The Project Gutenberg EBook of Les huguenots, by Charles Alfred de Janz

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Title: Les huguenots
       Cent ans de perscution 1685-1789

Author: Charles Alfred de Janz

Release Date: October 10, 2005 [EBook #16849]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Charles Alfred de Janz
Ancien dput


LES HUGUENOTS

Cent ans de perscution
1685 -- 1789


(1886)



Table des matires

PROLGOMNES
CHAPITRE PREMIER L'DIT DE NANTES
CHAPITRE II LIBERT DU CULTE
CHAPITRE III LIBERT DE CONSCIENCE
CHAPITRE IV LES GALRES
CHAPITRE V LES DRAGONNADES
CHAPITRE VI L'MIGRATION
CONCLUSION



PROLGOMNES

Ainsi que le dit Mably, c'est parce que l'on ddaigne, par
indiffrence, par paresse ou par prsomption de profiter de
l'exprience des sicles passs; que chaque sicle ramne le
spectacle des mmes erreurs et des mmes calamits.

Or, n'est-ce pas mettre le pays en garde contre le retour des
calamits qu'amne ncessairement l'application de la doctrine
d'intolrance, chre  l'glise catholique, que de faire revivre
comme une utile leon de l'exprience du pass, la perscution
religieuse qui, pendant plus d'un sicle, a fait des huguenots en
France les reprsentants et les martyrs de la grande cause de la
libert de conscience?

Pour obir  l'glise catholique qui lui enjoignait de fermer la
bouche  l'erreur, Louis XIV a eu recours aux moyens les plus
odieux de la corruption et de la violence; malgr les
confiscations, les emprisonnements, les transportations, les
expulsions, les condamnations aux galres, au gibet,  la roue et
au bcher, il n'est arriv, au prix de la ruine et du dpeuplement
de son royaume, qu' obtenir l'apparence menteuse d'une conversion
gnrale des huguenots.

Ses successeurs, en acceptant le funeste legs de ses dits contre
les huguenots, se virent amens  soumettre les _prtendus_
convertis  un vritable rgime de l'inquisition,  multiplier les
enlvements d'enfants et  peupler les galres et les prisons,
d'hommes et de femmes qui n'avaient commis d'autre crime que de
s'assembler pour prier Dieu _en mauvais franais_, ainsi que le
dit Voltaire, et plus d'une fois la recrudescence des perscutions
renouvela le dsastre de l'migration.

Sous Louis XVI, les ides de tolrance avaient fait de tels
progrs que le Gouvernement se trouvait impuissant  faire
observer les iniques dispositions des dits qu'il n'avait pas os
abroger. Mais le mensonge _lgal_ qu'il n'y avait plus de
protestants en France, constituait pour les huguenots, dit
Rulhires, une perscution tacite ne paraissant pas et que n'et
pas invente Tibre lui-mme.

S'il existait depuis treize cents ans, (ajoute-t-il au lendemain
de l'dit de 1787 donnant un tat civil aux huguenots) une nation,
devenue clbre par tous les actes de la paix et de la guerre,
dont les leons et les exemples eussent polic la plupart des
peuples qui l'environnent, et qui offrit encore au monde entier le
modle des moeurs douces, des opinions modres, des vertus
sociales de l'extrme civilisation, une nation qui, la premire,
et introduit dans la morale et pos en principe de gouvernement
l'horreur de l'esclavage, qui et dclar, libres les esclaves
aussitt qu'ils entrent sur ses frontires, et cependant, si la
vingtime partie de ses citoyens retenus par la force et enferms
dans ses frontires restaient sans culte religieux, sans
profession civiles, sans droits de citoyens, sans pouses quoique
maris, sans hritiers quoique pres; s'ils ne pouvaient, sans
profaner publiquement la religion du pays, ou sans dsobir
ouvertement aux lois, ni natre, ni se marier, ni mourir, que
dirions-nous de cette nation? Telle tait il y a peu de semaines
encore, notre vritable histoire.

Plus d'un million de Franais taient privs, en France, du droit
de donner le nom et les prrogatives d'pouses et d'enfants
lgitimes,  ceux que la loi naturelle, suprieure  toutes les
institutions civiles, ne cessait point de reconnatre sous ces
deux titres. Plus d'un million de Franais avaient perdu, dans
leur patrie, ce droit dont tous les hommes jouissent, dans les
contres sauvages comme dans les pays polics, ce droit
insparable de l'humanit et qu'en France on ne refuse pas  des
malfaiteurs fltris par des condamnations infamantes.

S'il en tait ainsi, c'est parce que l'glise catholique, ayant le
privilge de la tenue des registres de l'tat civil, avait voulu
faire de ce privilge un instrument de conversion vis--vis des
huguenots, obligs de s'adresser  elle pour donner une
constatation lgale  leurs mariages,  leurs naissances et 
leurs dcs. Les curs, imposant aux fiancs huguenots de longues
et dures preuves de catholicit, avant de consentir  les marier,
et qualifiant de _btards_, dans leurs actes baptistaires, les
enfants issus de mariages contracts au dsert et  l'tranger,
les huguenots fuyaient les glises, ils allaient se marier devant
des pasteurs, et faisaient baptiser leurs enfants par eux, mais,
en agissant ainsi, ils n'avaient plus d'tat civil.

Pour mettre fin  un tel tat de choses, Louis XVI, en 1787,
promulgua un dit qui -- sans faire mention des protestants --
permettait aux _non-catholiques _d'opter entre leur Cur et un
fonctionnaire laque pour donner une constatation lgale  leurs
naissances,  leurs mariages et  leurs dcs.

Dans un mandement des plus violents, l'vque de la Rochelle
protesta contre cet dit rparateur et, interdisant aux prtres de
son diocse de faire fonctions d'officiers de l'tat civil pour
les _non catholiques_ il leur enjoignit de dclarer  ceux qui se
prsenteraient devant eux que leur ministre tait exclusivement
rserv aux fidles. En parlant ainsi, cet vque tait dans la
logique de la doctrine catholique, en vertu de laquelle toutes les
liberts et tous les droits doivent tre le _privilge_ des
catholiques; en sorte que donner la libert  tous, c'est
_dtruire_ la libert des catholiques, de mme que c'est porter
atteinte aux droits imprescriptibles de l'glise que de donner
tous ses effets civils  un mariage qu'elle qualifie de
_concubinat_, parce qu'il n'a pas t bni par elle. Que nous
importe aujourd'hui, dira-t-on, la doctrine d'intolrance de
l'glise catholique? Notre socit n'a-t-elle point pour base,
l'galit de tous les citoyens devant la loi, l'galit des droits
des sectateurs de toutes les religions et de toutes les opinions
philosophiques?

Sans parler de l'explosion de clricalisme qui s'est produite
aprs le 24 mai, est-il permis d'oublier combien les flots de la
mer politique sont changeants? Une surprise du scrutin, ainsi que
la Belgique en a fait nagure l'preuve, ainsi qu'en tmoigne le
vote du 4 octobre 1885 en France, ne pourrait-elle ramener au
pouvoir, les partisans _masqus_ d'une thocratie absolument
hostile aux principes du droit nouveau? Sans doute un changement
aussi radical dans l'orientation politique de notre pays, ne se
produirait point sur une plate-forme lectorale semblable  celle
tablie par M. Chesnelong et douze autres aptres de l'ancien
rgime. Que l'on demande au pays de proclamer par son vote que
l'indpendance de l'glise, c'est--dire son droit  la
domination, que les liberts ncessaires de l'glise, c'est--dire
la suppression de la libert des autres, sont des droits
antrieurs et suprieurs  tous les gouvernements, le pays ne
comprendra mme pas ce langage d'un autre ge. Qu'on le mette en
demeure d'opter entre l'ancien rgime et la rvolution, ainsi que
l'ont fait les ouvriers lgitimistes des quatre-vingts quartiers
de Paris: Nous rclamons la restauration de la monarchie lgitime
et chrtienne; arrire donc la rvolution! il ne daignera mme
pas honorer d'une rponse une telle mise en demeure; mais, ne
peut-il arriver que, sans avoir t pose devant les lecteurs, la
question de la restauration d'un pouvoir thocratique se trouve
tranche par les pouvoirs constitus?

N'a-t-on pas vu, en 1873, l'assemble nationale qui, en un jour de
malheur, avait t lue avec la mission spciale de conclure la
paix, sur le point de dcider, _sans mandat_, le rtablissement de
la monarchie lgitime, de cette monarchie qui reprsentait
l'alliance intime du trne et de l'autel, l'asservissement
politique et thologique du peuple?

Le comte de Chambord, en effet, plaait ses chrtiennes
dclarations sous l'autorit du chef de la catholicit qui avait
condamn solennellement les erreurs du droit nouveau, c'est--dire
toutes les liberts; et le pape, de son ct, affirmait que la
restauration de la monarchie lgitime en France, rendrait au
rgime et aux doctrines catholiques toute la puissance des anciens
jours.

L'assemble nationale, au lieu de voter la monarchie lgitime, a
fait la rpublique  une voix de majorit, et le comte de Chambord
est descendu dans la tombe sans avoir entendu sonner cette heure
de Dieu qu'il ne se lassait pas d'attendre; mais il ne faut pas
oublier que tout prince qui, par force ou par ruse, se mettrait en
possession du pouvoir souverain, deviendrait fatalement, comme
l'et t Henri V, le docile serviteur de l'glise. En effet, pour
tenter quelque chose contre la dmocratie, chaque parti
monarchique est impuissant par lui-mme, il est donc dans
l'obligation de s'assurer _ tout prix_ l'appui de l'glise si
bien organise pour la lutte, appui sans lequel il ne peut rien.
En d'autres termes la monarchie en France sera clricale ou elle
ne sera pas, elle devra donc subordonner son pouvoir  celui de
cette glise dont le syllabus est une vritable dclaration de
guerre  tous les principes sur lesquels repose la socit
moderne.

Que s'est-il pass au mois d'octobre 1885? Les candidats
monarchistes se sont bien gards de montrer le plus petit coin de
leur drapeau, et, sans demander aux lecteurs de manifester leurs
prfrences pour telle ou telle dynastie, ils se sont borns,
qu'ils fussent bonapartistes, lgitimistes ou orlanistes, 
protester  l'envi de leur dvouement  la cause de l'glise. Il
est vrai que dans les petits papiers anonymes distribus par le
clerg  profusion, on disait aux lecteurs des campagnes que
voter pour les rpublicains, qui veulent assujettir les
sminaristes au service militaire, c'tait voter _pour le Dmon_,
tandis que nommer les monarchistes, partisans _masqus_ de la
thocratie, c'tait voter pour Jsus-Christ.

Mais _les politiques_, comprenant qu'une telle plate-forme
lectorale n'avait aucune chance de succs devant le pays, ont
tent d'obtenir une surprise du scrutin, en posant aux lecteurs
cette question: voulez-vous qu'on renonce  une politique qui a
provoqu la crise agricole et industrielle dont vous souffrez, et
qui, par les dpenses exagres et les expditions lointaines, a
mis le dsordre dans les finances publiques?

Le suffrage universel ainsi consult, a nomm deux cents de ceux
qui lui signalaient le mal, non parce qu'ils taient artisans de
la monarchie, mais parce qu'il a cru qu'ils seraient plus aptes
que d'autres  gurir les maux qu'ils signalaient.

Mais, ds le lendemain de leur lection, ces partisans de la
thocratie ont jet le masque et annonc tranquillement aux
lecteurs, de quelle singulire faon ils comptaient remplir le
mandat qu'ils venaient de recevoir, le mandat de rendre aux pays
sa prosprit et de rtablir le bon ordre dans nos finances.

Nous n'avons pas combattu, ont-ils dit, pour telle ou telle
politique, mais pour jeter bas la rpublique: _nous ne l'avons pas
dit comme candidats_, mais maintenant nous n'avons plus  _nous
gner_. Nous rendrons tout ministre impossible jusqu' ce qu'on
dissolve la Chambre; si, aprs la dissolution, les monarchistes
reviennent en majorit  la Chambre, ils jetteront le snat par la
fentre, si le snat s'avise de s'opposer  leurs desseins
rvolutionnaires. Peut-tre mme, ont-ils ajout, alors que les
monarchistes sont encore en minorit,  la chambre des dputs
comme au snat, faudra-t-il, pour hter la chute de la Rpublique,
la pousser avec la crosse d'un fusil ou le fer d'une fourche.

Il est fort  prsumer que si la minorit monarchiste haussait
demain son courage jusqu' l'audace d'un coup de main, elle
n'aimait pas  se fliciter de l'avoir fait.  je ne sais quel
gascon de Bruxelles qui menaait de faire envahir la France par
l'arme belge, on se bornait  rpondre: _et les douaniers! _De
mme aux monarchistes qui parlent de mettre le pied sur la gorge
de la Rpublique, on peut rpondre: _et les gendarmes! _Mais il
faut admettre toutes les hypothses. Si, par impossible, un des
prtendants  la couronne se trouvait violemment hiss sur les
dbris du trne de France, qu'arriverait-il?

Le nouveau souverain, roi ou empereur, ne pouvant rien sans
l'glise, mis, par elle, en demeure de rendre au rgime catholique
la puissance des anciens jours, ne tarderait pas  succomber dans
sa vaine tentative de ressusciter un pass mort et bien mort. La
preuve la plus premptoire de la certitude de l'chec qui
l'attendrait, c'est l'accueil fait par les monarchistes eux-mmes,
 la proposition imprudemment faite par Mr de Mun de constituer
une ligue politico-religieuse pour prparer la restauration du
gouvernement des curs. Considrer comme un droit de l'glise,
l'exemption du service militaire pour les sminaristes, imposer le
repos du dimanche, substituer le mariage religieux au mariage
civil, rclamer la libert de tester, en bon Franais, le
rtablissement du droit d'anesse, etc., ce sont l de ces choses
qu'on peut tenter d'accomplir dans l'ombre, quand on a le pouvoir,
mais que l'on ne doit pas avoir la navet de demander
publiquement  l'avance!

Le souverain improvis qui, plagiaire de Louis XIV, voudrait se
faire l'excuteur des hautes oeuvres de l'glise catholique,
serait peut-tre, ds le premier jour, tu par l'arme irrsistible
du ridicule; peut-tre, au contraire, avant de franchir la
frontire en toute hte, aurait-il multipli les ruines et fait
couler les flots de sang.

Dans un cas comme dans l'autre, et quelque mal qu'il eut pu faire
 la France, il se trouverait des _sous-Massillon_ pour le louer
de ne pas s'tre laiss arrter dans, son entreprise par les vues
timides de la sagesse humaine, et des _sous-Veuillot_ pour
affirmer que les victimes de son intolrance ne sont pas 
plaindre, mais que c'est lui qui, comme, Louis XIV, a t le vrai
martyr, parce qu'il a sacrifi  sa foi la prosprit de son
royaume.

Je termine ce travail, au moment o le bicentenaire de l'dit de
rvocation vient de rappeler  la mmoire de tous; cette anne
1685, si cruelle pour les dfenseurs de la libert de conscience,
ainsi que le montrait le clbre ministre Dubosc, _l'homme de mon
royaume qui parle le mieux_, disait Louis XIV, lorsqu'il crivait
de la terre d'exil: Quelle anne, pour nous autres rfugis! Une
anne qui nous a fait perdre notre patrie, nos familles, nos
parents, nos amis, nos biens; une anne qui, par un malheur encore
plus grand, nous a fait perdre nos glises, nos temples, nos
sanctuaires. Une anne qui nous a jets ici, sur les bords de
cette terre qui nous tait inconnue, et o nous sommes comme de
pauvres corps que la tempte a pousss par ses violentes
secousses. Oh! anne triste entre toutes les annes du monde!

Une restauration monarchique ne serait rien autre chose
aujourd'hui qu'une restauration religieuse; ainsi que le proclame
M. Cazenove de Pradine, elle imposerait  la France les frais de
la batification d'un martyr aussi peu  plaindre que Louis XIV,
et l'on pourrait dire de 1885 comme de 1685, que, c'est une anne
triste entre toutes les annes du monde.

CHAPITRE PREMIER
L'DIT DE NANTES

_Crois ce que je crois ou meurs_. _-- L'glise Ponce Pilate_. _-
- L'glise opportuniste_. _-- Plan de Louis XIV_. _-- Patience de
Huguenot_. _-- La parole du roi_. _-- Absence de sens moral_. _--
Marchandage des consciences_. _-- Les mendiants de la cour_. _--
La cure_. _-- L'dit de rvocation jug par Saint-Simon._


Le jour o le huguenot Henri IV, faisant le saut prilleux, tait
pass du ct de la majorit catholique, estimant que Paris valait
bien une messe, il avait impos  cette majorit une grande
nouveaut, _la tolrance_; par l'dit de Nantes, dclar perptuel
et _irrvocable_, un trait solennel de paix avait t pass entre
les catholiques et les protestants de France, sous la garantie de
la parole du roi. Cet dit, grande charte de la libert de
conscience sous l'ancien rgime, donnait une existence _lgale_ 
la religion protestante, religion _tolre_, en face du
catholicisme, la religion _dominante_ du royaume.

Par cet dit, le pouvoir civil s'levait au-dessus des partis
religieux, posant des limites qu'il ne leur tait plus permis de
franchir sans violer la loi de l'tat. C'tait l une grande
nouveaut, puisque depuis bien des sicles chacun des princes
catholiques de l'Europe disait  ses sujets: crois ce que je
crois, ou meurs, massacrait, envoyait au gibet ou au bcher ceux
que l'glise lui dnonait comme hrtiques. Ces princes n'taient
que les dociles excuteurs des hautes oeuvres de cette glise
intolrante, qui fait aux princes chrtiens un devoir de _fermer
la bouche  l'erreur_, et, parlant des hrtiques, dit, par
l'organe du doux Fnelon: _il faut craser les loups! _Bossuet,
lui-mme, affirme ainsi le droit des princes, _ forcer_ leurs
sujets au vrai culte, et  punir ceux qui rsistent aux moyens
violents de conversion: En quel endroit des critures, dit-il,
les schismatiques et les hrtiques sont-ils excepts du nombre de
ces _malfaiteurs_, contre lesquels saint Paul dit que Dieu mme _a
arm_ les princes? Le prince doit employer son autorit 
_dtruire_ les fausses religions; il est ministre de Dieu, _ce
n'est pas en vain qu'il porte l'pe_.

Ce qu'il y a de plus trange, c'est que l'glise, aprs
l'extermination des Albigeois, les massacres de la Saint-
Barthlemy, les _auto-da-f_ de l'inquisition, etc., ose soutenir
qu'elle n'a jamais fait couler une goutte de sang, _abhorret
ecclesia a sanguine_.

Le pape, lors de la batification de saint Vincent de Paul, aprs
avoir lou ce saint de ne s'tre point lass de rclamer du _roi_
la punition des hrtiques, ajoute: C'tait le seul moyen pour
que _la svrit_ du pouvoir supplt  _la douceur_ religieuse,
car l'glise qui, satisfaite par un jugement canonique, _se refuse
 une vengeance sanglante_, tire cependant _un grand secours_ de
la rigueur des lois portes par les princes chrtiens, lesquelles
_forcent_ souvent  recourir aux secours spirituels ceux
qu'effraie _le supplice corporel_.

L'abb Courval, un des habiles professeurs jsuites de nos coles
libres, recourt  un semblable raisonnement pour dgager
_l'glise_ de la responsabilit des _auto-da-f_, dans lesquels
des centaines de mille d'hrtiques ont pri sur le bcher: Le
tribunal de l'Inquisition, dit-il, se contentait d'accabler les
hrtiques obstins ou relaps, sous le poids des censures de
l'glise: _Jamais l'Inquisition n'a condamn  mort_. Mais, comme
les princes d'alors voyaient dans l'hrsie, le blasphme et le
sacrilge autant de crimes contre la socit, _ils saisissaient le
coupable_, _ sa sortie _de _l'Inquisition_, _et souvent le
punissaient de mort_.

Ainsi, c'est l'glise qui a ordonn aux princes chrtiens de
frapper de _supplices corporels_ les crimes surnaturels de
l'hrsie, du sacrilge et du blasphme et de traiter comme _des
malfaiteurs_ les hrtiques contre lesquels, dit-elle, Dieu les a
arms; et quand, pour lui obir, ces princes ont fait prir des
milliers de victimes, comme Ponce Pilate, elle se lave les mains
et dcline la responsabilit du sang vers!

Entre le matre qui a ordonn  son serviteur de commettre un
meurtre et le serviteur qui a commis ce crime, la conscience
publique hsitera-t-elle jamais  faire retomber la plus large
part de responsabilit sur le matre?

L'glise aura donc beau se frotter les mains comme lady Macbeth,
pour faire disparatre la tache indlbile, ses mains resteront
teintes du sang qu'a fait couler son impitoyable doctrine de
l'intolrance.

Les jsuites de robes courtes ou de robes longues, ont toujours
pratiqu d'ailleurs ce systme  la Ponce Pilate de dcliner pour
l'glise, la responsabilit des mesures de rigueur qu'elle avait
provoques. Ainsi,  l'instigation de son clerg, Louis XIV ayant
dcrt qu'on enverrait aux galres tout huguenot qui tenterait de
sortir du royaume, assisterait  une assemble de prires, ou,
dans une maladie, dclarerait vouloir mourir dans la religion
rforme, ainsi que le conte Marteilhe dans ses mmoires, le
suprieur des missionnaires de Marseille s'efforce de prouver aux
forats pour la foi que l'glise n'est pour rien dans leur
malheur, qu'ils ne sont pas perscuts pour cause de religion:

 celui qui a t mis aux galres, pour avoir voulu sortir du
royaume, il rpond: Le roi a dfendu  ses sujets de sortir du
royaume sans sa permission, on vous chtie pour avoir contrevenu
_aux ordres du roi_; _cela regarde la police de l'tat et non
l'glise et la religion_.

 celui qui a t arrt dans une assemble, il dit: Autre
contravention _aux ordres du roi_, qui a dfendu de s'assembler
pour prier Dieu, en aucun lieu que dans les paroisses et autres
glises du royaume.

 celui qui a dclar vouloir mourir protestant, il dit de mme:
Encore une contravention _aux ordres du roi_, qui veut que tous
ses sujets vivent et meurent dans la religion romaine.

Et il conclut: Ainsi tous, tant que vous tes, vous avez
contrevenu aux ordres du roi, _l'glise n'a aucune part  votre
condamnation; elle n'a ni assist_, _ni procd  votre procs_,
_tout s'est pass_, _en un mot_, _hors d'elle et de sa
connaissance_.

Pour montrer  ce bon aptre, le sophisme de l'argumentation en
vertu de laquelle il voulait persuader aux galriens huguenots
qu'ils n'taient point perscuts pour cause de religion,
Marteilhe dclare qu'il consent  se rendre sur ce point, mais
demande si on consentirait  le faire sortir des galres de suite,
en attendant que les doutes qui lui restaient tant claircis, il
se dcidt d'abjurer. -- Non assurment, rpond le missionnaire,
vous ne sortirez jamais des galres que vous n'ayez fait votre
abjuration dans toutes les formes. -- Et si je fais cette
abjuration, puis-je esprer d'en sortir bientt? -- Quinze jours
aprs, foi de prtre! -- Pour lors, reprend Marteilhe, vous vous
tes efforc par tous vos raisonnements sophistiques de nous
prouver que nous n'tions pas perscuts pour cause de religion,
et moi, sans aucune philosophie _ni_ rhtorique, par deux simples
et naves demandes, _je_ vous fais avouer que _c'est la religion
qui me tient en galres_, car vous avez dcid que, si nous
faisons abjuration dans les formes, nous en sortirons d'abord; et
au contraire qu'il n'y aura jamais de libert pour nous si nous
n'abjurons. Les raisonnements sophistiques de ce missionnaire
valaient ceux des jsuites qui dclinent pour l'glise la
responsabilit des massacres _et_ des supplices qu'elle a
provoqus ou ordonns.

Pour en revenir  l'dit de Nantes; faisant de la tolrance une
loi obligatoire pour les partis religieux, on comprend que cet
dit ne pouvait tre accept sans protestation par l'glise
catholique qui professe la doctrine de l'intolrance.

Ds 1635, l'assemble, gnrale du clerg formulait ainsi son
blme: Entre toutes les calamits, il n'en est pas de plus
grande, ni qui ait d tant avertir et faire connatre l'ire de
Dieu, que _cette libert de conscience et permission  un chacun
de croire ce que bon lui semblerait sans tre inquit ni
recherch_.

Et l'assemble gnrale de 1651 exprimait en ces termes, son
regret de ne pouvoir plus fermer violemment la bouche  l'erreur:
O sont les lois qui bannissent les hrtiques du commerce des
hommes? O sont les constitutions des empereurs Valentinien et
Thodose qui dclarent l'hrsie un crime contre la rpublique?

Mais si l'glise est invariable dans sa doctrine d'intolrance,
elle se rsigne quand il le faut  accepter la tolrance, comme
une ncessit de circonstance, et modifiant son langage suivant
les exigences du milieu dans lequel elle est appele  vivre, elle
dit, comme la chauve-souris de la fable:

_Tantt: je suis oiseau_, _voyez mes ailes!_
_Tantt: je suis souris_, _vivent les rats!_

Voici, en effet, la rgle de conduite _opportuniste _que l'vque
de Sgur trace  l'glise:

L'glise, dit-il, peut se trouver face  face, soit avec des
pouvoirs ennemis, soit avec des pouvoirs indiffrents, soit avec
des pouvoirs amis.

-- Elle dit aux premiers: Pourquoi me frappez-vous? J'ai le droit
de vivre, de parler, de remplir ma mission qui est _toute de
bienfaisance_.

-- Elle dit aux seconds; Celui qui n'est point avec moi, est
contre moi. Pourquoi traitez-vous le mensonge comme la vrit, le
mal comme le bien?

-- Elle dit aux troisimes: Aidez-moi _ faire disparatre _tout
ce qui est contraire  la trs sainte volont de Dieu.

Or, ce qui est contraire  cette trs sainte volont, c'est, ainsi
que le proclamait l'orateur du clerg en 1635, _la libert de
conscience_. C'est, ainsi que le disait le pape en 1877, la
tolrance,  ct de l'enseignement catholique, d'autres
enseignements, l'existence de temples protestants  ct des
temples catholiques.

Vous voyez ici la capitale du monde catholique, disait-il aux
plerins bretons qu'il recevait au Vatican, o on a plac l'arche
du nouveau-testament, mais elle est entoure de beaucoup de
Dragons; d'un ct, l'on voit _l'enseignement protestant_,
_incrdule_, _impie_, _de l'autre des temples protestants de
toutes les sectes_. Que faire pour renverser tous ces Dragons?
Nous devons prier et esprer que l'arche sainte du nouveau
testament sera bientt libre, _et dbarrasse de toutes ces idoles
qui font honte_  la capitale du monde catholique.

Quand l'glise n'a pas  sa disposition, des princes assez
chrtiens pour fermer la bouche  l'erreur et dtruire les fausses
religions, elle dclare attendre d'une intervention d'en haut la
ralisation de ses dsirs, et sa patiente attente dure jusqu' ce
qu'elle trouve dans la puissance temporelle _un secours efficace_.

Entre temps elle ne laisse pas chapper une occasion de se
rapprocher peu  peu de son but, en limitant habilement ses
exigences apparentes, et en les mettant au niveau des possibilits
du moment. C'est ainsi que le clerg de France se comporta vis--
vis de l'dit de Nantes et, le dtruisant pice par pice, finit
par obtenir sa rvocation; en sorte qu'lie Benot a pu rsumer
ainsi l'histoire de ce mmorable dit. Elle embrasse le rgne de
trois rois, dont le premier a donn aux rforms un dit et des
srets, le second leur ta les srets, et le troisime a cass
l'dit.

Le clerg se borne d'abord  mettre dans la bouche de Henri IV ce
voeu timide et discret en faveur du retour du royaume  l'unit
religieuse: Maintenant qu'il plat  Dieu de commencer  nous
faire jouir de quelque meilleur repos, nous avons estim ne le
pouvoir mieux employer qu' vaquer,  ce qui peut concerner la
gloire de son saint nom, et  pourvoir  ce qu'il puisse tre
ador et pri par tous nos sujets, et, s'il ne lui a plu _que ce
fut encore dans la mme forme_, que ce soit au moins dans une mme
intention.

Quant  Louis XIII, pour se mettre  l'abri des reproches que lui
adressaient des catholiques fanatiques  l'occasion du serment
qu'il avait prt lors de son sacre, _d'exterminer les
hrtiques_, il trouvait ce singulier subterfuge de dfendre par
un dit de qualifier _d'hrtiques _ses sujets protestants; ceci
ne rappelle-t-il pas l'habilet gasconne de frre Gorenflot,
baptisant carpe, le poulet qu'il veut manger un vendredi, sans
commettre de pch.

Aprs avoir priv les protestants de leurs places de sret, Louis
XIII ne dissimule pas son dsir de les voir revenir au culte
catholique, mais comme le pape en 1877, il dclare ne compter que
sur l'intervention d'en haut pour faire disparatre l'enseignement
et les temples protestants. Nous ne pouvons [[1]], dit-il, que
nous ne dsirions la conversion de ceux de nos sujets qui font
profession de la religion prtendue rforme... nous les
_exhortons_  se dpouiller de toute passion pour tre plus
capables de recevoir la lumire du ciel, et _revenir au giron de
l'glise_.

S'il dclare qu'il se borne  attendre cette conversion _de la
bont de Dieu_, c'est parce qu'il est trop persuad, dit-il, par
l'exemple du pass, que les remdes _qui ont eu de la violence_,
n'ont servi que d'accrotre le nombre de ceux qui sont sortis de
l'glise.

Louis XIII avait raison, car, ainsi que le rappelle en 1689 le
marchal de Vauban aprs les massacres de la Saint-Barthlemy (un
remde _qui avait eu de la violence_), un nouveau dnombrement des
huguenots prouva que leur nombre s'tait accru de cent dix mille.

Louis XIV tait loin, mme ds le dbut de son rgne, de croire 
l'inefficacit de la violence en pareille matire, ainsi qu'en
tmoigne ce passage des mmoires du duc de Bourgogne:

Il arriva un jour que les habitants d'un village de la Saintonge,
tous catholiques, _mirent le feu_  la maison d'un huguenot qu'ils
n'avaient pu empcher de s'tablir parmi eux. Le roi (Louis XIV),
en condamnant les habitants du lieu  ddommager le propritaire
de la maison, ne put s'empcher de dire que ses prdcesseurs
auraient pargn bien du sang  la France, s'ils s'taient
conduits par la politique _prvoyante_ de ces villageois, dont
l'action _ne lui paraissait vicieuse que par le dfaut
d'autorit_.

Quoiqu'il en ft des sentiments _secrets_ de Louis XIV, il affirma
tout d'abord qu'il ne voulait pas obtenir la conversion de ses
sujets huguenots par aucune rigueur nouvelle, et pendant la
premire partie de son rgne, il s'appliqua assez exactement 
suivre la rgle de conduite que l'vque de Comminges lui avait
trace, en lui transmettant les voeux de l'assemble, gnrale du
clerg: Nous ne demandons pas  Votre Majest, disait ce prlat
_opportuniste_, _qu'elle bannisse ds  prsent _cette malheureuse
libert de conscience, qui dtruit la vritable libert des
enfants de Dieu, _parce que nous ne croyons pas que l'excution en
soit facile_; mais nous souhaiterions au moins que le mal ne fit
point de progrs; et que, si votre autorit _ne le peut touffer
tout d'un coup_, ou le rendit languissant, et le fit prir peu 
peu, par le retranchement et la diminution de ses forces.

En effet, dans les mmoires qu'il faisait rdiger pour
l'instruction de son fils, mmoires qui ne s'tendent qu'aux dix
premires annes de son rgne, Louis XIV expose ainsi son plan de
conduite envers les huguenots:

J'ai cru que le meilleur moyen; pour rduire peu  peu les
huguenots de mon royaume, tait _de ne les point presser du tout
par aucune rigueur nouvelle_; de faire observer ce qu'ils avaient
obtenu sous les rgnes prcdents, mais aussi de ne leur accorder
rien de plus et d'en renfermer l'excution _dans les plus troites
bornes_ que la justice et la biensance le pourraient permettre.

Quant aux grces qui dpendaient de moi seul, je rsolus, et j'ai
assez ponctuellement observ depuis, de n'en faire aucune  ceux
de cette religion, et cela _par bont_, non par aigreur, pour les
obliger par l  considrer de temps en temps d'eux-mmes, et sans
violence, si c'tait par quelque bonne raison qu'ils se privaient
_volontairement_ des avantages qui pouvaient leur tre communs
avec mes autres sujets; je rsolus aussi d'attirer par des
rcompenses ceux qui se rendraient _dociles_ mais il s'en faut
encore beaucoup que je n'aie employ tous les moyens que j'ai dans
l'esprit, pour ramener ceux que la naissance, l'ducation, et le
plus souvent un grand zle sans connaissance, tiennent de bonne
foi, dans ces pernicieuses erreurs.

Nous verrons dans les chapitres de la libert du culte et de la
libert de conscience ce que Louis XIV fit des droits religieux
des protestants, sous prtexte de renfermer l'excution des dits
_dans les plus_, _troites bornes_.

Il ne respecta pas davantage leurs droits _civils_, et finit par
leur fermer l'accs de toutes les fonctions publiques et d'un
grand nombre de professions, au mpris de la disposition de l'dit
de Nantes qui stipulait l'galit des droits, pour les protestants
et pour les catholiques.

Voici, par exemple, comment il en arrive  exclure peu  peu les
huguenots de toute charge de judicature. Il commence par interdire
aux huguenots conseillers au parlement de connatre toute affaire
dans laquelle sont intresss des ecclsiastiques ou des nouveaux
convertis; puis il prononce la mme interdiction contre les
conseillers catholiques, _maris  des huguenotes_, attendu que
les rforms trouvaient accs auprs de ces officiers de justice,
_par le moyen de leurs femmes_, aux prires et aux sollicitations
desquelles, ces officiers se laissaient souvent persuader; enfin
il dcide que les conseillers huguenots doivent tous donner leur
dmission, attendu qu'ils ne peuvent rester _constitus en
dignit_, et donner _un mauvais exemple_  ses sujets par leur
opinitret, au lieu de les exciter  quitter leurs erreurs pour
rentrer dans le giron de l'glise. Il dfend aux huguenots de se
faire nommer _opinants ou assesseurs_ ce qui leur permettrait de
_se rendre matres des affaires_ ainsi qu'auparavant; il leur
interdit mme d'accepter les fonctions _d'experts_, parce que les
juges tant obligs de se conformer aux rapports des experts,
lorsque ces experts sont rforms, les catholiques sont exposs
aux jugements de ces rforms.

Enfin, il assimile les fonctions d'avocat aux charges de la
judicature, et dfend aux huguenots d'exercer ces fonctions,
considrant que les avocats _ont beaucoup de part dans la
poursuite des procs_, en donnant aux parties leurs avis sur la
conduite qu'elles ont  y tenir.

 la veille de la rvocation, sous les prtextes les plus vains et
les plus fantaisistes, les huguenots se trouvaient _lgalement_
exclus des fonctions et professions de: Secrtaires du roi,
conseillers au parlement, procureurs du roi, juges, assesseurs,
greffiers, notaires, procureurs, recors, sergents, clercs,
experts, avocats, docteurs s lois dans les universits,
monnayeurs, adjudicataires ou employs dans les fermes royales;
employs dans les finances, fermiers des biens ecclsiastiques,
revendeurs de consignations, commissaires aux saisies, lieutenants
de louveterie, officiers de la marchausse, officiers ou
domestiques de la maison du roi, de la reine ou des princes de la
maison royale, marchands privilgis suivant la cour, messagers
publics, loueurs de chevaux, hteliers, cabaretiers, cordonniers,
orfvres, marchandes lingres, apothicaires, piciers,
instituteurs, libraires, imprimeurs, matres d'quitation,
chirurgiens, mdecins, accoucheurs ou sages-femmes...

Un certain nombre de ces interdictions taient bases,
contrairement  une disposition formelle de l'dit de Nantes, sur
la _clause de catholicit_; c'est ainsi, par exemple, que la
dclaration qui ferme aux filles ou femmes protestantes l'accs de
la communaut des lingres, invoque les statuts de cette antique
communaut, tablie par saint Louis, lesquels portent: qu'aucune
fille ou femme ne pourra tre reue lingre, qu'elle ne fasse
profession de la religion catholique.

Le motif le plus frquemment invoqu  l'appui des interdictions
prononces, c'est le _crdit_ que l'exercice de la fonction ou de
la profession peut donner pour empcher les conversions: ainsi un
dit ordonne aux mdecins et _apothicaires_ huguenots de cesser
l'exercice de _leur art_ afin d'empcher les mauvais effets que
produit la facilit que leur profession leur donne d'aller
frquemment dans toutes les maisons, sous prtexte de visiter les
malades, et d'empcher par l les autres religionnaires de se
convertir  la religion catholique.

Un Purgon[2] huguenot, oblig de cesser l'exercice de _son art_
parce que, allant dans toutes les maisons, arm de son
_chassepot_, il pourrait par l empcher les Pourceaugnac ses
coreligionnaires de se convertir  la religion catholique, n'est-
ce-pas un comble?  l'appui de l'interdiction faite aux mdecins
huguenots de continuer l'exercice de leur profession, le roi
invoquait cet autre motif, qu'il jugeait ncessaire que ses sujets
huguenots pussent, _pour leur salut_, dclarer dans quelle
religion ils voulaient mourir, et qu'ils ne pouvaient faire cette
dclaration quand ils taient soigns par un docteur de leur
religion, lequel n'avertissait pas le cur _en temps utile_.

C'est par une proccupation _de salut_ semblable, qu'en 1877 le
directeur de l'Assistance publique  Paris, avait prescrit
d'apposer sur chaque lit d'hpital un criteau indiquant dans
quelle religion voulait mourir le malade couch dans ce lit.

Louis XIV pour poursuivre l'application de son plan de restriction
aux dits, ou plutt de destruction des dits, trouva la plus
grande facilit dans l'esprit d'intolrance qui animait tous les
corps constitus du royaume, les parlements, l'universit, les
communauts de marchands et d'ouvriers, etc.

Ds qu'on pouvait, dit Rulhires, enfreindre l'dit de Nantes
dans quelques cas particuliers, abattre un temple, restreindre un
exercice, ter un emploi  un protestant, on croyait avoir
remport une victoire sur l'hrsie.

 dfaut d'une loi  invoquer, on recourait  l'arbitraire
administratif pour molester les protestants et les priver de leurs
droits. Un exemple entre mille:

Un menuisier huguenot est admis  faire _chef-d'oeuvre_, Colbert
crit  l'intendant Machault d'ordonner au prvt de Clermont
d'apporter de _telles difficults_  la rception de ce menuisier,
qu'il ne soit point admis  la matrise.

Plus tard, on n'eut mme plus recours  ces habiles subterfuges,
pour interdire la matrise aux huguenots.

On sait que, sous Louis XIV, le gouvernement battait monnaie en
vendant des anoblissements et des privilges de noblesse  _beaux_
deniers comptants, anoblissements qu'on annulait, de temps en
temps, par un dit, de manire  faire payer aux anoblis une
deuxime et troisime fois les privilges de noblesse qu'on leur
avait vendus. D'un autre ct, au cours des guerres de religion,
beaucoup de _vrais_ nobles avaient vu leurs titres perdus ou
brls, en sorte qu'ils taient dans l'impossibilit de pouvoir
tablir _lgalement_ la ralit et l'antiquit de leur noblesse.
Dans de telles conditions une vrification des titres tait une
menace pour tous, anoblis et vrais nobles. Pour faire flchir les
gentilshommes huguenots obstins, on imagina de faire de la
vrification des _titres_ un moyen de conversion.  ce propos,
Louvois crit  l'intendant Foucault: Le roi a fort approuv
_l'expdiant_ que vous proposez pour porter quelques familles des
gentilshommes du Bas Poitou  se convertir. Je vous adresserai
incessamment l'arrt ncessaire pour ordonner de vrifier les
abus qu'il y a eu dans la dernire recherche qui a t faite de la
noblesse, _lequel sera gnral et ne portera point de distinction
de religion_; duquel nanmoins l'intention de Sa Majest est que
vous ne vous serviez _qu'a l'gard de ceux de la religion
prtendue rforme_, ne jugeant pas  propos que vous fassiez
aucune recherche contre les gentilshommes catholiques.

Louvois, aprs avoir prescrit Foucault de laisser en paix les
_faux nobles catholiques_ du Poitou, ajoute, en ce qui concerne
les gentilshommes huguenots: Que, pour ceux dont la noblesse est
_indiscutable_, il ne doit pas tre difficile, en entrant dans le
dtail de leur conduite, de leur _faire apprhender une recherche
de leur vie_, pour les porter _ prendre le parti de se convertir
pour l'viter_.

Des instructions sont donnes au duc de Noailles pour procder
avec la mme _impartialit_,  la vrification des titres des
gentilshommes du Barn, et Louvois, a soin d'ajouter, en ce qui
concerne les _huguenots_,  l'gard de ceux dont la noblesse est
_bien tablie_, il faut s'appliquer  voir ceux qui ont des
dmls avec eux dans les environs de leurs terres, ou  qui ils
ont fait quelque violence, et, qu'en appuyant les uns contre eux,
et, en faisant informer de tout ce qu'ils auront fait aux autres,
on les portera mieux que de toute autre manire,  penser  eux.
En un mot, Sa Majest dsire que l'on essaie, par tous les moyens,
de leur persuader qu'ils ne doivent attendre aucun repos, ni
douceur chez eux _tant qu'ils demeureront dans une religion qui
dplat  Sa Majest_. -- Les protestants, en prsence de
l'animosit des juges, de la malveillance active ou passive de
l'administration qui les laissait exposs  toutes les violences
et  tous les outrages, en taient venus  tout supporter sans
protestation ni rsistance, si bien que le peuple avait donn le
nom de _Patience de huguenot_  une patience que rien ne pouvait
lasser.

Quelles garanties avaient d'ailleurs les protestants pour leurs
droits?

tait-ce tel ou tel texte de loi?

Mais que valait la loi, sous un rgime qui avait pour base de
jurisprudence si _veut le roi_, _si veut la loi?_

Quand il plut  Louis XIV de dcrter que tout protestant qui
tenterait de sortir du royaume sans permission serait condamn aux
galres et aurait ses biens _confisqus_, il se trouva en face de
cette difficult _lgale_ que la peine de la confiscation n'tait
pas admise dans plusieurs provinces. Le roi ne fut pas embarrass
pour si peu, il dcrta qu'il _entendait_ que les biens des
fugitifs fussent acquis; _mme dans les pays o_, _par les lois et
les coutumes_, _la confiscation n'avait pas lieu_.

Quand, par l'dit de rvocation, il interdit, tout exercice
_public_ du culte protestant, il insra dans cet dit une clause
portant que les rforms pourraient demeurer dans les villes et
lieux qu'ils habitaient, y continuer leur commerce et jouir de
leurs biens, _sans pouvoir tre troubls ni empchs sous prtexte
de religion_.

Nanmoins il ne craignit pas quelques annes plus tard de rendre
un dit par lequel il dclara passible des terribles peines
portes contre les _relaps_ (c'est--dire contre les protestants
qui aprs avoir abjur taient revenus  leur foi premire), tout
rform qui, _ayant abjur ou non_, aurait, tant malade, refus
de se laisser administrer les sacrements.

Et voici comment il motiva cette monstruosit lgale frappant
comme _relaps_ des gens qui n'avaient jamais chang de religion:
Le sjour que ceux qui ont t de la religion prtendue rforme,
ou qui sont ns de parents religionnaires, ont fait dans notre
royaume; depuis que nous avons aboli tout exercice _(public!)_ de
ladite religion, _est une preuve plus que suffisante_ qu'ils ont
embrass la religion catholique, sans quoi ils n'y auraient pas
t tolrs ni soufferts.

Si les droits reconnus aux protestants par l'dit de Nantes ne
pouvaient, comme on le voit, tre assurs par un texte de loi sous
ce rgime du bon plaisir, on aurait pu penser du moins, qu'ils
taient garantis par _la parole du roi_ solennellement engage 
plusieurs reprises.

Mais cette parole valait moins encore qu'un texte de loi et
l'intendant de Metz pouvait cyniquement rpondre aux protestations
des rforms, invoquant en faveur de leur libert religieuse la
parole du roi engage lors de la runion de Metz  la France: _le
roi est matre de sa parole et de sa volont_...

Louis XIV, en effet, donna bien des exemples de sa prtention_
malhonnte_ de rester matre de sa parole aprs l'avoir
solennellement engage.

En 1665, la guerre ayant t dclare entre l'Angleterre et la
Hollande, celle-ci invoquant les traits, rclame le secours des
Franais ses allis.

Le comte d'Estrades crit au roi: C'est  Votre Majest de voir
si ses intrts se rencontrent avec ceux de ces gens-ci, et s'il
lui convient de les trouver occups d'une guerre comme celle
d'Angleterre, lorsqu'elle aura des prtentions  disputer dans
leur voisinage. En ce cas, elle peut trouver les moyens de laisser
aller le cours des affaires et _paratre pourtant faire ce  quoi
l'oblige la foi des derniers traits_. Sur quoi, le roi, digne
lve des jsuites, rpond qu'avant de remplir ses obligations, il
veut attendre que les Hollandais aient prouv quelque revers, car
ils ne sont pas encore assez presss pour entendre aux conditions
qu'il entend mettre  l'octroi de secours qu'il leur doit.

Malgr les engagements formels qu'il avait pris envers l'Espagne
par le trait des Pyrnes, Louis XIV envoie au secours du
Portugal Schomberg avec un corps d'arme; et quand l'Espagne se
plaint de cette infraction aux traits, il oppose  ses
rclamations cette assertion _mensongre_, que Schomberg est un
libre condottiere dont les actes ne peuvent engager la
responsabilit du roi de France.

Ce qui est plus curieux en cette affaire, c'est la justification
de sa dloyale conduite qu'il prsente ainsi dans ses mmoires:

Les deux couronnes de France et d'Espagne sont dans un tat de
rivalit et d'inimiti permanentes que les traits peuvent couvrir
mais ne sauraient jamais teindre, quelques clauses _spcieuses_
qu'on y mette, d'union, d'amiti, de se procurer respectivement
toutes sortes d'avantages.

Le vritable sens que chacun entend fort bien de son ct, par
l'exprience de tous les sicles, est qu'on s'abstiendra _au
dehors_, de toute sorte d'hostilits et de toutes dmonstrations
_publiques_ de mauvaise volont; car, pour les infractions
_secrtes qui n'clatent point_, _l'un les attend toujours de
l'autre_, _et_, _ne promet le contraire_ qu'au mme sens qu'on le
lui promet.

Quand, en 1666, Louis XIV affirmait  l'lecteur de Brandebourg
qu'il avait maintenu et maintiendrait ses sujets rforms dans
tous les droits que leur avaient accord les dits, il disait,
pour donner plus de poids  son assertion et  sa promesse
galement _inexactes_: C'est la rgle que je me suis prescrite 
moi-mme, tant pour observer la justice, que pour leur tmoigner
la satisfaction que j'ai de leur obissance et de leur zle pour
mon service depuis la dernire pacification de 1660.

Il promettait _le contraire_ de ce qu'il avait l'intention de
faire, il en tait dj aux infractions _secrtes_ qui n'clatent
point; il en vint plus tard aux dmonstrations et aux hostilits
publiques,  la rvocation de l'dit de Nantes, et enfin aux
mesures de violence les plus odieuses qu'on et jamais vues.

Pour nous, habitus aux rigides principes de la morale du monde
moderne, pour laquelle un chat est toujours un chat et Rollot
toujours un fripon, nous sommes rvolts de ces cyniques et
malhonntes pratiques de Louis XIV. Mais il ne faut pas oublier
que la morale de l'ancien rgime tait base sur ce commode axiome
que _la fin justifie les moyens_, et l'on constate une absence de
sens moral, tout aussi surprenante, chez les membres les plus
distingus du clerg, de la magistrature et de l'administration
aux XVIIe et XVIIIe sicles.

Ainsi, par exemple, ceux qui voulaient, _sans violence_, ramener
le royaume  l'unit religieuse tentrent  maintes reprises
d'amener la runion des deux cultes, par une transaction consentie
par une sorte de congrs entre catholiques et protestants.

Eh bien, tous ces projets de runion dont le premier choua
presque au lendemain de la promulgation de l'dit de Nantes, et
dont le dernier fut imagin par l'intendant d'Aguesseau,  la
veille de la rvocation, tous ces projets reposaient sur la
_fraude_ et pas un de leurs auteurs n'avait conscience de leur
immoralit.

Il s'agissait toujours de faire figurer  l'assemble projete un
certain nombre de ministres _gagns  l'avance_, lesquels,
moyennant certaines concessions de l'glise catholique, comme la
suppression du culte des images, des prires pour les morts, etc.,
se seraient dclars runis  l'glise catholique.

Le Gouvernement, une fois l'accord _intervenu_, aurait rvoqu
l'dit de Nantes comme devenu inutile, et le tour et t jou.
Cette honteuse comdie de confrence entre docteurs catholiques,
et ministres _gagns  l'avance_ et-elle eu tout le succs qu'on
en attendait, la runion une fois prononce, les concessions
faites aux protestants eussent t tenues pour lettres mortes, en
vertu de cette thorie commode que, dans les traits, on promet
_le contraire_ de ce qu'on veut tenir.

Au dbut de la campagne des conversions, extorques par la
violence, on permit de mme aux protestants de mettre  leur
abjuration toutes les restrictions imaginables; mais quand la
conversion gnrale fut accomplie, l'glise catholique si facile
d'abord, dclara firement qu'elle n'teindrait mme pas un cierge
pour donner satisfaction aux scrupules des convertis.

_Pessata la festa_, _gabbato il santo._

Ces mnagements de la premire heure, ne tirant pas  consquence
pour l'avenir, nous les retrouvons chez Fnelon qui, au dbut de
sa mission en Saintonge, diffre _l'ave maria_ dans ses sermons et
les invocations de saints dans les prires publiques, faites en
chaire, afin de ne pas effaroucher son auditoire de nouveaux
convertis.

Nous les retrouvons encore dans la lettre que Mme de Maintenon
crit  l'abb Gobelin qu'elle avait charg de convertir son
parent, M. de Sainte-Hermine: Mettez-vous bien dans l'esprit,
crit-elle, son ducation huguenote, ne lui dites _d'abord_ que le
ncessaire sur l'invocation des saints, les indulgences et sur les
autres points _qui le choquent si fort_.

Fnelon appel  la rescousse pour cette conversion, se fait
l'avocat du diable, et avec un autre prtre, joue devant Sainte-
Hermine une parade de confrence religieuse: M. Langeron et moi,
dit-il, avons fait devant lui des confrences assez fortes l'un
contre l'autre, _je faisais le protestant_ et je disais tout ce
que les ministres disent de plus spcieux.

Fnelon avait, du reste, la manie de ces parodies de confrences;
 la Tremblade il se vante de se servir _utilement_ d'un ministre
qui s'tait secrtement converti: _Nous le menons  nos_
confrences publiques, o _nous lui faisons proposer_ ce qu'il
disait autrefois pour animer les peuples contre l'glise
catholique; cela parat si faible et si grossier par les rponses
qu'on y fait que le peuple est indign contre lui.

 Marennes, le ministre prt  se convertir, consent  une
confrence publique. _Les matires furent rgles par crit_, dit
Fnelon; on s'engagea  mettre le ministre dans l'impuissance
d'aller jusqu' la troisime rponse, sans dire des absurdits.
_Tout tait prt_, mais le ministre, par une abjuration dont il
n'a averti personne, a prvenu le jour de la confrence.

Fnelon, furieux de voir sa pieuse machination chouer, par ce
qu'il appelle _la finesse_ de ce ministre, ameute des convertis
contre lui. Que doit-on penser, leur disait-il, d'une religion
dont les plus habiles pasteurs aiment mieux l'abjurer que la
dfendre? Ce ministre n'et d abjurer _qu'aprs la confrence_,
alors il et t lou par Fnelon.

Une autre fois, c'est un protestant, qui, prenant les confrences
au srieux, vient troubler l'ordonnance de la comdie. Ces
confrences, lui dit Fnelon, sont pour ceux qui cherchent la
vrit et non pas pour ceux qui s'obstinent dans l'erreur, et il
fait mettre le gneur dehors.

Le ministre Bernon ( la Rochelle), crit encore Fnelon, n'a pas
voulu recevoir la pension que Sa Majest donne aux ministres
convertis, mais il a cru devoir donner  ses parents et  ses amis
cette marque de _dsintressement_ pour tre plus  mme de les
persuader; quand il les verra affermis, _il demandera_, dit-il,
_comme un autre_, _ce bienfait du roi_. En effet, cette conduite
loigne tout soupon et lui attire _la confiance_ de beaucoup de
gens qui vont tous les jours lui demander en secret s'il a
clairci quelque chose dans les longues confrences qu'il a eues
avec nous; il leur montre les cahiers o il a mis toutes les
objections que les protestants ont coutume de faire, _avec les
rponses que nous lui avons donnes  la marge_; par l il leur
fait voir qu'il n'a rien omis pour la dfense de la cause
_commune_ et qu'il ne s'est rendu qu' l'extrmit.

Fnelon vante  Seignelai ce _dsintressement_, ncessaire pour
viter les soupons qui pourraient empcher Bernon d'tre cout
avec fruit et il lui crit: Il me parait fort  souhaiter: qu'une
conduite si _difiante _ne le prive pas des libralits du roi et
que la pension lui soit garde, pour la recevoir quand ces raisons
_de charit_ cesseront.

Fnelon n'tait pas le seul  trouver _difiante_ la conduite de
misrables, achets pour jouer double jeu et trahir leurs co-
religionnaires.

Le chancelier d'Aguesseau, sollicitant une gratification pour un
ancien de l'glise de Cognac _dont on tenait la conversion
secrte_, invoque cette raison  l'appui de sa demande, qu'on peut
se servir _utilement_ de cet homme _dans la suite_. Il dclare
qu'il est important que les ministres qui se convertiront,
_continuent quelque temps leurs fonctions_, _aprs avoir
secrtement abjur_.

Le cardinal de Bonsy ngocie la conversion d'un ministre, rsolu 
se dclarer, mais il estime qu'il vaudrait mieux se servir de lui
_pour en gagner d'autres_ avant qu'il se dclart. Je n'ai pu
encore le faire expliquer _sur les conditions_, ajoute le
cardinal qui prpare le march  conclure.

Saint-Cosme, prsident du consistoire de Nmes, abjure secrtement
devant l'archevque de Paris; _sur les conseils de cet archevque
et du duc de Noailles_, il conserve ses fonctions _deux ans_
encore aprs avoir abjur, trahissant et dnonant ses anciens co-
religionnaires. Une conduite si _difiante_ est rcompense par
une pension de deux mille livres et le grade de colonel des
milices.

Dans leur animosit contre les huguenots, les juges en venaient 
commettre sans le moindre scrupule de monstrueuses iniquits. Le
prsident du parlement de Bordeaux, Vergnols, aprs la
condamnation d'un huguenot aux galres perptuelles, ne craint pas
d'crire au secrtaire d'tat: Je vous envoie une copie ci-jointe
d'un arrt que nous avons rendu ce matin contre un ministre mal
converti. Je dois bien dire, monsieur, que la preuve tait
dlicate, _mme dfectueuse_ dans le chef principal, et que
nanmoins _le zle des juges est all au-del de la rgle_, pour
faire un exemple.

Parfois c'est un juge lui-mme qui invente un crime ou un dlit
pour faire mettre en cause un huguenot. Ainsi l'intendant Besons
crit  Colbert: Nous avions cru devoir faire des procs  ceux
qui taient accuss d'avoir menac et maltrait des personnes pour
s'tre converties. Comme l'on est venu  recoller les tmoins,
l'accusation s'est trouve _fausse_, le juge qui l'avait faite,
_ayant suppos trois tmoins et contrefait leur seing_, sans
qu'ils en eussent jamais ou parler.

Cette absence gnrale de sens moral se manifeste encore dans la
manire dont le roi et ses collaborateurs appliquent la rgle
pose par Richelieu et Mazarin de rserver tous les droits et
toutes les faveurs pour les catholiques; ou pour les huguenots
_dociles_; c'est--dire pour ceux qui, trafiquant de leur
conscience, abandonneraient la religion qu'ils croyaient la
meilleure, en _demandant du retour_ pour se faire catholiques.

Il avait fallu que l'clat des services lui fort la main, pour
que Louis XIV droget en faveur de Turenne, de Duquesne et de
Schomberg  la rgle de n'accorder qu' des catholiques ou  des
convertis les hauts grades de l'arme ou de la marine.

Quant aux autres officiers de terre ou de mer huguenots, on leur
laissait inutilement attendre les grades et l'avancement auxquels
leurs services leur donnaient droit. Beaucoup d'entre eux, quand
on leur montrait que leur croyance tait le seul obstacle  la
ralisation de leurs dsirs, n'avaient pas la mme fermet que
Duquesne et Schomberg, dclinant les offres les plus tentantes, en
disant: Il doit suffire au roi que _nos services soient bons
catholiques_.

Madame de Maintenon veut faire abjurer son parent de Villette, un
huguenot qui, de capitaine de vaisseau, veut passer chef
d'escadre. Elle lui fait donner par Seignelai un commandement en
mer qui doit le tenir loign de France pendant plusieurs annes,
et lui permettre de se convertir sans y mettre une hte
_suspecte_. Elle crit  de Villette: Le roi vous estime autant
que vous pouvez le dsirer, et vous pourriez bien le servir si
vous vouliez... Vous manquez  Dieu, au roi,  moi et  vos
enfants, par votre malheureuse fermet. Ses lettres se succdent,
de plus en plus pressantes; elle finit par lui crire: Songez 
une affaire si importante ... Convertissez-vous avec Dieu, et sur
la mer, o vous ne serez point souponn de vous tre laiss
persuader par complaisance. Enfin, convertissez-vous _de quelque
manire que ce soit_.

M. de Villette finit par se rendre et se convertit: _douze jours
aprs_, _il tait nomm chef d'escadre_.

Cependant Mme de Caylus, sa fille, raconte ainsi dans ses
mmoires, cette conversion _dsintresse_: Mon pre s'embarqua
sur la mer et fit pendant cette campagne des rflexions qu'il
n'avait pas encore faites... Mais ne voulant tirer de sa
conversion aucun mrite pour sa fortune,  son retour, il fit
abjuration entre les mains du cur de... Le roi lui ayant fait
l'honneur de lui parler avec sa bont ordinaire sur sa conversion,
mon pre rpondit avec trop de scheresse que c'tait la seule
occasion de sa vie _o il n'avait point eu pour objet de plaire 
Sa Majest_.

Il faut reconnatre que ce converti, s'il n'tait pas
_dsintress_, tait du moins un habile courtisan.

La conversion de M. de Villette, avec qui l'on avait cru devoir
garder des mnagements exceptionnels,  raison de sa parent avec
Mme de Maintenon, n'eut lieu qu' la fin de 1684, mais, la
tactique des menaces mles aux promesses tait dj employe
depuis longtemps auprs des officiers de la marine royale. En
effet, ds le 30 avril 1680, la circulaire suivante avait t
envoye aux intendants des ports de mer.

Sa Majest m'ordonne de vous dire qu'elle a rsolu d'ter petit 
petit du corps de la marine tous ceux de la religion prtendue
rforme... Vous pouvez faire entendre tout doucement  ceux
desdits officiers qui sont de la religion, que Sa Majest veut
bien encore patienter quelque temps...; mais que, aprs cela, son
intention n'est pas de se servir d'eux s'ils continuent dans leur
erreur.

Seignelai prvient l'officier de marine Gaffon qu'on lui enlvera
son emploi s'il n'est pas converti dans trois mois, et il retire 
un lieutenant de vaisseau le commandement de quatre pinasses,
attendu que le roi, lorsqu'il lui avait donn ce commandement,
ignorait sa qualit de rform. En envoyant  l'intendant de Brest
un brevet de lieutenant et une gratification de 50 livres accorde
au sieur Barban de Gonches, pour prix de sa conversion, Seignelai
ajoute: Il est  propos que vous fassiez bien valoir cette grce
aux autres officiers de la religion pour que cela serve  les
attirer. Le 16 dcembre 1685, le secrtaire d'tat finit par
s'impatienter du retard apport aux conversions et crit  ce mme
intendant: Il faut que vous me fassiez savoir ceux qui
refuseraient de se convertir, que vous leur dclariez qu'ils n'ont
plus pour y penser que le reste de l'anne. (15 jours!)

Avant mme, que le dlai accord aux officiers de marine ne soit
expir, Dobr de Bobigny, un enseigne de vaisseau, huguenot
obstin est enferm le 21 dcembre au chteau de Brest, et
l'intendant crit Je lui ai fait entendre qu'il ne devait pas
s'attendre de sortir de prison qu'il n'et fait son abjuration.
Il n'en sortit, en effet, qu'en 1693, et ce fut pour se voir
expuls du royaume comme opinitre.

Louvois, de son ct, avait fait pour l'arme de terre ce que
Seignelai faisait pour la marine. Le roi, crivait-il, disposera
des emplois des officiers qui n'auront pas fait abjuration dans un
mois. Les derniers ne jouiront pas de la pension que Sa Majest
accorde aux nouveaux convertis.

Le passage suivant d'une des lettres de l'intendant d'Argouges
montre bien l'esprit de la politique suivie en vertu du plan de
conversion imagin par Louis XIV:

J'ai fait; dit-il, plusieurs voyages  Aubusson, j'en ai fait
_emprisonner_ plusieurs et _rcompenser _des charits du roi ceux
que j'ai cru les mieux convertis, esprant que des mesures si
_opposes_ feraient bon effet. De mme l'vque de Mirepoix, pour
arriver  faire convertir M. de Loran, demande que le roi crive 
ce gentilhomme une lettre _mle d'honntets et de menaces_, et
il se charge de mnager, avec le concours de l'intendant, l'effet
de cette lettre, pour obtenir le rsultat poursuivi.

Par application de cette politique  deux faces, rigueur pour les
opinitres, faveurs pour les dociles, tout prisonnier pour dettes
qui se convertit est mis en libert; mais il reste sous les
verrous, s'il demeure huguenot. Celui qui a un procs en a le gain
entre les mains  sa volont, les juges lui donnent raison s'il
abjure.

Si au contraire un huguenot, aprs avoir commis un crime, voulait
chapper  la rigueur des lois, il n'avait qu' se convertir.
Ainsi M. de Chambaran avait t dcrt de prise de corps par la
cour de Rennes pour avoir commis un assassinat. Une fois sous les
verrous, il abjure et le roi lui accorde des lettres de rmission
ainsi motives _ cette cause qu'il avait fait sincre runion 
l'glise catholique_. Un soldat ancien catholique ayant vol, se
dit huguenot et obtient sa grce au prix d'une abjuration
_simule_.

Les vques et les intendants rivalisent d'ardeur dans cette
campagne de conversions _mercenaires_, et s'entremettent dans les
plus honteux brocantages, sur le grand march aux consciences
ouvert par toute la France.

L'archevque de Narbonne crit: J'ai dcouvert que Bordre fils a
ici des attachements et des liaisons qui faciliteraient sa
conversion, si l'on peut lui faire apprhender un exil loign ou
un ordre pour sortir du royaume. Si vous jugez  propos de
m'envoyer une lettre de cachet pour cela, on me fait esprer qu'en
la lui faisant voir, on le disposera  couter, et qu'ensuite,
_moyennant une charge de conseiller  ce prsidial_ dont le roi le
gratifierait, il ne serait pas impossible de le _gagner_. Je n'ai
pas perdu mon temps pour le fils de Monsieur d'Arennes, le cadet.
Son ambition serait d'entrer dans la maison du roi _avec un bton
d'exempt_... si le roi veut lui faire _quelque gratification pour
cela_, elle sera bien employe. Voyez, si vous jugez  propos
qu'il aille  la cour o il pourrait faire son abjuration, _car
ceux de cette religion prtendent que quand ils ont fait ce pas on
les nglige un peu_. Pour ce qui est de l'an, la grande
difficult sera _de le dtacher d'une amourette _qu'il a  Nmes,
en vue du mariage avec une huguenote. Nous esprons pourtant
l'branler _par l'assurance qu'il obtiendra l'agrment pour un
rgiment de cavalerie_.

L'vque de Lodve: C'est un malheur que vous ne puissiez rien
faire pour ce pauvre Raymond, qui veut se convertir; je conois
que vous ne vous mliez pas de disposer des emplois de la
compagnie de M. le duc du Maine, mais peut-tre ne serait-il pas
impossible que vous fournissiez  quelqu'un le moyen de se mler
utilement de l'y placer. Il pourrait donner pour cela une bonne
partie de l'argent.

L'vque de Valence: J'ai promis  M. du Moulac, gentilhomme du
Pousin en Vivarrais, qui a fait abjuration de l'hrsie de Calvin
entre mes mains, de vous supplier de lui vouloir bien accorder
votre protection; pour lui faire obtenir la chtellenie de Pousin.
Ce gentilhomme espre, par votre protection, obtenir pour lui la
prfrence sur ceux qui voudraient l'acheter, m'ayant dit que vous
aviez eu la bont de la lui faire esprer aprs sa conversion.

L'vque de Montpellier: Vous etes la bont, Monsieur, de vous
employer auprs du roi pour faire obtenir une pension de six cents
livres  Mlle de Nancrest. Maintenant son ane est en tat, 
l'exemple de sa soeur, de faire son abjuration; mais comme elle
souhaiterait une pareille pension de Sa Majest, j'ai cru que vous
approuveriez que je m'adressasse  vous une seconde fois pour
obtenir cette grce.

On voit Fnelon solliciter de mme, et avec succs, une pension de
deux mille livres pour une demoiselle anglaise, miss Ogelthorpe.
J'espre, crit-il  Le Tellier, que vous n'aurez pas de peine 
toucher le coeur du roi, je crois mme que Dieu, qui a chang
celui d'une demoiselle si prvenue contre la vraie religion,
mettra d'abord dans celui de Sa Majest le dsir de faire ce
qu'elle a dj fait tant de fois pour faciliter les conversions;
une pension lvera toutes les difficults et mettra cette personne
en sret pour toute sa vie.

Quand il s'agissait de gens de qualit, le chiffre de la pension
tait assez lev; ainsi la pension donne au fils an du comte
de Roye,  l'occasion de sa conversion, tait de douze mille
livres. On accordait des pensions de conversion, mme  des
trangers, comme l'anglaise Ogelthorpe ou l'rudit allemand
Kuster, qui reut une pension de deux mille livres.

On donna tant et tant que l'on ne put plus payer, et qu'en 1699
Louis XIV fut oblig de prescrire de ne plus pensionner que des
gens trs dignes par leur qualit et leurs mrites et par un
besoin trs effectif.

Cette prudente prescription ne fut pas suivie, l'ardeur aveugle
des convertisseurs ne le permettait pas; c'est pourquoi, ainsi que
le dit Rulhires, la plupart des pensions ne furent plus payes,
l'on eut cet trange spectacle de convertis abuss et de
convertisseurs infidles.

Louvois, accabl de rclamations de convertis abuss, rpondait
cyniquement: Les pensions sont pour les gens _ convertir_ et non
pour ceux qui sont convertis.

Cependant plusieurs de ces pensions de convertis furent payes
jusqu' la Rvolution, et le 6 avril 1791 l'Assemble nationale
sanctionnait encore un tat de ci-devant pensionnaires, auxquels
il tait accord des secours, tat sur lequel figurait Christine-
Marguerite Plaustrum, ne en 1715, avec cette mention: Pension de
trois cents livres, accorde  titre de subsistance et en
considration de sa conversion  la foi catholique.

Ce n'tait pas seulement par les honneurs, des grades, des places
et des pensions que l'on avait procd  l'achat des consciences.
Bien avant la rvocation, on avait cr une caisse des conversions
pour acheter _au rabais_ les abjurations des petites gens, et cela
au prix d'une somme modique une _fois paye_. Cette caisse avait
pris un grand dveloppement depuis que le roi lui avait affect le
tiers du produit des conomats, et on en avait confi
l'administration au converti Plisson, ancien serviteur du
surintendant Fouquet, ce brocanteur expert des vertus de la cour.
Les vques et les intendants rivalisaient d'ardeur pour obtenir 
l'aide des fonds envoys par Plisson le plus grand nombre
possible de conversions  bon march.

Plisson crit cependant  ses collaborateurs de province que
c'est _beaucoup trop cher_, que d'avoir, comme dans les valles de
Pragelas, achet sept ou huit cents conversions au prix de deux
mille cus. Il invite les vques et les intendants  imiter ce
qui s'est pass dans le diocse de Grenoble, o les abjurations ne
sont jamais alles au[3] prix de _cent francs _et sont mme
demeures _extrmement au-dessous_. Il leur rappelle que les
listes de convertis passent sous les yeux du roi, et les avertit
qu'ils ne peuvent, faire mieux _leur cour _ Sa Majest, qu'en
faisant produire aux sommes qu'il leur envoie le plus grand
rsultat possible, c'est--dire beaucoup de conversions pour trs
peu d'argent. Ces adjurations pressantes produisirent leur effet,
puisque Rulhires a pu dire, aprs avoir compuls toutes les
archives du gouvernement: Le prix _courant_ des conversions
tait, dans les pays loigns,  six _livres _par tte de
converti, il y en avait _ plus bas prix_. La plus chre que j'aie
trouve, _pour une famille nombreuse_, est  42 livres.

En Poitou, dit Jurieu, de son ct, certains marchandrent, et
tel,  qui l'on ne voulait donner _qu'une pistole_, tint ferme et
finit par obtenir _quatre cus_ pour se convertir; mais quelques-
uns n'eurent que _sept sols_, envelopps dans un petit papier.

Pour grossir, leurs listes, les convertisseurs usaient en outre de
_fraudes pieuses_.

La liste des convertis ayant t signifie  plusieurs
consistoires, dit lie Benot, on put constater que les mmes
personnes taient portes deux fois, que plusieurs indiqus comme
ayant abjur, avaient toujours t catholiques, etc.

M. Paulin Paris, qui a retrouv aux archives nationales deux
listes de convertis _parisiens _pour les annes de 1677 et 1679, a
constat:

1 Que la liste de 1677, indique comme contenant 515 convertis
_franais_, n'en comprend en ralit que 214, parmi lesquels on
trouve cinq _Anglais_, huit _Belges_ et treize _Suisses ou
Hollandais_.

2 Que la liste de 1679, indique comme portant plus de _douze
cents noms_, n'en contient que 526, que la moiti de ces 526 noms
avaient dj figur dans la liste de 1677, enfin que, parmi ces
convertis _franais_, il y a des _Allemands_, _des Danois_, _des
Pimontais et des Russes_.

Des catholiques, pour empocher deux ou trois cus pays pour les
abjurations, se dirent huguenots et touchrent la prime.

Quant aux huguenots peu honntes, qui, pour toucher la prime
d'abjuration, mettaient leur signature ou leur croix au bas d'une
quittance, ils retournaient ensuite tranquillement au prche comme
auparavant.

Le scandale des _rechutes_ devient si grand que le roi est oblig
d'dicter de terribles peines contre les relaps, en motivant ainsi
sa dcision: Nous avons t inform que, dans plusieurs provinces
de notre royaume, il y en a beaucoup, qui, aprs avoir abjur la
religion prtendue rforme, dans l'esprance de contribuer aux
sommes que nous faisons distribuer aux nouveaux convertis, y
retournent bientt aprs.

Nul ne se fait illusion d'ailleurs sur la valeur des conversions
obtenues  prix d'argent, et Fnelon reconnat que ds qu'on
abandonne les nouveaux convertis  eux-mmes, leurs bonnes
dispositions s'vanouissent en _deux jours_. Si, par hasard, dit
un intendant, on en voit paratre quelques-uns  l'glise, ce sont
ceux qui esprent se conserver, par l, leur emploi ou office, et
les pensions qu'ils ont du roi, et d'autres pour tcher d'attraper
quelque bon sur les biens de ceux qui ont quitt le royaume, et
encore n'y vont-ils que _par grimace_.

Pour que Louis XIV crt  la sincrit des conversions obtenues
_au rabais_ par la caisse de Plisson, il fallait qu'il y mt une
grande complaisance; cependant Rulhires dit: De _cette_ caisse,
compare par les huguenots _ la boite de Pandore_, sortirent en
effet, tous les maux dont ils ont  se plaindre. Il est ais de
sentir que l'achat de ces _prtendues_ conversions dans la lie des
calvinistes, les surprises, les fraudes pieuses qui s'y mlrent,
et tous ces comptes exagrs rendus par des commis infidles,
persuadrent faussement au roi que les rforms n'taient plus
attachs  leur religion, et que le _moindre intrt_ suffisait
pour les engager  la sacrifier.

Que le roi ait pu croire que tout ses sujets huguenots taient
prts  trafiquer de leur foi religieuse pour quelques cus, c'est
dj difficile  admettre, mais ce qui passe l'imagination, c'est
de voir que pas un seul des convertisseurs ne semble souponner
combien est odieux et immoral, le trafic des consciences auquel il
se livre.

Quelques-uns vont plus loin encore, _ils spculent sur la faim_,
pour faire des proslytes  la religion catholique.

On lit dans la correspondance des contrleurs gnraux,  la date
du 20 octobre 1685: Grce aux exhortations de l'intendant (aid
par les dragons) et aux aumnes du roi, la ville d'Aubusson a
abjur presque tout entire, mais il faudra _y rpandre encore de
l'argent_ pour compenser le dpart de plusieurs manufacturiers.

Quelques mois auparavant,  Paris, le commissaire Delamarre
apprenant que quelques ministres interdits s'y trouvent dans une
si grande ncessit qu'on les prendrait pour des insenss, demande
leur adresse pour voir s'il ne serait pas possible de les faire
aborder par quelque endroit, _pour les convertir en secourant leur
misre_.

Fnelon envoy en Saintonge pour reconvertir les huguenots un peu
trop sommairement convertis par les dragons, conseille des moyens
de _persuasion _analogues. Il crit  Seignelai: _Pour les
pauvres_, _ils viendront facilement_ si on leur fait les mmes
_aumnes _qu'ils recevaient chaque mois du Consistoire... _on ne
donnerait qu' ceux qui feraient leur devoir_. Si on joint
toujours exactement  _ces secours_, ajoute-t-il, des gardes pour
empcher des dserteurs et la rigueur de peines (les galres et la
confiscation), il ne restera plus que de faire trouver aux peuples
autant de _douceur_  demeurer dans, le royaume que de pril 
entreprendre d'en sortir.

On voit dans la correspondance des vques, qu'on refuse des
secours  une veuve jusqu' ce que ces enfants aient abjur. Qu'on
agit de mme avec les membres d'une famille qui sont si pauvres
_qu'ils vont tout nus_, la mre ayant mieux aim demeurer _nue_,
que d'accepter un habit qu'on lui donnait, _ condition_ qu'elle
viendrait une fois  la messe, etc.

De son ct, le terrible proconsul du Languedoc, Bville, crit:
Les douze mille livres que le roi a eu la bont de m'envoyer,
_pour faire des aumnes dans les missions_, font un effet
merveilleux, et _gagnent_ tous les pauvres  la religion. Bien que
ce motif ne soit, pas d'abord _trs pur_, les missionnaires savent
trs bien le _rectifier_, et ils engagent, _par ce moyen_, une
infinit de personnes  s'instruire et  frquenter les
sacrements. Elles (les aumnes) sont d'autant plus utiles qu'il y
a _une misre extrme_ cette anne dans les Cvennes, parce que le
bl et les chtaignes ont manqu, et beaucoup de paysans _ne
vivent  prsent que de glands et d'herbes_... -- _Cette grande
ncessit _m'a fait penser qu'il serait trs utile d'tablir, dans
le fond des Cvennes, quatre ou cinq missions aprs _Pques dans
lesquelles je ferais distribuer le pain_, ainsi les pauvres
recevraient en mme temps ce secours pour le temporel et
l'instruction.

Ces missions ambulantes pour la conversion des hrtiques, payes
sur la cassette du roi, avaient commenc sous Louis XIII, elles
continurent sous les rgnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis
XVI; des gratifications en argent, donnes aux convertis,
ajoutaient du poids aux discours des missionnaires. Voici une
ordonnance de comptant signe de Louis XVI, et portant la date du
1er janvier 1783: Garde de mon trsor royal, M. Joseph Micault
d'Harvelay, payez comptant, au sieur vque de Luon, la somme de
quatre cents livres, pour aider  la subsistance des missionnaires
du Bas Poitou _qui travaillent  la conversion des protestants_,
et ce pour la prsente anne.

Il est bon de se rappeler que, depuis les dernires annes du
rgne de Louis XIV, il n'y avait plus _lgalement_ un seul
protestant en France, tout huguenot, ayant abjur ou non, tant,
de par la volont du roi, _rput catholique! _On conservait
cependant les missions travaillant  la conversion des
protestants.

Ce n'tait pas seulement  prix d'argent qu'on achetait les
conversions, c'tait encore, on le sait,  l'aide de _faveurs_ de
toute nature accordes aux huguenots _dociles_: une de ces
_faveurs_ tait la sursance du paiement des dettes; un dit
accordait,  tous les huguenots qui feraient abjuration, un terme
et dlai de trois ans pour le paiement du capital de leurs dettes;
il est dfendu  leurs cranciers, tait-il dit, de faire aucune
poursuite contre eux pendant ledit temps,  peine de nullit,
cassation de procdures et tous dpens.

Cet trange dit apporta un trouble si profond dans le commerce
qu'on fut bientt oblig de dcider que cette sursance du
paiement des dettes ne pourrait tre invoque ni entre les
nouveaux convertis, ni par les marchands convertis, pour les
affaires qu'ils avaient avec l'tranger.

Les conversions _mercenaires_, obtenues, soit  prix d'argent,
soit par des faveurs, n'avaient cependant pas sensiblement diminu
le nombre des huguenots, en sorte que le plan conu par Louis XIV
pour ramener, _sans violence_, son royaume  l'unit religieuse
menaait d'chouer misrablement.

Par malheur, une des faveurs promises aux huguenots _dociles_,
l'exemption des logements militaires, fut l'occasion de la
jacquerie militaire qui a reu le nom de _dragonnades_, et que
suivirent les emprisonnements, les confiscations et toutes les
odieuses mesures de violence que nous aurons  signaler au cours
de ce travail. Dans un des chapitres de ce livre je ferai le rcit
dtaill des _dragonnades_, des violences exerces par les soldats
pour arracher une abjuration  deux millions de victimes qui
n'opposaient  leurs bourreaux d'autre rsistance, que leur
constance rsigne, leurs larmes et leurs gmissements.

Les suites de cette jacquerie militaire furent choquantes, dit
Michelet; le niveau de la moralit publique sembla baisser, Le
contrle mutuel des deux partis n'existant plus, l'hypocrisie ne
fut plus ncessaire, le dessous des moeurs apparut. Cette
succession immense d'hommes _vivants_, qui s'ouvrit tout  coup,
fut une proie. Le roi jeta par les fentres; on se baissa pour
ramasser. Scne ignoble! ... La vie de cour ruinait la noblesse.
On n'osait sonder les fortunes; on n'et vu dessous que l'abme.
Le Roi, obligeamment interdit la publicit des hypothques, qui
et mis  jour cette _gueuserie_ des grands seigneurs. Ruins par
le jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour
remonter. Plusieurs faisaient le sort au lieu d'attendre, _ou en
volant au jeu_, _ou par la poudre de succession_. Les plus hauts
mendiaient, du lever, au coucher, dvalisaient le roi de tout ce
qui venait, office ou bnfice. Mais tout cela, des bribes, des
miettes! Ils prissaient, s'il ne tombait d'en haut une grande
manne imprvue, quelque vaste confiscation.

Le miracle apparut au ciel en 1685. Six cents temples ayant t
dtruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charit,
devaient passer aux hpitaux catholiques... La cour visait ce
morceau. Les jsuites crurent prudent de demander et faire dcider
que ces biens revinssent, non aux hpitaux, mais au roi, autrement
dit  ceux qu'il favoriserait ou qui mriteraient en poussant  la
perscution... Aprs les biens des temples, ceux des particuliers
suivirent; chacun fut ardent  la proie. Ce fut un gouffre ouvert,
une mle o l'on se jeta pour profiter du torrent qui passait,
ramasser les lambeaux sanglants.

Avant Louis XIV, Anne d'Autriche avait dj endett le trsor
public par ses magnificences, les privilges, les monopoles
qu'elle accordait  son entourage de hauts mendiants;  une dame
de sa cour elle avait donn un droit d'impt sur toutes les messes
dites  Paris;  sa premire femme de chambre, la Beauvais; elle
avait un jour, inconsidrment, donn _les cinq grosses fermes_,
c'est--dire tous les impts productifs faisant vivre la cour, et
cela en croyant ne lui faire cadeau que d'une ferme appele _les
Cinq fermes_. Et, dit Madame, mre du rgent, on a sur la rgence
d'Anne d'Autriche bien d'autres historiettes de ce genre.

Tandis que le peuple, dcim par des famines priodiques, mourait
de faim sur les grands chemins, Louis XIV jetait l'argent par les
fentres,  l'exemple de sa mre; et les courtisans avaient soin
de se trouver sous ce qu'il jetait:  Mme d'Harcourt, le bien d'un
suicid; au comte de Marsan, la succession d'un bourgeois de
Paris, btard mort sans enfants;  de Guiche, le produit de la
confiscation des biens possds par les Hollandais, en Poitou,
pour prix de la dnonciation qu'il avait faite;  de Grammont,
deux cent mille livres pour l'avis qu'il a donn au contrleur
gnral, des malversations commises par les fournisseurs des
troupes d'Alsace. Monsieur, frre du roi, reoit plus d'un million
pour avoir demand la poursuite des trsoriers de
l'extraordinaire,  qui l'on fait rendre gorge; c'taient chaque
jour de grosses gratifications aux courtisans,  l'occasion du
mariage de leurs filles, ou sous tout autre prtexte; les dettes
de jeu de Monsieur, ou de la Montespan,  payer; celle-ci, en une
seule nuit, perdait _neuf millions de livres_... Les plus
impatients ralisaient leurs esprances de succession en donnant 
leurs parents, ainsi qu'on le disait alors, _un coup de pistolet
dans un bouillon_. C'tait chose commune pour les grands seigneurs
de vivre aux dpens de leurs vieilles matresses, et Tallemant des
Raux dit, comme une chose toute simple: le comte d'Harcourt fut
longtemps _aux gages_ de la femme du chancelier Sguier;
Richelieu, le modle du genre, dit Michelet, ne prenait pas moins
de douze louis de chacune de ses matresses.

Les plus hauts seigneurs, des prlats mme, avaient des _mignons_
comme Henri III, mais ne se flagellaient plus comme lui en public.
Un jour que le roi oublie son chapeau sur un sige, la boucle de
diamants qui ornait le couvre-chef royal disparat. Un autre jour,
 Saint-Germain, les vases sacrs de la chapelle royale sont vols
par un seigneur de la cour. Grandes dames et grands seigneurs
trichaient au jeu; plus d'un gentilhomme fut envoy aux galres
comme faux monnayeur, etc.

Tous ces grands seigneurs et ces abbs et vques _Benoiton_, qui
composaient la cour, sous l'ancien rgime, taient avant tout des
mendiants besoigneux[4] et insatiables, et voici le portrait que
fait Paul-Louis Courrier de cette runion de truands de haute
vole: Quand le gouverneur d'un roi enfant dit  son lve jadis:
Matre, tout est  vous, ce peuple vous appartient, corps et
biens, btes et gens, faites-en ce que vous voudrez, cela fut
remarqu. La chambre, l'antichambre et la galerie rptaient:
Matre, tout est  vous, ce qui, dans la langue des courtisans;
voulait dire _tout est pour nous_, car la cour donne tout aux
princes, comme les prtres tout  Dieu; et ces domaines, ces
apanages, ces listes civiles, ces budgets ne sont gure autrement
pour le roi, que le revenu des abbayes n'est pour Jsus-
Christ....

 la cour, tout le monde sert ou veut servir. L'un prsente la
serviette, l'autre le vase  boire, chacun reoit ou demande
salaire, tend la main, se recommande, supplie... mendier n'est pas
honte  la cour, c'est toute la vie du courtisan... Aucun refus,
aucun mauvais succs ne lui fait perdre courage. Il n'est affront,
ddain, outrage, ni mpris qui le puissent rebuter. conduit il
insiste, repouss il tient bon, qu'on le chasse, il revient, qu'on
le batte, il se couche  terre. -- _Frappe_, _mais coute_, _et
donne_; on est encore  inventer un service assez vil, une action
assez lche, pour que l'homme de cour, je ne dis pas s'y refuse,
chose inoue, impossible, mais n'en fasse point gloire et preuve
de dvouement.

Mais le trsor royal de Louis XIV avait fini par s'puiser par
suite de ses folles dpenses et des largesses faites aux
courtisans, et au moment o tomba la manne des confiscations
huguenotes, on ne pouvait plus rpter aprs Mme de Svign il ne
faut pas dsesprer, quoique on ne soit pas le valet de chambre du
roi, il peut arriver, qu'en faisant sa cour, _on se trouve sous ce
qu'il jette_.

Il tait temps pour tous ces mendiants titrs, tonsurs ou mitrs,
que le roi les appelt  la cure protestante, digne couronnement
des dragonnades. Ce fut un spectacle coeurant, et, quelque bas
que ft dj le niveau de la moralit publique, il baissa encore 
la suite de cette cure; des moines, des vques, des
gentilshommes se disputent la succession des consistoires; les
capucins de Corbigny demandent, non seulement les matriaux du
temple, mais, les vases d'argent et les deniers appartenant au
consistoire.  Marennes, les capucins demandent la cloche du
temple. L'vque de la Rochelle demande pour son chapitre, les
biens de M. de la Forest. L'vque de Laon obtient sur les biens
des fugitifs trois mille livres pour les matresses d'cole de son
diocse. L'vque de Gap qui veut achever son palais piscopal,
crit: Je n'ose pas vous importuner de mes btiments, cependant,
_si_, _par le moyen des biens confisqus_, _vous trouviez le moyen
de loger un vque sur le pav_, je vous en aurais beaucoup
d'obligations. L'vque de Meaux demande le produit de la
dmolition des temples de Nanteuil et de Morcerf, pour l'htel-
Dieu et l'hpital gnral de Meaux.

L'abb de Polignac reoit en don du roi les biens du fils de
Ruvigny, devenu duc de Galloway. La fortune du marquis d'Harcourt
est donne  l'abb Feuquires, neveu de Madeleine Arnaud. Un
officier de marine, la Gacherie, demande les biens d'un protestant
qu'il prtend tre mort relaps; la mme demande avait t faite
antrieurement par les religieuses de la visitation et avait t
repousse, en prsence d'un certificat de mdecin constatant que
le dfunt, quelques jours avant sa mort, tait tomb dans une
paralysie gnrale.

Il n'y a pas jusqu'au cocher de _Madame_ qui ne vienne demander le
bien d'un huguenot dont le fils est ministre en Angleterre.

Quant  l'intgre de Harlay, voici comment il sut se faire donner
par le roi, la somme que son ancien ami de Ruvigny, lui avait
confie avant de partir pour l'Angleterre.

Le vieux Ruvigny, dit Saint-Simon, tait ami d'Harlay, lors
procureur gnral, et, depuis, premier prsident, et lui avait
laiss un dpt entre les mains, dans la confiance de sa fidlit.
Il le lui garda _tant qu'il n'en put abuser_; mais quand il vit
l'clat, il se trouva modestement embarrass entre le fils de son
ami et son matre  _qui il rvla humblement sa peine_. Il
prtendit que le roi l'avait su d'ailleurs. Mais le fait est
_qu'il le dit lui-mme_, et que, pour rcompense, _le roi le lui
donna comme bien confisqu_, et que cet hypocrite de justice et de
vertu, de dsintressement et de rigorisme, _n'eut pas honte de se
l'approprier_ et de fermer les yeux et les oreilles au bruit
qu'excita cette perfidie.

De Louville, gentilhomme de l'Anjou qui devait dix mille livres 
de Vrillac, trouve cet honnte prtexte pour ne pas rembourser son
crancier, que de Vrillac _pourrait employer cette somme 
prparer son vasion  l'tranger_.

De Marsac, enseigne de vaisseau, prsente un placet au roi pour
demander la remise d'une rente due _par_ lui au sieur Boisrousset,
pour ce motif que les parents de son crancier _ne font pas leur
devoir de catholiques_.

Les parents des rfugis ne sont pas moins pres  la cure que
les trangers; de la Corte, officier de marine, signale son oncle
comme fugitif et demande ses biens; Mme Jaucourt de la Vaysserie
gagne la prime promise aux dlateurs, en dnonant son mari et ses
filles qui cherchaient  sortir du royaume; Mlle Vaugelade se fait
allouer une pension sur les biens squestrs d'une de ses
parentes.

Henri de Ramsay, pour prix de sa conversion s'tait fait donner
les biens de son pre, de sa mre et de ses oncles de Rivecourt
passs  l'tranger et tait ainsi devenu un des seigneurs _les
plus riches_ du bas Poitou. Cependant il laissait son pre et sa
mre _mourir dans le dnuement_, et refusait mme de rembourser 
son oncle 35 louis, que celui-ci avait avancs pour faire sortir
son pre, de la prison pour dettes de Mastrich.

Le fils de Mme de Saintenac qui avait, grce  la loi des
confiscations, hrit, par avance, de l'immense fortune de sa
mre, laissait celle-ci _sans secours_  l'tranger, et  sa mort
il refusa de _payer les dettes_ qu'elle avait laisses.

Fontaine, rfugi en Angleterre, met sa signature au bas d'une
feuille de papier timbr et l'envoie  un de ses parents rests en
France, pour qu'il pt vendre ou louer son domaine. (Je lui
faisais observer, dit Fontaine, qu'il serait ncessaire de dater
cet acte d'une poque antrieure  mon dpart de France, cette
condition tant indispensable pour empcher de confisquer ma
proprit). Ce bon parent suivit ces instructions pour son propre
compte, il s'tablit dans la maison de Fontaine devenue sa
proprit en vertu d'un acte de vente en bonne forme et le pauvre
rfugi n'entendit plus jamais parler de lui.

Le testament d'Alice de Cardot, lguant tous ses biens  son neveu
de Vignolles, ayant t cass et sa fortune confisque, ce fut
alors parmi les parents, nouveaux convertis de la dfunte,  qui
se salirait de plus de turpitudes pour se faire adjuger cette
riche proie. -- Bien qu'un des concurrents et obtenu de Flchier
un certificat constatant qu'il tait digne des bonts du roi,
Bville mit fin  ce combat de vautours autour d'un cadavre, en
faisant dcider que, provisoirement, l'hritage serait adjug 
l'hpital gnral de Nmes.

Il serait facile de multiplier les exemples de cette nature, ceux
que j'ai cits suffisent pour difier mes lecteurs.

La politique de l'ostracisme des faveurs, suivie contre les
huguenots par Louis XIV, aprs Mazarin et Richelieu, politique
dont l'habilet est moins contestable que l'honntet, avait eu,
du moins, un rsultat heureux au point de vue de la tranquillit
du royaume; elle avait ramen au catholicisme toutes les grandes
familles, la noblesse de cour, tous les ambitieux de pouvoir et
d'honneurs, tous ceux, en un mot, pour qui la question religieuse
n'avait t considre que comme un moyen de parvenir; quant  la
bourgeoisie protestante, voyant toutes les carrires publiques se
fermer peu  peu devant elle, elle s'tait consacre aux
professions librales, au commerce, l'industrie et 
l'agriculture, et s'tait dsintresse de la politique. Les
pasteurs qui avaient succd aux seigneurs dans la direction du
parti protestant, non seulement n'avaient rien de l'esprit
turbulent de la noblesse, mais encore avaient fait accepter par
leurs co-religionnaires cette dangereuse doctrine que dsobir au
roi c'tait dsobir  Dieu mme.

La transformation du parti protestant, autrefois si remuant, en
une pacifique secte religieuse explique comment, depuis la prise
de la Rochelle, le roi de France avait toujours trouv dans les
rforms ses sujets les plus fidles et les plus srs. Les
huguenots avaient refus de s'associer  la rvolte du catholique
Montmorency, et vingt ans plus tard, lors des troubles de la
Fronde, ils taient rests sourds aux appels de l'ancien chef du
parti protestant, le prince de Cond.

Louis XIV, en confirmant l'dit de Nantes, disait: Nos sujets de
la religion rforme nous ont donn des preuves de leur affection
et fidlit, notamment dans les circonstances prsentes; et en
1666, crivant  l'lecteur de Brandebourg, il affirmait encore
ses bonnes dispositions en faveur des rforms pour leur
tmoigner, disait-il, la satisfaction que j'ai eue de leur
obissance et de leur zle pour mon service depuis la dernire
pacification de 1660.

Mais, moins les protestants devenaient dangereux pour la
tranquillit du royaume, plus chacun croyait pouvoir tenter contre
eux.

Le clerg n'tant plus contenu par la crainte d'une rvolte
possible des rforms, pressait de plus en plus vivement chaque
jour le roi de prendre les mesures ncessaires pour faire prir le
plus promptement possible le protestantisme.

Si vous cherchez, dit Rulhires, dans la collection du clerg
cette longue suite de lois, toujours plus svres contre les
calvinistes, que, de cinq ans en cinq ans,  chaque renouvellement
priodique de ses assembles, il _achetait_ du Gouvernement, vous
y observerez que ses demandes avaient quelque modration _tant que
les calvinistes pouvaient tre redouts_, mais qu'elles tendirent
vers une perscution ouverte _aussitt qu'ils devinrent des
citoyens paisibles_.

Les clricaux sont donc mal fonds  prtendre que, par leur
esprit remuant et indisciplin, les protestants ont mis Louis XIV
dans la ncessit de tenter la ralisation de cette utopie: le
retour du royaume  l'unit de foi religieuse.

C'est une erreur tout aussi injustifiable que commet le
fouririste Toussenel quand il dclare que Louis XIV s'est montr
grand homme d'tat, en voulant supprimer le protestantisme, ami de
la fodalit et constituant un insurmontable obstacle  l'unit de
la France.

Les protestants, depuis la prise de la Rochelle, ne constituaient
plus un tat dans l'tat, et Louis XIV les perscuta, non par
politique, puisqu'ils taient devenus ses plus fidles sujets,
mais pour raisons purement religieuses.

Louis, le modle des rois, dit Paul-Louis Courier, vivait, c'est
le mot,  la Cour, avec la femme Montespan, avec la fille La
Vallire, avec toutes les femmes et les filles que son bon plaisir
fut d'ter  leurs maris,  leurs parents. C'tait le temps alors
des moeurs, de la religion, et _il communiait tous les jours_. Par
cette porte entrait sa matresse le soir, et le matin son
confesseur.

La besogne tait rude pour le confesseur, dit Michelet, car le roi
possdait _publiquement_  la fois trois femmes; la reine, La
Vallire et la Montespan, _elles communirent ensemble_, _
_Notre-Dame de Liesse, la reine rcemment accouche, La Vallire
grosse de six mois, la Montespan dans les premiers troubles d'une
grossesse. Il fallut remplacer le pre Amat qui avait des
scrupules, par le pre Ferrier, puis par le pre Lachaise, deux
jsuites qui trouvrent tout naturel que le roi pronont la
sparation de corps et de biens entre M. de Montespan et sa femme,
qu'il ft lgitimer ses btards _du vivant de la reine_, etc., et
surent, pendant vingt ans, concilier les exigences de l'glise
avec celles des passions du roi.

Pour mettre sa conscience en tranquillit, Louis XIV qui avait
beaucoup de pchs  expier tablissait une sorte de compensation
entre le bien qu'il obligeait ses sujets  faire et le mal qu'il
faisait lui-mme. C'est ainsi que ce prince, doublement adultre,
rendait une ordonnance portant mutilation du nez et des oreilles
pour les filles de mauvaise vie et motivait ainsi une dclaration
contre les blasphmateurs: Considrant qu'il n'y a rien qui
puisse davantage attirer la bndiction du ciel sur notre personne
et sur notre tat que de garder et faire garder par tous nos
sujets inviolablement _ses saints commandements_ et faire punir
avec svrit ceux qui s'emportent  cet excs de mpris que de
blasphmer, jurer et dtester son saint nom, ni profrer aucune
parole contre l'honneur de la trs sacre vierge, voulons et nous
plat, etc.

C'est l'application du commode systme en vertu duquel le
compagnon d'un enfant royal est fouett toutes les fois que son
auguste camarade a fait une faute, du systme en vertu duquel,
font pnitence, par dlgation, les deux vieilles galantes
repenties dont Dangeau conte ainsi l'histoire: La duchesse
d'Olonne et la marchale de la Fert sa soeur, clbres toutes
deux par leurs galanteries, devenues vieilles et touches par un
sermon qu'elles venaient d'entendre un jour de mercredi des
cendres, songeaient srieusement  l'oeuvre de leur salut... Ma
soeur, dit la marchale, que ferons-nous donc? Car il faut faire
pnitence. Aprs beaucoup de raisonnements et de perplexits: Ma
soeur, reprit, l'autre, tenez, voil ce qu'il faut faire: _faisons
jener nos gens!_

De mme, Louis XIV croyait racheter ses pchs, en provoquant par
tous les moyens la conversion des huguenots de son royaume, en
faisant pnitence sur le dos de ses sujets hrtiques.

Rulhires constate que cette proccupation d'intrt personnel est
bien le motif dterminant de la croisade  l'intrieur, entreprise
par Louis XIV. Il avait, dit-il, form le dessin de convertir les
huguenots, comme trois sicles plus tt et du temps de Philippe-
Auguste et de Saint-Louis, il et, _en expiation de ses pchs_,
fait voeu d'aller conqurir la Terre Sainte.

Quant  possibilit de trouver une justification de l'dit de
rvocation, on ne saurait trouver de tmoignage moins suspect que
celui de Saint-Simon, puisque c'est lui qui dconseilla le rgent
du rappel des huguenots et qu'il dit, dans ses mmoires, que Louis
XIV avait fait la faute de rvoquer l'dit de Nantes, beaucoup
plus dans la manire de l'excution que dans la chose mme.

Or, Saint-Simon reconnat qu'il n'y avait nulle raison, nul
prtexte mme, de dchirer le contrat pass entre les catholiques
et les protestants sous la garantie de la signature royale, et il
apprcie ainsi la faute commise par Louis XIV dans l'excution de
la rvocation de l'dit de Nantes: Qui et su un mot de ce qui ne
se dlibrait que entre le confesseur, le ministre alors comme
unique et l'pouse nouvelle et chrie, et qui de plus, et os
contredire? C'est ainsi que sont mens  tout, par une voie ou par
une autre, les rois qui... ne se communiquent qu' deux ou trois
personnes, et bien souvent  moins, et qui mettent, entre eux et
tout le reste de leurs sujets, une barrire insurmontable.

La rvocation de l'dit de Nantes, _sans le moindre prtexte et
sans aucun besoin_, et les diverses dclarations qui la suivirent
furent les fruits de ce complot affreux, qui dpeupla un quart du
royaume, qui ruina son commerce; qui l'affaiblit dans toutes ses
parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avou des
dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels
ils firent rellement mourir tant d'innocents de tout sexe, et par
milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui dchira un monde de
familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leurs
biens et les laisser mourir de faim, qui fit passer nos
manufactures aux trangers, fit fleurir et regorger leurs tats
aux dpens du ntre et leur fit btir de nouvelles villes, qui
donna le spectacle d'un si prodigieux peuple, proscrit, nu,
fugitif, errant, sans crime, cherchant asile loin de sa patrie;
qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent trs estims pour
leur pit, leur savoir, leur vertu, des gens aiss, faibles,
dlicats,  la rame et sous le nerf trs effectif du comit pour
cause unique de religion: enfin qui, pour comble de toutes
horreurs, remplit toutes les provinces du royaume de parjures et
de sacrilges, o tout retentissait des hurlements de ces
infortunes victimes de l'erreur pendant que tant d'autres
sacrifiaient leur conscience  leurs biens et  leur repos, et
achetaient l'un et l'autre par des abjurations simules, d'o,
sans intervalle, on les tranait  adorer ce qu'ils ne croyaient
point et  recevoir rellement le divin corps du saint des saints,
tandis qu'ils demeuraient persuads qu'ils ne mangeaient que du
pain qu'ils devaient encore abhorrer.

Presque tous les vques se prtrent  cette pratique subite et
impie, beaucoup y forcrent, la plupart animrent les bourreaux,
forcrent les conversions: Le roi s'applaudissait de sa puissance
et de sa pit. Il se croyait au temps de la prdication des
aptres et il s'en attribuait tout l'honneur. Les vques lui
crivaient des pangyriques, les jsuites en faisaient retentir
les chaires et les missions. Toute la France tait remplie
d'horreur et de confusion et jamais tant de triomphes et de joie,
jamais tant de profusions de louanges... nos voisins exultaient de
nous voir ainsi nous affaiblir et nous dtruire nous-mmes,
profitaient de notre folie, et btissaient des desseins sur la
haine que nous nous attirions de toutes les puissances
protestantes.

Quelles que pussent tre les dsastreuses consquences de cette
cruelle perscution religieuse, elles n'taient pas de nature 
arrter Louis XIV dans la voie dplorable o il s'tait engag. On
lit, en effet, dans les mmoires du duc de Bourgogne, que dans le
conseil o fut dcide la rvocation de l'dit de Nantes, le
Dauphin ayant observ que, en admettant que la paix ne ft pas
trouble, un grand nombre de protestants sortiraient du royaume,
ce qui nuirait au commerce et  l'industrie et, par l mme,
affaiblirait l'tat, le roi trouva la _question d'intrt peu
digne de considration _compare aux avantages d'une mesure qui
rendrait  la religion sa splendeur,  l'tat sa tranquillit et 
l'autorit tous ses droits.

Il n'y a donc pas  s'tonner si Louis XIV refusa obstinment de
revenir sur ses pas, quand il vit que la conversion de ses sujets
huguenots n'tait qu'une vaine apparence et que son ardeur
inconsidre  ramener, cote que cote, la France  l'unit
religieuse, avait ruin le royaume.

Il ne s'obstina que davantage  poursuivre un but impossible par
le viol journalier des consciences, et la collection des dits
qu'il fit contre ses sujets huguenots, faits par force
catholiques, ou lgalement rputs catholiques sans avoir jamais
abjur, est un monument monstrueux d'iniquit et de draison.

CHAPITRE II
LIBERT DU CULTE

_Caractre d'humiliation du culte protestant_. _-- Maxime du
prince de Cond_. _-- Temples supprims_. _-- Ministres
interdits_. _-- La dsolation des provinces du midi. --
L'insurrection des Cvennes_. _-- Les assembles_. _-- Les
pasteurs du dsert_. _-- Reprise gnrale du culte protestant_. _-
- Mariages et baptmes_. _-- L'dit de 1787._


L'dit de Nantes n'avait pas, en ce qui concerne l'exercice du
culte, plac sur un pied d'galit la religion catholique et la
religion protestante. Le culte catholique tait librement clbr
sur tous les points du royaume et avait partout la premire place,
tandis que l'exercice du culte protestant n'tait autoris que
dans les lieux o il avait exist avant 1597.

Jusqu' 1573, les dits royaux avaient qualifi le protestantisme
de _religion nouvelle_, l'dit de Nantes l'appela religion
_prtendue _rforme, puis dfense fut faite aux pasteurs de
prendre un autre titre que celui de ministres de la religion
_prtendue _rforme, et, dans tous les actes publics, les
huguenots durent tre qualifis de _prtendus _rforms. Rien ne
fut nglig, du reste, pour accuser ce _caractre d'humiliation_
qu'on voulait donner au protestantisme, afin de mieux marquer la
diffrence de _situation de la religion tolre et de la religion
matresse et dominante_, de la rforme _qui est toute fausse _et
de la catholique _qui est toute sainte et toute sacre_, ainsi que
le disait l'vque d'Uzs.

Non seulement on dfendit aux gentilshommes huguenots de se faire
enterrer dans les cimetires catholiques ou dans les caveaux des
glises, _sous prtexte que les tombeaux de leurs pres y taient
ou qu'ils avaient quelque droit de patronage ou de seigneurie_,
mais encore les cimetires communs aux morts des deux religions,
durent tre abandonns aux catholiques. Les huguenots qui avaient
rclam vainement contre l'appellation de _prtendus _rforms
qu'on leur imposait, protestrent nergiquement, sans plus de
succs, contre cette prescription d'avoir  enterrer leurs morts
_ part_, ce qui les marquait, disaient-ils, _d'une tache odieuse
et fltrissante._

Pourquoi, dit une requte des glises rformes, nous assigner
des cimetires _ part_? Nos pres avaient leur droit en ceux qui
taient dj, et taient publics et _communs_. Ne nous ont-ils pas
laisss hritiers de leurs droits en cela, _aussi bien qu'en cet
air franais que nous humons_, aussi bien qu'en ces villes que
nous hantons, aussi bien qu'en ces maisons que nous habitons?

Aujourd'hui encore, nous voyons sans cesse de graves difficults
se produire par suite de la prtention de l'glise catholique de
faire inhumer _ part_, tous ceux, catholiques ou non catholiques,
qu'elle n'a pas pu ou voulu enterrer religieusement. Cette
prtention se base sur ce qu'elle aurait fait _siens_, les
cimetires, proprits communales, en leur donnant une bndiction
gnrale qui aurait transform leur _sol _en _terre sainte._

Dans un certain nombre de localits on a cru prvenir le retour de
difficults de ce genre, en attribuant  chaque culte diffrent,
une portion du cimetire, mais cette solution n'est pas
satisfaisante, car le mort peut n'avoir, de son vivant, appartenu
 aucun culte. La ville de Paris a trouv la vraie solution du
problme. Elle a astreint, le clerg catholique  bnir chaque
fosse _isolment_,  ne plus tendre sa bndiction au cimetire
tout entier. De cette faon, catholiques, protestants, juifs,
libres penseurs, sont enterrs cte  cte et non plus _ part_,
et le cimetire est vraiment ce qu'il doit tre, le lieu de repos
commun pour tous les morts.

L'glise n'admettant pas _la tolrance_, mme pour les morts, les
clricaux de la chambre des dputs faisaient preuve d'illogisme
en 1885, lorsqu'ils demandaient,  l'occasion de la proposition
d'inhumer Victor Hugo au Panthon, que cet difice continut 
tre consacr  l'exercice du culte catholique.

M. Goblet leur rpondait avec raison: Ce grand esprit tait
profondment religieux. Je rappellerai cet admirable testament
dans lequel, tout en rpudiant tous les dogmes et en dclinant les
prires des prtres, il proclamait sa foi en Dieu; mais parce
qu'il croyait en Dieu d'une manire diffrente de la vtre, vous
lui auriez ferm les portes, de votre glise. Je vous le demande,
si nous l'avions port au Panthon, _restant  l'tat d'glise_,
_l'y _auriez-vous reu? M. Baudry d'Asson et plusieurs de ses
collgues de la droite, ne pouvaient s'empcher de rpondre: non!

Les clricaux d'aujourd'hui auraient, dans ce cas, agi comme le
fit en 1814 la royaut de droit divin, dont le premier soin fut de
tirer des caveaux du Panthon les corps de Voltaire et de Rousseau
et de les faire jeter  la voirie.

Au snat, MM. de Ravignan et Fresneau allaient jusqu'au bout de la
doctrine catholique de l'intolrance, lorsqu'ils disaient que si
le Panthon perdait son caractre religieux, aucun grand homme
_chrtien_, ne consentirait  tre enterr _la dedans_[5].

Ainsi une nation ne pourrait assigner un mme lieu de spulture,
dans un difice _n'ayant aucun caractre religieux_, _ _tous ses
grands hommes catholiques ou non catholiques, parce que, ainsi que
le disait M. de Ravignan, ce serait infliger aux catholiques une
spulture qui serait un attentat  leur croyance que de les faire
reposer  ct de protestants, de juifs, de thistes et d'athes.
C'est l'application aux morts de cette thorie de l'glise, que la
loi ne peut mettre sur le mme pied l'erreur et la vrit, thorie
empchant que la paix et la tolrance puissent rgner dans un
pays, non seulement entre les vivants, mais encore au milieu des
tombeaux.

Pour bien marquer le caractre d'_humiliation _du culte
protestant, mme dans l'intrieur des temples, Louis XIV ne
ngligea rien, il fit enlever de ces difices religieux, les bancs
et siges levs l pour les gentilshommes, juges, _consuls _et
chevins, les fleurs de lys, armes du roi, des villes et des
communauts places sur les bancs, murailles et vitres desdits
temples. Il fit dfense  tous juges royaux ou des seigneurs,
consuls et chevins rforms de porter _dans les temples_, et
lorsqu'ils y allaient ou en revenaient, leurs robes rouges,
chaperons et autres marques de magistrature.

Dans les villes, siges d'un archevch ou vch, le temple ne
pouvait tre plac  moins d'une lieue de la dernire maison d'un
des faubourgs. Louis XIV interdit, en outre, de prcher et de
s'assembler dans les temples, de n'importe quelle ville, pendant
que les vques ou archevques s'y trouvaient en tourne
pastorale.

Dans les villes, o il y avait citadelle ou garnison de troupes
royales, il tait dfendu aux protestants de s'assembler, au son
des cloches. Du jeudi au samedi, pendant la semaine sainte, les
cloches de tous les temples devaient s'abstenir de sonner 
l'exemple de celles des glises catholiques.

Plusieurs temples, entre autres celui d'Uzs, furent dmolis,
comme tant placs _trop prs _des glises catholiques, dont les
offices taient troubls par le son des cloches et le chant des
psaumes. Quand une procession, dans laquelle tait port le Saint-
Sacrement, passait devant un temple, les protestants assembls
devaient cesser le chant des psaumes. Enfin on en vint  interdire
aux ministres de parler avec irrvrence, dans leur prche, des
choses saintes et des crmonies de l'glise catholique. Un banc
dut tre rserv dans le temple aux catholiques pour que ceux-ci
pussent, dit l'dit, rfuter au besoin les ministres, et les
empcher, par leur prsence, d'avancer aucune chose contraire au
respect d  la religion catholique.

Que dirait le clerg catholique, si demain, le gouvernement
rpublicain mettait en application une loi, par laquelle un banc
devrait tre rserv dans chaque glise aux _non-catholiques_,
_afin _que ceux-ci pussent, au besoin, _rfuter _les arguments du
prdicateur, et, par leur prsence, empcher le prtre de dire
chose contraire au respect d, soit aux croyances autres que
celles du catholique, soit aux institutions du pays.

On avait eu soin de limiter,  l'intrieur des temples, la libert
de l'exercice du culte protestant, et c'est avec un soin jaloux
qu'on avait interdit toute manifestation extrieure du culte
tolr.

Il tait dfendu aux ministres de paratre au dehors des temples,
_en habit long; _on ne souffrait mme pas que, dans le temple, ils
portassent des soutanes et robes  manches (ce qui n'appartenait
qu'aux ecclsiastiques et aux officiers de justice, disait la
loi). Ils ne pouvaient faire aucun prche, aucune exhortation,
dans les rues, sur les places publiques, mme sous _les arbres des
campagnes_, sous quelque prtexte que ce ft, excution de
criminels, inondation, peste, etc.; quand ils allaient consoler
les prisonniers, les ministres ne pouvaient le faire qu' voix
basse et dans une chambre spare; de mme, dans les hpitaux, ils
devaient faire leurs prires et exhortations aux malades rforms,
 voix assez basse pour qu'ils ne pussent tre entendus des autres
malades.

Cette prescription tait plus que difficile  observer dans les
hpitaux de l'ancien rgime, o l'on entassait dans chaque lit six
ou huit malades, les convalescents avec les moribonds, parfois
avec les morts qu'on n'avait pas toujours le temps d'enlever. Le
clerg attach  l'Htel-Dieu de Paris ne laissait les ministres
parler aux malades _huguenots_ qu'en prsence d'un ecclsiastique,
prtendant que sans cette surveillance, les ministres parlant
haut, dtournaient, dans un quart d'heure, plus de malades
catholiques que l'on ne pouvait en difier en trois jours. Les
protestants ne pouvaient envoyer de dputations spciales, et il
leur tait interdit de faire corps  part dans toutes les
occasions o ils avaient  paratre en public. Ils _ne _pouvaient
s'assembler pour faire des prires publiques, des lectures ou
autres exercices de leur religion _que dans leurs temples et en
prsence de leurs ministres_. Il leur tait dfendu de chanter des
psaumes  haute voix, dans les rues, carrefours, places publiques
et mme aux fentres de leurs maisons. Ce _chant _des psaumes ne
leur tait permis, dans leurs boutiques et chambres fermes, qu'
cette condition qu'il ft fait  voix assez basse pour ne pouvoir
tre entendu des voisins et des passants.

Les crmonies de noces, de baptmes et d'enterrements, tant
considres comme de _ncessaires _manifestations extrieures du
culte, taient rglementes de manire  bien marquer le caractre
d'_humiliation _qu'on voulait imprimer au culte _tolr._

Les rforms, dit un dit, allant en marche par les rues, 
l'occasion des noces et des baptmes, _affectent _de se trouver en
nombre considrable pour se rendre  leurs temples. Pour faire
cesser _ce scandale_, il est dcrt qu' toutes crmonies de
noces et de baptmes, qui seront faites par des huguenots, il ne
pourra y avoir _plus de douze personnes_, y compris les parents
qui y assisteront; il est fait dfense de marcher _en grand nombre
_par les rues, en allant  ces crmonies.

Pour les enterrements, le nombre des personnes assistant aux
convois ne peut dpasser _trente personnes_, y compris les plus
proches parents du dfunt, ces enterrements doivent se faire 
_six heures du matin ou  six heures du soir_, du mois d'avril au
mois d'octobre, _ huit heures du matin ou  quatre heures du
soir_, du mois d'octobre  la fin de mars.

Le bailli de Caen avait condamn  l'amende les rforms
Baillebache et Daniel,  raison de _la malversation _par eux
commise: D'avoir couvert le cercueil du corps de la fille dudit
Baillebache d'un drap blanc, sem de couronnes et guirlandes de
romarin et fait porter les quatre coins d'icelui par quatre filles
tenantes en leurs mains chacune un rameau aussi de romarin, et
ledit Daniel d'avoir aussi pareillement fait porter les coins d'un
drap tant sur le corps de sa dfunte femme.

Le parlement de Rouen confirme ce jugement: Ou, Mnard, avocat,
qui a dit: Qu'il n'appartenait point  ceux de la religion
prtendue rforme de faire aucune pompe ni crmonie dans leurs
enterrements, que c'tait un honneur _rserv _ ceux qui
professent la religion du prince; qu'il n'y pouvait avoir _galit
_entre les deux religions; que la catholique, qui tait la
religion matresse et dominante, devait avoir _tous les honneurs
et tous les avantages; _que la prtendue rforme doit demeurer
_dans l'abaissement_, _dans le silence et dans l'obscurit_, qu'il
n'tait pas juste que _la servante se part des mmes ornements
que sa matresse_.

Ou l'avocat gnral, lequel a dit: Que nous voulons que ceux de
la religion prtendue rforme, paraissent en toutes choses, ce
qu'ils sont, c'est--dire _tolrs_, et, pour cette raison, il
leur est interdit toutes choses qui sont _d'apparence extrieure;
_point d'exercice public de leur religion, point de culte
extrieur, _rien qui paraisse; _mme les dits leur ordonnent de
faire leurs enterrements sur le soir, _afin d'en retrancher les
pompes_, _les crmonies et toutes les vaines ostentations_.

Ce systme _d'humiliation _appliqu par Louis XIV aux protestants,
 l'occasion des enterrements, nous avons vu sous la rpublique,
un prfet de _l'ordre moral _tenter de le ressusciter contre les
libres penseurs de Lyon. En 1873, M. Ducros, prfet du Rhne, sous
prtexte de ncessits d'ordre public (prtexte invoqu au XVIIe
sicle, pour les protestants), prit, en effet, un arrt dcidant
que les enterrements _civils _se feraient au plus tard, _ six
heures du matin en t_, _ sept heures en hiver; _qu'ils ne
pourraient tre suivis par un nombre de personnes excdant le
chiffre qu'il fixait, et qu'ils devraient se rendre au cimetire
par la voie la plus directe, _en vitant les grandes rues._

Les journaux clricaux ne craignirent pas de prodiguer les loges
 cet arrt, injustifiable dans une socit o, en vertu de la
loi, tous sont gaux, et ont droit au mme traitement, quelles que
soient leurs croyances religieuses ou leurs opinions
philosophiques. Il tait juste, disaient ces journaux bien
pensants, que les morts libres penseurs fussent enterrs  l'heure
o taient enlevs _les immondices _de la ville, attendu que,
ayant voulu _mourir comme des chiens_, _ils _devaient tre
_enfouis comme des chiens._

L'injure n'tait pas nouvelle et elle a toujours t applique,
par les catholiques  ceux qui, protestants ou libres penseurs,
n'avaient point  leur lit de mort, reu les sacrements de
l'glise catholique. Ainsi on lit dans le _Journal de l'toile:_
En 1590, mourut aux cachots de la Bastille, matre Bernard
Palissy, prisonnier pour la religion, g de quatre-vingts ans. La
tante de ce bonhomme y tant retourne le lendemain, voir comment
il se portait, trouva qu'il tait mort. Et, lui dit Bussy, que, si
elle voulait le voir, qu'elle le trouverait _avec ses chiens _sur
le rempart, o il l'avait, fait traner _comme un chien _qu'il
tait.

On lit encore dans un mmoire qui se trouve aux archives
gnrales: En 1699, le sieur Bertin de Montabar, gentilhomme de
la religion prtendue rforme, des plus obstins, lequel tait
g de quatre-vingts ans, mourut, sans avoir voulu souffrir que
son cur ni aucun prtre le vissent... Son obstination ayant fait
refuser  ses enfants la permission de le faire enterrer en terre
sainte, on l'a enterr dans son jardin _auprs du lieu o avait
t enterr son chien_.

C'est par suite de la mme proccupation d'imposer un caractre de
fltrissure  l'enterrement des non catholiques qu' Paris,
jusqu' la Rvolution, les protestants et les artistes de la
Comdie-Franaise, _excommunis ordinaires du roi_, durent tre
enterrs sans pompe, la nuit, et inhums dans un chantier.

S'inspirant de la doctrine qui avait dict jadis l'arrt rendu
dans l'affaire Baillebache: _la religion catholique a le privilge
de tous les honneurs et de tous les avantages_, les ministres de
la guerre, sous _l'ordre moral_, MM. Berthauld et du Barrai,
firent pour la question des honneurs militaires, ce que le prfet
Ducros avait fait pour les inhumations des libres penseurs  Lyon.

Arguant de je ne sais quelle quivoque de texte, ces ministres
dcidrent que le piquet d'honneur accord par la loi aux
religionnaires morts, devait tre refus  ceux qui taient
conduits directement de leur domicile au cimetire, sans passer
par l'glise, le temple ou la synagogue. C'est en vertu de cette
dcision que le dput Brousse et le compositeur Flicien David
furent privs des honneurs militaires.

Ces tentatives faites hier pour noter d'infamie les obsques des
libres penseurs, ou tout au moins pour leur imprimer un caractre
_d'humiliation_, suffisent pour montrer ce que serait devenu le
principe de l'galit de tous les citoyens et de toutes les
opinions devant la loi, si l'on et russi  restaurer, avec le
roi trs chrtien Henri V, le gouvernement des curs.

Un jour, le prince de Cond, ayant eu une vive discussion  propos
de religion avec la princesse de la Trmouille, lui avait
conseill, pour se dfaire de ses enttements huguenots, de rester
six mois sans aller au prche et sans voir le ministre.

L'affaire fit grand bruit et _la maxime du prince de Cond _eut
beaucoup de succs auprs des vques et des intendants, qui,
convaincus que la religion n'est qu'une affaire d'habitude,
rivalisrent d'ardeur pour mettre les huguenots dans
l'impossibilit d'aller aux prches et de voir des ministres, par
la suppression d'un grand nombre de temples et l'interdiction de
nombreux ministres.

On supprima tous les temples, dans les lieux o l'on ne put
prouver _par titres _que le culte protestant avait t clbr
avant l'dit de Nantes, et cette preuve _crite _tait d'autant
plus difficile  faire que la plupart des titres avaient t
dtruits ou perdus au cours des guerres de religion.

Les protestants se trouvant souvent dissmins par groupes peu
nombreux au milieu des populations catholiques, les annexes, ou
lieux d'exercices secondaires, n'avaient pas de ministres
attitrs, mais un pasteur venait,  des jours dtermins, prcher
dans chacune de ces annexes. Un dit dfendit aux ministres de
prcher dans plus d'un lieu. Les glises s'tant cotises, les
plus riches venant au secours des plus pauvres, chaque annexe put
avoir son pasteur.

Un nouvel dit vint interdire  chaque glise de contribuer aux
dpenses des autres, attendu que, au moyen des cotisations, les
ministres _devenaient beaucoup plus frquents qu'il ne convenait 
une religion qui n'tait que tolre_. Pour empcher que ces
cotisations ne pussent continuer  se faire secrtement, il fut
interdit aux consistoires de se runir, hors la prsence d'un juge
royal, et de voter, mme pour aumnes, aucune imposition nouvelle.

Pour qu'un temple ft ferm et ses ministres interdits, il
suffisait qu'un huguenot _ayant abjur_ ou que l'on prtendait
avoir abjur et assist au prche. Il et fallu que les ministres
se tinssent  la porte des temples pour demander  quiconque
voulait entrer, avez-vous _abjur? _Tout nouveau converti qui,
pour _n'importe quel motif_, entrait dans un temple devait tre
poursuivi comme _relaps ainsi _qu'en tmoigne la lettre suivante,
crite le 25 janvier 1682, par le chancelier Letellier, au
procureur gnral du parlement de Paris: Je me suis souvenu que
je ne vous avais pas mand les intentions du roi sur le mmoire
qu'a envoy ici le sieur de Marillac, concernant les nouveaux
convertis qu'on a surpris retournant dans les temples: Pour y
satisfaire, je dois vous faire savoir que Sa Majest dsire _qu'on
ne fasse pas de distinction _de ceux qui y sont retourns, disant
qu'ils veulent vivre dans la religion protestante d'avec ceux qui
prtendent n'y avoir t que _par curiosit ou pour parler  leurs
amis_, et sans dessein de changer, et qu'il faut que _les uns et
les autres _soient chtis suivant ce qui est port  la
dclaration qui pse les peines _des relaps_.

Arnould, intendant de la Rochelle, pour arriver  faire fermer
plusieurs temples, se servait d'une nouvelle convertie qu'il
envoyait assister aux prches. Ce sont les services rendus  la
cause _de la religion _par cette femme que Bgon, intendant de
Rochefort, invoquait pour demander au roi d'accorder un secours 
cette personne si mritante: M. Arnould, crivait-il, s'est
utilement servi de Marie Bonnaud, pendant les annes 1684 et 1685,
pour trouver des preuves de faits suffisants pour parvenir  la
dmolition des temples, et c'est par son moyen, que celui de la
Rochelle et plusieurs autres ont t dtruits au mois d'octobre
1685.

Avec le dsordre rgnant dans l'oeuvre des conversions, on
comprend combien tait grand le nombre des _relaps_, vrais ou
prtendus, dont la prsence au prche suffisait pour provoquer la
dmolition des temples et l'interdiction des ministres.

Il n'est donc pas surprenant que, sous prtexte d'infractions aux
dits, on ft arriv  rduire dans une proportion considrable
les lieux d'exercice et que le nombre des temples, qui avait t
de 760 en 1598, ft descendu en 1684  50 ou 60.

 ce moment l'vque de Lodve disait: La condamnation des
ministres, la dmolition des temples est le plus sr moyen
d'humilier la religion prtendue rforme et de la _finir _en
France. _Il n'y a qu' laisser faire le roi _qui est conduit par
l'esprit de Dieu, et avant peu de temps, nous aurons la
consolation _de ne plus voir qu'un autel _dans l'tat.

Par suite de ces fermetures multiplies de temples, les huguenots
venaient de fort loin en troupes aux temples encore debout, menant
avec eux leurs enfants qu'ils voulaient faire baptiser et qui
parfois mouraient gels en route sur le sein des mres.

Un dit dfend aux temples survivants d'avoir un plus grand nombre
de ministres que par le pass et pour viter l'affluence du peuple
dans les lieux d'exercice et le _scandale _caus par le passage
des huguenots se rendant  des temples loigns, ordonne qu'
l'avenir les protestants ne pourront plus aller aux temples qui
se trouveraient dans les baillages ou snchausses o ils n'ont
pas leur principal domicile, et n'ont pas fait leur demeure
ordinaire pendant un an entier sans discontinuer. L, o ils
auront t soufferts, ajoute l'dit, _l'exercice sera interdit et
le temple sera dmoli_.

Cette clause peut donner une ide de la multiplicit des moyens
employs pour amener la fermeture des temples; quant aux
ministres, on les interdisait sous les plus vains prtextes; ainsi
Brevet, ministre  Dampierre, fut interdit pour avoir fait la
prire  un malade qui, au dire du cur du lieu, _avait
l'intention _de se convertir. Cette lettre de Louvois  Baville
suffit pour montrer avec quelle _impartialit _le gouvernement
devait dcider du bien ou mal fond des contraventions aux dits,
invoques pour obtenir la fermeture ou la dmolition d'un temple:
Sa Majest trouve bon que vous travailliez incessamment  faire
le procs aux temples de... _et elle apprendra avec beaucoup de
plaisir qu'il se soit trouv de quoi les condamner_.

Les intendants s'ingniaient  trouver les moyens de _faire
plaisir au roi_, et, dans ses mmoires, Foucault se fait gloire
d'avoir trouv un expdient de la plus insigne mauvaise foi pour
arriver  supprimer, dans tout le Barn, l'exercice du culte
protestant.

Je fis voir au roi, dit-il, qu'il y avait un trop grand nombre de
temples et qu'ils taient rapprochs les uns des autres, _qu'il
suffirait d'en laisser cinq_. J'affectais de ne laisser subsister
justement, au nombre des cinq, que des temples dans lesquels les
ministres taient tombs dans des contraventions _qui emportaient
la peine de la dmolition_, dont la connaissance tait renvoye au
Parlement, en sorte que, par ce moyen, _il ne devait plus rester
de temples en Barn_. En attendant la dcision du Parlement,
Foucault proposait d'obliger les ministres des autres temples
_supprims comme superflus_,  s'loigner de _dix lieues _de leur
rsidence, ce qui les chasserait de la province, attendu, disait-
il, que le Barn _n'a que onze lieues de long sur sept  huit de
large_.

Les vques poursuivaient le mme but avec autant d'ardeur que les
intendants, et n'avaient pas plus de scrupules que ceux-ci sur la
moralit des moyens  employer pour arriver  ce but.

Voici, par exemple, comment l'vque de Valence parvint 
supprimer dans son diocse l'exercice du culte protestant:
J'attaquai, dit-il, les temples qui avaient contrevenu, et
j'obtins le rasement de plusieurs. Je fus si _heureux _que, dans
moins de deux ans, de quatre-vingts temples que j'avais dans les
diocses de Valence et de Di, il n'en restait qu'environ _dix ou
douze_. Quand je fus  l'assemble (en 1683) je n'en avais plus
que _deux_. Le Tellier _m'en donna un_, qu'il fit juger dans le
conseil, et je suppliai si puissamment Sa Majest de _m'accorder
l'autre_, que je l'obtins de sa pit et de sa bont; de sorte
que, avant la rvocation de l'dit de Nantes, je me glorifiais
fort _d'avoir dtruit l'exercice des temples dans mon diocse_.

C'est _dans l'intrt de la justice _que cet vque rclamait la
destruction du dernier temple existant dans son diocse parce
que, disait-il au roi, ce temple se trouve si _fatalement situ_,
qu'il fait, lui seul, rtablir et subsister tous les temples qui
ont t dmolis par vos ordres et vous rendez ainsi l'exercice 
tous les lieux qui en ont t privs, d'une manire _qui leur est
aussi commode_.

Ces gracieusets de ministre et de roi  vque avaient pour
rsultat de rduire au dsespoir des milliers de protestants
arbitrairement privs de tout exercice de leur culte.

Ds 1683, plus de cent mille protestants, par suite des fermetures
de temples et des interdictions de ministres, se trouvaient, sinon
lgalement, du moins _en fait_, privs de l'exercice public de
leur culte.

 l'instigation de Brousson, avocat toulousain qui plaidait avec
passion la cause des temples menacs, seize pasteurs du Languedoc,
du Vivarais, du Dauphin et des Cvennes se runissent  Toulouse
le 3 mai 1683. La runion dcide que,  un jour donn, l'exercice
du culte sera repris partout o il a t aboli, soit sur les
ruines des temples dmolis, soit  ct des temples qu'on a
ferms. C'tait l'organisation de la rsistance _passive _que les
seize directeurs justifiaient ainsi dans une adresse  Louis XIV:
Les dclarations que les ennemis des suppliants ont obtenues avec
tant de surprise, leur dfendent de s'assembler pour rendre  Dieu
le service qu'ils lui doivent. Dans l'impuissance o les
suppliants se trouvent, Sire, d'accorder la volont de Dieu avec
ce que l'on exige d'eux, ils se voient contraints par leur
conscience de s'exposer  toutes sortes de maux pour continuer de
donner gloire  la souveraine majest de Dieu qui veut tre servie
selon sa parole.

Brousson n'avait pas dissimul  ses co-religionnaires que, par
suite de cette rsolution, il y aurait des martyrs, mais,
ajoutait-il, dix ou vingt personnes n'auront pas plutt souffert
la mort et scell de leur propre sang la vrit de la religion
qu'elles professent que le roi ne jugera pas  propos de pousser
la chose plus loin, _pour ne pas faire une grande brche  son
royaume_.

Malheureusement la grande majorit des protestants avait accept
la doctrine de l'obissance absolue aux ordres du roi _quels
qu'ils fussent_, et n'tait pas en disposition de suivre ces mles
conseils, en sorte que les assembles furent peu nombreuses, et
que ceux qui avaient dsobi aux dits se virent hautement
dsavous par leurs co-religionnaires.

Ruvigny, dput gnral des protestants, lui-mme, qualifie de
_criminelle _la conduite de ceux qui avaient repris l'exercice de
leur culte et avaient ainsi commis une offense _envers Dieu lui-
mme_, en violant le respect d au roi et  ses dits. Il
traduisait du reste les sentiments des trop nombreux huguenots qui
abjurrent plus tard et crurent justifier leur abjuration en la
motivant ainsi: _pour obir  la volont du roi_.

Les catholiques, s'tant inquits des rassemblements des
protestants, avaient dispers plusieurs des assembles tenues par
ceux-ci, ds lors on n'alla plus qu'arm aux assembles de prires
et la lutte entre les catholiques et les protestants prit bientt
en consquence le caractre d'une guerre civile.

Louvois met des troupes en marche pour chtier _les rebelles _(les
protestants), accuss d'avoir pris l'offensive; mais l'intendant
d'Aguesseau parcourt le pays, obtient des protestants qu'ils se
dispersent, posent les armes, et il demande au gouvernement une
amnistie.

L'amnistie est accorde, mais elle n'tait qu'un leurre, car elle
ne s'appliquait, ni aux ministres, ni aux notabilits protestantes
compromises, ni  ceux qui avaient t arrts et se trouvaient
dans les prisons. Dans le Vivarais et les Cvennes, les
protestants, voyant que malgr l'amnistie leurs co-religionnaires
taient rous, pendus ou envoys aux galres reprennent les armes.

Louvois ordonne aux troupes qu'il envoie, de causer _une telle
dsolation _dans le pays que les autres religionnaires fussent
contenus par l'exemple qui s'y ferait. Il avait charg de la
besogne de Noailles qui, de son aveu, mettait _trop de bois au
feu_, et Saint-Ruth qui, au dire de d'Aguesseau, fit une vritable
chasse  _la proie humaine_. Aprs les massacres en rase campagne,
les supplices se multipliaient; le pasteur Brumer fut massacr,
son collgue Homel, directeur pour le Vivarais, livr par un
tratre, fut rou vif; Brousson et les autres directeurs avaient
d fuir en Suisse; plusieurs furent excuts par contumace, et
plus de cent trente pasteurs furent impliqus dans les poursuites
survenues  la suite de cette affaire.

Pour donner une ide de la barbarie de la rpression, il suffira
de citer les faits suivants: Un jour, dit Cosuac, Saint-Ruth,
aprs avoir dispers une bande de religionnaires, en fit brler
plus de deux cents qui s'taient rfugis dans une grange. Les
malheureux repoussant avec des perches les matires combustibles
que les soldats jetaient sur le toit, les dragons embusqus dans
les arbres tiraient sur eux.

La grange brla et tous furent touffs, sauf les quinze plus
vigoureux qui, tant sortis, furent fusills ou pendus.

 l'approche des soldats, un autre jour, des vieillards, des
femmes et des enfants se sauvent et se rfugient dans des
prcipices, derrire Mastenac, Saint-Ruth en trouve le chemin.

Il y eut plusieurs filles et femmes violes, dit lie Benot; une
entre autres, ayant donn beaucoup de peine  six dragons par sa
rsistance et se jetant sur eux comme une lionne pour se venger,
fut tue par ces brutaux  coups de sabre... Catherine Raventel,
ayant t trouve dans les douleurs de l'enfantement, les dragons
la turent... On tua tout, hommes et femmes, tous prirent
jusqu'au dernier.

L'vque de Valence avait demand qu'on lui accordt du moins la
grce des prisonniers qu'il parviendrait  convertir.
J'accompagnais l'intendant, dit-il, dans les endroits o il y
avait des prisonniers, et, dans le temps qu'il les condamnait 
mort et qu'on instruisait leur procs, je recevais leur
abjuration, _cela fit sauver plus de deux mille hommes_.

Louvois dut tre satisfait, et la _dsolation _du pays en 1683-
1684, fut le digne prlude de la sauvage dvastation accomplie
quelques annes plus tard, pour faire rgner _la paix des tombeaux
_sur les ruines ensanglantes des Cvennes, dpeuples et
converties en dsert, sur une tendue de quarante lieues de long
sur vingt de large.

L'histoire de l'insurrection des Cvennes ne rentre pas dans le
cadre de ce travail, qui a pour but de faire l'histoire de la
rsistance passive de l'immense majorit des huguenots, rsistance
finissant par lasser les perscuteurs. Mais si la constance
hroque des martyrs huguenots, au fond des cachots, sur les bancs
des galres, devant la potence, la roue et le bcher a gagn,
devant l'opinion publique, la cause de la libert de conscience,
on ne peut contester que le souvenir toujours vivant de la lutte
hroque de quelques milliers de montagnards contre les armes de
Louis XIV n'ait, pour une large part, contribu  assurer le
succs dfinitif de cette grande cause. C'est pourquoi nous disons
ici quelques mots de cette guerre du dsespoir, provoque par la
longue et cruelle perscution qui suivit la dsolation de 1683.

Deux fois dans les provinces du midi, en 1688 et en 1700, tout un
peuple tombe malade, perd l'esprit  force d'tre perscut et
tortur et c'est par milliers que hommes, femmes, filles et
enfants se mettent  prophtiser. Cette maladie extatique, teinte
ailleurs, se perptue dans les Cvennes, et depuis Esprit Sguier
qui, en 1702, donne le signal de l'insurrection, jusqu' Rolland
et Cavalier mme, les chefs camisards furent presque tous
_prophtes_. S'il fallait livrer un combat ou tenter une
expdition, on ne le faisait qu'aprs avoir consult les inspirs,
interprtes de l'Esprit Saint Bombonnoux, un des derniers chefs
camisards, prvient en vain ses gens du danger qu'ils courent:
_comme je n'tais pas prophte_, dit-il, on ne fit aucune
attention  mes pressentiments.

La principale cause qui amena les Cvenols  se rvolter, dit
Court, ce fut la conduite cruelle et barbare que les
ecclsiastiques, vques, grands vicaires, curs, les moines eux-
mmes tenaient  l'gard des protestants.

Le plus cruel des tyrans locaux qui s'ingniaient  tourmenter les
huguenots, c'tait l'archiprtre du Chayla qui, bourreau, et
satyre tout  la fois, torturait les hommes,  la vue de leurs
femmes et de leurs filles, pour les obliger  se livrer  lui.
Contre ses prisonniers enferms dans les caves de son chteau de
Pont-de-Montvert, il puisait tous les raffinements de cette
science de torture dans laquelle, dit Court de Gebelin, les
prtres n'ont point connu de rivaux et ne furent jamais dpasss.
Il leur arrachait un  un les poils de la barbe, des sourcils, des
cils; il leur liait les deux mains avec des cordes de coton
imbibes d'huile ou de graisse, qu'il faisait brler lentement
jusqu' ce que les chairs fussent rties jusqu'aux os. Il leur
mettait des charbons ardents dans les mains qu'il fermait et
comprimait violemment avec les siennes. Il plaait ces malheureux
dans les ceps (nom que l'on donnait  deux pices de bois entre
lesquelles il engageait leurs pieds), de telle sorte qu'ils ne
pouvaient se tenir ni assis, ni debout sans souffrir les plus
cruels tourments.

Dans la nuit du 24 au 25 juillet 1702, trois prophtes, Esprit
Sguier, Conduc et Mazel se donnent rendez-vous dans la montagne,
une cinquantaine de huguenots arms de fusils, de sabres, de faux
ou de btons viennent se joindre  eux. Dieu le veut! s'crie le
prophte Sguier, il nous commande de dlivrer nos frres et nos
soeurs, et d'exterminer cet archiprtre de Satan.

La bande des conjurs entre dans le bourg de Pont-de-Montvert en
chantant le psaume de combat, ils prennent d'assaut la demeure de
du Chayla, enfoncent la porte avec une poutre dont ils font un
blier, tuent ou dispersent les gardes de du Chayla, et mettent le
feu au chteau.

Ils se prcipitent vers les cachots et trouvent les malheureux
prisonniers  moiti morts, les pieds endoloris pris dans les
ceps, n'ayant mme plus la force de prendre la libert qu'ils
viennent leur apporter. Leur fureur redouble, ils dcouvrent du
Chayla, qui, en voulant s'enfuir par une fentre, est tomb et
s'est bris la jambe. Chacun dfile  son tour devant
l'archiprtre et le frappe en disant: Voici pour mon frre envoy
aux galres, pour ma mre, pour ma soeur enfermes au couvent,
pour mon pre que tu as fait prir sur la roue. Quand on releva
le cadavre de du Chayla, il avait cinquante-deux blessures faites
par chacun de ceux qui avaient une victime  venger. C'est  la
suite de cette sanglante excution que commena la terrible guerre
des Cvennes, guerre du dsespoir, entre quelques milliers de
montagnards guids par leurs prophtes, et les armes de Louis
XIV.

Pour se rendre compte de ce qu'taient ces rvolts, se croyant
inspirs de l'Esprit-Saint ne craignant ni la mort sur le champ de
bataille, ni les souffrances du supplice sur la roue ou le bcher,
il suffit de se rappeler la fin du prophte Esprit Sguier:

Comment t'attends-tu  tre trait? lui demande le capitaine Poul
qui l'a fait prisonnier.

-- Comme je t'aurais trait moi-mme, si je t'avais pris, rpond
le prisonnier enchan.

-- Pourquoi t'appelle-t-on Esprit Sguier? lui demandent les
juges.

-- Parce que l'esprit de Dieu est avec moi.

-- Ton domicile?

-- Au dsert, et bientt au ciel.

-- Demande pardon au roi de ta rvolte!

-- Mes compagnons et moi n'avons d'autre roi que l'ternel.

-- N'prouves-tu pas de remords de tes crimes?

-- Mon me est un jardin plein d'ombrage et de fontaines, et je
n'ai point commis de crimes.

Condamn  avoir le poing coup et  tre brl vif, il meurt avec
le courage d'un martyr, et, mont sur le bcher, il revendiquait
encore l'honneur d'avoir port le premier coup  l'archiprtre du
Chayla.

Pour venir  bout de tels hommes, il fallut quatre marchaux de
France, de vritables armes; et de nouveaux croiss, les _cadets
de la croix_, auxquels une bulle du pape Clment XI promettait les
indulgences accordes autrefois aux massacreurs des Albigeois.
Voici quelques exploits de ces saints _croiss_: Dans le seul
lieu de Brenoux, dit Court, ils massacrent cinquante-deux
personnes. Il y avait parmi elles plusieurs femmes enceintes; ils
les ventrent et portent en procession,  la pointe de leurs
baonnettes, leurs enfants arrachs de leurs entrailles
fumantes... Entre Bargenc et Bagnols, les cadets de la croix
s'emparent de trois jeunes filles, leur font subir le dernier
outrage, leur emplissent le corps de poudre, les bourrent comme
une pice d'artillerie, y mettent le feu et les font clater.

L'arme rgulire, de son ct, traitait les Cvenols comme des
loups enrags; aprs un combat, le brigadier Poul envoyait 
M. de Broglie _deux corbeilles de ttes _pour tre exposes sur
les murs d'une forteresse. Un autre jour, ses soldats victorieux
reviennent avec des chapelets d'oreilles de Cvenols. Le marchal
de camp Julien faisait passer au fil de l'pe des villages
entiers, et c'est lui qui avait trouv ce barbare moyen de ne
jamais tre gn par le trop grand nombre des prisonniers qu'il
avait faits: Comme dans nos marches d'exil,  la moindre alarme,
nous aurions t embarrasss de nos prisonniers, _je pris la peine
de leur casser la tte _ mesure qu'on me les conduisait, _le roi
pargne ainsi les frais de justice et d'excution_.

Lalande, ayant surpris une trentaine de camisards blesss dans la
caverne o on les avait cachs, les fait tous tuer par ses
dragons. C'tait l'habitude des soldats d'en agir ainsi.
Bonbonnoux conte, qu'ayant t surpris avec Cavalier, sa troupe
avait t mise en fuite prs d'une caverne, o nous avions, dit-
il, une partie de nos blesss. Nous dlogemes, poursuit-il; nos
blesss qui ne pouvaient point nous suivre, demeurrent dans la
caverne et furent bientt dcouvert par_ des mdecins qui
pansrent leurs plaies d'trange manire_, ils les firent tous
prir.

Faut-il s'tonner de ce que les camisards, appliquant la thorie
biblique: oeil pour oeil, dent pour dent, rendaient meurtre pour
meurtre, incendie pour incendie, si bien que l'vque de Nmes,
Flchier, crivait: J'ai vu de mes fentres brler nos maisons de
campagne impunment, il ne se passe pas de jour que je n'apprenne
 mon rveil quelque malheur arriv la nuit. Plus de quatre mille
catholiques ont t gorgs  la campagne, quatre-vingts prtres
massacrs, prs de deux cents glises brles.

Montrevel fait rduire en cendres quatre cent soixante-six
villages, les maisons isoles, les granges, les mtairies, on
dtruit les fours; _dans les huit jours, tous _les habitants de la
campagne; vingt mille personnes environ, doivent tre rendus dans
les villes mures avec leurs bestiaux et tout ce qu'ils possdent,
et il leur est interdit, sous peine de mort, de sortir des lieux
o ils sont interns. Pour que ces interns ne puissent venir en
aide aux camisards, on les rationnait si parcimonieusement que
parfois ils n'avaient plus de quoi vivre. Les interns de Saint-
Andr, mourant de faim, se dcident un jour  sortir dans la
campagne et rapportent quelques aliments. Pendant la nuit un
dtachement de troupes arrive pour les chtier. On arrache les
malheureux de leurs lits, on les entasse dans l'glise d'o on les
fait sortir un par un pour les massacrer. L'excution finie, on
jeta tout, morts et mourants, hommes, femmes et enfants, dans la
rivire, laissant aux chiens affams et aux fauves le soin de
faire disparatre les cadavres.

Les camisards, refouls dans leurs montagnes, avaient bien de la
peine  vivre avec le bl que la charit des paysans leur
fournissait et qu'ils cachaient dans des cavernes. Notre tat,
dit Bonbonnoux, devenait tous les jours plus triste et plus
dsolant. L'ennemi avait renferm toutes les denres dans les
villes ou dans les bourgs murs, renvers les fours de campagne,
mis les moulins hors d'tat de moudre, oblig le paysan qui
travaillait dehors de prendre le pain par poids et mesure, crainte
qu'il ne nous en fournt quelque peu. Ainsi, nous avions toutes
les peines imaginables pour trouver seulement ce qui tait le plus
pressant et le plus ncessaire pour subsister. Nous faisions
fabriquer de ces fers qui sont entre les deux meules du moulin et
que l'ennemi avait enlevs, nous faisions rebtir les fours qu'on
avait dmolis, et nous les dmolissions de nouveau pour n'tre pas
dcouverts.

Ne pouvant venir  bout, par la force des armes, de ces terribles
Cvenols aussi insoucieux de la mort sur les champs de bataille
que sur le bcher ou sur la roue, il avait fallu se rsoudre 
faire le dsert autour d'eux, afin qu'ils fussent rduits  mourir
de faim au milieu des montagnes sauvages et dsoles o ils
avaient t refouls.

Quant aux chefs ou prophtes, c'tait toujours par la trahison que
l'on finissait par avoir raison d'eux. Bville crit, en 1700, 
l'occasion de la prise du prophte Daniel Raoul et de trois
prdicants que lui avait livrs un faux frre, gagn  prix
d'argent: On ne peut jamais prendre ces sortes de gens-l
autrement, et toutes les forces du monde ne servent de rien, parce
qu'ils ont des retraites assures. Il faut, pour de l'argent,
trouver quelqu'un de ceux qui les suivent, qui les dcouvre et les
livre. Ce n'est point par la force des armes que le marchal de
Villars vint  bout de l'insurrection cvenole; par de vaines
promesses, n'ayant pour garantie que la parole du roi -- garantie
dont on a vu plus haut le peu de valeur, il parvint  priver les
rvolts de leur plus brillant capitaine, Cavalier. -- Roland, ce
grand organisateur de l'insurrection, ne s'tant pas laiss abuser
par de trompeuses ngociations, parce qu'il exigeait, non de
vaines promesses, mais des actes, le marchal de Villars, se fit
livrer par un tratre le chef qui tait l'me de la rvolte, mais
il ne l'eut pas vivant, Roland se fit tuer.

Voici le portrait que Peyrat, dans son Histoire des Pasteurs du
dsert, fait de Cavalier et de Roland, les deux grandes figures
lgendaires de l'insurrection des Cvennes:

Roland Laporte, gnral des enfants de Dieu, ptre cvenol,
unissait  l'indomptable tnacit de Coligny l'habile et sombre
enthousiasme de Cromwell. S'emparant de cet orageux lment de
l'extase, il en fit le fondement et la rgle d'une insurrection
qu'il organisa, nourrit, vtit, abrita, entretint deux ans au
dsert, malgr la fureur des hommes et des saisons; lutta avec
trois mille combattants contre des populations hostiles, soixante
mille ennemis arms, les marchaux de Louis XIV, et ne fut enfin
abattu que par la dfection, la trahison et la mort. Quel homme
plus obscur sut, avec de plus faibles moyens, tenter avec plus
d'nergie un effort gigantesque? Car, l'insurrection, cre par
lui, morte avec lui, c'tait lui-mme. Il en tait l'intelligence,
l'me. Mais, s'il en fut la tte, Cavalier, il faut le dire, en
fut le bras et la plus vaillante pe.

Roland n'avait point cet lan, cette fougue aventureuse, inspire,
cette bravoure tmraire et chevaleresque qui, jointe aux charmes
de l'adolescence, font de Cavalier la plus gracieuse et la plus
hroque figure du dsert... Roland, fait observer Peyrat, prit
la veille de la bataille d'Hoschstet, et l'anne qui prcda les
grands dsastres de Louis XIV; s'il eut encore vcu qu'et-il fait
alors?

Ce chef formidable, grandissant de la ruine du monarque, lui et
sans doute impos le rtablissement de l'dit de Nantes, il et
rouvert les portes de la France  cinq cent mille exils, et, les
runissant sur la frontire, il leur et dit: maintenant
dfendons la patrie, notre mre repentante et vnre, et
repoussons ses ennemis!

Le spectacle de cette lutte de quelques milliers de montagnards
contre les armes de Louis XIV, commandes par ses meilleurs
officiers, le fait inou d'un marchal de France traitant d'gal 
gal, au nom du roi-soleil, avec Cavalier, un ancien ptre,
avaient stupfi l'Europe et rehauss le courage des huguenots qui
s'taient laiss arracher une conversion.

Les internements de populations entires, les transportations en
Amrique, les tueries militaires, le supplice de douze mille
Cvenols envoys par Bville aux galres, au gibet,  la roue, aux
bchers, l'incendie de cinq cents villages, la rduction en dsert
de quarante  cinquante lieues de pays, dsert dans lequel avaient
pri, cent mille personnes: tels avaient t les terribles moyens
employs pour arriver  faire rgner dans les Cvennes la paix des
tombeaux. Le souvenir de cette insurrection des Cvennes laissa au
moins aux convertisseurs la crainte salutaire et persistante, de
voir les huguenots des autres provinces imiter l'exemple des
rebelles. Non seulement sous Louis XIV, mais pendant la rgence,
et sous Louis XV, on voit souvent, en effet, les intendants
conseiller de modrer la perscution, en rappelant l'insurrection
des Cvennes, pour faire comprendre au Gouvernement qu'il pourrait
tre dangereux de pousser les huguenots  bout.

Pour en revenir  l'histoire de la campagne poursuivie pour finir
le calvinisme, par la suppression des temples et l'interdiction
des ministres, nous dirons qu'elle continua plus ardente que
jamais par toute la France, aprs l'excution militaire du
Vivarrais et du Dauphin. Puis aprs la premire dragonnade du
Poitou en 1681-1682, vinrent la grande dragonnade de 1685,
commence par l'arme runie sur les frontires de l'Espagne, et
enfin l'dit de rvocation, interdisant l'exercice du culte
protestant, supprimant tous les temples et bannissant tous les
ministres hors du royaume.

Les opinitres que n'avait pu convaincre _l'Apostolat du sabre_
taient renferms dans les prisons, dans les chteaux forts, dans
les hpitaux; dans les couvents o ils avaient  subir de
nouvelles perscutions, ou bien, ils erraient de lieu en lieu,
cherchant  sortir du royaume. S'ils russissaient, c'taient les
douleurs de l'exil et les dures preuves de la misre 
l'tranger; s'ils chouaient, c'tait, pour les femmes, la
dtention perptuelle dans les prisons ou les couvents; pour les
hommes, le cruel supplice des galres; pour tous, en outre, la
confiscation des biens.

Quand  la grande masse des protestants, des nouveaux convertis,
ainsi qu'on les appelait depuis qu'on leur avait arrach une
abjuration, ils semblaient, sinon rsigns  leur sort, du moins
incapables de retrouver l'nergie ncessaire pour revenir sur le
fait accompli.

Le clerg et le roi crurent un instant avoir cause gagne et
firent frapper de menteuses mdailles en l'honneur de l'extinction
de l'hrsie. Mais les huguenots avaient l'horreur du culte
catholique qu'on voulait les contraindre  pratiquer, ils
restaient attachs  la foi qu'on les avait obligs de renier des
lvres, et ils reprenaient peu  peu en secret l'exercice du culte
proscrit.

Dans les provinces, comme la Bretagne ou la Normandie, o les
huguenots taient disperss par petits groupes, au milieu de
nombreuses populations catholiques, c'taient des gentilshommes,
des ngociants, des artisans, des femmes, qui s'attachaient par
des lectures, par des confrences ou entretiens,  maintenir leurs
co-religionnaires dans leurs anciennes croyances.

Dans le Poitou; dans la Saintonge et dans les provinces du Midi,
o les huguenots taient trs nombreux et plus ardents, ils ne se
rsignrent pas  se borner au culte domestique et se mirent 
faire des assembles qui devinrent peu  peu de plus en plus
nombreuses. Ces assembles se tenaient, parfois dans une maison
isole, mais le plus souvent dans les bois ou les cavernes, on y
faisait des prires, on y chantait des psaumes et,  dfaut de
ministre, un homme, un adolescent, une femme, faisait une lecture
ou haranguait les fidles. Quand le roi et le clerg apprirent la
reprise du culte qu'ils croyaient avoir ananti, ils furent pris
d'une colre frntique; ils firent publier un dit qui, ainsi que
le dit de Flice, aurait fait honte  des cannibales. Peine de
mort contre les ministres rentrs en France, contre les
prdicants, contre tous ceux qui seraient surpris dans une
assemble; les galres perptuelles pour quiconque prterait
secours ou donnerait asile  un de ces ministres dont la tte
tait mise  prix.

Le marquis de la Trousse donnait ces sauvages instructions aux
officiers chargs de surprendre et de dissiper les assembles de
huguenots: Lorsque l'on aura tant fait que de parvenir au lieu de
l'assemble, il ne sera pas mal  propos _d'en charper une
partie_.

Les ordres de Louvois ne sont pas moins barbares:

S'il arrive encore que l'on puisse tomber sur de pareilles
assembles, l'on ordonne aux dragons _de tuer _la plus grande
partie des religionnaires qu'ils pourront joindre sans pargner
les femmes.

Sa Majest dsire que vous donniez ordre aux troupes... de ne
faire que peu de prisonniers, mais d'en mettre beaucoup sur le
carreau, n'pargnant pas plus les femmes que les hommes.

Il convient que... l'on fasse main basse sur eux, sans
distinction d'ge ni de sexe, et que si, aprs en avoir tu un
grand nombre on prend quelques prisonniers, on fasse faire
diligemment leur procs.

Le duc de Broglie, aprs avoir donn  l'arme du Languedoc, les
mmes instructions de charger les assembles qui se tiendraient 
la campagne, et de faire main basse dessus sans aucune distinction
de sexe, ajoute, en ce qui concerne les assembles particulires
qui se tiennent dans les maisons: Si l'assemble passe le nombre,
de quinze personnes, l'officier qui commande pourra la charger et
en user avec la mme svrit que si elle se faisait en campagne.

Jamais instructions ne furent mieux observes, dit lie Benot;
on ne manquait pas de se rendre aux lieux o on tait averti qu'il
se faisait des assembles et, quand on pouvait les surprendre, on
ne manquait pas de tirer dessus, quoique le plus souvent on les
trouvt  genoux, attendant le coup sans fuir, et n'ayant ni le
moyen, ni l'intention de se dfendre. Il y en avait toujours
quelque nombre de tus et encore, un plus grand nombre de blesss,
dont plusieurs allaient mourir dans quelque haie ou quelque
caverne. Les soldats battaient, volaient, violaient impunment
dans ces occasions... On a vu des femmes assommes de coups sur la
tte, d'autres  qui on avait coup le visage  coups de sabre,
d'autres  qui l'on avait coup les doigts pour leur arracher les
bagues qu'elles y portaient, d'autres  qui on avait fait sortir
les entrailles...

Dans le Velai, en 1689, les soldats surprennent une assemble
qu'ils massacrent. Un vieux prophte, Marliaux, avait  ce prche
nocturne deux fils et trois filles dont l'ane, enceinte de huit
mois, tenait par la main un petit enfant qui avait aussi voulu
aller prier Dieu au dsert... vers minuit on lui rapporta six
cadavres, dont deux palpitaient encore, une fille qui expira
bientt aprs et un petit garon qui gurit miraculeusement. Le
prophte passa la nuit en prires, au milieu de sa famille, au
cercueil qu'il dposa furtivement le lendemain dans une mme
tombe.

Les petits enfants, dit Court, ne trouvaient pas grce devant les
soldats; ces monstres les peraient de leur baonnette et, les
agitant en l'air, s'criaient dans un transport de jovialit
froce: Eh! Vois-tu se tordre ces grenouillettes.

En 1703,  la porte de Nmes, cent cinquante protestants se
runissent dans un moulin pour clbrer leur culte le jour des
Rameaux. L'assemble se composait en majeure partie de vieillards,
de femmes et d'enfants; le chant des psaumes trahit sa prsence
dans le moulin. -- Le marchal de Montrevel, averti  deux heures
de l'aprs-midi, se lve de table et accourt avec des troupes qui
investissent le moulin. Les soldats s'acquittant trop mollement au
gr de Montrevel de leur oeuvre de sang, il fait fermer les portes
du btiment et y fait mettre le feu.

Quels cris confus, dit Court, quel spectacle! quels affreux
spectres s'offrent  la vue! Des gens couverts de blessures,
noircis de fume et  demi brls par les flammes, qui tchent
d'chapper  la fournaise qui les consume; mais ils n'ont pas
plutt paru qu'un dragon impitoyable, qui fait dans cette
occasion, par ordre et sous les yeux d'un marchal de France,
l'office de bourreau, les repousse avec le fer dont il est arm.
Tous prirent. Une jeune fille de seize ans qui avait t sauve
par un laquais de Montrevel, fut pendue par ordre du marchal,
qui, sans l'intercession des soeurs de la Misricorde, et aussi
fait pendre ce laquais trop pitoyable. L'vque de Nmes,
Flchier, ne trouve pas un mot de blme pour cette terrible
hcatombe humaine, laquelle tait, dit-il, la _rparation du
scandale_ occasionn par le chant des psaumes tandis qu'on tait 
vpres.

Prs d'Aix, en 1686, les soldats cernent une assemble, font une
dcharge concentrique, puis frappent sans piti d'estoc et de
taille; six cents cadavres restent sur place, on fait trois cents
prisonnires et les soldats s'amusent  leur larder le sein et les
cuisses  coups de baonnettes. Dans une autre assemble, en 1689,
trois cents personnes furent massacres, et l'on compte plus de
trois cents assembles surprises et disperses par les troupes ou
par les communauts catholiques. On sait  peu prs le nombre des
victimes _lgalement_ frappes, en vertu d'une condamnation; on a
les noms, d'environ quinze cents protestants envoys aux galres,
d'une centaine de ministres ou prdicants pendus, rous ou brls
vifs. Mais qui pourrait dire le chiffre des malheureux tombs sur
le lieu o ils s'taient runis pour prier, pendus sur place sans
forme ni figure de procs, tus en route comme _embarrassant_ la
marche des soldats qui les emmenaient, ou succombant au fond d'un
obscur cachot aprs des annes de cruelle captivit?

Pendant plus de soixante annes les sauvages instructions donnes
pour la dispersion des assembles furent strictement excutes.

Le baron de Breteuil, ministre de Louis XVI, rappelle dans son
mmoire au roi, qu'au milieu du XVIIIe sicle, des troupes taient
encore envoyes dans les bois pour disperser _par le fer et le
feu_ ces multitudes de vieillards, de femmes et d'enfants, de gens
sans armes qui s'assemblaient pour prier Dieu. J'ai vu, dit-il,
ces propres mots dans les instructions que donnait aux troupes le
commandant d'une grande province, _connu pour son extrme
indulgence_: Il sera bon que vous ordonniez, dans vos instructions
particulires aux officiers qui doivent marcher, de tirer le plus
tard qu'ils pourront sur ceux qui ne se dfendront pas.

En 1754, le duc de Richelieu publie encore un ban pour la
dispersion des assembles dans lequel il est ordonn de tirer sur
les assembles, lorsque l'officier commandant chaque corps ou
dtachement _jugera  propos d'en donner l'ordre_.

Il arrivait souvent que les officiers auxquels tait laiss ce
terrible pouvoir discrtionnaire; faisaient tirer sur les
assembles qu'ils surprenaient en prires. D'autres, au contraire,
faisaient tirer en l'air, mais laissaient leurs soldats dpouiller
les protestants, les maltraiter, insulter les femmes, et mme les
violer, leur faire l'amour_  la dragonne_, suivant une expression
du temps.

Lettre de Court, 1745: Les dragons entreprirent de faire l'amour
 la dragonne  une jeune fille; des paysans qui travaillaient 
leurs vignes accourent aux cris dsesprs de la jeune fille et la
dlivrent.

Voici, en effet, ce que raconte Court  l'occasion d'une assemble
surprise par les soldats dans le Dauphin en 1749 et salue d'une
dcharge inoffensive de coups de fusils: Si les coups de fusils
portrent  faux, l'avidit des dragons ne le fit pas; ils
enlevrent aux femmes et aux filles leurs bagues, les coeurs d'or
qu'elles portent en pendants  leur cou, et leurs habits, et leurs
coiffures, et tout l'argent qu'ils trouvrent sur elles, de mme
que celui des hommes.

 cette occasion, Court rappelle ce qui s'tait pass quelques
mois plus tt dans le diocse d'Uzs  une assemble surprise par
les dragons: Plusieurs femmes ou filles furent insultes, presque
au point d'tre violes. On leur arracha les bagues des doigts,
les crochets d'argent de leur ceinture, les colliers de perles
qu'elles portaient  leur cou, et tout ce qu'elles avaient
d'argent monnay.

Dans les annes qui suivirent la publication de l'dit de
rvocation, on envoyait impitoyablement  la potence, tous les
prisonniers qu'on avait faits aux assembles; il en fut ainsi pour
un aveugle qui avait assist prs de Bordeaux  une assemble. En
1689, deux femmes, nouvelles converties, sont amenes devant le
juge; on leur demande pourquoi elles sont retournes aux
assembles -- par curiosit, rpondent-elles. -- Eh bien, leur dit
le juge avec une cruelle ironie, avant de prononcer sa sentence,
_vous irez aussi  la potence par curiosit_.

Mais le grand nombre des _coupables_ rendait souvent impossible
l'application de la peine de mort  tous les prisonniers faits aux
assembles. Ds le 40 janvier 1687, Louvois crit  Bville: Sa
Majest n'a pas cru qu'il convnt  son service de se dispenser
_entirement_ de la dclaration qui condamne  mort ceux qui
assisteront aux assembles. Elle dsire que, de ceux qui ont t 
l'assemble d'auprs de Nmes, _deux des plus coupables_ soient
condamns  mort, et que tous les autres hommes soient condamns
aux galres. Si les preuves ne vous donnent point lieu de
connatre qui sont les plus coupables, le roi dsire que vous les
fassiez _tirer au sort_ pour que deux d'iceux soient excuts 
mort.

Plus tard, l'intendant Foucault fait observer au ministre  propos
d'un homme et de quatre femmes ayant assist  une petite
assemble  Caen, que la peine de mort semblera un peu rude; et le
ministre consent  substituer  cette peine, celle des galres
pour l'homme et de l'emprisonnement pour les femmes.

Cette substitution de peine devint bientt la rgle gnrale; on
se dispensa _entirement_ de la dclaration condamnant  mort ceux
qui avaient assist  une assemble, on envoya les hommes aux
galres et les femmes en prison. Les hommes assurrent le
recrutement de la chiourme des galres, les assembles se
multipliant de plus en plus; on envoyait mme des enfants aux
galres, car l'amiral Baudin a relev sur une feuille d'crou du
bagne de Marseille, cette annotation mise en face du nom d'un
galrien condamn pour avoir, _tant g de plus de douze ans_,
accompagne son pre et sa mre au prche.

Quant aux femmes,  partir de 1717, on leur consacra comme prison
la tour de Constance  Aigues-Mortes, o l'on n'avait pas 
redouter leur vasion.

Alors que les htes des autres prisons recevaient le pain du roi,
les prisonnires de la tour de Constance devaient payer de leurs
deniers le pain, seul aliment qu'on leur donnt. Elles taient
l, dit Court, abandonnes de tout le monde, livres en proie  la
vermine, presque destitues d'habits et semblables  des
squelettes. La prison tait compose de deux grandes salles
rondes superposes, au milieu desquelles tait une ouverture
permettant  la fume de sortir, le feu se faisant au centre de
ces salles; ces mmes ouvertures servaient aussi  clairer et 
arer les deux salles et permettaient en mme temps au vent et 
la pluie d'y entrer. Les lits des prisonnires placs  la
circonfrence et adosss au mur, taient sans matelas, garnis
seulement de draps grossiers et de minces couvertures. Spares du
monde entier, souffrant de la faim et du froid, ces prisonnires
restaient oublies dans cet enfer, pendant de longues annes,
jusqu' ce qu'elles devinssent folles ou que la mort mit fin 
leurs souffrances. Marie Durand, soeur d'un ministre, dlivre
quelques mois avant les autres prisonnires de la tour de
Constance, avait subi trente-huit annes de captivit, elle ne
pouvait plus marcher ni travailler assise  des ouvrages  la
main, tant sa constitution avait t affaiblie par les souffrances
et les privations qu'elle avait endures.

Au mois de janvier 1767, le chevalier de Boufflus, faisant une
tourne d'inspection avec le prince de Beauvau, gouverneur du
Languedoc, s'arrte avec lui  la tour de Constance et tous deux
pntrent dans la prison: Nous voyons, dit-il, une grande, salle
prive d'air et de jour, quatorze femmes y languissaient dans la
misre et les larmes..., je les vois encore  cette apparition,
tomber toutes  la fois aux pieds du commandant, les inonder de
leurs larmes, essayer des paroles, ne trouver quelques, sanglots,
puis, enhardies par nos consolations, nous raconter toutes
ensemble, leurs communes douleurs; hlas! _tout leur crime tait
d'avoir t leves dans la mme religion que Henri IV_.
M. de Beauvau fait connatre  la cour le spectacle lamentable
auquel il a assist, mais au lieu de l'ordre de mise en libert
des quatorze prisonnires qu'il avait sollicit, il ne reoit de
Versailles que la permission de dlivrer trois ou quatre de ces
malheureuses. De son propre mouvement il les fait cependant mettre
toutes en libert, et explique ainsi au ministre ce coup
d'autorit. La justice et l'humanit parlaient _galement_ pour
ces infortunes, je ne me suis pas permis de _choisir_ entre
elles, et, aprs leur sortie de la tour, je l'ai fait fermer, dans
l'espoir qu'elle ne s'ouvrirait plus pour une semblable cause.

Le secrtaire d'tat, la Vrillire, lui fit de vifs reproches et
lui enjoignit mme de revenir sur la mesure qu'il avait prise,
faute de quoi il ne rpondait pas de la conservation de sa place.
M. de Beauvau rpondit firement: Le roi est matre de m'ter la
place qu'il m'a confie, mais non de m'empcher d'en remplir les
devoirs selon ma conscience et mon honneur.

Les quatorze prisonnires qu'il avait dlivres restrent en
libert et il conserva son gouvernement du Languedoc, mais ce
n'est qu'en 1769 que la prison de la tour de Constance fut
dfinitivement ferme.

Pour assurer l'excution de l'dit de rvocation, interdisant
l'exercice public du culte protestant, on ne s'tait pas born 
dicter contre ceux qui se rendaient aux assembles, ces terribles
peines des galres pour les hommes, de l'emprisonnement perptuel
pour les femmes.

On avait eu recours  tous les moyens pour empcher que les
assembles pussent avoir lieu, de manire  ce qu'il ft
impossible aux protestants de se runir, pour prier Dieu  leur
manire, soit dans les maisons, soit _sous la couverture du ciel_.

On avait oblig les nouveaux convertis de chaque communaut 
prendre des dlibrations par lesquelles ils s'rigeaient en
inspecteurs les uns des autres, et s'engageaient  empcher que
les dits ne fussent viols. Ainsi, dans une dlibration des
habitants de Saint-Jean-de-Gardonnenque, en date du 17 novembre
1686, on lit: Tous lesdits habitants, ci-dessus dnomms,
s'obligent  mettre des _espions_  toutes les avenues de la
paroisse pour viter et empcher les assembles de quelques
fugitifs.

Si les nouveaux convertis ne tenaient pas leur promesse et
n'avertissaient point les autorits, les soldats prvenus par
quelques-uns des faux frres que l'on entretenait partout  grands
frais, ou par un catholique, arrivaient dans les localits prs
desquelles devait se tenir une assemble, et, se faisant
accompagner par le cur, procdaient  des visites domiciliaires.
Tout absent tait rput coupable d'avoir assist  l'assemble
s'il ne pouvait justifier d'un motif lgitime d'absence.

On avait pens, sur l'avis conforme de Bville, que _le moyen le
plus efficace_ pour empcher les assembles, tait de rendre
responsables les communauts sur le territoire desquelles elles se
seraient tenues, et de condamner  des amendes solidaires tous les
habitants.

En 1712, deux arrondissements dans lesquels s'taient tenues deux
assembles, surprises par les soldats, taient condamns, l'un 
1500 l'autre  3 000 livres d'amende.

En 1754, l'intendant Saint-Priest condamne encore  mille livres
d'amende les habitants nouveaux convertis de l'arrondissement de
Revel, dans le taillable duquel tait situ le bois o une
assemble s'tait tenue.  la mme poque, les habitants de
Clairac, Tonneins et Nrac, dclarent dans une supplique, que les
amendes arbitraires qu'on leur inflige,  raison d'assembles
tenues sur leurs territoires, les puisent, et _les mettent hors
d'tat de payer leurs impositions ordinaires._

Peu  peu les communauts en vinrent, cependant,  considrer les
amendes qu'on leur infligeait pour avoir souffert des assembles
sur leurs territoires, comme une sorte d'abonnement  payer, pour
avoir la facult de clbrer leur culte au dsert, en violation
des dits.

Pour prvenir la runion des assembles, la constante
proccupation du Gouvernement tait d'empcher, par tous les
moyens, que les huguenots pussent trouver des ministres, ou des
prdicants faisant fonctions de ministres pour exercer leur culte
au dsert.

Une ordonnance du 1er juillet 1686, dicte la peine de mort,
contre tout ministre rentr ou non sorti; la mme peine est
applique  ceux qui, sans mandat, viennent spontanment remplir
le rle de ministres dans les assembles.

En 1701, Bville crit  l'vque de Nmes: Le prophte,
monsieur, que vous avez interrog ce matin sera bientt _expdi;_
j'ai condamn ce matin  mort quatre prdicants du Vivarais, et
une femme qui faisait accroire qu'elle pleurait du sang; j'ai
condamn aussi une clbre prdicante _au fouet et  la fleur de
lys_. Je ne ferai aucune grce aux prdicants...

J'ai fait prendre et punir, crit-il ailleurs, seize de ces
prdicateurs, je n'en connais plus que deux qui sont fort casss,
que j'espre arrter s'ils paraissent.

De 1685  1762, une centaine de pasteurs, prophtes ou prdicants
furent cruellement supplicis, rous ou pendus, pour avoir prch
au dsert; quant aux prdicantes, on finit par se borner  les
enfermer  l'hpital comme _insenses_. Le dernier martyr de cet
apostolat errant, fut le pasteur Rochette condamn  tre _pendu
et trangl_, le 18 fvrier 1762 comme atteint et convaincu
_d'avoir fait les fonctions de ministre_ de la religion prtendue
rforme, prch, baptis, fait la cne et des mariages dans des
assembles dsignes du nom de dsert.

Au dbut, voulant terrifier les populations par l'horreur des
supplices, on avait laiss des patients pendant de longues heures
sur la roue, les os et les membres briss, avant de leur donner le
coup mortel, le coup de grce; mais cette barbarie, loin d'avoir
le succs qu'on en attendait, avait, grce  l'hroque constance
des victimes, surexcit le fanatisme des religionnaires. On fut
donc oblig, _par politique_, d'agir plus humainement.

La mort _la plus prompte_  ces gens-l, disait le marchal de
Villars,  l'occasion du supplice de Fulcran Bey, est toujours la
plus convenable; il est surtout convenable de ne pas donner  un
peuple gt le spectacle d'un prtre qui crie et d'un patient, qui
le mprise. L'impitoyable Bville avait fini par se ranger lui-
mme  cet avis et le pasteur Brousson ayant t condamn  tre
rou vif, Bville demanda que le condamn ft trangl avant
d'tre mis sur la roue, afin, dit-il, _de finir promptement le
spectacle_.

Pour empcher les patients de haranguer la foule  leurs derniers
moments, on avait commenc par les mener au supplice avec un
billon dans la bouche; l'usage du billon ayant paru trop odieux,
dit lie Benot, on laissa aux condamns _l'apparence_ d'avoir la
libert de parler, mais on mit au pied de l'chelle des tambours
qui battaient jusqu' ce que le patient et expir.

tonnantes vicissitudes des choses humaines, s'crie de Flice,
qui et dit  Louis XIV que son arrire-petit-fils, un roi de
France, aurait aussi la voix touffe par des tambours sur
l'chafaud!

Pour se saisir des ministres, on ne ngligeait rien, on mettait
leur tte  prix; la prime de trois  cinq mille livres promise au
dlateur qui ferait prendre un ministre, fut porte  dix mille
livres, pour Brousson et pour Court,  vingt mille livres pour
Paul Rabaut, un des derniers et des plus illustres de ces pasteurs
du dsert.

Ce n'tait pas seulement par des primes en argent que l'on
cherchait  provoquer les trahisons; ainsi l'on avait promis un
rgiment de dragons  un gentilhomme s'il faisait prendre Court,
et ce tratre avait provoqu une assemble prs d'Alais afin de
gagner son rgiment. Court se rend  cette assemble, mais, 
l'arrive des troupes, il trouve moyen de s'enfuir, et pour se
mettre  l'abri des poursuites, est oblig de rester cach pendant
vingt-quatre heures sous un tas d'immondices.

Quant aux soldats, on excitait leur zle en leur permettant de
dpouiller ceux qui faisaient partie d'une assemble surprise, et
les officiers qui capturaient un pasteur, pouvaient esprer un
grade, ou une rcompense honorifique. Le lieutenant qui avait pris
le pasteur Bnzet lui ayant dit avec satisfaction: -- Votre
prise me procurera la Croix de Saint-Louis.

Oui, rplique firement le futur martyr, _ce sera une croix de
sang qui vous reprochera toujours_.

On entretenait,  beaux deniers comptants, un service d'espions
chargs de surveiller et de faire prendre ces pasteurs ambulants,
si bien que les intendants avaient la liste de toutes les maisons
o ces pasteurs pouvaient songer  demander asile.

On crit du Poitou  Court: _les mouches_ volent sous toutes
sortes de formes, malgr que nous soyons en hiver, pour tacher de
pincer les ministres.

Je sais, dit Paul Rabaut, qu'il y a un nombre considrable
d'espions  mes trousses. Ils se tiennent tous les soirs aux
endroits o ils s'imaginent, que je dois passer et y restent
jusque bien avant dans la nuit. Un soir, il se rend au logis qui
lui a t prpar au moment d'entrer dans la maison il aperoit un
homme assis qui lui parait suspect. Il fait semblant d'entrer dans
la maison voisine, et revient  son asile sans tre aperu.

Le lendemain matin, la maison o l'on avait cru le voir entrer,
tait investie par un dtachement de soldats. Rabaud s'empresse de
sortir pour gagner une porte de la ville. J'observai, dit-il, de
marcher au petit pas, sans que la sentinelle ne souponnt rien,
et, pour mieux la tromper, je chantai tout doucement, mais de
manire qu'elle pt m'entendre; ds que je fus, hors de la vue de
la sentinelle, je doublai le pas. Rabaut rencontre des amis qui
le conduisent  une maison carte et le pressent instamment d'y
coucher; il refuse et part  neuf heures du soir; il n'tait pas 
cinquante pas de l que la maison est entoure par des soldats et
fouille du haut en bas.

Je viens d'apprendre, crit-il encore le 19 mai 1752, de deux ou
trois endroits diffrents qu'on met en usage les moyens les plus
diaboliques pour se dfaire de moi. On emploie des soldats
travestis et d'autres gens de sac et de corde qui, arms de
pistolets, doivent tcher de me trouver, ou en ville, ou aux
assembles, et s'ils ne peuvent pas me saisir vivant, ils sont
chargs de me mander  l'autre monde par la voie de l'assassinat.
Jugez par l, si j'ai besoin de redoubler de prcautions.

Les faux frres auxquels les pasteurs venaient demander asile, et
que pouvait tenter l'appt de la prime promise pour leur capture,
constituaient un danger incessant et des plus srieux pour ces
prdicateurs ambulants. Grce au peu d'paisseur d'une cloison,
Brousson, cach dans une maison, entend ses htes dlibrer entre
eux s'ils doivent ou non le livrer; il s'empresse d'aller chercher
ailleurs un asile plus sr.

Le pasteur Branger arrive  une ferme isole dans le Dauphin o
il comptait passer la nuit. Il aperoit un enfant sur la porte et
lui dit:

Mon ami, est-ce qu'il y a des trangers dans la maison?

-- Non!

-- Est-ce que ton pre y est?

-- Non, il est all chercher les gendarmes parce que le ministre
doit loger chez nous ce soir.

Bien entendu, Branger s'empresse de poursuivre sa route.

Bien souvent, les pasteurs taient obligs de s'adresser  des
htes dont ils n'taient pas srs, par suite de la terreur
rsultant de la rigoureuse application de la loi portant que ceux
qui leur donneraient asile, aide ou assistance, seraient passibles
des galres ou mme de la peine de mort.

Voyant se fermer toutes les portes devant eux, traqus comme des
fauves, errant de village en village, obligs de passer des jours
et des nuits dans des bois, des avenues, des granges isoles, les
pasteurs du dsert menaient une rude et terrible existence,
souffrant du froid, de la faim, et toujours sous la menace
imminente de la mort.

Nous sommes, dit Paul Rabaut, errants par les dserts et par les
montagnes, exposs  toutes les injures de l'air, n'ayant que la
terre pour lit et le ciel pour couverture.

Mon occupation, dit-il, est de circuler sans cesse de lieu en
lieu, et de prcher souvent jusqu' cinq fois dans une semaine,
quelquefois le jour, mais le plus souvent la nuit. Notre fatigue
est grande: marcher, veiller, demeurer debout sur une pierre,
presque les trois heures entires, prcher en rase campagne.

L'activit de Brousson tait prodigieuse; pendant deux ans, il
prsida trois ou quatre assembles chaque semaine; il lui arriva
pendant quinze journes conscutives de prcher chaque deux nuits,
en se reposant le jour et en employant la nuit d'intervalle 
voyager.

Court n'tait pas moins actif; pendant deux mois il fit plus de
cent lieues, allant d'assemble en assemble,  pied, quand ses
forces le lui permettaient, port par deux hommes quand la fivre
qui le minait l'empchait de marcher.

Il n'y avait aucune sorte de dguisement que les pasteurs, obligs
de changer souvent de nom pour dpister les espions,
n'employassent; ils se travestissaient en mendiants, en plerins,
en officiers, en soldats, en vendeurs de chapelets et d'images;
mais, en route, ils taient sans cesse exposs  de fcheuses
rencontres, et devaient n'attendre leur salut que de leur sang-
froid et de leur esprit d'-propos.

Un pasteur, dguis en mendiant, contrefait, le sourd; un autre ne
doit son salut qu'au sang-froid avec lequel il joue le rle de
l'ermite dont il avait revtu la robe.

Un jour, Court entre dans un cabaret; survient le commandant d'une
garnison voisine qui l'interroge durement. La nettet des rponses
de Court satisfait l'officier qui prie le prdicant d'attendre
qu'il ait fait son courrier, et lui donne  porter deux lettres,
l'une pour le duc de Roquelaure, l'autre pour Bville, le terrible
intendant du Languedoc.

Des soldats viennent frapper  la porte d'une maison d'un faubourg
de Sedan o Brousson tenait une assemble. Brousson payant
d'audace, va ouvrir  l'officier; on le prend pour le matre de la
maison, et l'on arrte un des assistants qui, ayant un bton  la
main, est pris pour le ministre. Brousson se cache derrire la
porte d'une chambre basse et chappe aux recherches. Avant de
sortir de la maison, l'officier demande  un enfant de cinq ou six
ans de lui dire o couche le ministre; l'enfant rpond qu'il ne le
sait pas. Mais, quelques instants plus tard, ayant aperu
Brousson, cet enfant court  l'officier et lui dit: Monsieur,
_ici_, _ici_, en lui montrant la porte derrire laquelle se tenait
cach le proscrit. L'officier ne comprend pas ce que veut dire
l'enfant et s'loigne. Brousson prend les vtements d'un
palefrenier, se charge d'un fardeau et peut ainsi traverser, sans
tre reconnu, les postes que l'on avait mis  l'entre du
faubourg.

Le prdicant Fouch, cach  Nmes, entend publier au son de la
trompette, dfense  qui que ce soit de sortir des maisons, et
voit que des sentinelles sont postes au coin des rues pour que
personne ne puisse chapper  la visite domiciliaire qu'on va
oprer. Au moment o la sentinelle qui garde sa rue tourne le dos,
il traverse la rue et demande  une femme qu'il avait aperue dans
la maison en face de lui, de le cacher dans son lit, moyennant
bonne rcompense. La femme se laisse tenter et le place  ct
d'un enfant qu'elle avait malade au lit. L'officier qui procdait
 la visite des maisons arrive et demande  la femme si elle n'a
personne chez elle.

-- Un enfant, dit-elle, au lit, malade. L'officier fait le tour du
lit, voit l'enfant et n'aperoit pas Fouch cach sous la
couverture. Touch de compassion pour l'enfant en voyant la misre
qui rgne au logis, cet officier tire une pice d'argent de sa
poche, la donne  la mre et sort de la maison.

Semblable aventure arrive  Court; les soldats frappent  la porte
de la maison o il tait rfugi; Il se couche dans la ruelle du
lit de son hte,  qui il recommande de faire le malade et
d'envoyer sa femme ouvrir aux soldats: Les soldats entrent,
fouillent les armoires, sondent les murs et ne trouvent rien.
Pendant ce temps, le faux malade, ple de peur, entrouvrait ses
rideaux et protestait de la peine qu'il prouvait de ne pouvoir se
lever pour aider les soldats dans leurs recherches.

Un autre prdicant n'a que le temps de se cacher dans le ptrin de
son hte, au moment o les soldats arrivent. Aprs l'avoir cherch
vainement, ceux-ci s'attablent autour du ptrin, et ce n'est
qu'aprs leur dpart, longtemps retard, que le prdicant peut
sortir de son incommode cachette.

C'tait souvent un hasard qui sauvait les proscrits: un jour,
Bville crit  l'vque de Nmes lui indiquant o est rfugi
Brousson qu'il veut faire arrter; pendant que le prlat reconduit
un visiteur, un gentilhomme nouveau converti lit la lettre reste
ouverte sur une table, il se hte de sortir et de prvenir
Brousson qui a  peine le temps de dloger.

Une autre fois, Court, assis au pied d'un arbre, prparait un
sermon. Il voit les soldats investir la maison dans laquelle il
avait trouv asile; il grimpe  l'arbre, et, cach par le
feuillage, il assiste invisible aux recherches faites pour
s'assurer de sa personne.

Un jour, la mtairie o Brousson tait rfugi prs de Nmes est
investie; son hte n'a que le temps de le faire descendre dans un
puits o une petite excavation  fleur d'eau existait. Brousson
s'y blottit. Aprs avoir fouill la maison, les soldats attachent
l'un deux qui connaissait la cachette  une corde, et le
descendent dans le puits. Le soldat, chauff, une fois dans le
puits, se sent saisi par le froid; craignant un accident, se fait
retirer avant d'arriver au fonds du puits, en criant qu'il n'y a
personne dans la cachette. Brousson est sauv, alors qu'il se
croyait irrmdiablement perdu.

Le prdicant Henri Pourtal se trouvant dans une maison o il avait
fait une petite assemble, ne trouve d'autre moyen d'chapper aux
soldats que de monter au haut de la maison et de passer sur les
toits des maisons voisines. Poursuivi de prs, il se jette dans un
puits o, par bonheur, il n'a de l'eau que jusqu'au cou, mais il
est oblig de demeurer trois heures dans l'eau glace. Quand on
l'en retire, demi-mort, il s'aperoit qu'en descendant d'une
maison  l'autre il s'est bless si gravement  la jambe, qu'il
doit rester six semaines sans pouvoir marcher.

Pendant trois nuits conscutives, par une pluie battante, les
troupes font une battue dans un bois, entre Uzs et Alais, o
Brousson s'tait rfugi. La troisime nuit, Brousson dut
s'abriter sous un rocher dans une position si gne qu'il ne
pouvait ni se lever ni s'allonger; au matin, perc jusqu'aux os
par la pluie et transi de froid, il sort de sa cachette pour se
rendre  un village voisin. Il entend des voix, c'tait une troupe
de soldats; il n'a que le temps de se cacher dans les
broussailles. Il voit successivement passer plusieurs dtachements
qui vont investir le village o il comptait se rendre.

Fouch, chapp par miracle  ceux qui venaient l'arrter dans son
asile, sur la dnonciation d'un tratre, passe une rivire  la
nage par un froid glacial. Transi,  demi-mort, il marche dans la
neige sans savoir o il va, traverse  minuit un village inconnu,
o il n'ose demander asile et se perd dans les bois. Il arrive 
Audabias, chez un paysan qui l'a log autrefois, mais celui-ci
n'ose le garder; aussitt le jour paru il faut dloger.

Press par la faim, harass de fatigue, Fouch marche toujours
sans savoir o il va. Il rencontre enfin un homme de sa
connaissance qui le campe sous un rocher dans un bois et va aux
provisions. Pendant deux heures Fouch souffrant du froid et de la
faim l'attend; quand l'autre revient, Fouch a peine  mcher une
bouche de pain tant il est affaibli, mais une gorge de vin qu'il
avale le remet, son compagnon le mne  une mtairie; mais il y a
des domestiques papistes et il faut les laisser coucher avant
d'entrer. Fouch reste encore deux heures expos  la rigueur du
froid; il entre enfin, on lui prpare un lit; mais, au moment o
il va porter  sa bouche le bouillon qu'on lui a fait chauffer,
les soldats arrivent. Il s'chappe en franchissant une haute
muraille; arriv dans un petit bois il s'vanouit de faiblesse et
d'puisement. Ce n'est qu'au bout de deux heures que les forces
lui reviennent et qu'il peut suivre son compagnon, qui le mne
chez une veuve  Saint-Laurent. Le lendemain matin, nouvelle
alerte, les soldats qui poursuivaient Fouch, s'arrtent pour se
rafrachir chez cette veuve qui vendait du vin, mais heureusement
ils ne songent point  faire de recherches; sans quoi Fouch tait
perdu.

Le pasteur Coffin peut s'chapper des mains de l'officier qui
l'avait arrt et fuit en Hollande; le proposant Mzarel, pris par
les soldats et enferm dans une grange, se met pieds nus et peut
fuir sans bruit; Pradel surpris avec l'assemble qu'il prsidait,
saute  cheval et est longtemps poursuivi par les soldats,
entendant les cris rpts de:  celui du cheval! et des coups
de fusil; de mme le pasteur Gibert, fuyant d'une assemble 
cheval avec deux autres huguenots, voit l'un de ses compagnons tu
 ses cts, et l'autre fait prisonnier avec la valise dans
laquelle taient renferms ses papiers, il n'chappe lui-mme aux
soldats qu'en se cachant dans un bois.

Les prils renaissaient sans cesse et plus d'un, comme Romans pris
deux fois et deux fois miraculeusement dlivr de la prison, ou
comme le futur martyr Brousson, dut momentanment repasser 
l'tranger quand la perscution devenait trop ardente; ce n'tait
pas une fuite, mais un dlai du martyre. Un jour venait, en effet,
pour presque tous les pasteurs du dsert, la malchance, la
trahison, les livraient aux mains de l'autorit; or, tre pris,
c'tait la mort sur le gibet ou sur la roue, aprs les tortures de
la question ordinaire et extraordinaire.

Quand les pasteurs manquaient, c'taient des artisans, des femmes,
des enfants qui les remplaaient et faisaient aux fidles des
exhortations, o leur lisaient des prires.

C'est surtout  partir de 1715, aprs la fondation  Lausanne, du
sminaire des pasteurs du dsert, que l'on aurait pu appeler
l'cole des martyrs -- que la clbration du culte proscrit reprit
partout avec suite et rgularit, bien que l'on ne st jamais si
la prire commence dans la runion tenue sous la couverture du
ciel, serait ou non interrompue par la sanglante intervention des
soldats.

Les anciens avaient la charge de convoquer les assembles. Le
matin ou dans la journe un homme passait. Il trouvait un frre,
lui annonait qu'un prche devait avoir lieu  telle heure et dans
tel endroit, puis disparaissait. Cependant, portes closes, on se
communiquait la bonne nouvelle. Enfin la nuit venait, alors mille
craintes, quelque espion ou quelque faux frre n'avait-il pas
appris la convocation de l'assemble? Vers dix heures, on partait
de la ville ou du village, non par bande, cela et pu donner des
soupons, mais sparment, sauf  se runir plus tard en quelque
endroit isol. La course tait longue, une lieue, deux lieues. Les
femmes taient harasses et les enfants avaient peine  suivre;
chose grave! les abandonner en route, ou les renvoyer  la maison,
c'tait les exposer  tre surpris par les troupes, les livrer aux
interrogatoires qui pouvaient avoir ce rsultat de faire
surprendre l'assemble. Il fallait alors que les hommes robustes
de la troupe portassent les enfants sur leurs paules. L'assemble
tait lente  se runir, cependant on disposait les sentinelles
pour donner l'alarme et viter la surprise.

Pour revenir au logis, on prenait les mmes prcautions qu'au
dpart. Les femmes rentres  la maison, lavaient avant le jour
leurs vtements et ceux de leurs maris souills par la boue du
chemin, afin que rien ne pt faire souponner la sortie nocturne.

Peu  peu les assembles devinrent de plus en plus nombreuses, et
presque publiques, lorsque le gouvernement, par suite de quelque
guerre avec l'tranger, n'avait pas la libre disposition de ses
troupes.

Comment en et-il t autrement alors que les exigences
inadmissibles du clerg catholique charg de la tenue des
registres de l'tat civil, mettait les huguenots dans la ncessit
de recourir aux pasteurs pour faire constater la naissance de
leurs enfants et pour faire bnir leurs mariages?

En 1745, Rabaut crit: On me mande de Montauban que les
protestants y donnent des marques extraordinaires de zle; ils
font des assembles de trente mille personnes. Un dimanche du mois
dernier on y bnit cent quatre-vingt-un mariages, le dimanche
suivant soixante, et celui d'aprs quatorze.

Deux ans plus tt, il crivait  Court Je voudrais de tout mon
coeur que vous passiez le dimanche matin au chemin de Montpellier,
prs de la ville de Nmes, lorsque nous faisons quelque assemble
pour cette dernire glise,  la place nomme vulgairement la fon
de Langlade o vous avez prch si souvent; vous verriez autant
que votre vue pourrait s'tendre le long du chemin, une multitude
tonnante de nos pauvres frres, la joie peinte sur le visage,
marchant avec allgresse pour se rendre  la maison du Seigneur.

Vous verriez des vieillards, courbs sous le faix des annes, et
qui peuvent  peine se soutenir,  qui le zle donne du courage et
des forces et qui marchent d'un pas presque aussi assur que s'ils
taient  la fleur de leur ge. Vous verriez des calches et des
charrettes, pleines d'impotents, d'estropis ou d'infirmes qui, ne
pouvant se dlivrer des maux de leurs corps, vont chercher les
remdes ncessaires  ceux de leurs mes.

Ces assembles publiques se tenaient  la veille de la violente
perscution que le duc de Richelieu allait exercer dans le
Languedoc contre les huguenots, et dont la rigueur fut telle que
Rabaut lui-mme songea un instant  migrer en Irlande avec la
majeure partie des fidles de son glise. Mais cette recrudescence
de perscution ne pouvait durer, elle constituait un vritable
anachronisme en prsence du progrs que faisaient chaque jour les
ides de tolrance, malgr les efforts du clerg et ses
incessantes rclamations pour que l'on maintnt la rigoureuse
application des lois barbares dictes contre les huguenots.

Les soldats en vinrent, ainsi que le constate avec surprise le
secrtaire d'tat Saint-Florentin,  avoir le prjug, qu'ils
n'taient pas faits pour inquiter les religionnaires.

Les officiers, dit Rulhires, ralentissaient la marche de leurs
dtachements pour donner aux religionnaires assembls le temps de
fuir. Ils avaient soin de se faire voir longtemps avant de pouvoir
les atteindre. Ils prenaient des routes, perdues et par lesquelles
ils cherchaient  garer leurs soldats.

En 1768, quatre-vingts huguenots d'Orange sont surpris dans une
grotte par des soldats qui les couchent en joue, ils continuent 
chanter leurs psaumes; quatre chefs de famille sortant de la
grotte, se livrent aux soldats,  condition que le reste de
l'assemble pourra se retirer librement. L'officier accepte la
proposition et conseille  ses prisonniers de s'vader en route,
promettant de favoriser leur fuite. Ceux-ci refusent et sont mis
en prison; mais, deux mois aprs, ils taient mis en libert, le
temps des excutions tait pass.

Les gouverneurs de province et les commandants de troupes veulent
cependant parfois intimider par de vaines menaces, les huguenots
qui se rassemblent pour prier contrairement aux dits non abrogs.

Un commandant de dragons crit  l'intendant le 27 dcembre 1765:
Il est bon que vous fassiez assembler chez vous les plus notables
d'entre les religionnaires de Nions, Vinsobre et Venteral et que,
vous leur notifiiez, de la part de M. le marchal, que s'ils
continuent de s'assembler au mpris des ordres du roi, sur le
compte qui lui en sera rendu, il les fera arrter et les rendra
responsables des assembles qui se feront, attendu qu'tant, les
plus considrables, ils ne peuvent que beaucoup influer sur les
dmarches de leurs confrres; et qu'ils seront emprisonns au
moment qu'ils s'y attendront le moins, s'ils persistent d'assister
aux assembles aprs la dfense qui leur en aura t faite. C'est
avec regret que le marchal se dcide  cette extrmit, mais il
voit qu'il faut absolument quelque exemple de cette espce, pour
mieux imposer et contenir tous les autres.

Les vaines menaces que l'opinion publique ne permettait plus de
mettre  excution ne produisaient aucun effet.

Le gouvernement en vint  ngocier avec les huguenots pour obtenir
d'eux qu'ils s'abstinssent de violer la loi_ trop ouvertement_.
Ainsi, en 1765, le marchal de Tonnerre donnait  ses subordonns
les instructions suivantes: Il faut employer adroitement tour 
tour la douceur et la menace en leur faisant envisager (aux
huguenots) le danger o ils s'exposent, s'ils continuent de se
rendre _aussi ouvertement _rebelles aux ordres du roi. MM. les
curs, conduits par un zle trop ardent et souvent mal entendu, ne
connaissent que _la violence et le chtiment _pour rprimer le
scandale protestant; vous vous tiendrez en garde contre de
pareilles insinuations; cependant, si quelqu'un des protestants se
rendait _trop publiquement _rfractaire aux ordres du roi, vous le
ferez arrter.

Il n'est plus question ds lors, de proscrire l'exercice du culte
domestique qui, en dpit des lois, a repris droit de cit. En
1761,  l'occasion de l'arrestation du pasteur Rochelle, Voltaire
crit  un protestant: Vous ne devez pas douter qu'on ne soit
trs indign  la cour contre les assembles _publiques_. On vous
permet de faire _dans vos maisons_ tout ce qui vous plat, cela
est bien honnte.

M. de Vergennes adresse plus tard  l'intendant de Rouen les
instructions suivantes: Le roi ne veut pas souffrir que les
protestants s'assemblent ainsi, ni qu'ils _donnent la moindre
publicit _ leur culte. Ils doivent _rester dans l'intrieur de
leurs maisons et de leurs familles_. Ce n'est que par ce moyen
qu'ils pourront se rendre dignes de l'indulgence et de la bont de
Sa Majest.

En 1778, on voit encore le gouvernement flotter indcis entre
l'excution des mesures de rigueur, et la crainte de l'effet que
pourra produire cette excution. L, o les huguenots, sont peu
nombreux, il fait arrter un pasteur ou fermer une cole; l au
contraire, o ils sont en force, comme dans le Languedoc, il n'ose
prescrire  l'intendant d'employer ces moyens de rigueur,
autoriss par les lois, ou seulement quelques-uns d'entre eux,
_qu'en vitant ceux dont l'excution_ pourrait exciter une
fermentation qu'il serait peut tre ensuite bien difficile
d'teindre. Dans la Saintonge, le ministre prescrit la dmolition
du temple de Saint-Fort de Cosnac, mais il ajoute: Si vous
prvoyez qu'elle puisse exciter quelque meute qu'il soit ensuite
trop difficile d'apaiser, vous voudrez bien _la diffrer_ jusqu'
ce que, sur l'avis que vous m'en donnerez, j'aie pu prendre de
nouveau les ordres de Sa Majest.

Les huguenots dcorent une grange  Castelbarbe, prs Orthez, la
pourvoient d'une chaire, y clbrent les mariages et les baptmes
_publiquement_. Le ministre fait mettre la grange sous scells et
ordonner l'arrestation de trois prdicants. Puis il crit au comte
de Prigord: J'ai peine  croire que cet exemple _puisse
augmenter le nombre des migrations_..., L'on est oblig de fermer
les yeux sur les assembles au dsert des protestants, mme sur
les assembles peu nombreuses et peu clatantes _dans quelques
maisons particulires; _mais qu'ils aient des temples publiquement
connus, tels qu'ils en construisent, qu'ils y placent des chaires,
c'est ce que le roi ne parat nullement dispos  tolrer. Quant
aux conseils que donne l'intendant d'envoyer des dragons loger
chez les huguenots, aux lieux o ils ont eu des assembles, le
ministre les repousse par cette fin de non-recevoir: Ne trouvez-
vous pas qu'il serait  craindre que cette expdition ne rveillt
l'ide des anciennes dragonnades qui n'ont, dans le temps, que
trop fait _de bruit_ dans la France et dans toute l'Europe?

Toute la politique du gouvernement de Louis XVI tait d'empcher
par des mesures isoles qui ne fissent pas trop de bruit, les
huguenots de braver trop ouvertement, les lois interdisant dans le
royaume tout culte autre que le catholique; mais on n'osait plus
svir contre ceux qui refusaient de porter leurs enfants 
l'glise, pour tre baptiss, ni contre ceux qui se mariaient
publiquement devant des pasteurs.

Sans doute les terribles lois qui avaient t dictes contre les
huguenots, par Louis XIV taient toujours subsistantes, mais elles
taient _lettres mortes_, quoi que pussent faire le clerg et
l'administration. Le gouvernement avait publiquement donn du
reste, une preuve manifeste qu'il croyait lui-mme  l'abrogation
de fait de ces lois subsistantes, lorsque, en 1775, il avait fait
une dmarche officielle auprs d'un de ces pasteurs du dsert que
la loi ne connaissait que pour les envoyer  la potence.  cette
poque, en effet, le contrleur gnral, _par ordre du roi_, avait
envoy  Paul Rabaut, le plus influent de ces proscrits, un
exemplaire de la circulaire adresse aux vques catholiques afin
de rclamer leur concours pour arrter le brigandage qui
s'exerait sur les bls.

Et-il voulu le faire, Louis XVI n'aurait pu impunment braver
l'opinion publique, en obissant aux injonctions que l'orateur du
clerg n'avait pas craint de lui adresser en ces termes: Achevez
l'oeuvre que Louis le Grand avait entreprise et que Louis le Bien-
Aim a continu. Il vous est rserv de porter le dernier coup au
calvinisme dans vos tats. Ordonnez qu'on dissipe les assembles
des schismatiques.

Non seulement Louis XVI ne pouvait recommencer l'oeuvre sanglante
et vaine de son arrire grand-pre, mais encore il ne pouvait se
refuser  reconnatre qu'il tait impossible de laisser subsister
intgralement une lgislation qui frappait de mort civile plus
d'un million de ses sujets.

Dans le mmoire que lui adressait en 1786, son ministre
M. de Breteuil, sur la situation faite aux protestants en France,
on peignait ainsi cette situation: ces infortuns galement
rejets de nos tribunaux sous un nom et repousss de nos glises
sous un autre nom, mconnus dans le mme temps comme calvinistes
et comme convertis, dans une entire impuissance d'obir  des
lois qui se dtruisent l'une l'autre, et, par l destitus du
moyen de faire admettre, ou devant un prtre, ou devant un juge
les tmoignages de leurs naissances, de leurs mariages et de leurs
spultures, se sont vus, en quelque sorte, _retranchs de la race
humaine_.

Cette situation intolrable avait pour causes, non seulement les
dispositions des dits, bass sur cette fiction lgale et
mensongre qu'il n'y avait plus de protestants en France, mais
encore l'obstination du clerg  vouloir faire de son privilge de
dresser les actes de l'tat civil, un moyen de conversion ou de
reconversion, pour les protestants et pour les nouveaux convertis.

En ce qui concerne les dcs, la loi avait bien prescrit les
formalits  remplir pour leur constatation devant le juge le plus
voisin, mais par suite du terrible dit de 1713 dclarant relaps,
tout huguenot, qui, _ayant abjur ou non_, refuserait les
sacrements  son lit de mort, les protestants cartaient
soigneusement tous les tmoins du chevet de leurs parents
gravement malades. Et, une fois que ceux-ci taient morts, ils
ngligeaient de remplir les formalits prescrites pour ne pas
veiller l'attention sur les circonstances d'une mort de nature 
entraner un procs  la mmoire du dfunt et la confiscation de
ses biens.

Les parents des morts, dit Rulhires, les enterraient _en
secret_, la nuit, dans leurs propres maisons, sans faire inscrire
les dcs sur aucun registre public, quels que fussent les dangers
auxquels ils s'exposaient par ces spultures clandestines. Ils ne
tardaient pas, en effet,  tre poursuivis par cette bizarre
espce d'inquisiteurs, par ces rgisseurs et ces fermiers des
biens des fugitifs, non moins avides de la dpouille des morts que
de celle des _fugitifs_, et qui firent saisir les biens de ceux
qui avaient ainsi disparu, prtendant qu'ils avaient fui, et, sous
ce prtexte, s'emparant des successions que n'osait leur disputer
une famille embarrasse de sa propre dfense.

Si, au contraire, le dcs d'un protestant avait t constat dans
les formes prescrites par la loi, la femme que le dfunt avait
pouse hors l'glise, et les enfants ns de son mariage, se
voyaient contester son hritage par d'avides collatraux; et
certains parlements donnaient raison  ces spoliateurs, en
dclarant concubine l'pouse, et btards les enfants lgitimes.

Quant aux naissances, elles devaient tre constates par les curs
dans les actes baptistaires, l'dit de rvocation ayant dcrt
que tout enfant qui natrait de parents rforms devrait tre
port  l'glise pour y tre baptis.

Mais les huguenots furent dtourns de faire porter leurs enfants
 l'glise, par l'enttement que mirent les curs  vouloir
qualifier de _btards_, les enfants ns de mariages contracts
soit au dsert, soit  l'tranger. Les huguenots se dcidrent
donc  faire baptiser leurs enfants par les pasteurs allant
d'assemble en assemble; et ceux-ci avaient _l'insolence_, dit un
intendant, de purifier les pres et mres des, enfants qui avaient
t baptiss par un prtre catholique. Pour obliger les parents 
faire rebaptiser par le cur les enfants baptiss au dsert, on
eut recours  l'argument persuasif des logements militaires; mais
on y renona pour y substituer le rgime des amendes, aprs
l'incident, que conte ainsi Rabaut: Les protestants de la
Gardonneuque, voyant les cavaliers de la marchausse  Ldignan
pour contraindre  la rebaptisation, crurent qu'il fallait se
mettre en bonne posture et faire trembler, tant les cavaliers que
les prtres.

En consquence, ils donnrent l'alarme aux cavaliers, et tirrent
quelques coups de fusil aux prtres de Ners, de Guillion et de
Languon. Le premier et le second furent dangereusement blesss, et
en sont morts depuis; le dernier n'eut qu'une lgre gratignure.
Les cavaliers apprhendrent le mme sort, dcamprent par l'ordre
de M. l'intendant, et, en vertu du mme ordre, restiturent
l'argent qu'ils avaient dj retir des protestants.

La rsistance obstine des huguenots finit, sur ce point, comme
sur tant d'autres, par avoir raison des prescriptions des dits
les obligeant  faire baptiser leurs enfants par les curs, mais
il en rsultait que, chez eux, les naissances de mme que les
dcs, n'taient plus constats par un document officiel pouvant
tre produit en justice.

Pour ce qui est des mariages, les curs catholiques, ne voulant
pas admettre que le mariage est un contrat civil bien antrieur au
christianisme, et absolument indpendant du sacrement, faisaient
de leur privilge d'officiers d'tat civil, un instrument de
conversion. Voyant que les huguenots ne regardaient le mariage que
comme une crmonie civile, et se confessaient, sans scrupule,
pour obtenir la bndiction nuptiale, ils les firent communier,
puis, exigrent une abjuration par crit. Quelques-uns, dit
l'intendant Fontanieu, obligrent les fiancs de jurer qu'ils
croyaient leurs pres et mres damns.

Puis on en vint  imposer aux fiancs, avant de les marier, de
longues priodes d'preuves,  les obliger  faire des actes de
catholicit pendant des mois et mme pendant plusieurs annes.

Dans le Barn, les curs faisaient attendre la bndiction
nuptiale aux futurs poux pendant deux, trois et quatre ans. Un
placet adress par des habitants de Bordeaux, en 1757, signale
l'opposition faite par un ecclsiastique depuis huit ans, au
mariage de Paul Decasses, ancien religionnaire.

L'anne prcdente, le secrtaire d'tat Saint-Florentin avait t
oblig de prier l'vque de Dax d'ordonner  un de ses prtres de
marier enfin, _aprs douze annes d'preuves_, deux nouveaux
convertis d'Orthez.

Les fiancs huguenots, pour se soustraire  de telles exigences,
avaient voulu d'abord se contenter d'un contrat pass par devant
notaire; mais une loi vint interdire aux notaires de passer aucun
contrat  moins qu'il ne ft produit un certificat de catholicit,
constatant que le contrat serait ultrieurement valid par un
mariage bni  l'glise.

Quelques curs, moyennant finances, consentent alors  marier les
huguenots sans exiger d'eux aucune preuve de catholicit.

Un cur du Poitou est condamn  dix livres d'amende pour
exactions  ce sujet, et menac de la saisie de son temporel s'il
peroit  l'avenir pour le mariage des religionnaires rien autre
chose que les droits lgitimement dus. Plusieurs autres curs sont
incarcrs pour avoir mari des protestants moyennant de grosses
rtributions. En 1746, un cur de la Saintonge est condamn aux
galres, comme convaincu: d'avoir conjoint par mariage des
religionnaires, sans avoir observ les formalits prescrites par
les lois de l'glise et de l'tat, et d'avoir dlivr des
certificats de clbration de mariage  d'autres religionnaires,
sans que lesdits se soient prsents devant lui.

Le plus souvent les huguenots s'adressaient  des aumniers,  des
prtres, n'appartenant pas  leurs paroisses. En 1710, l'vque de
Cap dnonce au chancelier Voisin un grand nombre de mariages
clbrs dans son diocse (trente dans une seule paroisse) par des
aumniers de rgiment et autres prtres; quinze ans plus tard le
mme vque dnonce encore des mariages faits par un prtre
inconnu. Parfois les certificats de mariage taient dlivrs par
de faux prtres, empruntant le nom de tel ou tel ecclsiastique,
et l'on voit en 1727, le prdicant Arnoux condamn aux galres,
comme convaincu d'avoir pris le nom de Jean Cartier, prtre
aumnier sur les vaisseaux du roi, et d'avoir fait plusieurs
mariages de religionnaires.  partir de 1715, dans le Midi comme
dans le Poitou et la Saintonge, presque tous les mariages se
clbrrent au dsert devant les pasteurs.  Paris, les
protestants se mariaient dans les chapelles des ambassadeurs de
Sude et de Hollande. Quant aux huguenots qui se trouvaient 
proximit des frontires, ils allaient se marier soit  Genve,
soit dans les les anglaises, parfois mme  Londres.

Le clerg et la magistrature tenaient ces mariages pour nuls et
non avenus. Les vques faisaient assigner les poux comme
_concubinaires publics_, donnant le scandale de vivre et demeurer
ensemble sans avoir t maris par _leurs propres curs_.

Les trois parlements de Grenoble, de Bordeaux et de Toulouse,
attaquent les mariages au dsert par la voie criminelle, ils
condamnent les maris, les hommes _aux galres_, les femmes  la
prison et font _brler par la main du bourreau_ les certificats
de mariage dlivrs par les pasteurs et produits par ces maris.
Mais cette inique jurisprudence ne put se maintenir, en prsence
du nombre toujours croissant de ceux qui contrevenaient aux dits
en recourant au ministre des pasteurs; bientt, ce fut en vain
que les vques rclamrent des mesures de rigueur contre _le
brigandage des mariages au dsert_, l'administration fut oblige
de rester sourde  leurs appels. En 1775, on estimait que les
mariages au dsert depuis quinze ans s'levaient au nombre de plus
de cent mille, et le gouverneur du Languedoc dclarait que, s'il
fallait emprisonner tous les maris au dsert, les prisons de la
province ne suffiraient pas pour les contenir.

S'il en tait ainsi, c'est que les huguenots repousss de l'glise
par les exigences du clerg, avaient une facilit de plus en plus
grande de faire bnir leurs unions par les pasteurs, depuis que
les assembles s'taient multiplies et pouvaient se faire presque
publiquement. C'est encore, parce que les synodes et les pasteurs
dclaraient que les huguenots ne pouvaient se marier qu'au dsert
ou  l'tranger, que toute autre voie tait dshonnte et
coupable, quelles que fussent les conventions faites avec les
prtres catholiques. Censurs durement, par leurs pasteurs et
menacs par eux d'excommunication, ceux qui avaient flchi _devant
l'idole_, en recevant la bndiction nuptiale d'un prtre
catholique, durent faire rhabiliter leurs mariages suivant le
rite calviniste.

Mais les unions, contractes hors de l'glise catholique, n'tant
pas reconnues par la loi, les huguenots ne pouvaient se prsenter
devant les tribunaux dans aucune cause o ils eussent  procder
en qualit de pres, de maris, d'enfants, de parents, car jamais
ils ne pouvaient prouver leur tat par la production de titres
lgalement valables.

Dans les diffrents qu'ils avaient entre eux, ils recouraient
souvent  des arbitres; mais quand ils avaient affaire  des
coreligionnaires de mauvaise foi, ou  des catholiques les
appelant devant les tribunaux, ils ne pouvaient dfendre leurs
droits les plus incontestables contre les actions judiciaires les
moins fondes.

Quelques parlements, pour carter les malhonntes prtentions
d'avides collatraux voulant dpouiller la femme ou les enfants
d'un de leurs parents maris au dsert, taient obligs de se
baser sur la _possession d'tat_ de la veuve ou des orphelins;
mais cet expdient lgal mettait sur le mme pied la concubine et
l'pouse, le btard et l'enfant lgitime.

Les ministres de Louis XVI comprirent qu'il n'tait pas possible
de laisser plus longtemps sans tat civil, plus d'un million de
Franais, la vingtime partie des citoyens de la France, de les
laisser _privs_, _ainsi que le disait Rulhires_, _du droit de
donner le nom et les prrogatives d'pouses et d'enfants lgitimes
 ceux que la loi naturelle_, _suprieure  toutes les
institutions civiles_, _ne cessaient de reconnatre sous ces deux
titres_.

En 1787, un dit vint porter remde au mal; cet dit se bornait,
ainsi que le dclarait son expos des motifs,  donner un tat
civil aux Franais ne professant pas la religion catholique. Pour
arriver  ce rsultat, l'dit accordait aux non-catholiques le
droit d'option entre le cur et le juge du lieu pour faire
constater sur des registres ad hoc, leurs dcs, leurs naissances
et leurs mariages. Quand une dclaration de mariage avait t
faite dans les formes prescrites, soit devant le cur, soit devant
le juge, celui-ci devait dclarer les comparants unis. Pour tous
les mariages contracts hors de l'glise _antrieurement 
l'dit_, une dclaration semblable suffisait pour qu'ils
produisissent tous leurs effets civils.

Cet dit rparateur fut cependant vivement attaqu: au Parlement
de Paris; le conseiller d'Eprminil, conjurant ses collgues de ne
point l'enregistrer, s'criait, en leur montrant d'image du
Christ: _Voulez-vous le crucifier une seconde fois?_

Dans un mandement, l'vque de la Rochelle le qualifiait ainsi:
Cette loi qui semble _confondre et associer toutes les religions
et toutes les sectes_... cette loi, sur laquelle nous ne saurions
vous peindre notre douleur et notre peine, en voyant _l'erreur
prte  s'asseoir  ct de la vrit._

On trouve encore en 1789, dans les cahiers du clerg, une
protestation du clerg de Saintes, contre cet dit, permettant aux
parents de constater sous une forme purement civile la naissance
de leurs enfants, ce qui expose, dit-on, _les enfants mme ns
catholiques  ne pas tre baptiss_.

Pour l'glise, en effet, c'est porter atteinte  ses droits, que
d'accorder, sans son entremise, un tat civil aux non-catholiques.
Le Girondin Barbaroux, au contraire, estime qu'il est essentiel de
donner; mme avec l'intervention de l'glise, un tat civil  son
fils, il le fait baptiser et dit: Le baptme _n'est rien_ aux
yeux du philosophe, mais la crmonie, _quelle qu'elle soit_, par
laquelle on transmet son nom  son fils, est bien intressante
pour un pre.

L'vque de la Rochelle, s'insurgeant contre la loi, dfend mme
aux prtres de son diocse, de faire une distinction entre leur
qualit d'officiers d'tat civil et leurs fonctions de ministres
de la religion catholique et leur dit: Comment pourriez-vous
dclarer, _mme au nom de la loi_, lgitime et indissoluble, une
union contracte contre les rgles et les ordonnances de l'glise?
Ne craignez point de dclarer  ceux qui se prsenteront devant
vous, que votre ministre est spcialement et mme uniquement
rserv aux fidles.

Cette injonction faite par un vque aux curs de son diocse,
tait la dmonstration premptoire que l'on ne pouvait laisser au
clerg catholique la moindre part dans la tenue des registres de
l'tat civil. Ce n'est cependant qu'en 1792 que la loi dcida que
les officiers de l'tat civil n'auraient plus aucun caractre
religieux, conformment aux principes ainsi poss par la
constitution de 1791: La loi ne considre le mariage que comme
_un contrat Civil._ Le pouvoir lgislatif tablira pour tous les
habitants, _sans distinction_, le mode par lequel les naissances,
les mariages et les dcs seront constats, et il dsignera les
officiers publics qui recevront et conserveront ces actes.

Le mandement lanc par l'vque de la Rochelle contre l'dit qui
se bornait, ainsi que le dclarait Louis XVI, _ donner dans Son
royaume un tat civil  ceux qui ne professent point la vraie
religion_, fut dfr au conseil du roi et condamn  tre
supprim sur ces svres conclusions du procureur du roi:_ C'est
en abusant des droits du sanctuaire_, c'est en profanant la
mission apostolique, qu'un vque, en discutant une loi qu'il ne
doit que respecter, ose exciter dans son diocse la rsistance 
un dit  jamais mmorable... La discipline de l'glise et
l'instruction des fidles imposent aux vques le devoir de
publier des mandements, mais ce devoir doit se circonscrire dans
les limites de la police ecclsiastique. Quand le zle des
prlats, dans des cas trs rares, s'tend jusqu'aux lois civiles,
_ce ne doit tre_, _suivant l'esprit du christianisme_, _que pour
en recommander l'excution_.

Les vques de nos jours, quand ils parlent des lois civiles dans
leurs mandements, n'oublient-ils pas aussi trop souvent qu'ils ne
devraient le faire que pour recommander l'excution de la loi?

Je ne parle pas bien entendu de l'vque dput qui,  la tribune,
a dclar que si la loi, retirant aux fabriques pour le donner aux
communes, le monopole, et par consquent le bnfice des
inhumations, tait vote par les chambres, _il jurait de ne pas
lui obir._ M. Freppel peut impunment oublier  la tribune de la
chambre ce que l'esprit du christianisme lui commande de faire,
comme vque; mais si, dans un mandement, il reproduisait
l'emprunt oratoire qu'il a fait  Mirabeau, le gouvernement de la
rpublique, bien que plus patient que celui de Louis XVI serait
bien oblig de lui rappeler que le rle d'un vque n'est pas de
prcher la _dsobissance  la loi_.

Dans le projet d'dit qui avait t soumis  Louis XVI, il y avait
une clause permettant aux pasteurs de jouir de tous leurs droits
civils comme les autres protestants; lors de la publication de
l'dit, cette clause avait disparu, comme entranant, en fait,
l'abolition de peines qu'on ne pouvait plus cependant appliquer,
mais dont on ne pouvait pas se retirer la facult d'user en des
circonstances plus favorables.

Aprs 1787, comme avant, les pasteurs restrent donc lgalement
passibles du gibet,  raison de l'exercice de leur ministre, et
ceux qui allaient les entendre pouvaient toujours tre condamns
aux galres.

Louis XVI, en sa qualit de roi trs chrtien, n'avait pas pu
aller jusqu' mettre sur le mme pied toutes les religions, la
vrit et l'erreur. Il n'avait mme pas, comme Henri IV, dcid
que le culte _public_ des protestants serait tolr  ct de
celui de la religion matresse et dominante.

Il disait, en effet, dans le prambule de l'dit donnant un tat
civil aux protestants: Que s'il n'tait pas en son pouvoir
d'empcher qu'il n'y et diffrentes sectes dans ses tats, il
avait pris les mesures les plus efficaces pour prvenir de
_funestes associations_, et pour que la religion catholique qu'il
avait le bonheur de professer, jouit seule dans son royaume des
droits et des honneurs du culte _public_.

La rvolution seule pouvait proclamer et appliquer les vrais
principes, dclarer que toutes opinions philosophiques et
religieuses taient gales devant la loi, et dcrter que toutes
les religions jouissaient des droits et des honneurs du culte
public.

CHAPITRE III
LIBERT DE CONSCIENCE

_Perscution du Saint-Sacrement_. _-- Sacrilges et blasphmes_.
_-- Proslytisme_. -- _Relaps_. _-- Visite obligatoire du
cur_. _-- Mortarisme_. _-- Le droit des pres de famille_. _--
Enfants de sept ans_. _-- Suspects_. _-- Rgime de l'inquisition_.
_-- Opinitres_. _-- Expulsions_. _-- Transportations_. _--
Couvents_. _Hpitaux_. _-- Prisons._


L'dit de Nantes autorisait les huguenots  vivre et demeurer dans
toutes les villes et lieux du royaume, sans tre enquis, vexs,
molests, ni astreints _ faire chose_, _pour le fait de
religion_, _contraire  leur conscience_, ni, _pour raison
_d'icelle, tre recherchs en maisons et lieux o ils voudraient
habiter.

Pour les huguenots, cette libert de conscience fut, au dbut,
aussi complte qu'elle pouvait l'tre dans un pays o l'glise et
l'tat tant unis par les liens les plus troits, la loi avait une
croyance religieuse.

Ainsi, par respect pour les prescriptions de l'glise catholique,
les huguenots devaient s'abstenir de vendre publiquement et
d'taler de la viande pendant la dure du carme et pendant les
autres jours d'abstinence. S'ils se trouvaient en voyage pendant
les jours o l'glise catholique interdit l'usage de la viande,
ils devaient _faire maigre_, bon gr, mal gr, car il tait
dfendu aux taverniers et hteliers de fournir, ces jours-l,
viande, volaille, ou gibier  ceux qui venaient manger ou loger
chez eux.

Pour la mme raison du respect d  la religion d'tat, les
huguenots ne pouvaient aller au cabaret pendant la dure des
offices catholiques.

Une loi de 1814, qui n'a t abroge qu'en 1877, reproduisit cette
interdiction d'aller au cabaret pendant les offices catholiques.
Tous ceux qui ont fait une campagne lectorale, sous le rgne des
hommes du 16 mai, ont pu constater avec quelle hte comique, les
runions d'lecteurs tenues dans les auberges, cafs ou cabarets,
taient obliges de se disperser, ds que les cloches sonnaient la
grand'messe ou les vpres, pour se mettre en rgle avec cette loi
de 1814.

Pendant les jours fris de l'glise catholique (si frquents au
XVIIe sicle, que Louis XIV dut en diminuer le nombre avec
l'assentiment plus ou moins volontaire du clerg), les huguenots
ne pouvaient ni vendre, ni taler, ni tenir boutique ouverte, ni
travailler, mme dans les chambres ou maisons fermes, en aucun
mtier dont le bruit pt tre entendu au dehors.

Cette interdiction de travailler pendant les jours fris avait
t reproduite par la Restauration et c'est la Rpublique qui a d
abroger, la loi qui dictait cette interdiction. Il y a encore
aujourd'hui bien des partisans du repos _obligatoire_ du dimanche,
qui, en faveur de l'interdiction hebdomadaire du travail,
invoquent, non un motif religieux, mais l'intrt de l'ouvrier
lui-mme. Sans doute il serait dsirable que tout travailleur pt
se reposer vingt-quatre heures par semaine, que ce ft le dimanche
comme le veulent les catholiques et les protestants, le samedi
comme le veulent les juifs, le vendredi comme le font les
musulmans, peu importerait.

Mais l'organisation des grands services publics, comme les chemins
de fer, les postes, les tlgraphes, ne permettent point l'arrt
complet de la vie nationale  un jour dtermin.

En outre, certains ouvriers; -- soit que leur travail, comme celui
des hauts-fourneaux par exemple, ne puisse subir d'interruption,
soit qu'il leur faille travailler sans relche, pour subvenir aux
besoins de leurs familles avec des salaires _insuffisants_, _--
_sont obligs de travailler sept jours sur sept; d'autres, aprs
avoir travaill six jours pour leurs patrons, travaillent le
septime jour pour eux-mmes; de quel droit les empcher de le
faire? Si le lgislateur imposait aux salaris un jour de repos
_obligatoire_, il serait moralement tenu de leur allouer, en mme
temps, une indemnit quivalente  la rmunration de la journe
de travail qu'il leur ferait perdre par cette prescription
arbitraire.

Ce qui tait vraiment obliger les huguenots  faire _chose contre
leur conscience_, c'tait de les astreindre  laisser _tendre_
leurs maisons les jours de ftes catholiques sur le chemin que
devaient suivre les processions; on tendait leurs maisons, malgr
eux, ils taient mme contraints de payer les frais de cette
dcoration force, bien que l'dit de Nantes portt, qu'ils ne
contribueraient aucune chose pour ce regard.

Mais ce qui devint pour les huguenots une vritable perscution ce
fut la persistance que l'on mit  vouloir les contraindre  se
mettre _en posture de respect _(chapeau bas ou  genoux) quand ils
se trouvaient sur le passage d'un prtre allant donner le viatique
 un malade, ou d'une procession dans laquelle tait port le
Saint-Sacrement.

De nos jours encore on a vu plus d'une fois se produire des scnes
de violence regrettables, quand des prtres trop zls ou des
fidles chauffs ont voulu obliger les passants  se dcouvrir
devant le Saint-Sacrement port dans une procession. C'est, pour
viter ces scnes fcheuses que, dans les villes o il y a
exercice de plusieurs cultes, on interdit aux processions
catholiques de sortir dans les rues, et que, dans certaines
grandes villes, le viatique est port aux malades sans crmonie,
_inostensiblement_. Sous Louis XIV et sous Louis XV, l'ardeur
des passions religieuses renouvelait presque chaque jour de
violentes querelles entre les catholiques et les protestants,
ceux-ci refusant d'accorder une marque de respect  ce qu'ils
appelaient _un Dieu de pte._

Le Synode de Charenton en 1645 avait svrement censur les
huguenots qui,  la rencontre du Saint-Sacrement, taient le
chapeau, et, pour viter le reproche d'avoir salu un objet qu'ils
tenaient pour _une idole_, disaient qu'ils rendaient cet honneur,
_non  l'hostie_, _mais au prtre qui la portait et  la compagnie
qui le suivait._

Le Synode, dit lie Benot, faisant de cet acte de rvrence, et
de cette quivoque honteuse, une affaire capitale, reprsenta
cette complaisance qu'on avait pour les catholiques avec des
couleurs qui devaient _en donner l'horreur_.

C'tait donc une obligation de _conscience_ pour les protestants,
ou de fuir la rencontre du Saint-Sacrement, ou, s'ils ne pouvaient
l'viter, de se laisser condamner  l'amende dicte contre ceux
qui refusaient de se mettre en _posture de respect._

Les condamnations taient frquentes, car la populace se faisait
un jeu d'empcher les huguenots de s'enfuir  l'approche du Saint-
Sacrement.  Fcamp, mme, un protestant ayant t poursuivi
jusqu'au fond de l'alle d'une maison o il tait rfugi par le
cur et par le vicaire qui portaient le Saint-Sacrement, se vit
condamn pour avoir refus de s'agenouiller devant l'idole. _
_Metz, raconte Olry, pour surprendre plus facilement les
protestants, _on pargnait _le son de la petite clochette, agite
d'habitude par la personne prcdant le prtre qui portait le
Saint-Sacrement. La terreur de subir cette fcheuse rencontre
tait devenue telle que les domestiques huguenots, quand ils
entendaient le son des clochettes attaches aux tombereaux
destins  enlever les immondices, rentraient  la hte au logis
au lieu de venir apporter les ordures  ces tombereaux.

Louvois qui connaissait l'invincible rpugnance qu'prouvaient les
calvinistes et les luthriens  se mettre  genoux, lors du
passage du Saint-Sacrement, avait su viter aux soldats trangers
au service de Louis XIV, la fcheuse alternative de dsobir 
leurs chefs ou de faire _chose contre leur conscience._

Par une lettre circulaire adresse aux commandants de troupes, il
leur enjoignait de faire retirer les troupes suisses ou trangres
_dans lesquelles il y aurait des hrtiques_, des postes qui se
trouvaient sur le passage des processions; si dans ces troupes
catholiques, ajoutait-il, _il y avait quelques hrtiques
officiers ou soldats mls_, Sa Majest trouvera bon que vous
dissimuliez que les officiers ou soldats hrtiques _se retirent
auparavant que la procession passe_. Il reste  vous informer de
l'intention du roi,  l'gard des postes devant lesquels le Saint-
Sacrement passera lorsqu'on le portera aux malades, Sa Majest
trouvera bon qu'en ce cas, il n'y ait _que les catholiques qui
sortent pour prendre les armes et se mettre  genoux; _que si,
tout ce qui se trouvait dans un corps de garde se trouvait
hrtique, l'intention de Sa Majest est que ledit corps de garde
_ne prenne pas les armes..._

De nos jours, les sentiments des protestants n'ont pas chang sur
cette sorte de cas de conscience, et l'on a vu en 1881, le caporal
Taquet, un protestant, command pour assister  une crmonie
religieuse, refuser de s'agenouiller au moment de la bndiction
du Saint-Sacrement. Taquet, pour avoir dsobi  l'ordre donn par
son chef, fut condamn  quatre jours de salle de police. Il et
mieux valu ne pas commander un protestant pour escorter la
procession de la Fte-Dieu, afin de ne pas mettre un sous-officier
dans cette pnible alternative ou de dsobir  l'ordre que lui
donnait son chef de s'agenouiller devant le Saint-Sacrement, ou
d'excuter cet ordre et de faire ainsi _chose contraire  _sa
conscience. Depuis l'incident Taquet, on s'abstient, avec raison,
de commander les troupes pour servir d'escorte dans les crmonies
religieuses.

Pour viter mme, que les soldats appels  rendre les honneurs
militaires aux morts ne se trouvent, dans l'enceinte des difices
religieux, obligs de faire _chose contraire  la conscience _de
quelques-uns d'entre eux, le gnral Campenon a publi la
circulaire suivante:


Paris, 7 dcembre 1883.

Mon cher gnral,

J'ai t consult sur l'interprtation  donner aux articles 329
et 330 du dcret du 23 octobre 1883, relatif aux honneurs funbres
 rendre aux militaires et marins morts en activit de service.
Ces articles stipulent que les troupes commandes pour rendre les
honneurs sont conduites  la maison mortuaire et accompagnent le
corps jusqu'au cimetire; mais ils sont muets sur ce que ces
troupes doivent faire durant le temps pendant lequel le corps
stationne dans l'difice o s'accomplissent, le cas chant, les
crmonies du culte auquel appartenait le dfunt.

J'ai l'honneur de vous faire connatre, aprs examen de cette
question, qu'il ressort des explications qui m'ont t fournies 
la suite de la publication du dcret du 28 octobre. 1883, que le
conseil d'tat, en supprimant l'article 326 de l'ancien dcret du
13 octobre 1863, concernant les honneurs  rendre par les troupes
pendant les services religieux, a admis que les troupes dsignes
pour rendre les honneurs funbres aux militaires et marins dcds
en activit de service resteraient en dehors des difices du culte
pendant la dure du service religieux.

Le service termin, ces troupes accompagnent le corps _jusqu'au
_cimetire,  _la porte _duquel elles rendent, avant d'tre
reconduites  leurs quartiers, les mmes honneurs qu' la maison
mortuaire, honneurs spcifis  l'article 329 prcit du dcret du
23 octobre 1883.


Sous Louis XIV, les aumniers des galres firent de l'obligation
de se mettre en posture de respect devant l'hostie consacre, un
cruel moyen de perscution contre les huguenots condamns aux
galres pour cause de religion. Les galriens enchans  leurs
bancs, assistaient, bon gr mal gr,  la messe que l'aumnier
disait chaque matin et lorsque les huguenots refusaient de _lever
le bonnet_, au moment de l'lvation, on les btonnait cruellement
parfois jusqu' la mort.

Voici la navrante description de ce supplice de la bastonnade
faite par le galrien huguenot Marteilhe: On fait dpouiller tout
nu, de la ceinture en haut, le malheureux qui doit recevoir la
bastonnade. On lui fait mettre le ventre sur le coursier (galerie
troite et leve place au milieu de la galre), les jambes
pendantes dans son banc et ses deux bras dans le banc 
l'opposite. On lui fait tenir les jambes par deux forats, et les
deux bras par deux autres et le dos en haut et tout  dcouvert et
sans chemise. Le comit (chef de la chiourme) est derrire lui qui
frappe sur un robuste Turc _pour animer _celui-ci  frapper de
toutes ses forces avec une grosse corde sur le dos du pauvre
patient. Ce Turc est aussi tout nu et sans chemise, et comme il
sait qu'il n'y aurait pas de mnagement pour lui s'il pargnait le
moins du monde le pauvre misrable qu'on chtie avec tant de
cruaut, il applique ses coups de toutes ses forces, de sorte que
chaque coup qu'il donne fait une contusion qui est leve _d'un
pouce_. Rarement un de ceux qui sont condamns  un pareil
supplice en peut-il supporter dix  douze coups _sans perdre la
parole et le mouvement; _cela n'empche pas que l'on continue 
frapper sur ce pauvre corps, sans qu'il crie ni remue, vingt ou
trente coups n'est que pour les peccadilles, mais j'ai vu qu'on en
donnait cinquante et mme cent, mais ceux-l n'en reviennent
gure.

Ds les premiers coups, dit Bion, aumnier des galres, la vue du
corps du supplici tait telle que des galriens endurcis, des
malfaiteurs, des meurtriers, en dtournaient les yeux. Les coups
semblent _terriblement pesants_, dit un des patients, le sang
dcoule et le dos s'enfle de trois ou quatre doigts.

Aprs avoir reu deux bastonnades successives, le forat huguenot
David de Serres crit: Je vous dirai, sur la douleur dont on ne
peut parler que par exprience, que c'est quelque chose _de bien
aigu et de bien pntrant_. Elle vous pntre jusqu'aux os,
jusqu'au plus profond du coeur et de l'me. Mon coeur dfaillit 
la fin de chaque bastonnade et _mon me fut sur le bord de mes
lvres_, ce me semblait, pour abandonner sa misrable cabane
qu'elle voyait dtruire...  me voir on et dit  la lettre,
_qu'une forte charrue m'et labour le dos_, _en tranant son soc
sur ma peau toute nue_.

L'Hostalet, port  l'hpital aprs avoir t btonn ainsi, dit:
Je ne suis pas encore guri de mes plaies car, entre la chair et
les os, _il y a des amas de chair meurtrie comme des noisettes_,
_tellement que cela se rduit en flocons fort mauvais_.

Aprs deux bastonnades lie Maurin resta, suivant ses propres
expressions, _dans une grande dbilit de cerveau._

Quant  Sabatier, rest longtemps  l'hpital entre la vie et la
mort  la suite d'une terrible bastonnade, voici ce que dit de lui
Marteilhe qui l'avait retrouv en Hollande: Il en revint, mais
toujours si valtudinaire, _si faible de cerveau _qu'on l'a vu
diverses annes en ce pays, hors d'tat de soutenir la moindre
conversation et ayant _la parole si basse qu'on ne pouvait
l'entendre_.

L'aumnier des galres, Bion raconte comment la vue de ce terrible
supplice si courageusement support par les forats huguenots,
l'amena  se convertir au protestantisme: Je fus aprs cette
excution  la chambre de proue[6], sous prtexte de voir les
malades. J'y trouvai le chirurgien occup  visiter les plaies de
ces martyrs. Il est vrai qu' la vue du triste tat o taient
leurs corps, je versai des larmes. Ils s'en aperurent, et,
quoique  peine ils pussent prononcer une parole, tant plus prs
de la mort que de la vie, ils me dirent qu'ils m'taient obligs
de la douceur que j'avais toujours eue pour eux. J'allais 
dessein de les consoler, mais j'avais plus besoin de consolation
qu'eux-mmes... J'avais occasion de les visiter tous les jours,
et, tous les jours,  la vue de leur patience dans la dernire des
misres, mon coeur me reprochait mon endurcissement et mon
opinitret  demeurer dans une religion o depuis longtemps
j'apercevais beaucoup d'erreurs et surtout _une cruaut _qui a le
caractre oppos  l'glise de Jsus-Christ. Enfin, _leurs plaies
furent autant de bouches qui m'annonaient la religion rforme_,
_et leur sang fut pour moi une semence de rgnration_.

Cette cruelle perscution, exerce pour obliger les forats
huguenots _ lever le bonnet_, en signe de respect pour _l'idole_,
tantt abandonne, tantt reprise, ne cessa qu'en 1709, la
constance des victimes ayant lass l'obstination des perscuteurs.
On a peine  s'expliquer cette persistante prtention des
catholiques  vouloir obliger, sous peine de cruelles punitions,
les huguenots  se mettre en _posture de respect_, devant l'hostie
que ceux-ci ne considrent que comme _un morceau de pte_. Mais,
lorsque la loi a une croyance religieuse, elle cre des dlits et
des crimes _surnaturels_, elle punit aussi bien _l'irrvrence
_envers l'hostie que sa profanation qu'elle qualifie de
_sacrilge_, elle punit mme la raillerie contre un des dogmes de
la religion d'tat, raillerie qu'elle qualifie de _blasphme._

Les huguenots  qui leur religion interdit de croire  l'immacule
conception, ne pensaient pas commettre un crime ou un dlit,
lorsqu'ils disaient qu'il fallait tre visionnaire pour croire 
une naissance sans douleurs, sans infirmits naturelles. Cependant
pour avoir ainsi parl, ils taient poursuivis comme ayant profr
des _blasphmes _contre la puret de la Vierge, et, pour ce dlit
_surnaturel_, taient passibles des peines terribles dictes
contre les blasphmateurs: langue coupe, perce d'un fer rouge ou
arrache. De mme que le blasphme, le _sacrilge_, crime
_surnaturel_, est puni de peines bases sur l'opinion, non de ceux
qui, commettent ce crime, mais de ceux qui le punissent. -- C'est
pourquoi la loi, quand elle a une croyance religieuse, frappe des
mmes peines le _sacrilge _conscient ou inconscient; peu
importent aux juges et la croyance de celui qui a profan une
hostie, et les circonstances qui ont accompagn cette profanation
qui est regarde comme constituant une voie de fait contre Jsus-
Christ lui-mme. C'est le dogme catholique de _la prsence
relle_, pass dans la loi, qui fait le crime et le qualifie.

Un prtre de Paris, dit une relation attribue  Jurieu, avait mis
de ct pendant trois ans toutes les hosties consacres en disant
la messe; puis, un beau jour, avec sa collection d'hosties il
tait pass en Hollande. -- L, il fit une confrence contre la
prsence relle devant une nombreuse assistance, et,  l'appui de
son discours contre _l'idole de pte_, il prit une des hosties
qu'il avait apportes, la brisa, et, en laissant tomber les
fragments par terre, dit  ses auditeurs qu'ils prissent garde,
s'il sortait du sang, des os briss de cette _idole_.

_Ce sacrilge _n'aurait pas t autrement puni que celui des
malheureux huguenots qui, trans  l'glise et ayant recrach
l'hostie qu'on leur avait mise de force dans la bouche, furent
impitoyablement envoys au bcher.

Livre, dans son histoire du Poitou, cite entre autres, l'exemple
suivant de cette inique cruaut: Guizot, un vieillard de
soixante-dix ans, qui avait abjur par contrainte, tombe malade;
le cur accourt. Guizot rtracte son abjuration et refuse de
recevoir la communion, le cur lui met de _force _l'hostie dans la
bouche et Guizot la crache; malheureusement pour lui la maladie ne
fut pas mortelle. Poursuivi comme sacrilge, Guizot fut condamn
au feu et mourut avec le courage d'un martyr.

La folie religieuse n'est mme pas une circonstance attnuante, en
pareil cas, et d'Argenson n'et pas hsit  faire brler la femme
Dubuisson, s'il n'et t retenu par des considrations
politiques.

Cette femme, dit le lieutenant de police, aprs s'tre mis dans
l'esprit _qu'elle tait sainte_, communiait tous les jours depuis
plus de six mois, _sans aucune prparation _et mme aprs avoir
mang; le procd pourrait mriter _les derniers supplices_,
suivant la disposition des lois. Mais on ne pourrait rendre
_publique _la punition de ces crimes, sans faire injure  la
religion, et donner lieu _aux mauvais discours _des libertins et
des protestants mal convertis.

En consquence d'Argenson conclut  ce que cette femme soit
envoye au gouffre de l'hpital gnral o elle trouvera la
punition _non publique _de ses _sacrilges._

La profanation des vases sacrs et des saintes huiles constituait
aussi un sacrilge que la loi punissait au XVIIe sicle de la
peine du bcher. Nous trouvons, dans les mmoires du forat
protestant Martheilhe, l'histoire d'un _crime _de ce genre commis
par un esclave turc des galres, et commis _inconsciemment_. Ce
Turc nomm _Galafas_, avait achet, de voleurs qui l'avaient
drobe dans l'glise de Dunkerque, une boite d'argent contenant
les saintes huiles destines  l'administration des sacrements.
Galafas, sachant que c'tait chose vole, aplatit la bote  coups
de marteau pour en dissimuler la forme, et, pour ne rien perdre,
_graissa ses souliers avec _le coton _imbib d'huile qu'elle
contenait._

_Si j'avais eu de la salade_, dit-il aux prtres qui
l'interrogeaient, _je l'aurais garnie de cette huile_, _car je
l'ai gote et elle tait trs bonne_. Galafas traduit en
justice fut condamn _ tre brl vif_. Mais les Turcs des
galres de Dunkerque, ayant trouv moyen de faire tenir une lettre
 Constantinople au grand Seigneur, celui-ci aussitt fit appeler
l'ambassadeur de France et lui dclara que, si on faisait mourir
Galafas, pour un fait de cette nature _que les Turcs ignorent tre
un crime_, lui, grand Seigneur, ferait mourir du mme supplice
cinq cents chrtiens esclaves franais. Cet _argument premptoire_
du grand Seigneur sauva Galafas qui fut rachet des galres et
retourna  Constantinople.

Malgr cette leon de jurisprudence qu'il avait reue, Louis XIV
n'en continua pas moins  punir _de mme _tous les sacrilges,
qu'ils fussent conscients ou inconscients.

La Restauration elle-mme, qui avait ressuscit le crime du
_sacrilge_, n'admettait pas davantage cette distinction quitable
 faire pour les auteurs de ces crimes _surnaturels_, entre celui
qui avait fait un outrage _calcul_  la religion, et celui qui
avait commis un sacrilge, ignorant que c'tait un crime aux yeux
du lgislateur.

L'dit de Nantes stipulait que tous ceux qui avaient
antrieurement abjur, pour passer soit du catholicisme au
protestantisme, soit du protestantisme  la foi catholique,
auraient toute libert de revenir  leur foi premire, sans
pouvoir tre recherchs ni molests  raison de leur nouveau
changement de religion. La mme facult tait donne aux prtres
et personnes religieuses, et l'on reconnaissait la validit des
mariages contracts par eux devant un ministre protestant, c'tait
l une disposition qui pouvait paratre d'un libralisme excessif,
sous le rgime d'une religion d'tat, puisqu'en l'an de grce
1883, alors que les lois ne reconnaissent plus de voeux
perptuels, on a vu un procureur de la Rpublique soutenir cette
thse que la qualit de prtre, mme dfroqu, est une cause de
nullit de mariage.

Ces diverses dispositions de l'dit de Nantes avaient t
considres comme s'appliquant aussi bien  l'avenir qu'au pass.
Le cardinal de Richelieu avait mme dtermin les formes dans
lesquelles devait se faire l'abjuration des catholiques et un dit
de 1663 constate que, depuis l'dit de Nantes, beaucoup de
catholiques s'taient faits protestants et que des prtres et des
personnes religieuses avaient abjur et s'taient maries devant
un ministre.

Louis XIV n'osa en venir tout d'abord  rapporter ces dispositions
formelles de l'dit, bien que le clerg catholique protestt sans
cesse contre l'galit du droit d'abjuration pour les catholiques
et pour les protestants. Mais il apporta successivement toutes les
entraves imaginables au droit de proslytisme des protestants, en
mme temps qu'il employait les moyens les moins honntes pour
amener l'abjuration, des religionnaires.

Alors que la caisse des conversions administre par Plisson,
protestant converti, tenait boutique ouverte pour l'achat des
abjurations, il tait interdit aux ministres et consistoires de
corrompre _les pauvres _catholiques en les faisant participer 
leurs aumnes; on dfendait aux ministres et anciens d'aller dans
les maisons, soit de jour, soit de nuit, si ce n'est pour visiter
les malades huguenots et faire fonctions de leur ministre. Quant
aux malades pauvres, de la religion rforme, ils ne pouvaient
tre recueillis et soigns par leurs co-religionnaires, ils
devaient tre envoys dans les hpitaux _catholiques_.

Alors qu'on provoquait l'abjuration des huguenots par l'appt des
grades, des places et des pensions, on dfendait aux huguenots
d'employer pour amener la conversion d'un catholique; mme l'appt
du mariage avec une huguenote. Puis on en vint  interdire les
mariages mixtes ou _bigarrs_,  dclarer nul tout mariage entre
catholique et huguenot clbr contrairement  cette dfense.

Nous avons rappel de combien de fonctions et de professions les
huguenots furent exclus par suite de cette proccupation de mettre
les protestants dans l'impossibilit d'user du _crdit _que
pouvait leur donner telle situation officielle ou telle
profession, pour empcher les conversions de leurs co-
religionnaires. Par suite de la mme proccupation il fut interdit
aux pasteurs d'exercer leur ministre dans le mme lieu pendant
plus de trois ans, une trop longue rsidence _leur donnant une
puissance absolue sur l'esprit de leurs co-religionnaires._

Pour empcher les matres d'user de leur _crdit _prs de leurs
domestiques et de faire du proslytisme auprs d'eux, on eut
recours aux injonctions les plus contradictoires. Un domestique
catholique ne put abjurer que six mois aprs avoir quitt le
service d'un matre huguenot, et il devait s'couler un nouveau
dlai de six mois avant que ce domestique pt entrer au service
d'un autre huguenot. Puis on interdit aux catholiques d'entrer au
service des huguenots attendu, disait l'dit, que plusieurs de la
religion prtendue rforme, aprs avoir _perverti _leurs
domestiques catholiques, les obligent de passer dans les pays
trangers pour quitter leur religion. Quelques mois plus tard,
nouvel dit ordonnant au contraire, aux huguenots et aux nouveaux
convertis, de congdier leurs domestiques protestants pour en
prendre des catholiques, attendu que ce qui tait trs utile
alors (six mois plus tt) pour empcher la perversion de nos
sujets catholiques, dit la dclaration royale, pourrait retarder 
prsent la conversion de ceux de la religion prtendue rforme
engags au service du petit nombre de prtendus rforms qui sont
malheureusement rests jusqu'ici dans leur erreur. Pareillement
serait dangereux de laisser aux nouveaux convertis la libert de
se servir de domestiques de ladite religion. Les peines dictes
pour contraventions  cette injonction taient, pour le matre,
mille livres d'amende; pour une domestique _le fouet et la
marque_, pour le serviteur mle _les galres_.

Dans sa haine pour le protestantisme, le roi alla jusqu' dfendre
aux huguenots d'instruire les mahomtans et les idoltres dans
leur fausse doctrine. Afin d'empcher qu'on n'abuse de leur
ignorance pour les engager dans une religion _contraire  leur
salut_, _voulons_, dit le roi, que tous mahomtans et idoltres
qui voudront se faire chrtiens ne puissent tre instruits, ni
faire profession d'autre religion que de la catholique.

Enfin, Louis XIV tablit des catgories de catholiques de _droit_:

1 Les enfants _exposs_: parce que ayant t malheureusement
abandonns de leurs pres, et par ce moyen devenant sous notre
puissance _comme pre commun de nos sujets_, nous ne pouvons les
faire lever que dans la religion que nous professons.

2 _Les btards_, mme ns d'une mre protestante. Attendu qu'il
n'y a personne qui puisse exercer sur ces enfants _une puissance
lgitime_.

3 Les enfants, ns de pre et de mre appartenant  la religion
protestante; lorsque leur pre avait abjur avant qu'ils eussent
atteint l'ge de quatorze ans.

4 Les enfants dont les pres taient morts protestants mais dont
les mres taient catholiques pour donner aux dites veuves, dans
la perte de leurs maris, cette consolation de pouvoir procurer 
leurs enfants, l'avantage d'tre levs dans la vritable
religion.

Quant aux orphelins huguenots, dont le pre et la mre taient
morts protestants, ne trouvant pas de prtexte pour les dclarer
catholiques _de droit_, on s'tait born  leur imposer des
tuteurs et curateurs catholiques, certains tuteurs et curateurs
rforms ayant abus de la puissance que cette qualit leur
donnait sur leurs pupilles, _pour les dtourner des bons desseins
qu'ils tmoignaient de se convertir  la religion catholique_.

Cette persistante proccupation de vouloir assurer le salut de
ceux de ses sujets qu'il estimait tre dans l'erreur, amena Louis
XIV  porter la plus grave atteinte  la libert de conscience des
huguenots, ainsi garantie par le quatrime article particulier de
l'dit de Nantes: Ne seront tenus ceux de ladite religion de
recevoir _exhortations_, lorsqu'ils seront malades, d'autres que
_de la mme religion_. Sous prtexte de violences exerces, en
plusieurs occasions, par ceux de la religion prtendue rforme
pour empcher la conversion de leurs malades qui voulaient rentrer
avant leur mort dans le sein de l'glise, le roi, par une
dclaration du 2 avril 1666, autorisa les curs, assists des
juges, chevins ou consuls  _se prsenter aux malades pour
recevoir leur dclaration_.

Il arrivait souvent que les curs, emports par leur zle
convertisseur, se rendaient auprs des malades huguenots, sans
avoir mme rclam l'assistance des magistrats.

C'est ce qui advint  Rouen; un cur ayant pntr prs d'un
malade, sans tre accompagn d'un magistrat, et suivi _du menu
peuple du quartier_, ce malade avait refus de le recevoir.

Ce qui ayant fait mutiner cette populace, deux magistrats assists
de deux sergents y taient alls, et taient monts  la chambre
du malade qui leur avait dclar n'avoir eu aucune pense de faire
appeler le cur ni de changer de religion; sur quoi les
magistrats, qui avaient d'abord fait sortir les parents jusqu' la
femme du malade, les avaient fait rentrer et ayant trouv un
ministre au bas de l'escalier, lui avaient dit qu'il pouvait
monter puisque le malade le demandait.

 Paris mme, sous les yeux d'une police ombrageuse, le clerg
ngligeait parfois de requrir l'assistance d'un magistrat, pour
aller tourmenter les malades protestants. Un passementier tant 
l'agonie, deux religieuses et le vicaire de Saint-Hippolyte
veulent pntrer auprs du malade, malgr l'opposition de la femme
de celui-ci. Ils insultent cette femme, et la canaille qui les
avait accompagns se met en mesure de piller la maison, si bien
qu'il faut recourir  l'intervention de la police pour que le
malheureux puisse mourir en paix.

Le ministre Claude fut lui-mme oblig de se retirer d'auprs
d'une malade que perscutaient des prtres appuys par la
populace. Le commissaire appel aprs avoir demand quatre fois 
la malade quelle tait sa volont, fit enfin retirer ces prtres,
et Claude revint consoler la mourante qui expira une demi-heure
plus tard.

 Caen, un cur et un vicaire s'tant tablis _d'autorit_, malgr
le mari, auprs de la femme Brisset, tombe en une sorte de
lthargie et ne pouvant ni leur rpondre, ni mme les entendre,
firent chasser d'auprs d'elle par le lieutenant particulier, son
mari et ses filles, puis dclarrent la malade convertie et la
firent enterrer comme catholique. lie Benot raconte l'histoire
d'une pauvre femme que l'on avait interroge pendant qu'elle avait
le dlire de la fivre, et dclare catholique. Elle revient 
elle et voit au pied de son lit un crucifix: elle comprend qu'on a
abus de son tat pour prtexter qu'elle a chang de religion.
Elle veut se sauver par la fentre, la porte tant ferme  cl,
elle tombe d'un troisime tage et se tue.

En Poitou, dit Jurieu, un marguillier et un cur ayant chass les
enfants d'un vieillard mourant, aprs les avoir menacs de
pendaison s'ils revenaient, tentrent en vain pendant plusieurs
jours de convertir le malade. Le pauvre homme, abandonn par eux
et priv de ses enfants qui s'taient rfugis dans le bois,
mourut de froid, de misre et de faim et l'on trouva _qu'il
s'tait mang les mains._

Sur les plaintes faites par les protestants contre les curs qui
commettaient cette double infraction  la loi, de se prsenter aux
malades sans tre accompagns d'un magistrat, et, au lieu de se
borner  recevoir la dclaration de ceux-ci, de leur faire _des
exhortations_, _ce _qui tait contraire  l'dit de Nantes, la loi
fut ainsi modifie: Voulons et nous plat que nos baillis,
snchaux et autres premiers juges des lieux, ensemble les
baillis, snchaux, prvts, chtelains et autres chefs de justice
seigneuriale de notre royaume qui auront avis qu'aucuns de nos
sujets de ladite religion prtendue rforme demeurant aux dits
lieux, seront malades ou en danger de mourir, soient tenus de se
transporter vers lesdits malades, assists de nos procureurs ou
des procureurs fiscaux et de deux tmoins, pour recevoir leur
dclaration, et savoir d'eux s'ils veulent mourir dans ladite
religion; et, en cas que lesdits de la r. p. r. dsirent se faire
instruire en la religion catholique, voulons que lesdits juges
fassent venir sans dlai et au dsir des malades, les
ecclsiastiques, ou autres qu'ils auront demands, sans que leurs
parents y puissent donner aucun empchement. Cette prescription
mettait fin aux scnes de scandale et de violence provoques par
les curs venant auprs des malades sans avoir t appels, mais
il mettait le moribond  la discrtion d'un magistrat, souvent peu
scrupuleux et tout dispos  favoriser le proslytisme in extremis
du cur.

Le moribond dont la famille entourait le lit de douleur, tout 
coup, sans avoir t prvenu, voyait entrer le magistrat dont la
prsence lui annonait que sa dernire heure tait proche. On
faisait retirer tous les siens, et ce malheureux, qui n'avait plus
de force que pour mourir, se trouvait seul en face du magistrat,
souvent aussi ardent convertisseur que le prtre, il lui fallait
subir un long et dlicat interrogatoire. En dpit de la fivre qui
le minait et le privait de l'usage de ses facults, il devait
calculer chaque mot des rponses  faire aux questions captieuses
qui lui taient poses. Qu'une de ses rponses pt tre
interprte dans un sens favorable aux dsirs de son
interrogateur, c'en tait assez, on s'criait: le malade veut se
convertir! il appartenait ds lors au clerg, les siens taient
loigns de sa couche d'agonie, et, alors mme qu'il mourait, sans
avoir repris connaissance, il tait enterr comme catholique, et
ses enfants taient enlevs  leur mre huguenote, pour tre
levs dans la religion dans laquelle leur pre tait cens tre
mort.

Cette barbare pratique de la visite des malades devint
l'instrument de la plus odieuse et cruelle perscution, lorsque le
clerg eut obtenu ce qu'il rclamait instamment, l'interdiction
d'abjurer la foi catholique aussi bien pour les anciens
catholiques que pour les nouveaux convertis.

En 1670, l'orateur de l'assemble gnrale du clerg, en mme
temps qu'il dclarait que les vques ne pouvaient, _sans tre
criminels_, refuser de se rendre aux dsirs d'enfants _de moins_
_de douze ans_, voulant se convertir  la religion catholique,
malgr leurs parents, disait, sans se rendre compte de son
inconsquence: Tout est perdu  jamais par la funeste libert qui
donne lieu aux catholiques de votre royaume de faire banqueroute 
leur religion.

Louis XIV, pour donner satisfaction aux vives remontrances du
clerg, dcide que les dispositions de l'dit de Nantes relatives
aux immunits accordes  ceux qui, aprs avoir abjur, seraient
retourns  leur religion premire, ne s'appliquent qu'au pass.

Que tout rform qui aura une fois fait abjuration pour professer
la religion catholique, ne pourra jamais plus y renoncer et
retourner  la religion rforme.

Voulons et nous plat, dcrte-t-il, que nos sujets, de quelque
qualit, condition, ge et sexe qu'ils soient, faisant profession
de la religion catholique, ne puissent jamais la quitter pour
passer en la religion prtendue rforme.

Nul catholique ne pouvant plus se faire protestant, et nul
protestant, ayant abjur ne pouvant revenir  sa foi premire, les
huguenots de naissance avaient seuls dsormais le droit de se dire
protestants.

C'tait trop encore. Aprs la suppression de l'exercice public du
culte protestant, un incroyable dit vint dclarer catholiques
tous les huguenots rests en France  la suite de cette
suppression, leur sjour dans le royaume tant une preuve plus que
suffisante qu'ils avaient embrass la religion catholique.

Pour se rendre compte de l'odieuse et imprudente iniquit d'un tel
dit, il faut se rappeler que les huguenots ne pouvaient quitter
le royaume sans tre passibles des galres et de la confiscation
des biens, et que l'article XI de l'dit rvocatoire, portant
suppression de leur culte public, les autorisait  rester dans
les villes et lieux du royaume,  y continuer leur commerce et
jouir de leurs biens, sans pouvoir tre troubls ni empchs sous
prtexte de leur religion.

Quoi qu'il en soit,  la suite de cet inqualifiable dit; nul
n'ayant plus le droit de dire qu'il voulait mourir protestant, la
visite obligatoire du cur aux malades provoqua chaque jour des
drames mouvants au chevet des mourants.

Le clerg usa de son droit avec la dernire rigueur, et mit autant
d'ardeur  vouloir imposer l'administration des sacrements aux
huguenots qui n'en voulaient pas qu'il en apporta plus tard  la
refuser aux jansnistes qui la demandaient sans pouvoir l'obtenir.
Rulhires,  ce propos, conte cette plaisante anecdote: Il se
trouva dans le mme htel deux malades dont l'un, jansniste,
demandait au cur les sacrements, ne pouvait les obtenir et
menaait de s'adresser aux magistrats; et l'autre, Calviniste,
refusait la communion et repoussait le cur qui le menaait des
galres s'il en relevait, ou de le faire traner sur la claie,
s'il mourait. Le matre d'htel, alarm de ces scnes fcheuses,
qui pouvaient avoir des suites plus fcheuses encore, imagina de
changer _secrtement_ les deux malades de lit, _et tout le trouble
fut apais_.

Aujourd'hui (en 1886), comme au XVIIIe sicle, nous voyons
l'glise mettre autant d'ardeur  refuser les sacrements aux gens
qui les rclament, qu' les administrer, _in articulo mortis_, 
des hommes qui, comme Littr, par exemple, ont, pendant tout le
cours d'une longue existence, fait profession de _libre-pense._

Le docteur Robin; collaborateur et ami de Littr, ne put
s'empcher d'crire  l'occasion de l'enterrement religieux de
Littr, libre-penseur comme il l'tait lui-mme: Littr a toute
sa vie demand des obsques civiles, nous accompagnerons son corps
jusqu' l'glise seulement. -- Le docteur Robin, pour viter une
msaventure semblable, avait insr dans son testament cette
prescription formelle: J'exige absolument de mes hritiers que
mon enterrement soit un enterrement civil, quel que soit le lieu
o je meure.

Cependant sa famille l'a fait enterrer _religieusement_, bien
qu'elle ne pt allguer sa conversion quasi-posthume, puisque il
tait mort  la suite d'une attaque d'apoplexie, sans avoir un
seul instant recouvr l'usage de la parole, mais, elle n'avait
pas, dit-elle, pris connaissance de ses papiers. Tout au
contraire, l'isralite Lon Gozlan, prs duquel un rabbin faisait
la veille des morts; fut enterr catholiquement parce que sa
famille trouva dans ses papiers la preuve qu'il avait t baptis
dans son enfance.

Quelques semaines avant la mort du docteur Robin, on avait vu un
Lepre libre-penseur, frapp d'un mal subit qui, ds le dbut de
sa courte maladie, lui avait enlev toute connaissance, recevoir,
sans s'en douter, l'assistance d'un prtre et tre enterr comme
catholique.

Aussitt le _Figaro_, moniteur du monde religieux et du monde
galant, s'est empress de dire: M. Lepre que l'on a enterr hier
avec tous les sacrements de la religion chrtienne, est, en somme,
_revenu aux anciennes croyances de sa prime jeunesse_.

M. Rathier, ami de M. Lepre et comme lui dput de l'Yonne, a cru
devoir rtablir la vrit des faits, en rappelant que, pendant les
dernires annes de sa vie, M. Lepre avait t fidle  ses
convictions, _qui associaient la libre pense  sa foi
rpublicaine_, que, s'il avait t enterr comme catholique,
c'tait parce qu'un prtre lui avait t _impos_, alors qu'il
n'avait plus connaissance de ce qui se passait autour de lui.

Le plus souvent les familles des libres-penseurs, soit par
conviction religieuse, soit par respect humain, se sont ainsi les
complices de l'glise venant exercer son proslytisme de la
dernire heure prs d'un moribond inconscient de sa conversion
quasi-posthume. Si au contraire, comme c'est son devoir de le
faire, la famille veille  ce que le moribond soit mis  l'abri de
ces tentatives de _pseudo-conversions_, les clricaux protestent
contre l'atteinte ainsi porte  la libert de proslytisme de
l'glise.

C'est ainsi que,  l'occasion de la mort de Victor Hugo,
M. Fresneau ne craignait pas de dire  la tribune du Snat: Il
s'est tabli un usage, contre lequel je proteste de toute
l'nergie de ma conscience et de ma raison; je veux parler du
droit que l'incrdulit s'est arrog, de se donner des gardes du
corps pour surveiller les derniers moments des malades, petits ou
grands, humbles ou illustres. Grce  cette coutume _qui
reprsente assez exactement les violences reproches  nos pres_,
_et comme l'introduction des dragonnades dans la vie prive_, nous
ne pouvons savoir ce qui s'est pass  la dernire heure de celui
(VICTOR HUGO) que vous prtendez honorer  votre manire.

De cette insinuation que Victor Hugo et pu se convertir, s'il
n'et pas t entour de sa famille,  l'affirmation qu' sa
dernire heure il a voulu se convertir, il n'y a qu'un pas, et ce
pas ayant t fait par Le Monde, organe officiel de la royaut de
droit divin, le pieux journal s'est attir ce rude dmenti de
M. Lockroy: Les drles qui dirigent un journal religieux intitul
Le Monde, ont os imprimer que Victor Hugo  son lit de mort a
demand un prtre. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils en ont menti.
Voici du reste la lettre que je reois  ce sujet du docteur
Germain Se: Si vous avez lu Le Monde d'hier, vous y trouverez
une monstruosit, sur le dsir qu'aurait manifest le Matre, de
se confier  un prtre, et une prtendue dclaration de mon ami
Vulpian; je vous autorise, au nom de Vulpian,  donner le plus
formel dmenti aux paroles qu'on lui avait prtes  titre de
rvlation.

Il est vident que si, malgr les prcautions prises par la
famille pour mettre le mourant  l'abri de toute tentative
suspecte, on a pu tenter d'accrditer la lgende du dsir de
conversion de Victor Hugo, cette conversion et pass pour un fait
accompli, si, comme au bon vieux temps, un magistrat complaisant
assist d'un prtre catholique, eut pu, lorsque le matre
agonisait, carter sa famille et interprter habilement, soit ses
rponses les plus insignifiantes  des questions captieuses, soit
son silence mme. Alors Victor Hugo et t, bon gr mal gr, tenu
pour bien et dment converti, et l'glise aurait enterr comme
catholique, celui qui avait solennellement dclar qu'il dclinait
les prires des prtres.

N'en dplaise  M. Fresneau, ce sont les odieuses pratiques de
l'ancien rgime  l'gard des mourants qui peuvent,  bon droit,
tre qualifies d'introduction des dragonnades dans la vie prive,
et c'est manifester le dsir du retour  de telles pratiques, que
de s'indigner de ce que les familles se fassent les gardes du
corps de leurs malades, pour leur permettre de mourir en paix.

Sous la monarchie de droit divin, les Parlements, s'ils n'avaient
point song  interdire  l'glise d'administrer les sacrements 
ceux qui ne les rclamaient pas, ou mme les refusaient, avaient
commis l'erreur de vouloir enjoindre aux curs, par arrts,
d'administrer les sacrements aux jansnistes qui les rclamaient.
Les pamphltaires du temps raillaient ainsi cette erreur
juridique: les Parlements veulent dcider du corps de Jsus-
Christ comme d'une question de boues et de lanternes.

En 1883, M. Bernard Lavergne, alors qu'il demandait au garde des
sceaux de svir contre un cur, refusant d'administrer un mourant
parce que celui-ci ne voulait pas promettre de retirer ses enfants
des coles de l'tat pour les envoyer aux coles congrganistes,
ne tombait pas dans la mme erreur que les anciens Parlements. Il
ne demandait pas qu'on obliget le cur  administrer ce mourant,
mais que l'on infliget une peine disciplinaire  ce prtre,
_fonctionnaire salari par l'tat_, qui abusait de sa situation
pour faire tort aux coles de l'tat.

De mme, lorsque dans l'lection snatoriale du Finistre, les
prtres ont cherch  influencer le vote des lecteurs en menaant
ceux qui voteraient pour les candidats rpublicains, de leur
refuser l'absolution et la communion, ils se sont exposs  tre
poursuivis, pour violation des prescriptions de la loi lectorale.
Mais, presque toujours, le gouvernement s'abstient de punir
disciplinairement ou de faire poursuivre les prtres, qui ont
abus de leur situation d'agents d'un service public, se faisant
une arme politique du refus des sacrements. Il sait que, si
l'glise doit tre seule matresse de dterminer les conditions
qu'elle veut mettre  l'administration des sacrements, elle use 
ses risques et prils de son droit, et que, lorsque ses refus de
sacrements ont manifestement un motif politique, ces refus
imprudents ne tardent point  augmenter le nombre des dserteurs
du catholicisme. N'a-t-on pas vu tout rcemment, en 1885, un des
catholiques lecteurs du catholique dpartement du Finistre,
rpondre  son cur qui le menaait de lui refuser ses Pques s'il
votait mal: _Eh bien! je m'en passerai!_

Pour en revenir  la visite _obligatoire_ du cur, pour tous les
malades, on ne peut mieux faire ressortir la cruelle iniquit de
cette prescription lgale qu'en rappelant l'normit des peines
dictes contre le malade huguenot, qui refusait de se laisser
administrer les derniers sacrements: Voulons et nous plat, dit
une dclaration du roi de 1713, que tous nos sujets, ns de
parents qui ont t de la r. p. r. avant ou depuis la rvocation
de l'dit de Nantes, qui, dans leurs maladies auront refus aux
curs, vicaires ou autres prtres de recevoir les sacrements de
l'glise, et auront dclar qu'ils veulent persister et mourir
dans la religion prtendue rforme, _soit qu'ils aient fait
abjuration ou non_, ou que les actes n'en puissent tre rapports,
soient rputs _relaps_ et sujets aux peines portes par notre
dclaration du 29 avril 1686.

Or voici les peines dictes par cette dclaration, contre les
malades relaps: Au cas que lesdits malades viennent  recouvrer
la sant, voulons que le procs leur soit fait et parfait par les
juges, et qu'ils les condamnent,  l'gard des hommes, _aux
galres perptuelles avec confiscation des biens_, et  l'gard
des femmes et filles,  faire amende honorable et  tre
_enfermes avec confiscation de leurs biens_; quant aux malades
ayant fait les mmes refus et dclarations qui seront morts dans
cette malheureuse disposition, nous ordonnons que le procs sera
fait aux cadavres ou  leur mmoire..., et qu'ils seront _trans
sur la claie_, _jets  la voirie_, _et leurs biens confisqus_.

Rien n'avait t nglig pour que les malades ne pussent se
soustraire  la terrible visite du cur qui devait si souvent
avoir pour eux les plus funestes consquences. Non seulement les
baillis, snchaux et prvts devaient prvenir le cur du lieu
ds qu'ils apprenaient qu'un huguenot tait malade, mais encore la
mme obligation incombait au mdecin appel pour soigner le
malade.

Les prescriptions suivantes dont l'infraction rendait le mdecin
passible de trois cents livres d'amende pour la premire fois,
d'une suspension de trois mois pour la seconde et de la dchance
pour la troisime, assuraient l'excution des obligations imposes
aux mdecins par la loi: Voulons et nous plat que tous les
mdecins de notre royaume soient tenus ds le second jour qu'ils
visiteront les malades attaqus de fivre ou autre maladie, qui,
par sa nature peut avoir trait  la mort, de les avertir de se
confesser, ou de leur en faire donner avis par leur famille; et,
en cas que les malades ou leur famille, ne paraissent pas disposs
 suivre cet avis, les mdecins seront tenus _d'en avertir le cur
ou le vicaire_ de la paroisse dans laquelle les malades
demeurent... _Dfendons aux mdecins de les visiter un troisime
jour_, s'il ne leur parat pas un certificat sign du confesseur
desdits malades, qu'ils ont t confesss, ou du moins qu'il a t
appel pour les voir et qu'il les a vus, en effet, pour les
prparer  recevoir les sacrements. Ainsi, le mdecin, s'il
n'avait pas la preuve que son malade avait pris soin d'assurer le
salut de son me en rclamant les sacrements, devait ds le
troisime jour l'abandonner, _le laisser prir sans secours_, sous
peine d'encourir lui-mme, soit une grosse amende, soit mme,  la
seconde rcidive, sous peine de se voir interdire l'exercice de la
mdecine!

Les familles, pour se mettre  l'abri de la visite du cur qui
constituait pour le malade une cruelle preuve, et, pour elles-
mmes, le danger de la confiscation des biens, se rsignaient
souvent  ne pas avoir recours au mdecin, prcurseur invitable
du cur. Puis quand le malade,  l'agonie, tait sans
connaissance, elles faisaient appeler le cur qui ne pouvait plus
constater un refus de sacrement.

Le gouvernement, pour l'exemple, voulut faire le procs  la
mmoire de quelques huguenots comme _suspects_ d'avoir voulu
mourir sans sacrements, parce qu'ils n'avaient pas appel de
mdecins. Mais il dut s'arrter dans cette voie o ne l'auraient
pas suivi les magistrats les plus complaisants. Pour trancher la
difficult, Geudre, intendant de Montauban, proposait  la
Vrillre de faire rendre un dit, en vertu duquel serait cens
mort dans la religion rforme, et par consquent passible de la
confiscation des biens, tout nouveau converti qui, dans sa
dernire maladie, n'aurait pas fait une dclaration expresse de sa
foi catholique, devant les notaires ou les juges des lieux.

Le procureur du roi  Nantes, voulait mme faire le procs  la
mmoire d'un nouveau converti, lequel aprs avoir fort bien soup
tait mort, ... sans doute d'indigestion.

Il n'a pas, disait ce procureur du roi, dclar vouloir mourir
dans la religion rforme, _mais l'on n'a pas de marques qu'il
soit mort dans les vritables sentiments catholiques..._ Si l'on
peut dcouvrir des marques plus convaincantes, on fera le procs 
sa mmoire et, _mme sur les preuves que je vous marque_, _si vous
le jugez  propos_.

Un homme qui meurt subitement, aprs avoir fort bien soup,
considr comme relaps parce qu'il n'a pas, en mourant, donn des
marques suffisantes de ses sentiments catholiques, cela ne passe-
t-il pas les dernires limites de l'odieux et de l'absurde?

Les malades qui n'avaient pu se soustraire  la visite du cur,
recouraient  tous les subterfuges et  toutes les quivoques pour
viter,  eux-mmes, un traitement infamant, et  leurs hritiers
la confiscation des biens.

Il y en a, dit l'intendant Gendre, qui font les muets, plusieurs
qui affectent les fivres chaudes.

Quand les prtres visitent les rforms, crit un cur, ils font
les derniers efforts pour les recevoir hors de lit pour faire voir
qu'ils ne sont pas si malades, jusque l qu'il y en a plusieurs
qui meurent debout.

L'un, dissimulant ses souffrances, dit au cur qui le presse de
se confesser, _il n'est pas encore temps_, il tait mort le
lendemain quand le cur revint pour renouveler ses instances. Un
autre, aprs avoir renvoy plusieurs fois le cur en disant _qu'il
n'tait pas si mal_,  la question qui lui est pose  l'agonie,
s'il veut mourir dans la religion catholique, rpondit
_maigrement_, dit un procs verbal, il n'y en a qu'une, sans
vouloir s'expliquer autrement.

Souvent l'odieuse perscution qu'ils avaient  subir  leur lit de
mort, de la part du magistrat et du cur, tait pour les
huguenots, l'occasion de manifester enfin leurs vritables
sentiments qu'ils avaient d dissimuler pendant des annes.

Le cur de Paimboeuf, tourmentant une convertie pour l'amener 
recevoir les sacrements, eut la cruaut de lui dire qu'elle ne se
flattt point sur une longue vie, d'autant que sa maladie tait
mortelle et_ quelle ne pouvait point passer la nuit_.

Sur les dix heures du soir, la malade tombe en agonie et elle dit
des paroles injurieuses au prtre et aux curieux qui taient venus
avec celui-ci et la tourmentaient encore,  minuit elle tait
morte.

 Metz, un matre cordonnier menac du lieutenant criminel par le
cur; congdie ainsi son tourmenteur: Je vous donne le bonsoir,
que Dieu vous conduise; vous me rompez la tte depuis une heure et
demie. Il voulut souffler la chandelle, bientt aprs il expira.

Madame de la Rochelandire, dit Lambert de Beauregard, tant
tombe malade  Lyon, son hte avertit le cur de la paroisse qui
ne manqua pas de venir vers elle avec beaucoup de monde pour la
solliciter  se confesser et ensuite  recevoir le viatique. Mais
elle s'en dfendit vigoureusement, _quoiqu'elle comment bientt
d'agoniser _et qu'elle ft en l'ge de soixante-quinze ans. On
s'avisa mme de la tirer du lit et de la mettre sur une chaise, en
lui criant  haute voix qu'il fallait obir, et qu'autrement, _on
tranerait son corps sur une claie_, _et qu'on la jetterait aux
btes_,  quoi elle rpondit que l'on fit ce que l'on voudrait,
que mme, si on _ne voulait pas attendre de la traner qu'elle fut
morte_, _que l'on la trant toute vivante et que l'on la jett 
la voirie toute vive_, que, pour cela, elle ne renierait jamais
son sauveur. Tellement, qu'tant morte bientt aprs, on ne manqua
pas de la traner et ensuite de la jeter dans le Rhne.

Un octognaire, le comte de Nouvion, ancien lieutenant colonel,
ayant rtract par crit son abjuration, tait gravement malade.
On lui envoie le _bourreau_ qui lui dclare avoir ordre de le
traner sur la claie _ds qu'il aura rendu le dernier soupir_.
Nouvion rpond qu'il _n'est pas besoin d'attendre qu'il soit
mort_, qu'il est tout prt. Quelques heures aprs on enlevait
Nouvion pour le jeter dans un couvent o l'on fit en vain mille
efforts pour vaincre sa constance. Ds qu'il fut mort, les moines
jetrent son corps dans un chenil o, par ordre de la justice, une
charrette vint le prendre pour le mener  la ville de Laon o l'on
allait faire le procs  sa mmoire. On vit alors, dit Jurieu, un
spectacle affreux. La tte de ce pauvre corps pendait entre deux
roulons de la charrette, toute sanglante. Toutes les plaies qu'il
avait autrefois reues se rouvrirent toutes  la fois et devinrent
_autant de bouches qui vomissaient le sang et demandaient
vengeance de ce que de si longs services taient ainsi
rcompenss_.

 Dijon, une femme fut mise sur la claie avant d'avoir rendu _le
dernier soupir et trane encore demi vive_.

Le cadavre de Mlle de Montalembert, d'une des plus nobles familles
d'Angoulme, fut tran nu sur la claie.

 Montpellier, dit Jurieu, on a vu le corps d'une vnrable
femme, pouse de M. Samuel Carquet, mdecin, expos tout nu le
long des rues, soufflant le pav _de son sang et de ses entrailles
rpandues_. Et quand elle et t laisse  la voirie, deux
dragons arrivrent qui firent passer et repasser cent fois leurs
chevaux sur ce pauvre corps.

 Rouen, les corps de Pierre Hbert et de la femme Vivien, furent
mis en pices par la populace et leurs misrables restes, pendant
plusieurs jours, servirent de jouets aux coliers des jsuites. Le
cadavre de Pierre le Vasseur fut _corch_, celui d'Anne Magnan
_donn  manger aux chiens_; d'autres abandonns, dans la campagne
aux btes fauves aprs avoir t trans pendant plusieurs lieues.

 Dieppe, le gardien de la prison charg de la garde du corps
d'une relapse, agit, dit lie Benot, comme un montreur
d'lphants, de lions ou d'autres choses peu ordinaires. Il invita
le monde  venir, moyennant finance, _voir le corps d'une damne;_
sept ou huit cents curieux se rendirent  son appel et cette
indigne exhibition valut quelque profit  cet ingnieux gelier.

Il fallait souvent conserver assez longtemps les corps de ceux 
la mmoire desquels on faisait le procs, et parfois, pour viter
la putrfaction, les juges ordonnaient que le corps ft
provisoirement inhum.  Caen, un arrt ordonna de _saler_, comme
un porc, le corps d'un huguenot jusqu' ce que les juges eussent
statu sur le procs fait  sa mmoire.

Mais on ne prenait pas toujours les prcautions conservatrices
ncessaires; ainsi, six ou sept mois aprs la mort de l'orfvre
l'Alouel, ce ne fut pas le corps de ce malheureux, mais les dbris
de son cadavre qui furent trans sur la claie  Saint-L.
Parfois, dit lie Benot, on tranait par les rues des corps qui
tombaient en pices et dont la cervelle ou les entrailles
demeuraient sur le pav.

Quand on trana sur la claie,  Metz, les restes de
M. de Chenevires, conseiller au parlement, mort  quatre-vingts
ans, entour de l'estime de tous, le peuple, dit Olry, fit
entendre des cris lamentables en voyant ce pauvre corps expos
tout nu sur la claie, avec les entrailles spares du corps et
mises dans un petit cercueil plac auprs de lui.

Ces rvoltantes excutions indignaient les catholiques eux-mmes
et inspiraient aux nouveaux convertis l'horreur d'une religion,
qui provoquait de tels outrages aux morts.

Ds 1687, le secrtaire d'tat crivait aux intendants: La loi
sur les relaps n'a pas eu tout le succs qu'on en esprait. Sa
Majest trouve  propos que vous fassiez entendre aux
ecclsiastiques qu'il ne faut pas que, dans ces occasions, ils
appellent si facilement les juges pour tre tmoins, afin de _ne
pas tre oblig de faire excuter la dclaration dans toute son
tendue_.

Le gouvernement voulait se rserver la facult de faire le procs
 la mmoire des relaps, pour pouvoir confisquer les biens de
ceux-ci, sans tre oblig de faire traner leur corps sr la
claie, ce qui rvoltait l'opinion publique. C'est ainsi qu'en 1699
encore, le secrtaire d'tat donne ces instructions  un
intendant. Sa Majest m'a ordonn de vous crire de dire aux juges
ordinaires de faire le procs  sa mmoire (une femme relapse);
que si son cadavre avait t conserv et qu'il ft condamn  tre
tran sur la claie, vous direz aux juges de ne point excuter, _
cet gard seulement_, le jugement.

Mais trop souvent, le zle immodr du clerg donnait  la rechute
de nouveaux convertis trop d'clat pour que le gouvernement crt
pouvoir se dispenser d'appliquer dans toute sa rigueur, la loi sur
les relaps. On vit donc longtemps encore, du moins en province, le
dplorable spectacle de cadavres trans sur la claie et jets 
la voirie.

On tenta mme de les traner  Paris et Rapin Thoiras crit en
1693: M. de la Bastide me marque qu'un nouveau converti tant
mort  Paris, sans avoir voulu confesser ni communier, _on l'avait
mis sur une claie pour le traner_, mais qu' ce spectacle
inhumain, le peuple se mutina et l'enlevrent et furent l'enterrer
dans un cimetire, disant qu'il tait indigne d'un grand roi de
souffrir qu'on ust de telles barbaries contre ses sujets et que,
sans doute, c'tait ce qui attirait la colre de Dieu sur eux.

Au mois d'aot 1700, le prfet de police d'Argenson, pour se
dispenser d'excuter l'ordre que lui donnait le secrtaire d'tat
de faire _dans toute sa rigueur_ le procs  la mmoire d'une
prtendue relapse, tait encore oblig de faire valoir les
considrations suivantes: Je craindrais que cet exemple de
svrit mal place, ne fit un clat fcheux sur le public, vous
savez combien les procs de cette gravit _rvoltent_ les nouveaux
convertis encore chancelants, et s'ils font ce _mauvais effet
_dans les provinces, ils porteront un bien plus _grand coup_ dans
la capitale du royaume, o l'on a sujet de croire que rien ne se
fait, en matire de cette importance, si le roi ne l'a ordonn 
ses magistrats, par un ordre exprs et prcis.

Ce ne furent ni le clerg, ni le gouvernement qui eurent le mrite
du renoncement  cette barbare pratique de traner les corps sur
la claie; il fallut que l'opinion publique leur fort la main en
cette occasion, comme elle l'avait fait pour l'odieux usage de
mener les patients au supplice avec un billon sur la bouche.

Peu  peu l'application de la loi prescrivant la visite
obligatoire des malades par le cur, cessa mme d'tre faite
exactement. Enfin en 1736, une dclaration, donnant une sanction
tacite  la suppression de l'obligation de la visite du cur,
dcida que ceux auxquels la spulture ecclsiastique serait
refuse, juifs, mahomtans, protestants ou comdiens, seraient
inhums en vertu d'une ordonnance du juge, indiquant l'endroit o
devait avoir lieu l'inhumation.

Pour les huguenots qui mouraient  Paris, le refus de spulture
ecclsiastique tait _prsum_, et, quand les parents ou les amis
du dfunt requraient le commissaire du quartier de leur donner un
permis d'inhumation, celui-ci ordonnait invariablement que le
cadavre ft enterr, _secrtement_, _sans clat ni scandale_, dans
le grand chantier du port au pltre, aujourd'hui port de la Rpe.

En province, on tait tenu  plus de prcautions et l'on se
gardait de dclarer que le dfunt appartenait  la religion
protestante, et avait _volontairement_ nglig d'appeler un prtre
 son lit de mort, dans la crainte de voir faire le procs  sa
mmoire.

Ainsi, par exemple, les enfants Marchegay en 1745, ayant perdu
leur mre, morte en Vende, ont soin de faire constater par un
notaire que, peu de jours avant sa mort, la dfunte tait_ sur
pied et en bonne sant_. Puis, pour obtenir l'autorisation de
l'inhumer dans leurs terres, ils dclarent que le cur a refus de
laisser inhumer la dfunte dans le cimetire, _sans qu'ils sachent
pour quelles raisons_, ce qui les met dans l'obligation d'avoir
recours  la justice.

L'opinion publique avait oblig le gouvernement et le clerg 
renoncer  la barbare mesure de traner sur la claie le cadavre
des relaps, c'est encore elle qui les contraignit de laisser
tomber en dsutude les dits qui imposaient aux malades la visite
obligatoire du cur.

La perscution la plus cruelle que les huguenots eurent  subir,
aussi bien avant qu'aprs la rvocation, fut celle des enlvements
d'enfants, soit que ceux-ci fussent censs avoir le dsir de se
convertir, soit mme que, par un baptme subrepticement donn
l'glise se les ft appropris.

Flchier expose ainsi cette trange thorie de _l'appropriation
par le baptme:_ Un Isralite converti, se trouvant seul dans une
maison avec un petit juif, il le baptisa, avec l'intention de
croire et faire croire ce que l'glise croit et fait en pareille
rencontre. _L'enfant ne sait pas ce qu'il est_, ses parents n'ont
pas consenti ni t consults en cette occasion; cependant, quoi
qu'il soit dans la synagogue, il ne laisse pas _d'appartenir 
l'glise_... Votre Excellence sait mieux que moi, le parti qu'il y
a  prendre.

Ce parti, c'tait de l'enlever  ses parents, et, en le faisant
lever dans la religion catholique, de le rendre  l'glise, 
laquelle il appartenait _sans le savoir._

En vertu de ce prtendu droit d'appropriation, quiconque a reu le
baptme, peut tre, _vivant ou mort_, rclam par l'glise comme
catholique; c'est ainsi que, rcemment elle rclama le corps de
Lon Gozlan qu'elle enterra chrtiennement au cimetire
Montmartre, bien que ce fils d'Isralite ft mort, sans que
personne se doutt qu'il et jamais t baptis.

Tout le monde le croyait juif, dit Philibert Audebrand; le jour
mme du dcs _la veille des morts fut faite par un rabbin;
_mais, durant la nuit qui suivit, on dcouvrit dans ses papiers
que sa mre; catholique elle-mme, _l'avait fait baptiser_;  la
Suite de cette rvlation tout  fait inattendue, _l'glise le
rclame  la synagogue_.

De nos jours l'affaire du petit Mortara enlev  ses parents et
lev, _malgr eux_, dans la religion catholique, et cela dans la
capitale du monde catholique, a montr que l'glise tait toujours
fidle  la doctrine d'appropriation par le baptme, soutenue au
XVIIe sicle par Flchier.

La victime de cet enlvement, le petit juif, devenu le rvrend
pre jsuite Mortara, dfendait ainsi lui-mme, en 1879, le droit
de l'glise, droit antrieur et suprieur  celui du pre de
famille:

_Baptis_, _ l'ge de deux ans, _disait-il, _inarticulo mortis;
j'appartenais  l'glise_, qui avait le droit et le devoir de me
donner une instruction conforme au baptme que j'avais reu.

Que diraient un pre ou une mre catholique, si un juif ou un
mahomtan venait leur dire: J'ai enlev votre enfant de force,
comme l'a t le petit Mortara, ou je me suis trouv seul avec lui
-- comme le converti avec le petit juif de Flchier et _je l'ai
circoncis; _de ce moment, il a appartenu  la synagogue ou  la
mosque, qui a le droit de le garder pour lui donner une
instruction conforme  la circoncision qu'il a subie. Avec cette
doctrine que l'glise, par un baptme, mme forc ou clandestin,
peut s'approprier un enfant, que devient le droit des pres de
famille?

On comprend qu'en voyant les monarchistes clricaux, humbles
serviteurs de l'glise, se poser aujourd'hui en champions _des
droits des pres de famille_, un rpublicain de la vieille roche,
dfenseur de toutes les liberts sous tous les rgimes, M. Madier
de Montjau, puisse s'indigner et s'crier: Si quelque Danton
survivait, en entendant tomber de la bouche de ceux qui sont les
hritiers des perscuteurs violents du culte paen et de tous les
cultes, autres que le leur; en entendant tomber de la bouche de
ces hommes des protestations au nom de la tolrance, de la
libert, des droits du pre de famille, de ceux qui applaudissent
 la conversion des jeunes Lovedas, du jeune Mortara,  la
conversion d'un enfant japonais, baptis  Lyon  l'insu de ses
parents, oui, Danton s'crierait: _Tant d'impudence  la fin
commence  nous lasser_.

Antrieurement  l'dit de Nantes, les catholiques enlevaient
souvent dj les enfants huguenots pour les baptiser. lie Benot
cite l'exemple d'un pre qui menait son enfant au temple pour le
faire baptiser, et auquel cet enfant fut drob pendant qu'il
menait son cheval  l'curie, puis port  baptiser dans une
glise catholique, par une servante de l'htellerie.

L'article 17 de l'dit de Nantes dut dfendre _d'enlever par
force ou induction contre le gr de leurs parents_, les enfants
des protestants pour les faire baptiser ou confirmer en l'glise
catholique...  peine d'tre puni exemplairement. Malgr cette
dfense formelle les enlvements des enfants huguenots
continurent, et, en 1623, les dputs du synode national
d'Alenon formulaient ainsi les plaintes de leurs co-
religionnaires  ce sujet: on leur enlevait leurs enfants pour
les baptiser et les lever dans la religion romaine... tmoin la
fille du pharmacien Rdon et celle de Gilles Connant ge de deux
ans, qui, attire dans un couvent, y avait t retenue malgr les
rclamations de sa mre.

Le plus souvent le clerg enlevait les enfants huguenots sous
prtexte que _ces enfants dsiraient se convertir_, mais il les
enlevait si jeunes que ce prtexte ne pouvait tre srieusement
invoqu, et que Louis XIV lui-mme se vit oblig, en 1669, de
publier la dclaration suivante: Faisons dfense  toutes
personnes d'enlever les enfants de ladite religion prtendue
rforme, ni les induire ou leur faire faire aucune dclaration de
changement de religion, _avant l'ge de quatorze ans accomplis
pour les mles et de douze ans accomplis pour les femelles_.

Cette loi mettait une bien lgre entrave  la violation
journalire des droits sacrs du pre de famille; cependant elle
provoqua les plus vives protestations des vques. Ainsi, en 1670,
au nom de l'assemble gnrale du clerg, l'vque d'Uzs
adressait au roi ces pressantes remontrances: Pouvons-nous, sans
trahir notre conscience, sans tre criminels devant Dieu, ne pas
acquiescer  leurs justes dsirs (d'enfants de moins de douze ou
quatorze ans!) lorsque, par leur propre mouvement, secourus de la
grce, ils se jettent dans nos bras et qu'ils nous dcouvrent
l'extrme envie qu'ils ont _d'tre admis parmi nous!_ Quant aux
pres de famille qui mettaient obstacle au dsir de conversion de
leurs jeunes enfants, ils taient, disait l'orateur du clerg,
_meurtriers plutt que pres_.

Les vques, avec la connivence du chancelier qui leur disait: Le
roi a fait son devoir, faites le vtre! continurent leurs
razzias d'enfants huguenots, en ayant soin, pour avoir l'air de
respecter la loi, de ne faire abjurer ces enfants enlevs que le
jour o ils atteignaient l'ge de douze ou quatorze ans.

Mais l'dit de 1669 devint _lettre morte_, du jour o furent
fondes les nombreuses maisons de propagation de la foi, ces
coles-prisons destines  procurer aux jeunes protestantes des
retraites salutaires _contre les perscutions de leurs parents _et
les artifices des hrtiques. C'est ainsi que les trois filles de
Jean Mallet, avocat au parlement de Paris, furent mises aux
nouvelles catholiques, avant la rvocation, alors que l'ane
n'avait pas encore _douze ans._

Cette note, mise en marge d'une liste des pensionnaires de la
maison des nouvelles catholiques de Paris, montre ce que pouvait
tre _le dsir de conversion _des enfants enfermes dans ces
coles-prisons: _L'ane _des Hammonet, trs draisonnable, elle
n'a que _quatre ans_, et il est cependant _trs dangereux _de lui
laisser la libert de voir ceux qui n sont pas convertis, ou qui
sont mauvais catholiques.

Les huguenots de Reims, las de rclamer vainement auprs des juges
et auprs de l'intendant, adressent un placet au roi, protestant
contre le refus qui leur est fait par la directrice de la maison
de la propagation de la foi, de leur laisser voir leurs filles. Ce
refus, disent-ils, est contraire  _l'quit et  la nature _qui
donnent droit aux pres et mres _de s'inquiter de ce que
deviennent leurs enfants._

 cette lgitime rclamation, Louis XIV rpond en dcidant qu'une
fille, une fois reue dans la maison de propagation, _ne pourra
tre force de voir ses parents jusqu'  ce qu'elle ait fait son
abjuration_, attendu qu'il s'est assur que les filles
protestantes qui entrent dans cette maison _y entrent toujours
volontairement_ aprs avoir fait connatre leur dsir de se faire
instruire dans la religion catholique.

Qu'ainsi leur volont devenant publique et notoire, telle
prcaution _affecte _de leurs pre et mre  vouloir _en tirer
des claircissements plus particuliers_, ne peut passer que pour
_artifice _dont ils dsireraient se servir pour tcher d'branler
leurs enfants, et _de les mouvoir par leurs larmes_, peut-tre
mme par leurs reproches et par leurs menaces.

Non seulement les parents ne peuvent, avant qu'elle ait abjur,
voir la fille qu'on leur a arrache pour la convertir, mais encore
ils doivent bien se garder de la recevoir chez eux, si,
spontanment ou sur leurs conseils, elle s'chappe de la prison
aprs avoir abjur. Charlotte Leblanc, convertie aux nouvelles
catholiques, est confie  la marchale d'Humires. En janvier
1678 elle s'chappe et voici l'ordre qui est donn  ce sujet: Le
roi m'a ordonn de vous dire que vous ayez  vous informer si elle
s'est retire chez ses parents, et, au cas qu'ils l'aient fait
enlever, que vous leur fassiez faire leur procs _comme suborneurs
et ravisseurs_, et si, au contraire, elle y est retourne de bon
gr, que vous fassiez _informer contre elle comme relapse_.

En 1676, Madeleine Blanc, enleve de vive force, avait t
conduite chez le cur de Saint-Vran _un billon sur la bouche_.
La convertie s'chappe un jour et se rfugie chez son pre, on
condamne le pre  l'amende comme coupable _d'enlvement; _la
fille reprise est jete dans un couvent, et l'on n'entend plus
jamais parler d'elle.

Quels sombres drames se sont passs derrire les murs des couvents
et de ces maisons de propagation qu'lie Benot appelle avec
raison _ces nouvelles prisons! -- _On enfermait de jeunes enfants
dans des cachots sales, humides et obscurs, et on ne leur parlait
que des dmons qui y revenaient, des crapauds et des serpents qui
y grouillaient. Fausses visions, menaces, promesses, mauvais
traitements, jenes, rien n'tait nglig pour abuser de la
faiblesse de ces jeunes enfants et de leur simplicit d'esprit.
Une jeune fille, ajoute lie Benot, enferme au couvent d'Alenon
est tourmente par ces fausses bates de la plus cruelle manire;
on lui met le corps tout en sang  coups de verges, on la jette
dans un grenier o elle reste pendant tout le jour et toute la
nuit suivante, une des plus froides de l'hiver, sans feu, sans
couverture, sans pain. Le lendemain on la trouve demi-morte, le
corps enfl dmesurment, ses blessures livides et enflammes;
quand elle fut gurie de ses plaies, elle demeura sujette  des
convulsions pileptiques.

Les religieuses d'Uzs avaient huit jeunes filles _rebelles_.
Elles avertirent l'intendant, firent venir le juge d'Uzs et le
major du rgiment de Vivonne et, devant eux, elles dpouillrent
les huit demoiselles (qui avaient de seize  vingt ans) et les
fouettrent de lanires armes de plombs. Ces mortifications de la
chair semblaient chose toute naturelle aux convertisseurs, comme
moyen de persuasion. L'vque de Lodve, lui-mme, catchisait
chaque jour une jeune demoiselle, et, chaque jour, passant des
injures aux voies de fait, la rouait de coups.

L'histoire des petites Mirat, enleves par l'ordre de Bossuet,
histoire que conte un tmoin oculaire des faits, est un
remarquable exemple de l'nergique rsistance que de jeunes
enfants opposaient parfois au zle violent des convertisseurs. Les
filles Mirat, orphelines de pre et de mre, furent enleves de
chez leur grand-pre de Monceau, mdecin  la Fert-sous-Jouarre;
au commencement de l'anne 1683, sur un _faux bruit _qu'elles
voulaient se faire catholiques -- l'ane avait alors _dix ans _et
la plus jeune _huit_. Dans le carrosse o elles furent mises,
elles se dfendirent comme des lionnes, cassrent les carreaux et
voulurent se jeter par les portires. Le procureur du roi, pour
venir  bout de la plus jeune, avait mis la tte de l'enfant entre
ses deux jambes, mais elle se dgagea, lui sauta  la figure, et
le griffa de telle faon qu'il en conserva longtemps les marques.
Il fallut faire monter les archers dans le carrosse pour contenir
les deux enfants, qui s'taient blesses en brisant les carreaux
des portires.

On les amena  un couvent, mais l'abbesse refusa de les recevoir
_dans l'tat o elles se trouvaient; _alors on les prit et _on les
lia _sur une charrette, pour les conduire  Rebais chez un
chirurgien catholique de leurs parents. Pendant cinq mois
qu'elles demeurrent l, dit l'auteur de la relation, elles n'ont
vcu que de vieux pain noir que l'on accompagnait quelquefois d'un
peu de lard jaune. La plus jeune y a souffert du fouet, l'une et
l'autre on t exposes aux outrages et aux soufflets. Elles
avaient toujours sur les bras des prtres et des dvotes qui les
punissaient quelquefois si svrement, que, pour viter _les
violences_, elles ne trouvaient plus d'autre remde que _de se
jeter par la fentre _quoiqu'elles fussent d'un tage de haut. On
les a deux fois rduites  cette extrmit et l'on s'est vu deux
fois oblig de les retirer de ce pas. On leur avait t toutes les
choses dont elles pouvaient se faire du mal, comme des couteaux,
des pingles, des cordes, etc. Un matin que la servante tait
alle  la messe, les petites filles se lvent  la hte, sortent
de la maison et vont se rfugier,  un quart de lieue de Rebais,
chez un rform. Pendant qu'elles sont l, le chirurgien qui les a
en garde vient deux fois faire perquisition dans la maison; elles
vont se cacher dans les bls;  la nuit elles se mettent en route,
_marchant sans bas et sans souliers_, au milieu des cailloux, des
ronces et des pines.

C'est ainsi qu'elles firent trois grandes lieues et arrivrent 
La Fert  trois heures du matin, o, venant  la porte de leur
grand-pre, elles l'veillrent par leurs cris. Je les vis, _elles
taient dans un tat qui faisait piti_, _leurs corps taient
pleins de gale et leurs pieds dchirs_.

Le procureur fiscal voulait pourtant les reprendre, et le grand-
pre n'eut d'autre ressource pour viter qu'il en ft ainsi que de
les emmener quatre ou cinq heures aprs leur arrive pour les
prsenter au premier prsident. Malgr les promesses de celui-ci
et l'intervention de Ruvigny, dput gnral des protestants,
elles furent mises au couvent de Charonne, et un placet au roi
donne les dtails navrants qui suivent, sur le traitement qu'elles
eurent  subir dans ce couvent:

Quand l'abbesse vit que les caresses, les promesses et les
menaces, de l'autre, ne pouvaient rien gagner sur elles, elle se
servit des coups, des soufflets, de la rigueur du froid, de la
violence du feu et d'autres tourments pour les obliger  dmordre.
Chacun sait combien a t rude l'hiver qui finissait l'anne 1683
et qui commenait l'anne 1684. Pendant tout ce temps-l on les a
laisses _sans feu_, exposes  toutes les rigueurs que peut
causer un froid excessif; on les _a garrottes _quelquefois fort
troitement; on leur a _serr les doigts avec des cordes _et, 
tous ces tourments on ajoutait des paroles pleines de fureur et de
maldiction. Le jour des Cendres 1684, alors que tout le monde
tait  l'glise, elles se sauvrent par-dessus les murs du jardin
et se rendirent chez un marchand nomm Sire, dont elles avaient
entendu dire qu'on voulait enlever la fille. Celui-ci les cacha
tantt dans une maison tantt dans une autre, pendant prs d'un an
et russit enfin  les faire partir pour la Hollande o elles
arrivrent au mois d'avril 1685.

L'histoire des petites Mirat montre quelle valeur pouvait avoir, 
la veille de la rvocation, _le prtendu bruit _que tel ou tel
enfant qu'on enlevait  ses parents avait manifest le dsir de se
convertir; ce qui rendait ce _prtexte _d'enlvement encore moins
admissible, c'est que Louis XIV avait abrog l'dit de 1669
interdisant d'induire  se convertir les filles avant douze ans et
les garons avant quatorze ans, et conformment  la loi
catholique qui porte que, _ sept ans_, l'homme est en ge de
connaissance.

Il avait publi en 1681 la dclaration suivante: Voulons et nous
plat que nos sujets de la religion prtendue rforme, tant mles
que femelles ayant atteint l'ge de _sept ans _puissent et qu'il
leur soit loisible _d'embrasser la religion catholique _et que 
cet effet ils soient reus  faire leur abjuration de la religion
prtendue rforme, _sans que leurs pres et mres ou autres
parents y puissent donner aucun empchement_. Voulons qu'il soit
_aux choix _des dits enfants de retourner dans la maison de leurs
pres et mres pour y tre nourris et entretenus ou de se _retirer
ailleurs _et de leur demander une pension proportionne  leurs
conditions et facults.

En vain les protestants adressrent-ils une requte au roi,
faisant observer que cette dclaration permettant  des enfants
qui avaient encore aux lvres le lait de leurs nourrices, de faire
choix d'une religion et de dserter le foyer paternel, allait
jeter la discorde dans les familles -- qu'une telle disposition
allait multiplier les migrations, les parents aimant mieux
souffrir toute espce de maux que de se voir sparer de leurs
enfants d'un ge si tendre.

L'dit fut maintenu et dsormais les enfants furent galement
prsums _capables _de faire choix d'une religion  l'ge, dit
Jurieu, o ils ne savent pas distinguer le rouge du bleu,  l'ge
o une pomme ou une pirouette les peuvent gagner.

Les parents vcurent ds lors dans des angoisses continuelles, se
dfiant de tout et de tous, de leurs amis catholiques, de leurs
domestiques, de tout tranger. Une servante gagne, mne l'enfant
au cur ou au couvent; il dit ce qu'on veut et le voil
catholique, _perdu pour les parents_.

La justice, dit lie Benot, accueillait les dnonciations de tout
le monde.

Un voisin, une servante, un dbiteur, un ennemi venait dclarer
que votre enfant savait faire le signe de la Croix, qu'en voyant
passer le Saint-Sacrement ou la Croix, il avait dit _C'est le bon
Dieu!_ Sans autre information, sans autre examen, on le remettait
aux mains d'un catholique. L, soit par la promesse d'une poupe,
soit en lui donnant un fruit ou des confitures en lui faisait
rpter l'_ave maria_ ou dire seulement _la messe est belle_, et
cela suffisait pour tablir son dsir de se convertir  la
religion catholique. Ainsi, un marchand tant venu pour rclamer
au gouverneur la Vieville son enfant de _huit ans_,  qui l'on
avait promis quatre deniers pour se faire catholique, le
gouverneur rpondit que l'enfant ayant dit: que ce qu'il y avait
 l'glise tait _bien plus beau _que ce qu'il y avait au temple,
avait _suffisamment _tmoign son dsir de se faire catholique et
rendu raison de son choix.

Mme de Maintenon savait, par son exprience personnelle, combien
il est facile de convertir un jeune enfant, car, confie elle-mme
dans son enfance aux Ursulines de Niort, elle disait: Oh! je
serai bientt catholique, car on me promet une image!
Malheureusement elle ne devint que trop catholique plus tard, sans
doute dans l'esprance d'effacer aux yeux du roi sa tache
originelle de huguenote.

Elle-mme enleva la fille de son parent de Villette ge de _sept
ans_, et Bette, fille qui devint plus tard Mme de Caylas, crit
dans ses mmoires: Je pleurai d'abord beaucoup mais je trouvai
le lendemain la messe du roi si belle que je consentis  me faire
catholique  condition que je l'entendrais tous les jours et que
l'on me garantirait du fouet. C'est toute la contreverse que je
fis.

Je l'emmenai avec moi, dit de son ct madame de Maintenon, elle
pleura un moment quand elle se vit seule dans mon carrosse,
ensuite elle se mit  chanter. Elle a dit  son frre qu'elle
avait pleur en songeant que _son pre lui avait dit en partant
que si elle changeait de religion et venait  la cour_, _il ne la
reverrait jamais_.

C'est de concert avec une tante de Mlle de Villette que madame de
Maintenon avait fait ce beau coup,  l'insu de la mre, et,
quelques jours aprs, elle mandait  la cour les deux fils de
Villette et les faisait abjurer  leur tour. Son projet avait t
longuement prmdit, car c'est sur sa demande que Seignelai avait
donn  M. de Villette un commandement  la mer qui devait le
tenir loign de France pendant plusieurs annes. Ce qui est plus
odieux peut-tre que l'acte lui mme, c'est l'apologie jsuitique
qu'en fait madame de Maintenon, dans la lettre qu'elle crit 
M. de Villette au lendemain de l'enlvement et de la conversion de
ses enfants...

Vous tes trop juste, crit-elle, pour douter du motif qui m'a
fait agir. Celui qui regarde Dieu est le premier, mais s'il et
t seul, d'autres mes taient aussi prcieuses pour lui que
celles de vos enfants et j'en aurais pu convertir qui m'auraient
moins cot. C'est donc _l'amiti que j'ai eue toute ma vie pour
vous qui m'a fait dsirer avec ardeur de pouvoir faire quelque
chose pour ce qui vous est le plus cher_. Je me suis servie de
votre absence comme du seul temps o j'en pouvais venir  bout,
_j'ai fait enlever votre fille par l'impatience de l'avoir et de
l'lever  mon gr_; j'ai tromp et afflig madame votre femme
pour qu'elle ne ft jamais souponne par vous, comme elle
l'aurait t si je m'tais servie de tout autre moyen pour lui
demander ma nice.

Voil, mon cher cousin, mes intentions qui sont bonnes, et
droites, qui ne peuvent tre souponnes d'aucun intrt, et que
vous ne sauriez dsapprouver dans le mme temps qu'elles vous
affligent, comme je vous fais justice, et que vos dplaisirs me
touchent, faites-la moi aussi, recevez avec tendresse la plus
grande marque que je puisse vous donner de la mienne, puisque je
fche ce que j'aime et que j'estime, pour servir des enfants que
je ne puis jamais tant aimer que lui, et qui me perdront avant que
je puisse connatre s'il sont ingrats ou non.

Ainsi les catholiques pouvaient dire, et croyaient peut-tre, que
la plus grande marque de _tendresse_ qu'ils pussent donner  un
parent ou  un ami huguenot, tait de lui enlever ses enfants et
de les convertir malgr lui! N'y a t-il pas l un exemple frappant
de cette aberration morale que produit cette passion religieuse
qui vous enlve toute notion du juste et de l'injuste.

Du reste les convertisseurs ne se donnent bientt plus la peine de
prtexter un dsir prtendu de conversion chez les enfants qu'ils
enlvent, et le gouvernement lui-mme les autorise, par son
exemple,  en agir ainsi. Tmoin cet ordre du cabinet du roi,
antrieur  la rvocation: Le roi veut que M. le cur de la
Junquires fasse remettre au porteur de ce billet, l'enfant de
M. de la Pnissire qui est _en nourrice_ dans sa paroisse.

C'tait une incroyable mulation de zle entre les convertisseurs,
fort peu soucieux des droits des pres de famille, dsireux de se
faire bien voir en cour. Cette mulation multipliait chaque jour
davantage ces enlvements d'enfants. Il ne faut donc pas s'tonner
si  la veille de l'dit de rvocation, les maisons de propagation
de la foi regorgeaient d'enfants huguenots mis  l'abri des
prtendues perscutions de leurs parents hrtiques, derrire les
grilles des couvents.

Vient l'dit de rvocation, dcrtant que tout enfant qui natrait
dsormais de parents huguenots serait obligatoirement baptis par
le cur et _lev dans la religion catholique_. Il restait encore
aux huguenots leurs enfants ns avant l'dit, mais Louis XIV
complte bientt son oeuvre, il dcide qu'on enlvera les enfants
huguenots _de cinq  seize ans_, pour les lever dans la religion
catholique; une dclaration antrieure avait mis dj sous la main
du gouvernement tous les enfants de moins de seize ans par cette
disposition prvoyante: Enjoignons trs expressment  nos sujets
de la religion prtendue rforme qui ont envoy lever leurs
enfants dans les pays trangers, _les faire revenir sans dlai_,
leur dfendons d'envoyer leurs enfants dans les pays trangers
pour leur ducation _avant l'ge de seize ans_.

Louis XIV motive ainsi son terrible dit, _excutoire dans les
huit jours_: Nous estimons  prsent ncessaire de procurer avec
la mme application le salut de ceux qui taient avant cette loi,
et de suppler de cette sorte au dfaut de leurs parents, qui se
trouvent encore malheureusement engags dans l'hrsie, _qui ne
pourraient faire qu'un mauvais usage de l'autorit que la nature
leur donne pour l'ducation de leurs enfants... _voulons et nous
plat que _dans huit jours_, aprs la publication faite de notre
prsent dit, _tous les enfants _de nos sujets qui font encore
profession de la dite religion prtendue rforme, _depuis l'ge
de cinq ans jusqu' celui de seize accomplis_, soient mis dans les
mains de leurs parents catholiques,  dfaut dans les mains de
telles personnes catholiques qui seront nommes par les juges, ou
_dans les hpitaux gnraux_, _si _les pres et mres ne sont pas
en tat de payer les pensions ncessaires pour faire lever et
instruire leurs enfants hors de leurs maisons... tous ces enfants
_seront levs dans la religion catholique_.

L'enlvement gnral des enfants, ce grand _massacre des
innocents_, comme l'ont qualifi les huguenots, tait heureusement
chose impossible. Seuls, les nobles, les notables, les bourgeois
aiss eurent  subir l'application de cet odieux dit, la masse
fut sauve du dsastre par l'obscurit de sa situation; du reste
si l'on et voulu tout prendre, les couvents, les collges et les
hpitaux n'eussent pu contenir les enfants de deux cent mille
familles.

Mais que de scnes dchirantes dans les familles _privilgies_,
condamnes  se voir _dans les huit jours_, arracher tous leurs
enfants, mme ceux qui n'avaient que cinq ans!

Un enfant de cinq ans!  cet ge si tendre, dit Michelet,
l'enfant fait partie de la mre. Arrachez-lui plutt un membre 
celle-ci! Tuez l'enfant! il ne vivra pas, il ne vit que par elle
et pour elle, d'amour qui est la vie des faibles!

Pour viter ce coup terrible, beaucoup de huguenots faiblirent et
se rsignrent  faire ce que Henri IV appelait le _saut
prilleux_, dans l'espoir de conserver leurs enfants aprs leur
conversion, ou semblant de conversion  la religion catholique.

Ils furent cruellement tromps dans leur espoir, car, chaque
anne, jusqu' la chute de la monarchie, on fit de vritables
razzias d'enfants de convertis, que l'on entassait dans les
couvents aprs les avoir enlevs  leurs parents accuss d'tre
_mauvais _catholiques. Les huguenots avaient cru que leur
abjuration obligerait le roi  ne _plus les distinguer des anciens
catholiques; _ainsi que le demandaient les convertis de Nmes dans
leur supplique au duc de Noailles. Il n'en fut point ainsi; sous
le nom de _nouveaux convertis _ils constiturent une classe de
_suspects_, auxquels on dclara applicables toutes les mesures de
prcaution ou de rigueur, prises contre les huguenots. Une
ordonnance, renouvele tous les cinq ans, jusqu'en 1775, interdit
mme aux nouveaux convertis, de vendre leurs biens sans une
autorisation spciale du gouvernement, parce qu'on les tenait pour
de _faux _convertis n'attendant que l'occasion de passer 
l'tranger pour y pouvoir professer librement leur religion
vritable. Une ordonnance royale du 30 septembre 1739 portait mme
dfense, aux nouveaux convertis du Languedoc, de sortir de la
province _sans permission_, on voulait les garder sous la main
pour les mieux surveiller.

Ces suspects, au dbat, taient mens  l'glise de gr ou de
force et contraints de participer  des sacrements qui leur
faisaient horreur; presque tous les vques, dit Saint-Simon, se
prtrent  cette pratique impie et y forcrent. Mais bientt une
raction se fit contre cette obligation de _la communion force_,
discrtement blme ainsi par Fnelon: Dans les lieux o les
missionnaires et les troupes vont ensemble, dit-il, les nouveaux
convertis vont en foule  la communion. Je ne doute point qu'on ne
voie  Pques un grand nombre de communions, _peut-tre trop_.

J'ai obtenu, crit en 1686 l'vque de Grenoble, le dlogement
des troupes envoyes  Grenoble. J'ai reprsent qu'il fallait
laisser aux vques le soin de faire prendre les sacrements, sans
y forcer par des logements de gens de guerre. L'exemple de Valence
_m'a fait peur -- _ Chateaudouble on a _crach l'hostie _dans un
chapeau, aprs l'avoir prise par contrainte.

Cependant, en 1687, l'vque de Saint-Pons est encore oblig
d'crire au commandant des troupes dans son diocse: Vous
employez les troupes du roi pour faire aller indiffremment tout
le monde  _la table _sans aucun discernement. L'on fait mourir
quelques-uns de ces impies qui crachent et foulent aux pieds
l'eucharistie. Est-ce que Jsus-Christ n'est pas encore plus
outrag qu'on le mette violemment dans le corps d'un infidle
public et _d'un sclrat_, tels que vous convenez que sont
plusieurs de ceux que vos troupes _font communier_?

Ce n'est qu'en 1699 que cette circulaire, adresse au nom du roi
aux intendants et commissaires, vient prescrire de renoncer
dfinitivement  de telles pratiques. Le roi a t inform qu'en
certains endroits, quelques officiers peu clairs avaient voulu,
par un faux zle, obliger les nouveaux convertis  s'approcher des
sacrements, avant qu'on leur et donn le temps de laisser crotre
et fortifier leur foi; Sa Majest qui sait qu'il n'y a point de
crime plus grand, ni plus capable d'attirer la colre de Dieu,
_que le sacrilge_, a cru devoir dclarer aux intendants et
commissaires dpartis, qu'elle ne veut point _qu'on use d'aucune
contrainte contre eux pour les porter  recevoir les sacrements_.

Quant  l'usage de la contrainte matrielle pour obliger les
convertis  assister  la messe, aux offices et aux instructions
religieuses, il fut non seulement approuv mais rclam de tout
temps par les vques.

Les troupes furent employes  cette besogne, et des inspecteurs,
nomms dans les paroisses, veillrent  ce que les convertis
fissent leur devoir.

Les convertis de Saint-Jean-de-Gaudonnenque sont forcs de
s'engager  dcouvrir ceux qui manqueront  leur devoir, soit
messe, prdication, catchisme, instruction ou autre exercice
catholique, et ils nomment les _inspecteurs _qui dnonceront tous
ceux qui manqueront  quelqu'un des exercices de la religion
catholique.

Quant aux habitants de Sauve, ils donnent,  chacun des
inspecteurs nomms, la conduite d'un certain nombre de familles
dont ils prendront soigneusement garde, si tous ceux qui les
composent vont  la messe, ftes et dimanches, s'ils assistent aux
instructions et y envoient leurs enfants et domestiques, s'ils
observent les ftes et jours d'abstinence de viandes ordonns par
l'glise.

L'intendant de Creil demandait que les convertis fussent obligs
de s'inscrire, sur une feuille du cur ou d'un suprieur de maison
religieuse, pour marquer qu'ils avaient assist  la messe les
jours de ftes et les dimanches, ce qui aurait un merveilleux
effet, disait-il, quand on pourrait ajouter, sous _peine _de loger
pendant trois ou quatre jours un dragon.

En 1700 l'intendant de Montauban crit encore au contrleur
gnral: La premire dmarche de les engager (les nouveaux
convertis) par la douceur  venir  la messe, tait _le coup de
partie_, pourvu qu'on n'en demeure pas l; il faut y joindre
l'instruction -- c'est ce que j'ai fait, en composant environ
vingt classes des nouveaux convertis de Montauban, que j'ai
confies, pour l'instruction,  vingt des plus habiles gens de la
ville qui _m'en rendront compte _exactement chaque semaine.
Moyennant ces instructions, je sais d'abord que quelqu'un a
manqu, ou d'aller  la messe, ou de se faire instruire, et
aussitt je l'envoie qurir pour lui reprsenter que ceux qui ont
commenc  faire leur devoir sont plus coupables que les autres
quand ils ne continuent pas. Si je puis obtenir _quelques lettres
de cachet_, pour intimider les plus opinitres, et _quelques
secours d'argent _ beaucoup de nouveaux convertis qui sont dans
le besoin, vous pouvez vous fier  moi, l'affaire russira ou j'y
prirai. Mais, ainsi que le dit Rulhires, pour obliger deux cent
mille familles  rpter journellement les actes d'une religion
qu'on leur faisait abhorrer, les cent yeux d'inquisition et ses
bchers n'auraient pu suffire.

Le gouvernement se vit oblig de prescrire  ses agents de ne pas
appliquer des rglements vexatoires absolument inexcutables, mais
cette recommandation fut faite _en secret_, avec injonction de ne
point laisser souponner la dfense de faire _ce qui sentait
l'inquisition_.

Et il se passa bien des annes avant que l'on renont  soumettre
les nouveaux convertis  un vritable rgime de l'inquisition.

Tel est traduit devant le lieutenant criminel pour avoir refus de
se mettre  genoux pendant la messe, au moment de l'lvation, tel
autre pour avoir jet son pain bnit, un troisime pour avoir
repouss avec son chapeau, au lieu de la baiser, la patne, qui
lui tait porte par un petit garon.

En Normandie, Lequesne est condamn  cinq cents livres d'amende
pour avoir refus la charge de trsorier marguillier de sa
paroisse.

Jacques de Superville, en quittant Nantes pour s'enfuir 
l'tranger, laisse un tat de ses dettes avec cette mention: Je
crois que le boulanger demandera quinze livres; mais, sur ces
quinze livres, il y en a six livres cinq sols pour le _pain
bnit_, qu'il faut que ceux qui l'ont ordonn paient; quant  moi,
je n'ai jamais donn ordre qu'on le fit pour moi.

Il fallait, en effet, payer bon gr mal gr le pain bnit, ainsi
que la tenture de sa maison les jours d'usage sur le passage des
processions.

On veillait  ce que les nouveaux convertis ne travaillassent pas
les jours de ftes et les dimanches, et  ce qu'ils fissent maigre
les jours d'abstinence. En 1714, un marchand de Nantes, Roger, et
sa femme sont signals comme mangeant de la viande les jours
dfendus. En 1723, un gentilhomme est dnonc pour avoir, dans une
partie de campagne, contrevenu aux prescriptions de l'glise sur
le mme point, et le secrtaire d'tat, La Vrillire, lui crit, 
propos de cette _grave _affaire: J'ai reu, Monsieur, le mmoire
qui contient vos raisons sur des plaintes que l'on m'avait portes
contre vous, vous ne pouvez disconvenir qu'elles avaient quelque
fondement, puisqu'il est certain _que vous avez fait_, _un jour
maigre_, _un repas en maigre et en gras publiquement dans un pr_,
ce qui a caus du scandale. Soyez donc plus circonspect 
l'avenir, sans quoi l'on ne pourrait s'empcher de _svir contre
vous_.

Le 14 juillet 1785, le cur de Mzires en Drouais dnonce encore
un nouveau converti, lequel, dit-il, n'a abjur que pour se
marier, et ne fait pas son devoir, ayant pass vingt-quatre jours
de dimanches et ftes obligatoires sans assister  la messe ni 
aucun des offices de l'glise.

Pour ceux des nouveaux convertis auxquels on a accord une
pension, ou que l'on a mis en possession des biens de leurs
parents, rfugis  l'tranger, ils sont menacs, si eux et les
leurs ne font pas leur devoir, de se voir retirer ces pensions et
ces biens.

En 1699, Pontchartrain crit qu'il a appris que des officiers de
marine, auxquels on a accord des pensions en considration de
leur conversion, souffrent que leurs femmes et leurs enfants ne
fassent aucun exercice de la religion catholique, et il ajoute:
Sa Majest veut que ces officiers envoient des certificats des
intendants et des vques des lieux o leurs femmes et leurs
enfants demeurent, _comme ils y vivent en catholiques_, et elle ne
fera expdier les ordonnances de leurs pensions _que sur ces
certificats_.

De mme; une circulaire aux intendants prescrit de surveiller la
conduite de ceux qui ont t mis en possession des biens de leurs
parents fugitifs. S'ils trouvent, dit cette circulaire, que ceux
qui jouissent de ces biens ne s'acquittent pas des devoirs de la
religion, aprs en avoir t avertis, ils donneront les ordres,
ncessaires _pour en faire saisir et squestrer les fruits_.

Saint-Florentin donne mme l'ordre aux fermiers de la rgie de
saisir les biens des nouveaux convertis qui se sont montrs
_indignes_ de la grce que leur a faite le roi, en discontinuant
tout exercice de la religion catholique.

Quant aux vques, les moyens _pratiques_ qu'ils trouvent,
d'obliger les nouveaux convertis  pratiquer, c'est de leur
imposer des preuves de catholicit, quand ils veulent se marier,
et de leur faire enlever leurs enfants s'ils ne pratiquent pas.

Ds 1692, l'vque de Grenoble disait: les religionnaires sont
dans un tat pitoyable, puisqu'ils sont presque sans religion; ils
ne tiennent  la ntre que _par grimace _et ne tiennent plus  la
leur que par cabale et par hypocrisie.

Et, quatre ans plus tard, constatant que les nouveaux convertis
ne vont ni  la messe ni au sermon, ne frquentent point les
sacrements, et, _ la mort_, les refusent, disant qu'ils sont
calvinistes il ordonne  ses curs de les regarder comme
hrtiques et de ne leur point administrer le sacrement du mariage
_qui est le seul endroit qui les oblige  revenir  l'glise_.

En 1754, de Blossac crit  M. de Clervault, qui veut pouser une
aussi mauvaise convertie que lui: Vous sentez qu'tant _suspects
_l'un et l'autre, il ne faut que le rapport de quelque
malintentionn pour vous attirer de fcheuses affaires, et
qu'ainsi vous devez tre plus exacts, mme qu'un ancien
catholique, soit  assister  l'glise et aux instructions et  y
envoyer vos domestiques; je ne vous donne ces avis que parce que
la moindre fausse dmarche de votre part tirerait  consquence.

Pour ce qui est des enfants, il ne suffisait pas que les nouveaux
convertis eussent fait baptiser leurs enfants  l'glise, on
exerait sur eux une surveillance jalouse et incessante pour
arriver  ce que ces enfants fussent levs et instruits dans la
religion catholique.

Une circulaire aux intendants portait cette disposition: Les
parents doivent envoyer leurs enfants, savoir: les garons chez
les matres, les filles chez les matresses d'cole, aux heures
rgles; les tuteurs doivent faire la mme chose pour les enfants
dont ils sont chargs, et les matresses pour leurs domestiques.

Outre cette instruction _obligatoire_, presque exclusivement
religieuse, que devaient recevoir les enfants des nouveaux
convertis, ces enfants devaient encore aller  l'glise, y suivre
les instructions de catchisme et accomplir leurs devoirs
religieux, le tout sous peine d'amendes infliges aux parents qui
ngligeraient de faire remplir ces obligations  leurs enfants.

Mais on n'avait pas grande confiance dans ces suspects mal
convertis, et l'instruction donne aux intendants porte cette
terrible prescription:

S'ils ont avis que quelques parents _dtournent leurs enfants de
la religion catholique_, ils feront mettre dans des collges ou
dans des monastres, les enfants de qualit pour y tre levs, et
feront payer des pensions pour leur nourriture et entretien sur
les biens de leurs pres et mres, et,  dfaut de biens, les
feront mettre dans les hpitaux pendant le temps qui sera
ncessaire pour leur instruction seulement; de mme pour les
enfants dont les pres et mres _n'assisteront pas aux
instructions_, _et ne feront pas le devoir des catholiques_, aprs
qu'ils les auront avertis, aussi les enfants qui marqueront par
leurs actions et par leurs paroles beaucoup d'loignement de la
religion catholique, _le tout aux dpens des pres et mres_.

Les instructions donnes aux intendants, donnaient libre carrire
aux dnonciations du clerg, toujours dsireux de faire enlever
aux nouveaux convertis leurs enfants, pour les faire lever dans
les collges ou dans les couvents. Chaque anne, par ordre de
l'vque, les curs de chaque diocse dressaient _la liste des
suspects _auxquels on devait enlever leurs enfants, et cette liste
tait transmise  l'intendant qui enjoignait aux parents d'avoir 
lui amener leurs enfants, sous peine d'tre traits comme rebelles
aux ordres du roi. Les enfants livrs, il fallait que les parents
payassent leur pension au collge ou au couvent, sous peine
d'amende ou d'emprisonnement. Un sieur Bocquet, par exemple, se
refuse  payer la dot de sa fille qu'on a enleve, et  laquelle
on veut faire prendre le voile.

Pontchartrain crit  l'intendant: Il n'y a pas de meilleure voie
pour obliger le nomm Bocquet  donner mille livres  sa fille
pour sa dot dans son couvent, que _de l'arrter _comme mauvais
catholique qui fait mal son devoir.

Chaque anne les curs dressaient des listes d'enfants  enlever
dans les familles huguenotes de leurs paroisses.

Pour les notables et pour les nobles, les vques envoyaient soit
au ministre, soit aux intendants des mandements pour faire
recevoir les jeunes filles dans les couvents, c'taient des ordres
en blanc seing que l'on remplissait pour les couvents, tout comme
il y avait des lettres de cachet, signes d'avance du roi, pour la
Bastille et autres prisons du roi. Les vques en faisaient si
grand usage, que le secrtaire d'tat en 1686, _est oblig_ de
rclamer  l'archevque de Paris une douzaine de ces mandements,
n'en ayant plus en main que deux ou trois.

En 1750, l'archevque d'Aix demande  Saint-Florentin des lettres
de cachet _en blanc_, et des troupes pour procder  l'enlvement
de jeunes protestantes, mais Saint-Florentin rpond que les
lettres en blanc sont sujettes  trop d'inconvnients et que
l'emploi des soldats, dangereux pour l'honneur des jeunes filles,
a eu un succs trs quivoque.

Le plus souvent, grce aux listes dresses par leurs curs, les
vques pouvaient dsigner _nominativement _ l'autorit civile
les enfants qu'ils voulaient enlever  leurs familles, et c'est ce
que faisait Bossuet dans son diocse de Meaux.

Ayant reu de M. l'vque de Meaux, crit le secrtaire d'tat, 
Phelipeaux, -- en 1699, un mmoire par lequel il serait ncessaire
de mettre dans la maison des nouvelles catholiques de Paris les
demoiselles de Chalandes et de Neuville, j'en ai rendu compte au
roi qui m'a ordonn de vous crire d'envoyer une des demoiselles
de Chalandos... et les deux cadettes des demoiselles de Neuville
qui demeurent  Caussy, dans la paroisse d'Ussy. Il y a dans mme
paroisse d'Ussy deux demoiselles, nommes de Nolliers, que
M. de Meaux croit ncessaire de renfermer. Mais comme elles ne
sont pas prsentement sur les lieux, il ne faudra les envoyer aux
nouvelles catholiques que de concert avec M. de Meaux, et dans le
temps qu'il vous dira.

Les vques recherchaient surtout les enfants dont les familles
taient assez riches pour payer de grosses pensions.

L'vque de Montauban, pour faire enlever une jeune fille de cette
ville et la faire mettre au couvent, invoque cette raison
dterminante, qu'elle aura un jour _cent mille cus_. Flchier,
pour faire enlever le jeune d'Aubaine g de huit ans _qui aura de
grands biens_, se contente de dire que les parents qui l'lvent
ne sont _peut-tre _pas sincrement catholiques, que l'enlvement
qu'il sollicite est ncessaire pour faire perdre  cet enfant les
mauvaises impressions qu'on _a peut-tre _commenc  lui donner.

Dans l'entranement de leur zle convertisseur, les vques ne
songeaient pas toujours  s'assurer si les enfants qu'ils
voulaient enlever appartenaient  des familles riches ou pauvres;
c'est ainsi qu' l'vque de Sisteron, voulant faire enlever les
quatre enfants d'un sieur Ganaud, pour placer les trois fils au
sminaire, et la fille au couvent, le ministre rpond: tes-vous
dispos  payer les pensions? Si vous ne le pouvez pas, ils
resteront en libert.  l'intendant de la Rochelle, Saint-
Florentin ordonne de mettre en libert la jeune Claude, enleve
par ordre de l'vque dont vous me prouvez, dit-il, que la mre
_n'est pas en tat de payer la pension_.

 l'intendant Saint-Priest, il est oblig d'crire: Ne vous en
rapportez pas, dans l'avenir, avec tant de facilit aux
tmoignages des missionnaires et des curs, ou faites d'abord
_vrifier les facults de leurs parents_. Le gouvernement ne se
souciait pas, en effet, de voir tomber  sa charge la pension des
enfants enlevs  leurs parents pour tre instruits; la pauvret
mettait les parents  l'abri des enlvements; ainsi aux nouvelles
catholiques de Paris, il n'y avait que la dixime partie des
pensionnaires qui fussent _non payantes; _pour les jeunes filles
appartenant  des familles riches, le plus futile prtexte tait
accept, comme un motif suffisant d'enlvement; telle est prise
comme _souponne _de vouloir pouser un Danois et d'tre ainsi en
danger de se pervertir en pays tranger, telle autre parce que,
ayant de la fortune, elle est sur le point d'pouser un nouveau
converti, mauvais catholique.  l'appui de ces demandes
d'enlvement on ne craint pas d'invoquer les intrts de l'tat et
de la religion.

Quand les parents rentraient en possession de leurs enfants,
suffisamment instruits,  chaque instant ils taient exposs  se
les voir de nouveau enlever pour suspicion religieuse. On rend 
du Mesnil ses quatre filles leves au couvent; il produit, pour
viter qu'on ne les lui enlve de nouveau, un certificat du cur
de la paroisse constatant qu'elles ont fait leur devoir (sauf le
temps de Pques o elles s'taient rendues  Caen). Saint-
Florentin dclare ce certificat insuffisant et crit au pre que
si,  l'avenir, il ne produit pas de certificat plus explicite, on
s'assurera _d'autre manire _de la religion de ses filles.

Mlle de Bernires est plusieurs fois reprise  sa mre, celle-ci
ne peut se la faire rendre qu' la condition de l'envoyer
exactement au service divin et de la remettre aux nouvelles
catholiques pendant quinze jours,  chacune des quatre grandes
ftes de l'anne.

Fraissinet, marchand  Anduze, retire de pension l'an de ses
huit enfants, g de quinze ans, pour lui faire apprendre son
commerce. Il est oblig de le rintgrer  sa pension sur la
dnonciation de l'vque de Montpellier prtendant qu'il veut
faire passer son fils  l'tranger. Ce n'est que, aprs avoir
obtenu des vques d'Alais et de Montpellier un certificat qu'on
peut dsormais sans danger lui _accorder cette grce _de reprendre
son fils chez lui, qu'on lui rend son enfant ( la charge de se
conduire par rapport  la religion, de manire  ce qu'il
n'intervienne aucune plainte  Sa Majest).

Le sieur Bienfait expose vainement qu'il a sept enfants, que les
pensions qu'on le force  payer pour ses trois filles le ruinent,
et que, en laissant passer le moment de leur apprendre un mtier,
on leur prpare une misre certaine. Il n'obtient pas
satisfaction. L'vque de la Rochelle va plus loin, il demande un
ordre d'emprisonnement contre un marin qui a fait partir comme
mousse son fils, alors que Monseigneur voulait continuer  faire
instruire cet enfant. Le ministre s'y refuse, dclarant que c'est
vouloir ruiner le commerce que de demander l'arrestation des chefs
de famille pour de tels motifs. Sans cesse le gouvernement tait
occup  modrer l'ardeur d'enlvements du clerg. Saint-
Florentin, oblig de consentir  l'enlvement de douze jeunes
filles, demand par l'vque de Dax, se borne  conseiller
prudemment  cet vque de ne pas les enlever _toutes  la fois_.
Mais  l'vque d'Orlans qui veut enlever vingt enfants, dont il
_se _charge de payer la pension, le ministre rpond que le
cardinal Fleury est fort difi d'un si beau zle, mais que, comme
l'vque d'Orlans en a dj, depuis trs peu de temps, fait
mettre vingt-deux autres dans les couvents et communauts, il
paratrait extraordinaire qu'on et, _en moins d'un mois_, fait
enlever plus _de quarante_ enfants dans _un seul _diocse.

Cette prudence administrative tait inspire, non par des
sentiments de modration humanitaire, mais par la crainte de
mettre en veil les huguenots, par des actes de violence trop
nombreux pour ne point avoir quelque clat. Cette proccupation
d'viter le bruit se retrouve dans l'instruction donne  un
intendant au sujet du fabricant Renouard, pre de famille accus
d'tre en secret attach  la foi protestante. Il lui est prescrit
de prendre  ce sujet les claircissements ncessaires, mais on
ajoute: Il faut agir avec circonspection, pour que ce particulier
n'entre pas en dfiance, et ne fasse pas disparatre ses enfants.
En vain, prenait-on toutes les prcautions pour ne pas mettre les
huguenots en dfiance; en vain envoyait-on la nuit, 
l'improviste, les troupes faire des visites domiciliaires dans les
villages, beaucoup d'enfants, ports sur les listes de
proscription remises par l'vque  l'intendant, taient
soustraits au sort qui les menaait. Quoique j'aie fait prendre
toutes les prcautions possibles, crit l'vque de Bayeux, et que
le secret ait t trs bien gard, on n'a pu arrter que ces dix
enfants, quatre nous ont chapp par des issues souterraines que
leurs pres avaient fait faire dans leurs maisons depuis la
signification des premiers ordres du roi, qui avait donn
l'alarme.

Dans le Dauphin, le jeune Roux, g de douze ans, qu'on voulait
enlever, se cache dans un marais o il y passe trois jours et
trois nuits, ayant de l'eau jusqu'au cou; ses parents ne peuvent
que lui porter un peu de nourriture pendant ce temps. Quand la
marchausse a renonc  ses battues, ils le tirent de l, cousent
 son habit des pices de monnaie, en guise de boutons, et le
mettent sur la route de Genve, o il arrive heureusement.

 Luneray, en Normandie,  l'approche des soldats, deux fillettes
ges, l'une de cinq ans, l'autre de sept, sont confies  leurs
grands-pres, deux vieillards de quatre-vingts ans, qui montent 
cheval, et, les prenant sous leurs manteaux, les emmnent fort
loin chez des amis. Pendant huit ans, elles restent l; au bout de
ce temps, l'ane se marie; et la cadette, revenue  Luneray,
reste trois ans cache dans une chambre chez sa mre sans voir
personne.

 Bolbec, une jeune fille poursuivie par les soldats chappe, en
se prcipitant par la fentre d'un grenier. Une autre jeune fille
est violemment arrache par les archers des bras de sa mre et de
sa belle-soeur rcemment accouche; celle-ci s'vanouit et tombe 
terre. La mre fait un quart de lieue de chemin se cramponnant 
son enfant.  bout de forces, elle finit par cder. La pauvre
enfant, ainsi dispute, eut un tel effroi de cette scne que son
visage en conserva toujours une pleur mortelle.

 Die, un chirurgien, dsespr de se voir enlever son enfant se
donne un coup de lancette dont il meurt sur l'heure.

C'taient, dans toutes les maisons soumises  une visite
domiciliaire, des scnes dchirantes: les parents ne pouvant se
rsigner  se voir prendre leurs enfants, et ceux-ci pleurant et
se dbattant pour chapper aux treintes des ravisseurs. Quant aux
soldats, ils excutaient impitoyablement leurs ordres, parfois
mme au hasard et les outrepassaient, voulant avoir leur compte de
prises.

En 1740, l'vque d'Apt envoie des cavaliers de la marchausse
pour enlever les deux filles anes des poux Bridal.

Ces filles avaient t mises  l'abri; les cavaliers, aprs avoir
vainement fouill partout sans succs, disent: puisque nous ne
trouvons pas les autres, nous allons toujours prendre la
troisime, une enfant de trois ans. La mre court au lit et prend
l'enfant; dans ses bras, un cavalier saisit cette enfant par les
pieds et la tire comme s'il et voulu l'carteler; ne russissant
pas  l'arracher des bras de la mre, il donne  celle-ci un coup
de poing si violent sur la tte qu'elle tombe sur le carreau, ce
qui lui permet de prendre l'enfant. Quelques mois aprs, l'vque
ayant russi  mettre la main sur les deux filles anes, Bridal
se rend  l'vch pour rclamer ses trois filles. Prends la plus
jeune si tu veux, lui dit l'vque. -- Il n'est plus temps de me
la rendre rpond le pre,  prsent qu'elle est morte et qu'on me
l'a tue, -- Fais comme tu voudras, je vais me coucher. --
Pardonnez-moi monseigneur, car, quoique morte, je la porterai avec
les dents plutt que de vous la laisser.

Le pre remporte chez lui l'enfant qui a t prise _sans ordre_,
et quelques jours aprs elle meurt des suites des violences
qu'elle avait eu  subir.

Les cavaliers de la marchausse, crit en 1749 la suprieure des
nouvelles catholiques de Caen, nous ont amen trois filles. Nous
nous sommes aperues qu'ils se sont _un peu mpris... _Au lieu de
Marie-Anne Boudon, pour laquelle nous avions un ordre du 8 octobre
1748, ils nous ont amen sa soeur...; nous ne sommes point fches
de cette _mprise_ si elle ne dplat pas  la cour.

Que dirait-on d'un bourreau  qui on livrerait, pour l'excuter,
le frre d'un coupable, s'il dclarait ne pas tre fch de la
_mprise_, et se rsignait, pourvu que cela ne dplt pas en haut
lieu,  supplicier l'innocent  la place du coupable?

Les convertisseurs n'y regardaient pas de si prs, ils
instruisaient, bon gr mal gr, aussi bien l'enfant qui leur tait
remis en vertu d'une lettre de cachet, que celui qu'on leur
livrait _par erreur et sans ordre_. Il est ais d'imaginer quel
trouble profond jetait chez les huguenots cette cruelle
perscution, les frappant dans ce qu'ils avaient de plus cher, et
dans quelles continuelles angoisses vivaient les familles.

Hlas! que de familles dsoles en basse Normandie, crit en 1751
le pasteur Garnier, que de mres plores, que d'angoisses et
d'amertume dans tout le voisinage! Pour un seul enfant arrt, il
est incroyable toute la rumeur qui se fait; on ne songe de toutes
parts qu' faire fuir les innocentes cratures qu'on chrit avec
tendresse; on les sauve toutes nues; nonobstant la rigueur des
saisons, on erre  l'aventure, on les cache dans les gents. On
revient ensuite reconnatre le dgt de l'ennemi, on court de ct
et d'autre, le coeur dchir de douleur et, au moindre bruit
nocturne, c'est  recommencer. En 1754, on crit que, depuis
quatre ans, un tiers des familles protestantes du Bocage ont
migr  l'le de Jersey, _ cause d'enlvements d'enfants_.

En 1763, les habitants de Bolbec adressent au roi une requte dans
laquelle nous lisons: la marchausse est venue en vertu de deux
lettres de cachet enlever les deux filles de la veuve de Jean de
Bray... Cet incident, sire, nous inquite et nous afflige en nous
rappelant les dsordres et la confusion que de pareils vnements
occasionnrent dans notre canton, il y a trente ans, et _dont les
suites furent l'migration d'un nombre considrable de familles
protestantes_. Votre Majest a dsir que nous rebtissions nos
maisons incendies (Bolbec venait d'tre  moiti dtruit par un
terrible incendie), nous y employons le peu que nous avons chapp
de nos dsastres, mais sire, que nous servira de les faire
construire _si nous ne sommes point srs de les habiter avec nos
familles?_

En 1775, le gouvernement modre un peu le zle du clerg, mais ne
rpudie point la doctrine qui permet de porter aux droits du pre
de famille la plus cruelle atteinte. Sa Majest, crit
Malesherbes  l'vque de Nmes, est dans la disposition de n'user
que _rarement_, et dans des cas o elle ne pourra s'en dispenser,
de son autorit pour retirer les jeunes nophytes des mains de
leurs parents et les faire mettre dans des lieux d'instruction.

Le 10 janvier 1790,  une suprieure des nouvelles catholiques qui
dclare avoir encore douze jeunes filles  instruire et demande de
nouvelles pensionnaires, le ministre rpond: Je ne crois pas
qu'il y ait lieu, _dans le moment actuel_, de donner des ordres
pour soustraire  l'autorit de leurs parents, les jeunes
personnes que le _dsir _d'tre instruites des vrits de la
religion, conduirait dans votre maison. Si cependant, les
circonstances taient _urgentes_, on pourrait s'adresser aux
juges, pour recourir ensuite, suivant le jugement,  l'autorit.

C'est aprs 1789, il n'est plus question dj que de jeunes filles
ayant un _prtendu _dsir de se faire instruire malgr leurs
parents; mais pour que l'inviolabilit du droit du pre de famille
sur la conscience de ses enfants mineurs ft proclame, il fallait
que la monarchie trs chrtienne et t balaye par la
rvolution.

Ce n'taient pas, du reste, depuis l'dit de rvocation, les
enfants _seuls _qui taient jets dans les couvents pour y tre
instruits; _les opinitres_, hommes, femmes et enfants que
n'avaient pu convaincre les exhortations des soldats,
remplissaient les couvents, les prisons et les hpitaux,
vritables maisons de tortures.

L'intendant Foucault, un convertisseur mrite, dclarait que les
dragons avaient attir moins de gens  l'glise, que ne l'avaient
fait, pour les gentilshommes, la crainte des prisons loignes,
pour les femmes et les filles, l'aversion qu'elles avaient pour
les couvents.

Cette aversion des huguenotes pour la vie monotone et vide du
couvent; avec les longues stations sur la dalle froide des
chapelles, les prires interminables en langue inconnue, se
comprend d'autant mieux, que ces chrtiennes taient prises par
les nonnes ignorantes pour des juives, des paennes ou des
idoltres, et catchises en consquence  leur grand tonnement -
- quelques-unes des nophytes, non seulement se montraient peu
dociles  de telles instructions, mais encore _pervertissaient_,
pour employer le langage du temps, celles qui taient charges de
les amener  la foi catholique. Madame de Bardonnanche en agit
ainsi dans un couvent de Valence; l'vque de cette ville,
apprenant qu'elle avait gagn l'affection des religieuses, et
craignant qu'elle _n'infectt tout le troupeau_, la fit enfermer
dans un couvent de Vif, _avec dfense aux nonnes de lui parler_.

Madame de Rochegude, enferme dans un couvent de Nmes, avait si
bien gagn l'esprit et le coeur des religieuses que l'abbesse dut
crire: tez-nous cette dame, ou elle rendra tout le couvent
_huguenot_. Madame de Rochegude fut expulse du royaume comme
_opinitre_. Au moment des dragonnades, de Noailles et Foucault
constatent dj que les huguenotes sont plus difficiles 
convertir que leurs maris et souvent on mettait la femme au
couvent dans l'espoir de convertir, non seulement elle-mme, mais
encore le mari par surcrot. Le roi sait, crit le secrtaire
d'tat, que la femme du nomm Trouillon, apothicaire  Paris, est
une des plus opinitres huguenotes qu'il y ait. Et, comme sa
conversion pourrait attirer celle de son mari, Sa Majest veut que
vous la fassiez arrter et conduire aux nouvelles catholiques.

Des femmes, des jeunes filles, des enfants mme, montrrent une
constance admirable pendant des annes entires. Par exemple, les
deux demoiselles de Rochegude, ayant pu conserver des relations
avec leurs parents, par l'entremise d'une personne dvoue qui
n'tait pas suspecte  l'abbesse du couvent dans lequel elles
taient retenues, parviennent  s'chapper _aprs quatorze ans _de
captivit. Elles rejoignent  Genve leurs parents dont la joie de
les revoir fut encore plus grande, dit une relation quand ils
s'aperurent que leurs filles n'avaient ni l'esprit, ni le coeur
gts. Le plus souvent les suprieures habitues  voir tout plier
devant elles, s'exaspraient en prsence de la rsistance des
huguenotes, elles les injuriaient, les maltraitaient et parfois
les ensevelissaient dans leurs sombres _inpace_, ces spulcres
faits pour _les morts vivants_. Sur une liste des pensionnaires
des nouvelles catholiques de Paris, on voit, en regard de
plusieurs noms, cette note: elles ont t _extrmement
maltraites _en province, ce sont des esprits effarouchs qui ont
besoin d'tre adoucis.

Les cas de folie,  la suite des mauvais traitements qu'avaient 
subir les pensionnaires des couvents, taient si frquents, qu'on
lit dans le rglement de visite fait par la suprieure de _l'Union
chrtienne_: S'il arrive qu'il y ait des personnes _insenses
_parmi les pensionnaires, nous dfendons trs expressment, tant
aux soeurs qu'aux pensionnaires, de s'y arrter et de s'en
divertir, ni de se mler de ce qui les regarde si elles n'en sont
charges, _ou _si la suprieure ou celle qui en aura soin ne les
en prient.

Dans un couvent de Paris, une dame Falaiseau, enferme avec ses
trois filles, devient folle et meurt. Aux nouvelles catholiques de
Paris, mises sous la direction de Fnelon, la dame de La Fresnaie
devient folle, il faut la faire enfermer, et Mlle des Forges,
prise aussi de folie, se prcipite par une fentre et se tue.
Thodore de Beringhen crit  ce propos: Je ne suis pas surpris
d'apprendre la frayeur et l'tonnement gnral qu'a causs dans
Paris la fin tragique de Mlle des Forges, qui s'est prcipite du
troisime tage par une des fentres de la maison. C'tait une
suite affreuse de l'garement d'esprit o elle tait tombe depuis
quelques mois dans la communaut qu'on appelle les nouvelles
catholiques. Tout le monde sait que c'tait une fille de mrite et
de raison, mais l'abstinence force et les insomnies qu'elle a
souffertes entre les mains de ces impitoyables cratures, lui ont
fait perdre en bien peu de temps le jugement et la vie.

Les femmes et les filles huguenotes livres  la dure main des
religieuses, ne pouvaient recevoir ni une visite ni une lettre,
et, dans leur isolement, leur raison se perdait ou leur constance
devait cder. Sa Majest, crit le secrtaire d'tat  la
suprieure des nouvelles catholiques, a t informe que quelques
unes de ces femmes refusent d'entendre les instructions qu'on veut
leur donner, sur quoi elle m'ordonne de vous dire d'avertir celles
qui les refuseront que cette conduite dplat  Sa Majest, et
qu'elle ne pourra s'empcher de prendre  leur gard des
rsolutions _qui ne leur seront pas agrables_.

L'ordonnance du 8 avril 1686 prescrit, de par le roi,  la
suprieure d'avertir ses pensionnaires qu'il faut qu'elles
coutent avec soumission et patience les instructions qui leur
seront donnes, en sorte que _dans le temps de quinzaine_, _du
jour qu'elles seront reues dans la maison_, _elles puissent faire
leur runion; _et, au cas qu'elles ne le fassent pas dans ledit
temps, enjoint  ladite suprieure d'en donner avis pour y tre
pourvu par Sa Majest ainsi qu'elle verra bon tre.

Les mesures peu agrables qu'on trouvait bon de prendre contre les
opinitres, c'tait l'envoi dans des couvents plus durement mens,
dans les prisons, ou enfin  l'hpital gnral.

Les demoiselles Besse et Pellet restent longtemps aux nouvelles
catholiques de Paris sans cder, on les envoie dans un couvent
d'Ancenis, et l'vque de cette ville reoit de Pontchartrain
cette instruction: _On leur donne trois mois _pour se rendre
raisonnables,  la suite desquels on les mettra  _l'hpital
gnral _pour le reste de leurs jours.

Avec le dsordre des temps, dit Michelet, que devenait une femme 
l'hpital, dans cette profonde mer des maladies, des vices, des
liberts, du crime, la Gomorrhe des mourants?

On faisait tout pour ne pas tre jet dans ces maisons de mort
qu'on appelait alors des hpitaux; ainsi, en temps de famine il
fallait que les troupes fissent des battues pour ramasser les
vagabonds et les mendiants, prfrant la mort  l'hpital.

L, couchaient cte  cte, dans le mme lit, cinq ou six
malheureux, parfois plus, les sains avec les malades, les vivants
avec les morts qu'on n'avait pas toujours le temps d'enlever; dans
ces foyers d'infection toute maladie contagieuse, se propageant
librement, s'ternisait; --  Rouen, en 1651, plus de 17 000
personnes furent enleves par la peste dans les hpitaux.
L'hpital de la Sant, dit Feillet, n'tait plus qu'un spulcre,
les pauvres qui taient frapps du mal dans leur logis, aimaient
mieux y prir srement que d'tre ports dans un lieu o ils se
trouvaient huit ou dix dans un mme lit, _quelquefois un seul
vivant au milieu de sept ou huit morts_.

Nulle prcaution pour empcher les maladies contagieuses de se
propager dans l'hpital et au dehors. En 1652, les administrateurs
des hpitaux de Paris, vu l'affluence des malades (il en tait
arriv 200 en un seul jour  l'Htel-Dieu o il y en avait dj 2
400), dcident que l'hpital Saint-Louis, spcialement destin aux
_pestifrs_, sera ouvert aux blesss; tant pis pour les blesss,
on se bornera  interdire autant que possible la communication
avec le dehors. Voici comment on se proccupait peu de prserver
la population du dehors des maladies rgnant dans les hpitaux.
On vendait aux pauvres, dit Feillet, les habits de ceux qui
taient morts  l'hpital, _sans les assainir_, aprs les avoir
tirs du dpt infect o ils avaient t entasss ple-mle, et
dont le seul nom _la pouillerie _inspire l'horreur... on en
vendait annuellement pour cinq cents livres; qu'on se figure
combien de misrables haillons, couverts de vermine, et recelant
dans leurs plis les germes funestes des maladies, reprsente cette
somme.

Les hpitaux n'taient pas seulement des foyers d'infection, ils
ne diffraient en rien des maisons de correction. Le malade, le
pauvre, le prisonnier qu'on y jetait, tait considr comme un
pcheur frapp de Dieu, qui, d'abord, devait expier. Il subissait
de cruels traitements.

On y entassa les huguenots aprs les dragonnades, et ils eurent 
y souffrir cruellement. La veuve de Rieux, envoye  l'hpital
gnral, en fvrier 1698, rsista  tout, et en septembre 1699,
d'Argenson crit: On n'a pu lui inspirer des sentiments plus
modrs, ni mme lui faire _dsirer _la maison des nouvelles
catholiques, tant elle apprhende d'tre instruite et de ne pas
mourir dans son erreur... Elle est d'un ge _trs avanc _et cette
circonstance doit d'autant plus, exciter le _zle _des
ecclsiastiques qui la soignent.

L'hpital qui devint pour les huguenots la maison de torture la
plus tristement clbre et redoute, fut celui de Valence,
hpital-prison, dirig par le sieur Guichard, seigneur
_d'Herapine_, la Rapine comme l'appelaient les huguenots, un des
bourreaux les plus cruellement inventifs qui se soient jamais
rencontrs.

D'Hrapine fit si cruellement jener Joachin d'Annonay que ce
malheureux, dans les transports de la faim, se mangea la main et
mourut deux jours aprs de douleur et de misre; une autre de ses
victimes, un jeune homme de vingt-et-un ans mourut aussi de faim
dans son cachot. Il enferma Mnuret, avocat  Montlimar, dans une
basse-fosse humide o le jour ne pntrait que par une troite
lucarne et le maltraita cruellement; un jour enfin il lui fit
donner tant et de si forts coups de nerf de boeuf par ses
estafiers que, quelques heures aprs, on le trouva mort dans son
cachot. La demoiselle du Cros, et quelques-unes de ses compagnes
qui avaient voulu, comme elle, fuir  l'tranger, sont livres 
d'Hrapine et aux six furies excutrices de ses ordres
impitoyables.

Ds leur arrive on les dpouilla de leurs chemises qu'on
remplaa par de rudes cilices de crin qui leur dchirrent la peau
et engendrrent des ulcres par tout leur corps; puis il les
obligea de mettre des chemises qu'il envoya qurir  l'hpital,
lesquelles avaient t plusieurs semaines sur des corps couverts
de gale, d'ulcres et de charbon; pleines de pus et de poux.

N'ayant pour nourriture que du pain et de l'eau, surcharges de
travail, ces prisonnires taient encore accables des plus
mauvais traitements. Un des supplices favoris de d'Hrapine, aprs
les coups de nerf de boeuf qu'il leur faisait appliquer, sur la
chair, en sa prsence, consistait  les plonger _dans un bourbier
_d'o on ne les tirait que quand elles avaient perdu connaissance.
La mort dlivra la jeune du Cros de son martyr. Quant  ses amies,
couvertes de plaies de la tte aux pieds, et n'ayant plus figure
humaine, elles finirent par abjurer, et furent transportes dans
un couvent.

Nous avons les relations laisses par deux des victimes de
d'Hrapine, Jeanne Raymond, ne Terrasson, et Blanche de Gamond;
voici quelques extraits de ces relations navrantes:

La Rapine ne cessait de nous visiter, dit Jeanne Raymond,
toujours accompagn de trois ou quatre estafiers et de cinq ou six
mal vivantes dont il se servait pour l'aider _ nous battre et 
nous torturer; _les satellites avaient toujours leurs mains
pleines de _paquets de verges _dont ils donnaient les trivires
sur le corps _nu _ tous ceux que leur barbare matre livrait 
leur fureur. Ils ne cessaient de frapper que lorsque le sang
ruisselait de tous cts.

L'on commena par une de mes chres compagnes (pour avoir chant
un psaume) qu'on fit mettre  genoux dans une petite alle qui
rgnait le long de nos cachots, et l, elle fut frappe jusqu' ce
qu'elle tombt presque morte sur les carreaux. En la remettant
dans le cachot, on m'en fit sortir pour exercer sur mon dos le
mme traitement, ce qui tant fait, on en fit de mme aux autres
deux qui restaient encore. Je fus accuse ensuite d'avoir dit
quelque parole d'encouragement  l'une de celles qui taient dans
les autres cachots, ce qui fit que la Rapine, ranimant sa fureur,
me fit sortir de nouveau du cachot et recommena  me frapper
derechef avec un bton, jusqu' ce que, n'en pouvant plus, il
ordonna  deux de ses satellites de continuer  me battre, chacune
avec un bton, ce qu'elles continurent  faire jusques aussi
qu'elles en furent lasses et qu'elles eurent mis mon corps _aussi
noir qu'un charbon_.

Quelque temps aprs, tant accuse d'avoir parl  quelqu'une de
mes compagnes, la soeur Marie qui faisait l'office de bourreau,
vint contre moi, me prit par derrire, me frappa de tant de coups
de bton, surtout  la tte, me donna tant de soufflets et de
coups de poing au visage, qu'il enfla prodigieusement et dans ce
pitoyable tat, il n'est point de menaces qu'elle ne me fit...
Comme tous ses mauvais traitements n'opraient pas, la Rapine me
dit que j'irais de nouveau dans le cachot et que j'y crverais
dans moins de six semaines... On m'obligea d'en nettoyer deux
autres qui taient attenant  celui-ci. Je m'aperus, en les
nettoyant, que les clous de l'une des portes taient fort gros,
poss les uns tout prs des autres et que leurs pointes n'taient
pas redoubles. J'en demandai la raison et l'on me dit que la
Rapine s'en servait pour tourmenter qui bon lui semblait en les
mettant entre les murailles et la porte, _et les serrant contre
ces clous_. Je faillis tre dvore par la _vermine _dans ce
cachot. Non seulement on plaait  ct des cachots des chiens
qui, par leurs aboiements importuns, achevaient d'y ter tout
repos, mais on logeait parfois ces chiens dans les cachots mmes
avec les prisonniers, ce qui causait  ces malheureux des terreurs
mortelles, car ces chiens, surtout deux d'entre eux, du poil et de
la grosseur d'un vieux loup, taient si furieux que peu
d'trangers chappaient  leurs dents.

Blanche de Gamond arrive  l'hpital de Valence, elle refuse
d'aller  la chapelle o se disait la messe; la soeur Marie lui
donne des soufflets et des coups de pied et lui rompt un bton sur
le dos, puis elle la dcoiffe pour la prendre aux cheveux. Mais
Blanche venait d'tre rase, par ordre du parlement; on la prend
par les bras et malgr ses cris on la trane  la chapelle.

Ce soir-l, ajoute-t-elle, on me donna un lit qui tait assez
bon, mais je ne pouvais pas me dshabiller, ni tourner les bras,
ni lever la tte, tant on m'avait meurtrie de coups. C'tait le
premier jour que j'entrai  l'hpital. Le lendemain on nous fit
lever  quatre heures et demie du matin. Quoique je ne pouvais pas
lever la tte, parce que mon cou tait tout meurtri, il me fallut
cependant travailler;  six heures deux filles me prirent et me
menrent dans la chapelle malgr moi...

On me mit dans une chambre o il y avait _des poux_, _des puces_,
_et des punaises_, en quantit prodigieuse, tellement qu'il me
semblait tous les matins qu'on m'avait donn les trivires, tant
que ma chair me cuisait. Il ne nous tait pas permis de blanchir
ni de faire blanchir nos chemises, les poux nous couraient dessus,
_il nous tait dfendu de nous les ter... _je n'avais point de
draps, tant seulement une couverte et de la paille... le pain
qu'on nous donnait tait fort noir et du plus amer, car, pendant
trois ou quatre jours, il me fut impossible d'en mettre un morceau
 ma bouche, quelque effort que je fisse en moi-mme.

On me faisait charrier de l'eau avec Mlle de Luze. Une fille
nomme Muguette, nous suivait aprs, avec une verge  la main, qui
nous en frappait les doigts. Et la cornue que nous portions tait
si pleine et pesante, que deux hommes auraient eu peine de la
porter et, comme nous tions faibles, ce fut cause que celle qui
tait avec moi, le bton lui glissa de la main, et nous versmes
deux ou trois verres d'eau sur le pav. On s'en alla qurir la
Rapine. Il s'en alla  la cuisine et dit aux cuisinires: Donnez
les trivires  cette huguenote, mais ne l'pargnez pas; que si
vous l'pargnez vous serez mises  sa place.

 l'instant on me fit lever et on me fit entrer  la cuisine.
Sitt que j'y fus dedans, on ferma bien toutes les portes et je
vis six filles, que chacune d'elles avait un paquet de verges
d'osier de la grosseur que la main pouvait empoigner et de la
longueur d'une aune, on me dit: Dshabillez-vous; ce que je fis,
on me dit: Vous laissez votre chemise, il la faut ter. Elles
n'eurent pas la patience qu'elles-mmes l'trent et j'tais nue
depuis la ceinture en haut. On apporta une corde de laquelle on
m'attacha  une poutre qui tenait le pain dans la cuisine, en
m'attachant on tirait la corde de toutes leurs forces, puis on me
disait: Vous fais-je mal? Et alors elles dchargrent leur furie
dessus moi et, en me frappant l'on me disait: Prie ton Dieu!

On avait beau s'crier: Redoublons nos coups, elle ne les sent
pas puisqu'elle ne dit mot ni ne pleure point. Et comment aurais-
je pleur, puisque j'tais _peine _au dedans de moi? Mais sur la
fin, mes pieds ne purent pas me soutenir parce que mes forces
taient faillies, aussi j'tais pendue par les bras et voyant que
j'tais comme couche par terre, alors on me dtacha pour me
frapper mieux  leur aise. On me fit mettre  genoux au milieu de
la cuisine, l elles achevrent de gter les verges sur mon dos,
tant que le sang me coulait des paules... et comme elles me
mettaient mon corps (mon corsage) je les priai de ne me le mettre
pas, mais tout seulement mon manteau; elles ne firent que pis, me
serrrent tant plus et, comme j'tais enfle et noire comme du
charbon, ce me fut un double supplice et double martyre... C'tait
 deux heures aprs midi et, quoique je ne pouvais pas me remuer,
il me fallait pourtant travailler. Et tantt on venait en disant:
Quatre huguenotes pour travailler et charrier de l'eau. Dans un
moment aprs on revenait en criant: Encore deux ou trois
huguenotes pour charrier de la farine; et tous les jours on
augmentait nos peines et nos supplices.

Aussi, je regardais ce lieu l comme l'image de l'enfer; je
dsirais ardemment d'en sortir par la mort... On nous faisait
balayer la cour des filles, mais on ne nous donnait point de
balais  toutes, _il fallait que nos doigts fissent les balais et
nous ramassions la boue avec nos mains... _Depuis les trivires,
j'tais devenue comme ladre, j'avais par tout mon corps des
_ampoules _qui taient de la grosseur d'un pois. Ce n'tait pas la
gale, mais du sang meurtri... Je balayai la salle; le redoublement
de fivre me prit, ma chemise tait toute mouille de sueur de
travail, et comme j'tais extrmement mal, je m'en allai me jeter
sur le lit...

Je ne fus pas plutt sur le lit que la Roulotte et la Grimaude,
transportes de furie, vinrent contre moi en me disant: Allons, 
la messe! ... Elles me jetrent du lit  terre, et, comme je ne
voulais pas marcher, j'tais couche sur le pav, elles me
frapprent  coups de pied, ensuite du bton qu'elles avaient  la
main... Quand elles eurent rompu le bton sur moi... on me trana
jusqu'aux degrs...

 la suite des mauvais traitements rpts qu'elle avait subis,
Blanche de Gamond tombe malade et est envoye  l'infirmerie.

Je demeurai l, dit-elle, l'espace de deux mois, je fus dtenue
d'une fivre continue et redoublement d'accs. Quand je demandais
de l'eau pour me rafrachir la bouche, pour la plupart du temps,
on me la refusait, en me disant: Faites-vous catholique et on
vous en donnera... On ne me donnait point de bouillon, sinon
d'eau bouillie avec des choux verts, qu'il y avait des poux et des
chenilles parce qu'on ne les lavait, ni triait, comme j'en ai trs
souvent trouv dans ma soupe. Mais, pour du sel et du beurre on y
en mettait fort peu, tellement que, quand on me prsentait ce
bouillon, le ddain et le vomissement me prenaient.

C'tait, parat-il, l'habitude des hpitaux de laisser  peu prs
mourir de faim les malades, car Lambert de Beauregard, port 
l'hpital gnral aprs avoir t tortur par les soldats, dit:
J'y fus bien couch et mal nourri: car il est constant qu'en huit
jours que j'y demeurai, je n'y mangeai _pas une livre pesant_,
pour tous les aliments que je pris l dedans, parce que l'on ne
m'y prsentait que de gros pain que l'on mettait bouillir avec de
l'eau, sans sel ni autre chose pour le mortifier... Je buvais
surtout de l'eau froide que je trouvais fort bonne, et c'est de
cela que je me nourris presque tout le temps que je demeurai 
l'hpital... Il arriva qu'aprs que j'eus sjourn cinq  six
jours  cet hpital, sans prendre d'autre nourriture que de l'eau
froide, je me trouvai _si vide d'estomac et de cerveau _que,
durant la nuit, j'avais des visions et tais dans les rveries qui
me faisaient dire beaucoup d'extravagances.

 Marseille, l'hpital des galres tait ainsi un lieu de
tourments o les malheureux allaient _achever de mourir _ayant 
souffrir de la faim et du froid.

Pour en revenir  Blanche de Gamond, on vient lui dire,  sa
sortie de l'infirmerie, que sous trois jours elle devra partir
pour l'Amrique. Et, quand vous serez sur la mer, ajoutait-on, on
vous fera passer sur une planche fort troite, et ensuite on _vous
jettera dans la mer_, afin de faire perdre la race des huguenots
et de se dfaire de vous.

lie Benot constate que cette menace de transportation dans le
nouveau monde parvint  vaincre la constance de plusieurs de ceux
qui avaient rsist aux prisons, aux galres, aux cachots,  la
faim,  la soif,  la vermine et  la pourriture.

Jurieu dit, qu'aprs le naufrage d'un des navires transportant des
huguenots aux colonies, on ne mit plus en doute qu'on ne vous
embarqut pour oprer des noyades en grand.  ceux qu'on allait
embarquer, raconte lie Benot, on parlait de l'Amrique comme
d'un pays o ils seraient rduits _en esclavage _et traits comme
les habitants des colonies traitent leurs ngres et leurs btes.

Une lettre crite de Cadix par un Cvenol au mois d'avril 1687,
montre combien tait rpandue cette ide que les huguenots
transports devaient tre rduits en esclavage aux colonies: On
les envoie aux les d'Amrique _pour y tre vendus au plus
offrant_. Ces choses font horreur  la nature que ceux qui se
disent chrtiens, vendent des chrtiens  deniers comptants...

Nous apprmes que ce vaisseau venait de Marseille et qu'il allait
en Amrique porter _des esclaves... _Nous avons vu paratre
quelques demoiselles,  qui la mort tait peinte sur le visage,
lesquelles venaient en haut pour prendre l'air. Nous leur avons
demand par quelle aventure elles s'en allaient en Amrique. Elles
ont rpondu avec une constance hroque. Parce que nous ne
voulons point adorer la bte, ni nous prosterner devant des
images; voil, disent-elles, notre crime. Je ne fus pas plutt au
bas de l'chelle que je vis quatre-vingts jeunes filles ou femmes,
couches sur des matelas, accables de maux, et d'un autre ct
l'on voyait cent pauvres malheureux accabls de vieillesse et que
les tourments des tyrans ont rduits aux abois (des forats
invalides). Elles m'ont dit que, lorsqu'elles partirent de
Marseille, elles taient 250 personnes, hommes, femmes, filles et
garons et que, en quinze jours, il en est mort 18.

Ce Cvenol trouve parmi les transportes, deux de ses cousines,
deux jeunes filles, l'une de quinze, l'autre de seize ans, l'une
dj bien malade, voues toutes deux  une mort prochaine car le
vaisseau qui les portait _fit naufrage _et l'on ne sauva point la
moiti des passagers. Est-ce  ce naufrage, ou un des cinq ou six
autres sinistres du mme genre, que se rapporte cette relation du
huguenot tienne Serres, un des rares survivants d'un navire qui,
charg, de prisonniers et de forats invalides, fit naufrage prs
de la Martinique?

Les femmes, dit-il, taient fermes  clef dans leur chambre et,
dans le dsordre o tout le monde tait, on ne se souvint de leur
ouvrir que lorsqu'il ne fut presque plus temps. Quelqu'un ayant
enfin pens  elles, et s'tant avis d'ouvrir la porte de leur
chambre, ne pouvant trouver la clef, la rompit  coups de hache.
Quelques-unes en sortirent au milieu des eaux o elles nageaient
dj; et on trouva toutes les autres noyes. Les forats taient
enchans les uns avec les autres, et sept  sept, de sorte que,
ne pouvant rompre les chanes dont ils taient lis, ils jetaient
des cris pouvantables pour mouvoir les entrailles et pour faire
venir  leur secours. Ces cris ayant attir prs d'eux leur
comit, il eut piti d'eux et fit tous ses efforts pour rompre
leurs chanes. Mais le temps tait court, et, tous voulant tre
dlis  la fois, aprs avoir t les fers  quelques-uns, il fut
contraint d'abandonner les autres.

Les matelots mettent les chaloupes  la mer, quelques-uns
seulement des transports peuvent les suivre dans les
embarcations, si bien que quinze des prisonniers prirent et _que
presque toutes _les prisonnires furent noyes.

Ce n'tait pas seulement le naufrage qu'avaient  craindre les
transports, c'taient encore les maladies rsultant de
l'entassement sur les navires et du manque de soins. Ainsi sur un
navire parti de Nantes en 1687 avec cent soixante transports,
quarante prirent dans la traverse, et sur deux autres partis de
Marseille l'anne suivante avec cent quatre-vingt passagers,
quarante prirent en route.

Cette croyance qu'on embarquait les huguenots pour les noyer tait
si bien tablie, que Convenant, pasteur d'Orange,  l'occasion de
l'migration protestante de cette principaut, dit encore en 1703:
On rptait qu'on ne leur faisait prendre cette route que pour
les embarquer  Nice sur des vaisseaux qu'on y avait prpars, et
pour leur faire le mme traitement qu'on avait fait, il n'y avait
que quelques jours,  tous les habitants d'un village des
Cvennes, qu'on avait mis sur un vaisseau, sous ombre de les
transporter dans les les d'Amrique, et _qu'on avait fait couler
 fond au milieu de la mer_.

On avait eu l'ide, tout d'abord, de faire de la transportation
sur une grande chelle; le marquis de la Trousse avait cru trouver
dans la transportation un moyen de _changer quelques peuples des
Cvennes_, et en 1687, il annonait tre prt  faire trois
_voitures_, d'une centaine de personnes chacune, pour Marseille,
mais il dut se contenter de faire partir pour les les d'Amrique
ou le Canada, _ceux qui paraissaient avoir le plus de crdit dans
chaque village_. On renona bientt absolument  la transportation
des huguenots, Sa Majest, crivait Louvois en 1689, ayant connu
par exprience que ces gens-l embarrassaient extrmement les
gouverneurs des les et que, quelque prcaution que l'on prit, ils
s'vadaient et revenaient en France.

Cette dcision se comprend d'autant mieux que Louvois avait obtenu
du roi que la libert de sortir du royaume ft _momentanment
_rendue aux huguenots et aux nouveaux convertis. Il avait invoqu
cet argument que le naturel des Franais les poussait  vouloir
principalement les choses difficiles et _dfendues_, mais qu'ils
se refroidissaient aussitt qu'on leur donnait la permission de se
satisfaire. Conformment  son avis, les passages furent un
instant ouverts aux migrants, mais quand on vit qu'une foule de
gens profitaient de l'occasion pour sortir du royaume, on
s'empressa de les refermer et de remettre en vigueur les dits
interdisant l'migration sous peine des galres.

En mme temps, pour dsemplir les prisons trop peuples, on avait
expuls du royaume quelques centaines de huguenots opinitres,
qu'on avait fait conduire aux frontires de terre _ou _de _mer_,
_en confisquant leurs biens_, comme s'ils fussent sortis
volontairement du royaume. On expulsa de mme quelques _notables
qui _n'avaient pas t emprisonns, mais donnaient le mauvais
exemple de leur attachement  la foi protestante.

Ainsi, de Thoraval, gentilhomme du Poitou qui, enferm  la
Bastille, avait abjur entre les mains de Bossuet, tait dnonc,
six ans plus tard, comme tant le conseil des nouveaux convertis,
si bien _qu'il ne paraissait pas qu'il et fait abjuration_.
Quelques jours plus tard, aprs que le secrtaire d'tat eut
consult Bossuet sur la question, le marchal d'Estres recevait
l'ordre suivant, qu'il s'empressait d'excuter contre cet
_opinitre _dont la prsence tait rpute dangereuse: Sa Majest
veut que vous fassiez sortir du royaume le sieur de Thoraval, en
l'envoyant au plus prochain endroit pour s'embarquer, et sa femme
aussi, suppos qu'elle n'ait point fait l'abjuration. Je crois
inutile de vous dire qu'il ne doit emmener avec lui aucun de ses
enfants, _ni disposer de ses effets_.

Fnelon, non seulement conseillait d'envoyer les nouveaux
convertis dangereux de la Saintonge dans les provinces o il n'y
avait point de huguenots, de les y envoyer en qualit _d'otages_,
pour empcher la dsertion de leurs familles, mais encore il
ajoutait: Peut-tre ne serait-il point mauvais d'en envoyer
quelques-uns dans le Canada, _c'est un pays avec lequel ils font
eux-mmes le commerce_. La plaisante raison pour les transporter
en Amrique!

Le secrtaire d'tat Seignelai envoie  un intendant cette lettre
du roi: J'ai vu la liste que vous m'avez envoye de ceux de la
religion prtendue rforme qui sont dans l'tendue de votre
dpartement, et qui ont, jusqu' prsent, refus de faire leur
runion  l'glise catholique, et ne pouvant souffrir que des gens
si opinitres dans leur mauvaise religion demeurent dans mon
royaume, je vous cris cette lettre pour vous dire que mon
intention est que vous les fassiez conduire au plus prochain lieu
de la frontire sans qu'ils puissent, sous quelque prtexte que ce
soit, _emporter aucuns meubles ou effets de quelque nature qu'ils
soient_.

Ces mesures d'expulsion ne portaient que sur quelques ttes
choisies; il et fallu, chose impossible, conduire  la frontire
des populations entires pour dbarrasser le royaume de tous _les
opinitres._

En 1729 encore, le prsident du parlement de Grenoble rend cette
ordonnance: Nous avons ordonn que, dans trois mois, le sieur
Jacques Gardy fera abjuration de la religion prtendue rforme, 
compter du jour de la signification qui lui sera faite du prsent,
 faute de quoi, ledit dlai pass, il est ordonn au sieur prvt
de la marchausse de cette province de le faire prendre par des
archers et conduire hors du royaume sur la frontire la plus
proche, lesquels archers lui feront dfense d'y rentrer sous la
peine des galres.

Quant  ceux qu'on tenait sous les verrous, on ne se rsignait 
leur ouvrir les portes des prisons pour les conduire  la
frontire que lorsque l'on avait puis tous les moyens pour
provoquer leur abjuration.

La veuve Camin tait prisonnire au chteau de Saumur depuis de
longues annes sans qu'on et pu la faire abjurer. Pontchartrain
crit au gouverneur: Le roi est rsolu de la faire sortir du
royaume, aprs qu'on aura essay de la convertir. Pour cet effet
il faut tenir cette dcision _secrte _et mettre tous les moyens
possibles en usage pour l'obliger  s'instruire, en lui faisant
entendre que c'est le seul expdient  mettre fin  ses peines; et
si, dans trois mois, elle persiste dans son opinitret, on
l'enverra hors du royaume.

Comme on savait que les prisonniers prfraient tout, mme les
galres,  la transportation en Amrique, on faisait peur jusqu'au
bout de l'Amrique, dit lie Benot, aux expulss, que l'on
conduisait aux frontires du royaume, et cet artifice russit
contre quelques-uns qui perdirent courage  la veille de leur
dlivrance... Le marquis de la Musse tait dj sur un vaisseau
tranger, avant qu'il et appris qu'on voulait le relcher; il
n'en sut rien qu'aprs que celui qui tait charg de le conduire
se fut retir et que les voiles furent leves. -- On nous mena
dans notre charrette, dit Anne Chauffepi,  un village nomm
Etran, o nos gardes et nous, nous montmes sur le vaisseau qui
nous attendait pour mettre  la voile, et _ce fut l seulement
_que nos gardes nous dirent qu'on nous emmenait en Angleterre ou
en Hollande, car, jusqu' ce moment, ils nous avaient toujours
fort assur _qu'on nous mnerait en Amrique_.

Pour en revenir  Blanche de Gamond, la victime de d'Hrapine, ou
la Rapine, comme l'appelaient les huguenots, quand on lui eut fait
cette menace de la transporter en Amrique, elle rsolut de
s'vader de l'hpital de Valence avec trois de ses compagnes;
mais, en franchissant une haute muraille, elle tomba et se rompit
la cuisse, si bien qu'elle fut reprise par ses bourreaux et
ramene  l'infirmerie o se trouvait son amie Jeanne Raymond,
blesse comme elle.

L'un me prit par la tte, dit-elle, et les autres par le milieu
de mon corps, ainsi on commena  monter les degrs. Je souffrais
comme si j'eusse t sur une roue; tous les degrs qu'on montait
branlaient si fort mon corps et mes os qu'ils craquetaient tous.
-- Un moment aprs on vint pour me dshabiller, ce fut des maux
les plus cuisants du monde. Ils taient trois ou quatre filles,
les unes me tenaient entre leurs bras, les autres me dlaaient,
les autres m'taient mes bas; c'est alors que je fis des cris, car
les os de mon pied gauche taient dmis. Puis on me mit dans une
peau de mouton, l o je demeurai jusqu'au troisime jour sans
qu'on me changet de place, ni nous faire accommoder nos
desloqres, nous primes tant qu'enfin on nous fit venir un homme,
nomm matre Louis Blu qui nous remit nos os. Il accommoda
premirement Mlle Terasson, et puis moi, ce furent des cris et des
larmes que ma cuisse me causait, car elle tait dmise et
_moulue_, cela dura assez longtemps, devant qu'il et accommod,
en six ou sept parts de ma personne, les os qui taient dmis de
leur place. On demeura huit jours sans venir voir nos
meurtrissures.

On ne me donna point de bouillon ni autre chose... M. de Brezane
ne manquait pas de nous faire de rudes menaces de temps en temps;
en venant nous voir il nous disait: Quoique vous soyez
estropies, cela n'empchera pas _qu'on ne vous mne en Amrique
_pour vous faire prendre fin, mais en attendant je vous ferai
mettre dans un cachot et vous pourrirez l-dedans.

Il fallait qu'on ft quatre personnes pour me lever, chacune
d'elles prenait le coin du matelas et avec le matelas on me
mettait par terre puis deux filles me tenaient entre leurs bras et
les autres faisaient mon lit, puis on tchait de m'y mettre
dessus; mais c'tait l la plus grande peine parce qu'on ne
pouvait pas m'y mettre sans me toucher. Et comme je pourrissais
vive et que ma peau s'tait ds qu'on me touchait, c'taient des
cris, des larmes et des soupirs, les plus grands qu'on ait jamais
ous, la nuit et le jour sans relche...

Comme M. le comte de Tess avec l'vque de Valence approchaient
de mon lit, la plus grande hte qu'ils eurent, ce fut de se
boucher le nez et ensuite de prendre la fuite  cause de la
puanteur, et de ce _qu'on n'avait pas soin de changer le linge de
ma plaie_, car elle coulait nuit et jour et perait le matelas; et
toutes les fois qu'on me levait, il ressemblait  un ruisseau, et
quoiqu'on eut parfum la chambre, cela n'empchait pas qu'il n'y
eut une grande puanteur.

Grce aux dmarches d'amis puissants, et  un sacrifice pcuniaire
que sa mre consentit  s'imposer pour faire disparatre les
dernires oppositions, Blanche de Gamond, autorise  se rendre 
Genve, put sortir de l'hpital de Valence. La malade partit,
couche  plat ventre sur un sac rempli de foin, pos en travers
sur la selle d'un cheval, les pieds appuys sur l'un des triers.
Ce fut un nouveau et cruel martyre;  chaque pas du cheval,
c'taient de terribles douleurs; il fallut s'arrter toutes les
deux ou trois lieues, et,  chaque tape, sjourner plusieurs
jours pour se reposer, si bien que l'on mit un mois pour faire les
quatorze lieues qui sparent Valence de Grenoble.

Celui qui visite les prisons d'aujourd'hui, ne peut avoir aucune
ide de ce qu'taient les prisons du temps de Louis XIV, ces
spulcres des vivants o furent entasss les huguenots aprs la
rvocation, et o tant de victimes furent jetes pendant prs d'un
sicle pour cause de religion.

La plupart des cachots des chteaux forts et des prisons d'tat
taient de sombres rduits, dans lesquels l'air et le jour ne
pntraient que par une troite lucarne, donnant parfois sur un
gout infect; ils taient si humides que les prisonniers y
perdaient bientt leurs dents et leurs cheveux, les insectes y
pullulaient ainsi que les souris et les rats, et les tortures de
la faim venaient souvent s'ajouter aux autres souffrances qu'on
avait  y supporter. Je laisse la parole aux tmoins oculaires et
aux victimes pour ne pas tre accus d'exagration dans la
description de ces lieux de torture.

Voici d'abord le tmoignage lie Benot: Il y a des lieux o les
cachots sont si noirs, si puants, si pleins de boue et d'animaux
qui s'engendrent dans l'ordure, que la seule ide en fait frmir
les plus assurs. Presque partout ces cachots sont des lieux o il
passe des gouts et o les immondices de tout le voisinage
viennent se rendre. Dans plusieurs on voit passer les ordures des
latrines, et, quand les eaux sont un peu hautes, elles y montent
jusqu'au cou de ceux qui y sont confins...  Bourgoin les cachots
n'y sont rien autre chose que des puits, pleins d'eau puante et
bourbeuse... On y descend les prisonniers par des cordes, et on
les y laisse suspendus de peur qu'ils ne fussent touffs s'ils
tombaient jusqu'au fond.

Le cachot de la Flosselire est une vritable voirie, o passent
toutes les ordures d'un couvent voisin. On avait la mchancet d'y
porter exprs des charognes pour incommoder les prisonniers de
leur puanteur. Tels sont encore ceux d'Aumale en Normandie, tels
ceux de Grenoble o le froid et l'humidit sont si terribles que
plusieurs, au bout de quelques semaines, ont perdu les cheveux et
les dents... Certains cachots sont si troits qu'on n'y peut tre
debout. Les malheureux qu'on y jette ne peuvent trouver de repos
qu'en s'appuyant contre la muraille en se mettant comme en un
peloton pour se dlasser en pliant un peu les jambes.

Il y en a qui sont faits  peu prs comme la coiffure d'un
capucin, un peu larges d'entre, mais rtrcissant jusqu'au fond,
en sorte _qu'on n'y peut tenir qu'en mettant les pieds l'un sur
l'autre_, _et que la seule posture o un homme s'y puisse mettre_,
_est de demeurer demi couch_, _sans tre jamais ni debout_, _ni
assis; sans pouvoir se remuer_, _qu'en se roulant contre la
muraille; sans pouvoir changer la situation de ses pieds_, _comme
s'ils taient attachs avec des clous et qu'ils ne pussent tourner
que sur un pivot... _Avec tout cela ces lieux ne sont ouverts que
pour donner aux prisonniers autant d'air qu'il en faut pour
n'touffer pas, et _cet air ne leur vient que par des crevasses
qui_, _outre qu'elles apportent un air impur et infect_, _exposent
aussi ces lieux pleins d'horreur  toutes les injures des
saisons._

La plupart des cachots n'ont de jour, qu'autant qu'il en faut pour
faire apercevoir aux prisonniers _les crapauds et les vers qui s'y
engendrent et s'y nourrissent... _On avait parfois la cruaut de
mettre aux prisonniers les fers aux pieds et aux mains... On
refusait aux malades tout ce qui pouvait leur faire supporter leur
mal avec plus de patience... _Le gelier appliquait impunment 
son profit ce qu'il recevait pour le soulagement des
prisonniers... On laissait ceux-ci dans les plus horribles cachots
autant de temps qu'ils y pouvaient demeurer sans mourir_. _Aprs
qu'on les en avait retirs_, _pntrs d'eau et de boue_, _on ne
leur donnait ni linge ni habits  changer_, _ni feu pour scher ce
qu'ils avaient sur le corps... On en a retir parfois dans des
tats qui auraient fait piti aux peuples qui s'entremangent; on
les voyait enfls partout_, _leur peau se dchirait en y
touchant_, _comme du papier mouill; ils taient couverts de
crevasses et d'ulcres_, _maigres_, _ples_, _ressemblant plutt 
des cadavres qu' des personnes vivantes_.

Les prisons de Grenoble taient si remplies, en 1686, crit
Antoine Court, que les malheureux qui y taient renferms, taient
entasss les uns sur les autres; dans une seule basse-fosse, il y
avait quatre-vingts femmes ou filles, et dans une autre, soixante-
dix hommes. Ces prisons taient si humides,  cause de l'Isre qui
en baignait les murailles, que les habits _se pourrissaient sur
les corps des prisonniers_. Presque tous y contractaient des
maladies dangereuses, et il leur sortait sur la peau des espces
de clous qui les faisaient extrmement souffrir, et ressemblaient
si fort aux boutons de la peste que le parlement en fut alarm et
rsolut une fois de faire sortir de Grenoble tous les
prisonniers.

Blanche de Gamond qui fut enferme dans ces prisons avant d'tre
conduite  l'hpital de Valence, crit: Comme la basse-fosse
tait un mauvais sjour extrmement humide, je tirai du venin
tellement que je tombai dans une grande maladie, car j'tais
dtenue d'une fivre chaude... Il me sortit derechef un venin  la
jambe droite, elle tait si dfigure  cause du venin que j'avais
tir de ces lieux humides qu'on croyait qu'il faudrait la couper.

Mesuard dpeint ainsi sa prison de la Rochelle: tant dans ce
triste lieu au plus fort de l'hiver, qu'il ne cesse de pleuvoir,
du ct du soleil levant la mer y montait, et comme ce cachot
n'est qu'une vote, l'eau y entrait en chaque fente de pierre,
dgouttant sans cesse. Enfin nous tions entre deux eaux; il
pleuvait partout, jusque sur notre lit qui tait expos sur le peu
de paille par terre; ayant aussi les latrines au mme lieu qui
empoisonnaient.

 Aigues-Mortes, le froid, l'humidit et le mauvais air firent
mourir seize prisonniers en six mois.  Saint-Maixent, plusieurs
malheureux prirent ayant de la boue jusqu'aux genoux.  Nmes,
raconte le huguenot Jean Nissolle, pour augmenter l'horreur du
cachot sale et puant o l'on enfermait les prisonniers, on y fit
couler l'ordure des lieux.

Partout les prisonniers, dvors par la vermine, souffrant du
froid et du mauvais air, taient encore exposs  mourir de faim,
par suite de la rapacit de leurs geliers. Les prisons taient
affermes et faisaient partie des domaines de l'tat _productifs
de revenus_, en sorte que c'tait sur le prix allou aux geliers
 chaque entre nouvelle, que devait se prlever le montant de
leur bail. Une pareille obligation annulait en fait tous les
rglements destins  protger un dtenu contre des spculations
_meurtrires; _aussi, en 1665, un gelier avait-il t condamn 
mort pour avoir laiss mourir de faim un prisonnier.

Les commandants des chteaux forts, de mme que les geliers,
conomisaient le plus qu'ils pouvaient sur les pensions qui leur
taient attribues pour leurs prisonniers. M. de Coursy,
gouverneur du chteau de Ham, par exemple, fut svrement
admonest par le ministre, pour ne donner  un dtenu que six sous
par jour pour sa nourriture, alors que le roi avait fix  trente
sous la pension journalire de ce dtenu, et le laisser _tout nu
et manquant de toutes choses._

Farie de Garlin, huguenot dtenu  la Bastille, passe onze ans
dans une des chambres basses des tours du chteau appeles
_calottes _et, aprs avoir us et pourri le peu de vtements et la
seule chemise qu'il avait sur le corps, en est rduit  se couvrir
uniquement de la mauvaise courtepointe qui tait sur son lit.

Le gouverneur de la Bastille conomisait terriblement, on le voit,
sur les dpenses d'habillements de ses prisonniers.

En 1765, des prisonnires huguenotes dtenues depuis dix-huit ans
dans les prisons de Bordeaux adressent une requte  M. de la
Vrillire pour obtenir leur mise en libert, elles font valoir que
deux d'entre elles, ges de quatre-vingts  quatre-vingt-deux
sont _imbciles _depuis plus de dix annes. La Vrillire, ordonne
d'attendre pour les plus jeunes, mais de relcher les plus ges.
Le gelier refuse de librer ses prisonnires, sous prtexte _des
droits de gte et de gele_ qui lui sont dus par elles; il faut
que constatation soit faite que ces prisonnires _n'ont pas de
bien _pour que ce gelier rapace consente enfin  leur ouvrir les
portes de la prison, en se contentant d'une trs lgre somme. Il
semblait si naturel de grappiller sur les sommes alloues pour
l'entretien et la subsistance des prisonniers, que,  l'occasion
d'une accusation de malversation dans la distribution du pain des
prisonniers, dirige contre les officiers de la marchausse de
Toulon, l'intendant de la marine objecte _navement _qu'il a
toujours t d'usage, d'employer les conomies faites sur les
fonds allous pour le pain des prisonniers, aux rparations du
Palais et  diverses menues dpenses.

On lit dans une relation sur la prison d'Aigues-Mortes: On
demeura _quelques jours _sans rien donner  quatre d'entre nous.
Les autres prisonniers nous firent part de leur pain pendant ce
temps. Il y avait quatre portes  passer, d'eux  nous; au milieu
il y avait un appartement o tait un de nos frres prisonniers.
Il fallait donc que ceux qui nous faisaient ainsi part de leur
ncessaire, l'attachassent avec du fil au bout d'un roseau, et le
fissent passer sous ces quatre portes. Cependant le roseau tait
court, et, sans le prisonnier qui, par une providence
particulire, se trouva heureusement au milieu, pour prendre le
pain et pour nous le donner, nous serions peut-tre _morts de faim
_dans cette prison... Quand nous voulions faire acheter quelques
provisions, il fallait donner l'argent par avance et payer les
choses doublement, encore tions-nous fort mal servis. Une fois on
nous apportait de la viande, et on oubliait le bois qu'il fallait
pour la faire cuire; une autre fois on apportait le bois et on
laissait la viande. Il manquait toujours quelque chose; _ce qui
nous faisait le plus souffrir c'tait la soif_, _on fut une fois
deux jours sans nous donner une goutte d'eau_.

Six prisonniers enferms depuis vingt-deux ans comme _opinitres
_au chteau de Saumur, crivent en 1713  l'vque de Bristol,
ministre plnipotentiaire de la reine d'Angleterre: M. Desy, le
lieutenant du roi, mettra tout en oeuvre pour nous retenir toute
notre vie,  _cause du profit qu'il tire sur notre nourriture_,
qui lui est paye vingt sous par jour, desquels il retient une
partie et donne l'autre au cantinier qui nous nourrit fort mal.

Un de ceux qui eurent  souffrir le plus cruellement de la
cupidit de ses geliers fut Louis de Marolles, ancien conseiller
du roi, un des hommes les plus instruits et les plus capables du
XVIIe sicle, que l'on avait enterr tout vivant dans un des plus
affreux cachots de Marseille. Il n'eut pas seulement  souffrir de
l'isolement, des tnbres et du froid; son gelier, l'exploitant
de la manire la plus indigne, le laissa sans vtements et souvent
sans nourriture. Son corps s'extnua, sa tte s'exalta; souffrant
du froid et de la faim, en proie  de cruelles hallucinations, si
bien qu'un jour il se brisa la tte en tombant contre un des murs
de son cachot. Aprs deux mois de cruelles souffrances pendant
lesquels, dit un de ses correspondants, il ne songeait plus _qu'
dloger_, Louis de Marolles mourut le 17 juin 1692.

Voici quelques extraits des rares lettres que ce _mort vivant _put
crire, dans son spulcre,  la clart d'une petite chandelle d'un
liard, soit  un forat pour la foi, soit  sa femme que, par
anticipation, il appelait ma chre et bien-aime veuve.

Mon petit sanctuaire a douze de mes pieds de longueur et dix de
largeur; le plus grand jour qu'il ait, vient par la chemine, la
clart n'y entre qu'autant qu'il faut pour ne pas heurter le jour
contre les murailles. Quand j'y eus t trois semaines, je me
trouvai attaqu de tant d'incommodits que je ne croyais pas y
vivre quatre mois, et le douzime de fvrier prochain, il y aura
cinq ans que Dieu m'y conserve.

Environ le 15 octobre de la premire anne, Dieu m'affligea d'une
fluxion douloureuse qui me tomba sur l'emboture du bras droit
avec l'paule. Je ne pus plus me dshabiller, je passais les
nuits, tantt sur le lit, tantt me promenant dans mes tnbres
ordinaires. La solitude et les tnbres perptuelles dans
lesquelles je passais mes jours se prsentrent  mon esprit sous
une si affreuse ide, qu'elles y firent de trs funestes
impressions. Il se remplit de mille imaginations creuses et vaines
qui l'emportrent trs souvent dans les rveries qui duraient
quelquefois des heures entires... Dieu voulut que ce mal durt
quelques mois... J'tais plong dans une profonde affliction,
quand je joignais  ce triste tat, le peu de repos que mon corps
prenait, _j'en concluais que c'tait l le grand chemin au dlire_
et il y a quatre ou cinq mois j'tais encore trs incommod d'une
oppression de poumon qui me faisait presque perdre la respiration,
j'avais aussi des vertiges et je suis tomb  me casser la tte.
Ces tournoiements de tte n'taient causs,  mon avis, que _par
le dfaut de nourriture_...

Demandant  son correspondant de lui faire acheter pour quelques
sous de fil afin de pouvoir recoudre son linge, sa culotte et
autres hardes, de Marolles dit:

Il y a plus de six semaines que les sergents en demandent tous
les jours pour moi chez le _major _sans pouvoir en obtenir. Voil
o j'en suis pour toutes choses avec lui... Il y a bien trois mois
qu'il ne me fait plus blanchir mon linge... J'ai t plus d'un an
sans chemise, mes habits plus dchirs que ne sont ceux des plus
pauvres gueux qu'on voit aux portes des glises; j'ai t pieds
nus jusqu'au 15 dcembre; je dis pieds nus, car j'avais des bas
qui n'avaient point de pieds et, pour souliers, des savates
dcousues des deux cts et perces en dessous...

Voici le quatrime hiver que j'ai pass presque sans feu. Le
premier des quatre, je n'en eus point du tout. Le second, on
commena  m'en donner le 28 janvier et on me le retrancha avant
fvrier fini. Le troisime, on ne m'en donna qu'environ quatorze
ou quinze jours.

Je n'en ai point encore vu de cet hiver et n'en demanderai point
du tout. Le major pourrait bien m'en donner s'il voulait, car il a
de l'argent  moi; mais il ne veut pas m'en donner un double; j'ai
senti vivement le froid, la nudit et la faim... J'ai vcu de cinq
sous par jour, ce qui est la subsistance que le roi m'a ordonne.
J'ai t nourri d'abord par un aubergiste qui me traitait fort
bien pour mes cinq sous. Mais un autre qui lui a succd m'a
nourri durant cinq mois et retenait tous les jours deux sous six
blancs ou trois sous sur ma nourriture. Enfin le major entreprit
de me nourrir  son tour. Il faisait d'abord assez bien, mais
enfin il s'est lass de le faire. Il n'ouvre mon cachot qu'une
fois par jour, et m'a fait apporter plusieurs fois  dner, _
neuf heures_, _ dix heures et  onze heures du soir_. J'ai pass
une fois _trois jours _sans recevoir de pain de lui, et, d'autres
fois, _deux fois vingt-quatre heures_.

Le huguenot Ragatz mourut fou dans un de ces profonds cachots de
Marseille dont le fond _tait tout pourriture et fourmillait de
vers_. En 1703, Daniel Serre crit: La citerne rpond prcisment
au fond de la caverne o je suis, ce qui la rend fort humide. Ses
vtements pourrissaient sur lui, et l'on avait plac sur l'troit
soupirail destin  arer son cachot, des plaques de fer perces
de petits trous, en sorte, dit-il, que l'air que l'on respire
dans l'endroit triste et troit o je suis enferm, est si
grossier et si corrompu qu'il est impossible qu'on y jouisse
longtemps d'une parfaite sant.

Daniel Serre tait en effet fort malade et le mdecin refusait de
lui donner des remdes sous ce prtexte, que ceux qu'il prendrait
_dans un lieu si humide _lui feraient plus de mal que de bien.
Serre ayant object que depuis qu'il est dans son cachot, il a
toujours mal aux dents et a d dj se faire arracher cinq ou six
dents, le docteur lui rpond tranquillement, que, s'il reste
davantage dans ce cachot, il faudra qu'il y perde _non seulement
ce qui lui reste de dents_, mais aussi la cervelle.

Quelle plus grande misre peut-on s'imaginer, crit le pauvre
prisonnier, que celle d'tre priv de la lumire du jour pendant
des annes, d'tre livr en proie  l'avarice et  la svrit
d'un concierge impitoyable, et _de se sentir_, pour ainsi dire,
_mourir  tout moment_.

Besson, un des prisonniers de Marseille, dit en 1709: Il a fait
plus froid en ce pays qu'il n'avait fait depuis quarante ans.
Quelques instances que nous ayons faites pour obtenir les robes
que le roi nous donne, nous n'avons rien avanc... On nous tient
dans des appartements o il n'y a ni jour ni air, et o l'on ne
peut respirer, tellement que plusieurs d'entre nous sont souvent
malades; nous en avons trois  l'hpital...  part ces trois
malades, il en est mort un il n'y a que quelques jours qui avait
rest treize  quatorze ans dans les cachots. De son ct
Carrire crit qu'il a t enferm dans un profond cachot, o l'on
ne pouvait entrer _qu' quatre pieds_, l'entre tant comme celle
d'un four. Il est dans un fond de tour, o l'on descend par seize
degrs, en passant par cinq portes, puis plus bas encore, par le
moyen de quelque machine. Cela, dit-il, serait _plus propre 
mettre les morts que les vivants_, il n'y a aucun jour et il faut
vivre  la lumire de la lampe; notre nombre _n'a pu se soutenir_,
car le lieu est si mchant qu'il parait impossible d'y durer. Mon
frre y est devenu _perclus de tous _les membres... un autre qui
fut traduit  l'hpital avec lui, y mourut peu de temps aprs,
deux autres y sont morts depuis.

On comprend que, dans de telles conditions, le nombre des
prisonniers ne pt _se soutenir_, les uns mouraient, les autres se
tuaient dsesprs, beaucoup perdaient la raison.

Des quatre ministres, enferms aux les Sainte-Marguerite et
recommands  Saint-Mars par cette instruction spciale qu'ils
soient soigneusement gards, sans avoir communication avec qui que
ce soit, de vive voix ou par crit, sous quelque prtexte que ce
soit, trois taient fous au mois de novembre 1693.

Avec l'inaction absolue  laquelle taient condamns le corps et
la pense dans ces spulcres vous au silence et  l'obscurit, la
folie finissait par s'emparer du malheureux mort-vivant enferm
dans un tombeau anticip. On conte qu'un prisonnier, ayant trouv
une pingle, ne cessa plus de la perdre en la jetant dans l'ombre
de son cachot, puis de la rechercher pour la reperdre encore et
que cette occupation machinale le sauva de la folie, dont il avait
ressenti les premires atteintes.

Quand il s'agissait de _huguenots_, on n'tait jamais dispos 
faire pour les prisonniers quelque chose qui pt les empcher de
perdre la raison. Ainsi deux ministres emprisonns, l'un sain
d'esprit, l'autre fou, demandent des plumes et de l'encre pour
faire des remarques sur l'histoire sainte. -- Le secrtaire d'tat
oppose un refus  la demande du ministre _sain d'esprit_, et
permet de donner une seule fois des plumes et de l'encre  celui
qui est _fou_,  condition d'envoyer ce qu'il aura crit. On fait
observer  un secrtaire d'tat, que la prison affaiblit l'esprit
d'une huguenote, dtenue comme opinitre, il rpond: _l'y
laisser!_

Une fois entr dans les cachots des Bastilles du grand roi, l'on
n'en sortait pas souvent, et pendant vingt ou trente ans, les
prisonniers rays du monde des vivants, souffraient mille morts
sans que personne st s'ils vivaient encore ou s'ils avaient pass
de vie  trpas. Deux de ces morts-vivants, les pasteurs Cardel et
Maizac, enferms avec cette recommandation: Sa Majest ne veut
pas que l'homme qui vous sera remis soit connu de qui que ce
soit, sont rclams en 1713 par les puissances protestantes,
Louis XIV rpond qu'ils sont morts, et il est tabli que Cardel
vcut jusqu'en 1715, et que Malzac ne mourut qu'en 1725.

Que fallait-il faire pour venir dans cet enfer des prisons, d'o
l'on n'tait jamais assur de sortir une fois qu'on y tait entr?
Il suffisait, pour n'importe qui, catholique ou protestant,
d'avoir provoqu la haine ou l'envie chez quelqu'un de ceux qui,
disposant de lettres de cachet en blanc, pouvaient faire
disparatre sans esclandre ceux qui leur dplaisaient ou leur
portaient ombrage. Il suffisait mme qu'un agent de police trop
zl vous et fait emprisonner _sans motif_ pour que, si personne
ne vous rclamait, vous restiez  tout jamais enseveli dans ces
oubliettes du grand roi.

Ainsi, Saint-Simon raconte que lorsque,  la mort de Louis XIV, le
rgent fit ouvrir les prisons, on trouva dans les cachots de la
Bastille un prisonnier enferm depuis _trente-cinq ans _dans cette
prison d'tat. Ce malheureux ne put dire pourquoi il avait t
arrt, on consulta les registres et l'on remarqua _qu'il n'avait
jamais t interrog_. C'tait un Italien, arrt le jour mme de
son arrive  Paris, sans qu'il st pour quelle raison, et ne
connaissant personne en France. On voulut le mettre en libert. Il
refusa, en disant qu'il ignorait depuis trente-cinq ans ce
qu'avaient pu devenir en Italie, tous les siens, pour lesquels sa
rapparition serait une gne et peut-tre un malheur. Il obtint
_la faveur _de rester  la Bastille, o il avait pass au cachot
toute une existence d'homme, avec permission d'y prendre toute la
libert possible en un tel sjour.

C'est la Bastille qui, pour le peuple, personnifiait ce rgime du
bon plaisir permettant au roi, aux ministres, aux seigneurs de la
cour et parfois  un agent subalterne, de supprimer un citoyen, de
l'arracher  sa famille, de faire de lui un tre innomm qui,
jusqu'au jour de sa mort, n'tait plus dsign que sous le numro
du cachot dans lequel il tait enferm. C'est parce que la
Bastille tait pour le peuple le symbole de ce terrible rgime de
l'arbitraire, que la chute de cette arche sainte du despotisme,
fut salue par de si vives et de si unanimes acclamations; c'est
pour la mme raison, que la troisime Rpublique a choisi pour la
clbration de la fte nationale, le jour de la prise de la
Bastille.

CHAPITRE IV
LES GALRES

_Monstruosit lgale_. _-- Recrutement de la chiourme_. _-- La
chane_. _-- La vogue_. _-- Le combat_. _-- Perscution des
forats huguenots_. _-- Galriens_, _socit d'honntes gens_. _--
Les derniers forats pour la foi._


Si parfois les portes des prisons s'ouvraient, quand les cachots
regorgeaient de prisonniers dont l'entretien devenait une trop
lourde charge pour le trsor royal, il n'en tait pas de mme pour
les _Galres_, ce dernier cycle de l'enfer qui ne lchait jamais
sa proie, du moins quand il s'agissait de forats pour la Foi, de
huguenots mis  la rame pour cause de religion.

Pour maintenir au complet l'effectif de ses galres si
laborieusement recrut, Louis XIV n'prouvait aucun scrupule 
retenir les forats qui avaient fait leur temps ceux, dit Bion,
en parlant des faux-sauniers, qui ne sont condamns aux galres
que pour un temps. Mais quel bonheur serait encore le leur si,
aprs avoir fait leur temps, on leur tenait parole, et si on les
renvoyait; mais il n'en est pas des galres comme du purgatoire,
les indulgences n'y trouvent point de places et, quelque terme
qu'on ait fix dans les sentences, le terme est toujours 
_perptuit_, surtout si un homme a le malheur d'avoir _un bon
corps_.

En 1675, l'vque de Marseille intervient en faveur de forats
dont on avait arbitrairement doubl ou tripl le temps de galres.
Huit ayant t condamns, de 1652  1660,  deux, quatre et cinq
ans taient encore aux galres en 1674, et vingt autres avaient
fait de quinze  vingt ans au-del du temps auquel ils avaient t
condamns.

Il y a aux archives du Vatican, beaucoup de suppliques de forats
catholiques qui se plaignent au pape de ce qu'on les retient pour
ramer sur les galres jusqu' la mort, alors qu'ils ont fini leur
peine depuis dix, vingt et trente ans.

L'intendant des galres, Arnoul, conseillait de relcher de loin
en loin quelques-uns de ceux qui avaient fait leur temps, quand
bien mme il leur resterait quelque petite vigueur, _pour gurir
la fantaisie blesse de ceux qui ont pass le temps de leur
condamnation_, _que le dsespoir saisit et qui commettent sur eux-
mmes des excs pour recouvrer leur libert._

Ces conseils taient parfois suivis, et c'est sans doute  la
suite de l'application momentane de cette mesure calcule
d'quit, que Dangeau crit: Le roi a rsolu d'ter de ses
galres _beaucoup de ceux qui ont fait leur temps_, quoique la
coutume ft tablie depuis longtemps, d'y laisser galement ceux
qui y taient condamns pour toute la vie et ceux qui taient
condamns pour un certain nombre d'annes.

Il semble impossible d'aller plus loin dans la voie de
l'arbitraire et de l'iniquit. Cependant l'intendant Arnoul avait
trouv mieux, il accordait au forat ayant fait son temps, la
_faveur_ de se faire remplacer  ses frais par un Turc fort et
valide; si c'tait un forat de bonne maison, il lui fallait
fournir deux esclaves turcs pour tre mis en libert. Blessis,
l'amant de la Voisin, qui avait fait cinq ans de galres au-del
du temps que portait sa condamnation, faute de 500 livres pour
acheter un Turc qui le remplat, ne put obtenir d'tre mis en
libert.

Quant aux forats _invalides_, on les dportait comme esclaves en
Amrique,  moins qu'ils n'obtinssent l'autorisation de se faire
remplacer par un Turc pay de leur bourse.

Cette _faveur_, pour le forat valide qui avait fait son temps, ou
pour l'invalide, d'acheter un Turc pour ramer  sa place, tait
impitoyablement refuse  tout huguenot qui, pour tre envoy aux
galres n'avait commis d'autre crime que d'avoir tent sortir du
royaume ou d'avoir assist  une assemble de prire.

En effet, par un rglement particulier des galres, Louis XIV
avait dcid qu'aucun homme condamn _pour cause de religion_ ne
pourrait _jamais_ sortir des galres.

Ce rglement resta en vigueur aprs la mort du grand roi, et en
1763 encore, Saint-Florentin, aprs avoir rappel cette dcision
royale au duc de Choiseul, ajoutait: si Sa Majest s'est carte
des dispositions tant de ce rglement que des dclarations, ce n'a
t que fort rarement, par des considrations trs importantes, et
en faveur de quelques particuliers seulement, de sorte que la
raret et les circonstances mmes des grces accordes, n'ont
fait, pour ainsi dire, que confirmer les dits et dclarations, et
prouver la rsolution o tait Sa Majest d'en maintenir la
rigueur.

Voici un exemple des bien rares exceptions faites  la rgle,
exemple qui mrite d'tre relev. En 1724, le comte de Maurepas
crit: Sur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire
au sujet du nomm Jacques Pastel, forat dont le roi de Prusse
fait demander la libert, _pour le faire servir dans ses grands
grenadiers_, j'ai pris les ordres de Monseigneur le duc pour
expdier ceux ncessaires pour cette libert, et je les envoie 
Marseille. Mais comme ce forat a t condamn _pour le fait de
religion_, qu'il peut tre un prdicant, et que, en le librant,
il serait  craindre qu'il ne restt dans le royaume, S. A. R.
estime qu'on ne doit point le faire sortir des galres, que
quelqu'un ne soit charg de le conduire srement  la frontire.

Nul doute que le roi de Prusse, et-il pour cela d se priver
momentanment des services de son valet de chambre, n'ait trouv
le moyen de faire conduire srement  la frontire son forat
grenadier. En effet, il attachait un tel prix au recrutement de
ses grenadiers, qu'au roi de Danemark, lui rclamant l'assassin du
comte de Rantzau, il rpondait: qu'il ne rendrait le meurtrier que
si on lui donnait en change, six recrues de cinq pieds dix pouces
pour ses grands grenadiers.

En vertu du rglement royal dcidant que tout forat condamn pour
cause de religion ne devait jamais tre mis en libert, c'tait
lettre morte pour les huguenots que la loi prescrivant de mettre
en libert, _quelque crime qu'il et commis_, tout forat qui
avait t bless dans un combat.

Ainsi, le huguenot Michel Chabris, bless par un boulet devant
Tanger, est remis  la rame une fois guri, et, pour n'avoir pas
voulu se dcouvrir pendant la clbration de la messe sur sa
galre, il reoit une si terrible bastonnade que, dit un tmoin
oculaire, sa jambe tait si enfle qu'elle faisait peur; il y a
de quoi s'tonner qu'il n'en soit pas mort.

M. de Langeron dit Marteilhe demanda au comit par quel sort
j'avais t _estropi_. -- Par les blessures, repartit le comit,
qu'il a reues  la prise du Rossignol devant la Tamise. -- Et
d'o vient, dit le commandant, qu'il n'a pas t dlivr comme les
autres? -- C'est, dit le comit, qu'il est huguenot. Si les
huguenots taient exclus du bnfice de la loi accordant la
libert  tout forat bless dans un combat, on tenait de mme 
leur gard, pour lettre morte, la jurisprudence tablissant que la
peine des galres devait tre commue pour les condamns trop
jeunes ou trop vieux, ne pouvant faire le dur service de la rame.

On mettait donc  la rame des huguenots de quinze, seize ou dix-
sept ans et mme de plus jeunes encore car l'amiral Baudin, sur
une feuille d'crou du bagne de Marseille, a relev cette
annotation en face du nom d'un galrien: Condamn pour avoir,
_tant g de plus de douze ans_, accompagn son pre et sa mre
au prche. On agissait de mme quand il s'agissait de vieillards
huguenots; on envoya aux galres le baron de Monbeton  soixante-
dix ans, le sieur de Lasterne  soixante-seize ans, Pierre Lamy 
quatre-vingts ans. Quant  Jacques Puget, condamn  l'ge de
soixante-dix-sept ans, il tait encore au bagne  quatre-vingt-dix
ans. Le baron de Monbeton qui disait: ce qui me fche, c'est
qu'ayant toujours servi notre grand monarque, en avanant, je sois
oblig de le servir dans les galres _de reculons_ ne fut pas
longtemps  la rame, on dut le mettre bientt  l'hpital avec les
invalides. Un jour les vques de Montpellier et de Lodve se
rendent  bord de la galre sur laquelle tait enchan le vieux
baron de Salgas;  qui son ge et sa sant rendaient bien
difficile le maniement de la rame. La galre tait  l'ancre et le
cap  terre; mais les vques ayant manifest le dsir de voir le
baron de Salgas  l'ouvrage, pour satisfaire leur barbare
curiosit, le capitaine fit armer le banc de Salgas; au troisime
coup de rame, voyant le baron dj tout haletant, le comit, plus
humain que ces deux prlats, fit cesser la manoeuvre.

Louis XIV, qui avait d'abord dict la peine de mort contre les
huguenots qui assisteraient aux assembles ou tenteraient de
sortir du royaume pour viter d'tre violents  se convertir,
avait bientt substitu  cette peine, celle des galres, parce
que, disait-il, nous sommes inform que cette dernire peine,
quoique moins svre, tient davantage nos sujets dans la crainte
de contrevenir  nos volonts.

En ralit,  raison du nombre de ceux qui contrevenaient aux
volonts royales, il tait impossible d'appliquer la peine de mort
aux coupables, et, en outre, il tait de l'intrt du roi
d'pargner la vie de ses sujets, pour les envoyer ramer sur ses
galres; c'est ce que montre bien ce passage des mmoires du
marquis de Souches: Le 27 fvrier 1689, dit-il, on eut la
nouvelle qu'on avait tu en Vivarais trois cents huguenots
rvolts et quelques ministres  leur tte, et le roi tmoigna en
tre fch, disant _qu'il aurait mieux valu les prendre et les
envoyer aux galres._ Il tait plus de son intrt d'augmenter sa
chiourme que de tuer ces insenss, car il voulait armer cette
anne trente galres, et ce nombre tait  peine suffisant pour
rsister aux galres d'Espagne et de Gnes, si elles venaient  se
joindre contre la France, comme on le craignait avec raison.

Les galriens mouraient vite, sous la triple influence des mauvais
traitements, de la mauvaise nourriture et d'un travail excessif.

Les galriens mourant vite, le gouvernement ne reculait devant
aucun moyen pour maintenir au complet le personnel de sa chiourme,
d'autant plus qu'il lui fallait toujours un nombre de forats bien
suprieur  celui des rameurs ncessaires au service de ses
galres, car il y avait toujours un grand nombre d'infirmes et de
malades dans le personnel de la chiourme. -- Ainsi, en 1696, pour
le service de 42 galres exigeant chacune 310 rameurs, soit un
personnel _valide_ de 12 600 forats, il fallait qu'il y et au
moins 15000 condamns aux galres  la disposition du
gouvernement. Beaucoup de peines tant laisses  l'arbitraire des
juges, on invitait les magistrats  condamner le plus possible aux
galres, en sorte que cette peine tait applique aussi bien au
meurtrier qui avait mrit la roue ou la potence, qu'au mendiant,
au vagabond ou au contrebandier, au dserteur, au faux-saulnier ou
au braconnier qui avait os toucher au gibier de son seigneur. --
Les dserteurs, dit Jean Bion, aumnier des galres, sont
quelquefois des gens de famille qui, ne pouvant supporter les
fatigues de la guerre, ou bien par lgret ou libertinage,
dsertent. S'ils sont pris, ils sont condamns aux galres 
perptuit. Autrefois on leur coupait le nez et les oreilles, mais
parce qu'ils devenaient punais et qu'ils infectaient toute la
chiourme, on se contente  prsent de leur fendre tant soit peu le
nez et les oreilles. -- Les faux-saulniers qu'on envoie aux
galres sont la plupart du temps de pauvres paysans qui vont
acheter du sel dans les provinces o il est  bon prix. Comme dans
le comt de Bourgogne ou celle de Dombes, on sait assez qu'en
France, la pinte de sel qui pse quatre livres, vaut quarante-deux
sous et qu'il y a de pauvres paysans et des familles entires qui
demeurent quelquefois huit jours sans manger de la soupe, qui est
nanmoins la nourriture ordinaire des personnes de la campagne en
France, et cela faute de sel. Un pre, touch de compassion de
voir ses enfants et sa femme languir et mourir d'inanition,
s'aventure d'aller acheter du sel blanc dans ces provinces, o il
est les trois quarts  meilleur march. S'il est surpris, il est
condamn aux galres.

Pour les braconniers, c'taient des paysans ayant commis le crime
de tuer le gibier qui venait dvorer leurs rcoltes sur pied. Les
seigneurs ecclsiastiques n'taient pas plus indulgents pour cette
insolence que les autres; ainsi un jour l'vque de Noyon fit,
sous ses yeux, attacher  la chane des forats, deux paysans qui
avaient mconnu ses droits sur le gibier de ses proprits...

Colbert, dans son ardeur de maintenir au complet le personnel des
galres, avait t jusqu' crire aux prsidents de tous les
parlements de France: Sa Majest, dsirant rtablir le corps de
ses galres et en fortifier la chiourme, _par toutes sortes de
moyens_, son intention est que vous teniez la main  ce que votre
compagnie _y condamne le plus grand nombre de coupables qu'il se
pourra et que l'on convertisse_, _mme la peine de mort_, _en
celle de galre_.

Quand il y avait eu beaucoup de condamnations aux galres, le
ministre tmoignait sa satisfaction. C'est une bonne nouvelle
pour Sa Majest, crit-il, _qu'il y ait trente bons forats dans
la conciergerie de Rennes_.

C'tait une mulation de zle chez tous les fonctionnaires pour
arriver  pouvoir donner le plus de bonnes nouvelles de cette
nature.

L'intendant du Poitou dit  Colbert: J'crirai aux officiers des
prsidiaux afin qu'ils condamnent le plus qu'ils pourront aux
galres. Si l'on donne la peine des galres aux faux-saulniers de
la Touraine, l'on en aura beaucoup _par ce moyen-l..._ J'ai jug
 Bellac avec les officiers du sige royal, les gens attroups du
marquis de la Ponse. Il y en a cinq condamns aux galres. _Il n'a
pas tenu  moi qu'il y en et davantage_, _mais l'on n'est pas
matre des juges_.

Un avocat au Parlement de Toulouse, faisant connatre l'envoi au
bagne de quarante-trois condamns, dit: _Nous devons avoir
confusion de si mal servir le roi en cette partie_, _vu la
ncessit qu'il tmoigne d'avoir des forats_.

Arnoul, l'intendant gnral des galres de Marseille,  qui sa
grande passion pour le corps avait fait donner une extrme
extension  l'arrt contre les bohmes et les vagabonds, se vante
en crivant  Colbert, d'avoir fait arrter et mettre  la rame
cinq individus; les habitants lui avaient dit que ces gens-l ne
faisaient que rder  l'entour du village, cherchant _peut-tre_,
_je n'en sais rien_,  drober.

Le chevalier de Gout crit d'Orange au ministre: J'ai _un bon
forat _que j'ai fait condamner aux galres; si je puis attraper
encore deux huguenots qui ont fait les insolents  la procession
de la Fte-Dieu, je les enverrai de compagnie.

L'archiprtre Duglan adresse cette supplique  Chteauneuf: La
douceur que le huguenot Madier a trouve  la Role, l'a rendu si
insolent qu'il n'y a pas moyen d'en tirer rien de bon pour la
religion, quoiqu'il ait abjur. Le marquis de Laury lui a donn
dj trois logements pour l'obliger  vivre en catholique, il se
moque de tout... Je supplie Votre Grandeur, d'envoyer quelque
ordre au Parlement pour qu'il soit conduit aux galres... c'est
une brebis galeuse et un petit dmon incarn, _qui a bon corps et
servirait bien le roi sur la mer_.

La correspondance administrative, dit Michelet, montre avec quelle
facilit on envoyait aux galres des gens non condamns, et il
rappelle qu'un malheureux, entre autres, y fut envoy, malgr
l'opposition du Parlement de Toulouse. En tout temps, du reste,
sous l'ancien rgime, les rois se souciaient fort peu de
l'autorit de la chose juge. Ainsi en 1754, le pasteur Teissier
est condamn aux galres, mais ses trois enfants, impliqus dans
la poursuite, sont acquitts. Le roi dfend de les mettre en
libert, son intention tant, dit une pice qui est aux archives
nationales, _qu'on les fit garder en prison_.

Quant au Parlement de Metz, il avait absous du crime d'migration,
deux huguenots, Marteilhe et son compagnon, arrts sur les
frontires; mais, dit Marteilhe, comme nous tions des criminels
d'tat, le Parlement ne pouvait nous largir qu'en consquence des
ordres de la Cour. Aprs change de correspondances entre le
ministre et le Parlement _qui ne voulait pas se djuger_, la
Vrillire clt le dbat par cet ordre: Jean Marteilhe et Daniel
le Gras s'tant trouvs sur les frontires sans passeport, _Sa
Majest prtend qu'ils seront condamns aux galres._ Et sur le
vu de cet ordre, le Parlement se djugeant, rend un arrt qui
condamne Marteilhe et Gras aux galres perptuelles, comme
atteints et convaincus, de s'tre mis en tat de sortir du
royaume.

Quelle que ft la pression du gouvernement sur les juges et le
zle de ceux-ci pour donner satisfaction aux dsirs du roi en
multipliant les condamnations aux galres, les condamnations ne
faisaient pas encore un assez grand nombre de forats.

Pour complter le personnel de la chiourme des galres, on
recourait  _toutes sortes de moyens_.

On mettait  la rame, non seulement tous ceux qu'on trouvait sur
les navires turcs ou algriens qu'on capturait sur l'Ocan et dans
la Mditerrane, mais encore les prisonniers de guerre anglais ou
hollandais qu'on faisait sur terre ou sur mer.

On enlevait des ngres sur la cte d'Afrique pour en faire des
forats, et, un jour mme, le roi fit crire au gouverneur du
Canada de lui envoyer des Iroquois pour ses galres. Celui-ci,
ayant attir dans un guet-apens un certain nombre de chefs
iroquois, s'en empara et les envoya en France o ils furent mis 
la rame. Mais il avait, en agissant ainsi, provoqu une guerre
d'extermination telle contre les Franais au Canada, que, pour y
mettre fin, il fut oblig de demander qu'on renvoyt dans leurs
tribus les chefs iroquois, et ces forats trop coteux pour la
France, furent ramens dans leur pays.

Mais le principal lment du recrutement des galriens tait, en
dehors des condamnations, l'achat d'esclaves turcs fait aux
impriaux,  Venise et  Malte, mme  Tanger, ainsi que le
constate cette lettre de Colbert: Sa Majest veut tre informe
du succs qu'avait eu l'affaire de Tanger, pour l'achat de
cinquante Turcs qui taient  _vendre_. On n'y regardait pas de
si prs quand on procdait  ces achats d'esclaves, et parfois on
prenait un Polonais pour un Turc. Seignelai crit, en effet, en
1688: Le roi a accord la libert aux douze Turcs _invalides_ qui
se sont faits chrtiens, aux huit forats trangers et au nomm
Grgorio, _Polonais achet comme Turc._

Il semblait, du reste, tout naturel de traiter les schismatiques
comme des Turcs, et Colbert crivait: Sa Majest, estimant qu'un
des meilleurs moyens d'augmenter le nombre de ses galres serait
de faire acheter  Constantinople des esclaves russiens (russes ou
polonais) qui s'y vendent ordinairement, veut que l'ambassadeur
s'informe des meilleurs moyens d'en faire venir _un bon nombre_.

L'intendant des galres tente ainsi de justifier cet achat de
chrtiens que l'on met  la rame comme esclaves: Les Russes qui
demeurent dans la captivit des Turcs, deviennent, pour la
plupart, des _rengats_, il vaut donc mieux les acheter pour les
chiourmes de la France, _au moins ils y pourront faire leur salut
comme chrtiens_.

Le Turc tait une marchandise courante valant de 450  500 livres,
on comptait environ soixante Turcs sur les trois cents forats qui
composaient le personnel de chaque galre. Pour faire sa cour au
roi, on lui offrait un ou deux Turcs comme on lui et fait cadeau
d'une paire de chevaux de prix. Le duc de Beaufort crit 
Colbert: J'ai donn pour les galres du roi, deux grands Turcs
dont le vice-roi m'avait fait prsent et, s'il m'tait permis, j'y
mettrais jusqu' mes valets. Moins gnreux, le consul de France
 Candie propose  son gouvernement _qui l'accepte_, de lui
assurer  perptuit la commission de son consulat, en change de
l'engagement qu'il prend de livrer chaque anne, cinquante Turcs 
prix rduit (340 livres par tte au lieu de 500) et d'en donner
gratuitement dix.

Quant au duc de Savoie, n'ayant pas de galres, il vendait ses
forats au roi de France, il lui fit mme cadeau, aprs
l'expdition du pays de Vaud, de _cinq cents _de ses sujets pour
les chiourmes de France.

En dictant la peine des galres, contre les huguenots qui
tenteraient de sortir du royaume, Louis XIV avait assur le
recrutement de sa chiourme, car cette peine, quelque crainte
qu'elle inspirt, ne pouvait empcher les huguenots de contrevenir
 ses volonts, en tentant de gagner au-del des frontires, une
terre de libert de conscience.

Huit mois aprs l'dit de rvocation les bagnes de Toulon et de
Marseille renfermaient dj _douze cents religionnaires_, prisons
et couvents regorgeaient de huguenots, hommes, femmes, enfants et
vieillards.

La seule gelire de Tournay, quinze mois aprs la rvocation,
avait dj eu  loger _plus de sept cents fugitifs_, hommes ou
femmes, pris dans les environs. De tous les cts du royaume, dit
lie Benot, on voyait ces malheureux marcher  grosses troupes,
des protestants accoupls avec des malfaiteurs, des protestantes
enchanes  des femmes de mauvaise vie. Jamais, dit une
demoiselle d'honneur de la duchesse de Bourgogne, je n'oublierai
le spectacle que j'eus sous les yeux prs de Marseille. L, je vis
cinq malheureux trans  la chane sur la grande route, suivis
par les dragons _qui les piquaient de leurs sabres _quand ils ne
voulaient pas avancer. Et cela parce qu'ils n'avaient pas voulu
renier le Dieu de leurs pres. _Il en tait ainsi par toute la
France_. Nissolles, marchand de Ganges, men ainsi par des archers
avec d'autres fugitifs, demandait  l'un de ces archers la faveur
de les faire aller plus lentement pour que les malades pussent
suivre. L'autre lui rpond que s'ils ne marchent pas, on les
attachera  la queue des chevaux de l'escorte.

Ceux des fugitifs qui taient condamns aux galres taient
dirigs soit sur la prison d'une des villes que devait traverser
la grande chane de Paris  Marseille, soit sur la prison des
Tournelles,  Paris o se formait cette chane.

Et, pour arriver  destination, on avait soin de leur faire
prendre le chemin le plus long, _pour les mener en montre_,
enchans aux pires malfaiteurs, dans le plus grand nombre de
villes possibles. Pour aller de Dunkerque  Paris la troupe de
galriens dont Martheilhe faisait partie, dut passer par le Havre.

Voici ce que dit de la prison des Tournelles, Louis de Marolles,
conseiller du roi qui y tait enferm en 1686, attendant le dpart
de la chane devant l'amener aux galres de Marseille: Nous
couchons cinquante-trois hommes dans un lieu qui n'a pas cinq
toises de longueur et pas plus d'une et demie de largeur. Il
couche,  mon ct droit, un paysan malade, qui a sa tte  mes
pieds et ses pieds  ma tte, il en est de mme des autres. Il n'y
a peut-tre pas un de nous _qui n'envie la condition de plusieurs
chiens et chevaux_. Nous tions bien quatre-vingt-quinze
condamns, mais il en mourut deux ce jour-l; nous avons encore
quinze ou seize malades, il y en a peu qui ne passent par l.

Louis de Marolles tait encore parmi les privilgis de la
Tournelle, ainsi que l'on peut le voir par la description que fait
Marteilhe de cette prison, digne vestibule de l'enfer des Galres:
C'est une spacieuse cave, dit-il, garnie de grosses poutres de
bois, poses  la distance les unes des autres, d'environ trois
pieds; sur ces poutres paisses de deux pieds et, demi, sont
attaches de grosses chanes de fer, de la longueur d'un pied et
demi et au bout de ces chanes est un collier de mme mtal.
Lorsque les galriens arrivent dans ce cachot, on les fait coucher
 demi pour que la tte appui sur la poutre. Alors on leur met ce
collier au col, on le ferme et on le rive sur une enclume  grands
coups de marteau. Un homme ainsi attach, ne peut se coucher de
son long, la poutre sur laquelle il a la tte tant trop leve,
ni s'asseoir et se tenir droit, cette poutre tant trop basse; il
est  demi couch,  demi assis, partie de son corps sur les
carreaux et l'autre partie sur cette poutre; ce fut aussi de cette
manire qu'on nous enchana, et tout endurcis que nous tions aux
peines, fatigues et douleurs (Marteilhe et ses compagnons rforms
avaient dj ram sur les galres  Dunkerque) trois jours et
trois nuits que nous fmes obligs de passer dans cette cruelle
situation, nous avaient tellement rou le corps et tous les
membres que nous n'en pouvions plus...

L'on me dira peut-tre ici: comment ces autres misrables que l'on
amne  Paris des quatre coins de la France, et qui sont
quelquefois obligs d'attendre trois ou quatre, souvent cinq ou
six mois que la grande chane parte pour Marseille, peuvent-ils
supporter si longtemps un pareil tourment?  cela je rponds,
qu'une infinit de ces infortuns succombent sous le poids de leur
misre: et que ceux qui chappent  la mort par la force de leur
constitution, souffrent des douleurs dont on ne peut donner une
juste ide.

On n'entend dans cet antre horrible que gmissements, que
plaintes lugubres, capables d'attendrir tout autre que les
bourreaux de guichetiers qui font la garde toutes les nuits en ce
cachot et se ruent sans misricorde sur ceux qui parlent, crient,
gmissent et se plaignent, les assommant avec barbarie  coups de
nerf de boeuf.

Grce  l'intervention d'un nouveau converti, riche ngociant de
Paris, Marteilhe et ses compagnons huguenots obtinrent d'tre
dlivrs du cruel supplice de dormir assis, le corps  moiti sur
les carreaux,  moiti sur une poutre. Moyennant un prix dbattu
avec le gouverneur et pour le paiement duquel ce ngociant se
porta caution, nos huguenots obtinrent la faveur d'tre enchans
par un pied auprs du grillage des croises. Marteilhe resta ainsi
deux mois; comme sa chane longue d'une aune, lui permettait de se
mettre debout, de s'asseoir ou de se coucher tout de son long, il
dit  ce propos: _J'tais dans une trs heureuse situation_, tant
il est vrai que le bonheur est une chose essentiellement relative!

Cependant tous, favoriss ou non, avaient hte, ainsi que le dit
Louis de Marolles, de voir arriver l'heure o le dpart de la
chane leur permettrait de quitter la prison de la Tournelle. Le
moment du dpart venu, ces condamns taient enchans deux par
deux par une lourde chane de deux pieds de long, allant du
collier de fer de l'un  celui de l'autre; il y avait au milieu de
cette chane un anneau dans lequel passait la longue chane
reliant tous les couples ensemble, et faisant de trois ou quatre
cents galriens un vritable chapelet humain.

Pour chacun, le poids  porter tait d'environ 150 livres, en
sorte que, de ses mains restes libres, chaque galrien devait
soutenir la chane dont la pesanteur et, sans cela, entran sa
chute. On attachait sans piti  la chane des huguenots vieux,
malades ou infirmes.  une chane, dit Chavannes, o se
trouvaient un sourd-muet et un aveugle, on attacha deux
septuagnaires, Chauguyon et Chesnet, lesquels, arrivs 
Marseille, durent tre envoys  l'hpital o ils moururent
bientt;  Bordeaux, on mit  la chane un huguenot impotent
depuis trente ans, lequel ne pouvait marcher qu'avec des
bquilles, et qu'il fallut bientt jeter plus mort que vif dans
une charrette.  Metz un arquebusier, travaill de la goutte, fut
contraint,  coups de bton, de marcher  travers la ville et demi
lieue au del, sa fille, son gendre et un de ses parents, le
soutenaient par-dessous les bras; une faiblesse le prit et aprs
l'avoir ranonn le conducteur de la chane consentit  le mettre
sur une charrette. Il y passa un quart d'heure puis rendit l'me,
une demi-heure aprs; il en mourut encore trois ou quatre de la
mme chane.

Ce n'tait qu'aprs leur avoir fait subir l'preuve du nerf de
boeuf que le matre de la chane consentait  mettre sur une
voiture les galriens se trouvant  l'article de la mort; quand un
de ces malheureux, rou de coups, se trouvait dans l'impossibilit
absolue de marcher, on les dtachait de la grosse chane, et, le
tranant comme une bte morte par la chane qu'il avait au cou, on
le jetait sur la charrette, laissant ses jambes nues pendre au
dehors; s'il se plaignait trop fort on l'accablait encore de
coups, parfois jusqu' ce qu'il passt de vie  trpas.

Cette inhumanit des conducteurs de la chane s'explique par ce
fait qu'il leur tait plus profitable de tuer en route un galrien
qui, livr vivant  Marseille ne leur et rapport que vingt cus,
que de le voiturer de Paris  Marseille, ce qui leur et cot
plus de quarante cus. Ils taient anims d'un tel esprit de
rapacit que pour mettre dans leur bourse, dit lie Benot, la
moiti de ce qu'on leur donnait pour la conduite de la chane, ils
ne nourrissaient leur btail humain qu'avec du pain grossier et
malsain qu'ils ne leur donnaient encore qu'en quantit
insuffisante.

Nous avons dj vu que dans les prisons et dans les hpitaux on
trouvait partout cette spculation _meurtrire_, sur la nourriture
des prisonniers et des malades; nous retrouverons la mme
spculation sur les galres. L, les forats recevaient pour
nourriture du pain, de l'eau et des fves dures comme des
cailloux, sans autre accommodement qu'un peu d'huile et quelque
peu de sel. Chacun, dit Marteilhe, reoit quatre onces de ces
fves indigestes, lorsqu'elles sont bien partages et que le
distributeur n'en vole pas. L'aumnier Bion dit, en outre, que
pour le commis d'quipage charg de fournir des vivres aux forats
malades, la plus grosse partie entre dans sa bourse, en sorte
qu'il s'enrichit en cinq ou six campagnes. Bion ajoute que les
malades prfraient de l'eau chaude,  la ressemblance de bouillon
qu'on leur donnait et que les chirurgiens revendaient dans les
villes, o ils abordaient, les drogues qu'on leur avait fournies
pour leurs malades, et dont ils avaient conomis l'emploi au
dtriment de ceux qu'ils avaient  soigner.

Le peu de souci que les conducteurs de la chane avaient pour la
vie des condamns qu'on leur confiait, se manifestait cruellement
quand il s'agissait de procder  la visite des effets, visite qui
se rptait plusieurs fois au cours du voyage.

Voici, par exemple, comment  Charenton on procda _ cette
visite_, _au mois de dcembre_, _ neuf heures du soir_, _par une
gele et un vent de bise que tout glaait_, _pour la chane de
quatre cents condamns dont Marteilhe faisait partie_.

On nous ordonna, dit Marteilhe, de nous dpouiller entirement de
nos habits et de les mettre  nos pieds. Aprs que nous fmes
dpouills _nus comme la main_, on ordonna  la chane de marcher
de front jusqu' l'autre bout de la cour, o nous fmes exposs au
vent de bise _pendant deux grosses heures_, pendant lequel temps
les archers fouillrent et visitrent tous nos habits... La visite
de nos hardes tant faite, on ordonna  la chane de marcher de
front jusqu' la place o nous avions laiss nos habits. Mais,
nous tions raides du grand froid que nous avions souffert, qu'il
nous tait impossible de marcher. Ce fut alors que les coups de
bton et de nerfs de boeuf plurent, et ce traitement horrible, ne
pouvant animer ces pauvres corps, pour ainsi dire tout gels, et
couchs, les uns raide morts, les autres mourants, ces barbares
archers les tranaient par la chane de leur cou, comme des
charognes, leur corps ruisselant du sang des coups qu'ils avaient
reus. _Il en mourut ce soir-l ou le lendemain_, _dix-huit_.
Pendant la route, on fit encore trois fois cette barbare visite,
en pleine campagne, avec un froid aussi grand et mme plus rude
qu'il n'tait  Charenton.

Il mourait bien d'autres condamns tout le long de la route.

Les galriens mal nourris, sans cesse cruellement maltraits,
crass sous le poids des fers qu'ils avaient  porter, devaient
chaque jour faire de longues tapes sous la pluie ou la neige.
Arrivant  leurs lieux d'tapes harasss de fatigue, transis et
mouills jusqu'aux os, il leur fallait s'tendre sur le fumier
d'une curie ou d'une table au rtelier de laquelle on attachait
la chane. On leur refusait mme de la paille, qu'il et fallu
payer pour couvrir les excrments des animaux, et c'est sur ce lit
rpugnant que rongs de poux, qu'ils enlevaient  pleines mains;
ils devaient tenter de prendre un peu de repos. Mais c'tait chose
presque impossible, car le moindre mouvement que l'un faisait
rveillait douloureusement celui qui tait attach  la mme
chane, et le supplice de l'insomnie, s'ajoutant  tant d'autres
souffrances, venait  bout des plus rigoureux.

Marteilhe tait accoupl avec un dserteur avec lequel il couchait
dans les curies ou les tables;  chaque tape de la chane, ce
dserteur, dit-il tait si infest de la gale, que, tous les
matins, c'tait un mystre de me dptrer d'avec lui, car, le
pauvre misrable n'avait qu'une chemise  demi pourrie sur le
corps, que le pus de la gale traversait sa chemise, et que je ne
pouvais m'loigner de lui tant soit peu; il se collait tellement 
ma casaque qu'il criait comme un perdu lorsqu'il fallait nous
lever pour partir, et qu'il me priait, par grce, de lui aider 
se dcoller. Quand aprs avoir pass une nuit sans repos 
l'tape on se remettait en route, on n'avait  attendre nulle
piti, ni du conducteur de la chane qui vous rouait de coups, ni
des passants que l'on rencontrait et qui vous injuriaient quand
ils ne faisaient pas pis encore. Un gentilhomme de soixante-dix-
ans, Jean de Montbeton, est impitoyablement insult par la
population fanatique que rencontre la chane  laquelle il est
attach. Martheilhe et ses compagnons de chane, mourant de soif
en traversant la Provence, tendent en vain leurs cuelles de bois
en suppliant qu'on y verse quelques gouttes d'eau. Marchez! leur
rpondent les femmes, l o vous allez, vous ne manquerez pas
d'eau.

Louis de Marolles, bien que le conducteur de la chane se ft
montr pitoyable envers lui et l'et voitur, soit en bateau, soit
en charrette, arriva demi-mort  Marseille. Tourment par la
fivre pendant les deux mois qu'avait dur le voyage, il lui avait
fallu, sur le bateau coucher sur les planches, sans paille sous
lui et son chapeau pour chevet, ou en charrette tre brouett
jusqu' quatorze heures par jour et accabl de cahots, car tous
ces chemins-l ne sont que cailloux. C'est une chose pitoyable,
dit-il en arrivant  Marseille, que de voir ma maigreur!
Cependant on le mne  la galre o on l'enchane; mais un
officier, touch de compassion, le fait visiter par un chirurgien
et il est envoy  l'hpital o il reste six semaines. Bien des
malheureux forats, une fois entrs  l'hpital, n'en sortaient
plus que pour tre enfouis tout nus dans le cimetire des esclaves
turcs, comme les btes mortes qu'on jette  la voirie. Ainsi, le
forat huguenot Mauru tant mort  l'hpital, ses compagnons lui
avaient fait une bire et l'y avaient enferm; mais, l'aumnier
des galres trouvant que c'tait faire trop d'honneur  un
hrtique, fit dclouer la bire et le corps fut jet  la voirie.

Quand la chane arrivait  Marseille, elle tait bien allge, les
privations, la fatigue et les mauvais traitements aprs quelques
semaines de route, ayant fait succomber les moins robustes des
condamns. Le conducteur de la chane, chaque fois qu'il perdait
un de ceux qu'il tait charg d'amener au bagne, en tait quitte
pour demander au cur du lieu le plus prochain, une attestation du
dcs qu'il devait fournir,  la place de celui qu'il ne pouvait
plus reprsenter vivant. Ainsi, sur une chane de cinquante
condamns partis de Metz, cinq taient morts le premier jour et
bien d'autres moururent en route.

Le galrien huguenot Espinay crit: Nous arrivmes mardi 
Marseille au nombre de quatre cent un, y en ayant de morts en
route par les maladies ou mauvais traitements une cinquantaine.
Il arriva ici, crit Louis de Marolles, une chane de cent
cinquante hommes, au commencement du mois dernier, sans compter_
trente-trois qui moururent en chemin_. Quant  Marteilhe, aprs
avoir constat que beaucoup de ses compagnons de chane taient
morts en route, il ajoute: il y en avait peu qui ne fussent
malades, dont divers moururent  l'hpital de Marseille.

Un jour on crit de Marseille  Colbert: Les deux dernires
chanes que nous venons de recevoir sont arrives plus faibles,
par suite des mauvais traitements de ceux qui les conduisent, la
dernire, de Guyenne, outre la perte qui s'est faite dans la
route... est venue si ruine, qu'une partie a pri ici entirement
et l'autre ne vaut gure mieux.

Un autre jour; l'intendant charg de recevoir  Lyon, les chanes
en destination de Toulon, lui dit: que sur quatre-vingt-seize
hommes d'une chane, trente-trois sont morts en route et depuis
leur arrive  Lyon. Que sur les trente-six restant, il y en a une
vingtaine de malades, qu'il garde cette chane quelques jours 
Lyon,  cause du grand nombre de malades et de la lassitude des
autres. Quand la chane se remit en route pour Toulon, elle ne
comptait plus que trente-deux hommes, huit forats taient morts
pendant ce _rafrachissement_...

C'taient encore les plus heureux que ceux qui mouraient au seuil
de l'enfer des galres, car ceux qui le franchissaient, mal
nourris, accabls de fatigue et cruellement maltraits, avaient 
souffrir mille morts avant que leurs corps puiss et dchirs,
fussent jets  la voirie, voici, en effet, ce qu'tait, suivant
une lettre de l'amiral Baudin, le rgime des galres au temps de
Louis XIV:

Le rgime des galres tait alors excessivement dur, c'est ce qui
explique l'norme proportion de la mortalit par rapport aux
chiffres des condamnations. Les galriens taient enchans deux 
deux sur les bancs des galres, et ils y taient employs  faire
mouvoir de longues et lourdes rames, service excessivement
pnible. Dans l'axe de chaque galre, et au milieu de l'espace
occup par les bancs des rameurs, rgnait une espce de galerie
appele la coursive (ou le coursier), sur laquelle se promenaient
continuellement des surveillants appels comits, arms chacun
d'un nerf de boeuf dont ils frappaient les paules des malheureux
qui,  leur gr, ne ramaient pas avec assez de force. Les
galriens passaient leur vie sur leurs bancs. Ils y mangeaient et
ils y dormaient sans pouvoir changer de place, plus que ne leur
permettait la longueur de leur chane, et n'ayant d'autre abri
contre la pluie ou les ardeurs du soleil ou le froid de la nuit
qu'une toile appele taud qu'on tendait au-dessus de leurs bancs,
quand la galre n'tait pas en marche et que le vent n'tait pas
trop violent...

Aussi longtemps qu'une galre tait en campagne, c'est--dire
pendant plusieurs mois, les forats restaient enchans  leurs
bancs par une chane longue de trois pieds seulement.

Ceux, dit Michelet, qui pendant des nuits, de longues nuits
fivreuses sont rests immobiles, serrs, gns, par exemple,
comme on l'tait jadis dans les voitures publiques, ceux-l
peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible des galres.
Ce n'tait pas de recevoir des coups, ce n'tait pas d'tre par
tous les temps, nu jusqu' la ceinture, ce n'tait pas d'tre
toujours mouill (la mer mouillant toujours le pont trs bas),
non, ce n'tait pas tout cela qui dsesprait le forat, non pas
encore la chtive nourriture qui le laissait sans force. Le
dsespoir; c'tait d'tre scell pour toujours  la mme place, de
coucher, manger, dormir l, sous la pluie ou les toiles, de ne
pouvoir se retourner, varier d'attitude, d'y trembler la fivre
souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchan et scell.

Je te dis ingnument, crit le martyr Louis de Marolles  sa
femme, que le fer que je porte au pied, quoiqu'il ne pse pas
trois livres, m'a beaucoup plus embarrass dans les commencements
que celui que tu m'as vu au cou  la Tournelle. Cela ne procdait
que de la grande maigreur o j'tais; mais, maintenant que j'ai
presque repris tout mon embonpoint, il n'en est plus de mme;
joint qu'on m'apprend tous les jours  le mettre dans les
dispositions _qui incommodent le moins_.

 un bout de la galerie, sur une sorte de table dresse sur quatre
piques, sigeait le comit, bourreau en chef de la chiourme,
lequel donnait le signal des manoeuvres avec son sifflet: d'un
bout  l'autre de la galre rgnait un passage lev appel
coursier, sur lequel circulaient les sous-comits, arms d'une
corde ou d'un nerf de boeuf, dont ils se tenaient prts  frapper
le dos nu des rameurs assis, six par six, sur chacun des bancs
placs  droite et  gauche du coursier.

Ds qu'il fallait faire marcher la galre  la rame, en effet,
pour permettre aux comits de maltraiter plus aisment les
forats, on obligeait ceux-ci a quitter la chemisette de laine
qu'ils portaient quand la galre tait  l'ancre ou marchait  la
voile, ainsi que Louis de Marelles l'crit  sa femme:

Si tu voyais mes beaux habits de forat, tu serais ravie. J'ai
une belle chemisette rouge, faite tout de mme que les sarreaux
des charretiers des Ardennes. Elle se met comme une chemise, car
elle n'est ouverte qu' demi par devant; j'ai, de plus, un beau
bonnet rouge, deux hauts de chausse et deux chemises de toile
grosse comme le doigt, et des bas de drap: mes habits de libert
ne sont point perdus et s'il plaisait au roi de me faire grce, je
les reprendrais.

 un premier signal, les forats enchans et nus jusqu' la
ceinture, saisissaient les manilles ou anses de bois qui servaient
 manoeuvrer les lourdes rames de la galre, trop grosses pour
tre empoignes et longues _de cinquante pieds_.

 un nouveau coup de sifflet du comit, toutes les rames devaient
tomber ensemble dans la mer, se relever, puis retomber de mme, et
les rameurs devaient continuer sans nulle interruption pendant de
longues heures, ce rude exercice qu'on appelait _la vogue_.

On est souvent presque dmembr, dit une relation, par ses
compagnons dans le travail de manoeuvre, lorsque les chanes se
brouillent, se mlent et s'accourcissent et que chacun tire avec
effort pour faire sa tche.

Il faut bien, dit Marteilhe, que tous rament ensemble, car si
l'une eu l'autre des rames monte ou descend trop tt ou trop tard,
en manquant sa cadence, pour lors, les rameurs de devant cette
rame qui a manqu, en tombant assis sur les bancs, se cassent la
tte sur cette rame qui a pris trop tard son entre; et, par l
encore, ces mmes rameurs qui ont manqu, se heurtent la tte
contre la rame qui vogue derrire eux. Ils n'en sont pas quittes
pour s'tre fait des contusions  la tte, le comit les rosse
encore  grands coups de corde.

Marteilhe dcrit ainsi ce rude exercice de la vogue: Qu'on se
figure, dit-il, six malheureux enchans et _nus comme la main_,
assis sur leur banc, tenant la rame  la main, un pied sur la
_pdague_, qui est une grosse barre de bois attache  la
banquette, et, de l'autre pied, montant sur le banc devant eux en
s'allongeant le corps, les bras raides, pour pousser et avancer
leur rame jusque sous le corps de ceux de devant qui sont occups
 faire le mme mouvement; et, ayant avanc ainsi leur rame, ils
l'lvent pour la frapper dans la mer, et, du mme temps se
jettent, ou plutt se prcipitent en arrire, pour tomber assis
sur leur banc. Il faut l'avoir vu pour croire que ces misrables
rameurs puissent rsister  un travail si rude; et quiconque n'a
jamais vu voguer une galre, en le voyant pour la premire fois ne
pourrait jamais imaginer que ces malheureux pussent y tenir une
demi-heure. -- On les fait voguer, non seulement une heure ou
deux, mais mme dix  douze heures de suite.

Je me suis trouv avoir ram  toute force pendant vingt-quatre
heures sans nous reposer un moment. Dans ces moments, les comits
et autres mariniers nous mettaient  la bouche un morceau de
biscuit tremp dans du vin sans que nous levassions les mains de
la rame, pour nous empcher de tomber en dfaillance.

Pour lors, on n'entend que hurlements de ces malheureux,
ruisselants de sang par les coups de corde meurtriers qu'on leur
donne; on n'entend que claquer les cordes, que les injures et les
blasphmes de ces affreux comits; on n'entend que les officiers
criant aux comits, dj las et harasss d'avoir violemment
frapp, de redoubler leurs coups. Et lorsque quelqu'un de ces
malheureux forats _crve sur la rame_, _ainsi qu'il arrive
souvent_, on frappe sur lui tant qu'on lui voit la moindre
apparence de vie et, lorsqu'il ne respire plus, _on le jette  la
mer comme une charogne_.

Un jour la galre sur laquelle se trouvait Marteilhe, faisant
force de rames pour atteindre un navire anglais, et le comit ne
pouvant, malgr les coups dont il accablait les rameurs, hter
suffisamment la marche de la galre au gr du lieutenant, celui-ci
lui criait: Redouble tes coups, bourreau, pour intimider et
animer ces, chiens-l! _Fais comme j'ai vu souvent faire aux
galres de Malte_, coupe le bras d'un de ces chiens-l pour te
servir de bton et en battre les autres.

Un autre jour le capitaine de cette galre ayant men jusqu'
Douvres le duc d'Aumont qu'il avait rgal, celui-ci voyant le
misrable tat de la chiourme, dit qu'il ne comprenait pas comment
ces malheureux pouvaient dormir, tant si serrs et n'ayant aucune
commodit pour se coucher dans leurs bancs.

J'ai le secret de les faire dormir, dit le capitaine, je vais
leur prparer une bonne prise d'opium, et il donne l'ordre de
retourner  Boulogne.

Le vent et la mare taient contraires et la galre se trouvait 
dix lieues de ce port. Le capitaine ordonne qu'on fasse force
rames et passe vogue, c'est--dire qu'on double le temps de la
cadence de la vogue (ce qui lasse plus dans une heure que quatre
heures de vogue ordinaire). La galre arrive  Boulogne, le
capitaine dit au duc d'Aumont qui se levait de table, qu'il lui
voulait faire voir l'effet de son opium; la plupart dormaient,
ceux qui ne pouvaient reposer feignaient aussi de dormir, le
capitaine l'avait ordonn ainsi. Mais quel horrible spectacle!
Six malheureux dans chaque banc accroupis et amoncels les uns
sur les autres, tout nus, personne n'avait eu la force de vtir sa
chemise; la plupart ensanglants des coups qu'ils avaient reus et
tout leur corps cumant de sueur. Ce cruel capitaine voulut
encore montrer qu'il savait aussi bien veiller sa chiourme que
l'endormir et il fit siffler le rveil. C'tait la plus grande
piti du monde... Presque personne ne pouvait se lever, tant leurs
jambes et tout leur corps taient raides, et ce ne fut qu' grands
corps de corde qu'on les fit tous lever, leur faisant faire mille
postures ridicules et trs douloureuses.

Ce n'tait, du reste, qu'en faisant de la manoeuvre de la rame un
cruel supplice, qu'on pouvait obtenir de ceux qui y taient
employs le travail surhumain qu'on appelait la vogue des galres.
On tenta de faire manoeuvrer quatre demi-galres (dont les rames
n'avaient que vingt-cinq pieds de long au lieu de cinquante) par
des mariniers exercs. Avec ces rameurs libres, qu'on ne pouvait
impunment martyriser,  peine put-on mener ces demi-galres du
port  la rade de Dunkerque, aprs quoi il fallut regagner le
port. On essaya alors de mettre  chaque rame, au poste le plus
pnible, un forat, pour seconder les mariniers libres. Ce ne fut
que bien difficilement qu'on put aller de Dunkerque  Ostende, le
comit n'osant pas, en prsence des mariniers, exercer ses
cruauts habituelles sur les galriens. On dut reconnatre que
seuls, les forats pouvaient tre employs  faire marcher les
galres  la rame, parce que seuls ils pouvaient tre torturs
sans merci, jusqu' la mort au besoin.

Quand il fallait faire campagne, presque chaque jour les galriens
taient appels  faire la terrible manoeuvre de la vogue, et
beaucoup d'entre eux ne pouvaient y rsister. Pendant le voyage,
crit l'intendant de la marine  Colbert, il n'est mort que
trente-six forats, _ce qui est un bonheur incroyable_, car
l'anne dernire nous en perdmes _plus de quatre-vingts_, et
autrefois les galres de Malte en ont perdu des trois cents, en
faisant la mme navigation que nos galres ont fait cette anne.
Il n'est pas ncessaire de faire ressortir la barbarie de cette
instruction donne par Seignelai au directeur gnral des galres:
Comme rien ne peut tant contribuer  rendre maniables les forats
qui sont huguenots et n'ont pas voulu se faire instruire que _la
fatigue_ qu'ils auraient pendant une campagne, ne manquez pas de
les faire mettre sur les galres qui vont  Alger.

Les aumniers qui s'entendaient  trouver les meilleurs moyens de
tourmenter les forats pour la foi, laissaient mettre de toutes
les campagnes les plus opinitres, -- Mauru, par exemple, bien que
la sant de ce malheureux ft mince et que son corps ft puis.

Quand une galre avait  soutenir un combat en mer, la situation
des rameurs, rduits  l'tat de rouages moteurs de la galre,
tait horrible; enchans  leurs bancs, ayant dans la bouche un
billon en lige, appel tap, qu'on leur mettait pour les
empcher, s'ils taient blesss, de troubler leurs voisins par
leurs plaintes et leurs gmissements, ils devaient, bon gr mal
gr, attendre impassiblement la mort au milieu d'un combat auquel
ils ne prenaient point part. La mitraille et la fusillade de
l'ennemi frappaient sur les rameurs, car tuer ou blesser les
galriens, c'tait immobiliser la galre en la privant de l'usage
des jambes redoutables qui lui permettaient de marcher sans le
secours du vent. Pendant ce temps, deux canons de la galre
taient braqus sur la chiourme, que tenaient en respect cinquante
soldats, prts  faire feu  la moindre apparence de rvolte; les
malheureux forats taient donc placs entre deux feux. Ils
attendaient ainsi la mort, sans savoir pour lequel des deux
combattants (leur galre ou le navire ennemi) ils devaient faire
des voeux.

Un jour la galre o se trouvait Marteilhe, ayant chou dans la
tentative qu'elle avait faite, de _clystriser_ avec son peron
d'avant, une frgate anglaise, se trouva bord  bord avec ce
navire qui la retint dans cette situation prilleuse avec des
grappins de fer.

Ce fut alors, dit Marteilhe, qu'il nous rgala de son
artillerie... tous ses canons taient chargs  mitraille... pas
un coup de son artillerie, qui nous tirait  brle-pourpoint, ne
se perdait. De plus, le capitaine avait sur les hunes de ses mts
plusieurs de son monde avec des barils pleins de grenades qui nous
les faisaient pleuvoir dru comme grle sur le corps...; l'ennemi
fit, pour surcrot, une sortie de quarante  cinquante hommes de
son bord qui descendirent sur la galre, le sabre  la main, et
hachaient en pices tout ce qui se trouvait devant eux de
l'quipage, pargnant cependant les forats qui ne faisaient aucun
mouvement de dfense.

Les rames de la galre s'tant trouves brises par suite de
l'abordage entre les deux navires, les Anglais n'avaient plus, du
reste, aucun intrt  frapper les forats qui ne pouvaient plus
mettre les rames en mouvement.

Quant  ceux-ci, enchans  leurs bancs, les menottes aux mains
et le billon  la bouche, ils eussent eu bien de la peine  faire
quelque tentative de dfense. L'eussent-ils pu, ils auraient t
bien sots de le faire, ainsi que le montre l'exemple suivant.

Un jour, dans une rencontre entre les galres de l'Espagne et
celles de la France, les galres franaises ayant le dessous, on
remit aux forats franais des corbeilles de cailloux, leur
promettant la libert si l'ennemi tait repouss. Les forats
firent pleuvoir sur les Espagnols une telle grle de pierres
qu'ils les repoussrent et que les galres franaises furent
dgages; mais on ne tint pas parole aux forats qui, le danger
pass; restrent  la rame et furent traits comme devant.

Marteilhe poursuit ainsi l'mouvant rcit du combat entre sa
galre et la frgate anglaise, dans la terrible situation faite
aux forats-rameurs, par l'abordage des deux navires: Il se
rencontra, dit-il, que notre banc, dans lequel nous tions cinq
forats et un esclave turc, se trouva vis--vis d'un canon de la
frgate que je voyais bien qui tait charg; en m'levant un peu,
je l'eusse pu toucher avec la main... Ce vilain voisin nous fit
tous frmir; mes camarades de banc se couchrent tout plats,
croyant chapper  son coup... Je me dterminai  me tenir tout
droit dans le banc, je n'en pouvais sortir. J'y tais enchan!
Que faire? ... Je vis le canonnier, avec sa mche allume  la
main qui commenait  mettre le feu au canon sur le devant de la
frgate, et, de canon en canon, venait vers celui qui donnait sur
notre banc, je ne pouvais distraire mes yeux de ce canonnier.

Il vint donc  ce canon fatal; j'eus la constance de lui voir
mettre le feu, me tenant toujours tout droit, en recommandant mon
me au Seigneur. Le canon tira et je fus tourdi... le coup de
canon m'avait jet aussi loin que ma chane pouvait s'tendre...
Il tait nuit; je crus d'abord que mes camarades de banc se
tenaient couchs par crainte du canon... Le Turc du banc, qui
avait t janissaire, restant couch comme les autres: Quoi! lui
dis-je, Isouf, voil donc la premire fois que tu as peur; lve-
toi! et en mme temps je voulus le prendre parle bras pour
l'aider. Mais,  horreur! qui me fait frmir quand j'y pense, _son
bras dtach du corps me resta  la main_. Je rejette avec horreur
ce bras... lui, comme les quatre autres, taient hachs comme
chair  pt... Je perdais beaucoup de sang, sans pouvoir tre
aid de personne, tous taient morts, tant  mon banc qu' celui
d'au-dessous, et  celui d'au-dessus, si bien que de dix-huit
personnes que nous tions dans ces trois bancs il n'en chappa que
moi, avec trois blessures.

Le combat fini, on porta les blesss dans la cale sombre et basse
du navire, et l'on jeta  la mer ceux qui paraissaient morts. Dans
la confusion et l'obscurit Marteilhe,  qui le sang coul de ses
blessures avait fait perdre connaissance, faillit tre ainsi jet
par-dessus le bord: heureusement pour lui, un des argousins qui le
dferraient, appuya si fort sur une de ses plaies que la douleur
le tira de son vanouissement et lui fit pousser un grand cri.

On l'emporta  fond de cale avec les autres blesss, et on le jeta
_sur un cble roul_, dur lit de repos pour un malheureux bless
souffrant cruellement. Il resta trois jours dans cet affreux fond
de cale, sans tre pans qu'avec un peu d'eau-de-vie et de
camphre. Les blesss, dit-il, mouraient comme des mouches dans ce
fond de cale, o il faisait une chaleur  touffer et une puanteur
horrible, ce qui causait une si grande corruption dans nos plaies
que la gangrne s'y mit partout. Dans cet tat nous arrivmes,
trois jours aprs le combat,  la rade de Dunkerque.

C'est dans cette cale que les malades taient placs au cours
d'une campagne et qu'ils avaient  passer, non trois jours, mais
des semaines et des mois entiers.

Voici la lugubre description que fait de cette infirmerie des
galres l'aumnier Jean Bion: Il y a sous le pont  fond de cale
un endroit qu'on appelle la chambre de proue, o on ne respire
l'air que par un trou large de deux pieds en carr et qui est
l'entre par o on descend en ce lieu. Il y fait aussi obscur de
jour que la nuit. Il y a au bout de cette chambre deux espces
d'chafauds, qu'on appelle le _taular_, sur lequel on met, sur le
bois seul, les malades qui y sont souvent couchs les uns sur les
autres, et quand ils sont remplis, on met les nouveaux venus sur
les cordages... Pour leurs ncessits naturelles, ils sont obligs
de les faire sous eux. Il y a bien,  la vrit, sur chacun de ces
_taulars_ une cuvette de bois, qu'on appelle _boyaux_, mais les
malades n'ont pas la force d'y aller, et d'ailleurs elles sont si
malpropres que le choix en est assez inutile.

On peut conjecturer de quelle puanteur ce cachot est infect...
dans ce lieu affreux, toutes sortes de vermines exercent un
pouvoir despotique. Les poux, les punaises y rongent ces pauvres
esclaves sans tre inquits et quand, par l'obligation de mon
emploi, j'y allais confesser ou consoler les malades, j'en tais
rempli... Je puis assurer que toutes les fois que j'y descendais,
je marchais dans les ombres de la mort, j'tais nanmoins oblig
d'y rester longtemps pour confesser les mourants et, comme il n'y
a entre le plancher et le _taular_ que trois pieds de hauteur,
j'tais contraint de me coucher tout de mon long auprs des
malades pour entendre en secret la dclaration de leurs pchs;
et, souvent, en confessant celui qui tait  ma droite je trouvais
celui de ma gauche qui expirait sur ma poitrine.

C'est dans ce triste rduit que les aumniers des galres, de durs
lazaristes que les huguenots appelaient avec raison _les grands
ressorts de cette machine  btons et  gourdins_, faisaient jeter
aprs leur avoir fait administrer une terrible bastonnade les
forats huguenots qui avaient refus de _lever le bonnet _pendant
qu'ils clbraient la messe.

Quand la galre dsarme hivernait dans le port, les aumniers,
par un raffinement de cruaut, obtenaient que l'on donnt pour
cachot aux invalides huguenots, l'infecte cale de la galre. Sur
la vieille Saint-Louis, dit le Journal des Galres, o il y a bon
nombre de nos frres, vieux, estropis ou invalides, on les a
confins dans la _rougeole_, endroit o l'on ne peut se tenir
debout et _o passent des ordures et les immondices de chaque
banc_, sans avoir gard  leur vieillesse et  leurs incommodits.
M. Andr Valette est un de ces fidles souffrants. Pendant l't,
on l'avait plac auprs du _Fougon_, lieu o l'on fait du feu,
afin que la chaleur et la fume l'incommodassent, et prsentement,
dans l'hiver, on le fait venir dans la rougeole, o l'eau des
bancs coule et o le froid entre plus qu'ailleurs, afin de le
mieux affliger.

Les aumniers ne se rsignaient qu' regret  laisser porter 
l'hpital les huguenots qu'ils avaient fait maltraiter. Ainsi,
Jean L'hostalet ayant reu une cruelle bastonnade pour n'avoir pas
lev le bonnet, l'aumnier le retint cinq ou six jours sur la
galre, bien que le chirurgien et ordonn de le transporter 
l'hpital. Quand on l'en retira enfin, il tait mourant. C'est 
cet hpital que les forats malades, charg de lourdes chane,
n'ayant ni capote, ni feu par les plus grands froids, allaient
achever de mourir. Un Cvenol, dit lie Benot, y mourut de faim,
l'aumnier de l'hpital ayant dfendu de lui donner  manger pour
le punir d'avoir refus de se laisser instruire. C'est l que vint
mourir le huguenot Mauru, aprs avoir crach tous ses poumons: il
expira sur un grabat o il grelottait sans feu et sans capote.
Pendant dix annes, Mauru avait t tourment cruellement par
l'aumnier de sa galre, et la haine de cet aumnier le poursuivit
jusqu'aprs sa mort, car il fit retirer son corps de la bire dans
laquelle on l'avait mis, et le fit jeter tout nu  la voirie.

Les invalides, incapables de manier la rame, restaient enchans 
leurs bancs comme les autres forats pendant que la galre tait
en campagne;  la rentre dans le port, moyennant un sou pay aux
argousins ils obtenaient comme leurs compagnons valides, la faveur
d'tre dferrs pendant le jour. Cette faveur accorde aux
malfaiteurs et aux meurtriers, tait refuse aux huguenots. Louis
de Marolles crit en 1687, que, depuis plus de trois mois, il est
 la chane nuit et jour sur la galre _la Fire._

Un des commis de l'intendant, lit-on dans le journal des galres,
son rle  la main, constate si tous les religionnaires sont  la
chane. Quant  l'argousin trop pitoyable qui avait dferr un
huguenot, il tait condamn  trente sous d'amende, pour avoir
pargn  ce malheureux le supplice de l'ternelle immobilit.
Quand on avait un trop grand nombre d'invalides au bagne, on les
envoyait en Amrique, et Louis de Marolles, dsign deux fois pour
la transportation, eut la malchance de voir rapporter son ordre
d'embarquement; on l'envoya mourir dans un des plus affreux
cachots de Marseille.

Les aumniers ne se bornaient pas  faire donner de _rudes
salades_  ceux qui refusaient de _lever le bonnet_, mais encore
ils faisaient si cruellement btonner les huguenots qui
entretenaient ces correspondances avec le dehors et distribuaient
des secours  leurs coreligionnaires, que plusieurs furent
emports demi-morts  l'hpital. Pour arriver  dcouvrir les
_coupables_, les aumniers, dit le Journal des Galres, avaient
apost certains sclrats de forats _pour leur tenir toujours les
yeux dessus;_ parfois mme ils mettaient les suspects en
quarantaine, interdisant  toute personne trangre de leur parler
et de les approcher.

Grce au dvouement des esclaves turcs et de quelques forats
catholiques qui leur servaient d'intermdiaires, les huguenots,
_commis pour rgir la Socit souffrante des galres_, purent
continuer  distribuer les sommes qui taient recueillies en
Suisse, en Hollande et en Angleterre, puis envoyes  des
ngociants de Marseille pour tre donnes en secours aux forats
_pour la foi_. En vain Pontchartrain, ayant dcouvert que c'tait
un pasteur de Genve qui faisait l'envoi des fonds, voulut-il
couper le mal dans sa racine, en enjoignant aux magistrats de
Genve d'avoir  faire cesser ce dsordre. Le seul rsultat qu'il
obtint, fut de faire substituer une nouvelle organisation 
l'ancienne, si bien que jusqu'au jour o le dernier forat _pour
cause de religion_, sortit du bagne, la caisse de bienfaisance
tablie  Marseille continua  recevoir les sommes recueillies 
l'tranger, _pour la Socit souffrante des galres._

Parmi les membres de cette Socit des galres, on voyait Louis de
Marolles, le conseiller du roi, le baron de Monthetou, parent du
duc de la Force, le baron de Salgas, le sieur de Lasterne, de la
Cantinire, de l'Aubonnire, lie Nau, les trois frres Serre,
Sabatier, etc. Sur une liste de cent cinq forats _pour la foi_,
que donne Court, on trouve deux chevaliers de Saint-Louis et
quarante-six gentilshommes.

Le forat Fabre qui avait obtenu d'tre envoy aux galres  la
place de son pre, surpris  une assemble, expose ainsi la
souffrance morale inflige aux honntes gens en se voyant jets au
milieu des pires malfaiteurs: Lorsqu'il me fallut entrer dans ce
fatal vaisseau, que je me vis dpouill pour revtir l'ignominieux
uniforme des sclrats qui l'habitent, confondu avec ce qu'il y a
de plus vil sur la terre, enchan avec l'un d'eux sur le mme
banc, le coeur me manqua... Je laisse  penser de quelle douleur
mon me fut accable,  cette premire nuit, lorsque,  la lueur
d'une lampe suspendue au milieu de la galre, je promenai mes
regards sur tous ces tres qui m'environnaient, couverts de
haillons et de vermine qui les tourmentait. Je m'imaginai tre
dans un enfer que les remords du crime tourmentaient sans cesse.

La spirituelle et peu sensible marquise de Svign contant  sa
fille les horribles dtails de la rpression de la rvolte de la
Bretagne, dit: J'ai une tout autre ide de la justice, depuis que
je suis en ce pays. Vos galriens me semblent une socit
d'honntes gens qui se sont retirs du monde pour mener une vie
douce; nous vous en avons bien envoy par centaines.

C'tait bien, grce  la perscution religieuse, une socit
d'honntes gens que celle des galres; mais l'on a vu quelle vie
douce, menaient les forats retranchs du monde. Oh! noble
socit que celle des galres, dit Michelet. Il semblait que toute
vertu s'y ft rfugie... On put souvent voir  la chane avec le
protestant, le catholique charitable qui avait voulu le sauver,
avec le forat de la foi ramait le forat de la charit. On y
voyait le Turc qui, de tout temps, au pril de sa vie et bravant
un supplice horrible, servait ses frres, chrtiens, se dvouait 
leur chercher  terre les aumnes de leurs amis.

Quelques forats catholiques, touchs de l'hroque constance de
huguenots leurs compagnons de chane, se convertirent  la foi
protestante sur les galres mmes, et les aumniers n'pargnaient
point les plus indignes traitements  ces _apostats_ qu'ils
menaaient de la potence.

Les proslytes de la chane, dit _le Journal des Galres_, qui
n'ont  esprer que des tourments et des misres dans ce monde, ne
nous font-ils pas plus d'honneur que cette foule de gens convertis
que l'glise romaine s'est faite, et dont elle se glorifie par le
motif de l'intrt, des charges, par dragons, par le sang et le
carnage?

Quant  l'aumnier Bion, en voyant avec quelle cruaut on
maltraitait parfois, jusqu' leur faire _venir l'me jusqu'au bord
des lvres_, les forats huguenots (et cela parce qu'ils n'avaient
pas lev le bonnet ou avaient refus de nommer la personne dont
ils avaient reu des secours pour leurs frres des galres), il
abjura sa foi catholique. _Leur sang prchait_, _dit-il_, _je me
fis Protestant._

Les aumniers secondaient les vues de Louis XIV lorsqu'ils
employaient tous les moyens pour arriver  ce que le silence se
fit sur ce qui se passait dans l'enfer des galres En effet, le
roi voulait que tout huguenot qui y entrait, perdit toute
esprance d'en sortir autrement que par la mort et que nul ne st
ce qui se passait sur les galres. Quoi que fissent pour les
tourmenter, intendants, aumniers, comits; argousins ou geliers,
les huguenots n'avaient aucun recours contre les violences les
plus indignes, contre les plus rvoltantes iniquits qu'on voulait
laisser ignores de tous au dehors.

Cependant, en dpit des efforts faits par les aumniers et les
intendants pour les isoler du monde entier, les forats huguenots,
soit du pont des galres, soit du bagne, soit du fond des cachots
obscurs o on les renfermait parfois, trouvaient toujours moyen,
grce  des merveilles d'intelligence, de patiente ruse, de faire
parvenir de leurs nouvelles  leurs coreligionnaires rfugis 
l'tranger. On a recueilli les curieuses et touchantes
correspondances de ces martyrs de la libert de conscience et on
les a publies sous le titre du_ Journal des Galres;_ on y voit
que,  l'tranger, on tait tenu au courant, jour par jour,
presque heure par heure, de ce qui se passait dans la socit
souffrante des galres.  l'instigation des rfugis franais, les
puissances protestantes ne cessaient de renouveler leurs dmarches
en faveur des forats _pour la foi_ si cruellement perscuts,
mais il semblait que rien ne pt triompher de l'implacable
obstination du roi  ne se relcher en rien de ses odieuses
rigueurs.

En 1709, Louis XIV, pour obtenir la paix, consent  cder nos
places frontires et offre mme de payer une subvention aux
puissances allies pour dtrner son petit fils, mais il se refuse
absolument  mettre en libert les huguenots ramant sur ses
galres. Son ngociateur, de Torcy lui crit  ce sujet: On a
trait dans la confrence de ce matin des religionnaires dtenus
dans les galres de Votre Majest. Buys a demand _leur libert;_
sans allonger ma lettre pour vous informer, sire, de mes rponses,
j'ose vous assurer _qu'il ne sera plus question de cet article_.

En effet, il n'en fut pas question dans le trait; mais la paix
signe, Louis XIV avait trop d'intrt  se mnager les bonnes
grces de la reine Anne pour lui refuser la grce des forats pour
la loi; seulement, ayant promis de les relcher tous, sur trois
cents il n'en mit en libert que cent trente-six.

L'intendant des galres  qui l'on faisait observer que les
librs, astreints  partir de suite par mer, n'taient pas en
mesure de frter un navire  leurs frais, rpondait que le roi ne
voulait pas dpenser un sou pour eux. Les aumniers, furieux de
voir leurs victimes leur chapper, mettaient mille obstacles 
leur dpart. Les malheureux, autoriss  courir la ville sous la
garde de leurs argousins, finirent par traiter avec un capitaine
de navire qui les dbarqua  Villefranche, d'o ils se rendirent 
Nice puis  Genve. Leur entre dans cette ville huguenote, si
hospitalire pour nos rfugis, fut un vritable triomphe. La
population tout entire vint au-devant d'eux, prcde de ses
magistrats, et chacun se disputa l'honneur de loger les martyrs de
la foi protestante.

Peu de temps aprs, une dputation des librs partait pour
l'Angleterre et fut prsente  la reine Anne par de Rochegude et
par le comte de Miramont, un des plus remuants de nos rfugis.
Bancillon, un des forats mis en libert qui faisaient partie de
la dputation, conte que _la bonne reine_ dit  M. de Rochegude:
Voila donc tous les galriens largis; et qu'elle fut fort
surprise quand celui-ci lui rpondit qu'il y en avait encore un
grand nombre sur les galres du roi. Il lui remit la liste des
_oublis;_ et elle promit d'agir de nouveau pour obtenir la
libert de tous les forats pour la foi. Cette fois le grand roi
dut s'excuter compltement, et en 1714, on relcha tous les
galriens condamns pour cause de religion, parmi lesquels se
trouvait, entre autres, Vincent qui, depuis douze ans, avait fini
le temps de galres auquel les juges l'avaient condamn.

De nouvelles condamnations furent prononces bientt contre les
protestants ayant assist  des assembles de prires, si bien
que, sous la rgence, on eut encore  faire de nouvelles mises en
libert de forats pour la foi. Puis,  partir de 1724, on
recommena  appliquer les dits du grand roi avec tant de rigueur
que les bagnes se peuplrent de nouveau de huguenots.

Mais le sort des galriens tait devenu moins dur par suite de la
transformation du matriel maritime de la France; en effet, sous
la rgence on avait mis  la rforme les deux tiers des galres.
Il y en avait encore quelques-unes sous Louis XVI, mais elles ne
servaient plus que pour la parade, pour les voyages des princes et
des hauts personnages, en sorte que les galriens taient rarement
soumis au dur supplice de la vogue.

Jusqu'au dernier moment, l'administration et la justice franaises
s'obstinrent  envoyer les gens aux galres pour cause de
religion, si bien que, de 1685  1762, plus de sept mille
huguenots furent mis au bagne. En 1763, au lendemain du jour o
venait d'tre prononce la dernire condamnation aux galres pour
cause de religion, le secrtaire d'tat, Saint-Florentin (pour
repousser la demande de mise en libert de trente-sept forats
pour la foi, faite par le duc de Belford) disait: Je n'ai pas
entendu dire que nous ayons demand grce pour des catholiques
condamns en Angleterre, pour avoir contrevenu aux lois du pays.
Les Anglais ne devraient donc pas solliciter en faveur des
religionnaires franais condamns pour avoir contrevenu aux
ntres.

Le progrs de l'esprit de tolrance en France finit par avoir
raison de l'obstination des administrateurs  vouloir appliquer
les dits de Louis XIV, impudente violation de la libert de
conscience.

En 1769, le duc de Brunswick crut avoir obtenu la libert du
dernier galrien, condamn pour cause de religion; c'tait un
vieillard de quatre-vingts ans. Ce pauvre infortun, crivait le
pasteur Tessier, sent  peine son bonheur  cause de son ge.

Il restait encore cependant deux forats pour la foi, oublis au
bagne depuis trente ans. M. Eymar, que Court avait charg
d'obtenir leur grce, dit qu'ils jouissaient de la plus grande
faveur, pouvant aller librement et sans gardes, exercer en ville
une profession lucrative; en un mot, dit-il, ils ne portaient
plus du galrien que le titre et la livre; d'un autre ct, ils
avaient perdu de vue, pendant leur long esclavage, leur famille et
leur pays; leurs biens avaient t confisqus, dilapids ou
vendus... Que retrouveraient-ils en change de l'aisance assure
qu'ils allaient perdre, si ce n'est l'abandon et peut-tre la
mendicit? Aussi, quand M. Eymar annona  ces deux vieillards
qu'ils taient gracis, il les vit accueillir cette bonne nouvelle
avec la plus froide indiffrence. _Je les vis mme_, _dit-il_,
_pleurer leurs fers et regretter leur libert_. Heureusement
que la Socit de secours, tablie  Marseille pour les galriens,
existait encore; elle put fournir  ces malheureux, devenus si peu
soucieux de leur libert, un quipement complet et une somme de
mille francs pour les mettre  l'abri de la misre qu'ils
redoutaient.

On le voit, c'est presque  la veille de la rvolution que
sortirent du bagne les deux dernires victimes de l'odieuse
lgislation de Louis XIV, impitoyablement applique pendant un
sicle.

Louis XIV avait mis en prison,  l'hpital ou au couvent, expuls
ou transport en Amrique les _opinitres_ qui persistaient dans
les erreurs d'une religion que, crivait-il au duc de la Force,
_je ne veux plus tolrer dans mon royaume._

Il avait envoy aux galres tout huguenot qui avait tent de
passer  l'tranger, assist  une assemble de prires, ou
rtract l'abjuration que la violence lui avait arrache. Pour
complter le tableau de cette odieuse croisade faite par le roi
trs chrtien contre la libert de conscience de ses sujets, il ne
me reste plus qu' raconter ce que furent les exhortations donnes
aux huguenots par ses soldats, qu' faire la lamentable histoire
des dragonnades.

CHAPITRE V
LES DRAGONNADES

_Ce qu'tait l'arme_. _-- Les logements militaires_. _-- Les
dragonnades_. _-- L'dit de rvocation_. _-- Expulsion des
ministres_. _-- Un article de l'dit de rvocation_. _-- Pillage_.
_-- Violences_. _-- Tortures_. _-- Les coupables et les Loriquet
du XIXe sicle_. _-- L'exode des huguenots._


Sous Louis XVI, l'arme royale n'tait qu'un ramassis de bandits,
provenant soit de la milice, soit du recrutement. Pour la milice,
les communes donnaient tous les mauvais sujets, tous les vagabonds
dont elles voulaient purger leur territoire, et les officiers
recruteurs acceptaient sans difficult le pire des vauriens,
pourvu qu'il ft robuste et vigoureux. Pour le recrutement, opr
par violence ou par ruse, c'tait une vritable chasse  l'homme
que faisaient les recruteurs, par les rues et les grands chemins,
dans les cabarets, les tripots et les prisons mme. Le rsultat de
cette chasse  l'homme tait de convertir en recrues pour l'arme
royale, des gens de sac et de corde, des voleurs, des vads du
bagne. Un jour, une chane de quatre-vingt-dix-neuf forats a la
chance de se trouver sur le passage du roi; par suite de cette
heureuse rencontre, cette centaine _d'honntes gens_, au lieu
d'tre conduits aux galres, sont incorpors pour six ans dans
l'arme du roi. Un autre jour c'est le contrleur gnral qui, 
un intendant lui demandant les ordres ncessaires pour faire
conduire au bagne des bohmiens condamns aux galres, rpond de
tenir dans les prisons d'Angoulme, tous ceux d'entre les
condamns qui peuvent porter les armes, jusqu' ce qu'il passe une
recrue  laquelle ils seront joints. Sur les extraits
d'interrogatoire de Bictre, on trouve un avis favorable  la
demande de prendre parti dans les troupes faite par _Adam_,
_sclrat de premier ordre_, _fameux fripon_, _chef de filous_. --
Cette promiscuit trange entre les prisons, le bagne et l'arme,
semblait chose si naturelle qu'il tait de rgle, de donner aux
dserteurs et aux rfugis la facult d'opter entre les galres et
le service militaire.

Ainsi, par exemple, les rfugis Lebadoux et Jean Bretton, faits
prisonniers, s'engagent dans l'arme pour viter les galres.
Perrault est condamn aux galres pour migration, l'intendant de
Franche-Comt crit au ministre: Comme il est d'ailleurs jeune et
bien fait, si Sa Majest jugeait  propos de commuer sa peine, en
celle de le servir pendant un temps dans ses troupes, il lui
serait plus utile comme soldat que comme galrien.

On comprend ce que pouvait valoir une arme compose de tels
lments; qu'elle ft campe en France ou en pays ennemi, suivant
l'nergique expression du temps, _elle mangeait le pays_; quant 
l'habitant, il tait  la discrtion du soldat qui pouvait
impunment piller, battre, voler, violer et maltraiter ses htes.
-- Que se passe-t-il, en Bretagne, lorsqu'en 1675, on a amen, par
de bonnes paroles  se disperser ceux qui s'taient soulevs  la
suite de l'tablissement de taxes excessives et illgales? Les
troupes entrent dans la province et, disent les relations du
temps, les soldats jettent leurs htes par la fentre aprs les
avoir battus, violent les femmes, lient des enfants tout-nus sur
les broches pour les faire rtir, brlent les meubles, etc.

Nous n'avons pas besoin de rappeler les scnes de la dsolation
des provinces du midi ordonne en 1683 par Louvois, ni les
horreurs commises pendant la guerre des Cvennes par les soldats
du roi.

Mais, pour juger de ce que pouvaient faire de tels bandits, il
n'est pas inutile de rappeler leurs exploits  l'tranger, en
Hollande et dans le Palatinat, avant les dragonnades; en Savoie,
aprs cette croisade  l'intrieur. Quel spectacle l'arme du
grand roi donne-t-elle en Hollande?

Trois cent mille gueux, dit Michelet, sans pain, ni solde,
jenant il est vrai, mais s'amusant, pillant, brlant, violant.
Les soldats, sans frein ni loi, par-devant les officiers faisaient
de la guerre royale une jacquerie populaire en toute libert de
Gomorrhe.

Que se passe-t-il encore quelques annes plus tard, quand l'arme
de Louis XIV se prsente devant Heidelberg, ville ouverte et aprs
que la population valide s'est enfuie, en s'crasant aux portes,
dans le chteau dont le gouverneur a fait enclouer les canons?

Les faibles, les dames et les enfants refouls dans la ville,
s'entassent dans les glises. Le soldat entre sans combat, et, 
froid, il tue parfois un peu, puis bat, joue et s'amuse, met les
gens en chemise. Quand ils entrent dans les glises et voient
cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se rue,
l'outrage, le caprice effrn. Les dames, leurs enfants dans les
bras, sont insultes, souilles par les affreux rieurs et
excutes sur l'autel. Prs de ces demi-mortes, laisses l, la
joyeuse canaille fait sortir les vrais morts, les squelettes, les
cadavres demi-pourris des anciens lecteurs. Effroyable spectacle!
Ils arrivent dans leurs bandelettes, trans la tte en bas...

En 1685, alors que les dragonnades touchent  leur fin en France,
Louis XIV envoie quelques milliers des tranges missionnaires qui
viennent de convertir les huguenots, pour dbarrasser son alli le
duc de Savoie des hrtiques des valles  Pignerol.

Dj les hommes en tat de combattre, dsarms  la suite de
perfides ngociations, avaient t entasss dans les prisons de
Turin, o la peste les avait presque tous emports.

L'arme franaise, en arrivant sur le territoire de la Savoie, ne
trouve donc devant elle aucun combattant, elle n'a d'autre chose 
faire que de massacrer.

Restent, dit Michelet, les femmes, les enfants, les vieillards
que l'on donne aux soldats. Des vieux et des petits, que faire,
sinon les faire souffrir? On joua aux mutilations, on brla
mthodiquement, membre par membre, un  un,  chaque refus
d'abjuration. On prit nombre d'enfants, et jusqu' vingt
personnes, pour jouer  la boule, jeter aux prcipices...On se
tenait les ctes de rire  voir les ricochets;  voir les uns
lgers, gambader, rebondir, les autres assomms comme plomb au
fond des prcipices tels accrochs en route aux rocs et ventrs,
mais ne pouvant mourir, restant l aux vautours. Pour varier, on
travailla  corcher un vieux, Daniel Pellenc; mais la peau ne
pouvant s'arracher des paules, remonta par-dessus la tte. On mit
une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour qu'il ft le
souper des loups. Deux soeurs, les deux Victoria, martyrises,
ayant puis leurs assauts, furent, de la mme paille qui servit
de lit, brles vives. D'autres, qui rsistrent, furent mises
dans une fosse, ensevelies. Une fut cloue par une pe en terre,
pour qu'on en vnt  bout. Une, dtaille  coups de sabre,
tronque des bras des jambes, et ce tronc informe fut viol dans
la mare de sang.

lie Benot dit de son ct: Ils pendaient et massacraient les
femmes comme les hommes; mais ils violaient ordinairement les
femmes et les filles avant de les tuer, et aprs cela, non
contents de les assommer, ils _leur arrachaient les entrailles_,
ils les jetaient dans un grand feu; _ils les coupaient en morceaux
et s'entrejetaient ces reliques de leur fureur_.

Aprs les massacres, la dvastation impitoyable du pays.

Catinat crit  Louvois: Ce pays est _parfaitement dsol_, il
n'y a plus du tout ni peuple, ni bestiaux, j'espre que nous ne
quitterons pas ce pays-ci, que cette race des Barbets n'en soit
_entirement extirpe._ Louvois ne trouve pas la dsolation assez
parfaite, il crit au marquis de Feuquires: Le roi a appris avec
plaisir ce qui s'est pass dans la valle de Luzerne, dans
laquelle _il et t seulement  dsirer que vous eussiez fait_,
_brler tous les villages o vous avez t_.

Louvois avait dj donn de semblables ordres dans le Palatinat.
Un jour, apprenant que les troupes se sont contentes de brler
seulement  moiti, une ville, il ordonne _de brler tout jusqu'
la dernire maison_ et enjoint de lui faire connatre les
officiers qui ont ainsi failli  la ponctuelle excution des
volonts du roi, _afin qu'ils soient punis d'une faon
exemplaire_.

Un autre jour, il apprend que les habitants d'une autre ville, qui
a t compltement dtruite conformment  ses instructions,
s'obstinent  venir chercher un gte au milieu des ruines, il
crit: Le moyen d'empcher que ces habitants ne s'y rtablissent,
c'est aprs les avoir avertis de ne point le faire, _de faire
tuer_ tous ceux que l'on trouvera vouloir y faire quelque
habitation.

Ce n'tait pas en donnant de semblables instructions, que Louvois
pouvait faire disparatre les habitudes invtres de banditisme
de l'arme royale, tout au contraire; il n'est donc pas surprenant
que le jour o il se dcida  ordonner aux soldats logs chez les
huguenots, de faire _tout le dsordre possible_, pour amener la
conversion de leurs htes, il ne ft d'avance dtermin  fermer
les yeux sur les actes les plus odieux et les plus violents de ses
_missionnaires botts_, ainsi qu'on les appelait.

Mais il tait trop politique pour ne pas masquer le but qu'il
poursuivait et pour vouloir que la perscution prt au dbut le
caractre qu'elle avait eue en Hongrie, en 1672: Les jsuites,
menant avec eux des soldats, surprenant chaque village, et
convertissant le hongrois qui voyait sa femme sous le fusil... des
ministres brls vifs, des femmes empales au fer rouge, des
troupeaux d'hommes vendus aux galres turques et vnitiennes.
(Michelet).

C'est au commencement de l'anne 1681, que Marillac, intendant du
Poitou, soumit  Louvois son plan de convertir les huguenots en
logeant exclusivement chez eux les troupes et lui demanda
d'envoyer dans le Poitou des soldats pour mettre  excution ce
plan que le hasard ou sa malice, dit lie Benot, lui avait fait
dcouvrir.

Louvois comprit que, pour reprendre dans l'tat le rle
prpondrant qu'il avait perdu depuis que les affaires de religion
avaient fini par prvaloir sur toutes les autres dans l'esprit du
roi, c'tait un excellent moyen, ainsi que le disent les lettres
du temps, _de mler du militaire_  l'affaire des conversions.
Mais, il jugea ncessaire de dissimuler qu'il voulait obtenir par
la violence, la conversion des huguenots, tout au moins jusqu'au
moment o l'importance des rsultats dj acquis, empcherait de
pouvoir revenir en arrire. -- C'est pourquoi, aprs avoir fait
signer au roi une ordonnance, exemptant pendant deux ans du
logement des gens de guerre les huguenots qui se convertiraient,
il se borne  obtenir la permission de faire passer dans les
villes huguenotes des rgiments dont la seule prsence amnerait
des conversions. En effet, disait-il, si les huguenots se
convertissent pour toucher une pension; ou une faible somme
d'argent, ils seront encore plus disposs  abjurer pour viter
quelque incommodit dans leurs maisons et quelque trouble dans
leurs fortunes.

En envoyant  Marillac, l'ordonnance et les troupes qui vont lui
permettre de mettre son plan  excution, Louvois multiplie les
prcautions pour dissimuler l'existence mme de ce plan.

Sa Majest, crit-il,  Marillac, a trouv bon de faire expdier
l'ordonnance que je vous adresse, par laquelle elle ordonne que
ceux qui se seront convertis, seront, pendant deux annes, exempts
du logement des gens de guerre. Cette ordonnance _pourrait causer
beaucoup de conversions dans les lieux d'tape..._

Elle m'a command de faire marcher, au commencement du mois de
novembre prochain, un rgiment de cavalerie en Poitou, lequel sera
log, _dans les lieux que vous aurez pris soin de proposer entre
ci et ce temps-l_, dont elle trouvera bon que le grand nombre
soit log chez les protestants; mais elle n'estime pas _qu'il
faille les y loger tous;_ c'est--dire que de vingt-six matres
dont une compagnie est compose, si, suivant une rpartition
juste, les religionnaires en devaient porter dix, vous pouvez leur
en faire donner vingt et les mettre tous _chez les plus riches_
des dits religionnaires, prenant _pour prtexte_ que, quand il n'y
a pas un assez grand nombre de troupes dans un lieu pour que tous
habitants en aient, il est juste que les pauvres en soient exempts
et que les riches en demeurent chargs... Sa Majest dsire que
vos ordres sur ce sujet soient, par vous ou vos subdlgus,
donns de bouche aux maires et chevins des lieux, sans leur faire
connatre que Sa Majest dsire, par l, violenter les huguenots 
se convertir, et leur expliquant seulement que vous donnez ces
ordres sur les avis, que vous avez eus que, par le crdit qu'ont
les gens riches de la religion dans ces lieux l, ils se sont
exempts au prjudice des pauvres.

En dpit de ces instructions, Marillac logea les troupes
_exclusivement chez les huguenots_, qu'ils fussent riches ou
pauvres. Livre, dans son histoire du Poitou, relve ce fait que,
 Aulnay, une recrue ayant t loge indistinctement chez tous les
habitants, le subdlgu de l'intendant, accompagn de deux
carmes, alla de maison en maison, dloger les soldats mis chez des
catholiques, et les conduisit chez des huguenots.

Fidle  sa politique de prudence, au dbut de la campagne des
conversions par logements militaires, Louvois mettait sa
responsabilit  couvert, en blmant officiellement, les violences
trop grandes, surtout lorsqu'elles avaient provoqu des plaintes
trop retentissantes.

C'est ainsi qu'il blmait l'intendant de Limoges, d'avoir log les
soldats _uniquement_ chez les huguenots, et d'avoir souffert le
dsordre des troupes. Il rprimandait de mme Marillac,  raison
de l'affectation qu'il mettait,  accabler les huguenots de
logements militaires,  souffrir que les soldats fissent chez
leurs htes des dsordres _considrables_, et enfin  emprisonner
ceux qui avaient l'audace de se plaindre. Une telle conduite tant
de nature  sembler, disait-il, justifier les plaintes que les
religionnaires font dans les pays trangers, d'tre abandonns 
la discrtion des troupes.

En blmant _officiellement_ ce qu'il approuvait en secret, Louvois
avait soin de formuler son blme, assez discrtement pour ne pas
dcourager le zle de ses collaborateurs. Reprochant  Boufflers
d'avoir mis les soldats  loger  _discrtion_ chez les huguenots,
il dit: c'est de quoi j'ai cru ne devoir crire qu' vous afin
que, sans qu'il paraisse qu'on dsapprouve rien de ce qui a t
fait, vous puissiez pourvoir  ce que ceux qui sont sous vos
ordres restent dans les bornes prescrites par Sa Majest.
crivant  un intendant, pour blmer un commandant de troupes qui
a permis au maire de Saintes d'employer ses soldats, hors de son
territoire, pour violenter les huguenots  se convertir, il arrive
 cette conclusion,  l'gard de ces deux coupables. Sa Majest
n'a pas jug  propos de faire une plus grande dmonstration
contre eux, _puisque ce qu'ils ont fait a si bien russi_, et
qu'elle ne croit pas qu'il convienne qu'on puisse dire aux
religionnaires que Sa Majest _dsapprouve quoi que ce soit de ce
qui a t fait pour les convertir._

C'est  Louvois qu'taient adresses les lettres des gouverneurs
et des intendants, et quand il y avait quelque communication
dlicate  faire, ceux-ci imitaient l'exemple de Noailles
crivant:

Qu'il ne tardera pas  lui envoyer ( Louvois) quelque homme
d'esprit pour lui rendre compte de tout le dtail et rpondre 
tout ce qu'il dsire savoir, mais ne saurait _s'crire_.

On ne saurait donc s'tonner de ce que aussi bien lors de la
premire dragonnade du Poitou, qu'au moment de la grande
dragonnade du Barn en 1685, mettant sur les bras des huguenots
toute l'arme rassemble sur les frontires de l'Espagne -- les
relations officielles mises sous les yeux du roi se taisent sur
les hauts faits des missionnaires botts.

 propos de la violente conversion du Barn, Rulhires affirme
avoir fait cette curieuse constatation: La relation mise sous les
yeux du roi ne parle ni de violences ni de dragonnades. On
n'entrevoit pas qu'il y ait un seul soldat en Barn. La conversion
gnrale parat produite par la grce divine, il ne s'agit que
d'annoncer la volont du roi... Tous courent aux glises
catholiques.  la fin de la mme anne 1685, Tess qui vient de
traiter Orange, en ville prise d'assaut, et a converti tous les
huguenots de la cit en vingt-quatre heures, dclare dans son
rapport _officiel_, _que tout s'est fait doucement sans violence
et sans dsordre_.

En 1685, comme en 1681 et en 1682, de plus, pour ter toute
crance aux rclamations qui parvenaient directement  la cour, on
dragonnait  nouveau ceux qui se plaignaient d'avoir cd aux
violences des soldats, afin de les obliger  signer qu'ils
s'taient convertis librement et sans contrainte. Enfin Louvois ne
reculait devant aucun moyen, mme les arrestations les plus
arbitraires, pour empcher les plaintes des huguenots d'arriver
_directement_ au roi.

Il est difficile d'admettre cependant que Louis XIV ignort ce qui
se passait dans les provinces dragonnes, mais il tait fort aise
de pouvoir, grce aux habilets de son ministre, sembler ignorer
les violences qu'avaient  supporter les huguenots.

Aucun monarque, dit Sismondi, si vigilant, _si jaloux de tout
savoir_, si irrit contre tout ministre qui aurait prtendu lui_
cacher quelque chose_, n'tait encore mont sur le trne de
France; et, ce n'tait pas une entreprise violente, poursuivie 
l'aide de ses troupes, dans toutes les provinces de son royaume,
pendant plusieurs annes de suite, contre plus de deux millions de
ses sujets, qui pouvait tre drobe  sa connaissance.

Dj en 1666, l'lecteur de Brandebourg s'tait fait l'organe
officiel des rclamations des huguenots franais, et ayant crit 
Louis XIV: J'ai os affirmer que Votre Majest _ignore ces
violences_ et que tout le mal vient de ce que ses grandes affaires
ne lui permettent pas de prendre connaissance elle-mme, des
intrts de ces pauvres opprims.

Louis XIV s'tait empress de rpondre: Je vous dirai qu'il ne se
fait aucune affaire _petite ou grande_ dans mon royaume, de la
qualit de celle dont il est question, non seulement qui ne soit
pas _de mon entire connaissance_, mais qui ne se fasse _par mon
ordre_.

Ds le commencement de la premire dragonnade, Louis XIV avait t
saisi _officiellement_ par Ruvigny, dput gnral des
protestants, des justes plaintes des huguenots du Poitou, et il
avait t contraint d'ordonner une enqute contre les _violences_
commises contre ses sujets rforms; mais cette enqute, qui avait
t considre comme une interdiction de commettre de nouvelles
violences, avait amen un sensible ralentissement dans l'oeuvre de
la conversion gnrale. Pour remdier au mal, le roi s'empresse de
rendre une ordonnance portant qu'il sera inform contre les
ministres ayant t assez oss que de prcher publiquement dans
leurs chaires que Sa Majest dsavouait _les exhortations_ qui
avaient t faites au peuple de sa part, d'embrasser la religion
catholique, Sa Majest ne voulant pas souffrir ces _insolences_ de
si dangereuse consquence.

Tout naturellement, aprs cette ordonnance, les violences
reprirent de plus belle contre les huguenots du Poitou, et elles
aboutirent  faire un tel clat que Louis XIV dut, l'anne
suivante, rvoquer Marillac et faire suspendre momentanment les
conversions par logements militaires.

Cependant, comme s'il et voulu tablir qu'il ne rprouvait pas,
en ralit, les _violences_ qu'il se voyait contraint d'interdire
_officiellement_, Louis XIV fit tout pour que les conversions
obtenues violemment fussent tenues pour bonnes et valables.

Un arrt _d'exemple_ (c'est--dire faisant jurisprudence pour tout
le royaume), rendu par le Parlement de Paris, tablit qu'un
huguenot, bien qu'il prouvt qu'il avait abjur _par force_,
pouvait tre condamn comme _relaps_ quand il retournait au
prche. Une dclaration royale, allant plus loin, dcida que tout
huguenot contre lequel ne pourraient tre produites ni une
abjuration crite, ni mme une simple signature, devait tre
condamn comme _relaps_ si deux tmoins, _les deux premiers
coquins venus_, dclaraient qu'ils lui avaient vu faire un acte
quelconque de catholicit.

Enfin, en 1682, comme s'il et voulu avertir les huguenots que les
violences ne tarderaient pas  tre de nouveau autorises contre
eux, Louis XIV permettait qu'on signifit  tous les consistoires
l'avertissement pastoral du clerg invitant les protestants  se
convertir au plus tt et en cas de refus de le faire les menaant
ainsi: Vous devez vous attendre  des malheurs incomparablement
plus pouvantables et plus funestes que ceux que vous ont attirs
jusqu' prsent votre rvolte et votre schisme.

En 1683 et en 1684, Louvois fut occup  porter _la dsolation_
dans les provinces du Midi, o,  la suite de la fermeture
arbitraire de la plupart des temples, les huguenots avaient commis
_le crime_ de reprendre l'exercice de leur culte _sous la
couverture du ciel;_ mais il n'avait pas renonc au projet de
convertir tous les huguenots de France au moyen des logements
militaires. On voit, dit Rulhires, par les lettres de Louvois
conserves au dpt de la guerre, qu'il prenait de secrets
engagements pour renouveler  quelque temps de l, en Poitou et
dans le pays d'Aunis, l'essai de convertir les huguenots par le
logement arbitraire des troupes, lorsqu'un _vnement inattendu_
prcipita toutes ses mesures.

Cet vnement _inattendu_, c'est l'emploi fait dans le Barn, par
l'intendant Foucault, pour la conversion des huguenots, d'une
arme toute entire, amene sur les frontires de l'Espagne en
prvision d'une guerre, et devenue disponible, par suite d'un
changement de politique.

Tout ce que peut imaginer la licence du soldat, dit Rulhires, fut
exerc contre les calvinistes et, en quelques semaines, la
province toute entire fut convertie.

En contant ce _miracle_ opr, disait-il, par la grce divine; le
_Mercure_ ne craignait pas d'ajouter: ce qui a achev de
convaincre les protestants du Barn, ce sont les moyens _paternels
et vraiment remplis de charit_, dont Sa Majest se sert pour les
rappeler  l'glise.

Louvois en apprenant la rapide conversion du Barn o, dit-il, les
troupes viennent de _faire merveilles_, ne s'inquita plus de
savoir si l'on pourra qualifier de _perscution_, les
_exhortations_ que les soldats font aux huguenots pour les
convertir.

Il crit  Boufflers de se servir des troupes qui viennent de
catholiciser le Barn, pour essayer, _en logeant entirement les
troupes chez les huguenots_, de procurer dans les deux gnralits
de Montauban et de Bordeaux un aussi grand nombre de conversions
qu'il s'en est fait en Barn. Craignant que, _sans miracle_, il ne
puisse le faire, il lui recommande de s'attacher seulement 
diminuer le nombre des huguenots, de manire  ce que, dans chaque
communaut, il soit deux ou trois fois moindre que celui des
catholiques.

Contrairement aux prvisions de Louvois, _le miracle_ du Barn se
reproduit partout, c'est par corps et par communauts que se font
les abjurations, et de grandes villes huguenotes se convertissent
en quelques heures. Boufflers, aprs avoir catholicis les
gnralits de Montauban et de Bordeaux, a le mme succs en
Saintonge. De Noailles qui avait d'abord demand jusqu' la fin de
novembre pour convertir le Languedoc, o l'on comptait deux cent
cinquante mille huguenots, crit bientt qu' la fin d'octobre,
_cela sera expdi._

Dans une lettre qu'il crit d'Alais, il se plaint que les choses
aillent trop vite, je ne sais plus, dit-il, _que faire des
troupes_, parce que les lieux o je les destine, se convertissent
tous gnralement; et cela _si vite_ que, tout ce que peuvent
faire les troupes, c'est de coucher _une nuit_ dans les lieux o
je les envoie. Comment le _miracle_ ne se ft-il pas reproduit?
Non seulement les soldats envoys dans une localit taient logs
exclusivement chez les huguenots, mais  mesure que les
conversions se multipliaient, ils refluaient tous chez les
opinitres, qui se trouvaient parfois avoir jusqu' cent
garnisaires sur les bras. Si le chef de famille cdait, il fallait
qu'il ft aussi cder ses enfants; si au contraire, il voulait
s'opinitrer alors que sa femme et ses enfants avaient fait leur
soumission, ceux-ci le suppliaient de cder son tour, car il
fallait que le pre et les enfants fussent convertis pour que la
maison ft abandonne par les missionnaires botts.

C'est ce dont tmoigne cette lettre de Louvois  M. de Vrevins:
Lorsque le chef de la famille s'est converti, _il faut que les
enfants soient de sa religion_...  l'gard des familles dont, le
chef demeure obstin dans la religion, et dont la femme et les
enfants sont convertis, il faut loger chez lui, tout comme si
personne ne s'tait converti dans sa maison.

Louvois s'tait d'abord rjoui sans rserve de ce succs _des
missions bottes_, succs qu'il qualifiait de surprenant, et il
tait heureux de pouvoir annoncer  son frre Le Tellier: que les
grandes cits du Languedoc, et, pour le moins, trente autres
petites villes, des noms desquelles il ne se souvenait pas,
s'taient converties en _quatre jours;_ que les trois quarts des
religionnaires du Dauphin taient convertis, que tout tait
catholique dans la Saintonge et dans l'Angoumois, etc.

Cette soumission rapide et complte des huguenots finit par lui
paratre _suspecte_. Il faut prendre garde, crit-il  Bville,
ds le 9 octobre 1685, que cette soumission unanime maintienne
entre eux une espce de cabale qui ne pourrait, par la suite, tre
que fort prjudiciable. Dans l'intention de prvenir _cette
cabale_, sans attendre que toutes les provinces du royaume eussent
t dragonnes, Louvois pressa la publication de l'dit de
rvocation qui devait priver les rforms de leurs directeurs
habituels, en bannissant les ministres.

Louvois avait toujours du reste soutenu cette thse, qu'il fallait
sparer les ministres de leurs fidles et ds le 24 aot 1685, il
crivait  Boufflers:

Sa Majest a toujours regard comme un grand avantage pour la
conversion de ses sujets _que les ministres passassent en pays
tranger_. Aussi, loin de leur en ter l'esprance, comme vous le
proposez, elle vous recommande, par les logements que vous ferez
tablir chez eux, de les porter  sortir de la province, et 
profiter de la facilit avec laquelle le roi leur accorde la
_permission_ de sortir du royaume.

Le 8 octobre, le conseil du roi, appel  dcider du moyen qu'il
fallait employer pour sparer les huguenots de leurs pasteurs,
l'emprisonnement ou le bannissement des ministres, s'tait
prononc pour cette dernire mesure. Chteauneuf avait obtenu
cette dcision en faisant valoir cette considration conomique
que la nourriture de tant de prisonniers _serait une lourde
charge pour le roi_, tandis que bannir les ministres et
confisquer leurs biens en mme temps, ce serait assurer au roi un
_double profit._ On ne voulut mme pas que les ministres, ayant
reu _permission de sortir_ avant l'dit de rvocation, et non
encore sortis, pussent vendre leurs biens...

Ainsi le 30 octobre 1685, Colbert de Croissy crit  l'intendant
du Dauphin: Sa Majest, ayant ci-devant donn des permissions 
des ministres de la religion prtendue rforme de passer dans les
pays trangers avec leurs femmes et enfants _et de vendre le bien_
qu'ils avaient en France, elle m'ordonne de vous faire savoir,
qu'en cas que ces permissions ne soient point excutes et que les
dits ministres n'aient pas encore vendu leurs biens, l'intention
de Sa Majest et qu'elles demeurent rvoques, et que l'on suive 
l'gard des dits ministres l'dit de Sa Majest de ce mois.

Louvois, en envoyant au chancelier le Tellier le projet de l'dit
rvocatoire auquel avaient t ajouts quelques articles
additionnels, _entre autres celui relatif aux ministres_, le
priait de donner au plus tt son avis sur ces articles en lui
disant: Sa Majest a donn ordre que cette dclaration ft
expdie _incessamment_ et envoye partout, Sa Majest ayant jug
qu'en l'tat prsent des choses, _c'tait un bien de bannir au
plus tt les ministres._

L'dit rvocatoire fut expdi promptement suivant les dsirs de
Louvois; il fut publi le 18 octobre 1685, et l'on tint la main 
la stricte excution de la clause obligeant les ministres 
quitter la France dans un dlai de quinze jours, les obligeant 
choisir, dans ce court dlai, entre l'exil, les galres ou
l'abjuration; s'ils se prononaient pour l'exil, il leur fallait
partir, seuls et dnus de tout, laissant dans la patrie dont on
les chassait, leurs biens, leurs parents et ceux de leurs enfants
qui avaient atteint ou dpass l'ge de sept ans; quelques
intendants, allant plus loin encore que cette loi barbare,
retinrent la famille entire de quelques pasteurs, jusqu' des
enfants  la mamelle, le ministre Bely, par exemple, dut partir
seul pour la Hollande, laissant en France sa femme et ses enfants.
Mais partout on appliqua strictement la loi, on ne permit pas au
ministre Guitou, fort g, d'emmener avec lui une vieille servante
_pour le gouverner et subvenir  ses besoins_, et Sacqueville au
risque de le faire prir, dut emmener son enfant, sans la nourrice
qui l'allaitait, _celle-ci n'tant pas mentionne dans le brevet_.

Des vieillards chargs d'infirmits, moururent en route sur ce
vaisseau qui les emportait, par exemple: Faget de Sauveterre,
Taunai, Isae d'Aubus; d'autres, comme Lucas Jausse, Abraham
Gilbert, succombrent aux fatigues du voyage et moururent en
arrivant  l'tranger.

Dans quelque tat de sant que l'on ft, ne fallait-il point
partir pour la terre d'exil dans les quinze jours, aucune excuse
n'tant admise pour celui qui avait dpass le dlai fatal.
Quelques ministres du Poitou, de la Guyenne et du Languedoc, que
les dragonnades avaient contraints de se rfugier  Paris,
reoivent des passeports de la Reynie, sauf trois pasteurs du haut
Languedoc que l'on renvoie dans leur province pour y prendre leurs
passeports, aprs les avoir amuss quelques jours. Ils n'arrivent
 Montpellier qu'aprs l'expiration des quinze jours fixs par
l'dit de rvocation. Bville les emprisonne et menace de les
envoyer aux galres, mais, aprs quelques jours, ils sont conduits
 la frontire. Latan fut moins heureux, il avait fourni le
certificat exig des ministres, constatant qu'ils n'emportaient
rien de ce qui appartenait aux consistoires, mais ce certificat
fut refus comme irrgulier parce que les signataires avaient pris
le titre d'anciens membres du consistoire. Quand Latan eut fourni
tardivement un autre certificat, on le retint en prison au chteau
Trompette o on le laissait souffrir du froid en le privant de
feu. En vain, rclama-t-il; le marquis de Boufflers, intendant de
la province, consult, rpondit: Il serait plus du bien du
service de le laisser en prison, que de le faire passer en pays
tranger, vu qu'il est fort considr_ et qu'il a beaucoup
d'esprit._

En regard de cette singulire raison de garder un ministre en
prison, en violation de la loi, _parce qu'il a beaucoup d'esprit_,
il est curieux de mettre la rponse faite par Louvois,  la
demande de ne pas user de la permission de sortir faite pour deux
vieux ministres, presque tombs en enfance. Si les deux anciens
ministres de Metz sont imbciles et hors d'tat de pouvoir parler
de religion, le roi pourrait peut-tre permettre qu'on les laisst
mourir dans la ville de Metz, mais, _pour peu qu'ils aient l'usage
de la raison_, Sa Majest dsire _qu'on les oblige de sortir._

Les ministres qui, au moment de la publication de l'dit de
rvocation, se trouvaient emprisonns pour quelque contravention
aux dits, devaient tre mis en libert comme le furent Antoine
Basnage et beaucoup de ses collgues, afin de pouvoir sortir du
royaume dans le dlai fix. Cependant les ministres Quinquiry et
Lonsquier ne furent relchs qu'en janvier 1686, et trois pasteurs
d'Orange enferms  Pierre Encise, n'en sortirent qu'en 1697.

Quelques ministres ne peuvent se rsigner  quitter la France et
tentent de continuer l'exercice de leur ministre, entre autres
Jean Lefvre, David Martin, Givey et Blicourt, mais la terreur
gnrale tait telle  ce moment qu'on refusait de les couter et
de leur donner asile, en sorte que, traqus de tous cts, ils
durent se rsigner  passer  l'tranger.

Blicourt, pour franchir la frontire, dut se cacher dans un
tonneau; quant au proposant Fulcran Rey, il tomba dans les mains
de Bville qui l'envoya au supplice.

Quelques annes plus tard un certain nombre de ministres
reviennent en France, bravant tous les prils, entre autres Givry
et de Malzac qu'on arrte et qu'on enterre vivants dans les
sombres cachots de l'le Sainte-Marguerite; Malzac y meurt aprs
trente-trois ans de captivit, plusieurs autres pasteurs y
deviennent fous.

Qui ne serait rvolt de voir Bossuet, dans l'oraison funbre de
le Tellier, dclarer mensongrement que les huguenots ont vu,
_leurs faux pasteurs les abandonner sans mme en attendre
l'ordre_, _trop heureux d'avoir  allguer leur bannissement comme
excuse_.

L'dit de rvocation, en chassant les pasteurs du royaume, alors
qu'il tait, sous peine des galres, interdit  tous les autres
huguenots de franchir la frontire, prvenait, suivant les dsirs
de Louvois, toute cabale entre les ministres et leurs fidles. En
mme temps, en interdisant tout culte public de la religion
rforme, cet dit tait aux huguenots tout espoir de voir le roi
revenir plus tard, sur ce qu'il avait fait jusqu'alors contre eux.

Cependant, chose surprenante, la publication de cet dit sembla un
instant compromettre le succs de la campagne de la conversion
gnrale, que les dragons n'avaient pas encore partout termine.
Voici pourquoi: les intendants et les soldats avaient oblig les
huguenots  se convertir en leur dclarant que le roi ne voulait
plus souffrir dans son royaume que des catholiques, et leurs
dclarations recevaient un clatant dmenti, par le dernier
article de l'dit de rvocation ainsi conu: Pourront au surplus,
lesdits de la religion prtendue rforme, en attendant qu'il
plaise  Dieu les clairer comme les autres, demeurer dans les
villes et lieux de notre royaume, pays et terres de notre
obissance, et y continuer leur commerce et jouir de leurs biens,
_sans pouvoir tre troubls ni empchs sous prtexte de ladite
religion prtendue rforme_,  condition, comme dit, de ne point
faire d'exercice, ni de s'assembler, sous prtexte de prire ou du
culte de la dite religion, de quelque nature qu'il soit sous les
peines ci-dessus de corps et de biens.

Bville crit  Louvois: Cet dit, auquel les nouveaux convertis
ne s'attendaient pas, et surtout la clause qui dfend d'inquiter
les religionnaires, les a mis dans un mouvement qui ne peut tre
apais de quelques temps. _Ils s'taient convertis pour la
plupart_, _dans l'opinion que le roi ne voulait plus qu'une
religion dans son royaume_.

Foucault, l'intendant du Poitou, crit  son pre, que cette
clause de l'dit _fait un grand dsordre et arrte les
conversions_, et il propose  Louvois de traiter comme des
perturbateurs publics, les religionnaires qui opposeront aux
dragons convertisseurs cette maudite clause. Boufflers demande au
ministre qu'on use de telles rigueurs envers ceux qui auront _une
pareille insolence_, que Louvois se voit oblig de lui faire
observer qu'il faut viter de donner aux religionnaires lieu de
croire qu'on veut rtablir en France_ une inquisition_.

De Noailles rdige un mmoire pour tablir que la _tolrance_ va
tout perdre, et il montre  Louvois en face de quel dilemme se
trouvent placs, ceux qui veulent comme lui, achever l'oeuvre des
conversions par logements militaires. Il est certain, dit-il, que
la dernire clause de l'dit, qui dfend d'inquiter les gens de
la religion prtendue rforme, va faire un grand dsordre, _en
arrtant les conversions_, _ou en obligeant le roi  manquer  la
parole qu'il vient de donner par l'dit le plus solennel qu'il put
faire_.

Louvois qui ne veut pas que les conversions s'arrtent, n'prouve
aucun scrupule  ne tenir aucun compte de la parole du roi, il
crit  Noailles, de _punir svrement_ les religionnaires qui ont
eu l'insolence de signifier aux consuls d'avoir  loger les
soldats ailleurs que chez eux, attendu la clause de l'dit _qui
permet de rester calviniste_.

Non seulement il continue  faire dragonner les provinces du Midi,
mais encore il envoie les troupes faire la mme besogne de
conversion violente dont les provinces du Nord et de l'Ouest, que
les soldats n'avaient pas encore parcourues. Il crit  Noailles:
Je ne doute point que quelques logements _un peu forts_ (Noailles
en fit de cent hommes), chez le peu qui reste de la noblesse et du
tiers-tat des religionnaires _ne les dtrompe de l'erreur o ils
sont _sur l'dit que M. de Chteauneuf nous a dress, et Sa
Majest dsire que vous vous expliquiez _fort durement_, contre
ceux qui voudraient tre les derniers  professer une religion
_qui lui dplat_.

Au duc de Chaulnes et  l'intendant Bossuet, il enjoint de faire
vivre les soldats _grassement_ chez leurs htes.

 M. de Beaupr, il crit, au sujet des religionnaires de Dieppe:
Comme ces gens-l sont les seuls dans tout le royaume qui se sont
distingus  ne se vouloir pas soumettre  ce que le roi dsire
d'eux, vous ne devez garder  leur gard aucune des mesures qui
vous ont t prescrites, et _vous ne sauriez rendre trop rude et
trop onreuse la subsistance des troupes chez eux_, et il lui
enjoint de faire venir beaucoup de cavalerie, de la faire vivre
fort licencieusement chez les religionnaires _opinitres_ et de
permettre aux cavaliers le dsordre ncessaire _pour tirer ces
gens-l de l'tat o ils sont_.  Foucault, il dit: Sa Majest
dsire que l'on essaie _par tous les moyens_ de leur persuader
(aux huguenots) qu'ils ne doivent attendre _aucun repos ni douceur
chez eux_, tant qu'ils demeureront dans une religion _qui dplat
_ sa Majest, et on doit leur faire entendre que ceux qui
voudront avoir la sotte gloire d'y demeurer les derniers, pourront
encore recevoir _des traitements plus fcheux_, s'ils s'obstinent
 y rester. Il lui enjoint enfin de laisser les dragons faire _le
plus de dsordre possible chez les gentilshommes _du Poitou et de
les y faire demeurer _jusqu' ce que leurs htes soient
convertis_.

Il crit  de Ris qu'il n'y a pas de meilleur moyen de persuader
les huguenots, que le roi ne veut plus souffrir que des
catholiques dans son royaume, que _de bien maltraiter _les
religionnaires de Barbezieux.

Au marquis de Vrac, enfin, il dit: Sa Majest veut qu'on fasse
sentir les _dernires rigueurs _ ceux qui ne voudront pas, se
faire de sa religion et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir
demeurer les derniers, doivent tre pousss jusqu' la dernire
extrmit.

On mettait le pays en coupe rgle pour convertir les huguenots
jusqu'au dernier, sans oublier le plus petit hameau du royaume.
Louvois enjoint  Boufflers de rserver de petits dtachements 
Tess; pour aller achever _d'plucher_ les religionnaires des
villes et villages des gnralits de Bordeaux et de Montauban.
L'intendant de Normandie crit aux chevins de Rouen d'aller de
maison en maison, pour faire une recherche exacte et nouvelle des
huguenots, et il les engage  promettre trente sous  qui
dcouvrira un huguenot cach, il y a, ajoute-t-il, bien des
petites gens qui en dcouvriront.

De Noailles crit aux consuls de son gouvernement: Je vous envoie
un tat de la viguerie du Vigan, pour que vous en visitiez
jusqu'au plus petit hameau, et que vous obligiez, autant qu'il
vous sera possible, ce qui reste de religionnaires  faire
abjuration dans ce moment, faute de quoi, vous leur ferez entendre
qu'ils auront le lendemain garnison, ce que vous excuterez.
Faites en sorte que tout soit visit _jusqu' la dernire maison_,
dans la dernire huitaine du mois, et que je puisse avoir un tat
juste et prcis de ce qui reste de religionnaires dans chaque
endroit, mme de valets, et, supposez qu'il manqut quelques lieux
 l'tat que je vous envoie, vous les adjoindrez.

Cet ordre, adress au consul de Brau, est identique  ceux donns
aux autres consuls et il est accompagn des instructions
suivantes:

Suivant l'ordre ci-dessus, vous ne manquerez pas de visiter
incessamment toutes les maisons de Brau, et, en cas que vous y
trouviez quelques-uns, _soit femmes_, _filles ou enfants au-dessus
de quatorze ans_, _mme des valets_, _qui n'aient pas fait leur
abjuration_, vous m'en donnerez avis aujourd'hui, ce soir, afin
que j'y mette garnison, et si, dans la visite que je ferai demain
de votre quartier, par chaque maison, il s'en trouve quelqu'un, je
m'en prendrai  vous, comme d'une chose contraire au service du
roi. C'est la part de du Chesnel.

C'est ainsi que Louvois et ses soldats tenaient compte de la
parole donne solennellement par le roi, que les huguenots
pouvaient demeurer chez eux sans tre empchs ni troubls pour
cause de religion.

Dans toutes les paroisses que les troupes avaient  traverser,
pour se rendre aux lieux d'tapes qui avaient t fixs  l'avance
par les intendants, les curs, dit lie Benot, encourageaient les
soldats  faire _tout le mal possible_, et leur criaient: courage,
messieurs, c'est l'intention du roi que ces chiens de huguenots
soient _pills et saccags_. L'intendant avertissait les officiers
de donner de la canne aux soldats qui ne feraient pas leur devoir,
et quand ceux-ci trouvaient un soldat qui, par sa dbonnairet,
empchait le zle de ses compagnons, ils le chargeaient  coups de
canne.

 la tte de ces lgions infernales, dit Claude, marchaient, outre
les officiers, les intendants et les vques avec une troupe
d'ecclsiastiques. Les ecclsiastiques y taient pour _animer_ de
plus en plus les gens de guerre  _une excution _si agrable 
l'glise, si glorieuse, disaient-ils, pour Sa Majest. Pour nos
seigneurs les vques ils y taient pour tenir table ouverte, pour
recevoir les abjurations et pour avoir une inspection gnrale et
svre.

Les gouverneurs, dit Bayle, les intendants et les vques avaient
table ouverte pour les officiers des troupes, o l'on rapportait
_les bons tours_ dont les soldats s'taient servis. Tout soldat,
dit Fontaine, qui avait assez le gnie du mal pour inventer
quelque nouveau genre de torture, tait sr d'tre applaudi, sinon
rcompens.

Quand les soldats, ainsi anims tout le long de la route,
arrivaient au lieu qui leur avait t dsign pour tape, ils y
entraient comme en ville conquise, l'pe nue et le mousqueton
haut et se logeaient chez les huguenots.

On nous dispersa dans les Cvennes, dit le comte de Vordac, avec
ordre d'aider les missionnaires et de loger chez les huguenots
jusqu' ce qu'ils eussent fait abjuration de leurs erreurs.
_Jamais ordre ne fut excut avec plus de plaisir_. Nous envoyions
dix, douze ou quinze dragons dans une maison, qui y faisaient
grosse chre jusqu' ce que tous ceux de la maison fussent
convertis. Cette maison s'tant faite catholique, on allait loger
dans une autre, et partout c'tait pareille aubaine. Le peuple
tait riche dans les Cvennes et nos dragons n'_y firent pas mal
leurs affaires _pendant deux ans.

Le major d'Artagnan, tout en faisant dans la maison de campagne du
banquier Samuel Bernard, un _dommage s'levant  plus de dix mille
livres_, s'vertuait au contraire  faire talage du chagrin qu'il
prouvait  en agir ainsi. Je suis fch, crivait-il  Samuel
Bernard, d'tablir garnison dans votre maison de Chenevire. Je
vous supplie d'en arrter de suite le cours, en vous faisant
catholique, sans quoi j'ai ordre de vivre  discrtion, et, quand
il n'y aura plus rien, la maison court grand risque. Je suis au
dsespoir, monsieur, d'tre commis pour pareille chose, et surtout
quand cela tombe sur une personne comme vous. Encore une fois
tez-moi le chagrin d'tre oblig de vous en faire.

Quand il n'y avait plus rien, non seulement les malheureux
dragonns couraient risque de voir les soldats brler leurs
maisons, mais encore d'aller en prison pour avoir commis le crime
d'tre ruins. -- Louvois n'avait pas craint, en effet, d'aller
jusqu' ordonner de _mettre en prison ceux chez lesquels il n'y
avait plus de quoi nourrir les dragons_.

Mme avant la rvocation, les huguenots se voyaient
impitoyablement rduits  la misre par les logements militaires,
et voici un exemple de la mise en coupe rgle d'une commune
protestante jusqu' ruine complte, exemple que nous empruntons 
l'histoire des rfugis de la Suisse, de Marikofer: Le 2 janvier
1684, des dlgus de Saillans, commune rforme du Dauphin,
arrivrent  Zurich. L'anne prcdente, ils avaient eu  loger,
du 27 aot au 1er septembre, douze compagnies d'un rgiment
d'infanterie. Ces troupes, le jour mme de leur dpart, avaient
t remplaces par quatre compagnies d'un rgiment de dragons, qui
taient restes vingt-et-un jours, et  qui il avait fallu payer
150 francs par jour, _en sus de leur entretien._ Ces compagnies,
tant parties le 22 septembre, avaient immdiatement t
remplaces par quatre compagnies du prcdent rgiment
d'infanterie. Il avait fallu les loger pendant quarante-quatre
jours et payer une contribution de 105 fr. 10 sols par jour, _en
sus de leur entretien_. Le 7 novembre, il tait arriv un ordre de
l'intendant de la province condamnant les habitants  payer 50
francs par jour, ce qu'ils avaient fait jusqu'au 7 dcembre.
Tombs ainsi dans la misre la plus extrme, ils avaient vu venir
des jsuites chargs d'offrir de l'argent  ceux qui soufraient le
plus de la faim et de la dtresse. La commune tant reste
inbranlable, on avait pris encore de l'argent, le peu qui en
restait, et saisi chez les particuliers de la soie, de la laine,
des bagues, des pierreries, des ustensiles de mnage, etc. Enfin,
ces malheureux s'taient dcids  aller  Zurich implorer du
secours, notamment du secours en bl pour les pauvres.

Partout, lorsqu'ils arrivaient dans une localit  convertir, les
soldats commenaient par faire bombance, gaspiller les provisions,
briser, brler ou vendre le mobilier de leurs htes.

Dans le Dauphin, ils vendaient tout  vil prix (un sou la balle
de laine, quatre sous un mouton).  Villiers-le-Bel, ils
emportrent plus de cinq cents charretes de bons meubles. En
Normandie, les deux cents dragons logs chez la baronne de Neuf-
ville mettent en vente, trois fois par semaine, le mobilier du
chteau. Au bout de cinq semaines, ils prviennent la chtelaine
que, si elle n'abjure pas, on vendra la futaie et les terres. --
En Bretagne, au chteau de Ramsay, l'huissier charg d'oprer la
vente du mobilier, aprs que les soldats avaient quitt le
chteau, ne trouva plus que deux petits cabinets tout uss, un
vieux bahut, un mchant coffre et quelques fagots. La vente
produisit 24 livres. -- Peschels de Montauban conte que les
soldats, aprs avoir enlev de chez lui des chenets, une pelle,
une pincette et quelques tisonniers en fer, _derniers dbris du
naufrage_, allrent piller ses mtairies, dont ils prirent les
bestiaux pour les vendre au march. Ils menaaient souvent, dit-
il, de dmolir ma maison pour en vendre les matriaux. Enfin, ma
maison regorgeant de soldats, on afficha  ma porte un papier
sign de l'intendant et notifiant que les soldats seraient logs 
mes frais  l'auberge.

Ds que les dragons furent dans cette ville, dit Bureau, libraire
 Niort, on en envoya quatre chez nous qui commencrent par la
boutique, jetrent tous les livres par terre, ensuite avec des
haches et des marteaux, brisrent et mirent en pices toute la
charpente, les rayons, les vitres et la menuiserie, entrrent
leurs chevaux dans la boutique, et les livres leur servirent de
litire; ils furent ensuite dans les chambres dont ils jetrent
tout ce qui tait dedans en la rue.

Ce n'tait, d'ordinaire, qu'aprs avoir fait ripaille que les
soldats songeaient  martyriser leurs htes. Les chambres de
parade taient converties en curies, les chevaux ayant pour
litire de la laine, du coton, de la soie ou des draps de fine
toile de Hollande. La vaisselle tait brise, les tonneaux,
dfoncs  coups de hache, laissaient couler  flots sur le
plancher le vin ou l'eau-de-vie, les portes et fentres taient
fracasses, les meubles et les armoires brises servaient 
alimenter le foyer. Alors les soldats songeaient  convertir, en
les martyrisant, leurs htes qu'ils s'taient borns tout d'abord
 insulter et  brutaliser en les empestant de leur fume de
tabac.

Le logement ne fut pas plutt fait, dit Chambrun, pasteur
d'Orange, qu'on ouit mille gmissements dans la ville; le peuple
courait par les rues, le visage tout en larmes. La femme criait au
secours pour dlivrer son mari qu'on rouait de coups, que l'on
pendait  la chemine, qu'on attachait au pied du lit, ou qu'on
menaait de tuer, le poignard sur la gorge. Le mari implorait la
mme assistance pour sa femme, qu'on avait fait avorter par les
menaces, par les coups et par mille mauvais traitements. Les
enfants criaient: Misricorde! on assassine mon pre, on viole ma
mre, on met  la broche un de mes frres!

Tout tait permis aux soldats, sauf de violer et de tuer, mais
cette consigne tait lettre morte. Les soldats violaient femmes et
filles, ainsi que l'attestent lie Benot et Jurieu, et, par un
raffinement inou de mchancet, souvent ils outrageaient les
filles et les femmes en prsence des mres ou des maris, lis aux
quenouilles du lit. Quand leurs victimes trpassaient au milieu
des tourments qu'ils leur faisaient endurer, ils en taient
quittes pour une rprimande verbale. C'est ce qui arriva, entre
autres, aux soldats qui, s'tant amuss  faire dgoutter le suif
brlant d'une chandelle allume dans les yeux d'un pauvre homme,
l'avaient laiss mourir sans secours, au milieu des plus cruelles
souffrances.

Quand les soldats avaient doublement manqu  la consigne donne,
qu'ils avaient viol et tu leurs htesses, ils en taient quittes
pour quelques jours de prison. Deux dragons, dit lie Benot,
ayant forc une fille de quinze ou seize ans dont ils n'avaient pu
venir  bout qu'en l'assommant, et la tante de cette fille se
jetant sur eux comme une furie, ils turent celle-ci et jetrent
les deux corps encore palpitants dans la rivire. On les condamna,
mais pour la forme, car aprs quelques mois de prison ils furent
largis.

En ralit, le seul rsultat de cette double interdiction de
violer et de tuer tait d'obliger les soldats  s'ingnier pour
trouver les moyens les plus varis d'outrager la pudeur des
femmes, sans en venir jusqu'au viol, et de dcouvrir des tourments
qui, sans tre mortels, fussent assez douloureux pour triompher
des rsistances les plus obstines.

Voici quelques exemples de ce qu'ils imaginaient pour blesser la
pudeur des femmes: Les soldats mettaient les femmes en chemise,
leur coupaient la chemise par derrire jusqu' la ceinture, et, en
cet tat, les obligeaient  danser avec eux. --  Lescure, ils
mirent nus un matre et sa servante et les laissrent ainsi
pendant trois jours et trois nuits, lis  la quenouille du lit. 
Calais, ils jetrent dans la rue deux jeunes filles qu'ils avaient
mises dans un tat de nudit complte. Un dragon vint se coucher
dans le lit o reposait la vnrable douairire de Cerisy. Les
soldats, logs dans le chteau o se trouvait la fille du marquis
de Venours, firent venir une femme de mauvaise vie, _et
convertirent le chteau en maison de dbauche_. Pendant des nuits
entires, les sept filles de Ducros et d'Audenard, bourgeois de
Nmes, eurent  souffrir toutes les indignits, sauf le viol, dit
une relation. Les soldats, dit lie Benot, faisaient aux femmes
des indignits _que la pudeur ne permet pas de dcrire;_ ils
exeraient sur leurs personnes des violences aussi insolentes
qu'inhumaines, _jusqu' ne respecter aucune partie de leur corps_
et  mettre le feu  celles que la pudeur dfend de nommer...
quand ils n'osaient faire pis.

Nous nous arrtons, n'ayant pas la mme hardiesse de description
que le grave historien de l'dit de Nantes.

Pour ce qui est des tortures qu'ils infligeaient  leurs htes,
les soldats ne savaient qu'imaginer pour dcouvrir un moyen de
venir  bout de l'opinitret de ceux qu'on les avait chargs de
convertir, en les torturant sans pourtant les faire prir.

Quand, au milieu des tortures, un malheureux tombait en
dfaillance, les bourreaux le faisaient revenir  lui, afin qu'il
recouvrt les forces ncessaires pour rsister  de nouveaux
tourments, et ils en arrivaient ainsi  faire supporter  leurs
victimes tout ce que le corps humain peut endurer sans mourir.

Dans les perscutions qu'eurent  supporter les premiers
chrtiens, dit le rfugi Pierre Faisses, on en tait quitte pour
mourir, mais en celle-ci la mort a t refuse  ceux qui la
demandaient pour une grce.

Le pasteur Chambrun, clou sur son lit de douleurs disait  ses
tourmenteurs: On ferait bien mieux _de me dpcher_, plutt que
de me faire languir par tant d'inhumanits.

Jacques de Bie, consul de Hollande  Nantes,  qui les soldats
avaient arrach le poil des jambes, fait brler les pieds en
laissant d'goutter le suif de la chandelle, etc., ajoute, aprs
avoir racont tous les cruels tourments qu'il avait eu 
supporter: Je les priai cent fois de me tuer, mais ils me
rpondirent: Nous n'avons point d'ordre de te tuer, mais de te
tourmenter tant que tu n'auras pas chang. Tu auras beau faire, tu
le feras, aprs qu'on t'aura mang jusqu'aux os. Vous voyez qu'_il
n'y avait point de mort  esprer_, _si ce n'est une mort
continuelle sans mourir_.

L'affaire fit grand bruit en Hollande; d'Anaux, ambassadeur de
France, demanda qu'on dmentit les faussets de la lettre de
Jacques de Bie (les tats avaient rsolu de faire de grandes
plaintes, dit-il, prtendant que c'tait contre le droit des gens
d'avoir mis les dragons chez le consul hollandais): mais d'Avaux
parvint  touffer l'affaire en soutenant  MM. d'Amsterdam que de
Bie n'avait pas t reu consul, que sa qualit n'tait pas
reconnue en France, que, au contraire, il tait naturalis
Franais.

Les tats durent, bon gr mal gr, se contenter des explications
donnes par l'ambassadeur de France.

 l'un, ils liaient ensemble les pieds et les mains, lui prenant
la tte entre les jambes et faisant rouler sur le plancher l'homme
ainsi transform en boule.  un autre ils emplissaient la bouche
de gros cailloux avec lesquels ils lui aiguisaient les dents.
Tenant leurs htes par les mains, ils leur soufflaient dans la
bouche leur fume de tabac, ou leur faisaient brler du soufre
sous le nez. Ils les bernaient dans des couvertures ou les
faisaient danser jusqu' ce qu'ils perdissent connaissance.
Lambert de Beauregard raconte ainsi ce supplice de la danse qui
lui fut deux fois inflig et chaque fois pendant six heures. Je
fus tourment de la plus trange faon que l'on puisse imaginer,
soit pour me terrasser et me faire tomber rudement  terre: me
tirant les bras tantt en avant, tantt en arrire, de telle sorte
qu'il me semblait  tout moment qu'ils me les arrachaient du
corps, et quelquefois, aprs m'avoir, fait tourner jusqu' ce que
j'tais tourdi, ils me lchaient, et j'allais tomber lourdement 
terre ou contre la muraille. Quoique ce ft en hiver, ces gens
quittrent leurs casaques par la chaleur et la lassitude, et moi,
qu'eux tous ensemble voulaient tourmenter, je devais tre bien
las.

Le maire de Calais dut se livrer  ce terrible exercice de la
danse, ayant attaches sur le dos les bottes des dragons, dont les
perons venaient le frapper chaque fois qu'on le faisait sauter et
tourner violemment.

Suspendant leurs htes par les aisselles, les soldats les
descendaient dans un puits, les plongeant dans l'eau glace, puis
ils les en retiraient de temps en temps, avec menace de les y
noyer s'ils n'abjuraient pas. Ils les pendaient  quelque poutre,
par les pieds ou par la tte, parfois faisant passer sur le nez du
patient la corde qui le tenait suspendu, ils la rattachaient
derrire sa tte de faon  ce que tout le poids du corps portt
sur la partie, la plus tendre du visage.  d'autres, on liait les
gros doigts des pieds avec de fines et solides cordelettes jusqu'
ce qu'elles fussent entres dans les chairs et y demeurassent
caches. Alors, passant une grosse corde attache  une poutre
entre les pieds et les mains du patient, on faisait tourner, aller
et venir ce malheureux, ou on l'levait, on le descendait
brusquement, lui faisant endurer ainsi les plus cruelles
souffrances.

 Saint-Maixent, tandis que dans une chambre voisine leurs filles
taient battues de verges jusqu'au sang par les soldats, les poux
Lige, deux vieillards, taient suspendus par les aisselles,
balancs et rudement choqus l'un contre l'autre. Puis lorsque les
soldats furent lasss de ce jeu, ils nourent au cou du pre une
serviette,  chaque bout de laquelle tait suspendu un seau plein
d'eau, et, la strangulation obligeant leur victime  tirer la
langue, ils s'amusaient  la lui piquer  coups d'pingle.

Les soldats prenaient leurs htes par le nez avec des pincettes
rougies au feu, et les promenaient ainsi par la chambre. Ils leur
donnaient la bastonnade sous la plante des pieds,  la mode
turque.

Ils les couchaient lis sur un banc, et leur entonnaient, jusqu'
ce qu'ils perdissent connaissance, du vin, de l'eau-de-vie ou de
l'eau, qui parfois se trouvait tre bouillante. Devant les
brasiers allums pour faire cuire les viandes destines  leurs
interminables repas, ils liaient des enfants  la broche qu'ils
faisaient tourner, ou mettant les gens nus, ils les obligeaient 
rester exposs  l'ardeur du foyer jusqu' ce que la chaleur et
fait durcir les oeufs qu'ils leur faisaient tenir dans la main ou
dans, une serviette. Les sabots d'un paysan, soumis  ce supplice,
prennent feu, le malheureux a peur d'tre brl, et promet
d'abjurer, on le retire, il se ddit, on le remet aussitt devant
le feu, ce jeu cruel recommena plusieurs fois, dit lie Benot.

Un soldat, jovialement cruel, fait observer que la femme de
l'instituteur Migault,  peine releve de couches, doit tre, dans
son tat, tenue le plus chaudement possible et elle est trane
devant le foyer. L'ardeur du feu tait si insupportable, dit
Migault dans la relation qu'il fait pour ses enfants, que les
hommes eux-mmes n'avaient pas la force de rester auprs de la
chemine et qu'il fallait relever toutes les deux ou trois
minutes, celui qui tait auprs de votre mre.

Et la pauvre accouche dut endurer ce supplice jusqu' ce que la
douleur la ft tomber sans connaissance.

Certains, attachs aux crmaillres des chemines dans lesquelles
on avait allum du foin mouill, furent fums comme des jambons, -
- d'autres flambs  la paille ou  la chandelle comme des
poulets, d'autres enfin enfls avec des soufflets, comme des
boeufs morts dont on veut dtacher la peau.

Les soldats mettaient une bassinoire ardente sur la tte de leurs
htes, leur brlaient avec un fer rouge le jarret ou les lvres,
les asseyaient, culottes bas ou jupes releves, au-dessus d'un
rchaud brlant, leur mettaient dans la main un charbon ardent en
leur tenant la main ferme de force, jusqu' ce que le charbon ft
teint.

Ils les lardaient d'pingles, depuis le haut jusques en bas; ils
leur arrachaient, avec une cruelle lenteur, les cheveux, les poils
de la barbe, des bras et des jambes, jusqu' une entire
pilation. -- Avec des tenailles, ils leur arrachaient les dents,
les ongles des pieds et des mains, torture horriblement
douloureuse. Un des supplices les plus familiers  ces bourreaux,
le seul que le gouverneur du Poitou, la Vieuville, consentit 
qualifier de violence, tait de chauffer leurs victimes, de leur
brler la plante des pieds.

L'archevque de Bordeaux, dit lie Benot, qui, d'une chambre
haute, se _divertissait_  entendre les cris de Palmentier, un
pauvre goutteux que les soldats tourmentaient, suggra  ces
soldats l'ide de brler les pieds de ce malheureux avec une pelle
rougie au feu. C'est aussi avec une pelle rouge que le cur de
Romans brla le cou et les mains de Lescal, qu'il s'tait charg
de convertir.

Les soldats me dchaussrent mes souliers et mes bas, dit Lambert
de Beauregard, et, cependant que deux me firent choir  la
renverse en me tenant les bras, les autres m'approchaient les
pieds  quatre doigts de la braise qui tait bien vive, et qui me
fit alors souffrir une grande douleur; et quand je remuais pour
retirer mes pieds, et qu'ils s'chappaient de leurs mains, mes
talons tombaient dans la braise. Cependant, il y en eut un qui
s'avisa de mettre chauffer la pelle du feu jusqu' ce qu'elle fut
toute rouge, et ensuite me la frottrent contre la semelle des
pieds, jusqu' ce qu'ils jugrent que j'en avais assez; et, aprs
cela, ils eurent la cruaut de me chausser par force mes bas et
mes souliers... Voil plus de deux fois vingt-quatre heures que je
demeurai sans que personne s'approcht pour visiter mes plaies, o
la gangrne commena  s'attacher... Les chirurgiens ayant vu mes
plaies, qui faisaient horreur  ceux qui les voulaient regarder,
me donnrent le premier appareil; aprs quoi, on me fit porter 
l'hpital gnral.

Un dragon frotta de graisse les jambes d'une fille, en imbiba ses
bas, qu'il recouvrit d'toupe,  laquelle il mit le feu.

Lejeune, retenu devant un brasier et oblig de tourner la broche
o rtissait un mouton tout entier, ne pouvait s'empcher de faire
de douloureuses contorsions, ce que voyant, le loustic de la bande
lui dit: je vais te donner un onguent pour la brlure, et il versa
de la graisse bouillante sur ses jambes qui furent ronges
jusqu'aux os. Jurieu, qui se rencontre plus tard sur la terre
d'exil, avec Lejeune, dit: Il n'est pas si bien guri qu'il ne
ressente souvent de grandes douleurs, qu'il ne boite des deux
jambes, et qu'il n'ait une jambe dcharne jusqu'aux os et moins
grosse que l'autre de moiti.

 Charpentier de Ruffec, les soldats font avaler vingt-cinq ou
trente verres d'eau; cette torture n'ayant pas russi, on lui fait
dcouler dans les yeux le suif brlant d'une chandelle allume, et
il en meurt. D'autres au contraire, comme les sieurs de Perne et
la Madeleine, gentilshommes de l'Angoumois, taient plongs
jusqu'au cou dans l'eau glace d'un puits, o on les laissait
pendant de longues heures. Plus la rsistance passive de la
victime prolongeait, plus l'irritation des soldats s'augmentait en
voyant l'impuissance de la force brutale contre la force morale,
et, une torture reste sans rsultat, ils ajoutaient mille autres
tourments. Ainsi l'opinitre Franoise Aubin, aprs avoir t
touffe  moiti par la fume du tabac et la vapeur du soufre,
fut suspendue par les aisselles, puis eut les doigts broys avec
des tenailles, et enfin fut attache  la queue d'un cheval, qui
la trana  travers un feu de fagots.  un autre Opinitre, Ryan,
qui souffrait fort de la goutte, on serra les doigts avec des
cordes, on brla de la poudre dans les oreilles, on planta des
pingles sous ses ongles, on pera les cuisses  coups de sabre et
de baonnette, et enfin l'on mit du sel et du vinaigre dans ses
mille blessures saignantes.

La plus cruelle torture morale que les soldats eussent imagine
tait celle-ci: Quand l'opinitre tait une mre, allaitant son
enfant, ils la liaient  la quenouille du lit et mettaient son
enfant sur un sige, plac vis--vis d'elle, mais hors de sa
porte. Pendant des journes entires, on les laissait tous deux
ainsi, le supplice de l'enfant, criant et pleurant pour demander
sa nourriture, faisait la torture de la mre. La mort de l'enfant
ou l'abjuration de la mre pouvaient seules mettre fin  ce cruel
supplice, et c'est toujours la mre qui cdait. Comment en et-il
t autrement? dit Michelet. Toute la nature se soulevait de
douleur, la plthore du sein qui brlait d'allaiter, le violent
transport qui se faisait, la tte chappait. La mre ne se
connaissait plus, et disait tout ce qu'on voulait pour tre
dlie, aller  son enfant et le nourrir, mais dans ce bonheur,
que de regrets! L'enfant, avec le lait, recevait des torrents de
larmes.

Au dbut des dragonnades, pour ajouter la torture morale aux
tortures physiques, on tourmentait les divers membres d'une
famille, les uns devant les autres, mais on ne tarda pas 
s'apercevoir que le calcul tait mauvais, les victimes
s'encourageant mutuellement l'une l'autre  souffrir
courageusement pour la foi commune.

On se dcida donc, _pour forcer plus aisment les conversions_,
dit une lettre du temps,  sparer les membres de la famille, 
les disperser dans les chambres, cabinets, caves et greniers de la
maison pour les torturer isolment.

Le roi approuve que vous fassiez sparer les gens de la religion
rforme _pour les empcher de se fortifier les uns les autres_
crit Louvois  l'intendant, occup  faire dragonner la ville de
Sedan. Cette tactique de l'isolement parut tellement efficace au
gouvernement que, plus d'une fois, il enferma dans des couvents ou
dans des prisons loignes certains membres; d'une famille, tandis
que les autres restaient livrs aux mains des dragons.

Pontchartrain, pour venir  bout de Mme Fonpatour et de ses trois
filles, toutes quatre fort opinitres, les fit sparer et enfermer
dans quatre couvents diffrents. Fnelon demandait qu'on refust
aux nouveaux convertis la permission de voir leurs parents
prisonniers et disait qu'il ne faudrait mme pas que les
prisonniers eussent entre eux la libert de se voir. Les dragons 
Bergerac avaient perfectionn cette pratique de l'isolement des
gens  convertir, en y ajoutant la privation de nourriture et de
sommeil.

Une lettre crite, de France et publie en Hollande fait le rcit
suivant: On lie, on garotte pre, mre, femme, enfants; quatre
soldats gardent la porte pour empcher que personne n'y puisse
entrer pour les secourir ou les consoler, on les tient en cet tat
deux, trois, quatre, cinq et six jours sans manger, sans boire, et
sans, dormir; l'enfant crie d'un ct, d'une voix mourante: ah!
mon pre, ah! ma mre, je n'en puis plus! La femme crie de l'autre
part: hlas! le coeur me va faillir, et leurs bourreaux, bien loin
d'en tre touchs, en prennent l'occasion de les presser et de les
tourmenter encore davantage, les effrayant par leurs menaces,
accompagnes de jurements excrables... Ainsi ces misrables, ne
pouvant ni vivre ni mourir, _parce que lorsqu'on les a vus
dfaillir on leur a donn  manger seulement ce qu'il fallait pour
les soutenir_, et ne voyant point d'autre voie pour sortir de cet
enfer o ils taient incessamment tourments, ont pli enfin sous
le poids de tant de peines.

Partout, du reste, les soldats avaient fini par reconnatre que la
torture la plus efficace pour faire cder les plus obstins,
c'tait la privation de sommeil, l'insomnie prolonge,  l'aide de
laquelle les dompteurs viennent  bout des fauves. Les soldats, se
relayant d'heure en heure, nuit et jour, auprs d'un patient,
l'empchaient de prendre le moindre repos, le tiraillant, le
pinant, le piquant, lui jetant de l'eau au visage, le suspendant
par les aisselles, lui mettant sur la tte un chaudron sur lequel
ils faisaient,  coups de marteaux, le charivari le plus
assourdissant. Aprs trois ou quatre jours de veille oblige dans
de telles conditions, le patient cdait; s'il rsistait plus
longtemps, c'est que l'humanit ou la fatigue d'un de ses
bourreaux avait interrompu son supplice, et lui avait permis de
prendre quelque repos.

Le gouverneur d'Orange, Tess, vient trouver le pasteur Chambrun
et le menace de ce supplice; Chambrun, clou sur son lit par une
grave fracture de la jambe, dcouvre en vain son corps, en disant
 Tess: vous n'aurez pas le courage de _tourmenter ce cadavre_.
Sans tre touch d'aucune compassion de l'tat o il m'avait vu,
dit Chambrun, il envoya chez moi dans moins de deux heures,
quarante-deux dragons et _quatre tambours qui battaient nuit et
jour tout autour de ma chambre pour me jeter dans l'insomnie_ et
me faire perdre l'esprit s'il leur et t possible... L'exercice
ordinaire de ces malhonntes gens tait de manger, de boire et de
fumer toute la nuit; cela et t supportable s'ils ne fussent
venus fumer dans ma chambre, pour m'tourdir ou m'touffer par la
fume de tabac, et si les tambours avaient fait cesser leur bruit
importun; pour me laisser prendre quelque repos. -- Il ne
suffisait pas  ces barbares de m'inquiter de cette faon; ils
joignaient  tout cela des hurlements effroyables, et si, pour mon
bonheur, la fume du vin en endormait quelques-uns, l'officier qui
commandait, et qu'on disait tre proche parent de M. le marquis de
Louvois, les veillait  coups de canne, afin qu'ils
recommenassent  me tourmenter... Aprs avoir essuy cette
mauvaise nuit, le comte de Tess m'envoya un officier pour me dire
si je ne voulais pas obir au roi. Je lui rpondis que je voulais
obir  mon Dieu. Cet officier sortit brusquement de ma chambre et
l'_ordre fut donn de loger tout le rgiment chez moi_, et de me
tourmenter avec plus de violence. _Le dsordre fut furieux_
pendant tout ce jour et la nuit suivante. Les tambours vinrent
dans ma chambre, les dragons venaient fumer  mon nez, mon esprit
se troublait, par cette fume infernale, par la substraction des
aliments, par mes douleurs et par mes insomnies. Je fus encore
somm par le mme officier d'obir au roi, je rpondis que mon
Dieu tait mon roi... _Qu'on ferait bien mieux de me dpcher
plutt que de me faire languir par tant d'inhumanits._ Tout cela
n'adoucit pas ces coeurs barbares, ils en firent encore pis, de
sorte qu'accabl par tant de perscutions, je tombai le mardi 13
de Novembre, dans une pmoison o je demeurai quatre heures
entires avec un peu d'apparence de vie.

Chambrun, qui avait pass un instant pour mort, est encore
cruellement tourment. Je souffris de telles douleurs, dit-il,
que j'allai lcher cette maudite parole: Eh bien! _je me
runirai._ Cette maudite parole, arrache par la souffrance,
suffisait aux convertisseurs pour dclarer que Chambrun tait
revenu  l'glise romaine. Pour tre rput catholique, dit lie
Benot, il suffisait de prononcer _Jsus Maria_, ou de faire le
signe de la croix. Le plus souvent, pour mettre leur conscience en
repos, les victimes qui mettaient leur signature au bas d'un acte
d'abjuration ajoutaient: _pour obir  la volont du roi._ La mre
de Marteilhe, convertie par les soldats du duc de la Force, signe
l'acte d'abjuration avec cette mention amphibologique: La Force me
l'a fait faire; quant aux habitants d'Orange qu'il avait convertis
tous en vingt-quatre heures, Tess crit  Louvois: Ils croyaient
tre dans la ncessit de mettre le nom et l'autorit du roi dans
toutes les lignes de leur crance, pour se disculper envers leur
prince (le prince d'Orange), de ce changement_ par une contrainte
qu'ils voulaient qui parut_, vous verrez comme quoi _j'ai
retranch tout ce qui pouvait la ressentir..._ en tous cas il faut
que Sa Majest regarde ce qu'on fait avec ces gens-ci, _comme
d'une mauvaise paie dont on tire ce qu'on peut_.

Le clerg tait de cet avis, et se montrait trs accommodant sur
toutes les restrictions dont les huguenots voulaient entourer leur
abjuration.

Une fois l'abjuration obtenue, le huguenot enferm dans le royaume
par la loi contre l'migration, devait tre contraint, par la loi
sur les relaps,  faire des actes de catholicit dont il avait
horreur.

C'tait l la doctrine, dit Rulhires, qui devint presque
gnrale dans le clerg et fut avoue, discute, approfondie par
de clbres vques dont nous avons recouvr les mmoires. Quant
aux malheureux  qui, dans un moment de souffrance, on avait fait
renier des lvres la religion  laquelle ils restaient attachs au
fond du coeur, plusieurs moururent de dsespoir, d'autres
devinrent fous. Quelques-uns se dnoncrent eux-mmes comme relaps
et se firent attacher  la chane des galriens. On en voyait,
dit lie Benot, qui se jetaient par terre dans les chemins,
criant misricorde, se battaient la poitrine, s'arrachaient les
cheveux, fondaient en larmes. Quand deux personnes de ces
misrables convertis se rencontraient, quand l'un, voyait l'autre
aux pieds d'une image, ou dans un autre acte de catholicit, les
cris redoublaient.

On ne peut rien imaginer de plus touchant que les reproches des
femmes  leurs maris et des, maris  leurs femmes accusait l'autre
de sa faiblesse et le rendait responsable de son malheur. La vue
des enfants tait un supplice continuel pour les pres et les
mres qui se reprochaient la perte de ces mes innocentes. Le
laboureur, abandonn  ses rflexions au milieu de son travail, se
sentait press de remords, et, quittant sa charrue au milieu de
son champ, se jetait  genoux, demandait pardon, prenait  tmoin
qu'il n'avait obi qu' la violence. Un jour que j'tais  la
campagne (dit Pierre de Bury, au juge qui lui objecte qu'ayant
abjur il n'a pas le droit de se dire huguenot), duquel jour je ne
me souviens pas, _je pleurai tant que mon abjuration se trouva
rompue_. Vingt-et-un nouveaux convertis parviennent  s'embarquer
sur le navire qui emportait Beringhen, expuls du royaume comme
opinitre. Aprs la bndiction du pasteur, dit Beringhen, ils
s'embrassrent les uns les autres s'entredemandant pardon du
scandale qu'ils s'taient donn rciproquement par leur
apostasie.

Tous ceux qui, aprs avoir abjur, pouvaient passer la frontire,
se faisaient, aprs pnitence publique, rintgrer dans la
communion des fidles.

 Londres le consistoire de l'glise franaise se runissait tous
les huit jours pour rintgrer dans la confession protestante les
fugitifs qui avaient abjur en France. Le premier dimanche de mai
1686, il rhabilita ainsi cent quatorze fugitifs et dans le mois
de mai 1687 on ne compte pas moins de quatre cent quatre-vingt-
dix-sept de ces rintgrations dans la communion protestante.

Chambrun se fit ainsi rhabiliter, mais il ne se consola jamais du
moment de dfaillance qui lui avait fait, au milieu des
souffrances, renier sa foi. Un autre pasteur, Molines, avait
abjur au pied de l'chafaud. Pendant trente annes on le vit en
Hollande errer comme une ombre; l'air dfait, le visage portant
l'empreinte du dsespoir. On ne pouvait, dit une relation, le
rencontrer sans se sentir mu de piti, son attitude exprimait
l'affaissement, sa tte pendait de tout son poids sur sa poitrine
et ses mains restaient pendantes.

Pour faire revivre devant les yeux des lecteurs de ce travail,
l'abominable jacquerie militaire qui a reu le nom de dragonnades,
il a fallu entrer dans des dtails navrants, de nature  blesser
peut-tre quelques dlicatesses, mais ces dtails taient
ncessaires pour fixer dans les esprits l'excrable souvenir qui
doit rester attach  la mmoire de Louis XIV et de ses
cooprateurs clercs ou laques.

Les habiles pres jsuites qui composent les livres dans lesquels
ils accommodent  leur faon, l'histoire que doivent apprendre les
lves de leurs coles libres, comprennent bien qu'il est
dangereux pour leur cause, de soulever le voile qui couvre ce
sujet dlicat.

Ils ne craignent pas de donner leur approbation  la rvocation,
de l'dit de Nantes, lequel tablissait une sorte d'galit entre
le protestantisme et le catholicisme, entre le mensonge et
l'erreur; mais  peine prononcent-ils le mot de _dragonnades_, et
ils se bornent  mettre le regret que Louvois ait excut avec
trop de rigueur le plan conu par Louis XIV pour ramener son
royaume  l'unit religieuse.

Mais les Loriquet clricaux qui crivent pour le grand public sont
plus audacieux, ils nient hardiment la ralit des faits, sachant
bien que l'impudence des affirmations peut parfois en imposer aux
masses ignorantes.

Ainsi, dans son histoire de la rvocation, M. Aubineau, un
collaborateur de M. Veuillot, dit:      Le mot _dragonnades_,
veille mille fantasmagories dans les esprits bourgeois et
universitaires.

Il est _ridicule_ de croire  toutes les atrocits que les
huguenots ont _prts_ aux dragons et aux intendants de Louis XIV.

Il s'agissait uniquement d'un logement de garnisaires, c'tait
une vexation, une tyrannie, si l'on veut, il n'y avait dans cette
mesure en soi _ni cruauts ni svices_. On exempta du logement
militaire les nouveaux convertis. Cette seule promesse suffit 
faire abjurer des villes entires -- _n'est-ce pas cette exemption
qu'on appelle dragonnades?_

... On dit que les conversions n'taient pas sincres et qu'elles
taient arraches par la violence. En accueillant ces griefs, il
faut reconnatre que _la violence n'tait pas grande..._ Foucault,
l'intendant du Barn, revient en 1684, au moyen d'action imagin
par Marillac en 1681, mais, en maintenant fermement la discipline,
_ne laissant prendre aucune licence aux troupes._ Les succs qu'il
obtint firent tendre ce procd aux autres provinces...

La bonne grce avec laquelle les choses se passaient exalta le
roi.

M. de Marne, dans son histoire du gouvernement de Louis XIV, va
encore plus loin: _Il n'y eut pas de perscution_, dit-il. _Il
n'y eut jamais de plus impudent mensonge que celui des
dragonnades_. Quand on organisa les missions de l'intrieur, on
eut lieu de craindre de la rsistance, des soulvements; alors les
gouverneurs prirent le parti d'envoyer des troupes pour protger
les missionnaires. La plupart du temps, les soldats demeuraient en
observation,  distance du lieu de la mission: l, au contraire o
les calvinistes fanatiques se montraient disposs  rpondre par
la violence, les officiers plaaient dans leurs maisons quelques
soldats pour rpondre, non de leur soumission religieuse, mais de
leur tranquillit civile... Les dsordres furent la faute de
quelques particuliers et punis svrement -- tout excs fut
rprim promptement et avec l plus grande svrit... Voil ces
pouvantables dragonnades!

L'argument d'une prtendue rsistance violente des huguenots que
l'on torturait est bien le plus impudent mensonge qu'on puisse
faire.

Le trs fidle historien lie Benot n'a trouv  citer que
l'exemple d'un seul huguenot, ayant rsist aux dragons qui
tourmentaient sa femme.

Les huguenots, au contraire, poussaient si loin la doctrine de
l'obissance absolue au roi, qu'ils se laissaient impunment
dpouiller et maltraiter par les soldats, conformment  cette
dcision de Calvin: Pour ce que j'ai entendu que plusieurs de
nous se dlibrent, si on vient les outrager, de rsister plutt 
telle violence que de se laisser brigander, je vous prie, mes trs
chers frres, de vous dporter de tels conseils, lesquels ne
seront jamais bnis de Dieu pour venir  bonne issue, puisqu'il ne
les approuve pas.

Quant  nier la ralit de la terrible perscution qui a reu le
nom de dragonnades, alors que chaque jour les archives de la
France et des autres pays de l'Europe, livrent des preuves
nouvelles et multiplies des odieuses violences subies par les
huguenots, on ne peut s'expliquer la hardiesse d'un si effront
dmenti donn  l'histoire, que par un aveugle parti pris de
sectaires.

On comprend mieux que les _coupables_, Louis XIV et le clerg son
collaborateur, aient tent, mme au prix des mensonges les plus
impudents, de donner le change  l'opinion publique sur les moyens
employs par eux pour convertir les huguenots; tout mauvais cas
est niable.

Au moment o, par suite des dragonnades, les rfugis fuyant la
perscution affluaient en Angleterre aussi bien qu'en Suisse et en
Allemagne; on voit Louis XIV adresser  son ambassadeur  Londres,
ces instructions hardies: Le sieur de Bonrepans doit faire
entendre  tous en gnral, que le bruit qu'on a fait courir de
prtendues perscutions que l'on fait en France aux religionnaires
n'est pas vritable, Sa Majest ne se servant que de la voie des
exhortations qu'elle leur fait donner pour les ramener 
l'glise.

En mme temps l'assemble gnrale du clerg osait affirmer: Que
c'tait _sans violences et sans armes_, que le roi avait rduit la
religion rforme  tre abandonne de toutes les personnes
raisonnables, que les hrtiques taient rentrs dans le sein de
l'glise par le chemin sem de fleurs que le roi leur avait
ouvert.

Bossuet, de son ct, s'adressant aux nouveaux convertis de son
diocse, leur disait: Loin d'avoir souffert des tourments, vous
n'en avez pas seulement entendu parler, j'entends dire la mme
chose aux autres vques.

Ces affirmations audacieusement mensongres soulevrent partout
des protestations indignes; en voici une publie  La Haye en
1687: Toute l'Europe sait les tourments que l'on a employs en
France, et voici des vques, qui demeurent dans le royaume, qui
ne l'ont pas seulement entendu dire... Croyez ces messieurs, qui
soutiennent qu'ils n'ont pas entendu parler d'aucun tourment, eux
dont les maisons ruines, les villes dtruite, les provinces
saccages, les prisons et les couvents, les galres, les hommes
estropis, les femmes violes, les gibets et les corps morts
trans  la voirie, publient la cruaut et une cruaut de dure.

Le ministre Claude proteste ainsi: Si ce n'est pas un reste de
pudeur et de conscience, c'en est un, au moins, de respect et de
considration pour le public de ne pas oser produire devant lui
ces violences dans leur vritable et naturelle forme, et de tcher
de les dguiser pour en diminuer l'horreur. Cependant quelque
favorable tour qu'on puisse donner  cette conduite, il faut
demeurer d'accord que c'est une hardiesse inconcevable, que de
vouloir en imposer  toute la terre; sur des faits aussi constants
et d'un aussi grand clat que le sont ceux-ci, et d'entreprendre
de faire illusion  toute l'Europe, sur des vnements qu'elle
apprend, non par des gazettes ou des lettres, mais, ce qui est
bien plus authentique, par un nombre presque infini de fugitifs et
de rchapps, qui vont porter leurs larmes et leurs misres aux
yeux des nations les plus loignes.

Frott, un des collaborateurs de Bossuet, de l'Angleterre o il
est rfugi, crit  l'vque de Maux, pour lui rappeler qu'on
amenait des huguenots de force dans son palais piscopal, qu'il
les menaait s'ils n'abjuraient pas, d'envoyer chez eux des gens
de guerre qui leur tourneraient la cervelle. -- Il lui cite tel
marchand chez lequel il a fait loger dix dragons, tel gentilhomme
 qui il en a mis trente sur les bras; les femmes, les enfants,
les vieillards jets par lui dans les couvents; un moribond qu'il
est venu menacer, s'il n'abjurait pas, de le faire jeter  la
voirie aprs sa mort, etc.

Un nouveau converti du Vivarais s'crie: On nous a traits
partout comme des esclaves, cependant on a l'impudence de dire que
les moyens dont on s'est servi ont t les voies de grce, qu'on
n'a employ que la charit. Voil de quelle manire on parle d'une
perscution inoue, dont toute l'Europe a t tmoin.

Dans la relation qu'elle crit aprs avoir fui  l'tranger,
Jeanne Faisses, une _rchappe des dragons_, donne cet chantillon
des moyens employs par Louis XIV, pour ajouter au bonheur de ses
sujets, celui d'une parfaite et entire runion, en les ramenant
au giron de l'glise (Lettre de Louis XIV  son ambassadeur
d'Espagne), dans lequel ils rentraient par un _chemin sem de
fleurs_ (dclaration de l'assemble gnrale du clerg)...
sanglantes: Toute l'Europe, dit-elle, a t tmoin des
dsolations que le malheureux effet de la fureur du clerg a
cause en gnral au royaume, et en particulier aux pauvres
fidles de la Religion, contre lesquels l'enfer a vomi tout ce
qu'il peut avoir d'affreux et d'pouvantable, et, sans outrer les
choses, ce petit chantillon peut faire voir jusqu'o est alle sa
cruaut, car, que peut-on imaginer de pis que de semblables
horreurs?

Employer plus de cent mille soldats pour missionnaires, profs 
tourmenter tout le monde, entrer dans les villes et dans les
bourgs les armes  la main et crier: Tue! tue! ou  la messe!
manger, dvorer et dtruire toute la substance d'un peuple
innocent, boire le vin  se gorger, et rpandre le reste, donner
la viande aux chiens et aux chats, la fouler aux pieds et la jeter
 la rue, donner le pain et le bl aux pourceaux et aux chevaux,
vendre les meubles des maisons, tuer et vendre les bestiaux,
brler les choses combustibles, rompre les meubles, portes et
fentres, descendre et abmer les toits, rompre, dmolir et brler
les maisons, battre et assommer les gens, les enfler avec des
soufflets jusqu' les faire crever, leur faire avaler de l'eau
sans mesure avec un entonnoir, les faire touffer  la fume, les
faire geler dans l'eau de puits, leur arracher les cheveux de la
tte et les poils de la barbe avec des pincettes, leur arracher
les ongles avec des tenailles, larder leurs corps avec des
pingles, les pendre par les cheveux, par les aisselles, par les
pieds et par le col, les attacher au pied d'un arbre et puis les y
tuer, les faire rtir au feu comme la viande  la broche, leur
jeter de la graisse flamboyante sur le corps tout nu, faire
dgoutter des chandelles ardentes sur leurs yeux, les jeter dans
le feu, les empcher nuit et jour de dormir, battre des chaudrons
sur leur tte jusqu' leur faire perdre le sens, les dchasser de
leurs maisons  coups de bton; les rattraper, les traner dans
les prisons, dans les cachots, dans la boue, dans la fiente, les y
faire mourir de faim, aprs s'tre dvor les doigts de la main;
les traner  l'Amrique, aux galres, aux gibets, aux chafauds,
aux roues et aux flammes, violer filles et femmes aux yeux des
frres et des maris attachs et garrotts, dterrer les corps
morts, les traner par les rues, leur fendre le ventre, leur
arracher les entrailles, les jeter dans les eaux, aux voiries, les
exposer aux chemins publics, les faire dvorer aux btes
sauvages..., tout cela et mille autres choses de mme nature sont
des tmoignages du zle inconsidr de ceux qui perscutent les
enfants de Dieu, sous prtexte de leur rendre service.

Avec les terribles moyens qu'employaient les missionnaires botts
pour venir  bout de la constance de leurs htes, nul ne se
sentait assez sr de lui-mme pour affronter les terribles
dragons, chacun se disait qu'il en viendrait peut-tre  faire
comme le prsident du Parlement d'Orange, lequel, disait
cyniquement Tess, aspirait  l'honneur du martyre et ft devenu
mahomtan, ainsi que le reste du Parlement, si je l'eusse
souhait.

La terreur des dragonnades, grandissant de jour en jour, on voyait
des villes entires se convertir  l'arrive des troupes.

 Metz, le jour de l'arrive des dragons, l'intendant convoque 
l'htel de ville, tous les huguenots de la localit, et presque
tous signent, _sance tenante_, l'acte d'abjuration qu'il leur
prsente, en leur disant que la volont du roi est qu'ils se
fassent catholiques.

Un bourgeois de Marseille conte ainsi comment se fit la conversion
de la ville: Le second novembre 1685, jour du saint dimanche, est
arriv en cette ville cent cavaliers, dits dragons, avec les noms
des huguenots habitants en cette ville, allant  cheval  chaque
maison desdits huguenots lui dire, de par le roi, si veulent obir
 l'arrt du roi _ou aller ds  prsent en galres et leurs
femmes  l'Amrique_. Pour lors, voyant la rsolution du roi,
crient tous  haute voix: Vive le roi! et sa sainte loi
catholique, apostolique et romaine, que nous croyons tous et
obirons  ses commandements! dont MM. les vicaires, chacun  sa
paroisse, les ont reus comme enfants de l'glise, et renonc 
Calvin et Luther. M. le grand vicaire les oblige d'assister tous
les dimanches au prne, chacun  sa paroisse, et les vicaires,
avant de commencer la prire, les appelle chacun par Son nom, et
eux de rpondre tout haute voix: _Monsieur_, _suis ici_.

Un jour, sur l'annonce de l'arrive des dragons, toute la
population huguenote du pays de Gex s'enfuit affole, passe la
frontire et se rfugie  Genve. Le laboureur avait laiss sa
charrue et ses boeufs sur le sillon commenc, la mnagre
apportait avec elle la pte, non encore leve, du pain qu'elle
avait prpar pour mettre au four, les plus presss avaient pass
le Rhne  la nage avec leurs bestiaux; c'tait l un des premiers
flots de l'migration qui allait bientt inonder tous les pays de
l'Europe.

Dans la Saintonge, des populations entires avaient quitt leurs
villages et s'taient rfugies dans les bois o elles vivaient
comme des btes de l'herbe des champs. Louvois crit  Foucault:
Il y a dans quatre paroisses de la Rochelle, six cents personnes
qui ne se sont pas converties, parce qu'elles avaient toutes
dsert et s'taient mises dans les bois; comme elles n'y
pourraient tenir dans la rigueur de l'hiver qui va commencer, Sa
Majest trouvera bien agrable que vous sollicitiez M. de Vrac
_d'y faire loger des troupes dans la fin de ce mois._

Pour fuir ces terribles dragons convertisseurs, les huguenots
quittaient leurs maisons, fuyant au hasard  travers champs, 
travers bois. Migault trouve sur sa route une dame fuyant, portant
un enfant  la mamelle et suivie de deux autres en bas ge,
courant affole, ne sachant o aller. Croyant toujours avoir les
dragons  sa poursuite, elle marchait toujours devant elle et
passa plusieurs jours en rase campagne, sans abri et manquant de
nourriture.

C'tait un crime de fuir les dragons. De Noailles ayant donn huit
jours aux habitants de Nmes pour se convertir, il fit publier que
ceux qui s'en taient alls, par crainte des dragons, eussent 
revenir dans trois jours _sous peine d'tre pendus ou mis aux
galres:_ Une ordonnance dcida que les maisons de ceux qui
s'taient absents de chez eux seraient rases, quant aux
imprudents qui donnaient asile  ces huguenots errants, on les
dclara passibles de grosses amendes.

Inform, dit l'intendant Foucault, que plusieurs personnes
donnent journellement retraite dans leurs maisons aux
religionnaires _qui abandonnent les leurs pour se mettre  couvert
des gens de guerre_, _ce qui retarde et empche mme souvent leur
conversion_, fait trs extrmes dfenses  toutes personnes de
donner retraite dans leurs chteaux ou maisons aux religionnaires,
sous quelque prtexte que ce puisse tre,  peine de mille livres
d'amende.

Anne de Chauffepied, dont le chteau avait t dragonn, avait
trouv asile chez Mme d'Olbreuse, parente de Mme de Maintenon.
Ds le mois suivant, dit-elle, M. et Mme d'Olbreuse furent
avertis que Mme de Maintenon ne trouvait pas bon qu'ils nous
gardassent chez eux. Mme d'Olbreuse crivit l-dessus, une lettre
pleine de bonts pour nous  cette dame, pour la supplier de nous
laisser auprs d'elle, sachant qu'elle le pouvait facilement si
elle le voulait. Mais sa duret ne put tre amollie l-dessus, et,
sans rien crire elle-mme, elle fit mander  Mme d'Olbreuse
qu'elle nous renvoyt, si elle ne voulait avoir bientt sa maison
pleine de dragons.

Quant  ceux qui donnrent assistance aux fugitifs allant chercher
asile hors des frontires, ou qui leur servaient de guides, ils
taient passibles de la peine des galres, parfois mme de la
peine de mort. Ainsi le Parlement de Rouen condamne  tre pendus
et trangls les deux fils du laboureur Lamy, atteints et
convaincus _d'avoir donn retraite et couch dans leurs maisons
des religionnaires avec leurs hardes et chevaux pour faciliter et
favoriser leur sortie du royaume_.

De mme la cour de Metz avait condamn  tre pendus et trangls
Jontzeller et sa femme Anne Keller convaincus savoir ledit
Jontzeller, d'tre venu aux environs de cette ville pour y joindre
lesdits religionnaires et les conduire hors du royaume, de les
avoir guids secrtement la nuit et les avoir cachs chez lui
pendant un jour; ladite Keller d'avoir empch leur capture...
d'avoir, par deux fois teint les lampes, et, par ce moyen, donn
lieu  l'vasion desdits.

Mais les peines terribles dictes, soit contre les fugitifs eux-
mmes, soit contre ceux qui aidaient  leur vasion hors du
royaume, ne purent empcher l'exode des protestants, cet pilogue
fatal des dragonnades.

CHAPITRE VI
L'MIGRATION

_Caractre de l'migration_. _-- Les puissances protestantes_.
_-- migration des capitaux_. _-- Espions_. _-- Guides et
capitaines de navires tratres.-- Corsaires et Barbaresques.--
Rfugis rclams_, _chasss ou enlevs.-- Dsir de retour_. _--
Rentre_. _Par la force_. _-- Dispersion de rfugis_. _-- Projet
de Henri Duquesne_. _-- Rle militaire des rfugis_. _-- Les
consquences de l'migration._


On ne peut s'empcher de reconnatre avec Michelet, que
l'migration des huguenots a un caractre tout particulier de
grandeur; si le huguenot franchissait la frontire, ce n'tait
pas, comme l'migr de 1793, pour sauver sa tte, et il n'tait
pas chass de son pays, comme le Maure l'avait t de l'Espagne.
Tout au contraire, s'il voulait rester et prendre le masque
catholique, il lui tait offert, pour prix d'une facile
hypocrisie, honneurs, faveurs et privilges de toutes sortes.
Qu'il et t ou non contraint par la violence  renier des lvres
sa foi religieuse, le pril ne commenait pour lui que du moment
o il se mettait en route pour aller chercher au-del des
frontires, une terre de libert de conscience o il pt avoir la
libert de prier Dieu  sa manire. Pour se soustraire au viol
journalier de sa conscience, il lui fallait tout quitter, renoncer
 ses biens, abandonner ses parents, sa femme, ses enfants, tous
les tres qui lui taient chers, et s'exposer, s'il chouait dans
sa tentative d'vasion,  des peines terribles. S'il russissait 
franchir la frontire, c'tait l'exil au milieu d'une population
trangre dont il ne connaissait ni les moeurs ni la langue, et la
dure ncessit de mendier son pain ou de gagner sa vie pniblement
 la sueur de son front.

On sait  quel point le Franais est attach  son pays, et
combien, alors mme qu'il s'agit d'aller se fixer  l'tranger
avec tous les siens et en emportant son avoir, il a de la peine 
s'arracher aux liens multiples et invisibles qui le retiennent 
son pays natal; combien devait tre grand le dchirement de coeur
du huguenot, oblig de s'expatrier dans les conditions que je
viens d'indiquer, et combien, une fois arriv  l'tranger, devait
tre amer pour lui le regret de la patrie, regret qu'un rfugi
traduit loquemment en ces quelques mots: _la patrie me revient
toujours  coeur_. Il fallut donc que la rvolte de la conscience
ft bien puissante pour que l'migration des huguenots en vint 
prendre les proportions d'un vritable exode et constitut pour la
France un dsastre.

Au dbut de l'migration, alors qu'il n'y avait point de peines
dictes contre ceux qui seraient surpris sur les frontires, _en
tat de sortir du royaume_, il tait difficile d'empcher les
huguenots de passer la frontire.

En effet, l'dit de 1669 maintenait le droit de sortir du royaume
pour tous les Franais, sortant de temps en temps de leur pays
pour aller travailler et ngocier dans les pays trangers, et il
ne leur dfendait que d'aller s'tablir dans les pays trangers,
par mariages, acquisitions d'immeubles et transport de leurs
familles et biens, _pour y prendre leurs tablissements stables et
sans retour_.

C'est pourquoi Chteauneuf recourait  cet expdient pour empcher
l'migration des huguenots, il crivait aux intendants: Sa
Majest trouve bon qu'on se serve de sa dclaration qui dfend 
tous ceux, de la religion prtendue rforme, d'envoyer et de
faire lever leurs enfants dans les pays trangers avant l'ge de
seize ans, pour faire entendre  ceux de la dite religion qui
voudront se retirer hors du royaume, que, _quand on leur
laisserait cette libert_, on ne permettra point qu'ils emmnent
leurs enfants au-dessous de cet ge, ce qui, sans doute, sera un
bon moyen pour empcher les pres et mres de quitter leurs
habitation...

Plus d'une fois, du reste, le gouvernement devait avoir recours 
ce cruel expdient de mettre les huguenots dans cette douloureuse
alternative, ou d'tre spars de leurs enfants, ou de renoncer 
aller chercher sur la terre trangre la libert religieuse qu'on
leur refusait en France.

Ainsi, pour les rares notabilits protestantes  qui l'on ne crut
pas pouvoir refuser la permission de sortir de France, on eut soin
de retenir leurs enfants pour les mettre aux mains des
convertisseurs; il en fut de mme pour les _opinitres_, qu'aprs
un long temps de relgation ou d'emprisonnement, on se dcida 
expulser. Quant aux ministres que l'dit de rvocation mettait
dans l'alternative, ou de sortir de France, dans un dlai de
quinze jours, ou d'abjurer, ds le 21 octobre 1685, une circulaire
aux intendants prescrivait de ne comprendre dans les brevets qu'on
leur accordait, que leurs enfants _de l'ge de sept ans ou au-
dessous_, les autres devant tre retenus en France.

Que de scnes dchirantes provoques par cette cruelle
disposition! C'est ainsi que lorsque les quatre pasteurs de Metz,
Ancillon, Bancelin, Joly et de Combles, furent accompagns par les
fidles de leurs glises, jusqu'aux bords de la Moselle o ils
devaient s'embarquer pour prendre le chemin de l'exil, on vit
_leurs seize enfants_, ayant dpass tous l'ge de sept ans, les
treignant dans la douleur et dans les sanglots, ne voulant pas se
sparer d'eux.

Peut-tre, cette obligation de se sparer des tres qui leur
taient les plus chers fut-elle la cause dterminante de
l'abjuration de plus d'un ministre, car les huguenots avaient au
plus haut degr les sentiments de la famille, et l'on vit mme des
fugitifs qui avaient russi  franchir la frontire, revenir,
bravant tous les prils, se rsignant mme  la douloureuse
preuve d'une feinte abjuration, pour reprendre ceux de leurs
enfants qu'ils n'avaient pu emmener avec eux en partant.

Le baron Collot d'Escury allant rejoindre sa femme et ses enfants,
qu'il avait fait partir en avant pour sortir avec eux du royaume,
est pris et contraint d'abjurer: C'est un malheur, dit son fils,
qui lui a tenu fort  coeur. Mais, sans cela, sa femme et ses
enfants n'auraient gure pu viter d'tre repris. Ainsi, c'est un
sacrilge qu'il a commis pour l'amour d'eux, dont nous et les
ntres doivent  tout jamais lui tenir compte.

Le baron d'Escury avait laiss chez un de ses amis le dernier de
ses enfants, _le trouvant trop jeune pour supporter les fatigues
d'un si pnible voyage._ Aprs avoir abjur, il alla le reprendre
et rejoignit avec lui le reste de sa famille _aimant mieux que
Dieu le retirt  lui que de le laisser dans un pays o il aurait
t lev dans une religion si oppose aux commandements de
Dieu._

Mlle de Robillard sollicite en pleurant le capitaine de navire qui
l'emmenait en Angleterre avec quatre de ses frres et soeurs, pour
qu'il consentie  emmener, _par-dessus le march_, sa plus jeune
soeur ge seulement de deux ans. Elle fait tant qu'elle russit.
Cette petite fille de deux ans, tant ma soeur et ma filleule,
dit-elle, je me croyais d'autant plus oblige _ la tirer de
l'idoltrie_ que les autres.

La femme d'un gentilhomme, Jean d'Arbaud, lequel s'tait converti,
avait mis  couvert, chez ses parents, quatre de ses dix enfants;
on lui avait laiss les trois plus jeunes; elle se dcide  fuir
avec eux: Je me vis contrainte, dit-elle, de prendre la
rsolution de me retirer, et de faire mon possible _pour sauver
mes pauvres enfants..._ fortifie par la grce de Dieu et par la
nouvelle que je venais de recevoir que mon mari, avec le procureur
du roi, venait _de m'enlever mes deux filles_, _l'ane et la
troisime_, _pour les mettre dans le couvent..._ Me servant de
l'occasion de la foire de Beaucaire, m'y ayant fait traner avec
mes enfants dans un pitoyable quipage, et dguise pour ne pas
tre reconnue; mais ce qu'il y a de surprenant, ce fut d'avoir
reconnu mon mari en chemin, dans son carrosse, qui, accompagn de
M. le procureur du roi, menait mes deux pauvres filles captives
que je reconnus d'abord, et auxquelles, aprs un triste regard et
plusieurs larmes rpandues d'une mre fort afflige, je ne pus
donner autre secours que celui de mes prires et ma bndiction,
n'ayant os me donner  connatre, de peur de perdre encore les
autres. Dieu sait avec quelle amertume de coeur je poursuivis mon
chemin, me voyant dans l'obligation d'abandonner un mari, peut-
tre pour jamais, que j'aimais extrmement _avant sa chute_, et
deux de mes filles exposes  toutes les plus violentes
contraintes, et  tre mises le jour mme dans un couvent. Mais
enfin, voyant que je n'avais pas de temps  perdre, tant assure
que l'on me poursuivrait dans ma fuite, je pris au plus vite le
chemin le moins dangereux, qui tait celui de Marseille, o j'ai
rencontr mes deux filles que j'avais auparavant envoyes du
Dauphin pour les mettre  couvert et qui avaient ordre de s'y
rendre. Et de l, j'allai jusqu' Nice, jusqu'a Turin, et de Turin
 Genve, o j'arrivai avec mes six enfants, par la grce de Dieu,
aprs avoir t un mois en chemin, souffert une grande fatigue, et
consum ce que je pouvais avoir sur moi. L, j'eus la joie de voir
mon fils an, l'autre tant parti depuis deux ou trois mois avec
M. le baron de Faisse, pour avoir de l'emploi.

On trouve sur une liste de rfugis bretons conserve  Oxford,
les mentions suivantes:

Mme de la Ville du Bois et ses quatre enfants, elle a laiss en
France son mari _dont elle s'est drobe_, et un enfant de trois
mois qu'elle n'a pu sauver.

Mme de Mre et trois enfants, elle s'est aussi drobe de son
mari, et a laiss une petite fille de six mois qu'elle n'a pu
sauver.

Combien de familles se mettaient en route pour l'exil et ne se
retrouvaient pas au complet au-del de la frontire, ayant laiss
sur la route quelques-uns de leurs membres, succombant aux
fatigues du voyage ou retombs aux mains des convertisseurs.

Mme Bonneau, de Rennes gagne l'Angleterre avec sa mre et cinq
petits enfants, son mari arrt trois fois en voulant se sauver,
tait en prison ou aux galres.

Voici, d'aprs une relation conserve  Friedrichsdorf, la
relation des preuves subies par la famille Privat, de Saint-
Hippolyte de Sardge dans le Languedoc: La mre fut massacre par
les dragons, le pre Antoine Privat fut jet dans une
forteresse... ses onze enfants, dont le plus g avait dix-sept
ans, erraient dans l'abandon et la misre. Un jour que fatigus,
ils se tenaient appuys contre les murs d'une vieille tour, ils
entendirent une voix qui gmissait au fond de la tour... Le soir
quelque chose tomba du haut de la tour  leurs pieds, c'tait un
cu de six livres envelopp dans un papier. Ils lurent sur le
papier: _Mes enfants_, _voici tout ce que j'ai_. _Allez vers
l'Est et marchez longtemps_, _vous trouverez un prince agrable 
Dieu qui vous recueillera_. _-- Antoine Privat._

Les enfants prirent confiance et marchrent vers l'Est, ils
marchaient depuis quatre mois, lorsqu'ils arrivrent dans une
grande et belle ville, o ils tombrent puiss sur une promenade,
cette grande et belle ville tait Francfort... Les bourgeois de
Francfort donnrent asile aux neuf filles, et plus tard les
marirent. Les deux garons s'en allrent vers l'lecteur de Hesse
qui leur permit de s'tablir  Friedrichsdorf.

Adrien le Nantonnier, migr en Angleterre, veut passer en
Hollande, il est pris par un corsaire algrien et meurt en
esclavage, aprs avoir pass plusieurs annes dans les fers. De
ses dix enfants, un seul, son fils an, est converti et reste en
France, ses quatre grandes filles et deux de ses fils dports en
Amrique comme opinitres, parviennent  s'chapper et  regagner
l'Europe. Ses trois plus jeunes filles, cruellement tourmentes 
l'hpital de Valence par le froce d'Hrapine, finirent par tre
expulses et se retirrent  Genve.

Michel Nel et sa femme, fille du clbre ministre Dubosc, avaient
trois enfants; ils gagnent la Hollande, ayant perdu deux de leurs
enfants qui prissent de misre en route; le troisime tombe aux
mains des soldats  la frontire: quelques mois aprs, il meurt
dans la maison de la Propagation de la foi, o il avait t
enferm. M. de Marmande et sa femme partent avec un enfant au
berceau, on leur avait enlev cinq filles et un garon de cinq ans
pour les lever au couvent. Le baron de Neufville migre avec ses
deux jeunes fils; sa femme, contrainte d'abjurer, ne peut emmener
avec elle que les deux plus jeunes de ses quatre filles.

Ils taient bien nombreux les rfugis qui, ayant laiss quelques-
uns de leurs enfants aux dures mains des convertisseurs,
redisaient chaque jour cette touchante prire, imprime en 1687 
Amsterdam: Mon Seigneur et mon Dieu, tu vois la juste douleur qui
me presse. Pour te suivre j'ai abandonn ce que j'avais de plus
cher, je me suis spar de moi-mme, j'ai rompu les plus forts
liens de la nature, j'ai quitt mes enfants a qui j'avais donn la
vie. Mais quand je rflchis sur les dangers o ils se trouvent et
sur les ennemis qui les environnent, mon regard se trouble, mes
penses se confondent, ma constance m'abandonne et, comme la
dsole Rachel, je ne peux souffrir qu'on me console.

Et Louis XIV qui, par la perscution religieuse, divisait les
familles de cette terrible faon, ne craignait pas, pour retirer
aux femmes et veuves protestantes l'administration de leurs biens,
d'invoquer ce prtexte: que leur opinitret divisait les
familles!

Beaucoup de rfugis, surtout  la premire heure, arrivaient
dnus de tout.

Au mois de septembre 1685, les pasteurs de Vevey mandent  Berne
que soixante et un fugitifs, vitant les cruauts des gens de
guerre du roi, viennent d'arriver: ils sont venus, disent-ils,
_avec leurs corps seulement_, n'ayant apport la plupart que leur
seul habit et la chemise qui s'est trouve sur leur corps.

Sur la terre d'exil, le conseiller Beringhen, beau-frre du duc de
la Force, pouvait dire: Je suis mari sans femme, pre sans
enfants, conseiller sans charge, riche sans fortune. Madame
Cagnard, parvenue  gagner la Hollande avec ses deux filles, n'eut
d'autre ressource pour vivre que le produit de la vente d'un
collier de perles, seul reste de son opulence passe. -- Henri de
Mirmaud arrive  Genve avec ses deux petites filles et un vieux
serviteur, ne possdant plus que quatre louis d'or; c'tait la
mme somme qui restait  Mlle de Robillard, quand elle fut
dbarque le soir, sur une plage dserte en Angleterre, avec ses
quatre jeunes frres et soeurs. M. de la Boullonnire, dit une
relation, qui tait fort voluptueux et aimait ses aises, dut se
faire, en Hollande, correcteur de lettres et travailler _ coeur
crev_, pour gagner vingt sous par jour. Le baron d'Aubaye, ayant
abandonn 25.000 livres de rentes, n'avait en poche que trente
pistoles. Madame d'Arbaud, qui avait 18 000 livres de rente,
arrive dnue  l'tranger avec neuf enfants dont le plus jeune
avait sept ans.

Dans sa relation d'un voyage fait par lui  Ulm, un ministre dit:
Le bourgmestre m'avoua qu'il tait vrai qu'on refusait l'entre
de la ville  ceux de nos rfugis qu'on croyait tre sur le pied
de mendiants, que c'tait parce que quelques semaines auparavant
une troupe d'environ deux cents personnes s'tant trouve coucher
 Ulm, la nuit du samedi au dimanche, le dimanche matin cette
grande troupe se trouva  la porte de l'glise, lorsque
l'assemble se formait, et que lui-mme, touch de l'tat de tant
de pauvres gens, avait exhort l'assemble  la charit; que cela
avait produit des aumnes considrables  l'issue de la
prdication; mais, que ces gens, non contents de cela, rpandus
ensuite par toute la ville, allant clochant et mendiant, que cela
avait dur trois ou quatre jours, que la bourgeoisie, non
accoutume  cela, avait t oblige de faire prendre des mesures
pour l'viter. -- Il ajouta que deux choses l'avaient fort touch,
la premire de voir tant de peuple sans conducteur, et sans que
quelqu'un entendit l'allemand ou le latin, la seconde que ces
pauvres gens _paraissaient tous muets_, _ne faisaient que tendre
la main avec quelque son de bouche non articul_, qu'il n'avait
jamais si bien compris qu'alors que la diversit de la langue ft
une si grande incommodit.

Les Puissances protestantes, comprenant quelle chance inespre
c'tait pour elles, d'hriter des meilleurs officiers de terre et
de mer, des plus habiles manufacturiers, ouvriers et agriculteurs
de la France, rivalisrent de zle charitable, en prsence du flot
sans cesse grossissant des migrants arrivant la bourse vide, et
parfois la sant perdue par suite des fatigues et des privations
de la route.

La Suisse multiplia ses sacrifices sans se lasser, et Genve,
aprs avoir pendant dix ans hberg les innombrables fugitifs qui
la traversaient pour se rendre dans les divers tats protestants
de l'Europe, finit par garder trois mille rfugis qui
s'tablirent dfinitivement chez elle. La Hollande donna aux
fugitifs des maisons, des terres, des exemptions d'impt, et cra
de nombreux tablissements de refuge pour les femmes. -- Le
Brandebourg fit des villes pour nos rfugis. L'Angleterre
s'imposa pour eux des sacrifices considrables. Un comit
franais, tabli,  Londres, rpartissait entre les rfugis les
sommes alloues  l'migration; les rapports de ce comit
constatent que des secours hebdomadaires taient donns  15500
rfugis en 1687,  27 000 en 1688.

Ce n'tait pas seulement par zle charitable, c'tait aussi par
intrt que certaines puissances attiraient les rfugis chez
elles en leur offrant des terres et des exemptions d'impt, des
avantages de toute sorte, c'est ainsi que pour le grand lecteur
de Brandebourg, Lavisse, fait observer avec raison que: ce prince
eut l'heureuse fortune, _qu'en repeuplant ses tats dvasts_,
_c'est--dire en servant ses plus pressants intrts_, il s'acquit
la renomme, d'un prince hospitalier, protecteur des perscuts et
dfenseur de la libert de conscience.

Mais tous les migrants n'arrivaient pas sans argent, tant s'en
faut, l'argent affluait en Hollande et en Angleterre  la suite de
la rvocation, et bien que les plus riches eussent cherch asile
en Hollande, l'ambassadeur de Louis XIV en Angleterre, crivait en
1687 que la Monnaie de Londres avait dj fondu neuf cent soixante
mille louis d'or. -- Suivant un auteur allemand, deux mille
huguenots de Metz s'taient enfuis dans le Brandebourg en
emportant plus de sept millions. Suivant le marchal de Vauban,
ds 1689, l'migration des capitaux s'levait au chiffre de
soixante millions et Jurieu estimait que, en moyenne, chaque
rfugi avait emport deux cents cus.

Le gouvernement de Louis XIV avait pourtant fait l'impossible,
pour arrter cette migration des capitaux.

Les huguenots parents ou amis des fugitifs, dissimulant leur
sortie du royaume, leur faisaient parvenir  l'tranger les
revenus de leurs biens, mis  l'abri de la confiscation par cette
dissimulation, et pour lesquels ils s'taient fait consentir des
baux fictifs. On fit appel aux dlateurs, et la moiti de la
fortune laisse par les fugitifs, fut attribue  celui qui
signalait leur vasion. Des fugitifs ayant, avant leur dpart,
confi leur fortune  des amis catholiques qui l'avaient prise
sous leur nom; une ordonnance accorda aux dlateurs de ces biens
recls, la moiti des meubles et dix ans des revenus des
immeubles.

Puis on intressa les parents  la ruine des fugitifs, en les
envoyant en possession des biens de ceux-ci, comme s'ils fussent
morts intestats. Beaucoup d'entre eux cependant continurent  ne
se regarder que comme de simples mandataires, et  faire parvenir
aux rfugis le montant de leurs revenus; on les surveillait, et,
du moindre soupon, on les menaait de leur retirer la jouissance
des biens dont ils avaient t envoys en possession. -- Cependant
Marikofer et Weiss constatent qu'en Suisse et dans le Brandebourg,
un grand nombre de rfugis recevaient, sous forme d'envois de
vins, soit leurs revenus, soit les valeurs qu'ils avaient dposes
en mains sres avant de partir.

Les fugitifs, avant de quitter la France, vendaient  vil prix
leurs immeubles ou consentaient des baux onreux, afin de se faire
de l'argent. Pour les empcher de pouvoir en agir ainsi le roi
dcrte: Dclarons nuls tous contrats de vente et autres
dispositions que nos sujets de la religion prtendue rforme,
pourraient faire de leurs immeubles, _un an avant leur retraite du
royaume._

Pour luder cette loi il fallait trouver un acheteur consentant 
antidater l'acte de vente  lui consenti par un fugitif, moins
d'un an avant sa sortie du royaume. Cela se trouvait encore,  des
conditions onreuses naturellement, puisque l'acheteur courait
risque, si la fraude tait dcouverte, de voir confisquer les
biens qui lui avaient t vendus.

Pour porter remde au mal, une loi interdit  quiconque a t
protestant ou est n de parents protestants de vendre ses biens
immeubles, et mme _l'universalit de ses meubles et effets
nobiliaires sans permission_, et cette interdiction de vente fut
renouvele tous les trois ans jusqu'en 1778.

Voici, d'aprs une pice authentique, la requte que devait
adresser au Gouvernement celui qui, ayant du sang huguenot dans
les veines, voulait vendre ses immeubles: Aujourd'hui, 3 fvrier
1772, le roi tant  Versailles, la dame X... a reprsent  Sa
Majest qu'elle possde ... un domaine de la valeur de neuf mille
livres qu'elle dsirerait vendre, mais, qu'tant issue de parents
qui ont profess la religion prtendue rforme, _elle ne peut
faire cette vente sans la permission de Sa Majest_.

Le huguenot qui voulait prparer sa fuite, ne pouvant dsormais ni
aliner ni affermer ses immeubles, mme  vil prix, n'avait plus
d'autre moyen de se procurer de l'argent ncessaire au voyage que
de vendre, comme il le pouvait, une partie de ses effets et objets
mobiliers. -- L encore, nouvel obstacle cr par le gouvernement;
 Metz, dit Olry, il y avait des dfenses si fortes _de rien
acheter de ceux de la religion_, que ce fut aprs de gros
dommages, que nous emes l'argent des effets que l'on achetait de
nous _pour le quart de ce qu'ils valaient; _au chteau de
Neufville, prs d'Abbeville, les dragons, dit une relation,
avaient trouv la maison fort garnie, _on n'avait pu rien
vendre_, il y avait plus de trois mois qu'il y avait _des dfenses
secrtes de rien acheter et aux fermiers de rien payer_.

Ce n'tait pas seulement la difficult de vendre, qui empchait
les huguenots de raliser leur pcule de fuite, c'tait la
ncessit de le faire secrtement, de ne se procurer de l'argent
que peu  peu, et de diffrentes mains, de manire  de pas
veiller les soupons du clerg et de l'administration. Pour se
rendre compte du soin jaloux avec lequel l'administration
surveillait les ventes d'objets mobiliers, il faut consulter dans
le registre des dlibrations de la ville de Tours (sance du 27
octobre 1685), l'tat des objets achets aux rforms par les
marchands et particuliers catholiques.

Quatre-vingt-quinze rforms sont signals comme ayant vendu des
bijoux, des meubles, des tapisseries, des tableaux, du linge, de
la batterie de cuisine. La dame Renou a vendu deux armoires pour
quatre livres dix sous, la veuve Dubourg, un moulin  passer la
farine pour sept livres vingt sols, de Sicqueville, deux guridons
pour trois livres, Brethon, deux miroirs, deux lustres et une
tapisserie pour six cent cinquante livres, Mlle Briot, un fil de
perles pour cinq cent livres, Jallot, de la vaisselle d'argent
pour neuf cent soixante-douze livres.

Comme l'avait conseill Fnelon dans son mmoire  Seignelai, on
veillait  empcher non seulement les ventes de biens et de
meubles, mais encore les alinations, les gros emprunts. De cette
manire, on empchait les huguenots non commerants de raliser
facilement leur fortune  l'avance pour la faire passer 
l'tranger. Pour les commerants, Seignelai fit en vain
strictement visiter les navires partant pour l'tranger, qu'il
croyait remplis de tonneaux d'or et d'argent; cette visite ne
pouvait amener de rsultats; car, c'est au moyen de lettres de
change tires sur les diverses places de l'Europe, que les
commerants faisaient passer  l'tranger leur fortune, consistant
en valeurs mobilires. Weiss dit que quelques familles
commerantes de Lyon firent passer de cette manire jusqu' six
cent mille cus en Hollande et en Angleterre.

Le Gouvernement demeura impuissant, aussi bien pour arrter
l'migration des capitaux que pour empcher celle des personnes,
bien qu'il et dict les plus terribles peines contre les fugitifs
et contre ceux qui favoriseraient directement ou indirectement
leur vasion.

Un dit de 1679 avait dict la peine de la confiscation de corps
et de biens contre les religionnaires qui seraient arrts sur les
frontires_ en tat de sortir _du royaume, ou qui, aprs tre
sortis de France seraient apprhends sur les vaisseaux trangers
ou autres; une dclaration du 31 mai 1685 substitua  la peine de
mort celle des galres pour les hommes, de l'emprisonnement
perptuel pour les femmes, avec confiscation des biens pour tous,
peine moins svre, dit le roi, _dont la crainte _les puisse
empcher de passer dans les pays trangers pour s'y habituer. Ce
n'tait point par humanit qu'tait faite cette substitution de
peine, mais par suite de l'impossibilit o l'on se trouvait de
punir de la peine capitale un si grand nombre de coupables; ce qui
le montre bien, c'est qu'un dit du 12 octobre 1687 substitue au
contraire la peine de mort  celle des galres pour ceux qui
auront favoris directement ou indirectement l'vasion des
huguenots. La crainte de la peine des galres n'arrta pas plus
que celle de la peine de mort, le flot toujours grossissant de
l'migration, mais les galres se remplirent de malheureux arrts
_en tat de sortir_ du royaume. Marteilhe, acquitt du fait
d'vasion, bien qu'arrt sur les frontires, vit son procs
repris sur ordre exprs de la Cour et fut envoy aux galres.
Mascarenc, arrt  trente ou quarante lieues de la frontire, fut
plus heureux; condamn aux galres par le parlement de Toulouse,
il interjeta appel de l'arrt, et, aprs deux annes
d'emprisonnement, on le tira de son cachot, et, plac dans une
chaise  porteurs, les yeux bands, il fut conduit, non aux
galres, mais  la frontire avec ordre de ne jamais rentrer en
France.

Comme il se faisait un grand commerce de _faux_ passeports, le
gouvernement se montra impitoyable pour les vendeurs de ces _faux_
passeports et fit pendre tous ceux qu'il dcouvrit; des
fonctionnaires complaisants en vendirent de vrais  beaux deniers
comptants, mais le plus souvent c'tait avec des passeports
dlivrs rgulirement  des catholiques que les huguenots
franchissaient impunment la frontire. Mme de la Chesnaye, ayant
le passeport d'une servante catholique fort couperose, tait
oblige, pour rpondre au signalement de ce passeport, de se
frotter tous les matins le visage avec des orties. Chauguyon et
ses compagnons voyageaient avec un passeport dlivr par le
gouverneur de Sedan  des marchands catholiques se rendant 
Lige; avec ce passeport ils franchirent un premier poste de
garde-frontires, mais ils furent arrts par un second plus
souponneux. Les surveillants taient, du reste, toujours en
crainte d'avoir laiss passer des fugitifs avec un passeport faux
ou emprunt et c'est cette crainte qui assura le succs de la ruse
employe par M. de Fromont, officier aux gardes. Accompagn de
quelques religionnaires, dguiss en soldats, il se prsente  la
porte d'une ville frontire et demande si quelques personnes n'ont
point dj pass. Oui, rpond le garde, et avec de bons
passeports. Ils taient _faux_! s'crie Fromont et j'ai ordre de
poursuivre les fugitifs! Sur ce il se prcipite avec ses
compagnons, et on les laisse tranquillement passer. Pour passer 
l'tranger, sous un prtexte ou sous un autre, des religionnaires
obtenaient qu'on leur dlivrt un passeport; ainsi le seigneur de
Bourges, matre de camp, grce au certificat que lui dlivre un
mdecin de ses amis, obtient un passeport pour aller aux eaux
d'Aix-la-Chapelle, soigner sa prtendue maladie; la frontire
passe, il va se fixer en Hollande. Pour viter de semblables
surprises, on ne dlivre plus de passeports que sur l'avis
conforme de l'vque et de l'intendant, et l'on exige de celui qui
l'obtient, le dpt d'une somme importante, _comme caution de
retour_. On en vint  mettre, pour ainsi dire, le commerce en
interdit, en obligeant les ngociants  acheter la permission de
monter sur leurs navires pour aller trafiquer  l'tranger, au
prix de dix, vingt ou trente mille livres. La caution n'tait pas
toujours, quel que ft son chiffre, une garantie absolue de
retour; ainsi le clbre voyageur Tavernier ayant d acheter 50
000 livres la permission d'aller passer un mois en Suisse, fit le
sacrifice de la caution qu'il avait dpose et ne repassa jamais
la frontire.

On veut obliger les huguenots  se faire les inspecteurs de leurs
familles et les garants de leur rsidence en France. Un raffineur
de Nantes, dont la femme _ne paraissait pas _depuis quelque temps,
est oblig de donner caution de mille livres que sa femme
reviendra dans le dlai d'un mois. Le prfet de police d'Argenson,
ne consent  faire sortir de la Bastille Foisin, emprisonn comme
_opinitre_, que s'il se rsigne  dposer deux cent mille livres
de valeurs, comme garantie que, ni sa femme, ni ses enfants ne
passeront  l'tranger. D'Argenson conseille d'attribuer
l'emprisonnement de Foisin  cette cause qu'il aurait t _prsum
complice _de l'vasion de sa fille. Il ne serait pas inutile,
ajoute-t-il, que les protestants, apprhendant de se voir ainsi
impliqus et punis pour les fautes de leurs proches, ne se
crussent obligs de les en dtourner et ne devinssent ainsi les
inspecteurs les uns des autres.

 Metz, dit Olry, on rendait les pres responsables de leurs
enfants, on mit dans les prisons de la ville plusieurs pres, gens
honorables, voulant qu'ils fissent revenir leurs enfants.  Rouen,
de Colleville, conseiller au parlement, fut emprisonn _comme
souponn_ de savoir le lieu de retraite de ses filles.

Non seulement on tentait d'obliger les parents  faire revenir
leurs enfants lorsqu'ils les avaient mis  couvert, mais encore,
on retenait les familles  domicile, sous la surveillance
ombrageuse de l'administration et du clerg, pour pouvoir prvenir
tout projet d'migration. Ds le lendemain de l'dit de
rvocation, Fnelon, _policier mrite_, conseillait  Seignelai
de veiller sur les changements de domicile des huguenots,
lorsqu'ils ne seraient pas fonds sur quelque ncessit manifeste.
En 1699, pour faciliter cette surveillance, une dclaration
interdit aux huguenots de changer de rsidence sans en avoir
obtenu _la permission par crit_; cette permission fixait
l'itinraire  suivre, et si l'on s'en cartait, on tait bien
vite arrt.

Le plus simple dplacement temporaire tait suspect, et le clerg
le signalait. Ainsi, en 1686, Fnelon recommande  Seignelai de
renforcer la garde de la rivire de Bordeaux; tous ceux qui
veulent s'enfuir allant passer par l _sous prtexte de procs_,
et ayant lieu de craindre qu'il parte un grand nombre de huguenots
par les vaisseaux hollandais qui commencent  venir pour la foire
de mars  Bordeaux.

Ce qui tait encore plus dangereux, pour les huguenots voulant
s'enfuir, que l'inquisitoriale surveillance du clerg, c'taient
les faux frres, qui,  l'tranger et en France, servaient
d'espions  l'administration.

L'ambassadeur d'Avaux entretenait en Hollande de nombreux espions
parmi les rfugis, et, grce  eux, il pouvait prvenir le
gouvernement des projets d'migration que tel ou tel huguenot
mditait et dont il avait fait part  ses parents ou  ses amis
migrs. Tillires, un des meilleurs espions de d'Avaux, le
prvient un jour qu'un riche libraire de Lyon a fait passer cent
mille francs  son frre et se prpare  le rejoindre en Hollande;
un autre jour, il lui annonce que Mme Millire vient de vendre une
terre 24 000 livres et qu'elle doit incessamment partir, emportant
la moiti de cette somme qu'elle a reue comptant; une autre fois,
enfin, il lui donne avis qu'une troupe de 500 huguenots environ
doit partir de Jarnac pour Royan et s'embarquera sur un vaisseau
qui devra se trouver  quelques lieues de l, au bourg de Saint-
Georges.

Les espions n'taient pas moins nombreux en France; moyennant une
pension de cent livres qu'il servait  l'ancien ministre Dumas,
Bville connaissait la plupart des projets des huguenots du
Languedoc;  Paris de nombreux espions tenaient le prfet de
police au courant de ce qui se passait dans les familles
huguenotes; en Saintonge, Fnelon se servait, pour espionner les
nouveaux convertis, du ministre Bernon, dont il tenait _la
conversion secrte_, et il conseillait  Seignelai de donner des
pensions secrtes aux chefs huguenots par lesquels _on saurait
bien des choses_, disait-il.

En dehors des espions attitrs, les huguenots avaient  craindre
encore la trahison de leurs prtendus amis ou de leurs parents,
lesquels, par intrt, ou pour mriter les bonnes grces d'un
protecteur catholique, n'hsitaient pas parfois  les dnoncer.
Deux jeunes gens de Bergerac confient leurs projets de fuite  un
officier de leurs amis qui avait pous une protestante de leur
pays, ils lui content qu'ils doivent se dguiser en officiers,
prendre telle route et sortir par tel point de la frontire. Cet
officier, pour se faire bien voir de la Vrillire,  qui il
rclamait la leve du squestre mis sur les biens des frres
huguenots de sa femme, donne  ce ministre toutes les indications
ncessaires pour faire prendre ses amis trop confiants, et ceux-ci
sont arrts au moment de franchir la frontire. Un faux frre
demande  sa parente, madame du Chail, de lui fournir les moyens
de passer  l'tranger; celle-ci lui fait donner, par un de ses
amis, des lettres de recommandation pour la Hollande, et, par une
demoiselle huguenote, l'argent ncessaire pour faire le voyage. Le
misrable les dnonce tous trois et les fait arrter.

Ds le mois d'octobre 1685, une ordonnance avait enjoint aux
religionnaires, qui n'taient pas habitus  Paris depuis plus
d'un an, de retourner au lieu ordinaire de leur demeure, mais les
huguenots n'en continuent pas moins  affluer  Paris, o, perdus
dans la foule, il tait moins facile de les surveiller, si bien
qu'en 1702 le prfet de police d'Argenson,  l'occasion d'une
vieille protestante que l'vque de Blois lui dnonce comme tant
partie depuis plusieurs jours pour y rejoindre son fils qui y est
venu, sans y avoir aucune affaire, crit: Il est fcheux que
Paris devienne l'asile et l'entrept des protestants inquiets _qui
n'aiment pas  se faire instruire_, et qui veulent se mettre 
couvert d'une inquisition qui leur parait trop exacte.

C'est que ces protestants _inquiets_, en dpit des espions,
trouvaient l plus de facilit  prparer leur fuite.

Il y avait  Paris d'habiles spculateurs qui savaient djouer la
surveillance des agents du gouvernement, et qui avaient organis
un service rgulier d'migration. Ils confiaient les fugitifs 
des guides expriments, connaissant les dangers du voyage et
sachant les viter habilement; les fugitifs, passant de main en
main, et d'tape en tape, arrivaient presque toujours  franchir
heureusement la frontire.

Une note de police, trouve dans les papiers de la Reynie, donne
les dtails suivants sur le service parisien de l'migration:

Pour sortir de Paris, les rforms, c'est les jours de march 
minuit  cause de la commodit des barrires que l'on ouvre plus
facilement que les autres jours, et ils arrivent devant le jour,
proche Senlis qu'ils laissent  main gauche. Il en est d'autres
qui vont jusqu' Saint-Quentin, et qui n'y entrent que les jours
de march, dans la confusion du moment. Et, y tant, ils ont une
maison de rendez-vous o ils se retirent, et o les guides les
viennent prendre. Pour les faire sortir, ils les habillent en
paysans ou paysannes, menant devant eux des btes asines. Ils se
dtournent du chemin et des guides, qui sont ordinairement deux ou
trois. L'un va devant pour passer, et, s'il ne rencontre personne,
l'autre suit; s'il rencontre du monde, l'autre qui suit voit et
entend parler, et, suivant ce qu'il voit et entend de mauvais, il
retourne sur ses pas trouver les huguenots, et ils les mnent par
un autre passage.

C'taient en gnral des huguenots appartenant  la riche
bourgeoisie qui venaient rsider  Paris pour attendre l'occasion
de prendre le chemin de l'tranger.

Mais ce n'tait point par Paris que passait le gros de
l'migration, le plus grand nombre de ceux qui voulaient gagner
les pays trangers, partaient de chez eux, pour se rendre
directement au point du littoral ou de la frontire de terre
(souvent fort loigne du Lieu de leur rsidence), qu'ils avaient
choisi pour y oprer leur sortie du royaume.

Quand ils taient parvenus  sortir de chez eux, sans avoir attir
l'attention de leurs voisins, il leur fallait user d'habilets
infinies pour viter les dangers renaissants  chaque pas du
voyage. Il n'y avait ni bourg, ni hameau, ni pont, ni gu de
rivire, o il n'y et des gens aposts pour observer les
passants. Il fallait donc, pour gagner la frontire, loigne
parfois de quatre lieues du point de dpart, ne marcher que la
nuit, non par les grandes routes, si bien surveilles, mais par
des sentiers carts et par des chemins presque impraticables,
puis se cacher le jour, dans des bois, dans des cavernes ou dans
des granges isoles.

Nulle part, on n'aurait consenti  donner un abri aux fugitifs;
les chteaux et les maisons des religionnaires et des nouveaux
convertis taient surveills troitement. Les aubergistes
refusaient de loger ceux qui ne pouvaient leur prsenter, soit un
passeport, soit tout au moins, un billet des autorits locales. Il
y avait contre celui qui logeait un huguenot des pnalits
pcuniaires s'levant jusqu' 3 000 et mme 6000 livres, et celui
qui, en donnant asile  un huguenot, tait convaincu d'avoir voulu
favoriser son vasion du royaume, tait passible des galres, ou
mme de peine de mort. Parfois, l'glise venant en aide  la
police, menaait d'excommunication quiconque avait donn asile ou
prt la moindre assistance  un huguenot cherchant  sortir du
royaume.

Voici une pice constatant cette intervention singulire de
l'glise:

Monitoire fait, par Cherouvrier des Grassires, grand vicaire et
official de Monseigneur l'vque de Nantes, de la part du
procureur du roi et adress  tous recteurs, vicaires, prtres ou
notaires apostoliques du diocse: Se complaignant  ceux et 
celles qui savent et ont connaissance que certains particuliers,
faisant profession de la religion prtendue rforme, quoiqu'ils
en eussent ci-devant fait l'abjuration, se seraient absents et
sortis hors le royaume depuis quelque temps; ayant emmen leurs
femmes et la meilleure partie de leurs effets, tant en
marchandises qu'en argent.

Item  ceux et  celles qui savent et ont connaissance de ceux
qui ont favoris leur sortie, soit en aidant  voiturer leurs
meubles, et effets, tant de jour que de nuit, ou avoir donn
retraite, prt chevaux et charrettes pour les emmener et
gnralement tous ceux et celles qui, des faits ci-dessus
circonstances et dpendances, en ont vu, su, connu, entendu, ou
dire ou aperu quelque chose, ou y ont t prsents, consenti,
donn conseil ou aid en quelque manire que ce soit.

 ces causes nous mandons  tous, expressment, enjoignons de
lire et publier par trois jours de demandes conscutives, aux
prnes de nos grands messes paroissiales et dominicales, et de
bien avertir ceux et celles qui ont connaissance des dits faits
ci-dessus, _qu'ils aient  en donner dclaration  la justice_,
huitaine aprs la dernire publication, _sous peine d'encourir les
censures de l'glise et d'tre excommunis_.

On comprend combien il tait difficile aux huguenots qui fuyaient
de trouver quelqu'un qui ost leur donner asile ou mme une
assistance quelconque; la terreur tait si grande que le fugitif
Pierre Fraisses, par exemple, vit sa mre elle-mme refuser de le
recevoir et fut oblig de revenir sur ses pas. Jean Nissoles
choue une premire fois dans son projet d'migration, il est
enferm  la tour de Constance, d'o il s'chappe avec un de ses
compagnons nomm Capitaine. Mais en franchissant la muraille de
clture, il tombe, et se dbote les deux chevilles. Capitaine se
rend chez quelques huguenots du voisinage _qu'il connaissait_,
pour leur emprunter un cheval et une voiture, afin d'emmener le
bless; ceux-ci lui demandent _s'il veut leur mettre la corde au
cou;_ et le menacent de le _dnoncer_ s'il ne se retire au plus
vite. Par aventure il finit par trouver dans un pturage une
monture pour Nissoles. Dans des mtairies o passent les fugitifs,
les habitants _que connat _Capitaine et qu'il dit tre de la
religion, non seulement ne veulent pas leur donner asile, mais
_refusent mme de leur montrer leur chemin_.

Dans un village o les malheureux arrivent extnus, _on les
refuse partout_; seule une demoiselle les accueille et fait
conduire Nissoles chez un homme sachant _rhabiller les membres
rompus_. Comme on ne croyait pas le bless _tout  fait en sret_
chez ce rhabilleur ou rebouteux, il est mis chez une veuve en
pension, et il doit encore, pour sa sret, changer trois ou
quatre fois de maison.  peu prs remis, il s'arrte deux jours
chez un ami, puis se rend  Nmes chez des parents qui le mettent
dans une maison isole, n'osant le loger chez eux, _de peur de se
faire des affaires._ Voyant ses parents _dans des frayeurs
mortelles_, il se dcide  rentrer chez lui  Ganges.

Un parent,  Saint-Hippolyte, lui donne un cheval pour le porter,
et un garon pour le conduire, avec une lettre pour son frre.
Celui-ci refuse le couvert au pauvre Nissolles, disant que son
frre devrait avoir honte de lui envoyer un fugitif, _pour le
faire prir lui et sa famille_. Le guide de Nissolles ne veut pas
le mener jusqu' Ganges, et le laisse dans une mtairie,  deux
mousquetades de la ville. Oblig de faire la route  pied, malgr
la difficult qu'il prouve  marcher, Nissolles arrive dans une
table  porcs, dpendant de sa proprit, s'tend dans l'auge o
mangeaient les pourceaux, et, puis de fatigue, s'endort
profondment, _comme s'il et t couch dans un bon lit_, dit-il.
Les dragons taient dans sa maison; ds qu'ils sont couchs, sa
femme vient le chercher et le cache dans un magasin, si humide
qu'il ne peut y rester que quelques jours. On le met alors dans un
autre endroit, si bas qu'il ne pouvait y tre  l'aise que couch,
de l il entendait les dragons pester et jurer et, pour peu qu'il
et touss ou crach un peu fort, il eut t dcouvert.

Quand un huguenot, pour gagner la frontire, se dcidait 
entreprendre un long et prilleux voyage de cinquante, parfois de
cent lieues, voyage fait de nuit, sans suivre jamais les grandes
routes, il lui fallait ncessairement trouver un guide, lequel
tait toujours suspect, puisque l'appt du gain lui faisait seul
braver la chance des galres ou de la potence, c'tait mme
souvent un tratre, et parfois pis encore. Cependant, on voyait de
jeunes femmes, de jeunes personnes de quinze  seize ans, se
hasarder seules  de telles aventures, se confiant  des inconnus,
matres de leur honneur et de leur vie, dans les bois, les dserts
et les montagnes, qu'il fallait traverser la nuit, sans nul
secours  attendre, le cas chant. Pierre Faisses et ses
compagnons, ayant pay leur guide d'avance, celui-ci les abandonne
en route, et ils sont obligs de revenir sur leurs pas. Il en est
de mme du guide qui conduisait Mme de Chambrun et trois
demoiselles de Lyon; ces pauvres femmes, abandonnes par lui dans
la montagne, errrent neuf jours au milieu des neiges avant de
pouvoir, gagner la Suisse. Des fugitifs, conduits par leur guide
chez un paysan aux bords de l'Escaut, sont livrs par lui. --
Mme Duguenin part de Paris avec son fils, sa belle-fille grosse de
sept mois, une nice, deux neveux et la fille de Sbastien
Bourdon, peintre du roi; prs de Mons, toute la troupe est trahie
et livre par son guide. Mlle Petit, avant d'arriver  Genve, est
maltraite et dpouille par son guide. Campana et un autre
huguenot, dcouvrirent  temps que leur guide veut les dpouiller
et les assassiner, ils le quittent, mais, en revenant  Lyon, ils
sont vols et maltraits par les paysans. Un guide s'tait charg
de conduire de Lyon  Genve une dame et ses deux filles, il
abandonne celles-ci et, emmenant la dame  travers bois,
l'assassine et la dpouille.

C'est quand on approchait de la frontire que les prils se
multipliaient, car de nombreux postes de soldats ou de paysans,
chelonns de distance en distance, exeraient sur tous les
passages une active surveillance de jour et de nuit. Pour stimuler
le zle des soldats, une ordonnance avait dcid que les hardes
qui se trouveraient sur les fugitifs ou  leur suite, seraient
distribues  ceux qui composeraient le corps de garde qui les
aurait arrts.

Parfois cependant les soldats trouvaient avantage  laisser passer
les fugitifs: la sentinelle avance d'un corps de garde se trouve
en face d'une troupe de huguenots, le guide qui les conduisait,
prsente aux soldats un pistolet d'une main, une bourse de
l'autre, et l'invite  choisir entre la mort et l'argent, le choix
est bientt fait. Un fugitif, porteur de huit cents cus, est
arrt par un poste de soldats: si vous me gardez, leur dit-il,
j'abjurerai, et il vous faudra rendre les huit cents cus, si vous
me lchez vous garderez la somme. On le lche, il rejoint sa femme
qui avait pass par un autre chemin avec une bonne somme et tous
deux franchissent la frontire. Les soldats, ainsi que le constate
une note de la Reynie, laissaient souvent passer les fugitifs pour
l'argent qu'ils leur donnaient. Lors mme que les migrants
pouvaient disposer d'une somme de mille ou de deux mille livres,
ils achetaient le libre passage des officiers; ceux-ci donnaient
aux femmes des soldats pour guides, et, mlant les hommes aux
archers de leur escorte, les conduisaient eux-mmes hors des
frontires.

Pour remdier au mal, dans beaucoup de passages on remplace les
soldats par des paysans, plus difficiles  corrompre, parce que,
dit une note de police, _l'un veut et l'autre est contraire_. On
accorde  ces paysans une prime, pour chaque huguenot arrt,
qu'on leur permet en outre de voler, ainsi qu'en tmoigne cette
lettre de Louvois aux intendants: Il n'y a pas d'inconvnients de
dissimuler les vols que font les paysans aux gens de la religion
prtendue rforme, qu'ils trouvent dsertant, afin de rendre le
passage plus difficile, et mme, Sa Majest dsire qu'on leur
promette, outre la dpouille des gens qu'ils arrteront, trois
pistoles pour chacun de ceux qu'ils amneront  la plus prochaine
place.

Mais l'espion de la Reynie est bientt oblig de reconnatre que
les paysans, s'il leur est plus difficile qu'aux soldats de se
mettre d'accord sur le prix  demander pour laisser passer les
fugitifs, sont cependant plus faciles  corrompre que ceux-ci, 
raison de leur pret au gain.

Le littoral n'tait pas moins rigoureusement gard que les
frontires de terre; les alles et venues des barques de pche
taient continuellement surveilles; nul navire ne pouvait mettre
 la voile, sans avoir t visit, une premire fois au dpart,
une seconde fois en mer, par les croiseurs qui stationnaient
devant tous les ports.

Tous ces obstacles n'arrtaient pas plus l'migration, que le soin
pris par le gouvernement de mener _en montre_ dans les villes,
attachs  la chane, les fugitifs dont il avait pu se saisir. Le
clerg et l'administration rpandaient en vain les nouvelles les
plus alarmantes sur le mauvais accueil reu  l'tranger par les
rfugis, dont huit mille seraient morts de misre en Angleterre,
et qui, manquant de tout, sollicitaient, disait-on, la faveur de
rentrer en France au prix d'une adjuration. Mais les lettres
venues de l'tranger et les libelles imprims en Hollande,
empchaient les huguenots d'ajouter foi  tous ces faux bruits.

Chaque jour, sur bien des points du royaume, se renouvelait
quelqu'une de ces scnes de l'exode protestant, semblable  celle
que conte ainsi le fils du martyr Teissier: Il ne fallait plus
songer  aller  la Salle; ma mre et ma soeur s'taient enfuies,
notre vieux rentier (fermier) et sa femme avaient abandonn la
place, ayant t fort maltraits tout d'abord par les soldats...
Enfin, mon frre m'avait quitt, nous nous dmes un adieu, soit!
le coeur serr _et chacun s'en alla  la belle toile._

Chaque nuit, quelque maison se fermait silencieusement, et ses
habitants partaient mystrieusement pour l'inconnu, ainsi que le
fit Jean Giraud. Nous mmes, dit-il, des morceaux de nappes que
j'avais coups, aux pieds de mes chevaux,  cette fin qu'ils ne
menassent point de bruit en sortant de chez moi sur le pav, de
peur que les voisins n'entendissent. Ma femme, en sortant de la
chambre, mit sa fille sur le dos. C'tait environ onze heures du
soir, au plus fort de la pluie, et quand je jugeai; qu'elle
pouvait tre  deux cents pas hors de ma maison et du village, je
fermai bien mes portes et me remis  la garde du bon Dieu. Et,
ayant joint ma femme, nous dchaussmes les deux chevaux et mis ma
femme  cheval avec ma fille.

Nous quittmes de nuit notre demeure, dit Judith Manigault,
laissant les soldats dans leur lit, et leur abandonnant notre
maison et tout ce qu'elle contenait. Pensant bien qu'on nous
chercherait partout, nous nous tnmes cachs pendant dix jours, 
Romans, en Dauphin, chez une bonne femme qui n'avait garde de
nous trahir. Nous tant embarqus  Londres (o ils taient
arrivs en passant par l'Allemagne et la Hollande), nous emes
toutes sortes de malheurs. La fivre rouge se dclara sur le
navire, plusieurs des ntres en moururent et parmi eux _ntre
vieille mre._ Nous touchmes les Bermudes, o le vaisseau qui
nous portait fut saisi. Nous y dpensmes tout notre argent, et ce
ft  grand peine que nous nous procurmes le passage sur un autre
navire.

De nouvelles infortunes nous attendaient  la Caroline. Au bout
de dix-huit mois, nous perdmes _notre frre an_ qui finit par
succomber  des fatigues si inaccoutumes. En sorte que, depuis
notre dpart de France, nous avions souffert tout ce qu'on peut
souffrir, je fus _six mois sans goter du pain_, travaillant
d'ailleurs comme une esclave; et, durant trois ou quatre ans, je
n'eus jamais de quoi satisfaire compltement la faim qui me
dvorait. Et toutefois, Dieu a fait de grandes choses  notre
gard, en nous donnant la force de supporter ces preuves.

Un premier, un second chec ne faisaient pas renoncer  leurs
projets ceux qui s'taient dtermins  quitter leur patrie pour
gagner un pays de libert de conscience. Un orfvre de Rouen,
arrt une premire fois  Lyon, une seconde fois en Bourgogne;
aprs s'tre chapp de prison, trouva moyen de gagner la Hollande
o il retrouva sa famille.

Le marchand Jean Nissolles, vad de la tour de Constance o il
avait t enferm pour avoir voulu migrer, se remet en route
seul, et mont sur un mchant ne, achet une pistole; _tout
incommod des pieds et tourment d'une fivre d'accs assez
fcheux_. Il arrive  Lyon aprs avoir t retir _ demi-mort_ et
 grand peine avec sa monture, d'une fondrire de boue paisse,
gluante et glace. Ayant trouv l un guide qui consentait 
conduire un pauvre estropi comme il l'tait, il repart avec lui,
mont sur un ne. Le guide le fait passer par un chemin
effroyable, au milieu duquel reste sa pauvre monture, fourbue et
ne pouvant plus faire un pas. Un paysan, qu'il rencontre par
bonheur, le laisse monter sur un de ses chevaux pour franchir la
montagne. Une tempte s'lve;  chaque instant, cheval et
cavaliers manquent d'tre prcipits du chemin dans l'abme. Le
cheval ne pouvant se tenir sur la neige, se couchait  tout coup,
si bien qu'il fallt le traner pendant sept  huit cents pas.
Dmont une seconde fois, Nissolles, malgr la difficult extrme
qu'il prouve  marcher, est oblig de faire la route  pied. Il
traverse clopin-clopant le pays de Gex, endurant beaucoup de soif,
parce que son guide lui fait soigneusement viter tous les
villages, et il arrive enfin, aprs tant de hasards et de
fatigues, sur la terre de Genve.

Mlle du Bois, avec deux autres demoiselles, est arrte,  quatre
lieues de son point de dpart par une troupe de cavaliers qui se
contente de maltraiter et de dpouiller les fugitives.

Quelque temps aprs, les passages tant soigneusement gards;
elles gagnent un roulier qui consent  les mettre dans un tonneau
emball de toile. Elles y restent trois jours, et trois nuits,
mais alors qu'elles taient rendues prs de Hambourg, et n'avaient
plus que quinze lieues  faire pour passer la frontire, le
roulier entendant les tambours de la garnison, croit que les
dragons sont  ses trousses; il dtelle un de ses chevaux et
s'enfuit laissant l charrette et chargement. Les demoiselles se
sauvent dans un bois o elles sont prises par les paysans qui les
livrent au gouverneur de Hambourg. Aprs dix mois de rclusion
dans un couvent, Mlle du Bois traverse le dortoir des
pensionnaires, descend dans la cour par une fentre dont elle lime
ou descelle les barreaux. Elle saute dans la cour, de l dans le
jardin, en arrachant le cadenas qui tenait la porte ferme.
S'aidant d'une pice de toile qu'elle trouve tendue l pour
blanchir, elle descend du haut de la muraille et traverse la
Moselle qui passe au pied, en ayant de l'eau jusqu'au cou. Elle
trouve asile chez des religionnaires, mais comme sa fuite avait
t dcouverte et qu'on avait promis dix louis  qui la
dcouvrirait, elle est oblige de changer deux fois de retraite.
Elle se dguise en paysan pour passer les portes de la ville;
ayant une hotte avec un tonneau dessus, et un panier au bras.
Aprs avoir fait une lieue  pied, en cet quipage, elle trouve un
guide qui la fait passer pour son valet; arrte  une place
frontire, elle est interroge par un dragon qui parlait allemand,
mais comme elle parlait assez bien la langue elle se tire
d'affaire. Au moment d'arriver  bon port, elle trouve des
archers, qui demandent  son guide s'il n'a pas entendu parler de
la religieuse qui s'est enfuie, et ordonnent au prtendu valet
d'aller faire boire leurs chevaux, ce qu'il fait, aussitt de
retour, elle monte  cheval et tous deux, galopant toujours,
gagnent Lige. Arrive l, Mlle Dubois avoue  son guide, qu'elle
est la religieuse que l'on cherche partout, et celui-ci, tout
tremblant, s'crie que s'il l'et su, il ne se serait pas charg
pour mille pistoles de la conduire.

Jamais on n'avait vu tant de marchands, tant de veuves de
ngociants, appeles par leurs affaires  l'tranger, tant de
femmes maries  des soldats, allant rejoindre leurs garnisons
dans les places frontires. Les gardes s'en tonnaient, et plus
d'une ne put passer qu'aprs qu'on l'et vue, tout au moins
quelques instants, couche dans le mme lit que son soi-disant
mari.

Mlle Petit arriva  Genve dguise en marmiton, beaucoup d'autre
femmes ou filles se travestissaient en jeunes garons, en valet,
valets, sans craindre, sans souponner mme, le terrible danger
qu'elles couraient en prenant ces dguisements. En effet, les
femmes qu'on arrtait habilles en hommes, taient traites comme
des coureuses, et, rien que pour avoir pris ce dguisement, on les
envoyait au milieu de prostitues dans quelque couvent de filles
repenties! C'est ce qui arriva aux deux jeunes demoiselles de
Bergerac, travesties en hommes, auxquelles Marteilhe eut quelque
peine  faire comprendre, tant elles taient innocentes, qu'il
tait de la biensance de ne pas se laisser prendre plus longtemps
pour de jeunes garons, afin de ne pas rester enfermes dans le
mme cachot que leurs compagnons de captivit. Quelques jours plus
tard, les juges trouvrent qu'il tait _de la biensance
_d'envoyer ces innocentes aux _repenties_ de Paris.

D'autres se cachaient de leur mieux pour passer la frontire sans
qu'on les apert. Mlle de Suzanne fut prise dans un des tonneaux
composant le chargement d'une charrette. Trois demoiselles,
caches sous une charrete de foin, furent plus heureuses, mais
elles eurent  subir des transes mortelles, pendant que les
cavaliers qui avaient failli les arrter quelques heures plus tt,
discutaient avec le conducteur de la charrette  qui ils voulaient
persuader de revenir vendre son foin en France, au lieu d'aller le
porter  l'tranger. Une femme passa heureusement, _empaquete
_dans une charge de verges de fer, avec laquelle elle fut mise
dans la balance et pese  la douane; et elle dut rester dans
cette incommode cachette jusqu' ce que le charretier ost la
dsempaqueter,  plus de six lieues de la frontire.

Quant aux hommes, ils se dguisaient en marchands, en paysans, en
valets, en courriers, en soldats ou en officiers allant rejoindre
leur rgiment tenant garnison dans quelque place frontire.

Le vnrable pasteur d'Orange, Chambrun, qui venait de se faire
oprer de la pierre,  Lyon, se fait attacher dans une chaise, et,
suivi de quatre valets, il se donne si bien, dit-il, l'apparence
d'un haut officier de guerre dtermin, que les postes militaires
de la France et de la Savoie lui rendent les honneurs militaires
quand il passe, et le laissent gagner Genve sans encombre. Bien
qu'ayant avec lui deux jeunes enfants, le baron de Neuville
parvient  se faire passer pour un officier allant rejoindre sa
garnison; quand il y avait quelque danger, il jetait une couverte
de voyage sur les paniers attachs sur le dos d'un cheval et
renfermant, non son bagage, mais ses enfants qu'il y avait cachs.
Les quatre jeunes enfants du baron d'scury taient cachs de mme
dans des paniers placs sur un cheval men en bride par un valet.

La servante catholique qui emmenait les deux jeunes filles de
Mme Cognard avait cach ces deux enfants dans des paniers, sous
des lgumes, qu'elle tait cense aller vendre  un march voisin
de la frontire.

Le fils du ministre Maurice que des officiers, amis de son pre,
emmenaient dguis en soldat avec leur bataillon qu'ils
conduisaient en Alsace, est reconnu dans une halte. Il s'enfuit 
la hte, et, aprs avoir err quelque temps, au coeur de l'hiver,
dans les montagnes du Jura, il arrive en Suisse extnu de fatigue
et _dans un tat  faire piti._

Chabanon, fils d'un autre ministre,  l'ge de treize ans,
entreprit de rejoindre son pre pass en Suisse. Parti seul, 
pied, il fut pris de la petite vrole; quand son mal le pressait
trop, il se couchait au pied d'un arbre, puis, l'accs pass, il
se remettait courageusement en route, et il ne se dcouragea pas
jusqu' ce qu'il et franchi la frontire. De riches bourgeois,
des gentilshommes, dguiss en mendiants, portaient dans leurs
bras ceux de leurs enfants qui ne pouvaient marcher, et se
faisaient suivre par cinq ou six autres, demi-nus et couverts de
sales haillons, qui allaient de porte en porte demander leur pain.
Ces enfants, dit lie Benot, comprenaient si bien l'importance de
leur dguisement et jouaient si bien leur rle, _qu'on aurait dit
qu'ils taient ns et nourris dans la gueuserie..._

Mon frre et Jacques Laurent, dit Chauguyon, firent march avec un
guide fort rsolu, mangeur de feu comme un charlatan. Il faisait
porter  mon frre une grande boite sur les paules, pour faire
voir les curiosits de Versailles, et Jacques Laurent en portait
une autre, comme les Savoyards qui crient la curiosit.

Tel, parvenu  une ville frontire mettait du beau linge, des
souliers bons  marcher sur le marbre ou dans une salle de
parquetage, et, une badine  la main, passait devant les corps de
garde, comme s'il allait dans le voisinage faire une simple
promenade ou quelque visite. Tel autre, son fusil sous le bras et
sifflant son chien, passait la frontire semblant ne songer qu'
aller chasser dans les champs voisins. D'autres enfin, vtus en
paysans, paraissaient se rendre au march le plus prochain au-del
de la frontire; celui-ci conduisait une charrette charge de foin
ou de paille; celui-l portait sur le dos une hotte de lgumes ou
une balle de marchandises, ou poussait devant lui une brouette; un
dernier, portant quelque paquet sous le bras, amenait des bestiaux
 la foire.

Quelques-uns s'ouvraient le passage de vive force. Un jour, trois
cents huguenots de Sedan se runissent en secret, accompagns de
leurs femmes et de leurs enfants et menant avec eux quelques
chariots de bagages; ils forcent un passage gard par quelques
paysans et se dirigent vers Mastrich. Sur la frontire du
Pimont, quatre mille migrants, bien arms, gagnent Praglas,
aprs un combat contre les troupes, dans lequel M. de Larcy est
bless et perd cent cinquante hommes. Le gouverneur de Brouage
poursuit onze barques parties des rivires de Svres et de
Moissac, portant trois mille huguenots, lesquels, aprs un combat
assez vif, parviennent  s'chapper sauf cinquante d'entre eux
dont la barque sombra. Des huguenots, embarqus  Royan; ayant t
dcouverts par les soldats chargs de faire la visite, lesquels ne
voulurent pas se laisser gagner, se jetrent sur eux et les
dsarmrent. Puis, coupant les cbles des ancres, ils forcrent
l'quipage  mettre  la voile et emmenrent en Hollande avec eux
les soldats qui avaient voulu les arrter. Louvois tait sans
piti pour ceux qui tentaient de sortir de vive force; il
prescrivait aux soldats de les traiter comme des bandits de
grands chemins, _d'en pendre une partie sans forme ni figure de
procs_, et de prendre le reste pour tre mis  la chane. Il
faisait en mme temps enjoindre aux paysans de faire main basse
sur les fugitifs qui auraient l'insolence de se dfendre, et ceux-
ci n'y manquaient pas; c'est ainsi qu'ils blessrent, de la
Fontenelle et turent d'un coup de fusil Quista, qui voulaient
leur chapper en fuyant avec leurs femmes et leurs enfants.

Le maire de Grossieux et son fils, g de quinze ou seize ans,
ayant rsist aux paysans, furent pris et pendus. Un gentilhomme,
d'Hlis, pris aprs rsistance, eut la tte tranche. Quant 
M. de la Baume, autre gentilhomme du Dauphin, pour le punir de la
vigoureuse dfense qu'il avait oppose aux soldats, on le pendit,
sans vouloir tenir compte de sa qualit de noble; de Bostaquet,
gentilhomme de Normandie, fut moins malheureux, surpris par les
soldats, sur la plage, au moment o il allait s'embarquer avec
toute sa famille et bless dans le combat, il put s'enfuir. Cach
par des catholiques, il put gagner plus tard l'Angleterre, et bien
des annes aprs faire venir prs de lui ce qui restait de sa
famille.

Sur les frontires de mer comme sur celles de terre, les migrants
riches pouvaient souvent acheter leur libre passage de ceux-l
mme qui avaient mission de les empcher de sortir du royaume. Des
familles de fugitifs payrent jusqu' huit et dix mille livres 
des capitaines de croiseurs qui, moyennant ces grosses primes, les
menrent eux-mmes  l'tranger; les prposs  la garde des ctes
vendaient aussi  haut prix leur connivence, et le snchal de
Paimboeuf fut poursuivi et condamn comme convaincu d'avoir pris
de l'argent de quantit de huguenots, pour les laisser sortir.
Quant aux prposs  la visite des navires, ils se laissaient
_boucher l'oeil._

Mais il ne fallait pas se fier outre mesure  ces malhonntes
gens, toujours prts  tirer deux moutures du mme sac, en
arrtant les fugitifs auxquels ils avaient d'abord vendu  beaux
deniers comptants la facult de libre sortie. Anne de Chauffepi
et ses compagnons furent victimes de cette mauvaise foi des
prposs  la visite: Au moment o la barque dans laquelle nous
tions monts se dirigeait vers le navire anglais qui devait nous
emmener, nous fmes, raconte Anne de Chauffepi, abords vers deux
heures de l'aprs-midi, par un garde de la patache de Rh qui,
aprs plusieurs menaces de nous prendre tous, composa avec nous,
promettant de nous laisser sauver, pourvu que nous lui donnassions
cent pistoles, qui lui furent dlivres dans le mme moment que le
march fut conclu. Sur les cinq heures du soir, la barque joignit
le bateau anglais;  peine y tions-nous, que la patache,  la vue
de qui cela s'tait fait, nous aborda, et les officiers, s'tant
promptement rendus matres du vaisseau anglais, qui avait voulu
faire une rsistance inutile, firent passer le capitaine et tous
les Franais sur leur bord... Toutes les hardes qu'avaient les
prisonniers, except celles qui taient sur eux, _furent pilles
par les soldats_.

Cette vnalit des agents chargs de la surveillance des
frontires de terre et du littoral, si elle constituait une
facilit pour les riches, tait un obstacle de plus pour le plus
grand nombre, hors d'tat de payer de grosses primes. En effet,
ces infidles surveillants, pour masquer les complaisances
intresses qu'ils avaient pour quelques-uns, se croyaient obligs
de dployer une plus grande rigueur vis--vis de tous ceux qui
n'avaient pas le moyen de leur _boucher l'oeil._ La plupart des
fugitifs, qui se dirigeaient vers un port, avaient  parcourir une
distance considrable avant d'arriver  destination, et quand ils
taient parvenus  proximit de la mer; ils trouvaient mille
difficults imprvues  dissimuler leur prsence sur le littoral
troitement surveill.  Nantes, le procureur du roi, pour
dcouvrir les huguenots arrivant de l'intrieur du pays, dans
l'intention de s'embarquer, faisait faire de frquentes visites
domiciliaires dans la ville et dans les maisons de campagne des
bourgeois. Il crivait  son collgue de Renne: je n'aurai pas
grande occasion de vous donner avis des religionnaires qui nous
chapperont pour s'aller rfugier chez vous, car, comme on ne veut
plus les loger ici dans les htelleries, _sans avoir billet du
magistrat ou de moi_, et qu'on arrte ceux qui viennent du Poitou,
en vertu d'un nouvel ordre du roi, _ils ne savent o donner de la
tte_, _ni o se rfugier_. S'il vous en va, il faudra _qu'ils
passent  travers champs_. J'oblige tous les htes et ceux qui
logent  faire dclaration au greffe, _trois fois la semaine_, de
ceux qu'ils logent, de quelque qualit, condition ou religion
qu'ils soient.

En vertu d'une ordonnance du prsidial, cette dclaration devait
tre faite sous peine d'une amende, dont une partie reviendrait au
dnonciateur.

Quant  ceux qui demeuraient  peu de distance de la mer, il leur
tait possible, en dpit de l'troite surveillance exerce, de se
jeter  la hte, sans s'tre prcautionns de rien  l'avance,
dans quelque barque de pche, peu propre  faire un aussi long
voyage que celui qu'ils entreprenaient.

C'est ainsi que partit le comte de Maranc, gentilhomme de Basse
Normandie. Il passa la mer, dit lie Benot, lui quarantime,
dans une barque de sept tonneaux, sans provisions, dans la plus
rude saison de l'anne. Il y avait dans la compagnie, des femmes
grosses et des nourrices. Le passage fut difficile, ils
demeurrent longtemps en mer sans autre secours que d'un peu de
neige fondue dont ils rafrachissaient de temps en temps leur
bouche altre. Les nourrices, n'ayant plus de lait, apaisrent
leurs enfants en leur mouillant un peu les lvres de la mme eau.
Enfin ils abordrent demi-morts en Angleterre.

Mme quand on s'embarquait sur un navire,  peu prs pourvu de
tout, les calmes ou les vents contraires allongeant la dure du
voyage, on avait souvent  souffrir de la faim et de la soif, dans
l'impossibilit o l'on se trouvait de se ravitailler dans un port
franais.

Henri de Mirmaud s'tant embarqu sur un navire, qu'un calme plat
retint plusieurs jours dans la Mditerrane, quipage et passagers
se trouvrent dpourvus de tout, il n'y avait plus que du vieux
biscuit et de l'eau puante, dont les jeunes enfants de
M. de Mirmaud, deux petites filles (l'ane avait  peine sept
ans), ne pouvaient s'accommoder, en sorte, dit-il, que je me vis
dans la dure extrmit de craindre que mes enfants ne mourussent
d'inanition sur mer. Fontaine et ses compagnons; par suite de
vents contraires, mirent onze jours  se rendre de l'le de Rh en
Angleterre et eurent  souffrir du dfaut de provisions et plus
particulirement du manque d'eau.

Ceux qui avaient l'heureuse chance d'habiter quelque port de mer
taient constamment espionns, et le rcit de Mlle de Robillard,
de la Rochelle, montre bien  quelles excessives prcautions
devaient recourir ceux qui voulaient s'embarquer, de manire 
n'veiller l'attention de qui que ce ft sur leurs projets
d'migration.

Quelques jours  l'avance, Mlle de Robillard avait fait march
avec un capitaine anglais pour partir avec ses jeunes frres et
soeurs; _elle avait d faire ce march_, _par l'entremise d'un
ami_, _en maison tierce_, _ quatre heures du matin_.

La veille du jour fix pour le dpart,  huit heures du soir,
dit-elle, je pris avec moi deux de mes frres et deux de mes
soeurs, nous nous mmes propres et prmes sur nous ce que nous
avions de meilleures nippes, ne nous tant pas permis d'en
emporter d'autres. Nous feignmes de nous aller promener  la
place du Chteau, endroit o tout le beau monde allait tous les
soirs; sur les dix ou onze heures que la compagnie se spara, je
me drobai  ceux de ma connaissance, et, au lieu de prendre le
chemin de notre maison, en primes un tout oppos pour nous rendre
dans celle qu'on m'avait indique  la digue prs de la mer, et
nous entrmes par une porte de nuit o on nous attendait. On nous
fit monter sans chandelle ni bruit, dans un galetas o nous fmes
jusqu' une heure de nuit, l nous vint prendre notre capitaine.

Bien que les capitaines avec lesquels les fugitifs taient obligs
de traiter, connussent le risque, s'ils taient dcouverts, de
voir leurs navires confisqus et d'tre eux-mmes envoys aux
galres; cependant, les profits de cette contrebande humaine
taient tels, qu'il n'y et bientt plus si petit port o se
trouvt quelque capitaine faisant mtier de transporter des
fugitifs  l'tranger.

Le capitaine une fois trouv, les fugitifs taient obligs de se
soumettre  toutes les conditions que celui-ci voulait leur
imposer; tant pour le dpart que pour le payement. Le march
conclu, on avait  surmonter encore bien des difficults avant de
pouvoir mettre le pied sur le navire qui devait vous emmener 
l'tranger.

La relation du dpart de Fontaine et de ses compagnons peut donner
quelque ide de ces difficults de la dernire heure.

Fontaine avait trouv  Marennes, un capitaine anglais qui avait
consenti  le porter en Angleterre, ainsi que quatre ou cinq
autres personnes, moyennant dix pistoles par tte.

Pendant plusieurs jours d'une attente cruelle, les migrants se
tiennent  la Tromblade prts  partir; enfin le capitaine leur
fait savoir qu'il est prt  mettre  la voile, et que si, le
lendemain, ils se trouvaient dans les sables prs de la fort
d'Arvert, il enverrait une chaloupe pour les prendre et les mener
 bord.

Le lendemain, plus de cinquante huguenots attendaient  l'endroit
fix, esprant pouvoir s'chapper en mme temps que Fontaine et
ses compagnons, mais les catholiques avaient eu l'veil, et les
autorits avaient empch le navire de partir.

Toute la journe se passe sans que les personnes assembles dans
les sables, voient paratre le navire attendu, et, sans un faux
avis donn exprs au cur et  ses acolytes par des pcheurs,
elles taient surprises; on se disperse; Fontaine et une quinzaine
d'autres vont demander asile  un nouveau converti; celui-ci les
renvoie aprs quelques heures craignant d'tre compromis, et ce
fut fort heureux pour les fugitifs, car il n'y avait pas une demi-
heure qu'ils taient partis, qu'un juge de paix accompagn de
soldats vint faire une descente chez ce nouveau converti.

Chacun tire de son ct, Fontaine et quelques-uns de ses
compagnons restent cachs quatre ou cinq jours dans des cabanes de
pcheurs, Dieu sait dans quelles transes continuelles.

Le capitaine anglais leur fait savoir un jour, que le lendemain il
prendra la mer et qu'il passera entre les les de Rh et d'Olron,
il leur dit que s'ils peuvent se procurer une petite barque, et
courir les risques d'une navigation hasardeuse dans ces parages,
ils n'auront qu' laisser tomber trois fois leur voile, et, qu'il
accostera leur barque pour les emmener sur son navire aprs qu'il
aura t visit.

Le mme soir, 30 novembre 1685, dit Fontaine, nous montmes dans
une petite chaloupe  la tombe de la nuit... nous n'tions plus
que douze dont neuf femmes.  la faveur de la nuit, nous pmes
nous loigner de la cte sans tre aperu ni du fort d'Olron, ni
des navires en surveillance, et, _ dix heures du matin_, _le
lendemain_, nous laissmes tomber l'ancre pour attendre le
vaisseau librateur. Ce ne fut que vers trois heures de l'aprs-
midi, que le vaisseau parut en vue de notre barque. Mais il avait
encore  bord les visiteurs officiels et le pilote, nous le vmes
jeter l'ancre  la pointe septentrionale de l'le d'Olron, aprs
quoi, il descendit les visiteurs et le pilote, et reprit son
chemin en faisant voile de notre ct. Quelle joie nous prouvmes
 cette vue!

Hlas! cette joie fut de bien courte dure! Nous commencions 
peine de nous y abandonner, qu'une des frgates du roi,
constamment occupes  surveiller les ctes pour empcher les
protestants de quitter le royaume, se rapprocha du lieu o nous
nous trouvions. La frgate jeta l'ancre, ordonna au vaisseau
anglais d'en faire autant, l'aborda et envoya des gens en fouiller
les coins et recoins... quelle bndiction qu' ce moment nous ne
fussions pas encore sur le vaisseau! Supposez que la frgate ft
arrive une heure plus tard, nous tions tous perdus... La visite
termine, le capitaine anglais reut l'ordre de mettre
immdiatement  la voile; nous prouvmes l'amre douleur de le
voir partir en nous laissant derrire lui.

Il ne put mme pas nous voir, car la frgate se trouvait entre
lui et notre bateau. Quelle dplorable situation que la ntre  ce
moment-l. Nous tions dans le dsespoir et nous ne savions que
faire.  prendre le parti de ne pas bouger de l'endroit o nous
tions, nous devions  coup sr exciter les soupons de la frgate
et nous exposer  nous faire visiter par elle. Si nous tentions de
retourner  la Tremblade, pour une chance de succs, nous en
courions cent de contraires. Remarquant que le vent tait propice
pour La Rochelle et contraire pour la Tremblade, je dis au
batelier: couvrez-nous tous dans le fond du bateau avec une
vieille toile, et allez droit  la frgate, en feignant de vous
rendre  la Tremblade. Vous pouvez, votre fils et vous, en
contrefaisant les ivrognes et en roulant dans le bateau, vous
arranger de manire  laisser tomber la voile trois fois et (
l'aide de ce signe convenu), nous faire reconnatre du capitaine
anglais.

Tout s'excute suivant les instructions de Fontaine, et les
officiers de la frgate voyant deux hommes ivres semblant courir 
leur perte, crient aux deux pcheurs, de ne pas s'obstiner 
vouloir gagner la Tremblade et de faire voile au contraire pour La
Rochelle.

Nous changemes immdiatement de direction, continue Fontaine, le
bateau vira vent arrire et nous dmes adieu  la frgate du fond
de nos coeurs et aussi du fond de notre bateau car nous y restmes
soigneusement couverts sans oser encore montrer le bout du nez.
Cependant le navire anglais avait rpondu  notre signal, tout en
commenant  gagner la haute mer, et nous n'osions pas nous mettre
 sa suite, par crainte de la frgate qui tait encore  l'ancre
non loin de nous; nous attendmes que le jour tombt. Alors le
batelier fut d'avis qu'il fallait tenter l'aventure avant qu'il
fit entirement obscur, pour ne pas nous exposer  tre engloutis
par les vagues; nous changemes donc encore une fois de direction,
et la manoeuvre tait  peine termine, que nous vmes la frgate
lever l'ancre et mettre  la voile. Notre premire pense fut
naturellement qu'elle avait remarqu notre mouvement et qu'elle se
prparait  nous poursuivre. Sur quoi, la mort dans l'me, nous
mmes de nouveau le cap sur la Rochelle, mais notre anxit fut de
courte dure; au bout de quelques minutes nous pmes voir
distinctement la frgate voguer dans la direction de Rochefort, et
nous, de notre ct, nous virmes encore de bord et nous nous
dirigemes vers le vaisseau anglais qui ralentit sa marche pour
nous permettre de l'atteindre, nous le rejoignmes en effet, et
nous montmes  son bord, sans avoir encore perdu de vue la
frgate.

Le plus souvent, pour viter des difficults semblables  celles
que Fontaine avait rencontres pour parvenir  s'embarquer, les
migrants montaient sur les navires qui devaient les emmener, dans
le port mme; ils s'y rendaient la nuit et s'y tenaient cachs. --
Les uns se cachaient sous des balles de marchandises, ou sous des
monceaux de charbon, d'autres se mettaient dans des tonneaux
vides, placs au milieu de fts remplis de vin, d'eau-de-vie ou de
bl. Pierre de Bury, qui fut condamn pour avoir embarqu des
huguenots  Saint-Nazaire et  Saint-Malo, mettait ses passagers,
dit le jugement, _dans de doubles fts en guise de vin ou de bl_.
De Portal embarqua ses enfants sur un navire, enferms dans des
tonneaux et _n'ayant que le trou de la bonde pour respirer._

Les deux cousines de Jean Raboteau partirent caches dans de
grandes caisses remplies de pommes, et l'histoire de leur vasion
est un vritable roman.

La famille Raboteau, originaire des environs de la Rochelle, tait
alle s'tablir  Dublin pour y faire le commerce des vins de
France, bien des annes avant la rvocation. Jean Raboteau, qui
avait succd  son pre, ne tombait donc point sous le coup de
disposition lgale, interdisant l'accs des ports franais aux
huguenots naturaliss anglais ou hollandais qui avaient quitt
leurs pays depuis l'dit de rvocation. Reconnu comme sujet
anglais, il venait frquemment  la Rochelle avec un navire qu'il
avait frt pour son commerce, et visitait ses parents et amis
nouveaux convertis, lorsqu'il dbarquait en France. Deux de ses
cousines lui confient leur embarras, leur tuteur les met dans
l'alternative, ou d'pouser deux anciens catholiques dont elles ne
veulent pas, ou d'entrer au couvent. Raboteau conseille  ses
cousines de feindre de consentir au mariage, pendant qu'il
prparera leur fuite, et tout se prpare pour la noce. La veille
du jour fix pour le mariage,  minuit, les deux jeunes filles
s'chappent sans bruit, rejoignent leur cousin qui les attendait
prs de l avec deux chevaux, il prend l'une d'elles en croupe, la
seconde monte sur l'autre cheval et tous trois sont promptement
rendus  la Rochelle.

L, une vieille dame reoit les deux soeurs qu'elle cache dans une
partie carte de la maison qu'elle habitait. Raboteau ramne
promptement les chevaux  l'endroit o il les avait pris et
regagne sa chambre sans encombre.

Le lendemain il tait le premier descendu, et bientt les
quipages amnent tous les gens de la noce; le tuteur monte dans
la chambre des fiances, voit tout en dsordre, les lits non
dfaits. On cherche les jeunes filles partout, dans les caves,
dans toutes les parties du chteau, dans le parc, et Raboteau
semble prendre part aux recherches avec autant d'activit que les
fiancs dconfits. Le tuteur prvient les autorits; tous les
navires qui taient dans le port, notamment celui de Raboteau,
sont soigneusement visits, sans succs. Raboteau, pour drouter
les soupons, prolonge son sjour au chteau, puis il retourne 
la Rochelle pour mettre  la voile. Les deux jeunes filles sortent
de la maison o elles avaient trouv asile, elles sont places
dans de grandes caisses ouvertes et recouvertes d'une certaine
quantit de pommes; une charrette vient prendre les caisses et les
porte jusqu' une barque o se trouvait Raboteau; de l elles sont
transbordes sur le pont du navire, et quand on a perdu de vue les
ctes de France, les deux fugitives peuvent enfin sortir de leur
incommode cachette.

Mais les navires qui se livraient habituellement  cette
contrebande humaine avaient des caches, o l'on mettait les
fugitifs; ces caches fort petites taient dissimules, soit sous
la chambre du navire, soit sous le pont, _entre le mt et la chute
de la chambre_, ainsi que le constatent divers jugements rendus
contre des capitaines. Baudoin de la Boulonnire partit sur un
navire de vingt-cinq  trente tonneaux, dans la cache duquel on
entrait par-dessous le lit d'un matelot, et l'on entassa douze
personnes dans cet troit espace.

Les fugitifs entraient, quelquefois longtemps  l'avance, dans ces
caches, et lie Benot montre  quelles dures preuve ils y
taient soumis: On s'enfermait, dit-il, dans des trous o l'on
tait entass les uns sur les autres, hommes, femmes et enfants o
on ne prenait l'air qu'a certaines heures de la nuit... ce qui
renfermait le pot destin  subvenir aux ncessits naturelles
servait aussi de table pour boire et manger. On demeurait dans
cette contrainte pour attendre le vent ou la commodit des
visiteurs, huit et quinze jours... Le silence, l'obscurit, l'air
touff, la puanteur, tout ce qui pouvait faire le plus de peine,
devenait ais pour les personnes les plus dlicates, pour les
femmes grosses, pour les vieillards, pour les enfants. On a vu des
enfants d'un naturel veill, remuant, inquiet, sujets  crier
pour la moindre chose, demeurer dans ces obscures cachettes aussi
longtemps que des personnes d'un ge mr, sans jeter un cri, ni
donner une marque d'impatience.

Mlle de Robillard fut mise avec ses cinq jeunes frres et soeurs
dans la cache qu'on avait faite sur le navire qui devait
l'emmener. Cette cache, dit-elle, tait si petite, qu'un homme
tait dedans pour nous y tirer. Aprs que nous y fmes placs et
assis sur le sol, _ne pouvant y tre en autre posture_, on referma
la trappe, et on la goudronna comme le reste du vaisseau pour
qu'on n'y pt rien voir. Le lieu tait si bas, que nos ttes
touchaient aux planches d'en haut. Nous primes soin de tenir nos
ttes, droit sous les poutres, afin que, quand les visiteurs,
selon leur belle coutume, _larderaient leurs pes_, _ils ne nous
perassent pas le crne_.

Le danger n'tait pas chimrique; on conte  ce sujet, qu'un
pasteur, enferm dans une de ces caches, fut bless par l'pe
d'un des soldats qui lardaient le navire o il se trouvait; non
seulement il ne poussa pas un cri, mais il eut la prsence
d'esprit d'essuyer la lame de l'pe qui l'avait bless,  mesure
que le soldat la retirait  lui, pour que sa prsence ne ft pas
dcele par son sang. Mlle de Robillard et ses cinq jeunes frres
et soeurs taient depuis _dix heures_ dans l'troite cache o on
les avait entasss, quand on put enfin ouvrir la cache pour leur
permettre de respirer. Il tait temps; dit-elle, car nous
touffions dans ce trou et croyions y aller rendre l'me aussi
bien que tout ce que nous avions dans le corps, qui en sortait de
tous les cts. On nous donna de l'air, et en sortmes quelques
heures aprs, plus morts que vifs; notez pourtant que, malgr ce
mauvais tat, _toute ma jeunesse ne jeta ni cris ni plaintes._

Un cri chapp  un fugitif et perdu tous les rforms que
pouvait contenir la cache d'un navire. Baudoin de la Bouchardire
enferm, _lui douzime_, dans une de ces caches, raconte que
pendant la visite du navire qui dura trois quarts d'heure, son
jeune enfant, qui n'avait que trois ans, vint  vomir. Sa mre,
dit-il, lui mit la main sur la bouche, et _Dieu voulut qu'il ne
pousst pas un cri_. Sans cette heureuse fortune, toute la
chambre et t dcouverte par les visiteurs.

Quand on avait chapp  la visite ou aux visites (le navire sur
lequel monta Fontaine, avait t visit deux fois; celui sur
lequel tait cache Mlle de Robillard, eut  subir trois visites),
on n'tait pas encore hors de danger.

Parfois l'inexprience des capitaines menait le navire  sa perte;
ainsi Baudoin de la Bouchardire et ses compagnons vinrent faire
naufrage sur les ctes de la Hollande, aprs, dit-ils avoir fait
voile toute une nuit _sans savoir o nous tions._

Le pilote du navire qui emmenait Olry en Angleterre faillit
aborder, sans le vouloir, dans un port de la cte de France, et
plusieurs navires, chargs de rfugis, allrent, grce 
l'ignorance des capitaines, chouer sur les ctes d'Espagne.

Dans ce pays de l'inquisition, les huguenots trouvrent plus
d'humanit qu'ils n'en auraient rencontr dans leur propre patrie.
Suivant le conseil des juges, qui se firent, il est vrai, payer
leur complaisance, ils se firent rclamer par les consuls des
puissances protestantes auxquels ils furent remis.

Les fugitifs avaient  redouter, non seulement l'inexprience,
mais encore l'improbit des capitaines qui se livraient au
dangereux mtier du transport des migrants. Le capitaine avec
lequel Mlle de Robillard avait trait, devait la dbarquer 
Tapson, prs Exeter; il la dpose,  la nuit, sur une plage
dserte,  vingt lieues de cette petite ville, avec ses jeunes
frres et soeurs.

Le septime jour, dit Mlle de Robillard, _ neuf heures du soir_,
nous vmes aborder le vaisseau. On nous fit descendre tous avec le
peu de nippes que nous avions sur ce rivage ou petit port, _il ne
nous parut ni ville ni maison._

La peur nous prit de nous voir dans ce lieu qui nous parut un
dsert, et mon capitaine de venir  moi d'un air fort rsolu me
dire: de l'argent! les cinq cents livres que vous me devez encore!
(il en avait reu cinq cents au dpart). Je lui rpondis que sa
demande tait injuste, puisqu'il ne nous menait pas o il avait
promis de nous laisser,  Tapson. Il fallut nanmoins payer, aprs
quoi il mit  la voile et nous restmes dans ce lieu qui se
nommait Falcombe,  vingt lieues de Tapson...

Les lamentations de ces six enfants abandonns (Mlle de Robillard,
l'ane, n'avait que dix-sept ans) attirrent quelques enfants qui
amenrent un ministre. Grce  quelques mots de latin que
Mlle de Robillard avait appris avec ses frres, elle put se faire
comprendre, et en montrant quatre louis d'or composant toute sa
fortune, elle russit  se faire donner une chaloupe qui la
conduisit  Tapson avec toute sa jeunesse. C'est ainsi, qu'elle
fut tire du mauvais pas o l'avait mise son capitaine.

Cet_ honnte homme_ s'tait pourtant laiss apitoyer au dpart,
et, bien que pay seulement pour le transport de cinq personnes,
il avait consenti  prendre, par-dessus le march, la plus jeune
soeur de Mlle de Robillard, ge seulement de deux ans. Un autre
capitaine, plus pitoyable, avait consenti  prendre gratis sur son
navire, pour les emmener en Angleterre, une pauvre veuve et ses
quatre enfants. Cette pauvre veuve ne possdait que quinze francs
pour tout avoir, et son bagage, ainsi que le constate le procs-
verbal de saisie, ne consistait qu'en une couette et une mchante
caisse contenant de menues hardes pour ses enfants.

Ceux qui s'adressaient  des capitaines catholiques, anglais ou
irlandais, dit lie Benot, taient trahis, et perdaient  la fois
leur argent et leur libert. Beaucoup dpouillaient leurs
passagers. Baudoin de la Bouchardire fait naufrage sur les ctes
de la Hollande, le matre du navire et les matelots sautent dans
la chaloupe avec toutes les hardes des passagers qu'ils avaient
voles. Les fugitifs restent abandonns pendant quatre mortelles
heures sur le navire chou, et  chaque instant sur le point de
sombrer sous l'effort des vagues; ils sont enfin tirs d'affaire
par des matelots hollandais qui viennent  leur secours.

On n'a jamais eu de nouvelles, dit Legendre, de Simon le Platrier,
orfvre, qui s'tait embarqu avec sa femme et sa fille ane, ou
ils seront pri sur la mer, ou le matre du vaisseau dans lequel
ils s'taient embarqus, leur aura coup la gorge et se sera
retir dans quelque le du nouveau monde. _Ce ne serait pas le
seul qui aurait fait de semblables coups_.

En 1689, le prsidial de Caen condamnait  la roue le nomm
Reigle, convaincu d'avoir pass des religionnaires  Jersey et
d'en avoir vol un, _aprs l'avoir trangl_. En 1697, le mme
prsidial condamnait au mme supplice Goupil, matre de bateau et
Tuboe, son matelot, convaincus d'avoir fait prir plusieurs de
leurs passagers, entre autres cinq religionnaires et un bourgeois
catholique de Caen. Ces misrables conduisaient leur bateau entre
les deux les de Saint-Marcouf, dans un endroit o la mer, en se
retirant, laissait le sable  sec. Ils faisaient descendre, sous
un motif spcieux, les passagers  fond de cale, fermaient
l'coutille, pratiquaient une ouverture au bateau, et
s'loignaient, laissant la haute mer, dont le niveau dpassait le
dessus du pont, remplir leur office d'assassins.

Fontaine, rfugi en Angleterre, avait donn mission  un
capitaine anglais de prendre pour lui un chargement de sel en
France. Au moment o ce capitaine allait repartir pour
l'Angleterre, aprs avoir pris ce chargement, quelques huguenots
qui avaient pu, grce  une conversion simule, trouver le temps
et le moyen de transformer tous leurs biens en argent comptant,
s'adressrent  lui pour les transporter en Angleterre.

Porteurs de sommes considrables, ces malheureux crurent que leurs
valeurs seraient plus en sret entre les mains du capitaine
qu'entre les leurs. La vue d'un tel trsor, dit Fontaine, fut
pour ce capitaine une tentation  laquelle il ne sut pas rsister
et il forma la rsolution de se l'approprier. -- Sous prtexte que
le vent tait contraire, il persuada les passagers qu'il fallait
mettre le vaisseau  l'abri dans quelque port. Comme ils auraient
couru de grands dangers dans un port franais, il leur dit qu'il
fallait gagner la cte d'Espagne. Il naviguait donc entre Bilbao
et Saint-Sbastien, marchant  pleines voiles, lorsque, voyant que
le vent et la mare favorisaient son criminel dessein, il lana le
vaisseau  la cte et le brisa entirement...

Le capitaine et ses hommes sautrent dans la chaloupe avec le
trsor et laissrent les passagers  la mer, car chaque vague
venait recouvrir compltement le navire naufrag. Parmi eux se
trouvait une dame de qualit,  laquelle appartenait la plus
grande partie des sommes confies au capitaine. Elle aurait pu se
sauver parfaitement, grce  un jupon d'un tissu pais et serr
qui la faisait flotter sur l'eau et l'aurait soutenue jusqu' ce
qu'elle ft arrive  la cte. Mais le capitaine prvoyant ce qui
allait arriver, poussa sur elle sa chaloupe, comme s'il allait 
son secours, et, lorsqu'elle fut  sa porte, _d'un coup de gaffe
il la fit plonger sous l'eau_, _et il la tint enfonce assez
longtemps pour que le jupon s'imbibt d'eau et ne put pas ramener
le corps  la surface_.

Ce capitaine, dit Fontaine, se rendit  Cadix, et avec sa fortune
mal acquise acheta un corsaire dont il prit le commandement.

Les fugitifs, alors mme qu'ils avaient eu la chance de tomber sur
un capitaine expriment et honnte, et qu'ils avaient pu
s'embarquer sans encombre et gagner la haute mer en djouant la
vigilance des croiseurs, n'taient pas encore  l'abri de tout
danger, -- souvent ils rencontraient un corsaire de Saint-Malo ou
de Dieppe, ou un hardi forban d'Alger ou de Tunis, venant faire
des razzias prs des rivages de la France et mme jusque en vue
des ctes de la Hollande. Naturalis ou non, le rfugi pris par
un navire franais tait envoy aux galres. -- David Doyer, de
Dieppe, est pris avec le navire marchand qu'il commandait; il est
envoy aux galres, et, aprs quelques annes de rame, il meurt 
l'hpital de Marseille.

Au XVIIe sicle, ce n'tait point chose rare de tomber aux mains
des corsaires barbaresques qui rduisaient leurs prisonniers en
esclavage. Saint-Vincent-de-Paul avait t au bagne de Tunis,
comme Regnard avait t  celui d'Alger. En 1645, le synode
protestant ordonnait une qute gnrale pour le rachat de la
multitude de captifs qui taient dans les fers ( Alger,  Tunis,
 Salle, et autres lieux de la Barbarie).

La France et l'Espagne avaient des moines rdempteurs, dont la
seule mission tait le rachat des captifs catholiques;
l'Angleterre et la Hollande, rachetaient aussi leurs nationaux. En
1648, il n'y avait pas  Alger moins de 20000 esclaves chrtiens,
catholiques, grecs ou protestants. En 1666, lors du trait avec
Tunis, M. de Beaufort convient qu'on rendra les captifs de part et
d'autre, homme, pour homme; le surplus pour un prix modr.

La mme anne, dans le trait pass avec Alger, la France stipule,
moyennant une somme dtermine le rachat de trois mille esclaves
franais.

En 1687, un paquebot hollandais portant cent-soixante-quatre
passagers, parmi lesquels se trouvaient soixante-trois huguenots,
est pris par un corsaire algrien; tous sont faits esclaves. C'est
sur ce navire que se trouvait le pasteur Brossard, qui conte ainsi
l'aventure: Le 6 juin 1687, je me mis, avec un grand nombre de
rfugis, dans le vaisseau du sieur Williamson de Rotterdam, pour
passer d'Angleterre en Hollande. Comme nous fumes prs de la
Brille et que nous voyions la terre de Zlande, les corsaires
d'Alger, commands par le Bouffon, rengat d'Amsterdam, arrivrent
l subitement avec trois vaisseaux et nous prirent.

Valait-il mieux pour les rfugis tomber aux mains des Franais
qu' celles des Barbaresques?

Le procureur du roi, de Nantes le pensait, lorsque, parlant de la
femme d'un raffineur de Nantes et de trois mnages religionnaires
capturs par un corsaire algrien, il disait: Voil des gens punis
plus svrement que s'ils avaient t arrts en France.

Mais ce n'tait pas l'opinion de Noblet, un protestant de Rouen,
qui, rachet par les pres rdempteurs, aprs avoir pass de
longues annes dans les fers  Alger, et menac des galres  son
retour en France, comme prtendu relaps, dclarait qu'il avait
trouv _plus d'humanit en Afrique qu'en France_, ayant toujours
eu  Alger la libert de prier Dieu comme il l'entendait. C'tait
encore moins l'avis du clbre ministre Claude, dclarant que,
mme les nouveaux convertis, rests  leurs foyers, mais obligs
chaque jour de commettre des sacrilges qui leur faisaient
horreur, changeraient de bon coeur leur dur esclavage, avec des
fers dans Alger ou dans Tunis, car ils n'y seraient pas au moins,
disait-il, opprims dans leurs consciences, et auraient encore
quelque esprance de libert par la voie de la ranon.

Il est incontestable que les huguenots, si cruellement tourments
sur les galres du roi de France, n'avaient pas au bagne d'Alger
des aumniers acharns  les perscuter sans cesse, moralement
aussi bien que physiquement. Cependant, mme dans les bagnes des
tats barbaresques, les missionnaires franais venaient encore
parfois vexer et tourmenter les esclaves huguenots. C'est ce qui
arriva au pasteur Brossard, pris en vue des ctes de la Hollande,
et qui resta dix-huit mois au bagne avant d'tre rachet par les
soins de ses coreligionnaires de l'Angleterre et de la Hollande.

Le jour mme de son arrive, le pre vicaire de la congrgation de
la mission franaise rsidant  Alger, le presse fort de changer
de religion et de faire changer de mme toutes les personnes
prises avec lui, lui promettant qu'il serait bien rcompens de ce
grand service rendu au roi.

Brossard,  l'instigation de ce saint homme, est fort durement
trait par les Turcs: Le pre vicaire, dit-il, ayant toujours en
tte de me faire passer  sa religion, tait bien aise que je
fusse ainsi tourment, me faisant dire que je ne le serais plus,
pourvu que je me fisse catholique,  cause de l'argent qu'il
billerait pour cela aux Turcs... Je suis assur qu'il parla aux
autres religieux et prtres d'employer tous leurs soins pour
cela..., comme ils firent tout leur possible pour me mettre mal
dans l'esprit du Pacha, afin qu'il continut de m'envoyer au
travail, mais il n'eut pas toujours gard  leurs sollicitations
contre moi, il me dispensa du travail et me permit d'aller par la
ville... Aprs cela le pre vicaire et ses gens agirent contre moi
d'une autre manire, c'est qu'ils me donnaient le nom de Duquesne,
et me faisaient appeler ainsi en tous lieux par leurs missaires,
pour m'exposer  la fureur du peuple, qui,  l'oue de ce nom, se
ressouvenant que M. Duquesne les avait fait ci-devant bombarder,
s'chauffait extrmement contre tous les Franais et
particulirement contre moi, qui, pour cette raison, ne sortais
gure ou, si je sortais, je recevais de grosses injures et souvent
de rudes coups.

L'amiral d'Estres ayant commenc  bombarder Alger, tous les
jours les Turcs faisaient prir quelques Franais, en les mettant
 la bouche des canons. Brossard, enferm dans un cachot et au
moment d'tre envoy au supplice avec d'autres rfugis, se
prpare  la mort.  ce moment, il doit encore subir des
exhortations du pre vicaire qui vient insister de nouveau pour
que lui et ses compagnons se convertissent: nous assurant, dit
Brossard, que, par ce moyen, nous avions notre salut en l'autre
monde, et nous insinuant en mme temps, que mme nous pourrions
encore le faire en celui-ci.

Un danger plus srieux menaait les huguenots, esclaves aux bagnes
d'Alger et de Tunis, c'est qu'il ft fait droit aux rclamations
de Louis XIV, dont la haine poursuivait les migrs, non seulement
dans tous les tats qui leur avaient donn asile, mais encore
jusqu'au fond des bagnes. Le grand roi, en effet, avait, ainsi que
le dit lie Benot, demand, heureusement sans succs, que les
huguenots pris et faits esclaves par les Barbaresques, lui fussent
rendus comme des fugitifs _ayant dsert malgr ses ordres._

Au roi de Portugal, il demande de faire convertir une demi-
douzaine de ses sujets huguenots tablis au-del des Pyrnes,
ainsi qu'en tmoigne cette lettre de Schomberg: L'ambassadeur
travaille ici avec de grands empressements pour obliger cinq ou
six marchands protestants  se faire romains. Il a trouv de la
disposition au roi de Portugal  leur ter sa protection.

 son alli le roi d'Angleterre, dit de Sourches, Louis XIV
faisait redemander par son ambassadeur, M. de Bonrepos, les
matelots huguenots qui s'taient rfugis en Angleterre, et les
faisait redemander pour ses galres. Il tente d'obtenir une
restitution analogue de la Rpublique de Gnes, et voyant qu'il
n'a aucune chance de russite, il fait fliciter son consul,
d'avoir du moins fait courir le bruit que la demande tait faite.
Sa Majest, crit Seignelai, a approuv que vous ayez fait courir
le bruit _sous main_, que vous avez ordre de demander  la
Rpublique tous les Franais de la religion prtendue rforme qui
sont  Gnes, puisque vous avez reconnu qu'il serait trop
difficile d'obtenir de la dite Rpublique, de vous les remettre
entre les mains. Le comte de Tess, commandant des dragons 
Orange, signifie au lgat du pape qu'il sera forc d'entrer 
Avignon et dans les autres villes du comtat, si on y donne asile
aux huguenots. -- Vis--vis de la Suisse, pour rclamer
l'expulsion des rfugis, Louis XIV ne craint pas d'invoquer une
disposition d'un trait relatif aux _malfaiteurs_ des deux pays.

Tambonneau, ambassadeur de France, demande, au nom du roi, qu'il
ne soit point fait accueil aux rfugis, attendu l'article 4 du
pacte d'alliance, portant que l'un des pays contractants ne devait
donner asile ou protection,  aucun ennemi ou bandit dont l'autre
pays ft justiciable, et s'engageait  le chasser de son
territoire.

Berne, appuye par Zurich, rpond: nous estimons unanimement et
selon la saine raison que ceux qui, _pour cause seulement de
religion et pour sret de leur conscience_, ont quitt la France,
_sans tre coupables d'aucun mfait_, ne sauraient tre assimils
 ceux dont parle l'article 4.

C'est surtout vis--vis de sa faible voisine, Genve, que Louis
XIV multiplia les insolentes injonctions et mme les menaces, pour
obtenir que les rfugis fussent expulss de cette trop
hospitalire Rpublique.

Louis XIV crit  Dupr, rsident franais  Genve, d'insister
auprs des magistrats de cette ville pour qu'ils obligent les
rfugis _ partir pour retourner dans leurs maisons_ -- vous
dclarerez aux dits magistrats, poursuit-il, que _je ne pourrais
pas souffrir _qu'ils continuassent  donner retraite  aucun de
mes sujets qui voudraient encore sortir de mon royaume, il lui
crit encore plus tard, pour lui enjoindre de dclarer une seconde
fois aux magistrats, que s'ils n'obligent pas les rfugis _de
s'en retourner incessamment dans les lieux o ils demeuraient
auparavant_, _il pourrait bien prendre des rsolutions qui les
feraient repentir de lui avoir dplu_.

Genve, sans armes, avec ses remparts en mauvais tat, ne pouvait
songer  rsister ouvertement aux injonctions de son trop puissant
voisin. Elle envoya les rfugis du pays de Gex, dans les
proprits rurales que possdaient ses bourgeois, et soutint que,
de tout temps on avait employ chez elle des valets et des
servantes de ce pays, et qu'on ne saurait comment s'en procurer
ailleurs.

Elle fit publier  son de trompe, dans la ville l'expulsion des
rfugis, mais, aprs les avoir fait sortir en plein jour par la
porte de France, elle les faisait rentrer  minuit par la porte de
Suisse.

Enfin, quand elle vit l'orage approcher d'elle, les troupes
franaises tant descendues dans les valles vaudoises, pour les
dsoler de concert avec l'arme du duc de Savoie, elle travailla
avec ardeur  relever ses fortifications, avec l'aide des
ingnieurs du prince d'Orange, puis elle conclut une alliance
dfensive avec les autres villes rformes de la Suisse, qui
s'engagrent  mettre 30 000 hommes  sa disposition, dans le cas
o Louis XIV voudrait mettre  excution les menaces qu'il lui
avait faites. L'intendant de Gex avait, en effet, insolemment
crit: Sachez que le roi a 9 000 hommes sur la Sane, qui seront
ici dans un moment, avis  vous, messieurs de Genve. Quand la
petite rpublique se fut mise en tat de se dfendre, le roi dut
se borner  crire  son rsident, ces vaines paroles de menace:
Dites  ces messieurs de Genve qu'ils se repentiront bientt de
m'avoir dplu.

Partout les tentatives de Louis XIV, pour se faire livrer les
rfugis, chourent misrablement, except auprs du duc de
Savoie qui consentit  se faire le pourvoyeur des galres de
France, en tablissant des postes de garde tout le long de ses
frontires, et en organisant une vritable chasse aux huguenots
sur son territoire.

Voici comment furent traits Jean Nissolles et ses compagnons,
arrts hors des frontires de France, auprs de Pignerol, et
arrts, _de la part du duc de Savoie._

On nous spara, dit Jean Nissolles. On mit Hourtet, Figuels et
mon fils dans une certaine casemate, o l'on n'avait accoutum que
d'enfermer les plus grands sclrats. _On n'y pouvait voir le jour
que par un trou_, _l'eau y coulait de tous cts et il n'y avait
qu'un peu de paille pourrie_, _toute remplie de poux..._ On nous
enferma, Claude et moi, dans un cachot _si plein d'ordure et de la
plus sale ordure_, qu'elle remplissait presque jusqu' la porte,
et qu' peine pmes-nous y mettre une paillasse pour coucher. Le
lieu tait _fort humide et d'une puanteur si insupportable_, qu'un
prisonnier des valles de la Luzerne y tait devenu tout enfl...
Aprs vingt-trois jours de sjour dans de pareils endroits, et
pendant la rigueur de l'hiver, on eut ordre de la cour de nous
faire conduire dans notre pays et devant nos juges.

En avril 1686, deux cent quarante migrants passent la frontire
savoyarde pour se rendre en Suisse, avec vingt-huit mulets portant
les hardes et les petits enfants. Mais les curs des paroisses
auxquelles les fugitifs appartenaient, avaient prvenu le cur de
Saint-Jean de Maurienne, et ces fugitifs ne furent pas plus tt
sur le territoire de la Savoie, que les paysans appels au son du
tocsin, accoururent de toutes parts et les envelopprent. Faits
prisonniers par ces sujets zls de l'alli de Louis XIV, ils
furent remis aux autorits franaises, et les juges envoyrent les
femmes en prison, les hommes aux galres.

Au mpris du droit des gens, Louis XIV faisait enlever les
rfugis, hors des frontires de la France,  l'tranger; il tenta
mme de faire enlever en pleine Hollande, le pasteur Jurieu, dont
les pamphlets l'exaspraient au plus haut degr.

lie Benot constate que les gardes des frontires allaient
enlever les fugitifs descendus dans quelque auberge  deux ou
trois lieues de la frontire, en sorte que,  proximit de la
France, il n'y avait sret pour les migrs que dans les villes
fermes.

Vernicourt, conseiller au Parlement de Metz, fut pris par la
garnison de Hombourg sur le territoire du Palatinat.

Le banquier Huguetin, tabli en Hollande, avait fait une immense
fortune. On attira ce rfugi en France, sous prtexte de ngocier
la restitution des biens qu'il avait laisss dans sa patrie.
Pontchartrain l'obligea  souscrire des lettres de change pour
plusieurs millions, mais Huguetin ayant pu rvoquer  temps les
ordres qu'on lui avait extorqus, s'empressa de repasser en
Hollande. Poursuivi par les agents du gouvernement franais, il
fut enlev par eux sur le territoire hollandais et, sans un
heureux hasard qui lui permit de se faire reconnatre  la
frontire, il et fini ses jours dans quelque prison d'tat.

Jean Cardel, originaire de Tours, avait fond  Manheim une
importante manufacture de drap. Accus faussement (ainsi que le
reconnat La Reynie, dans une pice qui se trouve aux archives de
la Prfecture de police) d'une prtendue conspiration contre la
personne du roi, il est enlev par un dtachement de troupes
franaises entre Manheim et Francfort. Enferm  la Bastille le 4
aot 1690, le malheureux Cardel y reste trente ans; son esprit,
disent les mmoires sur la Bastille, tait dans une espce
d'garement qui ne lui laissait que de fort lgers intervalles de
raison. Le 3 juin 1715, on le trouva mort dans le cachot fangeux
o il languissait depuis si longtemps; son corps tait charg de
soixante-trois livres de chanes de fer. L'lecteur, le roi
Guillaume, les tats gnraux et l'Empereur lui-mme, avaient
rclam vainement la mise en libert de Cardel, que Louis XIV
avait fini par faire passer pour mort. -- C'est ce qu'il avait
fait pour les trois ministres, rclams en 1713 en vertu du trait
d'Utrecht. -- C'est encore par un mensonge semblable, qu'il mit
fin aux insistantes rclamations faites par la Porte, au sujet
d'Avedick, patriarche de Constantinople, qu'il avait fait enlever
et gardait au fond d'un cachot depuis plusieurs annes. -- Ce
n'est que plus tard qu'Avedick mourut, et sa fin arriva si 
propos pour tirer Louis XIV d'embarras, qu'on eut quelque peine 
croire qu'elle ft naturelle.

Ces enlvements de rfugis  l'tranger n'taient pas les seules
marques qu'et donnes Louis XIV de son mpris du droit des gens.
Quand la France avait t dragonne, on avait log les soldats
chez un grand nombre d'trangers, allemands, anglais, hollandais,
sous prtexte qu'ils taient allis  des familles franaises, et
il fallut l'intervention des tats gnraux de Hollande et de
l'ambassadeur d'Angleterre pour faire cesser ces incroyables abus
de pouvoir. Le procureur du roi  Nantes, s'oppose au dpart du
ngociant _hollandais_ Wyterloft et fait saisir ses meubles, bien
qu'il et un passeport dans les rgles, sous prtexte que, pour
viter d'tre converti par les dragons, ce ngociant veut migrer
avec toute sa famille, en ne laissant que son fils an comme
_plastron_. Ce zl convertisseur, ayant sans doute reu quelques
observations de son procureur gnral,  l'occasion de cette
assimilation des trangers aux Franais, lui crit: Je prvois un
inconvnient fcheux qui va arriver, et sur lequel je vous prierai
de spcifier votre ordre, qui est qu'y ayant ici un grand nombre
d'trangers non naturaliss que je prvois convertis  la venue
des premiers dragons, et, aprs cela, ces gens feront leurs
affaires et enverront tous leurs effets _au pays dont ils sont_,
et ensuite voudront se retirer, et rgulirement on ne saurait
point les en empcher. Pourquoi? _s'il n'y a point de diffrence
 faire? _(entre trangers et Franais). -- On trouve aux
archives, des ordres pour faire entrer aux nouvelles catholiques
de Paris, Mlle Betsy, _Anglaise_, pour en faire sortir Mlle du
Cerceau et Mme de Bonroger, toutes deux Hollandaises.

Un envoy du duc de Zell, ayant refus de se laisser convertir,
est jet  la Bastille; on donne l'ordre d'enfermer dans cette
prison de Villaines, cuyer de l'ambassadeur de Hollande, accus
de pervertir les nouveaux convertis, mais au dernier moment on
recule devant cette violation flagrante du droit des ambassadeurs;
on se borne  demander le rappel de l'cuyer de Villaines, mais,
en mme temps, on donne l'ordre de tenter de l'enlever, quant il
se mettra en route avec sa famille pour rentrer en Hollande.

Quant aux rfugis qui s'taient fait naturaliser et avaient pris
du service dans les armes trangres, s'ils taient faits
prisonniers, ils taient impitoyablement envoys aux galres;
c'est ce qui arriva aux rfugis pris  Fleurus, c'est ce qui
serait arriv  lord Galloway, fils de Ruvigny, s'il ft rest aux
mains des Franais o il tait tomb un instant au cours de la
bataille de Nerwinde; et, cependant, ds 1680, Ruvigny son pre,
avant de quitter la France, avait pris soin de prendre en
Angleterre des lettres de naturalisation pour lui-mme et pour ses
enfants.

Le roi croyait avoir assez fait pour ces dangereux _naturaliss
_en publiant le 12 mars 1689, une ordonnance ainsi conue:

Sa Majest ayant t informe que plusieurs officiers de ses
troupes et autres ses sujets, qui depuis la publication de l'dit
portant rvocation de celui de Nantes, sont sortis du royaume et
se sont retirs en Angleterre et Hollande, comme dans les pays
neutres, se trouvent prsentement embarrasss, dans l'apprhension
qu'ils ont d'tre obligs,  l'occasion de la prsente guerre; ou
de porter les armes contre leur vritable souverain, ou de perdre
la subsistance qu'ils tirent dans lesdits pays; et Sa Majest,
voulant bien leur donner moyen de ne point tomber dans un pareil
crime, qui a toujours t en horreur  la nation franaise, et
d'viter d'autre inconvnient, Sa Majest a ordonn et ordonne,
veut et entend, que tous ceux de ses sujets, de quelque qualit
qu'ils soient, qui sont sortis du royaume  l'occasion de la
rvocation dudit dit de Nantes, et lesquels passeront au
Danemark, pour y servir dans les troupes de Sa Majest Danoise,
qui est dans l'alliance de Sa Majest, ou se retireront 
Hambourg, _pourront jouir de la moiti des biens qu'ils ont en
France_.

Ce qui est plus excessif encore, c'est que les rfugis
_naturaliss ou non_ qui taient pris, non les armes  la main
mais voyageant d'un pays  l'autre pour leurs affaires ou leur
ngoce, taient aussi envoys aux galres, en vertu de cette
disposition de la dclaration du 31 mai 1685: Les Franais qui
seront pris sur les vaisseaux trangers, ou autres, et convaincus
de s'tre tablis sans ntre permission dans les pays trangers,
seront constitus prisonniers dans les prisons ordinaires des
lieux... et condamns aux galres perptuelles.

C'est ainsi qu'lie Neau, _naturalis_ Anglais, ayant t pris en
mer par un corsaire de Saint-Malo, fut mis aux galres; il fut
cruellement tourment par l'aumnier des galres, qui, ne pouvant
venir  bout de sa constance, finit par demander qu'on le
dbarrasst d'un tel pestifr. lie Neau fut alors jet dans un
cachot sans jour ni air, o on le laissa souvent sans vtements
pour se garantir du froid et sans nourriture, et ce ne fut qu'au
bout de cinq ans, sur les pressantes instances de lord Portland
qu'il fut enfin mis en libert.

Pour les huguenotes qui taient prises en mer, elles taient mises
au couvent o on les convertissait. Trois jeunes filles partent de
la Caroline o leur pre tait fix, pour se rendre en Angleterre
o une femme de qualit s'tait charge de les faire lever; le
vaisseau qui les portait est pris et on les met au couvent.
L'ane se fait religieuse, et les deux autres soeurs se
convertissent; dix ans aprs leur capture, l'intendant de Bretagne
demande pour elles une dot afin de les marier  deux anciens
catholiques. La demoiselle Falquerolles, _fameuse protestante_ dit
Pontchartrain, qui avait t prise sur un vaisseau anglais,
captur par un armateur de Dunkerque, rsista  tous les efforts
faits pour la convertir, on dut se rsigner  l'expulser du
royaume comme opinitre.

C'tait, sans croire qu'ils renonaient pour toujours  leur
patrie, que les huguenots avaient pris la route de l'exil. Nous
partons, avaient-ils dit, comme Olry, mais seulement _jusqu' ce
que Dieu nous ramne_ dans les lieux d'o l'on nous a dchasss
par la violence que l'on a exerce contre nos consciences. Avec
cet espoir persistant du retour, ces rfugis ne se considraient
que comme les htes passagers des pays qui les avaient accueillis.
En 1697, dans le Brandebourg, les glises franaises clbraient
encore un jene solennel _pour le retour en France_, et jusqu'en
1703, les pasteurs de ces glises se refusrent  dresser la
liste, des membres qui composaient leurs troupeaux, dans la
crainte de donner une constitution dfinitive  un tat de choses
qu'ils ne considraient que comme provisoire. Si un grand nombre
de huguenots, cinq ou six mille, se fixrent  Cassel, c'est, dit
Weiss, parce qu'ils taient heureux de ne pas s'loigner beaucoup
de leur pays natal, dans lequel ils espraient tre rappels un
jour.

Si, dit Maritofer, troupe par troupe, on voyait les rfugis se
succder en Suisse avec la mme persistance, c'est qu'aussi la
Suisse leur offrait le plus court chemin, pour retourner chez eux.
Le regret de la patrie perdue leur rendait plus difficile de
prendre racine dans les asiles qui s'ouvraient  eux et de se
fondre avec leurs frres en la foi, si charitables et si dvous
qu'ils se montrassent  leur gard; aussi voyons-nous partout les
migrs, chercher  se grouper en nombre,  former une paroisse 
part, avec ses prposs et son administration propre, _afin de
pouvoir  la premire occasion retourner tous ensemble au pays._

Cette proccupation de se grouper ensemble, pour se faire sur le
sol tranger une petite France,  l'image de la patrie perdue, on
la retrouve partout chez les rfugis, en Hollande, en Angleterre,
en Amrique, en Allemagne et en Suisse.

C'est en Hollande, en Angleterre, dans le Brandebourg et dans les
diffrents tats de l'Allemagne, que se fixa la plus grande partie
des rfugis.

Si un si grand nombre d'entre eux allrent se fixer dans le
Brandebourg, vingt-cinq mille militaires, gentilshommes, gens de
lettres, artistes, marchands manufacturiers, cultivateurs, c'est
que pour les attacher au pays, Frdric Guillaume laissait les
colonies d'migrants subsister dans une certaine mesure en corps
de nation. Les rfugis avaient leurs cours de justice, leurs
consistoires, leurs synodes, et toutes les affaires qui les
concernaient se traitaient en franais. Il leur semblait qu'ils
vivaient encore parmi leurs parents et leurs amis, tant le
Brandebourg leur retraait l'image de la patrie absente.

Si les pasteurs retardrent jusqu'en 1703 la formation des
registres des glises du Brandebourg, c'est parce qu'ils
craignaient, nous le rptons, tant l'esprit du retour tait rest
fermement enracin dans les coeurs, de donner, par la formation
des listes, une apparence dfinitive  la constitution de leurs
troupeaux. Ainsi que le dit Jurieu, les rfugis s'obstinaient 
conserver ce coeur Franais qu'on s'efforait de leur arracher.

Il ne faut pas croire que ds le dbut; les rfugis prenant les
armes sous le drapeau des puissances protestantes qui leur avaient
donn asile, eussent perdu l'amour de leur patrie; un grand nombre
d'officiers, en s'engageant dans l'arme hollandaise, avaient
stipul qu'ils ne combattraient point contre la France. Si tant de
rfugis vinrent s'enrler dans l'arme de Guillaume d'Orange, et
verser leur sang pour lui assurer la possession du trne
d'Angleterre, ils furent, surtout pousss  le faire par le dsir
de se constituer, en la personne de Guillaume, un protecteur assez
puissant; pour qu'il put imposer un jour  Louis XIV le rappel des
huguenots. La lettre suivante crite par le baron d'Avejon pour
provoquer des engagements dans son rgiment, destin  prendre
part  l'expdition d'Angleterre, montre bien que, pour les
rfugis, il s'agissait l d'une sorte de croisade en vue du
retour ultrieur dans la patrie. Je m'assure, dit-il, que vous ne
manquerez pas de faire publier dans toutes les glises franaises
de Suisse, _l'obligation_ o sont les rfugis de nous venir en
aide dans cette expdition, o il s'agit de la gloire de Dieu, et,
dans la suite, _du rtablissement de son glise dans notre
patrie_.

Le succs de la bataille de la Boyne et peut-tre t pour les
rfugis le gage assur d'un retour prochain en France, si leur
chef, le marchal de Schomberg, n'et pas trouv la mort sur le
champ de bataille. Deux ans plus tard, aprs le combat naval de la
Hogue, Guillaume dcidait qu'une descente serait faite en France
et qu'on ferait appel au concours des nouveaux convertis. Les
rgiments de rfugis avaient t dsigns pour former l'avant-
garde du corps expditionnaire que devait commander Mnard de
Schomberg, fait comte de Leinster.

Mais les vents contraires ayant empch le dbarquement, et la
saison avance ne permettant pas de donner suite  ce projet de
descente en France, il fut abandonn, et, depuis ce moment, jamais
il ne fut fait, une tentative srieuse pour rtablir, de haute
lutte, le culte protestant en France.

Un des premiers chefs des rvolts des Cvennes, Vivens, un ancien
cardeur de laine, avait appel  lui, mais vainement, tous les
rfugis; l'entente et-elle t possible entre les gentilshommes
migrs, et les obscurs artisans, chefs improviss de la
dmocratique insurrection des Cvennes? Cela semble d'autant plus
douteux que l'on voit d'Aigullires et les nobles nouveaux
convertis de Nmes supplier le gouvernement de Louis XIV de leur
donner des armes pour aller exterminer les Cvenols, _ces
malheureux fanatiques; _si l'on et pu amener les rfugis qui
versaient leur sang sur tous les champs de bataille pour leurs
patries d'occasion,  s'unir au dernier chef des Cvenols, Roland,
il est incontestable qu'ils eussent eu grande chance de russite
et que Louis XIV aurait pu se voir contraint  rtablir l'dit de
Nantes.

Mais rien de srieux ne fut tent par les rfugis pour venir au
secours de l'insurrection cvenole, la flotte que Ricayrol amenait
en 1704 au secours des insurgs est disperse par la tempte.
L'anne suivante, alors que Roland, le grand organisateur des
rvolts, prit victime d'une trahison, La Bourlie, Miramont et
Belcastel de l'tranger o ils sont rfugis, tentent d'organiser
dans le Languedoc une vaste conspiration; Bonbonnoux, un des
derniers chefs camisards, parle ainsi de cette aventure:
Quelques-uns de ceux qui avaient suivi Cavalier dans les pays
trangers, tant de retour dans nos provinces, leurrs par
quelques puissances trangres, roulaient de vastes projets dans
leurs esprits. Il ne s'agissait pas de moins que de se rendre
matre de la province et de mettre quarante mille hommes sur pied
au premier signal... Mais lorsque la lourde machine est prte 
jouer, le secret s'vente et tout le projet tombe; heureux, si par
sa chute il n'avait pas entran la perte des principaux qui
l'avaient form. Mais quelle cruelle boucherie n'en fit-on pas!
Vlas fut tendu sur une roue, Catinat et Ravanel prissent sur un
mme bcher, Flessire est tu sur place.

Infatigable conspirateur, La Boulie, fils d'un lieutenant gnral,
ancien sous-gouverneur de Louis XIV, ne cessa, jusqu'au jour de sa
mort, de faire de nouveaux complots qui n'aboutirent pas.

Dj, en 1703, retir dans son manoir de Vareilles, d'o il
lanait de nombreuses proclamations, il avait tent d'organiser un
soulvement gnral des catholiques et des protestants contre le
gouvernement de Louis XIV. Montrant que, par suite de la
suppression de toutes les liberts, le pouvoir sans limites du roi
surchargeait impunment le peuple d'impts insupportables, il
invitait tous les Franais  briser les fers de leur honteux
esclavage et  rclamer les armes  la main la convocation des
tats gnraux. Pendant qu'il prparait le soulvement du
Rouergue, il chargeait le capitaine Boton de s'entendre avec les
chefs camisards pour agir avec eux. Mais Catinat, lieutenant de
Cavalier, ayant pris les devants et ayant fait brler quelques
glises dans le canton o l'on devait se rencontrer, fut attaqu
par les milices catholiques qui dispersrent sa troupe. Boton
arrivant avec six cents hommes, ne trouve plus ses allis, il est
oblig de gagner la montagne et de s'enfermer dans le chteau de
Ferrires, o il est attaqu par des forces suprieures et oblig,
de se rendre avec sa troupe.

Si La Boulie avait pu runir tous les lments de rsistance pars
sur les divers points du territoire, faire marcher ensemble les
catholiques et les protestants pour la revendication des liberts
perdues et la suppression des impts, rduisant  la plus horrible
misre la gent taillable et corvable  merci, il et transform
la guerre religieuse en une guerre sociale qui et pu constituer
un grave pril pour le gouvernement.

Quelques annes auparavant dj, les souffrances du peuple avaient
amen des troubles srieux en Bretagne et en Guyenne, et la misre
tait telle partout, qu'elle et servi puissamment la Cause de La
Bourlie, s'il avait pu raliser le soulvement gnral qu'il avait
rv. Pour qu'on puisse se rendre compte du puissant appui qu'et
rencontr dans la misre gnrale le soulvement gnral rv par
La Bourlie, il n'est pas inutile de montrer par quelques
citations, ce qu'tait cette misre _au bon vieux temps._

Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs
annes que je m'y applique, dit le marchal de Vauban, j'ai fort
bien remarqu que dans ces derniers temps, la dixime partie du
peuple est rduite  la mendicit, et mendie effectivement; que,
des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en tat de
faire l'aumne  celle-l, parce qu'eux-mmes sont rduits,  trs
peu de chose prs,  cette malheureuse condition; que des quatre
autres parties qui restent, les trois sont fort mal aises et
embarrasses de dettes et de procs, et que, dans la dixime; o
je mets tous les gens d'pe, de robe, ecclsiastiques et laques;
toute la noblesse haute la noblesse distingue et les gens en
charges; militaires et civils, les bons marchands; les bourgeois
rents et les plus accommods, on ne peut pas compter sur cent
mille familles, et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il
n'y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu'on puisse dire tre
fort  leur aise... De tout temps en France on n'a pas eu assez
d'gards pour le menu peuple... aussi c'est la partie la plus
ruine et la plus misrable du royaume. Les biens de la campagne
rendent le tiers moins de ce qu'ils rendaient il y a trente ou
quarante ans, surtout dans les pays ou les tailles sont
personnelles. Les puissants font dgrever leurs fermiers, leurs
parents, leurs amis... Les paysans ont renonc  lever du btail
et  amliorer la terre dans la crainte d'tre accabls par la
taille, l'anne suivante. Ils vivent misrables, vont presque nus,
ne consomment rien et laissent dprir les terres. Les paysans
arrachent les vignes et les pommiers  cause des aides et des
douanes provinciales... Le sel est tellement hors de prix qu'ils
ont renonc  lever des porcs, ne pouvant conserver leur chair.
Des agents employs  lever les revenus, de cent il n'y en a pas
un qui soit honnte, et, par le fer et le feu, il n'y a rien qu'on
ne mette en usage pour rduire ce peuple au pillage universel. Et
tous les pays qui composent le royaume sont universellement
ruins.

Une relation de 1669, qui se trouve aux manuscrits de l'arsenal
dit: Plusieurs femmes et enfants ont t trouvs morts sur les
chemins et dans les bls, _la bouche pleine d'herbes_, dans le
Blaisuis, ils sont rduits  pturer _l'herbe et les racines_ tout
ainsi que des btes, ils dvorent les charognes, et, si Dieu n'a
piti d'eux, ils se mangeront les uns les autres.

Au mois de mai 1673, Les diguires crit  Colbert: La plus
grande partie de la province (le Dauphin) _n'ont vcu pendant
l'hiver_, _que de pain_, _de glands et de racines_, _et
prsentement on les voit manger l'herbe des prs et l'corce des
arbres_.

Une relation adresse  l'vque d'Angers, 1680  1686, porte:
Nous entrons dans des maisons qui ressemblent plutt  des
tables qu' des demeures d'hommes. On trouve des mres sches qui
ont des enfants  la mamelle et n'ont pas un double pour leur
acheter du lait. Quelques habitants ne mangent _que du pain de
fougres_, d'autres sont trois ou quatre jours sans en manger un
morceau.

En 1693 et 1694, la guerre, la disette et la peste font de la
France un dsert. Les villes se dpeuplent, les villages
deviennent des hameaux, les hameaux disparaissent jusqu'au dernier
homme. En 1709, on fait avec de l'orge un pain grossier qui prend
le nom de _pain de disette_. D'autres rduisent en farine et
ptrissent en pain la racine d'arum, le chiendent, l'asphodle. Le
plus grand nombre dans les campagnes, aprs qu'on eut vendu pour
payer l'impt le peu qu'on avait rcolt, durent _brouter l'herbe_
que les animaux, dvors depuis longtemps, ne pouvaient plus leur
disputer.

Ces quelques citations montrent qu'on ne peut accuser La Bruyre
d'exagration quand il fait cette peinture des paysans de l'ancien
rgime: On voit certains animaux farouches, des mles et des
femelles, rpandus par la campagne, noirs; livides et tout brls
par le soleil, attachs  la terre, qu'ils fouillent avec une
opinitret invincible; ils ont comme une voix articule, et,
quand ils se lvent sur leurs pieds, ils montrent une face
humaine, et en effet ce sont des hommes, ils se retirent la nuit
dans des tanires, o ils vivent de pain, d'eau et de racines.

L'erreur des rfugis, c'tait de pas comprendre qu'il n'y avait
pas d'autre moyen de rtablir de haute lutte le culte protestant
en France, que de venir eux-mmes, _sous leur propre drapeau_, et
non sous le drapeau des ennemis de la France, oprer ce
rtablissement, comme le firent les Vaudois rentrant dans leur
pays.

Tout au contraire; ils supposaient que les huguenots ou nouveaux
convertis rests en France, taient prts  seconder toutes les
attaques diriges contre leurs perscuteurs par des armes
trangres dans lesquelles se trouvaient quelques rgiments
d'migrs franais _dnationaliss_.

En 1696, une flotte anglaise s'approchant des ctes du Poitou
tait venue bombarder les Sables, le gouvernement craignait qu'une
descente des Anglais ft combine avec un soulvement des
huguenots, ceux-ci ne bougrent pas. En 1703, l'arme du duc de
Savoie entre dans le Dauphin, et cette arme comptait plusieurs
rgiments de rfugis, les huguenots de la province ne se joignent
pas aux envahisseurs de leur patrie.

Dix-huit ans plus tard, un intendant, pour montrer que les
huguenots du Dauphin ne sont pas disposs  faire de mouvements,
ainsi qu'on le prtend, rappelle qu'ils sont rests tranquilles
dans deux circonstances critiques: la guerre des Cvennes et
l'invasion de la province par le duc de Savoie. En 1719, on fait
craindre au rgent que les huguenots du Midi ne veuillent
s'associer aux projets forms contre lui par Albroni.
L'ambassadeur de France en Hollande prie le pasteur Basnage
d'intervenir, et celui-ci crit aux prdicants de France que leur
devoir est de rendre  Dieu ce qui est  Dieu, et  Csar ce qui
est  Csar. Court, le restaurateur des glises en France, affirme
que le bruit d'un soulvement des huguenots est une invention des
catholiques.

Le rgent envoie dans le Languedoc M. de la Bouchetire, un migr
du Poitou, et celui-ci, aprs avoir sond ses coreligionnaires,
peut rassurer compltement le duc d'Orlans. En 1720 encore, une
lettre du prdicant Corts fait renoncer le gouvernement aux
inutiles mesures de prcaution qu'il avait cru devoir prendre en
vue d'une rvolte dans les Cvennes.

En 1746, des vaisseaux anglais se montrent sur la cte du
Languedoc, et l'on annonce au gouvernement que des missaires
trangers vont s'entendre avec les huguenots du Midi. L'intendant
fait sonder les intentions des protestants du Midi, et treize
pasteurs protestent nergiquement de leur fidlit  la France.
Viala crit: Dieu nous est tmoin qu'il ne se passe rien dans nos
assembles qui tende le moins du monde  troubler la tranquillit
de l'tat, et je ne connais aucun protestant dans ce pays, capable
de favoriser les Anglais.

Paul Rabaut crit de son ct au ministre: En conscience, et
comme devant Dieu qui sonde les coeurs et les reins, je puis vous
assurer, monseigneur, que je n'ai jamais eu de liaison
personnelle, de commerce de lettres, de correspondance directe ou
indirecte avec les Anglais, que je n'ai jamais vu ni connu, encore
moins introduit et favoris des missaires des cours de Londres,
de Vienne et de Turin, et que, si l'une ou l'autre de ces cours
m'en adressait quelqu'un qui ft destin et employ  renverser le
systme de la France,  exciter de nouveaux troubles dans notre
royaume, _ armer les protestants franais contre les catholiques
franais_, _la France contre la France_, je me conduirais  son
gard de la manire qu'un bon patriote, un vritable chrtien, un
pasteur religieux, devrait alors se conduire.

Rabaut avait d'autant plus de mrite  faire cette patriotique
protestation que dans le mme moment de nouvelles perscutions
taient exerces contre les protestants rendus infiniment plus
malheureux disait-il, au milieu du peuple de France que ne le sont
les Juifs au milieu des peuples les plus barbares. Ce qui passe
l'imagination, c'est de voir les huguenots, pour lesquels les
perscutions ne ralentissaient pas, sous Louis XIV comme aprs
lui, que lorsque une guerre avec l'tranger tait au gouvernement
la libre disposition de ses troupes, aller jusqu' prier pour leur
perscuteur et pour ses succs militaires.

En 1744 mme, les synodes des Cvennes et du Languedoc
prescrivaient un jene solennel pour demander  Dieu la
conservation du roi et la prosprit de ses armes.

Le systme de _moutonnerie_ chrtienne prch par les pasteurs 
leurs fidles, tait de se laisser dpouiller, brigander et
gorger sans rsistance; un tel systme non seulement interdisait
absolument aux nouveaux convertis de songer  seconder une
tentative arme des rfugis, mais encore devait les amener
jusqu' blmer la conduite de ceux qui s'taient soustraits par la
fuite  l'tranger, aux violences des convertisseurs.

Voici, en effet, la lettre pastorale qui tait adresse en 1782
aux huguenots de Cure: Faites en sorte qu'aucun de vos
concitoyens ne vous surpasse en patriotisme, disputez-leur  tous
la gloire d'aimer et de servir votre prince... plus vous serez
utiles  la France, plus elle sentira qu'elle doit vous accorder
une tolrance fonde sur les lois. Il est d'autres pays o vous
pourriez suivre les mouvements de votre coeur, clbrer la bont
de Dieu comme il vous a paru digne de lui. Malgr cela, n'ayez
jamais de projet pour vous loigner de votre pays, _gardez-vous de
porter vos talents et vos arts chez vos voisins_, _ce serait
tendre  faire natre la misre dans notre province_, _ce serait
vous exposer  devenir un jour les ennemis de votre patrie_, _
porter les armes contre elle_, _ verser le sang de vos frres_.

Il fut heureux pour la cause de la libert de conscience, que les
gouvernants ne se rendissent pas compte, de ce que la thorie de
l'obissance absolue au prince, prche par les pasteurs, leur et
tout permis, sans lasser _la patience de huguenot_ des perscuts.

Mais le souvenir de l'insurrection des Cvennes hantait la
cervelle des gouverneurs et des intendants; chaque fois que la
France tait attaque par ses ennemis, on interrompait les
perscutions, dans la crainte de voir les huguenots suivre
l'exemple des terribles montagnards qui avaient tenu en chec les
armes du grand roi.

Sauf le parti militaire de l'migration, les rfugis, ainsi que
les nouveaux convertis, n'attendaient la restauration du culte
protestant en France que d'un changement de politique qui serait
spontanment adopte par le gouvernement ou qui lui serait impos
par un trait conclu avec les puissances protestantes.

Pendant plus de vingt ans, ils persistrent  esprer que ces
puissances profiteraient de leurs succs militaires pour obtenir
de Louis XIV, par des ngociations, le rtablissement du culte
protestant en France. Invoquant les prcdents des traits de
Westphalie, de Munster et d'Osnabruck,  l'occasion desquels on
avait vu le roi de France dfendre, contre la maison d'Autriche,
les intrts des princes protestants de l'Allemagne, ils
demandaient que le roi Guillaume et ses allis fissent une
condition de la paix du rappel des rfugis et du rtablissement
de l'dit de Nantes en France.

Les plnipotentiaires protestants  Ryswick se bornrent 
remettre  l'ambassadeur de France un mmoire lui recommandant ces
pauvres gens, afin qu'il leur ft procur le soulagement aprs
lequel ils soupiraient depuis si longtemps. Louis XIV, irrit de
la faiblesse qu'avait montre son ambassadeur en prenant ce
mmoire avec promesse de l'envoyer  la cour, fit dclarer
officiellement que ce mmoire n'avait pu lui tre remis, bien
qu'il l'et reu.

Quoique Guillaume, en 1697 et refus de risquer d'accrocher les
ngociations de paix pour un objet aussi _secondaire_ que les
rclamations des huguenots de France, cependant, en 1713, les
dlgus des rfugis insistent encore vivement auprs des
plnipotentiaires protestants pour qu'il soit insr dans le
trait d'Utrecht une clause relative au rappel des migrs en
France.

Mais depuis 1709, une partie des rfugis s'taient fait
naturaliser dans leurs pays d'adoption, dont ils s'taient
considrs aussi longtemps comme des htes passagers, et; parmi
les migrs, il s'tait form un parti puissant hostile au retour
en France.

Quant aux puissances protestantes, nulle d'entre elles ne dsirait
voir rentrer en France les migrs qui avaient vers leur sang sur
tous les champs de bataille pour elles, les avaient dotes
d'industries florissantes et avaient su faire un jardin de leurs
terres incultes, mme des sables de la Prusse et du Holstein. Par
biensance, les ministres de la reine Anne formulrent une demande
de rappel des rfugis, mais ils ne tentrent pas de triompher des
rsistances obstines de Louis XIV, ils eussent comme les
plnipotentiaires des autres puissances protestantes, bien
regrett de voir cette demande obtenir satisfaction.

Les puissances protestantes savaient bien, en effet, que c'tait
la perscution qui leur avait valu, outre tant de bons marins et
de valeureux soldats, le concours de nos fabricants et de nos
ouvriers, leur apportant nos secrets agricoles et industriels
ainsi que les capitaux ncessaires pour les utiliser, ce qui leur
avait permis de cesser d'tre, comme par le pass, les tributaires
de la production franaise.

La signature du trait d'Utrecht avait fait perdre dfinitivement
aux rfugis l'espoir d'obtenir leur rappel en France par
l'intervention des puissances protestantes; ils eurent cependant
encore cette illusion  la mort de Louis XIV, de croire que le
rgent allait spontanment renoncer  la politique d'intolrance
qui leur avait ferm si longtemps les portes de leur patrie, mais
ils furent; bientt cruellement dtromps: Enfin, en 1724, l'dit
remettant en vigueur toutes les ordonnances dictes par Louis
XIV, vint signifier un ordre ternel d'exil  tous les migrs qui
s'obstinaient  esprer contre toute esprance, tant le regret du
pays natal leur tenait  coeur.

Quatre cents familles huguenotes tablies dans la Caroline, voyant
qu'elles doivent perdre l'espoir de rentrer en France, demandent
qu'on leur accorde au moins la permission de s'tablir en
Louisianne, _sur une terre franaise_,  la seule condition que
sur cette terre lointaine on leur accordera la libert de
conscience.  cette patriotique requte, Pontchartrain rpond:
Que le roi n'avait pas chass ses sujets protestants de ses tats
d'Europe pour leur permettre de former une rpublique dans ses
possessions d'Amrique.

N'est-ce pas chose touchante que la persistance de l'amour de la
France, chez ces rfugis que la perscution avait chasss de leur
patrie et qui rvaient toujours de venir mourir sur une terre
franaise?

Le Gouvernement, aussi bien sous la rgence et sous Louis XV que
sous Louis XIV interdisait aux rfugis de revenir
_individuellement_ en France, soit pour s'y fixer, soit mme pour
n'y faire qu'un sjour passager,  moins qu'ils ne consentissent 
abjurer.

Ainsi Bancillon conte qu'un sieur de la Roche vint  la France en
1713 avec un passeport de l'ambassadeur de France, d'Aumont, et un
autre de la reine d'Angleterre, qui avait beaucoup de
considration pour lui.

M. de la Roche tait de Montpellier et il esprait qu'en allant
respirer l'air natal, sa sant se rtablirait, mais  Paris, on
lui montre un ordre qui dfend  tout rfugi de rentrer dans le
royaume  moins de faire abjuration; il ne pousse pas plus loin
que Paris et revient au plus vite en Angleterre. En 1753 encore,
le rfugi Arnaud, malgr l'appui de la duchesse d'Aiguillon, ne
peut obtenir la permission d'entrer en France pour conduire sa
femme malade dans le Dauphin.  la mort de Louis XIV, plusieurs
rfugis croient pouvoir rentrer dans leur patrie, pensant que, _
l'occasion des changements qui viennent d'arriver_, on ne les
contraindra point  abjurer.

Les commandants de troupes crivent aux vques pour leur dire de
rclamer aux curs l'tat des fugitifs qui sont rentrs dans leurs
paroisses, afin que les troupes obligent ceux-ci soit  abjurer,
soit  repasser la frontire. Le rgent, apprenant que Henri
Duquesne, le fils de l'amiral, est venu  Paris, le fait prvenir
par le lieutenant de police de La Reynie, d'avoir  sortir
immdiatement du royaume, sous peine d'tre jet  la Bastille. Et
pendant tout le rgne de Louis XV, on tient la main  la stricte
observation de cette rgle: ne permettre aux rfugis la rentre
en France qu'au prix d'une abjuration. En 1756, le rfugi Tlgny
prie l'intendant Lenain d'intervenir pour qu'il lui soit permis de
revenir, sans subir cette dure condition. Le secrtaire d'tat,
Saint-Florentin rpond  Lenain: Je conviens avec vous qu'il
serait plus avantageux  l'tat de ne pas tant perdre de sujets,
ou d'en recouvrer davantage, _mais la loi est faite et subsiste_
depuis longtemps dans toute sa rigueur, et ce serait renverser
l'ouvrage de soixante ans que d'y porter la moindre atteinte.

En 1763, l'archevque de Canterbury demande qu'on laisse entrer en
France le rfugi Bel et qu'on lui rende ses biens qui on t
confisqus. Saint-Florentin rpond au duc de Choiseul, qui lui
avait transmis cette demande, quelle n'est pas susceptible de
faveur et il motive ainsi son refus: _Si M_. _Bel se prsentait
en qualit de catholique pour obtenir son retour en France et le
rtablissement dans tous ses droits civils_, il pourrait mriter
d'tre cout, mais les dclarations du roi de 1698 et de 1725,
_excluent pour toujours du royaume tout Franais rfugi pour
cause de religion_, _ moins qu'il n'ait abjur_. Il parat qu'on
ne doit pas non plus y laisser revenir, ni encore moins rtablir
dans ses biens, un homme _qui a t condamn pour fait de
religion_, et qui n'a pas, autant qu'il est en lui, et _par une
abjuration indique par la loi_, rpar le _crime_ qui a fait le
texte de sa condamnation. Ce serait rintgrer dans le royaume un
coupable, autoris, pour ainsi dire, _dans son erreur_, et aussi
dangereux pour la religion que pour l'tat.

Ainsi que nous l'avons dit, au dbut de l'migration, les rfugis
avaient afflu en Suisse, en Hollande, en Angleterre et dans les
tats de l'Allemagne, et bien qu'ils se groupassent pour se
constituer une sorte de petite France sur le sol tranger, ils ne
s'loignaient pas, afin de pouvoir saisir la premire occasion de
revenir dans leur patrie.

Ce ne fut qu'aprs avoir perdu l'espoir de rentrer en France que
les rfugis se dispersrent sur tous les points du globe,
devenant une sorte de rose fconde et civilisatrice pour le monde
entier. On trouve un assez grand nombre de rfugis en Danemarck,
 Copenhague,  Altona,  Frdricia et  Gluckstadt, il y en a en
Russie,  Saint-Ptersbourg et  Moscou; quelques uns mme
allrent s'tablir sur les bords du Volga. En Sude, l'intolrance
luthrienne rduisit l'migration  fort peu de chose. Beaucoup de
rfugis s'tablirent dans les provinces de l'Amrique anglaise;
la Caroline du Sud, entre autres, donna asile  un assez grand
nombre d'migrants, pour recevoir des Amricains, la qualification
de la maison des huguenots dans le nouveau monde.

Quelques centaines de huguenots s'tablirent  Surinam, dans la
Guyane Hollandaise. Quelques milliers se fixrent au cap de Bonne-
Esprance et c'est une famille de rfugis, les Desmarets, qui
dota cette colonie hollandaise du fameux vin de Constance. En
1795, un du Plessis, descendant d'une famille noble de rfugis,
dfendit avec une poigne de burghers un dfil, si
courageusement, que le gnral anglais devenu gouverneur de la
colonie, lui offrit un fusil d'honneur.

On fora, dit Rabaut Saint-tienne, trois ou quatre cent mille
Franais  s'exiler de leur patrie. Ils allrent enrichir de leurs
travaux la Suisse, dix provinces de l'Allemagne, les campagnes de
Hollande, d'Angleterre, de Danemarck, de Sude et les sables
arides du Brandebourg. Ce furent eux qui firent le fond des
premiers tablissements de ces colonies anglaises de l'Amrique
qui tonnent aujourd'hui l'ancien continent. Ils passrent les
premiers au cap de Bonne-Esprance, o ils plantrent la vigne
pour y conserver le souvenir de leur ancienne patrie. On en trouve
dans tous les tablissements des Europens, en Asie et en Afrique,
et dans quel pays n'en trouverait-on pas? Sur le rocher de Sainte-
Hlne, prs du ple austral, dans cette le dlicieuse situe
entre l'Asie et l'Amrique,  quatre mille lieues de leur patrie,
on a trouv des rfugis franais.

L'obstination mise par Louis XIV  refuser de rappeler les
huguenots en France, n'aurait pas amen cette dispersion des
rfugis, si le grand roi n'avait pas commis cette nouvelle faute
de faire chouer le projet conu en 1689, par Henri Duquesne, le
fils de l'amiral, de runir tous les rfugis et de fonder avec
eux,  l'le Bourbon, une nouvelle France protestante, place sous
le protectorat de la Hollande. Des circulaires avaient annonc 
tous les rfugis de l'Angleterre, du Brandebourg, de la Suisse,
de l'Allemagne et de la Hollande, le prochain dpart pour la terre
promise. Les tats gnraux de Hollande avaient autoris Duquesne
 quiper dix vaisseaux, les prparatifs avaient t pousss avec
tant d'ardeur que, dans les premiers mois de 1690, les vaisseaux 
l'ancre au Texel, n'attendaient plus que le signal du dpart. La
Trigodire, capitaine du gnie qui devait fortifier tait dj
embarqu avec une partie des colons, le comte de Monros, qui
devait prendre les devants, allait mettre  la voile, lorsque tout
 coup Duquesne annonce qu'il renonce  son projet.

Il fait dbarquer les colons et dsarmer les vaisseaux.

Qu'tait-il arriv? L'espion de l'ambassadeur de France en
Hollande, Tillires, avait appris que les huguenots allaient
s'embarquer, emportant douze cent mille livres d'espces, pour
fonder une rpublique protestante sous la prsidence de Duquesne.
Un des capitaines des migrants lui avait dit qu'il y aurait l
quatre cent personnes bien dcides  se battre et  se faire
sauter  la dernire extrmit. Faisant observer que, pourvu qu'on
prt l'argent, ce ne serait pas une grande perte que celle de la
personne des migrants, l'honnte Tillires avait demand que le
gouvernement franais envoyt des vaisseaux pour s'opposer au
dbarquement des colons, et il avait t fait droit  sa demande.
Duquesne, en apprenant que des vaisseaux de guerre partaient de
France pour livrer bataille  la flottille qu'il allait conduire 
l'le Bourbon, avait cru devoir renoncer  son expdition, afin de
ne pas violer le serment qu'il avait fait  son pre, _de ne
jamais combattre contre les Franais._

Ce projet de cration d'une France protestante au del des mers,
rv par Coligny au XVIe sicle; et certainement russi au moment
o Duquesne voulait le raliser, car alors, les huguenots migrs
n'avaient pas encore pris racine dans les pays qui leur avaient
donn asile. Dans la seconde, moiti du XVIIIe sicle, le pasteur
Gilbert,  la suite d'une recrudescence de perscution contre les
huguenots de France, voulut reprendre le projet de Duquesne, mais
il n'tait plus temps; les rfugis s'taient fondus avec les
peuples qui les avaient accueillis, et les huguenots ou nouveaux
convertis rests dans leur pays, n'avaient plus la mme ardeur
d'migration. Gilbert n'aboutit qu' faire sortir de France en
1764, une poigne de nouveaux migrants qui allrent rejoindre les
rfugis tablis depuis longtemps dans la Caroline.

On regrette d'autant plus vivement l'avortement du projet de
Duquesne; quand on rflchit au rle prpondrant que les rfugis
et leurs descendants ont jou dans toutes les guerres que la
France a eu  soutenir depuis la rvocation de l'dit de Nantes.

La petite arme de onze mille hommes avec laquelle Guillaume
d'Orange alla conqurir le trne d'Angleterre et dtrner Jacques,
l'alli de Louis XIV; comptait trois rgiments d'infanterie et un
escadron de cavalerie, composs entirement de rfugis. En outre,
sept cent trente six officiers, forms  l'cole de Turenne et de
Luxembourg, taient rpartis dans les divers rgiments de l'arme
de Guillaume, arme dont le commandant en chef tait le marchal
de Schomberg, et ou l'artillerie tait commande par Goulon, un
des meilleurs lves de Vauban.  la bataille de la Boyne, en
1688, le Marchal de Schomberg dcida de la victoire en entranant
ses soldats par ces paroles: Allons, mes amis, rappelez votre
courage et vos ressentiments, _voil vos perscuteurs!_ Au combat
de Neuss, les grands mousquetaires, corps compos de rfugis;
attaqurent les troupes franaises avec fureur.

Au sige de Bonn, les corps de rfugis, commands pour l'assaut,
sur leur demande expresse, se prcipitrent avec un tel
acharnement que tous les ouvrages extrieurs furent emports; ce
qui entrana le lendemain la reddition de la place.  la
Marsaille, les rfugis sont dcims, Charles de Schomberg est
tu; comme son pre l'avait t  la Boyne, aprs avoir chrement
fait acheter la victoire  Catinat.  Fleurus de Schomberg avait
empch Luxembourg de tirer parti de la victoire.

Ruvigny, fait comte de Galloway, triomphe  Agrim;  Nerwinde il
soutient presque seul,  la tte de son rgiment, l'effort de
toute la Cavalerie franaise, et couvre, par une rsistance
dsespre la retraite de l'arme anglaise. En 1706, il entre 
Madrid  la tte de l'arme anglaise victorieuse, et fait
proclamer Charles III, le prtendant autrichien oppos  Philippe
V. Il avait eu un bras emport par un boulet au sige de Badajoz,
et il fut bless d'un coup de sabre  la figure  la bataille
d'Almanza. C'est  cette bataille que le rgiment de rfugis,
command par le Cvenol Cavalier, se trouva en face d'un rgiment
franais qui avait pris part  la terrible guerre des Cvennes.

Les deux rgiments s'abordrent  la baonnette et
s'entr'gorgrent avec une telle furie qu'il n'en resta pas trois
cents hommes.

Enfin partout, en Irlande, sur le Rhin, en Italie et en Espagne;
les corps de rfugis furent le plus solide noyau des troupes
opposes  l'arme de Louis XIV; partout ils versrent leur sang
pour leurs patries d'adoption.

De tous les tats de l'Europe, c'est la Prusse qui a le plus
largement profit, pour le dveloppement de sa puissance
militaire, de la double faute, qu'avait commise Louis XIV, en
obligeant ses sujets huguenots  quitter leur pays, et en
empchant Duquesne de runir tous les rfugis  l'le Bourbon.

L'arme de Frdric Guillaume, comptait les grands mousquetaires,
les grenadiers  cheval, les rgiments de Briquemault et de
Varennes, et les cadets de Courmaud, _corps exclusivement compos
de rfugis_. En 1715, c'est le rfugi Jean de Bodt, major
gnral, qui, ayant sous ses ordres de Trossel et de Montargues,
deux autres rfugis, dirige les oprations militaires sur les
bords du Rhin, jusqu'aux traits de Radstadt et de Bade; sous
Frdric II, les fils des rfugis prennent une part glorieuse 
la guerre de Sept Ans et les noms de neuf gnraux _d'origine
franaise_ sont inscrits sur le socle de la statue leve dans la
ville de Berlin  Frdric le Grand.

Il est difficile de savoir quel est le nombre des descendants de
rfugis qui ont fait partie de l'arme d'invasion en 1870, car,
aprs Ina, un grand nombre d'entre ces descendants avaient
germanis leurs noms de manire  les rendre mconnaissables.

Bien avant cette poque, dit Weiss, beaucoup de rfugis; ayant
perdu tout espoir de retour dans leur patrie, avaient traduit
leurs noms franais en allemand. Lacroix tait devenu _Kreutz_,
Laforge _Schmidt_, Dupr _Wiese_, Sauvage _Wied_, etc.

Ce fait de la germanisation des noms rend donc bien incomplte
l'indication que peut donner le relev des noms franais pour
dterminer le nombre des descendants des rfugis dans l'arme
d'invasion. Quoi qu'il en soit, sur l'tat de l'arme prussienne
au 1er aot 1870, figurent, rien que pour l'tat-major, les
gnraux et les colonels, quatre-vingt-dix noms dont l'origine
franaise ne saurait faire aucun doute.

Voici ces noms:

Gnraux (de toutes armes): De Colomier, de Berger, de Pape, de
Gros, de Bories, de Montbary, de Malaise, Mulzer, de la Roche, de
Jarrys, de Gayl, de Memerty, de Busse, du Trossel, de Colomb,
Girod de Gaudy; de Ruville.

Colonels et lieutenants-colonels d'tat-major: De Loucadou, Verdy
du Vernois, de Verri, Faber du Faur.

Chefs d'escadron d'tat-major: Seyssel d'Aix, d'Aweyde, de
Parseval, Manche.

Capitaines d'tat-major: Cardinal, de Chappuis, Mantey, de
Noville, Menges, D'Aussin, Baron de la Roche.

Lieutenants d'tat-major: De Collas, de Palezieux, Menin Marc; de
Bosse, de Rabenau, baron Godin, Surmont, de Nase, comte de
Villers, de Baligand, Chelpin, de Roman, Jarry de la Roche, de
Lires.

Officier de marine: Le Tanneux de Saint-Paul.

Colonels et lieutenants-colonels de cavalerie: De Lo, Arent, de
Busse, Rode.

Colonels et lieutenants-colonels d'infanterie: De Barby, Laurin,
Duplessis, Colomb, de Reg, Conrady, de Bessel, Valeritini, de
Montb, de Berger, de Conta, de Legat, de Busse.

Artillerie: De Mussinan, de Borries, baron de Lepel, de Pillement,
Blanc, de Malais, de Selle, Gaspard, Gayl.

Gnie, pontonniers: Bredan, Ney, Bredan (lieutenant), Hutter, de
Berge, Lille, Mache.

Si ces officiers et ces soldats huguenots que la perscution avait
chasss de France et qui mettaient leur furie franaise au service
des puissances trangres; ne s'taient pas sans cesse trouvs
face  face avec ceux-l mme qui les avaient dpouills et
tourments, s'ils avaient eu une nouvelle patrie toute franaise
au-del des mers, la violence de leurs ressentiments se ft vite
apaise. Ils auraient promptement repris ce coeur franais, que
Dieu et la naissance leur avaient donn, dit Jurieu, et qu'on
avait eu tant de peine  leur arracher.

L'migration protestante et d'ailleurs apport  la nouvelle
France, non seulement les soldats aguerris qui versaient leur sang
sur tous les champs de bataille de l'Europe, mais encore tous les
lments constitutifs d'un peuple pouvant aspirer  de hautes et
prospres destines; elle lui et donn, en effet, des savants,
des diplomates, des ingnieurs, des matelots, des commerants, des
manufacturiers, des ouvriers de toutes les industries, des
agriculteurs, des vignerons, des horticulteurs, etc., enfin des
capitaux considrables pour crer son outillage industriel et
agricole.

 quel avenir n'et pu prtendre cette rpublique protestante
franaise; groupant tous ces lments de force et de richesse, qui
se sont disperss sur tant de points du globe?

Grce  la double faute commise par Louis XIV, de s'tre refus 
rappeler les huguenots en France, et d'avoir empch la cration
d'une nouvelle France protestante  l'le Bourbon, ce sont les
puissances ennemies, ou rivales de notre pays qui ont profit de
l'migration qui tait un dsastre pour la France.

L'ambassadeur de France ayant demand au roi de Prusse, raconte
Tissot, ce qui pourrait lui faire plaisir, le roi lui rpondit:
ce que votre matre peut me faire de plus agrable, _c'est une
seconde rvocation de l'dit de Nantes._

Les puissances protestantes eussent toutes pu en dire autant, car
voici ce que les rfugis avaient, au dire de Michelet, fait pour
les pays qui leur avaient donn asile: Ils avaient fait un jardin
des sables de la Prusse et du Holstein, port la culture en
Islande, donn  la rude Suisse les lgumes, la vigne,
l'horlogerie, enseign  l'Europe les assolements, le mystre de
la fcondit. Aux bords de la Baltique on les croyait sorciers,
leur voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les
fleurs. Par Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam,
ouvraient le sein de la nature. Par Jurieu Saurin, ils prparaient
Rousseau. Denis Papin porte  l'Angleterre, le secret qui, plus
tard, donnera  quinze millions d'hommes les bras de cinq cents
millions, donc la richesse et Waterloo:

L'Angleterre, la Hollande, la Suisse, la Prusse et les autres
tats de l'Allemagne, avaient hrit de nos manufacturiers les
plus riches et les plus intelligents et de leurs ouvriers les plus
habiles, qui avaient apport  leurs nouvelles patries leur savoir
faire, leur secrets industriels et les moyens de les mettre en
oeuvre. Grce aux rfugis, les divers tats de l'Europe cessrent
d'tre tributaires de la France pour une foule d'industries, la
soierie, la draperie, la chapellerie, la ganterie, les toiles, le
papier, l'horlogerie, etc.; aujourd'hui (en 1886) toutes ces
industries ont fait de tels progrs dans les pays o les ont
importes les migrants franais, qu'elles font une redoutable
concurrence aux produits similaires de notre pays.

On n'estime pas moins de trois ou quatre cent mille le nombre des
migrants qui s'tablirent  l'tranger, et, l'on calcule que la
perscution religieuse a fait, en outre, cent mille victimes qui
trouvrent la mort, dans les massacres des assembles, dans les
luttes des Cvennes, sur la route de l'exil, au fond des cachots,
sur les bancs des galres, sur la potence, sur la route et sur le
bcher.

La perte qu'a subie la France ne peut s'valuer d'aprs le nombre
des migrs et des victimes, car on ne peut valuer par ttes une
perte d'hommes, comme on ferait pour du btail, l'instruction et
l'intelligence tablissant entre les hommes une grande diffrence
au point de vue de la valeur sociale. Or, les protestants
formaient la meilleure partie de cette classe moyenne,
industrieuse et claire qui a fait la grandeur et la prosprit
des nations modernes.

Les protestants, dit Henri Martin, taient fort suprieurs, en
moyenne, sinon  la bourgeoisie catholique de Paris et des
principaux centres de la civilisation franaise, du moins  la
masse du peuple, et les migrants taient _l'lite des
protestants_. Une multitude d'hommes utiles, parmi lesquels
beaucoup d'esprits suprieurs, laissrent en France des vides
effrayants, et allrent grossir les forces des nations
protestantes; _la France baissa de ce qu'elle perdit et de ce que
gagnrent ses rivales._

Elle s'appauvrit, non pas seulement des Franais qui s'exilent,
mais de ceux bien plus nombreux, qui restent malgr eux,
dcourags, mins, sans ardeur au travail ni scurit de la vie;
c'est rellement l'activit de plus d'un million d'hommes que perd
la France, et du million qui produisait le plus.

Quant  Quinet, il montre ainsi le grand vide que fit dans
l'esprit de la nation franaise, la proscription des protestants:

Ce fut, dit-il, un immense dommage, pour la rvolution franaise
d'avoir t prive du peuple proscrit  la Saint-Barthlemy et 
la rvocation de l'dit de Nantes...

Quand vous voyez dans l'esprit franais les si grands vides,
qu'il serait dsormais puril de nier, n'oubliez pas que la France
s'est arrache  elle-mme le coeur et les entrailles par
l'expulsion ou l'touffement de prs de deux millions de ses
meilleurs citoyens. Qu'y a-t-il de plus srieux et de plus
persvrant que le calvinisme, le jansnisme de Port royal? La
violence nous a diminus, mais c'est notre honneur qu'il a fallu
la proscription de cinq cent mille des ntres, l'extirpation d'une
partie de la nation, pour nous rduire a la frivolit dont on nous
accuse aujourd'hui... Il y avait chez nous, un juste quilibre de
gravit et de lgret, de fond et de formes, de ralit et
d'apparences. Est-ce notre faute, si la violence Barbare nous a
t le lest? ... Que n'et pas t la France si, avec l'clat de
son gnie, elle se ft maintenue, entire, je veux dire, si, 
cette splendeur, elle et joint la force de caractre, la vigueur
d'me, l'indomptable tnacit de cette partie de la nation qui
avait t retrempe par la rforme.

Le mal que l'migration avait fait  la France, Louis XIV et pu
le rparer en partie, s'il se ft rsign  rappeler les huguenots
et  tolrer en France l'exercice du culte protestant; mais il se
refusa obstinment  revenir sur ses pas, alors mme que, sans
argent et sans arme il se trouvait dans l'impossibilit de
continuer la lutte contre les puissances catholiques, ligues avec
ces puissances protestantes dont il s'tait fait
d'irrconciliables ennemies, en se faisant le Pierre l'Hermite du
catholicisme, aussi bien au-dehors qu'au-dedans des frontires de
son royaume.

Aprs lui, le rgent songea un instant  ce rappel des huguenots,
considrant, dit Saint-Simon, _le gain du peuple_, _d'arts_,
_d'argent et de commerce que la France ferait en un moment par ce
rappel si dsir_, mais il se laissa bien facilement dconseiller
de raliser ce projet.

Pourquoi l'ide de rouvrir les portes de la France aux rfugis, 
leurs enfants et  leurs petits enfants fut-elle toujours
repousse par le gouvernement, aussi bien sous la Pompadour et
sous la Dubarry que du temps de la dvote Maintenon?

Parce que la tradition administrative tait, que l'intrt de
l'tat exigeait qu'aucun rfugi ne pt rentrer en France sans
avoir abjur,  raison de cette fiction lgale qu'il n'y avait
plus de protestants dans le royaume. Or, ainsi que le fait
observer Rulhires, sous les gouvernements arbitraires, si les
principes peuvent changer, d'un rgne  l'autre, mme d'un
ministre  l'autre, il y a quelque chose qui reste immuable, c'est
la tradition administrative.

La Constituante essaya de rparer la faute commise par la
monarchie de droit divin; elle dcrta que les descendants des
religionnaires fugitifs pourraient revenir en France, y
reprendraient l'exercice de leurs droits civils et politiques, et
rentreraient en possession des biens invendus et non adjugs de
leurs familles, rests sous la rgie des domaines.

C'est grce  cette mesure rparatrice, que plusieurs familles de
rfugis, les Odier, les la bouchre, les Pradier, les Constant,
les Bitaub, les Pourtals, purent rendre quelques-uns de leurs
membres  la mre patrie. Mais il tait trop tard pour que le
rappel des huguenots pt avoir un effet efficace; aprs un si long
temps coul depuis que les rfugis avaient quitt la France,
leurs descendants s'taient fondus dans les nations qui avaient
donn asile  leurs familles, le dsastre de l'migration tait
devenu irrparable.

CONCLUSION

Me voici parvenu au terme de la tache que je m'tais impose,
tche consistant  faire revivre pour mes lecteurs  l'aide de
nombreux documents emprunts, soit aux historiens, soit aux
acteurs, bourreaux ou victimes, d'une odieuse perscution
religieuse l'histoire de la croisade  l'intrieur commence
contre les huguenots de France par Louis XIV et poursuivie par ses
successeurs presque jusqu' la dernire heure de la monarchie de
droit divin.

La conclusion  tirer de cette triste histoire se dgage d'elle-
mme c'est que, la force tant impuissante contre l'ide, les plus
abominables violences ne peuvent avoir raison d'une foi
philosophique ou religieuse.

Ds 1688, du reste, il tait devenu manifeste que l'on s'tait
trop ht de frapper de menteuses mdailles en l'honneur de
l'extinction de l'hrsie et que le prtendu retour de la France 
l'unit religieuse n'tait qu'une vaine apparence.

Un courageux patriote, le marchal de Vauban ne craignit pas,  ce
moment, de remettre  Louvois un mmoire, concluant  ce qu'on
revint sur tout ce qu'on avait fait. Aprs avoir rappel la
dsertion de cent mille Franais; la ruine de notre commerce, les
flottes et les armes ennemies grossies de neuf mille de nos
matelots, de six cents de nos officiers et de douze mille de nos
soldats. Il montrait qu'il tait impossible de poursuivre l'oeuvre
imprudemment entreprise, sans recourir  l'un de ces partis
extrmes; ou exterminer les prtendus nouveaux convertis, ou les
bannir comme des relaps, ou les renfermer comme des furieux. Et il
demandait hardiment le rtablissement des temples, le rappel des
ministres, la libert, pour tous ceux qui n'avaient abjur que par
contrainte, de suivre celle des deux religions qu'ils voudraient,
une amnistie gnrale pour tous les fugitifs, pour ceux-mmes qui
portaient les armes contre la France, la dlivrance des galres et
la rhabilitation de tous ceux que la cause de religion y avait
fait condamner.

Il faisait en outre observer, que les sectes se sont toujours
propages par les perscutions, et qu'aprs la Saint-Barthlemy,
un nouveau dnombrement des huguenots prouva que leur nombre
_s'tait accru de cent dix mille_.

Aprs un sicle de perscutions, le ministre de Breteuil, dans son
rapport , Louis XIV, constate que le nombre des huguenots est
aussi grand en 1787, qu'il l'tait en 1685 au moment de la
rvocation, qu'ils ont remplac tout ce qui a pri pendant les
temps de perscution, tout ce qui s'est rellement converti 
notre foi et tout ce que les migrations en ont enlev au
royaume.

Bien plus, ainsi que l'tablit Chavannes, dans son _Essai sur les
abjurations_, la perscution qui avait pour but d'augmenter le
nombre des croyants au catholicisme, a au contraire augment le
nombre des indiffrents en matire religieuse; ce ne sont pas
seulement les protestants qu'on avait forcs d'abjurer, ce sont
aussi les anciens catholiques, qui ne sont plus aujourd'hui
_catholiques que de nom_.

Quelle est, en effet, aujourd'hui, dit-il, l'attitude qu'ont
prise, et que maintiennent de gnration en gnration  l'gard
de la religion, un si grand nombre de chefs de famille, sinon
prcisment celle que le fait d'une abjuration force imposait aux
malheureux qui cdaient  l'oppression? Qu'on prenne  ce point de
vue les classes lettres ou les classes ouvrires, qu'on pntre
mme au sein des populations des campagnes, on trouvera trop
gnralement les pres ne croyant gure au catholicisme, le
pratiquant le moins possible pour ce qui les concerne, y laissant
participer leurs femmes, y faisant participer leurs enfants, dans
la mesure voulue.

Au fond, une profonde indiffrence, un vrai nant religieux, au
dehors une honteuse dissimulation, une lche hypocrisie calcule
en vue d'intrts tout matriels ou convenances toutes humaines,
voil ce qu'on ne peut mconnatre chez le grand nombre de ceux
qui portent en France le nom de catholiques.

Les anciennes familles de rforms de France, ou bien sont
devenues purement et simplement catholiques, _ la manire de la
majorit de leurs concitoyens_, ou bien sont revenues  la foi
protestante, aprs un temps d'adhsion extrieure au romanisme,
sans que rien ait marqu, dans leur retour  la profession de
leurs pres, un acte srieux rappelant la voix sainte de la
conscience.

Bayle avait prvu ce rsultat lorsqu'il disait: Nous avons
prsentement  craindre le contraire de nos faux convertis, savoir
un germe d'incrdulit qui sapera peu  peu nos fondements et qui,
 la longue, inspirera du mpris  nos peuples pour les dvotions
qui ont le plus de vogue parmi nous.

Cette dmonstration, par les faits, de l'impuissance de la force
contre une foi religieuse, tait suffisamment tablie dj quand
le marchal de Vauban demandait  Louis XIV de s'arrter et de
revenir sur ses pas, mais on ne revient pas _de si loin _ainsi que
le faisait observer madame de Maintenon.

Au contraire, en prsence des obstacles insurmontables qu'il
rencontrait sur sa route, Louis XIV ne fit que redoubler de
violence et d'ardeur passionne pour poursuivre son impossible
entreprise. Quelques annes plus tard, ainsi que le rappelle
Saint-Simon, quand ses nombreux ennemis voulurent exiger le retour
des huguenots en France, comme l'une des conditions sans
lesquelles ils ne voulaient point mettre de bornes  leurs
enqutes et  leurs prtentions pour finir une guerre qu'il
n'avait plus aucun moyen de soutenir, il repoussa cette condition
avec indignation, _quoi qu'il pt arriver_, alors qu'il se
trouvait puis de bls, d'argent, de ressources et presque de
troupes, que ses frontires taient conquises et ouvertes et qu'il
tait  la veille des plus calamiteuses extrmits.

On voit qu'il est impossible de pousser plus loin l'aveugle
obstination que peut donner  un fanatique l'exercice du pouvoir
absolu, mais Louis XIV tait de la race de ces Xercs qui
finissent par se croire dieux, et en arrivent  faire battre la
mer des verges quand elle ne se prte pas  l'excution de leurs
volonts.

Les rois, dit-il dans les mmoires qu'il avait fait rdiger pour
son fils, sont seigneurs absolus et ont naturellement la
disposition des biens tant des laques que des sculiers... Celui
qui a donn des rois aux hommes, a voulu qu'on les respectt comme
ses lieutenants, _se rservant  lui seul le droit d'examiner leur
conduite_, sa volont est que quiconque est n sujet, obisse sans
discernement.

Matre de la personne et des biens de ses sujets, il se croyait au
mme titre, matre de leurs consciences, et, habitu  voir tout
plier devant lui,  s'entendre dire: _il est l'heure qu'il plaira
 Votre Majest_, il traitait comme des rebelles ceux qui
s'obstinaient  rester fidles  une religion qu'il ne voulait
plus tolrer dans son royaume.

Aux galres les _opinitres_, qui, pour se soustraire aux
violentes exhortations des missionnaires botts, ont tent de
franchir la frontire, et leurs biens confisqus, mme dans les
provinces o la loi n'admet pas la confiscation. En prison, au
couvent,  l'hpital les opinitres qui n'ont commis d'autre crime
que de refuser d'abjurer leur foi religieuse! _et_, _vu le mauvais
usage qu'ils font de leurs biens_, on les leur confisque afin
qu'ils ne soient pas traits plus favorablement que ceux qui ont
migr!

Une complainte de 1698, rsume ainsi la situation faite aux
huguenots par la perscution religieuse:

_Nos filles dans les monastres, _
_Nos prisonniers dans les cachots, _
_Nos martyrs dont le sang se rpand  grands flots, _
_Nos confesseurs sur les galres, _

_Nos malades perscuts, _
_Nos mourants exposs  plus d'une furie, _
_Nos morts trans  la voirie, _
_Te disent nos calamits._

Les prisons et les couvents regorgeant, on expulse un certain
nombre de ces opinitres, dont ne peut triompher le zle
convertisseur des geliers, on les mne  la frontire en leur
interdisant de rien emporter, ni effets ni argent, et on dclare
leurs biens confisqus. Cette confiscation des biens prononce
aussi bien contre ceux qu'on expulsait du royaume que contre ceux
qui avaient voulu franchir la frontire, sembla si peu justifiable
que le Prsident de Roclary crut devoir prsenter au secrtaire
d'tat les observations suivantes: Comme des officiers qui
passent toute leur vie dans l'obligation d'tudier et de suivre
les lois, sont obligs de chercher dans leurs dispositions les
fondements des avis qu'ils prennent, je ne crois pas qu'ils
puissent regarder comme un crime la sortie hors du royaume, d'un
homme qu'on oblige d'en sortir, et prononcer la confiscation de
ses biens ni aucune peine, pour une action qui n'a rien de
volontaire de la part de celui qui parat plutt la souffrir que
la commettre. Que si le roi avait trouv bon de rvoquer par une
dclaration la libert que l'article 12 de l'dit du mois
d'octobre 1685 a laisse  ses sujets de vivre dans la profession
de la religion prtendue rforme et d'ordonner  tous ceux qui,
voudraient continuer dans cette erreur de sortir du royaume dans
un certain temps, cette peine, quoique grande, ne pourrait tre
regarde que comme un effet de la clmence aussi bien que de la
justice du roi, et le bannissement perptuel auquel ils se
condamneraient volontairement leur ferait perdre leurs biens dans
les rgles de la justice; mais dans l'tat o sont les choses, je
ne puis que _soumettre mes sentiments  toutes les volonts du
roi_, persuad que les motifs de sa rsolution n'en seront pas
moins justes pour surpasser une intelligence aussi borne que la
mienne.

Ces considrations d'quit et de justice n'taient pas de nature
 arrter Louis XIV; si veut le roi si veut la loi, disait-il
alors, de mme qu'en son enfance il crivait:_ Les rois font ce
qui leur plat_.[7]

_Le bon plaisir _tait la seule rgle de sa conduite, et j'ai eu
plus d'une fois au cours de ce travail, l'occasion de donner des
preuves de cette affirmation; en voici encore une: bien que Louis
XIV et mis tous les sujets huguenots dans l'alternative, ou de
rester dans le royaume exposs  toutes les violences des
convertisseurs, ou d'encourir la terrible peine des galres s'ils
tentaient de franchir la frontire, il permit cependant  quelques
notabilits protestantes, les Ruvigny, le comte de Roye, le
marchal de Schomberg, etc., de sortir librement de France. Il
refusa cette faveur au plus notable des protestants;  l'amiral
Duquesne, ce grand homme de mer que les Barbaresques, dans leur
terreur, prtendaient avoir t oubli par l'ange de la mort.
Duquesne, par faveur exceptionnelle, put mourir tranquillement en
France, sans avoir t violent  se convertir, mais Louis XIV ne
voulut pas qu'on levt un tombeau  l'amiral et refusa mme son
corps  ses enfants qui lui avaient prpar une spulture sur la
terre trangre. On voyait encore en 1787, sur les frontires de
la Suisse, dit Rulhires, cette spulture vide portant
l'inscription suivante: Ce tombeau attend les restes de Duquesne,
son nom est connu sur toutes les mers. Passant! si tu demandes
pourquoi les Hollandais ont lev un superbe monument  _Ruyter
vaincu_ et pourquoi les Franais ont refus une spulture
honorable _au vainqueur de Ruyter_, ce qui est d de crainte et de
respect  un monarque dont la puissance s'tend au loin, me dfend
toute rponse.

Les autres opinitres, moins favoriss que Duquesne, furent
violents  se convertir, et pour la plupart, emprisonns,
jusqu'au jour o les prisons et les couvents regorgeant, on
expulsa du royaume les opinitres qu'on n'avait pu convertir. Le
plus grand arbitraire prsida encore  l'excution de cette
mesure; c'est ainsi qu'on voit Mme de Coutaudiere, marque ds
1692 pour tre expulse, encore retenue en prison en 1700.
Cependant un rapport fait en 1697 au secrtaire d'tat portait:
les parents disent que la prison _lui affaiblit l'esprit_, mais
Pontchartrain avait crit en marge de ce rapport: l'y laisser! et,
grce  cette inhumaine annotation, Mme de la Coutaudiere tait
reste en prison.

Les ministres et les intendants avaient la mme bont de coeur vis
 vis des huguenots, que Louis XIV, qui ne voyait; dans le
dsastre de l'migration, minant et dpeuplant la France au profit
de l'tranger qu'un moyen de purger le royaume de ses mauvais et
indociles sujets, et qui, en apprenant que des milliers de Vaudois
venaient prir de la Peste dans les prisons du duc de Savoie,
crivait: _je ne doute pas qu'il ne se console facilement de la
perte de semblables sujets_...

Tel matre, tels valets. Seignelai recommandait de mettre les
forats huguenots de toutes les campagnes, c'est--dire de les
soumettre journellement au meurtrier supplice de la vogue.
Louvois, apprenant que les femmes de Clairac, en se jetant 
genoux en larmes dans le temple, avaient retard de quelques
heures sa dmolition crivait: qu'il et t  dsirer que les
troupes eussent tir sur elles, pour les punir de cette touchante
rbellion, etc.

Quelques opinitres, notables protestants, au lieu d'tre
emprisonns avaient t relgus dans telle ou telle rsidence
dtermine, et ceux d'entre eux qui tentaient de passer 
l'tranger, taient encore plus impitoyablement frapps que les
autres fugitifs, car, on considrait comme une aggravation de leur
crime de dsertion, l'oubli qu'ils avaient fait de la faveur dont
ils avaient t l'objet; c'est ce dont tmoigne le passage suivant
d'un dit royal: Nous avons t informs que quelques-uns de nos
sujets, mme de ceux que nous jugeons quelquefois  propos
d'loigner pour un temps du lieu de leur tablissement ordinaire
par des ordres particuliers, et pour bonnes et justes causes 
nous connues, et pour le bien de notre tat, oubliant, non
seulement les engagements indispensables de leur naissance, _mais
encore l'obissance qu'ils doivent en particulier  l'ordre
spcial qu'ils ont reu de nous_, quittent le lieu du sjour qui
leur est marqu par notre dit ordre, pour se retirer hors le
royaume.

C'est une curieuse histoire que celle d'une de ces _relgues_, la
Duchesse de la Force dont le roi lui-mme avait entrepris la
conversion, elle montre ce que Louis XIV appelait laisser une
huguenote _en pleine libert_: Par un zle digne d'un roi trs
chrtien; dit l'abb de Choisy, le roi avait rsolu de procder
lui-mme  la conversion du duc et de la duchesse de la Force, et
ce fut pendant de longues annes une lutte journalire du roi
contre la duchesse opinitre, pour maintenir le duc dans
l'apparente conversion qu'il lui avait arrach.

Le duc de la Force, dit Saint-Simon, tait un trs bon et honnte
homme, et rien de plus, qui,  force d'exils, de prison,
d'enlvement de ses enfants et de tous les tourments dont on
s'tait pu avis, s'tait fait catholique. En 1686, il s'tait
converti aprs avoir t enferm  la bastille, il y avait t
remis en 1691 aprs qu'on eut dcouvert son testament ainsi conu:
La religion que nous croyons la seule vritable est celle dans
laquelle nous sommes n et dans laquelle nous esprons mourir...
Si la force de quelques maux, un dlire ou quelque autre chose de
cette nature; nous faisait dire des choses qui ne rapportent point
 ceci, qu'on ne le croie point. Seigneur Jsus, pardonnez-nous,
si, dans un acte de fragilit, nous avons sign par obissance,
contre les sentiments de notre coeur, que nous changions de
religion, bien que nous n'en ayons jamais eu la pense...

Le roi fait sortir de la Bastille ce mauvais converti et le
relgue dans sa terre de la Boullaye avec la duchesse, mais
jusqu'au jour de sa mort, il le surveille avec un soin jaloux. Il
dsigne les personnes qui peuvent le voir, il lui te ses
domestiques et les remplace par des gens srs, il lui interdit de
se faire soigner par tel mdecin, parce qu'il le juge suspect. Il
attache  sa personne un espion, hors la prsence duquel il est
interdit  la duchesse de le voir, et qui reoit cette
instruction: Si elle (la duchesse) se mettait en devoir de lui
parler de religion, il lui imposera silence et l'obligera de se
retirer d'auprs de lui. Le duc devenant de plus en plus
valtudinaire, on lui joint  l'espion ordinaire un Pre de
l'Oratoire, afin que l'un des deux soit toujours auprs de lui et
qu'il ne se puisse jamais se trouver seul avec sa femme, soit de
nuit, soit de jour. L'tat du duc s'aggravant encore, la duchesse
reoit l'ordre de se retirer dans une des chambres du chteau de
la Boullaye, sans pouvoir avoir aucune communication, par crit ou
de vive voix, avec son mari,  peine de dsobissance.

Elle ne peut mme obtenir la grce de le voir expirer, elle est
remise aux mains de son fils, un nouveau converti devenu, un des
plus ardents perscuteurs des huguenots. On lui dclare que si
elle ne se convertit pas, elle sera expulse; elle persiste et est
conduite au port dans lequel elle doit s'embarquer pour
l'Angleterre; par un garde de la prvt charg d'observer sa
conduite pendant la route et d'en venir rendre compte  sa
majest. C'est en parlant de la situation faite  cette
malheureuse femme, spare de ses enfants mis au couvent, ou au
collge pour tre convertis, espionne jour et nuit dans le
chteau o elle avait t relgue, ne pouvant mme assister aux
derniers moments du mari avec lequel on l'empchait de jamais se
trouver seule, que le roi fait crire  la Bourdonnaie: Sa
Majest a pouss la complaisance jusqu' laisser Mme la duchesse
de la Force en pleine libert  la Boullave, ce qu'elle n'a encore
fait pour personne de ceux qui sont dans l'tat d'opinitret et
d'endurcissement en la religion prtendue rforme, o elle se
trouve.

Quand la draison en vient  ce point, de regarder comme une
complaisance mritoire, l'incessante perscution exerce 
domicile, contre une malheureuse femme  laquelle il n'est plus
permis d'tre ni mre, ni pouse, rien ne peut vous arrter dans
la voie malheureuse o l'on s'est engag.

C'est donc en vain, qu'on faisait observer au nouveau Philippe II,
que ses tentatives pour catholiciser son royaume et l'Europe
entire, faisaient perdre  la France ses alliances les plus
anciennes et les plus sres; que l'migration de tant de citoyens
utiles et industrieux, c'tait la vie du pays s'exhalant par tous
les pores; que la France baissait en population et en richesse de
tout ce qu'elle perdait et de tout ce que gagnaient les puissances
ses rivales. Louis XIV rpondait imperturbablement que, en
prsence de l'importance de l'oeuvre qu'il avait rsolu
d'accomplir, ces considrations taient pour lui _de peu
d'intrt._

Si le mobile de sa conduite et t, non son incommensurable
orgueil, mais la conviction inflexible du sectaire, le grand roi
et eu, du moins, jusqu' sa dernire heure, l'imperturbable
assurance que donne au fanatique, la conscience d'un devoir
accompli. Mais qu'elle est l'attitude de Louis XIV quand il se
trouve au moment de comparatre devant Dieu, devant le seul tre
auquel il reconnaisse le droit de juger sa conduite?

Il ne fait pas comme le Tellier; qui, aprs avoir appos sa
signature sur L'dit de rvocation, estime qu'il a assez vcu et
sa tache accomplie, s'crie: _nune me dimittis_, _Domin_!

Il ne montre pas l'hroque courage du prophte Esprit Seguier, se
vantant encore au moment de monter sur le bcher d'avoir port le
premier coup  l'archiprtre du Chayla, le bourreau de ses frres,
et s'criant Je n'ai pas commis de crimes, mon me est un jardin
plein d'ombrages et de fontaines.

S'il n'a ni la tranquille rsignation de le Tellier, ni
l'inbranlable fermet du prophte cvenol, meurt-il du moins,
avec la paisible assurance de l'homme  qui sa conscience atteste
qu'il n'a jamais viol les lois de l'ternelle justice?

Meurt-il en brave, comme le pre de P-J. Proudhon, un pauvre
artisan, dont le fils conte ainsi la belle mort?

Mon pre  66 ans, puis par le travail, en qui la lame, comme
on dit, avait us le fourreau, sentit tout  coup que sa fin tait
venue. Le jour de sa mort il eut, chose qui n'est pas rare, le
sentiment arrt de sa fin. Alors, il voulut se prparer pour le
grand voyage, et donna lui-mme ses instructions. Les parents et
amis sont convoqus, un souper modeste est servi, gay par une
douce causerie. Au dessert, il commence ses adieux, donne des
regrets  l'un de ses fils mort dix ans auparavant, mort avant
l'heure. J'tais absent pour le service de la famille. Son plus
jeune fils, prenant mal la cause de son motion, lui dit: Allons,
pre, chasse ces tristes ides. Pourquoi te dsesprer? N'es-tu
pas un homme? Ton heure n'a pas encore sonn. -- Tu te trompes,
rplique le vieillard, si tu t'imagines que j'aie peur de la mort.
Je te dis que c'est fini, je le sens, et j'ai voulu mourir au
milieu de vous. Allons! qu'on serve le caf! Il en gota quelques
cuilleres. J'ai eu bien du mal dans ma vie, dit-il, je n'ai pas
russi dans mes entreprises, mais je vous ai aims tous et je
meurs sans reproche. Dis  ton frre que je regrette de vous
laisser si pauvres, mais qu'il persvre!

Un parent de la famille, quelque peu dvot, croit devoir
rconforter le malade en disant, comme le catchisme, que tout ne
finit pas  la mort, que c'est alors qu'il faut rendre compte,
mais que la misricorde de Dieu est grande. -- Cousin Gaspard,
rpond mon pre, je n'y pense aucunement. Je n'prouve ni crainte,
ni dsir, je meurs entour de ce que j'aime, j'ai mon paradis dans
le coeur. Vers dix heures, il s'endormit, murmurant un dernier
bonsoir; l'amiti, la bonne conscience, l'esprance d'une destine
meilleure pour ceux qu'il laissait, tout se runissait en lui,
pour donner un calme parfait  ses derniers moments. Le lendemain
mon frre m'crivait avec transport: _Notre pre est mort en
brave_.

Ce n'est pas en brave, c'est en lche que meurt Louis XIV!  ses
derniers moments, il ne se souvient plus que le pape Innocent XI
lui a crit, qu'en rvoquant l'dit de Nantes et en pourvoyant par
ses dits contre les huguenots  la propagation de la foi
catholique, il a mrit d'tre flicit sur le comble de louanges
immortelles, qu'il a ajout par cette dernire action,  toutes
celles qui rendaient jusqu' prsent sa vie si glorieuse... et
qu'il doit attendre de la bont divine, la rcompense d'une si
belle rsolution.

Il a mme oubli au moment de mourir cet incroyable pangyrique de
Bossuet, que nagures son incommensurable orgueil acceptait comme
un hommage justement mrit: Touchs de tant de merveilles,
panchons nos coeurs sur la pit de Louis. Poussons jusqu'au ciel
nos acclamations, et disons  ce nouveau Constantin,  ce nouveau
Thodose,  ce nouveau Marcien,  ce nouveau Charlemagne, ce que
les six cent trente pres dirent autrefois dans le concile de
Chalcdoine: Vous avez affermi la foi, vous avez extermin les
hrtiques, c'est le digne ouvrage de votre rgne, c'en est le
propre caractre. Par vous l'hrsie n'est plus, Dieu seul a pu
faire cette merveille. Roi du ciel! conservez le roi de la terre,
c'est le voeu des glises, c'est le voeu des vques!

Ces loges outrs, il ne les entend plus, et quoi que puissent lui
dire les vques et les cardinaux qui l'entourent, sa conscience
touffe leur voix et lui crie: Roi! qu'as-tu fait de ton peuple?
Can qu'as-tu fait de tes frres?

Devant ses yeux flamboie comme un menaant _Man_, _Thcel_,
_Phares_, cet avertissement que lui ont donn ses sujets
perscuts dans la supplique qu'ils lui ont vainement adresse
lors de la signature du trait de Ryswick: Peut-tre qu'au lit de
mort, Votre Majest aura quelque crainte et quelque regret d'avoir
voulu contraindre la conscience de ses sujets. Peut-tre, aux
dernires heures de sa vie, les misres affreuses d'un si grand
nombre de ses sujets viendront se prsenter  ses yeux pour
troubler le repos de son me.

Et, juste chtiment de son impitoyable orgueil, le spectacle de
ces misres affreuses venait se drouler devant lui. Il voyait les
hommes torturs, les femmes outrages par ses missionnaires
botts; les fugitifs errants par troupes, mourant de fatigue et de
privations sur la dure route de l'exil: les prisonniers grelottant
de froid et criant la faim au fond de sombres et humides cachots;
les forats pour la foi, attachs  la rame et souffrant mille
morts sur les galres; les cadavres nus et sanglants trans sur
la claie et jets  la voirie; des milliers de victimes, enfin,
expirant, par ses ordres, sur la potence, sur la roue ou sur le
bcher.

Dans la terreur qui s'empare de lui  ce spectacle, il ne lui
suffit plus d'tre absous et pardonn par les ministres de son
culte, et c'est sur quelques-uns de ceux qui, ns ses sujets,
n'avaient rien autre chose  faire que d'obir sans discernement 
sa puissance absolue, qu'il cherche  rejeter la responsabilit
des actes monstrueusement odieux qu'il a commis.

Appelant prs de son lit de mort les cardinaux de Bissy et de
Rohan, qui se trouvaient dans sa chambre, il les prend  tmoin
que, dans les affaires de l'glise, il n'a jamais rien fait que ce
qu'ils ont voulu.

_C'est  vous_, s'crie-t-il, de rpondre pour moi devant Dieu,
de ce qui a t fait de trop ou de trop peu. Je proteste de
nouveau que _je vous en charge devant Dieu_! J'en ai la conscience
nette, et, comme un ignorant, je me suis absolument abandonn 
vous dans toutes ces affaires.

Non, il n'avait pas la conscience nette, ce grand coupable du
crime de lse patrie, qui avait sacrifi les intrts du peuple
sur lequel il rgnait aux exigences de son rle de convertisseur,
et qui, en mourant, laissait la France puise d'hommes et
d'argent, amene par lui  deux pas de sa ruine. Quant  son
ignorance en matire religieuse qu'il invoquait  sa dernire
heure, pour dcliner dans l'autre monde, la responsabilit des
actes injustifiables auxquels il s'tait laiss entraner, c'est
en 1688 qu'il lui aurait fallu la confesser, cette ignorance,
alors que le marchal de Vauban lui montrait quelles avaient dj
t pour la France les dplorables consquences de son intolrance
religieuse. Il y aurait eu alors quelque mrite pour cet ignorant
 s'arrter dans la voie funeste o il s'tait engag, et quelque
grandeur  reconnatre son erreur en revenant sur ce qu'il avait
fait. Mais son orgueil insens l'avait empch de prendre le seul
parti qui et pu rparer en partie le mal fait par lui  la
France.

Tout au contraire, sans vouloir rien entendre, il avait continu
son oeuvre nfaste pour son royaume jusqu' sa dernire heure, et
mme, par del; car, par son testament il recommandait  ses
successeurs de ne jamais revenir sur la rvocation de l'dit de
Nantes; le funeste legs de ses odieux dits contre les
protestants, accept par eux, fit recommencer plus d'une fois
l'exode des huguenots, si bien qu'en 1787 encore, Rulhires peut
dire: l'migration est toujours prte  se renouveler. La faute
qu'a commise Louis XIV, nous en subissons encore aujourd'hui les
consquences, car sur tous les marchs du monde comme sur les
champs de bataille, nous trouvons en face de nous, dans nos luttes
avec l'tranger, les descendants de ces rfugis franais que la
perscution a obligs  se dnationaliser.

Si l'impartiale histoire ne peut admettre l'excuse de l'ignorance
pour dcharger entirement le roi trs chrtien de la
responsabilit qu'il trouvait trop lourde  porter  ses derniers
moments, elle a le devoir, du moins, de rejeter, pour une large
part, la responsabilit du mal fait  la France, sur le clerg qui
se servait de cet ignorant, pour appliquer ses thories
d'intolrance impitoyable.

Jamais, en effet, quelles que fussent les dplorables consquences
de la perscution religieuse, le clerg n'avait cess de rclamer
les plus odieuses contraintes contre les huguenots, et Rulhires
en a vu plus d'une preuve dans des lettres trouves par lui aux
archives et dont quelques-unes, dit-il, font frmir. Spcieuses
raisons d'tat, s'criait Massillon  la mort du grand roi, en
vain vous oppostes  Louis les vues timides de la sagesse
humaine, le corps de la monarchie affaibli par l'vasion de tant
de citoyens, ou par la privation de leur industrie, ou par le
transport furtif de leurs richesses: les prils fortifient son
zle, l'oeuvre de Dieu ne craint pas les hommes; il croit mme
affermir son trne en renversant celui de l'erreur.

En 1775 encore, l'orateur de l'assemble gnrale du clerg,
disait  Louis XVI: Jamais, sire, vous ne serez plus grand, vous
ne vous montrerez jamais mieux le pre de vos sujets que quand,
pour protger la religion, vous emploierez votre puissance _
fermer la bouche  l'erreur._ L'glise compte au nombre de ses
plus beaux jours, celui o; prostern dans le sanctuaire de
Clovis, vous avez vou votre sceptre  sa dfense contre toutes
les hrsies. On essaiera donc en vain d'en imposer  Votre
Majest sous de spcieux prtextes de libert de conscience, de
dsertion de citoyens utiles et ncessaires  la nation: en vain,
par de fausses peintures des avantages d'un rgne de douceur et de
modration, voudrait-on intresser la bont de votre coeur, vous
persuader d'autoriser, ou au moins de tolrer l'exercice de la
prtendue religion rforme: vous rprouverez ces conseils d'une
fausse paix, ces systmes d'un tolrantisme capable d'branler le
trne et de plonger la France dans les plus grands malheurs. Nous
vous en conjurons... achevez l'oeuvre que Louis le Grand avait
entreprise, que Louis le Bien Aim a continue; il aurait eu la
gloire de la finir, si les ordres qu'il ne cessait de donner
avaient t excuts... Il vous est rserv, sire, de porter le
dernier coup au calvinisme dans vos tats!

L'glise est invariable dans sa doctrine de l'intolrance, ce
qu'elle condamnait au XVIIe et au XVIIIe sicle, la libert de
conscience et toutes les autres liberts, elle le condamne encore
aujourd'hui; et si demain, un monarque chrtien tait plac sur le
trne de France, l'glise l'obligerait  combattre les erreurs du
droit nouveau, quoi qu'il pt arriver. Prissent les colonies et
le pays tout entier plutt que les principes d'intolrance, disent
les jacobins clricaux. Pourvu que l'on ferme la bouche  l'erreur
et que l'on tente de rendre au rgime catholique son ancienne
puissance, il ne faut pas s'inquiter de savoir si, en agissant
ainsi, on mnera le pays  sa ruine et si l'on fera couler le sang
 flots; ces proccupations sont _les vues timides de la sagesse
humaine_, dont l'glise ne veut tenir aucun compte.

Si, par impossible, ceux qui rclament chaque matin un sauveur,
comme les grenouilles demandaient un roi, voyaient donner
satisfaction  leurs dsirs ils seraient bientt, au nom du
principe de l'intolrance religieuse, violents, empoisonns et
gorgs comme le furent les huguenots _au bon vieux temps_, et
s'ils se plaignaient, on serait autoris  leur rpondre: _Tu l'as
voulu_, _Georges Dandin!_


FIN



     [1] Il manque un mot qui nuit  la bonne
comprhension de cette phrase. [Note du correcteur]
     [2] Mdecin du _Malade imaginaire_ de Molire.
[Note du correcteur]
     [3] Il manque ici les mots  _del du_ . [Note du
correcteur]
     [4] Orthographe du XIXe sicle [Note du correcteur].
     [5] Sic.
     [6] Il y a sous le pont,  fond de cale, un endroit qu'on
appelle la chambre de proue o on ne respire l'air que par
un trou large de deux pieds... dans ce lieu affreux toutes
sortes de vermines exercent un pouvoir despotique.

      Toutes les fois que j'y descendais _je marchais dans
les ombres de la mort... _j'tais oblig de me coucher tout
de mon long auprs des malades pour entendre en secret la
dclaration de leurs pchs, et souvent, en confessant celui
qui tait  ma droite, je trouvais celui de ma gauche _qui
expirait sur ma poitrine_.

    Bion. 
     [7] Marnier conte en effet, qu'il a vu  la bibliothque
de Saint-Ptersbourg un papier sur lequel Louis XIV
enfant, avait crit six fois: _ L'hommage est d aux rois_,
_ils font ce qui leur plat_. 





End of Project Gutenberg's Les huguenots, by Charles Alfred de Janz

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HUGUENOTS ***

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