant de la sant des
parents, de la situation des familles. Son asthme s'essoufflait 
grimper les pics cvenols,  dgringoler les combes
languedociennes. On le voyait errer, podagre et mystrieux, l'oeil
mfiant sous ses paupires lourdes d'ancien garon de nuit, 
travers des bourgades perdues; il restait deux jours, visitait le
notaire et l'huissier, inspectait par-dessus les murs le petit
domaine ou l'usine du client, puis on n'entendait plus parler de
lui.

Ce qu'il apprit  Aps lui donna pleine confiance en Roumestan. Le
pre, ancien filateur, ruin par des rves de fortune et
d'inventions malheureuses, vivait modestement d'une inspection
d'assurances; mais sa soeur, madame Portal, veuve sans enfants
d'un riche magistrat, devait laisser tous ses biens  son neveu.
Aussi, Malmus tenait-il  le garder  Paris: Entrez chez
Sagnier... Je vous aiderai. Le secrtaire d'un homme considrable
ne pouvant habiter un garni d'tudiants, il lui meubla un
appartement de garon quai Voltaire, sur la cour, se chargea du
loyer, de la pension; et c'est ainsi que le futur leader entra en
campagne, avec tous les dehors d'une existence facile, au fond
terriblement besogneux, manquant de lest, d'argent de poche.
L'amiti de Sagnier lui valait des relations superbes. Le faubourg
l'accueillait. Seulement ces succs mondains, les invitations, 
Paris, en villgiature d't, o il fallait arriver tenu, sangl,
ne faisaient qu'accrotre ses dpenses. La tante Portal, sur ses
demandes ritres, lui venait bien un peu en aide, mais avec
prcaution, parcimonie, accompagnant son envoi de longues et
cocasses mercuriales, de menaces bibliques contre ce Paris si
ruineux. La situation n'tait pas tenable.

Au bout d'un an, Numa chercha autre chose; d'ailleurs, il fallait
 Sagnier des piocheurs, des abatteurs de besogne, et celui-ci
n'tait pas son homme. Il y avait, dans le Mridional, une
indolence invincible, et surtout l'horreur du bureau, du travail
assidu et pos. Cette facult, tout en profondeur, l'attention,
lui manquait radicalement. Cela tenait  la vivacit de son
imagination, au perptuel moutonnement des ides sous son front, 
cette mobilit d'esprit visible jusque dans son criture, qui ne
se ressemblait jamais. Il tait tout extrieur, en voix et en
gestes comme un tnor.

Quand je ne parle pas, je ne pense pas, disait-il trs
navement, et c'tait vrai. La parole ne jaillissait pas chez lui
par la force de la pense, elle la devanait au contraire,
l'veillait  son bruit tout machinal. Il s'tonnait lui-mme,
s'amusait de ces rencontres de mots, d'ides perdues dans un coin
de sa mmoire et que la parole retrouvait, ramassait, mettait en
faisceau d'arguments. En parlant, il se dcouvrait une sensibilit
qu'il ne se savait pas, s'mouvait au vibrement de sa propre voix,
 de certaines intonations qui lui prenaient le coeur, lui
remplissaient les yeux de larmes. C'tait l, certainement, des
qualits d'orateur; mais il les ignorait en lui, n'ayant gure eu
chez Sagnier l'occasion de s'en servir.

Pourtant, ce stage d'un an auprs du grand avocat lgitimiste fut
dcisif dans sa vie. Il y gagna des convictions, un parti, le got
de la politique, des vellits de fortune et de gloire. C'est la
gloire qui vient la premire.

Quelques mois aprs sa sortie de chez le patron, ce titre de
secrtaire de Sagnier, qu'il portait comme ces acteurs qui
s'intitulent de la Comdie-Franaise pour y avoir figur deux
fois, lui valut de dfendre un petit journal lgitimiste, le
_Furet_, trs rpandu dans le monde bien. Il le fit avec beaucoup
de succs et de bonheur. Venu l sans prparation, les mains dans
les poches, il parla pendant deux heures, avec une verve insolente
et tant de belle humeur qu'il fora les juges  l'couter jusqu'au
bout. Son accent, ce terrible grasseyement dont sa paresse l'avait
toujours empch de se dfaire, donnait du mordant  son ironie.

C'tait une force, le rythme de cette loquence bien mridionale,
thtrale et familire, ayant surtout la lucidit, la lumire
large qu'on trouve dans les oeuvres des gens de l-bas comme dans
leurs paysages limpides jusqu'au fond.

Naturellement le journal fut condamn, et paya en amendes et en
prison le grand succs de l'avocat. Ainsi dans certaines pices
qui croulent, menant auteur et directeur  la ruine, un acteur se
taille une rputation. Le vieux Sagnier, qui tait venu
l'entendre, l'embrassa en pleine audience. Laissez-vous passer
grand homme, mon cher Numa, lui dit-il, un peu surpris d'avoir
couv cet oeuf de gerfaut. Mais le plus tonn fut encore
Roumestan, sortant de l comme d'un rve, sa parole en cho dans
ses oreilles bourdonnantes, pendant qu'il descendait tout tourdi
le vaste escalier sans rampes du Palais.

Aprs ce succs, cette ovation, une pluie de lettres logieuses,
les sourires jaunes des confrres, l'avocat put se croire lanc,
attendit patiemment les affaires dans son cabinet sur la cour,
devant le maigre feu de veuve allum par son concierge, mais rien
ne vint, sauf quelques invitations  dner de plus et un jolie
bronze de chez Barbedienne offert par la rdaction du _Furet_. Le
nouveau grand homme se trouvait en face des mmes difficults, des
mmes incertitudes d'avenir. Ah! ces professions dites librales,
qui ne peuvent amorcer, appeler la clientle, ont de durs
commencements avant que dans le petit salon d'attente achet 
crdit, aux meubles mal rembourrs,  la pendule symbolique
flanque de candlabres dgingands, vienne s'asseoir le dfil
des clients srieux et payants. Roumestan fut rduit  donner des
leons de droit dans le monde lgitimiste et catholique; mais ce
travail lui semblait au-dessous de sa rputation, de ses succs 
la Confrence, des loges dont on enguirlandait son nom dans les
journaux du parti.

Ce qui l'attristait plus encore, ce qui lui faisait sentir sa
misre, c'tait ce dner qu'il lui fallait aller chercher chez
Malmus, lorsqu'il n'avait pas d'invitation dehors ou que l'tat de
sa bourse lui dfendait l'entre des restaurants  la mode. La
mme dame de comptoir s'incrustait entre les mmes bols  punch,
le mme pole en faence ronflait prs du casier aux pipes, et les
cris, les accents, les barbes noires de tous les midis s'agitaient
l comme jadis; mais sa gnration ayant disparu, il regardait
celle-ci avec les yeux prvenus qu'a la maturit d'un homme sans
position pour les vingt ans qui le chassent en arrire. Comment
avait-il pu vivre au milieu de pareilles niaiseries? Bien sr
qu'autrefois les tudiants n'taient pas aussi btes. Leur
admiration mme, leurs frtillements de bons chiens nafs autour
de sa notorit lui taient insupportables. Pendant qu'il
mangeait, le patron du caf, trs fier de son pensionnaire,
venait, s'asseoir prs de lui sur le divan rouge fan qu'il
secouait  toutes les quintes de son asthme, tandis qu' la table
voisine s'installait une grande fille maigre, la seule figure qui
restt de jadis, figure osseuse, sans ge, connue au quartier sous
le nom de l'Ancienne  tous et  qui quelque bon garon
d'tudiant aujourd'hui mari, retourn au pays, avait, en s'en
allant, ouvert un compte chez Malmus. Broutant depuis tant
d'annes autour du mme piquet, la pauvre crature ne savait rien
du dehors, ignorait les succs de Roumestan, lui parlait sur un
ton de commisration comme  un clop, un retardataire de la mme
promotion qu'elle:

Eh ben! ma pauvre vieille, a boulotte?... Tu sais, Pompon est
mari... Laboulbne a permut, pass substitut  Caen.

Roumestan rpondait  peine, s'touffait  mettre les morceaux
doubles et, s'en allant par les rues du quartier toutes bruyantes
de brasseries, de dbits de prunes, sentait l'amer d'une vie rate
et comme une impression de dchance.

Quelques annes se passrent ainsi, pendant lesquelles son nom
grandit, s'affirma, toujours sans autre profit que des rductions
de chez Barbedienne, puis il fut appel  dfendre un ngociant
d'Avignon qui avait fait fabriquer des foulards sditieux, je ne
sais quelle dputation en rond autour du comte de Chambord, assez
confuse dans l'impression maladroite du tissu, mais souligne d'un
imprudent H. V. entour d'un cusson. Roumestan joua une bonne
scne de comdie, s'indigna qu'on pt voir l-dedans la moindre
allusion politique. H. V., mais c'tait Horace Vernet, prsidant
une commission de l'Institut!

Cette tarasconnade eut un succs local qui fit plus pour son
avenir que toutes les rclames parisiennes, et avant tout lui
gagna les sympathies actives de la tante Portal. Cela se traduisit
d'abord par un envoi d'huile d'olive et de melons blancs, ensuite
une foule d'autres provisions suivirent figues, poivrons, et des
canissons d'Aix, et de la poutargue des Martigues, des jujubes,
des azeroles, des caroubes, fruits gamins, insignifiants, dont la
vieille dame raffolait et que l'avocat laissait pourrir dans le
fond d'une armoire. Quelque temps aprs, une lettre arriva, qui
avait dans sa grosse criture de plume d'oie la brusquerie
d'accent, les cocasseries d'expression de la tante et trahissait
son esprit brouillon par l'absence absolue de ponctuation, les
sauts prompts d'une ide  une autre.

Numa crut pourtant dmler que la bonne femme voulait le marier
avec la fille d'un conseiller  la cour d'appel de Paris, M. Le
Quesnoy, dont la dame -- une demoiselle Soustelle d'Aps -- avait
t leve avec elle chez les soeurs de la Calade... grande
fortune..., la personne jolie, bravette, l'air un peu refrjon,
mais le mariage rchaufferait tout a. Et s'il se faisait, ce
mariage, qu'est-ce qu'elle donnerait tante Portal  son Numa? Cent
mille francs en bon argent _tin-tin_, le jour des noces.

Sous les provincialismes du langage, il y avait l une proposition
srieuse, si srieuse que le surlendemain Numa recevait une
invitation  dner des Le Quesnoy. Il s'y rendit, un peu mu. Le
conseiller, qu'il rencontrait souvent au palais, tait un des
hommes qui l'impressionnaient le plus. Grand, mince, le visage
hautain, d'une pleur morbide, l'oeil aigu, fouilleur, la bouche
connue scelle, le vieux magistrat, originaire de Valenciennes et
qui semblait lui-mme fortifi, casemat par Vauban, le gnait de
toute sa froideur d'homme du Nord. La haute situation qu'il devait
 ses beaux ouvrages sur le droit pnal,  sa grande fortune, 
l'austrit de sa vie, situation qui aurait t plus considrable
encore sans l'indpendance de ses opinions et l'isolement farouche
o il s'enfermait depuis la mort d'un fils de vingt ans, toutes
ces circonstances passaient devant les yeux du Mridional, pendant
qu'il montait, un soir de septembre 1865, le large escalier de
pierre  rampe ouvrage de l'htel Le Quesnoy, un des plus anciens
de la place Royale.

Le grand salon o on l'introduisit, la solennit des hauts
plafonds que rejoignaient les portes par la peinture lgre de
leurs trumeaux, les tentures droites de lampes  raies aurore et
fauve, encadrant les fentres ouvertes sur un balcon antique et
tout un angle rose des btiments briquets de la place n'taient
pas pour dissiper son impression. Mais l'accueil de madame Le
Quesnoy le mit bien vite  l'aise. Cette petite femme au sourire
triste et bon, emmitoufle et toute lourde de rhumatismes dont
elle souffrait depuis qu'elle habitait Paris, gardait l'accent,
les habitudes de son cher Midi, l'amour de tout ce qui le lui
rappelait. Elle fit asseoir Roumestan auprs d'elle et dit en le
regardant tendrement dans le demi-jour: C'est tout le portrait
d'vlina. Ce petit nom de tante Portal, que Numa n'tait plus
habitu  entendre, le toucha comme un souvenir d'enfance. Depuis
longtemps, madame Le Quesnoy avait envie de connatre le neveu de
son amie, mais la maison tait si triste, leur deuil les avait mis
tellement  part du monde, de la vie! Maintenant ils se dcidaient
 recevoir un peu, non que leur douleur ft moins vive, mais 
cause de leurs filles, de l'ane surtout qui allait avoir vingt
ans; et se tournant vers le balcon o couraient des rires de
jeunesse, elle appela: Rosalie... Hortense... venez donc... Voil
M. Roumestan.

Dix ans aprs cette soire, il se rappelait l'apparition
soufflante et calme, dans le cadre de la haute fentre et la
lumire tendre du couchant, de cette belle jeune fille rajustant
sa coiffure que les jeux de la petite soeur avaient drange, et
venant  lui les yeux clairs, le regard droit, sans le moindre
embarras coquet.

Il se sentit tout de suite en confiance, en sympathie.

Une ou deux fois pourtant, pendant le dner, au hasard de la
conversation, Numa crut saisir dans l'expression du beau profil au
teint pur plac prs de lui un frisson hautain qui passait, sans
doute cet air _refrjon_, dont parlait la tante Portal et que
Rosalie tenait de sa ressemblance avec son pre. Mais la petite
moue de la bouche entr'ouverte, le froid bleu du regard
s'adoucissaient bien vite dans une attention bienveillante, un
charme de surprise qu'on n'essayait pas mme de cacher. Ne et
leve  Paris, mademoiselle Le Quesnoy s'tait toujours senti une
aversion dtermine pour le Midi, dont l'accent, les moeurs, le
paysage entrevus pendant des voyages de vacances lui taient
galement antipathiques. Il y avait l comme un instinct de race
et un sujet de tendres querelles entre la mre et la fille.

Jamais je n'pouserai un homme du Midi, disait Rosalie en riant,
et elle s'en tait fait un type bruyant, grossier et vide, de
tnor d'opra ou de placier de vins de Bordeaux  tte expressive
et rgulire. Roumestan se rapprochait bien un peu de cette claire
vision de petite Parisienne railleuse; mais sa parole chaude,
musicale, prenant ce soir-l dans la sympathie environnante une
force irrsistible, exaltait, affinait sa physionomie. Aprs
quelques propos tenus  demi-voix entre voisins de table, ces
hors-d'oeuvre de la conversation qui circulent avec les marinades
et le caviar, la causerie devenue gnrale, on parla des dernires
ftes de Compigne et de ces chasses travesties, o les invits
figuraient en seigneurs et dames Louis XV. Numa, qui connaissait
les ides librales du vieux Le Quesnoy, se lana dans une
improvisation superbe, presque prophtique, montra cette cour en
figuration du cirque, cuyres et palefreniers, chevauchant sous
un ciel d'orage, se ruant  la mort du cerf au milieu des clairs
et des lointains coups de foudre; puis en pleine fte le dluge,
l'hallali noy, tout le mardi gras monarchique finissant dans un
pataugeage de sang et de boue.

Peut-tre le morceau n'tait-il pas tout  fait neuf, peut-tre
Roumestan l'avait-il essay dj  la Confrence. Mais jamais son
entrain, son accent d'honntet en rvolte n'avaient veill nulle
part l'enthousiasme subitement visible dans le regard limpide et
profond qu'il sentit se tourner vers lui, pendant que le doux
visage de madame Le Quesnoy s'allumait d'un rayon de malice et
semblait demander  sa fille: Eh. bien, comment le trouves-tu,
l'homme du Midi?

Rosalie tait prise. Dans le retentissement de sa nature tout
intrieure, elle subissait la puissance de cette voix, de ces
penses gnreuses s'accordant si bien  sa jeunesse,  sa passion
de libert et de justice. Comme les femmes qui, au thtre,
identifient toujours le chanteur avec sa cavatine, l'acteur avec
son rle, elle oubliait la part qu'il fallait laisser au virtuose.
Oh! si elle avait su quel nant faisait le fond de ces phrases
d'avocat, comme les galas de Compigne le touchaient peu et qu'il
n'aurait fallu qu'une invitation au timbre imprial pour le
dcider  se mler  ces cavalcades, o sa vanit, ses instincts
de jouisseur et de comdien se seraient satisfaits  l'aise! Mais
elle tait toute au charme. La table lui semblait agrandie,
transfigurs les visages las et somnolents des quelques convives,
un prsident de chambre, un mdecin de quartier; et lorsqu'on
passa dans le salon, le lustre, allum pour la premire fois
depuis la mort de son frre, lui causa l'blouissement chaud d'un
vrai soleil. Le soleil, c'tait Roumestan. Il ranimait le
majestueux logis, chassait le deuil, le noir amoncel dans tous
les coins, ces atomes de tristesse qui flottent aux vieilles
demeures, allumait les facettes des grandes glaces et rendait la
vie aux dlicieux trumeaux vanouis depuis cent ans.

-- Vous aimez la peinture, monsieur?

-- Oh mademoiselle, si je l'aime!...

La vrit, c'est qu'il n'y entendait rien; mais, l-dessus comme
sur toutes choses, il avait un magasin d'ides, de phrases
toujours prtes, et pendant qu'on installait les tables de jeu, la
peinture lui tait un bon prtexte pour causer de tout prs avec
la jeune fille, en regardant les vieux dcors du plafond et
quelques toiles de matres pendues aux boiseries Louis XIII,
admirablement conserves. Des deux, Rosalie tait l'artiste.
Grandie dans un milieu d'intelligence et de got, la vue d'un beau
tableau, d'une sculpture rare lui causaient une motion spciale
et frmissante, plutt ressentie qu'exprime,  cause d'une grande
rserve de nature et de ces fausses admirations mondaines, qui
empchent les vraies de se montrer.  les voir ensemble pourtant,
et l'assurance loquente avec laquelle l'avocat prorait, ses
grands gestes de mtier en face de l'air attentif de Rosalie, on
et dit quelque matre fameux, faisant la leon  son disciple.

-- Maman, est-ce qu'on peut entrer dans ta chambre?... Je
voudrais montrer  monsieur le panneau des chasses.

 la table de whist, il y eut un coup d'oeil furtif et
interrogateur de la mre vers celui qu'elle appelait avec une
indicible intonation de renoncement d'humilit Monsieur Le
Quesnoy; et sur un lger signe du conseiller, dclarant la chose
convenable, elle acquiesa  son tour. Ils traversrent un couloir
tapiss de livres, et se trouvrent dans la chambre des parents,
majestueuse et centenaire comme le salon. Le panneau des chasses
tait au-dessus d'une petite porte finement sculpte.

-- On ne peut rien voir, dt la jeune fille.

Elle leva le flambeau  deux, branches, qu'elle avait pris  une
table de jeu, et, la main haute, le buste tendu, elle clairait le
panneau reprsentant une Diane, le croissant au front, au milieu
de ses chasseresses, dans un paysage lysen. Mais avec ce geste
de Canphore, qui mettait une double flamme au-dessus de sa
coiffure simple, de ses yeux clairs, avec son sourire hautain, la
svelte envole de son corps de vierge, elle tait plus Diane que
la desse elle-mme. Roumestan la regardait, et pris  ce charme
pudique,  cette candeur de vraie jeunesse, il oubliait qui elle
tait, ce qu'il faisait l, ses rves de fortune et d'ambition.
Une folie lui venait de tenir dans ses bras cette taille souple,
de baiser ces cheveux fins, dont l'odeur dlicate l'tourdissait,
d'emporter cette belle enfant, pour en faire le charme et le
bonheur de toute sa vie; et quelque chose l'avertissait que, s'il
tentait cela, elle se laisserait faire, qu'elle tait  lui, bien
 lui, vaincue, conquise le premier jour. Flamme et vent du Midi,
vous tes irrsistibles.

III

L'ENVERS D'UN GRAND HOMME

(Suite)

S'il y eut jamais deux tres peu faits pour vivre ensemble, ce
furent bien ces deux-l. Opposs d'instincts, d'ducation, de
temprament, de race, n'ayant la mme pense sur rien, c'tait le
Nord et le Midi en prsence, et sans espoir de fusion possible. La
passion vit de ces contrastes, elle en rit quand on les lui
signale, se sentant la plus forte; mais au train journalier de
l'existence, au retour monotone des journes et des nuits sous le
mme toit, la fume de cette ivresse qui fait l'amour se dissipe,
et l'on se voit, et l'on se juge.

Dans le nouveau mnage, le rveil ne vint pas tout de suite, du
moins pour Rosalie. Clairvoyante et sense sur tout le reste, elle
demeura longtemps aveugle devant Numa, sans comprendre  quel
point elle lui tait suprieure. Lui, eut bientt fait de se
reprendre. Les fougues du Midi sont rapides en raison directe de
leur violence. Puis le Mridional est tellement convaincu de
l'infriorit de la femme qu'une fois mari, sr de son bonheur,
il s'y installe en matre, en pacha, acceptant l'amour comme un
hommage, et trouvant que c'est dj bien beau; car enfin, d'tre
aim, cela prend du temps, et Numa tait trs occup, avec le
nouveau train de vie que ncessitaient son mariage, sa grande
fortune, la haute situation au Palais du gendre de Le Quesnoy.

Les cent mille francs de la tante Portal avaient servi  payer
Malmus, le tapissier,  passer l'ponge sur cette navrante et
interminable vie de garon, et la transition lui sembla double, de
l'humble _frichti_ sur la banquette de velours lim, prs de
_l'ancienne  tous_,  la salle  manger de la rue Scribe, o il
prsidait, en face de son lgante petite Parisienne, les
somptueux dners qu'il offrait aux princes de la basoche et du
chant. Le Provenal aimait la vie brillante, le plaisir gourmand
et fastueux; mais il l'aimait surtout chez lui, sous la main, avec
cette pointe de dbraill qui permet le cigare et l'histoire
sale. Rosalie accepta tout, s'accommoda de la maison ouverte, de
la table mise  demeure, dix, quinze convives tous les soirs, et
rien que des hommes, des habits noirs, parmi lesquels sa robe
claire faisait tache, jusqu'au moment o, le caf servi, les
botes de havanes ouvertes, elle cdait la place aux discussions
politiques, aux rires lippus d'une fin de dner de garons.

Les matresses de maison seules savent ce qu'un dcor pareil,
install tous les jours, cache de dessous compliqus, de
difficults de service. Rosalie s'y dbattait sans une plainte,
tchait de rgler de son mieux ce dsordre, emporte dans l'lan
de son terrible grand homme qui l'agitait de toutes ses
turbulences, et, de temps en temps, souriait  sa petite femme
entre deux tonnerres. Elle ne regrettait qu'une chose, c'tait de
ne pas l'avoir assez  elle. Mme au djeuner,  ce djeuner
matinal des avocats talonn par l'heure de l'audience, il y avait
toujours l'ami entre eux, ce compagnon dont l'homme du Midi ne
pouvait se passer, l'ternel donneur de rplique ncessaire au
jaillissement de ses ides, le bras o il s'appuyait
complaisamment, auquel il confiait sa serviette trop lourde en
allant au Palais.

Ah! comme elle l'aurait accompagn volontiers au del des ponts,
comme elle aurait t heureuse, les jours de pluie, de venir
l'attendre dans leur coup et de rentrer tous deux, bien serrs,
derrire la bue tremblante des vitres. Mais elle n'osait plus le
lui demander, sre qu'il y aurait toujours un prtexte, un rendez-
vous donn, dans la salle des Pas-Perdus,  l'un des trois cents
intimes dont le Mridional disait d'un air attendri:

Il m'adore... Il se jetterait au feu pour moi...

C'tait sa faon de comprendre l'amiti. Du reste, aucun choix
dans ses relations. Sa facile humeur, la vivacit de son caprice
le jetaient  la tte du premier venu et le reprenaient aussi
lestement. Tous les huit jours, une toquade nouvelle, un nom qui
revenait dans toutes les phrases, que Rosalie inscrivait
soigneusement,  chaque repas, sur la petite carte historie du
menu, puis qui disparaissait, tout  coup, comme si la
personnalit du monsieur s'tait trouve aussi fragile, aussi
facilement flambe que les coloriages du petit carton.

Parmi ces amis de passage, un seul tenait bon, moins un ami qu'une
habitude d'enfance, car Roumestan et Bompard taient ns dans la
mme rue. Celui-ci faisait partie de la maison, et la jeune femme,
ds son mariage, trouva install chez elle,  la place d'honneur,
comme un meuble de famille, ce maigre personnage  tte de
palikare, au grand nez d'aigle, aux yeux en billes d'agate dans
une peau gaufre, safrane, un cuir de Cordoue taillad de ces
rides spciales aux grimes, aux pitres,  tous les visages forcs
par des contorsions continuelles. Pourtant, Bompard n'avait jamais
t comdien. Un moment, il chanta dans les choeurs aux Italiens,
et c'est l que Numa l'avait retrouv. Sauf ce dtail, impossible
de rien prciser sur cette existence ondoyante. Il avait tout vu,
fait tous les mtiers, tait all partout. On ne parlait pas
devant lui d'un homme clbre, d'un vnement fameux, sans qu'il
affirmt: C'est mon ami... ou J'y tais..., j'en viens... Et
tout de suite une histoire  preuve.

En mettant ses rcits bout  bout, on arrivait  des combinaisons
stupfiantes; Bompard, dans la mme anne, commandait une
compagnie de dserteurs polonais et tcherkesses au sige de
Sbastopol, dirigeait la chapelle du roi de Hollande, du dernier
bien avec la soeur du roi, ce qui lui avait valu six mois de
casemate  la forteresse de la Haye, mais ne l'empchait pas,
toujours  la mme date, de pousser une pointe de Laghouat 
Gadams, en plein dsert africain... Tout cela, dbit avec un
fort accent du Midi tourn au solennel, trs peu de gestes, mais
des jeux de physionomie mcaniques, fatigants  regarder comme les
volutions du verre cass dans un kalidoscope.

Le prsent de Bompard n'tait pas moins obscur et mystrieux que
son pass. O vivait-il? de quoi? Tantt il parlait de grandes
affaires d'asphalte, d'un morceau de Paris  bitumer d'aprs un
systme conomique; puis subitement, tout  sa dcouverte d'un
infaillible remde contre le phylloxera, il n'attendait qu'une
lettre du ministre pour toucher la prime de cent mille francs,
rgler sa note  la petite crmerie o il mangeait et dont il
avait rendu les patrons  moiti fous avec son mirage enrag
d'esprances extravagantes.

Ce Mridional en dlire faisait la joie de Roumestan. Il
l'emmenait toujours avec lui, s'en servait comme d'un plastron, le
poussant, le chauffant, mettant sa folie en verve. Quand Numa
s'arrtait pour parler  quelqu'un sur le boulevard, Bompard
s'cartait d'un pas digne avec le geste de rallumer son cigare. On
le voyait aux enterrements, aux premires, demandant tout affair:
Avez-vous vu Roumestan? Il arrivait  tre aussi connu que lui.
 Paris, ce type de suiveur est assez frquent, tous les gens
connus tranent aprs eux un Bompard, qui marche dans leur ombre
et s'y dcoupe une sorte de personnalit. Par hasard, le Bompard
de Roumestan en avait une absolument  lui. Mais Rosalie ne
pouvait souffrir ce comparse de son bonheur, toujours entre elle
et son mari, remplissant les rares moments o ils auraient pu tre
seuls. Les deux amis parlaient ensemble un patois qui la mettait 
part, riaient de plaisanteries locales intraduisibles. Ce qu'elle
lui reprochait surtout, c'tait ce besoin de mentir, ces
inventions, auxquelles elle avait cru d'abord, tellement
l'imposture restait trangre  cette nature droite et franche,
dont le plus grand charme tait l'accord harmonieux de la parole
et de la pense, accord sensible dans la sonorit, l'assurance de
sa voix de cristal.

Je ne l'aime pas... c'est un menteur... disait-elle d'un accent
profondment indign, qui amusait beaucoup Roumestan. Et,
dfendant son ami:

Mais non, ce n'est pas un menteur..., c'est un homme
d'imagination, un dormeur veill, qui parle ses rves... Mon pays
est plein de ces gens-l... C'est le soleil, c'est l'accent...
Vois ma tante Portal... Et moi-mme,  chaque instant, si je ne me
surveillais pas...

Une petite main protestait, lui fermait la bouche: Tais-toi,
tais-toi... Je ne t'aimerais plus si tu tais de ce Midi-l.

Il en tait bien pourtant; et malgr la tenue parisienne, le
vernis mondain qui le comprimait, elle allait le voir sortir ce
terrible Midi, routinier, brutal, illogique. La premire fois, ce
fut  propos de religion: l-dessus, comme sur tout le reste,
Roumestan avait la tradition de sa province. Il tait le Provenal
catholique, qui ne pratique pas, ne va jamais  l'glise que pour
chercher sa femme  la fin de la messe, reste dans le fond prs du
bnitier, de l'air suprieur d'un papa  un spectacle d'ombres
chinoises, ne se confesse qu'en temps de cholra, mais se ferait
pendre ou martyriser pour cette foi non ressentie, qui ne modre
en rien ni ses passions ni ses vices.

En se mariant, il savait que sa femme tait du mme culte que lui,
que le cur de Saint-Paul avait eu pour eux des loges en rapport
avec les cierges, les tapis, les talages de fleurs d'un mariage
de premire classe. Il n'en demanda pas plus long. Toutes les
femmes qu'il connaissait, sa mre, ses cousines, la tante Portal,
la duchesse de San-Donnino, taient des catholiques ferventes.
Aussi fut-il trs surpris, aprs quelques mois de mariage, de voir
que Rosalie ne pratiquait pas. Il lui en fit l'observation:

-- Vous n'allez donc jamais  confesse?

-- Non, mon ami, dit-elle, sans s'mouvoir... ni vous non plus, 
ce que je vois.

-- Oh! moi, ce n'est pas la mme chose.

-- Pourquoi?

Elle le regardait avec des yeux si sincrement, si lumineusement
tonns; elle avait si peu l'air de se douter de son infriorit
de femme! Il ne trouva rien  rpondre, et la laissa s'expliquer.
Oh! ce n'tait pas une libre-penseuse, un esprit fort. leve dans
un excellent pensionnat de Paris, un prtre de Saint-Laurent pour
aumnier, jusqu' dix-sept ans, jusqu' sa sortie de pension, et
mme  la maison pendant quelques mois encore, elle avait continu
ses pratiques religieuses  ct de sa mre, une dvote du Midi;
puis un jour, quelque chose s'tait bris en elle, elle avait
dclar  ses parents la rpulsion insurmontable que lui causait
le confessionnal. La mre et essay de vaincre ce qu'elle croyait
un caprice; mais M. Le Quesnoy s'tait interpos.

Laissez, laissez... Cela m'a pris comme elle, au mme ge
qu'elle.

Et ds lors elle n'avait plus eu  prendre avis et direction que
de sa jeune conscience. Parisienne d'ailleurs, femme du monde,
ayant horreur des indpendances de mauvais got; si Numa tenait 
aller  l'glise, elle l'accompagnerait comme elle avait
accompagn sa mre bien longtemps, sans toutefois consentir au
mensonge,  la grimace de croyances qu'elle n'avait plus.

Il l'coutait plein de stupeur, pouvant d'entendre de telles
choses, dites par elle et avec une nergique affirmation de son
tre moral qui droutait toutes les ides du Mridional sur la
dpendance fminine.

Tu ne crois donc pas en Dieu? fit-il de son plus beau creux
d'avocat, le doigt lev solennellement vers les moulures du
plafond. Elle eut un cri: Est-ce que c'est possible? si
spontan, si sincre, qu'il valait un acte de foi. Alors il se
rejeta sur le monde, les convenances sociales, la solidarit de
l'ide religieuse et monarchique. Toutes ces dames pratiquaient,
la duchesse, madame d'Escarbs; elles recevaient leur confesseur 
leur table en soire. Cela ferait un effet dplorable si l'on
savait... Il s'arrta, comprenant qu'il pataugeait, et la
discussion en resta l. Deux ou trois dimanches de suite, il mit
une grande affectation  conduire sa femme  la messe, ce qui
valut  Rosalie l'aubaine d'une promenade au bras de son mari.
Mais il se lassa vite du rgime, prtexta des affaires et cessa
toute manifestation catholique.

Ce premier malentendu ne troubla en rien le mnage. Comme si elle
avait voulu se faire pardonner, la jeune femme redoubla de
prvenances, de soumission ingnieuse et toujours souriante. Peut-
tre, moins aveugle qu'aux premiers jours, pressentait-elle
confusment des choses qu'elle n'osait mme pas s'avouer, mais
elle tait heureuse, malgr tout, parce qu'elle voulait l'tre,
parce qu'elle vivait dans les limbes o le changement d'existence,
la rvlation de leur destine de femme jette les jeunes maries,
encore enveloppes de ces rves, de ces incertitudes qui sont
comme les lambeaux des tulles blancs de la robe de noces. Le
rveil ne pouvait tarder. Il fut pour elle affreux et brusque.

Un jour d't, -- ils passaient la belle saison  Orsay, dans la
proprit des Le Quesnoy, -- Rosalie, son pre et son mari partis
pour Paris comme ils faisaient chaque matin, s'aperut qu'il lui
manquait un petit modle de layette  laquelle elle travaillait.
Une layette, mon Dieu, oui. On en vend de superbes toutes faites;
mais les vraies mres, celles qui le sont d'avance, aiment 
coudre,  tailler elles-mmes, et,  mesure que le carton s'emplit
o s'entassent les parures de l'enfant,  sentir qu'elles htent
sa venue, que chaque point les rapproche de la naissance espre.
Pour rien au monde, Rosalie n'aurait voulu se priver de cette
joie, n'aurait permis qu'une autre mit la main  l'oeuvre
gigantesque entreprise depuis cinq mois, depuis qu'elle avait t
sre de son bonheur. L-bas,  Orsay, sur le banc o elle
travaillait dans l'ombre d'un grand catalpa, c'tait un talage de
petits bonnets qu'on essayait sur le poing, de petites robes de
flanelle, de brassires qui, avec leurs manches droites,
figuraient la vie et les gestes gourds de la toute petite
enfance... Et justement ce modle qui manquait.

Envoie ta femme de chambre... disait la mre... La femme de
chambre, allons donc!... Est-ce qu'elle saurait?... Non, non, j'y
vais moi-mme... Je ferai mes emplettes avant midi... Puis j'irai
surprendre Numa et manger la moiti de son djeuner.

L'ide de ce repas de garon avec son mari dans l'appartement de
la rue Scribe  demi ferm, les rideaux enlevs, les housses sur
les meubles, l'amusait comme une escapade. Elle en riait toute
seule, en montant -- ses courses faites -- l'escalier sans tapis
de la maison parisienne en t, et se disait, mettant avec
prcaution la clef dans la serrure pour le surprendre: J'arrive
un peu tard...Il aura djeun.

Il ne restait plus, en effet, dans la salle  manger, que les
dbris d'un petit festin gourmand  deux couverts, et le valet de
chambre en jaquette  carreaux install devant la table, en train
de vider les bouteilles et les plats. Elle ne vit rien d'abord que
sa partie manque, par sa faute. Ah! si elle n'avait pas tant
fln dans ce magasin, devant les jolies babioles  broderie et 
dentelle.

Monsieur est sorti?

La lenteur du domestique  rpondre, la pleur subite de cette
large face impudente, s'aplatissant entre de longs favoris, ne la
frappait pas encore. Elle n'y voyait que l'moi du serviteur pris
le nez dans son vol et sa gourmandise. Il fallut bien dire
pourtant que monsieur tait encore l... et en affaires... et
qu'il en aurait pour longtemps. Mais que tout cela fut long 
bgayer, quelles mains tremblantes il avait, cet homme, pour
dbarrasser la table et mettre le couvert de sa matresse.

Est-ce qu'il a djeun seul?

-- Oui, madame... C'est--dire... avec M. Bompard.

Elle regardait une dentelle noire jete sur une chaise. Le drle
la voyait aussi, et leurs yeux se rencontrant sur ce mme objet,
ce fut comme un clair pour elle. Brusquement, sans un mot, elle
s'lana, traversa le petit salon d'attente, fut droit  la porte
du cabinet, l'ouvrit grande et tomba raide. Ils ne s'taient pas
mme enferms.

Et si vous aviez vu la femme, ses quarante ans de blonde
esquinte, marqus en couperose sur une tte aux lvres minces,
aux paupires fripes comme une peau de vieux gant; sous les yeux,
en balafres violettes, les cicatrices d'une vie de plaisirs, des
paules carres, une vilaine voix. Seulement, elle tait noble...
La marquise d'Escarbs!... et, pour l'homme du Midi, cela tenait
lieu de tout, le blason lui cachait la femme. Spare de son mari
par un procs scandaleux, brouille avec sa famille et les grandes
maisons du faubourg, madame d'Escarbs s'tait rallie  l'empire,
avait ouvert un salon politique, diplomatique, vaguement policier,
o venaient, sans leurs femmes, les personnages les plus hupps
d'alors; puis aprs deux ans d'intrigues, quand elle se fut cr
un parti, des influences, elle songea  faire appel. Roumestan,
qui avait plaid pour elle en premire instance, ne pouvait gure
refuser de la suivre. Il hsitait cependant  cause des opinions
trs affiches. Mais la marquise s'y prit de telle sorte et la
vanit de l'avocat fut tellement flatte de cette faon de s'y
prendre, que toutes ses rsistances tombrent. Maintenant l'appel
tant proche, ils se voyaient tous les jours, tantt chez lui,
tantt chez elle, menant l'affaire en partie double et vivement.

Rosalie faillit mourir de cette horrible dcouverte qui
l'atteignait tout  coup dans sa sensibilit douloureuse de femme
 la veille d'tre mre, portant deux coeurs, deux foyers de
souffrance en elle. L'enfant fut tu net, la mre survcut. Mais
lorsque, aprs trois jours d'anantissement, elle retrouva toute
sa mmoire pour souffrir, ce fut une crise de larmes, un flot amer
que rien ne pouvait arrter ni tarir. Sans un cri, sans une
plainte, quand elle avait fini de pleurer sur la trahison de
l'ami, de l'poux, ses larmes redoublaient devant le berceau vide
o dormaient, seuls, les trsors de la layette sous des rideaux 
transparent bleu. Le pauvre Numa tait presque aussi dsespr.
Cette grande esprance d'un petit Roumestan, de l'an, toujours
par d'un prestige dans les familles provenales, dtruite,
anantie par sa faute; ce ple visage de femme noy dans une
expression de renoncement; ce chagrin aux dents serres, aux
sanglots sourds lui fendait l'me, si diffrent de ses
manifestations et de la grosse sensibilit  fleur de peau qu'il
montrait, assis au pied du lit de sa victime, les yeux gros, les
lvres tremblantes. Rosalie... allons, voyons... Il ne trouvait
que cela  dire, mais que de choses dans cet allons...,
voyons... prononc avec l'accent du Midi facilement apitoy. On
entendait l-dessous Ne te chagrine donc pas, ma pauvre bte...
Est-ce que a vaut la peine? Est-ce que a m'empche de t'aimer?

C'est vrai qu'il l'aimait autant que sa lgret lui permettait un
attachement durable. Il ne rvait personne autre qu'elle pour
tenir sa maison, le soigner, le dorloter. Lui qui disait si
ingnument: J'ai besoin d'un dvouement prs de moi! il se
rendait bien compte que celui-l tait le plus complet, le plus
aimable qu'il pt dsirer et l'ide de le perdre l'pouvantait. Si
ce n'est pas cela de l'amour!

Hlas! Rosalie s'imaginait toute autre chose. Sa vie tait brise,
l'idole  bas, la confiance pour toujours perdue. Et pourtant elle
pardonna. Elle pardonna par piti, comme une mre cde  l'enfant
qui pleure, qui s'humilie; aussi pour la dignit de leur nom, pour
le nom de son pre que le scandale d'une sparation aurait sali,
et parce que, les siens la croyant heureuse, elle ne pouvait leur
ter cette illusion. Par exemple, ce pardon accord si
gnreusement, elle l'avertit qu'il n'et pas  y compter s'il
renouvelait l'outrage. Plus jamais! ou alors leurs deux vies
spares cruellement, radicalement, devant tous!... Ce fut
signifi d'un ton, avec un regard o les fierts de la femme
prenaient leur revanche de toutes les convenances et entraves
sociales.

Numa comprit, jura de ne plus recommencer, et sincrement. Il
frmissait encore d'avoir risqu son bonheur, ce repos auquel il
tenait tant, pour un plaisir qui ne satisfaisait que sa vanit. Et
le soulagement d'tre dbarrass de sa grande dame, de cette
marquise  gros os qui -- le blason  part -- ne parlait gure
plus  ses sens que l'ancienne  tous du caf Malmus, de n'avoir
plus de lettres  crire, de rendez-vous  fixer, l'vanouissement
de toute cette friperie sentimentale et tarabiscote qui allait si
peu  son sans-gne, l'panouissait presque autant que la clmence
de sa femme, la paix intrieure reconquise.

Heureux, il le fut comme auparavant. Il n'y eut rien de chang aux
apparences de leur vie. Toujours la table mise et le mme train de
ftes et de rceptions o Roumestan chantait, dclamait, faisait
la roue sans se douter que, prs de lui, deux beaux yeux
veillaient, large ouverts, claircis sous de vraies larmes. Elle
le voyait maintenant son grand homme, tout en gestes, en paroles,
bon et gnreux par lans, mais d'une bont courte, faite de
caprice, d'ostentation et d'un coquet dsir de plaire. Elle
sentait le peu de fond de cette nature hsitante dans ses
convictions comme dans ses haines; par-dessus tout elle
s'effrayait, pour elle et pour lui, de cette faiblesse cache sous
de grands mots et des clats de voix, faiblesse qui l'indignait,
mais en mme temps la rattachait  lui, par ce besoin de
protection maternelle o la femme appuie son dvouement quand
l'amour est parti. Et, toujours prte  se donner,  se dvouer
malgr la trahison, elle n'avait qu'une peur secrte: Pourvu
qu'il ne me dcourage pas!

Clairvoyante comme elle tait, Rosalie s'aperut vite du
changement qui se faisait dans les opinions de son mari. Ses
relations avec le faubourg se refroidissaient. Le gilet nankin du
vieux Sagnier, la fleur de lys de son pingle  cravate, ne lui
inspiraient plus la mme vnration. Il trouvait que cette grande
intelligence baissait. C'tait son ombre qui sigeait  la
Chambre, une ombre somnolente rappelant assez bien la Lgitimit
et ses torpeurs sreuses, voisines de la mort... Ainsi Numa
voluait tout doucement, entr'ouvrait sa porte  des notabilits
imprialistes, rencontres dans le salon de madame d'Escarbs,
dont l'influence avait prpar ce virement. Prends garde  ton
grand homme... je crois qu'il mue... disait le conseiller  sa
fille, un jour que la verve gouailleuse de l'avocat s'tait
amuse,  table, du parti de Frohsdorf, qu'il comparat au Pgase
en bois de Don Quichotte immobile et clou sur place, pendant que
son cavalier, les yeux bands, s'imaginait faire une longue route
en plein azur.

Elle n'eut pas  le questionner longtemps. Tout dissimul qu'il
pt tre, ses mensonges, -- qu'il ddaignait de soutenir par des
complications ou des finesses, -- gardaient un abandon qui le
livrait tout de suite. Entrant un matin dans son cabinet, elle le
surprit trs absorb dans la composition d'une lettre, pencha sa
tte au niveau de la sienne:

 qui cris-tu?

Il bgaya, essaya de trouver quelque chose, et, pntr par ce
regard obsdant comme une conscience, il eut un lan de franchise
force... C'tait en style maigre et emphatique, ce style de
barreau qui gesticule avec de grandes manches, une lettre 
l'Empereur, par laquelle il acceptait le poste de Conseiller
d'tat. Cela commenait ainsi: _Venden du Midi, grandi dans la
foi monarchique et le culte respectueux du pass, je ne crois pas
forfaire  l'honneur ni  ma conscience..._

-- Tu n'enverras pas a!... dit-elle vivement.

Il commena par s'emporter, parler de haut, brutal, en vrai
bourgeois d'Aps discutant dans son mnage. De quoi se mlait-elle,
 la fin des fins? Qu'est-ce qu'elle y entendait? Est-ce qu'il la
tourmentait, lui, sur la forme de ses chapeaux ou ses patrons de
robes nouvelles? Il tonnait, comme  l'audience, devant la
tranquillit muette, presque mprisante, de Rosalie, qui laissait
passer toutes ces violences, dbris d'une volont dtruite
d'avance,  sa merci. C'est la dfaite des exubrants, ces crises
qui les fatiguent et les dsarment.

-- Tu n'enverras pas cette lettre, reprit-elle... Ce serait mentir
 ta vie,  tes engagements...

-- Des engagements?... Et envers qui?

-- Envers moi... Rappelle-toi comment nous nous sommes connus,
comment tu m'as pris le coeur avec tes rvoltes, tes belles
indignations contre la mascarade impriale. Et de tes opinions, je
me souciais encore moins que d'une ligne de conduite adopte et
droite, une volont d'homme que j'admirais en toi...

Il se dfendit. Devait-il donc se morfondre toute la vie dans un
parti gel, sans ressort, un camp abandonn sous la neige? Ce
n'tait pas lui, d'ailleurs, qui allait  l'Empire, mais l'Empire
qui venait vers lui. L'Empereur tait un excellent homme, plein
d'ides, trs suprieur  l'entourage... Et tous les bons
prtextes des dfections. Rosalie n'en acceptait aucun, et, sous
la flonie de son volution, lui en montrait la maladresse. Tu ne
vois donc pas comme ils sont inquiets tous ces gens-l, comme ils
sentent le terrain min, creus autour d'eux. Le moindre choc, une
pierre dtache, et tout croule... Dans quel bas-fond!...

Elle prcisait, donnait des dtails, rsumait ce qu'une
silencieuse recueille et mdite des propos d'aprs dner quand les
hommes, groups  part, laissent leurs femmes, intelligentes ou
non, languir dans ces conversations banales que la toilette, les
mdisances mondaines ne suffisent pas toujours  animer. Roumestan
s'tonnait Drle de petite femme! O avait-elle pris tout ce
qu'elle disait l? Il n'en revenait pas qu'elle ft si forte, et,
dans un de ces vifs retours qui sont l'attrait de ces caractres 
outrance, il prenait  deux mains cette tte raisonneuse, mais
d'un si charmant clat de jeunesse, et l'enveloppant d'une pluie
de baisers tendres:

Tu as raison, cent fois raison..., c'est le contraire qu'il faut
crire...

Il allait dchirer son brouillon, seulement il y avait l une
phrase de dbut qui lui plaisait, et qui pouvait servir encore, en
la modifiant un peu comme ceci: _Venden du Midi, grandi dans la
foi monarchique et le culte respectueux du pass, je croirais
forfaire  l'honneur et  ma conscience en acceptant le poste que
Votre Majest..._

Ce refus, trs poli, mais trs ferme, publi par les journaux
lgitimistes, valut  Roumestan une situation toute nouvelle, fit
de son nom le synonyme de fidlit incorruptible. Indcousable!
disait le _Charivari_, dans une amusante caricature montrant la
toge du grand avocat violemment dispute et tire entre tous les
partis. Quelque temps aprs, l'Empire s'effondrait et lorsque
l'Assemble de Bordeaux se runit, Numa Roumestan eut  choisir
entre trois dpartements du Midi qui l'avaient lu dput,
uniquement  cause de sa lettre. Ses premiers discours, d'une
loquence un peu souffle, eurent bientt fait de lui le chef de
toutes les droites. Ce n'tait que la petite monnaie du vieux
Sagnier qu'on avait l; mais, par ce temps de races moyennes, les
pur-sang se font rares, et le nouveau leader triompha, aux bancs
de la Chambre, aussi aisment que jadis sur les divans du pre
Malmus.

Conseiller gnral de son dpartement, idole du Midi tout entier,
rehauss encore par la magnifique situation de son beau-pre pass
premier prsident  la Cour de cassation depuis la chute de
l'empire, Numa tait videmment destin  devenir ministre un jour
ou l'autre. En attendant, grand homme pour tout le monde except
pour sa femme, il promenait sa jeune gloire entre Paris,
Versailles et la Provence, aimable, familier, bon enfant,
emportant son aurole en voyage, mais la laissant volontiers dans
son carton  chapeau comme un claque de crmonie.

IV

UNE TANTE DU MIDI -- SOUVENIRS D'ENFANCE

La maison Portal, qu'habite le grand homme d'Aps pendant ses
sjours en Provence, compte parmi les curiosits de l'endroit.
Elle figure au Guide Joanne avec le temple du Junon, les arnes,
le vieux thtre, la tour des Antonins, anciens vestiges de la
domination romaine dont la ville est trs fire et qu'elle
poussette soigneusement. Mais du vieux logis provincial ce n'est
pas la porte charretire, lourde, cintre, bossue d'normes ttes
de clous, ni les autres fentres hrisses de grilles en
broussailles, de fers de lances emphatiques, qu'on fait admirer
aux trangers; seulement le balcon du premier tage, un troit
balcon aux noires ferrures en encorbellement au-dessus du porche.
De l Roumestan parle et se montre  la foule quand il arrive; et
toute la ville pourrait en tmoigner, la rude poigne de l'orateur
a suffi pour donner ces courbes capricieuses, ce renflement
original au balcon jadis droit comme une rgle.

T! v!... Il a ptri le fer, notre Numa!

Ils vous disent cela, les yeux hors de la tte, avec un roulement
d'r -- _ptrrri le ferrr_ -- qui ne permet pas l'ombre d'un doute.

La race est fire en terre d'Aps, et bonne enfant; mais d'une
vivacit d'impressions, d'une intemprance de langue dont la tante
Portal, vrai type de la bourgeoisie locale, peut donner et rsumer
l'ide. norme, apoplectique, tout le sang afflu aux joues
tombantes, lie de vin, en contraste avec une peau d'ancienne
blonde, ce qu'on voit du cou trs blanc, du front o de belles
coques soignes, d'un argent mat, sortent d'un bonnet  rubans
mauves, le corsage agraf de travers, mais imposant tout de mme,
l'air majestueux, le sourire agrable, ainsi vous apparat d'abord
madame Portal dans le demi-jour de son salon toujours
hermtiquement clos selon la mode du Midi; vous diriez un portrait
de famille, une vieille marquise de Mirabeau bien  sa place dans
cet ancien logis bti il y a cent ans par Gonzague Portal,
conseiller matre au parlement d'Aix. On trouve encore en Provence
de ces physionomies de maisons et de gens d'autrefois, comme si
par ces hautes portes  trumeaux le sicle dernier venait de
sortir laissant pris dans l'entre-billure un pan de sa robe 
falbalas.

Mais en causant avec la tante, si vous avez le malheur de
prtendre que les protestants valent les catholiques, ou qu'Henri
V n'est pas prs de monter sur le trne, le vieux portrait
s'lance violemment de son cadre, et les veines du cou gonfles,
ses mains irrites drangeant  poigne la belle ordonnance de ses
coques lisses, prend une effroyable colre mle d'injures, de
menaces, de maldictions, une de ces colres clbres dans la
ville et dont on cite des traits bizarres.  une soire chez elle,
le domestique renverse un plateau charg de verres; tante Portal
crie, se monte peu  peu, arrive  coups de reproches et de
lamentations au dlire violent o l'indignation ne trouve plus de
mots pour s'exprimer. Alors s'tranglant avec ce qui lui reste 
dire, ne pouvant frapper le maladroit serviteur qui s'est
prudemment enfui, elle relve sa jupe de soie sur sa tte, s'y
cache, y touffe ses grognements et ses grimaces de fureur, sans
souci de montrer aux invits ses dessous empess et blancs de
grosse dame.

Dans tout autre endroit du monde, on l'et trait de folle; mais
en Aps, pays des ttes bouillantes, explosibles, on se contente de
trouver que madame Portal a le verbe haut. C'est vrai qu'en
traversant la place Cavalerie, par ces aprs-midi paisibles o le
chant des cigales, quelques gammes de piano animent seuls le
silence claustral de la ville, on entend, trahie par les auvents
de l'antique demeure, d'tranges exclamations de la dame secouant
et activant son monde monstre... assassin..., bandit..., voleur
d'effets de prtres... je te coupe un bras... je t'arrache la peau
du ventre. Des portes battent, des rampes d'escalier tremblent
sous les hautes votes sonores, blanchies  la chaux, des fentres
s'ouvrent avec fracas comme pour laisser passer les lambeaux
arrachs des malheureux domestiques qui n'en continuent pas moins
leur service, accoutums  ces orages et sachant bien que se sont
l de simples faons de parler.

En fin de compte une excellente personne, passionne, gnreuse,
avec ce besoin de plaire, de se donner, de se mettre en quatre,
qui est un des cts de la race et dont Numa avait prouv les
bons effets. Depuis sa nomination de dput, la maison de la place
Cavalerie tait  lui, sa tante se rservant uniquement le droit
de l'habiter jusqu' sa mort. Et quelle fte pour elle que
l'arrive de ses Parisiens, le train des aubades, des srnades,
des rceptions, des visites, dont la prsence du grand homme
remplissait sa vie solitaire, avide d'exubrance. Puis elle
adorait sa nice Rosalie de tout le contraste de leurs deux
natures, de tout le respect que lui imposait la fille du prsident
Le Quesnoy, le premier magistrat de France.

Et vraiment il fallait  la jeune femme une indulgence singulire,
ce culte de la famille qu'elle tenait de ses parents, pour
supporter pendant deux grands mois les fantaisies, les surprises
fatigantes de cette imagination en dsordre, toujours surexcite,
aussi mobile que ce gros corps tait paresseux. Assise dans le
vestibule frais comme une cour mauresque, o se concentrait une
odeur de moisi de renferm, Rosalie, une broderie aux doigts, en
Parisienne qui ne sait pas rester inactive, coutait, des heures
durant, les confidences surprenantes de la grosse dame plonge
dans un fauteuil en face d'elle, les bras ballants, les mains
vides pour mieux gesticuler, ressassant  en perdre haleine la
chronique de la ville entire, ses histoires avec ses bonnes, son
cocher, dont elle faisait selon l'heure et son caprice des
perfections ou des monstres, se passionnant toujours pour ou
contre quelqu'un, et,  court de griefs, accablant son antipathie
du jour des accusations les plus effroyables, les plus
romanesques, d'inventions noires ou sanglantes, dont sa tte tait
farcie comme les Annales de la propagation de la Foi. Heureusement
Rosalie, en vivant prs de son Numa, avait pris l'habitude de ces
frnsies de paroles. Cela passait bien au-dessous de sa songerie.
 peine se demandait-elle comment, si rserve, si discrte, elle
avait pu entrer dans une pareille famille de comdiens, draps de
phrases, dbordant de gestes; et il fallait que l'histoire ft
bien forte pour qu'elle l'arrtt d'un oh! ma tante...
distraitement jet.

-- Au fait, vous avez raison, ma petite. J'exagre peut-tre un
peu.

Mais l'imagination tumultueuse de la tante se remettait vite 
courir sur une piste aussi folle, avec une mimique expressive,
tragique ou burlesque, qui plaquait tour  tour  sa large face
les deux masques du thtre antique. Elle ne se calmait que pour
raconter son unique voyage  Paris et les merveilles du passage du
Somon o elle tait descendue dans un petit htel adopt par
tous les commerants du pays, et ne prenant air que sous
l'touffant vitrage chauff en melonnire. Dans toutes les
histoires parisiennes de la dame, ce passage apparaissait comme
son centre d'volution, l'endroit lgant, mondain par excellence.

Ces conversations fastidieuses et vides avaient pour les pimenter,
le franais le plus amusant, le plus bizarre, dans lequel des
poncifs, des fleurs sches de vieilles rhtoriques se mlaient 
d'tranges provenalismes, madame Portal dtestant la langue du
cru, ce patois admirable de couleur et de sonorit qui vibre comme
un cho latin par-dessus la mer bleue et que parlent seuls l-bas
le peuple et les paysans. Elle tait de cette bourgeoisie
provenale qui traduit Pcar par Pchre et s'imagine parler
plus correctement. Quand le cocher Mnicle (Dominique) venait
dire,  la bonne franquette: Vo baia de civado au chivaou...[2],
on prenait un air majestueux pour lui rpondre: Je ne comprends
pas... parlez franais, mon ami. Alors Mnicle, sur un ton
d'colier: Je vais bayer d civade au chivau... -- C'est bien...
Maintenant j'ai compris. Et l'autre s'en allait convaincu qu'il
avait parl franais. Il est vrai que, pass Valence, le peuple du
Midi ne connat gure que ce franais-l.

En outre, tante Portal accrochait tous les mots, non au gr de sa
fantaisie, mais selon les us d'une grammaire locale, prononait
_dligence_ pour diligence, _achter_, _andote_, un _rgitre_.
Une taie d'oreiller s'appelait pour elle une _coussinire_, une
ombrelle tait une _ombrette_, la chaufferette qu'elle tenait sous
ses pieds en toute saison, une _banquette_. Elle ne pleurait pas,
elle _tombait des larmes;_ et, quoique trs _enlourdie_, ne
mettait _pas plus de demi-heure_ pour faire son tour de ville. Le
tout agrment de ces menues apostrophes sans signification
prcise dont les Provenaux sment leurs discours, de ces copeaux
qu'ils mettent entre les phrases pour en attnuer, exalter ou
soutenir l'accent multiple: _Aie, ouie, avai, aavai, au moins,
pas moins, diffremment, allons!..._

Ce mpris de la dame du Midi pour l'idiome de sa province s'tend
aux usages, aux traditions locales, jusqu'aux costumes. De mme
que tante Portal ne voulait pas que son cocher parlt provenal,
elle n'aurait pas souffert chez elle une servante avec le ruban,
le fichu arlsiens. Ma maison n'est pas un _mas_, ni une
filature, se disait-elle. Elle ne leur permettait pas davantage
de portait _chapo_... Le chapeau, en Aps, c'est le signe
distinctif, hirarchique, d'une ascendance bourgeoise; lui seul
donne le titre de madame qu'on refuse aux personnes du commun. Il
faut voir de quel air suprieur la femme d'un capitaine en
retraite ou d'un employ de la mairie  huit cents francs par an,
qui fait son march elle-mme, parle du haut d'une gigantesque
capote  quelque richissime fermire de Crau, la tte serre sous
sa cambrsine garnie de vraies dentelles antiques. Dans la maison
Portal, les dames portaient chapeau depuis plus d'un sicle. Cela
rendait la tante trs ddaigneuse au pauvre monde et valut une
terrible scne  Roumestan quelques jours aprs la fte des
Arnes.

C'tait un vendredi matin, pendant le djeuner. Un djeuner du
Midi, frais et gai  l'oeil, rigoureusement maigre, -- car tante
Portal tait  cheval sur ses commandements, -- faisant alterner
sur la nappe les gros poivrons verts et les figues sanglantes, les
amandes et les pastques ouvertes en gigantesques magnolias roses,
les tourtes aux anchois, et ces petits pains de pte blanche comme
on n'en trouve que l-bas, tous plats lgers, entre les alcarazas
d'eau frache et les fiasques de vin doux, tandis qu'au dehors
cigales et rayons vibraient et qu'une barre blonde glissait par un
entrebillement dans l'immense salle  manger sonore et vote
comme un rfectoire de couvent.

Au milieu de la table, deux belles ctelettes pour Numa fumaient
sur un rchaud. Bien que son nom ft bni dans les congrgations,
ml  toutes les prires, ou peut-tre  cause de cela mme, le
grand homme d'Aps avait une dispense de Monseigneur et faisait
gras, seul de la famille, dcoupant de ses mains robustes la chair
saignante avec srnit, sans s'inquiter de sa femme et de sa
belle-soeur, qui s'abreuvaient, comme tante Portal, de figues et
de melons d'eau. Rosalie s'y tait habitue; ce maigre orthodoxe
de deux jours par semaine faisait partie de sa corve annuelle,
comme le soleil, la poussire, le mistral, les moustiques, les
histoires de la tante et les offices du dimanche  Sainte-
Perptue. Mais Hortense commenait  se rvolter de toutes les
forces de son jeune estomac; et il fallait l'autorit de la grande
soeur pour lui fermer la bouche sur ces saillies d'enfant gte
qui bouleversaient toutes les ides de madame Portal  l'endroit
de l'ducation, de la bonne tenue des demoiselles. La jeune fille
se contentait de manger ces broutilles en roulant des yeux
comiques, la narine perdument ouverte vers la ctelette de
Roumestan, et murmurant tout bas, rien que pour Rosalie:

-- Comme a tombe!... Justement j'ai mont  cheval ce matin...
J'ai une faim de grande route.

Elle gardait encore son amazone qui allait bien  sa taille
longue, souple, comme le petit col garon  sa figure mutine,
irrgulire, tout anime de la course au grand air. Et sa
promenade du matin l'ayant mise en got:

--  propos, Numa... Et Valmajour, quand irons-nous le voir?

-- Qui a, Valmajour? fit Roumestan, dont la cervelle fuyante
avait dj perdu le souvenir du tambourinaire... T, c'est vrai,
Valmajour... Je n'y pensais plus... Quel artiste!

Il se montait, revoyait les arceaux des arnes virant et
farandolant au rythme sourd du tambourin qui l'agitait de mmoire,
lui bourdonnait au creux de l'estomac. Et, subitement dcid:

-- Tante Portal, prtez-nous donc la berline...Nous allons partir
aprs djeuner.

Le sourcil de la tante se frona sur deux gros yeux flambant comme
ceux d'une idole japonaise.

-- La berline... Ava!... Et pourquoi faire?... Au moins, tu ne
vas pas mener tes dames chez ce joueur de tutu-panpan.

Ce tutu-panpan rendait si bien le double instrument, fifre et
tambour, que Roumestan se mit  rire. Mais Hortense prit la
dfense du vieux tambourin provenal avec beaucoup de vivacit. De
ce qu'elle avait vu dans le Midi, cela surtout l'avait
impressionne. D'ailleurs ce ne serait pas honnte de manquer de
parole  ce brave garon. Un grand artiste, Numa..., vous l'avez
dit vous-mme!

-- Oui, oui, vous avez raison, soeurette... Il faut y aller.

Tante Portal, suffoque, ne comprenait pas qu'un homme comme son
neveu, un dput, se dranget pour des paysans, des _mnagers_,
des gens qui, de pre en fils, jouaient du fltet dans les ftes
de village. Toute  son ide, elle avanait une lippe ddaigneuse,
mimait les gestes du musicien, les doigts carts sur un fltet
imaginaire, l'autre main tapant sur la table. Du joli monde 
montrer  des demoiselles!... Non, il n'y avait que ce Numa...
Chez les Valmajour, bonne sainte mre des anges!... Et s'exaltant,
elle commenait  les charger de tous les crimes,  en faire une
famille de monstres, historique et sanglante comme la famille
Trestaillon, quand elle aperut, de l'autre ct de la table,
Mnicle, qui tait du pays des Valmajour et l'coutait, de face,
tous les traits carquills d'tonnement. Aussitt, d'une voix
terrible, elle lui commanda de _s'aller changer_ bien vite, et de
tenir la berline prte pour deux heures _manque un quart_. Toutes
les colres de la tante finissaient de la mme faon.

Hortense jeta sa serviette et courut embrasser la grosse femme sur
les deux joues. Elle riait, sautait de joie: Dpchons-nous,
Rosalie...

Tante Portal regarda sa nice:

-- Ah ! Rosalie, j'espre bien que vous n'allez pas courir les
routes avec ces enfants?

-- Non, non, ma tante... je reste prs de vous, rpondit la jeune
femme, tout en souriant de la physionomie de vieux parent que son
infatigable obligeance, sa rsignation aimable avait fini par lui
donner dans la maison.

 l'heure dite, Mnicle tait prt; mais on le laissait aller
devant, rendez-vous pris sur la place des Arnes, et Roumestan
partait  pied avec sa belle-soeur, curieuse et fire de voir Aps,
au bras du grand homme, la maison o il tait n, de reprendre par
les rues avec lui les traces de sa petite enfance et de sa
jeunesse.

C'tait l'heure de la sieste. La ville dormait, dserte et
silencieuse, berce par le mistral, soufflant en grands coups
d'ventails, arant, vivifiant l't chaud de Provence, mais
rendant la marche difficile, surtout le long du _cours_ o rien ne
l'entravait, o il pouvait courir en tournant, encercler toute la
petite cit avec des beuglements de taureau lch. Serre des deux
mains au bras de son compagnon, Hortense s'en allait, la tte
basse, blouie et suffoque, heureuse pourtant de se sentir
entrane, souleve par ces rafales arrivant comme des vagues dont
elles avaient les cris, les plaintes, l'claboussement poudreux.
Parfois il fallait s'arrter, se cramponner aux cordes tendues de
loin en loin contre les remparts pour les jours de grand vent. De
ces trombes o volaient des corces et des graines de platane, de
cette solitude le _cours_ largi prenait un air de dtresse,
encore tout souill des dbris du rcent march, cosses de melon,
litires, mannes vides, comme si dans le Midi le mistral seul
tait charg du balayage. Roumestan voulait rejoindre vite la
voiture; mais Hortense s'acharnait  la promenade, et haletante,
droute par cette bourrasque qui enroulait trois fois autour de
son chapeau son voile de gaze bleue, collait devant sa marche son
costume court de voyageuse, elle disait:

-- Comme c'est drle, les natures...! Rosalie, elle, dteste le
vent. Elle dit que a lui parpille les ides, l'empche de
penser. Moi, le vent m'exalte, me grise...

-- C'est comme moi... criait Numa, les yeux pleins d'eau, retenant
son chapeau qui fuyait. Et tout  coup,  un tournant:

Voil ma rue... c'est ici que je suis n...

Le vent tombait, ou plutt se faisait moins sentir, soufflant
encore au loin, comme on entend du fond du port aux eaux calmes
les dtonations de la mer sur les brisants. C'tait dans une rue
assez large, pave de cailloux pointus, sans trottoir, une
maisonnette obscure et grise entre un couvent d'Ursulines ombrag
de grands platanes et un ancien htel d'apparence seigneuriale
portant des armes incrustes et cette inscription: Htel de
Rochemaure. En face, un monument trs vieux, sans caractre,
bord de colonnes frustes, de torses de statues, de pierres
tumulaires cribles de chiffres romains, s'intitulait Acadmie
en lettres ddores au-dessus d'un portail vert. C'est l que
l'illustre orateur avait vu le jour le 15 juillet 1832; et l'on
aurait pu faire plus d'un rapprochement de son talent triqu,
classique, de sa tradition catholique et lgitimiste  cette
maison de petit bourgeois besogneux flanque d'un couvent, d'un
htel seigneurial et regardant une acadmie de province.

Roumestan se sentait mu, comme chaque fois que la vie le mettait
en face de sa personnalit. Depuis bien des annes, trente ans
peut-tre, il n'tait pas venu l. Il avait fallu la fantaisie de
cette petite fille... L'immobilit des choses le frappait. Il
reconnaissait aux murs la trace d'un arrt de volet que de sa main
d'enfant il faisait tourner chaque matin en passant. Alors les
fts de colonnes, les prcieux tronons de l'Acadmie jetaient aux
mmes places leurs ombres classiques; les lauriers-roses de
l'htel avaient cette mme odeur amre, et il montrait  Hortense
l'troite fentre d'o la maman Roumestan lui faisait signe quand
il revenait de l'cole des frres: Monte vite, le pre est
rentr. Et le pre n'aimait pas  attendre.

-- Comment, Numa, c'est srieux?... vous avez t chez les frres?

-- Oui, soeurette, jusqu' douze ans...  douze ans, tante Portal
m'a mis  l'Assomption, le pensionnat le plus chic de la ville...
mais ce sont les ignorantins qui m'ont appris  lire, l-bas, dans
cette grande baraque aux volets jaunes.

Il se rappelait en frmissant le seau plein de saumure sous la
chaire, dans lequel trempaient les frules pour rendre le cuir
plus cinglant, l'immense classe carrele o l'on rcitait les
leons  genoux, o pour la moindre punition on se tramait,
tendant et retirant la main, jusqu'au frre droit et rigide dans
sa rugueuse soutane noire releve sous les bras par l'effort du
coup, frre Boute--cuire, comme on l'appelait, parce qu'il
s'occupait aussi de la cuisine, et le han! du cher frre, et la
brlure au bout des petits doigts pleins d'encre, que la douleur
poignait d'un fourmillement de piqres. Et comme Hortense
s'indignait de la brutalit de ces punitions, Roumestan en
racontait d'autres plus froces; quand il fallait par exemple
balayer  coup de langue le carreau frachement arros, sa
poussire devenue boue et souillant, mettant  vif le palais
tendre des coupables.

-- Mais c'est affreux... Et vous dfendez ces gens-l!... Vous
parlez pour eux  la Chambre!

-- Ah! mon enfant... a, c'est la politique... fit Roumestan sans
se troubler.

Tout en causant, ils suivaient un ddale de ruelles obscures,
orientales, o de vieilles femmes dormaient sur la pierre de leur
porte, d'autres rues moins sombres, mais traverses dans leur
largeur par le claquement de grandes bandes de calicot imprim,
balanant des enseignes: _Mercerie, draperie, chaussures_; ils
arrivaient ainsi  ce qu'on appelle  Aps la placette, un carr
d'asphalte en liqufaction sous le soleil, entour de magasins
clos  cette heure et muets, au bord desquels, dans l'ombre courte
des murs, des dcrotteurs ronflaient, la tte sur leur bote 
cirer, les membres rpandus comme des noys, paves de la tempte
qui secouait la ville. Un monument inachev dcorait le milieu de
la placette. Hortense voulant savoir ce qu'attendait ce marbre
blanc et veuf, Roumestan sourit un peu gn:

Toute une histoire! dit-il en htant le pas.

La municipalit d'Aps lui avait vot une statue, mais les libraux
de _l'Avant-garde_ ayant blm trs fort cette apothose d'un
vivant, ses amis n'avaient os passer outre. La statue tait toute
prte, on attendait sa mort probablement pour la poser. Certes il
est glorieux de penser que vos funrailles auront un lendemain
civique, que l'on ne sera tomb que pour se relever en marbre ou
en bronze; mais ce socle vide, blouissant sous le soleil, faisait
 Roumestan, chaque fois qu'il passait l, l'effet d'un majestueux
tombeau de famille, et il fallut la vue des Arnes pour le tirer
de ses ides funbres. Le vieil amphithtre dpouill de
l'animation bruyante du dimanche, rendu  sa solennit de ruine
inutile et grandiose, montrait  travers les grilles serres ses
larges corridors humides et froids, o le sol s'abaissait par
endroits, o les pierres se descellaient sous le pas des sicles.

Comme c'est triste! disait Hortense, regrettant le tambourin de
Valmajour; mais ce n'tait pas triste pour Numa. Son enfance avait
vcu l ses meilleures heures tout en joies et en dsirs. Oh! les
dimanches de courses de taureaux, la flnerie autour des grilles
avec d'autres enfants pauvres comme lui, n'ayant pas les dix sous
pour prendre un billet. Dans le soleil ardent de l'aprs-midi, le
mirage du plaisir dfendu, ils regardaient le peu que leur
laissaient voir les lourdes murailles, un coin de cirque, les
jambes chausses de bas clatants des toreros, les sabots furieux
de la bte, la poussire du combat s'envolant avec les cris, les
rires, les bravos, les beuglements, le grondement du monument
plein. L'envie d'entrer tait trop forte. Alors les plus hardis
guettaient le moment o la sentinelle s'loignait; et l'on se
glissait avec un petit effort entre deux barreaux.

Moi, je passais toujours, disait Roumestan panoui. Toute
l'histoire de la vie se rsumait bien dans ces deux mots: soit
chance ou adresse, si troite que ft la grille, le Mridional
avait toujours pass.

C'est gal, ajouta-t-il en soupirant, j'tais plus mince
qu'aujourd'hui. Et son regard allait, avec une expression de
regret comique, du grillage serr des arcades au large gilet blanc
o ses quarante ans sonns bedonnaient ferme.

Derrire l'norme monument, la berline attendait abrite du vent
et du soleil. Il fallut rveiller Mnicle endormi sur son sige,
entre deux paniers de provisions, dans sa lourde lvite bleu de
roi.

Mais, avant de monter, Roumestan montra de loin  sa belle-soeur
une ancienne auberge, _Au Petit Saint Jean, messageries et
roulages_, dont la maonnerie blanche, les hangars large ouverts
tenaient tout un coin de la place des Arnes, encombre de
pataches dteles et poudreuses, de charrettes rurales bascules,
les brancards en l'air, sous leurs bches grises:

-- Regardez a, soeurette, dit-il avec motion... C'est l que je
me suis embarqu pour Paris, il y a vingt et un ans... Nous
n'avions pas le chemin de fer alors. On prenait la diligence
jusqu' Montlimar, puis le Rhne... Dieu! que j'tais content et
que votre grand Paris m'pouvantait... C'tait le soir, je me
rappelle...

Il parlait vite, sans ordre, les souvenirs se pressant  mesure.

-- ... Le soir, dix heures, en novembre... Une lune si claire...
Le conducteur s'appelait Fouque, un personnage! ... Pendant qu'il
attelait, nous nous promenions de long en large avec Bompard...
Bompard, vous savez bien... Nous tions dj grands amis. Il
tait, du moins s'imaginait tre lve en pharmacie, et comptait
venir me rejoindre... Nous faisions des projets, des rves de vie
ensemble,  s'aider pour arriver plus tt... En attendant, il
m'encourageait, me donnait des conseils, tant plus g... Toute
ma peur, c'tait d'tre ridicule... Tante Portal m'avait fait
faire pour la route un grand manteau, ce qu'on appelait un
raglan... J'en doutais un peu de mon raglan de tante Portal...
Alors Bompard me faisait marcher devant lui... T! je vois encore
mon ombre  ct de moi... Et, gravement, avec cet air qu'il a, il
me disait: Tu peux aller, mon bon, tu n'es pas ridicule... Ah!
jeunesse, jeunesse...

Hortense, qui maintenant craignait de ne plus sortir de cette
ville o le grand homme trouvait sous chaque pierre un retard
loquent, le poussait doucement vers la berline:

-- Si nous montions, Numa... Nous causerions aussi bien en
route...

V

VALMAJOUR

De la ville d'Aps au mont de Cordoue il ne faut gure plus de deux
heures, surtout quand on a le vent arrire. Attele de ses deux
vieux camarguais, la berline allait toute seule, pousse par le
mistral qui la secouait, l'enlevait, creusait le cuir de sa capote
ou le gonflait  la manire d'une voile. Ici il ne rugissait plus
comme autour des remparts, sous les votes des poternes; mais
libre, sans obstacle, chassant devant lui l'immense plaine ondule
o quelques _mas_ perdus, une ferme isole, toute grise dans un
bouquet vert, semblaient l'parpillement d'un village par la
tempte, il passait en fume sur le ciel, en embruns rapides sur
les bls hauts, sur les champs d'oliviers dont il faisait
papilloter les feuilles d'argent, et avec de grands retours qui
soulevaient en flots blonds la poussire craquant sous les roues,
il abaissait les files de cyprs serrs, les roseaux d'Espagne aux
longues feuilles bruissantes donnant l'illusion d'un ruisseau
frais au bord de la route. Quand il se taisait une minute, comme 
court de souffle, on sentait le poids de l't, une chaleur
africaine montant du sol, que dissipait bien vite la saine et
vivifiante bourrasque tendant son allgresse au plus loin de
l'horizon, vers ces petites collines gristres, ternes, au fond de
tout paysage provenal, mais que le couchant irise de teintes
feriques.

On ne rencontrait pas grand monde. De loin en loin un fardier
venant des carrires avec un chargement d'normes pierres tailles
aveuglantes sous le soleil, une vieille paysanne de la Ville-des-
Baux courbe sous un grand _couffin_ d'herbes aromatiques, la
cagoule d'un moine mendiant, besace au dos, rosaire aux cuisses,
le crne dur, suant et luisant comme un galet de Durance, ou bien
un retour de plerinage, une charrete de femmes et de filles en
toilette, beaux yeux noirs, chignons hardis, rubans flottants et
clairs, arrivant de la Sainte-Baume ou de Notre-Dame-de-Lumire.
Eh bien, le mistral donnait  tout cela, au dur labeur, aux
misres, aux superstitions de pays le mme entrain de sant, de
belle humeur, ramassant et secouant dans ses passes les dia!
hue! des charretiers, les grelots, les anneaux de verre bleu de
ses btes, la psalmodie du moine, les cantiques aigus des
plerines, et le refrain populaire que Roumestan, mis en verve par
l'air natal, entonnait  toute gorge avec de grands gestes
lyriques dbordant par les deux portires:

_Beau soleil de la Provence,_
_Gai compre du mistral..._

Puis, s'interrompant: H! Mnicle... Mnicle!...

-- Monsieur Numa?

-- Qu'est-ce que c'est que cette masure, l-bas, de l'autre main
du Rhne?

-- a, monsieur Numa, c'est le _Jonjon_ de la reine Jeanne...

-- Ah! oui, c'est vrai... Je me rappelle... Pauvre Jonjon! Son nom
est aussi dmantel que lui.

Il faisait alors  Hortense l'historique du donjon royal; car il
savait  fond sa lgende provenale... Cette tour ruine et
roussie, l-haut, datait de l'invasion sarrasine, moins vieille
encore que l'abbaye dont on apercevait, tout auprs, un pan de mur
 moiti croul, perc sur le bleu d'troites fentres alignes et
d'un large portail en ogive. Il lui montrait le sentier, visible
au flanc de la cte rocailleuse, par o les moines vers l'tang
luisant comme une coupe de mtal s'en venaient pcher des carpes,
des anguilles pour la table de l'abb. Il remarquait, en passant,
que dans les plus beaux sites la vie friande et recueillie des
couvents s'tait installe, planant, rvant aux sommets, mais
descendant lever la dme sur tous les biens de nature et les
villages environnants... Ah! le moyen ge de Provence, le beau
temps des trouvres et des cours d'amour... Maintenant les ronces
disjoignaient les dalles o les Stphanette, les Azalas, avaient
laiss traner leurs robes plates; les orfraies et les hiboux
miaulaient, la nuit, o chantaient les troubadours. Mais n'est-ce
pas qu'il restait encore sur tout ce clair paysage des Alpilles un
bouquet d'lgance coquette, de mivrerie italienne, comme un
frisson de luth ou de viole flottant dans la puret de l'air?

Et Numa s'exaltant, oubliant qu'il n'avait que sa belle-soeur et
la lvite bleue de Mnicle pour auditoire, s'chappait, aprs
quelques redites de banquets rgionaux ou de sances acadmiques,
dans une de ces improvisations ingnieuses et brillantes, qui
faisaient bien de lui le descendant des lgers trouvres
provenaux.

Voil Valmajour! dit tout  coup le cocher de tante Portal, se
penchant pour leur montrer la hauteur du bout de son fouet.

Ils avaient quitt le grand chemin et suivaient une monte en
lacets aux flancs du mont de Cordoue, chemin troit, glissant, 
cause des touffes de lavande dont chaque tour de roue dgageait au
passage le parfum brl. Sur un plateau,  mi-cte, au pied d'une
tour brche et noire, s'tageaient les toits de la ferme. C'est
l que les Valmajour habitaient, de pre en fils, depuis des
annes et des annes, sur l'emplacement du vieux chteau dont le
nom leur tait rest. Et qui sait? Peut-tre ces paysans
descendaient-ils des princes de Valmajour, allis aux comtes de
Provence et  la maison des Baux? Cette supposition imprudemment
mise par Roumestan fut tout  fait du got d'Hortense, qui
s'expliquait ainsi les faons vraiment nobles du tambourinaire.

Comme ils en causaient dans la voiture, Mnicle sur son sige les
coutait plein de stupfaction. Ce nom de Valmajour tait trs
rpandu dans la contre; il y avait les Valmajour du haut et les
Valmajour du bas, selon qu'ils habitaient le vallon ou la
montagne. a serait donc tous des grands seigneurs!... Mais le
fut Provenal garda sa remarque pour lui. Et tandis qu'ils
avanaient avec lenteur dans ce paysage dnud et grandiose, la
jeune fille, que la conversation anime de Roumestan avait jete
en plein roman historique, dans le rve color du pass,
apercevant l-haut une paysanne assise sur un contrefort au pied
des ruines,  demi tourne, la main au-dessus des yeux pour
regarder les arrivants, s'imaginait voir quelque princesse coiffe
du hennin, au sommet de sa tour, dans une pose de vignette.

L'illusion cessa  peine, lorsque les voyageurs descendant de
voiture se trouvrent en face de la soeur du tambourinaire occupe
 tresser des claies en osier pour les vers  soie. Elle ne se
leva pas, quoique Mnicle lui et cri de loin V! Audiberte,
voil des personnes pour ton frre. Sa figure fine, rgulire,
allonge et verte comme une olive  l'arbre ne marqua ni joie ni
surprise, garda l'expression concentre qui rapprochait ses pais
sourcils noirs, les nouait tout droit, au-dessous du front entt,
comme d'un lien trs dur. Roumestan, un peu saisi de cette
rserve, se nomma: Numa Roumestan... le dput...

-- Oh! je vous connais bien... dit-elle gravement, et, laissant
son ouvrage en tas  ct d'elle: Entrez un moment... mon frre va
venir.

Debout, la chtelaine perdait de son prestige. Trs petite, toute
en buste, elle marchait avec un dandinement mal gracieux qui
faisait tort  sa jolie tte finement releve du petit bonnet
d'Arles et du large fichu de mousseline  plis bleutres. On
entra. Ce logis de paysans avait grand air, appuy  une tour en
ruines, gardant des armes dans la pierre au-dessus de sa porte
qu'abritaient un auvent de roseaux craquant au soleil et une
grande toile  carreaux tendue en portire  cause des moustiques.
La salle des gardes, aux murs blancs, au plafond creus de
voussures,  la haute chemine antique, ne recevait de lumire que
de ses carreaux verdis et du treillis de toile de l'entre.

Dans cette pnombre on distinguait le ptrin de bois noir, en
forme de sarcophage, sculpt d'pis et de fleurs, et surmont de
sa _panire_  claire-voie,  clochetons mauresques, o le pain se
tient au frais dans toutes les fermes provenales. Deux ou trois
images de pit, les saintes Marie, Marthe, et la Tarasque, le
cuivre rouge d'une petite lampe de forme ancienne accroche  une
belle _moque_ de bois blanc sculpte par un berger, de chaque ct
de la chemine la salire et la farinire compltaient l'ornement
de la vaste pice avec une conque marine, pour rappeler les btes,
et dont la nacre tincelait sur le manteau du foyer. La table
longue s'talait dans le sens de la salle, flanque de bancs et
d'escabeaux. Au plafond, des chapelets d'oignons pendaient, tout
noirs de mouches qui bourdonnaient chaque fois qu'on soulevait la
portire de l'entre.

-- Remettez-vous, monsieur, madame... vous allez faire le grand-
boire avec nous.

Le _Grand-boire_, c'est le goter des paysans provenaux. Il se
sert en pleins champs, au lieu mme du travail, sous un arbre
quand on en trouve, dans l'ombre d'une meule, au creux d'un foss.
Mais Valmajour et son pre travaillant tout prs, sur leur bien,
venaient le faire  la maison. Et dj la table les attendait,
deux ou trois petites assiettes creuses en terre jaune, des olives
confites et une salade de romaine toute luisante d'huile. Dans la
coque en osier o se placent la bouteille et les verres, Roumestan
crut voir du vin.

Vous avez donc encore de la vigne par ici? demanda-t-il d'un air
aimable, essayant d'apprivoiser l'trange petite sauvagesse. Mais,
 ce mot de vigne, elle bondit, un vrai saut de chvre pique par
un aspic, et sa voix fut tout de suite  un diapason de fureur. De
la vigne! Ah! oui, joliment!... Il leur en restait, de la
vigne!... Sur cinq, ils n'avaient pu en sauver qu'une, la plus
petite, et encore il fallait la tenir sous l'eau six mois de l'an.
De l'eau de la _roubine_, qui leur cotait les yeux de la tte. Et
tout a, la faute de qui? La faute des rouges, de ces porcs, de
ces monstres de rouges et de leur rpublique sans religion qui
avait dchan sur le pays toutes les abominations de l'enfer.

 mesure qu'elle parlait avec cette passion, ses yeux devenaient
plus noirs, d'un noir assassin, tout son joli visage convuls et
grimaant, la bouche tordue, le noeud des sourcils serr jusqu'
faire un gros pli au milieu du front. Le plus drle, c'est qu'elle
continuait  s'activer dans sa colre, prparait le feu, le caf
de ses hommes, se levait, se baissait, ayant en main le soufflet,
la cafetire, ou des sarments tout enflamms qu'elle brandissait
comme une torche de Furie. Puis, brusquement, elle se radoucit:
Voil mon frre...

Le store rustique s'cartant laissa passer dans un flot de lumire
blanche la haute taille de Valmajour suivi d'un petit vieux  face
rase, calcin, contourn et noir comme un pied de vigne malade. Le
pre ni le fils ne s'murent plus qu'Audiberte des visiteurs
qu'ils recevaient, et sitt la premire reconnaissance, prirent
place autour du grand-boire renforc de toutes les victuailles
tires de la berline, devant lesquelles les yeux de Valmajour
l'ancien s'allumaient de petites flammes grillardes. Roumestan,
qui n'en revenait pas du peu d'impression qu'il produisait sur ces
paysans, parla tout de suite du grand succs de dimanche aux
Arnes. C'est cela qui avait d faire plaisir au vieux pre!...

Srement, srement, bougonna le vieux, en piquant ses olives avec
son couteau... Mais moi aussi, de mon temps, j'en ai eu des prix
de tambourin. Et dans son mauvais sourire se reconnaissait le
mme tournement de bouche qu'avait la colre de sa fille tout 
l'heure. Trs calme en ce moment, la paysanne tait assise presque
a terre sur la pierre du foyer, son assiette aux genoux, car, bien
que matresse au logis et matresse absolue, elle suivait l'usage
provenal qui ne permet pas aux femmes de prendre place  table
avec les hommes. Mais de cette position humilie elle suivait
attentivement tout ce qu'on disait, remuait la tte en attendant
parler de la fte aux Arnes. Elle n'aimait pas le tambourin,
elle. Ah! _nani_... Sa mre en tait morte, du mauvais sang
qu'elle s'tait fait avec la musique du papa... Tout a, voyez-
vous, des mtiers de riboteurs qui drangeaient du travail,
cotaient plus d'argent qu'ils n'en rapportaient.

-- Eh bien! qu'il vienne  Paris, dit Roumestan... Je vous rponds
que son tambourin lui en fera gagner, de l'argent...

Devant l'incrdulit de cette innocente, il tcha de lui expliquer
ce que c'tait que les caprices de Paris et combien il les payait
cher. Il raconta les anciens succs du pre Mathurin, le joueur de
biniou, dans la _Closerie des gents_. Et quelle diffrence entre
le biniou breton, grossier, criard, fait pour mener des rondes
d'Esquimaux au bord de la mer Sauvage, et le tambourin de
Provence, si svelte, si lgant! C'est--dire que toutes les
Parisiennes en perdraient la tte, voudraient danser la
farandole... Hortense se montait aussi, disait son mot, pendant
que le tambourinaire souriait vaguement et lissait sa moustache
brune d'un geste vainqueur de beau Nicolas.

-- Mais enfin, qu'est-ce que vous pensez qu'il pourrait gagner
tout au juste avec sa musique? demanda la paysanne.

Roumestan chercha un peu... Il ne pouvait pas dire bien
exactement... Dans les cent cinquante  deux cents francs...

-- Par mois? fit le pre, enthousiasm.

-- H! non, par jour...

Les trois paysans tressaillirent, puis se regardrent. D'un autre
que de Moussu Numa, dput, membre du Conseil gnral, ils
auraient cru  une farce,  une _galjade_, allons! Mais avec
celui-l, l'affaire devenait srieuse... Deux cents francs par
jour!... _foutr_!... Le musicien tait tout prt, lui. La soeur,
plus prudente, aurait voulu que Roumestan leur signt un papier;
et, posment, les yeux baisss, de peur que leur clat de lucre la
traht, elle discutait d'une voix hypocrite. C'est que Valmajour
tait bien ncessaire  la maison, _Pcar_. Il menait le bien,
labourait, taillait la vigne, le pre n'ayant plus la force.
Comment faire s'il partait?... Lui-mme, tout seul  Paris, il se
languirait pour sr. Et son argent, ses deux cents francs par
jour, qu'est-ce qu'il en ferait dans cette grande villasse?... Sa
voix devenait dure en parlant de cet argent dont elle n'aurait pas
la garde, qu'elle ne pourrait pas enfermer au plus profond de ses
tiroirs.

-- Eh bien! alors, dit Roumestan, venez  Paris avec lui.

-- Et la maison?

-- Louez-la, vendez-la... Vous en rachterez une plus belle en
revenant.

Il s'arrta sur un regard inquiet d'Hortense, et, comme pris d'un
remords de troubler le repos de ces braves gens: Aprs tout, il
n'y a pas que l'argent dans la vie... Vous tes heureux comme vous
tes...

Audiberte l'interrompit vivement: Oh! heureux... L'existence est
bien pnible, allez! ce n'est plus comme dans les temps. Elle
recommenait  geindre sur les vignes, la garance, le vermillon,
les vers  soie, toutes les richesses du pays disparues. Il
fallait trimer au soleil, travailler comme des satyres... Ils
avaient bien dans l'avenir l'hritage du cousin Puyfourcat, colon
en Algrie depuis trente ans, mais c'est si loin cette Algrie
d'Afrique... Et tout  coup l'astucieuse petite personne, pour
rallumer Moussu Numa qu'elle se reprochait d'avoir un peu trop
refroidi, dit  son frre flinement avec son intonation cline et
chantante:

-- _Qu_, Valmajour, si tu nous touchais un petit air pour faire
plaisir  cette belle demoiselle?

Ah! fine mouche, elle ne s'tait pas trompe. Au premier coup de
baguette, au premier trille emperl, Roumestan fut repris et
dlira. Le garon jouait devant le mas, appuy  la margelle d'un
vieux puits dont la ferrure en arc, enroule d'un figuier sauvage,
encadrait merveilleusement sa taille lgante et son teint de
bistre. Les bras nus, la poitrine ouverte, dans ses poudreuses
hardes de travail, il avait quelque chose de plus fier et de plus
noble encore qu'aux Arnes, o sa grce s'endimanchait malgr tout
d'un vernis thtral. Et les vieux airs de l'instrument rustique,
potiss du silence et de la solitude d'un beau paysage, veillant
les ruines dores de leur songe de pierre, volaient comme des
alouettes sur ces pentes majestueuses, toutes, grises de lavandes
ou coupes de bl, de vigne morte, de mriers aux larges feuilles
dont l'ombre commenait  s'allonger en devenant plus claire. Le
vent tait tomb. Le soleil au dclin flambait sur la ligne
violette des Alpilles, jetait au creux des roches un vrai mirage
d'tangs de porphyre liquide, d'or en fusion, et sur tout
l'horizon une vibration lumineuse, les cordes tendues d'une lyre
ardente, dont le chant continu des cigales et les battements du
tambourin semblaient la sonorit.

Muette et ravie, Hortense, assise sur le parapet de l'ancien
donjon, accoude  un tronon de colonnette abritant un grenadier
rabougri, coutait et admirait, laissait voyager sa petite tte
romanesque toute pleine des lgendes recueillies pendant le
chemin. Elle voyait le vieux castel monter de ses dcombres,
dresser ses tours, arrondir ses poternes, ses arceaux de clotre
peupls de belles au long corsage, au teint mat que la grande
chaleur ne colorait pas. Elle-mme tait princesse des Baux, avec
un joli nom de missel; et le musicien qui lui donnait l'aubade, un
prince aussi, le dernier des Valmajour, sous des habits de paysan.
Adonc, la chanson finie, comme il est dit dans les chroniques
des cours d'amour, elle cassait au-dessus de sa tte un brin de
grenadier o pendait la fleur trop lourde de pourpre vive et le
tendait pour prix de son aubade au beau musicien qui, galamment,
l'accrochait aux cordelettes de son tambour.

VI

MINISTRE!

Trois mois ont pass depuis ce voyage au mont de Cordoue.

Le parlement vient de s'ouvrir  Versailles sous un dluge de
novembre qui rejoint les bassins du parc au ciel bas, touff de
brume, enveloppe les deux Chambres de tristesse humide et
d'obscurit, mais ne refroidit pas les colres politiques. La
session s'annonce terrible. Des trains de dputs, de snateurs,
se croisent, se succdent, sifflent, grondent, secouent leur fume
menaante, anims  leur manire des haines et des intrigues
qu'ils convoient sous des torrents de pluie; et, dans cette heure
de wagon, dominant le bruit des roues sur le fer, les discussions
continuent avec la mme pret, la mme fureur qu' la tribune. Le
plus agit, le plus bruyant de tous, c'est Roumestan. Il a dj
prononc deux discours depuis la rentre. Il parle dans les
commissions, dans les couloirs,  la gare,  la buvette, fait
trembler la toiture en vitrage des salons de photographie o se
runissent toutes les droites. On ne voit que sa silhouette
remuante et lourde, sa grosse tte toujours en rumeur, la houle de
ses larges paules redoutes du ministre qu'il est en train de
tomber selon les rgles, en souple et vigoureux lutteur du Midi.
Ah! le ciel bleu, les tambourins, les cigales, tout le dcor
lumineux des vacances, comme il est loin, fini, dmont! Numa n'y
songe pas une minute, pris dans le tourbillon de sa double vie
d'avocat et d'homme politique; car,  l'exemple de son vieux
matre Sagnier, en entrant  la Chambre, il n'a pas renonc au
Palais, et tous les soirs, de six  huit heures, on se presse  la
porte de son cabinet de la rue Scribe.

Vous diriez une lgation, ce cabinet de Roumestan. Le premier
secrtaire, bras droit du leader, son conseil, son ami, est un
excellent avocat d'affaires, appel Mjean, Mridional comme tout
l'entourage de Numa, mais du Midi Cvenol, le Midi des pierres,
qui tient plus de l'Espagne que de l'Italie et garde en ses
allures, en ses paroles, la prudente rserve et le bon sens
pratique de Sancho. Trapu, robuste, dj chauve, avec le teint
bilieux des grands travailleurs, Mjean fait  lui seul toute la
besogne du cabinet, dblaie les dossiers, prpare les discours,
cherche  mettre des faits sous les phrases sonores de son ami, de
son futur beau-frre, disent les bien informs. Les autres
secrtaires, MM. de Rochemaure et de Lappara, deux jeunes
stagiaires apparents  la plus ancienne noblesse provinciale, ne
sont l que pour la montre, et font chez Roumestan leur noviciat
politique.

Lappara, grand beau garon, bien jamb, teint chaud, barbe fauve,
fils du vieux marquis de Lappara, chef du parti dans le Bordelais,
montre bien le type de ce Midi crole, hbleur, aventureux, friand
de duels et d'_escampatives._ Cinq ans de Paris, cent mille francs
roustis au cercle et pays avec les diamants de la mre, ont
suffi pour lui donner l'accent du boulevard, un beau ton de gratin
croustillant et dor. Tout autre est le vicomte Charlexis de
Rochemaure, compatriote de Numa, lev chez les Pres de
l'Assomption, ayant fait son droit en province sous la
surveillance de sa mre et d'un abb, et gardant de son ducation,
des candeurs, des timidits de lvite en contraste avec sa royale
Louis XIII, l'air  la fois d'un raffin et d'un jocrisse.

Le grand Lappara essaye d'initier ce jeune Pourceaugnac  la vie
parisienne. Il lui apprend  s'habiller, ce qui est chic et pas
chic,  marcher la nuque on avant, la bouche abrutie,  s'asseoir
d'une pice, les jambes allonges, pour ne pas marquer de genoux
au pantalon. Il voudrait lui faire perdre cette foi nave aux
hommes et aux choses, ce got du grimoire qui le classe gratte-
papier. Mais non, le vicomte aime sa besogne, et quand Roumestan
ne l'emmne pas  la Chambre ou au palais, comme aujourd'hui, il
reste assis pendant des heures  grossoyer devant la longue table
installe pour les secrtaires  ct du cabinet du patron. Le
Bordelais, lui, a roul un pouf contre la croise, et, dans le
jour qui tombe, le cigare aux dents, les jambes tendues, il
regarde  travers la pluie et le gchis fumant de l'asphalte la
longue file d'quipages aligns, le fouet haut, au ras du
trottoir, pour le jeudi de Mme Roumestan.

Que de monde! Et ce n'est pas fini, il arrive encore des voitures.
Lappara, qui se vante de connatre  fond la grande livre de
Paris, annonce  mesure, tout haut: Duchesse de San Donnino...
Marquis de Bellegarde... Mazette! Les Mauconseil aussi... Ah ,
qu'est-ce qu'il y a donc? Et, se tournant vers un maigre et long
personnage qui sche devant la chemine ses gants de tricot, son
pantalon de couleur, trop mince pour la saison et relev avec
prcaution sur des bottines d'toffe: Savez-vous quelque chose,
Bompard?

-- Quelque _chase?... Certainemain_...

Bompard, le mameluck de Roumestan, est comme un quatrime
secrtaire qui fait le dehors, va aux nouvelles, promne dans
Paris la gloire du patron. Ce mtier ne l'enrichit gure,  en
juger sur sa mine; mais ce n'est pas la faute de Numa. Un repas
par jour, un demi-louis de loin en loin, on n'a jamais pu faire
accepter davantage  ce singulier parasite dont l'existence reste
un problme pour ses plus intimes. Lui demander, par exemple, s'il
sait quelque chose, douter de l'imagination de Bompard est une
bonne navet.

-- Oui, messieurs... Et quelque _chase_ de trs grave...

-- Quoi donc?

-- On vient de tirer sur le marchal!

Un instant de stupeur. Les jeunes gens se regardent, regardent
Bompard; puis Lappara, rallong dans son pouf, demande
tranquillement:

-- Et vos asphaltes, mon bon? o en sont-elles?

-- Ah! _vai_, les asphaltes... J'ai une affaire bien meilleure...

Sans s'tonner autrement du peu d'effet produit par l'assassinat
du marchal, le voil racontant sa combinaison nouvelle. Oh! une
affaire superbe, et si simple. Il s'agissait de rafler les cent
vingt mille francs de primes que le gouvernement suisse donne
chaque anne dans les tirs fdraux. Bompard, dans sa jeunesse,
tirait suprieurement les alouettes. Il n'aurait qu' se refaire
un peu la main, c'tait cent vingt mille francs de rente assurs
jusqu' la fin de sa vie. Et de l'argent facile  gagner, au
moins! La Suisse,  petites journes, de canton en canton, le
rifle sur _l'pole_...

Le visionnaire s'animait, dcrivait, grimpait aux glaciers,
descendait des vals et des torrents, secouait les avalanches
devant les jeunes gens bahis. De toutes les inventions de cette
cervelle frntique, celle-l tait encore la plus extraordinaire,
dbite d'un air convaincu, avec une fivre dans le regard, un feu
intrieur qui bossuait le front, le crevassait de rides profondes.

La brusque arrive de Mjean, revenant du palais tout essouffl,
arrta ces divagations.

-- Grande nouvelle!... dit-il en jetant sa serviette sur la
table... Le ministre est  bas.

-- Pas possible!

-- Roumestan prend l'Instruction publique...

-- Je le savais, dit Bompard.

-- Et, voyant leur sourire:

-- _Parfaitemain_, messieurs... j'tais l-bas... j'en viens.

-- Et vous ne le disiez pas?

--  quoi bon?... On ne me croit jamais... C'est la faute de mon
_assent_, ajouta-t-il avec une candeur rsigne dont le comique
fut perdu dans l'moi gnral.

Roumestan ministre!

Ah! mes enfants, quel malin que le patron, rptait le grand
Lappara, s'esclaffant dans son fauteuil, les jambes au plafond...
A-t-il bien men son affaire!

Rochemaure se dressa, scandalis:

-- Ne parlons pas de malice, mon cher... Roumestan est une
conscience... Il va droit devant lui comme un boulet.

-- D'abord, mon petit, il n'y a plus de _boulets_. Il n'y a que
des obus... a fait ceci, l'obus.

Du bout de sa bottine, il indiquait la trajectoire.

-- Blagueur!

--Jobard!

-- Messieurs... Messieurs ...

Et Mjean,  part lui, songeait  la singularit de cette nature,
 ce compliqu Roumestan, qui, mme vu de tout prs, pouvait tre
jug aussi diversement.

Un malin, une conscience.

Ce double courant d'opinions se retrouvait dans le public. Lui,
qui le connaissait mieux, savait quel fonds de lgret et de
paresse modifiait ce temprament d'ambitieux  la fois meilleur et
pire que sa rputation. Mais, tait-ce bien vrai, cette nouvelle
du portefeuille? Curieux de s'en assurer, Mjean jeta dans la
glace un coup d'oeil  sa tenue, et, traversant le palier, passa
chez madame Roumestan.

Ds l'antichambre, o les valets de pied attendaient, des manteaux
de fourrure au bras, se percevait un murmure de voix assourdies
par les hauts plafonds, le luxe encombrant des tentures.
D'ordinaire, Rosalie recevait dans son petit salon, meubl en
jardin d'hiver, de siges lgers, de tables coquettes, avec du
jour tamis entre les feuilles luisantes des plantes vertes contre
les croises. Cela suffisait  son intimit de bourgeoise
parisienne, perdue dans l'ombre de son grand homme, dsintresse
de toute ambition, et passant, en dehors du petit cercle o sa
supriorit tait connue, pour une bonne personne sans importance.
Mais aujourd'hui les deux pices de rception taient remplies,
bruissantes; et il arrivait du monde continuellement, le ban et
l'arrire-ban des amis, les connaissances, de ces figures sur
lesquelles Rosalie n'aurait pu mettre un nom.

Trs simple, dans une robe  reflets violets qui dgageait bien sa
taille svelte, l'harmonie lgante de tout son tre, elle
accueillait chacun avec le sourire gal, un peu fier, l'air
refrjon dont parlait jadis tante Portal. Pas le moindre
blouissement de sa nouvelle fortune, un peu de surprise plutt et
d'inquitude, mais qui ne se trahissaient en rien. Elle s'activait
de groupe en groupe, pendant que le jour tombait rapidement dans
ce premier tage parisien et que les domestiques apportant des
lampes, allumant les candlabres, le salon prenait sa physionomie
des soirs de fte avec ses riches toffes scintillantes, ses tapis
d'Orient aux couleurs de pierreries. Ah! monsieur Mjean...
Rosalie se dgagea une minute, vint au-devant de lui, heureuse
d'une intimit retrouve dans la cohue mondaine. Leurs deux
natures s'entendaient. Ce Mridional refroidi et cette Parisienne
vibrante avaient de semblables faons de juger ou de voir,
quilibraient bien les dfaillances et les emportements de Numa.

Je venais m'assurer si la nouvelle tait vraie... Maintenant je
n'en doute plus... fit-il en montrant les salons pleins. Elle lui
passa la dpche qu'elle avait reue de son mari. Et tout bas:
Qu'est-ce que vous en dites?

-- C'est lourd, mais vous serez l.

-- Et vous aussi... dit-elle en lui serrant les mains et le
quittant pour rpondre  de nouveaux visiteurs. C'est qu'il en
venait toujours, et personne ne s'en allait. On attendait le
leader, on voulait tenir de sa bouche les dtails de la sance,
comment d'un coup d'paule il les avait tous bousculs. Dj,
parmi les nouveaux venus, quelques-uns rapportaient des chos de
la Chambre, des bribes de discours. Des mouvements se faisaient
autour d'eux, un frmissement d'aise. Les femmes surtout se
montraient curieuses, passionnes; sous les grands chapeaux qui
entraient en scne cet hiver-l, leurs jolis visages avaient aux
pommettes ce lger feu rose, cette fivre que l'on voit aux
joueuses de Monte-Carlo autour du trente-et-quarante. taient-ce
les modes de la Fronde, les feutres  longue plume qui les
disposaient ainsi  la politique; mais toutes ces dames y
semblaient trs fortes, et dans le plus pur langage parlementaire,
agitant leurs petits manchons pour interrompre, toutes clbraient
la gloire du leader. Du reste, ce n'tait qu'un cri partout: Quel
homme! quel homme!

Dans un coin, le vieux Bchut, professeur au Collge de France,
trs laid, tout en nez, un gros nez de savant allong sur les
livres, prenait texte du succs de Roumestan pour discuter une de
ses thses favorites: la faiblesse du monde moderne vient de la
place qu'y prennent la femme et l'enfant. Ignorance et chiffons,
caprice et lgret.

Eh bien! monsieur, la force de Roumestan est l. Il n'a pas eu
d'enfant, il a su chapper  l'influence fminine... Aussi quelle
ligne droite et ferme! Pas un cart, pas une brisure. Le grave
personnage auquel il s'adressait, conseiller rfrendaire  la
Cour des Comptes, regard ingnu, petit crne rond et ras o la
pense faisait un bruit de graine sche dans une courge vide, se
rengorgeait magistralement, approuvait avec un air de dire: Et
moi aussi, monsieur, je suis un homme suprieur... moi aussi,
j'chappe  l'influence dont vous parlez.

Voyant qu'on s'approchait pour couter, le savant haussa le ton,
cita des exemples historiques, Csar, Richelieu, Frdric,
Napolon, prouva scientifiquement que la femme, sur l'tiage des
tres pensants, tait  plusieurs chelons au-dessous de l'homme.
En effet, si nous examinons les tissus cellulaires...

Quelque chose de plus curieux  examiner, c'tait la physionomie
des deux femmes de ces messieurs, qui les coutaient assises l'une
 ct de l'autre et buvant une tasse de th; car on venait de
servir ce petit lunch de cinq heures qui mle  l'excitation des
causeries les cliquetis des cuillres fines sur des porcelaines du
Japon, la chaude vapeur du samovar et des ptisseries sortant du
four. La plus jeune, Mme de Bo, par ses influences de famille
avait fait de l'homme  la courge, son mari, noble dcav, perdu
de dettes, un magistrat de la Cour des Comptes; et l'on frmissait
de savoir le contrle des deniers publics dans les mains de ce
gommeux qui avait si vite dvor la fortune de sa femme et la
sienne. Mme Bchut, ancienne belle personne gardant encore de
grands yeux spirituels, un visage aux traits fins dont la bouche
seule, par une sorte de dtirement douloureux, racontait les
combats contre la vie, l'acharnement d'une ambition sans relche
ni scrupules, s'tait dvoue tout entire  pousser aux premires
places la mdiocrit banale de son savant, avait forc pour lui
les portes de l'institut, du Collge de France, par ses relations
malheureusement trop connues. Tout un pome parisien dans le
sourire que les deux femmes changeaient par-dessus leurs tasses.
Et peut-tre qu'en cherchant bien tout autour parmi ces messieurs,
on en aurait trouv beaucoup d'autres  qui l'influence fminine
n'avait pas nui.

Tout  coup Roumestan entra. Au milieu d'un brouhaha de bienvenue,
il traversa le salon vivement, alla droit  sa femme, l'embrassa
sur les deux joues avant que Rosalie et pu se dfendre de cette
manifestation un peu gnante, mais qui tait le meilleur dmenti
aux assertions du physiologiste. Toutes les dames crirent
Bravo! Il y eut encore un change de poignes de main,
d'effusions, puis un silence attentif, lorsque le leader appuy 
la chemine commena le bulletin rapide de la journe.

Le grand coup prpar depuis une semaine, les marches et contre-
marches, la rage folle de la gauche au moment de la dfaite, son
triomphe  lui, son irruption foudroyante  la tribune, jusqu'aux
intonations de sa jolie rponse au marchal: a dpend de vous,
monsieur le Prsident, il notait tout, prcisait tout avec une
gaiet, une chaleur communicatives. Ensuite Roumestan devenait
grave, numrait les lourdes responsabilits de son poste:
l'Universit  rformer, toute une jeunesse  prparer pour la
ralisation des grandes esprances, -- le mot fut compris, salu
d'un hurrah, -- mais il s'entourerait d'hommes clairs, ferait
appel  toutes les bonnes volonts, tous les dvouements. Et,
l'oeil mu, il les cherchait dans le cercle serr autour de lui:
Appel  mon ami Bchut...  vous aussi, mon cher de Bo...

L'heure tait si solennelle que personne ne se demanda en quoi
l'hbtement du jeune matre des requtes pourrait servir les
rformes de l'Universit. Du reste, le nombre d'individus de cette
force-l, auxquels Roumestan avait demand dans l'aprs-midi leur
collaboration aux terribles devoirs de l'instruction publique,
tait vraiment incalculable. Pour les beaux-arts, il se sentait
plus  l'aise, et on ne lui refuserait pas sans doute... Un
murmure flatteur de rires, d'interjections, l'empcha de
continuer. Il n'y avait l-dessus qu'une voix dans Paris, mme
chez les plus hostiles. Numa tait l'homme indiqu. Enfin on
allait avoir un jury, des thtres lyriques, un art officiel. Mais
le ministre coupa court aux dithyrambes et fit remarquer sur un
ton familier, plaisant, que le nouveau cabinet se trouvait presque
entirement compos de Mridionaux. Sur huit ministres, le
Bordelais, le Prigord, le Languedoc, la Provence en avaient
fourni six. Et s'excitant: Ah! le Midi monte, le Midi monte...
Paris est  nous. Nous tenons tout. Il faut en prendre votre
parti, messieurs. Pour la seconde fois les Latins ont conquis la
Gaule!

Il tait bien, lui, un Latin de la conqute avec sa tte de
mdaille aux larges mplats sur les joues, et son teint chaud, et
ses brusques allures de sans-gne dpayses dans ce salon si
parisien. Sur les rires et les applaudissements que soulevait son
mot final, il quitta la chemine lestement en bon comdien qui
sait se retirer juste aprs l'effet, fit signe  Mjean de le
suivre et disparut par une des portes intrieures, laissant 
Rosalie le soin de l'excuser. Il dnait  Versailles, chez le
marchal; il lui restait  peine le temps de s'apprter, de donner
quelques signatures.

-- Venez m'habiller, dit-il au domestique en train de mettre les
trois couverts, monsieur, madame et Bompard, autour de la
corbeille fleurie, tous les jours renouvele, que Rosalie voulait
sur la table  chaque repas. Il se sentait tout joyeux de ne pas
dner l. Le tumulte d'enthousiasme qu'il avait laiss sur ses
talons s'entendait derrire la porte ferme, l'excitait  chercher
encore le monde, les lumires. Et puis, le Mridional n'est pas
homme d'intrieur. Ce sont les gens du Nord, les climats pnibles
qui ont invent le home, l'intimit du cercle de famille auquel
la Provence et l'Italie prfrent les terrasses des glaciers, le
bruit et l'agitation de la rue.

Entre la salle  manger et le cabinet de l'avocat, il fallait
traverser le petit salon d'attente, ordinairement plein de monde 
cette heure, de gens inquiets guettant la pendule, l'oeil sur des
journaux  images avec toutes les proccupations d'un procs. Ce
soir Mjean les avait congdis, pensant bien que Numa ne pourrait
donner de consultation. Quelqu'un pourtant tait rest, un grand
garon, empaquet dans des vtements de confection, gauche comme
un sous-officier en bourgeois.

-- H! adieu..., monsieur Roumestan... comment a va?... En voil
du temps que je vous espre.

Cet accent, ce teint bistr, cet air vainqueur et jeannot, Numa se
souvenait bien d'avoir vu cela quelque part, mais o donc?

-- Vous _m_ connaissez plus? fit l'autre... Valmajour, le
tambourinaire!

-- Ah! oui, trs bien... parfaitement.

Il voulait passer. Mais Valmajour lui barrait la route, plant en
arrt, racontant qu'il tait arriv de l'avant-veille. Seulement,
vous savez, j'ai pas pu vnir plus tt. Quand on dbarque comme a
toute une famille dans un pays qu'on connat pas, c'est difficile
de _s'estaller_.

-- Toute une famille? dit Roumestan, les yeux largis.

-- _B_! oui, le papa, la soeur... on a fait ce que vous disiez.

Le prometteur eut un geste de gne et de dpit, comme chaque fois
qu'il se trouvait en face d'une de ces cartes  payer, de ces
chances, prises d'enthousiasme, dans un besoin de parler, de
donner, d'tre agrable... Mon Dieu! Il ne demandait pas mieux que
de servir ce brave garon... Il verrait, chercherait le moyen...
Mais il tait trs press, ce soir... Des circonstances
exceptionnelles... La faveur dont le chef de l'tat... Voyant que
le paysan ne s'en allait pas: Entrez par ici... dit-il vivement,
et ils passrent dans le cabinet.

Pendant qu'assis  son bureau, il lisait et signait en hte
plusieurs lettres, Valmajour regardait la vaste pice
somptueusement tapisse et meuble, la bibliothque qui en faisait
le tour, surmonte de bronzes, de bustes, d'objets d'art,
souvenirs de causes glorieuses, le portrait du roi sign de
quelques lignes, et il se sentait impressionn par la solennit de
l'endroit, la raideur des siges sculpts, cette quantit de
livres, surtout par la prsence du domestique, correct, habill de
noir, allant et venant, talant avec prcaution sur les fauteuils
des vtements et du linge frais. Mais l-bas, dans la lumire
chaude de la lampe, la bonne face large, le profil connu de
Roumestan le rassuraient un peu. Son courrier prt, le grand homme
passa aux mains du valet de chambre, et, la jambe tendue, pour
qu'on lui retirt pantalon et chaussures, il interrogeait le
tambourinaire, apprenait avec terreur qu'avant de venir les
Valmajour avaient tout vendu, les mriers, les vignes, la ferme.

-- Vendu la ferme, malheureux!

-- Ah! la soeur tait bien un peu effraye... Mais le papa et moi
nous avons tenu bon... Comme _j'y_ disais: Qu'est-ce que tu veux
qu'on risque puisque Numa est l-bas, puisque c'est lui qui nous
fait venir?

Il fallait toute son innocence pour oser parler du ministre,
devant lui, avec ce sans-faon. Mais ce n'est pas cela qui
saisissait le plus Roumestan. Il songeait aux nombreux ennemis que
lui avaient dj causs cette incorrigible manie de promettre.
Quel besoin, je vous demande, d'aller troubler la vie de ces
pauvres diables? Et les moindres dtails de sa visite au mont de
Cordoue lui revenaient, les rsistances de la paysanne, ses
phrases pour la dcider. Pourquoi? Quel dmon avait-il en lui? Il
tait affreux, ce paysan! Quant  son talent, Numa ne s'en
souvenait gure, ne voyant que la corve de toute cette tribu qui
lui tombait sur les bras.

D'avance, il entendait les reproches de sa femme, sentait le froid
d'un regard svre. Les mots signifient quelque chose. Et, dans
sa nouvelle position,  la source de toutes les faveurs, que
d'embarras il allait se crer avec sa fatale bienveillance.

Mais cette ide qu'il tait ministre, la conscience de son pouvoir
le rassurrent presque aussitt. Est-ce qu' des hauteurs
pareilles ces niaiseries peuvent encore proccuper? Souverain
matre aux Beaux-Arts, tous les thtres sous la main, ce ne
serait rien pour lui d'tre utile  ce malheureux. Remont dans sa
propre estime, il changea de ton avec le campagnard, et pour
l'empcher d'tre familier, lui apprit solennellement, de trs
haut,  quelles dignits importantes il avait t lev depuis le
matin. Le malheur, c'est qu'en ce moment il tait  demi-vtu, en
chaussettes de soie sur le tapis, rapetiss, la bedaine
prominente dans la flanelle blanche d'un caleon enrubann de
rose; et Valmajour ne semblait pas autrement mu, le mot magique
de ministre ne se liant pas dans son esprit avec ce gros homme
en bras de chemise. Il continuait de l'appeler moussu Numa, lui
parlait de sa musique, des airs nouveaux qu'il avait appris
dessus. Ah! il n'en craignait pas un des tambourinaires de Paris
maintenant!

Attendez... vous allez voir.

Il s'lanait pour prendre son tambourin dans l'antichambre. Mais
Roumestan le retint:

-- Puisque je vous dis que je suis press, _qu_ diable!

-- Va bien... va bien... a sera pour un autre jour... fit le
paysan de son air bonasse.

Et, voyant Mjean qui s'approchait, il crut devoir  son
admiration l'histoire du fltet  trois trous:

-- Ce m'est vnu d nuit, en coutant anter l rossignoou. Dans
moi-mme, je me pensais: Comment! Valmajour...

C'tait le mme petit rcit qu'il faisait l-bas, sur l'estrade
des Arnes. Devant le succs obtenu, il l'avait retenu ingnument,
et mot pour mot. Mais, cette fois, il le dbitait avec une
certaine hsitation timide, une motion augmentant de minute en
minute,  mesure qu'il voyait Roumestan se transformer devant lui
sous le large plastron de linge fin aux boutons de perles, l'habit
noir d'une coupe svre que le valet de chambre lui passait.

 prsent, moussu Numa lui semblait grandi. La tte, que la
proccupation de ne pas chiffonner le noeud de mousseline blanche
faisait raide et solennelle, s'clairait des reflets ples du
grand cordon de Sainte-Anne autour du cou et de la large plaque
d'Isabelle la Catholique en soleil sur le drap mat. Et tout  coup
le paysan, saisi d'un grand respect effar, comprenait enfin qu'il
avait en face de lui un des privilges de la terre, cet tre
mystrieux, presque chimrique, le puissant manitou vers qui les
voeux, les dsirs, les suppliques, les prires ne s'lvent que
sur du papier grand format, tellement haut, que les humbles ne le
voient jamais, tellement superbe, qu'ils ne prononcent son nom
qu' demi-voix, avec une sorte de crainte recueillie et d'emphase
ignorante: Le Ministre!

Il en fut si troubl, le pauvre Valmajour, que c'est  peine s'il
entendit les paroles bienveillantes dont Roumestan le congdiait,
l'engageant  revenir le voir mais seulement dans une quinzaine,
quand il serait install au ministre.

Va bien... va bien, monsieur le ministre...

Il gagnait la porte  reculons, bloui par l'clat des ordres
officiels et l'extraordinaire expression de Numa transfigur.
Celui-ci resta trs flatt de cette timidit subite qui lui
donnait une haute opinion de ce qu'il appela dsormais son air
ministre, la lippe majestueuse, le geste contenu, le grave
froncement des sourcils.

Quelques instants aprs, Son Excellence roulait vers la gare,
oubliant cet incident ridicule dans le mouvement berceur du coup
aux lanternes claires qui l'emportait rapidement vers de hautes et
nouvelles destines. Il prparait dj les effets de son premier
discours, combinait des plans, sa fameuse circulaire aux recteurs,
pensait  ce qu'allait dire le pays, l'Europe, le lendemain, en
apprenant sa nomination, lorsque  un tournant du boulevard, dans
le rayon lumineux du gaz sur l'asphalte mouille, la silhouette du
tambourinaire lui apparut, plante au bord du trottoir, sa longue
caisse battant aux jambes. Assourdi, ahuri, il attendait, pour
traverser, un arrt dans le va-et-vient des voitures, innombrables
 cette heure o tout Paris se hte de rentrer, les petites
charrettes  bras filant entre les roues des fiacres, et les
omnibus pleins oscillant de l'impriale, pendant que sonnent les
cornets  bouquin des tramways. Dans la nuit qui venait, la bue
que l'humidit de la pluie dgageait de cette fivre, dans cette
vapeur de foule en activit, le malheureux paraissait si perdu, si
dpays, aplati sous l'crasement des hautes parois de ces maisons
 cinq tages, il ressemblait si peu au superbe Valmajour donnant
avec son tambourin le branle aux cigales sur la porte de son
_mas_, que Roumestan dtourna les yeux, se sentit pris d'un
remords qui, pendant quelques minutes, jeta comme une ombre
attriste sur l'blouissement de son triomphe.

VII

PASSAGE DU SAUMON

En attendant une installation plus complte qui ne pourrait se
faire qu'aprs l'arrive de leurs meubles en route par la petite
vitesse, les Valmajour s'taient logs dans ce fameux passage du
Saumon, o descendaient de tout temps les voyageurs d'Aps et de la
banlieue, et dont la tante Portal avait gard un si tonnant
souvenir. Ils occupaient l sous les toits une chambre et un
cabinet, le cabinet sans jour ni air, une sorte de serre-bois dans
lequel couchaient les deux hommes, la chambre gure plus grande,
mais qui leur semblait superbe avec son acajou attaqu par les
tarets, sa carpette miteuse, frippe, sur le carreau drougi, et
la fentre mansarde dcoupant un morceau du ciel, aussi jaune,
aussi brouill que la longue vitrine en dos d'ne du passage. Dans
cette niche ils entretenaient le souvenir du pays par une forte
odeur d'ail et d'oignon roussi, cuisant eux-mmes sur un petit
pole leur nourriture exotique. Le pre Valmajour, trs gourmand,
aimant la compagnie, aurait bien prfr descendre  la table
d'hte, dont le linge blanc, les huiliers et les salires de
plaqu l'enthousiasmaient, se mler  la conversation bruyante de
MM. les reprsentants de commerce qu'ils entendaient rire, aux
heures des repas, jusqu' leur cinquime tage. Mais la petite
Provenale s'y opposait formellement.

Trs tonne de ne pas trouver en arrivant la ralisation des
belles promesses de Numa, les deux cents francs par soire qui,
depuis la visite des Parisiens, faisaient dans sa petite tte
imaginative un croulement de piles d'cus, pouvante du prix
exorbitant de toutes choses, elle avait t prise, ds le premier
jour, de cet affolement que le peuple de Paris appelle la peur de
manquer. Toute seule, avec des anchois et des olives, elle s'en
serait tire, -- comme en carme, t! pardi, -- mais ses hommes
avaient des dents de loup, bien plus longues ici qu'au pays parce
qu'il faisait moins chaud, et il lui fallait  tout instant
entr'ouvrir la _saquette_, grande poche d'indienne cousue par
elle-mme, dans laquelle sonnaient les trois mille francs, produit
de la vente de leur bien.  chaque louis qu'elle changeait,
c'tait un effort, un arrachement, comme si elle donnait des
pierres de son _mas_, les ceps de la dernire vigne, -- sa
rapacit paysanne et mfiante, cette crainte d'tre vole qui
l'avait dcide  vendre la ferme au lieu de la mettre en
location, se doublant de l'inconnu, du noir de Paris, ce grand
Paris que de sa chambre l-haut elle entendait gronder sans le
voir et dont la rumeur,  ce coin tumultueux des halles, ne
s'arrtait ni jour ni nuit, faisait s'entre choquer
continuellement sur un vieux plateau de laque les pices de son
verre d'eau d'htel garni.

Jamais voyageur perdu dans un bois mal hant ne se cramponna  sa
valise plus nergiquement que la Provenale ne serrait contre elle
la _saquette_, quand elle traversait la rue avec sa jupe verte, sa
coiffe arlsienne, sur lesquelles se retournaient les passants
quand elle entrait chez les marchands o sa dmarche de cane, sa
faon de donner aux objets des tas de noms baroques, d'appeler les
cleris des _pi_, les aubergines des _mrinjanes_, la faisaient
elle, Franaise du Midi, aussi gare, aussi trangre, dans la
capitale de la France, que si elle ft arrive de Stockholm ou de
Nijnii-Nowgorod.

Trs humble d'abord, mielleuse, elle avait tout  coup, devant le
sourire d'un fournisseur ou la brutalit d'un autre  son
marchandage effrn, des accs de fureur qui sortaient en
convulsions sur sa jolie figure de vierge brune, en gestes de
possde, en vanit bavarde et tapageuse. Et alors, l'histoire du
cousin Puyfourcat et de son hritage, les deux cents francs par
soire, leur protecteur Roumestan dont elle parlait, disposait
comme d'une chose absolument  elle, l'appelant tantt Numa,
tantt le _menistre_ avec une emphase plus grotesque encore que sa
familiarit, tout roulait, se mlait dans des flots de charabia,
de langue d'ol francise, jusqu'au moment o, la mfiance
reprenant le dessus, la paysanne s'arrtait, saisie d'une crainte
superstitieuse de son bavardage, muette brusquement, les lvres
serres comme les cordons de la _saquette_.

Au bout de huit jours, elle tait lgendaire  cette entre de la
rue Montmartre, tout en boutiques, rpandant par les portes des
fournisseurs toujours ouvertes, avec des odeurs d'herbage, de
viande frache ou de denres coloniales, la vie et les secrets des
maisons du quartier. Et c'est cela, les questions qu'on lui
adressait gouailleusement le matin en lui rendant la monnaie de
ses maigres achats, les allusions au dbut constamment retard de
son frre,  l'hritage du Bdouin, ces blessures d'amour-propre
plus encore que la crainte de la misre, qui excitait Audiberte
contre Numa, contre ses promesses dont elle s'tait d'abord
justement mfie, en vraie fille de ce Midi o les paroles volent
plus vite qu'ailleurs,  cause de la lgret de l'air.

-- Ah! si on lui avait fait faire un papier.

C'tait devenu son ide fixe, et, tous les matins, quand Valmajour
partait pour le ministre, elle avait bien soin de tter la
feuille timbre dans la poche de son paletot.

Mais Roumestan avait d'autres papiers  signer que celui-l,
d'autres proccupations en tte que le tambourin. Il s'installait
au ministre avec les tracas, la fivre de bouleversement, les
ardeurs gnreuses des prises de possession. Tout lui tait
nouveau, les vastes pices de l'htel administratif autant que les
vues largies de sa haute situation. Arriver au premier rang,
conqurir la Gaule, comme il disait, ce n'tait pas l le
difficile: mais se maintenir, justifier sa chance par
d'intelligentes rformes, des tentatives de progrs!... Plein de
zle, il s'informait, consultait, confrait, s'entourait
littralement de lumires. Avec Bchut, l'minent professeur, il
tudiait les vices de l'ducation universitaire, les moyens
d'extirper l'esprit voltairien des lyces; s'aidait de
l'exprience de son charg des Beaux-Arts, M. de la Calmette,
vingt-neuf ans de bureau; de Cadaillac, le directeur de l'Opra,
debout sur ses trois faillites, pour refondre le Conservatoire, le
Salon, l'Acadmie de musique, d'aprs de nouveaux plans.

Le malheur, c'est qu'il n'coutait pas ces messieurs, parlait
pendant des heures, et, tout  coup, regardant sa montre, se
levait, les congdiait en hte:

-- Coquin de sort! Et le Conseil que j'oubliais... Quelle
existence, pas une minute  soi... Entendu, cher ami... Envoyez-
moi vite votre rapport.

Les rapports s'empilaient sur le bureau de Mjean, qui, malgr son
intelligence et sa bonne volont, n'avait pas trop de tout son
temps pour la besogne courante, et laissait dormir les grandes
rformes.

Comme tous les ministres arrivants, Roumestan avait amen son
monde, le brillant personnel de la rue Scribe: le baron de
Lappara, le vicomte de Rochemaure, qui donnaient un bouquet
aristocratique au nouveau cabinet, absolument ahuris, du reste, et
ignorants de toutes les questions. La premire fois que Valmajour
se prsenta rue de Grenelle, il fut reu par Lappara, qui
s'occupait plus spcialement des Beaux-Arts, envoyant  toute
heure des estafettes, dragons, cuirassiers, porter aux demoiselles
des petits thtres des invitations  souper sous de grandes
enveloppes ministrielles; quelquefois mme l'enveloppe ne
contenait rien, n'tait qu'un prtexte  montrer, au lendemain
d'un terme impay, le rassurant cuirassier du ministre. M. le
baron fit au joueur de tambourin l'accueil bon enfant, un peu
hautain, d'un grand seigneur recevant un de ses tenanciers. Les
jambes allonges de peur des cassures  son pantalon bleu de
France, il lui parla du bout des lvres, sans cesser de polir, de
limer ses ongles.

-- Bien difficile en ce moment... le ministre si occup...
Bientt, dans quelques jours... On vous prviendra, mon brave
homme.

Et comme le musicien avouait navement que a pressait un peu, que
leurs ressources ne dureraient pas toujours, M. le baron, de son
air le plus srieux, en posant sa lime au bord du bureau,
l'engagea  mettre un tourniquet  son tambourin...

-- Un tourniquet au tambourin? Pourquoi faire?

-- Parbleu, mon bon, pour l'utiliser comme bote  _plaisirs_
pendant la morte-saison!...

 la visite suivante, Valmajour eut affaire au vicomte de
Rochemaure. Celui-ci leva d'un dossier poudreux o elle
disparaissait tout entire, sa tte frise au petit fer, se fit
expliquer consciencieusement le mcanisme du fltet, prit des
notes, essaya de comprendre, et dclara, pour finir, qu'il tait
plus spcialement pour les cultes. Puis le malheureux paysan ne
trouva plus jamais personne, tout le cabinet tant all rejoindre
le ministre dans les rgions inaccessibles o Son Excellence
s'abritait. Pourtant il ne perdit son calme ni son courage, ouvrit
toujours devant les rponses vasives des huissiers et leurs
haussements d'paules les mmes yeux tonns et clairs o luisait
tout au fond cette pointe demi-railleuse qui est l'esprit des
regards provenaux:

-- Va bien... va bien... je reviendrai.

Et il revenait. Sans ses gutres montantes et son instrument en
sautoir, on et pu le prendre pour un employ de la maison,
tellement son arrive y tait rgulire, quoique plus difficile
chaque matin.

Rien que la vue de la haute porte cintre lui faisait maintenant
battre le coeur. Au fond de la vote, c'tait l'ancien htel
Augereau, avec sa vaste cour o l'on entassait dj du bois pour
l'hiver, ses deux perrons si laborieux  monter sous les regards
railleurs de la valetaille. Tout augmentait son moi, les chanes
d'argent des huissiers, les casquettes galonnes, les accessoires
infinis de ce majestueux appareil qui le sparait de son
protecteur. Mais il redoutait plus encore les scnes au logis, le
terrible froncement de sourcils d'Audiberte, et voil pourquoi il
revenait dsesprment. Enfin le concierge eut piti de lui, lui
donna le conseil, s'il voulait voir le ministre, de l'attendre 
la gare Saint-Lazare, au moment du dpart pour Versailles.

Il y alla, se mit en faction dans la grande salle du premier tage
anime,  l'heure des trains parlementaires, d'une physionomie
bien  part. Dputs, snateurs, ministres, journalistes, la
gauche, la droite, tous les partis se coudoyaient l, aussi
bariols, aussi nombreux que les placards, bleus, verts, rouges,
couvrant les murs, et criaient, chuchotaient, se surveillaient de
groupe  groupe, l'un s'cartant pour ruminer son prochain
discours, un autre, orateur de couloirs, branlant les vitres des
clats d'une voix que la Chambre ne devait jamais entendre.
Accents du Nord et du Midi, opinions et tempraments divers,
fourmillement d'ambitions et d'intrigues, pitinante rumeur de
foule fivreuse, la politique tait bien  sa place dans cette
incertitude de l'attente, ce tumulte du voyage  heure fixe, qu'un
coup de sifflet prcipitait sur des perspectives de rails, de
disques, de locomotives, sur un sol mouvant, plein d'accidents et
de surprises.

Au bout de cinq minutes, Valmajour voyait arriver, appuy au bras
d'un secrtaire charg de son portefeuille, Numa Roumestan, le
pardessus large ouvert, la face panouie, tel qu'il lui tait
apparu le premier jour sur l'estrade des Arnes, et, de loin, il
reconnaissait sa voix, ses bonnes paroles, ses protestations
d'amiti... Comptez-y... fiez-vous  moi... C'est comme si vous
l'aviez...

Le ministre tait alors dans la lune de miel du pouvoir. En dehors
des hostilits politiques, souvent moins violentes dans le
parlement qu'on pourrait le croire, rivalit de beaux parleurs,
querelles d'avocats dfendant des causes adverses; il ne se
connaissait pas d'ennemis, n'ayant pas eu le temps, en trois
semaines de portefeuille, de lasser les solliciteurs. On lui
faisait crdit encore. Deux ou trois  peine commenaient 
s'impatienter,  le guetter au passage.  ceux-l, il jetait trs
haut, en htant le pas, un bonjour, ami qui allait au-devant des
reproches et les rfutait en mme temps, tenait familirement les
rclamations  distance, laissait les qumandeurs dus et
flatts. Une trouvaille, ce bonjour, ami, et d'une duplicit
tout instinctive.

 la vue du musicien qui venait  lui en se dandinant, son sourire
cart sur ses dents blanches, Numa eut bien envie de lancer son
bonjour de dfaite; mais comment traiter d'ami ce rustre en petit
chapeau de feutre, en jaquette grise d'o ses mains ressortaient
brunes comme sur des photographies de village? Il aima mieux
prendre son air ministre et passer raide en laissant le pauvre
diable stupfait, ananti, bouscul par la foule qui se pressait
derrire le grand homme. Valmajour reparut pourtant le lendemain
et les jours suivants, mais sans oser s'approcher, assis au bord
d'un banc, une de ces silhouettes rsignes et tristes, comme on
en voit dans les gares,  ttes de soldats ou d'migrants prts
pour tous les hasards d'un destin mauvais. Roumestan ne pouvait
viter cette muette apparition toujours en travers de son chemin.
Il avait beau feindre de l'ignorer, dtourner son regard, causer
plus fort en passant; le sourire de sa victime tait l et y
restait jusqu'au dpart du train. Certes, il et prfr une
rclamation brutale, une scne de cris o fussent intervenus les
sergents de ville et qui l'et dbarrass. Il en vint, lui, le
ministre,  changer de gare,  prendre quelquefois la rive gauche
pour drouter ce remords vivant. Il y a comme cela, dans les plus
hautes existences, de ces riens qui comptent, la gne d'un gravier
dans une botte de sept lieus.

L'autre ne se dcourageait pas.

C'est qu'il est malade... se disait-il, ces jours-l; et il
revenait  son poste obstinment. Au logis, la soeur l'attendit
fivreuse, guettait sa rentre.

Eh! b, tu l'as vu, le ministre?... Il l'a sign, le papier?

Et ce qui l'exasprait plus que l'ternel: Non... _p'encore!_...
c'tait le flegme de son frre laissant tomber dans un coin la
caisse dont la courroie lui marquait l'paule, un flegme
d'indolence et d'insouciance aussi frquent chez les natures
mridionales que la vivacit. Alors l'trange petite crature
entrait dans ses fureurs. Qu'est-ce qu'il avait donc dans les
veines?... Est-ce que a n'allait pas finir, allons?... Gare, si
un coup je m'en mle!... Lui, trs calme, laissait passer le
grain, tirait de leur tui le fltet, la baguette  bout d'ivoire,
les frottait d'un morceau de laine, par crainte de l'humide, et,
tout en astiquant, promettait de s'y prendre mieux le lendemain,
d'essayer encore au ministre, et si Roumestan n'tait pas l, de
demander  voir sa dame.

-- Ah! _va_, sa dame... tu sais bien qu'elle n'aime pas ta
musique... Si c'tait la demoiselle... celle-l, oui, par
_zemple!_...

Et elle remuait la tte.

-- La dame ou la demoiselle, tout a se moque bien de vous...
disait le pre Valmajour blotti devant un feu de mottes que sa
fille couvrait de cendres conomiquement et qui mettait entre eux
un ternel sujet de querelle.

Au fond, par jalousie de mtier, le vieux n'tait pas fch de
l'insuccs de son fils. Comme toutes ces complications, ce grand
dsarroi de leur vie allait  ses gots bohmes de mntrier, il
s'tait d'abord rjoui du voyage, de l'ide de voir Paris, le
paradis des femmes et l'enfer des _chivaux_, ainsi que disent les
charretiers de l-bas, avec des imaginations de houris en lgers
voiles, et de chevaux tordus, cabrs au milieu des flammes. En
arrivant, il avait trouv le froid, les privations, la pluie. Par
crainte d'Audiberte, par respect pour le ministre, il s'tait
content de grogner en grelottant dans son coin, de glisser des
mots en dessous, des clignements d'yeux; mais la dfection de
Roumestan, les colres de sa fille ouvraient pour lui aussi la
voie aux rcriminations. Il se vengeait de toutes les blessures
d'amour-propre dont les succs du garon le torturaient depuis dix
ans, haussait les paules en coutant le fltet.

Musique, musique bien, va... a ne te servira pas  grand'chose.

Et, tout haut, il demandait si a ne faisait pas piti, un homme
de son ge, l'avoir emmen si loin, dans cette _Sibrille_, pour
le laisser crever de froid et de misre; il invoquait le souvenir
de sa pauvre sainte femme, qu'il avait d'ailleurs tue de chagrin,
fait devenir chvre, allons! selon l'expression d'Audiberte,
restait des heures  geindre, la tte au foyer, rouge et grinant,
jusqu' ce que sa fille, fatigue de ces lamentations, se
dbarrasst de lui avec deux ou trois sous pour aller boire un
verre de doux chez le marchand de vin. L, son dsespoir
s'apaisait tout de suite. Il faisait bon, le pole ronflait. Le
vieux pitre, rchauff, retrouvait sa verve falote de personnage
de la comdie italienne, au grand nez,  la bouche mince, sur un
petit corps sec, tout de guingois. Il amusait la galerie de ses
gasconnades, blaguait le tambourin de son fils qui leur valait
toutes sortes d'ennuis dans l'htel; car Valmajour, tenu en
haleine par l'attente de son dbut, piochait son instrument
jusqu'au milieu de la nuit, et les voisins se plaignaient des
trilles suraigus de la petite flte, du bourdonnement continuel
dont le tambourin faisait frmir l'escalier, comme s'il y avait eu
un tour en mouvement au cinquime tage.

Va toujours... disait Audiberte  son frre, quand la
propritaire de l'htel rclamait. Il n'aurait plus manqu que
dans ce Paris qui menait un tintamarre  ne pas fermer l'oeil de
la nuit, on n'et pas le droit de travailler sa musique! Et il la
travaillait. Mais on leur donna cong; et de quitter ce passage
Saumon, clbre en Aps et leur rappelant la patrie, il leur sembla
que l'exil s'aggravait, qu'ils remontaient un peu plus dans le
Nord.

La veille de partir, Audiberte, aprs la course quotidienne et
infructueuse du tambourinaire, fit manger ses hommes  la hte,
sans parler de tout le djeuner, mais avec les yeux brillants,
l'air dtermin d'une rsolution prise. Le repas fini, elle leur
laissa le soin de dbarrasser la table, jeta sur ses paules sa
longue mante couleur de rouille.

Deux mois, deux mois bientt que nous sommes  Paris!... dit-elle
les dents serres. Il y en a assez... Je m'en vais lui parler,
moi,  ce menistre!...

Elle ajusta le ruban de sa terrible petite coiffe qui, sur le haut
de ses cheveux en larges ondes, prenait des mouvements de casque
de guerre, et violemment quitta la chambre, ses talons bien cirs
retroussant  chaque pas la bure paisse de sa robe. Le pre et le
fils se regardrent avec pouvante, sans essayer de la retenir,
sachant bien qu'ils ne feraient qu'exasprer sa colre; et ils
passrent l'aprs-midi en tte  tte, changeant  peine trois
paroles, pendant que la pluie ruisselait en bas sur le vitrage,
l'un astiquant baguette et fltet, l'autre cuisinant le fricot du
dner sur un feu qu'il faisait aussi ardent que possible, pour se
chauffer tout son sol une bonne fois, pendant la longue absence
d'Audiberte. Enfin, son pas press de nabote sonna dans le
corridor. Elle entra, elle rayonnait.

-- Dommage que la fentre ne donne pas sur la rue, dit-elle en se
dbarrassant de son manteau qui n'avait pas une goutte de pluie...
Vous auriez pu voir en bas le bel quipage qui m'amne.

-- Un quipage! ... tu badines?

-- Et des domestiques, et des galons... C'est a qui en fait un
ramage dans l'htel.

Alors, au milieu de leur silence admirant, elle raconta, mima son
expdition. D'abord et d'une, au lieu de demander aprs le
ministre, qui ne l'aurait jamais reue, elle s'tait fait donner
l'adresse, -- on a tout ce qu'on veut en parlant poliment, --
l'adresse de la soeur, cette grande demoiselle qui tait venue
avec lui  Valmajour. Elle ne demeurait pas au ministre, mais
chez ses parents, dans un quartier de petites rues mal paves,
avec des odeurs de droguerie, rappelant  Audiberte sa province.
Et c'tait loin, et il fallait marcher. Enfin elle trouvait la
maison, sur une place o il y avait des arcades, comme autour de
la placette, en Aps. Ah! la brave demoiselle, qu'elle l'avait bien
reue, sans fiert, quoique a et l'air trs riche chez elle, des
belles dorures plein l'appartement et des rideaux de soie
rattachs comme ci comme a de tous les cts:

Eh! adieu... vous tes donc  Paris?... D'o vient?... Depuis
quand?

Puis, lorsqu'elle avait su comme Numa las faisait aller, tout de
suite elle sonnait sa dame gouvernante, -- une dame  chapeau,
elle aussi, -- et toutes trois partaient pour le ministre. Il
fallait voir l'empressement et les rvrences jusqu' terre de
tous ces vieux bedeaux qui couraient devant elles pour leur ouvrir
les portes.

-- Alors, tu l'as vu, le menistre? demanda timidement Valmajour,
pendant qu'elle reprenait son souffle.

-- Si je l'ai vu!... Et poli, je t'en rponds!... Ah! pauvre
_bdigas_, quand je te disais qu'il fallait mettre la demoiselle
dans ton jeu... C'est elle qui a eu vitre rang les affaires, et
sans rplique... Dans huit jours, il y aura grande fte en musique
au menistre pour te montrer aux directeurs... Et tout de suite
aprs, _cra-cra_, le papier et la signature.

Le plus beau, c'est que la demoiselle venait de la reconduire
jusqu'en bas, dans la voiture du ministre.

-- Et qu'elle avait bien envie de monter ici... ajouta la
Provenale en clignant de l'oeil vers son pre et tordant son joli
visage d'une grimace significative. Toute la face du vieux, sa
peau craque de figue sche, se resserra pour dire: Compris...
motus!... Il ne blaguait plus le tambourin. Valmajour, lui, trs
calme, ne saisissait pas l'allusion perfide de sa soeur. Il ne
songeait qu' ses prochains dbuts, et dcrochant la caisse, il se
mit  repasser tous ses airs,  envoyer en adieu d'un bout 
l'autre du passage des trilles en bouquets sur des mesures
redondantes.

VIII

REGAIN DE JEUNESSE

Le ministre et sa femme achevaient de djeuner dans leur salle 
manger du premier tage, pompeuse et trop vaste, que ne
parvenaient pas  dgeler l'paisseur des tentures, les
calorifres chauffant tout l'htel, ni le fumet d'un copieux
repas. Ce matin-l, par hasard, ils taient seuls. Sur la nappe,
parmi la desserte toujours trs fournie  la table du Mridional,
il y avait sa bote  cigares, la tasse de verveine qui est le th
des Provenaux, et de grands casiers alignant les fiches
multicolores o taient inscrits les snateurs, dputs, recteurs,
professeurs, acadmiciens, gens du monde, la clientle ordinaire
et extraordinaire des soires ministrielles, -- quelques cartons
plus hauts que les autres, pour les invits privilgis, imposs 
la premire srie des petits concerts. Madame Roumestan les
feuillait, s'arrtait  certains noms, surveille du coin de
l'oeil par Numa qui, tout en choisissant son cigare d'aprs
djeuner, guettait sur cette calme physionomie une dsapprobation,
un contrle  la manire un peu hasarde dont ces premires
invitations avaient t faites.

Mais Rosalie ne demandait rien. Tous ces apprts lui taient bien
indiffrents. Depuis leur installation au ministre, elle se
sentait encore plus loin de son mari, spare par des obligations
incessantes, un personnel trop nombreux, une largeur d'existence
qui dtruisait l'intimit.  cela venait s'ajouter le regret
toujours navr de n'avoir pas d'enfant, de ne pas entendre autour
d'elle ces petits pas infatigables, ces bons rires craquants et
sonores qui auraient enlev  leur salle  manger ce glacial
aspect d'une table d'htel, o ils semblaient ne s'asseoir qu'en
passant, avec l'impersonnalit du linge, mobilier, argenterie,
tout le garni somptueux des situations publiques.

Dans le silence embarrass de cette fin de repas arrivaient des
sons touffs, des bouffes d'harmonie scandes par des bruits de
marteaux, les tentures, l'estrade que l'on clouait en bas pour le
concert, pendant que les musiciens rptaient leurs morceaux. La
porte s'ouvrit. Le chef de cabinet entra, des papiers  la main:

-- Encore des demandes!...

Roumestan s'emporta. a, non, par exemple! ce serait le pape, il
n'y avait plus une place  donner. Mjean, sans s'mouvoir, posa
devant lui un paquet de lettres, cartes, billets parfums:

-- Il est bien difficile de refuser... vous avez promis...

-- Moi?... mais je n'ai parl  personne...

-- Voyez... _Mon cher ministre, je viens vous rappeler votre bonne
parole... _Et celle-ci ... _Le gnral m'a dit que vous aviez bien
voulu lui offrir..._ et encore... _Rappelle  M. le ministre sa
promesse._

-- Je suis somnambule, allons! dit Roumestan stupfait.

La vrit, c'est que, la fte  peine dcide, aux gens qu'il
rencontrait  la Chambre, au Snat, il avait dit: Vous savez, je
compte sur vous pour le 10... Et comme il ajoutait: tout  fait
intime... on n'aurait eu garde d'oublier la flatteuse invitation.

Gn de ce flagrant dlit devant sa femme, il s'en prit  elle
comme toujours en pareil cas:

-- C'est ta soeur aussi, avec son tambourinaire... J'avais bien
besoin de tout ce tintouin... je ne comptais inaugurer nos
concerts que plus tard... mais cette petite fille tait d'une
impatience: Non, non... tout de suite, tout de suite... Et tu
tais aussi presse qu'elle... _L'az me fiche_, si ce tambourin
ne vous a pas tourn la tte!

-- Oh! non, pas  moi, dit Rosalie gaiement... Et mme j'ai bien
peur que cette musique exotique ne soit pas comprise des
Parisiens... Il faudrait nous apporter avec elle les horizons de
Provence, les costumes, les farandoles... mais avant tout... -- sa
voix se fit srieuse -- il s'agissait de tenir un engagement pris.

-- Un engagement... Un engagement, rptait Numa, on ne pourra
bientt plus dire un mot.

Et, se tournant vers son secrtaire qui souriait:

-- Pardi! mon cher, tous les Mridionaux ne sont pas comme vous,
refroidis et mesurs, avares de leurs paroles... Vous tes un faux
du Midi, vous, un rengat, un _franciot_, comme on dit chez
nous... Mridional, a!... Un homme qui n'a jamais menti... et qui
n'aime pas la verveine! ajouta-t-il avec une indignation comique.

-- Pas si _franciot_ que j'en ai l'air, monsieur le ministre,
rpliqua Mjean, toujours trs calme...  mon arrive  Paris, il
y a vingt ans, je sentais terriblement mon pays... De l'aplomb, de
l'accent, des gestes... bavard et inventif comme...

-- Comme Bompard... souffla Roumestan qui n'aimait pas qu'on
raillt l'ami de son coeur, mais ne s'en faisait pas faute.

-- Oui, ma foi, presque autant que Bompard... un instinct me
poussait  ne jamais dire un mot de vrai... Un matin, la honte m'a
pris, j'ai travaill  me corriger... L'exagration extrieure, on
en vient encore  bout, en baissant la voix, en serrant les
coudes. Mais le dedans, ce qui bouillonne, ce qui veut sortir...
Alors j'ai pris un parti hroque. Chaque fois que je me
surprenais  ct du vrai, c'tait une condamnation  ne plus
parler le reste du jour... voil comment j'ai pu rformer ma
nature... Tout de mme l'instinct est l, au fond de ma
froideur... Quelquefois il m'arrive de m'arrter net au milieu
d'une phrase. Ce n'est pas le mot qui manque, au contraire!... je
me retiens parce que je sens que je vais mentir.

-- Terrible Midi! Pas moyen de lui chapper... fit le bon Numa
envoyant la fume de son cigare au plafond avec une rsignation
philosophique... Moi, c'est par la manie de promettre qu'il me
tient surtout, cette rage que j'ai de me prcipiter  la tte des
gens, de vouloir leur bonheur malgr eux...

L'huissier de service l'interrompit en jetant du seuil, d'un air
entendu et confidentiel: M. Bchut est arriv...

Le ministre eut un lan de mauvaise humeur:

-- Je djeune... qu'on me laisse tranquille!

L'huissier s'excusa. M. Bchut prtendait que c'tait Son
Excellence... Roumestan se radoucit:

-- Bien, bien, j'y vais... Qu'on attende dans mon cabinet.

-- Ah! mais non, dit Mjean... Votre cabinet est occup... Le
Conseil suprieur, vous savez bien... C'est vous qui avez fix
l'heure.

-- Alors, chez M. de Lappara...

-- J'y ai mis l'vque de Tulle, observa l'huissier timidement,
monsieur le ministre m'avait dit...

C'tait plein de monde partout... Des solliciteurs qu'il avait
avertis en confidence de venir  cette heure-l pour tre srs de
ne pas le manquer; et la plupart, des personnes de marque  qui
l'on ne fait pas faire antichambre avec le fretin.

-- Prends mon petit salon... Je vais sortir... dit Rosalie en se
levant.

Et pendant que l'huissier et le secrtaire allaient installer ou
faire patienter les gens, le ministre avalait bien vite sa
verveine, se brlait en rptant: Je suis dbord... dbord...

-- Qu'est-ce qu'il veut donc encore, ce triste Bchut? demanda
Rosalie, baissant la voix d'instinct, dans cette maison pleine, o
il y avait un tranger derrire chaque porte.

-- Ce qu'il veut?... Sa direction, t!... C'est le requin de
Dansaert... Il attend qu'on le lui jette par-dessus bord pour le
dvorer.

Elle se rapprocha de lui vivement:

-- M. Dansaert quitte le ministre?

-- Tu le connais?

-- Mon pre m'a souvent parl de lui... Un compatriote, un ami
d'enfance... Il le tient pour un honnte homme et un grand esprit.

Roumestan balbutia quelques raisons: Mauvaises tendances...
voltairien... Cela rentrait dans un plan de rformes. Et puis il
tait bien vieux.

-- Et c'est par Bchut que tu le remplaces?

-- Oh! je sais que le pauvre homme n'a pas le don de plaire aux
dames...

Elle eut un beau sourire de ddain:

-- Pour ses impertinences, je m'en soucie autant que de ses
hommages... Ce que je ne lui pardonne pas, ce sont ses grimaces
clricales, cet talage bien pensant... Je respecte toutes les
croyances... mais s'il y a au monde une chose laide et qu'il faut
har, Numa, c'est le mensonge, c'est l'hypocrisie.

Malgr elle, sa voix s'levait, chaude, loquente; et son visage
un peu froid prenait un resplendissement d'honntet, de droiture,
un rose clat d'indignation gnreuse.

-- Chut! chut! fit Roumestan, montrant la porte. Sans doute, il
convenait que ce n'tait pas trs juste. Ce vieux Dansaert rendait
de grands services. Seulement, que faire? Il avait donn sa
parole.

-- Reprends-la, dit Rosalie... voyons, Numa... pour moi... je t'en
prie.

C'tait un tendre commandement, appuy par la pression d'une
petite main sur son paule. Il se sentit mu. Depuis longtemps, sa
femme semblait dsintresse de sa vie, avec une muette indulgence
quand il lui confiait ses projets toujours changeants. Cette
prire le flattait.

-- Est-ce qu'on peut vous rsister, ma chre?

Et le baiser qu'il lui mit au bout des doigts remonta en
frmissant jusque sous l'troite bras... Il souffrait cependant de
cette obligation de dire en face  quelqu'un une chose
dsagrable, et se leva avec effort.

-- Je suis l!... j'coute... dit-elle, en le menaant d'un gentil
geste.

Il passa dans le petit salon voisin, laissant la porte
entr'ouverte pour se donner du courage et qu'elle pt l'entendre.
Oh! le dbut fut net, nergique.

-- Je suis au dsespoir, mon cher Bchut...

Ce que je voulais faire pour vous n'est pas possible...

Des rponses du savant, on ne saisissait que l'intonation
pleurarde, coupe des bruyantes aspirations de son groin de tapir.
Mais, au grand tonnement de Rosalie, Roumestan ne cda pas et
continua  dfendre Dansaert avec une conviction surprenante chez
un homme  qui les arguments venaient d'tre suggrs. Certes il
lui en cotait de reprendre une parole donne; mais tout ne
valait-il pas mieux que de commettre une injustice? C'tait la
pense de sa femme, module, mise en musique, avec de grands
gestes mus qui faisaient du vent dans la tenture.

-- Du reste, ajouta-t-il en changeant de ton brusquement,
j'entends bien vous ddommager de ce petit mcompte...

-- Ah! mon Dieu dit Rosalie, tout bas. Ce fut aussitt une grle
de promesses tonnantes, la croix de commandeur pour le 1er
janvier prochain la premire place vacante au Conseil suprieur,
la... le... L'autre essayait de protester, pour la forme. Mais
Numa:

-- Laissez donc, laissez donc... C'est un acte de justice... Les
hommes tels que vous sont trop rares...

Ivre de bienveillance, balbutiant d'affectuosit, si Bchut
n'tait pas parti, le ministre allait positivement lui proposer
son portefeuille. Sur la porte, il le rappela encore:

-- Je compte sur vous dimanche, mon cher matre... J'inaugure une
srie de petits concerts... Entre intimes, vous savez... Le dessus
du panier...

Et revenant vers Rosalie:

-- Eh bien! qu'en dis-tu?... j'espre que je ne lui ai rien cd.

C'tait si drle qu'elle l'accueillit d'un grand clat de rire.
Quand il en sut la raison et tous les nouveaux engagements qu'il
venait de prendre, il parut pouvant.

Allons, allons... On vous sait gr tout de mme.

Elle le quitta avec le sourire des anciens jours, toute lgre de
sa bonne action, heureuse aussi peut-tre de sentir s'agiter en
son coeur quelque chose qu'elle croyait mort depuis longtemps.

Ange, va! fit Roumestan qui la regardait s'en aller, mu, les
yeux tendres; et comme Mjean rentrait l'avertir pour le conseil:

Voyez-vous, mon ami, quand on a le bonheur de possder une femme
pareille... le mariage, c'est le paradis sur la terre... Dpchez-
vous vite de vous marier.

Mjean secoua la tte, sans rpondre.

Comment! Vos affaires ne vont donc pas?

-- Je le crains bien. Madame Roumestan m'avait promis d'interroger
sa soeur, et comme elle ne me parle plus de rien...

-- Voulez-vous que je m'en charge? Je m'entends  merveille, moi,
avec ma petite belle-soeur. Je parie que je la dcide...

Il restait un peu de verveine dans la thire. Tout en se versant
une nouvelle tasse, Roumestan s'panchait en protestations pour
son chef de cabinet. Ah! les grandeurs ne l'avaient pas chang.
Mjean tait toujours son excellent, son meilleur ami. Entre
Mjean et Rosalie, il se sentait plus solide, plus complet...

Ah! mon cher, cette femme, cette femme!... Si vous saviez ce
qu'elle a t bonne, pardonnante... Quand je pense que j'ai pu...

Il lui en cota positivement pour retenir la confidence qui lui
venait aux lvres avec un gros soupir. Si je ne l'aimais pas, je
serais bien coupable...

Le baron de Lappara entra trs vite, l'air mystrieux:

Mademoiselle Bachellery est l.

Aussitt le visage de Numa se colora vivement. Un clair scha
dans ses yeux l'attendrissement qui montait.

-- O est-elle?... Chez vous?

-- J'avais dj monseigneur Lipmann... dit Lappara un peu railleur
 l'ide d'un rencontre possible. Je l'ai mise en bas... dans le
grand salon... La rptition est finie.

-- Bien... J'y vais.

-- N'oubliez pas le conseil... essaya de dire Mjean. Mais
Roumestan, sans l'entendre, s'lanait dans le petit escalier en
casse-cou qui mne des appartements particuliers du ministre au
rez-de-chausse de rception.

Depuis l'histoire de madame d'Escarbs, il s'tait toujours gard
des liaisons srieuses, affaires de coeur ou de vanit qui
auraient pu dtruire  jamais son mnage. Ce n'tait certes pas un
mari modle; mais le contrat cribl d'accrocs tenait encore.
Rosalie, bien qu'avertie une premire fois, tait trop droite,
trop honnte, pour de jalouses surveillances, et toujours
inquite, n'arrivait jamais aux preuves.  cette heure encore,
s'il et pu se douter de la place que ce nouveau caprice allait
tenir dans son existence, il se ft dpch de remonter l'escalier
encore plus vite qu'il ne le descendait; mais notre destin s'amuse
toujours  nous intriguer,  venir vers nous envelopp et masqu,
doublant de mystre le charme des premires rencontres. Comment
Numa se serait-il mfi de cette fillette, que de sa voiture il
avait aperue quelques jours auparavant, traversant la cour de
l'htel, sautillant pour franchir les flaques, la jupe chiffonne
dans une main, et dressant son en-cas de l'autre avec une crnerie
toute parisienne? De grands cils recourbs au-dessus d'un nez
fripon, une chevelure blonde noue dans le dos  l'amricaine et
que l'humidit de l'air frisait au bout, une jambe pleine et fine,
d'aplomb sur de hauts talons qui tournaient, c'est tout ce qu'il
avait vu d'elle, et le soir il demandait  Lappara sans y attacher
plus d'importance:

-- Parions que a venait chez vous, ce petit museau que j'ai
rencontr ce matin dans la cour.

-- Oui, monsieur le ministre, a venait chez moi; mais a venait
pour vous...

Et il nomma la petite Bachellery.

-- Comment! la dbutante des Bouffes... quel ge a-t-elle donc?...
Mais c'est une enfant!...

Les journaux en parlaient beaucoup cet hiver-l de cette Alice
Bachellery que le caprice d'un mastro  la mode tait all
chercher dans un petit thtre de province, et que tout Paris
voulait entendre chanter la chanson du _Petit Mitron_ dont elle
dtaillait le refrain avec une gaminerie canaille irrsistible:
Chaud! chaud! les p'tits pains d'gruau!.... Une de ces divas
comme le boulevard en consomme  la demi-douzaine chaque saison,
gloires de papier, gonfles de gaz et de rclame, faisant songer
aux petits ballons roses qui n'ont qu'un jour dans le soleil et la
poussire des jardins publics. Et sait-on ce que celle-l venait
solliciter au ministre la grce de figurer sur le programme du
premier concert. La petite Bachellery  l'Instruction publique?...
C'tait si gai, si fou, que Numa voulut le lui entendre demander 
elle-mme; et par lettre ministrielle sentant le buffle et les
gants de cuirassier, lui fit savoir qu'il la recevrait le
lendemain. Le lendemain, mademoiselle Bachellery ne vint pas.

-- Elle aura chang d'ide, dit Lappara... Elle st si enfant!

Le ministre se piqua, n'en parla plus de deux jours, et le
troisime l'envoya chercher.

Maintenant elle attendait dans le salon des ftes, rouge et or, si
imposant avec ses hautes fentres de plain-pied sur le jardin
dpouill, ses tentures des Gobelins et le grand Molire de marbre
assis et rvant tout au fond. Un Pleyel, quelques pupitres pour
les rptitions tenaient  peine un coin de la vaste salle, dont
l'aspect froid de muse dsert et impressionn toute autre que la
petite Bachellery; mais elle tait si enfant! Tente par le grand
parquet luisant et cir, ne s'amusait-elle pas  faire des
glissades d'un bout  l'autre, serre dans ses fourrures, les bras
dans son manchon trop petit, le nez en l'air sous sa toque, avec
des allures de coryphe dansant le ballet sur la glace du
_Prophte_.

Roumestan la surprit  cet exercice.

-- Ah! monsieur le ministre...

Elle restait interdite, les cils battants, un peu essouffle. Lui,
tait entr, la tte haute, la dmarche grave, pour relever ce que
l'entrevue pouvait avoir d'anormal, et donner une leon  ce
trottin qui faisait poser les Excellences. Mais il fut tout de
suite dsarm. Comment voulez-vous?... Elle expliquait si bien sa
petite affaire, le dsir ambitieux qui lui tait venu tout  coup
de figurer  ce concert dont on parlait tant, une occasion pour
elle de se faire entendre autrement que dans l'oprette et la
gaudriole qui l'excdaient. Puis,  la rflexion, le trac l'avait
prise.

-- Oh! mais un de ces tracs... Pas vrai, maman?

Roumestan aperut alors une grosse dame en mantelet de velours,
chapeau  plumes, qui du bout du salon s'avanait sur des
rvrences en trois temps. Madame Bachellery la mre, une ancienne
dugazon de cafs-concerts,  l'accent bordelais, au petit nez de
sa fille noy dans une large face d'caillre, une de ces mamans
terribles qui se montrent  ct de leurs demoiselles comme
l'avenir dsastreux de leur beaut. Mais Numa n'tait pas en train
d'tudes philosophiques, tout  cette grce de jeunesse tourdie,
sur un corps fait, et adorablement fait, cet argot de thtre dans
un rire ingnu, -- du rire de seize ans, disaient ces dames.

-- Seize ans! ... Mais  quel ge est-elle donc entre au thtre?

-- Elle y est ne, monsieur le ministre... Le pre, aujourd'hui
retir, tait directeur des _Folies-Bordelaises_...

-- Une enfant de la balle, quoi! dit Alice avec mutinerie, en
montrant trente-deux dents tincelantes qui s'alignrent serres
et droites, comme  la parade.

-- Alice, Alice!... tu manques  Son Excellence...

-- Laissez donc... C'est une enfant.

Il la fit asseoir prs de lui sur le canap, d'un geste
bienveillant, presque paternel, la complimenta sur son ambition,
ses gots de grand art, son dsir d'chapper aux faciles et
dsastreux succs de l'oprette; seulement il fallait du travail,
beaucoup de travail, des tudes srieuses.

-- Oh! pour a, dit la fillette brandissant un rouleau de
musique... Tous les jours deux heures avec la Vauters!...

-- La Vauters?... Parfait... Excellente mthode... Il ouvrit le
rouleau en connaisseur.

-- Et qu'est-ce que nous chantons?... Ah! ah! la valse de
_Mireille_... la chanson de Magali... Mais c'est de mon pays, a.

En balanant la tte, les paupires allonges, il se mit 
fredonner:

_ Magali, ma bien-aime,_
_Fuyons tous deux sous la rame_
_Au fond du bois silencieux...,_

Elle continua:

_La nuit sur nous tend ses voiles,_
_Et tes beaux yeux_

Et Roumestan,  pleine voix:

_Vont faire plir les toiles..._

Elle l'interrompit:

-- Attendez donc... Maman va nous accompagner.

Et les pupitres bousculs, le piano ouvert, elle installait sa
mre de force. Ah! une petite personne dcide... Le ministre
hsita une seconde, le doigt sur la page du duo. Si quelqu'un les
entendait!...

Bah! depuis trois jours on rptait tous les matins dans le grand
salon... Ils commencrent.

Tous deux suivaient, debout, sur la mme page de musique que
madame Bachellery accompagnait de mmoire. Leurs deux fronts
rapprochs se touchaient presque, leurs souffles se frlaient avec
les caresses modulantes du rythme. Et Numa se passionnait, donnait
de l'expression, tendait les bras, aux notes hautes, pour les
mieux porter. Depuis quelques annes, depuis son grand rle
politique, il avait plus souvent parl que solfi; sa voix s'tait
alourdie comme sa personne, mais il prenait encore un grand
plaisir  chanter, surtout avec cette enfant.

Par exemple, il avait compltement oubli l'vque de Tulle, et le
Conseil suprieur se morfondant en rond autour de la grande table
verte. Une ou deux fois la tte blafarde de l'huissier de service
tait apparue dans le cliquetis de sa chane d'argent, pour
reculer aussitt, effare d'avoir vu le ministre de l'Instruction
publique et des Cultes chantant un duo avec une actrice des petits
thtres. Ministre, Numa ne l'tait plus, mais Vincent le vannier
poursuivant l'imprenable Magali dans ses transformations
coquettes. Et comme elle fuyait bien, comme elle se drobait avec
sa malice enfantine, l'clat perl de son rire aux dents aigus,
jusqu'au moment o vaincue elle s'abandonnait, sa petite tte
folle tout tourdie de la course, sur l'paule de son ami!...

Ce fut la maman Bachellery qui rompit le charme en se retournant,
sitt le morceau fini:

-- Quelle voix, monsieur le ministre, quelle voix!

-- Oui... j'ai chant dans ma jeunesse... dit-il avec une certaine
fatuit.

-- Mais vous chantez encore _maguenifiquement_... Hein, Bb,
quelle diffrence avec M. de Lappara?

Bb, qui roulait son morceau, haussa lgrement les paules comme
si une vrit aussi indiscutable ne mritait pas d'autre rponse.
Roumestan demanda, un peu inquiet:

-- Ah! M. de Lappara...?

-- Oui, il vient quelquefois manger la bouillabaisse; puis, aprs
dner, Bb et lui chantent leur duo.

 ce moment, l'huissier, n'entendant plus de musique, se dcida 
rentrer, avec des prcautions de dompteur dans la cage d'un fauve.

-- J'y vais... j'y vais... dit Roumestan, et s'adressant  la
fillette, de son air le plus ministre, pour bien lui faire sentir
la distance hirarchique qui le sparait de son attach:

-- Je vous fais mon compliment, mademoiselle. Vous avez beaucoup
de talent, beaucoup, et s'il vous plat de chanter ici dimanche,
je vous accorde bien volontiers cette faveur.

Elle eut un cri d'enfant: Vrai?..., oh! que c'est gentil... et
d'un bond lui sauta au cou.

-- Alice!... Alice!... Eh bien?...

Mais elle tait dj loin, courant  travers les salons, o elle
semblait si petite dans la haute enfilade, une enfant, tout  fait
une enfant.

Il resta tout mu de cette caresse, attendit une minute avant de
remonter. Devant lui, dans le jardin rouill, un rayon courait sur
la pelouse, tidissait et vivifiait l'hiver. Il se sentait pntr
jusqu'au coeur d'une douceur pareille, comme si ce corps si vif,
si souple, en l'effleurant, lui avait communiqu un peu de sa
chaleur printanire. Ah! c'est joli, la jeunesse. Machinalement,
il se regarda dans une glace; une proccupation lui venait qu'il
n'avait plus depuis des annes... Quels changements, _boun
Diou!..._ Trs gros  cause du mtier sdentaire, des voitures
dont il abusait, le teint brouill de veilles, les tempes dj
claircies et grises, il s'pouvanta encore de la largeur de ses
joues, de cette plate distance entre le nez et l'oreille. Si je
laissais pousser ma barbe pour cacher a... Oui, mais elle
pousserait blanche... Et il n'avait pas quarante-cinq ans. Ah! la
politique vieillit.

Il connut l, pendant une minute, l'affreuse tristesse de la femme
qui se voit finie, incapable d'inspirer l'amour, quand elle peut
le ressentir encore. Ses paupires rougies se gonflrent; et, dans
ce palais de puissant, cette amertume, profondment humaine, o
l'ambition n'tait pour rien, avait quelque chose de plus cuisant.
Mais, avec sa mobilit d'impressions, il se consola vite, en
songeant  la gloire,  son talent,  sa haute situation. Est-ce
que cela ne valait pas la beaut, la jeunesse, pour se faire
aimer?

-- Allons donc!...

Il se trouva trs bte, chassa son chagrin d'un coup d'paule, et
monta congdier le Conseil, car il ne lui restait plus le temps de
le prsider.

-- Qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui, mon cher ministre?...
vous paraissez tout rajeuni.

Plus de dix fois dans la journe, on adressa ce compliment  sa
bonne humeur trs remarque dans les couloirs de la Chambre, o il
se surprenait fredonnant: _ Magali, ma bien-aime_. Assis au banc
des ministres, il coutait, avec une attention trs flatteuse pour
l'orateur, un interminable discours sur le tarif douanier,
souriait batement, les paupires rabattues. Et les Gauches,
qu'effrayait sa rputation d'astuce, se disaient toutes
frmissantes: Tenons-nous bien... Roumestan prpare quelque
chose. Simplement la silhouette de la petite Bachellery que son
imagination s'amusait  voquer dans le vide du discours
bourdonnant,  faire trotter devant le banc ministriel,
dtaillant toutes ses attractions, ses cheveux coupant le front
d'une blonde effilochure, son teint d'aubpine rose, son allure
fringante de fillette dj femme.

Pourtant, vers le soir, il eut encore un accs de tristesse en
revenant de Versailles avec quelques-uns de ses collgues du
cabinet. Dans l'touffement d'un wagon plein de fumeurs, on
causait, sur ce ton de gaiet familire que Roumestan apportait
partout avec lui, d'un certain chapeau de velours nacarat
encadrant une pleur crole  la tribune diplomatique o il avait
fait une heureuse diversion aux tarifs douaniers et mis tous les
nez des honorables en l'air, comme dans une classe d'coliers
quand palpite un papillon perdu au milieu d'un thme grec. Qui
tait-ce? Personne ne la connaissait.

-- Il faut demander a au gnral, dit Numa gaiement en se
tournant vers le marquis d'Espaillon d'Aubord, ministre de la
Guerre, vieux roquentin acharn  l'amour... Bon... bon... Ne vous
dfendez pas, elle n'a regard que vous.

Le gnral fit une grimace qui lui remonta, comme avec un ressort,
sa barbiche jaune de vieux bouc jusque dans le nez.

-- Il y a beau temps que les femmes ne me regardent plus... Elles
n'ont d'yeux que pour ces b... l...

Celui qu'il dsignait dans ce langage dbraill, particulirement
cher  tous les soldats gentils-hommes, tait le jeune de Lappara,
assis dans un coin du wagon, le portefeuille ministriel sur ses
genoux, et gardant un silence respectueux en cette compagnie de
gros bonnets. Roumestan se sentit mordu, sans savoir o
prcisment, et riposta avec vivacit. Selon lui, il y avait bien
d'autres choses que les femmes prfraient  la jeunesse d'un
homme.

-- Elles vous disent a.

-- J'en appelle  ces messieurs.

Tous bedonnants, avec des redingotes qui bridaient sur l'estomac,
ou desschs et maigres, chauves ou tout blancs, dents, la
bouche en dsordre, atteints de quelque inconvnient de sant, ces
messieurs, ministres, sous-secrtaires d'tat, taient de l'avis
de Roumestan. La discussion s'anima dans le vacarme des roues, les
vocifrations du train parlementaire.

-- Nos ministres se chamaillent, disaient les compartiments
voisins.

Et les journalistes essayaient de saisir quelques mots  travers
les cloisons.

-- L'homme connu, l'homme au pouvoir, tonnait Numa, voil ce
qu'elles aiment. Se dire que celui qui est l devant elles,
roulant sa tte sur leurs genoux, est un illustre, un puissant, un
des leviers du monde, c'est a qui les remue!

-- H! justement.

-- Trs bien... trs bien...

-- Je pense comme vous, mon cher collgue.

-- Eh bien je vous dis, moi, que lorsque j'tais  l'tat-major,
simple petit lieutenant, et que je m'en allais, les dimanches de
sortie, en grande tenue, avec mes vingt-cinq ans, des aiguillettes
neuves, je ramassais en passant de ces regards de femme qui vous
enveloppent en coup de fouet de la nuque au talon, de ces regards
qu'on n'a pas pour une grosse paulette de mon ge... Aussi,
maintenant, quand je veux sentir la chaleur, la sincrit d'un de
ces coups d'oeil, une dclaration muette en pleine rue, savez-vous
ce que je fais?... Je prends un de mes aides de camp, jeune, de la
dent, du plastron, et je me paie de sortir  son bras, s... n...
d... D...!

Roumestan se tut jusqu' Paris. Sa mlancolie du matin le
reprenait, mais avec de la colre en plus, une indignation contre
la sottise aveugle des femmes qui peuvent se toquer pour des niais
et des belltres. Qu'est-ce qu'il avait de rare, ce Lappara,
voyons? Sans se mler au dbat, il caressait sa barbe blonde d'un
air fat, les vtements prcis, l'encolure trs ouverte. On
l'aurait claqu. C'est cet air l qu'il devait prendre pour
chanter le duo de _Mireille_ avec cette petite Bachellery... sa
matresse, bien sr... Cette ide le rvoltait; mais, en mme
temps, il aurait voulu savoir, se convaincre.

 peine seuls, pendant que son coup roulait vers le ministre, il
demanda brutalement, sans regarder Lappara:

-- Il y a longtemps que vous connaissez ces femmes?

-- Quelles femmes, monsieur le ministre?

-- Mais ces dames Bachellery, allons!

Sa pense en tait pleine. Il croyait que tous y songeaient comme
lui. Lappara se mit  rire.

Oh! oui, il y avait longtemps; c'taient des payses  lui. La
famille Bachellery, les Folies-Bordelaises, tous les bons
souvenirs de ses dix-huit ans. Son coeur de lycen avait battu
pour la maman,  faire sauter tous les boutons de sa tunique.

Et aujourd'hui il bat pour la fille? demanda Roumestan d'un ton
lger en essuyant la vitre du bout de son gant pour regarder la
rue mouille de noire.

-- Oh! la fille, c'est une autre paire de manches... Avec son
petit air comme a, c'est une demoiselle trs froide, trs
srieuse... Je ne sais pas ce qu'elle vise, mais elle vise quelque
chose, que je ne dois pas tre en situation de lui donner.

Numa se sentit soulag:

Ah! vraiment?... Et pourtant vous y retournez?...

-- Mais oui... c'est si amusant, cet intrieur des Bachellery...
Le pre, l'ancien directeur, fait des couplets comiques pour les
cafs-concerts. La maman les chante et les mime en fricassant des
cpes  l'huile et de la bouillabaisse comme Roubion lui-mme n'en
a pas. Cris, dsordre, musiquette, ripaille, les Folies-
Bordelaises en famille. La petite Bachellery mne le branle,
tourbillonne, soupe, roulade, mais ne perd pas la tte un instant.

-- Eh! mon gaillard, vous comptez bien qu'elle la perdra un jour
ou l'autre, et  votre profit encore. Devenu subitement trs
grave, le ministre ajouta: Mauvais milieu pour vous, jeune homme.

Il faut tre plus srieux que cela, que diable!... La folie
bordelaise ne peut pas durer toute la vie.

Il lui prit la main:

Vous ne songez donc pas  vous marier, voyons?

-- Ma foi, non, monsieur le ministre... je suis trs bien comme je
suis...  moins d'une aubaine tonnante...

-- On vous la trouvera, l'aubaine... Avec votre nom, vos
relations... Et tout  coup, s'emballant: Que diriez-vous de
mademoiselle Le Quesnoy?

Le Bordelais, malgr son audace, plit de joie, de saisissement.

Oh! monsieur le ministre, je n'aurais jamais os...

-- Pourquoi pas?... mais si, mais si... vous savez combien je vous
aime, mon cher enfant... je serais heureux de vous voir dans ma
famille... je me sentirais plus complet, plus...

Il s'arrta net au milieu de sa phrase, qu'il reconnaissait pour
l'avoir dj dite  Mjean le matin.

Ah! tant pis!... c'est fait.

Il eut son coup d'paule et se rencoigna dans la voiture. Aprs
tout, Hortense est libre, elle choisira... J'aurai toujours tir
ce garon d'un mauvais milieu. En conscience, Roumestan tait sr
que ce sentiment seul l'avait fait agir.

IX

UNE SOIRE AU MINISTRE

Le faubourg Saint-Germain avait, ce soir-l, une physionomie
inaccoutume. Des petites rues, paisibles d'ordinaire et couches
de bonne heure, s'veillaient au roulement saccad des omnibus
drouts de leur itinraire; d'autres, au contraire, faites au
bruit de flot,  la rumeur ininterrompue des grandes artres
parisiennes, s'ouvraient comme le lit d'un fleuve dtourn,
silencieuses, vides, agrandies, surveilles  leur entre par la
haute silhouette d'un garde de Paris  cheval ou l'ombre morne --
en travers de l'asphalte -- d'un cordon sergents de ville, le
capuchon baiss, les mains en manchon dans le caban, faisant signe
aux voitures: On ne passe pas.

-- Est-ce qu'il y a le feu? demandait une tte effare se penchant
 la portire.

-- Non, monsieur, c'est la soire de l'Instruction publique.

Et l'homme reprenait sa faction, tandis que le cocher s'loignait
en jurant d'tre oblig de faire un long circuit sur cette rive
gauche o les rues perces au hasard ont encore un peu de la
confusion du vieux Paris.

 distance, en effet, l'illumination du ministre sur ses deux
faades, les feux allums pour le froid au milieu de la chausse,
la lueur lentement circulante des files de lanternes concentres
sur un mme point, enveloppaient le quartier d'un halo d'incendie
aviv par la limpidit bleue, la glaciale scheresse de l'air.
Mais, en approchant, on se rassurait vite devant la belle
ordonnance de la fte, la nappe de lumire gale et blanche
remontant jusqu'en haut des maisons voisines, dont les
inscriptions en lettres d'or MAIRIE DU VIIe ARRONDISSEMENT...
MINISTRE DES POSTES ET TLGRAPHES se lisaient comme en plein
jour, et se vaporisaient en feux de Bengale, en ferique clairage
de scne dans quelques grands arbres dpouills et immobiles.

Parmi les passants qui s'attardaient malgr le froid et formaient
 la porte de l'htel une baie curieuse, s'agitait une petite
ombre falote  dmarche de cane, serre de la tte aux pieds dans
une longue mante paysanne, qui ne laissait voir d'elle que deux
yeux aigus. Elle allait, venait, courbe en deux, claquant des
dents, mais ne sentant pas la gele, dans une excitation de fivre
et d'ivresse. Tantt elle se prcipitait vers les voitures en
station le long de la rue de Grenelle, qu'on voyait avancer
imperceptiblement avec un bruit luxueux de gourmettes, des
brouements de btes impatientes, des blancheurs nuances aux
portires derrire la bue des vitres. Tantt elle revenait vers
la porte o le privilge d'un coupe-file faisait entrer librement
quelque carrosse de haut fonctionnaire. Elle cartait les gens:
Pardon... laissez-moi un peu que je regarde. Sous le feu des
ifs, sous la toile raye des marquises, les marche-pieds ouverts
avec fracas laissaient se dvelopper sur les tapis des flots de
satin cassant, des lgrets de tulle et de fleurs. La petite
ombre se penchait avidement, se retirant  peine assez vite pour
ne pas tre crase par d'autres voitures qui entraient.

Audiberte avait voulu se rendre compte par elle-mme, voir un peu
comment tout cela se passerait. Avec quel orgueil elle regardait
cette foule, ces lumires, les soldats  pied et  cheval, tout ce
coin de Paris sens dessus dessous pour le tambourin de Valmajour.
Car c'est en son honneur que la fte se donnait et elle se
persuadait que ces beaux messieurs, ces belles dames n'avaient que
le nom de Valmajour sur les lvres. De la porte de la rue de
Grenelle, elle courait  la rue Bellechasse, par o sortaient les
voitures, s'approchait d'un groupe de gardes de Paris, de cochers
en grandes houppelandes, autour d'un brasero flambant au milieu de
la chausse, s'tonnait d'entendre ces gens-l parler du froid,
bien vif cet hiver, des pommes de terre qui gelaient dans les
caves, des choses absolument indiffrentes  la fte et  son
frre. Surtout elle s'irritait de la lenteur de cette file
indfiniment droule; elle aurait voulu voir entrer la dernire
voiture, se dire a y est... On commence... Cette fois, c'est
pour tout de bon. Mais la nuit s'avanait, le froid devenait plus
pntrant, ses pieds gelaient  la faire pleurer de souffrance, --
c'est un peu fort de pleurer quand on a le coeur si content! Enfin
elle se dcida  rentrer chez elle, non sans avoir ramass, d'un
dernier regard, toutes ces splendeurs, qu'elle emporta, par les
rues dsertes, la nuit glaciale, dans sa pauvre tte sauvage o la
fivre d'ambition battait aux tempes, toute congestionne de
rves, d'esprances, les yeux  jamais blouis et comme aveugls
de cette illumination  la gloire des Valmajour.

Qu'aurait-elle dit, si elle tait entre, si elle avait vu tous
ces salons blanc et or se succdant sous leurs portes en arcades,
agrandis par les glaces o tombait le feu des lustres, des
appliques, l'blouissement des diamants, des aiguillettes, des
ordres de toutes sortes, en palmes, en aigrettes, en brochettes,
grands comme des soleils d'artifice ou menus comme des breloques,
ou retenus au cou par ces larges rubans rouges qui font penser 
de sanglantes dcollations!

Il y avait l, ple-mle avec les grands noms du Faubourg, des
ministres, gnraux, ambassadeurs, membres de l'Institut et du
Conseil suprieur de l'Universit. Jamais, aux arnes d'Aps, mme
au grand concours des tambourinaires  Marseille, Valmajour
n'avait eu un auditoire pareil. Son nom,  vrai dire, ne tenait
pas beaucoup de place dans cette fte dont il tait l'occasion. Le
programme, enjoliv de merveilleux encadrements  la plume de
Dalys, annonait bien: Airs varis sur le tambourin, avec le nom
de Valmajour ml  celui de plusieurs illustrations lyriques;
mais on ne regardait pas le programme. Seuls, des gens de
l'intimit, de ces gens qui sont au courant de tout, disaient au
ministre, debout  l'entre du premier salon:

-- Vous avez donc un tambourinaire?

Et lui, distraitement:

-- Oui, c'est une fantaisie de ces dames.

Le pauvre Valmajour ne le proccupait gure. Il y avait un autre
dbut, plus srieux pour lui, ce soir-l. Qu'allait-on dire?
Aurait-elle du succs? L'intrt qu'il portait  cette enfant ne
l'avait-il pas illusionn sur son talent de chanteuse? Et trs
pris, quoiqu'il ne voult pas encore se l'avouer, mordu jusqu'aux
os d'une passion d'homme de quarante ans, il sentait cette
angoisse du pre, du mari, de l'amant, du tapissier de la
dbutante, une de ces anxits douloureuses, comme on en voit
rder derrire la toile des portants, les soirs de premire
reprsentation. Cela ne l'empchait pas d'tre aimable, empress,
d'accueillir son monde  deux mains, -- et que de monde, _boun
Diou!_ -- d'avoir des mines, des sourires, des hennissements, des
piaffements, des renversements de corps, des courbettes, une
effusion un peu uniforme, mais avec des nuances, cependant.

Quittant tout  coup, repoussant presque le cher invit auquel il
tait en train de promettre tout bas une foule de faveurs
inapprciables, le ministre s'lanait au-devant d'une dame haute
en couleur,  dmarche autoritaire: Ah! madame la marchale!
prenait sous son bras un bras auguste trangl dans un gant 
vingt boutons, et conduisait la noble visiteuse de salon en salon,
entre une double haie d'habits noirs respectueusement inclins,
jusqu' la salle de concert, dont les honneurs taient faits par
madame Roumestan et sa soeur. En revenant, il distribuait encore
des poignes de main, de cordiales paroles: Comptez-y... C'est
fait..., ou lanait trs vite son bonjour, ami; ou bien encore,
pour rchauffer la rception, mettre un courant de sympathie dans
toute cette solennit mondaine, il prsentait les gens entre eux,
les jetait, sans les avertir, dans les bras les uns des autres:
Comment vous ne vous connaissez pas?... M. le prince d'Anhalt...
M. Bos, snateur... et ne s'apercevait pas que, leurs noms 
peine prononcs, les deux hommes, aprs un brusque et profond coup
de tte, Monsieur, Monsieur, n'attendaient que son dpart pour
se tourner le dos d'un air froce.

Comme la plupart des combattants politiques, une fois vainqueur,
au pouvoir, le bon Numa s'tait dtendu. Sans cesser d'appartenir
 l'ordre moral, le Venden du Midi avait perdu son beau feu pour
la Cause, laissait les grandes esprances dormir, commenait 
trouver que les choses n'allaient point trop mal. Pourquoi ces
haines farouches entre honntes gens? Il souhaitait l'apaisement,
l'indulgence gnrale, et comptait sur la musique pour oprer une
fusion entre les partis, ses petits concerts de quinzaine
devenant un terrain neutre de jouissance artistique et de
courtoisie o les plus opposs pourraient se rencontrer,
s'apprcier  l'cart des passions et des tourmentes politiques.
De l un singulier mlange dans les invitations et aussi le
malaise, la gne des invits, les colloques  voix basse vivement
interrompus, ce va-et-vient silencieux d'habits noirs, la fausse
attention des regards levs au plafond, considrant les cannelures
dores des panneaux, ces ornementations du Directoire, moiti
Louis XVI et Empire, avec des ttes de cuivre en appliques sur le
marbre  lignes droites des chemines. On avait chaud et froid
tout ensemble,  croire que la terrible gele du dehors tamise
par les murs pais et la ouate des tentures se ft change en
froid moral. Par moments, la galopade effrne de Rochemaure ou de
Lappara en commissaires, chargs d'installer les dames, rompait
cette monotonie ambulante de gens debout qui s'ennuient; ou encore
le passage  sensation de la belle madame Hubler coiffe en
plumes, son profil sec de poupe incassable, son sourire en coin,
retrouss jusqu'au sourcil comme  une vitrine de coiffeur. Mais
le froid reprenait bien vite.

C'est le diable  dgourdir ces salons de l'Instruction
publique... L'ombre de Frayssinous revient certainement la nuit.

Cette rflexion  haute voix partait d'un groupe de jeunes
musiciens empresss autour du directeur de l'Opra, Cadaillac,
philosophiquement assis sur une banquette en velours, le dos au
socle de Molire. Trs gros,  moiti sourd, avec sa moustache en
brosse toute blanche, on ne retrouvait gure le souple et fringant
impresario des ftes du Nabab dans cette majestueuse idole au
masque bouffi et impntrable, dont l'oeil seul racontait le
Parisien blagueur, sa science froce de la vie, son esprit en
bton d'pine ferr au bout, durci au feu de la rampe. Mais,
satisfait, repu, craignant sur toute chose d'tre dlog de sa
direction  fin de bail, il rentrait ses ongles, parlait peu,
surtout ici, se contentait de souligner ses observations sur la
comdie officielle et mondaine du rire silencieux de Bas-de-Cuir.

Boissaric, mon enfant, demandait-il tout bas  un jeune et
intrigant Toulousain qui venait de faire jouer un ballet  l'Opra
aprs seulement dix ans de carton, ce que personne ne voulait
croire, -- Boissaric, toi qui sais tout, dis-moi le nom de ce
solennel personnage  moustaches qui cause familirement avec tout
le monde et marche derrire son nez d'un air recueilli comme s'il
allait  l'enterrement de cet accessoire... Il doit tre du
btiment, car il m'a parl thtre avec une certaine autorit.

-- Je ne pense pas, patron... Plutt un diplomate. Je l'entendais
dire tout  l'heure au ministre de Belgique qu'ils avaient t
longtemps collgues.

-- Vous vous trompez, Boissaric... Ce doit tre un gnral
tranger. Il prorait, il n'y a qu'un instant, dans un groupe de
grosses paulettes et disait trs haut: Il faut n'avoir jamais eu
un grand commandement militaire...

-- trange!

Lappara, consult au passage, se mit  rire:

-- Mais c'est Bompard.

-- Qus aco Bompard?

-- L'ami du ministre... Comment ne le connaissez-vous pas?

-- Du Midi?

-- T! parbleu...

Bompard, en effet, qui, sangl d'un superbe habit neuf  parements
de velours, les gants dans l'entre-billure du gilet, essayait
d'animer la soire de son ami par une conversation varie et
soutenue. Inconnu dans le monde officiel, o il se produisait pour
la premire fois, on peut dire qu'il faisait sensation en
promenant d'un groupe  l'autre ses facults inventives, ses
visions fulgurantes, rcits d'amours royales, aventures et
combats, triomphes aux tirs fdraux, qui donnaient  tous les
visages autour de lui la mme expression d'tonnement, de gne et
d'inquitude. Il y avait l certes un lment de gaiet, mais
compris seulement de quelques intimes, impuissant  distraire
l'ennui qui pntrait jusque dans la salle du concert, une pice
immense et trs pittoresque avec ses deux tages de galeries et
son plafond en vitrage qu'on pouvait croire  ciel ouvert.

Une dcoration verte de palmiers, de bananiers  longues feuilles
immobiles sous les lustres faisait un fond de fracheur aux
toilettes des femmes alignes et serres sur d'innombrables rangs
de chaises. C'tait une boule de nuques penches et ondulantes,
d'paules et de bras sortis des corsages comme du chiffonnage
d'une fleur entr'ouverte, de coiffures piques d'toiles, les
diamants mls  l'clair bleu des cheveux noirs,  l'or fil des
crpelures blondes; et des profils perdus, de sant pleine, en
lignes arrondies de la taille au chignon, ou de fine maigreur,
lancs de la ceinture serre d'une petite boucle brillante au cou
long, nou d'un velours. Les ventails, l'aile dplie, nuance,
paillete, voltigeaient, papillonnaient sur tout cela, mlaient
des parfums de white rose ou d'opoponax  la faible exhalaison des
lilas blancs et des violettes naturelles.

Le malaise des visages se compliquait ici de la perspective de
deux heures d'immobilit devant cette estrade o s'talaient en
demi-cercle les choristes en habit noir, en toilettes de
mousseline blanche, impassibles comme sous l'appareil
photographique, et cet orchestre dissimul dans les buissons de
verdure et de roses que dpassaient les manches des contrebasses
pareils  des instruments de torture. Oh! le supplice de la cangue
 musique, elles le connaissaient toutes, il comptait parmi les
fatigues de leur hiver et les cruelles corves mondaines. C'est
pourquoi, en cherchant bien, on n'aurait trouv dans l'immense
salle qu'un seul visage satisfait, souriant, celui de madame
Roumestan, et non pas ce sourire de danseuse des matresses de
maison si facilement chang en expression de haineuse fatigue
quand il ne se sent plus regard, mais un visage de femme
heureuse, de femme aime, en train de recommencer la vie. 
tendresse inpuisable d'un coeur honnte qui n'a battu qu'une
fois! Voil qu'elle se reprenait  croire en son Numa, si bon, si
tendre, depuis quelque temps. C'tait comme un retour, l'treinte
de deux coeurs runis aprs une longue absence. Sans chercher d'o
pouvait venir ce regain de tendresse, elle le revoyait aimant et
jeune comme un soir devant le panneau des chasses, et elle tait
toujours la Diane dsirable, souple et fine dans sa robe de
brocart blanc, ses cheveux chtains en bandeaux sur le front pur
sans une pense mauvaise, o ses trente ans en paraissaient vingt-
cinq.

Hortense tait bien jolie aussi, tout en bleu; un tulle bleu qui
entourait d'une nue sa longue taille un peu penche en avant,
ombrait son visage d'une douceur brune. Mais le dbut de son
musicien la proccupait. Elle se demandait comment ce public
raffin goterait cette musique locale, s'il n'aurait pas fallu,
comme disait Rosalie, encadrer le tambourin d'un horizon gris
d'oliviers et de collines en dentelles; et, silencieuse, tout
mue, elle comptait sur le programme les morceaux avant Valmajour,
dans un demi-bruit d'ventails, de conversations  voix basse,
auquel se mlait l'accord successif des instruments.

Un battement d'archet aux pupitres, un froissement de papier sur
l'estrade o les choristes se sont levs, leur partie  la main,
un long regard des victimes, comme une envie de fuir, du ct de
la haute porte obstrue d'habits noirs et le choeur de Gluck
envoie ses premires notes vers le vitrage l-haut, o la nuit
d'hiver superpose ses nappes bleues:

Ah! dans ce bois funeste et sombre...

C'est commenc...

Le got de la musique s'est beaucoup rpandu en France depuis
quelques annes.  Paris surtout, les concerts du dimanche et de
la semaine sainte, une foule de socits particulires ont
surexcit le sentiment public, vulgaris les oeuvres classiques
des grands matres, fait une mode de l'rudition musicale. Mais,
au fond, Paris est trop vivant, trop crbral, pour bien aimer la
musique, cette grande absorbeuse qui vous tient immobile, sans
voix et sans pense, dans un rseau flottant d'harmonie, vous
berce, vous hypnotise comme la mer; et les folies qu'il fait pour
elle sont celles d'un gommeux pour une fille  la mode, une
passion de chic, de galerie, banale et vide jusqu' l'ennui.

L'ennui!

C'tait bien la note dominante dans ce concert de l'Instruction
publique. Sous l'admiration de commande, les physionomies
extasies qui font partie de la mondanit des femmes les plus
sincres, il remontait peu  peu, figeait le sourire et l'clair
des yeux, affaissait ces jolies poses languissantes d'oiseaux
branchs ou buvant goutte  goutte. Une aprs l'autre, sur les
longues files de chaises enchanes, elles se dbattaient, avec
des bravos... divins... dlicieux... pour se ranimer elles-
mmes, et succombaient  la torpeur envahissante qui se dgageait
comme une brume de cette mare sonore, reculant dans un lointain
d'indiffrence tous les artistes qui dfilaient tour  tour.

On avait l pourtant les plus fameux, les plus illustres de Paris,
interprtant la musique classique avec toute la science qu'elle
exige et qui ne s'acquiert, hlas! qu'au prix des annes. Voil
trente ans que la Vauters la chante, cette belle romance de
Beethoven, _l'Apaisement_, et jamais avec plus de passion que ce
soir; mais il manque des cordes  l'instrument, on entend l'archet
racler sur le bois, et de la grande chanteuse de jadis, de la
beaut clbre, il ne reste que des attitudes savantes, une
mthode irrprochable, et cette longue main blanche qui  la
dernire strophe crase une larme au coin de l'oeil largi de
kohl, une larme traduisant le sanglot que la voix ne peut plus
donner.

Quel autre que Mayol, le beau Mayol, a jamais soupir la srnade
de Don Juan avec cette dlicatesse arienne, cette passion qui
semble d'une libellule amoureuse! Malheureusement on ne l'entend
plus; il a beau se dresser sur la pointe des pieds, le cou tendu,
filer le son jusqu'au bout en l'accompagnant d'un geste dli de
fileuse qui pince sa laine entre deux doigts, rien ne sort, rien.
Paris, qui a la reconnaissance de ses plaisirs passs, applaudit
quand mme; mais ces voix uses, ces figures fltries et trop
connues, mdailles dont la circulation constante a mang
l'effigie, ne dissiperont pas le brouillard qui plane sur la fte
du ministre, malgr les efforts que fait Roumestan pour la
ranimer, les bravos d'enthousiasme qu'il jette  haute voix du
milieu des habits noirs, les chut! dont il terrifie  deux
salons de distance les gens qui essayent de causer et qui
circulent alors, muets comme des spectres sous le splendide
clairage, changent de place avec prcaution pour se distraire, le
dos rond, les bras en balancier, ou tombent anantis sur des
siges bas, le claque ballant entre les jambes, hbts, la figure
vide.

 un moment, l'entre en scne d'Alice Bachellery rveille et
remue tout le monde. Aux deux portes de la salle il se fait une
pousse curieuse pour apercevoir la petite diva en jupe courte sur
l'estrade, la bouche entr'ouverte, ses longs cils battant comme de
la surprise de voir toute cette foule. _Chaud! chaud! les p'tits
pains d'gruau!_ fredonnent les jeunes gens des clubs avec le
geste canaille de sa fin de couplet. De vieux messieurs de
l'Universit s'approchent tout frtillants, tendant la tte du
ct de leur bonne oreille pour ne pas perdre une intention de la
gaudriole  la mode. Et c'est un dsappointement, quand le petit
mitron de sa voix aigrelette et courte entonne un grand air
_d'Alceste_ serin par la Vauters qui l'encourage de la coulisse.
Les figures s'allongent, les habits noirs dsertent, recommencent
 errer, d'autant plus librement que le ministre ne les surveille
plus, parti au fond du dernier salon au bras de M. de Bo, tout
tourdi d'un tel honneur.

ternel enfantin de l'Amour! Ayez donc vingt ans de Palais, quinze
ans de tribune, soyez assez matre de vous pour garder au milieu
des sances les plus secoues et des interruptions sauvages l'ide
fixe et le sang-froid du goland qui pche en pleine tempte et si
une fois la passion s'en mle, vous vous trouverez faible parmi
les faibles, tremblant et lche au point de vous accrocher
dsesprment au bras d'un imbcile plutt que d'entendre la
moindre critique de votre idole.

-- Pardon, je vous quitte... voici l'entr'acte... et le ministre
se prcipite, rendant  son obscurit le jeune matre des requtes
qui dsormais n'en sortira plus. On se pousse vers le buffet; et
les mines soulages de tous ces malheureux  qui l'on a rendu le
mouvement et la parole, peuvent faire croire  Numa que sa
protge vient d'avoir un trs grand succs. On le presse, on le
flicite divin... dlicieux... mais personne ne lui parle
positivement de ce qui l'intresse, et il saisit enfin Cadaillac
qui passe prs de lui, marchant de ct, refoulant le flot humain
de son norme paule en levier.

-- Eh bien!... Comment l'avez-vous trouve?

-- Qui donc?

-- La petite... fait Numa d'un ton qu'il essaie de rendre
indiffrent. L'autre, bonne lame, comprend, et, sans broncher:

-- Une rvlation...

L'amoureux rougit comme  vingt ans, chez Malmus, quand
_l'ancienne_  tous lui faisait du pied sous la table.

-- Alors, vous croyez qu' l'Opra?...

-- Sans doute... Mais il faut un bon montreur, dit Cadaillac avec
son rire muet; et, pendant que le ministre court fliciter
mademoiselle Alice, le bon montreur continue dans la direction du
buffet qu'on aperoit encadr par une large glace sans tain au
fond d'une salle aux boiseries brun et or. Malgr la svrit des
tentures, l'air rogue et majestueux des matres d'htel, choisis
certainement parmi les rats universitaires, la mauvaise humeur et
l'ennui se dissipent ici, devant l'immense comptoir charg de
cristaux fins, de fruits, de sandwichs en pyramides, font place --
l'humanit reprenant ses droits --  des attitudes convoitantes et
voraces. Au moindre espace libre entre deux corsages, entre deux
ttes penches vers le morceau de saumon ou l'aile de volaille de
leur petite assiette, un bras s'avance qutant un verre, une
fourchette, un petit pain, frlant la poudre de riz des paules,
d'une manche noire ou d'un brillant et rude uniforme. On cause, on
s'anime, les yeux tincellent, les rires sonnent sous l'influence
des vins mousseux. Mille propos se croisent, propos interrompus,
rponses  des demandes dj oublies. Dans un coin, des petits
cris indigns: Quelle horreur!... C'est affreux!... autour du
savant Bchut, l'ennemi des femmes, continuant  invectiver le
sexe faible. Une querelle de musiciens:

-- Ah! mon cher, prenez garde... vous niez la quinte augmente.

-- C'est vrai qu'elle n'a que seize ans?

-- Seize ans de ft et quelques annes de bouteille.

-- Mayol!... Allons donc, Mayol!... fini, vid.

Et dire que l'Opra donne tous les soirs deux mille francs  a!

-- Oui, mais il prend mille francs de billets pour chauffer sa
salle, et Cadaillac lui rattrape le reste  l'cart.

-- Bordeaux... chocolat... champagne...

-- ...  venir s'expliquer dans le sein de la Commission.

-- ... en remontant un peu la ruche avec des coques de satin
blanc.

Ailleurs, mademoiselle Le Quesnoy, trs entoure, recommande son
tambourinaire  un correspondant tranger, tte impudente et plate
de _choumacre_, le supplie de ne pas partir avant la fin, gronde
Mjean qui ne la soutient pas, le traite de faux Mridional, de
franciot, de rengat. Dans le groupe  ct, une discussion
politique. Une bouche haineuse s'avance, l'cume aux dents,
mchant les mots comme des balles, pour les empoisonner:

Tout ce que la dmagogie la plus subversive...

-- Marat conservateur! dit une voix, mais le propos se perd dans
cette confuse rumeur de conversations mles de chocs d'assiettes,
de verres, que le timbre cuivr de Roumestan domine tout  coup:
Mesdames, vite, mesdames... Vous allez manquer la sonate en
_fa_!

Silence de mort. La longue procession des tranes dployes
recommence  travers les salons, se froisse entre les chaises
alignes. Les femmes ont la figure dsespre de captives qu'on
rintgre aprs une promenade d'une heure dans le prau.

Et les concerts, les symphonies se succdent,  force de notes. Le
beau Mayol recommence  filer le son insaisissable, la Vauters 
tter les cordes dtendues de sa voix. Soudain, un sursaut de vie,
de curiosit, comme tout  l'heure  l'entre de la petite
Bachellery. C'est le tambourin de Valmajour, l'apparition du
superbe paysan, son feutre mou sur l'oreille, la ceinture rouge
aux reins, la veste contadine  l'paule. Une ide d'Audiberte, un
instinct de son got de femme, de l'habiller ainsi pour plus
d'effet au milieu des habits noirs.  la bonne heure, tout ceci
est neuf, imprvu, ce long tambour qui se balance au bras du
musicien, la petite flte sur laquelle ses doigts s'escriment, et
les jolis airs  double sonnerie dont le mouvement, enlevant et
vif, moire d'un frisson de rveil le satin des belles paules. Le
public blas s'amuse de ces aubades toutes fraches, embaumes de
romarin, de ces refrains de vieille France.

Bravo!... Bravo!... Encore!...

Et quand il attaque la _Marche de Turenne_ sur un rythme large et
vainqueur que l'orchestre accompagne en sourdine, enflant,
soutenant l'instrument un peu grle, c'est du dlire. Il faut
qu'il revienne deux fois, dix fois, rclam en premire ligne par
Numa dont ce succs a rchauff le zle et qui maintenant prend 
son compte la fantaisie de ces dames. Il raconte comment il a
dcouvert ce gnie, explique la merveille de la flte  trois
trous, donne des dtails sur le vieux castel des Valmajour.

Il s'appelle vraiment Valmajour?

-- Certainement... des princes des Baux... c'est le dernier.

Et la lgende court, se rpand, s'enjolive, un vrai roman de
George Sand.

J'ai les _parchemens_ chez moi! affirme Bompard d'un ton qui ne
souffre pas de rplique. Mais, au milieu de cet enthousiasme
mondain, plus ou moins factice, un pauvre petit coeur s'meut, une
jeune tte se grise perdument, prend au srieux les bravos, les
lgendes. Sans dire un mot, sans mme applaudir, les yeux fixes,
perdus, sa longue taille souple suivant d'un balancement de rve
les mesures de la marche hroque, Hortense se retrouve l-bas, en
Provence, sur la plate-forme haute dominant la campagne
ensoleille, pendant que son musicien lui sonne l'aubade comme 
une dame des cours d'amour et met la fleur de grenade  son
tambourin avec une grce sauvage. Ce souvenir la remue
dlicieusement, et tout bas, appuyant la tte sur l'paule de sa
soeur: Oh! que je suis bien... murmure-t-elle d'un accent
profond et vrai que Rosalie ne remarque pas tout de suite, mais
qui plus tard se prcisera, la hantera comme l'annonce balbutie
d'un malheur.

-- Eh! b! mon brave Valmajour, quand je vous le disais... Quel
succs!... hein? criait Roumestan dans le petit salon o l'on
avait servi un souper debout pour les artistes. Ce succs, les
autres toiles du concert le trouvaient bien un peu exagr. La
Vauters, assise, prte  partir, attendant sa voiture, voilait son
dpit d'un grand capuchon de dentelle aux pntrants parfums,
tandis que le beau Mayol debout devant le buffet, avec une mimique
de dos nerve et lasse, dchiquetait une mauviette frocement
s'imaginant tenir le tambourinaire sous sa lame. La petite
Bachellery n'avait pas de ces colres. Elle jouait  l'enfant au
milieu d'un groupe de jeunes gommeux, riant, papillonnant, mordant
 pleines dents blanches, comme un colier tourment d'une faim de
croissance, dans un petit pain au jambon. Elle essayait le fltet
de Valmajour.

-- Voyez donc, m'sieu le ministre!

Puis, apercevant Cadaillac derrire Son Excellence, elle lui
tendit avec une pirouette son front de petite fille  baiser.

-- B'jou, m'n'oncle...

C'tait une parent de fantaisie, une adoption de coulisse.

-- La fausse tourdie! grogna le bon montreur sous sa moustache
blanche, mais pas trop haut, car elle allait probablement devenir
sa pensionnaire et une pensionnaire influente.

Valmajour, l'air fat, trs entour de femmes, de journalistes, se
tenait debout devant la chemine. Le correspondant tranger
l'interrogeait brutalement, non plus de ce ton patelin dont il
scrutait les ministres dans les audiences particulires; mais sans
se troubler, le paysan lui rpondait par le rcit strotyp sur
ses lvres: Ce m'est vnu de nuit, en coutant anter le
rossignoou... Il fut interrompu par mademoiselle Le Quesnoy, qui
lui tendait un verre et une assiette remplis  son intention.

Bonjour, monsieur... Et moi aussi, je vous apporte le _grand-
boire_. Elle avait coup son effet. Il lui rpondit d'un lger
mouvement de tte, en lui montrant la chemine: Va bien... va
bien... posez a l-dessus, et continua son histoire. Ce que
l'oiso du bon Dieu fait avec un trou... Sans se dcourager,
Hortense attendit la fin, puis lui parla de son pre, de sa
soeur...

-- Elle va tre bien contente?...

-- Oui, a n'a pas trop mal march.

Le sourire fat, il effilait sa moustache en promenant autour de
lui un regard inquiet. On lui avait dit que le directeur de
l'Opra voulait lui faire des propositions. Il le guettait de
loin, ayant dj des jalousies d'acteur, s'tonnait qu'on pt
s'occuper si longtemps de cette petite chanteuse de rien du tout;
et, plein de sa pense, il ne prenait pas la peine de rpondre 
la belle jeune fille arrte devant lui, son ventail aux mains,
dans cette jolie attitude demi-audacieuse que donne l'habitude du
monde. Mais elle l'aimait mieux ainsi, ddaigneux et froid pour
tout ce qui n'tait pas son art. Elle l'admirait recevant de haut
les compliments dont le bombardait Cadaillac avec sa rondeur
brusque:

Mais si... mais si... je vous le dis comme je le pense...
Beaucoup de talent... trs original, trs neuf... Je ne veux pas
qu'un autre thtre que l'Opra en ait l'trenne... je vais
chercher une occasion de vous produire.  partir d'aujourd'hui,
considrez-vous comme de la maison.

Valmajour pensait au papier timbr qu'il avait dans la poche de sa
veste; mais l'autre, comme s'il devinait cette proccupation, lui
tendait sa main souple. Voil qui nous engage tous deux, mon
cher... Et montrant Mayol, la Vauters, heureusement occups
d'autre chose, car ils auraient trop ri: Demandez  vos camarades
ce que vaut la parole de Cadaillac.

Il tourna les talons l-dessus, et revint dans le bal. Maintenant
c'tait un bal qui s'agitait dans les salles moins pleines, mais
plus animes; et l'admirable orchestre se vengeait de trois heures
de musique classique par des suites de valses du plus pur
viennois. Les hauts personnages, les gens graves partis, la place
restait  la jeunesse, autour du salon; et la figure des charpes
termine, elle venait vers sa soeur, lui disait tout bas: Nous
voil bien... Numa qui m'a promise  ses trois secrtaires!

-- Lequel prends-tu?

Sa rponse fut arrte net par un roulement de tambourin.

La farandole!... La farandole!...

Une surprise du ministre  ses invits. La farandole pour finir le
cotillon, le Midi  outrance, et _zou!..._ Mais comment cela se
danse-t-il?... Les mains s'attirent et se joignent, les salons se
mlent, cette fois. Bompard indique gravement comme ceci,
mesdemoiselles en battant un entrechat et, Hortense en tte, la
farandole se droule  travers la longue enfilade des salons,
suivie de Valmajour jouant avec une gravit superbe, fier de son
succs et des regards que lui vaut sa mle et robuste tournure
dans un costume original.

-- Est-il beau, dit Roumestan, est-il beau!... Un ptre grec!

De salle en salle, la danse rustique, plus nombreuse et plus
entrane, poursuit et chasse l'ombre de Frayssinous. Sur les
grandes tapisseries d'aprs Boucher et Lancret, les personnages
s'agitent rveills par des airs du vieux temps; et les culs-nus
d'amours, qui se roulent aux frises, prennent aux yeux des
danseurs un mouvement de course effrne et folle comme la leur.

L-bas, tout au fond, Cadaillac qui s'accote au buffet, une
assiette et un verre dans les mains, coute, mange et boit,
pntr de cette chaleur de plaisir jusqu'au fond de son
scepticisme:

Rappelle-toi ceci, petit, dit-il  Boissaric... Il faut toujours
rester jusqu' la fin des bals... Les femmes sont plus jolies dans
cette pleur moite, qui n'est pas encore de la fatigue, pas plus
que ce petit filet blanc aux fentres n'est encore le jour... Il y
a dans l'air un peu de musique, de la poussire qui sent bon, une
demi-ivresse qui affine les sensations et qu'il faut savourer en
mangeant un chaud-froid de volaille arros de vin frapp... Tiens!
regarde-moi a...

Derrire la glace sans tain, la farandole dfilait, les bras
tendus, un cordon altern de noir et de clair, assoupli par
l'affaissement des toilettes et des coiffures, le froissement de
deux heures de danse.

Est-ce joli, hein?... Et le gaillard de la fin, quel galbe!...

Il ajouta froidement, en posant son verre: Du reste, il ne fera
pas le sou!...

X

NORD ET MIDI

Entre le prsident Le Quesnoy et son gendre, il n'y avait jamais
eu grande sympathie. Le temps, les rapports frquents, les liens
de parent n'taient pas parvenus  diminuer l'cart de ces deux
natures,  vaincre le froid intimidant qu'prouvait le Mridional
devant ce grand silencieux  tte hautaine et ple dont le regard
bleu-gris, le regard de Rosalie moins la tendresse et
l'indulgence, s'abaissait sur sa verve pour la geler. Numa,
flottant et mobile, toujours dbord par sa parole,  la fois
ardent et compliqu, se rvoltait contre la logique, la droiture,
la rigidit de son beau-pre; et tout en lui enviant ses qualits,
les mettait sur le compte de la froideur de l'homme du Nord, de
l'extrme Nord que lui reprsentait le prsident.

-- Aprs, il y a l'ours blanc... Puis, plus rien, le ple et la
mort.

Il le flattait cependant, cherchait  le sduire avec des
chatteries adroites, ses amorces  prendre le Gaulois; mais le
Gaulois, plus subtil que lui-mme, ne se laissait pas envelopper.
Et lorsqu'on causait politique, le dimanche, dans la salle 
manger de la place Royale; lorsque Numa, attendri par la bonne
chre, essayait de faire croire au vieux Le Quesnoy qu'en ralit
ils taient bien prs de s'entendre voulant tous deux la mme
chose -- la libert; il fallait voir le coup de tte rvolt dont
le prsident lui secouait toutes ses mailles.

-- Ah! mais non, pas la mme!

En quatre arguments prcis et durs, il rtablissait les distances,
dmasquait les mots, montrait qu'il ne se laissait pas prendre 
leur tartuferie. L'avocat s'en tirait en plaisantant, trs vex au
fond, surtout  cause de sa femme qui, sans se mler jamais de
politique, coutait et regardait. Alors en revenant, le soir, dans
leur voiture, il s'efforait de lui prouver que son pre manquait
de bon sens. Ah! si a n'avait pas t pour elle, il l'aurait
joliment rembarr. Rosalie, pour ne pas l'irriter, vitait de
prendre parti:

-- Oui, c'est malheureux... vous ne vous entendez pas... Mais tout
bas elle donnait raison au prsident.

Avec l'arrive de Roumestan au ministre, le froid entre les deux
hommes s'tait accentu. M. Le Quesnoy refusait de se montrer aux
rceptions de la rue de Grenelle, et s'en expliqua trs nettement
avec sa fille:

-- Dis-le bien  ton mari... qu'il continue  venir chez moi et le
plus souvent possible, j'en serai trs heureux; mais on ne me
verra jamais au ministre. Je sais ce que ces gens-l nous
prparent je ne veux pas avoir l'apparence d'un complice.

Du reste, la situation tait sauvegarde aux yeux du monde par ce
deuil de coeur qui murait les Le Quesnoy chez eux depuis si
longtemps. Le ministre de l'Instruction publique et t
probablement trs gn de sentir dans ses salons ce vigoureux
contradicteur devant lequel il restait un petit garon; il affecta
cependant de paratre bless de cette dcision, s'en fit une
attitude, chose toujours trs prcieuse  un comdien, et un
prtexte pour ne plus venir que fort inexactement aux dners du
dimanche, invoquant une de ces mille excuses, commissions,
runions, banquets obligatoires, qui donnent aux maris de la
politique une si vaste libert.

Rosalie, au contraire, ne manquait pas un dimanche, arrivait de
bonne heure l'aprs-midi, heureuse de retremper dans l'intrieur
de ses parents ce got de la famille que l'existence officielle ne
lui laissait gure le loisir de satisfaire. Madame Le Quesnoy
encore  vpres, Hortense  l'glise, avec sa mre, ou mene par
des amis  quelque matine musicale, elle tait sre de trouver
son pre dans sa bibliothque, une longue pice tapisse de livres
du haut au bas, enferm avec ces amis muets, ces confidents
intellectuels, les seuls dont sa douleur n'et jamais pris
ombrage. Le prsident ne s'installait pas  lire, inspectait les
rayons, s'arrtait  une belle reliure, et, debout, sans s'en
douter, lisait pendant une heure, ne s'apercevant ni du temps ni
de la fatigue. Il avait un ple sourire en voyant entrer sa fille
ane. Quelques mots changs, car ils n'taient bavards ni l'un
ni l'autre, elle passait, elle aussi, la revue de ses auteurs
aims, choisissait, feuilletait prs de lui sous le jour un peu
assombri d'une grande cour du Marais o tombaient en lourdes
notes, dans la tranquillit du dimanche aux quartiers commerants,
les sonneries des vpres voisines. Parfois il lui donnait un livre
entr'ouvert:

-- Lis a... en soulignant avec l'ongle; et, quand elle avait lu:

-- C'est beau, n'est-ce pas?...

Pas de plus grand plaisir pour cette jeune femme,  qui la vie
offrait ce qu'elle peut donner de brillant et de luxueux, que
cette heure auprs de ce pre g et triste, envers lequel son
adoration filiale se doublait d'attaches intimes tout
intellectuelles.

Elle lui devait sa rectitude de pense, ce sentiment de justice
qui la faisait si vaillante, aussi son got artistique, l'amour de
la peinture et des beaux vers; car chez Le Quesnoy le tripotage
continu du code n'avait pas ossifi l'homme. Sa mre, Rosalie
l'aimait, la vnrait, non sans un peu de rvolte contre une
nature trop simple, trop molle, annihile dans sa propre maison et
que la douleur, qui lve certaines mes, avait courbe  terre
aux plus vulgaires proccupations fminines, la pit pratiquante,
le mnage en petits dtails. Plus jeune que son mari, elle
paraissait l'ane, avec sa conversation bonne femme, qui,
vieillie et attriste comme elle, cherchait des coins chauds de
souvenir, des rappels de son enfance dans un domaine ensoleill du
Midi. Mais l'glise la possdait surtout, et, depuis la mort de
son fils, elle allait endormir son chagrin dans la fracheur
silencieuse, le demi-jour, le demi-bruit des hautes nefs, comme
dans une paix de clotre dfendue du grouillement de la vie par
les lourdes portes rembourres, avec cet gosme dvot et lche
des dsespoirs accouds aux prie-Dieu, dlis des soucis et des
devoirs.

Rosalie, dj jeune fille au moment de leur malheur, avait t
frappe de la faon diffrente dont ses parents le subissaient:
elle, renonant  tout, abme dans une religion larmoyante, lui,
demandant des forces  la tche accomplie; et sa tendre prfrence
pour son pre lui tait venue d'un choix de sa raison. Le mariage,
la vie commune avec les exagrations, les mensonges, les dmences
de son Mridional, lui faisaient trouver encore plus doux l'abri
de la bibliothque silencieuse qui la changeait du garni
grandiose, officiel et froid, des ministres.

Au milieu de la calme causerie, on entendait un bruit de porte, un
frou-frou de soie, Hortense qui rentrait.

-- Ah! je savais te trouver l...

Elle n'aimait pas  lire, celle-l. Mme les romans l'ennuyaient,
jamais assez romanesques pour son exaltation. Au bout de cinq
minutes qu'elle tait  pitiner, son chapeau sur la tte:

-- a sent le renferm, toutes ces paperasses... tu ne trouves
pas, Rosalie?... Allons, viens un peu avec moi... Pre t'a assez
eue. Maintenant, c'est mon tour.

Et elle l'entranait dans sa chambre, leur chambre, car Rosalie y
avait aussi vcu jusqu' l'ge de vingt ans.

Elle voyait l, dans une heure charmante de causeries, tous les
objets qui avaient fait partie d'elle-mme, son lit aux rideaux de
cretonne, son pupitre, l'tagre, la bibliothque o il restait un
peu de son enfance aux titres des volumes,  la purilit de mille
riens conservs avec amour. Elle retrouvait ses penses dans tous
les coins de cette chambre de jeune fille, plus coquette et orne
que de son temps un tapis par terre, une veilleuse en corolle au
plafond, et de petites tables fragiles,  coudre,  crire, que
l'on rencontrait  chaque pas. Plus d'lgance et moins d'ordre,
deux ou trois ouvrages commencs, au dos des chaises, le pupitre
rest ouvert avec un envolement de papier  devise. Quand on
entrait, il y avait toujours une petite minute de droute.

-- C'est le vent, disait Hortense en clatant de rire, il sait que
je l'adore, il sera venu voir si j'y tais.

-- On aura laiss la fentre ouverte, rpondait Rosalie
tranquillement... Comment peux-tu vivre l-dedans?... Je suis
incapable de penser, moi, quand rien n'est en place.

Elle se levait pour remettre droit un cadre accroch au mur, qui
gnait son oeil aussi juste que son esprit.

-- Eh bien! moi, tout le contraire, a me monte... Il me semble
que je suis en voyage.

Cette diffrence de natures se retrouvait sur le visage des deux
soeurs. Rosalie, rgulire, une grande puret de lignes, des yeux
calmes et de couleur changeante comme un flot dont la source est
profonde; l'autre, des traits en dsordre, d'expression
spirituelle sur un teint mat de crole. Le nord et le midi du pre
et de la mre, deux tempraments trs divers qui s'taient unis
sans se fondre, perptuant chacun sa race. Et cela malgr la vie
commune, l'ducation pareille dans un grand pensionnat o Hortense
reprenait, sous les mmes matres,  quelques annes de distance,
la tradition scolaire qui avait fait de sa soeur une femme
srieuse, attentive, tout  la minute prsente, s'absorbant dans
ses moindres actes, et la laissait, elle, tourmente, chimrique,
l'esprit inquiet, toujours en rumeur. Quelquefois, la voyant si
agite, Rosalie s'criait:

-- Je suis bien heureuse, moi... Je n'ai pas d'imagination.

-- Moi, je n'ai que a! disait Hortense; et elle lui rappelait
que, au cours de M. Baudouy charg de leur apprendre le style et
le dveloppement de la pense, ce qu'il appelait pompeusement sa
classe d'imagination, Rosalie n'avait aucun succs, exprimant
toutes choses en quelques mots concis, tandis que, avec gros comme
a d'ide, elle noircissait des volumes.

C'est le seul prix que j'aie jamais eu, le prix d'imagination.

Elles taient, malgr tout, tendrement unies, d'une de ces
affections de grande  petite soeur, o il entre du filial et du
maternel. Rosalie l'emmenait partout avec elle, au bal, chez ses
amies, dans ces courses de magasins qui affinent le got des
Parisiennes. Mme aprs leur sortie du pensionnat, elle restait sa
petite mre. Et maintenant elle s'occupait de la marier, de lui
trouver le compagnon tranquille et sr, indispensable  cette tte
folle, le bras solide dont il fallait quilibrer ses lans. Mjean
tait tout indiqu; mais Hortense, qui d'abord n'avait pas dit
non, montrait subitement une antipathie vidente. Elles s'en
expliqurent au lendemain de cette soire ministrielle o Rosalie
avait surpris l'motion, le trouble de sa soeur.

-- Oh! il est bon, je l'aime bien, disait Hortense... C'est un ami
loyal comme on voudrait en sentir auprs de soi toute sa vie...
Mais ce n'est pas le mari qu'il me faut.

-- Pourquoi?

-- Tu vas rire... Il ne parle pas assez  mon imagination,
voil!... Le mariage avec lui, a me fait l'effet d'une maison
bourgeoise et rectangulaire au bout d'une alle droite comme un
_i_. Et tu sais que j'aime autre chose, l'imprvue, les
surprises...

-- Qui alors? M. de Lappara?...

-- Merci! pour qu'il me prfre son tailleur.

-- M. de Rochemaure?

-- Le paperassier modle... moi qui ai le papier en horreur.

Et l'inquitude de Rosalie la pressant, voulant savoir,
l'interrogeant de tout prs: Ce que je voudrais, dit la jeune
fille, pendant que montait une flamme lgre, comme d'un feu de
paille,  la pleur de son teint, ce que je voudrais... puis, la
voix change, avec une expression comique:

-- Je voudrais pouser Bompard; oui, Bompard, voil le mari de mes
rves... Au moins, il a de l'imagination, celui-l, des ressources
contre la monotonie.

Elle se leva, arpenta la chambre, de cette dmarche un peu penche
qui la faisait paratre encore plus grande que sa taille. On ne
connaissait pas Bompard. Quelle fiert, quelle dignit
d'existence, et logique avec sa folie. Numa voulait lui donner
une place prs de lui, il n'a pas voulu. Il a prfr vivre de sa
chimre. Et l'on accuse le Midi d'tre pratique, industrieux... En
voil un qui fait mentir la lgende... tiens! en ce moment, -- il
me racontait cela, au bal, l'autre soir, -- il fait clore des
oeufs d'autruche... Une couveuse artificielle... Il est sr de
gagner des millions... Il est bien plus heureux que s'il les
avait... Mais c'est une ferie perptuelle que cet homme-l! Qu'on
me donne Bompard, je ne veux que Bompard.

-- Allons, je ne saurai rien encore aujourd'hui... pensait la
grande soeur qui devinait quelque chose de profond sous ces
badinages.

Un dimanche, Rosalie trouva en arrivant madame Le Quesnoy qui
l'attendait dans l'antichambre et lui dit d'un ton mystre:

-- Il y a quelqu'un au salon... une dame du Midi.

-- Tante Portal?

-- Tu vas voir...

Ce n'tait pas Mme Portal, mais une pimpante Provenale dont la
rvrence rustique s'acheva dans un clat de rire.

-- Hortense!

La jupe au ras des souliers plats, le corsage largi par les plis
de tulle du grand fichu, le visage encadr des ondes tombantes de
la chevelure que retenait la petite coiffe orne d'un velours
cisel, brod de papillons de jais, Hortense ressemblait bien aux
chato qu'on voit le dimanche coqueter sur la Lice d'Arles ou
cheminer deux par deux, les cils baisss, entre les colonnettes du
clotre de Saint-Trophyme dont la dentelure va bien  ces
carnations sarrasines, de l'ivoire d'glise o tremble la clart
d'un cierge en plein jour.

-- Crois-tu qu'elle est jolie! disait la mre, ravie devant cette
personnification vivante du pays de sa jeunesse. Rosalie, au
contraire, tressaillit d'une tristesse inconsciente comme si ce
costume lui emportait sa soeur au loin, bien loin.

-- En voil une fantaisie!... a te va bien, mais je t'aime encore
mieux en Parisienne... Et qui t'a si bien habille?

-- Audiberte Valmajour. Elle sort d'ici.

-- Comme elle vient souvent, dit Rosalie en passant dans leur
chambre pour ter son chapeau, quelle amiti!... Je vais tre
jalouse.

Hortense se dfendait, un peu gne. a faisait plaisir  leur
mre, cette coiffe du Midi dans la maison.

-- N'est-ce pas vrai, mre? cria-t-elle d'une pice  l'autre.
Puis cette pauvre fille tait si dpayse dans Paris et si
intressante avec ce dvouement aveugle au gnie de son frre.

-- Oh! du gnie... dit la grande soeur en secouant la tte.

-- Dame! tu as vu, l'autre soir chez vous, quel effet... partout
c'est la mme chose.

Et comme Rosalie rpondait qu'il fallait comprendre  leur vraie
valeur ces succs mondains faits d'obligeance, de chic, du caprice
d'une soire:

-- Enfin, il est  l'Opra.

La bande de velours s'agitait sur la petite coiffe en rvolte,
comme si elle et recouvert vraiment une de ces ttes exaltes
dont elle accompagne l-bas le fier profil. D'ailleurs, ces
Valmajour n'taient pas des paysans comme d'autres, mais les
derniers reprsentants d'une famille dchue!...

Rosalie, debout devant la haute psych, se retourna en riant:

-- Comment tu crois  cette lgende?

-- Mais certes! Ils viennent directement des princes des Baux...
les parchemins sont l comme les armes  leur porte rustique. Le
jour o ils voudront...

Rosalie frmit. Derrire le paysan joueur de fltet, il y avait le
prince. Avec un prix d'imagination, cela pouvait devenir
dangereux.

-- Rien de tout cela n'est vrai, et elle ne riait plus cette fois,
-- il existe dans la banlieue d'Aps dix familles de ce nom soi-
disant princier. Ceux qui t'ont dit autre chose ont menti par
vanit, par...

-- Mais c'est Numa, c'est ton mari... L'autre soir, au ministre,
il donnait toutes sortes de dtails.

-- Oh! avec lui, tu sais... Il faut mettre au point, comme il dit.

Hortense n'coutait plus. Elle tait rentre dans le salon, et
assise au piano elle entonnait d'une voix clatante:

_Mount' as passa la matinado_
_Mourbie, Marioun..._

C'tait, sur un air grave comme du plain-chant, une ancienne
chanson populaire de Provence que Numa avait apprise  sa belle-
soeur et qu'il s'amusait  lui entendre chanter avec son accent
parisien qui, glissant sur les articulations mridionales, faisait
penser  de l'italien prononc par une Anglaise.

_-- O as-tu pass ta matine, morbleu, Marion?_
_--  la fontaine chercher de l'eau, mon Dieu, mon ami._
_-- Quel est celui qui te parlait, morbleu, Marion?_
_-- C'est une de mes camarades, mon Dieu, mon ami._

_-- Les femmes ne portent pas les brayes, morbleu, Marion._
_-- C'tait sa robe entortille, mon Dieu, mon ami._
_-- Les femmes ne portent pas l'pe, morbleu, Marion._
_-- C'est sa quenouille qui pendait, mon Dieu, mon ami._

_-- Les femmes ne portent pas moustache, morbleu, Marion._
_-- C'taient des mres qu'elle mangeait, mon Dieu, mon ami._
_-- Le mois de mai ne porte pas de mres, morbleu, Marion._
_-- C'tait une branche de l'automne, mon Dieu, mon ami._

_-- Va m'en chercher une assiette, morbleu, Marion._
_-- Les petits oiseaux les ont toutes manges, mon Dieu, mon
ami._
_-- Marion!... je te couperai la tte, morbleu, Marion..._
_-- Et puis que ferez-vous du reste, mon Dieu, mon ami?_

_-- Je le jetterai par la fentre, morbleu, Marion,_
_Les chiens, les chats en feront fte..._

Elle s'interrompit pour lancer avec le geste et l'intonation de
Numa, quand il se montait: a, voyez-vous, mes _infants_... C'est
_bo_ comme du Shakspeare!...

-- Oui, un tableau de moeurs, fit Rosalie en s'approchant... Le
mari grossier, brutal, la femme fline et menteuse... un vrai
mnage du Midi.

-- Oh! ma fille... dit Mme Le Quesnoy sur un ton de doux reproche,
le ton des anciennes querelles passes en habitude. Le tabouret de
piano tourna brusquement sur sa vis et mit en face de Rosalie le
bonnet de la Provenale indigne.

-- C'est trop fort... qu'est-ce qu'il t'a fait, le Midi?... Moi,
je l'adore. Je ne le connaissais pas, mais ce voyage que vous
m'avez fait faire m'a rvl ma vraie patrie... J'ai beau avoir
t baptise  Saint-Paul; je suis de l-bas, moi... Une enfant de
la placette... Tu sais, maman, un de ces jours nous planterons l
ces froids Septentrionaux et nous irons demeurer toutes deux dans
notre beau Midi o l'on chante, o l'on danse, le Midi du vent, du
soleil, du mirage, de tout ce qui potise et largit la vie...
_C'est l que je voudrais vi-i-vre_... Ses deux mains agiles
retombrent sur le piano, dispersant la fin de son rve dans un
brouhaha de notes retentissantes.

Et pas un mot du tambourin, pensait Rosalie, c'est grave!

Plus grave encore qu'elle ne l'imaginait.

Du jour o Audiberte avait vu la demoiselle accrocher une fleur au
tambourin de son frre,  cette minute mme s'tait leve dans son
esprit ambitieux une vision splendide d'avenir, qui n'avait pas
t trangre  leur transplantement. L'accueil que lui fit
Hortense lorsqu'elle vint se plaindre  elle, son empressement 
courir vers Numa, l'affermissaient dans son espoir encore vague.
Et depuis, lentement, sans s'en ouvrir  ses hommes autrement que
par des demi-mots, avec sa duplicit de paysanne presque
italienne, en se glissant, en rampant, elle prparait les voies.
De la cuisine de la place Royale o elle commenait par attendre
timidement dans un coin, au bord d'une chaise, elle se faufilait
au salon, s'installait, toujours nette et bien coiffe,  une
place de parente pauvre. Hortense en raffolait, la montrait  ses
amies comme un joli bibelot rapport de cette Provence dont elle
parlait avec passion. Et l'autre, se faisant plus simple que
nature, exagrait ses effarements de sauvage, ses colres  poings
ferms contre le ciel boueux de Paris, s'exclamait d'un
_Boudiou_ trs gentil dont elle soignait l'effet comme une
ingnue de thtre. Le prsident lui-mme en souriait, de ce
_boudiou_. Et faire sourire le prsident!...

Mais c'est chez la jeune fille, seule avec elle, qu'elle mettait
en jeu toutes ses clineries. Tout  coup elle s'agenouillait 
ses pieds, lui prenait les mains, s'extasiait sur les moindres
grces de sa toilette, la faon de nouer un ruban, de se coiffer,
laissant chapper de ces lourds compliments en plein visage qui
font plaisir quand mme, tellement ils paraissent nafs et
spontans. Oh! quand la demoiselle tait descendue de voiture
devant le _mas_, elle avait cru voir la reine des anges en
personne, qu'elle n'en pouvait plus parler de saisissement. Et son
frre, pcar, en entendant le carrosse qui ramenait la
Parisienne crier sur les pierres de la descente, il disait que
c'tait comme si ces pierres lui tombaient une  une sur le coeur.

Elle en jouait de ce frre, et de ses fierts, de ses
inquitudes... Des inquitudes, pourquoi? je vous demande un
peu... Depuis la soire du _menistre_, on parlait de lui sur tous
les journaux, on mettait son portrait partout. Et des invitations
dans le faubourg de _Saint-Germen_, qu'il n'y pouvait pas
suffire. Des duchesses, des comtesses qui lui crivaient sur des
billets  odeur, avec des couronnes  leur papier comme sur les
voitures qu'elles envoyaient pour le prendre... Eh bien non, il
n'tait pas content, le _povre_!

Tout cela, chuchot prs d'Hortense, lui communiquait un peu de la
fivre et du magntique vouloir de la paysanne. Alors, sans
regarder, elle demandait si Valmajour n'aurait pas, peut-tre, une
promise qui l'attendait l-bas, au pays.

-- Lui, une promise!... _Ava_, vous le connaissez pas... Il s'en
croit trop pour vouloir d'une paysanne. Les plus riches se sont
mises aprs lui, celle des Combette, une autre encore, et des
galantes, vous savez bien!... Il les a pas seulement regardes...
Qui sait ce qu'il roule dans sa tte!... Oh! ces artistes...

Et ce mot, nouveau pour elle, prenait sur ses lvres ignorantes
une indfinissable expression, comme du latin de la messe ou
quelque formule cabalistique ramasse dans le Grand-Albert.
L'hritage du cousin Puyfourcat revenait trs souvent aussi dans
cet adroit bavardage.

Il est peu de familles du Midi, artisanes ou bourgeoises, qui
n'aient leur cousin Puyfourcat, le chercheur d'aventures parti ds
sa jeunesse et qui n'a plus crit, qu'ou aime  se figurer
richissime. C'est le billet de loterie  longue chance,
l'chappe chimrique sur un lointain de fortune et d'espoir,
auquel on finit par croire fermement. Audiberte y croyait 
l'hritage du cousin, et elle en parlait  la jeune fille, moins
pour l'blouir que pour diminuer les distances sociales qui les
sparaient.  la mort du Puyfourcat, le frre rachterait
Valmajour, ferait reconstruire le chteau et valoir ses titres de
noblesse, puisqu'ils disaient tous que les papiers existaient.

 la fin de ces causeries, prolonges quelquefois jusqu'au
crpuscule, Hortense restait longtemps silencieuse, le front
appuy  la vitre,  regarder monter dans un rose couchant d'hiver
les hautes tours du chteau reconstruit, la plate-forme toute
ruisselante de lumires et d'aubades en l'honneur de la
chtelaine.

-- _Boudiou_, qu'il est tard!... s'criait la paysanne la voyant
au point o elle voulait... Et le dner de mes hommes qui n'est
pas prt! Je me sauve.

Souvent Valmajour venait l'attendre en bas; mais elle ne le
laissait jamais monter. Elle le sentait si gauche et si grossier,
indiffrent d'ailleurs  toute ide de sduction. Elle n'avait pas
encore besoin de lui.

Quelqu'un qui la gnait bien aussi, mais difficile  viter,
c'tait Rosalie, auprs de qui les chatteries, les fausses
navets ne prenaient pas. En sa prsence, Audiberte, ses
terribles sourcils noirs plisss au front, ne disait plus un mot;
et dans ce mutisme montait, avec une haine de race, une colre de
faible, sournoise et vindicative, contre l'obstacle le plus
srieux  ses projets. Son vrai grief tait celui-l; mais elle en
avouait d'autres  la petite soeur. Rosalie n'aimait pas le
tambourin, puis elle ne faisait pas sa religion... Et une femme
qui ne fait pas sa religion, voyez-vous... Audiberte la faisait,
elle, et furieusement; elle ne manquait pas un office et
communiait aux jours convenus. Cela ne l'entravait en rien, roue,
menteuse, hypocrite, violente jusqu'au crime, ne puisant dans les
textes que des prceptes de vengeance et de haine. Seulement elle
restait honnte, au sens fminin du mot. Avec ses vingt-huit ans,
sa jolie figure, elle gardait, dans les milieux bas o ils
roulaient maintenant, la chastet svre de son pais fichu de
paysanne, serr sur un coeur qui n'avait jamais battu que
d'ambition fraternelle.

-- Hortense m'inquite... Regarde-la.

Rosalie,  qui sa mre faisait cette confidence dans un coin de
salon au ministre, crut que madame Le Quesnoy partageait ses
dfiances. Mais l'observation de la mre s'adressait  l'tat
d'Hortense, qui ne parvenait pas  gurir un gros vilain rhume.
Rosalie regarda sa soeur. Toujours son teint blouissant, sa
vivacit, sa gaiet. Elle toussait un peu, mais quoi! comme toutes
les Parisiennes aprs la saison des bals. Le beau temps allait la
remettre bien vite.

En as-tu parl  Jarras?

Jarras tait un ami de Roumestan, un ancien du caf Malmus. Il
assurait que ce n'tait rien, conseillait les eaux d'Arvillard.

-- Eh bien il faut y aller... dit vivement Rosalie, enchante de
ce prtexte d'loigner Hortense.

-- Oui, mais ton pre qui va rester seul...

-- J'irai le voir tous les jours...

Alors la pauvre mre avouait, en sanglotant, l'pouvante que lui
causait ce voyage avec sa fille. Pendant toute une anne, il lui
avait fallu courir ainsi les villes d'eaux pour l'enfant qu'ils
avaient dj perdu. Est-ce qu'elle allait recommencer le mme
plerinage, avec le mme but affreux en perspective? L'autre
aussi, a l'avait pris  vingt ans, en pleine sant, en pleine
force...

-- Oh! maman, maman... veux-tu te taire...

Et Rosalie la grondait doucement, Hortense n'tait pas malade,
voyons; le mdecin le disait bien. Ce voyage serait une simple
distraction. Arvillard, les Alpes dauphinoises, un pays
merveilleux. Elle aurait bien voulu accompagner Hortense  sa
place. Malheureusement, elle ne pouvait pas. Des raisons
srieuses...

-- Oui, je comprends... ton mari, le ministre...

-- Oh! non, ce n'est pas cela.

Et contre sa mre, dans cette intimit de coeur o elles se
trouvaient rarement ensemble: coute, mais pour toi seule, car
personne ne le sait, pas mme Numa, elle avoua l'espoir encore
bien fragile d'un grand bonheur dont elle avait dsespr, qui la
rendait folle de joie et de crainte, l'espoir tout nouveau d'un
enfant qui allait peut-tre venir.

XI

UNE VILLE D'EAUX

Arvillard-les-Bains, 2 aot 76.

C'est bien curieux, va, l'endroit d'o je t'cris. Imagine une
salle carre, trs haute, dalle, stuque, sonore, o le jour de
deux grandes fentres est voil de rideaux bleus jusqu'aux
derniers carreaux, obscurci encore par une sorte de bue
flottante,  got de soufre, qui colle aux habits, ternit les
bijoux d'or; l-dedans, des gens assis contre les murs sur des
bancs, des chaises, des tabourets, autour de petites tables, des
gens qui regardent leur montre  toute minute, se lvent, sortent
pour cder la place  d'autres, laissant voir chaque fois par la
porte entr'ouverte la foule des baigneurs, circulant dans le clair
vestibule, et le tablier blanc flottant des femmes de service qui
se hlent. Pas de bruit, malgr tout ce mouvement, un continuel
murmure de conversations  voix basse, de journaux dploys, de
mauvaises plumes oxydes grinant sur le papier, un recueillement
d'glise, baign, rafrachi par le grand jet d'eau minrale
install au milieu de la salle et dont l'lan se brise contre un
disque mtallique, s'miette, s'parpille en jaillissements, se
pulvrise au-dessus de larges vasques superposes et ruisselantes.
C'est la salle d'inhalation.

Je te dirai, ma chrie, que tout le monde n'inhale pas de la mme
faon. Ainsi le vieux monsieur que j'ai en face de moi en ce
moment suit  la lettre les prescriptions du mdecin, je les
reconnais toutes. Les pieds sur un tabouret, la poitrine en avant,
effaons les coudes, et la bouche toujours ouverte pour faciliter
l'aspiration. Pauvre cher homme! comme il aspire, avec quelle
confiance, quels petits yeux ronds, dvots et crdules qui
semblent dire  la source:

 source d'Arvillard, guris-moi bien, vois comme je t'aspire,
comme j'ai foi en toi...

Puis nous avons le sceptique qui inhale sans inhaler, le dos
tourn, en haussant les paules et considrant le plafond. Puis
les dcourags, les vrais malades qui sentent l'inutilit et le
nant de tout a; une pauvre dame, ma voisine, que je vois aprs
chaque quinte porter vivement son doigt  la bouche, regarder si
le gant ne s'est pas piqu au bout d'un point rouge. Et l'on
trouve quand mme le moyen d'tre gai.

Des dames du mme htel rapprochent leurs chaises, se groupent,
brodent, potinent tout bas, commentent le _Journal des Baigneurs_
et la liste des trangers. Les jeunes personnes arborent des
romans anglais  couverture rouge, des prtres lisent leur
brviaire, -- il y a beaucoup de prtres  Arvillard, surtout des
missionnaires, avec de grandes barbes, des figures jaunes, des
voix teintes d'avoir longtemps prch la parole de Dieu; -- quant
 moi, tu sais que les romans ne sont pas mon affaire, surtout ces
romans de maintenant o tout se passe comme dans la vie. Alors je
fais ma correspondance  deux ou trois victimes dsignes, Marie
Tournier, Aurlie Dansaert, et toi, ma grande soeur que j'adore.
Attendez-vous  de vrais journaux. Pense donc! deux heures
d'inhalation en quatre fois, tous les jours! Personne ici n'inhale
autant que moi, c'est--dire que je suis un vrai phnomne. On me
regarde beaucoup  cause de cela et j'en ai quelque fiert.

Pas d'autre traitement, du reste,  part le verre d'eau minrale
que je vais boire  la source matin et soir et qui doit triompher
du voile obstin que ce vilain rhume m'a laiss sur la voix. C'est
la spcialit des eaux d'Arvillard; aussi les chanteuses et les
chanteurs se donnent-ils rendez-vous ici. Le beau Mayol vient de
nous quitter avec des cordes vocales toutes neuves. Mademoiselle
Bachellery, tu sais, la petite diva de votre fte, se trouve si
bien du traitement qu'aprs avoir fini les trois semaines
rglementaires, elle en recommence trois autres, ce dont le
_Journal des Baigneurs_ la loue beaucoup. Nous avons l'honneur
d'habiter le mme htel que cette jeune et illustre personne,
affuble d'une tendre mre de Bordeaux qui  table d'hte rclame
des apptits dans la salade et parle du chapeau de cent
_qrrante_ francs que portait sa demoiselle au dernier Longchamp.
Un couple dlicieux et trs admir parmi nous. On se pme aux
gentillesses de Bb, -- comme dit sa mre, --  ses rires,  ses
roulades,  ses envolements de jupe courte. On se presse devant la
cour sable de l'htel pour lui voir faire sa partie de crocket
avec les petites filles et les petits garons, -- elle ne joue
qu'avec les tout petits, -- courir, sauter, envoyer sa boule en
vrai gamin: Je vas vous roquer, monsieur Paul.

Tout le monde dit: Elle est si enfant! Moi, je crois que ces
faux enfantillages font partie d'un rle, comme ses jupes  larges
noeuds et son catogan de postillon. Puis elle a une faon si
extraordinaire d'embrasser cette grosse Bordelaise, de se pendre 
son cou, de se faire bercer, gironner devant tout le monde! Tu
sais si je suis caressante, eh bien! vrai, a me gne pour
embrasser maman.

Une famille bien curieuse aussi, mais moins gaie, c'est le prince
et la princesse d'Anhalt, mademoiselle leur fille, gouvernante,
femmes de chambre et suite, qui occupent tout le premier de
l'htel dont ils sont les personnages. Je rencontre souvent la
princesse dans l'escalier, montant marche  marche au bras de son
mari, un beau gaillard, blouissant de sant sous sou chapeau
gans de bleu. Elle ne va  l'tablissement qu'en chaise 
porteurs; et, c'est navrant, cette tte creuse et pale derrire
la petite vitre, le pre et l'enfant qui marchent  ct, l'enfant
bien chtive, avec tous les traits de sa mre et peut-tre aussi
tout son mal. Elle s'ennuie, cette petite de huit ans,  qui il
est dfendu de jouer avec les autres enfants, et qui regarde
tristement, du balcon, les parties de crocket et les cavalcades de
l'htel. On la trouve de sang trop bleu pour ces bats roturiers,
ils aiment mieux la garder dans l'atmosphre lugubre de cette mre
expirante, prs de ce pre qui promne sa malade avec une tte
rogue et excde, ou l'abandonner aux domestiques. Mais, mon Dieu,
c'est donc une peste, un mal qui se gagne, la noblesse! Ces gens-
l mangent  part dans un petit salon, inhalent  part, -- car il
y a des salles pour famille, -- et te figures-tu la tristesse de
ce tte--tte, cette femme et cette enfant dans un grand caveau
silencieux.

L'autre soir, nous tions trs nombreux au grand salon du rez-de-
chausse o l'on se runit pour jouer  des petits jeux, chanter,
danser mme quelquefois. La maman Bachellery venait d'accompagner
 Bb une cavatine d'opra, -- nous voulons entrer  l'Opra,
nous sommes mme venues  Arvillard nous rcurer la voix pour
a, selon l'lgante expression de la mre. Tout  coup la porte
s'ouvre, et la princesse parat, avec ce grand air qu'elle a,
expirante, lgante, serre dans un manteau de dentelle qui
dissimule le rtrcissement terrible et significatif des paules.
L'enfant et le mari suivaient.

-- Continuez, je vous en prie... toussote la pauvre femme.

Et voil cette bte de petite chanteuse qui va choisir dans tout
son rpertoire la romance la plus navre, la plus sentimentale,
_Vorrei morir_, quelque chose comme nos _Feuilles mortes_ en
italien, une malade qui fixe sa date mortuaire en automne, pour se
faire l'illusion que toute la nature va expirer avec elle,
enveloppe du premier brouillard comme d'un suaire.

_Vorrei morir ne la stagion dell' anno._

L'air est gracieux, d'une tristesse qui prolonge la caresse des
mots italiens et au milieu de ce grand salon, o pntraient par
les fentres ouvertes les odeurs, les vols lgers, le
rafrachissement d'une belle nuit d't, ce dsir de vivre encore
jusqu' l'automne, cette trve, ce sursis demand au mal prenaient
quelque chose de poignant. Sans rien dire, la princesse s'est
leve, est sortie brusquement. Dans le noir du jardin, j'ai
entendu un sanglot, un long sanglot, puis une voix d'homme qui
grondait, et de ces plaintes pleures d'un enfant qui voit du
chagrin  sa mre.

C'est la tristesse des villes d'eaux, ces misres de sant qu'on y
rencontre, ces toux enttes, mal assourdies par les cloisons
d'htel, ces prcautions de mouchoirs sur les bouches pour viter
l'air, ces causeries, ces confidences dont on devine le sens aux
gestes douloureux montrant toujours la poitrine ou l'paule vers
la clavicule, et les dmarches somnolentes, les pas tranants,
l'ide fixe du mal. Maman, qui connat toutes les stations pour
les maladies de poitrine, pauvre mre, dit qu'aux Eaux-Bonnes ou
au Mont-Dore c'est bien autre chose qu'ici. On n'envoie 
Arvillard que les convalescents comme moi ou les cas dsesprs
pour lesquels rien ne fait plus rien. Nous n'avons heureusement 
notre htel des _Alpes Dauphinoises_ que trois malades de ce
genre, la princesse, puis deux jeunes Lyonnais, le frre et la
soeur, orphelins, trs riches, dit-on, et qui semblent au pire; la
soeur surtout, avec ce teint blafard, rest sous l'eau, des
Lyonnaises, entortille de peignoirs et de chles tricots, sans
un bijou, un ruban, nul souci de coquetterie. Elle sent le pauvre,
cette riche; elle est perdue, le sait, se dsespre et
s'abandonne. Il y a au contraire dans la taille vote du jeune
homme, troitement pince d'une jaquette  la mode, une terrible
volont de vivre, une incroyable rsistance au mal.

Ma soeur n'a pas de ressort... moi, j'en ai! disait-il  table
d'hte, l'autre jour, d'une voix toute ronge qu'on n'entend pas
plus que l'_ut_ de la Vauters, quand elle chante. Et le fait est
qu'il a furieusement du ressort. C'est le boute-en-train de
l'htel, l'organisateur des jeux, des parties, des excursions; il
monte  cheval, en traneau, des espces de petits traneaux
chargs de branches sur lesquels les montagnards du pays vous font
dgringoler les pentes les plus raides, valse, fait des armes,
secou de quintes affreuses qui ne l'interrompent pas un instant.
Nous possdons encore une illustration mdicale, le docteur
Bouchereau, tu te rappelles, celui que maman tait alle consulter
pour notre pauvre Andr. Je ne sais s'il nous a reconnues, mais il
ne nous salue jamais. Un vieux loup...

... Je viens d'aller boire mon demi-verre  la source. Cette
source prcieuse est  dix minutes du pays, en montant du ct des
hauts-fourneaux, dans une gorge o roule et gronde un torrent,
tout mousseux d'cume, descendu du glacier qui ferme la
perspective, luisant et clair entre les Alpes bleues, et qui
semble, dans cette blancheur des eaux battues, fondre et dlayer
sans cesse sa base invisible et neigeuse. De grandes roches
noires, suintant goutte  goutte parmi les fougres et les
lichens, des plantations de sapins, de verdure sombre, un sol o
des fragments de mica tincellent dans la poussire de charbon,
voil l'endroit. Mais ce que je ne puis te rendre, c'est le
formidable bruit, le torrent jaillissant dans les pierres, le
marteau  vapeur d'une scierie qu'il active, et, dans l'troite
gorge, sur une route unique, toujours encombre, des tombereaux de
houille, des bestiaux en file, des cavalcades d'excursionnistes,
des buveurs qui vont ou reviennent; j'oubliais l'apparition, au
seuil des maisons misrables, de quelque horrible crtin mle ou
femelle talant un goitre hideux, une grosse figure hbte, la
bouche ouverte et grognante. Le crtinisme est une des productions
du pays Il semble que la nature soit trop forte ici pour l'homme,
que le minerai de fer, de cuivre, de soufre l'treigne, le torde,
l'touffe, que cette eau des cimes le glace, comme ces pauvres
arbres qu'on voit pousser tout rabougris entre deux roches. Encore
une de ces impressions d'arrive dont la tristesse et l'horreur
s'effacent au bout de quelques jours.

Maintenant, au lieu de les fuir, j'ai mes goitreux d'lection, un
surtout, un affreux petit monstre, assis au bord de la route dans
un fauteuil d'enfant de trois ans, et il en a seize, juste l'ge
de mademoiselle Bachellery. Quand j'approche, il dodeline sa
lourde tte de pierre d'o sort un cri rauque, cras, sans
conscience et sans air, et sitt sa pice blanche reue, la lve
triomphalement vers une charbonnire qui le guette d'un coin de
fentre. C'est une fortune envie de bien des mres, ce disgraci
qui rapporte plus  lui tout seul que ses trois frres travaillant
aux fourneaux de La Debout. Le pre ne fait rien; malade de la
poitrine, il passe l'hiver  son foyer de pauvre, et, l't,
s'installe avec d'autres malheureux sur un banc, dans la bue
tide que fait en arrivant la source bouillonnante. La nymphe de
l'endroit, tablier blanc, les mains ruisselantes, remplit  la
mesure voulue les verres qu'on lui tend, pendant que dans la cour
 ct, spare de la route par un mur bas, des ttes dont on ne
voit pas les corps se renversent en arrire, contorsionnes
d'efforts, grimaant au soleil, la bouche toute grande. Une
illustration de _l'Enfer_ du Dante: les damns du gargarisme.

Quelquefois, en sortant de l, nous faisons le grand tour pour
revenir  l'tablissement, et nous descendons par le pays. Maman,
que le bruit de l'htel fatigue, qui a peur surtout que je ne
danse trop au salon, avait rv de louer une petite maison
bourgeoise dans Arvillard, o les occasions ne manquent pas. Il y
a des criteaux  chaque porte,  chaque tage, se balanant dans
les glycines entre des rideaux clairs et tentateurs.  se demander
vraiment ce que les habitants deviennent pendant la saison.
Campent-ils en troupeaux sur les montagnes environnantes, ou bien
vont-ils vivre  l'htel  cinquante francs par jour? Cela
m'tonnerait, car il me semble terriblement rapace cet aimant
qu'ils ont dans l'oeil quand ils regardent le baigneur, -- quelque
chose qui luit et qui accroche. Et ce luisant-l, l'clair brusque
sur le front de mon petit goitreux, le reflet de sa pice blanche,
je le retrouve partout. Dans les lunettes du petit mdecin
frtillant qui m'ausculte tous les matins, dans l'oeil des bonnes
dames doucereuses vous invitant  visiter leurs maisons, leurs
petits jardins bien commodes, remplis de trous pleins d'eau et de
cuisines au rez-de-chausse pour des appartements au troisime
tage, dans l'oeil des voituriers en blouses courtes, chapeaux
cirs  grands rubans, qui vous font signe du haut de leurs
corricolos de louage, dans le regard du petit nier debout devant
l'curie large ouverte o remuent de longues oreilles, mme dans
celui des nes, oui, dans ce grand regard d'enttement et de
douceur, cette duret de mtal que donne l'amour de l'argent, je
l'ai vue, elle existe.

Du reste, elles sont affreuses, leurs maisons, encaisses,
tristes, sans horizon, riches en inconvnients de toute sorte
qu'il n'est pas permis d'ignorer, puisqu'on vous les signale dans
la maison voisine. Nous nous en tiendrons dcidment  notre
caravansrail des _Alpes Dauphinoises_, qui chauffe au soleil sur
la hauteur ses innombrables persiennes vertes dans la brique
rouge, au milieu d'un parc anglais encore en bas ge, taillis,
labyrinthe, alles sables dont il partage la jouissance avec les
cinq ou six autres htels cossus du pays, _La Chevrette, La Laita,
Le Brda, La Planta_. Tous ces htels  noms savoyards se font une
concurrence froce, s'pient, se surveillent par-dessus les
massifs, et c'est  qui mnera le plus de train avec ses cloches,
ses pianos, le fouet de ses postillons, les fuses de ses feux
d'artifice,  qui ouvrira le plus largement ses fentres pour que
l'animation, les rires, les chants, les danses fassent dire aux
voyageurs de vis--vis:

-- Comme ils s'amusent l-bas! Comme il doit y avoir du monde!

Mais c'est dans le _Journal des Baigneurs_ que se livre entre les
auberges rivales la bataille la plus chaude, autour de ces listes
d'arrivants que la petite feuille donne trs exactement deux fois
par semaine.

Quelle rage envieuse  la Laita, de la Planta, quand on voit par
exemple: _Prince et princesse d'Anhalt et leur suite... Alpes
Dauphinoises_. Tout plit devant cette ligne crasante. Comment
rpondre? Et l'on cherche, on s'ingnie; si vous avez un _de_, un
titre quelconque, on le prodigue, on l'tale. Voici trois fois que
la Chevrette nous sert le mme inspecteur des forts sous des
espces diffrentes, inspecteur, marquis, chevalier des Saints-
Maurice et Lazare. Mais les _Alpes Dauphinoises_ ont encore le
pompon, sans que nous y soyons pour rien, dame! Tu sais comme est
maman, toujours modeste, effarouche; elle a bien dfendu  Fanny
de dire qui nous tions, parce que la position de notre pre,
celle de ton mari auraient attir autour de nous trop de curiosit
et de poussire mondaine. Le journal a dit simplement: _Mesdames
Le Quesnoy (de Paris) ... Alpes Dauphinoises_, et comme les
Parisiens sont rares, notre incognito n'a pas t rvl.

Nous avons une installation trs simple, assez commode, deux
chambres au second, toute la valle devant nous, un cirque de
montagnes noires de sapins au pied, et qui se nuancent,
s'claircissent en montant avec des tranes de neige ternelle,
des pentes arides en regard de petites cultures qui font comme des
carrs de vert, de jaune, de rose, au milieu desquels les meules
de foin ne paraissent pas plus grosses que des ruches d'abeilles.
Mais ce bel horizon ne nous tient gure chez nous.

Le soir, on a le salon, le jour, on erre dans le parc pour le
traitement qui, joint  cette existence si remplie et si vide,
vous prend et vous absorbe. L'heure amusante, c'est aprs
djeuner, quand on se groupe par petites tables pour le caf, sous
les grands tilleuls,  l'entre du jardin. C'est l'heure des
arrives et des dparts; autour de la voiture qui emporte les
baigneurs, on change des adieux, des poignes de main, les gens
de l'htel se pressent, clairs du luisant, du fameux luisant
savoyard. On embrasse des personnes qu'on connat  peine, les
mouchoirs s'agitent, les grelots tintent, puis la lourde voiture
charge et vacillante disparat par les routes troites,  mi-
cte, emportant ces noms, ces visages qui ont fait un moment
partie de la vie commune, ces inconnus d'hier, demain oublis.

D'autres arrivent, s'installent dans leurs habitudes. J'imagine
que ce doit tre la monotonie des paquebots, avec un
renouvellement de figures  chaque escale. Tout ce mouvement
m'amuse, mais notre chre maman reste bien triste, bien absorbe,
malgr le sourire qu'elle essaie quand je la regarde. Je devine
que chaque dtail de notre vie lui apporte un souvenir navrant,
une vocation d'images lugubres. Elle en a tant vu de ces
caravansrails de malades, pendant l'anne o elle a suivi son
agonisant de station en station, dans la plaine ou sur la
montagne, sous les pins au bord de la mer, avec un espoir toujours
tromp et l'ternelle rsignation qu'elle tait oblige de mettre
 son martyre.

Vraiment, Jarras pouvait bien lui viter ce rappel de douleurs;
car je ne suis pas malade, je ne tousse presque plus, et, en
dehors de mon vilain enrouement qui me donne une voix  crier des
pois verts, je ne me suis jamais si bien porte. Un apptit
d'enfer, figure-toi, de ces faims terribles qui ne peuvent
attendre. Hier, aprs un djeuner  trente plats, au menu plus
compliqu que l'alphabet chinois, je vois une femme plucher des
framboises devant sa porte. Tout de suite une fringale me prend.
Deux bols, ma chre, deux bols de ces grosses framboises si
fraches, le fruit du pays, comme dit notre garon de table. Et
voil mon estomac!

C'est gal, ma chrie, comme c'est heureux que ni toi ni moi
n'ayons pris le mal de ce pauvre frre que je n'ai gure connu et
dont je retrouve ici sur d'autres visages les traits tirs,
l'expression dcourage qu'il a sur son portrait dans la chambre
de nos parents! Et quel original que ce mdecin qui l'a soign
jadis, ce fameux Bouchereau! L'autre jour, maman a voulu me
prsenter  lui, et, pour obtenir une consultation, nous avons
rd dans le parc autour de ce grand vieux,  la physionomie
brutale et dure; mais il tait trs entour par les mdecins
d'Arvillard, l'coutant avec des humilits d'colier. Alors nous
l'avons attendu  la sortie de l'inhalation. Peine perdue. Notre
homme s'est mis  marcher d'un pas, comme s'il voulait nous
chapper. Avec maman, tu sais, on ne va gure vite, et nous
l'avons encore manqu cette fois. Enfin hier matin Fanny est alle
demander de notre part  sa gouvernante, s'il pouvait nous
recevoir. Il a fait rpondre qu'il tait aux eaux pour se soigner
et non pour donner des consultations. En voil un rustre! C'est
vrai que je n'ai jamais vu une pleur pareille, de la cire. Pre
est un monsieur trs color  ct de lui. Il ne vit que de lait,
ne descend jamais  la salle  manger, encore moins au salon.
Notre petit docteur frtillant, celui que j'appelle M. _C'est ce
qui faut_, prtend qu'il a une maladie de coeur trs dangereuse,
et que ce sont les eaux d'Arvillard qui depuis trois ans le font
durer.

C'est ce qui faut! C'est ce qui faut!

On n'entend que cela dans le bredouillement de ce drle de petit
homme, vaniteux, bavard, qui tourbillonne le matin dans notre
chambre. Docteur, je ne dors pas... Je crois que le traitement
m'agite. -- C'est ce qui faut! -- Docteur, j'ai toujours
sommeil... je crois que ce sont les eaux. -- C'est ce qui faut Ce
qu'il faut surtout, c'est que sa tourne soit vite faite, pour
qu'il puisse tre avant dix heures  son cabinet de consultation,
dans cette petite bote  mouches o le monde s'entasse jusque
dans l'escalier, jusque sur le trottoir, en bas des marches. Aussi
il ne flne gure, vous bcle une ordonnance sans s'arrter de
sauter, de cabrioler, comme un baigneur qui fait sa raction.

Oh! la raction. C'est a encore une affaire. Moi qui ne prends ni
bains ni douches, je ne fais pas de raction mais je reste
quelquefois un quart d'heure sous les tilleuls du parc  regarder
le va-et-vient de tous ces gens marchant  grands pas rguliers,
l'air absorb, se croisant sans se dire un mot. Mon vieux monsieur
de la salle d'inhalation, celui qui fait de l'oeil  la source,
apporte  cet exercice la mme conscience ponctuelle.  l'entre
de l'alle il s'arrte, ferme son ombrelle blanche, rabaisse son
collet d'habit, regarde sa montre, et en route, la jambe raide,
les coudes au corps, une deux! une deux! jusqu' une grande barre
de lumire blonde que le manque d'un arbre jette en clairire dans
l'alle. Il ne va pas plus loin, lve les bras trois fois comme
s'il tendait des haltres, puis revient de la mme allure, brandit
de nouveaux haltres, et comme cela quinze tours de suite.
J'imagine que la section des agits  Charenton doit avoir un peu
de la physionomie de mon alle vers onze heures.

6 aot.

C'est donc vrai, Numa vient nous voir. Oh! que je suis contente,
que je suis contente Ta lettre est arrive par le courrier d'une
heure, dont la distribution se fait dans le bureau de l'htel.
Minute solennelle, dcisive pour la couleur de la journe. Le
bureau plein, on se range en demi-cercle autour de la grosse
madame Laugeron, trs imposante dans son peignoir de flanelle
bleue, pendant que de sa voix autoritaire, un peu manire,
d'ancienne dame de compagnie, elle annonce les adresses
multicolores du courrier. Chacun s'avance  l'appel, et je dois te
dire qu'on met un certain amour-propre  avoir un fort courrier. 
quoi n'en met-on pas du reste de l'amour-propre dans ce perptuel
frottement de vanits et de sottises? Quand je pense que j'en
arrive  tre fire de mes deux heures d'inhalation! M. le prince
d'Anhalt... M. Vasseur... Mademoiselle Le Quesnoy... Dception.
Ce n'est que mon journal de modes. Mademoiselle Le Quesnoy... Je
regarde s'il n'y a plus rien pour moi et je me sauve avec ta chre
lettre, jusqu'au fond du jardin, sur un banc enferm de grands
noisetiers.

a, c'est mon banc, le coin o je m'isole pour rver, faire mes
romans car, chose tonnante, pour bien inventer, dvelopper selon
les rgles de M. Baudouy, il ne me faut pas de larges horizons.
Quand c'est trop grand, je me perds, je m'parpille, va te
promener. Le seul ennui de mon banc, c'est le voisinage d'une
balanoire, o cette petite Bachellery passe la moiti de ses
journes  se faire lancer dans l'espace par le jeune homme au
ressort. Je pense qu'il en a du ressort pour la pousser ainsi
pendant des heures. Et ce sont des cris de bb, des roulades
envoles Plus haut! encore!... Dieu! que cette fille m'agace, je
voudrais que la balanoire l'envoyt dans la nue et qu'elle n'en
redescendt jamais.

On est si bien, si loin, sur mon banc, quand elle n'est pas l.
J'y ai savour ta lettre, dont le post-scriptum m'a fait pousser
un cri de joie.

Oh! que bni soit Chambry et son lyce neuf, et cette premire
pierre  poser, qui amne dans nos rgions le ministre de
l'Instruction publique. Il sera trs bien ici pour prparer son
discours, soit en se promenant dans l'alle de la raction, --
allons, bon, un calembour maintenant, -- ou sous mes noisetiers
quand mademoiselle Bachellery ne les effarouche pas. Mon cher
Numa! Je m'entends si bien avec lui, si vivant, si gai. Comme nous
allons causer ensemble de notre Rosalie et du srieux motif qui
l'empche de voyager en ce moment... Ah! mon Dieu, c'est un
secret... Et maman qui m'a tant fait jurer... c'est elle qui est
contente aussi de recevoir le cher Numa. Du coup, elle en perd
toute timidit, toute modestie, et vous avait une majest en
entrant dans le bureau de l'htel pour retenir l'appartement de
son gendre le ministre! Non, la tte de notre htesse oyant cette
nouvelle.

-- Comment! mesdames, vous tes... vous tiez?...

-- Nous le fmes..., nous le sommes...

Sa large face est devenue lilas, ponceau, une palette de peintre
impressionniste. Et M. Laugeron, et tout le service. Depuis notre
arrive, nous rclamions en vain un bougeoir supplmentaire; tout
 l'heure, il y en avait cinq sur la chemine. Numa sera bien
servi, je t'en rponds, et install. On lui donne le premier tage
du prince d'Anhalt, qui va se trouver libre dans trois jours. Il
parat que les eaux d'Arvillard sont funestes  la princesse; et
le petit docteur lui-mme est d'avis qu'elle parte au plus vite.
C'est ce qui faut, car s'il arrivait un malheur, les _Alpes
Dauphinoises_ ne s'en relveraient pas.

C'est piti, la hte qui se fait autour du dpart de ces
malheureux, comme on les presse, comme on les pousse,  l'aide de
cette hostilit magntique que dgagent les endroits o l'on est
importun. Pauvre princesse d'Anhalt dont l'arrive fut si fte
ici. Pour un peu, on la reconduirait  l'extrmit du dpartement
entre deux gendarmes... L'hospitalit des villes d'eaux!...

 propos, et Bompard? tu ne me dis pas s'il sera du voyage.
Dangereux Bompard! s'il vient, je suis capable de m'envoler avec
lui sur quelque glacier. Quels dveloppements nous trouverions 
nous deux, vers les cimes! Je ris, je suis si heureuse... Et
j'inhale, et j'inhale, un peu gne par le voisinage du terrible
Bouchereau qui vient d'entrer et de s'asseoir  deux places de
moi.

Qu'il a donc l'air dur, cet homme-l. Les mains sur la pomme de sa
canne, son menton pos dessus, il parie tout haut, le regard
droit, sans s'adresser  personne. Est-ce que je dois prendre pour
moi ce qu'il dit de l'imprudence des baigneuses, de leurs robes de
batiste claire, de la sottise des sorties aprs le dner dans un
pays o les soires sont d'une fracheur mortelle?

Mchant homme! On croirait qu'il sait que je qute ce soir 
l'glise d'Arvillard pour l'oeuvre de la Propagation. Le pre
Olivieri doit raconter en chair ses missions dans le Thibet, sa
captivit, son martyre; mademoiselle Bachellery, chanter _l'Ave
Maria_ de Gounod. Et je me fais une fte du retour par toutes les
petites rues noires avec des lanternes, comme une vraie retraite
aux flambeaux.

Si c'est une consultation que M. Bouchereau me donne l, je n'en
veux pas, il est trop tard. D'abord, monsieur, j'ai carte blanche
de mon petit docteur, qui est bien plus aimable que vous et m'a
mme permis un petit tour de valse au salon pour finir.

Oh! rien qu'un, par exemple. Du reste, quand je danse un peu trop,
tout le monde est aprs moi. On ne sait pas comme je suis robuste
avec ma taille de grand fuseau, et qu'une Parisienne n'est jamais
malade de trop danser. Prenez garde... Ne vous fatiguez pas...
L'une m'apporte mon chle; celui-l ferme les croises dans mon
dos, de peur que je m'enrhume. Mais le plus empress encore, c'est
le jeune homme au ressort, parce qu'il trouve que j'en ai
diantrement plus que sa soeur. Ce n'est pas difficile, pauvre
fille. Entre nous, je crois que ce jeune monsieur, dsespr des
froideurs d'Alice Bachellery, s'est rabattu sur moi et me fait la
cour... Mais, hlas! il perd ses peines, mon coeur est pris, tout
 Bompard... Eh bien! non, ce n'est pas Bompard, et tu t'en
doutes, ce n'est pas Bompard le personnage de mon roman. C'est...,
c'est... Ah! tant pis, mon heure est passe. Je te le dirai un
autre jour, mademoiselle refrjon.

XII

UNE VILLE D'EAUX

(Suite)

Le matin o le _Journal des Baigneurs_ annona que Son Excellence
M. le ministre de l'Instruction publique, Bompard attach, et leur
suite, taient descendus aux _Alpes Dauphinoises_, le dsarroi fut
grand dans les htels d'alentour.

Justement _La Laita_ gardait depuis deux jours un vque
catholique de Genve pour le produire au bon moment, ainsi qu'un
conseiller gnral de l'Isre, un lieutenant-juge  Tahiti, un
architecte de Boston, une fourne enfin. _La Chevrette_ attendait
aussi un dput du Rhne et famille. Mais le dput, le
lieutenant-juge, tout disparut emport, perdu dans le sillon de
flamme glorieuse qui suivait partout Numa Roumestan. On ne
parlait, on ne s'occupait que de lui. Tous les prtextes servaient
pour s'introduire aux _Alpes Dauphinoises_, passer devant le petit
salon du rez-de-chausse sur le jardin, o le ministre mangeait
entre ses dames et son attach, le voir faire la partie de boule,
chre aux Mridionaux, avec le pre Olivieri des Missions, saint
homme terriblement velu, qui  force de vivre chez les sauvages
avait pris de leurs faons d'tre, poussait des cris formidables
en pointant et pour tirer brandissait les boules au-dessus de sa
tte en tomahawk.

La belle figure du ministre, la rondeur de ses manires lui
gagnrent les coeurs et surtout sa sympathie pour les humbles. Le
lendemain de son arrive, les deux garons qui servaient le
premier tage annoncrent  l'office que le ministre les emmenait
 Paris pour son service personnel. Comme c'taient de bons
serviteurs, madame Laugeron fit la grimace, mais n'en laissa rien
voir  l'Excellence, dont le sjour valait tant d'honneur  son
htel. Le prfet, le recteur arrivaient de Grenoble, en tenue,
prsenter leurs hommages  Roumestan. L'Abb de la Grande-
Chartreuse, -- il avait plaid pour eux contre les Prmontrs et
leur lixir, -- lui envoyait en grande pompe une caisse de liqueur
extrafine. Enfin le prfet de Chambry venait prendre ses ordres
pour la crmonie de la premire pierre  poser au lyce neuf,
l'occasion d'un discours manifeste et d'une rvolution dans les
moeurs de l'Universit. Mais le ministre demandait un peu de
rpit; les travaux de la session l'avaient fatigu, il voulait
reprendre haleine, s'apaiser au milieu des siens, prparer 
loisir ce discours de Chambry, d'une porte si considrable. Et
M. le prfet comprenait bien cela, demandant seulement d'tre
prvenu quarante-huit heures  l'avance, pour donner l'clat
ncessaire  la crmonie. La pierre avait attendu deux mois, elle
attendrait bien encore le bon vouloir de l'illustre orateur.

En ralit, ce qui retenait Roumestan  Arvillard, ce n'tait ni
le besoin de repos, ni le loisir ncessaire  cet improvisateur
merveilleux sur qui le temps et la rflexion faisaient l'effet de
l'humidit sur le phosphore, mais la prsence d'Alice Bachellery.
Aprs cinq mois d'un flirtage passionn, Numa n'tait pas plus
avanc auprs de sa petite que le jour de leur premier rendez-
vous. Il frquentait la maison, savourait la bouillabaisse savante
de madame Bachellery, les chansonnettes de l'ancien directeur des
Folies-Bordelaises, reconnaissait ces menues faveurs par une foule
de cadeaux, bouquets, envois de loges ministrielles, billets aux
sances de l'Institut, de la Chambre, mme les palmes d'officier
d'Acadmie pour le chansonnier, tout cela sans avancer ses
affaires. Ce n'tait pourtant pas un de ces novices qui vont  la
pche  toute heure, sans avoir d'avance tt l'eau et solidement
appt. Seulement il avait affaire  la plus subtile dorade, qui
s'amusait de ses prcautions, mordillait l'amorce, lui donnait
parfois l'illusion de la prise, et s'chappait tout  coup d'une
dtente, lui laissant la bouche sche de dsir, le coeur fouett
des commotions de sa souple chine ondule et tentante.

Rien de plus nervant que ce jeu. Il ne tenait qu' Numa de le
faire cesser, en donnant  la petite ce qu'elle demandait, sa
nomination de premire chanteuse  l'Opra, un trait de cinq ans,
de gros appointements, des feux, la vedette, le tout stipul sur
papier timbr, et non par la simple poigne de main, le topez l
de Cadaillac. Elle n'y croyait pas plus qu'aux J'en rponds...
c'est comme si vous l'aviez... dont Roumestan depuis cinq mois
essayait de la leurrer.

Celui-ci se trouvait entre deux exigences. Oui, disait Cadaillac,
si vous renouvelez mon bail. Or le Cadaillac tait brl, fini;
sa prsence  la tte du premier thtre de musique, un scandale,
une tare, un hritage vreux de l'administration impriale. La
presse rclamerait srement contre le joueur, trois fois failli,
qui ne pouvait porter sa croix d'officier, et le cynique montreur,
dilapidant sans vergogne les deniers publics. Fatigue  la fin de
ne pouvoir se laisser prendre, Alice cassa la ligne et se sauva,
tranant l'hameon.

Un jour, le ministre arrivant chez les Bachellery trouva la maison
vide et le pre qui, pour le consoler, lui chantait son dernier
refrain:

_Donne-moi d'quoi q't'as, t'auras d'quoi qu'j'ai._

Il s'effora de patienter un mois, puis retourna voir le fcond
chansonnier qui voulut bien lui chanter sa nouvelle:

_Quand le saucisson va, tout va..._

et le prvenir que ces dames, se trouvant admirablement aux eaux,
avaient l'intention de doubler leur sjour. C'est alors que
Roumestan s'avisa qu'on l'attendait pour cette premire pierre du
lyce de Chambry, une promesse faite en l'air et qui y serait
probablement reste, si Chambry n'eut t voisin d'Arvillard o,
par un hasard providentiel, Jarras, le mdecin et l'ami du
ministre, venait d'envoyer mademoiselle Le Quesnoy.

Ils se rencontrrent, ds l'arrive, dans le jardin de l'htel.
Elle, trs surprise de le voir, comme si le matin mme elle
n'avait lu l'annonce pompeuse du _Journal des Baigneurs_, comme si
depuis huit jours toute la valle par les mille voix de ses
forts, de ses fontaines, ses innombrables chos, n'annonait la
venue de l'Excellence:

-- Vous, ici?

Lui, son air ministre, imposant et gourm:

-- Je viens voir ma belle-soeur.

Il s'tonna, du reste, de trouver encore mademoiselle Bachellery 
Arvillard. Il la croyait partie depuis longtemps.

-- Dame! il faut bien que je me soigne, puisque Cadaillac prtend
que j'ai la voix si malade.

L-dessus un petit salut parisien du bout des cils, et elle
s'loigna sur une roulade claire, un joli gazouillis de fauvette,
qu'on entend encore longtemps aprs qu'on ne voit plus l'oiseau.
Seulement, ds ce jour, elle changea d'allure. Ce ne fut plus
l'enfant prcoce, toujours  gambader par l'htel,  roquer
M. Paul,  jouer  la balanoire, aux jeux innocents, qui ne se
plaisait qu'avec les petits, dsarmait les mamans les plus
svres, les ecclsiastiques les plus moroses par l'ingnuit de
son rire et son exactitude aux offices. On vit paratre Alice
Bachellery, la diva des Bouffes, le joli mitron dlur et viveur,
s'entourant de jeunes freluquets, improvisant des ftes, des
parties, des soupers que la mre, toujours prsente, ne dfendait
qu' demi des interprtations mauvaises.

Chaque matin, un panier au blanc tendelet bord d'un baldaquin de
franges se rangeait au perron une heure avant que ces dames
descendissent en robe claire, pendant que piaffait autour d'elles
une joyeuse cavalcade, tout ce qu'il y avait de libre, de garon
aux _Alpes Dauphinoises_ et dans les htels voisins, le
lieutenant-juge, l'architecte amricain, et surtout le jeune homme
au ressort, que la diva ne semblait plus dsesprer de ses
innocents enfantillages. La voiture bourre de manteaux pour le
retour, un gros panier de provisions sur le sige, on traversait
le pays au grand trot, en route pour la Chartreuse de Saint-Hugon,
trois heures dans la montagne sur des lacets  pic, au ras des
cimes noires de sapins dgringolant vers des prcipices, vers des
torrents tout blancs d'cume; ou bien dans la direction de
Bramefarine, o l'on djeune d'un fromage de montagne arros d'un
petit clairet trs raide qui fait danser les Alpes, le mont Blanc,
tout le merveilleux horizon de glaces, de crtes bleues que l'on
dcouvre de l-haut, avec de petits lacs, fragments clairs au pied
des roches comme des morceaux de ciel cass. On descendait, _ la
ramasse_, dans des traneaux de feuillage, sans dossier, o il
faut se cramponner aux branches, lanc  corps perdu sur les
pentes, tir par un montagnard qui va droit devant lui sur le
velours des pturages, le lit caillouteux des torrents secs,
franchissant de la mme vitesse les quartiers de roche ou le grand
cart d'un ruisseau, vous laissant en bas  la fin, bloui, moulu,
suffoqu, tout le corps en branle et les yeux tourbillonnants avec
la sensation de survivre au plus horrible tremblement de terre.

Et la journe n'tait complte que lorsque toute la cavalcade se
trempait en route d'un de ces orages de montagne, cribl d'clairs
et de grle, qui effrayait les chevaux, dramatisait le paysage,
prparait un retour  sensation, la petite Bachellery, sur le
sige, en paletot d'homme, sa toque orne d'une plume de
gelinotte, tenant les guides, fouettant ferme pour se rchauffer
et racontant, une fois descendue, le danger de l'excursion avec
l'entrain, la voix mordante, les yeux brillants, la vive raction
de sa jeunesse contre la froide averse et un petit frisson de
peur.

Si du moins elle avait prouv alors le besoin d'un bon sommeil,
un de ces sommeils de pierre que procurent les courses en
montagne. Non, c'tait jusqu'au matin dans la chambre de ces
femmes un train de rires, de chansons, de flacons dbouchs, des
consommations qu'on montait  ces heures indues, des tables qu'on
roulait pour le baccara, et sur la tte du ministre, dont
l'appartement se trouvait juste au-dessous.

Plusieurs fois il s'en plaignit  madame Laugeron, trs partage
entre son dsir d'tre agrable  l'Excellence et la crainte de
mcontenter des clientes d'un tel rapport. Et puis, a-t-on le
droit d'tre bien exigeant dans ces htels de bains toujours
secous par des dparts, des arrives en pleine nuit, les malles
qu'on trane, les grosses bottes, les btons ferrs des
ascensionnistes, en train de s'quiper ds avant le jour, et les
quintes de toux des malades, ces horribles toux dchirantes,
ininterrompues, qui tiennent du rle, du sanglot, du chant d'un
coq enrou.

Ces nuits blanches, lourdes nuits de juillet que Roumestan passait
en insomnies fivreuses  tourner et retourner dans son lit des
penses importunes, pendant que sonnait clair l-haut le rire
coup de traits et d'appoggiatures de sa voisine, il aurait pu les
employer  son discours de Chambry; mais il tait trop agit,
trop furieux, se retenant de monter  l'tage au-dessus pour
chasser au bout de ses bottes le jeune homme au ressort,
l'Amricain et cet infme lieutenant-juge, dshonneur de la
magistrature franaise aux colonies, pour saisir par le cou, son
cou de tourterelle gonfl de roulades, cette mchante petite
sclrate en lui disant une bonne fois:

Aurez-vous bientt fini de me faire souffrir comme a?

Pour s'apaiser, chasser ces visions, d'autres plus vives, plus
douloureuses encore, il rallumait sa bougie, appelait Bompard
couch dans la pice  ct, le confident, l'cho, toujours 
l'ordre, et l'on causait de la petite. C'est pour cela qu'il
l'avait amen, arrach non sans peine  l'installation de sa
couveuse artificielle. Bompard s'en consolait en entretenant de
son affaire le pre Olivieri qui connaissait  fond l'levage des
autruches, ayant habit longtemps Cap-town. Et les rcits du
religieux, ses voyages, son martyre, les diffrentes faons dont
il avait t tortur en des pays divers, ce corps robuste de
boucanier, brl, sci, rou, carte d'chantillon des raffineries
de la cruaut humaine, tout cela avec le frais ventail rv des
plumes soyeuses et chatoyantes, intressait autrement l'imaginatif
Bompard que l'histoire de la petite Bachellery; mais il tait si
bien dress  son mtier de suiveur que, mme  cette heure-l,
Numa le trouvait prt  s'attendrir,  s'indigner avec lui,
donnant  sa noble tte, sous les pointes d'un foulard de nuit,
des expressions de colre, d'ironie, de douleur, selon qu'il
s'agissait des faux cils de l'artificieuse petite, de ses seize
ans qui en valaient bien vingt-quatre, ou de l'immoralit de cette
mre prenant sa part de scandaleuses orgies. Enfin quand
Roumestan, ayant bien dclam, gesticul, montr  nu la faiblesse
de son coeur amoureux, teignait sa bougie: Essayons de dormir...
Allons... Bompard profitait de l'obscurit pour lui dire avant
d'aller se coucher:

-- Moi,  ta place, je sais bien ce que je ferais...

-- Quoi?

-- Je renouvellerais le trait de Cadaillac.

-- Jamais!

Et violemment il s'enfonait dans ses couvertures pour se garantir
contre le tapage du dessus.

Une aprs-midi,  l'heure de la musique, l'heure coquette et
bavarde de la vie de bains, pendant que tous les baigneurs,
presss devant l'tablissement comme sur le tillac d'un navire,
allaient et venaient, tournaient en rond ou prenaient place sur
les chaises serres en trois rangs, le ministre, pour viter
mademoiselle Bachellery qu'il voyait arriver en blouissante
toilette bleue et rouge, escorte de son tat-major, s'tait jet
dans une alle dserte, et seul assis  l'angle d'un banc, pntr
dans ses proccupations par la mlancolie de l'heure et de cette
musique lointaine, remuait machinalement du bout de son parasol
les claboussures de feu dont le couchant jonchait l'alle, quand
une ombre lente passant sur son soleil lui fit lever les yeux.
C'tait Bouchereau, le mdecin clbre, trs ple, bouffi,
tranant les pieds. Ils se connaissaient comme  une certaine
hauteur de vie tous les Parisiens se connaissent. Par hasard,
Bouchereau qui n'tait pas sorti depuis plusieurs jours se sentait
d'humeur sociable. Il s'assit, on causa.

-- Vous tes donc malade, docteur?

-- Trs malade, dit l'autre avec ses faons de sanglier... Un mal
hrditaire... une hypertrophie du coeur. Ma mre en est morte,
mes soeurs aussi... seulement, moi, je durerai moins qu'elles, 
cause de mon affreux mtier; j'en ai pour un an, deux ans tout au
plus.

 ce grand savant,  ce diagnostiqueur infaillible parlant de sa
mort avec cette assurance tranquille, il n'y avait rien  rpondre
que d'inutiles banalits. Roumestan le comprit, et, silencieux, il
songeait que c'tait l des tristesses autrement srieuses que les
siennes. Bouchereau continua, sans le regarder, avec cet oeil
vague, cette suite implacable d'ides que donne au professeur
l'habitude de la chaire et du cours:

Nous autres mdecins, parce que nous avons l'air comme a, on
croit que nous ne sentons rien, que nous ne soignons dans le
malade que la maladie, jamais l'tre humain et souffrant. Grande
erreur!... J'ai vu mon matre Dupuytren, qui passait pourtant pour
un dur  cuire, pleurer  chaudes larmes devant un pauvre petit
diphtritique qui disait doucement que a l'ennuyait de mourir...
Et ces appels dchirants des angoisses maternelles, ces mains
passionnes qui vous ptrissent le bras: Mon enfant! Sauvez mon
enfant! Et les pres qui se raidissent pour vous dire d'une voix
bien mle, avec de grosses larmes le long des joues: Vous nous le
tirerez de l, n'est-ce pas, docteur?... On a beau s'aguerrir,
ces dsespoirs vous poignent le coeur; et c'est a qui est bon,
quand on a le coeur dj atteint!... Quarante ans de pratique, 
devenir chaque jour plus vibrant, plus sensible... Ce sont mes
malades qui m'ont tu. Je meurs de la souffrance des autres.

-- Mais je croyais que vous ne consultiez plus, docteur, fit le
ministre qui s'mouvait.

-- Oh! non, plus jamais, pour personne. Je verrais un homme tomber
l devant moi, que je ne me pencherais mme pas... Vous comprenez,
c'est rvoltant  la fin, ce mal que j'ai nourri de tous les maux.
Je veux vivre, moi... Il n'y a que la vie.

Il s'animait dans sa pleur; et sa narine, pince d'un signe
morbide, buvait l'air lger imprgn d'armes tides, de fanfares
vibrantes, de cris d'oiseaux. Il reprit avec un soupir navr:

-- Je ne pratique plus, mais je reste toujours mdecin, je
conserve ce don fatal du diagnostic, cette horrible seconde vue du
symptme latent, de la souffrance qu'on veut taire, qui dans le
passant  peine regard, dans l'tre qui marche, parle, agit en
pleine force, me montre le moribond de demain, le cadavre
inerte... Et cela aussi clairement que je vois s'avancer la
syncope o je resterai, le dernier vanouissement dont rien ne me
fera revenir.

-- C'est effrayant, murmura Numa qui se sentait plir, et poltron
devant la maladie et la mort comme tous les mridionaux, ces
enrags de vie, se dtournait du savant redoutable, n'osait plus
le regarder en face, de peur de lui laisser lire sur sa figure
rubiconde l'avertissement d'une fin prochaine.

-- Ah! ce terrible diagnostic qu'ils m'envient tous, comme il
m'attriste, comme il me gte le peu de vie qui me reste... Tenez,
je connais ici une pauvre femme dont le fils est mort, il y a dix,
douze ans, d'une phtisie larynge. Je l'avais vu deux fois, et
seul entre tous, je signalai la gravit du mal. Aujourd'hui je
retrouve cette mre avec sa jeune fille; et je peux dire que la
prsence de ces malheureuses me perd mon sjour aux eaux, me cause
plus de mal que mon traitement ne me fera de bien. Elles me
poursuivent, elles veulent me consulter, et moi, je m'y refuse
absolument... Pas besoin d'ausculter cette enfant pour la
condamner. Il me suffit de l'avoir vue l'autre jour se jeter
voracement sur un bol de framboises, d'avoir regard 
l'inhalation sa main pose sur ses genoux, une main maigre o les
ongles bombent, s'enlvent au-dessus des doigts comme prts  se
dtacher. Elle a la phtisie de son frre, elle mourra avant un
an... Mais que d'autres le leur apprennent. J'en ai assez donn de
ces coups de couteau qui se retournaient contre moi. Je ne veux
plus.

Roumestan s'tait lev, trs effray:

-- Savez-vous le nom de ces dames, docteur?

-- Non. Elles m'ont envoy leur carte, je n'ai pas mme voulu la
voir. Je sais seulement qu'elles sont  notre htel.

Et tout  coup, regardant  l'extrmit de l'alle:

Ah! mon Dieu, les voil!... Je me sauve.

L-bas, sur le rond-point o la musique envoyait son accord final,
c'tait un mouvement d'ombrelles, de toilettes gaies s'agitant
entre les branches aux premiers coups de cloche des dners sonnant
alentour. D'un groupe anim, causant, les dames Le Quesnoy se
dtachaient, Hortense grande et svelte dans la lumire, une
toilette de mousseline et de valenciennes, un chapeau garni de
roses,  la main un bouquet de ces mmes roses achet dans le
parc.

-- Avec qui causiez-vous donc, Numa? On dirait M. Bouchereau.

Elle tait devant lui, blouissante, dans un si bon jour
d'heureuse jeunesse, que la mre elle-mme commenait  perdre ses
terreurs, laissant se reflter sur son vieux visage un peu de
cette gaiet entranante.

Oui, c'tait Bouchereau qui me racontait ses misres... Il est
bien bas, le pauvre!...

Et Numa, la regardant, se rassurait:

Cet homme est fou. Ce n'est pas possible, c'est sa mort qu'il
promne et diagnostique partout.

 ce moment, Bompard apparut, marchant trs vite, brandissant un
journal.

-- Quoi donc? demanda le ministre.

-- Grande nouvelle! Le tambourinaire a dbut...

On entendit Hortense murmurer Enfin! et Numa qui rayonnait:

-- Succs, n'est-ce pas?

-- Tu penses!... je n'ai pas lu l'article... Mais trois colonnes
en tte du _Messager_!...

-- Encore un que j'ai invent, dit le ministre qui s'tait rassis,
les mains  l'entournure du gilet, voyons, lis-nous a.

Madame Le Quesnoy observant que la cloche du dner avait sonn,
Hortense rpliqua vivement que ce n'tait que le premier coup; et
la joue sur une main, dans une jolie pose d'attente soucieuse,
elle couta.

Est-ce  M. le ministre des Beaux-Arts, est-ce au directeur de
l'Opra que le public parisien doit la grotesque mystification
dont il a t victime hier soir?...

Ils tressaillirent tous, except Bompard qui, dans son lan de
beau diseur, berc par le ronron de sa phrase, sans compromettre
ce qu'il lisait, les regardait l'un aprs l'autre, trs surpris de
leur tonnement.

-- Mais va donc, dit Numa, va donc!

En tout cas, c'est M. Roumestan que nous en rendons responsable.
C'est lui qui nous a apport de sa province ce bizarre et sauvage
galoubet, ce mirliton des chvres...

Il y a des gens bien mchants... interrompit la jeune fille qui
plissait sous ses roses. Le liseur continua, les yeux arrondis
des normits qu'il voyait venir:

... des chvres,  qui notre Acadmie de musique a d de
ressembler pour un soir  un retour de foire de Saint-Cloud. Et
vraiment il en fallait un fameux galoubet, pour croire que
Paris...

Le ministre lui arracha violemment le journal:

-- Tu ne vas pas nous lire cette ineptie jusqu'au bout, je
suppose... C'est bien assez de nous l'avoir apporte.

Il parcourut l'article, d'un de ces prompts regards d'homme
public, habitu aux invectives de la presse. ...Ministre de
province..., joli batteur d'entrechats... le Roumestan de
Valmajour... siffl le ministre et crev son tambourin... Il en
eut assez, cacha la mchante feuille dans la profondeur de ses
poches, puis se leva en soufflant la colre qui lui gonflait le
visage, et prenant le bras de madame Le Quesnoy:

Allons dner, maman... a m'apprendra  ne plus m'emballer pour
un tas de non-valeurs.

Ils allaient de front tous les quatre, Hortense les yeux  terre,
consterne.

Il s'agit d'un artiste de grand talent, dit-elle en essayant
d'affermir son timbre un peu voil, il ne faut pas le rendre
responsable de l'injustice du public, de l'ironie des journaux.

Roumestan s'arrta:

Du talent... du talent... _b_, oui... Je ne dis pas..., mais
trop exotique...

Et levant son ombrelle:

Prenons garde au Midi, petite soeur, prenons garde au Midi...
N'en abusons pas... Paris se fatiguerait...

Il se remit en route  pas compts, paisible et froid comme un
habitant de Copenhague, et le silence ne fut troubl que par ce
craquement du gravier sous les pas, qui semble en certaines
circonstances l'crasement, l'miettement d'une colre ou d'un
rve. Quand on fut devant l'htel dont l'immense salle envoyait
par ces dix fentres le tapage affam des cuillers au fond des
assiettes, Hortense s'arrta, et, relevant la tte:

Alors, ce pauvre garon... vous allez l'abandonner?

-- Que faire?... Il n'y a pas  lutter... Puisque Paris n'en veut
pas.

Elle eut un regard d'indignation presque mprisante:

Oh! c'est affreux, ce que vous dites... Eh bien, moi, je suis
plus fire que vous, et fidle  mes enthousiasmes.

Elle franchit en deux sauts le perron de l'htel.

-- Hortense, le second coup est sonn.

-- Oui, oui, je sais... Je descends.

Elle monta dans sa chambre, s'enferma, la clef en dedans, pour ne
pas tre drange. Son pupitre ouvert, un de ces coquets bibelots
 l'aide desquels la Parisienne personnifie mme une chambre
d'auberge, elle en tira une des photographies qu'elle s'tait fait
faire avec le ruban et le fichu d'Arles, crivit une ligne au bas,
et signa. Pendant qu'elle mettait l'adresse, l'heure sonna au
clocher d'Arvillard dans la sombreur violette du vallon, comme
pour solenniser ce qu'elle osait faire.

Six heures.

Une vapeur montait du torrent, en blancheurs errantes et
floconnantes. L'amphithtre de forts, de montagnes, l'aigrette
d'argent du glacier dans le soir rose, elle notait les moindres
dtails de cette minute silencieuse et repose, comme on marque
sur le calendrier une date entre toutes, comme on souligne dans un
livre le passage qui nous a le plus mu, et songeant tout haut:

C'est ma vie, toute ma vie que j'engage en ce moment.

Elle en prenait  tmoin la solennit du soir, la majest de la
nature, le recueillement grandiose de tout autour d'elle.

Sa vie entire qu'elle engageait! Pauvre petite, si elle avait su
combien c'tait peu de chose.

 quelques jours de l, mesdames Le Quesnoy quittaient l'htel, le
traitement d'Hortense tant fini. La mre, quoique rassure par la
bonne mine de son enfant et ce que lui disait le petit docteur du
miracle opr par la nymphe des eaux, avait hte d'en finir avec
cette existence dont les moindres dtails rveillaient son ancien
martyre.

Et vous, Numa?

Oh! lui, il comptait rester encore une semaine ou deux, continuer
un bout de traitement et profiter du calme o le laisserait leur
dpart pour crire ce fameux discours. Cela ferait un fier tapage
dont elles auraient des nouvelles  Paris. Dame! Le Quesnoy ne
serait pas content.

Et tout  coup Hortense, prte  partir, si heureuse pourtant de
rentrer chez elle, de revoir les chers absents que le lointain lui
rendait plus chers encore, car elle avait de l'imagination jusque
dans le coeur, Hortense se sentait une tristesse de quitter ce
beau pays, tout ce monde de l'htel, des amis de trois semaines
auxquels elle ne se savait pas tellement attache. Ah! natures
aimantes, comme vous vous donnez, comme tout vous prend, et quelle
douleur ensuite pour briser ces fils invisibles et sensibles. On
avait t si bon pour elle, si attentionn et  la dernire heure,
il se pressait autour de la voiture tant de mains tendues, de
visages attendris. Des jeunes filles l'embrassaient:

a ne sera plus gai sans vous.

On promettait de s'crire, on changeait des souvenirs, des
coffrets odorants, des coupe-papier en nacre avec cette
inscription: _Arvillard 1876_ dans un reflet bleu des lacs. Et
pendant que M. Laugeron lui glissait dans son sac une fiole de
chartreuse surfine, elle voyait l-haut, derrire la vitre de sa
chambre, la montagnarde qui la servait tamponner ses yeux d'un
gros mouchoir lie de vin, elle entendait une voix raille
murmurer  son oreille: Du ressort, mademoiselle...toujours du
ressort... Son ami le poitrinaire qui, grimp sur l'essieu,
tendait vers elle un regard d'adieu, deux yeux creuss, rongs,
fivreux, mais tincelants d'nergie, de volont, et un peu
d'motion aussi. Oh! les bonnes gens, les bonnes gens...

Hortense ne parlait pas de peur de pleurer.

Adieu, adieu tous!

Le ministre, qui accompagnait ces dames jusqu' la station
lointaine, prenait place en face d'elles. Le fouet claque, les
grelots s'branlent. Tout  coup Hortense crie: Mon ombrelle!
Elle l'avait l, il n'y a qu'un instant. Vingt personnes
s'lancent. L'ombrelle... l'ombrelle... Dans la chambre, non,
dans le salon. Les portes battent, l'htel est fouill de haut en
bas:

Ne cherchez pas... Je sais o elle est.

Toujours vive, la jeune fille saute hors de la voiture et court
dans le jardin vers le berceau de noisetiers o le matin encore
elle ajoutait quelques chapitres au roman en cours dans sa petite
tte bouillonnante. L'ombrelle tait l, jete en travers sur le
banc, quelque chose d'elle-mme rest  cette place favorite et
qui lui ressemblait. Quelles heures dlicieuses passes dans ce
coin de claire verdure, que de confidences envoles avec les
abeilles et les papillons! Sans doute elle n'y reviendrait jamais
et cette pense lui serrait le coeur, la retenait. Jusqu'au
grincement long de la balanoire qu' cette heure elle trouvait
charmant.

-- Zut! tu m'embtes...

C'tait la voix de mademoiselle Bachellery qui, furieuse de se
voir dlaisser pour ce dpart, et se croyant seule avec sa mre,
lui parlait dans son langage habituel. Hortense songeait aux
clineries filiales qui l'avaient tant de fois nerve, et riait
toute seule en revenant vers la voiture, quand au dtour d'une
alle elle se trouva face  face avec Bouchereau. Elle s'cartait,
mais il la retint par le bras.

-- Vous nous quittez donc, mon enfant?

-- Mais oui, monsieur...

Elle ne savait trop que rpondre, interdite de la rencontre et de
ce qu'il lui parlait pour la premire fois. Alors il lui prenait
les deux mains dans les siennes, la tenait ainsi devant lui, les
bras carts, la considrait profondment de ses yeux aigus sous
leurs sourcils blancs en broussailles. Puis ses lvres, son
treinte, tout trembla, un flot de sang empourprant sa pleur:

-- Allons, adieu..., bon voyage!

Et sans d'autres paroles, il l'attira, la serra contre sa poitrine
avec une tendresse de grand-pre et se sauva, les deux mains
appuyes sur son coeur qui clatait.

XIII

LE DISCOURS DE CHAMBERY

_Non, non, je me fais hironde... e... elle_
_Et je m'envo...o...le  tire d'ai...ai...le..._

De sa voix aigrelette qui, ce matin, s'tait leve toute limpide
et de belle humeur, la petite Bachellery, serre dans un caban de
fantaisie  capuchon de soie bleue pour aller avec une petite
toque entortille d'un grand voile de gaze, chantait devant sa
glace en achevant de boutonner ses gants. Sangle pour
l'excursion, sa joyeuse petite personne avait une bonne odeur de
toilette frache et de costume neuf, strictement ordonn, en
contraste avec les gchis de la chambre d'htel, o les restes
d'un souper tranaient sur la table au milieu des jetons, des
cartes, des bougies, tout prs du lit dcouvert et d'une grande
baignoire pleine de cet blouissant petit-lait d'Arvillard
souverain pour calmer les nerfs et satiner la peau des baigneuses.

En bas, l'attendaient le panier attel, secouant ses grelots, et
toute une jeune escorte caracolant devant le perron.

Comme la toilette finissait, on frappa  la porte.

-- Entrez!...

Roumestan s'avana, trs mu, lui tendit une large enveloppe:

-- Voici, mademoiselle... Oh! lisez... lisez...

C'tait son engagement  l'Opra pour cinq ans, avec les
appointements voulus, la vedette, tout. Quand elle l'eut dchiffr
article par article, froidement, posment, jusqu' la signature 
gros doigts de Cadaillac, alors, mais seulement alors, elle fit un
pas vers le ministre, et, relevant son voile dj serr pour la
poussire du voyage, tout contre lui, son bec rose en l'air:

-- Vous tes bon... je vous aime...

Il n'en fallait pas plus pour faire oublier  l'homme public tous
les ennuis que cet engagement allait lui causer. Il se contint
pourtant, demeura droit, froid, sourcilleux comme un roc.

-- Maintenant, j'ai tenu ma parole, je me retire... je ne veux pas
dranger votre partie...

-- Ma partie?... Ah! oui, c'est vrai... Nous allons  Chteau-
Bayard.

Et lui passant ses deux bras au cou, clinement:

-- Vous allez venir avec nous... Oh! si... oh! Si...

Elle lui frlait la figure avec ses grands cils en pinceaux, et
mme lui mordillait son menton de statue, pas bien fort, du bout
des quenottes.

-- Avec ces jeunes gens?... mais c'est impossible... Vous n'y
songez pas?...

-- Ces jeunes gens?... Je m'en moque pas mal de ces jeunes gens...
Je les lche... Maman va les prvenir... Oh! ils y sont
habitus... tu entends, maman?

-- J'y vas, dit madame Bachellery qu'on apercevait dans la chambre
 ct, le pied sur une chaise, s'efforant de chausser ses bas
rouges de bottines de coutil trop troites. Elle fit au ministre
sa belle rvrence des Folies-Bordelaises et descendit bien vite
expdier ces messieurs.

-- Garde un cheval pour Bompard... Il viendra avec nous, lui cria
la petite; et Numa, touch de cette attention, savoura la joie
dlicieuse d'couter, avec cette jolie fille entre ses bras,
s'loigner au pas, l'oreille basse, toute la fringante jeunesse
dont les caracolades lui avaient tant de fois pitin le coeur. Un
baiser longuement appuy sur un sourire qui promettait tout, puis
elle se dgagea:

-- Allez vite vous habiller... Il me tarde d'tre en route...

Quelle rumeur curieuse dans l'htel, quel mouvement derrire les
persiennes quand on sut que le ministre tait de la partie de
Chteau-Bayard, qu'on vit son large gilet blanc, le panama ombrant
sa face romaine, s'taler dans le panier en face de la chanteuse.
Aprs tout, comme disait le pre Olivieri trs aguerri par ses
voyages, quel mal y avait-il  cela, est-ce que la mre ne les
accompagnait pas, et le Chteau-Bayard, monument historique,
rentrait-il oui ou non dans les attributions ministrielles? Ne
soyons donc pas si intolrants, mon Dieu, surtout avec des hommes
qui donnent leur vie  la dfense des bonnes doctrines et de notre
sainte religion.

-- Bompard ne vient pas, qu'est-ce qu'il fait donc? murmurait
Roumestan, impatient d'attendre l, devant l'htel, sous tous ces
regards plongeants qui le fusillaient malgr le baldaquin de la
voiture.  une croise du premier tage, quelque chose
d'extraordinaire apparut, de blanc, de rond, d'exotique, qui cria
avec l'accent de l'ancien chef des Tcherkesses:

-- Partez devant... Je _rejouendrai_.

Comme s'ils n'attendaient que ce signal, les deux mulets, le
garrot bas, mais le pied solide, dtalrent en secouant leurs
sonnettes voyageuses, franchirent le parc en trois sauts,
traversrent l'tablissement de bains.

-- Gare! gare!

Les baigneurs effars, les chaises  porteurs se rangent vivement,
les filles de service, leurs grandes poches de tablier pleines de
monnaie et de tickets de couleur, apparaissent  l'entre des
galeries les masseurs, tout nus comme des Bdouins sous leurs
couvertures de laine, se montrent  mi-corps sur l'escalier des
tuves, les salles d'inhalation soulvent leurs rideaux bleus, on
veut voir passer le ministre et la chanteuse; mais ils sont dj
loin, lancs  fond de train dans le lacis descendant des petites
rues noires d'Arvillard, sur les cailloux pointus, serrs, veins
de soufre et de feu, o la voiture rebondit avec des tincelles,
secouant les maisons basses toutes lpreuses, faisant apparatre
aux fentres garnies d'criteaux, au seuil des boutiques de btons
ferrs, de parasols, de passe-montagnes, de pierres calcaires,
minerais, cristaux et autres attrape-baigneurs, des ttes qui
s'inclinent, des fronts qui se dcouvrent  la vue du ministre.
Les goitreux eux-mmes le reconnaissent, saluent de leurs rires
inconscients et rauques le grand matre de l'Universit de France,
tandis que ces dames, trs fires, se tiennent droites et dignes
en face de lui, sentant bien l'honneur qui leur est fait. Elles ne
se mettent  l'aise qu'une fois hors du pays sur la belle route de
Pontcharra, o les mulets soufflent au bas de la tour de Treuil
que Bompard a fixe comme rendez-vous.

Les minutes se passent, pas de Bompard. On le sait bon cavalier,
il s'en est vant si souvent. On s'tonne, on s'irrite, Numa
surtout, impatient d'tre loin sur cette route blanche, unie, qui
parat sans fin, d'avancer dans cette journe qui s'ouvre comme
une veine, pleine d'esprances et d'aventures. Enfin, d'un
tourbillon de poussire o halte une voix effraye: ho!... la...
ho!... la... jaillit la tte de Bompard, coiffe d'un de ces
casques en lige couverts de toile blanche,  vague tournure de
scaphandres, en usage dans l'arme indo-anglaise, et que le
Mridional a emport dans le but d'agrandir, de dramatiser son
voyage, laissant croire au chapelier qu'il partait pour Bombay ou
pour Calcutta.

Arrive donc, lambin.

Bompard hocha la tte d'un air tragique. videmment il s'tait
pass des choses au dpart, et le Tcherkesse avait d donner aux
gens de l'htel une triste ide de son quilibre car de larges
plaques de poussire souillaient ses manches et son dos.

Mauvais cheval, dit-il en saluant ces dames, pendant que le
panier s'branlait, mauvais cheval, mais je l'ai mis au pas.

Si bien au pas que maintenant l'trange bte ne voulait plus
avancer, pitinant et tournant sur place comme un chat malade,
malgr les efforts de son cavalier. La voiture tait dj loin.

Viens-tu, Bompard?...

-- Partez devant... Je rejoindrai... cria-t-il encore de son plus
beau creux marseillais; puis il eut un geste dsespr et on le
vit dtaler du ct d'Arvillard dans une vole de sabots furieux.
Tout le monde pensa: Il aura oubli quelque chose, et on ne
s'occupa plus de lui.

La route contournait les hauteurs, large route de France, espace
de noyers, ayant  gauche des forts de chtaigniers et de pins,
en terrasses;  droite des pentes immenses, droulant  perte de
vue, jusqu'au fond o les villages apparaissaient resserrs dans
les creux, des champs de vigne, de bl, de mas, des mriers, des
amandiers, et d'blouissants tapis de gents dont la graine
clatant  la chaleur faisait un ptillement continu, comme si le
sol mme grsillait tout en feu. On aurait pu le croire  la
lourdeur du temps,  cet embrasement de l'atmosphre qui ne
paraissait pas venir du soleil, presque invisible, recul derrire
une gaze, mais de vapeurs terrestres et brlantes faisant trouver
dlicieusement frache la vue du Glayzin et sa cime coiffe de
neiges qu'on aurait pu, semblait-il, toucher du bout des
ombrelles.

Roumestan ne se souvenait pas de paysage comparable  celui-l,
non, pas mme dans sa chre Provence: il n'imaginait pas de
bonheur plus complet que le sien. Ni soucis, ni remords. Sa femme
fidle et croyante, l'espoir de l'enfant, la prdiction de
Bouchereau sur Hortense, l'effet dsastreux qu'allait produire
l'apparition du dcret Cadaillac  l'Officiel, rien n'existait
plus pour lui.

Tout son destin tenait dans cette belle fille dont les yeux
refltaient ses yeux, ses genoux embots dans les siens, et qui
sous le voile azur, ros par sa chair blonde, chantait en lui
pressant les mains:

_Maintenant je me sens aime,_
_Fuyons tous deux sous la rame..._

Pendant qu'ils s'emportaient dans le vent de la course, la route
dvide rapidement largissait son paysage  mesure, laissant voir
une plaine immense en demi-cercle, des lacs, des villages, puis
des montagnes nuances  leur degr d'loignement, la Savoie qui
commenait.

Que c'est beau! que c'est grand! disait la chanteuse; lui,
rpondait tout bas: Que je vous aime!

 la dernire halte, Bompard rejoignit encore une fois,  pied,
trs piteux, menant son cheval par la bride. Cette bte est
tonnante... fit-il sans plus, et ces dames s'informant s'il
tait tomb Non... C'est mon ancienne blessure qui s'est
rouverte. Bless o, quand? Il n'en avait jamais parl; mais,
avec Bompard, il fallait s'attendre  des surprises. On le fit
monter dans la voiture, son trs pacifique cheval docilement
attel derrire, et l'on se dirigea vers le Chteau-Bayard, dont
les deux tours poivrires, pitrement restaures, se distinguaient
sur un plateau.

Une servante vint au-devant d'eux, montagnarde finaude, aux ordres
d'un vieux prtre, ancien desservant des paroisses voisines, qui
habite Chteau-Bayard,  la charge d'en laisser l'entre libre aux
touristes. Quand une visite est signale, le prtre, trs digne,
monte dans sa chambre,  moins qu'il ne s'agisse de personnages;
mais le ministre en partie fine se gardait bien de donner ses
titres, et ce fut comme  de simples visiteurs que la domestique
montra, avec les phrases apprises et le ton psalmodique de ces
gens-l, ce qui reste de l'ancien manoir du chevalier sans peur et
sans reproche, pendant que le cocher installait le djeuner sous
une tonnelle du petit jardin.

Ici l'ancienne chapelle o le bon chevalier matin et soir... Je
prie mesdames et messieurs de considrer l'paisseur des
murailles.

On ne considrait rien du tout. Il faisait noir, on butait contre
des gravats qu'clairait  demi le jour d'une meurtrire glissant
sur un grenier  foin tabli dans les poutres du plafond. Numa, le
bras de sa petite sous le sien, se moquait un peu du chevalier
Bayard et de sa respectable mre, la dame Hlne des Allemans.
Cette odeur de vieilles choses les ennuyait et mme un moment,
pour tter l'cho des votes de la cuisine, madame Bachellery
ayant entonn la dernire chanson de son poux, mais l, tout 
fait gaillarde: _J'tiens a d'papa..., j'tiens a d'maman_...,
personne ne se scandalisa, au contraire.

Mais dehors, le djeuner servi sur une massive table de pierre, et
quand la premire faim fut apaise, la calme splendeur de
l'horizon autour d'eux, la valle du Graisivaudan, les Bauges, les
svres contreforts de la Grande-Chartreuse, et le contraste, dans
cette nature aux grandes lignes, du petit verger en terrasse o
vivait ce vieux solitaire, tout  Dieu,  ses tulipiers,  ses
abeilles, les pntra peu  peu de quelque chose de grave, de doux
qui ressemblait  du recueillement. Au dessert, le ministre
entr'ouvrant le guide pour retremper sa mmoire, parla de Bayard,
de sa pauvre dame de mre qui tendrement plorait, le jour o
l'enfant partant pour Chambry, page chez le duc de Savoie,
faisait caracoler son petit roussin devant la porte du Nord, 
cette place mme o l'ombre de la grosse tour s'allongeait
majestueuse et frle, comme le fantme du vieux castel vanoui.

Et Numa, se montant, leur lisait les belles paroles de madame
Hlne  son fils, au moment du dpart: Pierre, mon amy, je vous
recommande que devant toutes choses aimiez, craigniez et serviez
Dieu, sans aucunement l'offenser, s'il vous est possible. Debout
sur la terrasse, avec un geste large qui allait jusqu' Chambry:
Voil ce qu'il faut dire aux enfants, voil ce que tous les
parents, ce que tous les matres...

Il s'arrta, se frappa le front:

Mon discours!... C'est mon discours... Je le tiens... Superbe! Le
Chteau-Bayard, une lgende locale... Quinze jours que je le
cherche... Et le voil!

-- C'est providentiel, cria madame Bachellery pleine d'admiration,
trouvant tout de mme la fin du djeuner un peu grave... Quel
homme! Quel homme!

La petite paraissait aussi trs monte; mais l'impressionnable
Roumestan n'y prenait pas garde. L'orateur bouillonnait sous son
front, dans sa poitrine, et tout  son ide:

Le beau, disait-il en cherchant autour de lui, le beau serait de
dater la chose de Chteau-Bayard...

-- Si c'est que monsieur l'avocat voudrait un petit coin pour
crire...

-- Oh! seulement quelques notes  jeter... Vous permettez,
mesdames... Le temps qu'on vous serve le caf... Je reviens...
C'est pour pouvoir mettre ma date sans mentir.

La servante l'installa dans une petite pice du rez-de-chausse
trs ancienne, dont la vote arrondie en dme garde des fragments
de dorure et qu'on prtend avoir t l'oratoire de Bayard, de mme
que la vaste salle voisine avec un grand lit de paysan  baldaquin
et rideaux de perse est prsente comme sa chambre  coucher.

Il faisait bon crire entre ces paisses murailles que la lourdeur
du temps ne pntrait pas, derrire cette porte-fentre
entrebille jetant en travers de la page la lumire, les parfums
du petit verger. Au dbut, la plume de l'orateur n'tait pas assez
prompte pour l'enthousiasme de l'ide; il envoyait ses phrases, 
la grosse, la tte en bas, des phrases d'avocat du Midi connues
mais loquentes, grises avec une chaleur cache et des
ptillements d'tincelles  et l comme dans la coule.
Subitement il s'arrta, le crne vide de mots ou charg de la
fatigue de la route et des vapeurs du djeuner. Alors il se
promena de l'oratoire  la chambre, parlant haut, s'excitant,
coutant son pas dans la sonorit, comme celui d'un revenant
illustre, et se rassit encore sans pouvoir tracer une ligne...
Tout tournait autour de lui, les murs blanchis  la chaux, ce
rayon de lumire hypnotisante. Il entendit un bruit d'assiettes et
de rires dans le jardin, loin, trs loin, et finit par s'endormir
profondment, le nez sur son bauche.

... Un violent coup de tonnerre le mit debout. Depuis combien de
temps tait-il l? Un peu confus, il sortit dans le jardin dsert,
immobile. L'odeur des tulipiers s'crasait dans l'air. Sous la
tonnelle vide, des gupes volaient lourdement autour de la
poissure des verres de champagne et du sucre rest dans les tasses
que la montagnarde desservait sans bruit, prise d'une peur
nerveuse de bte  l'approche de l'orage, et se signant  chaque
clair. Elle apprit  Numa que la demoiselle se trouvant avec un
grand mal de tte aprs djeuner, elle l'avait mene dormir un peu
dans la chambre de Bayard, en fermant ben doucement la porte
pour ne pas dranger le monsieur qui travaillait. Les deux autres,
la grosse dame et le chapeau blanc, taient descendus dans la
valle, et pour sr ils auraient de l'eau, car il allait en faire
un... Voyez!...

Dans la direction qu'elle indiquait, sur la crte dchiquete des
Bauges, les cimes calcaires de la Grande-Chartreuse enveloppe
d'clairs comme un mystrieux Sina, le ciel s'obscurcissait d'une
norme tache d'encre qui grandissait  vue d'oeil et sous laquelle
toute la valle, le remous des arbres verts, l'or des bls, les
routes indiques par de lgres tranes de poussire blanche
souleve, la nappe argente de l'Isre, prenaient une
extraordinaire valeur lumineuse, un jour de rflecteur oblique et
blanc,  mesure que se projetait la sombre et grondante menace. Au
lointain, Roumestan aperut le casque en toile de Bompard,
tincelant comme une lentille de phare.

Il rentra, mais ne put se remettre au travail. Pour le coup, le
sommeil ne paralysait pas sa plume; il se sentait, au contraire,
trangement excit par la prsence d'Alice Bachellery dans la
chambre voisine. Au fait, y tait-elle encore? Il entr'ouvrit la
porte et n'osa plus la refermer, de peur de dranger le joli
sommeil de la chanteuse jete, toute dfaite, sur le lit, dans un
fouillis troublant de cheveux froisss, d'toffes ouvertes, de
blanches formes entrevues.

-- Allons, voyons, Numa... La chambre de Bayard, qu diable!

Il se prit positivement par le collet, comme un malfaiteur, se
ramena, s'assit de force  sa table, la tte entre ses mains,
bouchant ses yeux et ses oreilles, pour mieux s'absorber dans la
dernire phrase qu'il rptait tout bas:

-- Et, messieurs, ces recommandations suprmes de la mre de
Bayard, venues jusqu' nous dans la tant douce langue du moyen
ge, nous voudrions que l'Universit de France...

L'orage l'nervait, si lourd, engourdissant comme l'ombre de
certains arbres des tropiques. Sa tte flottait, grise d'une
odeur exquise exhale par les fleurs amres des tulipiers ou cette
brasse de cheveux blonds parse sur le lit  ct. Malheureux
ministre! Il avait beau s'accrocher  son discours, invoquer le
chevalier sans peur et sans reproche, l'instruction publique, les
cultes, le recteur de Chambry, rien n'y fit. Il dut rentrer dans
la chambre de Bayard, et, cette fois, si prs de la dormeuse,
qu'il entendait son souffle lger, frlait de sa main l'toffe 
ramages des rideaux tombs encadrant ce sommeil provocateur, cette
chair nacre aux ombres et aux dessous roses d'une sanguine
polissonne de Fragonard.

Mme l, au bord de sa tentation, le ministre luttait encore, et
le murmure machinal de ses lvres marmottait les recommandations
suprmes que l'Universit de France... quand un roulement brusque
qui rapprochait ses saccades rveilla la chanteuse en sursaut.

-- Oh! que j'ai en peur... tiens! c'est vous?

Elle le reconnaissait en souriant, de ses yeux clairs d'enfant qui
s'veille, sans aucune gne de son dsordre; et ils restaient
saisis, immobiles, croisant la flamme silencieuse de leur dsir.
Mais la chambre se trouva subitement plonge dans une nuit noire
par le retour des hautes persiennes que le vent fermait l'une
aprs l'autre. On entendit battre des portes, une clef tomber, des
tourbillons de feuilles et de fleurs rouler sur le sable jusqu'au
seuil o soufflait la bourrasque plaintivement.

-- Quel orage! lui dit-elle tout bas en prenant sa main brlante
et l'attirant presque sous les rideaux...

Et, messieurs, ces recommandations suprmes de la mre de Bayard,
venues  nous dans la tant douce langue du moyen ge...

C'tait  Chambry, en vue du vieux chteau des ducs de Savoie et
de ce merveilleux amphithtre de vertes collines et de montagnes
neigeuses auquel Chateaubriand songeait devant le Taygte, que le
grand matre de l'Universit parlait cette fois, entour d'habits
brods, de palmes, d'hermines, d'paulettes  gros grains,
dominant une foule immense souleve par la puissance de sa verve,
le geste de sa main robuste tenant encore la petite truelle 
manche d'ivoire qui venait de cimenter la premire pierre du
lyce...

Nous voudrions que l'Universit de France les adresst  chacun
de ses enfants: Pierre, mon amy, je vous recommande devant toutes
choses...

Et tandis qu'il citait ces touchantes paroles, une motion faisait
trembler sa main, sa voix, ses larges joues, au souvenir de la
grande chambre odorante o, dans l'agitation d'un orage mmorable,
avait t compos le discours de Chambry.

XIV

LES VICTIMES

Un matin. Dix heures. L'antichambre du ministre de l'instruction
publique, long couloir, mal clair,  tentures sombres et lambris
de chne, s'encombre d'une foule de solliciteurs, assis ou
pitinants, plus nombreux de minute en minute, chaque nouveau venu
donnant sa carte au solennel huissier  chane qui la prend,
l'inspecte, et religieusement la pose, sans un mot,  ct de lui,
sur le buvard de la petite table o il crit dans le jour blme de
la croise toute ruisselante d'une fine pluie d'octobre.

Un des derniers arrivants a pourtant l'honneur d'mouvoir cette
auguste impassibilit. C'est un gros homme hl, brl, goudronn,
avec deux petites ancres d'argent en boucles d'oreilles, et une
voix de phoque enrou comme il en rle, dans la claire vapeur
matinale des ports provenaux.

-- Dites-y que c'est Cabantous le pilote... Il sait ce que
c'est... Il m'attend.

-- Vous n'tes pas le seul, rpond l'huissier, qui sourit
discrtement de sa plaisanterie.

Cabantous n'en sent pas la finesse; mais il rit de confiance, la
bouche fendue jusqu'aux ancres, et tanguant des paules,  travers
la foule qui s'carte de son parapluie tremp, il va prendre place
sur une banquette  ct d'un autre patient presque aussi tann
que lui.

-- _T! v_... C'est Cabantous... H! adieu...

Le pilote s'excuse, il ne remet pas la personne.

-- Valmajour, savez bien..., on s'est connu l-bas, aux arnes.

-- C'est tron de Dieu! vrai... _B_, mon homme, tu peux dire que
Paris t'a chang...

Le tambourinaire est maintenant un monsieur aux cheveux noirs trs
longs, rejets derrire l'oreille,  l'artiste, ce qui avec son
teint bistr, sa moustache bleutre qu'il effile continuellement,
le fait ressembler  un Tzigane de la Foire aux pains d'pice. L-
dessus, une crte toujours leve de coq de village, une vanit de
beau garon et de musicien o se trahit et dborde l'exagration
de son midi d'apparence tranquille et peu bavarde. L'insuccs de
l'Opra ne l'a pas refroidi. Comme tous les acteurs en pareil cas,
il l'attribue  la cabale; et pour sa soeur et lui, ce mot prend
des proportions barbares, extraordinaires, une orthographe de
sanscrit, la _kkabbale_, un animal mystrieux qui tient du serpent
 sonnettes et du cheval de l'Apocalypse. Et il raconte 
Cabantous qu'il dbute dans quelques jours  un grand caf-concert
du Boulevard, un _eskating_, allons! o il doit figurer dans des
tableaux vivants,  deux cents francs par soir.

-- Deux cents francs par soir.

Le pilote roule des yeux...

-- Et en plus, ma _biographille_ qu'on criera dans les rues et mon
portrait de sa grandeur nature sur tous les murs de Paris, _av_
le costume de troubadour de l'ancien temps que je mettrai le soir
pour faire ma musique.

C'est cela surtout qui le flatte, le costume. Quel dommage qu'il
n'ait pas pu mettre sa casquette  crneaux et ses souliers  la
poulaine, pour venir montrer au ministre l'engagement superbe, sur
du bon papier cette fois, que l'on a sign sans lui. Cabantous
regarde la feuille timbre, noircie sur ses deux faces, et
soupire:

-- Tu es bien heureux... Moi, voil plus d'un an que j'espre
aprs ma mdaille... Numa m'avait dit d'y envoyer mes papiers, j'y
ai envoy mes papiers... Puis j'ai plus entendu parler de la
mdaille, ni des papiers, ni de rien du tout... J'ai crit  la
marine, ils _m_ connaissent pas,  la marine... J'ai crit au
ministre, le ministre m'a pas rpondu... Et le plus foutant, c'est
qu' prsent, sans mes papiers, quand j'ai une discussion avec les
capitaines marins pour le pilotage, les prud'hommes ils veulent
pas couter mes raisons. Alors, voyant a, j'ai mis la barque  la
_calanque_, et je me suis pens: allons voir Numa.

Il en pleurerait presque, le malheureux pilote.

Valmajour le console, le rassure, promet de parler au ministre
pour lui, ceci d'un ton assur, le doigt  la moustache, comme un
homme  qui l'on n'a rien  refuser. Du reste, cette attitude
hautaine ne lui est pas particulire. Tous ces gens qui attendent
une audience, vieux prtres aux faons bates, en mantelet de
visite, professeurs mthodiques et autoritaires, peintres gommeux,
coiffs  la russe, pais sculpteurs aux doigts en spatule, ont ce
mme maintien triomphant. Amis particuliers du ministre, srs de
leur affaire, tous en arrivant ont dit  l'huissier:

-- Il m'attend.

Tous ont la conviction que si Roumestan les savait l! C'est ce
qui donne  cette antichambre de l'instruction publique une
physionomie trs spciale, sans rien de ces pleurs de fivres, de
ces tremblantes anxits qu'on trouve dans les salles d'attente
ministrielles.

-- Avec qui est-il donc? demande tout haut Valmajour s'approchant
de la petite table.

-- Le directeur de l'Opra.

-- Cadaillac... va bien, je sais... C'est pour mon affaire...

Aprs l'insuccs du tambourinaire  son thtre, Cadaillac s'est
refus  le faire entendre de nouveau. Valmajour voulait plaider;
mais le ministre, qui craint les avocats et les petits journaux, a
fait prier le musicien de retirer son assignation, lui
garantissant une forte indemnit. C'est cette indemnit qu'on
discute sans doute en ce moment, et non sans quelque animation,
car le coup de clairon de Numa franchit  tout instant la double
porte du cabinet qui s'ouvre enfin brutalement.

-- Ce n'est pas ma protge, c'est la vtre.

Le gros Cadaillac sort sur ce mot, traverse l'antichambre  pas
furieux, se croisant avec l'huissier qui s'avance entre deux haies
de recommandations:

-- Vous n'avez qu' donner mon nom.

-- Qu'il sache seulement que je suis l.

-- Dites-y que c'est Cabantous.

L'autre n'coute personne, marche, trs grave, quelques cartes de
visite  la main, et, derrire lui, la porte qu'il laisse
entr'ouverte montre le cabinet ministriel, plein du jour de ses
trois fentres sur le jardin, tout un panneau couvert par le
manteau doubl d'hermine de M. de Fontanes peint en pied.

Avec un peu d'tonnement sur sa figure cadavrique, l'huissier
revient et appelle:

-- Monsieur Valmajour.

Le musicien n'est pas tonn, lui, de passer ainsi avant tous les
autres.

Depuis le matin il a son portrait affich sur les murs de Paris.
C'est un personnage  prsent, et le ministre ne le ferait plus
languir dans les courants d'air d'une gare. Fat, souriant, le
voil plant au milieu du somptueux cabinet o des secrtaires
sont en train de mettre  bas cartons et tiroirs dans une
recherche effare. Roumestan, furieux, tonne, gronde, les mains
dans ses poches:

Mais enfin, ces papiers, qu diable!... On les a donc perdus, les
papiers de ce pilote... Vraiment, messieurs, il y a ici un
dsordre...

Il aperoit Valmajour. Ah! c'est vous... et il saute dessus d'un
bond, pendant que par les portes latrales des dos de secrtaires
se sauvent pouvants, emportant des piles de cartons.

Ah , est-ce que vous n'allez pas finir de me perscuter avec
votre musique de chien?... Vous n'avez pas assez d'un four?
Combien vous en faut-il?... Maintenant vous voil, me dit-on, sur
les murs en costume mi-parti... Et qu'est-ce que c'est que cette
blague qu'on vient de m'apporter?... a votre biographie!... Un
tissu d'inepties et de mensonges... Vous savez bien que vous
n'tes pas plus prince que moi, que ces parchemins dont on parle
n'ont jamais exist que dans votre imagination.

D'un geste discuteur et brutal il tenait le malheureux par le
milieu de sa jaquette,  poigne pleine, et le secouait tout en
parlant. D'abord ce skating n'avait pas le sou. Des puffistes. On
ne le paierait pas, il en serait pour la honte de ce sale
coloriage sur son nom, celui de son protecteur. Les journaux
allaient recommencer leurs plaisanteries, Roumestan et Valmajour,
le galoubet du ministre... Et se montant au souvenir de ces
injures, ses larges joues remues d'une colre de famille, un
accs de la tante Portal, plus effrayant dans le milieu solennel
et administratif o les personnalits doivent disparatre devant
les situations, il lui criait de toutes ses forces:

Mais allez-vous-en donc, misrable, allez-vous-en!... On ne veut
plus de vous, on en a assez de votre galoubet.

Valmajour, hbt, se laissait faire, bgayant Va bien... va
bien... implorant la figure apitoye de Mjean, le seul que la
colre du matre n'et pas mis en fuite, et le grand portrait de
Fontanes qui semblait scandalis de violences pareilles,
accentuant son air ministre  mesure que Roumestan le perdait
davantage. Enfin, lch par le poignet robuste qui l'treignait,
le musicien put gagner la porte, s'enfuir perdu, lui et ses
billets de skating.

Cabantous pilote!... dit Numa lisant le nom que lui prsentait
l'huissier impassible... Encore un Valmajour!... Ah! mais non...
J'en ai assez d'tre leur dupe... Fini pour aujourd'hui... Je n'y
suis plus...

Il continuait  arpenter son cabinet, dissipant ce qui lui restait
de cette grande colre dont Valmajour avait injustement port tout
le choc. Ce Cadaillac, quelle impudence! Venir lui reprocher la
petite, chez lui, en plein ministre, devant Mjean, devant
Rochemaure!

Ah! dcidment je suis trop faible... La nomination de cet homme
 l'Opra est une lourde faute.

Son chef de cabinet partageait cet avis, mais il se serait bien
gard de le dire; car Numa n'tait plus le bon enfant d'autrefois,
qui riait le premier de ses emballements, acceptait les railleries
et les remontrances. Devenu le chef effectif du cabinet, grce au
discours de Chambry et  quelques autres prouesses oratoires,
l'ivresse des hauteurs, cette atmosphre de roi o les plus fortes
ttes chavirent, l'avait chang, rendu nerveux, volontaire,
irritable.

Une porte sous tenture s'ouvrit, madame Roumestan parut, prte 
sortir, lgamment coiffe, un ample manteau dissimulant sa
taille. Et de cet air de srnit qui, depuis cinq mois, clairait
son joli, visage: Est-ce que tu as conseil aujourd'hui?...
Bonjour, monsieur Mjean.

-- Mais oui... Conseil... sance... Tout!

-- Moi qui voulais te demander de venir jusque chez maman... J'y
djeune... Hortense aurait t si contente.

-- Tu vois, ce n'est pas possible.

Il regarda sa montre:

-- Je dois tre  Versailles  midi.

-- Alors je t'attends, je te conduirai  la gare.

Il hsita une seconde, rien qu'une seconde.

-- Bien... Je signe ceci, et nous partons.

Pendant qu'il crivait, Rosalie donnait tout bas  Mjean des
nouvelles de sa soeur. Le retour de l'hiver l'impressionnait, on
lui dfendait de sortir. Pourquoi n'allait-il pas la voir? Elle
avait besoin de tous ses amis. Mjean eut un geste de tristesse
dcourage: Oh! moi...

-- Mais si... mais si... Tout n'est pas dit pour vous. Ce n'est
qu'un caprice; je suis sre qu'il ne tiendra pas.

Elle voyait les choses en beau et voulait tout son monde heureux
comme elle. Oh! si heureuse et d'un bonheur si complet qu'elle
mettait une discrte superstition  n'en jamais convenir.
Roumestan, lui, contait partout son aventure, aux indiffrents
comme aux intimes, avec une fiert comique: Nous l'appellerons
l'enfant du ministre! et il riait aux larmes de son mot.

Vraiment, pour qui connaissait son existence au dehors, le mnage
en ville impudemment install avec rceptions et table ouverte, ce
mari si empress, si tendre, qui parlait les larmes aux yeux de sa
paternit future, paraissait indfinissable, paisible dans son
mensonge, sincre dans ses effusions, droutant les jugements de
qui ne savait pas les dangereuses complications des natures
mridionales.

-- Je te conduis, dcidment... dit-il  sa femme, en montant en
voiture.

-- Mais si l'on t'attend...?

-- Ah! tant pis... on m'attendra... Nous serons plus longtemps
ensemble.

Il prit le bras de Rosalie sous le sien, et se serrant contre elle
comme un enfant:

-- _T_, vois-tu, il n'y a que l que je suis bien... Ta douceur
m'apaise, ton sang-froid me rconforte... Ce Cadaillac m'a mis
dans un tat... Un homme sans conscience, sans moralit...

-- Tu ne le connaissais donc pas?

-- Il mne ce thtre, c'est une honte!...

-- C'est vrai que l'engagement de cette demoiselle Bachellery...
Pourquoi l'as-tu laiss faire? Une fille qui a tout faux, sa
jeunesse, sa voix, jusqu' ses cils.

Numa se sentait rougir. C'tait lui maintenant qui les attachait,
du bout de ses gros doigts, les cils de la petite. La maman lui
avait appris.

--  qui appartient-elle donc cette rien du tout?... Le _Messager_
parlait l'autre jour de hautes influences, de protection
mystrieuse...

-- Je ne sais pas...  Cadaillac sans doute.

Il se dtournait pour cacher son embarras, et se rejeta tout 
coup en arrire, pouvant.

-- Quoi donc? demanda Rosalie, regardant aussi par la portire.

L'affiche du skating, immense, de tons criards, qui ressortaient
sous le ciel pluvieux et gristre, rptait  chaque angle de rue,
 chaque place libre sur un mur nu ou des planches de clture, un
troubadour gigantesque, entour de tableaux vivants en bordure, en
tache jaune, verte, bleue, avec l'ocre d'un tambourin jet en
travers. La longue palissade, qui ferme les constructions de
l'Htel de Ville devant lesquelles leur voiture passait 
l'instant, tait couverte de cette rclame grossire, clatante,
qui stupfiait mme la badauderie parisienne.

-- Mon bourreau! fit Roumestan avec une dsolation comique.

Et Rosalie doucement grondeuse:

-- Non... ta victime... Et si c'tait la seule! Mais une autre a
pris feu  ton enthousiasme...

-- Qui donc a?

-- Hortense.

Elle lui raconta alors ce dont elle tait enfin certaine, malgr
les mystres de la jeune fille, son amour pour ce paysan, ce
qu'elle avait cru d'abord une fantaisie et qui l'inquitait
maintenant comme une aberration morale de sa soeur.

Le ministre s'indignait.

-- Est-ce que c'est possible?... Ce rustre, ce Jeannot!...

-- Elle le voit avec son imagination, et surtout  travers tes
lgendes, tes inventions qu'elle n'a pas su mettre au point. Voil
pourquoi cette rclame, ce grotesque coloriage qui t'irrite me
remplit de joie au contraire. Je pense que son hros va lui
paratre si ridicule qu'elle n'osera plus l'aimer. Sans cela, je
ne sais de que nous deviendrions. Vois-tu le dsespoir de mon
pre... te vois-tu, toi, beau-frre de Valmajour... Ah! Numa,
Numa... pauvre faiseur de dupes involontaire...

Il ne se dfendait pas, s'irritant contre lui-mme, contre son
sacr midi qu'il ne savait pas dompter.

-- Tiens, tu devrais rester toujours comme te voil, tout contre
moi, mon cher conseil, ma sainte protection. Il n'y a que toi de
bonne, d'indulgente, et qui me comprenne et qui m'aime.

Il tenait sa petite main gante sous ses lvres, et parlait avec
tant de conviction que des larmes, de vraies larmes lui
rougissaient les paupires. Puis, rchauff, dtendu par cette
effusion, il se sentit mieux et lorsque, arrivs place Royale il
eut aid sa femme  descendre avec mille prcautions tendres, ce
fut d'un ton joyeux, libre de tout remords, qu'il jeta  son
cocher: rue de Londres... vite!

Rosalie, lente dans sa dmarche, entendit vaguement cette adresse
et cela lui fit de la peine. Non qu'elle et le moindre soupon
mais il venait de lui dire qu'il allait gare Saint-Lazare.
Pourquoi ses actes ne rpondaient-ils jamais  ses paroles?...

Une autre inquitude l'attendait dans la chambre de sa soeur, o
elle sentit en entrant l'arrt d'une discussion entre Hortense et
Audiberte, qui gardait sa figure de tempte, le ruban frmissant
sur ses cheveux de furie. La prsence de Rosalie la retenait,
c'tait visible aux lvres, aux sourcils serrs mchamment;
pourtant la jeune femme, s'informant de ses nouvelles, elle fut
bien force de lui rpondre, et parla alors fivreusement de
l'_eskating_, des belles conditions qu'on leur faisait, puis,
s'tonnant de son calme, demanda presque insolente:

-- Est-ce que Madame ne viendra pas entendre mon frre?... C'est
quelque chose qui en vaut la peine, au moins, rien que pour le
voir dans ses habillements!

Dcrit par elle, en son dictionnaire paysan, des crevs de la
toque  la pointe courbe des souliers, ce costume ridicule mit au
supplice la pauvre Hortense qui n'osait plus lever les yeux sur sa
soeur. Rosalie s'excusa; l'tat de sa sant ne lui permettait pas
le thtre. En outre, il y avait  Paris certains endroits de
plaisir o toutes les femmes ne pouvaient aller. La paysanne
l'arrta aux premiers mots.

Pardon... Moi, j'y vais bien et je pense que j'en vaux une
autre... je n'ai jamais fait le mal, moi; j'ai toujours rempli mes
devoirs de _rligion_.

Elle levait la voix, sans rien de sa timidit ancienne, comme si
elle et acquis des droits dans la maison. Mais Rosalie tait bien
trop bonne, trop au-dessus de cette pauvre ignorante, pour
l'humilier surtout en songeant aux responsabilits de Numa. Alors,
avec tout l'esprit de son coeur, toute sa dlicatesse, de ces mots
de vrit qui gurissent en brlant un peu, elle essaya de lui
faire comprendre que son frre n'avait pas russi, qu'il ne
russirait jamais dans ce Paris implacable, et que plutt que de
s'acharner  une lutte humiliante, descendue dans les bas-fonds
artistiques, ils feraient bien mieux de retourner au pays, de
racheter leur maison, toutes choses dont on leur fournirait les
moyens, et d'oublier dans leur vie laborieuse, en pleine nature,
les dboires de cette malheureuse expdition.

La paysanne la laissa aller jusqu'au bout, sans une fois
l'interrompre, dardant seulement sur Hortense l'ironie de ses yeux
mauvais comme pour l'exciter  la rplique. Enfin, voyant que la
jeune fille ne voulait rien dire encore, elle dclara froidement
qu'ils ne s'en iraient pas, que son frre avait  Paris des
engagements de toute sorte... de toute sorte... auxquels il lui
tait impossible de manquer. L-dessus elle jeta sur son bras la
lourde mante humide, reste au dos d'une chaise, fit une rvrence
hypocrite  Rosalie: Bien le bonjour, madame... Et merci, au
moins. Et s'loigna suivie d'Hortense.

Dans l'antichambre, baissant la voix  cause du service:

-- Dimanche soir, _qu_?... Dix heures et demie, sans faute.

Et, pressante, autoritaire:

-- Vous lui devez bien a, voyons,  ce pauvre ami... Pour lui
donner du coeur... D'abord qu'est-ce que vous risquez? C'est moi
que je viens vous prendre... C'est moi que je vous ramne.

La voyant hsiter encore, elle ajouta, presque haut, sur un
diapason de menace:

-- Ah , est-ce que vous tes sa promise, oui ou non?

-- Je viendrai... Je viendrai... dit la jeune fille pouvante.

Quand elle rentra, Rosalie, qui la voyait distraite et triste, lui
demanda:

--  quoi songes-tu, ma chrie?... C'est toujours ton roman qui
continue?... Il doit tre bien avanc depuis le temps! ajouta-t-
elle gaiement en lui prenant la taille.

-- Oh! oui, trs avanc...

Avec une sourde intonation de mlancolie, Hortense reprit, aprs
un silence:

-- Mais c'est ma fin que je ne vois pas.

***

Elle ne l'aimait plus; peut-tre mme ne l'avait-elle jamais aim.
Transform par l'absence et ce doux clat que le malheur donnait
 l'Abencerage, il lui tait apparu de loin comme l'homme de sa
destine. Elle avait trouv fier d'engager son existence  celui
que tout abandonnait, le succs et les protections. Mais au
retour, quelle clart impitoyable, quelle terreur de voir combien
elle s'tait trompe.

La premire visite d'Audiberte la choqua d'abord par des faons
nouvelles, trop libres, trop familires, et les regards complices
avec lesquels elle l'avertissait tout bas: Il va venir me
prendre... Chut!... dites rien! Cela lui parut bien prompt, bien
hardi, surtout la pense d'introduire ce jeune homme chez ses
parents. Mais la paysanne voulait prcipiter les choses. Et tout
de suite Hortense comprit son erreur,  l'aspect de ce cabotin
rejetant ses cheveux en arrire, d'un mouvement inspir, cassant
et dplaant le sombrero provenal sur sa tte  caractre,
toujours beau, mais avec une proccupation visible de le paratre.

Au lieu de s'humilier un peu, de se faire pardonner l'lan
gnreux qu'on avait eu vers lui, il gardait l'air vainqueur et
fat de la conqute, et, sans parler, -- car il n'aurait trop su
quoi dire --, il traita la fine Parisienne comme il et trait
_celle_ des Combettes en pareil cas, la prit par la taille d'un
geste de soldat troubadour et voulut l'attirer  lui. Elle se
dgagea avec une dtente rpulsive de tous ses nerfs, le laissant
effar et niais, pendant qu'Audiberte intervenait vite et grondait
son frre trs fort. Qu'est-ce que c'tait que ces manires? C'est
 Paris qu'il les avait apprises, au faubourg de _Saint-Germen_
sans doute, auprs de ses duchesses?

-- Attends au moins qu'elle soit ta femme, allons!

Et  Hortense:

-- Il vous aime tant... Il se calcine le sang, pcar!

Ds lors, quand Valmajour vint chercher sa soeur, il crut devoir
prendre l'allure sombre et fatale d'une vignette de scne
musicale, _la mer m'attend, le cavalier Hadjoute_. La jeune fille
aurait pu en tre touche; mais le pauvre garon paraissait
dcidment trop nul. Il ne savait que lisser le poil de son feutre
en racontant ses succs au noble faubourg ou des rivalits
d'acteur. Il lui parla un jour, pendant une heure, de la
grossiret du beau Mayol qui s'tait abstenu de le fliciter
aprs un concert, et il rptait tout le temps:

-- C'est a, votre Mayol!... B! il n'est pas poli, votre Mayol.

Et toujours les attitudes surveillantes d'Audiberte, sa svrit
de gendarme de la morale, en face de ces deux amoureux  froid.
Ah! si elle avait pu deviner, dans l'me d'Hortense, la terreur,
le dgot de son effroyable mprise!

-- Hou! la caponne... la caponne... lui disait-elle quelquefois en
essayant de rire avec de la colre plein les yeux, car elle
trouvait que l'affaire tranait trop et croyait que la jeune fille
hsitait  affronter les reproches, les rpugnances de ses
parents. Comme si cela et compt pour cette libre et fire nature
avec un amour vrai au coeur mais comment dire: Je l'aime... et
s'armer, se monter, combattre quand on n'aime pas?

Pourtant elle avait promis, et chaque jour on la harcelait de
nouvelles exigences; ainsi cette premire du Skating o la
paysanne voulait l'emmener  toute force, comptant sur le succs,
l'entranement des bravos pour tout enlever. Et, aprs une longue
rsistance, la pauvre petite avait fini par consentir  cette
sortie du soir en cachette de sa mre avec des mensonges, des
complicits humiliantes; elle avait cd par peur, par faiblesse,
peut-tre aussi dans l'espoir de ressaisir l-bas sa vision
premire, le mirage vanoui, de rallumer la flamme si
dsesprment teinte.

XV

LE SKATING

O tait-ce?... O allait-elle?... Le fiacre avait roul
longtemps, longtemps, Audiberte assise  son ct, lui tendant les
mains, la rassurant, parlant avec une chaleur de fivre... Elle ne
regardait rien, n'entendait rien; et le grincement de cette petite
voix criarde dans le train des roues n'avait pas de sens pour
elle, pas plus que ces rues, ces boulevards, ces faades ne lui
apparaissaient dans leur aspect connu, mais dcolors par sa vive
motion intrieure, comme si elle les voyait d'une voiture de
deuil ou de noces...

Enfin une secousse, et l'on s'arrtait devant un large trottoir
inond d'une lumire blanche, dcoupant en noires ombres
fourmillantes la foule attroupe. Un guichet pour les billets 
l'entre d'un large corridor, une porte battante en velours rouge,
et tout de suite la salle, une salle immense, qui lui rappelait,
avec sa nef et ses pourtours, le stuc de ses hautes murailles, une
glise anglicane o elle tait alle une fois pour un mariage.
Seulement ici les murs taient couverts d'affiches, d'annonces
barioles, les chapeaux liges, les chemises sur mesure  4 fr.
50, les rclames des magasins de confection, alternant avec les
portraits du tambourinaire dont on entendait crier la biographie
de cette voix de soupape des marchands de programmes, au milieu
d'un tapage assourdissant o le murmure de la foule circulaire, le
ronflement des toupies sur le drap des billards anglais, les
appels de consommations, des bouffes d'harmonie coupes de
fusillades patriotiques venues du fond de la salle, taient
domins par un perptuel bruit de patins  roulettes allant et
venant sur un large espace asphalt, entour de balustrades, dans
une houle de gibus et de chapeaux Directoire.

Anxieuse, perdue, tour  tour plissant ou rougissant sous son
voile, Hortense marchait derrire la Provenale, la suivait
difficilement  travers un ddale de petites tables rondes
installes en bordure avec des femmes assises deux par deux et qui
buvaient, les coudes sur la table, une cigarette aux lvres, les
genoux remonts, d'un air d'ennui. De distance en distance, contre
le mur, un comptoir charg, et derrire, une fille debout, les
yeux cercls de kohl, la bouche sanglante, des clairs d'acier
dans une tignasse noire ou rousse, mche sur le front. Et ce
blanc, ce noir de chair peinte, ce sourire vermillonn, se
retrouvaient sur toutes, comme une livre qu'elles portaient
d'apparitions nocturnes et blafardes.

Sinistre aussi la promenade lente de ces hommes qui se pressaient,
insolents et brutaux, entre les tables, envoyant  droite et 
gauche la fume de leurs gros cigares, l'insulte de leur
marchandage, s'approchant pour voir l'talage de plus prs. Et ce
qui donnait le mieux l'impression d'un march, c'tait ce public
cosmopolite et baragouinant, public d'htel, dbarqu de la
veille, venu l dans un nglig de voyage, les bonnets cossais,
les jaquettes rayes, les twines encore imprgns des brumes de la
Manche, et les fourrures moscovites presses de se dgeler, et les
longues barbes noires, les airs rogues des bords de la Spre
masquant des rictus de faunes et des fringales de Tartares, et des
fez ottomans sur des redingotes sans collet, des ngres en tenue,
luisants comme la soie de leurs chapeaux, des petits Japonais 
l'Europenne, ratatins et corrects, en gravures de tailleurs
tombes dans le feu.

-- _Bou Diou!_ qu'il est laid... disait tout  coup Audiberte
devant un Chinois trs grave, sa longue natte dans le dos de sa
robe bleue; ou bien elle s'arrtait, et, poussant le coude de sa
compagne:

_V, v!_ la marie... elle lui montrait, allonge sur deux
chaises, dont l'une soutenait ses bottines blanches de satin 
talons d'argent, une femme toute en blanc, le corsage ouvert, la
trane droule, et les fleurs d'oranger piquant dans ses cheveux
la dentelle d'une courte mantille. Puis, subitement scandalise 
des mots qui l'difiaient sur cet oranger de hasard, la Provenale
ajoutait mystrieusement _Une poison_, vous savez bien! Vite,
pour arracher Hortense au mauvais exemple, elle l'entranait dans
l'enceinte du milieu, o tout au fond, tenant la place du choeur
dans une glise, le thtre se dressait sous d'intermittentes
flammes lectriques tombant de deux hublots globuleux, l-haut,
dans les frises, les deux yeux  jaillissures lumineuses d'un Pre
ternel sur les images de saintet.

Ici l'on se reposait du scandale tumultueux des promenoirs. Dans
les stalles, des familles de petits bourgeois, de fournisseurs du
quartier. Peu de femmes. On aurait pu se croire dans une salle de
spectacle quelconque, sans l'horrible vacarme ambiant que
surmontait toujours avec un roulement rgulier d'obsession le
patinage sur l'asphalte, couvrant mme les cuivres, mme les
tambours de l'orchestre, rendant seulement possible la mimique des
tableaux vivants.

Le rideau se baissait  ce moment sur une scne patriotique, le
lion de Belfort, norme, en carton-pte, entour de soldats dans
des poses triomphantes sur des remparts crouls, les kpis au bout
des fusils, suivant la mesure d'une inentamable _Marseillaise_. Ce
train, ce dlire excitaient la Provenale; les yeux lui sortaient
de la tte, et tout en installant Hortense:

Nous sommes bien, _qu_? Mais _rlvez_ donc votre voile...
tremblez donc pas... vous tremblez... Il y a pas de risque _av_
moi.

La jeune fille ne rpondait rien, poursuivie de cette lente
promenade outrageante, o elle s'tait confondue, au milieu de
tous ces masques blafards. Et voil qu'en face d'elle, elle les
retrouvait, ces horribles masques  lvres saignantes, dans la
grimace de deux clowns se disloquant en maillot, une cloche dans
chaque main, carillonnant un air de _Martha_ parmi leurs gambades;
vraie musique de gnome, informe et bgue, bien  sa place dans le
bablisme harmonique du skating. Puis la toile tombait de nouveau,
et la paysanne dix fois leve et, rassise, s'agitant, ajustant sa
coiffe, s'exclamait tout  coup en suivant le programme ... Le
mont de Cordoue... les cigales... Farandole... a commence... v,
v!...

Le rideau remontant encore une fois, laissait voir sur la toile de
fond une colline lilas, o des maonneries blanches de
construction bizarre, moiti chteau, moiti mosque, montaient en
minarets, en terrasses, se dcoupaient en ogives, crneaux et
moucharabiehs, avec des alos, des palmiers de zinc au pied des
tours immobiles sous l'indigo d'un ciel trs cru. Dans la banlieue
parisienne, parmi les villas du commerce enrichi, on voit de ces
architectures bouffonnes. Malgr tout, malgr les tons criards des
pentes fleuries de thym et des plantes exotiques gares l pour
le mont de Cordoue, Hortense prouvait une motion gne devant ce
paysage d'o se levaient ses plus riants souvenirs; et cette
casbah d'Osmanli sur ce mont de porphyre rose, ce chteau
reconstruit lui semblait la ralisation de son rve, mais
grotesque et charge, comme quand le rve est prs de tomber dans
l'oppression du cauchemar. Au signal de l'orchestre et d'un jet
lectrique, de longues libellules, figures par des filles
dshabilles dans la soie collante de leur maillot vert-meraude,
s'lancrent agitant de longues ailes membranes et des crcelles
grinantes.

-- a, des cigales!... pas plus!... dit la Provenale indigne.

Mais dj elles s'taient ranges en demi-cercle, en croissant
d'aigue-marine, secouant toujours leurs crcelles trs distinctes
maintenant, car le tapage du skating s'apaisait, et le
bourdonnement circulaire s'tait une minute arrt dans un
fouillis de ttes serres, penches, regardant sous des coiffures
de toute sorte. La tristesse qui navrait Hortense s'accrut encore,
quand elle couta venir, lointain d'abord, s'enflant  mesure, le
sourd ronflement du tambourin.

Elle aurait voulu fuir, ne pas voir ce qui allait entrer. Le
fltet grenait  son tour ses notes menues; et, secouant sous la
cadence de ses pas la poussire du tapis couleur de terrain, la
farandole se droulait avec des fantaisies de costume, jupons
voyants et courts, bas rouges  coins d'or, vestes pailletes,
coiffures sequins, de madras, aux formes italiennes, bretonnes ou
cauchoises, d'un beau mpris parisien pour la vrit locale.
Derrire, venait  pas compts, repoussant du genou un tambourin
couvert de papier d'or, le grand troubadour des affiches, en
collant mi-parti, une jambe jaune chausse de bleue, une jambe
bleue chausse de jaune, et la veste de satin  bouffettes, la
toque en velours crnel ombrageant une face reste brune en dpit
du fard et dont on ne voyait bien qu'une moustache raidie de
pommade hongroise.

-- Oh! fit Audiberte, extasie.

La farandole range des deux cts de la scne devant les cigales
aux grandes ailes, le troubadour, seul au milieu, salua, assur et
vainqueur, sous le regard du Pre ternel qui poudrait sa veste
d'un givre lumineux. L'aubade commena, rustique et grle,
dpassant  peine la rampe, y brlant un court essor, se dbattant
un moment aux oriflammes du plafond, aux piliers de l'immense
vaisseau, pour retomber enfin dans un silence d'ennui. Le public
regardait sans comprendre. Valmajour recommena un autre morceau,
accueilli ds les premires mesures par des rires, des murmures,
des apostrophes. Audiberte prit la main d'Hortense:

-- C'est la cabale..., attention!

La cabale ici se rsuma par quelques Chut!... plus haut!... des
plaisanteries comme celle-ci, que criait une voix enroue de fille
 la mimique complique de Valmajour:

-- As-tu fini, lapin savant?

Puis le skating reprit son train de roulettes, de billards
anglais, son pitinant trafic couvrant fltet et tambourin que le
musicien s'enttait  manoeuvrer jusqu' la fin de l'aubade. Aprs
quoi, il salua, s'avana vers la rampe, toujours suivi par la
lueur occulte qui ne le quittait pas. On vit ses lvres remuer,
esquisser quelques mots:

Ce m'est vnu... un trou... trois trous... L'oiso du bon Dieu...

Son geste dsespr, compris par l'orchestre, fut le signal d'un
ballet o les cigales s'enlacrent aux houris cauchoises pour des
poses plastiques, des danses ondulantes et lascives, sous des feux
de Bengale arc-en-ciel allant jusqu'aux souliers pointus du
troubadour qui continuait sa mimique de tambourin devant le
chteau de ses aeux dans une gloire d'apothose...

Et c'tait cela le roman d'Hortense! Voil ce que Paris en avait
fait.

***

...Le timbre clair du vieux cartel, accroch dans sa chambre,
ayant sonn une heure, elle se leva de la causeuse o elle tait
tombe anantie en rentrant, regarda tout autour son doux nid de
vierge, aux rassurantes tideurs d'un feu mourant, d'une veilleuse
assoupie.

Qu'est-ce que je fais donc l? Pourquoi ne suis-je pas couche?

Elle ne se souvenait plus, gardant seulement une courbature
meurtrie de tout son tre, et, dans sa tte, une rumeur qui lui
battait le front. Elle fit deux pas, s'aperut qu'elle avait
encore son chapeau, son manteau, et tout lui revint. Le dpart de
l-bas aprs le rideau tomb, leur retour par le hideux march
plus allum vers la fin, des bookmakers ivres se battant devant un
comptoir, des voix cyniques chuchotant un chiffre sur son passage,
puis la scne d'Audiberte  la sortie, voulant qu'elle vnt
fliciter son frre, sa colre dans le fiacre, les injures que
cette crature lui jetait pour s'humilier ensuite, lui baiser les
mains en excuse; tout cela confondu et dansant dans sa mmoire
avec des cabrioles de clowns, des discordances de cloches, de
cymbales, de crcelles, des montes de flammes multicolores autour
du troubadour ridicule  qui elle avait donn son coeur. Une
horreur physique la soulevait  cette ide.

Non, non, jamais... j'aimerais mieux mourir!

Tout  coup elle aperut dans la glace en face d'elle un spectre
aux joues creuses, aux paules troites ramenes en avant d'un
geste frileux. Cela lui ressemblait un peu, mais bien plus  cette
princesse d'Anhalt dont sa curiosit apitoye dtaillait, 
Arvillard, les tristes symptmes et qui venait de mourir 
l'entre de l'hiver.

Tiens!... tiens!...

Elle se pencha, s'approcha encore, se rappela l'inexplicable bont
qu'ils avaient tous l-bas pour elle, l'pouvante de sa mre,
l'attendrissement du vieux Bouchereau  son dpart, et comprit...
Enfin elle le tenait, son dnoment... Il venait tout seul... Il y
avait assez longtemps qu elle le cherchait.

XVI

AUX PRODUITS DU MIDI

MADEMOISELLE est trs malade... Madame ne veut voir personne.

La dixime fois depuis dix jours qu'Audiberte recevait la mme
rponse. Immobile devant cette lourde porte cintre  heurtoir,
comme on n en trouve plus gure que sous les arcades de la place
Royale, et qui renferme semblait lui interdire  tout jamais le
vieux logis des Le Quesnoy:

Va bien..., dit-elle. Je ne reviens plus... C'est eux qui
m'appelleront maintenant.

Et elle partit tout agite dans l'animation de ce quartier de
commerce dont les camions chargs de ballots, de futailles, de
barres de fer bruyantes et flexibles, se croisaient avec des
brouettes roulant sous les porches, au fond des cours o l'on
clouait des caisses d'emballage. Mais la paysanne ne s'apercevait
pas de ce vacarme infernal, de cette trpidation laborieuse
branlant jusqu'au dernier tage des maisons hautes; il se faisait
dans sa mchante tte un choc autrement retentissant de penses
brutales, des heurts terribles de sa volont contrarie. Et elle
allait, ne sentant pas la fatigue, franchissait  pied, pour
conomiser l'omnibus, le long parcours du Marais  la rue de
l'Abbaye-Montmartre.

Tout rcemment, aprs une fougueuse prgrination  travers des
logis de toutes sortes, htels, appartements meubls, dont on les
expulsait chaque fois  cause du tambourin, ils taient venus
s'chouer l, dans une maison neuve qu'occupait  des prix
d'essuyeurs de pltre une tourbe interlope de filles, de bohmes,
d'agents d'affaires, de ces familles d'aventuriers comme on en
voit dans les ports de mer, tranant leur dsoeuvrement sur des
balcons d'htel entre l'arrive et le dpart, guettant le flot
dont ils attendent toujours quelque chose. Ici c'est la fortune
qu'on pie. Le loyer tait bien cher pour eux, maintenant surtout
que le skating tait en faillite, il fallait rclamer sur papier
timbr les quelques reprsentations de Valmajour. Mais, dans cette
baraque frache peinte, la porte ouverte  toute heure pour les
diffrents mtiers inavouables des locataires, avec les querelles,
les engueulades, le tambourin ne drangeait personne. C'tait le
tambourinaire qui se drangeait. Les rclames, les affiches, le
collant mi-parti et ses belles moustaches avaient fait des ravages
parmi les dames du skating moins bgueules que cette pimbche de
l-bas. Il connaissait des acteurs des Batignolles, des chanteurs
de caf-concert, tout un joli monde qui se rencontrait dans un
bouge du boulevard Rochechouart appel le Paillasson.

Ce Paillasson, o le temps se passait, dans une flne crapuleuse,
 tripoter des cartes, boire des bocks, ressasser des potins de
petits thtres et de basse galanterie, tait l'ennemi,
l'pouvante d'Audiberte, l'occasion de colres sauvages sous
lesquelles les deux hommes courbaient le dos comme sous un orage
des tropiques, quittes  maudire ensemble leur despote en jupon
vert, parlant d'elle du ton mystrieux et haineux d'coliers ou de
domestiques: Qu'est-ce qu'elle a dit?... Combien elle t'a
donn?... et s'entendant pour filer derrire ses talons.
Audiberte le savait, les surveillait, s'activait dehors,
impatiente de rentrer, et ce jour-l surtout, tant partie ds le
matin. Elle s'arrta une seconde en montant, et n'entendant
tambourin ni fltet:

Ah! le gueusard... il est encore  son Paillasson...

Mais, ds l'entre, le pre accourut au-devant d'elle et arrta
l'explosion...

Crie pas!... Il y a de monde pour toi... Un monsieur du
_menistre_.

Le monsieur l'attendait au salon; car ainsi qu'il arrive dans ces
habitations de pacotille faites  la mcanique, dont tous les
tages se reproduisent exactement, ils avaient un salon, gaufr,
crmeux, pareil  une ptisserie d'oeufs battus, un salon qui
rendait la paysanne trs fire. Et Mjean considrait, plein de
compassion, le mobilier provenal perdu dans cette salle
d'attente de dentiste, sous la lumire crue de deux croises sans
rideau, la _coque_ et la _moque_, le ptrin, la panire, fourbus
par des dmnagements et des voyages, secouant leur poussire
rustique sur les dorures et les peintures  la colle. Le profil
altier d'Audiberte, trs pur, en ruban des dimanches, dpays lui
aussi  ce cinquime parisien, acheva de l'apitoyer sur ces
victimes de Roumestan; et il entama doucement l'explication de sa
visite. Le ministre, voulant viter aux Valmajour de nouveaux
mcomptes dont il se sentait jusqu' un certain point responsable,
leur envoyait cinq mille francs pour les ddommager du drangement
et les rapatrier... Il tira des billets de son portefeuille, les
posa sur le vieux noyer du ptrin.

-- Alors, il nous faudra partir? demanda la paysanne, songeuse,
sans bouger.

-- M. le ministre dsire que ce soit le plus tt possible... Il a
hte de vous savoir chez vous, heureux comme auparavant.

Valmajour l'ancien risqua un coup d'oeil vers les billets:

Moi, a me parat raisonnable... _D qu n'en diss?_

Elle n'en disait rien, attendait la suite, ce que Mjean prparait
en tournant et retournant son portefeuille:  ces cinq mille
francs, nous en joindrons cinq mille que voici pour ravoir... pour
ravoir... L'motion l'tranglait. Cruelle commission que Rosalie
lui avait donne l. Ah! il en cote souvent de passer pour un
homme paisible et fort; on exige de vous bien plus que des autres.
Il ajouta trs vite le portrait de mademoiselle Le Quesnoy.

-- Enfin!... nous y voil... Le portrait... Je savais bien,
pardi! Elle ponctuait chaque mot d'un saut de chvre. Comme a,
vous croyez qu'on nous aura fait venir de l'autre bout de la
France, qu'on nous aura tout promis  nous qui ne demandions rien,
et puis qu'on nous mettra dehors comme des chiens qui auraient
fait leurs malproprets partout... Reprenez votre argent,
monsieur... Pour sr que nous ne partirons pas, vous pouvez-y
dire, et qu'on ne le leur rendra pas, le portrait... C'est un
papier, a... Je le garde dans ma saquette... Il ne me quitte
jamais et je le montrerai dans Paris, avec ce qu'il y a d'crit
dessus, pour que le monde sache que tous ces Roumestan c'est
qu'une famille de menteurs... de menteurs...

Elle cumait.

-- Mademoiselle Le Quesnoy est bien malade, dit Mjean trs grave.

-- Ava!...

-- Elle va quitter Paris et probablement n'y rentrera pas...
vivante.

Audiberte ne rpondit rien, mais le rire muet de ses yeux,
l'implacable dngation de son front antique, bas et ttu, sous la
petite coiffe en pointe, indiquaient assez la fermet de son
refus. Une tentation passait alors  Mjean de se jeter sur elle,
d'arracher la saquette d'indienne de sa ceinture et de se sauver
avec. Il se contint pourtant, essaya quelques prires inutiles,
puis frmissant de rage lui aussi: Vous vous en repentirez, dit-
il, et il sortit, au grand regret du pre Valmajour.

Avise-toi, pichote... tu nous feras arriver quelque malheur.

-- Pas plus!... C'est  eux que nous en ferons des peines... Je
vais consulter Guilloche.

_Guilloche, contentieux._

Derrire cette carte jaunie, pique sur la porte en face de la
leur, il y avait un de ces terribles agents d'affaires dont tout
le matriel d'installation consiste en une norme serviette en
cuir, contenant des dossiers d'histoires vreuses, du papier blanc
pour les dnonciations et les lettres de chantage, des crotes de
pt, une fausse barbe et mme quelquefois un marteau pour
assommer les laitires, comme on l'a vu dans un procs rcent. Ce
type, trs frquent  Paris, ne mriterait pas une ligne de
portrait si ledit Guilloche, un nom qui valait un signalement sur
cette face couture de mille petites rides symtriques, n'et
ajout  sa profession un dtail tout neuf et caractristique.
Guilloche avait l'entreprise des pensums de lycens. Un pauvre
diable de clerc s'en allait ramasser les punitions  la sortie des
classes et veillait bien avant dans la nuit  copier des chants de
l'nide ou les trois voix de  . Quand le contentieux
manquait, Guilloche, qui tait bachelier, s'attelait lui-mme  ce
travail original dont il tirait des bnfices.

Mis au courant de l'affaire, il la dclara excellente. On
assignerait le ministre, on ferait marcher les journaux; le
portrait  lui seul valait une mine d'or. Seulement, c'tait du
temps, des courses, des avances qu'il exigeait en espces
sonnantes, l'hritage Puyfourcat lui paraissant un pur mirage, et
qui dsolaient la rapacit de la paysanne dj cruellement mise 
l'preuve, d'autant que Valmajour, trs demand dans les salons,
le premier hiver, ne mettait plus les pieds au faubourg de _Saint-
Germen_...

Tant pis!... Je travaillerai... je ferai des mnages, zou!

L'nergique petite coiffe d'Arles s'agitait dans la grande btisse
neuve, montait, descendait l'escalier, colportant d'tage en tage
son histoire _av_ le ministre, s'exaltait, piaillait, bondissait,
et tout  coup mystrieuse _Pouis_ il y a le portrait... Le
regard furtif et louche comme ces marchandes de photographies dans
les passages,  qui les vieux libertins demandent des _maillots_,
elle montrait la chose.

Une jolie fille, au moins!... Et vous avez lu ce qu'il y a
d'crit en bas...

La scne se passait dans des mnages interlopes, chez des
rouleuses du skating ou du Paillasson qu'elle appelait
pompeusement Madame Malvina... Madame Hlose..., trs
impressionne par leurs robes de velours, leurs chemises bordes
d'engrlures  rubans, l'outillage de leur commerce, sans
s'inquiter autrement de ce que c'tait que ce commerce. Et le
portrait de la chre crature, si distingue, si dlicate, passait
par ces souillures curieuses et critiquantes; on la dtaillait, on
lisait en riant le naf aveu, jusqu'au moment o la Provenale,
reprenant son bien, serrait dessus la coulisse du sac aux cus,
d'un geste furieux d'tranglement:

Je crois qu'avec a nous les tenons.

Zou! elle partait chez l'huissier; l'huissier pour l'affaire du
skating, l'huissier pour Cadaillac, l'huissier pour Roumestan.
Comme si cela ne suffisait pas  son humeur batailleuse, elle
avait encore des histoires avec les concierges, l'ternelle
question du tambourin qui cette fois se rsolvait par l'exil de
Valmajour dans un de ces sous-sols de marchand de vins o des
fanfares de trompes de chasse alternent avec des leons de savate
et de boxe. Dsormais ce fut dans cette cave,  la clart d'un bec
de gaz pay  l'heure, en regardant les espadrilles, les gants de
daim, les cors de cuivre pendus  la muraille, que le
tambourinaire passa ses heures d'exercice, blme et seul comme un
captif,  envoyer au ras du trottoir les variations du fltet
pareilles aux stridentes notes plaintives d'un grillon de
boulanger.

Un jour, Audiberte fut invite  passer chez le commissaire de
police du quartier. Elle y courut bien vite, persuade qu'il
s'agissait du cousin Puyfourcat, entra souriante, la coiffe haute,
et sortit au bout d'un quart d'heure, bouleverse de cette
pouvante bien paysanne du gendarme, qui ds les premiers mots lui
avait fait rendre le portrait et signer un reu de dix mille
francs par lequel elle renonait  tout procs. Par exemple, elle
refusait obstinment de partir, s'enttait  croire au gnie de
son frre, gardant toujours au fond de ses yeux l'blouissement de
ce long dfil de carrosses, un soir d'hiver, dans la cour du
ministre illumin.

En rentrant, elle signifia  ses hommes plus craintifs qu'elle-
mme, qu'ils n'eussent plus  parler de l'affaire; mais ne toucha
mot de l'argent reu. Guilloche qui le souponnait, cet argent,
employa tous les moyens pour en prendre sa part, et n'ayant obtenu
qu'une indemnit minime, garda terriblement rancune aux Valmajour.

-- Eh bien dit-il un matin  Audiberte pendant qu'elle brossait
sur le palier les plus beaux habits du musicien encore couch. Eh
bien, vous voil contente... Il est mort enfin.

-- Qui donc?

-- Mais Puyfourcat, le cousin... C'est sur le journal...

Elle eut un cri, courut dans la maison, appelant, pleurant
presque:

-- Mon pre!... Mon frre!... Vite... l'hritage!

Tous mus, haletant autour de l'infernal Guilloche, il dplia
_l'Officiel_, leur lut trs lentement ceci: _En date du 1er
octobre 1876, le tribunal de Mostaganem a, sur la requte de
l'administration des domaines, ordonn la publication et affichage
des successions ci-aprs... Popelino (Louis) journalier_... Ce
n'est pas a... _Puyfourcat (Dosithe)..._

-- C'est bien lui... dit Audiberte.

L'ancien crut devoir s'ponger les yeux:

Pcar! Pauvre Dosithe...

-- _Puyfourcat, dcd  Mostaganem le 14 janvier 1874, n 
Valmajour, commune d'Aps_...

La paysanne impatiente demanda:

-- Combien?

-- Trois francs trente-cinq _cintimes_!... cria Guilloche d'une
voix de camelot; et leur laissant le journal pour qu'ils pussent
vrifier leur dception, il se sauva avec un clat de rire qui
gagna d'tage en tage jusque dans la rue, gaya tout ce grand
village de Montmartre o la lgende des Valmajour circulait.

Trois francs trente-cinq, l'hritage des Puyfourcat! Audiberte
affecta d'en rire plus fort que les autres; mais l'effroyable
dsir de vengeance qui couvait en elle contre les Roumestan,
responsables  ses yeux de tous leurs maux, ne fit que
s'accrotre, cherchant une issue, un moyen, la premire arme  sa
porte.

La physionomie du papa tait singulire dans ce dsastre. Pendant
que sa fille se rongeait de fatigue et de rage, que le captif
s'tiolait dans son caveau, lui, fleuri, insouciant, n'ayant plus
mme son ancienne jalousie de mtier, paraissait s'tre arrang
dehors une tranquille existence  part des siens. Il dcampait
sitt la dernire bouche du djeuner; et quelquefois, le matin,
en brossant ses effets, il tombait de ses poches une figue sche,
un berlingot, des canissons, dont le vieux expliquait tant bien
que mal la provenance.

Il avait rencontr une payse dans la rue, quelqu'un de l-bas qui
viendrait les voir.

Audiberte remuait la tte:

_Avai_! si je te suivais...

La vrit c'est qu'en flnant  travers Paris, il avait dcouvert
dans le quartier Saint-Denis un grand magasin de comestibles o il
tait entr, amorc par l'criteau et par les tentations d'une
devanture exotique, aux fruits colors, aux papiers argents et
gaufrs, clatant dans le brouillard d'une rue populeuse.
L'endroit, dont il tait devenu le commensal et l'ami, bien connu
des Mridionaux passs Parisiens, s'intitulait:

_Aux produits du Midi._

Et jamais tiquette plus vridique. L tout tait produit du Midi,
depuis les patrons, M. et madame Mfre, deux produits du Midi
Gras, avec le nez busqu de Roumestan, les yeux flamboyants,
l'accent, les locutions, l'accueil dmonstratif de la Provence,
jusqu' leurs garons de boutique, familiers, tutoyeurs, ne se
gnant pas pour crier vers le comptoir en grasseyant: Dis donc,
Mfre... O tu as mis le saucisson? Jusqu'aux petits Mfre,
geignards et malpropres, menacs  chaque instant d'tre ventrs,
scalps, mis en bouillie, trempant tout de mme leurs doigts dans
tous les barils ouverts; jusqu'aux acheteurs gesticulant,
bavardant pendant des heures, pour l'acquisition d'une _barquette_
de deux sous, ou s'installant en rond sur des chaises a discuter
les qualits du saucisson  l'ail et du saucisson au poivre, les
_pas moins, au moins, allons diffremment_, tout le vocabulaire de
la tante Portal chang bruyamment, tandis qu'un cher frre en
robe noire reteinte, ami de la maison, marchandait du poisson
sal, et que les mouches, une quantit de mouches, attires par
tout le sucre de ces fruits, de ces bonbons, de ces ptisseries
presque orientales, bourdonnaient mme au milieu de l'hiver
conserves dans cette chaleur cuite. Et lorsqu'un Parisien
fourvoy s'impatientait du lambinage du service, de l'indiffrence
distraite de ces boutiquiers continuant  faire la causette d'une
banque  l'autre, tout en pesant et ficelant de travers, il
fallait voir comme on vous le rembarrait dans l'accent du cru:

_T! v_, si vous tes press, la porte elle est ouverte, et le
tramway il passe devant, vous savez bien.

Dans ce milieu de compatriotes, le pre Valmajour fut reu  bras
ouverts. M. et madame Mfre se rappelaient l'avoir vu dans les
temps en foire de Beaucaire,  un concours de tambourins. Entre
vieilles gens du Midi, cette foire de Beaucaire, aujourd'hui
tombe, n'existant que de nom, est reste comme un lien de
fraternit maonnique. Dans nos provinces mridionales, elle tait
la ferie de l'anne, la distraction de toutes ces existences
racornies; on s'y prparait longtemps  l'avance, et longtemps
aprs on en causait. On la promettait en rcompense  la femme,
aux enfants, leur rapportant toujours, si on ne pouvait les
emmener, une dentelle espagnole, un jouet qu'on trouvait au fond
de la malle. La foire de Beaucaire, c'tait encore, sous un
prtexte de commerce, quinze jours, un mois de la vie libre,
exubrante, imprvue, d'un campement bohmien. On couchait  et
l chez l'habitant, dans les magasins, sur les comptoirs, en
pleine rue, sous la toile tendue des charrettes,  la chaude
lumire des toiles de juillet.

Oh! les affaires sans l'ennuyeux de la boutique, les affaires
traites en dnant, sur la porte, en bras de chemises, les
baraques en file le long du _Pr_, au bord du Rhne, qui lui-mme
n'tait qu'un mouvant champ de foire, balanant ses bateaux de
toutes formes, ses _lahuts_ aux voiles latines, venus d'Arles, de
Marseille, de Barcelone, des les Balares, chargs de vins,
d'anchois, de lige, d'oranges, pars d'oriflammes, de banderoles
qui claquaient au vent frais, se refltaient dans l'eau rapide. Et
ces clameurs, cette foule bariole d'Espagnols, de Sardes, de
Grecs en longues tuniques et babouches brodes, d'Armniens en
bonnets fourrs, de Turcs avec leurs vestes galonnes, leurs
ventails, leurs larges pantalons de toile grise, se pressant aux
restaurants en plein vent, aux talages de jouets d'enfants, de
cannes, ombrelles, orfvrerie, pastilles du srail, casquettes. Et
ce qu'on appelait le beau dimanche, c'est--dire le premier
dimanche de l'installation, les ripailles sur les quais, sur les
bateaux, dans les trattorias clbres,  la _Vignasse_, au _Grand
Jardin_, au _Caf Thibaut_; ceux qui ont vu cela une fois en ont
gard la nostalgie jusqu' la fin de leur existence.

Chez les Mfre, on se sentait  l'aise, un peu comme en foire de
Beaucaire; et de fait, la boutique ressemblait bien dans son
pittoresque dsordre  un capharnam improvis et forain de
produits du Midi. Ici, remplis et flchissants, les sacs de
farinette en poudre d'or, les pois chiches gros et durs comme des
chevrotines, les chtaignes blanquettes, toutes rides et
poussireuses, ressemblant  de petites faces de vieilles
bcheronnes, les jarres d'olives vertes, noires, confites,  la
picholine, les estagnons d'huile rousse  got de fruit, les
barils de confitures d'Apt faites de cosses de melons, de cdrats,
de figues, de coings, tout le dtritus d'un march tomb dans la
mlasse. L-haut, sur des rayons, parmi les salaisons, les
conserves aux mille flacons, aux mille botes de fer-blanc, les
friandises spciales  chaque ville, les coques et les barquettes
de Nmes, le nougat de Montlimar, les canissons et les biscottes
d'Aix, enveloppes dores, tiquetes, paraphes.

Puis les primeurs, un dballage de verger mridional sans ombre,
o les fruits dans des verdures grles ont des facticits de
pierreries, les fermes jujubes d'un beau vernis d'acajou neuf 
ct des ples azeroles, des figues de toutes varits, des limons
doux, des poivrons verts ou carlates, des melons ballonns, des
gros oignons  pulpes de fleurs, les raisins muscats aux grains
allongs et transparents o tremble la chair comme le vin dans une
outre, les rgimes de bananes zbres de noir et de jaune, des
croulements d'oranges, de grenades aux tons mordors, boulets de
cuivre rouge  la mche d'toupe serre dans une petite couronne
en cimier. Enfin, partout aux murs, aux plafonds, des deux cts
de la porte, dans un enchevtrement de palmes brles, des
chapelets d'aulx et d'oignons, les caroubes sches, les andouilles
ficeles, des grappes de mas, un ruissellement de couleurs
chaudes, tout l't, tout le soleil mridional, en botes, en
sacs, en jarres, rayonnant jusque sur le trottoir  travers la
bue des vitres.

Le vieux allait l-dedans, la narine allume, frtillant, trs
excit. Lui qui, chez ses enfants, rechignait au moindre ouvrage
et pour un bouton remis  son gilet s'essuyait le front pendant
des heures, se vantant d'avoir fait un travail de Csar, tait
toujours prt ici  donner un coup de main,  mettre l'habit bas
pour clouer, dballer les caisses, picorant de-ci de-l un
berlingot, une olive, gayant le travail par ses singeries et ses
histoires; et mme, une fois la semaine, le jour de la brandade,
il veillait trs tard au magasin pour aider  faire les envois.

Ce plat mridional entre tous, la brandade de morue, ne se trouve
gure qu'aux _Produits du Midi_; mais la vraie, blanche, pile
fin, crmeuse, une pointe _d'aet_, telle qu'on la fabrique 
Nmes, d'o les Mfre la font venir. Elle arrive le jeudi soir 
sept heures par le Rapide et se distribue le vendredi matin dans
Paris  tous les bons clients inscrits au grand livre de la
maison. C'est sur ce journal de commerce aux pages froisses,
sentant les pices et tach d'huile, qu'est crite l'histoire de
la conqute de Paris par les mridionaux, que s'alignent en file
les hautes fortunes, situations politiques, industrielles, noms
clbres d'avocats, dputs, ministres, et entre tous, celui de
Numa Roumestan, le Venden du Midi, pilier de l'autel et du trne.

Pour cette ligne o Roumestan est inscrit, les Mfre jetteraient
au feu le livre entier. C'est lui qui reprsente le mieux leurs
ides en religion, en politique, en tout. Comme dit madame Mfre,
encore plus passionne que son mari:

Cet homme-l, voyez-vous, on damnerait son me pour lui.

L'on aime  se rappeler le temps o Numa, dj sur la route de la
gloire, ne ddaignait pas de venir faire lui-mme sa provision. Et
qu'il s'y entendait  choisir une pastque  la tte, un saucisson
bien suant sous le couteau! Puis, tant de bont, cette belle
figure imposante, toujours un compliment pour madame, une bonne
parole au cher frre, une caresse aux petits Mfre qui
l'accompagnaient jusqu' la voiture, portant les paquets. Depuis
son lvation au ministre, depuis que ces sclrats de rouges lui
donnaient tellement d'occupation dans les deux Chambres, on ne le
voyait plus, pcar! mais il restait le fidle abonn des
_produits_; et c'tait lui toujours le premier pourvu.

Un jeudi soir, vers les dix heures, tous les pots de brandade
pars, ficels, en bel ordre sur la banque, la famille Mfre, les
garons, le vieux Valmajour, tous les produits du Midi au grand
complet, suant, soufflant, se reposaient de cet air tal des gens
qui ont bien rempli une rude tche et faisaient trempette avec
des langues de chat, des biscottes dans du vin cuit, du sirop
d'orgeat, quelque chose de doux, allons! car pour le fort, les
mridionaux ne l'aiment gure. Chez le peuple comme dans les
campagnes, l'ivresse d'alcool est presque inconnue. La race
instinctivement en a la peur et l'horreur. Elle se sent ivre de
naissance, ivre sans boire.

Et c'est bien vrai que le vent et le soleil lui distillent un
terrible alcool de nature, dont tous ceux qui sont ns l-bas
subissent plus ou moins les effets. Les uns ont seulement ce petit
coup de trop, qui dlie la langue et les gestes, fait voir la vie
en bleu et des sympathies partout, allume les yeux, largit les
rues, aplanit les obstacles, double l'audace et cale les timides;
d'autres, plus frapps, comme la petite Valmajour, la tante
Portal, arrivent tout de suite au dlire bgayant, trpidant et
aveugle. Il faut avoir vu nos ftes votives de Provence, ces
paysans debout sur les tables, hurlant, tapant de leurs gros
souliers jaunes, appelant Garon, _d gazeuse_! tout un village
ivre  rouler pour quelques bouteilles de limonade. Et ces subites
prostrations des intoxiqus, ces effondrements de tout l'tre
succdant aux colres, aux enthousiasmes avec la brusquerie d'un
coup de soleil ou d'ombre sur un ciel de mars, quel est le
mridional qui ne les a ressentis?

Sans avoir le midi dlirant de sa fille, le pre Valmajour tait
n avec une fire pointe; et ce soir-l, sa trempette  l'orgeat
le transportait d'une gaiet folle qui lui faisait grimacer, au
milieu de la boutique, le verre en main, la bouche empoisse,
toutes ses farces de vieux pitre payant l'cot sans monnaie. Les
Mfre, leurs garons se tordaient sur les sacs de farinette.

Oh! de ce Valmajour, pas moins!

Subitement la verve du vieux tomba, son geste de pantin fut coup
en deux par l'apparition devant lui d'une coiffe provenale, toute
frmissante.

-- Qu'est-ce que vous faites l, mon pre?

Madame Mfre leva les bras vers les andouilles du plafond:

-- Comment! c'est votre demoiselle?... vous nous l'aviez pas
dit... H! qu'elle est petitette!... mais bien bravette, pas
moins... Remettez-vous donc, mademoiselle.

Par une habitude de mensonge autant que pour se garder plus libre,
l'ancien n'avait pas parl de ses enfants, se donnait pour un
vieux garon vivant de ses rentes; mais entre gens du Midi, on
n'en est pas  une invention prs. Toute une ribambelle de petits
Valmajour se serait pousse  la suite d'Audiberte, l'accueil et
t le mme dmonstratif et chaleureux. On s'empressait, on lui
faisait place:

-- Diffremment, vous allez faire trempette, vous aussi.

La Provenale restait interdite. Elle venait du dehors, du froid,
du noir de la nuit, une nuit de dcembre, o la vie fivreuse de
Paris se continuant malgr l'heure, s'affolait dans l'pais
brouillard dchir en tous sens par des ombres rapides, les
lanternes de couleur des omnibus, la trompe rauque des tramways;
elle arrivait du Nord, elle arrivait de l'hiver, et tout  coup,
sans transition, elle se trouvait en pleine Provence italienne,
dans ce magasin Mfre resplendissant aux approches de Nol de
richesses gourmandes et ensoleilles, au milieu d'accents et de
parfums connus. C'tait la patrie brusquement retrouve, le retour
au pays aprs un an d'exil, d'preuves, de luttes lointaines chez
les Barbares. Une tideur l'envahissait, dtendait ses nerfs, 
mesure qu'elle miettait sa banquette dans un doigt de Carthagne,
rpondant  tout ce brave monde  l'aise et familier avec elle
comme si on la connaissait depuis vingt ans. Elle se sentait
rentre dans sa vie, dans ses habitudes; et des larmes lui en
montaient aux yeux, ces yeux durs veins de feu qui ne pleuraient
jamais.

Le nom de Roumestan prononc  son ct scha tout  coup cette
motion. C'tait madame Mfre qui inspectait les adresses de ses
envois et recommandait bien de ne pas se tromper, de ne pas porter
la brandade de Numa, rue de Grenelle, mais rue de Londres.

-- Parat que rue de Grenelle, la brandade n'est pas en odeur de
_santet_, remarqua l'un des produits.

-- Je crois bien, dit M. Mfre... Une dame du Nord, tout ce qu'il
y a de plus Nord... Cuisine au beurre, allons!... tandis que rue
de Londres, c'est le joli Midi, gaiet, chansons, et tout 
l'huile... Je comprends que Numa s'y trouve mieux.

On en parlait lgrement de ce second mnage du ministre dans un
petit pied--terre trs commode, tout prs de la gare, o il
pouvait se reposer des fatigues de la Chambre, libre des
rceptions et des grands tralalas. Bien sr que l'exalte madame
Mfre aurait pouss de beaux cris si pareille chose se ft passe
dans son mnage; seulement, pour Numa, cela n'tait que
sympathique et naturel.

Il aimait le tendron; mais est-ce que tous nos rois ne couraient
pas, et Charles X, et Henri IV, le vert-galant? a tenait  son
nez Bourbon, t, pardi!...

Et  cette lgret,  ce ton de gouaillerie dont le Midi traite
toutes les affaires amoureuses, se mlait une haine de race,
l'antipathie contre la femme du Nord, l'trangre et la cuisine au
beurre. On s'excitait, on dtaillait des _andotes_, les charmes
de la petite Alice et ses succs au Grand-Opra.

-- J'ai connu la maman Bachellery en temps de foire de Beaucaire,
disait le vieux Valmajour... Elle chantait la romance au _Caf
Thibaut_.

Audiberte coutait sans respirer, ne perdant pas un mot,
incrustant dans sa tte nom, adresse; et ses petits yeux
brillaient d'une ivresse diabolique o le vin de Carthagne
n'tait pour rien.

XVII

LA LAYETTE

Au coup lger frapp  la porte de sa chambre, madame Roumestan
tressaillit, comme prise en faute, et repoussant le tiroir
dlicatement contourn de sa commode Louis XV, devant lequel elle
se penchait presque agenouille, elle demanda:

-- Qui est l?... Qu'est-ce que vous voulez, Polly?...

-- Une lettre pour madame... c'est trs press... rpondit l'Anglaise.

Rosalie prit la lettre et referma la porte vivement. Une criture
inconnue, grossire, sur du papier de pauvre, avec le personnel
et urgent des demandes de secours. Jamais une femme de chambre
parisienne ne l'aurait drange pour si peu. Elle jeta cela sur la
commode, remettant la lecture  plus tard, et revint vite  son
tiroir qui contenait les merveilles de l'ancienne layette. Depuis
huit ans, depuis le drame, elle ne l'avait pas ouvert, craignant
d'y retrouver ses larmes ni mme depuis sa grossesse, par une
superstition bien maternelle, de peur de se porter malheur encore
une fois, avec cette caresse prcoce donne a l'enfant qui va
natre,  travers son petit trousseau.

Elle avait, cette vaillante femme, toutes les nervosits de la
femme, tous ses tremblements, ses resserrements frileux de mimosa;
le monde, qui juge sans comprendre, la trouvait froide, comme les
ignorants s'imaginent que les fleurs ne vivent pas. Mais
maintenant, son espoir ayant six mois, il fallait bien tirer tous
ces petits objets de leurs plis de deuil et d'enfermement, les
visiter, les transformer peut-tre; car la mode change mme pour
les nouveau-ns, on ne les enrubanne pas toujours de la mme
manire. C'est pour ce travail tout intime que Rosalie s'tait
soigneusement enferme et dans le grand ministre affair,
paperassant, le bourdonnement des rapports, le fivreux va-et-
vient des bureaux aux divisions, il n'y avait certainement rien
d'aussi srieux, d'aussi mouvant que cette femme  genoux devant
un tiroir ouvert, le coeur battant et les mains tremblantes.

Elle leva les dentelles un peu jaunies qui prservaient avec des
parfums tout ce blanc d'innocentes toilettes, les bguins, les
brassires, par rang d'ge et de taille, la robe pour le baptme,
la guimpe  petits plis, des bas de poupe. Elle se revit l-bas 
Orsay, doucement alanguie, travaillant des heures entires 
l'ombre du grand catalpa dont les calices blancs tombaient dans la
corbeille  ouvrage parmi ses pelotons et ses fins ciseaux de
brodeuse, toute sa pense concentre dans un point de couture qui
lui mesurait les rves et les heures. Que d'illusions alors, que
de croyances! Quel joyeux ramage dans les feuilles, sur sa tte;
en elle, quelle veille de sensations tendres et nouvelles! En un
jour la vie lui avait repris tout, brusquement. Et son dsespoir
lui rentrait au coeur, la trahison du mari, la perte de l'enfant,
 mesure qu'elle dveloppait sa layette.

La vue de la premire petite parure, toute prte  passer, celle
que l'on prpare sur le berceau au moment de la naissance, les
manches l'une dans l'autre, les bras carts, les bonnets gonfls
dans leur rondeur, la faisait clater en larmes. Il lui semblait
que son enfant avait vcu, qu'elle l'avait embrass et connu. Un
garon. Oh! bien certainement, un garon, et fort, et joli, et
dans sa chair de lait dj les yeux srieux et profond du grand-
pre. Il aurait huit ans aujourd'hui, de longs cheveux boucls
tombant sur un grand col;  cet ge-l, ils appartiennent encore 
la mre qui les promne, les pare, les fait travailler! Ah!
cruelle, cruelle vie...

Mais peu  peu, en tirant et maniant les menus objets nous de
faveurs microscopiques, leurs broderies  fleurs, leurs dentelles
neigeuses, elle s'apaisait. Eh bien, non, la vie n'est pas si
mchante; et tant qu'elle dure, il faut garder du courage.

Elle avait perdu tout le sien  ce tournant funeste, s'imaginant
que c'tait fini pour elle de croire d'aimer, d'tre pouse et
mre, qu'il ne lui restait qu' regarder le lumineux pass s'en
aller loin comme un rivage qu'on regrette. Puis, aprs des annes
mornes, sous la neige froide de son coeur le renouveau avait germ
lentement, et voici qu'il refleurissait dans ce tout petit qui
allait natre, qu'elle sentait dj vigoureux aux terribles petits
coups de pied qu'il lui envoyait la nuit. Et son Numa si chang,
si bon, guri de ses brutales violences! Il y avait bien encore en
lui des faiblesses qu'elle n'aimait pas, de ces dtours italiens
dont il ne pouvait se dfendre mais a, c'est la politique...
comme il disait. D'ailleurs, elle n'en tait plus aux illusions
des premiers jours; elle savait que pour vivre heureux il faut se
contenter de l' peu prs de toutes choses, se tailler des
bonheurs pleins dans les demi-bonheurs que l'existence nous
donne...

On frappa de nouveau  la porte. M. Mjean, qui voulait parler 
Madame.

-- Bien... j'y vais...

Elle le rejoignit dans le petit salon qu'il arpentait de long en
large, trs mu.

-- J'ai une confession  vous faire, dit-il sur le ton de
familiarit un peu brusque qu'autorisait une amiti dj ancienne,
dont il n'avait pas tenu  eux de faire un lien fraternel... Voil
quelques jours que j'ai termin cette misrable affaire...

Je ne vous le disais pas pour garder ceci plus longtemps...

Il lui tendit le portrait d'Hortense.

-- Enfin!... Oh! qu'elle va tre heureuse, pauvre chrie...

Elle s'attendrit devant la jolie figure de sa soeur tincelant de
sant et de jeunesse sous son dguisement provenal, lut au bas du
portrait l'criture trs fine et trs ferme: _Je crois en vous et
je vous aime_, -- HORTENSE LE QUESNOY. Puis, songeant que le
pauvre amoureux l'avait lue aussi et qu'il s'tait charg l d'une
triste commission, elle lui serra la main affectueusement:

-- Merci...

-- Ne me remerciez pas, madame... Oui, c'tait dur... Mais, depuis
huit jours, je vis avec a... _Je cros en vous et je vous
aime_... Par moment, je me figurais que c'tait pour moi...

Et tout bas, timidement:

-- Comment va-t-elle?

-- Oh! pas bien... Maman l'emmne dans le Midi... Maintenant, elle
veut tout ce qu'on veut... Il y a comme un ressort bris en elle.

-- Change?...

Rosalie eut un geste: Ah!...

-- Au revoir, madame..., fit Mjean trs vite, s'loignant 
grands pas.  la porte, il se retourna, et, carrant ses solides
paules sous la tenture  demi-souleve:

-- C'est une vraie chance que je n'aie pas d'imagination... Je
serais trop malheureux...

Rosalie rentra dans sa chambre, bien attriste. Elle avait beau
s'en dfendre, invoquer la jeunesse de sa soeur, les paroles
encourageantes de Jarras persistant  ne voir l qu'une crise 
franchir, des ides noires lui venaient qui n'allaient plus avec
le blanc de fte de sa lavette. Elle se hta de trier, ranger,
enfermer les petites affaires disperses, et comme elle se
relevait, aperut la lettre reste sur la commode, la prit, la lut
machinalement, s'attendant  la banale requte qu'elle recevait
tous les jours de tant de mains diffrentes, et qui serait bien
arrive dans une de ces minutes superstitieuses o la charit
semble un porte-bonheur. C'est pourquoi elle ne comprit pas tout
d'abord, fut oblige de relire ces lignes crites en pensum par la
plume bgue d'un colier, le jeune homme de Guilloche:

Si vous aimez la brandade de morue, on en mange d'excellente ce
soir chez Mlle Bachellery, rue de Londres. C'est votre mari qui
rgale. Sonnez trois coups et entrez droit.

De ces phrases btes, de ce fond boueux et perfide, la vrit se
leva, lui apparut, aide par des concidences, des souvenirs; ce
nom de Bachellery, tant de fois prononc depuis un an, des
articles nigmatiques sur son engagement, cette adresse qu'elle
lui avait entendu donner  lui-mme, le long sjour  Arvillard.
En une seconde le doute se figea pour elle en certitude.
D'ailleurs, est-ce que le pass ne lui clairait pas ce prsent de
toute son horreur relle? Mensonge et grimace, il n'tait, ne
pouvait tre que cela. Pourquoi cet ternel faiseur de dupes
l'et-il pargne? C'est elle qui avait t folle de se laisser
prendre  sa voix trompeuse,  ses banales tendresses; et des
dtails lui revenaient qui, dans la mme seconde, la faisaient
rougir et plir.

Cette fois ce n'tait plus le dsespoir  grosses larmes pures des
premires dceptions; une colre s y mlait contre elle-mme si
faible, si lche d'avoir pu pardonner, contre lui qui l'avait
trompe au mpris des promesses, des serments de la faute passe.
Elle aurait voulu le convaincre, l, tout de suite; mais il tait
 Versailles,  la Chambre. L'ide lui vint d'appeler Mjean, puis
il lui rpugna d'obliger cet honnte homme  mentir. Et rduite 
touffer toute une violence de sentiments contraires, pour ne pas
crier, se livrer  la terrible crise de nerfs qu'elle sentait
l'envahir, elle marchait  et l sur le tapis, les mains -- par
une pose familire --  la taille lche de son peignoir. Tout 
coup elle s'arrta, tressaillit d'une peur folle.

Son enfant!

Il souffrait, lui aussi, et se rappelait  sa mre de toute la
force d'une vie qui se dbat. Ah! mon Dieu, s'il allait mourir,
celui-l, comme l'autre...au mme ge de la grossesse, dans des
circonstances pareilles... Le destin, que l'on dit aveugle, a
parfois de ces combinaisons froces. Et elle se raisonnait en mots
entrecoups, en tendres exclamations cher petit... pauvre
petit..., essayait de voir les choses froidement, pour se
conduire avec dignit et surtout ne pas compromettre ce seul bien
qui lui restait. Elle prit mme un ouvrage, cette broderie de
Pnlope que garde toujours en train l'activit de la Parisienne;
car il fallait attendre le retour de Numa, s'expliquer avec lui ou
plutt saisir dans son attitude la conviction de la faute, avant
l'clat irrmdiable d'une sparation.

Oh! ces laines brillantes, ce canevas rgulier et incolore, que de
confidences ils reoivent; que de regrets, de joies, de dsirs,
forment l'envers compliqu, nou, plein de fils rompus, de ces
ouvrages fminins aux fleurs paisiblement entrelaces.

Numa Roumestan, en arrivant de la Chambre, trouva sa femme tirant
l'aiguille sous l'troite clart d'une seule lampe allume; et ce
tableau tranquille, ce beau profil adouci de cheveux chtains,
dans l'ombre luxueuse des teintures ouates, o les paravents de
laque, les vieux cuivres, les ivoires, les faences, accrochaient
les lueurs promeneuses et tides d'un feu de bois, le saisit par
le contraste du brouhaha de l'Assemble, des plafonds lumineux
envelopps d'une poussire trouble flottant au-dessus des dbats
comme le nuage de poudre dgag d'un champ de manoeuvre.

Bonjour, maman... Il fait bon chez toi...

La sance avait t chaude. Toujours cet affreux budget, la gauche
pendue pendant cinq heures aux basques de ce pauvre gnral
d'Espaillon qui ne savait pas coudre deux ides de suite, quand il
ne disait pas s... n... d... D... Enfin, le cabinet s'en tirait
encore cette fois; mais c'est aprs les vacances du jour de l'an,
quand on en serait aux Beaux-Arts, qu'il faudrait voir a.

Ils comptent beaucoup sur l'affaire Cadaillac pour me basculer...
C'est Rougeot qui parlera... Pas commode, ce Rougeot... Il a de
l'estomac! ...

Puis avec son coup d'paule:

Rougeot contre Roumestan... Le Nord contre le Midi... tant mieux.
a va m'amuser... On se bchera.

Il parlait seul, tout au feu des affaires, sans s'apercevoir du
mutisme de Rosalie. Il se rapprocha d'elle, tout prs, assis sur
un pouf, lui faisant lcher son ouvrage, essayant de lui baiser la
main.

C'est donc bien press ce que tu brodes l?... C'est pour mes
trennes?... Moi, j'ai dj achet les tiennes... Devine.

Elle se dgagea doucement, le fixa  le gner, sans rpondre. Il
avait ses traits fatigus des jours de grande sance, cette
dtente lasse du visage, trahissant au coin des yeux et de la
bouche une nature  la fois molle et violente, toutes les passions
et rien pour leur rsister. Les figures du Midi sont comme ses
paysages, il ne faut les regarder qu'au soleil.

-- Tu dnes avec moi? demanda Rosalie.

-- Mais non... On m'attend chez Durand... Un dner ennuyeux... T!
je suis dj en retard, ajouta-t-il en se levant... Heureusement
qu'on ne s'habille pas.

Le regard de sa femme le suivait. Dne avec moi, je t'en prie.
Et sa voix harmonieuse se durcissait en insistant, se faisait
menaante, implacable. Mais Roumestan n'tait pas observateur...
Et puis, les affaires, n'est-ce pas? Ah! Ces existences d'homme
public ne se mnent pas comme on voudrait.

Adieu, alors... dit-elle gravement, achevant en elle cet adieu.
... puisque c'est notre destine.

Elle couta rouler le coup sous la vote; ensuite, son ouvrage
soigneusement pli, elle sonna.

Tout de suite une voiture... un fiacre... Et vous, Polly, mon
manteau, mon chapeau... je sors.

Vite prte, elle inspecta du regard la chambre qu'elle quittait,
o elle ne regrettait, ne laissait rien d'elle, vraie chambre de
maison garnie, sous la pompe de son froid brocart jaune.

Descendez ce grand carton dans la voiture.

La layette, tout ce qu'elle emportait du bien commun.

 la portire du fiacre, l'Anglaise, trs intrigue, demanda si
madame ne dnerait pas. Non, elle dnait chez son pre, elle y
coucherait aussi, probablement.

En route, un doute lui vint encore, plutt un scrupule. Si rien de
tout cela n'tait vrai... Si cette Bachellery n'habitait pas rue
de Londres... Elle donna l'adresse, sans grand espoir; mais il lui
fallait une certitude.

On l'arrta devant un petit htel  deux tages, surmont d'une
terrasse en jardin d'hiver, l'ancien pied--terre d'un levantin du
Caire qui venait de mourir dans la ruine. L'aspect d'une petite
maison, volets clos, rideaux tombs, une forte odeur de cuisine
montant des sous-sols clairs et bruyants. Rien qu' la faon
dont la porte obit aux trois coups de timbre, tourna d'elle-mme
sur ses gonds, Rosalie fut renseigne. Une tapisserie persane,
releve par des torsades au milieu de l'antichambre, laissait voir
l'escalier, son tapis mousseux, ses torchres, dont le gaz brlait
 toute monte. Elle entendit rire, fit deux pas et vit ceci
qu'elle n'oublia plus jamais:

Au palier du premier tage, Numa se penchait sur la rampe, rouge,
allum, en bras de chemise, tenant par la taille cette fille, trs
excite aussi, les cheveux dans le dos sur les fanfreluches d'un
dshabill de foulard rose. Et il criait de son accent dbrid:

Bompard, monte la brandade!...

C'est l qu'il fallait le voir, le ministre de l'Instruction
Publique et des Cultes, le grand marchand de morale religieuse, le
dfenseur des saines doctrines, l qu'il se montrait sans masque
et sans grimaces, tout son Midi dehors,  l'aise et dbraill
comme en foire de Beaucaire.

Bompard, monte la brandade!... rpta la drlesse, exagrant
exprs l'intonation marseillaise. Bompard, c'tait sans doute ce
marmiton improvis, surgissant de l'office, la serviette en
sautoir, les bras arrondis autour d'un grand plat, et que fit
retourner le battant sonore de la porte.

XVIII

LE PREMIER DE L'AN

Messieurs de l'administration centrale!...

Messieurs de la direction des Beaux-Arts!...

Messieurs de l'Acadmie de mdecine!...

 mesure que l'huissier, en grande tenue, culotte courte, pe 
ct, annonait de sa voix morne dans la solennit des pices de
rception, des files d'habits noirs traversaient l'immense salon
rouge et or et venaient se ranger en demi-cercle devant le
ministre adoss  la chemine, ayant prs de lui son sous-
secrtaire d'tat, M. de la Calmette, son chef de cabinet, ses
attachs fringants, et quelques directeurs du ministre, Dansaert,
Bchut.  chaque corps constitu prsent par son prsident ou son
doyen, l'Excellence adressait des compliments pour les
dcorations, les palmes acadmiques accordes  quelques-uns de
ses membres; ensuite le corps constitu faisait demi-tour, cdait
la place, ceux-l se retirant, d'autres aux portes du salon; car
il tait tard, une heure passe, et chacun songeait au djeuner de
famille qui l'attendait.

Dans la salle des concerts, transforme en vestiaire, des groupes
s'impatientaient  regarder leurs montres, boutonner leurs gants,
rajuster leurs cravates blanches sous des faces tires, des
billements d'ennui, de mauvaise humeur et de faim. Roumestan, lui
aussi, sentait la fatigue de ce grand jour. Il avait perdu sa
belle chaleur de l'anne dernire  pareille poque, sa foi dans
l'avenir et les rformes, laissait aller ses speech mollement,
pntr de froid jusqu'aux moelles malgr les calorifres,
l'norme bcher flambant; et cette petite neige floconnante, qui
tourbillonnait aux vitres, lui tombait sur le coeur lgre et
glace comme sur la pelouse du jardin.

Messieurs de la Comdie-Franaise!...

Rass de prs, solennels, saluant ainsi qu'au grand sicle, ils se
campaient en nobles attitudes autour de leur doyen qui, d'une voix
caverneuse, prsentait la Compagnie, parlait des efforts, des
voeux de la Compagnie, la Compagnie sans pithte, sans
qualificatif, comme on dit _Dieu_, comme on dit la _Bible_, comme
s'il n'existait d'autre Compagnie au monde que celle-l; et il
fallait que le pauvre Roumestan ft bien affaiss, pour que mme
cette Compagnie, dont il semblait faire partie avec son menton
bleu, ses bajoues, ses poses d'une distinction convenue, ne
rveillt son loquence  grandes phrases thtrales.

C'est que depuis huit jours, depuis le dpart de Rosalie, il tait
comme un joueur qui a perdu son ftiche. Il avait peur, se sentait
subitement infrieur  sa fortune et tout prs d'en tre cras.
Les mdiocres que la chance a favoriss ont de ces transes et de
ces vertiges, accrus pour lui de l'effroyable scandale qui allait
clater, de ce procs en sparation que la jeune femme voulait
absolument, malgr les lettres, les dmarches, ses plates prires
et ses serments. Pour la forme, on disait au ministre que madame
Roumestan tait alle vivre prs de son pre  cause du prochain
dpart de madame Le Quesnoy et d'Hortense; mais personne ne s'y
trompait, et sur tous ces visages dfilant devant lui,  de
certains sourires appuys,  des poignes de mains trop vibrantes,
le malheureux voyait son aventure reflte en piti, en curiosit,
en ironie. Il n'y avait pas jusqu'aux infimes employs, venus  la
rception en jaquette et redingote, qui ne fussent au courant; il
circulait dans les bureaux des couplets o Chambry rimait avec
Bachellery et que plus d'un expditionnaire, mcontent de sa
gratification, fredonnait intrieurement en faisant une humble
rvrence au chef suprme.

Deux heures. Et les corps constitus se prsentaient toujours, et
la neige s'amoncelait, pendant que l'homme  la chane
introduisait ple-mle, sans ordre hirarchique:

Messieurs de l'cole de Droit!...

Messieurs du Conservatoire de Musique!...

Messieurs les directeurs des thtres subventionns!...

Cadaillac venait en tte,  l'anciennet de ses trois faillites;
et Roumestan avait bien plus envie de tomber  coups de poing sur
ce montreur cynique dont la nomination lui causait de si graves
embarras, que d'couter sa belle allocution dmentie par la blague
froce du regard et de lui rpondre un compliment forc dont la
moiti restait dans l'empois de sa cravate:

Trs touch, messieurs... _mn mn mn_...progrs de l'art... _mn mn
mn_ ferons mieux encore...

Et le monteur, en s'en allant:

Il a du plomb dans l'aile, notre pauvre Numa...

Ceux-l partis, le ministre et ses assesseurs faisaient honneur 
la collation habituelle; mais ce djeuner, si gai l'anne
prcdente et plein d'effusion, se ressentait de la tristesse du
patron et de la mauvaise humeur des familiers qui lui en voulaient
tous un peu de leur situation compromise. Ce scandaleux procs,
tombant juste au milieu du dbat Cadaillac, allait rendre
Roumestan impossible au cabinet; le matin mme,  la rception de
l'lyse, le marchal en avait dit deux mots dans sa brutale et
laconique loquence de vieux troupier:

Une sale affaire, mon cher ministre, une sale affaire... Sans
connatre prcisment cette auguste parole, chuchote  l'oreille
dans une embrasure, ces messieurs voyaient venir leur disgrce
derrire celle de leur chef.

 femmes! femmes! grognait le savant Bchut dans son assiette.
M. de la Calmette et ses trente ans de bureau se mlancolisaient
en songeant  la retraite comme Tircis; et tout bas le grand
Lappar s'amusait  consterner Rochemaure: Vicomte, il faut nous
pourvoir... Nous serons ratiboiss avant huit jours.

Sur un toast du ministre  l'anne nouvelle et  ses chers
collaborateurs, port d'une voix mue o roulaient des larmes, on
se spara. Mjean, rest le dernier, fit deux ou trois tours de
long en large avec son ami, sans qu'ils eussent le courage de se
dire un mot; puis il partit. Malgr tout son dsir de garder prs
de lui ce jour-l cette nature droite qui l'intimidait comme un
reproche de conscience, mais le soutenait, le rassurait, Numa ne
pouvait empcher Mjean de courir  ses visites, distributions de
voeux et de cadeaux, pas plus qu'il ne pouvait interdire  son
huissier d'aller se dharnacher dans sa famille de son pe et de
sa culotte courte.

Quelle solitude, ce ministre! Un dimanche d'usine, la vapeur
teinte et muette. Et, dans toutes les pices, en bas, en haut,
dans son cabinet o il essayait vainement d'crire, dans sa
chambre qu'il se prenait  remplir de sanglots, partout cette
petite neige de janvier tourbillonnait aux larges fentres,
voilait l'horizon, accentuait un silence de steppe.

 dtresse des grandeurs!...

Une pendule sonna quatre heures, une autre lui rpondit, d'autres
encore dans le dsert du vaste palais o il semblait qu'il n'y et
plus que l'heure de vivante. L'ide de rester l jusqu'au soir, en
tte  tte avec son chagrin, l'pouvantait. Il aurait voulu se
dgeler  un peu d'amiti, de tendresse. Tant de calorifres, de
bouches de chaleur, de moitis d'arbres en combustion ne faisaient
pas un foyer. Un moment il songea  la rue de Londres... Mais il
avait jur  son avou, car les avous marchaient dj, de se
tenir tranquille jusqu'au procs. Tout  coup un nom lui traversa
l'esprit: Et Bompard? Pourquoi n'tait-il pas venu? D'ordinaire,
aux matins de fte, on le voyait arriver le premier, les bras
chargs de bouquets, de sacs de bonbons pour Rosalie, Hortense,
madame Le Quesnoy, aux lvres un sourire expressif de grand-papa,
de bonhomme trennes. Roumestan faisait, bien entendu, les frais
de ces surprises; mais l'ami Bompard avait assez d'imagination
pour l'oublier, et Rosalie, malgr son antipathie, ne pouvait
s'empcher de s'attendrir, en songeant aux privations que devait
s'imposer le pauvre diable pour tre si gnreux.

Si j'allais le chercher, nous dnerions ensemble.

Il en tait rduit l. Il sonna, se dfit de l'habit noir, de ses
plaques, de ses ordres, et sortit  pied par la rue Bellechasse.

Les quais, les ponts taient tout blancs; mais le Carrousel
franchi, ni le sol ni l'air ne gardaient trace de la neige. Elle
disparaissait sous l'encombrement roulant de la chausse, dans le
fourmillement de la foule presse sur les trottoirs, aux
devantures, autour des bureaux d'omnibus. Ce tumulte d'un soir de
fte, les cris des cochers, les appels des camelots, dans la
confusion lumineuse des vitrines, les feux lilas des Jablochkoff
noyant le jaune clignotement du gaz et les derniers reflets du
jour ple, beraient le chagrin de Roumestan, le fondaient 
l'agitation de la rue, pendant qu'il se dirigeait vers le
boulevard Poissonnire o l'ancien Tcherkesse, trs sdentaire
comme tous les gens d'imagination, demeurait depuis vingt ans,
depuis son arrive  Paris.

Personne ne connaissait l'intrieur de Bompard, dont il parlait
pourtant beaucoup ainsi que de son jardin, de son mobilier
artistique pour lequel il courait toutes les ventes de l'htel
Drouot. Venez donc un de ces matins manger une ctelette!...
C'tait sa formule d'invitation, il la prodiguait, mais quiconque
la prenait au srieux ne trouvait jamais personne, se heurtait 
des consignes de portier, des sonnettes bourres de papier ou
prives de leur cordon. Pendant toute une anne, Lappara et
Rochemaure s'acharnrent inutilement  pntrer chez Bompard, 
drouter les prodigieuses inventions du Provenal dfendant le
mystre de son logis, jusqu' desceller un jour les briques de
l'entre, pour pouvoir dire aux invits, en travers de la
barricade:

Dsol, mes bons... Une fuite de gaz... Tout a saut cette nuit.

Aprs avoir mont des tages innombrables, err dans de vastes
couloirs, but sur des marches invisibles, drang des sabbats de
chambres de bonnes, Roumestan, essouffl de cette ascension 
laquelle ses illustres jambes d'homme arriv n'taient plus
faites, se cogna dans un grand bassin d'ablutions pendu  la
muraille.

-- Qui vive? grasseya un accent connu.

La porte tourna lentement, alourdie par le poids d'un porte-
manteau o pendait toute la garde-robe d'hiver et d't du
locataire; car la chambre tait petite et Bompard n'en perdait pas
un millimtre, rduit  installer son cabinet de toilette dans le
corridor. Son ami le trouva couch sur un petit lit de fer, le
front orn d'une coiffure carlate, une sorte de capulet dantesque
qui se hrissa d'tonnement  la vue de l'illustre visiteur.

Pas possible!

-- Est-ce que tu es malade? demande Roumestan.

-- Malade! ... Jamais.

-- Alors qu'est-ce que tu fais l?

-- Tu vois, je me rsume... Il ajouta pour expliquer sa pense:
J'ai tant de projets en tte, tant d'inventions. Par moment, je
me disperse, je m'gare... Ce n'est pas qu'au lit que je me
retrouve un peu.

Roumestan cherchait une chaise; mais il n'y en avait qu'une,
servant de table de nuit, charge de livres, de journaux, avec un
bougeoir branlant dessus. Il s'assit au pied du lit.

-- Pourquoi ne t'a-t-on plus vu?

-- Mais tu badines... Aprs ce qui est arriv, je ne pouvais plus
me retrouver avec ta femme. Juge un peu! J'tais l devant elle,
ma brandade  la main... Il m'a fallu un fier sang-froid pour ne
pas tout lcher.

-- Rosalie n'est plus au ministre... fit Numa constern.

-- a ne s'est donc pas arrang?... tu m'tonnes.

Il ne lui semblait pas possible que madame Numa, une personne de
tant de bons sens... Car enfin qu'est-ce que c'tait que tout a?
Une foutaise, allons!

L'autre l'interrompit:

-- Tu ne la connais pas... C'est une femme implacable... tout le
portrait de son pre... Race du Nord, mon cher... Ce n'est pas
comme nous autres dont les plus grandes colres s'vaporent en
gestes, en menaces, et plus rien, la main tourne... Eux gardent
tout, c'est terrible.

Il ne disait pas qu'elle avait dj pardonn une fois. Puis, pour
chapper  ces tristes proccupations:

-- Habille-toi... je t'emmne dner...

Pendant que Bompard procdait  sa toilette sur le palier, le
ministre inspectait la mansarde claire d'une petite fentre en
tabatire o glissait la neige fondante. Il tait pris de piti en
face de ce dnuement, ces lambris humides, au papier blanchi, ce
petit pole piqu de rouille, sans feu malgr la saison, et se
demandait, habitu au somptueux confort de son palais, comment on
pouvait vivre l.

-- As-tu vu le _jarden?_ cria joyeusement Bompard de sa cuvette.

Le jardin, c'tait le sommet dfeuill de trois platanes qu'on ne
pouvait apercevoir qu'en grimpant sur l'unique chaise du logis.

-- Et mon petit muse?

Il appelait ainsi quelques dbris tiquets sur une planche: une
brique, un brle-gueule en bois dur, une lame rouille, un oeuf
d'autruche. Mais la brique venait de l'Alhambra, le couteau avait
servi les vendettas d'un fameux bandit corse, le brle-gueule
portait en inscription: _pipe de forat marocain_; enfin, l'oeuf
durci reprsentait l'avortement d'un beau rve, tout ce qui
restait -- avec quelques lattes et morceaux de fonte entasss dans
un coin -- de la Couveuse-Bompard et de l'levage artificiel. Oh!
maintenant il avait mieux que cela, mon bon. Une ide
merveilleuse,  millions, qu'il ne pouvait pas dire encore.

Qu'est-ce que tu regardes?... a? ... c'est mon brevet de
majoral... B, oui, majoral de l'_Aoli_.

Cette socit de l'_Aoli_ avait pour but de faire manger  l'ail
une fois par mois tous les Mridionaux rsidant  Paris, histoire
de ne pas perdre le fumet ni l'accent de la patrie. L'organisation
en tait formidable: prsident d'honneur, prsidents, vice-
prsidents, majoraux, questeurs, censeurs, trsoriers, tous
brevets sur papier rose  bandes d'argent avec la fleur d'ail en
pompon. Ce prcieux document s'talait sur la muraille,  ct
d'annonces de toutes couleurs, ventes de maisons, affiches de
chemins de fer, que Bompard tenait  avoir sous les yeux pour se
monter le coco, disait-il ingnument. On y lisait: _Chteau 
vendre, cent cinquante hectares, prs, chasse, rivire, tang
poissonneux... jolie petite proprit en Touraine, vignes,
luzernes, moulin sur la Cize...Voyage circulaire en Suisse, en
Italie, au lac Majeur, aux les Borromes_... Cela l'exaltait
comme s'il et eu de beaux paysages accrochs au mur. Il croyait y
tre, il y tait.

-- Mtin!... dit Roumestan avec une nuance d'envie pour ce
misrable chimrique, si heureux parmi ses loques, tu as une fire
imagination... Es-tu prt, allons?... Descendons... Il fait un
froid noir chez toi...

Quelques tours aux lumires au milieu de la joyeuse cohue du
boulevard, et les deux amis s'installrent dans la chaleur
capiteuse et rayonnante d'un cabinet de grand restaurant, les
hutres ouvertes, le Chteau-Yquem soigneusement dbouch.

-- ta sant, mon camarade... Je te la souhaite bonne et heureuse.

-- T! c'est vrai, dit Bompard, nous ne nous sommes pas encore
embrasss.

Ils s'treignirent par-dessus la table, les yeux humides; et, si
tann que ft le cuir du Tcherkesse, Roumestan se sentit tout
ragaillardi. Depuis le matin, il avait envie d'embrasser
quelqu'un. Puis, tant d'annes qu'ils se connaissaient, trente ans
de leur vie devant eux, sur cette nappe; et dans la vapeur des
plats fins, dans les paillettes des vins de luxe, ils voquaient
les jours de jeunesse, des souvenirs fraternels, des courses, des
parties, revoyaient leurs figures de gamins, coupaient leurs
effusions de mots patois qui les rapprochaient encore.

-- _T'en souvns, digo?_... tu t'en souviens, dis?

Dans un salon  ct, on entendait un grnement de rires clairs,
de petits cris.

-- Au diable les femelles, dit Roumestan, il n'y a que l'amiti.

Et ils trinqurent encore une fois. Mais la conversation prenait
tout de mme un nouveau tour.

-- Et la petite?... demanda Bompard clignant de l'oeil ... Comment
va-t-elle?

-- Oh! je ne l'ai pas revue, tu comprends.

-- Sans doute... sans doute... fit l'autre subitement trs grave,
avec une tte de circonstance.

Maintenant, derrire les tentures, un piano jouait des fragments
de valses, des quadrilles  la mode, des mesures d'oprettes,
alternativement folles ou langoureuses. Ils se taisaient pour
couter, grappillant des raisins fltris; et Numa, dont toutes les
sensations semblaient sur pivot et  deux faces, se mettait 
penser  sa femme,  son enfant, au bonheur perdu, s'panchait
tout haut, les coudes sur la table.

-- Onze ans d'intimit, de confiance, de tendresse... Tout cela
flamb, disparu en une minute... Est-ce que c'est possible?... Ah!
Rosalie, Rosalie...

Personne ne saurait jamais ce qu'elle avait t pour lui; et lui-
mme ne le comprenait bien que depuis son dpart. L'esprit si
droit, le coeur si honnte. Et des paules, et des bras. Pas une
poupe de son comme la petite. Quelque chose de plein, d'ambr, de
dlicat.

Puis, vois-tu, mon camarade, il n'y a pas  dire, quand on est
jeune, il faut des surprises, des aventures... Les rendez-vous 
la hte, aiguiss de la peur d'tre pinc, les escaliers descendus
quatre  quatre, ses frusques sur le bras, tout cela fait partie
de l'amour. Mais,  notre ge, ce qu'on dsire par-dessus tout,
c'est la paix, ce que les philosophes appellent la scurit dans
le plaisir. Il n'y a que le mariage qui donne a.

Il se leva d'un sursaut, jeta sa serviette: Filons, t!

-- Nous allons? demanda Bompard, impassible.

-- Passer sous sa fentre, comme il y a douze ans... Voil o il
en est, mon cher, le grand matre de l'Universit...

Sous les arcades de la place Royale, dont le jardin couvert de
neige formait un blanc carr entre les grilles, les deux amis se
promenrent longtemps, cherchant dans la dchiqueture des toits
Louis XIII, des chemines, des balcons, les hautes fentres de
l'htel Le Quesnoy.

-- Dire qu'elle est l, soupirait Roumestan, si prs, et que je ne
puis la voir!...

Bompard grelottait, les pieds dans la boue, ne comprenait pas bien
cette excursion sentimentale. Pour en finir, il usa d'artifice,
et, le sachant douillet, craintif du moindre malaise:

-- Tu vas t'enrhumer, Numa, insinua-t-il tratreusement.

Le Mridional eut peur et ils remontrent en voiture.

***

Elle tait l, dans le salon o il l'avait vue pour la premire
fois et dont les meubles restaient les mmes aux mmes places,
arrivs  cet ge o les mobiliers, comme les tempraments, ne se
renouvellent plus.  peine quelques plis fans dans les tentures
fauves, une bue sur le reflet des glaces alourdi comme celui des
tangs dserts que rien ne trouble. Les visages des vieux parents
penchs sous les flambeaux de jeu  deux branches, en compagnie de
ne trouble. Les visages des vieux parents penchs sous les
flambeaux de jeu  deux branches, en compagnie de leurs
partenaires habituels, avaient aussi quelque chose de plus
affaiss. Madame Le Quesnoy, les traits gonfls et tombants, comme
dfibrs, le prsident accentuant encore sa pleur et la rvolte
fire qu'il gardait dans le bleu amer de ses yeux. Assise prs
d'un grand fauteuil dont les coussins se creusaient d'une
empreinte lgre, Rosalie, sa soeur couche, continuait tout bas
la lecture qu'elle lui faisait tout  l'heure  voix haute, dans
le silence du whist coup de demi-mots, d'interjections de
joueurs.

C'tait un livre de sa jeunesse, un de ces potes de nature que
son pre lui avait appris  aimer; et du blanc des strophes elle
voyait monter tout son pass de jeune fille, la frache et
pntrante impression des premires lectures.

_La belle aurait pu sans souci_
_Manger ses fraises loin d'ici,_
_Au bord d'une claire fontaine,_
_Avec un joyeux moissonneur_
_Qui l'aurait prise sur son coeur._
_Elle aurait eu bien moins de peine._

Le livre lui glissa des mains sur les genoux, les derniers vers
retentissant en chanson triste au plus profond de son tre, lui
rappelant son malheur un instant oubli. C'est la cruaut des
potes; ils vous bercent, vous apaisent, puis d'un mot avivent la
plaie qu'ils taient en train de gurir.

Elle se revoyait  cette place, douze ans auparavant, quand Numa
lui faisait sa cour  gros bouquets, et que, pare de ses vingt
ans, du dsir d'tre belle pour lui, elle le regardait venir par
cette fentre, comme on guette sa destine. Il restait dans tous
les coins des chos de sa voix chaude et tendre, si prompte 
mentir. En cherchant bien parmi cette musique tale au piano, on
aurait retrouv les duos qu'ils chantaient ensemble; et tout ce
qui l'entourait lui semblait complice du dsastre de sa vie
manque. Elle songeait  ce qu'elle aurait pu tre, cette vie, 
ct d'un honnte homme, d'un loyal compagnon, non pas brillante,
ambitieuse, mais l'existence simple et cache o l'on et port 
deux vaillamment les chagrins, les deuils jusqu' la mort...

Elle aurait eu bien moins de peine...

Elle s'absorbait si fort dans son rve que, le whist termin, les
habitus taient partis sans qu'elle l'et presque remarqu,
rpondant machinalement au salut amical et apitoy de chacun, ne
s'apercevant pas que le prsident, au lieu de reconduire ses amis
comme il en avait l'habitude chaque soir quel que ft le temps et
la saison, se promenait  grands pas dans le salon, s'arrtait
enfin devant elle  la questionner d'une voix qui la faisait tout
 coup tressaillir.

-- Eh bien, mon enfant, o en es-tu? Qu'as-tu dcid?

-- Mais toujours la mme chose, mon pre.

Il s'assit auprs d'elle, lui prit la main, essaya d'tre
persuasif:

J'ai vu ton mari... Il consent  tout... tu vivras ici prs de
moi, tout le temps que ta mre et ta soeur resteront absentes;
aprs mme, si ton ressentiment dure encore... Mais, je te le
rpte, ce procs est impossible. Je veux esprer que tu ne le
feras pas.

Rosalie secoua la tte.

Vous ne connaissez pas cet homme, mon pre... Il emploiera son
astuce  m'envelopper,  me reprendre,  faire de moi sa dupe, une
dupe volontaire, acceptant une existence avilie, sans dignit...
Votre fille n'est pas de ces femmes-l... Je veux une rupture
complte, irrparable, hautement annonce au monde...

De la table o elle rangeait les cartes et les jetons, sans se
retourner, madame Le Quesnoy intervint doucement:

Pardonne, mon enfant, pardonne.

-- Oui, c'est facile  dire quand on a un mari loyal et droit
comme le tien, quand on ne connat pas cet touffement du mensonge
et de la trahison en trame autour de soi... C'est un hypocrite, je
vous dis. Il a sa morale de Chambry et celle de la rue de
Londres... Les mots et les actes toujours en dsaccord... Deux
paroles, deux visages... Toute la flinerie et la sduction de sa
race... L'homme du Midi enfin!

Et s'oubliant dans l'clat de sa colre:

D'ailleurs, j'avais dj pardonn une fois... Oui, deux ans aprs
mon mariage... Je ne vous en ai pas parl, je n'en ai parl 
personne... J'ai t trs malheureuse... Alors nous ne sommes
rests ensemble qu'aux prix d'un serment... Mais il ne vit que de
parjures... Maintenant, c'est fini, bien fini.

Le prsident n'insista plus, se leva lentement et vint  sa femme.
Il y eut un chuchotement comme un dbat, surprenant, entre cet
homme autoritaire et l'humble crature annihile: Il faut lui
dire... Si... si... Je veux que vous lui disiez... Sans ajouter
une parole, M. Le Quesnoy sortit, et son pas de tous les soirs,
sonore, rgulier, monta des arcades dsertes dans la solennit du
grand salon.

Viens l... fit la mre  sa fille d'un geste tendre... Plus
prs, encore plus prs... Elle n'oserait jamais tout haut... Et
mme, si rapproches, coeur contre coeur, elle hsitait encore:
coute, c'est lui qui le veut... Il veut que je te dise que ta
destine est celle de toutes les femmes, et que ta mre n'y a pas
chapp.

Rosalie s'pouvantait de cette confidence qu'elle devinait aux
premiers mots, tandis qu'une chre vieille voix brise de larmes
articulait  peine une triste, bien triste histoire de tous points
semblable  la sienne, l'adultre du mari ds les premiers temps
du mnage, comme si la devise de ces pauvres tres accoupls tant
trompe-moi ou je te trompe, l'homme s'empressait de commencer
pour garder son rang suprieur.

-- Oh! assez, assez, maman, tu me fais mal...

Son pre qu'elle admirait tant, qu'elle plaait au-dessus de tout
autre, le magistrat intgre et ferme!... Mais qu'tait-ce donc que
les hommes? Au nord, au midi, tous pareils, tratres et
parjures... Elle qui n'avait pas pleur pour la trahison du mari,
sentit un flot de larmes chaudes  cette humiliation du pre... Et
l'on comptait l-dessus pour la flchir!... Non, cent fois non,
elle ne pardonnerait pas. Ah! c'tait cela, le mariage. Eh bien,
honte et mpris sur le mariage! Qu'importaient la peur du scandale
et les convenances du monde, puisque c'tait  qui les braverait
le mieux.

Sa mre l'avait prise, la serrait contre son coeur, essayant
d'apaiser la rvolte de cette jeune conscience blesse dans ses
croyances, dans ses plus chres superstitions, et doucement elle
la caressait, comme on berce:

Si, tu pardonneras... Tu feras comme j'ai fait... C'est notre
lot, vois-tu... Ah! dans le premier moment, moi aussi, j'ai eu un
grand chagrin, une belle envie de sauter par la fentre... Mais
j'ai pens  mon enfant,  mon pauvre petit Andr qui naissait 
la vie, qui depuis a grandi, qui est mort en aimant, en respectant
tous les siens... Toi de mme tu pardonneras pour que ton enfant
ait l'heureuse tranquillit que vous a faite mon courage, pour
qu'il ne soit pas un de ces demi-orphelins que les parents se
partagent, qu'ils lvent dans la haine et le mpris l'un de
l'autre... Tu songeras aussi que ton pre et ta mre ont dj bien
souffert et que d'autres dsespoirs les menacent...

Elle s'arrta, oppresse. Puis avec un accent solennel:

-- Ma fille, tous les chagrins s'apaisent, toutes les blessures
peuvent gurir... Il n'y a qu'un malheur irrparable, c'est la
mort de ce qu'on aime...

Dans l'puisement mu qui suivit ces derniers mots, Rosalie voyait
grandir la figure de sa mre, de tout ce que perdait le pre  ses
yeux. Elle s'en voulait de l'avoir mconnue si longtemps sous
cette apparente faiblesse faite de coups douloureux, d'abdication
sublime et rsigne. Aussi ce fut pour elle, rien que pour elle
qu'en termes doux, presque de pardon, elle renona  son procs de
vengeance. Seulement n'exige pas que je retourne avec lui...
J'aurais trop honte... J'accompagnerai ma soeur dans le Midi...
Aprs, plus tard, nous verrons.

Le prsident rentrait. Il vit l'lan de la vieille mre jetant ses
bras au cou de son enfant et comprit que leur cause tait gagne.

Merci, ma fille... murmura-t-il, trs touch. Puis, aprs avoir
hsit un peu, il s'approcha de Rosalie pour le bonsoir habituel.
Mais le front si tendrement offert d'ordinaire se droba, le
baiser glissa dans les cheveux.

-- Bonne nuit, mon pre.

Il ne dit rien, s'en alla courbant la tte, avec un frisson
convulsif de ses hautes paules. Lui qui dans sa vie avait tant
accus, tant condamn il trouvait un juge  son tour, le premier
magistrat de France!

XIX

HORTENSE LE QUESNOY

Par un de ces brusques coups de scnes, si frquents dans la
comdie parlementaire, cette sance du 8 janvier, o la fortune de
Roumestan semblait devoir s'effondrer, lui valut un clatant
triomphe. Quand il monta  la tribune pour rpondre  la verte
satire de Rougeot sur la gestion de l'Opra, le gchis des Beaux-
Arts, l'inanit des rformes trompettes par les gagistes du
ministre sacristain, Numa venait d'apprendre que sa femme tait
partie, renonant  tout procs, et cette bonne nouvelle, connue
de lui seul, donna  sa rplique une assurance rayonnante. Il s'y
montra hautain, familier, solennel, fit allusion aux calomnies
chuchotes, au scandale attendu:

-- Il n'y aura pas de scandale, messieurs!...

Et le ton dont il dit cela dsappointa vivement, dans les tribunes
bondes de toilettes, toutes les jolies curieuses, avides
d'motions fortes, venues l pour voir dvorer le dompteur.
L'interpellation Rougeot fut rduite en miettes, le Midi sduisit
le Nord, la Gaule fut encore une fois conquise, et lorsque
Roumestan redescendit, moulu, tremp, sans voix, il eut l'orgueil
de voir son parti tout  l'heure si froid, presque hostile, ses
collgues du cabinet qui l'accusaient de les compromettre,
l'entourer d'acclamations, de flatteries enthousiastes. Et dans
l'ivresse du succs lui revenait toujours, comme une dlivrance
suprme, le dsistement de sa femme.

Il se sentait allg, dispos, expansif, si bien qu'en rentrant 
Paris l'ide lui vint de passer rue de Londres. Oh seulement en
ami, pour rassurer cette pauvre enfant aussi inquite que lui des
suites de l'interpellation et qui supportait leur mutuel exil avec
tant de courage, lui envoyait de sa nave criture sche de
poudre de riz de bonnes petites lettres o elle lui racontait sa
vie jour par jour, l'exhortait  la patience,  la prudence:

Non, non, ne viens pas, pauvre cher... cris-moi, pense  moi...
Je serai forte.

Justement l'Opra ne jouait pas ce soir-l, et pendant le court
trajet de la gare  la rue de Londres, tout en serrant dans sa
main la petite clef qui l'avait plus d'une fois tent depuis
quinze jours, Numa pensait:

-- Comme elle va tre heureuse!

La porte ouverte, referme sans bruit, il se trouva tout  coup
dans l'obscurit; on n'avait pas allum le gaz. Cette ngligence
donnait  la petite maison un aspect de deuil, de veuvage, qui le
flatta. Le tapis de l'escalier amortissant sa monte rapide, il
arriva, sans que rien l'et annonc, dans le salon tendu d'toffes
japonaises aux nuances dlicieusement fausses pour l'or factice
des cheveux de la petite.

-- Qui est l? demanda du divan une jolie voix irrite.

-- Moi, pardi!...

Il y eut un cri, un bond, et, dans l'indcision du crpuscule,
l'clair blanc de ses jupes rabattues, la chanteuse se dressa,
pouvante, tandis que le beau Lappara, immobile, croul, sans
mme la force de rajuster son dsordre, fixait les fleurs du tapis
pour ne pas regarder le patron. Rien  nier. Le divan haletait
encore.

-- Canailles! rla Roumestan, trangl d'une de ces fureurs o la
bte rugit dans l'homme avec l'envie de dchirer, de mordre, bien
plus que de frapper.

Il se retrouva dehors sans savoir, emport par la crainte de sa
propre violence.  la mme place,  la mme heure, quelques jours
avant, sa femme avait reu comme lui ce coup de la trahison, la
blessure outrageante et basse, autrement cruelle, autrement
immrite que la sienne mais il n'y pensa pas un instant, tout 
l'indignation de l'injure personnelle. Non, jamais vilenie
semblable ne s'tait vue sous le soleil. Ce Lappara qu'il aimait
comme un fils, cette drlesse pour laquelle il avait compromis
jusqu' sa fortune politique!

-- Canailles!... canailles! rptait-il tout haut dans la rue
dserte, sous une pntrante petite pluie qui le calma bien mieux
que les plus beaux raisonnements.

T mais je suis tremp...

Il courut  la station de voitures de la rue d'Amsterdam, et, dans
l'encombrement que font  ce quartier les arrivages perptuels de
la gare, se heurta au plastron raide et sangl du gnral marquis
d'Espaillon.

-- Bravo, mon cher collgue... je n'tais pas  la sance, mais on
m'a dit que vous aviez charg comme un b...  fond et dans le tas!

Sous son parapluie qu'il tenait droit comme une latte, il avait,
le vieux, un diable d'oeil allum et la barbiche en croc d'un soir
de bonne fortune.

-- N... d... D..., ajouta-t-il en se penchant vers l'oreille de
Numa d'un ton de confidence gaillarde, vous pouvez vous vanter de
connatre les femmes, vous.

Et comme l'autre le regardait, croyant  une ironie.

-- Eh! oui, vous savez bien, notre discussion sur l'amour... C'est
vous qui aviez raison... Il n'y a pas que les godelureaux pour
plaire aux belles... J'en ai une en ce moment... Jamais gob comme
a... F... n... d... D... Pas mme  vingt-cinq ans, en sortant de
l'cole...

Roumestan qui coutait, la main sur la portire de son fiacre,
crut sourire au vieux passionn et n'baucha qu'une horrible
grimace. Ses thories sur les femmes se trouvaient si
singulirement bouleverses... La gloire, le gnie, allons donc!
ce n'est pas l qu'elles vous regardent... Il se sentait fourbu,
dgot, une envie de pleurer, puis de dormir pour ne plus penser,
pour ne plus voir surtout le rire hbt de cette coquine, droite
devant lui, dpoitraille, toute sa chair hrisse et frissonnante
du baiser interrompu. Mais, dans l'agitation de nos journes, les
heures se tiennent et se bousculent comme les vagues. Au lieu du
bon repos qu'il comptait trouver en rentrant, un nouveau coup
l'attendait au ministre, une dpche que Mjean avait ouverte en
son absence et qu'il lui tendit trs mu.

_Hortense meurt. Elle veut te voir. Viens vite._

_VEUVE PORTAL._

Tout son effroyable gosme lui sortit dans un cri dsol:

C'est un dvouement que je vais perdre l!...

Ensuite il pensa  sa femme prsente  cette agonie et qui
laissait signer tante Portal. Sa rancune ne flchissait pas, ne
flchirait probablement jamais; si elle avait voulu pourtant,
comme il et recommenc l'existence  ct d'elle, revenu des
imprudentes folies, familial, honnte, presque austre. Et ne
songeant plus au mal qu'il avait fait, il lui reprochait sa duret
comme une injustice.

Il passa la nuit  corriger les preuves de son discours,
s'interrompant pour crire des brouillons de lettres furieuses ou
ironiques, grondantes et sifflantes,  cette sclrate d'Alice
Bachellery. Mjean veillait aussi au secrtariat, rong de
chagrin, cherchant l'oubli dans un travail acharn; et Numa, tent
par ce voisinage, prouvait un rel supplice de ne pouvoir lui
confier sa dception. Mais il et fallu avouer qu'il tait
retourn l-bas et le ridicule de son rle.

Il n'y tint pas cependant; et au matin, comme son chef de cabinet
l'accompagnait  la gare, il lui laissa entre autres instructions
le soin de donner son cong  Lappara. Oh! il s'y attend bien,
allez... Je l'ai pris en flagrant dlit de la plus noire
ingratitude... Quand je pense comme j'avais t bon, jusqu'
vouloir en faire... Il s'arrta court. N'allait-il pas raconter 
l'amoureux qu'il avait promis deux fois la main d'Hortense. Sans
plus s'expliquer, il dclara ne pas vouloir retrouver au ministre
un personnage aussi tristement immoral. Du reste, la duplicit du
monde l'coeurait. Ingratitude, gosme. C'tait  tout ficher l,
les honneurs, les affaires,  quitter Paris pour s'en aller
gardien de phare, sur un rocher sauvage, en pleine mer.

-- Vous avez mal dormi, mon cher patron... fit Mjean de son air
paisible.

-- Non, non... c'est comme je vous le dis... Paris me donne la
nause...

Debout sur le perron du dpart, il se retournait avec un geste de
dgot vers la grande ville o la province dverse toutes ses
ambitions, ses convoitises, son trop-plein bouillonnant et
malpropre, et qu elle accuse ensuite de perversit et d'infection.
Il s'interrompit, pris d'un rire amer:

-- Croyez-vous qu'il s'acharne aprs moi, celui l!...

 l'angle de la rue de Lyon, sur une grande muraille grise perce
d'odieuses lucarnes, un piteux troubadour dlav par toutes les
humidits de l'hiver et les ordures d'une maison de pauvres,
montrait  la hauteur d'un second tage une hideuse bouillie de
bleu, de jaune, de vert, ou le geste du tambourinaire se dessinait
encore, prtentieux et vainqueur. Les affiches se succdent vite
dans la rclame parisienne, l'une couvrant l'autre. Mais quand
elles ont ces dimensions normes, toujours quelque bout dpasse;
et depuis quinze jours, aux quatre coins de Paris, le ministre
trouvait en face de tous ses regards un bras, une jambe, un bout
de toque ou de soulier  la poulaine qui le poursuivait, le
menaait, comme dans cette lgende provenale o la victime hache
et disperse crie encore sus au meurtrier de tous ses lambeaux
pars. Ici elle se dressait en entier; et le sinistre coloriage,
entrevu dans le matin frileux, condamn  subir sur place toutes
les souillures, avant de s'mietter, de s'effiloquer  un dernier
coup de vent, rsumait bien la destine du malheureux troubadour,
roulant pour jamais les bas-fonds de ce Paris qu'il ne pouvait
plus quitter, menant la farandole toujours recrue des dclasss,
des dpatris et des fous, de ces affams de gloire qu'attendent
l'hpital, la fosse commune ou la table de dissection.

Roumestan monta en wagon, transi jusqu'aux os par cette apparition
et le froid de sa nuit blanche, grelottant  voir aux portires
les tristes perspectives du faubourg, ces ponts de fer en travers
des rues ruisselantes, ces hautes maisons, casernes de la misre,
aux fentres innombrables garnies de loques, ces figures du matin,
hves, mornes, sordides, ces dos courbs, ces bras serrant les
poitrines pour cacher ou pour rchauffer, ces auberges  toutes
enseignes, cette fort de chemines d'usines crachant leurs fumes
rabattues puis les premiers vergers de la banlieue noirs de
terreau, le torchis des masures basses, les villas fermes au
milieu de leurs jardinets rtrcis par l'hiver, aux arbustes secs
comme le bois dgarni des kiosques et des treillages, plus loin
des routes dfonces de flaques o dfilaient des bches inondes,
un horizon couleur de rouille, des vols de corbeaux sur les champs
dserts.

Il ferma les yeux devant ce navrant hiver du nord que le sifflet
du chemin de fer traversait de longs appels de dtresse; mais,
sous ses paupires closes, ses penses ne furent pas plus riantes.
Si prs de cette drlesse, dont le lien tout en se dnouant lui
serrait encore le coeur, il songeait  ce qu'il avait fait pour
elle,  ce que l'entretien d'une toile lui cotait depuis six
mois. Tout est faux dans cette vie de thtre, surtout le succs
qui ne vaut que ce qu'on l'achte. Frais de claque, billets au
contrle, dners, rceptions, cadeaux aux reporters, la publicit
sous toutes ses formes, et ces magnifiques bouquets devant
lesquels l'artiste rougit, s'meut en chargeant ses bras, sa
poitrine nue, le satin de sa robe; et les ovations pendant les
tournes, les conduites  l'htel, les srnades au balcon, ces
continuels excitants  la morne indiffrence du public, tout cela
se paie et fort cher.

Pendant six mois, il avait tenu caisse ouverte, ne marchandant
jamais ses triomphes  la petite. Il assistait aux confrences
avec le chef de claque, les rclamiers des journaux, la marchande
de fleurs dont la chanteuse et sa mre rafistolaient trois fois
les bouquets sans le lui dire, en renouvelant les rubans; car il y
avait chez ces juives de Bordeaux une crasseuse rapacit, un amour
de l'expdient, qui les faisait rester  la maison des journes
entires couvertes de guenilles, en camisoles sur des jupes 
volants, aux pieds des vieux souliers de bal, et c'est ainsi que
Numa les trouvait le plus souvent, en train de jouer aux cartes et
de s'injurier comme dans une voiture de saltimbanques. Depuis
longtemps on ne se gnait plus avec lui. Il savait tous les trucs,
toutes les grimaces de la diva, sa grossiret native de femme du
Midi manire et malpropre, et qu'elle avait dix ans de plus que
son ge des coulisses, et que pour fixer son ternel sourire en
arc d'amour elle s'endormait chaque soir les lvres retrousses
aux coins et garnies de coralline...

L-dessus il finit par s'endormir, lui aussi, mais pas la bouche
en arc, je vous jure, les traits tirs au contraire de dgot, de
fatigue, tout le corps secou aux heurts, aux ballottements, aux
sursauts mtalliques d'un train rapide lanc  toute vapeur.

_Valeince!... Valeince!..._

Il rouvrit les yeux, comme un enfant que sa mre appelle. Dj le
Midi commenait, le ciel se creusait d'abmes bleus entre les
nues que chassait le vent. Un rayon chauffait la vitre et de
maigres oliviers blanchissaient parmi des pins. Ce fut un
apaisement dans tout l'tre sensitif du Mridional, un changement
de ple pour ses ides. Il regrettait d'avoir t si dur envers
Lappara. Briser ainsi l'avenir de ce pauvre garon, dsoler toute
une famille, et pourquoi? Une foutaise, allons! comme disait
Bompard. Il n'y avait qu'une faon de rparer cela, d'enlever 
cette sortie du ministre son apparence de disgrce: la croix. Et
le ministre se mit  rire  l'ide du nom de Lappara 
l'_Officiel_ avec cette mention: _services exceptionnels._ C'en
tait bien un, aprs tout, que d'avoir dlivr son chef de cette
liaison dgradante.

Orange!... Montlimar et son nougat!... Les voix vibraient,
soulignes de gestes vifs. Les garons de buffet, marchands de
journaux, gardes-barrires se prcipitaient, les yeux hors de la
tte. C'tait bien un autre peuple que trente lieues plus haut; et
le Rhne, le large Rhne, vagu comme une mer, tincelait sous le
soleil dorant les remparts crnels d'Avignon dont les cloches, en
branle depuis Rabelais, saluaient de leurs carillons clairs le
grand homme de la Provence. Numa s'attablait au buffet devant un
petit pain blanc, une croustade, une bouteille de ce vin de la
Nerte mri entre les pierres, capable de donner l'accent des
garrigues mme  un Parisien.

Mais o l'air natal le ragaillardit le mieux, ce fut lorsque ayant
quitt la grande ligne,  Tarascon, il prit place dans le petit
chemin de fer patriarcal  une seule voie, qui pntre en pleine
Provence entre les branches de mriers et d'oliviers, les panaches
de roseaux sauvages frlant les portires. On chantait dans tous
les wagons, on s'arrtait  chaque instant pour laisser passer un
troupeau, embarquer un retardataire, prendre un paquet
qu'apportait en courant un garon de mas. Et c'tait des saluts,
des causettes des gens du train avec les fermires en coiffes
d'Arles, au pas de leur porte ou savonnant sur la pierre du puits.
Aux stations, des cris, des bousculades, tout un village accouru
pour faire la conduite  un conscrit ou  une fille qui va  la
ville en condition.

-- T! v, sans adieu, mignote... sois bien bravette au moins!

On pleure, on s'embrasse, sans prendre garde  l'ermite mendiant
en cagoule qui marmonne son pater appuy  la barrire, et
furieux de ne rien recevoir, s'loigne en remontant sa besace:

-- Encore un pater de fichu!

Le propos est entendu, et les larmes sches, tout le monde rit,
le frocard plus fort que les autres.

Blotti dans son coup pour chapper aux ovations, Roumestan se
dlectait  toute cette belle humeur,  la vue de ces faces
brunes, busques, allumes de passion et d'ironie, de ces grands
garons aux airs farauds, de ces _chato_ ambres comme les grains
allongs du muscat et qui deviendraient en vieillissant ces mres-
grands, noires et dessches par le soleil, secouant de la
poussire de tombe  chacun de leurs gestes ratatins. Et _zou_!
Et allons! Et tous les en avant du monde! Il retrouvait l son
peuple, sa Provence mobile et nerveuse, race de grillons bruns,
toujours sur la porte et toujours chantant!

Lui-mme en tait bien le prototype, dj guri de son grand
dsespoir du matin, de ses dgots, de son amour, balays au
premier souille du mistral qui grondait fort dans la valle du
Rhne, soulevant le train, l'empchant d'avancer, chassant tout,
les arbres courbs dans une attitude de fuite, les Alpilles
recules, le soleil secou de brusques clipses, tandis qu'au loin
la ville d'Aps, sous un rayon de lumire fouette, groupait ses
monuments au pied de l'antique tour des Antonins, comme un
troupeau de boeufs se serre en pleine Camargue autour du plus
vieux taureau, pour faire tte au vent.

Et c'est au son de cette grandiose fanfare du mistral que Numa fit
son entre en gare. Par un sentiment de dlicatesse conforme au
sien, la famille avait tenu son arrive secrte, pour viter les
orphons, bannires, dputations solennelles. Seule, la tante
Portal l'attendait, pompeusement installe dans le fauteuil du
chef de gare, une chaufferette sous ses pieds. Ds qu'elle aperut
son neveu, le visage rose de la grosse dame, panoui dans son
repos, prit une expression dsole, se gonfla sous ses coques
blanches; et les bras tendus elle clata en sanglots et en
lamentations:

-- _Ae de nous_, quel malheur!... Une si jolie petite,
pchre!... Et si bravette!... si doucette qu'on se serait lev le
pain de la bouche pour elle...

-- Mon Dieu! C'est donc fini?... pensa Roumestan, revenu  la
ralit de son voyage.

La tante interrompit tout  coup son vocero pour dire froidement,
d'un ton dur, au domestique qui oubliait le chauffe-pieds:
Mnicle, la banquette! Puis elle reprit sur un diapason de
douleur frntique le dtail des vertus de demoiselle Le Quesnoy,
demandant  grands cris au ciel et  ses anges pourquoi ils ne
l'avaient pas prise  la place de cette enfant, secouant de ses
explosions gmissantes le bras de Numa sur lequel elle s'appuyait
pour gagner son vieux carrosse  petits pas de procession.

Sous les arbres dpouills de l'avenue Berchre, dans un
tourbillon de branches et d'corces sches que jetait le mistral
en dure litire  l'illustre voyageur, les chevaux avanaient
lentement; et Mnicle, au tournant o les portefaix avaient
l'habitude de dteler, fut oblig de faire claquer son fouet
plusieurs fois, tellement ses btes semblaient surprises de cette
indiffrence pour le grand homme. Roumestan, lui, ne songeait qu'
l'horrible nouvelle qu'il venait d'apprendre; et tenant les deux
mains poupines de la tante qui continuait a s'ponger les yeux, il
demandait doucement:

-- Quand est-ce arriv?

-- Quoi donc?

-- Quand est-elle morte, la pauvre petite?

Tante Portal bondit sur ses coussins empils:

Morte!... Bou Diou!... Qui t'a dit qu'elle tait morte?...

Tout de suite elle ajouta avec un grand soupir: Seulement,
pchre, elle n'en a pas pour longtemps.

Oh! non, pas pour bien longtemps. Maintenant elle ne se levait
plus, ne quittait plus les oreillers de dentelle o sa petite tte
amaigrie devenait de jour en jour mconnaissable, plaque aux
joues d'un fard brlant, les yeux, les narines, cerns de bleu.
Ses mains d'ivoire allonges sur la batiste des draps, prs d'elle
un petit peigne, un miroir pour lisser de temps en temps ses beaux
cheveux bruns, elle restait des heures sans parler  cause de
l'enrouement douloureux de sa voix, le regard perdu vers les cimes
d'arbres, le ciel blouissant du vieux jardin de la maison Portal.

Ce soir-l, son immobilit rveuse durait depuis si longtemps,
sous les flammes du couchant qui empourprait la chambre, que sa
soeur s'inquita:

-- Est-ce que tu dors?

Hortense secoua la tte, comme pour chasser quelque chose:

-- Non, je ne dormais pas; et pourtant je rvais... Je rvais que
j'allais mourir. J'tais juste  la lisire de ce monde, penche
vers l'autre, oh penche  tomber... Je te voyais encore, et des
morceaux de ma chambre; mais j'tais dj de l'autre ct, et ce
qui me frappait, c'tait le silence de la vie, auprs de la grande
rumeur que faisaient les morts, un bruit de ruche, d'ailes
battantes, un grsillement de fourmilire, ce grondement que la
mer laisse au fond des gros coquillages. Comme si la mort tait
peuple, encombre autrement que la vie... Et cela si intense,
qu'il me semblait que mes oreilles entendaient pour la premire
fois, que je me dcouvrais un sens nouveau.

Elle parlait lentement de sa voix rauque et sifflante. Aprs un
silence, elle reprit avec tout ce que pouvait contenir d'entrain
l'instrument bris, dsol:

-- Toujours ma tte qui voyage... Premier prix d'imagination,
Hortense Le Quesnoy, de Paris!

On entendit un sanglot, touff dans un bruit de porte.

-- Tu vois, dit Rosalie... c'est maman qui s'en va... tu lui fais
de la peine...

-- Exprs... tous les jours un peu... pour qu'elle en ait moins 
la fois, rpondit tout bas la jeune fille. Par les grands
corridors du vieux logis provincial, le mistral galopait,
gmissait sous les portes, les secouait de coups furieux. Hortense
souriait:

-- Entends-tu?... Oh! j'aime a... Il semble qu'on est loin...
dans des pays!... Pauvre chrie, ajouta-t-elle en prenant la main
de sa soeur et la portant d'un geste puis jusqu' sa bouche,
quel mauvais tour je t'ai jou sans le vouloir... voil ton petit
qui sera du Midi par ma faute... tu ne me le pardonnerais jamais,
_Franciote_.

Dans la clameur du vent, un sifflet de locomotive vint jusqu'
elle, la fit tressaillir.

Ah! le train de sept heures...

Comme tous les malades, tous les captifs, elle connaissait les
moindres bruits d'alentour, les mlait  son existence immobile,
ainsi que l'horizon en face d'elle, les bois de pins, la vieille
tour romaine dchiquete sur la cte.  partir de ce moment, elle
fut anxieuse, agite, guettant la porte  laquelle une bonne parut
enfin...

C'est bien... dit Hortense vivement, souriant  la grande soeur
Une minute, veux-tu?... je t'appellerai.

Rosalie crut  une visite du prtre apportant son latin de
paroisse et ses consolations terrifiantes. Elle descendit au
jardin, un enclos du Midi, sans fleurs, aux alles de buis, abrit
de hauts cyprs rsistants. Depuis qu'elle tait garde-malade,
c'est l qu'elle venait respirer, cacher ses larmes, dtendre
toutes les concentrations nerveuses de sa douleur. Oh! qu'elle
comprenait bien maintenant la parole de sa mre.

Il n'y a qu'un malheur irrparable, c'est la perte de ce qu on
aime.

Ses autres chagrins, son bonheur de femme dtruit, tout
disparaissait. Elle ne songeait qu' cette chose horrible,
invitable, plus proche de jour en jour... tait-ce l'heure, ce
soleil rouge et fuyant qui laissait le jardin dans l'ombre et
s'attardait aux vitres de la maison, ce vent lamentable soufflant
de haut, qu'on entendait sans le sortir? En ce moment elle
subissait une tristesse, une angoisse inexprimables. Hortense, son
Hortense!... plus qu'une soeur pour elle, presque une fille, ses
premires joies de maternit prcoce... Les sanglots
l'touffaient, sans larmes. Elle aurait voulu crier, appeler au
secours, mais qui? Le ciel, o regardent les dsesprs, tait si
haut, si loin, si froid, comme poli par l'ouragan. Un vol
d'oiseaux voyageurs s'y htait, dont on n'entendait pas les cris
ni les ailes au grincement de voiles. Comment une voix de terre
parviendrait-elle  ces profondeurs muettes, indiffrentes?

Elle essaya pourtant, et la face tourne vers la lumire qui
montait, s'chappait au faite du vieux toit, elle pria celui qui
s'est plu  se cacher,  s'abriter de nos douleurs et de nos
plaintes, celui que les uns adorent de confiance, le front contre
terre, que d'autres cherchent perdus, les bras pars, que
d'autres enfin menacent de leur poing en rvolte, qu'ils nient
pour lui pardonner ses cruauts. Et ce blasphme, cette ngation,
c'est encore de la prire...

On l'appelait de la maison. Elle accourut, toute frissonnante,
arrive  cette peur anxieuse o le moindre bruit retentit
jusqu'au fond de l'tre. D'un sourire, la malade l'attira prs de
son lit, n'ayant plus de force ni de voix comme si elle venait de
parler longtemps.

J'ai une grce  te demander, ma chrie... Tu sais, cette grce
dernire qu'on accorde au condamn  mort... Pardonne  ton mari.
Il a t bien mchant, indigne avec toi, mais sois indulgente,
retourne auprs de lui. Fais cela pour moi, ma grande soeur, pour
nos parents que ta sparation dsole et qui vont avoir besoin
qu'on se serre contre eux, qu on les entoure de tendresse. Numa
est si vivant, il n'y a que lui pour les remonter un peu... C'est
fini, n'est-ce pas, tu pardonnes...

Rosalie rpondit: Je te le promets... Que valait ce sacrifice de
son orgueil, au prix du malheur irrparable?... Debout prs du
lit, elle ferma les yeux une seconde, buvant ses larmes. Une main
qui tremblait se posa sur la sienne. Il tait l, devant elle,
mu, piteux, tourment d'une effusion qu'il n'osait pas.

Embrassez-vous!... dit Hortense.

Rosalie approcha son front o Numa posait timidement les lvres.

Non, non... pas a...  pleins bras, comme quand on s'aime...

Il saisit sa femme, l'treignit d'un long sanglot, pendant que
tombait la nuit dans la grande chambre, par piti pour celle qui
les avait jets sur le coeur l'un de l'autre. Ce fut sa dernire
manifestation de vie. Elle resta ds lors absorbe, distraite,
indiffrente  tout ce qui se passait autour d'elle, sans rpondre
 ces dsolations du dpart, o il n'y a pas de rponse, gardant
sur son jeune visage cette expression de sourde et hautaine
rancune de ceux qui meurent trop tt pour leur ardeur de vivre et
 qui les dsillusions n'avaient pas dit leur dernier mot.

XX

UN BAPTME

Le grand jour, en Aps, c'est le lundi, le jour du march.

Bien avant l'aube, les routes qui conduisent  la ville, ces
grands chemins dserts d'Arles et d'Avignon o la poussire a
l'aspect tranquille d'une tombe de neige, s'agitent au lent
grincement des charrettes, aux caquets des poules dans leurs
claires-voies, aux abois des chiens galopants,  ce ruissellement
d'averse que fait le passage d'un troupeau, avec la longue
roulire du berger qui se dresse porte par une houle bondissante.
Et les cris des bouviers haletant aprs leurs btes, le son mat
des coups de trique sur les flancs rugueux, des silhouettes
questres armes de tridents  taureaux, tout cela s'engouffre 
ttons sous les portails dont les crneaux festonnent le ciel
constell, se rpand sur le _Cours_ qui cerne la ville endormie
reprenant  cette heure son caractre de vieille cit romaine et
sarrasine, aux toits irrguliers, aux pointus moucharabiehs au-
dessus d'escaliers brchs et branlants. Ce grouillement confus
de gens et de btes somnolentes s'installe sans bruit entre les
troncs argents des gros platanes, dborde sur la chausse, jusque
dans les cours des maisons, remue des odeurs chaudes de litires,
des armes d'herbes et de fruits mrs. Puis au rveil, la ville se
trouve prise de partout par un march immense, anim, bruyant,
comme si toute la Provence campagnarde, hommes et bestiaux, fruits
et semailles, s'tait leve, rapproche dans une inondation
nocturne.

C'est alors un merveilleux coup d'oeil de richesse rustique,
variant selon la saison.  des places dsignes par un usage
immmorial, les oranges, les grenades, les coings dors, les
sorbes, les melons verts et jaunes s'empilent aux ventaires, en
tas, en meules, par milliers; les pches, figues, raisins
s'crasent dans leurs paniers d'expdition,  ct des lgumes en
sacs. Les moutons, les petits cabris, les porcs soyeux et roses
ont des airs ennuys au bord des palissades de leurs parcs. Les
boeufs accoupls sous le joug marchent devant l'acheteur; les
taureaux, les naseaux fumants, tirent sur l'anneau de fer qui les
tient au mur. Et plus loin, des chevaux en quantit, des petits
chevaux de Camargue, arabes abtardis, bondissent, mlent leurs
crinires brunes, blanches ou rousses, arrivent  leur nom T!
Lucifer... T! l'Estrel... manger l'avoine dans la main des
gardiens, vrais gauchos des pampas botts jusqu' mi-jambes. Puis
les volailles deux par deux, les pattes lies et rouges, poules,
pintades, gisant aux pieds de leurs marchandes alignes, avec des
battements d'ailes  terre. Puis la poissonnerie, les anguilles
toutes vives sur le fenouil, les truites de la Sorgue et de la
Durance mlant des cailles luisantes, des agonies couleur d'arc-
en-ciel. Enfin, tout au bout, dans une sche fort d'hiver, les
pelles de bois, fourches, rteaux, d'un blanc corc et neuf, se
dressant entre les charrues et les herses.

De l'autre ct du _Cours_, contre le rempart, les voitures
dteles alignent sur deux rangs leurs cerceaux, leurs bches,
leurs hautes ridelles, leurs roues poudreuses; et dans l'espace
libre, la foule s'agite, circule avec peine, se ble, discute et
marchande en divers accents, l'accent provenal, raffin, manir,
qui veut des tours de tte et d'paule, une mimique hardie; celui
du Languedoc plus dur, plus lourd, d'articulation presque
espagnole. De temps en temps ce remous de chapeaux de feutre, de
coiffes arlsiennes ou contadines, cette pnible circulation de
tout un peuple d'acheteurs et de vendeurs s'carte devant les
appels d'une charrette retardataire, avanant au pas,  grand
effort.

La ville bourgeoise parat peu, pleine de ddain pour cet
envahissement campagnard qui fait pourtant son originalit et sa
fortune. Du matin au soir les paysans parcourent les rues,
s'arrtent aux boutiques, chez les bourreliers, les cordonniers,
les horlogers, contemplent les jacquemarts de la maison de ville,
les vitrines des magasins, blouis par les dorures et les glaces
des cafs comme les bouviers de Thocrite devant le palais des
Ptolmes. Les uns sortent des pharmacies, chargs de paquets, de
grandes bouteilles; d'autres, toute une noce, entrent chez le
bijoutier pour choisir, aprs un rus marchandage, les boucles 
longs pendants, la chane de cou de l'accorde. Et ces jupes
rudes, ces visages hals et sauvages, cet affairement avide font
songer  quelque ville de Vende prise par les chouans, au temps
des grandes guerres.

Ce matin-l, le troisime lundi de fvrier, l'animation tait vive
et la foule compacte comme aux plus beaux jours de l't, dont un
ciel sans nuage, dor d'un chaud soleil, pouvait donner
l'illusion. On parlait, on gesticulait par groupes; mais il
s'agissait moins d'achat ou de vente que d'un vnement qui
suspendait le trafic, tournait tous les regards, toutes les ttes,
et l'oeil vaste des ruminants, et l'oreille inquite des petits
chevaux camarguais vers l'glise de Sainte-Perptue. C'est que le
bruit venait de se rpandre sur le march, o il causait l'moi
d'une hausse extraordinaire, que l'on baptisait aujourd'hui mme
le garon de Numa, ce petit Roumestan dont la naissance, trois
semaines auparavant, avait t accueillie par des transports de
joie en Aps et dans tout le Midi provenal.

Malheureusement, le baptme, retard  cause du grand deuil de la
famille, devait, pour les mmes motifs de convenance, garder un
caractre d'incognito; et sans quelques vieilles sorcires du pays
des Baux qui installent chaque lundi sur les degrs de Sainte-
Perptue un petit march d'herbes aromatiques, de simples schs
et parfums cueillis dans les Alpilles, la crmonie aurait
probablement pass inaperue. En voyant le carrosse de tante
Portal s'arrter devant l'glise, les vieilles revendeuses
donnrent l'veil aux marchandes d'_aets_ qui se promnent un peu
partout, d'un bout  l'autre du Cours, les bras chargs de leurs
chapelets luisants. Les marchandes d'_aets_ avertirent la
poissonnerie, et bientt la petite rue qui mne  l'glise dversa
sur la place toute la rumeur, toute l'agitation du march. On se
pressait autour de Mnicle, droit  son sige, en grand deuil, le
crpe au bras et au chapeau, et rpondant aux interrogations par
un jeu muet et indiffrent des paules. Malgr tout, on
s'obstinait  attendre, et sous les bandes de calicot en travers
de la rue marchande, on s'empilait, on s'touffait, les plus
hardis monts sur des bornes, tous les yeux fixs  la grand'porte
qui s'ouvrit enfin.

Ce fut un Ah! de feu d'artifice, triomphant, modul, puis arrt
net par la vue d'un grand vieux, vtu de noir, bien navr, bien
lugubre pour un parrain, donnant le bras  madame Portal trs
fire d'avoir servi de commre au premier prsident, leurs deux
noms accols sur le registre paroissial, mais assombrie par son
deuil rcent et les tristes impressions qu'elle venait de
retrouver dans cette glise. Il y eut une dception de la foule 
l'aspect de ce couple svre que suivait, tout en noir aussi et
gant, le grand homme d'Aps transi par le dsert et le froid de ce
baptme entre quatre cierges, sans autre musique que les
vagissements du petit  qui le latin du sacrement et l'eau
lustrale sur son tendre petit cervelet d'oiseau dplum avaient
caus la plus dsagrable impression. Mais l'apparition d'une
plantureuse nourrice, large, lourde, enrubanne comme un prix des
comices agricoles, et l'tincelant petit paquet de dentelles et de
broderies blanches qu'elle portait en sautoir, dissiprent cette
tristesse des spectateurs, soulevrent un nouveau cri de fuse
montante, une allgresse parpille en mille exclamations
enthousiastes.

-- _Lou vaqui_... le voil... v! v!

Surpris, bloui, clignant sous le soleil, Roumestan s'arrta une
minute sur le haut perron,  regarder ces faces moricaudes, ce
moutonnement serr d'un troupeau noir d'o montait vers lui une
tendresse folle; et quoique fait aux ovations, il eut l une des
motions les plus vives de son existence d'homme public, une
ivresse orgueilleuse qu'ennoblissait un sentiment de paternit
tout neuf et dj trs vibrant. Il allait parler, puis songea que
ce n tait pas l'endroit sur ce parvis.

-- Montez, nourrice..., dit-il  la paisible Bourguignonne dont
les yeux de vache laitire s'ouvraient perdument, et pendant
qu'elle s'engouffrait avec son fardeau lger dans le carrosse, il
recommanda  Mnicle de rentrer vite, par la traverse. Mais une
clameur immense lui rpondit:

-- Non, non... le grand tour... le grand tour.

C'tait le march  faire dans toute sa longueur.

-- Va pour le grand tour! dit Roumestan aprs avoir consult du
regard son beau-pre  qui il et voulu viter ce joyeux train; et
la voiture s'branlant, aux craquements lourds de son antique
carcasse, s'engagea dans la rue, sur le Cours, au milieu des
vivats de la foule qui se montait  ses propres cris, arrivait 
un dlire d'enthousiasme, entravait  tout moment les chevaux et
les roues. Les glaces baisses, on allait au pas, parmi ces
acclamations, ces chapeaux levs, ces mouchoirs qui s'agitaient,
et ces odeurs, ces haleines chaudes du march dgages au passage.
Les femmes avanaient leurs ttes ardentes, bronzes, jusque dans
la voiture, et rien que pour avoir vu le bguin du petit
s'exclamaient:

-- _Diou! lou bu drle!..._ Dieu! le bel enfant!

-- Il semble son pre, _qu_!...

-- Dj son nez Bourbon et ses bonnes manires...

-- Fais-la voir, ma mie, fais-la voir ta belle face d'homme.

-- Il est joli comme un oeuf...

-- On le boirait dans un verre d'eau...

-- T! mon trsor...

-- Mon perdreau...

-- Mon agnelet...

-- Mon pintadon...

-- Ma perle fine...

Et elles l'enveloppaient, le lchaient de la flamme brune de leurs
yeux. Lui, l'enfant d'un mois, n'tait pas effray du tout.
Rveill par ce vacarme, appuy sur le coussin aux noeuds roses,
il regardait de ses yeux de chat, la pupille dilate et fixe, avec
deux gouttes de lait au coin des lvres, et restait calme,
visiblement heureux de ces apparitions de ttes aux portires, de
ces clameurs grandissantes o se mlaient bientt les blements,
mugissements, piaillements des btes prises d'une nerveuse
imitation, formidable tutti de cous tendus, de bouches ouvertes,
de gueules bes  la gloire de Roumestan et de sa progniture.
Alors mme, et tandis que tous dans la voiture tenaient  deux
mains leurs oreilles fracasses, le petit homme demeurait
impassible, et son sang-froid dridait jusqu'au vieux prsident
qui disait: Si celui-l n'est pas n pour le forum!...

Ils espraient en tre quittes en sortant du march, mais la foule
les suivit, s'accroissant  mesure des tisserands du Chemin-Neuf,
des ourdisseuses par bandes, des portefaix de l'avenue Berchre.
Les marchands accouraient au pas des boutiques, le balcon du
cercle des Blancs se chargeait de monde, et bientt les orphons 
bannires dbouchaient de toutes les rues, entonnant des choeurs,
des fanfares, comme  une arrive de Numa, avec quelque chose de
plus gai, d'improvis, en dehors du festival habituel.

Dans la plus belle chambre de la maison Portal, dont les boiseries
blanches, les soies flammes dataient d'un sicle, Rosalie,
tendue sur une chaise longue, laissant aller son regard du
berceau vide  la rue dserte et ensoleille, s'impatientait 
attendre le retour de son enfant. Sur ses traits fins, exsangues,
creuss de fatigue et de larmes, o se montrait pourtant comme un
apaisement heureux, on pouvait lire l'histoire de son existence
pendant ces derniers mois, inquitudes, dchirements, sa rupture
avec Numa, la mort de son Hortense, et  la fin la naissance de
l'enfant qui emportait tout. Quand ce grand bonheur lui tait
venu, elle n'y comptait plus, brise par tant de coups, se croyant
incapable de donner la vie. Aux derniers jours elle s'imaginait
mme ne plus sentir les soubresauts impatients du petit tre
emprisonn; et le berceau, la layette toute prte, elle les
cachait par une crainte superstitieuse, avertissant seulement
l'Anglaise qui la servait: Si l'on vous demande des vtements
d'enfant, vous saurez o les prendre.

S'abandonner sur un lit de torture, les yeux clos, les dents
serres, pendant de longues heures coupes toutes les cinq minutes
d'un cri dchirant et qui force, subir son destin de victime dont
toutes les joies doivent tre chrement payes, ce n'est rien
quand l'espoir est au bout; mais avec l'attente d'une dsillusion
suprme, dernire douleur o les plaintes presque animales de la
femme se mleront aux sanglots de la maternit due, quel
pouvantable martyre!  demi tue, sanglante, du fond de son
anantissement elle rptait: Il est mort... il est mort...
lorsqu'elle entendit cet essai de voix, cette respiration crie,
cet appel  la lumire, de l'enfant qui nat. Elle y rpondit, oh!
de quelle tendresse dbordante:

Mon petit!...

Il vivait. On le lui apporta. C'tait  elle ce petit tre au
souffle court, bloui, perdu, presque aveugle; cette chose en
chair la rattachait  l'existence, et rien que de l'appuyer contre
elle, toute la fivre de son corps se noyait dans une sensation de
fracheur rconfortante. Plus de deuil, plus de misre! Son
enfant, son garon, ce dsir, ce regret qu'elle avait dix ans
endur, qui lui brlait les yeux de larmes, ds qu'elle regardait
les enfants des autres, ce petit qu'elle avait embrass d'avance
sur tant de mignonnes joues roses! Il tait l et lui causait un
ravissement nouveau, une surprise, chaque fois que de son lit elle
se penchait vers le berceau, cartait les mousselines sur le
sommeil  peine entendu, les poses frileuses et recroquevilles du
nouveau-n. Elle le voulait toujours prs d'elle. Quand il
sortait, elle s'inquitait, comptait les minutes, mais jamais avec
tant d'angoisse que ce matin du baptme.

Quelle heure est-il?... demandait-elle  chaque instant... Comme
ils tardent!... Dieu! que c'est long...

Madame Le Quesnoy, reste prs de sa fille, la rassurait, elle-
mme un peu tourmente, car ce petit-fils, le premier, l'unique,
tenait bien fort au coeur des grands-parents, clairait leur deuil
d'une esprance.

Une rumeur lointaine qui se rapprochait en grondant redoubla
l'inquitude des deux femmes.

On va voir, on coute. Des chants, des dtonations, des clameurs,
des cloches en branle. Et tout  coup l'Anglaise qui regardait
dehors:

-- Madame, c'est le baptme!

C'tait le baptme, ce tumulte d'meute, ces hurlements de
cannibales autour du poteau de guerre.

-- Oh! ce Midi... ce Midi!... rptait la jeune mre pouvante.
Elle tremblait qu'on lui toufft son petit dans la bagarre.

Mais non. Le voici, bien vivant, superbe, remuant ses petits bras
courts, les yeux tout grands, dans la longue robe de baptme dont
Rosalie a brod les festons, cousu les dentelles elle-mme, la
robe de l'autre; et ce sont ses deux garons en un, le mort et le
vivant, qu'elle possde  cette heure.

-- Il n'a pas fait un cri, ni tt une fois de toute la route
affirme tante Portal qui raconte  sa manire image le triomphant
tour de ville, pendant que les portes battent dans le vieil htel
redevenu la maison aux ovations, que les domestiques courent sous
le porche o l'on sert de la gazeuse aux musiciens. Des fanfares
clatent, les vitres tremblent. Les vieux Le Quesnoy sont
descendus dans le jardin loin de cette joie qui les navre; et
comme Roumestan va parler au balcon, tante Portal, l'Anglaise
Polly passent vite dans le salon, pour l'entendre.

-- Si Madame voulait ben tenir le petit! demande la Nounou
curieuse comme une sauvage, et Rosalie est tout heureuse de rester
seule, son enfant sur les genoux. De sa fentre elle voit
tinceler les bannires dans le vent, la foule serre, tendue  la
parole de son grand homme. Des mots du discours lui arrivent par
chappes; mais elle entend surtout le timbre de cette voix
prenante, mouvante, et un frisson douloureux lui passe au
souvenir de tout le mal qui lui est venu de cette loquence habile
 mentir et  duper.

 prsent, c'est fini; elle se sent  l'abri des dceptions et des
blessures. Elle a un enfant. Cela rsume tout son bonheur, tout
son rve. Et se faisant un bouclier de la chre petite crature
qu'elle serre en travers de sa poitrine, elle l'interroge tout
bas, de tout prs, comme si elle cherchait une rponse ou une
ressemblance dans l'bauche de cette petite figure informe, ces
minces linaments qui semblent creuss par une caresse dans de la
cire et marquent dj une bouche sensuelle, violente, un nez
courb pour l'aventure, un menton douillet et carr.

Est-ce que tu seras un menteur, toi aussi? Est-ce que tu passeras
ta vie  trahir les autres et toi-mme,  briser les coeurs nafs
qui n'auront fait d'autre mal que de te croire et de t'aimer?...
Est-ce que tu auras l'inconstance lgre et cruelle, prenant la
vie en virtuose, en chanteur de cavatines? Est-ce que tu feras le
trafic des mots, sans t'inquiter de leur valeur, de leur accord
avec ta pense, pourvu qu'ils brillent et qu'ils sonnent?

Et la bouche en baiser sur cette petite oreille qu'entourent des
cheveux follets:

Est-ce que tu seras un Roumestan, dis?

Sur le balcon, l'orateur s'exaltait, arrivait aux grandes
effusions dont on n'entendait que les dparts accentus  la
mridionale, Mon me... Mon sang... Morale... Religion...
Patrie... souligns par les hurrahs de cet auditoire fait  son
image, qu'il rsumait, dans ses qualits et dans ses vices, un
Midi effervescent, mobile, tumultueux comme une mer aux flots
multiples dont chacun le refltait.

Il y eut un dernier vivat, puis on entendit la foule s'couler
lentement. Roumestan entra dans la chambre en s'pongeant le
front, et gris de son triomphe, chaud de cette inpuisable
tendresse de tout un peuple, s'approcha de sa femme, l'embrassa
avec une effusion sincre. Il se sentait bon pour elle, tendre
comme au premier jour, sans remords comme sans rancune.

-- B?... Crois-tu qu'on le fte, monsieur ton fils!

 genoux devant le canap, le grand homme d'Aps jouait avec son
enfant, cherchait ces petits doigts qui s'accrochent  tout, ces
petits pieds battant le vide. Rosalie le regardait, un pli au
front, essayant de dfinir cette nature contradictoire,
insaisissable. Puis vivement, comme si elle avait trouv:

-- Numa, quel est ce proverbe de chez vous que tante Portal disait
l'autre jour?... _Joie de rue_... Quoi donc?...

-- Ah! oui... _Gau de carriero_, _doulo d'oustau_... Joie de rue,
douleur de maison.

-- C'est cela, dit-elle avec une expression profonde.

Et laissant tomber les mots un  un comme des pierres dans un
abme, elle rpta lentement, en y mettant la plainte de sa vie,
ce proverbe o toute une race s'est peinte et formule:

-- Joie de rue, douleur de maison...

FIN



     [1] Oh! ce Numa, tout de mme!
     [2] Je vais donner de l'avoine au cheval.





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

