The Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome II, by Eugne Sue

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Paula Monti, Tome II
       ou L'Htel Lambert - histoire contemporaine

Author: Eugne Sue

Release Date: October 14, 2005 [EBook #16876]
[Last updated on Novevember 4, 2007]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II ***




Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)





PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT


HISTOIRE CONTEMPORAINE
PAR
EUGNE SE

TOME DEUXIME.

PARIS
PAULIN, DITEUR
RUE RICHELIEU, 60.

1845

IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.



PAULA MONTI.

DEUXIME PARTIE.




CHAPITRE PREMIER.

LE LIVRE NOIR.


En proposant  madame de Hansfeld de rpondre pour elle  M. de
Brvannes au sujet de l'entrevue qui devait avoir lieu au
Jardin-des-Plantes, non seulement Iris empchait la princesse de
commettre un acte imprudent, mais,  l'insu de celle-ci, elle la rendait
complice d'un projet diabolique.

On se souvient sans doute d'un _livre noir_ dont Iris avait parl  M.
de Brvannes, et dans lequel, disait-elle, la princesse crivait presque
chaque jour ses plus secrtes penses.

Rien n'tait plus faux.

Jamais Paula n'avait possd un livre pareil; mais il importait au
projet d'Iris que M. de Brvannes crt  ce mensonge, et il devait y
croire en reconnaissant dans ce livre une criture pareille  celle du
billet que madame de Hansfeld lui avait fait remettre.

On s'tonnera peut-tre de la profonde dissimulation d'Iris et de
l'opinitre et tnbreuse audace de ses desseins. On comprendra
peut-tre aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie
furieuse, qui tournaient presque  une monomanie froce.

Malheureusement, les faits principaux de cette histoire, les traits
saillants du caractre d'Iris sont d'une grande ralit.

Il s'est trouv une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui
les a runies, concentres dans l'attachement aveugle qu'elle avait pour
sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la vnration
filiale par son religieux dvouement, de la tendresse maternelle par sa
familiarit charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative.

Si, dans la suite de cette histoire, on trouve chez Iris une assez
grande puissance d'imagination jointe  un esprit inventif, rus,
adroit, hardi; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies
avec une perfidie, avec une habilet ordinairement rares chez une fille
de cet ge, nous le rpterons, la solitude avait singulirement
dvelopp ses facults naturelles, incessamment tendues vers un mme
but; force d'agir seule et  l'ombre de la plus profonde dissimulation,
tout moyen lui semblait bon pour arriver  ce terme unique de ses
dsirs:

_Isoler sa matresse de toute affection_;

Faire, pour ainsi dire, le _vide_ autour d'elle, et lui devenir d'autant
plus ncessaire que tous les autres attachements lui manqueraient.

Ce dernier voeu d'Iris avait t jusqu'alors tromp.

Sans doute madame de Hansfeld ressentait pour sa demoiselle de compagnie
un vritable attachement, lui tmoignait une confiance sans bornes, se
montrait  son gard affectueuse et bonne; mais cet attachement ne
suffisait pas au coeur d'Iris.

Elle prouvait d'amers, de douloureux ressentiments de ce qu'elle
appelait une dception; mais comme elle ne pouvait har sa matresse,
son excration s'accumulait sur les personnes qui inspiraient quelque
intrt  la princesse.

Ces explications taient ncessaires pour prparer le lecteur aux
incidents qui vont suivre.

Dans les deux entretiens qui succdrent  sa premire entrevue avec M.
de Brvannes, Iris, d'aprs l'ordre de Paula, avait tch de deviner
quelles taient les intentions de cet homme.

Si infme qu'elle ft, la calomnie qu'il pouvait rpandre tait
redoutable pour madame de Hansfeld. Raphal avait cru  son abominable
mensonge; comment le monde, ou plutt M. de Morville (c'tait le monde
pour Paula), n'y croirait-il pas?

Madame de Hansfeld ne savait que rsoudre.

Depuis qu'elle aimait M. de Morville, elle abhorrait plus encore M. de
Brvannes; aussi n'eut-elle pas assez d'indignation, assez de mpris
pour qualifier l'audace de ce dernier, lors de ses tentatives pour
obtenir une entrevue avec elle, par l'intermdiaire d'Iris. Mais
celle-ci fit sagement observer  sa matresse que la colre de M. de
Brvannes serait dangereuse, et qu'au lieu de l'exasprer il fallait
tcher de l'conduire doucement.

Malheureusement l'amour violent et opinitre du mari de Berthe ne
s'accommoda pas de ces mnagements. Ainsi qu'on l'a vu lors de son
troisime entretien avec Iris, il lui dclara positivement qu'il
parlerait si la princesse lui refusait plus longtemps une entrevue.

Iris avait continu de jouer son double rle pour augmenter la confiance
de M. de Brvannes, feignant de pas avoir  se louer de sa matresse
afin d'loigner tout soupon de connivence, et paraissant trs flatte
des galantes cajoleries de M. de Brvannes.

Elle lui laissait entendre que madame de Hansfeld semblait prouver 
son gard une sorte de colre mle d'intrt... bizarre ressentiment
qu'Iris ne s'expliquait pas, disait-elle, car elle tait cense ignorer
ce qui s'tait pass  Florence entre M. de Brvannes et Paula. Telle
tait la source des secrtes esprances du mari de Berthe, esprances
nes de son aveugle amour-propre et augmentes par les fausses
confidences d'Iris.

Ceci pos, nous conduirons le lecteur dans la petite maison que
possdait M. de Brvannes dans la rue des Martyrs, et qu'il occupait
alors tout seul.

C'tait le lendemain du jour o Iris lui avait remis le prtendu billet
de la princesse. En le recevant, M. de Brvannes avait os pour la
premire fois parler du _livre noir_, de son dsir de le possder
pendant un moment.

Iris, aprs des difficults sans nombre, avait rpondu qu'il serait
peut-tre possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques
heures seulement, la princesse devant aller passer la matine chez
madame de Lormoy, tante de M. de Morville.

M. de Brvannes avait demand  la jeune fille d'apporter le prcieux
mmento rue des Martyrs; il le lirait en sa prsence et le lui
remettrait  l'instant avec la rcompense due  un tel service,
rcompense qu'elle promit d'accepter pour ne pas veiller les soupons
de M. de Brvannes.

Ce dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons
parl.

Si l'on n'a pas oubli le caractre de M. de Brvannes, son indomptable
opinitret, son orgueil, son acharnement  russir dans ce qu'il
entreprenait; si l'on pense que sa volont, son obstination, sa vanit
taient mises en jeu par un amour profond, exalt, contre lequel il se
dbattait depuis deux ans, on concevra avec quelle violence passionne
il dsirait tre aim de madame de Hansfeld, cette femme si sduisante,
si envie, si respecte.

Il tait midi. M. de Brvannes attendait Iris avec une extrme
impatience dans la petite maison de la rue des Martyrs.

Madame Grassot, gardienne de cette mystrieuse demeure, restait 
l'tage suprieur. La jeune fille arriva; M. de Brvannes courut  sa
rencontre.

Iris paraissait tremblante et effraye. M. de Brvannes la rassura et la
fit entrer dans le salon; elle tenait  la main un petit album reli en
maroquin noir et ferm par une serrure d'argent. Frmissant de joie et
d'impatience  la vue de ce livret, M. de Brvannes prit sur la chemine
une bague orne d'un assez gros brillant, la passa au doigt d'Iris,
malgr sa faible rsistance.

--De grce, charmante Iris--lui dit-il--recevez ce faible gage de ma
reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, mais c'est
un souvenir que je vous demande en grce de porter.... Vous m'avez
promis de l'accepter.

--Sans doute... mais je ne sais si je dois... ce diamant....

--Qu'importe le diamant!... c'est seulement de la bague qu'il s'agit.

--Et c'est aussi la bague que j'accepte--dit Iris avec un sourire d'une
tristesse hypocrite--puisque ma condition m'expose  de certaines
rcompenses.

--Si j'ai choisi ce diamant--reprit M. de Brvannes--c'est qu'il offre
l'emblme de la puret et de la dure de ma reconnaissance.

Et il tendit la main vers le livre noir.

--Non, non--dit Iris en paraissant encore combattue par le devoir--cela
est horrible.... Je me damne pour vous.

--Mais quel mal faites-vous?... c'est tout au plus une indiscrtion...
ma chre Iris; puisque votre matresse est souvent injuste envers vous,
c'est de votre part une petite vengeance permise... et innocente.

--Oh! je suis inexcusable, je le sens... et puis une fois que vous aurez
lu ce livre... vous oublierez la pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin
d'elle.... Mais de quoi me plaindrai-je? n'aurez-vous pas d'ailleurs
pay ma trahison--ajouta-t-elle avec amertume.

--Cette petite fille s'est affole de moi--pensa M. de
Brvannes--comment diable m'en dbarrasserai-je? Est-ce que maintenant
qu'elle a ma bague elle ne voudrait plus se dessaisir du livre?

Il reprit tout haut d'un ton pntr:

--Vous vous trompez, Iris. D'abord, je ne me croirai jamais quitte
envers vous.... Quant  vous oublier... ne le craignez pas.... Pour mon
repos, je voudrais le pouvoir.... Il faut toute la gravit des choses
dont j'ai  entretenir votre matresse pour me distraire un peu de mon
amour pour vous.... Iris, car je vous aime.... Mais ne parlons pas de
cela maintenant.... De graves intrts sont en jeu.... Comment se
trouve votre matresse?

--Elle est rveuse et triste depuis qu'elle vous a accord l'entrevue
que vous demandiez si imprieusement.


--Elle m'y a forc... J'tais si malheureux de son refus que je me suis
oubli jusqu' lui faire cette menace, que je ne regrette plus, car j'ai
ainsi obtenu ce que je dsirais dans son intrt et dans le mien....
Mais elle est rveuse et triste, dites-vous?

--Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accable... puis tout 
coup elle se lve imptueusement et marche pendant quelque temps avec
agitation.

--Et  quoi attribuez-vous ses proccupations?

--Je ne sais....

--Ce livre que vous hsitez  me confier et que je n'ose plus vous
demander nous l'apprendrait.

--Oh! je ne tiens pas  savoir les secrets de la princesse.... C'est
pour vous tre agrable, pour vous obir que j'ai soustrait ce livre...
la clef est  son fermoir, je ne l'ai pas ouvert.

--Eh bien! ouvrons-le.... Maintenant ce que vous appelez la mchante
action est commis. Il ne s'agit plus que de me rendre un grand service.
Hsitez-vous encore? Je sais que ne n'ai d'autre droit  cette bont de
votre part que....

--Tenez, tenez, lisez vite--dit Iris en dtournant la tte et en donnant
l'album  M. de Brvannes.

--Ce que je fais est infme; mais je ne puis rsister  l'influence que
vous avez sur moi.

--Influence d'une volont ferme--pensa M. de Brvannes en ouvrant
prcipitamment le livre noir, o il lut ce qui suit, pendant qu'Iris,
accoude  la chemine, la figure dans ses mains, et n'ayant pas l'air
de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE II.

PENSES DTACHES.


Iris avait crit les passages suivants d'une main en apparence mue et
mal affermie, comme si les ides se fussent presses confuses et
dsordonnes, dans la tte de la princesse:

Je viens de le revoir  la Comdie-Franaise. Toutes mes douleurs, tous
mes regrets se sont rveills  son aspect.

Il me poursuivra donc partout.... Jamais je n'ai prouv une commotion
plus violente; tre oblige de tout cacher aux regards pntrants du
monde, aux regards indiffrents de mon mari.... Est-ce la haine,
l'indignation, la colre qui m'ont ainsi bouleverse?

Oui... n'est-ce pas de la haine, de l'indignation, de la colre que je
dois ressentir contre celui qui a tu le fianc  qui j'tais promise et
que j'aimais depuis mon enfance? Ne dois-je pas excrer celui qui m'a
dshonore par une calomnie infme?... Oh! oui... je le hais... je le
hais, et pourtant!...

Ici se trouvaient quelques mots absolument indchiffrables; ils
terminaient ce premier passage, et fournirent  M. de Brvannes le texte
d'une foule de conjectures.

Ces mots _et pourtant_! lui semblaient surtout une rticence d'un
heureux augure... il continua.

J'tais tellement pouvante de ma pense de tout  l'heure, que je
n'ai os continuer--ni confier au papier.... Hlas! mon seul
confident... ce qui causait mon effroi....

Je devrais dire ma honte.... Quel abme que notre me!... quels
contrastes!... Oh! non, non; je hais cet homme.... Il y a dans la
persistance avec laquelle il a poursuivi son dessein quelque chose
d'infernal;... et si ce que je ressens  son gard diffre de la haine,
c'est qu'un vague effroi se joint  cette haine. Oui, c'est cela sans
doute.... Et puis il s'y joint encore une sorte de regret de voir une
volont si ferme, une opinitret si grande employes  mal faire, 
nuire,  calomnier!

En se vouant  de nobles desseins quels admirables rsultats n'et-il
pas obtenus!...

Oui, je suis pouvante quand je songe  l'habilet avec laquelle il
est parvenu  s'introduire autrefois chez nous,  se rendre
indispensable  nos intrts; avec quelle dissimulation impntrable il
m'avait cach son amour... dont il ne m'a parl qu'une seule fois; avec
quelle indignation je l'ai accueilli....

Ne devais-je pas croire, quoiqu'il m'ait dit le contraire, que les
soins qu'il rendait  ma tante taient srieux? M'tais-je trompe?
Voulais-je me tromper  cet gard?

L'abominable calomnie dont j'ai t victime ne m'a pas mme instruite
de la vrit. Pauvre tante! que de chagrins elle m'a causs, sans le
savoir!...

Il n'a manqu  cet homme que de placer mieux son amour, son dvouement
passionn... Sans doute, il et vaillamment aim une femme libre de son
coeur.... Mais pourquoi m'a-t-il aime, moi? N'tais je pas fiance 
Raphal? Ne m'avait-il pas souvent entendu parler de notre prochain
mariage?... Et aprs un premier et dernier aveu... il a recouru  la
plus infme calomnie pour dshonorer celle  qui une fois, une seule
fois, il avait parl d'amour....

Il me semble que je suis soulage en panchant ainsi les penses qui me
sont si douloureuses.... Oui, cela m'aide  lire dans mon coeur....

Hlas! j'tais dj si malheureuse! avais-je besoin de ce surcrot de
chagrins?... Oh! soyez maudit vous qui m'avez presque force  un
mariage sans amour... en tuant mon fianc... que j'aimais tendrement....

Oui; je l'aimais d'un attachement d'enfance qui s'tait chang avec les
annes en un sentiment plus vif que l'amiti, mais plus calme que
l'amour....

Quelle est ma vie maintenant? Horrible... horrible... avec toutes les
apparences du bonheur.. si la richesse est le bonheur.... A jamais
enchane  un homme qui bien souvent, hlas! me fait regretter le sort
de Raphal.

Pauvre Raphal! mourir si jeune!... Hlas! en provoquant M. de
Brvannes, il cdait  un lan de juste et courageux dsespoir.... Et
pourtant son meurtrier a, de son ct, non sans raison, invoqu le droit
de lgitime dfense....

Il n'importe, Raphal au moins ne souffre plus; moi je souffre chaque
jour; chaque instant de ma vie est un supplice.... Que faire?

Se rsigner.

Pour sortir de ma douloureuse apathie, il m'a fallu revoir cet homme,
qui a caus tous mes chagrins.

Chose trange! je m'tais fait une ide tout autre de ce que je devais,
selon moi, ressentir  son aspect.... Oui, je l'avoue avec horreur (qui
saura jamais cet aveu?) mon courroux, mon excration, ne me semblent pas
 la hauteur de ses crimes....

En vain je maudis ma faiblesse... en vain je me dis que cet homme m'a
calomnie d'une manire infme; en vain je me rpte qu'il a tu
Raphal, qu'il est presque l'auteur des maux que j'endure... qu'il peut
 cette heure me perdre.... Et malgr moi j'ai la lchet de penser que
c'est l'amour que je lui ai inspir qui l'a plong dans cet abme
d'horribles actions.... Oserai-je le dire? je suis quelquefois capable
de l'excuser.

M. de Brvannes sentait son coeur battre avec violence, son orgueil
effrn, l'aveuglement de sa passion servaient Iris au-del de toute
esprance.

Rien de plus vulgaire, de plus surann, mais aussi de plus vrai que cet
adage:--_On croit ce que l'on dsire_.

Dans ces pages qu'il supposait crites par madame de Hansfeld, M. de
Brvannes voyait la preuve d'une impression qui tenait  la fois de la
haine et de l'amour, de la terreur et de l'admiration.

Admiration  peine avoue, il est vrai, mais qui, selon la vanit de M.
de Brvannes, n'tait que de l'amour ignor ou combattu.

Une circonstance assez trange, habilement exploite par Iris,
contribuait  augmenter l'erreur de M. de Brvannes: il n'avait fait
qu'un seul aveu  Paula, et, d'aprs les fragments que nous venons de
citer, il pouvait croire que celle-ci n'avait pas rpondu  sa passion
par jalousie des soins apparents qu'il rendait  sa tante, enfin, il
pouvait aussi croire son abominable calomnie, sinon oublie, du moins
presque excuse par ces mots prtendus de la princesse:

C'est l'amour que je lui ai inspir qui l'a plong dans cet abme
d'horribles actions; je me sens quelquefois capable de l'excuser.

Quant  la mort de Raphal, que Paula aimait d'un _sentiment plus vif
que l'amiti, plus calme que l'amour_, ce meurtre, presque justifi par
l'agression de cet infortun, tait, il est vrai, une des causes qui
combattaient le plus vivement l'irrsistible penchant de madame de
Hansfeld pour M. de Brvannes.

Sans l'autorit du _Livre noir_, il et fallu un complet aveuglement
pour expliquer ainsi la conduite de madame de Hansfeld; mais M. de
Brvannes, croyant lire un crit trac par elle, avait trop d'orgueil et
d'amour pour ne pas accepter cette interprtation d'ailleurs si
naturelle.

Pourquoi M. de Brvannes se serait-il dfi d'Iris? Pourquoi l'aurait-il
crue capable d'une si trange supercherie? Quant  la princesse, dans
quel but aurait-elle crit ces pages que personne ne devait lire?

En supposant que, d'accord avec Iris, elle et autoris cette
communication afin de persuader  M. de Brvannes que ses torts taient
effacs par l'amour, un tel dessein ne pouvait que le flatter.

On comprendra donc qu'il continua la lecture du livre noir avec un
intrt et un espoir croissants.

Que me veut donc cet homme? Il est parvenu  se mnager une entrevue
avec Iris; pauvre enfant, simple et ingnue; il lui a propos de se
charger d'une lettre pour moi, elle a refus? Que peut-il donc me
vouloir?... quelle est donc son audace? comment supporterait-il mon
regard?

Cet homme est fou... qu'a-t-il  me dire? penserait-il  excuser sa
conduite? mais je....

Hier, je n'ai pu continuer; j'ai t interrompue par l'arrive de mon
mari.

Le prince a donc toute sa vie tudi les effets de la douleur pour
porter des coups plus assurs. Mais c'est un monstre... mais il a des
raffinements de tortures inous.... Oh! maintenant, je comprends
pourquoi je ne hais pas assez M. de Brvannes... toute ma haine s'est
use contre mon bourreau.

Et tre pour la vie... pour la vie enchane  cet homme!... Ne pouvoir
briser ces liens odieux... que par la mort....

Oh! qu'elle me frappe donc, qu'elle me frappe bientt... puisqu'il faut
que l'un de nous deux meure pour rompre cette horrible union, que ce
soit moi... plutt que mon mari...

M. de Brvannes frmit  ces paroles, et s'cria en s'adressant  Iris:

--La princesse est donc bien malheureuse?

--Bien malheureuse!...--rpondit sourdement Iris.

--Son mari est donc sans piti pour elle?

--Sans piti...

M. de Brvannes continua de lire:

Oui, oui, la mort.... Je ne mrite pas de vivre... j'ai t infidle 
la mmoire de Raphal... je ne mrite aucune commisration; si mon mari
est un monstre de cruaut, que suis-je donc moi, qui ne puis dtacher ma
pense de l'homme qui a caus tous mes maux en tuant mon fianc!...

Oh! j'ai honte de moi-mme.... Il faut que j'crive ces horribles
choses... que je les voie, l... matriellement... sous mes yeux... pour
que je les croie possibles....

Arriver, mon Dieu!  ce dernier degr d'abaissement!

Est-ce ma faute, aussi? La douleur dprave tant.... Oui... elle
dprave, elle rend criminelle... car quelquefois, brise par le
dsespoir, je m'crie:--Puisqu'il tait dans la destine de M. de
Brvannes d'tre meurtrier... pourquoi le sort, au lieu de livrer
Raphal  ses coups, ne lui a-t-il pas livr mon bourreau?

Ces pages s'arrtaient l.

Iris avait voulu sans doute laisser M. de Brvannes rflchir mrement
sur ce voeu homicide.

Il s'cria vivement en fermant le livre:

--Iris, vous n'avez rien lu de ce qui est crit l?...

La jeune fille parut n'avoir pas entendu ces paroles; elle regardait
fixement M. de Brvannes.

--Iris--reprit-il--vous n'avez rien lu de ces pages?...

--Rien... rien--dit-elle en sortant de sa rverie--que m'importe ce
livre?

--Elle ne songe qu' moi--pensa-t-il--son indiscrtion n'est pas 
craindre.

Il referma le livre, le rendit  la jeune fille et lui dit:

--Vous avez, sans le savoir, rendu le plus grand service  votre
matresse.

--Vous l'aimez?--lui demanda brusquement Iris, en attachant sur lui un
regard perant.

--Moi!--dit M. de Brvannes de l'air du monde le plus
dtach--singulire preuve d'amour que de cruellement menacer la femme
qu'on aime. Non, non, je n'ai pas d'amour pour elle... l'austre amiti
peut seule recourir  des moyens si extrmes....

--Il faut bien vous croire--dit tristement Iris en reprenant le livre.

--Adieu, Iris,  demain--dit M. de Brvannes;--vous rappellerez bien 
madame de Hansfeld l'entrevue qu'elle m'a promise.

Elle n'y manquera pas.... Mais j'y songe... au nom du ciel, que rien ne
puisse lui faire souponner que vous avez lu dans ce livre; je serais
perdue.

--Rassurez-vous, ma chre Iris, j'aurai l'air d'tre aussi tranger
qu'elle  ses penses les plus secrtes.... Rien ne trahira la
connaissance que j'en ai. Promettez-moi seulement de m'apporter encore
ce livre... il serait pour moi de la dernire importance de le
consulter ensuite de l'entrevue que j'aurai demain avec votre
matresse.... Me le promettez-vous?

--Encore mal faire... encore abuser de sa confiance.... Ah! maintenant
je n'ai plus le droit de me plaindre de son injustice.

--Iris, je vous en supplie....

--Vous me le demandez, n'est-ce pas pour moi plus qu'un ordre.

Dans sa reconnaissance, M. de Brvannes prit la main d'Iris, et,
l'attirant prs de lui, voulut la baiser au front; la jeune fille le
repoussa violemment et firement,  la grande surprise de M. de
Brvannes, qui croyait combler les voeux de la jeune fille en se
montrant si _bon seigneur_.

En arrivant sur le quai, Iris jeta  la rivire la bague qu'elle avait
reue pour prix de sa trahison.

Aprs avoir attentivement lu le _Livre noir_, M. de Brvannes tomba dans
une mditation profonde. Il n'en doutait pas, il tait aim, mais madame
de Hansfeld combattait de toutes ses forces ce penchant involontaire.

Son mari la rendait si horriblement malheureuse, qu'elle allait
quelquefois jusqu' dsirer sa mort.

Quoique le voeu lui part toucher  l'exagration, M. de Brvannes
regardait toutes ces circonstances comme favorables pour lui, et il
attendait avec anxit le moment du rendez-vous que madame de Hansfeld
lui avait donn pour le lendemain au Jardin-des-Plantes.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE III.

ARNOLD ET BERTHE.


Madame de Brvannes avait plusieurs fois rencontr chez Pierre Raimond
M. de Hansfeld sous le nom d'Arnold Schneider; il avait sauv la vie du
vieux graveur, rien de plus naturel que ses visites  ce dernier.

Berthe ayant rsolu de recommencer d'enseigner le piano pour subvenir
aux besoins de son pre, venait chez lui trois fois par semaine et y
restait jusqu' trois heures pour donner, en sa prsence, ses leons de
musique.

On n'a pas oubli que Berthe avait fait sur M. de Hansfeld une
impression profonde la premire fois qu'il l'avait aperue  la
Comdie-Franaise. Lorsqu'il la rencontra ensuite chez Pierre Raimond,
qu'il venait d'arracher  une mort presque certaine, vivement frapp de
la circonstance qui le rapprochait ainsi de Berthe, Arnold y vit une
sorte de fatalit qui augmenta encore son amour.

Le charme des manires de M. de Hansfeld, la grce de son esprit, ses
prvenances respectueuses, presque filiales, pour Pierre Raimond,
changrent bientt en une affection sincre la reconnaissance que le
vieillard avait d'abord voue  son sauveur.

Arnold tait simple et bon, il parlait avec un got et un savoir infini
des grands peintres, objet de l'admiration passionne du graveur qui
avait employ une partie de sa vie  reproduire sur le cuivre les plus
belles oeuvres de Raphal, du Vinci et du Titien; il avait montr 
Arnold ces travaux de sa jeunesse et de son ge mr; Arnold les avait
apprcis en connaisseur et en habile artiste.

Ses louanges ne dcelaient pas le complaisant ou le flatteur; modres,
justes, claires, elles en taient plus prcieuses  Pierre Raimond,
qui avait la conscience de son art; comme les artistes srieux et
modestes, il connaissait mieux que personne le fort et le faible de ses
ouvrages. Ce n'tait pas tout: Arnold semblait par ses opinions
politiques appartenir  ce parti exalt de la jeune Allemagne, qui offre
beaucoup d'analogie avec certaines nuances de l'cole rpublicaine.

Grce  ses nombreux points de contact, la rcente intimit de Pierre
Raimond et d'Arnold se resserrait chaque jour davantage. Ce dernier
tait de bonne foi, il ressentait vritablement de l'attrait pour ce
rude et austre vieillard, qui conservait dans toute leur ardeur les
admirations et les ides de sa jeunesse.

M. de Hansfeld tait d'une excessive timidit; les obligations de son
rang lui pesaient tellement que, pour leur chapper, il avait affect
les plus grandes excentricits. Ses gots, ses penchants se portaient 
une vie simple, obscure, paisiblement occupe d'arts et de thories
sociales. Aussi, mme en l'absence de Berthe, il trouvait dans les deux
pauvres chambres de Pierre Raimond plus de plaisir, de bonheur, de
contentement qu'il n'en avait trouv jusqu'alors dans tous ses palais.

S'il avait seulement voulu dissimuler ses assiduits auprs de Berthe
sous de trompeuses prvenances envers le graveur, celui-ci avait trop
l'instinct du vrai pour ne pas s'en tre aperu, et trop de rigide
fiert pour ne pas fermer sa porte  Arnold.

Pierre Raimond n'ignorait pas que son jeune ami trouvait Berthe
charmante, et qu'il admirait autant son talent d'artiste que la candeur
de son caractre, que la grce de son esprit.

Dans son orgueil paternel, loin de s'alarmer, Pierre Raimond se
rjouissait de cette admiration. N'avait-il pas une confiance aveugle
dans les principes de Berthe? Ne devait-il pas la vie  Arnold? Comment
supposer que ce jeune homme au coeur noble, aux ides gnreuses,
abuserait indignement des relations que la reconnaissance avait tablies
entre lui et l'homme qu'il avait sauv.

Aux yeux de Pierre Raimond, cela et t plus infme encore que de
dshonorer la fille de son bienfaiteur.

Enfin, Arnold avait dit appartenir au peuple, et, dans l'exagration de
ses ides absolues, Pierre Raimond lui accordait une confiance qu'il
n'et jamais accorde au prince de Hansfeld.

Berthe, d'abord attire vers Arnold par la reconnaissance, avait peu 
peu subi l'influence de cet tre bon et charmant. Il assistait souvent,
en prsence du vieux graveur, aux leons de musique de Berthe; il tait
lui-mme excellent musicien, et quelquefois Berthe l'coutait avec
autant d'intrt que de plaisir parler savamment d'un art qu'elle
adorait, raconter la vie des grands compositeurs d'Allemagne, et lui
exposer, pour ainsi dire, la potique de leurs oeuvres et en faire
ressortir les innombrables beauts.

Que de douces heures ainsi passes entre Berthe, Arnold et Pierre
Raimond! Celui-ci ne savait pas la musique; mais son jeune ami lui
traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pense musicale des grands
matres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'oeuvre de
Mozart, de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hoffmann a si merveilleusement
fait pour _Don Juan_.

Berthe, profondment touche des soins d'Arnold pour Pierre Raimond,
leur attribuait  eux seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la
rapprochait davantage du prince. Celui-ci tait d'autant plus dangereux
qu'il tait plus sincre et plus naturel; rien dans son langage, dans
ses manires, ne pouvait avertir madame de Brvannes du pril qu'elle
courait.

La conduite d'Arnold tait un aveu continuel, il n'avait pas besoin de
dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seul avec Berthe, son
regard, son accent taient les mmes qu'en prsence du graveur. Celui-ci
rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait
commence.

Comment madame de Brvannes se serait-elle dfie de ces relations si
pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit: Je vous aime;
jamais elle n'avait un moment song qu'elle pt l'aimer, et dj ils
taient tous deux sous le charme irrsistible de l'amour.

Nous le rptons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sincres
dans leurs affections, sans dfiance et sans arrire-pense, s'aimaient:
Arnold aimait tendrement le vieillard et sa fille, ceux-ci lui rendaient
vivement cette affection; tous trois enfin se trouvaient si heureux, que
par une sorte d'instinct conservatif du bonheur, ils n'avaient jamais
song  analyser leur flicit, ils en jouissaient sans regarder en-de
ou au-del.

La seule chose qui aurait pu peut-tre clairer Berthe sur le sentiment
auquel son coeur s'ouvrait de jour en jour, tait l'espce
d'indiffrence avec laquelle elle supportait les durets de son mari;
elle s'tonnait mme vaguement de ressentir alors si peu des blessures
nagure si douloureuses....

Lorsque son pre, profondment irrit contre M. de Brvannes, lui avait
srieusement, presque svrement demand compte des procds de M. de
Brvannes, elle n'avait pas menti en rpondant que depuis quelque temps
elle ne s'en tourmentait plus.

Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que
peu  peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie,
autrefois si triste, rvlait alors la plus douce quitude.

Peut-tre blmera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond; cette
confiance aveugle tait une des ncessits de son caractre.

Ces antcdents poss, nous conduirons le lecteur dans le modeste rduit
de Pierre Raimond, le lendemain du jour o M. de Hansfeld avait signifi
 sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE IV.

INTIMIT.


Un bon feu ptillait dans l'tre, au dehors la neige tombait et la bise
faisait rage; Pierre Raimond tait assis d'un ct de la chemine,
Arnold de l'autre; depuis que le prince tait amoureux, ses traits
reprenaient une apparence de force et de sant, quoique son visage ft
toujours un peu ple.

Une grande discussion s'tait leve entre Pierre Raimond et Arnold, car
pour complter le charme de leur intimit ils diffraient de manire de
voir sur quelques questions artistiques, entre autres sur la faon de
juger Michel-Ange.

Arnold, tout en rendant un juste hommage  l'immense gnie du vieux
tailleur de marbre, ne ressentait pour ses productions aucune sympathie,
quoiqu'il comprt l'admiration qu'elles inspiraient; le got dlicat et
pur d'Arnold, surtout pris de la beaut dans l'art, s'effrayait des
sombres et terribles carts du fougueux Buonarotti, et leur prfrait de
beaucoup la grce divine de Raphal.

Pierre Raimond dfendait _son vieux sculpteur_ avec nergie, et il se
passionnait autant pour la fire indpendance du caractre de
Michel-Ange que pour la gigantesque puissance de son talent.

--Votre tendre Raphal avait l'me amollie d'un courtisan--disait le
vieillard  Arnold--tandis que le rude crateur du Mose et de la
chapelle Sixtine avait l'me rpublicaine; et il devait menacer, comme
il l'en a menac, le pape Jules de le jeter en bas de son chafaudage
s'il lui manquait de respect.

M. de Hansfeld ne put s'empcher de sourire de l'exaltation de Pierre
Raimond, et rpondit:

--Je ne nie pas l'nergie un peu farouche de Michel-Ange; il tait,
malheureusement, d'un caractre morose, fier, taciturne, ombrageux,
altier et difficile.

--Malheureusement!... Qu'entendez-vous par ce mot... malheureusement?

--J'entends qu'il tait malheureux, pour les sincres admirateurs de ce
grand homme, de ne pouvoir nouer avec lui des relations agrables et
douces.

--Je l'espre bien.... Est-ce que vous le prenez pour un Raphal, pour
un homme banal comme votre hros? Car--ajouta le graveur avec un accent
de ddain--il n'y avait personne au monde d'un caractre plus facile,
plus insinuant, plus aimable que votre Raphal.

--Vous reconnaissez au moins ses qualits....

--Ses qualits!!! c'est justement  cause de ces _qualits_
insupportables que je le dteste comme homme... quoique je le vnre
comme artiste.

--Et moi, mon cher monsieur Raimond, c'est justement  cause des dfauts
du caractre diabolique de Michel-Ange qu'il m'est antipathique, comme
homme, quoique je m'incline devant son gnie.

--Votre admiration n'est pas naturelle; elle est force... elle est
exagre--s'cria le graveur.

--Comment!--dit Arnold stupfait--vous dtestez Raphal  cause de ses
qualits.... Moi, je n'aime pas Michel-Ange  cause de ses dfauts...
et vous m'accusez d'exagration?

--Certainement... on n'est grand homme, on n'est Michel-Ange qu'
certaines conditions. J'admire dans le lion jusqu' ses instincts
sauvages et froces; il n'est lion qu' condition d'tre sauvage et
froce, il ne peut avoir les _vertus_ d'un _mouton_ comme votre Raphal.

--Mais au moins permettez-moi d'aimer dans Raphal ces vertus de
_mouton_, qui sont, si vous le voulez, les consquences de sa nature, de
son talent....

--A votre aise: admirez, si vous trouvez qu'un tel caractre mrite
l'admiration.... Quant  moi, physiquement parlant, je ne mets pas
seulement en balance la fade figure du beau, du cleste Raphal, tout
couvert de velours et de broderies, avec le mle visage de mon vieux
Buonarotti, sombre, farouche, hl par le soleil, et vtu d'une
souquenille  moiti cache par son tablier de cuir de tailleur de
pierre! Allons donc! est-ce que ces deux natures peuvent se comparer
seulement? Ah! ah! ah!... quel plaisant contraste!... Je vois d'ici...
le divin Raphal....

--Le divin Raphal aurait flchi le genou et respectueusement bais la
puissante main du vieux Michel-Ange, son matre et son aeul dans
l'art--dit doucement Arnold en tendant la main  Pierre Raimond.

--Vous avez raison--reprit celui-ci en rpondant avec effusion au
tmoignage de cordialit de M. de Hansfeld.--Je suis un vieux fou...
aussi emport qu' vingt ans....

A ce moment Berthe entra.

Il et t difficile de peindre la ravissante expression de sa
physionomie en voyant son pre et Arnold se serrer ainsi la main. Ses
yeux se remplirent de larmes de bonheur.

--Viens  mon secours, enfant--dit Pierre Raimond.--Je suis battu... ma
folle barbe grise est oblige de s'incliner devant cette vnrable
moustache blonde.... Il reste calme comme la raison, et je m'emporte...
comme si j'avais tort....

--Et le sujet de cette grave discussion?--dit Berthe en souriant et en
regardant alternativement Arnold et son pre.

--Michel-Ange...--dit Pierre Raimond.

--Raphal...--dit Arnold.

--Comment, monsieur Arnold, vous ne pouvez pas cder  mon pre?

--Je voudrais bien voir qu'il me cdt sans discussion!... Je ne veux
pas qu'il cde... mais qu'il soit convaincu....

--Quant  cela, monsieur Raimond... j'en doute... les convictions ne
s'imposent pas, et Raphal....

--Mais Michel-Ange....

--Allons--dit Berthe--pour vous mettre d'accord, je vais jouer l'air de
_Fidelio_, que M. Arnold aime tant... qu'il vous l'a aussi fait aimer,
mon pre.

--Avouez, _don Raphal_--dit en riant le vieillard  Arnold--qu'elle a
plus de bon sens que nous.

--Je le crois, seigneur Michel-Ange; madame Berthe sait bien que quand
on l'coute on ne songe gure  parler.

--Oh! monsieur Arnold, je ne suis pas dupe de vos flatteries.

--Pour le lui prouver, mon enfant, commence l'ouverture de Fidelio: tu
sais que c'est mon morceau de prdilection depuis que notre ami m'en a
fait comprendre les beauts.

Berthe commena de jouer cette oeuvre avec _amour_; la prsence d'Arnold
semblait donner une nouvelle puissance au talent de la jeune femme.

Au bout de quelques minutes, M. de Hansfeld parut compltement absorb
dans une profonde et douloureuse mditation; quoiqu'il et plusieurs
fois entendu Berthe jouer ce morceau, jamais les tristes souvenirs qu'il
veillait en lui n'avaient t plus pniblement excits.

Berthe, qui de temps en temps cherchait le regard d'Arnold, fut effraye
de sa pleur croissante, et s'cria:

--Monsieur Arnold... qu'avez-vous? mon Dieu!... comme vous tes ple!

--Votre main est glace, mon ami--dit Pierre Raimond, qui tait assis 
ct de M. de Hansfeld.

--Je n'ai rien... rien--rpondit celui-ci;--je suis d'une faiblesse
ridicule.... Certains airs sont pour moi... de vritables dates... et
plusieurs motifs de _Fidelio_... se rattachent  un pass bien
triste....

--J'avais pourtant dj jou ce morceau--dit Berthe en quittant le piano
et en venant s'asseoir  ct de son pre.

--Sans doute.... J'tais alors tout au plaisir d'entendre votre
excution. Mais  cette heure, je ne sais pourquoi.... Oh! pardon...
pardon de ne pouvoir vaincre mon motion....

Et M. de Hansfeld cacha son visage entre ses mains.

Berthe et le vieillard se regardrent tristement, partageant le chagrin
de leur ami sans le comprendre.

Aprs quelques moments de silence, Arnold releva la tte. Il est
impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son ple et
doux visage tait empreint. Une larme vint aux yeux de Berthe; par un
mouvement d'ingnuit charmante, elle prit la main de son pre pour
l'essuyer.

--Vous souffrez--dit le vieillard  Arnold.--Que notre amiti n'est-elle
plus ancienne! vous pourriez peut-tre apaiser vos chagrins en les
panchant....

--Oh! bien souvent j'y ai pens... mais la honte m'a retenu--dit Arnold
avec une sorte d'accablement.

--La honte! s'cria Raimond avec surprise.

--Ne vous mprenez pas sur ce mot... mon ami--dit Arnold;--Dieu merci!
je n'ai rien fait dont j'aie  rougir.... Seulement, j'ai honte de ma
faiblesse... j'ai honte d'tre encore si sensible  des souvenirs qui
devraient tre aussi mpriss qu'oublis.

--Ne craignez rien; nous vous comprendrons... nous vous plaindrons. Ma
pauvre enfant a souvent aussi bien pleur ici  propos de souvenirs qui,
comme les vtres, devraient tre aussi mpriss qu'oublis.

--Mon pre!

--Tenez.... Arnold--dit le graveur--si je dsire votre confiance, c'est
que nous aussi nous aurions peut-tre de tristes aveux  vous faire....

--Vous aussi, vous avez t malheureux?--dit Arnold.

--Bien malheureux--rpondit le vieillard;--mais, Dieu merci! ces mauvais
jours sont, je crois, passs. Il me semble que vous nous avez port
bonheur. Non seulement vous m'avez sauv la vie, mais, cette vie, vous
me l'avez rendue charmante. Oui, depuis bien longtemps je n'avais
rencontr personne dont l'esprit et autant de rapports avec le mien. Je
ne sais quelle est l'influence de votre heureuse toile; mais, depuis
que nous vous connaissons, ma pauvre Berthe elle-mme est moins
triste... ses chagrins domestiques semblent adoucis.... Vous avez enfin
t pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme.

--Oh! ce que vous dit mon pre est bien vrai, monsieur Arnold--dit
Berthe.--Si vous saviez combien il vous aime! et lorsque je suis seule
avec lui en quels termes il parle de vous!

--C'est vrai--dit le vieillard.--Si vous nous entendiez, vous verriez
que vous n'avez pas d'amis plus sincres.... Berthe vous est si
reconnaissante de ce que vous m'avez sauv la vie, qu'aprs moi vous
tes ce qu'elle aime le plus au monde.

--Oh! oui... pauvre pre--dit Berthe en embrassant le vieillard.

M. de Hansfeld coutait Pierre Raimond avec une vnration profonde. Ce
langage franc et loyal tait aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne
fallait-il pas qu'il inspirt une bien noble confiance  Pierre Raimond
pour que celui-ci ne craignt pas de lui parler ainsi devant sa fille!

Berthe elle-mme, loin de se montrer confuse, embarrasse, semblait
confirmer ce que disait son pre; son front rayonnait de candeur et de
srnit.

En prsence de cette noble franchise, M. de Hansfeld rougit de sa
dissimulation; il fut sur le point d'apprendre  Pierre Raimond son
vritable nom; mais il redouta l'indignation que cet aveu tardif
exciterait peut-tre chez le vieux graveur, dont il connaissait
d'ailleurs les prventions anti-aristocratiques; il trouva donc une
sorte de _mezzo termine_ dans la demi-confidence qu'il fit  Berthe et 
son pre.

Aprs quelques moments de silence, il dit  Pierre Raimond:

--Vous avez raison, mon ami... vous m'avez donn l'exemple de la
confiance... je vous imiterai.... Peut-tre vous inspirerai-je un peu
d'intrt par quelques rapports entre ma position et celle de votre
fille... car vous m'avez dit que son mariage n'tait pas heureux... et
c'est aussi  mon mariage que j'ai d d'atroces chagrins.

--Vous tes mari?... si jeune--dit Raimond avec tonnement.

--Depuis deux ans.

--Et votre femme...--dit Berthe.

--Elle est en Allemagne--rpondit M. de Hansfeld aprs un moment
d'hsitation.

--Et quelques passages de l'ouverture de _Fidelio_ que jouait Berthe
vous ont sans doute rappel de douloureux souvenirs?

--Hlas! oui. Lorsque j'ai connu la femme que j'ai pouse, j'tais dans
tout le feu de ma premire admiration pour cet opra de Beethoven....
J'ai toujours eu l'habitude d'attacher mes penses du moment  certains
passages de la musique que j'aime... penses qui, pour moi, deviennent
pour ainsi dire les paroles des airs que j'affectionne le plus; eh bien!
l'opra de _Fidelio_ me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour
malheureux.

--Ah! maintenant je comprends votre motion--dit Berthe en secouant la
tte avec tristesse.

--Voyons, mon ami--dit cordialement Pierre Raimond--jamais vous ne
parlerez  des coeurs plus sympathiques.

Et M. de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage
avec Paula Monti; histoire vraie en tous points, sauf la substitution du
nom d'Arnold Schneider  celui de Hansfeld.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE V.

RCIT.


--Orphelin presque en naissant--dit le prince--j'ai t lev par un
vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retir, nous y
vivions dans une complte solitude. Le pasteur tait peintre et
musicien; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces arts
auxquels je consacrais tout mon temps.

Ces premires annes de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais
le vieux Frantz comme un pre; il avait pour moi les soins les plus
tendres; il me reprochait seulement de fuir les exercices violents, de
ne sortir de mon cabinet d'tudes que pour quelques rares promenades
dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des gots de mon ge;
j'tais srieux, taciturne, mlancolique; la musique me causait des
ravissements presque extatiques, auxquels je m'abandonnais avec
dlices.... A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur un
voyage en Italie. Pendant deux ans j'tudiai les chefs-d'oeuvre des
grands matres dans les diffrentes villes o je m'arrtai, voyant peu
de monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, rveuse et
contemplative.... J'arrivai  Venise; mon culte pour les arts avait
jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionne qu'ils m'inspiraient
suffisait  occuper mon coeur.... A Venise, le hasard me fit rencontrer
une femme dont l'influence devait m'tre funeste. Cette femme, que j'ai
pouse, se nommait Paula Monti....

--Elle tait belle?--demanda Berthe.

--Trs belle... mais d'une beaut sombre.... trange contraste! j'ai
toujours t faible et timide, je me suis pris d'une femme au caractre
nergique et viril.... C'tait mon premier amour.... Sans doute j'obis
plus  l'instinct, au besoin d'aimer, qu' un sentiment rflchi, et je
devins passionnment amoureux de Paula Monti; elle accueillit mes soins
avec indiffrence; je ne me rebutai pas; elle me semblait trs
malheureuse. J'eus quelque espoir, je redoublai d'assiduits, et je
demandai formellement sa main  sa tante. J'tais riche alors, ce
mariage lui parut inespr; elle y consentit. J'eus avec Paula une
entrevue dcisive.... Je dois le dire, elle m'avoua qu'elle avait
ardemment aim un homme qui devait tre son mari; et quoique cet homme
ft mort, son souvenir vivait encore si prsent et si cher  sa pense,
qu'il l'absorbait tout entire, et que mon amour lui tait indiffrent.
Cet aveu me fit mal; mais je vis dans la franchise de Paula une garantie
pour l'avenir; je ne dsesprai pas de vaincre,  force de soins, la
froideur qu'elle me tmoignait.... Elle ne me cacha pas que, sans
l'incessante influence d'un pass qu'elle regrettait amrement, elle
aurait peut-tre pu m'aimer.

Alors je me laissai bercer des plus folles esprances; ma passion tait
vraie.... Paula Monti en fut touche; mais sa dlicatesse s'effrayait
encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un procs venait
de compltement ruiner sa famille. Je surmontai ses scrupules; elle me
promit sa main... mais en me rptant encore qu'elle ne pouvait m'offrir
qu'une affection presque fraternelle.

Cependant cette froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord
mes esprances s'accrurent,  part quelques moments de profonde
tristesse, le caractre de Paula tait mlancolique, mais gal,
quelquefois mme affectueux. Dj j'entrevoyais un avenir plus heureux,
lorsqu'un jour.... Oh! non, non, jamais... je n'aurai la force de
continuer--reprit le prince en cachant sa figure entre ses mains.

Berthe et son pre se regardrent en silence, n'osant pas demander 
Arnold la suite d'un rcit qui lui semblait si pnible. Pourtant il
poursuivit:

--Pourquoi cacherais-je ses crimes? Mon indulgence n'a-t-elle pas t
une faiblesse coupable? Je dois en porter la peine. Nous tions alls
passer l't  Trieste. Depuis plusieurs jours, Paula se montrait d'une
humeur sombre, irritable; je la voyais  peine. Lors de ces accs de
noire tristesse, elle ne voulait auprs d'elle qu'une jeune bohmienne
qu'elle avait recueillie par charit. Cette pauvre enfant tait, par
reconnaissance, tendrement dvoue  ma femme.

Pour l'intelligence du rcit qui va suivre--continua le prince--il me
faut entrer dans quelques particularits minutieuses. Au bout du jardin
de notre maison de Trieste tait un pavillon o nous allions prendre le
th presque chaque soir. Un soir Paula m'avait  grand'peine promis d'y
venir passer une heure.... J'esprais ainsi la distraire de ses tristes
penses.

Jamais je n'oublierai l'expression morne et dsole de sa physionomie
pendant cette soire; elle accueillit presque avec colre et ddain
quelques mots de tendresse que je lui adressais.

Douloureusement bless de sa duret, je sortis du pavillon.

Aprs quelques tours de jardin, je me calmai peu  peu, me rappelant que
Paula m'avait prvenu qu'elle tait encore quelquefois sous le coup de
souvenirs pnibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y tait plus. On
avait servi le th pendant mon absence, je trouvai prpare la tasse de
lait sucr que je prenais chaque soir; je sus gr  Paula de cette
attention dont pourtant je ne profitai pas.... J'avais un pagneul que
j'affectionnais beaucoup.... Machinalement je lui prsentai la tasse que
Paula m'avait apprte; il la but avidement, et presque aussitt le
malheureux animal tomba par terre, trembla convulsivement, et mourut
aprs quelques minutes d'agonie....

--Oh! je comprends... mais cela est horrible...--s'cria Pierre Raimond.

Berthe regarda son pre avec surprise.

--Qu'y a-t-il donc, mon pre?...--dit-elle;--puis, claire par un
moment de rflexion, elle ajouta avec horreur:--Oh! non, non, c'est
impossible... monsieur Arnold... c'est impossible! une femme est
incapable d'un crime si affreux.

--N'est-ce pas?--reprit Arnold avec amertume.--Aprs quelques
rflexions, j'ai dit comme vous... c'est impossible... j'ai attribu au
hasard ce fait effrayant, je me suis mme cruellement reproch d'avoir
pu un moment souponner Paula.

--Et lorsque vous revtes votre femme--dit Pierre Raimond--quel fut son
accueil?

--Il fut calme, confiant; et si j'avais alors conserv quelques doutes,
ils eussent t  l'instant dissips: le soir j'avais laiss Paula
sombre, presque courrouce; le lendemain je la trouvai tranquille,
affectueuse et bonne... elle me tendit la main en me demandant pardon de
m'avoir si brusquement quitt la veille....

--C'est d'une inconcevable hypocrisie...--dit Pierre Raimond.

--Oh! non, non, elle n'tait pas coupable, son calme le prouve--dit
Berthe.

--Je pensais comme vous--reprit M. de Hansfeld;--il y avait tant de
sincrit dans son accent, dans son regard; ses paroles taient si
naturelles, qu'accabl de remords, de honte, je tombai  ses pieds en
fondant en larmes et en lui demandant pardon.... Elle me regarda d'un
air surpris. Je n'osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupon
tait un abominable outrage. Je lui rpondis que je craignais de l'avoir
contrarie la veille.... Elle me crut, et cette scne n'eut pas d'autre
suite.

Comment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour.... Mon fol
amour pour Paula augmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me
reprochais envers elle; je ne pouvais me pardonner d'avoir os accuser
une femme qui m'avait donn tant de preuves de franchise.

--En effet--dit Berthe--lorsque vous avez demand sa main, pourquoi vous
aurait-elle dit que son coeur n'tait pas libre, au risque de manquer un
mariage si avantageux pour elle?... Non, non; elle tait innocente de
cet horrible crime.

--Et vous n'aviez pas d'ennemis?--dit Pierre Raimond.

--Aucun, que je sache....

--Mais comment vous tes-vous expliqu la mort subite, convulsive, de
cet pagneul, mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptmes
d'un empoisonnement?

--Je parvins  m'tourdir sur ce fait inexplicable,  empcher pour
ainsi dire ma pense de s'y arrter, tant je voulais croire 
l'innocence de Paula. J'expiais douloureusement cet atroce soupon;
vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer; mais je n'osais pas:
son affection pour moi tait dj si tide, si incertaine... un tel aveu
me l'et  jamais aline. Pourtant... pour mon repos, j'aurais d tout
lui dire, car elle commena de trouver quelques-unes de mes paroles
tranges; mes rticences involontaires lui semblrent incohrentes;
quelquefois, profondment touch d'un mot ou d'une attention tendre de
sa part, je m'criais dans une sorte d'garement:

--Oh! je suis bien coupable... pardonnez-moi... j'ai eu tort....

Elle me demandait la signification de ces mots; je revenais  moi, et au
lieu de m'expliquer, je lui ritrais les protestations les plus
passionnes.... Hlas! bientt la ple affection que j'en avais obtenue
par tant de soins, avec tant de peine, fit place  une nouvelle
froideur.... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et
craintif... ses accs d'humeur sombre redoublrent... alors aussi... les
soupons que j'avais d'abord si nergiquement repousss revinrent  ma
pense; puis je les chassais de nouveau; quelquefois j'examinais malgr
moi avec dfiance les mets qu'on me servait; puis, rougissant de cette
crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table....

Dans cette lutte sourde et concentre, ma sant s'altra, mon caractre
s'aigrit; Paula me tmoigna un loignement de plus en plus prononc.

--Quelle vie... mon Dieu, quelle vie!--s'cria Berthe en essuyant ses
yeux humides.

--Hlas! dit M. de Hansfeld, cela n'tait rien encore. Nous quittmes
Trieste  la fin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver 
Genve, puis venir ensuite en France; surpris par un orage violent, nous
nous arrtmes  quelques lieues de Trieste, dans une misrable auberge
 la tombe de la nuit. La tempte redoubla de fureur, un torrent que
nous devions traverser tait dbord; il fallut nous rsigner  passer
la nuit dans cette demeure. L'endroit tait dsert. Il me sembla que le
matre de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai  ma femme de
veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise,
afin de pouvoir partir avant le jour, ds que les chemins seraient
praticables. Notre suite se composait de deux domestiques  moi et de la
jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour cette enfant toutes les
bonts possibles, je savais en cela plaire  ma femme; d'ailleurs, Iris
(c'est le nom de cette bohmienne) m'tait presque aussi dvoue qu' sa
matresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien
fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet
o se trouvait Frantz, mon vieux serviteur.... Paula ne pouvait cacher
son effroi; le vent semblait branler la maison jusque dans ses
fondements; nous veillmes tous deux assez tard. Seuls dans cette
chambre, je m'tais assis sur un mauvais grabat, pendant que ma femme
reposait dans un fauteuil. Je succombai au sommeil, malgr tous mes
efforts.

J'ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement
veill par une douleur aigu  la partie interne du bras gauche.
L'obscurit la plus profonde rgnait dans cette pice. Mon premier soin
fut de saisir la main que je sentais peser sur moi.... Cette main frle
et dlicate tenait un stylet trs aigu....

--Mon Dieu!--s'cria Berthe pouvante en joignant les mains.

--Encore... une tentative... mais cela est effroyable--dit Pierre
Raimond.

Arnold continua:

--Grce  l'obscurit, on avait enfonc le stylet entre mon corps et mon
bras gauche, troitement serr contre moi. A la lgre rsistance que
rencontra la lame en glissant dans cet troit intervalle, on dut croire
qu'elle pntrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus
quitte pour une lgre blessure au bras.

--Quel bonheur!--dit Berthe.

--Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'veillant fut de saisir
la main que je sentais peser sur moi; tout--coup cette main devint
glace; j'tendis l'autre bras, je touchai une robe de femme.... Je
sentis un parfum lger, mais pntrant, dont se servait habituellement
Paula.... Une pouvantable ide me traversa l'esprit.... Je me rappelai
le poison de Trieste.... Je n'eus plus aucun doute.... Cette rvlation
fut si foudroyante, que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison
s'gara; pendant quelques secondes, je me crus le jouet d'un horrible
songe.... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'chappa
sans doute.... Quand je revins  moi, j'tais seul, toujours dans les
tnbres:--Frantz.... Frantz... m'criai-je en frappant  la cloison qui
sparait ma chambre du cabinet o tait mon domestique. Frantz ne
dormait pas; en une minute il entra tenant une lampe  la main.

--Et votre femme?--s'cria Berthe.

--Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'tait  douter de ma
raison; Paula tait profondment endormie dans un fauteuil auprs de la
chemine.

--Elle feignait de dormir...--s'cria Pierre Raimond.

--Je vous dis que c'tait  devenir fou; elle dormait, ou plutt elle
simulait si parfaitement un profond et paisible sommeil, que sa
respiration douce, rgulire, n'tait pas mme acclre par la terrible
motion qu'elle devait ressentir; sa figure tait calme; sa bouche
lgrement entr'ouverte; son teint faiblement color par la chaleur du
sommeil; et sa physionomie, ordinairement srieuse, tait presque
souriante.

--Mais cela est  peine croyable--s'cria Pierre Raimond;--comment!
votre femme dormait paisiblement aprs une pareille tentative?

--Son sommeil tait, vous dis-je, d'une srnit si profonde, que je ne
pouvais non plus en croire mes yeux. Debout, ple, immobile, je la
contemplais d'un air hagard.

--Et il n'y avait pas d'autre femme que la vtre dans cette
auberge?--demanda Berthe.

--Il n'y avait qu'elle.

--Et cette jeune fille, cette bohmienne?--dit Pierre Raimond.

--Elle tait couche dans une pice qui donnait sur la chambre o
veillait Frantz; il ne dormait pas, il avait de la lumire, il tait
impossible d'entrer chez nous sans qu'il le vt.

--Il faut donc le croire... cette fois, c'tait bien elle,--dit
Berthe.--Un tel crime est-il possible, mon Dieu!

--Une dissimulation pareille m'pouvante encore plus que le crime--dit
Pierre Raimond.

--Une dernire preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute--dit
Arnold.--Sur le plancher, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague
florentine, arme prcieuse, cisele par Benvenuto Cellini, qui avait
t, je crois, lgue  Paula par son pre.

--Ds lors vous n'avez plus gard aucun mnagement!--s'cria le
graveur;--et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez relgu
cette infme en Allemagne.

--Si j'hsitais  vous raconter cette horrible histoire, mon ami--reprit
le prince d'un air confus--c'est que j'avais la conscience de ma
faiblesse, ou plutt de l'inexplicable influence que Paula conservait
sur moi....

--Comment! aprs cette nouvelle tentative....

--Oh! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute....

--Mais ce coup de poignard?--dit Pierre Raimond.

--Mais ce sommeil si profond? mais ce rveil si doux, si paisible?

--Lorsqu'elle vous vit bless, que dit-elle?--s'cria Berthe.

--Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empresss, me serait
impossible. De l'air du monde le plus naturel, elle s'cria qu'il
fallait faire partout des perquisitions. Elle avait aussi remarqu la
veille la sinistre physionomie du matre de cette auberge; comme moi
elle s'puisait en vaines conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu
passer personne, et qu'on avait d s'introduire par une fentre qui
s'ouvrait sur un balcon; mais cette fentre se trouva parfaitement
ferme. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur, qui
ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine, n'eut pas un
instant la pense d'accuser ma femme.

--Mais cette petite main frle que vous avez saisie?... mais cette
senteur de parfum particulire  votre femme?--s'cria Pierre Raimond.

--Je vous le rpte... ma raison s'garait dans ce ddale de
contradictions singulires. Paula, aide de Frantz, voulut elle-mme
panser ma blessure; rien dans ses manires, dans son langage, n'tait
affect.

--Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... c'tait
l le comble de la sclratesse--dit le graveur.

--Sans doute, et la monstruosit mme d'un tel caractre veillait
encore mes doutes, malgr l'vidence. Pour comble de fatalit, Paula,
soit intrt, soit piti, soit calcul, ne s'tait jamais montre plus
affectueuse, je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les
premiers soins aprs cet accident.

--Ruse, ruse infernale!--s'cria Pierre Raimond.

--C'tait peut-tre le remords de son crime--dit Berthe.

--Mon malheur voulut que j'hsitasse tour  tour entre ces convictions
si diverses.... Il et t moins funeste pour moi de croire Paula
tout--fait coupable ou tout--fait innocente; mais au contraire... par
une inconcevable mobilit d'impressions, je passais tour  tour envers
elle de l'amour passionn  des accs de haine et d'horreur; mes
angoisses de Trieste n'taient rien auprs des tortures que j'endurais
alors.... Une tte plus faible que la mienne n'et pas rsist  ces
secousses. Quelquefois, aprs avoir tmoign  ma femme, par quelques
paroles incohrentes, la terreur qu'elle m'inspirait, rflchissant que,
malgr d'effrayantes apparences, je n'avais pas de certitude relle et
que je me trompais peut-tre, je poussais des sanglots dchirants en lui
demandant pardon. Elle finit par croire ma raison gare.... Que vous
dirai-je... je trouvai d'abord une satisfaction amre  laisser prendre
quelque consistance  ce bruit, puis  l'augmenter et  l'accrditer par
des bizarreries calcules. Le monde m'tait odieux, je voulais ainsi
chapper  ses exigences. Ce n'tait pas tout: ds qu'on me crut sujet 
des moments de folie, je pus,  l'abri de ce prtexte, me livrer sans
scrupule  mes accs de mfiance, sans que mes prcautions, ainsi
attribues  un drangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma
femme. Tantt, croyant ma vie menace, je m'enfermais seul pendant des
journes entires, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fidle
Frantz allait m'acheter lui-mme; et encore souvent, dans ma terreur
insense, je n'osais pas mme toucher  ces aliments.... D'autres fois,
rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula, je revenais
 elle avec un repentir dchirant; mais son accueil tait glacial,
mprisant.

--Pauvre Arnold!--dit Pierre Raimond avec motion.--Sans doute vous tes
faible; mais cette faiblesse mme drivait d'une noble source... vous
craigniez d'accuser injustement Paula. En effet, c'est quelque chose
d'effrayant que de dire  quelqu'un, et cela sans preuves certaines:
Vous tes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner....

--N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes
paroles  une femme que l'on a passionnment aime, surtout lorsqu'
ct de preuves matrielles presque irrcusables, il est pour ainsi dire
d'autres preuves morales toutes contraires; lorsqu'enfin quelquefois une
voix secrte, une rvlation occulte, vous dit avec une irrsistible
autorit: Non, cette femme n'est pas coupable.... Oh! je vous l'assure,
c'tait un enfer... un enfer....

--Maintenant--dit Berthe--je conois que vous ayez feint d'tre insens.

--Mais--dit Pierre Raimond--une dernire tentative ne vous a laiss
aucun doute....

--Aucun cette fois.... Le crime me parut avr... ou plutt, comme mon
amour s'tait us et teint dans ces luttes, dans ces angoisses
continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu
jusque-l.

--Vous ne l'aimez plus, enfin?--dit Berthe.

--Non, car, en admettent mme que j'eusse t aussi insens que je le
paraissais, je mritais au moins quelque piti, quelque intrt... et ma
femme ne m'en tmoignait aucun. Profitant de la solitude o je vivais
(nous habitions alors une grande ville), elle courait les ftes et
s'informait  peine de moi. Cette duret de coeur me rvolta.... Ou ma
femme tait coupable, et ma gnrosit  son gard aurait d toucher
l'me la plus perverse, ou elle tait innocente, alors les accs de
douleur auxquels je me livrais aprs l'avoir vaguement accuse auraient
d l'mouvoir.

--Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abord franchement cette
question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formul vos reproches?--dit
Pierre Raimond.

--Songez-y; il me fallait lui dire:--Je vous souponne, je vous accuse
d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper?

--En effet, cette position tait affreuse--dit. Berthe. Et le dernier
trait qui a amen votre sparation, quel est-il?

--Il y a trs peu de temps de cela--dit M. de Hansfeld en baissant les
yeux.--J'occupais avec ma femme une maison isole: je ne sais pourquoi
mes soupons taient revenus avec une nouvelle violence; je sortais
rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais 
un petit belvdre situ au fate de notre demeure; c'tait une espce
de terrasse trs leve, entoure d'une lgre grille  hauteur d'appui,
sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les
tristes horizons que prsente une grande ville pendant la nuit; je
passais l quelquefois de longues heures dans une rverie profonde. Un
soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher
comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine
l'eus-je touche que,  mon grand effroi, elle cda et tomba avec un
fracas horrible....

--Ciel!--s'cria Berthe.

--La hauteur tait si grande que cette grille de fer fut brise en
morceaux en tombant sur le pav.

--Quelle atroce combinaison!--dit Pierre Raimond en levant les mains au
ciel.

--Ma mort tait invitable si je me fusse appuy sur cette rampe.... Qui
pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intrt  ma
mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlev presque toute ma fortune,
elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui
avais fait donation de mes biens. Cette ide ne m'tait jamais venue
tant qu'avait dur mon amour.... Il m'a toujours sembl impossible de
souponner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu,  la
rigueur, croire ma femme capable d'obir  un mouvement de haine
insense, mais non d'agir par un calcul si lche et si odieux; pourtant,
une fois mon amour teint, en prsence de ce nouveau pige si meurtrier,
je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour viter de
tristes scandales, je me contentai de dclarer  Paula qu'elle
quitterait  l'instant la ville que nous habitions, que je ne la
reverrais jamais, et que j'tais assez indulgent, ou plutt assez faible
pour la livrer  ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! 
quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette
femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle
affecta de les attribuer  l'garement de ma raison. Tant de cynisme et
d'effronterie me rvolta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut
bien triste... mais au moins j'tais dlivr d'une horrible
apprhension.

Quelque temps aprs je vous rencontrai--ajouta M. de Hansfeld en tendant
la main  Pierre Raimond.--Tout  l'heure vous parliez d'heureuse
toile.... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre
chemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie, j'tais
seul, abattu et sous le coup de bien amers souvenirs; tout a chang pour
moi, j'ai trouv en vous un ami; mes chagrins sont passs, et si je
pouvais compter sur la dure de nos relations, je n'aurais t de ma vie
plus heureux....

--Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraient-elles jamais? Le
charme du commerce des honntes gens est dans sa sret: qui pourrait
altrer notre amiti? N'est-elle pas base sur des services rendus, sur
des services rciproques? N'est-elle pas galement chre  ma fille, 
vous,  moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver
dans cette intimit si douce une sorte de refuge contre des penses
cruelles, ces motifs existeront toujours: pour vous, ce sont les crimes
de votre femme; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari; pour moi,
le ressentiment des chagrins de mon enfant....

--Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir.

--Mon Dieu! que vous avez d souffrir, monsieur Arnold--dit tristement
Berthe.

--Si vous avez tmoign quelque faiblesse--dit Pierre Raimond--votre
conduite a t admirable de mansutude.... C'est le propre d'une me
pleine de dlicatesse et d'lvation que de s'imposer les cruelles
tortures du doute plutt que de risquer un reproche... terrible... bien
terrible... si contre toute probabilit votre femme et t
innocente.... Ce long rcit de vos infortunes me donne de nouvelles
preuves de la bont de votre coeur; et comme on a toujours les dfauts
de ses qualits, je trouve mme dans l'espce de faiblesse qu'on
pourrait vous reprocher une preuve de dlicatesse exquise.

--Vous tes trop indulgent, mon ami....

--Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange.... Est-ce bien
cela--ajouta le vieillard en riant.

--Voici l'heure de mes leons--dit Berthe;--cette triste confidence
finit  temps; j'en suis tout attriste. Ah! monsieur Arnold, quelles
souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier....

A ce moment deux colires de Berthe arrivrent et rompirent la
conversation.

M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulag par
l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito
qu'il gardait envers eux.

Dsirant avant tout loigner sa femme, qu'il voulait faire partir le
lendemain, M. de Hansfeld revint  l'htel Lambert.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE VI.

MENACES.


Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexit: son mari
exigeait d'elle qu'elle partt le lendemain pour l'Allemagne; il lui
fallait ainsi renoncer  M. de Morville, ncessairement retenu  Paris
par la sant chancelante de sa mre.

L'loignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine
profonde; elle croyait ce sentiment presque excus par les bizarreries
et par les durets de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait tait
surtout affreux; la forcer de quitter Paris au moment mme o sa passion
pour M. de Morville, si longtemps cache, si longtemps combattue,
allait tre aussi heureuse qu'elle pouvait l'tre.

Iris, en rvlant  sa matresse que le prince se rendait souvent chez
Pierre Raimond, sous un nom suppos, pour y rencontrer madame de
Brvannes, avait excit la colre de Paula contre Berthe; c'tait sans
doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour
que le prince exigeait le dpart de madame de Hansfeld.

Aprs de mres rflexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut
dans la passion mme de son mari pour madame de Brvannes.

Malgr l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annonc son dpart
 personne, et ne se prparait nullement  ce voyage, esprant que
peut-tre son mari renoncerait  sa premire dtermination. Quant  ses
menaces de dvoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner  la
justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de
l'aberration de l'esprit d'Arnold.

Jusqu'alors les diffrents accs de ce qu'elle appelait la _folie_ de M.
de Hansfeld lui avaient presque inspir autant de commisration que
d'effroi. Mais dans son dernier entretien, le prince s'tait montr si
dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacrifie  l'affection
qu'il ressentait pour Berthe, que, blesse dans ce qu'elle avait de plus
prcieux au monde... son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa
haine entre son mari et madame de Brvannes.

Telles taient les rflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince
entra chez elle; il sortait de chez Pierre Raimond; son air tait encore
plus ferme, encore plus imprieux que la veille.

--Il me semble, madame, que vous ne vous htez pas de faire vos
prparatifs de dpart--lui dit-il schement.--Du reste, comme vous ne
verrez et ne recevrez personne au chteau de Hansfeld, o je vous
envoie, vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette.... Vous
pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne.... Frantz, que je
charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible.... Si j'avais
pu hsiter  vous laisser ces pierreries... 'aurait t dans la crainte
de vous donner les moyens de gagner votre guide....

Madame de Hansfeld interrompit son mari:

--Je vous remercie, monsieur, de me procurer cette occasion de vous
rendre ces pierreries.

Et, se levant, elle alla prendre dans un secrtaire un grand crin
qu'elle remit au prince.

--J'ai autrefois accept ces prsents... depuis longtemps j'aurais d
les remettre entre vos mains.

--Soit--dit le prince en les prenant avec indiffrence;--la tendresse
la plus vive, l'affection la plus dvoue n'ont pu vous dsarmer... ma
gnrosit devait tre aussi impuissante.... Il est vrai--ajouta-t-il
avec un sourire de mpris crasant--que j'avais par contrat dispos en
votre faveur de la plus grande partie de ma fortune..., et qu'aprs ma
mort vous hritiez de tout... des pierreries comme du reste....

--Monsieur....

--Seulement, comme vous m'avez paru un peu presse de jouir de ces
avantages, j'ai trouv moyen, en dnaturant une partie de ma fortune, de
neutraliser ces dons d'autrefois.... Je vous dis cela pour vous
convaincre que si je mourais demain... vos esprances intresses
seraient dues. J'aurais d vous prvenir plus tt... cela vous et
vit... quelques actions un peu _hasardes_ que votre vif dsir d'tre
veuve explique, mais n'excuse pas--ajouta M. de Hansfeld avec une
sanglante ironie.

Ces mots cruels firent une trange impression sur madame de Hansfeld.

Parfaitement indiffrente aux reproches qu'ils renfermaient et qu'elle
ne comprenait pas, car elle ne les mritait en rien, elle ne fut frappe
que de leur injustice et de leur cruaut.

M. de Hansfeld ft alors tomb mort  ses pieds qu'elle aurait t loin
de le regretter; car  ce moment mme elle se souvint que M. de Morville
lui avait crit: _Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis
prtendre  votre main_.

Nanmoins la princesse eut bientt honte et horreur de sa pense, ou
plutt de son voeu barbare; elle rpondit froidement  son mari:

--Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur; il est si
odieux qu'il en est ridicule. Quant  la question d'intrt, vous le
savez... c'est contre mon gr que vous m'avez si magnifiquement
avantage; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.

--Tant d'hypocrisie dans les paroles, tant d'audace dans les actions les
plus criminelles--dit le prince  demi-voix et comme s'il se ft parl 
lui-mme--voil ce qui confondait ma raison et me faisait toujours
douter des crimes de cette femme. Heureusement,  cette heure, elle est
dvoile tout--fait... car mon fatal amour est teint....

Puis il reprit en s'adressant  Paula:

--Je suis venu ici, madame, pour vous ordonner de presser les
prparatifs de votre dpart. Il faut que demain soir vous ayez quitt
Paris....

--Monsieur... je ne quitterai pas Paris....

--Vous prfrez alors que je parle, madame?

--Voil plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur....
Pour l'amour du ciel, parlez donc... je saurai enfin ce que vous avez 
me reprocher....

--Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mon nom et sur ma
crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... ne me poussez pas 
bout. Croyez-moi, partez... partez....

--Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez
m'effrayer... me forcer de quitter Paris... et pourquoi? pour faire
croire aussi  voire dpart et conserver ainsi plus facilement votre
incognito....

--Que dites-vous, madame?

--Et continuer, grce  cet incognito,  tre favorablement accueilli
par Pierre Raimond, pre de madame de Brvannes....

--Madame, prenez garde....

--De madame de Brvannes dont vous tes pris... et que vous rencontrez
souvent chez son pre.

A ces mots, le prince resta frapp de stupeur, son ple visage devint
pourpre; aprs un moment de silence, il s'cria:

--Pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus.

--Vous aimez cette femme--ajouta madame de Hansfeld.

--Pas un mot de plus, vous dis-je, madame.

--Ainsi, elle vous donne dj des rendez-vous chez son pre; c'est un
peu prompt--ajouta madame de Hansfeld avec mpris.

--Vous tes indigne de prononcer seulement le nom de cet
ange!...--s'cria le prince.

--Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que le mari de cet
_ange_ pensera de vos entrevues avec sa femme.

--Vous oseriez?...

--Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom suppos que vous vous
introduisez chez Pierre Raimond.

--Mais vous avez donc jur de me mettre hors de moi!... s'cria le
prince avec rage.--Vous parlez de folie..., mais c'est vous qui tes
folle, malheureuse femme, de jouer ainsi que vous le faites avec votre
destine.

--L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insens, monsieur. Il y a
longtemps d'ailleurs que vous m'avez habitue aux garements de votre
raison... je ne sais si  cette heure mme vous tes dans votre bon
sens. En tout cas, retenez bien ceci: je vous dclare que si vous vous
obstinez  me faire quitter Paris... je fais tout savoir  M. de
Brvannes.

--Silence, madame... silence.

--Soit, je me tairai... mais vous savez  quelles conditions.

--Des conditions  moi... vous osez m'en imposer....

--Je l'ose, car je veux croire qu' part votre monomanie de m'adresser
des reproches incomprhensibles, vous tes ordinairement un homme de bon
sens.... Nous avons des motifs de nous mnager mutuellement sur certains
sujets.... Votre raison n'est pas trs saine, je pourrais me mettre sous
la protection des lois; mais il me rpugnerait d'attirer l'attention
publique par un procs contre vous et dlivrer  la malignit des
curieux les secrets de notre intrieur.... Vous devez craindre de votre
ct que M. de Brvannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femme...
restons donc dans les termes o nous sommes.... Je n'ai aucune
prtention sur votre coeur... le mien ne vous a jamais appartenu,
agissez donc librement.... S'il vous est mme ncessaire de feindre une
absence, je consens  me prter  cette supercherie et  dire que vous
avez quitt Paris.... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur,
c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prtentions, je
crois, ne sont pas exorbitantes.

M. de Hansfeld tait stupfait de l'assurance de Paula. Malheureusement
pour lui, elle possdait un secret qu'il tremblait de voir bruiter.
Cette considration, plus que la crainte des scandales d'un procs,
suffisait pour le mettre jusqu' un certain point dans la dpendance de
sa femme.

Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse
instruite des visites qu'il rendait  Pierre Raimond et du motif qui
l'attirait chez le graveur. La rputation de Berthe tait, pour ainsi
dire,  la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de
mpris que d'horreur.

Sans doute la conduite de madame de Brvannes tait irrprochable; mais
le moindre soupon, mais la simple dcouverte du vritable nom du prince
suffirait pour exciter la dfiance de Pierre Raimond, l'empcher de
recevoir dsormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait
soulever ces orages!

Qu'on juge de la colre du prince, il se trouvait presque sous la
domination de Paula.

Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position: gagner du
temps, rester  Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui crire
souvent, aprs lui avoir peut-tre avou qu'il ne s'tait pas tromp sur
l'auteur de la mystrieuse correspondance dont nous avons parl... tel
tait le voeu le plus ardent de madame de Hansfeld; et, grce au secret
qu'elle possdait, elle pouvait raliser ce voeu. Elle profita de
l'espce d'accablement de son mari pour ajouter:

--Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce 
tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre
aussi loigne et spare de vous qu'il me sera possible... plus encore
mme, si cela se peut, que par le pass... mon silence est  ce prix....
Vous le voyez, monsieur... vous tes venu ici la menace aux lvres....
Les rles sont changs.

--Non!--s'cria le prince dans un accs d'indignation violente--non, la
femme qui a trois fois attent  mes jours n'osera pas tenir un tel
langage... et me menacer! moi... moi, dont la clmence a t si folle...
moi qui, par un reste de mnagement stupide, ai toujours recul devant
cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'chafaud!

Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.

--Monsieur, prenez garde! votre raison s'gare!...

--Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m'assassiner, madame!

--Moi?

--Vous, madame.... Et le pavillon de Trieste?... et l'auberge dserte de
la route de Genve?... et la dernire tentative que l'on a faite, il y a
deux jours, contre ma vie?...

--Moi, moi?... mais il est impossible que vous disiez cela srieusement,
monsieur--s'cria Paula.--Dans quel but aurais-je commis un crime si
noir? mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser
vos effroyables soupons....

--Des soupons?... madame, dites donc des certitudes.

--Des certitudes? et sur quels faits? sur quelles preuves les
basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous; en vrit, c'est de la
folie.

--Vous osez parler de ma folie... mais cette folie tait de la clmence,
madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma dfiance, m'entourer de
prcautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait
perdue.

Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle
ne pouvait croire  ce qu'elle entendait.

--Maintenant, monsieur--dit-elle en rassemblant ses souvenirs--toutes
vos bizarreries, toutes vos rticences s'expliquent.... Cette odieuse
accusation a du moins le mrite d'tre prcise... ma justification sera
d'autant plus facile....

--Vous prtendez....

--Me justifier... oui, et j'exige que vous m'coutiez.

--Cette audace me confond.... Autrefois j'ai pu en tre dupe... mais 
cette heure....

--A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre
accusation; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une  une; il
n'y a pas de logique plus puissante que celle de la vrit.

M. de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait  son tour sa
femme avec un tonnement profond. Elle tait si calme, elle semblait
aller de si bonne foi au-devant d'explications qu'une conscience
criminelle aurait redoutes, que ses doutes revinrent en foule.

--Comment, madame--s'cria-t-il--vous niez qu' Trieste, un soir, aprs
une assez pnible discussion, vous ayez tent de vous dbarrasser de moi
en jetant, dans une tasse de lait qu'on m'avait servie, un poison si
violent qu'un pagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant aprs
l'avoir bue?

--Moi... moi... du poison?--s'cria-t-elle en joignant les mains avec
horreur.--Mais qui a pu, grand Dieu! vous inspirer de tels soupons? En
quoi les ai-je mrits? Comment, depuis cette poque vous me croyez
capable d'un tel crime?

--Et ce crime n'est pas le seul, madame.

--Si les autres ne vous sont pas plus prouvs que celui-l, monsieur,
Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations....

Aprs un silence et une rflexion de quelques moments, Paula reprit:

--Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance  laquelle vous
faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe entirement et dont
vous pourrez vous informer auprs de Frantz, en qui vous avez, je crois,
toute confiance. Je me souviens parfaitement que lorsqu'aprs une
pnible discussion, vous tes sorti du pavillon, on ne nous avait pas
encore servi le th.

--Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouv la
tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence....

--Vous vous trompez. Heureusement les moindres dtails de cette soire
me sont prsents. Je quittai le pavillon aprs vous; au moment o
j'allais descendre, Frantz apporta le th, il le dposa devant moi sur
la table et m'accompagna jusqu' notre maison, o je l'occupai une
partie de la soire. Interrogez-le  l'instant, et que je meure s'il
contredit une seule de mes paroles.

--Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse?

--Je prtends me disculper, mais non pas clairer cet horrible
mystre....

--Vous seriez disculpe sans doute si Frantz confirmait vos paroles....
Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Genve?

--Aprs votre premier soupon--dit Paula en souriant avec
amertume--celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez d vous
souvenir que je dormais profondment et que vous avez eu beaucoup de
peine  m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai donns
aprs ce funeste vnement, je ne crois pas que vous les suspectiez!

--Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime?

--Je ne m'explique pas plus que vous cet trange incident.... Cette
dague assez prcieuse et jusqu'alors fort inoffensive me servait de
couteau  papier, et je la serrais habituellement dans mon ncessaire 
crire.... Mais j'y songe, cette fois encore Frantz peut tmoigner en ma
faveur.... Il gardait les clefs des coffres de notre voiture, il avait
lui-mme serr ce ncessaire, qu'il n'ouvrit qu' Genve. En partant de
Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprs d'eux
si la dague y tait enferme.... Ils vous l'affirmeront, j'en suis sre.
Or, pendant ce voyage, je ne vous ai pas quitt d'un moment, et Frantz a
toujours eu sur lui les clefs de la voiture; comment aurais-je pris
cette dague?

Ce que disait madame de Hansfeld paraissait parfaitement vraisemblable;
le prince croyait entendre de nouveau cette voix secrte qui lui avait
si souvent rpt: Paula n'est pas coupable.

Le prince sentit encore ses soupons se dissiper presque compltement;
quoiqu'il n'aimt plus Paula, il avait un caractre si gnreux qu'il
regrettait amrement d'avoir accus madame de Hansfeld, et dj il
s'imposait l'obligation (si elle se justifiait compltement) de lui
faire une clatante et solennelle rparation.

--Vous avez, monsieur--dit-elle--une dernire accusation  porter contre
moi.... Veuillez vous expliquer.... Terminons, je vous prie, cet
entretien, qui, vous le concevez, doit m'tre bien pnible....

--Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure la petite terrasse du
belvdre de l'htel a t scie au niveau des dalles, elle ne tenait
plus  rien; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y portai
machinalement la main..., la balustrade est tombe.

--Quelle horreur--s'cria Paula;--et vous avez cru... mais pourquoi
non..., ce crime n'est pas plus horrible que les autres... j'aurai plus
de peine  me disculper cette fois... tout ce que je puis vous dire...
c'est qu'avant-hier je suis sortie  onze heures du matin pour aller
djeuner chez madame de Lormoy, je suis rentre  quatre heures, et vos
gens ont pu voir que depuis cette heure jusqu'au moment o je suis
partie pour l'Opra... je n'ai pas quitt mon appartement... il m'aurait
fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie qui communique
seule avec l'escalier du belvdre, et personne n'entre chez vous 
l'exception de Frantz... interrogez-le... peut-tre par lui saurez-vous
quelque chose; quant  moi, je n'ai  ce sujet rien  vous dire de plus.

Aprs quelques moments de silence, M. de Hansfeld se leva et dit  sa
femme:

--Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes rsolutions. Ce
dpart, que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai caus avec
Frantz je vous reverrai.

Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondment abattu.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE VII.

RFLEXIONS.


Tout entire  la surprise,  l'effroi que lui causaient les accusations
de son mari, madame de Hansfeld, pendant cet entretien, n'avait song
qu' se disculper; le prince sorti, elle put rflchir plus
profondment.

D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contre un homme qui
osait la croire coupable de forfaits si noirs, puis elle prouva pour
lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins rserv, moins
gnreux, il aurait pu parler haut de ces soupons, auxquels le hasard
donnait tant de vraisemblance.

Par un rapprochement bizarre, Paula se souvint en mme temps de ces mots
de M. de Morville: _Mon amour ne saurait tre heureux que si je pouvais
obtenir votre main_.

Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de
Hansfeld vit un rapprochement trange, fatal, qui la frappa.

En admettant que les mystrieuses et homicides tentatives auxquelles le
prince avait t expos eussent russi, elle se serait trouve libre...
elle aurait pu pouser celui qu'elle idoltrait et le rendre ainsi le
plus heureux des hommes.

Il n'y eut d'abord rien de criminel dans les penses de Paula.

Que de fois les coeurs les plus purs, les caractres les plus levs, se
sont passagrement laiss entraner non pas mme  des voeux, mais
seulement  de simples suppositions qui, ralises, eussent t de
grands crimes.

Combien de femmes pieusement rsignes, endurant avec une douceur
anglique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et mchant, ont
dit: Hlas! que n'ai-je pous un homme gnreux et bon!

Il n'y a rien de meurtrier dans cette supposition, elle n'exprime pas
mme l'esprance ou le dsir de voir la fin des tortures que l'on
souffre, et pourtant cette supposition contient le germe d'un voeu
meurtrier... c'est l'instinct de conservation qui s'veille et qui
cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.

Bien des tres souffrants s'arrtent  cette exclamation, et leur vie
n'est qu'un long et triste gmissement.

D'autres, blesss plus  vif ou moins rsigns, s'crient:--Oh! si
j'tais dlivr de mon bourreau!...--D'autres enfin:--Pourquoi la mort
ne m'en dbarrasse-t-elle pas?

Que l'on suive attentivement les consquences, la logique de ces
plaintes, de ces esprances, de ces voeux... on arrivera toujours  un
rsultat _vniellement_ meurtrier.

C'est toujours plus ou moins l'effrayante et fatale _ncessit_ qui
conduit Macbeth de crime en crime.

Que d'honntes gens ont frmi, pouvants du nombre de crimes
_platoniques_ qu'ils taient entrans  commettre par une premire
pense juste en apparence!

Pour Paula, une des ides rsultant de son entretien avec M. de Hansfeld
fut donc celle-ci:

--Mon mari, que je n'aime pas; mon mari, que j'ai pous par obsession;
mon mari, qui a de moi une opinion si infme qu'il m'a crue capable
d'avoir trois fois attent  ses jours... mon mari aurait pu mourir...,
et sa mort me permettait de rcompenser l'amour le plus passionn.

En vain Paula, qui pressentait la funeste attraction de cette ide,
voulut la fuir.... Elle y revint sans cesse, et presqu' son insu, de
mme qu'on revient sans cesse et malgr soi au point central d'un
labyrinthe o l'on est gar.

Nous le rptons, rien de plus effrayant que l'entranement forc de
certaines rflexions.

A cette ide succda celle-ci:

--La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M. de Hansfeld
doit vivre dans notre intrieur.... Par quel motif veut-elle cette mort?

Aprs quelques moments de mditation, Paula, frappe d'une clart
soudaine, se rappela certains mots mystrieux d'Iris, l'attachement
aveugle, presque sauvage de cette jeune fille, la haine qu'elle avait
quelquefois montre contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses
regrets d'avoir pous cet homme capricieux et fantasque; plus elle y
rflchit, plus elle crut tre sur la trace du vritable auteur de ce
crime.... Son premier mouvement fut bon... pouvante de l'opinitret
froce avec laquelle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant
qu'elle ne s'arrtt pas l, elle voulut l'interroger et la confondre.

Une heure aprs le dpart du prince, Iris, mande par sa matresse,
entrait dans la chambre de celle-ci.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE VIII.

INTERROGATOIRE.


Madame de Hansfeld hsitait sur la manire d'ouvrir la conversation et
d'arriver  la connaissance de la vrit, elle craignait qu'en lui
parlant avec rigueur, Iris, effraye, s'obstint dans une ngation
absolue. Elle crut avoir trouv le moyen d'viter cet cueil.

--M. de Hansfeld sort d'ici--dit-elle tristement  Iris.--Je sais enfin
la cause de toutes les trangets qui m'avaient fait croire sa raison
gare.

--Ce motif, marraine?

--Trois fois on a attent  ses jours....

--C'est un rve... comme il en fait tant.

--Trois fois, te dis-je, on a attent  ses jours... il en a les
preuves....

--Alors, il connat le coupable?...

--Il croit le connatre.

--Et le coupable, marraine?

--C'est moi....

--Vous?...

--Il le croit....

--Il vous a menace?...

--Oui.

--Et de quoi?

--De la justice... des tribunaux....

--Vous tes innocente, que vous importe?

--Mais le scandale d'un procs... mais la honte d'tre souponne....

--Je pourrai vous suivre, au moins.... Votre pauvre Iris ne vous
abandonnera pas.. elle.... Dans un tel malheur son dvouement vous sera
ncessaire.

Cette navet franche fit frmir Paula; elle commena d'entrevoir une
partie de la vrit; elle redoubla donc de prudence, de rserve, tendit
la main  Iris, et lui dit:

--Sans doute, dans une telle extrmit tes soins me seraient bien doux;
mais, par intrt pour toi, je les refuserais....

--Marraine!...

--Rien au monde ne me les ferait accepter.

--Par intrt pour moi, vous les refuseriez?

--Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait.

--Mais moi, moi?

--Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le procs....
Il ne me refuserait pas cela.

--Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'loigner de vous
lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute?

--Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait
te faire paratre complice de crimes dont je suis pourtant innocente.

--Mais moi... je veux rester auprs de vous; tant mieux si l'on me croit
votre complice.

--Mais moi, Iris, j'exigerais ton dpart.... A tous les chagrins qui
m'accablent,  tous ceux qui vont m'accabler encore, je ne voudrais pas
joindre celui de te voir malheureuse.

Iris rflchit un moment; sa matresse l'examinait avec attention; la
jeune fille reprit froidement:

--Puisque le prince vous accuse, marraine, je vais aller le trouver et
lui dire que je suis votre complice.... Ainsi, l'on ne me sparera pas
de vous.

Paula fut effraye: Iris tait capable de cette dmarche.

--Mais, malheureuse enfant! l'avouer ma complice, c'est te dire
coupable... c'est m'accuser... c'est peut-tre me pousser  l'chafaud!

--Eh bien, j'y monterai avec vous!

--Que dis-tu?--s'cria la princesse, pouvante du regard triomphant
d'Iris et de l'infernale rsolution de sa physionomie.

--Je dis--reprit la bohmienne avec une exaltation farouche--je dis que
la part que j'ai dans votre vie, marraine, est misrable; je dis que
mon voeu le plus ardent serait de vous voir dans une position telle que
mon dvouement pour vous ft votre suprme bonheur, votre seule joie,
votre seule consolation; je dis que j'aimerais autant vous voir morte
qu'indiffrente  ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma
mre, comme ma soeur, comme mon Dieu; je dis que ceux que vous avez
aims, c'est--dire Raphal et Morville, n'ont pas fait pour vous la
millime partie de ce que j'ai fait moi-mme, et ils ont occup, et ils
occupent votre vie, votre pense tout entire, tandis que moi je ne suis
rien pour vous.... Cela est injuste, marraine... bien injuste.

--Osez-vous parler ainsi, vous que j'ai recueillie, comble de mes
dons.... Et qu'avez-vous donc fait pour reconnatre mes bonts?

--Vous me demandez ce que j'ai fait, marraine! Eh bien! je vais vous le
dire  cette heure... car il faut que notre destine s'accomplisse. Ce
que j'ai fait? J'ai fait tuer Raphal par M. Charles de Brvannes,
d'abord....

--Toi... toi.... Mon Dieu! elle m'pouvante.

--Oui, moi.... Vous ne saviez pas ce que c'tait que Raphal.... Vingt
fois, en voyant vos larmes, vos regrets, j'ai t sur le point de vous
dire: Vous n'avez rien  regretter.... Raphal tait indigne de vous....
Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout  l'heure pourquoi.

--Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il
qu'une sanglante raillerie?--Non, non, Iris ne raille pas lorsqu'il
s'agit de vous... coutez-moi donc. Vous m'aviez hisse  Venise, cela
me fit une peine horrible; vous ne vous en tes pas seulement aperue,
ou, du moins, mon chagrin vous a t indiffrent... mon dsir de vous
accompagner vous a sembl importun.... Mon Dieu!... il fallait me
laisser prir dans la rue plutt que de faire natre en moi une
reconnaissance dont les tmoignages vous devaient tre  charge.

--Mais cette malheureuse est folle.... Et que faisait cela  Raphal?

--Vous m'aviez laisse  Venise; je vous l'ai dit, cela me causa une
violente douleur; je ne pus me rsigner  rester dans l'ignorance de
votre vie et  recevoir seulement de temps  autre quelque froide lettre
de vous. A force de prires, je parvins  obtenir d'Ins, votre
camriste, qu'elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez
pas ce qu'il m'a fallu de persvrance, de promesses, de sductions pour
intresser  mon dsir cette indiffrente fille, et l'amener  m'crire
presque chaque jour.... Par cela... jugez ce qu'est mon attachement pour
vous.

--Je ne sais s'il faut l'excrer, la plaindre ou l'admirer--se dit
Paula.

--Peut-tre je mrite  la fois la piti, la haine et
l'admiration--reprit Iris.--Mais coutez encore.... Par Ins, je sus que
Charles de Brvannes vous obsdait de soins, que le bruit public vous
accusait de l'aimer, mais que cela tait faux.... Vous ne songiez qu'
Raphal, dont vous parliez presque toujours avec votre tante en prsence
d'Ins.... Pendant ce temps Raphal vous trompait....

--Raphal!... oh! tu mens... tu mens....

--Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. Il tait venu
 Venise pour dgager sa parole; il tait fianc avec une jeune Grecque
de Zante... nomme Cora.... Je vous le prouverai.... Il connaissait
votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je
n'avais pas.... Ce fut donc  moi qu'il fit les premiers aveux de sa
trahison, en me suppliant de vous en instruire avec tous les mnagements
possibles. De moi... ce coup devait vous paratre moins cruel.

--Mais son duel avec Brvannes?

--Tout  l'heure... laissez-moi continuer. En entendant les lches et
parjures paroles de Raphal... je fus  la fois joyeuse et courrouce.

--Joyeuse?

--Oui, car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous
sont ennemis.

--Mais c'est le dmon... que cette insense.... Ah! maudit soit le jour
o je t'ai rencontre sur mon chemin!...

--Maudit soit ce jour pour nous deux peut-tre. En apprenant la trahison
de Raphal, je fus donc joyeuse et courrouce; pour vous venger 
l'instant, l... sous mes yeux, je dis  Raphal qu'il avait tort de
prendre de tels mnagements; que vous l'aviez ds longtemps imit, sinon
prvenu dans son insouciance, car, depuis votre arrive  Florence,
vous tiez la matresse d'un Franais, de Charles de Brvannes....

--Mais Ins t'avait crit le contraire....

--Mais elle m'avait aussi crit que les apparences taient contre vous,
et que le bruit public vous accusait.... Je ne croyais que porter un
coup douloureux  l'amour-propre de Raphal: mon attente fut
dpasse.... L'orgueil des hommes est si froce que ce tratre, qui vous
avait sacrifie, se rvolta en se croyant tromp  son tour. J'irritai
encore sa colre. La vanit offense fit ce que l'amour n'avait pu
faire.... Raphal partit furieux pour Venise avec Osorio, afin de se
venger de votre prtendu parjure. Oui... cet homme qui nagure oubliait
sans remords ses promesses les plus saintes, parce qu'il se croyait
perdument aim de vous, se reprit d'une folle passion lorsqu'il se vit
ddaign. Vous savez le reste... comment son erreur fut encore augmente
par la fatuit de Brvannes... qui le tua aprs l'avoir convaincu de
votre infidlit...

--Cela est-il possible, mon Dieu!

--Ces preuves de la trahison de Raphal, je vous les donnerai... vous
dis-je.... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait
apporte  Venise, et dans laquelle il vous prvenait de son prochain
mariage avec cette Grecque.... Aprs le duel, Osorio m'crivit pour me
supplier de ne pas vous remettre cette lettre, voulant venger son ami en
vous laissant croire que vous tiez la seule coupable, et que Raphal
vous avait toujours aime, ainsi qu'il vous l'crivait dans son dernier
billet.

--Mais pourquoi m'as-tu laisse  mes remords?... Pourquoi, en me voyant
rester si longtemps fidle au souvenir d'un homme qui m'avait trompe...
ne m'as-tu pas dit qu'il tait indigne de moi?...

--Pourquoi?...

--Oui.

--Parce que j'aimais mieux vous voir prise d'un mort... que d'un
vivant.

--Et lorsque je te faisais part de mes scrupules d'aimer M. de Morville,
et d'tre ainsi infidle au souvenir de Raphal, pourquoi d'un mot
n'as-tu pas fait vanouir mes regrets?

--Je vous le rpte... parce que j'aimais mieux vous voir prise d'un
mort que d'un vivant... et puis j'esprais que le souvenir de Raphal
surmonterait votre amour pour M. de Morville.

--Mais tu le hais donc aussi, M. de Morville?--s'cria madame de
Hansfeld, reculant pouvante de ce que le gnie infernal de cette fille
pouvait imaginer et excuter.

Avant de rpondre, Iris resta quelques moments silencieuse, puis elle
reprit d'un air sombre:

--Je vous l'ai dit... ceux qui vous aiment et que vous aimez, je les
hais presque autant que vos ennemis.... Cela est mon sentiment, cela est
mon impression.

--Ainsi, M. de Morville....

--Mais parce que je suis jalouse de votre affection--reprit Iris en
interrompant sa matresse--mais parce que je souffre... oh! bien
cruellement, de vous voir dpenser des trsors d'attachement pour des
tres qui ne vous chrissent pas comme moi... il ne s'ensuit pas que je
pousse l'gosme jusqu' vouloir vous priver d'un bonheur, par cela
seulement que ce bonheur fait mon dsespoir; non, non. Quelquefois, dans
mes mauvais jours..., j'ai de ces penses; mais je les chasse.

--Ainsi--reprit madame de Hansfeld avec amertume--vous me permettez
d'aimer M. de Morville?...

--Je ferai mieux que cela--dit la bohmienne en jetant un regard perant
sur sa matresse.

Sans pouvoir se rendre compte ni de ce qu'elle prouvait, ni de la
signification de ce regard, madame de Hansfeld baissa la tte et rougit.

Iris reprit d'un ton plus humble:

--Maintenant que je vous ai dit, marraine, ce qui concernait Raphal...
je dois vous dire... ce qui concerne le prince....

--Elle va tout avouer... enfin--dit la princesse.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE IX.

RVLATIONS.


Aprs un moment de silence, Iris reprit, en attachant son regard
scrutateur sur madame de Hansfeld:

--Vous n'aviez pous le prince qu'avec regret, et pour assurer un
avenir  votre tante; plusieurs fois vous me l'avez dit.

--Cela est vrai....

--Vous m'avez dit encore que, grce  la gnrosit de M. de Hansfeld,
la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir aprs sa
mort....

--Ah! malheureuse... vous m'pouvantez.... Ainsi ces tentatives
ritres....

Sans rpondre  sa matresse, Iris continua.

--Peu de temps aprs votre mariage, votre tristesse a redoubl... Je
n'ai plus hsit, et un soir,  Trieste, sans que personne me vt...
dans une tasse de lait....

--Mais vous tes un monstre!

--J'avais pris mes prcautions.... Si le crime et t dcouvert, moi
seule pouvais tre accuse... et d'ailleurs je me serais avoue la seule
coupable.

--C'est horrible! horrible!... Et vous n'avez pas recul devant
l'normit du crime que vous alliez commettre?

--Vous dsiriez tre veuve....

--Vous l'ai-je jamais dit? me l'tais je seulement dit  moi-mme?

--Vous regrettiez de vous tre marie... je vous rendais votre
libert...

--Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien?

--Le bien... c'est votre bonheur;... le mal... c'est votre chagrin....

--Qui pourrait croire, mon Dieu!  cette sauvage et froce
exaltation.... Comment votre main n'a-t-elle pas trembl? comment
avez-vous pu mditer un tel crime? Comment surtout avez-vous pu
rcidiver?

--Aprs la premire tentative... vous avez t encore plus triste que
d'habitude.... Vous vous tes souvent plainte  moi de tout ce que vous
faisait souffrir l'ingalit du caractre du prince; devant moi bien
souvent vous avez maudit le jour o vous aviez consenti  ce mariage;
quelquefois mme, en dplorant votre triste existence, vous regrettiez
de n'tre pas morte.... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer...
dans cette auberge isole; je m'tais introduite dans sa chambre par le
balcon de la fentre entr'ouverte; je l'avais presque referme en m'en
allant, aprs le coup manqu...

--Non, non, je ne puis croire  ce que j'entends... si jeune... et un
pareil sang-froid, un tel endurcissement....

--Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous
saviez combien vos larmes retombent brlantes sur mon coeur... vous
comprendriez mon sang-froid, mon endurcissement, comme vous dites....
Oui... si vous saviez  quel point la vie me pse depuis que j'ai la
conviction d'tre si peu pour vous... vous comprendriez que j'ai voulu
assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indiffrente. Si je
n'ai pas tent plus souvent, c'est que le prince s'est entour de telles
prcautions....

--Assez!... assez! tu me fais horreur.... Et maintenant?... que vais-je
faire? j'ai l'aveu de ton crime....

--Peu m'importe.

--Croyez-vous que je puisse  cette heure vous garder prs de moi...
vous qui trois fois avez tent de donner la mort  l'homme gnreux et
bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser?

--Maintenant comme autrefois... vous dsirez la mort de cet homme
gnreux et bon....

--Taisez-vous....

--S'il mourait, vous pouseriez M. de Morville....

Paula resta un moment comme crase sous ces foudroyantes paroles; puis
elle reprit avec indignation:

--Et qui vous donne le droit de scruter ma pense? Et parce que la mort
de M. de Hansfeld me rendrait la libert, est-ce une raison pour que je
la dsire?

--Oui... vous la dsirez....

--Sortez! sortez!...

--Oh! grce! grce! marraine...--dit Iris en tombant  genoux devant
Paula.--Puis elle continua d'une voix dchirante:--Je suis bien
coupable, je suis bien criminelle; je sais toute l'tendue, toutes les
consquences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec rflexion....
Mais, je vous le rpte, pour moi, le mal, c'est votre chagrin; le bien,
c'est votre bonheur... peu m'importe le reste! Pourquoi donc me
chasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherch  commettre les crimes
qui vous pouvantent? N'tait-ce pas avant tout... vous, et toujours
vous, que je voulais servir?...

--Mais, me servir par de tels moyens... c'tait me rendre votre
complice!

--Eh bien! je me repens... je vous demande pardon  genoux... mais ne me
chassez pas; ce serait vouloir ma mort! Oui... si vous me chassez, je me
tuerai.... Vous me connaissez... vous savez si j'en suis capable.... Je
tiens  la vie, parce que je puis vous tre utile encore....

--Non, non; va-t'en.... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... ce sera un
bienfait pour le monde... et pour moi.... Depuis les accusations du
prince et tes rvlations, je me sens dans une atmosphre de trahisons
et de crimes qui m'pouvante; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle me
pntre.... J'aurais peur de devenir aussi criminelle que toi.
Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-t'en....

Iris se leva ple et triste, prit la main de sa matresse qu'elle baisa,
et fit un pas vers la porte.

Madame de Hansfeld crut lire dans les traits de la jeune fille une si
effrayante rsolution qu'elle s'cria:

--Iris!... restez!...

Iris revint sur ses pas et interrogea Paula du regard.

--Mais enfin--s'cria la princesse--que dire au prince? Une fois
convaincu de mon innocence... il voudra connatre le coupable... que lui
rpondrai-je s'il m'interroge? Ses soupons, d'ailleurs, ne
t'atteindront-ils pas? Et maintenant, mon Dieu!... j'y pense... ne
pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon
inspiration?... Vois dans quel affreux ddale tu m'as jete!...

--Marraine, permettez-moi de rester ici.... Si je suis chasse de cette
maison, que ce ne soit pas par vous au moins: je saurai me rsigner si
le prince exige mon dpart, ou s'il m'accuse; mais que ce coup terrible
ne vienne pas de vous!

--Mais en admettant mme que les soupons de M. de Hansfeld ne
t'atteignent pas, n'est-il pas criminel  moi de garder dans ma maison
une crature qui trois fois a attent  la vie de mon mari, et qui
pourrait peut-tre, par la mme monomanie sauvage, y attenter encore?

--Marraine, si vous l'exigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du
prince....

--Si je l'exige.... Mon Dieu! pouvez-vous en douter?

--Eh bien!... je vous le jure _sur vous_ (c'est pour moi le seul serment
que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de M.
de Hansfeld comme je respecterai les vtres...--dit la bohmienne avec
un air singulier et en regardant Paula comme si elle et voulu pntrer
au plus profond de son coeur.--Mais si jamais vous vouliez pouser M. de
Morville sans avoir  vous reprocher la mort du prince, mort  laquelle
je serais aussi trangre que vous..., dites un mot, ou plutt... non,
pas mme une parole...--et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme
pour chercher quelque chose, et avisant sur la chemine une pingle d'or
surmonte d'une boule d'mail constelle de perles, elle la prit et
ajouta:--Vous n'auriez qu' me remettre cette pingle, et, sans qu'aux
yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, fussions pour rien dans la
mort du prince... vous pourriez pouser M. de Morville.... Ce que je
vous dis ne doit pas vous tonner.... Vous n'avez pas d'autre dsir que
ce mariage, je n'ai pas d'autre dsir que de vous voir heureuse.

Avant que la princesse pt lui rpondre, Iris disparut.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE X.

AVEUX.


Le vieux graveur et sa fille s'taient profondment mus du rcit de M.
de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold, oblig de lutter tour  tour
contre son amour et contre d'horribles soupons; elle trouvait entre
elle et lui une trange conformit de position: tous deux, enchans
pour jamais  des tres indignes de leur affection, devaient passer leur
vie dans des regrets ou des esprances striles.

Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait t plus grand encore si
elle n'et pas rencontr dans le sauveur de son pre un homme qui lui
inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.

Elle ne prvoyait, elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir
souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une faon
si intressante et si enjoue; nous ne disons rien du ravissement de la
jeune femme lorsque le vieux graveur, rest seul avec elle, s'extasiant
sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaait au-dessus de tous les
hommes qu'il avait connus.

Le lendemain du jour o madame de Hansfeld avait eu avec Iris la
conversation que nous avons reproduite, M. de Brvannes, aigri par une
proccupation et une anxit violentes, avait de nouveau brutalis sa
femme, dont la prsence lui devenait de plus en plus insupportable;
persuad que, libre et garon, il aurait eu plus de loisir, plus de
facilits pour mettre  fin son aventure avec madame de Hansfeld, le
matin mme du jour dont nous parlons, il avait fait  sa femme une scne
violente.

Berthe n'tait plus au temps o elle s'plorait sur ces injustices, elle
s'accusait mme de s'en consoler trop facilement en songeant que chez
son pre elle pouvait rencontrer Arnold.

Elle se rendit donc chez Pierre Raimond.

Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille, qu'il
n'attendait que le lendemain.

--Quel bonheur! chre enfant, je n'esprais pas te voir aujourd'hui....
Allons... je devine... quelque nouvelle brutalit. Ma foi! maintenant
que les grossirets de ce mchant homme, auxquelles tu deviens de plus
en plus indiffrente, me valent une longue visite de toi... je sens ma
haine de beaucoup diminuer; si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es
plus malheureuse... c'est un progrs, et je ne dsespre pas... de....
Mais  quoi bon te parler de ces rveries d'un vieux fou?

--Oh! dites... mon pre, dites.

--Eh bien! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moiti de
ta vie chez moi, j'espre qu'un jour il ne te refusera pas la permission
de venir habiter tout--fait ici....

--Ah! je n'ose le croire... il sait trop la joie que cela me
causerait....

--Peut-tre.... Mon Dieu! si cela tait, juge donc aussi de ma joie, 
moi.... Hlas! cette sparation, ne saurait tre consentie que par lui;
les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures qu'une pauvre femme
est oblige de souffrir et dont on peut l'accabler impunment.... S'il
faut tout dire, je crois que cet homme a quelque mauvaise passion au
coeur; son redoublement de brutalit, son besoin de t'loigner de lui,
tout me le dit. S'il en est ainsi, une sparation ne lui cotera pas....
Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise 
donner des leons, tu refuses des colires.... Ce gain modeste nous
suffira pour nous faire vivre.... Tu reprendras ta chambre de jeune
fille; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Que nous
faudra-t-il de plus?

--Oh! rien, mon pre, mais ce rve est trop beau....

--Encore une fois... qui sait!... quoique je connaisse ton attachement
pour moi, chre enfant... la compagnie d'un vieillard est si triste que
j'aurais eu presque un remords  accepter ton dvouement.... Mais don
Raphal Arnold,--ajouta Pierre Raimond en souriant,--gaiera quelquefois
notre solitude, et  ce propos, mon enfant..., vois donc ce que les
coeurs honntes gagnent...  tre honntes.... Sans la profonde estime
qui nous unit tous trois, et qui rend notre intimit si douce, que de
bonheur perdu! Si j'avais cru Arnold capable de t'aimer criminellement
et de souiller indignement les relations sacres du bienfaiteur et de
l'oblig..., il et t priv de notre amiti, qui lui est aussi
ncessaire que la sienne nous l'est,  nous.

En ce moment, on frappa  la porte du graveur.

--Entrez, dit-il.

La porta s'ouvrit.... Arnold parut.

--Quel heureux hasard!--s'cria Pierre Raimond,--vous venez  propos,
mon cher Arnold.... Mais qu'avez-vous? vous semblez soucieux, proccup,
triste.

--En effet, monsieur Arnold, vous ne rpondez pas, vous avez l'air
accabl, auriez-vous quelque chagrin? Quelque mauvaise nouvelle de votre
femme, peut-tre....

Arnold tressaillit, sourit tristement et rpondit:

--Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.

--Comment! cette misrable ose encore relever la tte aprs votre... je
dirai le mot... aprs votre faiblesse?...--s'cria Pierre Raimond.--Oh!
cette fois soyez sans piti, pas de mnagements pour des crimes
semblables. Prenez garde d'aller trop loin par excs de gnrosit... il
y a un abme entre la gnrosit et une indiffrence coupable pour les
mchants....

M. de Hansfeld tait si abattu qu'il ne chercha pas  interrompre Pierre
Raimond; lorsque celui-ci eut parl, il lui dit tristement:

--Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai tromp... je me suis
introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu.

--Que voulez-vous dire, monsieur?--s'cria le vieillard en se levant
brusquement.

Berthe, ple, effraye, regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse
anxit; Pierre Raimond tait sombre et svre.

--Expliquez-vous, monsieur... je ne puis qualifier votre conduite avant
de vous avoir entendu.

--Je vous dirai tout; seulement daignez rflchir que rien ne
m'obligeait  l'aveu que je vous fais.... Si j'agis ainsi, c'est pour
rester digne de votre amiti.

--Digne de mon amiti aprs un tel mensonge! N'y comptez plus, monsieur.

--Peut-tre serez-vous indulgent, veuillez donc m'couter.... Lorsque le
hasard me mit  mme de vous secourir, et qu' mon tour secouru par vous
je fus transport dans cette maison, mon premier mouvement fut de vous
dclarer mon vritable nom... mais  ce moment votre fille entra....

--Eh bien!... monsieur... que fait cela?

--Je la connaissais.

--Vous la connaissiez?--dit le vieillard avec tonnement.

--Moi!...--s'cria Berthe.

--De vue seulement--reprit Arnold.--Oui, quelques jours auparavant,
j'avais rencontr votre fille aux Franais; on l'avait nomme devant
moi, et plus tard j'entendis rendre un juste hommage  la noble et
austre fiert de son pre.

--A cette heure, monsieur... ces louanges sont de trop...--s'cria
Pierre Raimond avec impatience.

--Je ne vous loue pas, monsieur... je vous explique la raison qui m'a
fait vous cacher mon titre... puisque le hasard veut que j'aie un
titre....

--Vous avez, monsieur, trs habilement tromp la confiance d'un
vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en flicite....

--J'ai eu tort; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte.... Connaissant
votre antipathie pour certaines classes de la socit... je craignais
donc que ma position ne ft un obstacle aux relations que je dsirais
dj si vivement nouer avec vous....

--Pour tcher de sduire ma fille, sans doute! abuser de ce qu'il y a de
plus saint... la reconnaissance d'un oblig... Ah! vous et les vtres...
vous serez toujours les mmes--dit amrement Pierre Raimond; puis il
reprit avec indignation:--Et moi qui tout  l'heure encore parlais de la
noble confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens
de bien....

--Ah! monsieur--dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse
profonde--vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite
peu loyale.... Mon pre avait en vous une foi si aveugle....

--Je mrite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu
m'y exposer.

--Mais qui tes-vous donc, monsieur?--s'cria le graveur.

--Le prince de Hansfeld!...--dit tristement Arnold en baissant la tte.

--Vous habitez l'htel Lambert... ici prs?

--Le prince de Hansfeld! rpta Berthe avec une surprise mle d'intrt
et d'effroi.

--En vous racontant sous un nom suppos les suites funestes de mon
mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait t chang. Alors,
convaincu de la culpabilit de ma femme, surtout aprs la dernire
tentative que je vous ai raconte, j'tais dcid  l'obliger de quitter
la France.... Aujourd'hui mme, j'aurais fait rpandre le bruit que je
partais avec elle, abandonnant l'htel Lambert; conservant prcieusement
l'incognito  l'abri duquel je m'tais cr des relations si chres, je
voulais vivre obscurment... ou plutt heureusement dans une retraite
voisine de la vtre.... Quelques promenades, ma solitude et notre
intimit chaque jour plus resserre, voil quelle tait mon
ambition.... Il me faut renoncer  ces rves.... Hier, en vous
quittant, je suis entr chez madame de Hansfeld; irrit de voir que ses
prparatifs de dpart n'taient pas encore faits, exaspr par son
audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu
le courage de lui faire.

--Et elle n'tait pas coupable?--s'cria Berthe.--Ah! je le savais
bien... de tels crimes taient impossibles.

--Ma femme tait innocente--rpta M. de Hansfeld;--elle s'est justifie
avec franchise et dignit... Les raisons qu'elle m'a donnes m'ont paru
convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance...,
m'a confirm... qu'il avait t matriellement impossible  madame de
Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie.... Je ne
puis dire les impressions contraires dont je fus agit aprs cette
dcouverte.... Tantt je m'applaudissais d'avoir, malgr les preuves en
apparence les plus positives, cout la voix secrte qui me disait: Elle
est innocente; tantt je me reprochais vivement les accusations, les
rticences bizarres qui avaient d torturer cette malheureuse femme, et
changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais
avec douleur aux chagrins que mes soupons odieux lui avaient causs; je
le sentais, j'avais beaucoup  expier, beaucoup  me faire pardonner.
Cette dcouverte n'a pas ranim mon amour pour ma femme..., il s'est 
jamais teint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela mme
que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'gards et de
soins.... Maintenant.. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose
que vous eussiez peut-tre toujours ignore.... Je regarderais comme
indigne de moi de surprendre, grce  des faits dont  cette heure je
connais la fausset, un intrt qui et encore resserr les liens
d'affection qui nous unissaient.... Bien souvent mme j'avais t sur le
point de vous rvler mon vritable nom... mais la crainte d'exciter
votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu.... Maintenant
vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts;
seulement songez  ce que je souffrais, aux consolations ineffables que
je trouvais ici, et peut-tre me pardonnerez-vous d'avoir recul devant
la crainte de perdre un pareil bonheur.

Pierre Raimond tait rest pensif pendant que M. de Hansfeld parlait;
peu  peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de
colre; un peu avant qu'Arnold et cess de parler, Pierre Raimond fit
mme un signe de tte approbatif en regardant Berthe, comme pour
applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berthe, les yeux baisss, tait
dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son pre pour esprer
qu'aprs l'aveu du prince il consentirait encore  le recevoir; il lui
fallait donc renoncer  la seule consolation qui l'aidt  supporter ses
chagrins; cette ide tait affreuse.

Aprs quelques moments de silence, Pierre Raimond tendit la main  M. de
Hansfeld et lui dit:

--Bien... trs bien.... Vous triomphez de mes prventions... car vous
allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous coter autant
qu' nous... et il nous cotera beaucoup....

--Je ne dois donc plus vous revoir?--dit tristement Arnold....

--Cela est impossible.... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et
lier avec lui une amiti que notre galit de position autorisait....
Confiant dans la loyaut de l'homme qui m'avait sauv la vie, j'ai pu
voir sans scrupules son affection honnte et pure pour ma fille... mais
de tels rapports ne peuvent plus durer maintenant.... Un pauvre artisan
comme moi ne frquente pas de princes. Enfin, je puis pardonner la ruse
dont vous vous tes servi pour entrer chez moi; mais ce serait
l'approuver que de souffrir dsormais vos visites.

--Mon Dieu! croyez....

--Je crois que cette sparation vous sera pnible... bien pnible... pas
plus qu' nous, pourtant....

--Oh! non...--murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes.

--Et encore--reprit Pierre Raimond--vous avez, vous, les plaisirs de
votre rang....

--Les plaisirs... le croyez-vous?

--Les devoirs... si vous voulez. Vous avez  faire oublier  votre femme
les chagrins que vous lui avez causs, et, pour une me gnreuse,
c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous reste-t-il
pour remplacer une intimit bien chre  notre coeur? Tant que j'aurai
cette pauvre femme auprs de moi, je vous regretterai moins; mais
lorsque je serai seul! Ma fille elle-mme devenait presque insouciante
des chagrins qui l'accablaient chez elle, en songeant  la joie douce et
calme qui l'attendait ici.... Maintenant, encore une fois, que lui
reste-t-il? les regrets d'un pass qu'il aurait mieux pour elle valu ne
pas connatre.

--Mon pre, j'aurai du courage--reprit Berthe.--Ne me restez-vous pas?

--Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets--ajouta le
vieillard en tendant la main  Arnold, qui la serra tendrement dans les
siennes.

--Allons, du courage, monsieur Arnold--dit Berthe en tchant de sourire
 travers ses larmes.--Mon pre vous l'a dit: nous ne vous oublierons
jamais; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours,
adieu....

M. de Hansfeld pouvait  peine contenir son motion; il rpondit d'une
voix altre:--Adieu, et pour toujours adieu.... Croyez... et....

Mais il ne put achever; les sanglots touffrent sa voix, et il cacha sa
figure dans ses mains.

--Vous le voyez--dit-il aprs un moment de silence  Pierre Raimond qui
le contemplait tristement--faible... toujours faible.... Que vous devez
me mpriser, homme rude et stoque....

Sans lui rpondre, Pierre Raimond s'cria tout--coup:

--Mon Dieu! maintenant j'y songe... votre femme est innocente... soit...
mais ce crime si obstinment rpt... qui l'a commis? A Trieste, ici,
des trangers pouvaient en tre accuss... mais en voyage, dans cette
auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison,  moins d'une
concidence extraordinaire.

--Je me suis fait aussi cette question, et elle est demeure pour moi
inextricable.... En voyage, nous n'tions accompagns que de trois
personnes: un vieux serviteur qui m'a lev, une jeune fille recueillie
par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que
j'ai depuis trs longtemps  mon service. Souponner mon vieux Frantz ou
une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait
absurde; il ne resterait donc que le chasseur.... Mais quoique bon et
dvou, si vous connaissiez la btise de ce malheureux garon, vous
comprendriez que, plutt que de le croire coupable, j'accuserais mon
vieux Frantz ou la demoiselle de compagnie de ma femme.

--Mais cependant... ces tentatives....

--Tenez, mon ami, mes injustes soupons m'ont dj caus trop de
malheurs pour que j'ose encore en avoir....

--Mais ces tentatives sont relles.... Si on les renouvelle?

--Tant mieux.... Hier je les aurais redoutes... aujourd'hui j'irais au
devant....

--Ah! monsieur Arnold... et les amis qui vous restent.... Comment! vous
ne ferez aucune perquisition pour dcouvrir le coupable?

--Aucune.... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire: _Adieu... et
pour toujours_?

Et M. de Hansfeld sortit dsespr.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XI.

LE RENDEZ-VOUS.


Ce matin-l mme M. de Brvannes devait rencontrer madame de Hansfeld au
Jardin-des-Plantes.

Il s'y rendit vers onze heures.

La lecture du _livre noir_, ce mystrieux confident des plus intimes
penses de Paula, avait donn au mari de Berthe presque des esprances;
les secrets qu'il croyait avoir surpris se rsumaient ainsi:

Madame de Hansfeld se reprochait de ne pas har assez M. de Brvannes,
meurtrier de Raphal.

Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle dsirait sa mort.

Iris avait surtout recommand  M. de Brvannes de ne faire en rien
souponner  la princesse qu'il connaissait, pour ainsi dire, ses plus
secrtes penses.

Ce conseil servait trop les intrts de M. de Brvannes pour qu'il ne le
suivt pas scrupuleusement.

--Madame de Hansfeld venait  cette entrevue avec moins de scurit que
M. de Brvannes; elle le savait capable de la calomnier indignement; la
porte de ses calomnies pouvait tre terrible et arriver jusqu' M. de
Morville.

Paula devait donc beaucoup mnager cet homme qui lui inspirait une
aversion profonde, et lui tmoigner une menteuse bienveillance, afin de
paralyser pendant quelque temps ses mdisances.

Mais madame de Hansfeld ne s'abusait pas.... Du moment o M. de
Brvannes se verrait jou, il se vengerait par la calomnie, et sa
vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de M. de
Morville.

Le plus lger soupon devait tre mortel  cet amour idal,
dsintress, romanesque, et surtout bas sur une estime et sur une
confiance rciproques.

Madame de Hansfeld se rendit au Jardin-des-Plantes avec Iris, malgr
l'horreur que lui inspiraient les crimes de cette jeune fille. Elle
n'avait pu se passer d'elle dans cette circonstance.

Onze heures sonnaient lorsque Paula et la bohmienne arrivrent au pied
du labyrinthe; le froid tait vif, le jour pur et beau; dans cette
saison les promeneurs sont rares, surtout en cet endroit; les deux
femmes atteignirent le fameux _cdre_ sans rencontrer personne.

M. de Brvannes tait depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre
immense; il se leva  la vue de madame de Hansfeld.

Celle-ci cacha difficilement son motion; aprs plusieurs annes elle
revoyait un homme qu'elle avait tant de raisons de dtester. Son coeur
battit avec violence, elle dit tout bas  Iris de ne pas la quitter.

M. de Brvannes, vain et orgueilleux, interprta cette motion  son
avantage; il contemplait avec ravissement l'admirable figure de Paula,
que le froid nuanait des plus vives couleurs. Sa taille charmante se
dessinait  ravir sous une robe de velours grenat fourre d'hermine.

Le mari de Berthe se laissait entraner aux plus folles esprances en
songeant qu' force d'opinitret il avait obtenu un rendez-vous de
cette femme, qui runissait tant de grces  tant de dignit, tant de
charmes  une si haute position sociale; ce qui, pour M. de Brvannes,
n'tait pas la moindre des sductions de la princesse.

Plein d'espoir et d'amour, il s'approcha de Paula et lui dit
respectueusement:

--Avec quelle impatience, madame, j'attendais ce moment.... Combien je
vous sais gr... de votre excessive bont pour moi!

--Vous savez mieux que personne, monsieur, par qui cette dmarche m'est
impose--dit amrement la princesse en faisant allusion aux menaces de
M. de Brvannes.

--Je vous comprends, madame--dit M. de Brvannes;--mais si vous saviez
dans quel garement peut vous jeter une passion violente  laquelle on
est en proie depuis des annes? Ah! que de fois je me suis souvenu avec
dlices de ce temps o je vous voyais chaque jour... o,  l'abri de
l'amour que je feignais pour votre tante....

--Assez, monsieur... assez... vous ne m'avez pas sans doute demand cet
entretien pour me parler d'un pass... que pour tant de raisons vous
devez tcher d'oublier.

--L'oublier... le puis-je? Ce souvenir a effac tous les souvenirs de ma
vie.

--Veuillez me rpondre, monsieur. En insistant avec tant d'opinitret
pour obtenir ce rendez-vous, quel tait votre but?

--Vous parler de mon amour plus passionn que jamais, vous intresser...
presque malgr vous, aux tourments que je souffre....

--coutez, monsieur de Brvannes--dit froidement Paula en
l'interrompant--il y a deux ans, vous m'avez une fois parl de votre
amour... je ne vous ai pas cru.... Le silence que vous avez ensuite
gard sur cette prtendue passion m'a prouv que voire aveu tait sans
consquence.... Lorsqu'on m'a dit votre obstination  me rencontrer ici,
j'ai attribu ce dsir  un tout autre motif que celui de me parler d'un
amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces calomnies....

--Eh bien! je ne vous parlerai plus de cet amour... je me contenterai de
vous aimer sans vous le dire.... Attendant tout du temps, de la
sincrit du sentiment que je vous porte, permettez-moi seulement de
vous voir quelquefois.... J'aurais pu demander  l'un de nos amis
communs de vous tre prsent; j'ai prfr d'attendre votre agrment
avant de tenter cette dmarche.

--Je ne reois que quelques personnes de mon intimit, monsieur--reprit
schement Paula.--M. de Hansfeld vit trs seul... il m'est impossible...
surtout aprs votre trange aveu, de changer en rien mes habitudes.

M. de Brvannes ne put rprimer un mouvement de dpit et de colre qui
rappela  madame de Hansfeld qu'elle devait mnager cet homme; elle
ajouta d'un ton plus familier:

--Songez, de grce,  tout ce qui s'est pass  Florence... et avouez
qu'il m'est impossible de vous recevoir... lors mme que je le
dsirerais.

Ces derniers mots, seulement dits par madame de Hansfeld pour adoucir
l'effet de son refus, parurent  M. de Brvannes fort encourageants. Il
se souvint  propos des confidences du _livre noir_, et prit la
froideur contrainte de la princesse pour de la rserve et de la
dissimulation  l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s'avouer
encore; il crut devoir mnager ces scrupules, certain qu'aprs quelques
refus de pure convenance, Paula lui accorderait les moyens de la voir.

M. de Brvannes reprit:

--Je n'ose vous supplier encore, madame, de permettre que je vous sois
prsent. Pourtant... quel inconvnient y aurait-il? croyez-moi, loin
d'abuser de cette faveur... j'en userais avec la plus extrme
rserve....

--Je vous assure, monsieur, que cela est impraticable.... Sous quel
prtexte d'ailleurs?... que dirais-je  M. de Hansfeld?

--Que j'ai eu l'honneur de vous connatre en Italie.... Et puis, un
homme mari--ajouta-t-il en souriant--n'inspire jamais de dfiance. Je
pourrais mme, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous
amener madame de Brvannes... quoiqu'elle ne soit pas digne de vous
occuper un moment.

Cette proposition de M. de Brvannes frappa vivement Paula.

Sachant le prince trs pris de Berthe, elle ne put dissimuler un
sourire d'ironie en entendant M. de Brvannes parler de prsenter sa
femme  l'htel Lambert.

Un vague pressentiment dont madame de Hansfeld ne put se rendre compte,
lui dit que cette circonstance pourrait peut-tre servir un jour sa
haine contre M. de Brvannes. Elle reprit avec un embarras affect:

--Si cela tait possible... j'aurais le plus grand plaisir  connatre
madame de Brvannes... car j'ai beaucoup de raisons pour croire que vous
la jugez trop svrement. Aussi, dans le cas o il me serait permis de
vous recevoir, ce serait uniquement, entendez-vous bien, uniquement 
cause de madame de Brvannes; je vous en prviens, monsieur.

--Il en est toujours ainsi, les femmes n'ont pas de meilleure amie que
celle  qui elles enlvent un mari; elle s'est trahie--se dit M. de
Brvannes--et il reprit tout haut:

--Vous sentez, madame, combien je serais heureux de tout ce qui pourrait
rendre mes relations avec vous plus suivies; permettez-moi donc alors,
pour l'amour de madame de Brvannes--dit-il avec un nouveau sourire--de
vous la prsenter en vous demandant la permission de l'accompagner
quelquefois.

--Trs rarement, monsieur, surtout dans les premiers temps de ma liaison
avec madame de Brvannes--ajouta madame de Hansfeld aprs un moment
d'hsitation.

--Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent  agir ainsi,
madame... mais je m'y soumets.

Et il pensa:

--C'est un chef-d'oeuvre d'habilet sans doute; le prince est jaloux;
elle veut d'abord loigner les soupons de son mari, et capter la
confiance de ma femme.

--A ces conditions--reprit madame de Hansfeld en baissant les yeux--je
vous permettrais de me prsenter madame de Brvannes... mais il serait
formellement entendu que dsormais vous ne me diriez jamais un mot...
d'un amour aussi vain qu'insens.

--Je demanderais une modification  cette clause, madame.... Je
m'engagerais  faire tout au monde pour vous oublier... seulement, afin
de m'encourager et de me fortifier dans ma bonne rsolution, vous me
permettriez quelquefois de venir vous instruire des rsultats de mes
efforts... et comme selon vos dsirs je ne vous verrais que trs
rarement chez vous... vous daigneriez peut-tre quelquefois m'accorder
les moyens de vous rencontrer ailleurs?

--Monsieur....

--Seulement pour m'entendre vous dire que je tche de vous oublier....
Le sacrifice que je fais n'est-il pas assez grand pour que vous
m'accordiez au moins cette compensation?

--C'est une trange manire d'oublier les gens que celle-l... Mais si
vous la croyez d'un effet certain, monsieur... un jour peut-tre je
consentirai  revenir ici.

--Ah! madame, que de bonts!

--Mais prenez garde, si je ne suis pas satisfaite des progrs de votre
indiffrence, vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi.

--Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas 
regretter la grce que vous m'accordez....

Aprs un moment de silence, Paula reprit:

--Vous devez trouver surprenant, monsieur, qu'aprs ce qui s'est
autrefois pass entre nous....

--Madame....

--Je n'en veux pas dire davantage.... Un jour vous saurez le motif de ma
conduite et de ma gnrosit... Mais il se fait tard, je dois
rentrer.... Dites-moi quelle est la personne qui me prsentera madame de
Brvannes?

--Madame de Saint-Pierre, cousine de M. de Luceval. Elle avait bien
voulu m'offrir ses bons offices.

--Je la rencontre, en effet, assez souvent dans le monde. Rappelez-lui
donc cette promesse, monsieur... et j'accueillerai sa demande....

--Vous vous retirez dj?... Mon Dieu! j'aurais tant de choses  vous
dire.... Encore un mot, encore... de grce!...

--Impossible.... Iris, venez....

La jeune fille revint auprs de sa matresse, et descendit les rampes du
labyrinthe aprs avoir chang un regard d'intelligence avec M. de
Brvannes.

Le mari de Berthe devait tre d'autant plus dupe du stratagme d'Iris
au sujet du _livre noir_, que, par suite des rvlations de la
bohmienne au sujet de l'infidlit de Raphal, Paula n'avait pas
tmoign l'horreur qu'elle aurait d ressentir  la vue du meurtrier de
son fianc.

Cette circonstance donnait une nouvelle autorit au recueil des _penses
intimes_ de madame de Hansfeld.

M. de Brvannes, aussi glorieux que ravi de l'empressement de madame de
Hansfeld  se rapprocher de Berthe, se crut le seul et vritable motif
de cette liaison, qui devait sans doute, plus tard, assurer et faciliter
ses relations journalires avec Paula.

En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de
connatre par le livre noir l'impression _vraie_ que cette entrevue
avait cause  madame de Hansfeld, M. de Brvannes rentra donc chez lui
le coeur lger et content.

Peu de temps auparavant, Berthe tait revenue de chez son pre triste
et accable; elle venait de voir M. de Hansfeld, sans doute pour la
dernire fois; il lui fallait  tout jamais renoncer aux doux et beaux
rves dont elle s'tait berce.

Apprenant que sa femme tait chez elle, M. de Brvannes s'y rendit 
l'instant mme.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XII.

PROPOSITIONS.


M. de Brvannes ne rflchit pas un moment  tout ce qu'il y avait
d'humiliant et d'odieux dans le rle qu'il prparait  sa femme; nulle
considration, nul scrupule ne pouvait empcher cet homme d'aller droit
 son but.

Dans cette circonstance, en songeant  se servir de Berthe comme d'un
moyen, il se dit avec une sorte de forfanterie cynique:--Voici la
premire fois que mon mariage m'aura t bon  quelque chose.

Il crut nanmoins ncessaire de prendre envers sa femme un ton moins dur
que d'habitude pour la dcider  se laisser prsenter  la princesse de
Hansfeld. Berthe allait peu dans le monde; elle tait fort timide; or,
s'attendant  quelques difficults de sa part, il prfrait les vaincre
par la douceur, ses menaces pouvant rester vaincues devant un refus
obstin de sa femme.

Celle-ci s'attendait si peu  la visite de son mari, qu'elle donnait un
libre cours  ses larmes en pensant  M. de Hansfeld qu'elle ne devait
plus revoir.

Pour la premire fois elle sentait  quel point elle l'aimait. Elle
avait le courage de ne pas maudire cette sparation cruelle, en songeant
au trouble qu'une passion coupable aurait apport dans sa vie. Ne voyant
plus Arnold, du moins elle serait  l'abri de tout danger.

Une _consolation_ pareille cote toujours bien des larmes; aussi la
jeune femme eut-elle  peine le temps d'essuyer ses yeux avant que son
mari ft prs d'elle.

Berthe avait assez de sujets de chagrin pour que M. de Brvannes ne
s'tonnt pas de la voir pleurer; il fut nanmoins contrari de ces
larmes, car il ne pouvait, sans transition, parler  sa femme des
plaisirs du monde et de sa prsentation  madame de Hansfeld. Rprimant
donc un lger mouvement d'impatience, il dit doucement  Berthe, en
n'ayant pas l'air de s'apercevoir de sa tristesse (cela rendait la
transition d'autant plus rapide):

--Pardon... ma chre amie.... Je vous drange..

--Non... non, Charles... vous ne me drangez pas--dit Berthe en essuyant
de nouveau ses larmes, qu'elle se reprochait presque comme une faute.

--Ce matin, vous avez vu votre pre?

--Oui... vous m'avez permis d'y aller... quand je....

--Oh!...--dit M. de Brvannes en interrompant Berthe--ce n'est pas un
reproche que je vous fais. Je n'aime pas le caractre de votre pre, il
me serait impossible de vivre avec lui; mais je rends justice  sa
loyaut,  l'austrit de ses principes, et je suis parfaitement
tranquille quand je vous sais chez lui.

Berthe n'avait rien  se reprocher; pourtant son coeur se serra comme si
elle et abus de la confiance de son mari, qui, pour la premire fois
depuis bien longtemps, lui parlait avec bont; elle baissa la tte sans
rpondre.

M. de Brvannes continua:

--Et puis, enfin, ces visites  votre pre sont vos seules
distractions... depuis notre arrive  Paris.... A l'exception de cette
premire reprsentation des Franais, vous n'tes alle nulle part...;
aussi je songea vous tirer de votre solitude....

--Vous tes trop bon, Charles; vous le savez, j'aime peu le monde... je
suis accoutume depuis longtemps  la vie que je mne. Ne vous occupez
donc pas de ce que vous appelez mes plaisirs....

--Allons, allons, vous tes une enfant, laissez-moi penser et dcider
pour vous  ce sujet-l... Vous ne vous en repentirez pas....

--Mais, Charles....

--Oh! je serai trs opinitre... comme toujours, et plus que jamais; car
il s'agit de vous tre agrable... malgr vous. Oui... une fois votre
premire timidit passe, le monde, qui vous inspire tant d'effroi, aura
pour vous mille attraits....

Berthe regardait son mari, toute surprise de ce changement
extraordinaire dans son accent, dans ses manires. Il lui parlait avec
une douceur inaccoutume au moment mme o elle se reprochait de porter
une trop vive affection  M. de Hansfeld. L'angoisse, nous dirons
presque le remords de la jeune femme, augmentait en raison de
l'apparente bienveillance de son mari; elle rpondit en rougissant:

--En vrit, Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez
faire pour moi.. je m'en tonne mme.

--Pauvre chre amie, sans y songer, vous m'adressez l un grand
reproche.

--Oh! pardon, je ne voulais pas....

--Mais ce reproche, je l'accepte, car je le mrite.... Oui, depuis notre
retour je vous ai assez nglige pour que la moindre prvenance de ma
part vous tonne.... Mais, patience, j'ai ma revanche  prendre.... Ce
n'est pas tout; on me croit un Othello; on croit que c'est par jalousie
que je cache mon trsor  tous les yeux; je veux rpondre  ces
malveillants en conduisant mon trsor beaucoup dans le monde cet hiver,
et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance.

--Je ne puis rpondre  des offres si gracieuses qu'en les acceptant,
quoiqu' regret et seulement pour vous obir... car je prfrerais
beaucoup la solitude; et, si vous me le permettiez, Charles, je vivrais
comme par le pass...

--Non, non, je vous l'ai dit; je serai aussi opinitre que vous....

--Eh bien! soit, je ferai ce que vous dsirez; seulement soyez assez bon
pour me promettre de ne pas me forcer de m'amuser trop--dit Berthe en
souriant tristement.--J'irai dans le monde puisque vous le dsirez
vivement... mais pas trop souvent, n'est-ce pas?

--Soyez tranquille; lorsque vous y serez alle quelquefois, ce sera moi
qui, j'en suis sr, serai oblig de modrer vos dsirs d'y retourner.

--Oh! ne craignez pas cela, Charles.

--Vous verrez, vous verrez.

--Je me trouve si gne chez les personnes que je ne connais pas; il me
semble voir partout des regards malveillants.

--Vous tes beaucoup trop jolie pour ne pas exciter l'envie et la
malveillance des femmes; mais l'admiration des hommes vous vengera. Sans
compter que parmi les personnes auxquelles je veux vous prsenter, il en
est de si hautement places, de si exclusives mme, que votre admission
chez elles fera bien des jaloux.

--Que voulez-vous dire, Charles?

--Vous allez le savoir, ma chre amie, et je me fais une joie de vous
l'apprendre. Je suis ravi de vous voir entrer si bien dans mes vues; je
m'attendais, je vous l'avoue,  avoir plus de rsistance  vaincre....

--Si j'ai cd si vite... c'est par crainte de vous dplaire. Dites un
mot, et vous verrez avec quelle facilit je renoncerai  des plaisirs
sans doute bien envis.

--Certes, je ne dirai pas ce mot, ma chre amie; loin de l, j'en dirai
un qui, au contraire, vous empcherait de renoncer  ces vaines joies du
monde dont vous semblez faire si bon march.

--Comment! ce mot....

--Vous souvenez-vous, de cette premire reprsentation aux Franais?

--Oui, sans doute.

--Je veux dire, vous souvenez-vous des choses qui ont le plus attir
l'attention du public, non pas sur la scne, mais dans la salle?

--L'trange coiffure de madame Girard, d'abord.

--Le sobieska, sans doute? Mais ensuite....

Berthe tait si loin de s'attendre  ce qu'allait lui dire son mari,
qu'elle chercha un moment dans sa pense et rpondit:

--Je ne sais.... Madame la marquise de Luceval?

--Vous approchez  la fois et de la vrit et de la loge de la personne
dont je veux parler.

--Comment cela?

--Dans la loge voisine de celle de madame de Luceval, n'y avait-il pas
une belle princesse trangre dont tout le monde parlait avec
admiration?

--Une princesse trangre!--rpta machinalement Berthe, dont le coeur
se serra par un pressentiment indfinissable.

--Oui, madame la princesse de Hansfeld.

--La princesse! comment! c'est  elle....

--Que je vous prsenterai aprs-demain, je l'espre.

--Oh! jamais... jamais!--s'cria involontairement Berthe.

Profiter de cette offre, qui lui donnait les moyens de revoir le prince,
lui semblait une odieuse perfidie.

M. de Brvannes, quoique tonn de l'exclamation de sa femme, crut
d'abord qu'elle refusait par timidit, et reprit:

--Allons, vous tes une enfant. Bien que trs grande dame, la princesse
de Hansfeld est la personne la plus simple du monde; vous lui plairez
beaucoup, j'en suis sr.

--Mon ami, je vous en conjure, ne me conduisez pas chez la princesse;
laissez-moi dans la retraite o j'ai vcu jusqu'ici.

--Ma chre amie, je vous en conjure  mon tour--dit M. de Brvannes en
se contenant--n'ayez pas de caprices de mauvais got. Tout  l'heure
vous tiez dcide  ce que je dsirais, et voici que maintenant vous
revenez sur vos promesses! Soyez donc raisonnable.

--Mais c'est impossible.... Non, non, Charles... je vous en supplie en
grce... n'exigez pas cela de moi....

--Ah , srieusement, vous tes folle! Vous refusez avec obstination ce
que tant d'autres demanderaient comme une faveur inespre?

--Je le sais, je le sais.... Aussi croyez que si je refuse, c'est que
j'ai des raisons pour cela.

--Des raisons? des raisons?... Et lesquelles, s'il vous plat?

--Mon Dieu! aucune de particulire; mais je dsire ne pas aller dans le
monde.

M. de Brvannes, stupfait de cette rsistance, en cherchait vainement
la cause; il pressentait que le got de la retraite ne dictait pas seul
ce refus; un moment il crut sa femme jalouse de la princesse. Aussi
reprit-il avec une certaine complaisance:

--Voyons, soyez franche, ne me cachez rien. N'y aurait-il pas un peu de
jalousie sous jeu?

--De la jalousie?...

--Oui... ne seriez-vous pas assez folle pour vous imaginer que je
m'occupe de la princesse?

--Non, non, je ne crois pas cela... je vous l'assure.

--Mais qu'est-ce donc alors?--s'cria M. de Brvannes avec une
impatience longtemps contenue.

--Charles, soyez bon, soyez gnreux....

--Je me lasse de l'tre, madame; et puisque vous ne tenez aucun compte
de mes prires, vous excuterez mes ordres, et aprs-demain vous
m'accompagnerez chez madame de Hansfeld, m'entendez-vous!

--Charles, un mot, de grce.... C'est pour m'tre agrable, n'est-ce
pas, que vous voulez me conduire chez la princesse?

--Sans doute; eh bien?

--Eh bien! puisque c'tait pour moi que vous aviez form ce projet... je
vous en supplie, renoncez-y....

--Vous m'obirez.

--Mon Dieu! mon Dieu! mais allez-y seul! Peu vous importe que, moi,
je....

--Cela m'importe tellement que vous irez, est-ce clair?

--Il me cote de vous refuser; mais comme vous ne pourrez me contraindre
 cela....

--Eh bien?

--Je n'irai pas.

--Vous n'irez pas?

--Non.

--Voil un bien stupide enttement.... Et vous croyez me faire la loi?

--J'agis comme je le dois.

--En refusant d'aller chez madame de Hansfeld?

--Oui, Charles.

--Je suis peu dispos  deviner des charades; aussi je terminerai notre
entretien par deux mots: si vous persistez dans votre refus, de votre
vie vous ne reverrez votre pre... car dans huit jours vous partirez
pour la Lorraine, d'o vous ne reviendrez pas.... J'ai le droit de vous
assigner le lieu de votre rsidence.... Vous le savez, ma volont est
inbranlable; ainsi rflchissez.

Berthe baissa la tte sans rpondre.

Son mari pouvait en effet l'envoyer en Lorraine, la sparer de son pre,
dont elle tait alors l'unique ressource, puisque, par un juste
sentiment de fiert, Pierre Raimond refusait la pension que lui avait
faite M. de Brvannes.

Ce n'tait pas tout; en obissant  son mari, Berthe devait cacher au
graveur  quelle condition elle continuait de le voir, car celui-ci et
cent mille fois prfr laisser sa fille partir pour la Lorraine que de
l'engager  obir aux ordres de son mari, puisque ces ordres la
rapprochaient d'Arnold.

Un moment elle voulut avouer  M. de Brvannes le motif de la rsistance
qu'elle lui opposait; mais songeant  la jalousie froce de son mari, 
la colre qu'il ressentirait contre le graveur, dont il l'loignerait
peut-tre encore, elle rejeta cette ide.

Il n'y avait, malheureusement pour Berthe, aucun moyen-terme entre ces
diffrentes alternatives. Son premier mouvement avait t de rsister
opinitrement aux dsirs de son mari, parce que les larmes qu'elle
versait au souvenir d'Arnold l'clairaient sur le danger de cet amour
jusqu'alors si calme; mais elle devait se courber devant une fatale
ncessit.

Elle rpondit  son mari avec accablement:

--Vous l'exigez... monsieur... je vous obirai....

--C'est, en vrit, bien heureux, madame....

--Seulement... rappelez-vous toujours... que j'ai de toutes mes forces
rsist  vos ordres... que je vous ai conjur, suppli de me laisser
vivre dans la retraite... et que c'est vous... vous qui avez voulu m'en
tirer, pour me jeter au milieu du tourbillon du monde...--dit Berthe en
s'animant;--du monde... o je n'aurai ni appui ni conseil, o je serai
expose  tous les dangers qui assigent une jeune femme absolument
isole....

--Isole!... mais moi, madame....

--coutez-moi, monsieur: j'ai vingt-deux ans  peine... vous m'avez
accable de chagrins... je ne vous aime plus.... Je suis sans doute
rsolue de ne jamais oublier mes devoirs... mais quoique sre de moi...
je prfrerais ne pas affronter certains prils.

Berthe, cette fois, croyait avoir frapp juste en veillant vaguement la
jalousie forcene de M. de Brvannes: elle esprait ainsi le faire
rflchir aux inconvnients de jeter au milieu des sductions du monde
une jeune femme sans amour et sans confiance pour son mari.

En effet, M. de Brvannes, stupfait de ce nouveau langage, regardait
Berthe avec une irritation mle de surprise.

--Qu'est-ce  dire, madame?--s'cria-t-il.--Voulez-vous me faire
entendre que vous pourriez avoir l'indignit d'oublier ce que j'ai fait
pour vous?... Oh! prenez garde, madame, prenez garde... ne jouez pas
avec ces ides-l, elles sont terribles.... Songez bien que
l'amour-propre est mille fois plus irritable et plus ardent  la
vengeance que l'amour.... Si jamais vous aviez seulement la pense de me
tromper.... Mais, tenez--dit-il en blmissant de rage  cette seule
ide--ne soulevons pas une telle question... elle est sanglante....

--Et c'est parce qu'elle peut devenir un jour sanglante, monsieur, que
je la soulve, moi, et qu'en honnte femme je vous supplie de me laisser
dans ma retraite, de ne pas volontairement m'exposer  des prils que je
n'aurais peut-tre pas la force de surmonter. Je vous dois beaucoup,
sans doute; mais, croyez-moi, ne m'obligez pas  compter aussi les
larmes que j'ai verses; je pourrais me croire quitte....

--Quelle audace!...

--J'aime mieux tre audacieuse avant d'avoir fait le mal qu'hypocrite
aprs une faute. Encore une fois, pour votre repos et pour le mien,
monsieur, laissez-moi vivre obscure et ignore.... A ce prix je puis
vous promettre de ne jamais faillir... sinon....

--Sinon?...

--Vous m'aurez jete presque dsarme au milieu des prils du monde....
Je connais mes devoirs, j'essaierai de lutter... mais je vous le dis...
il peut se rencontrer des circonstances o la force me manque.

Le bon sens, la franchise de ces paroles, faisaient bouillonner la
jalousie de M. de Brvannes; il connaissait trop ses torts envers Berthe
pour ne pas prvoir qu'elle lutterait seulement et absolument par
_devoir_; et le devoir sans affection est souvent impuissant contre les
entranements de la passion.

L'enfer de cet homme commenait. Plac entre sa jalousie et son amour,
il hsitait entre le dsir de nouer des relations suivies avec madame de
Hansfeld, grce  la prsentation de Berthe, et la crainte de voir sa
femme entoure d'adorateurs.

La pense d'tre jaloux du prince, qu'il ne connaissait que par le rcit
de ses bizarreries, ne lui vint pas un moment  l'esprit; mais  dfaut
du prince il se cra les fantmes les plus effrayants, c'est--dire les
plus charmants. Dj il se voyait moqu, montr au doigt; lui qui avait
fait un mariage d'amour, mariage ridicule s'il en est, pensait-il, lui
qui avait sacrifi sa vanit, son ambition, sa cupidit,  une pauvre
fille obscure, ne serait-il donc pas  l'abri du mauvais sort? Serait-il
donc aux yeux du monde toujours dupe, avant et aprs son mariage? A ces
penses, M. de Brvannes tressaillait de fureur.

Tantt il voyait dans la franchise de Berthe une garantie pour l'avenir,
tantt au contraire il y voyait une sorte de cynique dfi, tant enfin il
s'effrayait de ce langage d'une honnte femme qui, ddaigne de son mari
qu'elle n'aime plus, ne s'abuse pas sur la fragilit humaine, et
prfre fuir le danger que de l'affronter.

Pourtant ne pas prsenter Berthe  la princesse, s'tait renoncer 
l'avenir qu'il entrevoyait si brillant.

Ce sacrifice lui fut impossible; comme ceux qui, renonant  se faire
aimer, esprent se faire craindre, il essaya d'intimider Berthe, et lui
dit brutalement:

--Lorsqu'on a l'effronterie de professer ouvertement de tels principes,
madame, on n'a pas besoin d'aller dans le monde pour tromper son mari.

--Assez, monsieur... assez--dit firement Berthe;--puisque vous me
comprenez ainsi, je n'ai rien  ajouter.... Je vous accompagnerai quand
vous le voudrez chez madame la princesse de Hansfeld.

--Et prenez bien garde  ce que vous ferez... au moins.... Rappelez-vous
bien ceci... je vous le rpte  dessein... l'amour peut tre indulgent,
gnreux... l'orgueil, jamais.... Ainsi je serais pour vous
impitoyable... si vous aviez le malheur de vous mal conduire, je vous
briserais, je vous craserais sans piti, entendez-vous?--ajouta-t-il,
les lvres contractes par la colre en saisissant rudement le bras de
Berthe.

Celle-ci, trs calme, se dgagea doucement et lui rpondit:

--Avec toute autre que moi, monsieur, vous auriez peut-tre tort de
joindre l'attrait du danger...  l'attrait que peut offrir l'amour....
Croyez-moi, lorsque le devoir est impuissant, la terreur est vaine....

En disant ces mots, Berthe rentra chez elle et laissa M. de Brvannes
dans une irritation et dans une anxit profondes.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XIII.

CORRESPONDANCE.


Madame de Hansfeld revint assez satisfaite de son entretien avec M. de
Brvannes. En songeant  la proposition qu'il lui avait faite de lui
prsenter Berthe, Paula prouvait des ressentiments tranges: d'abord,
sachant l'amour d'Arnold pour madame de Brvannes, elle avait voulu
jouer un perfide et mchant tour  M. de Brvannes, esprant jouir
ensuite de la confusion de M. de Hansfeld lorsqu'il serait reconnu par
Berthe (Paula ignorait qu'Arnold et rvl son vritable nom  Pierre
Raimond).

Lorsqu'elle avait fait part  Iris de la prochaine prsentation de
madame de Brvannes  l'htel Lambert, la bohmienne s'tait crie en
tressaillant de joie:

--Maintenant... vous n'avez plus rien  dsirer... vos voeux seront
combls quand il vous plaira de me faire un signe.

En vain Paula avait voulu forcer Iris  s'expliquer davantage; celle-ci
s'tait renferme dans un silence absolu aprs avoir seulement ajout:

--Rflchissez bien, marraine... vous me comprendrez.

La princesse avait rflchi.

En arrtant d'abord sa pense sur M. de Hansfeld, elle s'tait demand
ce qu'il lui inspirait depuis qu'il l'avait souponne des crimes les
plus horribles.... Elle ressentait autant de haine que de mpris contre
lui, haine contre l'homme capable de concevoir de tels soupons, mpris
pour l'homme assez faible pour ne pas accuser hardiment celle qu'il
souponnait.

Paula tait doublement injuste; elle oubliait qu'Arnold l'avait
passionnment aime, et qu'il n'avait tant souffert que par suite de
cette lutte entre son amour et ses mfiances....

Chose trange, elle n'avait jamais aim son mari d'amour: elle tait
passionnment prise de M. de Morville, et pourtant elle se trouvait
blesse de l'amour du prince pour Berthe; rien de plus absurde, mais de
plus commun que la jalousie d'orgueil.

Si la pense de madame de Hansfeld se reportait sur M. de Morville, 
l'instant ces trois mots sinistres flamboyaient  sa vue:

--_Si j'tais veuve_!...

Et elle n'osait pas s'avouer qu'elle et t satisfaite si l'une des
tentatives d'Iris avait russi.

Nous l'avons dit, rien de plus fatal que de familiariser sa pense avec
de simples suppositions qui, ralises, seraient des crimes; si
monstrueuses qu'elles paraissent d'abord, peu  peu l'esprit les admet
d'autant plus facilement qu'elles flattent davantage et incessamment les
intrts qu'elles serviraient.

Cela est funeste... la vue continuelle d'une proie facile veille les
apptits sanguinaires les plus endormis.

Rentre chez elle, Paula rflchit longtemps aux paroles mystrieuses
d'Iris,  propos de la prsentation de Berthe  l'htel Lambert.

--Maintenant vous n'avez plus rien  dsirer... quand il vous plaira
vos voeux seront combls.

Un secret instinct lui disait que du rapprochement du prince, de M. de
Brvannes et de Berthe, il pouvait rsulter de graves complications;
mais que pouvait y gagner son amour  elle, pour M. de Morville?

A ce moment, madame de Hansfeld fut interrompue par Iris.

--Que voulez-vous?--lui dit-elle brusquement.

--Marraine, un commissionnaire vient de m'apporter une enveloppe  mon
adresse; dans cette enveloppe tait une lettre pour vous.

Paula prit la lettre et tressaillit.

Elle reconnut l'criture de M. de Morville.

Ce billet contenait seulement ces mots:

Les circonstances, madame, me forcent  un parti extrme.... J'adresse
 tout hasard ce billet  votre demoiselle de compagnie.... Un affreux
et dernier coup accable le malheureux auquel vous avez dj daign
tendre la main... il n'a pas dsespr de votre piti... aujourd'hui
mme avec ces paroles magiques: _Faust et Manfred_, vous pourrez sinon
le rendre  la vie... du moins adoucir son agonie.

Un moment madame de Hansfeld ne comprit pas la signification de cette
lettre. Puis tout  coup s'adressant  Iris:

--Quel jour sommes-nous aujourd'hui?

--Jeudi, marraine.

--Jeudi... non, ce n'est pas cela...--se dit madame de Hansfeld--j'avais
cru... mais...--reprit-elle avec anxit--n'est-ce pas aujourd'hui la
mi-carme?

--Oui, marraine... quelques masques ont pass dans la rue.

--Oh! je comprends... je comprends--s'cria madame de Hansfeld--et
courant  son secrtaire elle crivit ces mots  la hte:

Ce soir,  minuit et demi,  l'Opra, au mme endroit que la dernire
fois, _Faust et Manfred_!... un ruban vert au camail du domino.

Puis, cachetant et donnant cette lettre  Iris, elle lui dit:

--Voici la rponse, remettez-la....

Iris sortit.

       *       *       *       *       *

Le soir,  minuit et demi, au bal de l'Opra, Lon de Morville et madame
de Hansfeld, tous deux masqus comme ils l'taient lors de leur premire
entrevue, se rencontrrent au fond du corridor des secondes loges 
gauche du spectateur, et entrrent dans le salon de l'avant-scne o
avait eu lieu leur premier et leur dernier entretien.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XIV.

LE MARIAGE.


Madame de Hansfeld fut pouvante du changement des traits de M. de
Morville et de l'expression de douleur dsespre qui les contractait.

--Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?--s'cria-t-elle en jetant son masque  ses
pieds.

--Un mot... d'abord--dit M. de Morville.--Je ne m'tais pas tromp;
cette mystrieuse amie... qui m'crivait sans se faire connatre....

--C'tait moi... oui; oui, votre coeur avait devin juste... mais au nom
du ciel qu'y a-t-il; votre vie est-elle menace?

--Tout est menac, ma vie, ma raison, mon amour, mon honneur.

--Que dites-vous?...

--Je dis que je me tuerai... je dis que les passions les plus mauvaises
germent en moi... je dis que je ne me reconnais plus... je dis qu' mon
amour pour vous je veux sacrifier tout ce qu'il y a de plus saint, de
plus sacr parmi les hommes... duss-je tre parjure et parricide.

--Mon Dieu! vous m'effrayez....

--Paula... m'aimez-vous... comme je vous aime?...

--Ne suis-je pas ici?...

--Vous m'aimez?...

--Oui... oh! oui....

--Paula... fuyons.... Venez... venez....

--Et vos serments?...

--Qu'importe!

--Et votre mre?

--Qu'importe!

--Ah!... que dites-vous?...

--Venez, vous dis-je.... Cet amour est fatal.... Notre destine
s'accomplira....

--En grce, calmez-vous.... Songez  ce que vous m'criviez encore il y
a peu de jours: _Un obstacle insurmontable nous spare_...

--Je ne veux songer  rien... je vous aime... je vous aime... je vous
aime.... Cet amour a subi toutes les preuves, il a grandi dans le
silence, il a rsist  votre indiffrence affecte, il a pntr votre
tendresse cache, il m'a rendu insouciant de ce que j'adorais,
ddaigneux de ce que j'honorais.... Il brle mon sang, il gare ma
raison, il dborde mon coeur. Paula, si vous m'aimez, fuyons, ou je
meurs!...

--Mon Dieu! mon ami, croyez-vous tre seul  souffrir ainsi?...
Souffrir... oh! non, maintenant je puis dfier une vie de tourments...
je puis mourir... j'ai t aime... comme j'avais rv d'tre aime...
aime avec dlire; aime sans rflexion, sans scrupule, sans remords;
aime avec tant d'aveuglement, que vous ne souponnez pas l'normit des
sacrifices que vous m'offrez, la profondeur de l'abme o vous voulez
nous prcipiter....

--Paula, Paula, ne me parlez pas ainsi, vous me rendez fou; vous ne
savez pas... non, vous ne savez pas ce que c'est que l'entranement
d'une seule pense qui engloutit toutes les autres dans son courant
toujours plus large, plus rapide, plus profond.... Moi qui jusqu'ici
pouvais marcher le front haut... je ne l'ose plus... il y a des regards
que j'vite.

--Vous?... vous?...

--Savez-vous ce que je me suis dit bien souvent... depuis qu'un serment
dont je ne veux plus tenir compte maintenant m'a tenu loign de vous?

--Ne parlez pas ainsi.

--Eh bien! d'abord en songeant  la frle sant de votre mari, je me
suis dit: M. de Hansfeld mourrait... je n'en serais pas afflig...
puis... sa vie... dpendrait de moi... que je le laisserais prir....
Puis j'ai t plus loin... j'ai... mais non, non je n'ose vous dire
cela... mme  vous... je vous ferais horreur.... Ah! maudit soit le
jour... o pour la premire fois cette pense m'est venue.

Et M. de Morville cacha sa tte dans ses mains.

Les derniers mots qu'il venait de prononcer devaient retentir longtemps
dans le coeur de Paula.

Elle tait  la fois pouvante, et pourtant presque heureuse de
l'trange complicit morale qui faisait partager ses voeux homicides
contre le prince par M. de Morville, lui, jusqu'alors si loyal et si
gnreux. Dans ce bouleversement complet des principes de l'homme dont
elle tait adore, elle vit une nouvelle preuve de l'influence qu'elle
exerait.

Mais par une de ces contradictions, un de ces dvouements si familiers
aux femmes, madame de Hansfeld se promit de tout faire pour loigner
dsormais, et pour toujours, des penses pareilles de l'esprit de M. de
Morville, et cela parce que peut-tre, de ce moment mme, elle prenait
les rsolutions les plus criminelles; quoi qu'il arrivt, elle ne
voulait pas que M. de Morville pt se reprocher un jour les voeux qu'il
avait faits dans un moment d'garement.

M. de Morville tait tomb la tte dans ses mains avec accablement;
madame de Hansfeld lui dit d'un ton doux et ferme:

--J'aurai du courage pour vous et pour moi... je vous rappellerai des
serments autrefois si puissants sur vous; la violence de votre amour
mme ne doit pas vous les faire oublier. De grce, revenez  vous...
vous parlez de nouveaux chagrins... quels sont-ils? votre mre est-elle
plus souffrante?

--Eh! qu'importe?...

--Ah! de grce, ne parlez pas ainsi. Croyez-moi.... Une femme peut tre
fire de voir son influence un moment suprieure aux plus nobles
principes... mais c'est  condition que ces principes reprendront leur
cours.... J'aurais horreur de vous et de moi si au lieu du coeur
gnreux que j'ai surtout chri je ne retrouvais maintenant qu'un coeur
goste et dessch... Serait-ce donc l le fruit de notre amour?

M. de Morville secoua tristement la tte.

--Hlas! je le crains--dit-il d'une voix sourde--je n'ai plus la force
de rsister au courant qui m'emporte.... Rien de ce que je vnrais
autrefois n'est plus capable maintenant de m'arrter.... Avant tout
votre amour.... Prisse le reste....

--Heureusement... j'aurai le courage qui vous manque....

--Ah! vous ne m'aimez pas....

--Je ne vous aime pas?... Mais laissons cela, dites-moi sous quelle
exaltation vous tiez lorsque vous m'avez crit ce billet qui m'a si
fort alarme et qui m'a fait venir ici... ce soir....

--Ne sachant comment vous l'adresser, j'ai compt sur la fidlit de
votre demoiselle de compagnie.... D'ailleurs ce billet n'tait
comprhensible que pour vous seule.... Et-il tomb entre les mains de
M. de Hansfeld, il ne vous et pas compromise.

--J'ai reconnu l votre tact habituel.... Mais la cause de ce billet?...

--Votre sang-froid me fait honte.... Moi aussi j'aurai du courage.... Je
vous sais gr de me rappeler  moi-mme.... Eh bien! voici ce qui vient
de nouveau m'accabler.... Hier ma mre... m'a fait appeler.... Elle
tait plus faible et plus souffrante qu' l'ordinaire.... Je n'ose
penser que depuis quelque temps je suis moins soigneux pour elle....

--Ah! vous ne savez pas le mal que vous me faites en parlant ainsi....

--Elle me dit aprs quelque hsitation qu'elle sentait ses forces
s'puiser... qu'il lui restait peu de temps  vivre.... Elle attendait
de moi une preuve suprme de soumission  ses volonts.... Il s'agissait
de la tranquillit de ses derniers instants; je la priai de s'expliquer;
elle me dit qu'un de nos allis, qu'elle me nomma, un de ses plus
anciens amis, avait une fille charmante et accomplie....

--Je comprends tout...--dit madame de Hansfeld avec fermet.--En grce,
continuez.

--Continuer.... Et que vous dirais-je de plus? ma mre a voulu me faire
promettre que mon mariage se ferait de son vivant, c'est--dire trs
prochainement; j'ai refus. Elle m'a demand si j'avais  faire la
moindre objection sur la beaut, la naissance, les qualits de cette
jeune fille; j'ai reconnu, ce qui est vrai, qu'elle tait accomplie de
tous points; mais j'ai signifi  ma mre que je ne voulais pas
absolument me marier.... Alors... elle s'est prise  pleurer; les
motions vives lui sont tellement funestes, faible comme elle est...
qu'elle s'est vanouie.... J'ai cru, mon Dieu, que j'allais la perdre...
et j'ai retrouv ma tendresse d'autrefois.... En revenant  elle, ma
mre m'a serr la main, et, avec une bont navrante, elle m'a demand
pardon de m'avoir contrari par ses dsirs... dont elle ne me
reparlerait plus.... Mais je le sais, je lui ai port par mon refus un
coup douloureux.... Je n'ose en prvoir les suites.... Elle avait fond
de si grandes esprances sur ce mariage!

Hier, son tat a empir; je l'ai trouve profondment abattue; elle ne
m'a pas dit un mot relatif  cette union.... Mais, malgr son doux et
triste sourire, j'ai lu son chagrin dans son regard, je l'ai quitte le
coeur dchir. Sa sant dfaillante ne rsistera pas peut-tre  de si
violentes secousses. Eh bien! dites, Paula, est-il un sort plus
malheureux que le mien? J'ai la tte perdue. N'tait-ce pas assez d'tre
spar de vous par un serment solennel? Il m'interdisait le prsent,
mais il me laissait au moins l'avenir. Maintenant il faut pour rendre
l'agonie de ma mre plus douce, il faut que je me rsigne  ce mariage
odieux, impossible, car il dtruirait jusqu'aux faibles esprances qui
me restent.... Encore une fois, cela ne sera pas; non, non, mille fois
non. Paula, si vous m'aimez, si vous tes capable de sacrifier autant
que je vous sacrifie, nous n'aurons pas  rougir l'un de l'autre.

--Non, car tous deux nous aurons foul aux pieds nos serments et nos
devoirs--dit Paula en interrompant M. de Morville.

--Nous fuirons au bout du monde, et....

--Et la premire effervescence de l'amour passe, la haine, le mpris
que nous ressentirons l'un pour l'autre vengeront ceux que nous aurons
sacrifis. Mon pauvre ami, votre raison s'gare.

--Mais que voulez-vous que je fasse?

--Que vous ne soyez pas parjure... que vous ne htiez pas la mort de
votre mre.

--Renoncer  vous, me marier.... Jamais! jamais!

--coutez-moi bien. Je vous dclare que je ne pourrais pas aimer un
homme lche et parjure, lors mme que ce serait pour moi qu'il se
parjurerait lchement. Mon amour-propre de femme est satisfait de ce que
chez vous, pendant quelques moments, la passion a vaincu le devoir;
c'est assez. Vous avez jur de ne jamais me dire un mot qui pt
m'engager  oublier mes devoirs, vous tiendrez ce serment?

--Mais....

--Je le tiendrai pour vous si vous tes tent d'y manquer.

--Et ce mariage?--dit M. de Morville avec amertume;--ce mariage, vous me
conseillez sans doute d'y consentir?

--Non.

--Non? Ah! je n'en doute plus... vous m'aimez!

--Si je vous aime! Ah! croyez-moi, ce mariage me porterait
un coup encore plus cruel qu' vous--dit Paula avec
motion--mais--ajouta-t-elle--il faut mnager votre pauvre mre, ne pas
refuser positivement de lui obir... temporiser... lui dire que vous
tes revenu sur votre premire rsolution... mais que vous voulez
rflchir  loisir avant de prendre une dtermination aussi grave....
Gagnez du temps, enfin.

--Mais ensuite, ensuite?

--Ah! savons-nous ce qui appartient  l'avenir. Remercions le sort de
l'heure, de la minute prsente; demain n'est pas  nous.

--Mais quand pourrai-je vous crire, vous revoir? Quelle sera l'issue de
cet amour? il me brle, il me dvore, il me tue.

--Et moi aussi il me brle, il me dvore, il me tue; vous ne souffrez
pas seul... n'est-ce pas assez?

--Mais qu'esprer?

--Que sais-je! Aimer pour aimer, n'est-ce donc rien?

--Mais que je puisse au moins vous voir quelquefois chez vous, vous
rencontrer dans le monde.

--Chez moi, non; dans le monde, votre serment s'y oppose.

--Ah! vous tes sans piti.

--Calmez votre mre, non par des promesses, mais par des temporisations.
Dans huit jours je vous crirai.

--Pour me dire?...

--Vous le verrez... peut-tre serez-vous plus heureux que vous ne vous y
attendez.

--Il se pourrait? Ah! parlez, parlez.

--Ne vous htez pas de btir de folles esprances sur mes paroles.
Rappelez-vous bien ceci: jamais je ne souffrirai que vous manquiez  la
foi jure... mais comme je vous aime passionnment....

--Eh bien?

--Le reste est mon secret.

--Oh! que vous tes cruelle!

--Oh! bien cruelle, car je veux que demain vous m'criviez que votre
mre est moins souffrante, que vous l'avez un peu tranquillise; j'en
serai si heureuse!... car je me reproche amrement ses chagrins;
n'est-ce pas moi qui les cause involontairement?

--Je vous le promets. Et vous,  votre tour?

--Dans huit jours vous saurez mon secret. Je regrette moins de ne pas
vous recevoir chez moi. Nous allons, je le crains, rompre nos habitudes
de retraite. M. de Hansfeld m'a prie de recevoir plusieurs personnes,
entre autres M. et madame de Brvannes. Les connaissez-vous?

--Je rencontre quelquefois M. de Brvannes; on dit sa femme charmante.

--Charmante, et je crains pour le repos de mon mari qu'il ne s'en
aperoive.

--Que dites-vous!

--Je le crois srieusement occup de madame de Brvannes.

--Le prince?

--Il est parfaitement libre de ses actions, autant que je le suis des
miennes.

--Et vous refusez de me recevoir chez vous... lorsque votre mari....

Paula interrompit M. de Morville.

--Je vous refuse cela, d'abord parce que vous avez jur de ne jamais
vous prsenter chez moi; et puis, condamnable ou non, la conduite de mon
mari ne doit en rien influencer la mienne; il est des dlicatesses de
position que vous devez apprcier mieux que personne.... Dans huit jours
vous en saurez davantage.

--Dans huit jours... pas avant?...

--Non.

--Que je suis malheureux!

--Bien malheureux, en effet! Vous venez ici accabl, dsespr, vous
reprochant votre duret avec votre mre, oubliant tout ce qu'un homme
comme vous ne doit jamais oublier; je vous calme, je vous console, je
vous offre le moyen de mnager  la fois les volonts de votre mre et
nos propres intrts....

--Oui, oui, vous avez raison.... Pardon, j'tais venu ici avec des
penses misrables; vous m'avez fait rougir, vous m'avez relev  mes
propres yeux, vous m'avez rappel  l'honneur,  la foi jure,  ce que
je dois  ma mre. Merci, merci; vous avez raison, pourquoi songer 
demain quand l'heure prsente est heureuse? Merci d'tre venue  moi ds
que je vous ai dit que j'tais accabl par la douleur, par le dsespoir.
Tout  l'heure j'tais dsol, maintenant je me sens rempli de force et
d'espoir; le coeur me bat noblement; vous m'avez sauv la vie, vous
m'avez sauv l'honneur; mon courage est retremp au feu de votre amour,
je me sens aim! Je ferme les yeux, je me laisse conduire par vous;
ordonnez, j'obis, je n'ai plus de volont; je vous confie le sort de
cet amour qui est toute ma vie, qui est toute la vtre.

--Oh! oui, toute ma vie!--s'cria madame de Hansfeld avec une exaltation
contenue.--En ayant en moi une confiance aveugle, vous verrez ce que
peut une femme qui sait aimer. Demain crivez-moi des nouvelles de votre
mre, et dans huit jours vous saurez mon secret.... Jusque-l, sauf la
lettre de demain, pas un mot... je l'exige.

--Pas un mot! et pourquoi?

--Vous le saurez; mais promettez-moi ce que je vous demande... dans
l'intrt de notre amour....

--Je vous le promets.

--Maintenant, adieu.

--Dj?

--Il le faut. N'est-il pas bien imprudent que je sois ici?

--Adieu, Paula. Votre main... un baiser... un seul.

--Et votre serment!--dit Paula en remettant son masque et refusant de se
dganter.

Elle sortit de la loge, traversa la foule et quitta le thtre.

Iris l'attendait dans le fiacre comme la dernire fois.

Pendant tout le temps du trajet, madame de Hansfeld fut sombre et
taciturne; elle revint  l'htel Lambert par la petite porte secrte,
elle monta chez elle accompagne d'Iris.

L'amour passionn de Paula pour M. de Morville tait arriv  son
paroxysme; elle se sentait capable des dterminations les plus funestes;
sa raison tait presque gare; elle craignait surtout que M. de
Morville, malgr sa rpugnance pour le mariage qu'on lui proposait, ne
s'y dcidt, vaincu par les sollicitations de sa mre mourante. Il
pourrait peut-tre gagner quelque temps; mais avant huit jours tout
devait tre dcid pour Paula.

Iris, voyant la sombre proccupation de sa matresse, en devina la cause
et lui dit, aprs un assez long silence, en lui montrant une pingle 
tte d'or constelle de turquoises, et fiche  une pelote recouverte de
dentelle:

--Marraine, souvenez-vous de mes paroles.... Lorsque vous voudrez que la
pense que vous n'osez vous avouer se ralise sans que vous ou moi
prenions la moindre part  son excution, remettez-moi cette pingle,
peu de jours aprs, vous n'aurez plus rien  dsirer.... Depuis que je
vous ai parl, l'ide a germ dans le coeur o je l'avais seme; elle a
grandi, elle sera bientt mre. Encore une fois, cette pingle, et vous
pourrez pouser M. de Morville.

--Cette pingle?--dit madame de Hansfeld en plissant et en prenant sur
la pelote le bijou et le contemplant pendant quelques moments avec une
effrayante anxit.

--Cette pingle--dit Iris en avanant la main pour la saisir, le regard
brillant d'un clat sauvage.

Madame de Hansfeld, sans lever les yeux, dit d'une voix basse et
tremblante:

--Ce que vous dites, Iris, est une sinistre plaisanterie, n'est-ce pas?
Cela est impossible.... Comment pourrez-vous?...

--Donnez-moi l'pingle... ne vous inquitez pas du reste.

--Je serais folle de vous croire. Par quel miracle?...

En parlant ainsi, Paula, accoude sur la chemine et tenant toujours
l'pingle, l'avait machinalement et comme en se jouant approche de la
main d'Iris, tendue sur le marbre.

La bohmienne saisit vivement l'pingle.

La princesse, pouvante, la lui retira des mains avec force en
s'criant:

--Non, non; ce serait horrible.... Oh! jamais, jamais!... meurent plutt
toutes mes esprances.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XV.

LE LIVRE NOIR.


Deux jours aprs la premire entrevue de madame de Hansfeld et de M. de
Morville au bal de l'Opra, Iris avait apport, selon sa promesse, le
_livre noir_  M. de Brvannes; celui-ci y avait lu les lignes
suivantes, attribues  la princesse:

Je suis si trouble de cet entretien, que je puis  peine rassembler
mes souvenirs; j'ai peur de me rappeler ce que j'ai promis  M. de
Brvannes, ce que je lui ai laiss deviner, peut-tre....

Quelle est donc la puissance de cet homme? J'tais alle l bien rsolue
d'tre pour lui d'une froideur impitoyable;  peine l'ai-je vu... que
j'ai oubli tout... jusqu' ses menaces....

Quelle fatalit l'a donc, pour mon malheur, ramen ici?...

Non, non, je ne l'aimerai pas....

Je me fais horreur  moi-mme.... Comment! en prsence du meurtrier de
Raphal... je n'ai ressenti ni haine ni fureur.... Oh! honte sur moi! il
a remarqu ma faiblesse....

Hlas! que faire?... Lorsque j'entends sa voix, lorsque son ardent
regard... s'attache sur moi... mes rsolutions les plus fermes
m'abandonnent... je ne pense qu' l'couter... qu' le contempler....

Il est si beau de cette beaut virile et hardie qui, la premire fois
que je l'ai vu, m'a laiss une impression profonde... ineffaable....
Tout en lui, annonce un de ces hommes passionnment nergiques qui
aiment... comme je saurais aimer... comme je n'ai jamais t aime....
Oh! si ma volont et la sienne taient unies...  quel terme de flicit
n'arriverions-nous pas!...

Bni soit ce livre... je puis lui dire ce que je n'oserais dire  aucune
crature humaine... ce que je n'oserais mme relire tout haut....

Il m'a demand de me prsenter sa femme.... D'avance, je la hais...
c'est pourtant  elle que je devrai de recevoir un jour son mari... mais
cette obligation m'irrite contre elle; c'est son bonheur que j'envie...
elle porte le nom de cet homme qui exerce sur moi une si incroyable
influence... ce nom que maintenant je ne puis entendre sans trouble....
Oh! cette femme, je la hais, je la hais... elle est trop heureuse!

Aprs tout, pourquoi rougir de mon amour? Il ne sera jamais coupable...
car il ne sera jamais heureux....

Mon ambition de coeur est trop grande... jamais _lui_ ne saura ce qu'il
aurait pu tre pour moi, si tous deux nous eussions t libres! Oh! quel
rve! quel paradis!

La passion que j'prouve est trop puissante, trop immense, pour
descendre jusqu'aux mensonges auxquels nous serions rduits, lui et moi,
si nous cherchions les plaisirs d'un amour vulgaire.... Non, non... lui
appartenir au grand jour,  la face de tous, porter noblement et
firement son nom... ou ensevelir mon malheureux amour au plus profond
de mon coeur... aucune puissance humaine ne me fera sortir de l'une de
ces deux alternatives....

Or, comme lui et moi portons les chanes du mariage... chanes bien
lourdes!... or, comme le hasard; en librant l'un de nous deux, ne
librerait pas l'autre... ma vie ne sera qu'un long regret, qu'un long
supplice.... Ce que je dis est vrai; je n'ai aucun intrt  me mentir 
moi-mme.... Je connais assez la fermet de mon caractre pour tre sre
de ma rsolution....

Et puis, _lui_ aussi a tant de volont, tant d'nergie, que c'est tre
digne de lui que de l'imiter dans son nergie, dans sa volont, lors
mme qu'elles seraient employes  lui rsister....

Oh! il ne sait pas ce que c'est de pouvoir se dire qu'on a rsist  un
homme comme lui.

J'prouve un charme trange  me rendre ainsi compte des penses qu'il
ignorera toujours,  tre dans ces confidences muettes aussi tendre,
aussi passionne pour lui que je serai froide, rserve en sa prsence;
je suis contente de ma dernire preuve  ce sujet.... De quel air
glacial je l'ai reu!

Mais aussi quel courage il m'a fallu!... Sans la prsence d'Iris,
j'eusse t plus froide encore; mais, la sachant l, j'tais rassure
contre moi-mme.

Cette jeune fille m'inquite, elle m'entoure de soins; pourtant je ne
sais quel vague pressentiment me dit qu'il y a de l'hypocrisie dans sa
conduite. Elle est sombre, distraite, proccupe; que lui ai-je fait?
Quelquefois, il est vrai, dans un accs de tristesse et de morosit, je
la rudoie.... J'y songerai... je la surveillerai.

Que viens-je d'apprendre?... Non, non, c'est impossible... l'enfer n'a
pas voulu cela....

Sa femme.... Berthe de Brvannes, lui serait infidle!...

Si les preuves qu'on vient de m'apporter taient vraies....

Oh! il est indignement jou... La misrable!... avec son air doux et
candide... elle ne sent donc pas ce que c'est que d'tre assez heureuse,
assez honore pour porter son nom? Lui!... lui tromp... comme le
dernier des hommes... lui raill, moqu peut-tre.... Je ne sais ce que
je ressens  cette ide, qui ne m'tait jamais venue.

Oh! je suis folle... folle... ce n'est pas de l'amour, c'est de
l'_idoltrie_.

Le mmento suppos de madame de Hansfeld avait t perfidement
interrompu  cet endroit.

En lisant les derniers mots, qui avaient rapport  une prtendue
infidlit de Berthe, M. de Brvannes bondit de douleur et de rage.

Par cela mme que la lecture de la premire partie de ce journal l'avait
plong dans tous les ravissements de l'orgueil, et de l'orgueil exalt
jusqu' sa dernire puissance, ce contre-coup lui fut plus douloureux
encore; il ne se possda pas de fureur en pensant qu'il jouait peut-tre
un rle ridicule aux yeux de Paula; il connaissait assez les femmes pour
savoir que s'il leur est doux, trs doux, d'enlever un mari ou un amant
 un coeur fidle, elles se soucient mdiocrement de servir de
vengeance, de reprsailles  un homme qu'on a tromp.

Iris elle-mme avait t effraye de l'expression de colre et de haine
qui contracta les traits de M. de Brvannes lorsqu'il eut lu ce passage
du livre noir; elle quitta le mari de Berthe, bien certaine d'avoir
frapp o elle voulait frapper.

En effet, elle laissa M. de Brvannes dans un tat d'exaltation
impossible  dcrire.

D'un ct, il se flattait d'tre aim par madame de Hansfeld avec une
incroyable nergie; mais il avait presque la certitude de ne pouvoir
rien obtenir d'une femme si rsolue, qui puisait dans la violence mme
de son amour la force de rsistance qu'elle comptait dployer, voulant
et croyant fermement prouver sa passion par des refus opinitres dont
elle se glorifiait.

D'un autre ct, son sang bouillonnait de courroux en songeant que
Berthe le trompait, qu'il tait peut-tre dj l'objet des sarcasmes du
monde. Les moindres circonstances de son entretien avec sa femme lui
revinrent  l'esprit, il y trouva la confirmation des soupons que
quelques lignes du livre noir venaient d'veiller.

Il ne savait que rsoudre. Le lendemain il devait prsenter sa femme
chez madame de Hansfeld; il lui fallait donc mnager Berthe jusqu'aprs
cette prsentation, qu'il regardait comme si importante pour l'avenir de
son amour; mais comment se contraindrait-il jusque l, lui toujours
habitu de faire sous le moindre prtexte supporter  sa femme ses accs
d'humeur?

Il s'puisait  chercher quel pouvait tre le complice de madame de
Brvannes; aprs de mres rflexions, se souvenant des gots retirs que
Berthe avait rcemment affects, il se persuada que celle-ci
s'abandonnait  quelque obscur et vulgaire amour.

Iris, avec une infernale sagacit, avait justement dans le livre noir
fait insister Paula sur le bonheur et sur l'orgueil qu'elle aurait 
porter le nom de M. de Brvannes.... Et c'tait ce nom que Berthe
dshonorait.

Le pige tait trop habilement tendu pour que cet homme vain, jaloux,
orgueilleux, et d'une mchancet cruelle lorsqu'on blessait son
amour-propre, pour que cet homme, disons-nous, n'y tombt pas, et
n'entrt pas ainsi dans un ordre d'ides ncessaires au plan diabolique
d'Iris....

En effet, aprs avoir pass par tous les degrs de la colre et s'tre
mentalement abandonn aux menaces les plus violentes contre Berthe et
son complice inconnu, tout  coup M. de Brvannes sourit avec une sorte
de joie froce; il se calma, s'apaisa, plus que satisfait de la trahison
de Berthe; il n'eut plus qu'une crainte... celle de ne pas pouvoir se
procurer des preuves flagrantes de son dshonneur.

Il jugea ncessaire  ses projets de cacher  madame de Brvannes la
dnonciation qu'il avait reue, pour pier ses moindres dmarches; il
voulait l'endormir dans la plus profonde scurit.

Aussi, le lendemain (jour de la prsentation de Berthe  madame de
Hansfeld) M. de Brvannes entra chez sa femme, aprs s'tre fait
prcder d'un norme bouquet et d'une charmante parure de fleurs
naturelles.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XVI.

CONVERSATION.


Berthe, peu accoutume  de telles prvenances de la part de M. de
Brvannes, fut doublement surprise de ce cadeau de fleurs, surtout aprs
la scne de la veille, scne dans laquelle son mari s'tait montr si
grossier.

Elle fut non moins tonne de son air contrit et doucereux; mais dans
son ingnuit elle se laissa bientt prendre au faux sourire de bont
qui temprait  ce moment la rudesse habituelle des traits de M. de
Brvannes.

Quoiqu'elle et fait son possible pour ne pas aller  l'htel Lambert
dans la crainte d'y rencontrer M. de Hansfeld, Berthe se sentait
intrieurement coupable de cacher  son mari les entrevues qu'elle avait
eues chez Pierre Raimond avec Arnold; aussi s'exagrait-elle encore ses
torts  la moindre bonne parole de M. de Brvannes.

Ce fut donc presque avec confusion qu'elle le remercia des fleurs qu'il
lui avait envoyes.

--En vrit, Charles--lui dit-elle--vous tes mille fois bon, vous me
gtez... ce bouquet tait magnifique, cette parure de camlias est de
trop.

--Vous avez raison, ma chre amie, vous n'avez pas besoin de tout cela
pour tre charmante... mais je n'ai pu rsister au dsir de vous envoyer
ces fleurs, malgr leur inutilit; je suis ravi que cette lgre
attention vous ait fait plaisir.... J'ai tant  me faire pardonner....

--Que voulez-vous dire?

--Sans doute: hier, n'ai-je pas t brusque, grondeur?... N'ai-je pas
enfin fait tout ce qu'il fallait faire pour tre excr? Mais les maris
sont toujours ainsi.

--Je vous assure, Charles, que j'avais compltement oubli....

--Vous tes si bonne et si gnreuse.... Vraiment quelquefois je ne sais
comment j'ai pu mconnatre tant de prcieuses qualits....

--Charles... de grce.

--Non vraiment... cela m'explique l'incroyable, l'aveugle confiance que
j'ai toujours eue en vous,  part quelques accs de jalousie sans motif,
bien entendu.... Tenez, vous ne sauriez croire combien surtout notre
conversation d'hier a augment ma confiance en vous.

--Mon ami....

--Dans le premier moment, je l'avoue... la franchise de vos craintes m'a
un peu effray; mais depuis, en y rflchissant, j'y ai trouv au
contraire les plus srieuses garanties pour l'avenir, et une preuve de
plus de votre excellente conduite....

--Je vous en prie, ne parlons plus de cela--dit Berthe avec un embarras
qui n'chappa pas  son mari.

--Au contraire, parlons-en beaucoup, ce sera ma punition, car j'avoue
mes torts.... J'tais stupide de me fcher de votre loyaut! Pourquoi
n'aurait-on pas la modestie de l'honneur comme la modestie du talent? Si
je vous avais prie de chanter dans un salon, devant un nombreux public,
m'auriez-vous dit:--Je suis certaine de chanter admirablement bien?...
Non, vous eussiez manifest toutes sortes de craintes.... Et pourtant il
est certain que peu de talents galent le vtre.... Eh bien! vous m'avez
parl avec la mme modestie de votre future condition dans le monde o
je vous oblige d'aller, vous m'avez dit avec raison: --J'ai le dsir de
rester fidle  mes devoirs, mais je redoute les sductions et les
prils qui entourent ordinairement une jeune femme, et j'aime mieux fuir
ces dangers que les combattre....

--Encore une fois, je vous en prie, oublions tout ceci--dit Berthe
vritablement mue et touche de la bont de son mari.

--Oh! je ne vous cderai pas sur ce point--reprit celui-ci--je vous
prouverai que je m'obstine dans le bien comme dans le mal; ma franchise
galera votre loyaut... ce qui n'est pas peu dire, et vous saurez
aujourd'hui ce que je vous ai tu hier.

--Quoi donc?

--Je vous parle rarement de mes affaires... mais cette fois vous
m'excuserez si j'entre dans quelques dtails.

--Mon Dieu... je vous prie....

--Un des parents de madame la princesse de Hansfeld est trs haut plac
en Autriche et peut me servir beaucoup en faisant obtenir d'importants
privilges  une compagnie industrielle qui se forme  Vienne et dans
laquelle j'ai des capitaux engags. En me faisant prsenter  la
princesse, en vous priant d'tre aimable pour elle, vous le voyez,
j'agis un peu par intrt... mais cet intrt est le vtre... puisqu'il
s'agit de notre fortune.

--Mon Dieu, pourquoi ne m'avoir pas dit cela hier?

--Je vous l'aurais dit probablement; mais la persistance de vos refus 
propos de cette prsentation m'a contrari. Vous savez que j'ai un trs
mauvais caractre; ma tte est partie... nous nous sommes spars
presque fchs, et je n'ai pas eu l'occasion de vous apprendre ce que je
voulais vous dire.

--S'il en est ainsi, Charles, croyez que je ferai tout mon possible pour
tre agrable  la princesse, puisqu'il s'agit de vos intrts; j'aurai
de la sorte un but en allant chez elle, et je redouterai beaucoup moins
les prils que j'ai la vanit de craindre.

--Voyez, ma chre enfant, ce que c'est que de s'entendre, comme toutes
les difficults s'aplanissent.... Oh! que je m'en veux de ma vivacit;
on s'explique si mal quand on est fch! Mais tenez, puisque nous sommes
en confiance, laissez-moi vous parler  coeur ouvert.

--Je vous en prie... si vous saviez combien je suis touche de ce
langage si nouveau pour moi.

--C'est que le sentiment que j'prouve pour vous est aussi presque
nouveau pour moi.

--Charles, je ne vous comprends pas.

Aprs un moment de silence, M. de Brvannes reprit:

--coutez-moi, ma chre enfant. On aime sa femme de deux faons, comme
matresse ou comme amie. Pendant longtemps je vous ai aime de la
premire faon. Des torts que je ne veux pas nier, mais que vous avez
punis par une dcision irrvocable, ne me permettent plus de vous aimer
que comme amie; mais pour passer de l'un  l'autre de ces deux
sentiments, la transition est pnible... surtout lorsqu'il faut renoncer
 une aussi charmante matresse.

--De grce....

--Le sacrifice est fait... c'est  mon amie,  ma sincre amie que je
parle, que je parlerai dsormais.

M. de Brvannes dissimula si parfaitement ses mauvais desseins, et dit
ces mots d'une voix si pntrante, qu'une larme roula dans les yeux de
Berthe; un aveu de ses torts lui vint aux lvres. Elle prit la main de
son mari, la serra cordialement entre les siennes et rpondit:

--Et dsormais votre amie fera tout au monde pour tre digne de....

--Assez, ma chre enfant--dit M. de Brvannes en interrompant
Berthe;--je sais tout ce que vous valez... et qu'on est toujours sr
d'tre entendu lorsqu'on s'adresse  votre dlicatesse.... Mais
permettez-moi de terminer ce que j'ai  vous dire.... Par cela mme
qu'il y a deux manires d'aimer sa femme, il y a deux manires d'en tre
jaloux..

--Je ne vous comprends pas, mon ami.

C'est ce que je crains, surtout  propos de quelques-unes de mes paroles
d'hier que vous avez peut-tre mal interprtes.

--Comment?

--Sans doute; malheureusement notre entretien est mont tout  coup sur
un ton si haut que tout s'est lev en proportion; quand je vous parlais
de la diffrence de la jalousie, de l'amour et de l'amour-propre, je
voulais dire que l'on n'est pas jaloux de la mme faon lorsque votre
femme est votre amie au lieu d'tre votre matresse; dans le premier
cas, le coeur souffre; dans le second, c'est l'orgueil; et
malheureusement l'orgueil n'a pas, comme l'amour, de ces retours de
tendresse qui calment et adoucissent les blessures les plus
douloureuses... me comprenez-vous?

--Mais....

--Pas encore, je le vois. Je voudrais vous parler plus franchement...
mais je crains de mal m'expliquer et de vous choquer peut-tre.

--Parlez... ne craignez rien.

--Eh bien, coutez-moi, ma chre enfant. Depuis longtemps vous n'tes
plus pour moi qu'une amie; mais vous avez  peine vingt-deux ans. Ces
sductions dont vous parlez, vous avez raison de les craindre; personne
plus que vous ne peut y tre expose... car ma conduite envers vous, je
ne le nie pas, pourrait sinon autoriser, du moins excuser vos fautes.

--Ah! monsieur... pouvez-vous penser?...

--Laissez-moi achever.... Si j'ai toujours le droit d'tre, comme je le
suis, horriblement jaloux par orgueil, c'est--dire jaloux des dehors,
des apparences de votre conduite, j'ai malheureusement perdu le droit
d'tre jaloux de votre coeur; j'ai seul caus votre refroidissement par
mes infidlits, par mes durets. Il serait donc souverainement injuste
et absurde de ma part, je ne dirai pas d'exiger, mais d'esprer qu'
votre ge votre coeur soit  tout jamais mort pour l'amour.

Berthe regarda son mari avec stupeur.

--Tout ce que je demande, tout ce que j'ai le droit d'attendre de mon
amie--reprit-il--et  ce sujet elle me trouverait inexorable, c'est, par
sa conduite extrieure, de respecter aussi scrupuleusement l'honneur de
mon nom que si elle m'aimait comme le plus aim des amants; en un mot,
ma chre enfant, votre vie publique m'appartient parce que vous portez
mon nom... la vie de votre coeur doit tre mure pour moi, puisque j'ai
perdu le droit d'y tre intress. Tout ce que je vous dis semble vous
tonner; pourtant, rflchissez bien; souvenez-vous de notre
conversation d'hier, et vous verrez que je vous dis  peu prs les mmes
choses... le ton seul diffre.... Pour me rsumer en deux mots, de ce
jour vous avez votre libert complte, absolue; vous vous appartenez
tout entire... nous sommes spars sinon de droit, du moins de fait.
Mais par cela mme que cette libert intime est plus absolue, vous devez
pousser jusqu'au dernier scrupule la stricte observation de vos devoirs
apparents; et, je vous le rpte, autant vous me trouverez tolrant ou
plutt ignorant  propos de vos intrts de coeur, autant vous me
trouverez rigoureux, impitoyable  l'endroit du respect des convenances.
Mditez bien ceci, ma chre enfant; ds aujourd'hui nos positions sont
nettement tranches. J'aurai sans doute plutt besoin que vous de cette
tolrance mutuelle  laquelle nous venons de nous engager pour nos
affaires de coeur... mais je n'en suis pas encore aux confidences; et
plus tard j'aurai peut-tre  solliciter l'indulgence de mon amie. A
propos d'indulgence, je vous demanderai bientt la permission de vous
quitter et de vous laisser seule.... D'ici  peu de jours je partirai
pour un voyage trs court, mais trs important....

--Vous partez... vous partez... dans ce moment?...

--Pour trs peu de temps, vous dis-je, une ou deux semaines au plus....
Des affaires urgentes.... Mais pendant ce temps je vous confierai mes
intrts auprs de madame de Hansfeld, bien certain qu'ils ne peuvent
tre mieux placs qu'entre vos mains.... Allons, ma chre enfant, 
tantt. Faites-vous bien belle; car si je n'ai plus ma vanit d'amant,
j'ai ma vanit de mari.

Ce disant, M. de Brvannes baisa Berthe au front et sortit.

Quelques moments de plus, sa haine et sa rage clataient malgr lui.

Les mille motions qui s'taient peintes sur la candide physionomie de
Berthe pendant que son mari parlait, l'espce de joie involontaire dont
elle avait eu honte un moment aprs, mais qu'elle n'avait d'abord pu
cacher lorsqu'il lui avait rendu sa libert; son inquitude vague, ses
esprances tour  tour veilles et contenues, tout avait clair M. de
Brvannes sur la position du coeur de Berthe.

Il n'en doutait plus, elle aimait; il tait trop sagace pour s'y
tromper.

Il avait un rival... sa femme le trompait.

Ce fut donc avec une secrte et sombre satisfaction qu'il s'applaudit
d'avoir plong madame de Brvannes dans la plus complte, dans la plus
profonde scurit.

FIN DE LA DEUXIME PARTIE.

       *       *       *       *       *




TROISIME PARTIE.




CHAPITRE XVII.

RSOLUTION.


La passion de madame de Hansfeld pour M. de Morville avait encore
augment depuis sa dernire entrevue au bal de l'Opra.

Cet amour tait chez Paula un bizarre mlange de nobles exaltations et
de funestes arrire-penses. Elle aurait cru avilir l'homme qu'elle
aimait, en souffrant qu'il se parjurt, et elle tait rsolue sinon
d'ourdir, du moins de laisser tramer par Iris un complot infernal contre
les jours de son mari, pour pouvoir pouser M. de Morville, sans que
celui-ci faillt  son serment.

En vain Paula restait trangre  cette machination, dont elle
entrevoyait  peine les rsultats; elle sentait,  la violence mme de
ses hsitations, de ses craintes, de ses remords anticips, quelle part
criminelle elle prenait dans cette pouvantable action, uniquement
conue dans l'intrt de son amour.

Chose trange pourtant!... Si les rvlations d'Iris avaient eu lieu
quelques mois plus tt, alors, que le prince prouvait toute la
premire ardeur de sa passion pour Paula, passion  la fois si aveugle
et si clairvoyante, qu'elle ne pouvait s'affaiblir par l'apparente
vidence des crimes de sa femme, dont il pressentait l'innocence; si les
rvlations d'Iris, disons-nous, avaient eu lieu, lorsque le seul
obstacle que Paula pt opposer  l'amour du prince tait le souvenir de
Raphal.... Raphal toujours regrett, toujours ador; qu'arrivait-il?

Arnold apprenait l'innocence de Paula; Paula, l'indigne tromperie de
Raphal.

Que de chances alors pour que madame de Hansfeld partaget l'amour du
prince qui mritait tant d'tre aim, qui s'tait montr si vaillamment
pris! A force de soins, de tendresse, il se serait fait pardonner des
soupons dont il avait le premier si gnreusement souffert; Paula et
reconnu combien il avait, en effet, fallu de passion, d'opinitre
passion  son mari pour continuer de l'aimer malgr de si funestes
apparences: la vie la plus heureuse se ft alors ouverte devant elle,
devant lui.

Malheureusement, les rvlations d'Iris avaient t trop tardivement
forces; plus malheureusement encore M. de Hansfeld aimait Berthe, et
madame de Hansfeld M. de Morville. Ce double et fatal amour rendait leur
position intolrable.

Madame de Hansfeld devait rester  jamais enchane  un homme qui ne
l'aimait plus; cet homme aimait une autre femme; et pour faire oublier
 Paula les odieux soupons dont elle avait t victime, il ne pouvait
que l'entourer d'gards froids et contraints.

Et spare de lui par un obstacle insurmontable, elle voyait  travers
le prisme enchanteur de l'amour un homme jeune, beau, spirituel,
passionn... si passionn qu'il avait voulu lui sacrifier ces deux
religions de toute sa vie: _sa parole! sa mre_! et Paula n'avait pas
mme la consolation de songer que l'accomplissement de ses devoirs
ferait au moins le bonheur de M. de Hansfeld.

Celui-ci, trouvant de son ct runies chez Berthe les grces et les
qualits les plus sduisantes, se livrait sans remords  cet amour.
Paula lui ayant toujours manifest son indiffrence.

Telle tait la position de M. et de madame de Hansfeld, au moment o
celle-ci, pour mnager M. de Brvannes, qui pouvait la calomnier si
dangereusement, allait le recevoir  l'htel Lambert, ainsi que Berthe.

L'exaltation de Paula tait arrive  ce point qu'elle ne pouvait
supporter plus longtemps sa position. Elle avait fix  M. de Morville
le terme de huit jours pour lui faire part de sa rsolution suprme,
parce qu'elle voulait qu'avant huit jours le sort de sa vie entire ft
dcid.

Ou elle aurait le courage de profiter des offres d'Iris, ou elle se
tuerait... si le projet de la jeune fille lui semblait exiger une
complicit pour ainsi dire trop directe, trop personnelle.

Rien ne semble plus trange, et rien n'est pourtant plus rel que ces
compositions, que ces attermoiements avec le crime.... Les juges ne sont
pas les seuls  y trouver des _circonstances attnuantes_.

Madame de Hansfeld venait de faire demander Iris: celle-ci entra.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XVIII.

L'PINGLE.


--Vous m'avez demande, marraine?--dit Iris.

--Oui.... Fermez la porte... et voyez si personne ne peut nous entendre.
Iris sortit un instant et revint.

--Personne, marraine.

Le coeur de Paula battait d'une faon trange; elle baissait les yeux
devant le regard pntrant de la bohmienne; enfin elle lui dit avec
effort:

--coutez bien; la conversation que je vais avoir avec vous sera la
dernire que nous aurons au sujet de... ce que vous savez. Vous m'avez
dit, il y a quelques jours: Un mot, un signe de vous... cette pingle...
je suppose, et....

Paula ne put achever.

Iris reprit:

--Et vous tes libre!...

--Vous m'avez dit cela....

--Je le rpte....

--Vous prtendez m'tre dvoue?

--Autrefois, maintenant, toujours.

--Donnez-m'en une preuve.

--Parlez, marraine.

--Dites-moi par quel moyen vous prtendez _me rendre libre_...

La voix de madame de Hansfeld s'altra; elle reprit aussitt et plus
vivement:--Sans que ni vous ni moi soyons complices de... ce... ce qu'il
faut faire pour cela.

Ces mots semblrent brler les lvres de madame de Hansfeld.

--Pourquoi cette question?

--Je ne crois pas  la possibilit de ce que vous m'avez propos; je ne
songe pas  en profiter; mais je veux connatre par quels moyens... vous
prtendez... enfin, vous me comprenez....

--A quoi bon vous en instruire?...

--S'ils me paraissent moins horribles que je ne le suppose...
peut-tre... je ne sais...--Puis la princesse, pouvante de ce qu'elle
venait de dire, mit la main sur ses yeux et s'cria:--Non, non,
laissez-moi... allez-vous-en, ne revenez plus, je ne veux plus vous
voir... sortez....

--Marraine, en grce!...

--Non... sortez, vous dis-je....

--Eh bien! je vais vous dire par quels moyens....

Et Iris baissa la voix, attendant avec anxit une nouvelle injonction
de sortir.

Paula resta muette.

Iris continua:

--Oui, je puis, si vous l'exigez, vous dire par quels moyens vous pouvez
tre libre.... Mais prenez garde... prenez garde....

Madame de Hansfeld regarda fixement Iris.

--Que je prenne garde?

--Oui... vous pourrez amrement regretter de m'avoir interroge  ce
sujet.... Vous avez des scrupules, ils deviendront plus grands encore si
vous tes instruite de mes desseins.... Sans la parole que vous m'avez
fait donner de ne pas agir  votre insu... je vous aurais pargn ces
angoisses.... Quelquefois mme je me demande s'il n'est pas insens 
moi de vous obir pour cela.... Je n'ai d'autre but que votre
bonheur.... L'odieux du parjure ne retomberait que sur moi... peu
importe... vous seriez heureuse.

--Oseriez-vous manquer  ce que vous m'avez promis?

--Malheureusement je ne l'ose pas; un mot de vous est une loi pour
moi.... Au moins que cette soumission  vos volonts vous donne une foi
profonde, aveugle, dans ma parole....

--Dans votre parole?--dit amrement Paula.

--Oui... et je vous jure que les vnements ont march de telle sorte,
sans que vous y soyez mle en rien, vous le savez mieux que personne...
qu'avant huit jours... vous serez peut-tre libre... et non seulement
aucun soupon ne vous atteindra, mais l'intrt, mais les sympathies du
monde seront pour vous..

Madame de Hansfeld regarda Iris avec surprise, presque avec stupeur.

--Mais, s'il en est ainsi, pourquoi ne pas me faire part de ces
vnements, puisque j'y suis, dites-vous, absolument trangre?

--A cause de vos scrupules, marraine.

--De mes scrupules! pourquoi en aurais-je? Ne suis-je pas innocente de
ce qui se passe?

--Vos scrupules natront... quoique insenss.... Ils natront, vous
dis-je, et vous les couterez.

--Comment cela?

--Supposez-vous instruite, par je ne sais quel prodige, de l'avenir
d'une personne qui vous soit absolument indiffrente... que vous ne
connaissez mme pas.... Cette prescience vous apprend que cette personne
doit mourir dans huit jours... mourir fatalement, sans que vous soyez
pour rien dans les causes de cette mort, sans qu'elle vous profite en
rien... sans que vous puissiez changer le cours des vnements qui
l'amnent.... N'prouverez-vous pas une sorte d'angoisse  cette
rvlation? ne vous regarderez-vous pas pour ainsi dire comme complice
du destin en voyant cette personne ignorante du sort terrible qui
l'attend, tandis que vous en tes instruite... vous?

--Je ne me croirais pas complice de cette mort, mais j'prouverais de la
terreur en voyant cette personne marcher, confiante et paisible, vers un
abme qu'elle ignore.

--Eh bien! cette terreur ne deviendra-t-elle pas un remords s'il s'agit
de votre mari, si sa mort comble tous vos voeux, ralise toutes vos
esprances?

--Que dites-vous?

--Quelque innocente que vous fussiez d'une telle catastrophe, ne vous
regarderiez-vous pas presque comme criminelle... seulement parce que
vous tiez instruite  l'avance? Encore une fois, ne m'interrogez pas
davantage... ne me forcez pas  parler... vous vous en repentiriez, il
serait trop tard.... Confiez-vous  moi.

--Me confier  vous... non, non, je sais ce dont vous tes capable....
J'tais certainement innocente de vos affreuses tentatives sur M. de
Hansfeld... et les apparences me condamnaient. Pourtant je vous dis que
je veux tout savoir.

--tes-vous dcide  renoncer  M. de Morville?

--Que vous importe?...

--Il faut que je le sache... dans ce cas seulement je dois parler.... Il
serait cruel de laisser prir pour rien... deux cratures de Dieu....

--La vie de deux personnes serait donc en danger?--s'cria madame de
Hansfeld.

--Malheur sur moi! malheur sur vous!--dit Iris dsole ou paraissant
l'tre de l'indiscrtion qui lui chappait.--Vous me faites dire ce que
je ne voulais pas dire. Eh bien! oui,  cette heure, la vie de deux
personnes est en danger....

--Bni soit Dieu qui t'a fait parler; jamais je n'achterai le bonheur
de ma vie entire  un tel prix.... Je renonce  M. de Morville, et que
je sois maudite si jamais....

--Arrtez... marraine. Je sais la puissance de vos scrupules... mais je
sais aussi la puissance de votre amour.... Quoiqu'il s'agisse de la vie
de deux personnes... vous pourriez tre maudite....

--Malheureuse....

--Tenez, marraine, laissons les vnements suivre leur cours... ce qui
sera... sera....

--Maintenant que tu m'as rempli l'me de terreur, car je sais ce dont tu
es capable, tu veux le taire.... Non, non, parle... je l'exige....

--Eh bien donc, puisque vous m'y forcez, apprenez tout.... Le prince
aime Berthe et il en est aim... Vous savez la jalousie froce de M. de
Brvannes.... Il hait dj le prince parce qu'il est votre mari....
Maintenant qu'il le sait aim de sa femme, il le hait  la mort....
Supposez Berthe assez imprudente pour accorder un rendez-vous  M. de
Hansfeld, rendez-vous innocent ou coupable, volontaire ou forc, peu
importe; M. de Brvannes en est instruit, il les surprend tous deux par
la ruse: les apparences sont contre eux.... Que fait-il? dites, que
fait-il?

--Mon Dieu!... mon Dieu!...

--Que fait-il! Il se croit aim de vous, il croit qu'en vous rendant
libres, vous et lui, par le double meurtre qu'il peut commettre
impunment, il obtiendra votre main....

--Mais c'est une machination infernale....

--Mais seriez-vous libre... ou non?... Et en quoi auriez-vous particip
 tout ceci?... Votre mari vous trompe... pour la femme d'un homme que
vous hassez.... Qu'y pouvez-vous?... Cet homme les tue tous les deux...
tes-vous sa complice? Qui vous empche ensuite d'pouser M. de
Morville?... En quoi lui-mme peut-il jamais vous souponner d'avoir
tremp dans cette machination?... Bien plus, ainsi que je vous le
disais, l'intrt, les sympathies du monde ne seront-ils pas pour
vous?...

--Vous tes folle.... A peine M. de Brvannes se porterait-il  une si
terrible extrmit s'il se croyait aim de moi, et encore il n'oserait
pas m'offrir une main... teinte du sang de mon mari....

--Cet homme est d'une jalousie d'orgueil si sauvage, que dans aucune
circonstance il n'aurait hsit  tuer sa femme et son sducteur; mais
comme il vous aime avec d'autant plus d'ardeur qu'il se croit follement
aim de vous, il ne doute pas que vous ne braviez les convenances
jusqu' lui donner votre main, et il se hte  cette heure de tendre le
pige o sa femme et votre mari doivent infailliblement prir.

--Mais vous perdez la raison. Cet homme, si vaniteux qu'il soit, ne se
croira jamais aim de moi. A peine lui ai-je dit quelques paroles
bienveillantes pour conjurer le mal qu'il pouvait me faire.

--Mais... j'ai parl pour vous... moi!

--Vous avez parl pour moi?

Et Iris raconta  madame de Hansfeld l'histoire du _livre noir_.

Paula resta muette, anantie,  cette rvlation.

Elle ne pouvait croire  tant d'audace,  une combinaison si diabolique.

--Mais c'est pouvantable!--s'cria-t-elle.

Iris regarda sa matresse en souriant d'un air trange, et lui dit:

--Vous m'aviez jusqu'ici reproch d'agir sans votre consentement... j'ai
eu tort.... Je voulais vous cacher le fil des vnements qui se
prparaient, vous m'avez force de vous le dcouvrir.... Vous devez vous
en repentir, maintenant que vous savez tout.... Ignorante de cette
trame, son succs tait pour vous un coup du hasard, vous en profitiez
sans remords; maintenant vous en tes instruite... si vous ne la
dvoilez pas, vous en tes complice.

--Et pourquoi m'avez vous obi?--s'cria machinalement madame de
Hansfeld.--Pourquoi m'avez-vous appris ces horreurs?

Ce mot tait odieux, il rvlait la secrte et homicide pense de Paula.

--Je vous ai obi--reprit amrement Iris--parce que j'attendais cet
ordre avec impatience, et que si vous ne me l'aviez pas donn je vous
aurais de moi-mme instruite de tout ceci....

--Que dit-elle?

--Je ne m'abuse pas; en travaillant  votre bonheur, c'est  ma perte
que je cours: lorsque vous aurez pous M. de Morville, je ne serai plus
pour vous qu'un objet de mpris et d'horreur.... Certes, j'aurais pu
agir en silence, sans vous prvenir, et vous laisser recueillir
innocemment le fruit de cette sanglante combinaison. Mais je l'avoue...
je n'ai pas eu ce courage; je veux bien mourir pour vous, mais 
condition que vous me disiez au moins:--Meurs pour moi!

--trange et abominable crature!

--Votre bonheur causera ma perte, je le sais; mais au moins, au sein de
votre heureux amour, peut-tre aurez-vous un souvenir pour moi....

--Si vous vous sacrifiiez ainsi dans mon intrt, vous eussiez attendu
que ce que vous appelez mon bonheur ft assur pour me faire cette
nouvelle rvlation....

--Non, marraine; il se peut que vous ayez plus de vertu que d'amour, et
alors votre bonheur et t  tout jamais empoisonn. A cette heure, au
contraire, en apprenant  quel prix vous auriez pous M. de Morville,
vous pouvez choisir, vous avez entre vos mains l'avenir de votre amour
pour M. de Morville, le sort de Berthe de Brvannes et de votre mari....
Un mot de vous  M. de Brvannes au sujet du _livre noir_... et il sait
que vous ne l'aimez pas, qu'il est dupe d'une fourberie dont je suis
l'auteur, et qu'au lieu de conduire sa femme  l'htel Lambert pour la
faire plus srement tomber dans le pige qu'il lui tend ainsi qu' M. de
Hansfeld, il doit arracher Berthe  cet amour innocent encore... puisque
la mort de sa femme et du prince lui est inutile; tel est votre devoir,
marraine, faites-le. Sans doute, M. de Brvannes, furieux, rpandra
contre vous les plus atroces calomnies.... Que vous importe?... ce sont
des calomnies.... Sans doute, M. de Morville pourra s'en affliger, y
croire, et sourire amrement en songeant  l'amour idal et romanesque
qu'il avait pour vous; cela est triste; que vous importe?... pendant la
longue vie qu'il vous reste  passer auprs du prince que vous n'aimez
pas, et qui ne vous aime plus... vous pourrez vous rpter glorieusement
chaque jour: J'ai fait mon devoir.

--Oh! maudite sois-tu, dmon vomi par l'enfer!... s'cria madame de
Hansfeld avec garement;--laisse-moi... laisse-moi.... Pourquoi viens-tu
m'enfermer dans un cercle affreux dont je ne puis sortir sans causer la
mort de deux infortuns, ou sans me jeter dans l'abme d'un dsespoir
sans fin?

--Vous assombrissez bien les couleurs du tableau, marraine; vous pouvez
sortir du cercle affreux dont vous parlez... mais pour aller le front
haut et fier  l'autel avec M. de Morville, pour passer auprs de lui
la vie la plus belle et la plus honore.

--Oh! tais-toi... tais-toi!

--Et cela sans lui faire parjurer ses serments, et cela sans le rendre
coupable envers sa mre, car elle bnirait ce mariage, que vous pouvez
contracter avec joie... sans honte, sans crime, en restant paisible 
attendre les vnements... ne provoquant rien, ne faisant rien, ne
sachant rien....

--Tais-toi! oh! tais-toi!

--N'encourageant pas mme par un mot hypocrite la vengeance froce et
intresse de M. de Brvannes, en tant toujours avec lui froidement
polie.... Tout est prvu.... Le livre noir parlera pour vous: le livre
noir dira que, pour rendre plus tard votre mariage possible, il ne faut
pas qu'on souponne M. de Brvannes de vous aimer et d'avoir calcul la
vengeance qu'il aura tire du prince et de Berthe.... Cela vous pargne
encore une assiduit qui, remarque dans le monde, aurait pu veiller la
jalousie de M. de Morville.... Je vous dis que tout tait prvu...
soigneusement prvu, marraine.

--Mon Dieu!... mon Dieu, dlivrez-moi de l'obsession de cette crature!

--De sorte qu'aprs le tragique vnement--reprit imperturbablement
Iris--M. de Brvannes n'a aucun reproche  vous faire, et vous lui
fermez votre porte sans un mot d'explication. Brvannes clatera... que
pourra t-il faire ou dire? Le livre noir est entre mes mains, il n'a
pas une lettre de vous; d'ailleurs, pour se plaindre, il lui faudrait
avouer l'infme calcul qui lui a presque fait provoquer son dshonneur
pour avoir le droit de tuer sa femme et votre mari.... Mais il
n'oserait, car il inspirerait autant de mpris que d'horreur, qu'en
dites-vous, marraine?

--Laisse-moi... te dis-je... va-t'en... va-t'en... tu m'pouvantes!

--Mon Dieu! que fais-je autre chose que de vous exposer le bien et le
mal?... Maintenant vous tes libre... choisissez!

--Monstre!... tu sais bien la porte de les paroles... et des
criminelles esprances que tu voques  ma pense.

--Suis-je un monstre... pour vous dire de choisir entre le bien et le
mal? La vertu est donc une terrible chose  pratiquer, qu'elle cote
autant de larmes que le crime?...

--Seigneur, ayez piti de moi!

--Un dernier mot, marraine. J'ai pu mettre en jeu certaines passions,
prparer certains vnements... mais il ne dpend plus de moi de modrer
leur marche; car... ils semblent se prcipiter... demain, peut-tre, il
serait trop tard.... Si vous tes dcide au _bien_... c'est--dire 
prvenir votre mari du danger qu'il va courir, et M. de Brvannes de la
mystification dont il est dupe... agissez sans dlai, aujourd'hui mme,
 l'instant.... Une heure de retard peut tout perdre... c'est- dire
tout gagner dans l'intrt de votre amour....

A ce moment, un valet de chambre entra, aprs avoir frapp, chez Paula.

--Qu'est-ce?--dit-elle  cet homme.

--Ne sachant pas si madame la princesse recevait, j'ai pri M. et madame
de Brvannes d'attendre.

--Ils sont l?--s'cria madame de Hansfeld en tressaillant.

--Oui, princesse.

--Madame a oubli qu'elle avait donn rendez-vous  M. et madame de
Brvannes ce matin...--dit Iris.

--En effet--reprit Paula d'une voix mue--je... oui... sans doute.

--La princesse reoit--se hta de dire Iris.--Priez seulement M. et
madame de Brvannes d'attendre... un moment.

Le valet de chambre sortit.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XIX.

DCISION.


--Jamais... jamais... je n'aurai le courage de recevoir monsieur et
madame de Brvannes--s'cria la princesse avec dsespoir--car....

La voix du prince interrompit Paula.

Le salon o elle se trouvait tait spar des autres appartements par
une longue galerie semblable  celle que M. de Hansfeld occupait 
l'tage suprieur.

Des portires de velours remplaaient les portes; Paula entendit son
mari demander au valet de chambre, qui se tenait  l'extrmit de cette
galerie, si la princesse tait chez elle.

--C'est le prince!--s'cria Iris.

--Il va se rencontrer avec cette jeune femme...--dit Paula.--Tous deux
ignorent que M. de Brvannes est instruit de leur amour, et que par un
affreux calcul il doit feindre d'ignorer cet amour.... Oh! c'est
horrible... les laisser dans cette funeste confiance....

Iris se hta de lui dire:

--Vous voulez pargner ces malheureux et renoncer  M. de Morville?
Soit; tout  l'heure, au moment o M. de Brvannes sortira de l'htel,
je trouverai moyen de lui parler, et en deux mots je lui apprends la
fourberie du livre noir.

Paula fit un mouvement.

--N'est-ce pas l votre volont, marraine?

--Oui, oui.

--Pourtant, si par hasard cette volont changeait, si vous vouliez
profiter des vnements que cette rencontre du prince et de Berthe chez
vous va prcipiter encore...  moins que vous ne vous y opposiez lorsque
vous me verrez me lever pour aller attendre M. de Brvannes, donnez-moi
cette pingle en me disant de la serrer... cela voudra dire que M. de
Brvannes doit rester dans son erreur....

--Mais....

--Voici le prince.... Tout  l'heure donnez-moi cette pingle... et dans
huit jours vous tes libre, sinon... renoncez  jamais  M. de Morville.

M. de Hansfeld entra chez sa femme.

Iris avait l'habitude de rester auprs de sa matresse, lors mme que
celle-ci recevait des visites. Sa prsence  la scne suivante parut
donc au prince fort naturelle.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XX.

LA CHASSE AU MARAIS.


M. de Hansfeld tait  la fois surpris, mu, troubl.

Il venait de voir Berthe descendre de voiture avec M. de Brvannes,
Berthe  qui il avait cru dire  tout jamais adieu lors de sa dernire
entrevue avec elle chez Pierre Raimond.

Ayant toujours ignor que Paula connaissait M. de Brvannes, Arnold ne
pouvait concevoir pourquoi celui-ci conduisait sa femme  l'htel
Lambert, et comment madame de Hansfeld s'tait lie avec Berthe, dont
elle le savait pris. Paula, pour chapper au voyage d'Allemagne dont
son mari la menaait, ne l'avait-elle pas menac  son tour de rvler
les entrevues qu'il avait avec Berthe chez le graveur, de les rvler,
disons-nous,  M. de Brvannes?

Quel tait donc le but de Paula en recevant Berthe  l'htel Lambert?
tait-ce affectation, indiffrence?

Arnold se perdait en conjectures; en songeant qu'il allait revoir
Berthe, l'tonnement, le bonheur, la crainte l'agitaient malgr lui. Il
dit  Paula, d'une voix lgrement mue:

--Il me semble que je viens de voir entrer une visite pour vous?

--Oui...--rpondit madame de Hansfeld avec embarras.--Une femme de mes
amies m'a prsent dans le monde madame de Brvannes, que l'on dit
charmante et que vous trouvez telle...--ajouta-t-elle en riant d'un air
forc.--Madame de Brvannes m'a demand quand je restais chez moi, je
lui ai dit aujourd'hui et je l'avais oubli... On l'a fait un moment
attendre avec son mari.... Ne vous ayant pas vu, il m'a t impossible
de vous prvenir de cette visite... qui, je le crois, ne pouvait
d'ailleurs vous tre dsagrable.

--Ma marraine me permettra-t-elle de lui faire observer que voil dj
bien longtemps que les personnes attendent?--dit Iris avec une sorte de
familiarit respectueuse  laquelle on tait habitu.

--Elle a raison--dit M. de Hansfeld, imprudemment entran par le dsir
de revoir Berthe; il sonna.

Un laquais parut.

--Faites entrer--dit le prince.

Le laquais sortit.

Iris et Paula changrent un regard.

Pour l'intelligence de la scne suivante, nous dirons que quelques
lignes du livre noir, toujours crites au nom de Paula et communiques
le matin mme par Iris  M. de Brvannes, apprenaient  celui-ci que
l'objet de l'amour de Berthe tait le prince de Hansfeld, et que trs
souvent elle avait eu des entrevues avec lui, sous un nom suppos, chez
Pierre Raimond.

Quelques mots expressifs indiquaient le parti terrible que M. de
Brvannes pouvait tirer de cet amour, dont la punition, s'il devenait
coupable et flagrant, pouvait assurer la libert de M. de Brvannes et
de Paula.

Aprs cette dcouverte, M. de Brvannes redoubla d'hypocrisie afin
d'augmenter encore la scurit de sa femme, qu'il se promit nanmoins
d'observer attentivement, quoiqu'il ne doutt pas qu'elle aimt le
prince.

Le premier refus de Berthe de se rendre  l'htel Lambert, son motion
croissante en approchant des lieux o elle allait revoir Arnold, taient
des preuves convaincantes de cet amour. M. de Brvannes s'tant
d'ailleurs inform auprs du portier de Pierre Raimond des visites que
recevait le graveur, M. de Hansfeld lui avait t si exactement dpeint
qu'il n'attendait que l'occasion de voir le prince pour s'assurer de son
identit avec le visiteur assidu de Pierre Raimond.

Paula, assise auprs de la chemine, avait  ct d'elle une petite
table sur laquelle tait place la fatale pingle qui, remise  Iris,
devait l'empcher de dvoiler  M. de Brvannes la fourberie dont il
tait dupe, et le laisser dans la crance qu'en se dbarrassant de sa
femme et du prince il pourrait pouser Paula.

La bohmienne, occupe d'un travail de tapisserie, tait demi-cache par
les rideaux de la fentre auprs de laquelle elle se tenait; mais elle
pouvait nanmoins ne pas quitter sa matresse du regard.

Et il faut le dire, ce regard semblait quelquefois exercer sur Paula une
sorte de fascination.

Enfin M. de Hansfeld, debout devant la chemine, dissimulait  peine son
motion.

La porte s'ouvre, un valet de chambre annonce:

--M. et madame de Brvannes.

Peut-tre trouvera-t-on un contraste assez dramatique entre la
conversation futile, oiseuse, dsintresse des quatre acteurs de cette
scne, et les anxits, les passions diverses et profondes qui les
agitaient.

Madame de Hansfeld se leva, fit quelques pas au-devant de Berthe, et lui
dit avec grce:

--Vous tes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu vous rappeler
que je restais chez moi aujourd'hui.

--Madame... vous... tes bien bonne--balbutia Berthe, en baissant les
yeux de peur de rencontrer ceux d'Arnold.

La malheureuse femme se sentait dfaillir.

La princesse ajouta:

--Voulez-vous me permettre, madame, de vous prsenter monsieur de
Hansfeld, qui n'a pas eu, jusqu' prsent, l'honneur de vous
rencontrer?

Arnold s'avana, salua profondment et dit  Berthe:

--Je regrette toujours de ne pas accompagner madame de Hansfeld dans le
monde aussi souvent que je le dsirerais; mais aprs la bonne fortune
qu'elle vous a due, madame, je le regrette doublement; pourtant je me
console, puisque je suis assez heureux pour pouvoir vous prsenter
mes... hommages.

Voulant venir au secours de Berthe, qui de plus en plus trouble ne
trouvait pas un mot  rpondre  Arnold, madame de Hansfeld dit 
celui-ci en lui prsentant M. de Brvannes d'un geste:

--Monsieur de Brvannes....

Ce dernier salua.

Le prince lui rendit ce salut et lui dit avec affabilit:

--Je serai toujours enchant, monsieur, de vous rencontrer chez madame
de Hansfeld, et j'espre que j'aurai le plaisir de vous y voir souvent.

--Aussi souvent, monsieur, qu'il me sera possible de profiter d'une
offre si aimable sans en abuser....

Aprs ces prliminaires indispensables, les quatre personnages
s'assirent. Paula  sa place,  droite de la chemine, Berthe  gauche,
M. de Brvannes  ct de madame de Hansfeld, et Arnold auprs de la
fille du graveur.

Le prince, sentant la ncessit de vaincre son motion, faisait les
honneurs de chez lui avec la plus parfaite dignit.

Berthe, de son ct, se rassurait peu  peu; Paula tchait de ne pas
cder aux terribles proccupations que devait lui causer son dernier
entretien avec Iris.

M. de Brvannes, qui avait toujours entendu parler du prince de Hansfeld
comme d'une sorte d'original, farouche, bizarre,  demi-insens, et qui
s'tait demand comment sa femme avait pu s'prendre d'un tel homme, M.
de Brvannes resta stupfait de la distinction et de la gracieuse
urbanit du prince, dont la figure juvnile et douce tait des plus
charmantes.

Alors il comprit parfaitement l'amour de Berthe, et sa rage s'en
augmenta contre elle et contre M. de Hansfeld. Aussi, jetait-il
quelquefois sur celui-ci  la drobe des regards de tigre; puis il
cherchait les yeux de Paula avec un air d'intelligence tour  tour
sombre et passionn qui prouva  madame de Hansfeld qu'Iris ne l'avait
pas trompe au sujet du livre noir.

Un silence assez embarrassant avait succd aux premires banalits de
la conversation.

Le prince le rompit en disant  Berthe:

--Vous avez d, madame, avoir bien de la peine  trouver cette demeure
isole au milieu de ce quartier dsert?

--Non, monsieur,--rpondit Berthe en rougissant jusqu'aux yeux;--mon
pre... habite trs prs d'ici.

Cette rponse, que la jeune femme avait, pour ainsi dire, faite
involontairement, redoubla sa confusion en lui rappelant les premiers
temps de son amour pour Arnold. Celui-ci se hta d'ajouter:

--C'est diffrent, madame; mais venir  l'le Saint-Louis, c'est
toujours une espce de voyage pour les vritables Parisiens.

--Du moins--dit M. de Brvannes--on est bien ddommag de ce voyage...
comme vous dites, monsieur, en pouvant admirer cet htel... un vritable
palais!...

--En effet--dit Paula pour prendre part  la conversation--dans le
faubourg Saint-Germain, ce quartier des beaux htels que nous avons
habit pendant quelque temps, on ne trouve rien de comparable  cette
demeure vritablement grandiose.

--On ne peut plus btir des palais maintenant--dit M. de Brvannes--les
fortunes sont beaucoup trop divises.... Vous avez beaucoup plus de bon
sens que nous, messieurs les trangers; en Angleterre, en Russie, en
Allemagne aussi, je le suppose, le droit d'anesse a sagement maintenu
le principe de la grande proprit.

--Je suis sr, monsieur--dit en souriant M. de Hansfeld--que vous n'avez
jamais eu de frre ou de soeur?

--C'est vrai, monsieur; mais qui vous donne cette certitude?

--Votre admiration pour l'excellence du droit d'anesse.

M. de Brvannes ne comprit pas ce qu'il y avait d'aimable dans les
paroles du prince, et il rpondit:

--Vous croyez, monsieur, que si je n'tais pas fils unique j'aurais eu
d'autres manires de voir  ce sujet?

--Je crois, monsieur, que votre manire d'aimer vos frres et vos soeurs
aurait compltement chang votre manire de voir  ce sujet. Mais,
pardonnez-nous, madame--dit le prince en s'adressant  Berthe--de parler
pour ainsi dire politique; ainsi, sans transition aucune, je vous
demanderai ce que vous pensez de la nouvelle comdie... donne au
Thtre-Franais. Madame de Hansfeld et moi, nous avons eu le plaisir de
vous y voir, je n'ose dire de vous y remarquer.

--Cela ne pouvait gure tre autrement--dit Berthe en reprenant un peu
d'assurance--j'tais  ct de madame Girard, qui avait une coiffure si
singulire qu'elle attirait tous les regards.

--Je vous assure, madame--reprit Paula--qu'en jetant les yeux dans votre
loge nous n'avons vu le singulier bonnet... le sobieska de madame
Girard, que par hasard.

--Cette comdie m'a paru charmante et remplie d'intrt--dit Berthe--et,
sans connatre l'auteur, M. de Gercourt, j'ai t enchante de son
succs... il avait tant d'envieux!

--L'auteur, M. de Gercourt, est tout  fait un homme du
monde?...--demanda madame de Hansfeld.

--Oui, madame--reprit M. de Brvannes--il a t l'un des cinq ou six
hommes des plus  la mode de Paris; on le classait mme immdiatement
aprs le _beau_ Morville, cet astre qui a longtemps brill d'un clat
sans gal; entre nous, je ne sais pas trop pourquoi; c'tait un
engouement ridicule, rien de plus, car Gercourt et beaucoup d'autres ont
mille fois plus d'agrments que ce prtentieux M. de Morville.

Paula tressaillit en entendant prononcer un nom si cher  son coeur.

Le regard de la princesse rencontra le regard d'Iris... ce regard lui
pesa sur le coeur comme du plomb.

Ignorant compltement l'amour de Paula pour M. de Morville, et croyant
d'un bon effet aux yeux de madame de Hansfeld, de faire montre de ddain
 l'endroit d'un des hommes les plus recherchs de Paris; cdant
d'ailleurs  un sentiment d'envie et  une habitude de dnigrement qu'il
avait depuis longtemps prise  l'gard de M. de Morville, qu'il
dtestait, sans autre motif qu'une basse jalousie, M. de Brvannes,
continua:

--Ce M. de Morville a une jolie figure, si l'on veut; mais il a l'air si
stupidement satisfait de lui-mme, qu'il en fait mal au coeur. On parle
de ses succs; aprs tout, il n'a jamais russi qu'auprs de ces femmes
faciles auxquelles on peut prtendre, pourvu qu'on soit du monde dont
elles sont.... On a fait beaucoup de bruit de sa liaison avec cette
Anglaise: il en tait fort pris, soit; mais elle se moquait de lui,
comme fera toute femme de bon got; car ne trouvez-vous pas, madame,
qu'on peut toujours  peu prs juger de la valeur d'une femme par la
valeur de l'homme qu'elle distingue?

--C'est gnralement vrai, monsieur--dit Paula en se contenant.

--Eh bien! madame, vous venez d'apprcier les sots et ridicules
enthousiastes de ce sot et ridicule Morville.

Rien de plus vulgaire que ce dicton: Les petites causes produisent
souvent de grands effets. Mais aussi rien de plus vrai que cette
vulgarit.

En voici une nouvelle preuve:

M. de Hansfeld ne connaissait pas M. de Morville, il lui tait donc
indiffrent d'en entendre parler en mal ou en bien; mais cdant, malgr
lui sans doute,  un vague dsir de se mettre bien avec M. de Brvannes,
il crut lui tre agrable en partageant son avis au sujet de M. de
Morville.

Enfin, la pauvre Berthe elle-mme, autant par envie de complaire  son
mari que par suite de cette dfrence, de cet acquiescement involontaire
qu'une femme accorde toujours au jugement de celui qu'elle aime, la
pauvre Berthe, disons-nous, fut, pour ainsi dire, le naf et timide cho
du prince dans la conversation suivante.

Cette conversation fut la _cause_; nous dirons tout  l'heure l'_effet_.

M. de Hansfeld reprit donc:

--Je ne connais pas M. de Morville, je l'ai aperu deux ou trois fois;
il m'a paru beau, mais d'une affectation presque ridicule, et j'ai
entendu dire que l'on exagrait beaucoup son mrite....

--C'est aussi ce que j'ai entendu dire...--ajouta la malheureuse
Berthe;--il a, ce me semble, une figure trs rgulire... mais peut-tre
un peu insignifiante.

Paula ne dit pas un mot; elle prit sur la petite table l'pingle fatale
et se mit  jouer avec ce bijou.

Iris ne quittait pas sa matresse du regard.

Elle tressaillit d'une sombre joie au mouvement de sa matresse.

On le voit, la petite _cause_ commenait  produire son _effet_.

--Je suis enchant de voir une personne de got comme vous,
monsieur--dit M. de Brvannes au prince--rendre mon jugement dcisif en
l'approuvant.

Arnold, pour achever de se mettre tout  fait dans les bonnes grces du
mari de Berthe, hasarda un lger mensonge et reprit:

--Je me souviens mme d'avoir un jour cout sa conversation, et je l'ai
trouve au-dessous du mdiocre....

--Il est vrai que M. de Morville ne passe pas, dit-on, pour avoir
infiniment d'esprit...--ajouta le doux et tendre cho en baissant ses
grands yeux bleus, et en rougissant  la fois et de mentir et de faire
une sorte de _bassesse_ pour tre agrable  M. de Brvannes.

La petite cause continuait de produire son effet.

Tenant dans sa main droite l'pingle constelle madame de Hansfeld
battait pour ainsi dire sur sa main gauche la mesure du crescendo de
colre qui l'agitait, et qui enveloppait Berthe, M. de Brvannes et le
prince.

Dans ce moment elle rencontra les yeux d'Iris, et, au lieu de dtourner
son regard de celui de la bohmienne, elle la regarda un moment d'un air
tellement significatif, qu'Iris crut qu'elle allait lui donner
l'pingle.

M. de Brvannes reprit, en s'adressant  madame de Hansfeld:

--Mais vous-mme, madame, que pensez-vous de M. de Morville?
N'avons-nous pas raison de nous rvolter un peu contre l'admiration
moutonnire qui fait une idole d'un homme nul?

--Certainement, monsieur--dit Paula--il est trs bien de ne pas accepter
des renommes par cela seulement qu'elles sont des renommes....

--C'est qu'aussi jamais renomme ne fut moins mrite; et je ne suis pas
le seul, je vous le jure, qui proteste contre elle.... Beaucoup de
personnes pensent comme moi; et ce qui indispose contre ce M. de
Morville, c'est qu'il prtend  tous les succs. A l'entendre, il monte
 cheval mieux que personne, il fait des armes mieux que personne, il
lire  la chasse mieux que personne....

--Est-ce que M. de Morville est grand chasseur?--dit Arnold.

--Il en a du moins la prtention, car il les a toutes; mais je suis sr
qu'il justifie aussi peu celle-l que les autres, et qu'il chasse par
ton et non par plaisir.

--Il a tort--dit Arnold--car c'est un des plus vifs plaisirs que je
connaisse....

--Vous tes chasseur, monsieur?--dit M. de Brvannes.

--Nous avons de si belles chasses en Allemagne, qu'il est impossible de
ne pas avoir ce got. Il est surtout une chasse que j'aimais beaucoup,
et qui n'est peut-tre pas trs connue en France....

--Quelle chasse, monsieur?... Je puis vous renseigner, car j'ai aim,
j'aime encore passionnment la chasse....

--La chasse au marais. Nous avons en Allemagne d'admirables passages
d'oiseaux aquatiques.

--Vous aimez la chasse au marais!...--s'cria M. de Brvannes aprs un
moment de rflexion, et comme clair par une ide subite.

--A la folie... monsieur.... Mais avez-vous en France beaucoup de ces
chasses?

--Nous en avons, et je puis mme dire que j'en ai une chez moi, en
Lorraine, des plus belles de la province....

--Certainement--dit navement Berthe--ce matin mme encore le rgisseur
de M. de Brvannes lui a annonc qu'il y avait en ce moment un passage
extraordinaire de...--je ne me rappelle pas le nom de ces oiseaux--dit
Berthe en souriant.

--Un passage de halbrans; ils sont venus s'abattre sur nos tangs par
nues... et, tenez, monsieur--dit M. de Brvannes avec une expression de
franche cordialit--si je ne craignais pas de passer pour un vrai paysan
du Danube... pour un homme par trop sans faon....

Le prince regardait M. de Brvannes avec surprise.

--En vrit, monsieur--lui dit-il--je ne comprends pas....

--Eh bien, ma foi, arrire la honte, entre chasseurs la franchise avant
tout. Le passage des halbrans est magnifique cette anne, il dure
toujours au moins une huitaine. J'ai quatre cents arpents d'tangs; ma
maison est confortablement arrange pour l'hiver.... Permettez-moi de
vous offrir d'y venir tirer quelques coups de fusil; en trente-six
heures nous serons chez moi.... Et, si par un hasard inespr, madame de
Hansfeld n'avait pas trop d'aversion pour la campagne pendant quelques
jours d'hiver, madame de Brvannes tcherait de lui en rendre le sjour
le moins dsagrable possible. Vous le voyez, monsieur, lorsque je me
mets  tre indiscret, je ne le suis pas  demi....

A cette proposition si brusque, si inattendue, si en dehors des
habitudes et des usages reus, et qui, accepte par M. de Hansfeld
pouvait avoir de si terribles rsultats, la princesse tressaillit.

Berthe rougit et frissonna.

Iris bondit sur sa chaise. M. de Hansfeld put  peine dissimuler sa
joie; pourtant, avant d'accepter, il tcha, mais en vain, de rencontrer
le regard de Berthe. La jeune femme n'osait lever les yeux.

Arnold interprta cette expression ngative en sa faveur, et rpondit:

--En vrit, monsieur, cette offre est si aimable et faite avec tant de
bonne grce... que je craindrais de vous laisser voir tout le plaisir
qu'elle me fait, si, comme vous le dites, entre chasseurs on ne devait
pas avant tout accepter franchement ce qu'on vous offre franchement.

--Vous acceptez donc, monsieur?--s'cria M. de Brvannes.--Puis,
s'adressant  Paula:--Puis-je esprer, madame, que l'exemple de M. de
Hansfeld vous encouragera, si sauvage que soit mon invitation, si
insolite que soit en plein hiver, je n'ose dire... une telle partie de
plaisir. Je suis sr que madame de Brvannes ferait de son mieux pour
vous faire trouver moins longs ces quelques jours de solitude au milieu
de nos bois.

--Croyez, madame--dit Berthe d'une voix altre--que je serais bien
heureuse si vous daigniez nous accorder cette faveur.

--Vous tes mille fois aimable, madame; mais je crains de vous causer un
tel drangement...--dit Paula dans une inexprimable angoisse. Elle
sentait que de son consentement allait dpendre son avenir, celui de M.
de Morville, celui de Berthe et d'Arnold; car, ainsi que l'avait prvu
Iris, sans s'attendre pourtant  cet incident si peu prvu, elle
sentait que les vnements allaient se prcipiter d'une manire
effrayante.

--Soyez gnreuse, madame--dit M. de Brvannes;--nous tcherons de vous
distraire... nous organiserons pour vous de vritables chasses de
demoiselles; j'ai des furets excellents.... Si vous ne connaissez pas le
divertissement du furetage, cela vous amusera, je le crois.... Le temps
est assez doux cet hiver... je puis vous promettre une pche aux
flambeaux.... Enfin, j'ai une rserve bien peuple de daims et de
chevreuils; vous en verrez prendre quelques-uns dans les toiles. Je me
hte de vous dire que cette chasse n'a rien de barbare, car les victimes
restent vivantes. Je sais, madame, que ce sont l de rustiques et
simples amusements; mais le contraste mme qu'ils offrent avec la ville
de Paris pendant l'hiver peut leur donner quelque piquant... de mme
qu'aprs les avoir gots vous trouverez peut-tre plus de saveur aux
brillants plaisirs du monde.

--Croyez, monsieur--rpondit Paula, dans une anxit de plus en plus
profonde--que cette partie de plaisir improvise me serait extrmement
agrable par la seule prsence de madame de Brvannes; mais je crains
vraiment qu'elle ne consente  ce voyage impromptu que par considration
pour moi.

--Oh! non, madame, j'y trouverai, je vous assure, le plus grand
charme... le plus grand plaisir....

Encore un effet important caus par une petite cause.

Ces paroles furent prononces par Berthe avec une si nave expression de
bonheur et de joie... le regard qu'elle changea en ce moment avec
Arnold (regard rapidement intercept par Paula) trahissait une passion
si profonde, si ineffable, si radieuse, que tous les serpents de l'envie
et de la rage mordirent madame de Hansfeld au coeur.

Paula aussi aimait avec passion, avec enivrement... et cet amour ne
devait jamais tre heureux. La vue d'un bonheur qui lui tait interdit
redoubla sa colre; elle se souvint de la malveillance presque
mprisante avec laquelle M. de Brvannes, M. de Hansfeld et Berthe
avaient parl de M. de Morville; elle les enveloppa tous trois dans le
mme sentiment de haine; dans ce moment d'exaspration, d'autant plus
violente qu'elle tait plus contrainte, elle accepta l'offre de M. de
Brvannes, et dit  Berthe d'une voix dont elle sut parfaitement
dissimuler l'motion:

--Eh bien, madame, au risque d'tre vritablement fcheuse en me rendant
 votre aimable insistance... j'accepte.

--Oh! que vous tes bonne, madame!--s'cria Berthe.

--Et quand partons-nous, monsieur de Brvannes?--dit le prince sans
pouvoir dissimuler sa joie;--je me fais une fte de cette chasse.

--Je serai aux ordres de madame de Hansfeld--dit M. de
Brvannes;--seulement je lui ferai observer que le sjour des oiseaux de
passage est ordinairement assez court, et que nous devrions nous rendre
chez moi le plus tt possible.

--Qu'en pensez-vous, madame?--dit M. de Hansfeld  sa femme.

--Mais si demain... convient  madame de Brvannes....

--A merveille--dit M. de Brvannes.--Moi et ma femme, nous partirons ce
soir pour vous prcder de quelques heures, et avoir au moins le plaisir
de vous attendre.

A ce moment, Iris se leva.

Ce mouvement rappela  madame de Hansfeld toute la terrible ralit de
sa position.

Un nuage lui passa devant les yeux, sa respiration se suspendit un
moment sous la violence des battements de son coeur; elle frissonna
comme si une main de glace et pass dans ses cheveux.

Le moment fatal tait arriv.

Il s'agissait pour elle de faire le premier pas dans la voie du crime.

Si elle laissait sortir Iris sans lui donner l'pingle, Iris allait tout
rvler  M. de Brvannes, et Paula renonait  l'espoir alors si
prochain, si probable, d'pouser M. de Morville, en profitant d'un
double meurtre dont elle serait toujours compltement innocente aux yeux
du monde.

Iris rangea assez bruyamment quelques objets sur sa table, pour donner
un avertissement  sa matresse.

Paula hsitait encore....

Iris fit un pas vers la porte....

Une lutte terrible s'engagea dans l'me de madame de Hansfeld entre son
bon et son mauvais ange.

Iris fit encore un pas, atteignit la porte, leva lentement la main pour
la poser sur le bouton de la serrure.

Le pne cria....

Le mauvais ange de Paula eut le dessus dans la lutte; madame de Hansfeld
dit d'une voix si basse, si basse:--Iris!... qu'il fallut toute
l'attention que prtait la bohmienne  cette scne pour que ce mot
parvnt jusqu' elle.

Iris fut en deux pas auprs de sa matresse.

--Tenez... allez, je vous en prie, serrer cette pingle...--dit Paula
d'une voix dfaillante....

Et elle remit l'pingle  la bohmienne.

Iris, en touchant la main de sa matresse pour prendre ce bijou, la
sentit humide et glace.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XXI.

LE CHTEAU DE BRVANNES.


La terre de M. de Brvannes, situe en Lorraine prs de Longueville, 
quelques lieues de Bar-le-Duc, tait une confortable rsidence. Beau
parc, belles rserves de bois, magnifiques tangs aliments par quelques
effluvions de l'Ornain, maison d'habitation vaste et commode, tout, dans
cette proprit, rpondait au tableau que M. de Brvannes en avait trac
 M. de Hansfeld.

Depuis trois jours Berthe, son mari, le prince et Paula sont arrivs au
chteau; Iris a t ncessairement comprise dans l'invitation de M. de
Brvannes, invitation que chacun de nos personnages avait de trop
puissantes raisons d'accepter pour s'arrter  la singularit d'un tel
voyage dans cette saison.

Paula avait continuellement vit toute occasion de se rencontrer seule
avec M. de Brvannes. Ce dernier, selon les prvisions d'Iris, avait
imit madame de Hansfeld, afin de ne pas donner une apparence de
prmditation  la vengeance qu'il calculait avec un atroce sang-froid.

Berthe tait pourtant agite de sinistres pressentiments. Pendant toute
la route de Paris  Brvannes, son mari avait t tour  tour d'une
gaiet force et d'une si obsquieuse prvenance, que la dfiance de
Berthe s'tait vaguement veille.

Un moment elle avait song  prier son mari de la laisser  Paris; mais
aprs l'engagement formel pris avec le prince et la princesse de
Hansfeld, elle abandonna cette ide.

En arrivant  Brvannes, elle s'occupa des soins de la rception de ses
htes. Chose trange! il ne lui vint pas un moment  la pense que son
mari pt tre pris de madame de Hansfeld; cette conviction l'et
peut-tre rassure. Quoique la manire dont cette partie de campagne
s'tait engage et t assez naturelle, un secret instinct disait 
Berthe que ce voyage avait un autre but que la chasse au marais.

La seule personne compltement heureuse, et heureuse sans crainte et
sans arrire-pense, tait Arnold. Un hasard inattendu servait si bien
son amour nagure inespr, qu'il se laissait aller au bonheur de passer
quelques jours avec Berthe dans une intimit de chaque instant.

Iris observait tout et piait surtout les moindres dmarches d'Arnold et
de madame de Brvannes. Malheureusement pour la bohmienne, ces
derniers, malgr les soins incessants que M. de Brvannes avait mis 
leur mnager des occasions de tte--tte, les avaient constamment
vites.

Il restait  Iris un dernier et immanquable moyen de forcer Berthe et M.
de Hansfeld  une entrevue secrte et d'une apparence compromettante:
ds que la nuit approcherait, elle irait dire  Berthe que son pre,
horriblement inquiet de son dpart prcipit, s'tait mis en route, et
que, pour ne pas rencontrer M. de Brvannes, il priait Berthe d'aller
l'attendre dans le chalet o, l't, celle-ci passait ordinairement ses
journes. Cette maisonnette, situe au milieu d'un massif de bois, tait
proche de la grille du parc; rien de plus vraisemblable que l'arrive de
Pierre Raimond; Berthe irait l'attendre au pavillon: au lieu du vieux
graveur, elle verrait arriver Arnold; puis... prvenu par Iris, M. de
Brvannes surviendrait.... Le reste se devine.

Le troisime jour de son arrive  Brvannes, la bohmienne, lasse
d'pier en vain, cherchait Berthe pour la rendre victime de la
machination qu'elle avait mdite, lorsqu'elle aperut celle-ci venant
du ct du pavillon dont il est question, et un peu plus loin, derrire
elle, M. de Hansfeld.

Iris se glissa dans un fourr de houx et de buis normes qui
ombrageaient le parc en cet endroit et formaient une alle sinueuse qui,
longeant les murs, allait de la grille au chalet.

Il est bon de dire que cette fabrique, situe  l'angle des murs du
parc, se composait de deux pices de rez-de-chausse.

Il tait quatre heures environ, le jour trs bas, le ciel pluvieux et
menaant. Au moment o Iris se cacha dans les buis, Arnold rejoignait
Berthe.

Celle-ci tressaillit  la vue du prince et fit quelques pas pour
retourner au chteau; mais Arnold, la prenant par la main d'un air
suppliant, lui dit:

--Enfin... je puis avoir un moment d'entretien avec vous... depuis deux
jours! On dirait, en vrit, que vous me fuyez... moi, si heureux de ce
voyage improvis... Tenez, Berthe, j'ai peine  croire  mon bonheur....

--Je vous en supplie... laissez-moi.... Je vous vite parce que j'ai
peur....

--Peur... et de quoi, mon Dieu?...

--Tenez, monsieur de Hansfeld... vous m'aimez, n'est-ce pas?--s'cria
tout  coup Berthe.

--Si je vous aime!...

--Eh bien!... ne me refusez pas la seule grce que je vous aie
demande....

--Que voulez-vous dire?...

--Partez....

--Partir...  peine arriv... lorsque....

--Je vous dis que si vous m'aimez vous prendrez, bon ou mauvais, le
premier prtexte venu... et vous quitterez cette maison.

--Mais je ne vous comprends pas.... Pourquoi... lorsque votre mari?...

--Ah! ici... ne prononcez pas son nom....

Rassurez-vous.... Je partage vos scrupules.... Je suis ici chez lui....
Je ne vous parlerai pas d'amour; je ne vous dirai rien que votre pre ne
pt entendre s'il tait l. Ce que je vous demande, Berthe, ce sont
quelques-unes de ces bonnes et tendres paroles que vous adressiez 
votre frre Arnold dans ces longues causeries que nous faisions en tiers
avec votre pre.

--Silence... quelqu'un a march dans le taillis...--dit Berthe avec
inquitude.

--Que vous tes enfant.... C'est le vent qui agite les arbres. Tenez!...
voil le givre et la pluie qui tombent... et vous sortez sans votre
manteau africain; c'est un double tort; ce burnous  capuchon vous rend
si jolie....

--Je l'ai laiss dans le vestibule... mais je vous en prie, rentrons au
chteau....

--Il est trop loin, la pluie tombe... pourquoi ne pas aller dans le
chalet, l-bas, attendre que cette averse soit passe?

--Non, non....

--Oubliez-vous votre promesse de me faire visiter ce pavillon, votre
retraite chrie? Oh! je n'abandonne pas cette bonne occasion de vous
forcer  remplir votre promesse.... Tenez, la pluie augmente; venez...
de grce? Mais qu'avez-vous donc, vous me rpondez  peine.... Vous
tremblez, c'est de froid, sans doute... imprudente!...

--Je ne puis vous dire ce que j'prouve, mais je ressens une terreur
vague, involontaire.... Je vous en supplie, malgr la pluie, retournons
au chteau.

--Mais c'est un enfantillage auquel je ne consentirai pas. Vous vous
trouvez un peu souffrante, il ne faut donc pas vous exposer
davantage.... Cette pluie est glace, le chalet est  vingt pas.

--Eh bien! promettez-moi de partir demain.

--Encore?

--Oui.... Ne me demandez pas pourquoi; j'ai peur pour vous, pour moi; je
ne serai tranquille que lorsque vous serez loign d'ici. Je ne
m'explique pas ces craintes... mais je les prouve cruellement.

--Mais enfin... admettez que votre mari soit jaloux.. qu'avez-vous 
redouter? quel mal faisons-nous? Il est d'ailleurs plein d'attentions
pour vous, il ne souponne rien.

--Ce sont justement ses bonts... si nouvelles pour moi... et sa douceur
hypocrite qui m'pouvantent.... Lui, autrefois si brusque.... Et un
jour...--Berthe tressaillit et s'cria en s'interrompant et en mettant
une main tremblante sur le bras d'Arnold:--Encore!!! je vous assure
qu'on marche dans ce taillis.... On nous suit.

Arnold prta l'oreille, entendit en effet quelques branches crier dans
l'pais fourr de buis et de houx; malgr la difficult de pntrer dans
ce massif inextricable, Arnold allait s'y enfoncer, lorsque le bruit
augmenta, le feuillage frmit, et  quelques pas un chevreuil bondit et
sauta sur la route.

Arnold ne put retenir un clat de rire, et dit  Berthe:

--Voyez-vous votre espion?

La jeune femme, un peu rassure, reprit le bras d'Arnold; ils n'taient
plus qu' quelques pas du chalet.

--Eh bien! pauvre peureuse--dit Arnold.

--Je vous en supplie, ne plaisantez pas, je crois aux pressentiments,
Dieu nous les envoie.

--Mais comment, parce que votre mari semble revenir envers vous  de
meilleurs sentiments, vous vous effrayez? Admettez mme qu'il feigne
cette bienveillance hypocrite pour vous tendre un pige, qu'avez-vous 
redouter? que peut-il surprendre? Aprs tout, que demand-je, sinon de
jouir loyalement de ce qu'il m'a offert loyalement, de passer quelques
jours auprs de vous? Je vous le jure, je ne sais pas quels seront mes
voeux dans l'avenir... mais je me trouve  cette heure le plus heureux
des hommes, je ne veux rien de plus; le prsent est si beau, si doux,
que ce serait le profaner que de songer  autre chose....

La pluie redoublait de violence.

Le jour, trs sombre, commenait  baisser.

Berthe et le prince entrrent dans le chalet.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XXII.

LE CHALET.


Berthe, pour faire honneur  ses htes, avait fait disposer ce petit
pavillon de la mme manire que lorsqu'elle l'habitait.

Sur les murs on voyait quelques gravures dues au burin de son pre, des
aquarelles peintes par Berthe, ses livres, son piano. Un bon feu
flamboyait dans la chemine, ses vives lueurs luttaient contre
l'obscurit croissante.... Une fentre carre, semblable  celles des
chaumires suisses, garnie de plomb et compose de petits carreaux
verdtres, grands comme la paume de la main, laissait voir l'alle du
bois qui conduisait de la grille au chalet; la porte tait reste
entr'ouverte; Berthe, debout prs de la chemine, appuyait son front sur
sa main, ne pouvant vaincre l'motion qui l'accablait. Arnold, plein
d'une joie d'enfant, ou plutt d'amant, examinait avec une sorte de
tendre curiosit tous les objets dont Berthe s'entourait habituellement.

--Quel bonheur pour moi--lui dit-il--de pouvoir emporter ce souvenir
des lieux que vous habitez! et ce tableau sera toujours vivant dans ma
pense.... Voil votre piano, cet ami des longues heures de rverie et
de tristesse... ces belles gravures, oeuvres de votre pre, o vous avez
d souvent attacher vos yeux attendris, en vous reportant par la pense
auprs de lui, dans sa modeste retraite....

--Oui, sans-doute--dit Berthe avec distraction;--mais, mon Dieu,
qu'ai-je donc? je ne sais pourquoi mes ides roulent dans un cercle
sinistre. Savez-vous  quoi je pense  toute heure? aux tentatives de
meurtre auxquelles vous avez si miraculeusement chapp... Ne savez-vous
donc rien de nouveau? avez-vous pu dcouvrir l'auteur de ces criminelles
tentatives?

M. de Hansfeld tenait  ce moment un volume des _Ballades_ de Victor
Hugo et ouvrait curieusement le livre  une page marque par Berthe.

Il retourna  demi la tte, sans fermer le livre, et dit  la jeune
femme avec un sourire d'une trange srnit:

--Je crois connatre... ce... meurtrier.... Et il ajouta:--Quel plaisir
de lire les lignes o vos yeux se sont arrts... ma soeur!

--Vous le connaissez?... s'cria Berthe.

--Je le crois.... Vous avez pass la journe d'hier et celle
d'aujourd'hui avec cette homicide personne.--Puis s'interrompant
encore:--Que je suis aise que vous partagiez mon admiration pour cette
ravissante ballade la _Grand'mre_... une des plus touchantes
inspirations de l'illustre pote.... Vous avez, entre autres, soulign
ces vers, d'une navet enchanteresse, que j'aime autant que vous les
aimez....

Berthe croyait rver en voyant le sang-froid du prince.--Que
dites-vous?--reprit-elle--j'ai pass la journe d'hier et d'aujourd'hui
avec....

--Avec une meurtrire.... Oui.... Mais coutez, que ces vers sont
adorables.... Pauvres petits enfants!

    Tu nous trouveras morts prs de la lampe teinte;
    Alors que diras-tu?
    Quand tu t'veilleras,
    Tes enfants  leur tour seront sourds  ta plainte.
    Pour nous rendre la vie....

--Grand Dieu! s'cria Berthe, en interrompant Arnold;--mais c'est donc
votre femme qui est coupable de ces tentatives de meurtre? Pourtant vous
nous aviez dit....

--Ce n'est pas ma femme,--reprit le prince en replaant le livre sur la
tablette;--mais c'est, si je ne me trompe... son me damne... cette
jeune fille au teint cuivr...

--Iris!...

--Iris... j'en suis mme  peu prs sr.

--Et votre femme?

--Ignorait tout.. j'aime  le croire.

--Et vous gardez ce monstre auprs de vous, dans votre maison? Mais si
elle renouvelait ses tentatives?

--Eh bien!--dit Arnold avec un sourire  la fois si mlancolique, si
calme et si doux, que les yeux de Berthe se mouillrent de larmes.

--Comment, eh bien! s'cria-t-elle;--et si...; mais cette ide est
horrible....

--Si elle recommenait ses expriences, ma chre soeur..., et qu'elle
russt, je lui en saurais gr.

--Que dites-vous?

--Franchement, quelle est ma vie dsormais? Pendant ces quelques jours
passs prs de vous, l'ivresse du prsent m'empchera de songer 
l'avenir; mais aprs? De deux choses l'une..., ou nous serons
heureux.... Et, malgr votre indiffrence pour votre mari, mon bonheur
vous cotera tant de larmes... tant de remords..., noble et loyale comme
vous l'tes, que mon amour vous causera autant de chagrins que les
cruauts de votre mari.... Si, au contraire, les circonstances nous
forcent de nous sparer, que restera-t-il? l'oubli!!! Malgr les
serments de se souvenir toujours, hlas! il y a quelque chose de plus
horrible que la mort de ceux que nous aimons... c'est l'oubli de cette
mort! Vous le voyez... quel avenir! Avec vous, il n'y en aurait eu qu'un
de possible pour votre bonheur et pour le mien... c'tait de vous
pouser.... Mais c'est un rve! eh bien! ne vaut-il pas mieux que cette
bonne et prvoyante bohmienne soit l comme une providence mortuaire,
et qu'elle fasse de moi ce que, je l'avoue, je n'aurais peut-tre pas
le courage de faire moi-mme... quelque chose qui a vcu!...

--Oh! ce que vous dites est affreux; mais dans quel but, mon Dieu,
commettrait-elle ce crime?

--Que sais-je? je ne lui ai jamais fait de mal... je l'ai toujours
comble.... Mais les bohmiens sont si bizarres.... Une superstition...
un rien... que sais-je! La pauvre enfant se donne bien du mal peut-tre
pour machiner son coup, tandis qu'aprs ces huit jours, bien entendu, je
serais trs dispos  faire la moiti du chemin.

A ce moment, la porte se ferma brusquement.

Berthe poussa un cri de frayeur.

--Cette porte... qui la ferme?

--Le vent...--dit Arnold.

La clef tourna deux fois dans la serrure.

--On nous enferme--s'cria Berthe.

Arnold courut  la porte, l'branla; ce fut en vain.

--Mon Dieu! je suis perdue.... La nuit est presque venue... et enferme
avec vous au bout de ce parc....

--Mais la fentre...--s'cria Arnold.

Il y courut.

--Il regarda. Il ne vit personne.

Il voulut la briser.... Impossible. Le treillis de plomb tait si serr
qu'il courbait, mais qu'il ne cassait pas; et puis cette fentre tait 
chssis fixe et immobile. Celle qui clairait la porte du fond avait le
mme inconvnient.

Mon Dieu! ayez piti de moi!--dit Berthe en tombant agenouille.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XXIII.

LE DOUBLE MEURTRE.


Iris, cache dans le taillis, avait suivi Berthe et Arnold depuis le
commencement de leur entretien jusqu' leur entre dans le chalet.

De grands massifs de buis et de houx drobaient la bohmienne aux
regards de ceux qu'elle piait. C'tait elle qui avait mis sur pied et
fait bondir le chevreuil qui avait franchi l'alle devant Berthe. Aprs
s'tre approche peu  peu du pavillon, Iris ferma la porte  double
tour, et triomphante alla retrouver M. de Brvannes, qui l'attendait 
une assez grande distance.

Si le hasard n'et pas servi le dtestable dessein d'Iris en runissant
Berthe et Arnold, elle se servait de la ruse qu'elle avait projete en
attirant la jeune femme dans le pavillon sous le prtexte de lui faire
rencontrer Pierre Raimond.

M. de Brvannes tait arm d'un fusil  deux coups et vtu d'un costume
de chasse; le choix de son arme loignait toute ide de prmditation,
rien de plus naturel que sa conduite. En rentrant de la chasse, il
surprenait chez lui sa femme et M. de Hansfeld, renferms dans un
pavillon cart  la nuit tombante. Il les tuait.

Qui pourrait dire qu'il n'y avait rien de coupable dans leur entretien?

Personne....

Qui pourrait dire que la porte tait ferme en dehors?

Personne....

Malgr sa rsolution, M. de Brvannes frmit  la vue d'Iris.

Le moment dcisif tait venu.

La bohmienne dissimula sa joie froce, et lui dit avec un accent de
douleur profonde:

--Je les ai suivis  leur insu, ainsi que je faisais d'aprs vos ordres
depuis leur arrive ici. Ils se parlaient bas; leurs lvres se
touchaient presque... _Lui_ avait un bras pass autour de la taille de
votre femme. Tout  l'heure ils sont entrs ainsi dans le chalet; alors
j'ai ferm la porte... et je suis venue....

M. de Brvannes ne rpondit rien.

On entendit seulement le bruit sec des deux batteries de son fusil qu'il
arma, et ses pas prcipits qui bruirent sur les feuilles sches dont
l'alle tait jonche.

La nuit tait sombre.

Il lui fallait environ un quart d'heure pour arriver au pavillon.

Nous devons dire qu' ce moment cet homme tait autant pouss au meurtre
par les fureurs de la jalousie que par le calcul atroce et insens de
tuer M. de Hansfeld afin d'pouser ensuite sa veuve.... Il croyait
Berthe et le prince coupables.

En ce moment M. de Brvannes tait, ivre de rage; le sang lui battait
aux tempes.

Aprs une assez longue marche, il aperut au bout de l'alle les faibles
lueurs que jetait le feu allum dans la chemine du chalet  travers la
fentre treillage de plomb.

Il hta le pas.

La pluie et le givre tombaient  torrents.

A mesure qu'il approchait du pavillon, il se sentait tour  tour baign
d'une sueur froide ou brlant de tous les feux de la fivre.

Enfin... il arriva, marchant lgrement et avec prcaution: il approcha
l'oeil des carreaux verdtres.

A la lueur expirante du foyer, il reconnut l'espce de manteau blanc 
capuchon que Berthe portait ordinairement.

Assise sur un divan, la jeune femme lui tournait le dos; elle appuyait
ses lvres sur le front d'un homme agenouill  ses pieds qui
l'entourait de ses deux bras.

Par un mouvement plus rapide que la pense, M. de Brvannes ouvrit la
porte, entra, appuya le canon de son fusil entre les deux paules de sa
victime et tira.

Elle tomba sans pousser un cri sur l'paule de celui qui la tenait
embrasse.

--Maintenant  vous, beau prince, coup double!...--s'cria M. de
Brvannes en dirigeant le canon de son fusil sur le crne de l'homme qui
tchait de se relever.

Au moment o il allait tirer, la porte de la seconde chambre du chalet
s'ouvrit violemment derrire lui.

Quelqu'un qu'il ne voyait pas lui saisit le bras, dtourna le fusil et
l'empcha de commettre un second crime. M. de Brvannes se retourna et
vit.... M. de Hansfeld!

A ce moment, l'homme agenouill devant la femme se releva, se prcipita
sur M. de Brvannes en criant:

--Assassin!

--M. de Morville!--s'cria M. de Brvannes en reconnaissant ce dernier 
la lueur d'un jet de flammes.

--Tu as tu madame de Hansfeld, assassin!--rpta M. de Morville.

M. de Brvannes recula d'un pas, tenant toujours son fusil  la main;
ses cheveux se dressaient de terreur. Il se prcipita vers la femme dont
le corps avait gliss  terre, mais dont la tte reposait sur le
sofa....

Il reconnut Paula.

En s'apercevant de cette sanglante mprise, qui le rendait coupable d'un
assassinat que rien ne pouvait excuser, en trouvant M. de Morville
auprs de la femme dont il se croyait passionnment aim, un vertige
furieux saisit M. de Brvannes; il poussa un clat de rire froce et
disparut.

Le prince, M. de Morville, bouleverss par cette scne horrible, ne
s'opposrent pas  son dpart.

Quelques secondes aprs, on entendit une dtonation.

M. de Brvannes venait de se tuer.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE XXIV.

EXPLICATION.


Il nous reste  expliquer l'arrive de M. de Morville au chteau de
Brvannes, et sa prsence, ainsi que celle de Paula dans le chalet, o
se trouvaient Berthe et Arnold un quart d'heure auparavant.

M. de Morville avait appris par madame de Lormoy, sa tante, que Paula
tait subitement partie avec son mari pour la Lorraine, au milieu de
l'hiver, pour aller passer quelque temps chez M. de Brvannes.

M. de Morville ignorait compltement que Paula connt M. de Brvannes;
ce dpart si subit, si extraordinaire en cette saison, annonait une
intimit bien grande. De plus, il se souvenait de quelques mots, de
quelques rticences de Paula lors de sa dernire entrevue avec elle au
bal masqu. Il se crut sacrifi, trahi, ou plutt il ne put trouver une
raison plausible au dpart de Paula; sa raison se perdit. Au risque de
compromettre Paula par l'invraisemblance du prtexte de son voyage, il
partit pour la Lorraine, dcid  parler  tout prix  madame de
Hansfeld et  claircir ce mystre.

Il arriva en effet sur les quatre heures du soir, fit arrter sa voiture
 la grille du parc qui avoisinait le chalet, ainsi que nous l'avons
dit, et envoya son domestique  madame de Hansfeld avec ces mots:

Madame,

Par suite d'un pari avec ma tante, madame de Lormoy, qui, surprise de
votre brusque dpart et assez inquite sur votre sant, dsirait
vivement savoir de vos nouvelles, j'ai gag que je viendrais m'en
informer auprs de vous, et que je retournerais  l'instant  Paris
rassurer madame de Lormoy. Si vous tes assez bonne pour vous intresser
 mon pari, veuillez me le faire savoir. N'ayant pas l'honneur de
connatre M. de Brvannes, et ayant promis de ne pas mme descendre de
voiture, j'attends votre rponse  la grille du parc.

Paula reut ce billet au moment o elle rentrait de la promenade. Il
pleuvait. Prendre  l'instant le premier manteau venu (ce fut celui de
Berthe, il se trouvait dans un vestibule), courir auprs de M. de
Morville, tel fut le premier mouvement de Paula.

Au milieu de ses terribles angoisses, elle voulait  tout prix loigner
M. de Morville d'un lieu o pourrait se passer un vnement si tragique.

M. de Morville descendit de voiture  la vue de Paula, entra dans le
parc, prit son bras et lui fit de tendres reproches sur son dpart si
brusque, la suppliant de lui expliquer cette dtermination si bizarre.

Craignant d'tre rencontrs dans le parc, quoique la nuit comment 
venir, Paula conduisit, tout en marchant, M. de Morville vers le
pavillon o se trouvaient enferms Berthe et M. de Hansfeld.

En entendant ouvrir la porte, Berthe, par un mouvement de frayeur
involontaire, se rfugia dans la seconde pice du pavillon; Arnold la
suivit et put, en entendant le rapide entretien de M. de Morville et de
Paula, s'assurer que du moins Paula n'avait jamais oubli ses devoirs.

M. de Morville, rassur par les plus tendres protestations de Paula qui
le pressait de partir, venait de lui demander un seul baiser sur le
front... lorsque M. de Brvannes la tua, tromp par l'obscurit, par le
manteau de Berthe, et surtout par la conviction qu'il avait de la
prsence de celle-ci dans le pavillon.

On retrouva, le lendemain, le chle d'Iris flottant sur un des tangs.

On se souvient que M. de Morville avait dit  Paula qu'un serment sacr
le forait de fuir toutes les occasions de la voir.

C'tait encore une machination d'Iris.

Jalouse de ce nouvel attachement de sa matresse, elle tait alle
trouver madame de Morville, lui avait fait un effrayant tableau de la
jalousie cruelle et souponneuse du prince de Hansfeld, capable,
dit-elle, de faire tomber M. de Morville dans un sanglant guet-apens
s'il s'occupait plus longtemps de la princesse.

Madame de Morville, pouvante des dangers que courait son fils, lui fit
jurer, sans lui dcouvrir la cause de son effroi, de ne plus songer 
madame de Hansfeld  moins que celle-ci ne devnt veuve. M. de Morville,
quoique ce serment lui coutt beaucoup, vit sa mre qu'il adorait, si
mue, si suppliante, elle tait d'une sant si chancelante, qu'il sentit
que la refuser serait lui porter un coup terrible, peut-tre mortel. Il
cda... il promit.

       *       *       *       *       *

Dix-huit mois aprs ces vnements, Berthe Raimond, princesse de
Hansfeld, partit avec Arnold et le vieux graveur pour habiter
l'Allemagne, o ils se fixrent tous trois.


FIN.




TABLE DES CHAPITRES.

DEUXIME PARTIE.

I. Le livre noir

II. Penses dtaches

III. Arnold et Berthe

IV. Intimit

V. Rcit

VI. Menaces

VII. Rflexions

VIII. Interrogatoire

IX. Rvlations

X. Aveux

XI. Rendez-vous

XII. Propositions

XIII. Correspondance

XIV. Le mariage

XV. Le livre noir

XVI. Conversation

TROISIME PARTIE

XVII. Rsolution

XVIII. L'pingle

XIX. Dcision

XX. La chasse au marais

XXI. Le chteau de Brvannes

XXII. Le chalet

XXIII. Le double meurtre

XXIV. Explication


FIN DE LA TABLE.



IMP. DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, II.






End of the Project Gutenberg EBook of Paula Monti, Tome II, by Eugne Sue

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULA MONTI, TOME II ***

***** This file should be named 16876-8.txt or 16876-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/6/8/7/16876/

Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

