The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Champlain, by Samuel de Champlain

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Title: Oeuvres de Champlain

Author: Samuel de Champlain

Editor: Abb C.-H. Laverdire, M.A. 1870

Release Date: December 8, 2005 [EBook #17258]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Illustration: Samuel de Champlain, Sam01.png]



                             OEUVRES
                               DE
                            CHAMPLAIN


                            PUBLIES
                       SOUS LE PATRONAGE
                     DE L'UNIVERSIT LAVAL

                              PAR
                L'ABB C.-H. LAVERDIRE, M. A.
          PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULT DES ARTS
              ET BIBLIOTHCAIRE DE L'UNIVERSIT

                        SECONDE DITION

                             TOME I


                             QUBEC
             Imprim au Sminaire par GEO.-E. DESBARATS

                              1870



i           PRFACE

            Ds le moment que l'on commena  tudier plus intimement
            l'histoire du Canada, on sentit de suite la ncessit de
            recourir aux sources, et de s'appuyer sur des documents
            irrprochables. Naturellement, l'historien devait tout
            d'abord porter ses regards sur l'un des plus anciens, comme
            des plus fidles tmoins de nos origines canadiennes, sur
            celui que tout le pays peut  bon droit revendiquer comme
            son pre et son fondateur, sur Champlain. La part immense
            qu'il prit aux premires fondations tant civiles que
            religieuses de ce pays, sa droiture, son intgrit,
            l'tendue et la varit de ses connaissances, la position
            avantageuse qu'il occupait vis--vis des personnages les
            plus influents de la cour de France, suffiraient sans doute
            pour donner  sa parole la plus haute autorit. Mais ce qui
            ajoute encore une valeur singulire aux crits de Champlain,
            c'est qu'il est pour ainsi dire le seul de nos plus anciens
            auteurs que l'on puisse regarder comme source historique
            proprement dite. Que nous apprend Lescarbot, par exemple, en
ii          dehors de ce qui concerne l'Acadie? Presque tous les dtails
            qu'il nous donne sur le fleuve Saint-Laurent, sur Qubec et
            sur le reste du Canada, il les emprunte  Champlain, quand
            il ne cite pas Cartier. Sagard lui-mme,  part les
            renseignements qu'il a pu recueillir de la bouche des
            religieux de son ordre, ne parle souvent que d'aprs le
            rcit de Champlain, qu'il s'approprie sans lui en tenir
            compte. Sagard, d'ailleurs, ne fit que passer en Canada, par
            consquent, dans bien des cas, il ne peut gures que parler
            sur le tmoignage d'autrui, ce dont nous sommes loin, du
            reste, de lui faire un reproche.

            Tandis que Champlain est tmoin oculaire de presque tout ce
            qu'il rapporte, et que son rcit a l'immense avantage
            d'tre comme un journal fidle et rgulier, o se trouvent
            consignes tour  tour les dcouvertes et les fondations, la
            narration pure et simple des vnements, et l'apprciation
            des fautes ou des succs qui les accompagnrent.

            La seule importance des ouvrages de Champlain suffisait donc
            pour en motiver une nouvelle dition. Mais  cette premire
            raison venait s'en joindre une seconde: l'excessive raret
            et par suite le prix exorbitant des ditions anciennes. On
            ne connat qu'un seul exemplaire du Voyage de 1603, celui de
            la Bibliothque Impriale de Paris. L'dition de 1613 est si
iii         rare, qu' peine pourrait-on en trouver dix exemplaires dans
            tout le pays; encore n'y a-t-il que celui de la bibliothque
            de l'Universit Laval qui soit parfaitement complet, et qui
            renferme la grande carte de 1612, et les deux tirages de la
            petite carte. Nous avons nous-mme, dans l'intrt de la
            prsente dition, pay cet exemplaire 500 fr.  Paris (somme
            que M. Desbarats a eu la gnrosit de nous rembourser plus
            tard). L'dition de 1619 est peut-tre encore plus rare.
            Celle de 1632, que l'on trouve aussi trs-difficilement, ne
            se vend pas moins de 200 fr., mme sans la carte, et cette
            carte est si rare, qu'il n'y a,  notre connaissance, que
            l'exemplaire de la Bibliothque Fdrale qui la renferme.

            Il devenait donc absolument ncessaire de rendre plus
            accessible une source aussi fconde. Mais comment trouver,
            en Canada, les moyens de reproduire dignement un travail
            si considrable, illustr de tant de dessins et de cartes?
            Pareille entreprise tait, ce semble, rserve  quelque
            socit littraire ou scientifique. De fait, le prsident de
            la Socit Littraire et Historique de Montral, M. l'abb
            H. Verreau, Principal de l'cole normale Jacques-Cartier,
            ami dvou de notre histoire, admirateur sincre de
            Champlain, avait form,  peu prs en mme temps que nous,
            le projet d'une publication qui ft honneur au pre de la
iv          patrie. Mais il nous semblait que Qubec devait se faire un
            devoir de publier les oeuvres de son fondateur, et la
            Socit Historique de Montral non-seulement n'y mit point
            d'obstacle, mais voulut mme contribuer en quelque sorte 
            encourager cette entreprise, en nous permettant d'utiliser
            les matriaux qu'elle avait dj commenc  runir.

            C'tait en 1858. Nous n'avions encore fait nous-mme que
            quelques recherches prliminaires. Mais il tait facile de
            prvoir ds lors deux difficults, dont chacune pouvait 
            elle seule nous arrter. Il fallait d'abord compter comme
            toujours avec les moyens pcuniaires; et, en second lieu,
            nous n'tions pas libre de disposer de tout le temps
            ncessaire  l'accomplissement d'une tche aussi rude.

            Une pense gnreuse, due  l'un de ces hommes qui savent
            s'lever au-dessus des prjugs du vulgaire, pour ne
            chercher dans l'histoire que la pure et franche vrit, vint
            tout  coup aplanir les obstacles, et donner une nouvelle
            vie  toutes nos esprances. En 1864, M. John Langton,
            laurat d'Oxford, prsident alors de la Socit Littraire
            et Historique de Qubec, voulut lui aussi lever un monument
             la mmoire de Champlain. La faiblesse des ressources que
            pouvait mettre  sa disposition la Socit Historique, et
            plus encore peut-tre un sentiment de dlicatesse que nous
v           nous serions fait un reproche de n'avoir point apprci,
            furent les seules causes, croyons-nous, qui empchrent M.
            Langton de raliser le plan qu'il avait fort  coeur.
            Nanmoins, cette heureuse pense ne fut pas perdue; elle
            fit natre au sein de la facult des Arts de l'Universit
            Laval la louable ambition de raliser quelque chose de plus
            grand et de plus parfait. Il fut dcid que l'Universit,
            seconde par le Sminaire de Qubec, accorderait son
            patronage  la publication des oeuvres de Champlain telle
            que nous la mditions depuis plus de six ans.

            M. Geo.-E. Desbarats, qui avait dj bien accueilli M.
            Langton, voulut ds lors ne rien pargner pour rpondre 
            l'encouragement de l'Universit. Oblig plus tard de quitter
            Qubec, il poussa la libralit jusqu' laisser  notre
            disposition tout un matriel bien assorti de caractres
            antiques, avec le personnel ncessaire pour complter
            l'oeuvre sous nos yeux. Enfin, la premire dition tait
            faite, les clichs transports  Ottawa, l'impression
            presque termine; lorsque un pouvantable incendie vint
            rduire en cendres l'atelier de M. Desbarats. Les seules
            preuves tires  Qubec furent tout ce qui nous resta.

            Des pertes aussi sensibles taient bien de nature  faire
            chouer compltement une entreprise qui paraissait devoir
vi          tre si peu rmunrative. Mais voil que tout  coup un
            redoublement de sympathie bien mrite vint ranimer le
            courage de M. Desbarats. Le 13 fvrier 1869, il nous
            crivait: Cher monsieur, vos raisons et la conduite du
            Sminaire  mon gard, sont trop bonnes, pour que je ne
            cde pas, Champlain se rimprimera  Qubec... Eh bien,
            Champlain m'aura cot quelques trois mille louis (60,000
            fr).

            Pour nous, nous avions un tel sentiment des difficults de
            notre travail, que nous n'tions pas fch d'avoir  le
            refaire, ou du moins  le revoir en entier, heureux de
            pouvoir encore profiter des judicieuses remarques de
            plusieurs amis; heureux surtout d'avoir une occasion de
            rparer des inexactitudes ou des omissions qui avaient
            chapp  nos premiers efforts.

            Nous avons maintenant  expliquer au lecteur la marche que
            nous avons cru devoir suivre dans cette rimpression des
            oeuvres de Champlain.

            1 Aprs un examen attentif des diverses ditions des
            voyages de l'auteur, il nous a paru ncessaire de les
            publier toutes en entier, parce qu'elles se compltent et
            s'expliquent les unes les autres. C'est pour n'avoir pas eu
            sous les yeux les ditions compltes de Champlain, que bien
            des auteurs ne l'ont pas compris.

            2 Nous nous sommes fait une loi, nous pourrions dire un
vii         scrupule, de reproduire le texte absolument tel qu'il est
            dans les anciennes ditions, sans nous permettre mme de
            supprimer les notes marginales, qui pourtant ne paraissent
            pas avoir toujours t faites par l'auteur, et notre
            fidlit sur ce point nous a port  respecter jusqu'aux
            irrgularits d'orthographe et de typographie, parce que
            ces irrgularits mmes jettent souvent du jour sur
            certaines questions qui peuvent avoir leur intrt et leur
            importance.

            3 Chaque fois que nous avons constat une faute, soit
            erreur typographique, soit mprise de l'auteur, nous avons
            jet au bas de la page les notes ncessaires ou opportunes,
            en laissant le texte conforme  celui de l'dition
            originale. C'est ici la partie de notre travail qui nous
            a le plus cot de temps et de recherches. Telle faute
            quelquefois sera facile  corriger; mais, que l'on tourne
            la page, il faudra, pour reprendre l'auteur, savoir
            non-seulement ce qu'il a voulu dire, mais encore o en tait
            la science  son poque, si l'on ne veut pas s'exposer 
            tre injuste. Il est vrai que nous n'avons point born l
            notre tche; nous nous sommes efforc d'claircir certains
            passages obscurs, ou qui le sont devenus par le changement
            des circonstances et des temps. Rien de plus facile que de
            laisser passer inaperues les difficults de ce genre; mais
viii        approfondissez la question: il faut tudier les lieux,
            comparer les plans anciens et modernes, les concilier, les
            raccorder, recourir aux titres et aux documents primitifs;
            et, aprs un travail d'un grand mois, vous n'avez  mettre
            au bas de la page qu'une toute petite demi-ligne. Voil,
            bien souvent, quels ont t la nature et le rsultat de nos
            recherches.

            Qu'il nous soit maintenant permis d'offrir nos remerciements
            les plus sincres  un grand nombre d'amis qui ont bien
            voulu nous aider de leurs conseils, ou de leur puissant
            concours, en particulier  M. l'abb Verreau,  M. J.-C.
            Tach,  M. l'abb H.-R. Casgrain et  M. Ant. Grin-Lajoie.

            Nous devons encore un large tribut de reconnaissance  la
            mmoire de deux personnes que nous avons bien des raisons
            particulires de regretter: M. l'abb Ferland, sur les
            lumires et l'exprience duquel nous avions appris 
            compter, et M. l'abb E.-G. Plante, qui a tant contribu 
            cette prsente dition par la gnrosit avec laquelle il
            a toujours mis compltement  notre disposition sa riche
            collection d'ouvrages sur le Canada et l'Amrique.

ix


                          NOTICE BIOGRAPHIQUE
                                  DE
                              CHAMPLAIN

            On peut dire que la vie de Champlain est tout entire dans
            ses oeuvres. Il semblera donc peut-tre superflu de mettre
            sa notice biographique en tte de ses ouvrages, surtout
            quand dj tant d'crivains de mrite lui ont consacr des
            pages remarquables.

            Cependant, comme ces auteurs n'avaient  en parler que d'une
            manire plus ou moins incidente, suivant le cadre qu'ils
            s'taient prescrit, nous avons cru devoir essayer de
            complter leurs observations, et mme de les corriger au
            besoin, tout en rsumant ici ce qui se trouve trop pars
            dans nos notes, et en y ajoutant des remarques que le temps
            ou l'espace ne pouvaient alors nous permettre.

            Champlain naquit en l'anne 1567, si l'on en croit la
            Biographie Saintongeoise. Il est regrettable que cet ouvrage
            n'indique pas la source o cette date a t puise; car,
            jusque aujourd'hui, les chercheurs les plus infatigables
x           n'ont encore pu russir  trouver son acte de naissance.
            Une chose digne de remarque, c'est que notre auteur, dans le
            cours de toutes ses oeuvres,  travers le rcit de tant
            d'vnements divers, n'ait pas une seule fois trouv
            l'occasion, ou jug  propos de parler de son ge, mme
            lorsqu'il tait opportun de faire valoir ou de rappeler ses
            services passs. Cependant, si l'on n'a pas de preuve
            directe de l'exactitude de cette date donne par la
            Biographie Saintongeoise, on peut tablir d'une manire au
            moins approximative, qu'elle n'est pas loin de la vrit.

            Champlain nous apprend lui-mme [1] qu'il tait marchal des
            logis dans l'arme de Bretagne, sous le marchal d'Aumont,
            qui mourut au mois d'aot 1595. De l on peut conclure, que,
            peu de temps auparavant, vers 1592 peut-tre, il devait
            avoir vingt-cinq ans ou environ; puisqu'il occupait dj
            un poste de confiance qui d'ordinaire ne se donne qu'
            une personne de quelque exprience. Suivant ce calcul, sa
            naissance aurait donc eu lieu vers 1567.

[Note 1: Voyage aux Indes-Occidentales, p. 1.]

            La diffrence d'ge entre Pont-Grav et Champlain, vient
            encore ajouter un certain degr de probabilit  la date
            assigne par le mme ouvrage. Cette diffrence, quoiqu'elle
            ne soit nulle part donne positivement, peut se dduire avec
            assez d'exactitude de plusieurs passages et entre autres de
            celui-ci: Pour le sieur du Pont, dit Champlain en 1619, son
            ge me le ferait respecter comme mon pre. Cette manire de
            s'exprimer donne videmment  entendre que Pont-Grav avait
            au moins dix ou douze ans de plus que lui. Or, d'aprs
xi          Sagard, Pont-Grav avait alors environ soixante-cinq ans.
            Si l'on suppose que Champlain avait douze ans de moins, on
            trouve qu'il tait, en 1619, g de cinquante-deux ans
            environ, ce qui reporte sa naissance  1567.

            Champlain naquit  Brouage en Saintonge. Suivant la mme
            _Biographie Saintongeoise_, il tait issu d'une famille de
            pcheurs. Si cette assertion est fonde, il faut en conclure
            que ses parents russirent, par leur mrite personnel ou
            par leur industrie,  s'lever au-dessus de leur humble
            profession; car, dans le contrat de mariage de Champlain,
            pass en 1610, son pre, Antoine de Champlain, est qualifi
            _capitaine, de la marine_[2]. Le mme document nous apprend
            que sa mre s'appelait Marguerite Le Roy. Il reut au
            baptme le nom de Samuel [3]; du moins, c'est le seul qu'il
            prenne dans le titre de ses ouvrages, et les documents
            contemporains s'accordent  ne lui en point donner d'autre.

[Note 2: C'est l, suivant nous, toute la noblesse du pre de
Champlain. L'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_
prtend que, si Henri IV anoblit le fils, il anoblit aussi le pre; et,
pour le prouver, il invoque le passage suivant du mme contrat de
mariage: _noble homme Samuel de Champlain... fils de feu Antoine de
Champlain vivant capitaine de la Marine_, qu'il cite comme suit: _homme
noble de Champlain, fils de Noble Antoine_. On remarquera que le texte
du contrat ne dit pas _homme noble_, mais _noble homme_. A peu prs
toutes les familles du Canada, en recourant  leurs anciens titres,
pourront constater qu'elles descendent de mme d'un _noble homme_ qui
ne reut jamais de lettres de noblesse.]

[Note 3: De ce que le nom de Samuel, donn  Champlain, tait,
parait-il, inusit alors chez les catholiques, et en honneur chez les
protestants, l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_
insinue que Champlain aurait bien pu natre calviniste. Il y avait, ce
semble, une insinuation plus naturelle  faire: c'est que, dans cette
hypothse, le pre et la mre de Champlain avaient d apostasier, car
son pre s'appelait Antoine, et sa mre Marguerite, deux noms tout 
fait catholiques.]

            Ds ses premires annes, Champlain se sentit une vocation
            particulire pour la carrire aventureuse de la navigation.
            C'est cet art, dit-il dans une ptre adresse  la reine
xii         rgente, et imprime au commencement de son dition de
            1613, qui m'a ds mon bas ge attir  l'aimer, et qui m'a
            provoqu  m'exposer presque toute ma vie aux ondes
            imptueuses de l'ocan. Ce qui ne l'empcha pas de
            profiter des occasions de s'instruire, comme le prouvent
            suffisamment ses crits. On y trouve en effet, presque 
            toutes les pages, des observations judicieuses, qui
            attestent  la fois et de la varit de ses connaissances,
            et de la rectitude de son jugement.

            La faveur constante dont il jouissait  la cour ds 1603;
            la pension et les grades dont le roi se plut  l'honorer,
            l'amiti et la protection d'hommes aussi distingus que le
            commandeur de Chaste, le comte de Boissons, le Prince de
            Cond, le duc de Montmorency, le duc de Ventadour, le
            cardinal de Richelieu et beaucoup d'autres, montrent assez
            que son mrite et ses services ne tardrent pas  tre
            hautement apprcis. Avant mme que le marchal d'Aumont ft
            mort, c'est--dire, vers 1594, il tait dj marchal des
            logis, et il continua  occuper ce poste sous les marchaux
            de Saint-Luc et de Brissac, jusqu' la pacification de la
            Bretagne en 1598[4].

[Note 4: Voyage aux Indes-Occidentales, p. 1.]

            Se trouvant sans emploi, et dans un dsoeuvrement qui
            n'allait gure  son me active et aventurire, Champlain
            forma le projet de se rendre en Espagne, dans l'esprance
            d'y trouver l'occasion de faire un voyage aux
            Indes-Occidentales.

            Un de ses oncles, le capitaine Provenal, tenu pour un des
xiii        bons mariniers de France, et qui pour cette raison avait
            t entretenu par le roi d'Espagne comme pilote gnral de
            ses armes de mer, se trouvait alors  Blavet, et venait
            de recevoir du marchal de Brissac l'ordre de conduire en
            Espagne les navires qui devaient repasser la garnison que
            les Espagnols avaient alors dans cette place. Il rsolut
            de l'y accompagner.

            La flotte tant arrive en Espagne, le _Saint-Julien_,
            reconnu comme fort navire et bon voilier, fut retenu
            au service du roi. Le capitaine Provenal en garda le
            commandement, et son neveu demeura avec lui.

            Les quelques mois que Champlain passa en Espagne ne furent
            point un temps perdu. Il avait dj, dans le trajet, lev
            une carte soigne des lieux o la flotte avait fait escale,
            le cap Finisterre et le cap Saint-Vincent avec les environs,
            pendant son sjour  Cadix, il utilisa ses loisirs en
            traant un plan exact de cette ville; ce qu'il fit galement
            pour San-Lucar-de-Barameda, o il demeura trois mois.

            Pendant cet intervalle, le roi d'Espagne, ayant reu avis
            que Porto-Rico tait menac par une flotte anglaise, ordonna
            une expdition de vingt vaisseaux, du nombre desquels devait
            tre le _Saint-Julien_. Champlain, accompagnant son oncle,
            se voyait ainsi sur le point de pouvoir raliser son projet;
            lorsque, au moment o la flotte allait faire voile, on reut
            la nouvelle que Porto-Rico avait t pris par les Anglais.
            Il fallut donc attendre une autre occasion, pour faire le
            voyage des Indes.

            Dans le mme temps, arriva  San-Lucar-de-Barameda le
xiv         gnral Dom Francisque Colombe, pour prendre le commandement
            des vaisseaux que le roi envoyait annuellement aux Indes.
            Voyant le _Saint-Julien_ tout appareill, et connaissant ses
            excellentes qualits, il rsolut de le prendre au fret
            ordinaire. Le capitaine Provenal, dont on requrait les
            services ailleurs, commit, de l'agrment du gnral, la
            charge de son vaisseau  Champlain. Le gnral espagnol en
            parut fort aise, il lui promit sa faveur, et n'y manqua
            point dans les occasions.

            Enfin au commencement de janvier 1599, Champlain partit pour
            l'Amrique espagnole.

            Le voyage dura deux ans et deux mois. Champlain dans cet
            intervalle, eut le loisir de visiter en dtail les lieux
            les plus intressants tant aux Antilles, qu' la
            Nouvelle-Espagne.

            C'est ici que l'on commence  remarquer en notre auteur une
            qualit infiniment prcieuse, celle d'observateur scrupuleux
            et intelligent, qui ne manque aucune occasion de servir la
            louable ambition de la science, aussi bien que les intrts
            de la patrie. Non-seulement il tient journal comme s'il
            tait dj chef de l'expdition; mais encore il note sur son
            passage la position des lieux, les productions du pays, les
            moeurs et les coutumes des habitants. Le Mexique surtout
            parat avoir captiv toutes ses affections. Il ne se peut
            voir, dit-il, ni dsirer un plus beau pays que ce royaume de
            la Nove-Espaigne: grandes campagnes unies  perte de vue,
            charges d'infinis troupeaux de bestial, qui ont les ptures
            toujours fraches; dcores de fort beaux fleuves et
            rivires, qui traversent presque tout le royaume;
xv          diversifies de belles forts remplies des plus beaux arbres
            que l'on saurait souhaiter.

            Mais, ajoute-t-il, tous les contentements que j'avais eus 
            la vue de choses si agrables n'taient que peu au regard
            de celui que je reus, lorsque je vis cette belle ville de
            Mexique (Mexico). Puis il fait une description dtaille de
            toutes les richesses naturelles de ce royaume. Le plan de
            Mexico (pris en 1599) n'est pas le moins intressant des
            soixante et quelques dessins qui accompagnent le _Voyage aux
            Indes_.

            Champlain tait de retour en Espagne vers le commencement
            de mars 1601. Le vaisseau dont il s'tait charg, dut tre
            retenu encore quelque temps, avant de pouvoir faire voile
            pour un autre port. De manire qu'il ne rentra probablement
            en France que vers la fin de cette anne, sinon au
            commencement de 1602.

            Le rapport consciencieux et fidle de son voyage aux
            Indes-Occidentales, fut sans doute ce qui engagea le roi
            Henri IV  accorder une pension  Champlain [5], et ce fut
            peut-tre aussi pour la mme raison que le commandeur de
            Chaste jeta les yeux sur lui pour l'accomplissement des
            grands desseins qu'il avait forms, et dont je pourrais,
            dit Champlain [6], rendre de bons tmoignages, pour m'avoir
            fait l'honneur de m'en communiquer quelque chose.

[Note 5: Il semble, en effet, qu'au moment de son dpart pour
l'Espagne, il s'tait dcid de lui-mme sans allguer aucun motif
d'obligation particulire pour le roi, comme il le fait quand il s'agit
d'entreprendre le voyage de 1603, mais simplement pour ne demeurer
oisif, se trouvant sans aucune charge ni emploi. Il est vrai qu'il
s'tait propos d'en faire rapport au vrai  Sa Majest; mais ce
Pouvait tre l prcisment le moyen qui lui part alors le plus propre
 obtenir quelque faveur de la cour.]

[Note 6: dit. 1632, p. 45.]

xvi         Aprs la mort du sieur Chauvin, M. de Chaste, ayant obtenu
            une nouvelle commission, chargea Pont-Grav de la conduite
            d'un premier voyage d'exploration, pour en faire son
            rapport, et donner ordre ensuite  un second embarquement,
            auquel il se joindrait lui-mme en personne, dcid 
            consacrer le reste de ses jours  l'tablissement d'une
            bonne colonie chrtienne dans cette partie du nouveau monde.

            Sur ces entrefaites, dit Champlain, je me trouvai en cour,
            venu frachement des Indes-Occidentales [7]. Allant voir de
            fois  autre le sieur de Chaste, jugeant que je lui pouvais
            servir en son dessein, il me fit cette faveur, comme j'ai
            dit, de m'en communiquer quelque chose, et me demanda si
            j'aurais agrable de faire le voyage, pour voir ce pays, et
            ce que les entrepreneurs y feraient.

[Note 7: M. de Chaste dut commencer  s'occuper de son entreprise
ds 1602, et Champlain ne fut probablement de retour en France que vers
le commencement de cette mme anne.]

            Pareille dmarche, de la part d'un homme de l'ge et de
            l'exprience du commandeur de Chaste, tait un tmoignage
            bien flatteur de l'estime qu'il faisait de son mrite.

            A cette demande, Champlain,  qui le roi avait depuis
            peu assur une pension, rpondit au commandeur que cette
            commission lui serait trs-agrable, pourvu que Sa Majest
            y donnt son consentement, ce que M. de Chaste se chargea
            volontiers d'obtenir. M. de Gesvre, secrtaire des
            commandements du roi, lui expdia en forme une lettre
            d'autorisation, avec lettre adressante  Pont-Grav, pour
xvii        que celui-ci le ret en son vaisseau, lui ft voir et
            reconnatre tout ce qu'il pourrait, et l'assistt de ce
            qui lui serait possible en cette entreprise.

            Me voil expdi, dit-il, je pars de Paris, et m'embarque
            dans le vaisseau de du Pont, l'an 1603. Le vaisseau partit
            de Honfleur le 15 de mars, et relcha au Havre-de-Grce,
            d'o il put remettre  la voile ds le lendemain. Le voyage
            fut heureux jusqu' Tadoussac, comme s'exprime l'dition de
            1632, c'est--dire, que la traverse se fit sans accident ou
            sans malheur bien grave, car du reste elle fut passablement
            orageuse, et dura plus de deux mois, le vaisseau n'entra
            dans le havre de Tadoussac que le 24 de mai[8].

[Note 8: dit. 1603, p. 1 et suivantes.]

            Quelques bandes de Montagnais et d'Algonquins, cabanes  la
            pointe aux Alouettes au bas d'un petit coteau, attendaient
            l'arrive des Franais. Pont-Grav, dans un voyage
            prcdent, avait emmen en France deux sauvages, et il
            les ramenait cette anne, afin qu'ils fissent  leurs
            compatriotes le rcit de tout ce qu'ils avaient vu au-del
            du _grand lac_. Le lendemain, il alla, avec Champlain, les
            reconduire  la cabane du grand sagamo, Anadabijou.

            C'est ici que commence cette alliance que la plupart de nos
            historiens n'ont pas assez remarque, alliance qui nous
            donne la clef d'une des grandes difficults de notre
            histoire, et la raison vritable de l'intervention des armes
            franaises dans les dmls des nations indignes.

            L'un des sauvages que nous avions amens, dit Champlain,
            commena  faire sa harangue, de la bonne rception que leur
xviii       avait fait le Roi, et le bon traitement qu'ils avaient reu
            en France, et qu'ils s'assurassent que sa dite Majest leur
            voulait du bien, et dsirait peupler leur terre, et faire
            paix avec leurs ennemis, qui sont les Iroquois, ou leur
            envoyer des forces pour les vaincre. Il fut entendu avec un
            silence si grand qu'il ne se peut dire de plus.

            Jusqu'ici, on pourrait croire que l'orateur n'agit que comme
            simple particulier, et que ce silence profond n'est que
            l'effet d'une curiosit toute naturelle. Mais, que l'on pse
            bien toutes les circonstances du rcit de Champlain, et l'on
            y verra autre chose que des discours de bienvenue.

            La harangue acheve, le grand sagamo, l'ayant attentivement
            ou, commena  prendre du petun, et en donner  Pont-Grav
            et  Champlain, et  quelques autres sagamos qui taient
            auprs de lui. Ayant bien petun, il fit sa harangue 
            tous, dans laquelle il insista sur les grands avantages que
            leur apporteraient l'amiti et la protection du grand chef
            des Franais. Tout se termina par un grand festin, ou
            _tabagie_ et des danses solennelles.

            Ces harangues prononces devant une assemble de mille
            personnes[9], cette crmonie surtout de la prsentation du
            calumet, suivant la coutume des sauvages, sont des preuves
            videntes, que l'on entendait, de part et d'autre, s'engager
             une alliance offensive et dfensive que l'on regardait
            comme les prliminaires indispensables d'une tentative
            d'tablissement comme le voulait faire le commandeur de
            Chaste.

[Note 9: dit. 1603, p. 10.]

xix         Pont-Grav et Champlain, avec quelques matelots, se jetrent
            dans un petit bateau fort lger, et remontrent le fleuve
            jusqu'au grand saut (Saint-Louis), afin d'examiner
            conjointement les lieux les plus favorables  une
            habitation, dcids  pousser leurs investigations, s'il
            tait possible, jusqu'aux sources mmes de la _grande,
            rivire de Canada_; ce qu'aucun europen n'avait encore pu
            excuter.

            Malgr la rsolution de nos voyageurs, leur esquif, si
            lger, qu'il ft, ne put franchir les bouillons imptueux du
            grand saut, et, il leur fallut mettre pied  terre pour
            en voir la fin. Tout ce que nous pmes faire, ajoute
            Champlain, en rsumant lui-mme ce voyage, fut de remarquer
            les difficults, tout le pays, et le long de la dite
            rivire, avec le rapport des sauvages de ce qui tait
            dans les terres, des peuples, des lieux, et origines
            des principales rivires, notamment du grand fleuve
            Saint-Laurent.

            De retour  Tadoussac, comme la saison n'tait pas encore
            bien avance, Champlain voulut employer le temps qui lui
            restait,  explorer ce qu'il pourrait du bas du fleuve. En
            attendant que la traite ft termine, il descendit  Gasp,
            pour y recueillir quelques renseignements sur les mines
            de l'Acadie, et sur les diffrents postes de traite et de
            pche. Ce petit voyage lui donna occasion de relever une
            bonne partie de la cte du nord depuis Moisie jusqu'au
            Saguenay.

            Enfin le 16 d'aot, le vaisseau quitta le havre de
            Tadoussac, et arrta  Gasp, pour avoir le rapport du sieur
            Prvert, sur les mines qu'il s'tait charg d'aller examiner
            par lui-mme.

xx          Arriv  Honfleur, Champlain eut le chagrin d'apprendre la
            mort du commandeur de Chaste, dont les gnreux desseins lui
            avaient donn de si belles esprances. En cette entreprise,
            disait-il en 1632, avec son exprience de trente ans, je
            n'ai remarqu aucun dfaut, pour avoir t bien commence.

            Il ne tarda pas  se rendre auprs du roi, pour lui
            prsenter le rapport de son voyage, avec une carte, qui
            malheureusement ne se retrouve plus aujourd'hui. Henri IV
            l'accueillit fort bien, et lui promit non-seulement de ne
            point abandonner le Canada, mais encore de prendre l'affaire
            sous sa protection.

            Malheureusement, les jalousies et les rivalits menaaient
            dj, ds cette poque, de ruiner toute entreprise qui ne
            pourrait compter, pour se soutenir, que sur les profits de
            la traite. M. de Monts, successeur de M. de Chaste, fut le
            premier  en faire la triste exprience.

            Le voyage qu'il avait fait avec M. Chauvin ds 1599; les
            souffrances et les privations auxquelles avaient t
            condamns les quelques malheureux qui avaient consenti 
            hiverner  Tadoussac, l'avaient dcid  chercher un climat
            moins rigoureux. Champlain, qui avait encore prsentes  son
            souvenir toutes les beauts du Mexique et des Antilles,
            ne dut pas tre loin d'approuver ses ides. M. de Monts,
            dit-il, me demanda si j'aurais agrable de faire ce voyage
            avec lui. Le dsir que j'avais eu au dernier, s'tait accru
            en moi, ce qui me fit lui accorder, avec la licence que m'en
xxi         donnerait Sa Majest, qui me le permit, pour toujours lui en
            faire fidle rapport.

            Au printemps de 1604, Champlain fut donc charg de conduire
            la petite colonie vers des rgions plus mridionales, et
            M. de Monts, pour mieux assurer son choix, voulut suivre
            l'expdition en personne. Le temps fut si favorable, qu'au
            bout d'un mois on tait au cap de La Hve. Mais, M. de Monts
            n'ayant pas eu, comme M. de Chaste, la prcaution de faire
            explorer les lieux  l'avance, la grande moiti de l't se
            passa  chercher un lieu qui ft du got de tout le monde.

            Enfin, aprs avoir parcouru avec l'auteur toutes les ctes
            d'Acadie, pntr jusqu'au fond de la baie Franaise
            (Fundy), il s'arrta  une petite le qu'il jugea
            d'assiette forte et  proximit d'un terroir qui paraissait
            trs-bon[10]. Mais le manque d'eau douce et les ravages
            du scorbut le firent bientt changer de rsolution, et
            transporter ses colons au port Royal, dont il avait dj,
            avec l'auteur, remarqu les avantages et les beauts
            naturelles.

[Note 10: Cette le est situe  quelques milles au-dessus de
l'embouchure de la rivire Scoudic. On donna le nom de Sainte-Croix tant
 l'le qu' la rivire.]

            Pendant les trois annes qu'il passa  l'Acadie, Champlain
            donna de nombreuses preuves de l'infatigable activit de son
            esprit. Ds l'automne de 1604, il avait visit, avec M. de
            Monts lui-mme, la cte des Etchemins, c'est--dire, une
            bonne partie du littoral de la Nouvelle-Angleterre.
            Le printemps suivant, il continua cette exploration
            jusqu'au-del du cap Cod. Mais, dans toute cette tendue de
xxii        pays, M. de Monts ne trouva rien de prfrable au port
            Royal, o ds lors il rsolut de transporter son habitation
            (1605). L'anne suivante, Champlain recommena le mme
            voyage avec M. de Poutrincourt, qui trouvait peut-tre M. de
            Monts trop difficile, et qui voulait du reste pousser les
            dcouvertes encore plus loin. Cette fois, nos voyageurs
            doublrent le cap de Malbarre, et s'en revinrent sans tre
            gure plus avancs.

            L'hiver pass  Port-Royal fut beaucoup moins pnible, grce
            aux prcautions que l'on prit, et au bon ordre qui rgna
            constamment dans l'habitation. Nous passmes, dit
            Champlain, cet hiver fort joyeusement, et fmes bonne chre,
            par le moyen de l'ordre de Bon-Temps que j'y tablis, que
            chacun trouva utile pour la sant, et plus profitable
            que toutes les mdecines dont on et pu user. Cet ordre
            consistait  faire passer  tour de rle par la charge de
            matre-d'htel tous ceux de la table de M. de Poutrincourt,
            ce qui ne manqua pas de crer une espce d'mulation,  qui
            ferait  la compagnie le meilleur traitement.

            Malheureusement pour M. de Monts, les affaires n'allaient
            pas si bien de l'autre ct de l'Ocan. Son privilge lui
            avait suscit un orage auquel il tait moralement impossible
            de rsister. Les Bretons et les Basques se rpandirent en
            plaintes amres, prtendant qu'on allait ruiner le commerce
            et la navigation, amoindrir le revenu des douanes du
            royaume, et rduire  la mendicit un grand nombre de
            familles qui n'avaient point d'autre moyen de subsistance.
            Le sieur de Monts ne sut si bien faire, que la volont du
xxiii       roi ne ft dtourne par quelques personnages qui taient
            en crdit, qui lui avaient promis d'entretenir trois cents
            hommes au dit pays. Donc, en peu de temps, sa commission
            Fut rvoque, pour le prix de certaine somme qu'un certain
            personnage eut sans que Sa Majest en st rien. Comme
            compensation de plus de cent mille livres qu'il avait
            dpenses depuis trois ans, et des peines infinies qu'il
            s'tait donnes pour fonder un tablissement solide et
            durable en Amrique, il lui fut accord six mille livres,
             prendre sur les vaisseaux qui iraient trafiquer des
            pelleteries. C'tait, remarque Champlain, lui donner la
            mer  boire, la dpense devant surmonter la recette. H,
            bon Dieu! qu'est-ce que l'on peut plus entreprendre, si
            tout se rvoque de la faon, sans juger mrement des
            affaires, premier que d'en venir l?

            De retour en France en 1607, Champlain alla trouver M. de
            Monts, lui fit un rapport fidle de ses voyages et de tout
            ce qui s'tait pass  Port-Royal depuis son dpart. Il
            avait pris un plan de l'habitation de Sainte-Croix, de celle
            de Port-Royal, et fait en mme temps la carte de tous les
            lieux les plus remarquables qu'il avait visits, tant avec
            lui qu'avec M. de Poutrincourt: l'le Sainte-Croix, le port
            Royal, le port aux Mines (Havre--l'Avocat), l'entre de
            la rivire Saint-Jean et du Knbec, la baie de Saco, de
            Gloucester, de Plymouth, de Nauset et de Chatam, sans
            compter plusieurs havres de la cte d'Acadie, comme La Hve,
            le port au Mouton et le port Rossignol.

            Malgr toutes ses pertes et ses dsappointements, M. de
xxiv        Monts ne se dcouragea point. Il fit part  Champlain des
            nouveaux desseins qu'il avait forms. Celui-ci, qui avait
            maintenant une juste ide de la position des lieux et des
            avantages qu'on pouvait y trouver, lui conseilla cette fois
            de s'aller loger dans le grand fleuve Saint-Laurent, o le
            commerce et trafic pouvaient faire beaucoup mieux qu'en
            l'Acadie, mal aise  conserver  cause du nombre infini de
            ses ports, qui ne se pouvaient garder que par de grandes
            forces; joint qu'il y a peu de sauvages, et que l'on ne
            pourrait, de ce ct, pntrer jusque parmi les nations
            sdentaires qui sont dans l'intrieur du pays, comme on
            pourrait faire par le Saint-Laurent.

            M. de Monts, reconnaissant la sagesse de cet avis, suivit le
            parti que lui proposait Champlain. Le privilge exclusif de
            la traite lui fut accord de nouveau, quoique pour un
            an seulement, et, au printemps de 1608, il quipa deux
            vaisseaux.

            Pont-Grav, dput pour les ngociations avec les sauvages
            du pays, prit les devants pour aller  Tadoussac; Champlain,
            que M. de Monts honora de sa lieutenance, partit aprs lui
            avec toutes les choses ncessaires  une habitation.

            Champlain arriva  Qubec le 3 juillet; o tant, dit-il,
            je cherchai lieu propre pour notre habitation; mais je n'en
            pus trouver de plus commode, ni de mieux situ, que la
            pointe de Qubec [11], ainsi appel des sauvages, laquelle
            tait remplie de noyers.

[Note 11: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie franaise en Canada_,
tome I, p. 125 et suivantes, prtend que Champlain se ft
Probablement tabli  Montral en 1608, s'il en et connu alors les
avantages.--Sans doute, Champlain ne pouvait connatre  fond ds cette
poque, tous les avantages et la richesse naturelle de Montral, ou du
Grand-Saut, comme on disait alors. Cependant nous croyons qu'il en
savait assez pour se dcider sagement sur le choix qu'il avait  faire.
L'air. dit-il entre autres choses des 1603, y est plus doux et tempr,
et de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse vu. Il est donc vident
que, s'il et cherch avant tout un terroir uni et facile  cultiver,
il suffisait de remonter soixante lieues plus haut; mais, comme il
fallait tenir compte de bien D'autres difficults, il jugea que Qubec
tait dj assez loin de Tadoussac, et prsentait d'ailleurs une
position unique pour s'y fortifier et s'y maintenir contre un coup de
main. Ces raisons seules taient d'un grand poids, et Champlain en
avait peut-tre encore bien d'autres que nous ne pouvons qu'entrevoir,
ou mme que nous ne connaissons pas.]

xxv         Aussitt une partie des ouvriers est employe  abattre les
            arbres pour y faire l'habitation,  scier le bois,  creuser
            les caves et les fosss; les autres furent envoys
             Tadoussac, pour en rapporter le reste des
            approvisionnements.

            Pendant qu'on jetait ainsi les fondations de la ville de
            Qubec, un malheureux complot faillit touffer la colonie
            ds son berceau. Un serrurier normand, nomm Jean Duval,
            mcontent de la nourriture et dgot du travail, forma le
            projet d'assassiner Champlain, et d'aller ensuite se
            donner aux Basques ou Espagnols qui taient pour lors 
            Tadoussac. Il russit  s'assurer le concours de quatre
            autres, qui promirent chacun de faire en sorte d'attirer le
            reste  leur dvotion. Ils en taient  chercher l'occasion
            favorable, lorsqu'un des conjurs, Antoine Natel, dcouvrit
            toute la trame. On saisit les quatre coupables, Champlain
            institua une espce de jury, compos de Pont-Grav, du
            capitaine du vaisseau, du chirurgien, du matre, du
            contre-matre et de quelques autres. Le chef de la
            conspiration fut excut, pour servir d'exemple, et les
            autres renvoys en France, pour y subir leur procs. Depuis
            qu'ils furent hors, tout le reste se comporta sagement en
            son devoir.

xxvi        Pont-Grav reconduisit les vaisseaux en France, et Champlain
            demeura avec vingt-sept ou vingt-huit personnes pour
            continuer les travaux commencs.

            Le site que choisit Champlain, dit M. l'abb Ferland,
            convenait admirablement  son dessein de crer et
            d'organiser une France Nouvelle dans l'Amrique. Plac 
            cent trente lieues de l'embouchure du Saint-Laurent, Qubec
            possde un havre magnifique, qui peut contenir les flottes
            les plus nombreuses, et o les plus gros vaisseaux peuvent
            arriver facilement de la mer. A ses pieds coule le grand
            fleuve, qui fournit une large voie pour pntrer jusqu'au
            centre de l'Amrique Septentrionale. Sur ce point, le
            Saint-Laurent se rtrcit considrablement, n'ayant au plus
            qu'un mille de largeur; de sorte que les canons de la ville
            et de la citadelle peuvent foudroyer les vaisseaux qui
            tenteraient de franchir le passage. Qubec est donc la clef
            de la valle du grand fleuve, dont le cours est de prs de
            huit cents lieues; il est la sentinelle avance de l'immense
            empire franais que rva Louis XIV, et qui devait se
            prolonger depuis le dtroit de Belle-Isle jusques au golfe
            du Mexique.

            Qubec avait encore une autre preuve  subir. Le scorbut et
            la dissenterie lui enlevrent, pendant l'hiver, les trois
            quarts de ses premiers fondateurs. Quand les vaisseaux
            revinrent au printemps, vingt personnes avaient succomb 
            cette cruelle maladie.

            Le 7 juin 1609, Champlain, laissant pour commander  sa
            place le sieur Desmarais, alla rejoindre Pont-Grav 
            Tadoussac.

xxvii       Ce n'tait pas tout d'avoir fond,  plus de cent lieues
            dans le fleuve, une frle habitation qu'un souffle pouvait
            anantir; il fallait tudier le pays, lier de nouvelles
            connaissances avec les tribus environnantes, sans l'amiti
            ou le concours desquelles tout essai d'tablissement tait
            absurde et impossible. C'est pourquoi, ds l'arrive des
            vaisseaux, Champlain ne voulut rien entreprendre sans avoir
            l'avis de Pont-Grav, dont il connaissait mieux que
            personne la longue exprience. Il fut rsolu qu'il
            suivrait, avec une chaloupe de vingt hommes, les Montagnais
            et les nations allies jusqu'au pays des Iroquois, tant
            pour les assister contre ces ennemis irrconciliables, que
            pour continuer les dcouvertes commences.

            Les Montagnais ne manqurent pas de reprsenter  Champlain,
            qu'on leur avait promis solennellement (ds 1603) du secours
            contre les Iroquois. En 1608, il en avait t empch par
            les travaux qu'il fallait surveiller; mais, cette anne, les
            Algonquins et les Hurons se joignirent aux Montagnais pour
            lui rappeler que Pont-Grav et lui leur avaient tmoign,
            il n'y avait pas encore dix lunes, le dsir de les assister
            dans une guerre regarde comme indispensable. C'tait
            en effet le moment ou de se concilier ces nombreuses et
            puissantes tribus, ou de se les aliner peut-tre pour
            toujours. Champlain les suivit donc avec ses quelques
xxviii      franais [12]. La petite arme remonta la rivire des
            Iroquois (ou de Sorel), et s'avana avec prcaution jusqu'
            une assez grande distance dans le lac qui depuis a toujours
            port le nom de Champlain.

[Note 12: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie franaise en Canada_
suppose  Champlain, dans cette expdition et les suivantes, des motifs
qu'on ne prterait pas mme  un marchand honnte. On ne sera pas
tonn, dit-il, que l'intrt des marchands l'ait dtermine  s'armer
contre ces barbares, si l'on considre ce qu'il raconte lui-mme 
l'occasion du vaisseau rochelois... qui se perdit, et _qui n'aurait pu
tre pris_, dit Champlain, _qu'avec la perte de nombre d'hommes_. Si,
pour quelques pelleteries, on tait rsolu de verser le sang franais,
il n'est pas tonnant que, dans l'esprance de s'assurer le commerce de
cette sorte de marchandise, Champlain n'ait pas craint de rpandre le
sang des sauvages. Puis, au lieu de rsumer impartialement ces deux
expditions, il n'en cite isolment que juste deux passages, qui,
spars du contexte, sont de nature  laisser croire au lecteur, que
Champlain tait all  la guerre autant pour le plaisir cruel de
rpandre le sang, que pour remplir un devoir envers les nations
allies.--Nous avons relev en son lieu (dit. 1632, premire partie, p.
239) l'injuste apprciation que cet auteur fait du passage dont il
s'appuie. Qu'il nous suffise ici de faire une comparaison qui, suivant
nous, ne manque pas de justesse. Le commandant de la _Canadienne_ est
charg de croiser dans le golfe tout l't pour y protger nos
pcheries; s'il attaque un vaisseau pris en flagrant dlit, ou mprisant
son droit et son autorit, dira-t-on qu'il Est prt  verser le sang
amricain pour l'appt de quelques morues? Il est une chose, au reste,
qu'on ne devrait pas oublier, quand il s'agit des premires tentatives
d'tablissement en Amrique: c'est que le commerce de la pche et de la
traite des pelleteries tait alors le seul moyen de soutenir de
pareilles entreprises. La France,  cette poque, ne s'occupait gure
plus du Canada, que le Canada lui-mme ne se proccupe aujourd'hui de
fonder une colonie  la baie d'Hudson; et, si l'on accorda des
commissions  M. Chauvin,  M. de Chaste,  M. de Monts, c'est
uniquement parce qu'ils le demandrent.]

            Le soir du 29 juillet, sur les dix heures, on rencontra
            l'ennemi. Les Iroquois mirent  terre, et se barricadrent
            de leur mieux, les allis rangrent leurs canots attachs
            les uns contre les autres, et gardrent l'eau,  porte
            d'une flche, jusqu'au lendemain matin. La nuit se passa en
            danses et chansons, avec une infinit d'injures de part et
            d'autre. Le jour venu, on prit terre, en cachant toujours
            soigneusement les franais, pour mnager une surprise. Les
            Iroquois, au nombre de deux cents hommes forts et robustes,
            s'avancrent avec assurance, au petit pas, trois des
            principaux chefs  leur tte. Les allis, de leur ct,
            marchaient pareillement en bon ordre, ils comptaient avant
            tout sur l'effet foudroyant des armes  feu, dont les
            Iroquois n'avaient encore aucune ide. Champlain leur
xxix        promit de faire ce qui serait en sa puissance, et de leur
            montrer, dans le combat, tout son courage et sa bonne
            volont; qu'indubitablement ils les dferaient tous.

            Quand les deux armes furent  la porte du trait, l'arme
            allie ouvrit ses rangs. Champlain s'avana jusqu' trente
            pas des ennemis, qui demeurrent interdits  la vue d'un
            guerrier si trange pour eux. Mais leur surprise fut au
            comble, quand, du premier coup d'arquebuse, ils virent
            tomber deux de leurs chefs, avec un autre de leurs
            compagnons grivement bless. Champlain n'avait pas encore
            recharg, qu'un des franais cach dans le bord du bois,
            tira un second coup, et les jeta dans une telle pouvante,
            qu'ils prirent la fuite en dsordre. Les allis firent dix 
            douze prisonniers, et n'eurent que quinze ou seize des leurs
            de blesss.

            M. de Monts avait crit  Champlain toutes les difficults
            que lui suscitaient les marchands bretons, basques,
            rochelois et normands; l'habitation, du reste, lui
            demeurait, par convention faite avec ses associs. Champlain
            crut donc  propos de repasser en France, et laissa 
            Qubec, de l'avis de Pont-Grav, un honnte homme appel
            le capitaine Pierre Chavin, de Dieppe, pour commander en sa
            place.

            La commission de M. de Monts venait d'tre une seconde fois
            rvoque. Cependant, il ne se rebuta pas encore, le rapport
            que lui fit Champlain de ses nouvelles dcouvertes, et des
            heureuses dispositions des sauvages, l'engagea  ne point
            renoncer  un si noble dessein. Il se dlibra d'aller 
xxx         Rouen trouver ses associs, les sieurs Collier et Legendre,
            pour aviser  ce qu'ils avaient  faire l'anne suivante.
            Ils rsolurent de continuer l'habitation, et parachever de
            dcouvrir dans le grand fleuve Saint-Laurent, suivant les
            promesses des Ochatguins (ou Hurons),  la charge qu'on
            les assisterait en leurs guerres, comme on leur avait
            promis.

            M. de Monts s'en retourna  Paris avec Champlain, et essaya
            d'obtenir privilge au moins pour les nouvelles dcouvertes
            que l'on venait de faire, o personne auparavant n'avait
            encore trait; ce qu'il ne put gagner, quoique les demandes
            et propositions fussent justes et raisonnables. Il ne laissa
            pas pourtant de poursuivre son dessein, pour le dsir qu'il
            avait que toutes choses russissent au bien et honneur de la
            France.

            Avant de repartir pour le Canada, Champlain voulut savoir
            de M. de Monts s'il n'tait point d'avis qu'il hivernt 
            Qubec; celui-ci remit le tout  sa discrtion.

            Il s'embarqua  Honfleur ds le 7 de mars 1610, avec
            quelque nombre d'artisans. Les Montagnais l'attendaient 
            Tadoussac, impatients de savoir s'il les accompagnerait dans
            une nouvelle campagne contre les Iroquois. Il les assura
            qu'on tait toujours dans la disposition de leur prter
            main-forte, pourvu que de leur ct ils tinssent la parole
            qu'ils lui avaient donne, de le mener dcouvrir les
            Trois-Rivires, jusqu' une grande mer dont ils lui avaient
            parl, pour revenir par le Saguenay  Tadoussac. Ils
            rpondirent qu'ils avaient encore cette volont, mais que ce
xxxi        voyage ne pouvait se faire que l'anne suivante. Ce retard
            Contrariait Champlain. Toutefois, dit-il, j'avais deux
            cordes  mon arc, les Algonquins et les Ochatguins m'ayant
            aussi promis de me faire voir leur pays, le grand lac,
            quelques mines de cuivre et autres choses, si je consentais
             les aider dans leurs guerres.

            Il monta donc aux Trois-Rivires, o taient dj rendus les
            Montagnais. Un parti d'Algonquins devait venir les rejoindre
             la rivire des Iroquois.

            Cette fois, on trouva les ennemis fortifis, et entours
            d'une barricade faite de puissants arbres arrangs les
            uns sur les autres en rond. La rsistance fut longue et
            vigoureuse. Champlain, ds le commencement du combat, fut
            bless d'un coup de flche, qui lui fendit le bout de
            l'oreille, et pntra dans le cou, ce qui ne l'empcha
            pas cependant de faire le devoir. Enfin nos guerriers,
            encourags par un renfort que leur amena le brave Des
            Prairies, parvinrent  rompre la barricade, tout fut tu,
            ou noy dans la rivire,  la rserve de quinze, qui furent
            faits prisonniers[13].

[Note 13: Qui croirait qu'un auteur s'est bien donn la peine de
faire toute une dissertation pour prouver, ou du moins pour faire
semblant de prouver, comment on peut justifier Champlain du meurtre
des Iroquois, dans ces deux premires expditions?--Voir _Hist. de la
Colonie franaise en Canada_, tome I, p. 138 et suiv.]

            Les Algonquins consentirent  emmener avec eux un jeune
            franais,  condition que Champlain accepterait en change
            un jeune sauvage, nomm Savignon, pour lui faire voir la
            France.

            Aprs avoir fait achever la palissade de l'habitation,
            Champlain, qui avait appris la nouvelle des troubles arrivs
xxxii        Brouage, et de la mort du roi (Henri IV), se dcida 
            repasser la mer encore cette anne. Du Parc, qui avait dj
            hivern avec le capitaine Pierre Chavin, demeura commandant
            de la place. Toute sa garnison se composait de seize hommes.

            Dans les derniers jours de l'anne 1610, Champlain, engag
            depuis plus de dix ans dans de longs voyages ou des
            expditions aventureuses, conclut une alliance qui semble
            avoir t mnage par le concours de M. de Monts. Le 27
            dcembre, il signa  Paris son contrat de mariage avec
            demoiselle Hlne Boull, fille de Nicolas Boull,
            secrtaire de la chambre du roi, et de dame Marguerite Alix.
            A cet acte assistrent, comme tmoins, le sieur de Monts,
            qui portait encore le titre de lieutenant-gnral du roi, et
            plusieurs membres de sa compagnie qui avaient contribu  la
            fondation de Qubec. Le mariage se fit probablement vers le
            commencement de l'anne 1611. Hlne Boull n'avait encore
            que douze ans, et elle avait t leve dans le calvinisme,
            tandis que Champlain tait parvenu  un ge mr, et se
            faisait gloire d'tre catholique sincre; cette union
            fut cependant heureuse. Il instruisit lui-mme la jeune
            personne, et eut le bonheur de la convertir  la foi
            catholique,  laquelle elle demeura toujours fermement
            attache pendant le reste de sa vie. A cause de son extrme
            jeunesse, elle demeura  Paris auprs de ses parents, et
            ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle suivit son mari au
            Canada[14].

[Note 14: Ferland, cours d'Hist. du Canada.--Voir Pices
justificatives, n. xxxi, et Chroniques de l'Ordre des Ursulines, Vie de
madame de Champlain.]

xxxiii      Ds le premier mars 1611, Champlain et Pont-Grav
            repartirent pour le Canada. La traverse fut longue et
            prilleuse. En approchant du Grand-Banc, le vaisseau se
            trouva envelopp de brumes paisses, au milieu d'normes
            banquises de glaces. Nos voyageurs furent ainsi entre la
            mort et la vie pendant plus de deux mois, et n'arrivrent 
            Tadoussac que le 13 de mai.

            A Qubec, Du Parc et ses compagnons avaient pass un fort
            bon hiver, sans maladie, ni accident.

            Champlain se rendit immdiatement au Grand-Saut, o il
            arriva le 28, ramenant avec lui Savignon. Les Algonquins
            devaient y tre rendus ds le 20, mais n'arrivrent que le
            13 de juin.

            Les traiteurs, qui, l'anne prcdente, taient monts
            au-devant des sauvages, jusqu'au cap de la Victoire [15],
            se rendirent cette anne (1611) jusqu'au Grand-Saut. Une des
            raisons qui les fit aller si loin, fut sans doute d'pargner
             ceux qui descendaient  la traite les dangers d'un long
            voyage et les attaques des Iroquois; mais la rivalit des
            marchands tait surtout ce qui les faisait courir  la
            rencontre de ces barbares, pour enlever plus tt leurs
            riches pelleteries.

[Note 15: Ainsi a-t-on dsign longtemps l'une des pointes voisines
de Sorel du cot de l'ouest, et, par extension, les environs de Sorel.
C'tait apparemment en mmoire de la victoire de 1610, remporte  une
Petite distance de l'entre de la rivire.]

            En attendant l'arrive des sauvages, Champlain s'occupa
             faire une exploration plus complte des environs du
            Grand-Saut, afin de trouver un lieu convenable pour la
            situation d'une habitation, et d'y prparer une place pour y
xxxiv       btir [16]. Je considrai, dit-il, fort particulirement le
            pays; mais en tout ce que je vis, je ne trouvai point de
            lieu plus propre, qu'un petit endroit qui est jusques o les
            barques et chaloupes peuvent monter aisment, nanmoins avec
            un grand vent, ou  la cirque,  cause du grand courant
            d'eau; car, plus haut que le dit lieu (qu'avons nomm la
            Place-Royale), y a quantit de petits rochers, et basses qui
            sont fort dangereuses... Ayant donc reconnu fort
            particulirement et trouv ce lieu un des plus beaux qui ft
            en cette rivire, je fis aussitt couper et dfricher le
            bois de la dite Place-Royale, pour la rendre unie et prte 
            y btir.

[Note 16: dit. 1613, p. 242.]

            Sans paratre regretter sa fondation premire, Champlain
            prvoyait le moment o il deviendrait ncessaire d'tablir
            de nouvelles habitations; et, en dsignant d'avance
            l'emplacement de la florissante ville de Montral, il ne
            montra pas moins de sagesse et de hauteur de vue que dans
            son premier choix. Malheureusement, l'tat de dnuement dans
            lequel on le laissa pendant plus de vingt ans, ne lui permit
            pas de raliser toute la grandeur de ses projets.

            L'affection et la confiance que lui tmoignrent, cette
            anne, tous les sauvages qui vinrent  la traite, est une
            preuve frappante que la conduite qu'il avait tenue, tait en
            effet le vrai moyen de s'attacher ces nations, et par
            suite de les amener insensiblement  la connaissance de
            l'vangile, et  la lumire de la civilisation.

            Aussitt arriv en France, Champlain se hta d'aller trouver
xxxv        M de Monts, pour lui faire connatre les belles esprances
            qu'on pouvait se promettre des Algonquins et des Hurons,
            pourvu qu'on leur prtt du secours dans leurs guerres,
            comme il leur avait t promis.

            Mais les associs, fatigus des dpenses, ne voulurent plus
            continuer l'association, parce que, sans privilge, le
            commerce devenait ruineux. M. de Monts convint alors avec
            eux de ce qui restait en l'habitation de Qubec, moyennant
            une somme de deniers qu'il leur donna pour la part qu'ils y
            avaient, et envoya quelques hommes pour la conservation de
            la place, en attendant qu'il pt obtenir une commission.
            Mais des affaires de consquence lui firent abandonner
            sa poursuite, et il remit la chose entre les mains de
            Champlain.

            Sur ces entrefaites, arrivrent les vaisseaux de la
            Nouvelle-France (1612). Ils rapportrent que les sauvages,
            cette anne, taient descendus au saut Saint-Louis au nombre
            de plus de deux cents, avec l'esprance d'y rencontrer
            l'auteur; qu'ils avaient paru fort contraris de ne pas l'y
            voir, aprs les esprances qu'il leur avait donnes. On les
            avait assurs qu'il tiendrait sa promesse, et reviendrait
            l'anne suivante, ce qu'il fit en effet. Mais certains
            traiteurs, pousss par la jalousie et l'esprit de lucre, ne
            manqurent pas de profiter de cette circonstance, pour faire
            courir de faux bruits, et allrent jusqu' assurer  ces
            peuples que Champlain tait mort, et qu'ils ne devaient plus
            compter sur son retour.

            Champlain, cependant, travaillait activement  remdier 
xxxvi       tous ces dsordres. Il jugea que le plus sr moyen de faire
            russir une entreprise qui intressait l'honneur de la
            religion et de la France, tait de mettre la nouvelle
            colonie sous la protection de quelque personnage
            d'influence, et s'adressa au comte de Soissons, prince
            pieux et affectionn en toutes saintes entreprises, lui
            remontrant l'importance de l'affaire, les moyens de la
            rgler, et la ruine totale dont elle tait menace au grand
            dshonneur du nom franais, si Dieu ne suscitait quelqu'un
            qui la voult relever. Le comte promit, sous le bon plaisir
            du roi, d'en prendre la protection.

            Champlain prsenta, en consquence, une requte au roi et 
            son conseil; et obtint que le comte de Soissons serait nomm
            gouverneur et lieutenant-gnral de la Nouvelle-France.
            Celui-ci reut ses lettres de commission en date du 8
            octobre 1612[17], et, le 15 du mme mois, l'auteur tait
            nomm son lieutenant. Malheureusement, le comte de Soissons
            mourut quelques jours aprs, et le prince de Cond, qui lui
            succda, tait trop impliqu dans les troubles politiques,
            pour tre bien utile  l'avancement de la colonie.

[Note 17: Moreau de Saint-Mry, Lettres du duc d'Anville. (Voir
dit. 1613, p. 285, note I.)]

            De nouvelles difficults, suscites par quelques
            brouillons, qui n'avaient cependant aucun intrt en
            l'affaire, retardrent tellement la publication du
            privilge et des rglements de la nouvelle association,
            qu'il fut impossible  Champlain de rien faire encore cette
            anne (1613) pour l'habitation de Qubec, dans laquelle il
xxxvii      dsirait mettre des ouvriers pour la rparer et
            l'augmenter. De sorte, qu'il fallut, pour le moment, se
            contenter de passeports, que le prince donna pour quatre
            vaisseaux prts  faire voile, lesquels s'engageaient 
            fournir chacun quatre hommes pour la continuation des
            dcouvertes.

            Le voyage de 1613 fut pour l'auteur une dception, quoiqu'il
            n'ait pas t un des moins utiles. Champlain eut un moment
            l'espoir de trouver enfin le fameux passage du Nord-Ouest
            tant cherch par tous les navigateurs.

            Un de ceux qui taient retourns du Canada en 1612, nomm
            Nicolas de Vignau, lui assura que le lac o l'Outaouais
            prenait sa source, se dchargeait dans la mer du Nord, sur
            le rivage de laquelle il disait avoir vu de ses propres yeux
            les dbris d'un vaisseau et les chevelures de quatre-vingts
            anglais qui formaient l'quipage. Ce rcit paraissait
            d'autant plus vraisemblable, que les Anglais avaient tout
            rcemment pouss leurs courses aventureuses jusque dans les
            profondeurs de la baie d'Hudson. Le chancelier de Sillery,
            le marchal de Brissac, le prsident Jeannin et autres
            personnes graves, furent d'avis que Champlain ne devait pas
            ngliger de voir la chose en personne.

            Il partit donc de l'le Sainte-Hlne le 27 de mai 1613
            avec quatre franais et un sauvage, et remonta l'Outaouais
            jusqu' la rsidence de Tessouat, chef des Algonquins de
            l'isle, c'est--dire jusqu' l'le des Allumettes. Tessouat,
            qui avait dj fait la connaissance de l'auteur les annes
xxxviii     prcdentes, reut cette visite inattendue et inespre
            avec toutes les marques de la plus vive satisfaction. Il
            prpara un grand festin, pour souhaiter la bienvenue  ces
            htes extraordinaires. Tous les principaux chefs devaient
            s'y trouver, et l Champlain leur ferait connatre ses
            intentions et le but de son voyage.

            Le repas fini, il fallut, suivant la coutume, fumer le
            calumet pendant une demi-heure, aprs quoi, Champlain leur
            exposa, qu'il tait venu d'abord pour les visiter et lier
            avec eux une amiti encore plus durable, mais aussi
            pour leur demander ce qu'ils lui avaient dj promis,
            c'est--dire, de lui faciliter le voyage de la mer du Nord,
            que de Vignau prtendait avoir vue l'anne prcdente.

            De Vignau, qui n'avait jamais t plus loin que la cabane de
            Tessouat, ne pouvait plus chapper  une conviction des plus
            humiliantes et des plus terribles. Tessouat et les autres
            capitaines, indigns d'une si impudente imposture,
            s'crirent qu'il le fallait faire mourir, ou qu'il dt
            celui avec lequel il y avait t, et qu'il dclart les
            lacs, rivires et chemins par lesquels il avait pass. De
            Vignau n'avait garde d'accepter un pareil dfi, il avait
            toujours compt que les difficults incroyables d'un pareil
            voyage effraieraient Champlain, o qu'enfin quelque obstacle
            insurmontable finirait par lasser son courage, et qu'ainsi,
            aprs avoir fait sans dpense le voyage du Canada, il n'en
            toucherait pas moins la rcompense promise  sa prtendue
            dcouverte.

xxxix       Aprs avoir song  lui, il se jeta  genoux aux pieds de
            Champlain, et demanda son pardon. Ainsi transport de
            colre, dit l'auteur, je le fis retirer, ne le pouvant plus
            endurer devant moi. Les Algonquins voulaient absolument en
            faire bonne justice, et, si Champlain ne leur et dfendu de
            lui faire aucun mal, ils l'eussent infailliblement mis en
            pices.

            Cette expdition, quoique manque dans son objet principal,
            eut nanmoins un excellent rsultat. Tous ces peuples,
            l'anne prcdente, avaient t si mcontents des traiteurs,
            qu'ils avaient pris la rsolution de ne plus descendre; et
            il fallut tout l'ascendant que Champlain avait sur eux pour
            les ramener  de meilleures dispositions.

            De retour en France, Champlain s'occupa de mener  bonne
            fin les ngociations qui n'avaient pu se terminer avant
            le dpart des vaisseaux, et russit enfin  former une
            puissante compagnie, qui devait se composer des marchands de
            Saint-Malo, de Rouen et de la Rochelle; mais les Rochelois
            furent si longtemps  accepter les conditions, qu'on les
            laissa de ct; les Normands et les Bretons prirent
            l'affaire moiti par moiti.

            A peine cette socit des marchands tait-elle forme,
            que quelques malouins incommodes, fchs de ne s'tre pas
            prsents  temps, et ne pouvant contester les droits de
            la compagnie, eurent l'adresse de faire insrer au cahier
            gnral des tats un article demandant que la traite ft
            libre pour toute la province. Champlain, voyant encore sur
            le point d'chouer un projet qui semblait promettre un
xl          meilleur avenir  sa chre colonie, alla trouver le prince
            de Cond, et lui reprsenta l'intrt qu'il avait  ne
            point laisser annuler un privilge aussi ncessaire. Il
            plaida si bien la cause, que la socit fut maintenue dans
            ses droits.

            Non content d'assurer le progrs matriel de la
            Nouvelle-France, Champlain s'occupait en mme temps  lui
            procurer un bien encore plus prcieux que tous les avantages
            temporels. Le spectacle de tant de peuples sans foi, ni loi,
            sans dieu et sans religion, comme il avait pu le constater
            dans tous ses voyages, avaient excit dans son me une
            immense compassion pour ces pauvres et malheureux infidles.
            Je jugeai  part moi, dit-il, que ce serait faire une
            grande faute, si je ne m'employais  leur prparer quelque
            moyen pour les faire venir  la connaissance de Dieu. Ce
            qui l'avait empch jusque-l d'excuter ce saint projet,
            c'est qu'il fallait faire une dpense qui et excd ses
            moyens, et il comprenait mieux que personne la difficult
            de pourvoir aux frais et  l'entretien d'une mission,
            surtout avec une compagnie dont plusieurs des membres
            taient calvinistes.

            Ayant eu occasion de s'en ouvrir  plusieurs, et entre
            autres au sieur Houel, celui-ci lui suggra de s'adressa aux
            Rcollets, lui promettant son appui et toute l'influence
            qu'il pouvait avoir auprs du provincial, le P. du Verger.
            Afin de faciliter cette bonne oeuvre, Champlain alla
            lui-mme trouver les cardinaux et les vques qui s'taient
            rendus  Paris pour la tenue des tats gnraux, et russit
             recueillir une somme de prs de quinze cents livres pour
            l'achat des choses les plus ncessaires.

xli         Toute l'anne 1614 fut ainsi employe  consolider les
            rglements de la compagnie des marchands, et  prparer
            les voies aux missionnaires. Enfin, au printemps de
            1615, Champlain repartit de France avec quatre religieux
            rcollets: le P. Denis Jamay, commissaire, le P. Jean
            Dolbeau, le P. Joseph le Caron et un frre, nomm Pacifique
            du Plessis. Ils arrivrent  Tadoussac le 25 de mai.

            Aussitt que les barques furent prtes, Champlain se rendit
             Qubec, o, de concert avec le P. Dolbeau, il dtermina
            l'emplacement de la premire glise du pays, et du logement
            des Pres qui devaient la desservir.

            L'habitation occupait tout le milieu de la pointe de Qubec,
            c'est--dire, le terrain renferm entre la Place et les rues
            Notre-Dame, Sous-le-Fort et Saint-Pierre. Impossible de
            loger une chapelle dans l'enceinte; elle contenait dj
            le magasin, trois corps de logis et quelques petites
            dpendances, et la plus petite btisse et compltement
            absorb tout l'espace qui servait de cour intrieure. Du
            ct du fleuve, il ne restait gures que la largeur de la
            rue Saint-Pierre, en arrire il fallait laisser un passage.
            Enfin du ct du Saut-au-Matelot, il n'y avait qu'une petite
            lisire de terre qui venait mourir au pied de la cte
            actuelle de la basse ville, une chapelle, place de ce ct
            et obstru les dfenses de la place, sans compter qu'elle
            et t srieusement expose  nos trop frquentes
            temptes de nord-est. Il n'y avait donc qu'un seul endroit
            convenable; Panse du Cul-de-Sac, dans le voisinage du jardin
xlii        de Champlain, offrait un assez joli fonds, retir et
            solitaire, comme il convient  la maison de Dieu.

            Moins d'un mois aprs, le 25 de juin 1615, le P. Dolbeau y
            disait la premire messe, et les offices continurent  s'y
            clbrer rgulirement tous les dimanches.

            Cette anne enfin, aprs tant de retards et de
            dsappointements, Champlain put raliser et complter
            ce qu'il n'avait pour ainsi dire qu'bauch en 1613,
            l'exploration des pays de l'ouest, et un commencement de
            colonie chez les Hurons.

            Toutes ces entreprises, cependant, ne pouvaient tre menes
             bonne fin, que par le moyen et le concours des nations
            indignes. Cette anne, plus que jamais, les sauvages
            descendus  la traite, reprsentrent vivement  Champlain,
            que, si on ne leur prtait un secours efficace, il devenait
            de plus en plus impossible de quitter leur pays, pour
            venir de si loin s'exposer aux embches que leur tendaient
            continuellement les Iroquois.

            Sur quoi, dit l'auteur, le sieur du Pont et moi avismes
            qu'il tait trs-ncessaire de les assister, tant pour
            les obliger davantage  nous aimer, que pour moyenner la
            facilit de mes entreprises et dcouvertures, qui ne se
            pouvaient faire en apparence que par leur moyen, et aussi
            que cela leur serait comme un acheminement et prparation
            pour venir au christianisme [18].

[Note 18: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie franaise en Canada_
a bien soin de tronquer ce texte, et d'en retrancher ce qui
non-seulement justifie Champlain, mais encore est tout  sa louange.
On conoit qu'avec de pareils moyens, il est facile de tirer des
conclusions comme celle-ci: Cette campagne avait t entreprise pour
un motif d'intrt particulier, et elle tourna au grand dsavantage
de la religion et  celui de la France (t. I, p. 141); et cela,
suivant le mme auteur, parce que les Franais taient alls
attaquer les Iroquois avec des armes  feu, incendier leur village
(jusqu'alors aucun village iroquois n'avait t incendi), et
rpandre le sang des Iroquois, sans que ceux-ci leur eussent jamais
fait aucun mal ni donn quelque juste sujet de plainte. L'injustice
de cette remarque est trop palpable, pour qu'il soit ncessaire de
la rfuter.]

xliii       Le chemin  suivre pour viter les embches des Iroquois,
            tait excessivement long et pnible. Il fallait remonter
            l'Outaouais avec ses rapides, passer par le lac Nipissing,
            pour prendre ensuite le cours de la rivire des Franais. Le
            pays des Hurons tait, comme on sait, situ au fond de la
            baie Gorgienne,  l'ouest du lac Simcoe.

            Champlain rejoignit au pays des Hurons les quelques franais
            qui taient partis un peu auparavant avec le P. le Caron.
            Pendant les longs prparatifs de l'expdition projete
            contre les Iroquois, il parcourut toutes les bourgades
            huronnes, observant attentivement les beauts du pays et les
            moeurs et coutumes des habitants.

            L'arme partit de Cahiagu le premier de septembre, et prit
            la direction de la rivire Trent et de la baie de Quinte.
            Quand on eut travers le lac des Entouoronon (le lac
            Ontario), on cacha soigneusement les canots. Aprs avoir
            fait,  travers le pays des Iroquois, environ une trentaine
            de lieues, les allis arrivrent enfin devant le fort des
            ennemis.

            Un corps de cinq cents guerriers carantouanais qui devait
            venir faire diversion par un autre ct, n'arriva que
            plusieurs jours aprs le temps convenu. L'attaque eut lieu
            cependant; mais les sauvages se rurent sur le fort sans
            aucun ordre, et Champlain ne put jamais russir  se faire
            entendre dans la chaleur du combat; ce premier assaut fut
            inutile.

xliv        Le soir, dans un conseil, Champlain proposa de construire,
            pour le lendemain, un cavalier, du haut duquel les
            arquebusiers franais auraient plus d'avantage  tirer, et
            une espce de mantelet pour protger les assaillants contre
            les flches et les pierres lances de dessus les palissades.

            Quelques-uns voulaient qu'on attendt le renfort des
            Carantouanais; mais l'auteur, voyant que l'arme allie
            tait assez forte pour emporter la place, craignant
            d'ailleurs qu'un retard ne donnt aux ennemis le temps de
            se fortifier davantage, fut d'avis qu'on livrt de suite un
            second assaut.

            L'indiscipline des sauvages fit tout manquer; il fallut
            songer  la retraite. Champlain avait reu deux blessures 
            la jambe et au genou.

            Quand les allis furent de retour au lac Ontario, Champlain
            demanda qu'on le reconduist  Qubec. Mais les Hurons, qui
            avaient intrt  le garder avec eux, firent en sorte qu'il
            n'y et point de canot disponible; et il dut se rsigner 
            passer l'hiver en leur pays.

            L'arme fut de retour  Cahiagu dans les derniers jours de
            dcembre. Champlain, aprs s'tre repos quelques jours chez
            son hte Darontal (ou Atironta), se rendit  Carhagouha pour
            y revoir le P. le Caron. Ils partirent tous deux ensemble
            le 15 fvrier, et allrent visiter la nation du Petun (les
            Tionnontats), qui demeuraient plus au sud-ouest. De l, ils
            poussrent jusqu'au pays des Andatahouat ou Cheveux-Relevs,
            et, si on ne les en et dtourns, ils voulaient se rendre
            jusqu' la nation Neutre (les Attiouandaronk).

xlv         Enfin, le printemps venu, Champlain, se fit reconduire 
            Qubec, o l'on tait fort inquiet sur son sort. Avant le
            dpart des vaisseaux, il fit agrandir l'habitation de plus
            d'un tiers, et en augmenta les fortifications. Nous fmes,
            dit-il, le tout bien btir de chaux et sable, y en
            ayant trouv de trs-bonne en un lieu proche de la dite
            habitation.[19]

[Note 19: Il est probable que le fourneau dont on se servit pour
cuire la chaux  cette poque, est le mme que celui dont fait mention
un acte de concession du 20 septembre 1649 (Acte de conc.  Dame
Gagner). Ce fourneau parat avoir t situ entre l'ancien cimetire
et le terrain actuel de la Chambre d'Assemble.]

            Le prince de Cond venait d'tre arrt, le premier de
            Septembre 1616. Champlain se douta bien que les ennemis de
            la socit profiteraient de sa dtention, pour exciter de
            nouveaux troubles et faire annuler la commission. Il ne
            cessait de remontrer aux marchands, que, si l'on ne prenait
            les moyens d'augmenter et de fortifier Qubec, la traite
            finirait par leur tre enleve de force. Les associs
            objectaient, que les dpenses annuelles taient normes,
            et que, dans un moment de trouble comme on tait alors en
            France, la compagnie, d'une anne  l'autre, pouvait avoir
            le mme sort que celle de M. de Monts, et qu'ils en seraient
            pour leurs frais. Champlain leur reprsenta que les
            circonstances taient bien changes: M. de Monts n'tait
            qu'un simple gentilhomme, qui n'avait pas assez d'autorit
            pour se maintenir en cour contre l'envie, dans le conseil de
            Sa Majest, mais que maintenant ils avaient pour protecteur
            et vice-roi du pays un prince qui les pouvait protger
            envers et contre tous sous le bon plaisir du roi.

xlvi        Deux annes se passrent, sans qu'il se ft beaucoup de
            progrs.

            En 1617 et en 1618, Champlain revint au Canada. Mais le
            manque de secours laissait toujours l'habitation dans le
            mme tat de langueur.

            A force de persvrance, il obtint enfin, pour l'anne 1619,
            quelques munitions de guerre, et des provisions de bouche;
            la compagnie s'engageait  envoyer quatre-vingts personnes,
            y compris le chef, trois pres rcollets, commis,
            officiers, ouvriers et laboureurs.

            L'anne 1619 s'coula, et, de toutes ces promesses de
            secours et d'hommes, aucune ne fut tenue. Cependant, on
            se plaignait partout de la compagnie, qui, jouissant
            d'un privilge fort avantageux, ne remplissait point ses
            engagements envers la colonie. D'une autre part, la concorde
            tait loin de rgner parmi les associs. Les huguenots
            avaient  coeur de ne pas voir la religion catholique
            s'enraciner dans le Canada; tandis que les catholiques se
            rjouissaient des efforts qu'on faisait pour l'y tablir. De
            l naissaient des divisions et des procs; chaque parti se
            dfiait de l'autre, et entretenait son commis particulier,
            charg d'examiner tout ce qui se passait  Tadoussac et 
            Qubec [20].

[Note 20: Ferland, Cours d'Hist, du Canada.]

            Franc, loyal et honnte, Champlain ne leur mnageait aucun
            reproche, au sujet de leur conduite. Aussi voulurent-ils se
            dlivrer d'un censeur incommode, en l'obligeant  s'occuper
            de dcouvertes, pendant que Pont-Grav resterait  Qubec,
            revtu du commandement, et charg de la traite. Ils
xlvii       espraient que ce dernier serait plus souple et plus
            traitable.

            Champlain leur rpondit que, comme lieutenant-gnral
            du vice-roi, il avait l'autorit sur tous les hommes de
            l'habitation; qu'il l'exerait partout, except dans leur
            magasin, o tait plac leur premier commis; que le sieur
            de Pont-Grav tait son ami, qu'il le respectait comme son
            pre,  cause de son ge, mais qu'il ne lui cderait jamais
            aucun de ses droits[21]; qu'il n'entendait faire le voyage
            qu'avec la mme autorit qu'il avait eue auparavant,
            autrement, qu'il protestait tous dpens, dommages et
            intrts contre eux,  cause de son retardement.

[Note 21: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]

            La-dessus, il leur prsenta une lettre dans laquelle le roi
            insistait sur l'excution de ce qu'ils avaient promis, et
            leur marquait sa volont expresse que la compagnie fournt
             Champlain ce qui lui serait ncessaire, tant pour
            l'habitation, que pour les dcouvertes.

            Les marchands s'obstinrent, et Champlain, qui s'tait
            prpar  passer au Canada avec sa famille, se vit contraint
            de retourner  Paris, aprs avoir fait sa protestation.
            Nous voil  chicaner, dit-il; et, avec son activit et
            son nergie ordinaires, il se rend  Tours, pour y suivre
            l'affaire devant le conseil. Aprs avoir bien dbattu,
            ajoute-t-il, j'obtiens un arrt de messieurs du conseil,
            par lequel il tait dit que je commanderais tant  Qubec,
            qu'autres lieux de la Nouvelle-France, et dfenses aux
xlviii      associs de me troubler ni empcher en la fonction de ma
            charge; lequel arrt je leur fais signifier en pleine
            bourse de Rouen.

            Le prince de Cond ne pouvait gure s'occuper de la
            Nouvelle-France; il cda facilement tous ses titres au duc
            de Montmorency. Champlain, qui avait contribu  cette
            transaction [22], fut nomm son lieutenant, et se disposa
             partir avec sa famille (1620). La compagnie, voyant ce
            changement d'un mauvais oeil, suscita encore de nouvelles
            tracasseries au sujet des pouvoirs qu'il devait exercer.
            Mais il n'eut qu'un mot  crire au nouveau vice-roi; les
            associs reurent un ordre formel et absolu du roi, de se
            dsister de leurs poursuites.

[Note 22: dit. 1632, premire partie, p. 327.]

            Champlain partit enfin vers le 8 de mai, et arriva au moulin
            Baud, aprs une traverse de deux mois. Son beau-frre,
            Eustache Boull, fut agrablement surpris et tonn de voir
            que sa soeur avait eu le courage de braver les fureurs de
            l'Ocan, pour venir se fixer dans un pays encore sauvage et
            dnu de tout.

            Le 11 juillet, Champlain partit de Tadoussac pour monter 
            Qubec, o, en arrivant, il se rendit  la chapelle, pour y
            rendre grces  Dieu de l'avoir prserv, lui et sa famille,
            de tous les dangers d'un si long et si pnible voyage. Le
            lendemain, aprs la messe, un des Pres fit une exhortation
            de circonstance, et, au sortir de la chapelle, on lut
            publiquement les lettres de commission royale, et celles du
            vice-roi. Chacun cria: _Vive le roi_; le canon fut tir
            en signe d'allgresse, et ainsi, dit Champlain, je pris
xlix        possession de l'habitation et du pays au nom de mon dit
            seigneur le vice-roi.

            Champlain trouva de quoi exercer son zle. Je trouvai,
            dit-il, cette pauvre habitation si dsole et ruine,
            qu'elle me faisait piti. Il y pleuvait de toutes parts,
            l'air entrait par toutes les jointures du plancher; le
            magasin s'en allait tomber, la cour si sale et orde, que
            tout cela semblait une pauvre maison abandonne aux champs
            o les soldats avaient pass. En peu de temps, nanmoins,
            tout fut rpar, grce  la diligence qu'il y mit.

            Un de ses premiers soins fut ensuite de faire commencer, sur
            le coteau qui dominait l'habitation, un petit fort, qu'il
            jugea plus que jamais ncessaire pour viter aux dangers
            qui peuvent advenir en un pays loign presque de tout
            secours. J'tablis, dit-il, cette demeure en une situation
            trs-bonne, sur une montagne qui commandait sur le travers
            du fleuve Saint-Laurent, qui est un des lieux des plus
            troits de la rivire. Cette maison ainsi btie ne plaisait
            point  nos associs; mais pour cela il ne faut pas que je
            laisse d'effectuer le commandement de Mgr le Vice-roi; et
            ceci est le vrai moyen de ne point recevoir d'affront.

            Le duc de Montmorency, voyant avec peine la mauvaise volont
            de la compagnie des marchands, avait rsolu de mettre un
            terme  un tat de choses si prjudiciable aux intrts de
            la colonie. Au printemps de 1621, on apprit, par le premier
            vaisseau, qu'il avait form une compagnie nouvelle. M. Dolu,
            intendant des affaires du pays, fut charg d'expdier 
l           Champlain copie des nouvelles commissions, pour le prvenir
            que le vice-roi avait remis entre les mains des sieurs de
            Caen la gestion de tout ce qui regardait la traite, et que
            c'tait son dsir qu'il ne se ft aucune innovation avant
            son arrive.

            Malheureusement, le vaisseau de M. de Caen ne paraissait
            point. Les commis de l'ancienne socit n'taient pas
            d'humeur  lcher prise si facilement,  moins que Champlain
            n'exhibt des ordres du roi; ce qu'il ne pouvait faire pour
            le moment. L'arrive de Pont-Grav et de plusieurs des
            anciens commis vint encore rendre la position plus critique.
            Il fallait agir avec une grande circonspection.

            Le petit fort que Champlain venait de commencer et qu'il se
            hta de terminer de son mieux, fut en ce moment le salut
            de la patrie. Il y mit Dumais et son beau-frre avec seize
            hommes, et y jeta les armes et provisions ncessaires.
            En cette faon, dit-il, nous pouvions parler  cheval.
            Lui-mme se chargea de la garde de l'habitation.

            Les commis de l'ancienne socit furent contraints
            d'accepter un compromis, et d'attendre que M. de Caen ft
            arriv. Enfin, aprs des alles et venues et des pourparlers
            qui durrent jusqu'au mois d'aot, Champlain, second par le
            P. George le Baillif, vint  bout de faire la paix entre les
            deux partis.

            Les habitants de Qubec, alarms d'un tat de choses si
            dplorable, se runirent dans une assemble publique,
            Champlain  leur tte, pour signer et adresser au roi une
            humble ptition, afin que Sa Majest voult bien mettre un
            terme aux funestes divisions qui menaaient de ruiner tout
li          le pays. Champlain ne pouvant s'absenter sans inconvnient
            et pour sa famille et pour l'intrt de tous, on choisit
            pour cette mission le P. Georges le Baillif. Ce sage
            religieux vint  bout d'obtenir les principaux articles de
            son cahier, et un arrt du conseil d'tat runit les
            deux compagnies en une seule (1622).

            Pendant les quatre ans que Champlain passa  Qubec avec sa
            famille, son occupation principale fut de faire travailler 
            l'habitation, au fort et au chteau Saint-Louis; il saisit
            en mme temps toutes les occasions de faire avec les
            Montagnais une alliance de plus en plus troite.

            Un des moyens qui lui part le plus propre  atteindre
            ce but, fut de confrer  quelqu'un de leurs capitaines
            certaines faveurs ou certains grades qui devaient
            naturellement les attacher aux Franais.

            Le capitaine Miristou fut le premier  qui l'on accorda cet
            honneur. Il prit  cette occasion le nom de Mahigan-Atic
            (loup-cerf), pour donner  entendre, que, doux comme le
            cerf, il saurait, quand il serait ncessaire, avoir le
            courage et mme la fureur du loup.

            Champlain, en 1624, se dcida  reconduire sa femme en
            France. Accoutume aux douceurs de la vie de Paris, elle
            avait d souffrir beaucoup de la privation des choses
            considres comme indispensables  son tat. Son mari et son
            frre tant fort souvent absents, elle se trouvait ainsi
            expose  bien des ennuis.

lii         L'anne 1624 fut une poque d'amliorations pour Qubec:
            Champlain ouvrit un chemin commode, conduisant du magasin au
            fort Saint-Louis sur la hauteur, afin de remplacer le
            sentier troit et difficile dont on s'tait servi
            jusqu'alors. Les ouvriers continuaient en mme temps les
            travaux du fort. Reconnaissant le mauvais tat de
            l'habitation, et dsesprant de la pouvoir rparer
            convenablement, il entreprit d'en btir une nouvelle. Vers
            les premiers jours du mois de mai, il fit abattre tous les
            vieux btiments,  l'exception du magasin, et les fondations
            furent poses. Pour conserver la mmoire de cette
            reconstruction, l'on enfouit une pierre sur laquelle,
            taient graves les armes du roi, ainsi que celles du
            vice-roi, avec la date et le nom de Champlain, lieutenant du
            duc de Montmorency. Ces btiments devaient consister en un
            corps de logis, long de cent huit pieds, avec deux ailes de
            soixante pieds, et quatre petites tours aux quatre angles de
            l'difice. Devant l'habitation et au bord du fleuve, tait
            un ravelin, sur lequel on disposa des pices de canon,
            le tout tait environn de fosss, que traversaient des
            ponts-lvis[23].

[Note 23: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]

            Le sieur meric de Caen demeura  Qubec pour y commander.
            Champlain en partit le 15 aot, et arriva  Dieppe le
            premier octobre. Il se rendit de l  Paris, afin de donner
            au roi et  M. de Montmorency des dtails sur ce qui s'tait
            pass dans la Nouvelle-France depuis quatre ans.

            De nouvelles contestations entre les anciens et les nouveaux
            associs achevrent de dgoter le duc de Montmorency de sa
liii        charge de vice-roi, qui lui rompait plus la tte, que ses
            affaires plus importantes. Il la cda  son neveu Henri de
            Lvis, duc de Ventadour. Celui-ci continua Champlain dans sa
            charge de lieutenant, et lui en expdia les lettres le 13
            fvrier 1625.

            Le nouveau vice-roi, plein de zle pour les intrts de la
            colonie et pour l'avancement des missions, voulut d'abord
            que Champlain demeurt cette anne auprs de lui pour
            l'instruire plus particulirement des besoins du pays
            dornavant soumis  sa juridiction, puis il encouragea
            de toutes ses forces le projet qui venait de se former,
            d'envoyer des missionnaires jsuites au Canada, pour venir
            en aide aux premiers missionnaires, les Rcollets.

            M. de Caen fut charg du voyage de 1625. A son retour, il y
            eut contre lui des rcriminations graves, qui entranrent
            un procs. Il sut nanmoins se tirer d'affaire assez
            bien, l'arrt du conseil lui alloua trente-six pour cent
            d'intrt sur un fonds de soixante mille livres, mais 
            condition qu'il excuterait tous les articles auxquels la
            socit s'tait oblige envers le roi; qu'il donnerait
            caution dans trois jours, et nommerait un catholique au
            commandement de la flotte du Canada.

            Le printemps venu, M. de Caen ne s'tant pas conform aux
            dcisions de la cour, les anciens associs le protestrent.
            Il les appelle une seconde fois devant le conseil, et un
            nouvel arrt lui accorde encore gain de cause,  condition
            toutefois qu'il donnera caution dans Paris, et qu'il
            nommera, en l'absence du vice-roi, un amiral catholique,
            lui-mme ne devant point faire le voyage.

liv         Les vaisseaux appareillrent  Dieppe. Champlain s'y
            embarqua, avec le sieur Destouches et son beau-frre, nomm
            son lieutenant,  bord de la _Catherine_, vaisseau de cent
            cinquante tonneaux. meric de Caen tait vice-amiral, et
            commandait la _Flque_.

            Champlain n'arriva  Qubec que le 5 de juillet. Tous les
            _hivernants_ se portaient bien, mme Pont-Grav, qui avait
            pens mourir de la goutte pendant l'hiver.

            Quoiqu'il et, avant son dpart, laiss nombre de matriaux
            prts, il ne trouva pas les logements si avancs qu'il se
            l'tait promis. Le fort tait encore au point o il l'avait
            quitt en 1624; le chteau, qui renfermait quelques mnages,
            n'avait pas t termin, quoiqu'il y et du bois d'assembl
            depuis deux ans.

            Une des raisons qui retardaient les travaux du fort et de
            l'habitation, c'est que les ouvriers taient employs, aux
            plus beaux et longs jours de l'anne,  l'entretien du
            btail. Il fallait aller faire les foins  prs de dix
            lieues de Qubec, aux prairies naturelles du cap Tourmente,
            ce qui prenait quelquefois jusqu' deux mois et demi. Pour
            obvier  cet inconvnient, Champlain tablit une habitation
            auprs du Petit-Cap, au lieu mme o sont aujourd'hui les
            btisses de la Petite-Ferme. Comme on tait dj au mois de
            juillet, il employa tous les ouvriers  y construire deux
            logis et une table de soixante pieds de long. A partir
            de ce moment, le soin des bestiaux ne demandait plus que
lv          quelques personnes. Au mois de septembre, Champlain y
            envoya le sieur Foucher avec cinq ou six hommes, une femme
            et une petite fille.

            Considrant, d'un autre ct, que le fort de Qubec tait
            bien petit, pour y retirer, dans un besoin, tous les
            habitants de la place, il rsolut de l'abattre et de
            l'agrandir; ce que je fis, dit-il, jusqu'au pied, pour
            suivre mieux le dessein que j'avais; auquel j'employai
            quelques hommes qui y mirent toute sorte de soin. Il
            y mnagea, selon l'assiette du lieu, deux petits
            demi-bastions bien flanqus. La ruine du petit fort servit
            en partie  refaire le plus grand. Il se composait de
            fascines, et de terrassements, en attendant un jour qu'on le
            ft revtir de murailles.

            Aprs les travaux du fort, les logements de l'habitation et
            le magasin rclamaient la plus large part de son attention.
            Il fit couvrir la moiti du grand corps de logis, commenc
            depuis si longtemps, et faire quelques menues rparations.

            L'hiver de 1626  1627 fut un des plus longs que l'auteur
            et passs dans le pays, et il fut marqu par la perte du
            premier habitant de Qubec, Louis Hbert, qui mourut des
            suites d'une chute.

            Pendant ce mme hiver, quelque nation voisine des
            tablissements Flamands,  laquelle les Iroquois avaient
            tu vingt-quatre hommes (sans compter cinq flamands), parce
            qu'elle n'avait pas voulu leur donner passage pour
            aller faire la guerre aux Loups, offrirent des prsents
            considrables aux sauvages allis pour les engager dans une
            grande coalition contre ces ennemis implacables. Plusieurs
lvi         chefs montagnais, algonquins et autres les avaient accepts,
            et l'on tait sur le point de rassembler les forces
            suffisantes.

            Champlain en tmoigna son mcontentement  Mahigan-Atic, qui
            lui fit part de ce projet. Il lui dit qu'il lui savait bon
            gr de son avis, mais qu'il trouvait fort mauvais que le
            Rconcili et autres chefs eussent accept ces prsents, et
            se fussent engags dans cette guerre sans l'en prvenir, vu
            qu'il s'tait lui-mme entreml de faire la paix pour eux
            avec les Iroquois, qu'ils allaient rompre un trait qu'on
            avait eu tant de peine  conclure, juste au moment o l'on
            commenait  en ressentir les heureux effets, et qu'il
            regarderait comme ses ennemis tous ceux qui prendraient part
             cette malheureuse expdition.

            Mahigan-Atic comprit qu'ils avaient fait une grande faute,
            et il conseilla d'envoyer quelqu'un aux Trois-Rivires pour
            arrter le coup. Champlain chargea son beau-frre de cette
            mission dlicate. Boull tait digne de cette confiance; il
            russit  convaincre les sauvages de l'imprudence de leur
            dmarche, et il fut convenu qu'on ne ferait rien jusqu' ce
            que tous les vaisseaux fussent arrivs, et que les autres
            nations qui devaient descendre fussent toutes assembles.

            Aussitt qu'meric de Caen fut prt  monter  la traite,
            Champlain lui recommanda de faire tous ses efforts pour
            achever l'oeuvre de pacification si bien commence. Mais,
            ajoute l'auteur, il ne sut tant faire, ni tous les sauvages
            qui taient l, que neuf ou dix jeunes hommes cervels
            n'entreprissent d'aller  la guerre. Ils revinrent avec
lvii        deux iroquois, que l'on fit passer par tous les tourments
            ordinaires. Voil la paix rompue.

            meric de Caen crut devoir en crire aussitt  Champlain,
            lui mandant que sa prsence tait ncessaire pour arrter
            ces dsordres, et en prvenir les fcheuses consquences.
            Celui-ci partit sur le champ avec Mahigan-Atic. Ds qu'il
            y fut arriv, on assembla un grand conseil. Champlain leur
            reprsenta qu'ils venaient de faire, en compromettant ainsi
            la paix, une dmarche qui pourrait leur coter bien cher, si
            l'on n'y trouvait quelque remde. Il se ferait un devoir de
            les assister en frre, comme il l'avait dj fait, lorsque
            les Iroquois leur feraient la guerre mal  propos; mais
            il ne pouvait approuver qu'on allt ainsi les attaquer en
            pleine paix sans qu'ils eussent rien entrepris contre eux.

            Aprs que chaque capitaine eut fait sa harangue, il fut
            rsolu, d'un consentement unanime, que l'on renverrait l'un
            des prisonniers, avec le Rconcili et deux autres sauvages,
            et, afin de mieux faire valoir leur ambassade, ils
            demandrent un franais pour les accompagner. Il s'en
            prsenta deux ou trois, entre autres Pierre Magnan, qui fut
            agr de part et d'autre.

            Quelques semaines aprs, un sauvage apporta la nouvelle que
            les ambassadeurs avaient t cruellement massacrs. On sut
            plus tard qu'un algonquin de l'isle, pour satisfaire une
            vengeance personnelle, avait malicieusement fait croire aux
            Iroquois que cette dputation n'tait que pour les mieux
            trahir.

            Les vaisseaux,  leur dpart en 1627, laissrent
lviii       l'habitation assez mal approvisionne. Il demeura  Qubec
            cette anne cinquante-cinq personnes, tant hommes que
            femmes et enfants, sans comprendre les habitants du pays.
            Sur ce nombre, il n'y avait que dix-huit ouvriers.

            Il en fallait plus de la moiti pour les travaux du cap
            Tourmente; l'habitation de Qubec n'tait point acheve. La
            compagnie et M. de Caen avaient promis dix hommes pour faire
            travailler au fort; mais, pour eux, l'habitation devait
            passer avant tout, et Champlain se vit rduit  ne pouvoir
            employer aux fortifications que les hommes qui taient pour
            ainsi dire de reste.

            Je jugeai ds lors, dit l'auteur, que la plus grande part
            des associs ne s'en souciaient beaucoup, pourvu qu'on leur
            donnt d'intrt les quarante pour cent. Il en dit son
            sentiment  M. de la Ralde, qui se trouvait li par ses
            engagements; c'est en un mot, ajoute-t-il, que ceux qui
            gouvernent la bourse font et dfont comme ils veulent.
            Il en crivit au vice-roi, et, en attendant, il continua
            d'employer au fort tous les hommes dont il put disposer,
            sans toutefois ngliger l'habitation.

            Quelque temps aprs le dpart des vaisseaux, deux franais,
            Henri, domestique de Madame Hbert, et un autre nomm
            Dumoulin, auxquels Champlain avait donn commission d'amener
            par terre quelques bestiaux du cap Tourmente, furent
            lchement assassins par un montagnais  qui l'on avait
            refus un morceau de pain. Un semblable meurtre avait t
            commis vers le cap Tourmente quelques annes auparavant,
            sans qu'on et pu faire justice rigoureuse.

lix         Cette fois, Champlain jugea que ce serait une faiblesse que
            de ne point svir contre de pareils attentats. Il mande 
            l'habitation les principaux chefs, leur remontre l'atrocit
            du crime commis par un de leur nation, et leur dclare
            nettement qu'il exige qu'on lui livre les auteurs de
            l'assassinat; en attendant, on garderait comme otage un
            certain montagnais, sur lequel on avait des soupons, et que
            dornavant on serait oblig de se tenir en garde contre leur
            perfidie.

            Les sauvages parurent, en cette occasion, rellement
            chagrins et mortifis d'un vnement si fcheux; mais il n'y
            eut pas moyen de constater au juste quel tait le coupable.

            Avant de partir pour la chasse, les Montagnais voulurent
            donner  Champlain un tmoignage singulier de leur estime.
            Ils envoyrent Mcabau, appel Martin par les Franais,
            demander au P. le Caron quel prsent il leur conseillait
            de faire. Il me souvient, lui dit Mcabau, qu'autrefois
            monsieur de Champlain a eu dsir d'avoir de nos filles pour
            mener en France, et les faire instruire en la loi de Dieu
            et aux bonnes moeurs; s'il voulait  prsent, nous lui en
            donnerions quelqu'unes; n'en serais-tu pas bien content? Le
            Pre rpondit que oui, et qu'il fallait lui en parler. Ce
            que les sauvages firent de si bonne grce, ajoute Sagard,
            que le sieur de Champlain, voulant tre utile  quelque
            me, en accepta trois. Plusieurs croyaient que les sauvages
            n'avaient donn ces filles au sieur de Champlain que pour
            s'en dcharger,  cause du manquement de vivres; mais ils se
lx          trompaient, car Chomina mme,  qui elles taient parentes,
            dsirait fort de les voir passer en France, non pour s'en
            dcharger, mais pour obliger les Franais et en particulier
            le sieur de Champlain. [24]

[Note 24: Sagard, Hist. du Canada, p. 912-14.]

            On tait rendu  la fin de juin 1628, et les vaisseaux ne
            paraissaient point. Les vivres commenaient  faillir, et ce
            qu'il y avait de plus embarrassant, c'est que le sieur de
            la Ralde n'avait laiss aucune barque  Qubec; en outre
            l'habitation tait sans matelot ni marinier. De brai,
            voiles et cordages, dit Champlain, nous n'en avions point;
            ainsi tions dnus de toutes commodits, comme si l'on nous
            et abandonns.

            Tel tait, par le mauvais vouloir des marchands, l'tat de
            gne o se trouvait la colonie, quand une flotte anglaise,
            conduite par un rengat franais, vint encore augmenter
            l'embarras de Champlain.

            Trois frres huguenots, David, Louis et Thomas Kertk, dont
            la famille avait quitt la France pour passer au service
            de l'Angleterre, s'taient chargs de dtruire les
            tablissements franais du Canada.

            Au moment o l'on prparait une petite embarcation pour
            aller  Tadoussac chercher une barque, avec laquelle on pt
            aller  Gasp, deux hommes arrivrent en toute hte du cap
            Tourmente, et apportrent la triste nouvelle que les Anglais
            y avaient dtruit et ruin de fond en comble l'habitation
            qu'on venait d'y fonder.

            Champlain, ainsi assur de la prsence de l'ennemi, fit
            rparer  la hte les retranchements de l'habitation, et
lxi         dresser des barricades autour du fort, dont il n'avait pu
            terminer les remparts. Il distribua ensuite sa petite
            garnison aux quartiers les plus exposs, de faon que chacun
            connt son poste, et y accourt au besoin.

            Le lendemain, 10 juillet, sur les trois heures de
            l'aprs-midi, l'on aperut dans la rade une voile
            qui faisait mine de vouloir entrer dans la rivire
            Saint-Charles. Quoique une chaloupe seule ne pt faire un
            grand exploit, Champlain ne ngligea pas de surveiller ses
            mouvements, il envoya de suite quelques arquebusiers au
            rivage. On reconnut que c'taient des basques, auxquels les
            Kertk avaient confi la charge de ramener  Qubec le sieur
            Pivert avec sa femme et sa petite nice, faits prisonniers
            au cap Tourmente. Ils taient en mme temps porteurs d'une
            lettre par laquelle David Kertk invitait le commandant du
            fort  lui livrer la place.

            Champlain lut cette lettre devant Pont-Grav et les
            principaux habitants. La conclusion fut, dit notre auteur,
            que, si l'Anglais avait envie de nous voir de plus prs,
            il devait s'acheminer, et non menacer de si loin. Quoique
            chacun ft rduit  une ration de sept onces de farine de
            pois par jour, et qu'il n'y et pas cinquante livres de
            poudre au magasin, Champlain fit une rponse si fire, que
            les Kertk, croyant l'habitation mieux approvisionne qu'elle
            ne l'tait, jugrent prudent de ne pas aller plus loin, et
            se retirrent aprs avoir brl ou emmen toutes les barques
            qui avaient t laisses  Tadoussac.

lxii        Le Canada tait sauv, si les vaisseaux de la nouvelle
            compagnie [25] avaient su viter la rencontre de la flotte
            anglaise. Malheureusement, M. de Roquemont, qui les
            conduisait, au lieu de se rfugier dans un des nombreux
            havres du golfe, o il pouvait attendre en sret que les
            Anglais fussent partis, remonta le fleuve, et se vit bientt
            dans la ncessit de livrer un combat ingal, o il perdit
            du coup toute la ressource d'une colonie dj prte 
            succomber.

[Note 25: Cette nouvelle compagnie, forme (1627) par le cardinal de
Richelieu, avait pris le titre de Compagnie de la Nouvelle-France; on
l'a appele aussi compagnie des Cent-Associs. Fonde sur des bases plus
larges que les prcdentes, cette puissante socit donna, ds que le
Pays fut remis  la France, un nouvel lan  la colonisation, au
dfrichement des terres, et  la conversion des sauvages. Champlain en
fit partie plus Tard. (Du Creux, _Hist. Canadensis._)]

            Cette dfaite jeta Champlain dans une grande perplexit.
            Qubec se voyait menac de la plus cruelle famine; l'on ne
            pouvait maintenant esprer de secours que dans dix mois,
            et les sauvages avaient peine  suffire  leur propre
            subsistance. Cependant il ne se laissa point dcourager.
            Il exhortait ses compagnons  la patience, et leur donnait
            lui-mme l'exemple de l'abngation, en se soumettant au mme
            rgime que les autres. Le peu de grain rcolt par les Pres
            Rcollets, par les Jsuites, par la famille Hbert, avec le
            produit de la pche et de la chasse, procurrent assez de
            vivres pour empcher les habitants de mourir de faim pendant
            l'hiver. Afin que les pois et autres lgumes pussent donner
            plus de nourriture, Champlain, ingnieux  profiter de tout,
            imagina de les faire piler dans des mortiers de bois.

            Le travail tait long et pnible, pour des hommes extnus
lxiii       par la disette, il eut la pense de faire construire un
            moulin  bras. Mais, comme il n'avait point de meule, celles
            de la compagnie tant restes  Tadoussac, il chargea le
            serrurier de l'habitation de chercher de la pierre propre 
            en faire; celui-ci fut assez heureux pour en trouver. Un
            menuisier entreprit de monter une moulange; de sorte que,
            dit Champlain, cette ncessit nous fit trouver ce qu'en
            vingt ans l'on avait cru tre impossible.

            Voyant le soulagement qu'apportait dj cette premire
            invention, il rsolut de faire btir un moulin plus
            considrable, et de le faire mouvoir par l'eau. Ce plan,
            tout en soulageant la main-d'oeuvre, devait avoir le bon
            effet d'encourager les habitants  faire de plus grosses
            semences, et de les accoutumer  compter davantage sur leur
            industrie et sur les produits de la terre.

            Au printemps (1629), un sauvage appel rouachit, qui
            arrivait du pays des Abenaquis, soumit  Champlain, de la
            part de ces peuples, un projet dont celui-ci n'et pas
            manqu de profiter, si les munitions n'avaient pas t aussi
            rares que les vivres.

            Cette nation demandait le secours des armes franaises
            contre l'ennemi commun, les Iroquois. Il tait inutile de
            songer  prter main-forte aux autres, quand on tait rduit
             un pareil tat de faiblesse. Champlain voulut cependant
            tirer tout le parti possible de l'amiti de ces peuples, et
            se dcida  leur envoyer une ambassade. Son beau-frre tait
            bien l'homme de confiance  charger de cette commission,
            mais le besoin qu'il avait de ses services, dans la
            prvision du retour des Anglais, l'engagea  le retenir
lxiv        auprs de lui. Celui qui fut dlgu  sa place, devait
            assurer les Abenaquis qu'on les assisterait contre leurs
            ennemis ds que les vaisseaux auraient rapport l'abondance,
            pourvu qu'en attendant ils voulussent bien donner aux
            Franais quelques secours en vivres. Champlain lui avait en
            mme temps recommand de bien observer les lieux, la
            qualit des terres et la bont du pays.

            Voyant la saison dj passablement avance, Champlain prit
            le parti d'envoyer son beau-frre  Gasp avec une trentaine
            d'autres, vingt d'entre eux consentirent d'avance  demeurer
            l avec les sauvages, et les autres prfrrent courir leur
            risque. La barque, avant d'arriver  Gasp, rencontra le
            vaisseau d'meric de Caen, qui venait chercher une partie
            des hommes de la compagnie destitue, et apportait en mme
            temps des vivres pour l'habitation. Ainsi assur d'un prompt
            secours, Boull prit quelques provisions, et se remit en
            route pour Qubec. Malheureusement, il tomba entre les mains
            des Anglais avant d'avoir pass Tadoussac.

            Les Kertk taient revenus cette anne avec six vaisseaux
            et deux pinasses, dcids  faire un dernier effort
            pour achever leur conqute. A force de questionner les
            prisonniers, ils ne tardrent pas  connatre au juste le
            triste tat o tait rduit Qubec.

            Pendant ce temps-l, Champlain tait dans une mortelle
            inquitude. Les vivres manquaient, la saison tait dj bien
            avance, et l'on commenait  dsesprer de voir arriver
            des vaisseaux. Les sauvages, depuis l'arrestation de
lxv         Mahigan-Atic-Ouche, souponn d'avoir commis le meurtre
            des deux franais, se tenaient sur la rserve, et, 
            l'exception du fidle Chomina, on ne pouvait gure
            compter sur eux en ce moment.

            Pont-Grav,  cause de son ge et de ses infirmits, causait
             Champlain beaucoup plus d'embarras, qu'il ne pouvait lui
            tre de service. Comprenant lui-mme la dlicatesse de sa
            position, il avait pris la rsolution de descendre comme il
            pourrait  Gasp, pour y chercher un vaisseau et se faire
            repasser en France. Le voyage prpar, il demanda  l'auteur
            s'il aurait agrable qu'il ft lire la commission que lui
            avait donne M. de Caen, afin que celui-ci ne pt lui
            contester ses gages. Champlain ne voulut pas lui refuser
            cette satisfaction; mais il crut devoir lui observer, que M.
            de Caen s'attribuait des honneurs et commandements qui
            ne lui appartenaient pas, anticipant sur les charges de
            vice-roi; que, pour le commerce des pelleteries, les
            articles de Sa Majest lui donnaient tout pouvoir;
            mais que, pour le reste, les commissions royales ne lui
            permettaient pas de s'en mler.

            Le lendemain, qui tait un dimanche, au sortir de la
            sainte messe, Champlain, devant tout le peuple assembl, fit
            lire les commissions, celle que Pont-Grav tenait du sieur
            de Caen, et celle qu'il tenait lui-mme du vice-roi, en
            expliquant  tous la diffrence qu'il fallait mettre entre
            le pouvoir que pouvait donner le dit sieur de Caen, et celui
            qui lui tait confr  lui-mme par les lettres royales.
            Je vous fais commandement, dit-il  ceux qui composaient
lxvi        l'assemble, de par le Roi et Mgr le Vice-Roi, que vous ayez
             faire tout ce que vous commandera le sieur du Pont, pour
            ce qui touche le trafic et commerce des marchandises,
            suivant les articles de Sa Majest que je vous ai fait lire;
            et, du reste, de m'obir en tout et partout en ce que je
            commanderai, et o il y aura de l'intrt du Roi et de mon
            dit Seigneur.--Je vois bien, dit Pont-Grav, que vous
            protestez ma commission de nullit.--Oui, en ce qui heurte
            l'autorit du Roi et de Mgr le Vice-Roi, pour ce qui est de
            votre traite et commerce, suivant les articles de Sa
            Majest,  quoi il se faut tenir.

            Cela se passa ainsi, dit Champlain.

            Un jour que la plupart des habitants de Qubec taient
            occups les uns  la pche et les autres  chercher des
            racines, on vit paratre des vaisseaux derrire la pointe
            Lvis. Sur le flot, une chaloupe s'avana avec un pavillon
            blanc. Champlain fit mettre au fort un drapeau de mme
            couleur. La chaloupe aborde, et un gentilhomme anglais s'en
            vient courtoisement lui prsenter une lettre des deux frres
            Louis et Thomas Kertk, qui le sommaient de rendre la place,
            lui offrant une composition honorable.

            Champlain rpondit, que l'tat d'abandon o il se trouvait
            ne lui permettait pas de faire la mme rsistance que
            l'anne prcdente; que cependant les vaisseaux fissent
            attention de n'approcher  la porte du canon que lorsque la
            capitulation serait entirement rgle.

            Sur le soir, le capitaine Louis Kertk renvoya la chaloupe
lxvii       pour avoir les articles de la composition, qui portait, en
            rsum: qu'on donnerait aux Franais un vaisseau pour
            repasser en France; que les officiers au service de la
            compagnie pourraient emporter leurs armes, leurs habits et
            leurs pelleteries; aux soldats l'on accordait leurs habits
            avec une robe de castor, et aux religieux leurs robes et
            leurs livres. Ces conditions, signes de Louis et de Thomas
            Kertk, furent acceptes le dix-neuf juillet par Champlain et
            Pont-Grav, et approuves ensuite  Tadoussac par l'amiral
            David Kertk [26].

[Note 26: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]

            Le capitaine Louis cependant avait mis une restriction, au
            sujet des petites sauvagesses que Champlain dsirait
            emmener; le lendemain, les trois vaisseaux anglais tant
            entrs dans la rade, Champlain se rendit auprs de lui,
            anxieux de savoir pourquoi on ne voulait pas lui permettre
            de garder ces deux petites filles, qu'il instruisait avec
            soin depuis deux ans, et qui lui taient fort attaches.
            Louis Kertk finit par lui accorder sa demande; ce que le
            gnral David cependant ne voulut jamais ratifier, quelque
            supplication que lui en ft l'auteur.

            Avant de livrer la place, Champlain demanda quelques soldats
            pour empcher qu'on ne ravaget rien en la chapelle, chez
            les Pres Rcollets, les Pres Jsuites, la veuve Hbert, et
            en quelques autres lieux; ce qui fut libralement accord.
            Le capitaine Louis descendit  terre avec cent cinquante
            hommes, et prit possession de l'habitation et du fort.
            Voulant dloger de mon logis, dit Champlain, jamais il ne
lxviii      le voulut permettre, que je ne m'en allasse tout  fait hors
            de Qubec, me rendant toutes les sortes de courtoisies qu'il
            pouvait s'imaginer. Il lui permit encore de continuer 
            faire clbrer la sainte messe, et lui donna un certificat
            de tout ce qui tait tant au fort qu' l'habitation.

            Le dimanche, 22 juillet, le capitaine Louis fit planter
            l'enseigne anglaise sur un des bastions, battre la caisse,
            et assembler ses soldats, qu'il mit en ordre sur les
            remparts, faisant tirer le canon des vaisseaux; aprs, il
            fit jouer toute l'escopetterie de ses soldats, le tout en
            signe de rjouissance.

            Depuis que les Anglais eurent pris possession de Qubec,
            dit Champlain, les jours me semblaient des mois. Louis
            Kertk lui permit de descendre  Tadoussac, en attendant le
            dpart des vaisseaux. Il laissa au capitaine anglais une
            partie de son ameublement, et s'embarqua sur le vaisseau de
            Thomas Kertk.

            Au moment o Champlain allait partir, Guillaume Couillard,
            gendre de la veuve Hbert, et quelques autres qui avaient
            leur famille, voyant que les Anglais les traitaient bien et
            voulaient les engager  rester  Qubec, vinrent le trouver
            pour lui demander son avis. Il leur reprsenta qu'ils
            devaient avant tout considrer l'intrt et le salut de
            leurs mes; que, pour cette anne, cependant, s'il tait 
            leur place, il ferait la cueillette des grains, et, aprs en
            avoir tir le meilleur parti possible, il s'en reviendrait
            en France, si toutefois le Canada n'tait rendu  ses
            premiers matres. Ils me remercirent, dit-il, du conseil
lxix        que je leur donnai; qu'ils le suivraient, esprant nanmoins
            nous revoir la prochaine anne avec l'aide de Dieu. [27]

[Note 27: Les familles qui restrent  Qubec taient au nombre de cinq
(voir dit. 1632, deuxime partie, p. 249, note 2). Ce sont ces familles
que l'auteur appelle quelquefois _habitants_, par opposition au
personnel de la traite, qui formait une population flottante et mobile.
Toutes les personnes qui n'taient ici que pour le service de la
compagnie, retournrent en France; les habitants demeurrent.]

            Champlain quitta Qubec le 24 juillet, avec Thomas Kertk. Le
            lendemain, comme on tait par le travers de la Malbaie,
            on aperut, du ct du nord, un vaisseau qui mettait
            sous voile, et tchait de gagner le vent, pour viter la
            rencontre. Il se trouva que c'tait meric de Caen. Le
            capitaine anglais commanda d'approcher, pour le saluer de
            quelques canonnades, qui lui furent aussitt rpondues par
            autres coups de meilleure amonition. Comme il voulait en
            venir  l'abordage, il fit descendre Champlain et les autres
            franais sous le tillac, et clouer les panneaux sur eux. Le
            vaisseau anglais aborda de bout, et cramponna une patte
            de son ancre  celui d'meric de Caen; de manire que les
            assaillants ne pouvaient entrer que par le beaupr, un  un,
            et ceux qui risquaient le passage taient srs de se faire
            massacrer les uns aprs les autres. En attendant, l'quipage
            de Kertk se faisait foudroyer. Une partie de ses hommes se
            jetrent au fond du vaisseau, et il se vit oblig de les
            faire remonter  coups de plat d'pe. Enfin meric de
            Caen, craignant peut-tre de ne pouvoir conserver longtemps
            l'avantage de sa position, voyant d'ailleurs approcher les
            deux pataches anglaises, cria: Quartier! quartier! Thomas
            Kertk ne se fit pas prier; le combat cessa de part et
            d'autre.

lxx         meric de Caen, apprenant que Champlain tait  bord du
            vaisseau anglais, demanda  lui parler. On fait ouvrir les
            panneaux, et Kertk, d'un ton un peu embarrass, dit 
            l'auteur: Assurez-vous que si l'on tire du vaisseau, vous
            mourrez. Dites-leur qu'ils se rendent; je leur ferai pareil
            traitement qu' votre personne; autrement, ils ne peuvent
            viter leur ruine, si les deux pataches arrivent plus tt
            que la composition ne soit faite.--Il vous est facile,
            rpondit Champlain, de me faire mourir en l'tat que je
            suis. Vous n'y auriez pas d'honneur, en drogeant  votre
            promesse et  celle de votre frre. Je ne puis commander 
            ces personnes-l, et ne peux empcher qu'ils ne fassent leur
            devoir. Il consentit nanmoins  les engager  accepter une
            composition quitable; ce qui se fit fort  propos, car, un
            moment aprs, les deux pataches arrivaient sur eux. Kertk
            leur fit dfense de rien faire au vaisseau franais.

            L'excution faite, dit l'auteur, nous nous en allmes 
            la rade de Tadoussac, trouver le gnral Kertk. Celui-ci,
            content de cette prise, fit  Champlain un fort bon accueil.

            Pendant son sjour  Tadoussac, Champlain eut occasion de
            faire de svres remontrances aux perfides truchements
            tienne Brl, Nicolas Marsollet et quelques autres, en
            particulier au tratre Jacques Michel, qui s'tait vendu aux
            Anglais, et s'tait charg de les piloter dans le fleuve.

            L'amiral David blma fortement son frre Louis, d'avoir
            donn si facilement le certificat que lui avait demand
            Champlain, et qui contenait l'inventaire de tout ce qui
lxxi        avait t trouv  l'habitation de Qubec, prtendant qu'il
            ne l'avait autoris qu' accepter les articles de la
            capitulation.

            La flotte anglaise quitta la rade de Tadoussac au mois de
            septembre, et repassa en France avec Champlain et tous
            ceux qui ne voulurent point rester  Qubec, c'est--dire,
            Pont-Grav et les employs de la traite, les religieux
            rcollets et jsuites, et ceux qui, n'ayant point leur
            famille, n'avaient aucune raison de sympathiser avec de
            nouveaux matres.

            Le 27 octobre, Kertk tait  Douvre, d'o Champlain crivit
             M. de Lauson pour le prvenir qu'il allait se rendre 
            Londres auprs de l'ambassadeur franais, et qu'il prt des
            mesures ncessaires pour sauvegarder les intrts de la
            socit et du roi.

            En arrivant  Plymouth, l'amiral Kertk fut bien fch
            d'apprendre que la paix avait t conclue entre la France et
            l'Angleterre avant la prise de Qubec.

            Champlain demeura prs de cinq semaines  Londres, auprs
            de l'ambassadeur. Je donnai, dit-il, des mmoires, et
            le procs-verbal de ce qui s'tait pass en ce voyage,
            l'original de la capitulation et une carte du pays pour
            faire voir aux Anglais les dcouvertures et possession
            qu'avions prise du dit pays de la Nouvelle-France premier
            que les Anglais. Trouvant enfin que les ngociations
            tranaient en longueur, il obtint de l'ambassadeur de
            pouvoir se rendre en France. M. de Chteauneuf le laissa
            partir avec l'assurance que le roi d'Angleterre consentirait
             rendre le fort et l'habitation de Qubec.

lxxii       Ce ne fut qu'au printemps de 1632, le 29 mars, que les
            difficults furent dfinitivement rgles par le trait
            de Saint-Germain-en-Laye. Le temps que Champlain passa en
            France, fut employ  publier une nouvelle dition de tous
            ses Voyages, ou plutt une histoire complte de tout ce
            qui s'tait pass en Canada depuis la fondation de cette
            colonie.

            Comme la prise de Qubec par les Anglais avait caus  M. de
            Caen de graves dommages, il semblait juste de lui fournir
            l'occasion de rparer ses pertes. En consquence, le roi lui
            accorda la jouissance des revenus du pays pendant une anne,
            aprs laquelle Champlain devait reprendre son ancienne
            charge. meric de Caen fut donc envoy  Qubec, comme
            commandant non-seulement de la flotte, mais encore de
            toute la colonie. Sous ses ordres fut plac le sieur
            du Plessis-Bochart, dont la prsence tait propre 
            contre-balancer les tendances calvinistes du chef[28].

[Note 28: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]

            Au moment o elle allait prendre la direction de la colonie,
            la compagnie des Cent-Associs crut devoir user de beaucoup
            de prudence dans le choix de celui qu'on enverrait pour la
            gouverner. Personne ne parut plus propre que Champlain 
            remplir cette charge importante. Il fut donc prsent
            par les associs au cardinal de Richelieu, qui, par une
            commission en date du premier mars 1633, le nomma son
            lieutenant en toute l'tendue du fleuve Saint-Laurent et
            autres.

            Champlain partit de Dieppe le 23 mars 1633, avec trois
lxxiii      vaisseaux bien quips, le _Saint-Pierre_, le _Saint-Jean_
            et le _Don-de-Dieu_. La petite flotte portait prs de deux
            cents personnes, tant mariniers que colons, les Pres
            Ennemond Mass et Jean de Brebeuf, une femme et deux petites
            filles. Au moment d'entrer dans le golfe, une violente
            tempte de nord-ouest l'obligea de relcher  Sainte-Anne du
            Cap-Breton; peu aprs, une seconde bourrasque la contraignit
            d'aller chercher un refuge  l'le de Saint-Bonaventure.
            Enfin, au bout de deux mois jour pour jour, le vaisseau qui
            portait Champlain mouilla devant Qubec, le 23 mai[29].

[Note 29: Mercure franais, t. xix. La Relation de 1633 fait arriver
Champlain le 22.]

            La joie des habitants du pays fut grande quand ils virent
            arriver le fondateur de la colonie. Ce jour, dit le P. le
            Jeune, nous a t l'un des bons jours de l'anne. Tous
            connaissaient sa sagesse, son exprience et son admirable
            dvouement. On voyait renatre toutes les esprances du
            pass. Aussi l'on peut dire que ds lors la Nouvelle-France,
            si cruellement prouve, prit comme une nouvelle naissance,
            et se trouva bientt assez forte pour vivre de sa propre
            vie, au milieu de ces grandes forts du Nouveau-Monde.

            Aussitt que le _Saint-Jean_ eut mouill l'ancre dans la
            rade, Champlain fit sommer le sieur meric de Caen de
            remettre le fort et l'habitation entre les mains de M. du
            Plessis-Bochard, en vertu du commandement qui lui tait fait
            de la part du cardinal de Richelieu.

            L'aprs-midi, le sieur de Caen quitta le fort avec ses
            hommes, et M. du Plessis-Bochard y entra avec les siens. Le
lxxiv       jour suivant, 24 de mai, les clefs furent remises entre les
            mains de Champlain. M. du Plessis prit alors la charge
            d'amiral de la flotte.

            Champlain, en possession de son nouveau gouvernement,
            s'occupa d'abord des affaires de la traite, qui pressaient
            davantage. Il venait d'arriver des Trois-Rivires dix-huit
            canots algonquins, et l'on savait que les Anglais avaient
            trois vaisseaux  Tadoussac, d'o ils taient mme mont
            jusqu'au Pilier.

            Champlain, se doutant que les sauvages pourraient aller
            les trouver jusque l, tint conseil avec eux, et leur fit
            entendre, par la bouche de l'interprte Olivier le Tardif,
            qu'ils prissent bien garde  ce qu'ils avaient  faire:
            ces Anglais taient des usurpateurs, qui ne faisaient que
            passer; tandis que les Franais demeuraient au pays d'une
            manire permanente, et qu'il tait de l'intrt de tous que
            leur ancienne amiti continut toujours.

            Le chef algonquin rpondit par une harangue aussi fine et
            dlicate, que pleine d'une mle loquence. Tu ne veux pas,
            dit-il en finissant, que nous allions  l'Anglais: je vais
            dire  mes gens qu'on n'y aille point; si quelqu'un y va,
            il n'a pas d'esprit. Tu peux tout: mets des chaloupes aux
            avenues, et prends les castors de ceux qui iront.

            Afin d'ter aux sauvages d'en haut la pense de descendre
            au-devant des Anglais, Champlain tablit un nouveau poste,
            sur l'let de Richelieu, qui commande l'un des passages o
            le chenal du fleuve est le plus troit; ce lieu avait en
            outre l'avantage d'tre assez rapproch de Qubec pour que
            l'on pt, au besoin, faire monter dans quelques heures les
            marchandises et les objets ncessaires  la traite.

lxxv        Non content de veiller aux intrts de la compagnie,
            Champlain, ds son arrive, dploya toute l'ardeur de son
            zle pour l'honneur du culte et le progrs des missions. Il
            se donna une peine infinie pour dcider les Hurons  emmener
            avec eux quelqu'un des Pres qui avaient dj commenc 
            instruire leur nation.

            A peine la traite finie, il voulut accomplir un voeu qu'il
            avait fait depuis la prise de Qubec par les Anglais. Il
            rigea, tout prs de l'esplanade du fort,  l'endroit o est
            aujourd'hui le matre autel de Notre-Dame de Qubec,
            une nouvelle chapelle, qui fut appele _Notre-Dame de
            Recouvrance_, tant en mmoire du _recouvrement_ du pays, que
            parce qu'on y plaa un tableau _recouvr_ d'un naufrage.

            Se voyant second de plus en plus efficacement par les
            bonnes dispositions de la compagnie, il entreprit une autre
            fondation, o l'on se promettait que les missionnaires
            pourraient faire un grand fruit; il envoya le sieur La
            Violette aux Trois-Rivires, pour y tablir une habitation
            et un fort; ce qui fut commenc le 4 juillet 1634. Le P. le
            Jeune et le P. Buteux allrent y rsider aussitt que le
            logement fut prt  les recevoir.

            Enfin, aprs avoir donn  sa chre colonie, de nombreux
            tmoignages d'un dvouement sans bornes et d'une pit aussi
            ardente qu'claire, Champlain, comme dit si bien le P. le
            Jeune, prit une nouvelle naissance au Ciel le jour mme de
            la naissance de notre Sauveur en terre; il mourut le jour
            de Nol, 25 dcembre 1635, aim et respect de tous ceux qui
            l'avaient connu.

lxxvi       Nous pouvons dire, continue le mme Pre, que sa mort a t
            remplie de bndictions. Je crois que Dieu lui a fait cette
            faveur en considration des biens qu'il a procurs  la
            Nouvelle-France. Il avait vcu dans une grande justice et
            quit, dans une fidlit parfaite envers son roi et envers
            Messieurs de la Compagnie; mais,  la mort, il perfectionna
            ses vertus, avec des sentiments de pit si grands, qu'il
            nous tonna tous. Quel amour n'avait-il point pour
            les familles d'ici! disant qu'il les fallait secourir
            puissamment, et les soulager en tout ce qu'on pourrait en
            ces nouveaux commencements, et qu'il le ferait si Dieu lui
            donnait la sant. Il ne fut pas surpris dans les comptes
            qu'il devait rendre  Dieu: il avait prpar de longue-main
            une confession gnrale, qu'il fit avec une grande douleur
            au P. Lalemant, qu'il honorait de son amiti. Le Pre le
            secourut en toute sa maladie, qui fut de deux mois et demi,
            ne l'abandonnant point jusques  la mort. On lui fit un
            convoi fort honorable, tant de la part du peuple, que des
            soldats, des capitaines et des gens d'glise. Le P. Lalemant
            y officia, et l'on me chargea de l'oraison funbre, o je ne
            manquai point de sujet. Ceux qu'il a laisss aprs lui ont
            occasion de se louer; que s'il est mort hors de France, son
            nom n'en sera pas moins glorieux  la postrit.



                               PRFACE
                       DE LA PREMIRE DITION
                         du Voyage aux Indes

i/1         Il y a  peine quinze ans, on ignorait, en Canada,
            l'existence du manuscrit dont nous donnons aujourd'hui la
            premire dition franaise. Dans une lettre, en date du
            15 dcembre, 1855, M. de Puibusque racontait  feu le
            Commandeur Viger, comment il avait dcouvert,  Dieppe, cet
            crit de Champlain, dont il n'avait jamais entendu parler
            auparavant.

            Ce manuscrit, ajoute-t-il, est la proprit de M. Fret,
            le plus honnte rpublicain de France, ex-maire de 1848,
            antiquaire et pote, qui occupait, il y a un an  peine,
            la place de bibliothcaire de la ville, Quoique d'un abord
            assez froid et trs-rserv avec les trangers, comme le
            sont en gnral les Normands, M. Fret s'est montr d'une
            obligeance, extrme; il m'a confi son manuscrit, en
            m'autorisant  le copier, et  faire de ma copie tel usage
            que je voudrais. Inform par lui-mme qu'un franais et
            un amricain avaient dj joui d'un privilge semblable,
            j'aurais pu, sans indiscrtion, en user aussi; il m'a paru
ii/2        de meilleur got de m'imposer la restriction qu'on ne
            m'imposait pas; je me suis born  rsumer la relation
            indite, ne citant  et l le texte de divers passages, que
            pour caractriser plus fidlement la pense et le style de
            Champlain.

            C'est ce rsum qui fut envoy alors au Commandeur Viger.
            M. l'abb Verreau, devenu propritaire de ce travail, l'a
            libralement laiss  notre disposition tout le temps que
            nous avons voulu.

            Plein de sympathie pour tout ce qui tait canadien, M.
            de Puibusque avait eu un instant l'esprance de faire
            l'acquisition du manuscrit de Dieppe, pour procurer  la
            ville de Qubec un souvenir et comme une relique de son
            fondateur. J'ai senti, dit-il en cette mme lettre, qu'il y
            avait l une conqute inapprciable  faire pour le Canada,
            et j'ai os l'entreprendre. D'abord, M. Fret semblait assez
            dispos  cder son manuscrit, qui n'a rellement aucun
            intrt pour sa ville natale; je 'ai pri d'en fixer le
            prix, en m'engageant  le payer immdiatement de mes propres
            deniers, ou, s'il le prfrait,  le mettre directement en
            rapport avec M. Faribault. Je promis en outre que, si mon
            offre tait agre, je ferais cession gratuite de mon
            acquisition  la ville de Qubec. A mon grand tonnement, M.
            Fret, qui s'tait avanc, recula; ses rponses vasives
            me firent souponner un obstacle cach; je ne me trompais
            pas...

iii/3       L'analyse de M. de Puibusque tait sans doute prcieuse par
            elle-mme; mais nous avons trop bien connu M. Viger pour
            croire qu'il approuvt compltement le motif de dlicatesse
            qui ne lui valut qu'un rsum. Sous ce rapport, nous nous
            sentons l'me un peu faite comme celle du Commandeur; nous
            aimons singulirement les oeuvres compltes et les
            reproductions intgrales. Il nous en et cot beaucoup de
            ne publier qu'un compte-rendu, si bien fait qu'il puisse
            tre, du premier voyage de Champlain, le seul peut-tre qui
            ait chapp  la main d'un retoucheur.

            La providence se chargea d'arranger les choses.

            Une indisposition assez grave vint mettre notre ami M.
            l'abb R. Casgrain dans une espce de ncessit d'aller
            demander  l'Europe une distraction et un soulagement 
            sa sant dlabre. Il fut accueilli  Dieppe avec la mme
            bienveillance que M. de Puibusque. M. Faret lui permit
            volontiers de copier non-seulement le texte, mais les
            soixante et quelques dessins dont il est illustr. Ici,
            nous ne savons auquel des deux nous devons plus de
            reconnaissance, ou  M. l'abb Casgrain, qui n'a pas craint
            de s'exposer  aggraver ses souffrances, en s'astreignant 
            copier de sa main et  collationner avec un soin infini le
            prcieux document, ou  M. Fret, qui a donn  notre ami et
            compatriote une pareille marque de confiance et un si beau
            tmoignage de sa libralit.

            Voici la description que M. de Puibusque fait du manuscrit:
iv/4        Son format est in-quarto; il a 115 pages et 62 dessins
            faisant corps avec le texte, coloris et encadrs de lignes
            bleues et jaunes. La couverture est en parchemin
            trs-fatigu; le plat infrieur est dchir, les derniers
            feuillets sont racornis, et la main d'un enfant y a trac de
            gros caractres sans suite. L'criture nette et bien range
            ressemble  celle des lettres conserves aux archives des
            Affaires trangres; cependant, ces dernires sont moins
            soignes, et il est ais de remarquer la diffrence
            naturellement produite par l'ge aprs un intervalle de
            trente-cinq ans. Le manuscrit en effet est de 1601  1603.
            M. Fret en a fait l'acquisition, il y a longtemps et par
            hasard, d'une personne qu'il suppose descendant collatral
            du Commandeur de Chaste.

            L'original de cette lettre dont nous venons de donner
            quelques extraits, appartient aussi  M. l'abb H. Verreau.

            L'excellente traduction que M. Alice Wilmere a faite du
            _Voyage aux Indes_, pour la Socit Hakluyt, nous a t d'un
            grand secours, et nous avons abondamment puis dans les
            curieuses et savantes notes de l'diteur M. Norton Shaw.
            Le Canada doit savoir gr  cette socit, d'avoir si bien
            apprci le mrite de Champlain.

1/5

[Illustration]

                              BRIEF DISCOURS
                      DES CHOSES PLUS REMARQUABLES
                    QUE SAMMUEL CHAMPLAIN DE BROUAGE
                  A reconneues aux Indes Occidentalles

       _Au voiage qu'il en a faict en icelles en l'anne mil vc
         iiij.xx xix. & en l'anne mil vjc.j. [30] comme ensuit._


[Note 30: En l'anne 1599 et en l'anne 1601. Dans le manuscrit
original, ces deux dates, crites d'une manire assez peu usite, sont
presque illisibles. La traduction anglaise de la socit Hakluyt porte:
_in the years one thousand five hundred and ninety-nine to one thousand
Six hundred and two_. Mais quiconque examinera le manuscrit avec
attention, se convaincra qu'il faut lire: 1599 et 1601, comme nous le
figurons ici dans le titre. Du reste, ce sont les seuls chiffres qui
s'accordent avec le texte.]


====================================================================


            Ayant est employ en l'arme du Roy qui estoit en Bretaigne
            soubz messieurs le Mareschal d'Aumont[31], de St Luc [32], &
            Mareschal de Brissac[33], en qualit de Mareschal des logis
            de la dicte arme durant quelques annes, & jusques  ce que
            Sa Majest eust en l'anne 1598, reduict en son obeissance
            ledict pas de Brestaigne, & licenci son arme, me voyant
            par ce moyen sans aucune charge ny employ, je me resolus,
            pour ne demeurer oysif, de trouver moyen de faire ung voiage
2/6         en Espaigne, y estant pratiquer & acqurir des cognoissances
            pour par leur faveur & entremise faire en sorte de pouvoir
            m'enbarquer dans quelqu'un des navires de la flotte que le
            Roy d'Espaigne envoye tous les ans aux Indes Occidentalles,
            affin d'y pouvoir m'y enbarquer[34] des particuliarits qui
            n'ont peu estre recongneues par aucuns Franoys,  cause
            qu'ils n'y ont nul accs libre, pour  mon retour en faire
            rapport au vray  Sa Majest. Pour donc parvenir  mon
            desseing, je m'en allay  Blavet[35], o lors il y avoit
            garnison d'Espaignolz, auquel lieu je trouvay ung mien oncle
            nomm le Cappitainne Provenal, tenu pour ung des bons
            mariniers de France, & qui en ceste qualit avoit est
            entretenu par le Roy d'Espaigne comme pillotte gnral en
            leurs armes de mer. Mon dict oncle ayant receu commandement
            de monsieur le Mareschal de Brissac de conduire les navires
            dans lesquels l'on feist embarquer les Espaignols de la
            garnison dudict Blavet, pour les repasser en Espaigne, ainsi
            qu'il leur avoit est promis, je m'enbarquay avec luy dans
            ung grand navire du port de cinq cents thonneaux, nomm le
            St Julian, qui avoit est pris & arrest pour ledict voiage,
            o estant partis dudict Blavet au commencement du moys
            d'aoust, nous arrivasmes dix jours aprs proche du cap
            Finneterre[36], que nous ne peusmes reconnoistre  cause
3/7         d'une grande brume qui s'leva de la mer, au moyeu de
            laquelle tous nos vaisseaux se separerent, & mesme nostre
            admirande de La flotte se pensa perdre, ayant touch  une
            roche, & pris force eau, dans lequel navire &  toute la
            flotte commandoit le gnral Soubriago[37], qui avoit est
            envoi par le Roy d'Espaigne  Blavet pour cest effect: le
            lendemain le temps s'estant esclarcy, tous nos mariniers se
            rejoignirent ensemble, & feusmes aux isles de Bayonne en
            Gallice, pour faire radouber ledict navire admiral qui
            s'estoit fort offens.

[Note 31: Jean d'Aumont, n en 1522, et cre marchal en 1579 par Henri
III; il prit d'un coup de mousqueton, le 19 aot 1595.]

[Note 32: Franois d'Espinay de Saint-Luc, beau-frre du marchal
d'Aumont. Il fut nomm, en 1596, grand-matre de l'artillerie, et fut
tu d'un boulet de canon le 8 septembre 1597.]

[Note 33: Charles de Coss-Brissac, second du nom, marchal de France,
auquel Louis XIII donna le titre de duc en 1612.]

[Note 34: Enqurir.]

[Note 35: Blavet, dernier poste occup par les Espagnols en Bretagne,
fut rendu  la France par le trait de Vervins, en juin 1598. Cette
forteresse (aujourd'hui Port-Louis) tait situe  l'embouchure de la
rivire de Blavet. Ruine pendant les guerres de la Ligue, elle fut
rebtie avec les anciens matriaux, et fortifie de nouveau par Louis
XIII, Qui lui donna son nom.]

[Note 36: Voir Planche I.]

[Note 37: Nom videmment dfigur. (Note de M. de Puibusque.)]

            Ayant sejour six jours auxdictes isles, feismes voille, &
            allasmes reconnoistre le cap de Sainct Vincent troys jours
            aprs: ledict cap est figur en la page suivante[38].

            Le dict cap estant doubl nous allasmes au port de
            Callix[39], dans lequel estant entrs, les gens de guerre
            furent mis  terre, aprs laquelle descente les navires
            franoys qui avoient est arrests pour traict furent
            congdiez & renvoyez chacun en son lieu, hors mis ledict
            navire sainct Julian, qui ayant est reconnu par ledict
            Soubriago gnral ung fort navire & bon de voille, fust par
            luy arrest pour faire service au Roy d'Espaigne, & par
            ainsy ledict cappitaine Provenal mon oncle demeura
            tousjours en iceluy, & sejournasmes audict lieu de Callis
            un moys entier, durant lequel j'eu le moyen de reconnoistre
            l'isle dudict Callis, dont la figure en suit [40].

[Note 38: Voir Planche II.]

[Note 39: Cadix.]

[Note 40: Voir Planche III.]

4/8         Partant dudict Callix nous fusmes  St Luc de Baramedo[41],
            qui est  l'entre de la riviere de Siville, o nous
            demeurames troys moys, durant lesquels je feus  Siville,
            en pris le dessin, & de l'autre, que j'ay jug  propos de
            representer au mieux qu'il m'a est possible en ceste page &
            en la suivante[42].

[Note 41: San-Lucar de Barameda.]

[Note 42: Voir Planches. IV et V.]

            Pendant les troys moys que nous fusmes de sejour audict St
            Luc de Baramedo il y arriva une patache d'advis, venant de
            Portoricco, pour advertir le Roy d'Espaigne que l'arme
            d'Angleterre estoit en mer avec desseing d'aller prendre
            ledict Portoricco: sur lequel advis ledict Roy d'Espaigne,
            pour le secourir, fist dresser une arme du nombre de
            vingt vaisseaux & de deux mille hommes, tant soldats que
            mariniers, entre lesquels navires celuy nomm le St Julian
            fust reteneu, & fust command  mon oncle de faire le voiage
            en iceluy, dont je receus une extresme joye, me promettant
            par ce moien de satisfaire  mon desir, & pour ce je me
            resolus fort aisement d'aller avec luy, mais quelque
            diligence que l'on peut faire  radouber, avitaller &
            esquipper lesdicts vaisseaux, avant que pouvoir estre mis 
            la mer, & sur le point que nous debvions partir pour aller
            audict Portoricco, il arriva des nouvelles par une patache
            d'advis qu'il avoit est pris des Anglois, au moien de quoy
            ledict voiage fust rompu  mon grand regret pour me voir
            frustr de mon esperance.

5/9         Or en mesme temps l'arme du Roy d'Espaigne, qui a
            accoustum d'aller tous les ans aux Indes, s'appareilloit
            audict St Luc, il vint de la part dudict Roy ung seigneur
            nomm Domp Francisque Colombe, Chevalier de Malte, pour
            estre gnral de ladicte arme, lequel voiant nostre
            vaisseau appareill & prest  servir, & sachant par le
            rapport qu'on luy avoit faict, qu'il estoit fort bon de
            voille pour son port, il resolut de s'en servir, & le
            prendre au fraict ordinaire, qui est ung escu pour Thonniau
            par mois, de sorte que j'eus occasion de me resjouir voiant
            naistre mon esperance, d'autant mesme que le Cappitaine
            Provenal mon oncle ayant est reteneu par le gnral
            Soubriago pour servir ailleurs, & ne pouvant faire le
            voiage, me commist la charge dudict vaisseau pour avoir
            esgard  iceluy, que j'acceptay fort volontiers, & sur ce
            nous fusmes trouver ledict sieur gnral Colombe pour savoir
            s'il auroit agrable que je fisses le voiage, ce qu'il me
            promist librement, avec des tesmoignages d'en estre fort
            aise, m'ayant promis sa faveur & assistance, qu'il ne m'a
            depuis desnis aux occasions.

            La dicte arme fist  la voille au commencement du mois de
            janvier de l'an 1599, & trouvant tousjours le vent fort
            aigre, dans six jours nous reconusmes les illes Canaries.

            Partant desdictes illes Canaries nous allasmes passer par
            le goulphe de Las Damas, aiant vent en pouppe, qui nous
            continua de faon que deux mois six jours aprs nostre
            partement de St Luc nous eusmes la veue d'une ille nomme La
            Defeade, qui est la premire ille qui faut que les pillottes
6/10        recognoissent nesessairement pour aller en toutes les autres
            illes & ports des Indes. Ceste ille est ronde, assez hault
            en mer, & contient en rond sept lieues, plaine de bois &
            inhabite, mais il y a bonne radde  la bande de l'est.

            De la dicte Ille nous feusmes  une autre ille nomme
            La Gardalouppe, qui est fort montaigneuse, habite de
            sauvages[43], en laquelle il y a quantit de bons ports, 
            l'un desquels nomm Nacou nous feusmes prendre de l'eau, &
            comme nous mettions pied  terre veismes plus de trois cents
            sauvaiges qui s'en fuirent dedans les montaignes sans qu'il
            fust  nostre puissance d'en attrapper un seul, estant plus
            disposts  la course que tous ceux des nostres qui les
            voulurent suivre. Ce que voiant, nous en retournasmes
            dans nos vaisseaux aprs avoir pris de l'eau & quelques
            refreschissements, comme chair & fruicts de plaisans goust:
            ceste ile contient environ vingt lieux de long & douze de
            large, dont la forme est telle que la figure suivante[44].

[Note 43: Le premier tablissement  la Guadeloupe fut fait par les
Franais en 1635, par les sieurs DuPlessis et Olive. (Note de l'd. Soc.
Hakl.)]

[Note 44: Voir Planche VIII.]

            Apres avoir demeur deux jours audict port de Nacou, le
            troisiesme jour nous nous remismes  la mer, & passasmes
            entre des iles que l'on nomme Las Virgines, qui sont en
            telle quantit que l'on n'en a peu dire le nombre au
            certain; mais bien qu'il y en a plus de huict cents
            descouvertes, elles sont toutes desertes & inhabites,
            la terre fort haulte, plaine de bois, mesmes de palmes &
            ramasques qui y sont communes comme les chesnes & ormeaux
7/11        par de: il y a grande quantit de bons ports & havres
            entre lesdictes illes qui sont icy aucunement figures[45].

[Note 45: Voir Planche IX.]

            D'icelles illes nous feusmes  l'isle de La Marguerite[46],
            o se peschent les perles: dans cette ile y a une bonne
            ville que l'on appelle du mesme nom La Marguerite. Elle est
            fort fertille en bleds & fruicts. Il sort tous les jours du
            port de ladicte ville plus de trois cents canaulx qui vont 
            une lieue  la mer pescher lesdictes perles  dix ou douze
            brasses d'eau. Ladicte pesche se faict par les naigres
            esclaves du Roy d'Espaigne, qui prennent ung petit panier
            soubs le bras, & avec iceluy plongent au fond de la mer,
            & l'enplissent d'ostrormes qui semblent d'huistres, puis
            remontent dans ledict port se descharger au lieu 
            ce destin, o sont les officiers dudict Roy qui les
            reoivent[47].

[Note 46: Voir Planche XI,]

[Note 47: Voir Planche X.]

            De ladicte ille nous allasmes  Portoricco [48], que nous
            trouvasmes fort desol, tant la ville que le chatiau ou
            forteresse qui est fort bonne, & le port bien bon &  l'abry
            de tous vents fors de nordest qui donne droict dans ledict
            port. La ville est marchande: elle avoit est puis peu de
            tems pille des Anglois, qui avoient laiss des marques de
            leur veneue. La plus part des maisons estoient brles, & ne
            s'y trouva pas quatre personnes outre quelques naigres qui
            nous dirent que les marchands dudict [lieu] avoient est la
            plus part enmens prisonniers par les Anglois, & les autres
8/12        qui avoient peu s'estoient sauvs dans les montaignes, d'o
            ils n'avoient encor os sortir pour la prehension qu'ils
            avoient du retour des Anglois, lesquels avoient charg tous
            les douze navires dont leur arme estoit compose, de
            sucres, cuirs, Gingembre, or & argent, car nous trouvasmes
            encor en ladicte Ville quantit de sucres, gingembre,
            canisiste[49], miel de cannes[50] & conserve de gingembre
            que les Anglois n'avoient peu charger. Ils emportrent aussy
            cinquante pices d'artillerie de fonde qu'ils prindrent dans
            la forteresse en laquelle nous fusmes, & trouvasmes toute
            ruine & les ranparts abbatus. Il y avoit quelques Indiens
            qui s'y estoient retirs, & qui commencoient  relever
            lesdicts ranparts: le gnral s'informa d'eux comme ceste
            place avoit est prise en sy peu de temps. L'un d'iceux, qui
            parloit assez bon espaignol, luy dict que le gouverneur
            dudict chasteau de Portoricco ny les plus anciens du pas ne
            pensoient pas que  deux lieux de l y eust aucune descente,
            selon le rapport qui leur en avoit est fait par les
            pillottes du lieu, qui asseuroient mesmes que  plus de six
            lieux du dict chasteau il n'y avoit aucun endrois o les
            ennemis peussent faire descente, ce qui fust cause que
            ledict gouverneur se tint moins sur ses gardes, en quoy il
            fust fort deceu, car demye lieue dudict chasteau,  la bande
            de l'est, il y a une descente o les Anglois mirent pied 
            terre fort commodment, laissant leurs vaisseaux qui
9/13        estoient du port de deux cents, cent cinquante & cent
            thonneaux en la radde en ce mesme lieu, & prindrent le temps
            sy  propos qu'ils vindrent de nuict  ladicte rade sans
            estre apperceus,  cause que l'on ne se doubtoit de cela.
            Ils mirent six cents hommes  terre avec dessainct de piller
            la ville seulement, n'ayant pas pens de fere plus grand
            effet, tenant le chasteau plus fort & mieux gard. Ils
            menrent avec eux troys coulevreinnes pour batre les
            deffences de la ville, & se trouverent au point du jour 
            une porte de mousquet d'icelle, avec ung grand estonnement
            des habitans. Lesdicts Anglois mirent deux cents hommes 
            ung passage d'une petitte riviere qui est entre la ville &
            le chasteau, pour empescher, comme ils firent, que les
            soldats de la garde dudict chteau qui logeroient en la
            ville ny les habitans s'en fuiant n'entrassent en iceluy, &
            les autres quatre cents hommes donnrent dans la ville, o
            ils trouverent aucune resistance[51] de faon que en moins
            de deux heures ils furent maistres de la ville: & ayant sceu
            qu'il n'y avoit aucuns soldats audict chasteau ny aucunne
            munition de vivre  l'occasion que le Gouverneur avoit
            envoy celles qui y estoient par commandement du Roy
            d'Espaigne  Cartagenes, o l'on pensoit que l'ennemy feroit
            dessente, esperant en avoir d'autres d'Espaigne, estant le
            plus proche port o viennent les vaisseaux, les Anglois
            firent sommer le Gouverneur, & firent offrir bonne
10/14       composition s'il se vouloit rendre, sinon qu'ils luy
            feroient esprouver toutes les rigueurs de la guerre, dont
            ayant crainte ledict Gouverneur, il se rendict la vie sauve,
            & s'enbarqua avec lesdicts Anglois, n'osant retourner en
            Espaigne. Il n'y avoit que quinze jours que lesdicts Anglois
            estoient partis de Ladicte ville o ils avoient demeur ung
            mois: aprs le Partement desquels, lesdicts Indiens
            s'estoient ralis, & S'eforoient de reparer ladicte
            forteresse, attendant l'arrive Dudict gnral, lequel fit
            faire une information du rcit Desdicts Indiens, qu'il
            envoya au Roy d'Espaigne, & commanda Aux dicts Indiens qui
            portoient la parolle d'aller chercher Ceux qui s'estoient
            fuis aux montagnes, lesquels sur la parolle retournrent en
            leurs maisons, recevant tel contentement de voir ledict
            gnral & d'estre delivrs des Anglois, qu'ils oublirent
            leurs pertes passes. Ladicte ille de Portoricco est assez
            agrable combien qu'elle soit un peu montaigneuse, comme la
            figure suivante le montre[52].

[Note 48: Voir Planche XII.]

[Note 49: _Canijiste_, de _Caneficier_, nom donn, dans les Antilles, au
Cassia (_Cassia fistula_, LINN.) le _Keleti_ des Carabes, qui produit
le Cassia nigra du commerce. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 50: La mlasse.]

[Note 51: La traduction de la Socit Hakluyt rend ces mots aucune
rsistance par _no rsistance_, ce qui fait un contre-sens; car _aucune
rsistance_, sans la ngative ne, quivaut  quelque rsistance, ou
certaine rsistance. C'est ce qui explique pourquoi l'diteur trouve
Champlain en contradiction avec d'autres auteurs. (_Narrative of
Champlain's Voyage to the Western Indies_, p. 10, note I.)]

[Note 52: Voir Planche XII.--La ville de Porto-Rico fut fonde en 1510.
Elle fut attaque par Drake et Hawkins en 1595, mais les Espagnols,
informs de leur approche, avaient fait de tels prparatifs, que Drake
fut forc de se retirer, aprs avoir brl les vaisseaux espagnols qui
taient Dans le havre. En 1598, George Clifford, comte de Cumberland,
fit une expdition, pour s'emparer de l'le. Il dbarqua ses hommes
secrtement, et attaqua la ville; quand, suivant les rapports espagnols,
il rencontra de la part des habitants une vigoureuse rsistance; le
rapport de Champlain D'aprs des Tmoins oculaires qui en avaient t
les victimes, est bien diffrent. (Voir la note prcdente.) Mais en
peu de jours, la garnison de quatre cents hommes se rendit, et toute
l'le se soumit aux Anglais. La possession de l'le tant juge de
grande importance, le comte adopta la Cruelle mesure d'exiler les
habitants  Carthagene, et, en dpit des protestations et remontrances
des malheureux Espagnols, le plan fut mis  excution; il N'en chappa
que fort peu. Cependant les Anglais se trouvrent bientt dans
L'impossibilit de garder l'le; une grive maladie Emporta les trois
quarts des troupes. Cumberland, du dans ses esprances, retourna en
Angleterre, laissant le commandement  Sir John Berkeley. La mortalit,
faisant de jour en jour de plus grands ravages, fora les Anglais 
vacuer l'le, et les Espagnols, bientt aprs, reprirent possession de
leurs demeures.--Le rapport que fait Champlain de l'tat De l'le aprs
le dpart des Anglais, et de la couardise du gouverneur, est curieux; il
y a cependant quelque confusion dans ses dates, et relativement  la
dure de l'occupation de l'le par les Anglais. (Ed. Soc. Hakl.)]

11/15       Ladicte ille est emplye de quantit de beaux arbres, comme
            cdres, palmes, sappins, palmistes, & une manire d'autres
            arbre que l'on nomme sonbrade.[53], lequel comme il croit,
            le sommet de ses branches tombant  terre prend aussy tost
            racine, & faict d'autres branches qui tombent & prennent
            racine en la mesme sorte, & ay veu tel [de] ces arbres de
            telle estendue qu'il tenoit plus d'une lieue & quart: il
            n'apporte aucun fruict, mais il est fort agrable, ayant la
            feuille semblable  celle du laurier, un peu plus tendre.

[Note 53: De l'espagnol _sombra_, ombre feuillue. _Ficus americana
maxima_, le _Clusea rosea_ de Saint-Domingue, ou Figuier maudit marron,
(Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche XIII.]

            Il y a aussy en ladicte Ile quantit de bons fruicts, 
            savoir plantes[54], oranges, citrons d'estrange grosseur,
            citroulles de la terre qui sont trs bonnes, algarobbes[55],
            pappittes[56], & un fruict nomm coraon[57],  cause qu'il
            est en forme de coeur, de la grosseur du poing, de couleur
            jaulne & rouge, la peau fort delicatte, & quand on le presse
            il rend une humeur odoriferente, & ce qu'il y a de bon dans
            ledit fruict est comme de la bouillye, & a le goust comme de
            la crme sucre. Il y a beaucoup d'autres fruicts dont ils
            ne font pas grand cas, encores qu'ils soient bons: il y a
            aussy d'une racine qui s'appelle cassave[58], que les
12/16       Indiens mangent en lieu de pain. Il ne croit ne blee ny vin
            dans toute ceste ile, en laquelle il y a grande quantit de
            camlons, que l'on dict qu'ils vivent de l'air, ce que je
            ne puis asseurer, combien que j'en aye veu par plusieurs
            fois: il a la taiste assez pointue, le corps assez long pour
            sa grosseur assavoir ung pied & demy, & n'a que deux jambes
            qui sont devant, la queue fort pointue, mesle de couleurs
            grise jaunastre. Le dict cameleon est cy represent [59].

[Note 54: Fruit du Plantanier, appel aux Canaries _Plantano_,--Voir
Planche XLII.]

[Note 55: _Algaroba_, ou _Algarova_, nom donn par les Espagnols 
certaine espce d'Acacia du nouveau monde,  cause de sa ressemblance
avec l'algarobe, caroubier ou fve de Saint-Jean, dont la gousse fournit
une Excellente nourriture pour les bestiaux. (Ed. Soc. Hakl.)--Voir
Planche XXXVI.]

[Note 56: Pappitte--_Curica papaya_ (LINN.), papayer. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 57: Coraon. _Anona muricata_, ou Corassol, de l'espagnol
_corazon_, coeur, ainsi nomm de la forme du fruit. Quelques crivains
font driver ce nom de Curaoa, supposant que la graine fut apporte par
les Danois. Le nom donn dans le pays tait _memin_. (Ed. Soc. Hakl.)
Voir Planche XIV.]

[Note 58: Cassava.--_Jatropha Manihot_. (Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche
XXXIII.]

[Note 59: Voir Planche XV.]

            Les meilleures marchandises qui sont dans ladicte Ile sont
            sucres, gingembre, canisiste, miel de cannes, tabaco,
            quantit de cuirs, boeufs, vaches & moutons: l'air y est
            fort chaud, & y a de petits oyseaux qui resemblent 
            perroquets, que l'on nomme sus le lieu perriquites, de la
            grosseur d'un moineau, la queue ronde, que l'on apprend 
            parler, & y en a grande quantit en ceste ile[60]: laquelle
            ile contient environ soixante dix lieus de long, & de large
            quarante lieus, environne de bons ports & havres, & gist
            est & ouest. Nous demeurmes audict Portoricco environ un
            moys: le gnral y laissa environ troys cents soldats en
            garnison dans la forteresse, o il fist mestre quarante six
            pices de fonte verte qui estoient  Blavet.

[Note 60: Voir Planche XVI.]

            Au partir dudict Portoricco nostre gnral separa nos
            galions en troys bandes: il en retint quatre avec luy, en
            envoya troys  Petronella & trois  la Neufve Espaigne,
            du nombre desquels estoit le navire o j'estois, & chacun
            galion avoit sa patache. Ledict gnral s'en alla 
13/17       Terre-Ferme, & nous costoyames toute l'ille de St Domingue
            de la bande du nord, & fusmes  ung port de ladicte ile
            nomm Porto Platte, pour prendre langue s'il y avoit en la
            coste aucuns vaesseaux estrangers, parce qu'il n'est permis
             aucuns estrangers d'y traffiquer, & ceux qui y vont
            courent fortune d'estre pendus ou mis aux galleres & leurs
            vaisseaux confisqus: & pour les tenir en plus grande
            crainte d'aborder ladicte terre, le Roy d'Espaigne donne
            libert aux naigres qui peuvent descouvrir ung vaisseau
            estranger, & en donner advis au gnral d'arme ou
            gouverneur, & y a tel naigre qui fera cents cinquante lieus
             pied nuict & jour pour donner semblable advis & acqurir
            sa libert.

            Nous mismes pied  terre audict Porto Platte, & fusmes
            environ une lieue dans la terre sans trouver aucune personne
            sinon un naigre qui se preparoit pour aller donner advis;
            mais nous rencontrant, il ne passa pas plus outre, & donna
            advis  nostre admirande qu'il y avoit deux vaisseaux
            franois au port de Mancenille, o ledict admirande se
            resolut d'aller, & pour ceste effect nous partismes du dict
            lieu de Porto Platte, qui est un bon port,  l'abry de tous
            vents, o il y a troys, quatre & cinq brasses d'eau, comme
            il est icy figur [61].

[Note 61: Voir Planche XVII.]

            Du dict port de Platte, nous vinsmes au port de Mancenille,
            qui est icy represent [62], auquel port de Mancenille
            sceusmes que lesdicts deux vaisseaux estoient au port aux
            Mousquittes [63], prs la Tortue, qui est une petitte isle
14/18       ainsy nomme qui est devant l'enboucheure dudict port,
            auquel estans arivs le lendemain sur les trois heures du
            soir, nous apperumes les dicts deux vaisseaux qui mettoient
             la mer pour fuir de nous, mais trop tard: ce qu'eux
            recognoissans, & Qu'ils n'avoient aucun moien de fuir, tous
            l'esquippage de L'un des vaisseaux qui estoit bien une lieue
            dans la mer, abandonnrent leur dict vaisseau, & s'estant
            jett dans leur bateau se sauverent  terre: l'autre navire
            alla donner du bout  terre & se brisa en plusieurs pices,
            & en mesme temps l'esquippage se sauva  terre comme
            l'autre, & demeura seulement ung marinier qui ne s'estoit
            peu sauver  cause qu'il estoit boiteux & ung peu malade,
            lequel nous dit que les dicts vaisseaux perdeus estoient de
            Dieppe. Il y a fort belle entre au dict port de Mousquitte
            de plus de deux mille pas de large, & y a ung banc de sable
             ouvert, de faon qu'il faut ranger la grand terre du cost
            de l'est pour entrer audict port, auquel il y a bon
            ancreage: & y a une isle dedans o l'on se peut mettre 
            l'abry du vent qui frappe droict dans le dict port. Ce lieu
            est assez plaisant pour la quantit des arbres qui y sont:
            la terre est assez haulte; mais il y a telle quantitt de
            petites mouches, comme chesons ou coufins qui piquent de si
            estrange faon, que sy l'on s'endormoit & que l'on en fust
            picqu au visage, il esleveroit au lieu de la piqueure des
            bussolles enfls de couleur rouge, qui rendroient la
            personne difforme.

[Note 62: Voir Planche XVIII.]

[Note 63: Voir Planche XIX.]

            Ayans apprins de ce marinier boiteux pris dans ledict
            navire franois, qu'il y avoit traize grands vaisseaux tant
15/19       franois, anglois que flaments, arms moitye en guerre
            moitye en marchandise, nostre admiral se resolut de les
            aller prendre au port St Nicolas, o ils estoient, & pour ce
            se prpara avec trois galions du port de cinq cents
            thonneaux chacun & quatre pataches, & allasmes le soir
            mouiller l'ancre  une radde que l'on nomme Monte Cristo,
            qui est fort bonne &  l'abry du su, de l'est & de l'ouest,
            & est remarque d'une montaigne qui est Droit devant ladicte
            radde, sy haulte que l'on la descouvre de quinze lieux  la
            mer: la dicte montaigne fort blanche & reluisante au soleil,
            & deux lieux autour dudict port est terre assez basse,
            couverte de quantit de bois, & y a fort bonne pescherye &
            ung bon port au dessoubs du dict Monte Cristo, qui est
            figur en la page suivante[64].

[Note 64: Voir Planche XX.]

            Le lendemain matin nous feusmes au cap St Nicolas pour y
            trouver les dicts vaisseaux, & sur les trois heures nous
            arrivasmes dans la baye dudict cap, & mouillasmes l'ancre le
            plus prs qu'il nous feust possible, ayant le vent contraire
            pour entrer dedans[65].

[Note 65: Voir Planche XXI.]

            Ayant mouill l'ancr nous apperceusmes les vaisseaux
            desdicts marchands dont nostre admirante se pesiouit fort,
            s'asseurant de les prendre. Toutte la nuict nous fismes tout
            ce qu'il estoit possible pour essayer d'entrer dans ledict
            port, & le matin veneu l'admirante print conseil des
            cappitaines & pillottes de ce qui estoit  faire: ils luy
            dirent qu'il falloit juger au pire de ce que l'ennemy
            pouroit faire pour se sauver, qu'il estoit impossible de
16/20       fuir sinon  la faveur de la nuict, ayant le vent bon, ce
            qu'ils ne se hazarderoient pas de fere le jour, voiant les
            sept vaisseaux d'armes, & qu'aussy s'ils vouloient faire
            resistance Qu'ils se tiendroient  l'entre dudict port,
            leurs navires Amars devant & derrire, tous leurs canons
            d'une bande & leurs hauts bien pavoiss de cables & de
            cuirs, & que s'ils se voioient avoir du pire, ils
            abandonneroient leurs navires & se jetteroient en terre,
            pour  quoy remdier ledict admirante debvoit faire advancer
            ses vaisseaux le plus prs du port qu'il pourroit pour les
            batre  coups de canon, & faire dsendre cent des meilleurs
            soldats  terre pour empescher les ennemis de s'y sauver.
            Cela fust resolu, mais leurs ennemis ne firent pas ce que
            l'on avoit pens: ains ils se prparrent toute la nuict, &
            le matin veneu ils se mirent  la voille, vindrent pour nous
            gaigner le vent droict  nos vaisseaux, contre lesquels il
            leur falloit necessairement passer. Cette resolution fist
            changer de courage aux Espaignols & adoucir leurs
            rodomontades: ce fust donc  nous  lever l'ancre avec telle
            promptitude que dans le navire de l'admirande l'on couppa le
            cble sur les escubbiers, n'ayans loisir de lever leur
            ancre: ainsy nous fismes aussy  la voille, chargeants &
            estants chargs de canonnades. En fin ils nous gaignerent le
            vent, nous ne laissant pas de les suivre tout le jour & la
            nuict ensuivant jeusques au matin que nous les vismes 
            quatre lieux de nous: ce que voiant notre admirante il
            laissa ceste poursuitte pour continuer nostre route; mais il
            est bien certain que s'il eust voulu il les eust pris, ayant
17/21       de meilleurs vaisseaux, plus d'hommes & de munitions de
            guerre: & ne furent les vaisseaux estrangers preservez que
            par la faute de courage des Espaignols.

            Durant ceste chasse, il ariva vue chose digne de rize qui
            mrite d'estre recite. C'est que l'on vist une patache de
            quatre ou cinq thonneaux melle parmy nos vaisseaux: l'on
            demanda plusieurs foys d'o elle estoit, avec commandement
            d'amener leurs voilles; mais l'on n'eust aucune responce,
            combien que l'on luy eust tir des coups de canon, ains
            allans tousjours au gr du vent, ce qui meut nostre amirande
            de la faire chasser par deux de nos pataches, qui en
            moins de deux heures furent  elle & l'abordrent, criant
            tousjours que l'on amenast leurs voilles sans avoir aucune
            response, ny sans que leurs soldats voulussent se jeter
            dedans, encores que l'on ne vist personne sur le tillac. En
            fin leur cappitainne de nos pataches, qui disoient que ce
            petit vaisseau estoit gouvern par ung diable, y firent
            entrer par menaces des soldats jusques  vingt, qui n'y
            trouverent rien, & prindrent seulement leurs voilles &
            laisserent le corps de ceste patache  la mercy de la mer.
            Ce rapport faict  l'admirante, & la prehension que les
            soldats avoient eu donna matire de rire  tous.

            Laissant ladicte Ille St Domingue, nous continuasmes nostre
            route  la Neufve Espaigne. Ladicte Isle sera figure en la
            page suivante[66].

[Note 66: Voir Planche XXII.]

            La dicte isle de St Domingue est grande, ayant cent
            cinquante lieues de long & soixante de large, fort fertille
18/22       en fruicts, bestail & bonnes marchandizes, comme sucre,
            canisiste, gingenbre, miel de cannes, coton, cuir de boeuf &
            quelques foureures. Il y a quantit de bons ports & bonnes
            raddes, & seullement une seulle ville nomme
            l'Espaignolle[67], habite d'Espaignolz; le reste du peuple
            sont Indiens, gens de bonne nature & qui ayment fort la
            nation franoise, avec laquelle ils trafficquent le plus
            souvent qu'ils peuvent en fere, toutesfois c'est  desu des
            Espaignolz. C'est le lieu aussy ou les Franois traffiquent
            le plus en ces quartiers l, & l o ils ont le plus
            d'accs, quoy que peu libre.

[Note 67: Aujourd'hui Saint-Domingue.]

            Ceste terre est assez chaude, en partie montaigneuse; il n'y
            a aucunne mines d'or ny d'argent, mais seullement de cuivre
            [68].

[Note 68: Voir Planche XXIII.]

            Partant donc de ceste isle, nous allasmes costoyer l'isle de
            Cuba,  la bande du su, terre assez haulte. Nous allasmes
            reconnoistre de petites isles qui s'appellent les
            Caymanes[69], au nombre de six ou sept: en trois d'iscelles
            il y a trois bons ports, mais c'est ung dangereux passage,
            pour les basses & bancs qu'il y a, & ne faict bon s'y
            advanturer qui ne sait bien la routte.

[Note 69: Voir Planche XXV.]

            Nous mouillasmes l'ancre entre les isles, & y fusmes ung
            jour: je mis pied  terre en deux d'icelles, & vis ung trs
            beau havre fort agrable. Je cheminay une lieue dans la
            terre au travers des bois qui sont fort espais, & y prins
            des lappins[70] qui y sont en grande quantit, quelques
            oiseaux, & un lzard gros comme la cuisse, de couleurs grise
            & feuille morte.

[Note 70: Voir Planche XXIV.]

19/23       Ceste isle est fort unie, & toutes les autres de mesmes:
            nous feusmes aussy en terre en l'autre qui n'est pas sy
            agrable, mais nous en apportasmes de trs bons fruicts, & y
            avoit telle quantit d'oiseaux, qu' nostre entre il s'en
            leva tel nombre qu' plus de deux heures aprs l'air en
            estoit remply, & d'autres qui ne peuvent voller, de faon
            que nous en prenions assez aisement: ils sont gros comme une
            oye, la teste fort grosse, le bec fort large, bas sur les
            jambes, les pieds sont comme ceux d'une poulle d'eau. Quand
            les oyseaux sont plusms, il n'y a pas plus gros de chair
            qu'une turtre, & est de fort mauvais goust[71]. Nous
            levasmes l'ancre le mesme jour au soir avec fort bon vent, &
            le lendemain sur les trois heures aprs midy nous arivasmes
             ung lieu qui s'appelle La Sonde [72], lieu trs dangereux,
            car  plus de cinq lieues de l ce ne sont que basses, fors
            ung canal qui contient... [73] lieues de long & trois de
            large. Quand nous fusmes au milieu du dict canal, nous
            mismes vent devant, & les mariniers jetterent leurs lignes
            hors pour pescher du poisson dont ils pescherent si grande
            quantit que les mariniers ne pouvoient fournir  mettre
            dans le bord des vaisseaux: ce poisson est de la grosseur
            d'une dore [74], de couleur rouge, fort bon sy on le mange
            frais, car il ne se garde & saumure, & se pourit
            incontinent. Il faut avoir tousjours la sonde en la main en
            passant ce canal,  la sortye duquel l'une de nos pataches
20/24       se prit en la mer sans que nous en peussions savoir
            l'occasion: les soldats & mariniers se sauverent  la nage,
            les uns sur des planches, autres sur des advirons, autres
            comme ils pouvoient, & revindrent de plus de deux lieues
            [75]  nostre vaisseau, qu'il trouverent bien  propos, &
            les fimes recepvoir par nos bateaux qui alloient au devant
            d'eux.

[Note 71: Voir Planche XXIV.]

[Note 72: Voir Planche XXVI.]

[Note 73: Lacune dans le ms. D'aprs la carte de l'auteur, ce canal a
plus de trente lieues de long.]

[Note 74: _Sparus aurata_ (LINN.), Brame de mer. Celui de Bahama
s'appelle porgy. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 75: M. de Puibusque et le traducteur de la Socit Hakluyt ont
trouv ici une lacune; la feuille du manuscrit original n'tait que
replie.]

            Huict jours aprs nous arivasmes  St Jean de Luz [76], qui
            est le premier port de la Neufve Espaigne, o les gallions
            du Roy d'Espaigne vont tous les ans pour charger l'or,
            l'argent, pierreries & la cochenille, pour porter en
            Espaigne. Ce dict port de St Jean de Luz est bien  quatre
            cents lieues de Portoricco. En ceste isle il y a une fort
            bonne forteresse, tant pour la situation que pour les bons
            ramparts, bien munie de tout ce qu'il luy est necessaire, &
            y a deux cents soldats en garnison, qui est assez pour le
            lieu. La forteresse comprend toute l'ille, qui est de six
            cents pas de long & de deux cents cinquante pas de large:
21/25       outre laquelle forteresse y a des maisons basties sur
            pilloties dans l'eau, & plus de six lieues  la mer, & ne
            sont que basses qui est cause que les vaisseaux ne peuvent
            entrer en ce port s'ils ne savent bien l'entre du canal,
            pour laquelle entre faut mettre le cap au surouest, mais
            est bien le plus dangereux port que l'on sauroit trouver,
            qui n'est  aucun abry que de la forteresse du cost du
            nord, & y a aux muralles de la forteresse plusieurs boucles
            de bronze o l'on amare des vaisseaux qui sont quelque fois
            sy pressez les ungs contre les autres, que quand il vente
            quelque vent de nord, qui est fort dangereux, que les dicts
            vaisseaux se froissent, encor qu'ils soient amars devant &
            derrire. Le dict port ne contient que deux cents pas de
            large & deux cents cinquante de long. Et ne tiennent ceste
            place que pour la commodit des gallions qui viennent comme
            dit est, d'Espaigne, pour charger les marchandises or &
            argent qui se tirent de la Neufve Espaigne.

[Note 76: Voir Planche XXVIII.--videmment, il est question du fort et
chteau de Saint-Jean d'Ulloa; mais portait-il ce nom quand Champlain y
alla, ou bien Champlain a-t-il confondu Saint-Jean de Luz avec San Juan
d'Ulloa? c'est un point contest. Dans les cartes de Mercator et de
Hondius, Amsterdam 1628, 10e dition, Saint-Jean d'_Ulloa_ est plac sur
le vingt-sixime degr de latitude nord,  l'embouchure de la rivire De
_Lama_ (Rio del Norte). Villa-Rica est mis  la place actuelle de
Vera-Cruz; mais il n'y est fait aucune mention soit de Saint-Jean
d'Ulloa, Soit de Saint-Jean de Luz; et, dans le Voyage de Gage 1625,
cette ville est appele San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz. Le vrai
nom de la ville est San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz, de celui du
Vieux havre de Vera-Cruz, qui en est  six lieues. Mais le havre de
l'ancien Vera-Cruz, ayant t trouv trop dangereux pour les vaisseaux,
 cause de La violence du vent de nort, fut entirement abandonn par
les Espagnols, qui se retirrent  San Juan d'Ulhua, o leurs navires
trouvrent bon ancrage, grce  un rocher qui sert de forte dfense
contre les vents; et, pour perptuer la mmoire de cet heureux
vnement, qui arriva le Vendredi-Saint, ils ajoutrent au nom de San
Juan d'Ulhua, celui de la Vraie-Croix, emprunt au premier havre, qui
fut dcouvert le Vendredi-Saint de l'anne 1519. (Gage, _Voy. Mexico_,
1625.)--Ed. Soc. Hakl.]

            Il y a de l'autre cost du chasteau,  deux mille pas
            d'iceluy en terre ferme, une petite ville nomme
            Bouteron[77], fort marchande. A quatre lieues du dict
            Bouteron il y a encores une autre ville qui s'appelle
            Verracrux[78], qui est en fort belle situation &  deux
            lieues de la mer.

[Note 77: Voir Planche XXV III.]

[Note 78: Lavelle Croux, dans la carte. Planche XXVII.]

            Quinze jours aprs nostre arrive au dict St Jean de Luz,
            je m'en allay avec cong de nostre dict admiral,  Mechique
            [79], distant dudict lieu de cent lieux tousjours avant en
            terre. Il ne se peult veoir ny desirer ung plus beau pas
22/26       que ce royaulme de la Nove Espaigne, qui contient trois
            cents lieues de long & deux cents de large.

[Note 79: Mexico.]

            Faisant ceste traverse  Meschique, j'admirois les belles
            forests que l'on rencontre, remplie des plus beaux arbres
            que l'on sauroit souhaitter, comme palmes, cdres,
            lauriers, oranges, citronneles, palmistes, goujaviers,
            accoyates, bois d'ebene[80], Bresil[81], bois de
            campesche[82], qui sont tous arbres communs en ce pays l,
            avec une infinitt d'autres diffrentes sortes que je ne
            puis reciter pour la diversit, & qui donnent tel
            contentement  la veue qu'il n'est pas possible de plus,
            avec la quantit que l'on veoit dans les forests d'oiseaux
            de divers plumages. Apres l'on rencontre de grandes
            campaignes unies  perte veue, charges de infinis
            trouppeaux de bestial, comme chevaux, mulets, boeufs,
            vaches, moutons & chevres, qui ont les pastures tousjours
            fraches en toutes saisons, n'y ayant hiver, ains un air
23/27       fort tempr, ny chaud ny froid: il n'y pleut tous les ans
            que deux fois, mais les rozes sont sy grandes la nuict que
            les plantes en sont suffisamment arrozes & nourries. Outre
            cela, tout ce pays l est dcor de fort beaux fleuves &
            rivieres, qui traversent presque tout le royaulme, & dont la
            pluspart portent batteaux. La terre y est fort fertille,
            rapportant le bled deux fois en l'an & en telle quantit que
            l'on sauroit desirer, & en quelque saison que ce soit il se
            trouve tousjours du fruicts nouveaux trs bons dans les
            arbres, car quand un fruict est  maturit, les autres
            viennent & se succedent ainsy les ungs aux autres, & ne sont
            jamais les arbres vuides de fruicts, & tousjours verds. Sy
            le Roy d'Espaigne vouloit permettre que l'on plantast de la
            vigne au dict royaulme, elle y fructiffiroit comme le bled,
            car j'ay veu des raizins provenans d'un cep que quelqu'un
            avoit plant pour plaisir, dont chacun grain estoit aussy
            gros qu'un pruniau, & long comme la moitye du poulce, & de
            beaucoup meilleurs que ceux d'Espaigne. Tous les
            contentements que j'avois eus  la veue des choses sy
            agrables n'estoient que peu de chose au regard de celuy que
            je receus lors que je vie ceste belle ville de Mechique, que
            je ne croiois sy superbement bastye de beaux temples,
            pallais & belles maisons, & les rues fort bien compasses,
            o l'on veroit de belles & grandes boutiques de marchands,
            plaines de toutes sortes de marchandises trs riches. Je
            crois,  ce que j'ay peu juger, qu'il y a en ladicte ville
            douze  quinze mil Espaignols habitans, & six fois autant
            d'Indiens, qui sont crestiens aussy habitans, outre grand
            nombre de naigres esclaves. Ceste ville est environne d'un
24/28       estang presque de tous costs, hors mis en ung endroit qui
            peut contenir viron trois cents pas de long, que l'on
            pourroit bien coupper & fortiffier, n'ayant  craindre que
            de ce cost, car de tous les autres il y a plus d'une lieue
            jusques aux bords dudict estang, dans lequel il tombent
            quatres grandes rivieres qui sont fort avant dans la terre,
            & portent batteaux: l'une s'appelle riviere de Terre-Ferme,
            une autre riviere de Chille, l'autre riviere de Caiou, & la
            quatriesme riviere de Mechique, dans laquelle se pesche
            grande quantit de poissons de mesmes especes que nous avons
            par de, & fort bon. Il y a le long de ceste riviere grande
            quantit de beaux jardins & beaucoup de terres labourables
            fort fretille[83].

[Note 80: Voir, plus loin. Planche LVI. Le traducteur de la Socit
Hakluyt a rendu par _good Bresil_ ces mots _bois d'ebene Bresil_. Il a
lu sans doute _bois de bon Bresil_.]

[Note 81: Coesalpinia. Il y a deux espces de bois de Brsil employs
dans la teinture: _Coes. Echinata_ (LAMARCK), et _Coes. Sappan_ (LINN.)
Le premier est le Brsil, ou Brasillette de Pernambouc, grand arbre qui
Crot naturellement dans l'Amrique du Sud, employ dans le commerce
pour la teinture rouge. Le second se retrouve dans l'Inde, o l'on s'en
sert pour le mme usage, et il est connu dans le commerce sous le nom de
Brasillette des Indes, ou bois de Sappan. Plusieurs auteurs ont avanc
que le nom de Brsil a t donn  ce bois de teinture parce qu'il vient
du Brsil; malheureusement pour cette thorie, ce mot tait employ bien
avant la dcouverte du pays qui porte le mme nom. Le Brsil, dit
Barros, porta d'abord le nom de Sainte-Croix,  cause de la croix qui y
fut rige; mais le dmon, qui perd, par cet tendard de la croix,
L'empire qu'il a sur nous et qui lui avait t enlev par les mrites de
Jsus-Christ, dtruisit la croix, et fit appeler ce pays Brsil du nom
d'un bois de couleur rouge. Ce nom a pass dans toutes les bouches, et
celui de la sainte croix s'est perdu, comme s'il tait plus important
qu'un nom vnt d'un bois de teinture, plutt que de ce bois qui donne la
vertu  tous les sacrements, instruments de notre salut, parce qu'il fut
teint du sang de Jsus-Christ qui y fut rpandu. Il est donc vident
que le nom de Brsil fut donn au pays par les Portugais, aprs la
dcouverte de Cabrai,  cause de la quantit de bois rouge qui y abonde.
(Ed. Soc. Hakl. En substance.)]

[Note 82: Hoematoxyllum Campechianum. (LINN.) Ed. Soc. Hakl.]

[Note 83: Voir Planche XXIX.]

            A deux lieues dudict Mexique il y a des mines d'argent que
            le Roy d'Espaigne a afferms  cinq millions d'or par an, &
            s'est reserv d'y emploier ung grand nombre d'esclaves pour
            tirer  son proffis tous ce qu'ils pouront des mines, &
            outre tire le dixiesme de tout ce que tirent les fermiers,
            par ainsy ces mines font de trs bon revenu audict Roy
            d'Espaigne [84].

[Note 84: Voir Planche XXX.]

            L'on receulle audict pas quantit de cochenille qui croist
            dans les champs, comme font les pois de de, & vient d'un
            fruict gros comme une nois, qui est plain de graine par
            dedans. On le laisse venir  maturit jusques  ce que
            ladicte graine soit seche, & lors on la couppe comme du
            bled, & puis on la bat pour avoir la graine, dont ils
25/29       resement aprs pour en avoir d'autre. Il n'y a que le Roy
            d'Espaigne qui puisse faire servir & receullir ladicte
            cochenille, & faut que les marchands l'achaptent de ses
            officiers  ce commis, car c'est marchandise de grand prix
            & a l'estime de l'or & de l'argent.

            J'ay faict: icy une figure de la plante qui apporte la dicte
            cochenille [85].

[Note 85: Planche XXXI.--_Cactus Opuntia_. La croyance que la
cochenille tait la graine d'une plante subsistait encore longtemps
aprs la conqute du Mexique. Dans le dessin que Champlain nous donne de
cette plante, les graines sont figures exactement comme les insectes
s'attachent aux feuilles pour s'en nourrir. La jalousie du gouvernement
espagnol, et le svre monopole qu'il faisait de ce produit, empchrent
qu'on en connt la vraie nature et son mode de propagation, et donnrent
naissance  diverses fables et conjectures. (Ed. Soc. Hakl.)]

            Il y a ung arbre au dict pays que l'on talle comme la vigne,
            & par l'endroit o il est tall il distille une huille qui
            est une espece de baume, appelle huille de Canime, du
            nom de l'arbre qui se nomme ainsy [86]. Ceste huille est
            singulliere pour toutes playes & couppures, & pour oster les
            douleurs, principallement des gouttes. Ce bois a l'odeur du
            bois de sappin. L'once de la dicte huille vault en ce pays
            l deux escus. Le dict arbre est icy figur[87].

[Note 86: _Canim_, ou _Anim_. Johnston en distingue deux espces:
l'_anim Oriental_, et l'_anim Occidental_, appel, dit-il, par les
Espagnols _Canim_, Moquin-Tandon (Botanique Mdicale) en distingue
aussi deux espces: 1 le Courbaril diphylle, _Hymenoea Courbaril_
(LINN.), qui fournit une grande quantit de rsine transparente, appele
_rsine anim occidentale_, ou _Copal d'Amrique_; 2 le Courbaril
verruqueux, _Hymenoea verrucosa_ (GAERTN.), _rsine anim orientale_,
vulgairement appele _Copal d'Orient_.]

[Note 87: Planche XXXII.]

            Il y a ung autre arbre que l'on nomme cacou, dont le fruict
            est fort bon & utille  beaucoup de choses, & mesmes sert
            de monnoye entre les Indiens, qui donnent soixante pour une
            realle. Chacun fruict est de grosseur d'un pinon & de la
26/30       mesme forme, mais il n'a pas la cocque sy dure: plus il est
            vieux & milleur est. Quand l'on veut achapter des vivres,
            comme pain, chairs, fruicts, poissons ou herbes, ceste
            monnoye peult servir, voire pour cinq ou six pices l'on
            peult avoir de la marchandise pour vivre des Indiens
            seulement, car il n'a point cours entre les Espaignols, ny
            pour achapter marchandise autre que des fruicts. Quand l'on
            veult user de ce fruict, l'on le reduict en pouldre, puis
            l'on en faict une paste que l'on destrempe en eau chaude, o
            l'on mesle du miel qui vient du mesme arbre, & quelque peu
            d'espice, puis le tout estant cuit ensemble, l'on en boit au
            matin, estant chauff, comme les mariniers de de prennent
            de l'eau de vye, & se trouvent sy bien aprs avoir beu de
            ceste eau, qu'ils se pourroient passer tout ung jour de
            manger sans avoir grand apptit. Cest arbre a quantit
            d'espinnes qui sont fort pointues, que quand on les arrache
            il vient ung fil, l'escorche du dict arbre, lequel l'on file
            sy dely que l'on veult, & de ceste espine & du fil qui y
            est attach, l'on peult coudre aussi proprement que d'une
            esguille & d'autre fil; les Indiens en font du fil fort
            beau & fort dely, & neantmoins sy fort, qu'un homme n'en
            pourroit pas rompre deux brins ensemble, encores qu'ils
            soient delys comme cheveux. La livre de ce fil, nomm fil
            de pitte[88], vaut en Espaigne huict escus la livre, &
            en font des dantelles & autres ouvrages: d'avantage de
            l'escorche dudict arbre l'on faict du vinaigre fort comme
            celuy de vin, & prenant du coeur de l'arbre qui est
27/31       mouelleux, & le pressant, il en fort du tresbon miel, puis
            faisant seicher la mouelle ainsi esprainte au soleil, elle
            sert pour allumer le feu. Outre plus pressant les feuilles
            de cest arbre, qui sont comme celles de l'olivier, il en
            sort du jut dont les Indiens font un breuvage. Ledict arbre
            est de la Grandeur d'un olivier, dont vous en verrez icy la
            figure [89].

[Note 88: Champlain dcrit ici videmment le Cacao et le _Metl_, ou
_Maguey_ (_Aloes Pitta, Aloes disticha, Agave Americana_), auquel se
rapporte presque toute la dernire partie de sa description, except
les feuilles qui sont comme celles de l'olivier. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 89: Planche XXXIII.]

            J'ay cy devant parl d'un arbre qui s'appelle gouiave[90],
            qui croist fort communement audict pays, qui rend ung fruict
            que l'on nomme aussy gouiave, qui est de la grosseur d'une
            pomme de capendu [91], de couleur jaulne, & le dedans
            semblable aux figues verdes; le jut en est assez bon. Ce
            fruict a telle proprit, que sy une personne avoit ung flux
            de ventre, & qu'il mangeast dudict fruict sans la peau, il
            seroit guery dans deux heures, & au contraire  ung homme
            qui seroit constip, mangeant l'escorche seulle sans le
            dedans du fruict, il luy lchera incontinent le ventre, sans
            qu'il soit besoing d'autre mdecine.

            Figure du dict arbre [92].

[Note 90: _Psidium_ (LINN.) Sa qualit est de resserrer le ventre,
estant mang vert, dont aussi plusieurs s'en servent contre le flux de
sang; mais estant mang meur il a un effet tout contraire.--De
Rochefort, _Hist. des Antilles_, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 91: Espce de pomme commune en Normandie, principalement au
pays de Caux. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 92: Planche XXXIV]

            Il y a aussy ung fruict qui s'appelle accoiates[93], de la
            grosseur de grosses poires d'hiver, fort verd par dessus,
            & comme l'on a lev la peau, l'on trouve de la chair fort
            espaisse que l'on mange avec du sel, & a le goust de
28/32       cherneaux, ou nois vertes: il y a ung noyau dedans de la
            grosseur d'une nois, dont le dedans est amer. L'arbre o
            croit ledict fruict est icy figur, ensemble ledict
            fruict[94].

[Note 93: _Ahuacahuitl_, nom indigne, dont on a fait par
corruption _Agouacat_, l'Avogade ou _Avogada_ des Espagnols. (Ed. Soc.
Hakl.)]

[Note 94: Planche XXXV.]

            Aussy il y a d'un fruict que l'on nomme algarobe[95], de la
            grosseur de prunes Dabtes, long comme cosses de febves, qui
            a une coque plus dure que celle de la casse, de couleur de
            chataigner. L'on trouve dedans ung petit fruict comme une
            grosse febve verte, qui a ung noiau, & est fort bon. Il est
            icy figur [96]. J'ay veu ung autre fruict qui s'appelle
            carreau [97], de la grosseur du poing, dont la peau est fort
            tendre & orenge, & le dedans est rouge comme sang, & la
            chair comme de prunes, & tache o il touche comme les
            meures, il est de fort bon goust, & dit-on qu'il est tresbon
            pour gurir les morceures de bestes venimeuses[98].

[Note 95: Voir plus haut, page 11, note 3.]

[Note 96: Planche XXXVI.]

[Note 97: Le fruit d'une des varits du _Cactus Opuntia_, le Nuchtli
des Mexicains, appel par les Franais _raquette_,  cause de la forme
de ses feuilles. Ce que nos Franois appellent _raquette_  cause de la
figure de ses feuilles: sur quelques-unes de ces feuilles, longues &
herisses, croist un fruict de la grosseur d'une prune-datte; quand il
est meur, il est rouge dedans, & dehors comme de vermillon. Il a ceste
proprit, qu'il teint l'urine en couleur de fang aussi tost qu'on en a
mang, de sorte que ceux qui ne savent pas ce secret, craignent de
s'estre rompu une veine, & il s'en est trouv qui, aians apperceu ce
changement, se sont mis au lit, & ont creu estre dangereusement
malades.--De Rochefort, _Voyage aux Antilles_, etc., 1658. (Ed. Soc.
Hakl.)]

[Note 98: Planche XXXVII.]

            Il y a encore d'un autre fruict qui se nomme serolles [99],
            de la grosseur d'une prune, & est fort jaulne, & le goust
            comme de poires muscades [100].

[Note 99: De l'espagnol Ciruela, prune. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 100: Planche XXXVIII.]

            J'ay aussy parl d'un arbre que l'on nomme palmiste, que je
29/33       representeray icy [101], qui a vingt pas de hault, de la
            grosseur d'un homme, & neantmoins sy tendre que d'un bon
            coup d'espe on le peut couper tout  travers, parce que le
            dessus est tendre comme un pied de chou, & le dedans plain
            de mouelle qui est trs bonne, & tient plus que le reste de
            l'arbre, & a le goust comme du succre, aussy doux &
            meilleur: les Indiens en font du breuvage mesl avec de
            l'eau, qui est fort bon.

[Note 101: Planche XXXIX.--Au temps de Champlain, il n'y avait de
connues que deux espces de Palmistes (except le cocotier, que l'on
appelait Palmiste par excellence): le Palmiste franc, _Areca oleracea_
(LINN.), et le Palmiste pineux, _Areca spinosa_ (LINN.) (Ed. Soc.
Hakl.)]

            J'ay veu d'un autre fruict que l'on nomme cocques[102], de
            la grosseur d'une nois d'Inde, qui a la figure approchant de
            la teste d'un homme, car il y a deux troux qui representent
            les deux yeux, & ce qui s'avance entre ces deux troux
            semblent de nez, au dessoubs duquel il y a ung trou ung peu
            fendu que l'on peult prendre pour la bouche, & le hault
            dudict fruict est tout cresp comme cheveux frisez: par
            lesdicts troux il sort d'une eau dont ils se servent 
            quelque mdecine. Ce fruict n'est pas bon  manger; quand
            ils l'ont cueilly, ils le laissent seicher & en font comme
            de petittes bouteilles ou tasses comme de nois d'Inde qui
            viennent du palm[103].

[Note 102: Le _Cocos lapidea_ de GAERTNER, dont le fruit est plus
petit que le coco ordinaire, et dont on fait de petits vases ou tasses,
etc. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 103: Planche XL.]

            Puisque j'ay parl de palmes [104], encor que ce soit ung
            arbre assez commun, j'en representeray icy une figure [105].
            C'est un des plus haults & droicts arbres qui se voient, son
            fruict, que l'on appelle nois d'Inde, vient tous au plus
            hault de l'arbre, & sont grosses comme la teste d'un homme,
            & y a une grosse escorce verte sur la dicte nois, laquelle
30/34       escorce oste, se trouve la nois, de la grosseur de deux
            poings ou environ: ce qui est dedans est fort bon  manger,
            & a le goust de cerneaux, il en sort une eau qui sert de
            fart Aux dames [106].

[Note 104: _Cocos nucifera_. (Ed. Soc, Hakl.)]

[Note 105: Planche XLI.]

[Note 106: C'est ceste eau qui, entre ses autres vertus, a la
proprit d'effacer toutes les rides du visage, & de luy donner une
couleur blanche & vermeille, pourveu qu'on l'en lave aussi-tost que le
fruict est tomb de l'arbre.--(De Rochefort.)]

            Il y a un autre fruict qui s'appelle plante [107], dont
            l'arbre peult avoir de hault vingt ou vingt cinq pieds, qui
            a la feuille sy large qu'un homme s'en pourroit couvrir. Il
            vient une racine dudict arbre o sont en quantit desdictes
            plantes, chacun desquelles est de la grosseur du bras,
            longue d'un pied & demy, de couleur jaulne & verd, de trs
            bon goust, & sy sain que l'on en peult manger tant que l'on
            veult sans qu'il face mal [108].

[Note 107: La Banane.]

[Note 108: Planche XLII.]

            Les Indiens se servent d'une espece de bled qu'ils nomment
            mammaix[109], qui est de la grosseur d'un poys, jaulne &
            rouge, & quand ils le veulent manger, ils prennent une
            pierre cave comme ung mortier, & une autre ronde en forme
            de pillon, & aprs que le dict bled a tremp une heure, ils
            le meullent & reduisent en farine en ladicte pierre, puis
            le petrissent & le font cuire en ceste manire: ils ont une
            platine de fer ou de pierre qu'ils font chauffer sur le feu,
            & comme elle est bien chaude, ils prennent leur paste &
            l'estendent dessus assez tenue, comme tourteaux, & l'ayant
            fait ainsy cuire, le mangent tout chaud, car il ne vault
            rien froid ny gard[110].

[Note 109: Ou Mas.]

[Note 110: Planche XLIII.]

31/35       Ils ont aussy d'une autre racine qu'ils nomment cassave,
            dont ils se servent pour faire du pain, mais sy quelqu'un en
            mangeoit de cru, il mourroit[111].

[Note 111: Planche XLIV--Voir, ci-dessus, p. 11, note 6.--Pour faire la
Cassave, qui est le pain ordinaire du pays, aprs avoir arrach le
Manyoc, on ratisse ses racines comme on fait les naveaux, lorsqu'on les
veut mettre au pot; puis on esgruge toutes ses racines sur des rpes de
cuivre perces... & attaches sur des planches dont on met le bas dans
un vaisseau; & appuyant le haut contre l'estomac, l'on frotte  deux
mains la racine dessus la rpe, & tout le marc tombe dans le vaisseau
Quand tout est grug ou rap, on le met  la presse dans des sacs de
toile, & on en exprime tout le suc, en sorte qu'il ne demeure que la
farine toute seiche... Le suc qui en sort est estim du poison par tous
les habitans, & mesme par tous les autheurs qui en ont crit... (Du
Tertre, _Hist. des Antilles_.)]

            Il y a d'une gomme qui se nomme copal[112], qui sort d'un
            arbre qui est comme le pin; ceste gomme est fort bonne pour
            les goustes & douleurs [113].

[Note 112: _Rhus Copallinum_ (LINN.) Les Mexicains donnaient le nom
de _copal_  toutes les rsines et gommes odorifrantes. Le Copal par
excellence est une rsine blanche et transparente, qui coule d'un arbre
dont la feuille ressemble  celle du chne, quoique plus longue; cet
arbre s'appelle _copal-quahuitl_, ou arbre qui porte le copal. Ils ont
aussi le _copal-quahuitl-petlahuae_, dont les feuilles sont les plus
grandes de l'espce, et semblables  celles du sumac, le
_copal-quauhxiotl_,  feuilles longues et troites; le
_tepecopulli-quahuitl_, ou copal des montagnes, dont la rsine est comme
l'encens du vieux monde appel par les Espagnols _incensio de las
Indias_, et quelques autres espces infrieures. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 113: Planche XLIV.]

            Il y a aussy d'une racine que l'on nomme patates [114], que
            l'on fait cuire comme des poires au feu, & a semblable goust
            aux chastaignes [115].

[Note 114: Il y a huit ou dix sortes de patates, diffrentes en
goust, en couleur & en feuilles. Pour ce qui regarde les feuilles, la
diffrence est petite; car elles ont presque toutes la forme de coeur
Il suffit d'en nommer les plus communes, qui font les _Patates vertes,
les Patates  l'oignon, les Patates marbres, les Patates blanches, les
Patates rouges, Les Patates oranges, les Patates  suif, les Patates
souffres_... (Du Tertre, _Hist. des Antilles_.)]

[Note 115: Planche XLIV.]

            Il y a audict pays nombre de melons d'estrange grosseur, qui
            sont trs bons, la chair en est fort orange, & y en a d'une
            autre sorte qui ont la chair blanche, mais ils ne sont de sy
            bon goust que les autres. Il y a aussy quantit de cocombres
32/36       trs bons, des artichauts, de bonnes lettues, qui sont
            comme celles que l'on nomme rommainnes, choux  pome, &
            force autres herbes potagres, aussy des citrouilles qui ont
            la chair orenge comme les melons.

            Il y a des pomes qui ne sont pas beaucoup bonnes, & des
            poires d'assez bon goust, qui sont creues naturellement  la
            terre. Je croy que qui voudroit prendre la paine d'y planter
            des bons fruittiers de par de, ils y viendroient fort
            bien[116].

[Note 116: Planche XLV.]

            Par toute la Nove Espaigne il y a d'une espece de couleuvres
            [117], qui sont de la longeur d'une picque & grosse comme le
            bras, la teste grosse comme ung oeuf de poulle, sur laquelle
            elles ont deux plumes. Au bout de la queue elles ont une
            sonnette qui faict du bruit quand elles se tranent: elles
            sont fort dangereuses de la dent & de la queue, nantmoins
            les Indiens les mangent, leur ayant ost les deux extrmits
            [118].

[Note 117: Champlain parle videmment da Serpent  sonnettes
(_Crotulus_); mais il parat l'avoir confondu avec le serpent  cornes
(_horned snake_),  cause des _plumes de la tte_. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 118: Planche XLVI.]

            Il y a aussy des dragons d'estrange figure, ayants la teste
            approchante de celle d'un aigle, les ailles comme une
            chauvesouris, le corps comme ung lzard, & n'a que deux
            pieds assez gros, la queue assez escailleuse, & est gros
            comme ung mouton: ils ne sont pas dangereux, & ne font mal
             personne, combien qu' les voir l'on diroit le contraire
            [119].

[Note 119: Planche XLVII.]

            J'ai veu ung lzard de sy estrange grosseur, que s'il m'eust
            est recit par ung autre, je ne l'eusse pas creu, car je
33/37          vous asseures qu'ils sont gros comme ung quart de pippe.
            Ils sont comme ceux que nous voions icy quand  la forme, de
            couleur de verd brun, & vert jaulne sous le ventre; ils
            courent fort viste, sifflent en courant; ils ne sont poinct
            mauvais aux hommes, encore qu'ils ne fuient pas d'eux sy on
            ne les poursuit. Les Indiens les mangent & les trouvent fort
            bons[120].

[Note 120: Planche XLVIII.--Probablement _Lacerta Iguana_ (LINN.)
(Ed. Soc. Hakl.)]

            J'ay veu aussy par plusieurs fois, en ce pas l, des
            animaux qu'ils appellent des caymans, qui sont, je croy, une
            espece de cocodrille, sy grands, que tels des dicts caymans
            a vingt cinq & trente pieds de long, & est fort dangereux,
            car s'il trouvoit ung homme  son advantaige, sans doute
            il le devoreroit: il a le dessoubs du ventre jaulne
            blanchastre, le dessus arm de fortes escailles de couleur
            de verd brun, ayant la teste fort longue, les dents
            estrangement aigus, la geulle fort fendue, les yeux rouges,
            fort flamboiant: sur la teste il a une manire de coronne.
            Il a quatre jambes fort courtes, le corps de la grosseur
            d'une barique: il y en a aussy de moindres. L'on tire de
            dessoubs les cuisses de derrire du musq excelent, ils
            vivent dans les estangs & mares, & dans les rivieres d'eau
            doulce. Les Indiens les mangent[121].

[Note 121: Planche XLIX.]

            J'ay aussy veu des tortues d'esmerveillable grosseur, &
            telle que deux chevaux auroient affaire  en traner une. Il
            y en a qui sont sy grosses, que dedans l'escaille qui les
            couvre trois hommes se pourroient mettre & y nager comme
            dedans ung batteau: elles se peschent  la mer, la chair en
34/38       est trs bonne, & resemblent  chair de boeuf. Il y en a
            fort grande quantit en toutes les Indes: l'on en voit
            souvent qui vont paistre dans les bois[122].

[Note 122: Planche L.]

            Il y a aussy quantit de tigres [123], des fourreures
            desquels l'on faict grand estat: ils ne se jettent poinct
            aux hommes sy on ne les poursuit.

[Note 123: Planche LII.--_Tigris Americana_ (LINN.)--Jaguar.
(Ed. Soc. Hakl.)]

            Il se void aussy au dict pays quelques sivettes [124] qui
            viennent du Prou, o il y en a quantit. Elles sont
            meschantes & furieuses, & combien que l'on en voye icy
            ordinairement, je ne laisse pas d'en faire icy une figure
            [125].

[Note 124: _Viverra Civetta_ (LINN.) Le _Gato de Algalia_
des Espagnols. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 125: Planche LI.]

            Il vient du Prou  la Nove Espaigne une certainne espece de
            moutons, qui portent fardeaux comme chevaux, plus de quatre
            cents livres  journe. Ils sont de la grandeur d'un asne,
            le col fort long, la teste menue, la laine fort longue, &
            qui resemble plus  du poil comme  celuy des chevres qu'
            de la layne: ils n'ont point de cornes comme les moutons de
            de. Ils sont fort bons  manger, mais ils n'ont pas la
            chair sy delicatte comme les nostres [126].

[Note 126: Planche LIII.--Le _Llama_.]

            Le pays est fort peupl de cerfs, biches, chevreux,
            sangliers, renars, lievres, lappains, & autres animaux que
            nous avons par de, dont ils ne sont aucunement diffrends
            [127].

[Note 127: Planche LIV.]

            Il y a d'une sorte de petits animaux [128] gros comme des
35/39       barbots, qui voilent de nuict, & font telle clart en l'air,
            que l'on diroit que ce sont autant de petittes chandelles.
            Sy l'on avoit trois ou quatres de ces petits animaux, qui ne
            sont pas plus gros que des noisettes, l'on pourroit aussy
            bien lire de nuict qu'avec une bougie.

[Note 128: _Fulgora suternaria_ (LINN.) (Ed. Soc. Hakl.)]

            Il se voict dans les bois & dans les campaignes grand nombre
            de chancres [129], semblables  ceux qui se trouvent en la
            mer, & sont aussy communment dans le pas comme  la mer de
            de.

[Note 129: _Gecarcinus, Cancer ruricolor_ (LINN.) (Ed. Soc. Hakl.)]

            Il y a une autre petite espece d'animaulx faicts comme des
            escrevisses, hors mis qu'ils ont le derrire devestu de
            coquilles, mais ils ont ceste propriett de chercher des
            coquilles de limassons vuides, & logent dedans ce qu'ils ont
            de descouvert, traisnant tousjours ceste coquille aprs soy,
            & n'en dlogent poinct que par force [130]. Les pescheurs
            vont receullir ces petittes bestes par les bois, & s'en
            servent pour pescher, & quand ils veulent prendre le
            poisson, ayant tir ce petit animal de dedans sa coque, ils
            l'attachent par le travers du corps  leur lingne au lieu
            d'ameon, puis le jette  la mer, & comme les poissons les
            pensent engloutir, ils pinsent les poissons des deux
            maistresses pattes, & ne les quitte point: & par ce moien
            les pescheurs prennent le poisson mesme de la pesanteur de
            cinq ou six livres.

[Note 130: _Pagurus streblany_ (LEACH); _Pagurus Bernardus_.
(FABRICIUS); _Cancellus marinus et terrestris_; Bernard l'hermite;
_Caracol soldada_ des Espagnols. (Ed. Soc. Hakl.)]

            J'ay veu ung oyseau qui se nomme pacho del ciello [131],
36/40       c'est  dire oyseau du ciel, lequel nom luy est donn parce
            qu'il est ordinairement en l'air sans jamais venir  terre
            que quand il tombe mort. Il est de la grosseur d'un moyneau:
            il a la teste fort petite, le bec court, partye du corps de
            couleur vert brun, le reste roux, & a la queue de plus de
            deux piez de long, & sont presque comme celle d'une
            aigrette, & grosse estrangement au respect du corps: il n'a
            point de piedz. L'on dict que la femelle pont ung oeuf
            seulement sur le dos du malle, par la chaleur duquel ledict
            oeuf s'esclot, & comme l'oyseau est sorty de la coque, il
            demeure en l'air, dont il vit comme les autres de ceste
            espece: je n'en ay veu qu'un que nostre gnral achepta cent
            cinquante escus. On dt que l'on les prend vers la coste de
            Chille, qui est un contient de terre ferme, qui tient depuis
            le Prou jusques au destrois de Magelano, que les Espaignols
            vont descouvrant & ont guerre avec les sauvages du pays,
            auquel l'on dit que l'on descouvre Des mines d'or &
            d'argent. J'ay mis icy la figure du dict oyseau[132].

[Note 131: _Pacho del ciello.--Paradisia_, Oiseau du Paradis. On a
cru longtemps que cet oiseau vivait constamment en l'air, et n'avait
point de pieds. Les spcimens envoys en Europe sont ordinairement
dpouills des pattes, le corps et la queue tant les seules parties
employes  former les plumets et les aigrettes; de l la croyance que
ces oiseaux n'ont point de pieds. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 132: Planche LV.]

            J'ay pens qu'il n'est pas hors de propos de dire que le
            bois d'ebene vient d'un arbre fort hault comme le chesne; il
            a le dessus de l'escorche comme blanchastre, & le coeur fort
            noir, comme vous le verrez de l'autre part represent[133].

[Note 133: Planche LVI.]

            Le bresil est arbre fort gros au respect du bois d'ebene,
            & de mesme hauteur, mais il n'est sy dur. Le dict arbre de
            bresil porte comme une manire de nois qui croissent  la
37/41       grosseur des nois de galle, qui viennent dedans des ormeaux.
            Apres avoir parl des arbres, plantes & animaux, il faut que
            je face ung petit rcit des Indiens & de leur nature, moeurs
            & crance. La plus part desdicts Indiens, qui ne sont point
            soubs la domination des Espaignols, adorent la lune comme
            leur dieu, & quand ils veulent faire leurs crmonies,
            ils s'assemblent tant grands que petits au milieu de leur
            village & se mettent, en rond, & ceux qui ont quelque chose
             manger l'apportent, & mettent toutes les vivres ensemble
            au milieu d'eux, & font la milleure chre qui leur est
            possible. Apres qu'ils sont bien rasassis, ils se prennent
            tous par la main, & se mettent  danser, avec des cris
            grands & estranges, leur chant n'ayant aucun ordre ny
            suitte. Apres qu'ils ont bien chant & dans, ils se
            mettent le visage en terre, & tout  ung coup tous ensemble
            commencent  crier & pleurer en disant: O puissante & claire
            lune, fay que nous puissions vaincre nos ennemis, & que les
            puissions manger,  cette fin que ne tombions entre leurs
            mains, & que mourans nous puissions aller avec nos parents
            nous resjouir. Apres avoir faict ceste prire, il se
            relevent & se mettent  danser tous en rond & dure leur
            feste ainsy dansans, pryans & chantans environ six heures.
            Voila ce que j'ay appris de crmonies & crances de ces
            pauvres peuples, privs de la raison, que j'ay icy figurs
            [134].

[Note 134: Planche LIX.]

            Quant aux autres Indiens qui sont soubs la domination du Roy
            d'Espaigne, s'il n'y donnoit ordre, ils seroient en aussy
            barbare crance comme les autres. Au commencement de ses
38/42       conquestes, il avoit establi l'inquisition entre eux, & les
            rendoit esclaves ou faisoit cruellement mourir en sy grand
            nombre, que le rcit seulement en faict pity. Ce mauvais
            traittement estoit cause que les pauvres Indiens, pour la
            prehension d'iceluy, s'enfuioient aux montaignes comme
            desespers, & d'autant d'Espaignols qu'ils attrapoient, ils
            les mangeoient; & pour ceste occasion lesdicts Espaignols
            furent contraints leur oster ladicte inquisition, & leur
            donner libert de leur personne, leur donnant une reigle de
            vivre plus doulce & tolerable, pour les faire venir  la
            cognoissance de Dieu & la crance de la saincte Eglise: car
            s'ils les vouloient encor chatier selon la rigeur de ladicte
            inquisition, ils les feroient tous mourir par le feu.
            L'ordre dont ils usent maintenant est que en chacun
            estance[135] qui sont comme vilages, il y a ung prestre qui
            les instruict ordinerement, ayant le prestre ung rolle de
            noms & surnoms de tous les Indiens qui habitent au village
            soubs sa charge. Il y a aussy ung Indien qui est comme
            procureur du village, qui a ung autre pareil rolle, & le
            dimanche, quand le prestre veult dire la messe, tous
            lesdicts Indiens sont teneus se presenter pour l'ouir, &
            avant que le prestre la Commence, il prend son rolle, & les
            appelle tous par leur nom & surnom, & sy quelqu'un deffault,
            il est marqu sur Ledict rolle, puis la messe dite, le
            prestre donne charge  l'Indien qui sert de procureur de
            s'informer particullierement o sont les defaillans, & qui
            les face revenir  l'glise, o estant devant ledict
39/43       prestre, il leur demande l'occasion pour lequel ils ne sont
            pas veneus au service divin, dont ils allguent quelques
            excuses s'ils peuvent en trouver, & sy elles ne sont trouvs
            vritables ou raisonnables, ledict prestre commande audict
            procureur Indien qui aye  donner hors l'eglise, devant tout
            le peuple, trente ou quarante coups de baston aux
            dfaillants. Voilla l'ordre que l'on tien  les maintenir en
            la religion, en laquelle ils vivent partye pour crainte
            d'estre battus: il est bien vray que s'ils ont quelque juste
            occasion qui les empesche de venir  la messe, ils sont
            excuss.

[Note 135: De l'espagnol estancia, demeure.]

            Tous ces Indiens sont d'une humeur fort melancholique, & ont
            neantmoins l'esprit fort vif, & comprennent en peu de temps
            ce qu'on leur montre, & ne s'ennuient poinct pour quelque
            chose ou injure qu'on leur face ou dye. J'ay figur, en
            ceste page & la suivante, ce qui se peult bien representer
            de ce que j'en ay discouru cy dessus[136].

[Note 136: Planche LX et LXI.]

            La pluspart des dicts Indiens ont leur logement estrange,
            & sans aucun arrest, car ils ont une manire de coches qui
            sont couvertes d'escorche d'arbres, attels de chevaux,
            mulets ou boeufs, & ont leurs femmes & enfants dedans
            lesdicts coches, & sont ung mois ou deux en ung endroict
            [du] pas, puis s'en vont en ung autre lieu, & sont
            continuellement ainsy errans parmy le pays.

            Il y a une manire d'Indiens qui vivent & font leurs
            demeures en certains villages qui appartiennent aux
            seigneurs ou marchands, & cultivent les terres [137].

[Note 137: Planche LXII.]

40/44       Or pour revenir au discours de mon voiage, aprs avoir
            demeur ung mois entier  Mechique, je retournay  St Jean
            de Luz, auquel lieu je m'enbarquay dans une patache qui
            alloit  Portovella[138], o il y a quatre cents ou cinq
            cents lieues. Nous feusmes trois sepmaines sur la mer avant
            que d'ariver au dict lieu de Portovella, o je trouvay bien
            changement de contre, car au lieu d'une trs bonne &
            fertille terre que j'avois trouv en la Nove Espaigne, comme
            j'ay recit cy dessus, je rencontray bien une mauvaise
            terre, estant ce lieu de Portovella, la plus meschante &
            malsaine demeure qui soit au monde: il y pleut presque
            tousjours, & sy la pluye cesse une heure, il y faict sy
            grande chaleur que l'eau en demeure toute infecte, & rend
            l'air contagieux, de telle sorte que la pluspart des soldats
            ou mariniers nouveaux venneus y meurent. Le pays est fort
            montaigneux, remply de bois de sappins, & o il y a sy
            grande quantit de singes, que c'est chose estrange  voir.
            Neantmoins ledict port de Portovella est trs bon; il y a
            deux chasteaux  l'entre qui sont assez forts, dans
            lesquels il y a trois cents soldats en garnison. Joignant
            ledict port, o sont les forteresses, il y en a ung autre
            qui n'en est aucunement command, & o une arme pourroit
            descendre seurement. Le Roy d'Espaigne tient ce port pour
            une place de consequence, estant proche du Prou, car il n'y
            a que dix sept lieues jusque  Bahama, qui est  la bande du
            sur.

[Note 138: Porto-Bello.]

41/45       Ce port de Panama, qui est sur la mer du [139], est trs
            bon, & y a bonne radde, & la ville fort marchande, dont la
            figure ensuit [140].

[Note 139: Lacune dans l'original.]

[Note 140: A partir d'ici, l'auteur annonce des figures qui
manquent dans l'original.]

            En ce lieu de Panama s'assemble tout l'or & l'argent qui
            vient du Prou, o l'on les charges, & toutes les autres
            richesses sur une petite riviere qui vient des montaignes,
            & qui descend  Portovella, laquelle est  quatre lieues de
            Panama, dont il faut porter l'or, l'argent & marchandises
            sur mulets: & estans enbarqu sur ladicte riviere, il y a
            encor dix huict lieues jusques  Portovella.

            L'on peult juger que sy ces quatre lieues de terre qu'il y a
            de Panama  ceste riviere estoient coupps, l'on pourroit
            venir de la mer du su en celle de de, & par ainsy l'on
            accourciroit le chemin de plus de quinze cents lieues[141];
            & depuis Panama jusques au destroit de Magellan ce seroit
            une isle, & de Panama jusques aux Terres noeusves une autre
            isle, de sorte que toute l'Americque seroit en deux isles.

[Note 141: La jonction de l'ocan Atlantique et de l'ocan Pacifique 
travers l'isthme de Panama, n'est pas, comme on voit, une ide moderne.
Champlain a peut-tre le mrite de l'avoir mise le premier. (Ed. Soc.
Hakl.)]

            Sy ung ennemy du Roy d'Espaigne tenoit ledict Portovella,
            il empescheroit qu'il ne sortist rien du Prou, qu' grande
            difficult & risque, & plus de despens qu'il ne reviendroit
            de proffit. Drac [142] fust au dict Portovella pour le
            surprendre, mais il faillit son entreprise, ayant est
42/46       descouvert, dont il mourut de desplaisir, & commanda en
            mourant qu'on le mist en ung tombeau, & qu'on le jettast
            entre une isle & le dict Portovella. Ensuit la figure de
            ladicte riviere & plan du pays[143].

[Note 142: Sir Francis Drake, aprs son infructueuse tentative sur
Porto-Rico, poursuivit son voyage  Nombre-de-Dios, o, ayant dbarqu
ses hommes, il essaya de s'avancer jusqu' Panama, dans le dessein de
ravager la place, ou, s'il trouvait la chose praticable, la garder et
la fortifier; mais il n'y rencontra pas les mmes facilits que dans ses
premires entreprises. Les Espagnols avaient fortifi les passages, et
post, dans les bois, des troupes qui incommodaient tellement les
Anglais par des escarmouches et des alarmes continuelles, que ceux-ci
furent contraints de s'en retourner sans rien faire. Drake lui-mme, par
suite des intempries du climat, des fatigues du voyage, et des chagrins
du dsappointement, fut saisi d'une indisposition dont il mourut peu
aprs. (Voir Hume's _Hist. of England_, ann. 1597. Drake mourut le 30
dcembre 1596, vieux style, ou le 9 janvier 1597, style neuf.) L'on
disposa de son corps de la manire mentionne par Champlain. (Ed. Soc.
Hakl.)]

[Note 143: Cette figure manque dans l'original.]

            Ayant demeur ung moys audict Portovella, je m'en revins
             St Jean de Luz, o nous sejournasmes quinze jours, en
            attendant que l'on fist donner carenne  nos vaisseaux pour
            aller  la Havanne, au rendez vous des armes & flottes. Et
            estants partis pour cest effect dudict St Jean de Luz, comme
            nous feusmes vingt lieues en mer, ung houracan nous prist de
            telle furye d'un vent de nord, que nous nous pensasmes tous
            perdre, & feusmes tellement escarts les ungs des autres,
            que nous ne nous peusmes rallier que  la Havanne; d'autre
            part nostre vaineau faisoit telle quantit d'eau, que nous
            ne pensions pas eviter ce pril, car sy nous avions une
            demye heure de repos sans tirer l'eau, il falloit travaller
            deux heures sans relache, & sans la rencontre que nous
            fismes d'une patache, qui nous remist  nostre route, nous
            allions nous perdre  la coste de Campesche, en laquelle
            coste de Campesche il y a quantit de sel qui se faict &
            engendre sans art, par retenue d'eau qui demeure aprs les
            grandes mars, & se congele au soleil. Nostre pillotte avoit
            perdu toute la cognoissance de la navigation, mais par la
            grce de Dieu, [qui] nous envoya rencontre de ceste patache,
43/47       nous nous rendismes  la Havanne, dont avant que de parler
            je reprefenteray icy ladicte coste de Campesche [144].

[Note 144: Cette carte manque galement dans l'original.]

            Arivames  la Havanne, nous y trouvasmes nostre gnral,
            mais nostre admirante n'y estoit pas encores arriv, qui
            nous faisoit croire qu'il estoit perdu; toutesfoys il se
            rendict bien tost aprs avec le reste de ses vaisseaux. Dix
            huict jours aprs nostre arrive audict lieu de la Havanne,
            je m'enbarquay en ung vaisseau qui alloit  Cartage[145], &
            feusmes quinze jours  faire ledict voiage. Ce lieu est ung
            trs bon port, o il y a belle entre,  l'abry de tous
            vents, fors du nord norouest, qui frape dans ledict port,
            dans lequel il y a troys isles: le Roy d'Espaigne y
            entretient deux galleres. Ledict lieu est en pas que l'on
            appelle terre ferme, qui est trs bon, bien fretille, tant
            en bledz, fruict, que autres choses necessaires  la vye,
            mais non pas en telle abondance qu'en la Neufve Espaigne, &
            en recompense, il se tire aussy plus grand nombre d'argent
            audict lieu de terre ferme. Je demeuray ung mois & demy
            audict lieu de Cartagenes, & pris ung portraict de la ville
            & du port que j'ay icy raport [146].

[Note 145: Carthagnes.]

[Note 146: Le plan manque dans l'original.]

            Partant dudict lieu de Cartagene, je m'en retournay  la
            Havanne trouver nostre gnral, qui me fist fort bonne
            reception, pour avoir veu par son commandement les lieux o
            j'avois est. Ledict port de la Havanne est l'un des plus
            beaux que j'aye veu en toutes les Indes, il a l'entre
            fort estroitte, trs bonnes, & bien munies de ce qui est
44/48       necessaire pour le conserver, & d'un fort  l'autre il
            y a une chaine de fer qui traverse l'entre du port. La
            garnison desdictes forteresses est de six cents soldats: 
            savoir, en l'une nomme le More, du cost de l'est, quatre
            cents, & en l'autre forteresse, qui s'appelle le fort neuf,
            & en la ville deux cents. Au dedans dudict port il y a une
            baye qui contient en rondeur plus de six lieues, ayant
            une lieue de large, o l'on peult mouller l'ancre en tous
            endroicts,  troys, quatre, six, huict, dix, quinze &
            saize brasses d'eau, & y peuvent demeurer grand nombre de
            vaisseaux: il y a une trs bonne ville & fort marchande,
            laquelle est figure en la page suivante [147].

[Note 147: Le plan manque dans l'original.]

            L'isle en laquelle sont ledict port & la ville de la Havanne
            s'appelle Cuba, & est fort montaigneuse, il n'y a aucune
            mine d'or ou d'argent, mais plusieurs mines de mestail,
            dont ils font des pices d'artillerye en [148] la ville de
            la Havanne. Il ne croist ny bled ny vin dans ladicte isle:
            celuy qu'ils mangent vient de la Neufve Espaigne, de faon
            que quelque fois il y est fort cher.

[Note 148: Le manuscrit porte _et_, ou quelque chose de semblable;
pour former un sens raisonnable, nous avons cru pouvoir mettre _en_. Le
traducteur de la Socit Hakluyt a rendu ce petit mot par _for_, pour.]

            Il y a en ladicte isle quantit de fruicts fort bons,
            entre autres ung qui s'appelle pines [149], qui ressemble
            parfaidement aux pins de par de. Ils ostent l'escorche,
            puis le couppent par la moity, comme pommes, & a ung trs
            bon goust, fort doux, come sucre.

[Note 149: Pina de Indias (espagnol), l'ananas. Nos habitans, dit
le P. du Tertre (Hist. des Antilles), en distinguent de trois sortes,
ausquelles se peuvent rapporter toutes les autres:  savoir, le gros
Ananas blanc, le pain de sucre, & la pomme de rainette. Le premier a
Quelquefois huit ou dix pouces de diamettre, & quinze ou seize pouces
de haut... Quoy qu'il toit plus gros & plus beau que les autres, son
goust n'est pas si excellent; aussi n'est-il pas tant estim... Le
second porte le nom de sa forme, parce qu'il est tout semblable  un
pain de sucre... Le troisime est le plus petit; mais c'est le plus
excellent... Tous conviennent en ce qu'ils croissent d'une mesme faon,
portent tous le bouquet de feuilles ou la couronne sur la teste, & ont
l'escorce en forme de pomme de pin, laquelle se leve pourtant & se
coupe comme celle d'un melon.]

45/49       Il y a quantit de bestial, comme boeufs, vaches &
            pourceaux, qui est la milleure viande de toutes les autres
            en ce pays-l. En toutes ces Indes, ils tiennent grande
            quantit de boeufs, plus pour en avoir les cuirs que pour
            les chairs. Pour les prendre ils ont des naigres qui courent
             cheval aprs ces boeufs, & avec des astes[150], o il y a
            un croissant au bout fort tranchant, couppent les jarets des
            boeufs, qui sont aussy tost escorchs, & la chair sy tost
            consomm, que vingt quatre heures aprs l'on n'y en
            recognoist, estant devor de grand nombre de chiens sauvages
            qui sont audict pays, & autres animaux de proye.

[Note 150: _Hastes_, lances ou piques.]

            Nous feusmes quatre mois  la Havanne, & partant de l, avec
            toute la flotte des Indes qui s'y estoit assemble de toutes
            parts, nous allmes pour passer le canal de Bahan[151],
            qui est un passage de consequence, par lequel il faut
            necessairement passer en retournant des Indes. A l'un des
            costs d'iceluy passage, au nord, gist la terre de la
            Floride, & au su la Havanne: la mer court dans ledict canal
            de grande impetuosit. Ledict canal a quatre vingt lieues de
            long, & de large huict lieues, comme il est cy aprs figur,
            ensemble ladicte terre de la Flouride, au moins ce que l'on
            recognoist de la coste[152].

[Note 151: Bahama.]

[Note 152: Cette carte manque dans l'original.]

46/50       En sortant dudict canal l'on va recognoistre la Bermude,
            qui est une isle montaigneuse, de laquelle il faict
            mauvais approcher,  cause des dangers qui sont autour
            d'icelle: il y pleut presque tousjours, & y tonne sy
            souvent, qu'il semble que le ciel & la terre se doibvent
            assembler; la mer est fort tempestueuse au tour de la dicte
            isle, & les vagues haultes comme les montaignes. Ladicte
            isle est icy figure [153].

[Note 153: Cette figure manque galement dans l'original.]

            Ayant pass le travers de ladicte isle, nous vismes telles
            quantit de poissons vollants [154], que c'est chose
            estrange: nous en primes quelques uns qui vindrent sur nos
            vaisseaux, ils ont la forme comme ung harents, les ailles
            plus grandes, & sont trs bons  manger.

[Note 154: _Exocetus volitans_ (LINN.) (Ed. Soc. Hakl.)]

            Il y a certains poissons qui sont gros comme bariques, que
            l'on appelle tribons[155], qui courent aprs lesdicts
            poissons vollants pour les manger; & quand lesdicts poissons
            vollants voient qu'ils ne peuvent fuir autrement, ils se
            lancent sur l'eau, & vollent environ cinq cents pas, & par
            ce moien ils se guarantissent dudict tribon, qui est cy
            dessoubs figur[156].

[Note 155: _Tiburon_ (esp.) requin, confondu probablement avec le
 _bonito_, lequel, avec la dorade (_Sparus aurata_), est l'ennemi mortel
du poisson volant. (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 156: La figure manque dans l'original.]

            Il faut que je dye encore qu' cost dudict canal de Bahan,
            au sudsuest, l'on voict l'isle St Domingue, dont j'ay
            parl cy dessus, qui est fort bonne & marchande en cuirs,
            gingembre & caff, tabac, que l'on nomme autrement petung,
            ou herbe  la Royne, que l'on faict seicher, puis l'on en
47/51       faict des petits tourteaux. Les mariniers, mesme les
            Anglois, & autres personnes en usent & prennent la fume
            d'iceluy  l'imitation des sauvaiges, encores que j'aye cy
            dessus represent ladicte isle de St Domingue, je figureray
            neantmoins icy la coste d'icelle vers le canal de
            Bahan[157].

[Note 157: Cette carte manque dans l'original.]

            J'ay parl cy dessus de la terre de Flouride: je diray
            encores icy que c'est l'une des bonnes terres que l'on
            sauroit desirer, estant trs fretille sy elle estoit
            cultive; mais le Roy d'Espaigne n'en fait pas d'estat,
            pour ce qu'il n'y a point de mines d'or ou d'argent. Il y a
            grande quantit de sauvaiges, lesquels font la guerre aux
            Espaignols, lesquels ont ung fort sur la pointe de ladicte
            terre, o il y a ung bon port. Ceste terre basse, la plus
            part, est fort agrable.

            Quatre jours aprs que nous eusmes pass la Bermude, nous
            eusmes une sy grande tourmente, que toute nostre arme fust
            plus de six jours sans se pouvoir rallier. Apres lesdicts
            six jours passs, le temps estant devenu plus beau, & la mer
            plus tranquille, nous nous rassemblasmes tous, & eusmes le
            vent fort  propos, jusques  la recognoissance des Essores
            mesme l'isle Terciere [158] cy figur [159].

[Note 158: Terceire, ou Tercre, l'une des Aores.]

[Note 159: La figure manque dans l'original.]

            Il faut necessairement que tous les vaisseaux qui s'en
            reviennent des Indes recognoissent lesdictes isles des
            Essores, pour prendre l leur hauteur, autrement ils ne
            pourroient seurement parachever leur routte.

48/52       Ayants pass lesdictes isles des Essores, nous feusmes
            recognoistre le cap St Vincent, o nous prismes deux
            vaisseaux Anglois qui estoient en guerre, que nous menames
            en la riviere de Seville, d'o nous estions partis, & o
            fust l'achevement de nostre voiage, Auquel je demeuray
            depuis nostre partement de Seville, tant sur mer que sur
            terre, deux ans[160] deux mois.

[Note 160: A compter du dpart de la flotte, qui fit voile de San
Lucar de Barameda dans les premiers jours de janvier 1599, l'auteur
aurait t de retour vers le commencement de mars 1601. Cependant, les
dtails de l'expdition ne permettent gure de supposer que le voyage
ait dur plus de deux ans; et alors il faut admettre que Champlain fait
entrer en ligne de compte le temps qui s'coula entre son dpart de
Sville et le dpart de la flotte. Dans tous les cas, nous ne voyons
pas comment le traducteur de la Socit Hakluyt peut justifier la
correction qu'il fait au texte dans ce passage, en mettant _trois ans
et deux mois_, au lieu de _deux ans deux mois_ que porte l'original;
si ce n'est qu'il fallait mettre le texte en harmonie avec le titre
tel qu'il l'avait lu.]

                             FIN du Tome I.

49/53

[Illustrations: Planches N I  LXII.]

(La prochaine page est 54, qui est la page titre du Tome II).





ii/54                          OEUVRES
                                 DE
                              CHAMPLAIN


                              PUBLIES
                          SOUS LE PATRONAGE
                       DE L'UNIVERSIT LAVAL
                 PAR L'ABB C.-H. LAVERDIRE, M. A.
            PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULT DES ARTS
                 ET BIBLIOTHCAIRE DE L'UNIVERSIT

                          SECONDE DITION

                              TOME II

                              QUBEC

             Imprim au Sminaire par GEO.-E. DESBARATS

                               1870




iii/55      _La premire dition du_ Voyage de 1603 _est d'une excessive
            raret. Il n'y en a, jusqu' ce jour, qu'un seul exemplaire
            de connu; c'est celui de la Bibliothque Impriale de Paris.
            Nous devons  l'extrme obligeance de M. l'abb Verreau, la
            copie qui a servi  cette prsente dition._

            Des Sauvages: _tel est le titre que l'auteur donna  sa
            premire publication; tandis que ses autres relations sont
            intitules_ Voyages. _L'auteur a-t-il choisi ces mots
            uniquement pour piquer la curiosit du lecteur,  une poque
            ou l'on n'avait encore sur les sauvages que quelques rcits
            plus ou moins fabuleux? ou bien a-t-il voulu donner 
            entendre par l, qu'il ne publiait cet opuscule que comme un
            pisode d'un voyage dont il n'avait pas le commandement
            en chef? Cette dernire supposition expliquerait un peu
            pourquoi le nom de Pont-Grav ne figure ni dans le titre, ni
            dans les prliminaires, bien qu'il ft officiellement charg
iv/56       de la conduite de l'expdition. Quoiqu'il en soit, il semble
            Que la chose ait t remarque dans le temps; car la
            Chronologie Septnaire, qui reproduit ce voyage, a presque
            l'air de vouloir tirer une petite vengeance en ne
            mentionnant que le nom de Pont-Grav, sans dire mme que la
            relation ft de Champlain.

            L'auteur, dans son dition de 1632, a peut-tre voulu
            rparer cette omission, qui tait de nature  blesser un peu
            la susceptibilit de celui_ qu'il respectait comme son pre.
            _Aprs la mort du sieur Chauvin, dit-il, le Commandeur
            de Chaste obtint nouvelle commission de Sa Majest, et,
            d'autant que la dpense tait fort grande, il fit une
            socit avec plusieurs gentilshommes et principaux marchands
            de Rouen et d'autres lieux... Le dit Pont-Grav, avec
            commission de Sa Majest (comme personne qui avait dj fait
            le voyage, et reconnu les dfauts du pass), fut lu pour
            aller  Tadoussac, et promet d'aller jusques au saut
            Saint-Louis, le dcouvrir et passer outre, pour en faire
            son rapport  son retour, et donner ordre  un second
            embarquement.

            C'tait donc Pont-Grav qui tait commissionn pour ce
            voyage, et ce n'tait que justice de le mentionner._


(Il n'y a pas de page 57)

ii/58                              DES
                                SAUVAGES
                                   OU
                            VOYAGE DE SAMUEL
                         CHAMPLAIN DE BROUAGE,
                      FAIT EN LA FRANCE NOUVELLE,
                       L'an mil six cens trois:

                               Contenant:

            Les moeurs, faon de vivre, mariages, guerres & habitation
            des Sauvages de Canadas.

            De la descouverte de plus de quatre cens cinquante lieues
            dans le pas des Sauvages. Quels peuples y habitent; des
            animaux qui s'y trouvent; des rivieres, lacs, isles &
            terres, & quels arbres & fruicts elles produisent.

            De la coste d'Arcadie, des terres que l'on y a descouvertes,
            & de plusieurs mines qui y sont, selon le rapport des
            Sauvages.


            A PARIS,

            Chez CLAUDE DE MONSTR'OEIL, tenant sa boutique en la cour du
            Palais au nom de Jsus.

            =================================================



            _Avec privilge du Roy._


iii/59                             EPISTRE

            TRES NOBLE HAUT & PUISSANT SEIGNEUR MESSIRE CHARLES
            DE MONTMORENCY, Chevalier des Ordres du Roy, Seigneur
            d'Ampville & de Meru, Comte de Secondigny, Vicomte de
            Meleun, Baron de Chateauneuf & de Gonnort, admiral de France
            & de Bretagne.

            _Monseigneur,

            Bien que plusieurs ayent escript quelque chose du pays de
            Canadas, je n'ay voulu pourtant m'arrester  leur dire, & ay
            expressement est sur les lieux pour pouvoir rendre fidle
            tesmoignage de la vrit, laquelle vous verrez (s'il vous
            plat) au petit discours que je vous adresse, lequel je
iv/60       vous supplie d'avoir pour agreable, & ce faisant, je
            prieray Dieu, Monseigneur, pour votre grandeur & prosperit,
            & demeureray toute ma vie_

            Votre trs humble &
            obessant serviteur
            S. CHAMPLAIN.



v/61                      LE SIEUR DE LA FRANCHISE
                                AU DISCOURS
                            DU SIEUR CHAMPLAIN.

              Muses, si vous chantez, vraiment ije vous conseille
              Que vous louiez Champlain, pour estre courageux:
              Sans crainte des hasards, il a veu tant de lieux,
              Que ses relations nous contentent l'oreille.
              Il a veu le Prou [1], Mexique & la Merveille
              Du Vulcan infernal qui vomit tant de feux,
              Et les saults Mocosans [2], qui offensent les yeux
              De ceux qui osent voir leur cheute nonpareille.
              Il nous promet encor de passer plus avant,
              Rduire les Gentils, & trouver le Levant,
              Par le Nort, ou le Su, pour aller  la Chine.
              C'est charitablement tout pour l'amour de Dieu.
              Sy des lasches poltrons qui ne bougent d'un lieu!
              Leur vie, sans mentir, me paroist trop mesquine._

                                                 DE LA FRANCHISE.

[Note 1: Champlain a bien t jusqu' Mexico, comme on peut le voir
dans son Voyage aux Indes Occidentales; mais il ne s'est pas rendu au
Prou, que nous sachions.]

[Note 2: Mocosa est le nom ancien de la Virginie. Cette expression,
_saults Mocosans_, semble donner  entendre que, ds 1603 au moins,
l'on avait quelque connaissance de la grande chute de Niagara.]



vi/62                   EXTRAICT DU PRIVILEGE.

            Par privilege du Roy donn  Paris le 15 de novembre 1603,
            sign Brigard.

            Il est permis au Sieur de Champlain de faire imprimer par
            tel imprimeur que bon luy semblera un livre par luy compos,
            intitul. _Des Sauvages, ou Voyage du Sieur de Champlain,
            fait en l'an 1603_, & sont faictes deffenses  tous
            libraires & imprimeurs de ce Royaume, de n'imprimer, vendre
            & distribuer ledict livre, si ce n'est du consentement de
            celuy qu'il aura nomm & esleu,  peine de cinquante escus
            d'amende, de confiscation & de tous despens, ainsi qu'il est
            plus amplement contenu audit privilege.

            Ledict Sieur de Champlain, suivant son dit privilege,
            a esleu & permis  Claude de Monstr'oeil, libraire en
            l'universit de Paris, d'imprimer le susdict livre, & luy a
            cd & transport son dit privilege, sans que nul autre le
            puisse imprimer, ou faire imprimer, vendre & distribuer,
            durant le temps de cinq annes, sinon du consentement dudict
            Monstr'oeil, sur les peines contenues audit privilege.



vii/63                       TABLE DE CHAPITRES.

            Bref du discours, o est contenu le Voyage depuis Honfleur
            en Normandie jusques au port de Tadousac en Canadas. Chap.
            I.

            Bonne rception faicte aux Franois par le grand Sagamo des
            Sauvages de Canada, leurs festins & dances, la guerre qu'ils
            ont avec les Irocois, la faon & de quoy sont faicts leurs
            canots & cabanes: avec la description de la poincte de
            Sainct Mathieu. Chap. II.

            La rejouissance que font les Sauvages aprs qu'ils ont eu
            victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs; endurent la faim,
            sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions; parlent
            aux diables; leurs habits, & comme ils vont sur les neiges,
            avec la manire de leur mariage, & de l'enterrement de leurs
            morts. Chap. III.

            Riviere du Saguenay, & son origine. Chap. IV.

            Partement de Tadousac pour aller au Sault; la description
            des isles du Lievre, du Coudre, d'Orlans & de plusieurs
            autres isles, & de nostre arrive  Qubec. Chap. V.

            De la poincte Saincte Croix, de la riviere de Batiscan, des
            rivieres, rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes
            & beaux pays qui sont depuis Qubec jusques aux
            Trois-Rivieres. Chap. VI.

            Longueur, largeur & profondeur d'un lac, & des rivieres qui
            entrent dedans, des isles qui y sont, quelles terres l'on
            voit dans le pays de la riviere des Irocois, & de la
            forteresse des Sauvages qui leur font la guerre. Chap. VII.

            Arrive au Sault, sa description, & ce qui s'y void de
            remarquable, avec le rapport des Sauvages de la fin de la
            grande riviere. Chap. VIII.

            Retour du Sault  Tadousac, avec la confrontation du rapport
            de plusieurs sauvages touchant la longueur & commencement de
            la riviere de Canadas; du nombre des saults & lacs qu'elle
            traverse. Chap. IX.

            Voyage de Tadousac en l'isle Perce; description de la baye
            des Molues, de l'isle de Bonne-adventure, de la baye de
            Chaleurs, de plusieurs rivieres, lacs & pays o se trouvent
            plusieurs sortes de mines. Chap. X.

            Retour de l'isle Perce  Tadousac, avec la description des
            anses, ports, rivieres, isles, rochers, saults, bayes &
            basses, qui sont le long de la coste du Nort. Chap. XI.

viii/64     Les crmonies que font les Sauvages devant que d'aller  la
            guerre: Des Sauvages Almouchicois & de leurs monstrueuses
            formes. Discours du sieur Prevert de Sainct Malo, sur la
            descouverture de la coste d'Arcadie, quelles mines il y a, &
            de la bont & fertilit du pays. Chap. XII.

            D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent
            Gougou, & de nostre bref & heureux retour en France. Chap.
            XIII.



1/65                         DES SAUVAGES
                                  ou
                     VOYAGE DU SIEUR DE CHAMPLAIN
                         faict en l'an 1603.



            _Bref discours o est contenu le voyage depuis Honfleur en
            Normandie, jusques au port de Tadousac en Canadas._

                           CHAPITRE PREMIER.

            Nous partismes de Honfleur le 15e jour de mars 1603. Ce dit
            jour, nous relaschasmes  la rade du Havre de Grace, pour
            n'avoir le vent favorable. Le dimanche ensuyvant, 16e jour
            dudit mois, nous mismes  la voille pour faire nostre route.
            Le 17 ensuyvant, nous eusmes en veue D'orgny & Grenesey [3],
            qui sont des isles entre la coste de Normandie & Angleterre.
            Le 18 dudit mois, eusmes la congnoissance de la coste de
            Bretagne. Le 19 nous faisions estat,  7 heures du soir
            estre le travers de Ouessans. Le 21,  17 heures[4] du
            matin, nous rencontrasmes 7 vaisseaux flamans, qui,  nostre
2/66        jugement, venoient des Indes. Le jour de Pasques, 30
            dudit mois, fusmes contrariez d'une grande tourmente, qui
            paroissoit estre plustost foudre que vent, qui dura l'espace
            de dix-sept jours, mais non si grande qu'elle avoit faict
            les deux premiers jours, & durant cedict temps, nous eusmes
            plus de dchet que d'advancement. Le 16e jour d'apvril, le
            temps commena  s'adoucir, & la mer plus belle qu'elle
            n'avoit est, avec contentement d'un chacun; de faon que
            continuans nostre dicte route jusques au 28e jour dudit
            mois, que rencontrasmes une glace fort haulte. Le lendemain,
            nous eusmes congnoissance d'un banc de glace qui duroit plus
            de 8 lieues de long, avec une infinit d'autres moindres,
            qui fut l'occasion que nous ne pusmes passer; &  l'estime
            du pilote les dittes glaces estoient  quelque 100 ou 120
            lieues de la terre de Canadas, & estions par les 45 degrez
            2/3, & vinsmes trouver passage par les 44.

[Note 3: Avrigny et Guernesey.]

[Note 4: Il est vident qu'il faut lire 7 heures, vu qu'il n'est
point question d'une observation astronomique; d'ailleurs, mme dans son
Trait de la Marine, Champlain spare le jour en deux fois douze
heures.]

            Le 2 de may, nous entrasmes sur le Banc  unze heures du
            jour par les 44. degrez 2/3. Le 6 dudict mois, nous vinsmes
            si proche de terre, que nous oyons la mer battre  la coste;
            mais nous ne la peusmes recongnoistre pour l'espaisseur de
            la brume dont ces dittes costes sont subjectes, qui fut
            cause que nous mismes  la mer encores quelques lieues,
            jusques au lendemain matin, que nous eusmes congnoissance de
            terre, d'un temps assez beau, qui estoit le cap de Saincte
            Marie [5].

[Note 5: Jean Alphonse mentionne ce nom, de mme que celui des les
Saint-Pierre, ds l'anne 1545, dans sa Cosmographie. (Biblioth.
impriale, _ms. fr. 676._)]

3/67        Le 12e jour ensuyvant, nous fusmes surprins d'un grand coup
            de vent, qui dura deux jours. Le 15 dudict mois, nous eusmes
            congnoissance des isles de Sainct Pierre. Le 17 ensuyvant,
            nous rencontrasmes un banc de glace, prs du cap de Raie,
            qui contenoit six lieues, qui fut occasion que nous
            amenasmes toute la nuict, pour viter le danger o nous
            pouvions courir. Le lendemain, nous mismes  la voille, &
            eusmes congnoissance du cap de Raye, & isles de Sainct Paul,
            & cap de Sainct Laurens[6], qui est terre ferme  la bande
            du Su; & dudict cap de Sainct Laurens jusques audict cap de
            Raie il y a dix-huict lieues, qui est la largeur de l'entre
            de la grande baie de Canadas [7]. Ce dict jour, sur les dix
            heures du matin, nous rencontrasmes une autre glace qui
            contenoit plus de huict lieues de long. Le 20 dudict
            mois, nous eusmes congnoissance d'une isle qui a quelque
            vingt-cinq ou trente lieues de long, qui s'appelle
            Anticosty[8], qui est l'entre de la riviere de Canadas [9].
4/68        Le lendemain, eusmes congnoissance de Gachep[10], terre
            fort haulte, & commenasmes  entrer dans la dicte riviere
            de Canadas, en rangeant la bande du Su jusques 
            Mantanne[11], o il y a, dudict Gachep, soixante-cinq
            lieues. Dudict Mantanne, nous vinsmes prendre congnoissance
            du Pic [12], o il y a vingt lieues, qui est  laditte bande
            du Su; dudict Pic, nous traversasmes la riviere jusques 
            Tadousac, o il y a quinze lieues. Toutes ces dittes terres
            sont fort haultes leves, qui sont sterilles, n'apportant
            aucune commodit.

[Note 6: Rigoureusement, le point du Cap-Breton le plus rapproch
du cap de Raie, est le cap de Nord, dont le cap Saint-Laurent est
loign de deux lieues.]

[Note 7: Cette expression baie de Canada, pour dsigner le golfe
Saint-Laurent, montre que pendant longtemps les deux noms ont t
employs simultanment; car on voit, par la carte de Thvet, que le
golfe Saint-Laurent portait, ds 1575, le mme nom qu'aujourd'hui.
Cependant, ce que les auteurs de ce temps se sont accords  appeler
communment _la Grande-Baie_, est cette partie du golfe comprise entre
la cte du Labrador et la cte occidentale de Terre-Neuve.]

[Note 8: L'le d'Anticosti a cinquante lieues de long. Ce nom
d'Anticosti, de mme que ceux de Gasp, de Matane, de Tadoussac et
autres, tait dj suffisamment connu  cette poque, pour que Champlain
se dispense de faire ici aucune remarque. En effet, ds l'anne 1586,
Thvet, dans son Grand Insulaire, dit que les sauvages du pays
L'appellent _Naticousti_; ce que confirme Lescarbot du temps mme de
Champlain: Cette ile est appelle, dit-il, par les Sauvages du pas
 _Anticosti_. D'un autre ct, Hakluyt (vers 1600), sur la foi sans
doute des voyageurs qu'il cite, l'appelle _Natiscotec_, et Jean de Lact
adopte, sans dire pourquoi, l'orthographe de Hakluyt. Elle est nomme,
dit-il, en langage des sauvages _Natiscotec_. Ce dernier nom se
rapproche davantage de celui de _Natascoueh_ (o l'on prend l'ours), que
lui donnent aujourd'hui les Montagnais. Jacques Cartier, en 1535, lui
donna le nom d'_Ile de l'Assomption_. Soit erreur, soit antipathie pour
le navigateur malouin, M. de Roberval et son pilote Jean Alphonse
l'appellent _Ile de l'Ascension_. Thvet la mentionne, dans sa
Cosmographie universelle, sous le nom de _Laisple_, et, dans son Grand
Insulaire, il l'appelle, comme Cartier, Isle de l'Assomption, laquelle,
ajoute-t-il, d'autres nomment _de Laisple_.]

[Note 9: Le fleuve Saint-Laurent.]

[Note 10: Ou Gasp. Suivant M. l'abb J.-A. Maurault, ce nom serait
une contraction du mot abenaquis _Katsepisi_, qui est sparment, qui
est spar de l'autre terre. On sait, en effet, que le Forillon,
aujourd'hui min par la violence des vagues, tait un rocher remarquable
spar du cap de Gasp.]

[Note 11: Ou Matane. Jean Alphonse l'appelle rivire de Can.]

[Note 12: Le Bic. Au temps de Jean Alphonse, on l'appelait Cap de
Marbre. Jacques Cartier, en 1535, avait donn au havre du Bic le nom
d'Isleaux Saint-Jean, parce qu'il y tait entr le jour de la
Dcollation de saint Jean.]

            Le 24 dudict mois, nous vinsmes mouiller l'ancre devant
            Tadousac [13], & le 26 nous entrasmes dans le dict port
            qui est faict comme une anse,  l'entre de la riviere du
            Sagenay, o il y a un courant d'eau & mare fort estrange
            pour sa vitesse & profondit, o quelques fois il vient des
            vents imptueux [14]  cause de la froidure qu'ils amnent
            avec eux. L'on tient que laditte riviere a quelque
5/69        quarante-cinq ou cinquante lieues jusques au premier sault,
            & vient du cost du Nort-Norouest. Ledict port de Tadousac
            est petit, o il ne pourroit[15] que dix ou douze vaisseaux;
            mais il y a de l'eau asss  l'Est,  l'abry de la ditte
            riviere de Sagenay, le long d'une petite montaigne qui est
            Presque coupe de la mer. Le reste, ce sont montagnes
            Haultes leves, o il y a peu de terre, sinon rochers &
            Sable remplis de bois de pins, cyprez[16], sapins, &
            quelques manires d'arbres de peu. Il y a un petit estang
            proche dudit port, renferm de montaignes couvertes de bois.
            A l'entre dudict port, il y a deux poinctes: l'une, du
            cost de Ouest, contenant une lieue en mer, qui s'appelle la
            poincte de Sainct Matthieu[17]; & l'autre, du cost de
            Su-Est, contenant un quart de lieue, qui s'appelle la
            poincte de tous les Diables [18]. Les vents du Su & Su-Suest
            & Su-Sorouest frappent dedans ledict port. Mais, de la
            pointe de Sainct Matthieu jusques  la pointe de tous les
            Diables, il y a prs d'une lieue, l'une & l'autre pointe
            asseche de basse mer.

[Note 13: Le P. Jrme Lalemant (Relation 1646) dit que les sauvages
appelaient Tadoussac _Sadilege_; d'un autre ct, Thvet, dans son Grand
Insulaire, affirme que les sauvages de son temps appelaient le Saguenay
_Thadoyseau_. Il est probable qu' ces diverses poques, comme encore
aujourd'hui, on prenait souvent l'un pour l'autre. Ce qui est sr, c'est
que ces deux noms sont sauvages: _Tadoussac_ ou _Tadouchac_, veut dire
_mamelons_, (du mot _totouchac_, qui en montagnais veut dire
_mamelles_), et Saguenay signifie _eau qui sort_ (du montagnais
_saki-nip_).]

[Note 14: La copie originale portait probablement importuns.
Lescarbot, qui reproduit ce voyage  peu prs textuellement, a mis: des
vents imptueux lesquels amnent avec eux de grandes froidures.]

[Note 15: Le verbe _pouvoir_ s'employait alors activement, en parlant
de la capacit des objets.]

[Note 16: Comme il n'y a pas de vrai cyprs en Canada, on pourrait
croire d'abord que Champlain veut parler ici du pin gris, que nos
Canadiens appellent vulgairement cyprs, et que l'on trouve surtout dans
les environs du Saguenay, mais, outre que Champlain mentionne ici le pin
d'une manire gnrale, si l'on compare les diffrents endroits o il
parle du cyprs, on en viendra  la conclusion qu'il a voulu par ce
terme dsigner notre cdre (_thuja_), qui est un arbre trs-commun dans
toutes les parties du pays; tandis que le pin gris ne s'y rencontre pas
partout. La chose devient vidente, si l'on fait attention que les
feuilles du thuja ont beaucoup de ressemblance avec celles du cyprs.
Ses feuilles, dit Du Hamel, en parlant du _thuja_ (Trait des Arbres et
Arbustes), sont petites, comme articules les unes aux autres, et elles
ressemblent  celles du cyprs.]

[Note 17: Dans l'dition de 1613, Champlain l'appelle encore pointe
Saint-Matthieu, ou autrement aux Alouettes. Aujourd'hui elle n'est
plus connue que sous ce dernier nom.]

[Note 18: Aujourd'hui la pointe aux Vaches. Cette pointe a chang de
nom du vivant mme de l'auteur. Dans l'dition de 1632, elle est appele
_pointe aux roches_; mais il nous semble vident que ce dernier nom doit
tre attribu  l'inadvertance de l'imprimeur: car Sagard, qui publiait,
cette anne-l mme, son Grand Voyage au pays des Hurons, mentionne
cette pointe  plusieurs reprises, et l'appelle absolument comme nous
l'appelons aujourd'hui, la pointe aux Vaches. D'ailleurs la ressemblance
que peuvent avoir, dans un manuscrit, les deux mots _roches_ et
_vaches_, rend l'erreur tout  fait vraisemblable.]



6/70        _Bonne rception faicte aux Franois par le grand Sagamo
            des Sauvages de Canadas, leurs festins & danses, la guerre
            qu'ils ont avec les Iroquois, la faon & de quoy sont faits
            leurs canots & cabannes: avec la description de la poincte
            de Sainct Matthieu._

                                    CHAPITRE II.

            LE 27e jour, nous fusmes trouver les Sauvages  la poincte
            de Sainct Matthieu, qui est  une lieue de Tadousac, avec
            les deux sauvages que mena le Sieur du Pont, pour faire le
            rapport de ce qu'ils avoient veu en France, & de la bonne
            rception que leur avoit fait le Roy. Ayans mis pied 
            terre, nous fusmes  la cabanne de leur grand Sagamo [19],
            qui s'appelle Anadabijou, o nous le trouvasmes avec quelque
            quatre-vingts ou cent de ses compagnons qui faisoient
            tabagie (qui veut dire festin), lequel nous receut fort bien
            selon la coustume du pays, & nous feit asseoir auprs de
            luy, & tous les sauvages arrangez les uns auprs des autres
            des deux costez de la ditte cabanne. L'un des sauvages que
            nous avions amen commena  faire sa harangue de la bonne
            rception que leur avoit fait le Roy, & le bon traictement
            qu'ils avoient receu en France, & qu'ils s'asseurassent que
7/71        saditte Majest leur voulloit du bien, & desiroit peupler
            leur terre, & faire paix avec leurs ennemis (qui sont les
            Irocois), ou leur envoyer des forces pour les vaincre: en
            leur comptant aussy les beaux chasteaux, palais, maisons &
            peuples qu'ils avoient veus, & nostre faon de vivre. Il fut
            entendu avec un silence si grand qu'il ne se peut dire de
            plus. Or, aprs qu'il eut achev sa harangue, ledict grand
            Sagamo Anadabijou l'ayant attentivement ouy, il commena 
            prendre du Petun, & en donner audict Sieur du Pont-Grav de
            Sainct Malo &  moy, &  quelques autres Sagamos qui
            estoient auprs de luy. Avant bien petunn, il commena 
            faire sa harangue  tous, parlant pozment, s'arrestant
            quelquefois un peu, & puis reprenoit sa parolle en leur
            disant, que vritablement ils devoient estre fort contents
            d'avoir saditte Majest pour grand amy. Ils respondirent
            tous d'une voix: _Ho, ho, ho,_ qui est  dire _ouy, ouy_.
            Luy, continuant tousjours saditte harangue, dict qu'il
            estoit fort aise que saditte Majest peuplast leur terre, &
            fist la guerre  leurs ennemis; qu'il n'y avoit nation au
            monde  qui ils voullussent plus de bien qu'aux Franois.
            Enfin il leur fit entendre  tous le bien & l'utilit qu'ils
            pourroient recevoir de saditte Majest.

            Aprs qu'il eut achev sa harangue, nous sortismes de sa
            cabanne, & eux commencrent  faire leur tabagie ou festin,
            qu'ils font avec des chairs d'orignac, qui est comme boeuf,
            d'ours, de loups marins & castors, qui sont les viandes les
            plus ordinaires qu'ils ont, & du gibier en quantit. Ils
            avoient huict ou dix chaudieres pleines de viandes, au
8/72        milieu de laditte cabanne, & estoient esloignes les unes
            des autres quelques six pas, & chacune a son feu. Ils sont
            assis des deux costez (comme j'ay dict cy-dessus), avec
            chascun son escuelle d'escorce d'arbre: & lorsque la viande
            est cuitte, il y en a un qui fait les partages  chascun
            dans lesdittes escuelles, o ils mangent fort salement; car,
            quand ils ont les mains grasses, ils les frottent  leurs
            cheveux ou bien au poil de leurs chiens, dont ils ont
            quantit pour la chasse. Premier que leur viande fust
            cuitte, il y en eut un qui se leva, & print un chien, & s'en
            alla saulter autour desdittes chaudires d'un bout de la
            cabanne  l'autre. Estant devant le grand Sagamo, il jetta
            son chien  terre de force, & puis tous d'une voix ils
            s'escrierent: _Ho, ho, ho_: ce qu'ayant faict, s'en alla
            asseoir  sa place. En mesme instant, un autre se leva, &
            feit le semblable, continuant tousjours jusques  ce que la
            viande fut cuitte. Or, aprs avoir achev leur tabagie, ils
            commencrent  danser, en prenant les testes de leurs
            ennemis, qui leur pendoient par derrire, en signe de
            resjoussance. Il y en a un ou deux qui chantent en
            accordant leurs voix par la mesure de leurs mains, qu'ils
            frappent sur leurs genoux; puis ils s'arrestent quelquefois
            en s'escriant: _Ho, Ho, ho_, & recommencent  danser, en
            tournant comme un homme qui est hors d'haleine. Ils
            faisoient cette resjoussance pour la victoire par eux
            obtenue sur les Irocois, dont ils avoient tu quelque cent,
            aux quels ils couprent les testes qu'ils avoient avec eux
            pour leur crmonie. Ils estoient trois nations quand ils
            furent  la guerre, les Estechemins, Algoumequins &
9/73        Montagnez [20], au nombre de mille, qui allrent faire la
            guerre auxdicts Irocois, qu'ils rencontrrent  l'entre de
            la riviere desdicts Irocois [21], & en assommerent une
            centaine. La guerre qu'ils font n'est que par surprise; car
            autrement ils auroient peur, & craignent trop lesdicts
            Irocois, qui sont en plus grand nombre que lesdicts
            Montagns, Estechemins & Algoumequins.

[Note 19: Sagamo veut dire en montagnais grand chef. D'aprs Mgr
Laflche, ce mot est compos de _tchi_, grand (pour _kitchi_), et de
_okimau_, chef; _tchi okinau_, grand chef.]

[Note 20: Les Etchemins, appels plus tard Malcites, habitaient
principalement le pays situ entre la rivire Saint-Jean et celle de
Pentagouet ou Pnobscot. Les Algonquins qui se trouvaient en ce moment 
Tadoussac, y taient descendus probablement pour la traite; car leur
Pays tait situ sur l'Outaouais et au-del. Les Montagnais, 
proprement parler, taient chez eux; car ils habitaient surtout le
Saguenay et les pays environnants.]

[Note 21: La rivire de Sorel.]

            Le 28e jour dudict mois, ils se vindrent cabanner audict
            port de Tadousac, o estoit nostre vaisseau. A la poincte du
            jour, leur dict grand Sagamo sortit de sa cabanne, allant
            autour de toutes les autres cabannes, en criant  haulte
            voix, qu'ils eussent  desloger pour aller  Tadousac, o
            estoient leurs bons amis. Tout aussy tost un chascun d'eux
            deffit sa cabanne en moins d'un rien, & ledict grand
            capitaine le premier commena  prendre son canot, & le
            porter  la mer, o il embarqua sa femme & ses enfants, &
            quantit de fourreures, & se meirent ainsy prs de deux
            cents canots, qui vont estrangement; car encore que nostre
            chalouppe fust bien arme, si alloient-ils plus vite que
            nous. Il n'y a que deux personnes qui travaillent  la nage,
            l'homme & la femme. Leurs canots ont quelques huict ou neuf
            pas de long, & large comme d'un pas ou pas & demy par le
            milieu, & vont tousjours en amoindrissant par les deux
10/74       bouts. Ils sont fort subjects  tourner si on ne les sait
            bien gouverner, car ils sont faicts  d'escorce d'arbres
            appelle bouille[22], renforcez par le dedans de petits
            cercles de bois bien & proprement faicts, & sont si lgers
            qu'un homme en porte un aisment, & chaqu'un canot peut
            porter la pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser
            la terre, pour aller  quelque riviere o ils ont affaire,
            ils les portent avec eux.

[Note 22: corce de bouleau.]

            Leurs cabannes sont basses, faictes comme des tentes,
            couvertes de laditte escorce d'arbre, & laissent tout le
            haut descouvert comme d'un pied, d'o le jour leur vient, &
            font plusieurs feux droit au millieu de leur cabanne, o ils
            sont quelques fois dix mesnages ensemble. Ils couchent sur
            des peaux, les uns parmy les autres, les chiens avec eux.

            Ils estoient au nombre de mille personnes, tant hommes que
            femmes & enfans. Le lieu de la poincte de Sainct Matthieu,
            o ils estoient premirement cabannez, est assez plaisant.
            Ils estoient au bas d'un petit costeau plein d'arbres, de
            sapins & cyprs. A laditte poincte, il y a une petite
            place unie, qui descouvre de fort loin; & au dessus dudict
            costeau, est une terre unie, contenant une lieue de long,
            demye de large, couverte d'arbres; la terre est fort
            sablonneuse, o il y a de bons pasturages. Tout le reste, ce
            ne sont que montaignes de rochers fort mauvais. La mer bat
            autour dudict costeau, qui asseiche prs d'une grande demy
            lieue de basse eau.



11/75       _La resjoussance que font les Sauvages aprs qu'ils ont
            eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs, endurent la
            faim, sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions,
            parlent aux Diables; leurs habits, & comme ils vont sur les
            neiges; avec la manire de leur mariage, & de l'enterrement
            de leurs morts._

                                    CHAPITRE III.

            LE 9e jour de Juin, les Sauvages commencrent  se resjour
            tous ensemble & faire leur tabagie, comme j'ay dict
            cy-dessus, & danser, pour laditte victoire qu'ils avoient
            obtenue contre leurs ennemis. Or, aprs avoir faict bonne
            chre, les Algoumequins, une des trois nations, sortirent
            de leurs cabannes, & se retirrent  part dans une place
            publique, feirent arranger toutes leurs femmes & filles les
            unes prs des autres, & eux se meirent derrire, chantant
            tous d'une voix comme j'ay dict cy devant. Aussi tost toutes
            les femmes & filles commencrent  quitter leurs robbes de
            peaux, & se meirent toutes nues, monstrans leur nature,
            neantmoins pares de matachias, qui sont patenoftres &
            cordons entrelacez, faicts de poil de porc-espic, qu'ils
            teignent de diverses couleurs. Aprs avoir achev leurs
            chants, ils dirent tous d'une voix, _ho, ho, ho_;  mesme
            instant, toutes les femmes & filles se couvroient de leurs
            robbes, car elles sont  leurs pieds, & s'arrestent quelque
            peu, & puis aussi tost recommenans  chanter, ils laissent
12/76       aller leurs robbes comme auparavant. Ils ne bougent d'un
            lieu en dansant, & font quelques gestes & mouvemens du
            corps, levans un pied, & puis l'autre, en frappant contre
            terre. Or, en faisant ceste danse, le Sagamo des
            Algoumequins, qui s'appelle Besouat[23], estoit assis devant
            lesdittes femmes & filles, au millieu de deux bastons o
            estoient les testes de leurs ennemis pendues; quelques fois
            il se levoit, & s'en alloit haranguant & disant aux
            Montagns & Estechemins: Voyez comme nous nous resjoussons
            de la victoire que nous avons obtenue sur nos ennemis: il
            faut que vous en fassiez autant, affin que nous soyons
            contens. Puis tous ensemble disoient, _ho, ho, ho_.
            Retourn qu'il fut en sa place, le grand Sagamo avecque tous
            ses compaignons despouillerent leurs robbes, estans tous
            nuds hormis leur nature, qui est couverte d'une petite peau,
            & prindrent chascun ce que bon leur sembla, comme matachias,
            haches, espes, chauldrons, graisses, chair d'orignac,
            loup-marin, bref chascun avoit un present, qu'ils allrent
            donner aux Algoumequins. Aprs toutes ces crmonies, la
            danse cessa, & lesdicts Algoumequins, hommes & femmes,
            emportrent leurs presens dans leurs cabannes. Ils feirent
            encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos,
            qu'ils feirent courir, & celuy qui fut le plus viste  la
            course eut un present.

[Note 23: Probablement le mme que Tessouat, grand sagamo des
Algonquins de l'Isle ou Kichesipirini. Quelques annes plus tard, en
1613, ce chef accueille l'auteur comme une vieille connaissance; et
cependant ils n'avaient pas d se rencontrer depuis 1603; car on ne voit
pas que Tessouat ait pris part aux expditions contre les Iroquois, ni
qu'il soit descendu  la traite en 1611. D'ailleurs, dans un manuscrit,
_tesouat_ peut trs-bien se prendre pour _besouat_.]

13/77       Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeuse; ils
            rient le plus souvent; toutes fois ils sont quelque peu
            saturniens. Ils parlent fort pozment, comme se voullant
            bien faire entendre, & s'arrestent aussi tost, en songeant
            une grande espace de temps, puis reprennent leur parolle.
            Ils usent bien souvent de ceste faon de faire parmy leurs
            harangues au conseil, o il n'y a que les plus principaux,
            qui sont les anciens, les femmes & enfants n'y assistent
            poinct.

            Tous ces peuples patissent tant quelques fois, qu'ils sont
            presque constraints de se manger les uns les autres, pour
            les grandes froidures & neiges, car les animaux & gibier
            dequoy ils vivent se retirent aux pays plus chauts. Je
            tiens que qui leur monstreroit  vivre, & enseigneroit le
            labourage des terres & autres choses, ils l'apprendroient
            fort bien; car je vous asseure qu'il s'en trouve assez qui
            ont bon jugement, & respondent assez bien  propos sur ce
            que l'on leur pourroit demander. Ils ont une meschancet en
            eux, qui est user de vengeance, & estre grands menteurs,
            gens en qui il ne fait pas trop bon s'asseurer, sinon
            qu'avec raison & la force  la main; promettent assez, &
            tiennent peu.

            Ce font la plus part gens qui n'ont point de loy, selon que
            j'ay pu veoir & m'informer audict grand Sagamo, lequel me
            dict qu'ils croyoient vritablement qu'il y a un Dieu, qui a
            cr toutes choses. Et lors je luy dy: Puisqu'ils croyoient
             un seul Dieu, comment est-ce qu'il les avoit mis au monde,
            & d'o ils estoient venus? Il me respondit: Aprs que Dieu
            eut fait toutes choses, il print quantit de flesches, & les
64/78       meit en terre; d'o il sortit hommes & femmes, qui ont
            multipli au monde jusques  prtent, & sont venus de ceste
            faon. le luy respondy, que ce qu'il disoit estoit faux;
            mais que vritablement il y avoit un seul Dieu, qui avoit
            cr toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes
            ces choses si parfaictes, sans qu'il y eust personne qui
            gouvernast en ce bas monde, il print du limon de la terre, &
            en cra Adam nostre premier pre. Comme Adam sommeilloit,
            Dieu print une coste dudict Adam, & en forma Eve, qu'il luy
            donna pour compagnie, & que c'estoit la vrit qu'eux & nous
            estions venus de ceste faon, & non de flesches comme ils
            croyent. Il ne me dict rien sinon, qu'il advooit plustost
            ce que je luy disois, que ce qu'il me disoit. Je luy
            demandis aussi, s'ils ne croyoient point qu'il y eust autre
            qu'un seul Dieu. Il me dict que leur croyance estoit, qu'il
            y avoit un Dieu, un Fils, une Mre & le Soleil, qu'estoient
            quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous, mais que
            le fils estoit bon, & le Soleil,  cause du bien qu'ils
            recevoient; mais la mre ne valloit rien, & les mangeoit, &
            que le pre n'estoit pas trop bon. Je luy remonstray son
            erreur selon nostre foy, enquoy il adjousta quelque peu de
            crance. Je luy demandis, s'ils n'avoient point veu ou ouy
            dire  leurs ancestres que Dieu fust venu au monde. Il me
            dict qu'il ne l'avoit point veu; mais qu'anciennement il y
            eut cinq hommes qui s'en allrent vers le soleil couchant,
            qui rencontrrent Dieu, qui leur demanda: Ou allez-vous?
            Ils dirent: Nous allons chercher nostre vie. Dieu leur
15/79       respondit: Vous la trouverez icy. Ils passrent plus
            outre, sans faire estat de ce que Dieu leur avoit dict,
            lequel print une pierre, & en toucha deux, qui furent
            transmuez en pierre, & dict de rechef aux trois autres: O
            allez-vous? Et ils respondirent comme  la premire fois, &
            Dieu leur dit de rechef: Ne passez plus outre: vous la
            trouverez icy. Et voyant qu'il ne leur venoit rien, ils
            passerent outre, & Dieu print deux bastons, & il en toucha
            les deux premiers, qui furent transmuez en bastons, & le
            cinquiesme s'arresta, ne voullant passer plus outre. Et Dieu
            lui demanda de rechef: O vas-tu?--Je vais chercher ma
            vie.--Demeure, & tu la trouveras. Il demeura sans passer
            plus outre, & Dieu luy donna de la viande, & en mangea.
            Aprs avoir faict bonne chre, il retourna avecque les
            autres sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.

            Il me dict aussy qu'une autre fois il y avoit un homme
            qui avoit quantit de tabac (qui est une herbe dequoy ils
            prennent la fume), & que Dieu vint  cet homme, & luy
            demanda o estoit son petunoir; l'homme print son petunoir,
            & le donna  Dieu, qui petuna beaucoup. Aprs avoir bien
            petun, Dieu rompit ledict petunoir en plusieurs pices, &
            l'homme luy demanda: Pourquoy as-tu rompu mon petunoir? eh
            tu vois bien que je n'en ay point d'autre. Et Dieu en print
            un qu'il avoit, & le luy donna, luy disant: En voil un que
            je te donne, porte-le  ton grand Sagamo, qu'il le garde,
            & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose
16/80       quelconque, ny tous ses compagnons. Le dict homme print le
            petunoir, qu'il donna  son grand Sagamo; lequel tandis
            qu'il l'eut, les sauvages ne manqurent de rien du monde;
            mais que du depuis le dict Sagamo avoit perdu ce petunoir,
            qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelques
            fois parmy eux. Je luy demandis s'il croyoit tout cela; il
            me dict qu'ouy, & que c'estoit vrit. Or je croy que voil
            pourquoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je luy
            repliquay, & luy dis, Que Dieu estoit tout bon, & que sans
            doubte c'estoit le Diable qui s'estoit montr  ces
            hommes-l, & que s'ils croyoient comme nous en Dieu, ils ne
            manqueroient de ce qu'ils auraient besoing; que le soleil
            qu'ils voyaient, la lune & les estoilles, avoient est crez
            de ce grand Dieu, qui a faict le ciel & la terre, & n'ont
            nulle puissance que celle que Dieu leur a donne; que nous
            croyons en ce grand Dieu, qui par sa bont nous avoit envoy
            son cher fils, lequel, conceu du Sainct Esprit, print chair
            humaine dans le ventre virginal de la Vierge Marie, ayant
            est trente-trois ans en terre, faisant une infinit de
            miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades,
            chassant les Diables, illuminant les aveugles, enseignant
            aux hommes la volont de Dieu son pre, pour le servir,
            honorer & adorer, a espandu son sang, & souffert mort &
            passion pour nous & pour nos pchez, & rachept le genre
            humain, estant ensevely est ressuscit, descendu aux enfers,
            & mont au ciel, o il est assis  la dextre de Dieu son
17/81       pere[24]. Que c'estoit l la croyance de tous les
            chrestiens, qui croyent au Pre, au Fils & au Saint Esprit,
            qui ne sont pourtant trois dieux, ains un mesme & un seul
            dieu, & une trinit en laquelle il n'y a point de plus tost
            ou d'aprs, rien de plus grand ne de plus petit; que la
            Vierge Marie, mre du fils de Dieu, & tous les hommes &
            femmes qui ont vescu en ce monde faisans les commandemens de
            Dieu, & endur martyre pour son nom, & qui par la permission
            de Dieu ont faict des miracles & sont saincts au ciel en son
            paradis, prient tous pour nous ceste grande majest divine
            de nous pardonner nos fautes & nos pchez que nous faisons
            contre sa loy & ses commandemens. Et ainsi, par les prires
            des saincts au ciel & par nos prires que nous faisons  sa
            divine majest, ils nous donne ce que nous avons besoing, &
            le Diable n'a nulle puissance sur nous, & ne peut faire de
            mal; que s'ils avoient ceste croyance, qu'ils feroient comme
            nous, que le Diable ne leur pourroit plus faire de mal & ne
            manqueroient de ce qu'ils auroient besoing.

[Note 24: Lescarbot fait sur ce passage la remarque suivante: Je ne
croy point que cette thologie se puisse expliquer  ces peuples, quand
mme on sauroit parfaitement leur langue. Il nous semble cependant que
cette thologie n'a rien qui soit beaucoup plus difficile  entendre que
la fable rapporte par le sagamo, puisque Champlain ne fait gure que
lui raconter des faits historiques qui ont au moins en leur faveur le
mrite de la vraisemblance. Suppos, au reste, que ce discours ne ft
pas tout  fait  la porte de son interlocuteur, il n'en serait pas
moins une preuve du zle et des bonnes intentions de Champlain.]

            Alors ledict Sagamo me dict qu'il advouoit ce que je disois.
            Je luy demandis de quelle crmonie ils usoient  prier
            leur Dieu. Il me dict, qu'ils n'usoient point autrement de
            crmonies, sinon qu'un chascun prioit en son coeur comme il
18/82       voulloit. Voil pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy
            parmy eux, ne savent que c'est d'adorer & prier Dieu, &
            vivent la plus part comme bestes brutes, & croy que
            promptement ils seroient reduicts bons chrestiens, si l'on
            habitoit leur terre; ce qu'ils desireroient la plus part.

            Ils ont parmy eux quelques sauvages, qu'ils appellent
            Pilotoua [25], qui parlent au Diable visiblement; & leur
            dict ce qu'il faut qu'ils fassent tant pour la guerre que
            pour autres choses, & que s'il leur commandoit qu'ils
            allassent mettre en excution quelque entreprise, ou tuer un
            Franois, ou un autre de leur nation, ils oberoient aussi
            tost  son commandement.

[Note 25: Quoique Champlain ait pu tenir des sauvages le mot
_pilotoua_ ou _piletois_, il parat cependant qu'il leur est venu de la
langue des Basques; c'est du moins ce que dit le P. Biard (Relat. de la
Nouv. Fr., dit. 1858, p. 17), en parlant de l'_aoutmoin_, que les
Basques, dit-il, appellent Pilotois, c'est--dire, sorcier.]

            Aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font sont
            vritables; & de faict il y en a beaucoup qui disent aveoir
            veu & song choses qui adviennent ou adviendront. Mais, pour
            en parler avec vrit, ce sont visions du Diable, qui
            les trompe & seduict. Voil toute la crance que j'ay pu
            apprendre d'eux, qui est bestiale.

            Tous ces peuples, ce sont gens bien proportionnez de leurs
            corps, sans aucune difformit; ils sont dispos, & les femmes
            bien formes, remplies & poteles, de couleur basane, pour
            la quantit de certaine peinture dont ils se frottent, qui
            les faict devenir olivastres. Ils sont habillez de peaux;
            une partie de leur corps est couverte, & l'autre partie
            descouverte. Mais l'hyver ils remdient  tout, car ils sont
19/83       habillez de bonnes fourrures, comme d'orignac, loutre,
            castors, ours-marins, cerfs biches qu'ils ont en quantit.
            L'hyver, quand les neiges sont grandes, ils font une manire
            de raquette qui est grande deux ou trois fois comme celles
            de France, qu'ils attachent  leurs pieds, & vont ainsi dans
            les neiges sans enfoncer, car autrement ils ne pourroient
            chasser, ny aller en beaucoup de lieux.

            Ils ont aussi une forme de mariage, qui est que quand une
            fille est en l'aage de quatorze ou quinze ans, elle aura
            plusieurs serviteurs & amis, & aura compagnie avec tous ceux
            que bon luy semblera; puis au bout de quelques cinq ou six
            ans, elle prendra lequel il luy plaira pour son mary, &
            vivront ainsi ensemble jusques  la fin de leur vie, si ce
            n'est qu'aprs avoir est quelque temps ensemble ils n'ont
            enfans, l'homme se pourra desmarier & prendre autre femme
            disant que la sienne ne vaut rien. Pour ainsi les filles
            sont plus libres que les femmes; or, despuis qu'elles sont
            maries, elles sont chastes, & leurs maris sont la pluspart
            jaloux, lesquels donnent des presens au pre ou parens de
            la fille qu'ils auront espouse. Voil la crmonie & faon
            qu'ils usent en leurs mariages.

            Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou
            femme meurt, ils font une fosse, ou ils mettent tout le bien
            qu'ils auront, comme chaudrons, fourrures, haches, arcs &
            flesches, robbes & autres choses; & puis ils mettent le
            corps dedans la fosse, & le couvrent de terre, o ils
            mettent quantit de grosses pices de bois dessus, & un bois
20/84       debout qu'ils peignent de rouge par le haut. Ils croyent
            l'immortalit des mes & disent qu'ils vont se resjour en
            d'autres pays avec leurs parents & amis, quand ils sont
            morts.



            _Riviere du Saguenay & son origine._

                               CHAPITRE IV.

            Le 11e jour de juin, je fus  quelques douze ou quinze
            lieues dans le Saguenay, qui est une belle riviere, & a une
            profondeur incroyable: car je croy, selon que j'ay entendu
            deviser d'o elle procde, que c'est d'un lieu fort
            hault, d'o il descend un torrent d'eau [26] d'une grande
            impetuosit; mais l'eau qui en procde n'est point capable
            de faire un tel fleuve comme celuy-l, qui nantmoins ne
            tient que depuis cedict torrent d'eau, o est le premier
            sault, jusques au port de Tadousac, qui est l'entre de la
            ditte riviere du Saguenay, o il y a quelques quarante-cinq
            ou cinquante lieues, & une bonne lieue & demye de large au
            plus, & un quart au plus estroict; qui faict qu'il y a grand
            courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu, ce ne sont que
            montaignes de rochers la pluspart couvertes de bois de
            sapins, cyprez & boulle, terre fort malplaisante, o je n'ay
            point trouv une lieue de terre plaine tant d'un cost que
            d'autre. Il y a quelques montagnes de sable & isles en
21/85       laditte riviere, qui sont haultes esleves. Enfin ce sont de
            vrais deserts inhabitables d'animaux & d'oiseaux; car je
            vous asseure qu'allant chasser par les lieux qui me
            sembloient les plus plaisans, je ne trouvay rien qui soit
            sinon de petits oiseaux, qui sont comme rossignols &
            airondelles, lesquelles viennent en est, car autrement je
            croy qu'il n'y en a point,  cause de l'excessif froid
            qu'il y faict, ceste riviere venant de devers le Norouest.

[Note 26: On serait port  croire d'abord qu'il est ici question de
la dcharge du lac Saint-Jean; mais le contexte indique assez que les
sauvages lui ont dcrit la route ordinaire des voyageurs, c'est--dire,
la rivire Chicoutimi, les lacs Kinogomi, Kinogomichiche et la
Belle-Rivire; et alors il est tout naturel que Champlain n'ait pas
trouv de proportion entre la Dcharge et le Saguenay.]

            Ils me firent rapport qu'ayant pass le premier sault, d'o
            vient ce torrent d'eau, ils passent huict autres saults, &
            puis vont une journe sans en trouver aucun, puis passent
            autres dix saults, & viennent dedans un lac[27], o ils sont
            deux jours  rapasser; en chasque jour ils peuvent faire 
            leur aise quelques douze  quinze lieues. Audict bout du
            lac, il y a des peuples qui sont cabannez[28], puis on
            entre dans trois autres rivieres, quelques trois ou quatre
            journes dans chascune; ou, au bout desdittes rivieres, il
            y a deux ou trois manires de lacs, d'o prend la source du
            Saguenay, de laquelle source jusques audict port de Tadousac
            il y a dix journes de leurs canots [29]. Au bord desdittes
22/86       rivieres, il y a quantit de cabannes, o il vient d'autres
            nations du cost du Nort, trocquer avec lesdicts Montagns
            des peaux de castor & martre, avec autres marchandises que
            donnent les vaisseaux franois aux dicts Montagns. Lesdicts
            sauvages du Nort disent qu'ils voyent une mer qui est sale.
            Je tiens que si cela est, que c'est quelque goulfe de ceste
            mer qui desgorge par la partie du Nort dans les terres [30];
            & de vrit il ne peut estre autre chose. Voyl ce que j'ay
            apprins de la riviere du Saguenay.

[Note 27: Le lac Saint-Jean, que les sauvages appelaient
_Picouagami_.]

[Note 28: La nation du Porc-pic (ou des Kakouchaki) demeurait au lac
Saint-Jean probablement ds ce temps-l.]

[Note 29: Voil, dit Lescarbot (liv. III, ch. IX) ce qu'a crit
Champlain ds l'an six cens cinq (lisez mil six cent trois) de la
rivire de Saguenay. Mais depuis il dit en sa dernire relation que du
port de Tadoussac jusques  la mer que les Sauvages de Saguenay
descouvrent au nort, il y a quarante  cinquante journes; ce qui est
bien loign des dix que maintenant il a dit.

Si Lescarbot avait examin les choses plus attentivement, il aurait
remarqu que Champlain ne dit pas qu'il y ait dix journes de Tadoussac
 cette mer du nord qui est sale, c'est--dire,  la baie d'Hudson,
mais bien seulement de Tadoussac  la source du Saguenay; ce qui est
tout diffrent.]

[Note 30: La bonne foi avec laquelle Champlain consulte les sauvages
pour en apprendre ce qu'il ne pouvait reconnatre de ses yeux, contraste
singulirement avec l'incrdulit de Lescarbot. Champlain, sur le simple
rcit des sauvages, avait assez bien compris la position de la baie
d'Hudson, et Lescarbot, plusieurs annes aprs la dcouverte faite,
disait encore: Toutesfois je ne voudrois aisment croire lesdits
Anglois disans qu'il se trouve une mer dans les terres au cinquantime
degr: car il y a longtemps qu'elle seroit dcouverte, tant si voisine
de Tadoussac, & en mme lvation (liv. III, ch. IX).]



            _Partement de Tadousac pour aller au Sault, la description
            des isles du Lievre, du Coudre, d'Orlans, & de plusieurs
            autres isles & de nostre arrive  Quebec._

                                    CHAPITRE V.

            Le mercredy, dix-huictiesme jour de juin, nous partismes de
            Tadousac, pour aller au Sault[31]. Nous passasmes prs d'une
            isle qui s'appelle l'Isle au Lievre[32] qui peut estre 
            deux lieues de la terre de la bande du Nort, &  quelques
            sept lieues dudict Tadousac, &  cinq lieues [33] de la
            terre du Su.

[Note 31: Le saut Saint-Louis.]

[Note 32: Cette le fut ainsi appele par Jacques Cartier, parce que,
 son retour en 1536, il y trouva quantit de livres. Elle porte encore
le mme nom aujourd'hui.]

[Note 33: Environ deux lieues et demie. La cte du sud, beaucoup moins
leve que celle du nord, parat tre  une bien plus grande distance
qu'elle n'est rellement.]

23/87       De l'Isle au Lievre, nous rangeasmes la coste du Nort
            environ demye lieue [34], jusques  une poincte qui advance
             la mer, o il faut prendre plus au large. Laditte poincte
            est  une lieue d'une isle qui s'appelle L'Isle au Coudre,
            qui peut tenir environ deux lieues de large, & de laditte
            isle  la terre du Nort, il y a une lieue. Laditte isle
            est quelque peu unie, venant en amoindrissant par les
            deux bouts, au bout de l'Ouest, il y a des prairies [35]
            & poinctes de rochers qui advancent quelque peu dans la
            riviere. Laditte isle est quelque peu agrable pour les bois
            qui l'environnent. Il y a force ardoise, & la terre quelque
            peu graveleuse; au bout de laquelle il y a un rocher qui
            advance  la mer environ demye lieue. Nous passasmes au
            Nort de laditte isle, distante de l'Isle au Lievre de douze
            lieues.

[Note 34: Par ce qui suit, on voit qu'il faut lire ici dix ou douze
lieues: car cette pointe, qui avance  la mer et qui est  une lieue, ou
un peu plus, de l'le aux Coudres, ne peut tre que le cap aux Oies.]

[Note 35: Cette partie de l'le s'appelle encore aujourd'hui les
Prairies.]

            Le jeudy suyvant, nous en partismes, & vinsmes mouiller
            l'ancre  une anse dangereuse du cost du Nort, o il y a
            quelques prairies & une petite riviere[36] o les sauvages
            cabannent quelques-fois. Cedict jour, rangeant tousjours
            laditte coste du Nort jusques  un lieu o nous relaschasmes
            pour les vents qui nous estoient contraires, o il y avoit
            force rochers & lieux fort dangereux, nous fusmes trois
            jours en attendant le beau temps. Toute ceste coste n'est
            que montaignes tant du cost du Su, que du cost du Nort, la
            pluspart ressemblant  celle du Saguenay.

[Note 36: La Petite-Rivire a toujours gard son nom depuis.]

24/88       Le dimanche, vingt-deuxiesme jour dudict mois, nous en
            partismes pour aller  l'isle d'Orlans [37], o il y a
            quantit d'isles  la bande du Su, lesquelles sont basses &
            couvertes d'arbres, semblans estre fort agrables, contenans
            (selon ce que j'ay pu juger) les unes deux lieues & une
            lieue, & autres demye; autour de ces isles ce ne sont que
            rochers & basses fort dangereux  passer, & sont esloignes
            quelques deux lieues de la grand'terre du Su. Et de l,
            vinsmes ranger  l'isle d'Orlans, du cost du Su. Elle est
             une lieue de la terre du Nord, fort plaisante & unie,
            contenant de long huict lieues [38]. Le cost de la terre du
            Su est terre basse, quelques deux lieues avant en terre;
            lesdittes terres commencent  estre basses  l'endroict de
            laditte isle, qui peut estre  deux lieues de la terre du
            Su. A passer du cost du Nort, il y faict fort dangereux
            pour les bancs de sables, rochers qui sont entre laditte
            isle & la grand'terre, & asseiche presque toute de basse
            mer.

[Note 37: Cette le, suivant Thvet (Grand Insulaire), tait appele par
les sauvages _Minigo_ (peut-tre _Ouinigo_, de l'Algonquin _Ouindigo_,
ensorcel). J'avois oubli  vous dire, que une isle nomme des
franoys Orlans & des sauvages _Minigo_, est l'endroit o la rivire
est la plus estroicte...... L'isle de Minigo sert de retraite au peuple
de ce pays, pour se retirer lorsqu'ils sont poursuivis de leurs
ennemis...... Les Franois, ajoute-t-il plus loin, la nommrent Isle
d'Orlans, en l'honneur d'un fils de France, qui lors vivoit, & se
nommoit lors de Valois, Duc D'Orlans, fils de ce grand Roy Franoys de
Valois, premier du nom. Si ce nom d'Orlans remonte, comme l'affirme
Thvet,  un fils de Franois I, ce ne peut tre que Henri II, qui porta
le titre de Duc d'Orlans jusqu' la mort de son frre an Franois,
c'est--dire, jusqu' l'anne 1536; car, cette anne-l mme, Jacques
Cartier, en retournant de son second voyage, dit vinsmes poser au bas
de l'isle d'Orlans, environ douze lieues de Saincte Croix. Il faut
donc supposer ou bien que le nom de _Bacchus_, donn  cette le par
Cartier lui-mme l'automne prcdent, aura t chang pendant l'hiver
que les Franais passrent ici, ou bien que cette le avait dj reu
son nom de quelque voyageur inconnu; ce qui n'est gure probable,
puisque alors Cartier, qui devait le savoir aussi bien en remontant le
fleuve qu'en descendant, ne pouvait, sans inconvenance, substituer un
nom assez indiffrent en lui-mme,  celui d'un fils de France, du fils
de son bienfaiteur.]

[Note 38: Sept lieues.]

25/89       Au bout de laditte isle, je vy un torrent d'eau [39], qui
            desbordoit de dessus une grande montaigne[40] de laditte
            riviere de Canadas, & dessus laditte montaigne est terre
            unie & plaisante  veoir, bien que dedans lesdittes terres
            l'on voit de haultes montaignes, qui peuvent estre 
            quelques vingt ou vingt-cinq lieues dans les terres [41],
            qui sont proches du premier sault du Saguenay.

[Note 39: L'auteur donna plus tard  ce torrent d'eau le nom de
Montmorency, qu'il porte encore aujourd'hui. Dans la carte des environs
de Qubec qu'il publia en 1613, il l'appelle le grand sault de
Montmorency. Dans l'dition de 1632, il ajoute: Que j'ay nomm le
sault de Montmorency.]

[Note 40: C'est--dire, un cteau trs-escarp, haut d'environ 300
pieds.]

[Note 41: Ces montagnes, qui forment la chane des Laurentides, ne sont
pas aussi loignes; mais elles s'tendent en effet jusqu'au bassin du
Saguenay.]

            Nous vinsmes mouiller l'ancre  Qubec [42], qui est un
            destroict de laditte riviere de Canadas, qui a quelque trois
            cens pas de large [43]. Il y a  ce destroict, du cost du
            Nort, une montaigne assez haulte, qui va en abaissant des
26/90       deux costez; tout le reste est pays uny & beau, o il y a de
            bonnes terres pleines d'arbres, comme chesnes, cyprs,
            boulles, sapins & trembles, & autres arbres fruictiers
            sauvages, & vignes, qui faict u' mon opinion, si elles
            estoient cultives, elles seroient bonnes comme les nostres.
            Il y a, le long de la coste dudict Qubec, des diamants dans
            des rochers d'ardoyse, qui sont meilleurs que ceux
            d'Alenon. Dudict Qubec jusques  l'isle au Coudre, il y a
            29 lieues [44].

[Note 42: C'est ici la premire fois que l'on rencontre le nom de
Qubec, pour dsigner ce que Jacques Cartier appelle tantt Stadacon,
tantt Canada. Tous ces noms, sans se contredire ou s'exclure,
expriment, suivant la langue et le gnie des sauvages, comme une
nuance particulire du tableau pittoresque que prsente le site de
Qubec. Stadacon tait bti sur l'_aile_ que forme la pointe du cap
aux Diamants; or, suivant Mgr Laflche, _stadacon_, dans le dialecte
cris ou algonquin, veut dire _aile_, quoique d'autres linguistes
prtendent reconnatre dans ce mot une origine huronne (voir _Hist. de
la Colonie franaise en Canada_, I, 532, note **). Le mot Canada, dont
Cartier nous donne lui-mme la signification (ils appellent une ville
canada), semble avoir dsign l'importance relative que devait avoir
Stadacon par l'avantage mme de sa position. Enfin, il est naturel de
supposer que les sauvages, aprs la disparition ou le dplacement de
Stadacon, n'aient pas trouv, pour dsigner le mme lieu, d'expression
plus juste que celle de Kbec ou Qubec, qui veut dire, comme le
remarque ici Champlain, _dtroit, rtrcissement_, et mme quelque chose
de plus expressif, _c'est bouch_. Ce passage resserr entre deux ctes
escarpes, est peut-tre ce qui frappe davantage le voyageur qui remonte
le Saint-Laurent, jusque l si large et si majestueux. Or les sauvages
du bas du fleuve, et les Micmacs en particulier, se servent encore
actuellement du mme mot _Kebec_, pour signifier un lieu _ou l'eau se
rtrcit ou se referme_. Inutile de rfuter ici les opinions plus ou
moins ingnieuses, qui Veulent trouver l'origine du nom de Qubec dans
l'exclamation d'un matelot normand, _quel bec!_ c'est--dire, quel cap!
ou dans les armes de certain comte ou seigneur de Normandie. En face de
toutes ces suppositions, il y a toujours les tmoignages imposants de
Champlain et de Lescarbot, qui affirment que ce mot est sauvage. (Voir
le Cours d'Histoire de M. Ferland, I, 90, note 3.)]

[Note 43: Le fleuve, devant Qubec, a un quart de lieue de large.]

[Note 44: Ce chiffre est de beaucoup trop fort; la copie originale
portait probablement 19. Il y a environ 18 lieues.]



            _De la poincte Sainte Croix, de la riviere de Batiscan; des
            rivieres, rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes
            & beaux pays qui sont depuis Quebec, jusques aux Trois
            Rivieres._

                                   CHAPITRE VI.

            Le lundy, 23. dudict mois, nous partismes de Qubec, ou la
            riviere commence  s'largir quelques-fois d'une lieue, puis
            de lieue & demye ou deux lieues au plus. Le pays va de plus
            en plus en embellissant; ce sont toutes terres basses,
            sans rochers, que fort peu. Le cost du Nort est remply de
            rochers & bancs de sable, il faut prendre celuy du Su comme
            d'une demy lieue de terre. Il y a quelques petites rivieres
            qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les canots
            des sauvages, auxquelles il y a quantit de saults. Nous
            vinsmes mouiller l'ancre jusques  Saincte Croix [45],
27/91       distante de Qubec de quinze lieues; c'est une poincte
            basse, qui va en haulsant des deux costez. Le pays est beau
            & uny, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu,
            avec quantit de bois, mais fort peu de sapins & cyprs.
            Il s'y trouve en quantit des vignes, poires, noysettes,
            cerises, groiselles rouges & vertes, & de certaines petites
            racines de la grosseur d'une petite noix ressemblant
            au goust comme truffes, qui sont trs-bonnes rties &
            bouillies. Toute ceste terre est noire, sans aucuns rochers,
            sinon qu'il y a grande quantit d'ardoise; elle est fort
            tendre, & si elle estoit bien cultive, elle seroit de bon
            rapport.

[Note 45: Champlain nous fait connatre lui-mme (dit. 1613, liv, II,
ch. IV) l'origine de ce nom de Sainte-Croix. Ds la premire fois,
dit-il, qu'on me dit qu'il (Cartier) avoit habit en ce lieu, cela
m'estonna fort.... Ce que l'on appelle aujourd'huy Saincte Croix
s'appeloit lors Achelacy, destroit de la riviere fort courant &
dangereux... Or en toute ceste riviere, n'y a destroit depuis Quebecq
jusques au grand saut, qu'en ce lieu que maintenant on appelle Saincte
Croix, o on a transfr ce nom d'un lieu  un autre... D'o l'on voit
1 que les navigateurs qui ont prcd Champlain croyaient que c'tait
en ce lieu qu'avait hivern Cartier de 1535  1536; 2 que c'est ce qui
leur a fait donner  ce mme lieu le nom de Sainte-Croix. La cause
probable de cette erreur est la ressemblance qu'on a cru voir entre le
rapide du Richelieu, et ce destroict dudict fleuve fort courant &
parfond dont parle Cartier, et qu'il faut entendre de Qubec.]

            Du cost du Nort, il y a une riviere qui s'appelle Batiscan,
            qui va fort avant en terre, par o quelques-fois les
            Algoumequins viennent; & une autre [46] du mesme cost, 
            trois lieues dudict Saincte Croix sur le chemin de Qubec,
            qui est celle o fut Jacques Cartier au commencement de la
            descouverture qu'il en feit, & ne passa point plus outre
            [47]. Laditte riviere est plaisante, & va assez avant dans
            les terres. Tout ce cost du Nort est fort uny & aggreable.

[Note 46: La rivire Jacques-Cartier, qui en effet se jette dans le
fleuve  trois lieues environ de ce qu'on appelait alors la _pointe de
Sainte-Croix_, aujourd'hui le Platon.]

[Note 47: L'auteur, qui probablement n'avait point encore vu les
relations de Cartier, parle ici d'aprs les traditions ou les ides de
ceux qui le pilotaient, et vraisemblablement de Pont-Grav en
particulier; car la Chronologie Septnaire, qui semble prendre les
intrts de celui-ci, enchrit encore sur ce passage, et ajoute: ny
autre aprs luy qu'en ce voyage. Mais Champlain tait trop bon
observateur pour ne pas concevoir quelques doutes sur la vrit de ces
faits, ne voyant, comme il dit, apparence de riviere pour mettre
vaisseaux (dit. 1613, liv. II, ch. IV). Aussi prouve-t-il, au mme
endroit, que Cartier n'a pu hiverner ailleurs que dans la rivire
Saint-Charles. Au reste il n'a pas pu s'imaginer qu'il tait le premier
 remonter le fleuve au-dessus de Sainte-Croix, comme l'insinue
Lescarbot, puisqu'il tait avec Pont-Grav, qui connaissait les
Trois-Rivires depuis au moins cinq ou six ans.]

28/92       Le mercredy, 24e jour[48] dudict mois, nous partismes dudict
            Saincte Croix, o nous retardasmes une mare & demye, pour
            le lendemain pouvoir passer de jour,  cause de la grande
            quantit de rochers qui sont au travers de laditte riviere,
            (chose estrange  veoir) qui asseiche presque toute de
            basse mer. Mais  demy flot, l'on peut commencer  passer
            librement; toutesfois il faut y prendre bien garde, avec la
            sonde  la main. La mer y croist prs de trois brasses &
            demye.

[Note 48: Le 24 tait un mardi, et le contexte fait voir suffisamment
qu'on tait au mardi.]

            Plus nous allions en avant, & plus le pays est beau. Nous
            fusmes  quelques cinq lieues & demye mouiller l'ancre 
            la bande du Nort. Le mercredy ensuyvant, nous partismes de
            cedict lieu, qui est pays plus plat que celuy de devant,
            plein de grande quantit d'arbres, comme  Saincte Croix.
            Nous passasmes prs d'une petite isle, qui estoit remplye de
            vignes, & vinsmes mouiller l'ancre  la bande du Su, prs
            d'un petit costeau; mais, estant dessus, ce sont terres
            unies. Il y a une autre petite isle [49],  trois lieues de
            Saincte Croix, proche de la terre du Su. Nous partismes
            le jeudi ensuyvant dudict costeau, & passasmes prs d'une
29/93       petite isle, qui est proche de la bande du Nort, o je fus,
             quelques six petites rivieres, dont il y en a deux qui
            peuvent porter bateau assez avant, & une autre[50] qui a
            quelques trois cens pas de large,  son entre il y a
            quelques isles; elle va fort avant dans la terre, est la
            plus creuse de toutes les autres; lesquelles sont fort
            plaisantes  veoir, les terres estans pleines d'arbres qui
            ressemblent  des noyers, & en ont la mesme odeur, mais je
            n'y ay point veu de fruict, ce qui me met en doubte. Les
            sauvages m'ont dict qu'il porte son fruict comme les
            nostres.

[Note 49: Cette le ne peut tre que celle  laquelle il donna plus tard
le nom de Richelieu, et que l'on a appele simplement le de
Sainte-Croix jusqu'en 1633. Ce mesme jour (3 juin 1633), dit le
Mercure franais, t. XIX, p. 822, le sieur de Champlain partit pour
aller  Saincte Croix faire porter des commoditez, pour difier une
cabanne  faire la traitte, y arriva le jour ensuyvant, & le dimanche 5
de juin alla recognoistre l'isle ds le soir... Le lundy 6, ledit sieur
envoya des hommes  terre pour commencer  faire la cabanne pour la
traitte. Et un peu plus loin: Les ouvriers qui sont icy sont employez
aux habitations & fortifications qu'il faut faire  l'isle de Richelieu
& Trois Rivieres. Suivant le P. Le Jeune (Rel. 1635, p. 13, dit.
1858), les sauvages appelaient cette le, _Ka ouapassiniskakhi_.]

[Note 50: La rivire de Sainte-Anne, dont il dit, dans son dit. de
1613, liv. II, ch. VII, & l'avons nomme la riviere Saincte-Marie.]

            Passant plus outre, nous rencontrasmes une isle qui
            s'appelle Sainct Eloy[51], & une autre petite isle, laquelle
            est tout proche de la terre du Nort. Nous passasmes entre
            laditte isle & laditte terre du Nort, o il y a de l'un 
            l'autre quelques cent cinquante pas. De laditte isle jusques
             la bande du Su une lieue & demye, passasmes proche d'une
            riviere o peuvent aller les canots. Toute ceste coste
            du Nort est assez bonne; l'on y peut aller librement,
            nantmoins la sonde  la main, pour esviter certaines
            poinctes. Toute ceste coste que nous rangeasmes est sable
            mouvant; mais, entrant quelque peu dans les bois, la terre
            est bonne.

[Note 51: La Chronologie Septnaire, dit: qu'ils appellerent
Sainct-Eloy. Cette le, situe en face de l'glise actuelle de
Batiscan, n'est plus gure connue sous ce nom; mais le petit chenal qui
la spare de la terre ferme porte encore aujourd'hui le nom de
Saint-loi.]

            Le vendredy ensuyvant, nous partismes de ceste isle,
30/94       costoyant tousjours la bande du Nort tout proche terre, qui
            est basse & pleine de tous bons arbres, & en quantit,
            jusques aux Trois Rivieres, o il commence d'y avoir
            temprature de temps quelque peu dissemblable  celuy de
            Saincte Croix, d'autant que les arbres y sont plus advancez
            qu'en aucun lieu que j'eusse encores veu. Des Trois
            Rivieres jusques  Saincte Croix il y a quinze lieues. En
            cette riviere[52], il y a six isles, trois desquelles sont
            fort petites, & les autres de quelques cinq  six cens pas
            de long, fort plaisantes, & fertilles pour le peu qu'elles
            contiennent. Il y en a une au milieu de laditte riviere
            qui regarde le passage de celle de Canadas, & commande aux
            autres esloignes de la terre, tant d'un cost que d'autre
            de quatre  cinq cens pas. Elle est esleve du cost du Su,
            & va quelque peu en baissant du cost du Nort. Ce seroit
             mon jugement un lieu propre  habiter, & pourroit-on le
            fortifier promptement, car sa scituation est forte de soy, &
            proche d'un grand lac [53] qui n'en est qu' quelques quatre
            lieues; lequel joinct presque la riviere de Saguenay[54],
            selon le rapport des sauvages, qui vont prs de cent lieues
31/95       au Nort, & passent nombre de saults, puis vont par terre
            quelques cinq ou six lieues, & entrent dedans un lac[55],
            d'o ledict Saguenay prend la meilleure part de sa source, &
            lesdicts sauvages viennent dudict lac  Tadousac. Aussi que
            l'habitation des Trois Rivieres seroit un bien pour la
            libert de quelques nations, qui n'osent venir par l, 
            cause desdicts Irocois leurs ennemis, qui tiennent, toute
            laditte riviere de Canadas borde, mais, estant habite, on
            pourroit rendre lesdicts Irocois & autres sauvages amis, ou
             tout le moins, sous la faveur de laditte habitation,
            lesdicts sauvages viendroient librement sans crainte &
            danger, d'autant que ledict lieu des Trois Rivieres est un
            passage. Toute la terre que je vis  la terre du Nort est
            sablonneuse. Nous entrasmes environ une lieue dans laditte
            riviere, & ne pusmes passer plus outre  cause du grand
            courant d'eau. Avec un esquif, nous fusmes pour veoir plus
            avant, mais nous ne feismes pas plus d'une lieue, que nous
            rencontrasmes un sault d'eau fort estroict, comme de douze
            pas, ce qui fut occasion que nous ne peusmes passer plus
            outre. Toute la terre que je veis aux bords de laditte
            riviere, va en haussant de plus en plus, qui est remplie de
            quantit de sapins & cyprez, & fort peu d'autres arbres.

[Note 52: Le Saint-Maurice, auquel les auteurs ont le plus souvent
donn le nom de Trois-Rivires, parce que les deux les principales qui
se trouvent  son embouchure le sparent en trois branches, appeles les
_Chenaux_. Nous nommasmes icelle riviere, dit Jacques Cartier,
_riviere de Fouez_, et Lescarbot ajoute entre parenthses: Je croy
qu'il veut dire Foix (Lesc., liv. III, ch. XVIII). Comme poste de
traite, les Trois-Rivires taient dj connues, sous ce nom, depuis au
moins 1598: car, en 1599, lorsque M. Chauvin voulut s'tablir 
Tadoussac, Pont-Grav remonstra audit sieur Chauvin plusieurs fois
qu'il falloit aller  mont ledit fleuve, o le lieu est plus commode 
habiter, ayant est en un autre voyage jusques aux Trois Rivieres pour
trouver les Sauvages, afin de traiter avec eux (dit. 1632, liv. I,
ch. VI). Le nom sauvage des Trois-Rivires tait _Metaberoutin_.]

[Note 53: Le lac Saint-Pierre.]

[Note 54: Le Saint-Maurice a sa source sur les mmes hauteurs que
plusieurs des rivires qui se dchargent dans le lac Saint-Jean,
considr comme la source du Saguenay.]

[Note 55: Le lac Saint-Jean.]



32/96       _Longueur, largeur & profondeur d'un lac, & des rivieres qui
            entrent dedans, des isles qui y sont, quelles terres l'on
            void dans le pays, de la riviere des Irocois, & de la
            forteresse des sauvages qui leur font la guerre._

                                  CHAPITRE VII.

            Le samedy ensuyvant, nous partismes des Trois Rivieres, &
            vinsmes mouiller l'ancre  un lac, o il y a quatre lieues.
            Tout ce pays depuis les Trois Rivieres jusques  l'entre
            dudict lac, est terre  fleur d'eau, & du cost du Su
            quelque peu plus haulte. Laditte terre est trs bonne, & la
            plus plaisante que nous eussions encores veu. Les bois y
            sont assez clairs, qui faict que l'on pourroit y traverser
            aisment.

            Le lendemain, 29 de juin[56], nous entrasmes dans le lac, qui
            a quelques quinze lieues de long [57], & quelques sept ou
            huict lieues de large. A son entre du cost du Su environ
            une lieue, il y a une riviere [58] qui est assez grande, & va
            dans les terres quelques soixante ou quatre-vingts lieues, &
            continuant du mesme cost, il y a une autre petite riviere
            qui entre environ deux lieues en terre, & fort de dedans
            un autre petit lac [59] qui peut contenir quelques trois ou
33/97       quatre lieues. Du cost du Nort, o la terre y paroist fort
            haulte, on void jusques  quelques vingt lieues; mais peu 
            peu les montaignes viennent en diminuant vers l'Ouest comme
            pas plat.

            Les sauvages disent que la pluspart de ces montaignes sont
            mauvaises terres. Ledict lac a quelques trois brasses d'eau
            par o nous passasmes, qui fut presque au millieu. La
            longueur gist d'Est & Ouest, & de la largeur du Nort au Su.
            Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons poissons,
            comme les especes que nous avons par de. Nous le
            traversasmes ce mesme jour, & vinsmes mouiller l'ancre
            environ deux lieues dans la riviere qui va au hault, 
            l'entre de laquelle il y a trente petites isles[60]. Selon
            ce que j'ay pu veoir, les unes sont de deux lieues, d'autres
            de lieue & demye, & quelques unes moindres, lesquelles sont
            remplies de quantit de noyers, qui ne sont gueres differens
            des nostres, & croy que les noix en sont bonnes  leur
            saison; j'en veis en quantit sous les arbres, qui estoient
            de deux faons, les unes petites, & les autres longues comme
            d'un pouce; mais elles estoient pourries. Il y a aussi
            quantit de vignes sur le bord desdittes isles; mais quand
            les eaux sont grandes, la pluspart d'icelles sont couvertes
            d'eau. Et ce pas est encores meilleur qu'aucun autre que
            j'eusse veu.

[Note 56: Le jour de la Saint-Pierre. C'est pour cette raison sans
doute que ce lac a t appel lac Saint-Pierre. Il avait port
prcdemment le nom d'Angoulme (Thvet, Cosmographie Universelle, t.
II).]

[Note 57: Dans sa plus grande longueur il n'a que neuf ou dix
lieues.]

[Note 58: Probablement la rivire de Nicolet; mais elle ne va pas si
loin dans les terres.]

[Note 59: Il semble ici que l'auteur parle de ce que nous appelons
aujourd'hui baie de La Valire.]

[Note 60: Les les de Sorel, que l'on a appeles aussi les de
Richelieu.]

            Le dernier de juin, nous en partismes, & vinsmes passer 
            l'entre de la riviere des Iroquois, o estoient cabannez &
            fortifiez les sauvages qui leur alloient faire la guerre.
            Leur forteresse est faicte de quantit de bastons fort
34/98       pressez les uns contre les autres, laquelle vient joindre
            d'un cost sur le bord de la grande riviere, & l'autre sur
            le bord de la riviere des Iroquois, & leurs canots arrangez
            les uns contre les autres sur le bord pour pouvoir
            promptement fuyr, si d'adventure ils sont surprins des
            Iroquois: car leur forteresse est couverte d'escorces de
            chesnes, & ne leur sert que pour avoir le temps de
            s'embarquer.

            Nous fusmes dans la riviere des Iroquois quelques cinq ou
            six lieues [61], & ne peusmes passer plus outre avec nostre
            barque,  cause du grand cours d'eau qui descend, & aussi
            que l'on ne peut aller par terre, & tirer la barque, pour la
            quantit d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir
            advancer davantage, nous prinsmes nostre esquif, pour veoir
            si le courant estoit plus adoucy; mais, allant  quelques
            deux lieues, il estoit encores plus fort, & ne peusmes
            advancer plus avant. Ne pouvant faire autre chose, nous nous
            en retournasmes en notre barque. Toute cette riviere est
            large de quelques trois  quatre cens pas, fort saine. Nous
            y veismes cinq isles, distantes les unes des autres d'un
            quart ou demye lieue ou d'une lieue au plus, une desquelles
            contient une lieue, qui est la plus proche, & les autres
            sont fort petites.

[Note 61: Champlain aurait donc, ds cette anne 1603, remont la
rivire de Chambly jusqu'au-del de l'endroit o l'on a construit la
dame de Saint-Ours, laquelle a fait disparatre les rapides que
Champlain trouva plus haut.]

            Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, & terres basses
            comme celles que j'avois veus auparavant; mais il y a plus
            de sapins & de cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne
            laisse d'y estre bonne, bien qu'elle soit quelque peu
            sablonneuse. Ceste riviere va comme au Sorouest[62].

[Note 62: Il faudrait: comme au Sud.]

35/99       Les sauvages disent qu' quelques quinze lieues d'o nous
            avions est, il y a un sault [63] qui vient de fort hault,
            o ils portent leurs canots pour le passer environ un quart
            de lieue, & entrent dedans un lac [64], o  l'entre il y a
            trois isles, & estans dedans, ils en rencontrent encores
            quelques unes. Il peut contenir quelques quarante ou
            cinquante lieues de long, & de large quelques vingt-cinq
            lieues, dans lequel descendent quantit de rivieres, jusques
            au nombre de dix, lesquelles portent canots assez avant.
            Puis, venant  la fin dudict lac, il y a un autre sault, &
            rentrent dedans un autre lac [65], qui est de la grandeur
            dudict premier [66], au bout duquel sont cabannez les
            Iroquois. Ils disent aussi qu'il y a une riviere[67] qui va
            rendre  la coste de la Floride, d'o il y peut aveoir
            dudict dernier lac quelques cent ou cent quarante lieues.
            Tout le pays des Iroquois est quelque peu montagneux,
            neantmoins pas trs bon, tempr, sans beaucoup d'hyver,
            que fort peu.

[Note 63: Le rapide de Chambly.]

[Note 64: Champlain dcouvrit lui-mme ce lac six ans plus tard, et
lui donna son nom.]

[Note 65: Les Iroquois l'appelaient _Andiataroct (l o le lac se
ferme)_. Le P. Jogues le nomma _Saint-Sacrement_ en 1646; il est connu
aujourd'hui sous le nom de lac George.]

[Note 66: Les Sauvages qui donnaient  Champlain ces renseignements
s'taient exagr la grandeur de ce lac; car le lac Champlain a quarante
lieues de long, et le lac George n'en a que onze.]

[Note 67: L'Hudson, qui a  peu prs cent vingt lieues de long.
C'tait en effet la meilleure route  suivre pour aller  la cte de la
Floride, qui alors tait regarde comme voisine du Canada.]



36/100      _Arrive au Sault, sa description, & ce qu'on y void de
            remarquable, avec le rapport des sauvages de la fin de la
            grande riviere._

                                 CHAPITRE VIII.

            Partant de la riviere des Iroquois, nous fusmes mouiller
            l'ancre  trois lieues de l,  la bande du Nort. Tout ce
            pays est une terre basse, remplie de toutes les sortes
            d'arbres que j'ay dict cy-dessus.

            Le premier jour de juillet, nous costoyasmes la bande du
            Nort, o le bois y est fort clair, plus qu'en aucun lieu que
            nous eussions encore veu auparavant, & toute bonne terre
            pour cultiver. Je me meis dans un canot  la bande du Su, o
            je veis quantit d'isles, lesquelles sont fort fertilles en
            fruicts, comme vignes, noix, noysettes, & une manire de
            fruict qui semble  des chastaignes, cerises, chesnes,
            trembles, pible [68], houblon, fresne, rable, hestre,
            cyprez, fort peu de pins & sapins. Il y a aussi d'autres
            arbres que je ne cognois point, lesquels sont fort
            aggreables. Il s'y trouve quantit de fraises, framboises,
            groizelles rouges, vertes & bleues, avec force petits
            fruicts qui y croissent parmy grande quantit d'herbages. Il
            y a aussi plusieurs bestes sauvages comme orignas, cerfs,
            biches, dains, ours, porcs-espics, lapins, regnards,
            castors, loutres, rats musquets, & quelques autres sortes
            d'animaux que je ne cognois point, lesquels sont bons 
            manger, & dequoy vivent les sauvages.

[Note 68: Ce mot n'est, sans doute, qu'une contraction de _piboule_,
qui dsigne une varit du peuplier.]

37/101      Nous passasmes contre une isle qui est fort aggreable, &
            contient quelques quatre lieues de long, & environ demye de
            large [69]. Je veis  la bande du Su deux hautes montaignes,
            qui paroissoient comme  quelques vingt lieues dans les
            terres, les sauvages me dirent que c'estoit le premier sault
            de laditte riviere des Iroquois.

[Note 69: L'auteur semble avoir pris ici pour une seule le les les
de Verchres.]

            Le mercredy ensuyvant, nous partismes de ce lieu, & feismes
            quelques cinq ou six lieues. Nous veismes quantit d'isles,
            la terre y est fort basse, & sont couvertes de bois ainsi
            que celles de la riviere des Iroquois. Le jour ensuyvant,
            nous feismes quelques lieues, & passasmes aussi par quantit
            d'autres isles qui sont trs bonnes & plaisantes, pour la
            quantit des prairies qu'il y a, tant du cost de terre
            ferme que des autres isles; & tous les bois y sont fort
            petits, au regard de ceux que nous avions pass.

            Enfin nous arrivasmes cedict jour  l'entre du sault, avec
            vent en poupe, & rencontrasmes une isle [70] qui est presque
            au milieu de laditte entre, laquelle contient un quart de
            lieue de long, & passasmes  la bande du Su de laditte isle,
            o il n'y avoit que de trois  quatre ou cinq pieds d'eau, &
            aucunes fois une brasse ou deux; & puis tout  un coup n'en
            trouvions que trois ou quatre pieds. Il y a force rochers
            & petites isles o il n'y a point de bois, & sont  fleur
            d'eau. Du commencement de la susditte isle, qui est au
            milieu de laditte entre, l'eau commence  venir de grande
            force; bien que nous eussions le vent fort bon, si ne
38/102      peusmes-nous, en toute nostre puissance, beaucoup advancer;
            toutesfois nous passasmes laditte isle qui est  l'entre
            dudict sault. Voyant que nous ne pouvions avancer, nou
            vinsmes mouiller l'ancre  la bande du Nort, contre une
            petite isle[71] qui est fertille en la pluspart des fruicts
            que j'ay dict cy-dessus. Nous appareillasmes aussi tost
            nostre esquif, que l'on avoit fait faire exprs pour passer
            ledict sault, dans lequel nous entrasmes ledict Sieur du
            Pont & moy, avec quelques autres sauvages que nous avions
            menez pour nous montrer le chemin. Partant de nostre barque,
            nous ne fusmes pas  trois cens pas, qu'il nous fallut
            descendre, & quelques matelots se mettre  l'eau pour passer
            nostre esquif. Le canot des sauvages passoit aysment. Nous
            rencontrasmes une infinit de petits rochers, qui estoient 
            fleur d'eau, o nous touschions souventes fois.

[Note 70: L'le qu'il appela lui-mme plus tard Sainte-Hlne, du nom
d'Hlne Boull, sa femme.]

[Note 71: Cette petite le, situe dans le port de Montral, est
maintenant runie  la terre ferme par des quais.]

            Il y a deux grandes isles: une du cost du Nort [72],
            laquelle contient quelques quinze lieues de long, & presque
            autant de large, commence  quelque douze lieues dans la
            riviere de Canada, allant vers la riviere des Iroquois, &
            vient tomber par del le Sault, l'isle qui est  la bande du
            Su a quelques quatre lieues de long, & demye de large [73].
            Il y a encore une autre isle[74] qui est proche de celle du
            Nort, laquelle peut tenir quelque demye lieue de long, & un
39/103      quart de large, & une autre petite isle, qui est entre celle
            du Nort, & l'autre plus proche du Su, par o nous passasmes
            l'entre du Sault[75]. Estant pass, il y a une manire de
            lac, o sont toutes ces isles, lequel peut contenir quelques
            cinq lieues de long, & presque autant de large, o il y a
            quantit de petites isles, qui sont rochers. Il y a, proche
            dudict Sault, une montagne [76] qui descouvre assez loing
            dans lesdittes terres, & une petite riviere [77] qui vient
            de laditte montaigne tomber dans le lac. L'on void du cost
            du Su, quelques trois ou quatre montaignes, qui paroissent
            comme  quinze ou seize lieues dans les terres. Il y a aussi
            deux rivieres: l'une [78] qui va au premier lac de la
            riviere des Iroquois, par o quelquefois les Algoumequins
            leur vont faire la guerre; & l'autre [79] qui est proche du
            Sault, qui va quelques pas dans les terres.

[Note 72: Il parat bien vident que Champlain veut ici parler de
l'le de Montral, qui cependant n'a que dix lieues de long, et environ
trois lieues de large.]

[Note 73: L'le Perrot, qui n'a pas tout  fait les dimensions que lui
donne l'auteur, est situe rigoureusement au sud de l'le de Montral.]

[Note 74: L'le Saint-Paul.]

[Note 75: C'est--dire, qui est entre l'le de Montral et l'le
Sainte-Hlne par o nous passmes l'entre du saut. Cette petite le
est l'le Ronde.]

[Note 76: La Montagne que Jacques Cartier appela Mont-Royal
(Montral).]

[Note 77: La petite rivire de Saint-Pierre.]

[Note 78: La rivire de Saint-Lambert. De cette rivire, on tombe
dans celle de Montral, qui se jette dans le bassin de Chambly; c'est ce
bassin que l'auteur appelle premier lac de la rivire des Iroquois.]

[Note 79: La rivire de la Tortue.]

            Venans  approcher dudict Sault avecq nostre petit esquif &
            le canot, je vous asseure que jamais je ne veis un torrent
            d'eau desborder avec une telle impetuosit comme il faict,
            bien qu'il ne soit pas beaucoup haut, n'estant en d'aucuns
            lieux que d'une brasse ou de deux, & au plus de trois. Il
            descend comme de degr en degr, & en chasque lieu o il y
            a quelque peu de hauteur, il s'y fait un esbouillonnement
            estrange de la force & roideur que va l'eau en traversant
40/104      ledict Sault, qui peut contenir une lieue. Il y a force
            rochers de large, & environ le millieu, il y a des isles qui
            sont fort estroittes & fort longues, o il y a sault tant du
            cost desdittes isles qui sont au Su, comme du cost du
            Nort, o il fait si dangereux, qu'il est hors de la
            puissance d'homme d'y passer un bateau, pour petit qu'il
            soit. Nous fusmes par terre dans les bois, pour en veoir la
            fin, o il y a une lieue, & o l'on ne voit plus de rochers,
            ny de saults; mais l'eau y va si viste, qu'il est impossible
            de plus; & ce courant contient quelques trois ou quatre
            lieues; de faon que c'est en vain de s'imaginer que l'on
            peust faire passer aucuns bateaux par lesdicts saults. Mais
            qui les voudroit passer, il se faudroit accommoder des
            canots des sauvages, qu'un homme peut porter aisment: car
            de porter bateau, c'est chose laquelle ne se peut faire en
            si bref temps comme il le faudroit pour pouvoir s'en
            retourner en France, si l'on y hyvernoit. Et en outre ce
            sault premier, il y en a dix autres, la plus part difficiles
             passer; de faon que ce seroit de grandes peines & travaux
            pour pouvoir voir & faire ce que l'on pourroit se promettre
            par bateau, si ce n'estoit  grand frais & despens, & encore
            en danger de travailler en vain. Mais avec les canots des
            sauvages l'on peut aller librement & promptement en toutes
            les terres, tant aux petites rivieres comme aux grandes. Si
            bien qu'en se gouvernant par le moyen desdicts sauvages & de
            leurs canots, l'on pourra veoir tout ce qui se peut, bon &
            mauvais, dans un an ou deux.

            Tout ce peu de pas du cost dudict sault que nous
            traversasmes par terre, est bois fort clair, o l'on peut
41/105      aller aysment avecque armes, sans beaucoup de peines, l'air
            y est plus doux & tempr; & de meilleure terre qu'en lieu
            que j'eusse veu, o il y a quantit de bois & fruicts, comme
            en tous les autres lieux cy dessus, & est par les 45. degrez
            & quelques minutes.

            Voyans que nous ne pouvions faire davantage, nous en
            retournasmes en nostre barque, o nous interrogeasmes les
            sauvages que nous avions, de la fin de la riviere, que
            je leur feis figurer de leurs mains, & de quelle partie
            procedoit sa source. Ils nous dirent que pass le premier
            sault que nous avions veu, ils faisoient quelques dix ou
            quinze lieues [80] avec leurs canots dedans la riviere, o
            il y a une riviere qui va en la demeure des Algoumequins
            [81], qui sont  quelques soixante lieues esloignez de la
            grand'riviere, & puis ils venoient  passer cinq saults[82],
            lesquels peuvent contenir du premier au dernier huict lieues
            [83], desquels il y en a deux o ils portent leurs canots
            pour les passer. Chasque sault peut tenir quelque demy quart
            de lieue, ou un quart au plus, & puis ils viennent dedans un
            lac [84], qui peut tenir quelques quinze ou seize lieues de
            long. Del ils rentrent dedans une riviere [85] qui peut
            contenir une lieue de large, & font quelques lieues dedans;
            & puis rentrent dans un autre lac [86] de quelques quatre ou
42/106      cinq lieues de long, venant au bout duquel, ils passent cinq
            autres saults, distans du premier au dernier quelque
            vingt-cinq ou trente lieues [87], dont il y en a trois o
            ils portent leurs canots pour les passer, & les autres deux,
            il ne les font que traisner dedans l'eau, d'autant que le
            cours n'y est si fort ne mauvais comme aux autres. De tous
            ces saults, aucun n'est si difficile  passer, comme celuy
            que nous avons veu. Et puis ils viennent dedans un lac [88]
            qui peut tenir quelques 80 lieues de long, o il y a
            quantit d'isles; & que au bout d'iceluy l'eau y est salubre
            & l'hyver doux. A la fin dudit lac, ils passent un sault[89]
            qui est quelque peu lev, o il y a peu d'eau, laquelle
            descend. L, ils portent leurs canots par terre environ un
            quart de lieue pour passer ce sault; de l entrent dans un
            autre lac [90] qui peut tenir quelques soixante lieues de
            long, & que l'eau en est fort salubre. Estant  la fin ils
            viennent  un destroict[91] qui contient deux lieues de
            large, & va assez avant dans les terres. Qu'ils n'avoient
            point pass plus outre, & n'avoient veu la fin d'un lac [92]
            qui est  quelques quinze ou seize lieues d'o ils sont
            est, ny que ceux qui leur avoient dict eussent veu homme
            qui le l'eust veu; d'autant qu'il est si grand, qu'ils ne se
            bazarderont pas de se mettre au large, de peur que quelque
            tourmente ou coup de vent ne les surprinst. Disent qu'en
43/107      est le soleil se couche au nord dudict lac, & en l'hyver il
            se couche comme au milieu, que l'eau y est trs mauvaise,
            comme celle de ceste mer.

[Note 80: Cinq ou six lieues, c'est--dire, la longueur du lac
Saint-Louis.]

[Note 81: C'est pour cette raison mme qu'elle a t longtemps appele
la rivire des Algonquins; plus tard, pour une raison analogue, on lui a
donn le nom d'Outaouais.]

[Note 82: Ce sont les Cascades, les Cdres, et les rapides du
Cteau-du-Lac, qui se subdivisent en deux ou trois, suivant le chemin
que l'on prend.]

[Note 83: Du pied des Cascades au Cteau-du-Lac, il y a cinq ou six
lieues.]

[Note 84: Le lac Saint-Franois, qui a environ douze lieues de long.]

[Note 85: Le Long-Saut.]

[Note 86: C'est--dire, un espace o le fleuve est tranquille et sans
rapide.]

[Note 87: Depuis le rapide aux Citrons, ou les rapides Plats, jusqu'aux
Gallots, il y a en effet cinq rapides; mais cette distance de vingt-cinq
 trente lieues doit s'entendre de tout le trajet jusqu'au lac Ontario.]

[Note 88: Le lac des Entouhoronons, ou Ontario.]

[Note 89: La chute de Niagara.]

[Note 90: Le lac Eri, ou des Eriehoronons (nation du Chat).]

[Note 91: La rivire du Dtroit, qui est une partie du Saint-Laurent.]

[Note 92: Le lac Huron, ou mer Douce.]

            Je leur demandis si depuis cedict lac dernier qu'ils avoient
            veu, si l'eau descendoit tousjours dans la riviere venant 
            Gaschepay: ils me dirent que non; que depuis le troisiesme
            lac elle descendoit seulement, venant audict Gaschepay; mais
            que depuis le dernier sault, qui est quelque peu hault,
            comme j'ay dict, que l'eau estoit presque pacifique, & que
            ledict lac pouvoit prendre cours par autres rivieres,
            lesquelles vont dedans les terres, soit au Su, ou au Nort,
            dont il y en a quantit qui y refluent, & dont ils ne voyent
            point la fin. Or,  mon jugement, il faudroit que si tant de
            rivieres desbordent dedans ce lac, n'ayant que si peu de
            cours audict sault, qu'il faut par necessit qu'il refflue
            dedans quelque grandissime riviere. Mais ce qui me faict
            croire qu'il n'y a point de riviere par o cedict lac
            refflue, veu le nombre de toutes les autres rivieres qui
            reffluent dedans, c'est que les sauvages n'ont vu aucune
            riviere qui prinst son cours par dedans les terres, qu'au
            lieu o ils ont est: ce qui me faict croire que c'est la
            mer du Su, estant salle[93], comme ils disent. Toutesfois
            il n'y faut pas tant adjouster de foy, que ce soit avec
            raisons apparentes, bien qu'il y en aye quelque peu.

[Note 93: Eau mauvaise ou sale tait la mme chose pour les
sauvages.]

            Voyl au certain tout ce que j'ay veu cy-dessus, & ouy dire
            aux sauvages sur ce que nous les avons interrogez.



44/108      _Retour du Sault  Tadoussac, avec la confrontation du
            rapport de plusieurs sauvages touchant la longueur & le
            commencement de la grande riviere de Canadas, du nombre des
            saults & lacs qu'elle traverse._

                                    CHAPITRE IX.

            Nous partismes dudict sault, le Vendredy, quatriesme jour de
            Juin [94], & revinsmes cedict jour  la riviere des Irocois.
            Le Dimanche, sixiesme jour de juin, nous en partismes &
            vinsmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundy ensuyvant, nous
            fusmes mouiller l'ancre au Trois Rivieres. Cedict jour nous
            feismes quelques quatre lieues par del lesdictes Trois
            Rivieres. Le Mardy ensuyvant, nous vinsmes  Qubec, & le
            lendemain, nous fusmes au bout de l'isle d'Orlans, o les
            sauvages vindrent  nous, qui estoient cabannez  la
            grande terre du Nort. Nous interrogeasmes deux ou trois
            Algoumequins, pour savoir s'ils se conformeroient avec ceux
            que nous avions interrogez touchant la fin & le commencement
            de ladicte riviere de Canadas.

[Note 94: Dans cette phrase et la suivante, l'dition originale met,
par inadvertance, le mois de juin au lieu dejuillet.]

            Ils dirent comme ils l'ont figur, que, pass le sault que
            nous avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une
            riviere en leur demeure, qui est en la bande du Nort,
            continuant le chemin dans ladicte grande riviere, ils
            passent un sault, o ils portent leurs canots, & viennent
             passer cinq autres saults, lesquels peuvent contenir
            du premier au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que
45/109      lesdicts saults ne sont point difficiles  passer, & ne font
            que traner leurs canots en la pluspart desdicts saults,
            hormis  deux, o ils les portent. De l, viennent  entrer
            dedans une riviere qui est comme une manire de lac,
            laquelle peut contenir comme six ou sept lieues; & puis
            passent cinq autres saults, o ils tranent leurs canots
            comme auxdicts premiers, hormis  deux, o ils les portent
            comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a
            quelques vingt ou vingt-cinq lieues. Puis viennent dedans un
            lac qui contient quelque cent cinquante lieues de long [95];
            & quelques quatre ou cinq lieues  l'entre dudict lac, il y
            a une riviere [96] qui va aux Algoumequins vers le Nort, &
            une autre [97] qui va aux Irocois; par o lesdicts
            Algoumequins & Irocois se font la guerre. Et un peu plus
            haut  la bande du Su dudict lac, il y a une autre
            riviere[98] qui va aux Irocois; puis venant  la fin dudict
            lac, ils rencontrent un autre sault, o ils portent leurs
            canots, del ils entrent dedans un autre trs grand lac, qui
            peut contenir autant comme le premier. Ils n'y ont est que
            fort peu dans ce dernier, & ont ouy dire qu' la fin dudict
            lac, il y a une mer dont ils n'ont veu la fin, ne ouy dire
            qu'aucun l'aye veu; mais que l o ils ont est, l'eau n'est
            point mauvaise, d'autant qu'ils n'ont point advanc plus
            haut; & que le cours de l'eau vient du cost du soleil
46/110      couchant venant  l'Orient, & ne savent si pass le dits
            lacs qu'ils ont veu il y a autre cours d'eau qui aille du
            cost de l'Occident; que le soleil se couche  main droite
            dudict lac, qui est, selon mon jugement, au Norouest peu
            plus ou moins; & qu'au premier lac l'eau ne gelle point, ce
            qui me fait juger que le temps y est tempr. Et que toutes
            les terres des Algoumequins est terre basse, remplie de fort
            peu de bois; & du cost des Irocois est terre montaigneuse;
            neantmoins elles sont trs bonnes & fertiles, & meilleures
            qu'en aucun endroict qu'ils ayent veu. Les Irocois se
            tiennent  quelque cinquante ou soixante lieues dudict grand
            lac. Voil au certain ce qu'ils m'ont dist avoir veu, qui ne
            diffre de bien peu au rapport des premiers.

[Note 95: Jusqu'ici, ce second rapport s'accorde passablement avec le
premier, sauf les distances, qui diffrent un peu.]

[Note 96: La rivire Trent et la baie de Quinte.]

[Note 97: La rivire Noire.]

[Note 98: La rivire de Cliouaguen, ou Oswego,]

            Cedict jour, nous fusmes proche de l'isle aux Coudres, comme
            environ trois lieues. Le Jeudy dudict mois, nous vinsmes 
            quelque lieue & demye de l'isle au Lievre, du cost du Nort,
            o il vint d'autres sauvages en notre barque, entre lesquels
            il y avoit un jeune homme Algoumequin, qui avoit fort
            voyag dedans ledict grand lac: nous l'interrogeasmes fort
            particulirement comme nous avions fait les autres sauvages.
            Il nous dict que, pass ledict sault que nous avions veu,
            qu' quelques deux ou trois lieues il y a une riviere qui va
            ausdicts Algoumequins, o ils sont cabannez; & qu'allant
            en ladicte grande riviere, il y a cinq saults, qui peuvent
            contenir du premier au dernier quelque huict ou neuf lieues,
            dont il y en a trois o ils portent leurs canots, & deux
            autres o ils les tranent, que chascun desdicts saults peut
            tenir un quart de lieue de long. Puis viennent dedans un lac
            qui peut contenir quelque quinze lieues. Puis ils passent
47/111      cinq autres saults, qui peuvent contenir du premier au
            dernier quelques vingt  vingt-cinq lieues, o il n'y a que
            deux desdicts saults qu'ils passent avec leurs canots; aux
            autres trois ils ne les font que traner. Del ils entrent
            dedans un grandissime lac qui peut contenir quelques trois
            cents lieues de long[99]. Advanant quelque cent lieues
            dedans ledict lac, ils rencontrent une isle qui est fort
            grande, o, audel de ladicte isle, l'eau est salubre; mais
            que passant quelques cent lieues plus avant, l'eau est
            encore plus mauvaise; arrivant  la fin dudict lac, l'eau
            est du tout sale. Qu'il y a un sault qui peut contenir une
            lieue de large, d'o il descend un grandissime courant d'eau
            dans le dict lac[100]; que pass ce sault, on ne voit plus
            de terre ny d'un cost, ne d'autre, sinon une mer si grande
            qu'ils n'en n'ont point veu la fin, ny ouy dire qu'aucun
            l'aye veu. Que le soleil se couche  main droite dudict lac,
            & qu' son entre il y a une riviere qui va aux
            Algoumequins, & l'autre aux Irocois, par o ils se font la
            guerre. Que la terre des Irocois est quelque peu
            montaigneuse, neantmoins fort fertile, o il y a quantit de
            bled d'Inde, & autres fruicts qu'ils n'ont point en leur
            terre. Que la terre des Algoumequins est basse & fertile.

[Note 99: Quelque trois cents lieues de tour, et encore ce serait
beaucoup.]

[Note 100: Malgr les inexactitudes qui prcdent, on ne peut
s'empcher de reconnatre ici la chute de Niagara.]

            Je leur demandis s'ils n'avoient point cognoissance de
            quelques mines. Ils nous dirent qu'il y a une nation qu'on
            appelle les bons Irocois [101], qui viennent pour troquer
48/112      des marchandises que les vaisseaux franois donnent aux
            Algoumequins; lesquels disent qu'il y a  la partie du Nort
            une mine de franc cuivre, dont ils nous en ont montr
            quelques bracelets qu'ils avoient eu desdicts bons Irocois.
            Que si l'on y voulloit aller, ils y meneroient ceux qui
            seroient depputez pour cest effect.

[Note 101: Les bons Iroquois taient sans doute les Hurons, qui
parlaient un dialecte de la mme langue.]

            Voil tout ce que j'ay pu apprendre des uns & des autres, ne
            se differant que bien peu, sinon que les seconds qui furent
            interrogez, dirent n'avoir point beu de l'eau sale, aussi
            ils n'ont pas est si loing dans ledict lac comme les
            autres, & different quelque peu du chemin, les uns le
            faisant plus court, & les autres plus long: de faon que
            selon leur rapport, du sault o nous avons est, il y a
            jusques  la mer sale, qui peut estre celle du Su, quelques
            quatre cents lieues. Sans doubte, suyvant leur rapport, ce
            ne doibt estre autre chose que la mer du Su, le soleil se
            couchant o ils disent.

            Le Vendredy, dixiesme [102] dudict mois, nous fusmes de
            retour  Tadousac, o estoit nostre vaisseau.

[Note 102: Le vendredi tait le 11 du mois de juillet.]



            _Voyage de Tadousac en l'isle Perce, description de la baye
            des Molues, de l'isle de Bonne-adventure, de la Baye de
            Chaleurs, de plusieurs rivieres, lacs & pays o se trouve
            plusieurs sortes de mines._

                                    CHAPITRE X.

            Aussitost que nous fusmes arrivez  Tadousac, nous nous
            embarquasmes pour aller  Gachepay, qui est distant dudict
            Tadousac environ cent lieues. Le treiziesme jour dudict
49/113      mois, nous rencontrasmes une troupe de sauvages qui estoient
            cabannez du cost du Su, presque au milieu du chemin de
            Tadousac  Gachepay. Leur Sagamo qui les menoit s'appelle
            Armouchides, qui est tenu pour l'un des plus advisez &
            hardis qui soit entre les sauvages. Il s'en alloit 
            Tadousac pour troquer des flesches, & chairs d'orignac,
            qu'ils ont pour des castors & martres des autres sauvages
            Montaignes, Estechemains & Algoumequins.

            Le 15e jour dudict mois, nous arrivasmes  Gachepay, qui est
            dans une baye, comme  une lieue & demye du cost du
            Nort[103]; laquelle baye contient quelque sept ou huict
            lieues de long, &  son entre quatre lieues de large. Il y
            a une riviere qui va quelques trente lieues dans les terres;
            puis nous vismes une autre baye, que l'on appelle la Baye
            des Molus[104], laquelle peut tenir quelques trois lieues
            de long, autant de large  son entre. De l l'on vient 
            l'Isle Perce, qui est comme un rocher fort haut, esleve
            des deux costez, o il y a un trou par o les chaloupes &
            basteaux peuvent passer de haute mer; & de base mer, l'on
            peut aller de la grand'terre  laditte isle, qui n'en est
            qu' quelques quatre ou cinq cens pas. Plus il y a une autre
            isle, comme au suest de l'isle Perce environ une lieue, qui
            s'appelle l'isle de Bonne-adventure, & peut tenir de long
50/114      une demye lieu. Tous cesdits lieux de Gachepay, Baye des
            Molus & Isle Perce, sont les lieux o il se fait la pesche
            du poisson sec & verd.

[Note 103: C'est--dire, comme  une lieue et demie du ct du nord de
la baie.]

[Note 104: Cette baie est au sud de celle de Gasp; on l'appelle
aujourd'hui la Malbaie. Ce mot parat tre une corruption de
l'expression anglaise _Molue Bay_. Ds 1545, Jean Alphonse parle de la
baie des Molues et de toute cette cte, comme d'un lieu frquent depuis
longues annes pour l'abondance et l'excellente qualit de la pche. Et
se est le poisson, dit-il, bien meilleur que celui de la dicte terre
neufve. (Cosmogr. univ.)]

            Passant l'Isle Perce, il y a une baye qui s'appelle la Baye
            de Chaleurs [105], qui va comme  l'ouest-sorouest quelques
            quatre vingts lieues [106] dedans les terres, contenant de
            large en son entre quelques quinze lieues. Les sauvages
            Canadiens disent qu' la grande riviere de Canadas, environ
            quelques soixante lieues rangeant la coste du Su, il y a une
            petite riviere qui s'appelle Mantanne, laquelle va quelques
            dix huict lieues dans les terres, & estans au bout d'icelle,
            ils portent leurs canots environ une lieue par terre, & se
            viennent rendre  laditte baye de Chaleurs, par o ils vont
            quelquefois  l'isle Perce. Aussi ils vont de laditte baye
             Tregate [107] &  Misamichy [108].

[Note 105: Ainsi nomme par Jacques Cartier en 1534. Nous nommmes
laditte baye, la Baye de Chaleurs. (Prem. Voy. de Cartier, Relat.
originale, Paris, 1867.)]

[Note 106: Environ trente lieues.]

[Note 107: Tregat, ou Tracadie. Ce lieu, qu'il ne faut pas confondre
avec celui qui porte le mme nom dans la Nouvelle-cosse, est situ 
mi-chemin environ entre la baie des Chaleurs et celle de Miramichi.]

[Note 108: Aujourd'hui, on dit _Miramichi_.]

            Continuant ladicte coste, on range quantit de rivieres,
            & vient-on  un lieu o il y a une riviere qui s'appelle
            Souricoua[109], o le sieur Prevert a est pour descouvrir
            une mine de cuivre. Ils vont avec leurs canots dans cette
            riviere deux ou trois jours, puis ils traversent quelque
            deux ou trois lieues de terre, jusques  laditte mine, qui
            est sur le bord de la mer du cost du Su. A l'entre de
            laditte riviere, on trouve une isle [110] environ une lieue
51/115      dans la mer; de laditte isle jusqu' l'Isle Perce, il y a
            quelque soixante ou septante lieues. Puis continuant laditte
            coste, qui va devers l'Est, on rencontre un destroict qui
            peut tenir deux lieues de large & vingt-cinq de long[111].
            Du cost de l'Est est une isle qui s'appelle Sainct Laurens
            [112], o est le Cap-Breton, & o une nation de sauvages
            appelez les Souricois hyvernent. Passant le destroit de
            l'isle de Sainct Laurens, costoyant la coste d'Arcadie[113],
            on vient dedans une baye [114] qui vient joindre laditte
            mine de cuivre. Allant plus outre, on trouve une riviere
            [115] qui va quelques soixante ou quatre vingts lieues
            dedans les terres, laquelle va proche du lac des Irocois,
            par o lesdicts sauvages de la coste d'Arcadie leur vont
            faire la guerre. Ce serait un grand bien, qui pourroit
            trouver  la coste de la Floride quelque passage qui allast
            donner proche du susdict grand lac, o l'eau est sale, tant
            pour la navigation des vaisseaux, lesquels ne seroient
            subjects  tant de prils, comme ils sont en Canada, que
52/116      pour l'accourcissement du chemin de plus de trois cens
            lieues. Et est trs certain qu'il y a des rivieres en la
            coste de la Floride que l'on n'a point encore descouvertes;
            lesquelles vont dans les terres, o le pays y est trs bon &
            fertille, & de fort bons ports. Le pays & coste de la
            Floride peut avoir une autre temprature de temps, plus
            fertille en quantit de fruicts & autres choses, que celuy
            que j'ay veu; mais il ne peut y avoir des terres plus unies
            ny meilleures que celles que nous avons veus.

[Note 109: Vraisemblablement, la rivire de Gdac, ou _Chdiac_. On
l'appelait alors Souricoua, sans doute parce que c'tait le chemin des
Souriquois.]

[Note 110: L'le de Chdiac.]

[Note 111: Par le contexte, on voit que l'auteur parle du dtroit de
Canseau, qui n'a cependant ni autant de longueur, ni autant de largeur.]

[Note 112: Le nom de Cap-Breton a prvalu.]

[Note 113: Acadie. Il est possible que Champlain ait cru retrouver, dans
ce mot, un nom de la vieille Europe; mais il ne tarda pas  revenir de
cette ide, si toutefois ce n'est point ici une simple faute de
typographie. La commission de M. de Monts, qui est du 8 novembre de
cette anne 1603, renferme, entre autres, le passage suivant: Nous
tans ds long temps a, informez de la situation & condition des pas &
territoire de la Cadie... On lit, dans Jean de Laet, en tte d'un
chapitre de sa Description des Indes Occidentales: _Contres de la
Nouvelle-France qui regardent le Sud, lesquelles les Franois appellent
Cadie ou Acadie._ Si nous tenons ce nom des premiers voyageurs
franais, il est trs-probable qu'ils le tenaient eux-mmes des sauvages
du pays: car ce mot se retrouve dans plusieurs noms de l'endroit ou des
environs, comme Tracadie, Choubenacadie, qui sont certainement d'origine
sauvage.]

[Note 114: La baie Franaise, aujourd'hui la baie de Fundy.]

[Note 115: La rivire Saint-Jean, que les sauvages appelaient
_Ouigoudi_. (Voir dit. 1613, ch. III).]

            Les sauvages disent qu'en laditte grande baye de Chaleurs il
            y a une riviere qui a quelques vingt lieues dans les terres,
            o au bout est un lac[116] qui peut contenir quelques vingt
            lieues, auquel y a fort peu d'eau; qu'en est il asseiche,
            auquel ils trouvent dans la terre environ un pied ou un pied
            & demy, une manire de metail qui ressemble  de l'argent
            que je leur avois monstr; & qu'en un autre lieu proche
            dudict lac, il y a une mine de cuivre.

            Voil ce que j'ay appris desdicts sauvages.

[Note 116: Probablement le lac Mtapdiac. (Voir la carte de 1612.)]



            _Retour de l'Isle Perce  Tadousac, avec la description
            des ances, ports, rivieres, isles, rochers, ponts, bayes &
            basses qui sont le long de la coste du Nort._

                                  CHAPITRE XI.

            Nous partismes de l'Isle Perce le dix neuf jour du dict
            mois pour retourner  Tadousac. Comme nous fusmes  quelques
            trois lieues du Cap l'Evesque [117], nous fusmes contrariez
53/117      d'une tourmente, laquelle dura deux jours, qui nous feist
            relascher dedans une grande anse, en attendant le beau
            temps. Le lendemain, nous en partismes, & fusmes encores
            contrariez d'une autre tourmente. Ne voullant relascher, &
            pensant gaigner chemin, nous fusmes  la coste du Nort, le
            28e jour de juillet, mouiller l'ancre  une anse qui est
            fort mauvaise  cause des bancs de rochers qu'il y a. Cette
            anse[118] est par les 51e degr & quelques minutes [119].

[Note 117: La tradition, relativement  ce cap, ne parat pas s'tre
bien conserve; on ne le trouve mme pas mentionn dans la plupart de
nos cartes modernes. Parmi les anciens gographes, les uns le placent 
peu prs  mi-chemin entre le cap des Rosiers et Matane, et les autres 
quinze ou vingt lieues environ  l'est du cap Chate.]

[Note 118: Vraisemblablement la baie Moisie,  l'ouest de laquelle il y
a un banc de rochers trs-dangereux.]

[Note 119: Cette hauteur, qui est celle du dtroit de Belle-Isle, est
videmment trop forte. Suivant Bayfield, le fond de la baie Moisie est 
50 17'.]

            Le lendemain nous vinsmes mouiller l'ancre proche d'une
            riviere qui s'appelle Saincte Marguerite, o il y a de
            pleine mer quelques trois brasses d'eau, & brasse & demye de
            basse mer; elle va assez avant. A ce que j'ai vu dans terre
            du cost de l'Est, il y a un sault d'eau qui entre dans
            ladicte riviere, & vient de quelque cinquante ou soixante
            brasses de haut; d'o procde la plus grand part de l'eau
            qui descend dedans. A son entre, il y a un banc de sable,
            o il peut avoir de basse eau demy brasse. Toute la coste du
            cost de l'Est est sable mouvant; o il y a une poincte 
            quelque demy lieue [120] de ladicte riviere qui advance une
            demie lieue en la mer, & du cost de l'Ouest, il y a une
            petite isle. Cedict lieu est par les 50 degrez. Toutes ces
            terres sont trs mauvaises, remplies de sapins. La terre y
            est quelque peu haute, mais non tant que celle du Su.

[Note 120: A quelques deux lieues, se trouve la pointe  la Croix.
Il y a tout lieu de croire que le manuscrit portait _deux lieues_, et
que le typographe aura lu _demy lieue_.]

54/118      A quelques trois lieues, nous passasmes proche d'une autre
            riviere [121], laquelle sembloit estre fort grande, barre
            neantmoins la pluspart de rochers. A quelques 8 lieues [122]
            de l, il y a une pointe [123] qui advance une lieue & demye
             la mer, o il n'y a que brasse & demye d'eau. Pass cette
            poincte, il s'en trouve une autre [124]  quelque 4 lieues,
            o il y a assez d'eau. Toute cette coste est terre basse &
            sablonneuse.

[Note 121: La rivire des Rochers, qui se jette dans la baie du mme
nom.]

[Note 122: Dix-huit lieues. (Voir la note suivante).]

[Note 123: Cette pointe doit tre la pointe des Monts, qui est 
environ dix-huit lieues de la baie des Rochers; car, dans tous ces
parages, il n'y a pas d'autre pointe aussi considrable, et o il y ait
si peu d'eau. Peut-tre ne faut-il voir ici qu'une faute de typographie;
cependant, il est possible aussi que l'auteur ait t tromp par les
courants. Au bas de la pointe des Monts, il se fait, du ct du nord,
comme un immense remous; de sorte que le vaisseau tait port sur la
pointe, lorsque l'on croyait avoir  lutter contre la mare.]

[Note 124: Le cap Saint-Nicolas.]

            A quelque 4 lieues de l, il y a une anse o entre une
            riviere [125]. Il y peut aller beaucoup de vaisseaux du
            cost de l'Ouest. C'est une poincte basse qui advance
            environ d'une lieue en la mer. Il faut ranger la terre de
            l'Est[126] comme de trois cents pas pour pouvoir entrer
            dedans. Voil le meilleur port qui est en toute la coste du
            Nort; mais il y faict fort dangereux y aller, pour les
            basses & bancs de sable qu'il y en a en la plupart de la
            coste prs de deux lieues en mer.

[Note 125: La rivire de Manicouagan.]

[Note 126: Par rapport  la baie, ou  l'entre de larivire, il
faudrait dire: la terre du Nord. Mais, par rapport au cours de la
rivire mme, l'expression est juste.]

            On trouve,  quelques six lieues de l une baye [127] o il
            y a une isle de sable. Toute laditte baye est fort
            batturiere, si ce n'est du cost de l'Est, o il peut avoir
            quelque 4 brasses d'eau. Dans le canal qui entre dans
            laditte baye,  quelque 4 lieues de l, il y a une belle
55/119      anse, o entre une riviere. Toute cette coste est basse &
            sablonneuse. Il y descend un sault d'eau qui est grand. A
            quelques cinq lieues de l[128], il y a une poincte qui
            advance environ demy lieue en la mer, o il y a une
            ance[129]; & d'une poincte  l'autre, il y a trois lieues,
            mais ce n'est que battures o il y a peu d'eau.

[Note 127: La baie des Outardes.]

[Note 128: Une partie de ces cinq lieues doit se prendre dans l'entre
de la rivire aux Outardes; car, comme l'auteur le remarque un peu plus
loin, la pointe aux Outardes et celle des Betsiamis ne sont gure qu'
trois lieues l'une de l'autre.]

[Note 129: La pointe, l'anse et la rivire portent le nomde Betsiamis.]

            A quelque deux lieues, il y a une plage o il y a un bon
            port & une petite riviere, o il y a trois isles[130], & o
            des vaisseaux se pourroient mettre  l'abry.

[Note 130: Les lets de Jrmie.]

            A quelque trois lieues de l, il y a une poincte de sable
            qui advance environ une lieue, o au bout il y a un petit
            islet [131]. Puis, allant  l'Esquemin[132], vous rencontrez
            deux petites isles basses & un petit rocher  terre. Ces
            dictes isles sont environ  demy lieue de Lesquemin, qui est
            un fort mauvais port entour de rochers & asseche de basse
            mer. Et faut variser pour entrer dedans au derrire d'une
            petite poincte de rocher, o il n'y peut qu'un vaisseau. Un
            peu plus haut, il y a une riviere qui va quelque peu dans
            les terres, c'est le lieu o les Basques font la pesche des
            ballaines [133]. Pour dire vrit, le port ne vaut du tout
            rien.

[Note 131: Cette description ne peut gure convenir qu' la pointe 
Mille-Vaches, quoiqu'elle soit  environ neuf lieues des lets de
Jrmie. Comme il est difficile d'admettre que Champlain ait pu ne voir
que trois lieues l o il y en avait neuf, il faut supposer ou bien
qu'il y a eu quelque chose de pass dans le texte, ou bien que le
manuscrit Portait un 9, que le typographe aura pu prendre pour un 3.]

[Note 132: Aujourd'hui, on dit: les Escoumins.]

[Note 133: Environ une lieue plus haut que les Escoumins, se trouve
l'anse aux Basques.]

            Nous vinsmes de l audict port de Tadousac, le troisiesme
56/120      d'aoust. Toutes ces dictes terres cy-dessus sont basses  la
            coste, & dans les terres fort hautes. Ils ne sont si
            plaisantes ny fertilles que celles du Su, bien qu'elles
            soient plus basses.

            Voyl au certain tout ce que j'ay veu de cette ditte coste
            du Nort.



            _Les crmonies que font les Sauvages devant que d'aller 
            la guerre. Des sauvages Almouchicois & de leur monstrueuse
            forme. Discours du sieur de Prevert de Sainct-Malo sur la
            descouverture de la coste d'Arcadie; quelles mines il y a, &
            de la bont & fertilit du pays._

                                    CHAPITRE XII.

            Arrivant  Tadousac, nous trouvasmes les sauvages que nous
            avions rencontrez en la riviere des Irocois, qui avoient
            faict rencontre au premier lac, de trois canots irocois,
            lesquels se battirent contre dix autres de Montaignez, &
            apportrent les testes des Irocois  Tadousac, & n'y eut
            qu'un Montaignez bless au bras d'un coup de flche, lequel
            songeant quelque chose, il falloit que tous les 10 autres le
            meissent  excution pour le rendre content, croyant aussi
            que sa playe s'en doit mieux porter. Si ce dict sauvage
            meurt, ses parents vengeront sa mort soit sur leur nation,
            ou sur d'autres, ou bien il faut que les capitaines facent
            des presents aux parents du deffunct, affin qu'ils soyent
            contens, ou autrement, comme j'ay dict, ils useroient de
            vengeance, qui est une grande meschancet entre eux.

57/121      Premier que lesdicts Montaignez partissent pour aller  la
            guerre, ils s'assemblerent tous, avec leurs plus riches
            habits de fourrures, castors & autres peaux, parez de
            patenostres & cordons de diverses couleurs, & s'assemblerent
            dedans une grand place publique, o il y avoit au devant
            d'eux un Sagamo qui s'appeloit Begourat, qui les menoit  la
            guerre; & estoient les uns derrire les autres, avec leurs
            arcs & flesches, massues & rondelles, de quoi ils se parent
            pour se battre, & alloient sautant les uns aprs les autres,
            en faisant plusieurs gestes de leurs corps, ils faisoient
            maints tours de limaon. Aprs, ils commencrent  danser 
            la faon accoustume, comme j'ay dict cy-dessus, puis ils
            firent leur tabagie, & aprs l'avoir faict, les femmes se
            despouillerent toutes nues, pares de leurs plus beaux
            matachias, & se meirent dedans leurs canots ainsi nues en
            dansant, & puis elles se vindrent mettre  l'eau en se
            battant  coups de leurs avirons, se jettant quantit d'eau
            les unes sur les autres. Toutesfois elles ne se faisoient
            point de mal, car elles se paroient des coups qu'elles
            s'entre-ruoient. Aprs avoir faict toutes ces crmonies,
            elles se retirrent en leurs cabanes, & les sauvages s'en
            allrent  la guerre contre les Irocois.

            Le seiziesme jour d'aoust, nous partismes de Tadousac, &
            le 18 dudict mois arrivasmes  l'isle Perce, o nous
            trouvasmes le sieur Prevert, de Sainct Malo, qui venoit de
58/122      la mine o il avoit est[134] avec beaucoup de peine, pour
            la crainte que les sauvages avoient de faire rencontre de
            leurs ennemis, qui sont les Armouchicois, lesquels sont
            hommes sauvages du tout monstrueux pour la forme qu'ils
            ont[135]; car leur teste est petite, & le corps court, les
            bras menus comme d'un schelet, & les cuisses semblablement,
            les jambes grosses & longues, qui sont toutes d'une venue; &
            quand ils sont assis sur leurs talons, les genoux leur
            passent plus d'un demy pied par dessus la teste, qui est
            chose estrange, & semblent estre hors de nature. Ils sont
            neantmoins fort dispos & dterminez, & sont aux meilleures
            terres de toute la coste d'Arcadie[136]: aussi les Souricois
            les craignent fort. Mais, avec l'asseurance que ledict sieur
            de Prevert leur donna, il les mena jusqu' laditte mine, o
            les sauvages le guidrent [137]. C'est une fort haute
            montaigne advanant quelque peu sur la mer, qui est fort
            reluisante au soleil, o il y a quantit de verd de gris,
            qui procde de laditte mine de cuivre;_____.

[Note 134: Le sieur Prvert n'avait point vu par lui-mme ce qu'il
rapporte ici  Champlain; il s'tait content d'envoyer deux ou trois de
ses hommes, avec quelques sauvages,  la recherche des mines. Il ne faut
donc pas s'attendre  trouver beaucoup d'exactitude dans tout ce rcit.
Il nous faut, dit Lescarbot, liv. III, ch. XXVIII, retourner qurir
Samuel Champlein... afin qu'il nous dise quelques nouvelles de ce qu'il
aura veu & ou parmi les sauvages... Et afin qu'il ait un plus beau
champ pour rjouir ses auditeurs, je voy le sieur Prevert de Sainct Malo
qui l'attend  l'isle Perce, en intention de lui en bailler d'une; &
s'il ne se contente de cela, lui bailler encore avec la fable des
Armouchiquois la plaisante histoire du _Gougou_, qui fait peur aux
petits Enfans, afin que par aprs l'Historiographe Cayet soit aussi de
la partie en prenant cette monnoye pour bon aloy. Il n'y a l-dessus
qu'une remarque  faire: il tait beaucoup plus facile  Lescarbot, cinq
ou six ans plus tard, de tourner en ridicule la crdulit de Champlain,
qu' celui-ci de bien discerner du premier coup ce qu'il pouvait y avoir
de vrai ou de faux dans les rcits d'un homme dont il n'avait peut-tre
pas de raison alors de souponner la vracit.]

[Note 135: Les Souriquois taient sans doute intresss  donner au
sieur Prvert une aussi mauvaise ide que possible de leurs ennemis; et,
d'ailleurs, le sieur Prvert tait assez dispos  en inventer au
besoin, comme Champlain put bientt le constater par lui-mme. Les
Armouchicois, dit Lescarbot, sont aussi beaux hommes (souz ce mot je
comprens aussi les femmes) que nous, bien composs & dispos... (Liv.
III, ch. XXIX.)]

[Note 136: Ce passage donnerait  entendre que, dans l'origine, on
comprenait sous ce nom d'Acadie une bien plus grande tendue de ctes,
puisque le pays des Armouchiquois ne commenait qu'au-del du Knbec;
c'est du moins ce que nous assurent Champlain et le P. Biard, qui tous
deux visitrent les lieux. (Voir 1613, p. 39.)]

[Note 137: Champlain parle ici sur le rapport de Prvert.]

59/123      Au pied de laditte montaigne, il dit que de basse eau il y
            avoit en quantit de morceaux de cuivre, comme il nous en a
            monstr, lequel tombe du hault de la montaigne. Passant
            trois ou quatre lieues plus outre, tirant  la coste
            d'Arcadie, il y a une autre mine, & une petite riviere qui
            va quelque peu dans les terres, tirant au Su, o il y a une
            montaigne qui est d'une peinture noire, de quoy se peignent
            les sauvages. Puis,  quelques six lieues de la seconde
            mine, en tirant  la mer environ une lieue proche de la
            coste d'Arcadie, il y a une isle o se trouve une manire de
            metail qui est comme brun obscur, le coupant il est blanc,
            dont anciennement ils usoient pour leurs flesches &
            cousteaux, qu'ils battoient avec des pierres; ce qui me fait
            croire que ce n'est estain ny plomb, estant si dur comme il
            est; & leur ayant monstr de l'argent, ils dirent que celuy
            de ladicte isle est semblable; lequel ils trouvent dedans la
            terre comme  un pied ou deux. Ledict sieur Prevert a
            donn aux sauvages des coins & ciseaux, & d'autres choses
            necessaires pour tirer de ladicte mine, ce qu'ils ont promis
            de faire, & l'anne qu'il vient d'en apporter, & le donner
            audict sieur Prevert.

            Ils disent aussi qu' quelques cent ou 120 lieues il y a
            d'autres mines, mais ils n'osent y aller, s'il n'y a des
            franois parmy eux pour faire la guerre  leurs ennemis, qui
            les tiennent en leur possession.

            Cedict lieu o est la mine, qui est par les 44 degrez &
            quelques minutes [138] proche de ladicte coste de l'Arcadie
60/124      comme de cinq ou six lieues, c'est une manire de baye qui
            en son entre peut tenir quelques lieues de large, & quelque
            peu davantage de long, o il y a trois rivieres qui viennent
            tomber en la grand'Baye proche de l'isle de Sainct
            Jean[139], qui a quelque trente ou trente-cinq lieues de
            long, &  quelque six lieues de la terre du Su. Il y a aussi
            une autre petite riviere qui va tomber comme  moiti chemin
            de celle par o revint ledict sieur Prevert, o sont comme
            deux manires de lacs en cette dicte riviere. Plus y a aussi
            une autre petite riviere qui va  la painture. Toutes ces
            rivieres tombent en laditte Baye au Su-Est environ de
            laditte isle que lesdicts sauvages disent y avoir ceste mine
            blanche. Au cost du Nort de laditte Baye [140] sont les
            mines de cuivre, o il y a bon port pour des vaisseaux, &
            une petite isle  l'entre du port. Le fonds est vase &
            sable, o l'on peut eschouer les vaisseaux.

[Note 138: Si la description faite par le sieur Prvert, ou plutt par
ses hommes, se rapporte au bassin des Mines, comme le comprit Champlain
lui-mme (voir dit. 1613, ch. III), cette latitude est beaucoup trop
faible; le bassin des Mines est tout entier au-del du
quarante-cinquime degr.]

[Note 139: Aujourd'hui l'le du Prince-Edouard.]

[Note 140: On croit reconnatre ici, avec Champlain (dit. 1613, ch.
III), l'entre ou le canal du bassin des Mines, l'le Haute, et le port
ou havre  L'Avocat, o le fonds est vaseux & sablonneux, & les
vaisseaux y peuvent eschouer.]

            De ladicte mine jusques au commencement de l'entre
            desdittes rivieres, il y a quelques 60 ou 80 lieues par
            terre. Mais du cost de la mer, selon mon jugement, depuis
            la sortie de l'isle de Sainct Laurent & terre ferme [141],
            il peut y avoir plus de 50 ou 60 lieues jusques  la ditte
            mine.

[Note 141: De cette sortie, qui est videmment le dtroit de Canseau,
jusqu'au bassin des Mines, il y a, par mer, environ cent soixante
lieues.]

            Tout ce pas est trs beau & plat, o il y a de toutes les
            sortes d'arbres que nous avons veus allant au premier sault
            de la grande riviere de Canadas, fort peu de sapins &
            cyprez.

61/125      Voyl au certain ce que j'ay apprins & ouy dire audict sieur
            Prevert.



            _D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent
            Gougou, & de nostre bref & heureux retour en France.

                                  CHAPITRE XIII.

            Il y a encore une chose estrange, digne de reciter, que
            plusieurs sauvages m'ont asseur estre vray[142]: c'est que,
            proche de la Baye de Chaleurs, tirant au Su, est une isle o
            faict residence un monstre espouvantable que les sauvages
            appellent Gougou, & m'ont dict qu'il avoit la forme d'une
            femme, mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ils
            me disoient que le bout des mats de nostre vaisseau ne luy
62/126      fust pas venu jusques  la ceinture, tant ils le peignent
            grand; & que souvent il a devor & devore beaucoup de
            sauvages; lesquels ils met dedans une grande poche, quand il
            les peut attraper, & puis les mange; & disoient ceux qui
            avoient esvit le pril de ceste malheureuse beste, que sa
            poche estoit si grande, qu'il y eust pu mettre nostre
            vaisseau. Ce monstre faict des bruits horribles dedans ceste
            isle, que les sauvages appellent le Gougou; & quand ils en
            parlent, ce n'est que avec une peur si estrange qu'il ne se
            peut dire plus, & m'ont asseur plusieurs l'avoir veu. Mesme
            ledict sieur Prevert de Sainct Malo, en allant  la
            descouverture des mines, ainsi que nous avons dict au
            chapitre prcdent, m'a dict avoir pass si proche de la
            demeure de ceste effroyable beste, que luy & tous ceux de
            son vaisseau entendoient des sifflements estranges du bruit
            qu'elle faisoit, & que les sauvages qu'il avoit avec luy,
            luy dirent que c'estoit la mesme beste, & avoient une telle
            peur qu'ils se cachoient de toute part, craignant qu'elle
            fust venue  eux pour les emporter & qu'il me faict croire
            ce qu'ils disent, c'est que tous les sauvages en gnral la
            craignent & en parlent si estrangement, que si je mettois
            tout ce qu'ils en disent, l'on le tiendroit pour fables;
            mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable qui
            les tourmente de la faon.

            Voyl ce que j'ay appris de ce Gougou.

[Note 142: Les premiers voyageurs qui abordrent aux ctes du nouveau
monde taient bien disposs  y trouver un ordre de choses tout
diffrent de celui du monde ancien; et Champlain tout le premier, en
parcourant des rgions encore  peu prs inexplores, pouvait croire
trop facilement  l'existence de monstres fabuleux. Cependant, si l'on
considre ce rcit dans son ensemble, on verra qu'il ne fait gure que
rapporter textuellement ce que les sauvages et le sieur Prvert taient
unanimes  raconter. Mais, de ce qu'il admettait volontiers l'existence
du fait, il ne s'ensuit pas qu'il ait cru tout ce qu'on disait de ce
prtendu monstre. C'est ce que prouve assez la rflexion par laquelle il
termine: Mais je tiens que ce soit (qu'il faut que ce soit) la
residence de quelque diable qui les tourmente de la faon. Et Lescarbot
lui-mme, aprs avoir employ plus de deux pages  expliquer _les causes
des fausses visions & imaginations_, et  prouver que le Gougou, _c'est
proprement le remord de la conscience_, finit aussi par dire: Et n'est
pas incroyable que le diable possdant ces peuples ne leur donne
beaucoup d'illusions. Mais proprement, &  dire la vrit, ce qui a
fortifi l'opinion du Gougou a t le rapport dudit Prevert, lequel
contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de mme aloy, disant
qu'il avoit veu un Sauvage jouer  la croce contre un diable, & qu'il
voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant  Monsieur le diable il
ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit plaisir 
l'entendre, faisoit semblant de le croire, pour lui en faire dire
d'autres... Or si ledit Champlein a t credule, un savant personnage
que j'honore beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus
grand'faute, ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la
paix imprime l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein
sans nommer son autheur, & ayant baill les fables des Armouchiquois &
du Gougou pour bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable jouant 
la croce et aussi t imprim, il l'et creu, & mis par escrit, comme
le reste.]

            Premier que partir de Tadousac pour nous en retourner en
            France, un des Sagamo des Montagnez, nomm Bechourat[143],
63/127      donna son fils au sieur du Pont, pour l'emmener en France, &
            lui fut fort recommand par le grand Sagamo Anadabijou, le
            priant de le bien traiter & de lui faire veoir ce que les
            autres deux sauvages que nous avions remenez, avoient veu.
            Nous leur demandasmes une femme des Irocois qu'ils vouloient
            manger, laquelle ils nous donnrent, & l'avons aussi amene
            avec ledict sauvage. Le sieur de Prevert a aussi amen
            quatre sauvages: un homme qui est de la coste d'Arcadie, une
            femme & deux enfans des Canadiens.

[Note 143: Trs-probablement le mme que Begourat mentionn plus haut.
On sait que dans certaines critures de l'poque de Champlain les deux
lettres _ch_ avaient beaucoup de ressemblance avec le _g_.]

            Le 24e jour d'aoust, nous partismes de Gachepay, le vaisseau
            dudict sieur Prevert & le nostre. Le 2e jour de septembre,
            nous faisons estat d'estre aussi avant que le cap de Rase.
            Le cinquime jours dudict nous entrmes sur le banc o se
            fait la pesche du poisson. Le 16 dudict mois nous estions 
            la sonde qui peut estre  quelques 50 lieues d'Ouessant Le
            20 dudict mois, nous arrivasmes, par la grce de Dieu, avec
            contentement d'un chascun, & tousjours le vent favorable, au
            port du Havre-de-Grace.

                                 FIN.

Fin du Tome II.

(La page suivante est la page 130 qui est la page couverture du
Tome III.)





130

                               OEUVRES
                                 DE
                              CHAMPLAIN

                               PUBLIES
                          SOUS LE PATRONAGE
                        DE L'UNIVERSIT LAVAL

                  PAR L'ABB C.-H. LAVERDIRE, M. A.
              PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULT DES ARTS
                   ET BIBLIOTHCAIRE DE L'UNIVERSIT

                           SECONDE DITION

                              TOME III


                               QUBEC

               Imprim au Sminaire par GEO.-E. DESBARATS

                                 1870


131      _L'dition de 1613, qui fait suite  celle de 1603, est
         peut-tre la plus intressante et la plus utile de toutes
         celles que publia Champlain. Les faits y sont raconts dans
         l'ordre, quoique simplement; les descriptions de lieux y sont 
         leur place; le texte est partout accompagn de cartes ou de
         dessins, qui jettent toujours beaucoup de lumire sur des
         vnements si loigns de nous_.

         _Bien des personnes, sans en avoir fait un examen assez
         attentif, ont cru que l'dition de 1632 pouvait y suppler,
         parce quelle la reproduit en grande partie. Mais, quand elles
         voudront approfondir les choses, et s'en rendre exactement
         compte, elles s'apercevront bien vite que cette rimpression de
         1632 est tellement tronque parfois, qu'il est impossible de
         s'y reconnatre, et elles se verront forces de revenir 
         l'dition premire, surtout pour ce qui concerne l'Acadie, et
         les cotes de la Nouvelle-Angleterre_.


132

                              LES VOYAGES
                         DU SIEUR DE CHAMPLAIN
                        XAINTONGEOIS, CAPITAINE

                         ordinaire pour le Roy,
                             en la marine.

                         DIVISEZ EN DEUX LIVRES.

                                  ou,

         _JOURNAL TRES-FIDELE DES OBSERVATIONS faites s descouvertures
         de la nouvelle France: tant en la description des terres,
         costes, rivieres, ports, havres, leurs hauteurs, & plusieurs
         dclinaisons de la guide-aymant; qu'en la crance des peuples,
         leurs superstitions, faon de vivre & de guerroyer: enrichi de
         quantit de figures_.

         Ensemble deux cartes geografiques: la premire servant  la
         navigation, dresse selon les compas qui nordestent, sur
         lesquels les mariniers navigent: l'autre en son vray Mridien,
         avec ses longitudes & latitudes:  laquelle est adjoust le
         voyage du destroict qu'ont trouv les Anglois, au dessus de
         Labrador, depuis le 53e. degr de latitude, jusques au 63e en
         l'an 1612. cerchans un chemin par le Nord, pour aller  la
         Chine.


         A PARIS,

         Chez JEAN BERJON, rue S. Jean de Beauvais, au Cheval
         volant, & en sa boutique au Palais,  la gallerie
         des prisonniers.


                              MDCXIII.

                       AVEC PRIVILEGE DU ROY.

iii/135

         [Illustration]

         AU ROY.

         _SIRE, Vostre Majest peut avoir assez de
         cognoissance des descouvertures, faites pour son service de la
         nouvelle France (dicte Canada) par les escripts que certains
         Capitaines & Pilotes en ont fait, des voyages & descouvertures,
         qui y ont est faites, depuis quatre vingts ans, mais ils n'ont
         rien rendu de si recommandable en vostre Royaume, ny si
         profitable pour le service de vostre Majest & de ses subjects;
         comme peuvent estre les cartes des costes, havres, rivieres, &
         de la situation des lieux lesquelles seront representes par ce
         petit traict, que je prens la hardiesse d'adresser  vostre
         Majest, intitul Journalier des voyages & descouvertures que
         j'ay faites avec le sieur de Mons, vostre Lieutenant, en la
         nouvelle France: & me voyant pouss d'une juste recognoissance
         de l'honneur que j'ay reeu depuis dix ans, des commandements,
         tant de vostre Majest, Sire, que du feu Roy, Henry le Grand,
         d'heureuse mmoire, qui me commanda de faire les recherches &
         descouvertures les plus exactes qu'il me seroit possible: Ce
         que j'ay fait avec les augmentations, representes par les
         cartes, contenues en ce petit livre, auquel il se trouvera une
iv/136   remarque particulire des perils, qu'on pourrait encourir s'ils
         n'estoyent evitez: ce que les subjects de vostre Majest, qu'il
         luy plaira employer cy aprs, pour la conservation desdictes
         descouvertures pourront eviter selon la cognoissance que leur
         en donneront les cartes contenues en ce traict, qui servira
         d'exemplaire en vostre Royaume, pour servir  vostre Majest, 
         l'augmentation de sa gloire, au bien de ses subjects, & 
         l'honneur du service tres-humble que doit  l'heureux
         accroissement de vos jours._

         SIRE.

         Vostre tres-humble, tres-obeissant
         & tres-fidele serviteur & subject.

         CHAMPLAIN.

v/137

         [Illustration:]

                                  A
                          LA ROYNE REGENTE
                            MERE DU ROY.

         MADAME, Entre tous les arts les plus utiles & excellens, celuy
         de naviguer m'a tousjours sembl tenir le premier lieu: Car
         d'autant plus qu'il est hazardeux & accompagn de mille prils
         & naufrages, d'autant plus aussi est-il estim & relev par
         dessus tous, n'estant aucunement convenable  ceux qui manquent
         de courage & asseurance. Par cet art nous avons la cognoissance
         de diverses terres, rgions, & Royaumes. Par iceluy nous
         attirons & apportons en nos terres toutes sortes de richesses,
         par iceluy l'idoltrie du Paganisme est renvers, & le
         Christianisme annonc par tous les endroits de la terre. C'est
         cet art qui m'a ds mon bas aage attir  l'aimer, & qui m'a
         provoqu  m'exposer presque toute ma vie aux ondes impetueuses
         de l'Ocan, & qui m'a fait naviger & costoyer une partie des
         terres de l'Amrique & principalement de la Nouvelle France, o
         j'ay tousjours en desir d'y faire fleurir le Lys avec l'unique
         Religion Catholique, Apostolique & Romaine. Ce que je croy 
         present faire avec l'aide de Dieu, estant assist de la faveur
         de vostre Majest, laquelle je supplie tres-humblement de
         continuer  nous maintenir, afin que tout reussisse  l'honneur
vi/138   de Dieu, au bien de la France & splendeur de vostre Regne, pour
         la grandeur & prosperit duquel, je prierai Dieu, de vous
         assister tousjours de mille benedictions & demeureray.

         MADAME,

         _Vostre tres-humble, tres-obeissant
         & tres-fidele serviteur & subject._

         CHAMPLAIN.

vii/139

                        AUX FRANOIS, SUR LES
                    voyages du sieur de Champlain.

                               STANCES.


           _La France estant un jour  bon droit irrite_
             _De voir des estrangers l'audace tant vante,_
             _Voulans comme ranger la mer  leur merci,_
             _Et rendre injustement Neptune tributaire_
             _Estant commun  tous; ardente de cholere_
             _Appella ses enfans, & les tanoit ainsi._

         2

           _Enfans, mon cher soucy, le doux soin de mon ame,_
             _Quoy? l'honneur qui espoint d'une si douce flamme,_
             _Ne touche point vos coeurs? Si l'honneur de mon nom_
             _Rend le vostre pareil d'ternelle memoire,_
             _Si le bruit de mon los redonde  vostre gloire,_
             _Chers enfans, pouvs vous trahir vostre renom?_

         3

           _Je voy de l'estranger l'insolente arrogance,_
             _Entreprenant par trop, prendre la jouissance_
             _De ce grand Ocan, qui languit aprs vous,_
             _Et pourquoy le desir d'une belle entreprise_
             _Vos coeurs comme autresfois n'espoinonne & n'attise?_
             _Tousjours un brave coeur de l'honneur est jaloux._

         4

           _Apprens qu'on a veu les Franoises armes_
             _De leur nombre couvrir les pleines Idumes,_
             _L'Afrique quelquefois a veu vos devanciers,_
             _L'Europe en a trembl, & la fertile Asie_
             _En a est souvent d'effroy toute saisie,_
             _Ces peuples sont tesmoins de leurs actes guerriers._

         5

           _Ainsi moy vostre mere en armes si fconde_
             _J'ay fait trembler soubs moy les trois parts de ce monde._
viii/140     _La quarte seulement mes armes n'a goust._
             _C'est ce monde nouveau dont l'Espagne rostie._
             _Jalouse de mon los, seule se glorifie,_
             _Mon nom plus que le sien y doit estre plant._

         6

           _Peut estre direz vous que mon ventre vous donne_
             _Ce que pour estre bien, Nature vous ordonne,_
             _Que vous avez le Ciel clment & gracieux,_
             _Que de chercher ailleurs se rendre  la fortune,_
             _Et plus se confier  une traistre Neptune,_
             _Ce seroit s'hazarder sans espoir d'avoir mieux._

         7

           _Si les autres avoyent leurs terres cultives,_
             _De fleuves & ruisseaux plaisamment abbreuves_
             _Et que l'air y fut doux: sans doute ils n'auroyent pas_
             _Dans ce pays lointain port leur renomme_
             _Que foible on la verroit dans leurs murs enferme_
             _Mais pour vaincre la faim, on ne craint le trespas._

         8

           _Il est vray chers enfans, mais ne faites vous compte_
             _De l'honneur, qui le temps & sa force surmonte?_
             _Qui seul peut faire vivre en immortalit?_
             _Ha! je say que luy seul vous plaist pour recompense,_
             _Alls donc courageux, ne souffrez, ceste offense,_
             _De souffrir tels affrons, ce serait laschet._

         9

           _Je n'en sentirois pas la passion si forte,_
             _Si nature n'ouvroit  ce dessein la porte,_
             _Car puis qu'elle a voulu me bagner les costs_
             _De deux si larges mers: c'est pour vous faire entendre_
             _Que guerriers il vous faut mes limites estendre_
             _Et rendre des deux parts les peuples surmonts._

         10

           _C'est trop, c'est trop long temps se priver de l'usage,_
             _D'un bien que par le Ciel vous eustes en partage,_
ix/141       _Alls donc courageux, faites bruire mon los,_
             _Que mes armes par vous en ce lieu soyent portes_
             _Rends par la vertu les peines surmontes_
             _L'honneur est tant plus grand que moindre est le repos._

         11

           _Ainsi parla la France: & les uns approuverent_
             _Son discours, par les cris qu'au Ciel ils eslevrent,_
             _D'autres faisoient semblant de louer son dessein,_
             _Mais nul ne s'efforait de la rendre contente,_
             _Quand Champlain luy donna le fruit de son attente._
             _Un coeur fort gnreux ne peut rien faire en vain._

         12

           _Ce dessein qui portait tant de peines diverses,_
             _De dangers, de travaux, d'espines de traverss,_
             _Luy servit pour monstrer qu'une entire vertu_
             _Peut rompre tous efforts par sa perseverance_
             _Emporter, vaincre tout: un coeur plein de vaillance_
             _Se monstre tant plus grande plus il est combattu._

         13

           _Franois, chers compagnons, qu'un beau desir de gloire_
             _Espoinonnant vos coeurs, rende vostre mmoire_
            _Illustre  jamais; venez braves guerriers,_
             _Non non ce ne sont point des esperances vaines._
             _Champlain a surmont les dangers & les peines:_
             _Vens pour recueillir mille & mille lauriers._

         14

           _HENRY mon grand Henry  qui la destine_
             _Impiteuse a trop tost la carrire borne,_
             _Si le Ciel t'eust laiss plus long temps icy bas,_
             _Tu nous eusses assembl la France avec la Chine :_
             _Tu ne mritais moins que la ronde machine,_
             _Et l'eussions veu courber sous l'effort de ton bras._

         15

           _Et toy sacr fleuron, digne fils d'un tel Prince,_
             _Qui luit comme un soleil aux yeux de ta Province,_
x/142        _Le Ciel qui te reserve  un si haut dessein,_
             _Face un jour qu'arrivant l'effect de mon envie,_
             _Je verse en t'y servant & le sang, & la vie,_
             _Je ne quiers autre honneur si tel est mon destin._

         16

           _Tes armes  mon Roy,  mon grand Alexandre!_
             _Iront de tes vertus un bon odeur espandre_
             _Au couchant & levant. Champlain tout glorieux_
             _D'un desir si hautain ayant l'ame eschauffe_
             _Aux fins de l'Ocan plantera ton trophe,_
             _La grandeur d'un tel Roy doit voler jusqu'aux Cieux._


                                             L'ANGE Paris.


xi/143


         A MONSIEUR DE CHAMPLAIN Sur son livre & ses cartes marines.

                           ODE.

       _Que desire tu voir encore_
             _Curieuse tmrit:_
             _Tu cognois l'un & l'autre More,_
             _En ton cours est-il limit?_
             _En quelle coste recule_
             _N'es-tu pas sans frayeur alle?_
             _Et ne sers tu pas de raison?_
             _Que l'ame est un feu qui nous pousse,_
             _Qui nous agite et se courouce_
             _D'estre en ce corps comme en prison?_

       _Tu ne trouves rien d'impossible,_
             _Et mesme le chemin des Cieux_
             _ peine reste inaccessible_
             _A ton courage ambitieux._
             _Encore un fugitif Ddale,_
             _Esbranlant son aisle ingale_
             _Eut l'audace d'en approcher,_
             _Et ce guerrier qui de la nue_
             _Vid la jeune Andromede nue_
             _Preste  mourir sur le rocher._

        _Que n'ay je leur aisle asseure,_
             _Ou celle du vent plus lger,_
             _Ou celles des fils de Bore_
             _Ou l'Hippogriphe de Roger._
             _Que ne puis-je par characteres_
             _Parfums & magiques mysteres_
             _Courir l'un & l'autre Element._
             _Et quand je voudrais l'entreprendre_
             _Aussi-tost qu'un daimon me rendre_
             _Au bout du monde en un moment._

        _Non point qu'alors je me promette_
             _D'aller au sejour eslev_
             _Qu'avec une longue lunette_
             _On a dans la lune trouv;_
             _Ny d'apprendre si les lumires_
             _D'esclairer au ciel coustumieres,_
xii/144      _Et qui sont nos biens & nos maux,_
             _D'humides vapeurs sont nourries,_
             _Comme icy bas dans les prairies_
             _D'herbe on nourit les animaux._

        _Mais pour aller en asseurance_
             _Visiter ces peuples tous nuds_
             _Que la bien heureuse ignorance_
             _En long repos a maintenus._
             _Telle estoit la gent fortune_
             _Au monde la premire ne,_
             _Quand le miel en ruisseaux fondoit_
             _Au sein de la terre fleurie_
             _Et telle se voit l'Hetrurie_
             _Lors que Saturne y commandoit._

        _Quels honneurs & quelles louanges_
             _Champlain ne doit point esperer,_
             _Qui de ces grands pays estranges_
             _Nous a seu le plan figurer_
             _Ayant neuf fois tenu la sonde_
             _Et port dans ce nouveau monde_
             _Son courage aveugle aux dangers,_
             _Sans craindre des vents les haleines_
             _Ny les monstrueuses Baleines_
             _Le butin des Basques lgers._

        _Esprit plus grand que la fortune_
             _Patient & laborieux._
             _Tousjours soit propice Neptune_
             _A tes voyages glorieux._
             _Puisses tu d'aage en aage vivre,_
             _Par l'heureux effort de ton livre:_
             _Et que la mesme ternit_
             _Donne tes chartes renommes_
             _D'huile de cdre perfumes_
             _En garde  l'immortalit._


                                              Motin.


xiii/145

                        SOMMAIRES DES CHAPITRES

         LIVRE PREMIER

         _Auquel sont descrites les descouvertures de la coste d'Acadie
         & de la Floride._

         L'utilit du commerce a induit plusieurs Princes  recercher un
         chemin plus facile pour trafiquer avec les Orientaux. Plusieurs
         voyages qui n'ont point russi. Resolution des Franois  cet
         effect. Entreprise du sieur de Mons. Sa commission, &
         revocation d'icelle. Nouvelle commission au mesme sieur de
         Mons. Chap. I.

         Description de l'isle de Sable: Du Cap Breton, de la Heve: Du
         port au Mouton: Du port du cap Negre: Du cap & Baye de Sable:
         De l'isle aux Cormorans: Du cap Fourchu: De l'isle longue: De
         la baye saincte Marie: Du port saincte Marguerite, & de toutes
         les choses remarquables qui sont le long de ceste coste. Chap.
         II.

         Description du port Royal & des particularitez d'iceluy. De
         l'isle haute. Du port aux Misnes. De la grande baye Franoise.
         De la riviere sainct Jean, & ce que nous avons remarqu depuis
         le port aux Misnes jusques  icelle. De l'isle appelle par les
         Sauvages Methane. De la riviere des Etechemins & de plusieurs
         belles isles qui y sont. De l'isle de saincte Croix, & autres
         choses remarquables d'icelle coste. Chap. III.

         Le sieur de Mons ne trouvant point de lieu plus propre pour
         faire une demeure arreste, que l'isle de saincte Croix, la
         fortifie & y fait des logemens. Retour des vaisseaux en France,
         & de Ralleau Secrtaire d'iceluy sieur de Mons, pour mettre
         ordre  quelques affaires. Chap. IV.

         De la coste, peuples & rivieres de Norembeque, & de tout ce qui
         s'est pass durant les descouvertures d'icelle. Chap. V.

         Du mal de terre, fort cruelle maladie. A quoy les hommes &
         femmes Sauvages passent le temps durant l'hyver: & tout ce qui
         se passe en l'habitation durant l'hyvernement. Chap. VI.

         Descouvertures de la coste des Almouchiquois, jusques au 42e
         degr de latitude: & des particularits de ce voyage. Chap.
         VII.

         Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois,
         & de ce que nous y avons remarqu de particulier. Chap. VIII.

         Retour des descouvertures de la coste des Almouchiquois. Chap.
         IX.

         L'habitation qui estoit en l'isle de saincte Croix transporte
         au port Royal, & pourquoy. Chap. X.

         Ce qui se passa depuis le partement du sieur de Mons, jusques 
         ce que voyant qu'on n'avoit point nouvelles de ce qu'il avoit
         promis, on partit du port Royal pour retourner en France. Chap.
         XI.

         Partement du Port Royal, pour retourner en France. Rencontre de
         Ralleau au cap de Sable, qui fit rebrousser chemin. Chap. XII.

         Le sieur de Poitrincourt part du port Royal, pour faire des
         descouvertures. Tout ce que l'on y vit, & ce qui y arriva
         jusques  Malebarre. Chap. XIII.

         Continuation des susdites descouvertures, & ce qui y fut
         remarqu de singulier. Chap. XIV.

         L'incommodit du temps, ne permettant pour lors, de faire
         d'avantage de descouvertures, nous fit resoudre de retourner en
         l'habitation: & ce qui nous arriva jusques  icelle. Chap. XV.

xiv/146  Retour des susdites descouvertures & ce qui se passa durant
         l'hyvernement. Chap. XVI.

         Habitation abandonne. Retour en France du sieur de
         Poitrincourt & de tous ses gens. Chap. XVII.

         LIVRE SECOND

         _Auquel sont descrits les voyages faits au grand fleuve sainct
         Laurens, far le sieur de Champlain._

         Resolution du sieur de Mons, pour faire les descouvertures
         par dedans les terres: sa commission & enfrainte d'icelle, par
         des Basques, qui desarmerent le vaisseau de Pont-grav; &
         l'accord qu'ils firent aprs entre eux. Chap. I.

         De la riviere de Saguenay, & des Sauvages, qui nous y vindrent
         abborder. De l'isle d'Orlans, & de tout ce que nous y avons
         remarqu de singulier. Chap. II.

         Arrive  Qubec, o nous fismes nos logemens. Sa situation.
         Conspiration contre le service du Roy, & ma vie, par aucuns de
         nos gens. La punition qui en fut faite, & tout ce qui se passa
         en cet affaire. Chap. III.

         Retour du Pont-grav en France. Description de nostre logement,
         & du lieu o sejourna Jaques Quartier en l'an 1535. Chap. IV.

         Semences & vignes plantes  Qubec. Commencement de l'yver &
         des glaces. Extresme necessit de certains sauvages. Chap. V.

         Maladie de la terre  Qubec. Le suject de l'hyvernement.
         Description dudit lieu. Arrive du sieur de Marais, gendre de
         Pont-grav, audit Qubec Chap. VI.

         Partement de Qubec jusques  l'isle saincte Esloy, & de la
         rencontre que j'y fis des sauvages Algoumequins, & Ochatequins.
         Chap. VII.

         Retour  Qubec: & depuis continuation avec les sauvages
         jusques au saut de la riviere des Yroquois. Chap. VIII.

         Partement du saut de la riviere des Yroquois. Description d'un
         grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes audit
         lac, & de la faon & conduite qu'ils usent en allant attaquer
         les Yroquois. Chap. IX.

         Retour de la Bataille & ce qui se passa par le chemin. Chap. X.

         Retour en France & ce qui se passa jusques au rembarquement.
         Chap. XI.


                          SECOND VOYAGE DU SIEUR
                              de Champlain.

         Partement de France pour retourner en la nouvelle France: & ce
         qui se passa jusques  nostre arrive en l'habitation. Chap. I.

         Partement de Qubec pour aller assister nos sauvages alliez 
         la guerre contre les Yroquois leurs ennemis & tout ce qui se
         passa jusques  nostre retour en l'habitation. Chap. II.

         Retour en France. Rencontre d'une Baleine & de la faon qu'on
         les prent Chap. III.



xv/147                    LE TROISIESME VOYAGE DU
                    sieur de Champlain en l'anne 1611.

         Partement de France pour retourner en la Nouvelle France. Les
         dangers & autres choses qui arriverent jusques en l'habitation.
         Chap. I.

         Descente  Quebec pour faire raccommoder la barque. Partement
         dudit Quebecq pour aller au saut trouver les sauvages &
         recognoistre un lieu propre pour une habitation. Chap. II.

         Deux cens sauvages rameinent le Franois qu'on leur avoit
         baill, & remmenrent leur sauvage qui estoit retourn de
         France. Plusieurs discours de part & d'autre. Chap. III.

         Arrive  la Rochelle. Association rompue entre le sieur de
         Mons & ses associs les sieurs Colier & le gendre de Rouen.
         Envie des Franois touchant les nouvelles descouvertures de la
         nouvelle France. Chap. IV.

         Intelligence des deux cartes Geografiques de la nouvelle
         France.

xvi/148  Plus est adjout le voyage  la petite carte du destroit
         qu'ont trouv les Anglois au dessus de Labrador depuis le 53e
         degr de latitude, jusques au 63e qu'ils ont descouvert en
         ceste presente anne 1612. pour trouver un passage d'aller  la
         Chine par le Nort, s'il leur est possible: & ont hyvern au
         lieu o est ceste marque, Q. Ce ne fut pas sans avoir beaucoup
         endur de froidures, & furent contraincts de retourner en
         Angleterre: ayans laiss leur chef dans les terres du Nort, &
         depuis six mois, trois autres vaisseaux sont partis pour
         pntrer plus avant, s'ils peuvent, & par mesmes moyens voir
         s'ils trouveront les hommes qui ont est delaissez audict pays.


                             EXTRAIT DU PRIVILEGE.

         Par lettres patentes du Roy donnes  Paris, le 9 de janvier,
         1613. & de nostre rgne le 3, par le Roy en son conseil
         PERREAU: & scelles en cire jaune sur simple queue, il est
         permis  JEAN BERJON, Imprimeur & Libraire en ceste ville de
         Paris, imprimer ou faire imprimer par qui bon luy semblera un
         livre intitul. _Les Voyages de Samuel de Champlain
         Xainctongeois, Capitaine ordinaire pour le Roy en la Marine,
         etc._ pour le temps & terme de six ans entiers & consecutifs 
         commencer du jour que ledit livre aura est achev d'imprimer,
         jusques audit temps de six ans. Estant semblablement fait
         deffenses par les mesmes lettres,  tous Imprimeurs, marchans
         Libraires, & autres quelconques, d'imprimer, ou faire imprimer,
         vendre ou distribuer ledit livre durant ledit temps, sans
         l'exprs contentement dudit BERJON, ou de celuy  qui il en
         aura donn permission, sur peine de confiscation desdicts
         livres la part qu'ils seront trouvez, & d'amende arbitraire,
         comme plus  plein est dclar esdictes lettres.


1/149

         [Illustration:]

                              LES VOYAGES
                        DU SIEUR DE CHAMPLAIN
                       XAINTONGEOIS, CAPITAINE
                        ordinaire pour le Roy,
                             en la marine.

         _OU JOURNAL TRES-FIDELE DES OBSERVATIONS faites s
         descouvertures de la nouvelle France: tant en la description
         des terres, costes, rivieres, ports, havres, leurs hauteurs, &
         plusieurs declinaisons de la guide-aymant; qu'en la crance des
         peuples, leurs superstitions, faon de vivre & de guerroyer:
         enrichi de quantit de figures._

         Ensemble deux cartes gographiques: la premire servant  la
         navigation, dresse selon les compas qui nordestent, sur
         lesquels les mariniers navigent: l'autre en son vray Mridien,
         avec ses longitudes & latitudes:  laquelle est adjoust le
         voyage du destroict qu'ont trouv les Anglois, au dessus de
         Labrador, depuis le 53e. degr de latitude, jusques au 63e en
         l'an 1612. cerchans un chemin par le Nord, pour aller  la
         Chine.



                             LIVRE PREMIER



         _L'utilit du commerce a induit plusieurs Princes  rechercher
         un chemin plus facile pour trafiquer avec les Orientaux.
         Plusieurs voyages qui n'ont pas reussy. Resolution des Franois
          cet effect. Entreprise du sieur de Mons: sa commission,
         revocation d'icelle. Nouvelle commission au mesme sieur de Mons
         pour continuer son entreprise._

                               CHAPITRE I.

         Selon la diversit des humeurs les inclinations sont
         diffrentes: & chacun en sa vacation a une fin particuliere.
         Les uns tirent au proffit, les autres  la gloire, & aucuns au
2/150    bien public. Le plus grand est au commerce, & principalement
         celuy qui se faict sur la mer. De l vient le grand soulagement
         du peuple, l'opulence & l'ornement des republiques. C'est ce
         qui a eslev l'ancienne Rome  la Seigneurie & domination de
         tout le monde. Les Vnitiens  une grandeur esgale  celle des
         puissans Roys. De tout temps il a fait foisonner en richesses
         les villes maritimes, dont Alexandrie & Tyr sont si clbres: &
         une infinit d'autres, lesquelles remplissent le profond des
         terres aprs que les nations estrangeres leur ont envoy ce
         qu'elles ont de beau & de singulier. C'est pourquoy plusieurs
         Princes se sont efforcez de trouver par le Nort, le chemin de
         la Chine, afin de faciliter le commerce avec les Orientaux,
         esperans que ceste route seroit plus brieve & moins perilleuse.

         En l'an 1496, le Roy d'Angleterre commit  ceste recherche Jean
         Chabot[1] & Sebastien son fils. Environ le mesme temps Dom
         Emanuel Roy de Portugal y envoya Gaspar Cortereal, qui retourna
         sans avoir trouv ce qu'il pretendoit: & l'anne d'aprs
         reprenant les mesmes erres, ils mourut en l'entreprise, comme
         fit Michel son frre qui la continuoit obstinment. Es annes
         1534. & 1535, Jacques Quartier [2] eut pareille commission du
3/151    Roy Franois I, mais il fut arrest en sa course. Six ans aprs
         le sieur de Roberval l'ayant renouvele, envoya Jean Alfonce
         Xaintongeois plus au Nort le long de la coste de Labrador, qui
         en revint aussi savant que les autres. Es annes 1576, 1577 &
         1578 Messire Martin Forbicher[3] Anglois fit trois voyages
         suivant les costes du Nort. Sept ans aprs Hunfrey Gilbert [4]
         aussi Anglois partit avec cinq navires, & s'en alla perdre sur
         l'isle de Sable, o demeurrent trois de ses vaisseaux. En la
         mesme anne [5], & s deux suivantes Jean Davis Anglois fit
         trois voyages pour mesme subject, & pntra soubs les 72
         degrez, & ne passa pas un destroit qui est appel aujourdhui de
         son nom. Et depuis luy le Capitaine Georges en fit aussi un en
         l'an 1590, qui fut contraint  cause des glaces, de retourner
         sans avoir rien descouvert. Quant aux Holandois ils n'en ont
         pas eu plus certaine cognoissance  la nouvelle Zemble.

[Note 1: La commission fut donne nommment  Jean Cabot et  ses fils
Louis, Sbastien et Sanche, et  leurs hritiers et ayans cause:
_Dilectis nobis Ioanni Caboto, civi Venetiarum, Ludovico, Sebastiano &
Sancio filiis dicti Ioannis, & eorum ac cujuslibet eorum haeredibus ac
deputatis..._ (Mmoires des Commissaires, t. II, p. 409). Cette
commission est date du 5 mars de la onzime anne du rgne de Henri
VII. Or Henri fut couronn le 30 octobre 1485. La commission est donc du
5 mars 1496, suivant le style nouveau, et 1495 suivant l'ancien style,
Pques tombant cette anne le 1er avril.]

[Note 2: L'auteur, dans la relation de son voyage de 1603, crit Jacques
Cartier. Il semble que, dans celle-ci, il ait adopt l'orthographe de
Lescarbot; cependant le capitaine malouin signait Cartier, comme en font
foi les registres de Saint-Malo.]

[Note 3: Sir Martin Frobisher, natif de Doncaster, dans le comt d'York.
On peut voir la relation de ses voyages dans Hakluyt, tome III, et la
traduction franaise dans les _Voyages au Nord._]

[Note 4: Sir Humphrey Gilbert obtint une commission de la reine
d'Angleterre, ds l'anne 1578. Mais le premier voyage qu'il entreprit
cette anne manqua compltement, tant par la dsertion d'un grand nombre
de ses associs, que par suite d'une violente tempte, qui le fora de
retourner en Angleterre. En vertu de la mme commission, il ralisa
enfin, cinq ans plus tard (1583), un voyage aux ctes de l'Amrique, o
il prit lui et tous ses compagnons.]

[Note 5: Le premier voyage de Davis eut lieu en 1585.]

         Tant de navigations & descouvertures vainement entreprises avec
         beaucoup de travaux & despences, ont fait resoudre noz Franois
         en ces dernires annes,  essayer de faire une demeure
         arreste s terres que nous disons la Nouvelle France, esperans
         parvenir plus facilement  la perfection de ceste entreprise,
4/152    la Navigation commeneant en la terre d'outre l'Ocan, le long
         de laquelle se fait la recherche du passage desir: Ce qui
         avoit meu le Marquis de la Roche en l'an 1598,[6] de prendre
         commission du Roy pour habiter ladite terre. A cet effect il
         deschargea des hommes & munitions en l'Isle de Sable: mais les
         conditions qui luy avoient est accordes par sa Majest lui
         ayant est dnies, il fut contraint de quitter son entreprise,
         & laisser l ses gens. Un an aprez le Capitaine Chauvin en prit
         une autre pour y conduire d'autres hommes: & peu aprez estant
         aussi revocque[7], il ne poursuit pas davantage.

         Aprez ceux cy[8], nonobstant toutes ces variations &
         incertitudes, le sieur de Mons voulut tenter une chose
         desespere: & en demanda commission  sa Majest: recognoissant
         que ce qui avoit ruin les entreprinses prcdentes, estait
         faute d'avoir assist les entrepreneurs, qui, en un an, ny
5/153    deux, n'ont peu recognoistre les terres & les peuples qui y
         sont: ny trouver des ports propres  une habitation. Il proposa
          sa Majest un moyen pour supporter ces frais sans rien tirer
         des deniers Royaux, asavoir, de lui octroyer privativement 
         tous autres la traitte de peleterie d'icelle terre. Ce que luy
         ayant est accord, il se mit en grande & excessive despence: &
         mena avec luy bon nombre d'hommes de diverses conditions: & y
         fit bastir des logemens necessaires pour ses gens: laquelle
         despence il continua trois annes consecutives, aprez
         lesquelles, par l'envie & importunit de certains marchans
         Basques & Bretons, ce qui luy avoit est octroy, fut revocqu
         par le Conseil, au grand prejudice d'iceluy sieur de Mons:
         lequel par telle revocation fut contraint d'abbandonner tout,
         avec perte de ses travaux & de tous les utensilles dont il
         avoit garny son habitation.

[Note 6: Lescarbot et Champlain, dit M. Ferland, en parlant de
l'entreprise du marquis de la Roche (Cours d'Histoire du Canada, I, p.
60), tenaient leurs renseignements du sieur de Poutrincourt. Nous
prfrons suivre Bergeron, qui crivait vers le mme temps, parce que la
vrit de son rcit est confirme par une notice sur le marquis de La
Roche, insre dans la Biographie Gnrale des Hommes Illustres de la
Bretagne. Voici ce que dit Bergeron  ce sujet: Le Marquis de la Roche
donc tant all, suivant sa premire commission (1578), ds le temps
de Henri III, en l'ile de Sable, & voulant dcouvrir davantage, il fut
rejet par la violence du vent en moins de douze jours jusqu'en
Bretagne, o il fut retenu prisonnier cinq ans (ou plus de sept,
suivant M. Pol de Courcy) par le duc de Mercoeur. Cependant les gens
qu'il avoit laiss en l'le de Sable, ne vcurent tout ce temps-l que
de pche, & de quelques vaches & autres btes provenant de celles que
ds l'an 1518 le baron de Lery y avoit laisses. Enfin le marquis tant
dlivr de prison, comme il eut cont au Roy son adventure, le pilote
_Chef-d'hotel_ eut commandement allant aux terres neuves, de recueillir
ces pauvres gens; ce qu'il fit, & n'en trouva que douze de reste, qu'il
ramena en France. Mais le Marquis aiant obtenu sa seconde commission
(1598) ne peut continuer ces voyages, prvenu de mort bientt aprs.
(Trait de la Navigation, ch. XX.)]

[Note 7: Suivant l'dition de 1632, le sieur Chauvin fit de suite un
second voyage, qui fut aussi fructueux que le premier. Il en veut faire
un troisiesme mieux ordonn; mais il n'y demeure longtemps sans estre
saisi de maladie, qui l'envoya en l'autre monde. (Premire partie, ch,
VI.)]

[Note 8: En 1603, aprs la mort du commandeur de Chastes.]

         Mais comme il eut fait raport au Roy de la fertilit de la
         terre; & moy du moyen de trouver le passage de la Chine[9],
         sans les incommoditez des glaces du Nort, ny les ardeurs de la
         Zone torride, soubs laquelle nos mariniers passent deux fois en
         allant & deux fois en retournant, avec des travaux & prils
         incroyables, sa Majest commanda [10] au sieur de Mons de faire
         nouvel quipage & renvoyer des hommes pour continuer ce qu'il
         avoit commenc. Il le fit. Et pour l'incertitude de sa
         commission il changea de lieu, afin d'oster aux envieux
6/154    l'ombrage qu'il leur avoit apport; meu aussi de l'esperance
         d'avoir plus d'utilit au dedans des terres o les peuples sont
         civilisez, & est plus facile de planter la foy Chrestienne &
         establir un ordre comme il est necessaire pour la conservation
         d'un pas, que le long des rives de la mer, o habitent
         ordinairement les sauvages: & ainsi faire que le Roy en puisse
         tirer un proffit inestimable: Car il est ais  croire que les
         peuples de l'Europe rechercheront plustost cette facilit que
         non pas les humeurs envieuses & farouches qui suivent les
         costes & les barbares.

[Note 9: L'auteur,  cette poque, n'avait encore sur la fin de la
grande riviere de Canada que les renseignements qu'il avait pu obtenir
de quelques sauvages.]

[Note 10: Il s'agit ici de la commission de 1608.]



         _Description de l'isle de Sable: Du Cap Breton; De la Hve; Du
         port au Mouton; Du port du Cap Negre: Du cap & baye de Sable:
         De l'isle aux Cormorans: Du cap Fourchu: De l'isle Longue: De
         la baye saincte Marie: Du port de saincte Marguerite: & de
         toutes les choses remarcables qui sont le long de cette coste._

                                  CHAPITRE II.

         Le sieur de Mons, en vertu de sa commission [11], ayant par
         tous les ports & havres de ce Royaume fait publier les defences
         de la traitte de pelleterie  luy accorde par sa Majest,
7/155    amassa environ 120 artisans, qu'il fit embarquer [12] en deux
         vaisseaux: l'un du port de 120 tonneaux, dans lequel commandoit
         le sieur de Pont-grav: & l'autre de 150, o il se mit avec
         plusieurs gentilshommes.

[Note 11: Cette premire commission de M. de Mons est du 8 novembre
1603. Elle est cite par Lescarbot, liv. IV, ch. I.]

[Note 12: Lescarbot donne, sur cet embarquement, quelques dtails de
plus: Le sieur de Monts, dit-il, liv. IV, ch. II, fit quipper deux
navires, l'un souz la conduite du Capitaine Timothe du Havre de Grce,
l'autre du Capitaine Morel de Honfleur. Dans le premier il se mit avec
bon nombre de gens de qualit tant gentils-hommes qu'autres... Et le
sieur de Poutrincourt s'embarqua avec ledit sieur de Monts, & quant &
lui fit porter quantit d'armes & munitions de guerre.]

         Le septiesme d'Avril mil six cens quatre, nous partismes du
         Havre de grace, & Pont-grav le 10, qui avoit le rendes-vous 
         Canceau[13] 20 lieues du cap Breton [14]. Mais comme nous
         fusmes en pleine mer le sieur de Mons changea d'advis & prit sa
         route vers le port au Mouton,  cause qu'il est plus au midy, &
         aussi plus commode pour aborder, que non pas Canceau.

[Note 13: Ce mot, que les Anglois crivent _Canso_, est d'origine
sauvage, suivant Lescarbot.]

[Note 14: Il s'agit ici du cap qui a donn son nom  l'le du
Cap-Breton. En cette terre, dit Thvet (Grand Insulaire), il y a une
province nomme Campestre de Berge, qui tire au Sud-Est: en ceste
province gist  l'est le cap ou promontoire de Lorraine, ainsi par nous
nomm; & autres lui ont donn le nom de _Cap des Bretons_,  cause que
c'est l que les Bretons, Biscains & Normands vont & costoyent allans en
terre-neuve pour pescher des molus.]

         Le premier de May nous eusmes cognoissance de l'isle de Sable,
         o nous courusmes risque d'estre perduz par la faute de nos
         pilotes qui s'estoient trompez en l'estime qu'ils firent plus
         de l'avant que nous n'estions de 40 lieues.

         Ceste isle est esloigne de la terre du cap Breton de 30
         lieues, nort & su, & contient environ 15 lieues. Il y a un
         petit lac. L'isle est fort sablonneuse & ny a point de bois de
         haute futaie, se ne sont que taillis & herbages que pasturent
         des boeufz & des vaches que les Portugais y portrent il y a
         plus de 60 ans, qui servirent beaucoup aux gens du Marquis de
         la Roche: qui en plusieurs annes qu'ils y sejournerent prirent
         grande quantit de fort beaux renards noirs, dont ils
         conserverent bien soigneusesment les peaux. Il y a force loups
8/156    marins de la peau desquels ils s'abillerent ayans tout discip
         leurs vestemens. Par ordonnance de la Cour de Parlement de
         Rouan il y fut envoi un vaisseau pour les requrir: les
         conducteurs firent la pche de mollues en lieu proche de ceste
         isle qui est toute batturiere s environs.

         Le 8 du mesme mois nous eusmes cognoissance du Cap de la Hve,
          l'est duquel il y a une Baye[15] o sont plusieurs Isles
         couvertes de sapins; &  la grande terre de chesnes, ormeaux &
         bouleaux. Il est joignant la coste d'Accadie par les 44 degrez
         & cinq minutes de latitude, & 16 degrez 15 minutes de
         declinaison de la guide-aimant, distant  l'est nordest du Cap
         Breton 85 lieues, dont nous parlerons cy aprez.

[Note 15: Cette baie est forme par l'embouchure de la rivire de La
Hve.]

         Le 12 de May nous entrasmes dans un autre port,  5 lieues du
         cap de la Hve, o nous primes un vaisseau qui faisoit traitte
         de peleterie contre les defences du Roy. Le chef s'appeloit
         Rossignol,[16] dont le nom en demeura au port, qui est par les
         44 degrez & un quart de latitude.

[Note 16: Le port Rossignol porte aujourd'hui le nom de Liverpool.]

         Le 13 de May nous arrivasmes  un trs-beau port, o il y a
         deux petites rivieres, appel le port au Mouton [17], qui est 
         sept lieues de celuy du Rossignol. Le terroir est fort
         pierreux, rempli de taillis & bruyres. Il y a grand nombre de
         lappins, & quantit de gibier  cause des estangs qui y sont.
         Aussi tost que nous fusmes desembarquez, chacun commena 
9/157    faire des cabannes selon sa fantaisie, sur une pointe 
         l'entre du port auprs de deux estangs d'eau douce. Le sieur
         de Mons en mesme temps depescha une chalouppe, dans laquelle il
         envoya avec des lettres un des nostres, guid d'aucuns
         sauvages, le long de la coste d'Accadie, chercher Pont-grav,
         qui avoit une partie des commoditez necessaires pour nostre
         hyvernement. Il le trouva  la Baye de Toutes-isles fort en
         peine de nous (car il ne savoit point qu'on eut chang
         d'advis) & luy presenta ses lettres. Incontinent qu'il les eut
         leus, il s'en retourna vers son navire  Canceau, o il saisit
         quelques vaisseaux Basques qui faisoyent traitte de pelleterie,
         nonobstant les defences de sa Majest; & en envoya les chefs au
         sieur de Mons: Lequel ce pendant me donna la charge d'aller
         recognoistre la coste, & les ports propres pour la seuret de
         nostre vaisseau.

[Note 17: Lequel ils appelrent ainsi, dit Lescarbot,  l'occasion d'un
mouton qui s'tant noy revint  bord, & fut mang de bonne guerre. Il
n'est qu' trois petites lieues du port du Rossignol.]

156b

[Illustration: Port de la Haie]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._
A Le lieu o les vaisseaux mouillent l'ancre.
B Une petite riviere (1) qui asseche de basse mer.
C Les lieux o les sauvages cabannent(2).
D Une basse  l'entre du port(3).
E Une petite isle couverte de bois.
F Le Cap de la Hve (4).
G Une baye o il y a quantit d'isles couvertes de bois.
H Une riviere qui va dans les terres 6 ou 7, lieues, avec peu d'eau.
I Un estang proche de la mer.

(1) La petite rivire de _Chachipp_, ou simplement La Petite-Rivire.
Quelques auteurs ont tendu ce nom au port lui-mme, et, d'aprs une
lettre du P. Biard, La Hve aurait encore t appel port
Saint-Jean.--(2) Cette lettre C manque dans la carte; mais le dessin des
cabanes y supple.--(3) La lettre D manque; mais la basse est
suffisamment reconnaissable.--(4) Cette lettre, dont le graveur a fait
un E, doit tre  la pointe de l'le la plus avance du ct du large,
au moins suivant la tradition; mais, comme l'auteur place le port de la
Hve  l'entre de la Petite-Rivire, il semble que ce qu'il appelle cap
La Hve est la pointe la plus rapproche de l'entre de ce port.


156c

[Illustration: Port du Rossignol]

_Les chifres montrent les brasses d'eau_.
A Riviere qui va 25 lieues dans les terres.
B Le lieu o ancrent les vaisseaux.
C Place  la grande terre o les sauvages font leur logement.
D La rade o les vaisseaux mouillent l'ancre en attendant la mare.
E L'endroit o les sauvages cabannent dans l'isle.
F Achenal qui asseche de basse mer.
G La coste de la grande terre.
Ce qui est piquot dmontre les basses.



         Desirant accomplir sa volont je partis du port au Mouton le 19
         de May, dans une barque de huict tonneaux, accompaign du sieur
         Raleau son Secrtaire, & de dix hommes. Allant le long de la
         coste nous abordmes  un port trs-bon pour les vaisseaux, o
         il y a au fonds une petite riviere qui entre assez avant dans
         les terres, que j'ay appel le port du cap Negre,  cause d'un
         rocher qui de loing en a la semblance, lequel est eslev sur
         l'eau proche d'un cap o nous passames le mesme jour, qui en
         est  quatre lieues, &  dix du port au Mouton. Ce cap est fort
         dangereux  raison des rochers qui jettent  la mer. Les costes
         que je vis jusques l sont fort basses couvertes de pareil bois
         qu'au cap de la Hve, & les isles toutes remplies de gibier.
10/158   Tirant plus outre nous fusmes passer la nuict  la Baye de
         Sable [18], o les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre sans
         aucune crainte de danger.

         Le lendemain nous allmes au cap de Sable, qui est aussi fort
         dangereux, pour certains rochers & batteures qui jettent
         presque une lieue  la mer. Il est  deux lieues de la baye de
         Sable, o nous passames la nuict prcdente. De l nous fusmes
         en l'isle aux Cormorans [19], qui en est  une lieue, ainsi
         appele  cause du nombre infini qu'il y a de ces oyseaux, o
         nous primes plein une barrique de leurs oeufs. Et de ceste isle
         nous fismes l'ouest environ six lieues travarsant une baye [20]
         qui fuit au Nort deux ou trois lieues: puis rencontrasmes
         plusieurs isles[21] qui jettent 2 ou trois lieues  la mer,
         lesquelles peuvent contenir les unes deux, les autres trois
         lieues, & d'autres moins, selon que j'ay peu juger. Elles sont
         la pluspart fort dangereuses  aborder aux grands vaisseaux, 
         cause des grandes mares, & des rochers qui sont  fleur d'eau.
         Ces isles sont remplies de pins, sapins, boulleaux & de
         trembles, un peu plus outre, il y en a encore quatre. En l'une
         nous vismes si grande quantit d'oiseaux appelez tangueux[22],
         que nous les tuyons aisement  coups de baston. En une autre
         nous trouvmes le rivage tout couvert de loups marins, desquels
         nous primes autant que bon nous sembla. Aux deux autres il y a
11/159   une telle abondance d'oiseaux de diffrentes especes, qu'on ne
         pourroit se l'imaginer si l'on ne l'avoit veu, comme Cormorans,
         Canards de trois sortes, Oyees, Marmettes Outardes, Perroquets
         de mer, Beccacines, Vaultours, & autres Oyseaux de proye:
         Mauves, Allouettes de mer de deux ou trois especes; Hrons,
         Goillans, Courlieux, Pyes de mer, Plongeons, Huats[23],
         Appoils[24], Corbeaux, Grues, & autres sortes que je ne cognois
         point, lesquels y font leurs nyds. Nous les avons nommes,
         isles aux loups marins. Elles sont par la hauteur de 43 degrez
         & demy de latitude, distantes de la terre ferme ou Cap de Sable
         de quatre  cinq lieues. Aprs y avoir pass quelque temps au
         plaisir de la chasse (& non pas sans prendre force gibier) nous
         abordmes  un cap qu'avons nomm le port Fourchu [25];
         d'autant que sa figure est ainsi, distant des isles aux loups
         marins cinq  six lieues. Ce port est fort bon pour les
         vaisseaux en son entre: mais au fonds il asseche presque tout
         de basse mer, fors le cours d'une petite riviere, toute
         environne de prairies, qui rendent ce lieu assez aggreable. La
         pesche de morues y est bonne auprs du port. Partant de l nous
         fismes le nort dix ou douze lieues sans trouver aucun port pour
         les vaisseaux, sinon quantit d'ances ou playes tresbelles,
         dont les terres semblent estre propres pour cultiver. Les bois
         y sont tres-beaux, mais il y a bien peu de pins & de sappins.
         Ceste coste est fort seine, sans isles, rochers ne basses: de
12/160   sorte que selon nostre jugement les vaisseaux y peuvent aller
         en asseurance. Estans esloignez un quart de lieue de la coste,
         nous fusmes  une isle, qui s'appelle l'isle Longue, qui git
         nort nordest, & sur surouest, laquelle faict passage pour aller
         dedans la grande baye Franoise [26], ainsi nomme par le sieur
         de Mons.

[Note 18: Aujourd'hui baie de Barrington.]

[Note 19: Probablement celle qui porte aujourd'hui le nom de Shag
Island.]

[Note 20: Cette baie est appele un peu plus loin la baie Courante, et
ce que l'auteur dit ici, en parlant des les de Tousquet, nous donne la
raison qui a fait donner ce nom  la baie: c'est qu'elle est dangereuse
aux grands vaisseaux  cause des grandes mares, et de la violence des
courants. Elle porte aujourd'hui le nom de baie de Townsend.]

[Note 21: Les les de Tousquet.]

[Note 22: De l le nom d'_le aux Tangueux_ que lui donne l'auteur dans
la carte de 1632.]

[Note 23: Pour Huars, Huards.]

[Note 24: Suivant Vieillot, Apoa est une espce de canard.]

[Note 25: Le cap Fourchu.]

[Note 26: Aujourd'hui la baie de Fundy. Cette baie parat avoir port le
nom de Norembgue, comme nous verrons plus loin, p. 31 note 4. On ne
peut deviner, dit M. Ferland (Cours d'Histoire, I, p. 65, note 2)
pourquoi les Anglais l'ont nomme baie de Fundy. Auraient-ils traduit
par _Bay of Fundy_ les mots que portent d''anciennes cartes: _Fond de la
Baie?_]

         Ceste isle est de six lieues de long: & a en quelques endroicts
         prs d'une lieue de large, & en d'autres un quart seulement.
         Elle est remplie de quantit de bois, comme pins & boulleaux.
         Toute la coste est borde de rochers fort dangereux: & n'y a
         point de lieu propre pour les vaisseaux, qu'au bout de l'isle
         quelques petites retraites pour des chalouppes, & trois ou
         quatre islets de rochers, o les sauvages prennent force loups
         marins. Il y court de grandes mares, & principalement au petit
         passage de l'isle, qui est tort dangereux pour les vaisseaux
         s'ils vouloyent se mettre au hasard de le passer.

         Du passage de l'isle Longue fismes le nordest deux lieues, puis
         trouvmes une ance o les vaisseaux peuvent ancrer en seuret,
         laquelle a un quart de lieue ou environ de circuit. Le fonds
         n'est que vase, & la terre qui l'environne est toute borde de
         rochers assez hauts. En ce lieu il y a une mine d'argent
         tresbonne, selon le raport du mineur maistre Simon, qui estoit
         avec moy. A quelques lieues plus outre est aussi une petite
         riviere, nomme du Boulay, o la mer monte demy lieue dans les
13/161   terres  l'entre de laquelle il y peut librement surgir des
         navires du port de cent tonneaux. A un quart de lieue d'icelle,
         il y a un port bon pour les vaisseaux o nous trouvmes une
         mine de fer que nostre mineur jugea rendre cinquante pour
         cent[27]. Tirant trois lieux plus outre au nordest, nous vismes
         une autre mine de fer assez bonne, proche de laquelle il y a
         une riviere environne de belles & aggreables prairies. Le
         terroir d'allentour est rouge comme sang. Quelques lieues plus
         avant il y a encore une autre riviere qui asseche de basse mer,
         horsmis son cours qui est fort petit, qui va proche du port
         Royal. Au fonds de ceste baye y a un achenal qui asseche aussi
         de basse mer, autour duquel y a nombre de prez & de bonnes
         terres pour cultiver, toutesfois remplies de quantit de beaux
         arbres de toutes les sortes que j'ay dit cy dessus. Cette baye
         peut avoir depuis l'isle Longue jusques au fonds quelque six
         lieues. Toute la coste des mines est terre assez haute,
         decouppe par caps, qui paroissent ronds, advanans un peu  la
         mer. De l'autre cost de la baye au suest, les terres sont
         basses & bonnes, o il y a un fort bon port, & en son entre un
         banc par o il faut passer, qui a de basse mer brasse & demye
         d'eau, & l'ayant pass on en trouve trois & bon fonds. Entre
         les deux pointes du port il y a un islet de caillons qui couvre
         de plaine mer. Ce lieu va demye lieue dans les terres. La mer y
         baisse de trois brasses, & y a force coquillages, comme moulles
         coques & bregaux. Le terroir est des meilleurs que j'aye veu.
14/162   J'ay nomm ce port, le port saincte Marguerite [28]. Toute
         ceste coste du suest est terre beaucoups plus basse que celle
         des mines qui ne sont qu' une lieue & demye de la coste du
         port de saincte Marguerite, de la largeur de la baye, laquelle
         a trois lieues en son entre. Je pris la hauteur en ce lieu, &
         la trouv par les 45 degrez & demy, & un peu plus de
         latitude[29], & 17 degrez 16 minuttes de declinaison de la
         guide-aymant.

[Note 27: Il y a de la mine de fer & d'argent, dit Lescarbot; mais
elle n'est point abondante, selon l'preuve qu'on en a fait par del &
en France. (Liv. IV, ch. III.)]

[Note 28: Dans sa carte de 1632, l'auteur indique le port de
Sainte-Marguerite  peu prs en face du Petit-Passage de l'le Longue.
Il lui donna ce nom parce qu'il y entra probablement le 10 de juin, jour
de la fte de sainte Marguerite.]

[Note 29: Le fond de la baie Sainte-Marie n'est gure au-del de 44 et
demi, mme suivant la grande carte de l'auteur.]

         Aprs avoir recogneu le plus particulierement qu'il me fut
         possible les costes ports & havres, je m'en retourn au passage
         de l'isle Longue sans passer plus outre, d'o je revins par le
         dehors de toutes les isles, pour remarquer s'il y avoit point
         quelques dangers vers l'eau: mais nous n'en trouvmes point,
         sinon aucuns rochers qui sont  prs de demye lieue des isles
         aux loups marins, que l'on peut esviter facilement: d'autant
         que la mer brise par dessus. Continuant nostre voyage, nous
         fusmes surpris d'un grand coup de vent qui nous contraignit
         d'eschouer nostre barque  la coste, o nous courusmes risque
         de la perdre: ce qui nous eut mis en une extresme peine. La
         tourmente estant cesse nous nous remismes en la mer: & le
         lendemain [30] nous arrivasmes au port du Mouton, o le sieur
15/163   de Mons nous attendoit de jour en jour ne sachant que penser de
         nostre sejour, sinon qu'il nous fust arriv quelque fortune. Je
         lui fis relation de tout nostre voyage & o nos vaisseaux
         pouvoyent aller en seuret. Cependant je consider fort
         particulirement ce lieu, lequel est par les 44 degrez de
         latitude.

[Note 30: C'tait vers la mi-juin. En ce port, dit Lescarbot, ilz
attendirent un mois. Or on tait arriv au port au Mouton le 13 de mai.
Tandis, ajoute-t-il, on envoya Champlein avec une chaloupe plus avant
chercher un lieu propre pour la retraite, & tant demeura en cette
expdition, que sur la dlibration du retour, on le pensa abandonner.
(Liv. IV, ch. II.)]

162b

[Illustration: Port au mouton.]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Les lieux o posent les vaisseaux.
B Le lieu o nous fismes nos logemens.
C Un estang.
D Une isle  l'entre du port, couverte de bois.
E Une rivire qui est assez basse d'eau.
F Un estang(l).
G Ruisseau assez grand qui vient de l'estang f.
H 6 Petites isles qui sont dans le port.
L Campagne o il n'y a que des taillis & bruyres fort petites(2).
M La coste du cost de la mer.

(1) Dans la carte la lettre F est remplace par f.--(2) La lettre L
manque dans la carte; mais le dessin y supple, l'auteur y ayant
reprsent des roseaux.

         Le lendemain le sieur de Mons fit lever les ancres pour aller 
         la baye saincte Marie, lieu qu'avions recogneu propre pour
         nostre vaisseau, attendant que nous en eussions trouv un autre
         plus commode pour nostre demeure. Rengeant la coste nous
         passames proche du cap de Sable & des isles aux loups marins,
         o le sieur de Mons se dlibra d'aller dans une chalouppe voir
         quelques isles dont nous luy avions faict rcit, & du nombre
         infini d'oiseaux qu'il y avoit. Il s'y mit donc accompagn du
         sieur de Poitrincourt & de plusieurs autres gentilshommes en
         intention d'aller en l'isle aux Tangueux, o nous avions
         auparavant tu quantit de ces oyseaux  coups de baston.
         Estant un peu loing de nostre navire il fut hors de nostre
         puissance de la gaigner, & encore moins nostre vaisseau: car la
         mare estoit si forte que nous fusmes contrains de relascher en
         un petit islet, pour y passer celle nuict, auquel y avoit grand
         nombre de Gibier. J'y tu quelques oyseaux de riviere, qui nous
         servirent bien: d'autant que nous n'avions pris qu'un peu de
         biscuit, croyans retourner ce mesme jour. Le lendemain nous
         fusmes au cap Fourchu, distant de l, demye lieue. Rengeant la
         coste nous fusmes trouver nostre vaisseau qui estoit en la baye
         saincte Marie. Nos gens furent fort en peine de nous l'espace
         de deux jours, craignant qu'il nous fust arriv quelque
16/164   malheur: mais quand ils nous virent en lieu de seuret, cela
         leur donna beaucoup de resjouissance.

         Deux ou trois jours [31] aprs nostre arrive, un de nos
         prestres, appelle mesire Aubry [32], de la ville de Paris,
         s'esgara si bien dans un bois en allant chercher son espe
         laquelle il y avoit oublye, qu'il ne peut retrouver le
         vaisseau: & fut 17 jours [33] ainsi sans aucune chose pour se
         substanter que quelques herbes seures & aigrettes comme de
         l'oseille, & des petits fruits de peu de substance, gros comme
         groiselles, qui viennent rempant sur la terre. Estant au bout
         de son rollet, sans esperance de nous revoir jamais, foible &
         dbile, il se trouva du cost de la baye Franoise, ainsi
         nomme par le sieur de Mons, proche de l'isle Longue, o il
         n'en pouvoit plus, quand l'une de nos chalouppes allant  la
         pesche du poisson [34], l'advisa, qui ne pouvant appeller leur
         faisoit signe avec une gaule au bout de laquelle il avoit mis
         son chappeau, qu'on l'allast requrir: ce qu'ils firent aussi
         tost & l'ammenerent. Le sieur de Mons l'avoit faict chercher,
         tant par les siens que des sauvages du pas, qui coururent tout
17/165   le bois & n'en apportrent aucunes nouvelles. Le tenant pour
         mort, on le voit revenir dans la chalouppe au grand
         contentement d'un chacun: Et fut un long temps  se remettre en
         son premier estat.

[Note 31: Lescarbot dit:Aprs avoir sejourn douze ou treze jours.
Mais, si Messire Nicolas Aubry se perdit pendant qu'on tait  la baie
Sainte-Marie, et que M. de Monts le fit chercher lui-mme, comme le dit
l'auteur quelques lignes plus loin, ce ne pouvait tre que deux ou trois
jours aprs l'arrive en cette baie; puisque M. de Monts en partit le l6
de juin, avec la barque (voir ci-aprs, p. 17), et qu'on ne dut pas y
arriver avant le 12 ou le 13, suivant Lescarbot lui-mme.]

[Note 32: Nicolas Aubry, jeune homme d'glise, parisien de bonne
famille,  qui il avait pris envie de faire le voyage avec le sieur de
Mons, & ce, dit-on, contre le gr de ses parents, lesquels envoyrent
exprs  Honfleur pour le divertir & r'amener  Paris. (Lescarbot, liv.
IV, ch. II, et IV.)]

[Note 33: Seize jours, suivant Lescarbot, liv. IV, ch. III.]

[Note 34: Suivant Lescarbot, comme on toit aprs dserter l'ile (de
Sainte-Croix), Champdor fut renvoy  la baie Sainte-Marie avec un
matre de mines qu'on y avoit men pour tirer de la mine d'argent & de
fer: ce qu'ilz firent... l o aprs quelque sejour, allans pcher,
ledit Aubri les apperceut... (Liv. IV, ch. IV.)]



         _Description du Port Royal & des particularits, d'iceluy. De
         l'isle Haute. Du port aux mines. De la grande baye Franoise.
         De la riviere S. Jean, & ce que nous avons remarqu depuis le
         port aux mines jusques  icelle. De l'isle appele par les
         sauvages Manthane. De la riviere des Etechemins & de plusieurs
         belles isles qui y sont. De l'isle de S. Croix: & autres choses
         remarquables d'icelle coste._

                                CHAPITRE III.

         A Quelques jours de l le sieur de Mons se dlibra d'aller
         descouvrir les costes de la baye Franoise: & pour cet effect
         partit du vaisseau le 16 de May [35] & passmes par le destroit
         de l'isle Longue. N'ayant trouv en la baye S. Marie aucun lieu
         pour nous fortiffier qu'avec beaucoup de temps, cela nous fit
         resoudre de voir si  l'autre il n'y en auroit point de plus
         propre. Mettant le cap au nordest 6 lieux, il y a une ance o
         les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre  4, 5, 6, & 7 brasses
         d'eau. Le fonds est Sable. Ce lieu n'est que comme une rade.
         Continuant au mesme vent deux lieux, nous entrasmes en l'un des
         beaux ports que j'eusse veu en toutes ces costes, o il
18/166   pourroit deux mille vaisseaux en seuret. L'entre est large de
         huict cens pas: puis on entre dedans un port qui a deux lieux
         de long & une lieue de large, que j'ay nomm [36] port Royal,
         o dessendent trois rivieres, dont il y en a une assez grande,
         tirant  l'est, appelle la riviere de l'Equille, qui est un
         petit poisson de la grandeur d'un Esplan, qui s'y pesche en
         quantit, comme aussi on fait du Harang, & plusieurs autres
         sortes de poisson qui y sont en abondance en leurs saisons.
         Ceste riviere a prs d'un quart de lieue de large en son
         entre, o il y a une isle[37], laquelle peut contenir demye
         lieue de circuit, remplie de bois ainsi que tout le reste du
         terroir, comme pins, sapins, pruches, boulleaux, trambles, &
         quelques chesnes qui sont parmy les autres bois en petit
         nombre. Il y a deux entres en ladite riviere l'une du cost du
         nort[38]: l'autre au su de l'isle [39]. Celle du nort est la
         meilleure, o les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre  l'abry
         de l'isle  5, 6, 7, 8 & 9 brasses d'eau; mais il faut se
         donner garde de quelques basses qui sont tenant  l'isle, & 
         la grand terre, fort dangereuses, si on n'a recogneu l'achenal.

[Note 35: On devait tre au mois de juin, comme le prouve du reste le
nom de Saint-Jean donn  la rivire Ouigoudi. (Voir plus loin, p. 23.)]

[Note 36: Ledit port pour sa beaut, dit Lescarbot, fut appel LE
PORT ROYAL, non par le choix de Champlein, comme il se vante en la
relation de ses voyages, mais par le sieur de Monts, Lieutenant du Roy.
(Liv. IV, ch. III.)--N'en dplaise  Lescarbot, le tmoignage de
Champlain, qui tait du voyage, vaut, pour le moins, autant que le sien.
Il y a plus: Champlain, dans son dition de 1632, a conserv ce passage
tel qu'il tait, malgr la remarque de Lescarbot. Du reste, notre auteur
ne manque jamais de rendre justice aux autres en pareille matire: c'est
ainsi, par exemple, qu'il fait remarquer  plusieurs reprises que la
baie Franaise a reu son nom de M. de Monts. (Voir ci-dessus, pp. 12 et
16.)]

[Note 37: Dans la carte de Lescarbot, cette le porte le nom de
Biencourville. Elle a t appele plus tard l'le aux Chvres.]

[Note 38: La Bonne-Passe.]

[Note 39: La Passe-aux-Fous.]


167b


[Illustration: Port-Royal]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le lieu de l'habitation.
B Jardin du sieur de Champlain.
C Alle au travers les bois que fit faire le sieur de Poitrincourt.
D Isle  l'entre de la riviere de l'Equille (1).
E Entre du port Royal.
F Basses qui assechent de basse mer.
G Riviere sainct Antoine (2).
H Lieu du labourage o on seme le bl.
I Moulin que fit faire le sieur de Poitrincourt.
L Prairies qui sont innondes des eaux aux grandes mares.
M Riviere de l'Equille.
N La coste de la mer du port Royal.
O Costes de montaignes.
P Isle proche de la riviere sainct Antoine.
Q (3) Ruisseau de la Roche (4).
R Autre Ruisseau.
S Riviere du moulin.
T Petit lac.
V Le lieu o les sauvages peschent le harang en la saison.
X Ruisseau de la truitiere.
Y Alle que fit faire le sieur de Champlain.

(1) Dans la carte de Lescarbot, cette le porte le nom de
Biencourville.--(2) Lescarbot l'appelle rivire Hbert.--(3) _q_, dans
la carte.--(4) Ou rivire de l'Orignac, d'aprs la carte de Lescarbot.

19/167

         Nous fusmes quelques 14 ou 15 lieux o la mer monte, & ne va
         pas beaucoup plus avant dedans les terres pour porter basteaux:
         En ce lieu elle contient 60 pas de large, & environ brasse &
         demye d'eau. Le terroir de ceste riviere est remply de force
         chesnes, fresnes & autres bois. De l'entre de la riviere
         jusques au lieu o nous fusmes y a nombre de preries, mais
         elles sont innondes aux grandes mares, y ayant quantit de
         petits ruisseaux qui traversent d'une part & d'autre, par o
         des chalouppes & batteaux peuvent aller de pleine mer. Ce lieu
         estoit le plus propre & plaisant pour habiter que nous eussions
         veu. Dedans le port y a une autre isle[40], distante de la
         premire prs de deux lieues, o il y a une autre petite
         riviere [41] qui va assez avant dans les terres, que nous avons
         nomme la riviere sainct Antoine. Son entre est distante du
         fonds de la baye saincte Marie de quelque quatre lieux, par le
         travers des bois. Pour ce qui est de l'autre riviere ce n'est
         qu'un ruisseau remply de rochers, o on ne peut monter en
         aucune faon que ce soit pour le peu d'eau: & a est nomme, le
         ruisseau de la roche. Ce lieu est par la hauteur de 43 degrez
         de latitude [42] & 17 degrez 8 minuttes de declinaison de la
         guide-ayment.

[Note 40: Ile d'Hbert. Le sieur Bellin l'appelle le d'Imbert, et les
Anglais en ont fait _Bear_ Island.]

[Note 41: Cette rivire, appele ici Saint-Antoine, a pris le nom
d'Hbert ds le temps mme de l'auteur, comme l'attestent les cartes de
Lescarbot. Mais ce dernier nom a eu le mme sort que celui de l'le qui
est  son embouchure, et les Anglais l'appellent aujourd'hui _Bear_
River.]

[Note 42: Cette premire habitation, qui tait au nord du port Royal, 
peu prs en face du Port-Royal tabli plus tard par M. d'Aulnay de
Charnis, tait  44 et trois quarts de latitude. Comme on le voit,
c'est ce dernier Port-Royal qui a pris le nom d'Annapolis, et non pas le
premier.]

         Aprs avoir recogneu ce port, nous en partismes pour aller plus
20/168   avant dans la baye Franoise, & voir si nous ne trouverions
         point la mine de cuivre qui avoit est descouverte l'anne
         prcdente [43]. Mettant le cap au nordest huict ou dix lieux
         rengeant la coste du port Royal, nous traversames une partie de
         la baye comme de quelque cinq ou six lieues; jusques  un lieu
         qu'avons nomm le cap des deux bayes [44]: & passames par une
         isle[45] qui en est  une lieue, laquelle contient autant de
         circuit, esleve de 40 ou 45 toises de haut: toute entoure de
         gros rochers, hors-mis en un endroit qui est en talus, au pied
         duquel y a un estang d'eau salle, qui vient par dessoubs une
         poincte de cailloux, ayant la forme d'un esperon. Le dessus de
         l'isle est plat, couvert d'arbres avec une fort belle source
         d'eau. En ce lieu y a une mine de cuivre. De l nous fusmes 
         un port [46] qui en est  une lieue & demye, o jugemes
         qu'estoit la mine de cuivre qu'un nomm Prevert de sainct Maslo
         avoit descouverte par le moyen des sauvages du pas. Ce port
         est soubs les 45 degrez deux tiers de latitude, lequel asseche
         de basse mer. Pour entrer dedans il faut ballizer &
         recognoistre une batture de Sable qui est  l'entre, laquelle
         va rengeant un canal suivant l'autre cost de terre ferme: puis
         on entre dans une baye qui contient prs d'une lieue de long, &
         demye de large. En quelques endroits le fonds est vaseux &
         sablonneux, & les vaisseaux y peuvent eschouer.

[Note 43: Voir la relation de 1603, chapitres X et XII.]

[Note 44: Ce cap s'appelait encore ainsi  l'poque o le sieur Denis
publia sa Description des Ctes de l'Amrique, en 1672. Aujourd'hui il
est connu sous le nom de cap Chignectou.]

[Note 45: L'le Haute.]

[Note 46: Ce havre, que l'auteur appelle plus loin le port aux Mines,
porte aujourd'hui le nom de Havre  l'Avocat. Il est  45 25' de
latitude.]


168b

[Illustration: Port des Mines]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le lieu o les vaisseaux peuvent eschouer.
B Une petite rivire.
C Une langue de terre qui est de Sable.
D Une pointe de gros cailloux qui est comme une moule.
E Le lieu o est la mine de cuivre qui couvre de mer deux fois le jour.
F Une isle qui est derrire le cap des mines.
G La rade o les vaisseaux posent l'ancre attendant la mare.
I Lachenal.
H L'isle haute qui est  une lieue & demye du Port aux mines.
L Le Petit Ruisseau.
M Costeau de montaignes le long de la coste du cap aux mines.


21/169   La mer y pert & croist de 4  5 brasses. Nous y mismes pied 
         terre pour voir si nous verrions les mines que Preverd nous
         avoit dit. Et ayant faict environ un quart de lieue le long de
         certaines montagnes, nous ne trouvasmes aucune d'icelles, ny ne
         recognusmes nulle apparence de la description du port selon
         qu'il nous l'avoit figur: Aussi n'y avoit il pas est: mais
         bien deux ou trois des siens guids de quelques sauvages,
         partie par terre & partie par de petites rivieres, qu'il
         attendit dans sa chalouppe en la baie sainct Laurens[47], 
         l'entre d'une petite riviere: lesquels  leur retour luy
         apportrent plusieurs petits morceaux de cuivre, qu'il nous
         monstra au retour de son voyage. Toutesfois nous trouvasmes en
         ce port deux mines de cuivre non en nature, mais par apparence,
         selon le rapport du mineur qui les jugea estre tresbonnes.

[Note 47: La plupart des gographes anciens faisaient une distinction
entre _baie Saint-Laurent_ et _golfe Saint-Laurent_. La _baie
Saint-Laurent_ comprenait toute la partie mridionale du golfe, depuis
le cap des Rosiers jusqu'au port de Canseau, avec les les du
Prince-Edouard, du Cap-Breton, de La Madeleine et autres. (Voir Denis,
vol. I, chapitres VII et VIII.)]

         Le fonds de la baye Franoise que nous traversames entre quinze
         lieux dans les terres. Tout le pas que nous avons veu depuis
         le petit partage de l'isle Longue rangeant la coste, ne sont
         que rochers, o il n'y a aucun endroit o les vaisseaux se
         puissent mettre en seuret, sinon le port Royal. Le pas est
         remply de quantit de pins & boulleaux, &  mon advis n'est pas
         trop bon.

         Le 20 de May[48] nous partismes du port aux mines pour chercher
         un lieu propre  faire une demeure arreste afin de ne perdre
22/170   point de temps: pour puis aprs y revenir veoir si nous
         pourrions descouvrir la mine de cuivre franc que les gens de
         Preverd avoient trouve par le moyen des sauvages. Nous fismes
         l'ouest deux lieux jusques au cap des deux bayes: puis le nort
         cinq ou six lieux: & traversames l'autre baye[49], o nous
         jugions estre ceste mine de cuivre, dont nous avons desja
         parl: d'autant qu'il y a deux rivieres: l'une venant de devers
         le cap Breton: & l'autre du cost de Gasp ou de Tregatt,
         proche de la grande riviere de sainct Laurens. Faisant l'ouest
         quelques six lieues nous fusmes  une petite riviere, 
         l'entre de laquelle y a un cap assez bas, qui advance  la
         mer: & un peu dans les terres une montaigne qui a la forme d'un
         chappeau de Cardinal. En ce lieu nous trouvasmes une mine de
         fer. Il n'y a ancrage que pour des chalouppes. A quatre lieux 
         l'ouest surouest y a une pointe de rocher qui avance un peu
         vers l'eau, o il y a de grandes mares, qui sont fort
         dangereuses. Proche de la pointe nous vismes une ance qui a
         environ demye lieue de circuit, en laquelle trouvasmes une
         autre mine de fer, qui est aussi tresbonne. A quatre lieux
         encore plus de l'advant y a une belle baye qui entre dans les
         terres, o au fonds y a trois isles & un rocher: dont deux sont
          une lieue du cap tirant  l'ouest: & l'autre est 
         l'emboucheure d'une riviere des plus grandes & profondes
         qu'eussions encore veues, que nommasmes la riviere S. Jean:
         pource que ce fut ce jour l que nous y arrivasmes: & des
23/171   sauvages elle est appele Ouygoudy. Ceste riviere est
         dangereuse si on ne recognoist bien certaines pointes & rochers
         qui sont des deux costez. Elle est estroicte en son entre,
         puis vient  s'eslargir: & ayant doubl une pointe elle
         estrecit de rechef, & fait comme un saut entre deux grands
         rochers, o l'eau y court d'une si grande vitesse, que y
         jettant du bois il enfonce en bas, & ne le voit on plus. Mais
         attendant le pleine mer, l'on peut passer fort aisement ce
         destroict: & lors elle s'eslargit comme d'une lieue par aucuns
         endroicts, o il y a trois isles. Nous ne la recogneusmes pas
         plus avant: Toutesfois Ralleau Secrtaire du sieur de Mons y
         fut quelque temps aprs trouver un sauvage appell Secondon[50]
         chef de ladicte riviere, lequel nous raporta qu'elle estoit
         belle, grande & spacieuse: y ayant quantit de preries & beaux
         bois, comme chesnes, hestres, noyers & lambruches de vignes
         sauvages. Les habitans du pays vont par icelle riviere jusques
          Tadoussac, qui est dans la grande riviere de sainct Laurens:
         & ne passent que peu de terre pour y parvenir. De la riviere
         sainct Jean jusques  Tadoussac y a 65 lieues [51]. A l'entre
         d'icelle, qui est par la hauteur de 45 degrez deux tiers [52],
         y a une mine de fer.

[Note 48: Juin.]

[Note 49: Beau-Bassin, aujourd'hui la baie de Chignectou ou Chiganectou.
D'aprs Lat, elle s'est appele aussi baie de Germes.]

[Note 50: Lescarbot l'appelle Chkoudun.]

[Note 51: Si l'auteur veut indiquer la distance qu'il peut y avoir
depuis l'endroit o l'on quitte la rivire Saint-Jean, jusqu'
Tadoussac, ce chiffre est beaucoup trop fort. Si, au contraire, il parle
de la distance qu'il y a de l'embouchure de cette rivire jusqu'au mme
lieu, le chiffre est trop faible; car, de l'embouchure de la rivire
Saint-Jean  Tadoussac, il y a, en ligne droite,  peu prs cent
lieues.]

[Note 52: L'embouchure de la rivire Saint-Jean est par les 45 et un
tiers.]

171b

[Illustration: R. St. Jean]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Trois isles qui sont par del le saut.
B Montaignes qui paraissent par dessus les terres deux lieues au su de
  la riviere.
C Le saut de la riviere.
D Basses quand la mer est perdue, o vaisseaux peuvent eschouer.
E Cabanne o se fortifient les sauvages.
F (1) Une pointe de cailloux, o y a une croix.
G Une isle qui est  l'entre de la riviere.
H Petit ruisseau qui vient d'un petit estang.
I Bras de mer qui asseche de basse mer.
L Deux petits islets de rocher.
M Un petit estang.
N Deux Ruisseaux.
O Basses fort dangereuses le long de la coste qui assechent de basse
  mer.
P Chemin par o les sauvages portent leurs canaux quand ils veulent
  passer le sault.
Q Le lieu o peuvent mouiller l'ancre o la riviere a grand cours.

(1) De cette lettre le graveur a fait un P.


         De la riviere sainct Jean nous fusmes  quatre isles, en l'une
         desquelles nous mismes pied  terre, & y trouvasmes grande
24/172   quantit d'oiseaux appellez Margos, dont nous prismes force
         petits, qui sont aussi bons que pigeonneaux. Le sieur de
         Poitrincourt s'y pensa esgarer: Mais en fin il revint  nostre
         barque comme nous l'allions cerchant autour de isle, qui est
         esloigne de la terre ferme trois lieues. Plus  l'ouest y a
         d'autres isles: entre autres une contenant six lieues, qui
         s'appelle des sauvages Manthane[53], au su de laquelle il y a
         entre les isles plusieurs ports bons pour les vaisseaux. Des
         isles aux Margos nous fusmes  une riviere en la grande terre,
         qui s'appelle la riviere des Estechemins[54], nation de
         sauvages ainsi nomme en leur pas: & passames par si grande
         quantit d'isles, que n'en avons peu savoir le nombre, assez
         belles; contenant les unes deux lieues les autres trois, les
         autres plus ou moins. Toutes ces isles sont en un cu de sac
         [55], qui contient  mon jugement plus de quinze lieux de
         circuit: y ayant plusieurs endrois bons pour y mettre tel
         nombre de vaisseaux que l'on voudra, lesquels en leur saison
         sont abondans en poisson, comme mollues, saulmons, bars,
         harangs, flaitans, & autres poissons en grand nombre. Faisant
         l'ouest norouest trois lieux par les isles, nous entrasmes dans
         une riviere qui a presque demye lieue de large en son entre,
         o ayans faict une lieue ou deux, nous y trouvasmes deux isles:
         l'une fort petite proche de la terre de l'ouest: & l'autre au
         milieu, qui peut avoir huict ou neuf cens pas de circuit,
         esleve de tous costez de trois  quatre toises de rochers,
25/173   fors un petit endroict d'une poincte de Sable & terre grasse,
         laquelle peut servir  faire briques, & autres choses
         necessaires. Il y a un autre lieu  couvert pour mettre des
         vaisseaux de quatre vingt  cent tonneaux: mais il asseche de
         basse mer. L'isle est remplie de sapins, boulleaux, esrables &
         chesnes. De soy elle est en fort bonne situation, & n'y a qu'un
         cost o elle baisse d'environ 40 pas, qui est ais 
         fortifier, les costes de la terre ferme en estans des deux
         costez esloignes de quelques neuf cens  mille pas. Il y a des
         vaisseaux qui ne pourroyent passer sur la riviere qu' la mercy
         du canon d'icelle Qui est le lieu que nous jugemes le
         meilleur: tant pour la situation, bon pays, que pour la
         communication que nous prtendions avec les sauvages de ces
         costes & du dedans des terres, estans au millieu d'eux:
         Lesquels avec le temps on esperoit pacifier, & amortir les
         guerres qu'ils ont les uns contre les autres, pour en tirer 
         l'advenir du service: & les rduire  la foy Chrestienne. Ce
         lieu est nomm par le sieur de Mons l'isle saincte Croix[56].
         Passant plus outre on voit une grande baye en laquelle y a deux
         isles: l'une haute & l'autre platte: & trois rivieres, deux
         mdiocres, dont l'une tire vers l'Orient & l'autre au nord: &
         la troisiesme grande, qui va vers l'Occident.

[Note 53: _Menane_. L'auteur corrige la faute lui-mme un peu plus loin,
p. 46, de mme que dans l'dition de 1632.]

[Note 54: La rivire _Scoudic_, ou de Sainte-Croix.]

[Note 55: La baie de Passamaquoddi.]

[Note 56: Et d'autant qu' deux lieues au dessus il y a des ruisseaux
qui viennent comme en croix se dcharger dans ce large bras de mer,
cette ile de la retraite des Franois fut appelle SAINTE CROIX.
(Lescarbot, liv. IV, ch. IV.) L'le de Sainte-Croix, ou l'le Neutre
(Neutral Island), dit Williamson, est situe dans la rivire (Scoudic,
ou Sainte-Croix) en face de la ligne de division entre Calais et
Robbinstown, o elle fait angle avec le bord de l'eau. Elle contient
douze ou quinze acres, et est droit au milieu de la rivire Scoudic,
quoique le passage des vaisseaux soit d'ordinaire du ct de l'est...
C'est ici que De Monts, en 1604, rigea un fort, et passa l'hiver; c'est
ici que les Commissaires nomms en vertu du trait de 1783, trouvrent,
en 1798, les restes d'une fortification trs-ancienne, et dcidrent
ensuite que cette rivire tait vraiment celle de Sainte-Croix.
(_History of Maine, Introduction._)]

26/174   C'est celle des Etechemins, dequoy nous avons parl cy dessus.
         Allans dedans icelle deux lieux il y a un sault d'eau, o les
         sauvages portent leurs cannaux par terre quelque 500 pas, puis
         rentrent dedans icelle, d'o en aprs en traversant un peu de
         terre on va dans la riviere de Norembegue[57] & de sainct Jean,
         en ce lieu du sault que les vaisseaux ne peuvent passer  cause
         que ce ne sont que rochers, & qu'il n'y a que quatre  cinq
         pieds d'eau. En May & Juin il s'y prend si grande abondance de
         harangs & bars que l'on y en pourroit charger des vaisseaux. Le
         terroir est des plus beaux, & y a quinze ou vingt arpens de
         terre deffriche, o le sieur de Mons fit semer du froment, qui
         y vint fort beau. Les sauvages s'y retirent quelquesfois cinq
         ou six sepmaines durant la pesche. Tout le reste du pas sont
         forests fort espoisses. Si les terres estoient deffriches les
         grains y viendroient fort bien. Ce lieu est par la hauteur de
         45 degrez un tiers de latitude, & 17 degrez 32 minuttes de
         declinaison de la guide-ayment.

[Note 57: La rivire de Pnobscot.]



         _Le sieur de Mons ne trouvant point de lieu plus propre pour
         faire une demeure arreste que l'isle de S. Croix, la fortifie
         & y faict des logements. Retour des vaisseaux en France & de
         Ralleau Secrtaire d'iceluy sieur de Mons, pour mettre ordre 
         quelques affaires._

174b


[Illustration: Isle de saincte Croix.]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le plan de l'habitation.
B Jardinages.
C Petit islet servant de platte forme  mettre le canon.
D Platte forme o on mettoit du canon.
E Le cimetire.
F La chappelle.
G Basses de rochers autour de l'isle saincte Croix.
H Un petit islet.
I Le lieu o le sieur de Mons avoit fait commencer un moulin  eau.
L Place o l'on faisoit le charbon.
M Jardinages  la grande terre de l'Ouest.
N Autres jardinages  la grande terre de l'Est.
O Grande montaigne fort haute dans la terre.
P Riviere des Etechemins passant au tour de l'isle saincte Croix.



                                CHAPITRE IV.

         N'ayant trouv lieu plus propre que ceste Isle, nous
         commenmes  faire une barricade sur un petit islet un peu
27/175   separ de l'isle, qui servoit de platte-forme pour mettre
         nostre canon. Chacun s'y employa si vertueusement qu'en peu de
         temps elle fut rendue en defence, bien que les mousquittes (qui
         sont petites mouches) nous apportassent beaucoup d'incommodit
         au travail: car il y eust plusieurs de nos gens qui eurent le
         visage si enfl par leur piqueure qu'ils ne pouvoient presque
         voir. La barricade estant acheve, le sieur de Mons envoya sa
         barque pour advertir le reste de nos gens qui estoient avec
         nostre vaisseau en la baye saincte Marie, qu'ils vinssent 
         saincte Croix. Ce qui fut promptement fait: Et en les attendant
         nous passames le temps assez joyeusement.

         Quelques jours aprs nos vaisseaux estans arrivez, & ayant
         mouill l'ancre, un chacun descendit  terre: puis sans perdre
         temps le sieur de Mons commana  employer les ouvriers 
         bastir des maisons pour nostre demeure, & me permit de faire
         l'ordonnance de nostre logement. Aprez que le sieur de Mons eut
         prins la place du Magazin qui contient neuf thoises de long,
         trois de large & douze pieds de haut, il print le plan de son
         logis, qu'il fit promptement bastir par de bons ouvriers, puis
         aprs donna  chacun sa place: & aussi tost on commena 
         s'assembler cinq  cinq & six  six, selon que l'on desiroit.
         Alors tous se mirent  deffricher l'isle, aller au bois,
         charpenter, porter de la terre & autres choses necessaires pour
         les bastimens.

         Cependant que nous bastissions nos logis, le sieur de Mons
         depescha le Capitaine Fouques dans le vaisseau de Rossignol,
28/176   pour aller trouver Pontgrav  Canceau, afin d'avoir ce qui
         restoit des commoditez pour nostre habitation.

         Quelque temps aprs qu'il fut parti, il arriva une petite
         barque du port de huict tonneaux, o estoit du Glas de Honfleur
         pilotte du vaisseau de Pontgrav, qui amena avec luy les
         Maistres des navires Basques qui avoient est prins par ledit
         Pont en faisant la traicte de peleterie, comme nous avons dit.
         Le sieur de Mons les receut humainement & les renvoya par ledit
         du Glas au Pont avec commission de luy dire qu'il emmenast  la
         Rochelle les vaisseaux qu'il avoit prins, afin que justice en
         fut faicte. Cependant on travailloit fort & ferme aux logemens:
         les charpentiers au magazin & logis du sieur de Mons, & tous
         les autres chacun au sien; comme moy au mien, que je fis avec
         l'aide de quelques serviteurs que le sieur d'Orville & moy
         avions; qui fut incontinent achev: o depuis le sieur de Mons
         se logea attendant que le sien le fut. L'on fit aussi un four,
         & un moulin  bras pour moudre nos bleds, qui donna beaucoup de
         peine & travail  la pluspart, pour estre chose pnible. L'on
         fit aprs quelques jardinages, tant  la grand terre que dedans
         l'isle, o on sema plusieurs sortes de graines, qui y vindrent
         fort bien, horsmis en l'isle; d'autant que ce n'estoit que
         Sable qui brusloit tout, lors que le soleil donnoit, encore
         qu'on prist beaucoup de peine  les arrouser.

176b

[Illustration: Habitation de l'isle S. Croix]

A Logis du sieur de Mons.
B Maison publique o l'on passait le temps durant la pluie.
C Le magasin.
D Logement des suisses.
E La forge.
F Logement des charpentiers.
G Le puis.
H Le four o l'on faisoit le pain.
I La cuisine.
L Jardinages.
M Autres jardins.
N La place o au milieu y a un arbre.
O Palissade.
P Logis des sieurs d'Orville, Champlain & Chandor.
Q Logis du sieur Boulay, & autres artisans.
R Logis o logeoient les sieurs de Geneston, Sourin & autres artisans.
T Logis des sieurs de Beaumont, la Motte Bourioli & Fougeray.
V Logement de nostre cur.
X Autres jardinages.
Y La riviere qui entoure l'isle.


         Quelques jours aprs le sieur de Mons se dlibra de savoir o
         estoit la mine de cuivre franc qu'avions tant cherche: Et pour
         cest effect: m'envoya avec un sauvage appell Messamouet, qui
29/177   disoit en savoir bien le lieu. Je party dans une petite barque
         du port de cinq  six tonneaux, & neuf matelots avec moy. A
         quelque huict lieues de l'isle, tirant  la riviere S. Jean, en
         trouvasmes une de cuivre, qui n'estoit pas pur, neantmoins
         bonne selon le rapport du mineur, lequel disoit que l'on en
         pourroit tirer 18 pour cent. Plus outre nous en trouvasmes
         d'autres moindres que ceste cy. Quand nous fusmes au lieu o
         nous prtendions que fut celle que nous cherchions le sauvage
         ne la peut trouver: de sorte qu'il fallut nous en revenir,
         laissant ceste recerche pour une autre fois.

         Comme je fus de retour de ce voyage, le sieur de Mons resolut
         de renvoyer ses vaisseaux en France, & aussi le sieur de
         Poitrincourt qui n'y estoit venu que pour son plaisir, & pour
         recognoistre de pas & les lieux propres pour y habiter, selon
         le desir qu'il en avoit: c'est pourquoy il demanda au sieur de
         Mons le port Royal, qu'il luy donna suivant le pouvoir &
         commission qu'il avoit du Roy. Il renvoya aussi Ralleau son
         Secrtaire pour mettre ordre  quelques affaires touchant le
         voyage; lesquels partirent de l'isle S. Croix le dernier jour
         d'Aoust audict an 1604.



         _De la coste, peuples & riviere de Norembeque, & de tout ce qui
         s'est pass durant les descouvertures d'icelle._

                              CHAPITRE V.

         Aprs le partement des vaisseaux, le sieur de Mons se
         dlibra d'envoyer descouvrir le long de la coste de
         Norembegue, pour ne perdre temps: & me commit ceste charge, que
         j'eus fort aggreable.


30/178   Et pour ce faire je partis de S. Croix le 2 de Septembre avec
         une pattache de 17  18 tonneaux, douze matelots, & deux
         sauvages pour nous servir de guides aux lieux de leur
         cognoissance. Ce jour nous trouvasmes les vaisseaux o estoit
         le sieur de Poitrincourt, qui estoient ancrs  l'amboucheure
         de la riviere sainte Croix,  cause du mauvais temps duquel
         lieu ne pusmes partir que le 5 dudict mois: & estans deux ou
         trois lieux vers l'eau la brume s'esleva si forte que nous
         perdimes aussi tost leurs vaisseaux de veue. Continuant nostre
         route le long des costes nous fismes ce jour l quelque 25
         lieux: & passames par grande quantit d'isles, bancs, battures
         & rochers qui jettent plus de quatre lieux  la mer par
         endroicts. Nous avons nomm les isles, les isles ranges, la
         plus part desquelles sont couvertes de pins & sapins, & autres
         meschants bois. Parmy ces isles y a force beaux & bons ports,
         mais malaggreables pour y demeurer. Ce mesme jour nous passames
         aussi proche d'une isle qui contient environ 4 ou cinq lieux de
         long, auprs laquelle nous nous cuidames perdre sur un petit
         rocher  fleur d'eau, qui fit une ouverture  nostre barque
         proche de la quille. De ceste isle jusques au nord de la terre
         ferme [58] il n'y a pas cent pas de large. Elle est fort haute
         couppe par endroicts, qui paroissent, estant en la mer, comme
         sept ou huit montagnes ranges les unes proches des autres. Le
         sommet de la plus part d'icelles est desgarny d'arbres; parce
         que ce ne sont que rochers. Les bois ne sont que pins, sapins &
         boulleaux.

[Note 58: Lisez: De ceste isle jusques au nord _ la terre ferme_. Cet
troit passage porte encore aujourd'hui, comme l'le, le nom de
Monts-Dserts (_Mount Desert narrows_).]

31/179   Je l'ay nomme l'isle des Monts-deserts[59]. La hauteur est par
         les 44 degrez & demy de latitude.

[Note 59: Suivant le P. Biard (Relation de la Nouvelle France, ch.
XXIII), les sauvages appelaient cette le _Pemetiq_, c'est--dire,
d'aprs M. l'abb Maurault, _celle qui est  la tte_.]

         Le lendemain 6 du mois fismes deux lieux: & apereumes une
         fume dedans une ance qui estoit au pied des montaignes cy
         dessus: & vismes deux canaux conduits par des sauvages, qui
         nous vindrent recognoistre  la porte du mousquet. J'envoy
         les deux nostres dans un canau pour les asseurer de nostre
         amiti. La crainte qu'ils eurent de nous les fit retourner. Le
         lendemain matin ils revindrent au bort de nostre barque, &
         parlementerent avec nos sauvages. Je leur fis donner du
         biscuit, petum, & quelques autres petites bagatelles. Ces
         sauvages estoient venus  la chasse des Castors &  la pesches
         du poisson, duquel ils nous donnrent. Ayant fait alliance avec
         eux, ils nous guidrent en leur riviere de Peimtegoet[60]
         ainsi d'eux appele, o il nous dirent qu'estoit leur Capitaine
         nomm Bessabez [61] chef d'icelle. Je croy que ceste riviere
         est celle que plusieurs pilottes & Historiens appellent
32/190   Norembegue[62]: & que la plus part ont escript estre grande &
         spacieuse, avec quantit d'isles: & son entre par la hauteur
         de 43 & 43 & demy: & d'autres par les 44 degrez, plus ou
         moins de latitude. Pour la declinaison, je n'en ay leu ny ouy
         parler  personne. On descrit aussi qu'il y a une grande ville
         fort peuple de sauvages adroits & habilles, ayans du fil de
         cotton. Je m'asseure que la pluspart de ceux qui en font
         mention ne l'ont veue, & en parlent pour l'avoir ouy dire 
         gens qui n'en savoyent pas plus qu'eux. Je croy bien qu'il y
         en a qui ont peu en avoir veu l'embouchure,  cause qu'en effet
         il y a quantit d'isles, & qu'elle est par la hauteur de 44
         degrez de latitude en son entre, comme ils disent: Mais
         qu'aucun y ait jamais entr il n'y a point d'apparence: car ils
         l'eussent descripte d'une autre faon, afin d'oster beaucoup de
         gens de ceste doute. Je diray donc au vray ce que j'en ay
         reconeu & veu depuis le commencement jusques o j'ay est.

[Note 60: Ce mot, tel que l'crit ici Champlain, semble venir de
_Pemetigouek (ceux de Pemetiq). Cependant, suivant M. l'abb Maurault,
Pentagouet n'est autre chose que Pontegouit_, qui signifie _endroit
d'une, rivire o il y a des rapides_. Les Anglais ont toujours de
prfrence dsign cette rivire sous le nom de _Pnobscot
(Penabobsket_, l o la terre est couverte de pierre. Hist. des
Abenaquis, p. 5).]

[Note 61: Le P. Biard dit qu'il tait sagamo de Kadesquit. (Relation de
la Nouvelle France, ch. XXXIV.)]

[Note 62: Malgr le respect que nous avons pour Champlain et pour un
grand nombre d'auteurs qui semblent avoir adopt son opinion, nous osons
croire que la grande rivire de Norembegue n'est autre chose que la baie
Franaise, aujourd'hui la baie de Fundy. Pour ne point parler de Thvet
ni de Belleforest, qui sont fort peu explicites sur ce point, qu'il nous
suffise de citer le tmoignage de Jean Alphonse, dont l'exactitude est
tonnante pour l'poque o il vivait: Je dictz que le cap de sainct
Jehan, dict Cap  Breton, & le cap de la Franciscane, sont nordest &
surouest, & prennent un quart de l'est & ouest, & y a en la route cent
quarente lieues, & icy faict ung cap appell le cap de Norembegue...
Ladicte coste est toute sableuse, terre basse, sans nulle montaigne. Au
del du cap de Norembegue, descend la riviere dudict Norembegue, environ
vingt & cinq lieues du cap (c'est prcisment la largeur de l'Acadie).
La dicte riviere est large de plus de quarente lieues de latitude en
son entre, & va ceste largeur au dedans bien trente ou quarente
lieues... Il est vident que Jean Alphonse dcrit ici la cte sud-est
de l'Acadie (qu'il appelle Franciscane), le cap de Sable et la baie de
Fundy, qui a rellement une embouchure de prs de quarante lieues si
l'on compte depuis le cap de Sable ou Norembgue jusques vers la sortie
du Pnobscot.]

         Premirement en son entre il y a plusieurs isles esloignes de
         la terre ferme 10 ou 12 lieues qui sont par la hauteur de 44
         degrez de latitude, & 18 degrez & 40 minutes de declinaison de
         la guide-ayment. L'isle des Monts-deserts fait une des pointes
         de l'emboucheure, tirant  l'est: & l'autre est une terre basse
         appele des sauvages Bedabedec, qui est  l'ouest d'icelle,
33/181   distantes l'un de l'autre neuf ou dix lieues. Et presque au
         milieu  la mer y a une autre isle fort haute & remarquable,
         laquelle pour ceste raison j'ay nomme l'isle haute. Tout
         autour il y en a un nombre infini de plusieurs grandeurs &
         largeurs: mais la plus grande est celle des Monts-deserts. La
         pesche du poisson de diverses sortes y est fort bonne: comme
         aussi la chasse du gibier. A quelques deux ou trois lieues de
         la poincte de Bedabedec, rengeant la grande terre au nort, qui
         va dedans icelle riviere, ce sont terres fort hautes qui
         paroissent  la mer en beau temps 12  15 lieues. Venant au su
         de l'isle haute, en la rengeant comme d'un quart de lieue o il
         y a quelques battures qui sont hors de l'eau, mettant le cap 
         l'ouest jusques  ce que l'on ouvre toutes les montaignes qui
         sont au nort d'icelle isle, vous vous pouvez asseurer qu'en
         voyant les huict ou neuf decouppes de l'isle des Monts-deserts
         & celle de Bedabedec, l'on sera le travers de la riviere de
         Norembegue: & pour entrer dedans il faut mettre le cap au nort,
         qui est sur les plus hautes montaignes dudict Bedabedec: & ne
         verrez aucunes isles devant vous: & pouvez entrer seurement y
         ayant assez d'eau, bien que voyez quantit de brisans, isles &
         rochers  l'est & ouest de vous. Il faut les esviter la sonde
         en la main pour plus grande seuret: Et croy  ce que j'en ay
         peu juger, que l'on ne peut entrer dedans icelle riviere par
         autre endroict, sinon avec des petits vaisseaux ou chalouppes:
         Car comme j'ay dit cy-dessus la quantit des isles, rochers,
         basses, bancs & brisans y sont de toutes parts en sorte que
         c'est chose estrange  voir.

34/182   Or pour revenir  la continuation de nostre routte: Entrant
         dans la riviere il y a de belles isles, qui sont fort
         aggreables, avec de belles prairies. Nous fusmes jusques  un
         lieu o les sauvages nous guidrent, qui n'a pas plus de demy
         quart de lieue de large: Et  quelques deux cens pas de la
         terre de l'ouest y a un rocher  fleur d'eau, qui est
         dangereux. De l  l'isle haute y a quinze lieues. Et depuis ce
         lieu estroict, (qui est la moindre largeur que nous eussions
         trouve,) aprs avoir faict quelque 7 ou 8 lieues, nous
         rencontrasmes une petite riviere, o auprs il fallut mouiller
         l'ancre: d'autant que devant nous y vismes quantit de rochers
         qui descouvrent de basse mer: & aussi que quand eussions voulu
         passer, plus avant nous n'eussions pas peu faire demye lieue: 
         cause d'un sault d'eau qu'il y a, qui vient en talus de quelque
         7  8 pieds, que je vis allant dedans un canau avec les
         sauvages que nous avions: & n'y trouvasmes de l'eau que pour un
         canau: Mais pass le sault, qui a quelques deux cens pas de
         large, la riviere est belle, & continue jusques au lieu o nous
         avions mouill l'ancre. Je mis pied  terre pour veoir le pas:
         & allant  la chasse je le trouv fort plaisant & aggreable en
         ce que j'y fis de chemin. Il semble que les chesnes qui y sont
         ayent est plantez par plaisir. J'y vis peu de sapins, mais
         bien quelques pins  un cost de la riviere: Tous chesnes 
         l'autre: & quelques bois taillis qui s'estendent fort avant
         dans les terres. Et diray que depuis l'entre o nous fusmes,
         qui sont environ 25 lieux, nous ne vismes aucune ville ny
         village, ny apparence d'y en avoir eu: mais bien une ou deux
35/183   cabannes de sauvages o il n'y avoit personne, lesquelles
         estoient faites de mesme faon que celles des Souriquois
         couvertes d'escorce d'arbres: Et  ce qu'avons peu juger il y a
         peu de sauvages en icelle riviere qu'on appele aussi
         Etechemins. Ils n'y viennent non plus qu'aux isles, que
         quelques mois en est durant la pesche du poisson & chasse du
         gibier, qui y est en quantit. Ce sont gens qui n'ont point de
         retraicte arreste  ce que j'ay recogneu & apris d'eux: car
         ils yvernent tantost en un lieu & tantost  un autre, o ils
         voient que la chasse des bestes est meilleure, dont ils vivent
         quand la necessit les presse, sans mettre rien en reserve pour
         subvenir aux disettes qui sont grandes quelquesfois.

         Or il faut de necessit que ceste riviere soit celle de
         Norembegue: car pass icelle jusques au 41e degr que nous
         avons costoy, il n'y en a point d'autre sur les hauteurs cy
         dessus dictes, que celle de Quinibequy, qui est presque en
         mesme hauteur, mais non de grande estendue. D'autre part il ne
         peut y en avoir qui entrent avant dans les terres: d'autant que
         la grande riviere saint Laurens costoye la coste d'Accadie & de
         Norembegue, o il n'y a pas plus de l'une  l'autre par terre
         de 45 lieues, ou 60 au plus large, comme il se pourra veoir par
         ma carte Gographique.

         Or je laisseray ce discours pour retourner aux sauvages qui
         m'avoient conduit aux saults de la riviere de Norembegue,
         lesquels furent advertir Bessabez leur chef, & d'autres
         sauvages, qui allrent en une autre petite riviere advertir
         aussi le leur, nomm Cabahis, & lui donner advis de nostre
         arrive.

36/184   Le 16 du mois il vint  nous quelque trente sauvages sur
         l'asseurance que leur donnrent ceux qui nous avoient servy de
         guide. Vint aussi ledict Bessabez nous trouver ce mesme jour
         avec six canaux. Aussi tost que les sauvages qui estoient 
         terre le virent arriver, ils se mirent tous  chanter, dancer &
         sauter, jusques  ce qu'il eut mis pied  terre: puis aprs
         s'assirent tous en rond contre terre, suivant leur coustume
         lors qu'ils veulent faire quelque harangue ou festin. Cabahis
         l'autre chef peu aprs arriva aussi avec vingt ou trente de ses
         compagnons, qui se retirent apart, & se rejouirent fort de nous
         veoir: d'autant que c'estoit la premire fois qu'ils avoient
         veu des Chrestiens. Quelque temps aprs je fus  terre avec
         deux de mes compagnons & deux de nos sauvages, qui nous
         servoient de truchement: & donn charge  ceux de nostre barque
         d'approcher prs des sauvages, & tenir leurs armes prestes pour
         faire leur devoir s'ils aperevoient quelque esmotion de ces
         peuples contre nous. Bessabez nous voyant  terre nous fit
         asseoir, & commena  petuner avec ses compagnons, comme ils
         font ordinairement auparavant que faire leurs discours. Ils
         nous firent present de venaison & de gibier.

         Je dy  nostre truchement, qu'il dist  nos sauvages qu'ils
         fissent entendre  Bessabez, Cabahis &  leurs compagnons, que
         le sieur de Mons m'avoit envoy par devers eux pour les voir &
         leur pays aussi: & qu'il vouloit les tenir en amiti, & les
         mettre d'accord avec les Souriquois & Canadiens leurs ennemis:
         Et d'avantage qu'il desiroit habiter leur terre, & leur montrer
          la cultiver, afin qu'ils ne trainassent plus une vie si
37/185   miserable qu'ils faisoient, & quelques autres propos  ce
         subjet. Ce que nos sauvages leur firent entendre, dont ils
         demonstrerent estre fort contens, disant qu'il ne leur pouvoit
         arriver plus grand bien que d'avoir nostre amiti: & desiroyent
         que l'on habitast leur terre, & vivre en paix avec leur
         ennemis: afin qu' l'advenir ils allassent  la chasse aux
         Castors plus qu'ils n'avoient jamais faict, pour nous en faire
         part, en les accommodant de choses necessaires pour leur usage.
         Apres qu'il eut achev sa harangue, je leur fis present de
         haches, patinostres, bonnets, cousteaux & autres petites
         jolivets: aprez nous nous separasmes les uns des autres. Tout
         le reste de ce jour, & la nuict suivante, ils ne firent que
         dancer, chanter & faire bonne chre, attendans le jour auquel
         nous trectasmes quelque nombre de Castors: & aprez chacun s'en
         retourna, Bessabez avec ses compagnons de son cost, & nous du
         nostre, fort satisfaits d'avoir eu cognoissance de ces peuples.

         Le 17 du mois je prins la hauteur, & trouvay 45 degrez & 25.
         minuttes de latitude: Ce faict nous partismes pour aller  une
         autre riviere appele Quinibequy, distante de ce lieu de trente
         cinq lieux, & prs de 20 de Bedabedec[63]. Ceste nation de
38/186   sauvages de Quinibequy s'appelle Etechemins[64], aussi bien que
         ceux de Norembegue.

[Note 63: Quoique cette phrase donne  entendre que Champlain quitte la
rivire de Pnobscot, ce jour-l mme, 17 de septembre, il est certain
que ce n'est pas ce qu'il a voulu dire. Rendu au point o il prend
hauteur, c'est--dire,  vingt-cinq ou trente lieues de l'embouchure de
cette rivire, suivant son calcul; ayant bien constat qu'il n'y avait
pas mme de trace d'aucune ville ou habitation considrable, l'auteur
considre l'exploration de cette rivire comme finie, et part pour venir
rejoindre la barque, qui tait  l'ancr  une quinzaine de lieues de
l'embouchure, et continuer ensuite le voyage de dcouverte. La preuve
qu'il ne part pas directement pour le Knbec, c'est que, trois jours
aprs, le 20 du mois, on en est encore  ranger la cte de l'ouest, et 
passer les montagnes de Bedabedec, ou hauteurs de Pnobscot, o l'on
mouille l'ancre, pour reconnatre, le mme jour, l'entre de la
rivire.]

[Note 64: C'est sans doute cette phrase qui a fait dire au P. F. Martin
(Appendice de sa trad. du P. Bressani) que Champlain donne au Knbec le
nom de _rivire des Etchemins_. Cependant notre auteur, comme on le
voit, dit seulement que les sauvages du Knbec taient des Etchemins,
comme ceux de Pentagouet ou Pnobscot. Et ici Champlain est d'accord
avec le P. Biard, qui, dans le dnombrement approximatif qu'il fait des
nations sauvages dont il avait connaissance, assigne aux _Eteminquois_
ou Etchemins toute la cte comprise entre le pays des Souriquois et
Chouacouet, J'ay trouv, dit-il, par la relation des Sauvages mesmes,
que dans l'enclos de la grande riviere, ds les terres neuves jusques 
Chouacot, on ne sauroit trouver plus de neuf  dix milles ames... Tous
les Souriquois 3000 ou 3500. Les Eteminquois jusques  Pentegot, 2500;
ds Pentegot jusques  Kinibequi, & de Kinibequi jusques  Chouacot,
3000. (Relat. de la Nouv. Fr., ch. VI.) Lescarbot prtend, il est vrai,
que depuis Kinibeki, jusques  Malebarre, & plus outre, ilz s'appellent
Armouchiquois (liv. IV, ch. VII); mais les tmoignages de Champlain et
du P. Biard semblent avoir plus de poids, puisque ces auteurs ont visit
eux-mmes les lieux et les nations dont ils parlent.]

         Le 18 du mois nous passames prs d'une petite riviere o estoit
         Cabahis, qui vint avec nous dedans nostre barque quelque douze
         lieues: Et luy ayant demand d'o venoit la riviere de
         Norembegue, il me dit qu'elle pass le sault dont j'ay faict cy
         dessus mention, & que faisant quelque chemin en icelle on
         entroit dans un lac par o ils vont  la riviere de S. Croix,
         d'o ils vont quelque peu par terre, puis entrent dans la
         riviere des Etechemins. Plus au lac descent une autre riviere
         par o ils vont quelques jours, en aprs entrent en un autre
         lac, & passent par le millieu, puis estans parvenus au bout,
         ils font encore quelque chemin par terre, aprs entrent dans
         une autre petite riviere [65] qui vient se descharger  une
         lieue de Qubec, qui est sur le grand fleuve S. Laurens. Tous
         ces peuples de Norembegue sont fort basannez, habillez de peaux
         de castors & autres fourrures, comme les sauvages Cannadiens &
         Souriquois: & ont mesme faon de vivre.

[Note 65: Comme on le voit, c'est prcisment parce que les Etchemins
suivaient cette rivire pour venir  Qubec, qu'on l'a appele rivire
des Etchemins.]

39/187   Le 20 du mois rangeasmes la coste de l'ouest, & passmes les
         montaignes de Bedabedec, o nous mouillasmes l'ancre: Et le
         mesme jour recogneusmes l'entre de la riviere, o il peut
         aborder de grands vaisseaux: mais dedans il y a quelques
         battures qu'il faut esviter la sonde en la main. Nos sauvages
         nous quittrent, d'autant qu'ils ne vollurent venir 
         Quinibequy: parceque les sauvages du lieu leur sont grands
         ennemis [66]. Nous fismes quelque 8 lieux rangeant la coste de
         l'ouest jusques  une isle distante de Quinibequy 10 lieux, o
         fusmes contraincts de relascher pour le mauvais temps & vent
         contraire. En une partye du chemin que nous fimes nous passames
         par une quantit d'isles & brisans qui jettent  la mer
         quelques lieues fort dangereux. Et voyant que le mauvais temps
         nous contrarioit si fort, nous ne passmes pas plus outre que
         trois ou 4 lieues. Toutes ces isles & terres sont remplies de
         quantit de pareil bois que j'ay dit cy dessus aux autres
         costes. Et considerant le peu de vivres que nous avions, nous
         resolusmes de retourner  nostre habitation, attendans l'anne
         suivante o nous esperions y revenir pour recognoistre plus
         amplement. Nous y rabroussames donc chemin le 23 Septembre &
         arrivasmes en nostre habitation le 2 Octobre ensuivant.

[Note 66: C'est peut-tre cette circonstance qui a fait croire 
Lescarbot que le territoire des Almouchiquois s'tendait jusqu'au
Knbec.]

         Voila au vray tout ce que j'ay remarqu tant des costes,
         peuples que riviere de Norembegue, & ne sont les merveilles
         qu'aucuns en ont escrites. Je croy que ce lieu est aussi mal
         aggreable en yver que celuy de nostre habitation, dont nous
         fusmes bien desceus.

40/188

         _Du mal de terre, fort cruelle maladie. A quoy les hommes &
         femmes sauvages passent le temps durant l'yver. Et tout ce qui
         se passa en l'habitation pendant l'hyvernement._

                               CHAPITRE VI.

         Comme nous arrivasmes  l'isle S. Croix chacun achevoit de se
         loger. L'yver nous surprit plustost que n'esperions, & nous
         empescha de faire beaucoup de choses que nous nous estions
         proposes. Neantmoins le sieur de Mons ne laissa de faire faire
         des jardinages dans l'isle. Beaucoup commancerent  deffricher
         chacun le sien; & moy aussi le mien, qui estoit assez grand, o
         je semay quantit de graines, comme firent, aussi ceux qui en
         avoient, qui vindrent assez bien. Mais comme l'isle n'estoit
         que Sable tout y brusloit presque lors que le soleil y donnoit:
         & n'avions point d'eau pour les arrouser, sinon de celle de
         pluye, qui n'estoit pas souvent.

         Le sieur de Mons fit aussi deffricher  la grande terre pour y
         faire des jardinages, & aux saults il fit labourer  trois
         lieues de nostre habitation, & y fit semer du bled qui y vint
         tresbeau &  maturit. Autour de nostre habitation il y a de
         basse mer quantit de coquillages, comme coques, moulles,
         ourcins & bregaux, qui faisoyent grand bien  chacun.

         Les neges commencrent le 6 du mois d'Octobre. Le 3 de Dcembre
         nous vismes passer des glasses qui venoyent de quelque riviere
         qui estoit gelle. Les froidures furent aspres & plus
41/189   excessives qu'en France, & beaucoup plus de dure: & n'y pleust
         presque point cest yver. Je croy que cela provient des vents du
         nord & norouest, qui passent par dessus de hautes montaignes
         qui sont tousjours couvertes de neges, que nous eusmes de trois
          quatre pieds de haut, jusques  la fin du mois d'Avril; &
         aussi qu'elle se concerve beaucoup plus qu'elle ne feroit si le
         pas estoit labour.

         Durant l'yver il se mit une certaine maladie entre plusieurs de
         nos gens, appele mal de la terre, autrement Scurbut,  ce que
         j'ay ouy dire depuis  des hommes doctes. Il s'engendroit en la
         bouche de ceux qui l'avoient de gros morceaux de chair
         superflue & baveuse (qui causoit une grande putrfaction)
         laquelle surmontoit tellement, qu'ils ne pouvoient presque
         prendre aucune chose, sinon que bien liquide. Les dents ne leur
         tenoient presque point, & les pouvoit on arracher avec les
         doits sans leur faire douleur. L'on leur coupoit souvent la
         superfluit de cette chair, qui leur faisoit jetter force sang
         par la bouche. Apres il leur prenoit une grande douleur de bras
         & de jambes, lesquelles leur demeurrent grosses & fort dures,
         toutes tachets comme de morsures de puces, & ne peuvoient
         marcher  cause de la contraction des nerfs: de sorte qu'ils
         demeuroient presque sans force, & sentoient des douleurs
         intolrables. Ils avoient aussi douleur de reins, d'estomach &
         de ventre; une thoux fort mauvaise, & courte haleine: bref ils
         estoient en tel estat, que la pluspart des malades ne pouvoient
         se lever ny remuer, & mesme ne les pouvoit on tenir debout,
42/190   qu'ils ne tombassent en syncope: de faon que de 79 que nous
         estions, il en moururent 35 & plus de 20. qui en furent bien
         prs: La plus part de ceux qui resterent sains, se plaignoient
         de quelques petites douleurs & courte haleine. Nous ne pusmes
         trouver aucun remde pour la curation de ces maladies. L'on en
         fit ouverture de plusieurs pour recognoistre la cause de leur
         maladie.

         L'on trouva  beaucoup les parties intrieures gastes, comme
         le poulmon, qui estoit tellement altr, qu'il ne s'y pouvoit
         recognoistre aucune humeur radicalle: la ratte cereuse &
         enfle: le foye fort legueux & tachett, n'ayant sa couleur
         naturelle: la vaine cave, ascendante & descendante remplye de
         gros sang agul & noir: le fiel gast: Toutesfois il se trouva
         quantit d'artres, tant dans le ventre moyen qu'infrieur,
         d'assez bonne disposition. L'on donna  quelques uns des coups
         de rasoer dessus les cuisses  l'endroit des taches pourpres
         qu'ils avoient, d'o il sortoit un sang caille fort noir. C'est
         ce que l'on a peu recognoistre aux corps infects de ceste
         maladie.

         Nos chirurgiens ne peurent si bien faire pour eux mesmes qu'ils
         n'y soient demeurez comme les autres. Ceux qui y resterent
         malades furent guris au printemps, lequel commence en ces pays
         l est en May[67]. Cela nous fit croire que le changement de
         saison leur rendit plustost la sant que les remdes qu'on leur
         avoit ordonns.

[Note 67: Pour ne pas nous exposer  faire dire  Champlain ce qu'il ne
voulait pas dire, nous laissons subsister ici une faute vidente, mais
dont on peut, ce semble, deviner la cause. L'auteur, encore sous
l'impression fcheuse de ce malheureux hiver pass  l'le de
Sainte-Croix, aura mis d'abord dans son manuscrit que le printemps n'y
_commenait_ qu'en mai; rflexion faite, il se sera aperu que ce
n'tait pas rendre justice  la Nouvelle-France, que de la juger sur un
fait qui pouvait tre exceptionnel, et il aura mis, que le printemps
_est_ en mai; enfin le typographe, pour contenter l'auteur, aura jug 
propos de mettre les deux.]

43/191   Durant cet yver nos boissons gelrent toutes, horsmis le vin
         d'Espagne. On donnoit le cidre  la livre. La cause de ceste
         parte fut qu'il n'y avoit point de caves au magazin: & que
         l'air qui entroit par des fentes y estoit plus aspre que celuy
         de dehors. Nous estions contraints d'user de tresmauvaises
         eaux, & boire de la nege fondue, pour n'avoir ny fontaines ny
         ruisseaux: car il n'estoit pas possible d'aller en la grand
         terre,  cause des grandes glaces que le flus & reflus
         charioit, qui est de trois brasses de basse & haute mer. Le
         travail du moulin  bras estoit fort pnible: d'autant que la
         plus part estans mal couchez, avec l'incommodit du chauffage
         que nous ne pouvions avoir  cause des glaces, n'avoient quasi
         point de force, & aussi qu'on ne mangeoit que chair sale &
         lgumes durant l'yver, qui engendrent de mauvais sang: ce qui 
         mon opinion causoit en partie ces facheuses maladies. Tout cela
         donna du mescontentement au sieur de Mons & autres de
         l'habitation.

         Il estoit mal-ais de recognoistre ce pays sans y avoir yvern,
         car y arrivant en t tout y est fort aggreable,  cause des
         bois, beaux pays & bonnes pescheries de poisson de plusieurs
         sortes que nous y trouvasmes. Il y a six mois d'yver en ce
         pays.

         Les sauvages qui y habitent sont en petite quantit. Durant
         l'yver au fort de neges ils vont chasser aux eslans & autres
         bestes: de quoy ils vivent la pluspart du temps. Et si les
         neges ne sont grandes ils ne font guerres bien leur proffit:
         d'autant qu'ils ne peuvent rien prendre qu'avec un grandissime
         travail, qui est cause qu'ils endurent & patissent fort.

44/192   Lors qu'ils ne vont  la chasse ils vivent d'un coquillage qui
         s'appelle coque. Ils se vestent l'yver de bonnes fourrures de
         castors & d'eslans. Les femmes font tous les habits, mais non
         pas si proprement qu'on ne leur voye la chair au dessous des
         aisselles, pour n'avoir pas l'industrie de les mieux
         accommoder. Quand ils vont  la chasse ils prennent de
         certaines raquettes, deux fois aussi grandes que celles de
         parde, qu'ils s'attachent soubs les pieds, & vont ainsi sur
         la neige sans enfoncer, aussi bien les femmes & enfans, que les
         hommes, lesquels cherchent la piste des animaux; puis l'ayant
         trouve ils la suivent jusques  ce qu'ils apercoivent la
         beste: & lors ils tirent dessus avec leur arcs, ou la tuent 
         coups d'espes emmanches au bout d'une demye pique, ce qui se
         fait fort aisement; d'autant que ces animaux ne peuvent aller
         sur les neges sans enfoncer dedans: Et lors les femmes & enfans
         y viennent, & l cabannent & se donnent cure: Apres ils
         retournent voir s'ils en trouveront d'autres, & passent ainsi
         l'yver. Au mois de Mars ensuivant il vint quelques sauvages qui
         nous firent part de leur chasse en leur donnant du pain &
         autres choses en eschange. Voila la faon de vivre en yver de
         ces gens l, qui me semble estre bien miserable.

         Nous attendions nos vaisseaux  la fin d'Avril lequel estant
         pass chacun commena  avoir mauvaise opinion, craignant qu'il
         ne leur fust arriv quelque fortune, qui fut occasion que le 15
         de May le sieur de Mons dlibra de faire accommoder une barque
         du port de 15 tonneaux, & un autre de 7 afin de nous en aller 
45/193   la fin du mois de Juin  Gasp, chercher des vaisseaux pour
         retourner en France, si cependant les nostres ne venoient: mais
         Dieu nous assista mieux que nous n'esperions: car le 15 de Juin
         ensuivant estans en garde environ sur les onze heures du soir,
         le Pont Capitaine de l'un des vaisseaux du sieur de Mons arriva
         dans une chalouppe, lequel nous dit que son navire estoit ancr
          six lieues de nostre habitation, & fut le bien venu au
         contentement d'un chacun.

         Le lendemain le vaisseau arriva [68], & vint mouiller l'ancre
         proche de nostre habitation. Le pont nous fit entendre qu'il
         venoit aprs luy un vaisseau de S. Maslo, appel le S.
         Estienne, pour nous apporter des vivres & commoditez.

[Note 68: Avec une compagnie de quelques quarante hommes, dit
Lescarbot, liv. IV, ch. VIII, & canonnades ne manqurent  l'abord,
selon la coutume, ni l'clat des trompetes.]

         Le 17 du mois le sieur de Mons se dlibra d'aller chercher un
         lieu plus propre pour habiter & de meilleure temprature que la
         nostre: Pour cest effect il fit quiper la barque dedans
         laquelle il avoit pens aller  Gasp.



         _Descouvertures de la coste des Almouchiquois jusques au 42e
         degr de latitude: & des particularits de ce voyage._

                                CHAPITRE VII.

         Le 18 du mois de Juin 1605, le sieur de Mons partit de l'isle
         saincte Croix avec quelques gentilshommes, vingt matelots & un
46/194   sauvage nomm Panounias [69] & sa femme, qu'il ne voulut
         laisser, que menasmes avec nous pour nous guider au pays des
         Almouchiquois, en esperance de recognoistre & entendre plus
         particulierement par leur moyen ce qui en estoit de ce pays:
         d'autant qu'elle en estoit native.

[Note 69: Lescarbot l'appelle Panmiac.]

         Et rangeant la coste entre Menane, qui est une isle  trois
         lieues de la grande terre, nous vinsmes aux isles ranges par
         le dehors, o mouillasmes l'ancre en l'une d'icelles, o il y
         avoit une grande multitude de corneilles, dont nos gens
         prindrent en quantit; & l'avons nomme l'isle aux corneilles.
         De l fusmes  l'isle des Monts deserts qui est  l'entre de
         la riviere de Norembegue, comme j'ay dit cy dessus, & fismes
         cinq ou six lieues parmy plusieurs isles, o il vint  nous
         trois sauvages dans un canau de la poincte de Bedabedec o
         estoit leur Capitaine; & aprs leur avoir tenu quelques
         discours ils s'en retournrent le mesme jour.

         Le vendredy premier de Juillet nous partismes d'une des isles
         qui est  l'amboucheure de la riviere, o il y a un port assez
         bon pour des vaisseaux de cent & cent cinquante tonneaux. Ce
         jour fismes quelques 25 lieues entre la pointe de Bedabedec &
         quantit d'isles & rochers, que nous recogneusmes jusques  la
         riviere de Quinibequy, o  l'ouvert d'icelle il y a une isle
         assez haute, qu'avons nomme la tortue, & entre icelle & la
         grand terre quelques rochers esparts, qui couvrent de pleine
         mer: neantmoins on ne laisse de voir briser la mer par dessus.
         L'isle de la tortue & la riviere sont su suest & nort norouest.
         Comme l'on y entre, il y a deux moyenes isles, qui sont
47/195   l'entre, l'une d'un cost & l'autre de l'autre, &  quelques
         300 pas au dedans il y a deux rochers o il n'y a point de
         bois, mais quelque peu d'herbes. Nous mouillasmes l'ancre  300
         pas de l'entre,  cinq & six brasses d'eau. Estans en ce lieu
         nous fusmes surprins de brumes qui nous firent resoudre
         d'entrer dedans pour voir le haut de la riviere & les sauvages
         qui y habitent; & partismes pour cet effect le 5 du mois. Ayans
         fait quelques lieues nostre barque pena se perdre sur un
         rocher que nous frayames en passant. Plus outre rencontrasmes
         deux canaux qui estoient venus  la chasse aux oiseaux, qui la
         pluspart muent en ce temps, & ne peuvent voler. Nous accostames
         ces sauvages par le moyen du nostre, qui les fut trouver avec
         sa femme, qui leur fit entendre le subject de nostre venue.
         Nous fismes amiti avec eux & les sauvages d'icelle
         riviere[70], qui nous servirent de guide: Et allant plus avant
         pour veoir leur Capitaine appel Manthoumermer, comme nous
         eusmes fait 7  8 lieux, nous passames par quelques isles,
         destroits & ruisseaux, qui s'espandent le long de la riviere,
         o vismes de belles prairies: & costoyant une isle qui a
         quelque quatre lieux de long [71] ils nous menrent o estoit
         leur chef, avec 25 ou 30 sauvages, lequel aussitost que nous
         eusmes mouill l'ancre vint  nous dedans un canau un peu
         separ de dix autres, o estoient ceux qui l'accompaignoient:
48/196   Aprochant prs de nostre barque, il fit une harangue, o il
         faisoit entendre l'aise qu'il avoit de nous veoir, & qu'il
         desiroit avoir nostre alliance & faire paix avec leurs ennemis
         par nostre moyen, disant que le lendemain il envoyeroit  deux
         autres Capitaines sauvages qui estoient dedans les terres, l'un
         appel Marchim, & l'autre Sazinou, chef de la riviere de
         Quinibequy. Le sieur de Mons leur fit donner des gallettes &
         des poix, dont ils furent fort contens. Le lendemain ils nous
         guidrent en dessendant la riviere par un autre chemin que
         n'estions venus [72], pour aller  un lac: & partant par des
         isles, ils laisserent chacun une flche proche d'un cap par o
         tous les sauvages passent, & croyent que s'ils ne le faisoyent
         il leur arriveroit du malheur,  ce que leur persuade le
         Diable, & vivent en ces superstitions, comme ils font en
         beaucoup d'autres. Par de l ce cap nous passames un sault
         d'eau fort estroit, mais ce ne fut pas sans grande difficult,
         car bien qu'eussions le vent bon & frais, & que le fissions
         porter dans nos voilles le plus qu'il nous fut possible, si ne
         le peusme nous passer de la faon, & fusmes contraints
         d'attacher  terre une haussiere  des arbres, & y tirer tous:
         ainsi nous fismes tant  force de bras avec l'aide du vent qui
         nous favorisoit que le passames. Les sauvages qui estoient avec
         nous portrent leurs canaux par terre ne les pouvant passer 
         la rame. Apres avoir franchi ce sault nous vismes de belles
         prairies. Je m'estonnay si fort de ce sault, que descendant
49/197   avec la mare nous l'avions fort bonne, & estans au sault nous
         la trouvasmes contraire, & aprs l'avoir pass elle descendoit
         comme auparavant, qui nous donna grand contentement.
         Poursuivant nostre routte nous vinsmes au lac[73], qui a trois 
         quatre lieues de long, o il y a quelques isles, & y descent
         deux rivieres, celle de Quinibequy qui vient du nort nordest, &
         l'autre du norouest, par o devoient venir Marchim & Sasinou,
         qu'ayant attendu tout ce jour & voyant qu'ils ne venoient
         point, nous resolusmes d'employer le temps: Nous levasmes donc
         l'ancre, & vint avec nous deux sauvages de ce lac pour nous
         guider, & ce jour vinsmes mouiller l'ancre  l'amboucheure de
         la riviere, o nous peschasmes quantit de plusieurs sortes de
         bons poissons: cependant nos sauvages allrent  la chasse,
         mais ils n'en revindrent point. Le chemin par o nous
         descendismes ladicte riviere est beaucoup plus seur & meilleur
         que celuy par o nous avions est. L'isle de la tortue qui est
         devant l'entre de lad. riviere, est par la hauteur de 44
         degrez de latitude & 19 degrez 12 minutes de declinaison de la
         guide-aymant. L'on va par ceste riviere au travers des terres
         jusques  Qubec quelque 50 lieues sans passer qu'un trajet de
         terre de deux lieues: puis on entre dedans une autre petite
         riviere [74] qui vient descendre dedans le grand fleuve S.
         Laurens. Ceste riviere de Quinibequy est fort dangereuse pour
         les vaisseaux  demye lieue au dedans, pour le peu d'eau,
50/198   grandes mares, rochers & basses qu'il y a, tant dehors que
         dedans. Il n'y laisse pas d'y avoir bon achenal s'il estoit
         bien recogneu. Si peu de pays que j'ay veu le long des rivages
         est fort mauvais: car ce ne sont que rochers de toutes parts.
         Il y a quantit de petits chesnes, & fort peu de terres
         labourables. Ce lieu est abondant en poisson, comme sont les
         autres rivieres cy dessus dictes. Les peuples vivent comme ceux
         de nostre habitation, & nous dirent, que les sauvages qui
         semoient le bled d'Inde, estoient fort avant dans les terres, &
         qu'ils avoient delaiss d'en faire sur les costes pour la
         guerre qu'ils avoient avec d'autres, qui leur venoient prendre.
         Voila ce que j'ay peu aprendre de ce lieu, lequel je croy
         n'estre meilleur que les autres.

[Note 70: Ici, Champlain n'est pas prcisment, dans la rivire de
Knbec, dont le capitaine tait Sasinou, mais dans celle de Chipscot
_(Sheepscott)_, o tait le capitaine de ces sauvages, Manthoumermer.]

[Note 71: L'le de Jrmysquam, qui spare la baie de Monsouic, ou
_Monseag_, du chenal de la rivire de Chipscot.]

[Note 72: Ce passage est une nouvelle preuve que Champlain, en montant,
tait pass par le ct oriental de l'le de Jrmysquam, et, par
consquent, dans la rivire de Chipscot: car les sauvages, qui
connaissaient bien les lieux, durent conduire les franais par le plus
court chemin pour aller au lac ou  la baie de Merry-Meeting.]

[Note 73: Ce lac, appel la baie de Merry-Meeting, est form par la
jonction des eaux du Knbec, au nord, et de la rivire de Sagadahok ou
Amouchcoghin, dont on a fait Androscoggin.]

[Note 74: La rivire Chaudire.]


198a

[Illustration: Qui ni be guy]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le cours de la riviere.
B 2 Isles qui sont  l'antr de la riviere.
C Deux rochers qui sont dans la riviere fort dangereux.
D Islets & rochers qui sont le long de la coste.
E Basses o de plaine mer vaisseaux du port de 60 tonneaux peuvent
  eschouer.
F Le lieu o les sauvages cabannent quand ils viennent  la pesche du
  poisson.
G Basses de sable qui sont le long de la coste.
H Un estang d'eau douce.
I Un ruisseau o des chaloupes peuvent entrer  demy flot.
L Isles au nombre de 4 qui sont dans la riviere comme l'on est entr
  dedans.


         Le 8 du mois partismes de l'emboucheure d'icelle riviere ce que
         ne peusmes faire plustost  cause des brumes que nous eusmes.
         Nous fismes ce jour quelque quatre lieux, & passames par une
         baye[75] o il y a quantit d'isles, & voit on d'icelle de
         grandes montaignes  l'ouest, o est la demeure d'un Capitaine
         sauvage appel Aneda, qui se tient proche de la riviere de
         Quinibequy. Je me parsuaday par ce nom que c'estoit un de sa
         race qui avoit trouv l'herbe appele Aneda[76] que Jacques
51/199   Quartier a dict avoir tant de puissance contre la maladie
         appele Scurbut, dont nous avons desja parl, qui tourmenta
         ses gens aussi bien que les nostres, lors qu'ils yvernerent en
         Canada. Les sauvages ne cognoissent point ceste herbe, ny ne
         savent que c'est, bien que ledit sauvage en porte le nom. Le
         lendemain fismes huit lieues. Costoyant la coste nous
         appereusmes deux fumes que nous faisoient des sauvages, vers
         lesquelles nous fusmes mouiller l'ancre derrire un petit islet
         proche de la grande terre, o nous vismes plus de quatre vingts
         sauvages qui accouroyent le long de la coste pour nous voir,
         dansant & faisant signe de la resjouissance qu'ils en avoient.
         Le sieur de Mons envoya deux hommes avec nostre sauvage[77]
         pour les aller trouver: & aprs qu'ils eurent parl quelque
         temps  eux, & les eurent asseurez de nostre amiti nous leur
         laissames un de nos gens, & eux nous baillrent un de leurs
         compagnons en ostage: Cependant le sieur de Mons fut visiter
         une isle, qui est fort belle de ce qu'elle contient, y ayant de
         beaux chesnes & noyers, la terre deffriche & force vignes, qui
         aportent de beaux raisins en leur saison: c'estoit les premiers
         qu'eussions veu en toutes ces costes depuis le cap de la Hve:
52/200   Nous la nommasmes l'isle de Bacchus[78]. Estans de pleine mer
         nous levasmes l'ancre, & entrasmes dedans une petite riviere,
         o nous ne peusmes plustost: d'autant que c'est un havre de
         barre, n'y ayant de basse mer que demie brasse d'eau, de plaine
         mer brasse & demie, & du grand de l'eau deux brasses; quand on
         est dedans il y en a trois, quatre, cinq & six. Comme nous
         eusmes mouill l'ancre il vint  nous quantit de sauvages sur
         le bort de la riviere, qui commencrent  dancer: Leur
         Capitaine pour lors n'estoit avec eux, qu'ils appeloient
         Honemechin[79]: il arriva environ deux ou trois heures aprs
         avec deux canaux, puis s'en vint tournoyant tout autour de
         nostre barque. Nostre sauvage ne pouvoit entendre que quelques
         mots, d'autant que la langue Almouchiquoise, comme s'appelle
         ceste nation, diffre du tout de celle des Souriquois &
         Etechemins. Ces peuples demonstroient estre fort contens: leur
         chef estoit de bonne faon, jeune & bien dispost: l'on envoya
         quelque marchandise  terre pour traicter avec eux, mais ils
         n'avoient rien que leurs robbes, qu'ils changrent, car ils ne
         font aucune provision de pelleterie que pour se vestir. Le
         sieur de Mons fit donner  leur chef quelques commoditez, dont
         il fut fort satisfait, & vint plusieurs fois  nostre bort pour
         nous veoir. Ces sauvages se rasent le poil de dessus le crasne
         assez haut, & portent le reste fort longs, qu'ils peignent &
53/201   tortillent par derrire en plusieurs faons fort proprement,
         avec des plumes qu'ils attachent sur leur teste. Ils se
         peindent le visage de noir & rouge comme les autres sauvages
         qu'avons veus. Ce sont gens disposts bien formez de leur corps:
         leurs armes sont piques, massues, arcs & flches, au bout
         desquelles aucuns mettent la queue d'un poisson appel
         Signoc[80], d'autres y accommodent des os, & d'autres en ont
         toutes de bois. Ils labourent & cultivent la terre, ce que
         n'avions encores veu. Au lieu de charus ils ont un instrument
         de bois fort dur, faict en faon d'une besche. Ceste riviere
         s'appelle des habitans du pays Chouacoet[81].

[Note 75: La baie de Casco. Ce mot, parait-il, n'est qu'une contraction
de l'ancien nom Acocisco. (Williamson, _Hist. of Maine, Introd._, sect.
II.)]

[Note 76: Cette phrase nous fait connatre quelques-unes des causes qui
ont empch les Franais de retrouver, en Acadie, le remde que les
sauvages du Canada avaient enseign  Cartier pour gurir ses gens du
scorbut. D'abord, on avait dfigur un peu le nom de la plante: les
trois manuscrits qui existent du second voyage de Cartier sont unanimes
 l'appeler _amedda_, d'aprs M. d'Avezac (rimpression figure de
l'dit. de 1545, publie en 1863); tandis que Lescarbot crit _annedda_,
et Champlain _aneda_. En second lieu, cette plante n'tait pas une
herbe, mais bien un arbre de bonne taille; c'tait probablement ce que
l'on a toujours appel, en Canada, _l'pinette_. Voici ce qu'en dit le
capitaine malouin: Lors ledict Dom Agaya envoya deux femmes avecq le
capitaine pour en qurir: lesquelz en apportrent neuf ou dix rameaulx,
& nous monstrerent comme il failloit piler l'escorce & les fueilles
dudict boys, & mettre tout bouillir en eaue, puis en boire de deux jours
l'un, & mettre le marcq sur les jambes enfles & malades, & que de toute
maladie ledict arbre guerissoit, ilz appellent ledict arbre en leur
langaige Ameda... Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils eurent
l'advantage... Apres ce avoir veu & cogneu, y a eu telle presse ladicte
mdecine, que on si vouloit tuer,  qui premier en auroit. De sorte que
ung arbre aussi gros & aussi grand que je viz jamais arbre a est
employ en moins de huit jours: lequel a faict telle opration, que si
tous les mdecins de Louvain & de Montpellyer y eussent est avec toutes
les drogues de Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant faict en ung an,
que ledict arbre a faict en six jours.]

[Note 77: Panounias, alli par sa femme  la nation almouchiquoise.
(Voir ci-dessus, p. 4.) Ce sauvage fut, quelque temps aprs, assassin
par les Almouchiquois, et sa mort fut la cause d'une guerre sanglante
entre cette nation et celles des Souriquois et des Etchemins.]


[Note 78: Cette le, suivant la carte de 1632, est situe vers le nord
de la baie de Saco ou Chouacouet. C'est probablement celle que l'on
trouve indique, dans les cartes anglaises, sous les noms de _Richmond_
et de _Richman's island_.]

[Note 79: Lescarbot l'appelle _Olmechin_. Il fut tu l'anne suivante
par un parti d'Etchemins. (Voir ci-aprs, ch. XVI, et Lescarbot, _Muses
de la Nouvelle-France_.)]

[Note 80: L'auteur donne, un peu plus loin (chapitre VIII), la
description du _signoc_ ou _siguenoc_.]

[Note 81: Le nom de _Saco_, que porte aujourd'hui cette rivire, de mme
que la baie o elle se jette, vient videmment de ce nom sauvage
_Chouacouet_, ou, si l'on veut, de _Sawahquatok_, comme on le trouve
dans les auteurs anglais. De _Souacouet_, on a fait _Sacouet,_ et enfin
Saco.]

         Le lendemain le sieur de Mons fut  terre pour veoir leur
         labourage sur le bord de la riviere, & moy avec luy, & vismes
         leur bleds qui sont bleds d'Inde, qu'ils font en jardinages,
         semant trois ou quatre grains en un lieu, aprs ils assemblent
         tout autour avec des escailles du susdit signoc quantit de
         terre: Puis  trois pieds del en sement encore autant; & ainsi
         consecutivement. Parmy ce bled  chasque tourteau ils plantent
         3 ou 4 febves du Bresil, qui viennent de diverses couleurs.
         Estans grandes elles s'entrelassent au tour dudict bled qui
         leve de la hauteur de cinq  six pieds: & tiennent le champ
         fort net de mauvaises herbes. Nous y vismes force citrouilles,
         courges & petum, qu'ils cultivent aussi[82].

[Note 82: Toutes ces plantes, le _petun_, ou tabac, les courges et
citrouilles, les fves, le mas, sont-elles indignes dans les contre
que parcourt ici Champlain? M. Asa Gray et le Dr. Harris, qui ont tudi
cette question, prtendent qu'elles ne le sont pas  une latitude plus
au nord que le Mexique, et, par consquent, que la culture de ces
plantes a d tre transmise aux sauvages de la Nouvelle-Angleterre,
comme  ceux de la Nouvelle-France, par les nations plus mridionales.]

54/202   Le bled d'Inde que nous y vismes pour lors estoit de deux pieds
         de haut, il y en avoit aussi de trois. Pour les febves elles
         commenoient  entrer en fleur, comme faisoyent les courges &
         citrouilles. Ils sement leur bled en May, & le recueillent en
         Septembre. Nous y vismes grande quantit de noix, qui sont
         petites, & ont plusieurs quartiers. Il n'y en avoit point
         encores aux arbres, mais nous en trouvasmes assez dessoubs, qui
         estoient de l'anne prcdente. Nous vismes aussi force vignes,
         ausquelles y avoit de fort beau grain, dont nous fismes de
         tresbon verjust, ce que n'avions point encores veu qu'en l'isle
         de Bacchus, distante d'icelle riviere prs de deux lieues. Leur
         demeure arreste, le labourage, & les beaux arbres, nous firent
         juger que l'air y est plus tempr & meilleur que celuy o nous
         yvernasmes ny que les autres lieux de la coste: Mais que je
         croye qu'il n'y face un peu de froit, bien que ce soit par la
         hauteur de 43 degrez 3 quarts de latitude, non. Les forests
         dans les terres sont fort claires, mais pourtant remplies de
         chesnes, hestres fresnes & ormeaux: Dans les lieux aquatiques
         il y a quantit de saules. Les sauvages se tiennent tousjours
         en ce lieu, & ont une grande Cabanne entoure de pallissades,
         faictes d'assez gros arbres rengs les uns contre les autres,
         o ils se retirent lors que leurs ennemis leur viennent faire
         la guerre. Ils couvrent leurs cabannes d'escorce de chesnes. Ce
         lieu est fort plaisant & aussi aggreable que lieu que l'on
55/203   puisse voir. La riviere est fort abondante en poisson,
         environne de prairies. A l'entre y a un islet capable d'y
         faire une bonne forteresse, o l'on seroit en seuret.


202b

[Illustration: Chouacoit-R]

_Les chifres montrent les brases d'eau._

A La riviere.
B Le lieu o ils ont leur forteresse.
C Les cabannes qui sont parmy les champs o auprs ils cultivent
  la terre & sement du bled d'Inde.
D Grande compaigne sablonneuse, neantmoins remplie d'herbages.
E Autre lieu o ils font leurs logemens tous en gros sans estre
  separez aprs la semence de leurs bleds estre faite.
F (1) Marais o il y a de bons pasturages.
G Source d'eau vive.
H Grande pointe de terre toute deffriche horsmis quelques arbres
  fruitiers & vignes sauvages.
I Petit islet  l'entre de la riviere.
L Autre islet (2).
M Deux isles o vesseaux peuvent mouiller l'ancre  l'abry d'icelles
  avec bon fons.
N Pointe de terre deffriche ou nous vint trouver Marchim.
O (3) Quatre isles.
P Petit ruisseau qui asseche de basse mer.
Q (4) Basses le long de la coste.
R La rade o les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre attendant le flot.

(1) f, dans la carte.--(2) Cet let est marqu I. Des deux qui sont
marqus de la mme lettre, celui-ci est le plus loign de l'entre de
la rivire.--(3) Des quatre O qui dsignaient les quatre les, le
graveur a fait quatre les plus petites. Les quatre les sont au
nord-ouest de la pointe H.--(4.) Dans la carte, c'est une lettre
minuscule.


         Le dimanche 12 [83] du mois nous partismes de la riviere
         appele Chouacot, & rengeant la coste aprs avoir fait quelque
         6 ou 7 lieues le vent se leva contraire, qui nous fit mouiller
         l'ancre & mettre pied  terre, o nous vismes deux prairies,
         chacune desquelles contenoit environ une lieue de long, & demie
         de large. Nous y aperceusmes deux sauvages que pensions 
         l'abbord estre de gros oiseaux qui sont en ce pays l, appels
         outardes, qui nous ayans adviss, prindrent la fuite dans les
         bois, & ne parurent plus. Depuis Chouacoet jusques en ce lieu
         o vismes de petits oiseaux[84], qui ont le chant comme merles,
         noirs horsmis le bout des ailles, qui sont orangs, il y a
         quantit de vignes & noyers. Ceste coste est sablonneuse en la
         pluspart des endroits depuis Quinibequy. Ce jour nous
         retournasmes deux ou trois lieux devers Chouacoet jusques  un
         cap qu'avons nomm le port aux isles[85], bon pour des
         vaisseaux de cent tonneaux, qui est parmy trois isles. Mettant
56/204   le cap au nordest quart du nort proche de ce lieu, l'on entre
         en un autre port[86] o il n'y a aucun passage (bien que ce
         soient isles) que celluy par o on entre, o  l'entre y a
         quelques brisans de rochers qui sont dangereux. En ces isles y
         a tant de groiselles rouges que l'on ne voit autre chose en la
         pluspart, & un nombre infini de tourtes [87], dont nous en
         prismes bonne quantit. Ce port aux isles est par la hauteur de
         43 degrez 25 minutes de latitude.

[Note 83: Le 12 de juillet tait un mardi. Comme M. de Monts et l'auteur
semblent avoir visit ce lieu assez en dtail, et qu'ils mirent  terre
le 10, il est probable qu'on ne repartit de Chouacouet que le 12.]

[Note 84: On donne  cet oiseau le nom de Commandeur (_Agelaius
Phoeniceus_, VIEILLOT). En Canada, on l'appelle tourneau, parce qu'il a
avec ce dernier une certaine conformit de couleur et d'habitudes.]

[Note 85: Il ne faut pas confondre ce cap du Port-aux-Iles avec celui
que l'auteur appelle, un peu plus loin, le Cap-aux-Iles. Ce dernier
porte aujourd'hui le nom de cap Anne, et le premier celui de cap
Porpoise (cap au Marsouin). Williamson parle du cap Porpoise  peu prs
dans les mmes termes que Champlain. Le cap Porpoise, dit-il, est un
havre troit et de difficile accs. Le nom de _Mousom_, que l'on a
donn  la rivire du cap Porpoise, est vraisemblablement une corruption
du mot _marsouin_; car il est impossible qu'il soit driv du nom
sauvage _Meguncouk_.]

[Note 86: Ce doit tre l'entre de la rivire Kenebunk, qui est un bon
havre pour les petits vaisseaux, dit Williamson. _(Hist. of Maine.)_]

[Note 87: Tourtres, ou Pigeons de passage (_Ectopistes migratoria_,
AUDUBON).]

         Le 15 dudit mois fismes 12 lieues. Costoyans la coste nous
         appereusmes une fume sur le rivage de la mer, dont nous
         approchasmes le plus qu'il nous fut possible, & ne vismes aucun
         sauvage, ce qui nous fit croire qu'ils s'en estoient fuys. Le
         soleil s'en alloit bas, & ne peusmes trouver lieu pour nous
         loger icelle nuict,  cause que la coste estoit platte, &
         sablonneuse. Mettant le cap au su pour nous esloigner, afin de
         mouiller l'ancre, ayant fait environ deux lieues nous
         appereusmes un cap [88]  la grande terre au su quart du suest
         de nous, o il pouvoit avoir quelque six lieues:  l'est deux
         lieues appereusmes trois ou quatre isles assez hautes[89], & 
         l'ouest un grand cu de sac[90]. La coste de ce cul de sac toute
         renge jusques au cap peut entrer dans les terres du lieu o
57/205   nous estions environ quatre lieues: il en a deux de large nort
         & su[91] & trois en son entre: Et ne recognoissant aucun lieu
         propre pour nous loger, nous resolusmes d'aller au cap cy
         dessus  petites voilles une partie de la nuict, & en
         aprochasmes  16 brasses d'eaue o nous mouillasmes l'ancre
         attendant le poinct du jour.

[Note 88: Le cap Anne.]

[Note 89: Les les appeles _Isles of Shoals_ (les de Battures.) Ces
les constituent le groupe auquel le clbre capitaine John Smith donna
son propre nom; mais l'ingratitude de l'homme a refus  sa mmoire ce
faible honneur. _(Dict. of Am.)_]

[Note 90: On voit, par ce qui suit, que ce grand cul-de-sac dsigne
videmment la grande baie que forme la cte au nord du cap Anne. C'est
ce mme cul-de-sac que l'auteur appelle ailleurs baie Longue. Les cartes
modernes ne lui assignent aucun nom particulier.]

[Note 91: A rigoureusement parler, la largeur de cette baie n'est pas
dans le sens nord et sud; mais il est vident que l'auteur ne prtend
point en donner ici une description mathmatique, puisqu'il ne la dcrit
que de loin et selon l'apparence qu'elle prsente  la distance de
plusieurs lieues.]

         Le lendemain nous fusmes au susdict cap, o il y a trois isles
         proches de la grand terre, pleines de bois de diferentes
         sortes, comme  Chouacoet & par toute la coste: & une autre
         platte, o la mer brise, qui jette un peu plus  la mer que les
         autres, o il n'y en a point. Nous nommasmes ce lieu le cap aux
         isles [92], proche duquel appereusmes un canau, o il y avoit
         5 ou 6 sauvages, qui vindrent  nous, lesquels estans prs de
         nostre barque s'en allrent danser sur le rivage. Le sieur de
         Mons m'envoya  terre pour les veoir, & leur donner  chacun un
         cousteau & du biscuit, ce qui fut cause qu'ils redanserent
         mieux qu'auparavant. Cela fait je leur fis entendre le mieux
         qu'il me fut possible, qu'ils me monstrassent comme alloit la
         coste. Apres leur avoir dpeint avec un charbon la baye [93] &
         le cap aux isles, o nous estions, ils me figurrent avec le
58/206   mesme creon, une autre baye [94] qu'ils representoient fort
         grande, o ils mirent six cailloux d'esgalle distance, me
         donnant par l  entendre que chacune des marques estoit autant
         de chefs & peuplades [95]: puis figurrent dedans ladicte baye
         une riviere que nous avions passe [96], qui s'estent fort
         loing, & est batturiere. Nous trouvasmes en cet endroit des
         vignes en quantit, dont le verjust estoit un peu plus gros que
         des poix, & force noyers, o les noix n'estoient pas plus
         grosses que des balles d'arquebuse. Ces sauvages nous dirent,
         que tous ceux qui habitoient en ce pays cultivoient &
         ensemensoient la terre, comme les autres qu'avions veu
         auparavant. Ce lieu est par la hauteur de 43 degrez, & quelque
         minutes [97] de latitude. Ayant fait demie lieue nous
         appereusmes plusieurs sauvages sur la pointe d'un rocher, qui
         couroient le long de la coste, en dansant, vers leurs
         compagnons, pour les advertir de nostre venue. Nous ayant
         monstr le quartier de leur demeure, ils firent signal de
         fumes pour nous monstrer l'endroit de leur habitation. Nous
59/207   fusmes mouiller l'ancre proche d'un petit islet, o l'on envoya
         nostre canau pour porter quelques cousteaux & gallettes aux
         sauvages; & appereusmes  la quantit qu'ils estoient que ces
         lieux sont plus habitez que les autres que nous avions veus.
         Aprs avoir arrest quelques deux heures pour considerer ces
         peuples, qui ont leurs canaux faicts d'escorce de boulleau,
         comme les Canadiens, Souriquois & Etechemins, nous levasmes
         l'ancre, & avec apparence de beau temps nous nous mismes  la
         voille. Poursuivant nostre routte  l'ouest surouest, nous y
         vismes plusieurs isles  l'un & l'autre bort. Ayant fait 7  8
         lieues nous mouillasmes l'ancre proche d'une isle o
         appereusmes force fumes tout le long de la coste, & beaucoup
         de sauvages qui accouroient pour nous voir. Le sieur de Mons
         envoya deux ou trois hommes vers eux dedans un canau, ausquels
         il bailla des cousteaux & patenostres pour leur presenter, dont
         ils furent fort aises, & danserent plusieurs fois en payement.
         Nous ne peusmes savoir le nom de leur chef,  cause que nous
         n'entendions pas leur langue. Tout le long du rivage y a
         quantit de terre deffriche, & seme de bled d'Inde. Le pays
         est fort plaisant & aggreable: neantmoins il ne laisse d'y
         avoir force beaux bois. Ceux qui l'habitent ont leurs canaux
         faicts tout d'une pice, fort subjets  tourner, si on n'est
         bien adroit  les gouverner: & n'en avions point encore veu de
         ceste faon. Voicy comme ils les font. Apres avoir eu beaucoup
         de peine, & est long temps  abbatre un arbre le plus gros &
         le plus haut qu'ils ont peu trouver, avec des haches de pierre
60/208   (car ils n'en ont point d'autres, si ce n'est que quelques uns
         d'eux en recouvrent par le moyen des sauvages de la coste
         d'Accadie, ausquels on en porte pour traicter de peleterie) ils
         ostent l'escorce & l'arrondissent, horsmis d'un cost, o ils
         mettent du feu peu  peu tout le long de la pice: & prennent
         quelques fois des cailloux rouges & enflammez, qu'ils posent
         aussi dessus: & quand le feu est trop aspre, ils l'esteignent
         avec un peu d'eau, non pas du tout, mais de peur que le bord du
         canau ne brusle. Estant assez creux  leur fantasie, ils le
         raclent de toutes parts avec des pierres, dont ils se servent
         au lieu de cousteaux. Les cailloux dequoy ils font leurs
         trenchans sont semblables  nos pierres  fusil.

[Note 92: Les Anglais lui ont donn le nom de la reine Anne.]

[Note 93: La baie dont l'auteur vient de parler, c'est--dire, la baie
Longue.]

[Note 94: La baie de Massachusets, au fond de laquelle est la baie de
Boston. En comparant le rcit des auteurs anglais sur les sauvages
appels Massachusets, avec ce que Champlain et les franais de son temps
disent des Almouchiquois, on demeure convaincu que les uns et les autres
ont dsign par ces deux mots, en apparence si diffrents, une seule et
mme nation, ou qu'ils ont tendu ce nom  toutes les tribus qui
faisaient cause commune avec ces sauvages contre les nations des ctes
d'Acadie. Les Massachusets, dit Gookin, demeuraient principalement vers
cet endroit de la baie de Massachusets, o les Anglais sont maintenant
tablis. Ils formaient un peuple grand et nombreux. Leur principal chef
avait autorit sur plusieurs capitaines subalternes... Cette nation
pouvait autrefois mettre sur pied environ trois mille hommes de guerre,
au rapport des vieux sauvages. _(Collect. of the Mass. Hist. Soc._,
premire srie, vol. I.) Suivant le mme auteur, les Massachusets
avaient pour allis les Patoukets, qui demeuraient plus au nord. D'o
l'on voit que les peuples qui habitaient la plus grande partie des ctes
de la Nouvelle-Angleterre, taient les Massachusets et leurs allis. Or
ce sont prcisment ces mmes nations que les voyageurs franais
comprenaient sous le nom d'Almouchiquois. Ce qu'il y a de certain, c'est
que les Franais appelaient Almouchiquois plusieurs peuples ou tribus
que les Anglais comprenaient sous le nom de Massachusets, et, quelle que
soit la vraie signification de ces deux mots, on ne peut nier qu'ils
n'aient entre eux un certain air de parent (_al-moussicoua-set_).]

[Note 95: C'taient, d'aprs Gookin, les chefs de Weechagaskas, de
Neponsitt, de Punkapaog, de Nonantum, de Nashaway, et d'une partie des
Nipmucks, suivant le rapport des anciens.]

[Note 96: Le Merrimack.]

[Note 97: La latitude du cap Anne est d'environ 42 38'.]

         Le lendemain 17 dudict mois levasmes l'ancre pour aller  un
         cap, que nous avions veu le jour prcdent, qui nous demeuroit
         comme au su surouest[98]. Ce jour ne peusmes faire que 5
         lieues, & passames par quelques isles remplies de bois. Je
         recognus en la baye tout ce que m'avoient dpeint les sauvages
         au cap des isles. Poursuivant nostre route il en vint  nous
         grand nombre dans des canaux, qui sortoient des isles, & de la
         terre ferme. Nous fusmes ancrer  une lieue du cap, qu'avons
         nomm S. Loys[99], o nous appereusmes plusieurs fumes: y
         voulant aller nostre barque eschoua sur une roche, o nous
         fusmes en grand danger: car si nous n'y eussions promptement
         remdi, elle eut boulevers dans la mer, qui perdoit tout 
         l'entour, o il y avoit 5  6 brasses d'eau: mais Dieu nous
61/209   preserva, & fusmes mouiller l'ancre proche du susdict cap, o
         il vint quinze ou seize canaux de sauvages, & en tel y en avoit
         15 ou 16 qui commencrent  monstrer grands signes de
         resjouissance, & faisoient plusieurs sortes de harangues, que
         nous n'entendions nullement. Le sieur de Mons envoya trois ou
         quatre hommes  terre dans nostre canau, tant pour avoir de
         l'eau, que pour voir leur chef nomm Honabetha, qui eut
         quelques cousteaux, & autres jolivets, que le sieur de Mons
         luy donna, lequel nous vint voir jusques en nostre bort, avec
         nombre de ses compagnons, qui estoient tant le long de la rive,
         que dans leurs canaux. L'on receut le chef fort humainement, &
         luy fit-on bonne chre: & y ayant est quelque espace de
         temps, il s'en retourna. Ceux que nous avions envoys devers
         eux, nous apportrent de petites citrouilles de la grosseur du
         poing, que nous mangeasmes en sallade comme concombres, qui
         sont tresbonnes; & du pourpi[100], qui vient en quantit parmy
         le bled d'Inde, dont ils ne font non plus d'estat que de
         mauvaises herbes. Nous vismes en ce lieu grande quantit de
         petites maisonnettes, qui sont parmy les champs o ils sement
         leur bled d'Inde.

[Note 98: Ce cap, appel plus loin cap Saint-Louis, leur demeurait
comme au sud-sud-ouest dans la journe du 16.]

[Note 99: La pointe Brandt. On ne la dsigne ordinairement que comme
pointe, parce que, suivant l'expression mme de Champlain, c'est une
terre mdiocrement basse.]

[Note 100: _Portulaca oleracea_. Ce pourpier, dit Miller (Dict. des
Jardiniers), crot naturellement en Amrique et dans les parties les
plus chaudes du globe. Il est assez probable que cette plante se sera
propage jusqu' cette latitude avec la culture du tabac.]

         Plus y a en icelle baye [101] une riviere qui est fort
         spatieuse, laquelle avons nomme la riviere du Gas [102], qui,
          mon jugement, va rendre vers les Yroquois, nation qui a
         guerre ouverte avec les montaignars qui sont en la grande
         riviere S. Lorans.

[Note 101: Dans la baie de Boston.]

[Note 102: Du nom de M. de Monts, Pierre Du Gas. C'est probablement la
rivire Charles; mais elle vient du sud-ouest, plutt que du ct des
Iroquois.]


62/210
         _Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois,
         & de ce qu'y avons remarqu de particulier._

                              CHAPITRE VIII.

         Le lendemain doublasmes le cap S. Louys, ainsi nomm par le
         sieur de Mons, terre mdiocrement basse, soubs la hauteur de 42
         degrez 3 quarts de latitude[103]; & fismes ce jour deux lieues
         de coste sablonneuse, & passant le long d'icelle, nous y vismes
         quantit de cabannes & jardinages. Le vent nous estans
         contraire, nous entrasmes dedans un petit cu de sac, pour
         attendre le temps propre  faire nostre routte. Il vint  nous
         2 ou 3 canaux, qui venoient de la pesche de morue, & autres
         poissons, qui sont l en quantit, qu'ils peschent avec des
         aims faits d'un morceau de bois, auquel ils fichent un os
         qu'ils forment en faon de harpon, & lient fort proprement, de
         peur qu'il ne sorte: le tout estant en forme d'un petit
         crochet: la corde qui y est attache est d'escorce d'arbre. Ils
         m'en donnrent un, que je prins par curiosit, o l'os estoit
         attach de chanvre,  mon opinion, comme celuy de France, & me
         dirent qu'ils en cueilloient l'herbe dans leur terre sans la
         cultiver, en nous monstrant la hauteur comme de 4  5 pieds.
         Ledict canau s'en retourna  terre avertir ceux de son
         habitation, qui nous firent des fumes, & appereusmes 18 ou 20
         sauvages, qui vindrent sur le bort de la coste, & se mirent 
         danser. Nostre canau fut  terre pour leur donner quelques
63/211   bagatelles, dont ils furent fort contens. Il en vint aucuns
         devers nous qui nous prirent d'aller en leur riviere. Nous
         levasmes l'ancre pour ce faire, mais nous n'y peusmes entrer 
         cause du peu d'eau que nous y trouvasmes estans de basse mer, &
         fusmes contraincts de mouiller l'ancre  l'entre d'icelle. Je
         descendis  terre, o j'en vis quantit d'autres qui nous
         reeurent fort gratieusement: & fus recognoistre la riviere, o
         n'y vey autre chose qu'un bras d'eau qui s'estant quelque peu
         dans les terres, qui sont en partie desertes; dedans lequel il
         n'y a qu'un ruisseau qui ne peut porter basteaux, sinon de
         pleine mer. Ce lieu peut avoir une lieue de circuit. En l'une
         des entres duquel y a une manire d'icelle couverte de bois, &
         principalement de pins, qui tient d'un cost  des dunes de
         sable, qui sont assez longues: l'autre cost est une terre
         assez haute. Il y a deux islets dans ladicte baye, qu'on ne
         voit point si l'on n'est dedans, o autour la mer asseche
         presque toute de basse mer. Ce lieu est fort remarquable de la
         mer, d'autant que la coste est fort basse, horsmis le cap de
         l'entre de la baye, qu'avons nomm, le port du cap sainct
         Louys[104], distant dudict cap deux lieues, & dix du cap aux
         isles. Il est environ par la hauteur du cap S. Louys.

[Note 103: La latitude de la pointe Brandt est d'environ 42 6'.]

[Note 104: Ce port Saint-Louis est prcisment le lieu o abordaient,
quinze ans plus tard, les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre, appels
les Plerins (Pilgrim Fathers). Ils lui donnrent le nom de Plymouth, en
mmoire de la ville d'o ils taient partis pour l'Amrique. (_Holme's
Annals, an. 1620._)]


211a

[Illustration: Port St-Louis]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Monstre le lieu o posent les vaisseaux.
B L'achenal.
C Deux Isles.
D Dunes de sable
E Basses.
F Cabannes o les sauvages labourent la terre.
G Le lieu o nous fusmes eschouer nostre barque.
H Une manire d'isle remplie de bois tenant aux dunes de sable.
I Promontoire assez haut qui paroist de 4  5 lieux  la mer.


         Le 19 du mois nous partismes de ce lieu. Rengeant la coste
         comme au su, nous fismes 4  5 lieues, & passames proche d'un
         rocher qui est  fleur d'eau. Continuant nostre route nous
64/212   appereusmes des terres que jugions estre isles, mais en estans
         plus prs nous recogneusmes que c'estoit terre ferme, qui nous
         demeuroit au nord nordouest, qui estoit le cap d'une grande
         baye contenant plus de 18  19 lieues de circuit, o nous nous
         engouffrasmes tellement, qu'il nous falut mettre  l'autre bort
         pour doubler le cap qu'avions veu, lequel nous nommasmes le cap
         blanc[105], pour ce que c'estoient sables & dunes, qui
         paroissent ainsi. Le bon vent nous servit beaucoup en ce lieu:
         car autrement nous eussions est en danger d'estre jetts  la
         coste. Cette baye est fort seine, pourveu qu'on n'approche la
         terre que d'une bonne lieue, n'y ayant aucunes isles ny rochers
         que celuy dont j'ay parl, qui est proche d'une riviere, qui
         entre assez avant dans les terres, que nommasmes saincte
         suzanne du cap blanc [106], d'o jusques au cap S. Louis y a
         dix lieues de traverse. Le cap blanc est une pointe de sable
         qui va en tournoyant vers le su quelque six lieues. Ceste coste
         est assez haute esleve de sables, qui sont fort remarquables
         venant de la mer, o on trouve la sonde  prs de 15 ou 18
         lieues de la terre  30, 40, 50 brasses d'eau jusques  ce
         qu'on vienne  10 brasses en approchant de la terre, qui est
         trs seine. Il y a une grande estendue de pays descouvert sur
         le bort de la coste devant que d'entrer dans les bois, qui sont
         fort aggreables & plaisans  voir. Nous mouillasmes l'ancre 
65/213   la coste, & vismes quelques sauvages, vers lesquels furent
         quatre de nos gens, qui cheminant sur une dune de sable,
         advisrent comme une baye & des cabannes qui la bordoient tout
          l'entour. Estans environ une lieue & demye de nous, il vint 
         eux tout dansant ( ce qu'ils nous ont raport) un sauvage qui
         estoit descendu de la haute coste, lequel s'en retourna peu
         aprs donner advis de nostre venue  ceux de son habitation.

[Note 105: Sans aucun doute, l'auteur n'avait pas eu connaissance du
voyage du capitaine Gosnold, qui, un peu plus de deux ans auparavant,
s'tait comme lui engouffr dans la mme baie, et qui avait, ds 1602,
donn  ce cap le nom de cap Cod, parce qu'on y avait pris grande
quantit de morue (cod).]

[Note 106: Ce que l'auteur appelle la rivire de Sainte-Suzanne du cap
Blanc, est probablement la baie de Wellfleet,  l'entre de laquelle se
trouve la batture de Billingsgate.]

         Le lendemain 20 du mois fusmes en ce lieu que nos gens avoient
         apereu, que trouvasmes estre un port fort dangereux,  cause
         des basses & bancs, o nous voiyons briser de toutes parts. Il
         estoit presque de basse mer lors que nous y entrasmes, & n'y
         avoit que quatre pieds d'eau par la passe du nort; de haute
         mer il y a deux brasses. Comme nous fusmes dedans nous vismes
         ce lieu assez spatieux, pouvant contenir 3  4 lieues de
         circuit, tout entour de maisonnettes,  l'entour desquelles
         chacun a autant de terre qu'il luy est necessaire pour sa
         nourriture. Il y descend une petite riviere, qui est assez
         belle, o de basse mer y a quelque trois pieds & demy d'eau. Il
         y a deux ou trois ruisseaux bordez de prairies. Ce lieu est
         tresbeau, si le havre estoit bon. J'en prins la hauteur, &
         trouv 42 degrez de latitude & 18 degrez 40 minuttes de
         declinaison[107] de la guide-aymant. Il vint  nous quantit de
         sauvages, tant hommes que femmes, qui accouroient de toutes
         parts en dansant. Nous avons nomm ce lieu le port de
         Mallebarre[108].

[Note 107: La dclinaison aujourd'hui n'y est que de 7 environ.]

[Note 108: Aujourd'hui le havre de Nauset, dont la latitude est de 41
50'.]

66/214   Le lendemain 21 du mois le sieur de Mons prit resolution
         d'aller voir leur habitation, & l'accompaignasmes neuf ou dix
         avec nos armes: le reste demeura pour garder la barque. Nous
         fismes environ une lieue le long de la coste. Devant que
         d'arriver  leurs cabannes, nous entrasmes dans un champ sem
         de bled d'Inde  la faon que nous avons dit cy dessus. Le bled
         estoit en fleur de la hauteur de 5 pieds & demy. Il y en avoit
         d'autre moins avanc qu'ils sement plus tart. Nous vismes force
         febves du Bresil, & force citrouilles de plusieurs grosseurs,
         bonnes  manger, du petun & des racines, qu'ils cultivent,
         lesquelles ont le goust d'artichaut. Les bois sont remplis de
         chesnes noyers & de tresbeaux cyprs, qui sont rougeastres &
         ont fort bonne odeur [109]. Il y avoit aussi plusieurs champs
         qui n'estoient point cultivez: d'autant qu'ils laissent reposer
         les terres. Quand ils y veulent semer, ils mettent le feu dans
         les herbes, & puis labourent avec leurs bches de bois. Leurs
         cabannes sont rondes, couvertes de grosses nattes, faictes de
         roseaux, & par enhaut il y a au milieu environ un pied & demy
         de descouvert, par o sort la fume du feu qu'ils y font. Nous
         leur demandasmes s'ils avoient leur demeure arreste en ce
         lieu, & s'il y negeoit beaucoup; ce que ne peusmes bien
         savoir, pour ne pas entendre leur langage, bien qu'ils s'y
         efforassent par signe, en prenant du sable en leur main, puis
         l'espandant sur la terre, & monstrant estre de la couleur de
         nos rabats, & qu'elle venoit sur la terre de la hauteur d'un
67/215   pied: & d'autres nous monstroient moins, nous donnant aussi 
         entendre que le port ne geloit jamais: mais nous ne peusmes
         savoir si la nege estoit de longue dure. Je tiens neantmoins
         que le pays est tempr, & que l'yver ny est pas rude. Pendant
         le temps que nous y fusmes, il fit une tourmente de vent de
         nordest, qui dura 4 jours, avec le temps si couvert que le
         soleil n'aparoissoit presque point. Il y faisoit fort froid: ce
         qui nous fit prendre nos cappots, que nous avions delaissez du
         tout: neantmoins je croy que c'estoit par accident, comme l'on
         void souvent arriver en d'autres lieux hors de saison.

[Note 109: La couleur rougetre et l'odeur de l'arbre mentionn en cet
endroit, font voir que l'auteur parle du cdre rouge (_juniperus
virginiana_). C'est une nouvelle preuve que ce qu'il appelle cyprs dans
son voyage de 1603, n'est rien autre chose que notre cdre ordinaire
_(thuja)_.]


         Le 23 dudict mois de Juillet, quatre ou cinq mariniers estans
         alls  terre avec quelques chaudires, pour qurir de l'eau
         douce, qui estoit dedans des dunes de sable, un peu esloigne
         de nostre barque, quelques sauvages desirans en avoir aucunes,
         espierent l'heure que nos gens y alloyent, & en prirent une de
         force entre les mains d'un matelot, qui avoit puis le premier,
         lequel n'avoit nulles armes: Un de ses compagnons voulant
         courir aprs, s'en revint tout court, pour ne l'avoir peu
         atteindre, d'autant qu'il estoit plus viste  la cource que
         luy. Les autres sauvages voyans que nos matelos accouroient 
         nostre barque en nous criant que nous tirassions quelques coups
         de mousquets sur eux, qui estoient en grand nombre, ils se
         mirent  fuir. Pour lors y en avoit quelques uns dans nostre
         barque qui se jetterent  la mer, & n'en peusmes saisir qu'un.
         Ceux en terre qui s'en estoient fuis les appercevant nager,
68/216   retournrent droit au matelot [110]  qui ils avoient ost la
         chaudire, & luy tirrent plusieurs coups de flches par
         derrire & l'abbatirent, ce que voyant ils coururent aussitost
         sur luy & l'acheverent  coups de cousteau. Cependant on fit
         diligence d'aller  terre, & tira on des coups d'arquebuse de
         nostre barque, dont la mienne creva entre mes mains & me pena
         perdre. Les sauvages oyans cette escopeterie se remirent  la
         fuite, qu'ils doublrent quand ils virent que nous estions 
         terre: d'autant qu'ils avoient peur nous voyans courir aprs
         eux. Il n'y avoit point d'apparence de les attraper: car ils
         sont vistes comme des chevaux. L'on apporta le mort qui fut
         enterr quelques heures aprs: Cependant nous tenions tousjours
         le prisonnier attach par les pieds & par les mains au bort de
         nostre barque, creignant qu'il ne s'enfuist. Le Sieur de Mons
         se resolut de le laisser aller, se persuadant qu'il n'y avoit
         point de sa faute, & qu'il ne savoit rien de ce qui s'estoit
         pass, ny mesme ceux qui estoient pour lors dedans & autour de
         nostre barque. Quelques heures aprs il vint des sauvages vers
         nous, faisant des excuses par signes & demonstrations, que ce
         n'estoit pas eux qui avoient fait ceste meschancet, mais
         d'autres plus esloignez dans les terres. On ne leur voulut
         point faire de mal, bien qu'il fut en nostre puissance de nous
         venger.

[Note 110: C'tait, suivant Lescarbot, un charpentier malouin. (Liv. IV,
ch. VII.)]

         Tous ces sauvages depuis le cap des isles ne portent point de
         robbes, ny de fourrures, que fort rarement, encore les robbes
         sont faites d'herbes & de chanvre, qui  peine leur couvrent le
         corps, & leur vont jusques aux jarrets. Ils ont seulement la
69/217   nature cache d'une petite peau, & les femmes aussi, qui leur
         descendent un peu plus bas qu'aux hommes par derrire; tout le
         reste du corps est nud. Lors que les femmes nous venoient voir,
         elles prenoient des robbes ouvertes par le devant. Les hommes
         se coupent le poil dessus la teste comme ceux de la riviere de
         Chouacoet. Je vey entre autres choses une fille coiffe assez
         proprement, d'une peau teinte de couleur rouge, brode par
         dessus de petites patentres de porceline: une partie de ses
         cheveux estoient pendans par derrire, & le reste entrelass de
         diverses faons. Ces peuples se peindent le visage de rouge,
         noir, & jaune. Ils n'ont presque point de barbe, & se
         l'arrachent  mesure qu'elle croist. Ils sont bien
         proportionnez de leurs corps. Je ne say quelle loy ils
         tiennent, & croy qu'en cela ils ressemblent  leurs voisins,
         qui n'en ont point du tout. Ils ne savent qu'adorer ny prier.
         Ils ont bien quelques superstitions comme les autres, que je
         descriray en leur lieu. Pour armes, ils n'ont que des picques,
         massues, arcs & flches. Il semble  les voir qu'ils soient de
         bon naturel, & meilleurs que ceux du nort: mais tous  bien
         parler ne vallent pas grande chose. Si peu de frquentation que
         l'on ait avec eux, les fait incontinent cognoistre. Ils sont
         grands larrons; & s'ils ne peuvent attraper avec les mains, ils
         y taschent avec les pieds, comme nous l'avons esprouv
         souventefois. J'estime que s'ils avoient dequoy eschanger avec
         nous, qu'ils ne s'adonneroient au larrecin. Ils nous troqurent
         leurs arcs, flches & carquois, pour des espingles & des
         boutons, & s'ils eussent eu autre chose de meilleur ils en
70/218   eussent fait autant. Il se faut donner garde de ces peuples, &
         vivre en mesfiance avec eux toutefois sans leur faire
         apperevoir. Ils nous donnrent quantit de petum, qu'ils font
         secher, & puis le reduisent en poudre[111]. Quand ils mangent
         le bled d'Inde ils le font bouillir dedans des pots de terre
         qu'ils font d'autre manire que nous [112]. Ils le pilent aussi
         dans des mortiers de bois & le reduisent en farine, puis en
         font des gasteaux & galettes, comme les Indiens du Prou.

[Note 111: Il n'y a aucun doute que les Almouchiquois prparaient leur
tabac, ou petun, comme les sauvages du Canada, c'est--dire, qu'aprs
l'avoir fait scher, comme, dit Champlain, ils le broyaient assez menu
pour pouvoir en charger commodment leurs pipes ou petunoirs, mais non
pas si fin que le tabac rp. C'est ce que prouvent du reste les
intressantes dcouvertes que vient de faire monsieur J. C. Tach. Le
riche muse d'antiquits huronnes que l'universit Laval doit  la
gnrosit de cet infatigable antiquaire, renferme des chantillons
parfaitement conservs de pipes qui ont t trouves encore toutes
charges de leur tabac, et par lesquelles on peut constater que cette
espce de poudre que les sauvages mettaient dans leurs calumets n'tait
gure plus fine que notre tabac hach.]

[Note 112: Ces vases de terre n'taient point faits au tour, comme les
poteries europennes, ni cuits au four, mais  feu libre. Voici, d'aprs
Sagard, comment les femmes huronnes, et sans doute aussi les femmes
almouchiquoises, s'y prenaient pour fabriquer leur poterie: Elles ont
l'industrie de faire de bons pots de terre, qu'elles cuisent dans leur
foyer fort proprement, & sont si forts qu'ils ne se cassent point au feu
sans eau comme les nostres, mais ils ne peuvent aussi souffrir longtemps
l'humidit ny l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent & ne se cassent au
moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent beaucoup. Les
Sauvagesses les font prenans de la terre propre, laquelle elles
nettoyent & petrissent trs bien entre leurs mains, & y mestent, je ne
say par quelle science, un peu de grais pill parmy; puis la masse
estant rduite comme une boulle, elles y font un trou au milieu avec le
poing, qu'elles agrandisent tousjours en frappant par dehors avec une
petite palette de bois, tant & si longtemps qu'il est necessaire pour
les parfaire: ces pots sont de diverses grandeurs, sans pieds & sans
ances, & tous ronds comme une boulle, except la gueulle qui sort un peu
dehors. (Hist. du Canada, liv. II, ch. XIII.) L'universit Laval doit
encore au mme monsieur J. C. Tach le plus bel chantillon que l'on
connaisse de cette ancienne poterie huronne.]


218a

[Illustration: Malle Baiye]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Les deux entres du port.
B Dunes de sable o les sauvages turent un Matelot de la barque du
  sieur de Mons.
C Les lieux o fut la barque du sieur de Mons audit port.
D Fontaine sur le bort du port.
E Une riviere descendant audit port.
F Ruisseau.
G Petite riviere o on prend cantit de poisson.
H Dunes de sable o il y a un petit bois & force vignes.
I Isle  la pointe des dunes.
L Les maisons & habitations des sauvages qui cultivent la terre.
M Basses & bancs de sable tant  l'entre que dedans ledit port.
O Dunes de sable.
P La coste de la mer.
q La barque du sieur de Poitrincourt quand il y fut deux aprs le sieur
  de Mons.
R Dessente des gens du sieur de Poitrincourt.


         En ce lieu, & en toute la coste, depuis Quinibequi, il y a
         quantit de figuenocs[113], qui est un poisson portant une
71/219   escaille sur le dos, comme la tortue: mais diferente pourtant;
         laquelle a au milieu une range de petits piquants de couleur
         de fueille morte, ainsi que le reste du poisson: Au bout de
         laquelle escaille il y en a une autre plus petite, qui est
         borde d'esguillons fort piquans. La queue est longue selon
         qu'ils sont grands ou petits du bout de laquelle ces peuples
         ferrent leurs flches, ayant aussi une range d'esguillons
         comme la grande escaille sur laquelle sont les yeux. Il a huict
         petits pieds comme ceux d'un cancre, & derrire deux plus longs
         & plats, desquels il se sert  nager. Il en a aussi deux autres
         fort petits devant, avec quoy il mange: quand il chemine ils
         sont tous cachez, except les deux de derrire qui paroissent
         un peu. Soubs la petite escaille il y a des membranes qui
         s'enflent, & ont un battement comme la gorge des grenouilles, &
         sont les unes sur les autres en faon des facettes d'un
         pourpoint. Le plus grand que j'aye veu, a un pied de large, &
         pied & demy de long.

[Note 113. C'est le Limule Polyphne (_limulus poltphemus_, LAMARCK). La
femelle, qui est plus grande que le mle, a ordinairement une vingtaine
de pouces de longueur, et un peu moins de dix pouces de large. Cette
espce, commune dans nos parages, dit M. James-E. De Kay (_New-York
Fauna_), est connue ici sous le nom vulgaire de pied-de-cheval
(horse-foot),  cause de sa forme, et retient encore dans quelques
districts le nom de king-crab que lui donnaient les premiers colons
anglais. Jean de Lat fait aussi de ce singulier crustac, une
description dtaille et accompagne d'une figure.]

         Nous vismes aussi un oiseau marin [114] qui a le bec noir, le
         haut un peu aquilin, & long de quatre poulces, fait en forme de
         lancette, savoir la partie infrieure representant le manche &
         la superieure la lame qui est tenue, trenchante des deux costez
         & plus courte d'un tiers que l'autre, qui donne de
         l'estonnement  beaucoup de personnes, qui ne peuvent
72/220   comprendre comme il est possible que cet oiseau puisse manger
         avec un tel bec[115]. Il est de la grosseur d'un pigeon, les
         ailles fort longues  proportion du corps, la queue courte &
         les jambes aussi, qui sont rouges, les pieds petits & plats: Le
         plumage par dessus est gris brun, & par dessous fort blanc. Il
         va tousjours en troupe sur le rivage de la mer, comme font les
         pigeons parde.

[Note 114: Le Bec-en-ciseaux ou Coupeur-d'eau _(rhynchops nigra_,
LATHAM). La singularit de ses habitudes et l'trange conformation de
son bec, lui ont valu diffrents noms populaires surtout chez les
navigateurs anglais, comme ceux de _cutwater, shearwater, razorbill,
black skimmer, flood gull, skippang_ et autres. Il a le bec noir 
l'extrmit, et tirant sur le rouge prs de la tte. Cependant l'on
rencontre des individus qui ont le bec entirement noir, comme celui
dont parle ici l'auteur; mais ce n'est probablement qu'une varit
d'ge. Il se trouve principalement sur les rivages de la Caroline du
Sud, et du Texas, et quelquefois par voles immenses.]

[Note 115: Avec un bec en apparence si incommode, cet oiseau sait fort
bien trouver sa vie. Quand il veut pcher, il rase lentement la surface
de la mer, et, coupant l'eau avec la partie infrieure de son bec, il
saisit en dessous le poisson, qui fait sa nourriture habituelle.]

         Les sauvages en toutes ces costes o nous avons est, disent
         qu'il vient d'autres oiseaux quand leur bled est  maturit,
         qui sont fort gros; & nous contrefaisoient leur chant semblable
          celuy du cocq d'Inde. Ils nous en montrrent des plumes en
         plusieurs lieux, dequoy ils empannent leurs flches & en
         mettent sur leurs testes pour parade, & aussi une manire de
         poil qu'ils ont soubs la gorge, comme ceux qu'avons en France:
         & disent qu'ils leur tumbe une creste rouge sur le bec. Ils
         nous les figurrent aussi gros qu'une outarde, qui est une
         espece d'oye; ayant le col plus long & deux fois plus gros que
         celles de pardea. Toutes ces demonstrations nous firent juger
         que c'estoient cocqs d'Inde. Nous eussions bien desir voir de
         ces oiseaux, aussi bien que de la plume, pour plus grande
         certitude. Auparavant que j'eusse veu les plumes & le petit
         boquet de poil qu'ils ont soubs la gorge; & que j'eusse oy
         contrefaire leur chant, je croiyois que ce fussent de certains
         oiseaux [116], qui se trouvent en quelques endroits du Perou en
73/221   forme de cocqs d'Inde, le long du rivage de la mer, mangeans
         les charongnes autres choses mortes, comme font les corbeaux:
         mais ils ne sont pas si gros, & n'ont pas la barbe si longue,
         ny le chant semblable aux vrais coqs d'Inde, & ne sont pas bons
          manger comme sont ceux que les sauvages disent qui viennent
         en troupe en est; & au commencement de l'yver s'en vont aux
         pays plus chauts, o est leur demeure naturelle.

[Note 116: L'oiseau dont parle ici Champlain, est vraisemblablement
l'Aura (_vultur aura_, LINNE), appel Ouroua par les Brsiliens, et
Suyuntu par les Pruviens, se nourrissant plutt de chair morte et de
vidanges, que de chair vivante, suivant Buffon.]



         _Retour des descouvertures de la coste des Almouchiquois._

                               CHAPITRE IX.

         Ayant demeur plus de cinq sepmaines  eslever trois degrez
         de latitude, nous ne peusmes estre plus de six sepmaines en
         nostre voyage; car nous n'avions port des vivres que pour ce
         temps l. Et aussi ne pouvans passer  cause des brumes &
         tempestes que jusques  Mallebarre, o fusmes quelques jours
         attendans le temps propre pour sortir, & nous voyans pressez
         par la necessit des vivres, le sieur de Mons dlibra de s'en
         retourner  l'isle de saincte Croix, afin de trouver autre lieu
         plus propre pour nostre habitation: ce que ne peusmes faire en
         toutes les costes que nous descouvrismes en ce voyage.

         Et partismes de ce port, pour voir ailleurs, le 25 du mois de
         Juillet, o au sortir courusmes risque de nous pardre sur la
         barre qui y est  l'entre, par la faute de nos pilottes
         appelez Cramolet & Champdor [117] Maistres de la barque, qui
74/222   avoient mal balliz l'entre de l'achenal du cost du su, par
         o nous devions passer. Ayans evit ce pril nous mismes le cap
         au nordest six lieues jusques au cap blanc: & de l jusques au
         cap des isles continuant 15 lieues au mesme vent: puis misme le
         cap  l'est nordest 16 lieues jusques  Chouacoet, o nous
         vismes le Capitaine sauvage Marchim, que nous avions esper
         voir au lac de Quinibequy[118], lequel avoit la rputation
         d'estre l'un des vaillans hommes de son pays: aussi avoit il la
         faon belle, o tous ses gestes paroissoient graves, quelque
         sauvage qu'il fut. Le sieur de Mons luy fit present de beaucoup
         de choses, dont il fut fort satisfait, & en recompense donna un
         jeune garon Etechemin, qu'il avoit prins en guerre, que nous
         emmenasmes avec nous, & partismes de ce lieu ensemblement bons
         amis, & mismes le cap au nordest quart de l'est 15 lieues,
         jusques  Quinibequy, o nous arrivasmes le 29 du mois, & o
         pensions trouver un sauvage appel Sasinou, dont j'ay parl cy
         dessus, que nous attendismes quelque temps, pensant qu'il deust
         venir, afin de retirer de luy un jeune homme & une jeune fille
         Etechemins, qu'il tenoit prisoniers. En l'attendant il vint 
         nous un capitaine appel Anassou pour nous voir, lequel traicta
         quelque peu de pelleterie, & fismes allience avec luy. Il nous
75/223   dit qu'il y avoit un vaisseau [119]  dix lieues du port, qui
         faisoit pesche de poisson, & que ceux de dedans avoient tu
         cinq sauvages d'icelle riviere, soubs ombre d'amiti: & selon
         la faon qu'il nous despeignoit les gens du vaisseau, nous les
         jugeasmes estre Anglois, & nommasmes l'isle o ils estoient la
         nef: pour ce que de loing elle en avoit le semblance. Voyant
         que ledict Sasinou ne venoit point nous mismes le cap  l'est
         suest 20 lieues jusques  l'isle haute o mouillasmes l'ancre
         attendant le jour.

[Note 117: Pierre Angibaut dit Champdor. (Lescarbot, Muses de la Nouv.
France, p. 48.)]

[Note 118: Voir ci-dessus p. 49, note 1.]

[Note 119: Les diffrentes circonstances de ce rcit prouvent que le
vaisseau dont parle Anassou, tait celui du capitaine Waymouth. 1
_C'tait un vaisseau anglais_, d'aprs la description qu'en fait le
capitaine sauvage. Or il ne parat pas qu'il soit venu aux ctes du
Maine, en 1605, d'autre vaisseau anglais que l'_Arkangel, command par
George Waymouth. Il est vrai que ce vaisseau tait reparti ds le 26 de
juin (nouveau style), c'est--dire, depuis plus d'un mois; mais Anassou
pouvait croire qu'il tait encore dans ces parages, vu que le capitaine
anglais, avant de reprendre directement la route de l'Angleterre, tait
retourn  son havre de la _Pentecte_, situ en face de l'le de
Monahigan. Il est possible, en outre, qu'Anassou n'ait pas dit autre
chose sinon que les Anglais s'taient retirs  cette le, et que les
Franais aient compris qu'ils y taient encore. 2 _A dix lieues du
port_. Prcisment  dix lieues du port ou tait mouille la barque de
M. de Monts, se trouve cette le remarquable, appele Monahigan, qui est
celle o, suivant les critiques anglais, a d mouiller l'_Arkangel_ 
son arrive, et non loin de laquelle Waymouth jeta l'ancre encore avant
que de repartir; c'est cette le que Champlain appelle la Nef. 3 _Qui
faisait pche de poisson_. Quoique ce ne fut pas l le but principal du
voyage de Waymouth, l'quipage employa effectivement une bonne partie du
temps  faire la pche soit  la ligne, soit  la seine. 4 _Que ceux de
dedans avaient tu cinq sauvages_. Le capitaine Waymouth, ayant de
bonnes raisons de croire que les sauvages voulaient le surprendre
tratreusement, rsolut de les devancer, et en fit saisir cinq d'entre
eux: Sassacomouet, Maneddo, Skitouarros, Amohouet, et un sagamo du nom
de Tahanedo. Anassou pouvait croire qu'on les avait tus; cependant le
capitaine anglais au contraire les traita si bien, qu'ils parurent
ensuite contents de leur sort. Quoique, au moment de la surprise, dit
Rosier, ils aient rsist de leur mieux, ne sachant point nos vues, ni
ce que nous tions, ou ce que nous en prtendions faire; cependant, ds
qu'ils virent, par nos bons traitements que nous ne leur voulions point
de mal, ils ne parurent pas depuis mcontents de nous. (Rap. du voy. de
Waymouth par Rosier, Coll. de la Soc. Hist. de Mass. 3e srie, vol.
VIII.) 5 _Sauvages d'icelle rivire_. Ces sauvages taient donc du
Knbec. Cette circonstance vient  l'appui de l'ingnieuse dissertation
que M. John McKeen a publie en 1867, dans le cinquime volume des
Collections de la Socit Historique du Maine, et dans laquelle l'auteur
prouve aussi bien qu'il est possible de le faire, suivant nous, que
Waymouth a visit, non pas le Pnobscot, comme le prtend Belknap et
quelques autres auteurs, mais bien le Knbec. 6 _Sous ombre d'amiti_.
L'intention de Waymouth n'tait pas d'abord d'user de ruse ou de
trahison avec ces sauvages. Ayant trouv, dit Rosier, que ce lieu
rpondait parfaitement au motif de notre voyage de dcouverte, savoir,
qu'on y pouvait faire un bon tablissement, nous traitmes ces gens avec
toute la bont qu'il nous fut possible d'imaginer, ou dont nous les
croyions capables. Cependant, il n'est pas surprenant qu'Anassou et les
autres sauvages aient attribue la conduite des Anglais  un motif qui
leur paraissait assez naturel. Ainsi, le vaisseau dont parle Anassou,
est videmment celui de George Waymouth.]


         Le lendemain premier d'Aoust nous le mismes  l'est quelque 20
         lieues jusques au cap Corneille [120] o nous passmes la nuit.
76/224   Le 2 du mois le mettant au nordest 7 lieues vinsmes  l'entre
         de la riviere S. Croix du cost de l'ouest. Ayant mouill
         l'ancre entre les deux premires isles, le sieur de Mons
         s'embarqua dans un canau  six lieues de l'habitation S. Croix,
         o le lendemain nous arrivasmes avec nostre barque. Nous y
         trouvasmes le sieur des Antons de sainct Maslo, qui estoit venu
         en l'un des vaisseaux du sieur de Mons, pour apporter des
         vivres, & autres commoditez pour ceux qui devoient yverner en
         ce pays.

[Note 120: La carte de 1612 et les distances donnes ici par l'auteur,
permettent de croire que ce cap est dans _Cross Island_ (ou _Crow's
Island?_)]



         _L'habitation qui estoit en l'isle de. S. Croix transporte au
         port Royal, & pourquoy._

                                 CHAPITRE X.

         Le sieur de Mons se dlibra de changer de lieu & faire une
         autre habitation pour esviter aux froidures & mauvais yver
         qu'avions eu en l'isle saincte Croix. N'ayant trouv aucun port
         qui nous fut propre pour lors, & le peu de temps que nous
         avions  nous loger & bastir des maisons  cest effect, nous
         fit quipper deux barques, que l'on chargea de la charpenterie
         des maisons de saincte Croix, pour la porter au port Royal, 
         25 lieues de l, o l'on jugeoit y estre la demeure beaucoup
         plus douce & tempre. Le Pont & moy partismes pour y aller, o
         estans arrivez cerchasmes un lieu propre pour la situation de
         nostre logement &  l'abry du norouest, que nous redoutions
         pour en avoir est fort tourmentez.

77/225   Apres avoir bien cerch d'un cost & d'autre, nous n'en
         trouvasmes point de plus propre & mieux scitu qu'en un lieu
         qui est un peu eslev, autour duquel y a quelques marescages &
         bonnes sources d'eau.

         Ce lieu est devant l'isle qui est  l'entre de la riviere de
         la Guille[121]: Et au nord de nous comme  une lieue, il y a un
         costau de montagnes, qui dure prs de dix lieues nordest &
         surouest. Tout le pays est rempli de forests tres-espoisses
         ainsi que j'ay dit cy dessus, horsmis une pointe qui est  une
         lieue & demie dans la riviere, o il y a quelques chesnes qui y
         sont fort clairs, & quantit de lambruches, que l'on pourroit
         deserter aisement, & mettre en labourage, neantmoins maigres &
         sablonneuses. Nous fusmes presque en resolution d'y bastir:
         mais nous considerasmes qu'eussions est trop engouffrez dans
         le port & riviere: ce qui nous fit changer d'advis.

[Note 121: Rivire de l'Equille. On choisit la demeure, dit Lescarbot,
vis--vis de l'le qui est  l'entre de la rivire de l'Equille, dite
aujourd'hui la rivire du Dauphin, laquelle fut appele _l'quille_,
parce que le premier poisson qu'on y print fut une quille. (Liv. IV,
ch. VIII et ch. III.)]

         Ayant donc recogneu l'assiette de nostre habitation estre
         bonne, on commena  dfricher le lieu, qui estoit plein
         d'arbres; & dresser les maisons au plustost qu'il fut possible:
         un chacun s'y employa. Apres que tout fut mis en ordre, & la
         pluspart des logemens faits, le sieur de Mons se dlibra de
         retourner en France pour faire vers sa Majest qu'il peust
         avoir ce qui seroit de besoin pour son entreprise. Et pour
         commander audit lieu en son absence, il avoit volont d'y
         laisser le sieur d'Orville: mais la maladie de terre, dont il
         estoit atteint, ne luy peut permettre de pouvoir satisfaire au
         desir dudit sieur de Mons: qui fut occasion d'en parler au
78/226   Pont-grav, & luy donner ceste charge; ce qu'il eut pour
         aggreable: & fit parachever de bastir ce peu qui restoit en
         l'habitation [122]. Et moy en pareil temps je pris resolution
         d'y demeurer aussi, sur l'esperance que j'avois de faire de
         nouvelles descouvertures vers la Floride: ce que le sieur de
         Mons trouva fort bon.

[Note 122: A tant, dit Lescarbot, on met la voile au vent, & demeure
ledit sieur du Pont pour lieutenant par del, lequel ne manque de
promptitude (selon son naturel)  faire & parfaire ce qui estoit requis
pour loger soy & les tiens: qui est tout ce qui se peut faire pour cette
anne en ce pais la. Car de s'loigner du parc durant l'hiver, mmes
aprs un si long harassement: il n'y avoit point d'apparence. Et quant
au labourage de la terrer je croy qu'ils n'eurent le temps commode pour
y vacquer: car ledit sieur du Pont n'etoit pas homme pour demeurer en
repos, ni pour laisser ses gens oisifs s'il y et eu moyen de ce faire.
(Liv. IV, ch. VIII.)]



         _Ce qui se passa depuis le partement du sieur de Mons, jusqu'
         ce que voyant qu'on n'avoit point nouvelles de ce qu'il avoit
         promis, on partist du port Royal pour retourner en France._

                                CHAPITRE XI.

         Aussi tost que ledit sieur de Mons fut party, de 40 ou 45 qui
         resterent, une partie commena  faire des jardins. J'en fis
         aussi un pour viter oisivet, entour de fossez plains d'eau,
         esquels y avoit de fort belles truites que j'y avois mises, &
         o descendoient trois ruisseaux de fort belle eaue courante,
         dont la pluspart de nostre habitation se fournissoit. J'y fis
         une petite escluse contre le bort de la mer, pour escouler
         l'eau quand je voulois. Ce lieu estoit tout environn des
         prairies, o j'accomoday un cabinet avec de beaux arbres, pour
         y aller prendre de la fraischeur. J'y fis aussi un petit
79/227   reservoir pour y mettre du poisson d'eau salle, que nous
         prenions quand nous en avions besoin. J'y semay quelques
         graines, qui proffiterent bien: & y prenois un singulier
         plaisir: mais auparavant il y avoit bien fallu travailler. Nous
         y allons souvent passer le temps: & sembloit que les petits
         oiseaux d'alentour en eussent du contentement: car ils s'y
         amassoient en quantit, & y faisoient un ramage & gasouillis si
         aggreable, que je ne pense pas jamais en avoir ouy de
         semblable.

         Le plan de l'habitation estoit de 10 toises de long, & 8 de
         large, qui font trentesix de circuit. Du cost de l'orient est
         un magazin de la largeur d'icelle, & une fort belle cave de 5 
         6 pieds de haut. Du cost du Nord est le logis du sieur de Mons
         eslev d'assez belle charpenterie [123]. Au tour de la basse
         court sont les logemens des ouvriers. A un coing du cost de
         l'occident y a une platte forme, o on mit quatre pices de
         canon, &  l'autre coing vers l'orient est une palissade en
         faon de platte forme: comme on peut veoir par la figure
         suivante[124].

[Note 123: C'est le logis qui correspond aux lettres N, N, dans
l'_abitation du port royal_, dont l'auteur nous a conserv une vue.
Autant qu'on peut en juger par le dessin, ce logis devait avoir environ
quarante pieds de long.]

[Note 124: Dans la premire dition, la figure de l'habitation tait
intercale dans le texte.]


227a

[Illustration: Habitation du Port Royal]

A Logemens des artisans.
B Plate forme o estoit le canon.
C Le magasin.
D Logement du sieur de Pontgrav & Champlain.
E La forge.
F Palissade de pieux.
G Le four,
H La cuisine.
0 Petite maisonnette o l'on retiroit les utansiles de nos barques;
  que depuis le sieur de Poitrincourt fit rebastir, & y logea le sieur
  Boulay quand le sieur du Pont s'en revint en France.
P (1) La porte de l'abitation.
Q (2) Le cemetiere.
R (3) La riviere.

(1) Cette lettre manque dans le dessin; mais la porte est bien
reconnaissable tant par sa figure que par l'avenue qui y aboutit--(2) K,
dans le dessin--(3) L, dans le dessin.


         Quelques jours aprs que les bastiments furent achevez, je fus
          la riviere S. Jean, pour chercher le sauvage appell
         Secondon, lequel avoit men les gens de Preverd  la mine de
         cuivre, que j'avois desja est chercher avec le sieur de Mons,
         quand nous fusmes au port aux mines, & y perdismes nostre
         temps. L'ayant trouv, je le priay d'y venir avec nous: ce
80/228   qu'il m'accorda fort librement: & nous la vint monstrer. Nous y
         trouvasmes quelques petits morceaux de cuivre de l'espoisseur
         d'un sold; & d'autres plus, enchassez dans des rochers
         grisastres & rouges. Le mineur qui estoit avec nous, appell
         Maistre Jaques, natif d'Esclavonie, homme bien entendu  la
         recherche des minraux, fut tout au tour des costaux voir s'il
         trouveroit de la gangue; mais il n'en vid point: Bien trouva
         il  quelques pas d'o nous avions prins les morceaux de cuivre
         susdit, une manire de mine qui en approchoit aucunement. Il
         dit que par l'apparence du terrouer, elle pourroit estre bonne
         si on y travailloit, & qu'il n'estoit croyable que dessus la
         terre il y eut du cuivre pur, sans qu'au fonds il n'y en eut en
         quantit. La vrit est, que si la mer ne couvroit deux fois le
         jour les mines, & qu'elles ne fussent en rochers si durs, on en
         espereroit quelque chose.

         Apres l'avoir recogneue, nous nous en retournasmes  nostre
         habitation, o nous trouvasmes de nos gens malades du mal de la
         terre, mais non si griefvement qu'en l'isle S. Croix, bien que
         de 45 que nous estions il en mourut 12 dont le mineur fut du
         nombre, & cinq malades, qui gurirent le printemps venant.
         Nostre chirurgien appelle des Champs, de Honfleur, homme expert
         en son art, fit ouverture de quelques corps, pour veoir s'il
         recognoistroit mieux la cause des maladies, que n'avoient fait
         ceux de l'anne prcdente. Il trouva les parties du corps
         offences comme ceux qui furent ouverts en l'isle S. Croix, &
         ne peut on trouver remde pour les gurir non plus que les
         autres.

81/229   Le 20 Decembre il commena  neger: & passa quelques glaces par
         devant nostre habitation. L'yver ne fut si aspre qu'il avoit
         est l'anne d'auparavant, ny les neges si grandes, ny de si
         longue dure. Il fit entre autres choses un si grand coup de
         vent le 20 de Fevrier 1605 [125] qu'il abbattit une grande
         quantit d'arbres avec leurs racines, & beaucoup qu'il brisa.
         C'estoit chose estrange  veoir. Les pluyes furent assez
         ordinaires, qui fut occasion du peu d'yver, au regard du pass,
         bien que du port Royal  S. Croix, n'y ait que 25 lieues.

[Note 125: Fvrier 1606. C'est peut-tre par inadvertance, plutt que
par un reste de l'ancienne coutume de commencer l'anne  Pques, que
Champlain met ici 1605: car on peut voir plus loin, au chapitre XVI,
que, ds l'anne suivante, il compte exactement comme nous.]

         Le premier jour de Mars, Pont-grav fit accommoder une barque
         du port de 17  18 tonneaux, qui fut preste au 15 pour aller
         descouvrir le long de la coste de la Floride.

         Pour cet effect nous partismes le 16 ensuivant, & fusmes
         contraints de relascher  une isle au su de Menasne, & ce jour
         fismes 18 lieues, & mouillasmes l'ancre dans une ance de sable,
          l'ouvert de la mer, o le vent de su donnoit, qui se renfora
         la nuit d'une telle impetuosit que ne peusmes tenir  l'ancre,
         & fallut par force aller  la coste,  la mercy de Dieu & des
         ondes, qui estoient si furieuses & mauvaises, que comme nous
         appareillions le bourcet sur l'ancre, pour aprs coupper le
         cble sur l'escubier, il ne nous en donna le loisir car
         aussitost il se rompit sans coup frapper. A la ressaque le vent
         & la mer nous jetterent sur un petit rocher, & n'attendions que
         l'heure de voir briser nostre barque, pour nous sauver sur
82/230   quelques esclats d'icelle, si eussions peu. En ce desespoir il
         vint un coup de mer si grand & favorable, aprs en avoir receu
         plusieurs autres, qu'il nous fit franchir le rocher, & nous
         jetta en une petite playe de sable, qui nous guarentit pour
         ceste fois de naufrage.

         La barque estant eschoue, l'on commena promptement 
         descharger ce qu'il y avoit dedans, pour voir o elle estoit
         offence, qui ne fut pas tant que nous croyons. Elle fut
         racoustre promptement par la diligence de Champdor Maistre
         d'icelle. Estant bien en estat on la rechargea en attendant le
         beau temps, & que la fureur de la mer s'apaisast, qui ne fut
         qu'au bout de quatre jours, savoir le 21 Mars, auquel
         sortismes de ce malheureux lieu, & fusmes au port aux
         Coquilles,  7 ou 8 lieues de l, qui est  l'entre de la
         riviere saincte Croix, o y avoit grande quantit de neges.
         Nous y arrestasmes jusques au 29 dudit mois, pour les brumes &
         vents contraires, qui sont ordinaires en ces saisons, que le
         Pont-grav print resolution de relascher au port Royal, pour
         voir en quel estat estoient nos compagnons, que nous y avions
         laissez malades. Y estans arrivs le Pont fut atteint d'un mal
         de coeur, qui nous fit retarder jusques au 8 d'Avril.

         Et le 9 du mesme mois il s'embarqua, bien qu'il se trouvast
         encores maldispos, pour le desir qu'il avoit de voir la coste
         de la Floride, & croyant que le changement d'air luy rendroit
         la sant. Ce jour fusmes mouiller l'ancre & passer la nuit 
         l'entre du port, distant de nostre habitation deux lieues. Le
         lendemain devant le jour Champdor vint demander au Pont-grav
83/231   s'il desiroit faire lever l'ancre, lequel luy respondit que
         s'il jugeoit le temps propre, qu'il partist. Sur ce propos
         Champdor fit  l'instant lever l'ancre & mettre le bourcet au
         vent, qui estoit nort nordest, selon son rapport. Le temps
         estoit fort obscur, pluvieux & plain de brumes, avec plus
         d'aparence de mauvais que de beau temps. Comme l'on vouloit
         sortir de l'emboucheure du port, nous fusmes tout  un coup
         transportez par les mares hors du passage, & fusmes plustost
         sur les rochers du cost de l'est norouest, que nous ne les
         eusmes apperceus. Le Pont & moy qui estions couchez,
         entendismes les matelots s'escrians & disans, Nous sommes
         perdus: ce qui me fit bien tost jetter sur pieds, pour voir ce
         que c'estoit. Du Pont estoit encores malade, qui l'empescha de
         se lever si promptement qu'il desiroit. Je ne fus pas sitost
         sur le tillac, que la barque fut jette  la coste & le vent se
         trouva nort, qui nous poussoit sur une pointe. Nous
         deffrelasmes la grande voille, que l'on mit au vent, & la
         haussa l'on le plus qu'il fut possible pour nous pousser
         tousjours sur les rochers, de peur que le ressac de la mare,
         qui perdoit de bonne fortune, ne nous attirast dedans, d'o il
         eust est impossible de nous sauver. Du premier coup que nostre
         barque donna sur les rochers le gouvernail fut rompu, une
         partie de la quille, & trois ou quatre planches enfonces, avec
         quelques membres brisez, qui nous donna estonnement: car nostre
         barque s'emplit incontinent; & ce que nous peusmes faire, fut
         d'attendre que la mer se retirast de dessoubs, pour mettre pied
          terre: car autrement nous courions risque de la vie,  cause
84/232   de la houlle qui estoit fort grande & furieuse au tour de nous.
         La mer estant donc retire nous descendismes  terre par le
         temps qu'il faisoit, o promptement on deschargea la barque de
         ce qu'il y avoit, & sauvasmes une bonne partie des commoditez
         qui y estoient,  l'aide du Capitaine sauvage Secondon, & de
         ses compagnons, qui vindrent  nous avec leurs canots, pour
         reporter en nostre habitation ce que nous avions sauv de
         nostre barque, laquelle toute fracasse s'en alla au retour de
         la mer en plusieurs pices: & nous bien heureux d'avoir la vie
         sauve retournasmes en nostre habitation avec nos pauvres
         sauvages, qui y demeurrent presque une bonne partie de l'yver,
         o nous louasmes Dieu de nous avoir preservez de ce naufrage,
         dont n'esperions sortir  si bon march.

         La perte de nostre barque nous fit un grand desplaisir, pour
         nous voir,  faute de vaisseau, hors d'esperance de parfaire le
         voyage que nous avions entreprins, & de n'en pouvoir fabriquer
         un autre, car le temps nous pressoit, bien qu'il y eust encore
         une barque sur les chantiers: mais elle eut est trop long
         temps  mettre en estat, & ne nous en eussions peu servir qu'au
         retour des vaisseaux de France, qu'attendions de jour en autre.

         Ce fut une grande disgrace, & faute de prevoyance au Maistre,
         qui estoit opiniastre & peu entendu au fait de la marine, qui
         ne croioit que sa teste. Il estoit bon Charpentier, adroit 
         fabriquer des vaisseaux, & soigneux de les accommoder de choses
         necessaires: mais il n'estoit nullement propre  les conduire.
         Le Pont estant  l'habitation, fit informer  l'encontre de
85/233   Champdor, qui estoit accus d'avoir malicieusement mis nostre
         barque  la coste; & sur ses informations fut emprisonn &
         emmenott, d'autant qu'on le vouloit mener en France pour le
         mettre entre les mains du sieur de Mons, & en requrir justice.

         Le 15 de Juin le Pont voyant que les vaisseaux de France ne
         revenoient point, fit desemmenotter Champdor pour parachever
         la barque qui estoit sur les chantiers, lequel s'aquitta fort
         bien de son devoir.

         Et le 16 juillet, qui estoit le temps que nous nous devions
         retirer, au cas que les vaisseaux ne fussent revenus, ainsi
         qu'il estoit port par la commission qu'avoit donne le sieur
         de Monts au Pont, nous partismes de nostre habitation pour
         aller au cap Breton ou  Gasp, chercher le moyen de retourner
         en France, puis que nous n'en n'avions aucunes nouvelles.

         Il y eust deux de nos hommes[126] qui demeurrent de leur propre
         volont pour prendre garde  ce qui restoit des commoditez en
         l'habitation,  chacun desquels le Pont promit cinquante escus
         en argent, & cinquante autres qu'il devoit faire valoir leur
         practique, en les venant requrir l'anne suivante.

[Note 126: Lescarbot nous a conserv les noms de ces deux braves: l'un
s'appelait La Taille, et l'autre Miquelet. Je ne puis que je ne loue,
dit-il, le gentil courage de ces deux hommes... & mritent bien d'tre
ici enchasses, pour avoir expos si librement leurs vies  la
conservation du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur du Pont n'ayant
qu'une barque & une patache, pour venir chercher vers la Terre-neuve des
navires de France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez,
farines & marchandises, qui etoient par-del, lquels il et fallu
jetter dans la mer (ce qui et t  notre grand prejudice, & en avions
bien peur) si ces deux hommes n'eussent pris le hazard de demeurer l
pour la conservation de ces choses. Ce qu'ilz firent volontairement, &
de gayet de coeur. (Liv. IV, ch. XII.)]

86/234   Il y eut un Capitaine des sauvages appell Mabretou[127] qui
         promit de les maintenir, & qu'ils n'auroient non plus de
         deplaisir que s'ils estoient ses propres enfans. Nous l'avions
         recogneu pour bon sauvage en tout le temps que nous y fusmes,
         bien qu'il eust le renom d'estre le plus meschant & traistre
         qui fut entre ceux de sa nation.

[Note 127: Lescarbot et le P. Biard crivent _Membertou_.]



         _Partement du port Royal pour retourner en France. Rencontre de
         Ralleau au cap de Sable, qui fit rebrouser chemin._

                               CHAPITRE XII.

         LE 17 du mois, suivant la resolution que nous avions prise,
         nous partismes de l'emboucheure du port Royal avec deux
         barques, l'une du port de 18 tonneaux, & l'autre de 7  8 pour
         parfaire la routte du cap Breton ou de Campseau & vinsmes
         mouiller l'ancre au destroit de l'isle Longue, o la nuit
         nostre cble rompit & courusmes risque de nous perdre par les
         grandes mares qui jettent sur plusieurs pointes de rochers,
         qui sont dans &  la sortie de ce lieu: Mais par la diligence
         d'un chacun on y remdia & fit on en sorte qu'on en sortit pour
         ceste fois.

         Le 21 du mois il vint un grand coup de vent qui rompit les
         ferremens de nostre gouvernail entre l'isle Longue & le cap
         fourchu, & nous mit en telle peine, que nous ne savions de
         quel bois faire flesches: car d'aborder la terre, la furie de
         la mer ne le permettoit pas, par ce qu'elle brisoit haute comme
87/235   des montaignes le long de la coste: de faon que nous
         resolusmes plustost mourir  la mer, que d'aborder la terre,
         sur l'esperance que le vent & la tourmente s'appaiseroit, pour
         puis aprs ayant le vent en pouppe aller eschouer en quelque
         playe de sable. Comme chacun pensoit  part soy  ce qui seroit
         de faire pour nostre seuret, un matelot dit, qu'une quantit
         de cordages attachez au derrire de la barque, & tranant en
         l'eau, nous pourroit aucunement servir pour gouverner nostre
         vaisseau, mais ce fut si peu que rien, & vismes bien que si
         Dieu ne nous aidoit d'autres moyens, celuy l ne nous eust
         guarentis du naufrage. Comme nous estions pensifs  ce qu'on
         pourroit faire pour nostre seuret, Champdor, qu'on avoit de
         rechef emmenott, dit  quelques uns de nous, que si le Pont
         vouloit qu'il trouveroit moyen de faire gouverner nostre
         barque: ce que nous rapportasmes au Pont, quine refusa pas
         cette offre, & les autres encore moins. Il fut donc
         desemmenott pour la seconde fois, & quant & quant prist un
         cble qu'il coupa, & en accommoda fort dextrement le
         gouvernail & le fit aussi bien gouverner que jamais il avoit
         fait: & par ce moyen repare les fautes qu'il avoit commises 
         la premire barque qui fut perdue: & fut libr de ce dont il
         avoit est accus, par les prires que nous en fismes au
         Pont-grav qui eut un peu de peine  s'y resoudre.

         Ce jour mesme fusmes mouiller l'ancre prez la baye courante, 
         deux lieues du cap fourchu, & l fut racommode la barque.

         Le 23 du mois de Juillet fusmes proche du cap de Sable.

88/236   Le 24 du dit mois sur les deux heures du soir nous appereusmes
         une chalouppe, proche de l'isle aux cormorans, qui venoit du
         cap de Sable, qu'aucuns jugeoient estre des sauvages qui se
         retiroient du cap Breton, ou de l'isle de Campseau: D'autres
         disoient que ce pouvoit estre des chalouppes qu'on envoyoit de
         Campseau pour savoir de nos nouvelles. Enfin approchant plus
         prez on vid que c'estoient Franois, ce qui nous resjouit fort:
         Et comme elle nous eust presque joints, nous recogneusmes
         Ralleau Secrtaire du sieur de Mons, ce qui nous redoubla le
         contentement. Il nous fit entendre que le sieur de Mons
         envoyoit un vaisseau de six vingts tonneaux [128], & que le
         sieur de Poitrincourt y commandoit, & estoit venu pour
         Lieutenant gnral, & demeurer au pays avec cinquante hommes: &
         qu'il avoit mis pied  terre  Campseau, d'o ledit vaisseau
         avoit pris la plaine mer, pour voir s'il ne nous descouvriroit
         point, cependant que luy s'en venoit le long de la coste dans
         une chalouppe pour nous rencontrer au cas qu'y fussions en
         chemin, croyans que serions partis du port Royal, comme il
         estoit bien vray: Et en cela firent fort sagement. Toutes ces
         nouvelles nous firent rebrousser chemin; & arrivasmes au port
         Royal le 25 [129] du mois, o nous trouvasmes ledict vaisseau,
         & le sieur de Poitrincourt, ce qui nous apporta beaucoup de
89/237   resjouissance, pour voir renaistre ce qui estoit hors
         d'esperance. Il nous dit que ce qui avoit caus son retardement
         estoit un accident qui estoit survenu au vaisseau, au sortir de
         la chaine de la Rochelle, d'o il estoit party, & avoit est
         contrari du mauvais temps sur son voyage [130].

[Note 128: C'tait le _Jonas_, o se trouvait Lescarbot.]

[Note 129: Le 31 juillet, qui tait un lundi. Pour que Pont-Grav et
Champlain eussent pu retourner au port Royal dans l'espace d'environ
vingt-quatre heures, il et fallu un concours de circonstances si
exceptionnelles, que l'auteur n'aurait pas manqu de le faire observer.
En outre, quand ils arrivrent  Port-Royal, le vaisseau et M. de
Poutrincourt y taient dj rendus: or, suivant Lescarbot, qui, en cet
endroit, donne toutes les dates de ces diverses circonstances, le
vaisseau entra dans le port le jeudi 27 de juillet, et Pont-Grav arriva
le lundi dernier jour de juillet. (Liv. IV, ch. XIII.)]

[Note 130: Toutes ces circonstances sont rapportes en dtail dans
Lescarbot, liv. IV, chapitres IX-XIII.]

         Le lendemain le sieur de Poitrincourt commena  discourir de
         ce qu'il devoit faire, & avec l'advis d'un chacun se resolut de
         demeurer au port Royal pour ceste anne, d'autant que l'on
         n'avoit descouvert aucune chose depuis le sieur de Mons, & que
         quatre mois qu'il y avoit jusques  l'yver n'estoit assez pour
         chercher & faire une autre habitation: encore avec un grand
         vaisseau, qui n'est pas comme une barque, qui tire peu d'eau,
         furette par tout, & trouve des lieux  souhait pour faire des
         demeures: mais que durant ce temps on iroit seulement
         recognoistre quelque endroit plus commode pour nous loger[131].

[Note 131: Tout en dcidant qu'on hivernerait encore  Port-Royal, parce
qu'on n'avait pu, jusqu'ici, trouver de lieu plus commode, M. de
Poutrincourt devait suivre les instructions que lui avait donnes M. de
Monts,  son dpart de France. Le sieur de Monts, dit Lescarbot, ayant
desir de s'lever au su tant qu'il pourroit & chercher un lieu bien
habitable par del Malebarre, avoit pri le sieur de Poutrincourt de
passer plus loin qu'il n'avoit t, & chercher un port convenable en
bonne temprature d'air, ne faisant plus de cas de Port-Royal que de
sainte Croix, pour ce qui regarde la sant. A quoy voulant obtemprer le
dit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le printemps, sachant
qu'il auroit d'autres exercices  s'occuper.]

         Sur ceste resolution le sieur de Poitrincourt envoya aussitost
         quelques gens de travail au labourage de la terre, en un lieu
         qu'il jugea propre, qui est dedans la riviere,  une lieue &
         demie de l'habitation du port Royal, o nous pensames faire
90/238   nostre demeure [132], & y fit semer du bled, seigle, chanvre, &
         plusieurs autres graines, pour voir ce qu'il en reussiroit. Le
         22 d'Aoust, on advisa une petite barque qui tiroit vers nostre
         habitation. C'estoit des Antons de S. Maslo, qui venoit de
         Campseau, o estoit son vaisseau[133],  la pesche du poisson,
         pour nous donner advis qu'il y avoit quelques vaisseaux au tour
         du cap Breton qui traittoient de pelleterie[144], & que si on
         vouloit envoyer nostre navire, il les prendroit en s'en
         retournant en France: ce qui fut resolu aprs qu'il seroit
         descharg des commodits qui estoient dedans.

[Note 132: Voir ci-dessus p. 77. C'est prcisment le lieu o est
maintenant Annapolis, au sud de la rivire de l'quille (aujourd'hui
rivire d'Annapolis), et prs de l'endroit o la rivire du Moulin se
jette dans celle de l'quille.]

[Note 133: _Le Saint-tienne_.]

[Note 134: Quant au sieur du Pont, dit Lescarbot, il deliberoit en
passant d'attaquer un marchand de Rouen nomm Boyer (lequel contre les
deffenses du Roy toit all par del troquer avec les Sauvages, aprs
avoir t dlivr des prisons de la Rochelle par le consentement du
sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il
toit ja parti. (Liv. IV, ch. XIII.)]

         Ce qu'estant fait, du Pont-grav s'enbarqua dedans avec le
         reste de ses compagnons qui avoient demeur l'yver avec luy au
         port Royal, horsmis quelques uns, qui fut Champdor & Foulgere
         de Vitr. J'y demeuray aussi avec le sieur de Poitrincourt,
         pour moyennant l'aide de Dieu, parfaire la carte des costes &
         pays que j'avois commenc. Toutes choses mises en ordre en
         l'habitation, le sieur de Poitrincourt fit charger des vivres
         pour nostre voyage de la coste de la Floride.

         Et le 29 d'Aoust partismes du port Royal quant & Pont-grav, &
         des Antons qui alloient au cap Breton &  Campseau pour se
         saisir des vaisseaux qui fesoient traitte de pelleterie, comme
         j'ay dit cy dessus. Estans  la mer nous fusmes contraints de
         relascher au port pour le mauvais vent qu'allions. Le grand
         vaisseau tint tousjours sa route & bientost le perdismes de
         veue.


91/239
         _Le sieur de Poitrincourt part du port Royal pour faire des
         descouvertures. Tout ce que l'on y vid: & ce qui y arriva
         jusques  Male-barre._

                              CHAPITRE XIII.

         Le 5 Septembre nous partismes de rechef du port Royal [135].

[Note 135: D'aprs Lescarbot, M. de Poutrincourt relcha par deux fois.
Quant au sieur de Poutrincourt, dit-il, il print la volte de l'ile
sainte Croix premire demeure des Franois, ayant Champdor pour matre
& conducteur de sa barque, mais contrari du vent, & pour ce que sa
barque faisoit eau, il fut contraint de relcher par deux fois.]

         Le 7 nous fusmes  rentre de la riviere S. Croix, o
         trouvasmes quantit de sauvages, entre autres Secondon &
         Messamouet. Nous nous y pensames perdre contre un islet de
         rochers, par l'opiniastret de Champdor,  quoy il estoit fort
         subject.

         Le lendemain fusmes dedans une chalouppe  l'isle de S. Croix,
         o le sieur de Mons avoit yvern, voir si nous trouverions
         quelques espics du bled, & autres graines qu'il y avoit fait
         semer. Nous trouvasmes du bled qui estoit tomb en terre, &
         estoit venu aussi beau qu'on eut sceu desirer[136], & quantit
         d'herbes potagres qui estoient venues belles & grandes: cela
         nous resjouit infiniment, pour voir que la terre y estoit bonne
         & fertile.

[Note 136: Monsieur de Poutrincourt nous en envoya au Port Royal, dit
Lescarbot, o j'tois demeur, ayant t de ce pri pour avoir l'oeil 
la maison, & maintenir ce qui y restoit de gens en concorde. A quoy
j'avoy condescendu (encores que cela eust t laiss  ma volont) pour
l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation se
seroit en pas plus chaut par del Malebarre, & que nous irions tous de
compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit de France. Pendant ce temps je
me mis  prparer de la terre, & faire des cltures & compartimens de
jardins pour y semer des lgumes, & herbes de mnage. Nous fimes aussi
faire un foss tout  l'entour du Fort, lequel toit bien necessaire
pour recevoir les eaux & humidits qui paravant decouloient par dessouz
les logemens parmi les racines des arbres qu'on y avoit dfrichez: ce
qui paraventure rendoit le lieu mal sain. (Liv. IV, ch. XIII.)]

92/240   Apres avoir visit l'isle, nous retournasmes  nostre barque,
         qui estoit du port de 18 tonneaux, & en chemin prismes quantit
         de maquereaux, qui y sont en abondance en ce temps l; & se
         resolut on de continuer le voyage le long de la coste, ce qui
         ne fut pas trop bien consider: d'autant que nous perdismes
         beaucoup de temps  repasser sur les descouvertures que le
         sieur de Mons avoit faites jusques au port de Malebarre, & eut
         est plus  propos, selon mon opinion, de traverser du lieu o
         nous estions jusques audict Malebarre, dont on savoit le
         chemin, & puis employer le temps jusques au 40 degr, ou plus
         su, & au retour revoir toute la coste  son plaisir.

         Aprs ceste resolution nous prismes avec nous Secondon &
         Messamouet, qui vindrent jusques  Chouacoet dedans une
         chalouppe, o ils vouloient aller faire amiti avec ceux du
         pays en leur faisant quelques presens.

         Le 12 de Septembre nous partismes de la riviere saincte Croix.

93/241   Le 21[137] arrivasmes  Chouacoet, o nous vismes Onemechin
         chef de la riviere, & Marchin, lesquels avoient fait la
         cueillette de leur bleds. Nous vismes des raisins  l'isle de
         Bacchus qui estoient meurs, & assez bons: & d'autres qui ne
         l'estoient pas, qui avoient le grain aussi beau que ceux de
         France, & m'asseure que s'ils estoient cultivez, on en feroit
         de bon vin.

[Note 137: Lescarbot nous donne sur cette navigation de Sainte-Croix 
Chouacouet, quelques dtails que Champlain omet sans doute parce qu'il
tait ennuy de suivre le mme chemin, et qu'il avait dj dcrit tous
ces lieux, Revenons au sieur de Poutrincourt, dit-il, lequel nous avons
laiss en l'ile Sainte-Croix. Apres avoir l fait une reveue, & caress
les Sauvages qui y toient, il s'en alla en quatre jours  _Pemptegoet_,
qui est ce lieu tant renomm souz le nom de _Norombega_. Et ne falloit
un si long temps pour y parvenir, mais il s'arrta sur la route  faire
racoutrer sa barque: car  cette fin il avoit men un serrurier & un
charpentier, & quantit d'ais. Il traversa les iles qui sont 
l'embouchure de la rivire, & vint  _Kinibeki_, l o sa barque fut en
pril -cause des grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait.
C'est pourquoy il ne s'y arrta point, ains passa outre  la Baye de
_Marchin_, qui est le nom d'un Capitaine Sauvage, lequel  l'arrive
dudit sieur commena  crier hautement _H, h_: A quoy on lui rpondit
de mme. Il rpliqua demandant en son langage: Qui tes-vous? On lui dit
que c'toient amis. Et l dessus  l'approcher le sieur de Poutrincourt
traita amiti avec lui, & lui fit des presens de couteaux, haches, &
_Matachiaz_, c'est  dire charpes, carquans, & brasselets faits de
patentres, ou de tuyaux de verre blanc & bleu, dont il fut fort aise,
mme de la confdration que ledit sieur de Poutrincourt faisoit avec
lui, reconnoissant bien que cela lui feroit beaucoup de support. Il
distribua  quelques uns d'un grand nombre de peuple qu'il avoit autour
de soy, les presens dudit sieur de Poutrincourt, auquel il apporta force
chairs d'Orignac, ou Ellan (car les Basques appellent un Cerf, ou Ellan,
Orignac) pour refraichir de vivres la compagnie. Cela fait, on tendit
les voiles vers _Chouakoet_. (Liv. IV, ch. XIV.)]

         En ce lieu le sieur de Poitrincourt retira un prisonnier
         qu'avoit Onemechin, auquel Messamouet fit des presens de
         chaudires, haches, cousteaux, & autres choses[138]. Onemechin
         luy en fit au rciproque, de bled d'Inde, cytrouilles, febves
         du Bresil: ce qui ne contenta pas beaucoup ledit Messamouet,
         qui partit d'avec eux fort mal content, pour ne l'avoir pas
         bien recogneu, de ce qu'il leur avoit donn, en dessein de leur
94/242   faire la guerre en peu de temps: car ces nations ne donnent
         qu'en donnant, si ce n'est  personnes qui les ayent bien
         obligez, comme de les avoir assistez en leurs guerres.

[Note 138: Messamouet, capitaine en la rivire du port de la Heve, sur
lequel on avoit pris ce prisonier, & Secondon avoient force
marchandises troques avec les Franois, lquelles ilz venoient l
dbiter, savoir chaudires grandes, moyennes, & petites, haches,
couteaux, robbes, capots, camisoles rouges, pois, fves, biscuit, &
autres choses. Sur ce voici arriver douze ou quinze bateaux pleins de
Sauvages de la sujetion d'_Olmechin, iceux en bon ordre, tous peinturs
 la face, selon leur coutume, quand ilz veulent tre beaux, ayans
l'arc, & la flche en main, & le carquois auprs d'eux, lquels ilz
mirent bas  bord. A l'heure _Messamoet_ commence  haranguer devant les
Sauvages, leur remontrant comme par le pass ils avoient eu souvent de
l'amiti ensemble; & qu'ilz pourroient facilement domter leurs ennemis
s'ils se vouloient entendre, & se servir de l'amiti des Franois,
lquels ils voyoient l presens pour reconoitre leur pais,  fin de leur
porter des commodits  l'avenir, & les secourir de leurs forces,
lquelles il savoit, & les leur representoit d'autant mieux, que lui
qui parloit toit autrefois venu en France, & y avoit demeur en la
maison du sieur de Grandmont Gouverneur de Bayonne. Somme, il fut prs
d'une heure  parler avec beaucoup de vhmence & d'affection, & avec un
contournement de corps & de bras tel qu'il est requis en un bon Orateur.
Et  la fin jetta toutes ses marchandises (qui valoient plus de trois
cens escus rendues en ce pas-l) dans le bateau d'_Olmechin_, comme lui
faisant present de cela en asseurance de l'amiti qu'il lui vouloit
tmoigner. Cela fait la nuit s'approchoit, & chacun se retira.
(Lescarbot, liv, IV, ch. XIV.)]

         Continuant nostre routte, nous allasmes au cap aux isles, o
         fusmes un peu contrariez du mauvais temps & des brumes; & ne
         trouvasmes pas beaucoup d'apparence de passer la nuit: d'autant
         que le lieu n'y estoit pas propre. Comme nous estions en ceste
         peine, il me resouvint, que rengeant la coste avec le sieur de
         Mons, j'avois,  une lieue de l, remarqu en ma carte un lieu,
         qui avoit apparence d'estre bon pour vaisseaux, ou n'entrasmes
         point  cause que nous avions le vent propre  faire nostre
         routte, lors que nous y passames. Ce lieu estoit derrire nous,
         qui fut occasion que je dis au sieur de Poitrincourt qu'il
         faloit relascher  une pointe que nous y voiyons, o estoit le
         lieu dont il estoit question, lequel me sembloit estre propre
         pour y passer la nuit. Nous fusmes mouiller l'ancre  l'entre,
         & le lendemain entrasmes dedans.

         Le sieur de Poitrincourt y mit pied  terre avec huit ou dix de
         nos compagnons. Nous vismes de fort beaux raisins qui estoient
          maturit, pois du Bresil, courges, cytrouilles, & des racines
         qui sont bonnes, tirant sur le goust de cardes, que les
         sauvages cultivent. Il nous en firent quelques presens en
         contr'eschange d'autres petites bagatelles qu'on leur donna.
         Ils avoient desja fait leur moisson. Nous vismes 200 sauvages
         en ce lieu, qui est assez aggreable, & y a quantit de noyers,
         cyprs, sasafras, chesnes, fresnes, & hestres, qui sont
         tresbeaux. Le chef de ce lieu s'appelle Quiouhamenec, qui nous
95/243   vint voir avec un autre sien voisin nomm Cohouepech,  qui
         nous fismes bonne chre. Onemechin chef de Chouacoet nous y
         vint aussi voir,  qui on donna un habit qu'il ne garda pas
         long temps, & en fit present  un autre,  cause qu'estant
         gesn dedans il ne s'en pouvoit accommoder. Nous vismes aussi
         en ce lieu un sauvage qui se blessa tellement au pied, & perdit
         tant de sang, qu'il en tomba en syncope, autour duquel en vint
         nombre d'autres chantans un espace de temps devant que de luy
         toucher: aprs firent quelques gestes des pieds & des mains, &
         luy secouerent la teste, puis le soufflant il revint  luy.
         Nostre chirurgien le pensa, & ne laissa aprs de s'en aller
         gayement.

         Le lendemain comme on calfeustroit nostre chalouppe, le sieur
         de Poitrincourt apperceut dans le bois quantit de sauvages,
         qui venoyent en intention de nous faire quelque desplaisir, se
         rende  un petit ruisseau qui est sur le destroit d'une
         chausse, qui va  la grande terre, o de nos gens
         blanchissoient du linge. Comme je me pourmenois le long
         d'icelle chausse ces sauvages m'appereurent, & pour faire
         bonne mine,  cause qu'ils virent bien que je les avois
         descouvers en pareil temps, ils commancerent  s'escrier & se
         mettre  danser: puis s'en vindrent  moy avec leurs arcs,
         flesches, carquois & autres armes. Et d'autant qu'il y avoit
         une prairie entre eux & moy, je leur fis signe qu'ils
         redansassent; ce qu'ils firent en rond, mettant toutes leurs
         armes au milieu d'eux. Ils ne faisoient presque que commencer,
         qu'ils adviserent le sieur de Poitrincourt dedans le bois avec
96/244   huit arquebusiers, ce qui les estonna: toutesfois ne laisserent
         d'achever leur danse, laquelle estant finie, ils se retirrent
         d'un cost & d'autre, avec apprehention qu'on ne leur fit
         quelque mauvais party: Nous ne leur dismes pourtant rien, & ne
         leur fismes que toutes demonstrations de resjouinance; puis
         nous revinsmes  nostre chalouppe pour la mettre  l'eaue, &
         nous en aller. Ils nous prirent de retarder un jour, disans
         qu'il viendroit plus de deux mil hommes pour nous voir: mais ne
         pouvans perdre temps, nous ne voulusmes diferer d'avantage. Je
         croy que ce qu'ils en fesoient estoit pour nous surprendre. Il
         y a quelques terres desfriches, & en desfrichoient tous les
         jours: en voicy la faon. Ils couppent les arbres  la hauteur
         de trois pieds de terre, puis font brusler les branchages sur
         le tronc, & sement leur bled entre ces bois couppez: & par
         succession de temps ostent les racines. Il y a aussi de belles
         prairies pour y nourrir nombre de bestail. Ce port est tresbeau
         & bon, o il y a de l'eau assez pour les vaisseaux, & o on se
         peut mettre  l'abry derrire des isles. Il est par la hauteur
         de 43 degrez de latitude; & l'avons nomm le Beau-port [139].

[Note 139: Aujourd'hui _Gloucester_.]


244a

[Illustration: Le beau port.]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le lieu o estoit nostre barque.
B Prairies.
C Petite isle.
D Cap de rocher.
E Le lieu o l'on faisoit calfeutrer nostre chalouppe.
F [f] Petit islet de rochers assez haut  la coste.
G Cabanes des sauvages, & o ils labourent la terre.
H Petite riviere o il y a des prairies.
I Ruisseau.
L Langue de terre plaine de bois o il y a quantit de safrans, noyers &
  vignes.
M La mer d'un cul de sac en tournant le cap aux isles.
N Petite riviere.
0 Petit ruisseau venant des preries.
P Autre petit ruisseau o l'on blanchissoit le linge.
Q Troupe de sauvages venant pour nous surprendre.
R Playe de sable.
S La coste de la mer.
T Le sieur de Poitrincourt en embuscade avec quelque 7 ou 8
   arquebusiers.
V Le sieur de Champlain apersevant les sauvages.


         Le dernier de Septembre nous partismes du beau port, & passmes
         par le cap S. Louys, & fismes porter toute la nuit pour gaigner
         le cap blanc. Au matin une heure devant le jour nous nous
         trouvasmes  vau le vent du cap blanc en la baye blanche 
         huict pieds d'eau, esloignez de la terre une lieue, o nous
         mouillasmes l'ancre, pour n'en approcher de plus prs, en
97/245   attendant le jour; & voir comme nous estions de la mare.
         Cependant envoyasmes sonder avec nostre chalouppe, & ne trouva
         on plus de huit pieds d'eau: de faon qu'il fallut dlibrer
         attendant le jour ce que nous pourrions faire. L'eau diminua
         jusques  cinq pieds, & nostre barque talonnoit quelquefois sur
         le sable: toutesfois sans s'offencer ny faire aucun dommage:
         Car la mer estoit belle, & n'eusmes point moins de trois pieds
         d'eau soubs nous, lors que la mer commena  croistre, qui nous
         donna beaucoup d'esperance.

         Le jour estant venu nous apperceusmes une coste de sable fort
         basse, o nous estions le travers plus  vau le vent, & d'o on
         envoya la chalouppe pour sonder vers un terrouer, qui est assez
         haut, o on jugeoit y avoir beaucoup d'eau; & de fait on y en
         trouva sept brasses. Nous y fusmes mouiller l'ancre, &
         aussitost appareillasmes la chalouppe avec neuf ou dix hommes,
         pour aller  terre voir un lieu o jugions y avoir un beau &
         bon port pour nous pouvoir sauver si le vent se fut eslev plus
         grand qu'il n'estoit. Estant recogneu nous y entrasmes  2, 3 &
         4 brasses d'eau. Quand nous fusmes dedans, nous en trouvasmes 5
         & 6. Il y avoit force huistres qui estoient tresbonnes, ce que
         n'avions encores apperceu, & le nommasmes le port aux Huistres
         [140]: & est par la hauteur de 42 degrez [141] de latitude. Il
         y vint  nous trois canots de sauvages. Ce jour le vent nous
         vint favorable, qui fut cause que nous levasmes l'ancre pour
98/246   aller au Cap blanc, distant de ce lieu de 5 lieues, au Nord un
         quart du Nordest, & le doublasmes.

[Note 140: La baie de Barnstable. Il semble qu'elle ait lgu son ancien
nom  une baie plus petite qu'elle renferme et que l'on appelle baie aux
Hutres (Oysters Bay).]

[Note 141: L'entre du port aux Hutres est par les 41 45'.]

         Le lendemain 2 d'Octobre arrivasmes devant Malebarre, o
         sejournasmes quelque temps pour le mauvais vent qu'il faisoit,
         durant lequel, le sieur de Poitrincourt avec la chalouppe
         accompagn de 12  15 hommes, fut visiter le port, o il vint
         au-devant de luy quelque 150 sauvages, en chantant & dansant,
         selon leur coustume. Apres avoir veu ce lieu nous nous en
         retournasmes en nostre vaisseau, o le vent venant bon, fismes
         voille le long de la coste courant au Su.



         _Continuation des susdites descouvertures: & ce qui y fut
         remarqu de singulier._

                                CHAPITRE XIV.

         Comme nous fusmes  quelque six lieues de Malebarre, nous
         mouillasmes l'ancre proche de la coste, d'autant que n'avions
         bon vent. Le long d'icelle nous advisames des fumes que
         faisoient les sauvages: ce qui nous fit dlibrer de les aller
         voir: pour cet effect on esquipa la chalouppe: Mais quand nous
         fusmes proches de la coste qui est areneuse, nous ne peusmes
         l'aborder: car la houlle estoit trop grande: ce que voyant les
         sauvages, ils mirent un canot  la mer, & vindrent  nous 8 ou
         9 en chantans, & faisans signes de la joye qu'ils avoient de
         nous voir, & nous monstrerent que plus bas il y avoit un port,
         o nous pourrions mettre nostre barque en seuret.

99/247   Ne pouvant mettre pied  terre, la chalouppe s'en revint  la
         barque, & les sauvages retournrent  terre, qu'on avoit
         traict humainement.

         Le lendemain le vent estant favorable nous continuasmes notre
         routte au Nord[142] 5 lieues, & n'eusmes pas plustost fait ce
         chemin, que nous trouvasmes 3 & 4 brasses d'eau estans
         esloignez une lieue & demie de la coste: Et allans un peu de
         l'avant, le fonds nous haussa tout  coup  brasse & demye &
         deux brasses, ce qui nous donna de l'apprehention, voyant la
         mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel
         nous pussions retourner sur nostre chemin: car le vent y estoit
         entirement contraire.

[Note 142: Il faut lire au sud, comme le prouve assez cette expression
_continuasmes notre routte;_ c'est, du reste, ce que donne  entendre
tout le contexte.]

         De faon qu'estans engagez parmy des brisans & bancs de sable,
         il fallut passer au hasart, selon que l'on pouvoit juger y
         avoir plus d'eau pour nostre barque, qui n'estoit que quatre
         pieds au plus: & vinsmes parmy ces brisans jusques  4 pieds &
         demy: Enfin nous fismes tant, avec la grce de Dieu, que nous
         passames par dessus une pointe de sable, qui jette prs de
         trois lieues  la mer, au Su Suest, lieu fort dangereux.
         Doublant ce cap que nous nommasmes le cap batturier, qui est 
         12 ou 13 lieues de Malebarre[143], nous mouillasmes l'ancre 
         deux brasses & demye d'eau, d'autant que nous nous voiyons
         entournez de toutes parts de brisans & battures, reserv en
         quelques endroits o la mer ne fleurissoit pas beaucoup. On
         envoya la chalouppe pour trouver en achenal,  fin d'aller  un
100/248  lieu que jugions estre celuy que les sauvages nous avoient
         donn  entendre: & creusmes aussi qu'il y avoit une riviere,
         o pourrions estre en seuret.

[Note 143: La tte de Sankaty _(Sankaty Head)_, qui fait la pointe
sud-est la plus avance de l'le Nantucket.]

         Nostre chalouppe y estant, nos gens mirent pied  terre, &
         considererent le lieu, puis runirent avec un sauvage qu'ils
         amenrent, & nous dirent que de plaine mer nous y pourrions
         entrer, ce qui fut resolu, & aussitost levasmes l'ancre, &
         fusmes par la conduite du sauvage, qui nous pilotta, mouiller
         l'ancre  une rade qui est devant le port,  six brasses d'eau
         & bon fonds: car nous ne peusmes entrer dedans  cause que la
         nuit nous surprint.

         Le lendemain on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc
         de sable qui est  l'embouchure du port: puis la plaine mer
         venant y entrasmes  deux brasses d'eau. Comme nous y fusmes,
         nous louasmes Dieu d'estre en lieu de seuret. Nostre
         gouvernail s'estoit rompu, que l'on avoit accommod avec des
         cordages, & craignions que parmy ces basses & fortes mares il
         ne rompist de rechef, qui eut est cause de nostre perte.
         Dedans ce port il n'y a qu'une brasse d'eau, & de plaine mer
         deux brasses,  l'Est y a une baye qui refuit au Nort quelque
         trois lieues, dans laquelle y a une isle & deux autres petits
         culs de sac, qui dcorent le pays, o il y a beaucoup de terres
         dfriches, & force petits costaux, o ils font leur labourage
         de bled & autres grains, dont ils vivent. Il y a aussi de
         tresbelles vignes, quantit de noyers, chesnes, cyprs, & peu
         de pins. Tous les peuples de ce lieu sont fort amateurs du
         labourage & font provision de bled d'Inde pour l'yver, lequel
         ils conservent en la faon qui ensuit.

101/249  Ils font des fosses sur le penchant des costaux dans le sable
         quelque cinq  six pieds plus ou moins, & prennent leurs bleds
         & autres grains qu'ils mettent dans de grands tacs d'herbe,
         qu'ils jettent dedans lesdites fosses, & les couvrent de sable
         trois ou quatre pieds par dessus le superfice de la terre, pour
         en prendre  leur besoin, & ce conserve aussi bien qu'il
         sauroit faire en nos greniers.

         Nous vismes en ce lieu quelque cinq  six cens sauvages, qui
         estoient tous nuds, horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une
         petite peau de faon, ou de loup marin. Les femmes le sont
         aussi, qui couvrent la leur comme les hommes de peaux ou de
         fueillages. Ils ont les cheveux bien peignez & entrelassez en
         plusieurs faons, tant hommes que femmes,  la manire de ceux
         de Chouacoet; & sont bien proportionnez de leurs corps, ayans
         le teinct olivastre. Ils se parent de plumes, de patenostres de
         porceline, & autres jolivets qu'ils accommodent fort
         proprement en faon de broderie. Ils ont pour armes des arcs,
         flesches & massues. Ils ne sont pas si grands chasseurs comme
         bons pescheurs & laboureurs.

         Pour ce qui est de leur police, gouvernement & crance, nous
         n'en avons peu juger, & croy qu'ils n'en ont point d'autre que
         nos sauvages Souriquois, & Canadiens, lesquels n'adorent ny la
         lune ny le soleil, ny aucune chose, & ne prient non plus que
         les bestes: Bien ont ils parmy eux quelques gens qu'ils disent
         avoir intelligence avec le Diable,  qui ils ont grande
         croyance, lesquels leur disent tout ce qui leur doit advenir,
         o ils mentent le plus souvent: Quelques fois ils peuvent bien
102/250  rencontrer, & leur dire des choses semblables  celles qui leur
         arrivent; c'est pourquoy ils ont croyance en eux, comme s'ils
         estoient Prophtes, & ce ne sont que canailles qui les
         enjaulent comme les Aegyptiens & Bohmiens font les bonnes gens
         de vilage. Ils ont des chefs  qui ils obeissent en ce qui est
         de la guerre, mais non autrement, lesquels travaillent, & ne
         tiennent non plus de rang que leurs compagnons. Chacun n'a de
         terre que ce qui luy en faut pour sa nourriture.

         Leurs logemens sont separez les uns des autres selon les terres
         que chacun d'eux peut occuper, & sont grands, faits en rond,
         couverts de natte faite de senne ou fueille de bled d'Inde,
         garnis seulement d'un lict ou deux, eslevs un pied de terre,
         faicts avec quantit de petits bois qui sont pressez les uns
         contre les autres, dessus lesquels ils dressent un estaire  la
         faon d'Espaigne (qui est une manire de natte espoisse de deux
         ou trois doits) sur quoy ils se couchent. Ils ont grand nombre
         de pulces en est, mesme parmy les champs: Un jour en nous
         allant pourmener nous en prismes telle quantit, que nous
         fusmes contraints de changer d'habits.

         Tous les ports, bayes & costes depuis Chouacoet sont remplis de
         toutes sortes de poisson, semblable  celuy que nous avons
         devers nos habitations; & en telle abondance, que je puis
         asseurer qu'il n'estoit jour ne nuict que nous ne vissions &
         entendissions passer aux costez de nostre barque, plus de mille
         marsouins, qui chassoient le menu poisson. Il y a aussi
         quantit de plusieurs especes de coquillages, & principalement
         d'huistres. La chasse des oyseaux y est fort abondante.

103/251   Ce seroit un lieu fort propre pour y bastir & jetter les
         fondemens d'une republique si le port estoit un peu plus
         profond & l'entre plus seure qu'elle n'est.

         Devant que sortir du port l'on accommoda nostre gouvernail, &
         fit on faire du pain de farines qu'avions apportes pour vivre,
         quand nostre biscuit nous manqueroit. Cependant on envoya la
         chalouppe avec cinq ou six hommes & un sauvage, pour voir si on
         pourroit trouver un passage plus propre pour sortir, que celuy
         par o nous estions venus.

         Ayant fait cinq ou six lieues & abbordant la terre, le sauvage
         s'en fuit, qui avoit eu crainte que l'on ne l'emmenast 
         d'autres sauvages plus au midy, qui sont leurs ennemis,  ce
         qu'il donna  entendre  ceux qui estoient dans la chalouppe,
         lesquels estans de retour, nous firent rapport que jusques o
         ils avoient est il y avoit au moins trois brasses d'eau, & que
         plus outre il n'y avoit ny basses ny battures.

         On fit donc diligence d'accommoder nostre barque & faire du
         pain pour quinze jours. Cependant le sieur de Poitrincourt
         accompagn de dix ou douze arquebusiers visita tout le pays
         circonvoisin, d'o nous estions, lequel est fort beau, comme
         j'ay dit cy dessus, o nous vimes quantit de maisonnettes a &
         la.

         Quelque 8 ou 9 jours aprs le sieur de Poitrincourt s'allant
         pourmener, comme il avoit fait auparavant, nous apperceusmes
         que les sauvages abbatoient leurs cabannes & envoyoient dans
         les bois leurs femmes, enfans & provisions, & autres choses qui
         leur estoient necessaires pour leur vie, qui nous donna soubon
104/252  de quelque mauvaise intention, & qu'ils vouloyent entreprendre
         sur nos gens qui travailloient  terre, & o ils demeuroient
         toutes les nuits, pour conserver ce qui ne se pouvoit embarquer
         le soir qu'avec beaucoup de peine, ce qui estoit bien vray: car
         ils resolurent entre eux, qu'aprs que toutes leurs commoditez
         seroient en seuret, il les viendroient surprendre  terre 
         leur advantage le mieux qu'il leur seroit possible, & enlever
         tout ce qu'ils avoient. Que si d'aventure ils les trouvoient
         sur leurs gardes, ils viendroient en signe d'amiti comme ils
         vouloient faire, en quittant leurs arcs & flesches.

         Or sur ce que le sieur de Poitrincourt avoit veu, & l'ordre
         qu'on luy dit qu'ils tenoient quand ils avoient envie de jouer
         quelque mauvais tour, nous passames par des cabannes, o il y
         avoit quantit de femmes,  qui on avoit donn des bracelets, &
         bagues pour les tenir en paix, & sans crainte, &  la plus part
         des hommes apparens & antiens des haches, cousteaux, & autres
         choses, dont ils avoient besoing: ce qui les contentoit fort,
         payant le tout en danses & gambades, avec des harangues que
         nous n'entendions point. Nous passames partout sans qu'ils
         eussent asseurance de nous rien dire: ce qui nous resjouist
         fort, les voyans si simples en apparence comme ils montroient.

         Nous revinmes tout doucement  nostre barque, accompagnez de
         quelques sauvages. Sur le chemin nous en rencontrasmes
         plusieurs petites trouppes qui s'amassoient peu  peu avec
         leurs armes, & estoient fort estonnez de nous voir si avant
105/253  dans le pays; & ne pensoient pas que vinssions de faire une
         ronde de prs de 4  5 lieues de circuit au tour de leur terre,
         & passans prs de nous ils tremblotent de crainte que on ne
         leur fist desplaisir, comme il estoit en nostre pouvoir; mais
         nous ne le fismes pas, bien que cognussions leur mauvaise
         volont. Estans arrivez o nos ouvriers travailloient, le sieur
         de Poitrincourt demanda si toutes choses estoient en estat pour
         s'opposer aux desseins de ces canailles.

         Il commanda de faire embarquer tout ce qui estoit  terre: ce
         qui fut fait, horsmis celuy qui faisoit le pain qui demeura
         pour achever une fourne, qui restoit, & deux autres hommes
         avec luy. On leur dit que les sauvages avoient quelque mauvaise
         intention & qu'ils fissent diligence, afin de s'embarquer le
         soir ensuivant, scachans qu'ils ne mettoient en excution leur
         volont que la nuit, ou au point du jour, qui est l'heure de
         leur surprinse en la pluspart de leurs desseins.

         Le soir estant venu, le sieur de Poitrincourt commanda qu'on
         envoyast la chalouppe  terre pour qurir les hommes qui
         restoient: ce qui fut fait aussitost, que la mare le peut
         permettre, & dit on  ceux qui estoient  terre, qu'ils eussent
          s'embarquer pour le subject dont l'on les avoit advertis, ce
         qu'ils refuserent, quelques remonstrances qu'on leur peust
         faire, & des risques o ils se mettoient, & de la desobeissance
         qu'ils portoient  leur chef. Ils n'en feirent aucun estat,
         horsmis un serviteur du sieur de Poitrincourt, qui s'embarqua,
         mais deux autres se desembarquerent de la chalouppe qui furent
         trouver les trois autres, qui estoient  terre, lesquels
106/254  estoient demeurez pour manger des galettes qu'ils prindrent sur
         le pain, que l'on avoit fait. Ne voulans donc faire ce qu'on
         leur disoit, la chalouppe s'en revint  bort sans le dire au
         sieur de Poitrincourt qui reposoit & pensoit qu'ils fussent
         tous dedans le vaisseau.

         Le lendemain au matin 15 d'Octobre les sauvages ne faillirent
         de venir voir en quel estat estoient nos gens, qu'ils
         trouverent endormis, horsmis un qui estoit auprs du feu. Les
         voyans en cet estat ils vindrent doucement par dessus un petit
         costau au nombre de 400 & leur firent une telle salve de
         flesches, qu'ils ne leur donnrent pas le loisir de se relever,
         sans estre frappez  mort: & se sauvant le mieux qu'ils
         pouvoient vers nostre barque, crians,  l'ayde on nous tue, une
         partie tomba morte en l'eau: les autres estoient tout lardez de
         coups de flesches, dont l'un mourut quelque temps aprs. Ces
         sauvages menoient un bruit desesper, avec des hurlemens tels
         que c'estoit chose espouvantable  ouir.

         Sur ce bruit, & celuy de nos gens, la sentinelle qui estoit en
         nostre vaisseau s'escria, aux armes l'on tue nos gens: Ce qui
         fit que chacun se saisit promptement des tiennes, & quant &
         quant nous nous embarquasmes en la chalouppe quelque 15 ou 16
         pour aller  terre: Mais ne pouvans l'abborder  cause d'un
         banc de sable qu'il y avoit entre la terre & nous, nous nous
         jettasmes en l'eau & passames  gay de ce banc  la grand terre
         la porte d'un mousquet. Aussitost que nous y fusmes, ces
         sauvages nous voyans  un trait d'arc, prirent la fuitte dans
         les terres: De les poursuivre c'estoit en vain, car ils sont
107/255  merveilleusement vistes. Tout ce que nous peusmes faire, fut de
         retirer les corps morts & les enterrer auprs d'une croix qu'on
         avoit plante le jour d'auparavant, puis d'aller d'un cost &
         d'autre voir si nous n'en verrions point quelques uns, mais
         nous perdismes nostre temps: Quoy voyans, nous nous en
         retournasmes. Trois heures aprs ils revindrent  nous sur le
         bord de la mer. Nous leur tirasmes plusieurs coups de petits
         espoirs de fonte verte: & comme ils entendoient le bruit ils se
         tapissoient en terre pour viter le coup. En derision de nous
         ils abbatirent la croix, & desenterrerent les corps: ce qui
         nous donna un grand desplaisir, & fit que nous fusmes  eux
         pour la seconde fois: mais ils s'en fuirent comme ils avoient
         fait auparavant. Nous redressasmes la croix & renterrasmes les
         morts qu'ils avoient jetts a & la parmy des bruieres, o ils
         mirent le feu pour les brusler, & nous en revinsmes sans faire
         aucun effect comme nous avions est l'autre fois[144], voyans
         bien qu'il n'y avoit gueres d'apparence de s'en venger pour ce
         coup, & qu'il failloit remettre la partie quand il plairoit 
         Dieu.

[Note 144: D'autres exemplaires portent: sans avoir rien fait contre
eux non plus que l'autre fois.]

         Le 16 du mois nous partismes du port Fortun [145] qu'avions
         nomm de ce nom pour le malheur qui nous y arriva. Ce lieu est
         par la haulteur de 41 degr & un tiers de latitude, &  quelque
         12 ou 13 lieues de Malebarre.

[Note 145: Le port Fortun est bien videmment le port de Chatham,  en
juger soit par la description que l'auteur en fait ici, soit par la
place qu'il lui assigne dans sa grande carte de 1632. Cependant, il
n'est pas  plus de sept ou huit lieues de Mallebarre, mme par eau, et
sa latitude est de 41 degrs et deux tiers.]

255a

[Illustration: Port fortune.]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Estang d'eau salle.
B Les cabannes des sauvages & leurs terres o ils labourent.
C Prairies o il y a deux petis ruisseaux.
C Prairies  l'isle qui couvrent  toutes les mares.
D Petis costaux de montaignes en l'isle remplis de bois, vignes &
  pruniers.
E Estang d'eau douce, o il y a quantit de gibier.
F Manires de prairies en l'isle.
G Isle remplie de bois dedans un grand cul de sac.
H Manire d'estang d'eau sale & o il y a force coquillages,
  entre autres quantit d'hutres.
I Dunes de sable sur une lenguette de terre.
L Cul de sac.
M Rade o mouillasmes l'ancre devant le port.
N Entre du port.
O Le port & lieu o estoit nostre barque.
P La croix que l'on planta.
Q Petis ruisseau.
R Montaigne qui descouvre de fort loin.
S La coste de la mer.
T Petite riviere.
V Chemin que nous fismes en leur pais autour de leurs logement, il est
   point de petits points.
X Bans & baze.
Y Petite montagne qui paroit dans les terres.
Z Petits ruisseaux.
9 L'endroit o nos gens furent tus par les sauvages prs la Croix.



108/256  _L'incommodit du temps ne nous permettant, pour lors, de faire
         d'avantage de descouvertures, nous fit resoudre de retourner en
         l'habitation. Et ce qui nous arriva jusques en icelle._

                             CHAPITRE XV.

         Comme nous eusmes fait quelques six ou sept lieues nous
         eusmes cognoissance d'une isle que nous nommasmes la
         souponneuse [146], pour avoir eu plusieurs fois croyance de
         loing que ce fut autre chose qu'une isle, puis le vent nous
         vint contraire, qui nous fit relascher au lieu d'o nous
         estions partis, auquel nous fusmes deux ou trois jours sans que
         durant ce temps il vint aucun sauvage se presenter  nous.

[Note 146: Dans l'dition de 1632, l'auteur dit qu'elle est  une lieue
vers l'eau. C'est donc vraisemblablement l'le qui porte aujourd'hui le
nom de Martha's Vineyard.]

         Le 20 partismes de rechef, & rengeant la coste au Surouest prs
         de 12 lieues, o passames proche d'une riviere qui est petite &
         de difficile abord,  cause des basses & rochers qui sont 
         l'entre, que j'ay nomme de mon nom [147]. Ce que nous vismes
         de ces costes sont terres basses & sablonneuses. Le vent nous
         vint de rechef contraire, & fort imptueux, qui nous fit mettre
         vers l'eau, ne pouvans gaigner ny d'un cost ny d'autre, lequel
         enfin s'apaisa un peu, & nous fut favorable: mais ce ne fut que
109/257  pour relascher encore au port Fortun, dont la coste, bien
         qu'elle soit basse, ne laisse d'estre belle & bonne, toutesfois
         de difficile abbord, n'ayant aucunes retraites, les lieux fort
         batturiers, & peu d'eau  prs de deux lieues de terre. Le plus
         que nous en trouvasmes, ce fut en quelques fosses 7  8
         brasses, encore cela ne duroit que la longueur du cable,
         aussitost l'on revenoit  2 ou 3 brasses, & ne s'y fie qui
         voudra qu'il ne l'aye bien recogneue la sonde  la main.

[Note 147: L'auteur, dans sa grande carte de 1632, la marque comme
venant du nord-ouest. Or, dans l'espace d'environ douze lieues  l'ouest
du port Fortun, il n'y a, croyons-nous, qu'une seule rivire qui suive
cette direction: c'est celle qui traverse le district de _Machpee_ et se
jette dans la baie de _Popponesset_, La plupart des cartes ne lui
assignent aucun nom.]

         Estant relaschez au port, quelques heures aprs le fils de
         Pontgrav appel Robert, perdit une main en tirant un mousquet
         qui se creva en plusieurs pices sans offencer aucun de ceux
         qui estoient auprs de luy.

         Or voyant tousjours le vent contraire & ne nous pouvans mettre
         en la mer, nous resolumes cependant d'avoir quelques sauvages
         de ce lieu pour les emmener en nostre habitation & leur faire
         moudre du bled  un moulin  bras, pour punition de l'assacinat
         qu'ils avoient commis en la personne de cinq ou six de nos
         gens: mais que cela se peust faire les armes en la main, il
         estoit fort malays, d'autant que quand on alloit  eux en
         dlibration de se battre, ils prenoient la fuite, & s'en
         alloient dans les bois, o on ne les pouvoit attraper. Il
         fallut donc avoir recours aux finesses: & voicy comme nous
         advisames. Qu'il failloit lors qu'ils viendroient pour
         rechercher amiti avec nous les amadouer en leur montrant des
         patinostres & autres bagatelles, & les asseurer plusieurs fois:
         puis prendre la chalouppe bien arme, & des plus robustes &
110/258  forts hommes qu'eussions, avec chacun une chane de patinostres
         & une brasse de mche au bras, & les mener  terre, o estans,
         & en faisant semblant de petuner avec eux (chacun ayant un bout
         de sa mche allum, pour ne leur donner soupon, estant
         l'ordinaire de porter du feu au bout d'une corde pour allumer
         le petum) les amadoueroient par douces paroles pour les attirer
         dans la chalouppe; & que s'ils n'y vouloient entrer, que s'en
         approchant chacun choisiroit son homme, & en luy mettant les
         patinostres au col, luy mettroit aussi en mesme temps la corde
         pour les y tirer par force: Que s'ils tempestoient trop, &
         qu'on n'en peust venir  bout; tenant bien la corde on les
         poignarderoit: Et que si d'aventure il en eschapoit quelques
         uns, il y auroit des hommes  terre pour charger  coups
         d'espe sur eux: Cependant en nostre barque on tiendroit
         prestes les petites pices pour tirer sur leurs compagnons, au
         cas qu'il en vint les secourir;  la faveur desquelles la
         chalouppe se pourroit retirer en asseurance. Ce qui fut fort
         bien excut ainsi qu'on l'avoit propos.


258a

[Illustration]

A Le lieu o estoient les Franois faisans le pain.
B Les sauvages surprenans les Franois en tirant sur eux  coups de
  flesches.
C Franois bruslez par les sauvages.
D Franois s'enfuians  la barque tout lards de flesches.
E Trouppes de sauvages faisans brusler les Franois qu'ils avoient tus.
F Montaigne sur le port.
G Cabannes des sauvages.
H Franois  terre chargeans les sauvages.
I Sauvages desfaicts par les Franois.
L Chalouppe o estoient les Franois.
M Sauvages autour de la chalouppe qui furent surpris par nos gens.
N Barque du sieur de Poitrincourt.
O Le port.
P Petit ruisseau.
Q Franois tombez morts dans l'eau pensans se sauver  la barque.
R Ruisseau venant de certins marescages.
S Bois par o les sauvages venoient  couvert.


         Quelques jours aprs que ces choses furent passes, il vint des
         sauvages trois  trois, quatre  quatre sur le bort de la mer,
         faisans signe que nous allassions  eux: mais nous voiyons bien
         leur gros qui estoit en embuscade au dessoubs d'un costau
         derrire des buissons, & croy qu'ils ne desiroient que de nous
         attraper en la chalouppe pour descocher un nombre de flesches
         sur nous, & puis s'en fuir: toutesfois le sieur de Poitrincourt
         ne laissa pas d'y aller avec dix de nous autres, bien quipez &
         en resolution de les combattre si l'occasion se presentoit.
111/259  Nous fusmes dessendre par un endroit que jugions estre hors de
         leur embuscade, o ils ne nous pouvoient surprendre. Nous y
         mismes trois ou quatre pied  terre avec le sieur de
         Poitrincourt: le reste ne bougea de la chalouppe pour la
         conserver & tenir preste  un besoin. Nous fusmes sur une butte
         & autour des bois pour voir si nous descouvririons plus  plain
         ladite embuscade. Comme ils nous virent aller si librement 
         eux ils leverent le siege & furent en autres lieux, que ne
         peusmes descouvrir, & des quatre sauvages n'en vismes plus que
         deux, qui s'en alloient tout doucement. En se retirant ils nous
         faisoient signe qu'eussions  mener nostre chalouppe en autre
         lieu, jugeant qu'elle n'estoit pas  propos pour leur dessein.
         Et nous voyans aussi qu'ils n'avoient pas envie de venir 
         nous, nous nous rembarquasmes & allasmes o ils nous
         monstroient, qui estoit la seconde embuscade qu'ils avoient
         faite, taschant de nous attirer en signe d'amiti  eux, sans
         armes: ce qui pour lors ne nous estoit permis: neantmoins nous
         fusmes assez proches d'eux sans voir ceste embuscade, qui n'en
         estoit pas esloigne,  nostre jugement. Comme nostre chalouppe
         approcha de terre, ils se mirent en fuite, & ceux de
         l'embuscade aussi, aprs qui nous tirasmes quelques coups de
         mousquets, voyant que leur intention ne tendoit qu' nous
         decevoir par caresses, en quoy ils se trompoient: car nous
         recognoissions bien quelle estoit leur volont, qui ne tendoit
         qu' mauvaise fin. Nous nous retirasmes  nostre barque aprs
         avoir fait ce qu'il nous fut possible.

         Ce jour le sieur de Poitrincourt resolut de s'en retourner 
112/260  nostre habitation pour le subject de 4 ou 5 mallades & blessez,
          qui les playes empiroient  faute d'onguens, car nostre
         Chirurgien n'en avoit aport que bien peu, qui fut grande faute
          luy, & desplaisir aux malades &  nous aussi: d'autant que
         l'infection de leurs blesseures estoit si grande en un petit
         vaisseau comme le nostre, qu'on ne pouvoit presque durer: &
         craignions qu'ils engendrassent des maladies: & aussi que
         n'avions plus de vivres que pour faire 8 ou 10 journes de
         l'advant, quelque retranchement que l'on fist, & ne sachans
         pas si le retour pourroit estre aussi long que l'aller, qui fut
         prs de deux mois.

         Pour le moins nostre dlibration estant prinse, nous ne nous
         retirasmes qu'avec le contentement que Dieu n'avoit laiss
         impuny le mesfait de ces barbares. Nous ne fusmes que jusques
         au 41 degr & demy, qui ne fut que demy degr plus que n'avoit
         fait le sieur de Mons  sa descouverture. Nous partismes donc
         de ce port.

         Et le lendemain vinsmes mouiller l'ancre proche de Mallebarre,
         o nous fusmes jusques au 28 du mois que nous mismes  la
         voile. Ce jour l'air estoit assez froid, & fit un peu de neige.
         Nous prismes la traverse pour aller  Norambegue, ou  l'isle
         Haute. Mettant le cap  l'Est Nordest fusmes deux jours sur la
         mer sans voir terre, contrariez du mauvais temps. La nuict
         ensuivant eusmes cognoissance des isles qui sont entre
         Quinibequi & Norembegue. Le vent estoit si grand que fusmes
         contraincts de nous mettre  la mer, pour attendre le jour, o
         nous nous esloignasmes si bien de la terre, quelque peu de
113/261  voiles qu'eussions, que ne la peusmes revoir que jusques au
         lendemain, que nous vismes le travers de l'isle Haute.

         Ce jour dernier d'Octobre, entre l'isle des Monts-deserts, & le
         cap de Corneille, nostre gouvernail se rompit en plusieurs
         pices, sans savoir le subject. Chacun en disoit son opinion.
         La nuit venant avec beau frais, nous estions parmy quantit
         d'isles & rochers, o le vent nous jettoit, & resolumes de nous
         sauver, s'il estoit possible,  la premire terre que
         rencontrerions.

         Nous fusmes quelque temps au gr du vent & de la mer, avec
         seulement le bourcet de devant: mais le pis fut que la nuit
         estoit obscure & ne savions o nous allions: car nostre barque
         ne gouvernoit nullement, bien que l'on fit ce qu'on pouvoit,
         tenant les escouttes du bourcet  la main, qui quelquefois la
         faisoient un peu gouverner. Tousjours on sondoit si l'on
         pourroit trouver fonds pour mouiller l'ancre & se prparer  ce
         qui pourroit subvenir. Nous n'en trouvasmes point; enfin allant
         plus viste que ne desirions, l'on advisa de mettre un aviron
         par derrire avec des hommes pour faire gouverner  une isle
         que nous apperceusmes, afin de nous mettre  l'abry du vent. On
         mit aussi deux autres avirons sur les costs au derrire de la
         barque, pour ayder  ceux qui gouvernoient,  fin de faire
         arriver le vaisseau d'un cost & d'autre. Ceste invention nous
         servit si bien que mettions le cap o desirions, & fusmes
         derrire la pointe de l'isle qu'avions apperceue, mouiller
         l'ancre  21 brasses d'eau attendant le jour, pour nous
         recognoistre & aller chercher un endroit pour faire un autre
         gouvernail.

114/262  Le vent s'appaisa. Le jour estant venu nous nous trouvasmes
         proches des isles Ranges, tout environns de brisans; &
         louasmes Dieu de nous avoir conservs si miraculeusement parmy
         tant de prils.

         Le premier de Novembre nous allasmes en un lieu que nous
         jugeasmes propre pour eschouer nostre vaisseau & refaire nostre
         timon. Ce jour je fus  terre, & y vey de la glace espoisse de
         deux poulces, & pouvoit y avoir huit ou dix jours qu'il y avoit
         gel, & vy bien que la temprature du lieu differoit de
         beaucoup  celle de Malebarre & port Fortun: car les fueilles
         des arbres n'estoient pas encores mortes ny du tout tombes
         quand nous en partismes, & en ce lieu elles estoient toutes
         tombes, & y faisoit beaucoup plus de froid qu'au port Fortun.

         Le lendemain comme on alloit eschouer la barque, il vint un
         canot o y avoit des sauvages Etechemins qui dirent  celuy que
         nous avions en nostre barque, qui estoit Secondon, que
         Jouaniscou avec ses compagnons avoit tu quelques autres
         sauvages & emmen des femmes prisonnieres, & que proche des
         isles des Montsdeserts ils avoient fait leur excution.

         Le neufiesme du mois nous partismes d'auprs du cap de
         Corneille & le mesme jour vinsmes mouiller l'ancre au petit
         passage[148] de la riviere saincte Croix.

[Note 148: C'est le passage de l'ouest.]

         Le lendemain au matin mismes nostre sauvage  terre avec
         quelques commoditez qu'on luy donna, qui fut tres-aise &
         satisfait d'avoir fait ce voyage avec nous, & emporta quelques
         testes des sauvages qui avoient est tuez au port Fortun.
115/263  Ledict jour allasmes mouiller l'ancre en une fort belle ance au
         Su de l'isle de Menasne.

         Le 12 du mois fismes voile, & en chemin la chalouppe que nous
         traisnions derrire nostre barque y donna un si grand & si rude
         coup qu'elle fit ouverture & brisa tout le haut de la barque: &
         de rechef au resac rompit les ferremens de nostre gouvernail, &
         croiyons du commencement qu'au premier coup qu'elle avoit
         donn, qu'elle eut enfonc quelques planches d'embas, qui nous
         eut fait submerger: car le vent estoit si eslev, que ce que
         pouvions faire estoit de porter nostre misanne: Mais aprs
         avoir veu le dommage qui estoit petit, & qu'il n'y avoit aucun
         pril, on fit en sorte qu'avec des cordages on accommoda le
         gouvernail le mieux qu'on peut, pour parachever de nous
         conduire, qui ne fut que jusques au 14 de Novembre, o 
         l'entre du port Royal pensames nous perdre sur une pointe:
         mais Dieu nous delivra tant de ce pril que de beaucoup
         d'autres qu'avions courus.



         _Retour des susdites descouvertures & ce qui se passa durant
         l'hyvernement._

                             CHAPITRE XVI.

         A Nostre arrive l'Escarbot qui estoit demeur en l'habitation
         nous fit quelques gaillardises avec les gens qui y estoient
         restez pour nous resjouir[149].

[Note 149: Le sieur de Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorzime
de Novembre, o nous le receumes joyeusement & avec une solennit toute
nouvelle par del. Car sur le point que nous attendions son retour avec
grand desir, (& ce d'autant plus, que si mal lui ft arriv nous
eussions t en danger d'avoir de la confusion) je m'avisay de
representer quelque gaillardise en allant audevant de lui, comme nous
fmes. Et d'autant que cela fut en rhimes Franoises faites  la hte,
je l'ay mis avec _Les Muses de la Nouvelle-France_ souz le tiltre de
THEATRE DE NEPTUNE, o je renvoy mon Lecteur. Au surplus pour honorer
davantage le retour de ntre action, nous avions mis au dessus de la
porte de notre Fort les armes de France, environnes de couronnes de
lauriers (dont il y a l grande quantit au long des rives des bois)
avec la devise du Roy, DUO PROTEGIT UNUS. Et au dessous celles du sieur
de Monts avec cette inscription, DABIT DEUS HIS QUOQUE FINEM: & celle-du
sieur de Poutrincourt avec cette autre inscription, INVIA VIRTUTI NULLA
EST VIA, toutes deux aussi ceintes de chapeaux de lauriers. (Lescarbot,
liv. IV, ch. XV.)]

116/264  Estans  terre, & ayans repris halaine chacun commena  faire
         de petits jardins, & moy d'entretenir le mien, attendant le
         printemps, pour y semer plusieurs sortes de graines, qu'on
         avoit apportes de France, qui vindrent fort bien en tous les
         jardins.

         Le sieur de Poitrincourt, d'autre part fit faire un moulin 
         eau  prs d'une lieue & demie de nostre habitation, proche de
         la pointe o on avoit sem du bled. Le moulin estoit basty
         auprs d'un saut d'eau, qui vient d'une petite riviere qui
         n'est point navigable pour la quantit de rochers qui y sont,
         laquelle se va rendre dans un petit lac. En ce lieu il y a une
         telle abbondance de harens en sa saison, qu'on pourroit en
         charger des chalouppes, si on vouloit en prendre la peine, & y
         apporter l'invention qui y seroit requise. Aussi les sauvages
         de ces pays y viennent quelquesfois faire la pesche. On fit
         aussi quantit de charbon pour la forge. Et l'yver pour ne
         demeurer oisifs j'entreprins de faire un chemin sur le bort du
         bois pour aller  une petite riviere qui est comme un ruisseau,
         que nommasmes la truittiere[150],  cause qu'il y en avoit
         beaucoup. Je demanday deux ou trois hommes au sieur de
         Poitrincourt, qu'il me donna pour m'ayder  y faire une alle.
117/265  Je fis si bien qu'en peu de temps je la rendy nette. Elle va
         jusques  la truittiere, & contient prs de deux mille pas,
         laquelle servoit pour nous pourmener  l'ombre des arbres, que
         j'avois laisse d'un cost & d'autre. Cela fit prendre
         resolution au sieur de Poitrincourt d'en faire une autre au
         travers des bois, pour traverser droit  l'emboucheure du port
         Royal, o il y a prs de trois lieues & demie par terre de
         nostre habitation, & la fit commencer de la truittiere environ
         demie lieue, mais il ne l'ascheva pas pour estre trop pnible,
         & s'occupa  d'autres choses plus necessaires pour lors.
         Quelque temps aprs nostre arrive, nous apperceusmes une
         chalouppe, o il y avoit des sauvages, qui nous dirent que du
         lieu d'o ils venoient, qui estoit Norembegue, on avoit tu un
         sauvage qui estoit de nos amis, en vengeance de ce que
         Jouaniscou aussi sauvage, & les siens avoient tu de ceux de
         Norembegue, & de Quinibequi, comme j'ay dit cy dessus, & que
         des Etechemins l'avoient dit au sauvage Secondon qui estoit
         pour lors avec nous.

[Note 150: Ce ruisseau tait du ct de l'ouest de l'habitation, comme
le marque l'auteur dans sa carte du port Royal, tandis que son jardin
tait du ct de l'est.]

         Celuy qui commandoit en la chalouppe estoit le sauvage appelle
         Ouagimou[151], qui avoit familiarit avec Bessabes chef de la
         riviere de Norembegue,  qui il demanda le corps de Panounia
         qui avoit est tu: ce qu'il luy octroya, le priant de dire 
         ses amis qu'il estoit bien fasch de sa mort, luy asseurant que
         c'estoit sans son seu qu'il avoit est tu, & que n'y ayant de
         sa faute, il le prioit de leur dire qu'il desiroit qu'ils
         demeurassent amis comme auparavant: ce que Ouagimou luy promit
         faire quand il seroit de retour. Il nous dit qu'il luy ennuya
118/266  fort qu'il n'estoit hors de leur compagnie, quelque amiti
         qu'on luy monstrast, comme estans subjects au changement,
         craignant qu'ils ne luy en fissent autant comme au deffunct:
         aussi n'y arresta il pas beaucoup aprs sa despeche. Il emmena
         le corps en sa chalouppe depuis Norembegue jusques  nostre
         habitation, d'o il y a 50 lieues.

[Note 151: Lescarbot crit _Oagimont._]

         Aussi tost que le corps fut  terre ses parens & amis
         commencrent  crier au prs de luy, s'estans peints tout le
         visage de noir, qui est la faon de leur dueil. Aprs avoir
         bien pleur, ils prindrent quantit de petum, & deux ou trois
         chiens, & autres choses qui estoient au deffunct, qu'ils firent
         brusler  quelque mille pas de nostre habitation sur le bort de
         la mer. Leurs cris continurent jusques  ce qu'ils fussent de
         retour en leur cabanne.

         Le lendemain ils prindrent le corps du deffunct, &
         l'envelopperent dedans une catalongue rouge, que Mabretou chef
         de ces lieux m'inportuna fort de luy donner, d'autant qu'elle
         estoit belle & grande, laquelle il donna aux parens dudict
         deffunct, qui m'en remercirent bien fort. Aprs donc avoir
         emmaillott le corps, ils le parrent de plusieurs sortes de
         _matachiats_, qui sont patinostres & bracelets de diverses
         couleurs, luy peinrent le visage, & sur la teste luy mirent
         plusieurs plumes & autres choses qu'ils avoient de plus beau,
         puis mirent le corps  genoux au milieu de deux bastons, & un
         autre qui le soustenoit soubs les bras: & au tour du corps y
         avoit sa mre, sa femme & autres de ses parens & amis, tant
         femmes que filles, qui hurloient comme chiens.

119/267  Cependant que les femmes & filles crioient le sauvage appel
         Mabretou, faisoit une harangue  ses compagnons sur la mort du
         deffunct, en incitant un chacun d'avoir vengeance de la
         meschancet & trahison commise par les subjects de Bessabes, &
         leur faire la guerre le plus promptement que faire se pourroit.
         Tous luy accordrent de la faire au printemps.

         La harange faitte & les cris cessez, ils emportrent le corps
         du deffunct en une autre cabanne. Aprs avoir petun, le
         renveloperent dans une peau d'Eslan, & le lirent fort bien, &
         le conserverent jusques  ce qu'il y eust plus grande compagnie
         de sauvages, de chacun desquels le frre du defunct esperoit
         avoir des presens, comme c'est leur coustume d'en donner  ceux
         qui ont perdu leurs pres, mres, femmes, frres, ou soeurs.

         La nuit du 26. Dcembre il fist un vent de Surest, qui abbatit
         plusieurs arbres.

         Le dernier Dcembre il commena  neger, & cela dura jusqu'au
         lendemain matin.

         Le 16. janvier ensuivant 1607, le sieur de Poitrincourt voulant
         aller au haut de la riviere de l'Equille la trouva scele de
         glaces  quelque deux lieues de nostre habitation, qui le fit
         retourner pour ne pouvoir passer.

         Le 8 Fevrier il commena  descendre quelques glaces du haut de
         la riviere dans le port qui ne gele que le long de la coste.

         Le 10 de May ensuivant, il negea toute la nuict, & sur la fin
         du mois faisoit de fortes geles blanches, qui durrent jusques
         au 10 & 12 de Juin, que tous les arbres estoient couverts de
         fueilles, horsmis les chesnes qui ne jettent les leurs que vers
         le 15.

120/268  L'yver ne fut si grand que les annes prcdentes, ny les neges
         aussi ne furent si long temps sur la terre. Il pleust assez
         souvent, qui fut occasion que les sauvages eurent une grande
         famine, pour y avoir peu de neges. Le sieur de Poitrincourt
         nourrist une partie de ceux qui estoient avec nous, savoir
         Mabretou, sa femme & ses enfans, & quelques autres.

         Nous passames cest yver fort joyeusement, & fismes bonne chre,
         par le moyen de l'ordre de bontemps que j'y establis, qu'un
         chacun trouva utile pour la sant, & plus profitable que toutes
         sortes de medicines, dont on eust peu user. Ceste ordre estoit
         une chaine que nous mettions avec quelques petites crmonies
         au col d'un de nos gens, luy donnant la charge pour ce jour
         d'aller chasser: le lendemain on la bailloit  un autre, &
         ainsi consecutivement: tous lesquels s'efforoient  l'envy 
         qui feroit le mieux & aporteroit la plus belle chasse: Nous ne
         nous en trouvasmes pas mal, ny les sauvages qui estoient avec
         nous[152].

[Note 152: Lescarbot donne quelques dtails de plus sur ce sujet: Je
diray que pour nous tenir joyeusement & nettement, quant aux vivres, fut
tabli un Ordre en la Table dudit sieur de Poutrincourt, qui fut nomm
L'ORDRE DE BON-TEMPS, mis premirement en avant par Champlein, suivant
lequel ceux d'icelle table toient Maitres-d'hotel chacun  son tour,
qui toit en quinze jours une fois. Or avoit-il le soin de faire que
nous fussions bien & honorablement traits. Ce qui fut si bien observ,
que (quoy que les gourmans de de nous disent souvent que l nous
n'avions point la rue aux Ours de Paris) nous y avons fait ordinairement
aussi bonne chre que nous saurions faire en cette rue aux Ours, & 
moins de frais. Car il n'y avoit celui qui deux jours devant que son
tour vint ne ft soigneux d'aller  la chasse, ou  la pcherie, &
n'apportt quelque chose de rare, outre ce qui toit de notre ordinaire.
Si bien que jamais au djeuner nous n'avons manqu de saupiquets de
chair ou de poisson: & au repas de midi & du soir encor moins: car
c'toit le grand festin, l o l'Architriclin, ou Maitre-d'hotel (que
les Sauvages appellent _Atoctegic_) ayant fait prparer toutes choses au
cuisinier, marchoit la serviete sur l'paule, le bton d'office en main,
le collier de l'Ordre au col, & tous ceux d'icelui Ordre aprs lui
portant chacun son plat. Le mme toit au dessert, non toutefois avec
tant de suite. Et au soir avant rendre grce  Dieu, il resignoit le
collier de l'Ordre, avec un verre de vin  son successeur en la charge,
& buvoient l'un  l'autre. (Liv. IV, ch. XVI.)]


121/269  Il y eut de la maladie de la terre parmy nos gens, mais non si
         aspre qu'elle avoit est aux annes prcdentes: Neantmoins il
         ne laissa d'en mourir sept; & un autre d'un coup de flesche
         qu'il avoit receu des sauvages au port Fortun.

         Nostre chirurgien appel maistre Estienne, fit ouverture de
         quelques corps, & trouva presque toutes les parties de dedans
         offences, comme on avoit fait aux autres les annes
         prcdentes. Il y en eut 8 ou 10 de malades qui gurirent au
         printemps.

         Au commencement de Mars & d'Avril, chacun se mit  prparer les
         jardins pour y semer des graines en May, qui est le vray temps,
         lesquelles vindrent aussi bien qu'elles eussent peu faire en
         France, mais quelque peu plus tardives: & trouve que la France
         est au plus un mois & demy plus advance: & comme j'ay dit, le
         temps est de semer en May, bien qu'on peut semer quelquefois en
         Avril, mais ces semences n'advancent pas plus que celles qui
         sont semes en May, & lors qu'il n'y a plus de froidures qui
         puisse offencer les herbes, sinon celles qui sont fort tendres,
         comme il y en a beaucoup qui ne peuvent resister aux geles
         blanches, si ce n'est avec un grand soin & travail.

         Le 24 de May apperceusmes une petite barque du port de 6  7
         tonneaux qu'on envoya recognoistre, & trouva on que c'estoit un
         jeune homme de sainct Maslo appel Chevalier qui apporta
         lettres du sieur de Mons au sieur de Poitrincourt, par
         lesquelles il luy mandoit de ramener ses compagnons en
122/270  France[153], & nous dit la naissance de Monseigneur le Duc
         d'Orlans [154], qui nous apporta de la resjouissance, & en
         fismes les feu de joye, & chantasmes le _Te deum_.

[Note 153: Lescarbot ajoute encore ici plusieurs autres dtails, qui ne
manquent pas d'intrt Le soleil commenoit  chauffer la terre, &
oeillader sa maitresse d'un regard amoureux, quand le _Sagamos
Membertou_ (apres noz prires solennellement faites  Dieu, & le
desjeuner distribu au peuple, selon la coutume) nous vint avertir qu'il
avoit veu une voile sur le lac, c'est  dire dans le port, qui venoit
vers notre Fort. A cette joyeuse nouvelle chacun va voir, mais encore ne
se trouvoit-il persone qui et si bonne veue que lui, quoy qu'il soit
g de plus de cent ans. Neantmoins on dcouvrit bientt ce qui en
toit. Le sieur de Poutrincourt fit en diligence apprter la petite
barque pour aller reconoitre. Champ-dor & Daniel Hay y allrent & par
le signal qu'ils nous donnrent tans certains que c'toient amis,
incontinent fimes charger quatre canons, & une douzaine de fauconneaux,
pour saluer ceux qui nous venoient voir de si loin. Eux de leur part ne
manqurent  commencer la fte, & dcharger leurs pices, auxquels fut
rendu le rciproque avec usure. C'toit tant seulement une petite barque
marchant souz la charge d'un jeune homme de saint-Malo nomm Chevalier,
lequel arriv au Fort bailla ses lettres au sieur de Poutrincourt,
lquelles furent leus publiquement. On lui mandoit que pour ayder 
sauver les frais du voyage, le navire (qui toit encor le JONAS)
s'arreteroit au port de Campseau pour y faire pcherie de Morues, les
marchans associez du sieur de Monts ne sachans pas qu'il y et pcherie
plus loin que ce lieu: toutefois que s'il toit necessaire il fit venir
ledit navire au Port Royal. Au reste, que la societ toit rompue,
d'autant que contre l'honntet & devoir les Holandois (qui ont tant
d'obligations  la France) conduits par un traitre Franois nomm La
Jeunesse, avoient l'an prcdent enlev les Castors & autres pelleteries
de la Grande Rivire de Canada: chose qui tournoit au Grand detriement
de la societ, laquelle partant ne pouvoit plus fournir aux frais de
l'habitation de del, comme elle avoit fait par le pass. Joint qu'au
Conseil du Roy (pour ruiner cet affaire) on avoit nouvellement rvoqu
le privilge octroy pour dix ans au sieur de Monts pour la traicte des
Castors, chose que l'on n'et jamais esper. Et pour cette cause
n'envoyoient persone pour demeurer l aprs nous. Si nous emes de la
joye de voir ntre secours asseur, nous emes aussi une grande
tristesse de voir une si belle & si sainte entreprise rompue; que tant
de travaux & de prils passez ne servissent de rien: & que l'esperance
de planter l le nom de Dieu, & la Foy Catholique, s'en allt evanouie.
(Liv. IV, ch. XVII.)]

[Note 154: Il ne faut pas confondre ce duc d'Orlans, second fils de
Henri IV, avec son frre Gaston, qui ne prit le titre de duc d'Orlans
qu'aprs la mort de celui dont il est ici question. Ce second fils de
Henri IV mourut, sans tre nomm,  Saint-Germain-en-Laye, le 17
novembre 1611. Il tait n le 16 avril de cette anne 1607. (Hist.
gnalogique de la France, t. I, p. 146.)]

         Depuis le commencement de Juin jusqu'au 20 du mois,
         s'assemblerent en ce lieu quelque 30 ou 40 [155] sauvages, pour
         s'en aller faire la guerre aux Almouchiquois, & venger la mort
         de Panounia, qui fut enterr par les sauvages selon leur
123/271  coustume, lesquels donnrent en aprs quantit de pelleterie 
         un sien frere. Les presens faicts, ils partirent tous de ce
         lieu le 29 de Juin pour aller  la guerre  Chouacoet, qui est
         le pays des Almouchiquois.

[Note 155: Environ quatre cents, d'aprs Lescarbot. Au commencement de
Juin, dit-il, liv. IV, ch. XVII, les Sauvages, au nombre d'environ
quatre cens, partirent de la cabanne que le _Sagamos Membertou_ avoit
faonn de nouveau en forme de ville environne de hautes palissades,
pour aller  la guerre contre les Almouchiquois... Les Sauvages furent
prs de deux mois  s'assembler l. Membertou le grand Sagamos les avoit
fait avertir durant & avant l'hiver, leur ayant envoy hommes exprs,
qui toient ses deux fils _Actaudin & Actauddinech_, pour leur donner l
le rendez-vous. (Liv. IV, ch. XVII.)]

         Quelques jours aprs l'arrive dudict Chevalier, le sieur de
         Poitrincourt l'envoya  la riviere S. Jean & saincte Croix pour
         traicter quelque pelleterie: mais il ne le laissa pas aller
         sans gens pour ramener la barque, d'autant que quelques uns
         avoient raport qu'il desiroit s'en retourner en France avec le
         vaisseau o il estoit venu, & nous laisser en nostre
         habitation. L'Escarbot estoit de ceux qui l'accompagnrent,
         lequel n'avoit encores sorty du port Royal: c'est le plus loin
         qu'il ayt est, qui sont seulement 14  15 lieues plus avant
         que ledit port Royal [156].

[Note 156: Je ne say, dit Lescarbot,  quel propos Champlein en la
relation de ses voyages imprims l'an mil six cens treize, s'amuse 
crire que je n'ay point t plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne
di pas le contraire. Mais il est peu memoratif de ce qu'il fait, disant
l mme, p. 151 (anc. dit.) que dudit Sainte-Croix au port Royal n'y
a que quatorze lieues, & en la page 95 (p. 76 de cette dit.) il avoit
dit qu'il y en a 25. Et si on regarde sa charte gographique, il s'en
trouvera pour le moins quarante. (Liv. IV, ch. XVII.)--Il ne faut pas
faire un crime  Lescarbot d'avoir t piqu de la remarque de
Champlain; mais il est vident que la mauvaise humeur lui fait voir des
contradictions l o il n'y en a point. Champlain ne dit pas prcisment
qu'il y ait quatorze lieues de Port-Royal  Sainte-Croix, mais seulement
que Lescarbot ne fut pas plus loin que quatorze ou quinze lieues au-del
de Port-Royal; ce qui n'est point exact, il est vrai, si l'auteur veut
parler de la distance  Sainte-Croix; mais il est visible que Champlain,
dans cette phrase, reporte sa pense sur la rivire Saint-Jean, o
Chevalier se rendait directement, et qui est en effet  quatorze ou
quinze lieues de Port-Royal. Quant aux distances marques dans les
cartes de Champlain, il est impossible, avec toute la bonne volont du
monde, de trouver mme trente lieues de Sainte-Croix  Port-Royal. Ce
qui a tromp Lescarbot, sans doute, c'est que, dans les cartes de
Champlain, les chiffres de ses chelles, au lieu d'tre marqus au bout
de chacune des divisions, sont placs au milieu de l'espace qui les
spare.]

         Attendant le retour dudit Chevalier, le sieur de Poitrincourt
         fut au fonds de la baye Franoise dans une chalouppe avec 7  8
         hommes. Sortant du port & mettant le cap au Nordest quart de
124/272  l'Est le de la coste quelque 25 lieues, fusmes  un cap, o le
         sieur de Poitrincourt voulut monter sur un rocher de plus de 30
         thoises de haut, o il courut fortune de sa vie: d'autant
         qu'estant sur le rocher, qui est fort estroit, o il avoit
         mont avec assez de difficult, le sommet trembloit soubs luy:
         le subject estoit que par succession de temps il s'y estoit
         amass de la mousse de 4  5 pieds d'espois laquelle n'estant
         solide, trembloit quand on estoit dessus, & bien souvent quand
         on mettoit le pied sur une pierre il en tomboit 3 ou 4 autres:
         de sorte que s'il y monta avec peine, il descendit avec plus
         grande difficult, encore que quelques matelots, qui sont gens
         assez adroits  grimper, luy eussent port une haussiere (qui
         est une corde de moyenne grosseur) par le moyen de laquelle il
         descendit. Ce lieu fut nomm le cap de Poitrincourt [157], qui
         est par la hauteur de 45 degrez deux tiers de latitude.

[Note 157: Ce cap a t appel depuis cap Fendu _(Cape Split)_. Sa
latitude est de 45 22'.]

         Nous fusmes au fonds d'icelle baye [158], & ne vismes autre
         chose que certaines pierres blanches  faire de la chaux: Mais
         en petite quantit, & force mauves, qui sont oiseaux, qui
         estoient dans des isles: Nous en prismes  nostre volont, &
         fismes le tour de la baye pour aller au port aux mines, o
         j'avois est auparavant, & y menay le sieur de Poitrincourt,
         qui y print quelques petits morceaux de cuivre, qu'il eut avec
         bien grand peine. Toute ceste baye peut contenir quelque 20
         lieues de circuit, o il y a au fonds une petite riviere, qui
125/273  est fort platte & peu d'eau. Il y a quantit d'autres petits
         ruisseaux & quelques endroits, o il y a de bons ports, mais
         c'est de plaine mer, o l'eau monte de cinq brasses. En l'un de
         ces ports [159] 3  4 lieues au Nort du cap de Poitrincourt
         trouvasmes une Croix qui estoit fort vieille, toute couverte de
         mousse & presque toute pourrie, qui monstroit un signe evident
         qu'autrefois il y avoit est des Chrestiens. Toutes ces terres
         sont forests tres-espoisses, o le pays n'est pas trop
         aggreable, sinon en quelques endroits.

[Note 158: Le bassin des Mines.]

[Note 159: Probablement la baie de Greville.]

         Estant au port aux mines nous retournasmes  nostre habitation.
         Dedans icelle baye y a de grands transports de mare qui
         portent au Surouest.

         Le 12 de Juillet arriva Ralleau secretaire du sieur de Mons,
         luy quatriesme dedans une chalouppe, qui venoit d'un lieu
         appel Niganis[160], distant du port Royal de quelque 160 ou
         170 lieues, qui confirma au sieur de Poitrincourt ce que
         Chevalier lui avoit raport.

[Note 160: Ou Niganiche, dans l'le du Cap-Breton,  six ou sept lieues
au sud du cap de Nord.]

         Le 3 Juillet [161] on fit quiper trois barques pour envoyer
         les hommes & commoditez qui estoient  nostre habitation pour
         aller  Campseau, distant de 115 lieues de nostre habitation, &
          45 degrez & un tiers de latitude, o estoit le vaisseau[162]
         qui faisoit pesche de poisson, qui nous devoit repasser en
         France.

[Note 161: Il est probable que le manuscrit de l'auteur portait le 30
juillet, ce qui s'accorderait assez bien avec le rcit de Lescarbot.
Voici comment celui-ci rapporte les circonstances du dpart. Sur le
point qu'il falut dire adieu au Port Royal, le sieur de Poutrincourt
envoya son peuple les uns aprs les autres trouver le navire, 
Campseau... Nous avions une grande barque, deux petites & une chaloupe.
Dans l'une des petites barques on mit quelques gens que l'on envoya
devant. Et le trentime de Juillet partirent les deux autres. J'tois
dans la grande, conduite par Champ-dor. (Liv. IV, ch. XVIII.)]

[Note 162: C'tait le _Jonas_, par lequel tait retourn Pont-Grav.
(Lescarbot, liv. IV, ch. XVII.)]

126/274  Le sieur de Poitrincourt renvoya tous ses compagnons, & demeura
         luy neufieme en l'habitation pour emporter en France quelques
         bleds qui n'estoient pas bien  maturit.

         Le 10 d'Aoust arriva de la guerre Mabretou, lequel nous dit
         avoir est  Chouacoet, & avoir tu 20 sauvages & 10 ou 12 de
         blessez, & que Onemechin chef de ce lieu, Marchin, & un autre
         avoient est tus par Sasinou chef de la riviere de Quinibequi,
         lequel depuis fut tu par les compagnons d'Onemechin & Marchin.
         Toute ceste guerre ne fut que pour le subject de Panounia
         sauvage de nos amis, lequel, comme j'ay dict cy dessus avoit
         est tu  Norembegue par les gens dudit Onemechin & Marchin.

         Les chefs qui sont pour le jourd'huy en la place d'Onemechin,
         Marchin, & Sasinou, sont leurs fils, savoir pour Sasinou,
         Pememen: Abriou pour Marchin son pre: & pour Onemechin
         Queconsicq. Les deux derniers furent blessez par les gens de
         Mabretou, qui les attraprent soubs apparence d'amiti, comme
         est leur coustume, de quoy on se doit donner garde, tant des
         uns que des autres.



         _Habitation abandonne. Retour en France du sieur de
         Poitrincourt & de tous ses gens._

                            CHAPITRE XVII.

         L'Onsieme du mois d'Aoust partismes de nostre habitation dans
         une chalouppe, & rengeasmes la coste jusques au cap Fourchu, o
127/275  j'avois est auparavant.

         Continuant nostre routte le long de la coste jusques au cap de
         la Hve (o fut le premier abort avec le sieur de Mons, le 8 de
         May 1604.) nous recogneusmes la coste depuis ce lieu jusques 
         Campseau, d'o il y a prs de 60 lieues: ce que n'avois encor
         fait, & la vis lors fort particulirement, & en fis la carte
         comme du reste.

         Partant du cap de la Hve jusques  Sesambre, qui est une isle
         ainsi appele par quelques Mallouins[163], distante de la Hve
         de 15 lieues. En ce chemin y a quantit d'isles qu'avions
         nommes les Martyres pour y avoir eu des franois autrefois
         tus par les sauvages. Ces isles sont en plusieurs culs de sac
         & bayes: En une desquelles y a une riviere appele saincte
         Marguerite distante de Sesambre de 7 lieues, qui est par la
         hauteur de 44 degrez & 23 minuttes de latitude. Les isles &
         costes sont remplies de quantit de pins, sapins, boulleaux, &
         autres meschants bois. La pesche du poisson y est abbondante,
         comme aussi la chasse des oiseaux.

[Note 163: En souvenir d'une petite le du mme nom qui est en face de
Saint-Malo. De Ssambre, on a fait S. Sambre, et les navigateurs
anglais, qui ne sont pas fort dvots aux saints, l'ont appele
simplement Sambro.]

         De Sesambre passames une baye fort saine[164] contenant sept 
         huit lieues, o il n'y a aucunes isles sur le chemin horsmis au
         fonds, qui est  l'entre d'une petite riviere de peu d'eau
         [165], & fusmes  un port distant de Sesambre de 8 lieues
         mettant le cap au Nordest quart d'Est, qui est assez bon pour
         des vaisseaux du port de cent  six vingts tonneaux. En son
128/276  entre y a une isle de laquelle on peut de basse mer aller  la
         grande terre. Nous avons nomm ce lieu, le port saincte Helaine
         [166], qui est par la hauteur de 44 degrez 40 minuttes peu plus
         ou moins de latitude.

[Note 164: Cette baie Saine tait appele par les sauvages _Chibouctou_.
C'est la baie d'Halifax.]

[Note 165: C'est, sans doute, pour cette raison que l'auteur l'appelle
rivire Flatte, dans son dition de 1632.]

[Note 166: Le port de Sainte-Hlne est probablement celui qu'on a
appel plus tard baie de Thodore, et dont on a fait _Jeddore_.]

         De ce lieu fusmes  une baye appele la baye de toutes isles
         [167], qui peut contenir quelques 14  15 lieues: lieux qui
         sont dangereux  cause des bancs, basses & battures qu'il y a.
         Le pays est tresmauvais  voir, rempli de mesmes bois que j'ay
         dict cy dessus. En ce lieu fusmes contrariez de mauvais temps.

[Note 167: Ce qu'on a appel, et ce qu'on appelle encore baie de
_Toutes-Iles_, n'est pas  proprement parler une baie. Ds les premiers
temps, on dsignait sous ce nom tout l'archipel qui s'tend depuis la
chane de la rivire Thodore, jusqu' quelques lieues en de de la
rivire Sainte-Marie; ce qui pouvait faire quatorze  quinze lieues,
comme dit Champlain. Aujourd'hui, ce que l'on appelle _baie des Iles_,
ne s'tend que du havre au Castor jusqu' celui de Liscomb; c'est--dire
que la _baie des Iles_ d'aujourd'hui n'est pas mme la moiti de la
_baie de Toutes-Iles_ d'autrefois.]

         De l passames proche d'une riviere qui en est distante de six
         lieues qui s'appelle la riviere de l'isle verte [168], pour y
         en avoir une en son entre. Ce peu de chemin que nous fismes
         est remply de quantit de rochers qui jettent prs d'une lieue
          la mer, o elle brise fort, & est par la hauteur de 45 degrez
         un quart de latitude.

[Note 168: Denys, dans sa Description de l'Amrique, t. I, p. 116, dit
que la rivire de l'le Verte a elle nomme Sainte-Marie par La
Giraudire, qui s'y est venu habiter. Prs de l'entre de cette
rivire, il y a une le appele Pierre--Fusil _(Wedge Island)_, qui
doit avoir port le nom d'le Verte, que l'on donne aujourd'hui  une
autre le, situe  l'entre du port Sandwich ou _Country harbour_; et
une des raisons qui viennent  l'appui de cet avanc, c'est l'expression
dont se sert ici Champlain, _pour y en avoir une en son entre_. En
effet cette le est seule  l'entre de la rivire de Sainte-Marie;
tandis que celle qu'on appelle aujourd'hui le Verte ou _Green island_,
est la plus petite des trois qui sont situes  l'entre du cul-de-sac
dont parle l'auteur un peu plus loin.]

129/277  De l fusmes  un lieu o il y a un cul de sac [169], & deux ou
         trois isles, & un assez beau port, distant de l'isle verte
         trois lieux. Nous passames aussi par plusieurs isles qui sont
         ranges les unes proches des autres, & les nommasmes les isles
         ranges[170], distantes de l'isle verte de 6  7 lieues. En
         aprs passames par une autre baye [171], o il y a plusieurs
         isles, & fusmes jusque  un lieu o trouvasmes un vaisseau qui
         faisoit pesche de poisson entre des isles qui sont un peu
         esloignes de la terre, distantes des isles ranges quatre
130/278  lieues, & nommasmes [172] ce lieu le port de Savalette, qui
         estoit le maistre du vaisseau qui faisoit pesche qui estoit
         Basque, lequel nous fit bonne chre, & fut tres-aise de nous
         voir: d'autant qu'il y avoit des sauvages qui luy vouloient
         faire quelque desplaisir: ce que nous empeschasmes.

[Note 169: Ce cul-de-sac,  l'entre duquel il y a trois les, tait
appel autrefois Mocodome. Aujourd'hui il est connu sous le nom de
Country harbour. Le cap qui ferme le port du ct de l'ouest a seul
retenu le nom ancien.]

[Note 170: Ces les sont prs de la terre ferme,  l'est de l'entre de
la rivire Sainte-Catherine.]

[Note 171: Cette baie est videmment celle qui porte maintenant le nom
de _Tor bay_.]

[Note 172: Quand l'auteur emploie cette expression _nommmes_, il veut
dire simplement que le nom a t donn ou suggr par quelqu'un de la
troupe. Cette fois ce fut  Lescarbot. Nous arrivmes, dit-il,  quatre
lieues de Campseau,  un Port o faisoit sa pcherie un bon vieillart de
Saint-Jean de Lus nomm le Capitaine Savalet, lequel nous receut avec
toutes les courtoisies du monde. Et pour autant que ce Port (qui est
petit, mais tres-beau) n'a point de nom, je l'ay qualifi sur ma Charte
gographique du nom de Savalet. Ce bon personnage nous dit que ce voyage
toit le quarante-deuxime qu'il faisoit pardela, & toutefois les
Terreneuviers n'en font tous les ans qu'un. Il toit merveilleusement
content de sa pcherie, & nous disoit qu'il faisoit tous les jours pour
cinquante cus de Morues: & que son voyage vaudroit dix mille francs. Il
avoit seze hommes  ses gages: & son vaisseau toit de quatre vints
tonneaux, qui pouvoit porter cent milliers de morues seches. Il toit
quelquefois inquit des Sauvages l cabannez, lquelz trop privment &
impudemment alloient dans son navire, & lui cmportoient ce qu'ilz
vouloient. Et pour viter cela il les menaoit que nous viendrions & les
mettrions tous au fil de l'pe s'ilz lui faisoient tort. Cela les
intimidoit, & ne lui faisoient pas tout le mal qu'autrement ilz eussent
fait. Neantmoins toutes les fois que les pcheurs arrivoient avec leurs
chaloupes pleines de poissons, ces Sauvages choisissoient ce que bon
leur sembloit, & ne s'amusoient point au Morues, ains prenoient des
Merlus, Bars, & Fltans qui vaudroient ici  Paris quatre cus, ou plus.
Car c'est un merveilleusement bon manger, quand principalement ilz sont
grands & pais de six doits, comme ceux qui se pchoient l. Et et t
difficile de les empcher en cette insolence, d'autant qu'il et
toujours fallu avoir les armes en main, & la besogne ft demeure. Or
l'honntet de cet homme ne s'tendit pas seulement envers nous, mais
aussi envers tous les ntres qui passerent  son Port, car c'toit le
passage pour aller & venir au Port-Royal. Mais il y en eut quelques uns
de ceux qui nous vindrent querir, qui faisoient pis que les Sauvages, &
se gouvernoient envers lui comme fait ici le gend'arme chez le bon
homme: chose que j'ouy fort  regret. Plusieurs raisons nous font
croire que le port de Savalette est celui qu'on appelle aujourd'hui
_White haven_. Il est  environ quatre lieues des les Ranges, et  six
de Canseau, comme l'auteur le remarque plus loin. Il est vrai que
Lescarbot le met  quatre lieues seulement de Canseau; mais rien, dans
son rcit, ne vient confirmer son avanc: tandis que notre auteur marque
sparment la distance du port de Savalette aux les Ranges et 
Canseau, et que ces deux distances runies donnent exactement le nombre
de lieues qu'il y a des les Ranges  Canseau. De plus,  l'entre de
ce port, il y a plusieurs les _qui sont un peu loignes de la terre_;
et, dans le port mme, certains noms que l'on y retrouve, semblent
rappeler la mmoire du vieux voyageur basque, comme l'le du Pcheur, la
pointe au Pilote.]

         Partant de ce lieu arrivasmes  Campseau le 27 du mois, distant
         du port de Savalette six lieues, ou passames par quantit
         d'isles jusques audit Campseau, o trouvasmes les trois barques
         arrives  port de salut. Champdor & l'Escarbot vindrent
         audevant de nous pour nous recevoir. Aussi trouvasmes le
         vaisseau prest  faire voile qui avoit fait sa pesche, &
         n'attendoit plus que le temps pour s'en retourner: cependant
         nous nous donnasmes du plaisir parmy ces isles, o il y avoit
         telle quantit de framboises qu'il ne se peut dire plus.

         Toutes les costes que nous rengeasmes depuis le cap de Sable
         jusques en ce lieu sont terres mdiocrement hautes, & costes de
         rochers, en la pluspart des endroits bordes de nombres d'isles
         & brisans qui jettent  la mer par endroits prs de deux
         lieues, qui sont fort mauvais pour l'abort des vaisseaux:
         Neantmoins il ne laisse d'y avoir de bons ports & raddes le
         long des costes Seines, s'ils estoient descouverts. Pour ce qui
         est de la terre elle est plus mauvaise & mal aggreable, qu'en
         autres lieux qu'eussions veus; si ce ne sont en quelques
         rivieres ou ruisseaux, o le pays est assez plaisant: & ne faut
         doubter qu'en ces lieux l'yver n'y soit froid, y durant prs de
         six  sept mois.

131/279  Ce port de Campseau [173] est un lieu entre des isles qui est
         de fort mauvais abord, si ce n'est de beau-temps, pour les
         rochers & brisans qui sont au tour. Il s'y fait pesche de
         poisson vert & sec.

[Note 173: Ce nom de Campseau ou Canseau, que les Anglais crivent
_Canso_, est sauvage, suivant Lescarbot (page 221 de la 3e dition). Le
P. F. Martin (App. de sa trad. du P. Bressani, p. 320), aprs avoir
mentionn Lescarbot, au sujet de ce mot, ajoute: Thvet, dans un
manuscrit de 1586, dit qu'il vient de celui d'un navigateur franais
nomm Canse. Le passage du manuscrit de 1586 est extrait mot pour mot
de la Cosmographie Universelle de Thvet. Or, en cet endroit l'auteur
parle des Antilles, et non du Canada; et, en second lieu, il n'crit pas
Canse, mais Cause. Voici le passage en entier: Quant  l'isle de
Virgengorde & celle de Ricque (Porto-Rico), basse & sablonneuse, il
vous faut tirer  celle de Sainct Domingue, & conduire les vaisseaux
droit  la poincte de la Gouade (del Aguada) qui est au bout de
l'isle (de Porto-Rico), puis  celle de Mona, premirement que venir
aborder & mouiller l'ancre  l'isle Espagnole. Pass qu'avez, & doubl
la haulteur de laditte isle, vous apparoist la terre de Cause, qui prend
son nom de l'un des vaillans Capitaines pilotes, natif d'une certaine
villette, nomme Cause (Cozes), en Xainctonge, une lieue de maison de
Madion. (Cosm. Universelle, verso du fol. 993.) Thvet ne parle donc
point de Canseau, dans ce passage, et son tmoignage n'infirme en rien
celui de Lescarbot.]

         De ce lieu jusques  l'isle du cap Breton qui est par la
         hauteur de 45 degrez trois quars[174] de latitude & 14 degrez
         50 minuttes[175] de declinaison de l'aimant y a huit lieues, &
         jusques au cap Breton 25, o entre les deux y a une grande baye
         [176] qui entre quelque 9 ou 10 lieues dans les terres & fait
         passage entre l'isle du cap Breton & la grand terre qui va
         rendre en la grand baye sainct Laurens, par o on va  Gasp &
         isle parce, o se fait pesche de poisson. Ce passage de l'isle
         du cap Breton est fort estroit: Les grands vaisseaux n'y
         passent point, bien qu'il y aye de l'eau assez,  cause des
         grands courans & transports de mare qui y sont: & avons nomm
         ce lieu le passage courant [177], qui est par la hauteur de 45
         degrez trois quarts de latitude.

[Note 174: L'extrmit la plus mridionale de l'le du Cap-Breton est 
45 34', et la latitude du cap Breton lui-mme est de 45 57' environ.]

[Note 175: Il est assez probable qu'il faut lire 24 50'. Aujourd'hui la
variation de l'aiguille au cap Breton est de prs de 24 de dclinaison
occidentale.]

[Note 176: La baie de Chdabouctou, que l'on a appele quelque temps
baie de Milford.]

[Note 177: Le passage Courant a pris plus tard le nom de Fronsac, et
aujourd'hui on l'appelle passage ou dtroit de Canseau.]

132/280  Ceste isle du cap Breton est en forme triangulaire, qui a
         quelque 80 lieues de circuit, & est la pluspart terre
         montagneuse: Neantmoins en quelques endroits fort aggreable. Au
         milieu d'icelle y a une manire de lac[178], o la mer entre
         par le cost du Nord quart du Nordouest, & du Su quart du Suest
         [179]: & y a quantit d'isles remplies de grand nombre de
         gibier, & coquillages de plusieurs sortes: entre autres des
         huistres qui ne sont de grande saveur. En ce lieu y a deux
         ports, o l'on fait pesche de poisson: savoir le port aux
         Anglois[180], distant du cap Breton quelque 2  3 lieues: &
         l'autre, Niganis, 18 ou 20 lieues au Nord quart du Nordouest.
         Les Portuguais autrefois voulurent habiter ceste isle, & y
         passrent un yver: mais la rigueur du temps & les froidures
         leur firent abandonner leur habitation.

[Note 178: Le Bras-d'or, ou Labrador, dont le nom sauvage tait
Bideauboch, d'aprs Bellin.]

[Note 179: L'auteur, dans sa carte de 1613, indique en effet une
communication entre le Bras-d'Or et les eaux du golfe vers le
nord-quart-de-nord-ouest; mais il n'en marque aucune du ct du sud-est.
On sait que le Bras-d'Or ne communique avec la mer que du ct de l'est
par la Grande et la Petite Entres.]

[Note 180: Le port de Louisbourg.]

          Le 3 Septembre partismes de Campseau [181].

[Note 181: Nous levmes les ancres, dit Lescarbot, & avec beaucoup de
difficultez sortimes hors les brisans qui sont aux environs dudit
_Campseau_. Ce que nos mariniers firent avec deux chaloupes qui
portoient les ancres bien avant en mer pour soutenir notre vaisseau, 
fin qu'il n'allt donner contre les rochers. En fin tans en mer on
laissa  l'abandon l'une ddites chaloupes, & l'autre fut tire dans le
Jonas, lequel outre notre charge portoit cent milliers de Morues, que
seches que vertes. Nous emes assez bon vent jusques  ce que nous
approchmes les terres de l'Europe. (Liv. IV, ch. XVIII.)]

         Le 4 estions le travers de l'isle de Sable.

         Le 6 Arrivasmes sur le grand banc, o se fait la pesche du
         poisson vert, par la hauteur de 45 degrez & demy de latitude.

         Le 26 entrasmes sur la Sonde proche des costes de Bretagne &
         Angleterre,  65 brasses d'eau, & par la hauteur de 49 degrez &
         demy de latitude.

133/281  Et le 28, relachasmes  Roscou[182] en basse Bretagne, ou
         fusmes contraris du mauvais temps jusqu'au dernier de
         Septembre, que le vent venant favorable nous nous mismes  la
         mer pour parachever nostre routte jusques  sainct Maslo[183],
         qui fut la fin de ces voyages [184], o Dieu nous conduit sans
         naufrage ny pril.

[Note 182: Nous demeurmes  Roscou, dit Lescarbot, deux jours & demi
 nous rafrachir. Nous avions un sauvage qui se trouvoit assez tonn
de voir les batimens, clochers & moulins  vent de France: mme les
femmes qu'il n'avoit onques veu vtues  notre mode.]

[Note 183: En quoy je ne puis que je ne loue, ajoute Lescarbot, la
prvoyante vigilance de notre matre de navire Nicolas Martin, de nous
avoir si dextrement conduit en une telle navigation, & parmi tant
d'cueils & caphares rochers dont est remplie la cote d'entre le cap
d'Ouessans & ledit Saint Malo. Que si cetui ci est louable en ce qu'il a
fait, le capitaine Foulques ne l'est moins de nous avoir men parmi tant
de vents contraires en des terres inconues o nous nous sommes efforcs
de jetter les premiers fondemens de la Nouvelle France.]

[Note 184: Le vaisseau de Chevalier, qui tait de Saint-Malo, tait
rendu  sa destination. Champlain dut prendre de l le chemin de la
Saintonge. Messieurs de Poutrincourt, de Biencourt et Lescarbot, y
demeurrent encore quelques jours, pendant lesquels ils visitrent le
Mont-Saint-Michel et les pcheries de Cancale; puis ils se mirent dans
une barque qui les conduisit  Honfleur. En cette navigation, dit
Lescarbot, nous servit beaucoup l'exprience du sieur de Poutrincourt,
lequel voyant que nos conducteurs toient au bout de leur latin, quand
il se virent entre les iles de Jersey & Sart (Serck) ... il print sa
Charte marine en main, & fit le maitre de navire, de manire que nous
passames le Raz-Blanchart (passage dangereux  des petites barques) &
vinmes  l'aise suivant la cte de Normandie audit Honfleur. (Liv. IV,
ch. XVIII.)]

         _Fin des voyages depuis l'an 1604, jusques en 1608._




135/283
[Illustration: Frise.]

                             LES VOYAGES
                        FAITS AV GRAND FLEUVE
                        SAINCT LAURENS PAR LE
                sieur de Champlain Capitaine ordinaire
                   pour le Roy en la marine, depuis
                    l'anne 1608. jusques en 1612.


                            LIVRE SECOND.



         _Resolution du sieur de Mons pour faire les descouvertures par
         dedans les terres; sa commission, & enfrainte d'icelle par des
         Basques qui dsarmrent le vaisseau de Pont-grav; & l'accort
         qu'ils firent aprs entre eux._

                             CHAPITRE I.

         Estant de retour en France aprs avoir sejourn trois ans au
         pays de la nouvelle France, je fus trouver le sieur de Mons,
         auquel je recitay les choses les plus singulieres que j'y
         eusse veues depuis son partement, & luy donnay la carte & plan
         des costes & ports les plus remarquables qui y soient.

         Quelque temps aprs ledit sieur de Mons se delibera de
         continuer ses dessins, & parachever de descouvrir dans les
         terres par le grand fleuve S. Laurens, o j'avois est par le
         commandement du feu Roy HENRY LE GRAND en l'an 1603. quelque
136/284  180 lieues, commenant par la hauteur 48 degrez deux tiers de
         latitude, qui est Gasp entre dudit fleuve jusques au grand
         saut, qui est sur la hauteur de 45 degrez & quelques minuttes
         de latitude, o finist nostre descouverture, & o les batteaux
         ne pouvoient passer  nostre jugement pour lors: d'autant que
         nous ne l'avions pas bien recogneue comme depuis nous avons
         fait.

         Or aprs que par plusieurs fois le sieur de Mons m'eust
         discouru de son intention touchant les descouvertures, print
         resolution de continuer une si genereuse, & vertueuse
         entreprinse, quelques peines & travaux qu'il y eust eu par le
         pass. Il m'honora de sa lieutenance pour le voyage: & pour
         cest effect fit equipper deux vaisseaux, o en l'un commandoit
         du Pont-grav, qui estoit dput pour les negotiations, avec
         les sauvages du pays, & ramener avec luy les vaisseaux: & moy
         pour hyverner audict pays.

         Le sieur de Mons pour en supporter la despence obtint lettres
         de sa Majest pour un an, o il estoit interdict  toutes
         personnes de ne trafficquer de pelleterie avec les sauvages,
         sur les peines portes par la commission qui ensuit.

          HENRY PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE, _A
         nos amez & faux Conseillers, les officiers de nostre Admiraut
         de Normandie, Bretaigne & Guienne, Baillifs, Seneschaux,
         Prevosts, Juges ou leurs Lieutenans, &  chacun d'eux endroict
         soy, en l'estendue de leurs ressorts, Jurisdictions &
         destroits, Salut: Sur l'advis qui nous a est donn par ceux
         qui sont venus de la nouvelle France, de la bont, fertilit
         des terres dudit pays, & que les peuples d'iceluy sont disposez
          recevoir la cognoissance de Dieu, Nous avons resolu de faire
         continuer l'habitation qui avoit est cy devant commence audit
         pays,  fin que nos subjects y puissent aller librement
         trafficquer. Et sur l'offre que le sieur de Monts Gentil-homme
         ordinaire de nostre chambre, & nostre Lieutenant General audit
         pays, nous aurait propose de faire ladite habitation, en luy
137/285  donnant quelque moyen & commodit d'en supporter la despence:
         Nous avons eu aggreable de luy promettre & asseurer qu'il ne
         serait permis  aucuns de nos subjects qu' luy de trafficquer
         de pelleteries & autres marchandises, durant le temps d'un an
         seulement, s terres, pays, ports, rivieres & advenues de
         l'estendue de sa charge: Ce que voulons avoir lieu. Nous pour
         ces causes & autres considerations,  ce nous mouvans, vous
         mandons & ordonnons que vous ayez chacun de vous en l'estendue
         de vos pouvoirs, jurisdictions & destroicts,  faire de nostre
         part, comme nous faisons tres-expressement inhibitions &
         deffences  tous marchands, maistres & Capitaines de navires,
         matelots, & autres nos subjects, de quelque qualit & condition
         qu'ils soient, d'equipper aucuns vaisseaux, & en iceux aller ou
         envoyer faire traffic, ou trocque de Pelleteries, & autres
         choses avec les Sauvages de la nouvelle France, frquenter,
         negotier, & communiquer durant ledit temps d'un an en
         l'estendue du pouvoir dudit sieur de Monts,  peine de
         desobeyssance, de confiscation entire de leurs vaisseaux,
         vivres, armes, & marchandises, au proffit dudit sieur de Monts
         & pour asseurance de la punition de leur desobeissance: Vous
         permettrez, comme nous avons permis & permettons audict sieur
         de Monts ou ses lieutenans, de saisir, apprhender, & arrester
         tous les contrevenans  nostre prsente deffence & ordonnance,
         & leurs vaisseaux, marchandises, armes, vivres, & vituailles,
         pour les amener y remettre s mains de la Justice, & estre
         proced, tant contre les personnes que contre les biens des
         desobeyssans, ainsi qu'il appartiendra. Ce que nous voulons, &
         vous mandons faire incontinent lire & publier par tous les
         lieux & endroicts publics de vosdits pouvoirs & jurisdictions,
         o vous jugerez, besoin estre, par le premier nostre Huissier
         ou Sergent sur ce requis, en vertu de ces presentes, ou coppie
         d'icelles, deuement collationnes pour une fois seulement, par
         l'un de nos amez & faux Conseillers, Notaires & Secrtaires,
         ausquelles voulons foy estre adjouste comme au present
         original, afin qu'aucuns de nosdits subjects n'en prtendent
         cause d'ignorance, ains que chacun obeysse & se conforme sur ce
          nostre volont. Mandons en outre  tous Capitaines de
         navires, maistres d'iceux, contre-maistres, matelots, & autres
         estans dans vaisseaux ou navires au port & havres dudit pays,
         de permettre, comme nous avons permis audit sieur de Monts, &
         autres ayant pouvoir & charge de luy, de visiter dans leursdits
         vaisseaux qui auront traict de laditte Pelleterie, aprs que
         les presentes deffences leur auront est signifies. Nous
         voulons qu' la requeste dudit sieur de Monts, ses lieutenans,
         & autres ayans charge, vous procdiez contre les desobeyssans &
         contrevenans, ainsi qu'il appartiendra: De ce faire vous
         donnons pouvoir, authorit, commission, & mandement special,
         nonobstant l'Arrest de nostre Conseil du 17e jour de Juillet
         dernier, clameur de haro, chartre normande, prise -partie,
         oppositions, ou appellations quelsconques: Pour lesquelles, &
         sans prejudice d'icelles, ne voulons estre differ, & dont si
         aucune interviennent, nous en avons retenu & reserv  nous & 
         nostre Conseil la cognoissance, privativement  tous autres
         juges, & icelle interdite & dfendue  toutes nos Cours &
         Juges: Car tel est nostre plaisir. Donn a Paris le septiesme
         jour de Janvier l'an de grce, mil six cents huict. Et de
         nostre rgne le dix-neufiesme. Sign, HENRY. Et plus bas. Par
         le Roy, Delomenie.

         Et seell sur simple queue du grand seel de cire jaulne,_

         Collationn  l'original par moy Conseiller, Notaire &
         Secrtaire du Roy.

138/286  Je fus  Honnefleur pour m'embarquer, o je trouvay le vaisseau
         de Pontgrav prest, qui partit du port, le 5 d'Avril; & moy le
         13 & arrivay sur le grand banc le 15 de May, par la hauteur de
         45 degrez & un quart de latitude, & le 26 eusmes cognoissance
         du cap saincte Marie, qui est par la hauteur de 46 degrez trois
         quarts [185] de latitude, tenant  l'isle de terreneufve. Le 27
         du mois eusmes la veue du cap sainct Laurens tenant  la terre
         du cap Breton & isle de sainct Paul, distante du cap de saincte
         Marie 83 lieues. Le 30 du mois eusmes cognoissance de l'isle
         perce, & de Gasp qui est soubs la hauteur de 48 degrez deux
         tiers de latitude, distant du cap de sainct Laurens, 70  75
         lieues.

[Note 185: 46 51'.]

         Le 3 de Juin arrivasmes devant Tadoussac[186], distant de Gasp
         80 ou 90 lieues, & mouillasmes l'ancre  la radde du port [187]
         de Tadoussac, qui est  une lieue du port, lequel est comme une
         ance  l'entre de la riviere du Saguenay, o il y a une mare
         fort estrange pour sa vistesse, o quelquesfois il vient des
         vents imptueux qui ameinent de grandes froidures. L'on tient
         que ceste riviere a quelque 45 ou 50 lieues du port de
         Tadoussac jusques au premier saut, qui vient du Nort Norouest.
         Ce port est petit, & n'y pourroit que quelque 20 vaisseaux: Il
         y a de l'eau assez, & est  l'abry de la riviere de Saguenay &
         d'une petite isle de rochers qui est presque coupe de la mer.

[Note 186: Ce que l'auteur dit ici de Tadoussac, est emprunt presque
mot pour mot au Voyage de 1603, p. 4-22.]

[Note 187: La rade du port de Tadoussac est le mouillage du
Moulin-Baude.]

139/287  Le reste sont montaignes hautes esleves, o il y a peu de
         terre, sinon rochers & sables remplis de bois, comme sappins &
         bouleaux[188]. Il y a un petit estanc proche du port renferm
         de montagnes couvertes de bois. A l'entre y a deux pointes
         l'une du cost du Surouest, contenant prs d'une lieue en la
         mer, qui s'appelle la pointe sainct Matthieu, ou autrement aux
         Allouettes, & l'autre du cost du Nordouest contenant demy
         quart de lieue, qui s'appele la pointe de tous les
         Diables[189], pour le grand danger qu'il y a. Les vents du Su
         Suest frappent dans le port, qui ne sont point  craindre: mais
         bien celuy du Saguenay. Les deux pointes cy dessus nommes
         assechent de basse mer: nostre vaisseau ne peust entrer dans le
         port pour n'avoir le vent & mare propre. Je fis aussitost
         mettre nostre basteau hors du vaisseau pour aller au port voir
         si Pont-grav estoit arriv. Comme j'estois en chemin, je
         rencontray une chalouppe & le pilotte de Pont-grav & un
         Basque, qui me venoit advertir de ce qui leur estoit survenu
         pour avoir voulu faire quelques deffences aux vaisseaux Basques
         de ne traicter suivant la commission que le sieur de Mons avoit
         obtenue de sa majest, Qu'aucuns vaisseaux ne pourroient
         traicter sans la permission du sieur de Monts, comme il estoit
         port par icelle.

[Note 188: L'auteur avait dit, en 1603, pins, cyprez, sapins & quelques
manires d'arbres de peu. Il semble avoir reconnu que ce qu'il appelait
cyprs n'en tait pas rellement.]

[Note 189: Aujourd'hui la pointe aux Vaches. Voir 1603, note 2 de la
page 6.]

         Et que nonobstant les significations que peust faire Pont-grav
         de la part de sa Majest, ils ne laissoient de traicter la
140/288  force en la main, & qu'ils s'estoient mis en armes & se
         maintenoient si bien dans leur vaisseau, que faisant jouer
         touts leurs canons sur celuy de Pont-grav, & tirant force
         coups de mousquets, il fut fort bless, & trois des siens, dont
         il y en eust un qui en mourut, sans que le Pont fit aucune
         resistance: Car ds la premire salve de mousquets qu'ils
         tirrent il fut abbatu par terre. Les Basques vindrent  bort
         du vaisseau & enleverent tout le canon & les armes qui estoient
         dedans, disans qu'ils traicteroient nonobstant les deffences du
         Roy, & que quand ils seroient prs de partir pour aller en
         France il luy rendroient son canon & son amonition, & que ce
         qu'ils en faisoient estoit pour estre en seuret. Entendant
         toutes ces nouvelles, cela me fascha fort, pour le commencement
         d'une affaire, dont nous nous fussions bien passez.

         Or aprs avoir ouy du pilotte toutes ces choses je luy demanday
         qu'estoit venu faire le Basque au bort de nostre vaisseau, il
         me dit qu'il venoit  moy de la part de leur maistre appel
         Darache, & de ses compagnons, pour tirer asseurance de moy, Que
         je ne leur ferois aucun desplaisir, lors que nostre vaisseau
         seroit dans le port.

         Je fis responce que je ne le pouvois faire, que premier je
         n'eusse veu le Pont. Le Basque dit que si j'avois affaire de
         tout ce qui despendoit de leur puissance qu'ils m'en
         assisteroient. Ce qui leur faisoit tenir ce langage, n'estoit
         que la cognoissance qu'ils avoient d'avoir failly comme ils
         confessoient, & la crainte qu'on ne leur laissast faire la
         pesche de balene.

141/289  Aprs avoir assez parl je fus  terre voir le Pont pour
         prendre dlibration de ce qu'aurions affaire, & le trouvay
         fort mal. Il me conta particulirement tout ce qui s'estoit
         pass. Nous considerasmes que ne pouvions entrer audit port que
         par force, & que l'habitation ne fut pardue pour cette anne,
         de sorte que nous advisasmes pour le mieux, (afin d'une juste
         cause n'en faire une mauvaise & ainsi se ruiner) qu'il failloit
         leur donner asseurance de ma part tant que je serois l & que
         le Pont n'entreprendroit aucune chose contre eux, mais qu'en
         France la justice se feroit & vuideroit le diffrent qu'ils
         avoient entr'eux.

         Darache maistre du vaisseau me pria d'aller  son bort, o il
         me fit bonne rception. Aprs plusieurs discours je fis
         l'accord entre le Pont & luy, & luy fis promettre qu'il
         n'entreprendroit aucune chose sur Pont-grav ny au prejudice du
         Roy & du sieur de Mons. Que s'ils faisoient le contraire je
         tiendrois ma parole pour nulle: Ce qui fut accord & sign d'un
         chacun.

         En ce lieu y avoit nombre de sauvages qui y estoient venus pour
         la traicte de pelleterie, plusieurs desquels vindrent  nostre
         vaisseau avec leurs canots[190], qui sont de 8 ou 9 pas de
         long, & environ un pas, ou pas & demy de large par le milieu, &
         vont en diminuant par les deux bouts. Il sont fort subjects 
         tourner si on ne les say bien gouverner, & sont faicts
         d'escorce de boulleau, renforcez par le dedans de petits
         cercles de cdre blanc, bien proprement arrangez: & sont si
142/290  lgers qu'un homme en porte aysement un. Chacun peut porter la
         pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser la terre pour
         aller en quelque riviere o ils ont affaire, ils les portent
         avec eux. Depuis Chouacoet le long de la coste jusques au port
         de Tadoussac ils sont tous semblables.

[Note 190: Ce qui est dit ici du canot sauvage, est emprunt au Voyage
de 1603, p. 9 et 10.]



         _De la riviere du Saguenay, & des sauvages qui nous y vindrent
         abborder. De l'isle d'Orlans; & de tout ce que nous y avons
         remarqu de singulier._

                              CHAPITRE II.

         Aprs cest accord fait, je fis mettre des charpentiers 
         accommoder une petite barque du port de 12  14 tonneaux, pour
         porter tout ce qui nous seroit necessaire pour nostre
         habitation, & ne peut estre plustost preste qu'au dernier de
         Juin.

         Cependant j'eu moyen de visiter quelques endroits de la riviere
         du Saguenay, qui est une belle riviere, & d'une profondeur
         incroyable, comme 150 & 200 brasses[191]. A quelque cinquante
         lieues de l'entre du port, comme dit est, y a un grand saut
         d'eau, qui descend d'un fort haut lieu & de grande impetuosit.
         Il y a quelques isles dedans icelle riviere qui sont fort
         desertes, n'estans que rochers, couvertes de petits sapins &
         bruieres. Elle contient de large demie lieue en des endroits, &
143/291  un quart en son entre, o il y a un courant si grand qu'il est
         trois quarts de mare couru dedans la riviere, qu'elle porte
         encore hors. Toute la terre que j'y ay veue ne sont que
         montaignes & promontoires de rochers, la pluspart couverts de
         sapins & boulleaux, terre fort mal plaisante, tant d'un cost
         que d'autre: enfin ce sont de vrays deserts inhabits d'animaux
         & oyseaux: car allant chasser par les lieux qui me sembloient
         les plus plaisans, je n'y trouvois que de petits oiselets,
         comme arondelles, & quelques oyseaux de riviere, qui y viennent
         en est, autrement il n'y en a point, pour l'excessive froidure
         qu'il y fait. Ceste riviere vient du Norouest[192].

[Note 191: L'auteur donne ici au Saguenay une trop grande profondeur;
les plus forts sondages y sont de 150 brasses environ. Aussi
corrige-t-il cette erreur dans sa dernire dition.]

[Note 192: Ce que l'auteur dit ici du Saguenay, et de ce que lui ont
rapport les sauvages, est du Voyage de 1603, avec quelques
corrections.]

         Les sauvages m'ont fait rapport qu'ayant pass le premier saut
         ils en passent huit autres, puis vont une journe sans en
         trouver, & de rechef en passent dix autres, & vont dans un lac,
         o ils font trois journes [193], & en chacune ils peuvent
         faire  leur aise dix lieues en montant: Au bout du lac y a des
         peuples qui vivent errans, & trois rivieres qui se deschargent
         dans ce lac, l'une venant du Nord [194], fort proche de la mer,
         qu'ils tiennent estre beaucoup plus froide que leur pays; & les
144/292  autres deux[195] d'autres costes par dedans les terres, o il y
         a des peuples sauvages errans qui ne vivent aussi que de la
         chasse, & est le lieu o nos sauvages vont porter les
         marchandises que nous leur donnons pour traicter les fourrures
         qu'ils ont, comme castors, martres, loups serviers, & loutres,
         qui y sont en quantit, & puis nous les apportent  nos
         vaisseaux. Ces peuples septentrionaux disent aux nostres qu'ils
         voient la mer sale[196]; & si cela est, comme je le tiens pour
         certain, ce ne doit estre qu'un gouffre qui entre dans les
         terres par les parties du Nort. Les sauvages disent qu'il peut
         y avoir de la mer du Nort au port de Tadoussac 40  50[197]
         journes  cause de la difficult des chemins, rivieres & pays
         qui est fort montueux, o la plus grande partie de l'anne y a
         des neges. Voyla au certain ce que j'ay appris de ce fleuve.
         J'ay desir souvent faire ceste descouverture, mais je n'ay peu
         sans les sauvages, qui n'ont voulu que j'allasses avec eux ny
         aucuns de nos gens: Toutesfois ils me l'ont promis. Ceste
         descouverture ne seroit point mauvaise, pour oster beaucoup de
         personnes qui sont en doubte de ceste mer du Nort, par o l'on
         tient que les Anglois ont est en ces dernires annes pour
         trouver le chemin de la Chine.

[Note 193: Dans le Voyage de 1603, l'auteur avait dit o ils sont deux
jours  rapasser; en chasque jour, ils peuvent faire  leur aise
quelques douze  quinze lieues; ce qui tait moins prs de la ralit.
Le lac Saint-Jean a dix ou onze lieues de long; mais il est  remarquer
que, si les sauvages mettent deux ou trois jours  le passer, c'est
parce qu'ils ne se hasardent gure  le traverser, et qu'ils en font 
moiti le tour pour venir prendre l'une de ces grandes rivires dont
l'auteur parle un peu plus loin.]

[Note 194: La rivire Mistassini (grosse pierre), ou des Mistassins, qui
est le chemin de la baie d'Hudson. On l'a appele aussi rivire des
Sables.]

[Note 195: Ces deux autres rivires sont: le Chomouchouan
(_Achouabmoussouan_, guet  l'orignal), qui vient du nord-ouest, et le
Pribauca (rivire Perce), qui vient du nord-est.]

[Note 196: La baie d'Hudson. Elle fut dcouverte en 1610 par Henry
Hudson, anglais de naissance, qui y passa l'hiver, et y prit
misrablement l'anne suivante 1611. Voir le 4e vol. de Purchas et
_Belknap's Biog._ I, 394-407.]

[Note 197: Voir 1603, note 3 de la page 21.]


292a

[Illustration: R du Saguenay]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Une montaigne ronde sur le bort de la riviere du Saguenay.
B Le port de Tadoussac.
C Petit ruisseau d'eau douce.
D Le lieu o cabannent les sauvages quand ils viennent pour la traicte.
E Manire d'isle qui clost une partie du port de la riviere du Saguenay.
F (1) La pointe de tous les Diables.
G La riviere du Saguenay.
H La pointe aux allouettes (2).
I Montaignes fort mauvaises, remplies de sapins & boulleaux.
L Le moulin Bode.
M La rade o les vaisseaux mouillent l'ancre attendant le vent & la
  mare.
N Petit estang proche du port.
O Petit ruisseau sortant de l'estang, qui descharge dans le Saguenay.
P Place sur la pointe sans arbres, o il y a quantit d'herbages.

(1) _f_, dans la carte. Cette pointe s'appelle aujourd'hui la pointe aux
Vaches.--(2) La lettre H est place plutt sur la batture que sur la
pointe aux Alouettes.


         Je party de Tadoussac le dernier du mois [198] pour aller 
         Quebecq, & passames prs d'une isle qui s'apelle l'isle aux
145/293  lievres, distante de six lieues dudict port, & est  deux
         lieues de la terre du Nort, &  prs de 4 lieues [199] de la
         terre du Su. De l'isle au lievres, nous fusmes  une petite
         riviere, qui asseche de basse mer, o  quelque 700  800 pas
         dedans y a deux sauts d'eau: Nous la nommasmes la riviere aux
         Saulmons[200],  cause que nous y en prismes. Costoyant la
         coste du Nort nous fusmes  une pointe qui advance  la mer,
         qu'avons nomm le cap Dauphin [201], distant de la riviere aux
         Saulmons 3 lieues. De l fusmes  un autre cap que nommasmes le
         cap  l'Aigle[202], distant du cap Daulphin 8 lieues: entre les
         deux y a une grande ance, o au fonds y a une petite riviere
         qui asseche de basse mer[203]. Du cap  l'Aigle fusmes  l'isle
         aux couldres qui en est distante une bonne lieue, & peut tenir
         environ lieue & demie de long. Elle est quelque peu unie venant
         en diminuant par les deux bouts: A celuy de l'Ouest y a des
         prairies [204] & pointes de rochers, qui advancent quelque peu
         dans la riviere: & du cost du Surouest elle est fort
         batturiere; toutesfois assez aggreable,  cause des bois qui
146/294  l'environnent, distante de la terre du Nort d'environ demie
         lieue, o il y a une petite riviere qui entre assez avant
         dedans les terres, & l'avons nomme la riviere du gouffre[205],
         d'autant que le travers d'icelle la mare y court
         merveilleusement, & bien qu'il face calme, elle est tousjours
         fort esmeue, y ayant grande profondeur: mais ce qui est de la
         riviere est plat & y a force rochers en son entre & autour
         d'icelle. De l'isle aux Couldres costoyans la coste fusmes  un
         cap, que nous avons nomm le cap de tourmente[206], qui en est
          cinq lieues, & l'avons ainsi nomm, d'autant que pour pe
         qu'il face de vent la mer y esleve comme si elle estoit plaine.
         En ce lieu l'eau commence  estre douce. De l fusmes  l'isle
         d'Orlans, o il y a deux lieues, en laquelle du cost du Su y
         a nombre d'isles, qui sont basses, couvertes d'arbres, & fort
         aggreables, remplies de grandes prayries, & force gibier,
         contenant  ce que j'ay peu juger les unes deux lieux, & les
         autres peu plus ou moins. Autour d'icelles y a force rochers &
         basses fort dangereuses  passer qui sont esloigns de quelques
         deux lieues de la grand terre du Su. Toute ceste coste, tant du
         Nord que du Su, depuis Tadoussac jusques  l'isle d'Orlans,
         est terre montueuse & fort mauvaise, o il n'y a que des pins,
147/295  sappins, & boulleaux, & des rochers tresmauvais, o on ne
         sauroit aller en la plus part des endroits.

[Note 198: Le 30 de juin.]

[Note 199: La cte du sud n'est qu' environ 3 lieues; mais le peu
d'lvation qu'elle a, comparativement  celle du nord, la fait paratre
plus loigne qu'elle n'est.]

[Note 200: Suivant toutes les apparences, cette rivire aux Saumons est
celle qui se jette dans le port  l'quille, que l'on a appel aussi
port aux Quilles (Skittles port). Son embouchure est  trois lieues du
cap au Saumon, et il n'y a point dans les environs d'autre rivire dont
la position rponde aussi bien  ce qu'en dit l'auteur. Il ne faut pas
la confondre avec le cap au Saumon.]

[Note 201: Ce nom a compltement disparu. Le cap Dauphin doit tre le
mme que le cap au Saumon. La pointe  l'Homme, sur laquelle il est
situ, avance  la mer d'une manire trs-remarquable.]

[Note 202: Le cap aux Oies, qui est  prs de deux lieues de l'le aux
Coudres. Ici la tradition est videmment en dfaut: car le cap  l'Aigle
d'aujourd'hui est bien  six lieues plus bas que celui auquel Champlain
a donn ce nom.]

[Note 203: Dans sa grande carte de 1632, l'auteur la dsigne, par le
chiffre 4, sous le nom de rivire Platte. C'est celle de la Malbaie.
(Voir la note 2 de la page suivante.)]

[Note 204: Cette partie de l'le aux Coudres s'appelle encore Les
Prairies, ou Cte-des-Prairies.]

[Note 205: La rivire du Gouffre a gard fidlement son nom, malgr une
erreur qui s'est glisse dans l'dition de 1632. On y a reproduit tout
ce passage, en appliquant  la rivire du Gouffre une addition que
l'auteur destinait videmment  celle de la Malbaie, comme le prouve
surabondamment la lgende de la grande carte, o se trouvent ndiques
sparment la baie du Gouffre (la baie Saint-Paul, qui forme l'entre de
la rivire du Gouffre) et la rivire Flatte ou Malbaie.]

[Note 206: Le cap Tourmente est  environ huit lieues de l'le aux
Coudres. La grande hauteur des Caps fait paratre les distances beaucoup
moindres.]

         Or nous rangeasmes l'isle d'Orlans du cost du Su, distante de
         la grand terre une lieue & demie: & du cost du Nort demie
         lieue, contenant de long 6 lieues, & de large une lieue, ou
         lieue & demie, par endroits. Du cost du Nort elle est fort
         plaisante pour la quantit des bois & prayries qu'il y a: mais
         il y fait fort dangereux passer, pour la quantit de pointes &
         rochers qui sont entre la grand terre & l'isle, o il y a
         quantit de beaux chesnes, & des noyers en quelques endroits; &
          l'embucheure[207] des vignes & autres bois comme nous avons
         en France. Ce lieu est le commencement du beau & bon pays de la
         grande riviere, o il y a de son entre 120.[208] Au bout de
         l'isle y a un torent d'eau[209] du cost du Nort, qui vient
         d'un lac[210] qui est quelque dix lieues dedans les terres, &
         descend de dessus une coste qui a prs de 25 thoises[211] de
         haut, au dessus de laquelle la terre est unie & plaisante 
         voir bien que dans le pays on voye de hautes montaignes, qui
         paroissent de 15  20 lieues.

[Note 207: Ou _embuchure_. Ce mot, qui ne parat pas avoir t fort en
usage, doit signifier ici entre du bois, et la phrase revient 
celle-ci: et, _ l'entre du bois_, (il y a) des vignes, et autres
bois comme en France. Notre vigne sauvage, en effet, se rencontre
ordinairement le long des rivires ou  l'entre des bois.]

[Note 208: Cent vingt lieues.]

[Note 209: Au chapitre suivant, dans la carte des environs de Qubec,
l'auteur l'indique,  la lettre H, sous le nom de Montmorency, et dans
l'dition de 1632, il ajoute ces mots, que j'ay nomm le sault de
Montmorency. Il est assez probable que ce fut  ce voyage de 1608 que
Champlain lui donna ce nom, en l'honneur du duc de Montmorency,  qui il
avait ddi son Voyage de 1603.]

[Note 210: Le lac des Neiges.]

[Note 211: Le saut Montmorency a environ 40 toises de haut.]




148/296  _Arrive  Quebecq, o nous fismes nos logemens, sa situation.
         Conspiration contre, le service du Roy, & ma vie, par aucuns de
         nos gens. La punition qui en fut faite, & tout ce qui se passa
         en cet affaire._

                             CHAPITRE III.

         De l'isle d'Orlans jusques  Quebecq, y a une lieue, & y
         arrivay le 3 Juillet: o estant, je cherchay lieu propre pour
         nostre habitation, mais je n'en peu trouver de plus commode, ny
         mieux situ que la pointe de Quebecq, ainsi appell des
         sauvages[212], laquelle estoit remplie de noyers. Aussitost
         j'emploiay une partie de nos ouvriers  les abbatre pour y
         faire nostre habitation, l'autre  scier des aix, l'autre
         fouiller la cave & faire des fossez: & l'autre  aller qurir
         nos commoditez  Tadoussac avec la barque. La premire chose
         que nous fismes fut le magazin pour mettre nos vivres 
         couvert, qui fut promptement fait par la diligence d'un chacun,
         & le soin que j'en eu.

[Note 212: Par ces mots ainsi appel des Sauvages l'auteur veut dire,
suivant nous, que le mot _Qubec_ est sauvage, et c'est ainsi que
Lescarbot l'a compris. Dans les diffrents dialectes de la langue
algonquine, le mot _kebec_ ou _kepac_ signifie rtrcissement. _Kbec_,
en micmac, dit un de nos missionnaires qui ont le mieux connu cette
langue (M. Bellanger), veut dire _rtrcissement des eaux_ form par
deux langues ou pointes de terre qui se croisent. Dans les premiers
temps que j'tais dans les missions, je descendais de Riscigouche 
Carleton; les deux sauvages qui me menoient en canot rptant souvent le
mot kebec, je leur demandai s'ils se prparaient  aller bientt 
Qubec Ils me repondirent: Non; regarde les deux pointes, et l'eau, qui
est resserre en dedans: on appelle cela _kbec_ en notre langue.
(Cours d'Hist. de M. Ferland, I, p. 90.) Cette pointe de Qubec, o est
maintenant l'glise de la basse ville, n'est presque plus reconnaissable
par suite de la disparution du Cul-de-Sac,  la place duquel on a fait
le march Champlain.]


296a

[Illustration: Quebec]

_Les chifres montrent les brasses d'eau._

A Le lieu o l'habitation est bastie (1).
B Terre deffriche o l'on seme du bled & autres grains (2).
C Les jardinages (3).
D Petit ruisseau qui vient de dedans des marescages (4).
E Riviere (5) o hyverna Jaques Quartier, qui de son temps la nomma
  saincte Croix, que l'on a transfr  15 lieues audessus de Qubec.
F Ruisseau des marais (6).
G Le lieu o l'on amassoit les herbages pour le bestail que l'on y avoit
  men (7).
H Le grand saut de Montmorency qui descent de plus de 25 brasses de haut
  dans la riviere (8).
I Bout de l'isle d'Orlans.
L Pointe fort estroite (9) du cost de l'orient de Quebecq.
M Riviere bruyante, qui va aux Etechemains.
N La grande riviere S. Laurens.
O Lac de la riviere bruyante.
P Montaignes qui sont dans les terres; baye que j'ay nomm la nouvelle
  Bisquaye.
Q Lac du grand saut de Montmorency (10).
R Ruisseau de lours (11).
S Ruisseau du Gendre (12).
T Prairies qui sont inondes des eaux  toutes les mares.
V Mont du Gas (13) fort haut, sur le bort de la riviere.
X Ruiseau courant, propre  faire toutes sortes de moulins.
Y Coste de gravier, o il se trouve quantit de diamants un peu
  meilleurs que ceux d'Alanson.
Z La pointe aux diamants.
9 (14) Lieux o souvent cabannent les sauvages.

(1)C'est l proprement la pointe de Qubec, qui comprenait l'espace
renferm aujourd'hui entre la Place, la rue Notre-Dame et le
fleuve.--(2)Ce premier dfrichement a d tre ce qu'on a appel plus
tard _l'Esplanade du fort_, ou la _Grand-Place_, ou peut-tre l'un et
l'autre. La Grand-Place devint en 1658 le fort des Hurons; c'tait
l'espace compris entre la Cte de la basse ville et la rue du
Fort.--(3)Un peu au-dessus des jardinages, sur le penchant de la cte du
Saut-au-Matelot, on distingue une croix, qui semble indiquer que ds
lors le cimetire tait o on le trouve quelques annes aprs mentionn
pour la premire fois.--(4)D'aprs les anciens plans de Qubec, ces
marcages auraient t  l'ouest du Mont-Carmel et au pied des glacis de
la Citadelle. Le ruisseau venait passer  l'est du terrain des Ursulines
et des Jsuites, suivait quelque temps la rue de la Fabrique, jusqu' la
clture de l'Htel-Dieu,  l'est de laquelle il se jetait en bas du
cteau vers le pied de la cte de la Canoterie.--(5)La rivire
Saint-Charles. La lettre E n'indique pas prcisment le lieu o hiverna
Jacques Cartier, mais seulement l'embouchure de la rivire (voir p.
156).--(6)A en juger par les contours du rivage, ce ruisseau, qui venait
du sud-ouest, se jetait dans le havre du Palais, vers l'extrmit ouest
du Parc.--(7)C'est probablement ce qu'on appela plus tard la grange de
Messieurs de la Compagnie, ou simplement la Grange, qui parat avoir t
quelque part sur l'alle du Mont-Carmel.--(8)Le saut Montmorency a 40
brasses de haut, ou 240 pieds franais, et mme davantage.--(9)On voit
qu'en 1613, cette pointe n'avait pas encore de nom; en 1629, Champlain
l'appelle cap de Lvis: on peut donc conclure que cette pointe tire son
nom de celui du duc de Ventadour, Henri de Lvis, et qu'elle dut tre
ainsi appele entre les annes 1625 et 1627, poque o il fut
vice-roi.--(10)Le lac des Neiges est la source de la branche ouest de la
rivire du Saut.--(11)La rivire de Beauport, qu'on appelle aussi la
Distillerie.--(12)Appel plus tard ruisseau de la Cabane-aux-Taupiers,
rivire Chalifour, et enfin rivire des Fous,  cause du nouvel asile
des Alins, sur l'emplacement duquel il passe
aujourd'hui.--(13)lvation o est maintenant le bastion du Roi  la
Citadelle. Ce nom lui fut donn sans doute en souvenir de M. de Monts,
Pierre du Gas.--(14)Ce chiffre se retrouve non-seulement  la pointe du
cap Diamant, mais encore le long de la cte de Beauport et au bout de
l'le d'Orlans.


         Quelques jours aprs que je fus audit Quebecq, il y eut un
149/297  serrurier qui conspira contre le service du Roy; qui estoit
         m'ayant fait mourir, & s'estant rendu maistre de nostre fort,
         le mettre entre les mains des Basques ou Espagnols[213], qui
         estoient pour lors  Tadoussac, o vaisseaux ne peuvent passer
         plus outre pour n'avoir la cognoissance du partage ny des bancs
         & rochers qu'il y a en chemin [214].

[Note 213: Lescarbot prtend encore ici trouver Champlain en dfaut,
parce que les conspirateurs (qui dvoient excuter leur entreprise dans
quatre jours) avoient propos de livrer la place aux Hespagnols,
laquelle toutefois n'toit  peine commence  btir. (Liv. V, ch. II.)
Il suffit de considrer les diffrentes circonstances du rcit de
Champlain, pour voir qu'il n'y a pas l'ombre de contradiction. Quand le
complot fut form, il n'tait point question de livrer aux Espagnols un
fort dj construit, puisque Duval les avoit induits  telle trahison,
ds qu'ils partirent de France, comme le dposent les tmoins (voir
ci-aprs, p. 154). Le complot consistait donc  choisir le moment
opportun pour s'emparer de tout, que le fort ft achev ou non. Or,
comme l'auteur le remarque plus loin (p. 150), les conjurs n'eussent pu
venir  bout de leur dessein une fois les barques arrives de
Tadoussac.]

[Note 214: Dans un temps o l'on n'avait encore pu faire que des
observations incompltes, c'et t une vraie imprudence que de risquer
 monter plus haut un vaisseau de gros tonnage, puisque, de nos jours
mme, avec des tudes spciales, avec le secours des cartes marines si
exactes de l'Amiraut, nos pilotes canadiens, qui certes n'ont pourtant
pas dgnr de leurs anctres, regardent encore la Traverse comme la
partie la plus difficile de la navigation du fleuve. (Voir Bayfield, I,
partie II, ch. XI.)]

         Pour excuter son malheureux dessin, sur l'esperance d'ainsi
         faire sa fortune, il suborna quatre[215] de ceux qu'il croyoit
         estre des plus mauvais garons, leur faisant entendre mille
         faulcetez & esperances d'acqurir du bien.

[Note 215: Champlain racontant ce fait, dit Lescarbot, se met au
nombre des juges & dit que du Val en dbaucha quatre, comme ainsi soit
que par son discours il ne s'en trouve que trois. (Liv. V, ch. II.) Si
Champlain, aprs avoir affirm que Duval en avait dbauch quatre,
disait ensuite qu'il n'en dbaucha que trois la contradiction sauterait
aux yeux; mais il n'en est rien. L'auteur dit bien que Duval en dbaucha
quatre, ce qui faisait cinq conjurs; mais, de ces cinq, il n'en restait
plus que quatre, ds que Champlain eut accord le pardon  Natel;
c'est--dire, qu'il n'y en eut que quatre qui subirent leur procs, et
qui furent condamns.]

         Aprs que ces quatre hommes furent gaignez, ils promirent
         chacun de faire en sorte que d'attirer le reste  leur
         devotion, & que pour lors je n'avois personne avec moy en qui
         j'eusse fiance: ce qui leur donnoit encore plus d'esperance de
         faire reussir leur dessin: d'autant que quatre ou cinq de mes
150/298  compagnons, en qui ils savoient que je me fiois, estoient
         dedans les barques pour avoir esgard  conserver les vivres &
         commoditez qui nous estoient necessaires pour nostre
         habitation.

         Enfin ils sceurent si bien faire leurs menes avec ceux qui
         restoient, qu'ils devoient les attirer tous  leur devotion, &
         mesme mon laquay, leur promettant beaucoup de choses qu'ils
         n'eussent sceu accomplir.

         Estant donc tous d'accord, ils estoient de jour en autre en
         diverses resolutions comment ils me feroient mourir, pour n'en
         pouvoir estre accusez, ce qu'ils tenoient difficile: mais le
         Diable leur bandant  tous les yeux: & leur ostant la raison &
         toute la difficult qu'ils pouvoient avoir, ils arresterent de
         me prendre  despourveu d'armes & m'estouffer, ou donner la
         nuit une fauce alarme, & comme je sortirois tirer sur moy, &
         que par ce moyen ils auroient plustost fait qu'autrement: tous
         promirent les uns aux autres de ne se descouvrir, sur peine que
         le premier qui en ouvriroit la bouche, seroit poignard: & dans
         quatre jours ils devoient excuter leur entreprise, devant que
         nos barques fussent arrives: car autrement ils n'eussent peu
         venir  bout de leur dessin.

         Ce mesme jour arriva l'une de nos barques, o estoit nostre
         pilotte appel le Capitaine Testu, homme fort discret. Aprs
         que la barque fut descharge & preste  s'en retourner 
         Tadoussac, il vint  luy un serrurier appel Natel, compagnon
         de Jean du Val chef de la traison, qui luy dit, qu'il avoit
151/299  promis aux autres de faire tout ainsi qu'eux: mais qu'en effect
         il n'en desiroit l'excution, & qu'il n'osoit s'en dclarer, &
         ce qui l'en avoit empesch, estoit la crainte qu'il avoit qu'il
         ne le poignardassent.

         Aprs qu'Antoine Natel eust fait promettre audit pilotte de ne
         rien dclarer de ce qu'il diroit, d'autant que si ses
         compagnons le descouvroient, ils le feroient mourir. Le pilotte
         l'asseura de toutes choses, & qu'il luy declarast le fait de
         l'entreprinse qu'ils desiroient faire: ce que Natel fit tout au
         long: lequel pilotte luy dist, Mon amy vous avez bien fait de
         descouvrir un dessin si pernicieux, & montrez que vous estes
         homme de bien, & conduit du S. Esprit. Mais ces choses ne
         peuvent passer sans que le sieur de Champlain le scache pour y
         remedier, & vous promets de faire tant envers luy, qu'il vous
         pardonnera &  d'autres: & de ce pas, dit le pilotte, je le
         vays trouver sans faire semblant de rien, & vous, allez faire
         vostre besoigne, & entendez tousjours ce qu'ils diront, & ne
         vous souciez du reste. Aussitost le pilotte me vint trouver en
         un jardin que je faisois accommoder, & me dit qu'il desiroit
         parler  moy en lieu secret, o il n'y eust que nous deux. Je
         luy dis que je le voulois bien. Nous allasmes dans le bois, o
         il me conta toute l'affaire. Je luy demanday qui luy avoit dit.
         Il me pria de pardonner  celuy qui luy avoit dclar: ce que
         je luy accorday bien qu'il devoit s'adresser  moy. Il
         croignoit dit-il qu'eussiez entr en cholere, & que l'eussiez
         offenc. Je luy dis que je savois mieux me gouverner que cela
         en telles affaires, & qu'il le fit venir, pour l'oyr parler. Il
152/300  y fut, & l'amena tout tremblant de crainte qu'il avoit que luy
         fisse quelque desplaisir. Je l'asseuray, & luy dy qu'il n'eust
         point de peur & qu'il estoit en lieu de seuret, & que je luy
         pardonnois tout ce qu'il avoit fait avec les autres, pourveu
         qu'il dist entirement la vrit de toutes chose, & le subjet
         qui les y avoit meuz, Rien, dit-il, sinon que ils s'estoient
         imaginez que rendant la place entre les mains des Basques ou
         Espaignols, ils seroient tout riches, & qu'ils ne desiroient
         plus aller en France, & me conta le surplus de leur
         entreprinse.

         Aprs l'avoir entendu & interrog, je luy dis qu'il s'en allast
          ses affaires: Cependant je commanday au pilotte qu'il fist:
         approcher sa chalouppe: ce qu'il fit; & aprs donnay deux
         bouteilles de vin  un jeune homme, & qu'il dit  ces quatre
         galants principaux de l'entreprinse, que c'estoit du vin de
         present que ses amis de Tadoussac luy avoient donn & qu'il
         leur en vouloit faire part: ce qu'ils ne rfuserent, & furent
         sur le soir en la Barque, o il leur devoit donner la
         collation: je ne tarday pas beaucoup aprs  y aller, & les fis
         prendre & arrester attendant le lendemain.

         Voyla donc mes galants bien estonnez. Aussitost je fis lever un
         chacun (car c'estoit sur les dix heures du soir) & leur
         pardonnay  tous, pourveu qu'ils me disent la vrit de tout ce
         qui s'estoit pass, ce qu'ils firent, & aprs les fis retirer.

         Le lendemain je prins toutes leurs depositions les unes aprs
         les autres devant le pilotte & les mariniers du vaisseau,
         lesquelles je fis coucher par escript, & furent fort aises  ce
         qu'ils dirent, d'autant qu'ils ne vivoient qu'en crainte, pour
153/301  la peur qu'ils avoient les uns des autres, & principalement de
         ces quatre coquins qui les avoient ceduits; & depuis vesquirent
         en paix, se contentans du traictement qu'ils avoient receu,
         comme ils dposerent.

         Ce jour fis faire six paires de menottes pour les autheurs de
         la cedition, une pour nostre Chirurgien appel Bonnerme, une
         pour un autre appel la Taille que les quatre ceditieux avoient
         chargez, ce qui se trouva neantmoins faux, qui fut occasion de
         leur donner libert.

         Ces choses estans faites, j'emmenay mes galants  Tadoussac, &
         priay le Pont de me faire ce bien de les garder, d'autant que
         je n'avois encores lieu de seuret pour les mettre, &
         qu'estions empeschez  difier nos logemens, & aussi pour
         prendre resolution de luy & d'autres du vaisseau, de ce
         qu'aurions  faire l dessus. Nous advisames qu'aprs qu'il
         auroit fait ses affaires  Tadoussac, il s'en viendroit 
         Ouebecq avec les prisonniers, o les ferions confronter devant
         leurs tesmoins: & aprs les avoir ouis, ordonner que la justice
         en fut faite selon le dlict qu'ils auroient commis.

         Je m'en retournay le lendemain  Quebecq pour faire diligence
         de parachever nostre magazin, pour retirer nos vivres qui
         avoient est abandonnez de tous ces belistres, qui
         n'espargnoient rien, sans considerer o ils en pourroient
         trouver d'autres quand ceux l manqueroient: car je n'y pouvois
         donner remde que le magazin ne fut fait & ferm.

         Le Pont-grav arriva quelque temps aprs moy, avec les
         prisonniers, ce qui apporta du mescontentement aux ouvriers qui
154/302  restoient, craignant que je leur eusse pardonn, & qu'ils
         n'usassent de vengeance envers eux, pour avoir dclar leur
         mauvais dessin.

         Nous les fismes confronter les uns aux autres, o ils leur
         maintindrent tout ce qu'ils avoient dclar dans leur
         dpositions, sans que les prisonniers leur deniassent le
         contraire, s'accusans d'avoir meschament fait, & mrit
         punition, si on n'usoit de misericorde envers eux, en
         maudissant Jean du Val, comme le premier qui les avoit induits
          telle trahison, ds qu'ils partirent de France. Ledit du Val
         ne sceut que dire, sinon qu'il meritoit la mort, & que tout le
         contenu s informations estoit vritable, & qu'on eust piti de
         luy, & des autres qui avoient adhr  ses pernicieuses
         vollontez.

         Aprs que le Pont & moy, avec le Capitaine du vaisseau, le
         Chirurgien, maistre, contre maistre, & autres mariniers eusmes
         ouy leurs dpositions & confrontations, Nous advisames que ce
         seroit assez de faire mourir le dit du Val, comme le motif de
         l'entreprinse, & aussi pour servir d'exemple  ceux qui
         restoient, de se comporter sagement  l'advenir en leur devoir,
         & afin que les Espagnols & Basques qui estoient en quantit au
         pays n'en fissent trophe: & les trois autres condamnez d'estre
         pendus, & cependant les remmener en France entre les mains du
         sieur de Mons, pour leur estre fait plus ample justice, selon
         qu'il adviseroit, avec toutes les informations, & la sentence,
         tant dudict Jean du Val qui fut pendu & estrangl audit
         Quebecq, & sa teste mise au bout d'une pique pour estre plante
         au lieu le plus eminent de nostre fort & les autres trois
         renvoyez en France.



155/303  _Retour du Pont-grav en France. Description de nostre logement
         & du lieu ou sejourna Jaques Quartier en l'an 1535._

                               CHAPITRE IV.

         Aprs que toutes ces choses furent passes le Pont partit de
         Quebecq le 18 Septembre pour s'en retourner en France avec les
         trois prisonniers. Depuis qu'ils furent hors tout le reste se
         comporta sagement en son devoir.

         Je fis continuer nostre logement, qui estoit de trois corps de
         logis  deux estages. Chacun contenoit trois thoises de long &
         deux & demie de large. Le magazin[216] six & trois de large,
         avec une belle cave de six pieds de haut. Tout autour de nos
         logemens je fis faire une galerie par dehors au second estage,
         qui estoit fort commode, avec des fosss de 15 pieds de large &
         six de profond: & au dehors des fosss, je fis plusieurs
         pointes d'esperons[217] qui enfermoient une partie du logement,
156/304  l o nous mismes nos pices de canon: & devant le bastiment y
         a une place [218] de quatre thoises de large, & six ou sept de
         long, qui donne sur le bort de la riviere. Autour du logement y
         a des jardins qui sont trs-bons, & une place de cost de
         Septemptrion qui a quelque cent ou six vingts pas de long, 50
         ou 60 de large [219]. Plus proche dudit Quebecq, y a une petite
         riviere [220] qui vient dedans les terres d'un lac distant de
         nostre habitation de six  sept lieues. Je tiens que dans cette
         riviere qui est au Nort & un quart du Norouest de nostre
         habitation, ce fut le lieu o Jaques Quartier yverna, d'autant
         qu'il y a encores  une lieue [221] dans la riviere des
         vestiges comme d'une chemine, dont on a trouv le fondement, &
         apparence d'y avoir eu des fossez autour de leur logement, qui
         estoit petit. Nous trouvasmes aussi de grandes pices de bois
         escarres, vermoulues, & quelques 3 ou 4 balles de canon.
         Toutes ces choses monstrent evidemment que c'a est une
157/305  habitation, laquelle a est fonde par des Chrestiens: & ce qui
         me fait dire & croire que c'est Jaques Quartier, c'est qu'il ne
         se trouve point qu'aucun aye yvern ny basty en ces lieux que
         ledit Jaques Quartier au temps de ses descouvertures, &
         failloit,  mon jugement, que ce lieu s'appelast sainte Croix,
         comme il l'avoit nomm, que l'on a transfr depuis  un autre
         lieu qui est 15 lieues de nostre habitation  l'Ouest, & n'y a
         pas d'apparence qu'il eust yvern en ce lieu que maintenant on
         appelle saincte Croix, ny en d'autres: d'autant qu'en ce chemin
         il n'y a riviere ny autres lieux capables de tenir vaisseaux,
         si ce n'est la grande riviere ou celle dont j'ay parl cy
         dessus, o de basse mer y a demie brasse d'eau, force rochers &
         un banc  son entre: Car de tenir des vaisseaux dans la grande
         riviere, o il y a de grands courans, mares & glaces qui
         charient en hyver, ils courroient risque de se perdre, aussi
         qu'il y a une pointe de sable qui advance sur la riviere, qui
         est remplie de rochers, parmy lesquels nous avons trouv depuis
         trois ans un partage [222] qui n'avoit point encore est
         descouvert: mais pour le passer il faut bien prendre son temps,
          cause des pointes & dangers qui y sont. Ce lieu est 
         descouvert des vents de Norouest, & la riviere y court comme si
         c'estoit un saut d'eau, & y pert de deux brasses & demie. Il ne
         s'y voit aucune apparence de bastimens ny qu'un homme de
         jugement voulust s'establir en cest endroit, y en ayant
         beaucoup d'autres meilleurs quand on seroit forc de demeurer,
158/306  J'ay bien voulu traicter de cecy, d'autant qu'il y en a
         beaucoup qui croyent que ce lieu fust la residence dudit Jaques
         Quartier[223]: ce que je ne croy pas pour les raisons cy
         dessus: car ledit Quartier en eust aussi bien fait le discours
         pour le laisser  la posterit comme il l'a fait de tout ce
         qu'il a veu & descouvert: & soustiens que mon dire est
         vritable: ce qui se peut prouver par l'histoire qu'il en a
         escrite.

[Note 216: Suivant toutes les apparences, ce premier magasin de Qubec
tait situ  angle droit avec les longs pans de l'glise de la basse
ville,  peu prs  l'endroit o est la chapelle latrale, et, comme ce
terrain continua d'appartenir au gouvernement jusqu' ce qu'on y btit,
l'glise, il y a tout lieu de croire que la limite de cette enceinte, du
ct du sud-ouest, tait l'alignement du mur auquel est adoss le
matre-autel, avec l'encoignure des rues Saint-Pierre et Sous-le-Fort.]

[Note 217: Les deux corps de logis les plus rapprochs du fleuve
devaient faire entre eux un angle correspondant  celui que fait, un peu
plus en arrire, la rue Notre-Dame; par consquent les deux pointes
d'perons que figurent l'auteur dans la vue de ce premier logement,
enfermaient quelque peu l'habitation de ce ct. Cependant il semble
que, s'il n'y en avait eu que deux, Champlain n'aurait pas dit
plusieurs; en outre on remarque, dans ce dessin, la prolongation d'une
des faces de l'enceinte au-del de l'angle oriental de l'habitation; ce
qui autorise  croire qu'il y avait une troisime pointe d'peron du
ct du nord-est. Ceci est d'autant plus vraisemblable, que ce ct
tait plus expos  une attaque.]

[Note 218: Cette place forme aujourd'hui une partie de la rue
Saint-Pierre, dont la direction s'est trouve dtermine sans doute par
la position du corps de logis qui tait le plus  l'est, comme semble
l'indiquer le dessin que nous en a conserv l'auteur.]

[Note 219: La largeur de la rue Notre-Dame, avec les emplacements qui la
bordent du ct du Nord, forment en effet une profondeur d'une
cinquantaine de pas.]

[Note 220: Cette _Petite Rivire_ (car les habitants de Qubec
l'appellent encore ainsi) vient du lac Saint-Charles, qui n'est qu'
environ quatre lieues de Qubec. Les Montagnais, au rapport du Frre
Sagard, l'appelaient _Cabirecoubat_,  raison, dit-il, qu'elle tourne
et fait plusieurs pointes. (Hist. du Canada, liv. II, ch. V.) Jacques
Cartier lui donna le nom de Sainte-Croix, parce qu'il y arriva le jour
de l'Exaltation de la sainte Croix, 14 septembre 1535; et enfin les
Rcollets lui imposrent le nom qu'elle porte gnralement aujourd'hui,
et l'appelrent rivire Saint-Charles, en mmoire du grand vicaire de
Pontoise, Charles Des Boues. (P. Chrestien LeClercq, Prem. tabliss. de
la foi, vol I, p. 157.)]

[Note 221: Suivant l'auteur lui-mme (dit. 1632, liv. I, ch. II),
Jacques Cartier hiverna  l'endroit o les PP. Jsuites fixrent leur
demeure, Or, dit M. Ferland (I, p. 26), les Jsuites btirent leur
premire maison, ainsi que leur chapelle de Notre-Dame des Anges,  la
pointe forme par les rivires Saint-Charles et Lairet. C'est donc 
l'embouchure de la rivire Lairet, et vis--vis la pointe aux Livres,
que furent placs pour l'hiver la Grande et la Petite Hermine. Il est
vrai que l'embouchure de la rivire Lairet n'est qu' environ une
demi-lieue dans la Petite-Rivire; mais il est probable que Champlain
compte la distance depuis _l'habitation_.]

[Note 222: Le chenal du Richelieu. On sait combien il est difficile de
faire, dans un courant aussi rapide, des observations rgulires et des
sondages suivis.]

[Note 223: Ce qu'il y a d'tonnant, c'est que, un sicle plus tard,
Charlevoix, qui avait connaissance des relations et de Champlain et de
Cartier, soutienne encore une opinion si dnue de vraisemblance. (Voir
Hist. gn. de la Nouv. France, liv I.)]


303a

[Illustration: Abitation de Quebecq]

A Le magazin.
B Colombier.
C Corps de logis o sont nos armes, & pour loger les ouvriers.
D Autre corps de logis pour les ouvriers.
E Cadran.
F Autre corps de logis o est la forge, & artisans logs.
G Galleries tout au tour des logemens.
H Logis du sieur de Champlain.
I La porte de l'habitation, o il y a pont-levis.
L Promenoir autour de l'habitation contenant 10 pieds de large jusques
  sur le bort du foss.
M Fosss tout autour de l'habitation.
N Plattes formes, en faon de tenailles pour mettre le canon.
O Jardin du sieur de Champlain.
P La cuisine.
Q Place devant l'habitation sur le bort de la riviere.
R La grande riviere de sainct Lorens.


         Et pour monstrer encore que ce lieu que maintenant on appelle
         saincte Croix n'est le lieu o yverna Jaques Quartier, comme la
         pluspart estiment, voicy ce qu'il en dit en des descouvertures,
         extrait de son histoire, asavoir, Qu'il arriva  l'isle aux
         Coudres le 5 Decembre[224] en l'an 1535. qu'il appella de ce
         nom pour y en avoir, auquel lieu y a grand courant de mare, &
         dit qu'elle contient 3 lieues de long, mais quand on contera
         lieue & demie c'est beaucoup [225].

[Note 224: Le 6 septembre. (Voir le second Voyage de Cartier.)]

[Note 225: L'le aux Coudres a deux lieues de long, et une lieue de
large.]

         Et le 7 du mois jour de nostre dame [226], il partit d'icelle
         pour aller  mont le fleuve, o il vit 14 isles distantes de
         l'isle aux Coudres de 7  8 lieues du Su. En ce compte il
         s'esgare un peu, car il n'y en a pas plus de trois [227]: & dit
         que le lieu o sont les isles susd. est le commencement de la
159/307  terre ou province de Canada, & qu'il arriva  une isle de 10
         lieues de long & cinq de large, o il se fait grande pescherie
         de poisson, comme de fait elle est fort abondante,
         principalement en Esturgeon: mais de ce qui est de sa longueur
         elle n'a pas plus de six lieues & deux de large, chose
         maintenant assez cogneue. Il dit aussi qu'il mouilla l'ancre
         entre icelle isle & la terre du Nort, qui est le plus petit
         passage & dangereux, & l mit deux sauvages  terre qu'il avoit
         amenez en France, & qu'aprs avoir arrest en ce lieu quelque
         temps avec les peuples du pays il fit admener ses barques, &
         passa outre  mont ledict fleuve avec le flot pour cercher
         havre & lieu de seuret pour mettre les navires, & qu'ils
         furent outre le fleuve costoyant ladite isle contenant 10
         lieues comme il met, o au bout ils trouverent un affour d'eau
         fort beau & plaisant, auquel y a une petite riviere & havre de
         barre, qu'ils trouverent fort propre pour mettre leurs
         vaisseaux  couvert, & le nommrent saincte Croix [228], pour y
         estre arrivez ce jour l lequel lieu s'appeloit au temps, &
         voyage dudit Quartier Stadaca[229], que maintenant nous
         appelons Quebecq, & qu'aprs qu'il eust recogneu ce lieu, il
         retourna qurir ses vaisseaux pour y yverner.

[Note 226: Champlain cite ici fidlement; mais le 7 de septembre tait,
comme aujourd'hui, la veille, et non le jour, de la Nativit de
Notre-Dame. Aussi Ramusio met-il: _la vigilia della Madona_; et Hakluyt:
_being our Ladies even_.]

[Note 227: L'auteur et mieux fait, ce semble, de ne pas reprendre ici
le capitaine malouin, qui, au fond, est plus exact que lui. Il est bien
vrai que ces quatorze les sont environ trois lieues plus haut, dans le
fleuve, que ne l'est l'le aux Coudres; mais celle-ci est
trs-rapproche de la cte du nord; tandis que les autres sont du ct
du sud. En sorte que, de l'le aux Coudres au point le plus rapproch de
l'le aux Oies, il n'y a gure moins de cinq lieues; et mme, pour
entrer dans cet archipel, qui ne commence sensiblement qu'au haut de
l'le aux Grues, il faut faire pour le moins sept ou huit lieues en
ligne droite.]

[Note 228: Voir la note 3 de la page 156.]

[Note 229: Stadacon (Second Voyage de Cartier).]

         Or est il donc  juger que de l'isle aux Coudres jusques 
         l'isle d'Orlans, il n'y a que 5 lieues, au bout de laquelle
         vers l'Occidant la riviere est fort spacieuse, & n'y a audit
160/308  affour, comme l'appelle Quartier, aucune riviere que celle
         qu'il nomma saincte Croix, distante de l'isle d'Orlans d'une
         bonne lieue, o de basse mer n'y a que demie brasse d'eau, &
         est fort dangereuse en son entre pour vaisseaux, y ayant
         quantit d'esprons, qui sont rochers espars par cy par l, &
         faut balisser pour entrer dedans, o de plaine mer, comme j'ay
         dict, il y a 3 brasses d'eau, & aux grandes mares 4 brasses, &
         4 & demie ordinairement  plain flot, & n'est qu' 1500 pas de
         nostre habitation, qui est plus  mont dans ladite riviere, &
         n'y a autre riviere, comme j'ay dit, depuis le lieu que
         maintenant on appelle saincte Croix, o on puisse mettre aucuns
         vaisseaux: Ce ne sont que de petits ruisseaux. Les costes son
         plattes & dangereuses, dont Quartier ne fait aucune mention que
         jusques  ce qu'il partit du lieu de saincte Croix appel
         maintenant Quebecq, o il laissa ses vaisseaux, & y fit difier
         son habitation comme on peut voir ainsi qu'il s'ensuit.

         Le 19 Septembre il partit de saincte Croix o estoient ses
         vaisseaux, & fit voile pour aller avec la mare  mont ledit
         fleuve qu'ils trouverent fort aggreable, tant pour les bois,
         vignes & habitations qu'il y avoit de son temps, qu'autres
         choses: & furent poser l'ancre  vingt cinq lieues de l'entre
161/309  de la terre de Canada [230], qui est au bout de l'isle
         d'Orlans du cost de l'oriant ainsi appele par ledit
         Quartier. Ce qu'on appelle aujourd'huy S. Croix s'appeloit lors
         Achelacy[231], destroit de la riviere, fort courant &
         dangereux, tant pour les rochers qu'autres choses, & o on ne
         peut passer que de flot, distant de Quebecq & de la riviere o
         yverna ledit Quartier 15 lieues.

[Note 230: Charlevoix, dit M. Ferland (I, p. 24), croit que Cartier
s'est tromp en restreignant le nom de Canada  une trs-petite partie
du pays... Cependant, nonobstant la haute autorit de Charlevoix, il est
permis de croire que Cartier, dans ses rapports avec les sauvages
pendant les deux hivers qu'il a passs prs de Stadacon, a d apprendre
les noms des diffrentes parties du pays. Il s'explique fort clairement
sur les divisions territoriales reconnues par les nations qui habitaient
les bords du grand fleuve; et, d'aprs leur tmoignage, il tablit
l'existence des royaumes de Saguenay, de Canada et de Hochelaga, chacun
desquels tait soumis  un chef principal. Donnacona, dont la rsidence
ordinaire tait  Stadacon et dont l'autorit ne s'tendait pas au-del
de quelques lieues autour de sa bourgade, est toujours dsign comme roi
de Canada. Cartier lui-mme, le routier de Jean-Alphonse et l'auteur du
voyage de Roberval, donnent le nom de Canada  Stadacon et  la pointe
de terre sur laquelle tait ce village. Ce fut plus tard que le nom de
rivire de Canada fut assign par les Franais au fleuve qui traverse le
pays.]

[Note 231: L'auteur suit, pour ce mot, l'orthographe de Lescarbot; mais
les trois relations manuscrites du Second Voyage de Cartier, portent
_Achelaiy_ ou _Achelayy_, et l'dition de 1545 _Ochelay_.]

         Or en toute ceste riviere n'y a destroit depuis Quebecq jusques
         au grand saut, qu'en ce lieu que maintenant on appelle saincte
         Croix, o on a transfr ce nom d'un lieu  un autre qui est
         fort dangereux, comme j'ay descript: & appert fort clairement
         par son discours, que ce n'est point le lieu de son
         habitation, comme dit est, & que ce fut proche de Quebecq &
         qu'aucun n'avoit encore recerch ceste particularit, sinon ce
         que j'ay fait en mes voyages: Car ds la premire fois qu'on
         me dit qu'il avoit habit en ce lieu, cela m'estonna fort, ne
         voyant apparence de riviere pour mettre vaisseaux, comme il
         descrit. Ce fut ce qui m'en fit faire exacte recerche pour en
         lever le soubon & doubte  beaucoup.

         Pendant que les Charpentiers, scieurs d'aix & autres ouvriers
         travailloient  nostre logement, je fis mettre tout le reste 
         desfricher au tour de l'habitation, afin de faire des
         jardinages pour y semer des grains & grennes pour voir comme
         le tout succederoit, d'autant que la terre parroissoit fort
         bonne.

162/310  Cependant quantit des sauvages estoient cabanns proche de
         nous, qui faisoient pesche d'anguilles qui commencent  venir
         comme au 15 de Septembre, & finit au 13 Octobre. En ce temps
         tous les sauvages se nourrissent de ceste manne, & en font
         secher pour l'yver jusques au mois de Fevrier, que les neiges
         sont grandes comme de 2 pieds & demy, & 3 pieds pour le plus,
         qui est le temps que quand leurs anguilles & autres choses
         qu'ils font checher, sont accommodes, ils vont chasser aux
         Castors, o ils sont jusques au commencement de Janvier. Comme
         ils y furent, ils nous laisserent en garde toutes leurs
         anguilles & autres choses jusques  leur retour, qui fut au 15
         Dcembre, & ne firent pas grand chasse de Castors pour les
         eaux estre trop grandes, & les rivieres desbordes, ainsi
         qu'ils nous dirent. Je leur rendis toutes leurs vituailles qui
         ne leur durrent que jusques au 20 de Janvier. Quand leurs
         anguilles leur faillent ils ont recours  chasser aux Eslans &
         autres bestes sauvages, qu'ils peuvent trouver en attendant le
         printemps, o j'eu moyen de les entretenir de plusieurs
         choses. Je consideray fort particulirement leurs
         coustumes[232].

[Note 232: L'auteur rpte ici, avec quelques corrections, ce qu'il dit
dans son Voyage de 1603, ch. III.]

         Tous ces peuples patissent tant, que quelquesfois ils sont
         contraincts de vivre de certains coquillages, & manger leurs
         chiens & peaux dequoy ils se couvrent contre le froid. Je tiens
         que qui leur monstreroit  vivre, & leur enseigneroit le
         labourage des terres, & autres choses, ils apprendroient fort
         bien: car ils s'en trouve assez qui ont bon jugement &
163/311  respondent  propos sur ce qu'on leur demande. Ils ont une
         meschancet en eux, qui est d'user de vengeance, & d'estre
         grands menteurs, gens ausquels il ne se faut pas trop
         asseurer, sinon avec raison, & la force en la main. Ils
         promettent assez, mais ils tiennent peu. Ce sont gens dont la
         pluspart n'ont point de loy, selon que j'ay peu voir, avec
         tout plain d'autres fauces croyances. Je leur demanday de
         quelle sorte de crmonies ils usoient  prier leur Dieu, ils
         me dirent qu'ils n'en usoient point d'autres, sinon qu'un
         chacun le prioit en son coeur, comme il vouloit. Voila
         pourquoy il n'y a aucune loy parmy eux, & ne savent que c'est
         d'adorer & prier Dieu, vivans comme bestes bruttes, & croy que
         bien tost ils seroient rduits bons Chrestiens si on habitoit
         leur terre, ce qu'ils dsirent la pluspart. Ils ont parmy eux
         quelques sauvages qu'ils appellent Pillotois, qu'ils croient
         parler au Diable visiblement, leur disant ce qu'il faut qu'ils
         facent, tant pour la guerre que pour autres choses, & s'ils
         leur commandoit qu'ils allassent mettre en excution quelque
         entreprinse, ils obeiroient aussitost  son commandement:
         Comme aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font, sont
         vritables: & de fait, il y en a beaucoup qui disent avoir veu
         & song choses qui adviennent ou adviendront. Mais pour en
         parler avec vrit, ce sont visions Diabolique qui les trompe
         & seduit. Voila tout ce que j'ay peu apprendre de leur
         croyance bestialle. Tous ces peuples sont gens bien
         proportionnez de leurs corps, sans difformit, & sont dispos.
164/312  Les femmes sont aussi bien formes, poteles & de couleur
         bazanne,  cause de certaines peintures dont elles se
         frotent, qui les fait demeurer olivastres. Ils sont habillez
         de peaux: une partie de leur corps est couverte & l'autre
         partie descouverte: mais l'yver ils remdient  tout: car ils
         sont habillez de bonnes fourrures, comme de peaux d'Eslan,
         Loustres, Castors, Ours, Loups marins, Cerfs & Biches qu'ils
         ont en quantit. L'yver quand les neges sont grandes ils font
         une manire de raquettes qui sont grandes deux ou trois fois
         plus que celles de France, qu'ils attachent  leurs pieds, &
         vont ainsi dans les neges, sans enfoncer: car autrement ils ne
         pourroient chasser ny aller en beaucoup de lieux. Ils ont
         aussi une faon de mariage, qui est, Que quand une fille est
         en l'aage de 14 ou 15 ans, & qu'elle a plusieurs serviteurs
         elle a compagnie avec tous ceux que bon luy semble: puis au
         bout de 5 ou 6 ans elle prend lequel il luy plaist pour son
         mary, & vivent ensemble jusques  la fin de leur vie: sinon
         qu'aprs avoir demeur quelque temps ensemble, & elles n'ont
         point enfans, l'homme se peut desmarier & prendre une autre
         femme, disant que la sienne ne vaut rien: Par ainsi les filles
         sont plus libres que les femmes.

         Depuis qu'elles sont maris, elles sont chastes, & leurs maris
         sont la pluspart jaloux, lesquels donnent des presens aux
         pres ou parens des filles qu'ils ont espousez. Voila les
         crmonies & faons dont ils usent en leurs mariages. Pour ce
         qui est de leurs enterremens: Quand un homme, ou une femme
         meurt, ils font une fosse, o ils mettent tout le bien qu'ils
         ont, comme chaudires, fourrures, haches, arcs, flches,
165/313  robbes & autres choses: puis ils mettent le corps dans la
         fosse & le couvrent de terre, & mettent quantit de grosses
         pices de bois dessus, & une autre debout qu'ils peindent de
         rouge par enhaut. Ils croyent l'immortalit des mes, & disent
         qu'ils vont se rejouir en d'autres pays, avec leurs parens &
         amis qui sont morts. Si ce sont Capitaines ou autres ayans
         quelque crance, ils vont aprs leur mort, trois fois l'anne
         faire un festin, chantans & danans sur leur fosse.

         Tout le temps qu'ils furent avec nous, qui estoit le lieu le
         plus de seuret pour eux, ils ne laissoient d'aprehender
         tellement leurs ennemis, qu'ils prenoient souvent des alarmes
         la nuit en songeant, & envoyoient leurs femmes & enfans 
         nostre fort, o je leur faisois ouvrir les portes, & les
         hommes demeurer autour dudict: fort, sans permettre qu'ils
         entrassent dedans, car ils estoient autant en seuret de leurs
         personnes comme s'ils y eussent est, & faisois sortir cinq ou
         six de nos compagnons pour leur donner courage, & aller
         descouvrir parmy les bois s'ils verroient rien pour les
         contenter. Ils sont fort craintifs & aprehendent infiniment
         leurs ennemis, & ne dorment presque point en repos en quelque
         lieu qu'ils soient, bien que je les asseurasse tous les jours
         de ce qu'il m'estoit possible, en leur remonstrant de faire
         comme nous, savoir veiller une partie, tandis que les autres
         dormiront, & chacun avoir ses armes prestes comme celuy qui
         fait le guet, & ne tenir les songes pour vrit, sur quoy ils
         se reposent: d'autant que la pluspart ne sont que menteries,
         avec autres propos sur ce subject: mais peu leur servoient ces
166/314  remonstrances, & disoient que nous savions mieux nous garder
         de toutes choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions
         leur pays, ils le pourroient apprendre.



         _Semences & vignes plantes a Quebecq. Commencement de l'hiver
         & des glaces. Extresme necessit de certains sauvages._

                               CHAPITRE V.

         Le premier Octobre, je fis semer du bled, & au 15 du seigle.

         Le 3 du mois il fit quelques geles blanches, & les feuilles
         des arbres commencrent  tomber au 15.

         Le 24 du mois, je fis planter des vignes du pays, qui vindrent
         fort belles: Mais aprs que je fus party de l'habitation pour
         venir en France, on les gasta toutes, sans en avoir eu soing,
         qui m'affligea beaucoup  mon retour.

         Le 18 de Novembre tomba quantit de neges, mais elles ne
         durrent que deux jours sur la terre, & fit en ce temps un
         grand coup de vent. Il mourut en ce mois un matelot & nostre
         serrurier[233], de la dissenterie, comme firent plusieurs
         sauvages  force de manger des anguilles mal cuites, selon mon
         advis.

[Note 233: Antoine Natel (voir ci-dessus, p. 150).]

         Le 5 Fevrier il negea fort, & fit un grand vent qui dura deux
         jours.

         Le 20 du mois il apparut  nous quelques sauvages qui estoient
         de dela la riviere, qui crioyent que nous les allassions
167/315  secourir, mais il estoit hors de nostre puissance,  cause de
         la riviere qui charioit un grand nombre de glaces, car la faim
         pressoit si fort ces pauvres miserables, que ne sachans que
         faire, ils se resolurent de mourir, hommes, femmes, & enfans,
         ou de passer la riviere, pour l'esperance qu'ils avoient que
         je les assisterois en leur extresme necessit. Ayant donc
         prins ceste resolution, les hommes & les femmes prindrent leurs
         enfans, & se mirent en leurs canaux, pensant gaigner nostre
         coste par une ouverture de glaces que le vent avoit faitte:
         mais ils ne furent sitost au milieu de la riviere, que leurs
         canaux furent prins & brisez entre les glaces en mille pices.
         Ils firent si bien qu'ils se jetterent avec leurs enfans que
         les femmes portoient sur leur dos, dessus un grand glaon.
         Comme ils estoient l dessus, on les entendoit crier, tant que
         c'estoit grand piti, n'esperans pas moins que de mourir: Mais
         l'heur en voulut tant  ces pauvres miserables, qu'une grande
         glace vint choquer par le cost de celle o ils estoient, si
         rudement qu'elle les jetta  terre. Eux voyant ce coup si
         favorable furent  terre avec autant de joye que jamais ils en
         receurent, quelque grande famine qu'ils eussent eu. Ils s'en
         vindrent  nostre habitation si maigres & deffaits, qu'ils
         sembloyent des anathomies, la pluspart ne pouvans se
         soubstenir. Je m'estonnay de les voir, & de la faon qu'ils
         avoient pass, veu qu'ils estoient si foibles & debilles. Je
         leur fis donner du pain & des feves. Ils n'eurent pas la
         patience qu'elles fussent cuites pour les manger. Je leur
         pretay aussi quelques escorces d'arbres, que d'autres sauvages
168/316  m'avoient donn pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se
         cabannoient, ils adviserent une charongne qu'il y avoit prs de
         deux mois que j'avois fait jetter pour attirer des regnards,
         dont nous en prenions de noirs & roux, comme ceux de France,
         mais beaucoup plus chargez de poil. Ceste charongne estoit une
         truye & un chien qui avoient endur toutes les rigueurs du
         temps chaut & froit. Quand le temps s'adoulcissoit, elles puoit
         si fort que l'on ne pouvoit durer auprs: neantmoins ils ne
         laisserent de la prendre & emporter en leur cabanne, o
         aussitost ils la devorerent  demy cuite, & jamais viande ne
         leur sembla de meilleur goust. J'envoyay deux ou trois hommes
         les advertir qu'ils n'en mengeassent point s'ils ne vouloient
         mourir: comme ils approchrent de leur cabanne, ils sentirent
         une telle puanteur de ceste charongne  demy eschauffe, dont
         ils avoient chacun une pice en la main, qu'ils pencerent
         rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arresterent gueres. Ces
         pauvres miserables acheverent leur festin. Je ne laissay
         pourtant de les accommoder selon ma puissance, mais c'estoit
         peu pour la quantit qu'ils estoient: & dans un mois ils
         eussent bien mang tous nos vivres, s'ils les eussent eu en
         leur pouvoir, tant ils sont gloutons: Car quand ils en ont, ils
         ne mettent rien en reserve, & en font chre entire jour &
         nuit, puis aprs ils meurent de faim. Ils firent encore une
         autre chose aussi miserable que la premire. J'avois fait
         mettre une chienne au haut d'un arbre, qui servoit d'appas aux
         martres & oiseaux de proye, o je prenois plaisir, d'autant
         qu'ordinairement ceste charongne en estoit assaillie: Ces
169/317  sauvages furent  l'arbre & ne pouvans monter dessus  cause de
         leur foiblesse, ils l'abbatirent, & aussitost enleverent le
         chien, o il n'y avoit que la peau & les os, & la teste puante
         & infaicte, qui fut incontinent devor.

         Voila le plaisir qu'ils ont le plus souvent en yver: Car en
         est ils ont assez de quoy se maintenir & faire des provisions,
         pour n'estre assaillis de ces extresmes necessitez, les
         rivieres abbondantes en poisson & chasse d'oiseaux & austres
         bestes sauvages. La terre est fort propre & bonne au labourage,
         s'ils vouloient prendre la peine d'y semer des bleds d'Inde,
         comme font tous leurs voisins Algommequins, Ochastaiguins[234]
         & Yroquois, qui ne sont attaquez d'un si cruel assaut de famine
         pour y savoir remdier par le soin & prevoyance qu'ils ont,
         qui fait qu'ils vivent heureusement au pris de ces Montaignets,
         Canadiens [235] & Souriquois qui sont le long des costes de la
         mer. Voila la pluspart de leur vie miserable. Les neiges & les
         glaces y sont trois mois sur la terre, qui est depuis le mois
         de Janvier jusques vers le huictiesme d'Avril, qu'elles sont
         presque toutes fondues: Et au plus  la fin dudict mois il ne
         s'en voit que rarement au lieu de nostre habitation. C'est
         chose estrange, que tant de neiges & glaces qu'il y a espoisses
         de deux  trois brasses sur la riviere soient en moins de 12
         jours toutes fondues. Depuis Tadoussac jusques  Gasp, cap
170/318  Breton, isle de terre neufve & grand baye, les glaces & neges y
         sont encores en la pluspart des endroits jusques  la fin de
         May: auquel temps toute l'entre de la grande riviere est
         scele de glaces: mais  Quebecq il n'y en a point: qui montre
         une estrange diffrence pour 120 lieues de chemin en
         longitude[236]: car l'entre de la riviere est par les 49, 50 &
         51 degr de latitude, & nostre habitation par les 46. & deux
         tiers [237].

[Note 234: C'est ainsi que Champlain a d'abord appel les Hurons, du nom
d'Ochateguin, l'un de leurs chefs.]

[Note 235: A cette poque on comprenait sous le nom de _Canadiens_ les
sauvages qui demeuraient plus bas que le Saguenay, sur les bords de la
_grande rivire de Canada_. Au cost gauche de ce fleuve (du
Saguenay), dit Lat, commence la province des Sauvages appelles
vulgairement _Canadiens_. (Description des Indes Occidentales, liv. II,
ch. VIII.)]

[Note 236: Champlain n'ignorait pas que c'est surtout la diffrence de
latitude qui fait la diffrence des climats; mais ce qui parat le
surprendre, c'est que,  une si petite distance dans le fleuve, il y ait
une si grande diffrence de temprature, lorsque la latitude ne diffre
que de trois ou quatre degrs.]

[Note 237: D'aprs le capitaine Bayfield, la latitude de Qubec est de
46 49' 8", au bastion de l'Observatoire.]



         _Maladies de la terre,  Quebecq. Le suject de l'yvernement.
         Description dudit lieu. Arrive du sieur des Marais gendre de
         Pont-grav, audit Quebecq._

                               CHAPITRE VI.

         Les maladies de la terre commencrent  prendre fort tart, qui
         fut en Fevrier jusqu' la my Avril. Il en fut frapp 18 & en
         mourut dix, & cinq autres de la disenterie. Je fis faire
         ouverture de quelques uns, pour voir s'ils estoient offencez
         comme ceux que j'avois veus s autres habitations: on trouva le
         mesme. Quelque temps aprs nostre Chirurgien [238] mourut. Tout
         cela nous donna beaucoup de desplaisir, pour la peine que nous
         avions  penser les malades. Cy dessus J'ay descript la forme
         de ces maladies.

[Note 238: Il s'appelait Bonnerme (voir, ci-dessus, p. 153).]

171/319  Or je tiens qu'elles ne proviennent que de manger trop de
         salures & lgumes, qui eschaufent le sang, & gastent les
         parties intrieures. L'yver aussi en est en partie cause, qui
         reserre la chaleur naturelle qui cause plus grande corruption
         de sang: Et aussi la terre quand elle est ouverte il en sort de
         certaines vapeurs qui y sont encloses lesquelles infectent
         l'air: ce que l'on a veu par exprience en ceux qui ont est
         aux autres habitations aprs la premire anne que le soleil
         eut donn sur ce qui estoit desert, tant de nostre logement
         qu'autres lieux, o l'air y estoit beaucoup meilleur & les
         maladies non si aspres comme devant. Pour ce qui est du pays,
         il est beau & plaisant, & apporte toutes sortes de grains &
         grennes  maturit, y ayant de toutes les especes d'arbres que
         nous avons en nos forests par de, & quantit de fruits, bien
         qu'ils soient sauvages pour n'estre cultivez: comme Noyers,
         Serisiers, Pruniers, Vignes, Framboises, Fraizes, Groiselles
         verdes & rouges, & plusieurs autres petits fruits qui y sont
         assez bons. Aussi y a il plusieurs sortes de bonnes herbes &
         racines. La pesche de poisson y est en abondance dans les
         rivieres, o il y a quantit de prairies & gibier, qui est en
         nombre infiny. Depuis le mois d'Avril jusques au 13 de Dcembre
         l'air y est si sain & bon, qu'on ne sent en soy aucune mauvaise
         disposition: Mais Janvier Fevrier & Mars sont dangereux pour
         les maladies qui prennent plustost en ce temps qu'en est, pour
         les raisons cy dessus dittes: Car pour le traitement, tous ceux
         qui estoient avec moy estoient bien vestus, & couchez dans de
172/320  bons licts, & bien chauffez & nourris, s'entend des viandes
         sales que nous avions, qui  mon opinion les offensoient
         beaucoup, comme j'ay dict cy dessus: &  ce que j'ay veu, la
         maladie s'attacque aussi bien  un qui se tient dlicatement, &
         qui aura bien soin de soy, comme  celuy qui fera le plus
         miserable. Nous croiyons au commencement qu'il n'y eust que les
         gens de travail qui fussent prins de ces maladies: mais nous
         avons veu le contraire. Ceux qui navigent aux Indes Orientalles
         & plusieurs autres rgions, comme vers l'Allemaigne &
         l'Angleterre, en sont aussi bien frappez qu'en la nouvelle
         France. Depuis quelque temps en a les Flamans en estans
         attacquez en leurs voyages des Indes, ont trouv un remde fort
         singulier contre ceste maladie, qui nous pourroit bien servir:
         mais nous n'en avons point la cognoissance pour ne l'avoir
         recherch. Toutesfois je tiens pour asseur qu'ayant de bon
         pain & viandes fraches, qu'on n'y feroit point subject.

         Le 8 d'Avril les neges estoient toutes fondues, & neantmoins
         l'air estoit encores assez froit jusques en Avril[239], que les
         arbres commencent  jetter leurs fueilles.

[Note 239: En mai. L'auteur corrige lui-mme dans l'dition de 1632.]

         Quelques uns de ceux qui estoient malades du mal de la terre,
         furent guris venant le printemps, qui en est le temps de
         guerison. J'avois un sauvage du pays qui yverna avec moy, qui
         fut atteint de ce mal, pour avoir chang sa nourriture en
         sale, lequel en mourut: Ce qui montre evidemment que les
         saleures ne valent rien, & y sont du tout contraires.

173/321  Le 5 Juin arriva une chalouppe  nostre habitation, o estoit
         le sieur des Marais, gendre du Pont-grav, qui nous aportoit
         nouvelles que son beau pre estoit arriv  Tadoussac le 28 de
         May. Ceste nouvelle m'apporta beaucoup de contentement pour le
         soulagement que nous en esperions avoir. Il ne restoit plus que
         huit de 28 que nous estions, encores la moiti de ce qui
         restoit esttoit mal dispose.

         Le 7 de Juin je party de Quebecq, pour aller  Tadoussac
         communiquer quelques affaires, & priay le sieur des Marais de
         demeurer en ma place jusques  mon retour: ce qu'il fit.

         Aussitost que j'y fus arriv le Pont-grav & moy discourusmes
         ensemble sur le subject de quelques descouvertures que je
         devois faire dans les terres, o les sauvages m'avoient promis
         de nous guider. Nous resolusmes que j'y irois dans une
         chalouppe avec vingt hommes, & que Pont-grav demeureroit 
         Tadoussac pour donner ordre aux affaires de nostre habitation,
         ainsi qu'il avoit est resolu, il fut fait & y yverna: d'autant
         que je devois m'en retourner en France selon le commandement du
         sieur de Mons, qui me l'avoit escrit, pour le rendre certain
         des choses que je pouvois avoir faites, & des descouvertures
         dudit pays. Aprs avoir prins ceste resolution je party
         aussitost de Tadoussac, & m'en retournay  Quebecq, o je fis
         accommoder une chalouppe de tout ce qui estoit necessaire pour
         faire les descouvertures du pays des Yroquois, o je devois
         aller avec les Montagnets nos alliez.


174/322
         _Partement de Quebecq jusques  l'isle saincte Esloy, & de la
         rencontre que j'y fis des sauvages Algomequins & Ochataiguins._

                              CHAPITRE VII.

         Et pour cest effect je partis le 18 dudit mois, o la riviere
         commence  s'eslargir, quelque fois d'une lieue & lieue & demie
         en tels endroits. Le pays va de plus en plus en embellisant. Ce
         sont costaux en partie le long de la riviere & terres unies
         sans rochers que fort peu. Pour la riviere elle est dangereuse
         en beaucoup d'endroits,  cause des bancs & rochers qui sont
         dedans, & n'y fait pas bon naviger, si ce n'est la sonde  la
         main. La riviere est fort abondante en plusieurs sortes de
         poisson, tant de ceux qu'avons pardea, comme d'autres que
         n'avons pas. Le pays est tout couvert de grandes & hautes
         forests des mesmes sortes qu'avons vers nostre habitation. Il y
         a aussi plusieurs vignes & noyers qui sont sur le bort de la
         riviere, & quantit de petits ruisseaux & rivieres, qui ne sont
         navigables qu'avec des canaux. Nous passames proche de la
         pointe Ste. Croix, o beaucoup tiennent (comme j'ay dit
         ailleurs) estre la demeure o yverna Jacques Quartier. Ceste
         pointe est de sable, qui advance quelque peu dans la riviere, 
         l'ouvert du Norouest, qui bat dessus. Il y a quelques prayries,
         mais elles sont innondes des eaues  toutes les fois que vient
         la plaine mer, qui pert de prs de deux brasses & demie. Ce
         passage est fort dangereux  passer pour quantit de rochers
175/323  qui sont au travers de la riviere, bien qu'il y aye bon
         achenal, lequel est fort tortu, o la riviere court comme un
         ras, & faut bien prendre le temps  propos pour le passer. Ce
         lieu a tenu beaucoup de gens en erreur, qui croyoient ne le
         pouvoir passer que de plaine mer, pour n'y avoir aucun achenal:
         maintenant nous avons trouv le contraire: car pour descendre
         du haut en bas, on le peut de basse mer: mais de monter, il
         seroit mal-ais, si ce n'estoit avec un grand vent,  cause du
         grand courant d'eau, & faut par necessit attendre un tiers de
         flot pour le passer, o il y a dedans le courant 6, 8, 10, 12,
         15 brasses d'eau en l'achenal.

         Continuant nostre chemin, nous fusmes  une riviere qui est
         fort aggreable, distante du lieu de saincte Croix, de neuf
         lieues, & de Quebecq, 24 & l'avons nomme la riviere saincte
         Marie [240]. Toute ceste riviere [241] depuis saincte Croix est
         fort plaisante & aggreable.

[Note 240: Aujourd'hui rivire Sainte-Anne de La Prade. Elle est 
environ neuf lieues de l'glise actuelle de Sainte-Croix, et  une
vingtaine de lieues de Qubec.]

[Note 241: Le fleuve Saint-Laurent,]

         Continuant nostre routte, je fis rencontre de quelques deux ou
         trois cens sauvages, qui estoient cabannez proche d'une petite
         isle, appele S. Esloy[242], distant de S. Marie d'une lieue &
         demie, & l les fusmes recognoistre, & trouvasmes que c'estoit
         des nations de sauvages appelez Ochateguins & Algoumequins qui
         venoient  Quebecq, pour nous assister aux descouvertures du
         pays des Yroquois, contre lesquels ils ont guerre mortelle,
         n'espargnant aucune chose qui toit  eux.

[Note 242: Voir le Voyage de 1603, p. 29.]

176/324  Aprs les avoir recogneus, je fus  terre pour les voir, &
         m'enquis qui estoit leur chef: Ils me dirent qu'il y en avoit
         deux, l'un appel Yroquet & l'autre Ochasteguin qu'ils me
         montrrent: & fus en leur cabanne, o ils me firent bonne
         rception, selon leur coustume.

         Je commenay  leur faire entendre le subjet de mon voyage,
         dont ils furent fort resjouis: & aprs plusieurs discours je me
         retiray: & quelque temps aprs ils vindrent  ma chalouppe, o
         ils me firent present de quelque pelleterie, en me monstrant
         plusieurs signes de resjouissance: & de l s'en retournrent 
         terre.

         Le lendemain les deux chefs s'en vindrent me trouver, o ils
         furent une espace de temps sans dire mot, en songeant &
         petunant tousjours. Aprs avoir bien pens, ils commencrent 
         haranguer hautement  tous leurs compagnons, qui estoient sur
         le bort du rivage avec leurs armes en la main, escoutans fort
         ententivement ce que leurs chefs leur disoient, savoir.

         Qu'il y avoit prs de dix lunes, ainsi qu'ils comptent, que le
         fils d'Yroquet m'avoit veu, & que je luy avois fait bonne
         rception, & dclar que le Pont & moy desirions les assister
         contre leurs ennemis, avec lesquels ils avoient, ds longtemps,
         la guerre, pour beaucoup de cruauts qu'ils avoient exerces
         contre leur nation, soubs prtexte d'amiti: Et qu'ayant
         tousjours depuis desir la vengeance, ils avoient solicit tous
         les sauvages que je voyois sur le bort de la riviere, de venir
          nous, pour faire alliance avec nous, & qu'ils n'avoient
177/325  jamais veu de Chrestiens, ce qui les avoit aussi meus de nous
         venir voir: & que d'eux & de leurs compagnons j'en ferois tout
         ainsi que je voudrois; & qu'ils n'avoient point d'enfans avec
         eux, mais gens qui savoient faire la guerre, & plains de
         courage, sachans le pays & les rivieres qui sont au pays des
         Yroquois; & que maintenant ils me prioyent de retourner en
         nostre habitation, pour voir nos maisons, & que trois jours
         aprs nous retournerions  la guerre tous ensemble, & que pour
         signe de grande amiti & resjouissance je feisse tirer des
         mousquets & arquebuses, & qu'ils seroient fort satisfaits: ce
         que je fis. Ils jetterent de grands cris avec estonnement, &
         principalement ceux qui jamais n'en avoient ouy ny veus.

         Aprs les avoir ouis, je leur fis responce, Que pour leur
         plaire, je desirois bien m'en retourner  nostre habitation
         pour leur donner plus de contentement, & qu'ils pouvoient juger
         que je n'avois autre intention que d'aller faire la guerre, ne
         portant avec nous que des armes, & non des marchandises pour
         traicter, comme on leur avoit donn  entendre, & que mon desir
         n'estoit que d'accomplir ce que je leur avois promis: & si
         j'eusse sceu qu'on leur eut raport quelque chose de mal, que
         je tenois ceux l pour ennemis plus que les leur mesme. Ils me
         dirent qu'ils n'en croioyent rien, & que jamais ils n'en
         avoient ouy parler; neantmoins c'estoit le contraire: car il y
         avoit eu quelques sauvages qui le dirent au nostres: Je me
         contentay, attendant l'occasion de leur pouvoir montrer par
         effect autre chose qu'ils n'eussent peu esperer de moy.



178/326  _Retour  Quebecq, et depuis continuation avec les sauvages
         jusques au saut de la riviere des Yroquois.

                              CHAPITRE VIII.

         Le lendemain [243] nous partismes tous ensemble, pour aller 
         nostre habitation, o ils se resjouirent quelques 5 ou 6 jours,
         qui se passerent en dances & festins, pour le desir qu'ils
         avoient que nous fussions  la guerre.

[Note 243: Probablement le 22 de juin.]

         Le Pont vint aussitost de Tadoussac avec deux petites barques
         plaines d'hommes, suivant une lettre o je le priois de venir
         le plus promptement qu'il luy seroit possible.

         Les sauvages le voyant arriver se resjouirent encores plus que
         devant, d'autant que je leur dis qu'il me donnoit de ses gens
         pour les assister, & que peut estre nous yrions ensemble.

         Le 28 du mois [244] nous esquipasmes des barques pour assister
         ces sauvages: le Pont se mit dans l'une & moy dans l'autre, &
         partismes tous ensemble. Le premier Juin[245] arrivasmes 
         saincte Croix, distant de Quebecq de 15 lieues, o estant, nous
         advisames ensemble, le Pont & moy, que pour certaines
         considerations je m'en yrois avec les sauvages, & luy  nostre
         habitation &  Tadoussac. La resolution estant prise,
         j'embarqu dans ma chalouppe tout ce qui estoit necessaire avec
         neuf hommes, des Marais, & la Routte nostre pilotte, & moy.

[Note 244: Le 28 de juin.]

[Note 245: Le premier juillet.]

179/327  Je party de saincte Croix, le de Juin[246] avec tous les
         sauvages, & passames par les trois rivieres, qui est un fort
         beau pays, remply de quantit de beaux arbres. De ce lieu 
         saincte Croix y a 15 lieues. A l'entre d'icelle riviere y a
         six isles, trois desquelles sont fort petites, & les autres de
         quelque 15  1600. pas de long, qui sont fort plaisantes 
         voir. Et proches du lac sainct Pierre[247], faisant quelque
         deux lieues dans la riviere[248] y a un petit saut d'eau, qui
         n'est pas beaucoup dificile  passer. Ce lieu est par la
         hauteur de 46 degrez quelques minuttes moins de latitude. Les
         sauvages du pays nous donnrent  entendre, qu' quelques
         journes il y a un lac par o passe la riviere, qui a dix
         journes, & puis on passe quelques sauts, & aprs encore trois
         ou quatre autres lacs de 5 ou 6 journes: & estans parvenus au
         bout, ils font 4 ou 5 lieues par terre, & entrent de rechef
         dans un autre lac [249], ou le Sacqu [250] prend la meilleure
         part de sa source. Les sauvages viennent dudit lac  Tadoussac.
         Les trois rivieres vont 40 journes des sauvages: & disent
         qu'au bout d'icelle riviere il y a des peuples [251] qui sont
         grands chasseurs, n'ayans de demeure arreste, & qu'ils voyent
         la mer du Nort en moins de six journes. Ce peu de terre que
180/238  j'ay veu est sablonneuse, assez esleve en costaux, charge de
         quantit de pins & sapins, sur le bort de la riviere, mais
         entrant dans la terre quelque quart de lieue, les bois y sont
         tresbeaux & clairs, & le pays uny.

[Note 246: Le 3 juillet.]

[Note 247: C'est la premire fois qu'on trouve le nom de Saint-Pierre
donn  ce lac. En 1603, Champlain y entra le jour de la Saint-Pierre,
29 juin, et c'est l probablement l'origine de ce nom. Thvet et
Wytfliet l'appellent lac d'Angoulme.]

[Note 248: Dans le Saint-Maurice. (Voir le Voyage de 1603, p. 31.)]

[Note 249: Le lac Saint-Jean.]

[Note 250: Sagn, pour Saguenay.]

[Note 251: Probablement les _Atticamgues_ ou Poissons-Blancs, qui
taient en effet plus chasseurs que guerriers, et qui avaient des
rapports avec cinq ou six nations situes encore plus au nord qu'eux.
(Voir Relat. 1641, p. 32, d. 1858.)]

         Continuant nostre routte jusques  l'entre du lac sainct
         Pierre, qui est un pays fort plaisant & uny, & traversant le
         lac  2, 3, & 4 brasses d'eau, lequel peut contenir de long
         quelque 8 lieues, & de large 4. Du cost du Nort nous vismes
         une riviere qui est fort aggreable, qui va dans les terres
         quelques 20 lieues, & l'ay nomme saincte Suzanne[252]: & du
         cost du Su, il y en a deux, l'une appele la riviere du
         Pont[253],& l'autre de Gennes[254], qui sont tresbelles & en
         beau & bon pays. L'eau est presque dormante dans le lac, qui
         est fort poissonneux. Du cost du Nort, il parroist des terres
          quelque douze ou quinze lieues du lac, qui sont un peu
         montueuses. L'ayant travers, nous passames par un grand nombre
         d'isles, qui sont de plusieurs grandeurs, o il y a quantit de
         noyers & vignes, & de belles prayries avec force gibier &
         animaux sauvages, qui vont de la grand terre ausdites isles. La
         pescherie du poisson y est plus abondante qu'en aucun autre
         lieu de la riviere qu'eussions veu. De ces isles fusmes 
         l'entre de la riviere des Yroquois, o nous sejournasmes deux
         jours & nous rafraichismes de bonnes venaisons, oiseaux, &
181/329  poissons, que nous donnoient les sauvages, & o il s'esmeut
         entre eux quelque diffrent sur le subject de la guerre, qui
         fut occasion qu'il n'y en eut qu'une partie qui se resolurent
         de venir avec moy, & les autres s'en retournrent en leur pays
         avec leurs femmes & marchandises qu'ils avoient traictes.

[Note 252: Elle porte maintenant le nom de rivire du Loup.]

[Note 253: La rivire de Nicolet (voir la grande carte de 1612). Il est
probable que c'est par inadvertance que l'auteur l'indique sous le nom
de rivire du Gast, dans la grande carte de l'dition de 1632; puisque,
dans le texte, il reproduit le mme passage en y laissant le nom de Du
Pont. Il est possible aussi que le graveur ait mis sur cette rivire le
chiffre que l'auteur destinait  la rivire dont il parle ci-dessus, p.
61, et  laquelle il avait donn le nom de Du Gast ou Du Gua.]

[Note 254: Probablement, la rivire d'Yamaska.]

         Partant de ceste entre de riviere (qui a quelque 4.  500. pas
         de large, & qui est fort belle, courant au Su) nous arrivasmes
          un lieu qui est par la hauteur de 45 degrez[255] de latitude
          22 ou 23 lieues des trois rivieres. Toute ceste riviere
         depuis son entre jusques au premier saut, o il y a 15 lieues,
         est fort platte & environne de bois, comme sont tous les
         autres lieux cy dessus nommez, & des mesmes especes. Il y a 9
         ou 10 belles isles jusques au premier saut des Yroquois,
         lesquelles tiennent quelque lieue, ou lieue & demie, remplies
         de quantit de chesnes & noyers. La riviere tient en des
         endroits prs de demie lieue de large, qui est fort
         poissonneuse. Nous ne trouvasmes point moins de 4 pieds d'eau.
         L'entre du saut est une manire de lac[256], o l'eau descend,
         qui contient quelque trois lieues de circuit, & y a quelques
         prairies o il n'y habite aucuns sauvages, pour le subject des
         guerres. Il y a fort peu d'eau au saut qui court d'une grande
         vistesse, & quantit de rochers & cailloux, qui font que les
         sauvages ne les peuvent surmonter par eau: mais au retour ils
         les descendent fort bien. Tout cedict pays est fort uny, remply
         de forests, vignes & noyers. Aucuns Chrestiens n'estoient
182/330  encores parvenus jusques en cedit lieu, que nous, qui eusmes
         assez de peine  monter la riviere  la rame.

[Note 255: Les rapides de Chambly sont  environ 45 30' de latitude.]

[Note 256: Le bassin de Chambly.]

         Aussitost que nous fusmes arrivez au saut, des Marais, la
         Routte & moy, & cinq hommes fusmes  terre, voir si nous
         pourrions passer ce lieu, & fismes quelque lieue & demie sans
         en voir aucune apparence, sinon une eau courante d'une
         grandissime roideur, o d'un cost & d'autre y avoit quantit
         de pierres, qui sont fort dangereuses & avec peu d'eau. Le saut
         peut contenir quelque 600 pas de large. Et voyant qu'il estoit
         impossible coupper les bois & faire un chemin avec si peu
         d'hommes que j'avois, je me resolus avec le conseil d'un
         chacun, de faire autre chose que ce que nous nous estions
         promis, d'autant que les sauvages m'avoient asseur que les
         chemins estoient aisez: mais nous trouvasmes le contraire,
         comme j'ay dit cy dessus, qui fut l'occasion que nous en
         retournasmes en nostre chalouppe, o j'avois laiss quelques
         hommes pour la garder & donner  entendre aux sauvages quand
         ils seroient arrivez, que nous estions allez descouvrir le long
         du dit saut.

         Aprs avoir veu ce que desirions de ce lieu, en nous en
         retournant nous fismes rencontre de quelques sauvages, qui
         venoient pour descouvrir comme nous avions fait, qui nous
         dirent que tous leurs compagnons estoient arrivez  nostre
         chalouppe o nous les trouvasmes fort contans & satisfaits de
         ce que nous allions de la faon sans guide, sinon que par le
         raport de ce que plusieurs fois ils nous avoient fait.

183/331  Estant de retour, & voyant le peu d'apparence qu'il y avoit de
         passer le saut avec nostre chalouppe, cela m'affligea, & me
         donna beaucoup de desplaisir, de m'en retourner sans avoir veu
         un grandicime lac, remply de belles isles, & quantit de beau
         pays, qui borne le lac, o habitent leurs ennemis, comme ils me
         l'avoient figur. Aprs avoir bien pens en moy mesme, je me
         resolus d'y aller pour accomplir ma promesse, & le desir que
         j'avois: & m'embarquay avec les sauvages dans leurs canots, &
         prins avec moy deux hommes de bonne volont. Aprs avoir
         propos mon dessein  des Marais, & autres de la chalouppe, je
         priay ledit des Marais de s'en retourner en nostre habitation
         avec le reste de nos gens soubs l'esperance qu'en brief, avec
         la grce de Dieu, je les reverrois.

         Aussitost je fus parler aux Capitaines des sauvages & leur
         donnay  entendre comme ils nous avoient dit le contraire de ce
         que j'avois veu au saut, savoir, qu'il estoit hors nostre
         puissance d'y pouvoir passer avec la chalouppe: toutesfois que
         cela ne m'empecheroit de les assister comme je leur avois
         promis. Ceste nouvelle les attrista fort & voulurent prendre
         une autre resolution: mais je leur dis & les y sollicitay,
         qu'ils eussent  continuer leurs premier dessin, & que moy
         troisieme, je m'en irois  la guerre avec eux dans leurs canots
         pour leur monstrer que quant  moy je ne voulois manquer de
         parole en leur, endroit, bien que fusse seul, & que pour lors
         je ne voulois forcer personne de mes compagnons de s'embarquer,
         sinon ceux qui en auroient la volont, dont j'en avois trouv
         deux, que je menerois avec moy.

184/332  Ils furent fort contens de ce que je leur dis, & d'entendre la
         resolution que j'avois, me promettant tousjours de me faire
         voir choses belles.



         _Partement du saut de la riviere des Yroquois. Description d'un
         grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes audict
         lac, & de la faon & conduite qu'ils usent en allant attacquer
         les Yroquois._

                              CHAPITRE IX.

         Je party donc dudit saut de la riviere des Yroquois, le 2.
         Juillet[257]. Tous les sauvages commencrent  apporter leurs
         canots, armes & bagages par terre quelque demie lieue, pour
         passer l'impetuosit & la force du saut, ce qui fut promptement
         fait.

[Note 257: Probablement le 12 juillet. Si les dates de l'arrive de
Pont-Grav  Tadoussac, et de Desmarais  Qubec, sont exactes, la
petite flottille dut partir de Qubec dans les derniers jours de juin,
et, par consquent, arriver  Sainte-Croix, non le premier de juin, mais
le premier de juillet, comme nous l'avons remarqu ci-dessus. Elle en
repart le 3 du mme mois: elle ne pouvait donc pas avoir pass le saut
de la rivire des Iroquois le 2 de juillet. Mais, si l'on suit
attentivement la marche de cette petite arme depuis Sainte-Croix
jusqu'au saut, c'est--dire, jusqu'aux rapides de Chambly, et depuis ce
lieu jusqu' celui o elle rencontra l'ennemi, le 29, on en viendra  la
conclusion qu'elle devait avoir pass le saut vers le 12. Or il est
assez vraisemblable que le typographe, au lieu du 12, ait mis le 2.]

         Aussitost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en chacun
         avec leur bagage, & firent aller un des hommes de chasque
         canot, par terre quelque trois lieues, que peut contenir ledit
         saut, mais non si imptueux comme  l'entre, sinon en quelques
         endroits de rochers qui barrent la riviere, qui n'est pas plus
         large de 3.  400 pas. Aprs que nous eusmes pass le saut, qui
         ne fut sans peine, tous les sauvages qui estoient allez par
185/333  terre, par un chemin assez beau & pays uny, bien qu'il y aye
         quantit de bois, se rembarqurent dans leurs canots. Les
         hommes que j'avois furent aussi par terre, & moy par eau,
         dedans un canot. Ils firent reveue de tous leurs gens, & se
         trouva vingt quatre canots, o il y avoit soixante hommes.
         Aprs avoir fait leur reveue, nous continuasmes le chemin
         jusques  une isle[258] qui tient trois lieues de long, remplye
         des plus beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils firent la
         chasse & y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus
         outre environ trois lieues de l, nous y logeasmes pour prendre
         le repos la nuit ensuivant.

[Note 258: L'le Sainte-Thrse.]

         Incontinent un chacun d'eux commena, l'un  coupper du bois,
         les autres  prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs
         cabannes, pour se mettre  couvert: les autres  abbatre de
         gros arbres pour se barricader sur le bort de la riviere au
         tour de leurs cabannes, ce qu'ils savent si promptement faire,
         qu'en moins de deux heures, cinq cens de leurs ennemis auroient
         bien de la peine  les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup
         mourir. Ils ne barricadent point le cost de la riviere o sont
         leurs canots arrengez, pour s'embarquer si l'occasion le
         requeroit. Aprs qu'ils furent logez, ils envoyerent trois
         canots avec neuf bons hommes, comme est leur coustume,  tous
         leurs logemens, pour descouvrir deux ou trois lieues s'ils
         n'appercevront rien, qui aprs se retirent. Toute la nuit ils
         se reposent sur la descouverture des avant-coureurs, qui est
         une tresmauvaise coustume en eux: car quelque fois ils sont
         surpris de leurs ennemis en dormant, qui les assomment, sans
186/334  qu'ils ayent le loisir de se mettre sur pieds pour leur
         defendre. Recognoissant cela je leur remonstrois la faute
         qu'ils faisoient,& qu'ils devoient veiller, comme ils nous
         avoient veu faire toutes les nuits, & avoir des hommes aux
         agguets, pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien, & ne
         point vivre de la faon comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne
         pouvoient veiller, & qu'ils travailloient assez de jour  la
         chasse: d'autant que quand ils vont en guerre ils divisent
         leurs troupes en trois, savoir, une partie pour la chasse
         separe en plusieurs endroits: une autre pour faire le gros,
         qui sont tousjours sur leurs armes; & l'autre partie en
         avant-coureurs, pour descouvrir le long des rivieres, s'ils ne
         verront point quelque marque ou signal par o ayent pass leurs
         ennemis, ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent par de certaines
         marques que les chefs se donnent d'une nation  l'autre, qui ne
         sont tousjours semblables, s'advertissans de temps en temps
         quand ils en changent; & par ce moyen ils recognoissent si sont
         amis ou ennemis qui ont pass. Les chasseurs ne chassent jamais
         de l'advant du gros, ny des avant-coureurs, pour ne donner
         d'allarmes ny de dsordre, mais sur la retraicte & du cost
         qu'ils n'aprehendent leurs ennemis: & continuent ainsi jusques
          ce qu'ils soient  deux ou trois journes de leurs ennemis,
         qu'ils vont de nuit  la desrobe, tous en corps, horsmis les
         coureurs, & le jour se retirent dans le fort des bois, o ils
         reposent, sans s'esgarer ny mener bruit, ny faire aucun feu,
         afin de n'estre apperceuz, si par fortune leurs ennemis
         passoient; ny pour ce qui est de leur manger durant ce temps.

187/335  Ils ne font du feu que pour petuner, qui est si peu que rien.
         Ils mangent de la farine de bled d'Inde cuite, qu'ils
         destrempent avec de l'eau, comme bouillie. Ils conservent ces
         farines pour leur necessit, & quand ils sont proches de leurs
         ennemis, ou quand ils font retraite aprs leurs charges, qu'ils
         ne s'amusent  chasser, se retirant promptement.

         A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois ou Ostemoy[259],
         qui sont manires de gens, qui sont les devins, en qui ces
         peuples ont crance, lequel fait une cabanne, entoure de petis
         bois, & la couvre de sa robbe: Aprs qu'elle est faitte, il se
         met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune faon, puis
         prend un des piliers de sa cabanne & la fait bransler,
         marmotant certaines paroles entre ses dens par lesquelles il
         dit qu'il invoque le Diable, & qu'il s'apparoist  luy en forme
         de pierre, & luy dit s'ils trouveront leurs ennemis, & s'ils en
         tueront beaucoup. Ce Pilotois est prostern en terre, sans
         remuer, ne faisant que parler au diable, & puis aussitost se
         leve sur les pieds, en parlant & se tourmentant d'une telle
         faon, qu'il est tout en eau, bien qu'il toit nud. Tout le
         peuple est autour de la cabanne assis sur leur cul comme des
         singes. Ils me disoient souvent que le branlement que je voyois
         de la cabanne, estoit le Diable qui la faisoit mouvoir, & non
         celuy qui estoit dedans, bien que je veisse le contraire: car
188/336  c'estoit, comme j'ay dit cy dessus, le Pilotois qui prenoit un
         des bastons de sa cabanne, & la faisoit ainsi mouvoir. Ils me
         dirent aussi que je verrois sortir du feu par le haut: ce que
         je ne vey point. Ces drosles contrefont aussi leur voix grosse
         & claire, parlant en langage inconneu aux autres sauvages. Et
         quand ils la representent casse, ils croyent que c'est le
         Diable qui parle, & qui dit ce qui doit arriver en leur guerre,
         & ce qu'il faut qu'ils facent.

[Note 259: Ces deux mots taient employs en Acadie, pour dsigner le
jongleur ou sorcier. Le mot _pilotais_, suivant le P. Biard (Rel. 1611,
p. 17), venait des Basques, et les Souriquois se servaient du mot
_autmoin_, que Lescarbot crit _aoutmoin_, et Champlain _ostemoy_. Le P.
Lejeune, dans la Relation, de 1636 (p. 13), nous apprend que les
Montagnais appelaient leurs sorciers _manitousiouekhi_, et, d'aprs le
P. Brebeuf (Rel. 1635, p. 35), les Hurons dsignaient les leurs par le
nom de _arendiouane_.]

         Neantmoins tous ces garniments qui sont les devins, de cent
         paroles n'en disent pas deux vritables, & vont abusans ces
         pauvres gens, comme il y en a assez parmy le monde, pour tirer
         quelque denre du peuple, ainsi que sont ces galants. Je leur
         remonstrois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit que
         folie, & qu'ils ne devoient y adjouster foy.

         Or aprs qu'ils ont sceu de leurs devins ce qu'il leur doit
         succeder, les chefs prennent des bastons de la longueur d'un
         pied autant en nombre qu'ils sont, & signallent par d'autres un
         peu plus grands, leurs chefs: Puis vont dans le bois &
         esplanadent une place de 5 ou 6 pieds en quarr, o le chef,
         comme sergent major, met par ordre tous ces bastons comme bon
         luy semble: puis appelle tous ses compagnons, qui viennent tous
         armez, & leur monstre le rang & ordre qu'ils devront tenir lors
         qu'ils se battront avec leurs ennemis: ce que tous ces sauvages
         regardent attentivement, remarquant la figure que leur chef a
         faite avec ces bastons: & aprs se retirent de l, & commencent
         de se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdicts bastons:
189/337  puis se mettent les uns parmy les autres, & retournent de
         rechef en leur ordre, continuant deux ou trois fois, &  tous
         leurs logemens sans qu'il soit besoin de sergent pour leur
         faire tenir leurs rangs, qu'ils savent fort bien garder, sans
         se mettre en confusion. Voila la reigle qu'ils tiennent  leur
         guerre.

         Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la
         riviere jusques  l'entre du lac. En icelle y a nombre de
         belles isles, qui sont basses remplies de tres-beaux bois &
         prairies, o il y a quantit de gibier & chasse d'animaux,
         comme Cerfs, Daims, Faons, Chevreuls, Ours, & autres sortes
         d'animaux qui viennent de la grand terre ausdictes isles. Nous
         y en prismes quantit. Il y a aussi grand nombre de Castors,
         tant en la riviere qu'en plusieurs autres petites qui viennent
         tomber dans icelle. Ces lieux ne sont habitez d'aucuns
         sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le subject de leurs
         guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au
         profont des terres, afin de n'estre si tost surprins.

         Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estandue
         comme de 80 ou 100 lieues[260], o j'y vis quatre belles isles,
         contenant 10, 12 & 15 lieues de long[261], qui autres fois ont
         est habites par les sauvages, comme aussi la riviere des
         Yroquois: mais elles ont est abandonnes depuis qu'ils ont eu
         guerre les uns contre les autres: aussi y a il plusieurs
         rivieres qui viennent tomber dedans le lac, environnes de
190/338  nombre de beaux arbres, de mesmes especes nous avons en France,
         avec force vignes plus belles qu'en aucun lieu que j'eusse veu:
         force chastaigners, & n'en avois encores point veu que dessus
         le bort de ce lac, o il y a grande abondance de poisson de
         plusieurs especes: Entre autres y en a un, appel des sauvages
         du pays _Chaousarou_[262], qui est de plusieurs longueurs: mais
         les plus grands contiennent,  ce que m'ont dict ces peuples, 8
          10 pieds. J'en ay veu qui en contenoyent 5 qui estoient de la
         grosseur de la cuisse, & avoient la teste grosse comme les deux
         points, avec un bec de deux pieds & demy de long, &  double
         rang de dents fort agues & dangereuses. Il a toute la forme du
         corps tirant au brochet, mais il est arm d'escailles si fortes
         qu'un coup de poignard ne les sauroit percer, & de couleur de
         gris argent. Il a aussi l'extrmit du bec comme un cochon. Ce
         poisson fait la guerre  tous les autres qui sont dans ces
         lacs, & rivieres: & a une industrie merveilleuse,  ce que
         m'ont asseur ces peuples, qui est, quand il veut prendre
         quelques oyseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui sont
         sur les rives du lac en plusieurs endroits, & met le bec hors
         l'eau sans se bouger: de faon que lors que les oiseaux
191/339  viennent se reposer sur le bec, pensans que ce soit un tronc de
         bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient
         entr'ouvert, ils les tire par les pieds soubs l'eau. Les
         sauvages m'en donnrent une teste, dont ils font grand estat,
         disans que lors qu'ils ont mal  la teste, ils se seignent avec
         les dents de ce poisson  l'endroit de la douleur qui se passe
         soudain.

[Note 260: Il tait bien difficile de se faire ainsi,  premire vue,
une ide exacte des dimensions d'un lac aussi tendu que celui de
Champlain. Aussi l'auteur lui donne-t-il presque trois fois la longueur
qu'il a rellement.]

[Note 261: Ces quatre les sont sans doute celles de Contrecoeur (l'le
Longue et la Grande-Ile), l'le La Motte, et celle de Valcour. Elles ne
sont pas tout  fait aussi grandes que l'a cru notre auteur.]

[Note 262: Nous rapprocherons de cette description du Chaousarou celle
qu'en fait Sagard dans son Histoire du Canada (liv. ni, p. 765): Au
lieu nomm par les Hurons Onthranden, & par nous le Cap de Victoire,...
je vis en la cabane d'un montagnais un certain poisson, que quelques-uns
appellent _Chaousarou_, gros comme un grand brochet. Il n'estoit qu'un
des mdiocres, car il s'en voit de beaucoup plus grands, & qui ont
jusqu' 8, 9 & 10 pieds,  ce qu'on dit. Il avoit un bec d'environ un
pied & demy de long, fait  peu prs comme celuy d'une becasse, sinon
qu'il a l'extrmit mousse & non si pointu, gros  proportion du corps.
Il a double rang de dens fort aigus & dangereuses,... & la forme du
corps tirant au brochet, mais arm de trs-fortes & dures escailles, de
couleur gris argent, & difficile  percer. D'aprs cette description,
ce poisson doit appartenir au genre des _Lpisostes_ de Lacpde. Mais
les individus dcrits par les Ichtyologistes n'ont pas d'aussi grandes
proportions.]

         Continuant nostre route dans ce lac du cost de l'Occident,
         considrant le pays, je veis du cost de l'Orient de fort
         hautes montagnes, o sur le sommet y avoit de la neige. Je
         m'enquis aux sauvages si ces lieux estoient habitez, ils me
         dirent que ouy, & que c'estoient Yroquois[263], & qu'en ces
         lieux y avoit de belles valles, & campagnes fertiles en bleds,
         comme j'en ay mang audit pays, avec infinit d'autres fruits:
         & que le lac alloit proche des montagnes, qui pouvoient estre
         esloignes de nous,  mon jugement, de vingt cinq[264] lieues.
         J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins hautes que les
         premires, horsmis qu'il n'y avoit point de neige. Les sauvages
         me dirent que c'estoit o nous devions aller trouver leurs
         ennemis, & qu'elles estoient fort peuples & qu'il falloit
         passer par un saut d'eau[265] que je vis depuis: & de l entrer
         dans un autre lac[266] qui contient quelque 9 ou 10 lieues de
192/340  long, & qu'estant parvenus au bout d'iceluy, il falloit faire
         quelque deux lieues de chemin par terre, & passer une
         riviere[267], qui va tomber en la coste de Norembegue, tenant 
         celle de la Floride[268], & qu'ils n'estoient que deux jours 
         y aller avec leurs canots, comme je l'ay seu depuis par
         quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort
         particulirement de tout ce qu'ils en avoyent cognoissance, par
         le moien de quelques truchemens Algoumequins, qui savoient la
         langue des Yroquois.

[Note 263: Si ce rapport des sauvages est exact, il faut croire que la
guerre entre les Mahingans et les Agniers, eut pour effet de rapprocher
ceux-ci des autres tribus iroquoises, et de les faire migrer au ct
occidental du lac. Peut-tre aussi les Montagnais qui accompagnaient
Champlain traitaient-ils d'iroquois les Mahingans eux-mmes, qui alors
pouvaient tre les allis de la nation iroquoise: car le P. Jrme
Lalemant, en parlant de ce qu'avaient t autrefois les Loups ou
Mahingans, dit (Rel. 1646, 3) i Les Iroquois Annierronnons les ayans
domtez, ils se sont jettez de leur party.]

[Note 264: L'dition de 1632 porte 15.]

[Note 265: Ticonderoga.]

[Note 266: Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George.]

[Note 267: La rivire Hudson.]

[Note 268: Il est probable que le manuscrit de l'auteur portait: tirant
 celle de la Floride; car Champlain ne devait pas ignorer qu'entre la
cte de Norembegue et la Floride, se trouvait la cte de la Virginie ou
les Virgines, comme il dit lui-mme (Table de sa grande carte, dit.
1632).]

         Or comme nous commenasmes  approcher  quelques deux ou trois
         journes de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus
         que la nuit, & le jour nous nous reposions, neantmoins ne
         laissoient de faire tousjours leurs superstitions accoustumes
         pour savoir ce qui leur pourroit succeder de leurs
         entreprises; & souvent me venoient demander si j'avois song, &
         avois veu leurs ennemis: le leur disois que non: Neantmoins ne
         laissois de leur donner du courage, & bonne esperance. La nuit
         venue nous nous mismes en chemin jusques au lendemain, que nous
         nous retirasmes dans le fort du bois, pour y passer le reste du
         jour. Sur les dix ou onze heures, aprs m'estre quelque peu
         proumen au tour de nostre logement, je fus me reposer, & en
         dormant, je songay que je voyois les Yroquois nos ennemis,
         dedans le lac, proche d'une montaigne, qui se noyoient  nostre
193/341  veue, & les voulans secourir, nos sauvages alliez me disoient
         qu'il les falloit tous laisser mourir & qu'ils ne valoient
         rien. Estant esveill, ils ne faillirent comme  l'acoustume
         de me demander si j'avois song quelque chose: je leur dis en
         effect ce que j'avois veu en songe: Cela leur apporta une telle
         crance qu'ils ne doutrent plus de ce qui leur devoit advenir
         pour leur bien.

         Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canots pour
         continuer nostre chemin, & comme nous allions fort doucement, &
         sans mener bruit, le 29 du mois, nous fismes rencontre des
         Yroquois sur les dix heures du soir au bout d'un cap [269] qui
         advance dans le lac du cost de l'occident, lesquels venoient 
         la guerre. Eux & nous commenasmes  jetter de grands cris,
         chacun se parant de ses armes. Nous nous retirasmes vers l'eau,
         & les Yroquois mirent pied  terre, & arrangrent tous leurs
         canots les uns contre les autres, & commencrent  abbatre du
         bois avec des meschantes haches qu'ils gaignent quelquesfois 
         la guerre, & d'autres de pierre, & se barricadrent fort bien.

[Note 269: Ce cap, ou cette pointe, qui s'avance dans le lac, non loin
de la dcharge du lac George, comme l'indique la carte de 1632, nous
parat correspondre  la pointe Saint-Frdric (Crown point).]

         Aussi les nostres tindrent toute la nuit leurs canots arrangez
         les uns contre les autres attachez  des perches pour ne
         s'esgarer, & combattre tous ensemble s'il en estoit de besoin;
         & estions  la porte d'une flesche vers l'eau du cost de
         leurs barricades. Et comme ils furent armez, & mis en ordre,
         ils envoyerent deux canots separez de la trouppe, pour savoir
         de leurs ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels
194/342  respondirent qu'ils ne desiroient autre chose: mais que pour
         l'heure, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence, & qu'il falloit
         attendre le jour pour se cognoistre: & qu'aussitost que le
         soleil se leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui fut
         accord par les nostres: & en attendant toute la nuit se passa
         en danses & chantons, tant d'un cost, que d'autre, avec une
         infinit d'injures, & autres propos, comme, du peu de courage
         qu'ils avoient, avec le peu d'effet & resistance contre leurs
         armes, & que le jour venant, ils le sentiroyent  leur ruine.
         Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils
         verroient des effets d'armes que jamais ils n'avoient veu, &
         tout plain d'autres discours, comme on a accoustum  un siege
         de ville. Aprs avoir bien chant, dans & parlement les uns
         aux autres, le jour venu, mes compagnons & moy estions
         tousjours couverts, de peur que les ennemis ne nous veissent,
         preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible, estans
         toutesfois separez, chacun en un des canots des sauvages
         montagnars. Aprs que nous fusmes armez d'armes lgres, nous
         prismes chacun une arquebuse & descendismes  terre. Je vey
         sortir les ennemis de leur barricade, qui estoient prs de 200
         hommes forts & robustes  les voir, qui venoient au petit pas
         audevant de nous, avec une gravit & asseurance qui me contenta
         fort  la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres aussi
         alloient en mesme ordre & me dirent que ceux qui avoient trois
         grands pannaches estoient les chefs, & qu'il n'y en avoit que
         ces trois, & qu'on les recognoissoit  ces plumes, qui estoient
         beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons, & que je
195/343  feisse ce que je pourrois pour les tuer. Je leur promis de
         faire ce qui seroit de ma puissance, & que j'estois bien fasch
         qu'ils ne me pouvoient bien entendre pour leur donner l'ordre &
         faon d'attaquer leurs ennemis, & que indubitablement nous les
         desferions tous; mais qu'il n'y avoit remde, que j'estois
         tres-aise de leur monstrer le courage & bonne volont qui
         estoit en moy quand ferions au combat.

         Aussitost que fusmes  terre, ils commencrent  courir quelque
         deux cens pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, &
         n'avoient encores apereu mes compagnons, qui s'en allrent
         dans le bois avec quelques sauvages. Les nostres commencrent 
         m'appeller  grands cris: & pour me donner passage ils
         s'ouvrirent en deux, & me mis  la teste, marchant quelque 20
         pas devant, jusqu' ce que je fusse  quelque 30 pas des
         ennemis, o aussitost ils m'aperceurent, & firent alte en me
         contemplant, & moy eux. Comme je les veis esbranler pour tirer
         sur nous, je couchay mon arquebuse en joue, visay droit  un
         des trois chefs, & de ce coup il en tomba deux par terre, & un
         de leurs compagnons qui fut bless, qui quelque temps aprs en
         mourut. J'avois mis quatre balles dedans mon arquebuse. Comme
         les nostres virent ce coup si favorable pour eux, ils
         commencrent  jetter de si grands cris qu'on n'eust pas ouy
         tonner; & cependant les flesches ne manquoyent de cost &
         d'autre. Les Yroquois furent fort estonnez, que si promptement
         deux hommes avoyent est tuez, bien qu'ils fussent armez
         d'armes tissues de fil de cotton, & de bois  l'espreuve de
196/344  leurs flesches; Cela leur donna une grande apprehension. Comme
         je rechargeois, l'un de mes compagnons tira un coup de dedans
         le bois, qui les estonna derechef de telle faon, voyant leurs
         chefs morts, qu'ils perdirent courage, & se mirent en fuite, &
         abandonnrent le champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le
         profond des bois, o les poursuivans, j'en fis demeurer encores
         d'autres. Nos sauvages en turent aussi plusieurs, & en
         prindrent 10 ou 12 prisonniers: Le reste se sauva avec les
         blessez. Il y en eut des nostres 15 ou 16 de blessez de coups
         de flesches, qui furent promptement guris.

         Aprs que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent  prendre
         force bled d'Inde, & les farines des ennemis, & de leurs armes,
         qu'ils avoient laisses pour mieux courir. Aprs avoir fait
         bonne chre, dans & chant, trois heures aprs nous en
         retournasmes avec les prisonniers. Ce lieu o se fit ceste
         charge est par les 43 degrez & quelques minutes [270] de
         latitude, & fut nomm le lac de Champlain.

[Note 270: La dcharge du lac George est environ  44.]


344a

[Illustration]

_Desfaite des Yroquois au Lac Champlain._

A (1) Le fort des Yroquois.
B Les ennemis.
C Les Canots des ennemis faits d'escorce de chesne, qui peuvent tenir
  chacun 10, 15, & 18 hommes.
D. E. Deux chefs tus, & un bless d'un coup d'arquebuse par le sieur
  de Champlain.
F (2) Le sieur de Champlain.
G (3) Deux Arquebusiers du sieur de Champlain.
H (4) Montaignets, Ochastaiguins, Algoumequins.
I Canots de nos sauvages alis faits d'escorce de bouleau.
K (5) Les bois.

(1) Cette lettre manque dans le dessin.--(2) La lettre manque; mais il
est facile de reconnatre Champlain post seul entre les
combattants.--(3) Cette lettre manque dans le dessin, mais on reconnat
aisment les deux arquebusiers sur la lisire du bois.--(4) La lettre H
a t mise par inadvertance sur les canots des allis, o il y a dj la
lettre I.--(5) Cette lettre, qui manque aussi, est facile  suppler.



         _Retour de la bataille, & ce qui se passa par le chemin._

                               CHAPITRE X.

         Aprs avoir fait quelque 8 lieues, sur le soir, ils prindrent
         un des prisonniers,  qui ils firent une harangue des cruautez
         que luy & les siens avoyent exerces en leur endroit, sans
197/345  avoir eu aucun esgard, & qu'au semblable il devoit se resoudre
         d'en recevoir autant, & luy commandrent de chanter s'il avoit
         du courage, ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste 
         ouyr.

         Cependant les nostres allumrent un feu, & comme il fut bien
         embras ils prindrent chacun un tizon, & faisoient brusler ce
         pauvre miserable peu  peu pour luy faire souffrir plus de
         tourmens. Ils le laissoient quelques fois, luy jettant de l'eau
         sur le dos: puis luy arrachrent les ongles, & luy mirent du
         feu sur les extremitez des doigts & de son membre. Aprs ils
         luy escorcherent le haut de la teste, & luy firent dgoutter
         dessus certaine gomme toute chaude: puis luy percrent les bras
         prs des poignets, & avec des bastons tiroyent les nerfs & les
         arrachoyent  force: & comme ils voioyent qu'ils ne les
         pouvoyent avoir, ils les couppoyent. Ce pauvre miserable
         jettoit des cris estranges, & me faisois piti de le voir
         traitter de la faon, toutesfois avec une telle constance,
         qu'on eust dit quelquesfois qu'il ne sentoit presque point de
         mal. Ils me sollicitoyent fort de prendre du feu pour faire de
         mesme eux. Je leur remonstrois que nous n'usions point de ces
         cruautez, & que nous les faisions mourir tout d'un coup, & que
         s'ils vouloyent que je luy donnasse un coup d'arquebuze, j'en
         serois content. Ils dirent que non, & qu'il ne sentiroit point
         de mal. Je m'en allay d'avec eux comme fasch de voir tant de
         cruautez qu'ils exercoient sur ce corps. Comme ils virent que
         je n'en estois contant, ils m'appelrent & me dirent que je luy
         donnasse un coup d'arquebuse: ce que je fis, sans qu'il en vist
         rien; & luy fis passer tous les tourmens qu'il devoit souffrir,
198/346  d'un coup, plustost que de le voir tyranniser. Aprs qu'il fut
         mort ils ne se contentrent pas, il luy ouvrirent le ventre, &
         jetterent ses entrailles dedans le lac: aprs ils luy
         coupperent la teste, les bras & les jambes, qu'ils separerent
         d'un cost & d'autre, & reserverent la peau de la teste, qu'ils
         avoient escorche, comme ils avoient fait de tous les autres
         qu'ils avoient tuez  la charge. Ils firent encores une
         meschancet, qui fut, de prendre le coeur qu'ils coupperent en
         plusieurs pices & le donnrent  manger  un sien frre, &
         autres de ses compagnons qui estoient prisonniers, lesquels le
         prindrent & le mirent en leur bouche, mais ils ne le voulurent
         avaller: quelques sauvages Algoumequins, qui les avoient en
         garde le firent recracher  aucuns, & le jetterent dans l'eau.
         Voila comme ces peuples se gouvernent  l'endroit de ceux
         qu'ils prennent en guerre: & mieux vaudroit pour eux mourir en
         combatant, ou se faire tuer  la chaude, comme il y en a
         beaucoup qui font, plustost que de tomber entre les mains de
         leurs ennemis. Aprs ceste excution faite, nous nous mismes en
         chemin pour nous en retourner avec le reste des prisonniers,
         qui alloient tousjours chantans, sans autre esperance que celuy
         qui avoit est ainsi mal traict. Estans aux sauts de la
         riviere des Yroquois les Algoumequins s'en retournrent en leur
         pays, & aussi les Ochatequins[271] avec une partie des
         prisonniers, fort contens de ce qui s'estoit pass en la
         guerre, & de ce que librement j'estois all avec eux. Nous nous
         departismes donc comme cela, avec de grandes protestations
199/347  d'amiti, les uns & les autres, & me dirent si je ne desirois
         pas aller en leur pays pour les asister tousjours comme freres:
         je leur promis.

[Note 271: Ochateguins, ou Hurons.]

         Je m'en revins avec les Montagnets. Aprs m'estre inform des
         prisonniers de leurs pays, & de ce qu'il pouvoit y en avoir,
         nous ployames bagage pour nous en revenir, ce qui fut avec
         telle diligence, que chacun jour nous faisions 25 & 30 lieues
         dans leurs dicts canots, qui est l'ordinaire. Comme nous fusmes
          l'entre de la riviere des Yroquois, il y eut quelques
         sauvages qui songerent que leurs ennemis les poursuivoient: ce
         songe les fit aussitost lever le siege, encores que celle nuit
         fut fort mauvaise  cause des vents & de la pluye qu'il
         faisoit; & furent passer la nuit dedans de grands roseaux, qui
         sont dans le lac sainct Pierre, jusqu'au lendemain, pour la
         crainte qu'ils avoient de leurs ennemis. Deux jours aprs
         arrivasmes  nostre habitation, o je leur fis donner du pain &
         quelques poix, & des patinostres, qu'ils me demandrent pour
         parer la teste de leurs ennemis, qui les portent pour faire des
         resjouissances  leur arrive. Le lendemain je feu avec eux
         dans leurs canots  Tadoussac, pour voir leurs crmonies.
         Aprochans de la terre, ils prindrent chacun un baston, o au
         bout ils pendirent les testes de leurs ennemis tus avec
         quelques patinostres, chantants les uns & les autres: & comme
         ils en furent prests, les femmes se despouillerent toutes nues,
         & se jetterent en l'eau, allant au devant des canots pour
         prendre les testes de leurs ennemis qui estoient au bout de
         longs bastons devant leurs batteaux, pour aprs les pendre 
200/348  leur col comme si c'eust est quelque chane precieuse, & ainsi
         chanter & danser. Quelques jours aprs ils me rirent present
         d'une de ces testes, comme chose bien precieuse, & d'une paire
         d'armes de leurs ennemis, pour les conserver, affin de les
         montrer au Roy: ce que je leur promis pour leur faire plaisir.

         Quelques jours aprs je fus  Quebecq, o il vint quelques
         sauvages Algoumequins, qui me firent entendre le desplaisir
         qu'ils avoient de ne s'estre trouvez  la deffaite de leurs
         ennemis, & me firent present de quelques fourrures, en
         consideration de ce que j'y avois est & assist leurs amis.

         Quelques jours aprs qu'ils furent partis pour s'en aller en
         leur pays, distant de nostre habitation de 120 lieues, je fus 
         Tadoussac voir si le Pont seroit de retour de Gasp, o il
         avoit est. Il n'y arriva que le lendemain, & me dit qu'il
         avoit dlibr de retourner en France. Nous resolusmes de
         laisser un honneste homme appel le Capitaine Pierre Chavin, de
         Dieppe, pour commander  Quebecq, o il demeura jusques  ce
         que le sieur de Mons en eust ordonn.



         Retour en France, & ce qui s'y passa jusques au rembarquement.

                               CHAPITRE XI.

         Ceste resolution prinse nous fusmes  Quebecq pour l'establir,
         & luy laisser toutes les choses requises & necessaires  une
         habitation, avec quinze hommes. Toutes choses estant en estat
201/349  nous en partismes le premier jour de Septembre pour aller 
         Tadoussac, faire appareiller nostre vaisseau,  fin de nous en
         revenir en France.

         Nous partismes donc de ce lieu le 5 du mois, & le 8 nous fusmes
         mouiller l'ancre  l'isle Perce.

         Le jeudy dixiesme partismes de ce lieu, & le mardy ensuivant
         18[272] du mois arrivasmes sur le grand banc.

[Note 272: Le mardi tait le 15.]

         Le 2 d'Octobre, nous eusmes la sonde. Le 8 mouillasmes l'ancre
         au Conquet en basse Bretagne. Le Samedy 10 du mois partismes de
         ce lieu, & arrivasmes  Honfleur le 13.

         Estans desembarqus, je n'y fis pas long sejour que je ne
         prinse la poste pour aller trouver le sieur de Mons, qui estoit
         pour lors  Fontaine-belau o estoit sa Majest, & luy
         representay fort particulirement tout ce qui s'estoit pass,
         tant en mon yvernement, que des nouvelles descouvertures, &
         l'esperance de ce qu'il y avoit  faire  l'advenir touchant
         les promesses des sauvages appelez Ochateguins, qui sont bons
         Yroquois. Les autres Yroquois leurs ennemis sont plus au midy.
         Les premiers entendent, & ne diferent pas beaucoup de langage
         aux peuples descouverts de nouveau, &qui nous avoient est
         incogneus cy devant.

         Aussitost je fus trouver sa Majest,  qui je fis le discours
         de mon voyage,  quoy il print plaisir & contentement.

         J'avois une ceinture faite de poils de porc-espic, qui estoit
         fort bien tissue, selon le pays, laquelle sa Majest eut pour
202/350  aggreable, avec deux petits oiseaux gros comme des merles, qui
         estoient incarnats [273], & aussi la teste d'un certain poisson
         qui fut prins dans le grand lac des Yroquois, qui avoit un becq
         fort long avec deux ou trois ranges de dents fort aigus. La
         figure de ce poisson est dans le grand lac de ma carte
         Gographique [274].

[Note 273: Cette description convient au _Pyranga rubra_, AUD.]

[Note 274: La grande carte de 1612. Voir plus haut, p. 190, la
description de ce poisson.]

         Ayant fait avec sa Majest, le sieur de Mons se dlibra
         d'aller  Rouen trouver ses associez les sieurs Collier & le
         Gendre marchands de Rouen, pour adviser  ce qu'ils avoient 
         faire l'anne ensuivant. Ils resolurent de continuer
         l'habitation, & parachever de descouvrir dedans le grand fleuve
         S. Laurens, suivant les promesses des Ochateguins,  la charge
         qu'on les assisteroit en leurs guerres comme nous leur avions
         promis.

         Le Pont fut destin pour aller  Tadoussac tant pour la traicte
         que pour faire quelque autre chose qui pourroit apporter de la
         commodit pour subvenir aux frais de la despence.

         Et le sieur Lucas le Gendre de Rouen, l'un des associez,
         ordonn pour avoir soin de faire tant l'achat des marchandises
         que vivres, & de la frette des vaisseaux, esquipages & autres
         choses necessaires pour le voyage.

         Aprs ces choses resolues le sieur de Mons s'en retourna 
         Paris, & moy avec luy, o je fus jusques  la fin de Fevrier:
         durant lequel temps le sieur de Mons chercha moyen d'avoir
         nouvelle commission pour les traictes des nouvelles
         descouvertures, que nous avions faites, o auparavant personne
203/351  n'avoit traict: Ce qu'il ne peut obtenir, bien que les
         demandes & propositions fussent justes & raisonnables.

         Et se voyant hors d'esperance d'obtenir icelle commission, il
         ne laissa de poursuivre son dessin, pour le desir qu'il avoit
         que toutes choses reussissent au bien & honneur de la France.

         Pendant ce temps, le sieur de Mons ne m'avoit dit encores sa
         volont pour mon particulier, jusques  ce que je luy eus dit
         qu'on m'avoit raport qu'il ne devroit que j'yvernasse en
         Canadas, ce qui n'estoit pas, car il remit le tout  ma
         volont.

         Je m'esquipay des choses propres & necessaires pour hyverner 
         nostre habitation de Quebecq, & pour cest effet party de Paris
         le dernier jour de Fevrier ensuivant, & fus  Honfleur, o se
         devoit faire l'embarquement. Je passay par Rouen, o je
         sejournay deux jours: & de l fus  Honfleur, o je trouvay le
         Pont, & le Gendre, qui me dirent avoir fait embarquer les
         choses necessaires pour l'habitation. Je fus fort aise de nous
         voir prests  faire voile: toutesfois incertain si les vivres
         estoient bons & suffisans pour la demeure & yvernement.

205/353


[Illustration]

                          SECOND VOYAGE[275]
                       DU SIEUR DE CHAMPLAIN
                  fait en la Nouvelle France en
                          l'anne 1610.


[Note 275: Ce voyage est le second que l'auteur ait fait dans la
Nouvelle-France avec une commission expresse et personnelle de fonder un
tablissement permanent. Dans les deux voyages prcdents, il n'avait
fait qu'accompagner M. de Monts ou ses lieutenants pour faire un rapport
fidle des avantages que pouvaient offrir les pays nouvellement
dcouverts.]



         Partement de France pour retourner en la Nouvelle France, & ce
         qui se passa jusques  nostre arrive en l'habitation.

                              CHAPITRE I

         Le temps venant favorable je m'enbarquay  Honfleur avec
         quelque nombre d'artisans le 7 du mois de Mars, & fusmes
         contrariez de mauvais temps en la Manche, & contraincts de
         relascher en Angleterre,  un lieu appel Porlan[276], o
         fusmes quelques jours  la radde: & levasmes l'ancre pour aller
          l'isle d'Huy[277], qui est proche de la coste d'Angleterre,
         d'autant que nous trouvions la radde de Porlan fort mauvaise.
         Estans proches d'icelle isle, la brume s'esleva si fort que
         nous fusmes contraincts de relascher  la Houque.

[Note 276: Portland.]

[Note 277: L'le de Wight.]

206/354  Depuis le partement de Honfleur, je fus persecut d'une fort
         grande maladie, qui m'ostoit l'esperance de faire le voyage, &
         m'estois embarqu dans un batteau pour me faire reporter en
         France au Havre, & l me faire traicter, estant fort mal au
         vaisseau: Et faisois estat recouvrant ma sant, que je me
         rembarquerois dans un autre, qui n'estoit party de Honfleur, o
         devoit s'embarquer des Marests, gendre de Pont-grav: mais je
         me fis porter  Honfleur, tousjours fort mal, o le 15 de Mars
         le vaisseau d'o j'estois sorty relascha, pour y prendre du
         l'aist, qui luy manquoit, pour estre bien en assiete. Il fut en
         ce lieu jusques au 8 d'Avril. Durant ce temps je me remis en
         assez bon estat: toutesfois encore que foible & dbile, je ne
         laissay pas de me rembarquer.

         Nous partismes derechef le 18[278] d'Avril, & arrivasmes sur le
         grand banc le 19 du mois, & eusmes cognoissance des isles S.
         Pierre le 22. Estans le travers de Menthane nous rencontrasmes
207/355  un vaisseau de S. Maslo, o il y avoit un jeune homme, qui
         beuvant  la sant de Pont-grav, ne se peut si bien tenir, que
         par l'esbranlement du vaisseau il ne tombast en la mer, & se
         noya sans y pouvoir donner remde,  cause que le vent estoit
         trop imptueux.

[Note 278: Le 8, ou, comme portait peut-tre le manuscrit, le _dit
huit_, que l'on aura pris pour _dix-huit_, et traduit en chiffres.
Lescarbot n'a pas vu d'autre moyen de corriger ce passage que de faire
arriver Champlain le _26 de mai_, au lieu du _26 du mois_. Ce qui nous
surprend, c'est que M. Ferland, qui d'ordinaire est si exact, ait adopt
la supposition de Lescarbot, sans essayer lui-mme de concilier ces
dates. Mais il est  remarquer premirement, que la correction que nous
faisons, est motive par les circonstances mmes du rcit de l'auteur,
puisque le vaisseau fut en ce lieu jusqu'au 8, et que, dans
l'intervalle, Champlain se rtablit assez bien pour pouvoir se
rembarquer. En second lieu, cette seule correction obvie  toutes les
difficults, tandis que celle de Lescarbot en laisse subsister d'assez
graves: comment Champlain serait-il parti le dix-huit, quand il vient de
dire que le vaisseau ne resta que jusqu'au huit? qu'aurait fait le
vaisseau dans l'intervalle? Champlain n'aurait-il pas mentionn la
raison de ce nouveau retard comme celle du premier? Enfin comment croire
que depuis plus de soixante ans on n'et pas vu les vaisseaux arriver
 Tadoussac avant le 18 de mai, puisque la flotte du Canada partait
ordinairement aux grandes mers de mars? (Fournier, Hydrogr., liv. III,
ch. XLIX.) D'ailleurs, comme le vaisseau de Champlain avait d'abord fait
voile au commencement de mars, il est extrmement probable que les
vaisseaux de traite, qui tenaient  n'tre pas devancs, partirent aussi
dans la premire moiti du mme mois; alors, rien d'tonnant qu'ils
aient t rendus  Tadoussac ds le 18 d'avril. Champlain aurait donc
fait la traverse en dix-huit jours; ce qui n'est point incroyable,
puisqu'on a vu des traverses encore plus courtes. Il y a d'ailleurs
raison de croire que le mme vent qui amena si tt les vaisseaux de
traite  Tadoussac, dut favoriser galement le vaisseau de Champlain.]

         Le 26 du mois arrivasmes  Tadoussac, o il y avoit des
         vaisseaux qui y estoient arrivez ds le 18, ce qui ne s'estoit
         veu il y avoit plus de 60. ans[279],  ce que disoient les
         vieux mariniers qui voguent ordinairement audit pays. C'estoit
         le peu d'yver qu'il y avoit fait, & le peu de glaces [280], qui
         n'empescherent point l'entre desdicts vaisseaux. Nous seusmes
         par un jeune Gentilhomme appel le sieur du Parc qui avoit
         yvern  nostre habitation, que tous ses compagnons se
         portoient bien, & qu'il n'y en avoit eu que quelques uns de
         malades, encore fort peu, & nous asseura qu'il n'y avoit fait
         presque point d'yver, & avoient eu ordinairement de la viande
         fraische tout l'yver, & que le plus grand de leur travail
         estoit de se donner du bon temps.

[Note 79: Cette remarque, dit M. Ferland, prouve que depuis le
dernier voyage de M. de Roberval en 1649, les Basques, les Normands et
les Bretons avaient continu de faire le trafic des pelleteries 
Tadoussac. (Cours d'Hist. du Canada, I, p. 157, note i.)]

[Note 280: Champlain, en indiquant cette raison, se contente de
mentionner un fait, sans prtendre le gnraliser, et il reste dans le
vrai. Lescarbot, moins scrupuleux, tire de suite la conclusion que, si
l'entre du golfe est obstrue de glaces  la fin de mai, elle doit
l'tre  plus forte raison au commencement du mme mois ou dans le mois
d'avril; ce qui cependant est contraire aux faits. L, dit-il, ilz
trouvrent des vaisseaux arrivez ds huit jours auparavant, chose qui ne
s'toit veue il y avoit plus de soixante ans,  ce que disoient les
vieux mariniers. Car d'ordinaire les entres du golfe de Canada sont
seeles de glaces jusques  la fin de May. (Liv. v, ch. v.)]

         Cest yver monstre comme se doivent comporter  l'advenir ceux
         qui auront telles entreprises, estant bien malais de faire une
         nouvelle habitation sans travail, & courir la premire anne
         mauvaise fortune, comme il s'est trouv en toutes nos premires
208/356  habitations. Et  la vrit en ostant les salures, & ayant de
         la viande fraische, la sant y est aussi bonne qu'en France.

         Les sauvages[281] nous attendoient de jour en autre pour aller
          la guerre avec eux. Comme ils sceurent que le Pont & moy
         estions arrivez ensemble, il se resjouirent fort, & vindrent
         parler  nous. Je fus  terre, pour leur asseurer que nous
         irions avec eux, suivant les promesses qu'ils m'avoient faites,
         Qu'aprs le retour de leur guerre, il me meneroient descouvrir
         les trois rivieres, jusques en un lieu o il y a une si grande
         mer[282] qu'ils n'en voyent point le bout, & nous en revenir
         par le Saguenay audit Tadoussac: & leur demanday s'ils avoient
         encore ceste mesme volont: Ils me dirent qu'ouy: mais que ce
         ne pouvoit estre que l'anne suivante: ce qui m'aporta du
         plaisir[283]: Toutesfois j'avois promis aux Algoumequins &
         Ochateguins de les assister aussi en leurs guerres, lesquels
         m'avoient promis de me faire voir leur pays, & le grand lac
         [284], & quelques mines de cuivre & autres choses qu'ils
         m'avoient donn  entendre: si bien que j'avois deux cordes 
         mon arc: de faon que si l'une failloit, l'autre pouvoit
         reussir.

[Note 281: Les Montagnais, comme la suite le fait voir.]

[Note 282: La Baie d'Hudson.]

[Note 283: Le contexte prouve assez qu'il faut du desplaisir.]

[Note 284: C'est--dire, leur grand lac, le lac Huron.]

         Le 28 dudit mois je party de Tadoussac, pour aller  Quebecq,
         o je trouvay le Capitaine Pierre[285] qui y commandoit, & tous
         ses compagnons en bon estat; & avec eux un Capitaine sauvage
209/357  appel Batiscan, & aucuns de ses compagnons, qui nous y
         attendoient, lesquels furent fort resjouys de ma venue, & se
         mirent  chanter & danser tout le soir. Je leur fis festin ce
         qu'ils eurent fort aggreable, & firent bonne chre, dont ils ne
         furent point ingrats, & me convierent moy huictiesme qui n'est
         pas petite faveur parmy eux, o nous portasmes chacun nostre
         escuelle, comme est la coustume, & de la remporter chacun
         plaine de viande, que nous donnions  qui bon nous sembloit.

[Note 285: Pierre Chavin. (Voir plus haut, p. 200.)]

         Quelques jours aprs que je fus party de Tadoussac, les
         Montagnets arriverent  Quebecq au nombre de 60 bons hommes,
         pour s'acheminer  la guerre. Ils y sejournerent quelques
         jours, s'y donnant du bon temps, & n'estoit pas sans souvent
         m'importuner, savoir si je ne manquerois point  ce que je
         leur avois promis. Je les asseuray, & promis de rechef, leur
         demandant s'ils m'avoient trouv menteur par le pass. Ils se
         resjouirent fort lors que je leur reiteray mes promesses.

         Et me disoient voila beaucoup de Basques & Mistigoches (ainsi
         appelent ils les Normans & Maslouins) qui disent qu'ils
         viendront  la guerre avec nous, que t'en semble? disent ils
         vrit? Je leur respondis que non, & que je savois bien ce
         qu'ils avoient au coeur, & que ce qu'ils en disoient n'estoient
         que pour avoir & attirer leurs commoditez. Ils me disoient tu
         as dit vray, ce sont femmes, & ne veulent faire la guerre qu'
         nos Castors: avec plusieurs autres discours facetieux, & de
         l'estat & ordre d'aller  la guerre.

         Ils se resolurent de partir, & m'aller attendre aux trois
210/358  rivieres 30 lieues plus haut que Quebecq, o je leur avois
         promis de les aller trouver, & quatre barques charges de
         marchandises, pour traicter de pelleterie, entre autres avec
         les Ochateguins, qui me devoient venir attendre  l'entre de
         la riviere des Yroquois, comme ils m'avoient promis l'anne
         prcdente, & y amener jusques  400 hommes, pour aller  la
         guerre.



         _Partement de Quebecq pour aller assister nos sauvages aliez 
         la guerre contre les Yroquois leurs ennemis, & tout ce qui se
         passa jusques  nostre retour en l'habitation._

                                CHAPITRE II.

         JE party de Quebecq le 14 Juin pour aller trouver les
         Montagnets, Algoumequins & Ochateguins qui se devoient trouver
          l'entre de la riviere des Yroquois. Comme je fus  8 lieues
         de Quebecq, je rencontray un canot, o il y avoit deux
         sauvages, l'un Algoumequin, & l'autre Montagnet, qui me
         venoient prier de m'advancer le plus viste qu'il me feroit
         possible, & que les Algoumequins & Ochateguins seroient dans
         deux jours au rendes-vous au nombre de 200 & 200 autres qui
         devoient venir un peu aprs, avec Yroquet un de leurs chefs; &
         me demandrent si j'estois content de la venue de ces sauvages:
         je leur dy que je n'en pouvois estre fasch, puis qu'ils
         avoient tenu leur promesse. Ils se mirent dedans ma barque, o
         je leur fis fort bonne chre. Peu de temps aprs avoir devis
         avec eux de plusieurs choses touchant leurs guerres, le sauvage
211/359  Algoumequin, qui estoit un de leurs chefs, tira d'un sac une
         pice de cuivre de la longueur d'un pied, qu'il me donna,
         lequel estoit fort beau & bien franc, me donnant  entendre
         qu'il y en avoit en quantit l o il l'avoit pris, qui estoit
         sur le bort d'une riviere proche d'un grand lac, & qu'ils le
         prenoient par morceaux, & le faisant fondre le mettoient en
         lames, & avec des pierres le rendoient uny. Je fus fort ayse de
         ce present, encores qu'il fut de peu de valleur.

         Arrivant aux trois rivieres, je trouvay tous les Montagnets qui
         m'attendoient, & quatre barques, comme j'ay dit cy dessus, qui
         y estoient alles pour traicter avec eux.

         Les sauvages furent resjouis de me voir. Je fus  terre parler
          eux. Ils me prirent, qu'allant  la guerre je ne
         m'embarquasse point, ny mes compagnons aussi, en d'autres
         canots que les leurs; & qu'ils estoient nos antiens amis: ce
         que je leur promis, leur disant que je voulois partir tout 
         l'heure, d'autant que le vent estoit bon, & que ma barque
         n'estoit point si aise que leurs canots, & que pour cela je
         voulois prendre l'advant. Ils me prirent instamment d'attendre
         au lendemain matin, que nous irions tous ensemble, & qu'ils ne
         feroient pas plus de chemin que moy; Enfin pour les contenter,
         je leurs promis, dont ils furent fort joyeux.

         Le jour ensuivant nous partismes tous ensemble vogans jusques
         au lendemain matin 19e jour dudit mois, qu'arrivasmes  une
         isle devant ladite riviere des Yroquois, en attendant les
         Algoumequins qui devoient y venir ce mesme jour. Comme les
212/360  Montagnets couppoient des arbres pour faire place pour danser &
         se mettre en ordre  l'arrive desdits Algoumequins, voicy un
         canot Algoumequin qu'on aperceut venir en diligence advertir
         que les Algoumequins avoient fait rencontre des Yroquois, qui
         estoient au nombre de cent, & qu'ils estoient fort bien
         barricadez, & qu'il seroit malais de les emporter, s'ils ne
         venoient promptement, & les Matigoches avec eux (ainsi nous
         appelent ils.)

         Aussitost l'alarme commena parmy eux, & chacun se mit en son
         canot avec ses armes. Ils furent promptement en estat, mais
         avec confusion: car ils se precipitoient si fort que au lieu
         d'advancer ils se retardoient. Ils vindrent  nostre barque, &
         aux autres, me priant d'aller avec eux dans leurs canots, & mes
         compagnons aussi, & me presserent si fort que je m'y embarquay
         moy cinquiesme. Je priay la Routte qui estoit nostre pilotte,
         de demeurer en la barque, & m'envoyer encores quelque 4 ou 5 de
         mes compagnons, si les autres barques envoyoient quelques
         chalouppes avec hommes pour nous donner secours: Car aucunes
         des barques n'y voulut aller avec les sauvages, horsmis le
         Capitaine Thibaut qui vint avec moy, qui avoit l une barque.
         Les sauvages crioyent  ceux qui restoient qu'ils avoient coeur
         de femmes, & ne savoient faire autre chose que la guerre 
         leurs pelleteries.

         Cependant aprs avoir fait quelque demie lieue, en traversant
         la riviere tous les sauvages mirent pied  terre, & abandonnant
         leurs canots prindrent leurs rondaches, arcs, flesches, massues
         & espes, qu'ils amanchent au bout de grands bastons, &
213/361  commencrent  prendre leur course dans les bois, de telle
         faon que nous les eusmes bien tost perdus de veue, & nous
         laisserent cinq que nous estions sans guides. Cela nous apporta
         du desplaisir: neantmoins voyant tousjours leurs brises nous
         les suivions; mais souvent nous nous abusions. Comme nous
         eusmes fait environ demie lieue par l'espois des bois, dans des
         pallus & marescages, tousjours l'eau jusques aux genoux, armez
         chacun d'un corcelet de piquier qui nous importunoit beaucoup,
         & aussi la quantit des mousquites, qui estoient si espoisses
         qu'elles ne nous permettoient point presque de reprendre nostre
         halaine, tant elles nous persecutoient, & si cruellement que
         c'estoit chose estrange, nous ne savions plus o nous estions
         sans deux sauvages que nous apperceusmes traversans le bois,
         lesquels nous appelasmes, & leur dy qu'il estoit necessaire
         qu'ils fussent avec nous pour nous guider & conduire o
         estoient les Yroquois, & qu'autrement nous n'y pourrions aller,
         & que nous nous esgarerions dans les bois. Ils demeurrent pour
         nous conduire. Ayant fait un peu de chemin, nous apperceusmes
         un sauvage qui venoit en diligence nous chercher pour nous
         faire advancer le plus promptement qu'il seroit possible,
         lequel me fit entendre que les Algoumequins & Montagnets
         avoient voulu forcer la barricade des Yroquois & qu'ils avoient
         est repousss, & qu'il y avoit eu de meilleurs hommes
         Montagnets tuez, & plusieurs autres blessez, & qu'ils
         s'estoient retirez en nous attendant, & que leur esperance
         estoit du tout en nous. Nous n'eusmes pas fait demy quart de
         lieue avec ce sauvage qui estoit Capitaine Algoumequin, que
214/362  nous entendions les hurlemens & cris des uns & des autres, qui
         s'entre disoient des injures, escarmouchans tousjours
         lgrement en nous attendant. Aussitost que les sauvages nous
         appereurent ils commencrent  s'escrier de telle faon, qu'on
         n'eust pas entendu tonner. Je donnay charge  mes compagnons de
         me suivre tousjours, & ne m'escarter point. Je m'approchay de
         la barricade des ennemis pour, la recognoistre. Elle estoit
         faite de puissants arbres, arrangez les uns sur les autres en
         rond, qui est la forme ordinaire de leurs forteresses. Tous les
         Montagnets & Algoumequins s'approchrent aussi de ladite
         barricade. Lors nous commenasmes  tirer force coups
         d'arquebuse  travers les fueillards, d'autant que nous ne les
         pouvions voir comme eux nous. Je fus bless en tirant le
         premier coup sur le bord de leur barricade, d'un coup de
         flesche qui me fendit le bout de l'oreille & entra dans le col.
         Je prins la flesche qui me tenoit encores au col & l'arachay:
         elle estoit ferre par le bout d'une pierre bien aigu. Un
         autre de mes compagnons en mesme temps fut aussi bless au bras
         d'une autre flesche que je luy arrachay. Neantmoins ma
         blesseure ne m'empescha de faire le devoir, & nos sauvages
         aussi de leur part, & pareillement les ennemis, tellement qu'on
         voyoit voler les flesches d'une part & d'autre, menu comme
         gresle: Les Yroquois s'estonnoient du bruit de nos arquebuses,
         & principalement de ce que les balles persoient mieux que leurs
         flesches; & eurent tellement l'espouvante de l'effet qu'elles
         faisoient, voyant plusieurs de leurs compaignons tombez morts,
         & blessez, que de crainte qu'ils avoient, croyans ces coups
215/363  estre sans remde ils se jettoient par terre, quand ils
         entendoient le bruit: aussi ne tirions gueres  faute, & deux
         ou trois balles  chacun coup, & avions la pluspart du temps
         nos arquebuses appuyes sur le bord de leur barricade. Comme je
         vy que nos munitions commenoient  manquer, je dy  tous les
         sauvages, qu'il les falloit emporter de force & rompre leurs
         barricades, & pour ce faire prendre leurs rondaches & s'en
         couvrir, & ainsi s'en aprocher de si prs que l'on peust lier
         de bonnes cordes aux pilliers qui les soustenoient, &  force
         de bras tirer tellement qu'on les renversast, & par ce moyen y
         faire ouverture suffisante pour entrer dedans leur fort: & que
         cependant nous  coups d'arquebuses repousserions les ennemis
         qui viendroient se presenter pour les en empescher: & aussi
         qu'ils eussent  se mettre quelque quantit aprs de grands
         arbres qui estoient proches de ladite barricade, afin de les
         renverser dessus pour les accabler, que d'autres couvriroient
         de leurs rondaches pour empescher que les ennemis ne les
         endommageassent, ce qu'ils firent fort promptement. Et comme on
         estoit en train de parachever, les barques qui estoient  une
         lieue & demie de nous nous entendoient battre par l'equo de nos
         arquebusades qui resonnoit jusques  eux, qui fit qu'un jeune
         homme de sainct Maslo plein de courage, appel des Prairies,
         qui avoit sa barque comme les autres pour la traite de
         pelleterie, dit  tous ceux qui restoient, que c'estoit une
         grande honte  eux de me voir battre de la faon avec des
         sauvages, sans qu'ils me vinssent secourir, & que pour luy il
         avoit trop l'honneur en recommandation, & qu'il ne vouloit
216/364  point qu'on luy peut faire ce reproche: & sur cela se dlibra
         de me venir trouver dans une chalouppe avec quelques siens
         compagnons, & des miens qu'il amena avec luy. Aussitost qu'il
         fut arriv il alla vers le fort des Yroquois, qui estoit sur le
         bort de la riviere, o il mit pied  terre, & me vint chercher.
         Comme je le vis, je fis cesser nos sauvages qui rompoient la
         forteresse, afin que les nouveaux venus eussent leur part du
         plaisir. Je priay le sieur des Prayries & ses compagnons de
         faire quelque salve d'arquebusades, auparavant que nos sauvages
         les emportassent de force, comme ils avoient dlibr: ce
         qu'ils firent, & tirrent plusieurs coups, o chacun d'eux se
         comporta bien en son devoir. Et aprs avoir assez tir, je
         m'adresse  nos sauvages & les incitay de parachever: Aussitost
         s'aprochans de ladite barricade comme ils avoient fait
         auparavant, & nous  leurs aisles pour tirer sur ceux qui les
         voudroient empescher de la rompre. Ils firent si bien &
         vertueusement qu' la faveur de nos arquebusades ils y firent
         ouverture, neantmoins difficile  passer, car il y avoit
         encores la hauteur d'un homme pour entrer dedans, & des
         branchages d'arbres abbatus, qui nuisoient fort: Toutesfois
         quand je vey l'entre assez raisonnable, je dy qu'on ne tirast
         plus: ce qui fut fait: Au mesme instant quelque vingt ou
         trente, tant des sauvages que de nous autres, entrasmes dedans
         l'espe en la main, sans trouver beaucoup de resistance.
         Aussitost ce qui restoit sain commena  prendre la fuitte:
         mais ils n'alloient pas loing, car ils estoient dfaits par
         ceux qui estoient  l'entour de ladite baricade: & ceux qui
217/365  eschaperent se noyrent dans la riviere. Nous prismes quelques
         quinze prisonniers, le reste tu  coups d'arquebuse, de
         flesches & d'espe. Quand ce fut fait, il vint une autre
         chalouppe & quelques uns de nos compagnons dedans, qui fut trop
         tart: toutesfois assez  temps pour la despouille du butin, qui
         n'estoit pas grand chose: il n'y avoit que des robes de castor,
         des morts, plains de sang, que les sauvages ne vouloient
         prendre la peine de despouiller, & se moquoient de ceux qui le
         faisoient, qui furent ceux de la dernire chalouppe: Car les
         autres ne se mirent en ce villain devoir. Voila donc avec la
         grce de Dieu la victoire obtenue, dont ils nous donnrent
         beaucoup de louange.

364a

[Illustration] _Fort des Yroquois._

A Le fort des Yroquois.
B Yroquois se jettans en la riviere pour se sauver poursuivis par les
  Montaignets & Algoumequins se jettant aprs eux pour les tuer.
D Le sieur de Champlain & 5 des siens.
E Tous nos sauvages amis.
F Le sieur des Prairies de S. Maslo avec ses compagnons.
G Chalouppe dudit sieur des Prairies.
H Grands arbres coupps pour ruiner le fort des Yroquois.


         Ces sauvages escorcherent les testes de ceux qui estoient
         morts, ainsi qu'ils ont accoustum de faire pour trophe de
         leur victoire, & les emportent. Ils s'en retournrent avec
         cinquante blessez des leurs, & trois hommes morts desdicts
         Montagnets & Algoumequins, en chantant, & leurs prisonniers
         avec eux. Ayant les testes pendues  des bastons devant leurs
         canots & un corps mort coupp par quartiers, pour le manger par
         vengeance,  ce qu'ils disoient, & vindrent en ceste faon
         jusques o estoient nos barques audevant de ladite riviere des
         Yroquois.

         Et mes compagnons & moy nous embarquasmes dans une chalouppe,
         o je me fis penser de ma blesseure par le chirurgien de Boyer
         de Rouen qui y estoit venu aussi pour la traicte. Tout ce jour
         se passa avec les sauvages en danses & chanons.

         Le lendemain ledit sieur du Pont arriva avec une autre
         chalouppe charge de quelques marchandises & une autre qu'il
218/366  avoit laisse derrire o estoit le Capitaine Pierre qui ne
         pouvoit venir qu'avec peine, estant ladite barque un peu lourde
         & malaise  nager.

         Cedit jour on traicta quelque pelleterie, mais les autres
         barques emportrent la meilleure part du butin. C'estoit leur
         avoir fait un grand plaisir de leur estre all chercher des
         nations trangres, pour aprs emporter le profit sans aucune
         risque ny hazard.

         Ce jour je demanday aux sauvages un prisonnier Yroquois qu'ils
         avoient, lequel ils me donnrent. Je ne fis pas peu pour luy,
         car je le sauvay de plusieurs tourmens qu'il luy eust fallu
         souffrir avec ses compagnons prisonniers, ausquels ils
         arrachoient les ongles, puis leur couppoient les doits, & les
         brusloient en plusieurs endroits. Ils en firent mourir ledit
         jour deux ou trois, & pour leur faire souffrir plus de tourmens
         ils en usent ainsi.

         Ils prindrent leurs prisonniers & les emmenrent sur le bort de
         l'eau & les attachrent tous droits  un baston, puis chacun
         venoit avec un flambeau d'escorce de bouleau, les brullans
         tantost sur une partie tantost sur l'autre: & les pauvres
         miserables sentans ce feu faisoient des cris si haut que
         c'estoit chose estrange  ouyr, & des cruautez dont ces
         barbares usent les uns envers les autres. Aprs les avoir bien
         fait languir de la faon, & les brullans avec ladite escorce,
         ils prenoient de l'eau & leur jettoient sur le corps pour les
         faire languir d'avantage: puis leur remettoient de rechef le
         feu de telle faon, que la peau tomboit de leurs corps, &
         continuoyent avec grands cris & exclamations, dansant jusques 
219/367  ce que ces pauvres miserables tombassent morts sur la place.

         Aussi tost qu'il tomboit un corps mort  terre, ils frappoient
         dessus  grands coups de baston, puis luy coupoient les bras &
         les jambes, & autres parties d'iceluy, & n'estoit tenu pour
         homme de bien entr'eux celuy qui ne couppoit un morceau de sa
         chair & ne la donnoit aux chiens. Voila la courtoisie que
         reoivent les prisonniers. Mais neantmoins ils endurent si
         constamment tous les tourmens qu'on leur fait, que ceux qui les
         voyent en demeurent estonnez.

         Quant aux autres prisonniers qui resterent, tant aux
         Algoumequins que Montagnets, furent conservez pour les faire
         mourir par les mains de leurs femmes & filles, qui en cela ne
         se monstrent pas moins inhumaines que les hommes, encores elles
         les surpassent de beaucoup en cruaut: car par leur subtilit
         elles inventent des supplices plus cruels, & y prennent
         plaisir, les faisant ainsi finir leur vie en douleurs
         extresmes.

         Le lendemain arriva le Capitaine Yroquet & un autre Ochatagin,
         qui avoient quelques 80 hommes, qui estoient bien faschez de ne
         s'estre trouvez  la deffaite. En toutes ces nations il y avoit
         bien prs de 200 hommes qui n'avoient jamais veu de Chrestiens
         qu'alors, dont ils firent de grandes admirations.

         Nous fusmes quelques trois jours ensemble  une isle[286] le
220/368  travers de la riviere des Yroquois, & puis chacune des nations
         s'en retourna en son pays. J'avois un jeune garon, qui avoit
         desja yvern deux ans  Quebecq, lequel avoit desir d'aller
         avec les Algoumequins, pour apprendre la langue. Pont-grav &
         moy advisasmes que s'il en avoit envie que ce seroit mieux fait
         de l'envoyer l qu'ailleurs, pour savoir quel estoit leur
         pays, voir le grand lac, remarquer les rivieres, quels peuples
         y habitent; ensemble descouvrir les mines & choses les plus
         rares de ces lieux & peuples, afin qu' son retour nous
         peussions estre informez de la vrit. Nous luy demandasmes
         s'il l'avoit aggreable: car de l'y forcer ce n'estoit ma
         volont: mais aussi tost la demande faite, il accepta le voyage
         trs-volontiers.

[Note 286: L'le de Saint-Ignace. Les sauvages, pour viter les
surprises, ayant pour habitude de camper dans les les, on peut
raisonnablement supposer que cette le tait proprement le lieu de la
traite, quoiqu'on dsignt ce lieu sous le nom de cap au Massacre, ou
cap de la Victoire,  cause de la proximit de ce dernier. Sans aucun
doute, le cap de la Victoire a d son nom  la victoire remporte sur
les Iroquois dans cette expdition de 1610. Ce lieu du Cap de la
Victoire ou de Massacre, crit Sagard en 1632 (Grand Voyage, p. 60),
est  douze ou quinze lieues au de de la Riviere des Prairies... La
riviere en cet endroit n'a environ que demye lieue de large, & ds
l'entre se voyent tout d'un rang 6 ou 7 isles fort agrables &
couvertes de beaux bois.--A l'issue du lac, ajoute le mme auteur dans
son Histoire du Canada, nous entrasmes peu aprs au port du Cap de la
Victoire... On voit du port six ou sept isles toutes de front,... qui
couvrent le lac S. Pierre & la riviere des Ignerhonons (nation
hyroquoyse) qui se descharge icy dans le grand fleuve, vis  vis du
port, beau, large & fort spacieux. Plus loin, p. 765, il parle encore
du mme lieu, nomm, dit-il, par les Hurons Onthranden, & par nous cap
de la Victoire. Un passage de Nicolas Perrot nous apprend d'une manire
un peu plus prcise la position du cap de la Victoire: Les Outaoas,
dit-il, & toutes les autres nations qui commeroient avec les
Franois... s'imaginoient que l'Irroquois estoit embusqu partout. Ils
n'en trouverent cependant qu'au cap Massacre, qui est l'endroit des
dernires concessions au bas de Saint-Ours. (Mmoire de Nicolas Perrot,
dit. du P. Tailhan, p. 93.) Or on sait que la concession de Saint-Ours
finissait, sur le fleuve,  une lieue et demie au-dessus de Sorel. Enfin
la Relation de 1646 (p. 10) dit que le cap nomm de Massacre tait 
une lieue plus haut que Richelieu, ou Sorel.]

         Je fus trouver le Capitaine Yroquet qui m'estoit fort
         affectionn, auquel je demanday s'il vouloit emmener ce jeune
         garon avec luy en son pays pour y yverner, & le ramener au
         printemps: Il me promit le faire, & le tenir comme son fils, &
         qu'il en estoit tres-content. Il le va dire  tous les
         Algoumequins, qui n'en furent pas trop contens, pour la crainte
         que quelque accident ne luy arriva: & que pour cela nous leur
221/369  fissions la guerre. Ce doubte refroidit Yroquet, & me vint dire
         que tous ses compagnons ne le trouvoient pas bon: Cependant
         toutes les barques s'en estoient alles, horsmis celle du Pont,
         qui ayant quelque affaire presse,  ce qu'il me dit, s'en alla
         aussi: & moy je demeuray avec la mienne, pour voir ce qui
         reussiroit du voyage de ce garon que j'avois envie qu'il fit.
         Je fus donc  terre & demanday  parler aux Capitaines,
         lesquels vindrent  moy, & nous assismes avec beaucoup d'autres
         sauvages anciens de leurs trouppes; puis je leur demanday
         pourquoy le Capitaine Yroquet que je tenois pour mon amy, avoit
         refus d'emmener mon garon avec luy. Que ce n'estoit pas comme
         frre ou amy, de me dernier une chose qu'il m'avoit promis,
         laquelle ne leur pouvoit apporter que du bien; & que en
         emmenant ce garon, c'estoit pour contracter plus d'amiti avec
         eux & leurs voisins, que n'avions encores fait, & que leur
         difficult me faisoit avoir mauvaise opinion d'eux; & que s'ils
         ne vouloient emmener ce garon, ce que le Capitaine Yroquet
         m'avoit promis, je n'aurois jamais d'amiti avec eux, car ils
         n'estoient pas enfans pour rejetter ceste promesse. Alors ils
         me dirent qu'ils en estoient bien contens, mais que changeant
         de nourriture, ils craignoient que n'estant si bien noury comme
         il avoit accoustum, il ne luy arriva quelque mal dont je
         pourrois estre fasch, & que c'estoit la seule cause de leur
         refus.

         Je leur fis responce que pour la vie qu'ils faisoient & des
         vivres dont ils usoient, ledit garon s'y sauroit bien
         accommoder, & que si par maladie ou fortune de guerre il luy
222/370  survenoit quelque mal, cela ne m'empescheroit de leur vouloir
         du bien, & que nous estions tous subjects aux accidens, qu'il
         failloit prendre en patience: Mais que s'ils le traitoyent mal,
         & qu'il luy arriva quelque fortune par leur faute, qu' la
         vrit j'en serois mal content; ce que je n'esperois de leur
         part, ains tout bien.

         Ils me dirent, puis donc que tu as ce desir, nous l'emmenerons
         & le tiendrons comme nous autres: Mais tu prendras aussi un
         jeune homme en sa place, qui ira en France: Nous serons bien
         aise qu'il nous rapporte ce qu'il aura veu de beau. Je
         l'acceptay volontiers, & le prins[287]. Il estoit de la nation
         des Ochateguins, & fut aussi fort aise de venir avec moy. Cela
         donna plus de subject de mieux traicter mon garon, lequel
         j'esquippay de ce qui luy estoit necessaire, & promismes les
         uns aux autres de nous revoir  la fin de Juin.

[Note 287: J'ay vu souvent, dit Lescarbot, ce sauvage de Champlein
nomm Savignon,  Paris, gros garson & robuste, lequel se mocquoit
voyant quelquefois deux hommes se quereller sans se battre, ou tuer,
disant que ce n'toient que des femmes, & n'avoient point de courage.
(Liv. v, ch. v.)]

         Nous nous separasmes avec force promesses d'amiti. Ils s'en
         allrent donc du cost du grand saut de la riviere de Canadas,
         & moy, je m'en retournay  Quebecq. En allant je rencontray le
         Pont-grav, dedans le lac sainct Pierre, qui m'attendoit avec
         une grande pattache qu'il avoit rencontre audit lac, qui
         n'avoit peu faire diligence de venir jusques o estoient les
         sauvages, pour estre trop lourde de nage. Nous nous en
         retournasmes tous ensemble  Quebecq: puis ledit Pont-grav
         s'en alla  Tadoussac, pour mettre ordre  quelques affaires
223/371  que nous avions en ces quartiers l; & moy je demeuray 
         Quebecq pour faire redifier quelques palissades au tour de
         nostre habitation, attendant le retour dudit Pont-grav, pour
         adviser ensemblement  ce qui seroit necessaire de faire.

         Le 4 de Juin[288] des Marests arriva  Quebecq, qui nous
         resjouit fort: car nous doubtions qu'il luy fut arriv quelque
         accident sur la mer.

[Note 288: Il est probable qu'il faut lire: le 4 de juillet.]

         Quelques jours aprs un prisonnier Yroquois que j'y faisois
         garder, par la trop grande libert que je luy donnois s'en fuit
         & se sauva, pour la crainte & apprehension qu'il avoit:
         nonobstant les asseurances que luy donnoit une femme de sa
         nation que nous avions en nostre habitation.

         Peu de jours aprs, le Pont-grav m'escrivit qu'il estoit en
         dlibration d'yverner en l'habitation, pour beaucoup de
         considerations qui le mouvoient  ce faire. Je luy rescrivy,
         que s'il croyoit mieux faire que ce que j'avois fait par le
         pass qu'il seroit bien.

         Il fit donc diligence de faire apporter les commoditez
         necessaires pour ladite habitation.

         Aprs que j'eu fait parachever la palissade autour de nostre
         habitation, & remis toutes choses en estat, le Capitaine Pierre
         revint dans une barque qui estoit all  Tadoussac voir de ses
         amis: & moy j'y fus aussi pour voir ce qui reussiroit de la
         seconde traite & quelques autres affaires particulires, que
         j'y avois. O estant je trouvay ledit Pont-grav qui me
         communiqua fort particulirement son dessin, & ce qui
         l'occasionnoit d'yverner. Je luy dis sainement ce qu'il m'en
224/372  sembloit, qui estoit, que je croyois qu'il n'y proffiteroit pas
         beaucoup, selon les apparences certaines qui se pouvoient voir.

         Il dlibra donc changer de resolution, & despescha une barque,
         & manda au Capitaine Pierre qu'il revint de Quebecq pour
         quelques affaires qu'il avoit avec luy: & aussi que quelques
         vaisseaux, qui estoient venus de Brouage apportrent nouvelles,
         que monsieur de sainct Luc estoit venu en poste de Paris, &
         avoit chass ceux de la Religion, hors de Brouage, & renforc
         la garnison de soldats, & s'en estoit retourn en Court; & que
         le Roy avoit est tu, & deux ou trois jours aprs luy, le duc
         de Suilly, & deux autres seigneurs dont on ne savoit le
         nom[289].

[Note 289: Henri IV avait en effet t assassin le 14 de mai; mais ni
le duc de Sully ni aucun autre Seigneur ne l'avaient t.]

         Toutes ces nouvelles apportrent un grand desplaisir aux vrais
         Franois, qui estoient lors en ces quartiers l: Pour moy, il
         m'estoit fortmalais de le croire, pour les divers discours
         qu'on en faisoit, qui n'avoient pas beaucoup d'apparence de
         vrit: & toutesfois bien afflig d'entendre de si mauvaises
         nouvelles.

         Or aprs avoir sejourn trois ou quatre jours  Tadoussac, &
         veu la perte que firent beaucoup de marchans qui avoient charg
         grande quantit de marchandises & quip bon nombre de
         vaisseaux, esperant faire leurs affaires en la traite de
         Pelleterie, qui fut si miserable pour la quantit de vaiseaux,
         que plusieurs se souviendront long temps de la perte qu'ils
         firent en ceste anne[290].

[Note 290: Lescarbot nous fait connatre la cause de cette affluence de
vaisseaux de traite. Cette anne, dit-il, le refus fait au sieur de
Monts de lui continuer son privilge, ayant t divulgu par les ports
de mer, l'avidit des Merchens pour les Castors fut si grande, que les
trois parts cuidans aller conqurir la toison d'or sans coup frir, ne
conquirent pas seulement des toisons de laine, tant toit grand le
nombre des conquerans. (Liv. v, ch. v.)]

225/373  Ledit sieur de Pont-grav & moy, nous nous embarquasmes chacun
         dans une barque, & laissasmes ledit Capitaine Pierre au
         vaisseau & emmenasmes le Parc  Quebecq, o nous parachevasmes
         de mettre ordre  ce qui restoit de l'habitation. Aprs que
         toutes choses furent en bon estat, nous resolusmes que ledit du
         Parc qui avoit yvern avec le Capitaine Pierre y demeuroit
         derechef, & que le Capitaine Pierre reviendroit aussi en
         France, pour quelques affaires qu'il y avoit, & l'y
         appelloient.

         Nous laissasmes donc ledit du Parc, pour y commander, avec
         seize hommes, ausquels nous fismes une remonstrance, de vivre
         tous sagement en la crainte de Dieu, & avec toute l'obeissance
         qu'ils devoient porter audit du Parc, qu'on leur laissoit pour
         chef & conducteur, comme si l'un de nous y demeuroit; ce qu'ils
         promirent tous de faire, & de vivre en paix les uns avec les
         autres.

         Quand aux jardins nous les laissasmes bien garnis d'herbes
         potagres de toutes sortes, avec de fort beau bled d'Inde, & du
         froument, seigle & orge, qu'on avoit sem, & des vignes que j'y
         avois fait planter durant mon yvernement (qu'ils ne firent
         aucun estat de conserver: car  mon retour, je les trouvay
         toutes rompues, ce qui m'aporta beaucoup de desplaisir, pour le
         peu de soin qu'ils avoient eu  la conservation d'un si bon &
         beau plan, dont je m'estois promis qu'il en reussiroit quelque
         chose de bon.)

         Aprs avoir veu toutes choses en bon estat, nous partismes de
         Quebecq, le 8 du mois d'Aoust, pour aller  Tadoussac, afin de
         faire apareiller nostre vaisseau, ce qui fut promptement fait.



226/374  _Retour en France. Rencontre d'une balaine, & de la faon qu'on
         les prent._

                            CHAPITRE III.

         LE 13. dudit mois nous partismes de Tadoussac, & arrivasmes 
         l'isle Perce le lendemain, o nous trouvasmes quantit de
         vaisseaux faisant pesche de poisson sec & vert,

         Le 18 dudit mois, nous partismes de l'isle Perce & passames
         par la hauteur de 42 degrez de latitude, sans avoir aucune
         cognoissance du grand banc, o se fait la pesche du poisson
         vert, pour ledit lieu estre trop estroit en ceste hauteur.

         Estant comme  demy travers, nous rencontrasmes une balaine
         qui estoit endormie, & le vaisseau passant par dessus, luy fit
         une fort grande ouverture proche de la queue, qui la fit bien
         tost resveiller sans que nostre vaisseau en fut endomag, &
         jetta grande abbondance de sang.

         Il m'a sembl n'estre hors de propos de faire icy une petite
         description de la pesche des balaines, que plusieurs n'ont
         veue, & croyent qu'elles se prennent  coups de canon, d'autant
         qu'il y a de si impudens menteurs qui l'afferment  ceux qui
         n'en savent rien. Plusieurs me l'ont soustenu obstinement sur
         ces faux raports.

         Ceux donc qui sont plus adroits  cette pesche sont les
         Basques, lesquels pour ce faire mettent leurs vaisseaux en un
         port de seuret, ou proche de l o ils jugent y avoir quantit
         de ballaines, & quipent plusieurs chalouppes garnies de bons
227/375  hommes & haussieres, qui sont petites cordes faites du meilleur
         chanvre qui se peut recouvrer, ayant de longeur pour le moins
         cent cinquante brasses, & ont force pertusanes longues de demie
         pique qui ont le fer large de six pouces, d'autres d'un pied &
         demy & deux de long, bien tranchantes. Ils ont en chacune
         chalouppe un harponneur, qui est un homme des plus dispos &
         adroits d'entre eux; aussi tire il les plus grands salaires
         aprs les maistres, d'autant que c'est l'office le plus
         hazardeux. Ladite chalouppe estant hors du port, ils regardent
         de toutes parts s'ils pourront voir & descouvrir quelque
         balaine, allant  la borde d'un cost & d'autre: & ne voyant
         rien, ils vont  terre & se mettent sur un promontoire, le plus
         haut qu'ils trouvent pour descouvrir de plus loing, o ils
         mettent un homme en sentinelle, qui apercevant la balaine,
         qu'ils descouvrent tant par sa grosseur, que par l'eau qu'elle
         jette par les esvans, qui est plus d'un poinon  la fois, & de
         la hauteur de deux lances; &  ceste eau qu'elle jette, ils
         jugent ce qu'elle peut rendre d'huille. Il y en a telle d'o
         l'on en peut tirer jusques  six vingts poinons, d'autres
         moins. Or voyant cet espouvantable poisson, ils s'embarquent
         promptement dans leurs chalouppes, &  force de rames ou de
         vent, vont jusques  ce qu'ils soient dessus. La voyant entre
         deux eaues,  mesme instant l'harponneur est au devant de la
         chalouppe avec un harpon, qui est un fer long de deux pieds &
         demy de large par le bas, emmanch en un baston de la longueur
         d'une demie pique, o au milieu il y a un trou o s'attache la
228/376  haussiere, & aussi tost que ledit harponneur voit son temps, il
         jette son harpon sur la balaine, lequel entre fort avant, &
         incontinent qu'elle se sent blesse, elle va au fonds de l'eau.
         Et si d'adventure en se retournant quelque fois, avec sa queue
         elle rencontre la chalouppe, ou les hommes, elle les brise
         aussi facilement qu'un verre. C'est tout le hazard qu'ils
         courent d'estre tuez en la harponnant: Mais aussitost qu'ils
         ont jett le harpon dessus, ils laissent filer leur haussiere,
         jusques  ce que la balaine soit au fonds: & quelque fois comme
         elle n'y va pas droit, elle entraine la chalouppe plus de huit
         ou neuf lieues, & va aussi viste comme un cheval, & sont le
         plus souvent contraints de coupper leur haussiere, craignant
         que la balaine ne les attire soubs l'eau: Mais aussi quand elle
         va au fonds tout droit, elle y repose quelque peu, & puis
         revient tout doucement sur l'eau: &  mesure qu'elle monte, ils
         rembarquent leur haussiere peu  peu & puis comme elle est
         dessus, ils se mettent deux ou trois chalouppes autour avec
         leurs pertusanes, desquelles ils luy donnent plusieurs coups, &
         se sentant frappe, elle descend de rechef soubs l'eau en
         perdant son sang, & s'affoiblit de telle faon, qu'elle n'a
         plus de force ne vigueur, & revenant sur l'eau ils achevent de
         la tuer: & quand elle est morte, elle ne va plus au fonds de
         l'eau, lors ils l'attachent avec de bonnes cordes, & la
         tranent  terre, au lieu o ils font leur degrat, qui est
         l'endroit o ils font fondre le lard de ladite balaine, pour en
         avoir l'huille. Voila la faon que elles se peschent, & non 
         coups de canon, ainsi que plusieurs pensent, comme j'ay dit cy
         dessus. Pour reprendre le fil de mon discours, Aprs la
229/377  blessure de la balaine cy devant, nous prismes quantit de
         marsouins, que nostre contre maistre harponna, dont nous
         receusmes du plaisir & contentement.

         Aussi prismes nous quantit de poisson  la grand oreille avec
         une ligne & un aim, o nous attachions un petit poisson
         ressemblant au hareng, & la laissions traner derrire le
         vaisseau, & la grand oreille pensant en effect que ce fut un
         poisson vif, venoit pour l'engloutir, & se trouvoit aussitost
         prins  l'aim qui estoit pass dans le corps du petit poisson.
         Il est tresbon, & a de certaines aigrettes qui sont fort
         belles, & aggreables comme celles qu'on porte aux pennaches.

         Le 22 de Septembre, nous arrivasmes sur la sonde, & advisasmes
         vingt vaisseaux qui estoient  quelque quatre lieux  l'Ouest
         de nous, que nous jugions estre Flamans  les voir de nostre
         vaisseau.

         Et le 25 dudit mois nous eusmes la veue de l'isle de Grenez,
         aprs avoir eu un grand coup de vent, qui dura jusques sur le
         midy.

         Le 27 dudit mois arrivasmes  Honfleur.




231/379

[Illustration:]

                              LE TROISIESME
                            VOYAGE DU SIEUR DE
                        Champlain en l'anne 1611.



         _Partement de France pour retourner en la nouvelle France. Les
         dangers & autres choses qui arriverent jusques en
         l'habitation._

                            CHAPITRE I.

         Nous partismes de Honfleur, le premier jour de Mars avec vent
         favorable jusques au huictiesme dudit mois, & depuis fusmes
         contraris du vent de Su Surouest & Ouest Norouest qui nous fit
         aller jusques  la hauteur de 42 degrez de latitude, sans
         pouvoir eslever Su, pour nous mettre au droit chemin de
         nostre routte. Aprs donc avoir eu plusieurs coups de vent, &
         est contraris de mauvais temps: Et neantmoins, avec tant de
         peines & travaux,  force de tenir  un bort &  l'autre, nous
         fismes en sorte que nous arrivasmes  quelque 80 lieux du grand
         banc o se fait la pesche du poisson vert, o nous
         rencontrasmes des glaces de plus de trente  quarante brasses
         de haut, qui nous fit bien penser  ce que nous devions faire,
         craignant d'en rencontrer d'autres la nuit, & que le vent
232/380  venant  changer, nous poussast contre, jugeant bien que ce
         ne feroit les dernires, d'autant que nous estions partis de
         trop bonne heure de France. Navigeant donc le long de cedit
         jour  basse voile au plus prs du vent que nous pouvions, la
         nuit estant venue, il se leva une brume si espoisse, & Ci
         obscure, qu' peine voyons nous la longueur du vaisseau.
         Environ sur les onze heures de nuit les matelots adviserent
         d'autres glaces qui nous donnrent de l'apprehension, mais
         enfin nous fismes tant avec la diligence des mariniers, que
         nous les esvitasmes. Pensant avoir pass les dangers nous
         vinsmes  en rencontrer une devant nostre vaisseau que les
         matelots apperceurent, & non si tost que nous fusmes presques
         portez dessus. Et comme un chacun se recommendoit  Dieu, ne
         pensant jamais esviter le danger de ceste glace qui estoit
         soubs nostre beau pr, l'on crioit au gouverneur qu'il fit
         porter: Car ladite glace, qui estoit fort grande drivoit au
         vent d'une telle faon qu'elle passa contre le bord de nostre
         vaisseau, qui demeura court comme s'il n'eust boug pour la
         laisser passer, sans toutesfois l'offencer: Et bien que nous
         fussions hors du danger: si est ce que le sang d'un chacun ne
         fut si promptement rassis, pour l'apprehention qu'on en avoit
         eue, & louasmes Dieu de nous avoir delivrez de ce pril. Aprs
         cestuy l pass, ceste mesme nuit nous en passames deux ou
         trois autres, non moins dangereux que les premiers, avec une
         brume pluvieuse & froide au possible, & de telle faon que l'on
         ne se pouvoit presque rchauffer. Le lendemain continuant
         nostre routte nous rencontrasmes plusieurs autres grandes &
         fort hautes glaces, qui sembloient des isles  les voir de
233/391  loin, toutes lesquelles evitasmes, jusques  ce que nous
         arrivasmes sur ledit grand banc, o nous fusmes fort contrariez
         de mauvais temps l'espace de six jours: Et le vent venant 
         estre un peu plus doux & assez favorable, nous desbanquasmes
         par la hauteur de 44 degrez & demy de latitude, qui fut le plus
         Su que peusmes aller. Aprs avoir fait quelque 60 lieues 
         l'Ouest-norouest nous apperceusmes un vaisseau qui venoit nous
         recognoistre, & puis fit porter  l'Est-nordest, pour esviter
         un grand banc de glace contenant toute l'estandue de nostre
         veue. Et jugeans qu'il pouvoit avoir panage par le milieu de ce
         grand banc, qui estoit separ en deux, pour parfaire nostre
         dite routte nous entrasmes dedans & y fismes quelque 10 lieues
         sans voir autre apparence que de beau partage jusques au soir,
         que nous trouvasmes ledit banc seel, qui nous donna bien 
         penser ce que nous avions  faire, la nuit venant, & au dfaut
         de la lune, qui nous ostoit tout moien de pouvoir retourner
         d'o nous estions venus: & neantmoins aprs avoir bien pens,
         il fut resolu de rechercher nostre entre  quoy nous nous
         mismes en devoir: Mais la nuict venant avec brumes, pluye &
         nege & un vent si impetueux que nous ne pouvions presque porter
         nostre grand papefi[291], nous osta toute cognoissance de
         nostre chemin. Car comme nous croyons esviter lesdites glaces
         pour passer, le vent avoit desja ferm le passage, de faon que
         nous fusmes contraincts de retourner  l'autre bord, & n'avions
         loisir d'estre un quart d'heure sur un bord amurs, pour
         r'amurer sur l'autre, afin d'esviter milles glaces qui estoient
234/382  de tous costez: & plus de 20 fois ne pensions sortir nos vies
         sauves.

[Note 291: _Pacfi_, ou simplement _pafi_; c'est la plus basse voile du
grand mt.]

         Toute la nuict se passa en peines & travaux: & jamais ne fut
         mieux fait le quart, car parsonne n'avoit envie de reposer,
         mais bien de s'esvertuer de sortir des glaces & prils. Le
         froid estoit si grand que tous les maneuvres dudit vaisseau
         estoient si gelez & pleins de gros glaons, que l'on ne pouvoit
         manouvrer, ny se tenir sur le Tillac dudit vaisseau. Aprs donc
         avoir bien couru d'un cost & d'autre, attendant le jour, qui
         nous donnoit quelque esperance: lequel venu avec une brume,
         voyant que le travail & fatigue ne pouvoit nous servir, nous
         resolusmes d'aller  un banc de glace, o nous pourrions estre
          l'abri du grand vent qu'il faisoit, & amener tout bas, & nous
         laisser driver comme lesdites glaces, afin que quand nous les
         aurions quelque peu esloignes nous remissions  la voile, pour
         aller retrouver ledit banc, & faire comme auparavant, attendant
         que la brume fut passe, pour pouvoir sortir le plus
         promptement que nous pourrions. Nous fusmes ainsi tout le jour
         jusques au lendemain matin, o nous mismes  la voille, allant
         tantost d'un cost & d'autre, & n'allions en aucun endroit que
         ne nous trouvassions enfermez en de grands bancs de glaces,
         comme en des estangs qui sont en terre. Le soir apperceusmes un
         vaisseau, qui estoit de l'autre cost d'un desdicts bancs de
         glace, qui, je m'asseure, n'estoit point moins en soing que
         nous, & fusmes quatre ou cinq jours en ce pril en extrmes
         peines, jusques  ce qu' un matin jettans la veue de tous
         costez nous n'apperceusmes aucun passage, sinon  un endroit o
235/383  l'on jugea que la glace n'estoit espoisse, & que facillement
         nous la pourrions passer. Nous nous mismes en devoir & passames
         par quantit de bourguignons, qui sont morceaux de glace
         separez des grands bancs par la violance des vents. Estans
         parvenus audit banc de glasse, les matelots commencrent 
         s'armer de grands avirons, & autres bois pour repousser les
         bourguignons que pourrions rencontrer, & ainsi passasmes ledit
         banc, qui ne fut pas sans bien aborder des morceaux de glace
         qui ne firent nul bien  nostre vaisseau, toutesfois sans nous
         faire dommage qui peust nous offencer. Estant hors nous
         louasmes Dieu de nous avoir delivrez. Continuans nostre routte
         le lendemain, nous en rencontrasmes d'autres, & nous
         engageasmes de telle faon dedans, que nous nous trouvasmes
         environs de tous costs, sinon par o nous estions venus, qui
         fut occasion qu'il nous fallut retourner sur nos brises pour
         essayer de doubler la pointe du cost du Su: ce que ne peusmes
         faire que le deuxiesme jour, passant par plusieurs petits
         glaons separez dudit grand banc, qui estoit par la hauteur de
         44 degrez & demy, & singlasmes jusques au lendemain matin,
         faisant le Norouest & Nor-nor-ouest, que nous rencontrasmes un
         autre grand banc de glace, tant que nostre veue se pouvoit
         estendre devers l'Est & l'Ouest, lequel quand l'on l'apperceut
         l'on croioit que ce fut terre: car ledit banc estoit si uny que
         l'on eust dit proprement que cela avoit est ainsi fait exprs,
         & avoit plus de dixhuit pieds de haut, & deux fois autant soubs
         l'eau, & faisions estat de n'estre qu' quelque quinze lieues
236/384  du cap Breton, qui estoit le vingtsixiesme jour dudit mois. Ces
         rencontres de glaces si souvent nous apportoient beaucoup de
         desplaisir: croyant aussi que le passage dudit cap Breton & cap
         de Raye seroit ferm, & qu'il nous faudroit tenir la mer
         longtemps devant que de trouver passage. Ne pouvans donc rien
         faire nous fumes contraincts de nous remettre  la mer quelque
         quatre ou cinq lieues pour doubler une autre pointe dudit grand
         banc, qui nous demeuroit  l'Ouest-surouest, & aprs
         retournmes  l'autre bord au Norouest, pour doubler ladite
         pointe, & singlasmes quelques sept lieues, & puis fismes le
         Nor-norouest quelque trois lieues, o nous apperusmes derechef
         un autre banc de glace. La nuit s'approchoit, & la brume se
         levoit, qui nous fit mettre  la mer pour passer le reste de la
         nuit attendant le jour, pour retourner recognoistre lesdites
         glaces. Le vintseptiesme jour dudit mois, nous advisasmes terre
          l'Ouest-norouest de nous, & ne vismes aucunes glaces qui nous
         peuvent demeurer au Nor-nordest: Nous approchasmes de plus prs
         pour la mieux recognoistre, & vismes que c'estoit Campseau, qui
         nous fit porter au Nort pour aller  l'isle du cap Breton, nous
         n'eusmes pas plustost fait deux lieues que rencontrasmes un
         banc de glace qui fuioit au Nordest. La nuit venant nous fusmes
         contraincts de nous mettre  la mer jusques au lendemain, que
         fismes le Nordest, & rencontrasmes une autre glace qui nous
         demeuroit  l'Est & Est-suest, & la costoyasmes, mettant le cap
         au Nordest & au Nor plus de quinze lieux: En fin fusmes
         contraincts de refaire l'Ouest, qui nous donna beaucoup de
         desplaisir, voyant que ne pouvions trouver passage, & fusmes
237/385  contraincts de nous en retirer & retourner sur nos brises: &
         le mal pour nous que le calme nous prit de telle faon que la
         houle nous pensa jetter sur la coste dudit banc de glace, &
         fusmes prests de mettre nostre batteau hors, pour nous servir
         au besoin. Quand nous nous fussions sauvez sur lesdites glaces
         il ne nous eut servy que de nous faire languir, & mourir tous
         miserables. Comme nous estions donc en deliberation de mettre
         nostre dit batteau hors, une petite fraischeur se leva, qui
         nous fit grand plaisir, & par ainsi vitasmes lesdites glaces.
         Comme nous eusmes fait deux lieues, la nuit venoit avec une
         brume fort espoisse, qui fut occasion que nous amenasmes pour
         ne pouvoir voir: & aussi qu'il y avoit plusieurs grandes glaces
         en nostre routte, que craignions abborder: & demeurasmes ainsi
         toute la nuit jusques au lendemain vingtneufiesme jour dudit
         mois, que la brume renfora de telle faon, qu' peine pouvoit
         on voir la longueur du vaisseau, & faisoit fort peu de vent:
         neantmoins nous ne laissasmes de nous appareiller pour esviter
         lesdites glaces: mais pensans nous desgager, nous nous y
         trouvasmes si embarrassez, que nous ne savions de quel bort
         amurer: & derechef fusmes contraints d'amener, & nous laisser
         driver jusques  ce que lesdites glaces nous fissent
         appareiller, & fismes cent bordes d'un cost & d'autre, &
         pensasmes nous perdre par plusieurs fois: & le plus asseur y
         perdroit tout jugement, ce qu'eust aussi bien fait le plus
         grand astrologue du monde. Ce qui nous donnoit du desplaisir
         d'avantage, c'estoit le peu de veue, & la nuit qui venoit, &
238/386  n'avions refuite d'un quart de lieue sans trouver banc ou
         glaces, & quantit de bourguignons, que le moindre eust est
         suffisant de faire perdre quelque vaisseau que ce fust. Or
         comme nous estions tousjours costoyans au tour des glaces, il
         s'esleva un vent si imptueux qu'en peu de temps il separa la
         brume, & fit faire veue, & en moins d'un rien rendit l'air
         clair, & beau soleil. Regardant au tour de nous, nous nous
         vismes enfermez dedans un petit estang, qui ne contenoit pas
         lieue & demie en rondeur, & appereusmes l'isle dudit cap
         Breton, qui nous demeuroit au Nort, presque  quatre lieues, &
         jugeasmes que le partage estoit encore ferm jusques audit cap
         Breton. Nous appereusmes aussi un petit banc de glace au
         derrire de nostre dit vaisseau, & la grand mer qui paroissoit
         au del, qui nous fit prendre resolution de passer
         par dessus ledit banc, qui estoit rompu: ce que nous fismes
         dextrement sans offencer nostredit vaisseau, & nous nous mismes
          la mer toute la nuit, & fismes le Suest desdites glaces. Et
         comme nous jugeasmes que nous pouvions doubler ledit banc de
         glace, nous fismes l'est-nordest quelques quinze lieues, &
         appereusmes seulement une petite glace, & la nuit amenasmes
         jusques au lendemain, que nous appereusmes un autre banc de
         glace au Nord de nous, qui continuoit tant que nostre veue se
         pouvoit estendre, & avions driv  demy lieue prs, & mismes
         les voiles haut, cottoyant tousjours ladite glace pour en
         trouver l'extrmit. Ainsi que nous singlions nous avisasmes un
         vaisseau le premier jour de May qui estoit parmy les glaces,
         qui avoit bien eu de la peine d'en sortir aussi bien que nous,
239/387  & mismes vent devant pour attendre ledit vaisseau qui faisoit
         large sur nous, d'autant que desirons savoir s'il n'avoit
         point veu d'autres glaces. Quand il fut proche, nous
         appereusmes que c'estoit le fils du sieur de Poitrincourt qui
         alloit trouver son pre qui estoit  l'habitation du port
         Royal; & y avoit trois mois qu'il estoit party de France (je
         crois que ce ne fut pas sans beaucoup de peine) & s'ils [292]
         estoient encore  prs de cent quarante lieues dudit port
         Royal, bien  l'escart de leur routte. Nous leur dismes que
         nous avions eu cognoissance des isles de Campseau, qui  mon
         opinion les asseura beaucoup, d'autant qu'ils n'avoient point
         encore eu cognoissance d'aucune terre, & s'en alloient donner
         droit entre le cap S. Laurens, & cap de Raye, par o ils
         n'eussent pas trouv ledit port Royal, si ce n'eust est en
         traversant les terres. Aprs avoir quelque peu parl ensemble,
         nous nous departismes chacun suivant sa routte. Le lendemain
         nous eusmes cognoissance des isles sainct Pierre, sans trouver
         glace aucune: & continuant nostre routte, le lendemain
         troisiesme jour du mois eusmes cognoissance du cap de Raye,
         sans aussi trouver glaces. Le quatriesme dudit mois eusmes
         cognoissance de l'isle sainct Paul, & cap sainct Laurens; &
         estions  quelques huit lieues au Nord dudit cap S. Laurens. Le
         lendemain eusmes cognoissance de Gasp. Le septiesme jour dudit
         mois fusmes contrariez du vent de Norouest, qui nous fit driver
         prs de trente cinq lieues de chemin, puis le vent se vint 
         calmer, & en beauture, qui nous fut favorable jusques 
         Tadoussac, qui fut le tresiesme jour dudit mois de May, o nous
240/388  fismes tirer un coup de canon pour advertir les sauvages, afin
         de savoir des nouvelles des gens de nostre habitation de
         Quebecq. Tout le pays estoit encore presque couvert de neige.
         Il vint  nous quelques canots, qui nous dirent qu'il y avoit
         une de nos pattaches qui estoit au port il y avoit un mois, &
         trois vaisseaux qui y estoient arrivez depuis huit jours. Nous
         mismes nostre batteau hors, & fusmes trouver lesdicts sauvages,
         qui estoient assez miserables, & n'avoient  traicter que pour
         avoir seulement des rafraichissemens, qui estoit fort peu de
         chose: encore voulurent ils attendre qu'il vint plusieurs
         vaisseaux ensemble, afin d'avoir meilleur march des
         marchandises: & par ainsi ceux s'abusent qui pensent faire
         leurs affaires pour arriver des premiers: car ces peuples sont
         maintenant trop fins & subtils.

[Note 292: _Et si_, pour _et cependant_.]

         Le dixseptiesme jour dudit mois je partis de Tadoussac pour
         aller au grand saut trouver les sauvages Algoumequins & autres
         nations qui m'avoient promis l'anne prcdente de s'y trouver
         avec mon garon que je leur avois baill, pour apprendre de luy
         ce qu'il auroit veu en son yvernement dans les terres. Ceux qui
         estoient dans ledit port, qui se doutoient bien, o je devois
         aller, suivant les promesses que j'avois faites aux sauvages,
         comme j'ay dit cy dessus, commencrent  faire bastir plusieurs
         petites barques pour me suivre le plus promptement qu'ils
         pouroient: Et plusieurs,  ce que j'appris devant que partir de
         France, firent equipper des navires & pattaches sur
         l'entreprise de nostre voyage, pensant en revenir riches comme
         d'un voyage des Indes.

241/389  Le Pont demeura audit Tadoussac sur l'esperance que s'il n'y
         faisoit rien, de prendre une pattache, & me venir trouver au
         dit saut. Entre Tadoussac & Quebecq nostre barque faisoit grand
         eau, qui me contraignit de retarder  Quebecq pour l'estancher,
         qui fut le 21e jour de May.



         _Descente  Quebecq pour faire racommoder la barque, Partement
         dudit Quebecq pour aller au saut trouver les sauvages &
         recognoistre un lieu propre pour une habitation._

                              CHAPITRE II.

         Estans  terre je trouvay le sieur du Parc qui avoit yvern en
         ladite habitation, & tous ses compagnons, qui se portoient fort
         bien, sans avoir eu aucune maladie. La chasse & gibier ne leur
         manqua aucunement en tout leur yvernement,  ce qu'ils me
         dirent. Je trouvay le Capitaine sauvage appel Batiscan &
         quelques Algoumequins, qui disoient m'attendre, ne voulant
         retourner  Tadoussac qu'ils ne m'eussent veu. Je leur fis
         quelque proposition de mener un de nos gens aux trois rivieres
         pour les recognoistre, & ne peu obtenir aucune chose d'eux pour
         ceste anne, me remettant  l'autre: neantmoins je ne laissay
         de m'informer particulirement de l'origine & des peuples qui y
         habitent: ce qu'ils me dirent exactement. Je leur demanday un
         de leurs canots, mais ils ne s'en voulurent desfaire en aucune
         faon que ce fut pour la necessit qu'ils en avoient: car
         j'estois dlibr d'envoyer deux ou trois hommes descouvrir
         dedans lesdites trois rivieres voir ce qu'il y auroit: ce que
242/390  je ne peu faire,  mon grand regret, remettant la partie  la
         premire occasion qui se presenteroit.

         Je fis cependant diligeance de faire accommoder nostredicte
         barque. Et comme elle fut preste, un jeune homme de la Rochelle
         appel Trefart, me pria que je luy permisse de me faire
         compagnie audit saut, ce que je luy refusay, disant que j'avois
         des dessins particuliers, & que je ne desirois estre conducteur
         de personne  mon prejudice, & qu'il y avoit d'autres
         compaignies que la mienne pour lors, & que je ne desirois
         ouvrir le chemin & servir de guide, & qu'il le trouveroit asss
         aisement sans moy. Ce mesme jour je partis de Quebecq, &
         arrivay audit grand saut le vingthuictiesme de May, o je ne
         trouvay aucun des sauvages qui m'avoient promis d'y estre au
         vingtiessme dudit mois. Aussitost je fus dans un meschant canot
         avec le sauvage que j'avois men en France, & un de nos gens.
         Aprs avoir visit d'un cost & d'autre, tant dans les bois que
         le long du rivage, pour trouver un lieu propre pour la
         scituation d'une habitation, & y prparer une place pour y
         bastir, je fis quelques huit lieues par terre cottoyant le
         grand saut par des bois qui sont assez clairs, & fus jusques 
         un lac[293], o nostre sauvage me mena; o je consideray fort
         particulirement le pays; Mais en tout ce que je vy, je n'en
         trouvay point de lieu plus propre qu'un petit endroit, qui est
         jusques o les barques & chalouppes peuvent monter aisement:
         neantmoins avec un grand vent, ou  la cirque,  cause du grand
         courant d'eau: car plus haut que ledit lieu (qu'avons nomm la
243/391  place Royalle)  une lieue du mont Royal, y a quantit de
         petits rochers & basses, qui sont fort dangereuses. Et proches
         de ladite place Royalle y a une petite riviere[294] qui va
         assez avant dedans les terres, tout le long de laquelle y a
         plus de 60 arpens de terre deserts qui sont comme prairies, o
         l'on pourroit semer des grains, & y faire des jardinages.
         Autresfois des sauvages[295] y ont labour, mais ils les ont
         quites pour les guerres ordinaires qu'ils y avoient. Il y a
         aussi grande quantit d'autres belles prairies pour nourrir tel
         nombre de bestail que l'on voudra: & de toutes les sortes de
         bois qu'avons en nos forests de pardea: avec quantit de
244/392  vignes, noyers, prunes, serizes, fraises, & autres sortes qui
         sont trs-bonnes  manger, entre autres une qui est fort
         excellente, qui a le got sucrain, tirans  celuy des
         plantaines (qui est un fruit des Indes) & est aussi blanche que
         neige, & la fueille ressemblant aux orties, & rampe le long des
         arbres & de la terre, comme le lierre. La pesche du poisson y
         est fort abondante, & de toutes les especes que nous avons en
         France, & de beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont
         trs-bons: comme aussi la chasse des oiseaux aussi de
         diferentes especes: & celle des Cerfs, Daims, Chevreuls,
         Caribous, Lapins, Loups-serviers, Ours, Castors, & autres
         petites bestes qui y sont en telle quantit, que durant que
         nous fusmes audit saut, nous n'en manquasmes aucunement.

[Note 293: Le lac des Deux-Montagnes.]

[Note 294: La petite rivire Saint-Pierre.]

[Note 295: Les sauvages qui avaient cultiv ces terres taient
videmment ceux que Cartier y avait trouvs en 1535, dans sa visite 
Hochelaga et au Mont-Royal. Commenasmes, dit-il,  trouver les terres
laboures, & belles grandes champaignes plaines de bledz de leur terre,
qui est comme mil de bresil, aussy gros ou plus que poix, dequoy vivent
ainsi comme nous faisons de fourment; & au parmy d'icelles champaignes
est situe la ville de Hochelaga, prs & joignant une montaigne qui est
 l'entour d'icelle, laboure & fort fertile. (Second Voyage, fol. 23
_b_.) Or, selon toutes les apparences, les habitants d'Hochelaga taient
les mmes que ceux auxquels plus tard on a donn le nom d'Iroquois.
D'abord ils taient sdentaires; ce qui tait propre  la grande famille
huronne-iroquoise; leurs villages, leurs cabanes avaient absolument la
disposition et la forme qu'ont toujours eu les villages et les cabanes
des Hurons et des Iroquois; tous les mots qui nous ont t conservs de
leur langue par les relations de Cartier, se retrouvent encore dans la
langue iroquoise; enfin les traditions qu'ont pu recueillir les
missionnaires et les premiers voyageurs, attestent que les environs de
Montral et mme de Qubec taient le pays des Iroquois. Nicolas Perrot,
si bien instruit des traditions et de l'histoire des sauvages, dit que
le pays des Iroquois estoit autrefois le Montral & les Trois
Rivieres, et qu'ils s'en loignrent par suite d'un dml survenu
entre eux et les Algonquins (Mmoire de Nicolas Perrot, dit. du P.
Tailhan, p. 9); ce qui, explique pourquoi ceux-ci revendiquaient aussi
l'le de Montral comme le pays de leurs anctres (Relations 1642, p.
38, et 1646, p. 34, dit. 1858). Le tmoignage du P. Lafitau confirme
encore celui de Perrot: Les Iroquois Agniers, dit-il, assurent qu'ils
errrent longtemps sous la conduite d'une femme nomme Gaihonariosk;
cette femme les promena dans tout le nord de l'Amrique, & les fit
passer au lieu o est situe maintenant la ville de Qubec... C'est ce
que les Agnis racontent de leur origine. (Moeurs des sauvages, t. I,
p. 101, 102.) Ce qu'il parat y avoir de plus vraisemblable, c'est que
les iroquois ou hurons de Hochelaga furent d'abord contraints de laisser
leur pays aux Algonquins, qui alors avaient l'avantage sur eux; mais
qu'ensuite les Iroquois, s'tant aguerris, finirent par en chasser les
Algonquins, sans toutefois y revenir eux-mmes, parce que leur nouveau
pays leur offrait autant d'avantages et plus de scurit. (Voir Histoire
de la colonie franaise en Canada, t. I, p. 524 et s.)]

         Ayant donc recogneu fort particulirement & trouv ce lieu un
         des plus beaux qui fut en ceste riviere, je fis aussitost
         coupper & deffricher le bois de ladite place Royalle[296] pour
         la rendre unie, & preste  y bastir, & peut on faire passer
         l'eau au tour aisement, & en faire une petite isle, & s'y
         establir comme l'on voudra.

[Note 296: Cette place Royale que Champlain fit dfricher, tait sur la
pointe  laquelle on donna depuis le nom de Callires. (Voir la lettre A
de la carte du saut Saint-Louis.)]

         Il y a un petit islet  quelque 20 thoises de ladite place
         Royalle, qui a quelques cent pas de long, o l'on peut faire
         une bonne & forte habitation. Il y a aussi quantit de prairies
         de trs-bonne terre grasse  potier, tant pour bricque que pour
         bastir, qui est une grande commodit. J'en fis accommoder une
         partie & y fis une mouraille de quatre pieds d'espoisseur & 3 
245/393  4 de haut, & 10 toises de long pour voir comme elle se
         conserveroit durant l'yver quand les eaux descenderoient, qui 
         mon opinion ne sauroit parvenir jusques  lad. muraille,
         d'autant que le terroir est de douze pieds eslev dessus ladite
         riviere, qui est assez haut. Au milieu du fleuve y a une isle
         d'environ trois quarts de lieues de circuit, capable d'y bastir
         une bonne & forte ville, & l'avons nomme l'isle de saincte
         Elaine[297]. Ce saut descend en manire de lac, o il y a deux
         ou trois isles & de belles prairies.

[Note 297: L'auteur parat avoir nomm ainsi cette le  l'occasion du
mariage qu'il venait de contracter, un peu avant son dpart de France,
avec Demoiselle Hlne Boull, fille de Nicolas Boull, secrtaire de la
chambre du roi.]

         Le premier jour de Juin le Pont arriva audit saut, qui n'avoit
         rien sceu faire  Tadoussac; & bonne compagnie le suivirent &
         vindrent aprs luy pour y aller au butin, car sans ceste
         esperance ils estoient bien de l'arrire.

         Or attendant les sauvages, je fis faire deux jardins, l'un dans
         les prairies, & l'autre au bois, que je fis deserter, & le
         deuxiesme jour de juin j'y semay quelques graines, qui
         sortirent toutes en perfection, & en peu de temps, qui
         demonstre la bont de la terre.

         Nous resolusmes d'envoyer Savignon nostre sauvage avec un
         autre, pour aller au devant de ceux de son pays, afin de les
         faire haster de venir, & se dlibrent d'aller dans nostre
         canot, qu'ils doubtoient, d'autant qu'il ne valoit pas
         beaucoup.

         Ils partirent le cinquiesme jour dudit mois. Le lendemain
         arriva quatre ou cinq barques (c'estoit pour nous faire
         escorte) d'autant qu'ils ne pouvoient rien faire audit
         Tadoussac.

         Le septiesme jour je fus recognoistre une petite riviere par o
246/394  vont quelques fois les sauvages  la guerre, qui se va rendre
         au saut de la riviere des Yroquois[298]: elle est fort
         plaisante, y ayant plus de trois lieues de circuit de prairies,
         & force terres, qui se peuvent labourer: elle est  une lieue
         du grand saut, & lieu & demie de la place Royalle.

[Note 298: En remontant la rivire Saint-Lambert, et en suivant celle de
Montral, on arrive effectivement au bassin de Chambly, c'est--dire, au
pied du saut de la rivire des Iroquois.]

         Le neufiesme jour nostre sauvage arriva, qui fut quelque peu
         pardela le lac qui a quelque dix lieues de long, lequel j'avois
         veu auparavant[299], o il ne fit rencontre d'aucune chose, &
         ne purent passer plus loin  cause de leur dit canot qui leur
         manqua; & furent contraints de s'en revenir. Ils nous
         rapportrent que passant le saut ils virent une isle o il y
         avoit si grande quantit de hrons, que l'air en estoit tout
         couvert. Il y eust un jeune homme qui estoit au sieur de Mons
         appel Louys, qui estoit fort amateur de la chasse, lequel
         entendant cela, voulut y aller contenter sa curiosit, & pria
         fort instamment nostredit sauvage de l'y mener: ce que le
         sauvage luy accorda avec un Capitaine sauvage Montagnet fort
         gentil personnage, appel Outetoucos. Ds le matin led. Louys
         fut appeler les deux sauvages pour s'en aller  ladite isle des
         hrons. Ils s'embarqurent dans un canot & y furent. Ceste isle
         est au milieu du saut[300], o ils prirent telle quantit de
         heronneaux & autres oyseaux qu'ils voulurent, & se
247/395  rembarquerent en leur canot. Outetoucos contre la volont de
         l'autre sauvage & de l'instance qu'il peut faire voulut passer
         par un endroit fort dangereux, o l'eau tomboit prs de trois
         pieds de haut, disant que d'autresfois il y avoit pass, ce qui
         estoit faux, il fut long temps  debatre contre nostre sauvage
         qui le voulut mener du cost du Su le long de la grand
         Tibie[301], par o le plus souvent ils ont accoustum de
         passer, ce que Outetoucos ne desira, disant qu'il n'y avoit
         point de danger. Comme nostre sauvage le vit opiniastre, il
         condescendit  sa volont: mais il luy dit qu' tout le moins
         on deschargeast le canot d'une partie des oyseaux qui estoient
         dedans, d'autant qu'il estoit trop charg, ou
         qu'infailliblement ils empliroient d'eau, & se perdroient: ce
         qu'il ne voulut faire, disant qu'il seroit assez  temps s'ils
         voyoient qu'il y eut du pril pour eux. Ils se laisserent donc
         driver dans le courant. Et comme ils furent dans la cheute du
         saut, ils en voulurent sortir & jetter leurs charges, mais il
         n'estoit plus temps, car la vitesse de l'eau les maistrisoit
         ainsi qu'elle vouloit, & emplirent aussitost dans les boullons
         du saut, qui leur faisoient faire mille tours haut & bas. Ils
         ne l'abandonnrent de long temps: Enfin la roideur de l'eau les
         lassa de telle faon, que ce pauvre Louys qui ne savoit nager
         en aucune faon perdit tout jugement & le canot estant au fonds
         de l'eau il fut contraint de l'abandonner: & revenant au haut
         les deux autres qui le tenoient tousjours ne virent plus nostre
248/396  Louys, & ainsi mourut miserablement[302]. Les deux autres
         tenoient tousjours ledit canot: mais comme ils furent hors du
         saut, ledit Outetoucos estant nud, & se fiant en son nager,
         l'abandonna, pensant gaigner la terre, bien que l'eau y courust
         encore de grande vitesse, & se noya: car il estoit si fatigu &
         rompu de la peine qu'il avoit eue, qu'il estoit impossible
         qu'il se peust sauver ayant abandonn le canot, que nostre
         sauvage Savignon mieux advis tint tousjours fermement, jusques
          ce qu'il fut dans un remoul, o le courant l'avoit port, &
         sceut si bien faire, quelque peine & fatigue qu'il eut eue,
         qu'il vint tout doucement  terre, o estant arriv il jetta
         l'eau du canot, & s'en revint avec grande apprehention qu'on ne
         se vangeast sur luy, comme ils font entre eux, & nous conta ces
         tristes nouvelles, qui nous apportrent du desplaisir.

[Note 299: Le lac des Deux-Montagnes. (_Conf_. p. 242, ci-dessus.)]

[Note 300: Cette expression _au milieu du saut_ tranche une difficult
qui se rencontre dans la carte du Saut St. Louis, o manque la lettre Q,
tandis que la lettre P s'y trouve deux fois: l'le aux Hrons est celle
qui y est marque R, et l'le au Diable, situe au sud-ouest de la
premire, devrait porter la lettre R. Nous regrettons d'tre, sur ce
point, en dsaccord avec l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise
en Canada_; mais nous avons du moins la consolation d'tre d'accord avec
la tradition.]

[Note 301: La _grand Tibie_ n'est rien autre chose que la grand Terre.
C'est une faute typographique, que l'auteur a corrige lui-mme dans
l'dition de 1632.]

[Note 302: C'est sans doute en mmoire de la mort de ce jeune Louis, que
l'on donna au Grand-Saut le nom de Saint-Louis, qu'il a toujours port
depuis.]


396a

[Illustration: Le grand saut St Louis]

A Petite place que je fis deffricher.
B Petit estang.
G Petit islet o je fis faire une muraille de pierre.
D Petit ruisseau o se tiennent les barques.
E Prairies o se mettent les sauvages quand ils viennent en ce pays.
F Montaignes qui paroissent dans les terres.
G Petit estang.
H (1) Mont Royal.
I Petit ruisseau.
L Le saut.
M Le lieu o les sauvages passent leurs canots, par terre du cost du
  Nort.
N Endroit o un de nos gens & un sauvage se noyrent.
O Petit islet de rochers.
P (2) Autre islet o les oyseaux font leurs nids.
Q (3) L'isle aux hrons.
R (4) Autre isle dans le saut.
S Petit islet.
T Petit islet rond.
V Autre islet demy couvert d'eau.
X (5) Autre islet ou il y a force oyseaux de riviere.
Y Prairies.
Z Petite riviere.
2 (6) Isles assez grandes & belles.
3 Lieux qui descouvrent quand le eaux baissent, o il se fait grands
  bouillonnements, comme aussi fait audit saut.
4 Prairies plaines d'eaux.
5 Lieux fort bas & peu de fonds
6 Autre petit islet.
7 Petis rochers.
8 Isle sainct Helaine.
9 Petit islet desgarny d'arbres.
oo Marescages qui s'escoulent dan le grand saut.

(1) La lettre H se trouve en double; l'une sur la montagne, et c'est l
sa place; l'autre au bas de 1 lot Normandie. Cette dernire n'est
probablement que le chiffre 11, dont le graveur aura fait une lettre.
(2) La lettre P est en double. Evidemment, cet autre islet est entre N
et 0. (3) La lettre Q ne se trouve pas dans la carte. C'est la lettre H
qui est  sa place (voir note 3 de la page 246). (4) Cette lettre
devrait tre  la place de celui des deux F qui dsigne l'le au Diable,
c'est- dire, cette _autre le dans le saut_ qui est au sud-ouest de
l'le aux Hrons. (5) _x_ dans la carte. (6) Ce chiffre 2 se trouve
tellement plac auprs de l'le Saint-Paul, qu'on le prendrait pour la
lettre N.

         Le lendemain [303] je fus dans un autre canot audit saut avec
         le sauvage, & un autre de nos gens, pour voir l'endroit o ils
         s'estoient perdus: & aussi si nous trouverions les corps, &
         vous asseure que quand il me monstra le lieu les cheveux me
         herisserent en la teste, de voir ce lieu si espouvantable, &
         m'estonnois comme les deffuncts avoient est si hors de
         jugement de passer un lieu si effroiable, pouvant aller par
         ailleurs: car il est impossible d'y passer pour avoir sept 
         huit cheutes d'eau qui descendent de degr en degr, le moindre
         de trois pieds de haut, o il se faisoit un train &
         bouillonnement estrange, & une partie dudit saut estoit toute
         blanche d'escume, qui montroit le lieu le plus effroyable, avec
249/397  un bruit si grand que l'on eut dit que c'estoit un tonnerre,
         comme l'air retentissoit du bruit de ces cataraques. Aprs
         avoir veu & consider particulirement ce lieu & cherch le
         long du rivage lesdicts corps, cependant qu'une chalouppe assez
         lgre estoit alle d'un autre cost, nous nous en revinsmes
         sans rien trouver.

[Note 303: Le 11 de juin. Nos trois chasseurs taient partis le 10 au
matin, et vraisemblablement l'accident arriva le mme jour.]



         _Deux cens sauvages ramnent le Franois qu'on leur avoit
         baill, & remmenerent leur sauvage qui estoit retourn, de
         France. Plusieurs discours de part & d'autre._

                             CHAPITRE III.

         LE treisiesme jour dudit mois[304] deux cens sauvages
         Charioquois[305], avec les Capitaines Ochateguin, Yroquet &
         Tregouaroti frre de nostre sauvage amenrent mon garon. Nous
         fusmes fort contens de les voir, je fus au devant d'eux avec un
         canot & nostre sauvage, & cependant qu'ils approchoient
         doucement en ordre, les nostres s'apareillerent de leur faire
         une escopeterie d'arquebuses & mousquets, & quelques petites
         pices. Comme ils approchoient, ils commencrent  crier tous
         ensemble, & un des chefs commanda de faire leur harangue, o
         ils nous louoient fort, & nous tenant pour vritables, de ce
         que je leur avois tenu ce que je leur promis, qui estoit de les
         venir trouver audit saut. Aprs avoir fait trois autres cris,
250/398  l'escopeterie tira par deux fois de 13 barques ou pattaches qui
         y estoient, qui les estonna de telle faon qu'ils me prirent
         de dire que l'on ne tirast plus, & qu'il y en avoit la plus
         grand part, qui n'avoient jamais veu de Chrestiens, ny ouy des
         tonnerres de la faon, & craignoient qu'il ne leur fit mal, &
         furent fort contans de voir nostredit sauvage sain, qu'ils
         pensoient mort, sur des rapports que leur avoient fait quelques
         Algoumequins qui l'avoient ouy dire  des sauvages Montagnets.
         Le sauvage me loua du traictement que je luy avois fait en
         France, & des singularitez qu'il avoit veues, dont ils
         entrrent tous en admiration, & s'en allrent cabaner dans le
         bois assez lgrement attendant le lendemain, que je leur
         monstrasse le lieu o je desirois qu'ils se logassent. Aussi je
         vis mon garon qui vint habill  la sauvage, qui se loua du
         traistement des sauvages, selon leur pays, & me fit entendre
         tout ce qu'il avoit veu en son yvernement, & ce qu'il avoit
         apris desdicts sauvages.

[Note 304: Le 13 de juin.]

[Note 305: Ce nom, que l'auteur remplace par celui de Hurons, dans son
dition de 1632, tait probablement celui d'un chef de cette nation, de
mme que celui d'Ochateguins.]

         Le lendemain venu, je leur monstray un lieu pour aller cabaner,
         o les antiens & principaux deviserent fort ensemble: Et aprs
         avoir est un long temps en cest estat, ils me firent appeler
         seul avec mon garon, qui avoit fort bien apris leur langue, &
         luy dirent qu'ils desiroient faire une estroite amiti avec
         moy, & estoient faschez de voir toutes ces chalouppes ensemble,
         & que nostre sauvage leur avoit dit qu'il ne les cognoissoit
         point, ny ce qu'ils avoient dans l'me, & qu'ils voyoient bien
         qu'il n'y avoit que le gain & l'avarice qui les y amenoit, &
         que quand ils auroient besoin de leur assistance qu'ils ne leur
251/399  donneroient aucun secours, & ne seroient comme moy qui
         m'offrois avec mes compagnons d'aller env leur pays, & les
         assister, & que je leur en avois monstr des tesmoignages par
         le pass, en se louant tousjours du traictement que j'avois
         fait  nostre sauvage comme  mon frre, & que cela les
         oubligeoit tellement  me vouloir du bien, que tout ce que je
         desirerois d'eux, ils assayeroient  me satisfaire, &
         craignoient que les autres pattaches ne leur fissent du
         desplaisir. Je leur asseuray que non feroient, & que nous
         estions tous soubs un Roy, que nostredit sauvage avoit veu, &
         d'une mesme nation, (mais pour ce qui estoit des affaires,
         qu'elles estoient particulires) & ne devoient point avoir
         peur, estant aussi asseurez comme s'ils eussent est dans leur
         pays. Aprs plusieurs discours, ils me firent un present de 100
         castors. Je leur donnay en eschange d'autres sortes de
         marchandise, & me dirent qu'il y avoit plus de 400 sauvages qui
         devoient venir de leur pays, & ce qui les avoit retards, fut
         un prisonnier Yroquois qui estoit  moy, qui s'estoit eschapp
         & s'en estoit all en son pays, & qu'il avoit donn  entendre
         que je luy avois donn libert & des marchandises, & que je
         devois aller audit saut avec 600 Yroquois attendre les
         Algoumequins, & les tuer tous: Que la crainte de ces nouvelles
         les avoit arrests, & que sans cela qu'ils fussent venus. Je
         leur fis response que le prisonnier s'estoit desrob sans que
         je luy eusse donn cong, & que nostredit sauvage savoit bien
         de quelle faon il s'en estoit all, & qu'il n'y avoit aucune
         apparence de laisser leur amiti comme ils avoient ouy dire,
         ayant est  la guerre avec eux, & envoy mon garon en leur
252/400  pays pour entretenir leur amiti; & que la promesse que je leur
         avois si fidlement tenue le confirmoit encore. Ils me
         respondirent que pour eux ils ne l'avoient aussi jamais pens,
         & qu'ils recognoissoient bien que tous ces discours estoient
         esloignez de la vrit; & que s'ils eussent creu autrement,
         qu'ils ne fussent pas venus, & que c'estoit les autres qui
         avoient eu peur, pour n'avoir jamais veu de Franois que mon
         garon. Ils me dirent aussi qu'il viendroit trois cens
         Algoumequins dans cinq ou six jours, si on les vouloit
         attendre, pour aller  la guerre avec eux contre les Yroquois,
         & que si je n'y venois ils s'en retourneroient sans la faire.
         Je les entretins fort sur le subjet de la source de la grande
         riviere, & de leur pays, dont ils me discoururent fort
         particulirement, tant des rivieres, sauts, lacs, & terres, que
         des peuples qui y habitent, & de ce qui s'y trouve. Quatre
         d'entre eux m'asseurerent qu'ils avoient veu une mer fort
         esloigne de leur pays, & le chemin difficile, tant  cause des
         guerres, que des deserts qu'il faut passer pour y parvenir. Ils
         me dirent aussi que l'yver prcdant il estoit venu quelques
         sauvages du cost de la Floride par derrire le pays des
         Yroquois, qui voyoient nostre mer Oceane, & ont amiti avec
         lesdicts sauvages: Enfin ils m'en discoururent fort exactement,
         me demonstrant par figures tous les lieux o ils avoient est,
         prenant plaisir  m'en discourir: & moy je ne m'ennuiois pas 
         les entendre, pour estre fait certain des choses dont j'avois
         est en doute jusques  ce qu'ils m'en eurent esclarcis. Aprs
         tous ces discours finis, je leur dis qu'ils traictassent ce peu
253/401  de commodits qu'ils avoient, ce qu'ils firent le lendemain,
         dont chacune des barques emporta sa pice: nous toute la peine
         & advanture, les autres qui ne se soucioient d'aucunes
         descouvertures, la proye, qui est la seule cause qui les meut,
         sans rien employer ny hazarder.

         Le lendemain aprs avoir trait tout ce qu'ils avoient, qui
         estoit peu de chose, ils firent une barricade autour de leur
         logement du cost du bois, & en partie du cost de nos
         pattaches, & disoient que c'estoit pour leur seuret, afin
         d'esviter la surprinse de leurs ennemis: ce que nous prismes
         pour argent content. La nuit venue ils appellerent nostre
         sauvage qui couchoit  ma pattache, & mon garon, qui les
         furent trouver: Aprs avoir tenu plusieurs discours, ils me
         firent aussi appeler environ sur la minuit. Estant en leurs
         cabannes, je les trouvay tous assis en conseil, o ils me
         firent assoir prs d'eux, disans que leur coustume estoit que
         quand ils vouloient s'assembler pour proposer quelque chose,
         qu'ils le faisoient la nuit, afin de n'estre divertis par
         l'aspect d'aucune chose, & que l'on ne pensoit qu' escouter, &
         que le jour divertissoit l'esprit par les objects: mais  mon
         opinion ils me vouloient dire leur volont en cachette, se
         fians en moy. Et d'ailleurs ils craignoient les autres
         pattaches, comme ils me donnrent  entendre depuis. Car ils me
         dirent qu'ils estoient faschez de voir tant de Franois, qui
         n'estoient pas bien unis ensemble, & qu'ils eussent bien desir
         me voir seul: Que quelques uns d'entre eux avoient est battuz:
         Qu'ils me vouloient autant de bien qu' leurs enfans, ayant
         telle fiance en moy, que ce que je leur dirois ils le feroient,
254/402  mais qu'ils se mesfioient fort des autres: Que si je
         retournois, que j'amenasse telle quantit de gens que je
         voudrois, pourveu qu'ils fussent soubs la conduite d'un chef: &
         qu'ils m'envoyoient qurir pour m'asseurer d'avantage de leur
         amiti, qui ne se romproit jamais, & que je ne fusse point
         fach contre eux: & que sachans que j'avois pris deliberation
         de voir leur pays, ils me le feroient voir au pril de leurs
         vies, m'assistant d'un bon nombre d'hommes qui pourroient
         passer par tout. Et qu' l'advenir nous devions esperer d'eux
         comme ils faisoient de nous. Aussitost ils firent venir 50
         castors & 4 carquans de leurs porcelaines (qu'ils estiment
         entre eux comme nous faisons les chaisnes d'or) & que j'en
         fisse participant mon frre (ils entendoient Pont-grav
         d'autant que nous estions ensemble) & que ces presens estoient
         d'autres Capitaines qui ne m'avoient jamais veu, qui me les
         envoyoient, & qu'ils desiroient estre tousjours de mes amis:
         mais que s'il y avoit quelques Franois qui voulussent aller
         avec eux, qu'ils en eussent est fort contens, & plus que
         jamais, pour entretenir une ferme amiti. Aprs plusieurs
         discours faits, je leur proposay, Qu'ayant la volont de me
         faire voir leur pays, que je supplirois sa Majest de nous
         assister jusques  40 ou 30 hommes armez de choses necessaires
         pour ledit voyage, & que je m'embarquerois avec eux,  la
         charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui seroit de besoin
         pour nostre vivre durant ledit voyage, & que je leur
         apporterois dequoy faire des presens aux chefs qui sont dans
         les pays par o nous passerions, puis nous nous en reviendrions
255/403  yverner en nostre habitation: & que si je recognoissois le pays
         bon & fertile, l'on y feroit plusieurs habitations; & que par
         ce moyen aurions communication les uns avec les autres, vivans
         heureusement  l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on leur
         feroit cognoistre. Ils furent fort contens de ceste
         proposition, & me prirent d'y tenir la main, disans qu'ils
         feroient de leur part tout ce qu'il leur seroit possible pour
         en venir au bout: & que pour ce qui estoit des vivres, nous
         n'en manquerions non plus que eux mesmes, m'asseurans de
         rechef, de me faire voir ce que je desirois: & la dessus je
         pris cong d'eux au point du jour, en les remerciant de la
         volont qu'ils avoient de favoriser mon desir, les priant de
         tousjours continuer.

         Le lendemain 17e jour dud. mois ils dirent qu'ils s'en alloient
          la chasse des castors, & qu'ils retourneroient tous. Le matin
         venu ils acheverent de traicter ce peu qu'il leur restoit, &
         puis s'embarqurent en leurs canots, nous prians de ne toucher
          leurs logements pour les deffaire, ce que nous leur
         promismes: & se separerent les uns des autres, faignant aller
         chasser en plusieurs endroits, & laisserent nostre sauvage avec
         moy pour nous donner moins de mesfience d'eux: & neantmoins ils
         s'estoient donnez le randez-vous par de l le saut, o ils
         jugeoient bien que nous ne pourrions aller avec nos barques:
         cependant nous les attandions comme ils nous avoient dit.

         Le lendemain il vint deux sauvages, l'un estoit Yroquet, &
         l'autre le frre de nostre Savignon, qui le venoient requrir,
         & me prier de la part de tous leurs compagnons que j'allasse
256/404  seul avec mon garon, o ils estoient cabannez, pour me dire
         quelque chose de consequence, qu'ils ne desiroient communiquer
         devant aucuns Franois: le leur promis d'y aller.

         Le jour venu je donnay quelques bagatelles  Sauvignon qui
         partit fort content, me faisant entendre qu'il s'en alloit
         prendre une vie bien pnible aux prix de celle qu'il avoit eue
         en France; & ainsi se separa avec grand regret, & moy bien aise
         d'en estre descharg. Les deux Capitaines me dirent que le
         lendemain au matin ils m'envoyeroient qurir, ce qu'ils firent.
         Je m'enbarquay & mon garon avec ceux qui vinrent. Estant au
         saut, nous fusmes dans le bois quelques huit lieues, o ils
         estoient cabannez sur le bort d'un lac, o j'avois est
         auparavant. Comme ils me virent ils furent fort contens, &
         commencrent  s'escrier selon leur coustume, & nostre sauvage
         s'en vint audevant de moy me prier d'aller en la cabanne de son
         frre, o aussi tost il fit mettre de la cher & du poisson sur
         le feu, pour me festoyer. Durant que je fus l il se fit un
         festin, o tous les principaux furent invitez: je n'y fus
         oublig[306], bien que j'eusse desja pris ma refection
         honnestement, mais pour ne rompre la coustume du pays j'y fus.
         Aprs avoir repeu, ils s'en allrent dans les bois, tenir leur
         Conseil, & cependant je m'amusay  contempler le paisage de ce
         lieu, qui est fort aggreable. Quelque temps aprs ils
         m'envoyerent appeler pour me communiquer ce qu'ils avoient
         resolu entre eux. J'y fus avec mon garon. Estant assis auprs
         d'eux ils me dirent qu'ils estoient fort aises de me voir, &
257/405  n'avoir point manqu  ma parolle de ce que je leur avois
         promis, & qu'ils recognoissoient de plus en plus mon affection,
         qui estoit  leur continuer mon amiti, & que devant que
         partir, ils desiroient prendre cong de moy, & qu'ils eussent
         eu trop de desplaisir s'ils s'en fussent allez sans me voir,
         croyant qu'autrement je leur eusse voulu du mal: & que ce qui
         leur avoit faict dire qu'ils alloient  la chasse, & la
         barricade qu'ils avoient faite, ce n'estoit la crainte de
         leurs ennemis, ny le desir de la chasse, mais la crainte qu'ils
         avoient de toutes les autres pattaches qui estoient avec moy 
         cause qu'ils avoient ouy dire que la nuit qu'ils m'envoyerent
         appeler qu'on les devoit tous tuer, & que je ne les pourrois
         deffendre contre les autres, estans beaucoup plus que moy, &
         que pour se desrober, ils userent de ceste finesse: mais que
         s'il n'y eust eu que nos deux pattaches qu'ils eussent tard
         quelques jours d'avantage qu'ils n'avoient fait; & me prirent
         que revenant avec mes compagnons je n'en amenasse point
         d'autres. Je leur dis que je ne les amenois pas, ains qu'ils me
         suivoient sans leur dire, & qu' l'advenir j'yrois d'autre
         faon que je n'avois fait, laquelle je leur declaray, dont ils
         furent fort contens.

[Note 306: Oubli.]

         Et derechef ils me commencrent  reciter ce qu'ils m'avoient
         promis touchant les descouvertures des terres, & moy je leur
         fis promesse d'accomplir, moyennant la grce de Dieu, ce que je
         leur avois dit. Ils me prirent encore de rechef de leur donner
         un homme: je leur dis que s'il y en avoit parmy nous qui y
         voulussent aller que j'en serois fort content.

258/406  Ils me dirent qu'il y avoit un marchand appel Bouvier qui
         commandoit en une pattache, qui les avoit pris d'emmener un
         jeune garon, ce qu'ils ne luy avoient voulu accorder
         qu'auparavant ils n'eussent seu de moy si j'en estois content,
         ne sachant si nous estions amis, d'autant qu'il estoit venu en
         ma compagnie traicter avec eux; & qu'ils ne luy avoient point
         d'obligation en aucune faon: mais qu'il s'offroit de leur
         faire de grands presens.

         Je leur fis response que nous n'estions point ennemis, & qu'ils
         nous avoient veu converser souvent ensemble: mais pour ce qui
         estoit du trafic, chacun faisoit ce qu'il pouvoit, & que ledit
         Bouyer peut estre desiroit envoyer ce garon, comme l'avois
         fait le mien pensant esperer  l'advenir, ce que je pouvois
         aussi prtendre d'eux: Toutesfois qu'ils avoient  juger auquel
         ils avoient le plus d'obligation, & de qui ils devoient plus
         esperer.

         Ils me dirent qu'il n'y avoit point de comparaison des
         obligations de l'un  l'autre, tant des assistances que je leur
         avois faites en leurs guerres contre leurs ennemis, que de
         l'offre que je leur faisois de ma personne pour l'advenir, o
         tousjours ils m'avoient trouv vritable, & que le tout
         despendoit de ma volont: & que ce qui leur en faisoit parler
         estoit lesdicts presens qu'il leur avoit offert: & que quand
         bien ledit garon iroit avec eux, que cela ne les pouvoit
         obliger envers ledit Bouvier comme ils estoient envers moy, &
         que cela n'importeroit de rien  l'advenir, veu que ce n'estoit
         que pour avoir lesdicts presens dudit Bouvier.

         Je leur fis response qu'il m'estoit indifferent qu'ils le
259/407  prinssent ou non, & qu' la vrit s'ils le prenoient avec peu
         de chose, que j'en serois fasch, mais en leur faisant de bons
         presens que j'en serois content, pourveu qu'il demourast avec
         Yroquet: ce qu'ils me promirent. Et aprs m'avoir fait entendre
         leur volont pour la dernire fois, & moy  eux la mienne, il y
         eut un sauvage qui avoit est prisonnier par trois fois des
         Yroquois, & s'estoit sauv fort heureusement, qui resolut
         d'aller  la guerre luy dixiesme, pour se venger des cruautez
         que ses ennemis luy avoient fait souffrir. Tous les Capitaines
         me prirent de l'en destourner si je pouvois d'autant qu'il
         estoit fort vaillant, & craignoient qu'il ne s'engageast si
         avant parmy les ennemis avec si petite trouppe, qu'il n'en
         revint jamais. Je le fis pour les contenter, par toutes les
         raisons que je luy peus allguer, lesquelles luy servirent peu,
         me monstrant une partie de ses doigts couppez, & de grandes
         taillades & bruslures qu'il avoit sur le corps, comme ils
         l'avoient tourmant, & qu'il luy estoit impossible de vivre,
         s'il ne faisoit mourir de ses ennemis, & n'en avoit vengeance,
         & que son coeur luy disoit qu'il failloit qu'il partist au
         plustost qu'il luy seroit possible: ce qu'il fit fort dlibr
         de bien faire.

         Aprs avoir fait avec eux, je les priay de me ramener en nostre
         pattache: pour ce faire ils equipperent 8 canots pour passer
         ledit saut & se despouillerent tous nuds, & me firent mettre en
         chemise: car souvant il arrive que d'aucuns se perdent en le
         passant, partant se tiennent les uns prs des autres pour se
         secourir promptement si quelque canot arrivoit  renverser. Ils
         me disoient si par malheur le tien venoit  tourner, ne sachant
260/408  point nager, ne l'abandonne en aucune faon, & te tiens bien 
         de petits bastons qui y sont par le milieu, car nous te
         sauverons aysement: le vous asseure que ceux qui n'ont pas veu
         ny pass ledit endroit en des petits batteaux comme ils ont, ne
         le pouroient pas sans grande apprehension mesmes le plus
         asseur du monde. Mais ces nations sont si addextres  paner
         les sauts, que cela leur est facile: Je le passay avec eux, ce
         que je n'avois jamais fait, ny autre Chrtien, horsmis mondit
         garon: & vinsmes  nos barques, o j'en logay une bonne
         partie, & j'eus quelques paroles avec ledit Bouvier pour la
         crainte qu'il avoit que je n'empeschasse que son garon
         n'allast avec lesdits sauvages, qui le lendemain s'en
         retournrent avec ledit garon, lequel cousta bon  son
         maistre, qui avoit l'esperance  mon opinion, de recouvrir la
         perte de son voyage qu'il fit asss notable, comme firent
         plusieurs autres.

         Il y eut un jeune homme des nostres qui se dlibra d'aller
         avec lesdicts sauvages, qui sont Charioquois esloignez du saut
         de quelques cent cinquante lieues; & fut avec le frre de
         Savignon, qui estoit l'un des Capitaines, qui me promit luy
         faire voir tout ce qu'il pourroit: Et celuy de Bouvier fut avec
         ledit Yroquet Algoumequin, qui est  quelque quatre-vingts
         lieues dudit saut. Ils s'en allrent fort contens &
         satisfaicts.

         Aprs que les susdicts sauvages furent partis, nous attendmes
         encore les 300 autres que l'on nous avoit dit qui devoient
         venir sur la promesse que je leur avois faite. Voyant qu'ils ne
         venoient point, toutes les pattaches resolurent d'inciter
261/409  quelques sauvages Algoumequins, qui estoient venus de
         Tadoussac, d'aller audevant d'eux moyennant quelque chose qu'on
         leur donneroit quand ils seroyent de retour, qui devoit estre
         au plus tard dans neuf jours, afin d'estre asseurs de leur
         venue ou non, pour nous en retourner  Tadoussac: ce qu'ils
         accordrent, & pour cest effect partit un canot.

         Le cinquiesme jour de Juillet arriva un canot des Algoumequins
         de ceux qui devoient venir au nombre de trois cens, qui nous
         dit que le canot qui estoit party d'avec nous estoit arriv en
         leur pays, & que leurs compagnons estans lassez du chemin
         qu'ils avoient fait de rafraischissoient, & qu'ils viendroient
         bien tost effectuer la promesse qu'ils avoient faite, & que
         pour le plus ils ne tarderoient pas plus de huit jours, mais
         qu'il n'y auroit que 24 canots: d'autant qu'il estoit mort un
         de leurs Capitaines & beaucoup de leurs compagnons, d'une
         fievre qui s'estoit mise parmy eux: & aussi qu'ils en avoyent
         envoy plusieurs  la guerre, & que c'estoit ce qui les avoit
         empeschez de venir. Nous resolusmes de les attendre.

         Voyant que ce temps estoit pass, & qu'ils ne venoyent point:
         Pontgrav partit du saut le 11e jour dudit mois, pour mettre
         ordre  quelques affaires qu'il avoit  Thadoussac, & moy je
         demeuray pour attendre lesdits sauvages.

         Cedit jour arriva une pattache, qui apporta du rafraichissement
          beaucoup de barques que nous estions: Car il y avoit quelques
         jours que le pain, vin, viande & le citre nous estoient
         faillis, & n'avions recours qu' la pesche du poisson, &  la
262/410  belle eau de la riviere, &  quelques racines qui sont au pays,
         qui ne nous manquerent en aucune faon que ce fust: & sans cela
         il nous en eust falu retourner. Ce mesme jour arriva un canot
         Algoumequin qui nous assura que le lendemain lesdits
         vingtquatre canots devoyent venir, dont il y en avoit douze
         pour la guerre.

         Le 12 dudit mois arriverent lesdits Algoumequins avec quelque
         peu de marchandise. Premier que traicter ils firent un present
          un sauvage Montagnet, qui estoit fils d'Annadabigeau[307]
         dernier mort, pour l'appaiser & defascher de la mort de sondit
         pre. Peu de temps aprs ils se resolurent de faire quelques
         presents  tous les Capitaines des pattaches. Ils donnrent 
         chacun dix Castors: & en les donnant, ils dirent qu'ils
         estoyent bien marris de n'en avoir beaucoup, mais que la guerre
         (o la plus part alloyent) en estoit cause: toutesfois que l'on
         prist ce qu'ils offroyent de bon coeur, & qu'ils estoyent tous
         nos amis, &  moy qui estois assis auprs d'eux, par dessus
         tous les autres, qui ne leur vouloyent du bien que pour leurs
         Castors: ne faisant pas comme moy qui les avois tousjours
         assistez, & ne m'avoient jamais trouv en deux parolles comme
         les autres. Je leur fis response que tous ceux qu'ils voioyent
         assemblez estoyent de leurs amis, & que peust-estre que quand
         il se presenteroit quelque occasion, ils ne laisseroyent de
         faire leur devoir, & que nous estions tous amis, & qu'ils
         continuassent  nous vouloir du bien, & que nous leur ferions
         des presens au reciprocque de ce qu'ils nous donnoyent, &
         qu'ils traitassent paisiblement: ce qu'ils firent, & chacun en
         emporta ce qu'il peut.

[Note 307: Ou _Anadabijou_. (Voir le Voyage de 1603, p. 7.)]

263/411  Le lendemain ils m'apportrent, comme en cachette quarante
         Castors, en m'asseurant de leur amiti, & qu'ils estoient
         tres-aises de la deliberation que j'avois prinse avec les
         sauvages qui s'en estoyent allez, & que l'on faisoit une
         habitation au saut, ce que je leur asseuray, & leur fis quelque
         present en eschange.

         Aprs toutes choses passes, ils se delibererent d'aller querir
         le corps d'Outetoucos qui s'estoit noy au saut, comme nous
         avons dit cy dessus. Ils furent o il estoit, le desenterrerent
         & le portrent en l'isle sainte Helaine, o ils firent leurs
         crmonies accoustumes, qui est de chanter & danser sur la
         fosse, suivies de festins & banquets. Je leur demanday pourquoy
         ils desenterroyent ce corps: Ils me respondirent que si leurs
         ennemis avoyent trouv la fosse, qu'ils le feroyent, & le
         mettroient en plusieurs pices, qu'ils pendroyent  des arbres
         pour leur faire du desplaisir, & pour ce subject ils le
         transportoyent en lieu escart du chemin & le plus secrettement
         qu'ils pouvoyent.

         Le 15e jour du mois arriverent quatorze canots, dont le chef
         s'appelloit Tecouehata. A leur arrive tous les autres sauvages
         se mirent en armes, & firent quelques tours de limasson. Aprs
         avoir assez tourn & dans, les autres qui estoyent en leurs
         canots commencrent aussi  danser en faisant plusieurs
         mouvemens de leurs corps. Le chant fini, ils descendirent 
         terre avec quelque peu de fourrures, & firent de pareils
         presens que les autres avoyent faict. On leur en fit d'autres
         au rciproque selon la valeur. Le lendemain ils traitterent ce
264/412  peu qu'ils avoyent, & me firent present encore particulirement
         de trente Castors, dont je les recompensay. Ils me prirent que
         je continuasse  leur vouloir du bien, ce que je leur promis.
         Ils me discoururent fort particulirement sur quelques
         descouvertures du cost du Nord, qui pouvoyent apporter de
         l'utilit: Et sur ce subject ils me dirent que s'il y avoit
         quelqu'un de mes compagnons qui voulut aller avec eux, qu'ils
         luy feroyent voir chose qui m'apporteroit du contentement, &
         qu'ils le traiteroyent comme un de leurs enfans. Je leur promis
         de leur donner un jeune garon, dont ils furent fort contens.
         Quand il prit cong de moy pour aller avec eux, je luy baillay
         un mmoire fort particulier des choses qu'il devoit observer
         estant parmi eux. Aprs qu'ils eurent traict tout le peu
         qu'ils avoyent, ils se separerent en trois: les uns pour la
         guerre, les autres par ledit grand saut, & les autres par une
         petitte riviere qui va rendre en celle dudit grand saut: &
         partirent le dixhuictiesme jour dudit mois, & nous aussi le
         mesme jour.

         Cedit jour fismes trente lieues qu'il y a dudit saut aux trois
         rivieres, & le dixneufiesme arrivasmes  Qubec, o il y a
         aussi trente lieues desdites trois rivieres. Je disposay la
         plus part d'un chacun  demeurer en laditte habitation, puis y
         fis faire quelques rparations & planter des rosiers, & fis
         charger du chesne de fente pour faire l'espreuve en France,
         tant pour le marrin lambris que fenestrages: Et le lendemain 20
         dudit mois de juillet en partis. Le 23, j'arrivay  Tadoussac,
         o estant je me resoulus de revenir en France, avec l'advis de
         Pont-grav.

265/413  Aprs avoir mis ordre  ce qui despandoit de nostre habitation,
         suivant la charge que ledit sieur de Monts m'avoit donne, je
         m'enbarquay dedans le vaisseau du capitaine Tibaut de la
         Rochelle, l'onziesme d'Aoust. Sur nostre traverse nous ne
         manquasme de poisson, comme d'Orades, Grande-oreille, & de
         Pilotes qui sont comme harangs, qui se mettent autour de
         certains aix chargez de poulse-pied, qui est une sorte de
         coquillage qui s'y attache, & y croist par succession de temps.
         Il y a quelquesfois une si grande quantit de ces petits
         poissons, que c'est chose estrange  voir. Nous prismes aussi
         des marsouins & autres especes. Nous eusmes asss beau temps
         jusques  Belle-isle[308], o les brumes nous prirent, qui
         durrent 3 ou 4 jours: puis le temps venant beau, nous eusmes
         cognoissance d'Alvert[309], & arrivasmes  la Rochelle le
         dixsiesme Septembre 1611.

[Note 308: Belle-Ile, en Bretagne, ou Belle-Ile-en-Mer.]

[Note 309: Ou _Arvert_.]



         _Arrive  la Rochelle. Association rompue entre le sieur de
         Mons & ses associez, les sieurs Colier & le Gendre de Rouen,
         Envie des Franois touchant les nouvelles descouvertures de la
         nouvelle France._

                               CHAPITRE IV.

         Estans arrivs  la Rochelle je fus trouver le sieur de Mons 
         Pont en Xintonge, pour luy donner advis de tout ce qui s'estoit
         passe au voyage, & de la promesse que les sauvages Ochateguins
         & Algoumequins m'avoient faitte, pourveu qu'on les assistast en
266/414  leurs guerres, comme je leur avois promis. Le sieur de Mons
         ayant le tout entendu, se dlibra d'aller en Cour pour mettre
         ordre  ceste affaire. Je prins le devant pour y aller aussi:
         mais en chemain je fus arrest par un mal'heureux cheval qui
         tomba sur moy & me pensa tuer. Ceste cheute me retarda
         beaucoup: mais aussi tost que je me trouvay en asss bonne
         disposition, je me mis en chemin, pour parfaire mon voyage &
         aller trouver ledit sieur de Mons  Fontaine-Bleau, lequel
         estant retourn  Paris parla  ses associez, qui ne voulurent
         plus continuer en l'association pour n'avoir point de
         commission qui peut empescher un chacun d'aller en nos
         nouvelles descouvertures negotier avec les habitans du pays. Ce
         que voyant ledit sieur de Mons, il convint avec eux de ce qui
         restoit en l'habitation de Qubec, moyennant une somme de
         deniers qui leur donna pour la part qu'ils y avoyent: & envoya
         quelques hommes pour conserver ladite habitation, sur
         l'esperance d'obtenir une commission de sa Majest. Mais comme
         il estoit en ceste poursuitte, quelques affaires de consequence
         luy survindrent, qui la luy firent quitter, & me laissa la
         charge d'en rechercher les moyens: Et ainsi que j'estois aprs
          y mettre ordre, les vaisseaux arriverent de la nouvelle
         France, & par mesme moyen des gens de nostre habitation, de
         ceux que j'avois envoy dans les terres avec les sauvages, qui
         m'aporterent d'assez bonnes nouvelles, disans que plus de deux
         cents sauvages estoient venus, pensans me trouver au grand saut
         S. Louys, o je leur avois donn le rendez-vous, en intention
         de les assister en ce qu'ils m'avoient suppli: mais voyans que
267/415  je n'avois pas tenu ma promesse, cela les fascha fort:
         toutesfois nos gens leur firent quelques excuses qu'ils prirent
         pour argent comptant, les assurant pour l'anne suivante ou
         bien jamais, & qu'ils ne menquassent point de venir: ce qu'ils
         promirent de leur part. Mais plusieurs autres qui avoient
         quitt Tadoussac, traffic encien, vindrent audit saut avec
         quantit de petites barques, pour voir s'ils y pourroient faire
         leurs affaires avec ces peuples, qu'ils asseuroient de ma mort,
         quoy que peussent dire nos gens, qui affermoyent le contraire.
         Voila comme l'envie se glisse dans les mauvais naturels contre
         les choses vertueuses; & ne leur faudroit que des gens qui se
         hasardassent en mille dangers pour descouvrir des peuples &
         terres, afin qu'ils en eussent la dpouille, & les autres la
         peine. Il n'est pas raisonnable qu'ayant pris la brebis, les
         autres ayent la toison. S'ils vouloient participer en nos
         descouvertures, employer de leurs moyens, & hasarder leurs
         personnes, ils monstreroyent avoir de l'honneur & de la gloire:
         mais au contraire ils monstrent evidemment qu'ils sont poussez
         d'une pure malice de vouloir esgalement jouir du fruict de nos
         labeurs. Ce fruict me fera encore dire quelque chose pour
         monstrer comme plusieurs taschent  destourner de louables
         dessins, comme ceux de sainct Maslo & d'autres, qui disent, que
         la jouyssance de ces descouvertures leur appartient, pour ce
         que Jaques Quartier estoit de leur ville, qui fut le premier
         audit pays de Canada & aux isles de Terre-neufve: comme si la
         ville avoit contribu aux frais des dittes descouvertures de
         Jaques Quartier, qui y fut par commendement, & aux despens du
268/416  Roy Franois premier s anne 1534 & 1535 descouvrir ces terres
         aujourd'huy appeles nouvelle France? Si donc ledit Quartier a
         descouvert quelque chose aux despens de sa Majest, tous ses
         sujets peuvent y avoir autant de droit & de libert que ceux de
         S. Maslo, qui ne peuvent empescher que si aucuns descouvrent
         autre chose  leurs despens, comme l'on fait paroistre par les
         descouvertures cy dessus descriptes, qu'ils n'en jouissent
         paisiblement: Donc ils ne doivent pas s'attribuer aucun droict,
         si eux mesmes ne contribuent. Leurs raisons sont foibles &
         dbiles, de ce cost. Et pour monstrer encore  ceux qui
         voudroient soustenir ceste cause, qu'ils sont mal fondez,
         posons le cas qu'un Espagnol ou autre estranger ait descouvert
         quelques terres & richesses aux despens du Roy de France,
         savoir si les Espagnols ou autres estrangers s'attribueroient
         les descouvertures & richesses pour estre l'entrepreneur
         Espagnol ou estranger: non, il n'y a pas de raison, elles
         seroient tousjours de France: de sorte que ceux de S. Maslo ne
         peuvent se l'attribuer, ainsi que dit est, pour estre ledit
         Quartier de leur ville: mais seulement  cause qu'il en est
         sorty, ils en doivent faire estat, & luy donner la louange qui
         lui est deue. Davantage ledit Quartier au voyage qu'il a fait
         ne passa jamais ledit grand saut S. Louys, & ne descouvrit rien
         Nort ny Su, dans les terres du fleuve S. Laurens: ses relations
         n'en donnent aucun tesmoignage, & n'y est parl que de la
         riviere du Saguenay, des trois rivieres & sainte Croix, o il
         hyverna en un fort proche de nostre habitation: car il ne
         l'eust obmis non plus que ce qu'il a descrit, qui monstre qu'il
269/417  a laiss tout le haut du fleuve S. Laurens, depuis Tadoussac
         jusques au 1611. grand saut, difficile  descouvrir les terres,
         & qu'il ne s'est voulu hasarder ny laisser ses barques pour s'y
         adventurer: de sorte que cela est tousjours demeur inutile,
         sinon depuis quatre ans que nous y avons fait nostre habitation
         de Qubec, o aprs l'avoir faite difier, je me mis au hazard
         de passer ledit saut pour assister les sauvages en leurs
         guerres, y envoyer des hommes pour cognoistre les peuples,
         leurs faon de vivres & que c'est que de leurs terres. Nous y
         estans si bien employez, n'est-il pas raison que nous
         jouissions du fruit de nos labeurs, sa Majest n'ayant donn
         aucun moyen pour assister les entrepreneurs de ces dessins
         jusques  present? J'espere, que Dieu luy fera la grce un jour
         de faire tant pour le service de Dieu, de sa grandeur & bien de
         ses subjets, que d'amener plusieurs pauvres peuples  la
         cognoissance de nostre foy, pour jouir un jour du Royaume
         celeste.



270/418  _INTELLIGENCE DES DEUX cartes Geograffiques de la nouvelle
         France._

         IL m'a sembl bon de traicter aussi quelque chose touchant les
         deux cartes geografiques, pour en donner l'intelligence: car
         bien que l'une represente l'autre, en ce qui est des ports,
         bayes, caps, promontoires, & rivieres qui entrent dans les
         terres, elles sont toutesfois diffrentes en ce qui est des
         situations. La plus petite est en son vray mridien, suivant ce
         que le sieur de Castelfranc [310] le demonstre en son livre de
         la mecometrie de la guide-aymant, o j'en ay observ plusieurs
         declinaisons, qui m'ont beaucoup servi, comme il se verra en
         ladite carte, avec toutes les hauteurs, latitudes & longitudes,
         depuis le quarante uniesme degr de latitude, jusques au
         cinquante uniesme, tirant au pole artique, qui sont les confins
         de Canada ou grande Baye [311], o se faict le plus souvent la
         pesche de balaine, par les Basques & Espagnols. Je l'ay aussi
         observ en certains endroits dans le grand fleuve de S. Laurens
         sous la hauteur de quarante cinq degrez de latitude jusques 
         vingt ung degr de declinaison de la guide-aymant, qui est la
         plus grande que j'aye veue: & de ceste petite carte, l'on se
         pourra fort bien servir  la navigation, pourveu qu'on scache
271/419  appliquer l'aiguille  la rose des vents du compas: Comme par
         exemple, je desire m'en servir, il est donc de besoin, pour
         plus de facilit, de prendre une rose, o les trentedeux vents
         soyent marquez egalement, & faire mettre la pointe de la
         guide-aymant  12, 15 ou 16 degrez de la fleur de lis, du cost
         du nortouest, qui est prs d'un quart & demy de vent, comme au
         Nort un quart du norouest, ou un peu plus de la fleur de lis de
         laditte rose des vents, & appliquer la rose dans le compas,
         quand l'on sera sur le grand banc, o se fait la pesche du
         poisson vert, par ce moyen l'on pourra aller cercher fort
         asseurement toutes les hauteurs des caps, ports & rivieres. Je
         say qu'il y en aura beaucoup qui ne s'en voudront servir, &
         courront plustost  la grande, d'autant qu'elle est fabrique
         sur le compas de France, o la guide-aymant nordeste, d'autant
         qu'ils ont si bien prins ceste routine, qu'il est mal ais de
         leur faire changer. C'est pourquoy j'ay dress la grande carte
         en ceste faon, pour le soulagement de la plus-part des pilotes
         & navigateurs des parties de la nouvelle France, craignant que
         si je ne l'eusse ainsi fait, ils m'eussent attribu une faute,
         qu'ils n'eussent sceu dire d'o elle procedoit. Car les petits
         cartrons ou cartes des terres neufves, pour la pluspart sont
         presque toutes diverses en tous les gisemens & hauteurs des
         terres. Et s'il y en a quelques uns qui ayent quelques petits
         eschantillons assez bons, ils les tiennent si prcieux qu'ils
         n'en donnent l'intelligence  leur patrie, qui en pourroit
         tirer de l'utilit. Or la fabrique des cartaux est d'une telle
         faon, qu'ils font du Nor-nordest leur ligne mridienne, & de
         l'Ouest-norouest, l'Ouest, chose contraire au vray mridien de
272/420  ce lieu, de l'appeler Nort-nordest pour le Nort: Car au lieu
         que l'aiguille doit norouester elle nordeste, comme si c'estoit
         en France. Qui a fait que l'erreur s'en est ensuivy &
         s'ensuivra, d'autant qu'ils ont cette vieille coustume
         d'anciennet, qu'ils retiennent, encores qu'ils tombent en de
         grands erreurs. Ils se servent aussi d'un compas touch Nort &
         Su, qui est mettre la poincte de la guide-aymant droit sous la
         fleur de lis. Sur ce compas beaucoup forment leurs petites
         cartes, ce qui me semble le meilleur, & approcher plus prs du
         vray mridien de la Nouvelle France, que non pas les compas de
         la France Orientale qui nordestent. Il s'est doncques ensuivy
         en ceste faon, que les premiers navigateurs qui ont navigu
         aux parties de la nouvelle France Occidentale croioyent
         n'engendrer non plus d'erreur d'aller en ces parties que
         d'aller aux Essores[312], ou autres lieux proches de France, o
         l'erreur est presque insensible en la navigation, dont les
         pilotes n'ont autres compas que ceux de France, qui nordestent,
         & representent le vray mridien. Et naviguant tousjours 
         l'Ouest, voulant aller trouver une hauteur certaine, faisoient
         la routte droit  l'Ouest de leur compas, pensant marcher sur
         une paralelle o ils vouloient aller. Et allant tousjours
         droictement en plat, & non circulairement, comme sont toutes
         les paralelles sur le globe de la terre, aprs avoir faict une
         quantit de chemin, prs de venir  la vee de la terre, ils se
         trouvoient quelquesfois trois, quatre ou cinq degrs plus Su
         qu'il n'estoit de besoing: & par ainsi se trouvoient desceus de
273/421  leur hauteur & estime. Toutesfois il est bien vray que quand le
         beau temps paroissoit, & que le soleil estoit beau, ils se
         redressoient de leur hauteur: mais ce n'estoit sans s'estonner
         d'o procedoit que la routte estoit fausse; qui estoit qu'au
         lieu d'aller circulairement selon ladicte paralelle, ils
         alloient droictement en plat; & que changeant de mridien, ils
         changeoient aussi d'airs de vent du compas: & par ainsi de
         routte. C'est donc une chose fort necessaire de scavoir le
         mridien & declinaison de la guide-aymant: car cela peut servir
         pour tous pilotes qui voyagent par le monde, d'autant que ne la
         sachant point, & principalement au Nort & au Su o il se fait
         de plus grandes variations de la guide-aymant: aussi que les
         cercles de longitude sont plus petits, & par ainsi l'erreur
         seroit plus grand  faute de ne scavoir ladicte declinaison de
         la guideaymant. C'est donques pourquoy laditte erreur s'est
         ensuivie, que les voyageurs ne l'ayant voulu ou ne le sachant
         corriger, ils l'ont laiss en la faon que maintenant elle est:
         de sorte qu'il est mal ais d'oster ceste dicte faon
         accoustume de naviguer en cesdits lieux de la nouvelle France.
         C'est ce qui m'a fait faire ceste grande carte, tant pour estre
         plus particulire que la petite, que pour le contentement des
         naviguans qui pourront naviguer, comme si c'estoit sur leurs
         petits cartrons ou cartes: & m'excuseront si je ne les ay mieux
         faites & particularises, d'autant que l'aage d'un homme ne
         pourroit suffire  recognoistre si exactement les choses, qu'
         la fin du temps il ne se trouvast quelque chose d'obmis, qui
         sera que toutes personnes curieuses & laborieuses pourront
274/422  remarquer en voyageant des choses qui ne seront en ladicte
         carte & les y adapter: tellement qu'avec le temps on ne
         doutera d'aucunes choses de cesdicts lieux. Pour le moins il me
         semble que j'ay fait mon devoir en ce que j'ay peu, o je n'ay
         oubli rien de ce que j'ay veu  mettre en madicte carte, &
         donner une cognoissance particulire au public, qui n'avoit
         jamais est descripte, ny descouverte si particulirement comme
         j'ay fait, bien que quelque autre par le pass en ayt escript,
         mais c'estoit bien peu de chose au respect de ce que nous avons
         descouvert depuis dix ans en a.

[Note 310: Guillaume de Nautonier, sieur de Castelfranc. Son ouvrage est
ainsi intitul: Mcomtrie de l'eymant, c'est  dire la maniere de
mesurer les longitudes par le moyen de l'eymant, etc. Champlain semble
avoir adopt le systme du sieur de Castelfranc sur le moyen de
dterminer la longitude des lieux.]

[Note 311: Ce qu'on appelait autrefois la Grande-Baie est cette partie
du golfe Saint-Laurent qui aboutit au dtroit de Belle-Isle, et qui
forme en effet comme une grande baie entre la cte occidentale de
Terreneuve et le Labrador.]

[Note 312: Aores.]

[Illustration:]

         Moyen de prendre la ligne Mridienne.

         Prenez une planchette fort unie, & au milieu posez une esguille
         C, de trois pousses de haut, qui soit droictement  plomb, & le
         posez au Soleil devant Midy,  8 ou 9 heures, o l'ombre de
         l'esguille C, arrivera, soit marqu avec un compas, lequel fera
         ouvert, savoir une poincte sur C, & l'autre sur l'ombre B, &
         puis trasserez un demy cercle A, B, laissant le tout
         jusqu'aprs midy, qu'y verrez l'ombre parvenir sur le bort du
         demy cercle A. Puis partirez le demy cercle A. B. par la
         moiti, & aussi tost prendrez une reigle que poserez sur le
         poinct C. & l'autre sur le poinct D. & trasserez une ligne tant
         qu'elle pourra courir le long de ladicte planchette, qu'il ne
         faut bouger que l'observation ne soit faicte, & la ligne sera
         la Mridienne du lieu o vous serez.

         Et pour savoir la declinaison du lieu o vous ferez sur la
         ligne Mridienne, posez un quadran qui soit quarr, comme
         demonstre la figure cy dessus le long de la ligne Mridienne, &
         au fonds dudit quadran y aura un cercle divis en 360. degrez,
         & partissez ledit cercle par entredeux lignes diamtrales, dont
         l'une est represente pour le septentrion, & l'autre pour le
         midy, comme monstrera E. F. & 1 autre ligne represente l'Orient
         & l'Occident, comme monstre G. H. & alors regardez l'aiguille
         de la guide-aymant, qui est au fonds du quadran, sur le pivot,
         laquelle verrez o elle dcline de la ligne Mridienne fixe,
         qui est au fonds du quadran, & combien de degrez elle Nordeste
         ou Noroueste.

422a--Illustration--carte a

422b--Illustration--carte b



275/423

                           TABLE DES MATIERES.
         A

         Algoumequins. 261.

         Almouchiquois n'adorent aucune chose. 69. Ont des
         superstitions. 69. Leur naturel 69. ont un langage diffrent 
         celuy des Souriquois & Etechemins 52. vont tous nuds, hommes &
         femmes hormis leur nature 101. portent quelquesfois des robbes
         faictes d'herbes 68. ne font provision de pelleterie que pour
         se vestir 52. sont bien proportionnez de leurs corps 101. ont
         le tein olivastre 101. comment portent leurs cheveux 52, 69. se
         parent de plumes, de patenostres de porcelines & autres
         jolivetez 101. se peindent de noir rouge & jaune 69.
         s'arrachent le poil de la barbe 69. leurs logemens 66. 102. ont
         grande quantit de puces, mesmes parmy les champs 102. comment
         se comportent quand ils ont quelque mauvais dessein 103. 104.
         leurs armes 101. n'ont point de police, gouvernement, ny
         crance. 101. font entreprise sur les Franois. 104. voyez
         Franois. Amateurs du labourage 100. comment labourent les
         terres. 66. ont autant de terre qu'il est necessaire pour leur
         nourriture. 65. comment font leurs bleds d'Inde. 53. comment
         ils en conservent leur provision pour l'hyver. 101. comment
         l'accommodent pour le manger. 70. cultivent de certaines
         racines 66. sont fort vistes 107. voyez Sauvages.

         Aneda herbe recommande par Jaques Quartier. 50.

         Aubry Prestre esgar dixsept jours dans des bois. 16. 17.

         B

         Balaines comment se peschent 226. 227. 228.

         Basques pris faisant traitte de pelleterie. 28.

         Basques traitent la force en la main & leur violence contre le
         vaisseau de Pont-grav.139. 140.141. Barque eschoue sur une
         roche miraculeusement sauve. 60.

         Baye Franoise. 19, 21.

         Baye sainct Laurens. 21.

         Baye saincte Marie. 15. 17.

         Baye de toutes isles. 128.

         Bedabedec, pointe ainsi appele des sauvages. 32. 33.

         C

         Cap de la Hve. 8.

         Cap Negre. 9.

         Cap de Sable. 10.

         Cap Fourchu. 11.

         Cap des deux Bayes. 20.

         Cap aux isles. 57.

         Cap sainct Louys. 60.

         Cap Blanc. 64.

         Cap Breton. 169.

         Cap Batturier. 99.

         Cap Dauphin. 145.

         Cap de l'Aigle. 145.

         Cap de tourmente. 146.

         Campseau. 130.

         Canada. 160.

         Canadiens ne font point de provision pour l'hyver. 169.

         Canots des sauvages. 59. 60. 141. 142.

         Champdor pilote. 84. emmenot, libr. 87.

         Champ sem de bled d'Inde. 66.

         Chanvre. 62.

         Charioquois. 260.

         Chasse des sauvages. 43. 44,

         Chouacoet. 123.

         Chouassarou poisson. 190. 191.

         Citrouilles, 66.

         Commission du sieur de Mons. 136.

         Conspiration contre ma personne. 148. descouverte 150.
         conspirateurs pris 152 Procdures en leur procs. 152. 153.
         154.

         Corde faite d'escorce d'arbre. 62.

         Coste de Norembegue. 29. 30. 31. 32. 33. 34-35. 36. 37-38. 39.

         Coste des Almouchiquois. 45.

         Croix fort ancienne marque de Chrestiens. 125.

         Cul de sac o il y a plusieurs isles & beaucoup d'endrois pour
         mettre nombre de vaisseaux. 24

         D

         Danger proche de naufrage. 30. autre 81. autre 83. autre. 86.

         Premire Defaite des Yroquois. 195. 196.

         Seconde Defaite des Yroquois. 216.

         E

         Espouvante des Montagnets  la riviere des Yroquois. 109.

         Equille poisson. 18.

         Etechemins n'ont point de demeure arreste. 35.

         Habitent quelquefois la riviere de Quinibequi. 37.

276/424
         F

         Les Femmes sont un peu plus long habilles que les hommes 68.
         69. sont tous les vestemens 44. surpassent en cruaut les
         hommes. 219.

         Franois assistent les sauvages leurs allis  la guerre contre
         leurs ennemis. 194. 195. 210. jusques  217. Surpris par les
         Almouchiquois. 67. 68. 106, s'en vengent. 110.

         G Gasp. 169.

         Geles fort grandes. 43.

         Grande-oreille, poisson qui porte des grettes. 229.

         H

         Habitation de l'isle saincte Croix. 26.

         Habitation du port Royal. 79.

         Habitation de Qubec. 155.

         Harangue de Mantoumermer sauvage. 47-8.

         Hyver fort court. 207.

         J

         Jaques Quartier, & de son Hyvernement. 156. jusques  161.

         I

         Isle de Sable. 7.

         Isle aux Cormorans. 10.

         Isles aux oyseaux. 10. 11. 15.

         Isles fort dangereuses. 10.

         Isles aux Loups-marins, 1l.

         Isle Longue. 12. 13.

         Isle Haute. 20. [autre du mme nom] 33.

         Isle aux Margots. 24.

         Isle appele des sauvages Menane. 24. 46.

         Isle saincte Croix. 25. 91. appele autrefois des sauvages
         Achelacy.[313] 157. 159. 160. 161.

[Note 313: _L'le de Sainte-Croix n'a jamais port le nom d'Achelacy,
mais bien la pointe de Sainte-Croix, aujourd'hui le Platon, a environ
douze lieues au-dessus de Qubec._]

         Isles ranges. 30. [autres  la cte d'Acadie]. 129.

         Isles des monts-deserts. 31.

         Isles aux Corneilles. 46.

         Isle de la tortue. 46.

         Isle de Bacchus. 51. 52.

         Isles Martyres. 127,

         Isle Perce. 131.

         Isle du cap Breton. 131. 132.

         Isle aux coudres. 145. 158. 159. plusieurs Isles fort agrables
         environnes de rochers & basses fort dangereuses. 146. 147.

         Isle d'Orlans. 146. 147. ainsi appele par Jacques Cartier.
         161.

         Isle sainct Esloy. 17 5.

         Isle aux Hrons. 246.

         L

         Lac de trois  quatre lieues de long. 49.

         Lac sainct Pierre. 180.

         Lac des Yroquois. 189.

         Lac de Champlain. 196.

         Lac. 143.

         M

         Mal de la terre, voys Scurbut.

         Mauves oyseaux. 124.

         Maslouins appelez Mistigoches par les Sauvages. 209.

         Mine d'argent. 12,

         Mines de cuivre. 20. 2l. 28. 29. 79. 80.

         Mines de fer. 13-22. 23.

         Montagnets vont demy nuds. 162. l'hyver se couvrent de bonnes
         fourrures. 162.164, sont bien proportionnez & les femmes aussi,
         qui se frottent de peinture, qui les rend basannes. 163. quand
         peschent les anguilles qu'ils font secher pour l'hyver. 162.
         quand vont  la chasse aux castors. 162. vont  la chasse aux
         eslans & autres bestes sauvages, lors que leurs anguilles leur
         manquent. 162. ont quelquefois de grandes famines, mangent
         leurs chiens & les peaux de quoy ils se couvrent. 162. pressez
         d'une extresme necessit. 166. jusques  170. ne font point de
         provisions. 168. 169.

         Montagnets croyent l'immortalit de l'me. 165. Disent qu'aprs
         leur mort ils se vont resjouir en d'autres pas. 165. croyent
         que tous les songes qu'ils font sont vritables. 163. n'ont
         point ny foy, ny loy. 163. sont fort meschans, grands menteurs,
         & vindicatifs. 163. n'entreprennent rien sans consulter leur
         Pilotois. 163. leurs crmonies quand ils arrivent  leur pays
         au retour de la guerre. 199. 217. leurs mariages. 164. leurs
         enterremens. 164. 165. dansent trois fois l'anne sur la fosse
         de leurs amis. 165. ont fort craintifs & redoutent fort leurs
         ennemis. 165.

         Miraculeusement sauvez d'un naufrage. 167. ont bon jugement.
         162.

         Mouches fort fascheuses. 27.

         N

         Normands appels Mistigoches par les sauvages. 209.

277/425  O

         Ordre de bon temps, 120.

         Outarde oyseau. 72.

         Oyseau qui a le bec en faon de lancette. 71,72.

         Oyseaux comme coqs d'Indes. 72. 73.

         Oyseaux incarnats. 202.

         P

         Pierres  faire de la chaux. 124.

         Pilotois devineurs de bonne & mauvaise fortune. 163. leurs
         diableries & simagres. 93.

         Place Royale. 242. 243. 244. 245.

         Pointe sainct Mathieu, autrement aux Allouettes. 139.

         Pointe de tous les Diables. 139.

         Poisson avec trois rangs de dens. 202.

         Port au Mouton. 8.

         Port saincte Marguerite. 13.

         Port Royal. 17. 18.

         Port aux mines. 20. 2l.

         Port aux isles. 55. 56.

         Port du cap sainct Louys. 63.

         Port de Malebarre. 65. 66.

         Beau Port. 94. 95. 96.

         Port aux huistres. 97.

         Port fortun. 100.

         Port sainct Helaine. 127. 128.

         Port de Savalette. 129. 130.

         Port aux Anglois. 132.

         Port Niganis. 132.

         Q

         Quebecq. 145. 148. 155 170. 173. 264.

         R

         Racines que les sauvages cultivent. 66.

         Rencontre des Yroquois  qui nous allions faire la guerre. 193.

         Riviere du Boulay. 12.

         Riviere de l'Equille. 18. 19.

         Riviere sainct Antoine. 19.

         Riviere sainct Jean appele des sauvages Ouygoudy. 22. 23.

         Riviere des Etechemins. 25. 26.

         Riviere de Pimptegouet appele de plusieurs pilotes &
         historiens Norembegue. 31. 32. 33. 34. 35. 37. 38.

         Riviere de Quinibequi. 46. 49. 50.

         Riviere [lisez isle] de la tortue[314]. 46. 49.

[Note 314: _La Tortue tait une le. Ce qui a donn occasion  la
mprise que nous corrigeons ici, est ce passage de la page_ 46: L'isle
de la tortue & la riviere sont su suresst & nort norouest. _Il va sans
dire que la_ rivire, _c'est le_ Quinibqui. _A nos yeux, cela seul
suffit pour prouver que cette table n'a pas t faite par Champlain._]

         Riviere de Chouacoet. 53. 55.

         Riviere saincte Marguerite. 127.

         Riviere de l'isle verte. 128.

         Riviere de Saguenay. 142. 143. 144.

         Riviere aux saumons. 145.

         Grande Riviere de sainct Laurens. 170. 174. 175. 176. 177.

         Riviere saincte Marie. 175.

         Les trois Rivieres. 179.

         Riviere des Yroquois. 181. 184. 189.

         Saincte croix, nom transfr de lieu  autre. 156. 157. 158.
         159. 160. 161.

         Saincte Susanne du cap blanc. 64.

         Sault d'eau. 34.

         Grand Sault. 248. 249.

         Sauvages quand sont mal disposez, se tirent du sang avec les
         dents d'un poisson appel Couaffarou. 191. Leur dueil. 118.
         Leurs crmonies aux enterremens. 118. en leurs harangues. 36.
         Quand ils veulent dlibrer de quelque affaire, font leurs
         assembles la nuit. 253. Comment ils content les temps. 176.
         Leur faon de vivre en hyver. 44. en hyver ne peuvent chasser,
         si les neiges ne sont grandes. 43. attachent des raquettes
         soubs leurs pieds, quand ils vont chasser en temps de neige.
         44. 164. comment peschent le poisson. 62. vivent de coquillage;
         quand ils ne peuvent chasser, 44. comment desfrichent les
         terres. 96. Danssent & monstrent signes de resjouissance, quand
         ils voyent arriver des vaisseaux de France. 51. Font de grandes
         admirations quand ils voyent premirement des Chrestiens. 219.
         Ont des gens parmi eux qui disent la bonne avanture ausquels
         ils adjoustent foy. 101. voyez Pilotois. Croyent les songes
         vritables. 192. 193. Quand ils entendent des coups de canon se
         couchent contre terre. 107.

         Sauvages quand vont  la guerre separent leurs troupes en
         trois, pour la chasse en avantcoureurs & le gros. 186. Font des
         marques, par o ils passent, par lesquelles ceux qui viennent
         aprs reconoissent si ce sont amis ou ennemis qui ont pass.
         186. Leurs chasseurs ne chassent jamais de l'avant du gros.
278/426  186. Envoyent descouvrir si on n'apercevra point d'ennemis.
         185. Toute la nuict se reposent sur la reveue des
         avantcoureurs. 185. Aprochans des terres de leurs ennemis ne
         cheminent plus que la nuict. 192. Leurs retranchemens. 185. Ont
         des chefs  qui ils obeissent, en ce qui est du faict de la
         guerre seulement. 188. Comment les chefs monstrent  leurs gens
         le rang & l'ordre qu'ils doivent tenir au combat. 188.
         Excutent leurs desseins la nuict & non le jour. 105. Quand
         sont poursuivis se sauvent dans les bois. 109. Escorchent la
         teste de leurs ennemis tuez pour trophe de leur victoire. 217.
         comment traittent leurs prisonniers. 196. 197. 198. 2l8. 219.

         Sauvages alliez vont  la guerre contre les Yroquois leurs
         ennemis. 210. jusques  217. voyez Algoumequins & Montagnets.

         Scurbut, ou maladie de la terre. 41. 80. 121. 175. Sa cause.
         170. 207. plusieurs rgions en sont frappes. 172.

         Siguenoc. 70, 71.

         Superstition des Sauvages. 4.8.

         T

         Tadoussac. 138. 169.

         Temprature fort diffrente, pour 120 lieues. 170.

         Terres desertes o le sieur de Mons fit semer du froment. 26.
         autres terres dfriches. 63.

         Terre ensemence par le sieur de Poitrincourt. 89. 90.

         Terres bonnes & fertiles. 91.

         Terres couvertes la plus part de l'anne. 144.

         Terres couvertes de neiges jusques  la fin de May. 170.

         Terre neufve. 170.

         Traitte de pelleterie dfendue. 139.

         V

         Vignes qui portent de tresbons raisins. 54.

         Y

         Yroquois. 191. desfaicts en guerre. 195. 196.



                                 FIN.

279/427


                             QUATRIESME
                              VOYAGE DE
                           S. DE CHAMPLAIN
                      CAPITAINE ORDINAIRE POUR
                       LE ROY EN LA MARINE, ET
                    Lieutenant de Monseigneur le
           Prince de Cond en la Nouvelle France, fait en
                            l'anne 1613.



281/429

[Illustration]


                            A TRES-HAUT,
                   TRES-PUISSANT ET TRES-EXCELLENT
                       HENRY DE BOURBON PRINCE
              de Cond, premier Prince du Sang, premier
             Pair de France, Gouverneur & Lieutenant de
                        Sa Majest en Guyenne.



         MONSEIGNEUR

         _L'honneur que j'ay reeu de vostre grandeur en la charge des
         descouvertures de la nouvelle France, m'a augment l'affection
         de poursuivre avec plus de soing & diligence que jamais, la
         recherche de la mer du Nord. Pour cet effect en ceste anne
         1613, j'y ay fait un voyage sur le rapport d'un homme que j'y
         avois envoy, lequel m'asseuroit l'avoir veue, ainsi que vous
         pourrez voir en ce petit discours, que j'ose offrir  vostre
         excellence, o toutes les peines & travaux que j'y ay eus sont
         particulirement d'escrits; desquels il ne me reste que le
         regret d'avoir perdu ceste anne, mais non pas l'esperance au
         premier voiage d'en avoir des nouvelles plus asseures par le
         moyen des Sauvages qui m'ont fait relation de plusieurs lacs &
         rivieres tirant vers le Nord, par lesquelles, outre
         l'asseurance qu'ils me donnent d'avoir la cognoissance de ceste
282/430  mer, il me semble qu'on peut aisment tirer conjecture des
         cartes, qu'elle ne doit pas estre loing des dernires
         descouvertures que j'ay cy devant faites. En attendant le temps
         propre & la commodit de continuer ces desseins, je prieray le
         Crateur qu'il vous conserve. Prince bien-heureux, en toutes
         sortes de flicits, o se terminent les voeux que je fais 
         vostre grandeur, en qualit de son

         Tres-humble & tres-affectionn serviteur

         SAMUEL. DE CHAMPLAIN.

283/431


                       QUATRIESME VOYAGE DU SIEUR
                 DE CHAMPLAIN, CAPITAINE ORDINAIRE POUR
      le Roy en la marine, & Lieutenant de Monseigneur le Prince de
                         Cond en la Nouvelle
                      France, fait en l'an 1613.



         _Ce qui m'a occasionn de recercher un reglement. Commission
         obtenue. Oppositions  l'encontre. En fin la publication par
         tous les ports de France._

                              CHAPITRE I.

         LE desir que j'ay tousjours eu de faire nouvelles
         descouvertures en la Nouvelle France, au bien, utilit & gloire
         du nom Franois: ensemble d'amener ces pauvres peuples  la
         cognoissance de Dieu, m'a fait chercher de plus en plus la
         facilit de ceste entreprise, qui ne peut estre que par le
         moyen d'un bon rglement: d'autant que chacun voulant cueillir
         les fruits de mon labeur, sans contribuer aux frais & grandes
         despences qu'il convient faire  l'entretien des habitations
         necessaires pour amener ces desseins  une bonne fin, ruine ce
         commerce par l'avidit de gaigner, qui est si grande, qu'elle
         fait partir les marchans devant la saison, & se prcipiter non
         seulement dans les glaces, en esperance d'arriver des premiers
284/432  en ce pas; mais aussi dans leur propre ruine: car traictans
         avec les sauvages  la desrobe, & donnant  l'envie l'un de
         l'autre de la marchandise plus qu'il n'est requis, sur-achetent
         les danres; & par ainsi pensant tromper leurs compagnons se
         trompent le plus souvent eux mesmes.

         C'est pourquoy estant de retour en France le 10. Septembre 1611
         j'en parlay  monsieur de Monts, qui trouva bon ce que je luy
         en dis: mais ses affaires ne luy permettant d'en faire la
         poursuitte en Cour, m'en laissa toute la charge [315].

[Note 315: Voir, ci-dessus, chapitre IV du Troisime Voyage, p. 265.]

         Deslors j'en dressay des mmoires, que je monstray  Monsieur
         le President Jeannin, lequel (comme il est desireux de voir
         fructifier les bonnes entreprises) loua mon dessein, &
         m'encouragea  la poursuitte d'iceluy.

         Et m'asseurant que ceux qui ayment  pescher en eau trouble
         trouveroient ce rglement fascheux, & rechercheroyent les
         moyens de l'empescher, il me sembla  propos de me jetter entre
         les bras de quelque grand, l'authorit duquel peust servir
         contre leur envie.

         Or cognoissant Monseigneur le Comte de Soissons [316] Prince
         pieux & affectionn en toutes sainctes entreprises, par
         l'entremise du sieur de Beaulieu, Conseiller & aumosnier
         ordinaire du Roy, je m'adressay  luy, & luy remonstray
         l'importance de l'affaire, les moyens de la rgler, le mal que
         le desordre avoit par cy devant apport, & la ruine totale dont
285/433  elle estoit menace, au grand des-honneur du nom Franois, si
         Dieu ne suscitoit quelqu'sn qui la voulust relever, & qui
         donnast esperance de faire un jour runir ce que l'on a peu
         esperer d'elle. Comme il fut instruict de toutes les
         particularits de la chose, & qu'il eust veu la Carte du
         pays que j'avois faicte, il me promit, sous le bon plaisir du
         Roy, d'en prendre la protection.

[Note 316: Charles de Bourbon, comte de Soissons, alors gouverneur de
Dauphin et de Normandie. (Hist. gnalogique, etc., par le P. Anselme,
t. I, p. 350.)]

         Aussi tost aprs je presentay  sa Majest, &  Nosseigneurs de
         son Conseil une requeste avec des articles, tendans  ce qu'il
         luy pleust vouloir apporter un rglement en cet affaire, sans
         lequel, ainsi que j'ay dict, elle s'en alloit perdue, & pource
         sa Majest en donna la direction & gouvernement  mondit
         Seigneur le Comte [317], lequel deslors m'honora de sa
         Lieutenance[318].

[Note 317: La commission du comte de Soissons est du 8 octobre 1612,
comme le prouve l'extrait suivant des lettres du duc d'Anville,
rapportes par Moreau de Saint-Mry, et reproduites dans les Mmoires et
Documents de la Socit Historique de Montral, page 110: Voulant de
toute notre affection continuer le mme dessein que les dfunts Rois
Henri le Grand notre aeul, et Louis XIII notre trs-honor Seigneur et
Pre, avaient de favoriser la bonne intention de ceux qui avaient
entrepris de rechercher et dcouvrir s pays de l'Amrique, des terres,
contres, et lieux propres et commodes pour faire des habitations
capables d'tablir des Colonies, afin d'essayer, avec l'assistance de
Dieu, d'amener les peuples qui en habitent les terres  sa connaissance,
et les faire policer et instruire  la Foi et Religion Catholique,
Apostolique et Romaine, et par ce moyen y tablir notre autorit, et
introduire quelque commerce qui puisse apporter de l'utilit  nos
sujets: ayant t inform que par les voyages faits le long des Ctes et
Isles, desquelles nos prdcesseurs en auraient fait habiter
quelques-unes, il a t reconnu plusieurs Ports, Havres, et lieux
propres et bien commodes pour y aborder, habiter et donner un bon et
grand commencement pour l'entier accomplissement de ce dessein, et aussi
pour y dcouvrir et chercher chemin facile pour aller au pays de la
Chine, de Monoa et royaume des Incas, par dedans les Rivires et Terres
fermes du dit pays, avec assistance des habitants d'icelles; pour
faciliter laquelle entreprise ils auraient, par Lettres-Patentes du 8
Octobre 1612, donn la charge d'icelle  feu notre trs-cher et bien am
Cousin le Comte de Soissons, et icelui fait Gouverneur et notre
Lieutenant-Gnral du dit pays pour y reprsenter notre personne et
amener les peuples d'icelui pays  la connaissance de Dieu, et les faire
instruire  la Foi et Religion Catholique, Apostolique et Romaine, ainsi
qu'il est plus au long port par les dites Lettres...]

[Note 318: Dans l'dition de 1632, l'auteur rapporte lui-mme cette
commission, qui est date du 15 Octobre 1612.]

         Or comme je me preparois  faire publier la Commission du Roy
286/434  par tous les ports & havres de France, la maladie de
         Monseigneur le Comte arriva, & sa mort[319] tant regrette, qui
         recula un peu ceste affaire: Mais sa Majest aussi tost en
         remit la direction  Monseigneur le Prince [320], qui la remit
         dessus: & mondit Seigneur m'ayant honor pareillement de sa
         Lieutenance[321], feit que je poursuivis la publication de
         ladite commission, qui ne fut si tost faicte, que quelques
         brouillons, qui n'avoyent aucun interest: en l'affaire,
         l'importunerent de la faire casser, luy faisant entendre le
         pretendu interest de tous les marchans de France, qui n'avoient
         aucun subject de se plaindre, attendu qu'un chacun estoit reeu
         en l'association, & par ainsi aucun ne pouvoit justement
         s'offencer: c'est pourquoy leur malice estant recogneu furent
         rejettes, avec permission seulement d'entrer en l'association.

[Note 319: Le comte de Soissons mourut le premier novembre 1612. (Hist.
gnalogique, etc., par le P. Anselme, t. I, p. 350.)]

[Note 320: Henri de Bourbon, second du nom, auquel l'auteur ddie ce
Quatrime Voyage.]

[Note 321: Cette nouvelle commission est du 22 novembre 1612, comme on
peut le voir par celle que le duc de Ventadour donne  l'auteur le 15
fvrier 1625, et qui est rapporte ci-aprs, liv. II de l'dit. 1632,
ch. I.]

         Pendant ces altercations, il me fut impossible de rien faire
         pour l'habitation de Quebeq, dans laquelle je desirois mettre
         des ouvriers pour la reparer & augmenter, d'autant que le temps
         de partir nous pressoit fort. Ainsi se fallut contenter pour
         cette anne d'y aller sans autre association, avec les
         passeports de Monseigneur le Prince, qui furent donns pour
         quatre vaisseaux, lesquels estoient ja prpars pour faire le
         voyage; savoir trois de Rouen & un de la Rochelle,  condition
         que chacun fourniroit quatre hommes pour m'assister, tant en
287/435  mes descouvertures qu' la guerre,  cause que je voulois tenir
         la promesse que j'avois faicte aux sauvages Ochataiguins en
         l'anne 1611. de les assister en leurs guerres au premier
         voiage.

         Et ainsi que je me preparois pour partir, je fus adverti que la
         Cour de Parlement de Rouen n'avoit voulu permettre qu'on
         publiast la Commission du Roy,  cause que sa Majest se
         reservoit, &  son Conseil la seule cognoissance des diffrents
         qui pourroient survenir en cet affaire: joint aussi que les
         marchans de S. Maslo s'y opposerent; ce qui me traversa fort, &
         me contraignit de faire trois voyages  Rouen, avec Jussions de
         sa Majest, en faveur desquelles la Cour se dporta de ses
         empeschemens, & dbouta les opposans de leurs prtentions: &
         fut la Commission publie par tous les ports de Normandie.



         _Partement de France: & ce qui se passa jusques  nostre
         arrive au Saut.

                               CHAPITRE II.

         JE partis de Rouen le 5 Mars pour aller  Honfleur, & le sieur
         l'Ange avec moy, pour m'assister aux descouvertures, &  la
         guerre si l'occasion s'en presentoit.

         Le lendemain 6. du moys nous nous embarquasmes dans le vaisseau
         du sieur de Pont-grav, o aussi tost nous mismes les voiles au
         vent, qui estoit lors asss favorable.

288/436  Le 10 Avril nous eusmes cognoissance du grand Banc, o l'on mit
         plusieurs fois les lignes hors sans rien prendre.

         Le 15, nous eusmes un grand coup de vent, accompagn de pluye &
         gresle, suivi d'un autre, qui dura 48 heures, si imptueux,
         qu'il fit prir plusieurs vaisseaux  l'isle du cap Breton.

         Le 21, nous eusmes cognoissance de l'isle & Cap de Raye.

         Le 29, les Sauvages Montagnais de la pointe de tous les Diables
         [322] nous apercevans, se jetterent dans leurs canots, &
         vindrent au devant de nous, si maigres & hideux, que je les
         mescognoissois. A l'abord ils commencrent  crier du pain,
         disans, qu'ils mouroient de faim. Cela nous fit juger que
         l'hyver n'avoit pas est grand, & par consequent, la chasse
         mauvaise: de cecy nous en avons parl aux voyages precedens.

[Note 322: La pointe aux Vaches. (Voir 1603, p. 5, note 4.)]

         Quand ils furent dans nostre vaisseau ils regardoient chacun au
         visage, & comme je ne paroissois point, ils demandrent o
         estoit monsieur de Champlain, on leur fit response que j'estois
         demeur en France: ce que ne croyans du tout, il y eut un
         vieillard qui vint  moy en un coin, o je me promenois, ne
         desirant encor estre cognu, & me prenant l'oreille (car il se
         doutoyent qui j'estois) vid la cicatrice du coup de flche que
         je reeus  la deffaicte des Yroquois: alors il s'escria, &
         tous les autres aprs luy, avec grandes demonstrations de joye,
         disans, Tes gens sont au port de Tadoussac qui t'attendent.

289/437  Ce mesme jour bien que nous fussions partis des derniers nous
         arrivasmes pourtant les premiers audit Tadoussac, & de la mesme
         mare le sieur Boyer de Rouen. Par l l'on cognoist que partir
         avant la saison, ne sert qu' se prcipiter dans les glaces.
         Ayans mouill l'ancre nos gens nous vindrent trouver, & aprs
         nous avoir dclar comme tout se portoit en l'habitation, se
         mirent  habiller trois outardes & deux lapins, qu'ils avoient
         apports, & en jetterent les tripailles  bort, sur lesquelles
         se rurent ces pauvres sauvages, & ainsi que bestes affames
         les devorerent sans les vuider, & racloient avec les ongles la
         graisse dont on avoit suiv nostre vaisseau, & la mangeoient
         gloutonnement comme s'ils y eussent trouv quelque grand goust.

         Le lendemain [323] arriverent deux vaisseaux de S. Malo qui
         estoient partis avant que les oppositions fussent vuides, &
         que la Commission fut publie en Normandie. Je fus  bort
         d'eux, accompagn de l'Ange: Les sieurs de la Moinerie & la
         Tremblaye y commandoient, ausquels je fis lecture de la
         Commission du Roy, & des deffences d'y contrevenir sur les
         peines portes par icelles. Ils firent response qu'ils estoient
         subjects & fidelles serviteurs de sa Majest, & qu'ils
         obeiroient  ses commandemens; & deslors je fis attacher sur le
         port  un poteau les armes & Commissions de sa Majest, afin
         qu'on n'en pretendist cause d'ignorance.

[Note 323: Le 30 avril.]

         Le 2 May voyant deux chalouppes equippes pour aller au Saut,
         je m'embarquay avec ledict l'Ange dans l'une. Nous fusmes
         contraris de fort mauvais temps, en sorte que le mats de
290/438  nostre chalouppe se rompit, & si Dieu ne nous eust preservs,
         nous nous fussions perdus, comme fit devant nos yeux une
         chalouppe de S. Maslo qui alloit  l'isle d'Orlans, de
         laquelle les hommes se sauverent.

         Le 7 nous arrivasmes  Qubec, o trouvasmes ceux qui y avoient
         hyvern en bonne disposition, sans avoir est malades, lesquels
         nous dirent que l'hyver n'avoit point est grand, & que la
         riviere n'avoit point gel. Les arbres commenoient aussi  se
         revestir de feuilles, & les champs  s'esmailler de fleurs.

         Le 13, nous partismes de Qubec pour aller au Saut S. Louys, o
         nous arrivasmes le 21. & y trouvasmes l'une de nos barques qui
         estoit partie depuis nous de Tadoussac, laquelle avoit traict
         quelque peu de marchandises, avec une petite troupe
         d'Algoumequins, qui venoyent de la guerre des Yroquois, &
         avoient avec eux deux prisonniers. Ceux de la barque leur
         firent entendre que j'estois venu avec nombre d'hommes pour les
         assister en leurs guerres, suivant la promesse que je leur
         avois faite les annes prcdentes; & de plus, que je desirois
         aller en leur pays, & faire amiti avec tous leurs amis; dequoy
         ils furent fort joyeux: Et d'autant qu'ils vouloient retourner
         en leur pays pour asseurer leurs amis de leur victoire, voir
         leurs femmes, & faire mourir leurs prisonniers en une
         solemnelle Tabagie. Pour gages de leur retour, qu'ils
         promettoient estre avant le milieu de la premire lune (ainsi
         qu'ils content) ils laisserent leurs rondaches, faictes de bois
         & de cuir d'Elland, & partie de leurs arcs & flesches. Ce me
         fut un grand desplaisir de ne m'estre trouv  propos pour m'en
         aller avec eux en leur pays.

291/439  Trois jours aprs arriverent trois canots d'Algoumequins qui
         venoient du dedans des terres, chargs de quelque peu de
         marchandises, qu'ils traictrent, lesquels me dirent que le
         mauvais traitement qu'avoient reeus les Sauvages l'anne
         prcdente, les avoit dgots de venir plus, & qu'ils ne
         croyoient pas que je deusse retourner jamais en leurs pays,
         pour les mauvaises impressions que mes envieux leur avoient
         donnes de moy; & pource 1200. hommes estoyent allez  la
         guerre, n'ayans plus d'esperance aux Franois, lesquels ils ne
         croyoient pas vouloir plus retourner en leur pays.

         Ces nouvelles attristerent fort les marchans, car ils avoient
         fait grande emplette de marchandises, sous esperance que les
         sauvages viendroient comme ils avoient accoustum: ce qui me
         fit resoudre en faisant mes descouvertures, de passer en leur
         pays, pour encourager ceux qui estoyent rests, du bon
         traictement qu'ils recevroyent, & de la quantit de bonnes
         marchandises qui estoyent au Saut, & pareillement de
         l'affection que j'avois de les assister  la guerre: Et pour ce
         faire, je leur fis demander trois canots & trois Sauvages pour
         nous guider, & avec beaucoup de peine j'en obtins deux, & un
         sauvage seulement, & ce moyennant quelques presens qui leur
         furent faits.



292/440  _Partement pour descouvrir la mer du Nort, sur le rapport qui
         m'en avoit este faict. Description de plusieurs rivieres, lacs,
         isles, du Saut de la chaudire, & autres Sauts._

                               CHAPITRE III.

         OR n'ayant que deux Canots, je ne pouvois mener avec moy que
         quatre hommes, entre lesquels estoit un nomm Nicolas de Vignau
         le plus impudent menteur qui se soit veu de long temps, comme
         la suitte de ce discours le fera voir, lequel autresfois avoit
         hyvern avec les Sauvages, & que j'avois envoy aux
         descouvertures les annes prcdentes. Il me r'apporta  son
         retour  Paris en l'anne 1612. qu'il avoit veu la Mer du Nort,
         que la riviere des Algoumequins[324] sortoit d'un lac qui s'y
         deschargeoit, & qu'en 17 journes l'on pouvoit aller & venir du
         Saut S. Louys  ladite mer: qu'il avoit veu le bris & fracas
         d'un vaisseau Anglois qui s'estoit perdu  la coste, o il y
         avoit 80 hommes qui s'estoient sauvs  terre, que les Sauvages
         turent  cause que lesdits Anglois leur vouloyent prendre
         leurs bleds d'Inde & autres vivres par force, & qu'il en avoit
         veu les testes qu'iceux Sauvages avoient escorchs (selon leur
         coustume) lesquelles ils me vouloient faire voir, ensemble me
         donner un jeune garon Anglois qu'ils m'avoient gard. Ceste
         nouvelle m'avoit fort resjouy, pensant avoir trouv bien prs
         ce que je cherchois bien loing: ainsi je le conjuray de me dire
293/441  la vrit, afin d'en advertir le Roy, & luy remonstray que s'il
         donnoit quelque mensonge  entendre, il se mettoit la corde au
         col, aussi que si sa relation estoit vraye, il se pouvoit
         asseurer d'estre bien recompens: Il me l'asseura encor avec
         sermens plus grands que jamais. Et pour mieux jouer son roole,
         il me bailla une relation du pas qu'il disoit avoir faicte, au
         mieux qu'il luy avoit est possible. L'asseurance donc que je
         voyois en luy, la simplicit de laquelle je le jugeois plain,
         la relation qu'il avoit dresse, le bris & fracas du vaisseau,
         & les choses cy devant dictes, avoyent grande apparence, avec
         le voyage des Anglois vers Labrador, en l'anne 1612.[325] o
         ils ont trouv un destroit[326] qu'ils ont couru jusques par le
         63e degr de latitude, & 290 de longitude[327], & ont hyvern
         par le 53e degr, & perdu quelques vaisseaux[328], comme leur
         relation en faict foy. Ces choses me faisant croire son dire
         vritable, j'en fis deslors rapport  Monsieur le Chancelier
         [329] je fis voir  Messieurs le Mareschal de Brissac, &
         President Jeannin, & autres Seigneurs de la Cour, lesquels me
         dirent qu'il me falloit voir la chose en personne. Cela fut
         cause que je priay le sieur Georges, marchant de la Rochelle,
294/242  de luy donner passage dans son vaisseau, ce qu'il feit
         volontiers; ou estant l'interrogea pourquoy il faisoit ce
         voyage: & d'autant qu'il luy estoit inutile, luy demanda s'il
         esperoit quelque salaire, lequel feit response que non, & qu'il
         n'en pretendoit d'autre que du Roy, & qu'il n'entreprenoit le
         voyage que pour me monstrer la mer du Nord, qu'il avoit veue, &
         luy en fit  la Rochelle une dclaration par devant deux
         Notaires.

[Note 324: Aujourd'hui, l'Outaouais.]

[Note 325: La relation du dernier voyage de Henry Hudson fut publie en
1612; mais le voyage avait eu lieu en 1610 et 1611. Les dtails de cette
expdition du navigateur anglais se trouvent dans le tome IV du recueil
de Purchas, et ont t extraits des journaux d'Hudson. (Voir Biog.
univ., art. HUDSON.)]

[Note 326: Le dtroit d'Hudson.]

[Note 327: Au temps de Champlain les gographes, surtout en France,
faisaient encore passer le premier mridien pour l'le de Fer, et
comptaient toujours les longitudes de l'ouest  l'est jusqu' 360
degrs. De manire que 290 d'alors, rpondent  90 ouest de Paris; ce
qui donne  peu prs la longitude des ctes occidentales de la baie
d'Hudson.]

[Note 328: Hudson, dans ce voyage, n'avait qu'un seul vaisseau.]

[Note 329: Nicolas Brlart de Sillery.]

         Or comme je prenois cong de tous les Chefs, le jour de la
         Pentecoste[330], aux prires desquels je me recommandois, & de
         tous en gnral, je luy dis en leur presence, que si ce qu'il
         avoit cy devant dict: n'estoit vray, qu'il ne me donnast la
         peine d'entreprendre le voyage, pour lequel faire il falloit
         courir plusieurs dangers. Il asseura encore derechef tout ce
         qu'il avoit dict au pril de sa vie.

[Note 330: Le jour de la Pentecte tombait, cette anne, le 26 de mai.]

         Ainsi nos Canots chargs de quelques vivres, de nos armes &
         marchandises pour faire presens aux Sauvages, je partis le
         lundy 27 May de l'isle saincte Helaine avec 4 Franois & un
         Sauvage, & me fut donn un adieu avec quelques coups de petites
         pices, & ne fusmes ce jour qu'au Saut S. Louys, qui n'est
         qu'une lieue au dessus,  cause du mauvais temps qui ne nous
         permit de passer plus outre.

         Le 29, nous le passasmes, partie par terre, partie par eau, o
         il nous fallut porter nos Canots, hardes, vivres & armes sur
         nos espaules, qui n'est pas petite peine  ceux qui n'y sont
         accoustums: & aprs l'avoir esloign deux lieues, nous
         entrasmes dans un lac[331] qui a de circuit environ 12 lieues,
295/443  o se deschargent trois rivieres, l'une venant de l'ouest[332],
         du cost des Ochataiguins esloigns du grand Saut de 150 ou 200
         lieues; l'autre[333] du Sud pays des Yroquois, de pareille
         distance[334]; & l'autre [335] vers le Nord, qui vient des
         Algoumequins, & Nebicerini[336], aussi  peu prs de semblable
         distance. Cette riviere du Nord, suivant le rapport des
         Sauvages, vient de plus loing[337], & passe par des peuples qui
         leur sont incogneus, distans environ de 300 lieues d'eux.

[Note 331: Le lac Saint-Louis. Ici, Lescarbot fait encore  Champlain un
reproche de contradiction qui est assez mal fond. En trois endroicts
il (Champlain) dit que le lac au dessus du saut de la grande rivire de
Canada est  huit lieues de l, & par aprs il dit qu'il n'y a que deux
lieues, & ne le fait que de douze lieues de circuit, comme ainsi soit
que sur sa charte il le face de quinze journes de long. (Hist. de la
Nouv. France, p. 647.) D'abord, Champlain ne dit nulle part que le lac
Saint-Louis soit  huit lieues du Saut. Au chapitre III de son Troisime
Voyage (voir ci-dessus, p. 256), il dit avoir t dans le bois,
quelques huit lieues sur le bord d'un lac (probablement le lac des
Deux-Montagnes, et non le lac Saint-Louis) o il avait t auparavant:
et ici, il dit o donne  entendre que le lac (Saint-Louis) n'est qu'
deux lieues du saut; ce qui n'est pas trs-inexacte. En second lieu, 
quiconque sait un peu la gographie du pays, il suffit de jeter un coup
d'oeil sur la grande carte de 1613 pour voir que le lac auquel Champlain
marque 15 journes n'est rien autre chose que le lac Ontario, dcrit
videmment sur le rcit des sauvages, mais trs-reconnaissable du reste,
et que par consquent il n'y a pas l'ombre de contradiction.]

[Note 332: C'est le Saint-Laurent mme, qui vient plutt du sud-ouest;
mais, en entrant dans le lac Saint-Louis, il parat effectivement avoir
cette direction.]

[Note 333: L'auteur semble dsigner ici la rivire de Chteauguay.]

[Note 334: Le pays des Iroquois n'tait qu' environ la moiti de cette
distance.]

[Note 335: Cette rivire s'appelait ds lors rivire des Algoumequins,
et l'on en voit ici la raison. Plus tard, et pour une raison analogue,
on lui donna le nom de Rivire des Outaouais. Cette rivire ne vient pas
du Nord; mais elle se dcharge dans le lac Saint-Louis, du ct du
nord.]

[Note 336: Ou Nipissirini. C'est le nom algonquin de la nation des
Sorciers, qui demeurait au lac Nipissing. Les Hurons leur donnaient un
nom quivalent dans leur langue, _Askiquanronon_, c'est--dire, les
Sorciers. Les Franois appellent ordinairement les Ebicerinys le peuple
sorcier, non qu'ils le soient tous, mais pourceque c'est une nation qui
faict particulire profession de consulter le diable en leur necessit.
(Sagard, Hist. du Canada, p. 193.)]

[Note 337: L'Outaouais, comme on sait, prend sa source une cinquantaine
de lieues plus au nord que le lac Nipissing.]

         Ce lac est rempli de belles & grandes isles, qui ne sont que
         prairies, o il y a plaisir de chasser, la venaison & le gibier
         y estans en abondance, aussi bien que le poisson. Le pas qui
         l'environne est rempli de grandes forests. Nous fusmes coucher
296/444   l'entre dudict lac, & fismes des barricades,  cause des
         Yroquois qui rodent par ces lieux pour surprendre leurs
         ennemis, & m'asseure que s'il nous tenoient, ils nous feroient
         aussi bonne chre qu' eux, & pource toute la nuict fismes bon
         quart. Le lendemain je prins la hauteur de ce lieu, qui est par
         les 45 degrez 18 minutes de latitude[338]. Sur les trois heures
         du soir nous entrasmes dans la riviere qui vient du Nord, &
         passasmes un petit Saut[339] par terre pour soulager nos
         canots, & fusmes  une isle le reste de la nuict en attendant
         le jour.

[Note 338: Cette hauteur est un peu faible; l'entre du lac est vers les
45 25'.]

[Note 339: Ce saut parat tre celui qui spare l'le Perrot et l'le de
Montral. Il est appel, dans quelques cartes, rapide de Brussi.]

         Le dernier May nous passasmes par un autre lac [340] qui a 7 ou
         8 lieues de long, & trois de large, o il y a quelques isles:
         Le pas d'alentour est fort uni, horsmis en quelques endroits,
         o il y a des costaux couverts de pins. Nous passasmes un Saut
         qui est appel de ceux du pas Quenechouan[341] qui est rempli
         de pierres & rochers, o l'eau y court de grand vistesse: il
         nous falut mettre en l'eau & traisner nos Canots bort  bort de
         terre avec une corde:  demi lieue de l nous en passasmes un
         autre petit  force d'avirons, ce qui ne se faict sans suer, &
297/445  y a une grande dextrit  passer ces Sauts pour eviter les
         bouillons & brisants qui les traversent, ce que les Sauvages
         sont d'une telle adresse, qu'il est impossible de plus,
         cherchans les destours & lieux plus ayss qu'ils cognoissent 
         l'oeil.

[Note 340: Le lac des Deux-Montagnes, que l'auteur appelle lac de
Soissons, dans sa carte de 1632.]

[Note 341: Plusieurs des noms employs par les sauvages dit M.
Ferland, se conservent encore. Ainsi, Quenechouan, nom d'un rapide 
l'entre de l'Outaouais, se retrouve dans celui de Quinchien, donn  un
gros ruisseau et  une pointe de terre qui sont dans le voisinage... Le
nom de Quinchien fournit l'occasion de remarquer qu'en gnral il faut
se dfier des tymologies que l'imagination va chercher bien loin, quand
elles se trouvent dans les langues des aborignes. On a dit, pour
expliquer l'origine du nom de Quinchien, que les quinze premiers
habitants de ce lieu, normands renforcs, taient sans cesse en procs,
et que de l on avait nomm leur village Quinzechiens. Comme on le voit,
tout cet chafaudage tombe devant le mot sauvage de Quenechouan. (Cours
d'Hist. du Canada, I, p. 163, note 2.) Ce saut et les trois ou quatre
suivants dont parle ici l'auteur, forment ce que l'on a appel, depuis,
le Long-Saut.]

         Le samedy 1er de Juin nous passasmes encor deux autres Sauts:
         le premier contenant demie lieue de long, & le second une
         lieue, o nous eusmes bien de la peine; car la rapidit du
         courant est si grande, qu'elle faict un bruict effroyable, &
         descendant de degr en degr, faict une escume si blanche par
         tout, que l'eau ne paroist aucunement: ce Saut est parsem de
         rochers & quelques isles qui sont a & l, couvertes de pins &
         cdres blancs: Ce fut l, o nous eusmes de la peine: car ne
         pouvans porter nos Canots par terre  cause de l'espaisseur du
         bois, il nous les failloit tirer dans l'eau avec des cordes, &
         en tirant le mien, je me pensay perdre,  cause qu'il traversa
         dans un des bouillons; & si je ne fusse tomb favorablement
         entre deux rochers, le Canot m'entraisnoit; d'autant que je ne
         peus deffaire assez  temps la corde qui estoit entortille 
         l'entour de ma main, qui me l'offena fort, & me la pensa
         coupper. En ce danger je m'escriay  Dieu, & commenay  tirer
         mon Canot, qui me fut renvoy par le remouil de l'eau qui se
         faict en ces Sauts, & lors estant eschapp je louay Dieu, le
         priant nous preserver. Nostre Sauvage vint aprs pour me
         secourir, mais j'estois hors de danger; & ne se faut estonner
         si j'estois curieux de conserver nostre Canot: car s'il eut
         est perdu, il falloit faire estat de demeurer, ou attendre que
298/446  quelques Sauvages passassent par l, qui est une pauvre attente
          ceux qui n'ont de quoy disner, & qui ne sont accoustums 
         telle fatigue. Pour nos Franois ils n'en eurent pas meilleur
         march, & par plusieurs fois pensoient estre perdus: mais la
         Divine bont nous preserva tous. Le reste de la journe nous
         nous reposasmes, ayans asss travaill.

         Nous rencontrasmes le lendemain 15 Canots de Sauvages appells
         Quenongebin [342], dans une riviere, ayant pass un petit lac
         [343] long de 4 lieues, & large de 2, lesquels avoient est
         advertis de ma venue par ceux qui avoient pass au Saut S.
         Louys venans de la guerre des Yroquois: je fus fort aise de
         leur rencontre, & eux aussi, qui s'estonnoient de me voir avec
         si peu de gens en ce pas, & avec un seul Sauvage. Ainsi aprs
         nous estre salus  la mode du pas, je les priay de ne passer
         outre pour leur dclarer ma volont, ce qu'ils firent, & fusmes
         cabaner dans une isle.

[Note 342: Ou Kinounchepirini, nation algonquine, dont le pays tait
situ au sud de l'Isle (Relat. 1640, ch. x), c'est--dire, au sud de
l'le des Allumettes.]

[Note 343: Au-dessus du Long-Saut, le cours de l'Outaouais est
tranquille, et parfois la rivire s'largit et forme comme une suite de
lacs qui ont jusqu' une lieue, une lieue et demie de largeur. Celui
dont parle ici Champlain parat rpondre  ce bassin qui est au-dessus
de la pointe  l'Orignal, et qui a prs de deux lieues de large
vis--vis la baie des Atocas.]

         Le lendemain je leur fis entendre que j'estois all en leurs
         pays pour les voir, & pour m'acquitter de la promesse que je
         leur avois par cy devant faicte; & que s'ils estoient resolus
         d'aller  la guerre, cela m'agreroit fort, d'autant que j'avois
         amen des gens  ceste intention, dequoy ils furent fort
         satisfaits: & leur ayant dict que je voulois passer outre pour
         advertir les autres peuples, ils m'en voulurent destourner,
299/447  disans, qu'il y avoit un meschant chemin, & que nous n'avions
         rien veu jusques alors; & pource je les priay de me donner un
         de leurs gens pour gouverner nostre deuxiesme Canot, & aussi
         pour nous guider, car nos conducteurs n'y cognoissoient plus
         rien: ils le firent volontiers, & en recompense je leur fis un
         present, & leur baillay un de nos Franois, le moins
         necessaire, lequel je renvoyois au Saut avec une feuille de
         tablette, dans laquelle,  faute de papier, je faisois savoir
         de mes nouvelles.

         Ainsi nous nous separasmes: & continuant nostre route  mont
         ladicte riviere, en trouvasmes une autre fort belle &
         spatieuse, qui vient d'une nation appele Ouescharini[344],
         lesquels se tiennent au Nord d'icelle, &  4 journes de
         l'entre. Ceste riviere est fort plaisante,  cause des belles
         isles qu'elle contient, & des terres garnies de beaux bois
         clairs qui la bordent, la terre est bonne pour le labourage.

         Le quatriesme nous passasmes proche d'une autre riviere[345]
         qui vient du Nord, o se tiennent des peuples appelles
         Algoumequins, laquelle va tomber dans le grand fleuve sainct
         Laurens 3 lieues aval le Saut S. Louys[346], qui faict une
300/448  grande isle contenant prs de 40 lieues, laquelle[347] n'est
         pas large, mais remplie d'un nombre infini de Sauts, qui sont
         fort difficiles  passer: Et quelquesfois ces peuples passent
         par ceste riviere pour viter les rencontres de leurs ennemis,
         sachans qu'ils ne les recherchent en lieux de si difficile
         accs.

[Note 344: Ou Ouaouiechkarini. C'est le nom algonquin de ceux qu'on a
appels, quelques annes plus tard, la Petite Nation des Algonquins
(Relations des Jsuites); ce qui explique pourquoi la rivire s'appelle,
encore aujourd'hui, rivire de la Petite-Nation.]

[Note 345: Ce que l'auteur dit un peu plus loin, prouve videmment qu'il
parle ici de la Gatineau.]

[Note 346: La petite et la grande cartes que l'auteur publia  cette
poque-l mme, prouvent qu'il avait assez bien compris le rapport que
les sauvages lui faisaient de cette rivire. Mais alors comment faut-il
entendre ce passage? Suivant nous, voici ce qu'a voulu dire Champlain:
laquelle (la Gatineau) _va joindre dans les terres une autre riviere_
(le Saint-Maurice), _qui_ va tomber 30 lieues (et non pas 3) aval le
faut S. Louys. Et il est tout  fait probable que le typographe aura
pass les mots que nous mettons en italiques, ou quelque chose
d'quivalent. La phrase ainsi rtablie, tout devient clair ou du moins
explicable. D'abord, la Gatineau et le Saint-Maurice entourent, avec le
Saint-Laurent une tendue de terre qui forme comme une grande le de
quarante lieues ou un peu plus. En second lieu, les sauvages, en suivant
cette route, evitaient rellement les rencontres de leurs ennemis:
tandis que, en reprenant le fleuve trois lieues au-dessous du saut, ils
avaient encore  passer les endroits les plus dangereux, l'entre de la
rivire des Iroquois et le lac Saint-Pierre.]

[Note 347: Laquelle rivire, c'est--dire, la Gatineau.]

         A l'emboucheure d'icelle il y en a une autre [348] qui vient du
         Sud, o  son entre il y a une cheute d'eau admirable: car
         elle tombe d'une telle impetuosit de 20. ou 25 brasses[349]
         de haut, qu'elle faict une arcade, ayant de largeur prs de 400
         pas. Les sauvages passent dessoubs par plaisir sans se mouiller
         que du poudrin que fait ladite eau. Il y a une isle au milieu
         de la dicte riviere, qui est comme tout le terroir d'alentour,
         remplie de pins & cdres blancs: Quand les Sauvages veulent
         entrer dans la riviere, ils montent la montagne en portant
         leurs Canots, & font demye lieue par terre. Les terres des
         environs sont remplies de toute sorte de chasse, qui faict que
         les Sauvages s'y arrestent plus tost, les Yroquois y viennent
         aussi quelquesfois les surprendre au passage.

[Note 348: La rivire Rideau.]

[Note 349: Il s'en faut de beaucoup que cette chute soit aussi haute.
Peut-tre l'auteur a-t-il voulu dire 20 ou 25 pieds; ce qui serait plus
proche de la ralit, puisqu'elle a 34 pieds anglais, ou un peu plus de
30 pieds franais. (Smith's Canadian Gazetteer.)]

         Nous passasmes un Saut  une lieue de l, qui est large de
         demie lieue, & descend de 6  7 brasses de haut. Il y a
301/449  quantit de petites isles qui ne sont que rochers aspres &
         difficiles, couverts de meschans petits bois. L'eau tombe  un
         endroit de telle impetuosit sur un rocher, qu'il s'y est cav
         par succession de temps un large & profond bassin: si bien que
         l'eau courant l dedans circulairement, & au milieu y faisant
         de gros bouillons, a faict que les Sauvages l'appellent
         Asticou, qui veut dire chaudire. Ceste cheute d'eau meine un
         tel bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de plus de deux
         lieues. Les Sauvages passants par l, font une crmonie que
         nous dirons en son lieu. Nous eusmes beaucoup de peine  monter
         contre un grand courant,  force de rames, pour parvenir au
         pied dudict Saut, o les Sauvages prirent les Canots, & nos
         Franois & moy, nos armes, vivres & autres commodits pour
         passer par l'aspret des rochers environ un quart de lieue que
         contient le Saut, & aussi tost nous fallut embarquer, puis
         derechef mettre pied  terre pour passer par des taillis
         environ 300 pas, aprs se mettre en l'eau pour faire passer nos
         Canots par dessus les rochers aigus, avec autant de peine que
         l'on sauroit s'imaginer. Je prins la hauteur du lieu & trouvay
         45 degrs 38 minutes, de latitude [350].

[Note 350: Le saut de la Chaudire est  environ 45 12'.]

         Aprs midy nous entrasmes dans un lac ayant 5 lieues de long, &
         2 de large, o il y a de fort belles isles remplies de vignes,
         noyers & autres arbres aggreables, 10 ou 12 lieues de l amont
         la riviere nous passasmes par quelques isles remplies de Pins;
         La terre est sablonneuse, & s'y trouve une racine qui teint en
         couleur cramoysie, de laquelle les Sauvages se peindent le
302/450  visage, & de petits affiquets  leur usage. Il y a aussi une
         coste de montagnes du long de cette riviere, & le pas des
         environs semble nes fascheux. Le reste du jour nous le
         passasmes dans une isle fort aggreable.

         Le lendemain [351] nous continuasmes nostre chemin jusques  un
         grand Saut[352], qui contient prs de 3 lieues de large, o
         l'eau descend comme de 10 ou 12 brasses de haut en talus, &
         faict un merveilleux bruit. Il est rempli d'une infinit
         d'isles, couvertes de Pins & de Cdres: & pour le passer il
         nous fallut resoudre de quitter nostre Mas ou bled d'Inde, &
         peu d'autres vivres que nous avions, avec les hardes moins
         necessaires, reservans seulement nos armes & filets, pour nous
         donner  vivre selon les lieux & l'heur de la chasse. Ainsi
         allgs nous passasmes tant  l'aviron, que par terre, en
         portant nos Canots & armes par ledict Saut, qui a une lieue &
         demie de long, o nos Sauvages qui sont infatigables  ce
         travail, & accoustums  endurer telles necessits, nous
         soulagerent beaucoup.

[Note 351: Le 5 de juin.]

[Note 352: Ce saut et les deux autres qui sont mentionns plus loin,
forment ce qu'on appelle le rapide des Chats.]

         Poursuivans nostre route nous passasmes deux autres Sauts, l'un
         par terre, l'autre  la rame & avec des perches en dboutant,
         puis entrasmes dans un lac [353] ayant 6 ou 7 lieues de long,
         o se descharge une riviere[354] venant du Sud, o  cinq
         journes de l'autre riviere [355] il y a des peuples qui y
         habitent appels Matou-ouescarini. Les terres d'environ ledit
303/451  lac sont sablonneuses, & couvertes de pins, qui ont est
         presque tous brusls par les sauvages. Il y a quelques isles,
         dans l'une desquelles nous reposames, & vismes plusieurs beaux
         cyprs rouges, les premiers que j'eusse veus en ce pas,
         desquels je fis une croix, que je plantay  un bout de l'isle,
         en lieu eminent, & en veue, avec les armes de France, comme
         j'ay faict aux autres lieux o nous avions pos. Je nommay
         ceste isle, l'isle saincte Croix.

[Note 353: Le lac des Chats.]

[Note 354: La rivire de Madaouaska, ou des Madaouaskairini.]

[Note 355: C'est--dire, le Saint-Laurent.]

         Le 6, nous partismes de ceste isle saincte croix, o la riviere
         est large d'une lieue & demie, & ayant faict 8 ou 10 lieues,
         nous passasmes un petit Saut  la rame, & quantit d'isles de
         diffrentes grandeurs. Icy nos sauvages laisserent leurs sacs
         avec leurs vivres, & les choses moins necessaires afin d'estre
         plus lgers pour aller par terre, & eviter plusieurs Sauts
         qu'il falloit passer. Il y eut une grande contestation entre
         nos sauvages & nostre imposteur, qui affermoit qu'il n'y avoit
         aucun danger par les Sauts, & qu'il y falloit passer: Nos
         sauvages luy disoient tu es lass de vivre; &  moy, que je ne
         le devois croire, & qu'il ne disoit pas vrit. Ainsi ayant
         remarqu plusieurs fois qu'il n'avoit aucune cognoissance
         desdits lieux, je suivis l'advis des sauvages, dont bien il
         m'en prit, car il cherchoit des difficultez pour me perdre, ou
         pour me dgoter de l'entreprise, comme il a confess depuis
         (dequoy fera parl cy aprs.) Nous traversames donc  l'ouest
         la riviere qui couroit au Nord, & pris la hauteur de ce lieu
         qui estoit par 46 2/3[356] de latitude. Nous eusmes beaucoup de
304/452  peine  faire ce chemin par terre, estant charg seulement pour
         ma part de trois arquebuses, autant d'avirons, de mon capot, &
         quelques petites bagatelles; j'encourageois nos gens qui
         estoient quelque peu plus chargs, & plus grevs des mousquites
         que de leur charges. Ainsi aprs avoir pass 4 petits estangs,
         & chemin deux lieues & demie, nous estions tant fatigus qu'il
         nous estoit impossible de passer outre,  cause qu'il y avoit
         prs de 24 heures que n'avions mang qu'un peu de poisson
         rosti, sans autre sauce, car nous avions laiss nos vivres,
         comme j'ay dit cy dessus. Ainsi nous posasmes sur le bort d'un
         estang, qui estoit assez aggreable, & fismes du feu pour
         chasser les Mousquites qui nous molestoient fort, l'importunit
         desquelles est si estrange qu'il est impossible d'en pouvoir
         faire la description. Nous tendismes nos filets pour prendre
         quelques poissons.

[Note 356: L'on ne pouvait pas tre  une si grande hauteur, puisque
l'on venait de passer les Chenaux, et que l'on n'tait tout au plus
qu'au portage du Fort, dont la latitude est d'environ 45 36'.]

         Le lendemain nous passasmes cet estang qui pouvoit contenir une
         lieue de long, & puis par terre cheminasmes 3 lieues par des
         pas difficiles plus que n'avions encor veu,  cause que les
         vents avoient abatu des pins, les uns sur les autres, qui n'est
         pas petite incommodit, car il faut passer tantost dessus &
         tantost dessous ces arbres, ainsi nous parvinsmes  un
         lac[357], ayant 6 lieues de long, & 2 de large, fort abondant
         en poisson, aussi les peuples des environs y font leur
         pescherie. Prs de ce lac y a une habitation de Sauvages qui
         cultivent la terre, & recueillent du Mas: le chef se nomme
305/453  Nibachis, lequel nous vint voir avec sa troupe, esmerveill
         comment nous avions peu passer les Sauts & mauvais chemins
         qu'il y avoit pour parvenir  eux. Et aprs nous avoir present
         du petun selon leur mode, il commena  haranguer ses
         compagnons, leur disant, Qu'il falloit que fussions tombs des
         nues, ne sachant comment nous avions peu passer, & qu'eux
         demeurans au pas avoient beaucoup de peine  traverser ces
         mauvais passages, leur faisant entendre que je venois  bout de
         tout ce que mon esprit vouloit: bref qu'il croyoit de moy ce
         que les autres sauvages luy en avoient dict. Et scachans que
         nous avions faim, ils nous donnrent du poisson, que nous
         mangeasmes, & aprs disn je leur fis entendre par Thomas mon
         truchement, l'aise que j'avois de les avoir rencontrs, que
         j'estois en ce pays pour les assister en leurs guerres, & que
         je desirois aller plus avant voir quelques autres capitaines
         pour mesme effect, dequoy ils furent joyeux, & me promirent
         assistance. Ils me monstrerent leurs jardinages & champs, o il
         y avoit du Mas. Leur terroir est sablonneux, & pource
         s'adonnent plus  la chasse qu'au labour, au contraire des
         Ochataiguins. Quand ils veulent rendre un terroir labourable,
         ils bruslent les arbres, & ce fort aysment, car ce ne sont que
         pins chargs de resine. Le bois brusl ils remuent un peu la
         terre, & plantent leur Mas grain  grain, comme ceux de la
         Floride: il n'avoit pour lors que 4 doigts de haut.

[Note 357: Le lac du Rat-Musqu; mais les dimensions que l'auteur donne
 ce lac sont un peu trop fortes.]

306/454

         _Continuation. Arrive vers Tessouat, & le bon accueil qu'il me
         feit. Faon de leurs cimetires. Les Sauvages me promettent 4
         Canots pour continuer mon chemin. Tost aprs me les refusent.
         Harangue des sauvages pour me dissuader mon entreprise, me
         remonstrant les difficults. Response  ces difficults.
         Tessouat argue mon conducteur de mensonge, & n'avoir est o
         il disoit. Il leur maintient son dire vritable. Je les presse
         de me donner des Canots. Plusieurs refus. Mon conducteur
         convaincu de mensonge, & sa confession._

                               CHAPITRE IV.

         Nibachis feit equipper deux Canots pour me mener voir un autre
         Capitaine nomm Tessouat, qui demeuroit  8 lieues de luy, sur
         le bort d'un grand lac, par o passe la riviere que nous avions
         laisse qui refuit au Nord; ainsi nous traversasmes le lac 
         l'Ouest Nord-ouest, prs de 7 lieus[358], o ayans mis pied 
         terre fismes une lieue au Nort-est parmy d'asss beaux pas, o
         il y a de petits sentiers battus, par lesquels on peut passer
         aysment, & arrivasmes sur le bort de ce lac [359], o estoit
         l'habitation de Tessouat[360], qui estoit avec un autre chef
         sien voisin, tout estonn de me voir, & nous dit qu'il pensoit
         que je fusse un songe, & qu'il ne croyoit pas ce qu'il voyoit.
307/455  De l nous passasmes en une isle[361], o leurs Cabanes sont
         assez mal couvertes d'escorces d'arbres, qui est remplie de
         chesnes, pins & ormeaux, & n'est subjette aux innondations des
         eaux, comme sont les autres isles du lac.

[Note 358: Pour faire sept lieues au nord-ouest, il fallait
non-seulement traverser le lac du Rat-Musqu, mais descendre une partie
de la dcharge, ou rivire du Rat-Musqu.]

[Note 359: Le lac des Allumettes.]

[Note 360: Probablement le mme qu'il avait vu  Tadoussac en 1603.
(Voir 1603, p. 12.)]

[Note 361: L'le des Allumettes. Cette le occupe une place importante
dans l'histoire des nations sauvages du Canada; si bien que, dans les
Relations, on l'appelle simplement l'Ile, et l'on disait les Sauvages de
l'Ile, pour dsigner la nation qui y demeurait, et dont le nom algonquin
tait _Kichesipirini_, hommes de la Grande-Rivire. Les sauvages qui
l'habitent, dit le P. Le Jeune (Relat. 1636), sont extrmement
superbes... Ces insulaires voudroient bien que les Hurons ne vinssent
point aux Franois, & que les Franois n'allassent point aux Hurons,
afin d'emporter eux seuls tout le trafic... C'est chose estrange que
quoy que les Hurons soient dix contre un seul insulaire, si est-ce
qu'ils ne passeront pas si un seul insulaire s'y oppose. Ce peuple,
dit Sagard (Hist. du Canada, p. 810), est malicieux jusques l, que de
ne laisser passer par leurs terres au temps de la traite, un ou deux
canots seulement, mais veulent qu'ils s'attendent l'un l'autre, &
passent tous  la fois, pour avoir leurs bleds & farines  meilleur
prix, qui leur contraignent de traiter pour des pelleteries.]

         Ceste isle est forte de situation: car aux deux bouts d'icelle,
         &  l'endroit o la riviere se jette dans le lac, il y a des
         Sauts fascheux, & l'aspret d'iceux la rendent forte; & s'y
         sont logs pour eviter les courses de leurs ennemis. Elle est
         par les 47. [362] degrs de latitude, comme est le lac, qui a
         20 lieues de long[363], & 3 ou 4 de large, abondant en poisson,
         mais la chasse n'y est pas beaucoup bonne.

[Note 362: Si l'on part de la supposition que cette latitude est exacte,
sans se donner la peine de concilier ce chiffre avec tous les autres
dtails du rcit de Champlain, on pourra, comme ont fait quelques-uns de
nos historiens, conclure que l'auteur est rendu au lac Tmiscaming.
Mais, si l'on a suivi nos voyageurs pas  pas et la carte  la main, il
est impossible de ne pas reconnatre ici le lac et l'le des Allumettes,
qui cependant n'atteignent pas mme le quarante-sixime parallle. La
carte mme de l'auteur en fournit une double preuve. D'abord l'le des
Allumettes y est figure de la manire la plus claire, et la table des
renvois lui assigne le nom d'Ile de Tessouat. En second lieu, Champlain,
dans cette carte, met l'le des Allumettes au quarante-septime degr,
suivant la hauteur qu'il trouve ici. Pareille erreur, remarque  cette
occasion M. Ferland (Cours d'Hist. du Canada, p. 164), n'a rien qui
doive surprendre, dans une expdition o il lui devait tre difficile de
faire des observations exactes.]

[Note 363: Telle est la longueur que l'auteur donne au lac des
Allumettes, dans la carte de 1632; cependant le lac des Allumettes
proprement dit n'a qu'une dizaine de lieues de long, et c'est aussi la
longueur qu'il lui donne dans le texte de l'dition de 1632.]

         Ainsi comme je visitois l'isle j'apperceus leurs cimetires, o
         je fus ravi en admiration, voyant des sepulchres de forme
308/456  semblable aux chasses, fais de pices de bois, croises par en
         haut & fiches en terre,  la distance de 3 pieds ou environ:
         sur les croises en haut ils y mettent une grosse pice de
         bois, & au devant une autre tout debout, dans laquelle est
         grav grossierement (comme il est bien croyable) la figure de
         celuy ou celle qui y est enterr. Si c'est un homme ils y
         mettent une rondache, une espe amanche  leur mode, une
         masse, un arc & des flesches; S'il est Capitaine, il aura un
         panache sur la teste, & quelque autre matachia ou enjoliveure;
         si un enfant, ils luy baillent un arc & une flesche, si une
         femme, ou fille, une chaudire, un pot de terre, une cueillier
         de bois & un aviron; Tout le tombeau a de longueur 6 ou 7 pieds
         pour le plus grand, & de largeur 4 les autres moings. Ils sont
         peints de jaune & rouge, avec plusieurs ouvrages aussi dlicats
         que la sculpture. Le mort est enseveli dans sa robe de castor
         ou d'autres peaux, desquelles il se servoit en sa vie, & luy
         mettent toutes ses richesses auprs de luy, comme haches,
         couteaux, chaudires & aleines, affin que ces choses luy
         servent au pays o il va: car ils croyent l'immortalit de
         l'me, comme j'ay dict autre part[364]. Ces sepulchres grav ne
         se font qu'aux guerriers, car aux autres ils n'y mettent non
         plus qu'ils font aux femmes, comme gens inutiles, aussi s'en
         retrouve il peu entr'eux.

[Note 364: Ci-dessus, page 165, et aussi Voyage de 1603, pages 19, 20.]

         Aprs avoir consider la pauvret de ceste terre, je leur
         demanday comment ils s'amusoient  cultiver un si mauvais pas,
         veu qu'il y en avoit de beaucoup meilleur qu'ils laissoyent
309/457  desert & abandonn, comme le Saut S. Louys. Ils me respondirent
         qu'ils en estoient contraints, pour se mettre en seuret, & que
         l'aspret des lieux leur servoit de boulevart contre leurs
         ennemis: Mais que si je voulois faire une habitation de
         Franois au Saut S. Louys, comme j'avois promis, qu'ils
         quitteroyent leur demeure pour se venir loger prs de nous,
         estans asseur que leurs ennemis ne leur feroyent point de mal
         pendant que nous serions avec eux. Je leur dis que ceste anne
         nous ferions les prparatifs de bois & pierres pour l'anne
         suivante faire un fort, & labourer ceste terre: Ce qu'ayant
         entendu ils firent un grand cry en signe d'applaudissement. Ces
         propos finis, je priay tous les Chefs & principaux d'entr'eux,
         de se trouver le lendemain en la grand terre, en la cabane de
         Tessouat, lequel me vouloit faire Tabagie, & que l je leur
         dirois mes intentions, ce qu'ils me promirent; & deslors
         envoyerent convier leurs voisins pour s'y trouver.

         Le lendemain tous les convis vindrent avec chacun son escuelle
         de bois, & sa cueillier[365], lesquels sans ordre, ny crmonie
         s'assirent contre terre dans la cabane de Tessouat, qui leur
         distribuast une manire de bouillie, faite de Mas, escras
         entre deux pierres, avec de la chair & du poisson, coups par
         petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel. Ils avoyent
         aussi de la chair rostie sur les charbons, & du poisson bouilli
          part, qu'il distribua aussi. Et pour mon regard, d'autant que
         je ne voulois point de leur bouillie,  cause qu'ils cuisinent
310/458  fort salement, je leur demanday du poisson & de la chair, pour
         l'accommoder  ma mode; ils m'en donnrent. Pour le boire nous
         avions de belle eau claire. Tessouat qui faisoit la Tabagie
         nous entretenoit sans manger suivant leur coustume.

[Note 365: La cuiller de bois s'appelle, en algonquin, _micouanne_, mot
qui a t adopt par les Canadiens.]

         La Tabagie faite, les jeunes hommes qui n'assistent pas aux
         harangues & conseils, & qui aux Tabagies demeurent  la porte
         des cabanes, sortirent, & puis chacun de ceux qui estoient
         demeurs commena  garnir son petunoir, & m'en presenterent
         les uns & les autres, & employasmes une grande demie heure 
         cet exercice, sans dire un seul mot, selon leur coustume.

         Aprs avoir parmi un si long silence amplement petun, je leur
         fis entendre par mon Truchement que le subject de mon voyage
         n'estoit autre que pour les asseurer de mon affection, & du
         desir que j'avois de les assister en leurs guerres, comme
         j'avois auparavant faict Que ce qui m'avoit empesch l'anne
         dernire de venir, ainsi que je leur avois promis, estoit que
         le Roy m'avoit occupp en d'autres guerres, mais que maintenant
         il m'avoit command de les visiter, & les asseurer de ces
         choses, & que pour cet effect j'avois nombre d'hommes au Saut
         S. Louys, & que je m'estois venu promener en leur pas pour
         recognoistre la fertilit de la terre, les lacs, rivieres, &
         mer qu'ils m'avoyent dict estre en leur pays: & que je desirois
         voir une nation distant de 6 journes d'eux, nomme Nebicerini,
         pour les convier aussi  la guerre; & pource je les priay de me
         donner 4 Canots, avec huict sauvages pour me conduire esdictes
311/459  terres. Et d'autant que les Algoumequins ne sont pas grands
         amis des Nebicerini[366], ils sembloyent m'escouter avec plus
         grande attention.

[Note 366: Ces Nipissirini taient eux-mmes algonquins; mais, en leur
qualit de sorciers, ils taient ou redouts ou mal vus des autres
nations mme algonquines, suivant la remarque de Tessouat, qui les
accuse, un peu plus loin, d'avoir fait mourir beaucoup de leurs gens
par sort et empoisonnements.]

         Mon discours achev, ils commencrent derechef  petuner, & 
         deviser tout bas ensemble touchant mes propositions: puis
         Tessouat pour tous prit la parole & dict, Qu'ils m'avoient
         tousjours recognu plus affectionn en leur endroit, qu'aucun
         autre Franois qu'ils eussent veu, que les preuves qu'ils en
         avoient eues le pass, leur facilitoyent la crance pour
         l'advenir; de plus, que je monstrois estre bien leur amy, en ce
         que j'avois pass tant de hazards pour les venir voir, & pour
         les convier  la guerre, & que toutes ces choses les
         obligeoyent  me vouloir du bien, comme  leurs enfans propres;
         Que toutesfois l'anne dernire je leur avois manqu de
         promesse, & que 2000 sauvages estoient venus au Saut en
         intention de me trouver, pour aller  la guerre, & me faire des
         presens, & ne m'ayant trouv, furent fort attristez, croyant
         que je fusse mort, comme quelques uns leur avoyent dict: aussi
         que les Franois qui estoient au Saut ne les voulurent assister
          leurs guerres, & qu'ils furent mal traicts par aucuns, de
         sorte qu'ils avoyent resolu entr'eux de ne plus venir au Saut,
         & que cela les avoit occasionns (n'esperans plus me voir)
         d'aller  la guerre seuls, & de fait que 1200 des leurs y
         estoyent alls. Et d'autant que la pluspart des guerriers
         estoyent absens, ils me prioient de remettre la partie 
312/460  l'anne suivante, & qu'ils feroient savoir cela  tous ceux de
         la contre. Pour ce qui estoit des 4 Canots que je demandois,
         ils me les accordrent, mais avec grandes difficults, me
         disans qu'il leur desplaisoit fort de telle entreprise, pour
         les peines que j'y endurerois; que ces peuples estoient
         sorciers, & qu'ils avoient faict mourir beaucoup de leurs gens
         par sort & empoisonnemens, & que pour cela ils n'estoient amis:
         au surplus que pour la guerre je n'avois affaire d'eux,
         d'autant qu'ils estoyent de petit coeur, me voulans destourner
         avec plusieurs autres propos sur ce subject.

         Moy d'autrepart qui n'avois autre desir que de voir ces
         peuples, & faire amiti avec eux, pour voir la mer du Nord,
         facilitois leurs difficultez, leur disant, qu'il n'y avoit pas
         loing jusques en leurs pas; que pour les mauvais passages, ils
         ne pouvoyent estre plus fascheux que ceux que j'avois pass par
         cy devant; & pour le regard de leurs sortileges qu'ils
         n'auroient aucune puissance de me faire tort, & que mon Dieu
         m'en preserveroit; que je cognoissois aussi leurs herbes, & par
         ainsi je me garderois d'en manger; que je les voulois rendre
         ensemble bons amis, & leur ferois des presens pour cet effect,
         m'asseurant qu'ils feroient quelque chose pour moy. Avec ces
         raisons ils m'accordrent, comme j'ay dict, ces 4 Canots,
         dequoy je fus fort joyeux, oubliant toutes les peines passes,
         sur l'esperance que j'avois de voir ceste mer tant desire.

         Pour passer le reste du jour, je me fus promener par leurs
         jardins, qui n'estoient remplis que de quelques citrouilles,
         phasioles, & de nos pois, qu'ils commencent  cultiver, o
313/461  Thomas mon truchement, qui entend fort bien la langue, me vint
         trouver, pour m'advertir que ces sauvages, aprs que je les eus
         quitts, avoient song que si t'entreprends ce voyage, que je
         mourrois, & eux aussi, & qu'ils ne me pouvoient bailler ces
         Canots promis, d'autant qu'il n'y avoit aucun d'entreux qui me
         voulut conduire; mais que je remisse ce voyage  l'anne
         prochaine, & qu'ils m'y meneroient en bon equippage, pour se
         deffendre d'iceux, s'il leur vouloient mal faire, pource qu'ils
         sont mauvais.

         Ceste nouvelle m'affligea fort, & soudain m'en allay les
         trouver, & leur dis, que je les avois jusques  ce jour estims
         hommes, & vritables, & que maintenant ils se monstroyent
         enfans, & mensongers, & que s'ils ne vouloient effectuer leurs
         promesses, ils ne me feroient paroistre leur amiti; toutesfois
         que s'ils se sentoient incommods de 4 Canots, qu'ils ne m'en
         baillassent que 2 & 4 sauvages seulement.

         Ils me representerent derechef la difficult des partages, le
         nombre des Sauts, la meschancet de ces peuples, & que c'estoit
         pour crainte qu'ils avoyent de me perdre qu'ils me faisoient ce
         refus.

         Je leur fis response, que j'estois fasch de ce qu'ils se
         monstroient si peu mes amis, & que je ne l'eusse jamais creu;
         que j'avois un garon, (leur monstrant mon imposteur) qui avoit
         est dans leur pays, & n'avoit recognu toutes les difficults
         qu'ils faisoient, ny trouv ces peuples si mauvais qu'ils
         disoient. Alors ils commencrent  le regarder, & specialement
         Tessoat vieux Capitaine, avec lequel il avoit hyvern, &
         l'appelant par son nom, luy dict en son langage, Nicolas est il
314/462  vray que tu as dit avoir est aux Nebicerini? Il fut long temps
         sans parler, puis il leur dict en leur langue, qu'il parle
         aucunement, Ouy j'y ay est. Aussi tost ils le regardrent de
         travers, & se jettans sur luy, comme s'ils l'eussent voulu
         manger ou deschirer, firent de grands cris, & Tessoat luy
         dict, tu es un asseur menteur, tu sais bien que tous les
         soirs tu couchois  mes costs avec mes enfans, & tous les
         matins tu t'y levois, si tu as est vers ces peuples, a est
         en dormant, comment as tu est si impudent d'avoir donn 
         entendre  ton chef des mensonges, & si meschant de vouloir
         hazarder sa vie parmi tant de dangers? tu es un homme perdu, il
         te devroit faire mourir plus cruellement que nous ne faisons
         nos ennemis: je ne m'estonnois pas[367] s'il nous importunoit
         tant sur l'asseurance de ses paroles. A l'heure je luy dis
         qu'il eust  respondre  ces peuples, & puis qu'il avoit est
         en ces terres qu'il en donnast des enseignemens pour me le
         faire croire, & me tirer de la peine o il m'avoit mis, mais il
         demeura muet & tout esperdu.

[Note 367: Il faudrait: _je ne m'estonne pas_.]

         A l'heure je le tiray  l'escart des sauvages, & le conjuray de
         me dclarer la vrit du faict: que s'il avoit veu ceste mer,
         que je luy ferois donner la recompense que je luy avois
         promise, & s'il ne l'avoit veue, qu'il eut  me le dire sans me
         donner d'avantage de peine: Derechef avec juremens il afferma
         tout ce qu'il avoit par cy devant dict, & qu'il me le feroit
         voir, si ces sauvages vouloient bailler des Canots.

         Sur ces discours Thomas me vint advertir que les sauvages de
         l'isle envoyoient secrettement un Canot aux Nebicerini, pour
         les advertir de mon arrive.

315/463  Et lors pour me servir de l'occasion, je fus trouver lesdits
         sauvages, pour leur dire que j'avois song ceste nuict qu'ils
         vouloyent envoyer un Canot aux Nebicerini sans m'en advertir,
         dequoy j'estois estonn, veu qu'ils savoyent que j'avois
         volont d'y aller:  quoy ils me firent response, disans, que
         je les offenois fort, en ce que je me fiois plus  un menteur,
         qui me vouloit faire mourir, qu' tant de braves Capitaines qui
         estoient mes amys, & qui avoyent ma vie chre: je leur
         repliquay, que mon homme (parlant de nostre imposteur) avoit
         est en ceste contre avec un des parens de Tessoat, & avoit
         veu la Mer, le bris & fracas d'un vaisseau Anglois, ensemble 80
         testes que les sauvages avoient, & un jeune garon Anglois
         qu'ils tenoient prisonnier, dequoy ils me vouloient faire
         present.

         Ils s'escrierent plus que devant, entendant parler de la Mer,
         des vaisseaux, des testes des Anglois, & du prisonnier, qu'il
         estoit un menteur, & ainsi le nommrent-ils depuis, comme la
         plus grande injure qu'ils luy eussent peu faire, disans tous
         ensemble qu'il le falloit faire mourir, ou qu'il dist celuy
         avec lequel il y avoit est, & qu'il declarast les lacs,
         rivieres & chemins par lesquels il avoit pass;  quoy il fit
         response asseurement qu'il avoit oubli le nom du sauvage,
         combien qu'il me l'eust nomm plus de vingt fois, & mesme le
         jour de devant. Pour les particularitez du pas, il les avoit
         descriptes dans un papier qu'il m'avoit baill. Alors je
         presentay la carte, & la fis interprter aux sauvages, qui
         l'interrogrent sur icelle,  quoy il ne fit response, ains par
         son morne silence manifesta sa meschancet.

316/464  Mon esprit vogant en incertitude, je me retiray  part, & me
         representay les particularits du voyage des Anglois cy devant
         dictes, & les discours de nostre menteur estre asss conformes,
         aussi qu'il y avoit peu d'apparence que ce garon eust invent
         tout cela, & qu'il n'eust voulu entreprendre le voyage, mais
         qu'il estoit plus croyable qu'il avoit veu ces choses, & que
         son ignorance ne luy permettoit de respondre aux interrogations
         des sauvages: joint aussi que si la relation des Anglois est
         vritable, il faut que la mer du Nord ne soit pas esloigne de
         ces terres de plus de 100 lieues de latitude, car j'estois sous
         la hauteur de 47 degrs [368] de latitude, & 296. de longitude
         [369]: mais il se peut faire que la difficult de passer les
         Sauts, l'aspret des montagnes remplies de neiges, soit cause
         que ces peuples n'ont aucune cognoissance de ceste mer; bien
         m'ont-ils toujours dict, que du pas des Ochataiguins il n'y a
         que 35 ou 40 journes jusques  la mer qu'ils voyent en 3
         endroits: ce qu'ils m'ont encores asseur ceste anne: mais
         aucun ne m'a parl de ceste mer du Nord, que ce menteur, qui
         m'avoit fort resjouy  cause de la briefvet du chemin.

[Note 368: 46. (Voir la note 2 de la page 307)]

[Note 369: L'auteur n'tait pas rendu tout  fait  296. Suivant sa
carte de 1632, il tait  environ 297 30', et encore, dans cette carte,
l'le des Allumettes est-elle trop  l'ouest d'environ deux degrs et
demi: car la pointe occidentale de cette le est  peu prs 300  l'est
du mridien de l'le de Fer. (Voir la note 3 de la page 293.)]

         Or comme ce Canot s'apprestoit, je le fis appeler devant ses
         compagnons; & en luy representant tout ce qui s'estoit pass,
         je luy dis qu'il n'estoit plus question de dissimuler, & qu'il
         falloit dire s'il avoit veu les choses dictes, ou non; que je
317/465  voulois prendre la commodit qui se presentoit; que j'avois
         oubli tout ce qui s'estoit pass: Mais que si je passois plus
         outre, je le ferois pendre & estrangler sans luy faire autre
         merci. Aprs avoir song  luy, il se jetta  genoux & me
         demanda pardon, disant, que tout ce qu'il avoit dict, tant en
         France qu'en ce pas, touchant ceste mer, estoit faux; qu'il ne
         l'avoit jamais veue, & qu'il n'avoit pas est plus avant que le
         village de Tessoat; qu'il avoit dict ces choses pour retourner
         en Canada. Ainsi transport de cholere je le fis retirer, ne le
         pouvant plus endurer devant moy, donnant charge  Thomas de
         s'enqurir de tout particulirement; auquel il poursuivit de
         dire qu'il ne croyoit pas que je deusse entreprendre le voyage,
          cause des dangers, croyant que quelque difficult je pourroit
         presenter qui m'empescheroit de passer, comme celle de ces
         sauvages, qui ne me vouloient bailler des Canots: ainsi que
         l'on remettroit le voyage  une autre anne, & qu'estant en
         France, il auroit recompense pour sa descouverture: & que si se
         le voulois laisser en ce pays, qu'il yroit tant qu'il la
         trouveroit, quand il y devroit mourir. Ce sont ses paroles, qui
         me furent rapportes par Thomas, & ne me contentrent pas
         beaucoup, estant esmerveill de l'effronterie & meschancet de
         ce menteur: & ne me puis imaginer comment il avoit forg ceste
         imposture, sinon qu'il eust ouy parler du voyage des Anglois cy
         mentionn; & que sur l'esperance d'avoir quelque recompense,
         comme il a dict, il ait eu la tmrit de mettre cela en avant.

         Peu de temps aprs je fus advertir les sauvages,  mon grand
318/466  regret, de la malice de ce menteur, & qu'il m'avoit confess la
         vrit, dequoy ils furent joyeux, me reprochant le peu de
         confiance que j'avois en eux, qui estoyent Capitaines, mes
         amis, & qui parloient tousjours vrit, & qu'il falloit faire
         mourir ce menteur qui estoit grandement malitieux, me disant,
         Ne vois-tu pas qu'il t'a voulu faire mourir, donne le nous, &
         nous te promettons qu'il ne mentira plus. Et  cause qu'ils
         estoient tous aprs luy crians, & leurs enfans encores plus, je
         leur deffendis de luy faire aucun mal, & aussi d'empescher
         leurs enfans de ce faire, d'autant que je le voulois remener au
         Saut pour le faire voir  ces Messieurs, ausquels il devoit
         porter de l'eaue sale; & qu'estant l j'adviserois  ce qu'on
         en feroit.

         Mon voyage estant achev par ceste voye, & sans aucune
         esperance de voir la mer de ce cost l, sinon par conjecture,
         le regret de n'avoir mieux employ le temps m'est demeur, avec
         les peines & travaux qu'il m'a fallu neantmoins tolrer
         patiemment. Si je me fusse transport d'un autre cost, suivant
         la relation des sauvages, j'eusse esbauch une affaire qu'il
         faut remettre  une autre fois. N'ayant pour l'heure autre
         desir que de m'en revenir, je conviay les sauvages de venir au
         Saut S. Louys, o il y avoit quatre vaisseaux fournis de toutes
         sortes de marchandises, & o ils recevroient bon traitement; ce
         qu'ils firent savoir  tous leurs voisins. Et avant que
         partir, je fis une croix de cdre blanc, laquelle je plantay
         sur le bort du lac en un lieu eminent, avec les armes de
         France, & priay les sauvages la vouloir conserver, comme aussi
319/467  celles qu'ils trouveroient du long des chemins o nous avions
         pass; & que s'ils les rompoient, que mal leur arriveroit; &
         les conservant, ils ne seroient assaillis de leurs ennemis. Ils
         me promirent ainsi le faire, & que je les retrouverois quand je
         retournerois vers eux.



         _Nostre retour au Saut. Fausse alarme. Crmonie du Saut de la
         chaudire. Confession de nostre menteur devant tous les chefs.
         Et nostre retour en France._

                                CHAPITRE V.

         LE 10 Juin je prins cong de Tessoat, bon vieux Capitaine, &
         luy fis quelques presens, & luy promis, si Dieu me preservoit
         en sant, de venir l'anne prochaine, en equippage pour aller 
         la guerre; & luy me promit d'assembler grand peuple pour ce
         temps l, disant, que je ne verrois que, sauvages, & armes qui
         me donneroyent contentement, & me bailla son fils pour me faire
         compagnie. Ainsi nous partismes avec 40 Canots, & passasmes par
         la riviere que nous avions laisse, qui court au Nord[370], o
         nous mismes pied  terre pour traverser des lacs [371]. En
         chemin nous rencontrasmes 9 grands Canots de Ouescharini, avec
         40 hommes forts & puissants qui venoient aux nouvelles qu'ils
         avoient eues; & d'autres que rencontrasmes aussi, qui faisoient
320/468  ensemble 60 Canots, & 20 autres qui estoient partis devant
         nous, ayans chacun asss de marchandises.

[Note 370: _Qui court au Nord_,  l'endroit o Champlain l'avait
laisse.]

[Note 371: Par cette expression _traverser des lacs_, l'auteur veut dire
sans doute _traverser d'un lac  un autre_. Entre les six ou sept
rapides qu'il y a depuis les Allumettes jusqu'au bas du Grand-Calumet,
la rivire forme comme autant de lacs, spars les uns des autres par
des rapides, o il faut mettre pied  terre et faire _portage_, pour
_ensuite_ traverser ces lacs.]

         Nous passasmes 6 ou 7 Sauts depuis l'isle des Algoumequins[372]
         jusques au petit Saut[373], pas fort desagreable. Je recogneus
         bien que si nous fussions venus par l que nous eussions eu
         beaucoup plus de peine, & malaisment eussions nous pass: & ce
         n'estoit sans raison que les sauvages contestoient contre
         nostre menteur, qui ne cerchoit qu' me perdre.

[Note 372: Ou le de Tessouat, c'est--dire, celle des Allumettes. On
voit ici pourquoi, plus tard, Champlain appelle le lac des Allumettes,
lac des Algonquins.]

[Note 373: Au-dessous du lac Coulonge, le premier et le plus
considrable des sauts que l'on ait  passer, est le Grand-Calumet, o
le Grand-Saut des pierres  calumet. Il semble que c'est le dernier de
cette suite de rapides, celui du Portage-du-Fort, que Champlain appelle
le, Petit-Saut.]

         Continuant nostre chemin 10 ou 12 lieues au dessous l'isle des
         Algoumequins, nous posasmes dans une isle fort agrable,
         remplie de vignes & noyers, o nous fismes pescherie de beau
         poisson. Sur la minuict arriva deux Canots qui venoient de la
         pesche plus loing, lesquels rapportrent avoir veu 4 Canots de
         leurs ennemis. Aussi tost on despescha 3 Canots pour les
         recognoistre, mais ils retournrent sans avoir rien veu. En
         ceste asseurance chacun prit le repos, except les femmes qui
         se resolurent de passer la nuict dans leurs Canots, ne se
         trouvans asseures  terre. Une heure avant le jour un sauvage
         songeant que les ennemis le chargeoyent se leva en sursaut, &
         se prit  courir vers l'eau pour se sauver, criant, On me tue.
         Ceux de sa bande s'esveillerent tous estourdis, & croyans estre
         poursuivis de leurs ennemis se jetterent en l'eau, comme feit
321/469  un de nos Franois, qui croyoit qu'on l'assommast. A ce grand
         bruit nous autres qui estions loigns, fusmes aussi tost
         esveills, & sans plus s'enqurir accourusmes vers eux: mais
         les voyans en l'eau errans a & l, estions fort estonns, ne
         les voyans poursuivis de leurs ennemis, ny en estat de se
         deffendre, quand cela eust est, mais seulement de se perdre.
         Aprs que j'eus enquis nostre Franois de la cause de ceste
         esmotion, il me dict qu'un sauvage avoit song, & luy avec les
         autres pour se sauver, s'estoit jett en l'eau, croyant avoir
         est frapp. Ainsi ayant recognu ce que c'estoit, tout se passa
         en rise.

         En continuant nostre chemin, nous parvinsmes au Saut de la
         chaudire, o les sauvages firent la crmonie accoustume, qui
         est telle. Aprs avoir port leurs Canots au bas du Saut, ils
         s'assemblent en un lieu, o un d'entr'eux avec un plat de bois
         va faire la queste, & chacun d'eux met dans ce plat un morceau
         de petun; la queste faicte, le plat est mis au milieu de la
         troupe, & tous dansent  l'entour, en chantant  leur mode,
         puis un des Capitaines faict une harangue, remonstrant que ds
         long temps ils ont accoustum de faire telle offrande, & que
         par ce moyen ils sont garantis de leurs ennemis, qu'autrement
         il leur arriveroit du malheur, ainsi que leur persuade le
         diable, & vivent en ceste superstition, comme en plusieurs
         autres, comme nous avons dict en d'autres lieux. Cela faict, le
         harangueur prent le plat, & va jetter le petun au milieu de la
         chaudire, & font un grand cry tous ensemble. Ces pauvres gens
         sont si superstitieux, qu'ils ne croiroient pas faire bon
         voyage, s'ils n'avoient faict ceste crmonie en ce lieu,
322/470  d'autant que leurs ennemis les attendent  ce passage, n'osans
         pas aller plus avant,  cause des mauvais chemins, & les
         surprennent l: ce qu'ils ont quelquesfois faict.

         Le lendemain nous arrivasmes  une isle, qui est  l'entre du
         lac, distante du grand Saut S. Louys de 7  8 lieues, o
         reposans la nuict, nous eusmes une autre alarme, les sauvages
         croyans avoir veu des Canots de leurs ennemis: ce qui leur fit
         faire plusieurs grands feux, que je leur fis esteindre, leur
         remonstrant l'inconvenient qui en pouvoit arriver, savoir,
         qu'au lieu de se cacher il se manifestoient.

         Le 17. Juin nous arrivasmes au Saut S. Louys, o je trouvay
         l'Ange qui estoit venu au devant de moy dans un Canot, pour
         m'advertir que le sieur de Maison-neufve de S. Maslo avoit
         apport un passeport de Monseigneur le Prince pour trois
         vaisseaux. En attendant que je l'eusse veu, je fis assembler
         tous les sauvages pour leur faire entendre que je ne desirois
         pas qu'ils traictassent aucunes marchandises, que je ne leur
         eusse permis: & que pour des vivres je leur en ferois bailler
         si tost que serions arrivs; ce qu'ils me promirent, disans,
         qu'ils estoient mes amis. Ainsi poursuivant nostre chemin, nous
         arrivasmes aux barques, & fusmes salus de quelques canonades,
         dequoy quelques uns de nos sauvages estoient joyeux, & d'autres
         fort estonns, n'ayans jamais ouy telle musique. Ayans mis pied
          terre, Maison-neufve me vint trouver avec le passeport de
         Monseigneur le Prince: & aussi tost que l'eus veu, je le
         laissay jouir, & les siens, du bnfice d'iceluy, comme nous
         autres, & fis dire aux sauvages qu'ils pouvoyent traicter le
         lendemain.

323/471  Ayans veu tous les Chefs, & dduit les particularits de mon
         voyage, & la malice de nostre menteur, dequoy ils furent fort
         estonns, je les priay de s'assembler, afin qu'en leur
         presence, des sauvages & de ses compagnons, il declarast sa
         meschancet; ce qu'ils firent volontiers. Ainsi estans
         assembls, ils le firent venir, & l'interrogrent, pourquoy il
         ne m'avoit monstr la mer du Nord, comme il m'avoit promis 
         son dpart: Il leur fit response qu'il avoit promis une chose
         impossible  luy, d'autant qu'il n'avoit jamais veu ceste mer,
         & que le desir de faire le voyage luy avoit fait dire cela,
         aussi qu'il ne croyoit que je le deusse entreprendre, & les
         prioit luy vouloir pardonner, comme il fit  moy derechef,
         confessant avoir grandement failly: mais que si je le voulois
         laisser au pays, qu'il feroit tant par son labeur, qu'il
         repareroit la faute, & verroit ceste mer, & en rapporteroit
         certaines nouvelles l'anne suivante: & pour quelques
         considerations je luy pardonnay  ceste condition.

         Aprs leur avoir dduit par le menu le bon traictement que
         j'avois reeu dans les demeures de ces sauvages, & mon
         occupation journaliere, je m'enquis aussi de ce qu'ils avoyent
         faict pendant mon absence, & de leurs exercices, lesquels
         estoient la chasse, o ils avoient faict tel progrs, que le
         plus souvent ils apportoient six cerfs. Une fois entre autres
         le jour de la S. Barnab, le sieur du Parc y estant avec deux
         autres, en tua 9. Ils ne sont pas du tout semblables aux
324/472  nostres, & y en a de diffrentes especes[374], les uns plus
         grands, les autres plus petits, approchant fort de nos dains.
         Ils avoient aussi si grande quantit de Palombes [375]
         qu'impossible estoit de plus, ils n'avoient pas moins de
         poisson, comme Brochets, Carpes, Esturgeons, Aloses, Barbeaux,
         Tortues, Bars, & autres qui nous sont incognus, desquels ils
         disnoient & souppoient tous les jours, aussi estoyent-ils tous
         en meilleur point que moy, qui estois attnu par le travail &
         la fascherie que j'avois eue, & n'avois mang le plus souvent
         qu'une fois le jour de poisson mal cuit, &  demy rosti.

[Note 374: Les espces de cerfs du Canada sont 1 l'Orignal ou lan
_(Cervus alces)_, que nos sauvages appellent _Moussou_, d'o les Anglais
ont fait _Moose-Deer_. Suivant Lescarbot, le nom d'_orignal_, ou
orignac, nous vient des Basques, et les Souriquois l'appelaient
_Aptaptou_. Voici la description qu'il en fait. C'est un animal le plus
haut qui toit aprs le Dromadaire & le Chameau, car il est plus haut que
le cheval. Il a le poil ordinairement grison, & quelquefois fauve, long
quasi comme les doigts de la main. Sa tte est fort longue, & a un fort
long ordre de dents, qui paroissent doubles pour recompenser le dfaut
de la mchoire superieure, qui n'en a point. Il porte son bois double
comme le cerf, mais large comme une planche, & long de trois piedz,
garni de cornichons d'un cost & au-dessus. Le pied en est fourchu comme
du cerf, mais beaucoup plus plantureux. La chair en est courte & fort
dlicate. Il pat aux prairies, & vit aussi des tendres pointes des
arbres. C'est la plus abondante chasse qu'ayent nos sauvages aprs le
poisson. (Hist. de la Nouv. France, p. 893.) 2 Le Caribou. Les
naturalistes distinguent aujourd'hui le _caribou_ des rgions arctiques
_(Tarandus arcticus)_, et le caribou ordinaire _(Tarandus bastalis)_,
qui habite principalement le Bas-Canada. 3 Le cerf de Virginie _(Cervus
Virginianus)_, qui ne se retrouve que dans le Haut-Canada. 4 Une
quatrime espce, le Wapiti _(Elaphus Canadensis)_, qu'on trouvait en
Canada au temps de Champlain, parat avoir migr vers les pays de
l'ouest. (Voir The Canadian Naturalist, vol. I.)]

[Note 375: Ou _tourtes_, comme nous disons aujourd'hui en Canada
_(Ectopistes migratoria)_.]

         Le 22 Juin Sur les 8 heures du Soir les sauvages nous donnrent
         une alarme,  cause qu'un des leurs avoit song qu'il avoit veu
         les Yroquois: pour les contenter chacun prit ses armes, &
         quelques-uns furent envoys vers leurs cabanes pour les
         asseurer, & aux advenues pour descouvrir: si bien qu'ayant
         recognu que c'estoit une fausse alarme, l'on se contenta de
         tirer quelques 200 mousquetades & harquebusades, puis on posa
         les armes en laissant la garde ordinaire. Cela les asseura
325/473  fort, & furent bien contens de voir les Franois qui se
         prparrent pour les secourir.

         Aprs que les sauvages eurent traict leurs marchandises, &
         qu'ils eurent resolu de s'en retourner, je les priay de mener
         avec eux deux jeunes hommes pour les entretenir en amiti, leur
         faire voir le pas & les obliger  les ramener, dont ils firent
         grande difficult, me representant la peine que m'avoit donn
         nostre menteur, craignans qu'ils me feroient de faux rapports,
         comme il avoit faict. Je leur fis response qu'ils estoient gens
         de bien & vritables, & que s'ils ne les vouloient emmener, ils
         n'estoyent pas mes amys, & pource ils s'y resolurent. Pour
         nostre menteur aucun de ces sauvages n'en voulust, pour prire
         que je leur feit, & le laissasmes  la garde de Dieu.

         Voyant n'avoir plus rien affaire en ce pays, je me resolus de
         passer dans le premier vaisseau qui retourneroit en France. Le
         sieur de Maison-neufve ayant le sien prest m'offrit le passage,
         lequel j'acceptay, & le 27 Juin avec le sieur l'Ange nous
         partismes du Saut, o nous laissasmes les autres vaisseaux, qui
         attendoyent que les sauvages qui estoient  la guerre fussent
         de retour, & arrivasmes  Tadoussac le 6 Juillet.

         Le 8 Aoust[376] le temps se trouva propre qui nous en feit
         partir.

[Note 376: Le 8 juillet; car 1 comment Champlain, qui n'avait plus
rien  faire en ce pays, et qui voulait prendre le premier vaisseau
qui retournerait en France, aurait-il pu se rsigner  passer un mois
et deux jours  Tadoussac? 2 Est-il croyable que, dans la belle saison
de l'anne, il et fallu attendre plus d'un mois, avant que le temps se
trouvt propre pour partir? Et l'expression qu'emploie ici l'auteur
marque bien que le vaisseau de Maison-Neuve n'attendait en effet qu'un
temps favorable pour mettre  la voile.]

326/474  Le 18, sortismes de Gasp  l'isle perce.

         Le 28, nous estions sur le grand banc, o se faict la pesche de
         poisson vert, o l'on prit du poisson tant que l'on voulut.

         Le 26 Aoust arrivasmes  S. Maslo, o je vis les Marchans,
         ausquels je remonstray combien il estoit facile de faire une
         bonne association pour l'advenir,  quoy ils se sont resolus,
         comme ont faict ceux de Rouen, & de la Rochelle aprs qu'ils
         ont recognu ce rglement estre necessaire, & sans lequel il est
         impossible d'esperer quelque fruict de ces terres. Dieu par sa
         grce face prosperer ceste entreprise  son honneur,  sa
         gloire,  la conversion de ces pauvres aveugles, & au bien &
         honneur de la France.

                                      FIN.


327/475


                            TABLE DES CHAPITRES DU
                               QUATRIESME VOYAGE.


         Ce qui m'a occasionn de recercher un rglement. Commission
         obtenue. Oppositions  l'encontre. En fin la publication par
         tous les ports de France. Chap. I. p. 283

         Partement de France: Et ce qui se passa jusques  nostre
         arrive au Saut. Chap. II. p. 287

         Partement pour descouvrir la mer du Nord, sur le rapport qui
         m'en avoit est faict. Description de plusieurs rivieres, lacs,
         isles, du Saut de la chaudire, & autres Sauts. Chap. III. p.
         292

         Continuation. Arrive vers Tessoat, & le bon accueil qu'il me
         feit. Faon de leurs cimetires. Les Sauvages me promettent 4
         Canots pour continuer mon chemin. Tost aprs me les rfutent.
         Harangue des sauvages pour me dissuader mon entreprise, me
         remonstrant les difficults. Response  ces difficults.
         Tessoat argue mon conducteur de mensonge, & n'avoir est o il
         disoit. Il leur maintient son dire vritable. Je les presse de
         me donner des Canots. Plusieurs refus. Mon conducteur convaincu
         de mensonge, & sa confession. Chap. IV. p. 306

         Nostre retour au Saut. Fausse alarme. Crmonie du Saut de la
         chaudire. Confession de nostre menteur devant tous les chefs.
         Et nostre retour en France. Chap. V. p. 319





478
                                OEUVRES
                                  DE
                               CHAMPLAIN


                               PUBLIES
                          SOUS LE PATRONAGE
                        DE L'UNIVERSIT LAVAL

                                 PAR
                   L'ABB C.-H. LAVERDIRE, M. A.
             PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULT DES ARTS
                 ET BIBLIOTHCAIRE DE L'UNIVERSIT

                           SECONDE DITION

                               TOME IV


                                QUBEC
             Imprim au Sminaire par GEO.-E. DESBARATS

                                 1870



i/479    _Le recueil des Voyages de Champlain publi en 1619, est la
         continuation des volumes imprims en 1603 et 1613. Ce qui le
         recommande surtout, c'est qu'il est beaucoup plus complet que
         la reproduction qui en a t faite 1632. On y trouve en effet,
         sur l'arrive des Rcollets et sur leurs travaux, des dtails
         ou des faits intressants, dont la suppression en 1632 ne peut
         gure s'expliquer sans l'intervention d'une main trangre,
         comme nous le remarquerons en son lieu.

         Il y a eu plusieurs ditions, ou pour mieux dire, plusieurs
         tirages de ce volume de 1619, entre autres ceux de 1620 et de
         1627, que nous avons pu consulter. Ce dernier porte, dans le
         titre._ Seconde dition; _cependant,  part quelques passages,
         que nous avons signals dans l'occasion, le texte n'a pas t
         recompos, comme le prouve, videmment l'identit des dtails
         et des fautes typographiques._

480

[Carte gographique]

ii/481

                                   VOYAGES
                             ET DESCOUVERTURES
                           FAITES EN LA NOUVELLE
                   France, depuis l'anne 1615. jusques
                         la fin de l'anne 1618.
             _Par le Sieur de Champlain Cappitaine ordinaire
                     pour le Roy en la Mer du Ponant._

         O sont descrits les moeurs, coustumes, habits, faons de
         guerroyer, chasses, dances, festins, & enterrements de divers
         peuples Sauvages, & de plusieurs choses remarquables qui luy
         sont arrives audit pas, avec une description de la beaut,
         fertilit & temperature d'iceluy.


         A PARIS,

         Chez CLAUDE COLLET, au Palais, en la gallerie des Prisonniers.

         M. D. C. XIX.

         Avec privilge du Roy.



iii/483


         AU ROY.

         Sire,

         Voicy un troisiesme livre contenant le discours de ce qui s'est
         pass de plus remarquable aux voyages par moy faits en la
         nouvelle France,  la lecture duquel j'estime que V. M. prendra
         un plus grand plaisir qu'aux prcdents, d'autant qu'iceux ne
         designent rien que les ports, havres, scituations,
         dclinaisons, & autres matires plus propres aux Nautonniers, &
         Mariniers, que non pas aux autres. En celuy-cy vous y pourrez
         remarquer plus particulirement les moeurs & faons de vivre de
         ces peuples, tant en particulier que gnrale leurs guerres,
         munitions, faons d'assaillir, & se desfendre, leurs
         expditions, retraicte en plusieurs particularits, servant 
         contenter un esprit curieux; Et comme ils ne sont point tant
         sauvages, qu'avec le temps, & la frquentation d'un peuple
         civiliz, ils ne puissent estre rendus polis: Vous y verrs
         pareillement quelle & combien grande est l'esperance que nous
         avons de tant de longs & pnibles travaux que depuis quinze ans
         nous soustenons, pour planter en ce pais l'estendart de la
         Croix, & leur enseigner la cognoissance de Dieu, & gloire de
         son Sainct Nom, estant nostre desir d'augmenter la Charit
         envers ses miserables Cratures, qui nous convient supporter
iv/484   patiemment plus qu'aucune autre chose, & encore que plusieurs
         n'ayent pas pareil dessein, ains que l'on puisse dire que le
         desir du gain est ce qui les y pousse: Neantmoins on peut
         probablement croire que ce sont des moyens dont Dieu se sert
         pour plus faciliter le sainct desir des autres: Que si les
         fruicts que les arbres portent sont de Dieu,  celuy qui est
         Seigneur du Sol, ou ils sont plantez, & qui les a arrousez, &
         entretenus, avec un soing particulier, V. M. se peut dire
         lgitime Seigneur de nos travaux, & du bien qui en reussira,
         non seulement pour ce que la terre vous en appartient, mais
         aussi pour nous avoir proteg contre tant de sortes de
         personnes qui n'avoyent autre desseing qu'en nous troublant
         empescher qu'une si saincte dlibration ne peust reussir, &
         nous ostant la permission de pouvoir librement negotier, en
         partie de ses pas, & mettre le tout en confusion, qui seroit
         en un mot tracer le chemin pour tout perdre, au prejudice de
         vostre estat, vos sujects ayant employ  cet effect tous les
         artifices dont il se sont peu adviser, & tous les moyens qu'ils
         ont creu nous y pouvoir nuire, qui tous ont est lous par V.
         M. assiste de son prudent Conseil, nous authorisant de son
         nom, & soustenants par ses arrests qu'elle a rendus  nostre
         faveur. Cest un occasion pour accroistre en nous le desir
         qu'avons ds long-temps d'envoyer des peuplades & colonnies par
         del, pour leur enseigner avec la cognoissance de Dieu, la
         gloire & les triomphes de V. M. de faire en sorte qu'avec la
         langue Franoise ils consoivent aussi un coeur, & courage
         franois, lequel ne respirera rien tant aprs la crainte de
         Dieu, que le desir qu'ils auront de vous servir: Que si nostre
         desseing reussit, la gloire en sera premirement  Dieu, puis 
         V. M. qui outre mille benedictions quelle en recevra du Ciel,
v/485    en recompense de tant d'mes ausquelles elle en donnera par ce
         moyen l'entre, son nom en sera immortalis pour avoir port la
         gloire, & le sceptre des Franois, autant en Occident que vos
         devanciers l'ont estendu en Orrient, & par toute la terre
         habitable: ce fera augmenter la qualit de Tres-Chrestien qui
         vous appartient par dessus tous les Rois de la terre, & montrer
         qu'elle vous est autant deue par mrite, comme elle vous est
         propre de droit, ayant est transmise par vos predecesseurs
         depuis qu'ils se l'acquirent par leurs vertus, d'avoir voulu
         embrasser avec tant d'autres importans affaires le soing de
         celle-cy grandement nglige par cy-devant, estant une grce
         specialle de Dieu d'avoir voulu reserver sous vostre regne
         l'ouverture de la prdication de son Evangille, & la
         cognoissance de son Saint Nom  tant de nations qui n'en
         avoient jamais ouy parler, qu'un jour Dieu leur fera la grace,
         comme nous, de le prier incessamment qu'il accroisse son
         empire, & donne mille benedictions  vostre Majest._

         SIRE

         Vostre tres-humble, tres-fidelle & obissant serviteur &
         subject,_

         CHAMPLAIN.




vii/487

         [Illustration]

                                  PREFACE.

         Tout ainsi qu'en la diversit des affaires du Monde chacune
         chose tend  sa perfection, &  la conservation de son estre,
         aussi d'autrepart l'homme se plaist aux choses diffrentes des
         autres pour quelque subject, ou pour le bien public, ou pour
         acqurir (en cet eslongnement du commun) une louange &
         rputation avec quelque proffict. C'est pourquoy plusieurs ont
         fray ceste voye, mais quant  moy j'ay faict eslection du plus
         fascheux & pnible chemin, qui est la perilleuse navigation des
         Mers,  dessein toutesfois, non d'y acqurir tant de biens, que
         d'honneur, & gloire de Dieu, pour le service de mon Roy, & de
         ma patrie, & apporter par mes labeurs quelque utilit au
         public, protestant de n'estre tent d'aucune autre ambition,
         comme il se peut assez recognoistre, tant par mes deportements
         du pass, que par le discours de mes voyages, faits par le
         commandement de sa Majest en la nouvelle France, contenus en
         mon premier & second livre, ainsi qu'il se verra par celuy-cy:
         Que si Dieu benist nostre desseing, qui ne tend qu' sa gloire,
         & de nos dcouvertures & laborieux travaux il me reussit
         quelque fruict je luy en renderay l'action de grces, &  sa
         Majest, pour sa protection & assistance une continuation de
         prires pour l'augmentation & accroissement de son regne.

viii/488

                         EXTRAICT DU PRIVILEGE DU ROY.

         Par grce & Privilege du Roy, il est permis  CLAUDE COLLET,
         Marchand Libraire en nostre ville de Paris, d'Imprimer ou faire
         Imprimer par tel Imprimeur que bon luy semblera, un livre
         intitul. _Les voyages & descouvertures faites en la nouvelle
         France, depuis l'anne 1615 jusques  la fin de l'anne 1618.
         par le Sieur de Champlain, Cappitaine ordinaire pour le Roy, en
         la Mer du Ponant._ Et sont faites deffences  tous Libraires &
         Imprimeurs de nostre Royaume, d'Imprimer ny faire Imprimer,
         vendre ny dbiter ledit livre, si ce n'est du contentement
         dudit Collet, & ce pour le temps & terme de six ans, 
         commencer du jour que ledit livre sera achev d'Imprimer, sur
         peine de confiscation des exemplaires, & de quatre cens livres
         d'amende, moiti  nous applicable, & l'autre audit exposant.
         Voulans en oultre quoy fesant, mettre ledit Privilege au
         commencement ou  la fin dudit livre. Car tel est nostre
         plaisir.

         Donn  Paris, le 18e jour de May, 1619.

         Et de nostre rgne le dixiesme.

         Par le Conseil.

         DE CESCAUD.

1/489

[Illustration]

                            VOYAGE DU SIEUR
                  DE CHAMPLAIN, EN LA NOUVELLE FRANCE,


         L'extrme affection que j'ay tousjours eue aux descouvertures
         de la nouvelle France, m'a rendu desireux de plus en plus 
         traverser les terres, pour en fin avoir une parfaicte
         cognoissance du pays, par le moyen des fleuves, lacs, &
         rivieres, qui y sont en grand nombre, & aussi recognoistre les
         peuples qui y habitent,  dessein de les amener  la
         cognoissance de Dieu. A quoy j'ay travaill continuellement
         depuis quatorze  quinze ans[1] sans pouvoir avancer que fort
         peu de mes desseins, pour n'avoir est assist comme il eust
         est necessaire  une telle entreprise. Neantmoins ne perdant
         courage, je n'ay laiss de poursuivre, & frquenter plusieurs
         nations de ces peuples sauvages, & familiarisant avec eux, j'ay
         recogneu, & jug, tant par leurs discours, que par la
         cognoissance des-j acquise; qu'il n'y avoit autre ny meilleur
         moyen, que de patienter, laissant passer tous les orages &
         difficultez, qui se presenteroient jusques  ce que sa Majest
2/490    y apportast l'ordre requise, & en attendant continuer, tant
         les descouvertures audit pays, qu' apprendre leur langue, &
         contracter des habitudes, & amitiez, avec les principaux des
         Villages, & des Nations, pour jetter les fondements d'un
         difice perptuel, tant pour la gloire de Dieu, que pour la
         renomme des Franois.

[Note 1: Champlain livrait ceci  l'impression au commencement de
l'anne 1619, comme on peut le voir par l'extrait du privilge qui se
trouve en tte de cette relation.]

         Et depuis sa Majest ayant remis, & dispos la surintendance de
         ceste affaire entre les mains de Monseigneur le Prince de
         Cond, pour y apporter l'ordre, & que ledit Sieur soubs
         l'auctorit de sa Majest, nous maintenoit contre toutes sortes
         d'envies, & altrations, qui provenoient d'aucuns mal
         vueillants. Cela, dis-je, m'a comme anim & redoubl le courage
         en la continuation de mes labeurs aux descouvertures de ladite
         nouvelle France, & en augmentant icelles je poussay ce dessein
         jusques dans les terres fermes & plus avant que je n'avois
         point encores fait par le pass, comme il sera dit cy-aprs, en
         l'ordre & suite de ce discours.

         Mais auparavant il est  propos de dire, qu'ayant recogneu aux
         voyages prcdents, qu'il y avoit en quelques endroicts des
         peuples arrestez, & amateurs du labourage de la terre, n'ayans
         ny foy ny loy, vivans sans Dieu, & sans religion, comme bestes
         brutes. Lors je jugay  part moy que ce seroit faire une grande
         faute si je ne m'employois  leur prparer quelque moyen pour
         les faire venir  la cognoissance de Dieu. Et pour y parvenir
         je me suis efforc de rechercher quelques bons Religieux, qui
3/491    eussent le zle, & affection,  la gloire de Dieu: Pour les
         persuader d'envoyer, o se transporter avec moy en ces pays, &
         essayer d'y planter la foy, ou du moins y faire ce qui y seroit
         possible selon leur vacation, & en ce faisant remarquer &
         cognoistre s'il s'y pourroit faire quelque bon fruict, d'autant
         que pour y parvenir il faloit faire une despence qui eust exed
         mon pouvoir, & pour quelque raison j'ay nglig ceste affaire
         pour un temps, me representant les difficultez qu'il y auroit
         au recouvrement des choses necessaires, & requises en telle
         affaire, comme il est ordinaire en semblables voyages.
         D'ailleurs qu'aucunes personnes ne se presentoient pour y
         contribuer. Neantmoins estant sur ceste recherche, & la
         communiquant  plusieurs, il se seroit present un homme
         d'honneur, duquel j'avois la frquentation ordinaire, appell
         le Sieur Houel[2], Secrtaire du Roy, & Contrerolleur Gnral
         des Sallines de Brouage, homme adonn  la piet, & dou d'un
         grand zle, & affection,  l'honneur de Dieu, & 
         l'augmentation de sa Religion, lequel me donna un advis qui me
         fut fort agrable. A savoir qu'il cognoissoit de bons Pres
         Religieux, de l'ordre des Recollez, desquels il s'asseuroit, &
         avoit tant de familiarit, & de crance envers eux, qu'il les
         feroit condescendre facillement, & entreprendre le voyage, &
         que pour les commoditez necessaires pour trois ou quatre
         Religieux qu'on y pourroit envoyer, on ne manqueroit point de
         gens de bien qui leur donneroient ce qui leur seroit de
         besoing, offrant de sa part les assister de son pouvoir, & de
4/492    faict il en rescrivit au Pre du Verger[3], lequel gousta &
         prit fort bien ceste affaire & suivant l'advis du Sieur Houel,
         il en communiqua & parla  aucuns de ses frres, qui tous
         bruslants de charit s'offrirent librement  l'entreprise de ce
         Sainct voyage[4].

[Note 2: Louis Houel, suivant Ducreux (liste des Cent-Associs).]

[Note 3: Bernard du Verger, provincial de l'Immacule-Conception,
religieux d'une grande vertu et d'un rare talent. (T. le Clercq, Premier
tabliss. de la Foy, t. I, p. 31.)]

[Note 4: De cet expos simple et naf, il ressort,  la vrit, que le
sieur Houel a eu le mrite de fixer le choix de Champlain sur celui des
ordres religieux auquel celui-ci pourrait le plus srement s'adresser;
mais, d'un autre ct, il ressort aussi de toutes les circonstances des
dmarches que Champlain avait dj faites quand on lui donne cet avis,
que la gloire de l'initiative doit en revenir  celui-ci. C'est ce que
le Frre Sagard, dans son zle pour un bienfaiteur de son ordre, semble
n'avoir pas assez distingu. Aussi, le P. le Clercq, quoique rcollet
lui-mme, a-t-il cru ne pas devoir suivre ici les traces de son
devancier, et a franchement adopt la version de Champlain. Aprs cela,
il y a lieu de s'tonner que l'auteur de l'_Histoire de la Colonie
franaise en Canada_ (t. I, pages 143 et 144) ait commenc par citer
Sagard sur un point o naturellement l'intrt pouvait influencer les
ides de cet auteur, pour ne mentionner ensuite que juste la partie du
texte de Champlain qui ne dtruit pas la fausse impression qui peut
avoir t produite, grce  la prcaution qu'on a prise d'en retrancher,
sans rien dire, les expressions qui pouvaient nuire  la thse.]

         Or estoit-il pour lors en Xaintonge, duquel lieu il en envoya
         deux  Paris, avec une commission, non toutesfois avec un
         pouvoir absolu, remettant le surplus  Monsieur le Nonce [5] de
         nostre Sainct Pere le Pape, qui pour lors estoit en France, en
         l'anne 1614. & estans iceux Religieux en leur maison  Paris,
         il les fut visiter, estant fort aise & content de leur
         resolution, & lors tous ensemble fusmes trouver ledict Sieur
         Nonce, avec laditte commission pour la luy communiquer, & le
         supplier d'y interposer son auctorit. Mais au contraire il
         nous dist qu'il n'avoit point de pouvoir pour telles affaires,
         & que c'estoit  leur Gnral  qui ils se devoient adresser.
5/493    Neantmoins laquelle responce lesdits Religieux remarquans la
         difficult de ceste mission, ne voulurent entreprendre le
         voyage, sur le pouvoir du Pre du Verger, craignant qu'il ne
         fust assez autentique, & saditte commission valable,  cause
         dequoy l'affaire fut remise  l'autre anne suivante. En
         attendant laquelle ils prirent advis & resolution, suivant
         laquelle on disposa toutes choses pour ceste entreprise, qui se
         devoit effectuer au printemps lors prochain: en attendant
         lequel, les deux Religieux seroient retournez en leur Couvent
         en Brouage.

[Note 5: Robert Ubaldini, et non pas Gui Bentivole, comme le dit, par
inadvertence sans doute, l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise
en Canada_ (t. I, p. 146). Ubaldini tait nonce  Paris depuis environ
huit ans, lorsqu'il reut de Paul V le chapeau de cardinal, le 2
dcembre de cette anne 1615. Il fut rappel  Rome un an plus tard,
comme on le voit par une lettre de Louis XIII au Souverain Pontife, en
date du 24 dcembre 1616, qui commence par ces mots: Mon cousin le
Cardinal Ubaldini s'en retournant vers vous, etc. (Lettres du card. de
Richelieu, par Avenel, l. I, p. 198, note 4.--Voir _Ciaconii Vitae
Pontificum_, IV, 432, 434; et Schoel, Hist. des tats europ., t. XXXV,
p. 334.)]

         Et moy de mon cost, je ne laissay de mettre ordre  mes
         affaires, pour la prparation de ce voyage.

         Et quelque mois aprs le despartement des deux Religieux que le
         Reverend Pre Chapouin[6] Provincial des Peres Recollez, (homme
         fort pieux) fut de retour  Paris. Ledit Sieur Houel le fut
         voir, & luy fit le discours de ce qui s'estoit pass, touchant
         le pouvoir du Pre du Verger, & la mission qu'il avoit donne
         aux Pres Recollez. Sur lequel discours, ledit Pere Provincial
         commena  louer ce dessein, & le prendre en affection,
         promettant d'y faire ce qui seroit de son pouvoir, n'ayant
         auparavant bien pris le subject de ceste mission, & est 
         croire que Dieu l'inspira de plus en plus  poursuivre ceste
         affaire, & en parla ds lors  Monseigneur le Prince de Cond,
         &  tous Messieurs les Cardinaux, & Evesques, estans lors 
         Paris assemblez pour la tenue des estats[7], qui tous ensemble
6/494    louerent & approuverent ce dessein, & pour montrer qu'ils y
         estoient portez, asseurerent ledit sieur Provincial qu'ils
         trouveroient entr'eux, & ceux de la Court, un moyen de leur
         faire un petit fonds, & leur amasser quelque argent pour
         assister quatre Religieux, qu'on choisiroit, & furent ds lors
         choisis pour l'excution d'une si sainte oeuvre. Et affin
         d'advancer la facilit de ceste affaire, je fus trouver aux
         estats Nosseigneurs les Cardinaux & Evesques, & leur
         remonstray, & representay le bien & utilit qui en pouvoit un
         jour revenir, pour les supplier & esmouvoir  donner, & faire
         donner  autres, qui pourroient y estre mulez par leur
         exemple, quelques aumosnes & gratifications, remettant le tout
          leur volont & discretion.

[Note 6: Jacques Garnier de Chapouin, premier provincial des Rcollets
de la province de Saint-Denis. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p.
34.)]

[Note 7: L'assemble des tats Gnraux devait avoir lieu, cette anne
(1614),  Sens, le 10 de septembre; mais l'absence du roi et de la reine
la fit remettre au 10 octobre suivant. Dans l'intervalle, le roi ayant
atteint l'ge de majorit, et un grand nombre de dputs des trois
ordres de la France s'tant rendu  Paris, la tenue des tats se fit 
Paris, et les assembles des trois ordres se tinrent aux Augustins.
L'ouverture des tats eut lieu dans la salle de Bourbon, le lundi 27
octobre, aprs une procession solennelle faite, le jour prcdent, des
Augustins  Notre-Dame. La Chambre Ecclsiastique comptait cent quarante
dputs, entre lesquels taient cinq cardinaux, sept archevques,
quarante-sept vques, et deux chefs d'ordres; celle de la Noblesse,
cent-trente gentils-hommes, et celle du Tiers-tat, cent
quatre-vingt-douze dputs, qui taient presque tous officiers de
justice ou de finance. (Mercure franais, t. III, p. 415 et s.)]

         Les aumosnes qu'on amassa pour fournir aux frais de ce voyage,
         se montrent  prs de quinze cent livres, qui furent mis entre
         mes mains, & furent ds lors employez, de l'advis & en la
         presence des Pres, en la despence & achapt des choses
         necessaires, tant pour la nourriture des Pres qui feroient le
         voyage en ladite nouvelle France, qu'habits, linges, & ornemens
         qui leur estoit de besoing, pour faire, & dire, le service
         Divin, lesquels Religieux furent envoyez devant  Honfleur, o
         se devoit faire leur embarquement.

7/495    Or les Peres Religieux qui furent nommez & designez pour ceste
         saincte entreprise, estoient le Pre Denis [8], pour
         Commissaire, Jean Delbeau[9], Joseph le Caron, & Pacifique du
         Plessis [10], chacun desquels estoit port d'une saincte
8/496    affection, & brusloient de faire le voyage, moyennant la grce
         de Dieu, affin de voir s'ils pourroient faire quelque bon
         fruit, & planter en ces lieux l'estendart de Jesus-Christ, avec
         une dlibration de vivre & mourir pour son sainct Nom, s'il
         estoit necessaire, & que l'occasion s'en presentast. Toutes
         choses prepares, ils s'accommoderent des ornements d'Eglise, &
         nous des choses necessaires pour nostre voyage.

[Note 8: Denis Jamay. Quoique le Frre Sagard crive _Jamet_, nous
prfrons l'orthographe du P. le Clercq, qui, en gnral, parat avoir
puis aux sources, et c'est pour cette raison, sans doute, que M.
Ferland et l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_
s'accordent  crire _Jamay_.]

[Note 9: Le P. Jean d'Olbeau, dsign successeur du P. Denis, en cas de
mort. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 53.) Il est vident que
Champlain crit ce nom comme on le prononait, sans se mettre en peine
d'tre toujours d'accord avec lui-mme sur ce point. Le Frre Sagard
crit constamment Dolbeau. Enfin le P. le Clercq, sans s'arrter 
aucune de ces orthographes, adopte celle qui vraisemblablement tait
celle du P. d'Olbeau lui-mme. Nous ne savons pourquoi M. Ferland crit
ce nom comme le Frre Sagard.]

[Note 10: Le Frre Pacifique du Plessis. Quoique Champlain, dans cette
relation, donne indistinctement le titre de Pre  chacun des quatre
rcollets, il est constant que ce religieux n'tait que Frre lai: aussi
l'auteur se corrige-t-il dans son dition de 1632: Nous seusmes,
dit-il, la mort de frre Pacifique (page 3 de la seconde partie); ce
qu'il n'et jamais dit d'un Pre. Sagard lui donne galement le mme
titre: On ne peut bien mourir, remarque cet auteur, qu'en bien vivant,
comme a fait nostre bon frre Pacifique dcd  Kebec le 23 d'Aoust
l'an 1619. Et, en marge, on lit:  Mort de F. Pacifique. (Hist. du
Canada, pages 54 et 55.) Le P. le Clercq, qui avait toutes sortes de
raisons, en mme temps que les moyens, de ne pas se tromper en pareille
matire, est encore plus explicite: La joye de leur arrive,  dit-il
en parlant des PP. Paul et Guillaume, fut traverse par la mort de
Frre Pacifique... Quoi qu'il ne fut qu'un Frre lac, on peut dire
qu'il a extrmement travaill en peu de temps  l'avancement spirituel &
temporel de la Mission. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 155.)
Aprs ces tmoignages non quivoques d'auteurs si comptents, on se
demande comment l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en
Canada_ a pu avoir le courage de s'carter de l'opinion suivie jusqu'
ce jour, en donnant nommment au Frre Pacifique le titre de Pre, sans
citer d'autre autorit que celle du mme P. le Clercq; et, ce qu'il y a
de plus singulier, c'est que le passage mme auquel il renvoie, prouve
exactement le contraire de ce qu'il donne  entendre, puisque,  la page
cite (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 53), le P. le Clercq, qui
qualifie de Pres les trois premiers religieux, ne donne cependant 
celui dont nous parlons que le titre de Frre. Plus d'un lecteur, en
vrifiant les citations, sera tonn sans doute qu'on s'appuie de
l'autorit d'un auteur en lui faisant dire autre chose que ce qu'il dit.
Nous eussions volontiers laiss passer cette expression comme
inadvertence, si l'illustre auteur n'avait t jusqu' ajouter au texte
de Champlain, comme nous verrons ci-aprs, pour donner  entendre que
Frre Pacifique ait dit la messe, et par consquent qu'il fut prtre. On
peut infrer de l que le mme auteur, en donnant  Sagard le titre de
Pre, veut galement faire croire qu'il tait prtre; et cependant, sans
parler de Champlain, qui, dans l'dition de 1632, ne l'appelle jamais
autrement que Frre Gabriel, le P. le Clercq dit en toutes lettres qu'il
n'tait que Frre lai. On savoit par exprience, dit-il (Prem.
tabliss. de la Foy, t. I, p. 245), que ne s'agissant presque que
d'humaniser les Sauvages & les disposer  la lumire de l'Evangile, les
Frres Lays non-seulement n'y estoient pas inutiles, mais y servoient
beaucoup, & pouvoient estre associez aux Ministres Apostoliques. C'est
pourquoy on y destina le Frre Gabriel Sagard.]

         Je partis de Paris le dernier jour de Febvrier, pour aller 
         Rouen trouver nos associez, & leur representer la volont de
         Monseigneur le Prince, entr'autres choses le desir qu'il avoit
         que ces bons Pres Religieux fissent le voyage, recognoissant
         que mal-aisment les affaires du pas pourroient venir 
         quelque perfection ou advancement, si premierement Dieu n'y
         estoit servy[11], dequoy nos associez furent fort contens,
         promettans d'assister lesdits Pres de leur pouvoir, & les
         entretenir  l'advenir de leur nourritures.

[Note 11: Aprs avoir cit Champlain en cet endroit, l'auteur de
l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ ajoute, sans indiquer
d'autre source: La compagnie, aprs les engagements qu'elle avait pris,
ne pouvait dcliner cette proposition, et, sur le motif de la volont du
roi, allgu par Champlain, elle promit de nourrir les religieux qui
seraient dsigns (t. I, p. 145). Sur quoi nous nous permettrons
d'abord de remarquer, que le motif allgu par Champlain n'est pas
prcisment la volont du roi, mais le dsir du prince de Cond, qui,
comme on sait, n'tait pas,  cette poque, en fort bons termes avec la
cour. Ensuite, le lecteur peut se demander si cette phrase que nous
venons de citer, rend bien celle de Champlain: Dequoy nos associez
furent fort contents, etc.]

         Lesdits Pres arriverent  Rouen le vingtiesme de Mars
         ensuivant, o nous sejournasmes quelque temps, & de l fusmes 
         Honfleur, pour nous embarquer, o nous sejournasmes aussi
         quelques jours, en attendant que nostre vaisseau fut
         appareill, & charg des choses necessaires pour un si long
9/497    voyage, & cependant on se prpara pour la conscience,  ce que
         chacun de nous s'examinast, & se purgeast de ses pchez, par
         une pnitence, & confession d'iceux, affin de faire son bon
         jour, & se mettre en estat de grce, pour puis aprs estants
         plus libres, chacun en sa conscience, s'exposer en la garde de
         Dieu, &  la mercy des vagues de ceste grande & perilleuse Mer.

         Ce faict, nous nous embarquasmes dedans le vaisseau de ladite
         Association, qui estoit de trois cens cinquante tonneaux,
         appel le S. Estienne, dans lequel commandoit le Sieur de Pont
         Grav, & partismes dudit Honfleur le vingt-quatriesme jour
         d'Aoust[12] audit an, & fismes voile avec vent fort favorable,
         & vogumes sans rencontre de glaces, ny autres hazards, grces
          Dieu, & en peu de temps arrivasmes devant le lieu appell
         Tadoussac, le vingt-cinquiesme jour de May, o nous rendismes
         grces  Dieu, de nous avoir conduit si  propos au port de
         salut.

[Note 12: Le 24 d'avril. A dfaut d'autres tmoignages, le contexte
suffirait pour prouver qu'il y a ici erreur purement typographique. 
Nous partmes d'Honfleur, crit le P. d'Olbeau  son ami le P. Didace
David, le 24 d'Avril au soir, & arrivmes le 25 May  un Port o
s'arresterent les navires qui navigent icy. Ce port s'appelle
Tadoussac. (Lettre cite par le P. le Clercq, Prem. tabliss. de la
Foy, t. I, p. 62.) Ces bons Pres, dit Sagard, s'estant tous disposez
par frquentes oraisons & bonnes oeuvres  une entreprise si pieuse &
mritoire, se mirent en chemin pour commencer leur glorieux voyage, 
pied & sans argent  l'Apostolique selon la coustume des vrais frres
Mineurs, & s'embarqurent  Honfleur l'an 1615, le 24 d'Avril environ
les cinq heures du soir que le vent & la mare leur estoient
favorables. (Hist, du Canada, p. 22.)]

         Aprs on commena  mettre des hommes en besongne pour
         accommoder nos barques, affin d'aller  Qubec, lieu de nostre
         habitation, & au grand sault Sainct Louys, o estoit le
         rendez-vous des Sauvages qui y viennent traicter.

10/498   Les barques accommodes nous nous mismes dedans, avec lesdits
         Peres Religieux [13], l'un desquels appell le Pere Joseph sans
         s'arrester ny faire aucun sejour  Qubec, voulut aller droict
         au grand sault, o estant, il veit tous les Sauvages, & leur
         faon de faire. Ce qui l'esmeut d'aller hyverner dans le pays,
         entr'autres celuy des peuples qui ont leur demeure arreste,
         tant pour apprendre leur langue, que voir ce qu'on en pourroit
         esperer, en ce qui regarde leur rduction au Christianisme.
         Ceste resolution ainsi prise, il s'en retourna  Qubec le
         vingtiesme jour de Juin[14], pour avoir quelques ornements
         d'Eglise, & autres choses pour sa commodit. Cependant
11/499   j'estois demeur [15] audit Qubec pour donner ordre  ce qui
         deppendoit de l'habitation, tant pour le logement des Pres
         Religieux, qu'ornements d'Eglise, & construction d'une
         Chappelle, pour y dire & chanter la Messe, comme aussi
         d'employer autres personnes pour deffricher les terres. Je
         m'embarquay pour aller audit sault, avec le Pre Denis [16] qui
         estoit arriv ce mesme jour de Tadoussac, avec ledit sieur du
         Pont-Grav.

[Note 13: Plusieurs dtails que nous ont conservs le Frre Sagard et le
P. le Clercq, nous font voir comment il faut entendre ce passage. Aprs
avoir sejourn deux jours  Tadoussac, dit celui-ci (Prem. tabliss. de
la Foy, t. I, p. 57), le R. P. Commissaire destina le P. Jean Dolbeau
pour aller devant  Qubec, pour y prparer toutes choses. D'aprs
Sagard (Hist. du Canada, p. 24), le mme P. d'Olbeau, aprs avoir
sejourn un jour ou deux  Tadoussac, partit pour Kebec dans la premire
barque qui se mit  veille, & les autres pres cinq ou six jours aprs
dans d'autres vaisseaux pour le mesme lieu. Le P. d'Olbeau serait donc
parti de Tadoussac le 27 de mai. D'un autre ct, il nous apprend
lui-mme, dans sa lettre au P. Didace David (Prem. tabliss. de la Foy,
t. I, p. 63), qu'il arriva  Qubec seul de religieux le second de
Juin. Les autres, c'est--dire, le P. Denis, le P. Joseph et le F.
Pacifique, ayant quitt Tadoussac cinq ou six jours aprs, durent
arriver  l'habitation vers le 8. Cependant, le P. Joseph dut passer 
Qubec un peu avant le P. Denis, puisque celui-ci, qui en repartit le
jour mme qu'il y tait arriv, le rencontra  la rivire des Prairies,
qui s'en revenait  Qubec. Quant  Champlain il y a tout lieu de croire
qu'il prit la premire barque prte, et que par consquent il arriva 
Qubec le 2 de juin avec le P. d'Olbeau: car, d'abord, sa prsence y
tait grandement ncessaire tant pour la direction des travaux, que pour
le logement des pres, et le choix de l'emplacement de la chapelle; en
second lieu, on voit qu'il tait dj  Qubec depuis quelques jours
quand le P. Denis y arriva vers le 8, puisque, le jour mme de l'arrive
de ce pre, il part avec lui pour le saut Saint-Louis, et que d'un autre
ct il dit lui-mme tre demeur quelque temps  Qubec. Il est donc 
peu prs certain que Champlain arriva  Qubec le 2 de juin, et en
repartit vers le 8 ou le 10.]

[Note 14: Cette date, suivant nous, doit s'entendre du retour du P.
Joseph  Qubec, et non pas de son dpart du saut Saint-Louis. En effet,
Champlain, qui devait tre parti de l'habitation vers le 8, comme nous
avons vu ci-dessus, pouvait avoir mis huit ou dix jours  monter  la
rivire des Prairies, et y aurait rencontr le P. Joseph le 17 ou le 18.
Deux jours aprs, le pre pouvait tre  Qubec. De plus, Champlain, en
descendant, le rencontre de nouveau  la rivire des Prairies, et arrive
lui-mme  Qubec le 26. Donc le pre tait de retour  la rivire des
Prairies au moins deux jours avant le 26, puisque Champlain ne pouvait
gures mettre moins de deux jours  descendre. Or il est presque
incroyable qu'il et pu, du 20 au 24 descendre du saut Saint-Louis 
Qubec, y rgler ses petites affaires, et remonter  la rivire des
Prairies. Enfin, ce qui vient donner encore plus de vraisemblance 
cette supposition, c'est que, si le P. Joseph est reparti de Qubec le
20 ou au moins le 21 au matin, il a pu clbrer la sainte messe  la
rivire des Prairies le 24, par consquent avant que le P. d'Olbeau
l'et dite  Qubec le 25, comme l'affirme le Mmoire des Rcollets de
1637 (Archives de Versailles), lequel a d tre fait sous la dicte des
Pres qui taient venus au Canada. On y lit entre autres ces mots: La
premire messe qui fust jamais dicte en la Nouvelle-France, fut clbre
par eux  la riviere des Prairies, & la seconde  Qubec.]

[Note 15: Champlain dut demeurer  l'habitation cinq ou six jours,
c'est--dire, depuis le 2 de juin jusque vers le 8. (Voir la note l de
la page prcdente.)]

[Note 16: Comme on le voit, le P. Denis part avec Champlain, et non pas
avec le P. Joseph. L'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en
Canada_ (t. I, p. 148), aprs avoir invoqu le tmoignage de Champlain
sur un fait que personne assurment ne songera  contester, avance, sans
citer aucune autorit que le P. le Caron, aprs s'tre fourni
d'ornements d'glise et d'autres objets, remonta le fleuve
Saint-Laurent avec le P. Denis Jamay, qui,  son tour, ajoute-t-il,
dsirait aussi beaucoup de voir les sauvages. On doit supposer qu'il
s'appuie ici sur le P. le Clercq, vu que Sagard ne fait aucune mention
de cette circonstance. Mais il restera toujours  expliquer pourquoi
l'on met ainsi de ct un tmoin oculaire aussi digne de foi que
Champlain, pour suivre un auteur qui, crivant plus de soixante ans
aprs, pouvait se tromper sur des dtails de cette nature, et qui, aprs
tout, ne donne aucune preuve de ce qu'il affirme. Il est bien vrai que
le P. d'Olbeau, qui tait  Qubec dans le moment, dit que le P.
Commissaire & le P. Joseph n'y arresterent pas [ l'habitation], ains
vogurent le long de la rivire... (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p.
63); mais cela ne veut pas dire que les deux pres soient partis
ensemble ou dans la mme barque. Le P. Denis quitta donc Qubec vers le
8 de juin (voir note l, page 10), et non pas aprs que le P. Joseph fut
redescendu du saut Saint-Louis, ce qui n'aurait pu tre qu'aprs le 20
du mme mois.]

         Quant est des autres Religieux,  savoir les Pre Jean, &
12/500   Pacifique, ils demeurrent audit Quebec[17] pour accommoder
         leur Chappelle, & donner ordre  leur logement, lesquels furent
         grandement difiez d'avoir veu le lieu tout autrement qu'ils ne
         s'estoient imaginez, & qui leur augmenta leur zle.

[Note 17:  la date du 20 juillet de cette anne 1615, le P. Jean
d'Olbeau crivait de Qubec au P. Didace David: ... J'arrivay seul de
Religieux [ l'habitation] le second de Juin. Les autres y vinrent aprs
selon la commodit. Le P. Commissaire & le P. Joseph n'y arresterent
pas, ains ils voguerent le long de la rivire quarante ou cinquante
lieues... J'ay presque demeur toujours seul avec Frre Pacifique depuis
que nous sommes  terre... Il continua vraisemblablement  y demeurer
jusqu'au mois de dcembre. Le P. d'Olbeau, dit Sagard (Hist. du
Canada, p. 26), tousjours plein de zle, prit le premier l'essor pour
les Montagnais... Il partit le second jour de Dcembre, pour y cabaner,
apprendre leur langue, les catechiser, courir les bois avec eux;...
mais la fume luy pensa perdre la veue, qu'il n'avoit des-ja guere
bonne, & fut plusieurs jours sans pouvoir ouvrir les yeux, qui luy
faisoient une douleur extrme, tellement que dans l'apprehension que ce
mal augmentait il fut contraint de les quitter aprs deux mois de temps,
& revenir  l'habitation vivre avec ses frres. Le P. d'Olbeau tait
donc de retour  Qubec vers le commencement de fvrier 1616.]

         Nous arrivasmes  la riviere des Prairies, cinq lieues au
         dessous du saut Sainct Louys, o estoient descendus les
         Sauvages. Je ne diray point le contentement que reeurent nos
         Pres Religieux, non seulement en voyant l'estendue d'un si
         grand fleuve, remply de plusieurs belles isles, entour d'un
         pas de costes assez fertiles, comme on peut juger en
         apparence. Mais aussi pour y voir grande quantit d'hommes
         forts & robustes, qui montrent n'avoir l'esprit tant sauvage,
         comme les moeurs, & qu'ils se l'estoient represent, comme
         eux-mesmes le confessoient & ce seulement faute d'estre
         cultivez, & le tout autrement qu'on ne leur avoit fait
         entendre. Je n'en feray point la description, renvoyant le
         Lecteur  ce que j'en ay dit en nos livres prcdents, imprimez
         en l'an mil six cens quatorze [18].

[Note 18: C'est dans son dition de 1613, que Champlain dcrit le plus
en dtail les diffrentes parties du pays. Il lui semblait probablement
qu'il n'y avait qu'un an de tout cela.]

         Et continuant mon discours nous trouvasmes le Pre Joseph qui
         s'en retournoit  Qubec, comme j'ay dit cy-dessus, pour se
         prparer & prendre ce qui luy estoit necessaire, affin d'aller
         hyverner dans le pays. Ce que je ne trouvois  propos pour le
         temps, ains je luy conseillois pour sa commodit qu'il passast
13/501   l'hyver en l'habitation seulement, & que le Printemps venu, il
         pourroit faire le voyage, au moins durant l'Est, m'offrant de
         luy faire compagnie & en ce faisant il ne laisseroit de voir ce
         qu'il eust peu voir en hyvernant, & retourner parler l'hyver
         audit Qubec, o il eust eu la frquentation ordinaire de ses
         frres, & d'autres personnes qui restoient  l'habitation, 
         quoy il eust mieux proffit que de demeurer seul parmy ces
         peuples, o  mon advis il ne pouvoit pas avoir beaucoup de
         contentement: neantmoins pour quelque chose qu'on luy peust
         faire entendre, dire, & representer, il ne voulut changer de
         dessein, estant pouss du zle de Dieu, & d'affection envers
         ces peuples, se promettant de leur faire congnoistre leur
         salut. Et ce qui luy faisoit entreprendre ce dessein estoit, 
         ce qu'il nous representa, qu'il estoit necessaire qu'il y
         allast, tant pour mieux recognoistre le naturel des peuples,
         que pour apprendre plus aisment leur langage, & quant aux
         difficultez qu'on luy representoit debvoir se rencontrer en
         leur conversation, il s'asseuroit d'y resister, & de les
         supporter, & de s'accommoder  leurs vivres & incommoditez fort
         bien, & alaigrement, moyennant la grce de Dieu: de la bont &
         assistance duquel il se tenoit certain & asseur, & que puis
         qu'il y alloit de son service, & que c'estoit pour la gloire de
         son nom, & prdication de son sainct Evangile, qu'il
         entreprenoit librement ce voyage, s'asseurant qu'il ne
         l'abandonneroit jamais en telle dlibration. Et pour ce qui
         regarde les commoditez temporelles, il falloit bien peu de
         chose pour contenter un homme qui ne fait profession que d'une
14/502   perptuelle pauvret, & qui ne recherche autre chose que le
         Ciel, non tant pour luy que pour les autres ses Confrres:
         n'estant chose convenable  sa reigle d'avoir autre ambition
         que la gloire de Dieu, s'estant propos de souffrir & supporter
         toutes les necessits, peines & travaux qui s'offriront pour la
         gloire de Dieu. Et le voyant pouss d'un si sainct zle, &
         ardante charit, je ne l'en voulus plus destourner, & partit
         avec ceste dlibration d'y annoncer le premier le nom de Dieu,
         moyennant sa saincte grce, ayant un grand contentement que
         l'occasion se presentast pour souffrir quelque chose pour le
         nom, & gloire, de nostre Sauveur Jesus-Christ.

         Or incontinent que je fus arriv au sault[19], je visitay ces
         peuples qui estoient fort desireux de nous voir, & joyeux de
         nostre retour, sur l'esperance qu'ils avoient que nous leur
         donnerions quelques uns d'entre nous pour les assister en leurs
         guerres contre leurs ennemis, nous remontrant que mal-aisment
         ils pourroient venir  nous si nous ne les assistions: parce
         que les Iroquois leurs anciens ennemis, estoient tousjours sur
         le chemin qui leur fermoient le passage, outre que je leur
         avois tousjours promis de les assister en leurs guerres, comme
         ils nous firent entendre par leur truchement. Surquoy ledit
         sieur du Pont, & moy, advisames(20) qu'il estoit
15/503   tres-necessaire de les assister, tant pour les obliger
         d'avantage  nous aymer, que pour moyenner la facilit de mes
         entreprises & descouvertures, qui ne se pouvoient faire en
         apparence que par leur moyen, & aussi que cela leur seroit
         comme un acheminement, & prparation, pour venir au
         Christianisme, en faveur de quoy je me resolu d'y aller
         recognoistre leurs pas, & les assister en leur guerres, afin
         de les obliger  me faire veoir ce qu'ils m'avoient tant de
         fois promis.

[Note 19: Champlain dut arriver au saut Saint-Louis  peu prs en mme
temps que le P. Joseph arrivait  Qubec, c'est--dire, vers le 19 ou le
20 de juin. (Voir ci-dessus, p. 10.)]

[Note 20: Pour cette expdition, comme pour celles de 1609 et de 1610,
Champlain ne part donc point inconsidrment ou sans rflexion, comme le
donne  entendre Charlevoix (Hist. de la Nouv. France, liv. IV), puisque
ce n'tait qu'aprs en avoir confr avec Pont-Grav, qui pouvait, mieux
que personne, juger de l'opportunit de la chose. Les divers motifs qui
le dterminent, et qui se trouvent ici noncs si clairement, ne sont
pas non plus l'appas de quelques pelleteries ou une avarice qui le
pousse jusqu' la cruaut, comme prtend le prouver l'auteur de
l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ (t. I, p. 136-142). Le
lecteur impartial trouvera le contraire en parcourant cette seule
relation de 1615, et pourra se convaincre en mme temps qu'on et
beaucoup mieux rendu justice  Champlain en donnant un bon rsum de ses
expditions, et de celle-ci en particulier, qu'en rapprochant des textes
pris a et l, et cits plus ou moins fidlement, pour faire peser sur
un homme aussi estimable les graves soupons d'intrt personnel et de
cruaut. Quant aux rsultats que pouvait avoir la conduite de Champlain,
il est beaucoup plus facile de les constater aprs coup, qu'il ne
l'tait alors de prvoir toutes les chances et les alternatives d'une
lutte internationale  laquelle il n'tait peut-tre pas possible de ne
prendre aucune part. Il semble aujourd'hui, dit M. Ferland (Cours
d'Hist. du Canada, I, p. 149), que la dignit et les intrts de la
France y auraient beaucoup gagn, si le fondateur de Qubec et agi
comme le firent les Hollandais, et ft rest neutre au milieu des
dissensions des tribus aborignes. Il serait cependant injuste de taxer
Champlain de prcipitation ou d'imprudence: car nous sommes trop
loigns de son temps, et trop peu au fait des circonstances dans
lesquelles il se trouvait, pour juger srement de l'opportunit de sa
dmarche. Plusieurs considrations importantes ont d l'engager dans
cette expdition. (M. Ferland parle ici de l'expdition de 1609 en
particulier.) Il voulait se concilier ses voisins immdiats, qui
auraient t des ennemis trs-redoutables. Ne connaissant ni la
puissance ni l'nergie de la nation iroquoise, il esprait l'assujettir,
et la forcer  vivre en paix avec les autres peuples du pays. Il ne
pouvait prvoir qu'avant peu ses projets de pacification par la guerre
seraient rompus, et que, si la supriorit des armes europennes donnait
alors l'avantage aux Franais, qui seuls en taient pourvus, d'autres
Europens,  une poque assez rapproche, en fourniraient aux cinq
nations, et qu'alors la lutte deviendrait ingale.]

         Nous les fismes donc tous assembler pour leur dire nos
         volontez, lesquelles entendues, ils nous promirent de nous
         fournir deux mil cinq cents hommes de guerre, qui feroient
         merveilles, & qu' ceste fin je menasse de ma part le plus
         d'hommes qu'il me feroit possible. Ce que je leur promis faire,
         estant fort aise de les voir si bien dlibrez. Lors je
         commenay  leur descouvrir les moyens qu'il falloit tenir pour
         combattre,  quoy ils prenoient un singulier plaisir, avec
16/504   demonstration d'une bonne esperance de victoire. Et toutes
         resolutions prises nous nous separasmes, avec intention de
         retourner pour l'excution de nostre entreprise. Mais
         auparavant que faire ce voyage, qui ne pouvoit estre moindre
         que de trois ou quatre mois, il estoit  propos que je fisse un
         voyage  nostre habitation pour donner l'ordre requise, pendant
         mon absence, aux choses necessaires.

         Et le ... jour de ... ensuivant [21], je party de l pour
         retourner  la riviere des Prairies, o estant avec deux canaux
         de Sauvages, je fis rencontre du Pre Joseph, qui retournoit 
         [22] nostre habitation, avec quelques ornements d'Eglise pour
         clbrer le sainct Sacrifice de la messe, qui fut chante[23]
         sur le bord de ladite riviere avec toute devotion, par le
         Reverend Pre Denis, & Pre, Joseph, devant tous ces peuples
         qui estoient en admiration, de voir les crmonies dont on
         usoit, & des ornements qui leur sembloient si beaux, comme
         chose qu'ils n'avoient jamais veue: car c'estoient les premiers
         qui y ont clbr la Saincte Messe[24].

[Note 21: Il est probable que Champlain partit du saut le 23 de juin et
vnt coucher  la rivire des Prairies, o la messe dut se chanter le
lendemain matin 24, jour de la Saint-Jean-Baptiste. C'est du moins ce
qui parat le plus vraisemblable, quand on a bien examin toutes les
circonstances rapportes par Champlain lui-mme, qui tait sur les
lieux, et par le Frre Sagard, dont le tmoignage, comme auteur
contemporain, doit avoir ici une grande valeur, puisqu'il a vcu avec
plusieurs de ces premiers missionnaires.]

[Note 22: Le contexte montre assez qu'il faut lire: de nostre
habitation.]

[Note 23: Cette messe put tre chante en effet, puisqu'il se trouvait
l plusieurs franais, sans compter les deux Pres. Il est tout  fait
probable, comme nous l'avons dit dans les notes prcdentes, que ce fut
le jour de la Saint-Jean-Baptiste. Alors cette messe aurait t en effet
la premire qui se soit dite en Canada, depuis l'poque de Jacques
Cartier. Champlain ne dit pas qu'il y ait assist; mais il semble que
les dtails qu'il en donne, le laissent entendre suffisamment; et,
quoiqu'il fut extrmement press, puisqu'il avait promis d'tre de
retour au saut dans quatre jours, comme il est dit plus loin, il est 
croire que sa pit l'aura fait passer par dessus toute considration
humaine.]

[Note 24: C'est--dire: _C'taient les premiers qui ont clbr la
sainte messe chez eux_ ou _dans le pays_. Il semble, en effet, que la
pense de l'auteur, dans ce passage, se reporte moins sur le lieu, que
sur tous ces peuples, qui estoient en admiration, de voir les
crmonies dont on usoit, & des ornements qui leur sembloient si beaux,
comme chose qu'ils n'avoient jamais veue, et la raison de leur
tonnement, c'est que c'estoient les premiers qui y ont clbr, ou
qui clbraient parmi ces peuples. Du reste, il et t superflu de
faire remarquer que la messe n'avait pas encore t dite dans un lieu o
il n'y avait jamais eu d'habitation, et qui n'tait pas mme le lieu
ordinaire de la traite. Mais une preuve positive que tel doit tre le
sens qu'il faut attacher  cette phrase, c'est que le Mmoire des
Rcollets de 1637 (Archives de Versailles) dit formellement que la
premire Messe qui fust jamais dicte en la Nouvelle France, fut clbre
par eux  la riviere des Prairies, & la seconde  Qubec. Il est vrai
que le P. d'Olbeau (lettre dj cite, note 2 de la page 10) affirme de
son ct avoir dit  Qubec la premire Messe qui ait est dite en ce
pays, et il avait bien quelque raison de le croire, puisqu'il y avait
si peu d'apparence que le P. le Caron ft rendu au saut, ou qu'il se ft
arrt en chemin pour la dire. Cependant, tout bien considr, il semble
que le Mmoire a raison, et que la premire messe dite en ce pays,
depuis l'poque de Jacques Cartier, fut clbre  la rivire des
Prairies par le P. Commissaire, selon toutes les apparences, et la
seconde  Qubec, par le P. d'Olbeau.]

17/505   Pour retourner  la continuation de mon voyage, j'arrivay audit
         lieu de Qubec le 26 o je trouvay le Pre Jean, & le Pre
         Pacifique en bonne disposition, qui de leur part firent leur
         debvoir audit lieu, d'apprester toutes choses. Ils y
         celebrerent[25] la saincte Messe, qui ne s'y estoit encores
         ditte[26], aussi n'y avoit-il jamais est de Prebstre en ce
         cost-l.

[Note 25: Dans la bouche d'un thologien, cette expression Ils y
clbrrent signifierait sans doute que les deux religieux qui taient 
l'habitation y dirent chacun la messe; mais, dans la bouche de
Champlain, elle veut dire simplement, qu'ils contriburent, chacun selon
leur pouvoir,  ce qui tait ncessaire pour la clbration du saint
sacrifice: de mme que un peu plus haut, quand il rapporte que la Mfie
fut chante... par le Reverend P. Denis, & P. Joseph, il n'entend pas
dire non plus que la messe ait t chante  deux. Suppos mme qu'il
ait cru alors que Frre Pacifique ft prtre aussi bien que le P.
d'Olbeau, ce qui est assez probable, puisque, dans cette relation de
1615, il lui donne le titre de Pre, il ne devait pas vraisemblablement
parler avec autant de prcision que s'il et t rellement tmoin
oculaire; car il ne faut point oublier que Champlain n'tait pas 
Qubec le jour qu'on y clbrait cette premire messe. Or, s'il est
possible d'interprter comme nous le faisons cette expression _ils y
clbrrent_, il faut absolument l'entendre ainsi, puisqu'il est prouv,
par des tmoignages clairs et positifs, que Pacifique du Plessis n'tait
que Frre lai. (Voir p. 7, note 3.) Comment donc s'expliquer que
l'auteur de l'_Histoire de la Colonie francise en Canada_ ait non
seulement pris ces mots au pied de la lettre, mais ait cru devoir en
fixer le sens d'une manire plus prcise, en crivant: _ils y
celebrerent l'un et l'autre?_ Car si Champlain, comme lac, plus vers
dans la science de la navigation que dans la connaissance des ordres
religieux ou de la langue thologique, est excusable de n'avoir aperu
d'abord aucune diffrence entre des religieux qui portaient le mme
habit, il n'en est pas de mme d'un crivain ecclsiastique, qui a sous
les yeux les documents historiques les plus clairs et la rectification
de Champlain lui-mme (dit. 1632, p. 3, deuxime partie). On dira
peut-tre qu'on n'a pas cit Champlain textuellement en cet endroit.
Mais, donner la substance du texte sans indiquer d'autre source, et
renvoyer, un instant aprs,  la page prcise o se trouvent les
expressions dont nous parlons, n'est-ce pas dire au lecteur: Pour parler
ainsi, je m'appuie sur le tmoignage de Champlain?]

[Note 26: Cette messe, la premire dite  Qubec depuis sa fondation,
fut clbre le 25 de juin. Le 25 de Juin, crit le P. d'Olbeau
lui-mme  son ami le P. Didace David, en l'absence du Rvrend P.
Commissaire j'ay clbr la sainte Messe, la premire qui ait est dite
en ce pays, dont les habitans sont vritablement Sauvages de nom &
d'effet. (Lettre cite par le P. le Clercq, Prem. tabliss. de la Foy,
t. I, p. 62-65.) Rien ne manqua pour rendre cette action solemnelle,
autant que la simplicit de cette petite troupe d'une Colonie naissante
le pouvoit permettre. Le clbrant & les assistans tous baignez de
larmes par un effet de la consolation intrieure, que Dieu repandoit
dans leurs mes de voir descendre pour la premire fois, le Dieu, &
Verbe Incarn sous les especes du Sacrement dans ces terres auparavant
inconnues; s'estant prpar par la Confession, ils y receurent le
Sauveur par la Communion Eucharistique: le _Te Deum_ y fut chant au
bruit de leur petite artillerie, & parmy les acclamations de joye dont
cette solitude retentissoit de toute part, l'on eut dit qu'elle estoit
change en un Paradis, tous y invoquans le Roy du Ciel, benissans son
saint nom, & appellans  leur secours les Anges tutelaires de ces vastes
Provinces, pour attirer ces peuples plus efficacement  la connoissance
& adoration du vray Dieu. (_Ibid._ p. 60-62.)]

18/506   Ayant mis ordre  toutes choses, audit Qubec, je pris deux
         hommes avec moy, & m'en retournay  la riviere des Prairies,
         pour m'en aller avec les Sauvages, & partis de Qubec le
         quatriesme jour de Juillet, & le huictiesme dudit mois estant
         sur le chemin, je rencontray[27] le sieur du Pont, & le Pre
         Denis, qui s'en revenoient audit Qubec, & me dirent que les
         Sauvages estoient partis bien faschez, de ce que je n'estois
         all avec eux, du nombre desquels plusieurs nous faisoient
         morts, ou prins des Iroquois, d'autant que je ne devois tarder
         que quatre, ou cinq jours, & neantmoins j'en retarday dix [28].
         Ce qui faisoit desesperer ces peuples, & mesmes nos Franois,
         tant ils estoient desireux de nous revoir. Ils me dirent que le
19/507   Pre Joseph estoit party[29] avec douze Franois qu'on avoit
         baill aux Sauvages les assister. Ces nouvelles m'affligrent
         un peu, d'autant que si j'y eusse est, j'eusse mis ordre 
         beaucoup de choses pour le voyage, ce que je ne peu pas, tant
         pour le petit nombre d'hommes, comme aussi pource qu'il n'y en
         avoit pas plus de quatre ou cinq seulement qui sceussent le
         maniement des armes, veu qu'en telle entreprise les meilleurs
         n'y sont pas trop bons. Tout cela ne me fist point pourtant
         perdre courage  poursuivre l'entreprise, pour l'affection que
         j'avois de continuer mes descouvertures. Je me separay donc
         d'avec lesdits sieurs du Pont, & Pre Denis, avec resolution de
         m'en aller dans les deux canaux qui estoient avec moy, & suivre
         aprs nos sauvages, ayans pris les choses qui m'estoient
         necessaires.

[Note 27: Ce devait tre  quelques lieues au-dessus de Sorel, puisque,
aprs avoir quitt Pont-Grav et le P. Denis, il fait encore environ six
lieues avant de prendre la rivire des Prairies.]

[Note 28: C'est--dire, qu'il fut  son voyage dix jours de plus qu'il
n'avait compt. Il tait parti du saut Saint-Louis le 23 ou le 24 de
juin, comme nous avons vu (p. 16, note l); par consquent, il devait y
tre de retour le 28 ou le 29, et l'on tait dj au 8 de juillet. Il
est  remarquer que, sur la nouvelle du dpart des sauvages, il ne
remonte pas jusqu'au saut, mais qu'il coupe au plus court, par la
rivire des Prairies.]

[Note 29: Si le P. le Caron tait parti ds le 8 de juillet, il est
impossible qu'il ait dit la messe aux Trois-Rivires le 26 du mme mois,
comme l'affirme le P. le Clercq (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p.
66), et aprs lui M. Ferland (Cours d'Hist. du Canada, I, 170) et
l'auteur de l'_Histoire de la Colonie franaise en Canada_ (t. I, p.
149). Si rellement la messe fut dite aux Trois-Rivires le 26 de
juillet, ce fut vraisemblablement par le P. Denis, qui dut en effet y
arrter en descendant avec Pont-Grav.]

         Le 9 dudit mois, je m'embarquay moy troisiesme,  savoir l'un
         de nos truchemens[30], & mon homme, avec dix Sauvages, dans
         lesdits deux canaux, qui est tout ce qu'ils pouvoient porter,
         d'autant qu'ils estoient fort chargez & embarassez de hardes,
         ce qui m'empeschoit de mener des hommes d'avantage.

[Note 30: Probablement tienne Brl, dont il est parl plus loin dans
cette relation.]

         Nous continuasmes nostre voyage amont le fleuve S. Laurens,
         quelques six lieues, & fumes par la riviere des Prairies, qui
         descharge dans ledit fleuve, laissant le sault Sainct Louys
         cinq ou six lieues plus amont,  la main senestre, o nous
         passasmes plusieurs petits sauts par ceste riviere, puis
         entrasmes dans un lac [31], lequel pass, rentrasmes dans la
20/508   riviere, o j'avois est auparavant[32], laquelle va, & conduit
         aux Algommequins, distante du sault Sainct Louys de
         quatre-vingt neuf [33] lieues, de laquelle riviere j'ay fait
         ample description en mon precedent livre, & traict de mes
         descouvertures, imprim en l'anne mil six cents quatorze [34].
         C'est pourquoy je n'en parleray point en ce traict, &
         continueray mon voyage jusques au lac des Algommequins [35], o
         estant, rentrasmes dedans une riviere [36] qui descend dedans
         ledit lac, & allasmes amont icelle quelque trente-cinq lieues,
         & passasmes grande quantit de saults, tant par terre, que par
         eau, & en un pays mal aggreable, remply de sapins, boulleaux, &
         quelques chesnes, force rochers, & en plusieurs endroicts un
         peu montagneux. Au surplus fort desert, & sterille, & peu
         habit, si ce n'est de quelques Sauvages Algommequins, appellez
         Otaguottouemin[37], qui se tiennent dans les terres, & vivent
         de leurs chasses, & pescheries qu'ils font aux rivieres,
21/509   estangs, & lacs, dont le pas est assez muny. Il est vray qu'il
         semble que Dieu a voulu donner  ces terres affreuses &
         dsertes quelque choses en sa saison, pour servir de
         rafraichissement  l'homme, & aux habitans de ces lieux. Car je
         vous asseure qu'il se trouve le long des rivieres si grande
         quantit de blues [38], qui est un petit fruict fort bon 
         manger, & force framboises, & autres petits fruicts, & en telle
         quantit, que c'est merveilles: desquels fruicts ces peuples
         qui y habitent en font seicher pour leur hyver, comme nous
         faisons des pruneaux en France, pour le Caresme. Nous laissames
         icelle riviere qui vient du Nort[39], & est celle par laquelle
         les Sauvages vont au Sacquenay pour traicter des Pelleteries,
         pour du Petun. Ce lieu est par les quarante & six degrez de
         latitude [40] assez aggreable  la veue, encores que de peu de
         rapport.

[Note 31: Le lac des Deux-Montagnes.]

[Note 32: La rivire des Algonquins, aujourd'hui l'Outaouais, qu'il
avait remont jusqu'aux Allumettes, en 1613.]

[Note 33: Il est probable qu'il y avait, dans le manuscrit, 8  9
lieues, et que le typographe aura lu 89, qu'il aura mis en toutes
lettres. Du saut Saint-Louis  l'embouchure de l'Outaouais, il y a en
effet huit ou neuf lieues.]

[Note 34: Le cours de l'Outaouais est dcrit par l'auteur dans son
dition de 1613, Quatrime Voyage.]

[Note 35: Le lac des Algonquins n'est autre chose que le lac des
Allumettes. On appelait les Kichesipirini Algonquins de l'Ile, ou
Sauvages de l'Ile, et, pour dsigner leur le et leur lac, on disait
l'le des Algonquins, et le lac des Algonquins. (Voir 1613, p. 320.)]

[Note 36: Depuis cet endroit jusqu'aux Joachims, c'est--dire, l'espace
d'environ dix lieues, l'Outaouais prend le nom de rivire Creuse,
au-dessus de laquelle il reste encore vingt ou vingt-cinq lieues  faire
avant de prendre la rivire Mataouan; ce qui fait  peu prs les
trente-cinq lieues que compte l'auteur.]

[Note 37: La Relation de 1650 leur donne  peu prs le mme nom avec une
terminaison sauvage, Outaoukotouemiouek: Ce sont peuples qui ne
descendent quasi jamais vers les Franois; leur langue est mesle de
l'Algonquine & de la Montagnse. La Relation de 1640, qui les appelle
Kotakoutouemi, nous apprend qu'ils demeuraient du ct du nord de la
rivire. Montant plus haut, y est-il dit (ch. X), on trouve les
Kichesipirini, les Sauvages de l'Isle, qui ont  cost dans les terres
au Nord les Kotakoutouemi.]

[Note 38: Bluets. Quoique ce mot n'ait pas trouv grce auprs de
l'Acadmie, au moins dans l'acception qu'il a ici, on le trouve employ
dans la plupart des auteurs qui ont crit sur le Canada, et en
particulier dans le P. de Charlevoix, qui lui consacre un article
spcial dans sa Description des Plantes de l'Am. Sept. XCIII, sous le
titre de BLUET DU CANADA, _Vitis idoea Canadensis, Myrti folio_. Les
botanistes d'aujourd'hui rapportent les diverses espces de Bluets au
genre Vaccinum.]

[Note 39:  cet endroit o l'on prend la rivire Mataouan pour gagner le
lac Nipissing, l'Outaouais vient en effet du Nord; mais, depuis sa
source jusqu' quelques lieues de la, il vient du nord-ouest, ou  peu
prs. Du lac Tmiscaming, ou des diffrentes sources de l'Outaouais, on
peut, comme le remarque Champlain, aller rejoindre la tte du
Saint-Maurice, et de l passer  la rivire Chomouchouan, qui va tomber
dans le lac Saint-Jean.]

[Note 40: La latitude du lieu o la rivire Mataouan se jette dans
l'Outaouais, est d'environ 46 18'. On ne peut gures s'expliquer, que
par l'imperfection de ses instruments, comment Champlain peut trouver
ici une hauteur si faible, quand deux ans auparavant, il avait plac
l'le des Allumettes au quarante-septime degr.]

         Continuant nostre chemin par terre, en laissant ladite riviere
         des Algommequins, nous passames par plusieurs lacs, o les
         sauvages portent leurs canaux jusques  ce que nous entrasmes
         dans le lac des Nipisierinij, par la hauteur de quarante-six
22/510   degrez & un quart de latitude. Et le vingt-sixiesme jour dudit
         mois[41], aprs avoir fait, tant par terre que par les lacs
         vingt-cinq lieues, ou environ. Ce faict nous arrivasmes aux
         cabannes des Sauvages, o nous sejournasmes deux jours avec
         eux. Ils nous firent fort bonne rception, & estoient en bon
         nombre: Ce sont gens qui ne cultivent la terre que fort peu. A.
         vous montre l'habit de ces peuples allant  la guerre. B. celuy
         des femmes, qui ne diffaire en rien de celuy des montaignairs,
         & Algommequins grands peuples & qui s'estendent fort dans les
         terres [42].

[Note 41: Le 26 de juillet. Toute cette phrase, videmment, doit se
rattacher  la prcdente.]

[Note 42: Voir les figures indiques par les lettres A et B.]

         Durant le temps que je fus avec eux, le Chef de ces peuples, &
         autres des plus anciens, nous festoyerent en plusieurs festins,
         selon leur coustume, & m'estoient peine [43] d'aller pescher &
         chasser, pour nous traicter le plus dlicatement qu'ils
         pouvoient. Ces dicts peuples estoient bien en nombre de sept 
         huict cent ames, qui se tiennent ordinairement sur le lac, o
         il y a grand nombre d'isles fort plaisantes, & entr'autres une
         qui a plus de six lieues de long, o il y a 3 ou 4 beaux
         estans, & nombre de belles prairies, avec de tresbeaux bois qui
         l'environnent, o il y a abondance de gibier, qui se retirent
         dans cesdits petits estangs, o les Sauvages y prennent du
         poisson. Le cost du Septentrion dudict lac est fort agrable,
         il y a de belles prairies pour la nourriture du bestail, &
         plusieurs petites rivieres qui se deschargent dans iceluy lac.

[Note 43: Mettaient peine, prenaient la peine de.]

         Ils faisoient lors pescherie dans un lac fort abondant de
23/511   plusieurs sortes de poisson, entr'autres d'un tresbon, qui est
         de la grandeur d'un pied de long, comme aussi d'autres especes,
         que les sauvages peschent pour faire seicher, & en font
         provision. Ce lac[44] a en son estendue quelque huict lieues de
         large, & vingt-cinq de long, dans lequel descend une riviere
         [45] qui vient du Norouest, par o ils vont traicter les
         marchandises que nous leur donnons en troque, & retour de leur
         Pelletries, & ce avec ceux qui y habitent [46], lesquels vivent
         de chasse, & de pescheries, pays peupl de grande quantit,
         tant d'animaux, qu'oyseaux, & poissons.

[Note 44: Ici l'auteur parle encore du lac Nipissing, qu'il fait
cependant un peu trop long.]

[Note 45: La rivire aux Esturgeons. Elle vient plutt du nord, que du
nord-ouest; mais elle se jette dans le lac Nipissing du ct du
nord-ouest, et sert de dcharge au lac Tamagaming, qui semble avoir t
la demeure des Outimagami. (Voir la note suiv.)]

[Note 46: Les Nipissiriniens, dit la Relation de 1640 (ch. X), ont au
Nord les Timiscimi, les Outimagami, les Ouachegami, les Mitchitamou, les
Outurbi, les Kiristinon, qui habitent sur les rives de la mer du Nord,
o les Nipissiriniens vont en marchandise.]

         Aprs nous avoir repos deux jours avec le chef desdits
         Nipisierinij: nous nous rembarquasmes en nos canaux, & entrames
         dans une riviere[47], par o ce lac se descharge, & fismes par
         icelle quelques trente-cinq lieues & descendismes par plusieurs
         petits saults, tant par terre, que par eau, jusques au lac
         Attigouautan[48]. Tout ce pas est encores plus mal-aggreable
         que le prcdent, car je n'y ay point veu le long d'iceluy dix
         arpens de terre labourable, sinon rochers, & pas aucunement
         montagneux. Il est bien vray que proche du lac des Attigouautan
         nous trouvasmes des bleds d'Inde, mais en petite quantit, o
         nos Sauvages furent prendre des sitrouilles qui nous semblerent
24/512   bonnes, car nos vivres commenoient  nous faillir, par le
         mauvais mesnage desdits Sauvages, qui mangrent si bien au
         commencement, que sur la fin il en restoit fort peu, encores
         que ne fissions qu'un repas le jour. Il elt vray, comme j'ay
         dit cy-dessus, que les blues, & framboises ne nous manqurent
         en aucune faon, car autrement nous eussions est en danger
         d'avoir de la necessit.

[Note 47: La rivire des Franais.]

[Note 48: Le lac Huron. Attigouautan, ou Attignaouantan, tait le nom
d'une des plus considrables tribus huronnes, la tribu de l'Ours, qui
tait la plus voisine du lac. (Relations des Jsuites; Sagard.)]

         Nous fismes rencontre de 300 hommes d'une nation que nous avons
         nommez les cheveux relevez [49], pour les avoir fort relevez, &
         agencez, & mieux peignez que nos courtisans, & n'y a nulle
         comparaison, quelque fers, & faon qu'ils y puissent apporter.
         Ce qui semble leur donner une belle apparence. Ils n'ont point
         de brayer, & sont fort decouppez par le corps, en plusieurs
25/513   faons de compartiment: Ils se paindent le visage de diverses
         couleurs, ayants les narines perces, & les oreilles bordes de
         patinostres. Quand ils sortent de leurs maisons ils portent la
         massue, je les visitay & familiarisay quelque peu, & fis amiti
         avec eux. Je donnay une hache  leur Chef, qui en fut aussi
         content, & resjouy, que si le luy eusse fait quelque riche
         prtent, & communiquant avec luy, je l'entretins sur ce qui
         estoit de son pas, qu'il me figura avec du charbon sur une
         escorce d'arbre. Il me fist entendre qu'ils estoient venus en
         ce lieu pour faire secherie de ce fruict appelle blues, pour
         leur servir de manne en hyver, & lors qu'ils ne trouvent plus
         rien. A. C. montre de la faon qu'ils s'arment allant  la
         guerre. Ils n'ont pour armes que l'arc, & la flesche, mais elle
         est faite en la faon que voyez dpainte, qu'ils portent
         ordinairement, & une rondache de cuir boullu[50], qui est d'un
         animal comme le bufle.

[Note 49: Le nom huron de ces sauvages tait Andatahouat (Sagard, Hist.
du Canada, p. 199), ou Ondataouaouat (Relat. des Jsuites). Sagard, dans
son Dictionnaire de la langue huronne, nous donne de plus les noms des
trois nations qui en dpendaient, les Chisrhonon, les Squierhonon et
les Hoindarhonon; c'taient probablement autant de tribus d'une mme
nation. Mais il est  remarquer que le nom de Cheveux-Relevs n'est
point la traduction du mot _Ondatahouat. Ondata_ ou _Onnhata_, en huron,
signifie _bois_; et il est tout  fait probable que la nation de Bois,
ou les _gens de bois_, dont parle Sagard (Hist. du Canada, p. 197), sont
les Andatahouat mmes. Ils sont, dit-il, en parlant de ces gens de
bois, dpendants des cheveux relevez & comme une mesme nation. Du mot
_Ondatahouat_, s'est form _Outaouat_, ou Outaouais, nom sous lequel on
a dsign plus tard tous les Algonquins Suprieurs. Ces Cheveux-Relevs
ne demeuraient point  l'embouchure de la rivire des Franais, o
Champlain les rencontre ici; puisque, comme il est dit un peu plus loin,
ils estoient venus en ce lieu pour faire pescherie de blues; et,
quelques annes plus tard, lorsque Sagard suit la mme route, il trouve
au mme endroit ces mmes Cheveux-Relevs, qui s'estoient venus camper,
dit-il, proche la mer douce,  dessein de traicter avec les Hurons &
autres qui retournoient de la traicte de Kebec. O tait donc la
demeure de ces peuples? Champlain, dans sa grande carte de 1632, les
place  l'ouest de la nation du Petun; ce qui porterait  croire qu'ils
occupaient cette longue pointe qui s'avance dans l lac Huron vers les
iles de Manitoualin. D'un autre ct, la Relation de 1640 place dans ces
les mmes les Outaouan, peuples venus de la nation des
Cheveux-Relevs. Ce qui est d'accord avec la Relat. de 1671, o il est
dit (ch. II, art. III), que l'le d'Ekaentouton (Manitoualin) tait
l'ancien pays des Outaouais; et avec Nicolas Perrot, qui appelle cette
le, l'ile des Outaouaks (Mmoire publ. par le P. Tailhan, p. 126). Si
l'on fait attention que l'le de Manitoualin n'est pas figure dans la
carte de Champlain, et que la mer Douce y est pose en longueur de l'est
 l'ouest, tandis qu'elle est nord-ouest sud-est, on trouvera que la
place assigne, dans cette carte, aux Cheveux-relevs, n'est pas en
contradiction avec les textes que nous avons rapports, ou du moins ne
prouve pas que les Outaouais n'aient point habit cette le, mme 
cette poque.]

[Note 50: Cuir bouilli.]

         Le lendemain nous nous separasmes, & continuasmes nostre chemin
         le long du rivage de ce lac des Attigouautan, o il y a un
         grand nombre d'isles, & fismes environ 45 lieues, costoyant
         tousjours cedit lac. Il est fort grand, & a prs de quatre cent
         [51] lieues de longueur, de l'Orient  l'Occident, & de large
         cinquante lieues, & pour la grande estendue d'iceluy, je l'ay
         nomm la Mer douce. Il est fort abondant en plusieurs especes
26/514   de trs-bons poissons, tant de ceux que nous avons, que de ceux
         que n'avons pas, & principalement des Truittes qui sont
         monstrueusement grandes, en ayant veu qui avoient jusques 
         quatre pieds & demy, & les moindres qui se voyent sont de deux
         pieds & demy. Comme ausi des Brochets au semblable, & certaine
         manire d'Esturgeon, poisson fort grand, & d'une merveilleuse
         bont. Le pays qui borne ce lac en partie est aspre du cost du
         Nort, & en partie plat, & inhabit de Sauvages, quelque peu
         couvert de bois, & de chesnes: Puis aprs nous traversames une
         baye[52] qui faict une des extremitez du lac, & fismes quelques
         sept lieues [53], jusques  ce que nous arrivasmes en la
         contre des Attigouautan[54],  un village appell Otouacha
27/515   [55], qui fut le premier jour d'Aoust, o trouvasmes un grand
         changement de pas, cestuy-cy estant fort beau, & la plus
         grande partie desert, accompagn de force collines, & de
         plusieurs ruisseaux, qui rendent ce terroir aggreable. Je fus
         visiter leurs bleds d'Inde, qui estoient pour lors fort avancez
         pour la saison.

[Note 51: C'est  peu prs trois fois la longueur que Champlain lui-mme
donne  ce lac dans sa grande carte de 1632, o cependant il le fait
dj double de ce qu'il est rellement. Il est possible qu'il ait
apprci la longueur de la mer Douce sur le nombre de journes de canots
que comptaient les sauvages depuis le pays des Hurons jusqu'au fond du
lac Michigan, ou du lac Suprieur, ou mme dans les deux runis.]

[Note 52: La baie de Matchidache, qui, avec celle de Nataouassaga, fait
l'extrmit mridionale dela baie Gorgienne.]

[Note 53: Ces sept lieues doivent s'entendre de la traverse mme de la
baie de Matchidache; autrement il est impossible de rien comprendre 
tout ce qui suit. Nous devons dire ici, une fois pour toutes, que, pour
l'intelligence de la carte du pays huron, o Champlain aborde en ce
moment, nous sommes redevables  M. le chevalier Tach d'une foule de
dcouvertes et d'observations extrmement importantes, sans lesquelles
une grande partie de ce voyage de 1615 serait reste incomprise.]

[Note 54: La contre des Attignaouantans, ou des Ours, s'tendait 
l'est et au nord-est de la baie de Nataouassaga, et se composait
principalement de la presqu'le qui spare cette baie de celle de
Matchidache. Aprs cette traverse de sept lieues, dont nous parlons dans
la note prcdente, nos voyageurs devaient naturellement aborder  la
baie du Tonnerre, comme font et ont toujours fait ceux qui, de la cte
nord du lac, viennent aborder au pays des Hurons; parce que, comme nous
le faisait observer M. Tach, cette baie est un petit port naturel et de
facile dbarquement, et que c'tait alors le point de cette cte le plus
voisin d'un emplacement de bourgade, d'aprs les recherches faites
jusqu' ce jour.]

[Note 55: Otouacha est probablement le mme que Toenchain, ou Toanch.
C'est vers cette bourgade que le P. le Caron dit la premire messe au
pays des Hurons (Sagard, Hist. du Canada, p. 224). Ce fut l aussi que
vint aborder, en 1634, le P. de Brebeuf. Je pris terre, dit-il, au port
du village de Toanch, ou de Teandeouata, o autresfois nous estions
habituez; mais ce fut avec une petite disgrace... Mes sauvages, aprs
m'avoir dbarqu,... m'abandonnrent l tout seul... Le mal estoit que
le village de Toanch avoit chang depuis mon dpart... Je m'en allay
chercher le village, que je rencontray heureusement environ  trois
quarts de lieue, ayant en passant veu avec attendrissement &
ressentiment le lieu o nous avions habit, & clbr le S. sacrifice de
la Messe trois ans durant, converty en un beau champ, comme aussi la
place du vieux village... (Relat. de ce qui s'est pass aux Hurons en
l'anne 1635). On voit par ce passage du P. de Brebeuf, que le village
de Toanch tait  un peu moins de trois quarts de lieue du port, et
l'on trouve en effet, d'aprs M. Tach,  environ un mille de la baie du
Tonnerre, les restes de ce qui devait tre le premier Toanch ou
Otouacha.]

513a

[Illustration]

         Ces lieux me semblerent tres-plaisans, au regard d'une si
         mauvaise contre, d'o nous venions de sortir. Le lendemain
         [56], je feus  un autre village appell Carmaron [57], distant
         d'iceluy d'une lieue, o ils nous reeurent fort aimablement,
         nous faisant festin de leur pain, sitrouilles, & poisson: pour
         la viande, elle y est fort rare. Le Chef du dit Village me pria
         fort d'y sejourner, ce que je ne peu luy accorder, ains m'en
         retournay  nostre Village, o la deuxiesme nuit comme j'estois
         all hors la cabanne pour fuir les puces qui y estoient en
         grande quantit, & dont nous estions tourmentez: une fille peu
         honteuse, & effrontment vint  moy, s'offrant  me faire
28/516   compagnie, dequoy je la remerciay, la renvoyant avec douces
         remonstrances, & passay la nuict avec quelques Sauvages.

[Note 56: Le 2 d'aot.]

[Note 57: Le nom de ce village tait videmment huron, comme le donne 
entendre cette expression appel Carmaron. Cependant, la langue
huronne n'ayant pas de labiales, on est en droit de supposer, ou que
Champlain aura exprim par cette orthographe ce qui paraissait approcher
davantage du mot huron, ou bien que le typographe aura mal lu le
manuscrit de l'auteur. Dans le premier cas, il faudrait
vraisemblablement lire Carouaron; puisque les Hurons ne trouvaient rien
de mieux, pour rendre la lettre _m_, que la diphthongue _ou_, et l'on
sait que, dans leur bouche, les mots _Marie, Lemoine_, devenaient
_Ouarie, Ouane_. Dans le second cas, le mot tel que Champlain l'aurait
crit, pourrait bien tre _Cannaron_; ce qui vient donner plus de
vraisemblance  cette supposition, c'est que,  une petite distance
d'Otouacha, et  peu prs dans la direction que devait naturellement
prendre Champlain pour pntrer plus avant dans le pays, se trouvait une
bourgade remarquable, appele, d'aprs les Relations, _Kontarea_, mot
qui pourrait s'crire _Conndarea_ ou simplement _Connarea_. Il va sans
dire, ici, que nous n'avons point d'autre prtention que celle de
suggrer une ide  ceux qui s'occupent de l'histoire de cette contre
si pleine de souvenirs.]

         Le lendemain [58], je party de ce Village, pour aller  un
         autre, appell Touaguainchain[59], &  un autre appell
         Tequenonquiaye[60], esquels nous fusmes reeus des habitans
         desdits lieux fort amiablement, nous faisant la meilleure chre
         qu'ils pouvoient de leurs bleds d'Inde en plusieurs faons,
         tant ce pays est tresbeau, & bon, par lequel il faict beau
         cheminer.

[Note 58: Probablement le 3 d'aot.]

[Note 59: D'aprs les persvrantes recherches de M. Tach, ce village
devait tre quelques milles  l'ouest de Carmaron, et Carmaron lui-mme
 environ une demi-lieue vers le sud-ouest de Ouenrio, ou du fond de la
baie de Pntangouchine. Il serait donc possible que Touaguainchain ft
le nom sauvage du bourg de Sainte-Madeleine, dont il est parl dans les
Relations de 1640 et de 1648, et qui, autant qu'on en peut juger par la
carte de Ducreux, devait tre dans ces environs.]

[Note 60: Ce village, qui tait comme la capitale des Attignaouantans, a
port cinq ou six noms diffrents. Mon sauvage & moy avec un autre,
dit Sagard (Hist. du Canada, p. 208), tinsmes le chemin de
_Tequeunonkiaye_, autrement nomm _Quieuindohian_, par quelques Franois
la Rochelle, & par nous la ville de sainct Gabriel, pour estre la
premire ville du pays dans laquelle je fois entr, elle est aussi la
principale, & comme la gardienne & le rempart de toutes celles de la
Nation des Ours, & o se dcident ordinairement les affaires de plus
grande importance. Ce lieu est assez bien fortifi  leur mode, & peut
contenir environ deux ou trois cens mesnages, en trente ou quarante
cabanes qu'il y a. Quelques annes aprs, La Rochelle portait le nom
d'Ossossan, et les Pres Jsuites y tablissaient une mission et une
rsidence sous le titre de l'Immacule-Conception. Cette bourgade a donc
port les diffrents noms sauvages de Tequeunonkiaye, de Quieuindohian
et d'Ossossan, sans compter les noms franais de La Rochelle, de
Saint-Gabriel et de La Conception. Elle tait, de toutes celles de la
nation des Ours, la plus proche voisine des Hyroquois (Sag. _ibid_. p.
214), et  environ quatre lieues d'Otouacha, ou, si l'on veut, de la
baie du Tonnerre, par consquent  deux bonnes lieues plus au sud que
Carmaron.]

         De l, je me fis conduire  Carhagouha[61], ferm de triple
         pallissade de bois, de la hauteur de trente cinq pieds pour
         leur deffence & conservation: auquel Village estoit le Pre
29/517   Joseph demeurant, & que nous y trouvasmes, estant fort aise
         de le voir en sant, ne l'estant pas moins de sa part, qui
         n'esperoit rien moins que de me veoir en ce pas. Et le 12e
         jour d'Aoust, le R. P. clbra la saincte Messe[62], & y fut
         plant une Croix proche d'une petite maisonnette [63], separe
         du village que les Sauvages y bastirent pendant que j'y
         sejournay[64], en attendant que nos gens s'apprestoient, & se
         preparoient pour aller  la guerre,  quoy ils furent fort
         longtemps.

[Note 61: Carhagouha ne devait pas tre  une grande distance du point
o l'auteur avait abord; car, pour qu'il y et quatorze lieues de
Carhagouha jusqu'au point le plus loign du pays huron, il fallait que
ce village ft situ vers le nord de la contre des Attignaouantans.
C'est ce que prouve du reste ce passage de Sagard; Auparavant nous, ny
Prestres, ny Religieux n'y avoit mis le pied que le seul P. Joseph le
Caron, qui y dit la premire messe vers la bourgade de Toenchain [ou
Otouacha]. (Hist. du Canada, p. 224.)]

[Note 62: Le Mmoire des Rcollets de 1637 (Archives de Versailles) dit
que la messe fut clbre dans ce village le 10 d'aot, et qu'au dit
lieu la messe ne s'tait point encore dite. Il est difficile de savoir
qui a raison; cependant, cette relation dtaille et suivie que
Champlain publie peu de temps aprs les vnements, semble mriter plus
d'attention, qu'un mmoire fait plus de vingt ans aprs et dans lequel
une date n'tait pas absolument d'une grande importance. Cette messe
n'tait pas la premire dite au pays des Hurons, si l'on en croit le
Frre Sagard, qui assure que le P. le Caron dit la premire Messe vers
la bourgade de Toenchain. (Hist. du Canada, p. 224.)]

[Note 63: Ce fut l la premire chapelle construite au pays des Hurons;
celle de 1623 tait la seconde (Hist. du Canada, p. 224), et celle des
Jsuites, en 1635, fut la troisime.]

[Note 64: Champlain tait arriv  Carhagouha vers le 4 ou le 5, et il
n'en repartit que le 14; il y demeura donc une dizaine de jours.]

         Et voyant une telle longueur qu'ils apportoient  faire leur
         gros, & que j'aurois du temps pour visiter leur pays: je me
         deliberay de m'en aller  petites journes de village en
         village  Cahiagu[65], ou debvoit estre le rendez-vous de
         toute l'arme, distant de Carhagouha de quatorze lieues, &
         partismes de ce Village le 14 d'Aoust, avec dix de mes
         compagnons.

[Note 65: Cahiagu est videmment le nom huron de Saint-Jean-Baptiste,
qui, suivant les Relations, tait le bourg principal des Arendaronons,
ou tribu de la Roche. Les Arendaronons sont une des quatre nations qui
composent ceux qu' proprement parler on nomme Hurons: elle est la plus
Orientale de toutes, & est celle qui la premire a dcouvert les
Franois, &  qui en suite appartenoit la traitte selon les loix du
pays. Ils en pouvoient jouir seuls, neantmoins ils trouverent bon d'en
faire part aux autres nations, se retenant toutefois plus
particulirement la qualit de nos aliez, & se portans en cette
consideration  la protection des Franois, lors que quelque malheur est
arriv. C'est o feu monsieur de Champlain s'arresta plus long temps au
voyage qu'il fit icy haut, il y a environ 22 ans, & o sa rputation vit
encore dans l'esprit de ces peuples barbares, qui honorent mesme aprs
tant d'annes plusieurs belles vertus qu'ils admiroient en luy, &
particulirement sa chastet & continence envers les femmes... Cette
alliance si particuliere que ces peuples Arendaronons ont avec les
Franois nous avoit souvent donn la pense de leur aller communiquer
les richesses de l'Evangile, mais le deffaut de langue nous avoit
tousjours empesch de pousser jusques l, nous estant trouvez engagez de
premier abord  nostre premire demeure, qui estoit situe  l'autre
extrmit du pays toute oppose. Cette anne nous estant trouvez assez
forts pour cette entreprise, nous y avons commenc une mission, qui a eu
dans son ressort trois bourgs: de S. Jean Baptiste, de S. Joachim, & de
Saincte Elizabeth. Les Pres Antoine Daniel & Simon le Moine en ont eu
le soin. Ils firent leur premire demeure & la plus ordinaire dans le
bourg plus peupl de S. Jean Baptiste, y ayant plus  travailler.
(Relat. du pays des Hurons, 1639-40, ch. IX.)]

30/518   Je visitay cinq des principaux Villages [66], fermez de
         pallissades de bois, jusques  ce qu' [67] Cahiagu, le
         principal Village du pas, o il y a deux cents cabannes asss
         grandes, o tous les gens de guerre se debvoient assembler. Or
         en tous ces Villages ils nous reeurent fort courtoisement avec
         quelque humble accueil. Tout ce pays o je fus par terre
         contient quelque 20  30 lieues, & est trs-beau, soubs la
         hauteur de quarante quatre degrez & demy de latitude, pays fort
         desert, o ils sement grande quantit de bleds d'Inde, qui y
         vient trs-beau, comme aussi des sitrouilles, herbe au Soleil,
         dont ils font de l'huille de la graine: de laquelle huille ils
         se frottent la teste. Le pays est fort travers de ruisseaux
         qui se deschargent dedans le lac. Il y a force vignes & prunes,
         qui sont tresbonnes, framboises, fraises, petites pommes
         sauvages, noix & une manire de fruict, qui est de la forme, &
         couleur de petits citrons, & en ont aucunement le goust, mais
         le dedans est tresbon, est presque semblable  celuy des
31/519   figues. C'est une plante qui les porte, laquelle  la hauteur
         de deux pieds & demy, chacune plante n'a que trois  quatre
         feuilles pour le plus, & de la forme de celle du figuier, &
         n'aporte que deux pommes chacun pied. Il y en a quantit en
         plusieurs endroits, & en est le fruict tresbon, & de bon
         goust[68]: les chesnes, ormeaux, & hestres, y sont en quantit,
         y ayans dedans ce pays force sapinieres, qui est la retraicte
         ordinaire des perdrix, & lapins. Il y a aussi quantit de
         cerises petites & merises, & les mesmes especes de bois que
         nous avons en nos forests de France, sont en ce pays-l. A la
         vrit ce terroir me semble un peu sablonneux, mais il ne
         laisse pas d'estre bon pour cet espece de froment. Et en ce peu
         de pays j'ay recogneu qu'il est fort peupl d'un nombre infiny
         d'ames, sans en ce comprendre les autres contres, o je n'ay
         pas est, qui sont, au rapport commun, autant ou plus peuples,
         que ceux cy-dessus: Me representant que c'est grand dommage que
         tant de pauvres cratures vivent, & meurent sans avoir la
         cognoissance de Dieu, & mesmes sans aucune Religion ny Loy,
         soit divine, Politique, ou Civille, establie parmy eux. Car ils
         n'adorent, & ne prient, aucune chose, du moins en ce que j'ay
         peu recognoistre en leur conversation: Ils ont bien encore
         quelque espece de crmonie entr'eux, que je descriray en son
         lieu, comme pour ce qui est des mallades, ou pour savoir ce
32/520   qui leur doibt arriver, mesme touchant les morts: mais ce sont
         de certains personnages estans parmy eux qui s'en veulent faire
          croire, tout ainsi que faisoient, ou se faisoit du temps des
         anciens Payens qui se laissoient emporter aux persuasions des
         enchanteurs, & devins, neantmoins la pluspart de ces peuples ne
         croyent rien de ce qu'ils font, & disent. Ils sont assez
         charitables entr'eux, pource qui est des vivres: mais au reste,
         fort avaricieux. Ils ne donnent rien pour rien. Ils sont
         couverts de peaux de Cerfs, & Castor, qu'ils traictent avec les
         Algommequins, & Nipisierinij, pour du bled d'Inde, & farines
         d'iceluy.

[Note 66: Ces cinq principaux villages palissads taient presque tous
situs sur la frontire du ct des Iroquois. A part Tequenonkiaye et
Carhagouha, qu'il venait de visiter, il dut passer par Scanonahenrat,
qui formait  lui seul la nation des Tohontahenrat, et par Teanaustaya,
chef-lieu des Attignenonghac. L'auteur compte sans doute Cahiagu pour
le cinquime; car, en passant par Teanaustay, il devait naturellement
laisser de ct Taenhatentaron, appel plus tard Saint-Ignace, qui tait
 deux bonnes lieues plus au nord, et qui complte le nombre de villages
palissads que compte Champlain lui-mme un peu plus loin.]

[Note 67: Dans l'dition de 1632, on a corrig en mettant simplement:
_jusques  Cahiagu_.]

[Note 68: Le fruit de cette plante (Podophyllum peltatum, LINN.), que
l'on appelle citronnier, dans le pays, est bon  manger; mais la racine
est un poison violent, dont les sauvages se servaient quelquefois quand
ils ne pouvaient survivre  leur chagrin. (Catal. des Plantes Canad.
contenues dans l'herbier de l'Univ. Laval, par l'abb O. Brunet, prem.
livraison, p. 15.)]

         Le dixseptiesme jour d'Aoust j'arrivay  Cahiagu, o je fus
         reeu avec grande alegresse, & recognoissance de tous les
         Sauvages du pays, qui avoient rompu leur desseing, pensant ne
         me revoir plus, & que les Iroquois m'avoient pris, comme j'ay
         dict cy-dessus, qui fut cause du grand retardement qui se
         trouva en ceste expdition, jusques l mesmes qu'ils avoient
         remis la partie  l'autre anne suivante: Sur lesquelles
         entrefaictes ils reeurent nouvelles comme certaine nation de
         leurs alliez [69], qui habitent  trois bonnes journes plus
33/521   haut que les Entouhonorons[70], ausquels[71] les Iroquois font
         aussi la guerre, lesquels aliez les vouloient assister en ceste
         expedition de cinq cens bons hommes, & faire alliance, & jurer
         amiti avec nous, ayants grand desir de nous voir, & que nous
         fissions la guerre tous ensemble, & dont ils tesmoignoient
         avoir du contentement de nostre cognoissance, & moy d'avoir
         trouv cette opportunit, pour le desir que j'avois de savoir
         des nouvelles de ce pays-l: qui n'est qu' sept journes, d'o
         les Flamens vont traicter sur le quarentiesme degr, lesquels
         Sauvages[72], assistez des Flamens, leur font la guerre, & les
         prennent prisonniers, & les font mourir cruellement, comme de
         faict ils nous dirent que l'anne passe faisant la guerre, ils
         prirent trois desdicts Flamens qui les assistoient, comme nous
         faisons les Attigouautan: & qu'au combat, il en fut tu un des
         leurs. Neantmoins ils ne laisserent pas de renvoyer les trois
         Flamens prisonniers, sans leur faire aucun mal, croyans que ce
         fussent des nostres, encores qu'ils n'eussent aucune
         cognoissance de nous, que par oy dire, n'ayans jamais veu de
         Chrestien: car autrement ces trois prisonniers n'eussent pas
         pass  si bon march, ny ne passeront, s'ils en peuvent
         prendre, & atraper. Ceste nation est fort belliqueuse,  ce que
34/522   tiennent ceux de la nation des Attigouotans, il n'y a que trois
         Villages qui sont au millieu de plus de 20 autres, ausquels
         ils font la guerre, ne pouvant avoir de secours de leurs amis,
         d'autant qu'il faut passer par le pays [de] ces
         Chouontouarouon[73], qui est fort peupl, ou bien faudroit
         prendre un bien grand tour de chemin.

[Note 69: Champlain, dans sa grande carte de 1632, les appelle
Carantouanais. C'est une nation, dit-il (_Table_ de la carte, p. 8),
qui s'est retire au Midy des Antouhonorons, en trs beau & bon pas, o
ils sont fortement logez, & sont amis de toutes les autres nations, fors
desdits Antouhonorons, desquels ils ne sont qu' trois journes. Ce nom
de Carantouanais n'tait probablement que le nom particulier ou d'une
tribu, ou d'un village de la nation des Andastes, ou Andastoronons.
Andasto, dit le P. Ragueneau (Rel. des Hurons, 1647-8, ch. VIII),
est un pays au del de la Nation Neutre, loign des Hurons en ligne
droite prs de cent cinquante lieues, au Sud-est quart de Sud des
Hurons... Ce sont peuples de langue Huronne, & de tout temps alliez de
nos Hurons. Ils sont trs-belliqueux, & comptent en un seul bourg treize
cens hommes portans armes... Plusieurs europens s'estans mis sous la
protection du Roy de Sude, ont appell ce pays-l Nouvelle Sude. Nous
avions jug autrefois que ce fust une partie de la Virginie. De ce qui
prcde, et de l'examen attentif des cartes anciennes, on peut conclure
que les Carantouanais, ou Andastes, s'taient tablis assez prs de la
rivire Susquehanna, vers le sud-est de la Pensylvanie. C'est aussi
l'opinion de M. Ferland (Cours d'Hist. du Canada, I, p. 174).]

[Note 70: Ces Entouhonorons, que l'auteur appelle un peu plus loin
Chouontouaronons sont les mmes que les Sountouaronons ou
Tsountouaronons, appels plus souvent Tsonnontouans.]

[Note 71: Auxquels alis; car, d'aprs Champlain lui-mme (Table de la
carte de 1632, p. 8), les Entouhonorons, conjointement avec les Iroquois
proprement dits, faisoient la guerre par ensemble  toutes les autres
nations, except  la nation Neutre. ]

[Note 72: Les Iroquois, et trs-probablement les Agniers, avec lesquels
les Andastes eurent souvent des dmls.]

[Note 73: Faut-il ici suppler _de_, et lire de ces Chouontouaronon? ou
bien mettre tout bonnement _des_  la place de _ces_, comme on a fait
dans l'dition de 1632? Nous osons croire que le premier mode de
correction vaut mieux; parce que le mot _Chouontouaronon_ est
l'quivalent de Entouhoronon. Il est bien vident, en effet que
_Chouontouaronon, Souontouaronon, Sountouaronon, Tsountouaronon_, ne
sont que des orthographes diffrentes du nom des Tsonnontouans, que
Champlain appelle Entouhonorons, ou plutt Entouhoronons. D'ailleurs, si
Champlain avait voulu parler ici d'une autre nation, il devait
naturellement dire qu'elle tait l'ennemie des Carantouanais, et ne pas
se contenter de remarquer qu'elle tait fort peuple.]

         Arriv que je fus en ce Village, o il me convint sejourner,
         attendant que les hommes de guerre vinsent des Villages
         circonvoisins pour nous en aller au plustost qu'il nous seroit
         possible, pendant lequel temps on estoit tousjours en festins,
         & dances, pour la resjouyssance en laquelle ils estoient de
         nous voir si resolus de les assister en leur guerre, & comme
         s'asseurant desja de leur victoire.

         La plus grande partie de nos gens assemblez nous partismes du
         village le premier jour de Septembre, & passasmes sur le bord
         d'un petit lac [74], distant dudit village de trois lieues, o
         il se fait de grandes pescheries de poisson, qu'ils conservent
         pour l'hyver. Il y a un autre lac [75] tout joignant, qui a
35/523   vingt-six lieues de circuit, descendant dans le petit par un
         endroict, o se faict la grande pesche dudit poisson, par le
         moyen de quantit de pallissades, qui ferme presque le
         destroit, y laissant seulement de petites ouvertures, o ils
         mettent leurs fillets, o le poisson se prend, & ces deux lacs
         se deschargent dans la mer douce. Nous sejournasmes quelque peu
         en ce lieu pour attendre le reste de nos Sauvages, o estans
         tous assemblez avec leurs armes, farines, & choses necessaires:
         on se dlibra de choisir des hommes des plus resolus qui se
         trouveroient en la trouppe, pour aller donner advis de nostre
         partement  ceux qui nous debvoient assister des cinq cents
         hommes pour nous joindre, affin qu'en un mesme temps nous nous
         trouvassions devant le fort des ennemis. Ceste dlibration
         prinse, ils despescherent deux canaux, avec douze Sauvages des
         plus robustes, & par mesme moyen l'un de nos truchements [76]
         qui me pria luy permettre faire le voyage: ce que facillement
         je luy accorday, puisque de sa volont il y estoit port, & par
         ce moyen verroit leur pays, & pourroit recognoistre les peuples
         qui y habitent. Le danger n'estoit pas petit, d'autant qu'il
         faloit passer par le milieu des ennemis. Ils partirent le 8
         dudit mois, & le dixiesme ensuivant il fit une forte gele
         blanche. Nous continuasmes nostre chemin vers les ennemis, &
         fismes quelque cinq  six lieues dans ces lacs [77], & de l
         les sauvages portrent leurs canaux environ dix lieues par
36/524   terre, & rencontrasmes un autre lac[78] de l'estendue de six 
         sept lieues de long, & trois de large. C'est d'o sort une
         riviere[79] qui se va dcharger dans le grand lac des
         Entouhonorons, & ayans travers ce lac, nous passasmes un saut
         d'eau, continuant le cours de ladite riviere, tousjours aval,
         environ soixante quatre lieues, qui est rentre [80] dudit lac
         des Entouhonorons & allans, nous passasmes cinq saults par
         terre. Les uns de quatre  cinq lieues de long, & passasmes par
         plusieurs lacs, qui sont d'assez belles estendues, comme aussi
         ladicte riviere qui passe parmy, est fort abondante en bons
         poissons, estant certain que tout ce pas est fort beau, &
         plaisant. Le long du rivage il semble que les arbres ayent est
         plantez par plaisir, en la pluspart des endroicts: aussi que
         tous ces pays ont est habitez au temps pass de Sauvages, qui
         depuis ont est contraincts l'abandonner pour la crainte de
         leurs ennemis. Les vignes, & noyers, y sont en grande quantit,
         les raisins viennent de maturit: mais il y reste tousjours une
         aigreur fort acre, que l'on sent  la gorge en le mangeant en
         quantit. Ce qui provient  faute d'estre cultivez: ce qui est
         desert en ces lieux est assez agrable. La chasse des Cerfs, &
         Ours, y est frquente, & pour l'exprience nous y chassasmes, &
         en prismes un assez bon nombre en dessendans, & pour ce faire
         ils se mettoient quatre ou cinq cents sauvages en haye dans le
37/525   bois, jusques  ce qu'ils eussent attaint certaines pointes qui
         donnent dans la riviere, & puis marchant par ordre ayant l'arc
         & la flesche en la main, en criant & menant un grand bruit pour
         estonner les bestes, ils vont tousjours jusques  ce qu'ils
         viennent au bout de la pointe. Or tous les animaux qui se
         trouvent entre la pointe & les chasseurs sont contraints de se
         jetter  l'eau, sinon qu'ils passent  la mercy des flesches
         qui leur sont tires par les chasseurs, & cependant les
         Sauvages qui sont dans les canaux posez & mis exprez sur le
         bord du rivage, s'approchant facillement des Cerfs, & autres
         animaux chassez & harassez & fort estonnez: lors les chasseurs
         les tuent facillement avec des lames d'espes, emmanches au
         bout d'un bois, en faon de demie picque, & font ainsi leur
         chasse: comme aussi au semblable dans les isles, o il y en a
         quantit. Je prenois un singulier plaisir  les voir ainsi
         chasser, remarquant leur industrie. Il en fut tu beaucoup de
         coups d'arquebuse, dont ils s'estonnoient fort: mais il arriva
         de malheur qu'en tirant un Cerf, par mesgarde un sauvage se
         rencontra devant le coup, & fut bless d'une arquebusade, n'y
         pensant nullement, comme il est  presupposer, dont il s'ensuit
         une grande rumeur entr'eux, qui neantmoins s'appaisa, en
         donnant quelques presens au blesse, qui est la faon ordinaire
         pour appaiser, & amortir les querelles & o le bless
         decederoit, on fait les presens, & dons, aux parens de celuy
         qui aura est tu. Pour le gibier, il est en grande quantit,
38/526   lors de sa saison. Il y a aussi force grues [81], blanches
         comme signes, & d'autres especes d'oiseaux, semblables  ceux
         de France.

[Note 74: Le lac Couchichine, dans lequel se dcharge le lac Simcoe, et
qui se dcharge lui-mme dans le lac Huron par la rivire de
Matchidache, ou Severn. Il ne devait pas y avoir trois lieues de
Cahiagu  ce lac; mais il est clair qu'on ne mit les canots  l'eau que
vers le Dtroit, o se faisait la grande pesche de poisson, puisqu'on
ne fit que passer sur le bord de ce petit lac. Or de ce lieu 
Cahiagu il pouvait y avoir trois lieues, ou environ.]

[Note 75: Le lac Simcoe, dont le nom sauvage parat avoir t
Ouentaronk, et que l'on a appel aussi lac aux Claies, probablement 
cause de ce mode particulier d'y faire la pche.]

[Note 76: tienne Brl. (Voir, plus loin, le voyage de 1618.)]

[Note 77: La traverse du lac Simcoe, de l'ouest  l'est, est d'environ
cinq lieues.]

[Note 78: Le lac  l'Esturgeon _(Sturgeon lake)_ a environ cinq ou six
lieues de long, et, en certains endroits, trois lieues de large, quoique
ce ne soit point sa largeur moyenne. De ce lac qui n'est qu' sept ou
huit lieues du lac Simcoe, jusqu'aux Mille-Isles, en suivant les
nombreux dtours de la rivire Otonabi, de celle de Trent et de la baie
de Quint, il y a  peu prs soixante-quatre lieues, comme trouve
l'auteur.]

[Note 79: La partie suprieure de cette rivire, jusqu'au point o elle
se dcharge dans le lac au Riz _(Rice lake)_, s'appelle aujourd'hui
Otonabi, le reste, jusqu' la baie de Quinte, porte le nom de rivire
Trent.]

[Note 80: Cette entre du lac Ontario, est parseme d'un si grand nombre
d'les, qu'on lui a donn le nom de Mille-Isles.]

[Note 81: Nous avons, dit Charlevoix, des grues de deux couleurs: les
unes sont toutes blanches, les autres d'un gris de lin. (Journal
historique, lettre IX.--Voir Ornithologie du Canada, par J. M. Lemoine,
p. 320.)]

         Nous fusmes  petites journes jusques sur le bord du lac des
         Entouhonorons, tousjours chassant, comme dit est cy-dessus, o
         estans, nous fismes la traverse en l'un des bouts, tirant 
         l'Orient, qui est l'entre de la grande riviere Sainct Laurens,
         par la hauteur de quarante-trois degrez[82] de latitude, o il
         y a de belles isles fort grandes en ce passage. Nous fismes
         environ quatorze lieues[83] pour passer jusques  l'autre cost
         du lac, tirant au Su, vers les terres des ennemis. Les Sauvages
         cachrent tous leurs canaux dans les bois, proches du rivage:
         nous fismes par terre quelque quatre lieues sur une playe de
         sable, o je remarquay un pays fort agrable, & beau, travers
         de plusieurs petits ruisseaux, & deux petites rivieres[84] qui
         se deschargent au susdit lac, & force estangs & prairies, o il
         y avoit un nombre infiny de gibier, & force vignes, & beaux
         bois, grand nombre de Chastaigners, dont le fruict estoit
39/527   encore en leur escorce. Les Chastaignes sont petites, mais d'un
         bon goust. Le pays est remply de forests, sans estre desert,
         pour la pluspart de ce terroir. Tous les canaux estans ainsi
         cachez, nous laissasmes le rivage du lac, qui a quelque
         quatre-vingt lieues de long, & vingt-cinq de large [85]. La
         plus grande partie duquel est habit de Sauvages sur les costes
         des rivages d'iceluy, & continuasmes nostre Chemin par terre,
         environ vingt-cinq  30 lieues: Durant quatre journes nous
         traversames quantit de ruisseaux, & une riviere[86],
         procdante d'un lac qui se descharge dans celuy des
         Entouhonorons. Ce lac est de l'estendue de 25 ou 30 lieues de
         circuit, o il y a de belles isles, & est le lieu o les
         Iroquois ennemis font leur pesche de poisson, qui est en
         abondance.

[Note 82: Quarante-quatre degrs et quelques minutes.]

[Note 83: De la baie de Quinte  l'embouchure de la rivire Chouaguen ou
_Oswego_, la petite flotte n'aurait eu galement que quatorze lieues de
traverse, et ce serait bien le chemin que prendraient aujourd'hui les
vaisseaux  vapeur. Mais nos sauvages avaient toutes sortes de raisons
pour ne point traverser dans cette direction. D'abord avec leurs petits
canots, si commodes d'ailleurs pour ces sortes d'expditions, ils ne se
hasardaient pas facilement sur ces mers intrieures, qu'un coup de vent
peut rendre, en un instant, redoutables mme aux plus gros vaisseaux.
Ensuite une traverse aussi directe les mettait au coeur du pays ennemi,
sans qu'ils eussent pu cacher ou dguiser leur marche, et leur tait
toute chance de retraite, parce qu'il n'et pas t possible de bien
cacher leurs canots. On dut donc passer d'le en le jusqu' cette
pointe que l'on a appele, pour les raisons que nous venons de
mentionner, pointe  la Traverse (aujourd'hui _Stoney point_); et il est
 regretter que nos gographes modernes n'aient pas respect un nom
aussi significatif. Cette pointe est  peu prs au sud-est de l'entre
de la baie de Quint; mais il faut remarquer que Champlain, dans sa
carte de 1632, la place vers le sud; ce qui peut rendre compte de cette
expression _tirant au Su_.]

[Note 74: Probablement la rivire des Sables et la rivire  la Famine
(aujourd'hui _Salmon river_), qui sont  quatre ou cinq lieues l'une de
l'autre.]

[Note 85: Le lac Ontario a environ soixante-dix lieues de long, sur
dix-sept ou dix-huit de large, dans ses plus grandes dimensions.]

[Note 86: La rivire Chouaguen, ou Ochouaguen; les Anglais disent
Oswego. Le lac dont parle ici Champlain, et qui se dcharge dans le lac
Ontario par cette rivire, est celui d'Oneida, ou lac des Onneyouts; son
nom propre tait, en iroquois, _Tchiroguen._]

         Le 9 du mois d'Octobre nos Sauvages allant pour descouvrir
         rencontrrent 11 Sauvages qui[87] prirent prisonniers, 
         savoir 4 femmes, trois garons, une fille, & trois hommes, qui
         alloient  la pesche de poisson, eslongnez du fort des ennemis
         de quelque quatre lieues. Or est  noter que l'un des chefs
         voyant ces prisonniers couppa le doigt  une de ces pauvres
         femmes pour commencer leur supplice ordinaire: surquoy je
         survins sur ces entrefaittes, & blasm le Capitaine Yroquet,
         luy representant que ce n'estoit l'acte d'un homme de guerre,
         comme il se disoit estre, de se porter cruel envers les femmes,
         qui n'ont deffence aucune que les pleurs, lesquelles  cause de
40/528   leur imbecilit, & foiblesse, on doibt traicter humainement.
         Mais au contraire que cet acte fera jug provenir d'un courage
         vil & brutal, & que s'il faisoit plus de ces cruautez, qu'il ne
         me donneroit courage de les assister, ny favoriser, en leur
         guerre: A quoy il me rpliqua pour toute responce, que leurs
         ennemis les traictoient de mesme faon. Mais puis que ceste
         faon m'apportoit du dplaisir, il ne feroit plus rien aux
         femmes, mais bien aux hommes, puis que cela ne nous estoit
         aggreable.

[Note 87: Qu'ils.]

         Le lendemain, sur les trois heures aprs Midy, nous arrivasmes
         devant le fort[88] de leurs ennemis, o les Sauvages firent
         quelques escarmouches les uns contre les autres: encore que
         nostre desseing ne fust de nous descouvrir jusques au
         lendemain: mais l'impatience de nos Sauvages ne le peust
         permettre, tant pour le desir qu'ils avoient de veoir tirer sur
         leurs ennemis, comme pour delivrer quelques-uns des leurs qui
         s'estoient par trop engagez, & qui estoient poursuivis de fort
         prs. Lors je m'approchay, & y fus, mais avec si peu d'hommes
         que j'avois: neantmoins nous leur montrasmes ce qu'ils
         n'avoient jamais veu, ny oy. Car aussi-tost qu'ils nous
         veirent, & entendirent les coups d'harquebuse, & les balles
         siffler  leurs oreilles, ils se retirrent promptement en leur
         fort, emportant leurs morts, & blessez, en ceste charge, & nous
         aussi semblablement fismes la retraite en nostre gros, avec
         cinq ou six des nostres blessez, dont l'un y mourut.

[Note 88: A en juger par l'espace que nos guerriers ont jusqu'ici
parcouru, c'est--dire, vingt-cinq ou trente lieues, d'aprs
l'estimation de Champlain, et par les indications de la carte de 1632,
ce fort devait tre  une petite distance du fond du lac de Canondaguen,
ou _Canandaiga_, et vers le sud du lac Honeoye, dans le comt
d'Ontario.]

41/529   Cela estant faict, nous nous retirasmes  la porte d'un canon,
         hors de la veue des ennemis, neantmoins contre mon advis, & ce
         qu'ils m'avoient promis. Ce qui m'esmeut  leur dire & user de
         parolles assez rudes, & fascheuses, affin de les inciter  se
         mettre en leur devoir, prevoyant que si toutes choses alloient
          leur fantaisie, & selon la conduitte de leur conseil, il n'en
         pouvoit russir que du mal  leur perte & ruyne. Neantmoins je
         ne laissay pas de leur envoyer, & proposer, des moyens dont il
         falloit user, pour avoir leurs ennemis, qui fut de faire un
         Cavallier avec de certains bois, qui leur commanderoit par
         dessus leurs pallissades: sur lequel on poseroit quatre ou cinq
         de nos harquebusiers, qui tireroient force harquebusades par
         dessus leurs pallissades & galeries, qui estoient bien munies
         de pierres, & par ce moyen on deslogeroit les ennemis qui nous
         offenoient de dessus leurs galleries, & cependant nous
         donnerions ordre d'avoir des ais pour faire une manire de
         mantelets, pour couvrir & garder nos gens des coups de flesche,
         & de pierre, dont ils usoient ordinairement. Lesquelles choses,
          savoir ledit Cavalier & les mantelets se pourroient porter 
         la main, & force d'hommes, & y en avoir un fait en telle sorte,
         que l'eau ne pouvoit pas estaindre le feu que l'on y
         appliqueroit devant le fort, & cependant ceux qui seroient sur
         le Cavalier feroient leur devoir avec quelques arquebusiers qui
         y seroient logs, & en ce faisant nous nous deffendrions en
         sorte, qu'ils ne pourroient aprocher pour esteindre le feu que
         nous y appliquerions  leurs clostures. Ce qu'ils trouverent
42/530   bon, & fort  propos, & y firent travailler  l'instant suivans
         mon advis. Et de faict, le lendemain [89] ils se mirent en
         besongne, les uns  coupper du bois, les autres  l'amasser,
         pour bastir, & dresser, lesdits Cavalliers, & mantelets: ce qui
         fut promptement excut, & en moins de quatre heures, horsmis
         du bois dont ils amasserent bien peu pour brusler contre leurs
         pallissades, affin d'y mettre le feu. Ils esperoient que ledit
         jour les cinq cents hommes promis viendroient, desquels
         neantmoins on se doutoit, parce qu'ils ne s'estoient point
         trouvez au rendez vous, comme on leur avoit donn charge, &
         qu'ils l'avoient promis. Ce qui affligeoit fort nos Sauvages:
         Mais voyants qu'ils estoient en assez bon nombre pour prendre
         leur fort, sans autre assistance, & jugeant de ma part que la
         longueur en toutes affaires est tousjours prejudiciable, du
         moins  beaucoup de choses. Je le[90] pressay d'attaquer ledit
         fort, leur remonstrant que les ennemis ayant recogneu leurs
         forces, & de nos armes, qui peroient ce qui estoit 
         l'espreuve des flches, ils commencrent  se barricader, & 
         eux couvrir de bonnes pices de bois, dont ils estoient bien
         munis, & leur Village remply, & que le moins temporiser estoit
         le meilleur, comme de fait ils y remdirent fort bien: car
         leur Village estoit enclos de quatre bonnes pallissades de
         grosses pices de bois, entrelasses les unes parmy les autres,
         o il n'y avoit pas plus de demy pied d'ouverture entre-deux,
         de la hauteur de trente pieds, & les galleries, comme en
         manire de parapel qu'ils avoient garnis de doubles pices de
43/531   bois,  l'espreuve de nos harquebusades, & proche d'un estang
         qu'ils estoient, o l'eau ne leur manquoit aucunement, avec
         quantit de gouttires qu'ils avoient mises entre-deux,
         lesquelles jettoient l'eau au dehors, & la mettoient par dedans
          couvert pour estaindre le feu. Voila en effect la faon dont
         ils usent, tant en leurs fortifications qu'en leurs deffences,
         & bien plus forts que les villages des Attigouautan, & autres.

[Note 89: Le 11 octobre.]

[Note 90: Les.]

         Nous nous approchasmes pour attaquer ce village, faisant porter
         nostre Cavallier par 200 hommes les plus forts, qui le poserent
         devant ce village,  la longueur d'une picque, o je fis monter
         trois [91] harquebusiers, bien  couvert des flesches &
         pierres, qui leur pouvoient estre tires, & jettes. Cependant
         l'ennemy ne laissa pour cela de tirer un grand nombre de
         flesches, qui ne manqurent point, & quantit de pierres qu'ils
         jettoient par dessus leurs pallissades. Neantmoins la multitude
         infinie des coups d'harquebuse les contraignirent de desloger,
         & d'abandonner leurs galleries, par le moyen, & faveur, d'un
         Cavallier qui les descouvroit, & ne s'osoient descouvrir, ny
         montrer, combattans  couvert. Et comme on portoit le Cavalier,
         au lieu d'apporter les mantelets par ordre, & celuy o nous
         debvions mettre le feu, ils les abandonnrent, & se mirent 
         crier contre leurs ennemis, en tirant des coups de flesches
         dedans le fort, qui,  mon oppinion, ne faisoient pas beaucoup
         de mal aux ennemis. Mais il faut les excuser, car ce ne sont
44/532   pas gens de guerre, & d'ailleurs qu'ils ne veulent point de
         discipline, ny de correction, & ne font que ce qui leur
         semblent bon. C'est pourquoy inconsidrment un d'entr'eux mist
         le feu au bois, contre le fort de leurs ennemis, & tout au
         rebours de bien, & contre le vent, tellement qu'il ne fin:
         aucun effect.

[Note 91: L'dition de 1632 porte _quatre_, au lieu de _trois_. Dans le
dessin qui reprsente le cavalier devant le fort, on en distingue sept.]

532a     [Illustration]

         Le feu donc pass, la pluspart des Sauvages commencrent 
         apporter le bois contre les pallissades, mais en petite
         quantit qui feut cause que le feu, si peu fourny de bois ne
         peut faire grand effect: aussi que le dsordre survint entre ce
         peuple, tellement qu'on ne se pouvoit entendre: ce qui
         m'affligeoit fort, j'avois beau crier  leurs oreilles & leur
         remonstrer au mieux qu'il m'estoit possible le danger o ils se
         mettoient par leur mauvaise intelligence, mais ils
         n'entendoient rien pour le grand bruit qu'ils faisoient, &
         voyant que c'estoit me rompre la teste de crier, & que mes
         remonstrances estoient vaines, & ne pouvant remdier  ce
         dsordre, ny faire davantage: je me resolu avec mes gens de
         faire ce qui me seroit possible, & tirer sur ceux que nous
         pourrions dcouvrir, & apercevoir. Cependant les ennemis
         faisoient proffit de nostre dsordre, ils alloient  l'eau, &
         en jettoient en telle abondance, que vous eussiez dit que
         c'estoient ruisseaux qui tomboient par leurs gouttires, de
         telle faon, qu'en moins de rien ils rendirent le feu du tout
         estaint, sans que pource ils laissassent de tirer des coups de
         flches, qui tomboient sur nous comme gresle. Ceux qui estoient
         sur le Cavallier en turent, & estropierent, beaucoup. Nous
         fusmes en ce combat environ trois heures, il y eut deux de nos
45/533   Chefs, & des principaux blessez,  savoir un appell
         Ochateguain, l'autre Orani, & quelque quinze d'autres
         particuliers aussi blessez. Les autres de leur cost voyants
         leurs gens blessez, & quelques-uns de leurs Chefs, ils
         commencrent  parler de retraicte, sans plus combattre,
         attendant les cinq cents hommes [92] qui ne debvoient plus
         gueres tarder  venir, & ainsi se retirrent, n'ayants que
         ceste bouttade de dsordre. Au reste les Chefs n'ont point de
         commandement absolu sur leurs compagnons, qui suivent leur
         volont, & font  leur fantaisie, qui est la cause de leur
         dsordre, & qui ruyne toutes leurs affaires: Car ayant resolu
         quelque chose avec les principaux, il ne faudra qu'un belistre,
         ou de nant, pour rompre une resolution, & faire un nouveau
         desseing, si la fantaisie luy en prend. Ainsi les uns pour les
         autres ne font rien, comme il se peut veoir par ceste
         expdition.

[Note 92: C'taient les cinq cents hommes que leur avaient offerts les
Carantouanais ou Andastes; ils arrivrent deux jours trop tard. (Voir 
la fin de cette relation, p. 135.)]

         Mais nous nous retirasmes en nostre fort, moy estant bless de
         deux coups de flesches, l'un dans la jambe, & l'autre au
         genouil, qui m'apporta grande incommodit, outre les grandes &
         extresmes douleurs. Et estans tous assemblez, je leur fis
         plusieurs remonstrances sur le dsordre qui s'estoit pass,
         mais tous mes discours servoient aussi peu que le taire, & ne
         les meut aucunement, disans que beaucoup de leurs gens avoient
         est blessez, & moy-mesme, & que cela donneroit beaucoup de
         fatigue, & d'incommodit, aux autres, faisant la retraite pour
         les porter, & que de retourner plus contre leurs ennemis, comme
46/534   je leur proposois le debvoir faire, il n'y avoit aucun moyen,
         mais bien qu'ils attendroient encores quatre jours les cinq
         cents hommes qui debvoient venir, & estans venus ils feroient
         un second effort contre leurs ennemis, & executeroient mieux ce
         que je leur dirois, qu'ils n'avoient fait par le pass. Il en
         fallut demeurer l,  mon grand regret. Cy-devant est
         represent comme ils fortifient leurs villes, & par ceste
         figure l'on peut entendre, & voir, que celles des amis, &
         ennemis, sont semblablement fortifiez.

         Le lendemain[93] il fit un vent imptueux qui dura deux jours,
         fort favorable  mettre le feu de rechef au fort des ennemis:
         sur quoy je les pressay fort, mais ils n'en voulurent rien
         faire, comme doutant d'avoir pis, & d'ailleurs se representans
         leurs blessez.

[Note 93: Le 12 octobre.]

         Nous fusmes campez jusques au 16 dudit mois, o durant ce temps
         il se fist quelques escarmouches entre les ennemis, & les
         nostres, qui demeurrent le plus souvent engagez parmy les
         ennemis, plustost par leur imprudence, que faute de courage,
         vous asseurant qu'il nous falloit,  toutes les fois qu'ils
         alloient  la charge, les aller requrir, & les desengager de
         la prise, ne se pouvant retirer qu'en la faveur de nos
         harquebusiers, ce que les ennemis redoubtent & apprhendent
         fort. Car si tost qu'ils apperoivoient quelqu'un de nos
         harquebusiers, ils se retiroient promptement, nous disans par
         forme de persuasion que nous ne nous meslassions pas en leurs
         combats, & que leurs ennemis avoient bien peu de courage de
         nous requrir de les assister avec tout plain d'autres discours
         sur ce subject pour nous en mouvoir.

47/535   J'ay represent de la faon qu'ils s'arment allant  la guerre,
         figure E[94].

[Note 94: L'dition originale de 1619, et la seconde dition de 1627,
renvoient ici, par inadvertance,  la page 23; dans ces deux ditions,
la figure E se trouve au verso de la page 87.]

         Et quelques jours passez voyans que les cinq cens hommes ne
         venoient point, ils dlibrrent de partir, & faire retraite au
         plustost, & commencrent  faire certains paniers pour porter
         les blessez, qui sont mis l dedans, entassez en un monceau
         pliez & garrottez de telle faon, qu'il est impossible de se
         mouvoir, moins qu'un petit enfant en son maillot, & n'est pas
         sans faire recevoir aux blessez de grandes & extresmes
         douleurs. Je le puis bien dire avec vrit, quand  moy, ayant
         est port quelques jours, d'autant que je ne pouvois me
         soustenir, principallement  cause du coup de flesche que
         j'avois reeu au genouil, car jamais je ne m'estois veu en une
         telle gehenne, durant ce temps, car la douleur que j'endurois 
         cause de la blesseure de mon genouil, n'estoit rien au pris de
         celle que je supportois li & garrott sur le dos de l'un de
         nos Sauvages: ce qui me faisoit perdre patience, & qui fist
         qu'aussitost que je peu avoir la force de me soustenir, je
         sortis de cte prison, ou  mieux dire de la gehenne.

         Les ennemis nous poursuivirent environ demie lieue, mais
         c'estoit de loing, pour essayer d'attrapper quelques-uns de
         ceux qui faisoient l'arriere-garde, mais leurs peines leur
         demeura vaines, & se retirrent.

         Or tout ce que j'ay veu de bon en leur guerre est, qu'ils font
         leur retraicte fort seurement, mettans tous les blessez, & les
48/536   vieux, au milieu d'eux, estant sur le devant aux aiselles & sur
         le derrire bien armez [95], & arrangez par ordre de la faon,
         jusques  ce qu'ils soient en lieu de seuret, sans rompre leur
         ordre.

[Note 95: Estant, sur le devant, aux ailles & sur le derrire, bien
armez.]

         Leur retraite estoit fort longue, comme de vingt-cinq  30
         lieues, qui donna beaucoup de fatigue aux blessez, &  ceux qui
         les portoient, encores qu'ils se changeassent de temps en
         temps.

         Le dix-huictiesme jour dudict mois, il tomba forces neiges, &
         gresle, avec un grand vent qui nous incommoda fort. Neantmoins
         nous fismes tant que nous arrivasmes sur le bord dudict lac des
         Entouhonorons, & au lieu o estoient nos canaux cachs, que
         l'on trouva tous entiers: car on avoit eu crainte que les
         ennemis les eussent rompus, & estans tous assemblez, les
         voyants prests de se retirer  leur Village, je les priay de me
         remener  nostre habitation, ce qu'ils ne vouloient accorder du
         commencement: mais en fin ils se resolurent, & cherchrent 4
         hommes pour me conduire, ce qui fut fait, lesquels quatre
         hommes s'y offrirent volontairement: Car, comme j'ay dit
         cy-dessus, les chefs n'ont point de commandement sur leurs
         compagnons, qui est cause que bien souvent ils ne font pas ce
         qu'ils voudroient bien, & ces hommes estant trouvs, il falut
         trouver un canau, qui ne se peut recouvrer, chacun ayant
         affaire du sien, & n'en ayant plus qui [96] ne leur en faloit.
         Ce n'estoit pas me donner sujet de contentement, ains au
         contraire cela m'affligeoit fort, mettant en doute quelque
49/537   mauvaise volont, d'autant qu'ils m'avoient promis de me
         remener & conduire, jusques  nostre habitation, aprs leur
         guerre, & outre que j'estois fort mal accommod pour hyverner
         avec eux, car autrement je ne m'en fusse pas souci: & ne
         pouvans rien faire, il fallut se resoudre  la patience. Mais
         depuis aprs quelques jours je recogneu que leur desseing
         estoit de me retenir avec mes compagnons en leur pays, tant
         pour leur seuret, craignant leurs ennemis, que pour entendre
         ce qui se passoit en leurs Conseils, & assembles, que pour
         resoudre ce qu'il convenoit faire  l'advenir contre leursdits
         ennemis, pour leur seuret & conservation.

[Note 96: Qu'il.]

         Le lendemain vingt-huictiesme dudit mois, chacun commena  se
         prparer les uns pour aller  la chasse des Cerfs, les autres
         aux Ours Castors, autres  la pesche du poisson, autres  se
         retirer en leurs Villages, & pour ma retraite & logement il y
         eut un appell Durantal[97], l'un des principaux chefs, avec
         lequel j'avois desja quelque familiarit, me fist offre de sa
         cabanne, vivres, & commoditez, lequel prit aussi le chemin de
         la chasse du Cerf, qui est tenue pour la plus noble entr'eux, &
         en la plus grande quantit. Et aprs avoir travers le bout du
50/538   lac de laditte isle(98), nous entrasmes dans une riviere[99]
         qui a quel que douze lieues, puis ils portrent leurs canaux
         par terre quelque demie lieue, au bout de laquelle nous
         entrasmes en un lac qui a d'estendue environ dix  douze lieues
         de circuit, ou il y avoit grande quantit de gibier, comme
         Cygnes, grues blanches, houstardes, canarts, sarcelles, mauvis,
         allouettes, beccassines, oyes, & plusieurs autres sortes de
         vollatilles que l'on ne peut nombrer, dont j'en tuay bon
         nombre, qui nous servit bien, attendant la prinse de quelque
         Cerf, auquel lieu nous fusmes en un certain endroict eslongn
         de quelque dix lieues, o nos Sauvages jugeoient qu'il y avoit
         des Cerfs en quantit. Ils s'assemblerent quelques vingt-cinq
         Sauvages, & se mirent  bastir deux ou trois cabannes de pices
         de bois, accommodes l'une sur l'autre, & les calfestrerent
         avec de la mousse pour empescher que l'air n'y entrast, les
         couvrant d'escorces d'arbres: ce qu'estant faict ils furent
         dans le bois, proche d'une petite sapiniere, o ils firent un
         clos en forme de triangle, ferm des deux costez, ouvert par
         l'un d'iceux. Ce clos fait de grandes pallissades de bois fort
         presse, de la hauteur de huict  9 pieds, & de long de chacun
         cost prs de mil cinq cent pas, au bout duquel triangle y a un
         petit clos, qui va tousjours en diminuant, couvert en partie de
         branchage, y laissant seulement une ouverture de cinq pieds,
51/539   comme la largeur d'un moyen portail, par o les Cerfs debvoient
         entrer: Ils firent si bien, qu'en moins de dix jours ils mirent
         leur clos en estat, cependant d'autres sauvages alloient  la
         pesche du poisson, comme truittes & brochets de grandeur
         monstrueuse, qui ne nous manqurent en aucune faon. Toutes
         choses estant faites, ils partirent demie heure devant le jour,
         pour aller dans le bois,  quelque demie lieue de leurdit clos,
         s'esloignant les uns des autres de quelque quatre-vingt pas,
         ayant chacun deux bastons, desquels ils frappent l'un sur
         l'autre, marchant au petit pas en cet ordre, jusques  ce
         qu'ils arrivent  leur clos. Les Cerfs oyant ce bruit
         s'enfuyent devant eux, jusques  ce qu'ils arrivent au clos o
         les sauvages les pressent d'aller, & se joignant peu  peu vers
         la baye & ouverture de leur triangle, o lesdits Cerfs coulent
         le long desdites pallissades jusques  ce qu'ils arrivent au
         bout, o les Sauvages les poursuivent vivement, ayant l'arc &
         la flesche en main, prests  descocher, & estant au bout de
         leurdit triangle ils commencent  crier, & contrefaire les
         loups, dont y a quantit, qui mangent les Cerfs, lesquels Cerfs
         oyant ce bruict effroyable, sont contraincts d'entrer en la
         retraicte par la petite ouverture, o ils sont poursuivis fort
         vivement a coups de flche, o estans entrez ils sont pris
         aysment en cette retraicte, qui est si bien close & ferme,
         qu'ils n'en peuvent sortir aucunement. Je vous asseure qu'il y
         a un singulier plaisir en ceste chasse, qui se faisoit de deux
         jours en deux jours, & firent si bien qu'en trente-huit jours
52/540   [100] que nous y fusmes ils prirent six-vingts Cerfs, desquels
         ils se donnent bonne cure, reservant la graisse pour l'hyver,
         en usant d'icelle comme nous faisons du beurre, & quelque peu
         de chair qu'ils emportent  leurs maisons, pour faire des
         festins entr'eux. Ils ont d'autres inventions  prendre le
         Cerf, comme au pige, dont ils en font mourir beaucoup. Vous
         voyez cy-devant dpaint la forme de leur chasse, clost & pige,
         & des peaux ils en font des habits. Voila comme nous passasmes
         le temps attendant la gele, pour retourner plus aysment,
         d'autant que le pas est marescageux. Au commencement que l'on
         estoit sorty pour aller chasser, je m'engagis tellement dans
         les bois pour poursuivre un certain oyseau qui me sembloit
         estrange ayant le bec approchant d'un perroquet, & de la
         grosseur d'une poulle, le tout jaune, fors la teste rouge, &
         les aisles blues, & alloit de vol en vol comme une perdrix. Le
         desir que j'avois de le tuer me fist le poursuivre d'arbre en
         arbre fort longtemps, jusques  ce qu'il s'envolla  bon
         escient, & en perdant toute esperance je voulus retourner sur
         mes brises, o je ne trouvay aucun de nos chasseurs, qui
         avoient tousjours gaign pas, jusques  leur clos, & taschant
         les attrapper, allant ce me sembloit droict o estoit ledict
         clos, je me treuvay gar parmy les forests, allant tantost
         d'un cost, tantost d'un autre, sans me pouvoir recognoistre, &
         la nuit venant me contraignit de la passer au pied d'un grand
         arbre, jusques au lendemain, o je commenay  faire chemin
         jusques sur les trois heures du soir, o je rencontray un petit
         estang dormant, o j'apereus du gibier que je fus gyboyer, &
53/541   tuay trois ou quatre oyseaux qui me firent grand bien, d'autant
         que je n'avois mang aucune chose. Et le mal pour moy qui[101]
         durant trois jours il n'avoit fait aucun soleil, que pluye, &
         temps couvert, qui m'augmentoit mon desplaisir. Las & recreu,
         je commenay  me reposer, & faire cuire de ces oyseaux pour
         assouvir la faim qui commanoit  m'affaiblir cruellement, si
         Dieu n'y eust remdi: mon repas pris, je commenay  songer en
         moy ce que je debvois faire, & prier Dieu qu'il me donnait
         l'esprit, & le courage, de pouvoir supporter patiemment mon
         infortune, s'il falloit que je demeurasse abandonn dans ces
         deserts, sans conseil, ny consolation, que de la bont &
         misericorde Divine, & neantmoins m'vertuer de retourner  nos
         chasseurs. Et ainsi remettant le tout en sa misericorde, je
         repris courage plus que devant allant a & l tout le jour,
         sans m'apperevoir d'aucune trace, ou sentier, que celuy des
         bestes sauvages, dont j'en voyois ordinairement en bon nombre.
         Je fus contrainct de passer icelle nuict, & le mal pour moy
         estoit que j'avois oubli apporter sur moy un petit cadran qui
         m'eust remis en mon chemin,  peu prs. L'aube du jour venu,
         aprs avoir repeu un peu, je commenay  m'acheminer jusques 
         ce que je peusse rencontrer quelque ruisseau, & costoyer
         iceluy, jugeant qu'il falloit de necessit qu'il allast
         dcharger en la riviere, ou sur le bord, o estoient cabanez
         nos chasseurs. Ceste resolution prise, je l'executay, si bien,
         que sur le midy se me treuvay sur le bord d'un petit lac, comme
         de lieue & demie, o j'y tuay quelque gibier, qui m'accommodoit
54/542   fort  ma necessit, & avois encore quelque huict  dix charges
         de poudre, qui me consoloit fort. Je suivay le long de la rive
         de ce lac, pour voir o il dchargoit, & trouvay un ruisseau
         assez spacieux que je commanay  suivre, jusques sur les cinq
         heures du soir, que j'entendis un grand bruict, & prestant
         l'oreille, je ne pouvois bonnement comprendre ce que c'estoit,
         jusques  ce que j'entendis le bruict plus clairement & jugay
         que c'estoit un sault d'eau de la riviere que je cherchois: je
         m'acheminay de plus prest, & apperceus un eclasie, o estant
         parvenu je me rancontray en un grand pr, & spacieux, o il y
         avoit grand nombre de bestes Sauvages & regardant  la main
         droite, j'apperceus la riviere, large & spacieuse: te commenay
          regarder si je ne pourrois recognoistre cet endroit, &
         marchant en ce pr j'apperceut un petit sentier, qui estoit par
         o les Sauvages portoient leurs canaux, & en fin aprs avoir
         bien consider, je recognus que c'estoit la mesme riviere, &
         que j'avois pass par l, & passay encore la nuict avec plus de
         contentement que je n'avois fait, & ne laissay de soupper de si
         peu que j'avois. Le matin venu, je reconsideray le lieu o
         j'estois, & recognus de certaines montagnes qui estoient sur le
         bord de ladite riviere, que je ne m'estois point tromp, & que
         nos chasseurs devoient estre au dessoubs de moy, de quatre ou
         cinq bonne lieues que je fis  mon aise, costoyant le bord de
         ladite riviere, jusques  ce que j'apperceus la fume de
         nosdits chasseurs, auquel lieu j'arrivay avec beaucoup de
         contentement tant de moy que d'eux qui estoient encore en
55/543   queste  me chercher, & avois perdu comme esperance de me
         revoir, me priant de ne m'carter plus d'eux ou tousjours
         porter avec moy mon cadran, & ne l'oublier: & me disoient si tu
         ne fusse venu, & que nous n'eussions peu te trouver, nous ne
         serions plus allez aux Franois, de peur que ils ne nous
         eussent accusez de t'avoir fait mourir. Depuis il[102] toit
         sort soigneux de moy quand j'allois  la chasse, me donnant
         tousjours un Sauvage pour ma compagnie, qui savoit si bien
         retrouver le lieu d'o il partoit, que c'est chose estrange 
         voir. Pour retourner  mon propos, ils ont une certaine
         resverie en ceste chasse, telle, qu'ils croyent que s'ils
         faisoient rostir d'icelle viande, prise en ceste faon, ou
         qu'il tombast de la graisse dans le feu, ou que quelques os y
         fussent jettez, qu'ils ne pourroient plus prendre de Cerfs, me
         priant fort de n'en point faire rostir, mais je me riois de
         cela, & de leur faon de faire: mais pour ne les scandaliser,
         je m'en dportois volontiers, du moins estant devant eux, mais
         en arrire j'en prenois du meilleur, que je faisois rostir,
         n'adjoustant foy en leurs superstitions, & puis leur ayans
         dict, ils ne me vouloient croire, disant que si cela eust est
         ils n'auroient pris aucuns Cerfs, depuis que telle chose auroit
         est commise.

[Note 97: Plus loin, l'auteur l'appelle _d'Arontal_ et _Darontal_,
orthographe qui se rapproche davantage de celle de Sagard et des
Relations des Jsuites. La contre, dit Sagard (Grand Voyage, ch. VI),
o commandoit le Grand Capitaine _Atironta_, s'appelle Henarhonon
(Arendaronon). On voit, dans la Relation du pays des Hurons de 1640 (ch.
IX), que le capitaine des Arendaronons, Atironta, portait le nom du
premier capitaine huron qui ait rencontr les Franais. Celle de 1642
s'exprime  peu prs dans les mmes termes: Il estoit question de
faire revivre le nom d'Atironta, celuy qui autrefois le premier des
Hurons avoit descendu  Kebec, & li amiti avec les Franois.]

[Note 98: Il semble qu'il y a ici quelque chose de pass. Cette _dite
le_, dont on n'a point encore parl, et de laquelle on traverse le bout
du lac, devait tre dans le voisinage de la pointe  la Traverse, et
faisait vraisemblablement partie du groupe des les aux Galops, o l'on
dut se runir, avant que chaque bande prt sa route vers le pays huron,
ou vers les endroits de chasse. C'est du moins ce que permet de supposer
le texte, qui semble ici s'tre ressenti de l'tat de souffrance de
l'auteur.]

[Note 99: Cette rivire tait probablement celle de Cataracoui: car,
d'abord l'auteur donne  entendre qu'on ne prit pas, immdiatement du
moins, la mme route qu'en descendant; en second lieu, la rivire de
Cataracoui est la seule un peu considrable que l'on trouve au bout de
cette traverse; enfin elle mne prcisment au coeur du pays o, suivant
la carte de Champlain, _il y a force Cerfs_, vers le nord de l'entre de
la baie de Quint.]

[Note 100: Du 28 octobre au 4 dcembre.]

[Note 101: Que.]

[Note 102: Darontal (dition de 1632).]

[Illustration p.540]

         Le quatriesme jour de Dcembre nous partismes de ce lieu,
         marchant sur la riviere qui estoit gele, & sur les lacs &
         estangs glassez, & quelquesfois cheminans par les bois l'espace
         de dix-neuf jours, ce n'estoit pas sans beaucoup de peine, &
         travail tant pour les Sauvages qui estoient chargez de cent
56/544   livres pesant, comme de moy-mesme qui avoit la pesanteur de
         vingt livres, qui  la longue m'importunoit beaucoup. Il est
         bien vray que j'estois quelques-fois soulag par nos Sauvages,
         mais nonobstant je ne laissois pas d'en recevoir de
         l'incommodit. Quand  eux pour plus aisment traverser les
         glaces, ils ont accoustum de faire de certaines tranes [103]
         de bois, sur lesquels ils mettent leurs charges & les tranent
         aprs eux sans aucune difficult, & vont fort promptement, mais
         il se fist quelques jours aprs un desgel qui nous apporta
         beaucoup de peine & d'incommodit: Car il nous falloit passer
         par dedans des sapinieres plaines de ruisseaux estangs, marais,
         & pallus, avec quantit des boises, renverses les unes sur
         les autres, qui nous donnoit mille maux, avec des ambarassemens
         qui nous apportoit de grandes incommoditez pour estre tousjours
         mouillez jusques au dessus du genouil. Nous fusmes quatre jours
         en cet estat  cause qu'en la plus grande partie des lieux les
         glaces ne portoient point, nous fismes donc tant que nous
         arrivasmes  nostre village le vingtiesme[104] jour dudit mois,
         o le Capitaine Yroquet vint hiverner avec ses compagnons, qui
         vont Algommequins[105] & son fils, qu'il amena pour faire
         traiter, lequel allant  la chasse, avoit est fort offens
         d'un Ours, le voulant tuer.

[Note 103: _Tranes_. La _trane sauvage_ se compose de deux planches
minces d'un bois dur et coulant bien assujetties l'une  cot de l'autre
a de petites traverses auxquelles elles sont attaches avec ce que l'on
appelle de la _babiche_, c'est--dire, une petite lanire de cuir de la
grosseur d'une moyenne ficelle. De chaque ct court une longue baguette
attache de la mme manire, et qui sert comme de ridelle. Les planches
sont releves par devant replies sur elles-mmes et retenues dans cet
tat par de plus fortes attaches; cette partie de la trane s'appelle
_chaperon_.]

[Note 104: On dut arriver  Cahiagu le 23 de dcembre, comme porte
l'dition de 1632; car on tait parti le 4, et l'on fut dix-neuf jours 
faire le trajet.]

[Note 105: Le nom huron de la nation d'Yroquet, tait Onontchataronon
(Relations).]

57/545   M'estant repos quelques jours je me deliberay d'aller voir le
         Pre Joseph, & de l voir les peuples en l'hiver, que l'est, &
         la guerre ne m'avoient peu permettre de les visiter. Je party
         de ce Village le quatorziesme[106] de Janvier en suivant, aprs
         avoir remerci mon hoste du bon traictement qu'il m'avoit fait,
         esperans ne le revoir de trois mois, & prins cong de luy.

[Note 106: Quatrime.]

         Le lendemain je vis le Pre Joseph en sa petite maisonnette
         [107] o il s'estoit retir, comme j'ay dit cy-dessus: je
         demeuray avec luy quelques jours, se trouvant en dlibration
         de faire un voyage aux gens du Petun[108], comme j'avois
         dlibr, encores qu'il face tres-fascheux de voyager en temps
         d'hyver, & partismes ensemble le quinziesme Fevrier[109], pour
         aller vers icelle nation, o nous arrivasmes le dix-septiesme
         dudit mois. Ces peuples du Petun sement le Mas appelle par
         de bled de Turquie, & ont leur demeure arreste comme les
         autres. Nous fusmes en sept autres Villages leurs voisins &
         alliez, avec lesquels nous contractasmes amiti: ils nous
         promirent de venir un bon nombre  nostre habitation. Ils nous
         firent fort bonne chre, & prtent de chair & poisson pour
         faire festin comme est leur coustume, o tous les peuples
         accouroient de toutes parts pour nous voir, en nous faisant
         mille demonstrations d'amiti, & nous conduisoient en la
         pluspart du chemin. Le pas est remply de costaux, & petites
58/546   campagnes, qui rendent ce terroir aggreable: ils commenoient 
         bastir deux Villages, par o nous passasmes, au milieu des bois
         pour la commodit qui[110] treuvent d'y bastir & enclore leurs
         Villes. Ces peuples vivent comme les Attignouaatitans, & mesmes
         coustumes, & sont proches de la nation neutre[111], qui est
         puissante, qui tient une grande estendue de pays. Aprs avoir
         visit ces peuples nous partismes de ce lieu, & fusmes  une
         nation de Sauvages que nous avons nommez les cheveux relevez
         [112], lesquels furent fort joyeux de nous revoir, avec
         lesquels nous jurasmes aussi amiti, & qui pareillement nous
         promirent de nous venir trouver, & voir  ladite habitation, 
         cet endroit[113]: il m'a sembl  propos de les dpaindre, &
         dcrire leurs pays, moeurs, & faons de faire. En premier lieu
         ils font la guerre  une autre nation de Sauvages, qui
         s'appellent Asistagueroon[114], qui veut dire des gens de feu,
         eslongnez d'eux de dix journes: ce fait, je m'informay fort
59/547   particulirement de leur pays, & des nations qui y habitent,
         quels ils sont, & en quelle quantit. Icelle nation sont en
         grand nombre, & la pluspart grands guerriers, chasseurs, &
         pescheurs: Ils ont plusieurs chefs qui commandent chacun en sa
         contre, la plus grand part sement des bleds d'inde, & autres.
         Ce sont chasseurs qui vont par trouppes en plusieurs rgions &
         contres, o ils trafficquent avec d'autres nations, eslongnes
         de plus  de quatre  cinq cent lieues: ce sont les plus propres
         Sauvages que j'aye veu en leurs mesnages, & qui travaillent le
         plus industrieusement aux faons des nates, qui sont leurs
         tapis de Turquie: Les femmes ont le corps couvert, & les hommes
         dcouvert, sans aucune chose, sinon qu'une robbe de fourrure,
         qu'ils mettent sur leur corps, qui est en faon de manteau,
         laquelle ils laissent ordinairement, & principallement en Est:
         Les femmes & les filles ne sont non plus mues de les voir de
         la faon, que si elles ne voyoient rien qui sembleroit
         estrange: Elles vivent fort bien avec leurs maris, & ont ceste
         coustume que lors qu'elles ont leurs mois, elles se retirent
         d'avec leur mary, ou la fille d'avec son pre, & sa mre, &
         autres parens, s'en allant en de certaines maisonnettes, o
         elles se retirent, pendant que le mal leur tient, sans avoir
         aucune compagnie d'hommes, lesquels leur font porter des vivres
         & commoditez jusques  leur retour, & ainsi l'on sait celles
         qui ont leurs mois & celles qui ne les ont pas. Ce sont gens
         qui font de grands festins, & plus que les autres nations: ils
         nous firent fort bonne chre, & nous reeurent fort
         amiablement, & me prirent fort de les assister contre leurs
60/548   ennemis, qui sont sur le bord de la Mer douce, eslongne de
         deux cent lieues,  quoy je leur dist que ce seroit pour une
         autre fois, n'estant accommod des choses necessaires. Ils ne
         savoient quelle chre nous faire: j'ay dpainct en la figure
         C. comme ils sont en guerre. Il y a aussi  deux journes
         d'iceux une autre nation de Sauvages, qui sont grand nombre de
         Petun, d'un cost tirant au Su, lesquels s'appellent la nation
         neutre[115], qui sont au nombre de quatre mil hommes de guerre,
         qui habitent vers l'Occident du lac des Entouhonorons de
         quatre-vingt  cent lieues d'estendue, lesquels neantmoins
         assistent les cheveux relevez contre les gens de feu: Mais
         entre les Yroquois, & les nostres ils ont paix, & demeurent
         comme neutres: de chacune nation est la bien venue, & o ils
         n'osent s'entredire, ny faire, aucune fascherie, encores que
         souvent ils mangent & boivent ensemble, comme s'ils estoient
         bons amis. J'avois bien desir d'aller voir icelle nation, sinon
         que les peuples o nous estions m'en dissuaderent, disant que
         l'anne prcdente un des nostres en avoit tu un, estant  la
         guerre des Entouhonorons, & qu'ils en estoient faschez, nous
         representant qu'ils sont fort subjects  la vengeance, ne
         regardant point  ceux qui ont fait le coup, mais le premier
         qu'ils rencontrent de la nation, ou bien leurs amis, ils leur
         font porter la peine, quand ils peuvent en attrapper, si
         auparavant on n'avoit fait accord avec eux, & leur avoir donn
         quelques dons & presens aux parens du deffunct, qui m'empescha
61/549   pour lors d'y aller, encores qu'aucuns d'icelle nation nous
         asseurerent qu'ils ne nous feroient aucun suject & occasionna
         de retourner par le mesme chemin que nous estions venus, &
         continuant mon voyage, je fus trouver la nation des Pisierinij
         [116], qui avoient promis de me mener plus outre en la
         continuation de mes desseins & descouvertures: mais je fus
         diverty pour les nouvelles qui survindrent de nostre grand
         village, & des Algommequins, d'o estoit le Cappitaine Yroquet,
          savoir que ceux de la nation des Atignouaatitans auroient
         mis & dpos entre ses mains un prisonnier de nation ennemie,
         esperant que ledit Cappitaine Yroquet deubst exercer sur ce
         prisonnier la vengeance ordinaire entr'eux. Mais au lieu de ce,
         l'auroit non seulement mis en libert, mais l'ayant trouv
         habille, & excellent chasseur, & tenu comme son fils, les
         Atignouaatitans seroient entrez en jalousie, & design de s'en
         venger, & de faict auroient dispos un homme pour entreprendre
         d'aller tuer ce prisonnier, ainsi alli qu'il estoit. Comme il
         fut excut en la presence des principaux de la nation
         Algommequine, qui indignez d'un tel acte, & meus de cholere
         tuerent sur le champ ce tmraire entrepreneur meurtrier,
         duquel meurtre les Atignouaatitans se trouvans offensez, &
         comme injuriez en cet action, voyant un de leurs compagnons
         morts prindrent les armes, & se transporterent aux tentes des
         Algommequins qui viennent hiverner proches de leurdict Village,
62/550   lesquels offencerent fort & o ledit Cappitaine Yroquet fut
         bless de deux coups de flche, & une autre fois pillrent
         quelques cabannes desdits Algommequins, sans qu'ils se peussent
         mettre en deffence: car aussi le party n'eust pas est gal, &
         neantmoins cela lesdits Algommequins ne furent pas quittes, car
         il leur fallut accorder, & contraints pour avoir la paix, de
         donner ausdits Atignouaatitans cinquante colliers de
         pourceline, avec cent becasses[117] d'icelle: ce qu'ils
         estiment de grand valeur parmy eux, & outre ce nombre de
         chaudires & haches, avec deux femmes prisonnieres en la place
         du mort: bref ils furent en grande dissention, c'estoit ausdits
         Algommequins de souffrir patiemment ceste grande furie, &
         penserent estre tous tuez, n'estans pas bien en seuret,
         nonobstans leurs presens, jusques  ce qu'ils se veirent en un
         autre estat. Ces nouvelles m'affligrent fort, me representant
         l'inconvenient qui en pourroit arriver, tant pour eux que pour
         nous, qui estions en leur pays.

[Note 107: A Carhagouha.]

[Note 108: Les _Tionnontatronons_, qui demeuraient au sud de la baie de
Nataouassaga.]

[Note 109: Par le contexte, on voit qu'il faut lire _janvier_; c'est
aussi ce que met l'dition de 1632.]

[Note 110: Qu'ils.]

[Note 111: Les _Attiouandaronk_. Ils demeuraient  l'ouest du lac
Ontario. Champlain, dans sa grande carte de 1632, les place au sud du
lac ri; mais il y a tout lieu de croire qu'il n'aura pas bien saisi le
rapport des sauvages. Car cette nation garda pendant de longues annes
sa position et son pays; or toutes les relations de cette poque la
place au nord du lac ri et  l'ouest du lac Ontario. Cette expression
mme de l'auteur, _sont proches de la nation neutre_, prouve
suffisamment que ces Attiouandaronk devaient tre situs comme nous
avons dit, et il suffit de jeter les yeux sur la carte de 1632, pour
comprendre que la cause de cette erreur de Champlain est qu'il n'avait
pas une ide bien exacte de l'immense contour du fleuve depuis le lac
Huron jusqu'au lac Ontario. D'ailleurs s'ils eussent t au sud du lac
ri, ils n'auraient pu commander aussi aisment le passage entre les
Iroquois et les Hurons.]

[Note 112: Les _Andatahouats_ (Sagard). En comparant ce que dit ici
Champlain avec la position qu'il donne aux Cheveux-Relevs dans sa carte
de 1632, on ne peut gures s'empcher de conclure que cette nation
demeurait au sud ou au sud-ouest du fond de la baie Gorgienne. (Voir p.
24, note 1.)]

[Note 113: Ces mots _ cet endroit_ appartiennent, ce semble,  la
phrase suivante; cependant il est possible que par _ladite habitation_
Champlain entende celle que les Franais avaient a cet endroit,
c'est--dire, au pays huron, et dont il parle un peu plus loin.]

[Note 114: _Atsistahroron_. C'est ainsi que les appelaient les Hurons.
Leur nom algonquin tait Mascoutens. Ils demeuraient au-del de la
rivire du Dtroit.]

[Note 115: Voir ci-dessus, p. 58, note 2.]

[Note 116: _Nipissirini_. Ces Nipissings pouvaient tre de ceux qui
avaient fait partie de l'expdition contre les Iroquois, ou de ceux qui
venaient tous les ans hiverner prs des Hurons. Car il parat vident
que Champlain ne fit pas le voyage du lac Nipissing, puisqu'il dit, un
peu plus loin:  En passant, je visitay les Pisirinins. D'ailleurs,
s'il et fait ce voyage, qui tait de prs de soixante lieues, il
n'aurait pas manqu d'en donner quelque dtail.]

[Note 117: Lisez _brasses_. Le collier tait une espce de bande
compose d'un certain nombre de brasses de porcelaine, avec cette
diffrence, nanmoins, que la porcelaine en _brasses_, ou en _branches_,
tait la porcelaine blanche et commune; tandis que celle dont se
composaient les colliers, tait d'un violet plus ou moins fonc, et
dispose d'une manire symtrique. Cette _porcelaine_, comme on sait,
tait bien diffrente de celle de la Chine et du Japon; elle consistait
en fragments de coquillages de Virginie ou de Floride, qui se taillaient
en petits cylindres ou rondelles, et que l'on enfilait pour en faire des
brasses, ou des branches, et des colliers. Les auteurs anciens, comme de
Lery (Hist. du Brsil, ch. VIII, p. 106) et Champlain, ne mentionnent
que la porcelaine en brasses et en colliers; tandis que les crivains
plus modernes ne parlent point de _brasses_, mais de _branches_ et de
colliers. La figure que nous en a conserve La Potherie (t. I, p. 333,
334), donne  entendre, que les _branches_ taient plus courtes que la
brasse, et s'attachaient trois ou quatre ensemble par un bout, de
manire  former comme des _branches_. (Voir, sur ce sujet, le P.
LAFITEAU, t. I, p. 502 et suiv.--LA POTHERIE, t. I, p. 333,
334.--CHARLEVOIX, Journal Historique, lettre XIII.)]

         Ce faict, je rencontray deux ou trois Sauvages de nostre grand
         Village, qui me soliciterent fort d'y aller, pour les mettre
         d'accord, me disant que si je n'y allois, aucun d'eux ne
63/551   reviendroient plus vers les Franois, ayant guerre avec
         lesdicts Algommequins, nous tenans pour leurs amis. Ce que
         voyant je m'acheminay au plustost, & en passant je visitay les
         Pisirinins pour savoir quand ils seroient prests pour le
         voyage du Nort que je trouvay rompu pour le sujet de ces
         querelles & batteries, ainsi que nostre truchement me fist
         entendre, & que ledict Cappitaine Iroquet estoit venu  toutes
         ces nations pour me trouver, & m'attendre. Il les pria de se
         trouver  l'habitation des Franois, en mesme temps que luy,
         pour voir l'accord qui se feroit entr'eux, & les
         Atignouaatitans[118], & qu'ils remissent ledit voyage du Nort 
         une autre fois: & pour cet effect ledit Yroquet avoit donn de
         la pourceline pour rompre ledict voyage, &  nous ils promirent
         de se trouver  nostre-dite habitation, au mesme temps qu'eux.
         Qui fut bien afflig ce fut moy, m'attendant bien de voir en
         ceste anne, ce qu'en plusieurs autres prcdentes j'avois
         recherch avec beaucoup de soing, & de labeur, par tant de
         fatigues, & de hazards de ma vie: Et voyans n'y pouvoir
         remdier, & que le tout dppendoit de la volont de Dieu, je me
         consolay en moy-mesme, me resolvant de le voir en bref, en
         ayant de si certaines nouvelles qu'on n'en peut douter de ces
         peuples qui vont negotier avec d'autres qui se tiennent en ces
         parties Septentrionnalles, estans une bonne partie de ces
64/552   nations en lieu fort abondant en chasses, & o il y a quantit
         de grands animaux, dont j'ay veu plusieurs peaux, & eux m'ayant
         figur la forme d'iceux, j'ay jug estre des buffles[119]:
         aussi que la pesche du poisson y est fort abondante, ils sont
         quarante jours  faire ce voyage, tant  aller que retourner.

[Note 118: Dans l'dition originale, la page finit au milieu de ce mot
_Atigno_, et la rclame indique pour finale _uaatitans_, tandis que la
page suivante commence par _uaenteps_. Cette dernire orthographe, qui
tait probablement celle du manuscrit de Champlain, figure  peu prs la
mme prononciation que celle des divers auteurs qui ont parl des
Atignaouentans.]

[Note 119: C'est le _boeuf musqu_. Voy. Charlev. Jour. p. 131.]


         Je m'acheminay vers nostredict Village le quinziesme jour de
         Febvrier, menant avec moy six de nos gens, & estans arrivez
         audict lieu, les habitans furent fort aises, comme aussi les
         Algommequins que j'envoyay visiter par nostre truchement [120],
         pour savoir comme le tout s'estoit pass, tant d'une part que
         d'autre, n'y ayant voulu aller pour ne leur donner ny aux uns
         ny aux autres aucun soupon. Deux jours se passrent pour
         entendre des uns & des autres comme le tout s'estoit pass: ce
         faict, les principaux & anciens du lieu s'en vindrent avec
         nous, & tous ensemble allasmes vers les Algommequins, o estant
         en l'une de leurs cabannes o plusieurs & des plus principaux
         se trouverent, lesquels tous ensemble aprs quelques discours
         demeurent d'accord de venir, & avoir agrable tout ce qu'on
         diroit, comme arbitre sur ce suject, & ce que je leur
         proposerois, ils le mettroient en excution. Alors je recueilly
         les voix d'un chacun, colligeant & recerchant la volont &
         inclination de l'une & de l'autre partie: jugeant neantmoins
         qu'ils ne demandoient que la paix. Je leur representay que le
65/553   meilleur estoit de pacifier le tout, & demeurer amis, pour
         estans unis & liez ensemble, resister plus facillement  leurs
         ennemis, & partant je les priay qu'ils ne m'appellassent point
         pour ce faire, s'ils n'avoient intention de suivre de poinct en
         poinct l'advis que je leur donnerois sur ce different, puis
         qu'ils m'avoient faict ce bien d'en dire mon oppinion. Sur quoy
         ils me dirent derechef qu'ils n'avoient desir mon retour 
         autre fin, & moy d'autre-part jugeant bien que si je ne les
         mettois d'accord, & en paix, ils sortiroient mal contens les
         uns des autres, chacun d'eux pensans avoir le meilleur droict,
         aussi qu'ils ne fussent allez  leurs cabannes, si je n'eusse
         est avec eux, ny mesme vers les Franois, si je ne
         m'embarquois, & prenois comme la charge & conduitte de leurs
         affaires. A cela je leur dis, que pour mon regard je n'avois
         autre intention que de m'en aller avec mon hoste, qui m'avoit
         tousjours bien traict, & mal-aysment en pourrois-je trouver
         un si bon, car c'estoit en luy que les Algommequins mettoient
         la faute, disant qu'il n'y avoit que luy de Cappitaine qui fist
         prendre les armes. Plusieurs discours se passerent tant d'une
         part que d'autre, & la fin fut, que je leur dirois ce qu'il
         m'en sembleroit, & mon advis, & voyans  leurs discours qu'ils
         remettoient le tout  ma volont, comme  leur pre, me
         promettant en se faisant qu' l'advenir je pourrois disposer
         d'eux ainsi que bon me sembleroit, me remettant le tout  ma
         discretion, pour en disposer: alors je leur fis responce que
         j'estois tres-aise de les voir en une si bonne volont de
         suivre mon conseil, leur protestant qu'il ne seroit que pour le
         bien & utilit des peuples.

[Note 120: Il tait donc mont deux interprtes: tienne Brl, qui
n'tait pas encore revenu de son ambassade chez les Carantouanais, et
celui dont l'auteur parle dans ce passage. Ce dernier tait truchement
pour la langue algonquine, puisque Champlain l'envoie visiter les
Algonquins, et il est tout  fait probable que c'tait Thomas, qui
l'avait suivi dans son malheureux voyage de 1613.]

66/554   D'autre cost j'avois est fort afflig d'avoir entendu
         d'autres tristes nouvelles,  savoir de la mort de l'un de
         leurs parents, & amis, que nous tenions comme le nostre, & que
         ceste mort avoit peu causer une grande desolation, dont il ne
         s'en feust ensuivy que guerres perptuelles entre les uns & les
         autres, avec plusieurs grands dommages & altration de leur
         amiti, & par consequent les Franois privez de leur veue &
         frquentation, & contraincts d'aller rechercher d'autres
         nations, & ce d'autant que nous nous aymions comme frres,
         laissant  nostre Dieu le chastiment de ceux qui l'auroient
         mrit.

         Je commenay  leur dire, & faire entendre, que ces faons de
         faire entre deux nations, amis, & frres, comme ils se
         disoient, estoit indigne entre des hommes raisonnables, ains
         plustost que c'estoit  faire aux bestes bruttes: D'autre part
         qu'ils estoient assez empeschez d'ailleurs  repousser leurs
         ennemis qui les poursuivoient, battans le plus souvent, & les
         prenans prisonniers jusques dans leurs villages, lesquels
         ennemis voyant une division, & des guerres civilles entr'eux,
         leur apporteront beaucoup d'advantage, les resjouyront & les
         pousseront  faire nouveaux & pernicieux desseins, sur
         l'esperance qu'ils auroient de voir bien-tost leur ruyne, du
         moins s'affaiblir par eux-mesmes, qui seroit le vray moyen, &
         plus facille, pour vaincre, & se rendre les maistres de leurs
         contres, n'estans point secourus les uns des autres, & qu'ils
         ne jugeoient pas le mal qui leur en pouvoit arriver, que pour
         la mort d'un homme ils en mettoient dix mille en danger de
         mourir, & le reste de demeurer en perptuelle servitude, bien
67/555   qu' la vrit un homme estoit de grande consequence, mais
         qu'il falloit regarder comme il avoit est tu, & considerer
         que ce n'estoit pas de propos dlibr, ny pour commancer une
         guerre civille parmy eux, cela estant trop vident que le mort
         avoit premirement offenc en ce que de propos dlibr il
         avoit tu le prisonnier dans leurs cabannes, chose trop
         audacieusement entreprinse, encores qu'il fust ennemy. Ce qui
         esmeut les Algommequins, car voyant un homme si tmraire de
         tuer un autre en leur cabanne, auquel ils avoient donn la
         libert, & le tenoient comme un d'entr'eux, ils furent emportez
         de la promptitude, & le sang esmeu  quelques-ungs, plus qu'aux
         autres, se seroient avancez, ne se pouvant tenir ny commander 
         leur cholere, ils auroient tu cet homme dont est question,
         mais pour cela ils n'en voulloient nullement  toute la nation,
         & n'avoient dessein plus avant  l'encontre de cet audacieux, &
         qu'il avoit bien mrit ce qu'il avoit luy-mesme recerch.

         Et d'ailleurs qu'il falloit remarquer que l'Entouhonoron se
         sentant frapp de deux coups dedans le ventre, arracha le
         cousteau de sa playe, que son ennemy y avoit laiss, & luy en
         donna deux coups,  ce qu'on m'avoit certiffi: De faon que
         bonnement on ne pouvoit savoir au vray si c'estoient
         Algommequins qui ussent tu: & pour montrer aux Attigouautan
         que les Algommequins n'aymoient pas le prisonnier: que Yroquet
         ne luy portoit pas tant d'affection comme ils pensoient bien,
         ils l'avoient mang, d'autant qu'il avoit donn des coups de
68/556   cousteau  son ennemy, chose neantmoins indigne d'homme, mais
         plustost de bestes bruttes. D'ailleurs que les Algommequins
         estoient fort faschez de tout ce qui s'estoit passe, & que
         s'ils eussent pens que telle chose feust arrive, ils leur
         eussent donn cet Yroquois en sacrifice: d'autrepart qu'ils
         avoient recompens icelle mort, & faute, si ainsi il la falloit
         appeller, avec de grands presents, & deux prisonnieres, n'ayant
         subject  present de se plaindre, & qu'ils debvoient se
         gouverner plus modestement en leurs dportemens envers les
         Algommequins, qui sont de leurs amis, & que puis qu'ils
         m'avoient promis toutes choses mises en dlibration, je les
         priay les uns & les autres d'oublier tout ce qui s'estoit pass
         entr'eux, sans jamais plus y penser, ny en porter aucune haine
         & mauvaise volont les uns envers les autres & demeurer bons
         amis comme auparavant, & ce faisant qu'ils nous obligeroient 
         les aymer, & les assister comme j'avois faict par le pass, &
         neantmoins, o ils ne seroient contans de mon advis, je les
         priay de se trouver le plus grand nombre d'entr'eux qu'ils
         pourroient  nostre habitation, o devant tous les Cappitaines
         des vaisseaux on confirmeroit d'avantage ceste amiti, &
         adviseroit-on de donner ordre pour les garentir de leurs
         ennemis,  quoy il falloit penser.

         Alors ils commanerent  dire que j'avois bien parl, & qu'ils
         tiendroient tout ce que je leur avois dict, & tous contents en
         apparance s'en retournrent en leurs cabannes, sinon les
         Algommequins, qui deslogerent pour faire retraicte en leur
         Village, mais selon mon oppinion ils faisoient demonstration de
69/557   n'estre pas trop contens, d'autant qu'ils disoient entr'eux que
         ils ne viendroient plus hyverner en ces lieux. Ceste mort de
         ces deux hommes leur ayant par trop coust, pour mon regard je
         m'en retournay chez mon hoste,  qui je donnay le plus de
         courage qu'il me fut possible, affin de l'esmouvoir  venir 
         nostre habitation, & d'y amener avec luy tous ceux du pays.

         Durant le temps de l'hyver qui dura quatre mois, j'eu assez de
         loisir pour considerer leur pays, moeurs, coustumes, & faon de
         vivre & la forme de leurs assembles, & autres choses que je
         desirerois volontiers dcrire. Mais auparavant il est
         necessaire de parler de la situation du pays [121], & contres,
         tant pour ce qui regarde les nations, que pour les distances
         d'iceux. Quand  l'estendue, tirant de l'Orient  l'Occident,
         elle contient prs de quatre cent cinquante lieues de long, &
         quelque quatre-vingt ou cent lieues par endroicts de largeur du
         Midy au Septentrion, soubs la hauteur de quarante & un degr de
         latitude, jusques  quarante huit & quarante-neuf degrez. Ceste
         terre [122] est presque une isle, que la grande riviere de
         Saint Laurens entoure, passant par plusieurs lacs de grande
         estendue, sur le rivage desquels il habite plusieurs nations,
         parlans divers langages, qui ont leurs demeures arrestes, tous
         amateurs du labourage de la terre, lesquels neantmoins ont
         diverses faons de vivres, & de moeurs, & les uns meilleurs que
         les autres. Au cost vers le Nort, icelle grande riviere tirant
70/558    l'Occident quelque cent lieues par de l vers les
         Attigouautans[123]. Il y a de trs-hautes montagnes, l'air y
         est tempr plus qu'en aucun autre lieu desdites contres, &
         soubs la hauteur de quarante & un degr de latitude: toutes ces
         parties & contres sont abondantes en chasses, comme de Cerfs,
         Caribous, Eslans, Dains, Buffles, Ours, Loups, Castors,
         Regnards, Fouines, Martes, & plusieurs autres especes
         d'animaux, que nous n'avons pas par de. La pesche y est
         abondante en plusieurs sortes & especes de poisson, tant de
         ceux que nous avons, que d'autres que nous n'avons pas aux
         costes de France. Pour la chasse des oyseaux, elle y est aussi
         en quantit, & qui y viennent en leur temps, & saison: Le pays
         est travers de grand nombre de rivieres, ruisseaux, & estangs,
         qui se deschargent les unes dans les autres, & en leur fin
         aboutissent dedans ledict fleuve Sainct Laurens, & dans les
         lacs par o il passe: Le pas est fort plaisant en son
         Printemps, il est charg de grandes & hautes forests, &
         remplies des bois de pareilles especes que ceux que nous avons
         en France, bien est-il vray qu'en plusieurs endroicts il y a
         quantit de pas desert, o ils sement des bleds d'Inde: aussi
         que ce pays est abondant en prairies, pallus, & marescages, qui
         sert pour la nourriture desdicts animaux. Le pays du Nort de
         ladite grande riviere est fort aspre & montueux, soubs la
         hauteur de quarante-sept  quarante-neuf degrez de latitude,
71/559   remply de rochers forts en quelques endroicts,  ce que j'ay
         peu voir, lesquels sont habitez de Sauvages qui vivent errants
         parmy le pays, ne labourans, & ne faisans aucune culture, du
         moins si peu que rien, & sont chasseurs[124], estans ores[125]
         en un lieu, & tantost en un autre, le pas y estant assez froid
         & incommode. L'estendue d'icelle terre du Nord soubs la hauteur
         de quarante-neuf degrez de latitude, de l'Orient  l'Occident a
         six cents lieues de longitude, qui est aux lieux dont nous
         avons ample cognoissance. Il y a aussi plusieurs belles &
         grandes rivieres qui viennent de ce cost-l, & se deschargent
         dedans ledit fleuve, accompagnez d'un nombre infiny de belles
         prairies, lacs, & estangs, par o elles passent, dans lesquels
         y a abondance de poissons, & force isles, la pluspart desertes,
         qui sont dlectables  voir, o en la pluspart il y a grande
         quantit de vignes, & autres fruicts Sauvages [126]. Quand aux
         parties qui tirent plus  l'Occident, nous n'en pouvons,
         savoir bonnement le traget, d'autant que les peuples n'en ont
         aucune cognoissance, sinon de deux ou trois cents lieues, ou
         plus, vers l'Occident, d'o vient ladicte grande riviere qui
         passe entr'autres lieux, par un lac qui contient prs de trante
         journes de leurs canaux,  savoir celuy qu'avons nomm la Mer
         douce, eu esgard  sa grande estendue, ayant prs de quatre
72/560   cent lieues de long (127): aussi que les Sauvages avec lesquels
         nous avons accez, ont guerre avec autres nations, tirant 
         l'Occident dudit grand lac, qui est la cause que nous n'en
         pouvons avoir plus ample cognoissance, sinon qu'ils nous ont
         dict plusieurs fois que quelques prisonniers de cent lieues
         leur ont rapport y avoir des peuples semblables  nous en
         blancheur, & autres choses, ayans par eux veu de la chevelure
         de ces peuples, qui est fort blonde, & qu'ils estiment
         beaucoup, pource qu'ils les disent estre comme nous. Je ne puis
         que penser l dessus, sinon que ce fussent gens plus civilisez
         qu'eux, & qu'ils disent nous ressembler: il seroit bien besoing
         d'en savoir la vrit par la veue, mais il faut de
         l'assistance, il n'y a que le temps, & le courage de quelques
         personnes de moyens, qui puissent, ou vueillent, entreprendre
         d'assister ce desseing, affin qu'un jour on puisse faire une
         ample & parfaite dcouverture de ces lieux, affin d'en avoir
         une cognoissance certaine.

[Note 121 Par _pays_ il faut entendre ici _le pays en gnral_, ou la
Nouvelle-France, et non pas le pays des Hurons, encore moins le pays des
Algonquins, comme a fait Sagard (Hist. du Canada, p. 201, 202).]

[Note 122: Cette terre o tait Champlain, c'est--dire, le
Haut-Canada.]

[Note 123: Voici comme l'dition de 1632 corrige ce passage: Au cost
vers le nort d'icelle grande riviere tirant au surouest environ cent
lieues par del vers les Attigouamans, le pays est partie montagneux...
 On voit donc que Champlain veut parler ici de cette chane de
montagnes que nous appelons aujourd'hui les Laurentides.]

[Note 124: L'dition de 1627, remplace ce mot chasseurs par
ambullatoires.]

[Note 125: Maintenant.]

[Note 126: Dans l'dition de 1627, presque toute cette phrase a t
modifi notablement. Aprs le mot _fleuve_, on y lit ce qui suit: &
d'autres qui  mon oppinion se deschargent en la Mer, par la partie &
cost du Nort, soubs la hauteur de cinquante  cinquante & un degrez de
latitude, suivant le rapport & resolution que m'en ont faict ceux qui y
vont ngocier, & traicter, avec les peuples qui y habitent.]

[Note 127: Voir la note 2 de la p. 25, ci-dessus.]

         Pour ce qui est du Midy de ladite grande riviere, elle est fort
         peuple, & beaucoup plus que le cost du Nort, & de diverses
         nations ayans guerres les uns contre les autres. Le pays y est
         fort aggreable, beaucoup plus que le cost du Septentrion, &
         l'air plus tempr, y ayant plusieurs especes d'arbres &
         fruicts qu'il n'y a pas au Nort dudit fleuve, aussi y a-il
         beaucoup de choses au Nort qui le recompense, qui n'est pas du
         cost du Midy[128]: Pour ce qui est du cost de l'Orient, ils
73/561   sont assez cogneus, d'autant que la grand'Mer Oceanne borne ces
         endroicts-l,  savoir les costes de la Brador, terre-Neufve,
         Cap Breton, la Cadie, Almonchiguois[129], lieux assez communs, en
         ayant trait  suffire au discours de mes voyages prcdents,
         comme aussi des peuples qui y habitent, c'est pourquoy je n'en
         feray mention en ce traict, mon subject n'estant que faire un
         rapport par discours succint & vritable de ce que j'ay veu &
         recogneu de plus particulier.

[Note 128: Dans l'dition de 1627, la dernire partie de cette phrase a
t ainsi corrige: aussi n'est-il pas de tant de proffist & d'utilit,
quand aux lieux o se font les traictez des Pelletries.]

[Note 129: Lisez Almouchiquois. La cte des Almouchiquois rpond  ce
que les Anglais ont appel Nouvelle-Angleterre (New England).]

         La contre de la nation des Attigouautan est soubs la hauteur
         de 44 degrez & demy de latitude, & deux cents trante lieues [130]
         de longitude  l'Occident & dix de latitude, & en ceste
         estendue de pays il y a dix-huict Villages [131], dont six dont
         clos & fermez de pallissades de bois  triple rang,
         entre-lassez les uns dans les autres, o au dessus ils ont des
         galleries, qu'ils garnissent de pierres, & d'eau, pour ruer &
         estaindre le feu que leurs ennemis pourroient appliquer contre
         leurs pallissades. Ce pays est beau & plaisant, la pluspart
         desert, ayant la forme & mesme situation que la Bretagne,
         estans presque environnez & circuits de la Mer douce [132], &
74/562   prennent ces 18 villages estre peupls de deux mil hommes de
         guerre, sans en ce comprendre le commun, qui peuvent faire en
         nombre 30000. mes: leurs cabannes[133] sont en faon de
         tonnelles, ou berceau, couvertes d'escorces d'arbres de la
         longueur de 25  30 toises, plus ou moins, & six de large,
         laissant par le milieu une alle de 10  12 pieds de large, qui
         va d'un bout  l'autre, aux deux costez y a une manire
         d'establie [134], de la hauteur de 4 pieds, o ils couchent en
         Est, pour viter l'importunit des puces dont ils ont grande
         quantit, & en hyver ils couchent en bas sur des nattes,
         proches du feu pour estre plus chaudement que sur le haut de
         l'establie, ils font provision de bois sec, & en emplissent
         leurs cabannes, pour brler en hyver, & au bout d'icelles
         cabannes y a une espace, o ils conservent leurs bleds d'Indes,
         qu'ils mettent en de grandes tonnes, faites d'escorce d'arbres,
         au milieu de leur logement: il y a des bois qui sont suspendus,
         o ils mettent leurs habits, vivres, & autres choses, de peur
         des souris qui y sont en grande quantit. En telle cabanne y
         aura douze feux, qui sont vingt-quatre mesnages, & o il fume 
         bon escient, qui fait que plusieurs en reoivent de grandes
         commoditez aux yeux,  quoy ils sont subjects, jusques  en
         perdre la veue sur la fin de leur aage, n'y ayant fenestre
         aucune, ni ouverture que celle qui est au dessus de leurs
         cabannes, par o la fume fort, qui est tout ce qui se peut
75/563   dire & savoir de leurs comportements, vous ayant descript
         entirement ceste forme d'habitation de ces peuples, comme elle
         se peut savoir, mesme de toutes les nations qui habitent en
         ces contres de pays. Ils changent quelquesfois leur Village de
         dix, de vingt, ou trente ans, & le transportent d'une, deux, ou
         trois lieues du prcdent lieu, s'ils ne sont contraints par
         leurs ennemis, de desloger, & s'eslongnez plus loing, comme ont
         fait les Antouhonorons de quelque 40  50 lieues. Voila la
         forme de leur logements qui sont separez les uns des autres,
         comme de trois  quatre pas, pour la crainte du feu qu'ils
         apprhendent fort.

[Note 130: Le seul moyen, suivant nous, de rendre ce passage
intelligible, est de remplacer deux cent trente par douze ou treize. Car
il est vident que l'auteur, aprs avoir dtermin la hauteur moyenne du
pays huron, veut en donner les dimensions en longitude, ou de l'orient 
l'occident, et en latitude, ou du nord au sud. Or, en longitude, le pays
huron n'a que douze ou treize lieues; c'est tout ce que l'on peut
compter depuis le Couteau-Croche, jusqu' l'extrmit la plus
occidentale du canton de Tiny. Du nord au sud, il pouvait avoir une
dizaine de lieues, comme dit l'auteur. Il est possible que le manuscrit
de Champlain portt 23, ou 20  30; avec quoi l'imprimeur aurait bien pu
faire 230.]

[Note 131: Sagard, quelques annes aprs, en comptait vingt ou
vingt-cinq (Hist. du Canada, p. 247); mais il est clair qu'il ne
prtend donner qu'un nombre approximatif. Nos Hurons, dit le P.
Brebeuf  la fin de la Relation de 1636, sont en vingt villages environ
trente mille mes.]

[Note 132: Cette expression montre bien que Champlain ne parle ici que
du pays huron proprement dit, qui tait en effet presque environn des
eaux de la mer Douce. Il tait born  l'ouest et au nord par le lac
Huron, au nord-est, par la rivire Matchidache, et du ct de l'est et
du sud-est par les lacs Couchichine et Simcoe, qui se dchargent
eux-mmes dans le lac Huron.]

[Note 133: Qu'ils appellent _ganonchiac_, ajoute Sagard (Hist. du
Canada, p. 248).]

[Note 134: Qu'ils appellent _endicha_. (Sagard, ibid.)]

         Leur vie est miserable au regard de la nostre, mais heureuse
         entr'eux qui n'en ont pas goust de meilleure, croyant qu'il ne
         s'en trouve pas de plus excellente. Leur principal manger, &
         ordinaire vivre, est le bled d'Inde, & febves du bresil qu'ils
         accommodent en plusieurs faons, ils en pillent en des mortiers
         de bois, le reduisent en farine, de laquelle ils prennent la
         fleur par le moyen de certains vants, faits d'escorce d'arbres,
         & d'icelle farine font du pain avec des febves, qu'ils font
         premirement bouillir, comme le bled d'Inde un bouillon, pour
         estre plus ays  battre, mettent le tout ensemble,
         quelquesfois y mettent des blues, ou des framboises seiches,
         autrefois y mettent des morceaux de graisse de Cerf, mais ce
         n'est pas souvent, leur estant fort rare, puis aprs ayant le
         tout destramp avec eau tide ils en font des pains en forme de
         gallettes ou tourteaux, qu'ils font cuire soubs les cendres, &
76/564   estant cuittes, ils les lavent, & en font assez souvent
         d'autres, ils les enveloppent de feuilles de bled d'inde,
         qu'ils attachent, & mettent, en l'eaue bouillante, mais ce
         n'est pas leur ordinaire, ains ils en font d'une autre sorte
         qu'ils appellent Migan[135],  savoir, ils prennent le bled
         d'inde pill, sans oster la fleur, duquel ils mettent deux ou
         trois poignes dans un pot de terre plein d'eau, le font
         bouillir, en le remuant de fois  autre, de peur qu'il ne
         brusle, ou qu'il ne se prenne au pot, puis mettent en ce pot un
         peu de poisson frais, ou sec, selon la saison, pour donner
         goust audit Migan, qui est le nom qu'ils luy donnent, & en font
         fort souvent, encores que ce soit chose mal odorante,
         principalement en hyver, pour ne le savoir accommoder, ou pour
         n'en vouloir prendre la peine: Ils en font de deux especes, &
         l'accommodent assez bien quand ils veulent, & lors qu'il y a de
         ce poisson ledit Migan ne sent pas mauvais, ains seulement  la
         venaison. Le tout estant cuit ils tirent le poisson, &
         l'escrasent bien menu, ne regardant de si prs  oster les
         arrestes, les escailles, ny les trippes, comme nous faisons,
         mettant le tout ensemble dedans ledit pot, qui cause le plus
         souvent le mauvais goust, puis estant ainsi fait, le despartent
          chacun quelque portion: Ce Migan est fort clair, & non de
         grande substance, comme on peut bien juger: Pour le regard du
         boire, il n'est point de besoing estant ledit Migan assez clair
         de soymesme. Ils ont une autre sorte de Migan,  savoir, ils
77/565   font greller du bled nouveau, premier qu'il soit  maturit,
         lequel ils conservent, & le font cuire entier avec du poisson,
         ou de la chair, quand ils en ont: une autre faon, ils prennent
         le bled d'Inde bien sec le font greller dans les cendres, puis
         le pilent, & le reduisent en farine, comme l'autre cy-devant,
         lequel ils conservent pour les voyages qu'ils entreprennent,
         tant d'une part que d'autre, lequel Migan faict de ceste faon
         est le meilleur,  mon goust. En la figure H. se voit comme les
         femmes pilent leurs bleds d'Inde. Et pour le faire, ils font
         cuire force poisson, & viande, qu'ils dcouppent par morceaux,
         puis la mettent dans de grandes chaudires qu'ils emplissent
         d'eau, la faisant fort bouillir: ce faict, ils recueillent avec
         une cuillier la graisse de dessus, qui provient de la chair, &
         poisson, puis mettent d'icelle farine grulle dedans, en la
         mouvant tousjours, jusques  ce que ledit Migan toit cuit, &
         rendu espois comme bouillie. Ils en donnent & despartent 
         chacun un plat, avec une cuillere de la dite graisse, ce
         qu'ils ont de coustume de faire aux festins & non pas
         ordinairement, mais peu souvent: or est-il que ledict bled
         nouveau grull, comme est cy-dessus, est grandement estim
         entr'eux. Ils mangent aussi des febves qu'ils font bouillir
         avec le gros de la farine grulle, y meslant un peu de graisse,
         & poisson. Les Chiens sont de requeste en leurs festins qu'ils
         font souvent les uns & les autres, principallement durant
         l'hyver qu'ils font  loisir: Que s'ils vont  la chasse aux
         Cerfs, ou au poisson, ils le reservent pour faire ces festins,
         ne leur demeurant rien en leurs cabannes que le Migan clair
78/566   pour ordinaire, lequel ressemble  de la branne, que l'on
         donne  manger aux pourceaux. Ils ont une autre manire de
         manger le bled d'Inde, & pour l'accommoder ils le prennent par
         espics, & le mettent dans l'eau, sous la bourbe, le laissant
         deux ou trois mois en cet estat, & jusques  ce qu'ils jugent
         qu'il soit pourry, puis ils l'ostent de l & le font bouillir
         avec la viande ou poisson, puis le mangent, aussi le font-ils
         gruller, & est meilleur en cette faon que bouilly, mais je
         vous asseure qu'il n'y a rien qui sente si mauvais, comme fait
         cedit bled sortant de l'eau tout boueux: nantmoins les femmes,
         & enfans, le prennent & le sucent comme on faict les cannes de
         succre, n'y ayant autre chose qui leur semble de meilleur
         goust, ainsi qu'ils en font la demonstration, leur ordinaire
         n'est que de faire deux repas par jour: Quant  nous autres,
         nous y avons jeusn le Karesme entier, & plus pour les
         esmouvoir  quelque exemple, mais c'estoit perdre temps: Ils
         engraissent aussi des Ours, qu'ils gardent deux ou trois ans,
         pour faire des festins entr'eux: j'ay recognu que si ces
         peuples avoient du bestail, ils en seroient curieux, & le
         conserveroient fort bien, leur ayant montr la faon de le
         nourrir, chose qui leur seroit aise, attendu qu'ils ont de
         bons pasturages, & en grande quantit en leur pas, pour toute
         sorte de bestail, soit chevaux, boeufs, vaches, mouttons,
         porcs, & autres especes,  faute desquels bestiaux on les juge
         miserables comme il y a de l'apparance: Neantmoins avec toutes
         leurs miseres je les estime heureux entr'eux, d'autant qu'ils
         n'ont autre ambition que de vivre, & de se conserver, & sont
79/567   plus asseurez que ceux qui sont errants par les forests, comme
         bestes bruttes: aussi mangent-ils force sitrouilles, qu'il font
         bouillir, & rostir soubs les cendres. Quand  leur habit, ils
         sont de plusieurs sortes, & faons, & diversitez de peaux de
         bestes sauvages, tant de celles qu'ils prennent, que d'autres
         qu'ils eschangent pour leur bled d'inde, farines, pourcelines,
         & fillets  pescher, avec les Algommequins, Piserenis, & autres
         nations, qui sont chasseurs, & n'ont leurs demeures arrestes:
         tous leurs habits sont d'une mme faon, sans diversit
         d'invention nouvelle: ils passent & accommodent assez
         raisonnablement les peaux, faisant leur brayer d'une peau de
         Cerf, moyennement grande, & d'un autre le bas de chausses, ce
         qui leur va jusques  la ceinture, estant fort pliss, leurs
         souliers sont de peaux de Cerfs, Ours, & Castors, dont ils
         usent en bon nombre: Plus, ils ont une robbe de mesme fourrure,
         en forme de couverte, qu'ils portent  la faon Irlandoise, ou
         gyptienne, & des manches qui s'attachent avec un cordon par le
         derrire: voila comme ils sont habillez durant l'hyver, comme
         il se voit en la figure D. Quand ils vont par la campagne, ils
         seignent leur robbe autour du corps, mais estans  leur
         Village, ils quittent leurs manches, & ne se seignent point:
         les passements de Milan pour enrichir leurs habits sont de
         colle & de la raclure desdites peaux, dont ils font des bandes
         en plusieurs faons, ainsi qu'ils s'avisent, y mettant par
         endroits des bandes de painture rouge, brun, parmy celles de
         colle, qui parroissent tous-jours blanchastres, n'y perdant
         point leurs faons, quelques salles qu'elles puissent estre. Il
80/568   y en a entre ces nations qui sont bien plus propre  passer les
         peaux les uns que les autres, & ingnieux pour inventer des
         compartiments  mettre dessus leurs habits: Sur tous autres nos
         Montagnais, & Algommequins, ce sont ceux qui y prennent plus de
         peine, lesquels mettent  leurs robbes des bandes de poil de
         porc-espy, qu'ils taindent en fort belle couleur d'escarlatte:
         ils tiennent ces bandes bien chres entr'eux, & les destachent
         pour les faire servir  d'autres robbes, quand ils en veulent
         changer, plus pour embellir la face, & avoir meilleure grce,
         quand ils se veulent bien parer: La pluspart se paindent le
         visage noir, & rouge, qu'ils desmeslent avec de l'huyle, faite
         de la graine d'herbe au Soleil, ou bien avec de la graisse
         d'ours, ou autres animaux, comme aussi ils se taindent les
         cheveux qu'ils portent, les uns longs, les autres courts, les
         autres d'un cost seulement: Pour les femmes, & les filles,
         elles les portent tousjours d'une mesme faon, elles sont
         vestus comme les hommes, horsmis qu'elles ont tousjours leurs
         robbes saintes, qui leur viennent en bas, jusques au genouil:
         c'est en quoy elles diffrent des hommes, elles ne sont point
         honteuses de montrer le corps,  savoir depuis la cainture en
         haut, & depuis la moiti des cuisses en bas, ayant tousjours le
         reste couvert & sont charges de quantit de pourceline, tant
         en colliers, que chaisnes, qu'elles mettent devant leurs
         robbes, pendans  leurs ceintures, bracelets, & pendants
         d'oreilles, ayant les cheveux bien paignez, paints, & graissez,
         & ainsi s'en vont aux dances, ayans un touffeau de leurs
         cheveux par derrire, qui leur sont liez de peaux d'anguilles,
81/569   qu'ils accommodent & font servir de cordon, ou quelquesfois ils
         attachent des platines d'un pied en carr, couvertes de ladite
         pourceline, qui pend par derrire, & en ceste faon poupinement
         vestues & habilles, elles se montrent volontiers aux dances,
         o leurs pres, & mres les envoyent, n'oubliant rien de ce
         qu'ils peuvent apporter d'invention pour embellir & parer leurs
         filles, & puis asseurer avoir veu en des dances ou j'ay est,
         telle fille qui avoit plus de douze livres de pourceline sur
         elles, sans les autres bagatelles, dont elles sont charges &
         attoures. En la figure desja cite se voit comme les femmes
         sont habilles, comme montre F. & les filles allant  la dance,
         G.

[Note 135: Dans le tirage de 1620, on a corrig, en marge seulement, et
l'on a mis le mot _michan_ au lieu de _migan_. Ce changement se retrouve
encore dans l'dition de 1627. L'on sait que, dans l'criture de cette
poque, les lettres _ch_ avaient beaucoup de ressemblance avec le _g_.]

[Illustration.]

         Tous ces peuples sont d'une humeur assez joviale, bien qu'il y
         en aye beaucoup de complexion triste, & saturnienne entr'eux:
         Ils sont bien proportionns de leurs corps, y ayant des hommes
         bien formez, forts, & robustes, comme aussi des femmes, &
         filles, dont il s'en trouve un bon nombre d'agrable, & belles,
         tant en la taille, couleur, qu'aux traicts du visage, le tout 
         proportion, elles n'ont point le saing ravall que fort peu, si
         elles ne sont vieilles, & se trouvent parmy ces nations de
         puissantes femmes, & de hauteur extraordinaire: car ce sont
         elles qui ont presque tout le soing de la maison, & du travail,
         car elles labourent la terre, sement le bled d'Inde, font la
         provision de bois pour l'hyver, tillent la chanvre, & la
         fillent, dont du fillet ils font les rets  pescher, & prendre
         le poisson, & autres choses necessaires, dont ils ont affaire,
         comme aussi ils ont le soing de faire la cueillette de leurs
82/570   bleds, les serrer, accommoder  manger, & dresser leur mesnage,
         & de plus sont tenues de suivre & aller avec leurs maris, de
         lieu en lieu, aux champs, o elles servent de mulle  porter le
         bagage, avec mille autres sortes d'exercices, & services, que
         les femmes font & sont tenues faire. Quant aux hommes, ils ne
         font rien qu'aller  la chasse du Cerf, & autres animaux,
         pcher du poisson, de faire des cabannes, & aller  la guerre.

         Ces choses faites, ils vont aux autres nations, o ils ont de
         l'accs, & cognoissance, pour traicter & faire des eschanges de
         ce qu'ils ont, avec ce qu'ils n'ont point, & estans de retour,
         ils ne bougent des festins, & dances, qu'ils se font les uns
         aux autres, &  l'issue se mettent  dormir, qui est le plus
         beau de leur exercice.

         Ils ont une espece de mariage parmy eux, qui est tel, que quand
         une fille eat en l'ge d'onze, douze, treize, quatorze, ou
         quinze ans, elle aura des serviteurs, & plusieurs, qu'elle
         fera, & selon ses bonnes grces, la rechercheront quelque
         temps: cela faict, elles seront demandes aux pres, & mres,
         bien que souvent elles ne prennent pas leur consentement, fors
         celles qui sont les plus sages & mieux advises, qui se
         soubsmettent  la volont de leur pre & mre. Cet amoureux, ou
         serviteur, presentera  la fille quelques colliers, chaisnes, &
         bracelets de pourceline: si la fille a ce serviteur aggreable,
         elle reoit ce present, ce faict, cet amoureux viendra coucher
         avec elle trois ou quatre nuicts sans lui dire mot, durant ce
         temps, & l ils recueillent le fruict de leurs affections, d'o
         il arrivera le plus souvent qu'aprs avoir pass huict, ou
83/571   quinze jours, s'ils ne se peuvent accorder, elle quittera son
         serviteur, lequel y demeurera engag pour ses colliers, &
         autres dons par luy faicts, n'en retirant qu'un maigre
         passe-temps: & cela pass, frustr de son esperance, il
         recerchera un autre femme, & elle un autre serviteur, s'ils
         voyent qu'il soit  propos, & ainsi continuent ceste faon de
         faire, jusques  une bonne rencontre: Il s'en trouve telle qui
         passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de vingt maris,
         lesques vingt maris ne sont pas seuls en la jouyssance de la
         beste, quelques mariez qu'ils soient: car la nuict venue, les
         jeunes femmes courent d'une cabanne en une autre, comme font
         les jeunes hommes de leur cost, qui en prennent par o bon
         leur semble, toutesfois sans violance aucune, remettant le tout
          la volont de la femme: Le Mary fera le semblable  sa
         voisine, nulle jalousie ne se trouve entr'eux pour cela, & n'en
         reoivent aucune infamie, ny injure, la coustume du pays estant
         telle. Or le temps qu'elles ne delaissent point leurs maris est
         quand elles ont des enfans: les Maris prcdants reviennent
         vers elles, leur remonstrer l'affecrion, & amiti, qu'ils leur
         ont porte par le pass, & plus que nul autre, & que l'enfant
         qu'elles auront est  luy, & est de son faict: un autre luy en
         dira autant, en fin c'est  qui mieux, & qui le pourra
         emporter, & l'avoir pour femme: & par ainsi il est au choix &
         option de la femme, de prendre, & d'accepter celuy qui luy
         plaira le plus, ayant en ses recerches, & amours, gaign
         beaucoup de pourceline, & de plus, ceste lection de Mary:
         Elles demeurent avec luy sans plus le delaisser, ou si elles le
84/572   laissent, il faut que ce soit avec un grand subject, autre que
         l'impuissance, car il est  l'espreuve: neantmoins estant avec
         ce mary elle ne laisse pas de se donner carrire, mais elle se
         tient, & reside, tousjours au mesnage, faisant bonne mine, de
         faon que les enfans qu'ils ont ensemble, ainsi nez d'une telle
         femme, ne se peuvent asseurer lgitimes, aussi ont-ils une
         coustume, prevoyant ce danger, qui est telle,  savoir, que
         les enfans ne succedent jamais aux biens, & dignitez, de leurs
         pres, doubtant comme j'ay dit de leur gniteur, mais bien
         font-ils leurs successeurs, & hritiers, les enfans de leurs
         soeurs, & desquels ils sont asseurez d'estre yssus, & sortis:
         Pour la nourriture & eslevation de leurs enfans [136], ils le
         mettent durant le jour sur une petite planche de bois, & le
85/573   vestent, & enveloppent de fourrures, ou peaux, & le bandent sur
         ladite planchette, la dressent debout, & laissant une petite
         ouverture par o l'enfant faict ses petites affaires, & si
         c'est une fille, ils mettent une feuille de bl d'Inde entre
         les cuisses, qui presse contre sa nature, & font sortir le bout
         de ladite feuille dehors qui est renverse, & par ce moyen
         l'eau de l'enfant coulle par ceste feuille, & sort dehors, sans
         gaster l'enfant de ses eaues, ils mettent aussi soubs les
         enfants du duvet de certains roseaux, que nous appelions pied
         de livre, surquoy ils sont couchs fort mollement, & le
         nettoyent du mesme duvet, & pour parer l'enfant, ils garnissent
         ladite planchette de patinostres, & en mettent  son col,
         quelque petit qu'il soit: & la nuict, ils le couchent tout nud,
         entre le pre, & la mre, considerant en cela une grande
         merveille de Dieu, qui les conserve de telle faon, qu'il n'en
         arrive pas beaucoup d'inconvenient, comme il feroit  croire
         par quelque estouffemens, estant le pre, & la mre, en un
         profond sommeil, ce qui n'arrive pas que bien rarement. Les
         enfans sont fort libertins entre ces nations: les pres, &
         mres, les flattent trop, & ne les chastient point du tout,
         aussi sont-ils si meschants, & de si perverse nature, que le
         plus souvent ils battent leurs mres, & autres, des plus
         fascheux, battent leur pre, en ayant acquis la force, & le
         pouvoir:  savoir, si le pre, ou la mre, leur font chose qui
         ne leur agre pas, qui est une espece de maldiction que Dieu
         leur envoye.

[Note 136: Sagard ajoute l-dessus quelques dtails qui compltent ce
que dit ici Champlain. Nos Huronnes, dit-il, emmaillottent leurs petits
enfans durant le jour dans des peaux sur une petite planchette de bois
de cdre blanc, d'environ deux pieds de longueur ou peu plus, & un bon
pied de largeur, o il y a  quelqu'uns un petit arrest, ou aiz pli en
demy rond attach au dessous des pieds de l'enfant, qu'ils appuyent
contre le plancher de la cabane, ou bien elles les portent promener avec
icelles derrire leur dos, avec un collier ou cordelette qui leur pend
sur le front. Elles les portent aussi quelquefois nuds hors du maillot
dans leur robbe ceinte, pendus  la mammelle, ou derrire leur dos,
presque debouts, la teste en dehors, qui regarde des yeux d'un cost &
d'autre par dessus les espaules de celle qui le porte. Lors que l'enfant
est emmaillott sur la petite planchette, ordinairement enjolive de
matachias & chapelets de pourceleine, ils luy laissent une ouverture
devant la nature, par o il faict son eau, & si c'est une fille, il y
adjoustent une fueille de bled d'Inde renverse, qui sert  porter l'eau
dehors, sans que l'enfant soit gast de ses eaues, ny salle de ce cost
l... Les Sauvagesses comme elles n'ont jamais eu l'usage du linge, ny
la mthode d'en faire, encore qu'elles ayent du chanvre assez, ont
trouv l'invention d'un duvet fort doux de certains roseaux, sur
lesquels elles couchent leurs enfans fort mollement, & les nettoyent du
mesme duvet, ou avec de la poudre de bois fec & pourry, & la nuict
venue, elles les couchent souvent tout nuds entre le pre, & la mre, ou
dans le sain de la mre mesme, envelopp de sa robe pour le tenir plus
chaudement, & n'en arrive que trs-rarement d'accident. Les Canadiens, &
presque tous les peuples errants, se servent encore d'une pareille
planchette pour coucher leurs enfans, qu'ils appuyent contre quelque
arbre ou l'attachent aux branches, mais encores dans des peaux sans
planchette,  la manire qu'on accommode ceux de de dans des langes, &
en cet estat les posent de leur long doucement dans une peau suspendue
en l'air, attache par les quatre coins aux bois de la cabane, comme
sont les lits de roseau des Mattelots sous le tillac des navires, &
s'ils veulent bercer l'enfant, il n'ont qu' donner un bransle  cette
peau suspendue, laquelle se berce d'elle mesme. (Hist, du Canada, p.
338, 339, 340.)]

         Pour ce qui est de leurs loix, je n'ay point veu qu'ils en
         ayent, ny chose qui en approche, comme de faict ils n'en ont
86/574   point, d'autant qu'il n'y a en eux aucune correction,
         chastiment, ny de reprehension  l'encontre des malfaicteurs,
         sinon par une vangeance, randant le mal pour le mal, non par
         forme de reigle, mais par une passion qui leur engendre les
         guerres & diffrents, qu'ils ont entr'eux le plus souvent.

         Au reste, ils ne recognoissent aucune Divinit, ils n'adorent &
         ne croyent en aucun Dieu, ny chose quelconque[137]: ils vivent
         comme bestes bruttes, ils ont bien quelque respect au Diable,
         ou d'un nom semblable, ce qui est doubteux, parce que soubs ce
         mot qu'ils prononcent, sont entendus diverses significations &
         comprend en soy plusieurs choses: de faon que mal-aisment
         peut-on savoir, & discerner s'ils entendent le Diable, ou une
         autre chose, mais ce qui fait plustost croire estre le Diable,
         qu'ils entendent, est que lors qu'ils voyent un homme faisant
         quelque chose extraordinaire, ou est plus habille que le
         commun, ou bien est vaillant guerrier, ou d'ailleurs en furie,
         comme hors de la raison, & de soy-mesme, ils l'appellent Oqui,
         comme si nous disions un grand esprit savant, ou un grand
         Diable [138].

[Note 137: Ils ne recognoissent, dit Sagard, & n'adorent aucune vraye
Divinit, ny Dieu celeste ou terrestre, duquel ils puissent rendre
quelque raison, & que nous puissions savoir, car encore bien qu'ils
tiennent tous en gnral Youskeha pour le premier principe & Crateur de
tout l'Univers avec Eataentsic, si est-ce qu'ils ne luy offrent aucunes
prires, offrandes, ny sacrifices comme  Dieu, & quelqu'uns d'entr'eux
le tiennent fort impuissant au regard de nostre Dieu, duquel ils
admiroient les oeuvres. (Hist. du Canada, p. 494.)]

[Note 138:  Ils ont bien, dit Sagard, quelque respect particulier  ces
dmons ou esprits qu'ils appellent Oki, mais c'est en la mesme manire
que nous avons le nom d'Ange, distinguant le bon du mauvais, car autant
est abominable l'un, comme l'autre est vnrable. Aussi ont-ils le bon &
le mauvais Oki, tellement qu'en prononant ce mot Oki ou Ondaki, sans
adjonction, quoy qu'ordinairement il soit pris en mauvaise part, il peut
signifier un grand Ange, un Prophte ou une Divinit, aussi bien qu'un
grand diable, un Mdecin, ou un esprit furieux & possed. Ils nous y
appelloient aussi quelquesfois, pour ce que nous leur enseignions des
choses qui surpassoient leur capacit & les faisoient entrer en
admiration, qui estoit chose ayse veu leur ignorance. (Hist. du
Canada, p. 494, 495.)]

87/575   Quoy que ce soit, ils ont de certaines personnes, qui sont les
         Oqui, ou Manitous, ainsi appellez par les Algommequins &
         Montagnais, & ceste sorte de gens font les Mdecins pour guarir
         les mallades, & pencer les blessez: prdire les choses
         futures, au reste toutes abusions illusions du Diable, pour les
         tromper, & decevoir. Ces Oquis, ou devins, leur persuadent, & 
         leurs patients, & mallades, de faire, ou faire faire des
         festins, & quelques crmonies, pour tire plustost guaris, &
         leur intention est affin d'y participer, & en tirer la
         meilleure part, & soubs esperance d'une plus prompte guarison
         leur faire faire plusieurs autres crmonies, que je diray
         cy-aprs en son lieu. Ce sont ceux-l en qui ils croyent le
         plus, mais d'estre possedez du Diable, & tourmentez comme
         d'autres Sauvages plus eslongnez qu'eux, c'est ce qui se voit
         fort rarement, qui donne plus d'occasion, & subject de croire
         leur rduction en la cognoissance de Dieu plus facille, si leur
         pays estoit habitu de personnes qui prissent la peine, & le
         soing, de leur enseigner, & ce n'est pas assez d'y envoyer des
         Religieux, s'il n'y a des gens pour les maintenir, & assister:
         car encores que ces peuples ayent le desir aujourd'huy de
         cognoistre que c'est que de Dieu, le lendemain ceste volont
         leur changera, quand il conviendra oster, & suprimer, leurs
         salles coustumes, la dissolution de leurs moeurs, & leurs
         libertez incivilles: De faon qu'il faut des peuples, & des
         familles, pour les tenir en debvoir, & avec douceur les
         contraindre  faire mieux, & par bons exemples les esmouvoir 
         correction de vie. Le Pre Joseph, & moy, les avons maintesfois
88/576   entretenu sur ce qui estoit de nostre crance, loix, &
         coustumes: ils escoutoient avec attention en leurs conseils,
         nous disans quelquefois, tu dis choses qui passe nostre esprit,
         & que ne pouvons comprandre par discours, comme chose qui
         surpasse nostre entendement: Mais si tu veus bien faire est
         d'habiter ce pays, & amener femmes, & enfans, lesquels venant
         en ces rgions, nous verrons comme tu sers ce Dieu que tu
         adore, & de la faon que tu vis avec tes femmes, & enfans, de
         la manire que tu cultive les terres, & en semant[139], & comme
         tu obeys  tes loix, & de la faon que l'on nourrit les
         animaux, & comme tu fabrique tout ce que nous voyons sortir de
         tes inventions: Ce que voyant, nous apprendrons plus en un an,
         qu'en vingt  ouyr discourir, & si nous ne pouvons comprandre,
         tu prendras nos enfans, qui seront comme les tiens: & ainsi
         jugeant nostre vie miserable, au pris de la tienne, il est ais
          croire que nous la prenderont, pour laisser la nostre: leurs
         discours me sembloit d'un bon sens naturel, qui montre le desir
         qu'ils ont de cognoistre Dieu. C'est un grand dommage de
         laisser perdre tant d'hommes & les voir prir  nos portes,
         sans leur donner secours, qui ne peut estre sans l'assistance
         des Roys, Princes, & Ecclesiastiques, qui seuls ont le pouvoir
         de ce faire: Car aussi en doibvent-ils seuls emporter l'honneur
         d'un si grand oeuvre,  savoir de planter la foy Chrestienne
         en un pays incognu, & barbare, aux autres nations, estant bien
         inform de ces peuples, comme nous sommes, qu'ils ne respirent,
         & ne dsirent autre chose que d'estre plainement instruits de
89/577   ce qu'il leur faut suivre & viter, c'est donc  ceux qui ont
         le pouvoir d'y travailler, & y contribuer de leur abondance,
         car un jour ils respondront devant Dieu de la perte de tant
         d'mes qu'ils laissent prir par leur ngligence & avarice, car
         ils ne sont pas peu, mais en trs-grand nombre: or ce sera
         quand il plaira  Dieu de leur en faire la grce, pour moy j'en
         desire plustost l'effect aujourd'huy que demain, pour le zelle
         que j'ay  l'advancement de la gloire de Dieu,  l'honneur de
         mon Roy, au bien, & rputation de ma patrie.

[Note 139: Le manuscrit de l'auteur portait vraisemblablement: _&
ensemance_.]

         Pour ce qui est des mallades, celuy, ou celle, qui sera frapp,
         ou attaint de quelque malladie, mandera qurir l'Oqui, lequel
         venu qu'il sera, visitera le mallade, & apprendra, &
         s'instruira de son mal, & de sa douleur: cela fait ledit Oqui
         envoyera qurir un grand nombre d'hommes, femmes, & filles,
         avec trois ou quatre vieilles femmes, ainsi qu'il sera ordonn
         par ledict Oqui, & entrant en leurs cabannes en danant, avec
         chacune une peau d'ours sur la teste, ou d'autres bestes, mais
         celles d'ours est la plus ordinaire, n'en ayant point de plus
         monstrueuse, & y aura deux ou trois autres vieilles qui seront
         proches de la mallade, ou patiente, qui est le plus souvent
         mallade par hypocrisie ou fausse imagination: mais de cette
         malladie elles sont bientost guaries, & lesquelles le plus
         souvent font les festins aux despens de leurs amis, ou parens,
         qui leur donnent dequoy mettre en leur chaudire, outre celles
         qu'ils reoivent des presents des danceurs, & danceuses comme
         de la pourceline, & autre bagatelles, ce qui faict qu'elles
90/578   sont bien-tost guaries: car comme ils voyent ne plus rien
         esperer, ils se levent, avec ce qu'elles ont peu amasser, car
         d'autres bien mallades mal-aisment se guarissent-elles de tels
         jeux, & dances, & faons de faire. Et pour retourner  mon
         propos, les vieilles qui sont proches de la mallade reoivent
         les presens, chantans chacune  son tour, & puis ils cessent de
         chanter, & alors que tous les presens sont faicts, ils
         commancent  lever leurs voix d'un mesme accord, chantans
         toutes ensembles, & frappant  la mesure avec des bastons sur
         des escorces d'arbres seiches, alors toutes les femmes, &
         filles, commancent  se mettre au bout de la cabanne, comme
         s'ils vouloient faire l'entre d'un ballet, ou d'une mascarade:
         les vieilles marchans devant avec leurs peaux d'ours sur leurs
         testes, & toutes les autres les suivent l'une aprs l'autre.
         Ils n'ont que de deux sortes de dances qui ont quelque mesure,
         l'une de quatre pas, & l'autre de douze, comme si on danoit le
         Trioly de Bretagne. Ils ont assez bonne grce en danant, il
         se met souvent avec elles de jeunes hommes, & aprs avoir danc
         une heure, ou deux, les vieilles prendront la mallade pour
         dancer qui fera mine de se lever tristement, puis se mettra en
         dance, ou estant, aprs quelque espace de temps elle dancera, &
         s'esjouyra aussi bien que les autres: Je vous laisse  penser
         comme elle se doibt porter en sa malladie. Cy-dessoubs est la
         forme de leurs dances.

[Illustration p. 578]

         Le Mdecin y acquiert de l'honneur, & de la rputation, de voir
         si tost sa patiente guarie, & debout: ce qui ne se faict pas 
         celles qui sont mallades  l'extrmit, & accablez de langueur,
91/579   ains plustost ceste espece de mdecine leur donne la mort
         plustost que la guarison: car je vous assure qu'il font
         quelquesfois un tel bruict, & tintamarre, depuis le matin
         jusques  deux heures de nuict, qu'il est impossible au patient
         de le supporter, sinon avec beaucoup de peine. Quelquesfois il
         prendra bien envie au patient de faire dancer les femmes, &
         filles, toutes ensemble, mais ce sera par l'ordonnance de
         l'Oqui, & ce n'est pas encores le tout, car luy & le Manitou,
         accompagnez de quelques autres, feront des singeries, & des
         conjurations, & se tourneront tant, qu'ils demeureront le plus
         souvent comme hors d'eux-mesme, comme fols & insensez, jettent
         le feu par la cabanne d'un cost & d'autre, mangeant des
         charbons ardans, les tenant en leurs mains un espace de temps,
         jettant aussi des cendres toutes rouges sur les yeux des autres
         spectateurs, & les voyans en cet estat, on diroit que le Diable
         Oqui, ou Manitou, si ainsi les faut appeller, les possedent, &
         les font tourmenter de la sorte. Et ce bruit, & tintamarre,
         ainsi faict ils se retirent chacun chez soy, & ceux qui ont
         bien de la peine durant ce temps, ce sont les femmes des
         possedez, & tous ceux de leurs cabannes, pour la crainte qu'ils
         ont que ces enragez ne bruslent tout ce qui est dedans leurs
         maisons, ce qui les induit  oster tout ce qui est en voye, car
         lors qu'il arrive, il vient tout furieux, les yeux
         estincellans, & effroyables, quelquesfois debout, &
         quelquesfois assis, ainsi que la fantaisie les prend:
         aussi-tost une quinte le prendra, empoignant tout ce qu'il
         trouvera, & rencontrera, en son chemin, le jette d'un cost, &
92/580   d'autre, & puis se couche, o il s'endort quelque espace de
         temps, & se rveillant en sursault, prend du feu, & des
         pierres, qu'il jette de toutes parts, sans aucun esgard, ceste
         furie se passe par le sommeil qui luy reprend, & lors il fait
         furie, ou il appelle plusieurs de ses amis, pour suer avec luy,
         qui est le remde qu'ils ont le plus propre pour se continuer
         en leur sant, & cependant qu'ils suent, la chaudire trotte
         pour accommoder leur manger, aprs avoir est quelquefois deux
         ou trois heures enfermez avec de grandes escorces d'arbres,
         couverts de leurs robbes, ayans au milieu d'eux grande quantit
         de cailloux, qu'ils auront fait rougir dans le feu, & tousjours
         chantent, durant qu'ils sont en furie, & quelquesfois ils
         reprennent leur vent: on leur donne force pottes d'eau pour
         boire, d'autant qu'ils sont fort altrez, & tout cela faict, le
         demoniacle fol, ou endiabl, devient sage: Cependant il
         arrivera que trois, ou quatre, de ces mallades s'en trouveront
         bien, & plustost par heureuse rencontre, & d'advanture, que par
         science, ce qui leur confirme leur fauce crance, pour estre
         persuadez qu'ils sont guaris par le moyen de ces crmonies,
         sans considerer que pour deux qu'ils en guerissent, il en meurt
         dix autres par leur bruict & grand tintamarre, & soufflements
         qu'ils font, qui est plus capable de tuer, que de guarir un
         mallade: mais quoy ils esperent recouvrir leur sant par ce
         bruict, & nous au contraire par le silence & repos, c'est comme
         le diable fait tout au rebours de bien. Il y a aussi des femmes
         qui entrent en ces furies, mais ils ne font tant de mal, ils
         marchent  quatre pattes, comme bestes: ce que voyant, ce
93/581   Magicien appelle l'Oqui, commance  chanter, puis avec quelques
         mines la soufflera, luy ordonnant  boire de certaines eaues, &
         qu'aussitost elle face un festin, soit de poisson, ou de chair,
         qu'il faut trouver, encores qu'il toit rare pour lors,
         neantmoins est aussitost fait. La crierie faite, & le banquet
         finy, ils s'en retournent chacun en sa cabanne, jusques  une
         autre fois qu'il la reviendra visiter, la soufflant & chantant
         avec plusieurs autres, appellez pour cet effect, tenans en la
         main une tortue seiche, remplie de petits cailloux qu'ils font
         servir[140] aux oreilles de la mallade, luy ordonnant qu'elle
         doit faire 3 ou 4 festins tout de suitte, une partie de
         chanterie, & dancerie, o toutes les filles se trouvent pares,
         & paintes, comme j'ay represent en la figure G. Ledit Oqui
         ordonnera qu'il se face des mascarades, & soient desguisez,
         comme ceux qui courent le Mardy gras par les rues, en France:
         ainsi ils vont chanter prs du lict de la mallade, & se
         promnent tout le long du Village cependant que le festin se
         prpare pour recevoir les masques qui reviennent bien las,
         ayans pris assez d'exercice pour vuider le Migan de la
         chaudire.

[Note 140: Lisez _sonner_.]

         Leurs coustumes sont, que chacun mesnage vit de ce qu'il peut
         pescher & semer, ayant autant de terre comme il leur est
         necessaire: ils la desertent avec grand'peine, pour n'avoir des
         instruments propres pour ce faire: une partie d'eux esmondera
         les arbres de toutes ses branches qu'ils font brusler au pied
         dudit arbre pour le faire mourir. Ils nettoyent bien la terre
         entre les arbres, & puis sement leur bled de pas en pas, o ils
94/582   mettent en chacun endroict quelques dix grains, ainsi
         continuant jusques  ce qu'ils en ayent assez pour trois ou
         quatre ans de provision, craignant qu'il ne leur succede
         quelque mauvaise anne. Ces femmes ont le soing de semer, &
         cueillir, comme j'ay dict cy-devant, & de faire la provision de
         bois pour l'hyver, toutes les femmes s'aydent  faire leur
         provision de bois, qui[141] font ds le mois de Mars, & Avril,
         & est avec cet ordre en deux jours. Chaque mesnage est fourny
         de ce qui luy est necessaire, & si il se marie une fille,
         chacune femme, & fille, est tenue de porter  la nouvelle
         marie un fardeau de bois pour sa provision, d'autant qu'elle
         ne le pourroit faire seulle, & hors de saison qu'il faut
         vacquer  autre chose. Le gouvernement qui est entr'eux est
         tel, que les anciens & principaux s'assemblent en un conseil,
         o ils dcident, & proposent, tout ce qui est de besoing, pour
         les affaires du Village: ce qui se fait par la pluralit des
         voix[142], ou du conseil de quelques-uns d'entr'eux, qu'ils
         estiment estre de bon jugement, & meilleur que le commun: Il
         est pri de la compagnie de donner son advis sur les
         propositions faites, lequel advis est exactement suivy: Ils
         n'ont point de Chefs particuliers qui commandent absolument,
         mais bien portent-ils de l'honneur aux plus anciens & vaillants
         qu'il nommera[143] Cappitaines par honneur, & un respect, &
         desquels il se trouve plusieurs en un Village: bien est-il vray
95/583   qu'ils portent  quelqu'un plus de respect qu'aux autres, mais
         pour cela il ne faut qu'il s'en prevalle, ny qu'il se doibve
         estimer plus que ses compagnons, si ce n'est par vanit. Quant
         pour les chastiments, ils n'en usent point, ny aussi de
         commandement absolu, ains ils font le tout par prires des
         anciens, &  force de harangues, & remonstrances, ils font
         quelque chose, & non autrement, ils parlent tous en gnral, &
         l o il se trouve quelqu'un de l'assemble qui s'offre de
         faire quelque chose pour le bien du Village, ou aller en
         quelque part pour le service du commun, on fera venir celuy l
         qui s'est ainsi offert, & si on le juge capable d'excuter ce
         desseing propos, on luy remonstre par belles, & bonnes
         parolles, son debvoir: on luy persuade qu'il est homme hardy,
         propres aux entreprises, qu'il aquerra de l'honneur 
         l'excution d'icelles: bref les flattent par blandissements,
         affin de luy continuer, voire augmenter ceste bonne volont
         qu'il a au bien de ses Concitoyens: or s'il luy plaist il
         accepte la charge, ou s'en excusera, mais peu y manquent,
         d'autant que de l ils sont tenus en bonne rputation: Quant
         aux guerres qu'ils entreprennent, ou aller au pays des ennemis,
         ce seront deux, ou trois, des anciens, ou vaillans Cappitaines,
         qui entreprendront cette conduitte pour ceste fois, & vont aux
         Villages circonvoisins faire entendre leur volont, en donnant
         des presents  ceux desdits Villages, pour les obliger d'aller,
         & les accompagner  leursdictes guerres, & par ainsi sont comme
         gnraux d'armes: ils designent le lieu o ils veullent aller
         & disposent des prisonniers qui sont pris, & autres choses de
         plus grande consequence, dont ils ont l'honneur s'ils font
96/584   bien, s'ils font mal le deshonneur,  savoir de la guerre leur
         en demeure [144], n'ayant veu, ny recognu, autres que ces
         Cappitaines pour chefs de ces nations (145). Plus ils font des
         assembles generalles, savoir des rgions loingtaines, d'o il
         vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province, & se
         trouvent en une ville qu'ils nomment, qui est le rands-vous de
         toute l'assamble, o il se faict de grands festins, & dances,
97/585   durant trois [146] sepmaines, ou un mois, selon qu'ils advisent
         entre eux, & l contractent amiti de nouveau, dcidant &
         ordonnant ce qu'ils advisent, pour la conservation de leur
         pays, contre leurs ennemis, & l se donnent aussi de grands
         presents les uns aux autres, & aprs avoir fait ils se retirent
         chacun en son quartier.

[Note 141: Qu'ils.]

[Note 142: Qu'ils colligent, ajoute Sagard, avec de petits ftus de
joncs. (Hist., p. 421.)]

[Note 143: Qu'ils nomment.]

[Note 144: Dans l'dition de 1627, on a retouch ce passage de la
manire suivante: _dont ils ont l'honneur s'ils font bien, s'ils font
mal le deshonneur,  savoir de la victoire ou du courage, n'en ayant
veu,_ etc. Cette correction ne nous parat pas heureuse; aussi est-il
probable qu'elle n'a pas t faite, ni mme suggre par l'auteur, de
mme que la plupart des autres changements qui ont t faits dans cette
dition de 1627. On sait que Champlain passa toute cette anne 1627 au
Canada, occup de bien autre chose que de corrections d'preuves.]

[Note 145: Cette dernire phrase devrait tre dtache de ce qui
prcde. Voici comment le P. Brebeuf complte et en mme temps apprcie
la relation de Champlain sur cette matire: Je ne parle point de la
conduite qu'ils tiennent en leurs guerres, & de leur discipline
militaire, cela vient mieux  Monsieur de Champlain qui s'y est trouv
en personne, & y a command; aussi en a-t'il parl amplement, & fort
pertinemment, comme de tout ce qui regarde les moeurs de ces nations
barbares... Pour ce qui regarde l'autorit sde commander, voicy ce que
j'en ay remarqu. Toutes les affaires des Hurons se rapportent  deux
chefs: les unes sont comme les affaires d'Estat, soit qu'elles
concernent ou les citoyens, ou les Estrangers, le public ou les
particuliers du Village, pour ce qui est des festins, danses, jeux,
crosses, & ordre des funrailles. Les autres sont des affaires de
guerre. Or il se trouve autant de sortes de Capitaines que d'affaires.
Dans les grands Villages il y aura quelquefois plusieurs Capitaines tant
de la police, que de la guerre, lesquels divisent entre eux les familles
du Village, comme en autant de Capitaineries; on y void mesme par fois
des Capitaines,  qui tous ces gouvernemens se rapportent  cause de
leur esprit, faveur, richesses, & autres qualitez, qui les rendent
considerables dans le Pays. Il n'y en a point, qui en vertu de leur
lection soient plus grands les uns que les autres. Ceux l tiennent le
premier rang, qui se le sont acquis par leur esprit, loquence,
magnificence, courage, & sage conduite, de sorte que les affaires du
Village s'addressent principalement  celuy des Capitaines, qui a en luy
ces qualitez; & de mesme en est-il des affaires de tout le Pays, o les
plus grands esprits sont les plus grands Capitaines, & d'ordinaire il
n'y en a qu'un qui porte le faix de tous. C'est en son nom que se
passent les Traictez de Paix avec les Peuples estrangers; le Pays mesme
porte son nom... Il faut qu'un Capitaine fasse estat d'estre quasi
toujours en campagne: si on tient Conseil  cinq ou six lieues pour les
affaires de tout le Pays, Hyver ou Est en quelque saison que ce soit il
faut marcher: s'il se fait une Assemble dans le Village, c'est en la
Cabane du Capitaine: s'il y a quelque chose  publier, c'est  luy  le
faire; & puis le peu d'authorit qu'il a d'ordinaire sur ses sujets,
n'est pas un puissant attrait pour accepter cette charge. Ces Capitaines
icy ne gouvernent pas leurs sujets par voye d'empire, & de puissance
absolue; ils n'ont point de force en main, pour les ranger  leur
devoir. Leur gouvernement n'est que civil, ils representent seulement ce
qu'il est question de faire pour le bien du Village, ou de tout le Pays.
Aprs cela se remue qui veut. Il y en a neantmoins, qui savent bien se
faire obeyr, principalement quand ils ont l'affection de leurs sujets.
(Relation du pays des Hurons, 1636, seconde partie, ch. VI.)]

[Note 146: L'dition de 1627 porte _cinq_.]

         Pour ce qui est de l'enterrement des deffuncts, ils prennent le
         corps du dcd, l'enveloppent de fourreures, le couvrent
         d'escorces d'arbres fort proprement, puis ils l'eslevent sur
         quatre pilliers, sur lesquels ils font une cabanne, couverte
         d'escorces d'arbres, de la longueur du corps: autres qu'ils
         mettent en terre, o de tous costez la soustiennent, de peur
         qu'elle ne tombe sur le corps & la couvrent d'escorces
         d'arbres, mettans de la terre par dessus, & aussi sur icelle
         fosse font une petite cabanne. Or il faut entendre que ces
         corps ne sont en ces lieux ainsi inhumez que pour un temps,
         comme de huict ou dix ans, ainsi que ceux du Village adviseront
         le lieu o se doibvent faire leurs crmonies, ou pour mieux
         dire, ils tiennent un conseil gnral, o tous ceux du pas
         assistent pour dessigner le lieu o se doibt faire la feste. Ce
         fait, chacun s'en retourne  son Village, & prennent tous les
         ossements des deffuncts, qu'ils nettoyent, & rendent fort nets,
         & les gardent soigneusement, encores qu'ils sentent comme des
         corps fraischement enterrez: ce fait, tous les parents, & amis
         des deffuncts, prennent lesdicts os avec leurs colliers,
         fourreures, haches, chaudires, & autres choses qu'ils estiment
         de valeur, avec quantit de vivres qu'ils portent au lieu
         destin, & estans tous assemblez, ils mettent les vivres en un
98/586   lieu, o ceux de ce village en ordonnent, faisant des festins,
         & dances continuelles l'espace de dix jours que dure la feste,
         & pendant icelle les autres nations de toutes parts y abordent,
         pour voir ceste feste, & les crmonies qui s'y font, & qui
         sont de grands frais entr'eux. Or par le moyen de ces
         crmonies, comme dances, festins, & assembles ainsi faictes,
         ils contractent une nouvelle amiti entr'eux, disans que les os
         de leurs parents, & amis, sont pour estre mis tous ensemble,
         posant une figure, que tout ainsi que leurs os sont assemblez &
         unis en un mesme lieu, ainsi aussi que durant leur vie ils
         doivent estre unis en une amiti, & concorde, comme parents, &
         amis, sans s'en pouvoir separer. Ces os des uns & des autres
         parents & amis, estans ainsi meslez ensemble, font plusieurs
         discours sur ce subject, puis aprs quelques mines, ou faons
         de faire, ils font une grande fosse de dix thoises en quarr,
         dans laquelle ils mettent cesdits os avec les colliers,
         chaisnes de pourcelines, haches, chaudires, lames d'espes,
         cousteaux, & autres bagatelles, lesquelles neantmoins ne sont
         pas de petite valleur parmy eux, & couvrent le tout de terre, y
         mettant plusieurs grosses pices de bois, avec quantit de
         pilliers qu'ils mettent  l'entour, faisant une couverture sur
         iceux. Voila la faon dont ils usent, pour les morts, c'est la
99/587   plus grande crmonie qu'ils ayent entr'eux[147]: Aucuns d'eux
         croyent l'immortalit des mes, autre partie en doubtent, &
         neantmoins ils ne s'en esloignent pas trop loing, disans
         qu'aprs leur deceds ils vont en un lieu o ils chantent comme
         les corbeaux, mais ce chant est bien diffrent de celuy des
         Anges. En la page suivante est represent leurs tombeaux, & de
         la faon qu'ils les enterrent.

[Note 147: La feste des Morts, dit le P. Brebeuf, est la crmonie la
plus clbre qui soit parmy les Hurons; ils luy donnent le nom de
festin, d'autant que, comme je diray tout maintenant, les corps estans
tirez des Cimetires, chaque Capitaine fait un festin des mes dans son
Village: le plus considerable & le plus magnifique est celuy du Maistre
de la Feste, qui est pour ceste raison appell par excellence le Maistre
du festin. Cette Feste est toute pleine de crmonies, mais vous diriez
que la principale est celle de la chaudire, cette-cy touffe toutes les
autres, & on ne parle quasi de la feste des Morts, mesmes dans les
Conseils les plus serieux, que sous le nom de chaudire: ils y
approprient tous les termes de cuisine; de sorte que pour dire avancer
ou retarder la feste des Morts, ils diront dliter, ou attiser le feu
dessous la chaudire: & quand on est sur ces termes, qui diroit la
chaudire est renverse, ce feroit  dire, il n'y aura point de feste
des Morts. (Relation du pays des Hurons, 1636, seconde partie, ch. IX.)
Le mme Pre, qui fut tmoin de la grande fte des Morts de 1636,
rapporte toutes les circonstances de cette crmonie, lesquelles sont
parfaitement d'accord avec ce que dit ici Champlain :Retournant de
ceste feste, ajoute-t-il, avec un Capitaine qui a l'esprit fort bon, &
est pour estre quelque jour bien avant dans les affaires du Pas, je luy
demanday pourquoy ils appelloient les os des morts _Atisken_. Il me
repondit du meilleur sens qu'il eust, & je recueilly de son discours,
que plusieurs s'imaginent que nous avons deux mes, toutes deux
divisibles & matrielles, & cependant toutes deux raisonnables; l'une se
separe du corps  la mort, & demeure neantmoins dans le Cimetire
jusques  la feste des Morts, aprs laquelle, ou elle se change en
Tourterelle, ou selon la plus commune opinion, elle s'en va droit au
village des mes. L'autre est comme attache au corps & informe, pour
ainsi dire, le cadavre, & demeure en la fosse des morts, aprs la feste,
& n'en fort jamais, si ce n'est que quelqu'un l'enfante de rechef. Il
m'apporta pour preuve de cette metempsychose, la parfaite ressemblance
qu'ont quelques-uns avec quelques personnes dfuntes; Voila une belle
Philosophie. Tant y a, que voila pourquoy ils appellent les os des
morts, _Atisken_, les mes. (_Ibid._)]

[Illustration p. 587a]

         Reste de savoir comme ils passent le temps en hyver,  savoir
         depuis le mois de Dcembre, jusques  la fin de Mars, qui est
         le commencement de nostre Printemps, & que les neiges sont
         fondues, tout ce qu'ils pourroient faire durant l'Automne,
         comme j'ay dict cy-dessus, ils le reservent  faire durant
         l'hyver,  savoir leurs festins & dances ordinaires en la
         faon qu'ils les font, pour, & en faveur des malades, comme
         j'ay represent cy-dessus, & ce, convient les habitans d'un
         village  l'autre, & appelle-on ces festins de chanteries, &
         dances, _Tabagis_[148], o se trouveront quelquesfois cinq
100/588  cents personnes, tant hommes que femmes, & filles, lesquels y
         vont bien attifes, & pares, de ce qu'elles ont de beau & plus
         prcieux, &  certains jours ils font des mascarades, & vont
         par les cabannes les uns des autres, demandans les choses
         qu'ils auront en affection, & s'ils se rencontre qu'ils
         l'ayent,  savoir la chose demande, ils la leur donnent
         librement, & ainsi demanderont plusieurs choses, jusques 
         l'infiny, de faon que tel de ces demandeurs auront des robbes
         de Castors, d'Ours, de Cerfs, de Loups cerviers, & autres
         fourreures, Poisson, bled d'Inde, Pethun, ou bien des
         chauderons, chaudires, pots, haches, serpes, cousteaux &
         autres choses semblables, allans aux maisons, & cabannes du
         Village chantants (ces mots) un tel m'a donn cecy, un autre
         m'a donn cela, & telles semblables parolles par forme de
         louange: & s'ils voyent qu'on ne leur donne rien, ils se
         faschent, & prendra tel humeur  l'un d'eux, qu'il tordra hors
         la porte, & prendra une pierre & la mettera auprs de celuy, ou
         celle, qui ne luy aura rien donn, & sans dire mot s'en
         retournera chantant, qui est une marque d'injure, reproche, &
         mauvaise volont. Les femmes y vont aussi bien que les hommes &
         ceste faon de faire se faict la nuict, & dure ceste mascarade
         sept ou huict jours. Il se trouve aucuns de leurs villages qui
         tiennent, & reoivent les momons, ou fallots[149], comme nous
101/589  faisons le soir du Mardy gras, & dment les autres villages 
         venir les voir & gaigner leurs ustancilles, s'ils peuvent, &
         cependant les festins ne manquent point, voila comme ils
         passent le temps en hyver: aussi que les femmes filent[150], &
         pilent des farines pour voyager en est pour leurs maris qui
         vont en traffic  d'autres nations, comme ils ont dlibr
         ausdits conseils, savoir la quantit des hommes qui doibvent
         partir de chaque village pour ne les laisser desgarny d'hommes
         de guerres, pour se conserver, & nul ne sort du pas sans le
         commun consentement des chefs, bien qu'ils le pourroient faire,
         mais ils seroient tenus comme mal appris. Les hommes font les
         rets pour pescher, & prendre le poisson en est comme en hyver,
         qu'ils peschent ordinairement, & prennent le poisson jusques
         soubs la glace  la ligne, ou  la seine.

[Note 148: Ce mot tabagie n'est pas d'origine huronne. Il tait employ
parmi les nations algonquines, montagnaises et en gnral parmi les
sauvages du bas du fleuve. Suivant le P. Brebeuf, les Hurons avaient
quatre espces principales de festins: _l'athatayon_, festin d'adieu;
_l'enditeuhoua_, festin de rjouissance; _l'atourontoachien, festin de
chanterie, et l'aoutaerohi, qui se faisait pour la dlivrance de
certaine maladie. (Relat. 1636.)]

[Note 149: Ils pratiquent en quelques-uns de leurs villages, dit
Sagard, ce que nous appelons en France porter les momons: car ils
deffient & invitent les autres villes & villages de les venir voir,
jouer avec eux, & gaigner leurs ustencilles, s'il eschet, & cependant
les festins ne manquent point. (Grand Voyage du pays des Hurons, p.
124.)]

[Note 150: Elles ont, dit Sagard, l'invention de filer le chanvre sur
leur cuisse, n'ayans pas l'usage de la quenouille & du fuseau, & de ce
filet les hommes en lassent leurs rets & filets. (Grand Voy., p. 131.)]

         Et la faon de ceste pesche est telle, qu'ils font plusieurs
         trous en rond sur la glace & celuy par o ils doibvent tirer la
         seine  quelque cinq pieds de long, & trois pieds de large,
         puis commancent par ceste ouverture  mettre leur filet,
         lesquels ils attachent  une perche de bois, de six  sept
         pieds de long, & la mettent dessoubs la glace, & font courir
         ceste perche de trou en trou, o un homme, ou deux, mettent les
         mains par les trous, prenant la perche o est attach un bout
         du filet, jusques  ce qu'ils viennent joindre l'ouverture de
         cinq  six pieds. Ce faict, ils laissent cou lier le rets au
         fonds de l'eau, qui va bas, par le moyen de certaines petites
102/590  pierres qu'ils attachent au bout, & estans au fonds de l'eau,
         ils le retirent  force de bras par les deux bouts, & ainsi
         amnent le poisson qui se trouve prins dedans. Voila la faon
         en bref comme ils en usent pour leur pesche en hyver.

         L'hyver commance au mois de Novembre, & dure jusques au mois
         d'Avril, que les arbres commancent  pousser leur ceve dehors,
         &  montrer le bouton.

         Le 22e jour du mois d'Avril, nous eusmes nouvelles de nostre
         truchement, qui estoit all  Carentoan par ceux qui en
         estoient venus, lesquels nous dirent l'avoir laiss en chemin,
         & s'en estoit retourn au Village pour certaines considerations
         qui l'avoient meu  ce faire [151].

[Note 151: Les aventures d'tienne Brl sont rapportes un peu plus
loin.]

         Et reprenant le fil de mes discours, nos Sauvages
         s'assemblerent pour venir avec nous, & reconduire  nostre
         habitation, & pour ce faire nous partismes[152] de leur pays le
         vingtiesme jour dudit mois[153], & fusmes quarante jours sur
103/591  les chemins, & pechasmes grande quantit de poisson & de
         plusieurs especes, comme aussi nous prismes plusieurs sortes
         d'animaux, avec du gibier, qui nous donna un singulier plaisir,
         outre la commodit que nous en receusmes par le chemin, jusques
          ce que nous arrivasmes  nos Franois, qui fut sur la fin du
         mois de juing, o je trouvay le sieur du Pont, qui estoit venu
         de France, avec deux vaisseaux, qui desesperoient presque de me
         revoir, pour les mauvaises nouvelles qu'il avoit entendues des
         Sauvages, savoir que j'estois mort.

[Note 152: Tout ce qu'il y avait de Franais avec Champlain, y compris
le P. le Caron. Il ne manquait apparemment qu'tienne Brl; du moins,
on ne trouve nulle part qu'il en soit mort aucun pendant cette
expdition, ni pendant l'hiver pass au pays des Hurons.]

[Note 153: Le 20 de mai, puisque l'on fut quarante jours jur les
chemins, et qu'on arriva aux Franais sur la fin du mois de juin; c'est
ce que confirme, du reste, le passage suivant du Frre Sagard: Ce bon
Pre (le P. le Caron) partit donc de son village, pour Kebec le 20 de
May 1616. dans l'un des Canots Hurons, desstinez pour descendre  la
Traicte; & firent tant par leurs diligences qu'ils arriverent aux trois
Rivieres le premier jour de juillet ensuivant, o ils trouverent le P.
Dolbeau qui si estoit rendu dans les barques des Navires nouvellement
arrives de France pour la mesme Traicte. Aprs qu'ils se furent
entresaluez & rendu les actions de grces  Dieu nostre Seigneur, le bon
Pre Dolbeau leur aprit comme ds le 24e jour du mois de Mars pass, il
avoit ensepultur un Franois nomm Michel Colin, avec les crmonies
usites en la saincte Eglise Romaine, qui fut le premier qui receut
cette grce l dans le pas... Le 15 du mesme mois, (de juillet) le P.
Dolbeau donna pour la premire fois l'Extreme-onction  une femme nomme
Marguerite Vienne, qui estoit arrive la mesme anne dans le Canada avec
son mary pensans s'y habituer, mais qui tomba bientost malade aprs son
dbarquement, & mourut dans la nuict du 19, puis enterre sur le soir
avec les crmonies de la saincte Eglise. (Hist. du Canada, p. 30,
31.)]

         Nous vismes aussi tous les Pres Religieux [154], qui estoient
         demeurez  nostre habitation, lesquels aussi furent fort
         contents de nous revoir, & nous d'autrepart qui ne l'estions
         pas moins. Toutes rceptions, & caresses, ainsi faictes, je me
         dispos de partir du sault Sainct Louys, pour aller  nostre
         habitation, & men mon hoste appelle d'Arontal avec moy, ayants
         prins cong de tous les autres Sauvages, & aprs que je les eu
         asseurez de mon affection, & que si je pouvois je les verrois 
         l'advenir pour les assister comme j'avois des-j faict par le
         pass, & leur porteroient des presents honnestes, pour les
         entretenir en amiti, les uns avec les autres, les priant
         d'oublier toutes les disputes qu'ils avoient eues ensemble,
         lors que je les mis d'accord, ce qu'ils me promirent.

[Note 154: Cette phrase semble mise ici par anticipation; car, outre
qu'il est peu probable qu'aucun des Pres ne ft rest  l'habitation,
le texte de Sagard cit  la page prcdente, note 3, donne assez 
entendre que le P. d'Olbeau monta seul, et ne fut pas plus loin que les
Trois-Rivires.]

         Ce fait, nous partismes le huictiesme jour de Juillet, &
         arrivasmes  nostre habitation le 11 dudict mois, o estant, je
104/592  trouvay tout le monde en bon estat, & tous ensemble rendismes
         grces  Dieu, avec nos Pres Religieux, qui chantrent le
         service divin, en le remerciant du soing qu'il avoit eu de nous
         conserver, & preserver, de tant de prils & dangers, o nous
         estions trouvez.

         Aprs ces choses, & le tout estant en repos, je me mis en
         debvoir de faire bonne chre  mon hoste d'Arontal, lequel
         admiroit nostre bastiment, comportement, & faons de vivre, &
         nous ayant bien consider, il me dit en particulier qu'il ne
         mourroit jamais content, qu'il ne vist tous ses amis, ou du
         moins bonne partie, venir faire leur demeurance avec nous pour
         apprendre  servir Dieu, & la faon de nostre vie qu'il
         estimoit infiniment heureuse, au regard de la leur, & que ce
         qu'il ne pouvoit comprendre par le discours il l'apprendroit, &
         beaucoup mieux, & plus facillement par la veue, & frquentation
         familire qu'ils auroient avec nous, & que si leur esprit ne
         pouvoit comprandre l'usage de nos arts, sciences, & mestiers,
         que leurs enfans qui sont jeunes le pourront faire comme ils
         nous avoient souvent dict, & represent, en leur pays, en
         parlant au Pre Joseph, & que pour l'advancement de cet oeuvre
         nous faisions une autre habitation au sault Sainct Louys, pour
         leur donner la seuret du passage de la riviere pour la crainte
         de leurs ennemis, & qu'aussi-tost que nous aurions basty une
         maison ils viendront en nombre  nous pour y vivre comme
         frres: ce que je leur promis & asseur, faire  savoir une
         habitation pour eux, au plustost qu'il nous seroit possible.

105/593  Et aprs avoir demeur quatre ou cinq jours ensemble, je luy
         donnay quelques honnestes dons, il se contenta fort, le priant
         tous-jours de nous aymer, & de retourner voir nostredite
         habitation, avec ses compagnons, & ainsi s'en retourna contant
         au sault Sainct Louys, o ses compagnons l'attendoient.

         Comme ce Cappit. appell d'Arontal, fut party d'avec nous nous
         fismes bastir, fortifier & accroistre nostre-ditte habitation
         du tiers, pour le moins, par ce qu'elle n'estoit suffisamment
         logeable, & propre pour recevoir, tant ceux de nostre
         compagnie, qu'autres estrangers qui nous venoient voir, &
         fismes le tout bien bastir de chaux, & sable, y en ayant trouv
         de tresbonne, en un lieu proche de ladite habitation, qui est
         une grande commodit pour bastir,  ceux qui s'y voudront
         porter, & habituer.

         Les Pre Denis, & Pre Joseph se dlibrrent de s'en revenir
106/594  en France[155], pour tmoigner par de tout ce qu'ils avoient
         veu, & l'esperance qu'ils se pouvoient promettre de la
         conversion de ces premiers peuples, qui n'attendoient autre
         secours que l'assistance des bons Pres Religieux, pour estre
         convertis, & amenez,  nostre foy, & Religion Catholique.

[Note l55: Selon le projet form ds l'anne prcdente, dit le P. le
Clercq, nos Religieux dvoient se trouver  Qubec au mois de Juillet
de l'anne presente, pour faire ensemble un rapport fidel de leurs
connoissances, & convenir de ce qu'il y auroit  entreprendre pour la
gloire de Dieu. Ils prirent Monsieur de Champlain d'y assister, le
connoissant autant zl pour l'tablissement de la Foi, comme pour le
temporel de la Colonie, & six autres personnes des mieux intentionnes.
Pour le bien du pas, ils convinrent tous d'un commun accord, des
articles suivans, exprimez plus au long dans nos mmoires qui subsistent
encore aujourd'huy... Il paroist donc qu'il fut conclu; Qu' l'gard des
nations du bas du Fleuve, & de celles du Nord, qui comprennent les
Montagnais, Etchemins, Betsiamites, & Papinachois, les grands & petits
Eskimaux,... il faudroit beaucoup de temps pour les humaniser: Que par
le rapport de ceux qui avoient visit les ctes du Sud, les rivires du
Loup, du Bic, des Monts Ntre-Dame, & pntr mme par les terres
jusqu' la Cadie, Cap Breton, & Baye des chaleurs, l'Isle perce, &
Gasp, le pas estoit plus tempr, & plus propre  la culture, qu'il y
auroit des dispositions moins loignes pour le Christianisme, les
peuples y ayant plus de pudeur, de docilit, & d'humanit que les
autres. Qu' l'gard du haut du fleuve, & de toutes les nations
nombreuses, des Sauvages, que Monsieur de Champlain, & le Pre Joseph
avoient visit par eux-mmes, ou par d'autres,... on ne reussiroit
jamais  leur conversion, si avant que de les rendre Chrestiens, on ne
les rendoit hommes. Que pour les humaniser il falloit necessairement,
que les Franois se mlassent avec eux, & les habituer parmy nous, ce
qui ne se pourroit faire que par l'augmentation de la Colonie, 
laquelle le plus grand obstacle estoit de la part des Messieurs de la
compagnie, qui pour s'attirer tout le commerce, ne vouloient point
habituer le pas, ny souffrir mme que nous rendissions les Sauvages
sedentaires, sans quoy on ne pouvoit rien avancer pour le salut de ces
Infidles. Que les Protestans, ou Huguenots, ayant la meilleure part au
commerce, il estoit  craindre, que le mpris qu'ils faisoient de nos
mysteres, ne retardt beaucoup l'tablissement de la Foi. Que mme le
mauvais exemple des Franois pourroit y estre prjudiciable, si ceux qui
avoient authorit dans le pas n'y donnoient ordre. Que la million
estoit pnible & laborieuse parmy des nations si nombreuses, & qu'ainsi
on avanceroit peu, si on n'obtenoit de Meilleurs de la compagnie un plus
grand nombre de Missionnaires defrayez. Nous voyons encore par l'tat de
leur projet, que tous convinrent qu'il faudrait plusieurs annes, & de
grands travaux pour humaniser ces nations entirement grossieres, &
barbares, & qu' l'exception d'un trs-petit nombre de sujecs, encore
fort douteux, on ne pourroit risquer les Sacremens  des adultes, c'est
ce qui se voit encore aujourd'huy; car depuis tant d'annes, on a fort
peu avanc, quoy qu'on ait beaucoup travaill. Il paroist enfin qu'il
fut conclu qu'on n'avanceroit rien, si l'on ne fortifioit la Colonie
d'un plus grand nombre d'Habitans. Laboureurs, & artisans: que la
libert de la traitte avec les Sauvages, fut indiffremment permise 
tous les Franois. Qu' l'avenir les Huguenots en fussent exclus, qu'il
estoit necessaire de rendre les Sauvages sedentaires, & les lever  nos
manires, &  nos loix. Qu'on pourroit avec le secours des personnes
zles de France tablir un Sminaire, afin d'y lever des jeunes
Sauvages au Christianisme, lesquels aprs pourroient avec les
Missionnaires contribuer  l'instruction de leurs compatriotes. Qu'il
falloit necessairement soutenir les Millions que nos Pres avoient
tablies tant en haut qu'au bas du Fleuve, ce qui ne se pouvoit faire,
si Messieurs les associez ne temoignoient toute l'ardeur qu'on pouvoit
esperer de leur zle, quand ils feroient informez de tout d'une autre
manire, qu'ils ne l'estoient en France par le rapport des commis qu'ils
avoient envoy sur les lieux l'anne prcdente; Monsieur le Gouverneur,
& nos Pres n'ayant pas sujet d'en estre contens. C'est  peu prs
l'abbreg des conclusions qui furent prises dans cette petite assemble
de nos Missionnaires, & des personnes les mieux intentionnes pour
l'tablissement spirituel & temporel de la Colonie; mais comme rien ne
se pouvoit faire sans l'aide de la France, Monsieur de Champlain qui
avoit dessein d'y passer, pria le P. Commissaire & le P. Joseph de l'y
accompagner, pour faire rapport de tout, & obtenir plus efficacement
tous les secours necessaires. Ils eurent assez de peine  s'y rendre,
mais enfin considerant de quelle importance il estoit de jetter les
solides fondemens de leur entreprise, ils se rendirent aux persuasions &
aux instances de la compagnie, & disposerent tout pour leur dpart.
(Prem, tabliss. de la Foy, t. I, p. 91. et s.)]

         Ce fait, & pendant mon sejour en l'habitation, je fis coupper
         du bled commun,  savoir, du bled Franois qui y avoit est
         sem, & lequel y estoit eslev tresbeau, affin d'en apporter du
         grain en France, & tesmoigner que ceste terre est bonne, &
         fertile: aussi d'autre-part y avoit-il du bled d'Inde fort
107/595  beau, & des antes, & arbres, que nous avoit donn le Sieur du
         Mons en Normandie: bref tous les jardinages du lieu estants en
         admirable beaut, semez en poix, febves, & autres lgumes,
         sitrouilles, racines de plusieurs sortes & trs-bonnes par
         excellences, plantez en choux, poires, & autres herbes
         necessaires. Nous estans sur le point de nostre partement, nous
         laissasmes deux de nos Religieux  nostre habitation,  savoir
         le Pres Jean d'Elbeau, & Pre Paciffique[156], fort contant de
         tout le temps qu'ils avoient pass audit lieu, & resoulds d'y
         attendre le retour du Pre Joseph qui les debvoit retourner
         voir comme il fist l'anne suivante[157].

[Note 156: Le P. Jean d'Olbeau et le Frre Pacifique. (Voir ci-dessus,
notes de la page 7.)]

[Note 157: Le P. le Caron revint l'anne suivante avec le P. Paul Huet;
mais le P. Denis Jamay demeura en France. La Province des Recollets,
dit le P. le Clercq, offrit assez de sujets; mais Messieurs de la
compagnie, allant un peu trop  l'pargne, n'accordrent place que pour
deux. Les Suprieurs jugrent que le Pre Denis cy-devant Commissaire
devoit rester en France, parce qu'estant instruit  fonds de l'tat du
Canada, il pourroit mieux que personne en grer les affaires, & en
procurer les avantages en Cour, & ailleurs. On designa donc le Pre
Joseph le Caron pour Commissaire des Missions, & parmy le grand nombre
de Religieux qui se presentoient, on luy donna le Pre Paul Huet pour
second. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 104, 105.)]

         Nous embarquasmes en nos barques le vingtiesme jour de Juillet,
         & arrivasmes  Tadoussac le vingt-troisiesme jour dudit mois, &
         o le sieur du Pont nous attendoit avec son vaisseau prest &
         appareill, dans lequel nous ambarquasmes, & partismes le
         troisiesme jour du mois d'Aoust, & eusmes le vent si  propos,
         que nous arrivasmes  Honfleur en sant, grces  Dieu, qui fut
         le 10e jour de Septembre, mil six cents seize, ou estants
         arrivez, nous rendismes louange & actions de grces  Dieu, de
         tant de soing qu'il avoit eu de nous en la conservation de nos
         vies, & de nous avoir comme arrachez, & tirez, de tant de
108/596  hazards o nous avions est exposez, comme aussi de nous avoir
         ramenez & conduits en sant, jusques dans nostre patrie, le
         priant aussi d'esmouvoir le coeur de nostre Roy & Nosseigneurs
         de son Conseil, pour y contribuer de ce qui est necessaire de
         leur assistance, affin d'amender ces pauvres peuples Sauvages 
         la cognoissance de Dieu, dont l'honneur reviendra  sa Majest,
         la grandeur & l'accroissement de son estat, & l'utilit  ses
         sujects, & la gloire de tous ces desseings, & labeur,  Dieu
         seul autheur de toute perfection,  luy donc soit honneur, &
         gloire. Amen[158].

[Note 158: On voit que Champlain avait les sentiments d'un vrai
missionnaire; malheureusement les marchands associes n'taient pas
pousss du mme zle. Messieurs de la societ, dit Sagard, furent
fort ayse de voir le bon Pre Joseph comme une personne de crance, &
d'apprendre de luy mesme du succez de son voyage, du bien qu'il leur
faisoit esperer pour le spirituel & temporel du pas, & du zle qu'il
avoit pour la conversion des Sauvages, neantmoins avec tout cela, il ne
peut obtenir d'eux autre chose qu'un remerciement de ses travaux & une
ritration de leur bonne volont  l'endroit de nos Pres, sans autre
effect. C'est ce qui obligea ce bon Pre de chercher ailleurs le secours
qu'il n'avoit pu trouver en ceux qui y estoient obligez, & de penser de
son retour en Canada en la compagnie du P. Paul Huet, puis que de parler
de peuplades & de Colonies, estoit perdre temps, & glacer des coeurs
des-ja assez peu eschauffez, jusques  ce qu'il pleust  nostre Seigneur
inspirer luy mesme les puissances superieures d'y donner ordre, puis que
les subalternes n'y vouloient entendre, & ne s'interessoient qu' leur
interest propre. (Histoire du Canada, p. 32.)]

                                1617

En 1617, Champlain fit au Canada un voyage, o il ne se passa rien de
remarquable, dit-il dans l'dition de 1632 (Prem. partie, p. 214.)
Cependant nous devons savoir gr au Frre Sagard et au P. le Clercq, de
nous en avoir conserv quelques dtails. Monsieur de Champlain de sa
part, dit celui-ci, n'oublioit rien pour soutenir son entreprise,
malgr tous les obstacles qu'il y rencontroit  chaque pas, il ne laissa
pas de disposer un embarquement plus fort que le prcdent, mais on peut
dire que ce qu'il obtint de plus avantageux, fut de persuader le Sieur
Hbert de passer en Canada avec toute sa famille qui a produit &
produira dans la suite de bons sujets, des plus considerables, & des
plus zelez pour la Colonie... Toutes choses estant prestes pour faire
voile, on leva l'anchre  Honfleur le 11 Avril 1617. Le vaisseau fut
command par le Capitaine Morel. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p.
104, 105.) La traverse fut longue et orageuse. Arrivs  environ
soixante lieues du grand Banc, nos voyageurs se virent entours de
glaces immenses, que le vent et les courants poussaient avec violence
contre le vaisseau. Dans la consternation gnrale, le Pre Joseph,
voyant que tout le secours humain n'estoit point capable de les dlivrer
du naufrage, demanda tres-instament celuy du Ciel par les voeux & les
prires qu'il fit publiquement dans le vaisseau. Il conseilla tout le
monde & se mit luy-mme en tat de paroistre devant Dieu. On fut touch
de compassion & sensiblement attendri, quand la Dame Hbert leva par
les coutils le plus petit de ses enfans, afin qu'il receut aussi bien
que tous les autres la bndiction de ce bon Pre. Ils n'echaperent que
109/597
par miracle, comme ils le reconnurent par les lettres crites en
France. (_Ibid._ p. 107.) On avoit des-ja pri Dieu pour eux  Kebec,
dit Sagard, les croyans morts & submergez, lors que Dieu leur fist la
grce de les delivrer & leur donner passage pour Tadoussac, o ils
arriverent  bon port le 14 jour de juin, aprs avoir est treize
semaines & un jour en mer dans des continuelles apprehensions de la
mort, & si fatiguez qu'ils n'en pouvoient plus... Le P. Joseph monta 
Kebec dans les premires barques appareilles, pour aller promptement
asseurer les hyvernants de leur delivrance, & comme Dieu avoit eu soin
d'eux au milieu de leurs plus grandes afflictions & les avoit protg.
Sans doute, Champlain partit immdiatement avec le P. le Caron, pour
monter  Qubec, comme il avait fait au voyage prcdent. Le P. Paul
resta  Tadoussac, o il clbra la S. Messe pour la premire fois dans
une Chappelle qu'il bastit  l'ayde des Mattelots & du Capitaine Morel,
avec des rameaux & fueillages d'arbres le plus commodment que l'on
peut. Pendant le S. Sacrifice deux hommes dcemment vestus estoient 
ses costs avec chacun un rameau en main pour en chasser les mousquites
& cousins, qui donnoient une merveilleuse importunit au Prestre, &
l'eussent aveugl ou faict quitter le S. Sacrifice sans ce remde qui
est assez ordinaire & autant utile que facile. Le Capitaine Morel fist
en mesme temps tirer tous les canons de son bord, en action de grce &
resjouissance de voir dire la saincte Messe o jamais elle n'avoit est
clbre, & aprs les prires faictes, pour rendre le corps participant
de la feste aussi bien que l'esprit, il donna  disner  tous les
Catholiques, & l'aprs midy on retourna derechef dans la Chappelle,
chanter les Vespres solemnellement, de manire que cet aspre desert en
ce jour l fut chang en un petit Paradis, o les louanges divines
retentissaient jusques au Ciel, au lieu qu'auparavant on n'y entendoit
que la voix des animaux qui courent ces aspres solitudes... Cette
Chappelle a subsist plus de six annes sus pied, bien qu'elle ne fust
bastie que de perches & de rameaux comme j'ay dit, mais la modestie &
retenue de nos Sauvages n'est pas seulement considerable en cela, mais
ce que j'admire encore davantage, est: qu'ils ne touchent point aux
barques ny aux chalouppes, que les Franois laissent sur la greve
pendant les hyvers, modestie que les Franois mesme n'auroient peut
estre pas en pareille libert, s'ils n'avoient l'exemple des Sauvages...
Les affaires du Capitaine Morel estant expdies  Tadoussac, on se mist
sous voile pour Kebec, o la necessit de toutes choses commenoit 
estre grande & importune aux hivernants, qui ne furent neantmoins gueres
soulagez par la venue des barques, qui ne leur donnrent pour tout
rafraichissement,  50 ou 60 personnes qu'ils estoient, qu'une petite
barrique de lard, laquelle un homme seul porta sur son espaule depuis le
port jusques  l'habitation, de manire qu'avant la fin de l'anne, ils
tombrent presque tous malades de la faim, & d'une certaine espece de
maladie qu'ils appellent le mal de la terre, qui les rendoit miserables
& languissants, & ce par la faute des chefs qui n'avoient pas fait
cultiver les terres, ou eu moyen de le faire... Le retour du P. Joseph
minuta un autre pareil voyage au P. Dolbeau qui croyoit y pouvoir oprer
davantage, & representer mieux les necessitez du pas, mais il eut
affaire avec les mesmes esprits, & tousjours aussi mal disposez au bien,
& partant n'y fist rien davantage que de perdre ses peines & s'en
retourner derechef en Canada en qualit de Commissaire avec le frre
Modeste Guines, aussi mal satisfaict de ces Messieurs qu'avoit est le
P. Joseph. Ce peu d'ordre les fist  la fin resoudre de recommander le
tout  Dieu, sans se plus attendre aux marchands, & faire de leur cost
ce qu'ils pourroient, puis qu'il n'y avoit plus d'esperance de secours.
En suitte dequoy un chacun des Religieux se proposa un pieux &
particulier exercice avec l'ordre du R. P. Commissaire, les uns d'aller
hyverner avec les Montagnais, les autres d'administrer les Sacremens aux
Franois, & ceux qui ne pouvoient davantage chantoient les louanges de
nostre Dieu en la petite Chappelle, instruisoient les Sauvages qui les
venoient voir, & vacquoient  la saincte Oraison, &  ce qui estoit des
fonctions de Religieux. Pendant le voyage du P. Dolbeau, le P. Joseph
fist le premier Mariage qui se soit faict en Canada avec les crmonies
de la S. Eglise, entre Estienne Jonquest Normand, & Anne Hbert, fille
aisne du sieur Hbert, qui depuis un an estoit arriv  Kebec, luy, sa
femme, deux filles & un petit garon, en intention de s'y habituer... 
(Hist. du Canada, p. 34-41.) Le P. le Clercq donne  entendre que ce
premier, mariage, fait en Canada, eut lieu dans l'automne de 1617.
Aprs le dpart des navires, dit-il, le Pre Suprieur clbra avec
les solemnitez ordinaires, le premier mariage qui se soit fait en Canada.
110/598
Ce fut entre le sieur Estienne Jonquest natif de Normandie, & la fille
aisne du sieur Hbert. Cependant le texte de Sagard laisse supposer
qu'Etienne Jonquest ne se serait mari que dans le printemps de 1618,
puisqu'en parlant de Louis Hebert cet auteur remarque qu'il tait arriv
 Qubec depuis un an. Un autre point ou le P. le Clercq se trouve en
dsaccord avec le Frre Sagard, c'est le motif du voyage du P. d'Olbeau.
D'aprs celui-ci, comme nous venons de le voir, le P. d'Olbeau aurait
entrepris le voyage uniquement par l'espoir de faire mieux que ses
devanciers: tandis que suivant le P. le Clercq, les prils du voyage
engagrent Champlain  demander le P. Jean Dolbeau au Pre Commissaire,
afin de l'accompagner en France. (Prem. tabliss. de la Foy, l. I, p.
111, 112.) Ce qu'il y a d'assez probable, c'est que Champlain avait  la
fois ces deux motifs de demander le P. d'Olbeau.

[Illustration]

111/599

[Illustration]




         _CONTINUATION DES VOYAGES & dcouvertures faictes en la
         nouvelle France par ledit Sieur de Champlain, Cappitaine pour
         le Roy en la Marine du Ponant l'an 1618._


         Au commencement de l'anne mil six cens dix-huict, le
         vingt-deuxiesme de Mars je party de Paris, & mon beau frre
         [159] que je menay avec moy, pour me rendre  Honfleur, havre
         ordinaire de nostre embarquement, o estant aprs un long
         sejour pour passer la contrarit des vents, & retournez en
         leur bonace & favorables au voyage, nous embarquasmes dans
         ledit grand vaisseau de ladite association, o commandoit le
         sieur du Pont-Grav, & avec un Gentil-homme, appell le sieur
         de la Mothe[160], lequel auroit ds auparavant fait voyage avec
         les Jesuistes aux lieux de la Cadye, o il fut pris par les
         Anglois, & par eux men aux Virginies, lieu de leur habitation:
         & quelque temps aprs[161] le repasserent en Angleterre, & de
         l en France, o le desir & l'affection luy augmenta de voyager
         derechef en ladite nouvelle France, qui luy fist rechercher les
112/600  occasions en mon endroit. Surquoy je l'aurois asseur d'y
         apporter mon pouvoir & l'assister envers Messieurs nos
         associez, comme me promettant qu'ils auroient aggreable la
         rencontre d'un tel personnage, attendu qu'il leur feroit fort
         necessaire esdicts lieux.

[Note 159: Eustache Boull, fils de Nicolas Boull, secrtaire de la
chambre du roi, et de dame Marguerite Alix. Il tait g alors d'environ
dix-huit ans. (State Paper Office, Colonial Sries, vol. V, 34.)]

[Note 160: Nicolas de Lamothe-le-Vilin. Il tait lieutenant de la
Saussaye,  Saint-Sauveur, en 1613. (Edit. 1632, premire partie, p.
106, 112.--Relation du P. Biard, ch. XXXV.)]

[Note 161: En 1614.]

         Nostre embarquement ainsi faict, nous partismes dudict lieu de
         Honfleur le 24e jour de May ensuivant audit an 1618, ayant le
         vent propre pour nostre route, qui neantmoins ne nous dura que
         bien peu de jours, qui changea aussi-tost, & fusmes tousjours
         contrari de mauvais temps, jusques  arriver sur le grand banc
         o se font les pescheries du poisson vert, qui fut le
         troisiesme jour de Juin ensuivant, o estant, nous appereusmes
         au vent de nous quelques bancs de glaces, qui se deschargeoient
         du cost du Nort, & en attendant le vent commode, nous fismes
         pescheries de poisson, o il y avoit un grand plaisir, non pour
         la pesche du poisson seulement, mais aussi d'une sorte
         d'oiseaux, appellez Fauquets[162], & d'autres sortes qui se
         prennent  la ligne, comme le poisson, car jettant la ligne, &
         l'ameon, garny de foye des morues, qui leur servoit d'appast:
         ces oiseaux se jettoient  la foulle, & en telle quantit les
         uns sur les autres, qu'on n'avoit pas le loisir de tirer la
         ligne hors pour la rejetter, qu'ils se prenoient par le bec,
         par les pieds, & par les ailles en vollant, & se prcipitant
         sur l'appast,  cause de leur grande avidit, & gourmandise,
         dont ceste nature d'oiseaux est compose, & en ceste pescherie
         nous eusmes un extresme contentemens, tant en ceste exercice,
113/601  qu'au grand nombre infiny d'oiseaux, & grande quantit de
         poisson que nous prismes, fort excellents  manger, & commodes
         pour un rafraischissement, chose fort necessaire audit
         vaisseau.

[Note 162: Ou plutt _fouquets_, hirondelles de mer.]

         Et continuant nostre route le 15e jour dudict mois, nous nous
         trouvasmes au travers de l'isle perce, & le jour S. Jean[163]
         ensuivant nous entrasmes au port de Tadoussac, o nous
         trouvasmes nostre petit vaisseau, arriv trois sepmaines devant
         nous, les gents duquel nous dirent que le Sieur des Chesnes qui
         commandoit en icelle estoit all  Qubec, lieu de nostre
         habitation, & de l devoit aller aux trois rivieres pour
         attendre les sauvages qui y debvoient venir de plusieurs
         contres pour traicter, comme aussi pour savoir ce qu'on
         debvoit faire, & dlibrer, sur la mort advenue de deux de nos
         hommes de l'habitation, qui perfidement, & par trahison,
         hommes, furent tuez par deux meschants garons sauvages,
         Montaigners, ainsi que ceux dudict vaisseau nous firent
         entendre, & que ces deux pauvres gents furent tuez allans  la
         chasse, il y avoit prs de deux ans [164], ayans ceux de
         ladicte habitation tousjours creu qu'ils s'estoient noys par
         le moyen de leur canau, renvers sur eux, jusques  ce que
         depuis peu de temps l'un desdicts hommes ayant conceu une haine
         contre les meurtriers, en auroient adverty, & donn l'advis 
114/602  nos gens de ladite habitation, & comment ce meurtre arriva, &
         le subject d'icelluy, duquel pour aucunes considerations il m'a
         sembl  propos d'en faire le rcit, & de ce qui se passa lors
         sur ce subject.

[Note 163: Le 24 juin.]

[Note 164: Suivant Sagard (Hist. du Canada, p. 42), ce meurtre aurait
t commis environ la my-Avril de l'an 1617: tandis que d'aprs
Champlain, qui fit lui-mme comme une espce d'enqute sur les lieux, la
chose se serait passe vers la fin de l't 1616. Notre auteur a, du
moins, la vraisemblance de son ct: car la chasse du gibier, encore
aujourd'hui, est extrmement abondante sur toutes les battures et
prairies naturelles de la cte de Beaupr et du cap Tourmente, depuis la
fin d'aot jusque vers la Toussaint; tandis qu' la mi-avril, il n'y a
jamais beaucoup de gibier, pour la bonne raison que le Chenal du Nord
est encore,  cette poque, compltement obstru de glaces.]

         Quand au discours de ceste affaire, il est presque impossible
         d'en tirer la vrit, tant  cause du peu de tesmoignage qu'on
         en peut avoir eu, que par la diversit des rapports qui s'en
         sont faits, & la plus grande partie d'iceux par presupposition,
         mais du moins en rapporteray-je en ce lieu, suivant le rcit du
         plus grand nombre, plus conforme  la vrit, & que j'ay trouv
         estre le plus vray-semblable. Le sujet de l'assassin de ces
         deux pauvres deffuncts est, que l'un de ces deux meurtriers
         frequentoient ordinairement en nostre habitation, & y recevoit
         mille courtoisies, & gratiffications, entr'autres du sieur du
         Parc, Gentilhomme de Normandie, commandant lors audict Qubec,
         pour le service du Roy, & le bien des Marchands de ladite
         affectation, qui fut en l'anne 1616, lequel Sauvage en ceste
         frquentation ordinaire, par quelque jalousie receut un jour
         quelque mauvais traictement de l'un des 2 morts, qui estoit
         serrurier de son art, lequel sur aucunes parolles btit
         tellement ledict Sauvage, qu'il luy donna occasion de s'en
         resouvenir, & ne se contentant pas de l'avoir battu, & outrag,
         il incitoit ses compagnons de faire le semblable: ce qui
         augmenta d'avantage au coeur ledit Sauvage la haine, &
         animosit  l'encontre dudit Serrurier, & ses compagnons, & qui
         le poussa  rechercher l'occasion de s'en venger, espiant le
         temps, & l'opportunit pour ce faire, se comportant neantmoins
115/603  discrettement &  l'accoustume, sans faire demonstration
         d'aucun ressentiment: Et quelque temps aprs, ledit Serrurier,
         & un Mathelot, appell Charles Pillet, de l'isle de R, se
         dlibrrent d'aller  la chasse, & coucher trois ou quatre
         nuicts dehors, &  cet effect quipperent un canau, & se mirent
         dedans, partirent de Qubec pour aller au Cap de Tourmente, en
         de petites isles, o grande quantit de gibier, & oiseaux,
         faisoient leur retraicte, ce lieu estant proche de l'isle
         d'Orlans, distant de sept lieues dudit Qubec, lequel
         partement des nostres fut incontinent descouvert par lesdits
         deux sauvages, qui ne tardrent gueres  se mettre en chemin
         pour les suivre, & excuter leur mauvais desseing: En fin ils
         espierent o ledict serrurier, & son compagnon, iroient
         coucher, affin de les surprendre: ce qu'ayant recognu le soir
         devant, & le matin venu,  l'aube du jour, lesdits deux
         sauvages s'escoulent doucement le long de certaines
         prairies[165], assez aggreables, & arrivez qu'ils furent  une
116/604  pointe proche du giste de Recerch[166] & de leur canau, mirent
         pied  terre, & se jetterent en la cabanne, o avoient couch
         nos gents, & o ils ne trouverent plus que le Serrurier, qui se
         preparoit pour aller chasser, aprs son compagnon, & qui ne
         pensoit rien moins que ce qui luy debvoit advenir: l'un
         desquels Sauvages s'approcha de luy, & avec quelques douces
         parolles il luy leva le doubte de tout mauvais soupon, afin de
         mieux le tromper: & comme il le vit baiss, accommodant son
         harquebuse, il ne perdit point de temps, & tira une massue
         qu'il avoit sur luy cache, & en donna au Serrurier sur la
         teste si grand coup, qu'il le rendit chancelant & tout
         estourdy: Et voyant le Sauvage que le Serrurier vouloit se
         mettre en deffence, il redouble derechef son coup, & le
         renverse par terre, & se jette sur luy, & avec un cousteau luy
         en donna trois, ou quatre, coups dedans le ventre, & le tua
         ainsi miserablement, & affin d'avoir aussi le Mathelot,
         compagnon du Serrurier, qui estoit party du grand matin pour
         aller  la chasse, non pour aucune haine particulire qu'ils
         luy portassent, mais afin de n'estre dcouverts, ny accusez par
         luy. Ils vont le cerchant de & del, en fin le descouvrent
         par l'ouye d'une harquebusade, laquelle entendue par eux, ils
         s'advancerent promptement vers le coup, affin de ne donner
         temps audict Mathelot de recharger son harquebuse, & se mettre
         en deffence, & s'aprochant de luy, il le tira[167]  coups de
         flesche, & l'ayant abattu par terre de ces coups, ils courent
         sur luy, & l'achevent  coups de cousteau. Ce faict, ces
117/605  meurtriers emportent le corps avec l'autre, & les lirent
         ensemble, l'un contre l'autre, si bien qu'ils ne se pouvoient
         separer, aprs il leur attachrent quantit de pierres, &
         cailloux, avec leurs armes, & habits, affin de n'estre
         descouverts par aucune remarque, & les portrent au milieu de
         la riviere, les jettent, & coulent au fonds de l'eau, o ils
         furent un long-temps, jusques  ce que par la permission de
         Dieu les cordes se rompirent, & les corps jettez sur le rivage,
         & si loing de l'eau, que c'estoit une merveille, le tout pour
         servir de parties complaignantes, & de tesmoins irrprochables
          l'encontre de ces deux cruels, & perfides, assassinateurs:
         car on trouva ces deux corps loing de l'eau, plus de vingt pas
         dans le bois, encore liez, & garottez, n'ayans plus que les os
         tous dcharnez, comme une carcasse, qui neantmoins ne
         s'estoient point separez pour un si long-temps, & furent les
         deux pauvres corps trouvez long-temps aprs par ceux de nostre
         habitation, les cherchant & dplorant leur absence le long des
         rivages de ladite riviere, & ce contre l'opinion de ces deux
         meurtriers qui pensoient avoir faict leurs affaires si
         secrettes qu'elles ne se devoient jamais savoir, mais comme
         Dieu ne voulant par sa Justice souffrir une telle meschancet,
         l'auroit faict dcouvrir par un autre sauvage, leur compagnon,
         en faveur de quelque disgrace par luy receue d'eux, & ainsi les
         meschants desseings se descouvrent.

[Note 165: Cette expression seule montre assez que les deux franais
passrent par le Chenal du Nord; car il n'y a point de prairies
naturelles du ct du sud de l'le d'Orlans. Et il y a bien de
l'apparence que cette pointe proche du giste recerch, prs de
laquelle il y avait de certaines prairies assez aggreables, vers le
cap Tourmente et proche de l'le d'Orlans, tait la pointe du
Petit-Cap: c'est dans le voisinage de cette pointe qu'taient les
prairies o Champlain, quelques annes plus tard, faisait faire la
provision de foin ncessaire  l'habitation.

[Note 166: Le manuscrit de l'auteur portait-il du _giste de recerche_,
ou _du giste du recerch_, ou enfin _du giste recerch_? Dans ces trois
suppositions, le sens serait le mme. Mais _Recerch_ ne serait-il pas
le nom, peut-tre dfigur, du serrurier  qui en voulaient les deux
sauvages? C'est ce qui parat bien difficile  dterminer. Il n'est fait
mention, jusqu' cette poque, que d'un seul serrurier, Antoine Natel,
qui dcouvrit la conspiration trame contre Champlain en 1608, et qui,
pour cette raison, reut sa grce; il est possible que la Providence ait
rserv une pareille mort  celui qui avait t capable de consentir 
un complot si criminel. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Sagard,
qui rapporte les choses un peu diffremment, et qui a presque l'air de
vouloir corriger ou complter Champlain, ne donne pas non plus le nom de
ce serrurier, quoiqu'il ait vu et connu plusieurs tmoins oculaires de
ces vnements.--Ds le second tirage de cette dition, en 1620, on a
supprim les mots de _Recerch_, &, et la phrase se lit ainsi:
_...proche du giste, sortants de leur canau..._ Cette mme correction
subsiste encore dans l'dition de 1627.]

[Note 167: Au lieu de ces mots _il le tira_, dans l'dition de 1627, on
lit _le tirrent_.]

         Ce qui rendit au Pre Religieux [168], & ceux de l'habitation,
         fort estonnez en voyant les corps de ces 2 miserables, ayant
118/606  les os tous dcouvers, & ceux de la teste brisez des coups de
         la massue qu'il avoit reeus des sauvages, & furent lesdicts
         Religieux, & autres,  l'habitation, d'advis de referrer en
         quelque part d'icelle, jusques au retour de nos vaisseaux[169],
         affin d'adviser entre tous les Franois  ce qui seroit trouv
         bon pour ce regard: Cependant nos gens de l'habitation se
         resolurent de se tenir sur leurs gardes, & de ne donner plus
         tant de libert ausdits sauvages, comme ils avoient accoustum,
         mais au contraire qu'il falloit avoir raison d'un si cruel
         assassin par une forme de justice, ou par quelque autre voye,
         ou pour le mieux attendre nos vaisseaux, & nostre retour, affin
         d'adviser tous ensemble le moyen qu'il falloit tenir pour ce
         faire, & en attendant conserver les choses en estat.

[Note 168: Pendant l'hivernement 1617-18, le P. le Caron demeura 
l'habitation, le P. Paul Huet fut charg de la mission de Tadoussac, et
le Frre Pacifique, de celle des Trois-Rivires. (Prem. tabliss. de la
Foy, t. I, p. III.)]

[Note 169: De ce passage, on peut conclure avec assez de vraisemblance,
que les corps ne furent retrouvs qu'au printemps de 1618.]

         Mais les sauvages voyant que leur malice estoit dcouverte, &
         eux, & leur assassin, en mauvais odeur aux Franois, ils
         entrrent en deffiance, & crainte, que nos gents n'exerassent
         sur eux la vangeance de ce meurtre, se retirrent de nostre
         habitation pour un temps, tant les coulpables du faict que les
         autres convaincus d'une crainte dont ils estoient saisis[170],
         & ne venoient plus  laditte habitation comme ils avoient
         accoustum, attendant quelque plus grande seuret pour eux.

[Note 170: Suivant Sagard, il y avait quelque chose de plus grave. On
estoit menac de huict cens Sauvages de diverses nations, qui s'estoient
assemblez s trois rivieres  dessein de venir surprendre les Franois &
leur coupper  tous la gorge, pour prevenir la vengeance qu'ils eussent
pu prendre de deux de leurs hommes tuez par les Montagnais... Mais comme
entre une multitude il est bien difficile qu'il n'y aye divers advis,
cette arme de Sauvages pour avoir est trop long-temps  se resoudre de
la manire d'assaillir les Franois, en perdirent l'occasion, plus par
divine permission, que pour difficult qu'il y eust d'avoir le dessus de
ceux qui estoient des-ja plus que demi morts de faim, & abbatus de
foiblesse. (Hist. du Canada, p. 42.)]

119/607  Et se voyant privez de nostre conversation, & bon accueil
         accoustum, lesdicts Sauvages envoyerent un de leurs
         compagnons, nomm par les Franois la Ferriere[171], pour faire
         leurs excuses de ce meurtre,  savoir qu'ils protestoient n'y
         avoir jamais adhr, ny consenty aucunement, se soubsmettant
         que si on vouloit avoir les deux meurtriers pour en faire la
         justice, les autres sauvages le consentiroient volontiers, si
         mieux les Franois n'avoient aggreable pour rparation &
         recompense des morts, quelques honnestes presents des
         pelletries, comme est leur coustume, & pour une chose qui est
         irrcuprable: ce qu'ils prirent fort les Franois d'accepter
         plustost, que la mort des accusez qu'ils prevoyoient mesme leur
         estre de difficille excution, & ce faisant oublier toutes
         choses comme non advenues[172].

[Note 1: La Foriere, d'aprs Sagard, (que j'ay fort cognu), dit-il, fin
& hault entre tous les Sauvages & capable de conduire quelque bonne
entreprise. (Hist. du Canada, p. 42.)]

[Note 172: Sagard nous a conserv, sur cette premire dmarche des
sauvages, quelques dtails qui compltent ce que dit ici l'auteur. Ils
envoyerent le mesme la Foriere demander pardon & reconciliation avec les
Franois, avec promesse de mieux faire  l'advenir, ce qu'ils obtindrent
d'autant plus facilement que la paix estoit necessaire  l'une & 
l'autre des parties. En suitte ils envoyerent quarante Canots de femmes
& d'enfans pour avoir dequoy manger, disans qu'ils mouroient tous de
faim, ce que consider par ceux de l'habitation, ils leur distribuerent
ce qu'ils purent, un peu de pruneaux & rien plus, car la necessit
estoit grande par tout entre nous aussi bien qu'entre les Sauvages:
laquelle fut cause de nous faire tous filer doux & tendre  la paix. La
chose estant rduite a ce point, il ne restoit plus qu' conclure les
articles, mais pource que les Sauvages demeuroient tousjours  leur
ancien poste, on envoya sauf conduit  leurs Capitaines pour descendre 
Kebec, ou ils arrivrent chargez de presens & de complimens avec des
demonstrations de vraie amiti, pendant que leur arme faisoit alte 
demi lieue de l. Les harangues ayans est faictes & les questions
necessaires agites avec une ample protestation des Montagnais qu'ils ne
cognoissoient les meurtriers des Franois; ils offrirent leurs presens &
promirent qu'en tout cas ils satisferoient  ceste mort. Beauchesne &
tous les autres Franois estoient bien d'avis de les recevoir  ceste
condition, mais le P. Joseph le Caron & le V. Paul Huet s'y opposerent
absolument, disans qu'on ne devoit pas ainsi vendre la vie & le sang des
Chrestiens pour des pelleteries, & que ce seroit tacitement autoriser le
meurtre, & permettre aux Sauvages de se vanger sur nous & nous mal
traicter  la moindre fantasie musque qui leur prendroit, & que si on
recevit quelque chose d'eux, que ce devoit estre seulement en depost, &
non en satisfaction, jusques  l'arrive des Navires, qui en
ordonneroient ce que de raison. Ainsi Beauchesne ne receut rien qu'a
ceste condition. De plus nos Pres influrent que les meurtriers
devoient estre representez... (Hist. du Canada, P. 44, 45.)]

120/608  A quoy de l'advis des Pres Religieux fut respondu & conclu,
         que lesdicts Sauvages ameneroient, & representeroient, les deux
         mal-faicteurs, affin de savoir d'eux leurs complices, & qui
         les avoit incits  ce faire: ce qu'ils firent entendre audit
         la Ferriere pour en faire rapport  ses compagnons.

         Ceste resolution ainsi prise, ledict la Ferriere se retira vers
         ses compagnons, & leur ayant fait entendre la resolution des
         Franois, ils trouverent ceste procdure, & forme de justice 
         eux fort estrange, & assez difficille, d'autant qu'ils n'ont
         point de justice establie entr'eux, sinon la vengeance ou la
         recompense par presens. Et ayant consider le tout, & consult
         ceste affaire entr'eux, ils appellerent les deux meurtriers &
         leur representerent le malheur o ils s'estoient prcipitez, &
         l'venement de ce meurtre, qui pourroit causer une guerre
         perptuelle avec les Franois; leurs femmes, & enfans, en
         pourroient ptir, quant bien ils nous pourroient donner des
         affaires, & nous tiendroient serrez en nostre habitation, nous
         empescheroient de chasser, cultiver, & labourer les terres, que
         nous sommes en trop petit nombre pour tenir la riviere serre,
         comme par leurs discours ils se persuadoient, mais qu'en fin de
         toutes leurs conclusions il valloit mieux vivre en paix avec
         lesdict Franois, qu'en une guerre, & une deffiance
         perptuelle, &  ceste cause la compagnie desdicts sauvages
         finissant le discours, & ayant represent l'intelligence de ces
         choses ausdits accusez, leur demandent s'ils n'auroient pas
         bien le courage de se transporter avec nous en ladite
         habitation des Franois, & de comparoir devant eux, leur
121/609  promettant qu'ils n'auroient point de mal, que les Franois
         estoient doux, & pardonnoient volontiers, bref qu'ils feroient
         tant envers eux, qu'ils leur remettroient ceste faute,  la
         charge de ne retourner plus  telle meschancet, lesquels deux
         criminels se voyant convaincus en leur conscience, subirent 
         ceste proposition, & s'accordent de suivre cet advis, suivant
         lequel,  savoir l'un deux qui se prpara, & accommoda,
         d'habits, & d'ornements  luy possible, comme s'il eust est
         invit d'aller aux nopces, ou  quelque feste solemnelle,
         lequel en ceste equippage vint en laditte habitation,
         accompagn de son pre, & autres des principaux chefs, &
         Cappitaine de leur compagnie: Quant  l'autre meurtrier, il
         s'excusa de ce voyage[173], craignant quelque punition estant
         convaincu en soy-mesme de ce meschant acte.

[Note 173: Des Trois-Rivires  Qubec. C'est aux Trois-Rivires,
suivant Sagard, que s'taient assembls les sauvages.]

         Estans donc entrez en ladicte habitation, qui aussi tost fut
         circuite d'une multitude de Sauvages de leur compagnie, on leva
         le pont[174], & chacun des Franois se mit sur ses gardes, &
         leurs armes en main faisant bon guet, & sentinelles poses aux
         lieux necessaires, craignant l'effort des Sauvages de dehors,
         par ce qu'ils se doubtoient qu'on voulust faire justice
         actuelle du coulpable, qui si librement s'estoit expos 
         nostre mercy, & non luy seulement, mais aussi ceux qui
         l'avoient accompagn au dedans, lesquels pareillement
         n'estoient pas trop asseurez de leurs personnes, voyant les
122/610  choses disposes en ceste faon, n'esperoient pas sortir leur
         vies sauves. Le tout fut assez bien fait, conduit, & excut,
         pour leur faire sentir la grandeur de ce mal, & apprhender
         pour le futur, autrement il n'y eust eu plus de seuret en eux,
         que les armes en la main, avec une perptuelle deffiance.

[Note 174: Tout autour de la petite habitation de Qubec, rgnait un
foss de quinze pieds de large, sur lequel il y avait, du ct du
fleuve, un pont-levis, que Champlain avait fait faire ds l'automne de
1608. (Voir le dessin de _l'Abitation de Quebecq_, d. 1613, ch. IV.)]

         Ce faict, estans lesdicts sauvages sur l'incertitude de
         l'venement de quelque effet contraire  ce qu'ils esperoient
         de nous, les Pres Religieux commanent  leur faire une forme
         de harangue sur ce subject criminel, leur representant l'amiti
         que les Franois leur avoient porte depuis dix ou douze ans en
         a, que nous avions commenc  les cognoistre, & depuis
         tous-jours vescu paisiblement, & familirement avec eux, mesme
         avec telle libert, qu'elle ne se pouvoit exprimer: & de plus,
         que je les avois assistez de ma personne par plusieurs fois 
         la guerre, contre leurs ennemis, &  icelle expos ma vie pour
         leur bien, sans qu'au pralable ils nous y eussent obligs
         aucunement, sinon que nous estions poussez d'une amiti & bonne
         vollont envers eux, ayans compassion de leurs miseres &
         persecutions que leur faisoient souffrir & endurer leurs
         ennemis. C'est pourquoy nous ne pouvions croire que ce meurtre
         se fut faict sans leur consentement, veu d'autre part qu'ils
         entreprenoient de favoriser ceux qui l'ont commis.

         Et parlant au Pre du criminel, il[175] luy represente
         l'enormit du faict excut par son fils, & que pour rparation
         d'icelle, il meritoit la mort, attendu que par nostre loy un
123/611  tel faict si pernicieux ne demeuroit impuny, & quiconque s'en
         trouve attaint & convaincu, mrite condemnation de mort, pour
         rparation d'un si meschant faict, mais pour ce qui regardoit
         les autres habitants du pas, non coulpables de ce crime, on ne
         leur vouloit aucun mal, ny en tirer contr'eux aucune
         consequence.

[Note 175: Le P. le Caron, sans doute. (Voir, ci-devant, p. 117, note
l.)]

         Ce qu'ayant tous lesdicts sauvages bien entendu, ils dirent
         pour toutes excuses, neantmoins avec tout respect, qu'il
         n'estoient point consentants de ce faict, qu'ils savoient
         trs-bien que ces deux criminels meritoient la mort, si mieux
         on n'aymoient leur pardonner, qu'ils savoient bien de fait
         leur meschancet, non devant, mais aprs le coup faict, & la
         mort de ces deux pauvres miserables, ils en avoient eu l'advis,
         mais trop tard, pour y remdier, & que ce qu'ils avoient tenu
         secret, estoit pour tousjours maintenir leur familire
         conversation, & crdit envers nous, protestant qu'ils en
         avoient faict aux malfaicteurs de grandes reprimendes, & rput
         le malheur qu'ils avoient attir, non sur eux seulement, mais
         sur toute leur nation, parents, & amis: surquoy ils leur
         auroient promis qu'un tel malheur ne leur adviendroit jamais,
         les priant d'oublier ceste faute, & de ne la tirer en
         consequence, que ce fait pourroit bien mriter, mais plustost
         de rechercher la cause premire qui a meu ces deux Sauvages
         d'en venir l, & d'y avoir esgard: d'ailleurs, que librement le
         present criminel s'estoit venu rendre entre nos bras, non pour
         estre puny, ains pour y recevoir grce des Franois: Neantmoins
         le pre parlant aux Religieux dist en plorant, tien voila mon
124/612  fils qui a commis le delict suppos, il ne vaut rien, mais ayes
         esgard que c'est un jeune fol & inconsidr, qui a plustost
         fait cet acte par folie, pouss de quelque vangeance, que par
         prudence, il est en toy de luy donner la vie ou la mort, tu en
         peus faire ce que tu voudras, d'autant que luy, & moy, sommes
         en ta puissance, & en suitte de ce discours le fils criminel
         prist la parolle, & se presentant, asseur qu'il estoit, dit
         ces mots: L'apprehension de la mort ne m'a point tant saisi le
         coeur, qu'il m'aye empesch de la venir recevoir pour l'avoir
         mrit, selon vostre loy, me recognoissant bien coulpable
         d'icelle: & lors fist entendre  la compagnie la cause de ce
         meurtre, ensemble le desseing, & l'excution d'iceluy, selon, &
         tout ainsi, que je l'ay recit, & represent cy-dessus.

         Aprs le rcit par luy faict, il s'adresse  l'un des facteurs,
         & commis des Marchands de nostre association, appel
         Beauchaine, le priant qu'il le fist mourir sans autre
         formalit.

         Alors les Pres Religieux prirent la parole, & leur dirent que
         les Franois n'avoient ceste coustume de faire mourir entr'eux
         ainsi subittement les hommes, & qu'il en falloit dlibrer avec
         tous ceux de l'habitation, & ceste affaire mise en dlibration
         sur le tapis, fut advis qu'elle estoit de grande consequence,
         qu'il la falloit conduire dextrement, & la mesnager  propos,
         attendant une autre occasion meilleure, & plus seure, pour en
         tirer la raison, & que pour lors il n'estoit ny  propos, ny
         raisonnable pour beaucoup de raisons. La premire que nous
         estions foibles, au regard du nombre des Sauvages qui estoit
125/613  dehors & dedans nostre habitation, qui vindicatifs & pleins de
         vangeance, comme ils sont, eussent peu mettre le feu par tout,
         & nous mettre en desordre. La deuxiesme raison est, qu'il n'y
         eust plus eu de seuret en leur conversation, & vivre en
         perptuelle deffiance. La troisiesme, que le commerce pourroit
         estre altr, & le service du Roy retard, & autres raisons
         assez preignantes, lesquelles bien consideres fut advis qu'il
         se falloit contenter de ce qu'ils s'estoient mis en leur
         debvoir, & submis d'y vouloir satisfaire, tant par le pre du
         criminel, l'ayant represent, & offert,  la compagnie, que par
         luy mesme,  savoir le coulpable offrant & exposant sa vie
         pour rparation de sa faute, mesme que le pre offroit le
         representer toutesfois & quantes qu'il en seroit requis: Ce
         qu'il failloit tenir pour une espece d'amande honorable, & une
         satisfaction  justice: que luy remettant ceste faute, non le
         criminel seullement tiendroit sa vie de nous, mais aussi son
         pre & ses compagnons se tiendroient fort obligez, & que
         cependant il leur falloit dire par forme d'excuse, & de suject,
         que puisque le criminel avoit asseur par affirmation publique,
         que tous les autres Sauvages n'estoient en rien adherans ny
         coulpables de ce fait, & qu'avant l'excution d'iceluy ils n'en
         avoient eu aucun advis: consider aussi que librement il
         s'estoit present  la mort, il avoit est advis de le rendre
          son Pre, qui en demeureroit charg, pour le representer
         toutesfois & quantes,  la charge aussi que d'ores-en-avant il
         feroit service aux Franois, on luy donnoit la vie, pour
         demeurer luy & tous les Sauvages amis, & serviteurs des
         Franois.

126/614  Ceste resolution faite, neantmoins en attendant les vaisseaux
         de retour de France, pour, suivant l'advis des Cappitaines, &
         autres, en resoudre deffinitivement, & avec plus d'authorit,
         leur promettant tous-jours toute faveur, & de leur faire sauver
         la vie, & cependant pour seuret leur fut dit, qu'ils
         laisseroient quelques-uns de leurs enfans par forme d'hostage,
          quoy ils s'accordrent fort volontiers, & en laisserent
         deux[176]  l'habitation, entre les mains desdicts Pres
         Religieux, qui leur commanerent  montrer les lettres, & en
         moins de trois mois leur apprirent l'alphabet des lettres, & 
         les former, qui de l fait juger qu'ils se peuvent rendre
         propres & docilles  l'rudition, comme le Pre Joseph en peut
         rendre tesmoignage.

[Note 176: L'un nomm Nigamon, & l'autre Tebachi, assez mauvais garon
bien qu'il fust fils d'un bon pre, pour le premier il estoit assez bon
enfant & se porta tousjours au bien. Nos Pres l'instruisirent  la foy
& aux lettres pendant tout un hyver qu'il demeura avec nous, & 
l'arrive des navires il eust est bien aise d'aller en France pour y
vivre parmi les Chrestiens, mais ny luy ny eux ne le peurent obtenir des
marchands, non plus que pour plusieurs autres; pour le second il
s'enfuit aprs avoir est quelque temps  l'habitation, dequoy on ne se
mit gure en peine, aussi n'y avoit-il gure d'esperance de pouvoir
faire d'un si mauvais garon un bon Chrestien. (Sagard, Hist. du
Canada, p. 45, 46.)]

         Et iceux vaisseaux arrivez  bon port, nous eusmes l'advis du
         sieur du Pont Grav, & quelques autres, & moy, comme cette
         affaire s'estoit passe [177], selon le discours cy-dessus, &
         alors tous ensemble advisasmes qu'il estoit  propos de faire
         ressentir aux Sauvages l'normit de ce meurtre, & neantmoins
         n'en venir  excution pour aucunes bonnes raisons, voire pour
         plusieurs considerations qui se pourront dire cy-aprs.

[Note 177: Pont-Grav ne faisant que d'arriver comme Champlain, il nous
semble que la phrase doit se lire ainsi: _nous eusmes l'advis, le sieur
du Pont Grav, & quelques autres, & moy, comme ceste affaire s'estoit
passe._]

         Et aussi-tost que nos vaisseaux furent entrez au port de
127/615  Tadoussac, mesme ds le lendemain au matin[178], le sieur du
         Pont, & moy, nous remontasmes en une petite barque du port, de
         dix  douze tonneaux, comme d'autre-part le sieur de la Mothe,
         avec le Pre Jean d'Albeau[179] Religieux, & l'un des Commis, &
         Facteur des Marchands, appelle Loquin, s'embarqurent en une
         petite Challouppe, & ainsi partismes ensemble dudit Tadoussac,
         demeurans[180] au vaisseau un autre Religieux, appelle Pre
         Modeste[181], avec le Pillotte, & le Maistre du vaisseau, pour
         la conservation de l'quippage, restans en icelluy, &
         arrivasmes  Qubec, lieu de nostre habitation, le
         vingt-septiesme Jour de juin ensuivant, o nous trouvasmes les
         Pres Joseph, Paul, & Passifique Religieux, avec le sieur
         Hbert, & sa famille, & autres hommes de l'habitation, se
         portans tous bien, & joyeux de nostre retour, en bonne sant,
         eux & nous, grces  Dieu.

[Note 178: Le 25 juin.]

[Note 179: D'Olbeau. (Voir p. 7, note 2.) Nos Pres mesmes ne purent se
deffendre des prires que le P. Jean d'Olbeau leur fit pour retourner en
Canada avec M. de Champlain. (Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p.
124.)]

[Note 180: A la place du mot _demeurans_, l'dition de 1627 porte
_restants_.]

[Note 181: Frre Modeste Guines. (Sagard, Hist. du Canada, p. 40.--Le
Clercq, Prem. tabliss. de la Foy, t. I, p. 124.)]

         Le mesme jour le sieur du Pont dlibra d'aller au lieu des
         trois rivieres, ou se faisoit la traite des Marchands, & porter
         avec luy quelques marchandises pour aller trouver le sieur des
         Chesnes qui y estoit des-ja, & mena avec luy ledict Loquin,
         comme susdict, & pour mon regard je demeuray en nostre
         habitation quelques jours [182], o je m'occupp aux affaires
         d'icelles, entr'autres choses  faire un fourneau pour faire
         une espreuve de certaines cendres dont on m'avoit donn le
128/616  mmoire, lesquelles,  la vrit, sont de grande valleur, mais
         il y a de la peine, de l'industrie, vigillance, & de la
         conduite, & parce qu'il est requis en l'exercice, & faon de
         ces cendres des hommes entendus en cet art, & en quantit
         convenable. Ceste premire espreuve n'a peu sortir  effect, la
         reservant  une autre plus grande commodit.

[Note 182: Depuis le 27 de juin jusqu'au 5 de juillet.]

         Je visitay les lieux, les labourages[183] des terres que je
         trouvay ensemences, & charges, de beaux bleds: les jardins
         [184] chargez de toutes sortes d'herbes, comme choux, raves,
         laictues, pourpi, oseille, persil, & autres herbes,
         sitrouilles, concombres, melons, poix, fves, & autres lgumes,
         aussi beaux, & advancez, qu'en France, ensemble les vignes
         transportes, & plantez sur le lieu des-j bien advances, bref
         le tout s'augmentant, & accroissant,  la veue de l'oeil: non
         qu'il en faille donner la louange aprs Dieu ny aux laboureurs,
         ny au fient qu'on y ait mis, car comme il est  croire, il n'y
         en a pas beaucoup, mais  la bont, & valleur de la terre, qui
         de soy est naturellement bonne, & fertille en toute sorte de
         biens, ainsi que l'exprience le dmontre, & pourroit-on y
         faire de l'augmentation & du profit, tant par le labourage
         d'icelle, culpture, & plants d'arbres fruittiers, & vignes,
         qu'en nourriture & eslevation de bestiaux, & vollatilles
129/617  ordinaires en France: Mais ce qui manque  ce beau desseing est
         le peu de zelle,& affection, que l'on a au bien & service du
         Roy.

[Note 183: C'taient les labourages de Louis Hbert, ou, comme on disait
alors, son dsert, et, un peu plus tard, son enclos. Cette terre (le
fief du Saut-au-Matelot) lui fut d'abord concde par le duc de
Montmorency, en date du 4 fvrier 1623; puis,--le dernier de fvrier
1626, son premier titre lui ft confirm par le duc de Ventadour.
(Archives du Sminaire de Qubec, Registre A, seconde partie, fol. I, et
Carton AA.)]

[Note 184: Les jardins taient autour du logement (Voy. 1613, p. 156);
mais comme il y avait une place devant l'habitation, et une autre  du
ct du septentrion, il faut conclure que la meilleure partie du jardin
tait le terrain o passe maintenant la rue Sous-le-Fort, et celui qui
avoisinait le Cul-de-Sac.]

         Je sejournay quelque espace de temps audict Qubec, en
         attendant autres nouvelles, & lors survint une barque venant de
         Tadoussac[185], envoye par le sieur du Pont pour venir qurir
         les hommes, & marchandises, restants audit grand vaisseau audit
         lieu, & passants par Qubec je m'embarquay avec eux pour aller
         audit lieu des trois rivieres, o se faisoit la traicte, affin
         de voir les Sauvages, & communiquer avec eux, & voir[186] ce
         qui se passait touchant l'assassin cy-dessus dclar, & ce
         qu'on y pourroit faire pour pacifier & adoucir le tout.

[Note 185: C'est--dire, une barque venant de Tadoussac, qui y avait t
envoye des Trois-Rivires par le sieur du Pont, etc. Ou bien il
faudrait lire: _venant  Tadoussac..._]

[Note 186: L'dition de 1627 remplace ce mot par _descouvrir_.]

         Et le cinquiesme jour de Juillet ensuivant, je party de Qubec
         le Sr. de la Motte avec moy[187], pour aller audit lieu des
         trois rivieres, tant pour faire ladicte traicte, que voir les
         Sauvages, & arrivasmes sur le soir devant Saincte Croix [188],
         lieu sur le chemin ainsi appell, o nous appereusmes une
         Challouppe, venant droict  nous, o il y avoit quelques
         hommes, de la part des sieurs du Pont, des Chesnes, & quelques
         autres Commis & facteurs des Marchands me prirent de depescher
         promptement laditte Chalouppe, & l'envoyer audict Qubec qurir
         quelques marchandises restantes, & qu'il estoit venu un grand
         nombre de Sauvages,  desseing d'aller faire la guerre [189].

[Note 187: Dans l'dition de 1627, on lit: _je party de Quebec avec le
sieur de la Motthe_, etc.]

[Note 188: Le Platon.]

[Note 189: Cette dernire partie de la phrase se lit ainsi, dans
l'dition de 1627: _qurir des marchandises, d'autant que les sauvages
estoient venus au lieu de la traite en si grand nombre, que les
marchandises qu'on leur avoit apportes ne pouvoient suffire.]

130/618  Lesquelles nouvelles nous furent fort aggreables, & pour leur
         satisfaire ds le lendemain au matin[190], je laissay ma
         barque, & m'embarquis dans une challouppe, pour aller plus
         promptement veoir les sauvages, & l'autre qui venoit des trois
         rivieres continua son chemin  Qubec, & fismes tant  force de
         rames,[191] que nous arrivasmes audit lieu le septiesme jour de
         Juillet, sur les trois heures du soir, o estans, je mis pied 
         terre, lors tous les sauvages de ma cognoissance, & au pas
         desquels j'avois est famillier avec eux, m'attendoient avec
         impatience & vindrent au devant de moy & comme fort contans &
         joyeux de me revoir, m'embrassant l'un aprs l'autre, avec
         demonstration d'une grande resjouissance, comme aussi de ma
         part je leur faisois le semblable & ainsi se passa la soire, &
         reste dudict jour en ceste allegresse jusques au lendemain que
         lesdits Sauvages tindrent entr'eux Conseil, pour savoir de moy
         si je les assisterois encores en leurs guerres contre leurs
         ennemis, ainsi que j'avois fait par le pass, & comme je leur
         avois asseur[192], desquels ennemis ils sont cruellement
         molestez & travaillez.

[Note 190: Le 6 de juillet.]

[Note 191: Apparemment, il y avait ici, dans le manuscrit de l'auteur,
quelque chose qui avait t omis dans le travail de la composition
typographique; car l'dition de 1627, en reproduisant ce passage, y
ajoute toute une phrase, qui ne pouvait tre supple que par l'auteur
ou par un tmoin oculaire. Aprs ces mots _je laissay ma barque,_ on y
lit: & montay en laditte challouppe pour retourner audict Quebec, o
estants, je la fis charger de plusieurs especes de marchandises en
quantit, y des plus exquises y necessaires ausdits sauvages gui
restoient aux magasins de ladite habitation. Ce fait, le lendemain matin
je m'embarquis en une chalouppe moi sixiesme pour aller  laditte
traite, & fismes tant qu' force de rames..._ Les quelques autres
changements qu'on y a faits, n'affectent point le sens, et n'ont gures
d'autre but que de faciliter le remaniement typographique.]

[Note 192: L'dition de 1627 porte _promis_.]

         Et cependant de nostre part consultasmes ensemble pour resoudre
131/619  ce que nous avions affaire sur le subject du meurtre de ces
         deux pauvres deffuncts, affin d'en faire justice, & par ce
         moyen les ranger au devoir de rien faire  l'advenir[193].

[Note 193: Dans l'dition de 1627, la phrase se lit ainsi: _affin d'en
tirer vangeance en justice,  l'encontre des deux assassinateurs leurs
complices & adherans_.]

         Quand  l'instance requise par les Sauvages, pour faire la
         guerre  leurs ennemis, je leur fis responce que la volont ne
         m'avoit point change, ny le courage diminu: Mais ce qui
         m'empeschoit de les assister estoit, que l'anne dernire, lors
         que l'occasion, & l'opportunit s'en presentoit, ils me
         manqurent au besoing, d'autant qu'ils m'avoient promis de
         revenir avec bon nombre d'hommes de guerre, ce qu'ils ne
         firent, qui me donna subject de me retirer sans faire beaucoup
         d'effect, & que neantmoins il falloit en adviser, mais que pour
         le present il estoit raisonnable de resoudre ce qu'il falloit
         faire sur la mort assassinat de ces deux pauvres hommes, &
         qu'il en falloit tirer raison, alors sortans de leur conseil
         comme en cholere & faschez sur ce subject[194], ils s'offrirent
         de tuer les criminels, & y aller ds lors en faire l'excution
         si on voulloit le consentir, recognoissant bien entr'eux
         l'enormit de ceste affaire,  quoy neantmoins nous ne
         voullusmes entendre, remettant seullement leur assistance  une
         autre fois, en les obligeant de revenir vers nous avec bon
         nombre d'hommes l'anne prochaine, & que cepandant je
         supplierois le Roy de nous favoriser d'hommes, de moyens, &
         commoditez, pour les assister, & les faire jouyr du repos par
         eux esper, & de la victoire sur leurs ennemis, dont ils furent
132/620  fort contents, & ainsi nous nous separasmes, encores qu'ils
         firent deux ou trois assembles sur ce subject, qui nous fist
         passer quelques heures de temps. Deux ou trois jours aprs mon
         arrive audit lieu[195], ils commanerent  se resjouyr,
         dancer, & faire plusieurs grands festins sur l'esperance de la
         guerre  l'advenir, o je les devois assister[196].

[Note 194: Dans l'dition de 1627, au lieu de ces mots _en cholere &
faschez sur ce subject_, on lit: _en colre de les rabattre sur ce
subject._]

[Note 195: Le 9 ou le 10 de juillet.]

[Note 196: Dans l'dition de 1627, cette dernire phrase a t remplace
par la suivante: _2 ou 3 jours aprs mon arrive audit lieu, on commana
 traiter avec les sauvages tout ce qu'on avoit apport de marchandise,
bonne & mauvaise, mesme celle qui de long-temps avoit est mise 
mespris, & gardaient le magasin.]

         Ce fait, je represent audict sieur du Pont ce qu'il me
         sembloit de ce meurtre, qu'il estoit  propos d'en faire une
         plus grande instance, & quoy voyant les Sauvages se pourroient
         licentier, non seulement d'en faire de mesme, mais de plus
         prejudiciable, que je les recognoissois estre gents qui se
         gouvernent par exemple, qu'ils pourroient accuser les Franois
         de manquer de courage, que de n'en parler plus, ils jugeront
         que nous aurons peur, & crainte d'eux, & les laissans passer 
         si bon march, ils se rendront plus insolents, audacieux, &
         insupportables, mesmes leur donneroit subject d'entreprendre de
         plus grands & pernicieux desseings: d'ailleurs que les autres
         nations sauvages qui ont, ou auront cognoissance de ce faict, &
         demeurez sans estre vengez, ou vengez par quelque dons &
         presens, comme c'est leur coustume, ils se pourroient vanter
         que de tuer un homme, ce n'est pas grande chose, puisque que
         les Franois en font si peu d'estat, de voir tuer leurs
         compagnons par leurs voisins, qui bornent & mangent avec eux,
133/621  se pourmenent, & conversent familirement avec les nostres,
         ainsi qu'il se peut voir[197].

[Note 197: Cette raison tait fort bien motive, car quelques sauvages,
entre autre les Hurons, au rapport de Sagard, ne purent s'empcher de
faire la remarque, que les Franais avaient coul assez doucement sur
cette affaire. Les Chefs Franois, dit cet auteur, firent assembler en
un conseil gnral, tous les Sauvages qui se trouverent pour lors  la
traite, o les meurtriers ayans est grandement blasmez, furent en fin
pardonnez  la prire de ceux de leur nation, qui promirent, un
amendement pour l'advenir, moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen
gnral de la flotte, assist du sieur de Champlain, & des Capitaines de
Navires, prit une espe nue qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve
sainct Laurens en la presence de nous tous, pour asseurance aux
meurtriers Canadiens, que leur faute leur estoit entirement pardonne,
& ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espe estoit
perdue & ensevelie au fond des eaues, & par ainsi qu'ils n'en
parleroient plus. Mais nos Hurons qui savent bien dissimuler & qui
tenoient bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays,
tournrent toute cette crmonie en rise, & s'en mocquerent disans que
toute la cholere des Franois avoit est noye en ceste espe, & que
pour tuer un Franois on en seroit doresnavant quite pour une douzaine
de castors, en quoy ils se trompoient bien fort, car ailleurs on ne
pardonne pas si facilement, & eux-mesme y seront quelques jours trompez
s'ils sont des mauvais, & que nous soyons les plus forts. (Hist. du
Canada, p. 236, 237.)]

         Mais aussi d'autre-part recognoissants les Sauvages gents sans
         raison, de peu d'accs, & faciles  s'estranger, & fort prompts
          la vangeance: Que si on les presse d'en faire la justice, il
         n'y auroit nulle seuret pour ceux qui se disposeront de faire
         les descouvertures parmy eux. C'est pourquoy, le tout
         consider, nous nous resolusmes de couller ceste affaire 
         l'amiable, & passer les choses doucement, laissant faire leur
         traict[198] en paix avec les commis & facteurs des Marchands,
         & autres qui en avoient la charge.

         Or y avoit-il avec eux un appell Estienne Brl, l'un de nos
         truchemens, qui s'estoit addonn avec eux depuis 8 ans, tant
         pour passer son temps, que pour voir le pays, & apprendre leur
         langue & faon de vivre, & est celuy que j'avois envoy, &
         donn charge d'aller vers les Entouhonorons[199]  Carantoan,
134/622  affin d'amener avec luy les 500 hommes de guerre qu'ils avoient
         promis nous envoyer pour nous assister en la guerre o nous
         estions engags contre leurs ennemis, & dont mention est faite
         au discours de mon prcdent livre[200]. J'appelle cet homme,
         savoir Estienne Brl, & communiquant avec luy, je luy
         demanday pourquoy il n'avoit pas amen le secours des 500.
         hommes, & la raison de son retardement, & qu'il ne m'en avoit
         donn advis, alors il m'en dist le subject, duquel il ne sera
         trouv hors de propos d'en faire le rcit, estans plus 
         plaindre qu' blasmer, pour les infortunes qu'il receut en
         ceste commission.

[Note 198: Traicte.]

[Note 199: Du ct des Entouhoronons, ou Tsonnontouans, mais au-del.]

[Note 200: Voir p. 35.]

         Il commana  me dire que depuis qu'il eut prins cong de moy
         pour aller faire son voyage, & executer sa commission, il se
         mit en chemin, avec les 12 Sauvages que je luy avois baill
         lors pour le conduire, & luy faire escorte  cause des dangers
         qu'il avoit  passer, & tant cheminrent qu'ils parvindrent
         jusques audit lieu de Carantoan, qui ne fut pas sans courir
         fortune, d'autant qu'il leur falloit passer par les pas &
         terres des ennemis, & pour viter quelque mauvais desseing, ils
         furent en cerchant leur chemin plus asseur de passer par des
         bois, forests, & halliers espois & difficiles, & par des pallus
         marescageux, lieux & deserts fort affreux, & non frquents, le
         tout pour viter le danger, & la rencontre des ennemis.

         Et neantmoins ce grand soin ledit Brl, & ses compagnons
         sauvages en traversans une campagne ne laisserent de faire
         rencontre de quelques sauvages ennemis, retournans  leur
         village, lesquels furent surprins, & deffaicts par nosdicts
135/623  sauvages, dont quatre des ennemis furent tus sur le champ, &
         deux prins prisonniers, que ledit Brl, & ses compagnons
         emmenrent jusques audit lieu de Carantoan, o ils furent
         reeus des habitans dudit lieu, de bonne affection, & avec
         toute allegresse, & bonne chre, accompagne de dances, &
         festins, dont ils ont accoustum festoyer, & honorer, les
         estrangers.

         Quelques jours se passrent en ceste bonne rception, & aprs
         que ledit Brl leur eust dit sa lgation, & fait entendre le
         subject de son voyage, les sauvages dudit lieu s'assemblerent
         en conseil, pour dlibrer & resoudre sur l'envoi des 500
         hommes de guerre, demands par ledit Brl.

         Le conseil tenu, & la resolution prise de les envoyer, ils
         donnrent charge de les assembler, prparer, & armer, pour
         partir & venir nous joindre, & trouver o nous estions campez
         devant le fort & village de nos ennemis, qui n'estoit qu' 3
         petites journes de Carantoan, ledit village muny de plus de
         800 hommes de guerre, bien fortifi  la faon de ceux cydessus
         specifiez, qui ont de hautes & puissantes pallissades, bien
         lies & joinctes ensemble, & leur logement de pareille faon.

         Ceste resolution ainsi prinse par les habitants dudict
         Carantoan, d'envoyer les 500 hommes, lesquels furent fort
         long-temps  s'aprester, encores qu'ils fussent presss par
         ledit Brl de s'advancer, leur representant que s'ils
         tardoient d'avantage, ils ne nous trouveroient plus audict
         lieu, comme de faict ils ny peurent arriver que deux jours
         aprs nostre partement dudict lieu, que nous fusmes contraincts
136/624  d'abandonner, pour estre trop foibles & fatiquez par l'injure
         du temps. Ce qui donna subject audict Brl, & le secours
         desdicts cinq cents hommes qu'il nous amenoit, de se retirer, &
         retourner sur leurs pas vers leur village de Carantoan, o
         estans de retour, ledit Brl fut contrainct de demeurer &
         passer le reste de l'Automne, & tout l'Hyver, en attendant
         compagnie, & escorte, pour s'en retourner, & en attendant ceste
         opportunit, il s'employe  dcouvrir le pas, visiter les
         nations voisines, & terres dudict lieu, & se pourmenant le long
         d'une riviere qui se descharge du cost de la Floride, o il y
         a forces nations qui sont puissantes & belliqueuses, qui ont
         des guerres les unes contre les autres. Le pays y est fort
         tempr, o il y a grand nombre d'animaux, & chasse de gibier,
         mais pour parvenir & courir ces contres, il faut bien avoir de
         la patience pour les difficultez qu'il y a  passer par la
         pluspart de ses deserts.

         Et continuant son chemin le long de ladicte riviere jusques 
         la Mer, par des isles, & les terres proches d'icelles, qui sont
         habites de plusieurs nations, & en grand nombre de peuples
         Sauvages, qui sont neantmoins de bon naturel, aymant fort la
         nation Franoise sur toutes les autres: Mais quant  ceux qui
         cognoissent les Flamans, ils se plaignent fort d'eux, parce
         qu'ils les traictent trop rudement, entr'autres choses qu'il a
         remarqu est, que l'hyver y est assez tempr, & y nege fort
         rarement, mesme lors qu'il y nege elle n'y est pas de la
         hauteur d'un pied, & incontinent fondue sur la terre.

         Et aprs qu'il eut couru le pas & dcouvert ce qui estoit 
137/625  remarquer, il retourna au village de Carantoan, afin de
         trouver quelque compagnie pour s'en retourner vers nous en
         nostre habitation: Et aprs quelque sejour audit Carantoan, 5
         ou 6 des Sauvages prirent revolution de faire le voyage avec
         ledict Brl, & sur leur chemin firent rencontre d'un grand
         nombre de leurs ennemis, qui chargrent ledict Brl, & ses
         compagnons, si vivement, qu'ils les firent escarter, & separer
         les uns des autres, de telle faon qu'ils ne se peurent
         r'allier, mesme ledict Brl qui avoit fait bande  part, sur
         l'esperance de se sauver, & s'carta tellement des autres,
         qu'il ne peut plus se remettre, ny trouver chemin & adresse,
         pour faire sa retraite en quelque part que ce fust, & ainsi
         demeura errant par les bois, & forests, durant quelques jours
         sans manger, & presque desesper de sa vie, estant press de la
         faim: En fin rencontra fortuitement un petit sentier, qu'il se
         resolut suivre, quelque part qu'il allast, fut vers les
         ennemis, ou non, s'exposant plustost entre leurs mains sur
         l'esperance qu'il avoit en Dieu, que de mourir seul & ainsi
         miserable: d'ailleurs qu'il savoit parler leur langage, qui
         luy pourroit apporter quelque commodit.

         Or n'eust-il pas chemin longue espace, qu'il dcouvrit trois
         sauvages, chargs de poisson, qui se retiroient  leur village.
         Il se haste de courir aprs eux pour les joindre, & les
         approchant il commana les crier, comme est leur coustume,
         auquel cry ils se retournrent, & sur quelque aprehension, &
         crainte, firent mine de s'enfuir, & laisser leur charge, mais
         ledit Brl parlant  eux les asseura, qui leur fist mettre bas
138/626  leurs arcs & flches, en signe de paix, comme aussi ledit Brl
         de sa part ses armes, encores qu'il fust assez foible & dbile
         de soy-mesme, pour n'asoir mang depuis trois ou quatre jours:
         Et  leur abort aprs leur avoir faict entendre sa fortune, &
         l'estat de sa misere en laquelle il estoit rduit, ils
         petunerent ensemble, comme ils ont accoustum entr'eux, & ceux
         de leur frquentation lors qu'ils se visitent.

         Ils eurent comme une piti & compassion de luy, luy offrant
         toute assistance, mesme le menrent jusques  leur village, o
         ils le traicterent, & donnrent  manger: mais aussi-tost les
         peuples dudit lieu en eurent advis,  savoir qu'un Adoresetoy
         estoit arriv, car ainsi appellent-ils les Franois, lequel nom
         vaut autant  dire, comme gents de fer, & vindrent  la foule
         en grand nombre voir ledit Brl, lequel ils prirent & menrent
         en la cabanne de l'un des principaux chefs, o il fut
         interrog, & luy fut demand qu'il estoit, d'o il venoit,
         qu'elle occasion l'avoit pouss & amen en cedit lieu, & comme
         il s'estoit gar, & outre s'il n'estoit pas de la nation des
         Franois qui leur faisoient la guerre: sur ce il leur fist
         responce qu'il estoit d'une autre nation meilleure, qui ne
         desiroient que d'avoir leur cognoissance, & amiti, ce qu'ils
         ne voulurent croire, ains se jetterent sur luy, & luy
         arrachrent les ongles avec les dents, le bruslerent avec des
         tisons ardens, & luy arrachrent la barbe poil  poil,
         nant-moins contre la volont du chef. Et en cet accessoire
         l'un des sauvages advisa un Agnus Dei, qu'il avoit pendu au
         col, quoy voyant, demanda qu'il avoit ainsi pendu  son col, &
139/627  le voullut prendre & arracher, mais ledict Brl luy dit (d'une
         parolle assure) si tu le prends & me fais mourir, tu verras
         que tout incontinent aprs tu mouras subitement, & tous ceux de
         ta maison, dont il ne fit pas estat, ains continuant sa
         mauvaise volont, s'efforoit de prendre l'Agnus Dei, & le luy
         arracher, & tous ensemble disposs  le faire mourir, &
         auparavant luy faire souffrir plusieurs douleurs & tourments
         par eux ordinairement exercs sur leurs ennemis. Mais Dieu qui
         luy faisant grce ne le voullust permetre, ains par sa
         providence fist que le Ciel, qui de serain & beau qu'il estoit,
         se changea subitement en obscurit, & charg de grosses &
         espoisses nues, se terminrent en tonnerres & esclairs si
         viollents, & continus, que c'estoit chose estrange, &
         pouvantable, & donnrent ces orages un tel pouvantement aux
         Sauvages, pour ne leur estre commun, mesme n'en avoir jamais
         entendu de pareil, ce qui leur fist divertir, & oublier, leur
         mauvaise volont qu'ils avoient  l'encontre dudit Brl, leur
         prisonnier, & le laissans l'abandonnrent, sans toutesfois le
         deslier, n'osans l'approcher: Qui donna subject au patient de
         leur user de douces parolles, les appellant & leur remonstrant
         le mal qu'ils luy faisoient sans cause, leur faisans entendre
         combien nostre Dieu estoit courrouc contr'eux pour l'avoir
         ainsi maltraict.

         Lors le Cappitaine s'approcha dudit Brl, le deslia, & le mena
         en sa maison, o il luy cura & medicamenta ses playes, cela
         faict, il ne se faisoit plus de danses, & festins, ou
         resjouyssances, que ledict Brl ne fust appell, & aprs avoir
140/628  est quelque temps avec ces Sauvages, il print resolution de se
         retirer en nos quartiers vers nostre habitation.

         Et prenans cong d'eux, il leur promist de les mettre d'accord
         avec les Franois, & leurs ennemis, & leur faire jurer amiti
         les uns envers les autres, & qu' ceste fin il retourneroit
         vers eux le plustost qu'il pourroit, & luy partant d'avec eux
         ils le conduirent jusques  quatre journes de leur village, &
         de l s'en vint en la contre & village des Atinouaentans[201],
         o j'avois des-ja est, & l demeura ledit Brl quelque temps,
         puis reprenant chemin vers nous, il passa par la Mer douce, &
         navigea sur les costes d'icelle quelques dix journes du cost
         du Nort, o aussi j'avois passe allant  la guerre, & eust
         ledict Brl passe plus outre pour dcouvrir les terres de ces
         lieux comme je luy avois donn charge, n'eust est qu'un bruict
         de leur guerre qui se preparoit entr'eux, reservant ce desseing
          une autre fois, ce qu'il me promist de continuer, & effectuer
         dans peu de temps, avec la grce de Dieu, & de m'y conduire
         pour en avoir plus ample & particulire cognoissance: Et aprs
         qu'il m'en eust faict le rcit, je luy donnay esperance que
         l'on recognoistroit ses services, & l'encouragay de continuer
         ceste bonne volont jusques  nostre retour, o nous aurions
         moyen de plus en plus  faire chose dont il recevroit du
         contentement. Voila en fin tout le discours & rcit de son
         voyage, depuis qu'il partit d'avec moy[202] pour aller ausdites
141/629  descouvertures, ce qui me donna du contentement, sur
         l'esperance de mieux parvenir par ce moyen  la continuation &
         advancement d'icelle.

[Note 201: Cette orthographe montre que l'auteur, dans la premire
partie de cette relation, n'avait pas crit _Atigouautans_, mais
_Atignoantans_.]

[Note 202: Il tait parti, pour son ambassade, le 8 septembre 1615.]

         Et  cet effect print cong de moy pour s'en retourner avec les
         peuples Sauvages, dont il avoit cognoissance & affinit par luy
         acquise en ses voyages & descouvertures, le priant de les
         continuer jusques  l'anne prochaine que je retournerois avec
         bon nombre d'hommes, tant pour le recognoistre de ses labeurs,
         que pour assister les sauvages, ses amis, en leurs guerres,
         comme par le pass.

         Et reprenant le fil de mon discours premier, faut noter qu'en
         mes derniers & prcdents voyages & descouvertures, j'avois
         pass par plusieurs & diverses nations[203] de Sauvages non
         cogneus aux Franois, ny  ceux de nostre habitation, avec
         lesquels j'avois fait alliance, & jur amiti avec eux,  la
         charge qu'ils viendroient faire traicte avec nous, & que je les
         assisterois en leurs guerres: car il faut croire qu'il n'y a
         une seulle nation qui vive en paix, que la nation neutre, &
         suivant leur promesse vindrent de plusieurs nations de peuples
         Sauvages nouvellement descouvertes les uns pour traicte de leur
         pelletrie, les autres pour voir les Franois, & exprimenter
         quel traictement & rception on leur feroit, ce que voyant
         encouragea tout le monde, tant les Franois  leur faire bonne
         chre, & rception, les honorant de quelques gratifications &
         presents, que les facteurs des marchands leur donnrent pour
         les contenter, qui fut  leur contentement, comme aussi
142/630  d'autre-part tous lesdits Sauvages promirent  tous les
         Franois de venir, & vivre  l'advenir en amiti les uns & les
         autres, avec protestation chacun de se comporter avec une telle
         affection envers nous autres, qu'aurions sujet de nous louer
         d'eux, & au semblable que nous les assistassions de nostre
         pouvoir en leurs guerres.

[Note 203: Voir ci-dessus, pages 57-60.]

         La traicte ainsi faicte & paracheve, & les sauvages partis &
         congdiez, nous nous retirasmes & partismes des trois rivieres
         le 14 Juillet audict an, & le lendemain arrivasmes  Qubec,
         lieu de nostre habitation, o les barques furent descharges
         des marchandises qui avoient rest de ladicte traite, & mises
         dedans le magasin des Marchands qu'ils ont audit lieu.

         Ce faict, le sieur du Pont s'en retourna  Tadoussac, avec les
         barques, afin de les faire charger & porter en laditte
         habitation les vivres, & choses necessaires pour la nourriture
         & entrenement de ceux qui y devoient hiverner & demeurer, &
         cepandant que les barques alloient & venoient pour apporter les
         vivres & autres commoditez necessaires pour l'entretien de ceux
         qui demeuroient  l'habitation, auquel lieu je me deliberay d'y
         demeurer pour quelques jours, affin de faire fortifier &
         reparer les choses necessaires pandant mon sejour.

         Et lors de mon partement de laditte habitation, je pris cong
         des Pres Religieux, du sieur de la Mothe, & de tous autres qui
         demeuroient en icelle, sur l'esperance que je leur donnay de
         retourner, Dieu aydant, avec bon nombre de familles pour
         peupler ce pays. Je m'embarquay le 26 Juillet, & les Pres Pol
143/631  & Pacifique qui y avoit hivern trois ans, & l'autre Pre un an
         & demy[204] afin de faire rapport, tant de ce qu'ils avoient
         veu audit pas, que de ce qui s'y pouvoit faire: Nous partismes
         cedict jour de laditte habitation pour venir  Tadoussac faire
         nostre embarquement pour retourner en France, auquel lieu nous
         arrivasmes le lendemain, o nous trouvasmes nos vaisseaux
         prests  faire voile & nostre embarquement faict, nous
         partismes dudict lieu de Tadoussac pour venir en France le 30
         du mois de Juillet 1618 & arrivasmes  Hondefleur le 28e jour
         d'Aoust, avec vent favorable, & contentement d'un chacun.

[Note 204: Le P. Paul Huet tait venu l'anne prcdente, 1617, et le
Frre Pacifique du Plessis en 1615. (Voir ci-dessus, pages 7, 108,
109.)]

                                 FIN.





634
                                OEUVRES
                                  DE
                               CHAMPLAIN


                               PUBLIES
                          SOUS LE PATRONAGE
                        DE L'UNIVERSIT LAVAL

                                 PAR
                   L'ABB C.-H. LAVERDIRE, M. A.
             PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULT DES ARTS
                 ET BIBLIOTHCAIRE DE L'UNIVERSIT

                           SECONDE DITION

                                TOME V


                                QUBEC
             Imprim au Sminaire par GEO.-E. DESBARATS

                                 1870

iii/635

         _Nous avons cru quelque temps, avec plusieurs auteurs, que l'on
         avait fait, en 1640, une nouvelle, dition du volume de 1632.
         Mais, aprs un examen attentif, nous avons constat que les
         diteurs n'ont fait que rafrachir le titre, et changer le
         millsime; partout, le texte est absolument conforme  certains
         exemplaires de 1632, et nous avons toujours eu soin de faire
         remarquer, dans nos notes, les principales divergences.

         Cette dition est, sans contredit, la plus complte de toutes
         celles que publia l'auteur. On y trouve en effet, dans la_
         Premire Partie, _une reproduction  peu prs textuelle des
         voyages de Champlain publis jusqu'alors, avec quelques
         nouvelles rflexions sur les difficults qui avaient eu lieu
         entre les diverses compagnies; la_ Seconde Partie _renferme
         tout ce qui tait encore indit des voyages de dcouverte et
         des vnements qui se passrent en Canada depuis 1620, et l'on
         peut dire que cette seconde moiti du volume de 1632 est unique
         et indispensable._

iv/636   _Le but des diverses publications de Champlain, fut toujours de
         faire connatre les avantages que la Nouvelle-France pouvait
         offrir  la mre patrie; mais, dans celle-ci, la pense de
         l'auteur semble se dessiner de plus en plus. D'un cot, il
         tait naturel qu'on se demandt, quel si grand intrt la
         France pouvait avoir  conserver cette petite colonie lointaine
         et ces froides rgions du Canada. Champlain commence cette
         dition par numrer les ressources et les richesses de ces
         pays encore trop peu connus. Le premier chapitre, joint 
         quelques observations extraites, en grande partie, de ses
         divers ouvrages, forma mme un petit mmoire, qu'il prsenta au
         roi vers 1630.

         D'un autre cot, il tait important de bien faire comprendre 
         la France qu'il y allait de son honneur de ne point laisser si
         facilement entre les mains des Anglais d'immenses contres dont
         elle tait  juste titre en possession depuis trs-longtemps et
         par droit de dcouverte. Champlain jugea qu'une dition plus
         complte de ses Voyages atteindrait ce but; en remettant sous
         les yeux du lecteur toute la srie des vnements accomplis
         jusque-l: Il commence, par tablir que les Franais
         frquentaient les Terres-Neuves et le Canada longtemps avant
         que les Anglais y prtendissent quelque chose; puis,  la fin
         de son volume, craignant que le lecteur ne perde de vue ce
         point important, il donne encore un_ Abrg des dcouvertes
v/637    _attribues tant aux Anglais qu'aux Franais, suivant le
         rapport des historiens, afin que chacun, dit-il, puisse juger
         du tout sans passion.

         M. de Puibusque, dans une lettre dont nous avons cit quelques
         extraits en tte du_ Voyage de 1603, _disait, en parlant de
         notre auteur: Ses relations imprimes ont t retouches par
         un arrangeur si habile, qu'elles parlent une autre langue que
         la sienne. Nous ne savons jusqu' quel point cette remarque
         est fonde relativement aux premiers voyages de Champlain; mais
         elle semble avoir surtout son application dans ce volume de
         1632.

         On y trouve en effet certains passages, et surtout des notes
         marginales, qui ne peuvent pas tre de la main de l'auteur, Que
         l'on nous permette de citer quelques exemples.

         Page 131 (de cette prsente dition), premire partie: pour se
         conformer  l'usage qui commenait  prvaloir, Champlain donne
          la pointe de Tous-les-Diables le nom de pointe aux Vaches;
         que fait le rviseur? Le typographe avait mis dans le texte_
         pointe aux roches; _la note marginale vient aggraver la faute
         en substituant_ pointe aux Rochers. _Or, Champlain connaissait
         trop bien cette pointe pour laisser passer ainsi une double
         faute.

         Page 174, en marge: Des Prairies remontre aux ntres le peu
vi/638   d'honneur de combattre avec les sauvages. videmment, celui
         qui a fait cette note n'a pas compris le sens du texte en
         regard: Des Prairies reprsente  ses compagnons qu'il serait
         honteux de laisser Champlain se battre seul avec les sauvages.

         Page 182: le sommaire du chapitre, qui ne se trouve pas dans
         l'dition 1613, ne peut vraisemblablement avoir t fait par
         l'auteur; car il ne s'accorde pas avec le texte.

         Page 187, On lit en marge:_ Les deux sauvages, _etc. Or
         l'auteur, qui tait sur les lieux lors de l'accident, dit dans
         son texte que c'taient un franais nomm Louis et un sauvage.

         Page 253, seconde partie: Prise de l'auteur par l'Anglais, au
         lieu de _Prise du sieur de Caen._ L'auteur pouvait-il se
         tromper sur ce fait?

         Nous pourrions citer bien d'autres passages de cette nature,
         que nous avons nots dans l'occasion.

         Non-seulement quelqu'un a revu, ou mme retouch le rcit de
         Champlain; mais on peut affirmer que ce travail a t fait soit
         par un jsuite, soit par un ami des religieux de cet ordre.

         Il faut remarquer d'abord que cette dition s'imprimait au
         moment ou les Rcollets faisaient d'inutiles efforts pour
         rentrer dans une mission dont ils taient les fondateurs;
         tandis que les Pres Jsuites revenaient seuls, videmment
         protgs par la toute-puissance du cardinal de Richelieu.

vii/639  D'un autre, cot, Champlain ne devait pas tre ennemi des
         Rcollets, lui qui les avait amens dans le pays. Du reste, le
         P. le Clercq nous apprend qu'il prenait leurs intrts 
         coeur, quoiqu'il n'ost paratre, et qu'il fut mme le premier
          les avertir des vritables intentions de ceux qui, faisant
         mine de les servir, les traversaient effectivement.

         Maintenant, que le lecteur examine attentivement l'dition de
         1632, et il remarquera que l'on retranche  dessein, des
         ditions prcdentes, tout ce qui tait en faveur des
         Rcollets, et que l'on y introduit au contraire tout ce qui
         pouvait servir la cause des Jsuites. Ainsi, toute l'dition de
         1619 est reproduite mot pour mot,  la rserve de quelques
         passages ou il tait fait mention des travaux des Rcollets. En
         revanche, on intercale un rsum de la relation du P. Biard sur
         les missions des Jsuites  l'Acadie, et l'on ajoute  la fin
         du volume des chantillons des deux principales langues parles
         dans le pays, opuscules faits tous deux par des pres jsuites.

         Il est donc vident qu'une main trangre s'est charge de la
         rvision de l'ouvrage de Champlain. Il parat galement certain
         que ces changements significatifs introduits dans son oeuvre
         originale, doivent tre attribus au motif de laisser dans
         l'ombre les Pres Rcollets au profit de ceux qu'ils avaient
         d'abord appels  leur secours. Or, le caractre franc et loyal
viii/640 de Champlain ne permet pas de supposer qu'il ait eu recours 
         de pareils procds, outre que le tmoignage du P. le Clercq,
         cit plus haut, semble le laver de tout soupon  cet gard.

         On ne peut donc gure s'empcher de conclure, qu'un correcteur
         officieux aura fait agrer  l'auteur certaines additions
         trs-bonnes en elles-mmes, et aura pris sur lui de biffer,
         sous prtexte de longueur, les passages qui pouvaient nuire 
         la cause.

641

                                  LES
                                VOYAGES
                                 DE LA
                            NOUVELLE FRANCE
                           OCCIDENTALE, DICTE
                                 CANADA

                    FAITS PAR LE SIEUR DE CHAMPLAIN

         Xainctongeois, Capitaine pour le Roy en la Marine du Ponant, &
         toutes les Descouvertes qu'il a faites en ce pas depuis l'an
         1603 jusques en l'an 1629.


         _O Je voit comme ce pays a est premirement descouvert par
         les Franois, sous l'authorit de nos Roys tres-Chrestiens,
         jusques au rgne de sa Majest  present rgnante LOUIS XIII.
         Roy de France & de Navarre._


         Avec un traitt des qualitez & conditions requises  un bon &
         parfaict Navigateur pour cognoistre la diversit des Estimes
         qui se font en la Navigation. Les Marques & enseignements que
         la providence de Dieu a mises dans les Mers pour redresser les
         Mariniers en leur routte, sans lesquelles ils tomberoient en de
         grands dangers. Et la manire de bien dresser Cartes marines
         avec leurs Ports, Rades, Isles. Sondes, & autre chose
         necessaire  la Navigation.

         _Ensemble une Carte generalle de la description dudit pays
         faicte en son Mridien selon la dclinaison de la guide Aymant,
         & un Catchisme ou Instruction traduicte du Franois au langage
         des peuples Sauvages de quelque contre, avec ce qui s'est
         pass en ladite Nouvelle France en l'anne 1631._



         A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU.

         [Illustration]

         A PARIS.

         Chez Louis SEVESTRE Imprimeur-Libraire, rue du Meurier, prs la
         porte S. Vidior, & en sa Boutique dans la Cour du Palais.



                                 MDCXXXII.

                         Avec Privilege du Roy.



3/643

[Illustration]


         MONSEIGNEUR
         L'ILLUSTRISSIME CARDINAL
         Duc DE RICHELIEU, Chef,
         Grand Maistre & Sur-Intendant
         Gnral du Commerce &
         Navigation de France.

         MONSEIGNEUR, _Ces Relations se presentent  vous;
         comme,  celuy auquel elles sont principalement deues, tant 
         cause de l'eminente Puissance que vous avez en l'Eglise, & en
         l'Estat comme en l'authorit de toute la Navigation, que pour
         estre inform ponctuellement de la grandeur, la bont, & la
         beaut des lieux qu'elles vous rapportent. Partant que ce n'est
4/644    pas sans grandes & preignantes causes que les Roys
         Predecesseurs de sa Majest, & elle, non seulement y ont arbor
         l'estendart de la Croix, pour y planter la foy comme ils ont
         fait, ains encores y ont voulu adjouster le nom de la Nouvelle
         France. Vous y verrez les grands & prilleux Voyages qui y ont
         est entreprins, les Descouvertes qui s'en sont ensuivies,
         l'estendue de ces terres, non moins grandes quatre fois que la
         France, leur disposition, la facilit de l'asseur et important
         Commerce qui s'y peut faire, la grande utilit qui s'en peut
         retirer, la possession que nos Roys ont prinse d'une bonne
         partie de ces Pays, la mission qu'ils y ont faite de divers
         Ordres de Religieux, leur progrs en la conversion de plusieurs
         Sauvages, celle du dfrichement de quelques unes de ces Terres,
         par lequel vous cognoistrez qu'elles ne cdent en aucune faon
         en bont  celle de la France, et en fin les habitations et
         forts qui y ont est construicts sous le nom Franois. A la
         conservation desquels, comme en une bonne partie de ces
         Descouvertes ayant ainsi que j'ay est assiduement employ
         depuis trente ans, tant sous l'auctorit de nos Vice-rois, que
         de celle de vostre Grandeur, c'est Monseigneur, ce qui excusera
         s'il vous plaist la libert que je prends de vous offrir ce
         petit Traitt: en ceste asseurance qu'il ne vous sera poin
         desagrable. Non pour ma consideration propre: Mais bien
         seulement pour celle du public: qui faict desja retentir vostre
5/645    nom en toute l'estendue des rivages maritimes de la Terre
         habitable, par les acclamations des effects qu'il se promet de
         la continuation de la gloire de vos actions: & que comme vostre
         Grandeur les a esleves en terre jusques au dernier degr, par
         la Paix qu'elle a procure en ce Royaume, aprs tant & de si
         heureuses victoires, aussi ne sera elle moins porte  se faire
         admirer durant la Paix aux choses qui la concernent. Sur tout
         au restablissement du Commerce de France: dans les pays plus
         esloygnez; comme le moyen plus asseur qu'elle ait pour
         reflorir de nouveau sous vos heureux auspices. Mais entre ces
         nations estranges celles de la Nouvelle France vous tendent
         principalement les mains: se figurans avec toute la France que
         puisque Dieu vous a constitu d'un cost Prince de l'Eglise, et
         de l'autre eslev aux sureminantes dignitez que vous tenez, non
         seulement vous leur redonnerez la lumire de la foy, laquelle
         ils respirent continuellement, mais encores releverez et
         soustiendrez la possession de ceste Nouvelle Terre, par les
         Peuplades et Colonies qui s'y trouverront necessaires, et qu'en
         fin Dieu vous ayant choisy expressement entre tous les hommes
         pour la perfection de ce grand Oeuvre, il sera entirement
         accomply par vos mains. C'est le souhait que je faits sans
         cesse, auquel je joincts encores les offres que je vous
         presente du reste de mes ans, que je tiendray tres-heureusement
6/646    et necessairement employez en un si glorieux dessein, si avec
         tous mes labeurs passez je puis estre encores honor des
         commandemens qu'attend de vostre Grandeur,

         MONSEIGNEUR,

         Vostre trs-humble & tres-affectionn serviteur

         CHAMPLAIN.

7/647

[Illustration]


                             SUR LE LIVRE DES
                                 VOYAGES
                      du Sieur de Champlain Capitaine
                        pour le Roy en la Marine.


                           Veux tu Voyageur hazardeux
                       Vers Canada tenter fortune?
                       Veux tu sur les flots escumeux
                       Recevoir l'ordre de Neptune?
                       Bien quip fay chois soudain
                       D'un temps propice  ton dessain,
                       Et tu verras qu'en son empire
                       Le vent plus violent & fort
                       Pressant les flancs de ton navire
                       Te fera tost surgir au port.

                           Que si le Pilote est mal duict
                       Aux routes qu'il luy convient suivre
                       Il pourra estre mieux conduict
                       S'il se gouverne par le Livre
                       Qu'en sa faveur a fait Champlain,
                       A qui les Grces ont  plain
                       Prodigu tout leur heritage:
                       De qui Pithon a prins le soing
                       D'orner son lgant langage,
                       Afin qu'il t'aide  ton besoing.

                            Va donc Pilote sans frayeur
                        Ancrer en la Nouvelle France;
                        Ne crain de Thetis la fureur
                        Ny des Autans la violence:
                        Champlain comme s'il estoit fils,
                        Ou de Neptune, ou de Typhys

8/648                      Rendra ta nef si asseure,
                        Que ny les monstres de la mer,
                        Ny tous les efforts de Bore
                        Ne la pourront faire abysmer.
                        Que si quelqu'un par vanit
                        Estime avoir cet advantage
                        De porter quelque Dit
                        Et ne pouvoir faire naufrage,
                        Reproche luy qu'en ce qu'il croit
                        Tu es fond en meilleur droict,
                        Si la raison trouve en toy place;
                        Car deferant aux bons advis
                        DIEU favorise de sa grce
                        Ceux qui tousjours les ont suivis.

                        PIERRE TRICHET
                        Advocat Bourdelois.


9/649

                          TABLE DES CHAPITRES
                      contenus en la premire Partie.
                            LIVRE PREMIER.


         Estendue de la Nouvelle France, & la bont de ses terres. Sur
         quoy fond le dessein d'establir des Colonies  la Nouvelle
         France Occidentale. Fleuves, lacs, estangs, bois, prairies, &
         Isles de la nouvelle France, sa fertilit, ses peuples. Chap.
         I. P. 1

         Que les Roys & grands Princes doivent estre plus soigneux
         d'augmenter la cognoissance du vray Dieu, & accroistre sa
         gloire parmy les peuples barbares, que de multiplier leurs
         Estats. Voyages des Franois faits es Terres neufves, depuis
         l'an 1504. Chap. II. P. 8

         Voyage en la Floride sous le rgne du Roy Charles IX. par Jean
         Ribaus. Fit bastir un fort, appell le Fort de Charles, sur la
         riviere de May. Albert Capitaine qu'il y laisse, demeure sans
         vivres, & est tu des soldats. Sont r'amenez en Angleterre par
         un Anglois. Voyage du Capitaine Laudonniere. Court risque
         d'estre tu des siens: en fait pendre quatre. Est press de
         famine. Recompense de l'Empereur Charles V  ceux qui firent la
         descouverte des Indes. Franois chassez de la riviere de May
         par les Espagnols. Attaquent Laudonniere. Franois tuez, &
         pendus avec des escriteaux. Chap. III. P. 16

         Le Roy de France dissimule pour un temps l'injure qu'il receut
         des Espagnols en la cruaut qu'ils exercrent envers les
         Franois. La vengeance en fut reserve au sieur Chevalier de
         Gourgues. Son voyage: son arrive aux costes de la Floride. Est
         assailly des Espagnols, qu'il dfait, & les traitte comme ils
         avoient fait les Franois. Chap. IIII. P. 23

         Voyage que fit faire le sieur de Roberval. Envoye Alphonse
         Xainctongeois vers Labrador. Son parlement: son arrive.
         Retourne  cause des glaces. Voyages des estrangers au Nort,
         pour aller aux Indes Occidentales. Voyage du Marquis de la
         Roche sans fruict. Sa mort. Dfaut remarquable en son
         entreprise. Chap. V.P. 36

         Voyage du sieur Chauvin. Son dessein. Remonstrances que luy
         fait du Pont Grav. Le Sieur de Mons voyage avec luy. Retour
         dudit Sieur Chauvin & du Pont en France. Second voyage de
         Chauvin: son entreprise blasmable. Chap. VI. P. 40

         Quatriesme entreprise en la Nouvelle France par le Commandeur
         de Charte. Le sieur de Pont Grav eslu pour le voyage de
10/650   Tadoussac. L'Autheur se met en voyage avec ledit sieur
         Commandeur. Leur arrive au Grand sault Sainct Louis. Sa
         difficult  le passer. Leur retraite.  Mort dudit Commandeur,
         qui rompt le 6e voyage. Chap. VII. P. 44

         Voyage du sieur de Mons. Veut poursuivre le dessein du feu
         Commandeur de Chaste. Obtient commission du Roy pour aller
         descouvrir plus avant vers Midy. S'associe avec les marchands
         de Rouen & de la Rochelle. L'Autheur voyage avec luy. Arrivent
         au Cap de Hve. Descouvrent plusieurs ports & rivieres. Le
         sieur de Poitrincourt va avec le sieur de Mons. Plaintes dudit
         sieur de Mons. Sa commission revoque. Chap. VIII. P. 48

                               Livre Second.

         Description de la Hve. Du port au Mouton. Du port du Cap
         Ngre. Du Cap & Baye de Sable. De l'isle aux Cormorans. Du Cap
         Fourchu. De l'isle Longue. De la Baye Saincte Marie. Du port de
         Saincte Marguerite, & de toutes les choses remarquables qui
         sont le long de la coste d'Acadie. Chap. I. P. 55

         Description du Port Royal, & des particularitez d'iceluy. De
         l'isle Haute. Du port aux Mines. De la grande baye Franoise.
         De la riviere sainct Jean, & ce que nous avons remarqu depuis
         le port aux Mines jusques  icelle. De l'isle appelle par les
         Sauvages Manthane. De la riviere des Etechemins, & de plusieurs
         belles isles qui y sont. De l'isle de saincte Croix, & autres
         choses remarquables d'icelle coste. Chap. II. P. 60

         De la coste, peuples, & riviere de Norembeque. Chap. III. P. 68

         Descouverture de la riviere de Quinibequy, qui est de la coste
         des Almouchiquois, jusques au 42. degr de latitude, & des
         particularitez de ce voyage. A quoy les hommes & les femmes
         passent le temps durant l'hyver. Chap. IIII. P. 75

         Riviere de Choacoet. Lieux que l'Autheur y recognoist. Cap aux
         Isles. Canaux de ces peuples faits d'escorce de bouleau. Comme
         les Sauvages de ce pays l font revenir  eux ceux qui tombent
         en syncope. Se servent de pierres au lieu de couteaux. Leur
         chef honorablement receu de nous. Chap. V. P. 83

         Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois,
         & de ce qu'y avons remarqu de particulier. Chap. VI. P. 90

         Continuation des susdites descouvertures jusques au port
         Fortun, & quelque vingt lieues par de l. Chap. VII. P. 98

         Descouverture depuis le Cap de la Hve, jusques  Canseau, fort
         particulirement. Chap. VIII. P. 104
11/651
                           Livre Troisiesme.

         Voyages du sieur de Poitrincourt en la Nouvelle France, ou il
         laisse son fils le sieur de Biencourt. Pres Jesuistes qui y
         sont envoyez, & les progrs qu'ils y firent, y faisans fleurir
         la Foy Chrestienne. Chap. I. P. 109

         Seconde entreprise du sieur de Mons. Conseil que l'Autheur luy
         donne. Obtient Commission du Roy. Son partement. Bastimens que
         l'Autheur fait au lieu de Qubec. Crieries contre le sieur de
         Mons. Chap. II, p. 127

         Embarquement de l'Autheur pour aller habiter la grande riviere
         Sainct Laurent. Description du port de Tadoussac. De la riviere
         de Saguenay. De l'Isle d'Orlans. Chap. III. P. 130

         Descouverte de l'isle aux Lievres. De l'isle aux Couldres: & du
         sault de Montmorency. Chap. IIII. P. 133

         Arrive de l'Autheur  Qubec, o il fit ses logemens. Forme de
         vivre des Sauvages de ce pays l. Chap. V. P. 136

         Semences de vignes plantes  Qubec par l'Autheur. Sa charit
         envers les pauvres Sauvages. Chap. VI. P. 141

         Partement de Qubec jusques  l'Isle Sainct Eloy, & de la
         rencontre que j'y fis des Sauvages Algomequins & Ochataiguins.
         Chap. VII. P. 145

         Retour  Qubec, & depuis continuation avec les Sauvages
         jusques au Sault de la riviere des Hiroquois. Chap. VIII. P.
         149

         Partement du sault de la riviere des Hiroquois. Description
         d'un grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes
         audit lac, & de la faon & conduite qu'ils usent en allant
         attaquer les Hiroquois. Chap. IX. P. 155

         Retour de la rencontre, & ce qui se passa par le chemin. Chap,
         X. P. 167

         Deffaite des Hiroquois prs de l'emboucheure de ladite riviere
         des Hiroquois. Chap. XI. P. 170

         Description de la pesche des Baleines en la Nouvelle France,
         Ch. XII. P. 179

         Partement de l'Autheur de Qubec: du Mont Royal, & ses Rochers.
         Isles o se trouve la terre  potier. Isle de faincte Hlne.
         Chap. XIII. P. 182

         Deux cents Sauvages ramnent le Franois qu'on leur avoit
         baill, & remmenrent leur Sauvage qui estoit retourn de
         France. Plusieurs discours de part & d'autre. Chap. XIIII. P.
         188
12/652
                             Livre Quatriesme.

         Partement de France: & ce qui se passa jusques  nostre arrive
         au Sault sainct Louys. Chap. I. P. 198

         Continuation. Arrive vers Tessouat, & le bon accueil qu'il me
         fit. Faon de leurs cimetires. Les Sauvages me promirent
         quatre canaux pour continuer mon chemin. Tost aprs me les
         refusent. Harangue des Sauvages pour me dissuader mon
         entreprise, me remonstrans les difficultez. Response  ces
         difficultez. Tessouat argue mon conducteur de mensonge, &
         n'avoir est o il disoit. Il leur maintient son dire
         vritable. Je les presse de me donner des canaux. Plusieurs
         refus. Mon conducteur convaincu de mensonge, & sa confession.
         Chap. II. P. 211

         Nostre retour au Sault. Fausse alarme. Crmonie du sault de la
         Chaudire. Confession de nostre menteur devant un chacun.
         Nostre retour en France. Chap. III. P. 224

         L'Autheur va trouver le sieur de Mons, qui luy commet la charge
         d'entrer en la societ. Ce qu'il remonstre  Monsieur le Comte
         de Soissons. Commission qu'il luy donne. L'Autheur s'addresse 
         Monsieur le Prince, qui le prend en sa protection. Chap. IIII.
         P. 229

         Embarquement de l'Autheur pour aller en la Nouvelle France.
         Nouvelles descouvertures en l'an 1615. Chap. V. P. 241

         Nostre arrive  Cahiagu. Description de la beaut du pays:
         naturel des Sauvages qui y habitent, & les incommoditez que
         nous receusmes. Chap. VI. P. 253

         Comme les Sauvages traversent les glaces. Des peuples du petum.
         Leur forme de vivre. Peuples appellez la nation neutre. Chap.
         VII. P. 272

         Changement de Viceroy de feu Monsieur le Mareschal de Thmines,
         qui obtient la charge de Lieutenant gnral du Roy en la
         Nouvelle France, de la Royne Rgente. Articles du sieur de Mons
          la Compagnie. Troubles qu'eut l'Autheur par ses envieux.
         Chap. VIII. P. 310

13/653

                           TABLE DES CHAPITRES
                      contenus en la Seconde Partie.
                            LIVRE PREMIER.

         Voyage de l'Autheur en la Nouvelle France avec sa famille. Son
         arrive  Qubec. Prend possession du Pays, au nom de Monsieur
         de Montmorency. Chap. I. P. 1

         Arrive des Capitaines du May & Guers en la Nouvelle France.
         Rencontre d'un vaisseau Rochelois qui se sauva. Lettres de
         France apportes au sieur de Champlain. Chap. II. P. 8

         Arrive du sieur du Pont  la Nouvelle France. Le sieur de May
         mis au Fort. Arrive des Commis du sieur du Pont  Qubec, & ce
         qui se passa sur ce qu'ils pretendoient. Chap, III. P. 16

         Arrive du sieur du Pont  Qubec & du Canau d'Halard, & du
         sieur de Caen qui apporte plusieurs despesches. Envoy du pre
         George  Tadoussac. Dessein du sieur de Caen. Embarquement de
         l'Autheur pour aller  Tadoussac. Diffrents entr'eux. Sur
         l'arrest de sa Majest. Magazin de Qubec achev par l'Autheur.
         Armes pour le fort de Qubec. Chap. IIII. P. 21

         L'Autheur faist travailler au fort de Qubec. Voye asseure
         qu'il prpare aux Entrepreneurs des descouvertures. Est
         expdient d'attirer quelques sauvages. Arrive du sieur Santin
         commis du sieur Dolu. Runion des deux societs. Chap. V. P. 36

         L'Autheur s'est acquis une parfaite cognoissance aux
         decouvertes. Advis qu'il a souvent donnez  Messieurs du
         Conseil. Des commoditez qui reviendroient de ces decouvertures.
         Paix que ces sauvages traittent avec les Yroquois. Forme de
         faire la paix entr'eux. Chap. VI. P. 44

         Arrive du sieur du Pont & de la Ralde avec vivres. L'Autheur
         leur raconte la paix faicte entre les sauvages. Lettre du Roy 
         l'Autheur. Arrive du sieur de la Ralde  Tadoussac. Ce qui se
         passa le reste de l'anne 1622. & aux premiers mois de 1623.
         Chap. VII. P. 49

         Arrive de l'Autheur devant la riviere des Yroquois. Advis du
         Pilote Doublet au sieur de Caen, de quelques Basques retirez en
         l'Isle S. Jean. Plaintes des Sauvages accordes. Le meurtrier
         est pardonn. Crmonies observes en recevant le pardon du Roy
         de France. Accord entre ces nations sauvages & les Franois.
         Retour du sieur du Pont en France. L'Autheur fait faire de
         Nouveaux difices. Chap. VIII. P. 61
14/654
                               Livre Second.

         Monsieur le duc de Ventadour Viceroy en la Nouvelle France,
         continue la Lieutenance au sieur de Champlain. Commission qu'il
         luy fait expdier. Retour du sieur de Caen de la Nouvelle
         France. Trouble qu'il eut avec les anciens associez. Chap. I.
         P. 87

         Description de l'Isle de terre Neufve. Isles aux Oyseaux,
         Rames, S. Jean, Enticosty, & de Gaspey, Bonaventure, Miscou,
         Baye de Chaleu, avec celle qui environne le Golfe S. Laurent,
         avec les Costes, depuis Gaspey, jusques  Tadoussac, & de l 
         Qubec, sur le grand fleuve S. Laurent. Chap. II. P. 98

         Les Franois sont sollicitez de faire la guerre aux Yroquois.
         L'Autheur envoye son beau frre aux trois rivieres. Chap. III.
         P. 133

         Mort, & assassinat de Pierre Magnan, Franois, du chef des
         Sauvages appell Reconcili, & d'autres deux Sauvages. Retour
         d'Emery de Caen & du P. l'Allemand  Qubec. Necessitez en la
         Nouvelle France. Chap. IV. P. 142

         Guerre dclare par les Yroquois. Assemble des sauvages.
         Assassinat de deux hommes appartenans aux Franois. Recherche
         de l'Autheur de ce crime. Le meurtrier amen, ce que les
         Sauvages offrent pour estre alliez avec les Franois. L'Autheur
         veut venger ce meurtre. Chap. V. P. 149

         Dfauts observez par l'Autheur au voyage du sieur de Roquemont.
         Sa prevoyance. Sa resolution contre tout evenement. Le Sauvage
         Erouachy arrive  Qubec. Le rcit qu'il nous fit de la
         punition Divine sur le meurtrier. Erouachy conseille de faire
         la guerre aux Yrocois. Chap. VI. P. 184

                             Livre Troisiesme.

         Rapport du combat faict entre les Franois & les Anglois. Des
         Franois emmenez prisonniers  Gaspey. Retour de nos gens de
         guerre. Continuation de la disette des vivres. Chomina fidelle
         amy des Franois promet les advertir de toutes les menes des
         Sauvages. Comme l'Autheur l'entretient. Chap. I. P. 207

         Arrive de Desdames de Gaspey. Un Capitaine Canadien offre
         toute courtoisie au sieur du Pont. Quelques discours qu'eut
         l'Autheur avec luy, & ce que firent les Anglois. Chap. II. P.
         222

         Le sieur de Champlain, ayant eu advis de l'arrive des Anglois,
         donne ordre de n'estre surpris, se resould  composer avec eux.
         Lettre qu'un Gentil-homme Anglois luy apporte, & sa response.
15/655   Articles de leur composition. Infidelles Franois prennent des
         commoditez de l'habitation. Anglois s'emparent de Qubec. Chap.
         III. P. 237

         Combat des Franois avec les Anglois. On fait parler l'Autheur
         au sieur Emery. Voyage des Franois pour secourir Qubec. Le
         beau frre de l'Autheur luy compte son voyage. Emery taschoit
         de se retirer. Chap. IV. P. 251

         Voyages de Quer Gnral Anglois  Qubec. Ce qu'il dit au sieur
         de Champlain. Mauvais dessein de Marsolet. Response de
         l'Autheur au Gnral Quer. Le Gnral refuse  l'Autheur
         d'emmener en France deux filles Sauvagesses par luy instruites
         en la Foy. Chap. V. P. 268

         Le Gnral Quer demande  l'Autheur certificat des armes &
         munitions du fort & de l'habitation de Qubec. Mort mal
         heureuse de Jacques Michel. Plainte contre le Gnral Quer.
         Chap. VI. P. 282

         Partement des Anglois au port de Tadoussac, Gnral Quer craint
         l'arrive du sieur de Rasilly. Arrive en Angleterre. L'Autheur
         y va treuver monsieur l'Ambassadeur de France. Le Roy & le
         conseil d'Angleterre promettent rendre Qubec. Arrive de
         l'Autheur  Dieppe. Voyage du Capitaine Daniel. Lettre du
         Reverend pre l'Allemand de la compagnie de Jesus. Arrive de
         l'Autheur  Paris. Chap. VII. P. 292

         Relation du Voyage fait par le Capitaine Daniel de Dieppe, en
         la Nouvelle France, la presente anne 1629. P. 299

         Abrege des descouvertures de la Nouvelle France, tant de ce que
         nous avons descouvert comme aussi les Anglois, depuis les
         Virgines jusqu'u Freton Davis & de ce qu'eux & nous pouvons
         prtendre, suivant le rapport des Historiens qui en ont
         descrit, que je rapporte cy dessous, qui feront juger  un
         chacun du tout sans passion. P. 322.
16/656

         TABLE DU TRAIT
         de la Marine, & du devoir
         d'un bon Marinier.
         DE la Navigation. P. 5

         Que les cartes pour la navigation sont necessaires. P. 19.

         Comme l'on doit user de la carte marine. P. 20.

         Comme les cartes sont necessaires  la navigation, pour tous
         Mariniers qui peuvent savoir le moyen de les fabriquer pour
         s'en ayder, en figurant les costes & autres choses cy dessus
         dictes, & la faon comme l'on y doit procder selon la Boussole
         des Mariniers. P. 2l

         Des accidents qui arrivent  beaucoup de navigateurs pour ce
         qui est des estimes, de quoy on ne se donne garde. P. 26

         Premier que rapporter les diverses estimes l'on verra une chose
         remarquable de la providence de Dieu, des moyens qu'il a donn
         aux hommes pour eviter les prils de la plus part des
         navigations qui se treuvent aux longitudes, puisqu'il n'y a
         point de reigle bien asseure, non plus qu'en l'estime du
         marinier, p. 28

         Comme l'on doit dresser la table des estimes de jour en jour au
         papier journal. P. 37

         S'ensuit comme l'on peut savoir si un pilote a bien fait son
         estime, & pointer la carte. P. 40

         De pointer la carte. P. 42

         Autre manire d'estimer & arrester le poind sur la carte. P. 45

         Autre manire d'estimer que font beaucoup de navigateurs. P. 48

         Autre manire de pointer aprs l'estime faicte. P. 49

         Autre manire d'estimer, que j'ay veu pratiquer parmy aucuns
         Anglois bons navigateurs, qui m'a sembl fort seure au respect
         des estimes que l'on fait ordinairement. P. 50

         Autre manire de savoir le lieu o se treuve un vaisseau
         cinglant par quelque vent que ce soit. P. 54

         Autre faon d'estimer par fantaisie. P. 54

         FIN.

1/657

         [Illustration]

                              LES VOYAGES
                              DU SIEUR DE
                               CHAMPLAIN.

                             LIVRE PREMIER.



         _Estendue de la nouvelle France, & la bont de ses terres. Sur
         quoy fond le dessein d'establir des Colonies  la nouvelle
         France Occidentale. Fleuves, lacs, estangs, bois, prairies, &
         Isles de la nouvelle France, sa fertilit, ses peuples._


                           CHAPITRE PREMIER.

         Les travaux que le Sieur de Champlain a soufferts aux
         descouvertes de plusieurs terres, lacs, rivieres, & isles de la
         nouvelle France depuis vingt-sept ans[1], ne luy ont point fait
         perdre courage pour les difficultez qui s'y sont rencontres:
         mais au contraire les prils & hazards qu'il y a courus, le luy
         ont redoubl, au lieu de l'en destourner: & sur tout, deux
2/658    puissantes considerations l'ont fait resoudre d'y faire de
         nouveaux voyages. La premire, que souz le rgne du Roy Louis
         le Juste, la France se verra enrichie & accreue d'un pas dont
         l'estendue excede plus de seize cents lieues en longueur, & de
         largeur prs de cinq cents. La seconde, que la bont des
         terres, & l'utilit qui s'en peut tirer, tant pour le commerce
         du dehors, que pour la douceur de la vie au dedans, est telle,
         que l'on ne peut estimer l'avantage que les Franois en auront
         quelque jour, si les Colonies Franoises y estans establies, y
         sont protges de la bien-veillance & authorit de sa Majest.

[Note 1: Champlain fit son premier voyage en la Nouvelle-France ds
1603: par consquent en 1632, il y avait vingt-neuf ans qu'il avait
commenc ses dcouvertes de ce ct. Ce nombre de vingt-sept ans, qui se
trouve au commencement de cette dition de 1632, est une preuve assez
forte que l'auteur commena son travail de publication peu de temps
aprs la prise de Qubec par les frres Kerck, peut-tre mme des
l'automne de 1629. Une dition complte de ses voyages devait avoir le
bon effet d'clairer la cour de France sur les ressources que pouvait
offrir pour l'avenir un pays si avantageusement dou de la nature, et
surtout de faire bien comprendre les droits de priorit de possession
que pouvaient revendiquer les Franais sur toutes ces nouvelles et
importantes rgions qui portaient depuis longtemps dj le nom de
Nouvelle-France. Aussi, quelques lignes plus loin, l'auteur laisse assez
entrevoir le motif de cette dition, qui rsume ses premiers voyages, et
renferme tous les principaux vnements des annes subsquentes.]

         Ces nouvelles descouvertes ont caus le dessein d'y faire ces
         Colonies, lesquelles quoy que d'abord elles ayent est de
         petite consideration, nantmoins par succession de temps, au
         moyen du commerce, elles galent les Estats des plus grands
         Rois. On peut mettre en ce rang plusieurs villes que les
         Espagnols ont difies au Prou, & autres parties du monde,
         depuis six vingt ans en a, qui n'estoient rien en leur
         principe. L'Europe peut rendre tesmoignage de celle de Venise,
         qui estoit  son commencement une retraitte de pauvres
         pescheurs. Gennes, l'une des plus superbes villes du monde,
         difie dedans un pas environn de montagnes, fort desert, &
3/659    si infertile, que les habitans sont contraints de faire
         apporter la terre de dehors pour cultiver leurs jardinages
         d'alentour, & leur mer est sans poisson. La ville de Marseille,
         qui autre-fois n'estoit qu'un marescage, environn de collines
         & montagnes assez fascheuses, neantmoins par succession de
         temps a rendu son territoire fertile, & est devenue fameuse, &
         grandement marchande. Ainsi plusieurs petites Colonies ayans
         la commodit des ports & des havres, se sont accreue en
         richesses & rputation.

         Il se peut dire aussi, que le pays de la nouvelle France est un
         nouveau monde, & non un royaume, beau en toute perfection, &
         qui a des scituations trs-commodes, tant sur les rivages du
         grand fleuve Sainct Laurent (l'ornement du pays) qu's autres
         rivieres, lacs, estangs, & ruisseaux, ayant une infinit de
         belles isles accompagnes de prairies & boccages fort plaisans
         & agrables, o durant le Printemps & l'Est se voit un grand
         nombre d'oiseaux, qui y viennent en leur temps & saison: les
         terres trs-fertiles pour toutes sortes de grains, les
         pasturages en abondance, la communication des grandes rivieres
         & lacs, qui sont comme des mers traversant les contres, & qui
         rendent une grande facilit  toutes les descouvertes, dans le
         profond des terres, d'o on pourroit aller aux mers de
         l'Occident, de l'Orient, du Septentrion, & s'estendre jusques
         au Midy.

         Le pays est remply de grandes & hautes forests, peupl de
         toutes les mesmes sortes de bois que nous avons en France;
         l'air salubre, & les eaux excellentes sur les mesmes
4/660    parallelles d'icelle: &l'utilit qui se trouvera dans le pas,
         selon que le Sieur de Champlain espere le representer, est
         assez suffisant pour mettre l'affaire en consideration, puis
         que ce pays peut produire au service du Roy les mesmes
         advantages que nous avons en France, ainsi qu'il paroistra par
         le discours suivant.

         Dans la nouvelle France y a nombre infiny de peuples sauvages,
         les uns sont sedentaires amateurs du labourage, qui ont villes
         & villages fermez de pallissades, les autres errans qui vivent
         de la chasse & pesche de poisson, & n'ont aucune cognoissance
         de Dieu. Mais il y a esperance que les Religieux qu'on y a
         menez, & qui commencent  s'y establir, y faisant des
         Sminaires, pourront en peu d'annes y faire de beaux progrez
         pour la conversion de ces peuples. C'est le principal soin de
         sa Majest, laquelle levant les yeux au ciel, plustost que les
         porter  la terre, maintiendra, s'il luy plaist, ces
         entrepreneurs, qui s'obligent d'y faire passer des
         Ecclesiastiques, pour travailler  ceste saincte moisson, & qui
         se proposent d'y establir une Colonie, comme estant le seul &
         unique moyen d'y faire recognoistre le nom du vray Dieu, & d'y
         establir la Religion Chrestienne, obligeant les Franois qui y
         passeront, de travailler au labourage de la terre, avant toutes
         choses, afin qu'ils ayent sur les lieux le fondement de la
         nourriture, sans estre obligez de le faire apporter de France:
         & cela estant, le pays fournira avec abondance, tout ce que la
         vie peut souhaitter, soit pour la necessit, ou pour le
         plaisir, ainsi qu'il sera dit cy-aprs.

5/661    Si on desire la vollerie, il se trouvera dans ces lieux de
         toutes sortes d'oiseaux de proye, & autant qu'on en peut
         dsirer: les faucons, gerfauts, sacres, tiercelets, esperviers,
         autours, esmerillons, mouschets[2], de deux sortes d'aigles,
         hiboux petits & grands, ducs grands outre l'ordinaire[3], pies
         griesches, piverts, & autres sortes d'oyseaux de proye, bien
         que rares au respect des autres, d'un plumage gris sur le dos,
         & blanc souz le ventre, estans de la grosseur & grandeur d'une
         poulle, ayans un pied comme la serre d'un oyseau de proye,
         duquel il prend le poisson: l'autre est comme celuy d'un
         canard, qui luy sert  nager dans l'eau lors qu'il s'y plonge
         pour prendre le poisson: oiseau qu'on croit ne s'estre veu
         ailleurs qu'en la nouvelle France [4].

[Note 2: Dans quelques parties de la France, et surtout en Picardie, on
donnait le nom de _mouchets_ aux petits oiseaux de proie.]

[Note 3: C'est une varit du Grand Duc _(Bubo Virginianus)_.]

[Note 4: L'oiseau dont parle ici Champlain, est le Balbuzard de la
Caroline _(Pandion Carolinensis)_. Ce passage montre qu'on a fait sur
notre aigle pcheur les mmes contes que sur celui d'Europe. C'est une
erreur populaire, dit Buffon, que cet oiseau nage avec un pied, tandis
qu'il prend le poisson avec l'autre, et c'est cette erreur populaire qui
a produit la mprise de M. Linnaeus. Auparavant, M, Klein a dit la mme
chose de l'orfraie ou grand aigle de mer; il s'est galement tromp, car
ni l'un ni l'autre de ces oiseaux n'a de membranes entre aucuns doigts
du pied gauche. La source commune de ces erreurs est dans
Albert-le-Grand, qui a crit que cet oiseau avait l'un des pieds pareil
 celui d'un pervier, et l'autre semblable  celui d'une oie: ce qui
est non-seulement faux, mais absurde et contre toute analogie.]

         Pour la chasse du chien couchant, les perdrix s'y trouvent de
6/662    trois sortes[5]; les unes sont vrayes gelinotes, autres noires,
         autres blanches, qui viennent en hyver, & qui ont la chair
         comme les ramiers, & d'un trs-excellent goust.

[Note 5: Les trois espces de perdrix que mentionne ici Champlain, sont
celles que l'on rencontre communment dans nos forts: la Perdrix de
savane, ou Gelinotte du Canada _(Tetrao Canadenss, LINN.)_; la Perdrix
de bois, ou Coq de bruyre _(Bonasa umbellus, STEPH.)_, et la Perdrix
blanche (Lagopus albus, AUD.). Boucher et Charlevoix n'en mentionnent
aussi que trois espces. Il y a, dit le premier, trois sortes de
Perdrix; les unes sont blanches, & elles ne se trouvent qu'en Hyver,
elles ont de la plume jusque sur les argots, elles sont belles & plus
grosses que celles de France, la chair en est dlicate. Il y a d'autres
perdrix qui sont toutes noires, qui ont des yeux rouges: elles sont plus
petites que celles de France, la chair n'en est pas si bonne  manger;
mais c'est un bel oyseau, & elles ne sont pas bien communes. Il y a
aussi des Perdrix grises, qui sont grosses comme des Poules: celles-l
sont fort communes & bien aises  tuer, car elles ne s'enfuyent quasi
pas du monde: la chair est extrmement blanche & seiche. (Hist.
vritable & naturelle, ch. VI.) Nous avons cependant une quatrime
espce de Perdrix, le _Lagopus rupestris_; mais on ne la trouve que vers
la cte du Labrador.]

         Quant  l'autre chasse du gibbier, il y abonde grande quantit
         d'oiseaux de riviere, de toutes sortes de canards, sarcelles,
         oyes blanches & grises, outardes, petites oyes, beccasses,
         beccassines, allouettes grosses & petites, pluviers, hrons,
         grues, cygnes, plongeons de deux ou trois faons, poulles
         d'eau, huarts, courlieux, grives, mauves blanches & grises, &
         sur les costes & rivages de la mer, les cormorans, marmettes,
         perroquets de mer, pies de mer, apois, & autres en nombre
         infiny, qui y viennent selon leur saison.

         Dans les bois, & en la contre o habitent les Hiroquois,
         peuples de la nouvelle France, il se trouve nombre de cocs
         d'Inde sauvages, &  Quebec quantit de tourtres tout le long
         de l'est, merles, fauves, allouettes de terre, autres sortes
         d'oiseaux de divers plumages, qui sont en leur saison de
         trs-doux ramages.

         Aprs cette sorte de chasse, y en a une autre non moins
         plaisante & agrable, mais plus pnible, y ayant audit pays des
         renards, loups communs, & loups cerviers, chats sauvages,
         porcs-espics, castors, rats musquez, loutres, martres, fouines,
         especes de blereaux, lapins, ours, eslans[6], cerfs, dains,
7/663    caribous de la grandeur des asnes sauvages, chevreux, escurieux
         vollans, & autres, des hermines, & autres especes d'animaux que
         nous n'avons pas en France. On les peut chasser, soit 
         l'affus, ou au pige, par hues dans les isles, o ils vont le
         plus souvent, & comme ils se jettent en l'eau entendant le
         bruit, on les peut tuer aisment, ou ainsi que l'industrie de
         ceux qui voudront y prendre le plaisir, le fera voir.

[Note 6: Par _lan_, les auteurs qui ont crit sur le Canada ont dsign
gnralement l'Orignal, ou _Orignac_. Premirement, dit Lescarbot,
parlons de l'Ellan... lequel noz Basques appellent _Orignac_. (Hist. de
la Nouv. France, p. 893.) Commenons, dit Boucher, par le plus commun &
le plus universel de tous les animaux de ce pays, qui est l'Elan, qu'on
appelle en ces quartiers icy Orignal. (Hist. vritable & naturelle, ch.
v.) Les eslans, dit Sagard, ou orignats, en Huron Sondareinta, sont
frquents & en grand nombre au pays des Montagnais, & fort rares  celuy
des Hurons, sinon  la contre du Nort. (Hist. du Canada, p. 749.) Ce
qu'on appelle ici _Orignal_, dit Charlevoix, c'est ce qu'en Allemagne,
en Pologne & en Moscovie on nomme _Elan_, ou la _Grand-Bte._ (Journal
historique, lettre VII.) A part l'Orignal _(Alce Americanus, BAIRD)_, la
mme famille compte encore, en Canada, quatre espces diffrentes de
Cerfs, qui peuvent correspondre  celles que mentionne ici Champlain:
1 Le Cerf du Canada _(Cervus Canadensis, GRAY)_. 2 Le Caribou, dont il
y a deux espces: le _Rangifer caribou_, AUD., et le _Rangifer
Groenlandicus_, BAIRD. 3 Le Chevreuil, ou Cerf de Virginie (_Cervus
Virginianus_, AUD.).]

         Si on aime la pesche du poisson, soit avec les lignes, filets,
         parcs, nasses, & autres inventions, les rivieres, ruisseaux,
         lacs, & estangs sont en tel nombre que l'on peut desirer, y
         ayant abondance de saumons, truittes trs-belles, bonnes &
         grandes de toutes sortes, esturgeons de trois grandeurs,
         aloses, bars fort bons, & tel se trouve qui pese vingt livres:
         carpes de toutes sortes, dont y en a de trs-grandes, & des
         brochets, aucuns de cinq pieds de long, barbus qui sont sans
         escaille, de deux  trois sortes grands & petits: poisson blanc
         d'un pied de long[7]: poisson dor, esplan, tanche, perche,
         tortue, loups marins, dont l'huile est fort bonne, mesme 
         frire, marsouins blancs, & beaucoup d'autres que nous n'avons
         point, & ne se trouvent dedans nos rivieres & estangs. Toutes
         ces especes de poissons se trouvent dans le grand fleuve Sainct
         Laurent: & d'avantage, mollues & baleines se peschent tout le
         long des costes de la nouvelle France presque en toute saison.

[Note 7: Le Poisson Blanc, en certaines parties du Canada et
spcialement aux environs de Qubec, atteint jusqu' prs de deux
pieds.]

8/664    Ainsi de l on peut juger le plaisir que les Franois auront en
         ces lieux y estans habituez, vivans dans une vie douce &
         tranquille, avec toute libert de chasser, pescher, se loger &
         s'accommoder selon sa volont, y ayans dequoy occuper l'esprit
          faire bastir, desfricher les terres, labourer des jardinages,
         y planter, enter, & faire ppinires, semer de toutes sortes de
         grains, racines, lgumes, sallades, & autres herbes potagres,
         en telle estendue de terre, & en telle quantit que l'on
         voudra. La vigne y porte des raisins assez bons, bien qu'elle
         soit sauvage, laquelle estant transplante, & laboure, portera
         des fruicts en abondance. Et celuy qui aura trente arpents de
         terre dfriche en ce pays l, avec un peu de bestail, la
         chasse, la pesche, & la traitte avec les Sauvages, conformment
          l'establissement de la Compagnie de la nouvelle France, il y
         pourra vivre luy dixiesme, aussi bien que ceux qui auroient en
         France quinze  vingt mil livres de rente.

         Que les Roys & grands Princes doivent estre plus soigneux
         d'augmenter la cognoissance du vray Dieu, & accroistre sa
         gloire parmy les peuples barbares, que de multiplier leurs
         Estats. Voyages des Franois faits s Terres neufves depuis
         l'an 1504.



                               CHAPITRE II.

         Les palmes & les lauriers les plus illustres que les Rois & les
         Princes peuvent acqurir en ce monde, est que mesprisans les
         biens temporels, porter leur desir  acqurir les spirituels:
         ce qu'ils ne peuvent faire plus utilement, qu'en attirant
9/665    par leur travail & piet un nombre infiny d'mes sauvages (qui
         vivent sans foy, sans loy, ny cognoissance du vray Dieu)  la
         profession de la Religion Catholique, Apostolique & Romaine.
         Car la prise des forteresses, ny le gain des batailles, ny la
         conqueste des pays, ne sont rien en comparaison ny au prix de
         celles qui se prparent des coronnes au ciel, si ce n'est
         contre les Infidles, o la guerre est non seulement
         necessaire, mais juste & saincte, en ce qu'il y va du salut de
         la Chrestient, de la gloire de Dieu, & de la dfende de la
         foy, & ces travaux sont de soy louables & tres-recommandables,
         outre le commandement de Dieu, qui dit, _Que la conversion d'un
         infidle vaut mieux que la conqueste d'un Royaume_. Et si tout
         cela ne nous peut esmouvoir  rechercher les biens du ciel
         aussi passionnment du moins que ceux de la terre, d'autant que
         la convoitise des hommes pour les biens du monde est telle, que
         la plus-part ne se soucient de la conversion des infidles,
         pourveu que la fortune corresponde  leurs desirs, & que tout
         leur vienne  souhait. Aussi est-ce ceste convoitise qui a
         ruin, & ruine entirement le progrez & l'advancement de ceste
         saincte entreprise, qui ne s'est encores bien avance, & est en
         danger de succomber, si sa Majest n'y apporte un ordre
         tres-sainct, charitable, & juste, comme elle est, & qu'elle
         mesme ne prenne plaisir d'entendre ce qui se peut faire pour
         l'accroissement de la gloire de Dieu, & le bien de son Estat,
         repoussant l'envie qui se met par ceux qui devroient maintenir
         ceste affaire, lesquels en cherchent plustost la ruine que
         l'effect.

10/666   Ce n'est pas chose nouvelle aux Franois d'aller par mer faire
         de nouvelles conquestes: car nous savons assez que la
         descouverte des Terres neufves, & les entreprises genereuses de
         mer ont est commences par nos devanciers.

         Ce furent les Bretons & les Normands, qui en l'an
         1504-descouvrirent[8] les premiers des Chrestiens, le grand
11/667   Banc des Moluques, & les Isles de Terre neufve, ainsi qu'il se
         remarque s histoires de Niflet[9], & d'Antoine Maginus.

[Note 8: Les Bretons, les Normands et les Basques frquentaient dj le
grand banc de Terreneuve ds l'an 1504, et cela depuis longtemps,
d'aprs le tmoignage de plusieurs auteurs tant franais qu'trangers.
Quant au premier, dit Lescarbot, en parlant de Terreneuve, il est
certain que tout ce pais que nous avons dit se peut appeller
Terre-neuve, & le mot n'en est pas nouveau: car de toute mmoire, & ds
plusieurs sicles noz Dieppois, Maloins, Rochelois, & autres mariniers
du Havre de Grce, de Honfleur & autres lieux, ont les voyages
ordinaires en ces pas-l pour la pcherie des Morues dont ilz
nourrissent presque toute l'Europe, & pourvoyent tous vaisseaux de mer.
Et quoy que tout pais de nouveau dcouvert se puisse appeller
Terre-neuve, comme nous avons rapport au quatrime chapitre du premier
livre que Jean Verazzan appella la Floride Terre-neuve, pource qu'avant
lui aucun n'y avoit encore mis le pied: toutefois ce mot est
particulier aux terres plus voisines de la France s Indes Occidentales,
lquelles sont depuis les quarante jusques au cinquantime degr. Et
par un mot plus gnral on peut appeller Terre-neuve tout ce qui
environne le Golfe de Canada, o les Terre-neuviers indiffremment vont
tous les ans faire leur pcherie: ce que j'ay dit tre ds plusieurs
siecles; & partant ne faut qu'aucune autre nation se glorifie d'en avoir
fait la dcouverte. Outre que cela est trs-certain entre noz mariniers
Normans, Bretons, & Basques, lquels avoient impos nom  plusieurs
ports de ces terres avant que le Capitaine Jacques Quartier y allt; je
mettray encore ici le tmoignage de Postel que j'ay extrait de sa Charte
gographique en ces mots: _Terra haec ob lucrosissimam piscationis
utilitatem summa literarum memoria a Gallis adiri solita, & ante mille
sexcentos annos frequentari solita est: sed eo quod sit urbibus inculta
& vasta, spreta est_. De manire que ntre Terre-neuve tant du
continent de l'Amrique, c'est aux Franois qu'appartient l'honneur de
la premire dcouverte des Indes Occidentales, & non aux Hespagnols.
Quant au nom de _Bacalos_ il est de l'imposition de noz Basques, lquels
appellent une Morue Bacaillos, &  leur imitation noz peuples de la
Nouvelle-France ont appris  nommer aussi la Morue Bacaillos, quoy qu'en
leur langage le nom propre de la morue soit _Apeg_. Et ont ds si long
temps la frquentation ddits Basques, que le langage des premires
terres est  moiti de Basque. (Hist. de la Nouv. France, p. 228, 229.)
Les grands profits, dit le commentateur des Jugements d'Oleron, & la
facilit que les habitans de Capberton (Cap breton) prez Bayonne, &
les Basques de Guienne ont trouv  la pescherie des Balenes, ont servi
de Leurre & d'amorce  les rendre hazardeux  ce point, que d'en faire
la queste sur l'Ocan, par les longitudes & les latitudes du monde. A
cest effet ils ont cy-devant quipp des Navires, pour chercher le
repaire ordinaire de ces monstres. De sorte que suivant ceste route, ils
ont descouvert cent ans avant les navigations de Christophe Colomb, le
grand & petit banc des Morues, les terres de Terre-neufve, de Capberton
& Baccaleos _(Qui est  dire Morue en leur langage)_ le Canada ou
nouvelle France, o c'est que les mers sont abondantes & foisonnent en
Balenes. Et si les Castillans n'avoient pris  tasche de drober la
gloire aux Franois de la premire atteinte de l'Isle Athlantique,
qu'on nomme Indes Occidentales, ils advoueroient, comme ont fait
_Corneille Wytfliet & Anthoine Magin_, Cosmographes Flamans, ensemble
_F. Antonio S. Roman, Monge de S. Benico, del Historia gnral de la
India, lib. I, cap. 2, pag. 8. que le Pilote lequel porta la premire
nouvelle  Christophe Colomb, & luy donna la connoissance & l'adresse de
ce monde nouveau, fut un de nos Basques Terre-neufiers. (Jugements
d'Oleron, p. 151, 152). Si, dans la langue primitive des Basques, dit
M. Francis Parkman (_Pioneers of France in the New World,_ p. 171,
note), le mot baccaleos veut dire morue, et que Cabot l'ait trouv en
usage parmi les habitants de Terreneuve, il est difficile d'luder la
conclusion, que les Basques y avaient t avant lui.]

[Note 9: Wytfliet. L'auteur parle ici, sans doute, de l'dition
franaise publie  Douay en 1611, et qui a pour titre: Histoire
universelle des Indes Occidentales et Orientales, et de la Conversion
des Indiens, divise en trois parties, par Cornille Wytfliet, et
Anthoine Magin, et autres historiens. La premire partie, qui est de
Wytfliet, avait d'abord paru en latin,  Louvain, en 1597, sous le
titre: _Descriptionis Ptolemaicae Augmentum sive Occidentis notitia
brevi commentario illustrata studio et opra Cornely Wytjliet
Louaniensis._ L'anne suivante, il en parut une seconde dition, dans
le titre de laquelle on a ajout _et bac secundo editione magna sui
parte aucta C. Wytfliet auctore_. Dans les ditions subsquentes, ce
sont les mmes cartes que celles de 1597; et, dans quelques-unes de ces
cartes, on retrouve encore les restes du chiffre mal effac 1597, en
particulier dans celles intitules Chica, etc., _Peruani regni
descriptio. Limes Occidentis Quivira et Anian Norumbega et Virginia,
Nova Francia et Canada._ La seconde partie est intitule Histoire
Universelle des Indes Occidentales, divise en deux livres, faicte en
latin par Antoine Magin, nouvellement traduite...]

         Il est aussi trs-certain que du temps du Roy Franois premier
         en l'an 1323.[10] il envoya Verazzano Florentin descouvrir les
         terres, costes,& havres de la Floride, comme les relations de
         ses voyages font foy: o aprs avoir recognu depuis le 33e
12/668   degr [11], jusques au 47. de pays[12], ainsi comme il pensoit
         s'y habituer, la mort luy fit perdre la vie avec ses
         desseins[13].

[Note 10: Vrazzani tait parti en 1523; mais ce ne fut qu'au
commencement de l'anne suivante qu'il se rendit en Amrique, comme on
peut le voir par la lettre qu'il adressa, de Dieppe,  Franois I, en
date du 8 juillet 1524, pour lui rendre compte de ce qu'il avait pu
faire jusque-l. Ramusio (vol. III, fol. 35) et Hakluyt (vol. III, p.
295) nous ont conserv cette lettre, qui n'est cependant,  ce qu'il
parat, qu'un abrg de celle conserve  Florence, dans la
bibliothque Magliabecchi. (Voir _Pioneers of France in the New World_,
par FRANCIS PARKMAN, p. 175, note I.)]

[Note 11: Vrazzani a d mme se rendre jusque vers le trente-deuxime
degr, c'est--dire, non loin de l'embouchure de la rivire Savannah;
car, suivant sa propre relation, aprs avoir fait cinquante lieues vers
le sud, pour chercher un havre, il revint sur ses pas, fit voile vers
le nord, et, se trouvant dans le mme embarras, il mouilla par la
hauteur de 34. Il avait donc fait plus de cinquante lieues au-del du
trente-quatrime degr, dans une direction  peu prs sud-est; ce qui
quivaut  environ deux degrs de latitude.]

[Note 12: C'est la latitude de la cte mridionale de Terreneuve, et
c'est en effet la dernire terre de l'Amrique que Vrazzani parat
avoir vue: Faisant le nord-est, dit-il, l'espace de cent cinquante
lieues, nous approchmes la terre qui dans les temps passs fut
dcouverte par les Bretons, laquelle est par les cinquante degrs.
(Hakluyt, vol. III.)]

[Note 13: Vrazzani ne prit point  ce voyage, puisqu'il fit au roi de
France rapport de ses dcouvertes. Il n'avait fait, cette fois, qu'un
simple voyage d'exploration; mais, d'aprs Ramusio (vol. III, fol. 438),
son intention tait d'engager Franois I  fonder une colonie en
Amrique. On ignore absolument quelle fut la fin de cet intrpide
voyageur; seulement, on voit, par une lettre d'Annibal Caro, I, 6,
qu'il tait encore vivant en 1537. Cette lettre est cite dans
Tiraboschi.]

         Du depuis, le mesme Roy Franois,  la persuasion de Messire
         Philippes Chabot Admiral de France, dpescha Jacques Cartier,
         pour aller descouvrir nouvelles terres: & pour ce sujet il fit
         deux voyages s annes 1534 & 35. Au premier il descouvrit
         l'isle de Terre neufve, & le golphe de Sainct Laurent, avec
         plusieurs autres Isles de ce golphe; & eust fait davantage de
         progrs, n'eust est la saison rigoureuse qui le pressa de s'en
         revenir. Ce Jacques Cartier estoit de la ville de Sainct Malo,
         fort entendu & expriment au faict de la marine, autant
         qu'autre de son temps: aussi Sainct Malo est oblige de
         conserver sa mmoire, tout son plus grand desir estant de
         descouvrir nouvelles terres: &  la sollicitation de Charles de
         Mouy sieur de la Mailleres[14], lors Vice-Admiral, il
         entreprint le mesme voyage pour la deuxiesme fois: & pour venir
          chef de son dessein, & y faire jetter par sa Majest le
         fondement d'une Colonie, afin d'y accroistre l'honneur de Dieu,
         & son authorit Royale, pour cet effect il donna ses
         commissions, avec celle du dit sieur Admiral, qui avoit la
         direction de cet embarquement, auquel il contribua de son
         pouvoir.

[Note 14: Meilleraye.]

         Les commissions expdies, sa Majest donna la charge audit
13/669   Cartier, qui se met en mer avec deux vaisseaux le 16 May[15]
         1535. & navige si heureusement, qu'il aborde dans le golfe
         Sainct Laurent, entre dans la riviere avec les vaisseaux du
         port de 800. tonneaux [16], & fait si bien qu'il arrive jusques
          une isle, qu'il nomma l'isle d'Orlans [17],  cent vingt
         lieues  mont le fleuve. De l va  quelque dix lieues du bout
         d'amont dudit fleuve hyverner  une petite riviere qui asseche
         presque de basse mer, qu'il nomma Saincte Croix, pour y estre
         arriv le jour de l'Exaltation de saincte Croix: lieu qui
         s'appelle maintenant la riviere sainct Charles, sur laquelle 
         prtent sont logez les Pres Recollets, & les Peres
         Jesuites[18], pour y faire un Sminaire  instruire la
         jeunesse.

[Note 15: La relation du second voyage de Cartier commence en effet par
cette date; mais le dpart n'eut lieu que le 19 suivant. Le dimenche,
dit-il, jour & feste de la Penthecoste seziesme jour de May, en l'an mil
cinq cens trente cinq du commandement du cappitaine & bon vouloir de
tous, chascun se confessa, & receusmes tous ensemblement nostre crateur
en l'esglise cathdrale de sainct Malo. Aprs lequel avoir reu, feusmes
nous presenter au coeur de ladicte eglise, devant reverend pre en Dieu
monsieur de sainct Malo, lequel en son estat episcopal nous donna sa
benediction. Et le mercredy ensuivant dix neufiesme jour de May, le vent
vint bon & convenable, & appareillasmes avec trois navires, Scavoir la
grand Hermine du port environ cent  six vingtz tonneaulz... Le second
navire nomm la petite Hermine, du port environ soixante tonneaulz...
Le tiers navire nomm l'Emerillon du port de environ quarante
tonneaulz... (Second Voy.)]

[Note 16: Deux cents  deux cent vingt tonneaux. (Voir la note
prcdente.)]

[Note 17: En remontant le fleuve, dans l'automne de 1535, Cartier
l'appela _le de Bacchus_, et, le printemps suivant, au retour du mme
voyage, il dit: Vinsmes poser au bas de l'isle d'Orlans. (Voir Brief
Rcit, Notes de M. d'Avezac, verso 63.--Voir aussi le Voyage 1603,
p. 24, note 1 de cette dition.)]

[Note 18: On sait que les Pres Jsuites, en arrivant  Qubec, logrent
chez les Pres Rcollets,  leur couvent de Notre-Dame-des-Anges,
pendant deux ans et demi (Sagard, Hist. du Canada, p. 868); mais, 
l'poque de l'dition de 1632, les Jsuites demeuraient de l'autre ct
de la rivire Saint-Charles, prs de l'embouchure de la petite rivire
Lairet. Nos Frres, dit Sagard, leur offrirent charitablement, & les
mirent en possession cordialement, de la juste moiti de nostre maison
( leur choix) du jardin & tout nostre enclos, qui est de fort longue
estendue ferm de bonnes palissades & pices de bois, qu'ils ont occupez
par l'espace de deux ans & demy. De plus ils leur presterent une
charpente toute dispose & preste  mettre en oeuvre, pour un nouveau
corps de logis, d'environ 40 pieds de longueur, & 28 de large, & en l'an
1627, ils leur en presterent encore une autre que nos Religieux avoient
de rechef fait dresser pour aggrandir nostre Convent, lesquelles ils ont
employes  leur bastiment commenc au del de la petite riviere sept ou
800 pas de nous, en un lieu que l'on appelle communment le fort de
Jacques Cartier. (_Ibid._)]

14/680   De l ledit Cartier alla  mont ledit fleuve quelques soixante
         lieues, jusques  un lieu qui s'appelloit de son temps
         _Ochelaga_, & qui maintenant s'appelle Grand Sault sainct
         Louis, lesquels lieux estoient habitez de Sauvages, qui estans
         sedentaires, cultivoient les terres. Ce qu'ils ne font 
         present,  cause des guerres qui les ont fait retirer dans le
         profond des terres.

         Cartier ayant recognu, selon son rapport, la difficult de
         pouvoir passer les Sauts, & comme estant impossible, s'en
         retourna o estoient ses vaisseaux, o le temps & la saison le
         presserent de telle faon, qu'il fut contraint d'hyverner en la
         riviere Saincte Croix, en un endroit o maintenant les Pres
         Jesuites ont leur demeure, sur le bord d'une autre petite
         riviere qui se descharge dans celle de Saincte Croix, appelle
         la riviere de Jacques Cartier[19], comme ses relations font
         foy.

[Note 19: Aujourd'hui la rivire Lairet. (Voir la note 4 de la page
prcdente.)]

         Cartier receut tant de mescontentement en ce voyage, qu'en
         l'extrme maladie du mal de scurbut, dont ses gens la plus-part
         moururent, que le printemps revenu il s'en retourna en France
         assez triste & fasch de ceste perte, & du peu de progrs qu'il
         s'imaginoit ne pouvoir faire, pensant que l'air estoit si
         contraire  nostre naturel, que nous n'y pourrions vivre
         qu'avec beaucoup de peine, pour avoir esprouv en son
         hyvernement le mal de scurbut, qu'il appelloit mal de la terre.
         Ainsi ayant fait sa relation au Roy, & audit Sieur Admiral, &
         de Mallires[20], lesquels n'approfondirent pas ceste affaire,
15/671   l'entreprise fut infructueuse. Mais si Cartier eust peu juger
         les causes de sa maladie, & le remde salutaire & certain pour
         les eviter, bien que luy & ses gens receurent quelque
         soulagement par le moyen d'une herbe appelle _aneda_ comme
         nous avons fait  nos despens aussi bien que luy, il n'y a
         point de doute que le Roy ds lors n'auroit pas nglig
         d'assister ce dessein comme il avoit desja fait: car en ce
         temps l le pays estoit plus peupl de gens sedentaires qu'il
         n'est  prtent: qui occasionna sa Majest  faire ce second
         voyage, & poursuivre ceste entreprise, ayant un sainct desir
         d'y envoyer des peuplades. Voila ce qui en est arriv.

[Note 20: De Meilleraye, vice-amiral.]

         D'autres que Cartier eussent bien peu entreprendre ceste
         affaire, qui ne se fussent si promptement estonnez, & n'eussent
         pour cela laiss de poursuivre l'entreprise, estant si bien
         commence. Car,  dire vray, ceux-l qui ont la conduitte des
         descouvertures, sont souventefois ceux qui peuvent faire cesser
         un louable dessein, quand on s'arreste  leurs relations: car y
         adjoustant foy, on le juge comme impossible, ou tellement
         travers de difficultez, qu'on n'en peut venir  bout qu'avec
         des despenses & difficultez presque insupportables. Voila le
         sujet qui a empesch ds ce temps l que ceste entreprise
         sortist effects: outre que dans un Estat se presentent
         quelquefois des affaires importantes, qui font que celle-cy se
         ngligent pour un temps: ou bien que ceux qui ont bonne volont
         de les poursuivre, viennent  mourir, & ainsi les annes se
         passent sans rien faire.

16/672   _Voyage en la Floride souz le rgne du Roy Charles IX. par Jean
         Ribaus. Fit bastir un Fort, appell le Fort de Charles, sur la
         riviere de May. Albert Capitaine qu'il y laisse, demeure sans
         vivres, & est tu des soldats. Sont r'amenez en Angleterre par
         un Anglais. Voyage du Capitaine Laudonniere. Court risque
         d'estre tu des siens: en fait pendre quatre. Est press de
         famine. Recompense de l'Empereur Charles V.  ceux qui firent
         la descouverte des Indes. Franois chassez de la riviere de May
         par les Espaynols, Attaquent Laudonniere. Franois tuez, &
         pendus avec des escriteaux._



                                CHAPITRE III.

         Souz le rgne du Roy Charles IX. &  la poursuitte de l'Admirai
         de Chastillon[21], Jean Ribaus se met en mer le 18 Fevrier
         1562. avec deux vaisseaux quipez de ce qui luy estoit
         necessaire pour aller jetter les fondemens d'une Colonie.
         Passant par les isles du golphe de Mexique, vint ranger la
         coste de la Floride, o il reconnut une riviere, qu'il appella
         la riviere de May[22], & y fit difier un fort, qu'il nomma du
         nom de Charles, y laissant pour y commander le Capitaine
         Albert, fourny & muny de tout ce qu'il jugeoit estre
         necessaire. Cela fait, il met la voile au vent, & s'en revint
         en France le 20 de Juillet, & fut prs de six mois  son
         voyage.

[Note 21: Gaspard de Chtillon, sire de Coligny.]

[Note 22: Aujourd'hui la rivire Saint-Jean.]

17/673   Cependant le Capitaine Albert ne se soucie de faire dfricher
         les terres, pour ensemencer & eviter les necessitez, mangent
         leurs vivres sans y apporter l'ordre necessaire en telles
         affaires: ce que faisant, ils se trouverent courts de telle
         faon, que la disette fut extrme. Sur ce, les soldats &
         autres qui estoient souz son obeissance, ne voulans luy obir,
         en fit pendre un pour un bien petit sujet, ce qui fut cause
         que quelques jours aprs la mutinerie s'y esmeut si violente,
         & la desobeissance fut telle, qu'ils turent leur chef, & en
         esleverent un autre, appelle Nicolas Barr, homme de conduitte.
         Et voyans que nul secours ne leur venoit de France, ils firent
         difier une petite barque pour s'y en retourner, & se mettent
         en mer avec fort peu de vivres. L'histoire dit que la famine
         fut si cruelle, qu'ils mangrent un leurs compagnons. Mais
         Dieu ayant piti de ceste troupe miserable, leur fit tant de
         grce, qu'ils furent rencontrez d'un Anglois, qui les secourut
         & emmena en Angleterre, o ils se rafraischirent. Voila le peu
         de soin que l'on eut  les secourir, pour les guerres qui
         estoient entre la France & l'Espagne.

         Cependant c'estoit une grande cruaut de laisser mourir des
         hommes de faim, & rduits  tel poinct que de s'entre-manger,
         faute d'envoyer une petite barque au risque de la mer, qui les
         pouvoit secourir. Ce fut un retardement pour la Colonie, & un
         presage d'une plus mauvaise fin, puis que le commencement avoit
         est mal conduit en toutes choses.

         La paix se fait entre la France & l'Espagne, qui donne loisir
         de faire nouveaux desseins & embarquemens. Ledit Sieur Admiral
18/674   de Chastillon fit equipper d'autres vaisseaux [23] souz la
         charge du Capitaine Laudonniere[24], qui fut accommod de
         toutes choses pour sa peuplade. Il partit[25] le 22 d'Avril
         1564. & arriva  la coste de la Floride par le 32e degr, au
         lieu de la riviere de May, o estant, & ayant mis tous ses
         compagnons  terre, & autres commoditez, il fit difier un
         fort, qu'il nomma la Caroline[26].

[Note 23: Trois vaisseaux, l'un de six vingts tonneaux, l'autre de
cent, l'autre de soixante. (Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, p.
60.)]

[Note 24: Ren de Laudonniere, gentilhomme poitevin, qui avait
accompagn Ribaut en 1562.]

[Note 25: Du Havre de Grce. (Lescarbot.)]

[Note 26: En l'honneur de Charles IX, ce fort reut le nom de Caroline,
qui s'est conserv et a t plus tard donn  deux des tats de la
rpublique amricaine. (M. Ferland, Cours d'Hist., I, 51.)]

         Pendant le temps que les vaisseaux estoient en ce lieu, se
         firent des conspirations contre Laudonniere, qui furent
         descouvertes: & toutes choses remises, Laudonniere se dlibre
         de renvoyer ses vaisseaux en France, & laissa pour y commander
         le Capitaine Bourdet, lequel singlant en haute mer pour achever
         son voyage, laissant l Laudonniere, avec ses compagnons,
         partie desquels se mutinrent de telle faon, qu'ils menacrent
         de faire mourir leur Capitaine, s'il ne leur permettoit d'aller
         ravager vers les isles des Vierges, & Sainct Dominique, force
         luy fut leur permettre, & donner cong. Ils se mettent en une
         petite barque, font quelque proye sur les vaisseaux Espagnols,
         & aprs qu'ils eurent bien couru toutes ces isles, ils furent
         contraints s'en retourner au fort de la Caroline, o estans
         arrivez, Laudonniere fit prendre quatre des principaux
         seditieux, qui furent excutez  mort. En suitte de ces
19/675   malheurs, les vivres venans  leur manquer, ils souffrirent
         beaucoup jusques en May, sans avoir aucun secours de France; &
         estans contraints d'aller chercher des racines dans les bois
         l'espace de six sepmaines, en fin ils se resolurent de bastir
         une barque pour estre preste au mois d'Aoust, & avec icelle
         retourner en France.

         Cependant la famine croissait de plus en plus, & ces hommes
         devenoient si foibles & dbiles, qu'ils ne pouvoient presque
         parachever leur travail; qui les occasionna d'aller chercher 
         vivre parmy les Sauvages, qui les traittoient fort mal, leur
         survendant les vivres beaucoup plus qu'ils ne valloient, se
         rians & moquans des Franois, qui ne souffroient ces moqueries
         qu' regret. Laudonniere les appaisoit le plus doucement qu'il
         pouvoit: mais quoy qu'il en fust, il fallut avoir la guerre
         avec les Sauvages, pour avoir dequoy te substanter, & firent si
         bien qu'ils recouvrerent du bled d'Inde, qui leur donna courage
         de parachever leur vaisseau: cela fait, ils se mirent  ruiner
         & dmolir le fort, pour s'en retourner en France. Comme ils
         estoient sur ces entre-faites, ils apperceurent quatre voiles,
         & craignans au commencement que ce ne fussent Espagnols, en fin
         ils furent recognus estre Anglois, lesquels voyans la necessit
         des Franois, les assisterent de commoditez, & mesmes les
         accommodrent de leurs vaisseaux. Ceste courtoisie remarquable
         fut faite par le chef de cet embarquement, qui s'appelloit Jean
20/676   Hanubins[27]. Les ayant accommodez au mieux qu'il peut, leve
         les anchres, met  la voile, pour parachever le dessein de son
         voyage.

[Note 27: Hawkins. Somme, dit Lescarbot, il ne se peut exprimer au
monde de plus grande courtoisie que celle de cet Anglois, appell Jean
Hawkins, duquel si j'oubliois le nom, je penserois avoir contre lui
commis ingratitude. (Hist. de la Nouv. France, p. 106, 107.)]

         Comme Laudonniere estoit prest de s'embarquer avec tes
         compagnons, il apperceut des voiles en mer; & estant en
         impatience de savoir qui ils estoient, on recognut que
         c'estoit le Capitaine Ribaus, qui venoit donner secours 
         Laudonniere. Les resjouissances de part & d'autre furent
         grandes, voyans renaistre leur esperance, qui sembloit
         auparavant estre du tout perdue, mais fort faschez d'avoir fait
         dmolir leur fort. Ledit Ribaus fit entendre  Laudonniere que
         plusieurs mauvais rapports avoient est faits de luy, ce qu'il
         recognoissoit estre faux, & eust eu sujet de faire ce qui luy
         estoit command, s'il en eust est autrement.

         C'est tousjours l'ordinaire que la vertu est opprime par la
         medisance des meschans, qui en fin les fait recognoistre pour
         tels, & mesprisez d'un chacun: l'on sait assez combien cela a
         apport de troubles aux conquestes des Indes, tant envers
         Christoffe Colomb, que depuis contre Ferdinand Cortais, &
         autres, qui blasmez  tort, se justifierent en fin devant
         l'Empereur. C'est pourquoy l'on ne doit adjouster foy
         lgrement, premier que les choses n'ayent est bien examines,
         recognoissant tousjours le mrite & la valeur des gnreux
         courages, qui se sacrifient pour Dieu, leur Roy & leur patrie,
         comme firent ceux-cy qui estans recognus de l'Empereur, mal-gr
         l'envie, les honora de bien, & de belles & honorables charges,
         pour leur donner courage de bien faire,  d'autres l'envie de
         les imiter, & au meschant de s'amender.

21/677   Cependant que Laudonniere & Ribaus estoient  consulter pour
         faire descharger leurs vivres, voicy que le 4 Septembre 1565.
         l'on apperceut six voiles, qui sembloient estre grand
         vaisseaux, & furent recognus pour estre Espagnols [28], qui
         vinrent mouiller l'anchre  la rade o les quatre vaisseaux de
         Ribaus&8s recognoissans que partie des soldats estoient 
         terre, ils tirrent des coups de canon sur les nostres: qui fit
         qu'estans avec peu de force, couprent le cble sur les
         ecubiers, & mettent  la voile: ce que font aussi les
         Espagnols, qui les chassent tous le lendemain. Et comme nos
         vaisseaux estoient meilleurs voliers qu'eux, ils retournrent 
         la coste, prennent port  une riviere distante de huict lieues
         du fort de la Caroline, & nos vaisseaux retournrent  la
         riviere de May. Cependant trois des vaisseaux Espagnols
         estoient venus  la rade, o ils firent descendre leur
         infanterie, vivres, & munitions.

[Note 28: Ces six vaisseaux espagnols taient commands par Don Pedro
Menendez de Avilez, l'un des meilleurs officiers de la marine
espagnole.]

         Le Capitaine Ribaus, contre l'advis de Laudonniere, qui luy
         representoit les inconveniens qui pouvoient arriver, tant pour
         les grands vents qui regnoient ordinairement en ce temps l,
         que pour autre sujet, quoy que ce soit un traict d'opiniastre,
         ne voulant faire qu' sa volont, sans conseil, chose
         tres-mauvaise en telles affaires, il se dlibre de voir
         l'Espagnol, & le combatre  quelque prix que ce fust. A cet
         effect il fit quiper ses vaisseaux d'hommes, & de tout ce qui
         luy estoit necessaire, s'embarqua le 8. Septembre, laissant les
22/678   siens fort incommodez de toutes choses, & Laudonniere assez
         malade, qui ne laissoit pas de donner courage tant qu'il peut 
         ses soldats, & les exhorter  se fortifier au mieux qu'ils
         pourroient, pour resister aux forces de leur ennemy, lequel se
         mit en estat de venir attaquer Laudonniere le 20 Septembre,
         auquel temps il fit une pluye fort violente, & si continuelle,
         que les nostres fatiguez d'estre en sentinelle, se retirrent
         de leur faction, croyans aussi que les ennemis ne viendroient
         durant un temps si mauvais & imptueux. Quelques-uns allans sur
         le rampart appercevans les Espagnols venir  eux, crient
         _allarme, allarme, l'ennemy vient_. A ce cry Laudonniere se met
         en estat de les attendre, & encourage les siens au combat, qui
         voulurent soustenir deux bresches qui n'estoient encores
         rempares: mais en fin ils furent forcez, & tuez. Laudonniere
         voyant ne pouvoir plus soustenir, en esquivant pensa estre tu,
         & se sauve dans les bois avec les Sauvages, o il trouva nombre
         de ses soldats, qu'il r'allia avec beaucoup de peine.
         S'acheminant par des palus & marescages difficiles, fait tant
         qu'il arrive  l'entre de la riviere de May, o estoit un
         vaisseau, y commandant un Nepveu du Capitaine Ribaus[29], qui
         n'avoit peu gaigner que ce lieu, pour la grande tourmente. Les
         autres vaisseaux furent perdus  la coste; comme aussi
         plusieurs soldats & mariniers, Ribaus pris, avec beaucoup
         d'autres, qu'ils firent mourir cruellement & inhumainement & en
         pendirent aucuns, avec un escriteau sur le dos, portant ces
23/679   mots: _Nous n'avons pas fait pendre ceux-cy comme Franois,
         mais comme Luthriens, ennemis de la foy._

[Note 29: Jacques Ribaut.]

         Laudonniere voyant tant de desastres, dlibere s'en retourner
         en France, le 23 Septembre 1565. Il fait lever les anchres, met
         souz voile le 11 de Novembre[30], & arrive proche de la coste
         d'Angleterre, o se trouvant malade, se fit mettre  terre pour
         recouvrer sa sant, & de l venir en France faire son rapport
         au Roy. Cependant les Espagnols se fortifient en trois
         endroits, pour s'asseurer contre tout evenement. Nous verrons
         au chapitre suivant le chastiment que Dieu rendit aux
         Espagnols, pour l'injustice & cruaut dont ils userent envers
         les Franois.

[Note 30: L'onzime de Novembre ilz se trouverent  soixante-quinze
brasses d'eau... sur la cte d'Angleterre. (Lescarbot, Hist. de la
Nouv. France, p. 116.)]



         _Le Roy de France dissimule pour un temps l'injure qu'il receut
         des Espagnols en la cruaut qu'ils exercerent envers les
         Franois. La vengeance en fut reserve au sieur Chevalier de
         Gourgues. Son voyage: son arrive aux costes de la Floride. Est
         assailly des Espagnols, qu'il dfait & les traitte comme ils
         avoient fait les Franois._

                            CHAPITRE IIII.

         Le Roy sachant l'injustice & les ignominies faites aux
         Franois ses subjects par les Espagnols, comme j'ay dit cy
         dessus, eut raison d'en demander justice & satisfaction 
         Charles V. [31] Empereur & Roy d'Espagne, comme estant un
24/680   outrage fait au prejudice de ce que les Espagnols leur
         avoient promis, de ne les inquiter ny molester en la
         conservation de ce qu'avec tant de travail ils s'estoient
         acquis en la Nouvelle France, suivant les commissions du Roy
         de France leur maistre, que les Espagnols n'ignoroient point;
         & neantmoins les firent mourir ainsi ignominieusement, souz le
         pretexte specieux qu'ils estoient Luthriens,  leur dire,
         quoy qu'ils fussent meilleurs Catholiques qu'eux[32], sans
         hypocrisie, ny superstition, & initiez en la foy Chrestienne
         plusieurs siecles devant que les Espagnols.

[Note 31: C'tait alors Philippe II, fils de Charles V, qui rgnait en
Espagne. Il avait, comme son pre, les titres d'empereur d'Allemagne et
de roi d'Espagne.]

[Note 32: Voici comme Menendez rend compte lui-mme, au roi d'Espagne,
des motifs de sa conduite. J'ai sauv la vie  deux jeunes gens
d'environ dix-huit ans, et  trois autres, le fifre, le tambour et le
trompette, et j'ai pass au fil de l'pe Jean Ribaut, avec tous les
autres, jugeant la chose utile au service de Notre Seigneur et de Votre
Majest, et j'estime que sa mort est d'un grand avantage, car le roi de
France pouvait plus avec lui et cinq cents ducats, qu'avec d'autres et
cinq mille, et il pouvait plus en un an, qu'un autre en dix; c'tait en
effet le plus habile marin et commandant que l'on connt, et d'une
grande adresse dans cette navigation des Indes et des ctes de la
Floride; il tait si aim en Angleterre, qu'il y fut nomm capitaine
gnral de toute l'arme anglaise contre les catholiques de France,
dans la guerre qui a eu lieu, il y a quelques annes, entre
l'Angleterre et la France. (_Carta de Pedro Menendez, apud_ F. Parkman,
_Pioneers_, p. 132.)]

         Sa Majest dissimula cette offence pour un temps, pour avoir
         les deux Coronnes quelques differents  vuider auparavant, &
         principalement avec l'Empereur, qui empescha que l'on ne tiraft
         raison de telles inhumanitez.

         Mais comme Dieu ne delaisse jamais les tiens, & ne laisse
         impunis les traittemens barbares qu'on leur fait souffrir,
         ceux-cy furent payez de la mesme monnoye qu'ils avoient pay
         les Franois.

         Car en l'an 1567, se presenta le brave Chevalier de
         Gourgues[33], qui plein de valeur & de courage, pour venger cet
25/681   affront fait  la nation Franoise; & recognoissant qu'aucun
         d'entre la Noblesse, dont la France foisonne, ne s'offroit pour
         tirer raison d'une telle injure, entreprint de le faire. Et
         pour ne faire cognoistre du commencement son dessein, fit
         courir le bruit qu'un embarquement se faisoit pour quelque
         exploict qu'il vouloit faire en la coste d'Afrique. Pour ce
         sujet nombre de matelots & soldats s'assemblent  Bourdeaus, o
         se faisoit tout l'appareil de mer: il se pourveut & fournit de
         toutes les choses qu'il jugea estre necessaires en ce voyage.

[Note 33: Dominique de Gourgues, gentilhomme gascon, n au
Mont-de-Marsan, dans le comt de Comminges d'une famille distingue de
tout temps par un attachement inviolable  l'ancienne religion: lui-mme
ne s'en loigna jamais, quoique le dernier historien espagnol de la
Floride l'ait accus d'avoir t hrtique furieux. (Charlevoix, Hist.
de la Nouv. France, liv. II.)]

         Son embarquement se fit le 23 Aoust de la mesme anne en trois
         vaisseaux, ayant avec luy 250 hommes[34]. Estant en mer, il
         relascha  la coste d'Afrique, soit pour se rafraischir, ou
         autrement, mais ce ne fut pas pour long temps: car incontinent
         il fit voile, & fait publier par quelques siens amis affidez,
         qu'il avoit chang son premier dessein en un autre plus
         honorable que celuy de la coste d'Afrique, moins prilleux, &
         plus facile  excuter: & au lieu o il avoit relasch, il eut
         advis que ce qu'il disoit deplaisoit  plusieurs des siens, qui
26/682   croyoient que le voyage estoit rompu, & qu'il faudroit s'en
         retourner sans rien faire: toutesfois ils avoient tous grand
         desir de tenter quelque autre dessein.

[Note 34: Il s'embarqua  Bourdeaux le second jour d'aoust... & descend
le long de la riviere  Royan  vingt lieues de Bourdeaux, o il fait sa
monstre, tant de soldats que de mariniers. Il y avoit cent
harquebouziers aians tous harquebouze de calibre & morrion en teste,
dont plusieurs estoient gentilshommes, & quatre vingtz mariniers...
Aprs la monstre faicte, le Cappitaine Gourgue donne le rendez-vous
accoustum en telles expditions. Mais ainsi qu'il estoit prest 
partir, se leve ung vent contraire qui le contrainct de sejourner huict
jours  Roian, ce vent estant un peu remis il se meit sur mer pour faire
voille; mais bientost aprs il fut repouss vers la Rochelle, & ne
pouvant mesme estre  la radde de la Rochelle pour la violance du temps,
il fut contrainct de se retirer  la bouche de la Charente, & sejourner
l huict jours... Le vingt-deuxiesme jour d'aoust, le vent estant cess,
& le ciel donnant apparence d'un plus doulx temps pour l'advenir, il se
remect sur mer. (_La reprinse de la Floride_, Ternaux-Compans, p.
309, 310.)]

         Le Sieur de Gourgues sachant la volont de ses compagnons, qui
         ne perdoient point courage, & estant asseur de son quipage,
         trouva  propos d'assembler son conseil, auquel il fit entendre
         la raison pourquoy il ne pouvoit excuter ce qu'il avoit
         entrepris, qu'il ne falloit plus songer  ce dessein: mais
         aussi que de retourner en France sans avoir rien fait, il n'y
         avoit point d'apparence. Qu'il savoit une autre entreprise non
         moins glorieuse que profitable,  des courages tels qu'ils en
         avoit en ses vaisseaux, & de laquelle la mmoire seroit
         immortelle, qui estoit un exploict des plus signalez qui se
         puisse faire: chacun brusloit d'ardeur & de desir de voir
         l'effect de ce qu'il disoit; & leur fit entendre que s'il
         estoit bien assist en ceste louable entreprise, il se
         sentiroit fort glorieux de mourir en l'excutant. Et voulant
         ledit Sieur de Gourgues leur dclarer son dessein, les ayant
         tous fait assembler, parla ainsi. Mes compagnons & fidles
         amis de ma fortune, vous n'estes pas ignorans combien je chris
         les braves courages comme vous, & l'avez assez tesmoign par la
         belle resolution que vous avez prise de me suivre & assister en
         tous les prils & hazards honorables que nous aurons  souffrir
         & essuyer, lors qu'ils se presenteront devant nos yeux, &
         l'estat que je fais de la conservation de vos vies; ne desirant
         point vous embarquer au risque d'une entreprise que je saurois
27/683   russir  une ruine sans honneur: ce seroit  moy une trop
         grande & blasmable tmrit, de hazarder vos personnes  un
         dessein d'un accez si difficile, ce que je ne croy pas estre,
         bien que j'aye employ une bonne partie de mon bien & de mes
         amis, pour quiper ces vaisseaux, & les mettre en mer, estant
         le seul entrepreneur de tout le voyage. Mais tout cela ne me
         donne pas tant de sujet de m'affliger, comme j'en ay de me
         resjouir, de vous voir tous resolus  une autre entreprise, qui
         retournera  vostre gloire, savoir d'aller venger l'injure que
         nostre nation a receue des Espagnols, qui ont fait une telle
         playe  la France, qu'elle saignera  jamais, par les supplices
         & traictemens infames qu'ils ont fait souffrir  nos Franois,
         & exerc des cruautez barbares & inoues en leur endroit. Les
         ressentimens que j'en ay quelquefois, m'en font jetter des
         larmes de compassion, & me relevent le courage de telle sorte,
         que je suis resolu, avec l'assistance de Dieu, & la vostre, de
         prendre une juste vengeance d'une telle felonnie & cruaut
         Espagnolle, de ces coeurs lasches & poltrons, qui ont surpris
         mal-heureusement nos compatriotes, qu'ils n'eussent os
         regarder sur la defense de leurs armes. Ils sont assez mal
         logez, & les surprendrons aisment. J'ay des hommes en mes
         vaisseaux qui cognoissent trs-bien le pas, & pouvons y aller
         en seuret. Voicy, chers compagnons, un subject de relever nos
         courages, faites paroistre que vous avez autant de bonne
         volont  excuter ce bon dessein, que vous avez d'affection 
         me suivre: ne serez vous pas contents de remporter les lauriers
         triomphans de la despouille de nos ennemis?

28/684   Il n'eut pas plustost achev de parler, que chacun de joye
         s'escrierent: Allons o il vous plaira, il ne nous pouvoit
         arriver un plus grand plaisir & honneur que celuy que vous nous
         proposez, & mille fois plus honorable qu'on ne se peut
         imaginer, aimans beaucoup mieux mourir en la poursuitte de
         cette juste vengeance de l'affront qui a est fait  la France,
         que d'estre blessez en une autre entreprise; tout nostre plus
         grand souhait est de vaincre ou mourir, en vous tesmoignant
         toute sorte de fidlit: commandez ce que vous jugerez estre
         plus expdient, vous avez des soldats qui ont du courage de
         reste pour effectuer ce que vous direz: nous n'aurons point de
         repos jusques  ce que nous nous voyons aux mains avec
         l'ennemy.

         La joye creut plus que jamais dans les vaisseaux. Le sieur de
         Gourgues fait changer la routte, & tirer quelques coups de
         canon, pour commencer la resjouissance, & donner courage  tous
         les soldats: & alors ce gnreux Chevalier fait singler vers
         les costes de la Floride, & fut tellement favoris du beau
         temps, qu'en peu de jours il arriva proche du fort de la
         Caroline, & le jour apperceu, les Sauvages du pays firent voir
         force fumes, jusques  ce que le Le sieur de Sieur de Gourgues
         eust fait abbaisser les voiles, & mouiller l'anchre. Il envoya
          terre s'informer des Sauvages de l'Estat des Espagnols, qui
         estoient fort ailes de voir le sieur de Gourgues resolu de les
         attaquer. Ils asseurerent qu'ils estoient en nombre de 400,
         trs bien armez, & pourveus de tout ce qui leur estoit
29/685   necessaire. Puis s'estant fait instruire de la faon en
         laquelle les Espagnols estoient campez, il commena d'ordonner
         ses gens de guerre pour les assaillir. Voyons s'ils auront le
         courage de soustenir le Sieur de Gourgues, comme ils firent
         Laudonniere, mal pourveu de munitions, & de ce qui luy estoit
         necessaire.

         Doncques le Sieur de Gourgues se faisant conduire par ses
         hommes, & de quelques Sauvages par l'espaisseur des bois, sans
         estre apperceu des Espagnols, fait recognoistre les places, &
         l'estat auquel elles estoient: & le Samedy d'auparavant
         _Quasimodo_[35], au mois d'Avril 1568. attaque furieusement les
         deux forts[36],& se dispose de les avoir par escalade, en quoy
         il trouva grande resistance: & le combat s'eschauffant, ce fut
         alors que parut le courage de nos Franois, qui se jettoient 
         corps perdu parmy les coups, tantost repoussez, puis reprenans
         coeur retournent au combat avec plus de valeur qu'auparavant.
         Bien attaqu, mieux dfendu. La mort ny les blesseures ne les
         fait point paslir, ny ne leur fait perdre le sens, ny la
         vaillance.

[Note 35: Le samedi d'avant la _Quasimodo_ tait le 24 d'avril.]

[Note 36: Outre le grand fort de la Caroline, les Espagnols en avaient
lev deux petits, pour protger l'entre de la rivire de May, comme on
l'apprit de la bouche d'un jeune franais, Pierre Debr, natif du
Havre-de-Grce, qui tait demeur parmi les sauvages. (Reprinse de la
Floride, Tern.-Compans, p. 332.) Ces deux petits forts furent emports
du premier coup le mme jour 24 avril. De Gourgues laissa reposer ses
soldats le dimanche et le lundi, et commena par assurer cette premire
victoire avant d'entreprendre l'attaque du grand fort.]

         Nostre gnreux Chevalier de Gourgues le coutelas  la main,
         leur enflamme le courage, & comme un lion hardy  la teste des
         tiens gaigne le dessus du rampart, repousse les Espagnols, se
         fait voye parmy eux. Ses soldats se suivent, & combattent
         vaillamment, entrent de force dans les deux forts, tuent
30/686   tout ce qu'ils rencontrent: de sorte que le reste de ceux qui y
         moururent & s'enfuirent, demeurrent prisonniers des Franois;
         & ceux qui pensoient se sauver dans les bois, furent taillez en
         pices par les Sauvages, qui les traitterent comme ils avoient
         fait les nostres. Deux jours aprs le sieur de Gourgues se rend
         maistre du grand fort, que les ennemis avoient abandonn, aprs
         quelque resistance, desquels partie furent tuez, les autres
         prisonniers.

         Ainsi demeurant victorieux, & estant venu  bout d'une si
         glorieuse entreprise, se ressouvenant de l'injure que les
         Espagnols avoient faite aux Franois, en fit pendre
         quelques-uns, avec des escriteaux sur le dos, portans ces mots:
         _Je n'ay pas fait pendre ceux-cy comme Espagnols, mais comme
         pirates bandoliers & escumeurs de mer_[37] Aprs ceste
         excution, il fit dmolir & ruiner les forts(38), puis
         s'embarque pour revenir en France, laissant au coeur des
         Sauvages un regret immortel de se voir privez d'un si magnanime
31/687   Capitaine. Son partement fut le 30 de May[39] 1568 & arriva 
         la Rochelle le 6 de Juin, & de l  Bourdeaus, o il fut receu
         aussi honorablement, & avec autant de joye, que jamais
         Capitaine auroit est.

[Note 37: Ils sont branchez aux mesmes arbres o ils avoient penduz les
Franois, & au lieu d'un escriteau que Pierre Malendez y avoit faict
mettre contenant ces mots en langage Espaignol: _Je ne faicts cecy comme
 Franois mais comme  Luthriens_, le cappitaine Gourgue faict graver
en une table de sapin avec ung fer chault: Je ne faicts cecy comme 
Espaignols, n'y comme  Marannes; mais comme  traistres, volleurs &
meurtriers. (Manuscrit de Gourgues.) On sait que Maran ou Marane tait
un terme de mpris que les Espagnols donnaient aux Maures, et, par
suite,  tous les malfaiteurs.]

[Note 38: De Gourgues eut l'adresse d'intresser les sauvages  la ruine
de ces forts. Affin, dit le manuscrit dj cit, que les sauvaiges ne
trouvassent mauvais que les fortz fussent ruynez, ains qu'en estant bien
aises ils les ruynassent eulx-mesmes, il assemble les Rois, & leur aiant
remonstr du commencement comment il leur avoit tenu promesse, & les
avoit vengez de ceulx qui les avoient tirannisez si cruellement, il vint
tomber puis aprs sur le propos de ruyner les forts, employant tout ce
qui pouvoit servir  leur persuader que tout ce qu'il en vouloit faire
estoit pour leur proffit & en haine de tant de meschancetez & cruaultez
que les Espaignols y avoient commises. A quoy ils presterent si
volontiers l'oreille, que le Cappitaine Gourgue n'eut pas plustost
achev de parler, qu'ils s'en coururent droict au fort, crians &
appellans leurs subjects aprs eulx, o ils feirent telle diligence
qu'en moing d'ung jour ils ne laisserent pierre sur pierre.]

[Note 39: Le troisime jour de May (ung lundi), le rendez-vous fut
donn comme l'on a accoustum de faire sur mer, & les anchres leves
firent voilles, & eurent le vent si propre qu'en dix-sept jours ils
firent unze cens lieues de mer, & depuis continuantz leur navigation
arrivrent  la Rochelle le lundy sixime jour de juing... (Reprinse de
la Floride.)]

         Mais il n'est si tost arriv en France, que l'Empereur envoya
         au Roy demander justice de ses subjects, que le Sieur de
         Gourgues avoit fait pendre en l'Inde Occidentale: dequoy sa
         Majest fut tellement irrite, qu'elle menaoit ledit Sieur de
         Gourgues de luy faire trencher la teste, & fut contraint de
         s'absenter pour quelque temps, pendant lequel la colre du Roy
         se passa: & ainsi ce gnreux Chevalier repara l'honneur de la
         nation Franoise, que les Espagnols avoient offense: ce
         qu'autrement eust est un regret  jamais pour la France, s'il
         n'eust veng l'affront receu de la nation Espagnolle.
         Entreprise genereuse d'un Gentil-homme, qui l'excuta  ses
         propres cousts & despens, seulement pour l'honneur, sans autre
         esperance: ce qui luy a russi glorieusement, & ceste gloire
         est plus  priser que tous les tresors du monde [40].

[Note 40: Il est fcheux cependant pour sa gloire, remarque
M. Ferland, que de Gourgues ait imit la conduite des Espagnols, en
livrant ses prisonniers  la mort; ces tristes reprsailles ne sauraient
tre approuves par la justice, puisque souvent elles tombent sur des
innocents, plutt que sur les coupables. (Cours d'Hist. du Canada, I,
57.)]

         On a remarqu aux voyages de Ribaus & de Laudonniere de grands
         dfauts & manquemens. Ribaus fut blasm au sien, pour n'avoir
         port des vivres que pour dix mois, sans donner ordre de faire
         dfricher les terres, & les rendre aptes au labourage, pour
         remdier aux disettes qui peuvent survenir, & aux prils que
         courent les vaisseaux sur mer, ou bien pour le retardement de
32/688   leur arrive en saison convenable, pour soulager les
         necessitez, qui en fin reduisent les entrepreneurs  de grandes
         extremitez, jusques  estre homicides les uns des autres, pour
         se nourrir de chair humaine, comme ils firent en ce voyage, qui
         causerent de grandes mutineries des soldats contre leur chef, &
         ainsi le dsordre & la desobeissance rgnant parmy eux, en fin
         ils furent contraints (quoy qu'avec un regret incroyable, &
         aprs une perte notable  d'hommes & de biens) d'abandonner les
         terres & possessions qu'ils avoient acquises en ce pays; & tout
         cela, faute d'avoir pris leurs mesures avec jugement & raison.

         L'experience fait voir qu'en tels voyages & embarquemens les
         Roys & les Princes, & les gens de leur conseil qui les ont
         entrepris, avoient trop peu de cognoissance s excutions de
         leurs desseins. Que s'il y en a eu d'experimentez en ces
         choses, ils ont est en petit nombre, pource que la plus-part
         ont tent telles entreprises sur les vains rapports de quelques
         cajoleurs, qui faisoient les entendus en telles affaires, dont
         ils estoient tres-ignorans, seulement pour se rendre
         considerables: car pour les commencer, & terminer avec honneur
         & utilit, faut consommer de longues annes aux voyages de mer,
         & avoir l'exprience de telles descouvertes[41].

[Note 41: Dans la plupart des exemplaires de l'dition originale, ce
passage se termine l. Mais quelques-uns renferment la phrase censure
qui obligea l'auteur de rimprimer les feuilles DII et DIII, et qui
finissait ainsi; ... de telles descouvertes; ce que n'ont pas les
grands hommes d'estat, qui savent mieux manier & conduire le
gouvernement & l'administration d'un Royaume, que celle de la
navigation, des expditions d'outre-mer, & des pays loingtains, pour ne
l'avoir jamais practiqu. (H. Stevens, _Historical Nuggets_, I, 131.)]

         La plus grande faute que fit Laudonniere, qui y alloit 
33/689   dessein d'y hyverner, fut de n'estre fourny que de peu de
         vivres, au lieu qu'il se devoit gouverner sur l'exemple de
         l'hyvernement du Capitaine Albert  Charles-fort, que Ribaus
         laissa si mal pourveu de toutes choses; & ces manquemens
         arrivent ordinairement en telles entreprises, pour s'imaginer
         que les terres de ces pays l rapportent sans y semer; joint 
         cela, qu'on entreprend mal  propos tels voyages sans practique
         ny exprience. Il y a bien de la diffrence  bastir de tels
         desseins en des discours de table, parler par imagination de la
         scituation des lieux, de la forme de vivre des peuples qui les
         habitent, des profits & utilitez qui s'en retirent; envoyer des
         hommes au del des mers en des pays loingtains, traverser des
         costes & des isles incognues, & se former ainsi telles chimres
         en l'esprit, faisans des voyages & des navigations idales &
         imaginaires; ce n'est pas l le chemin de sortir  l'honneur de
         l'excution des descouvertes: il faut auparavant meurement
         considerer les choses qui se presentent en telles affaires,
         communiquer avec ceux qui s'en sont acquis de grandes
         cognoissance, qui savent les difficultez & les prils qui s'y
         rencontrent, sans s'embarquer ainsi inconsiderment sur de
         simples rapports & discours. Car il sert de peu de discourir
         des terres lointaines, & les aller habiter, sans les avoir
         premirement descouvertes, & y avoir demeur du moins un an
         entier, afin d'apprendre la qualit des pays, & la diversit
         des saisons, pour par aprs y jetter les fondemens d'une
         Colonie. Ce que ne font pas la plus-part des entrepreneurs &
         voyageurs, qui se contentent seulement de voir les costes & les
         levations des terres en passant, sans s'y arrester.

34/690   D'autres entreprennent telles navigations sur de simples
         relations, faites  des personnes, qui, quoy que bien entendues
         dans les affaires du monde, & ayent de grandes & longues
         expriences, neantmoins estans ignorans en celles-cy, croyent
         que toutes choses se doivent gouverner selon les levations des
         lieux o ils sont, & c'est en quoy ils se trouvent grandement
         trompez: car il y a des changemens si estranges en la nature,
         que ce que nous en voyons nous fait croire ce qui en est. Les
         raisons de cela sont fort diverses & en grand nombre, qui est
         cause que j les passeray souz silence. J'ay dit cecy en
         passant, afin que ceux qui viendront aprs nous, & qui
         bastiront de nouveaux desseins, s'en servent, & les
         considerent: de sorte que lors qu'ils s'y embarqueront, la
         ruine & la perte d'autruy leur serve d'exemple, &
         d'apprentissage.

         Le troisiesme dfaut, & le plus prejudiciable, est en ce que
         fit Ribaus, de n'avoir fait descharger les vivres & munitions
         qu'il avoit apportez pour Laudonniere & ses compagnons, avant
         que s'exposer au risque de perdre tout, comme il fit (quoy
         qu'il n'y allast pas pour combatre l'ennemy) mais demeurer
         tousjours sur la defensive, aider avec ses hommes 
         Laudonniere, se fortifier, & attendre de pied ferme ceux qui le
         viendroient assaillir: pouvant bien juger que puis que son
         dessein estoit de prendre le Fort, qu'il devoit estre plus fort
         que ceux qui le gardoient, sans s'exposer inconsiderment au
         pril &  la fortune & eust mieux fait de recognoistre les
         forces de l'ennemy avant qu'il l'allast attaquer, & qu'il ne
35/691   fust asseur de la victoire. Mais au contraire ayant mespris
         les conseils de Laudonniere, qui estoit plus expriment que
         luy en la cognoissance des lieux, il luy en prit trs-mal.

         Davantage, en telles entreprises les vaisseaux qui portent les
         vivres & les munitions de guerre pour une Colonie, doivent
         tousjours faire leur routte le plus droit qu'il est possible,
         sans se dtourner pour donner la chasse  quelque autre
         vaisseau, d'autant que s'il se faut battre, & qu'ils viennent 
         se perdre, ce mal-heur ne leur sera pas seulement particulier,
         mais ils mettent la Colonie en danger d'estre perdue, & les
         hommes contraints d'abandonner toutes choses, se voyans rduits
          souffrir une mort miserable, cause par la faim, qui les
         assailliroit faute de vivres, pour ne s'estre pourveus & munis
         du moins pour deux ans, en attendant que la terre soit
         dfriche, pour nourrir ceux qui sont dans le pays. Fautes
         trs-grandes, qui sont semblables  celles qu'ont faites ces
         nouveaux entrepreneurs, qui n'ont fait dfricher aucunes
         terres, ny trouv moyen de le faire depuis vingt-deux ans[42]
         que le pays est-habit, n'ayans eu autre pense qu' tirer
         profit des pelleteries: & un jour arrivera qu'ils perdront tout
         ce que nous y possedons. Ce qui est ais  juger si le Roy n'y
         fait ordonner un bon rglement.

[Note 42: Ce passage est une nouvelle preuve que l'dition de 1632 a t
commence peu de temps aprs la prise de Qubec; car, au printemps de
1630, il y avait juste vingt-deux ans que notre auteur tait parti de la
vieille France, pour venir fonder, dans la nouvelle, cette petite
habitation de Qubec, que l'avarice des socits marchandes tint jusqu'
cette poque dans un tat de faiblesse qui lui fait dire ici: Un jour
arrivera qu'ils perdront tout ce que nous y possedons... si le Roy n'y
fait ordonner un bon rglement.]

         Ce sont les plus grands dfauts qui se peuvent remarquer s
         premiers voyages, & les suivans n'ont est gueres plus heureux.

36/692

         _Voyage, que fit faire le Sieur de Roberval. Envoye Alphonse
         Sainctongeois vers Labrador. Son partement: son arrive.
         Retourne  cause des glaces. Voyages des estrangers au Nort,
         pour aller aux Indes Occidentales. Voyage du Marquis de la
         Roche sans fruict. Sa mort. Dfaut remarquable en son
         entreprise._

                                CHAPITRE V.

         L'An 1541[43] le Sieur de Roberval ayant renouvell cette
         saincte entreprise, envoya Alphonse Sainctongeois (homme des
         plus entendus au faict de la navigation qui fust en France de
         son temps) qui voulut par ses descouvertes voir & rencontrer
         plus au Nort un passage vers Labrador. Il fit quiper deux[44]
         bons vaisseaux de ce qui luy estoit necessaire pour ceste
         descouverte, & partit audit an 1541.[45] Et aprs avoir navig
         le long des costes du Nort, & terres de Labrador, pour trouver
         un passage qui peust faciliter le commerce avec les Orientaux,
         par un chemin plus court que celuy que l'on fait par le Cap de
         bonne esperance, & destroit de Magellan, les obstacles
         fortunez, & le risque qu'il courut  cause des glaces, le fit
         retourner sur ses brises, & n'eut pas plus dequoy se glorifier
         que Cartier.

[Note 43: Cinq des vaisseaux qui faisaient partie de l'expdition de M.
de Roberval, partirent en effet de Saint-Malo le 23 mai 1541, sous les
ordres de Jacques Cartier; mais il ne put partir lui-mme qu'au
printemps suivant, le 16 avril 1542, avec trois autres vaisseaux; et
Jean Alphonse, son premier pilote, tait avec lui. (Hakluyt, III, 232,
237, 240.)]

[Note 44: Trois. (Relation de Roberval.)]

[Note 45: 1542.]

37/693   Ceste seconde entreprise n'estoit que pour decouvrir un
         passage[46], mais l'austre estoit pour le profond des terres, &
         y habiter, s'il se pouvoit; & ainsi ces deux voyages n'ont pas
         russi. Pour le passage, je n'allegueray point le discours au
         long des nations estrangeres qui ont tent fortune de trouver
         passage par le Nort, pour aller aux Indes Orientales, comme s
         annes 1576, 77 & 78. Messire Martin Forbichet[47] fit trois
         voyages: sept ans aprs Hunfoy Gilbert y fut avec 5 vaisseaux,
         qui se perdit sur l'isle de Sable, o il demeura deux ans[48].
         Aprs Jean Davis Anglois fit trois voyages, pntra souz le 72e
         degr, passa par un destroit appell aujourd'huy de son nom. Un
         autre appell le Capitaine Georges [49], en l'an 1590. fit ce
         voyage, & fut contraint  cause des glaces de s'en retourner
         sans effect: & quelques autres qui l'ont entrepris, ont eu
         pareille fortune.

[Note 46: Tel tait, sans aucun doute, le but auquel aspirait le pilote
saintongeois; mais M. de Roberval avait bien certainement dessein de
fonder une colonie, comme le prouve abondamment la relation de son
voyage.]

[Note 47: Frobisher. La relation de ses trois voyages se trouve dans
Hakluyt, vol. III.]

[Note 48: Sir Humphrey Gilbert prit en ce voyage, l'anne mme de son
dpart. (Hakl. III.)]

[Note 49: D'aprs Bergeron, le capitaine George Weymouth fit un voyage
pour chercher le passage du nord-ouest, mais en l'anne 1602. (Trait
de la Navigation, ch, X.)]

         Quant aux Espagnols & Portugais, ils y ont perdu leur temps.
         Les Hollandois n'en ont pas eu plus certaine cognoissance par
         la nouvelle Zambie du cost de l'Est, pour trouver ce passage,
         que les autres ont perdu tant de temps pour le chercher par
         l'Occident, au dessus des terres dites Labrador.

         Tout cecy n'est que pour faire cognoistre que si ce passage
         tant desir se fust trouv, combien cela eust apport d'honneur
38/694    celuy qui l'eust rencontr, & de biens  l'Estat ou Royaume
         qui l'eust possed. Puis donc que nous seuls avons jug ceste
         entreprise d'un tel prix, elle n'est pas moins  mpriser en ce
         temps cy, & ce qui ne s'est peu faire par un lieu, se peut
         recouvrer par un autre avec le temps, pourveu que sa Majest
         vueille assister les entrepreneurs d'un si louable dessein. Je
         laisseray ce discours, pour retourner  nos nouveaux conquerans
         au pays de la nouvelle France.

         Le Sieur Marquis de la Roche de Bretagne, pouss d'une saincte
         envie d'arborer l'estendart de Jesus Christ, & y planter les
         armes de son Roy, en l'an 1598[50] prit commission du Roy Henry
         le Grand (d'heureuse mmoire) qui avoit de l'amour pour ce
         dessein, fit quiper quelques vaisseaux, avec nombre d'hommes,
         & un grand attirail de choses necessaires  un tel voyage: mais
         comme ledit Sieur Marquis de la Roche n'avoit aucune
         cognoissance des lieux, que par un pilote de navire appelle
         Chdotel, du pays de Normandie, il mit les gens dudit Sieur
         Marquis sur l'isle de Sable, distante de la terre du Cap Breton
         de 25 lieues au Sud, o cependant les hommes qui resterent en
         ce lieu avec fort peu de commoditez, furent sept ans abandonnez
         sans secours que de Dieu, & furent contraints de se tenir comme
         les renards dans la terre, pour n'y avoir ny bois, ny pierre en
         ceste isle propre  bastir, que le dbris & fracas des
         vaisseaux qui viennent  la coste de ladite isle; & vescurent
         seulement de la chair des boeufs & vaches, qu'ils y trouverent
39/695   en quantit, s'y estans sauvez par la perte d'un vaisseau
         Espagnol qui s'estoit perdu voulant aller habiter l'isle du Cap
         Breton; & se vestirent de peaux de loups marins, ayans us
         leurs habits, & conserverent les huiles pour leur usage, avec
         la pescherie de poisson, qui est abondante autour de ladite
         isle; jusques  ce que la Cour de Parlement de Rouen par arrest
         condamna ledit Chdotel d'aller repasser ces pauvres
         miserables,  la charge qu'il auroit la moiti des commoditez
         de ce qu'ils auroient peu pratiquer pendant leur sejour en
         cette isle, comme cuirs de boeufs, peaux de loups marins,
         huile, renards noirs, ce qui fut excut: & revenans en France
         au bout de sept ans, partie vint trouver sa Majest  Paris,
         qui commanda au Duc de Suilly de leur donner quelques
         commoditez, comme il fit, jusques  la somme de 50 escus, pour
         les encourager de s'en retourner[51].

[Note 50: Le marquis de la Roche avait dj obtenu une premire
commission en 1578. (Voir Voyage 1613, p. 4, note 1.)]

[Note 51: Lescarbot rapporte la chose un peu diffremment. Cependant
ses gens demeurent cinq ans dgrads en ladite isle, se mutinent, &
coupent la gorge l'un  l'autre, tant que le nombre se racourcit de jour
en jour. Pendant lesdits cinq ans ils ont l vcu de pcherie, & des
chairs des animaux... dont ils en avoient apprivoisez quelques uns qui
leur fournissaient de laictage, & autres petites commoditez. Ledit
Marquis tant dlivr fit rcit au Roy  Rouen de ce qui lui toit
survenu. Le Roy commanda  Chef-d'hotel Pilote d'aller recueillir ces
pauvres hommes quand il iroit aux Terres-neuves. Ce qu'il fit, & en
trouva douze de reste, auxquels il ne dit point le commandement qu'il
avoit du Roy, afin d'attraper bon nombre de cuirs, & peaux de Loups
marins dont ils avoient fait rserve durant lesdites cinq annes.
Somme, revenus en France ilz se presentent  sa Majest vtus ddites
peaux de Loups-marins. Le Roy leur fit bailler quelque argent, & se
retirrent. Mais il y eut procs entre eux, & ledit Pilote, pour les
cuirs & pelleteries qu'il avoit extorques d'eux, dont par aprs ilz
composerent amiablement. (Hist. de la Nouv. France, liv. III, ch.
XXXII.--Voir Biographie Gnrale des hommes illustres de la Bretagne,
par Pol de Courcy, Cours d'Hist. du Canada, par M. Ferland, I, 60,
6l.)]

         Cependant le Marquis de la Roche estant  poursuivre en Cour
         les choses que sa Majest luy avoit promises pour son dessein,
         elles luy furent dnies par la sollicitation de certaines
         personnes qui n'avoient desir que le vray culte de Dieu
40/696   s'accreust, ny d'y voir florir la Religion Catholique,
         Apostolique & Romaine. Ce qui luy causa un tel desplaisir, que
         pour cela, & autre chose, il se trouva assailly d'une forte
         maladie, qui l'emporta, aprs avoir consomm son bien & son
         travail, sans en ressentir aucun fruict.

         En ce sien dessein se remarquent deux dfauts; l'un, en ce que
         ledit Marquis n'avoit fait descouvrir & recognoistre le lieu
         par quelque homme entendu en telle affaire, & o il devoit
         aller habiter, premier que s'obliger  une despense excessive.
         L'autre, que les envieux qui estoient en ce temps prs du Roy
         en son Conseil, empescherent l'effect & la bonne volont
         qu'avoit sa Majest de luy faire du bien. Voila comme les Roys
         sont souvent deceus par ceux en qui ils ont quelque confiance.
         Les histoires du temps pass le font assez cognoistre, &
         ceste-cy nous en peut fournir d'eschantillon. Voicy un
         quatriesme voyage rompu, venons au cinquiesme.



         _Voyage du Sieur de Sainct Chauvin. Son dessein. Remonstrances
         que luy fait du Pont Grav. Le Sieur de Mons voyage avec luy.
         Retour de S. Chauvin & du Pont en France, Second voyage de
         Chauvin: son entreprise._

                               CHAPITRE VI.

         UN an aprs, l'an 1599, le Sieur Chauvin de Normandie,
         Capitaine pour le Roy en la marine, homme trs-expert & entendu
         au faict de la navigation (qui avoit servy sa Majest aux
41/697   guerres passes, quoy qu'il fust de la religion pretendue
         reforme) entreprit ce voyage souz la commission de sadite
         Majest,  la sollicitation du Sieur du Pont Grav, de Sainct
         Malo (fort entendu aux voyages de mer, pour en avoir fait
         plusieurs) accompagnez d'autres vaisseaux jusques  Tadoussac,
         quatre vingts dix lieues  mont la riviere, lieu o ils
         faisoient trafic de pelleterie & de castors, avec les Sauvages
         du pays, qui s'y rendoient tous les printemps: ledit du Pont
         desireux de trouver moyen de rendre ce trafic particulier, va
         en Cour rechercher quelqu'un d'authorit & pouvoir eminent
         auprs du Roy, pour obtenir une commission, portant que le
         trafic de ceste riviere seroit interdit  toutes personnes,
         sans la permission & consentement de celuy qui seroit pourveu
         de ladite commission,  la charge qu'ils habiteroient le pays,
         & y feroient une demeure. Voila un commencement de bien faire,
         sans qu'il en couste rien au Roy, si ce qui est en ladite
         commission s'effectue, ayant dessein d'y mener cinq cents
         hommes, pour s'y fortifier & dfendre le pays. Le Roy qui avoit
         grande confiance en cet entrepreneur, qui neantmoins pretendoit
         n'y faire que la moindre despense qu'il pourroit, pour souz le
         prtexte d'habiter, & excuter tout ce qu'il promettoit,
         vouloit priver tous les sujects du Royaume de ce trafic, &
         retirer luy seul les castors. Et pour donner un esclat  ceste
         affaire, se met en devoir de l'excuter. Les vaisseaux
         s'quipent de choses les plus necessaires qu'il croit estre
         propres  son entreprise. Plusieurs personnes d'arts & de
         mestiers s'acheminent & se rendent au lieu de Hondefleur lieu
42/698   de l'embarquement. Ses vaisseaux hors, il met ledit Pont Grav
         pour son Lieutenant en l'un d'iceux: mais le chef estant de
         contraire religion, ce n'estoit pas le moyen de bien planter la
         foy parmy des peuples qu'on veut rduire, & c'estoit  quoy
         l'on songeoit le moins. Ils navigent jusques au port de
         Tadoussac, lieu de la traitte, & fut ceste affaire assez mal
         conduite pour y faire grand progrs. Ils se dlibrent d'y
         faire une habitation; lieu le plus desagreable & infructueux
         qui soit en ce pays, qui n'estant remply que de pins, sapins,
         bouleaux, montagnes, & rochers presque inaccessibles, & la
         terre trs-mal dispose pour y faire aucun bon labourage, & o
         les froidures sont si excessives, que s'il y a une once de
         froid  40 lieues  mont la riviere, il y en a l une livre:
         aussi combien de fois me suis-je estonn, ayant veu ces lieux
         si effroyables sur le printemps.

         Or comme ledit Sieur Chauvin y vouloit bastir, & y Laisser des
         hommes, & les couvrir contre la rigueur des froidures extrmes,
         ayant sceu du Pont Grav que son opinion n'estoit que l'on y
         deust bastir, remonstra audit Sieur Chauvin plusieurs fois
         qu'il falloit aller  mont ledit fleuve, o le lieu est plus
         commode  habiter, ayant est en un autre voyage jusques aux
         trois rivieres, pour trouver les Sauvages, afin de traiter avec
         eux.

         Le Sieur de Mons fit le mesme voyage pour son plaisir, avec
         ledit Sieur Chauvin, qui estoit de la mesme opinion que Grav,
         qui recognoissant ce lieu estre fort desagreable, eust bien
         voulu voir plus  mont ledit fleuve[52]. Mais quoy que c'en
43/699   soit, ou le temps ne le permettant pour lors, ou autres
         considerations qui estoient en l'esprit de l'entrepreneur, fut
         cause qu'il employa quelques ouvriers  difier une maison de
         plaisance, de quatre toises de long, sur trois de large, de
         huict pieds de haut, couverte d'ais, & une chemine au milieu,
         en forme d'un corps de garde, entour de clayes, (laquelle
         j'ay veue en ce lieu l) & d'un petit foss fait dans le
         sable[53]. Car en ce pays l o il n'y a point de rochers, ce
         sont tous sables fort mauvais. Il y avoit un petit ruisseau au
         dessous, o ils laisserent 16 hommes fournis de peu de
         commoditez, qu'ils pouvoient retirer dans le mesme logis, o
         ce peu qu'il y avoit estoit  l'abandon des uns & des autres,
         ce qui dura peu. Les voila bien chaudement pour leur hyver. Ce
         qui fut cause que le sieur Chauvin s'en retourna, ne voulant
         voir, ny descouvrir plus avant, comme aussi fit le dit du Pont.

[Note 52: La mauvaise impression que fit ce voyage sur l'esprit de M. de
Monts, explique pourquoi il ne se dcida  faire une habitation sur le
fleuve qu'aprs plusieurs tentatives infructueuses pour s'tablir dans
des climats moins rigoureux.]

[Note 53: Voir la carte des environs de Tadoussac, 1613.]

         Pendant qu'ils sont en France, nos hyvernans consomment en bref
         ce peu qu'ils avoient, & l'hyver survenant, leur fit bien
         cognoistre le changement qu'il y avoit entre la France &
         Tadoussac: c'estoit la cour du Roy Petault, chacun vouloit
         commander; la paresse & faineantise, avec les maladies qui les
         surprirent, ils se trouverent rduits en de grandes necessitez,
         & contraints de s'abandonner aux sauvages, qui charitablement
         les retirrent avec eux, & quittrent leur demeure; les unze
         moururent miserablement, les autres patissans fort attendans le
         retour des vaisseaux.

44/700  Le sieur Chauvin voyant ses gens humer le vent du Saguenay,
        fort dangereux, poursuit ses affaires pour refaire un second
        voyage, qui fut aussi fructueux que le premier. Il en veut faire
        un troisiesme mieux ordonn; mais il n'y demeure long temps sans
        estre saisi de maladie, qui l'envoya en l'autre monde.

         Ce qui fut  blasmer en ceste entreprise, est d'avoir donn une
         commission  un homme de contraire religion, pour pulluler la
         foy Catholique, Apostolique, & Romaine, que les hrtiques ont
         tant en horreur, & abhomination. Voila les dfauts que j'avois
          dire sur ceste entreprise.



         _Quatriesme entreprise en la Nouvelle France par le Commandeur
         de Chaste. Le Sieur de Pont Grav esleu pour le voyage de
         Tadoussac. L'Autheur se met en voyage. Leur arrive au Grand
         sault Sainct Louys. Sa difficult  le passer. Leur retraite.
         Mort dudit Commandeur, qui rompt le 6e voyage._

                               CHAPITRE VII.

         LA quatrime entreprise fut celle du Sieur Commandeur de
         Chaste, gouverneur de Dieppe, qui estoit homme trs-honorable,
         bon Catholique, grand serviteur du Roy, qui avoit dignement &
         fidlement servy sa Majest en plusieurs occasions signales.
         Et bien qu'il eust la teste charge d'autant de cheveux gris
         que d'annes, vouloit encore laisser  la posterit par ceste
         louable entreprise une remarque trs charitable en ce dessein,
45/701   & mesmes s'y porter en personne, pour consommer le reste de ses
         ans au service de Dieu & de son Roy, en y faisant une demeure
         arreste, pour y vivre & mourir glorieusement, comme il
         esperoit, si Dieu ne l'eust retir de ce monde plustost qu'il
         ne pensoit, & se pouvoit-on bien asseurer que souz sa conduite
         l'heresie ne se fust jamais plante aux Indes: car il avoit de
         tres-chrestiens desseins, dont je pourrois rendre de bons
         tesmoignages, pour m'avoir fait l'honneur de m'en communiquer
         quelque chose.

         Donc aprs la mort dudit sieur Chauvin, il obtint nouvelle
         commission de sa Majest. Et d'autant que la despense estoit
         fort grande, il fit une societ avec plusieurs Gentils hommes,
         & principaux marchands de Rouen, & d'autres lieux, sur
         certaines conditions. Ce qu'estant fait, ils font quiper
         vaisseaux tant pour l'excution de ceste entreprise, que pour
         descouvrir & peupler le pays. Ledit Pont-Grav avec commission
         de sa Majest (comme personne qui avoit desja fait le voyage, &
         recognu les defauts du pass) fut leu pour aller  Tadoussac,
         & promet d'aller jusques au Sault Sainct Louys, le descouvrir,
         & passer outre, pour en faire son rapport  son retour, &
         donner ordre  un second embarquement; & ledit Sieur Commandeur
         quitter son gouvernement, avec la permission de sa Majest, qui
         l'aimoit uniquement, s'en aller au pays de la nouvelle France.

         Sur ces entre-faites, je me trouvay en Cour, venu fraischement
         des Indes Occidentales, o j'avois est prs de deux ans &
46/402   demy[54], aprs que les Espagnols furent partis de Blavet[55],
         & la paix faite en France, o pendant les guerres j'avois servy
         sadite Majest souz Messeigneurs le Mareschal d'Aumont, de
         Sainct Luc, & Mareschal de Brissac. Allant voir de fois  autre
         ledit Sieur Commandeur de Chaste, jugeant que je luy pouvois
         servir en son dessein, il me fit ceste faveur, comme j'ay dit,
         de m'en communiquer quelque chose, & me demanda si j'aurois
         agrable de faire le voyage, pour voir ce pays, & ce que les
         entrepreneurs y feroient. Je luy dis que j'estois son
         serviteur: que pour me licencier de moy-mesme  entreprendre ce
         voyage, je ne le pouvois faire sans le Commandement de sadite
         Majest,  laquelle j'estois oblig tant de naissance, que
         d'une pension de laquelle elle m'honoroit, pour avoir moyen de
         m'entretenir prs d'elle, & que s'il luy en plaisoit parler, &
         me le commander, que je l'aurois tres-agreable. Ce qu'il me
         promit, & fit, & receut commandement de sa Majest pour faire
         ce voyage, & luy en faire fidel rapport: & pour cet effect
         Monsieur de Gesvre Secrtaire de ses commandemens, m'expdia,
         avec lettre addressante audit Pont-Grav, pour me recevoir en
         son vaisseau, & me faire voir & recognoistre tout ce qui se
         pourroit en ces lieux, en m'assistant de ce qui luy seroit
         possible en ceste entreprise.

[Note 54: Champlain avait t deux ans et deux mois  ce voyage des
Indes Occidentales. Parti du Blavet au commencement d'aot 1598, avec
son oncle le capitaine Provenal, il se rendit en Espagne, o on lui
confia le commandement d'un des vaisseaux de la flotte des Indes, qui
partit au commencement de janvier 1599. Il fut de retour au
commencement de 1601.]

[Note 55: Aujourd'hui Port-Louis, dpartement du Morbihan.]

         Me voila expdi, je pars de Paris, & m'embarque dans le
         vaisseau dudit du Pont l'an 1603. nous faisons heureux voyage
47/703   jusques  Tadoussac, avec de moyennes barques de 12  15
         tonneaux, & fusmes jusques  une lieue  mont le Grand-sault
         Sainct Louis. Le Pont Grav & moy nous nous mettons dans un
         petit bateau fort lger, avec cinq matelots, pour n'en pouvoir
         faire naviger de plus grand,  cause des difficultez. Ayant
         fait une lieue avec beaucoup de peine dans une forme de lac,
         pour le peu d'eau que nous y trouvasmes, & estans parvenus au
         pied dudit Sault, qui se descharge en ce lac, nous jugeasmes
         impossible de le passer avec nostre esquif, pour estre si
         furieux, & entre-mesl de rochers, que nous nous trouvasmes
         contraints de faire presque une lieue par terre, pour voir le
         dessus de ce Sault, n'en pouvans voir d'avantage, & tout ce que
         nous peusmes faire fut de remarquer les difficultez, tout le
         pais, & le long de ladite riviere, avec le rapport des Sauvages
         de ce qui estoit dedans les terres, des peuples, des lieux, &
         origines des principales rivieres, & notamment du grand fleuve
         S. Laurent.

         Je fis ds lors un petit discours, avec la carte[56] exacte de
         tout ce que j'avois veu & recognu, & ainsi nous nous en
         retournasmes  Tadoussac, sans faire que fort peu de progrs:
         auquel lieu estoient nos vaisseaux qui faisoient la traitte
         avec les Sauvages, ce qu'estant fait, nous nous embarquasmes,
         mettant les voiles au vent, jusques  ce que nous fussions
         arrivez  Honnefleur, o sceusmes les nouvelles de la mort du
         Sieur Commandeur de Chaste[57], qui m'affligea fort,
48/704   recognoissant que mal-aisment un autre pourroit entreprendre
         ceste entreprise, qu'il ne fust travers, si ce n'estoit un
         Seigneur de qui l'authorit fust capable de repousser l'envie.

[Note 56: Cette carte ne se trouve pas mme dans l'exemplaire du Voyage
 de 1603 que possde la Bibliothque Impriale.]

[Note 57: Il tait mort le 13 mai de cette anne 1603 (Asseline, _ms_ de
Dieppe). Son tombeau est dans l'glise de Saint-Rmi  Dieppe.]

         Je n'arrest gueres en ce lieu de Honnefleur, que j'allay
         trouver sa Majest,  laquelle je fis voir la carte dudit pays,
         avec le discours fort particulier que je luy en fis, qu'elle
         eut fort agrable, promettant de ne laisser ce dessein, mais de
         le faire poursuivre & favoriser. Voila le cinquiesme voyage
         rompu par la mort dudit Sieur commandeur.

         En ceste entreprise je n'ay remarqu aucun defaut pour avoir
         est bien commenc: mais je say qu'aussi tost plusieurs
         marchands de France qui avoient interest en ce ngoce,
         commenoient  faire des plaintes de ce qu'on leur interdisoit
         le trafic des pelleteries, pour le donner  un seul.



         _Voyage du Sieur de Mons. Veut poursuivre le dessein du feu
         Commandeur de Chastes. Obtient commission du Roy pour aller
         descouvrir plus avant vers Midy. S'associe avec les marchands
         de Rouen & de la Rochelle, L'Autheur voyage avec luy. Arrivent
         au Cap de Hve. Descouvrent plusieurs ports & rivieres. Le
         Sieur de Poitrincourt va avec le Sieur de Mons. Plaintes dudit
         Sieur de Mons. Sa commission revoque._

                                CHAPITRE VIII.

         Aprs la mort du Sieur Commandeur de Chaste, le Sieur de
         Mons[58], de Sainctonge, de la religion prtendue reforme,
49/705   Gentil-homme ordinaire de la chambre du Roy, & Gouverneur de
         Pons, qui avoit rendu de bons services  sa Majest durant
         toutes les guerres passes, en qui elle avoit une grande
         confiance, pour sa fidlit comme il a tousjours fait paroistre
         jusques  sa mort, port d'un zle & affection d'aller peupler
         & habiter le pays de la nouvelle France, & y exposer sa vie &
         son bien, voulut marcher sur les brises du feu sieur
         Commandeur audit pays, o il avoit est, comme dit est, avec le
         sieur Chauvin, pour le recognoistre, bien que ce peu qu'il
         avoit veu, luy avoit fait perdre la volont d'aller dans le
         grand fleuve Sainct Laurent, n'ayant veu en ce voyage qu'un
         fascheux pays, luy qui desiroit aller plus au Midy, pour jouir
         d'un air plus doux & agrable. Et ne s'arrestant aux relations
         que l'on luy en avoit faites, vouloit chercher un lieu duquel
         il ne savoit l'assiette ny la temprature que par
         l'imagination & la raison, qui trouve que plus vers le Midy il
         y fait plus chaud. Estant en volont d'excuter ceste genereuse
         entreprise, il obtient commission du Roy l'an 1623,[59] pour
         peupler & habiter le pays,  condition d'y planter la foy
         Catholique, Apostolique & Romaine, permettant de laisser vivre
         chacun selon sa religion. Cela estant, il continue sa societ
         avec les marchands de Rouen, de la Rochelle, & autres lieux, 
         qui la traitte de pelleterie estoit accorde par ladite
         commission privativement  tous les subjects de sa Majest.
         Toutes choses ordonnes, ledit Sieur de Mons fait son
         embarquement au Havre de Grce, s'embarque faisant quiper
50/706   plusieurs vaisseaux tant pour ledit trafic de pelleterie de
         Tadoussac, que des costes de la nouvelle France. Il assembla
         nombre de Gentils-hommes, & de toutes sortes d'artisans,
         soldats & autres, tant d'une que d'autre religion, Prestres &
         Ministres.

[Note 58: Pierre du Gast, ou du Gua, sieur de Monts.]

[Note 59: Cette commission est du 8 novembre 1603. (Lescarbot, Hist. de
la Nouv. France, liv, IV, c. I.)]

         Ledit Sieur de Mons me demanda si j'aurois agrable de faire ce
         voyage avec luy. Le desir que j'avois eu au dernier s'estoit
         accreu en moy, qui me fit luy accorder, avec la licence que
         m'en donneroit sa Majest, qui me le permit, pour tousjours en
         voyant & descouvrant, luy en faire fidel rapport. Estans tous 
         Dieppe, on s'embarque, un vaisseau va  Tadoussac, ledit du
         Pont avec la commission dudit sieur de Mons  Canseau, & le
         long de la coste vers l'isle du Cap Breton, voir ceux qui
         contreviendroient aux dfenses de sa Majest. Le Sieur de Mons
         prend sa routte plus  val vers les costes de l'Acadie[60], &
         le temps nous fut si favorable, que nous ne fusmes qu'un mois 
         parvenir jusques au Cap de la Hve, o estans, nous passasmes
         plus outre cherchans lieu pour y habiter, ne trouvans celuy-cy
         agrable. Le Sieur de Mons me commit  la recherche de quelque
         lieu qui fut propre: ce que je fis avec quelque pilote que je
         menay avec moy, o descouvrismes plusieurs ports & rivieres,
         jusques  ce que ledit Sieur de Mons s'arresta en une isle,
         qu'il jugea d'assiette forte, & le terroir d'alentour trs-bon,
         la temprature douce, sur la hauteur de 45.5[61] de latitude,
         comme[62] Saincte Croix.

[Note 60: D'aprs l'dition de 1613 et Lescarbot, M. de Monts ne serait
parti qu'avec deux vaisseaux: celui du capitaine Morel, et celui du
capitaine Timothe; ici cependant l'auteur en mentionne videmment
trois, qui ont une mission tout  fait distincte. (Voir 1613, p. 6, 7;
Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, liv. IV, c. II.)]

[Note 61: L'le de Sainte-Croix n'est que quelques minutes au-del du
quarante-cinquime degr.]

[Note 62: Lisez _nomme_.]

51/707   Il y fait venir ses vaisseaux, employ chacun selon sa
         condition, & mestier, tant pour les descharger, que pour se
         loger promptement. Ses vaisseaux deschargez, il les renvoye au
         plustost, & le sieur de Poitrincourt (qui estoit venu avec
         ledit sieur de Mons pour voir le pays, afin de l'habiter, &
         avoir quelque lieu de luy, en vertu de sa commission) s'en
         retourna.

         Mais laissons-le aller, en attendant si nous aurons meilleur
         march des froidures, que ceux qui hyvernerent  Tadoussac. Nos
         vaisseaux estans retournez en France, ouirent un nombre infiny
         de plaintes tant des Bretons, Basques, que autres, de l'excez &
         mauvais traittement qu'ils recevoient aux costes, par les
         Capitaines dudit Sieur de Mons, qui les prenoit, & empeschoit
         de faire leur pesche, les privans de l'usage des choses qui
         leur avoient tousjours est libres: de sorte que si le Roy n'y
         apportoit un rglement, toute ceste navigation s'en alloit
         perdre, & ses douanes par ce moyen diminues, leurs femmes &
         enfans pauvres & miserables, & contraints  mendier leurs vies.
         Requestes sont presentes  ce sujet, mais l'envie & les
         crieries ne cessent point; il ne manque en Cour de personnes
         qui promettent que pour une somme de deniers l'on feroit casser
         la commission du Sieur de Mons. Ceste affaire se practique en
         telle faon, que ledit Sieur de Mons ne sceut si bien faire,
         que la volont du Roy ne fust destourne par quelques
         personnages qui estoient en crdit, qui luy avoient promis
         d'entretenir trois cents hommes audit pays. Doncques en peu de
52/708   temps la commission de sa Majest fut revoque, pour le prix de
         certaine somme qu'un certain personnage eut, sans que sadite
         Majest en sceust rien. Cependant, pour recompense de trois ans
         que le Sieur de Mons avoit consommez, avec une despense de plus
         de 100000 livres, en la premire desquelles trois annes il
         souffrit beaucoup, & endura de grandes incommoditez  cause des
         rigueurs du froid, & la longue dure, des neges de trois pieds
         de haut, durant cinq mois, bien que l'on puisse aborder en tout
         temps aux costes o la mer ne gele point, si ce n'est 
         l'entre des rivieres qui charrient des glaces qui vont se
         descharger en la mer. Outre cela, presque la moiti de ses
         hommes moururent de la maladie de la terre, & fut contraint de
         faire revenir le reste de ses gens, avec le Sieur de
         Poitrincourt, qui en ceste anne estoit son Lieutenant: car le
         Pont Grav l'avoit est l'an precedent.

         Voila tous les desseins du Sieur de Mons rompus, lequel
         s'estoit promis d'aller plus au Midy pour faire une habitation
         plus saine & tempre que l'Isle de Saincte Croix, o il avoit
         hyvern, & depuis l'on fut au port Royal, o l'on se trouva un
         peu mieux, pour n'avoir trouv l'hyver si aspre, souz la
         hauteur de 45 degrez de latitude. Pour recompense de ses
         pertes, luy fut ordonn par le Conseil de sa Majest 6000
         livres,  prendre sur les vaisseaux qui iroient trafiquer des
         pelleteries.

         Mais quelle despense luy eust-il fallu faire en tous les ports
         & havres, pour recouvrer ceste somme, s'informer de ceux qui
         auroient traitt, & le dpartement qu'il faudroit, sur plus de
         quatre vingts vaisseaux qui frquentent ces costes? c'estoit
53/709   luy donner la mer  boire, en faisant une despense qui eust
         surmont la recepte, comme il en a bien apparu. Car ledit Sieur
         de Mons n'en a presque rien retir & a est contraint de
         laisser aller cet arrest comme il a peu. Voila comme ces
         affaires furent mesnages au Conseil de sa Majest: Dieu face
         pardon  ceux qu'il a appellez, & amender ceux qui sont vivans.
         H bon Dieu! qu'est-ce que l'on peut plus entreprendre, si tout
         se revoque de la faon, sans juger meurement des affaires,
         premier que d'en venir l? ceux qui ont le moins de
         cognoissance crient le plus fort, & en veulent plus savoir que
         ceux qui en auront une parfaite exprience; & ne parlent que
         par envie, ou pour leur interest particulier, sur de faux
         rapports & apparences, sans s'en informer davantage.

         Il se trouve quelque chose  redire en ceste entreprise, qui
         est, en ce que deux religions contraires ne font jamais un
         grand fruict pour la gloire de Dieu parmy les Infideles, que
         l'on veut convertir. J'ay veu le Ministre & nostre Cur
         s'entre-battre  coups de poing, sur le diffrend de la
         religion. Je ne say pas qui estoit le plus vaillant, & qui
         donnoit le meilleur coup, mais je say trs-bien que le
         Ministre se plaignoit quelquefois au Sieur de Mons d'avoir est
         battu, & vuidoient en ceste faon les poincts de controverse.
         Je vous laisse  penser si cela estoit beau  voir; les
         Sauvages estoient tantost d'un cost tantost de l'autre, & les
         Franois menez selon leur diverse croyance, disoient pis que
         pendre de l'une & de l'autre religion, quoy que le Sieur de
         Mons y apportast la paix le plus qu'il pouvoit. Ces insolences
54/710   estoient vritablement un moyen  l'infidle de le rendre
         encore plus endurcy en son infidlit.

         Or puis que ledit Sieur de Mons n'avoit voulu aller habiter au
         fleuve Sainct Laurent, il devoit envoyer recognoistre un lieu
         propre pour y jetter les fondemens d'une Colonie, qui ne fut
         subjecte  estre delaisse comme celle de Saincte Croix, & Port
         Royal, o personne n'y cognoissoit rien, & devoit faire une
         despense de quatre  cinq mille livres, pour estre asseur du
         lieu, & mesme donner charge d'y passer un hyver, pour
         cognoistre ce climat. Cela estant, il n'y a point de doute que
         le terroir, & la chaleur, correspondans  quelque bonne
         temprature, l'on s'y fust arrest. Et bien que la commission
         dudit sieur de Mons eust est revoque, l'on n'eust pas laiss
         d'habiter le pays en trois ans & demy, comme l'on avoit fait en
         l'Acadie, & eust-on assez dfrich de terre, pour se pouvoir
         passer des commoditez de France. Que si ces choses eussent est
         bien ordonnes, peu  peu l'on s'y fust habitu, & les Anglois
         & Flamens n'auroient jouy des lieux qu'ils ont surpris sur
         nous, qui s'y sont establis  nos despens.

         Il ne sera hors de propos pour contenter le lecteur curieux, &
         principalement les voyageurs de mer, de descrire les
         descouvertes de ces costes, pendant trois ans & demy que je fus
          l'Acadie, tant  l'habitation de Saincte Croix, qu'au Port
         Royal, o j'eus moyen de voir & descouvrir le tout, comme il se
         verra au Livre suivant.


                           Fin du premier Livre.

55/711

         [Illustration]

                                LES VOYAGES
                                DU SIEUR DE
                                 CHAMPLAIN.



                                LIVRE SECOND.



         _Description de la Hve. Du port au Mouton. Du port du Cap
         Negre. Du Cap & Baye de Sable. De l'isle aux Cormorans. Du Cap
         Fourchu. De l'isle Longue. De la Baye Saincte Marie, Du port de
         Saincte Marguerite, & de toutes les choses remarquables qui
         sont le long de la coste d'Acadie._

                              CHAPITRE PREMIER.

         Le Cap de la Hve est un lieu o il y a une Baye, o sont
         plusieurs isles couvertes de sapins, & la grande terre de
         chesnes, ormeaux, & bouleaux. Il est  la coste d'Acadie par
         les 44 degrez, & cinq minutes de latitude, & 16 degrez 15
         minutes de declinaison de la Guide-aymant, distant  l'Est
         nordest du Cap Breton 75 [63] lieues.

[Note 63: L'dition de 1613 porte 85. De la Hve au cap Breton, il y a
un peu plus de quatre-vingts lieues.]

711a     [Illustration-carte]

         A sept lieues de cestuy-cy s'en trouve un autre appelle le Port
56/712   au Mouton, o sont deux petites rivieres par la hauteur de 44
         degrez, & quelques minutes de latitude, dont le terroir est
         fort pierreux, remply de taillis & de bruyres, il y a quantit
         de lapins, & bon nombre de gibbier,  cause des estangs qui y
         sont.

         Allant le long de la coste, se voit aussi un port trs-bon pour
         les vaisseaux, & au fonds une petite riviere, qui entre assez
         avant dans les terres, que je nommay le port du Cap Negr, 
         cause d'un rocher qui de loin en a la semblance, lequel est
         eslev sur l'eau proche d'un cap o nous passasmes le mesme
         jour[64], qui en est  quatre lieues, &  dix du port au
         Mouton. Ce cap est fort dangereux,  raison des rochers qui
         jettent  la mer. Les costes que je veis jusques l sont fort
         basses, couvertes de pareil bois qu'au cap de la Hve, & les
         isles toutes remplies de gibbier. Tirant plus outre, nous
         fusmes passer la nuict  la Baye de Sable, o les vaisseaux
         peuvent mouiller l'anchre, sans aucune crainte de danger.

[Note 64: En abrgeant le texte de 1613, on a oubli de retrancher les
dates, qui, ici, ne veulent rien dire. Ce jour tait le 19 mai 1604.
(Voy. 1613, p, 9.)]

         Le cap de Sable, distant de deux bonnes lieues de la Baye de
         Sable, est aussi fort dangereux, pour certains rochers &
         batteures qui jettent presque une lieue  la mer. De l on va
         en l'isle aux Cormorans qui en est  une lieue, ainsi appelle
          cause du nombre infini qu'il y a de ces oiseaux, & remplismes
         une barrique de leurs oeufs: & de ceste isle faisant l'ouest
         environ six lieues traversant une baye [65] qui fuit au nort
57/713   deux ou trois lieues, l'on rencontre plusieurs isles [66] qui
         jettent deux ou trois lieues  la mer, lesquelles peuvent
         contenir les unes deux, les autres trois lieues, & d'autres
         moins, selon que j'ay peu juger. Elles sont la plus-part fort
         dangereuses  aborder aux grands vaisseaux,  cause des grandes
         mares, & des rochers qui sont,  fleur d'eau. Ces isles sont
         remplies de pins, sapins, bouleaux, & de trembles. Un peu plus
         outre [67], il y en a encores quatre. En l'une y a si grande
         quantit d'oiseaux appellez tangueux, qu'on les peut tuer
         aisment  coups de bton. En une autre y a des loups marins.
         Aux deux autres il y a une telle abondance d'oiseaux de
         diffrentes especes, qu'on ne pourroit se l'imaginer, si l'on
         ne l'avoit veu, comme cormorans, canards de trois sortes,
         oyes, marmettes, outardes, perroquets de mer, beccacines,
         vaultours, & autres oiseaux de proye: mauves, allouetes de mer
         de deux ou trois especes: hrons, goillans, courlieux, pies de
         mer, plongeons, huats, appoils, corbeaux, grues, & autres
         sortes, lesquels y font leurs nids. Je les nommay isles aux
         loups marins. Elles sont par la hauteur de 43 degrez & demy de
         latitude, distantes de la terre ferme, ou cap de Sable, de
         quatre  cinq lieues. De l l'on va  un cap que j'appellay le
         port Fourchu [68], d'autant que sa figure est ainsi, distant
         des isles aux loups marins cinq  six lieues. Ce port est fort
         bon pour les  vaisseaux en son entre, mais au fonds il asseche
         presque tout de basse mer, fors le cours d'une petite riviere,
58/714   toute environne de prairies, qui rendent ce lieu assez
         agrable. La pesche de morues y est bonne auprs du port;
         faisant le nort dix ou douze lieues sans trouver aucun port
         pour les vaisseaux, sinon quantit d'ances, ou playes
         trs-belles, dont les terres semblent estre propres pour
         cultiver. Les bois y sont trs-beaux, mais il y a bien peu de
         pins & de sapins. Ceste coste est fort saine, sans isles,
         rochers, ne bases: de sorte que selon mon jugement les
         vaisseaux y peuvent aller en asseurance. Estans esloignez un
         quart de lieue de la coste, je fus  une isle, qui s'appelle
         l'isle Longue, qui gist nort nordest, & sur surouest,
         laquelle fait passage pour aller dedans la grande baye
         Franoise, ainsi nomme par le sieur de Mons.

[Note 65: La baie Courante, aujourd'hui la baie de Townsend.]

[Note 66: Les les Tousquet.]

[Note 67: C'est--dire, plus loin au large.]

[Note 68: Le cap Fourchu. Dans la Table de sa grande carte, l'auteur
appelle ce port, port du cap Fourchu.]

         Cette isle est de six lieues de long, & a en quelques endroits
         prs d'une lieue de large, & en d'autres un quart seulement.
         Elle est remplie de quantit de bois, comme pins, & bouleaux.
         Toute la coste est borde de rochers fort dangereux, & n'y a
         point de lieu propre pour les vaisseaux, qu'au bout de l'isle
         quelques petites retraites pour des chaloupes, & trois ou
         quatre islets de rochers, o les Sauvages prennent force loups
         marins. Il y court de grandes mares, & principalement au petit
         passage de l'isle, qui est fort dangereux pour les vaisseaux,
         s'ils vouloient se mettre au hazard de le passer.

         Du passage de l'isle Longue faisant le nordest deux lieues[69],
         y a une ance o les vaisseaux peuvent anchrer en seuret,
         laquelle a un quart de lieue ou environ de circuit. Le fonds
         n'est que vase, & la terre qui l'environne est toute borde de
59/715   rochers assez hauts. En ce lieu il y a une mine d'argent
         tres-bonne, selon le rapport d'un Mineur appell maistre
         Simon, qui estoit avec moy[70]. A quelques lieues plus outre
         est aussi une petite riviere, nomme du Boulay, o la mer
         monte demie lieue dans les terres,  l'entre de laquelle il y
         peut librement surgir des navires du port de cent tonneaux. A
         un quart de lieue d'icelle il y a un port bon pour les
         vaisseaux, o nous trouvasmes une mine de fer, que le Mineur
         jugea rendre cinquante pour cent. Tirant trois lieues plus
         outre au nordest, y a une autre mine de fer assez bonne,
         proche de laquelle il y a une riviere environne de belles &
         agrables prairies. Le terroir d'alentour est rouge comme
         sang. Quelques lieues plus avant il y a encores une autre
         riviere qui asseche de basse mer, horsmis son cours qui est
         fort petit, qui va proche du port Royal. Au fonds de ceste
         baye y a un achenal qui asseche aussi de basse mer, autour
         duquel y a nombre de prez, & de bonnes terres pour cultiver,
         toutesfois remplies de quantit de beaux arbres de toutes les
         sortes que j'ay dit cy dessus. Ceste baye peut avoir depuis
         l'isle Longue jusques au fonds environ six lieues. Toute la
         coste des mines[71] est terre assez haute, dcoupe par caps,
         qui paroissent ronds, advanans un peu  la mer. De l'autre
         cost de la baye au suest, les terres sont basses & bonnes,
         o il y a un fort bon port, &  son entre un banc par o il
         faut passer, qui a de basse mer brasse & demie d'eau, & l'ayant
         pass, on en trouve trois, & bon fonds.

[Note 69: Dans la baie Sainte-Marie.]

[Note 70: En 1604. (Voyages 1613, p. 12.)]

[Note 71: La cte nord-ouest de la baie Sainte-Marie.]

60/716   Entre les deux pointes du port il y a un islet de cailloux qui
         couvre de plaine mer. Ce lieu va demie lieue dans les terres.
         La mer y baisse de trois brasses, & y a force coquillages,
         comme moules, coques, & bregaux. Le terroir est des meilleurs
         que j'aye veu: & nommay ce port, le port Saincte Marguerite
         [72]. Toute cette coste du suest est terre beaucoup plus basse
         que celle des mines, qui ne sont qu' une lieue & demie de la
         coste du port de Saincte Marguerite, de la largeur de la baye,
         laquelle a trois lieues en son entre. Je pris la hauteur en ce
         lieu, & la trouvay par les 45 degrez & demy, & Un peu plus de
         latitude[73], & 17 degrez 16 minutes de declinaison de la
         Guide-aymant. Ceste baye fut nomme la baye Saincte Marie.

[Note 72: Parce qu'il y entra probablement le 10 juin, en 1604.]

[Note 73: Le fond de la baie Sainte-Marie est  environ 44 35'.]



         _Description du Port-Royal, & des particularits d'iceluy. De
         l'isle Haute. Du Port aux mines. De la grande baye Franoise.
         De la riviere sainct Jean, & ce que nous avons remarqu depuis
         le port aux mines jusques  icelle. De l'isle appelle par les
         Sauvages Manthane. De la riviere des Etechemins, & de plusieurs
         belles isles qui y sont. De l'isle de Saincte Croix, & autres
         choses remarquables d'icelle coste._

                                 CHAPITRE II

         Du passage de l'isle Longue, mettant le cap au nordest 6
         lieues, il y a une ance[74] o les vaisseaux peuvent mouiller
         l'anchre  4, 5, 6, & 7 brasses d'eau. Le fonds est sable. Ce
61/717   lieu n'est que comme une rade. Continuant au mesme vent deux
         lieues, l'on entre en l'un des beaux ports qui soit en toutes
         ces costes, o il pourroit grand nombre de vaisseaux en
         seuret. L'entre est large de 800 pas, & sa profondeur de 25
         brasses d'eau; a deux lieues de long, & une de large, que je
         nommay[75] port Royal, o descendent trois rivieres, dont il y
         en a une assez grande, tirant  l'est, appelle la riviere de
         l'Esquille, qui est un petit poisson de la grandeur d'un
         esplan, qui s'y pesche en quantit; comme aussi on fait du
         haranc, & plusieurs autres sortes de poissons qui y sont en
         abondance en leurs saisons. Ceste riviere a prs d'un quart de
         lieue de large en son entre, o il y a une isle[76], laquelle
         peut contenir demie lieue de circuit, remplie de bois ainsi que
         tout le reste du terroir, comme pins, sapins, pruches,
         bouleaux, trembles, & quelques chesnes qui sont parmy les
         autres bois en petit nombre.

[Note 74: La fosse de Gulliver.]

[Note 75: Voir Voyages 1613, p. 18, note I.]

[Note 76: L'le aux Chvres, que l'on trouve indique, dans la carte de
Lescarbot, sous le nom de Biencourville.]

         Il y a deux entres en ladite riviere, l'une du cost du
         nort[77], l'autre au sud de l'isle[78]. Celle du nord est la
         meilleure, o les vaisseaux peuvent mouiller l'anchre  l'abry
         de l'isle  5, 6, 7, 8, & 9 brasses d'eau: mais il faut se
         donner garde de quelques bases qui sont tenant  l'isle, &  la
         grande terre, fort dangereuses, si on n'a recogneu l'achenal.
         je fus 14 ou 15 lieues o la mer monte, & ne va pas beaucoup
         plus avant dedans les terres pour porter bateaux. En ce lieu
62/718   elle contient 60 pas de large, & environ brasse & demie d'eau.
         Le terroir de ceste riviere est remply de force chesnes,
         fresnes, & autres bois. De l'entre de la riviere jusques au
         lieu o nous fusmes, y a nombre de prairies, mais elles sont
         inondes aux grandes mares, y ayant quantit de petits
         ruisseaux qui traversent d'une part & d'autre, par o des
         chaloupes & bateaux peuvent aller de plaine mer. Dedans le
         port y a une autre isle[79], distante de la premire prs de
         deux lieues, o il y a une autre petite riviere[80] qui va
         assez avant dans les terres, que j'ay nomme la riviere Sainct
         Antoine [81]. Son entre est distante du fonds de la baye
         Saincte Marie d'environ quatre lieues par le travers des bois.
         Pour ce qui est de l'autre riviere, ce n'est qu'un ruisseau
         remply de rochers, o on ne peut monter en aucune faon que ce
         soit, pour le peu d'eau. Ce lieu est par la hauteur de 45
         degrez de latitude[82], & 17 degrez 8 minutes de declinaison
         de la Guide-aimant.

[Note 77: La Bonne-Passe.]

[Note 78: La Passe-aux-Fous.]

[Note 79: L'le d'Hbert, appele aussi Imbert, et enfin _Bear Island_.]

[Note 80: Voir Voyages 1613, note 2 de la page 19.]

[Note 81: Lescarbot l'appelle rivire Hbert. Elle a pris plus tard le
nom d'Imbert, et les Anglais l'ont appele _Bear River_.]

[Note 82: La latitude de ce premier Port-Royal, qui tait situ au nord
du port, tait d'environ 44 et trois quarts. Il ne faut pas le
confondre avec le second Port-Royal, qui a pris le nom d'Annapolis; ce
dernier tait au sud du port Royal, et situ un peu plus haut que le
premier.]

         Partant du port Royal, mettant le cap au nordest 8 ou 10
         lieues, rangeant la coste du port Royal, je traversay une
         partie de la baye, comme de quelque 5 ou 6 lieues, jusques  un
         lieu qu'ay nomm le Cap des deux Bayes[83], & passay par une
         isle[84] qui en est  une lieue, laquelle contient autant de
63/719   circuit, esleve de 40 ou 45 toises de haut, toute entoure de
         gros rochers, horsmis en un endroit qui est en talus, au pied
         duquel y a un estang d'eau sale, qui vient par dessous une
         pointe de cailloux, ayant la forme d'un esperon. Le dessus de
         l'isle est plat, couvert d'arbres, avec une fort belle source
         d'eau. En ce lieu y a une mine de cuivre. De l j'allay  un
         port[85] qui en est  une lieue & demie, o il y a aussi une
         mine de cuivre. Ce port est souz les 45 degrez deux tiers de
         latitude[86], lequel asseche de basse mer. Pour entrer dedans
         il faut ballizer & recognoistre une batture de sable qui est 
         l'entre, laquelle va rangeant un canal, suivant l'autre cost
         de terre ferme, puis on entre dans une Baye qui contient prs
         d'une lieue de long, & demie de large. En quelques endroits le
         fonds est vaseux & sablonneux, & les vaisseaux y peuvent
         eschouer. La mer y pert & croist de 4  5 brasses. Ce Cap des
         deux Bayes o est le port aux mines est ainsi appell, parce
         qu'au nort & sud dudit cap y a deux Bayes[87] qui courent vers
         l'est nordest, & nordest quelques 12  15 lieues, & y a un
         destroit  chaque Baye qui ne contient pas plus de demie lieue
         de large. Cela pass, il s'eslargit tout d'un coup d'environ 3,
         4,  5 lieues. Il y a aussi quelques isles en ceste Baye[88] o
         il y a des estangs, & deux ou trois petites rivieres qui y
         descendent avec les canaux des Sauvages, qui y vont  Tregat,
         & Misamichy dans le golphe Sainct Laurent, partie par eau,
         partie par terre.

[Note 83: Le cap de Chignectou.]

[Note 84: L'le Haute.]

[Note 85: Le port aux Mines, appel plus tard Havre  l'Avocat.]

[Note 86: 45 25'.]

[Note 87: La baie de Chignectou, et le bassin des Mines.]

[Note 88: Celle de Chignectou.]

64/720   Tout le pays que j'ay veu depuis le petit passage de l'isle
         Longue rangeant la coste, ne sont que rochers, o il n'y a
         aucun endroit o les vaisseaux se puissent mettre en seuret,
         sinon le port Royal. Le pays est remply de quantit de pins &
         bouleaux, &  mon advis n'est pas trop bon.

         Nous fismes l'ouest deux lieues jusques au Cap des deux Bayes,
         puis le nort[89] cinq ou six lieues, & traversasmes l'autre
         Baye. Faisant l'ouest quelques six lieues, y a une petite
         riviere[90],  l'entre de laquelle y a un cap assez bas, qui
         advance  la mer, & un peu dans les terres une montagne qui a
         la forme d'un chapeau de Cardinal. En ce lieu y a une mine de
         fer, & n'y a anchrage que pour des chaloupes. A quatre lieues 
         l'ouest surouest y a une pointe de rocher qui advance un peu
         vers l'eau, o il y a de grandes mares, qui sont fort
         dangereuses. Proche de la pointe y a une ance[91] qui a environ
         demie lieue de circuit, en laquelle est une autre mine de fer,
         qui est tresbonne. A quatre lieues encores plus avant y a une
         belle Baye[92] qui entre dans les terres, o au fonds y a trois
         isles & un rocher, deux sont  une lieue du cap tirant 
         l'ouest, & l'autre est  l'emboucheure d'une riviere des plus
         grandes & profondes que j'eusse encores veu, que je nommay la
         riviere Sainct Jean, pource que ce fut ce jour l que j'y
         arrivay, & des Sauvages elle est appelle Ouygoudy. Ceste
         riviere est dangereuse, si on ne recognoist bien certaines
65/721   pointes & rochers qui sont des deux costez. Elle est estroite
         en son entre, puis vient  s'eslargir, & ayant doubl une
         pointe elle estressit derechef, & fait comme un sault entre
         deux grands rochers, o l'eau y court d'une si grande vistesse,
         qu'en y jettant du bois il enfonce en bas, & ne le voit-on
         plus: mais attendant la plaine mer, l'on peut passer fort
         aisment ce destroit, & lors elle s'eslargit environ une lieue
         par aucuns endroits, o il y a trois isles, auxquelles y a
         grande quantit de prairies & beaux bois, comme chesnes,
         hestres, noyers, & lambruches de vignes sauvages. Les habitans
         du pays vont par icelle riviere jusques  Tadoussac, qui est
         dans la grande riviere de Sainct Laurent, & ne passent que peu
         de terre pour y parvenir. De la riviere Sainct Jean jusques 
         Tadoussac y a 65 lieues [93]. A l'entre d'icelle, qui est par
         la hauteur de 45 degrez deux tiers[94], y a une mine de fer.
         Les chaloupes ne peuvent aller plus de quinze lieues dans
         ceste riviere,  cause des saults qui ne se peuvent naviger
         que par les canaux des Sauvages.

[Note 89: Par les dtails que l'auteur donne un peu plus loin, il parat
vident qu'il traversa la baie de Chignectou plutt dans la direction du
nord-nord-ouest, vers la hauteur de la tte Saint-Martin.]

[Note 90: La rivire et la tte de Quaco.]

[Note 91: Cette ance porte aujourd'hui le nom de Gardner.]

[Note 92: Le havre de Saint-Jean, qui forme l'embouchure de la rivire
Saint-Jean.]

[Note 93: De l'embouchure de la rivire Saint-Jean  Tadoussac, il y a
en ligne droite, environ cent lieues.]

[Note 94: 45 et un tiers.]

         De la riviere Sainct Jean je fus  quatre isles, en l'une
         desquelles y a grande quantit d'oiseaux appellez margos, dont
         les petits sont aussi bons que pigeonneaux. Ceste isle est
         esloigne de la terre ferme de trois lieues. Plus  l'ouest y a
         d'autres isles: entre autres une contenant six lieues, qui
         s'appelle des Sauvages Menane[95], au sud de laquelle il y a
         entre les isles plusieurs ports, bons pour les vaisseaux.

[Note 95: Menane est le vrai nom de cette le. L'auteur, par
inadvertance sans doute, avait mis dans l'dition de 1613, Manthane.
Quelques exemplaires, sous le millsime 1632 et 1640, portent encore
Manthane, dans la marge, et Menane dans le texte.]

66/722   Des isles aux Margos[96] je fus  une riviere en la grande
         terre, qui s'appelle la riviere des Etechemins[97], nation de
         Sauvages ainsi nomme en leur pays, & passe-t'on par si grande
         quantit d'isles, assez belles, que je n'en ay peu savoir le
         nombre; les unes contenans deux lieues, les autres trois, les
         Cul de sac autres plus ou moins. Elles sont toutes en un cul de
         sac[98], qui contient  mon jugement plus de quinze lieues de
         circuit, y ayant plusieurs endroits bons pour y mettre tel
         nombre de vaisseaux que l'on voudra; autour desquelles y a
         bonne pescherie de mollues, saulmons, bars, harancs, flaitans,
         & autres poissons en grand nombre. Faisant l'ouest norouest
         trois lieues par les isles, l'on entre dans une riviere[99] qui
         a presque demie lieue de large en son entre, o ayant fait une
         lieue ou deux, il y a deux isles, l'une fort petite proche de
         la terre de l'ouest, & l'autre au milieu, qui peut avoir huict
         ou neuf cents pas de circuit, eleve de tous costez de trois 
         quatre toises de rochers, fors un petit endroit d'une pointe de
         sable & terre grasse, laquelle peut servir  faire briques, &
         autres choses necessaires. Il y a un autre lieu  couvert pour
         mettre des vaisseaux de quatre vingts  cent tonneaux, mais il
         asseche de basse mer. L'isle est remplie de sapins, bouleaux,
         rables, & chesnes. De soy elle est en fort bonne scituation, &
         n'y a qu'un cost o elle baisse d'environ 40 pas, qui est ais
67/423    fortifier: les costes de la terre ferme en estans des deux
         costez loignes d'environ neuf cents  mille pas, les
         vaisseaux ne pourroient passer sur la riviere qu' la mercy du
         canon d'icelle, qui est le lieu que l'on jugea le meilleur,
         tant pour la scituation, bon pays, que pour la communication
         que l'on pretendoit avec les Sauvages de ces costes, & du
         dedans des terres, estans au milieu d'eux, lesquels avec le
         temps on esperoit pacifier, & amortir les guerres qu'ils ont
         les uns contre les autres, pour en tirer  l'advenir du
         service, & les rduire  la foy Chrestienne. Ce lieu fut nomm
         par le sieur de Mons l'isle Saincte Croix[100]. Passant plus
         outre, on voit une grande baye en laquelle y a deux isles,
         l'une haute, & l'autre platte, & trois rivieres, deux
         mdiocres, dont l'une tire vers l'Orient, & l'autre au nort, &
         la troisiesme grande, qui va vers l'Occident: c'est celle des
         Etechemins. Allant dedans icelle deux lieues, il y a un sault
         d'eau, o les Sauvages portent leurs canaux par terre environ
         500 pas, puis r'entrent dedans icelle, d'o en aprs en
         traversant un peu de terre, on va dans la riviere de
         Norembegue[101] & de Sainct Jean. En ce lieu du sault les
         vaisseaux ne peuvent passer,  cause que ce ne sont que
         rochers, & qu'il n'y a que 4  5 pieds d'eau. En May & Juin il
         s'y prend si grande abondance de harancs & bars, que l'on y en
         pourroit charger des bateaux. Le terroir est des plus beaux, &
         y a 15 ou 20 arpents de terre dfriche. Les Sauvages s'y
         retirent quelquefois cinq ou six sepmaines durant la pesche.
68/724   Tout le reste du pays sont forests fort espoisses. Si les
         terres estoient dfriches, les grains y viendroient fort bien.
         Ce lieu est par la hauteur de 45 degrez un tiers de latitude, &
         17 degrez 32 minutes de declinaison de la Guide-aymant. En cet
         endroit y fut faite l'habitation en l'an 1604.

[Note 96: Ces les ont t aussi appeles les aux Oiseaux. Aujourd'hui
elles portent le nom de _Wolves Islands_.]

[Note 97: La rivire Sainte-Croix, ou _Scoudic_.]

[Note 98: La baie Passamaquoddi, y compris sans doute celle de
Capscouk.]

[Note 99: C'est ici proprement l'embouchure de la rivire Sainte-Croix.]

[Note 100: Voir 1613, p. 25, et la carte de l'le Sainte-Croix, _ibid_.]

[Note 101: Le Pnobscot.]



         _De la coste, peuples, & riviere de Norembeque._

                              CHAPITRE III.

         DE ladite riviere de Saincte Croix continuant le long de la
         coste faisant environ 25 lieues, passasmes[102] par une grande
         quantit d'isles, bancs, battures, & rochers, qui jettent plus
         de 4 lieues  la mer par endroits, que je nommay les isles
         ranges, la plus-part desquelles sont couvertes de pins &
         sapins, & autres meschans bois. Parmi ces isles y a force beaux
         & bons ports, mais mal agrables & passay proche d'une isle
         qui contient environ 4 ou 5 lieues de long. De ceste isle
         jusques au nort de la terre ferme[103] il n'y a pas cent pas de
         large. Elle est fort haute, & coupe par endroits, qui
         paroissent, estant en la mer, comme 7 ou 8 montagnes ranges
         les unes proches des autres. Le sommet de la plus-part
         d'icelles est desgarni d'arbres, parce que ce ne sont que
         rochers. Les bois ne sont que pins, sapins, & bouleaux. Je l'ay
         nomme l'isle des Monts-deserts. La hauteur est par les 44
         degrez & demy de latitude.

[Note 102: Le 5 septembre 1604. (Voir 1613, page 26-30.)]

[Note 103: Il faudrait ou _jusques au nort  la terre ferme_, ou bien
_jusqu' la terre ferme au nort._]

69/725   Les Sauvages de ce lieu ayans fait alliance avec nous, ils nous
         guidrent en leur riviere de Pemetegoit[104], ainsi d'eux
         appelle, o ils nous dirent que leur Capitaine nomm Bessabez,
         estoit chef d'icelle. Je croy que ceste riviere est celle que
         plusieurs Pilotes & Historiens appellent Norembegue[105], & que
         la plus-part ont escrit estre grande & spacieuse, avec quantit
         d'isles, & son entre par la hauteur de 43 & 3/4 & demy[106], &
         d'autres par les 44 degrez, plus ou moins de latitude. Pour la
         declinaison, je n'en ay leu ny ouy parler  personne. On
         descrit aussi qu'il y a une grande ville fort peuple de
         Sauvages adroits &, habiles, ayans du fil de cotton. Je
         m'asseure que la plus-part de ceux qui en font mention ne l'ont
         veue, & en parlent pour l'avoir ouy dire  gens qui n'en
         savoient pas plus qu'eux. Je croy bien qu'il y en a qui ont
         peu en avoir veu l'emboucheure,  cause qu'en effect il y a
         quantit d'isles, & qu'elle est par la hauteur de 44 degrez de
         latitude en son entre, comme ils disent: mais qu'aucun y ait
         jamais entr, il n'y a point d'apparence, car ils l'eussent
         descrit d'une autre faon, afin d'oster beaucoup de gens de ce
         doute. Je diray donc au vray ce que j'en ay recognu & veu
         depuis le commencement jusques o j'ay est.

[Note 104: Voir 1613, p. 31, note 2.]

[Note 105: Voir 1613, p. 31, note 4.]

[Note 106: L'entre de la baie de Pnobscot, qui forme l'embouchure de
cette rivire, est un peu au-del de 44. Il parat bien vident qu'il
faut lire plutt comme dans l'dition de 1613, d'o ceci est tir: 43 &
43 & demy, & d'autres par les 44 degrez...]

         Premirement en son entre il y a plusieurs isles esloignes de
         la terre ferme 10 ou 12 lieues, qui sont par la hauteur de 44.
         degrez de latitude, & 18 degrez & 40 minutes de declinaison de
         la Guide-aymant.

70/426   L'isle des Monts-deserts fait une des pointes de l'emboucheure,
         tirant  l'est, & l'autre est une terre basse appelle des
         Sauvages Bedabedec, qui est  l'ouest d'icelle, distantes l'une
         de l'autre neuf ou dix lieues: & presque au milieu  la mer y a
         une autre isle fort haute & remarquable, laquelle pour ceste
         raison j'ay nomme l'isle haute. Tout autour il y en a un
         nombre infiny de plusieurs grandeurs & largeurs, mais la plus
         grande est celle des Monts-deserts. La pesche du poisson de
         diverses sortes y est fort bonne, comme aussi la chasse du
         gibbier. A deux ou trois lieues de la pointe de Bedabedec,
         rangeant la grande terre au nort, qui va dedans icelle riviere,
         ce sont terres fort hautes qui paroissent  la mer en beau
         temps 12  15 lieues. Venant au sud de l'isle haute, en la
         rangeant comme d'un quart de lieue, o il y a quelques battures
         qui sont hors de l'eau, mettant le cap  l'ouest jusques  ce
         que l'on ouvre toutes les montagnes qui sont au nort d'icelle
         isle, vous vous pouvez asseurer qu'en voyant les huict ou neuf
         dcoupes de l'isle des Monts-deserts, & celle de Bedabedec,
         l'on fera[107] le travers de la riviere de Norembegue, & pour
         entrer dedans il faut mettre le cap au nort, qui est sur les
         plus hautes montagnes dudit Bedabedec, & ne verrez aucunes
         isles devant vous, & pouvez entrer seurement, y ayant assez
         d'eau, bien que voyez quantit de brisans, isles & rochers 
         l'est & ouest de vous. Il faut les eviter la sonde en la main,
         pour plus grande seuret, & croy,  ce que j'en ay peu juger,
71/727   que l'on ne peut entrer dedans icelle riviere par autre
         endroit, sinon avec des petits vaisseaux ou chaloupes: car
         (comme j'ay dit cy-dessus) la quantit des isles, rochers,
         bases, bancs & brisans y sont de toutes parts en sorte, que
         c'est chose estrange  voir.

[Note 107: Dans l'dition de 1640, on a mis _l'on fera_; ce qui n'tait
pas fort  propos.]

         Or pour revenir  la continuation de nostre routte[108],
         entrant dans la riviere il y a de belles isles qui sont fort
         agrables, comme des prairies, Je fus jusques  un lieu o les
         Sauvages nous guidrent, qui n'a pas plus de demy quart de
         lieue de large, &  quelque deux cents pas de la terre de
         l'ouest y a un rocher  fleur d'eau, qui est dangereux. De l 
         l'isle haute y a quinze lieues: & depuis ce lieu estroit (qui
         est la moindre largeur que nous eussions trouve) aprs avoir
         fait environ 7 ou 8 lieues, nous rencontrasmes une petite
         riviere, o auprs il fallut mouiller l'anchre; d'autant que
         devant nous y vismes quantit de rochers qui descouvrent de
         basse mer; & aussi que quand nous eussions voulu passer plus
         avant, il eust est impossible de faire demie lieue,  cause
         d'un sault d'eau qu'il y a, qui vient en talus de quelque 7  8
         pieds, que je veis allant dedans un canau, avec les Sauvages
         que nous avions, & n'y trouvasmes de l'eau que pour un canau:
         mais pass le sault, qui a environ deux cents pas de large, la
         riviere est belle & plaisante, jusques au lieu o nous avions
         mouill l'anchre. Je mis pied  terre pour voir le pays, &
         allant  la chasse je le trouvay fort plaisant & agrable en ce
72/728   que j'y fis de chemin, & semble que les chesnes qui y sont
         ayent est plantez par plaisir. J'y veis peu de sapins, mais
         bien quelques pins  un cost de la riviere; tous chesnes 
         l'autre, & un peu de bois taillis qui s'estendent fort avant
         dans les terres: & diray que depuis l'entre o je fus, qui
         sont environ 25 lieues, je ne veis aucune ville, ny village, ny
         apparence d'y en avoir eu, mais bien une ou deux cabannes de
         Sauvages, o il n'y avoit personne, lesquelles estoient faites
         de la mesme faon que celles des Souriquois, couvertes
         d'escorces d'arbres; &  ce que j'ay peu juger, il y a peu de
         Sauvages en icelle riviere, qu'on appelle aussi Pemetegoit
         [109]. Ils n'y viennent non plus qu'aux isles, que quelques
         mois en est durant la pesche du poisson, & la chasse du
         gibbier, qui y est en quantit. Ce sont gens qui n'ont point de
         retraite arreste,  ce que j'ay recognu, & appris d'eux: car
         ils hyvernent tantost en un lieu, & tantost  un autre, o ils
         voyent que la chasse des bestes est meilleure, dont ils vivent
         quand la necessit les presse, sans mettre rien en reserve pour
         subvenir aux disettes qui sont grandes quelquefois.

[Note 108: C'tait au voyage de dcouverte que fit M. de Monts, dans
l'automne de 1604, avec Champlain.]

[Note 109: Les sauvages de Pentagouet taient des Etchemins. En 1613,
l'auteur avait dit: _qu'on appelle aussi Etechemins_. En remplaant ici
leur nom par celui de leur rivire, on a oubli de retrancher le mot
_aussi_.]

         Or il faut de necessit que ceste riviere soit celle de
         Norembegue: car pass icelle jusques au 41e degr que j'ay
         costoy, il n'y en a point d'autre sur les hauteurs cy dessus
         dites, que celle de Quinibequy, qui est presque en mesme
         hauteur, mais non de grande estendue. D'autre part, il ne peut
         y en avoir qui entrent avant dans les terres, d'autant que la
         grande riviere Sainct Laurent costoye la coste d'Acadie & de
73/729   Norembegue, o il n'y a pas plus de l'une  l'autre par terre
         de 45 lieues, ou 60 au plus large en droite ligne.

         Or je laisseray ce discours, pour retourner aux Sauvages qui
         m'avoient conduit aux saults de la riviere de Norembegue,
         lesquels furent advertir Bessabez leur chef, & d'autres
         Sauvages, qui allrent en une autre petite riviere advertir
         aussi le leur, nomm Cabahis, & luy donner advis de nostre
         arrive.

         Le 16 du mois[110] il vint  nous environ trente Sauvages, sur
         l'asseurance que leur donnrent ceux qui nous avoient servy de
         guide. Vint aussi ledit Bessabez nous trouver ce mesme jour
         avec six canaux. Aussi tost que les Sauvages qui estoient 
         terre le veirent arriver, ils se mirent tous  chanter, dancer,
         sauter, jusques  ce qu'il eust mis pied  terre: puis aprs
         s'assirent tous en rond contre terre, suivant leur coustume,
         lors qu'ils veulent faire quelque harangue, ou festin. Cabahis
         l'autre chef peu aprs arriva aussi avec vingt ou trente de ses
         compagnons, qui se retirrent  part, & se resjouirent fort de
         nous voir, d'autant que c'estoit la premire fois qu'ils
         avoient veu des Chrestiens. Quelque temps aprs je fus  terre
         avec deux de mes compagnons, & deux de nos Sauvages, qui nous
         servoient de truchement, & donnay charge  ceux de nostre
         barque d'approcher prs des Sauvages, & tenir leurs armes
         prestes pour faire leur devoir s'ils appercevoient quelque
         motion de ces peuples contre nous. Benabez nous voyant  terre
74/730   nous fit asseoir, & commena  petuner avec ses compagnons,
         comme ils font ordinairement auparavant que faire leur
         discours, & nous firent present de venaison & de gibbier. Tout
         le reste de ce jour & la nuict suivante, ils ne firent que
         chanter, dancer, & faire bonne chre, attendant le jour. Par
         aprs chacun s'en retourna, Bessabez avec ses compagnons de son
         cost, & nous du nostre, fort satisfaits d'avoir eu
         cognoissance de ces peuples.

[Note 110: Le 16 de septembre 1604. (Voir, 1613, liv. I, c. v.)]

         Le 17 du mois je prins la hauteur, & trouvay 45 degrez, & 25
         minutes de latitude. Ce fait, je partis pour aller  une autre
         riviere appelle Quinibequy, distante de ce lieu de 35 lieues,
         & prs de 15 de Bedabedec. Ceste nation de Sauvages de
         Quinibequy s'appelle Etechemins[111], aussi bien que ceux de
         Norembegue.

[Note 111: Voir 1613, p. 38, note 1.]

         Le 18 du mois je paissay prs d'une petite riviere o estoit
         Cabahis, qui vint avec nous dedans nostre barque environ 12
         lieues. Et luy ayant demand d'o venoit la riviere de
         Norembegue, il me dit qu'elle passe le sault dont j'ay fait
         cy-dessus mention, & que faisant quelque chemin en icelle, on
         entroit dans un lac par o ils vont  la riviere de Saincte
         Croix quelque peu par terre, puis entrent dans la riviere des
         Etechemins. Plus au lac descend une autre riviere par o ils
         vont quelques jours, en aprs entrent en un autre lac, &
         passent par le milieu puis estans parvenus au bout, ils font
         encore .....................................................
         ............................................................
         autre petite riviere [112] qui va se descharger dans le grand
75/731   fleuve Sainct Laurent. Tous ces peuples de Norembegue sont
         fort basannez, habillez de peaux de castors, & autres
         fourrures, comme les Sauvages Canadiens & Souriquois, & ont
         mesme faon de vivre.

[Note 112: La rivire Etchemin.]

         Voil au vray tout ce que j'ay remarqu tant des costes,
         peuples, que riviere de Norembegue, & ne sont les merveilles
         qu'aucuns en ont escrites. Je croy que ce lieu est aussi mal
         agrable en hyver, que celuy de Saincte Croix.

         _Descouvertures de la riviere de Quinibequy, qui est de la
         coste des Almouchiquois_[113] _jusques au 42e degr de
         latitude, & des particularits de ce voyage. A quoy les hommes
         & les femmes passent le temps durant l'hyver._

[Note 113: Les sauvages de Knbec, quoique etchemins aussi bien que
ceux de Pentagouet et de la rivire Sainte-Croix, taient ennemis de
ceux-ci. (Voy. 1613, p. 38, 39). C'est ce qui explique pourquoi les
auteurs font commencer le pays des Almouchiquois tantt au-del et
tantt en-de du Knbec.]



                            CHAPITRE IIII.

         Rangeant la coste de l'ouest, l'on passe les montagnes de
         Bedabedec, & cogneusmes[114] l'entre de la riviere, o il peut
         aborder de grands vaisseaux, mais dedans il y a quelques
         battures qu'il faut eviter la sonde en la main. Faisant environ
         8 lieues, rangeant la coste de l'ouest, passasmes par quantit
         d'isles & rochers qui jettent une lieue  la mer, jusques  une
         isle[115] distante de Quinibequy dix lieues, o  l'ouvert
76/732   d'icelle il y a une isle assez haute, qu'avions nomme la
         Tortue[116], & entre icelle & la grande terre y a quelques
         rochers espars, qui couvrent de pleine mer: neantmoins on
         ne laisse de voir briser la mer par dessus. L'isle de la
         Tortue, & la riviere [117] sont sud suest, & nort norouest.
         Comme l'on y entre, il y a deux moyennes isles, qui sont
         l'entre, l'une d'un cost, & l'autre de l'autre, &  quelques
         300 pas au dedans il y a deux rochers o il n'y a point de
         bois, mais quelque peu d'herbes. Nous mouillasmes l'anchre 
         300 pas de l'entre,  cinq & six brasses d'eau. Je me resolus
         d'entrer dedans pour voir le haut de la riviere, & les
         Sauvages qui y habitent. Ayans fait quelques lieues, nostre
         barque pensa se perdre sur un rocher que nous frayasmes en
         passant. Plus outre rencontrasmes deux canaux qui estoient
         venus  la chasse aux oiseaux, qui la plus-part muent en ce
         temps, & ne peuvent voler. Nous accostasmes ces Sauvages, qui
         nous guidrent. Et allans plus avant pour voir leur Capitaine,
         appell Manthoumermer, comme nous eusmes fait 7  8 lieues,
         nous passasmes par certaines isles, destroits, & ruisseaux, qui
         se deschargent dans la riviere, o je veis de belles prairies:
         & costoyant une isle[118] qui a environ 4 lieues de long, ils
         nous menrent o estoit leur chef, avec 25 ou 30 Sauvages,
         lequel aussi tost que nous eusmes mouill l'anchre, vint  nous
         dedans un canau un peu separ de dix autres, o estoient ceux
         qui l'accompagnoient. Approchant prs de nostre barque il fit
77/733   une harangue, o il faisoit entendre l'aise qu'il avoit de nous
         voir, & qu'il desiroit avoir nostre alliance, & faire paix avec
         leurs ennemis par nostre moyen, disant que le lendemain il
         envoyeroit  deux autres Capitaines Sauvages qui estoient
         dedans les terres, l'un appell Marchim, & l'autre Sazinou,
         chef de la riviere de Quinibequy.

[Note 114: En septembre 1604 et en juin 1605. (Voir 1613, p. 31-39, et
46.)]

[Note 115: Cette le, situe  huit lieues de la pointe de Bedabedec, et
 environ dix lieues de l'embouchure du Knbec, est celle que Champlain
appela la Nef, et dont le nom est aujourd'hui Monahigan. (Voy. 1613, p.
74, note 2.)]

[Note 116: L'le Sguin.]

[Note 117: La rivire de Knbec,]

[Note 118: L'le de Jrmysquam.]

         Le lendemain ils nous guidrent en descendant la riviere[119]
         par un autre chemin que n'estions venus, pour aller  un lac
         [120], & passans par des isles, ils laisserent chacun une
         flesche proche d'un cap, par o tous les Sauvages passent, &
         croyent que s'ils ne le faisoient, il leur arriveroit du
         mal-heur, ainsi que leur persuade le diable, & vivent en ces
         superstitions, comme ils font en beaucoup d'autres.

[Note 119: Ce que l'auteur appelle _la rivire_, tait un des nombreux
chenaux par o la rivire de Chipscot vient confondre son embouchure
avec celle du Knbec. (Voir 1613, p. 47, 48.)]

[Note 120: La baie de Merry-Meeting, qui est une espce de lac o
viennent se joindre les eaux du Knbec et de la rivire Androscoggin.]

         Par del ce cap nous passasmes un sault d'eau fort estroit,
         mais ce ne fut pas sans grande difficult: car encores
         qu'eussions le vent bon & frais, & que le fissions porter dans
         nos voiles le plus qu'il nous fut possible, si ne le peusmes
         nous passer de la faon, & fusmes contraints d'attacher  terre
         une haussiere  des arbres, & y tirer tous. Ainsi nous fismes
         tant  force de bras, avec l'aide du vent qui nous favorisoit,
         que le passasmes. Les Sauvages qui estoient avec nous portrent
         leurs canaux par terre, ne les pouvans passer  la rame. Aprs
         avoir franchi ce sault, nous veismes de belles prairies. Je
         m'estonnay si fort de ce sault, que descendant avec la mare
78/734   nous l'avions fort bonne, & estans au sault nous la trouvasmes
         contraire, & aprs l'avoir pass elle descendoit comme
         auparavant, qui nous donna grand contentement.

         Poursuivans nostre routte, nous vinsmes au lac, qui a trois 
         quatre lieues de long, o il y a quelques isles, & y descend
         deux rivieres, celle de Quinibequy qui vient du nort nordest, &
         l'autre[121] du norouest, par o devoient venir Marchim &
         Sasinou, qu'ayant attendu tout ce jour, & voyant qu'ils ne
         venoient point, resolusmes d'employer le temps. Nous levasmes
         donc l'anchre, & vint avec nous deux Sauvages de ce lac pour
         nous guider, & ce jour vinsmes mouiller l'anchre 
         l'emboucheure de la riviere, o nous peschasmes quantit de
         plusieurs sortes de bons poissons: cependant nos Sauvages
         allrent  la chasse, mais ils n'en revindrent point. Le chemin
         par o nous descendismes ladite riviere est beaucoup plus seur
         & meilleur que celuy par o nous avions est. L'isle de la
         Tortue, qui est devant l'entre de ladite riviere, est par la
         hauteur de 44 degrez de latitude, & 19 degrez 12 minutes de
         declinaison de la Guide-aymant. Il y a environ 4 lieues de l
         en mer, vers le suest trois petites isles, o les Anglois font
         pesche de molus. L'on va par ceste riviere au travers des
         terres jusques  Qubec quelque 50 lieues, sans passer qu'un
         trajet de terre de 2 lieues, puis on entre dedans une autre
         petite riviere[122] qui vient descendre dedans le grand fleuve
         Sainct Laurent. Ceste riviere de Quinibequy est dangereuse pour
79/735   les vaisseaux  demie lieue au dedans, pour le peu d'eau,
         grandes mares, rochers, & bases qu'il y a, tant dehors que
         dedans. Il n'y laisse pas d'y avoir bon achenal s'il estoit
         bien recognu. Si peu de pas que j'ay veu le long des rivages
         est fort mauvais: car ce ne sont que rochers de toutes parts.
         Il y a quantit de petits chesnes, & fort peu de terres
         labourables. Ce lieu est abondant en poisson, comme sont les
         autres rivieres cy dessus dites. Les peuples vivent comme ceux
         de nostre habitation, & nous dirent, que les Sauvages qui
         semoient le bled d'Inde, estoient fort avant dans les terres,
         & qu'ils avoient delaiss d'en faire sur les costes, pour la
         guerre qu'ils avoient avec d'autres, qui leur venoient prendre.
         Voila ce que j'ay peu apprendre de ce lieu, lequel je crois
         n'estre meilleur que les autres.

[Note 121: La rivire Sagadahoc, ou Androscoggin.]

[Note 122: La rivire Chaudire.]

         Les Sauvages qui habitent en toutes ces costes sont en petite
         quantit. Durant l'hyver au fort des neges ils vont chasser aux
         eslans, & autres bestes dequoy ils vivent la plus-part du
         temps: & si les neges ne sont grandes, ils ne font gueres bien
         leur profit, d'autant qu'ils ne peuvent rien prendre qu'avec un
         grandissime travail, qui est cause qu'ils endurent & patissent
         fort. Lors qu'ils ne vont  la chasse, ils vivent d'un
         coquillage qui s'appelle coque. Ils se vestent l'hyver de
         bonnes fourrures de castors & d'eslans. Les femmes font tous
         les habits, mais non pas si proprement qu'on ne leur voye la
         chair au dessouz des aisselles, pour n'avoir pas l'industrie de
         les mieux accommoder. Quand ils vont  la chasse ils prennent
         de certaines raquetes, deux fois aussi grandes que celles de
80/736   pardea, qu'ils s'attachent souz les pieds, & vont ainsi sur la
         nege sans enfoncer, aussi bien les femmes & enfans, que les
         hommes, lesquels cherchent la piste des animaux; puis l'ayant
         trouve ils la suivent, jusques  ce qu'ils appercoivent la
         beste, & lors ils tirent dessus avec leurs arcs, ou la tuent
         avec coups d'espes emmanches au bout d'une demie pique, ce
         qui se fait fort aisment, d'autant que ces animaux ne peuvent
         aller sur les neges sans enfoncer dedans; & lors les femmes &
         enfans y viennent, & l cabannent, & se donnent la cure: aprs
         ils retournent voir s'ils en trouveront d'autres.

         Costoyant la coste[123], fusmes mouiller l'anchre derrire un
         petit islet proche de la grande terre, o nous veismes plus de
         quatre vingts Sauvages qui accouroient le long de la coste pour
         nous voir, danans, & faisans signe de la resjouissance qu'ils
         en avoient. Je fus visiter[124] une isle, qui est fort belle de
         ce qu'elle contient, y ayant de beaux chesnes & noyers, la
         terre dfriche, & force vignes, qui apportent de beaux raisins
         en leur saison: c'estoit les premiers que j'esse veu en toutes
         ces costes depuis le cap de la Hve: nous la nommasmes l'isle
         de Bacchus[125]. Estans de pleine mer nous levasmes l'anchre, &
         entrasmes dedans une petite riviere, o nous ne peusmes
         plustost, d'autant que c'est un havre de barre, n'y ayant de
         basse mer que demie brasse d'eau, de plaine mer brasse & demie,
81/737   & du grand de l'eau deux brasses: quand on est dedans il y en
         a trois, quatre, cinq, & six. Comme nous eusmes mouill
         l'anchre, il vint  nous quantit de Sauvages sur le bord de la
         riviere, qui commencerent  dancer. Leur Capitaine pour lors
         n'estoit avec eux, qu'ils appelloient Honemechin. Il arriva
         environ deux ou trois heures aprs avec deux canaux, puis s'en
         vint tournoyant tout autour de nostre barque. Ces peuples se
         razent le poil de dessus Comme les le crne assez haut, &
         portent le reste fort long, qu'ils peignent & tortillent par
         derrire en plusieurs faons fort proprement, avec des plumes
         qu'ils attachent sur leur teste. Ils se peindent le visage de
         noir & rouge, comme les autres Sauvages que j'ay veus. Ce sont
         gens disposts, bien formez de leur corps. Leurs armes sont
         piques, massues, arcs, & flesches, au bout desquelles aucuns
         mettent la queue d'un poisson appelle signoc[126]: d'autres y
         accommodent des os, & d'autres en ont toutes de bois. Ils
         labourent & cultivent la terre, ce que n'avions encores veu.
         Au lieu de charrues ils ont un instrument de bois fort dur,
         fait en faon d'une besche. Cette riviere s'appelle des
         habitans du pays Chouacoet[127].

[Note 123: M. de Monts et Champlain partirent de Knbec le 8 juillet
(1605), et ce fut aprs avoir ctoy _la cte_ une partie de ce jour et
du suivant, qu'ils mouillrent l'ancre prs de ce petit let, non loin
de la rivire de Chouacoet ou Saco. (Voy. 1613, p. 50, 53.)]

[Note 124: L'dition de 1613 porte le sieur de Mons fut visiter.]

[Note 125: Probablement _Richmond_ ou _Richman's Island_.]

[Note 126: Ou _siguenoc_, comme l'auteur l'crit ailleurs. (_Limulus
Polyphenius;_ LAM.) Voir 1613, p. 70, 71.]

[Note 127: Aujourd'hui Saco.]

         Je fus  terre pour voir leur labourage sur le bord de la
         riviere, & veis leurs bleds, qui sont bleds d'Inde, qu'ils font
         en jardinages, semans trois ou quatre grains en un lieu, aprs
         ils assemblent tout autour avec des escailles du susdit signoc
         quantit de terre, puis  trois pieds de l en sement encore
82/738   autant, & ainsi consecutivement. Parmy ce bled  chasque
         touffeau ils plantent 3 ou 4 febves de Bresil, qui viennent de
         diverses couleurs. Estans grandes elles s'entrelacent autour
         dudit bled, qui leve de la hauteur de 3  6 pieds, & tiennent
         le champ fort net de mauvaises herbes. Nous y veismes force
         citrouilles, courges, & petum, qu'ils cultivent aussi. Le bled
         d'Inde que j'y veis pour lors estoit de deux pieds de haut: il
         y en avoit aussi de trois. Ils le sement en May, & le
         recueillent en Septembre. Pour les febves, elles commenoient
          entrer en fleur, comme aussi les courges & citrouilles. J'y
         veis grande quantit de noix, qui sont petites, & ont
         plusieurs quartiers. Il n'y en avoit point encores aux arbres,
         mais nous en trouvasmes assez dessouz, qui estoient de l'anne
         prcdente. Il y a aussi force vignes, ausquelles y avoit de
         fort beau grain, dont nous fismes de trs-bon verjus, ce que
         n'avions point encores veu qu'en l'isle de Bacchus, distante
         d'icelle riviere prs de deux lieues. Leur demeure arreste,
         le labourage, & les beaux arbres, me fit juger que l'air y est
         plus tempr & meilleur que celuy o nous hyvernasmes, ny que
         les autres lieux de la coste. Les forests dans les terres sont
         fort claires, mais pourtant remplies de chesnes, hestres,
         fresnes, & ormeaux. Dans les lieux aquatiques il y a quantit
         de saules. Les Sauvages se tiennent tousjours en ce lieu, & ont
         une grande cabanne entoure de pallissades faites d'assez gros
         arbres rangez les uns contre les autres, o ils se retirent
         lors que leurs ennemis leur viennent faire la guerre; &
         couvrent leurs cabannes d'escorce de chesnes. Ce lieu est fort
83/739   plaisant, & aussi agrable que l'on en puisse voir: la riviere
         abondante en poisson, environne de prairies. A l'entre y a
         un islet capable d'y faire une bonne forteresse, o l'on seroit
         en seuret.



         _Riviere de Choacoet. Lieux que l'Autheur y recognoist. Cap
         aux Isles. Canots de ces peuples faits d'escorce de bouleau.
         Comme les Sauvages de ce pays l font revenir  eux ceux qui
         tombent en syncope. Se servent de pierres au lieu de couteaux.
         Leur Chef honorablement receu de nous.

                                CHAPITRE V.

         Le Dimanche 12[128] du mois nous partismes de la riviere
         appelle Choacoet, & rangeant la coste, aprs avoir fait
         environ 6 ou 7 lieues, le vent se leva contraire, qui nous fit
         mouiller l'anchre & mettre pied  terre, o nous veismes deux
         prairies, chacune desquelles contient une lieue de long, &
         demie de large. Depuis Choacoet jusques en ce lieu (o veismes
         de petits oiseaux, qui ont le chant comme merles, noirs horsmis
         le bout des ailles, qui sont orenges) il y a quantit de
         vignes & noyers. Ceste coste est sablonneuse en la pluspart des
         endroits depuis Quinibequy. Ce jour nous retournasmes 2 ou 3
         lieues devers Choacoet, jusques  un cap qu'avons nomm le
         port aux isles[129], bon pour des vaisseaux de cent tonneaux,
         qui est parmy trois isles.

[Note 128: Le 12 de juillet 1605 tait un mardi. D'aprs l'dition de
1613, M. de Monts et Champlain arrivrent  Chouacouet le 10, et durent
n'en repartir que le 12.]

[Note 129: Le cap du Port-aux-Isles est le cap Purpoise. (Voir 1613, p.
55, note 3.)]

84/740   Mettant le cap au nordest quart du nort proche de ce lieu, l'on
         entre en un autre port[130] o il n'y a aucun passage (bien que
         ce soient isles) que celuy par o on entre, o  l'entre y a
         quelques brisans de rochers qui sont dangereux. En ces isles y
         a tant de groiselles rouges, que l'on ne voit autre chose en la
         plus-part, & un nombre infiny de tourtes, dont nous en prismes
         bonne quantit. Ce port aux isles est par la hauteur de 43
         degrez 25 minutes de latitude.

[Note 130: Probablement l'entre de la rivire _Kenebunk_.]

         Costoyans la coste nous apperceusmes une fume sur le rivage de
         la mer, dont nous approchasmes le plus qu'il nous fut possible,
         & ne veismes aucun Sauvage, ce qui nous fit croire qu'ils s'en
         estoient fuis. Le Soleil s'en alloit bas, & ne peusmes trouver
         lieu pour nous loger icelle nuict,  cause que la coste estoit
         platte, & sablonneuse. Mettant le cap au sud pour nous
         esloigner, afin de mouiller l'anchre, ayans fait environ deux
         lieues, nous apperceusmes un cap [131]  la grande terre au sud
         quart du suest de nous, o il pouvoit avoir six lieues:  l'est
         deux lieues apperceusmes trois ou quatre isles[132] assez
         hautes, &  l'ouest un grand cul de sac[133]. La coste de ce
         cul de sac toute range jusques au cap peut entrer dans les
         terres du lieu o nous estions environ 4 lieues: il en a 2 de
         large nord & sud, & 3 en son entre. Et ne recognoissant aucun
         lieu propre pour nous loger, nous resolusmes d'aller au cap
85/741   cy-dessus  petites voiles une partie de la nuict, & en
         approchasmes  16 brasses d'eau, o nous mouillasmes l'anchre
         attendant le poinct du jour.

[Note 131: Le cap Anne, que l'auteur appelle plus loin cap aux Iles.]

[Note 132: Les les de Battures _(Isles of Shoals)_.]

[Note 133: La baie Longue, comme l'auteur l'appelle lui-mme dans sa
Table de la grande carte de 1632. C'est cet enfoncement que forme la
cte au nord-ouest du cap Anne.]

         Le lendemain nous fusmes au susdit cap, o il y a trois isles
         proches de la grande terre, pleines de bois de diffrentes
         sortes, comme  Choacoet, & par toute la coste; & une autre
         platte, ou la mer brise, qui jette un peu plus bas  la mer que
         les autres o il n'y en a point. Nous nommasmes ce lieu le cap
         aux isles, proche duquel apperceusmes un canau o il y avoit 5
         ou 6 Sauvages qui vindrent  nous, lesquels estans prs de
         nostre barque s'en allrent danser sur le rivage. Je fus 
         terre pour les voir, & leur donner  chacun un couteau, & du
         biscuit; ce qui fut cause qu'ils redancerent mieux
         qu'auparavant. Cela fait, je leur fis entendre le mieux qu'il
         me fut possible, qu'ils me monstrassent comme alloit la coste.
         Aprs leur avoir dpeint avec un charbon la baye & le cap aux
         isles, o nous estions, ils me figurrent avec le mesme crayon
         une autre baye [134], qu'ils representoient fort grande, o ils
         mirent six cailloux d'gale distance; me donnans par l 
         entendre que chacune de ces marques estoient autant de chefs &
         peuplades [135]: puis figurrent dedans ladite baye[136] une
         riviere [137] que nous avions passe, qui s'estend fort loin, &
         est batturiere. Nous trouvasmes en cet endroit des vignes en
         quantit, dont le verjus estoit un peu plus gros que des pois,
         & force noyers, dont les noix n'estoient pas plus grosses que
86/742   des balles d'harquebuze. Ces Sauvages nous dirent, que tous
         ceux qui habitoient en ce pays cultivoient & ensemenoient la
         terre comme les autres qu'avions veus auparavant. Ce lieu est
         par la hauteur de 43 degrez & quelques minutes de latitude
         [138].

[Note 134: La baie de Massachusetts.]

[Note 135: Voir 1613, p. 58, note 1.]

[Note 136: La dite baie Longue.]

[Note 137: Le Merrimack.]

[Note 138: La latitude du cap Anne est d'environ 42 38'.]

         Doublant le cap[139], nous entrasmes en une ance[140] o il y
         avoit force, vignes, pois de Bresil, courges, citrouilles & des
         racines qui sont bonnes, tirans sur le goust de cardes que les
         Sauvages cultivent.

[Note 139: En septembre 1606. Dans l'dition de 1632, on a intercal ici
la description du Beau-Port, que M. de Monts n'avait pas visit en 1605,
mais que Champlain avait remarqu en passant. Les trois alinas qui
suivent font partie de la narration du voyage de M. de Poutrincourt, qui
eut lieu dans l'automne de 1606.]

[Note 140: Le Beau-Port, aujourd'hui la baie de Gloucester, ou havre du
cap Anne. (Voir 1613, p. 94, 95, 96.)]

         Ce lieu, qui est assez agrable, est fertile en quantit de
         noyers, cyprs, chesnes, fresnes, & hestres, qui sont
         trs-beaux.

         Nous veismes l un Sauvage qui se blessa tellement au pied, &
         perdit tant de sang, qu'il en tomba en syncope; autour duquel
         vindrent nombre d'autres chantans quelque temps avant qu'ils le
         touchassent: puis faisans certaines gestes des pieds & des
         mains, luy remuoient la teste, & le soufflant il revint  soy.
         Nostre Chirurgien le pensa, & ne laissa pour cela de s'en aller
         gayement.

         Ayans fait demie lieue[141] nous apperceusmes plusieurs
         Sauvages sur la pointe d'un rocher, qui couroient le long de la
         coste, en danant, vers leurs compagnons, pour les advertir de
         nostre venue. Nous ayans monstr le quartier de leur demeure,
         ils firent signal de fumes, pour nous monstrer l'endroit de
87/743   leur habitation & fusmes mouiller l'anchre proche d'un petit
         islet, o l'on envoya nostre canau pour leur porter des
         couteaux & des gallettes, & apperceusmes  la quantit qu'ils
         estoient, que ces lieux sont plus habitez que les autres que
         nous avions veus. Aprs avoir arrest deux heures pour
         considerer ces peuples, qui ont leurs canaux faits d'escorce de
         bouleau, comme les Canadiens[142], Souriquois, & Etechemins,
         nous levasmes l'anchre, & avec apparence de beau temps nous
         nous mismes  la voile. Poursuivant nostre routte  l'ouest
         surouest, nous y veismes plusieurs isles  l'un & l'autre bord.
         Ayant fait 7  8 lieues, nous mouillasmes l'anchre proche d'une
         isle, o apperceusmes force fumes tout le long de la coste, &
         beaucoup de Sauvages qui accouroient pour nous voir. L'on
         envoya 2 ou 3 hommes vers eux dedans un canau, ausquels on
         bailla des couteaux & patenostres pour leur presenter, dont ils
         furent fort aises, & danserent plusieurs fois en payement. Nous
         ne peusmes savoir le nom de leur chef,  cause que nous
         n'entendions pas leur langue. Tout le long du rivage y a
         quantit de terre dfriche, & seme de bled d'Inde. Le pays
         est fort plaisant & agrable, y ayant force beaux bois. Ceux
         qui l'habitent ont leurs canaux faits tout d'une pice, fort
         subjets  tourner, si on n'est bien adroit  les gouverner, &
         n'en avions point encores veu de ceste faon. Voicy comme ils
         les font. Aprs avoir eu beaucoup de peine, & est long temps
          abatre un arbre le plus gros & le plus haut qu'ils ont peu
         trouver, avec des haches de pierre (car ils n'en ont point en
88/744   ce temps d'autres, si ce n'est que quelques uns d'eux en
         recouvrent par le moyen des Sauvages de la coste d'Acadie,
         ausquels on en porte pour traicter de pelleterie) ils ostent
         l'escorce, & l'arrondissent, horsmis d'un cost, o ils
         mettent du feu peu  peu tout le long de la pice; & prennent
         quelquefois des cailloux rouges & enflammez, qu'ils posent
         aussi dessus, & quand le feu est trop aspre, ils l'esteignent
         avec un peu d'eau, non pas du tout, mais seulement de peur
         que le bord du canau ne brusle. Estant assez creux  leur
         fantaisie, il le raclent de toutes parts avec ces pierres. Les
         cailloux dequoy ils font leurs trenchans sont semblables  nos
         pierres  fuzil.

[Note 141: Ici reprend le rcit du voyage de M. de Monts, en 1605. (Voir
1613, p. 58.) Par consquent cette demi-lieue doit se compter du cap
Anne, et non du Beau-Port.]

[Note 142: A cette poque, on appelait Canadiens les tribus montagnaises
du bas du fleuve.]

         Le lendemain 17 dudit mois[143] nous levasmes l'anchre pour
         aller  un cap, que nous avions veu le jour prcdant, qui nous
         demeuroit comme au sud surouest. Ce jour nous ne peusmes faire
         que 5 lieues, & passasmes par quelques isles remplies de bois.
         Je recognus en la baye tout ce que m'avoient dpeint les
         Sauvages au cap des isles. Poursuivant nostre routte, il en
         vint  nous grand nombre dans des canaux, qui sortoient des
         isles, & de la terre ferme. Nous fusmes anchrer  une lieue du
         cap qu'ay nomm Sainct Louys[144], o nous apperceusmes
         plusieurs fumes: & y voulant aller, nostre barque eschoua sur
         une roche, o nous fusmes en grand danger: car si nous n'y
         eussions promptement remedi, elle eust boulevers dans la mer,
         qui perdoit tout  l'entour, o il y avoit 5  6 brasses d'eau:
89/745   mais Dieu nous preserva, & fusmes mouiller l'anchre proche du
         susdit cap, o vindrent 15 ou 16 canaux de Sauvages, & en tel y
         en avoit 15 ou 16 qui commencrent  monstrer grands signes de
         resjouissance, & faisoient plusieurs sortes de harangues, que
         nous n'entendions nullement. L'on envoya 3 ou 4 hommes  terre
         dans nostre canau, tant pour avoir de l'eau, que pour voir leur
         chef nomm Honabetha, qui eut quelques couteaux, & autres
         jolivetez, que trouvay  propos leur donner[145], lequel nous
         vint voir jusques en nostre bord, avec nombre de ses
         compagnons, qui estoient tant le long de la rive, que dans
         leurs canaux. L'on receut le chef fort humainement, & luy
         fit-on bonne chre: & y ayant est quelque espace de temps, il
         s'en retourna. Ceux que nous avions envoyez devers eux, nous
         apportrent de petites citrouilles de la grosseur du poing, que
         nous mangeasmes en sallade comme concombres, qui sont
         trs-bonnes; & du pourpi, qui vient en quantit parmy le bled
         d'Inde, dont ils ne font non plus d'estat que de mauvaises
         herbes. Nous veismes en ce lieu grande quantit de petites
         maisonnettes, qui sont parmy les champs o ils sement leur bled
         d'Inde.

[Note 143: Le 17 juillet 1605.]

[Note 144: Aujourd'hui la pointe Brandt.]

[Note 145: Dans l'dition de 1613, il y avait que le sieur de Mons luy
donna. Dans l'dition de 1640, on remarque une autre correction: le mot
_luy_ a t mis  la place de _leur_.]

         Plus y a en icelle baye une riviere[146] qui est fort
         spacieuse, laquelle avons nomme la riviere du Gas, qui,  mon
         jugement, va rendre vers les Hiroquois, nation qui a guerre
         ouverte avec les montagnars qui sont en la grande riviere
         Sainct Laurent.

[Note 146: Probablement la rivire Charles. (Voir 1613, p. 61, note 3.)]


90/746
         _Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois,
         & de ce, qu'y avons remarqu de particulier._

                               CHAPITRE VI.

         LE lendemain[147] doublasmes le cap S. Louys, que nous avons
         ainsi nomm, terre mdiocrement basse, souz la hauteur de 42
         degrez 3 quarts de latitude[148], & fismes ce jour 2 lieues de
         coste sablonneuse; & passant le long d'icelle, nous y veismes
         quantit de cabannes & jardinages, & entrasmes dedans un petit
         cul de sac. Il vint  nous 2 ou 3 canaux, qui venoient de la
         pesche des morues, & autres poissons, qui sont l en quantit,
         qu'ils peschent avec des haims faits d'un morceau de bois,
         auquel ils fichent un os, qu'ils forment en faon de harpon, &
         lient fort proprement, de peur qu'il ne sorte, le tout estant
         en forme d'un petit crochet. La corde qui y est attache est de
         chanvre,  mon opinion, comme celuy de France; & me dirent
         qu'ils en cueilloient l'herbe dans leur terre sans la cultiver,
         en nous monstrant la hauteur comme de 4  5 pieds. Ledit canau
         s'en retourna  terre advertir ceux de son habitation, qui nous
         firent des fumes, & apperceusmes 18 ou 20 Sauvages qui
         vindrent sur le bord de la coste, & se mirent  dancer. Nostre
         canau fut  terre pour leur donner quelques bagatelles, dont
         ils furent fort contents. Il en vint aucuns devers nous qui
         nous prirent d'aller en leur riviere. Nous levasmes l'anchre
91/747   pour ce faire: mais nous n'y peusmes entrer  cause du peu
         d'eau que nous y trouvasmes estans de base mer, & fusmes
         contraints de mouiller l'anchre  l'entre d'icelle. Je
         descendis  terre, o j'en veis quantit d'autres qui nous
         receurent fort gracieusement, & fus recognoistre la riviere,
         o je n'y veis autre chose qu'un bras d'eau qui s'estend
         quelque peu dans les terres, qui sont en partie desertes,
         dedans lequel il n'y a qu'un ruisseau qui ne peut porter
         bateaux, sinon de pleine mer. Ce lieu peut avoir une lieue de
         circuit, en l'une des entres duquel y a une manire d'isle
         couverte de bois, & principalement de pins, qui tient d'un
         cost  des dunes de sable, qui sont assez longues: l'autre
         cost est une terre assez haute. Il y a deux islets dans
         ladite baye, qu'on ne voit point si l'on n'est dedans, &
         autour d'icelle, la mer asseche presque toute de basse mare.
         Ce lieu est fort remarquable de la mer, d'autant que la coste
         est fort basse, horsmis le cap de l'entre de la baye, qu'avons
         nomm le port du cap Sainct Louys[149], distant dudit cap deux
         lieues, & dix du cap aux isles. Il est environ par la hauteur
         du cap Sainct Louys.

[Note 147: Le 18 juillet 1605.]

[Note 148: 46 6'.]

[Note 149: Les Plerins _(Pilgrim Fathers)_ lui donnrent, quinze ans
plus tard, le nom de Plymouth.]

         Nous partismes[1509] de ce lieu, & rangeant la coste comme au
         sud, nous fismes 4  5 lieues, & passasmes proche d'un rocher
         qui est  fleur d'eau. Continuant nostre routte, nous
         apperceusmes des terres que jugions estre isles, mais en estans
         plus prs, nous recogneusmes que c'estoit terre ferme, qui nous
         demeuroit au nort norouest, qui estoit le cap d'une grande baye
92/748   contenant plus de 18  19 lieues de circuit, o nous nous
         engouffrasmes tellement, qu'il nous fallut mettre  l'autre
         bord pour doubler le cap qu'avions veu, lequel nous nommasmes
         le cap Blanc[151], pource que c'estoient sables & dunes, qui
         paroissent ainsi. Le bon vent nous servit beaucoup en ce lieu,
         car autrement nous eussions est en danger d'estre jettez  la
         coste. Ceste baye est fort saine, pourveu qu'on n'approche la
         terre que d'une bonne lieue, n'y ayant aucunes isles ny rochers
         que celuy dont j'ay parl, qui est proche d'une riviere, qui
         entre assez avant dans les terres, que nommasmes Saincte
         Suzanne du cap Blanc [152], d'o jusques au cap Sainct Louys y
         a dix lieues de traverse. Le cap Blanc est une pointe de sable
         qui va en tournoyant vers le sud environ six lieues. Ceste
         coste  est assez haute esleve de sables, qui sont fort
         remarquables venant de la mer, o on trouve la sonde  prs de
         15 ou 18 lieues de la terre  30, 40, 50 brasses d'eau,
         jusques  ce qu'on vienne  dix brasses en approchant de la
         terre, qui est tres-saine. Il y a une grande estendue de pays
         descouvert sur le bord de la coste devant que d'entrer dans les
         bois, qui sont fort agrables, & plaisans  voir. Nous
         mouillasmes l'anchre  la coste, & veismes quelques Sauvages,
         vers lesquels furent 4 de nos gens, qui cheminans sur une dune
         de sable, advisrent comme une baye & des cabannes qui la
         bordoient tout  l'entour. Estans environ une lieue & demie de
         nous, vint  eux danant (comme ils nous rapportrent) un
83/749   Sauvage, qui estoit descendu de la haute coste, lequel s'en
         retourna peu aprs donner advis de nostre venue  ceux de son
         habitation.

[Note 150: Le 19 juillet 1605. (dit. 1613, liv. I, c. VIII.)]

[Note 151: Le capitaine Gosnold lui avait dj donn, ds 1602, le nom
de cap Cod, qu'il conserve encore aujourd'hui.]

[Note 152: Probablement la baie de Wellfleet.]

         Le lendemain[153] nous fusmes en ce lieu que nos gens avoient
         apperceu, que trouvasmes estre un port fort dangereux,  cause
         des bases & bancs, o nous voyons briser de toutes parts. Il
         estoit presque de basse mer lors que nous y entrasmes, & n'y
         avoit que 4 pieds d'eau par la passe du nort; de haute mer il
         y a 2 brasses. Comme nous fusmes dedans, nous veismes ce lieu
         assez spacieux, pouvant contenir 3  4 lieues de circuit, tout
         entoure de maisonnettes,  l'entour desquelles chacun a autant
         de terre qu'il luy est necessaire pour sa nourriture. Il y
         descend une petite riviere qui est assez belle, o de basse mer
         y a environ 3 pieds & demy d'eau, & y a 2 ou 3 ruisseaux bordez
         de prairies. Ce lieu est trs-beau, si le havre estoit bon.
         J'en prins la hauteur, & trouvay 42 degrez de latitude, & 18
         [154] degrez 40 minutes de declinaison de la Guide-aymant. Il
         vint  nous quantit de Sauvages, tant hommes que femmes, qui
         accouroient de toutes parts en danant. Nous nommasmes ce lieu
         le port de Mallebarre[155].

[Note 153: Le 20 juillet 1605.]

[Note 154: Voir 1613, p. 65; note 1.]

[Note 155: Aujourd'hui le havre de Nauset, dont la latitude est de 41
50'.]

         Le lendemain nous fusmes voir leur habitation avec nos armes, &
         fismes environ une lieue le long de la coste. Devant que
         d'arriver  leurs cabannes, nous entrasmes dans un champ sem
         de bled d'Inde,  la faon que nous avons dit cy-dessus. Il
         estoit en fleur, & avoit de haut 5 pieds & demy, & d'autre
94/750   moins advanc, qu'ils sement plus tard. Nous veismes aussi
         force feves de Bresil, & des citrouilles de plusieurs
         grosseurs, bonnes  manger; du petum & des racines qu'ils
         cultivent, lesquelles ont le goust d'artichaut. Les bois sont
         remplis de chesnes, noyers, & de trs beaux cyprs[156], qui
         sont rougeastres, & ont fort bonne odeur. Il y avoit aussi
         plusieurs champs qui n'estoient point cultivez, d'autant qu'ils
         laissent reposer les terres; & quand ils y veulent semer, ils
         mettent le feu dans les herbes, & puis labourent avec leurs
         besches de bois. Leurs cabannes sont rondes, couvertes de
         grosses nattes faites de roseaux, & par en haut il y a au
         milieu environ un pied & demy de descouvert, par o fort la
         fume du feu qu'ils y font. Nous leur demandasmes s'ils avoient
         leur demeure arreste en ce lieu, & s'il y negeoit beaucoup: ce
         que ne peusmes bien savoir, pour ne pas entendre leur langage,
         bien qu'ils s'y efforassent par signes, en prenant du sable en
         leur main, puis l'espandant sur la terre, & monstrant estre de
         la couleur de nos rabats &, qu'elle venoit sur la terre de la
         hauteur d'un pied, & d'autres nous monstroient moins; nous
         donnans aussi  entendre que le port ne geloit jamais: mais
         nous ne peusmes savoir si la nege estoit de longue dure. Je
         tiens neantmoins que le pays est tempr, & que l'hyver n'y est
         pas rude.

[Note 156: Le _Juniperus Virginiana_. (Voir 1613, p. 66, note 1.)]

         Tous ces Sauvages depuis le cap aux isles ne portent point de
         robbes, ny de fourrures, que fort rarement, & sont icelles
         robbes faites d'herbes, & de chanvre, qui  peine leur couvrent
         le corps, & leur vont jusques aux jarrets. Ils ont seulement la
95/751   nature cache d'une petite peau, & les femmes aussi, qui leur
         descendent un peu plus bas qu'aux hommes par derrire, tout le
         reste du corps estant nud & lors qu'elles nous venoient voir,
         elles prenoient des robbes ouvertes par le devant. Les hommes
         se coupent le poil dessus la teste, comme ceux de la riviere de
         Choacoet. Je vey entre autres choses une fille coiffe assez
         proprement, d'une peau teinte de couleur rouge, brode par
         dessus de petites patenostres de porceline; une partie de ses
         cheveux estoient pendans par derrire, & le reste entre-lac de
         diverses faons. Ces peuples se peindent le visage de rouge,
         noir, & jaulne. Ils n'ont presque point de barbe, & se
         l'arrachent  mesure qu'elle croist, & sont bien proportionnez
         de leur corps. Je ne say quelle loy ils tiennent, & croy qu'en
         cela ils ressemblent  leurs voisins, qui n'en ont point du
         tout, & ne savent adorer, ny prier. Pour armes, ils n'ont que
         des picques, massues, arcs, & flesches. Il semble  les voir
         qu'ils soient de bon naturel, & meilleurs que ceux du nort,
         mais  dire vray ils sont meschans, & si peu de frquentation
         que l'on a avec eux, les fait aisment cognoistre. Ils sont
         grands larrons, & s'ils ne peuvent attraper avec les mains, ils
         taschent de le faire avec les pieds, comme nous l'avons
         esprouv souventefois: & se faut donner garde de ces peuples, &
         vivre en mfiance avec eux, sans toutefois leur faire
         appercevoir. Ils nous troqurent leurs arcs, flesches, &
         carquois, pour des espingles & des boutons, & s'ils eussent eu
         autre chose de meilleur, ils en eussent fait autant. Ils nous
96/752   donnrent quantit de petum, qu'ils font secher, puis le
         reduisent en poudre[157]. Quand ils mangent le bled d'Inde ils
         le font bouillir dedans des pots de terre, qu'ils font d'autre
         manire que nous[158]. Il le pilent aussi dans des mortiers de
         bois, & le reduisent en farine, puis en font des gasteaux &
         galettes, comme les Indiens du Prou.

[Note 157: Voir 1613, p. 70, note 1.]

[Note 158: Voir 1613, p. 70, note 2.]

         Il y a quelques terres dfriches[159], & en dfrichoient tous
         les jours. En voicy la faon. Ils coupent les arbres  la
         hauteur de trois pieds de terre, puis font brusler les
         branchages sur le tronc, & sement leur bled entre ces bois
         coupez, & par succession de temps ostent les racines. Il y a
         aussi de belles prairies pour y nourrir nombre de bestail. Ce
         port[160] est trs-beau & bon, o il y a de l'eau assez pour
         les vaisseaux, & o on se peut mettre  l'abry derrire des
         isles. Il est par la hauteur de 43 degrez de latitude, &
         l'avons nomm le Beau-port[161].

[Note 159: Il s'agit du Beau-Port. L'on passe, ici, du voyage de M. de
Monts  celui de M. de Poutrinconrt, en 1606.]

[Note 160: Le Beau-Port. (Voir 1613, p. 96.)]

[Note 161: La baie de Gloucester, ou havre du cap Anne.]

         Le dernier de Septembre[162] nous partismes du Beau-port, &
         passasmes par le cap Sainct Louys, & fismes porter toute la
         nuict pour gaigner le cap Blanc. Au matin une heure devant le
         jour nous nous trouvasmes  vau le vent du cap Blanc en la baye
         blanche[163]  huict pieds d'eau, esloignez de la terre une
         lieue, o nous mouillasmes l'anchre, pour n'en approcher de
         plus prs, en attendant le jour, & voir comme nous estions de
         la mare. Cependant envoyasmes sonder avec nostre chaloupe, &
97/753   ne trouva-on plus de 8 pieds d'eau, de faon qu'il fallut
         dlibrer attendant le jour ce que nous pourrions faire. L'eau
         diminua jusques  5 pieds & nostre barque talonnoit quelquefois
         sur le sable sans toutesfois s'offenser, ny faire aucun dommage
         car la mer estoit belle, & n'eusmes point moins de 3 pieds
         d'eau souz nous, lors que la mer commena  croistre, qui nous
         donna grande esperance.

[Note 162: De l'anne 1606.]

[Note 163: La baie du cap Cod.]

         Le jour estant venu, nous apperceusmes une coste de sable fort
         basse, o nous estions le travers plus  val le vent, & d'o on
         envoya la chaloupe pour sonder vers un terroir qui est assez
         haut, o on jugeoit y avoir beaucoup d'eau, & de faict on y en
         trouva 7 brasses. Nous y fusmes mouiller l'anchre, & aussi tost
         appareillasmes la chaloupe avec neuf ou dix hommes, pour aller
          terre voir un lieu o jugions y avoir un beau & bon port pour
         nous pouvoir sauver si le vent se fust eslev plus grand qu'il
         n'estoit. Estant recogneu, nous y entrasmes  2. 3. & 4.
         brasses d'eau. Quand nous fusmes dedans, nous en trouvasmes 5 &
         6 Il y avoit force huistres qui estoient tresbonnes, ce que
         n'avions encores apperceu, & le nommasmes le port aux
         Huistres[164], & est par la hauteur de 42 degrez de latitude
         [165]. 11 y vint  nous trois canaux de Sauvages. Ce jour le
         vent nous fut favorable, qui fut cause que nous levasmes
         l'anchre pour aller au cap Blanc, distant de ce lieu de 5
         lieues, au nort un quart du nordest, & le doublasmes.

[Note 164: La baie de Barnstable.]

[Note 165: 41 45'.]

98/754  Le lendemain 2 d'Octobre [166] arrivasmes devant Mallebarre, o
        sejournasmes quelque temps, pour le mauvais vent qu'il faisoit,
        durant lequel nous fusmes avec la chaloupe, avec douze  quinze
        hommes, visiter le port, o il vint au devant de nous cent
        cinquante Sauvages, en chantant & danant, selon leur coustume.
        Aprs avoir veu ce lieu, nous nous en retournasmes en nostre
        vaisseau, o le vent venant bon, fismes voile le long de la
        coste courant au sud.

[Note 166: De l'anne 1606.]



         _Continuation des susdites descouvertures jusques au port
         Fortun, & quelque vingt lieues par del._

                             CHAPITRE VII.

         Comme nous fusmes  six lieues de Malebarre, nous mouillasmes
         l'anchre proche de la coste, dautant que n'avions bon vent. Le
         long d'icelle nous advisasmes des fumes que faisoient les
         Sauvages, ce qui nous fit dlibrer de les aller voir, & pour
         cet effect on quipa la chaloupe. Mais quand nous fusmes proche
         de la coste qui est areneuse, nous ne peusmes l'aborder, car la
         houlle estoit trop grande. Ce que voyans les Sauvages, ils
         mirent un canau  la mer, & vindrent  noua 8 ou 9 en chantant,
         & faisans signe de la joye qu'ils avoient de nous voir, puis
         nous monstrerent que plus bas il y avoit un port, o nous
         pourrions mettre nostre barque en seuret. Ne pouvant mettre
         pied  terre, la chaloupe s'en revint  la barque, & les
         Sauvages retournrent  terre, aprs les avoir traict
         humainement.

99/755   Le lendemain[167] le vent estant favorable, nous continuasmes
         nostre routte au nort 5 lieues[168], & n'eusmes pas plustost
         fait ce chemin, que nous trouvasmes 3 & 4 brasses d'eau, estans
         esloignez une lieue & demie de la coste. Et allans un peu de
         l'avant, le fonds nous haussa tout  coup  brasse & demie, &
         deux brasses, ce qui nous donna de l'apprehension, voyans la
         mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel
         nous peussions retourner sur nostre chemin, car le vent y
         estoit entirement contraire.

[Note 167: Le 3 octobre 1606.]

[Note 168: Voir 1613, p. 99, note 1.]

         De faon qu'estans engagez parmy des brisans & bancs de sable,
         il fallut passer au hazard, selon que l'on pouvoit juger y
         avoir plus d'eau pour nostre barque, qui n'estoit que 4 pieds
         au plus, & vinsmes parmy ces brisans jusques  quatre pieds &
         demy. En fin nous fismes tant, avec la grce de Dieu, que nous
         passasmes par dessus une pointe de sable, qui jette prs de
         trois lieues  la mer, au sud suest, lieu fort dangereux.
         Doublant ce cap, que nous nommasmes le cap Batturier[169], qui
         est  douze ou treize lieues de Mallebarre, nous mouillasmes
         l'anchre  deux brasses & demie d'eau, d'autant que nous nous
         voiyons entourez de toutes parts de brisans & battures, reserv
         eu quelques endroits o la mer ne fleurissoit pas beaucoup. On
         envoya la chaloupe pour trouver un achenal, afin d'aller  un
100/756  lieu que jugions estre celuy que les Sauvages nous avoient
         donn  entendre; & creusmes aussi qu'il y avoit une riviere,
         o nous pourrions estre en seuret.

[Note 169: Ce cap Batturier parat correspondre  la tte de Sankaty,
qui forme la pointe sud-est de l'le de Nantucket, et qui est en effet 
environ douze lieues du port de Mallebarre, ou Nauset.]

         Nostre chaloupe y estant, nos gens mirent pied  terre, &
         considererent le lieu, puis revindrent avec un Sauvage qu'ils
         amenrent, & nous dirent que de plaine mer nous y pourrions
         entrer, ce qui fut resolu; & aussi tost levasmes l'anchre, &
         fusmes par la conduite du Sauvage, qui nous pilota, mouiller
         l'anchre  une rade qui est devant le port  six brasses d'eau,
         & bon fonds: car nous ne peusmes entrer dedans  cause que la
         nuict nous surprint.

         Le lendemain on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc
         de sable qui est  l'emboucheure du port; puis la plaine mer
         venant y entrasmes  2 brasses d'eau. Comme nous y fusmes, nous
         louasmes Dieu d'estre en lieu de seuret. Nostre gouvernail
         s'estoit rompu, que l'on avoit accommod avec des cordages, &
         craignions que parmy ces bases & fortes mares il ne rompist
         derechef, qui eust est cause de nostre perte.

         Dedans ce port[170] il n'y a qu'une brasse d'eau, & de plaine
         mer deux;  l'est y a une baye qui refuit au nort environ trois
         lieues, dans laquelle se voyent une isle & deux autres petits
         culs de sac, qui dcorent le pays: l sont beaucoup de terres
         dfriches, & force petits costaux, o ils font leur labourage
         de bled & autres grains dont ils vivent. Il y a aussi de
         tresbelles vignes, quantit de noyers, chesnes, cyprs, & peu
         de pins. Tous les peuples de ce lieu sont fort amateurs du
101/757  labourage, & font provision de bled d'Inde pour l'hyver, lequel
         ils conservent en la faon qui ensuit.

[Note 170: Le port de Chatham, que l'auteur appelle plus loin port
Fortun.]

         Ils font des fosses sur le penchant des costaux dans le fable 5
          6 pieds plus ou moins, & prennent leurs bleds & autres
         grains, qu'ils mettent dans de grands sacs d'herbe, qu'ils
         jettent dedans lesdites fosses, & les couvrent de fable 3 ou 4
         pieds par dessus le superfice de la terre, pour en prendre 
         leur besoin, & se conserve aussi bien qu'il sauroit faire en
         nos greniers.

         Nous veismes en ce lieu cinq  six cents Sauvages, qui estoient
         tous nuds, horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une petite
         peau de faon, ou de loup marin. Les femmes aussi couvrent la
         leur avec des peaux, ou des fueillages, & ont les cheveux tant
         l'un que l'autre bien peignez, & entrelacez en plusieurs
         faons,  la manire de ceux de Choacoet, & sont bien
         proportionnez de leurs corps, ayans le teint olivastre. Ils se
         parent de plumes, de patenostres de porceline, & autres
         jolivetez, qu'ils accommodent fort proprement en faon de
         broderie. Ils ont pour armes des arcs, flesches, & massues: &
         ne sont pas si grands chasseurs comme bons pescheurs &
         laboureurs.

         Pour ce qui est de leur police, gouvernement, & Leur croyance,
         je n'en ay peu que juger, & croy qu'ils n'en ont point d'autre
         que nos Sauvages Souriquois & Canadiens, lesquels n'adorent ny
         le Soleil, ny la Lune, ny aucune chose, & ne prient non plus
         que les bestes. Bien ont-ils parmy eux quelques gens qu'ils
         disent avoir intelligence avec le diable,  qui ils ont grande
102/758  croyance, lesquels leur disent tout ce qui leur doit advenir,
         encores qu'ils mentent le plus souvent: c'est pourquoy ils les
         tiennent comme Prophtes, bien qu'ils les enjaulent comme les
         Egyptiens & Bohmiens font les bonnes gens de village. Ils ont
         des chefs  qui ils obeissent en ce qui est de la guerre, mais
         non autrement, lesquels travaillent, & ne tiennent non plus de
         rang que leurs compagnons.

         Leurs logemens sont separez les uns des autres selon les terres
         que chacun d'eux peut occuper, & sont grands, faits en rond,
         couverts de natte, ou fueille de bled d'Inde, garnis seulement
         d'un lict ou deux, eslevez un pied de terre, faits avec
         quantit de petits bois qui sont pressez les uns contre les
         autres, dessus lesquels ils dressent un estaire  la faon
         d'Espagne (qui est une manire de natte espoisse de deux ou
         trois doigts) sur quoy ils se couchent. Ils ont grand nombre de
         pulces en est, mesme parmy les champs. En nous allans
         pourmener nous en fusmes remplis en telle quantit, que nous
         fusmes contraints de changer d'habits.

         Tous les ports, bayes & costes depuis Choacoet sont remplis de
         toutes sortes de poisson, semblable  celuy qui est aux costes
         d'Acadie, & en telle abondance, que je puis asseurer qu'il
         n'estoit jour ne nuict que nous ne veissions & entendissions
         passer aux costez de nostre barque plus de mille marsouins, qui
         chassoient le menu poisson. Il y a aussi quantit de plusieurs
         especes de coquillages, & principalement d'huistres. La chasse
         des oiseaux y est fort abondante.

103/759  C'est un lieu fort propre pour y bastir, & jetter les fondemens
         d'une Rpublique, si le port estoit un peu plus profond, &
         l'entre plus seure qu'elle n'est. Il fut nomm le port
         Fortun, pour quelque accident qui y arriva[171]. Il est par la
         hauteur de 41 & un tiers de latitude,  13 lieues de
         Mallebarre. Nous visitasmes tout le pays circonvoisin, lequel
         est fort beau, comme j'ay dit cy-dessus, o nous veismes
         quantit de maisonnettes a & l.

[Note 171: Voir 1613, p. 105, 106, 107.]

         Partans du port Fortun, ayans fait six ou sept lieues, nous
         eusmes cognoissance d'une isle, que nous nommasmes la
         Souponneuse [172], pour avoir eu plusieurs fois croyance de
         loing que ce fust autre chose qu'une isle. Rangeant la coste au
         surouest prs de douze lieues, passasmes proche d'une riviere
         qui est fort petite, & de difficile abord,  cause des bases &
         rochers qui sont  l'entre, que j'ay nomme de mon nom. Ce que
         nous veismes de ces costes sont terres basses & sablonneuses,
         qui ne laissent d'estre belles & bonnes, toutesfois de
         difficile abord, n'ayans aucunes retraites, les lieux fort
         batturiers, & peu d'eau  prs de deux lieues de terre. Le plus
         que nous en trouvasmes, ce fut en quelques fosses sept  huict
         brasses, encores cela ne duroit que la longueur du cble, aussi
         tost l'on revenoit  deux ou trois brasses, & ne s'y fie qui
         voudra qu'il ne l'aye bien recognue la sonde  la main.

[Note 172: Probablement _Martha's Vineyard_.]

         Voila toutes les costes que nous descouvrismes tant  l'Acadie,
         que s Etechemins & Almouchiquois[173], desquelles je fis la
104/760  carte fort exactement de ce que je veis, que je fis graver en
         l'an 1604[174] qui depuis a est mite en lumire aux discours
         de mes premiers voyages.

[Note 173: Depuis 1604, jusqu' l'automne de 1606.]

[Note 174: Champlain ne put faire graver, en 1604, que la carte du
voyage d'exploration qu'il fit dans le Saint-Laurent, en 1603, avec
Pont-Grav. Cette premire carte est encore  retrouver.]



         _Descouverture depuis le Cap de la Hve jusques  Canseau, fort
         particulirement._

                              CHAPITRE VIII

         Partant du cap de la Hve jusques  Sesambre[175], qui est une
         isle ainsi appelle par quelques Mallouins, distante de la Hve
         de 15 lieues, se trouvent en ce chemin quantit d'isles,
         qu'avons nommes les Martyres, pour y avoir eu des Franois
         autrefois tuez par les Sauvages. Ces isles sont en plusieurs
         culs de sac & bayes, en l'une desquelles y a une riviere
         appelle Saincte Marguerite distante de Sesambre de 7 lieues,
         qui est par la hauteur de 44 degrez, & 25 minutes de latitude.
         Les isles & costes sont remplies de quantit de pins, sapins,
         bouleaux, & autres meschans bois. La pesche du poisson y est
         abondante, comme aussi la chasse des oiseaux.

[Note 175: Aujourd'hui Sambro.]

         De Sesambre passasmes une baye fort saine[176] contenant 7  8
         lieues, o il n'y a aucunes isles sur le chemin horsmis au
         fonds, qui est  l'entre d'une petite riviere de peu d'eau, &
         fusmes  un port distant de Sesambre de 8 lieues, mettant le
105/761  cap au nordest quart d'est, qui est assez bon pour des
         vaisseaux du port de cent  six vingts tonneaux. En son entre
         y a une isle de laquelle on peut de basse mer aller  la grande
         terre. Nous avons nomm ce lieu le port Saincte Heleine[177],
         qui est parla hauteur de 44 degrez 40 minutes peu plus ou moins
         de latitude.

[Note 176: La baie de Chibouctou, aujourd'hui le havre d'Halifax.]

[Note 177: Probablement ce qu'on appelle aujourd'hui le havre de
Jeddore.]

         De ce lieu fusmes  une baye appelle la baye de toutes isles
         [178], qui peut contenir 14  15 lieues: lieux qui sont
         dangereux  cause des bancs, bases, & battures qu'il y a. Le
         pays est tres-mauvais  voir, remply de mesmes bois que j'ay
         dit cy-dessus.

[Note 178: Voir 1613, p. 128, note 2.]

         De l passasmes proche d'une riviere qui en est distante de six
         lieues, qui s'appelle la riviere de l'isle verte[179], pour y
         en avoir une en son entre. Ce peu de chemin que nous fismes
         est remply de quantit de rochers qui jettent prs d'une lieue
          la mer, o elle brise fort, & est par la hauteur de 45 degrez
         un quart de latitude.

[Note 179: La rivire Sainte-Marie. (Voir 1613, p. 128, note 3.)]

         De l fusmes  un lieu o il y a un cul de sac[180] & deux ou
         trois isles, & un assez beau port, distant de l'isle verte
         trois lieues. Nous passasmes aussi par plusieurs isles qui sont
         ranges les unes proches des autres, & les nommasmes les isles
         ranges, distantes de l'isle verte de 6  7 lieues. En aprs
         passasmes par une autre baye[181] o il y a plusieurs isles, &
         fusmes jusques  un lieu o trouvasmes un vaisseau qui faisoit
         pesche de poisson entre des isles qui sont un peu esloignes de
106/762  la terre, distantes des isles ranges 4 lieues, & appellasmes
         ce lieu le port de Savalette[182], qui estoit le maistre du
         vaisseau qui faisoit pesche, qui estoit Basque.

[Note 180: Aujourd'hui _Country Harbour_.]

[Note 181: Aujourd'hui _Torbay_.]

[Note 182: Probablement White Haven. (Voir 1613, p. 129, note 3.)]

         Partant de ce lieu arrivasmes  Canseau[183] le 27 du mois,
         distant du port de Savalette six lieues, o passasmes par
         quantit d'isles jusques audit Canseau, ausquelles y a telle
         abondance de framboises, qu'il ne se peut dire plus.

[Note 183: Voir 1613, p. 130, note I.]

         Toutes les costes que nous rangeasmes depuis le cap de Sable
         jusques en ce lieu, sont terres mdiocrement hautes, & costes
         de rochers, en la plus-part des endroits bordes de nombre
         d'isles & brisans qui jettent  la mer par endroits prs de
         deux lieues, qui sont fort mauvais pour l'abord des vaisseaux:
         neantmoins il ne laisse d'y avoir de bons ports & rades le long
         des costes & isles. Pour ce qui est de la terre, elle est plus
         mauvaise, & mal agrable qu'en autres lieux qu'eussions veus,
         except en quelques rivieres ou ruisseaux, o le pays est assez
         plaisant: & ne faut douter qu'en ces lieux l'hyver n'y soit
         froid, durant prs de six mois[184].

[Note 184: L'dition de 1640 porte prs de six  sept mois, comme
l'dition de 1613.]

         Ce port de Canseau est un lieu entre des isles, qui est de fort
         mauvais abord, si ce n'est de beau temps, pour les rochers &
         brisans qui sont autour. Il s'y fait pesche de poisson verd &
         sec.

         De ce lieu jusques  l'isle du cap Breton, qui est par la
         hauteur de 45 degrez trois quarts de latitude[185], & 14.
107/763  degrez 50 minutes de declinaison de l'Aymant y a huict lieues,
         & jusques au cap Breton 25 o entre les deux y a une grande
         baye[186] qui entre environ 9 ou 10 lieues dans les terres, &
         fait partage entre l'isle du cap Breton, & la grand'terre qui
         va rendre en la grande baye Sainct Laurent, par o on va 
         Gasp & isle Perce, o se fait pesche de poisson. Ce passage
         de l'isle du cap Breton est fort estroit. Les grands vaisseaux
         n'y passent point, bien qu'il y aye de l'eau assez,  cause des
         grands courans & transports de mares qui y sont, & avons nomm
         ce lieu le passage courant[187], qui est par la hauteur de 45
         degrez trois quarts de latitude.

[Note 185: La latitude du cap Breton est d'environ 45 57', et la
variation de l'aiguille y est aujourd'hui de prs de 24 de dclinaison
occidentale.]

[Note 186: La baie de Chdabouctou.]

[Note 187: Aujourd'hui le dtroit de Canseau.]

         Ceste isle du cap Breton est en forme triangulaire, qui a 80
         lieues de circuit, & est la plus-part terre montagneuse,
         toutesfois en quelques endroits agrable. Au milieu d'icelle y
         a une manire de lac[188], o la mer entre par le cost du nort
         quart du nordest, & du sud quart du suest[189], & y a quantit
         d'isles remplies de grand nombre de gibbier, & coquillages de
         plusieurs sortes, entre autres des huistres qui ne sont de
         grande saveur. En ce lieu y a plusieurs ports & endroits o
         l'on fait pesche de poisson, savoir le port aux Anglois[190],
         distant du cap Breton environ deux  trois lieues: & l'autre,
         Niganis, 18 ou 20 lieues plus au nort. Les Portugais autrefois
         voulurent habiter ceste isle, & y passerent un hyver: mais la
         rigueur du temps & les froidures leur firent abandonner leur
108/764  habitation. Toutes ces choses veues, je repassay en France,
         aprs avoir demeur quatre ans tant  l'habitation de Saincte
         Croix, qu'au port Royal[191].

[Note 188: Le Bras-d'or, ou Labrador.]

[Note 189: Voir 1613, p. 132, note 2.]

[Note 190: Appel depuis Louisbourg.]

[Note 191: Champlain partit de Canseau le 3 septembre 1607; il avait
quitt le Havre au commencement d'avril 1604: il y avait donc trois ans
et cinq mois qu'il, tait  l'Acadie.]

                         _Fin du second Livre._

109/765

                             LES VOYAGES
                             DU SIEUR DE
                              CHAMPLAIN.

                          LIVRE TROISIESME.



         _Voyages du sieur de Poitrincourt en la nouvelle France, o il
         laisse son fils le Sieur de Biencourt. Pres Jesuites qui y
         sont envoyez & les progrs qu'ils y firent, y faisans fleurir
         la Foy Chrestienne._

                           CHAPITRE PREMIER.

         Le sieur de Poitrincourt pre ayant obtenu un don du Sieur de
         Mons, en vertu de sa commission, de quelques terres adjacentes
         au port Royal, qu'il avoit abandonnes, l'habitation demeurant
         en son entier, ledit Sieur de Poitrincourt fait tout devoir de
         l'habiter, & y laisse son fils Sieur de Biencourt, lequel
         pendant qu'il excogite les moyens de s'y pouvoir establir, les
         Rochelois & les Basques l'assistent en la plus grande partie
         des embarquemens, souz esperance d'avoir les pelleteries par
         leur moyen: mais son dessein ne luy russit pas comme il
         desiroit. Car Madame de Guercheville trs-charitable,
110/766  s'entremet en ceste affaire en faveur & consideration des Pres
         Jesuites. En voicy le discours.

         Ledit sieur Jean de Poitrincourt, avant que le sieur de Mons
         partist de la nouvelle France, luy demanda en don le Port
         Royal, qu'il luy accorda,  condition que dans deux ans en
         suitte ledit sieur de Poitrincourt s'y transporteroit avec
         plusieurs autres familles, pour cultiver & habiter le pays; ce
         qu'il promit faire, & en l'an 1607, le feu Roy Henry le Grand
         luy ratifia & confirma ce don, & dit au feu Reverend Pre Coton
         qu'il vouloit se servir de leur Compagnie en la conversion des
         Sauvages, promettant deux mille livres pour leur entretien. Le
         Pre Coton obt au commandement de sa Majest; & entre autres
         de leurs Peres se presenta le Pere Biard, pour estre employ en
         un si sainct voyage: & l'an 1608, il fut envoy  Bordeaux, o
         il demeura long temps sans entendre aucunes nouvelles de
         l'embarquement pour Canada.

         L'an 1609, le sieur de Poitrincourt arriva  Paris: le Roy en
         estant adverty, & ayant sceu que contre l'opinion de sa Majest
         il n'avoit boug de France, se fascha fort contre luy. Mais
         pour contenter sadite Majest, il s'quipe pour faire le
         voyage. Sur cette resolution le Pre Coton offre luy donner des
         Religieux: sur quoy ledit sieur de Poitrincourt luy dit qu'il
         seroit meilleur d'attendre jusques en l'an suivant, promettant
         qu'aussi tost qu'il seroit arriv au port Royal, il renvoyeroit
111/767  son fils, avec lequel les PP. Jesuites viendroient. De faict
         l'an 1610, ledit sieur de Poitrincourt s'embarqua sur la fin de
         Fevrier, & arriva au port Royal au mois de Juin suivant, o
         ayant assembl le plus de Sauvages qu'il peut, il en fit
         baptiser environ 25 le jour de sainct Jean Baptiste, par un
         Prestre appelle Messire Josu Fleche, surnomm le Patriarche.

         Peu de temps aprs il renvoya en France le sieur de Biencourt
         son fils, aag d'environ 19 ans, pour apporter les bonnes
         nouvelles du baptesme des Sauvages[192], & faire en sorte qu'il
         fust en brief secouru de vivres, dont il estoit mal pourveu,
         pour y passer l'hyver.

[Note 192: Lescarbot nous a conserv les noms de vingt-et-un sauvages
baptiss  Port Royal par un prtre du diocse de Langres, nomm Jess
Flch. (Hist. de la Nouv. France, liv. V, ch. VIII.)]

         Le Reverend Pre Christoffe Balthazar, Provincial, commit pour
         aller avec le sieur de Biencourt, les Peres Pierre Biart, &
         Remond Masse[193]; le Roy Louys le Juste leur ayant fait
         delivrer cinq cents escus promis par le feu Roy son pre, &
         plusieurs riches ornemens donnez par les Dames de Guercheville
         & de Sourdis. Estans arrivez  Dieppe, il y eut quelque
         contestation entre les Pres Jesuites, & des marchands[194], ce
         qui fut cause que lesdits Pres se retirrent en leur Collge
         d'Eu.

[Note 193: Enemond Mass. (Voir Hist. de la Colonie franaise en Canada,
t. I, note de la p. 101.)]

[Note 194: Ces marchands taient Duchesne et Dujardin, tous deux de la
religion prtendue reforme. (Relat. du P. Biart, ch. XII.--Lescarbot,
liv. V, ch. X.--Asseline, _ms_. de Dieppe.)]

         Ce qu'ayant sceu Madame de Guercheville, fut fort indigne de
         ce que de petits marchands avoient est se outrecuidez d'avoir
         offens, & travers ces Peres, dit qu'ils devoient estre punis,
112/768  mais tout leur chastiement fut qu'ils ne furent receus 
         l'embarquement. Et ayant sceu que l'quipage ne se monsteroit
         qu' quatre mil livres, elle fit une queste en la Cour, & par
         cet office charitable elle recueillit ladite somme dont elle
         paya les marchands qui avoient troubl lesdits Pres, & les fit
         casser de toute association: & du reste de ceste somme, &
         d'autres grands biens, fit un fonds pour l'entretien desdits
         Peres, ne voulant qu'ils fussent  charge au sieur de
         Poitrincourt, & faire en sorte que le profit qui reviendroit
         des pelleteries & des pesches que le navire remporteroit, ne
         reviendroit point au profit des associez, & autres marchands,
         mais retourneroit en Canada, en la possession des Sieurs Robin
         & de Biencourt, qui l'employeroient  l'entretien du port Royal
         & des Franois qui y resident.

         A ce subject fut conclu & arrest que cet argent de Madame de
         Guercheville, ayant est destin pour le profit de Canada, les
         Jesuites auroient part aux moluments de l'association desdits
         sieurs Robin & de Biencourt, & y participeroient avec eux.
         C'est ce contract d'association qui a fait tant semer de
         bruits, de plaintes, & de crieries contre les Pres Jesuites,
         qui en cela, & en toute autre chose se sont equitablement
         gouvernez selon Dieu & raison,  la honte & confusion de leurs
         envieux & mesdisans.

         Le 26. Janvier 1611, les mesmes Peres s'embarquerent avec ledit
         sieur de Biencourt, lequel ils assisterent d'argent pour mettre
         le vaisseau hors, & soulager les grandes necessitez qu'ils
113/769  avoient eues en ceste navigation; d'autant que costoyans les
         costes ils s'arreterent & sejournerent en plusieurs endroits
         avant qu'arriver au port Royal, qui fut le 12 juin[195] 1611,
         le jour de la Pentecoste; & pendant ce voyage lesdits Peres
         eurent grande disette de vivres, & d'autres choses, ainse que
         rapportrent les pilotes David de Bruges, & le Capitaine Jean
         Daune, tous deux de la religion prtendue reforme, confessans
         qu'ils avoient trouv ces bons Peres tout autres que l'on les
         leur avoit dpeint.

[Note 195: Le 22 mai, comme le prouvent abondamment les dtails
renferms dans les lettres du P. Biard. C'est ce jour-l, au reste, que
tombait la Pentecte en 1611.]

         Le sieur de Poitrincourt desirant retourner en France, pour
         mieux donner ordre  ses affaires, laissa son fils le sieur de
         Biencourt, & les Pres Jesuites auprs luy, qui faisoient tous
         ensemble environ 20[196] personnes. Il partit la my-Juillet de
         la mesme anne 1611 & arriva en France sur la fin du mois
         d'Aoust.

[Note 196: Vingt & deux personnes, en comptant les deux Jesuites, dit
la Relat. du P. Biard ch. XXV.]

         Pendant l'hyvernement ledict sieur de Biencourt fit encores
         quelques fascheries aux gens du fils dudit Pontgrav, appelle
         Robert Grav(197), qu'il traitta assez mal: mais en fin par le
         travail des Pres Jesuites, le tout fut appais, & demeurrent
         bons amis.

[Note 197: Le jeune du Pont avoit l'anne prochainement passe, est
faist prisonnier par le sieur de Poitrincourt, d'o s'estant vad
subtilement, il avoit est contrainct courir les bois en grande
misere... Le P. Biard supplia le sieur de Poitrincourt d'avoir esgard
aux grands merites du sieur du Pont le pre, & aux belles esperances
qu'il y avoit du fils... Il amena ledit du Pont au sieur de
Poitrincourt, & paix & reconciliation faicte on tira le canon. (Relat.
du P. Biard, ch. XIV.) Reconciliatus quoque magni quidam juvenis &
animi & spei. Is, quod sibi a D. Potrincurtio timeret, annum jam unum
cum silvicolis eorum more atq vestitu pererrabat, & suspicio erat
pejoris quoq rei. Obtulit eum mihi Deus: colloquor deniq post multa
juvenis sese credit. Deduco eum ad Potrincurtium. Non poenituit fidei
datae: pax facta est maximo omnium gaudio, & juvenis postridie, antequam
ad sacram Eucharistiam accederet, suapte ipse sponte a circumstantibus
mali exempli veniam petiit. (Lettre du P. Biard, 1612, Archives du
Gesu.)]

         Le sieur de Poitrincourt cherchant en France tous moyens
114/770  d'aller secourir son fils. Madame de Guercheville, pieuse,
         vertueuse, & fort affectionne  la conversion des Sauvages,
         ayant desja recueilly quelques charitez, en communiqua avec
         luy, & dit que trs-volontiers elle entreroit en la compagnie,
         & qu'elle envoyeroit avec luy des Peres Jesuites, pour le
         secours de Canada.

         Le contract d'association fut pass, lad. Dame authorise de
         Monsieur de Liencour[198], premier Escuyer du Roy, & Gouverneur
         de Paris, son mary. Par ce contract fut arrest, Que
         presentement elle donneroit mil escus pour la cargaison d'un
         vaisseau, moyennant quoy elle entreroit au partage des profits
         que ce navire rapporteroit, & des terres que le Roy avoit
         donnes au sieur de Poitrincourt, ainsi qu'il est port en la
         minute de ce contract. Lequel sieur de Poitrincourt se
         reservoit le port Royal, & ses terres; n'entendant point
         qu'elles entrassent en la communaut des autres Seigneuries,
         Caps, Havres, & Provinces qu'il dit avoir audit pays contre le
         port Royal. Ladite Dame luy demanda qu'il eust  faire
         paroistre tiltres par lesquels ces Seigneuries & terres luy
         appartenoient, & comme il possedoit tant de domaine. Mais il
         s'en excusa, disant que ses filtres & papiers estoient demeurez
         en la nouvelle France.

[Note 198: Dans d'autres exemplaires cette phrase se lit ainsi: Le
contract d'association fut pass avec lad. Dame, authorise de Mr. de
Liencourt...]

         Ce qu'entendant ladite Dame, se mesfiant de ce que disoit le
         sieur de Poitrincourt, & voulant se garder d'estre surprise,
         elle traicta avec le sieur de Mons,  ce qu'il luy retrocedast
         tous les droicts, actions, & prtentions qu'il avoit, ou jamais
115/771  eu en la nouvelle France,  cause de la donation  luy faite
         par feu Henry le Grand. La Dame de Guercheville obtient lettres
         de sa Majest  present rgnant, par lesquelles donation luy
         est faite de nouveau[199] de toutes les terres de la nouvelle
         France, depuis la grande riviere, jusques  la Floride, horsmis
         seulement le port Royal, qui estoit ce que ledit sieur de
         Poitrincourt avoit presentement[200], & non autre chose.

[Note 199: L'dition de 1640 porte: donation nouvelle luy est faite de
toutes...]

[Note 200: L'dition de 1640 porte: premirement.]

         Ladite Dame donna l'argent aux Pres Jesuites pour le mettre
         entre les mains de quelque marchand  Dieppe: mais ledit sieur
         de Poitrincourt fit tant avec les mesmes Peres, que de ces
         mille escus il en tira quatre cents.

         Il commit  cet embarquement un sien serviteur appell Simon
         Imbert Sandrier, qui s'acquitta assez mal de l'administration
         de ce navire quip & frt. Il partit de Dieppe le 31 de
         Dcembre au fort de l'hyver, & arriva au port Royal le 23 de
         Janvier l'an suivant 1612.

         Le sieur de Biencourt fort aise d'une part de voir ce nouveau
         secours arriv, & d'autre fasch de voir Madame de Guercheville
         hors de ceste compagnie, suivant ce que ledit Imbert luy avoit
         dit, & des plaintes que luy firent les Pres Jesuites du
         mauvais mesnage fait en tel embarquement par cet Imbert, qui 
         tort & sans cause accusoit les Peres, lesquels neantmoins le
         contraignirent de confesser qu'il estoit gaillard quand il
         parla audit sieur de Biencourt.

         En fin toutes ces choses estans appaises & pardonnes, le Pere
116/772  Masse estant avec les Sauvages pour apprendre leur langue, il
         devint malade en un lieu, o il eut grande disette, car tout
         estoit en dsordre en ceste demeure. Le Pre Biart demeura au
         port Royal, o il souffrit plusieurs fatigues, & de grandes
         necessitez quelques jours durant,  amasser du gland, &
         chercher des racines pour son vivre. Pendant ce temps on
         dressoit en France un equipage pour retirer les jesuites du
         port Royal, & fonder une nouvelle demeure en un autre endroit.
         Le chef de cet quipage estoit la Saussaye, ayant avec luy
         trente personnes qui y devoient hyverner, y compris deux
         jesuites & leur serviteur, qui se prendroient au port Royal. Il
         avoit desja avec luy deux autres Peres Jesuites, savoir le
         Pre Quentin[201], & le Pre Gilbert du Thet [202], mais ils
         devoient revenir en France avec l'quipage des matelots, qui
         estoient 38.[203] La Royne avoit contribu  la despense des
         armes, des poudres, & de quelques munitions. Le vaisseau estoit
         de cent tonneaux, qui partit de Honnefleur le 12 Mars l'an
         1613, & arriva  la Hve  l'Acadie le 16 de May, o ils mirent
         pour marque de leur possession les armes de Madame de
         Guercheville. Ils vindrent au port Royal, o ils ne trouverent
         que 5 personnes, deux Peres Jesuites, Hbert[204] Apoticaire
         (qui tenoit la place du Sieur de Biencourt, pendant qu'il
117/773  estoit all bien loin chercher dequoy vivre) & deux autres
         personnes. Ce fut  luy qu'on presenta les lettres de la Royne,
         pour relascher les Pres, & leur permettre aller o bon leur
         sembleroit; ce qu'il fit: & ces Peres retirrent leurs
         commoditez du pays, & laisserent quelques vivres audit Hbert,
         afin qu'il n'en eust necessit.

[Note 201: Jacques Quentin. On a quelquefois confondu ce P. Jacques
Quentin avec Claude Quentin, que nous trouvons port sur le Catalogue de
1625 comme tudiant en thologie  la Flche..(Premire mission des
Jsuites en Canada, par le P. Carayon, note de la p. 109.)]

[Note 202: Gilbert du Thet n'tait que Frre.]

[Note 203: Le P. Biard dit 48. (Relat, ch. XXIII.)]

[Note 204: Louis Hbert, qui plus tard vint s'tablir  Qubec.]

         Ils sortirent de ce lieu, & furent habiter les monts deserts 
         l'entre de la riviere de Pemetegoet. Le pilote arriva au cost
         de l'est de l'isle des monts deserts, o les Peres logrent, &
         rendirent grces  Dieu, eslevans une croix, & firent le sainct
         sacrifice de la Messe: & fut ce lieu nomm Sainct Sauveur,  44
         degrez & un tiers de latitude.

         L  peine commenoient-ils  s'accommoder, & deserter le lieu,
         que l'Anglois survint, qui leur donna bien d'autre besongne.

         Depuis que ces Anglois se sont establis aux Virgines, afin de
         se pourveoir de molus, ont accoustum de venir faire leur
         pesche  seize lieues de l'isle des monts deserts: & ainsi y
         arrivans l'an 1613, estans surpris des bruines & jettez  la
         coste des Sauvages de Pemetegoet, estimans qu'ils estoient
         Franois, leur dirent qu'il y en avoit  Sainct Sauveur. Les
         Anglois estans en necessit de vivres, & tous leurs hommes en
         pauvre estat, deschirez, &  demy nuds, s'informent diligemment
         des forces des Franois: & ayans eu response conforme  leur
         desir, ils vont droit  eux, & se mettent en estat de les
         combattre. Les Franois voyans venir un seul navire  pleines
         voiles, sans savoir que dix autres approchoient, recogneurent
         que c'estoient Anglois. Aussi tost le sieur de la Motte le
         Vilin, Lieutenant de la Saussaye, & quelques autres, accourent
118/774  au bord pour le dfendre. La Saussaye demeure  terre avec la
         plus-part de ses hommes: mais en fin l'Anglois estant plus
         fort que les Franois, aprs quelque combat prirent les
         nostres. Les Anglois estoient en nombre de 60 soldats, &
         avoient 14 pices de canon. En ce combat Gilbert du Thet fut
         tu[205] d'un coup de mousquet, quelques autres blessez, & le
         reste furent pris, except Lamets, & quatre autres qui se
         sauverent[206]. Par aprs il entrent au vaisseau des Franois
         s'en saisissent, pillent ce qu'ils y trouvent, desrobent la
         Commission du Roy que la Saussaye avoit en son coffre. Le
         Capitaine qui commandoit en ce vaisseau s'appelloit Samuel
         Argal.

[Note 205: Il reut un coup de mousquet au travers du corps, et mourut
de sa blessure le lendemain. Outre ce Frre, deux autres franais furent
tus, et quatre blesss, du nombre desquels tait le capitaine Flory.
Or le P. Biard ayant sceu la blessure du P. Gilbert du Thet, fit
demander au Capitaine que les blessez fussent portez  terre, ce qui fut
accord, & par ainsi le dit Gilbert eut le moyen de se confesser, & de
louer & bnir Dieu juste & misericordieux en la compagnie de ses frres,
mourant entre leurs mains; ce qu'il fit avec grande constance,
resignation & devotion vingt-quatre heures aprs sa blessure. Il eut son
souhait, car au dpart de Honfleur, en presence de tout l'quipage, il
avoit hauss les mains & les yeux vers le ciel, priant Dieu qu'il ne
revinst plus en France, mais qu'il mourust travaillant  la conqueste
des mes & au salut des Sauvages. Il fut enterr le mesme jour au pied
d'une grande croix que nous avions dresse du commencement. (Relat. du
P. Biard.)]

[Note 206: Le Capitaine anglois avoit une espine au pied qui le
tourmentoit: c'estoit le pilote & les matelots qui estoient evadez, &
desquels il ne pouvoit savoir nouvelles. Ce pilote appell le Bailleur,
de la ville de Rouen, s'en estant all pour recognoistre, ainsi qu'il
vous a est dit, ne put point retourner  temps au navire pour le
deffendre, & partant il retira sa chaloupe  l'escart, & la nuict venue,
prit encore avec luy les autres matelots, & se mit en suret hors la
veue & le pouvoir des Anglois, _(Ibid.)_]

         Les ennemis mettent pied  terre, cherchent la Saussaye, qui
         s'estoit retir dans les bois. Le lendemain vint trouver
         l'Anglois, qui luy fit bonne rception: & luy demandant sa
         Commission, il va  son coffre pour la prendre, croyant qu'on
         ne l'auroit point ouvert. Il y trouve toutes ses bardes &
         commoditez, horsmis la Commission, dont il demeura fort
119/775  estonn. Et alors l'Anglois faisant le fasch, luy dit: _Quoy?
         vous nous donnez  entendre que vous avez Commission du Roy
         vostre Maistre, & ne la pouvez produire? vous estes donc des
         forbans & pirates, qui meritez la mort._ Ds lors les Anglois
         partirent le butin entr'eux.

         Les Pres Jesuites voyans le pril auquel les Franois estoient
         rduits, font en sorte avec Argal, qu'ils appaiserent les
         Anglois, & par des raisons puissantes que luy donna le Pre
         Biart, il prouve que tous leurs hommes estoient gens de bien, &
         recommandez par sa Majest Tres-chrestienne. L'Anglois fit mine
         de s'accorder, & croire aux raisons des Peres, & dirent au
         sieur de la Saussaye: _Il y a bien de vostre faute de laisser
         ainsi perdre vos lettres._ Et par aprs firent disner lesdits
         Peres  leur table.

         Il fut parl de renvoyer les Franois en France, mais on ne
         leur vouloit donner qu'une chaloupe  30 qu'ils estoient, pour
         aller trouver passage le long des costes. Les Pres leur
         remonstrerent qu'il estoit impossible qu'une chaloupe peust
         suffire  les conduire sans pril. Et alors Argal dit: _J'ay
         trouv un autre expdient pour les conduire aux Virgines_. Les
         artisans, souz promesse qu'on ne les forceroit point au faict
         de leur religion, & qu'aprs un an de service on les feroit
         repasser en France, trois acceptrent cet offre: aussi le sieur
         de la Motte avoit ds le commencement consenty de s'en aller 
         la Virgine, avec ce Capitaine Anglois, lequel l'honoroit pour
         l'avoir trouv faisant son devoir; & luy permit d'amener
         quelques uns des siens avec luy, & le Pre Biart: que quatre
         qu'ils estoient, savoir deux Peres, & deux autres, fussent
120/776  conduits aux isles o les Anglois faisoient la pesche des
         molus, & qu'il leur mandast que par leur moyen il peust passer
         en France: ce que le Capitaine Anglois luy accorda
         trs-volontiers.

         De cette faon la chaloupe se trouva capable de porter les
         hommes divisez en trois bandes. Quinze estoient avec le pilote
         qui s'estoit eschap: quinze avec l'Anglois, & quinze en la
         chaloupe accorde, o estoit le Pere Masse, & fut delivre
         entre les mains de la Saussaye, & du mesme Pere Masse, avec
         quelques vivres, mais il n'y avoit aucuns mariniers, & de bonne
         fortune le pilote la rencontra, qui fut un grand bien pour eux,
         & furent jusques  Sesembre, par del la Hve, o estoit le
         vaisseau de Robert Grav, & un autre. Ils diviserent les
         Franois en deux bandes, pour les repasser en France, &
         arriverent  Sainct Malo, sans avoir couru aucun peril par les
         tempestes.

         Le Capitaine Argal mena les quinze Franois & les Pres
         Jesuites aux Virgines, o estans, le chef d'icelle appell le
         Mareschal, commandant au pays, menaoit de faire mourir les
         Peres, & tous les Franois: mais Argal se banda contre luy,
         disant qu'il leur avoit donn sa parole.. Et se voyant trop
         foible pour les soustenir & dfendre, se resolut de monstrer
         les Commissions qu'il avoit drobs; & le Mareschal les voyant
         s'apaisa, & promit que la parole qu'on leur avoit donne leur
         seroit tenue.

         Ce Mareschal fait assembler son conseil, & se resoult d'aller 
         la coste d'Acadie, & y razer toutes les demeures & forteresses
         jusques au 46e degre, pretendant que tout ce pays luy
         appartenoit.

121/777  Sur ceste resolution du Mareschal, Argal reprend la routte avec
         trois vaisseaux, divise les Franois en iceux, & retournent 
         Sainct Sauveur; ou croyans y trouver la Saussaye, & un navire
         nouvellement arriv, ils sceurent qu'il estoit retourn en
         France. Ils y plantrent une croix, au lieu de celle que les
         Peres y avoient plante, qu'ils rompirent, & sur la leur ils
         escrivirent le nom du Roy de la grand'Bretagne, pour lequel ils
         prenoient possession de ce lieu.

         De l il fut  la Saincte Croix, qu'il brusla, osta toutes les
         marques qui y estoient, & print un morceau du sel qu'il y
         trouva.

         Par aprs il fut au port Royal, conduit d'un Sauvage qu'il
         print par force, les Franois ne le voulant enseigner, met pied
          terre, entre dedans, visite la demeure, & n'y trouvant
         personne, prend ce qui y estoit de butin, la fit brusler, & en
         deux heures le tout fut rduit en cendres, & osta toutes les
         marques que les Franois y avoient mises: de sorte que ceux qui
         y estoient furent contraints d'abandonner ceste demeure, & s'en
         aller avec les Sauvages.

         Un Franois meschant & desnatur, qui estoit avec ceux qui
         s'estoient sauvez dans les bois, approchant du bord de l'eau,
         cria tout haut, & demanda  parlementer, ce qui luy fut
         accord, & lors il dit: _Je m'estonne qu'y ayant avec vous un
         Jesuite Espagnol, appell, le Pere Biart, vous ne le faites
         mourir comme un meschant homme, qui vous fera du mal s'il peut,
         si le laissez faire._ Est-il possible que la nation Franoise
122/778  produise de tels monstres d'hommes detestables, semeurs de
         faussetez calomnieuses, pour faire perdre la vie  ces bons
         Peres?

         Les Anglois partent du port Royal le 9 Novembre 1613 pour
         retourner aux Virgines. En ce voyage la contrarit des vents &
         des tempestes fut telle, que les trois vaisseaux se separerent.
         La barque o estoient six Anglois ne s'est peu recouvrer du
         depuis, & le vaisseau du Capitaine Argal abordant les Virgines,
         qui fit entendre au Mareschal ce qu'estoit le Pre Biart, qu'il
         tenoit pour Espagnol, & qui l'attendoit pour le faire mourir.
         Il estoit alors au troisiesme vaisseau, o commandoit un
         Capitaine nomme Turnel, ennemy mortel des Jesuites; & ce
         vaisseau fut tellement battu du vent de surouest, que mettant 
         contre-bord, il fut contraint de relascher aux Sores[204], 
         500 lieues des Virgines, o l'on tua tous les chevaux qui
         avoient est pris au port Royal, qu'ils mangrent au defaut
         d'autres vivres. En fin ils arriverent  une isle des Sores, &
         alors il dit au Pere: _Dieu est courrouc, contre nous, & nous
         contre vous[208], pour le mal que nous vous avons fait souffrir
         injustement. Mais je m'estonne comme des Franois estans dans
         les bois, au milieu de tant de miseres & apprehensions, ayant
         fait courir le bruit que vous estes Espagnol: & l'ont non
         seulement dit & asseur, mais l'ont signe? Monsieur_ (dit le
         Pre) _vous savez que pour toutes les calomnies & mesdisances,
         je n'ay jamais mal parl de ceux qui m'accusoient, vous estes
         tesmoin de la patience que j'ay eue contre tant d'adversitez,
123/779  mais Dieu cognoist la vrit. Non seulement je n'ay jamais est
         en Espagne, ny aucun de mes parents, mais je suis bon fidle
         Franois pour le service de Dieu, & de mon Roy, & feray
         tousjours paroistre au pril de ma vie que c'est  tort que
         l'on m'a calomni, & que l'on m'appelle Espagnol. Dieu leur
         pardonne, & qu'il luy plaise nous delivrer d'entre leurs mains,
         & vous particulirement, pour nostre bien, & oublions le
         pass._

[Note 207: L'dition de 1640 porte: Esores.]

[Note 208: _Et non contre vous_. (Voir Relat. du P. Biard.)]

         De l ils vont mouiller l'anchre  la rade de l'isle du Fal
         [209], qui est une des Sores, & furent contraints d'anchrer en
         ce port, & cacher les Peres en quelque endroit au fonds du
         vaisseau, & tirrent parole d'eux qu'ils ne se descouvriroient
         point, ce qu'ils firent.

[Note 209: L'dition de 1640 porte: Fayal, qui est une des Esores.]

         La visite du vaisseau fut faite par les Portugais, qui
         descendirent au bas o les Peres estoient, & qui les voyoient
         sans faire aucun signe, & neantmoins s'ils se fussent donnez 
         cognoistre aux Portugais, ils eussent est aussi tost delivrez,
         & tous les Anglois pendus: mais ces visiteurs pour ne chercher
         exactement, ne veirent point les Peres Jesuites, & s'en
         retournrent  terre, & ainsi les Anglois furent delivrez du
         hazard qu'ils couroient d'estre pendus, allrent qurir tout ce
         qui leur estoit necessaire, puis levans l'anchre, mettent en
         mer, & font mille remerciemens aux Peres, qu'ils caressent; &
         n'ayans plus opinion qu'ils fussent Espagnols, les traittent le
         plus humainement qu'ils peuvent, admirent leur grande constance
         & vertu  souffrir les paroles qu'ils avoient dites d'eux, & ne
         furent que bienveillances & tesmoignages de bonne amiti,
         jusques  ce qu'ils fussent arrivez en Angleterre: leur
124/780  monstrans par l que c'estoit contre l'opinion de plusieurs
         ennemis de l'Eglise Catholique & au prejudice de la vrit,
         qu'ils leur imposent que leur doctrine enseigne qu'il ne faut
         garder la foy aux Hrtiques.

         En fin Argal arrive au port de Milfier l'an 1614. en la
         Province de Galles, o le Capitaine fut emprisonn[210], pour
         n'avoir passe-port, ny commission, son Gnral l'ayant, &
         s'estant esgar, comme avoit fait son Vice-Admiral.

[Note 210: Suivant le P. Biard, Argal fut emprisonn  Pembroke, ville
principale de cest endroit & vice-admiraut. (Relat. du P. Biard, ch.
XXXII.)]

         Les Peres Jesuites racontrent comme le tout s'estoit pass, &
         par aprs le Capitaine Argal fut delivr, & retourna en son
         vaisseau, & les Peres furent retenus  terre, aimez & caressez
         de plusieurs personnes. Et sur le discours que le Capitaine de
         leur vaisseau faisoit de ce qui se passa aux Esores, la
         nouvelle vint  Londres  la Cour du Roy de la grand'Bretagne,
         l'Ambassadeur de sa Majest Tres-chrestienne poursuivit la
         delivrance des peres, qui furent conduits  Douvre, & de l
         passrent en France, & se retirrent en leur Collge d'Amiens,
         aprs avoir est neuf mois & demy entre les mains des Anglois.

         Le sieur de la Motte arriva aussi au mesme temps en Angleterre,
         dans un vaisseau qui estoit de la Bermude, ayant pass aux
         Virgines. Il fut pris en son vaisseau, & arrest, mais delivr
         par l'entremise de Monsieur du Biseau, pour lors Ambassadeur du
         Roy en Angleterre.

         Madame de Guercheville ayant advis de tout cecy, envoya la
125/781  Saussaye  Londres, pour solliciter la restitution du navire, &
         fut tout ce que l'on peut retirer pour lors trois Franois
         moururent  la Virginie, & 4 y resterent, pendant qu'on
         travailloit  leur delivrance.

         Les Pres y baptiserent 30 petits enfans, except trois, qui
         furent baptisez en necessit[211].

[Note 211: Cette phrase, qui, videmment, est extraite de la relation du
P. Biard, comme tout le reste de ce chapitre, se rapporte aux travaux
des PP. Jsuites  l'Acadie: Le Patriarche Flesche, dit ce Pre, en
avoit baptis [des sauvages] peut-estre quatre-vingts, les Jesuites
seulement une vingtaine, & iceux petits enfans, horfmis trois qui ont
est baptisez en extrme necessit de maladie, & sont allez jouir de
la vie bienheureuse, aprs avoir est rgnrez  icelle, comme aussi
aucun des petits enfans. (Relat. de la Nouv. France, ch. XXXIV.)]

         Il faut advouer que ceste entreprise fut traverse de beaucoup
         de malheurs, qu'on eust bien peu eviter au commencement, si
         Madame de Guercheville eust donn trois mil six cents livres au
         sieur de Mons, qui desiroit avoir l'habitation de Qubec, & de
         toute autre chose. J'en portay parole deux ou trois fois au R.
         P. Coton, qui mesnageoit cet affaire, lequel eust bien desir
         que le traict se fust fait avec de moindres conditions, ou par
         d'autres moyens, qui ne pouvoit estre  l'avantage dudit sieur
         de Mons, qui fut le sujet pourquoy rien ne se fit, quoy que je
         peusse representer audit Pere avec les avantages qu'il pourroit
         avoir en la conversion des infidles, que pour le commerce &
         trafic qui s'y pouvoit faire par le moyen du grand fleuve
         Sainct Laurent, beaucoup mieux qu'en l'Acadie, mal aise 
         conserver,  cause du nombre infiny de ses ports, qui ne se
         pouvoient garder que par de grandes forces, joint que le
         terroir y est peu peupl de Sauvages, outre que l'on ne
         pourroit pntrer par ces lieux dans les terres, o sont nombre
126/782  d'habitans sedentaires, comme on pourroit faire par ladite
         riviere Sainct Laurent, plustost qu'aux costes d'Acadie.

         D'avantage, que l'Anglois qui faisoit alors ses peches en
         quelques isles esloignes de 13  14 lieues de l'isle des monts
         deserts, qui est l'entre de la riviere de Pemetegoet, feroit
         ce qu'il pourroit pour endommager les nostres, pour estre
         proche du port Royal & autres lieux. Ce que pour lors ne se
         pouvoit esperer  Qubec, o les Anglois n'avoient aucune
         cognoissance. Que si ladite dame de Guercheville eust en ce
         temps l entr en possession de Quebec, on se fust peu
         asseurer[212] que par la vigilance des Pres Jesuites, & les
         instrucions que je leur pouvois donner, le pays se fust
         beaucoup mieux accommod, & l'Anglois ne l'eust trouv dnu de
         vivres & d'armes, & ne s'en fust empar, comme il a fait en ces
         dernires guerres. Ce qu'il a fait par l'industrie de quelques
         mauvais Franois, joint qu'alors lesdits Pres n'avoient avec
         eux aucun homme pour conduire leur affaire, except la
         Saussaye, peu expriment en la cognoissance des lieux. Mais on
         a beau dire & faire, on ne peut eviter ce qu'il plaist  Dieu
         de disposer.

[Note 212: On et pu s'assurer.]

         Voila comme les entreprises qui se font  la haste, & sans
         fondement, & faites sans regarder au fonds de l'affaire,
         reussissent tousjours mal.

127/783

         _Seconde entreprise du Sieur de Mons. Conseil que l'Autheur luy
         donne. Obtient Commission du Roy. Son partement. Bastimens que
         l'Autheur fait au lieu de Quebec. Crieries contre le Sieur de
         Mons._

                              CHAPITRE II.

         Retournons & poursuivons la seconde entreprise du Sieur de
         Mons, qui ne perd point courage, & ne veut demeurer en si beau
         chemin. Le R. P. Coton ayant refus de convenir avec luy des
         3600 livres, il me discourut particulirement de ses desseins.
         Je le conseillay, & luy donnay advis de s'aller loger dans le
         grand fleuve Sainct Laurent, duquel j'avois une bonne
         cognoissance par le voyage que j'y avois fait, luy faisant
         goutter les raisons pourquoy il estoit plus  propos &
         convenable d'habiter ce lieu qu'aucun autre. Il s'y resolut, &
         pour cet effect il en parle  sa Majest, qui luy accorde, &
         luy donne Commission de s'aller loger dans le pays. Et pour en
         supporter plus facilement la despense, interdit le trafic de
         pelleterie  tous ses subjects, pour un an seulement.

         Pour cet effect il fait quiper 2 vaisseaux  Honnefleur, & me
         donna sa lieutenance au pays de la nouvelle France l'an 1608.
         Le Pont Grav prit le devant pour aller  Tadoussac, & moy
         aprs luy dans un vaisseau charg des choses necessaires &
         propres  une habitation. Dieu nous favorisa si heureusement,
         que nous arrivasmes dans ledit fleuve au port de Tadoussac;
         auquel lieu je fais descharger toutes nos commoditez, avec les
128/784  hommes, manouvriers, & artisans, pour aller  mont ledit fleuve
         trouver lieu commode & propre pour habiter. Trouvant un lieu le
         plus estroit de la riviere, que les habitans du pays appellent
         Qubec, j'y fis bastir & difier une habitation, & dfricher
         des terres, & faire quelques jardinages. Mais pendant que nous
         travaillons avec tant de peine, voyons ce qui se pane en France
         pour l'excution de ceste entreprise.

         Le Sieur de Mons qui estoit demeur  Paris pour quelques
         siennes affaires, & esperant que sa Majest luy continueroit
         sadite Commission, il ne demeura pas beaucoup en repos que l'on
         ne crie plus que jamais qu'il faut aller au Conseil. Les
         Bretons, Basques, Rochelois & Normands renouvellent les
         plaintes; & estans ouis de ceux qui les veulent favoriser,
         disent que c'est un peuple, c'est un bien public. Mais l'on ne
         recognoist pas que ce sont peuples envieux, qui ne demandent
         pas leur bien, ains plustost leur ruine, comme il se verra en
         la suitte de ce discours.

         Quoy que c'en soit, voila pour sa seconde fois la Commission
         revoque, sans y pouvoir remdier. Il s'en faudra retourner de
         Qubec au printemps prochain; de sorte que qui plus y aura mis,
         plus y aura perdu, comme sera sans doute ledit Sieur de Mons,
         lequel me r'escrivit ce qui s'estoit passe, qui me donna sujet
         de retourner en France voir ces remuemens, & comme l'habitation
         demeuroit au sieur de Mons, qui en convint quelque temps de l
         avec ses associez; lequel cependant la met entre les mains de
         quelque marchand de la Rochelle,  certaines conditions, pour
129/785  leur servir de retraitte  retirer leurs marchandises, &
         traicter avec les Sauvages. C'estoit en ce temps l que je fis
         l'ouverture aud. Reverend Pere Coton, pour Madame de
         Guercheville, si elle le vouloit avoir, ce qui ne se pt, comme
         j'ay dit cy-dessus, puis que la traicte estoit permise, jusques
          ce qu'il renouvellast une autre commission, qui apportait un
         meilleur rglement que par le pass. J'allay trouver le sieur
         de Mons, auquel je representay tout ce qui s'estoit pass en
         nostre hyvernement, et ce que j'avois peu cognoistre &
         apprendre des commoditez que l'on pouvoit esperer dans le grand
         fleuve Sainct Laurent, qui m'occasionna de voir sa Majest pour
         luy en faire particulirement rcit, auquel elle y prit grand
         plaisir. Cependant le sieur de Mons port d'affection
         d'embrasser cet affaire  quelque prix que ce fust, fait
         derechef ce qu'il peut pour avoir nouvelle commission. Mais ses
         envieux, au moyen de la faveur, avoient mis si bon ordre, que
         son travail fut en vain. Ce que voyant, pour le desir qu'il
         avoit de voir les terres peuples, il ne laissa, sans
         commission, de vouloir continuer l'habitation, & faire
         recognoistre plus particulirement le dedans des terres  mont
         ledit fleuve. Et pour l'excution de ceste entreprise, il fait
         quiper avec la Socit des vaisseaux, comme font plusieurs
         autres,  qui le trafic n'estoit pas interdit, qui couroient
         sur nos brises, qui emportrent le lucre des peines de nostre
         travail, sans qu'ils voulussent contribuer  ses entreprises.

         Les vaisseaux estans prests, le Pont Grav & moy nous
         embarquasmes pour faire ce voyage l'an 1610. avec artisans &
130/786  autres manouvriers, & fusmes traversez de mauvais temps.
         Arrivans au port de Tadoussac, & de l  Qubec, nous y
         trouvasmes chacun en bonne disposition.

         Premier que passer plus outre, j'ay pens qu'il ne seroit hors
         de sujet de descrire la description de la grande riviere, & de
         quelques descouvertes que j'ay faites  mont ledit fleuve
         Sainct Laurent, de sa beaut & fertilit du pays, & de ce qui
         s'est pass s guerres contre les Hiroquois.



         _Embarquement de, l'Autheur pour aller habiter la grande
         riviere Sainct Laurent. Description du port de Tadoussac. De la
         riviere de Saguenay. De l'isle d'Orlans._

                              CHAPITRE III.

         Aprs avoir racont au feu Roy tout ce que j'avois veu &
         descouvert, je m'embarquay pour aller habiter la grande riviere
         Sainct Laurent au lieu de Qubec, comme Lieutenant pour lors du
         sieur de Mons. Je partis de Honnefleur le 13 d'Avril 1608. & le
         3 de Juin arrivasmes devant Tadoussac, distant de Gasp 80 ou
         90 lieues, & mouillasmes l'anchre  la rade du port de
         Tadoussac, qui est  une lieue du port, qui est comme une ance
          l'entre de la riviere du Saguenay, o il y a une mare fort
         estrange pour sa vistesse, o quelquefois se levent des vents
         imptueux qui ameinent de grandes froidures. L'on tient que
         cette riviere a 45 ou 50 lieues du port de Tadoussac jusques au
         premier sault, qui vient du nort norouest. Ce port est petit, &
         n'y pourroit qu'environ 20 vaisseaux.

131/787  Il y a de l'eau assez, & est  l'abry de la riviere de
         Saguenay, & d'une petite isle de rochers qui est presque coupe
         de la mer. Le reste sont montagnes hautes esleves, o il y a
         peu de terre, sinon rochers & sables remplis de bois, comme
         sapins & bouleaux. Il y a un petit estang proche du port
         renferm de montagnes couvertes de bois. A l'entre sont deux
         pointes, l'une du cost du surouest, contenant prs d'une lieue
         en la mer, qui s'appelle la pointe aux Allouettes, & l'autre du
         cost du nordouest, contenant demy quart de lieue, qui
         s'appelle la pointe aux roches[213]. Les vents du sud suest
         frappent dans le port, qui ne sont point  craindre, mais bien
         celuy du Saguenay. Les deux pointes cy dessus nommes,
         assechent de basse mer.

[Note 213: La pointe aux Vaches. (Voir 1603, p. 5, note 4.)]

         En ce lieu y avoit nombre de Sauvages qui y estoient venus pour
         la traicte de pelleterie, plusieurs desquels vindrent  nostre
         vaisseau avec leurs canaux, qui sont de 8 ou 9 pas de long, &
         environ un pas, ou pas & demy de large par le milieu, & vont en
         diminuant par les deux bouts. Ils sont fort subjects  tourner
         si on ne les sait bien gouverner, & sont faits d'escorce de
         bouleau, renforcez par dedans de petits cercles de cdre blanc,
         bien proprement arrangez, & sont si lgers, qu'un homme en
         porte aisment un. Chacun peut porter la pesanteur d'une pipe.
         Quand ils veulent traverser la terre pour aller en quelque
         riviere o ils ont affaire, ils les portent avec eux. Depuis
         Choacoet le long de la coste jusques au port de Tadoussac, ils
         sont tous semblables.

132/788  Je fus visiter quelques endroits de la riviere du Saguenay, qui
         est une belle riviere, & d'une grande profondeur, comme de 80 &
         100 brasses. A 50 lieues de l'entre du port, comme dit est, y
         a un grand sault d'eau, qui descend d'un fort haut lieu, & de
         grande impetuosit. Il y a quelques isles dedans ceste riviere
         fort desertes, n'estans que rochers, couvertes de petits sapins
         & bruyres. Elle contient de large demie lieue en des endroits,
         & un quart en son entre, o il y a un courant si grand, qu'il
         est trois quarts de mare couru dedans la riviere, qu'elle
         porte encores hors: & en toute la terre que j'y aye veue, ce ne
         sont que montagnes & promontoires de rochers, la plus-part
         couverts de sapins & bouleaux; terre fort mal plaisante, tant
         d'un cost que d'autre: en fin ce sont de vrais deserts
         inhabitez. Allant chasser par les lieux qui me sembloient les
         plus plaisans, je n'y trouvois que de petits oiselets, comme
         arondelles, & quelques oiseaux de riviere, qui y viennent en
         est; autrement il n'y en a point, pour l'excessive froidure
         qu'il y fait. Ceste riviere vient du norouest.

         Les Sauvages m'ont fait rapport qu'ayans pass le premier sault
         ils en passent huict autres, puis vont une journe sans en
         trouver, & derechef en passent dix autres, & vont dans un lac,
         o ils font trois journes[214], & en chacune ils peuvent faire
          leur aise dix lieues en montant. Au bout du lac y a des
         peuples qui vivent errans. Il y a 3 rivieres qui se deschargent
         dans ce lac, l'une venant du nort, fort proche de la mer,
133/789  qu'ils tiennent estre beaucoup plus froide que leur pays; & les
         autres deux d'autres costes par dedans les terres, o il y a
         des peuples Sauvages errans, qui ne vivent aussi que de la
         chasse, & est le lieu ou nos Sauvages vont porter les
         marchandises que nous leur donnons pour traicter les fourrures
         qu'ils ont, comme castors, martres, loups cerviers, & loutres,
         qui y sont en quantit, & puis nous les apportent  nos
         vaisseaux. Ces peuples Septentrionaux disent aux nostres qu'ils
         voyent la mer sale; & si cela est, comme je le tiens pour
         certain, ce ne doit estre qu'un gouffre qui entre dans les
         terres par les parties du nort. Les Sauvages disent qu'il peut
         y avoir de la mer du nort au port de Tadoussac 40  50
         journes,  cause de la difficult des chemins, rivieres, &
         pays qui est fort montueux, o la plus grande partie de l'anne
         y a des neges. Voila au vray ce que j'ay appris de ce fleuve.
         J'ay souvent desir faire ceste descouverte, mais je ne l'ay
         peu faire sans les Sauvages, qui n'ont voulu que j'allasse avec
         eux, ny aucuns de nos gens; toutesfois ils me l'avoient promis
         [215].

[Note 214: Voir 1613, p. 143, note 3.]

[Note 215: Voir 1613, p. 143, 144, notes, et 1603, p. 21.]



         _Descouverte de l'isle aux Lievres. De l'isle aux Couldres: &
         du sault de Montmorency.

                              CHAPITRE IIII.

         Je partis de Tadoussac[216] pour aller  Qubec, & passasmes
         prs d'une isle qui s'appelle l'isle aux Lievres, distante de 6
         lieues dudit port, & est  deux lieues de la terre du nort, & 
134/790  prs de 4 lieues [217] de la terre du sud. De l'isle aux
         Lievres, nous fusmes  une petite riviere qui asseche de basse
         mer, o  quelque 700  800 pas dedans y a deux sauts d'eau.
         Nous la nommasmes la riviere aux Saulmons[218],  cause que
         nous y en prismes. Costoyant la coste du nort, nous fusmes 
         une pointe qui advance  la mer, qu'avons nomm le cap Dauphin
         [219], distant de la riviere aux Saulmons trois lieues. De l
         fusmes  un autre cap que nommasmes le cap  l'Aigle[220],
         distant du cap Dauphin 8 lieues. Entre les deux y a une grande
         ance, o au fonds y a une petite riviere qui asseche de basse
         mer[221], & peut tenir environ lieue & demie. Elle est quelque
         peu unie, venant en diminuant par les deux bouts. A celuy de
         l'ouest y a des prairies & pointes de rochers, qui advancent
         quelque peu dans la riviere: & du cost du surouest elle est
         fort batturiere, toutesfois assez agrable,  cause des bois
         qui l'environnent, distante de la terre du nort d'environ demie
         lieue, o il y a une petite riviere qui entre assez avant
         dedans les terres, & l'avons nomme la riviere platte, ou malle
135/791  baye [222], d'autant que le travers d'icelle la mare y court
         merveilleusement: & bien qu'il face calme, elle est tousjours
         fort emeue, y ayant grande profondeur: mais ce qui est de la
         riviere est plat, & y a force rochers en son entre, & autour
         d'icelle. De l'isle aux Couldres costoyans la coste, fusmes 
         un cap, que nous avons nomm le cap de Tourmente, qui en est 
         sept lieues[223], & l'avons ainsi appell, d'autant que pour
         peu qu'il face de vent, la mer y esleve comme si elle estoit
         pleine. En ce lieu l'eau commence  estre douce. De l fusmes
          l'isle d'Orlans, o, il y a deux lieues, en laquelle du
         cost du sud y a nombre d'isles, qui sont basses, couvertes
         d'arbres, & fort agrables remplies de grandes prairies, &
         force gibbier, contenans  ce que j'ay peu juger, les unes deux
         lieues, & les autres peu plus ou moins. Autour d'icelles y a
         force rochers, & bases fort dangereuses  passer, qui sont
         esloignez d'environ deux lieues de la grande terre du sud.
         Toute ceste coste, tant du nort, que du sud, depuis Tadoussac,
         jusques  l'isle d'Orlans, est terre montueuse, & fort
         mauvaise, o il n'y a que des pins, sapins & bouleaux, & des
         rochers tres-mauvais, & ne sauroit-on aller en la plus-part de
         ces endroits.

[Note 216: Le 30 juin 1608.]

[Note 217: Prs de trois lieues.]

[Note 218: Probablement la rivire du port  l'quille, ou port aux
Quilles. (Voir 1613. P. 145, note 3.)]

[Note 219: Le cap au Saumon.]

[Note 220: Aujourd'hui le cap aux Oies.]

[Note 221: En reproduisant ici le texte de 1613, on a pass, dans
l'dition de 1632, ce qui suit: Du cap  l'Aigle fusmes  l'isle aux
Couldres, qui en est distante une bonne lieue...]

[Note 222: Ces mots & l'avons nomme la riviere platte ou malle baye
devaient tre, dans la pense de l'auteur, placs quelques lignes plus
haut, et le contre-sens que l'on remarque ici, est videmment le fait
de l'imprimeur. Pour que l'on puisse mieux en juger, nous remettrons en
entier le passage de l'dition de 1613, tel que Champlain a du vouloir
le corriger: Entre les deux y a une grande ance, o au fonds y a une
petite riviere qui asseche de basse mer, & l'avons nomme la riviere
platte ou malle baye. Du cap  l'Aigle fusmes  l'isle aux Couldres qui
en est distante une bonne lieue, & peut tenir environ lieue & demie de
long. Elle est quelque peu unie venant en diminuant par les deux bouts:
A celuy de l'Ouest y a des prairies & pointes de rochers, qui aduancent
quelque peu dans la riviere: & du cost du Surouest elle est fort
batturiere; toutesfois assez aggreable,  cause des bois qui
l'environnent, distante de la terre du Nort d'environ demie lieue, o
il y a une petite riviere qui entre assez avant dedans les terres, &
l'avons nomme la riviere du gouffre, d'autant que le travers d'icelle
la mare y court merveilleusement, & bien qu'il face calme, elle est
tousjours fort esmeue, y ayant grande profondeur: mais ce qui est de
la riviere est plat & y a force rochers en son entre & autour
'icelle... (Voir 1613, p. 146, note 2.)]

[Note 223: Environ huit lieues.]

         Or nous rangeasmes l'isle d'Orlans du cost du sud, distante
         de la grande terre une lieue & demie, & du cost du nort demie
136/792  lieue, contenant de long six lieues, & de large une lieue, ou
         lieue & demie par endroits. Du cost du nort elle est fort
         plaisante, pour la quantit des bois & prairies qu'il y a,
         mais il y fait fort dangereux passer, pour la quantit de
         pointes & rochers qui sont entre la grand terre & l'isle, o
         il y a quantit de beaux chesnes, & des noyers en quelques
         endroits, &  l'emboucheure[224] des vignes & autres bois comme
         nous avons en France.

[Note 224: A l'entre du bois.]

         Ce lieu est le commencement du beau & bon pays de la grande
         riviere, o il y a de son entre 120 lieues. Au bout de l'isle
         y a un torrent d'eau du cost du nort, que j'ay nomm le sault
         de Montmorency, qui vient d'un lac[225] qui est environ dix
         lieues dedans les terres, & descend de dessus une coste qui a
         prs de 25 toises de haut[226], au dessus de laquelle la terre
         est unie & plaisante  voir, bien que dans le pays on voye de
         hautes montagnes, qui paroissent de 15  20 lieues.

[Note 225: Le lac des Neiges.]

[Note 226: Le saut Montmorency a environ 40 toises de haut.]



         _Arrive de l'Autheur  Quebec, ou il fit ses logemens. Forme
         de vivre des Sauvages de ce pays l._

                                CHAPITRE V.

         DE l'isle d'Orlans jusques  Qubec y a une lieue, & y arrivay
         le 3 Juillet, o estant, je cherchay lieu propre pour nostre
         habitation: mais je n'en peus trouver de plus commode, ny mieux
137/793  scitu que la pointe de Qubec, ainsi appell des Sauvages,
         laquelle estoit remplie de noyers & de vignes. Aussi tost
         j'employay une partie de nos ouvriers  les abbatre, pour y
         faire nostre habitation, l'autre  scier des aix, l'autre 
         fouiller la cave, & faire des fossez, & l'autre  aller qurir
         nos commoditez  Tadoussac avec la barque. La premire chose
         que nous fismes fut le magazin pour mettre nos vivres 
         couvert, qui fut promptement fait par la diligence d'un chacun
         & le soin que j'en eu[227]. Proche de ce lieu est une riviere
         agrable[228], o anciennement hyverna Jacques Cartier.

[Note 227: Ici se trouvent, dans l'dition de 1613, les dtails de la
conspiration trame contre Champlain, et de la construction des premiers
logements levs sur la pointe de Qubec. (1613, p. 148-156.)]

[Note 228: La Petite-Rivire, ou rivire Saint-Charles,  laquelle
Cartier donna le nom de Sainte-Croix. (Voir 1613, p. 156-161.)]

         Pendant que les Charpentiers, Scieurs d'aix, & autres ouvriers
         travailloient  nostre logement, je fis mettre tout le reste 
         dfricher autour de l'habitation, afin de faire des jardinages
         pour y semer des grains & graines, pour voir comme le tout
         succederoit, d'autant que la terre paroissoit fort bonne.

         Cependant quantit de Sauvages estoient cabannez proche de
         nous, qui faisoient pesche d'anguilles, qui commencent  venir
         comme au 15 de Septembre & finit au 15 Octobre. En ce temps
         tous les Sauvages se nourrissent de ceste manne, & en font
         secher pour l'hyver jusques au mois de Fevrier, que les neges
         sont grandes comme de deux pieds & demy, & trois pieds pour le
         plus, qui est le temps que quand leurs anguilles, & autres
         choses qu'ils font secher, sont accommodes, ils vont chasser
138/794  aux castors, o ils sont jusques au commencement de janvier.
         Ils ne firent pas grand chasse de castors, pour estre les
         eaues trop grandes, & les rivieres desbordes, ainsi qu'ils
         nous dirent. Quand leurs anguilles leur faillent, ils ont
         recours  chasser aux eslans & autres bestes sauvages, qu'ils
         peuvent trouver en attendant le printemps, o j'eus moyen de
         les entretenir de plusieurs choses. Je consideray fort
         particulirement leurs coustumes.

         Tous ces peuples patissent tant, que quelquefois ils sont
         contraints de vivre de certains coquillages, & manger leurs
         chiens, & peaux, dequoy ils se couvrent contre le froid. Qui
         leur monstreroit  vivre, & leur enseigneroit le labourage des
         terres, & autres choses, ils apprendroient fort bien: car il
         s'en trouve assez qui ont bon jugement, & respondent  propos
         sur ce qu'on leur demande. Ils ont une meschancet en eux, qui
         est d'user de vengeance, d'estre grands menteurs, & ausquels il
         ne le faut pas trop asseurer, sinon avec raison, & la force en
         la main. Ils promettent assez, mais ils tiennent peu, la
         plus-part n'ayans point de loy, selon que j'ay peu voir, avec
         tout plein d'autres faulses croyances. Je leur demanday de
         quelle sorte de crmonies ils usoient  prier leur Dieu; ils
         me dirent qu'ils n'en usoient point d'autres, sinon qu'un
         chacun le prioit en son coeur comme il vouloit. Voila pourquoy
         il n'y a aucune loy parmy eux, & ne savent que c'est d'adorer
         & prier Dieu, vivans comme bestes brutes, mais je croy qu'ils
         seroient bien tost rduits au Christianisme, si on habitoit &
         cultivoit leur terre, ce que la plus-part dsirent. Ils ont
139/795  parmy eux quelques Sauvages qu'ils appellent Pilotois[229],
         qu'ils croyent parler au diable visiblement, leur disant ce
         qu'il faut qu'ils facent tant pour la guerre, que pour autres
         choses, & s'ils leur commandoient qu'ils allassent mettre en
         excution quelque entreprise, ils obiroient aussi tost  son
         commandement. Comme aussi ils croyent que tous les songes
         qu'ils ont, sont vritables: & de faict, il y en a beaucoup qui
         disent avoir veu & song choses qui adviennent ou adviendront.
         Mais pour en parler avec vrit, ce sont visions diaboliques,
         qui les trompe & seduit. Voila tout ce que j'ay peu apprendre
         de leur croyance bestiale.

[Note 229: Ce mot, cependant, serait basque, suivant le P. Biard. (Rel.
de la Nouv. France, ch. VII.)]

         Tous ces peuples sont bien proportionnez de leurs corps, sans
         difformit, & sont dispos. Les femmes sont aussi bien formes,
         poteles, & de couleur bazanne,  cause de certaines peintures
         dont elles se frotent, qui les fait paroistre olivastres. Ils
         sont habillez de peaux: une partie de leur corps est couverte,
         & l'autre partie descouverte: mais l'hyver ils remdient 
         tout, car ils sont habillez de bonnes fourrures, comme de peaux
         d'eslan, loutres, castors, ours, loups marins, cerfs, & biches,
         qu'ils ont en quantit. L'hyver quand les neges sont grandes,
         ils font une manire de raquettes, qui sont grandes deux ou
         trois fois plus que celles de France, qu'ils attachent  leurs
         pieds, & vont ainsi dans les neges, sans enfoncer: car
         autrement ils ne pourroient chasser, ny aller en beaucoup de
         lieux. Ils ont aussi une faon de mariage, qui est, Que quand
140/796  une fille est en l'aage de 14 ou 15 ans, & qu'elle a plusieurs
         serviteurs, elle a compagnie avec tous ceux que bon luy
         semble: puis au bout de 5 ou 6 ans elle prend lequel il luy
         plaist pour son mary, & vivent ensemble jusques  la fin de
         leur vie: sinon qu'aprs avoir demeur quelque temps ensemble,
         & elles n'ont point d'enfans, l'homme se peut dmarier, &
         prendre une autre femme, disant que la sienne ne vaut rien.
         Par ainsi les filles sont plus libres que les femmes.

         Depuis qu'elles sont maries elles sont chastes, & leurs maris
         sont la plus-part jaloux, lesquels donnent des presens aux
         pres ou parents des filles qu'ils ont espouses. Voila les
         crmonies & faons dont ils usent en leurs mariages.

         Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou une
         femme meurt, ils font une fosse, o ils mettent tout le bien
         qu'ils ont, comme chaudieres, fourrures, haches, arcs,
         flesches, robbes, & autres choses: puis ils mettent le corps
         dans la fosse, & le couvrent de terre, & mettent quantit de
         grosses pices de bois dessus, & une autre debout, qu'ils
         peindent de rouge par en haut. Ils croyent l'immortalit des
         mes, & disent qu'ils sont se resjouir en d'autres pays, avec
         leurs parents & amis qui sont morts. Si ce sont Capitaines ou
         autres d'auctorit, ils vont aprs leur mort 3 fois l'an faire
         un festin, chantans & danans sur leur fosse.

         Ils sont fort craintifs, & apprhendent infiniment leurs
         ennemis, & ne dorment presque point en repos en quelque lieu
         qu'ils soient, bien que je les asseurasse tous les jours de ce
         qu'il m'estoit possible, en leur remonstrant de faire comme
141/797  nous, savoir, veiller une partie, tandis que les autres
         dormiront, & chacun avoir ses armes prestes, comme celuy qui
         fait le guet, & ne tenir les songes pour vrit, sur quoy ils
         se reposent. Mais peu leur servoient ces remonstrances, &
         disoient que nous savions mieux nous garder de toutes ces
         choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions leur pays,
         ils le pourroient apprendre.



         _Semences de vignes plantes  Quebec par l'Autheur. Sa charit
         envers les pauvres Sauvages._

                               CHAPITRE VI

         LE premier Octobre[230] je fis semer du bled, & au 15 du
         seigle.

[Note 230: De l'anne 1608.]

         Le 3 du mois il fit quelques geles blanches, & les fueilles
         des arbres commencrent  tomber au 15.

         Le 24 du mois, je fis planter des vignes du pays, qui vindrent
         fort belles. Mais aprs que je fus party de l'habitation pour
         venir en France, on les gasta toutes, sans en avoir eu soin, ce
         qui m'affligea beaucoup  mon retour.

         Le 18 de Novembre tomba quantit de neges, mais elles ne
         durrent que deux tours sur la terre.

         Le 5 Fevrier il negea fort.

         Le 20 du mois il apparut  nous quelques Sauvages qui estoient
         au del de la riviere, qui crioient que nous les allassions
         secourir: mais il estoit hors de nostre puissance,  cause de
142/798  la riviere qui charrioit un grand nombre de glaces. Car la faim
         pressoit si fort ces pauvres miserables, que ne sachans que
         faire, ils se resolurent de mourir, hommes, femmes, & enfans
         ou de passer la riviere, pour l'esperance qu'ils avoient que je
         les assisterois en leur extrme necessit. Ayant donc prins
         ceste resolution, les hommes & les femmes prindrent leurs
         enfans, & se mirent en leurs canaux, pensans gaigner nostre
         coste par une ouverture de glaces que le vent avoit faite: mais
         il ne furent si tost au milieu de la riviere, que leurs canaux
         furent prins & brisez entre les glaces en mille pices. Ils
         firent si bien qu'ils se jetterent avec leurs enfans, que les
         femmes portoient sur leur dos, dessus un grand glaon. Comme
         ils estoient l dessus, on les entendoit crier, tant que
         c'estoit grand piti, n'esperans pas moins que de mourir. Mais
         l'heur en voulut tant  ces pauvres miserables qu'une grande
         glace vint choquer par le cost de celle o ils estoient, si
         rudement, qu'elle les jetta  terre. Eux voyans ce coup si
         favorable, furent  terre avec autant de joye que jamais ils en
         receurent, quelque grande famine qu'ils eussent eu. Ils s'en
         vindrent  nostre habitation si maigres & dfaits, qu'ils
         sembloient des anatomies, la plus-part ne se pouvans soustenir.
         Je m'estonnay de les voir, & de la faon qu'ils avoient pass,
         veu qu'ils estoient si foibles & dbiles. Je leur fis donner du
         pain & des febves, mais ils n'eurent pas la patience qu'elles
         fussent cuites pour les manger: & leur prestay des escorces
         d'arbres pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se cabanoient,
         ils advisrent une charongne qu'il y avoit prs de deux mois
143/799  que j'avois fait jetter pour attirer des regnards, dont nous en
         prenions de noirs & de roux, comme ceux de France, mais
         beaucoup plus chargez de poil. Ceste charongne estoit une truye
         & un chien, qui avoient est exposs durant la chaleur & le
         froid. Quand le temps s'adoucissoit; elle puoit si fort que
         l'on ne pouvoit durer auprs, neantmoins il ne laisserent de la
         prendre & emporter en leur cabanne, o aussi tost ils la
         devorerent  demy cuite, & jamais viande ne leur sembla de
         meilleur goust. J'envoyay deux ou trois hommes les advertir
         qu'ils n'en mangeassent point, s'ils ne vouloient mourir. Comme
         ils approchrent de leur cabanne, ils sentirent une telle
         puanteur de ceste charongne  demy eschauffe, dont ils avoient
         chacun une pice en la main, qu'ils penserent rendre gorge, qui
         fit qu'ils n'y arrtrent gueres. Je ne laissay pourtant de les
         accommoder selon ma puissance, mais c'estoit pour la quantit
         qu'ils estoient, & dans un mois ils eussent bien mang tous nos
         vivres, s'ils les eussent eus en leur pouvoir, tant ils sont
         gloutons. Car quand ils en ont, ils ne mettent rien en reserve,
         & en font chre continuelle jour & nuict, puis aprs ils
         meurent de faim.

         Ils firent encores une autre chose aussi miserable que la
         premire. J'avois fait mettre une chienne au haut d'un arbre,
         qui servoit d'appast aux martres & oiseaux de proye, o je
         prenois plaisir, d'autant qu'ordinairement ceste charongne en
         estoit assaillie. Ces Sauvages furent  l'arbre, & ne pouvans
         monter dessus  cause de leur foiblesse, ils l'abbatirent, &
144/800  aussi tost enleverent le chien, o il n'y avoit que la peau &
         les os, & la teste puante & infecte, qui fut incontinent
         devor.

         Voila le plaisir qu'ils ont le plus souvent en hyver: car en
         est ils ont assez dequoy se maintenir, & faire des provisions,
         pour n'estre assaillis de ces extrmes necessitez, les rivieres
         abondantes en poisson, & chasse d'oiseaux, & autres bestes
         sauvages.

         La terre est fort propre & bonne au labourage, s'ils vouloient
         prendre la peine d'y semer des bleds d'Inde, comme font tous
         leurs voisins Algomequins, Hurons[231], & Hiroquois, qui ne
         sont attaquez d'un si cruel assaut de famine, pour y savoir
         remdier par le foin & prevoyance qu'ils ont, qui fait qu'ils
         vivent heureusement au prix de ces Montaignets, Canadiens[232],
         & Souriquois, qui sont le long des costes de la mer. Les neges
         y sont 5 mois sur la terre, qui est depuis le mois de Dcembre,
         jusques vers la fin d'Avril, qu'elles sont presque toutes
         fondues. Depuis Tadoussac jusques  Gasp, cap Breton, nie de
         terre neufve, & grand baye[233], les glaces & neges y sont
         encores en la plus-part des endroits jusques  la fin de May:
         auquel temps quelquefois l'entre de la grande riviere est
         seelle de glaces, mais  Qubec il n'y en a point, qui monstre
         une estrange diffrence pour 120 lieues de chemin en longitude:
         car l'entre de la riviere est par les 49, 50 & 51 degr de
         latitude, & nostre habitation par les 46 & demy[234].

[Note 231: Dans l'dition de 1613, Champlain avait mis _Ochastaiguins_.
C'tait le nom d'un de leurs chefs.]

[Note 232: Voir 1613, p. 169, note 2.]

[Note 233: Ce qu'on appelait la _Grand Baye_ tait cette partie du Golfe
qui s'tend vers le nord-est, entre la cte de Terreneuve et celle du
Labrador.]

[Note 234: L'dition de 1613 porte, en cet endroit: 46 & deux tiers.
Ce qui tait plus proche de ce qu'on a trouv de notre temps: d'aprs
Bayfield, la latitude de Qubec, au bastion de l'observatoire, est de
46 49' 8".]

145/801  Pour ce qui est du pays, il est beau & plaisant, & apporte
         toutes sortes de grains & graines  maturit, y ayant de toutes
         les especes d'arbres que nous avons en nos forests par de, &
         quantit de fruicts, bien qu'ils soient sauvages, pour n'estre
         cultivez: comme noyers, cerisiers, pruniers, vignes,
         framboises, fraises, groiselles vertes & rouges, & plusieurs
         autres petits fruicts qui y sont assez bons. Aussi y a-il
         plusieurs sortes de bonnes herbes & racines. La pesche de
         poisson y est en abondance dans les rivieres, o il y a
         quantit de prairies & gibbier, qui est en nombre infiny.

         Le 8 d'Avril en ce temps les neges estoient toutes fondues, &
         neantmoins l'air estoit encores assez froid jusques en May, que
         les arbres commencent  jetter leurs fueilles.



         _Partement de Qubec jusques  l'isle Sainct Eloy, & de la
         rencontre que j'y fis des Sauvages Algomequins & Uchataiguins._

                             CHAPITRE VII.

         Pour cet effect[235] je partis le 18 dudit mois[236], o la
         riviere commence  s'eslargir quelquefois d'une lieue, & lieue
         & demy en tels endroits. Le pays va de plus en plus en
         embellissant. Ce sont costaux en partie le long de la riviere,
         & terres unies sans rochers que fort peu. Pour la riviere elle
146/802  est dangereuse en beaucoup d'endroits,  cause des bancs &
         rochers qui sont dedans, & n'y fait pas bon naviger, si ce
         n'est la sonde  la main. La riviere est fort abondante en
         plusieurs sortes de poisson, tant de ceux qu'avons par de,
         comme d'autres que n'avons pas. Le pays est tout couvert de
         grandes & hautes forests des mesmes sortes qu'avons vers nostre
         habitation. Il y a aussi plusieurs vignes & noyers qui sont sur
         le bord de la riviere, & quantit de petits ruisseaux &
         rivieres, qui ne sont navigeables qu'avec des canaux. Nous
         passasmes proche de la pointe Saincte Croix. Cette pointe est
         de sable qui advance quelque peu dans la riviere,  l'ouvert du
         norouest, qui bat dessus. Il y a quelques prairies, mais elles
         sont innondes des eaues  toutes les fois que vient la plaine
         mer, qui pert de prs de deux brasses & demie. Ce partage est
         fort dangereux  passer pour la quantit de rochers qui sont au
         travers de la riviere, bien qu'il y aye bon achenal, lequel est
         fort tortu, o la riviere court comme un ras, & faut bien
         prendre le temps  propos pour le passer. Ce lieu a tenu
         beaucoup de gens en erreur, qui croyoient ne le pouvoir passer
         que de plaine mer, pour n'y avoir aucun achenal: maintenant
         nous avons trouv le contraire: car pour descendre du haut en
         bas, on le peut de basse mer: mais de monter, il seroit
         mal-ais, si ce n'estoit avec un grand vent,  cause du grand
         courant d'eau, & faut par necessit attendre un tiers de flot
         pour le passer, o il y a dedans le courant 6, 8, 10, 12, 15
         brasses d'eau en l'achenal.

[Note 235: C'est--dire: Pour faire les descouvertures du pays des
Yroquois. (Voir 1613, fin du ch. VI, et commencement du ch. VII.)]

[Note 236: Le 18 juin. _(Ibid.)_]

         Continuant nostre chemin, nous fusmes  une riviere qui est
147/803  fort agrable, distante du lieu de Saincte Croix de neuf
         lieues, & de Qubec 24 & l'avons nomme la riviere Saincte
         Marie[237]. Toute ceste riviere depuis Saincte Croix est fort
         plaisante & agrable.

[Note 237: Aujourd'hui la rivire Sainte-Anne, qui est  une vingtaine
de lieues de Qubec.]

         Continuant nostre routte, je fis rencontre de deux ou trois
         cents Sauvages, qui estoient cabannez proche d'une petite isle
         appelle S. Eloy[238], distante de Saincte Marie d'une lieue &
         demie, & l les fusmes recognoistre, & trouvasmes que c'estoit
         des nations de Sauvages appeliez Ochateguins & Algoumequins,
         qui venoient  Qubec, pour nous assister aux descouvertures du
         pays des Hiroquois, contre lesquels ils ont guerre mortelle,
         n'espargnant aucune chose qui soit  eux.

[Note 238: Cette le est situe devant l'glise de Batiscan. Mais il y a
apparence que le petit chenal qui la spare de la cte nord, et qui
porte encore le nom de Saint-loi, s'est exhauss depuis le temps de
Champlain.]

         Aprs les avoir recognus, je fus  terre pour les voir, &
         m'enquis qui estoit leur chef. Ils me dirent qu'il y en avoit
         deux, l'un appell Yroquet, & l'autre Ochasteguin, qu'ils me
         monstrerent: & fus en leur cabane, o ils me firent bonne
         rception, selon leur coustume. Je commenay  leur faire
         entendre le sujet de mon voyage, dont ils furent fort resjouis,
         & aprs plusieurs discours je me retiray. Quelque temps aprs
         ils vindrent  ma chaloupe, o ils me firent present de quelque
         pelleterie, en me monstrant plusieurs signes de resjouinance, &
         de l s'en retournrent  terre.

         Le lendemain les deux chefs s'en vindrent me trouver, o ils
         furent une espace de temps sans dire mot, en songeant &
148/804  petunant tousjours. Aprs avoir bien pens, ils commencrent 
         haranguer hautement  tous leurs compagnons qui estoient sur
         le bord du rivage avec leurs armes en la main, escoutans fort
         ententivement ce que leurs chefs leur disoient, savoir, Qu'il
         y avoit prs de dix lunes, ainsi qu'ils comptent, que le fils
         d'Yroquet m'avoit veu, & que je luy avois fait bonne
         rception, & desirions les assister contre leurs ennemis, avec
         lesquels ils avoient ds long temps la guerre, pour beaucoup
         de cruautez qu'ils avoient exerces contre leur nation, souz
         prtexte d'amiti; & qu'ayans tousjours depuis desir la
         vengeance, ils avoient sollicit tous les Sauvages sur le bord
         de la riviere de venir  nous, pour faire alliance avec nous,
         & qu'ils n'avoient jamais veu de Chrestiens, ce qui les avoit
         aussi meus de nous venir voir, & que d'eux & de leurs
         compagnons j'en ferois tout ainsi que je voudrois. Qu'ils
         n'avoient point d'enfans avec eux, mais gens qui savoient
         faire la guerre, & pleins de courage, sachans le pays & les
         rivieres qui sont au pays des Hiroquois, & que maintenant ils
         me prioient de retourner en nostre habitation, pour voir nos
         maisons: que trois tours aprs nous retournerions  la guerre
         tous ensemble: & que pour signe de grande amiti &
         resjouissance je fisse tirer des mousquets & harquebuses, &
         qu'ils seroient fort satisfaits: ce que je fia. Ils jetrent de
         grands cris avec estonnement, & principalement ceux qui jamais
         n'en avoient ouy ny veus.

         Aprs les avoir ouis, je leur fis response, que pour leur
         plaire, je desirois bien m'en retourner  nostre habitation,
149/805  pour leur donner plus de contentement, & qu'ils pouvoient juger
         que je n'avois autre intention que d'aller faire la guerre, ne
         portant avec moy que ds armes, & non des marchandises pour
         traicter, comme on leur avoit donn  entendre. Que mon desir
         n'estoit que d'accomplir ce que je leur avois promis: & si
         j'eusse sceu qu'on leur eust rapport quelque chose de mal, que
         je tenois ceux l pour ennemis plus que les leur mesme. Ils me
         dirent qu'ils n'en croyoient rien, & que jamais ils n'en
         avoient ouy parler, neantmoins c'estoit le contraire: car il y
         avoit quelques Sauvages qui le dirent aux nostres. Je me
         contentay, attendant l'occasion de leur pouvoir monstrer par
         effect autre chose qu'ils n'eussent peu esperer de moy.



         _Retour  Quebec, & depuis continuation avec les Sauvages
         jusques au saut de la riviere des Hiroquois._

                               CHAPITRE VIII.

         Le lendemain[239] nous partismes tous ensemble pour aller 
         nostre habitation, o ils se resjouirent cinq ou six jours, qui
         se passrent en dances & festins, pour le desir qu'ils avoient
         que nous fussions  la guerre.

[Note 239: Le 21 ou le 22 de juin 1609. (Voir 1613, ch. VIII et IV.)]

         Le Pont vint aussi tost de Tadoussac avec deux petites barques
         pleines d'hommes, suivant une lettre o je le priois de venir
         le plus promptement qu'il luy seroit possible.

         Les Sauvages le voyans arriver se resjouirent encores plus que
150/806  devant, d'autant que je leur dis qu'il me donnoit de ses gens
         pour les assister, & que peut estre nous irions ensemble.

         Le 28 du mois[240] je partis de Qubec pour assister ces
         Sauvages. Le premier Juin[241] arrivasmes  saincte Croix,
         distant de Qubec de 15 lieues, avec une chaloupe quipe de
         tout ce qui m'estoit necessaire. Je partis de Saincte Croix le
         3 de Juin[242] avec tous les Sauvages, & passasmes par les
         trois rivieres, qui est un fort beau pays, remply de quantit
         de beaux arbres. De ce lieu  Saincte Croix y a 15 lieues. A
         l'entre d'icelle riviere y a six isles, trois desquelles sont
         fort petites, & les autres de 15  1600 pas de long, qui sont
         fort plaisantes  voir: & proche du lac Sainct Pierre[243],
         faisant environ deux lieues dans la riviere [244] y a un petit
         sault d'eau, qui n'est pas beaucoup difficile  passer. Ce lieu
         est par la hauteur de 46 degrez quelques minutes moins de
         latitude. Les Sauvages du pays nous donnrent  entendre, qu'
         quelques journes il y a un lac par o passe la riviere, qui a
         dix journes, & puis on passe quelques saults, & aprs encore 3
         ou 4 autres lacs de 5 ou 6 journes: & estans parvenus au bout,
         ils font 4 ou 5 lieues par terre, & entrent derechef dans un
         autre lac[245], o le Saguenay prend la meilleure part de sa
         source. Les Sauvages viennent dudit lieu  Tadoussac. Les trois
         rivieres vont 20[246] journes des Sauvages; & disent qu'au
151/807  bout d'icelle riviere il y a des peuples[247] qui sont grands
         chasseurs, n'ayans de demeure arreste, & qu'ils voyent la mer
         du nort en moins de six journes. Ce peu de terre que j'ay veu
         est sablonneuse, assez esleve en costaux, charge de quantit
         de pins & sapins sur le bord de la riviere: mais entrant dans
         la terre environ un quart de lieue, les bois y sont trs-beaux
         & clairs, & le pays uny.

[Note 240: Le 28 juin 1609.]

[Note 241: Le premier juillet. (Voir 1613, p. 184, note I.)]

[Note 242: Le 3 juillet.]

[Note 243: Voir 1613, p. 179, note 2.]

[Note 244: Dans le Saint-Maurice. (Voir 1603, p. 30, 31.)]

[Note 245: Le lac Saint-Jean.]

[Note 246: L'dition de 1613 porte: 40 journes. Les sources du
Saint-Maurice sont  environ cent lieues des Trois-Rivires.]

[Note 247: Probablement les _Atticamgues_, ou Poissons-Blancs.]

         Continuant nostre routte jusques  l'entre du lac Sainct
         Pierre, qui est un pays fort plaisant & uny, & traversant le
         lac  2, 3 & 4 brases d'eau, lequel peut contenir de long 8
         lieues, & de large 4. Du cost du nort nous veismes une riviere
         qui est fort agrable, qui va dans les terres 50 lieues, & l'ay
         nomme saincte Suzanne[248]: & du cost du sud il y en a deux,
         l'une appelle la riviere du Pont[249], & l'autre de Gennes
         [250], qui sont trs-belles, & en beau & bon pays. L'eau est
         presque dormante dans le lac, qui est fort poissonneux. Du
         cost du nort il paroist des terres  12 ou 13 lieues du lac,
         qui sont un peu montueuses. L'ayant travers, nous passasmes
         par un grand nombre d'isles[251], qui sont de plusieurs
         grandeurs, o il y a quantit de noyers, & vignes, & de belles
         prairies, avec force gibbier, & animaux sauvages, qui vont de
         la grand terre ausdites isles. La pescherie du poisson y est
         plus abondante qu'en aucun autre lieu de la riviere qu'eussions
152/808  veu. De ces isles fusmes  l'entre de la riviere des
         Hiroquois[252], o nous sejournasmes deux jours, & nous
         rafraischismes de bonnes venaisons, oiseaux & poissons, que
         nous donnoient les Sauvages, & o il s'esmeut entre eux quelque
         diffrend sur le sujet de la guerre, qui fut occasion qu'il n'y
         en eut qu'une partie qui se resolurent de venir avec moy, & les
         autres s'en retournrent en leur pays avec leurs femmes &
         marchandises, qu'ils avoient traictes.

[Note 248: Aujourd'hui, la rivire du Loup.]

[Note 249: Aujourd'hui, la rivire de Nicolet. (Voir 1613, p. 180, note
2.)]

[Note 250: Probablement la rivire d'Yamaska.]

[Note 251: Les les de Sorel.]

[Note 252: Cette rivire a port, depuis, les noms de Richelieu, de
Sorel et de Chambly.]

         Partant de cette entre de riviere (qui a environ 4  500 pas
         de large, & est fort belle, courant au sud) nous arrivasmes 
         un lieu qui est par la hauteur de 45 degrez de latitude,  22
         ou 23 lieues des trois rivieres. Toute ceste riviere depuis son
         entre jusques au premier sault, o il y a 15 lieues, est fort
         platte & environne de bois, comme sont tous les autres lieux
         cy-dessus nommez, & des mesmes especes. Il y a neuf ou dix
         belles isles jusques au premier sault des Hiroquois, lesquelles
         tiennent environ lieue, ou lieue & demie, remplies de quantit
         de chesnes & noyers. La riviere tient en des endroits prs de
         demie lieue de large, qui est fort poissonneuse. Nous ne
         trouvasmes point moins de 4 pieds d'eau. L'entre du sault est
         une manire de lac[253] o l'eau descend, qui contient environ
         trois lieues de circuit, & y a quelques prairies o il n'y
         habite aucuns Sauvages, pour le sujet des guerres. Il y a fort
         peu d'eau au sault, qui court d'une grande vistesse, & quantit
         de rochers & cailloux, qui font que les Sauvages ne les peuvent
         surmonter par eau: mais au retour ils les descendent fort bien.
153/809  Tout cedit pays est fort uny, remply de forests, vignes &
         noyers. Aucuns Chrestiens n'estoient encores parvenus jusques
         en cedit lieu, que nous, qui eusmes assez de peine  monter la
         riviere  la rame.

[Note 253: Le bassin de Chambly.]

         Aussi tost que je fus arriv au sault, je prins 5 hommes[254],
         & fusmes  terre voir si nous pourrions passer ce lieu, &
         fismes environ lieue & demie sans en voir aucune apparence,
         sinon une eau courante d'une grande impetuosit, o d'un cost
         & d'autre y avoit quantit de pierres, qui sont fort
         dangereuses, & avec peu d'eau. Le sault peut contenir 600 pas
         de large. Et voyant qu'il estoit impossible couper les bois, &
         faire un chemin avec si peu d'hommes que j'avois, je me resolus
         avec le conseil d'un chacun, de faire autre chose que ce que
         nous nous estions promis, d'autant que les Sauvages m'avoient
         asseur que les chemins estoient aisez: mais nous trouvasmes le
         contraire, comme j'ay dit cy-dessus, qui fut l'occasion que
         nous en retournasmes en nostre chaloupe, o j'avois laiss
         quelques hommes pour la garder, & donner  entendre aux
         Sauvages quand ils seroient arrivez, que nous estions allez
         descouvrir le long dudit sault.

[Note 254: Dans l'dition de 1613, on lit: Des Marais, la Routte & moy,
& cinq hommes fusmes  terre...]

         Aprs avoir veu ce que desirions de ce lieu, en nous en
         retournant nous fismes rencontre de quelques Sauvages, qui
         venoient pour descouvrir comme nous avions fait, qui nous
         dirent que tous leurs compagnons estoient arrivez  nostre
         chaloupe, o nous les trouvasmes fort contents & satisfaits de
154/810  ce que nous allions de la faon sans guide, sinon que par le
         rapport de ce que plusieurs fois ils nous avoient fait.

         Estant de retour, & voyant le peu d'apparence qu'il y avoit de
         passer le sault avec nostre chaloupe, cela m'affligea, & me
         donna beaucoup de desplaisir de m'en retourner sans avoir veu
         un grand lac remply de belles isles, & quantit de beau pays,
         qui borne le lac o habitent leurs ennemis, comme ils me
         l'avoient figur. Aprs avoir bien pens en moy mesme, je me
         resolus d'y aller pour accomplir ma promesse, & le desir que
         j'avois, & m'embarquay avec les Sauvages dans leurs canaux, &
         prins avec moy deux hommes de bonne volont. Car quand ce fut 
         bon escient que nos gens veirent que je me deliberay d'aller
         avec leurs canaux, ils saignerent du nez, ce qui me les fit
         renvoyer  Tadoussac[255].

[Note 255: Au lieu de cette dernire phrase, il y avait, dans l'dition
de 1613: Aprs avoir propos mon dessein  des Marais & autres de la
chalouppe, je priay ledit des Marais de s'en retourner en nostre
habitation avec le reste de nos gens, soubs l'esperance qu'en brief,
avec la grce de Dieu, je les reverrois.]

         Aussi tost je fus parler aux Capitaines des Sauvages & leur
         donnay  entendre comme ils nous avoient dit le contraire de ce
         que j'avois veu au sault, savoir, qu'il estoit hors nostre
         puissance d'y pouvoir passer avec la chaloupe, toutesfois que
         cela ne m'empescheroit de les assister comme je leur avois
         promis. Ceste nouvelle les attrista fort, & voulurent prendre
         une autre revolution: mais je leur dis, & les y sollicitay,
         qu'ils eussent  continuer leur premier dessein, & que moy
         troisiesme, je m'en irois  la guerre avec eux dans leurs
         canaux, pour leur monstrer que quant  moy je ne voulois
155/811  manquer de parole en leur endroit, bien que je fusse seul, &
         que pour lors je ne voulois forcer personne de mes compagnons
         de s'embarquer, sinon ceux qui en auroient la volont, dont
         j'en avois trouv deux, que je menerois avec moy.

         Ils furent fort contents de ce que je leur dis & d'entendre la
         resolution que j'avois, me promettant toujours de me faire voir
         choses belles.



         _Partement du sault de la riviere des Hiroquois. Description
         d'un grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes
         audit lac, & de la faon & conduite qu'ils usent en allant
         attaquer les Hiroquois._

                              CHAPITRE IX.

         Je partis dudit Sault de la riviere des Hiroquois le 2.
         Juillet[256]. Tous les Sauvages commencrent  apporter leurs
         canaux, armes & bagage par terre environ demie lieue, pour
         passer l'impetuosit & la force du sault, ce qui fut
         promptement fait.

[Note 256: Probablement le 12 juillet. (Voir 1613, p. 184, note 1.)]

         Aussi tost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en
         chacun, avec leur bagage, & firent aller un des hommes de
         chasque canot par terre environ 1 lieue 1/2 que peut contenir
         ledit sault, mais non si imptueux comme  l'entre, sinon en
         quelques endroits de rochers qui barrent la riviere, qui n'est
         pas plus large de trois  quatre cents pas. Aprs que nous
         eusmes pass le sault, qui ne fut sans peine, tous les Sauvages
         qui estoient allez par terre, par un chemin assez beau & pays
156/812  uny, bien qu'il y aye quantit de bois, se rembarqurent dans
         leurs canaux. Les hommes que j'avois furent aussi par terre, &
         moy par eau, dedans un canau. Ils firent reveue de tous leurs
         gens, & se trouva 24 canaux, o il y avoit 60 hommes. Aprs
         avoir fait leur reveue, nous continuasmes le chemin jusques 
         une isle[257] qui tient trois lieues de long, remplie des plus
         beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils firent la chasse, & y
         prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus outre environ
         trois lieues de l, nous y logeasmes pour prendre le repos la
         nuict ensuivant.

[Note 257: L'ile Sainte-Thrse.]

         Incontinent un chacun d'eux commena l'un  couper du bois, les
         autres  prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs
         cabanes, pour se mettre  couvert: les autres  abbatre de gros
         arbres pour se barricader sur le bord de la riviere autour de
         leurs cabanes; ce qu'ils savent si proprement faire, qu'en
         moins de deux heures cinq cents de leurs ennemis auroient bien
         de la peine  les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup
         mourir. Il ne barricadent point le cost de la riviere o sont
         leurs canaux arrangez, pour s'embarquer si l'occasion le
         requeroit.

         Aprs qu'ils furent logez, ils envoyerent trois canaux avec
         neuf bons hommes, comme est leur coustume,  tous leurs
         logemens, pour descouvrir deux ou trois lieues s'ils
         n'apperceuront rien, qui aprs se retirent. Toute la nuict ils
         se reposent sur la descouverture des avant-coureurs, qui est
         une tres-mauvaise coustume en eux: car quelquefois ils sont
157/813  surpris de leurs ennemis en dormant, qui les assomment, sans
         qu'ils ayent le loisir de se mettre sur pieds pour se dfendre.

         Recognoissant cela, je leur remonstrois la faute qu'ils
         faisoient, & qu'ils devoient veiller, comme ils nous avoient
         veu faire toutes les nuicts, & avoir des hommes aux aguets,
         pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien; & ne point
         vivre de la faon comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne
         pouvoient veiller, & qu'ils travailloient assez de jour  la
         chasse; d'autant que quand ils vont en guerre ils divisent
         leurs troupes en trois, savoir, une partie pour la chasse
         separe en plusieurs endroits: une autre pour faire le gros,
         qui sont tousjours sur leurs armes: & l'autre partie en
         avant-coureurs, pour descouvrir le long des rivieres, s'ils ne
         verront point quelque marque ou signal par o ayent pass leurs
         ennemis, ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent par de certaines
         marques que les Chefs se donnent d'une nation  l'autre, qui ne
         sont tousjours semblables, s'advertissans de temps en temps
         quand ils en changent; & par ce moyen ils recognoissent si ce
         sont amis ou ennemis qui ont pass. Les chasseurs ne chassent
         jamais de l'avant du gros, ny des avant-coureurs, pour ne
         donner d'allarme ny de dtordre, mais sur la retraite & du
         cost qu'ils n'apprhendent leurs ennemis, & continuent ainsi
         jusques  ce qu'ils soient  deux ou trois journes de leurs
         ennemis, qu'ils vont de nuict  la desrobe, tous en corps,
         horsmis les coureurs, & le jour se retirent dans le fort des
         bois, o ils rptent, sans s'esgarer ny mener bruit, ni faire
         aucun feu, afin de n'estre apperceus, si par fortune leurs
158/814  ennemis passoient, ny pour ce qui est de leur manger durant ce
         temps. Ils ne font du feu que pour petuner; & mangent de la
         farine de bled d'Inde cuite, qu'ils destrempent avec de l'eau,
         comme bouillie. Ils conservent ces farines pour leur necessit,
         & quand ils sont proches de leurs ennemis, o quand ils font
         retraitte aprs leurs charges, ils ne s'amusent  chasser, se
         retirant promptement.

         A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois, ou Ostemouy[258],
         qui sont manires de gens qui font les devins, en qui ces
         peuples ont croyance, lequel fait une cabanne entoure de
         petits bois, & la couvre de sa robbe. Aprs qu'elle est faite,
         il se met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune faon,
         puis Comme ce prend un des piliers de sa cabanne, & la fait
         bransler, marmotant certaines paroles entre ses dents, par
         lesquelles il dit qu'il invoque le diable, & qu'il s'apparoist
          luy en forme de pierre, & luy dit s'ils trouveront leurs
         ennemis, & s'ils en tueront beaucoup. Ce Pilotois est prostern
         en terre, sans remuer, ne faisant que parler au diable; puis
         aussi tost se leve sur les pieds, en parlant & se tourmentant
         d'une telle faon, qu'il est tout en eau, bien qu'il soit nud.
         Tout le peuple est autour de la cabanne assis sur leur cul
         comme des singes. Ils me disoient souvent que le branslement
         que je voyois de la cabanne, estoit le diable qui la faisoit
         mouvoir, & non celuy qui estoit dedans, bien que je veisse le
         contraire: car c'estoit (comme j'ay dit cy-dessus) le Pilotois
159/815  qui prenoit un des btons de sa cabanne, & la faisoit ainsi
         mouvoir. Ils me dirent aussi que je verrois sortir du feu par
         le haut, ce que je ne veis point. Ces drosles contrefont aussi
         leur voix grosse & claire, parlant en langage incogneu aux
         autres Sauvages, & quand ils la representent casse, ils
         croyent que c'est le diable qui parle, & qui dit ce qui doit
         arriver en leur guerre, & ce qu'il faut qu'ils facent.
         Neantmoins tous ces garnimens que font les devins, de cent
         paroles n'en disent pas deux vritables, & vont abusans ces
         pauvres gens, comme il y en a assez parmy le monde, pour tirer
         quelque denre du peuple. Je leur remonstrois souvent que tout
         ce qu'ils faisoient n'estoit que folie, & qu'ils ne devoient y
         adjouster foy.

[Note 258: L'dition de 1613 porte: Ostemoy. Ce mot, que Lescarbot
crit _Aoutmoin_, tait employ par les Souriquois; le mot pilotais
parat tre d'origine basque. (Voir 1613, p. 187, note 1.)]

         Or aprs qu'ils ont sceu de leurs devins ce qui leur doit
         succeder, les Chefs prennent des btons de la longueur d'un
         pied autant en nombre qu'ils sont, & signalent par d'autres un
         peu plus grands, leurs Chefs: puis vont dans le bois, &
         esplanadent une place de cinq ou six pieds en quarr, o le
         chef, comme Sergent major, met par ordre tous ces btons comme
         bon luy semble, puis appelle tous ses compagnons, qui viennent
         tous armez, & leur monstre le rang & ordre qu'ils devront tenir
         lors qu'ils se battront avec leurs ennemis: ce que tous ces
         Sauvages regardent attentivement, remarquans la figure que leur
         chef a faite avec ces btons, & aprs se retirent de l, &
         commencent  se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdits
         btons, puis se meslent les uns parmy les autres, & retournent
         derechef en leur ordre, continu ans deux ou trois fois, & font
160/816  ainsi  tous leurs logemens, sans qu'il soit besoin de Sergent
         pour leur faire tenir leurs rangs, qu'ils savent fort bien
         garder, sans se mettre en confusion. Voila la rgle qu'ils
         tiennent  leur guerre.

         Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la
         riviere jusques  l'entre du lac. En icelle y a nombre de
         belles isles, qui sont basses, remplies de trs-beaux bois &
         prairies, o il y a quantit de gibbier, & chasse d'animaux,
         comme cerfs, daims, faons, chevreuls, ours, & autres sortes
         d'animaux qui viennent de la grand'terre ausdites isles. Nous y
         en prismes quantit. Il y a aussi grand nombre de castors tant
         en la riviere qu'en plusieurs autres petites qui viennent
         tomber dans icelle. Ces lieux ne sont habitez d'aucuns
         Sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le sujet de leurs
         guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au
         profond des terres; afin de n'estre si tost surpris.

         Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estendue,
         comme de 50 ou 60 lieues[259], o j'y veis 4 belles isles[260],
         contenans 10, 12 & 15 lieues de long, qui autrefois ont est
         habites par les Sauvages, comme aussi la riviere des
         Hiroquois: mais elles ont est abandonnes depuis qu'ils ont eu
         guerre les uns contre les autres: aussi y a-il plusieurs
         rivieres qui viennent tomber dedans le lac, environnes de
         nombre de beaux arbres, de mesmes especes que nous avons en
         France, avec force vignes, plus belles qu'en aucun lieu que
161/817  j'eusse veu: force chastaigniers, & n'en avois encores point
         veu que dessus le bord de ce lac, o il y a grande abondance
         de poisson de plusieurs especes. Entre autres y en a un,
         appell des Sauvages du pays _chaoufarou_[261], qui est de
         plusieurs longueurs: mais les plus grands contiennent,  ce
         que m'ont dit ces peuples, huict  dix pieds. J'en ay veu qui
         en contenoient 5 qui estoient de la grosseur de la cuisse, &
         avoient la teste grosse comme les deux poings, avec un bec de
         deux pieds & demy de long, & a double rang de dents fort aigus
         & dangereuses. Il a toute la forme du corps tirant au brochet,
         mais il est arm d'escailles si fortes, qu'un coup de poignard
         ne les sauroit percer, & est de couleur de gris argent. Il a
         aussi l'extrmit du bec comme un cochon. Ce poisson fait la
         guerre  tous les autres qui sont dans ces lacs & rivieres, & a
         une industrie merveilleuse,  ce que m'ont asseur ces peuples,
         qui est, que quand il veut prendre quelques oiseaux, il va
         dedans des joncs ou roseaux, qui sont sur les rives du lac en
         plusieurs endroits, & met le bec hors l'eau sans se bouger: de
         faon que lors que les oiseaux viennent se reposer sur le bec,
         pensans que ce soit un tronc de bois, il est si subtil, que
         serrant le bec qu'il tient entr'ouvert, il les tire par les
         pieds souz l'eau. Les Sauvages m'en donnrent une teste, dont
         ils font grand estat, disans que lors qu'ils ont mal  la
         teste, ils se saignent avec les dents de ce poisson  l'endroit
         de la douleur, qui se passe soudain.

[Note 259: L'auteur, en 1632, avait acquis des ides plus exactes sur
l'tendue du lac Champlain, qu'il n'en avait lors de sa premire
expdition. Aussi, au lieu de 80 ou 100 lieues, comme il avait dit en
1613, il ne met ici que 50 ou 60: ce qui cependant est encore un peu
trop fort, car le lac Champlain n'a que trente et quelques lieues de
long.]

[Note 260: Voir 1613, p. 189, note 2.]

[Note 261: Voir 1613, p. 190, note 1.]

         Continuant nostre routte dans ce lac du cost de l'Occident,
162/818  considerant le pays, je veis du cost de l'Orient de fort
         hautes montagnes, o sur le sommet y avoit de la nege. Je
         m'enquis aux Sauvages si ces lieux estoient habitez: ils me
         respondirent qu'ouy, & que c'estoient Hiroquois[262], & qu'en
         ces lieux y avoit de belles valles, & campagnes fertiles en
         bleds, comme j'en ay mang aud. pays, avec infinit d'autres
         fruicts; & que le lac alloit proche des montagnes, qui
         pouvoient estre esloignes de nous,  mon jugement, de 15
         lieues. J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins hautes
         que les premires, horsmis qu'il n'y avoit point de nege. Les
         Sauvages me dirent que c'estoit o nous devions aller trouver
         leurs ennemis, & qu'elles estoient for peuples, & qu'il
         falloit passer par un sault d'eau que je veis depuis, & de l
         entrer dans un autre lac[263] qui contient trois  quatre
         lieues de long, & qu'estans parvenus au bout d'iceluy, il
         falloit faire 4 lieues[264] de chemin par terre, & passer une
         riviere, qui va tomber en la coste des Almouchiquois, tenant 
         celle des Almouchiquois[265], & qu'ils n'estoient que deux
         jours  y aller avec leurs canaux, comme je l'ay sceu depuis
         par quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent
         fort particulirement de tout ce qu'ils en avoient recogneu,
         par le moyen de quelques truchemens Algoumequins, qui savoient
         la langue des Hiroquois[266].

[Note 262: Voir 1613, p. 191, note 1.]

[Note 263: Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George, qui a une
dizaine de lieues de long. C'est aussi la longueur que lui donne
Champlain, en 1613.]

[Note 264: L'dition de 1613 porte: quelques deux lieues.]

[Note 265: En comparant ce passage avec le texte de 1613, qui lui-mme
est fautif en cet endroit, on peut juger que l'auteur a voulu mettre:
passer une rivire (l'Hudson), qui va tomber en la cte des
Almouchiquois, tenant  celle de Norembgue.]

[Note 266: L'auteur s'exprimait ainsi ds 1613.]

163/819  Or comme nous commenasmes  approcher  deux ou trois journes
         de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus que la
         nuict, & le jour nous nous reposions, neantmoins ne laissoient
         tousjours de faire leurs superstitions accoustumes, pour
         savoir ce qui leur pourroit succeder de leurs entreprises, &
         souvent me venoient demander si j'avois song, & avois veu
         leurs ennemis. Je leur respondois que non, & leur donnois
         courage, & bonne esperance. La nuict venue, nous nous mismes en
         chemin jusques au lendemain, o nous nous retirasmes dans le
         fort du bois, pour y passer le reste du jour. Sur les dix ou
         onze heures, aprs m'estre quelque peu proumen autour de
         nostre logement, je me fus reposer, & en dormant, je songeay
         que je voyois les Hiroquois nos ennemis dedans le lac, proche
         d'une montagne, qui se noyoient  nostre veue; & les voulant
         secourir, nos Sauvages alliez me disoient qu'il les falloit
         tous laisser mourir, & qu'ils ne valloient rien. Estant
         esveill, ils ne faillirent comme  l'accoustume, de me
         demander si j'avois song quelque chose. Je leur dis en effect
         ce que j'avois song. Cela leur apporta une telle croyance,
         qu'ils ne doutrent plus de ce qui leur devoit advenir pour
         leur bien.

         Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canaux pour
         continuer nostre chemin: & comme nous allions fort doucement, &
         sans mener bruit, le vingt-neufiesme du mois[267] nous fismes
164/820  rencontre des Hiroquois sur les dix heures du soir au bout
         d'un cap[268] qui advance dans le lac du cost de l'Occident,
         lesquels venoient  la guerre. Eux & nous commenasmes  jetter
         de grands cris, chacun se parant de ses armes. Nous nous
         retirasmes vers l'eau, & les Hiroquois mirent pied  terre, &
         arrangrent tous leurs canaux les uns contre les autres, &
         commencerent  abbatre du bois avec de meschantes haches qu'ils
         gaignent quelquefois  la guerre, & d'autres de pierre, & se
         barricadrent fort bien.

[Note 267: Le 29 juillet 1609.]

[Note 268: Probablement la pointe Saint-Frdric _(Crown Point)_.]

         Aussi les nostres tindrent toute la nuict leurs canaux arrangez
         les uns contre les autres attachez  des perches pour ne
         s'esgarer, & combattre tous ensemble s'il en estoit de besoin;
         & estions  la porte d'une flesche vers l'eau du cost de
         leurs barricades. Comme ils furent armez & mis en ordre, ils
         envoyerent deux canaux separez de la troupe, pour savoir de
         leurs ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels respondirent
         qu'ils ne desiroient autre chose: mais que pour l'heure, il n'y
         avoit pas beaucoup d'apparence, & qu'il falloit attendre le
         jour pour se cognoistre, & qu'aussi tost que le Soleil se
         leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui fut accord
         par les nostres; & en attendant toute la nuict se passa en
         dances & chansons, tant d'un cost que d'autre, avec une
         infinit d'injures, & autres propos, comme, du peu de courage
         qu'ils avoient, avec le peu d'effect & resistance contre leurs
         armes, & que le jour venant, ils le sentiroient  leur ruine.
         Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils
         verroient des effects d'armes que jamais ils n'avoient veus; &
165/821  tout plein d'autres discours, comme on a accoustum  un siege
         de ville. Aprs avoir bien chant, danc & parlement les uns
         aux autres, le jour venu, mes compagnons & moy estions
         tousjours couverts, de peur que les ennemis ne nous veissent,
         preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible, estans
         toutesfois separez, chacun en un des canaux des Sauvages
         montagnars. Aprs que nous fusmes armez d'armes lgres, nous
         prismes chacun une harquebuse, & descendismes  terre. Je vey
         sortir les ennemis de leur barricade, qui estoient prs de 200
         hommes fort & robustes  les voir, qui venoient au petit pas au
         devant de nous, avec une gravit & asseurance, qui me contenta
         fort,  la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres
         aussi alloient en mesme ordre, & me dirent que ceux qui avoient
         trois grands pennaches estoient les chefs, & qu'il n'y en avoit
         que ces trois, & qu'on les recognoissoit  ces plumes qui
         estoient beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons,
         & que je fisse ce que je pourrois pour les tuer. Je leur promis
         de faire ce qui seroit de ma puissance, & que j'estois bien
         fasch qu'ils ne me pouvoient bien entendre, pour leur donner
         l'ordre & faon d'attaquer leurs ennemis, & qu'indubitablement
         nous les desferions tous, mais qu'il n'y avoit remde: que
         j'estois tres-aise de leur donner courage, & leur monstrer la
         bonne volont qui estoit en moy, quand serions au combat.

         Aussi tost que fusmes  terre ils commencrent  courir environ
         deux cents pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, &
         n'avoient encores apperceu mes compagnons, qui s'en allrent
166/822  dans les bois avec quelques Sauvages. Les nostres commencerent
          m'appeller  grands cris; & pour me donner passage ils
         s'ouvrirent en deux, & me mis  la teste, marchant environ 20
         pas devant, jusqu' ce que je fusse  30 pas des ennemis, o
         aussi tost ils m'apperceurent, & firent alte en me contemplant,
         & moy eux. Comme je les veis esbranler pour tirer sur nous, je
         couchay mon harquebuse en joue, & visay droit  un des trois
         chefs, duquel coup il en tomba deux par terre, & un de leurs
         compagnons qui fut bless, qui quelque temps aprs en mourut.
         J'avois mis 4 balles dedans mon harquebuse. Les nostres ayans
         veu ce coup si favorable pour eux, ils commencrent  jetter de
         si grands cris, qu'on n'eust pas ouy tonner; & cependant les
         flesches ne manquoient de part ne d'autre. Les Hiroquois furent
         fort estonnez, que si promptement deux hommes avoient est
         tuez, bien qu'ils fussent armez d'armes tissues de fil de
         cotton, & de bois,  l'espreuve de leurs flesches; ce qui leur
         donna une grande apprehension. Comme je rechargeois, l'un de
         mes compagnons tira un coup de dedans le bois, qui les estonna
         derechef de telle faon, voyans leurs chefs morts, qu'ils
         perdirent courage, se mirent en fuitte, & abandonnrent le
         champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le profond des bois, o
         les poursuivant, j'en fis demeurer encores d'autres. Nos
         Sauvages en turent aussi plusieurs, & en prindrent dix ou
         douze prisonniers. Le reste se sauva avec les blessez. Il y en
         eut des nostres quinze ou seize de blessez de coups de
         flesches, qui furent promptement guris.

         Aprs que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent  prendre
167/823  force bled d'Inde, & les farines des ennemis, & aussi leurs
         armes, qu'ils avoient laisses pour mieux courir. Et ayans fait
         bonne chre, danc & chant, trois heures aprs nous en
         retournasmes avec les prisonniers.

         Ce lieu o se fit ceste charge est par les 43 degrez & quelques
         minutes de latitude, & je nommay le lac de Champlain.



         _Retour de la rencontre, & ce qui se passa par le chemin._

                               CHAPITRE X.

         Aprs avoir chemin huict lieues, sur le soir ils prindrent un
         des prisonniers,  qui ils firent une harangue des cruautez que
         luy & les tiens avoient exerces en leur endroit, sans avoir eu
         aucun gard, & qu'au semblable il devoit se resoudre d'en
         recevoir autant, & luy commandrent de chanter, s'il avoit du
         courage; ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste  ouir.

         Cependant les nostres allumrent un feu, & comme il fut bien
         embraz, ils prindrent chacun un tizon, & faisoient brusler ce
         pauvre miserable peu  peu pour luy faire souffrir plus de
         tourmens. Ils le laissoient quelquefois, luy jettant de l'eau
         sur le dos, puis luy arrachrent les ongles, & luy mirent du
         feu sur les extremitez des doigts, & de son membre. Aprs ils
         luy escorcherent le haut de la teste, & luy firent dgoutter
         dessus certaine gomme toute chaude: puis luy percrent les bras
         prs des poignets, & avec des btons tiroient les nerfs, & les
         arrachoient  force: & comme ils voyoient qu'ils ne les
168/824  pouvoient r'avoir, ils les coupoient. Ce pauvre miserable
         jettoit des cris estranges, & me faisoit piti de le voir
         traitter de la faon; toutesfois il estoit si constant, qu'on
         eust dit qu'il ne sentoit par fois aucune douleur. Ils me
         sollicitoient fort de prendre du feu, pour faire comme eux:
         mais je leur remonstrois que nous n'usions point de ces
         cruautez, & que nous les faisions mourir tout d'un coup, & que
         s'ils vouloient que je luy donnasse un coup d'harquebuze, j'en
         serois content. Ils dirent que non, & qu'il ne sentiroit point
         de mal. Je m'en allay d'avec eux comme fasch de voir tant de
         cruautez qu'ils exercoient sur ce corps. Comme ils veirent que
         je n'en estois content, ils m'appellerent, & me dirent que je
         luy donnasse un coup d'harquebuse: ce que je fis, sans qu'il en
         veist rien. Aprs qu'il fut mort, ils ne se contentrent pas:
         car ils luy ouvrirent le ventre, & jetterent ses entrailles
         dedans le lac, puis luy couprent la teste, les bras, & les
         jambes, qu'ils separerent d'un cost & d'autre, & reserverent
         la peau de la teste, qu'ils avoient escorche, comme ils
         avoient fait de tous les autres qu'ils avoient tuez  la
         charge.

         Ils firent encores une autre meschancet, qui fut, de prendre
         le coeur, qu'ils couprent en plusieurs pieces & le donnerent 
         manger  un sien frere, & autres de ses compagnons qui estoient
         prisonniers, lesquels en mirent en leur bouche, mais ils ne le
         voulurent avaler. Quelques Sauvages Algoumequins qui les
         avoient en garde, le firent recracher  aucuns, & le jetterent
         dans l'eau. Voila comme ces peuples traittent ceux qu'ils
169/825  prennent en guerre, & vaudroit mieux pour eux mourir en
         combatant, ou se faire tuer  la chaude, comme il y en a
         beaucoup qui font, plustost que de tomber entre les mains de
         leurs ennemis. Aprs ceste excution faite, nous nous mismes en
         chemin pour nous en retourner avec le reste des prisonniers,
         qui alloient toujours chantans, sans autre esperance d'estre
         mieux traittez que l'autre. Estans aux sauts de la riviere des
         Hiroquois les Algoumequins s'en retournrent en leur pays, &
         aussi les Ochatequins[269], avec une partie des prisonniers,
         fort contents de ce qui s'estoit passe en la guerre, & de ce
         que librement j'estois all avec eux. Nous nous departismes
         donc les uns des autres avec de grandes protestations d'amiti,
         & me dirent si je ne desirois pas aller en leur pays, pour les
         assister tousjours comme frere: je le leur promis, & m'en
         revins avec les Montagnets.

[Note 269: Ochateguins; c'taient des hurons, dont le chef s'appelait
Ochateguin.]

         Aprs m'estre inform des prisonniers de leurs pas, & de ce
         qu'il pouvoit y en avoir, nous ployasmes bagage pour nous en
         revenir: ce que fismes avec telle diligence, que chacun jour
         nous faisions 25 & 30 lieues dans leurs canaux, qui est
         l'ordinaire. Comme nous fusmes  l'entre de la riviere des
         Hiroquois, il y eut quelques Sauvages qui songrent que leurs
         ennemis les poursuivoient. Ce songe leur fit aussi tost lever
         le siege, encores que ceste nuict fust fort mauvaise,  cause
         des vents & de la pluye qu'il faisoit, & furent passer la nuict
         dedans de grands roseaux, qui sont dans le lac Sainct Pierre,
         jusqu'au lendemain. Deux tours aprs arrivasmes  nostre
170/826  habitation, o je leur fis donner du pain, des pois, & des
         patenostres, qu'ils me demanderent pour parer la teste de leurs
         ennemis, pour faire des resjouissances  leur arrive. Le
         lendemain je fus avec eux dans leurs canaux  Tadoussac, pour
         voir leurs crmonies. Approchans de la terre, ils prindrent
         chacun un bton, o au bout estoient pendues les testes de
         leurs ennemis, avec ces patenostres, chantans les uns & les
         autres. Comme ils en furent prs, les femmes se despouillerent
         toutes nues, & se jetterent en l'eau, allans au devant des
         canaux pour prendre ces testes, pour aprs les pendre  leur
         col, comme une chaisne precieuse. Quelques tours aprs ils me
         firent present d'une de ces testes, & d'une paire d'armes de
         leurs ennemis, pour les conserver, afin de les monstrer au Roy:
         ce que je leur promis, pour leur faire plaisir[270].

[Note 270: Ici, l'dition de 1613 renferme quelques dtails de plus, sur
ce qui se passa dans l'automne de 1609 et au printemps de 1610. (Voir
1613, p. 200-211.)]



         _Desfaite des Hiroquois prs de l'emboucheure de ladite riviere
         des Hiroquois._

                               CHAPITRE XI.

         L'an 1610[271] estant all dans une barque & quelques hommes de
         Qubec  l'entre de la riviere des Hiroquois, attendre 400
         Sauvages qui devoient me venir trouver pour les assister en une
         autre guerre qui se presenta plus proche que nous ne pensions,
         un Sauvage Algomequin avec son canot vint en diligence advertir
171/827  que les Algoumequins avoient fait rencontre des Hiroquois, qui
         estoient au nombre de cent, &  qu'ils estoient fort bien
         barricadez, & qu'il seroit mal ais de les emporter, si les
         Misthigosches ne venoient promptement, (ainsi nous
         appellent-ils).

[Note 271: Champlain partit de Qubec le 14 juin, et arriva le 19, 
une isle devant ladite riviere des Yroquois. (Voir 1613, p. 210, 211.)]

         Aussi tost l'allarme commena parmy quelques Sauvages, & chacun
         se mit en son canot avec ses armes. Ils furent promptement en
         estat, mais avec confusion; car ils se precipitoient si fort,
         qu'au lieu d'advancer ils se retardoient. Ils vindrent  nostre
         barque, me prians d'aller avec eux dans leurs canaux, & mes
         compagnons aussi, & me presserent si fort, que je m'y embarquay
         moy cinquiesme. Je priay la Routte, qui estoit nostre pilote,
         de demeurer en la barque, & m'envoyer encores 4 ou 5 de mes
         compagnons.

         Ayant fait environ demie lieue en traversant la riviere[272],
         tous les Sauvages mirent pied  terre, & abandonnans leurs
         canaux prindrent leurs rondaches, arcs, flesches, massues, &
         espes, qu'ils emmanchent au bout de grands btons, &
         commencrent  prendre leur course dans les bois de telle
         faon, que nous les eusmes bien tost perdus de veue, & nous
         laisserent 5 que nous estions sans guide: neantmoins nous les
         suivismes tousjours. Comme nous eusmes chemin environ demie
         lieue par l'espois des bois, dans des pallus & marescages,
         tousjours l'eau jusques aux genoux, armez chacun d'un corcelet
         de piquier, qui nous importunoit beaucoup, & aussi la quantit
         des mousquites qui estoient si espoisses qu'elles ne nous
172/828  permettoient point presque de reprendre nostre baleine, tant
         elles nous persecutoient, & si cruellement, que c'estoit chose
         estrange, & ne savions o nous estions sans deux Sauvages que
         nous apperceusmes traversans le bois lesquels nous appellasmes,
         & leur dy qu'il estoit necessaire qu'ils fussent avec nous pour
         nous guider & conduire o estoient les Hiroquois, &
         qu'autrement nous n'y pourrions aller, & nous esgarerions; ce
         qu'ils firent. Ayans un peu chemin, nous apperceusmes un
         Sauvage qui venoit en diligence nous chercher, pour nous faire
         advancer le plus promptement qu'il seroit possible, lequel me
         fit entendre que les Algoumequins & Montagnets avoient voulu
         forcer la barricade des Hiroquois, & qu'ils avoient est
         repoussez, & les meilleurs hommes des Montagnets tuez, &
         plusieurs autres blessez. Qu'ils s'estoient retirez en nous
         attendant, & que leur esperance estoit du tout en nous. Nous
         n'eusmes pas fait demy quart de lieue avec ce Sauvage, qui
         estoit capitaine Algoumequin, que nous entendions les
         heurlemens & cris des uns & des autres, qui s'entre-disoient
         des injures, escarmouchans tousjours lgrement en nous
         attendant. Aussi tost que les Sauvages nous apperceurent, ils
         commencrent  s'escrier de telle faon, qu'on n'eust pas
         entendu tonner. Je donnay charge  mes compagnons de me suivre
         tousjours, & ne m'escarter point. Je m'approchay de la
         barricade des ennemis pour la recognoistre. Elle estoit faite
         de puissans arbres arrangez les uns sur les autres en rond, qui
173/829  est la forme ordinaire de leurs forteresses[273]. Tous les
         Montagnets & Algoumequins s'approchrent aussi de lad.
         barricade. Lors nous commenasmes  tirer force coups
         d'harquebuze  travers les fueillards, d'autant que nous ne les
         pouvions voir comme eux nous. Je fus blesse en tirant le
         premier coup sur le bord de leur barricade, d'un coup de
         flesche qui me fendit le bout de l'oreille, & entra dans le
         col. Je la prins, & l'arrachay: elle estoit ferre par le bout
         d'une pierre bien aigu. Un autre de mes compagnons en mesme
         temps fut aussi bless au bras d'une autre flesche, que je luy
         arrachay. Neantmoins ma blesseure ne m'empescha de faire le
         devoir, & nos Sauvages aussi de leur part, & pareillement les
         ennemis, tellement qu'on voyoit voler les flesches de part &
         d'autre menu comme gresle. Les Hiroquois s'estonnoient du bruit
         de nos harquebuzes, & principalement de ce que les balles
         peroient mieux que leurs flesches; & eurent tellement
         l'espouvente de l'effect qu'elles faisoient, voyans plusieurs
         de leurs compagnons tombez morts, & blessez, que de crainte
         qu'ils avoient, croyans ces coups estre sans remde, ils se
         jettoient par terre quand ils entendoient le bruit, aussi ne
         tirions nous gueres  faute, & deux ou trois balles  chacun
         coup, & avions la plus-part du temps nos harquebuzes appuyes
         sur le bord de leur barricade. Comme je veis que nos munitions
         commenoient  manquer, je dis  tous les Sauvages qu'il les
         falloit emporter de force, & rompre leurs barricades, & pour ce
         faire, prendre leurs rondaches & s'en couvrir, & ainsi s'en
174/830  approcher de si prs, que l'on peust lier de bonnes cordes aux
         pilliers qui les soustenoient, &  force de bras tirer
         tellement qu'on les renversast, & par ce moyen y faire
         ouverture suffisante pour entrer dedans leur fort, & que
         cependant nous  coups d'harquebuzes repousserions les ennemis
         qui viendroient se presenter pour ses en empescher, & aussi
         qu'ils eussent  se mettre quelque quantit aprs de grands
         arbres qui estoient proches de ladite barricade, afin de les
         renverser dessus pour les accabler. Que d'autres couvriroient
         de leurs rondaches, pour empescher que les ennemis ne les
         endommageassent, ce qu'ils firent fort promptement. Et comme
         on estoit en train de parachever, la barque qui estoit  une
         lieue & demie de nous, nous entendoient batre par l'cho de
         nos harquebuzades qui retentissoit jusques  eux, qui fit qu'un
         jeune homme de Sainct Malo, plein de courage, appell des
         Prairies, qui avoit sa barque prs de nous pour la traitte de
         pelleterie, dit  tous ceux qui restoient, que c'estoit une
         grande honte  eux de me voir battre de la faon avec des
         Sauvages, sans qu'ils me vinssent secourir, & que pour luy il
         avoit trop l'honneur en recommandation, & ne vouloit point
         qu'on luy peust faire ce reproche: & sur cela dlibra de me
         venir trouver dans une chaloupe avec quelques siens compagnons,
         & des miens, qu'il amena avec luy.

[Note 272: C'est--dire, le fleuve. (Voir 1613, p. 21l et 212, o il y a
quelques dtails de plus.)]

[Note 273: En comparant le dessin que l'auteur nous a conserv de cette
bataille de 1610, dans l'dition de 1613, avec les diverses
circonstances du rcit, on doit conclure que la barricade des Iroquois
tait  environ une lieue de l'embouchure du Richelieu, et du ct de
Contrecoeur, comme l'indique assez la position de la chaloupe du sieur
des Prairies; car il est vident qu'elle ne dut pas remonter au-del de
la barricade.]

         Aussi tost qu'il fust arriv, il alla vers le fort des
         Hiroquois, qui estoit sur le bord de la riviere, o il mit pied
          terre, & me vint chercher. Comme je le veis, je fis cesser
175/831  nos Sauvages qui rompoient la forteresse, afin que les nouveaux
         venus eussent leur part du plaisir. Je priay le sieur des
         Prairies & ses compagnons de taire quelques salves
         d'harquebuzades, auparavant que nos Sauvages les emportassent
         de force, comme ils avoient dlibr: ce qu'ils firent, &
         tirrent plusieurs coups, o chacun se comporta selon son
         devoir. Aprs avoir assez tir, je m'addresse  nos Sauvages, &
         les incitay de parachever. Aussi tost s'approchans de ladite
         barricade, comme ils avoient fait auparavant, & nous  leurs
         aisles, pour tirer sur ceux qui les voudroient empescher de la
         rompre, ils se comportrent si bien & si vertueusement, qu' la
         faveur de nos harquebuzades ils y firent ouverture, neantmoins
         difficile  passer, car il y avoit encores la hauteur d'un
         homme pour entrer dedans, & des branchages d'arbres abbatus,
         qui nuisoient fort: toutesfois quand je veis l'entre assez
         raisonnable, je dis qu'on ne tirast plus: ce qui fut fait. Au
         mesme instant vingt ou trente, tant des Sauvages, que de nous
         autres, entrasmes dedans l'espe  la main, sans trouver gueres
         de resistance. Aussi tost ce qui restoit sain commena 
         prendre la fuitte, mais ils n'alloient pas loin, car ils
         estoient dfaits par ceux qui estoient  l'entour de ladite
         barricade, & ceux qui eschaperent se noyrent dans la riviere.
         Nous prismes 15 prisonniers, & le reste fut tu  coups
         d'harquebuzes, de flesches, & d'espes. Quand ce fut fait, il
         vint une autre chaloupe, & quelques uns de nos compagnons
         dedans, qui fut trop tard, toutesfois assez  temps pour la
         despouille du butin, qui n'estoit pas grand'chose: car il n'y
176/832  avoit que des robbes de castor, des morts pleins de sang, que
         les Sauvages ne vouloient prendre la peine de despouiller, & se
         moquoient de ceux qui le faisoient, qui furent ceux de la
         dernire chaloupe. Ayans obtenu la victoire, par la grce de
         Dieu, ils nous donnrent beaucoup de louange. Ces Sauvages
         escorcherent les testes de leurs ennemis morts, ainsi qu'ils ont
         accoustum de faire pour trophe de leur victoire, & les
         emportrent. Ils s'en retournrent avec 50 blessez des leurs, &
         3 morts desdits Montagnets & Algoumequins, en chantant, & leurs
         prisonniers avec eux. Ils pendirent ces testes  des btons
         devant leurs canaux, & un corps mort coup par quartiers, pour
         le manger par vengeance,  ce qu'ils disoient, & vindrent en
         ceste faon jusques o estoient nos barques, au devant de
         ladite riviere des Hiroquois.

         Mes compagnons & moy nous embarquasmes dans une chaloupe, o je
         me fis penser de ma blesseure. Je demanday aux Sauvages un
         prisonnier Hiroquois, lequel ils me donnrent. Je le delivray
         de plusieurs tourments qu'il eust soufferts, comme ils firent 
         ses compagnons, ausquels ils arrachrent les ongles, puis leur
         couprent les doigts, & les bruslerent en plusieurs endroits.
         Cedit jour ils en firent mourir trois de la faon. Ils en
         amenrent d'autres sur le bord de l'eau, & les attachrent tous
         droits  un bton, puis chacun venant avec u flambeau d'escorce
         de bouleau, les brusloient tantost sur une partie, tantost sur
         l'autre; & ces pauvres miserables sentans ce feu, jettoient des
         cris si hauts, que c'estoit chose estrange  ouir. Aprs les
         avoir bien fait languir de la faon, ils prenoient de l'eau, &
177/833  leur versoient sur le corps, pour les faire languir davantage;
         puis leur remettoient derechef le feu de telle faon, que la
         peau tomboit de leurs corps, & continuoient avec grands cris &
         exclamations, danans jusques  ce que ces pauvres malheureux
         tombassent morts sur la place.

         Aussi tost qu'il tomboit un corps mort  terre, ils frapoient
         dessus  grands coups de bton, puis luy coupoient les bras &
         les jambes, & autres parties d'iceluy, & n'estoit tenu pour
         homme de bien entr'eux, celuy qui ne coupoit un morceau de sa
         chair, & ne la donnoit aux chiens. Neantmoins ils endurent tous
         ces tourments si constamment, que ceux qui les voyent en
         demeurent tout estonnez.

         Quant aux autres prisonniers qui resterent, tant aux
         Algoumequins, que Montagnets, ils furent conservez pour les
         faire mourir, par les mains de leurs femmes & filles, qui en
         cela ne se monstrent pas moins inhumaines que les hommes, & les
         surpassent encores en cruaut: car par leur subtilit elles
         inventent des supplices plus cruels, & prennent plaisir de leur
         faire ainsi finir leur vie.

         Le lendemain arriva le Capitaine Yroquet, & un autre
         Ochategin[274], qui avoient 80 hommes, & estoient bien faschez
         de ne s'estre trouvez  la dfaite. En toutes ces nations il y
         avoit bien prs de 200 hommes, qui n'avoient jamais veu de
         Chrestiens qu'alors, dont ils firent de grandes admirations.

[Note 274: Ochateguin.]

         Nous fusmes trois jours ensemble  une isle[275] le travers de
178/834  la riviere des Hiroquois, puis chacune nation s'en retourna en
         son pays. J'avois un jeune garon[276], qui avoit hyvern deux
         ans  Qubec, lequel avoit desir d'aller avec les Algoumequins,
         pour apprendre la langue, cognoistre leur pays, voir le grand
         lac, remarquer les rivieres, & quels peuples y habitent:
         ensemble descouvrir les mines, & choses plus rares de ces
         lieux, afin qu' son retour il nous peust donner cognoissance
         de toutes ces choses. Je luy demanday s'il l'avoit agrable,
         car de l'y forcer capitaine ce n'estoit ma volont. Je fus
         trouver le Capitaine Yroquet, qui m'estoit fort affectionn,
         auquel je demanday s'il vouloit emmener ce jeune garon avec
         luy en son pays pour y hyverner, & le ramener au printemps. Il
         me promit le faire, & le tenir comme son fils. Il le dit aux
         Algoumequins, qui n'en furent pas trop contents, pour la
         crainte qu'il ne luy arrivast quelque accident[277].

[Note 275: Vraisemblablement l'le de Saint-Ignace. (Voir 1613, p. 219,
note 1.)]

[Note 276: Ce jeune garon tait, ce semble, tienne Brl; car on lit,
dans l'dition de 1619: Or y avoit-il avec eux un appell Estienne
Brl, l'un de nos truchemens, qui s'estoit adonn avec eux depuis 8
ans, tant pour passer son temps, que pour voir le pays, & apprendre leur
langue & faon de vivre... (1619, p. 133.)]

[Note 277: L'dition de 1613 renferme ici quelques dtails de plus sur
cet change d'un jeune franais, que nous croyons tre tienne Brl,
pour un jeune sauvage, (p. 220, 221, 222.)]

         Leur ayant remonstr le desir que j'en avois, ils me dirent:
         Que puis que j'avois ce desir, qu'ils l'emmeneroient, & le
         tiendroient comme leur enfant; m'obligeant aussi de prendre un
         jeune homme[278] en sa place, pour mener en France, afin de
         leur rapporter ce qu'il y auroit veu. Je l'acceptay volontiers,
         & en fut fort aise. Il estoit de la nation des Ochateguins dits
         Hurons[279]. Cela donna plus de sujet de mieux traitter mon
179/835  garon, lequel j'equipay de ce qui luy estoit necessaire, &
         promismes les uns aux autres de nous revoir  la fin de Juin.

[Note 278: Savignon, dont il est parl en plusieurs endroits de
l'dition 1613, et surtout dans, le Troisime Voyage.]

[Note 279: Voir ci-dessus, p. 144.]

         Quelques jours aprs ce prisonnier Hiroquois que je faisois
         garder, par la trop grande libert que je luy donnois, s'enfuit
         & se sauva, pour la crainte & apprhension qu'il avoit,
         nonobstant les asseurances que luy donnoit une femme de sa
         nation, que nous avions en nostre habitation[280].

[Note 280: Dans l'dition de 1613, on trouve,  la fin de ce chapitre,
plusieurs autres dtails importants sur ce qui se passa jusqu'au retour
des vaisseaux en 1610, et l'on y voit en mme temps pourquoi l'auteur
place ici la description de la pche  la baleine, qui occupe le
chapitre suivant. (Voir 1613, p. 222-226.)]



         _Description de la pesche des Baleines en la nouvelle France._

                              CHAPITRE XII.

         Il m'a sembl n'estre hors de propos de faire icy une petite
         description de la pesche des Baleines que plusieurs n'ont veue
         & croyent qu'elles se prennent  coups de canon, d'autant qu'il
         y a de si impudents menteurs qui l'afferment  ceux qui n'en
         savent rien. Plusieurs me l'ont soustenu obstinment sur ces
         faux rapports.

         Ceux donc qui sont plus adroits  ceste pesche sont les
         Basques, lesquels pour ce faire mettent leurs vaisseaux en un
         port de seuret, o proche de l ils jugent y avoir quantit de
         Baleines, & quipent plusieurs chaloupes garnies de bons hommes
         & haussieres, qui sont petites cordes faites du meilleur
         chanvre qui se peut recouvrer, ayant de longueur pour le moins
         cent cinquante brasses, & ont force pertuisanes longues de
180/836  demie pique, qui ont le fer large de six poulces, d'autres
         d'un pied & demy, & deux de long, bien trenchantes. Ils ont en
         chacune chaloupe un harponneur, qui est un homme des plus
         dispos & adroits d'entre eux, aussi tire-t'il les plus grands
         salaires aprs les maistres, d'autant que c'est l'office le
         plus hazardeux. Ladite chaloupe estant hors du port, ils
         regardent de toutes parts s'ils pourront voir & descouvrir
         quelque baleine allant  la borde d'un cost & d'autre; & ne
         voyans rien, ils vont  terre & se mettent sur un promontoire
         le plus haut qu'ils trouvent, pour descouvrir de plus loing,
         o ils mettent un homme en sentinelle, qui appercevant la
         baleine, qu'ils descouvrent tant par sa grosseur, que par
         l'eau qu'elle jette par les vans, qui est plus d'un poinon 
         la fois, & de la hauteur de deux lances; &  ceste eau qu'elle
         jette, ils jugent ce qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a
         telle d'o l'on en peut tirer jusques  six vingts poinons,
         d'autres moins.

         Or voyans cet espouventable poisson, ils s'embarquent
         promptement dans leurs chaloupes, &  force de rames, ou de
         vent, vont jusques  ce qu'ils soient dessus. La voyant entre
         deux eaues,  mesme instant l'harponneur est au devant de la
         chaloupe avec un harpon, qui est un fer long de deux pieds &
         demy de large par les orillons, emmanch en un baston de la
         longueur d'une demie pique, o au milieu il y a un trou o
         s'attache la haussiere; & aussi tost que le dit harponneur voit
         son temps, il jette son harpon sur la baleine, lequel entre
         fort avant, & incontinent qu'elle se sent blesse, elle va au
181/837  fonds de l'eau. Et si d'avanture en se retournant quelquefois,
         avec sa queue elle rencontre la chaloupe, ou les hommes, elle
         les brise aussi facilement qu'un verre. C'est tout le hazard
         qu'ils courent d'estre tuez en la harponnant. Mais aussi tost
         qu'ils ont jett le harpon dessus, ils laissent filer leur
         haussiere, jusques  ce que la baleine soit au fonds: &
         quelquefois comme elle n'y va pas droit, elle entraine la
         chaloupe plus de huict ou neuf lieues, & va aussi viste qu'un
         cheval, & sont le plus souvent contraints de couper leur
         haussiere, craignant que la baleine ne les attire souz l'eau.
         Mais aussi quand elle va tout droit au fonds, elle y repose
         quelque peu, & puis revient tout doucement sur l'eau, & 
         mesure qu'elle monte, ils rembarquent leur haussiere peu  peu,
         & puis comme elle est dessus, ils se mettent deux ou trois
         chaloupes autour avec leurs pertuisanes, desquelles ils luy
         donnent plusieurs coups; & se sentant frape, elle descend
         derechef souz l'eau en perdant son sang, & s'affoiblit de telle
         faon, qu'elle n'a plus de force ny de vigueur, & revenant sur
         l'eau, ils achevent de la tuer. Quand elle est morte, elle ne
         va plus au fonds de l'eau: & lors ils l'attachent avec de
         bonnes cordes, & la tranent  terre, au lieu o ils font leur
         degrat, qui est l'endroit o ils font fondre le lard de ladite
         baleine, pour en avoir l'huile.

         Voila la faon comme elles se peschent, & non  coups de canon,
         ainsi que plusieurs pensent, comme j'ay dit cy-dessus[281].

[Note 281:  la suite de cette description, se trouvent, dans l'dition
de 1613, les dtails du retour en France et des dangers que courut
l'auteur en revenant en Canada le printemps suivant. (Voir 1613, p.
229-242.)]

182/838  _Partement de l'Autheur de Quebec: du Mont Royal, ses rochers.
         Isles ou se trouve la terre  potier. Isle de Saincte
         Hlne_[282].

[Note 282: Il nous parat vident que le titre de ce chapitre n'a pas
t fait par l'auteur lui-mme. D'abord, cette expression du Mont Royal,
pour dsigner autre chose que la Montagne, n'est pas ordinaire 
Champlain, qui, dans ce chapitre-ci mme, se sert encore des noms saut
Saint-Louis, ou Grand-Saut, et fait la remarque que ces rochers et
basses sont  une lieue du Mont Royal. En second lieu, Champlain
n'aurait pas de lui-mme fait usage de ces mots Isles ou se trouve la
terre  potier; puisque, dans le texte, il donne  entendre que cette
terre  potier se trouvait dans les prairies voisines. Il y a aussi,
dit-il, quantit de prairies de trs-bonne terre grasse  potier. Or il
est clair que le petit Islet, qui avait  peine cent pas de long, ne
pouvait contenir quantit de prairies. (Voir ci-aprs, p. 184.)]



                              CHAPITRE XIII.

         L'an 1611, je remenay mon Sauvage  ceux de sa nation, qui
         devoient venir au grand Sault Sainct Louys, & retirer mon
         serviteur qu'ils avoient pour ostage. Je partis de Qubec le 20
         [283] de May, & arrivay audit grand sault le 28, o je ne
         trouvay aucun des Sauvages, qui m'avoient promis d'y estre au
         20 dudit mois. Aussi tost je fus dans un meschant canot avec le
         Sauvage que j'avois men en France, & un de nos gens. Aprs
         avoir visit d'un cost & d'autre, tant dans les bois, que le
         long du rivage, pour trouver un lieu propre pour la scituation
         d'une habitation, & y prparer une place pour y bastir, je
         cheminay 8 lieues par terre costoyant le grand sault par des
         bois qui sont assez clairs, & fus jusques  un lac[284], o
         nostre Sauvage me mena, o je consideray fort particulirement
         le pays. Mais en tout ce que je veis, je ne trouvay point de
183/839  lieu plus propre qu'un petit endroit[285], qui est jusques o
         les barques & chaloupes peuvent monter aisment, neantmoins
         avec un grand vent, ou  la cirque,  cause du grand courant
         d'eau: car plus haut que ledit lieu (qu'avons nomm la Place
         royale)  une lieue du Mont royal, y a quantit de petits
         rochers & bases, qui sont fort dangereuses. Et proche de ladite
         Place Royale y a une petite riviere[286], qui va assez avant
         dans les terres, tout le long de laquelle y a plus de 60
         arpents de terre desertes qui sont comme prairies, o l'on
         pourroit semer des grains, & y faire des jardinages. Autrefois
         des Sauvages y ont labour, mais ils les ont quittes pour les
         guerres ordinaires qu'ils y avoient. Il y a aussi grande
         quantit d'autres belles prairies, pour nourrir tel nombre de
         bestail que l'on voudra, & de toutes les sortes de bois
         qu'avons en nos forests de pardea, avec quantit de vignes,
         noyers, prunes, cerises, fraises, & autres sortes qui sont
         trs-bonnes  manger; entre autres une qui est fort excellente,
         qui a le goust sucrain, tirant  celuy des plantaines (qui est
         un fruict des Indes) & est aussi blanche que nege, & la fueille
         ressemblant aux orties, & rampe le long des arbres & de la
         terre comme le lierre. La pesche du poisson y est fort
         abondante, & de toutes les especes que nous avons en France, &
         de beaucoup d'autres que nous n'avons point, qui sont
         trs-bons: comme aussi la chasse des oiseaux de diffrentes
         especes, & celle des cerfs, daims, chevreuls, caribous, lapins,
         loups cerviers, ours, castors, & autres petites bestes qui y
184/840  sont en telle quantit, que durant que nous fusmes audit sault,
         nous n'en manquasmes aucunement.

[Note 283: On voit, par l'dition de 1613, que Champlain arrta  Qubec
le 21, pour tancher sa barque, et qu'il en repartit le mme jour.
(1613, p. 241, 242.)]

[Note 284: Probablement celui des Deux-Montagnes.]

[Note 285: C'est l'endroit mme o se fixrent, en 1642, les premiers
habitants de Montral, prs de ce qu'on a appel depuis
Pointe--Callires, ou Pointe-Callires.]

[Note 286: La petite rivire Saint-Pierre.]

         Ayant donc recogneu fort particulirement, & trouv ce lieu un
         des plus beaux qui fust en ceste riviere, je fis aussi tost
         couper & dfricher le bois de ladite place Royale, pour la
         rendre unie, & preste  y bastir, & peut-on faire passer l'eau
         autour aisment, & en faire une petite isle, & s'y establir
         comme l'on voudra.

         Il y a un petit islet[287]  20 toises de ladite Place royale,
         qui a environ cent pas de long, o l'on peut faire une bonne &
         forte habitation. Il y a aussi quantit de prairies de
         trs-bonne terre grasse  potier, tant pour brique, que pour
         bastir, qui est une grande commodit. J'en fis accommoder une
         partie[288], & y fis une muraille de quatre pieds d'espoisseur,
         & 3  4 de haut, & 10 toises de long, pour voir comme elle se
         conserveroit durant l'hyver quand les eaux descendroient, qui 
         mon opinion ne sauroit[289] parvenir jusques  ladite
         muraille, d'autant que le terroir est de 12 pieds eslev dessus
         ladite riviere, qui est assez haut. Au milieu du fleuve y a une
         isle d'environ trois quarts de lieue de circuit, capable d'y
         bastir une bonne & forte ville, & l'ay nomme l'isle de Saincte
185/841  Heleine[290]. Ce sault descend en manire de lac, o il y a
         deux ou trois isles, & de belles prairies.

[Note 287: Ce petit let, dans la carte du _grand sault Saint-Louis_,
est indiqu par la lettre C, et l'auteur ajoute, au bas: o je fis
faire une muraille de pierre.]

[Note 288: Ces mots J'en fis accommoder une partie, ont t remplacs,
dans l'dition de 1640, par ceux-ci: J'en fis faire un bon essay.
Comme il est trs-probable que cette correction n'est pas de Champlain,
il est permis de douter qu'elle ait t faite  propos: car elle change
le sens d'une phrase qui, suivant nous, est parfaitement intelligible,
J'en fis accommoder une partie, c'est--dire, je fis accommoder, ou
prparer une partie de l'let, & y fis une muraille, etc.]

[Note 289: L'dition de 1640 remplace ce mot par pouvoit.]

[Note 290: Voir 1613, p. 245, note 1.--_Hist. de la Colonie franaise en
Canada_, I, p. 129, 130.]

         En attendant les Sauvages je fis faire deux jardins, l'un dans
         les prairies, & l'autre au bois, que je fis deserter, & le
         deuxiesme jour de juin l'y semay quelques graines, qui
         sortirent toutes en perfection, & en peu de temps, qui
         demonstre la bont de la terre.

         Je me resolus d'envoyer Savignon nostre Sauvage avec un autre,
         pour aller au devant de ceux de son pays, afin de les faire
         haster de venir & se deliberent[291] d'aller dans nostre canot,
         qu'ils doutoient, d'autant qu'il ne valloit pas beaucoup.

[Note 291: L'dition de 1640 porte: delibererent.]

         Le 7e jour[292] je fus recognoistre une petite riviere[293] par
         o vont quelquefois les Sauvages  la guerre, qui se va rendre
         au sault de la riviere des Hiroquois: elle est fort plaisante,
         y ayant plus de trois lieues de circuit de prairies, & force
         terres, qui se peuvent labourer. Elle est  une lieue du grand
         sault, & lieue & demie de la Place Royale.

[Note 292: Le 7 juin.]

[Note 293: La rivire Saint-Lambert. Les prairies dont parle ici
Champlain, nous font connatre l'origine du nom de Laprairie, o passe
cette rivire.]

         Le 9e jour nostre Sauvage arriva, qui fut quelque peu pardel
         le lac [294], qui a environ dix lieues de long, lequel j'avois
         veu auparavant, o il ne fit rencontre d'aucune chose, & ne
         peurent passer plus loin  cause de leurd. canot qui leur
         manqua, & furent contraints de s'en revenir. Ils nous
         rapportrent que passant le sault ils veirent une isle o il y
186/842  avoit si grande quantit de hrons, que l'air en estoit tout
         couvert. Il y eut un jeune homme[295] appell Louys, qui estoit
         fort amateur de la chasse, lequel entendans cela voulut y aller
         contenter sa curiosit, & pria fort instamment nostredit
         sauvage de l'y mener: ce que le Sauvage luy accorda, avec un
         Capitaine Sauvage Montagnet, fort gentil personnage, appelle
         Outetoucos. Ds le matin ledit Louys fut appeller les deux
         Sauvages, pour s'en aller  ladite isle des Hrons. Ils
         s'embarqurent dans un canot, & y furent. Ceste isle est au
         milieu du sault[296], o ils prirent telle quantit de
         heronneaux, & autres oiseaux qu'ils voulurent, & se
         r'embarquerent en leur canot. Outetoucos contre la volont de
         l'autre Sauvage, & de l'instance qu'il peut faire, voulut
         passer par un endroit fort dangereux, o l'eau tomboit prs de
         trois pieds de haut, disant que d'autres fois il y avoit pass,
         ce qui estoit faux. Il fut long temps  dbattre contre nostre
         Sauvage, qui le voulut mener du cost du sud le long de la
         grand terre, par o le plus souvent ils ont accoustum de
         passer: ce que Outetoucos ne desira, disant qu'il n'y avoit
         point de danger. Comme nostre Sauvage le veit opiniastre, il
         condescendit  sa volont: mais il luy dit qu' tout le moins
         on deschargeast le canot d'une partie des oiseaux qui estoient
         dedans, d'autant qu'il estoit trop charg, ou
         qu'infailliblement ils empliroient d'eau, & se perdroient: ce
         qu'il ne voulut faire, disant qu'il seroit assez  temps s'ils
         voyoient qu'il y eust du pril pour eux. Ils se laisserent donc
         tomber dans le courant.

[Note 294: Le lac des Deux-Montagnes a environ dix lieues dans sa plus
grande longueur, et c'est l que Champlain s'tait rendu quelques jours
auparavant. (Voir ci-dessus, p. 182.)]

[Note 295: Qui estoit au sieur de Mons. (dit. 1613.)]

[Note 296: Voir 1613, p. 246, note 3.]

187/843  Comme ils furent dans la cheutte du sault, ils en voulurent
         sortir, & jetter leurs charges, mais il n'estoit plus temps,
         car la vistesse de l'eau les maistrisoit ainsi qu'elle vouloit,
         & emplirent aussi tost dans les bouillons du sault, qui leur
         faisoient faire mille tours haut & bas, & ne l'abandonnrent de
         long temps. En fin la roideur de l'eau les lassa de telle
         faon, que ce pauvre Louys qui ne savoit aucunement nager,
         perdit tout jugement, & le canot estant au fonds de l'eau, il
         fut contraint de l'abandonner; & revenant au haut, les deux
         autres qui le tenoient tousjours ne veirent plus nostre Louys,
         & ainsi mourut miserablement[297].

[Note 297: Voir 1613, p. 247, note 2.]

         Estans sortis hors dudit sault, ledit Outetoucos estant nud, &
         se fiant en son nager, abandonna le canot, pour gaigner la
         terre, si que l'eau y courant de grande vistesse, il se noya:
         car il estoit si fatigu & rompu de la peine qu'il avoit eue,
         qu'il estoit impossible qu'il se peust sauver.

         Nostre Sauvage Savignon mieux advis, tint tousjours fermement
         le canot, jusques  ce qu'il fut dans un remoul, o le courant
         de l'eau l'avoit port, & sceut si bien faire, quelque peine &
         fatigue qu'il eust eue, qu'il vint tout doucement  terre, o
         estant arriv il jetta l'eau du canot, & s'en revint avec
         grande apprehension qu'on ne se vengeast sur luy, comme ils
         font entr'eux, & nous conta ces tristes nouvelles, qui nous
         apportrent du desplaisir.

188/844  Le lendemain[298] je fus dans un autre canot audict sault avec
         le Sauvage, & un autre de nos gens, pour voir l'endroit o ils
         s'estoient perdus, & aussi si nous trouverions les corps. Je
         vous asseure que quand il me monstra le lieu, les cheveux me
         herisserent en la teste, & m'estonnois comme les defuncts
         avoient est si hardis & hors de jugement de passer en un
         endroit si effroyable, pouvans aller ailleurs: car il est
         impossible d'y passer, pour avoir sept  huict cheuttes d'eau,
         qui descendent de degr en degr, le moindre de trois pieds de
         haut, o il se faisoit un frein & bouillonnement estrange, &
         une partie dudit sault estoit toute blanche d'escume, avec un
         bruit si grand, que l'on eust dit que c'estoit un tonnerre,
         comme l'air retentissoit du bruit de ces cataraques. Aprs
         avoir veu & consider particulirement ce lieu, & cherch le
         long du rivage lesdits corps, cependant qu'une chaloupe assez
         lgre estoit alle d'un autre cost, nous nous en revinsmes
         sans rien trouver.

[Note 298: Vraisemblablement, le 11 juin.]



         _Deux cents Sauvages ramnent le Franois qu'on leur avoit
         baill & remmenrent leur Sauvage qui estoit retourn de
         France. Plusieurs discours de part & d'autre.

                             CHAPITRE XIIII

         Le 13e jour dudit mois[299], deux cents Sauvages Hurons[300],
189/845  avec les Capitaines Ochateguin, Yroquet, & Tregouaroti[301],
         frre de nostre Sauvage, amenrent mon garon. Nous fusmes fort
         contents de les voir, & fus au devant d'eux avec un canot, &
         nostre Sauvage. Cependant qu'ils approchoient doucement en
         ordre, les nostres s'appareillrent de leur faire une
         escopeterie d'harquebuzes & mousquets, & quelques petites
         pices. Comme ils approchoient, ils commencrent  crier tous
         ensemble, & un des chefs commanda de faire leur harangue, o
         ils nous louoient fort, & nous tenant pou vritables, de ce que
         je leur avois tenu ce que je leur promis, qui estoit de les
         venir trouver audit sault. Aprs avoir fait trois autres cris,
         l'escopeterie tira par deux fois, qui les estonna de telle
         faon, qu'ils me prirent de dire que l'on ne tirast plus, &
         qu'il y en avoit la plus grand'part qui n'avoient jamais veu de
         Chrestiens, ny ouy des tonnerres de la faon, & craignoient
         qu'il ne leur fist mal, & furent fort contents de voir
         nostredict Sauvage sain, qu'ils pensoient estre mort, sur des
         rapports que leur avoient faits quelques Algoumequins, qui
         l'avoient ouy dire  des Sauvages Montagnets. Le Sauvage se
         loua grandement du bon traittement que je luy avois fait en
         France, & des singularitez qu'il y avoit veues, dont ils
         entrrent tous en admiration, & s'en allrent cabaner dans le
         bois assez lgrement, attendant le lendemain que je leur
         monstrasse le lieu o je desirois qu'ils se logeassent. Aussi
         je veis mon garon qui estoit habill  la Sauvage, qui se loua
         aussi[302] du bon traittement des Sauvages, selon leur pays, &
         me fit entendre tout ce qu'il avoit veu en son hyvernement, &
         ce qu'il avoit appris avec eux.

[Note 299: Le 13 de juin.]

[Note 300: Comparez 1613, p. 249.]

[Note 301: Tregouaroti tait huron, puisque Savignon, son frre, tait
de la nation huronne, comme il est dit plus haut. Mais Iroquet tait
algonquin.]

[Note 302: L'dition de 1640 remplace _aussi_ par _bien_.]

190/846  Le lendemain venu, je leur monstray un lieu pour aller cabaner,
         o les anciens & principaux deviserent fort ensemble. Et aprs
         avoir est un long temps en cet estat, ils me virent appeller
         seul avec mon garon, qui avoit fort bien appris leur
         langue[303], & luy dirent qu'ils desiroient contracter une
         estroitte amiti avec moy, veu les courtoisies que je leur
         avois faites par le pass, en se louant tousjours du
         traittement que j'avois fait  nostre Sauvage, comme  mon
         frre, & que cela les obligeoit tellement  me vouloir du bien,
         que tout ce que je desirerois d'eux, ils essayeroient  me
         satisfaire. Aprs plusieurs discours, ils me firent un prtent
         de 100 cators. Je leur donnay en eschange d'autres sortes de
         marchandises, & me dirent qu'il y avoit plus de 400 Sauvages
         qui devoient venir de leur pays, & ce qui les avoit retardez,
         fut un prisonnier Hiroquois qui estoit  moy, qui s'estoit
         eschap, & s'en estoit retourn en son pays. Qu'il avoit donn
          entendre que je luy avois donn libert, & des marchandises,
         & que je devois aller audit sault avec 600 Hiroquois attendre
         les Algoumequins, & les tuer tous. Que la crainte de ces
         nouvelles les avoit arrestez, & que sans cela ils fussent
         venus. Je leur fis response, que le prisonnier s'estoit desrob
         sans que je luy eusse donn cong, & que nostredit Sauvage
         savoit bien de quelle faon il s'en estoit all, & qu'il n'y
         avoit aucune apparence de laisser leur amiti, comme ils
         avoient ouy dire, ayant est  la guerre avec eux, & envoy mon
191/847  garon en leur pays, pour entretenir leur amiti, & que la
         promesse que je leur avois si fidlement tenue, le confirmoit
         encores. Ils me respondirent, Que pour eux ils ne l'avoient
         aussi jamais pens, & qu'ils recognoissoient bien que tous ces
         discours estoient esloignez de la vrit; & que s'ils eussent
         creu autrement, qu'ils ne fussent pas venus, & que c'estoit les
         autres qui avoient eu peur, pour n'avoir jamais veu de
         Franois, que mon garon. Ils me dirent aussi qu'il viendroit
         trois cents Algoumequins dans cinq ou six tours, si on les
         vouloit attendre, pour aller  la guerre avec eux contre les
         Hiroquoits, & que si je n'y venois ils s'en retourneroient sans
         la faire. Je les entretins fort sur le sujet de la source de la
         grande riviere, & de leur pays, dont ils me discoururent fort
         particulirement, tant des rivieres, sauts, lacs, terres, que
         des peuples qui y habitent, & de ce qui s'y trouve. Quatre
         d'entre eux m'asseurerent qu'ils avoient veu une mer fort
         esloigne de leur pays, & le chemin difficile, tant  cause des
         guerres, que des deserts qu'il faut passer pour y parvenir. Ils
         me dirent aussi que l'hyver prcdant il estoit venu quelques
         Sauvages du cost de la Floride, par derrire le pays des
         Hiroquois, qui voyoient nostre mer Oceane, & ont amiti avec
         lesd. Sauvages. En fin ils m'en discoururent fort exactement,
         me demonstrans par figures tous les lieux o ils avoient est,
         prenans plaisir  me raconter toutes ces choses; & moy je ne
         m'ennuyois  les entendre, pour savoir d'eux ce dont j'estois
         en doute. Aprs tous ces discours finis, je leur dis qu'ils
         mesnageassent ce peu de commoditez qu'ils avoient, ce qu'ils
         firent.

[Note 303: Cette circonstance vient encore nous confirmer dans l'opinion
que ce jeune franais tait tienne Brl: c'est parce qu'il possdait
bien la langue huronne, que l'on continua  l'employer comme interprte
pendant un grand nombre d'annes.]

192/848  Le lendemain[304] aprs avoir traict tout ce qu'ils avoient,
         qui estoit peu de chose, ils firent une barricade autour de
         leur logement, du cost du bois, & disoient que c'estoit pour
         leur seuret, afin d'eviter la surprise de leurs ennemis: ce
         que nous prismes pour argent comptant. La nuict venue, ils
         appellerent nostre Sauvage, qui couchoit  ma patache, & mon
         garon, qui les furent trouver. Aprs avoir tenu plusieurs
         discours, ils me firent aussi appeller environ sur la my-nuict.
         Estant en leurs cabanes, je les trouvay tous assis en conseil,
         o ils me firent asseoir prs d'eux, disans que leur coustume
         estoit que quand ils vouloient proposer quelque chose, ils
         s'assembloient de nuict, afin de n'estre divertis par l'aspect
         d'aucune chose, & que le jour divertissoit l'esprit par les
         objects: mais  mon opinion ils me vouloient dire leur volont
         en cachette, se fians en moy, comme ils me donnrent  entendre
         depuis, me disans qu'ils eussent bien desir me voir seul. Que
         quelques-uns d'entr'eux avoient est battus. Qu'ils me
         vouloient autant de bien qu' leurs enfans, ayans telle fiance
         en moy, que ce que je leur dirois ils le feroient, mais qu'ils
         se mesfioient fort des autres Sauvages. Que si je retournois,
         que j'amenasse telle quantit de gens que je voudrois, pourveu
         qu'ils fussent souz la conduite d'un chef, & qu'ils
         m'envoyoient qurir, pour m'asseurer d'avantage de leur amiti,
         qui ne se romproit jamais, & que je ne fusse point fasch
         contre eux. Que sachans que j'avois pris dlibration de voir
         leur pays, ils me le feroient voir au pril de leurs vies,
193/849  m'assistans d'un bon nombre d'hommes qui pourroient passer par
         tout, & qu' l'advenir nous devions esperer d'eux comme ils
         faisoient de nous. Aussi tost ils firent venir 30 castors & 4
         carquans de leurs porcelaine (qu'ils estiment entre eux comme
         nous faisons les chaisnes d'or). Que ces presens estoient
         d'autres Capitaines, qui ne m'avoient jamais veu, qui me les
         envoyoient, & qu'ils desiroient estre tousjours de mes amis:
         mais que s'il y avoit quelques Franois qui voulurent aller
         avec eux, qu'ils en eussent est fort contents, & plus que
         jamais, pour entretenir une ferme amiti.

[Note 304: Le 15 de juin.]

         Aprs plusieurs discours, je leur proposay, Qu'ayans la volont
         de me faire voir leur pays, je supplierois sa Majest de nous
         assister jusques  40 ou 50 hommes armez de choses necessaires
         pour ledit voyage, & que je m'embarquerois avec eux,  la
         charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui seroit de besoin
         pour nostre vivre durant ledit voyage. Que je leur apporterois
         dequoy faire des presens aux chefs qui sont dans les pays par
         o nous passerions, puis nous nous en reviendrions hyverner en
         nostre habitation. Que si je recognoissois le pays bon &
         fertile, l'on y feroit plusieurs habitations, & que par ce
         moyen aurions communication les uns avec les autres, vivans
         heureusement  l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on leur
         feroit cognoistre.

         Ils furent fort contents de ceste proposition, & me prierent
         d'y tenir la main, disans qu'ils feroient de leur part tout ce
         qui leur seroit possible pour en venir  bout; & que pour ce
         qui estoit des vivres, nous n'en manquerions non plus
194/850  qu'eux-mesmes: m'asseurans derechef de me faire voir ce que je
         desirois. L dessus je pris cong d'eux au poinct du jour en
         les remerciant de la volont qu'ils avoient de favoriser mon
         desir, les priant de tousjours continuer.

         Le lendemain 17e jour dudit mois, ils dlibererent s'en
         retourner, & emmener Savignon, auquel je donnay quelques
         bagatelles, me faisant entendre qu'il s'en alloit mener une vie
         bien pnible, au prix de celle qu'il avoit eue en France. Ainsi
         il se separa avec grand regret, & moy bien aise d'en estre
         descharg. Deux Capitaines me dirent que le lendemain au matin
         ils m'envoyeroient qurir, ce qu'ils firent. Je m'embarquay, &
         mon garon avec ceux qui vinrent. Estant au sault, nous fusmes
         dans le bois quelques lieues, o ils estoient cabannez sur le
         bord d'un lac, o j'avois est auparavant. Comme ils me
         veirent, ils furent fort contents, & commencerent  s'escrier
         selon leur coustume, & nostre Sauvage s'en vint au devant de
         moy me prier d'aller en la cabanne de son frre, o aussi tost
         il fit mettre de la chair & du poisson sur le feu, pour me
         festoyer.

         Durant que je fus l il se fit un festin, o tous les
         principaux furent invitez, & moy aussi. Et bien que j'eusse
         desja pris ma refection honnestement, nantmoins pour ne rompre
         la coustume du pays j'y fus. Aprs avoir repeu ils s'en
         allrent dans les bois tenir leur conseil, & cependant je
         m'amusay  contempler le pasage de ce lieu, qui est fort
         agrable. Quelque temps aprs ils m'envoyerent appeller pour me
         communiquer ce qu'ils avoient resolu entre eux.

195/851  J'y fus avec mon garon. Estant assis auprs d'eux ils me
         dirent qu'ils estoient fort aises de me voir, & n'avoir point
         manqu  ma parole de ce que je leur avois promis, & qu'ils
         recognoissoient de plus en plus mon affection, qui estoit 
         leur continuer mon amiti, & que devant que partir, ils
         desiroient prendre cong de moy, & qu'ils eussent eu trop de
         desplaisir s'ils s'en fussent aller sans me voir encore une
         fois, croyans qu'autrement je leur eusse voulu du mal[305]. Ils
         me prirent encores de leur donner un homme. Je leur dis que
         s'il y en avoit parmy nous qui y voulussent aller, que j'en
         serois fort content.

[Note 305: _Conf._ 1613, p. 257.]

         Aprs m'avoir fait entendre leur volont pour la dernire fois,
         & moy  eux la mienne, il y eut un Sauvage qui avoit est
         prisonnier par trois fois des Hiroquois, & s'estoit sauv fort
         heureusement, qui resolut d'aller  la guerre luy dixiesme,
         pour se venger des cruautez que ses ennemis luy avoient fait
         souffrir. Tous les Capitaines me prirent de l'en destourner si
         je pouvois, d'autant qu'il estoit fort vaillant, & craignoient
         qu'il ne s'engageait si avant parmy les ennemis avec si petite
         troupe, qu'il n'en revinst jamais. Je le fis pour les
         contenter, par toutes les raisons que je luy peus allguer,
         lesquelles luy servirent peu, me monstrant une partie de ses
         doigts coupez, & de grandes taillades & bruslures qu'il avoit
         sur le corps, & qu'il luy estoit impossible de vivre, s'il ne
         faisoit mourir de ses ennemis, & n'en avoit la vengeance, & que
         son coeur luy disoit qu'il falloit qu'il partist au plustost
         qu'il luy seroit possible: ce qu'il fit.

196/852  Aprs avoir fait avec eux, je les priay de me ramener en nostre
         patache. Pour ce faire, ils quiprent 8 canaux pour passer
         ledit sault, & se despouillerent tout nuds, & me firent mettre
         en chemise; car souvent il arrive que d'aucuns se perdent en le
         passant parquoy se tiennent-ils les uns prs des autres pour se
         secourir promptement, si quelque canot venoit  se renverser.
         Ils me disoient: Si par mal-heur le tien venoit  tourner, ne
         sachant point nager, ne l'abandonne en aucune faon, & te
         tiens bien  de petits btons qui y sont par le milieu, car
         nous te sauverons aisment. Je vous asseure que ceux qui n'ont
         veu ny pass ledit endroit en des petits bateaux comme ils ont,
         ne le pourroient pas passer sans grande apprehension, mesmes
         les plus asseurs du monde. Mais ces peuples sont si adroits 
         passer les sauts, que cela leur est facile. Je le passay avec
         eux: ce que je n'avois jamais fait, ny aucun Chrestien, horsmis
         mon garon: & vinsmes  nos barques, o j'en logeay une bonne
         partie[30306].

[Note 306: _Conf._ 1613, p. 260.]

         Il y eut un jeune homme des nostres qui se delibra d'aller
         avec les Sauvages qui sont Hurons[307], esloignez du sault
         d'environ 180 lieues, & fut avec le frre de Savignon[308], qui
         estoit l'un des Capitaines, qui me promit luy faire voir tout
         ce qu'il pourroit[309].

[Note 307: L'dition de 1613 porte: Charioquois.]

[Note 308: Tregouaroti.]

[Note 309: Et celuy de Bouvier fut avec ledit Yroquet Algoumequin.
(1613, p. 260.)]

         Le lendemain[310] vindrent nombre de Sauvages Algoumequins, qui
         traitterent ce peu qu'ils avoient, & me firent encores present
197/853  particulirement de trente castors, dont je les recompensay.
         Ils me prierent que je continuasse  leur vouloir du bien: ce
         que je leur promis. Ils me discoururent fort particulirement
         sur quelques descouvertures du cost du nort, qui pouvoient
         apporter de l'utilit. Et sur ce sujet ils me dirent que s'il
         y avoit quelqu'un de mes compagnons qui voulust aller avec
         eux, qu'ils luy feroient voir chose qui m'apporteroit du
         contentement, & qu'ils le traitteroient comme un de leurs
         enfans. Je leur promis de leur donner un jeune garon[311],
         dont ils furent fort contents. Quand il print cong de moy
         pour aller avec eux, je luy baillay un memoire fort
         particulier des choses qu'il devoit observer estant parmy eux.

[Note 310: Le 16 de juillet. L'dition de 1613 renferme beaucoup de
dtails sans lesquels il est difficile de bien entendre ce passage.
(Voir 1613, p. 260-263.)]

[Note 311: Il est assez probable que ce jeune garon tait Nicolas de
Vignau, dont il est parle quelques pages plus loin; car nous avons vu
(p. 178, 190) que celui qu'il confia aux sauvages, en 1610, tai
vraisemblablement tienne Brl, et il ne parat pas qu'il en ait
envoy d'autres les annes prcdentes, ni en 1612.]

         Aprs qu'ils eurent traict tout le peu qu'ils avoient, ils se
         separerent en trois, les uns pour la guerre, les autres par
         ledit grand sault, & les autres par une petite riviere, qui va
         rendre en celle dudit grand sault; & partirent le 18e jour
         dudit mois[312], & nous aussi. Le 19 j'arrivay  Qubec, o je
         me resolus de retourner en France[313], & arrivay  la Rochelle
         le 11 d'Aoust[314].

[Note 312: Le 18 juillet.]

[Note 313: Le 23 j'arrivay  Tadoussac, o estant je me resolus de
revenir en France, avec l'advis de Pont-grav. (1613, p. 264.)]

[Note 314: Le 10 septembre. En revoyant le texte de l'dition de 1613,
on reconnat aisment que c'est ici une inadvertance. (Voir 1613, p.
265.) Champlain s'embarque,  Tadoussac, dans le vaisseau du capitaine
Tibaut de La Rochelle, le 11 d'aot, et il arrive  La Rochelle le 10
septembre. L'dition de 1613 renferme de plus les dtails de toutes les
difficults qui retinrent l'auteur en France l'anne suivante. Ces
dtails, dans l'dition de 1632, que nous reproduisons ici, forment le
chapitre V du livre suivant, et l'auteur y ajoute, entre autres choses,
la commission qui lui fut donne par le comte de Soissons.]

                        Fin du troisiesme Livre.



198/854

[Illustration]


                             LES VOYAGES
                             DU SIEUR DE
                              CHAMPLAIN.


                          LIVRE QUATRIESME.



         _Partement de France; & ce qui se passa jusques  nostre
         arrive au Sault Sainct Louys._

                          CHAPITRE PREMIER.

         Je partis de Rouen le 5 Mars[315] pour aller Honfleur, o je
         m'embarquay(316), & le 7 May j'arrivay  Qubec, o je trouvay
         ceux qui y avoient hyvern en bonne disposition, sans avoir
         est malades, lesquels nous dirent que l'hyver n'avoit point
         est grand, & que la riviere n'avoit point gel. Les arbres
         commenoient aussi  se revestir de fueilles, & les champs 
         s'esmailler de fleurs.

[Note 315: De l'anne 1613. Pour plus amples dtails, voir 1613, p.
283-287, et ci-aprs, ch. v.]

[Note 316: Il s'embarqua le lendemain, 6 de mars, dans le vaisseau de
Pont-Grav. (1613, P. 287.)]

         Le 13, je partis de Qubec pour aller au Sault Sainct Louys, o
         j'arrivay le 21[317]. Or n'ayant que deux canaux, je ne pouvois
199/855  mener avec moy que 4 hommes, entre lesquels estoit un nomm
         Nicolas de Vignau, le plus impudent menteur qui se soit veu de
         long temps, comme la suitte de ce discours le fera voir, lequel
         autrefois avoit hyvern avec les Sauvages, & que j'avois envoy
         aux descouvertes les annes prcdentes. Il me rapporta  son
         retour  Paris en l'anne 1612. qu'il avoit veu la mer du nort.
         Que la riviere des Algoumequins[318] sortoit d'un lac qui s'y
         deschargeoit, & qu'en 17 journes l'on pouvoit aller & venir du
         Sault Sainct Louys  ladite mer. Qu'il avoit veu le bris &
         fracas d'un vaisseau Anglois, qui s'estoit perdu  la coste, o
         il y avoit 80 hommes qui s'estoient sauvez  terre, que les
         Sauvages turent,  cause que lesdits Anglois leur vouloient
         prendre leurs bleds d'Inde, & autres vivres, par force, & qu'il
         en avoit veu les testes, qu'iceux Sauvages avoient escorches
         (selon leur coustume) lesquelles ils me vouloient faire voir,
         ensemble me donner un jeune garon Anglois qu'ils m'avoient
         gard. Ceste nouvelle m'avoit fort resjouy, pensant avoir
         trouv bien prs ce que je cherchois bien loin. Ainsi je le
         conjuray de me dire la verit, afin d'en advertir le Roy, & luy
         remonstray que s'il donnoit quelque mensonge  entendre, il se
         mettoit la corde au col: aussi que si sa relation estoit
         veritable, il se pouvoit asseurer d'estre bien recompens. Il
         me l'asseura encor avec serments plus grands que jamais. Et
         pour mieux jouer son rolle, il me bailla une relation du pays,
         qu'il disoit avoir faite au mieux qu'il luy avoit est
200/856  possible. L'asseurance donc que je voyois en luy, la simplicit
         de laquelle se le jugeois plein, la relation qu'il avoit
         dresse, le bris & fracas du vaisseau, & les choses cy-devant
         dites, avoient grande apparence, avec le voyage des Anglois
         vers Labrador, en l'anne 1612. o ils ont trouv un destroit
         qu'ils ont couru jusques par le 63 degr de latitude, & 290 de
         longitude, & ont hyvern par le 53 degr & perdu quelques
         vaisseaux, comme leur relation en fait foy[319]. Ces choses me
         faisans croire son dire vritable, j'en fis ds lors rapport 
         Monsieur le Chancelier[330]; & le fis voir  Messieurs le
         Mareschal de Brissac, & President Jeanin, & autres Seigneurs de
         la Cour, lesquels me dirent qu'il falloit que je veisse la
         chose en personne. Cela fut cause que je priay le sieur
         Georges, marchand de la Rochelle, de luy donner passage dans
         son vaisseau, ce qu'il fit volontiers; o estant, il
         l'interrogea pourquoy il faisoit ce voyage. Et d'autant qu'il
         luy estoit inutile, il luy demanda s'il esperoit quelque
         salaire, lequel fit response que non, & qu'il n'en pretendoit
         d'autre que du Roy, & qu'il n'entreprenoit le voyage que pour
         me monstrer la mer du nort, qu'il avoit veue, & luy en fit  la
         Rochelle une dclaration pardevant deux Notaires.

[Note 317: _Conf._ 1613, p. 290, 291.]

[Note 318: L'Outaouais.]

[Note 319: Voir 1613, p. 293.]

[Note 320: Nicolas Brlart de Sillery.]

         Or comme je prenois cong de tous les Chefs, le our de la
         Pentecoste[321], aux prires desquels je me recommandois, & de
         tous en gnral, je luy dis en leur presence, que si ce qu'il
         m'avoit cy devant dit n'estoit vray, qu'il ne me donnast la
         peine d'entreprendre le voyage, pour lequel faire, il falloit
201/857  courir plusieurs dangers. Il asseura encores derechef tout ce
         qu'il avoit dit, au pril de sa vie.

[Note 321: La Pentecte, cette anne, tombait le 26 de mai.]

         Ainsi nos canaux chargez de quelques vivres, de nos armes &
         marchandises, pour faire present aux Sauvages, je partis le
         Lundy 27 May de l'isle de Saincte Heleine, avec quatre Franois
         & un Sauvage, & me fut donn un adieu de nostre barque avec
         quelques coups de petites pices. Ce jour nous ne fusmes qu'au
         Sault Sainct Louys, qui n'est qu'une lieue au dessus,  cause
         du mauvais temps, qui ne nous permit de passer plus outre.

         Le 29, nous le passasmes partie par terre, partie par eau, o
         il nous fallut porter nos canaux, hardes, vivres & armes sur
         nos espaules, qui n'est pas petite peine  ceux qui n'y sont
         pas accoustumez: & aprs l'avoir esloign deux lieues, nous
         entrasmes dans un lac[322] qui a de circuit environ 12 lieues,
         o se deschargent 3 rivieres[323], l'une venant de l'ouest, du
         cost des Ochataiguins, esloignez du grand sault de 150 ou 200
         lieues: l'autre du sud pays des Hiroquois, de pareille
         distance: & l'autre vers le nort, qui vient des Algoumequins &
         Nebicerini, aussi  peu prs de semblable distance. Ceste
         riviere du nort (suivant le rapport des Sauvages) vient de plus
         loin[324], & passe par des peuples qui leur sont incogneus,
         distans environ de 300 lieues d'eux.

[Note 322: Le lac Saint-Louis. (Voir 1613, p. 294, note 2.)]

[Note 323: Voir 1613, p. 295, notes 1, 2, 3, 4.]

[Note 324: vient de plus loin que les nebicerini: l'outaouais, comme on
sait, prend sa source une cinquantaine de lieues plus au nord que le lac
nipissing.]

         Ce lac est remply de belles & grandes isles, qui ne sont que
202/858  prairies, o il y a plaisir de chasser, la venaison & le
         gibbier y estans en abondance, aussi bien que le poisson. Le
         pays qui l'environne est remply de grandes forests. Nous fusmes
         coucher , l'entre dudit lac, & fismes des barricades,  cause
         des Hiroquois qui rodent par ces lieux pour surprendre leurs
         ennemis; & m'asseure que s'ils nous eussent tenu, ils nous
         eussent fait le mesme traittement; c'est pourquoy toute la
         nuict nous fismes bon guet. Le lendemain je prins la hauteur de
         ce lieu, qui est par les 45 degrez 18 minutes de latitude. Sur
         les trois heures du soir nous entrasmes dans la riviere qui
         vient du nort, & passasmes un petit sault par terre pour
         soulager nos canaux, & fusmes  une isle le reste de la nuict
         en attendant le jour. Le dernier May nous passasmes par un
         autre lac[325] qui a 7 ou 8 lieues de long, & 3 de large, o il
         y a quelques isles. Le pays d'alentour est fort uny, horsmis en
         quelques endroits, o il y a des costaux couverts de pins. Nous
         passasmes un sault, qui Sault de est appell de ceux du pays
         _Quenechouan_[326], qui est remply de pierres & rochers, o
         l'eau y court de grand' vistesse; & nous fallut mettre en
         l'eau, & traisner nos canaux bord  bord de terre avec une
         corde. A demie lieue de l nous en passasmes un autre petit 
         force d'avirons, ce qui ne se fait sans suer, & y a une grande
         dextrit  passer ces sauts, pour eviter les bouillons &
         brisans qui les traversent: ce que les Sauvages sont d'une
         telle adresse, qu'il est impossible de plus, cherchans les
         destours & lieux plus aisez qu'ils cognoissent  l'oeil.

[Note 325: Le lac des Deux-Montagnes.]

[Note 326: Voir 1613, p. 296, note 4.]

203/859  Le Samedy premier de Juin nous passasmes encor deux autres
         sauts: le premier contenant demie lieue de long, & le second
         une lieue, o nous eusmes bien de la peine: car la rapidit du
         courant est si grande, qu'elle fait un bruit effroyable; &
         descendant de degr en degr, fait une escume si blanche par
         tout, que l'eau ne paroist aucunement. Ce sault est sem de
         rochers, & quelques isles qui sont a & l, couvertes de pins &
         cdres blancs. Ce fut l o nous eusmes de la peine: car ne
         pouvans porter nos canaux par terre,  cause de l'espoisseur du
         bois, il nous les falloit tirer dans l'eau avec des cordes, &
         en tirant le mien, je me pensay perdre,  cause qu'il traversa
         dans un des bouillons; & si je ne fusse tomb favorablement
         entre deux rochers, le canot m'entraisnoit, d'autant que je ne
         peus dfaire assez  temps la corde qui estoit entortille 
         l'entour de ma main, qui me l'offensa fort, & me la pensa
         couper. En ce danger je m'escriay  Dieu, & commenay  tirer
         mon canot, qui me fut renvoy par le remouil de l'eau qui se
         fait en ces sauts: & lors estant eschap je louay Dieu, le
         priant nous preserver. Nostre Sauvage vint aprs pour me
         secourir, mais j'estois hors de danger; & ne se faut estonner
         si j'estois curieux de conserver nostre canot: car s'il eust
         est perdu, il falloit faire estat de demeurer, ou attendre que
         quelques Sauvages passassent par l, qui est une pauvre attente
          ceux qui n'ont dequoy disner, & qui ne sont accoustumez 
         telle fatigue. Pour nos Franois, ils n'en eurent pas meilleur
         march, & par plusieurs fois pensoient estre perdus: mais la
204/860  divine bont nous preserva tous. Le reste de la journe nous
         nous reposasmes, ayans assez travaill.

         Nous rencontrasmes le lendemain 15 canaux de Sauvages appellez
         Quenongebin[327], dans une riviere, ayans pass un petit lac
         long de 4 lieues, & large de 2, lesquels avoient est advertis
         de ma venue par ceux qui avoient pass au sault S. Louis,
         venans de la guerre des Hiroquois. Je fus fort aise de leur
         rencontre, & eux aussi, qui s'estonnerent de me voir avec si
         peu de gens, & avec un seul Sauvage. Aprs nous estre saluez 
         la mode du pays, je les priay de ne passer outre, pour leur
         dclarer ma volont, & fusmes cabaner dans une isle.

[Note 327: Ou Kinounchepirini. (Voir 1613, p. 298, note I.)]

         Le lendemain je leur fis entendre que j'estois all en leur
         pays pour les voir, & pour m'acquitter de la promesse que je
         leur avois par cy devant faite; & que s'ils estoient resolus
         d'aller  la guerre, cela m'agrroit fort, d'autant que j'avois
         amen des gens  ceste intention, dequoy ils furent fort
         satisfaits. Et leur ayant dit que je voulois passer outre, pour
         advertir les autres peuples, ils m'en voulurent destourner,
         disans qu'il y avoit un meschant chemin, & que nous n'avions
         rien veu jusques alors. Pour ce je les priay de me donner un de
         leurs gens pour gouverner nostre deuxiesme canot, & aussi pour
         nous guider, car nos conducteurs n'y cognoissoient plus rien.

         Ils le firent volontiers & en recompense je leur fis un
         present, & leur baillay un de nos Franois, le moins
205/861  necessaire, lequel je renvoyois au sault, avec une fueille de
         tablette, dans laquelle,  faute de papier, je faisois savoir
         de mes nouvelles.

         Ainsi nous nous separasmes: & continuant nostre routte  mont
         ladite riviere, en trousasmes une autre fort belle & spacieuse,
         qui vient d'une nation appelle Ouescharini[328], lesquels se
         tiennent au nort d'icelle, &  4 journes de l'entre. Ceste
         riviere est fort plaisante,  cause des belles isles qu'elle
         contient, & des terres garnies de beaux bois clairs qui la
         bordent: & la terre est bonne pour le labourage.

[Note 328: Ou Ouaouiechkarini, la Petite Nation. (Voir 1613, p. 299,
note 1.)]

         Le 4, nous passasmes proche d'une autre riviere[329] qui vient
         du nort, o se tiennent des peuples appellez Algoumequins,
         laquelle va tomber dans le grand fleuve Sainct Laurent, trois
         lieues aval le Sault Sainct Louys(330) qui fait une grande isle
         contenant prs de 40 lieues, laquelle[331] n'est pas large,
         mais remplie d'un nombre infiny de sauts, qui sont fort
         difficiles  passer. Quelquefois ces peuples passent par ceste
         riviere pour eviter les rencontres de leurs ennemis, sachans
         qu'ils ne les recherchent en lieux de il difficile accez.

[Note 329: La Gatineau.]

[Note 330: En remontant la Gatineau, on va tomber par le Saint-Maurice,
trente lieues  val le saut Saint-Louis. (Voir 1613, p. 299, note 3.)]

[Note 331: Laquelle rivire, c'est--dire, la Gatineau.]

         A l'emboucheure d'icelle il y en a une autre[332] qui vient du
         sud, o  son entre il y a une cheutte d'eau admirable: car
         elle tombe d'une telle impetuosit de 20 ou 25 brasses[333] de
         haut, qu'elle fait une arcade, ayant de largeur prs de 400
206/862  pas. Les Sauvages passent dessouz par plaisir, sans se
         mouiller, que du poudrin que fait ladite eau. Il y a une isle
         au milieu de ladite riviere, qui est comme tout le terroir
         d'alentour, remplie de pins & cdres blancs. Quand les Sauvages
         veulent entrer dans la riviere, ils montent la montagne en
         portant leurs canaux, & font demie lieue par terre. Les terres
         des environs sont remplies de toute sorte de chasse, qui fait
         que les Sauvages s'y arrestent plustost. Les Hiroquois y
         viennent aussi quelquefois les surprendre au passage.

[Note 332: La rivire Rideau.]

[Note 333: Cette chute a une trentaine de pieds de haut.]

         Nous passasmes un sault  une lieue de l, qui est large de
         demie lieue, & descend de 6  7 brasses de haut. Il y a
         quantit de petites isles, qui ne sont que rochers aspres &
         difficiles, couverts de meschans petits bois. L'eau tombe  un
         endroit de telle impetuosit sur un rocher, qu'il s'y est cav
         par succession de temps un large & profond bassin: si bien que
         l'eau courant l dedans circulairement, & au milieu y faisant
         de gros bouillons, a fait que les Sauvages l'appellent
         _asticou_, qui veut dire chaudiere. Ceste cheutte d'eau meine
         un tel bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de plus de deux
         lieues. Les Sauvages passans par l, font une crmonie que
         nous dirons en son lieu. Nous eusmes beaucoup de peine  monter
         contre un grand courant,  force de rames, pour parvenir au
         pied dudit sault, o les Sauvages prirent les canaux, & nos
         Franois & moy, nos armes, vivres, & autres commoditez, pour
         passer par l'aspret des rochers environ un quart de lieue que
         contient le sault, & aussi tost nous fallut embarquer, puis
207/863  derechef mettre pied  terre pour passer par des taillis
         environ 300 pas; & aprs se mettre en l'eau pour faire passer
         nos canaux par dessus les rochers aigus, avec autant de peine
         que l'on sauroit s'imaginer. Je prins la hauteur du lieu, &
         trouvay 45 degrez 38 minutes de latitude[334].

[Note 334: Le saut de la Chaudire est  environ 45 12'.]

         Aprs midy nous entrasmes dans un lac[335] ayant 5 lieues de
         long, & 2 de large, o il y a de fort belles isles remplies de
         vignes, noyers, & autres arbres agrables: & 10 ou 12 lieues de
         l amont la riviere nous passasmes par quelques isles remplies
         de pins. La terre est sablonneuse, & s'y trouve une racine qui
         teint en couleur cramoisie, de laquelle les Sauvages se
         peindent le visage, & mettent de petits affiquets  leur usage.
         Il y a aussi une coste de montagnes du long de ceste riviere, &
         le pays des environs semble assez fascheux. Le reste du jour
         nous le passasmes dans une ise fort agrable.

[Note 335: Le lac de la Chaudire.]

         Le lendemain[336] nous continuasmes nostre chemin jusques  un
         grand sault[337], qui contient prs de 3 lieues de large, o
         l'eau descend comme de 10 ou 12 brasses de haut en talus, &
         fait un merveilleux bruit. Il est remply d'une infinit d'isles
         couvertes de pins & de cdres; & pour le passer il nous fallut
         resoudre de quitter nostre mas ou bled d'Inde, & peu d'autres
         vivres que nous avions, avec les hardes moins necessaires,
         reservans seulement nos armes & filets, pour nous donner 
         vivre selon les lieux, & l'heur de la chasse. Ainsi, allgez,
208/864  nous passasmes tant  l'aviron, que par terre, en portant nos
         canaux & armes par ledit sault, qui a une lieue & demie de
         long, o nos Sauvages qui sont infatigables  ce travail, &
         accoustumez  endurer telles necessitez, nous soulagerent
         beaucoup.

[Note 336: Le 5 de juin.]

[Note 337: Ce saut et les deux autres mentionns plus loin, forment ce
qu'on appelle le rapide des Chats.]

         Poursuivans nostre routte nous passasmes deux autres sauts,
         l'un par terre, l'autre  la rame, & avec des perches en
         debouttant, puis entrasmes dans un lac[338] ayant 6 ou 7 lieues
         de long, o se descharge une riviere[339] venant du sud, o 
         cinq journes de l'autre riviere il y a des peuples qui y
         habitent appellez Matououescarini. Les terres d'environ ledit
         lac sont sablonneuses, & couvertes de pins, qui ont est
         presque tous bruslez par les Sauvages. Il y a quelques isles,
         dans l'une desquelles nous reposasmes, & veismes plusieurs
         beaux cyprs rouges, les premiers que j'eusse veu en ce pays,
         desquels je fis une croix, que je plantay  un bout de l'isle,
         en lieu eminent, & en veue, avec les armes de France, comme
         j'ay fait aux autres lieux o nous avions pos. Je nommay cette
         isle, l'isle Ste Croix.

[Note 338: Le lac des Chats.]

[Note 339: La rivire de Madaouaska, ou des Madaouaskarini.]

         Le 6 nous partismes de ceste isle saincte Croix, o la riviere
         est large d'une lieue & demie, & ayans fait 8 ou 10 lieues,
         nous passasmes un petit sault  la rame, & quantit d'isles de
         diffrentes grandeurs. Icy nos Sauvages laisserent leurs sacs
         avec leurs vivres, & les choses moins necessaires, afin d'estre
         plus lgers pour aller par terre, & eviter plusieurs sauts
         qu'il falloit passer. Il y eut une grande contestation entre
209/865  nos Sauvages & nostre imposteur, qui affermoit qu'il n'y avoit
         aucun danger par les sauts, & qu'il y falloit passer. Nos
         Sauvages luy dirent, Tu es las de vivre. Et  moy, que je ne
         le devois croire, & qu'il ne disoit pas vrit. Ainsi ayant
         remarqu plusieurs fois qu'il n'avoit aucune cognoissance
         desdits lieux, je suivis l'advis des Sauvages, dont bien m'en
         print, car il cherchoit des difficultez pour me perdre, ou pour
         me dgouster de l'entreprise, comme il confessa depuis (dequoy
         sera parl cy-aprs). Nous traversasmes donc la riviere 
         l'ouest, qui couroit au nort, & pris la hauteur de ce lieu, qui
         estoit par 46 2/3[340] de latitude. Nous eusmes beaucoup de
         peine  faire ce chemin par terre, estant charg seulement pour
         ma part de trois harquebuzes, autant d'avirons, de mon capot, &
         quelques petites bagatelles. J'encourageois nos gens, qui
         estoient un peu plus chargez, & plus grevez des mousquites, que
         de leur charge.

[Note 340: Il faut lire 45 et deux tiers. (Voir 1613, p. 303, note 1.)]

         Ainsi aprs avoir passe quatre petits estangs, & chemin deux
         lieues & demie, nous estions tant fatiguez, qu'il nous estoit
         impossible de passer outre,  cause qu'il y avoit prs de 24
         heures que n'avions mang qu'un peu de poisson rosty, sans
         autre saulce, car nous avions laisse nos vivres, comme j'ay dit
         cy-dessus. Nous nous reposasmes sur le bord d'un estang, qui
         estoit assez agrable, & fismes du feu pour chasser les
         mousquites qui nous molestoient fort, l'importunit desquelles
         est si estrange, qu'il est impossible d'en pouoir faire la
         description. Nous tendismes nos filets pour prendre quelques
         poissons.

210/866  Le lendemain[341] nous passasmes cet estang, qui pouvoit
         contenir une lieue de long, & puis par terre cheminasmes 3
         lieues par des pays difficiles plus que n'allions encor veu, 
         cause que les vents avoient abbatu des pins les uns sur les
         autres, qui n'est pas petite incommodit, car il faut passer
         tantost dessus & tantost dessouz ces arbres. Ainsi nous
         parvinsmes  un lac[342], ayant 6 lieues de long, & 2 de large,
         fort abondant en poisson, aussi les peuples des environs y font
         leur pescherie. Prs de ce lac y a une habitation de Sauvages
         qui cultivent la terre, & recueillent du mas. Le chef se nomme
         Nibachis, lequel nous vint voir avec sa troupe, esmerveill
         comment nous avions peu passer les sauts & mauvais chemins
         qu'il y avoit pour parvenir  eux. Et aprs nous avoir present
         du petum selon leur mode, il commena  haranguer ses
         compagnons, leur disant; Qu'il falloit que fussions tombez des
         nues, ne sachant comment nous avions peu passer, & qu'eux
         demeurans au pays avoient beaucoup de peine  traverser ces
         mauvais passages, leur faisant entendre que je venois  bout de
         tout ce que mon esprit vouloit. Bref qu'il croyoit de moy ce
         que les autres Sauvages luy en avoient dit. Et sachans que
         nous avions faim, ils nous donnrent du poisson, que nous
         mangeasmes: & aprs disn, je leur fis entendre par Thomas mon
         truchement, l'aise que j'avois de les avoir rencontrez. Que
         j'estois en ce pays pour les assister en leurs guerres, & que
         je desirois aller plus avant voir quelques autres Capitaines
211/867  pour mesme effect, dequoy ils furent joyeux, & me promirent
         assistance. Ils me monstrerent leurs jardinages & champs, o il
         y avoit du mas. Leur terroir est sablonneux, & pource
         s'adonnent plus  la chasse qu'au labeur, au contraire des
         Ochataiguins[343]. Quand ils veulent rendre un terroir
         labourable, ils coupent & bruslent les arbres, & ce fort
         aisment: car ce ne sont que chesnes & ormes. Le bois brusl
         ils remuent un peu la terre, & plantent leur mas grain 
         grain, comme ceux de la Floride. Il n'avoit pour lors que 4
         doigts de haut.

[Note 341: Le 7 de juin.]

[Note 342: Le lac au Rat-Musqu.]

[Note 343: Ou Hurons.]



         _Continuation. Arrive vers Tessouat, & le bon accueil qu'il me
         fit. Faon de leurs cimetires. Les Sauvages me promirent
         quatre canaux pour continuer mon chemin. Tost aprs me les
         refusent. Harangue des Sauvages pour me dissuader mon
         entreprise, me remonstrans les difficults. Response  ces
         difficults. Tessouat argue mon conducteur de mensonge, &
         n'avoir est ou il disoit. Il leur maintint son dire vritable.
         Je les presse de me donner des canaux. Plusieurs refus. Mon
         conducteur convaincu de mensonge, & sa confession._

                               CHAPITRE II.

         Nibachis fit quiper deux canaux pour me mener voir un autre
         Capitaine nomm Tessouat[344], qui demeuroit  8 lieues de luy,
         sur le bord d'un grand lac[345], par o passe la riviere que
212/868  nous avions laisse qui refuit au nort. Ainsi nous traversasmes
         le lac  l'ouest norouest prs de 7 lieues, o ayans mis pied 
         terre, fismes une lieue au nordest parmy d'assez beaux pays, o
         il y a de petits sentiers battus, par lesquels on peut passer
         aisment; & arrivasmes sur le bord de ce lac, o estoit
         l'habitation de Tessouat, qui estoit avec un autre chef sien
         voisin, tout estonn de me voir, & nous dit qu'il pensoit que
         ce fust un songe, & qu'il ne croyoit pas ce qu'il voyoit. De l
         nous passasmes en une isle[346], o leurs cabanes sont assez
         mal couvertes d'escorces d'arbres, qui est remplie de chesnes,
         pins & ormeaux, & n'est subjecte aux inondations des eaux,
         comme sont les autres isles du lac.

[Note 344: _Conf_. 1603, p. 12.]

[Note 345: Le lac des Allumettes.]

[Note 346: L'le des Allumettes. (Voir 1613, p. 307, note 1.)]

         Cette isle est forte de scituation: car aux deux bouts
         d'icelle, &  l'endroit o la riviere se jette dans le lac, il
         y a des sauts fascheux, & l'aspret d'iceux la rendent forte, &
         s'y sont logez pour eviter les courses de leurs ennemis. Elle
         est par les 47[347] degrez de latitude, comme est le lac, qui a
         10 lieues de long[348], & 3 ou 4 de large, abondant en poisson,
         mais la chasse n'y est pas beaucoup bonne.

[Note 347: Par les 46. (Voir 1613, p. 307, note 2.)]

[Note 348: Conf. 1613, p. 307.]

         Ainsi comme je visitois l'isle, j'apperceus leurs cimetires,
         o je fus grandement estonn, voyant des sepulchres de forme
         semblable aux bires, faits de pices de bois, croises par en
         haut, & fiches en terre,  la distance de 3 pieds ou environ.
         Sur les croises en haut ils y mettent une grosse pice de
         bois, & au devant une autre tout debout, dans laquelle est
         grav grossierement (comme il est bien croyable) la figure de
         celuy ou celle qui y est enterr.

213/869  Si c'est un homme, ils y mettent une rondache, une espe
         emmanche  leur mode, une masse, un arc, & des flesches. S'il
         est capitaine, il aura un pennache sur la teste, & quelque
         autre bagatelle ou jolivet. Si un enfant, ils luy baillent un
         arc & une flesche. Si une femme, ou fille, une chaudire, un
         pot de terre, une cueillier de bois, & un aviron. Tout le
         tombeau a de longueur 6 ou 7 pieds pour le plus grand, & de
         largeur 4, les autres moins. Ils sont peints de jaulne & rouge,
         avec plusieurs ouvrages aussi dlicats que le tombeau. Le mort
         est ensevely dans sa robbe de castor, ou d'autres peaux,
         desquelles il se servoit en sa vie, & luy mettent toutes ses
         richesses auprs de luy, comme haches, couteaux, chaudires, &
         aleines, afin que ces choses luy servent au pays o il va: car
         ils croyent l'immortalit de l'me, comme j'ay dit autre
         part[349]. Ces sepulchres de ceste faon ne se font qu'aux
         guerriers, car aux autres ils n'y mettent non plus qu'ils font
         aux femmes, comme gens inutiles, aussi s'en retrouve-il peu
         entr'eux.

[Note 349: Voir 1603, p. 19, 20, et 1613, p. 165.]

         Aprs avoir consider la pauvret de ceste terre, je leur
         demanday comment ils s'amusoient  cultiver un si mauvais pays,
         veu qu'il y en avoit de beaucoup meilleur qu'ils laissoient
         desert & abandonn, comme le Sault Sainct Louys. Ils me
         respondirent qu'ils en estoient contraints, pour se mettre en
         seuret, & que l'aspret des lieux leur servoit de boulevart
         contre leurs ennemis: Mais que si je voulois faire une
         habitation de Franois au Sault Sainct Louys, comme j'avois
214/870  promis, qu'ils quitteroient leur demeure pour se venir loger
         prs de nous, estans asseurez que leurs ennemis ne leur
         feroient point de mal pendant que nous serions avec eux. Je
         leur dis que ceste anne nous ferions, les prparatifs de
         bois & pierres, pour l'anne suivante faire un fort, &
         labourer ceste terre. Ce qu'ayans entendu, ils firent un grand
         cry en signe d'applaudissement. Ces propos finis, je priay tous
         les Chefs et principaux d'entr'eux, de se trouver le lendemain
         en la grand'terre, en la cabane de Tessouat, lequel me vouloit
         faire Tabagie, & que la je leur dirois mes intentions, ce
         qu'ils me promirent, & ds lors envoyerent convier leurs
         voisins pour s'y trouver.

         Le lendemain[350] tous les conviez vinrent avec chacun son
         escuelle de bois, & sa cueillier, lesquels sans ordre ny
         crmonie s'assirent contre terre dans la cabane de Tessouat,
         qui leur distribua une maniere de bouillie faite de mas,
         escraz entre deux pierres, avec de la chair & du poisson,
         coupez par petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel. Ils
         avoient aussi de la chair rostie sur les charbons, & du poisson
         bouilly  part, qu'il distribua aussi. Et pour mon regard,
         d'autant que je ne voulois point de leur bouillie,  cause
         qu'ils cuisinent fort salement, je leur demanday du poisson &
         de la chair, pour l'accommoder  ma mode, qu'ils me donnrent.
         Pour le boire, nous avions de belle eau claire. Tessouat qui
         faisoit la Tabagie, nous entretenoit sans manger, suivant leur
         coustume.

[Note 350: Le 8 juin.]

         La Tabagie faite, les jeunes hommes qui n'assistent pas aux
215/871  harangues & conseils, & qui aux Tabagies demeurent  la porte
         des cabanes, sortirent, & puis chacun de ceux qui estoient
         demeurez commena  garnir son petunoir, & m'en presenterent
         les uns & les autres, & employasmes une grande demie heure 
         cet exercice, sans dire un seul mot, selon leur coustume.

         Aprs avoir parmy un si long silence amplement petun, je leur
         fis entendre par mon truchement que le sujet de mon voyage
         n'estoit autre, que pour les asseurer de mon affection, & du
         desir que j'avois de les assister en leurs guerres, comme
         j'avois fait auparavant. Que ce qui m'avoit empesch l'anne
         dernire de venir, ainsi que je leur avois promis, estoit que
         le Roy m'avoit occup en d'autres guerres, mais que maintenant
         il m'avoit command de les visiter, & les asseurer de ces
         choses, & que pour cet effect j'avois nombre d'hommes au sault
         Sainct Louys. Que je m'estois venu promener en leur pays pour
         recognoistre la fertilit de la terre, les lacs, rivieres &
         mer, qu'ils m'avoient dit estre en leur pays. Que je desirois
         voir une nation distante de 8 journes d'eux, nomme
         Nebicerini, pour les convier aussi  la guerre; & pource je les
         priay de me donner 4 canaux, avec 8 Sauvages, pour me conduire
         esdites terres. Et d'autant que les Algoumequins ne sont pas
         grands amis des Nebicerini[351], ils sembloient m'escouter avec
         plus grande attention.

[Note 351: Voir 1613, p. 311, note 1.]

         Mon discours achev, ils commencrent derechef  petuner, & 
         deviser tout bas ensemble touchant mes propositions: puis
         Tessouat pour tous print la parole, & dit; Qu'ils m'avoient
216/872  tousjours recogneu affectionn en leur endroit, qu'aucun
         autre Franois qu'ils eussent veu. Que les preuves qu'ils
         en avoient eues par le passe, leur facilitoient la
         croyance pour l'advenir. De plus, que je monstrois bien
         estre leur amy, en ce que j'avois pass tant de hazards pour
         les venir voir, & pour les convier  la guerre, & que toutes
         ces choses les obligeoient  me vouloir du bien comme  leurs
         propres enfans. Que toutesfois l'anne dernire je leur avois
         manqu de promesse, & que 200 Sauvages estoient venus au sault,
         en intention de me trouver, pour aller  la guerre, & me faire
         des presens; & ne m'ayans trouv, furent fort attristez,
         croyans que je fusse mort, comme quelques-uns leur avoient dit:
         aussi que les Franois qui estoient au sault ne les voulurent
         assister  leurs guerres, & qu'ils furent mal traittez par
         aucuns, de sorte qu'ils avoient resolu entr'eux de ne plus
         venir au sault[352], & que cela les avoit occasionnez
         (n'esperans plus de me voir) d'aller  la guerre seuls, comme
         de faict 200 des leurs y estoient allez. Et d'autant que la
217/873  plus-part des guerriers estoient absents, ils me prioient de
         remettre la partie  l'anne suivante, & qu'ils feroient
         savoir cela  tous ceux de la contre. Pour ce qui estoit des
         quatre canaux que je demandois, ils me les accordrent, mais
         avec grandes difficultez, me disans qu'il leur desplaisoit fort
         de telle entreprise, pour les peines que j'y endurerois. Que
         ces peuples estoient sorciers, & qu'ils avoient fait mourir
         beaucoup de leurs gens par sort & empoisonnemens, & que pour
         cela ils n'estoient amis. Au surplus, que pour la guerre je
         n'avois affaire d'eux, d'autant qu'ils estoient de petit coeur,
         me voulans destourner, avec plusieurs autres propos sur ce
         sujet.

[Note 352: Ce passage nous fait voir combien Pont-Grav et Champlain
avaient raison de cultiver tous ces peuples. Comment, en effet, tablir
solidement une colonie dans un pays aussi loign, avec si peu de
moyens, si l'on ne commenait par s'assurer l'amiti des nations
indignes? si l'on ne cherchait  s'en faire des allis, en les
secourant mme contre leurs ennemis, afin de pouvoir explorer le pays,
en bien connatre toutes les ressources, et les avantages qu'il pouvait
offrir soit au commerce, soit  la colonisation et  la culture des
terres? Voil ce qui explique la plupart des dmarches de Champlain,
dans ses rapports avec les sauvages du Canada. Ce qu'il y a d'tonnant,
c'est que nos historiens modernes n'aient pas mieux saisi les motifs de
sa conduite, quand il prend la peine de les donner lui-mme en cent
endroits diffrents, et surtout au commencement de son expdition de
615: Surquoy ledit sieur du Pont, & moy, advisames qu'il estoit
tres-necessaire de les assister, tant pour les obliger d'avantage  nous
aymer, que pour moyenner la facilit de mes entreprises &
descouvertures, qui ne se pouvoient faire en apparence que par leur
moyen, & aussi que cela leur seroit comme un acheminement, &
prparation, pour venir au Christianisme, en faveur dequoy je me resolu
d'y aller recognoistre leurs pais, & les assister en leurs guerres, afin
de les obliger  me faire veoir ce qu'ils m'avoient tant de fois
promis. (1619, p. 14, 15.--Voir de plus 1603, p. 7, 8; 1613, p. 173,
175-178, 208, 220, 257, 260, 264, 290, 291.)]

         Moy d'autre-part qui n'avois autre desir que de voir ces
         peuples, & faire amiti avec eux, pour voir la mer du nort,
         facilitois leurs difficultez, leur disant, qu'il n'y avoit pas
         loin jusques en leurs pays. Que pour les mauvais partages, ils
         ne pouvoient estre plus fascheux que ceux que j'avois pass par
         cy-devant: & pour le regard de leurs sortileges, qu'ils
         n'auroient aucune puissance de me faire tort, & que mon Dieu
         m'en preserveroit. Que je cognoissois aussi leurs herbes, & par
         ainsi je me garderois d'en manger. Que je les voulois rendre
         ensemble bons amis, & leur ferois des presens pour cet effect,
         m'asseurant qu'ils feroient quelque chose pour moy. Avec ces
         raisons, ils m'accordrent, comme j'ay dit, ces quatre canaux,
         dequoy je fus fort joyeux, oubliant toutes les peines passes,
         sur l'esperance que j'avois de voir ceste mer tant desire.

         Pour passer le reste du jour, je me fus proumener par les
218/874  jardins, qui n'estoient remplis que de quelques citrouilles,
         phasioles, & de nos pois, qu'ils commencent  cultiver, o
         Thomas mon truchement, qui entendoit fort bien la langue, me
         vint trouver pour m'advertir que ces Sauvages, aprs que je les
         eus quittez, avoient song que si j'entreprenois ce voyage, que
         je mourrois, & eux aussi, & qu'ils ne me pouvoient bailler ces
         canaux promis, d'autant qu'il n'y avoit aucun d'entr'eux qui me
         voulust conduire, mais que je remisse ce voyage  l'anne
         prochaine, & qu'ils m'y meneroient en bon quipage, pour se
         dfendre d'iceux, s'ils leur vouloient mal faire, pource qu'ils
         sont mauvais.

         Ceste nouvelle m'affligea fort, & soudain m'en allay les
         trouver, & leur dis, que je les avois jusques  ce jour estimez
         hommes, & vritables, & que maintenant ils se monstroient
         enfans & mensongers, & que s'ils ne vouloient effectuer leurs
         promesses, ils ne me feroient paroistre leur amiti. Toutesfois
         que s'ils se sentoient incommodez de quatre canaux, qu'ils ne
         m'en baillassent que deux, & 4 Sauvages seulement.

         Ils me representerent derechef la difficult des passages, le
         nombre des sauts, la meschancet de ces peuples, & que c'estoit
         pour crainte qu'ils avoient de me perdre qu'ils me faisoient ce
         refus. Je leur fis response, que j'estois fasch de ce qu'ils
         se monstroient si peu mes amis, & que je ne l'eusse jamais
         creu. Que j'avois un garon (leur monstrant mon imposteur) qui
         avoit est dans leur pays, & n'avoit recogneu toutes les
         difficultez qu'ils faisoient, ny trouv ces peuples si mauvais
         qu'ils disoient. Alors ils commencrent  le regarder, &
219/875  specialement Tessouat vieux Capitaine, avec lequel il avoit
         hyvern, & l'appellant par son nom, luy dit en son langage:
         Nicolas, est-il vray que tu as dit avoir est aux Nebicerini?
         Il fut long temps sans parler, puis il leur dit en leur langue,
         qu'il parloit aucunement, Ouy, j'y ay est. Aussi tost ils le
         regardrent de travers, & se jettans sur luy, comme, s'ils
         l'eussent voulu manger ou deschirer, firent de grands cris, &
         Tessouat luy dit: Tu es un asseur menteur: tu sais bien que
         tous les soirs tu couchois  mes costez avec mes enfans, & tous
         les matins tu t'y levois: si tu as est vers ces peuples, c'a
         est en dormant. Comment as tu est si impudent d'avoir donn 
         entendre  ton chef des mensonges, & si meschant de vouloir
         hazarder sa vie parmy tant de dangers? tu es un homme perdu, &
         te devroit faire mourir plus Cruellement que nous ne faisons
         nos ennemis. Je ne m'estonne pas s'il nous importunoit tant sur
         l'asseurance de ses paroles. A l'heure je luy dis qu'il eust 
         respondre, & que s'il avoit est en ces terres qu'il en donnast
         des enseignemens pour me le faire croire, & me tirer de la
         peine o il m'avoit mis, mais il demeura muet & tout esperdu.
         Alors je le tiray  l'escart des Sauvages, & le conjuray de me
         dclarer s'il avoit veu ceste mer, & s'il ne l'avoit veue,
         qu'il me le dist. Derechef avec juremens il afferma tout ce
         qu'il avoit par cy-devant dit, & qu'il me le feroit voir, si
         ces Sauvages vouloient bailler des canaux.

         Sur ces discours Thomas me vint advertir que les Sauvages de
         l'isle envoyoient secrettement un canot aux Nebicerini, pour
220/876  les advertir de mon arrive. Et pour me servir de
         l'occasion, je fus trouver lesd. Sauvages, pour leur dire que
         j'avois song ceste nuict qu'ils vouloient envoyer un canot aux
         Nebicerini, sans m'en advertir; dequoy j'estois adverty, veu
         qu'ils savoient que j'avois volont d'y aller. A quoy ils me
         firent response, disans que je les offensois fort, en ce que je
         me fiois plus  un menteur, qui me vouloit faire mourir, qu'
         tant de braves Capitaines qui estoient mes amis, & qui
         cherissoient ma vie. Je leur repliquay, que mon homme (parlant
         de nostre imposteur) avoit est en ceste contre avec un des
         parens de Tessouat, & avoit veu la mer, le bris & fracas d'un
         vaisseau Anglois, ensemble 80 testes que les Sauvages avoient,
         & un jeune garon Anglois qu'ils tenoient prisonnier, dequoy
         ils me vouloient faire present.

         Ils s'escrierent plus que devant, entendans parler de la mer,
         des vaisseaux, des testes des Anglois, & du prisonnier, qu'il
         estoit un menteur, & ainsi le nommrent-ils depuis, comme la
         plus grande injure qu'ils luy eussent peu faire, disans tous
         ensemble qu'il le falloit faire mourir, ou qu'il dist celuy
         avec lequel il y avoit est, & qu'il declarast les lacs,
         rivieres & chemins par lesquels il avoit pass. A quoy il fit
         response, qu'il avoit oubli le nom du Sauvage, combien qu'il
         me l'eust nomm plus de vingt fois, & mesme le jour de devant.
         Pour les particularitez du pays, il les avoit descrites dans un
         papier qu'il m'avoit baill. Alors je presentay la carte, & la
         fis interprter aux Sauvages, qui l'interrogrent sur icelle: 
         quoy il ne sit response, ains par son morne silence manifesta
         sa meschancet.

221/877  Mon esprit voguant en incertitude, je me retiray  part, & me
         representay les particularitez du voyage des Anglois cy-devant
         dites, & les discours de nostre menteur estre assez conformes;
         aussi qu'il y avoit peu d'apparence que ce garon eust invent
         tout cela, & qu'il n'eust voulu entreprendre le voyage: mais
         qu'il estoit plus croyable qu'il avoit veu ces choses, & que
         son ignorance ne luy permettoit de respondre aux interrogations
         des Sauvages: joint aussi que si la relation des Anglois est
         vritable, il faut que la mer du nort ne soit pas esloigne de
         ces terres de plus de 100 lieues de latitude: car j'estois souz
         la hauteur de 47 degrez de latitude, & 296 de longitude[353]:
         mais il se peut faire que la difficult de passer les sauts,
         l'aspret des montagnes remplies de neiges, soit cause que ces
         peuples n'ont aucune cognoissance de ceste mer: bien m'ont-ils
         tousjours dit, que du pays des Ochataiguins il n'y a que 35 ou
         40 tournes jusques  la mer qu'ils voyent en 3 endroits, ce
         qu'ils m'ont encores asseur ceste anne: mais aucun ne m'a
         parl de ceste mer du nort, que ce menteur, qui m'avoit fort
         resjouy  cause de la briefvet du chemin.

[Note 353: Voir 1613, p. 293, note 3, 307 note 2, et 316 note 2.]

         Or comme ce canot s'apprestoit, je le fis appeller devant ses
         compagnons, & en luy representant tout ce qui s'estoit pass,
         je luy dis qu'il n'estoit plus question de dissimuler, & qu'il
         falloit dire s'il avoit veu les choses dites, ou non. Que je me
         voulois servir de la commodit qui se presentoit. Que j'avois
         oubli tout ce qui s'estoit pass: mais que si je passois plus
         outre, je le ferois pendre & estrangler.

222/878  Aprs avoir song  luy, il se jetta  genoux, & me demanda
         pardon, disant, que tout ce qu'il avoit dit, tant en France,
         qu'en ce pays, touchant ceste mer, estoit faux. Qu'il ne
         l'avoit jamais veue, & qu'il n'avoit pas est plus avant que le
         village de Tessouat; & avoit dit ces choses pour retourner en
         Canada. Ainsi transport de colre je le fis retirer, ne le
         pouvant plus voir devant moy, donnant charge  Thomas de
         s'enqurir de tout particulirement: auquel il acheva de dire
         qu'il ne croyoit pas que je deusse entreprendre le voyage, 
         cause des dangers, croyant que quelque difficult se pourroit
         presenter, qui m'empescheroit de passer, comme celle de ces
         Sauvages, qui ne me vouloient bailler des canaux: ainsi que
         l'on remettroit le voyage  une autre anne, & qu'estant en
         France, il auroit recompense pour sa descouverture, & que si je
         le voulois laisser en ce pays, qu'il iroit tant qu'il la
         trouveroit, quand il y devroit mourir. Ce sont ses paroles, qui
         me furent rapportes par Thomas, qui ne me contenterent pas
         beaucoup, estant esmerveill de l'effronterie & meschancet de
         ce menteur: ne pouvant m'imaginer comment il avoit forg ceste
         imposture, sinon qu'il eust ouy parler du voyage des Anglois cy
         mentionn, & que sur l'esperance d'avoir quelque recompense
         comme il disoit, il avoit en la tmrit de mettre cela en
         avant.

         Peu de temps aprs je fus advertir les Sauvages,  mon grand
         regret, de la malice de ce menteur, & qu'il m'avoit confess la
         vrit, dequoy ils furent joyeux, me reprochans le peu de
         confiance que j'avois en eux, qui estoient Capitaines, mes
223/879  amis, qui disoient tousjours vrit, & qu'il falloit faire
         mourir ce menteur, qui estoit grandement malicieux, me
         disans: Ne vois-tu pas qu'il t'a voulu faire mourir? donne le
         nous, & nous te promettons qu'il ne mentira jamais. Comme je
         veis qu'eux & leurs enfans crioient tous aprs luy, je leur
         dfendis de luy faire aucun mal, & aussi d'empescher leurs
         enfans de ce faire, d'autant que je le voulois remener au
         sault pour luy faire faire son rapport, & qu'estant l,
         j'adviserois ce que j'en ferois.

         Mon voyage estant achev par ceste voye, & sans aucune
         esperance de voir la mer de ce cost l, sinon par conjecture,
         le regret de n'avoir mieux employ le temps me demeura, avec
         les peines & travaux qu'il me fallut tollerer patiemment. Si je
         me fusse transport d'un autre cost, suivant la relation des
         Sauvages, j'eusse esbauch une affaire qu'il fallut remettre 
         une autre fois.

         N'ayant pour l'heure autre desir que de m'en revenir, je
         conviay les Sauvages de venir au Sault Sainct Louis, o ils
         recevroient bon traittement, ce qu'ils firent savoir  tous
         leurs voisins.

         Avant que partir, je fis une croix de cedre blanc, laquelle je
         plantay sur le bord du lac en un lieu eminent, avec les armes
         de France, & priay les Sauvages la vouloir conserver, comme
         aussi celles qu'ils trouveroient du long des chemins o nous
         avions pass. Ils me promirent ainsi le faire, & que je les
         retrouverois quand je retournerois vers eux.


224/880
         _Nostre retour au Sault. Fausse alarme. Crmonie du sault de
         la Chaudire. Confession de nostre menteur devant un chacun.
         Nostre retour en France._

                                CHAPITRE III.

         Le 10 Juin je prins cong de Tessouat, auquel je fis quelques
         presens, & luy promis, si Dieu me conservoit en sant, de venir
         l'anne prochaine en quipage, pour aller  la guerre: & luy me
         promit d'assembler grand peuple pour ce temps l, disant, que
         je ne verrois que Sauvages, & armes, qui me donneroient
         contentement; & me bailla son fils pour me faire compagnie.
         Ainsi nous partismes avec 4[354] canaux, & passasmes par la
         riviere que nous avions laisse, qui court au nort[355], o
         nous mismes pied  terre pour traverser des lacs[356]. En
         chemin nous rencontrasmes 9 grands canaux de Ouescharini, avec
         40 hommes forts & puissans, qui venoient aux nouvelles qu'ils
         avoient eues; & d'autres que rencontrasmes aussi, qui faisoient
         ensemble 60 canaux, & 20 autres qui estoient partis devant
         nous, ayans chacun assez de marchandises.

[Note 354: L'dition de 1613 porte 40.; ce qui parat plus
vraisemblable.]

[Note 355: La rivire court au nort  l'endroit o il l'avait quitte.]

[Note 356: Voir 1613, p. 319, note 2.]

         Nous passasmes six ou sept sauts depuis l'isle des
         Algoumequins[357] jusques au petit sault, pays fort
         desagreable. Je recogneus bien que si nous fussions venus par
         l, que nous eussions eu beaucoup plus de peine, & mal-aisment
         eussions nous pass: & ce n'estoit sans raison que les Sauvages
225/881  contestoient contre nostre menteur, qui ne cherchoit qu' me
         perdre.

[Note 357: L'le des Allumettes. (Voir 1613, p. 320, notes 1 et 2.)]

         Continuant nostre chemin dix ou douze lieues au dessouz l'isle
         des Algoumequins, nous posasmes dans une isle fort agrable,
         remplie de vignes & noyers, o nous fismes pescherie de beau
         poisson. Sur la minuict arriva deux canaux qui venoient de la
         pesche plus loin, lesquels rapportrent avoir veu quatre canaux
         de leurs ennemis. Aussi tost on depescha trois canaux pour les
         recognoistre, mais ils retournrent sans avoir rien veu. En
         ceste asseurance chacun print le repos, except les femmes, qui
         se resolurent de passer la nuict dans leurs canaux, ne se
         trouvans asseures  terre. Une heure avant le jour un Sauvage
         songeant que les ennemis le chargeoient, se leva en sursault, &
         se print  courir vers l'eau pour se sauver, criant, _On me
         tue_. Ceux de sa bande s'esveillerent tout estourdis; & croyans
         estre poursuivis de leurs ennemis se jetterent en l'eau, comme
         aussi fit un de nos Franois, qui croyoit qu'on l'assommast. A
         ce bruit nous autres qui estions esloignez, fusmes aussi tost
         esveillez, & sans plus s'enqurir accourusmes vers eux. Mais
         les voyans en l'eau errans a & l, estions fort estonnez, ne
         les voyans poursuivis de leurs ennemis, ny en estat de se
         dfendre. Aprs que j'eus enquis nostre Franois de la cause de
         ceste motion, & m'avoir racont comme cela estoit arriv, tout
         se passa en rise & moquerie.

         En continuant nostre chemin, nous parvinsmes au sault de la
         Chaudire, o les Sauvages firent la ceremonie accoustume, qui
226/882  est telle. Aprs avoir port leurs canaux au bas du sault, ils
         s'assemblent en un lieu, o un d'entr'eux avec un plat de bois
         va faire la queste, & chacun d'eux met dans ce plat un morceau
         de petum. La queste faite, le plat est mis au milieu de la
         troupe, & tous dancent  l'entour, en chantant  leur mode:
         puis un des Capitaines fait une harangue, remonstrant que ds
         long temps ils ont accoustum de faire telle offrande, & que
         par ce moyen ils sont garentis de leurs ennemis: qu'autrement
         il leur arriveroit du mal-heur, ainsi que leur persuade le
         diable, & vivent en ceste superstition, comme en plusieurs
         autres, comme nous avons dit ailleurs. Cela fait, le harangueur
         prend le plat, & va jetter le petum au milieu de la chaudire,
         & font un grand cry tous ensemble. Ces pauvres gens sont si
         superstitieux, qu'ils ne croiroient pas faire bon voyage, s'ils
         n'avoient fait ceste crmonie en ce lieu, d'autant que leurs
         ennemis les attendent  ce passage, n'osans pas aller plus
         avant  cause des mauvais chemins, & les surprennent l
         quelquefois.

         Le lendemain nous arrivasmes  une isle qui est  l'entre du
         lac, distante du grand sault Sainct Louis de 7  8 lieues, o
         reposans la nuict, nous eusmes une autre alarme, les sauvages
         croyans avoir veu des canaux de leurs ennemis: ce qui leur fit
         faire plusieurs grands feux, que je leur fis esteindre leur
         remonstrant l'inconvenient qui en pouvoit arriver, savoir,
         qu'au lieu de se cacher, ils se manifestoient.

         Le 17 Juin nous arrivasmes au Sault Sainct Louys, o je leur
         fis entendre que je ne desirois pas qu'ils traittassent aucunes
227/883  marchandises que je ne leur eusse permis[358], & que pour des
         vivres je leur en ferois bailler si tost que serions arrivez;
         ce qu'ils me promirent, disans qu'ils estoient mes amis. Ainsi
         poursuivant nostre chemin, nous arrivasmes aux barques, &
         fusmes saluez de quelques canonades, dequoy quelques uns de
         nos Sauvages estoient joyeux, & d'autres fort estonnez,
         n'ayans jamais ouy telle musique. Ayans mis pied  terre,
         Maisonneufve me vint trouver, avec le passeport de
         Monseigneur le Prince. Aussi tost que je l'eus veu, je le
         laissay luy & les siens jouir du bnfice d'iceluy, comme nous
         autres, & fis dire aux Sauvages qu'ils pouvoient traitter le
         lendemain.

[Note 358: On se demande pourquoi cette dfense, quand Champlain
lui-mme les a engags  venir  la traite: c'est que, comme il est dit
dans l'dition de 1613, L'Ange tait venu au-devant de l'auteur, dans
un canot, pour l'avertir que le sieur de Maisonneuve, de Saint-Malo,
avait apport un passe-port de Monseigneur le Prince pour trois
vaisseaux. (1613, p. 322.)]

         Ayant racont  tous ceux de la barque[359] les particularitez
         de mon voyage, & la malice de nostre menteur, ils furent fort
         estonnez, & les priay de s'assembler, afin qu'en leur presence,
         des Sauvages, & de ses compagnons, il declarast sa meschancet;
         ce qu'ils firent volontiers. Ainsi estans assemblez, ils le
         firent venir, & l'interrogrent pourquoy il ne m'avoit monstr
         la mer du nort, comme il m'avoit promis. Il leur fit response,
         qu'il avoit promis une chose impossible, d'autant qu'il n'avoit
         jamais veu cette mer: mais que le desir de faire le voyage luy
         avoit fait dire cela, aussi qu'il ne croyoit que je le deusse
         entreprendre. Parquoy les prioit luy vouloir pardonner, comme
         il fit  moy, confessant avoir grandement failly: mais que si
228/884  je le voulois laisser au pays, qu'il feroit tant qu'il
         repareroit la faute, verroit ceste mer, & en rapporteroit
         certaines nouvelles l'anne suivante. Pour quelques
         considerations je luy pardonnay,  ceste condition[360].

[Note 359: Conf. 1613, p. 323.]

[Note 360: Ici, l'dition de 1613, renferme quelques dtails de plus.
(Voir 6l3, p. 323, 324.)]

         Aprs que les Sauvages eurent traitt leurs marchandises, &
         qu'ils eurent resolu de s'en retourner, je les priay de mener
         avec eux deux jeunes hommes pour les entretenir en amiti, leur
         faire voir le pays, & les obliger  les ramener, dont ils
         firent grande difficult, me representans la peine que m'avoit
         donn nostre menteur, craignans qu'ils me feroient de faux
         rapports, comme il avoit fait. Je leur fis response, que s'ils
         ne les vouloient emmener ils n'estoient pas mes amis, & pour ce
         ils s'y resolurent.

         Pour nostre menteur, aucun de ces Sauvages n'en voulut, pour
         prire que je leur fis, & le laissasmes  la garde de Dieu.

         Voyant n'avoir plus rien  faire en ce pays, je me resolus de
         passer en France, & arrivasmes  Tadoussac le 6 Juillet.

         Le 8 Aoust[361] le temps se trouva propre, qui nous en fit
         partir, & le 26 du mesme mois[362] nous arrivasmes  Sainct
         Malo.

[Note 361: Le 8 juillet. (Voir 1613, p. 325, note 1.)]

[Note 362: Le 26 aot.]

229/885

         _L'Autheur va trouver le Sieur de Mons, qui luy commet la
         charge d'entrer en la societ. Ce qu'il remonstre  Monsieur le
         Comte de Soissons. Commission qu'il luy donne. L'Autheur
         s'addresse  Monsieur le Prince qui le prend en sa protection._

                            CHAPITRE IIII.[363]

[Note 363: Chapitre V de la premire dition. Le chapitre IV, ayant
rapport aux annes 1616-1620, a t remis  la place que l'auteur
lui-mme a d lui destiner, c'est--dire,  la fin de cette premire
partie.]

         Aprs mon retour en France[364], je fus trouver le Sieur de
         Mons  Pons en Xainctonge, d'o il estoit gouverneur, auquel je
         fis entendre le succez de toute l'affaire, & le remde qu'il y
         falloit apporter. Il trouva bon tout ce que je luy en dis; & es
         affaires ne luy pouvant permettre de venir en Cour, il m'en
         commit la poursuitte, & m'en laissa toute la charge, avec
         procuration d entrer en ceste societ, de telle somme que
         j'adviserois bon estre pour luy. Estant arriv en Cour, j'en
         dressay des mmoires, lesquels je communiquay  feu Monsieur le
         President Jeannin, qui les trouva tres-justes, & m'encouragea 
         la poursuitte, & mesmes voulut me faire ceste faveur que de se
         charger desdits mmoires, pour les faire voir au Conseil. Et
         voyant bien que ceux qui aimeroient  pescher en eau trouble
230/886  trouveroient ces reglemens fascheux, & recercheroient les
         moyens de l'empescher, comme ils avoient fait par le pass, il
         me sembla  propos de me jetter entre les bras de quelque
         grand, du quel l'auctorit peust repousser l'envie.

[Note 364: En 1611. (Voir 1613, p. 284.) L'auteur semble avoir voulu,
dans ce chapitre, faire comme un rsum de toutes les difficults qu'il
fallut surmonter depuis que les associs de M. de Monts ne voulurent
plus continuer en l'association, pour n'avoir point de commission qui
pt empcher un chacun d'aller en ces nouvelles dcouvertures ngocier
avec les habitants du pays (1613, p. 266). Mais pour avoir une ide
complte de ce qui se passa alors, il faut rapprocher de ce passage les
suivants: 1613, p. 265-7, 283-7; 1619, p. 2, 108, 112.]

         Ayant eu cognoissance avec feu Monseig. le Comte de Soissons
         (Prince pieux & affectionn en toutes vertueuses & sainctes
         entreprises) par l'entremise de quelques miens amis qui
         estoient de son conseil, je luy monstray l'importance de
         l'affaire, le moyen de la rgler, le mal que le dsordre avoit
         apport par le pass, & apporteroit une ruine totale, au grand
         deshonneur du nom Franois, si Dieu ne suscitoit quelqu'un qui
         le voulust relever. Comme il fut instruit de toute l'affaire,
         il veit la carte du pays, & me promit souz le bon plaisir du
         Roy d'en prendre la protection. Cependant monsieur le President
         Jeanin fait voir les articles  Messeig. du Conseil, par
         lesquels nous demandions  sa Majest qu'il luy pleust nous
         donner mond. Seigneur le Comte pour protecteur. Ce qui fut
         accord par nosdits Seigneurs de son Conseil; lequel renvoya
         neantmoins les articles  feu Monseig. le Duc d'Anville, Pair &
         Admiral de France, qui approuva grandement ce dessein,
         promettant d'y apporter tout ce qu'il pourroit du sien en
         faveur de ceste entreprise. Comme j'estois sur le point de
         faire publier les patentes de sa Commission[365] par tous les
         ports & havres du Royaume, & m'ayant honor de sa Lieutenance,
         pour faire telle societ qui me sembleroit bonne, ainsi qu'il
231/887  se voit par sad. Commission icy insre, une griesve maladie
         surprit mond. Seigneur  Blandy, dont il mourut[366], qui
         recula ceste affaire; ausquelles choses nos envieux n'avoient
         os attenter, jusques aprs sa mort, qu'ils pensoient que tout
         fust dcheu.

[Note 365: La commission du comte de Soissons est du 8 octobre 1612.
(Voir 1613, p. 285, note 1.)]

[Note 366: Le jour de la Toussaincts premier de Novembre (1612) 
quatre heures du matin, Monsieur le Comte de Soissons, Prince du sang de
France, mourut en son chasteau de Blandy. Tous les Franois regrettrent
ce Prince pour sa vertu. (Mercure Franois, an. 1612, p. 582.)]

         CHARLES DE BOURBON Comte de Soissons, Pair & grand Maistre de
         France, Gouverneur pour le Roy s pays de Normandie & Dauphin,
         & son Lieutenant gnral au pays de la nouvelle France. A tous
         ceux qui ces presentes Lettres verront, Salut. Savoir faisons
          tous qu'il appartiendra, que pour la bonne & entire
         confiance que nous avons de la personne du Sieur Samuel de
         Champlain, Capitaine ordinaire pour le Roy en la marine, & de
         ses sens, suffisance, practique & exprience au faict de la
         marine, & bonne diligence, cognoissance qu'il a audit pays,
         pour les diverses ngociations, voyages & frquentations qu'il
         y a faits, & en autres lieux circonvoisins d'iceluy: A iceluy
         Sieur de Champlain pour ces causes, & en vertu du pouvoir 
         nous donn par sa Majest, Avons commis, ordonn & dput,
         commettons, ordonnons & dputons par ces presentes, nostre
         Lieutenant, pour representer nostre personne audit pays de la
         nouvelle France: & pour cet effect luy avons ordonn d'aller se
         loger avec tous ses gens, au lieu appelle Qubec, estant dedans
232/888  le fleuve Sainct Laurent, autrement appell la grande riviere
         de Canada audit pays de la nouvelle France: & audit lieu, &
         autres endroits que ledit Sieur de Champlain advisera bon
         estre, y faire construire & bastir tels autres forts &
         forteresses qui luy sera besoin & necessaire pour sa
         conservation, & de sesdits gens, lequel fort, ou forts, nous
         gardera  son pouvoir: pour audit lieu de Qubec, & autres
         endroits en l'estendue de nostre pouvoir, & tant & si avant que
         faire se pourra, establir, estendre, & faire cognoistre le nom,
         puissance, & autorit de sa Majest, &  icelle assubjectir,
         souz-mettre, & faire obir tous les peuples de ladite terre, &
         les circonvoisins d'icelle, & par le moyen de ce, & de toutes
         autres voyes licites, les appeller, faire instruire, provoquer
         & esmouvoir  la cognoissance & service de Dieu, &  la lumire
         de la foy & Religion Catholique, Apostolique & Romaine, la y
         establir, & en l'exercice & profession d'icelle maintenir,
         garder & conserver lesdits lieux souz l'obeissance & auctorit
         de sad. Majest. Et pour y avoir gard & vacquer avec plus
         d'asseurance, Nous avons en vertu de nostredit pouvoir, permis
         audit Sieur de Champlain commettre, establir, & constituer tels
         Capitaines & Lieutenans que besoin sera. Et pareillement
         commettre des Officiers pour la distribution de la justice, &
         entretien de la police, reglemens & ordonnances, traitter,
         contracter  mesme effect, paix, alliance, & confdration,
         bonne amiti, correspondance & communication avec lesdits
233/889  peuples, & leurs Princes, ou autres ayans pouvoir &
         commandement sur eux, entretenir, garder, & soigneusement
         conserver les traittez & alliances dont il conviendra avec eux,
         pourveu qu'ils y satisfacent de leur part. Et  ce default,
         leur faire guerre ouverte, pour les contraindre & amener 
         telle raison qu'il jugera necessaire, pour l'honneur,
         obeissance, & service de Dieu, & l'establissement, manutention
         & conservation de l'authorit de sadite Majest parmy eux; du
         moins pour vivre, demeurer, hanter, & frquenter avec eux en
         toute asseurance, libert, frquentation, & communication, y
         ngocier & trafiquer amiablement & paisiblement: faire faire 
         ceste fin les descouvertures & recognoissances desdites terres,
         & notamment depuis ledit lieu appell Qubec, jusques & si
         avant qu'il se pourra estendre au dessus d'icelui, dedans les
         terres & rivieres qui se deschargent dedans ledit fleuve Sainct
         Laurent, pour essayer de trouver le chemin facile pour aller
         par dedans ledit pas au pas de la Chine & Indes Orientales,
         ou autrement, tant & si avant qu'il se pourra, le long des
         costes, & en la terre ferme: faire soigneusement rechercher &
         recognoistre toutes sortes de mines d'or, d'argent, cuivre, &
         autres mtaux, & minraux; les faire faire fouiller, tirer,
         purger, & affiner, pour estre convertis, & en disposer selon &
         ainsi qu'il est prescript par les Edicts & Reglemens de sa
         Majest, & ainsi que par nous sera ordonn. Et o led. Sieur
         de Champlain trouveroit des Franois, & autres, trafiquans,
         negocians, & communiquans avec les Sauvages, & peuples estans
         depuis led. lieu de Qubec, & au dessus d'iceluy, comme dessus
234/890  est dit, & qui n'ont est reservez par sa Majest, Luy avons
         permis & permettons s'en saisir & apprehender, ensemble leurs
         vaisseaux, marchandises, & tout ce qui s'y trouvera  eux
         appartenant, & iceux faire conduire & amener en France s
         havres de nostre Gouvernement de Normandie, s mains de la
         justice, pour estre procd contre eux selon la rigueur des
         Ordonnances Royaux, & ce qui nous a est accord par sad.
         Majest: Et ce faisant, gerer, ngocier, & se comporter par
         led. Sieur de Champlain en la fonction de lad. charge de nostre
         Lieutenant, pour tout ce qu'il jugera estre  l'advancement
         desd. conqueste & peuplement: Le tout, pour le bien, service, &
         authorit de sad. Majest, avec mesme pouvoir, puissance &
         authorit que nous ferions si nous y estions en personne, &
         comme si le tout y estoit par exprs & plus particulirement
         specifi & dclar. Et outre tout ce que dessus, Avons audit
         Sieur de Champlain permis & permettons d'associer & prendre
         avec luy telles personnes, & pour telles sommes de deniers
         qu'il advisera bon estre pour l'effect de nostre entreprise.
         Pour l'execution de laquelle, mesme pour faire les
         embarquemens, & autres choses necessaires  cet effect qu'il
         fera s villes & havres de Normandie, & autres lieux o jugerez
         estre  propos, Vous avons de tout donn & donnons par ces
         presentes, toute charge, pouvoir, commission, & mandement
         special; & pource vous avons substitu & subrog en nostre lieu
         & place,  la charge d'observer & faire observer par ceux qui
235/891  seront souz vostre charge & commandement, tout ce que dessus, &
         nous faire bon & fidel rapport  toutes occasions de tout ce
         qui aura est fait & exploit, pour en rendre par Nous prompte
         raison  ladite Majest. Si prions & requrons tous Princes,
         Potentats, & Seigneurs estrangers, leurs Lieutenans gnraux,
         Admiraux, Gouverneurs de leurs Provinces, Chefs & conducteurs
         de leurs gens de guerre, tant par mer que par terre, Capitaines
         de leurs villes & forts maritimes, ports, costes, havres, &
         destroits, donner audit Sieur de Champlain pour l'entier effect
         & excution de ces presentes, tout support, secours,
         assistance, retraite, main-forte, faveur & aide, si besoin en
         a, & en ce qu'ils pourront estre par luy requis. En tesmoin de
         ce nous avons cesdites presentes signes de nostre main, &
         fait contre-signer par l'un de nos Secrtaires ordinaires, & 
         icelles fait mettre & apposer le cachet de nos armes; A Paris
         le quinziesme jour d'Octobre, mil six cents douze.

         _Signe_ CHARLES DE BOURBON.

         _Et sur le reply_, Par Monseigneur le Comte, BRESSON.


         Mais ceste affaire ne dura que le moins qu'il me fut possible:
         car je me resolus de m'addresser  Monseig. le Prince; auquel
         ayant remonstr l'importance & le merite de ceste affaire, que
         mond. Seigneur le Comte avoit embrasse, comme protecteur
         d'icelle, il eust pour tres-agreable de la continuer souz son
         authorit; qui m'occasionna de faire dresser ses
236/892  Commissions[367], sa Majest luy ayant donn la protection. Ses
         Commissions seelles, mond. Seigneur me continua en l'honneur
         de la Lieutenance de feu Monseigneur le Comte, avec
         l'intendance d'icelle, pour associer telles personnes que
         j'adviserois bon estre, & capables d'aider  l'execution de
         ceste entreprise.

[Note 367: Cette commission est du 22 novembre 1612. (Voir, ci-aprs,
celle que le duc de Ventadour donne  l'auteur le 15 fvrier 1625,
seconde partie, liv. II, ch. I.)]

         Comme je moyennois de faire publier en tous les ports & havres
         du Royaume les Commissions de mond. Seigneur le Prince,
         quelques brouillons qui n'avoient aucun interest en l'affaire,
         l'importunerent de la faire casser, luy faisans entendre le
         pretendu interest de tous les marchands de France, qui
         n'avoient aucun sujet de se plaindre, attendu qu'un chacun
         estoit receu en l'association, & par ainsi l'on ne se pouvoit
         justement offenser: c'est pourquoy leur malice estant recognue,
         ils furent rejettez, avec permission seulement d'entrer en la
         societ.

         Pendant ces altrations[368], il me fut impossible de rien
         faire pour l'habitation de Qubec, & se fallut contenter pour
         ceste anne[369] d y aller sans aucune association qu'avec
         passe-port de Monseigneur, qui fut donn pour cinq vaisseaux,
         savoir trois de Normandie, un de la Rochelle, & un autre[370]
         de Sainct Malo;  condition que chacun me fourniroit six[371]
         hommes, avec ce qui leur seroit necessaire, pour m'assister aux
237/893  descouvertes[372] que j'esperois faire par del le, grand
         Sault, & le vingtiesme de ce qu'ils pourroient faire de
         pelleterie, pour estre employ aux rparations de l'habitation,
         qui s'en alloit en dcadence. C'est donc tout ce qui se peut
         faire pour ceste anne, en attendant que la societ se formast.

[Note 368: Altercations. C'est aussi ce que porte l'dition de 1613 (p.
286).]

[Note 369: 1613.]

[Note 370: Ce cinquime vaisseau n'est pas mentionn dans l'dition de
1613. (_Conf_. 1613, p. 286.)]

[Note 371: L'dition de 1613 porte quatre.]

[Note 372: L'auteur omet ici un motif qu'il avait exprim en 1613, celui
de faire la guerre aux sauvages. C'est que Champlain ne se joignit aux
nations allies que par la ncessit des circonstances, et pour parvenir
plus efficacement au but que l'on devait se proposer: connatre le pays
et ses ressources.]

         Tous ces vaisseaux s'appresterent chacun en son port & havre, &
         moy je m'en allay embarquer  Honnefleur[373] avec led. sieur
         du Pont-grav, qui faisoit pour les anciens associez qui ne
         s'estoient desunis. Nous voila embarquez jusques  arriver 
         Tadoussac[374], & de l  Quebec[375], o tous estoient en
         bonne sant, qui fut l'an 1613.

[Note 373: _Conf_. 1613, p. 287, et ci-devant, liv. IV, ch. I.]

[Note 374: Le 29 avril. (1613, p. 289.)]

[Note 375: Le 7 mai. (Ci-dessus, p. 198, et 1613, p. 290.)]

         De l continuant nostre voyage jusques au grand Sault Sainct
         Louis[376], o chacun faisoit sa traitte de pelleterie, je
         cherchay le vaisseau le plustost prest pour m'en retourner, qui
         fut celuy de Sainct Malo, dans lequel je m'embarquay; & levant
         les anchres & mettant souz voile, nous singlasmes si
         favorablement, qu'en peu de jours[377] nous arrivasmes en
         France, o estant, je donnay  entendre  plusieurs marchands
         le bien & utilit qu'apportoit une compagnie bien rgle, &
         conduitte souz l'authorit d'un grand Prince, qui les pouvoit
         maintenir contre toute sorte d'envie, & qu'ils eussent 
238/894  considerer ce que par le drglement du pass ils avoient
         perdu, & mesme en la presente anne,  l'envie les uns des
         autres. Et jugeans bien tous ces dfauts, ils me promirent
         venir en Cour pour former leur compagnie, souz de certaines
         conditions. Ce qu'estant accord, je m'acheminay 
         Fontainebleau, o estoit le Roy, & Monseigneur le Prince,
         ausquels je fis fidle rapport de tout mon voyage.

[Note 376: Champlain, cette anne 1613, arriva au saut Saint-Louis le 21
de mai, et en repartit, aprs avoir remont l'Outaouais avec son
imposteur de Vignau, le 27 juin, pour Tadoussac, d'o il fit voile pour
la France le 8 juillet, dans le vaisseau de Maisonneuve. (Voir 1613, p.
288, 289 et 325.)]

[Note 377: Le vaisseau partit de Tadoussac le 8 juillet, et arriva 
Saint-Malo le 26 aot. (Voir 1613, p. 325, 326.)]

         Quelques jours aprs ceux de Sainct Malo & de Normandie se
         trouverent prests, mais ceux de la Rochelle manqurent.
         Cependant je ne laissay de faire la societ  Paris, reserv le
         tiers aux Rochelois, qu'au cas que dedans un certain temps ils
         n'y voulussent entrer, ils n'y seroient plus receus. Ils furent
         si longtemps en ceste affaire, que ne venans pas au temps ils
         furent dmis, & ceux de Rouen & Sainct Malo prirent l'affaire
         moiti par moiti.

         En ce temps il falloit de tout bois faire flesches, car les
         importunitez qu'avoit Monseig. le Prince, occasionnoit que je
         faisois beaucoup de choses par son commandement. Voila donc la
         societ & le contract fait, lequel je fais ratifier  mond.
         Seig. le Prince, & de sa Majest, pour unze annes. Ceste
         Socit ayant vescu quelque temps en tranquillit, il y eut
         quelque dissention entr'eux & les Rochelois, qui estoient
         faschez de ce qu'on les avoit dmis, pour ne s'estre trouvez au
         temps prescrit, qui fit qu'ils eurent un grand procez, lequel
         est demeur au crocq, jusques  ce qu'ils obtindrent de mond.
         Seign. le Prince un passe-port par surprise pour un vaisseau,
         qui par la permission de Dieu se perdit  quinze lieues  val
         de Tadoussac,  la coste du nort. Car sans ceste fortune, il
239/895  n'y a point de doute que comme il estoit bien arm, il se fust
         battu, voulant jouir de son passe-port injustement acquis
         contre les nostres, o mond. Seig. s'obligeoit ne donner
         passe-port autre qu' ceux de nostre Socit, & que s'il s'en
         trouvoit d'autres obtenus en quelque manire & faon que ce
         fust, qu'il les declaroit nuls ds  present comme ds lors.
         C'est pourquoy il y eust eu raison de se saisir des Rochelois,
         ce qui ne se pouvoit faire qu'avec la perte de nombre d'hommes.
         Partie des marchandises de ce vaisseau furent sauves, & prises
         par les nostres, qui en firent trs-bien leur profit avec les
         Sauvages, qui leur causa une trs-bonne anne: aussi  leur
         retour eurent-ils un grand procez contre les Rochelois, qui fut
         enfin jug au bnfice de lad. Socit[378].

[Note 378: Apparemment, les tribunaux d'alors ne jugeaient point des
choses comme l'a fait, de nos jours, certain historien. Ils condamnrent
les Rochelois, parce que sans doute ils jugrent qu'un vaisseau qui,
aprs avoir refus ou nglig d'entrer dans la socit, venait, avec un
passe-port frauduleux, enlever  une compagnie lgalement constitue, sa
principale source de revenu, prt au besoin  employer la force pour
soutenir ses injustes prtentions, devait tre regard comme un vrai
pirate, et poursuivi comme tel suivant toute la rigueur du droit. Mais
l'auteur de l'_Hist. de la Colonie franaise en Canada_, voit, et tient
 faire voir les choses sous un autre jour;  l'entendre, c'est tout
bonnement un vaisseau jet  la cte, qui devient la victime de
l'injustice et de la rapacit de ses compatriotes. Un vaisseau
Rochelois, dit-il, ayant chou prs de Tadoussac, la socit ne
manqua pas de tirer avantage de son privilge, (quel crime!) & la
rigueur dont elle usa dans cette occasion montre combien l'intrt
mercantile touffait jusqu'aux sentiments de fraternit inspirs par
l'esprit de secte. Cette dernire phrase, pour avoir un sens, suppose
admises deux choses dont l'une est au moins incertaine, et l'autre
fausse, savoir: 1 que le vaisseau rochelois tait de la religion
prtendue rforme, ce que l'on ne sait pas au juste, puisque Champlain
est le seul qui parle de ce vaisseau, et qu'il ne le dit point; 2 que
la compagnie tait galement toute calviniste, comme le mme auteur le
fait dire  Champlain ailleurs (voir ci-aprs, ch. VIII), ce qui est
faux. Cette compagnie renfermait,  la vrit, des marchands qui taient
de la rforme; mais il y avait aussi des catholiques, pour le moins
Champlain lui-mme, ce qui tait bien quelque chose, puisque c'tait lui
qui avait form cette socit. Aprs une rflexion si peu fonde, le
mme auteur cite la phrase suivante entre guillemets, tout en la
retouchant un peu, suivant sa coutume: Une partie des marchandises que
portait ce navire furent sauves, dit Champlain, & prises par les
ntres, qui en firent trs-bien leur profit avec les sauvages, ce qui
leur causa une trs-bonne anne. Mais il n'a garde de pousser plus
loin la citation, le reste de la phrase tant de nature  faire natre
des doutes sur la justesse de son apprciation, puisque les cours de
justice jugrent le procs en faveur de la socit.]

240/896  Continuant tousjours ceste entreprise souz l'authorit de mond.
         Seign. le Prince, & voyant que nous n'avions aucun Religieux,
         nous en eusmes par l'entremise du sieur Houel[379], qui avoit
         une affection particulire  ce sainct dessein, & me dit que
         les pres Recollets y seroient propres, tant pour la demeure de
         nostre habitation, que pour la conversion des infideles. Ce que
         je jugeay  propos, estans sans ambition, & du tout conformes 
         la rgle sainct Franois. J'en parlay  mond. Seig. le Prince,
         qui l'eut pour trs-agrable; & ceste Compagnie s'offrit
         volontairement de les nourrir, attendant qu'ils peussent avoir
         un Sminaire, comme ils esperoient, par les charitables
         aumosnes qui leur seroient faites, pour prendre & instruire la
         jeunesse.

[Note 379: Voir 1619, p. 4, note 2.]

         Quelques particuliers de Sainct Malo poussez par d'autres aussi
         envieux qu'eux, de n'estre de la Societ, (bien qu'il y en eust
         de leurs compatriotes) voulurent tenter une chose: mais n'osans
         se presenter devant mond. Seig. le Prince, ny trouver des
         Conseillers d'Estat, qui se voulussent charger de leur requeste
         contre son authorit, ils font en sorte de faire mettre dans le
         cahier gnral des Estats[380], Qu'il fut permis d'avoir la
         traitte de pelleterie libre en toute la Province comme chose
         trs-importante. C'estoit un article fort serieux, & ceux qui
         l'avoient fait coucher devoient estre pardonnez, car ils ne
         savoient pas bien ce que c'estoit de ceste affaire, qu'on leur
         avoit donn  entendre, contraire  la vrit.

[Note 380: Voir 1619, p. 6, note 1.]

241/897  Voila comme par les plus clbres assembles il se commet
         souvent des fautes, sans s'informer davantage. Ces envieux
         pensent avoir fait un grand coup, & qu'en ceste assemble des
         Estats tenus  Paris il se feroit des merveilles sur ce sujet,
         comme s'ils n'eussent eu autre fil  devider. Ayant ouy le vent
         de cecy, j'en parlay  Monseigneur le Prince, & luy remonstray
         l'interest qu'il avoit en la defense si juste de cet article, &
         que s'il luy plaisoit me faire l'honneur de me faire ouir, je
         ferois voir que la Bretagne n'a nul interest en cela, que ceux
         de Sainct Malo, dont des plus apparents avoient entr en ladite
         societ, & que d'autres l'avoient refuse, & pour ce desplaisir
         avoient fait insrer cedit article au cahier gnral de la
         Province. Il me dit qu'il me feroit parler  ces Messieurs; ce
         qui fut fait, o je fis entendre la vrit de l'affaire, qui
         fut cause que l'article estant recogneu, il ne fut mis au
         nant.



         _Embarquement de l'Autheur pour aller en la nouvelle France.
         Nouvelles descouvertures en l'an 1615._

                             CHAPITRE V.[381]

[Note 381: Chapitre VI de la premire dition.]

         Nous partismes de Honnefleur le 24e jour d'Aoust[382] 1615,
         avec quatre Religieux[383], & fismes voile avec vent fort
         favorable, & voguasmes sans rencontre de glaces, ny autres
         hazards, & en peu de temps arrivasmes  Tadoussac le 25e jour
         de May, o nous rendismes grces  Dieu, de nous avoir conduit
         si  propos au port de salut.

[Note 382: Le 24 avril. (Voir 1619, p. 9, note 1.)]

[Note 383: Voir 1619, p. 7, 8, 9, o il y a d'intressants dtails sur
l'arrive de ces religieux.]

242/898  On commena  mettre des hommes en besongne pour accommoder nos
         barques, afin d'aller  Qubec, lieu de nostre habitation, & au
         grand Sault Sainct Louys, o estoit le rendez-vous des Sauvages
         qui y viennent traitter[384]. Incontinent que je fus arriv au
         Sault[385], je visitay ces peuples, qui estoient fort desireux
         de nous voir, & joyeux de nostre retour, sur l'esperance qu'ils
         avoient que nous leur donnerions quelques-uns d'entre nous pour
         les assister en leurs guerres contre leurs ennemis, nous
         remonstrans que mal aisment ils pourroient venir  nous, si
         nous ne les assistions, parce que les Yroquois leurs anciens
         ennemis, estoient tousjours sur le chemin, qui leur fermoient
         le passage; outre que je leur avois tousjours promis de les
         assister en leurs guerres, comme ils nous firent entendre par
         leur truchement. Sur quoy j'advisay[386] qu'il estoit
         tres-necessaire de les assister, tant pour les obliger
         davantage  nous aimer, que pour moyenner la facilit de mes
         entreprises, & descouvertures, qui ne se pouvoient faire en
         apparence que par leur moyen, & aussi que cela leur seroit
         comme un acheminement & prparation pour venir au
243/899  Christianisme, en faveur de quoy je me resolus d'y aller
         recognoistre leurs pays, & les assister en leurs guerres, afin
         de les obliger  me faire voir ce qu'ils m'avoient tant de fois
         promis.

[Note 384: Il est bon de remarquer qu'on a omis, dans l'dition de 1632,
tous les dtails qui ont rapport aux Pres Rcollets. Ici, l'dition de
1619 s'tendait assez au long sur ce qui se passa  leur arrive
(_Conf_. 1619, p. 9-14). Il faut se rappeler de plus, qu'au moment o
cette dition de 1632 se publiait, les Rcollets faisaient d'inutiles
efforts pour venir reprendre leurs missions. Maintenant, en jetant un
coup-d'oeil sur ces passages de 1619 auxquels nous renvoyons, on
comprend aisment,  voir l'obscurit et l'embarras de la narration,
qu'il n'y avait que Champlain lui-mme qui pt ou complter le rcit,
ou le remettre dans un ordre plus clair, et tout autre que Champlain
devait renoncer  dbrouiller le chaos. De sorte que, tout bien
considr, il semble que l'dition de 1632 n'ait pas t faite, ou
surveille, par l'auteur lui-mme, et de plus qu'elle ait t confie
 un pre jsuite ou  un ami de leur ordre, comme on peut encore en
trouver d'autres raisons ailleurs.]

[Note 385: Vers le 20 de juin (1619, p. 14, note 1).]

[Note 386: L'dition de 1619 porte: Sur quoy ledit du Pont & moy
advisasmes (p. 14, note 2).]

         Je les fis tous assembler pour leur dire ma volont, laquelle
         entendue, ils promirent nous fournir deux mil cinq cents hommes
         de guerre, qui feroient merveilles, & qu' ceste fin je menasse
         de ma part le plus d'hommes qu'il me seroit possible: ce que je
         leur promis faire, estant fort aise de les voir si bien
         dlibrez. Lors je commenay  leur descouvrir les moyens qu'il
         falloit tenir pour combattre,  quoy ils prenoient un singulier
         plaisir, avec demonstration d'une bonne esperance de victoire.
         Toutes ces resolutions prises, nous nous separasmes, avec
         intention de retourner pour l'excution de nostre entreprise.
         Mais auparavant que faire ce voyage, qui ne pouvoit estre
         moindre que de trois ou quatre mois, il estoit  propos que je
         fisse un voyage  nostre habitation, pour donner ordre, pendant
         mon absence, aux choses qui y estoient necessaires. Et le jour
         ensuivant[387], je partis de l pour retourner  la riviere des
         Prairies, avec deux canaux de Sauvages[388].

[Note 387: L'dition de 1619 porte; Et.....le jour de.....ensuivant.
Vraisemblablement le 23 de juin. (Voir 1619, p. 16, note 1.)]

[Note 388: Ici encore, l'dition de 1619 renferme d'assez amples dtails
sur les Rcollets, et sur les premires messes qu'ils dirent dans ce
pays (p. 16-19).]

         Le 9 dudit mois[389] je m'embarquay moi troisiesme,  savoir
         l'un de nos truchemens, & mon homme, avec dix Sauvages, dans
         lesdits deux canaux, qui est tout ce qu'ils pouvoient porter,
         d'autant qu'ils estoient fort chargez & embarrassez de hardes,
         ce qui m'empeschoit de mener des hommes davantage.

[Note 389: Le 9 de juillet 1615. (Voir 1619, p. 19.)]

244/900  Nous continuasmes nostre voyage amont le fleuve Sainct Laurent
         environ six lieues, & fusmes par la riviere des Prairies, qui
         descharge dans ledit fleuve, laissant le sault sainct Louys
         cinq ou six lieues plus  mont,  la main senextre, ou nous
         passasmes plusieurs petits sauts par cette riviere, puis
         entrasmes dans un lac[390], lequel pass, r'entrasmes dans la
         riviere, o j'avois est autrefois, laquelle va & conduit aux
         Algoumequins, distante du sault sainct Louis de 89 lieues[391],
         de laquelle riviere j'ay fait ample description cy-dessus[392].
         Continuant mon voyage jusques au lac des Algoumequins[393],
         r'entrasmes dedans une riviere [394] qui descend dedans ledit
         lac, & fusmes  mont icelle environ trente-cinq lieues, &
         passasmes grande quantit de sauts, tant par terre, que par
         eau, & en un pays mal agrable, remply de sapins, bouleaux, &
         quelques chesnes, force rochers, & en plusieurs endroits un peu
         montagneux. Au surplus fort desert, sterile, & peu habit, si
         ce n'est de quelques Sauvages Algoumequins, appeliez
         Otaguottouemin[395], qui se tiennent dans les terres, & vivent
         de leurs chasses & pescheries qu'ils font aux rivieres,
         estangs, & lac, dont le pays est assez muny. Il est vray qu'il
         semble que Dieu a voulu donner  ces terres affreuses &
         desertes quelque chose en sa saison, pour servir de
245/901  rafraischissement  l'homme, & aux habitans de ces lieux. Car
         je vous asseure qu'il se trouve le long des rivieres si grande
         quantit de blues[386], qui est un petit fruict fort bon 
         manger, & force framboises, & autres petits fruicts, & en telle
         quantit, que c'est merveille: desquels fruicts ces peuples qui
         y habitent en font seicher pour leur hyver, comme nous faisons
         des pruneaux en France, pour le Caresme. Nous laissasmes icelle
         riviere qui vient du nort[397], & est celle par laquelle les
         Sauvages vont au Sacquenay pour traitter des pelleteries, pour
         du petum. Ce lieu est par les 46 degrez[398] de latitude, assez
         agrable  la veue, encores que de peu de rapport.

[Note 390: Le lac des Deux-Montagnes.]

[Note 391: Lisez: 8  9 lieues. (Voir 1619, p. 19, 20.)]

[Note 392: Livre IV, chapitre I, II et III.]

[Note 393: Le lac des Allumettes. (Voir 1619, p. 20, note 4.)]

[Note 394: La rivire Creuse, qui est une partie de l'Outaouais. (1619,
p. 20, note 5.)]

[Note 395: _Outaoukotouemiouek_ suivant la Relation de 1650, et
_Kotakoutouemi_ suivant celle de 1640. (Voir 1619, p. 20, note 6.)]

[Note 396: Voir 1619, p. 21, note 1.]

[Note 397: Voir 1619, p. 21, note 2.]

[Note 398: Voir 1619, p. 21, note 3.]

         Poursuivant nostre chemin par terre, en laissant ladite riviere
         des Algoumequins, nous passasmes par plusieurs lacs, o les
         Sauvages portent leurs canaux, jusques  ce que nous entrasmes
         dans le lac des Nipisierinij[3999], par la hauteur de
         quarante-six degrez & un quart de latitude. Et le
         vingt-sixiesme jour dud. mois[400], aprs avoir fait tant par
         terre, que par les lacs vingt-cinq lieues, ou environ. Ce fait,
         nous arrivasmes aux cabannes des Sauvages, o nous sejournasmes
         deux jours avec eux. Ils nous firent fort bonne rception, &
         estoient en bon nombre. Ce sont gens qui ne cultivent la terre
         que fort peu. A, vous monstre l'habit de ces peuples allans 
         la guerre. B, celuy des femmes, qui ne diffre en rien de celuy
         des montagnars, & Algommequins, grands peuples, & qui
         s'estendent fort dans les terres[401].

[Note 399: Le lac Nipissing.]

[Note 400: Le 26 de juillet. Cette phrase, videmment, doit se rattacher
 la prcdente.]

[Note 401: Voir les figures indiques par les lettres A et B.]

246/902  Durant le temps que je fus avec eux, le Chef de ces peuples, &
         autres des plus anciens, nous festoyerent en plusieurs festins,
         selon leur coustume, & mettoient peine d'aller pescher &
         chasser, pour nous traitter le plus dlicatement qu'ils
         pouvoient. Ils estoient bien en nombre de sept  huict cents
         mes, qui se tiennent ordinairement sur le lac, o il y a grand
         nombre d'isles fort plaisantes, & entr'autres une qui a plus de
         six lieues de long, o il y a trois ou quatre beaux estangs, &
         nombre de belles prairies, avec de trs-beaux bois qui
         l'environnent, & y a grande abondance de gibbier, qui se retire
         dans cesdits petits estangs, o les Sauvages y prennent du
         poisson. Le cost du Septentrion dudit lac est fort agrable.
         Il y a de belles prairies pour la nourriture du bestail, &
         plusieurs petites rivieres qui se deschargent dedans.

         Ils faisoient lors pescherie dans un lac fort abondant de
         plusieurs sortes de poisson, entre autres d'un trs-bon, qui
         est de la grandeur d'un pied de long, comme aussi d'autres
         especes, que les Sauvages peschent pour faire secher, & en font
         provision. Ce lac[402] a en son estendue environ 8 lieues de
         large, & 25 de long, dans lequel descend une riviere[403] qui
         vient du norouest, par o ils vont traitter les marchandises
         que nous leur donnons en trocq, & retour de leurs pelleteries,
247/903  & ce avec ceux qui y habitent[404], lesquels vivent de chasse,
         & de pescherie, parce que ce pays est grandement peupl tant
         d'animaux, oiseaux, que poisson.

[Note 402: Le lac Nipissing.]

[Note 403: La rivire aux Esturgeons. (Voir 1619, p. 23, notes 2 et 3.)]

[Note 404: Les Outimagami, qui demeuraient vraisemblablement au lac
Timiscimi, les Ouachegami, les Mitchitamou, les Outurbi, et les
Kiristinons, ou Cris. (Voir Relat, 1640, ch. x.)]

         Aprs nous estre reposez deux jours avec le Chef desdits
         Nipisierinij, nous nous r'embarquasmes en nos canaux, &
         entrasmes dans une riviere[405] par o ce lac se descharge, &
         fismes par icelle environ 33 lieues, & descendismes par
         plusieurs petits sauts, tant par terre, que par eau, jusques au
         lac Attigouantan. Tout ce pays est encores plus mal agrable
         que le prcdent, car je n'y ay point veu le long d'iceluy dix
         arpents de terre labourable, sinon rochers, & montagnes. Il est
         bien vray que proche du lac des Attigouantan[406] nous
         trouvasmes des bleds d'Inde, mais en petite quantit, o nos
         Sauvages prirent des citrouilles, qui nous semblerent bonnes,
         car nos vivres commenoient  nous faillir, par le mauvais
         mesnage des Sauvages, qui mangrent si bien au commencement,
         que sur la fin il en restoit fort peu, encores que ne fissions
         qu'un repas le jour: & nous aidrent beaucoup ces blues &
         framboises (comme j'ay dit cy dessus) autrement nous eussions
         est en danger d'avoir de la necessit.

[Note 405: La rivire des Franais.]

[Note 406: Le lac Huron. (Voir note 2 de la page suivante et note 3 de
la page 249.)]

         Nous fismes rencontre de 300 hommes d'une nation que nous
         nommasmes les cheveux relevez, pour les avoir fort relevez &
         ageancez, & mieux peignez que nos Courtisans, & n'y a nulle
         comparaison, quelques fers & faons qu'ils y puissent apporter:
         ce qui semble leur donner une belle apparence. A. C. monstre la
248/904  faon qu'ils s'arment allant  la guerre. Ils n'ont pour armes
         que l'arc & la flesche, fait en la faon que voyez dpeints,
         qu'ils portent ordinairement, & une rondache de cuir bouilly,
         qui est d'un animal comme le bufle[407]. Quand ils sortent de
         leurs maisons ils portent la massue. Ils n'ont point de brayer,
         & sont fort dcoupez par le corps, en plusieurs faons de
         compartiment: & se peindent le visage de diverses couleurs,
         ayans les narines perces, & les oreilles bordes de
         patenostres. Les ayant visitez, & contract amiti avec eux,
         je donnay une hache  leur Chef, qui en fut aussi content &
         resjouy, que si je luy eusse fait quelque riche present. Et
         m'enquerant sur ce qui estoit de son pas, il me le figura
         avec du charbon sur une escorce d'arbre: & me fit entendre
         qu'ils estoient venus en ce lieu pour faire secherie de ce
         fruict appell blues, pour leur servir de manne en hyver, lors
         qu'ils ne trouvent plus rien.

[Note 407: _Conf_. 1619, p. 25. Tout ce passage a t remani, dans
l'dition de 1632.]

         Le lendemain nous nous separasmes, & continuasmes nostre chemin
         le long du rivage de ce lac des Attigouantan[408], o il y a un
         grand nombre d'isles, & fismes environ 45 lieues, costoyant
         tousjours cedit lac. Il est fort grand, & a prs de trois[409]
         cents lieues de longueur de l'Orient  l'Occident, & de large
249/905  cinquante[410]; &  cause de sa grande estendue, je l'ay nomm
         la mer douce. Il est fort abondant en plusieurs especes de
         trs-bons poissons, tant de ceux que nous avons, que de ceux
         que n'avons pas, & principalement des truittes qui sont
         monstrueusement grandes, en ayant veu qui avoient jusques 
         quatre pieds & demy de long, & les moindres qui se voyent sont
         de deux pieds & demy. Comme aussi des brochets au semblable, &
         certaine manire d'esturgeon, poisson fort grand, & d'une
         merveilleuse bont. Le pays qui borne ce lac en partie est
         aspre du cost du nort, & en partie plat, & inhabit de
         Sauvages, quelque peu couvert de bois, & de chesnes. Puis aprs
         nous traversasmes une baye[411], qui fait une des extremitez du
         lac, & fismes environ sept lieues[412], jusques  ce que nous
         arrivasmes en la contre des Attigouantan[413],  un village
         appelle Otouacha[414], qui fut le premier jour d'Aoust, ou
         trouvasmes un grand changement de pays, cestuy-cy estant fort
         beau, & la plus grande partie desert, accompagn de force
         collines, & de plusieurs ruisseaux, qui rendent ce terroir
         agrable. Je fus visiter leurs bleds d'Inde, qui estoient lors
         fort advancez pour la saison.

[Note 408: Attignouantan, ou Attignaouantan; c'est le lac Huron, ou mer
Douce. Les Attignaouantan, nation des Ours, formaient l'une des tribus
huronnes les plus considrables, et demeuraient plus proche du lac que
les autres tribus.]

[Note 409: L'dition de 1640, pour se conformer sans doute  celle de
1619, a remis dans le texte comme  la marge: quatre cents. Le lac
Huron n'a environ que quatre-vingts lieues de longueur; mais, dans son
immense contour, on peut bien compter quatre cents lieues, et c'est
peut-tre ce que Champlain a voulu dire, ou ce que lui auront dit les
sauvages. Il est possible aussi que le manuscrit portt en toutes
lettres _quatre vint_, et que le typographe ait lu _quatre cent_.]

[Note 410: L'dition 1640 ajoute le mot lieues.]

[Note 411: La baie de Matchidache.]

[Note 412: C'est--dire, la traverse mme de cette baie de Matchidache.
(Voir 1619, p. 26, note 2.)]

[Note 413: La contre des Attignaouantan, ou des Ours, se composait
principalement de cette pointe du comt actuel de Simcoe, qui s'tend de
inq  six lieues vers le nord-ouest dans la baie Gorgienne, entre la
baie de Matchidache et celle de Nataouassagu.]

[Note 414: Otouacha, qui est probablement le mme que Toanch, ou
Toanchain, parat avoir t situ  environ un mille du fond de la baie
du Tonnerre. Il ne faut pas confondre ce premier emplacement d'Otouacha,
ou de Touanch, avec le second dont parle la Relation de 1635, qui tait
encore un mille plus loin de la baie. (Voir 1619, p. 26, notes 3 et 4.)]

250/906  Ces lieux me semblerent tres-plaisans, au regard d'une si
         mauvaise contre d'o nous venions de sortir. Le lendemain je
         fus  un autre village appelle Carmaron[413], distant d'iceluy
         d'une lieue, o ils nous receurent fort amiablement, nous
         faisans festin de leur pain, citrouilles, & poisson. Pour la
         viande, elle y est fort rare. Le chef dudit village me pria
         fort d'y sejourner, ce que je ne peus luy accorder, ains m'en
         retournay  nostre village[414].

[Note 415: A environ trois ou quatre milles au sud-est d'Otouacha, l'on
trouve encore les restes d'un village qui doit avoir t Carmaron. Ce
nom, que l'auteur semble donner comme huron, a probablement t mal lu
par le typographe, la langue huronne n'ayant pas de labiales. Il est
trs-possible que Champlain ait crit _Cannaron_, ou _Connarea_, mot qui
se rapproche beaucoup de _Kontarea_, mentionn dans les Relations et
dans la carte de Ducreux; or la position de ce dernier village pourrait
rpondre  celle de Carmaron. (Voir 1619, p. 27, note 2.)]

[Note 416: _Conf_. 1619, p. 27.]

         Le lendemain[417] je partis de ce village pour aller  un
         autre, appell Touaguainchain[418], &  un autre appell
         Tequenonquiaye[419], esquels nous fusmes receus des habitans
         desdits lieux fort amiablement, nous faisans la meilleure chere
         qu'ils pouvoient de leurs bleds d'Inde en plusieurs faons,
         tant ce pays est beau & bon, par lequel il fait beau cheminer.

[Note 417: Probablement le 3 d'aot.]

[Note 418: Il semble que Touaguainchain soit le nom huron de ce que les
Pres Jsuites appelrent plus tard Sainte-Madeleine. Il devait tre 
environ quatre milles au sud d'Otouacha, et deux milles  l'ouest de
Carmaron. (Voir 1619, p. 28, note 2.)]

[Note 419: Autrement nomm, dit Sagard, _Quieuindohian,_ par quelques
Franois la Rochelle, & par nous la ville de sainct Gabriel. (Hist. du
Canada, p. 208.) Quelques annes plus tard, la Rochelle portait le nom
d'Ossossan, et les Jsuites y tablirent la rsidence de la Conception.
(Voir 1619, p. 28, note 3.) Ce village tait  environ quatre lieues au
sud-sud-est d'Otouacha, et par consquent deux lieues plus au sud que
Carmaron. (Sagard, et Relations des Jsuites.)]

         De l je me fis conduire  Carhagouha[420], ferm de triple
         pallissade de bois, de la hauteur de trente-cinq pieds, pour
251/907  leur defense & leur conservation. Estant en ces lieux[421] le
         12 d'Aoust[422], j'y trouvay 13  14 Franois[423] qui estoient
         partis devant moy de ladite riviere des Prairies. Et voyant que
         les Sauvages apportoient une telle longueur  faire leur gros,
         & que j'avois du temps pour visiter leur pays, je deliberay de
         m'en aller  petites journes de village en village 
         Cahiagu[424], o devoit estre le rendez-vous de toute l'arme,
         distant de Carantouan[425] de 14 lieues, & partis de ce village
         le 14 d'Aoust avec dix de mes compagnons. Je visitay cinq des
         principaux villages[426], fermez de pallissades de bois,
         jusques  Cahiagu, le principal village du pays, o il y a
         deux cents cabannes assez grandes, o tous les gens de guerre
         se devoient assembler. Par tous ces villages ils nous receurent
         fort courtoisement & humainement. Ce pas est trs-beau, souz
         la hauteur de quarante quatre degrez & demy de latitude, & fort
         desert, o ils sement grande quantit de bleds d'Inde, qui y
         vient trs-beau, comme aussi des citrouilles, herbe au Soleil,
         dont ils font de l'huile de la graine, de laquelle ils se
         frottent la teste. Il est fort travers de ruisseaux qui se
         deschargent dedans le lac: & y a force vignes & prunes, qui
         sont trs-bonnes, framboises, fraises, petites pommes sauvages,
         noix, & une manire de fruict qui est de la forme & couleur de
         petits citrons, comme de la grosseur d'un oeuf. La plante qui
252/908  le porte a de hauteur deux pieds & demy, & n'a que trois 
         quatre fueilles pour le plus, de la forme de celle du figuier,
         & n'apporte que deux pommes chaque plante. Les chesnes,
         ormeaux, & hestres y sont en quantit, comme aussi force
         sapinieres, qui est la retraite ordinaire des perdrix & lapins.
         Il y a aussi quantit de petites cerises[427], & merises, & les
         mesmes especes de bois que nous avons en nos forests de France,
         sont en ce pays l. A la vrit ce terroir me semble un peu
         sablonneux, mais il ne laisse pas d'estre bon pour cet espece
         de froment. Et en ce peu de pays j'ay recogneu qu'il est fort
         peupl d'un nombre infiny d'ames, sans en ce comprendre les
         autres contres o je n'ay pas est, qui sont (au rapport
         commun) autant ou plus peuples que ceux cy-dessus: me
         representant que c'est grand piti que tant de cratures vivent
         & meurent, sans avoir la cognoissance de Dieu, & mesmes sans
         aucune religion, ny loy, soit divine, politique, ou civile,
         establie parmy eux. Car ils n'adorent & ne prient en aucune
         faon, ainsi que j'ay peu recognoistre en leur conversation.
         Ils ont bien quelque espece de crmonie entr'eux, que je
         descriray en son lieu, comme pour ce qui est des malades, ou
         pour savoir ce qui leur doit arriver, mesme touchant les
         morts; mais ce sont de certains personnages qui s'en veulent
         faire accroire, tout ainsi que faisoient, ou se faisoit du
         temps des anciens Payens, qui se laissoient emporter aux
         persuasions des enchanteurs & devins: neantmoins la plus-part
         de ces peuples ne croyent rien de ce qu'ils font, & disent. Ils
253/909  sont assez charitables entr'eux, pour ce qui est des vivres,
         mais au reste fort avaricieux, & ne donnent rien pour rien. Ils
         sont couverts de peaux de cerfs, & castors, qu'ils traittent
         avec les Algommequins & Nipisierinij, pour du bled d'Inde, &
         farines d'iceluy.

[Note 420: Voir 1619, p. 28, note 4.]

[Note 421: _Conf_. 1619, p. 28, 29. Les dtails omis ici, dans l'dition
de 1632, ont rapport au P. le Caron. Cette suppression est assez
significative, et prouve jusqu' l'vidence que l'diteur tenait  ne
point nuire  la cause des Pres Jsuites. Voil pourquoi, sans doute,
le Mmoire des Rcollets de 1637 insiste sur ce point d'une manire
remarquable.]

[Note 422: Champlain arriva  Carhagouha vers le 4 ou le 5 d'aot. (Voir
1619, p. 28, 29.)]

[Note 423: Le P. Joseph tait parti avec douze franais, non pas
prcisment de la rivire des Prairies, mais du saut Saint-Louis. (1619,
p. 18, 19.)]

[Note 424: Cahiagu ne peut tre autre chose que le nom huron du village
que les missionnaires appelrent plus tard Saint-Jean-Baptiste. Ce
village devait tre situ vers le centre de la presqu'le entoure par
la rivire Matchidache ou Svern. (Voir 1619, p. 20 note 4.)]

[Note 425: Il faut lire Carhagouha. (Voir 1619, p. 19.)]

[Note 426:  part Tequenonkiay et Carhagouha, qu'il venait de visiter,
il dut passer par Scanonahenrat, Teanaustaya, et Taenhatentaron. (Voir
1619 p. 30 note 1.)]

[Note 427: L'dition de 1640 a remis le texte de 1619: cerises
petites.]



         _Nostre arrive  Cahiagu. Description de la beaut du pays:
         naturel des Sauvages qui y habitent, & les incommodits que
         nous receusmes._

                              CHAPITRE VI.[428]

[Note 428: Chapitre VII de la premire dition.]

         Le dix-septiesme jour d'Aoust j'arrivay  Cahiagu, ou le fus
         receu avec grande allegresse, & recognoissance de tous les
         Sauvages du pays[429]. Ils receurent nouvelles comme certaine
         nation de leurs alliez[430], qui habitent  trois bonnes
         journes plus haut que les Entouhonorons[431], ausquels[432]
         les Hiroquois font aussi la guerre, les vouloient assister en
         ceste expdition de cinq cents bons hommes, & faire alliance, &
         jurer amiti avec nous, ayans grand desir de nous voir, & que
         nous fissions la guerre tous ensemble, & tesmoignoient avoir du
         contentement de nostre cognoissance: & moy pareillement d'avoir
         trouv ceste opportunit, pour le desir que j'avois de savoir
         des nouvelles de ce pays l. Ceste nation est fort belliqueuse,
          ce que tiennent ceux de la nation des Attigouotans. Il ny a
254/910  que trois villages qui sont au milieu de plus de vingt autres,
         ausquels ils font la guerre, ne pouvans avoir de secours de
         leurs amis, d'autant qu'il faut passer par le pays des
         Chouontouarouon[433], qui est fort peupl, ou bien faudroit
         prendre un bien grand tour de chemin.

[Note 429: _Conf_. 1619, p. 32.]

[Note 430: Les Carantouanais. (Voir 1619, p. 32, note 1.)]

[Note 431: Entouhoronons, ou Tsonnontouans. (Voir 1619, p. 33, note 1.)]

[Note 432: Auxquels allis. (Voir 1619, p. 33, note 2.)]

[Note 433: Ou Sountouaronon, Tsonnontouans. (Voir 1619, p. 34, note 1.)]

         Arriv que je fus en ce village, o il me convint sejourner,
         attendant que les hommes de guerre vinsent des villages
         circonvoisins, pour nous en aller au plustost qu'il nous seroit
         possible, pendant lequel temps on estoit tousjours en festins &
         dances, pour la resjouissance en laquelle ils estoient de nous
         voir si resolus de les assister en leur guerre, & comme
         s'asseurans desja de la victoire.

         La plus grande partie de nos gens assemblez, nous partismes du
         village le premier jour de Septembre, & passasmes sur le bord
         d'un petit lac[434], distant dudit village de trois lieues, o
         il se fait de grandes pescheries de poisson, qu'ils conservent
         pour l'hyver. Il y a un autre lac[435] tout joignant, qui a 26
         lieues de circuit, descendant dans le petit par un endroit o
         se fait la grande pesche dudit poisson, par le moyen de
         quantit de pallissades, qui ferment presque le destroit, y
         lainant seulement de petites ouvertures o ils mettent leurs
         filets, o le poisson se prend, & ces deux lacs se deschargent
         dans la mer douce. Nous sejournasmes quelque peu en ce lieu
         pour attendre le reste de nos Sauvages, o estans tous
         assemblez avec leurs armes, farines, & choses necessaires, on
255/911  se dlibra de choisir des hommes des plus resolus qui je
         trouveroient en la troupe, pour aller donner advis de nostre
         partement  ceux qui nous devoient assister de cinq cents
         hommes pour nous joindre, afin qu'en un mesme temps nous nous
         trouvassions devant le fort des ennemis. Ceste dlibration
         prinse, ils depescherent deux canaux, avec douze Sauvages des
         plus robustes, & par mesme moyen l'un de nos truchemens[436],
         qui me pria luy permettre faire le voyage, ce que je luy
         accorday facilement, puis qu'il en avoit la volont, & par ce
         moyen verroit leur pays, & recognoistroit[437] les peuples qui
         y habitent. Le danger n'estoit pas petit, dautant qu'il falloit
         passer par le milieu des ennemis. Nous continuasmes nostre
         chemin vers les ennemis, & fismes environ cinq  six lieues
         dans ces lacs [438], & de l les Sauvages portrent leurs
         canaux environ dix lieues par terre, & rencontrasmes un autre
         lac[439] de l'estendue de six  sept lieues de long, & trois de
         large. C'est d'o sort une riviere[440] qui se va descharger
         dans le grand lac des Entouhoronons[441]. Et ayans travers ce
         lac, nous passasmes un sault d'eau, continuant le cours de
         ladite riviere, tousjours  val, environ soixante-quatre
         lieues, qui est l'entre dudit val [442] des Entouhonorons, &
         passasmes cinq sauts par terre, les uns de quatre  cinq lieues
256/912  de long, o y a plusieurs lacs qui sont d'assez belle estendue;
         comme aussi ladite riviere qui passe parmy, est fort abondante
         en bons poissons, & est tout ce pays fort beau & plaisant. Le
         long du rivage il semble que les arbres y ayent est plantez
         par plaisir en la pluspart des endroits: aussi que tous ces
         pays ont est autrefois habitez de Sauvages, qui depuis ont
         est contraints de l'abandonner, pour la crainte de leurs
         ennemis. Les vignes & noyers y sont en grande quantit, & les
         raisins y viennent  maturit, mais il y reste tousjours une
         aigreur acre, ce qui provient  faute d'estre cultivez: car ce
         qui est desert en ces lieux est assez agrable.

[Note 434: Le lac Couchichine. (Voir 1619, p. 34, note 2.)]

[Note 435: Le lac Simcoe. (Voir 1619, p. 34, note 3.)]

[Note 436: tienne Brl, (Voir 1619, pages 35 et 133.)]

[Note 437: L'dition de 1640 porte: recognoistre.]

[Note 438: La traverse du lac Simcoe de l'ouest  l'est est d'environ
cinq lieues.]

[Note 439: Le lac  l'turgeon _(Sturgem lake)_. (Voir 1619, p. 35,
note 3.)]

[Note 440: La rivire Otonabi, qui, au-dessous du lac au Riz, prend le
nom de Trent, et se jette dans la baie de Quint.]

[Note 441: Le lac Ontario.]

[Note 442: Lisez: lac.]

         La chasse des cerfs & des ours y est fort frquente. Nous y
         chassasmes, & en prismes bon nombre en descendant. Pour ce
         faire, ils se mettoient quatre ou cinq cents Sauvages en haye
         dans le bois, jusques  ce qu'ils eussent attaint certaines
         pointes qui donnent dans la riviere, & puis marchans par ordre
         ayans l'arc & la flesche en la main, en criant & menant un
         grand bruit pour estonner les bestes, ils vont tousjours
         jusques  ce qu'ils viennent au bout de la pointe. Or tous les
         animaux qui se trouvent entre la pointe & les chasseurs, sont
         contraints de se jetter  l'eau, sinon qu'ils passent  la
         mercy des flesches qui leur sont tires par les chasseurs, &
         cependant les Sauvages qui sont dans les canaux posez & mis
         exprs sur le bord du rivage, s'approchent des cerfs, & autres
         animaux chassez & harassez, & fort estonnez. Lors les chasseurs
         les tuent facilement avec des lames d'espes emmanches au bout
         d'un bois, en faon de demie pique, & font ainsi leur chasse;
257/913  comme aussi au semblable dans les isles, o il y en a 
         quantit. Je prenois un singulier plaisir  les voir ainsi
         chasser, remarquant leur industrie. Il en fut tu beaucoup de
         coups d'harquebuze, dont ils s'estonnoient fort. Mais il
         arriva par malheur qu'en tirant sur un cerf, un Sauvage se
         rencontra devant le coup, & fut bless d'une harquebuzade, n'y
         pensant nullement, comme il est  presupposer, dont il
         s'ensuivit une grande rumeur entre eux, qui neantmoins
         s'appaisa, en donnant quelques presens au bless, qui est la
         faon ordinaire pour appaiser & amortir les querelles. Et o le
         bless decederoit, on fait les presens & dons aux parens de
         celuy qui aura est tu. Pour le gibbier, il y est en grande
         quantit lors de la saison. Il y a aussi force grues blanches
         comme les cygnes, & plusieurs autres especes d'oiseaux
         semblables  ceux de France.

         Nous fusmes  petites journes jusques sur le bord du lac des
         Entouhonorons, tousjours chassant, comme dit est cy-dessus, o
         estans, nous fismes la traverse[443] en l'un des bouts, tirant
          l'Orient, qui est l'entre de la grande riviere Sainct
         Laurent, par la hauteur de quarante-trois degrez[444] de
         latitude, o il y a de belles isles fort grandes en ce passage.
         Nous fismes environ quatorze lieues pour passer jusques 
         l'autre cost du lac, tirant au sud, vers les terres des
         ennemis. Les Sauvages cachrent tous leurs canaux dans les
         bois, proches du rivage. Nous fismes par terre environ 4 lieues
258/914  sur une playe de sable, o je remarquay un pays fort agrable &
         beau, travers de plusieurs petits ruisseaux, & deux petites
         rivieres[445] qui se deschargent audit lac, & force estangs &
         prairies, o il y avoit un nombre infiny de gibbier, force
         vignes & beaux bois, grand nombre de chastaigniers, dont le
         fruict estoit encore en son escorce, qui est fort petit, mais
         d'un bon goust. Tous les canaux estans ainsi cachez, nous
         laissasmes le rivage du lac, qui a 80 lieues de long, & 25 de
         large[446]; la plus grande partie duquel est habit de Sauvages
         sur les costes des rivages d'iceluy, & continuasmes nostre
         chemin par terre 25  30 lieues. Durant quatre journes nous
         traversasmes quantit de ruisseaux, & une riviere[447],
         procdante d'un lac[448] qui se descharge dans celuy des
         Entouhonorons. Ce lac est de l'estendue de 25 ou 30 lieues de
         circuit, o il y a de belles isles, & est le lieu o les
         Hiroquois ennemis font leur pesche de poisson, qui y est en
         abondance.

[Note 443: De la baie de Quint  la pointe  la Traverse, aujourd'hui
_Stoney point_, (Voir 1619, p. 38, note 2.)]

[Note 444: Quarante-quatre degrs et quelques minutes.]

[Note 445: Probablement la rivire des Sables et la rivire  la Famine
(dont on a fait _Salmon river._)]

[Note 446: Le lac Ontario a environ soixante-dix lieues de long, et
dix-sept ou dix-huit de large.]

[Note 447: La rivire Chouaguen, ou Ochouaguen. Les Anglais disent
_Oswego_.]

[Note 448: Le lac des Onneyouts, appel encore aujourd'hui _Oneida_.]

         Le 9 du mois d'Octobre nos Sauvages allans pour descouvrir,
         rencontrrent unze Sauvages qu'ils prindrent prisonniers, 
         savoir 4. femmes, trois garons, une fille, & trois hommes,
         qui alloient  la pesche de poisson, esloignez du fort des
         ennemis de 4 lieues. Or est  noter que l'un des chefs voyant
         ces prisonniers, coupa le doigt  une de ces pauvres femmes
         pour commencer leur supplice ordinaire. Sur quoy je survins sur
         ces entrefaites, & blasmay le Capitaine Hiroquet, luy
259/915  representant que ce n'estoit l'acte d'un homme de guerre,
         comme il se disoit estre, de se porter cruel envers les
         femmes, qui n'ont defense aucune que les pleurs, lesquelles 
         cause de leur imbcillit & foiblesse, on doit traitter
         humainement. Mais au contraire qu'on jugeroit cet acte
         provenir d'un courage vil & brutal, & que s'il faisoit plus de
         ces cruautez, il ne me donneroit courage de les assister, ny
         favoriser en leur guerre[449]. A quoy il me rpliqua pour toute
         response, que leurs ennemis les traittoient de mesme faon.
         Mais puis que ceste faon m'apportoit du desplaisir, il ne
         feroit plus rien aux femmes, mais bien aux hommes.

[Note 449: Cette remontrance, pleine de courage et dicte par un profond
sentiment d'humanit, est une preuve entre mille que Champlain ne
s'tait pas joint aux sauvages allis pour faire un usage meurtrier des
armes  feu contre les Iroquois, comme l'avance l'auteur de l'_Histoire
de la Colonie Franaise en Canada_ t. I, p. 137. Il est bien vident que
cette expdition se fit aussi rgulirement qu'il tait possible de le
faire alors, et suivant les rgles d'une bonne guerre.]

         Le lendemain sur les trois heures aprs midy nous arrivasmes
         devant le fort[450] de leurs ennemis, o les Sauvages firent
         quelques escarmouches les uns contre les autres, encores que
         nostre dessein ne fust de nous descouvrir jusques au lendemain:
         mais l'impatience de nos Sauvages ne le peut permettre, tant
         pour le desir qu'ils avoient de voir tirer sur leurs ennemis,
         comme pour delivrer quelques-uns des leurs qui s'estoient par
         trop engagez. Lors je m'approchay, & y fus, mais avec si peu
         d'hommes que j'avois: neantmoins nous leur monstrasmes ce
         qu'ils n'avoient jamais veu, ny ouy. Car aussi tost qu'ils nous
         veirent, & entendirent les coups d'harquebuze, & les balles
         siffler  leurs oreilles, ils se retirrent promptement en leur
260/916  fort, emportans leurs morts & blessez, & nous aussi
         semblablement fismes la retraite en nostre gros, avec cinq ou
         six des nostres blessez, dont l'un y mourut.

[Note 450: Ce fort devait tre situ vers le fond du lac de Canondaguen,
ou _Canandaiga_, dans le comt d'Ontario, tat de New-York. (Voir 1619,
p. 40, note 1.)]

         Cela estant fait, nous nous retirasmes  la porte d'un canon,
         hors de la veue des ennemis, nantmoins contre mon advis, & ce
         qu'ils m'avoient promis. Ce qui m'esmeut  leur user & dire des
         paroles assez rudes & fascheuses, afin de les inciter  se
         mettre en leur devoir, prevoyant que si toutes choses alloient
          leur fantaisie, & selon la conduitte de leur conseil, il n'en
         pouvoit russir que du mal  leur perte & ruine. Neantmoins je
         ne laissay pas de leur envoyer & proposer des moyens dont il
         falloit user pour avoir leurs ennemis, qui fut de faire un
         cavallier avec de certains bois, qui leur commanderoit par
         dessus leurs pallisades, sur lequel on poseroit quatre ou cinq
         de nos harquebuziers, qui tireroient par dessus leurs
         pallissades & galleries qui estoient bien munies de pierres &
         par ce moyen on deslogeroit les ennemis qui nous offensoient de
         dessus leurs galleries, & cependant nous donnerions ordre
         d'avoir des ais pour faire une manire de mantelets, pour
         couvrir & garder nos gens des coups de flesches & de pierres.
         Lesquelles choses,  savoir ledit cavallier, & les mantelets,
         se pourroient porter  la main  force d'hommes, & y en avoit
         un fait en telle sorte que l'eau ne pouvoit pas esteindre le
         feu, que l'on appliqueroit devant le fort. Se ceux qui seroient
         sur le cavallier feroient leur devoir, avec quelques
         harquebuziers qui y seroient logez, & en ce faisant nous nous
         dfendrions en sorte, qu'ils ne pourroient approcher pour
261/917  esteindre le feu que nous appliquerions  leurs clostures. Ce
         que trouvans bon, le lendemain[451] ils se mirent en besongne
         pour bastir & dresser lesdits cavalliers & mantelets, & firent
         telle diligence, qu'ils furent faits en moins de quatre heures.
         Ils esperoient que ledit jour les cinq cents hommes promis
         viendroient, desquels neantmoins on se doutoit, parce que ne
         s'estans point trouvez au rendez-vous, comme on leur avoit
         donn charge, & l'avoient promis, cela affligeoit fort nos
         Sauvages. Mais voyans qu'ils estoient bon nombre pour prendre
         leur fort, & jugeant de ma part que la longueur en toutes
         affaires est tousjours prejudiciable, du moins  beaucoup de
         choses, je les pressay d'attaquer led. fort, leur remonstrant
         que les ennemis ayans recogneu leurs forces, & l'effect de nos
         armes, qui peroient ce qui estoit  l'espreuve des flesches,
         ils se seroient barricadez & couverts, comme de faict ils y
         remdirent fort bien: car leur village estoit enclos de quatre
         bonnes pallissades de grosses pices de bois entrelasses les
         unes parmy les autres, o il n'y avoit pas plus de demy pied
         d'ouverture entre deux, de la hauteur de trente pieds, & les
         galeries comme en manire de parappel, qu'ils avoient garnies
         de double pices de bois,  l'espreuve de nos harquebuzes, &
         estoient proches d'un estang, o l'eau ne leur manquoit
         aucunement, avec quantit de goutieres qu'ils avoient mises
         entre deux, lesquelles jettoient l'eau au dehors, & la
         mettoient par dedans  couvert pour esteindre le feu. Voil la
         faon dont ils usent tant en leurs fortifications, qu'en leurs
262/918  defenses,& bien plus forts que les villages des Attigouautan, &
         autres.

[Note 451: Le 11 octobre.]

         Donc nous nous approchasmes pour attaquer ce village, faisant
         porter nostre cavallier par deux cents hommes des plus forts,
         qui le poserent devant  la longueur d'une pique, o je fis
         monter quatre[452] harquebuziers, bien  couvert des flesches &
         pierres qui leur pouvoient estre tires & jettes. Cependant
         l'ennemy ne laissa pour cela de tirer & jetter grand nombre de
         flesches & de pierres par dessus leurs pallissades. Mais la
         multitude des coups d'harquebuze qu'on leur tiroit, les
         contraignit de desloger, & d'abandonner leurs galeries. Et
         comme on portoit le cavallier, au lieu d'apporter les mantelets
         par ordre, & celuy o nous devions mettre le feu, il les
         abandonnrent & se mirent  crier contre leurs ennemis, en
         tirant des coups de flesches dedans le fort, qui ( mon
         opinion) ne faisoient pas beaucoup d'excution. Il les faut
         excuser, car ce ne sont pas gens de guerre, & d'ailleurs ils ne
         veulent point de discipline, ny de correction, & ne font que ce
         qui leur semble bon. C'est pour quoy inconsiderment un mit le
         feu contre le fort tout au rebours de bien, & contre le vent,
         tellement qu'il ne fit aucun effect. Le feu pass, la plus-part
         des Sauvages commencrent  apporter du bois contre les
         pallissades, mais en si petite quantit, que le feu ne fit
         grand effect aussi le dsordre qui survint entre ce peuple fut
         si grand, qu'on ne se pouvoit entendre. J'avois beau crier
         aprs eux, & leur remonstrer au mieux qu'il m'estoit possible,
263/919  le danger o ils se mettoient par leur mauvaise intelligence,
         mais ils n'entendoient rien pour le grand bruit qu'ils
         faisoient. Et voyant que c'estoit me rompre la teste de crier,
         & que mes remonstrances estoient vaines, & n'y avoit moyen de
         remdier  ce dsordre, je me resolus avec mes gens de faire
         ce qui me seroit possible, & tirer sur ceux que nous pourrions
         descouvrir, & appercevoir. Cependant les ennemis faisoient
         profit de nostre dsordre: ils alloient  l'eau, & en
         jettoient en telle abondance, qu'on eust dit que c'estoient
         ruisseaux qui tomboient par leurs goutieres, tellement qu'en
         moins de rien le feu fut du tout esteint, & ne cessoient de
         tirer plusieurs coups de flesches, qui tomboient sur nous
         comme gresle. Ceux qui estoient sur le cavallier en turent &
         estropierent beaucoup. Nous fusmes en ce combat environ trois
         heures. Il y eut deux de nos Chefs, & des principaux blessez,
          savoir un appelle Ochateguain, l'autre Orani, & environ
         quinze d'autres particuliers. Les autres de leur cost voyans
         leurs gens blessez, & quelques-uns de leurs Chefs, commencrent
          parler de retraitte sans plus combattre, attendant les cinq
         cents hommes[453], qui ne devoient plus gueres tarder  venir,
         & ainsi se retirrent, n'ayans que ceste boutade de dsordre.
         Au reste, les Chefs n'ont point de commandement absolu sur
         leurs compagnons, qui suivent leur volont, & font  leur
         fantaisie, qui est la cause de leur dsordre, & qui ruine
         toutes leurs affaires. Car ayans resolu quelque chose
         entr'eux, il ne faudra qu'un belistre, pour rompre leur
         resolution, & faire un nouveau dessein. Ainsi les uns pour les
264/920  autres ils ne font rien, comme il se peut voir par ceste
         expdition.

[Note 452: _Conf_. d. 1619, p. 43.]

[Note 453: Les Carantouanais, qui arrivrent deux jours trop tard. (Voir
1619, p. 135.)]

         Ayant est bless de deux coups de flesche, l'un dans la jambe,
         & l'autre au genouil, qui m'apporta une grande incommodit,
         nous nous retirasmes en nostre fort. O estans tous assemblez,
         je leur fis plusieurs remonstrances sur le desordre qui
         s'estoit passe, mais tous mes discours ne servirent de rien, &
         ne les esmeut aucunement, disans que beaucoup de leurs gens
         avoient est blessez, & moy-mesme, & que cela donneroit
         beaucoup de fatigue & d'incommodit aux autres faisant la
         retraite, pour les porter. Que de retourner plus contre leurs
         ennemis, comme je leur proposois, il n'y avoit aucun moyen:
         mais bien qu'ils attendroient encores quatre jours les cinq
         cents hommes qui devoient venir, & estans venus, ils feroient
         encores un second effort contre leurs ennemis, & executeroient
         mieux ce que je leur dirois, qu'ils n'avoient fait par le
         pass. Il en fallut demeurer l,  mon grand regret. Cy devant
         est represent comme ils fortifient leurs villes, & par ceste
         figure l'on peut entendre & voir, que celles des amis & ennemis
         sont semblablement fortifies.

         Le lendemain[454] il fit un vent fort imptueux qui dura deux
         jours, grandement favorable  mettre derechef le feu au fort
         des ennemis; sur quoy je les pressay fort: mais craignans
         d'avoir pis, & d'ailleurs se representans leurs blessez, cela
         fut cause qu'ils n'en voulurent rien faire.

[Note 454: Le 12 octobre.]

265/921  Nous fusmes campez jusques au 16 dudit mois, o durant ce temps
         il se fit quelques escarmouches entre les ennemis & les
         nostres, qui demeuroient le plus souvent engagez parmy eux,
         plustost par leur imprudence, que faute de courage; & vous
         puis certifier qu'il nous falloit  toutes les fois qu'ils
         alloient  la charge, les aller desgager de la presse, ne se
         pouvans retirer qu'en faveur de nos harquebuzades, que les
         ennemis redoutoient & apprehendoient fort. Car si tost qu'ils
         appercevoient quelqu'un de nos harquebuziers, ils se
         retiroient promptement, nous disans par forme de persuasion,
         que nous ne nous meslassions point en leurs combats, & que
         leurs ennemis avoient bien peu de courage de nous requrir de
         les assister, avec tout plein d'autres discours sur ce sujet.

         Voyant que les cinq cents hommes ne venoient point, ils
         dlibrrent de partir, & faire retraite au plustost, &
         commencrent  faire certains paniers pour porter les blessez,
         qui sont mis l dedans, entassez en un monceau, pliez &
         garrotez de telle faon, qu'il est impossible de se mouvoir,
         moins qu'un petit enfant en son maillot, & n'est pas sans leur
         faire ressentir de grandes douleurs. Je le puis certifier,
         ayant est port quelques jours sur le dos de l'un de nos
         Sauvages ainsi li & garrot, ce qui me faisoit perdre
         patience. Aussi tost que je peux avoir la force de me
         soustenir, je sortis de ceste prison, ou  mieux dire, de la
         ghenne.

         Les ennemis nous poursuivirent environ demie lieue de loin,
         pour essayer d'attraper quelques-uns de ceux qui faisoient
         l'arrire-garde: mais leurs peines furent inutiles, & se
         retirrent.

266/922  Tout ce que j'ay remarqu de bon en leur guerre, est qu'ils
         font leur retraite fort seurement, mettans tous les blessez &
         les vieux au milieu d'eux, estans sur le devant, aux
         aisselles[455], & sur le derrire bien armez, & arrangez par
         ordre de la faon, jusques  ce qu'ils soient en lieu de
         seuret, sans rompre leur ordre. Leur retraite estoit fort
         longue, comme de 25  30 lieues, qui donna beaucoup de fatigue
         aux blessez, &  ceux qui les portoient, encores qu'ils se
         changeassent de temps en temps.

[Note 455: _Aux aisles_. tant bien arms sur le devant, aux ailes et sur le derrire.]

         Le 18 dudit mois il tomba force neiges, qui durerent fort peu,
         avec un grand vent, qui nous incommoda fort: neantmoins nous
         fismes tant que nous arrivasmes sur le bord dudit lac des
         Entouhonorons, & au lieu o estoient nos canaux cachez, que
         l'on trouva tous entiers: car on avoit eu crainte que les
         ennemis les eussent rompus. Estans tous assemblez, & prests de
         se retirer  leur village, je les priay de me remener  nostre
         habitation; ce qu'ils ne voulurent m'accorder du commencement:
         mais en fin ils s'y resolurent, & cherchrent 4 hommes pour me
         conduire, lesquels s'offrirent volontairement. Car (comme j'ay
         dit cy-dessus) les Chefs n'ont point de commandement sur leurs
         compagnons, qui est cause que bien souvent ils ne font pas ce
         qu'ils voudroient bien. Ces 4 hommes estans prests, il ne se
         trouva point de canau, chacun ayant affaire du sien. Ce
         n'estoit pas me donner sujet de contentement, au contraire cela
         m'affligeoit, fort, d'autant qu'ils m'avoient promis de me
         remener & conduire aprs leur guerre,  nostre habitation:
267/923  outre que j'estois fort mal accommod pour hyverner avec eux,
         car autrement je ne m'en fusse pas souci. Quelques jours aprs
         j'apperceus que leur dessein estoit de me retenir, & mes
         compagnons aussi, tant pour leur seuret, craignans leurs
         ennemis, que pour entendre ce qui se passoit en leurs conseils
         & assembles, que pour resoudre ce qu'il convenoit faire 
         l'advenir.

         Le lendemain 28 dudit mois, chacun commena  se prparer, les
         uns pour aller  la chasse des cerfs, les autres aux ours,
         castors, autres  la pesche du poisson, autres  se retirer en
         leurs villages. Et pour ma retraite & logement, il y eut un des
         principaux Chefs appelle Darontal[456], avec lequel j'avois
         quelque familiarit, qui me fit offre de sa cabanne, vivres, &
         commoditez, lequel prit aussi le chemin de la chasse du cerf,
         qui est tenue pour la plus noble entr'eux. Aprs avoir travers
         le bout du lac de ladite isle[457], nous entrasmes dans une
         riviere[458] environ 12 lieues, puis ils portrent leurs canaux
         par terre demie lieue, au bout de laquelle nous entrasmes en un
         lac qui a d'estendue 10  12 lieues de circuit, ou il y avoit
         grande quantit de gibbier, comme cygnes, grues blanches,
         outardes, canards, sarcelles, mauvis, allouettes, beccassines,
         oyes, & plusieurs autres sortes de vollatilles que l'on ne peut
         nombrer, dont j'en tuay bon nombre, qui nous servit bien,
         attendant la prise de quelque cerf, auquel lieu nous fusmes en
268/924  un certain endroit esloign de dix lieues, o nos Sauvages
         jugeoient qu'il y en avoit quantit. Ils s'assemblerent 25
         Sauvages, & se mirent  bastir deux ou trois cabannes de
         pices de bois, accommodes les unes sur les autres, & les
         calfeutrrent avec de la mousse, pour empescher que l'air n'y
         entrast, les couvrant d'escorces d'arbres. Ce qu'estant fait,
         ils furent dans le bois, proche d'une petites sapiniere, o
         ils firent un clos en forme de triangle, ferm des deux
         costez, ouvert par l'un d'iceux. Ce clos fait de grandes
         pallissades de bois fort press, de la hauteur de 8  9 pieds,
         & de long de chacun cost prs de mil cinq cents pas; au bout
         duquel triangle y a un petit clos, qui va tousjours en
         diminuant, couvert en partie de branchages, y laissant
         seulement une ouverture de cinq pieds, comme la largeur d'un
         moyen portail, par o les cerfs devoient entrer. Ils firent si
         bien, qu'en moins de dix jours ils mirent leur clos en estat.
         Cependant d'autres Sauvages alloient  la pesche du poisson,
         comme truites & brochets de grandeur monstrueuse, qui ne nous
         manqurent en aucune faon. Toutes choses estans faites, ils
         partirent demie heure devant le jour pour aller dans le bois,
          quelque demie lieue de leurdit clos, s'esloignant les uns
         des autres de quatre vingts pas, ayant chacun deux bastons,
         desquels ils frapent l'un sur l'autre, marchant au petit pas
         en cet ordre, jusques  ce qu'ils arrivent  leur clos. Les
         cerfs oyans ce bruit s'enfuyent devant eux, jusques  ce
         qu'ils arrivent au clos, o les Sauvages les pressent d'aller,
         & se joignent peu  peu vers l'ouverture de leur triangle, o
269/925  les cerfs coulent le long desdites pallissades, jusques  ce
         qu'ils arrivent au bout, o les Sauvages les poursuivent
         vivement, ayant l'arc & la flesche en main, prests  descocher,
         & estant au bout de leurdit triangle ils commencent  crier, &
         contrefaire les loups, dont y a quantit, qui mangent les
         cerfs: lesquels oyans ce bruit effroyable, sont contraints
         d'entrer en la retraitte par la petite ouverture, o ils sont
         poursuivis fort vivement  coups de flesches, & l sont pris
         aisment: car cette retraitte est si bien close & ferme,
         qu'ils n'en peuvent sortir. Il y a un grand plaisir en ceste
         chasse, qu'ils continuoient de deux jours en deux jours, si
         bien qu'en trente-huict jours[459] ils en prirent six vingts,
         desquels ils se donnent bonne cure, reservans la graine pour
         l'hyver, & en usent comme nous faisons du beurre, & quelque peu
         de chair qu'ils emportent  leurs maisons, pour faire des
         festins entr'eux, & des peaux ils en font des habits.

[Note 456: Voir 1619, p. 49, note 1.]

[Note 457: Voir 1619, p. 49, note 2.]

[Note 458: Probablement celle de Cataracoui. (Voir 1619, p. 50, note
1.)]

[Note 459: Du 28 octobre au 4 dcembre.]

         Ils ont d'autres inventions  prendre les cerfs, comme au
         pige, dont ils en font mourir beaucoup, ainsi que voyez
         cy-devant dpeinte la forme de leur chasse, clos, & piges.
         Voila comme nous passasmes le temps attendant la gele, pour
         retourner plus aisment, d'autant que le pays est grandement
         marescageux.

         Au commencement que nous sortismes pour aller chasser, je
         m'engageay tellement dans les bois  poursuivre un certain
         oiseau, qui me sembloit estrange, ayant le bec approchant d'un
         perroquet, & de la grosseur d'une poulie, le tout jaulne, fors
270/926  la teste rouge, & les aisles bleues, & alloit de vol en vol
         comme une perdrix. Le desir que l'avois de le tuer me le fit
         poursuivre d'arbre en arbre fort long temps, jusques  ce qu'il
         s'envolla. Et perdant toute esperance, je voulus retourner sur
         mes brises, o je ne trouvay aucun de nos chasseurs, qui
         avoient tousjours gaign pays jusques  leur clos: & taschant
         de les attraper, allant ce me sembloit droit o estoit ledit
         clos, je m'esgaray parmy les forests, allant tantost d'un
         cost, tantost d'un autre, sans me pouvoir recognoistre, & la
         nuict survenant, je la passay au pied d'un grand arbre. Le
         lendemain je commenay  faire chemin jusques sur les 3 heures
         du soir, o je rencontray un petit estang dormant, & y
         apperceus du gibbier, & tuay trois ou quatre oiseaux. Las &
         recreu je commenay  me reposer, & faire cuire ces oiseaux
         dont je me repeus. Mon repas pris, je pensay  par-moy ce que
         je devois faire, priant Dieu qu'il luy pleust m'assister en
         mon infortune dans ces deserts, car trois tours durant il ne
         fit que de la pluye entre-mesle de nege.

         Remettant le tout en sa misericorde, je repris courage plus que
         devant, allant a & l tout le jour sans appercevoir aucune
         trace ou sentier que celuy des bestes sauvages, dont j'en
         voyois ordinairement bon nombre, & passay ainsi la nuict sans
         aucune consolation. L'aube du jour venu (aprs avoir un peu
         repeu) je pris resolution de trouver quelque ruisseau, & le
         costoyer, jugeant qu'il falloit de necessit qu'il s'allast
         descharger en la riviere, ou sur le bord o estoient nos
         chasseurs. Ceste resolution prise, je l'executay si bien, que
         sur le midy se me trouvay sur le bord d'un petit lac, comme de
271/927  lieue & demie, o l'y tuay quelque gibbier, qui m'accommoda
         fort, & avois encores huict  dix charges de poudre. Marchant
         le long de la rive de ce lac pour voir o il deschargeoit, je
         trouvay un ruisseau assez spacieux, que je suivis jusques sur
         les cinq heures du soir, que j'entendis un grand bruit: &
         prestant l'oreille, je ne peus comprendre ce que c'estoit,
         jusques  ce que j'entendis ce bruit plus clairement, & jugeay
         que c'estoit un sault d'eau de la riviere que je cherchois.
         M'approchant de plus prs, j'apperceus une escluse, o estant
         parvenu, je me rencontray en un pr fort grand & spacieux, o
         il y avoit grand nombre de bestes sauvages. Et regardant  la
         main droite, je veis la riviere large & spacieuse. Desirant
         recognoistre cet endroit, & marchant en ce pr, je me
         rencontray en un petit sentier, o les Sauvages portent leurs
         canaux. Ayant bien consider ce lieu, je recogneus que c'estoit
         la mesme riviere, & que j'avois passe par l. Bien aise de
         cecy, je soupay de si peu que j'avois, & couchay l la nuict.
         Le matin venu, considerant le lieu o j'estois, je jugeay par
         certaines montagnes qui sont sur le bord de ladite riviere, que
         je ne m'estois point tromp, & que nos chasseurs devoient estre
         au dessus de moy de quatre ou cinq bonnes lieues, que je fis 
         mon aise, costoyant le bord de lad. riviere, jusques  ce que
         j'apperceus la fume de nosd. chasseurs: auquel lieu j'arrivay
         avec beaucoup de contentement, tant de moy, que de deux[460]
         qui me cerchoient, & avoient perdu esperance de me revoir, & me
272/928  prirent de ne m'escarter plus d'eux, ou que je portasse mon
         cadran sur moy, lequel j'avois oubli, qui m'eust peu remettre
         en mon chemin. Ils me disoient: _Si tu ne fusses venu, & que
         nous n'eussions peu te trouver, nous ne serions plus allez aux
         Franois, de peur qu'ils ne nous eussent accusez de t'avoir
         fait mourir._ Du depuis Darontal estoit fort soigneux de moy
         quand j'allois  la chasse, me donnant toujours un Sauvage pour
         m'accompagner. Retournant  mon propos, ils ont une certaine
         resverie en ceste chasse, telle, qu'ils croyent que s'ils
         faisoient rostir de la viande prise en ceste faon, ou qu'il
         tombast de la graisse dans le feu, ou que quelques os y fussent
         jettez, qu'ils ne pourroient plus prendre de cerfs, & pour ce
         sujet me prioient de n'en point faire rostir. Pour ne les
         scandaliser, je m'en deportois, estant devant eux: puis leur
         ayant dit que j'en avois fait rostir, ils ne me vouloient
         croire, disans que si cela eust est, ils n'auroient pris
         aucuns cerfs, telle chose ayant est commise.

[Note 460: _Conf_. 1619, p. 54.]



         _Comme les Sauvages traversent les glaces. Des peuples du
         petum. Leur forme de vivre. Peuples appellez la nation neutre._

                             CHAPITRE VII.[461]

[Note 461: Chapitre VIII de la premire dition.]

         Le quatrime jour de Decembre nous partismes de ce lieu,
         marchant sur la riviere qui estoit gele, & sur les lacs &
         estangs glacez, & par les bois, l'espace de dix-neuf jours, qui
273/929  n'estoit pas sans beaucoup de peine & travail, tant pour les
         Sauvages qui estoient chargez de cent livres pesant chacun
         comme de moy-mesme qui portois la pesanteur de 20 livres. Il
         est bien vray que j'estois quelquefois soulag par nos
         Sauvages, mais nonobstant je ne laissois pas de recevoir
         beaucoup d'incommoditez. Quant  eux, pour traverser plus
         aisment les glaces, ils ont accoustum de faire de certaines
         tranes[462] de bois, sur lesquels ils mettent leurs charges,
         & les traisnent aprs eux sans aucune difficult, & vont fort
         promptement. Quelques jours aprs il arriva un grand dgel qui
         nous tourmenta grandement: car il nous falloit passer par
         dedans des sapinieres pleines de ruisseaux, estangs, marais &
         pallus, avec quantit de boises renverses les unes sur les
         autres, qui nous donnoit mille maux, avec des embarrassemens
         qui nous apportoient de grandes incommoditez, pour estre
         tousjours mouillez jusques au dessus du genouil. Nous fusmes
         quatre jours en cet estat,  cause qu'en la plus grande partie
         des lieux les glaces ne portoient point: & fismes tant, que
         nous arrivasmes  nostre village[463] le 23e jour dudit mois,
         o le capitaine Yroquet vint hyverner avec ses compagnons, qui
         sont Algommequins, & son fils, qu'il amena pour faire traitter
         & penser, lequel allant  la chasse avoit est fort offens
         d'un ours, le voulant tuer.

[Note 462: Tranes. (Voir 1619, p. 56, note 1.)]

[Note 463: Cahiagu.]

         M'estant repos quelques jours je deliberay d'aller voir[464]
         les peuples en l'hyver, que l'est & la guerre ne m'avoient peu
274/930  permettre de visiter. Je partis de ce village le 14[465] de
         Janvier ensuivant, aprs avoir remerci mon hoste du bon
         traittement qu'il m'avoit fait: & croyant ne le revoir de trois
         mois, je prins cong de luy. Menant avec moy quelques
         Franois[466], je m'acheminay  la nation du petum[467], o
         j'arrivay le 17 dudit mois de Janvier. Ces peuples sement le
         mas, appell par de bled de Turquie, & ont leur demeure
         arreste comme les autres. Nous fusmes en sept autres villages
         leurs voisins & alliez, avec lesquels nous contractasmes
         amiti, & nous promirent de venir un bon nombre  nostre
         habitation. Ils nous firent fort bonne chre, & nous firent
         present de chair & poisson pour faire festin, comme est leur
         coustume, o tous les peuples accouroient de toutes parts pour
         nous voir, en nous faisant mille demonstrations d'amiti, &
         nous conduisoient en la plus-part du chemin. Le pays est remply
         de costaux, & petites campagnes, qui rendent ce terroir
         agrable. Ils commenoient  bastir deux villages, par o nous
         passasmes, au milieu des bois, pour la commodit qu'ils
         trouvent d'y bastir & les enclorre. Ces peuples vivent comme
         les Attignouaatitans, & mesmes coustumes, & sont proches de la
         nation neutre, qui est puissante, qui tient une grande estendue
         de pays,  trois journes d'eux.

[Note 464: _Conf_ 1619, p. 57. Ici encore l'dition de 1632 fait une
suppression assez significative: elle te simplement le nom du P.
Joseph, qui, comme on sait, tait rcollet.]

[Note 465: Ou plutt probablement le 4. Ici, comme dans le texte de
1619, il y a erreur quelque part; mais il nous parat vident qu'il faut
faire la correction en cet endroit. Arriv  Cahiagu le 23 dcembre,
Champlain se repose quelques jours. Il repart pour aller rejoindre le
P. Joseph le 4 janvier; le 5, il est  Carhagouha, o il demeure avec
lui quelques jours. Le 15, ils partent ensemble pour aller visiter les
Tionnontats, o ils arrivent le 17. Aprs s'tre rendus chez les
Cheveux-Relevs, ils reviennent vers la mi-fvrier.]

[Note 466: _Conf_. 1619, p. 57.]

[Note 467: Les Tionnoncatronons.]

275/931  Aprs avoir visit ces peuples, nous partismes de ce lieu, &
         fusmes  une nation de Sauvages, que nous avons nommez les
         cheveux relevez[468], lesquels furent fort joyeux de nous
         revoir, avec lesquels nous fismes aussi amiti, & qui
         pareillement nous promirent de nous venir trouver, & voir 
         ladite habitation. En cet endroit[469] il m'a sembl  propos
         de les dpeindre, & faire une description de leurs pays,
         moeurs, & faons de faire. En premier lieu, ils font la guerre
          une autre nation de Sauvages, qui s'appellent Asistagueronon,
         qui veut dire gens de feu, esloignez d'eux de dix journes. Ce
         fait, je m'informay fort particulirement de leur pays, & des
         nations qui y habitent, quels ils sont, & en quelle quantit.
         Icelle nation sont en grand nombre, & la plus-part grands
         guerriers, chasseurs, & pescheurs. Ils ont plusieurs Chefs qui
         commandent chacun en leur contre. La plus grand' part sement
         des bleds d'Inde, & autres. Ce sont chasseurs qui vont par
         troupes en plusieurs rgions & contres, o ils trafiquent avec
         d'autres nations esloignes de plus de quatre  cinq cents
         lieues. Ce sont les plus propres Sauvages en leurs mesnages que
         j'aye veu, & qui travaillent le plus industrieusement aux
         faons des nattes, qui sont leurs tapis de Turquie. Les femmes
         ont le corps couvert, & les hommes descouvert, sans aucune
         chose, sinon qu'une robbe de fourrure, qu'ils mettent sur leurs
         corps, qui est en faon de manteau, laquelle ils laissent
276/932  ordinairement, & principalement en est. Les femmes & les
         filles ne sont non plus meues de les voir de la faon, que si
         elles ne voyoient rien, qui sembleroit estrange. Elles vivent
         fort bien avec leurs maris, & ont ceste coustume que lors
         qu'elles ont leurs mois, elles se retirent d'avec leurs maris,
         ou les filles d'avec leurs pres & mres, & autres parents,
         s'en allans en de certaines maisonnettes, o elles se retirent
         pendant que le mal leur tient, sans avoir aucune compagnie
         d'hommes, lesquels leur font porter des vivres & commoditez
         jusques  leur retour, & ainsi l'on sait celles qui les ont,
         & celles qui ne les ont pas. Ce sont gens qui font de grands
         festins, & plus que les autres nations. Ils nous firent fort
         bonne chre, & nous receurent fort amiablement, & me prirent
         fort de les assister contre leurs ennemis, qui sont sur le
         bord de la mer douce, esloigne de deux cents lieues;  quoy je
         leur dis que ce seroit pour une autre fois, n'estant accommod
         des choses necessaires.

[Note 468: Les Andatahouats. (Voir 1619, p. 24 et 58.)]

[Note 469: _Conf_. 1619, p. 58.]

         Il y a aussi  deux ou trois journes d'iceux une autre nation
         de Sauvages, d'un cost tirant au sud, qui font grand nombre de
         petum, lesquels s'appellent la nation neutre[470], qui sont
         grand nombre de gens de guerre, qui habitent vers le midy de la
         mer douce, lesquels assistent les Cheveux relevez contre les
         gens de feu. Mais entre les Yroquois & les nostres, ils ont
         paix, & demeurent comme neutres. J'avois grand desir de voir
         ceste nation, mais ils m'en dissuaderent, disans que l'anne
         prcdente un des nostres en avoit tu un, estant  la guerre
277/933  des Entouhonorons, & qu'ils en estoient faschez: nous
         representans qu'ils sont fort subjects  la vengeance, ne
         regardans point  ceux qui ont fait le coup, mais le premier
         qu'ils rencontrent de la nation, ou bien de leurs amis, ils
         leur font porter la peine, quand ils en peuvent attraper, si
         auparavant on n'avoit fait accord avec eux, & avoir donn
         quelques dons & presens aux parens du defunct; qui m'empescha
         pour lors d'y aller, encores qu'aucuns d'icelle nation nous
         asseurerent qu'ils ne nous feroient aucun mal pour cela. Ce qui
         nous donna sujet & occasion de retourner par le mesme chemin
         que nous estions venus: & continuant mon voyage, j'allay
         trouver la nation des Pisierinij[471], qui avoient promis de me
         mener plus outre en la continuation de mes desseins &
         descouvertures: mais je fus diverty pour les nouvelles qui
         survindrent de nostre grand village, & des Algommequins, d'o
         estoit le Capitaine Yroquet,  savoir que ceux de la nation
         des Attignouantans avoient mis & dpos entre ses mains un
         prisonnier de nation ennemie, esperant que ledit Capitaine
         Yroquet deust exercer sur ce prisonnier la vengeance ordinaire
         entr'eux. Mais au lieu de ce, l'auroit non seulement mis en
         libert, ains l'ayant trouv habile, excellent chasseur, & tenu
         comme son fils, les Attignouantans seroient entrez en jalousie,
         & resolus de s'en venger: & de faict avoient dispos un homme
         pour entreprendre d'aller tuer ce prisonnier, ainsi alli qu'il
         estoit. Comme il fut excut en la presence des principaux de
         la nation Algommequine, qui indignez d'un tel acte, & meus de
278/934  colre, turent sur le champ ce tmraire entrepreneur
         meurtrier; duquel meurtre les Attignouantans se trouvans
         offensez, & comme injuriez en ceste action, voyans un de leurs
         compagnons mort, prindrent les armes, & se transporterent aux
         tentes des Algommequins (qui viennent hyverner proche de
         leurdit village) lesquels offenserent fort ledit Capitaine
         Yroquet, qui fut bless de deux coups de flesche; & une autre
         fois pillrent quelques cabannes desdits Algommequins, sans
         qu'ils se peussent mettre en defense, aussi le party n'eust
         pas est gal. Neantmoins cela, lesdits Algommequins ne furent
         pas quittes, car il leur fallut accorder, & contraints pour
         avoir la paix, de donner ausdits Attignouantans quelques
         colliers de pourceline, avec cent brasses d'icelle, ce qu'ils
         estiment de grand valeur entr'eux: & outre ce, nombre de
         chaudires & haches, avec deux femmes prisonnieres en la place
         du mort. Bref ils furent en grande dissention (c'estoit
         ausdits Algommequins de souffrir patiemment ceste grande
         furie) & penserent estre tous tuez, n'estans pas bien en
         seuret, nonobstant leurs presens, jusques  ce qu'ils se
         veirent en un autre estat. Ces nouvelles m'affligrent fort,
         me representant l'inconvenient qui en pourroit arriver, tant
         pour eux, que pour nous, qui estions en leur pays.

[Note 470: Les Attiouandaronk. (Voir 1619, p. 58 et 60, note 2.)]

[Note 471: _Nipissirini_, ou Nipissingues.]

         Ce fait, je rencontray deux ou trois Sauvages de nostre grand
         village, qui me solliciterent fort d'y aller, pour les mettre
         d'accord, me disans que si je n'y allois, aucuns d'eux ne
         reviendroient plus vers les Franois, ayans guerre avec lesdits
         Algommequins, & nous tenans pour leurs amis. Ce que voyant, je
279/935  m'acheminay au plustost, & en partant je visitay les Pisirinis
         pour savoir quand ils seroient prests pour le voyage du nort;
         que je trouvay rompu pour le sujet de ces querelles &
         batteries, ainsi que nostre truchement me fit entendre, & que
         ledit Capitaine Yroquet estoit venu  toutes ces nations pour
         me trouver, & m'attendre. Il les pria de se trouver 
         l'habitation des Franois, en mesme temps que luy, pour voir
         l'accord qui se feroit entr'eux, & les Atignouaanitans, &
         qu'ils remissent ledit voyage du nort  une autre fois. Pour
         cet effect ledit Yroquet avoit donn de la pourceline pour
         rompre ledit voyage, & nous promirent de se trouver  nostred.
         habitation au mesme temps qu'eux. Qui fut bien afflig ce fut
         moy, m'attendant bien de voir en ceste anne, ce qu'en
         plusieurs autres prcdentes j'avois recherch avec beaucoup de
         soing & de labeur. Ces peuples vont ngocier avec d'autres qui
         se tiennent en ces parties Septentrionales, estans une bonne
         partie de ces nations en lieu fort abondant en chasses, & o il
         y a quantit de grands animaux, dont j'ay veu plusieurs peaux:
         & m'ayans figur leur forme, j'ay jug estre des buffles: aussi
         que la pesche du poisson y est fort abondante. Ils sont 40
         jours  faire ce voyage, tant  aller, que retourner.

         Je m'acheminay vers nostred. village le 15e jour de Fevrier,
         menant avec moy six de nos gens, o estans arrivez, les
         habitans furent fort aises, comme aussi les Algommequins, que
         j'envoyay visiter par nostre truchement[472], pour savoir
         comme le tout s'estoit pass tant d'une part que d'autre, n'y
280/936  ayant voulu aller pour ne leur donner ny aux uns ny aux autres
         aucun soupon. Deux jours se passrent pour entendre des uns &
         des autres comme le tout s'estoit pass: ce fait, les
         principaux & anciens du lieu s'en vindrent avec nous, & tous
         ensemble allasmes vers les Algommequins, o estant en l'une de
         leurs cabannes, aprs quelques discours, ils demeurrent
         d'accord de tenir, & avoir agrable tout ce que je dirois,
         comme arbitre sur ce sujet; & ce que je leur proposerois, ils
         le mettroient en excution. Colligeant & recherchant la volont
         & inclination de l'une & de l'autre partie, & jugeant qu'ils ne
         demandoient que la paix, je leur representay que le meilleur
         estoit de pacifier le tout, & demeurer amis, pour resister plus
         facilement  leurs ennemis, & partant je les priay qu'ils ne
         m'appellassent point pour ce faire, s'ils n'avoient intention
         de future de poinct en poinct l'advis que je leur donnerois cur
         ce diffrend, puis qu'ils m'avoient pri d'en dire mon opinion.
         Sur quoy ils me dirent derechef, qu'ils n'avoient desir mon
         retour  autre fin. Moy d'autre-part jugeant bien que si je ne
         les mettois d'accord, & en paix, ils sortiroient mal contents
         les uns des autres, chacun d'eux pensant avoir le meilleur
         droict, aussi qu'ils ne fussent allez  leurs cabannes, si je
         n'eusse est avec eux, ny mesme vers les Franois, si je ne
         m'embarquois, & prenois comme la charge & conduitte de leurs
         affaires. A cela je leur dis, que pour mon regard je n'avois
         autre intention que de m'en aller avec mon hoste, qui m'avoit
         tousjours bien traitt, & mal-aisment en pourrois-je trouver
281/937  un si bon, car c'estoit en luy que les Algommequins mettoient
         la faute, disans qu'il n'y avoit que luy de Capitaine qui fist
         prendre les armes. Plusieurs discours se passerent tant d'une
         part que d'autre, & la fin fut, que je leur dirais mon advis,
         & ce qui m'en sembleroit.

[Note 472: Voir. 1619, p. 64, note 2.]

         Voyant qu'ils remettoient le tout  ma volont, comme  leur
         pere, & me promettans en ce faisant qu' l'advenir je pourrois
         disposer d'eux ainsi que bon me sembleroit; je leur fis
         response que j'estois tres-aise de les voir en une si bonne
         volont de suivre mon conseil, leur protestant qu'il ne seroit
         que pour le bien et utilit des peuples.

         D'autre cost j'estois fort afflig d'avoir entendu d'autres
         tristes nouvelles,  savoir la mort de l'un de leur parents &
         amis, que nous tenions comme le nostre, & que ceste mort avoit
         peu causer une grande desolation, dont il ne s'en fust ensuivy
         que guerre perpetuelles entre les uns et les autres avec
         plusieurs grand dommages, & alteration de leur amiti, et par
         consequent les Franois privez de leur veue & frequentation, &
         contraints d'aller chercher d'autres nations & ce d'autant que
         nous nous aimions comme freres, laissant  nostre Dieu le
         chastiment de ceux qui l'avoient merit.

         Je leur remonstray, que ces faons de faire entre deux nations,
         amis, & freres, comme ils se disoient, estoit indigne entre des
         hommes raisonnables, ains plustost que c'estoit  faire aux
         bestes brutes. D'ailleurs, qu'ils estoient assez empeschez 
         repousser leurs ennemis qui les poursuivoient, les battans le
         plus souvent, & les prenans prisonniers, jusques dans leurs
282/938  villages: lesquels voyans une telle division, & des guerres
         civiles entr'eux, se resjouiroient & en feroient leur profit, &
         les pousseroient & encourageroient  faire & excuter de
         nouveaux desseins, sur l'esperance qu'ils auroient de voir bien
         tost leur ruine, du moins s'affoiblir par eux-mesmes, qui
         seroit le vray & facile moyen pour les vaincre & triompher
         d'eux, & se rendre les maistres de leurs contres, n'estans
         point secourus les uns des autres. Qu'ils ne jugeoient pas le
         mal qui leur en pouvoit arriver. Que pour la mort d'un homme
         ils en mettoient dix mille en danger de mourir, & le reste de
         demeurer en perptuelle servitude. Qu' la vrit un homme
         estoit de grande consequence, mais qu'il falloit regarder comme
         il avoit est tu, & considerer que ce n'estoit pas de propos
         dlibr, ny pour commencer une guerre civile parmy eux; cela
         estant trop evident que le defunct avoit premirement orient
         en ce que de guet--pens il avoit tu le prisonnier dans leurs
         cabannes, chose trop audacieusement entreprise, encores qu'il
         fust ennemy.

         Ce qui esmeut les Algommequins: car voyans un homme si
         tmraire d'avoir tu un autre en leur cabane, auquel ils
         avoient donn la libert, & le tenoient comme un d'entr'eux,
         ils furent emportez de la promptitude, & le sang esmeu 
         quelques-uns plus qu'aux autres se seroient advancez, ne se
         pouvans contenir, ny commander  leur colre, & auroient tu
         cet homme dont est question: mais pour cela ils n'en vouloient
         nullement  toute la nation, & n'avoient dessein plus avant 
         l'encontre de cet audacieux, & qu'il avoit bien mrit ce qu'il
283/939  avoit eu, puis qu'il l'avoit luy-mesme recherch. Et
         d'ailleurs, qu'il falloit remarquer que l'Entouhonoron se
         sentant frap de deux coups dedans le ventre, arracha le
         cousteau de sa playe, que son ennemy y avoit laiss, & luy en
         donna deux coups,  ce qu'on m'avoit certifi: de faon qu'on
         ne pouvoit savoir au vray si c'estoient Algommequins qui
         eussent tu. Et pour monstrer aux Attigouantans que les
         Algommequins n'aimoient pas le prisonnier, & que Yroquet ne luy
         portoit pas tant d'affection comme ils pensoient bien, ils
         l'avoient mang, d'autant qu'il avoit donn des coups de
         cousteau  son ennemy, chose neantmoins indigne d'homme, mais
         plustost de bestes brutes. D'ailleurs, que les Algommequins
         estoient fort faschez de tout ce qui s'estoit pass, & que
         s'ils eussent pens que telle chose fust arrive, ils leur
         eussent donn cet Yroquois en sacrifice. D'autre part, qu'ils
         avoient recompens icelle mort, & faute, (si ainsi il la
         falloit appeller) avec de grands presens, & deux prisonniers,
         n'ayans sujet  present de se plaindre, & qu'ils devoient se
         gouverner plus modestement en leurs deportemens envers les
         Algommequins, qui sont de leurs amis; & que puis qu'ils
         m'avoient promis toutes choses mises en dlibration, je les
         priois les uns & les autres d'oublier tout ce qui s'estoit
         pass entr'eux, sans jamais plus y penser, ny se porter aucune
         haine & mauvaise volont, & ce faisant, qu'ils nous
         obligeroient  les aimer, & les assister, comme l'avois fait
         par le pass. Et ou ils ne seroient contents de mon advis, je
         les priois de se trouver le plus grand nombre d'entr'eux qu'ils
284/940  pourroient  nostre habitation, o devant tous les Capitaines
         des vaisseaux on confirmeroit d'avantage ceste amiti, &
         adviseroit-on de donner ordre pour les garentir de leurs
         ennemis,  quoy il falloit penser.

         Lors ils dirent qu'ils tiendroient tout ce que je leur avois
         dit, & fort contents en apparence s'en retournrent en leurs
         cabanes, sinon les Algommequins, qui drogrent pour faire
         retraitte en leur village: mais selon mon opinion ils faisoient
         demonstration de n'estre pas trop contents, d'autant qu'ils
         disoient entr'eux qu'ils ne viendroient plus hyverner en ces
         lieux. La mort de ces deux hommes leur ayant par trop
         coust[473], je m'en retournay chez mon hoste,  qui je donnay
         le plus de courage qu'il me fut possible, afin de l'esmouvoir 
         venir  nostre habitation, & d'y amener tous ceux du pays.

[Note 473: Il est vident que ces mots doivent se rattacher  la phrase
prcdente.]

         Pendant quatre mois que dura l'hyver, j'eus assez de loisir
         pour considerer leur pas, moeurs, coustumes, & faon de vivre,
         & la forme de leurs assembles, & autres choses, que je
         descriray cy-aprs. Mais auparavant il est necessaire de parler
         de la scituation du pas[474], & contres, tant pour ce qui
         regarde les nations, que pour les distances d'iceux. Quant 
         l'estendue, tirant de l'Orient  l'Occident, elle contient prs
         de quatre cents cinquante lieues de long, & deux cents par
         endroits de largeur du Midy au Septentrion, souz la hauteur de
         quarante & un degr de latitude, jusques  quarante-huict &
         quarante-neuf. Ceste terre est comme une isle, que la grande
285/941  riviere Sainct Laurent enceint, partant par plusieurs lacs de
         grande estendue, sur le rivage desquels il habite plusieurs
         nations, parlans divers langages, qui ont leurs demeures
         arrestes, les uns[475] amateurs du labourage de la terre, &
         autres qui ne le sont pas, lesquels neantmoins ont diverses
         faons de vivre, & de moeurs, & les uns meilleurs que les
         autres. Au cost vers le nort d'icelle grande riviere tirant au
         surouest environ cent lieues par del vers les Attigouantans,
         le pays est partie montagneux, & l'air y est assez tempr,
         plus qu'en aucun autre lieu desdites contres, souz la hauteur
         de quarante & un degr de latitude. Toutes ces parties &
         contres sont abondantes en chasses, comme de cerfs, caribous,
         eslans, daims, buffles, ours, loups, castors, regnards,
         fouines, martes, & plusieurs autres especes d'animaux que nous
         n'avons pas par de. La pesche y est abondante en plusieurs
         sortes & especes de poisson, tant de ceux que nous avons, que
         d'autres que nous n'avons pas aux costes de France. Pour la
         chasse des oyseaux, elle y est aussi en quantit, & qui y
         viennent en leur temps & saison. Le pays est travers de grand
         nombre de rivieres, ruisseaux & estangs, qui se deschargent
         les uns dans les autres & en leur fin aboutissent dedans le
         fleuve Sainct Laurent, & dans les lacs par o il passe. Le pays
         est fort plaisant, estant charg de grandes & hautes forests,
         remplies de bois de pareilles especes que ceux que nous avons
         en France. Bien est-il vray qu'en plusieurs endroits il y a
         quantit de pays desert, o ils sement des bleds d'Inde: aussi
286/942  ce pays est abondant en prairies, pallus, & marescages, qui
         sert pour la nourriture desdits animaux. Le pays du nort de
         ceste grande riviere n'est si agrable que celuy du midy, souz
         la hauteur de quarante-sept  quarante-neuf degrez de latitude,
         remply de forts rochers en quelques endroits,  ce que j'ay peu
         voir, lesquels sont habitez de Sauvages, qui vivent errans
         parmy le pays, ne labourans & ne faisans aucune culture, du
         moins si peu que rien, & sont ambulatoires[476], estans ores en
         un lieu, & tantost en un autre, le pays y estant assez froid &
         incommode. L'estendue d'icelle terre du nort souz la hauteur de
         quarante-neuf degrez de latitude de l'Orient  l'Occident, a
         six cents lieues de longitude, qui est aux lieux dont nous
         avons ample cognoissance. Il y a aussi plusieurs belles &
         grandes rivieres qui viennent de ce cost, & se deschargent
         dedans ledit fleuve, & d'autres qui ( mon opinion) se
         deschargent en la mer, par la partie & cost du nort, souz la
         hauteur de cinquante  cinquante & un degrez de latitude,
         suivant le rapport & relation que m'en ont fait ceux qui vont
         ngocier, & traitter avec les peuples qui y habitent.[477]

[Note 474: _Du pays en gnral_, c'est--dire, de la Nouvelle-France.
C'est ce que n'a pas compris Sagard. (Hist. du Canada, p. 201, 202.)]

[Note 475: _Conf_. 1619, p. 69.]

[Note 476: _Conf_. dit. 1619, et 1627, _verso_ 74.]

[Note 477: 1619, p. 71, note 3.]

         Quant aux parties qui tirent plus  l'Occident, nous n'en
         pouvons savoir bonnement le trajet, dautant que les peuples
         n'en ont aucune cognoissance, sinon de deux ou trois cents
         lieues, ou plus, vers l'Occident, d'o vient ladite grande
         riviere, qui passe entre autres lieux par un lac qui contient
         prs de trente journes de leurs canaux,  savoir celuy
287/943  qu'avons nomm la mer douce, eu esgard  sa grande estendue,
         ayant quarante journes de canaux[478] de Sauvages, avec
         lesquels nous avons accez, qui ont guerre avec d'autres
         nations, tirant  l'Occident dudit grand lac, qui est la cause
         que nous n'en pouvons pas avoir plus ample cognoissance, sinon
         qu'ils nous ont dit par plusieurs & diverses fois, que
         quelques prisonniers de ces lieux leur ont rapport y avoir
         des peuples semblables  nous en blancheur, ayans veu de leur
         chevelure, qui est fort blonde. Je ne puis que penser l
         dessus, sinon que ce soient gens plus civilisez qu'eux. Pour
         en bien savoir la vrit, il faudroit les voir, mais il faut
         de l'assistance, & n'y a que le temps & le courage de quelques
         personnes de moyens, qui puissent ou vueillent entreprendre ce
         dessein.

[Note 478: Quarante _journes de canot_ peuvent donner environ quatre
cents lieues; ce qui est  peu prs la mesure de l'immense contour du
lac Huron. (Voir ci-dessus, p. 248, note 3.)]

         Pour ce qui est du Midy de ladite grande riviere, elle est fort
         peuple, & beaucoup plus que le cost du Nort, de diverses
         nations, ayans guerre les uns contre les autres. Le pays y est
         fort agrable, beaucoup plus que le cost du Septentrion, &
         l'air plus tempr, y ayant plusieurs especes d'arbres &
         fruicts qu'il n'y a pas au nort dudit fleuve, aussi n'est-il
         pas de tant de profit & d'utilit quant aux lieux o se font
         les traittes de pelleteries. Pour ce qui est des terres du
         cost de l'Orient, elles sont assez cogneues, d'autant que la
         grand' mer Oceane borne ces endroits l,  savoir les costes
         de Labrador, Terre-neufve, Cap Breton, l'Acadie, Almouchiquois,
         comme aussi des peuples qui y habitent, en ayant fait ample
         description cy-dessus.

288/944  La contre de la nation des Attigouantan est souz la hauteur de
         44 degrez & demy de latitude, & 230 lieues de longitude 
         l'Occident[479]. Il y a 18 villages, dont 8[480] sont clos &
         fermez de pallissades de bois  triple rang, entre-lacez les
         uns dans les autres, o au dessus y a des galeries qu'ils
         garnissent de pierres & d'eau, pour ruer & esteindre le feu,
         que leurs ennemis pourroient appliquer contre. Ce pays est beau
         & plaisant, la plus-part desert, ayant la forme & mesme
         scituation que la Bretagne, estant presque environn & enceint
         de la mer douce. Ces 18 villages (selon leur dire) sont peuplez
         de 2000 hommes de guerre, sans en ce comprendre le commun, qui
         peut faire en nombre 20000. ames[481]. Leurs cabanes sont en
         faon de tonnelles, ou berceau, couvertes d'escorces d'arbres
         de la longueur de 25  30 toises, plus ou moins, & six de
         large, laissant par le milieu une alle de dix  douze pieds de
         large, qui va d'un bout  l'autre. Aux deux costez y a une
         manire d'establie[482], de la hauteur de quatre pieds o ils
         couchent en est, pour eviter l'importunit des pulces, dont
         ils ont grande quantit: & en hyver ils couchent en bas sur des
         nattes, proches du feu, pour estre plus chaudement. Ils font
         provision de bois sec, & en emplissent leurs cabanes, pour se
289/945  chauffer en hyver. Au bout d'icelles cabanes y a une espace,
         o ils conservent leurs bleds d'Inde, qu'ils mettent en de
         grandes tonnes faites d'escorces d'arbres, au milieu de leur
         logement. Il y a des bois qui sont suspendus, o ils mettent
         leurs habits, vivres, & autres choses, de peur des souris, qui
         y sont en grande quantit. En telle cabane y aura 12 feux, qui
         font 24 mesnages, o il fume  bon escient en hyver, qui fait
         que plusieurs en reoivent de grandes incommoditez aux yeux, 
         quoy ils sont subjects, jusques  en perdre la veue sur la fin
         de leur aage, n'y ayant fenestre aucune, ny ouverture, que
         celle qui est au dessus de leurs cabanes, par o la fume sort.
         Ils changent quelquefois leur village de dix, vingt, ou trente
         ans, & le transportent d'une, deux, ou trois lieues, d'autant
         que leur terre se lasse d'apporter du bled sans estre amende,
         & par ainsi vont deserter en autre lieu, & aussi pour avoir le
         bois plus  commodit, s'ils ne sont contraints par leurs
         ennemis de desloger, & s'esloigner plus loin, comme ont fait
         les Antouhonorons de quelque 40  50 lieues. Voila la forme de
         leurs logemens, qui sont separez les uns des autres, comme de
         trois  quatre pas, pour la crainte du feu, qu'ils apprhendent
         fort.

[Note 479: _Conf_. 1619, p. 73. Cette phrase, qui d'abord, en 1619,
avait t mal lue par un typographe, est devenue, par une malheureuse
suppression, absolument inintelligible. Voici, suivant nous, ce qu'a
voulu dire l'auteur: La contre des Attigouantan, c'est--dire, le pays
huron, est sous la hauteur de 44 degrs et demi, et a douze ou treize
lieues de longitude (longueur) de l'Orient  l'Occident, et dix de
latitude (largeur).]

[Note 480: L'dition de 1619, et celle de 1627 portent six.]

[Note 481: Les ditions de 1619 et de 1627 portent 30000.]

[Note 482: Qu'ils appellent _endicha_. (Sagard, Hist. du Canada, p.
248.)]

         Leur vie est miserable au regard de la nostre, mais heureuse
         entr'eux qui n'en ont pas goust de meilleure, croyans qu'il ne
         s'en trouve pas de plus excellente. Leur principal manger &
         vivre ordinaire est le bled d'Inde, & febves du Bresil, qu'ils
         accommodent en plusieurs faons. Ils en pilent en des mortiers
         de bois, & le reduisent en farine, de laquelle ils prennent la
290/946  fleur par le moyen de certains vans faits d'escorce d'arbres,
         & d'icelle farine font du pain avec des febves, qu'ils font
         premirement bouillir un bouillon, comme le bled d'Inde, pour
         estre plus ais  battre, & mettent le tout ensemble:
         quelquefois ils y mettent des blues, ou des framboises seches;
         autrefois des morceaux de graisse de cerf: puis ayans le tout
         destremp avec eau tide, ils en font des pains en forme de
         gallettes ou tourteaux, qu'ils font cuire souz les cendres, &
         estans cuites ils les lavent,& les enveloppent de fueilles de
         bled d'Inde, qu'ils y attachent, & mettent en l'eau bouillante,
         mais ce n'est pas leur ordinaire, ains ils en font d'une autre
         sorte qu'ils appellent migan,  savoir, ils prennent le bled
         d'Inde pil, sans oster la fleur, duquel ils mettent deux ou
         trois poignes dans un pot de terre plain d'eau, le font
         bouillir, en le remuant de fois  autre, de peur qu'il ne
         brusle, ou qu'il ne se prenne au pot; puis mettent en ce pot
         un peu de poisson frais, ou sec, selon la saison, pour donner
         goust audit migan, qui est le nom qu'ils luy donnent, & en font
         fort souvent, encores que ce soit chose mal odorante,
         principalement en hyver, pour ne le savoir accommoder, ou pour
         n'en vouloir prendre la peine. Ils en font de deux especes, &
         l'accommodent assez bien quand ils veulent, & lors qu'il y a de
         ce poisson, ledit migan ne sent pas mauvais, ains seulement 
         la venaison. Le tout estant cuit, ils tirent le poisson, &
         l'escrasent bien menu, ne regardans de si prs  oster les
         arestes, les escailles, ny les tripailles, comme nous faisons,
         & mettent le tout ensemble dedans le pot, qui cause le plus
291/947  souvent le mauvais goust: puis estant ainsi fait, ils en
         dpartent  chacun quelque portion. Ce migan est fort clair, &
         non de grande substance, comme on peut bien juger. Pour le
         regard du boire, il n'est point de besoin, estant ledit migan
         assez clair de soy-mesme. Ils ont une autre sorte de migan, 
         savoir, ils font greller du bled nouveau, premier qu'il soit
          maturit, lequel ils conservent, & le font cuire entier avec
         du poisson, ou de la chair, quand ils en ont une autre faon,
         ils prennent le bled d'Inde bien sec, le font greller dans les
         cendres, puis le pilent, & le reduisent en farine, comme
         l'autre cy-devant, lequel ils conservent pour les voyages
         qu'ils entreprennent, tant d'une part que d'autre: lequel
         migan fait de ceste faon est le meilleur,  mon goust. Pour le
         faire, ils font cuire force viande & poisson, qu'ils dcoupent
         par morceaux, puis la mettent dans de grandes chaudires qu'ils
         emplissent d'eau, la faisant fort bouillir: ce fait, ils
         recueillent avec une cueillier la graisse de dessus, qui
         provient de la chair & poisson, puis mettent d'icelle farine
         grulle dedans, en la mouvant tousjours jusques  ce que ledit
         migan soit cuit, & rendu espois comme bouillie. Ils en donnent
         & dpartent  chacun un plat, avec une cueillere de ladite
         graisse: ce qu'ils ont coustume de faire aux festins. Or est-il
         que ledit bled nouveau grull, est grandement estim entr'eux.
         Ils mangent aussi des febves, qu'ils font bouillir avec le gros
         de la farine grulle, y meslant un peu de graisse, & poisson.
         Les chiens sont de requeste en leurs festins, qu'ils font
         souvent les uns aux autres, principalement durant leurs
292/948  l'hyver, qu'ils sont de loisir. Que s'ils vont  la chasse aux
         cerfs, ou au poisson, ils les reservent pour faire ces festins,
         ne leur demeurant rien en leurs cabanes que le migan clair pour
         ordinaire, lequel ressemble  de la brane que l'on donne 
         manger aux pourceaux. Ils ont une autre manire de manger le
         bled d'Inde, & pour l'accommoder ils le prennent par espics, &
         le mettent dans l'eau, souz la bourbe, le laissant deux ou
         trois mois en cet estat, jusques  ce qu'ils jugent qu'il soit
         pourry, puis ils l'ostent de l, & le font bouillir avec la
         viande ou poisson, puis le mangent: aussi le font-ils gruller,
         & est meilleur en ceste faon que bouilly. Il n'y a rien qui
         sente si mauvais que ce bled sortant de l'eau tout boueux, &
         neantmoins les femmes & enfans le succent, comme on fait les
         cannes de sucre, n'y ayant chose qui leur semble de meilleur
         goust, ainsi qu'ils le demonstrent. D'ordinaire ils ne font que
         deux repas le jour.

         Ils engraissent aussi des ours, qu'ils gardent deux ou trois
         ans, pour se festoyer: & ay recognu que s'ils avoient du
         bestial, ils en seroient curieux, & le conserveroient fort
         bien, leur ayant monstr la faon de le nourrir, chose qui leur
         seroit aise, attendu qu'ils ont de bons pasturages, & en
         grande quantit, soit pour chevaux, boeufs, vaches, moutons,
         porcs, & autres especes:  faute dequoy on les juge miserables,
         comme il y a de l'apparence. Neantmoins avec toutes leurs
         miseres je les estime heureux entr'eux, d'autant qu'ils n'ont
         autre ambition que de vivre, & de se conserver, & sont plus
         asseurez que ceux qui sont errans par les forests, comme bestes
293/949  brutes, aussi mangent-ils force citrouilles, qu'ils font
         bouillir, & rostir souz les cendres. Quant  leurs habits, ils
         sont faits de plusieurs sortes & faons de diverses peaux de
         bestes sauvages, tant de celles qu'ils prennent, que d'autres
         qu'ils eschangent pour leur bled d'Inde, farines, pourcelines,
         & filets  pescher, avec les Algommequins, Piserinis, & autres
         nations, qui sont chasseurs, & n'ont leurs demeures arrestes.
         Ils passent & accommodent assez raisonnablement les peaux,
         faisans leur brayer d'une peau de cerf moyennement grande, &
         d'une autre le bas de chausses, ce qui leur va jusques  la
         ceinture, estant fort pliss. Leurs souliers sont de peaux de
         cerfs, ours, & castors, dont ils usent en bon nombre. Plus ils
         ont une robbe de mesme fourrure, en forme de couverte, qu'ils
         portent  la faon Irlandoise, ou Egyptienne, & des manches qui
         s'attachent avec un cordon par le derrire. Voila comme ils
         sont habillez durant l'hyver, ainsi qu'il se voit en la figure
         D. Quand ils vont par la campagne, ils ceignent leur robbe
         autour du corps, mais estans  leur village, ils quittent leurs
         manches, & ne se ceignent point. Les passements de Milan pour
         enrichir leurs habits sont de colle, & de la raclure desdites
         peaux, dont ils font des bandes en plusieurs faons, ainsi
         qu'ils s'advisent, y mettans par endroits des bandes de
         peinture rouge-brun, parmy celles de colle, qui paroissent
         tousjours blancheastres, n'y perdant point leurs faons,
         quelques sales qu'elles puissent estre. Il y en a entre ces
         nations qui sont bien plus propres  passer les peaux les uns
         que les autres, & ingnieux pour inventer des compartimens 
294/950  mettre dessus leurs habits. Sur tous autres nos Montagnais &
         Algommequins y prennent plus de peine, lesquels mettent  leurs
         robbes des bandes de poil de porc-espy, qu'ils teindent en fort
         belle couleur d'escarlate. Ils tiennent ces bandes bien chres
         entr'eux, & les dtachent pour les faire servir  d'autres
         robbes, quand ils en veulent changer, plus pour embellir la
         face, & avoir meilleure grce. Quand ils se veulent bien parer,
         ils se peindent le visage de noir & rouge, qu'ils dmeslent
         avec de l'huile, faite de la graine d'herbe au Soleil, ou bien
         avec de la graisse d'ours ou autres animaux. Comme aussi ils se
         teindent les cheveux, qu'ils portent les uns longs, les autres
         courts, les autres d'un cost seulement. Pour les femmes & les
         filles, elles les portent tousjours d'une mesme faon. Elles
         sont vestues comme les hommes, horsmis qu'elles ont tousjours
         leurs robbes ceintes, qui leur viennent jusqu'au genouil. Elles
         ne sont point honteuses de monstrer leur corps,  savoir
         depuis la ceinture en haut, & depuis la moiti des cuisses en
         bas, ayans tousjours le reste couvert, & sont charges de
         quantit de pourceline, tant en colliers, que chaisnes,
         qu'elles mettent devant leurs robbes, pendant  leurs
         ceintures, bracelets, & pendans d'oreilles, ayans les cheveux
         bien peignez, peints, & graissez, & ainsi s'en vont aux dances,
         ayans un touffeau de leurs cheveux par derrire, qui sont liez
         de peaux d'anguilles, qu'ils accommodent & font servir de
         cordon, o quelquefois ils attachent des platines d'un pied en
         quarr, couvertes de ladite pourceline, qui pend par derrire,
295/951  & en ceste faon vestues & habilles poupinement, elles se
         monstrent volontiers aux dances leurs pres & mres les
         envoyent, n'espargnans rien pour les embellir & parer, & puis
         asseurer avoir veu en des dances, telle fille qui avoit plus de
         douze livres de pourceline sur elle, sans les autres bagatelles
         dont elles sont charges & atoures. Cy-contre se voit comme
         les femmes sont habilles, comme monstre F. & les filles allans
          la dance, G. Se voit aussi comme les femmes pilent leur bled
         d'Inde, lettre H.

[Illustration relocation]

         Ces peuples sont d'une humeur assez joviale (bien qu'il y en
         aye beaucoup de complexion triste & saturnienne). Ils sont bien
         formez & proportionnez de leurs corps, y ayant des hommes forts
         & robustes. Comme aussi il y a des femmes & des filles fort
         belles & agrables, tant en la taille, couleur (bien
         qu'olivastre) qu'aux traits du visage, le tout  proportion, &
         n'ont point le sein raval que fort peu, si elles ne sont
         vieilles. Il s'en trouve parmy elles de fort puissantes, & de
         hauteur extraordinaire, ayans presque tout le soing de la
         maison, & du travail: car elles labourent la terre, sement le
         bled d'Inde, font la provision de bois pour l'hyver, tillent la
         chanvre, & la filent, dont du filet ils font les rets 
         pescher, & prendre le poisson, & autres choses necessaires.
         Comme aussi de faire la cueillette de leurs bleds, les serrer,
         accommoder  manger, & dresser leur mesnage. De plus, elles
         suivent leurs maris de lieu en lieu, aux champs, o elles
         servent de mulles  porter le bagage.

         Quant aux hommes, ils ne font rien qu'aller  la chasse du
296/952  cerf, & autres animaux, pescher du poisson, faire des
         cabannes, & aller  la guerre. Ces choses faites, ils vont aux
         autres nations, o ils ont de l'accez & cognoissance, pour
         traitter & faire des eschanges de ce qu'ils ont, avec ce qu'ils
         n'ont point; &  estans de retour, ils ne bougent des festins
         dances, qu'ils se font les uns aux autres, &  l'issue se
         mettent  dormir, qui est le plus beau de leur exercice.

         Ils ont une espece de mariage parmy eux, qui est tel, que quand
         une fille est en l'aage d'onze, douze, treize, quatorze, ou
         quinze ans, elle aura plusieurs serviteurs, selon ses bonnes
         grces, qui la rechercheront, & la demanderont aux pre & mre,
         bien que souvent elles ne prennent pas leur contentement, fors
         celles qui sont les plus sages & mieux advises, qui se
         souzmettent  leur volont. Cet amoureux ou serviteur
         presentera  la fille quelques colliers, chaisnes & bracelets
         de pourceline. Si la fille a ce serviteur agrable, elle reoit
         ce present: ce fait, il viendra coucher avec elle trois ou
         quatre nuicts sans luy dire mot, o ils recueillent le fruict
         de leurs affections. Et arrivera le plus souvent qu'aprs avoir
         pass huict ou quinze jours ensemble, s'ils ne se peuvent
         accorder, elle quittera son serviteur, lequel y demeurera
         engag pour ses colliers, & autres dons par luy faits. Frustr
         de son esperance, il en recherchera une autre, & elle aussi un
         autre serviteur, & continuent ainsi jusques  une bonne
         rencontre. Il y en a telle qui aura pass ainsi sa jeunesse
         avec plusieurs maris, lesquels ne sont pas seuls en la
         jouyssance de la beste, quelques mariez qu'ils soient: car la
297/953  nuict venue, les jeunes femmes courent d'une cabane  une
         autre, comme font les jeunes hommes de leur cost, qui en
         prennent par o bon leur semble, toutesfois sans aucune
         violence, remettant le tout  la volont de la femme. Le mary
         fera le semblable  sa voisine, sans que pour cela il y ait
         aucune jalousie entr'eux, ou peu, & n'en reoivent aucune
         infamie, ny injure, la coustume du pays estant telle.

         Quand elles ont des enfans, les maris prcdents reviennent
         vers elles, leur remonstrer l'amiti & l'affection qu'ils leur
         ont porte par le pass, & plus que nul autre, & que l'enfant
         qui naistra est  luy, & est de son faict. Un autre luy en dira
         autant; & par ainsi il est au choix & option de la femme de
         prendre & d'accepter celuy qui luy plaira le plus, ayant en ses
         amours gaign beaucoup de pourceline. Elles demeurent avec luy
         sans plus le quitter, ou si elles le laissent, il faut que ce
         soit avec un grand sujet, autre que l'impuissance, car il est 
         l'espreuve: neantmoins estans avec ce mary, elles ne laissent
         pas de se donner carrire, mais se tiennent & resident
         tousjours au mesnage, faisans bonne mine: de faon que les
         enfans qu'ils ont ensemble ne se peuvent asseurer lgitimes:
         aussi ont-ils une coustume, prevoyans ce danger qu'ils ne
         succedent jamais  leurs biens; mais font leurs hritiers &
         successeurs les enfans de leurs soeurs, desquels ils sont
         asseurez d'estre issus & sortis.

         Pour la nourriture & eslevation de leurs enfans, ils les
         mettent durant le jour sur une petite planche de bois, & les
         vestent & enveloppent de fourrures, ou peaux, & les bandent sur
298/954  ladite planchette: puis la dressent debout, & y laissent une
         petite ouverture par o l'enfant fait ses petites affaires. Si
         c'est une fille, ils mettent une fueille de bled d'Inde entre
         les cuisses, qui presse contre sa nature, & font sortir le bout
         de ladite fueille dehors, qui est renverse, & par ce moyen
         l'eau de l'enfant coule par ceste fueille, sans qu'il soit
         gast de ses eaues. Ils mettent aussi souz les enfans du duvet
         fait de certains roseaux, que nous appelions pied de lievre,
         sur quoy ils sont couchez fort mollement, & le nettoyent du
         mesme duvet: & pour le parer, ils garnissent lad. planchette de
         patenostres, & en mettent  son col, si petit qu'il soit. La
         nuict ils les couchent tout nuds entre les peres & meres, o
         faut considrer en cela la providence de Dieu, qui les
         conserve de telle faon, sans estre estouffez, que fort
         rarement. Ces enfans sont grandement libertins, pour n'avoir
         est chastiez, & sont de si perverse nature, qu'ils battent
         leurs pres & mres, qui est une espece de maldiction que Dieu
         leur envoye.

         Ils n'ont aucunes loix parmy eux, ny chose qui en approche, n'y
         ayant aucune correction ny reprehension  l'encontre des
         mal-faicteurs, rendans le mal pour le mal, qui est cause que
         souvent ils sont en dissentions & en guerres pour leurs
         diffrents.

         Comme aussi ils ne recognoissent aucune Divinit, & ne croyent
         en aucun Dieu, ny chose quelconque, vivans comme bestes brutes.
         Ils ont quelque respect au diable, ou d'un nom semblable, parce
         que souz ce mot qu'ils prononcent, sont entendues diverses
         significations, & comprend en soy plusieurs choses: de faon
299/955  que mal-aisment peut-on savoir & discerner s'ils entendent
         le diable, ou autre chose: mais ce qui fait croire que c'est
         le diable, est, que lors qu'ils voyent un homme faire quelque
         chose extraordinaire, ou est plus habile que le commun,
         vaillant guerrier, furieux, & hors de soy-mesme, ils
         l'appellent Oqui, comme si nous disions un grand esprit, ou un
         grand diable. Il y a de certaines personnes entr'eux qui sont
         les Oqui, ou Manitous (ainsi appeliez par les Algommequins &
         Montagnais) lesquels se meslent de guarir les malades, penser
         les blessez, & prdire les choses futures. Ils persuadent 
         leurs malades de faire, ou faire faire des festins, en
         intention d'y participer; & souz esperance d'une prompte
         guerison, leur font faire plusieurs autres crmonies, croyans
         & tenans pour vray tout ce qu'ils leur disent.

         Ces peuples ne sont possedez du malin esprit comme d'autres
         Sauvages plus esloignez qu'eux, qui fait croire qu'ils se
         reduiroient en la cognoissance de Dieu, si leur pays estoit
         habit de personnes qui prissent la peine & le soin de les
         enseigner par bons exemples  bien vivre. Car aujourd'huy
         ont-ils desir de s'amender, demain ceste volont leur changera,
         quand il conviendra supprimer leurs sales coustumes, la
         dissolution de leurs moeurs, & leurs incivilitez. Maintefois
         les entretenant[483] sur ce qui estoit de nostre croyance, loix
         & coustumes, ils m'escoutoient avec grande attention en leurs
         conseils, puis me disoient: _Tu dis des choses qui surpassent
         nostre esprit & nostre entendement, & que ne pouvons comprendre
300/956  par discours. Mais si tu desires que les sachions, il est
         necessaire d'amener en ce pays femmes & enfans, afin
         qu'apprenions la faon de vivre que tu meines, comme tu adores
         ton Dieu, comme tu obis aux loix de ton Roy, comme tu
         cultives & ensemences les terres, & nourris les animaux. Car
         voyans ces choses, nous apprendrons plus en un an, qu'en vingt,
         jugeans nostre vie miserable au prix de la tienne._ Leurs
         discours me sembloient d'un bon sens naturel, qui demonstre le
         desir qu'ils ont de cognoistre Dieu[484].

[Note 483: Conf. 1619, p. 87.]

[Note 484: _Conf_. 1619, p. 88, 89]

         Quand ils sont malades, ils envoyent qurir l'Oqui, lequel
         aprs s'estre enquis de leur maladie, fait venir grand nombre
         d'hommes, femmes & filles, avec trois ou quatre vieilles
         femmes, ainsi qu'il sera ordonn par ledit Oqui, lesquels
         entrent en leurs cabanes en danant, ayans chacune une peau
         d'ours, ou d'autres bestes sur la teste, mais celle d'ours est
         la plus ordinaire, comme la plus monstrueuse, & y a deux ou
         trois autres vieilles qui sont proches du patient ou malade,
         qui l'est souvent par imagination: mais de cette maladie ils
         sont bien tost guris, & font des festins aux despens de leurs
         parents ou amis, qui leur donnent dequoi mettre en leur
         chaudire, outre les dons & presens qu'ils reoivent des
         danceurs & danceuses, comme de la pourceline, & autres
         bagatelles, ce qui fait qu'ils sont bien tost guris. Car comme
         ils voyent ne plus rien esperer, ils se levent, avec ce qu'ils
         ont peu amasser: mais les autres qui sont fort malades,
         difficilement se guerissent-ils de tels jeux, dances, & faons
         de faire. Les vieilles qui sont proches du malade reoivent les
301/957  presens, chantans chacune  son tour, puis cessent de chanter:
         & lors que tous les presens sont faits, ils commencent  lever
         leurs voix d'un mesme accord, chantans toutes ensemble, &
         frapans  mesure avec des btons sur des escorces seiches
         d'arbres; puis toutes les femmes & filles se mettent au bout de
         la cabanne, comme s'ils vouloient faire l'entre d'un ballet,
         les vieilles marchans les premires avec leurs peaux d'ours sur
         leurs testes. Ils n'ont que de deux sortes de dances qui ont
         quelque proportion, l'une de quatre pas, & l'autre de douze,
         comme si on danoit le trioly de Bretagne, & ont assez bonne
         grce. Il s'y entremet souvent avec elles de jeunes hommes,
         lesquels ayans danc une heure ou deux, les vieilles prendront
         le malade, qui fera mine de se lever tristement, puis se mettra
         en dance, o estant, il dancera & s'esjouira comme les autres.

         Quelquefois le Mdecin y acquiert de la rputation, de voir si
         tost son malade guery & debout: mais ceux qui sont accablez &
         languissans, meurent plustost que de recevoir guerison. Car ils
         font un tel bruit & tintamarre depuis le matin, jusques  deux
         heures de nuict, qu'il est impossible au patient de le
         supporter, sinon avec beaucoup de peine. Que s'il luy prend
         envie de faire dancer les femmes & les filles ensemble, il faut
         que ce soit par l'ordonnance de l'Oqui: car luy & le Manitou,
         accompagnez de quelques autres, font des singeries & des
         conjurations, & se tourmentent de telle faon, qu'ils sont le
         plus souvent hors d'eux-mesmes, comme fols & insensez, jettans
         le feu par la cabanne d'un cost & d'autre, mangeans des
302/958  charbons ardans (les ayans tenus un espace de temps en leurs
         mains) puis jettent des cendres toutes rouges sur les yeux des
         spectateurs. L'on diroit les voyant de la sorte, que le diable
         Oqui, ou Manitou (si ainsi les faut appeller) les possedent, &
         les font tourmenter e la sorte. Ce bruit & tintamarre ainsi
         fait, ils se retirent chacun chez soy: mais les femmes de ces
         possedez & ceux de leurs cabanes sont en grande crainte, qu'ils
         ne bruslent tout ce qui est dedans, qui fait qu'ils ostent tout
         ce qui y est. Car lors qu'ils arrivent, ils viennent tout
         furieux, les yeux estincellans & effroyables, tantost debout, &
         tantost assis, ainsi que la fantaisie les prend, & empoignans
         tout ce qu'ils trouvent & rencontrent, le jettent d'un cost &
         d'autre, puis se couchent & dorment quelque espace de temps, &
         se reveillans comme en sursault, ils prennent du feu & des
         pierres, qu'ils jettent de toutes parts, sans aucun gard.
         Cette furie se passe par le sommeil qui les reprend, puis
         venans  suer, ils appellent leurs amis pour suer avec eux,
         croyans estre le vray remede pour recouvrer leur sante. Ils se
         couvrent de leurs robbes, & de grandes escorces d'arbres, ayans
         au milieu d'eux quantit de cailloux qu'ils font rougir au feu,
         chantans tousjours durant qu'ils suent. Et d'autant qu'ils sont
         fort altrez, ils boivent grande quantit d'eau, qui est
         l'occasion que de fols ils deviennent sages. Il arrive par
         rencontre, plustost que par science, que trois ou quatre de ces
         malades se portent bien, ce qui leur confirme leur fausse
         croyance d'avoir est guris par le moyen de ces crmonies,
         sans considerer qu'il en meurt dix autres.

303/959  Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, & marchent
         sur les mains & pieds comme bestes, mais elles ne font tant de
         mal. Ce que voyant l'Oqui, il commence  chanter, puis faisant
         quelques mines il la soufflera, luy ordonnant  boire de
         certaines eaues, & qu'elle face un festin, soit de chair, ou de
         poisson, qu'il faut trouver. La crierie faite, & le banquet
         finy, chacun se retire en sa cabane, jusques  une autre fois
         qu'il la reviendra visiter, la soufflant & chantant avec
         plusieurs autres appellez pour cet effect, tenans en la main
         une tortue seiche remplie de petits cailloux, qu'ils font
         sonner aux oreilles du malade, luy ordonnant qu'elle face trois
         ou quatre festins tout de suitte, une partie de chanterie &
         dancerie, o toutes les filles se trouvent pares & peintes,
         avec des mascarades, & gens desguisez. Ainsi assemblez, ils
         vont chanter prs du lict de la malade, puis se promnent tout
         le long du village, cependant que le festin s'appreste & se
         prpare.

         Pour ce qui concerne leur mesnage & vivre, chacun vit de ce
         qu'il peut pescher & recueillir, ayant autant de terre comme il
         leur est necessaire. Ils la desertent avec grand' peine, pour
         n'avoir des instrumens propres pour ce faire, puis mondent les
         arbres de toutes ses branches, qu'ils bruslent au pied
         d'iceluy, pour le faire mourir. Ils nettoyent bien la terre
         entre les arbres, puis sement leur bled de pas en pas, o ils
         mettent en chacun endroit environ dix grains, & continuent
         ainsi jusques  ce qu'ils en ayent assez pour trois ou quatre
         ans de provision, craignans qu'il ne leur arrive quelque
         mauvaise anne, sterile & infructueuse.

304/960  S'il y a quelque fille qui se marie en hyver, chasque femme &
         fille est tenue de porter  la nouvelle marie un fardeau de
         bois pour sa provision (car chaque mesnage est fourny de ce qui
         luy est necessaire) d'autant qu'elle ne le pourroit faire
         seule, & aussi qu'il convient vacquer  d'autres choses qui
         sont lors de temps & saison.

         Pour ce qui est de leur gouvernement, les anciens & principaux
         s'assemblent en un conseil, o ils dcident & proposent tout ce
         qui est de besoin pour les affaires du village; ce qui se fait
         par la pluralit des voix, ou du conseil de quelques uns
         d'entr'eux, qu'ils estiment estre de bon jugement; lequel
         conseil ainsi donn, est exactement suivy. Ils n'ont point de
         Chefs particuliers qui commandent absolument, mais bien
         portent-ils de l'honneur aux plus anciens & vaillans, qu'ils
         nomment Capitaines.

         Quant aux chastiemens ils n'en usent point, ains font le tout
         par prieres des anciens, &  force de harangues &
         remonstrances, & non autrement. Ils parlent tous en gnral, &
         l o il se trouve quelqu'un de l'assemble qui s'offre de
         faire quelque chose pour le bien du village, ou aller en
         quelque part pour le service du commun, si on le juge capable
         d'excuter ce qu'il promet, on luy remonstre & persuade par
         belles paroles qu'il est homme hardy, propre  telles
         entreprises, & qu'il y acquerra beaucoup de rputation. S'il
         veut accepter, ou rfuter ceste charge, il luy est permis, mais
         il s'en trouve peu qui la rfutent.

         Quant ils veulent entreprendre des guerres, ou aller au pays de
305/961  leurs ennemis, deux ou trois des anciens ou vaillans Capitaines
         entreprendront ceste conduitte pour ceste fois, & vont aux
         villages circonvoisins faire entendre leur volont, en leur
         donnant des presens, pour les obliger de les accompagner. Puis
         ils dlibrent le lieu o ils veulent aller, disposant des
         prisonniers qui seront pris, & autres choses de consideration.
         S'ils font bien, ils en reoivent de la louange, s'ils font mal
         ils en sont blasmez. Ils font des assembles gnrales chacun
         an en une ville qu'ils nomment, o il vient un Ambassadeur de
         chaque Province, & l font de grands festins & dances durant un
         mois ou cinq sepmaines, selon qu'ils advisent entr'eux,
         contractans nouvelle amiti, decidans ce qu'il faut faire pour
         la conservation de leur pays, & se donnans des presens les uns
         aux autres. Cela estant fait, chacun se retire en son quartier.

         Quand quelqu'un est dcd, ils enveloppent le corps de
         fourrures, & le couvrent d'escorces d'arbres fort proprement,
         puis ils l'eslevent sur quatre pilliers, sur lesquels ils font
         une cabanne aussi couverte d'escorces d'arbres de la longueur
         du corps. Ces corps ne sont inhumez en ces lieux que pour un
         temps, comme de huict ou dix ans, ainsi que ceux du village
         advisent le lieu o se doivent faire leurs crmonies, ou pour
         mieux dire, conseil gnral, o tous ceux du pas assistent.
         Cela fait, chacun s'en retourne  son village, prenant tous les
         ossemens des deffuncts, qu'ils nettoyent & rendent fort nets, &
         les gardent soigneusement; puis les parens & amis les prennent,
         avec leurs colliers, fourrures, haches, chaudires, & autres
306/962  choses de valeur, avec quantit de vivres qu'ils portent au
         lieu destin, o estans tous assemblez, ils mettent ces vivres
         o ceux de ce village ordonnent, y faisans des festins & dances
         continuelles l'espace de dix jours que dure la feste, pendant
         lesquels les autres nations y accourent de toutes parts, pour
         voir les crmonies qui s'y font, par le moyen desquelles ils
         contractent une nouvelle amiti, disans que les os de leurs
         parents & amis sont pour estre mis tous ensemble, posans une
         figure, que tout ainsi qu'ils sont assemblez en un mesme lieu,
         aussi doivent-ils estre unis en amiti & concorde, comme
         parents & amis, sans s'en pouvoir separer. Ces os estans ainsi
         meslez, ils font plusieurs discours sur ce sujet, puis aprs
         quelques mines ou faons de faire, ils font une grande fosse,
         dans laquelle ils les jettent, avec les colliers, chaisnes de
         pourceline, haches, chaudires, lames d'espes, couteaux, &
         autres bagatelles, lesquelles ils prisent beaucoup, & couvrans
         le tout de terre, y mettent plusieurs grosses pices de bois,
         avec quantit de piliers  l'entour & une couverture sur iceux.
         Aucuns d'eux croyent l'immortalit des mes, disans qu'aprs
         leur deceds ils vont en un lieu o ils chantent comme les
         corbeaux.

         Reste  dclarer la forme & manire qu'ils usent en leurs
         pesches. Ils font plusieurs trous en rond sur la glace, & celuy
         par o ils doivent tirer la seine a environ cinq pieds de long,
         & trois de large, puis commencent par ceste ouverture  mettre
         leur filet, lequel ils attachent  une perche de bois de six 
         sept pieds de long, & la mettent dessouz la glace, & la font
307/963  courir de trou en trou, o un homme ou deux mettent les mains
         par iceux, prenant la perche o est attach un bout du filet,
         jusques  ce qu'ils viennent joindre l'ouverture de cinq  six
         pieds. Ce fait, ils laissent couler le rets au fonds de l'eau,
         qui va bas, par le moyen de certaines petites pierres qu'ils
         attachent au bout, & estans au fonds de l'eau, ils le retirent
          force de bras par ses deux bouts, & ainsi amnent le poisson
         qui se trouve prins dedans.

         Aprs avoir discouru amplement des moeurs, coustumes,
         gouvernement, & faon de vivre de nos Sauvages, nous reciterons
         qu'estans assemblez pour venir avec nous, & reconduire  nostre
         habitation, nous partismes de leur pays le 20e jour de
         May[485], & fusmes 40 jours sur les chemins, o peschasmes
         grande quantit de poisson de plusieurs especes: comme aussi
         nous prismes plusieurs sortes d'animaux, & gibbier, qui nous
         donna un singulier plaisir, outre la commodit que nous en
         receusmes, & arrivasmes vers nos Franois[486] sur la fin du
         mois de Juin, o je trouvay le sieur du Pont, qui estoit venu
         de France avec deux vaisseaux, qui desesperoit presque de me
         revoir pour les mauvaises nouvelles qu'il avoit entendues des
         Sauvages que j'estois mort.

[Note 485: Voir 1619, p. 102, note 3.]

[Note 486: Au saut Saint-Louis. (Voir plus loin.)]

         Nous veismes aussi tous les Pres Religieux, qui estoient
         demeurez  nostre habitation, lesquels furent fort contents de
         nous revoir, & nous aussi eux: puis je me disposay de partir du
         Sault Sainct Louis, pour aller  nostre habitation, menant avec
308/964  moy mon hoste Darontal. Parquoy prenant cong de tous les
         Sauvages, & les asseurant de mon affection, je leur dis que je
         les reverrois quelque jour pour les assister, comme j'avois
         fait par le pass, & leur apporterois des presens pour les
         entretenir en amiti les uns avec les autres, les priant
         d'oublier les querelles qu'ils avoient eues ensemble, lors que
         je les mis d'accord, ce qu'ils me promirent faire. Nous
         partismes le 8e jour de Juillet, & arrivasmes  nostre
         habitation le 11 dudit mois, o trouvasmes chacun en bon estat,
         & tous ensemble, avec nos Pres Religieux, rendismes grces 
         Dieu, en le remerciant du soin qu'il avoit eu de nous conserver
         & preserver de tant de prils & dangers o nous nous estions
         trouvez.

         Pendant cecy, je faisois la meilleure chre que je pouvois 
         mon hoste Darontal, lequel admirant nostre bastiment,
         comportement, & faon de vivre, me dit en particulier, Qu'il ne
         mourroit jamais content qu'il ne veist tous ses amis, ou du
         moins bonne partie, venir faire leur demeure avec nous, afin
         d'apprendre  servir Dieu, & la faon de nostre vie, qu'il
         estimoit infiniment heureuse, au regard de la leur. Que ce
         qu'il ne pouvoit comprendre par le discours, il l'apprendroit
         beaucoup mieux & plus facilement par la frquentation qu'il
         auroit avec nous[487]. Que pour l'advancement de cet oeuvre
         nous fissions une autre habitation au Sault Sainct Louys, pour
         leur donner la seuret du passage de la riviere, pour la
         crainte de leurs ennemis, & qu'aussi tost ils viendroient en
309/965  nombre  nous pour y vivre comme frres: ce que je luy promis
         faire le plustost qu'il me seroit possible. Ainsi aprs avoir
         demeur 4 ou 5 jours ensemble, & luy ayant donn quelques
         honnestes dons (desquels il se contenta fort) il s'en retourna
         au Sault Sainct Louys, o ses compagnons l'attendoient[488].

[Note 487: Ici encore, dans l'dition de 1632, a t retranch comme 
dessein un passage o se trouvait mentionn le P. Joseph. (Voir 1619, p.
104.)]

[Note 488: En cet endroit, l'dition de 1619 (p. 105, et 106) renferme
de plus quelques dtails sur les travaux faits  l'habitation et sur le
passage des PP. Denis et Joseph en France.]

         Pendant mon sejour  l'habitation, je fis couper du bled
         commun,  savoir du bled Franois qui y avoit est sem,
         lequel estoit trs-beau, afin d'en apporter en France, pour
         tesmoigner que ceste terre est trs-bonne & fertile. Aussi y
         avoit-il du bled d'Inde fort beau, & des entes & arbres que
         nous y avions port[489].

[Note 489: L'dition de 1632 retranche encore ici un passage important,
o il est question des Pres Rcollets: Nous estans, dit Champlain,
sur le point de nostre partement, nous laissasmes deux de nos Religieux
 nostre habitation,  savoir les Pres Jean d'Elbeau & Pre
Paciffique (P. Jean d'Olbeau et Frre Pacifique), fort content de tout
le temps qu'ils avoient pass audit lieu, & resoulds d'y attendre le
retour du Pre Joseph qui les debvoit retourner voir comme il fit
l'anne suivante. (1619, p. 107.)]

         Je m'embarquay en nos barques le 20e jour de Juillet, & arrivay
          Tadoussac le 23e jour dudit mois, o le sieur du Pont nous
         attendoit avec son vaisseau prest & appareill, dans lequel
         nous nous embarquasmes, & partismes le troisiesme jour du mois
         d'Aoust, & eusmes le vent si  propos que nous arrivasmes 
         Honnefleur le 10 jour de Septembre 1616, o nous rendismes
         louange & action de grces  Dieu de nous avoir preservez de
         tant de prils & hazards o nous avions est exposez, & de nous
         avoir ramenez en sant dans nostre patrie. A luy donc soit
         gloire & honneur  jamais. Ainsi soit-il[490].

[Note 490: _Conf_. 1619, p. 108. Ici se termine le voyage de 1615;
l'dition de 1619 renferme en outre le voyage de 1618, que l'dition de
1632 n'a pas cru devoir reproduire soit qu'on ait jug de peu
d'importance les faits qui y sont rapports, soit qu'on ait trouve
difficile de retrancher la part qu'y ont eue les Pres Rcollets.]



310/966  Changement de Viceroy de feu M. le Mareschal de Themines, qui
         obtient la charge de Lieutenant gnral du Roy en la nouvelle
         France, de la Royne Rgente. Articles du sieur de Mons  la
         Compagnie. Troubles qu'eut l'Autheur par ses envieux.

                           CHAPITRE VIII.[491]

[Note 491: Chapitre IV de la premire dition.]

         Estant arriv en France, nous eusmes nouvelles de la
         dtention de Monseigneur le Prince[492], qui me fit juger que
         nos envieux ne tarderoient gueres  vomir leur poison, & qu'ils
         feroient ce qu'ils n'avoient os faire auparavant: car le chef
         estant malade, les membres ne peuvent estre en sant. Aussi ds
         lors les affaires changerent de face, & firent naistre un
         nouveau Vice-roy, par l'entremise d'un certain personnage,
         lequel s'addresse au Sieur de Beaumont Maistre des Requestes,
         lequel estoit amy de Monsieur le Mareschal de Themines, qui
         donne advis de demander la charge de Lieutenant de Roy de la
         nouvelle France, pendant la dtention de mond. Seigneur le
         Prince: lequel l'obtint de la Royne-mere Rgente. Cet
         entremetteur va trouver Monsieur le Mareschal de Themines, luy
         fait voir que l'on donnoit un cheval de mille escus 
         Monseigneur le Prince, & qu'il en pourroit bien avoir un de
         quatre mil cinq cents livres, par les moyens qu'il luy dira,
311/967  moyennant que mond. sieur luy face quelque gratification, & le
         continue en la charge de faire les affaires de la Compagnie, &
         pouvoir estre son Secrtaire. Il luy dit qu'en consideration de
         l'advis qu'il luy avoit fait donner, & aussi pour le soin qu'il
         avoit des affaires, il le recognoistroit, comme dit est. Cela
         accord, ledit Solliciteur dit aux associez, Qu'il avoit appris
         que Monsieur de Themines avoit l'affaire de Canada, & demandoit
         cinq cents escus davantage que les mille, d'autant qu'il y en
         avoit d'autres qui vouloient prendre ce party, & luy offroient,
         mais qu'il les vouloit prfrer. Ces associez adjoustent foy 
         cecy, jusques  ce que la mesche fust descouverte par l'un des
         Secrtaires de mond. Sieur de Themines, fasch de ce que ce
         personnage emportoit ce qui luy devoit estre acquis. En ces
         entrefaites, on donne advis  Monseigneur le Prince de tout ce
         qui se passoit, qui donna charge  Monsieur Vignier de mesnager
         ceste affaire: lequel fait arrest de ce qui estoit deub  mond.
         Seign. le Prince, & que s'ils payoient  Monsieur de Themines,
         ils payeroient deux fois. Voila un procez qui s'esmeut au
         Conseil entre les associez, Monseigneur le Prince, le Sieur de
         Themines, & le Sieur de Villemenon, comme Intendant de
         l'Admiraut, qui s'y entremet pour Monseigneur de Montmorency,
         sur quelque poinct qui dependoit de la charge dudit Sieur, pour
         le bien de la Socit, qui desiroit aussi que les mille escus
         fussent employez au bien du pas: chose qui eust est
         tres-raisonnable. Ils sont tous au Conseil, & de l renvoyez 
         la Cour de Parlement. Laissons les plaider, pour aller
312/968  appareiller nos vaisseaux, qui ne perdoient temps pour aller
         secourir les hyvernans de l'habitation.

[Note 492: Le prince de Cond avait t arrt le premier de septembre
de cette anne 1616. (Mercure franais, t. IV, an. 1616, p. 195 et
suiv.)]

         En ce mesme temps remonstrances furent faites  Messieurs les
         associez du peu de fruict qu'ils avoient fait cognoistre 
         advancer le progrez de l'habitation, & qu'il n'y avoit chose
         plus capable de rompre leur societ, s'ils n'y remedioient par
         quelque augmentation de faire bastir, & envoyer quelques
         familles pour dfricher les terres.

         Ils se resolurent donc d'y remdier, & pour cet effect le Sieur
         de Mons desirant de voir de plus en plus fructifier ce dessein,
         met la plume  la main, fait quelques articles, par lesquels
         lad. Compagnie s'obligeoit  l'augmentation des hommes pour la
         conservation du pays, munitions de guerre, & des vivres
         necessaires pour deux ans, attendant que la terre peust
         fructifier.

         Ces articles furent mis entre les mains de Monsieur de
         Marillac, pour estre rapportez au Conseil. Voicy un bel
         acheminement sans profit: car le tout s'en alla en fume, par
         je ne say quels accidents, & Dieu ne permit pas que ces
         articles eussent lieu. Neantmoins Monsieur de Marillac trouva
         tout cela juste, & s'en resjouit, grandement port 
         l'advancement de ceste affaire.

         Pendant ces choses, je fus  Honnefleur pour aller au voyage,
         o estant, un de la compagnie, aussi malicieux, que grand
         chicaneur, appell Boyer, comparoissant pour toute icelle
         Compagnie, me tait signifier un arrest de Messieurs de la Cour
         de Parlement, par lequel il disoit que je ne pouvois plus
313/969  prtendre l'honneur de la charge de Lieutenant de Monseigneur
         le Prince, attendu que la Cour avoit ordonn que les Seigneurs
         Prince de Cond, de Montmorency, & de Themines, sans
         prejudicier  leurs qualitez, ne pourroient recevoir aucuns
         deniers de ce qu'ils pouvoient prtendre, & defense aux
         associez de ne rien donner, sur les peines du quadruple. Tout
         cela ne me touchoit point; car ayant servy comme j'avois fait,
         ils ne me pouvoient oster ny la charge, ny moins les
         appointemens,  quoy volontairement ils s'estoient obligez lors
         que je les associay. Voila la recompense de ces Messieurs les
         associez, qui se deschargeoient sur ledit Boyer, que ce qu'il
         avoit fait estoit de son mouvement. Je protestay au contraire,
         attendant le retour de mon voyage.

         Je m'embarquay donc pour le voyage de l'an 1617. o il ne se
         pana rien de remarquable[493]. Estant de retour  Paris, je fus
         trouver mond. sieur de Themines, duquel j'avois eu la
         commission de son Lieutenant pendant la dtention de mond.
         Seigneur le Prince. Il obtient lettres du Conseil de sa Majest
         pour y faire renvoyer l'affaire, qui n'avoit pas est juge 
         son profit. Estant au Conseil, la Compagnie ne demande
         maintenant que la descharge de ce qu'elle doit payer, & qu'ils
         ne payent point  deux. Ordonn que l'on donnera l'argent 
         mond. sieur de Themines. Neantmoins led. sieur Vignier
         Intendant de Monseig. le Prince, dit que les Associez regardent
         ce qu'ils font,  ce qu'un jour ils ne payent derechef. Ceste
         Compagnie se trouve en peine, & eust voulu qu'ils se fussent
         accordez.

[Note 493: Voir 1619, p. 108, 109, 110, o nous avons donn un rsum de
ce voyage.]

314/970  Quoy que c'en soit, ils payent  M. de Themines, en vertu de
         l'arrest du Conseil. Or c'est  faire  payer encore une autre
         fois, s'il y eschet (dirent-ils). Au lieu que tous devroient
         contribuer  ce sainct dessein, on en oste les moyens. Car les
         associez disent qu'ils ne peuvent faire aucun advancement au
         pays, si on ne les veut assister, & employer le peu d'argent
         qu'ils donnent annuellement, ou le donner aux Religieux, pour
         aider  faire leur Sminaire: lesquels perdirent ceste occasion
         envers mond. Seigneur le Prince.

         Estans pour lors empeschez  des affaires qui leur touchoient
         d'avantage que celles de cette entreprise, ils ne s'y voulurent
         employer, disans qu'ils avoient assez d'affaires pour eux en
         France, sans solliciter pour celles de Canada. Cecy fut
         froidement sollicit; qui est le moyen de ne rien faire, si
         Dieu n'eust suscit d'autres voyes.

         En ceste mesme anne arrive un autre assault des effects du
         malin esprit. Les envieux croyent qu'ils auroient meilleur
         march pendant la dtention de Monseigneur le Prince, pour
         faire rompre sa commission & par consequent celle de Monsieur
         de Themines; & font tant que Messieurs des Estats de Bretagne
         tentent la fortune pour la seconde fois, afin de les favoriser,
         & de coucher en leurs articles celuy de la traitte libre pour
         la Province de Bretagne. Ils viennent  Paris, presentent leurs
         cahiers  Messieurs du Conseil; lesquels leur accordent cet
         article, sans avoir ouy les parties, qui estoient engages bien
         avant en ceste affaire. J'en parlay au feu sieur Evesque de
315/971  Nantes, dput pour lors des Estats, &  Moniteur de Sceaux,
         qui avoit les rgistres des Estats de Bretagne, lequel me
         disant que c'estoit la vrit, je luy repartis: _Monsieur,
         comment est-il possible que l'on aye octroy si promptement cet
         article sans ouyr partie?_ Il me respondit, _L'on ny a pas
         song_. Je fais aussi tost presenter une requeste  Messieurs
         du Conseil, qui ordonnrent des Commissaires pour juger
         l'affaire. Cependant l'article est sursis, jusques  ce qu'il
         en aye est autrement ordonn, & que les parties seroient
         appelles & oues sur ce faict. J'escris aussi tost  nos
         associez  Rouen, qu'ils eussent  venir promptement, ce qu'ils
         firent, car la chose leur touchoit de prs. Estans venus, les
         Commissaires s'assemblent chez Monsieur de Chasteau-neuf.
         Messieurs les Dputez des Estats & moy s'y trouvent avec nos
         associez, pour dcider de ceste affaire. L'on fut long temps 
         dbattre sur ce que les Bretons pretendoient la prfrence de
         ce ngoce aux autres subject de ce Royaume, & plusieurs raisons
         furent agites d'un cost & d'autre. Je n'y oubliay rien de ce
         que j'en savois, & avois peu apprendre par des Autheurs dignes
         de foy. Le tout bien consider, fut dit, que l'article seroit
         ray, jusques  ce que plus  plain il en fust ordonn, &
         cependant defenses faites aux Bretons, de par le Roy, de
         trafiquer en aucune manire que ce soit de pelleterie, avec les
         Sauvages, sans le consentement de lad. Socit: & tans l'advis
         que j'en eus, l'affaire eust est rompue pour lors. Car combien
         de querelles & procez se fussent-ils meus tant en la nouvelle
         France, qu'au Conseil de sa Majest?

316/972  En la mesme anne 1618, les Associez craignans d'estre dmis de
         la traitte de pelleterie, pour ne faire quelque chose de plus
         que ce qu'ils estoient obligez par leurs articles, comme de
         passer des hommes par del pour habiter & dfricher les terres;
          quoy je les portois le plus qu'il m'estoit possible; & au
         default des personnes, s'offroient d'en mener, en leur
         accordant les mesmes privileges qu'ils avoient. Que de moy
         j'avois  informer sad. Majest & Monseig. le Prince, du
         progrs qui se faisoit de temps en temps comme j'avois fait.
         Que les troubles ordinaires qui avoient est en France avoient
         empesch sad. Majest d'y remdier, & qu'ils eussent  mieux
         faire. Qu'autrement, ils pourroient estre depossedez de toutes
         leurs prtentions, qui ne tendoient qu' leur profit
         particulier, bien dissemblable aux miennes, qui n'avois autre
         dessein que de voir le pays habit de gens laborieux, pour
         dfricher les terres, afin de ne point s'assubjectir  porter
         des vivres annuellement de France, avec beaucoup de despense, &
         laisser les hommes tomber en de grandes necessitez, pour
         n'avoir dequoy se nourrir, comme il estoit ja advenu, les
         vaisseaux ayans retard prs de deux mois plus que l'ordinaire,
         & pensa y avoir une motion & revolte  ce sujet les uns contre
         les autres.

         A tout cecy nosd. Associez disoient, que les affaires de France
         estoient si muables, qu'ayans fait une grande despense, ils
         n'avoient lieu de seuret pour eux, ayans veu ce qui s'estoit
         pass au sujet du Sieur de Mons. Je leur dis, qu'il y avoit
         bien de la diffrence de ce temps l  cestuy cy, entant que
316/973  c'estoit un Gentil-homme qui n'avoit pas assez d'authorit pour
         se maintenir en Court contre l'envie dans le Conseil de sa
         Majest. Que maintenant ils avoient un Prince pour protecteur,
         & Viceroy du pays, qui les pouvoit protger & dfendre envers &
         contre tous, souz le bon plaisir du Roy. Mais j'appercevis bien
         qu'une plus grande crainte les tenoit; que si le pays
         s'habitoit leur pouvoir se diminueroit, ne faisans en ces lieux
         tout ce qu'ils voudroient, & seroient frustrez de la plus
         grand' partie des pelleteries, qu'ils n'auroient que par les
         mains des habitans du pays, & peu aprs seroient chassez
         par ceux qui les auroient installez avec beaucoup de despense.
         Considerations pour jamais n'y rien faire, par tous ceux qui
         auront de semblables desseins; & ainsi souz de beaux prtextes
         promettent des merveilles pour faire peu d'excution, &
         empescher ceux qui eussent eu bonne envie de s'habituer en ces
         terres, qui volontiers y eussent port leur bien, & leur vie,
         s'ils n'en eussent est empeschez. Et si cela eust russi,
         jamais l'Anglois n'y eust est, comme il a fait, par le moyen
         des rebelles Franois.

         A force de solliciter lesd. Associez, ils s'assemblerent, &
         firent un estat du nombre d'hommes & familles qu'ils y devoient
         envoyer, outre celles qui y estoient: duquel estat j'en pris
         copie pardevant Notaires, comme il s'ensuit.

         _Estat des personnes qui doivent estre menes & entretenues en
         l'habitation de Quebec, pour l'anne 1619._

         Il y aura 80 personnes, y compris le Chef, trois Peres
         Recollets, commis, officiers, ouvriers, & laboureurs.

317/974  Deux personnes auront un matelas, paillasse, deux couvertes,
         trois paires de linceulx neufs, deux habits  chacun, six
         chemises, quatre paires de souliers, & un capot.

         Pour les armes, 40 mousquets avec leurs bandolieres, 24 piques,
         4 harquebuzes  rouet de 4  5 pieds, 1000 livres de poudre
         fine, 1000 de poudre  canon, 1000 livres de balles pour les
         pices, six milliers de plomb, un poinon de mesche.

         Pour les hommes, une douzaine de faux avec leur manche,
         marteaux, & le reste de l'quipage, 12 faucilles, 24 besches
         pour labourer, 12 picqs, 4000 livres de fer, 2 barils d'acier,
         10 tonneaux de chaulx (l'on n'en avoit encore point trouv
         audit pays comme l'on a fait depuis) dix milliers de tuille
         creuse, ou vingt mille de platte, dix milliers de brique pour
         faire un four & des chemines, deux meules de moulin, car il ne
         s'y en estoit trouv que depuis trois ans.

         Pour le service de la table du Chef, 36 plats, autant
         d'escuelles & d'assiettes, 6 salieres, 6 aiguieres, 2 bassins,
         6 pots de deux pintes chacun, 6 pintes, 6 chopines, 6
         demy-septiers, le tout d'estain, deux douzaines de nappes,
         vingt-quatre douzaines de serviettes.

         Pour la cuisine, une douzaine de chaudires de cuivre, 6 paires
         de chesnets, 6 poisles  frire, 6 grilles.

         Sera aussi port deux taureaux d'un an, des genices, & des
         brebis ce que l'on pourra: de toutes sortes de graines pour
         semer.

319/975  Il y eust bien fallu plusieurs autres commoditez qui manquoient
         en ce mmoire: mais ce n'eust pas est peu, s'il eust est
         accomply comme il estoit.

         De plus y avoit: Celuy qui commandera  l'habitation, se
         chargera des armes & munitions qui y sont, & de celles qui y
         seront portes, durant qu'il y demeurera.

         Et le Commis qui sera  l'habitation pour la traitte des
         marchandises, se chargera d'icelles, ensemble des meubles &
         ustensiles qui seront  la compagnie, & de tout il envoyera par
         les navires un estat, lequel il signera.

         Sera aussi port une douzaine de materas garnis, comme ceux des
         familles, qui seront mis dans le magazin, pour aider aux
         malades & blessez.

         Il sera besoin aussi que le navire qui pourra estre achet pour
         la compagnie, ou frt, aille  Qubec, & qu'il soit port par
         la charte partie, & selon la facilit qui se trouvera, il
         faudra aussi faire monter le grand navire de la compagnie.

         Fait & arrest par nous souz-signez, & promettons accomplir en
         ce qui sera possible le contenu cy dessus. En tesmoin dequoy
         nous avons sign ces presentes. A Paris le 21 Dcembre
         1619[494]. Ainsi sign, Pierre, Dagua[495], Le Gendre, tant
         pour luy que pour les Vermulles, Bellois, & M. Dustrelot.

[Note 494: 1618.]

[Note 495: Pierre Dugua.]

         Collationn  l'original en papier. Ce fait rendu par les
         Notaires souz-signez, l'an 1619, le 11e jour de Janvier.
         GUERREAU. FOURCY.

         Je portay cet estat  Monsieur de Marillac, pour le faire voir
320/976   Messieurs du Conseil, qui trouverent trs-bon qu'il
         s'executast, recognoissans la bonne volont qu'avoient lesdits
         Associez de se porter au bien de ceste affaire, & ne voulurent
         entendre d'autres propositions qui leur estoient faites par
         ceux de Bretagne, la Rochelle, & Sainct Jean de Lus. Quoy que
         ce soit, ce fut un bruit & une demonstration de bien augmenter
         la peuplade, qui ne sortit pourtant  nul effect. L'anne
         s'escoula, & ne se fit rien, non plus que la suivante, que l'on
         recommena  crier, & se plaindre de ceste Socit, qui donnoit
         des promesses, sans rien effectuer.

         Voila comme ceste affaire se passa, & sembloit que tous
         obstacles se mettoient au devant, pour empescher que ce sainct
         dessein ne reussist  la gloire de Dieu.

         Une partie de cesdits associez estoient de la religion
         prtendue reforme, qui n'avoient rien moins  coeur que la
         nostre s'y plantast, bien qu'ils consentoient d'y entretenir
         des Religieux, parce qu'ils savoient que c'estoit la volont
         de sa Majest. Les Catholiques en estoient trs-contents, &
         c'estoit la chambre my-partie: car au commencement on n'y avoit
         peu faire davantage, & ne se trouvoit des Catholiques qui
         voulussent tant hazarder, qui fit que l'on receut les prtendus
         reformez,  la charge neantmoins que l'on n'y feroit nul
         exercice de leur religion. Ce qui occasionnoit en partie tant
         de divisions & procez les uns contre les autres, que ce l'un
         vouloit, l'autre ne le vouloit pas, vivans ainsi avec une telle
         mesfiance, que chacun avoit son commis, pour avoir gard  tout
         ce qui se passeroit, qui n'estoit qu'augmentation de despense.

321/977  Et de plus, combien ont-ils eu de procez contre les Rochelois,
         qui n'en vouloient perdre leur part, souz des passe-ports
         qu'ils obtenoient par surprise, sans rien contribuer? & autres
         sans commission se mettoient en mer  la desrobe pour aller
         voler & piller contre les dfenses de sadite Majest, & ne
         pouvoit-on avoir aucune raison ny justice en l'enclos de leur
         ville: car quand on alloit pour faire quelque exploict de
         Justice, le Maire disoit: _Je crois ne vous faire pas peu de
         faveur & de courtoisie, en vous conseillant de ne faire point
         de bruit, & de vous retirer au plustost. Que si le peuple sait
         que veniez en ce lieu, pour excuter les commandemens de
         Messieurs du Conseil vous courez fortune d'estre noyez dans le
         port de la Chaisne,  quoy je ne pourrois remdier._

         Si faut-il que je dise encore, que ce qui sembloit n'estre 
         leur advantage, l'estoit plus qu'ils ne pensoient; d'autant que
         c'est chose certaine, qu'outre le bien spirituel, le temporel
         s'accrot infiniment par les peuplades, & plus il y a de gens
         laborieux, plus de commoditez peut-on esperer, lesquels ayant
         leur nourriture & logement, se plaisent  faire valloir les
         commoditez qui y sont, & le dbit ne se peut faire que par les
         vaisseaux qui y vont porter des marchandises qui leur sont
         necessaires, pour les eschanger en celles du pays: & par ainsi
         ceux qui ont les commissions de sa Majest, d'aller seuls
         trafiquer privativement  tous autres avec les Franois
         habituez, pour subvenir  la despense qu'ils pourroient avoir
         faite  y mener des hommes de toutes conditions, avec ce qui
         leur seroit necessaire, ils peuvent s'asseurer que pendant le
322/978  temps de leur commission les habitans de ces lieux seroient
         contraints & forcez de porter au magazin des associez ce qu'ils
         pourroient avoir de pelleterie, qui sont de mauvaise garde pour
         un long temps, pour les inconveniens qui en peuvent arriver: en
         les faisant valoir un honneste prix pour recevoir de France
         beaucoup de choses qui leur seroient necessaires. Que les
         vouloir contraindre  ne traitter avec les Sauvages, cela leur
         donneroit tel mescontentement, qu'ils tascheroieht  perdre le
         tout, plustost que les porter au magazin, comme j'ay veu
         plusieurs fois. Car  quoy penseroit-on que ces peuples
         voulurent faire amas de pelleterie que pour leur usage, &
         traitter le reste pour avoir des commoditez du magazin, dont
         ils ne se peuvent passer? Au contraire, trafiquant & ngociant,
         en leur laissant la traitte libre, ils prendront courage de
         travailler, & d'aller en plusieurs contres faire ce ngoce
         avec les Sauvages, pour trouver quelque advantage en ce
         commerce.

         Les Associez ayans leur arrest en main, font nouveaux
         quipages, & apprestent leur vaisseau. Je me mets en estat de
         partir avec ma famille, & leur fais savoir, lesquels entrent
         en doute: neantmoins ils me mandent qu'ils me feront bonne
         rception, & qu'ils avoient advis entr'eux que le Sieur du
         Pont devoit demeurer pour commander  l'habitation sur leurs
         gens, & moy  m'employer aux descouvertes, comme estant de mon
         faict, &  quoy je m'estois oblig. C'estoit en un mot, qu'ils
         pensoient avoir le gouvernement  eux seuls, & faire l comme
323/979  une Republique  leur fantaisie, & se servir des Commissions de
         sa Majest pour effectuer leurs passions, sans qu'il y eust
         personne qui les peust controller, pour tousjours tirer le bon
         bout devers eux, sans y rien adjouster, s'ils n'estoient bien
         pressez. Ils n'ont plus affaire de personne, & tout ce que
         j'avois fait pour eux n'entre point en consideration. Je suis
         honneste homme, mais je ne dpens pas d'eux. Ils ne considerent
         plus leurs articles, &  quoy ils s'estoient obligez tant
         envers le Roy, qu'envers Monseigneur le Prince, & moy. Ils
         n'estiment rien leurs contracts & promesses qu'ils avoient
         faites souz leur seing, & sont sur le haut du pav. Je ne say
         pas en fin ce qui en sera, mais je say bien qu'ils n'avoient
         point de raison ny de justice de plaider contre leur seing.
         Tout cecy s'esmouvoit  la sollicitation de Boyer, qui dans le
         tracas vivoit des chicaneries qu'il exeroit: car s'il
         despensoit un sol, il en comptoit pour le moins quatre 
         chacun, ainsi que j'ay ouy dire depuis.

         Voyant ce qu'ils m'avoient mand, je leur escrivis, &
         m'achemine  Rouen avec tout mon quipage[496]. Je leur monstre
         les articles, & comme Lieutenant de Monseigneur le Prince, que
         j'avois droict de commander en l'habitation, &  tous les
         hommes qui y seroient, fors & except au magazin o estoit leur
         premier Commis, qui demeuroit pour mon Lieutenant en mon
         absence. Que pour les descouvertes, ce s'estoit point  eux de
324/980  me donner la loy: que je les faisois, quand je voyois
         l'occurence des temps propres  cet effect, comme j'avois fait
         par le pass. Que je n'estois pas oblig  plus que ce que les
         articles portoient, qui ne disoient rien de tout cela. Que pour
         le Sieur du Pont j'estois son amy, & que son aage me le feroit
         respecter comme mon pre: mais de consentir qu'on luy donnast
         ce qui m'appartenoit par droict & raison, je ne le soufrirois
         point. Que les peines, risques, & fortunes de la vie que
         j'avois couru aux descouvertes des terres & peuples amenez 
         nostre cognoissance, dont ils en recevoient le bien, m'avoient
         acquis l'honneur que je possedois. Que le Sieur du Pont & moy
         ayans vescu par le pass en bonne amiti, je desirois y
         perseverer. Que je n'entendois point faire le voyage qu'avec la
         mesme auctorit que j'avois eue auparavant: autrement, que je
         protestois tous despens, dommages & interests contre eux 
         cause de mon retardement. Et sur cela, je leur presentay ceste
         lettre de sa Majest.

[Note 496: Il est vident que, par cette expression mon quipage,
Champlain veut parler ici du personnel de sa maison; car, aprs les
articles convenus et signs (ci-dessus, p. 322), c'est--dire, au
printemps de 1619, il se mit en tat dpartir avec sa famille. Madame
de Champlain serait donc venue au Canada ds 1619, sans les difficults
que soulevrent les associs. (Voir ci-aprs, p. 325.)]


         DE PAR LE ROY.

         Chers & bien-aimez, Sur l'advis qui nous a est donn, qu'il
         y a eu cy-devant du mauvais ordre en l'establissement des
         familles & ouvriers que l'on a menez en l'habitation de Quebec,
         & autres lieux de la Nouvelle France, Nous vous escrivons ceste
         lettre, pour vous dclarer le desir que nous avons que toutes
         choses aillent mieux  l'advenir: & vous mander, que nous
         aurons  plaisir que vous assistiez, autant que vous le pourrez
325/981  commodment, le sieur de Champlain, des choses requises &
         necessaires pour l'execution du commandement qu'il a receu de
         Nous, de choisir des hommes exprimentez & fidles pour
         employer  descouvrir, habiter, dfricher, cultiver, &
         ensemencer les terres, & faire tous les ouvrages qu'il jugera
         necessaires pour l'establissement des Colonies que nous
         desirons de planter audit pays, pour le bien de nostre service,
         &  l'utilit de nos Subjects, sans que pour raison desdites
         descouvertures & habitations, vos Facteurs, Commis, &
         Entremetteurs au faict: du trafic de la pelleterie, soient
         troublez ny empeschez en aucune faon & manire que ce soit,
         durant le   temps que nous vous avons accord. Et  ce ne
         faites faute. Car tel   est nostre plaisir. Donn  Paris le
         12e jour de Mars, 1618.

         Ainsi sign LOUIS. Et plus bas, POTIER.

         Ils ne voulurent rien dire davantage que ce qu'ils m'avoient
         escrit; ce qui m'occasionna de faire ma protestation, & m'en
         retournay  Paris. Ils font leur voyage[497], & ledit du Pont
         hyverna ceste anne  l'habitation, pendant que je plaide mon
         droict au Conseil de sa Majest.

[Note 497: On voit que Champlain ne vint point au Canada en 1619.]

         Je presente requeste avec la copie des articles, afin de les
         faire venir. Nous voila  chicaner, & Boyer qui n'en devoit
         rien  personne, cecy me donna sujet de suivre le Conseil 
         Tours, o je fais voir la malice de leur plaidoy, assez
         recogneu d'un chacun. Et aprs avoir bien dbattu, j'obtiens
326/982  un arrest de Messieurs du conseil, par lequel il estoit dit que
         je commanderois tant  Qubec, qu'autres lieux de la
         nouvelle France, & defenses aux Associez de ne me troubler, ny
         empescher en la fonction de ma charge,  peine de tous despens,
         dommages & interests, & d'amende arbitraire, & hors de despens:
         Lequel arrest je leur fais signifier en plaine Bourse de Rouen.
         Ils s'excusent sur ledit Boyer, & disent qu'ils n'y avoient pas
         consenty: mais j'estois tres-asseur du contraire.

         En ce temps Monseigneur le Prince estant mis en libert[498],
         on luy donne mille escus, desquels il en donna cinq cents aux
         Pres Recollets, pour aider  faire leur Sminaire, qui ne
         firent pas grand' chose. Estant r'entr en possession de sa
         commission pour la nouvelle France, Monsieur le Mareschal de
         Thmines hors de ses prtentions, le Sieur de Villemenon qui
         ds long temps avoit desir que ceste affaire tombast entre les
         mains de Monseigneur l'Admiral, pource qu'il croyoit que toutes
         choses seroient mieux rgles  l'honneur de Dieu, du service
         du Roy, & bien dudit pays; & qu'ayant l'intendance de
         l'Admiraut, tout se feroit avec advancement; Il en parle 
         Monseigneur de Montmorency, qui monstroit le desirer par les
         ouvertures que led. Sieur de Villemenon luy donna. Mond.
         Seigneur en parle  Monseigneur le Prince, qui remet ceste
         affaire au Sieur Vignier, qui fait en sorte qu'il tire de
         Monseigneur de Montmorency unze mille escus pour ses
         prtentions, & promet souz le bon plaisir du Roy, luy donner la
327/983  commission de Vice-roy aud. pays de la nouvelle France, qui en
         donne l'intendance  Monsieur Dolu, grand Audiancier de France,
         pour y apporter quelque bon rglement: lequel s'y employe de
         toute son affection, bruslant d'ardeur de faire quelque chose 
         l'advancement de la gloire de Dieu, & du pays, & mettre nostre
         Socit en meilleur estat de bien faire qu'elle n'avoit fait.
         Je le veis sur ceste affaire, & luy fis cognoistre ce qui en
         estoit, & luy en donnay des memoires pour s'en instruire.

[Note 498: Le prince de Cond fut mis en libert le 20 octobre 1619; la
lettre de grce du roi est du 9 novembre, et elle ne fut vrifie en
parlement que le 26 suivant. (MERC.)]

         Mond. Seigneur de Montmorency me continuant en l'honneur de sa
         Lieutenance en lad. nouvelle France, me commande de faire le
         voyage, & d'aller  Qubec m'y fortifier au mieux qu'il me
         seroit possible, & luy donner advis de tout ce qui se
         passeroit, pour y apporter l'ordre requis. Donc je partis de
         Paris avec ma famille, quip de tout ce qui m'estoit
         necessaire. Estant  Honnefleur, il y eut encore quelque
         brouillerie sur le commandement que je devois avoir audit pays,
         & ceste compagnie receut un extrme desplaisir de ce
         changement. J'en escris  Monseigneur, & aud. Sieur Dolu, qui
         leur mandent que le Roy & Monseigneur entendoient que j'eusse
         l'entier & absolu commandement en toute l'habitation, & sur
         tout ce qui y seroit, horsmis pour ce qui estoit du magazin de
         leurs marchandises, desquelles leurs commis ou facteurs
         pouvoient disposer. Que sa Majest avoit promis de nous donner
         armes & munitions de guerre, pour la defense du fort que je
         ferois bastir. Et s'ils ne vouloient obeir aux volontez de sa
328/984  Majest, & de mond. seigneur que je fisse arrester le vaisseau,
         jusques  ce que cela fust excut. On en r'escrit au sieur de
         Brcourt, maistre d'hostel de mond. Seigneur, & Receveur de
         l'Admiraut, & aux Officiers nos associez, bien faschez de tout
         cecy, mais en fin ils acquiescerent  la raison. Au mesme temps
         sa Majest me fit l'honneur de m'escrire ceste lettre sur mon
         partement.

  CHAMPLAIN, Ayant sceu le commandement que vous aviez receu de mon
  cousin le Duc de Montmorency, Admiral de France, & mon Vice-roy en la
  nouvelle France, de vous acheminer audit pas, pour y estre son
  Lieutenant, & avoir soin de ce qui se presentera pour le bien de mon
  service, j'ay bien voulu vous escrire ceste lettre, pour vous asseurer
  que j'auray bien agreables les services que me rendrez en ceste
  occasion, surtout si vous maintenez led. pas en mon obeissance,
  faisant vivre les peuples qui y sont, le plus conformment aux loix de
  mon Royaume, que vous pourrez, & y ayant le soin qui est requis de la
  Religion Catholique, afin que vous attiriez par ce moyen la
  bndiction divine sur vous, qui sera reussir vos entreprises &
  actions  la gloire de Dieu, que je prie (Champlain) vous avoir en sa
  saincte & digne garde. Escrit  Paris le 7e jour de May, 1620.

  Sign, LOUIS. Et plus bas, BRULART.


1/985

[Illustration]


                              SECONDE
                            PARTIE DES
                         VOYAGES DU SIEUR
                           de Champlain.


                          LIVRE PREMIER.



         _Voyage de l'Autheur en la Nouvelle France avec sa famille. Son
         arrive  Qubec. Prend possession du Pais, au nom de monsieur
         de Montmorency._

                        CHAPITRE PREMIER.

         L'an 1620, je retournay avec ma famille  la Nouvelle France,
         o arrivasmes au mois de May[499]. Nous traversasmes plusieurs
         Isles, & entr'autres celles aux Oyseaux, o il y en a tel
         nombre, qu'on les tue  coups de bastons. Le 24[500] nous
         passasmes proche Gaspey, entre du fleuve sainct Laurent.

[Note 499: Juin. Champlain, tant arriv  la rade de Tadoussac le 7
juillet, aprs une traverse de deux mois, avait d partir de Honfleur
vers le 8 de mai, comme le prouve du reste la date de la lettre que le
roi lui adressa sur son parlement (p. 328, 1re partie). Il devait
donc tre en vue de Terreneuve vers le 20 de juin; puisque le 24 il
n'tait qu' Gasp.]

[Note 500: Le 24 juin.]

2/986    Le 7 de Juillet nous mouillasmes l'anchre au moulin Baud, 
         une lieue du port de Tadoussac, ayant est deux mois  la
         traverse de nostre voyage, o un chacun loua Dieu de nous voir
          port de salut, & principalement moy, pour le sujet de ma
         famille, qui avoit beaucoup endur d'incommoditez en cette
         fascheuse traverse.

         Le lendemain un petit batteau vient  nostre bord, qui nous dit
         que le vaisseau o estoit le Sieur Deschesnes, party un mois
         auparavant nous, estoit arriv, qui fut prs de deux mois  sa
         traverse[501]. Le Sieur Boull, mon beau frre estoit en ce
         batteau, qui fut fort estonn de voir sa soeur, & comme elle
         s'estoit resolue de passer une mer fascheuse, & fut
         grandement resjouy, & elle & moy au prealable; lequel nous dit
         que deux vaisseaux de la Rochelle, l'un du port de 70 tonneaux,
         l'autre de 45 estoient venus proche de Tadoussac traitter;
         nonobstant les deffences du Roy, & avoient couru fortune
         d'estre pris par ledit Deschesnes proche du Bicq,  15 lieues
         de Tadoussac, neantmoins se sauverent comme meilleurs
         voilliers. Ils emportrent cette anne nombre de pelleteries, &
         avoient donn quantit d'armes  feu, avec poudre, plomb,
         mesche, aux Sauvages; chose tres-pernicieuse & prejudiciable,
         d'armer ces infidles de la faon, qui s'en pourroyent servir
3/987    contre nous aux occasions. Voila comme tousjours ces rebelles
         ne cessent de mal faire, n'ayant encore bien commenc,
         desobeissant aux commandemens de sa Majest, qui le dfend par
         ses Commissions, sur peine de la vie. Telles personnes
         meriteroient d'estre chastiez severement, pour enfraindre les
         Ordonnances: mais quoy, dit on, sont Rochelois, c'est  dire
         trs mauvais & desobeissans subjects, o il n'y a point de
         justice: prenez les si pouvez & les chastiez, le Roy vous le
         permet par les commissions qu'il vous donne. D'avantage ces
         meschans larrons qui vont en ce pas subornent les sauvages, &
         leurs tiennent des discours de nostre Religion, trs-pernicieux
         & meschans, pour nous rendre d'autant plus odieux en leur
         endroit.

[Note 501: Ce vaisseau tait _la Sallemande_. On voit, par une lettre du
P. Jamay, qui y tait passager, avec Frre Bonaventure, qu'il partit de
Honneur le 5 d'avril, et arriva  Tadoussac le 30 mai. Nous nous
divisames en deux bandes, dit-il, je partis le premier avec l'un de
nos frres appell F. Bonaventure, dans le premier Navire, qu'on nomme
la Sallemande; nous sortismes du Havre de Honfleur le Dimanche de la
Passion (qui, cette anne, 1620, tombait le 5 avril), & arrivmes le
Samedy des Octaves de l'Ascension (30 mai), dans le port de
Tadoussac. (Sagard. Hist. du Canada, p. 58.)]

         Nous apprismes que les sieurs du Pont & Deschesne estoient
         partis de Qubec pour aller  mont ledit fleuve affin de
         traitter  une isle devant la riviere des Hiroquois, ayant
         laiss  Tadoussac deux moyennes barques pour nous attendre, &
         les dpescher promptement, afin de leur porter marchandises,
         avant que savoir de nos nouvelles; ce qui fut fait ce jour
         mesme, & en envoyerent une devant l'autre, que nous retinsmes
         pour nous en aller  Qubec. Nous sceusmes la mort de frre
         Pacifique[502], bon Religieux, qui estoit trs charitable, &
         celle de la fille[503] de Hbert en travail d'enfant, tout le
         reste se portoit bien: & pour l'habitation, elle estoit en trs
4/988    mauvais estat, pour avoir diverty les Ouvriers  un logement
         que l'on avoit fait aux Pres Recollets,  demy lieue de
         l'habitation, sur le bord de la riviere sainct Charles[504], &
         deux autres logemens, un pour ledit Hbert  son labourage
         [505], un autre proche de l'habitation pour le Serrurier &
         Boulenger, qui ne pouvoient estre en l'enclos des logemens.
         Locquin partit promptement dans une chaloupe charge de
         marchandises, pour aller treuver ledit du Pont.

[Note 502: Le Frre Pacifique du Plessis dcda ledit 23e jour d'Aoust,
aprs avoir receu tous les sacremens en grande devotion, & fut enterr 
la Chappelle de Kebec, avec les crmonies de la S. Eglise. (Sagard,
Hist. du Canada, p. 55.--Mortuologe des Rcollets, 26 d'aot. Archives
de l'Archevch de Qubec.)]

[Note 503: Anne Hbert, fille ane de Louis Hbert; elle tait marie 
tienne Jonquest.]

[Note 504: Ce logement des Pres Rcollets tait prcisment  l'endroit
o est aujourd'hui l'Hpital-Gnral. Le 7. Septembre, dit Sagard
(Hist. du Canada, p. 56), l'on commena d'amasser les matriaux, & de
joindre la charpenterie de nostre Convent de nostre Dame des Anges, o
le Pre Dolbeau fist mettre la premire pierre le 3 juin 1620. A
nostre arrive, dit le P. Denis Jamay, dans une lettre date de Qubec
le 15 aot 1620, nous sceumes que le sieur du Pont Grav Capitaine
pour les Marchands dans l'habitation, avoit commenc  nous faire bastir
une maison (laquelle depuis nostre arrive nous avons fait achever) dont
je fus fort resjouy tant pour l'assiette du lieu, que de la beaut du
bastiment. Le corps du logis donc est faist de bonne & forte charpente,
& entre les grosses pices une muraille de 8 & 9 pouces jusques  la
couverture, sa longueur est de trente-quatre pieds, sa largeur de vingt
deux, il est  double estage: nous divisons le bas en deux: de la moiti
nous en faisons nostre Chappelle en attendant mieux: de l'autre une
belle grande chambre, qui nous servira de cuisine & o logeront nos
gens: au second estage nous avons une belle grande chambre, puis quatre
autres petites; dans deux desquelles, que nous avons faict faire tant
soit peu plus grandes que les autres, y a des chemines pour retirer les
malades,  ce qu'ils soient seuls: la muraille est faicte de bonne
pierre, bon sable & meilleure chaux que celle qui se faict en France, au
dessoubs est la cave de vingt pieds en carr, & sept de rofond.
(Sagard, Hist. du Canada, p. 58, 59.)]

[Note 505: Quelque respect que nous ayons pour les opinions de M.
Ferland, nous ne pouvons admettre que la maison d'Hbert ait t vers
la partie de la rue Saint-Joseph, o elle reoit les rues Saint-Franois
et Saint Flavien (Notes sur les Registres, p. 10). D'abord, l'acte de
partage de 1634, sur lequel M. Ferland parat s'appuyer (Cours d'Hist.
P. 190), est fort obscur sur ce point et trs-peu concluant; en second
lieu, cette premire maison tait dans le voisinage de celle de
Couillard, comme le prouve un acte d'arbitrage de 1639, (tude de
Piraube, Greffe de Qubec). Des arbitres, nomms pour faire la visite
d'un estre de maison scitue proche celle de Couillard, de la
succession de deffunt [Guill.] Hbert, & contenant trente-huict piedz de
long sur dix-neuf de large, le jugent inhabitable & non manable...
comme fondant en ruyne depuis longtemps... Or, en 1639, il ne pouvait y
avoir,  la haute-ville, que la maison d'Hbert qui ft dans un pareil
tat de vtust, puisque les autres maisons durent tre construites
aprs 1632. (Relat. 1632.) Cette premire maison a d tre vers
l'emplacement de l'archevch; car la part de Guillaume Hbert et de
Guillaume Hubou,  qui tait remarie la veuve Hbert, tait de ce ct.
(Archives du Sminaire de Qubec, acte de partage 1634, et acte
d'change entre Guill. Hbert et Nicolas Pivert en 1637, pass pardevant
Audouart 1641.)]

         Le 11 je partis de Tadoussac avec ma famille, & les Religieux
5/989    que nous avions menez, au nombre de trois[506], mon beau-frre,
         qui avoit hyvern deux ans & demy, & Guers, arrivasmes 
         Qubec, o estant fusmes  la Chapelle rendre grces  Dieu de
         nous voir au lieu ou nous esperions. Le lendemain je fis
         charger le canon, ce qu'estant fait, aprs la saincte Messe
         dite un Pre Recollet[507] fit un sermon d'Exhortation, o il
         remonstroit  un chacun le devoir o l'on se devoit mettre pour
         le service de sa Majest, & de celuy de mondit seigneur de
         Montmorency, & que chacun eut  se comporter en l'obeissance de
         ce que je leur commanderois, suivant les patentes de sa
         Majest, donnes  mondit seigneur le Viceroy, & la Commission
          moy donne de son Lieutenant, lesquelles seroient leus
         publiquement en presence de tous,  ce qu'ils n'en
         pretendissent cause d'ignorance. Aprs ceste exhortation l'on
         sortit de la Chappelle, je fis assembler tout le monde, &
         commanday  Guers Commissionnaire, de faire publique lecture de
         la Commission de sa Majest, & de celle de Monseigneur le
         Viceroy  moy donne. Ce faict chacun crie Vive le Roy, le
         Canon fut tir en signe d'allegresse, & ainsi je pris
         possession de l'habitation & du Pays au nom de mondit seigneur
6/990    le Viceroy. Ledit Guers en fit son procs verbal pour servir en
         temps & lieu.

[Note 506: Il tait venu en effet trois religieux, cette anne 1620, le
P. Denis Jamay, le P. George le Baillif et le Frre Bonaventure; mais le
P. Denis et le Frre Bonaventure taient arrivs, depuis plus d'un mois,
dans le vaisseau du sieur Deschesnes (voir ci-dessus, p. 2); le P.
Georges tait avec Champlain.--Cette phrase semble donner  entendre que
le P. Denis et Frre Bonaventure auraient attendu  Tadoussac que le
second vaisseau ft arriv, pour monter tous ensemble  Qubec. Ce qu'il
y a du moins de certain, d'aprs Sagard et le Clercq, c'est que ce fut
le P. d'Olbeau qui fit la bndiction de la premire pierre du couvent
de Notre-Dame-des-Anges, le 3 juin; d'o l'on peut infrer avec un peu
de vraisemblance, que le P. Denis, qui revenait avec la charge de
suprieur, n'tait pas encore arriv.]

[Note 507: D'aprs le P. le Clercq, ce fut le P. Denis Jamay. (Premier
tabliss. de la Foy, I, 163.)]

         Je resolus d'envoyer ledit Guers avec six hommes aux trois
         rivieres o estoit le Pont & les Commis de la societ, pour
         savoir ce qui se passeroit par del, & moy je fus visiter
         quelques petits jardinages & les bastiments dont on m'avoit
         parl; & en effect je treuvay cette habitation si desole &
         ruine qu'elle me faisoit piti. Il y pleuvoit de toutes parts,
         l'air entroit par toutes les jointures des planchers, qui
         s'estoient restressis de temps en temps, le magasin s'en alloit
         tomber, la court si salle & orde, avec un des logements qui
         estoit tomb, que tout cela sembloit une pauvre maison
         abandonne aux champs o les Soldats avoient passe, &
         m'estonnois grandement de tout ce mesnage: tout cecy estoit
         pour me donner de l'exercice  reparer ceste habitation. Et
         voyant que le plustost qu'on se mettroit  reparer ces choses
         estoit le meilleur, j'employay les ouvriers pour y travailler,
         tant en pierre, qu'en bois, & toutes choses furent si bien
         mesnages, que tout fut en peu de temps en estat de nous loger,
         pour le peu d'ouvriers qu'il y avoit, partie desquels
         commencrent un Fort[508], pour eviter aux dangers qui peuvent
         advenir, veu que sans cela il n'y a nulle seuret en un pays
         esloign presque de tout secours. J'establis ceste demeure en
         une scituation trs bonne, sur une montagne[509] qui commandoit
7/991    sur le travers du fleuve sainct Laurent, qui est un des lieux
         des plus estroits de la riviere[510], & tous nos associez
         n'avoient peu gouster la necessit d'une place forte, pour la
         conservation du Pays & de leur bien. Ceste maison ainsi bastie
         ne leur plaisoit point, & pour cela il ne faut pas que je
         laisse d'effectuer le commandement de Monseigneur le Viceroy, &
         cecy est le vray moyen de ne point recevoir d'affront, pour un
         ennemy, qui recognoissant qu'il n'y a que des coups  gaigner,
         & du temps, & de la despence perdue, se gardera bien de se
         mettre au risque de perdre ses vaiseaux & ses hommes. C'est
         pourquoy il n'est pas tousjours  propos de suivre les passions
         des personnes, qui ne veulent rgner que pour un temps, il faut
         porter sa consideration plus avant.

[Note 508: Le fort Saint-Louis. Le lieu qui fut choisi, dit M. Ferland,
est celui o, pendant prs d'un sicle et demi, rsidrent les
gouverneurs franais du Canada, et d'o les ordres du reprsentant des
rois trs-chrtiens taient ports jusques aux confins du Mexique.
Longtemps aprs la cession du Canada aux Anglais, le drapeau de la
Grande-Bretagne a flott au mme endroit, sur la demeure des gouverneurs
gnraux de l'Amrique Britannique. (Cours d'Hist. du Canada, I, 191.)]

[Note 509: Environ 172 pieds anglais au-dessus du niveau du fleuve.]

[Note 510: Le fleuve n'a, en cet endroit, qu'un quart de lieue de large,
ou une vingtaine d'arpents.]

         Quelques tours aprs lesdits du Pont & Deschesnes descendirent
         des trois rivieres avec leurs barques, & les peleteries qu'ils
         avoient traittes. Il y en avoit la pluspart  qui ce
         changement de Viceroy & de l'ordre ne plaisoit pas; ledit du
         Pont se resolut de repasser en France qui avoit hyvern, &
         laissa Jean Caumont, dit le Mons, pour commis du magazin & des
         marchandises pour la traitte. Ledit du Pont s'en alla 
         Tadoussac[511], & nous fit apporter le reste de nos vivres, &
         mande Roumier sous-commis, qui avoit aussi hyvern, lequel s'en
         retourna en France, sur ce qu'on ne luy vouloit rehausser ses
         gages, & moy demeurant visitay les vivres, pour les mesnager
8/992    jusques  l'arrive des vaisseaux, faisant tousjours
         fortifier & continuer les rparations ja commences, attendant
         d'en faire une nouvelle de pierre: car nous avions treuv de
         bonnes pierres  chaux, qui estoit une grande commodit. Ils
         demeurrent ceste anne  hyverner 60 personnes, tant hommes,
         que femmes, Religieux, & enfans, dont il y avoit dix hommes
         pour travailler au Sminaire des Religieux &  leurs despens:
         tout l'Automne & l'hyver fut employ  reparer l'habitation, &
         les maisons d'auprs, & nous fortifier: chacun se porta
         trs-bien, horsmis un homme qui fut tu par la cheute d'un
         arbre qui luy tomba sur la teste, & l'escrasa, & ainsi mourut
         miserablement.

[Note 511: Pont-Grav dut partir de Qubec peu aprs le 15 d'aot, comme
le laisse supposer la date de la lettre du P. Denis. (Sagard, Hist. du
Canada, p. 63.)]



         _Arrive des Capitaines du May & Guers en la Nouvelle France.
         Rencontre d'un vaisseau Rochelois qui se sauva. Lettres de
         France apportes au sieur de Champlain._

                                 CHAPITRE II.

         Le quinziesme de May[512], une barque estant preste l'on la mit
          l'eau, qui fut charge de vivres, pour traitter avec les
         Sauvages de Tadoussac. Le Mons commis s'embarqua en icelle luy
         huictiesme, & en son chemin fit rencontre d'une chalouppe, o
         estoit le Capitaine du May, & Guers, Commissionnaires de
         monseigneur de Montmorency, avec cinq matelots, trois soldats,
         & un garon, qui fut cause que nostre commis retourna sur sa
9/993    route, & s'en revinrent ensemble  nostre habitation. Ledit du
         May fut trs-bien receu, venant de la part de mondit seigneur
         de Montmorency, lequel me dit estre venu devant, en un vaisseau
         du port d'environ trente cinq tonneaux, avec trente personnes
         en tout, pour me donner advis de ce qui se passoit en France, &
         que proche de Tadoussac, il avoit fait rencontre d'un petit
         vaisseau volleur de Rochelois, de quarante cinq tonneaux, & en
         avoit approch de si prs, qu'ils s'en tendoient parler, estans
         l'un & l'autre sous voiles: Mais comme le Rochelois estoit
         meilleur voilier, il se sauva. Ce fut une belle occasion
         perdue, par ce que ceux qui estoient dedans avoient traitt
         nombre de peleteries.

[Note 512: Il est vident, par le contexte, que c'est le 15 mai 1621.]

         Ledit Guers me donna les lettres qu'il pleut au Roy & 
         Monseigneur me faire l'honneur de m'escrire, accompagnes de
         celle de Monsieur de Puisieux, & autres, des sieurs Dolu, de
         Villemenon & de Caen. Voicy celle du Roy.

         Champlain, j'ay veu par vos lettres du 15 du mois d'Aoust,
         avec quelle affection vous travaillez par del  vostre
         establissement, &  ce qui regarde le bien de mon service,
         dequoy, comme je vous say trs-bon gr, aussi auray-je 
         plaisir de le recognoistre  vostre advantage, quand il s'en
         offrira l'occasion: & ay bien volontiers accord quelques
         munitions de guerre, qui m'ont est demandes, pour vous donner
         tousjours plus de moyen de subsister, & de continuer en ce bon
         devoir, ainsi que je me le promets de vostre soing & fidelit.
10/994   A Paris le 24e jour de Fevrier 1621.

         Sign LOUIS, et plus bas, Brulart.


         En suitte de celle de sa Majest, j'en receus une autre de
         Monsieur de Puisieux, Secrtaire de ses commandements, par
         laquelle entr'autres choses, il me mandoit que le sieur Dolu
         avoit demand des armes pour m'envoyer,  laquelle chose on
         avoit pourveu, & icelles envoyes. Auparavant Monseigneur le
         Duc de Montmorency m'crivit la prsente.

         Monsieur Champlain, pour plusieurs raisons J'ay estim 
         propos, d'exclure les anciens Associez de Rouen, & de sainct
         Malo, pour la traitte de la Nouvelle France, d'y retourner. Et
         pour vous faire secourir, & pourvoir de ce qui vous y est
         necessaire, j'ay choisi les sieurs de Caen[513] oncle & nepveu,
         & leurs Associez, l'un est bon Marchand, & l'autre bon
         Capitaine de mer, comme il vous saura bien ayder & faire
         recognoistre l'authorit du Roy de del sous mon gouvernement.
         Je vous recommande de l'assister, & ceux qui iront de sa part,
         contre tous autres, pour les maintenir en la jouissance des
         articles que je leur ay accordez. J'ay charg le sieur Dolu
         Intendant des affaires du pays, de vous envoyer coppie du
         traitt par le premier voyage, afin que vous scachiez  quoy
         ils sont tenus, pour les faire executer, comme je desire leur
11/995   entretenir ce que je leur ay promis. J'ay eu soing de faire
         conserver vos appointements, comme je croy que vous continuerez
         au desir de bien servir le Roy, ainsi que continue en la bonne
         volont, Monsieur Champlain, Vostre plus affectionn & parfait
         amy, _sign_, MONTMORANCY, DE PARIS le 2 Fevrier 1621.

[Note 513: Guillaume de Caen, marchand, et son neveu, mery ou meric,
alors capitaine de vaisseau.]

         Les lettres du sieur Dolu me mandoient que j'eusse  fermer les
         mains des Commis, & me saisir de toutes les marchandises tant
         traittes que  traitter, pour les interests que le Roy &
         mondit Seigneur pretendoient contre ladite Socit ancienne,
         pour ne s'estre acquitte au peuplement comme elle estoit
         oblige, & que pour le sieur de Caen, bien qu'il fust de la
         religion contraire, on se promettoit tant de luy, qu'il donnoit
         esperance de se faire Catholique, & que pour ce qui estoit de
         l'exercice de sa religion que je luy die qu'il n'en devoit
         faire ny en terre ny en mer, remettant le reste  ce que j'en
         pouvois juger. Celle du sieur de Villemenon Intendant de
         l'admirault, ne tendoit qu' la mesme fin: la lettre dudit
         sieur de Caen se conformant aussi  la sienne, & qu'il venoit
         avec deux bons vaisseaux bien armez & munitionnez de toutes les
         choses necessaires, tant pour luy que pour nostre habitation,
         avec de bons arrests qu'il esperoit apporter en sa faveur.
         Davantage ayant fait assembler le sieur de May & Guers
         commissionnaire, & le pre George[514], auquel Monseigneur, &
         les sieurs Dolu, & Villemenon, luy avoient escrit des lettres 
12/996   mesme fin que celles qu'ils m'escrivoient, m'enchargeant de ne
         rien faire sans luy communiquer, & resolu que rien ne se
         perderoit en quelque faon que ce fut, & qu'il ne falloit
         innover aucune chose attendant ledit sieur de Can, qui estoit
         assez fort, ayant l'arrest en main  son advantage, pour se
         saisir des vaisseaux & marchandises, & ce pendant je
         conserverois toutes les pelleteries, jusqu' ce que l'on vit
         dequoy les pouvoir prendre & saisir justement.

[Note 514: Le P. Georges le Baillif, illustre par sa naissance, par son
mrite personnel, & par l'estime singuliere dont sa Majest l'honoroit.
(Premier tabliss. de la Foy, I, 162.)]

         De plus qu'il falloit considerer les inconveniens qui en
         pourroient arriver d'autre part, ne voyant aucun pouvoir du
         Roy,  quoy ledit commis [515]vouloit obir, & non aux advis
         que nous avions receus de France. Ledit commis fut adverty de
         ce, par les Matelots du sieur de May, qui faisoient courir un
         bruit que ledit sieur de Caen, se saisiroit de tout ce qui leur
         appartenoit, quand il seroit arriv: ils donnrent tellement en
         l'esprit du Commis & de tous, qu'ils deliberoient entr'eux de
         ne permettre de se saisir de leurs marchandises, jusques  ce
         que je leur fisse apparoir lettre ou commandement de sa
         Majest, ce que je ne pouvois, & tous les hommes qui
         dependoient des associez & gagez, craignans de perdre leurs
         gages, comme on leur donnoit  entendre, pretendoient comme les
         plus forts de l'empescher s'ils eussent peu, quand j'eusse eu
         la volont de saisir leurs marchandises. C'est pourquoy pendant
         qu'une societ, en un pas comme cetuy-cy, tient la bource,
         elle paye, donne & assiste qui bon luy semble: ceux qui
13/997   commandent pour sa Majest sont fort peu obis n'ayant personne
         pour les assister, que sous le bon plaisir de la Compagnie, qui
         n'a rien tant  contre coeur: que les personnes qui sont mis
         par le Roy ou les Vice-rois, comme ne dpendant point d'eux, ne
         desirant que l'on voye & juge de ce qu'ils font, ny de leurs
         actions & deportemens en telles affaires, veulent tout attirer
          eux, ne s'en soucient ce qu'il arrive, pourveu qu'ils y
         trouvent leur compte. De forts & forteresses, ils n'en veulent
         que quand la necessit le requiert, mais il n'est plus temps.
         Quand je leurs parlois de fortifier, c'estoit leur grief,
         j'avois beau leur remonstrer les inconvenients qui en
         pourroient arriver, ils estoient sourds: & tout cela n'estoit
         que la crainte en laquelle ils estoient, que s'il y avoit un
         fort ils seroient maistrisez, & qu'on leur feroit la loy. Ce
         pendant ces penses, ils mettoient tout le pays & nous en proye
         du Pirate ou ennemy, qui pensant faire du butin n'estant en
         estat de se deffendre ira tout ravager. J'en escrivois assez 
         messieurs du Conseil, il falloit y donner ordre, qui jamais
         n'arrivoit: & si sa Majest eust seulement donn le commerce
         libre aux associez avoir leur magazin avec leur commis. Pour le
         reste des hommes qui devoient estre en la plaine puissance du
         Lieutenant du Roy audit pays, pour les employer  ce qu'il
         jugeroit estre necessaire, tant pour le service de sa Majest,
         qu' se fortifier, & dfricher la terre, pour ne venir aux
         famines qui pourroient arriver s'il arrivoit fortune aux
         vaisseaux. Si cela se pratiquoit, l'on verroit plus
         d'advencement & de progrez en dix ans, qu'en trente, en la
14/998   faon que l'on fait: & permettre aussi qu' ceux qui iroient
         pour habiter en desertant les terres, qu'ils pourroient
         traitter avec les Sauvages de peleteries, & des commoditez que
         le pays produit: en les livrant au commis  un pris
         raisonnable, pour donner courage  un chacun d'y habiter, & ne
         pouvant traitter que ce qui viendroit du pays, sur les peines
         portes qu'il plairoit  sa Majest, 11 n'y a point de doute
         que la Socit en eut receu quatre fois plus de bien qu'elle ne
         pouvoit esperer par autre voye, d'autant qu'il est fort malais
          des peuples d'un pays de pouvoir empescher de s'accommoder de
         ce qui croist au lieu: Car dire qu'on ne les pourra contraindre
          une certaine quantit pour une necessit: c'est la mer 
         boire, car ils feront tout le contraire, quand ils deveroient
         perdre tout ce qu'ils en auroient, plustost qu'on s'en saisit
         sans leur payer: l'exprience a fait assez cognoistre ces
         choses. Voila ce que j'avois  vous dire sur ce sujet.

[Note 515: Jean Caumont, dit le Mons. (Voir ci-dessus, p. 7.)]

         Pour revenir  la suitte du discours, ledit commis & tous les
         autres ensemble, commencrent  murmurer: disant, Qu'on leur
         vouloit faire perdre leurs salaires, & qu'il valloit autant
         qu'ils perdissent la vie que de les traitter de la faon: ce
         qui donna suject audit commis de m'en parler de rechef, & me
         faire ses plaintes, que si j'avois commandement du Roy, qu'il
         ne falloit que le monstrer pour le contenter, & maintenir
         chacun en paix. Je luy dis qu'on ne luy feroit point de tort,
         ny  ses marchandises, & qu'il pouvoit traitter avec autant
         d'asseurance comme il avoit fait par le pass, il se contenta,
         & un chacun. Je fis une rprimande aux matelots du sieur de
15/999   May, qui leur avoient donn cette crainte, & sem ce bruit, &
         de plus qu'ils s'asseurassent que je n'innoverois rien que
         ledit de Caen ne sut arriv avec arrest de sa Majest, qui
         donneroit ordre  toute chose, auquel il faudroit obir.

         D'avantage fut advis si l'on permettoit[516] la traitte au
         sieur de May, qui avoit apport des marchandises pour eschanger
          des castors avec les sauvages: il fut arrest que pour lever
         tout ombrage l'on ne le permetteroit point, & aussi qu'ils
         n'avoient aucun pouvoir de ce faire, les deux societez estant
         en procez au Conseil de sa Majest, quand ils partirent de
         France, & que l'ancienne pouvoit tousjours jouir des privileges
         que le Roy leur avoit accordez sous l'authorit de monseigneur
         le Prince, attendant qu'il en fut autrement ordonn: mais que
         si messieurs du Conseil donnoient un arrest si favorable qu'il
         confisquast au profit de la Nouvelle Socit, que cela ne
         servoit de rien, puisque le tout luy demeureroit, comme il se
         promettoit, & que si autrement il avoit permission de traitter
         comme l'ancienne Socit, que l'on verroit la facture des
         marchandises que l'on avoit envoyes, & que suivant icelles
         l'on donneroit des castors du magazin pour la valleur des
         marchandises, suivant la traitte qui se faisoit alors, & par
         ainsi ladite barque ne perderoit rien de ce qu'elle pouvoit
         prtendre, pour ne traitter jusques  ce qu'on eust l'arrest du
         Conseil, que devoit apporter ledit sieur de Caen: Ainsi fut
         arrest en la presence dudit sieur de May & Guers, faisant pour
         ladite nouvelle Socit.

[Note 516: Permettroit.]

16/1000  Ce dlibr, je fais partir le Capitaine du May, le 25 de May,
         pour donner advis audit sieur de Caen de tout ce qui s'estoit
         pass, de l'Estat en quoy il nous avoit laiss, & m'envoyer des
         hommes de renfort.



         _Arrive du sieur du Pont  la Nouvelle France, & de Hallard
         avec l'equipage du sieur de Caen. L'Autheur fait advertir les
         sauvages de la venue dudit de Caen. Arrest du Conseil
         permettant le trafic aux deux Compagnies. De Caen saisit par
         force le vaisseau du sieur du Pont._

                              CHAPITRE III.

         Le 3 de Juin arriva ledit de May dans une chalouppe luy
         onziesme, qui me donna advis de l'arrive du sieur du Pont, en
         un vaisseau de cent cinquante tonneaux nomm la Salemande, avec
         soixante cinq hommes d'esquipage, accompagns de tous les
         commis de l'ancienne Socit, & savoir en quoy je le voudrois
         employer. Voicy qui rejouit grandement les commis de l'ancienne
         Socit, & un chacun des hommes qui dependoient d'eux: c'est un
         renfort qui leur vient, & si nous les eussions desobligez sans
         un pouvoir absolu du Roy, ou de monseigneur, par la saisie de
         leurs marchandises, ils pouvoient nous nuire grandement, car le
         petit vaisseau dudit du May, qui estoit  Tadoussac pouvoit
         estre pris, o il n'y avoit que dix-huict hommes, & quelque
         douze que j'avois  Qubec avec moy, lesquels avoient fort peu
         de vivres qui fut l'occasion que j'en secourus ledit du May.

17/1001  Ce qu'ayant entendu, je me dlibr de mettre ledit du May en
         un petit fort, ja commenc, contre le sentiment dudit commis,
         avec mon beau-frre Boull, & huict hommes, & quatre de ceux
         des pres Recollets qu'ils me donnrent: & quatre autres hommes
         de l'ancienne societ, faisant porter quelques vivres, armes,
         poudre, plomb, & autres choses necessaires, au mieux qu'il me
         fut possible, pour la defence de la place: en ceste faon nous
         pouvions parler  cheval, faisant tousjours continuer le
         travail du fort pour le mieux mettre en defence.

         Pour mon particulier je demeuray en l'habitation, avec trois
         hommes dudit du May, & quatre autres des pres Recollets, &
         Guers commissionnaire, & le reste des hommes de l'habitation:
         le fort asseuroit tout, avec l'ordre que j'avois donn audit
         Capitaine du May.

         Le Lundy 7e jour du mois arriva la barque de nostre habitation,
         o estoient les commis des anciens associez au nombre de trois,
         ce que voyant je fais prendre les armes, donnant  chacun son
         quartier, & semblablement au fort, & fis lever le pont-levis de
         l'habitation: le pre George accompagn de Guers furent sur le
         bort du rivage, attendant que lesdits commis vinssent  terre,
         & savoir avec quelle ordre ils venoient, quelle commission ils
         avoient, n'ignorant point ce qui ce passoit en France, sur les
         advis que nous avions receus. Ils dirent qu'ils n'avoient autre
         ordre que de leur compagnie, pour estre encore au droict du
         contract & articles que je leurs avois donnez, sous le bon
18/1002  plaisir de Monseigneur le Prince, attendant un arrest de
         Nosseigneurs du Conseil, qu'ils esperoient avoir favorable
         contre la nouvelle societ, qui les vouloit demettre de leur
         societ, devant que leur temps fut fini. De plus qu'ils avoient
         protest contre ceux de l'admiraut, qui ne leurs avoient pas
         voulu donner de cong, & que voyant les dangers evidents o
         toutes les affaires devoient aller, tant pour les hommes qui
         estoient icy, comme pour recevoir leurs marchandises, que l'on
         ne pouvoit prtendre qu'injustement, qu'il s'estoit mis en tout
         devoir d'obir au Roy.

         Ils dirent tout ce qu'ils voulurent, avec plusieurs autres
         discours, monstrant avoir un grand desplaisir de se voir receus
         ainsi extraordinairement, ce qu'ils n'avoient accoustum.

         Ledit pre ayant ouy une partie de leurs plaintes, il leur
         demanda s'ils nous apportoient des vivres pour nous maintenir,
         ils dirent que ouy, & qu'ils croyoient asseurement estre
         d'accord avec mondit seigneur, ou qu'ils auroient un arrest
         favorable: Tous ces discours passez ledit pre leur dit, qu'il
         me venoit treuver pour me donner advis, & savoir ce que je
         voudrois faire, lequel m'ayant rapport ce qu'ils disoient,
         nous advisasmes pour le mieux ce qu'il falloit faire.

         Il fut conclud en suitte de la premire resolution, voyant que
         ledit sieur de Caen n'estoit encore venu, pour esviter aux
         dangers qui pouvoient arriver.

         Il fut arrest qu'on laisseroit entrer les commis au nombre de
19/1003  cinq, qu'on leur livreroit leurs marchandises, pour traitter
         amont ledit fleuve sainct Laurent, & les assister de ce qu'ils
         auroient affaire, ce qu'ils acceptrent.

         Ils entrrent en l'habitation, o particulirement je leur fis
         entendre la volont de sa Majest, & ce qu'ils avoient commis
         contre l'intention du Roy, qui me commandoit de maintenir le
         pays en paix, & sous son obeissance, comme faisoit aussi
         monseigneur, qui les avoit exclus de la societ par une
         nouvelle: qu'ils ne dnotent pas venir sans un bon arrest en
         main de Nosseigneurs du Conseil, & attendant la venue des
         autres vaisseaux, qui apporteroient tout ordre, on leur
         livreroit en bref des marchandises pour traittes, ce qu'ils
         acceptrent, & leurs furent livres sans tirer  la rigueur:
         ils demandrent des armes, ce que je ne leurs pus accorder,
         leur disant qu'ils ne devoient pas venir sans cela: ils
         chargrent deux barques, & me demandrent les castors qui
         estoient en l'habitation: je leur refusay, leurs disant, qu'ils
         ne pouvoient partir de l'habitation, que nous n'eussions des
         vivres pour maintenir parmy nous l'authorit du Roy, en cas
         qu'il arrivast quelque accident audit sieur de Caen, & qu'ayant
         des peleteries nous aurions des vivres que nous apporteroient
         les vaisseaux qui estoient  Gaspay. Ils firent tout ce qu'ils
         peurent pour les avoir, menaant de faire des protestations,
         sur ce que je refusois leurs peleteries, & munitions: & de plus
         que j'eusse  faire sortir ledit Capitaine de May, & ses
         hommes, du fort & habitation, o je l'avois mis sans
20/1004  commandement du Roy: Je leur dis que sadite Majest me
         commandoit de maintenir le pays, & conserver la place: que le
         mandement que j'avois de Monseigneur suffisoit, qui estoit
         celuy du Roy, & qu' cela j'obeissois, recevant ledit Capitaine
         du May pour y avoir toute fiance. Cela seroit bon, dirent ils,
         s'il avoit apport un arrest du Conseil, ce qu'il n'avoit fait,
         en attendant je me maintiendrais au mieux qu'il me seroit
         possible, & qu'ils fissent telles protestations qu'ils
         voudroient pour leurs descharges.

         Quand il fut question de les faire, je les sceus bien rembarer
         sur leurs protestations, leur monstrant qu'ils ne savoient pas
         en quelle forme il la falloit faire, ce qui leur fit changer
         d'advis, craignant de s'engager mal  propos, en chose qui leur
         eust peu nuire: & ainsi ils s'embarqurent pour aller aux trois
         rivieres, & y traitter: qui fut le 9 de Juin.

         Ce mesme jour, je fis esquipper la chalouppe dudit Capitaine du
         May, avec six hommes pour aller  Tadoussac advertir ledit
         sieur de Caen, qu'aussi tost qu'il seroit arriv il ne manquast
          nous envoyer des hommes pour nous r'enforcer: me persuadant
         qu'il auroit arrest en sa faveur, comme il m'avoit fait esperer
         par ses lettres.



21/1005  _Arrive du sieur du Pont & du Canau d'Halard, & du sieur de
         Caen qui apporte plusieurs despesches. Envoy du pre George 
         Tadoussac. Dessein du sieur de Caen. Embarquement de l'Autheur
         pour aller  Tadoussac. Diffrents entr'eux. Magasin de Qubec
         achev par l'Autheur. Armes pour le fort de Qubec._

                              CHAPITRE IV.

         Le Dimanche 13 Avril[517] arriva ledit du Pont, dans une
         moyenne barque, luy treiziesme avec marchandises de traitte,
         lequel fut receu comme les prcdents, luy ayant fait entendre
         le commandement que j'avois tant du Roy que de mondit Seigneur,
         de conserver ceste place, & la maintenir en son obeissance, &
         tenir toutes choses en paix, faisant recognoistre son
         authorit: & que attendant nouvelle desdits vaisseaux, qui
         devoient venir, pour voir & savoir particulirement ce qui se
         seroit pass au Conseil de sa Majest, sur les diffrents
         qu'ils avoient eus avec mondit Seigneur qui les avoit exclus de
         la societ, pour y adjoindre la Nouvelle societ. Il me dit
         qu'il croyoit que tout seroit d'accord, estant sur lesdits
         termes quand il partit de Honnefleur. Je luy dis que je
         m'estonnois comme il avoit quitt son vaisseau, puisque sa
         presence y eust est bien requise  la venue dudit sieur de
         Caen: il respondit que pour y estre il n'auroit pas mieux fait,
         & que l'ordre qu'il avoit laiss  un appell la Vigne, dudit
         Honnefleur, qui commandoit en son absence, estoit tel que si
22/1006  l'on apportoit un arrest du Conseil en bonne forme, qu'il eust
          y subir sans aucune resistance, que s'ils estoient d'accord
         avec leur societ, qu'il eust  l'assister de tout ce qui
         seroit en son possible & pouvoir, si autrement qu'il se
         conservast du mieux qu'il pourroit, suivant l'ordre qu'il luy
         avoit laiss, & que l'on ne pouvoit rien prtendre, que l'on ne
         vit l'arrest des Messeigneurs du Conseil: ce qu'attendant je
         leurs rendisse la justice, laquelle m'avoit est encharge: ce
         que je promis faire. Je luy fis aussi entendre comme j'avois
         retenu les peleteries qui estoient en ceste habitation, pour
         subvenir aux necessitez qui pourroient arriver; il me dit que
         c'estoit bien fait: le lendemain il s'en alla aux trois
         rivieres, pour traitter avec les sauvages.

[Note 517: Le 13 de juin tait un dimanche.]

         Le 15 dudit mois[518] arriva un Canau o il y avoit un homme
         appel Halard, de l'esquipage dudit sieur de Caen, qui
         m'apporta une lettre par laquelle il me donnoit advis de son
         arrive, & la contrarit du temps qu'il avoit eu au passage,
         ayant chose importante  me communiquer, de la part de
         Monseigneur le Viceroy, qui ne pouvoit estre si tost par del:
         d'autant qu'il croit avoir affaire avec ledit sieur du Pont, &
         de plus me prioit d'envoyer une chalouppe advertir les sauvages
         de sa venue, & du nombre des marchandises qu'il leur apportoit,
         qu'il m'envoyeroit le sieur de la Ralde, pour communiquer
         quelques affaires en renvoyant ledit du May: que si je pouvois
         l'aller treuver que je le fisse, mais alors le temps, & les
         affaires, ne me le peurent permettre: Car ce n'estoit pas la
23/1007  saison de laisser l'habitation ny le fort, veu tant de dangers
         arrivez  ceux qui ont fait semblables choses.

[Note 518: La suite donne  entendre que c'tait le 15 juillet.]

         Le Vendredy 16[519], n'ayant point de chalouppe, je dlibr
         d'envoyer un Canau avec ledit Halard, & un gentilhomme appell
         du Vernay[520], de l'esquipage dudit du May, avec un autre de
         l'habitation, advertir les sauvages de la venue dudit sieur de
         Caen.

[Note 519: Le 16 juillet, qui tait en effet un vendredi.]

[Note 520: Ce gentilhomme avait dj voyag au Brsil. (Sagard, Hist. du
Canada, p. 658.)]

         Le 17 de Juillet arriva une chaloupe, o estoit Rommier[521],
         l'un des Commis de la nouvelle societ: qui l'an prcdent
         avoit hyvern en ceste habitation, avec ledit du Pont, lequel
         m'apporta plusieurs despesches, avec lettres des sieurs Dolu,
         de Villemenon, & dudit de Caen, lequel surprit quelque lettres,
         avec coppie de l'arrest en faveur des anciens Associez, que
         l'on envoyoit audit du Pont, par lesquelles nous vismes, que
         l'arrest avoit est signifi audit sieur de Caen, estant en son
         vaisseau,  la radde de Dieppe: lequel avoit protest de
         nullit, & fut ledit arrest publi  son de trompe, dans ladite
         ville de Dieppe, & autres lieux o besoin a est.

[Note 521: Ou Roumier, il avait t sous-commis dans l'ancienne socit
(ci-dessus, p. 7).]

         Aprs avoir veu & consider toutes ces choses, avec l'advis de
         ceux que je trouvay  propos, & voyant que sur le procs advenu
         entre les deux societs, sa Majest a ordonn que lesdits
         articles seroient representez, pour aprs iceux estant veus &
         examins, y estre pourveu, soit par la runion des deux
         societs, ou par l'establissement d'une nouvelle, ce pendant
24/1008  permis aux associez des deux compagnies, de trafiquer, & faire
         traitte, pour l'anne 1621 seulement, tant par les deux
         vaisseaux ja partis, que par deux autres  eux appartenans,
         chargs & prest  partir, sans se donner aucun empeschement, ny
         user d'aucune violence,  peine de la vie:  la charge qu'ils
         seront tenus de contribuer pour la presente anne, esgalement &
         par moiti,  l'entretenement des Capitaines, soldats, & des
         religieux establis & residens en l'habitation: & neantmoins
         deffences sont faictes ausdits Pore[522], &  tous autres, de
         sortir  l'advenir aucuns vaisseaux des ports & havres de ce
         Royaume, ny faire embarquement, sans prendre cong dudit sieur
         Admiral, en la manire accoustume,  peine de confiscation des
         vaisseaux & marchandises, & autres plus grandes peines s'il y
         eschet. Signifi le 26 dudit mois[523]. Voila l'arrest du
         Conseil de sa Majest. Lesdits articles dudit sieur Dolu,
         furent confirmez par le Conseil, le 12 de Janvier 1621 hormis
         quelques uns.

[Note 522: Les principaux associs de Thomas Fore, taient Lucas
Legendre, Louis Vermeulle, Mathieu Dusterlo, Daniel Boyer, et autres,
tous membres de l'ancienne socit. (Voir M. Ferland, I, p. 200, note
1.)]

[Note 523: Probablement le 26 de novembre 1620, les lettres de la
nouvelle socit tant du 8 novembre de cette mme anne. (Voir M.
Ferland, I, 200, note 1.)]

         Il fut resolu que ledit pre George prendroit la peine d'aller
          Tadoussac en diligence, & Guers avec luy, dans la mesme
         chaloupe, pour treuver ledit de Caen, & apporter le remde
         requis  toutes ces affaires, sachant bien que ledit du Pont
         voudroit jouir du bnfice dudit arrest, o il y alloit de la
         vie,  celuy des deux qui useroit de violence: & pour ce qui
25/1009  estoit de la faute qu'ils avoient commise, de partir sans cong
         de l'Admiraut: ledit arrest monstroit qu'on en avoit fait
         mention, & instance au Conseil, o estoit port, que si 
         l'advenir ils partoient sans cong, il y auroit confiscation du
         vaisseau, & marchandises, avec autres punitions, sans despens,
         & que chacun partiroit par moiti aux frais de l'habitation,
         aux hyvernans, & que chacun jouiroit du bnfice de la traitte
          son proffit.

         Ledit Pre partit ce mesme jour 17 de Juillet, avec plain
         pouvoir de moy, d'accommoder toutes choses  l'amiable, avec le
         sieur de Caen, & par mesme moyen le satisfaire des plaintes
         qu'il faisoit, des Pres Paul[524] & Guillaume, qui avoient
         est saisis de quelques lettres, us de paroles & de menaces 
         son desavantage, taschant le mettre mal avec son esquipage:
         qu'il les avoit traittez favorablement, selon le rapport qui en
         fut fait, & ne peut on si bien faire, qu'il ne tombast quelque
         lettre entre les mains dudit du Pont, & une autre que je receus
         de leur part, o il me faisoit entendre ce qui s'estoit pass,
         & que j'eusse  rendre la justice selon la volont du Roy, &
         quelqu'autres discours de compliment: je donne les lettres au
         Pre, pour les faire voir au sieur de Caen.

[Note 524: Le P. Paul Huet, venu en Canada ds 1617, tait repass en
France avec Champlain en 1618. On lui avait donn ordre d'y solliciter
les pouvoirs et les aumnes ncessaires pour commencer l'tablissement
d'un couvent rgulier  Qubec, en titre de sminaire, o les enfants
seraient entretenus et instruits. (Prem. tabliss. de la Foy, I, 150.)
Il tait de retour  Qubec, avec le P. Guillaume Poullain, depuis le
mois de juin 1619. (_Ibid_. P. 154.).]

         Le 24 de Juillet, arriva ledit pre George, lequel me dit que
         ledit sieur de Caen, se vouloit saisir du vaisseau dudit du
26/1010  Pont, en son arrive: & estant sur le point de l'excuter,
         comme le confirmoient les lettres dudit sieur de Caen, & qu'il
         ne passeroit plus outre, attendant ma venue, ce qui m'estonna
         grandement, considerant ledit arrest, qui defendoit sur peine
         de la vie, de ne s'inquiter: Je renvoyay la chaloupe avec
         ledit Guers, & lettres adressantes audit sieur de Caen, o je
         luy fis entendre, que pour les incommoditez qu'il y avoit en la
         chaloupe, que je n'y pouvois aller, & que dans neuf jours au
         plus tost, je serois audit Tadoussac. Je despesch promptement
         un canau, & mand audit du Pont qu'il m'envoyast une de ses
         barques pour m'en aller  Tadoussac, ce qu'il fit, que dans six
         jours la barque fut  Qubec, & ledit du Pont dedans, pour
         savoir ce qu'il auroit  faire, avec ledit sieur de Caen,
         estant arriv  Qubec: je m'embarquay  la solicitation dudit
         Pre, n'estant pas mon dessein de partir de l'habitation, &
         mander seulement ce qui me sembloit, de la volont qu'il avoit
         de se saisir dudit vaisseau.

         Mais les persuasions avec les raisons que me donnoit ledit
         Pre, m'y firent resoudre, ayant laiss ledit, du May, en ma
         place pour commander, & encharg  tous mes compagnons de luy
         obeir, comme  moy mesme, je m'embarquay[525] le dernier de
         Juillet; ce mesme jour nous fismes telle diligence, que le
         lendemain au soir arrivasmes  demie lieue de Tadoussac, prs
         la poincte aux allouettes, o je fis mouiller l'ancre.
27/1011  Aussi-tost[526] ledit sieur de Caen me vient trouver, o il me
         fit entendre ce qui estoit de son dessein: je luy dis que le
         service du Roy, & l'honneur de mondit Seigneur, m'avoit amen
         en ce lieu pour luy donner les conseils que je croyois qui luy
         seroient necessaires, & raisonnables, s'il les vouloit suivre,
         qui estoient de ne rien altrer au service de sa Majest, ny de
         ses arrests; & que l'authorit de Monseigneur demeurast en son
         entier: il me dit, qu'il n'avoit autre intention.

[Note 525: Avec le P. George, comme on le voit plus loin.]

[Note 526: Par cette expression aussitost, il semble qu'il faut
entendre ds le lendemain matin. Car, d'aprs les dates qui prcdent,
Champlain serait arriv  la pointe aux Alouettes le premier d'aot; et,
quelques lignes plus bas, il dit: le lendemain 3 d'Aoust.]

         Le lendemain 3 d'Aoust nous entrasmes audict Port de Tadoussac,
         o ledit sieur de Caen me receut avec toutes sortes de
         courtoisies, m'offrant son vaisseau pour m'y retirer, le
         remerciant de tout mon coeur & le priant me permettre de
         demeurer en ma barque, pour ne me monstrer passionn  un
         party, ny  l'autre, puisqu'il estoit question de rendre
         justice, & voyant qu'il estoit  propos de ne m'en aller que
         tout ne fut en paix. Il fut question de traitter d'affaire,
         ledit de Caen fit quelque proposition sur le fait de la
         peleterie; que l'on ne treuva  propos, & luy en donna-on les
         raisons: il s'opiniastre & dit avoir des commandements
         particuliers, je le somme de les monstrer pour y obir, il m'en
         fait refus, je luy offre de mettre papiers sur table, & qu'il
         en fit de mesme, ce qu'il ne voulut, & dit qu'il desiroit avoir
         le vaisseau dudit du Pont, pour aller  la guerre, contre les
         ennemis qui estoient en la riviere: je luy remonstre, qu'il
         regarde de ne contrevenir  l'arrest, je luy dis les raisons
         qui l'obligoient de s'en distraire: & pour ce qui estoit de
         chasser les ennemis, il avoit trois vaiseaux, deux entr'autres
28/1012  capables de courir toutes les costes, avec cent cinquante
         hommes, & qu'il avoit plus de force qu'il n'en failloit: il
         persiste de vouloir avoir ledit vaisseau, je le somme de donner
         ses advis, il le fait; aprs avoir fait quelque refus, je luy
         respons par articles: je luy envoye la response avec les
         articles, qu'il ne trouve  sa fantaisie.

         Il avoit fait faire une protestation audit du Pont, contenant
         un grand discours, des interests qu'il avoit sur ledit du Pont,
         & veut avoir son vaisseau: ledit du Pont me presente requeste
         sur ce que veut faire ledit de Caen contre les arrests du Roy,
         & prevoyant la ruine manifeste qui pouvoit arriver, de voir un
         arrest enfraint, bien que ledit sieur de Caen dit, qu'il n'y
         veut rien attenter au contraire: Le pere[527] & ledit sieur de
         Caen, eurent plusieurs paroles, qui apportoient plustost de
         l'altration, que la paix, voyant ne pouvoir rien gaigner sur
         luy, je fais des ouvertures, comme il peut servir le Roy, je
         m'offre d'aller dans le vaisseau dudit du Pont, courir sur les
         ennemis, le suivre par tout, non seulement dans des vaisseaux,
         mais dans des barques, chalouppes, ou canaus, par terre s'il en
         est besoin. Je luy dis qu'il ne peut refuser l'offre que je luy
         fais, me donnant de ses hommes, estant en lieu qui despende de
         ma charge, & luy remonstre qu'en ce faisant, ce sera servir le
         Roy, & mondit Seigneur, & qu'ainsi il n'usera de violence, & ne
         contreviendra aux arrests de sa Majest, & mondit Seigneur y
         sera servy, & que s'il a des prtentions, il les vuidera en
         France.

[Note 527: Le P. George.]

29/1013  Il n'en veut rien faire, il s'attache  sa charge, & aux
         particuliers commandemens qu'il avoit du Roy, & de mondit
         Seigneur. Je le prie & conjure derechef, me les monstrer pour y
         satisfaire: il s'opiniastre plus que jamais; le voyant ainsi
         resolu, je prens le vaisseau dudit sieur du Pont en ma
         sauvegarde, & voulant le conserver pour l'authorit du Roy, &
         l'honneur de mondit Seigneur, devant tout son esquipage, &
         aprs qu'il en useroit comme bon luy sembleroit la forme de
         justice, qu'il falloit que je fisse ainsi.

         Ledit sieur de Caen, proteste devant tout son esquipage, de
         s'aller saisir dudit vaisseau, & qu'il chastiera ceux qui
         voudront resister, disant qu'il ne recognoissoit de justice en
         ce lieu.

         J'envoye prendre possession dudit vaisseau, & ledit sieur de
         Caen y envoya un homme, pour faire inventaire de ce qu'il y
         avoit, & ainsi s'en saisit, comme ayant la force en main: voila
         comme se passa cette affaire. Or premier que ledit sieur de
         Caen entrait au vaisseau, dudit du Pont, je leve l'ancr le 12
         d'Aoust, & m'en allay passer le Saguenay, pour ne me trouver 
         la prise que feroit ledit de Caen, lequel le lendemain me vient
         trouver avec sa chalouppe, pour traicter de l'ordre que nous
         devions tenir, pour la conservation de ladite habitation: je le
         priay de me donner quelques Charpentiers pour achever le
         magazin encommenc, & qu'il n'y avoit aucun lieu o l'on peust
         mettre aucune chose  couvert; il me dit qu'il avoit affaire de
         ses hommes, pour accommoder son vaisseau, qu'il vouloit partir
30/1014  promptement, pour aller  Gaspey, & autres lieux, courir sur
         l'ennemy, si lieu avoit, avec sa barque, & qu'il me
         l'envoyeroit avec le reste des hommes, qui devoient hiverner 
         l'habitation.

         Il me demande le payement des vivres qu'il avoit vendus audit
         du Pont, pour ceux qui devoient hyverner de leur part 
         l'habitation, pour le prix de mille Castors, & sept cens pour
         les marchandises, qui avoient est estimes en sa barque,
         suivant la traicte qui se faisoit avecques les Sauvages,
         d'autant que nous avions interdit ladite traicte, pour les
         raisons que j'ay dit cy dessus. Aussi tost que ledit sieur de
         Caen se fut saisi du vaisseau dudit du Pont, il luy remit entre
         les mains, disant qu'il n'estoit point arm comme il falloit.
         Ledit pre fut  Tadoussac, le 14 dudit mois, luy faire
         delivrer les Castors, & ainsi nous nous separasmes.

         Le lendemain, ledit sieur de Caen envoya faire une protestation
         par Hbert [528]: s'il eust voulu suivre le conseil que je luy
         voulus donner, il eust fait ses affaires, sans rien altrer, &
         avec suject de pretendre de grands interests pour le Roy, &
         Monseigneur, dautant que ledit du Pont n'avoit apport aucuns
         vivres pour les hyvernans, & qu' faute de ce, l'habitation
         pouvoit estre abandonne, & le service du Roy, altr.

[Note 528: Louis Hbert, apothicaire, qui tait dans le pays depuis
quatre ans.]

         C'estoit  moy ( faute que ledit du Pont ne m'eust fourny les
         commoditez) de les demander audit de Caen, pour conserver la
         place; & en me les delivrant, avecques hommes pour hyverner,
31/1015  j'estois tenu, par la voye de justice, de renvoyer tous ceux de
         l'ancienne societ, prendre ceux dudit de Caen, & retenir
         toutes les marchandises, traictes ou  traicter, sans les
         delivrer qu' son retour, qu'indubitablement ils luy eussent
         est adjuges par voye de justice: Mais au contraire, les
         vivres que n'avoit ledit du Pont, pour fournir 25 hommes en
         leur part, ledit sieur de Caen luy vendit les tiens, ce qu'il
         ne devoit faire, & fut ce qui m'estonnoit, ne pouvant gouster
         ceste proposition, croyant selon mon opinion, que mille
         Castors, qu'il tiroit contant, luy estoient plus aseurez en les
         apportant, que ce qu'il eust peu esperer par justice, de ceux
         qui estoient entre mes mains, qui nantmoins estoit chose bien
         asseure.

         Ce pendant que l'on s'amusoit  toutes ces contestations, il y
         avoit un petit vaisseau Rochelois, qui traittoit avec les
         sauvages,  quelque cinq lieues de Tadoussac, dans une Isle
         appelle l'Isle verte[529], o ledit sieur de Caen envoya aprs
         nostre dpartement: mais c'estoit trop tard, les oyseaux s'en
         estoient allez un jour ou deux auparavant, & n'y treuvast on
         que le nid, qui estoit quelque retranchement de pallissade
         qu'ils avoient fait, pour se garder de surprise, pendant qu'ils
         traittoient, l'on mit bas les pallissades y mettant le feu.

[Note 529: C'est, sans doute, parce que les Rochelois venaient faire la
traite  cette le, malgr les privilges des compagnies, qu'elle tait
appele le de la Guerre, ds le temps de Jean Alphonse.]

         Le Capitaine le Grand qui y avoit est, s'en reuint, comme il
         estoit party. Nous fismes voilles de la pointe aux allouettes
         le 15 d'Aoust, & arrivasmes  Qubec le 17 o estant je donn
32/1016  ordre  faire parachever le magazin, & ledit sieur de Caen
         envoya les armes, que le Roy nous donnoit pour la defence du
         fort.

         _S'ensuit les armes qui me furent livres, par les commis tant
         du sieur de Caen & Guers, commis de Monseigneur de Montmorency,
         que par Jean Baptiste Varin, & Halard, le Mercredy 18 d'Aoust
         1621._

         12 Hallebardes, le manche de bois blanc, peintes de noir. 12
         Harquebuses  rouet, de cinq  six pieds de long. 2 autres 
         mesche de mesme longueur. 523 livres de bonne mesche. 187 autre
         de pourrie. 50 Piques communes. 2 Petarts de fonte verte,
         pesant 44 livres chacun. Une tante de guerre en forme de
         pavillon. 2 Armets de Gens-d'armes, & une senderiere. 64 Armes
         de Piquers sans brasards. 2 Barils de plomb en balles 
         Mousquets pesant 439 livres.

         Lesdites armes & munitions cy-dessus ont est contes & receues
          Qubec, par monsieur de Champlain Lieutenant gnral de
         Monseigneur le Viceroy en la Nouvelle France, present le sieur
         Jean Baptiste Varin, envoy exprs en ce lieu par monsieur de
         Caen, & de moy commissionnaire de mondit seigneur. Fait audit
         Qubec, le susdit jour que dessus. Sign Guers commissionnaire,
         & au dessous Jean Baptiste Varin.

         J'ay soussign Jaques Hallard, confesse avoir mis entre les
         mains de monsieur de Champlain Lieutenant de Monseigneur de
         Montmorency, Viceroy de ces terres, trois cens dix livres de
33/1017  Poudre  canon, en deux Barils, & 2479 livres de plomb, en
         balles  mousquet, en six barils, ne sachant dire si cesdites
         munitions sont du Roy ou de monsieur de Caen. A Qubec ce
         jourd'huy dernier jour d'Aoust 1621. Sign Isaac[530] Halard.

[Note 530: Jacques. Ce Jacques Halard, ou Allard, parat tre celui
qu'on retrouve plus tard tabli dans le pays.]

         Je demanday ausdits commis si ledit sieur de Caen ne m'envoyoit
         point de mousquets, & d'avantage de poudre, & meilleure que
         celle  canon, pour les mousquets: ils me dirent qu'ils
         n'avoient receu que les armes qu'ils m'avoient donnes. Je ne
         me pouvois imaginer que sadite Majest n'eust ordonn des armes
          feu avec de la poudre, qui sont les choses principales &
         necessaires, pour la defence d'une place, & se maintenir contre
         les ennemis: & ainsi fallut s'en passer,  mon grand regret.

         Je ne me pouvois imaginer que sa Majest nous eust envoy si
         peu de munitions de guerre, veu les lettres qu'elle m'avoit
         fait l'honneur de m'escrire, accompagnes de celle de Monsieur
         de Puisieux, comme j'ay dit cy-devant.

         Quelques jours aprs, ledit sieur de Caen envoya des vivres,
         pour la nourriture des hommes qui devoient hyverner au nombre
         de 25, comme j'avois demand  chacun des deux societs, qui
         m'avoient est promis pour la conservation de la place, il n'en
         vint que 18 de sa part, & trente que laissa l'ancienne societ.

         Ledit sieur de Caen ayant mis ordre  ses affaires, partit de
         Tadoussac le 29e jour d'Aoust.

34/1018  Et le mardy 7 de Septembre partit aussi ledit sieur du Pont, &
         le pre George[531], de Qubec, qui me promit communiquer audit
         sieur Dolu, tout ce qui s'estoit pass & fait: ne doutant
         point, que ce faisant tout iroit  l'amiable, & auroit est en
         paix, & que tant de discours inutils qui s'estoient faits &
         passez par del, se fussent appaisez; esperant avoir plus de
         repos  l'advenir: & oster le plus que l'on pourroit les
         chicaneries. Deux mesnages retournerent. Car depuis deux ans,
35/1019  ils n'avoient pas desert une verge de terre, ne faisant que
         se donner du bon temps,  chasser, pescher, dormir, & s'enyvrer
         avec ceux qui leurs en donnoient le moyen: je fis visiter ce
         qu'ils avoient fait, o il ne se trouva rien de desert, sinon
         quelques arbres couppez, demeurans avec le tronc & leurs
         racines: c'est pourquoy je les renvoyay comme gens de nant,
         qui despensoient plus qu'ils ne valloient: c'estoient des
         familles envoyes,  ce que l'on m'avoit dit, de la part dudit
         Boyer en ces lieux, au lieu d'y envoyer des gens laborieux & de
         travail, non des bouchers & faiseurs d'aiguilles, comme
         estoient ces hommes qui s'en retournrent, il me sembla bon,
         pour esviter aux chicaneries, de faire quelques ordonnances,
         pour tenir chacun en son devoir. Lesquelles je fis publier le
         12 de Septembre[532].

[Note 531: Le P. George tait porteur de la requte suivante:

SCACHENT TOUS QU'IL APPARTIENDRA. Que l'an de grce 1621, le 18e jour
d'Aoust, du Rgne de trs-haut, tres-puissant & tres-Chrestien Monarque
Louys 13e du nom, Roy de France, de Navarre & de la nouvelle France
ditte Occidentale, du Gouvernement de haut & puissant Seigneur Messire
Henry Duc de Montmorency & de Dampville, Pair & Admiral de France,
Gouverneur & Lieutenant gnral pour le Roy en Languedoc, & Viceroy des
pays & terres de la nouvelle France ditte Occidentale, de la Lieutenance
de noble homme Samuel de Champlain, Capitaine ordinaire pour le Roy en
la Marine, Lieutenant gnral esdits pays & terres dudit seigneur
Viceroy, que par permission dudit sieur Lieutenant se seroit faicte une
assemble gnrale de tous les Franois habitans de ce pas de la
nouvelle France, afin d'aviser des moiens les plus propres sur la ruyne
& desolation de tout ce pas, & pour chercher les moiens de conserver la
Religion Catholique, Apostolique & Romaine en son entier, l'authorit du
Roy inviolable & l'obeissance deue audit Seigneur Viceroy, aprs que par
ledit sieur Lieutenant, Religieux & habitans, presence du sieur
Baptiste Guers Commissaire dudit seigneur Viceroy, a est conclud &
promis de ne vivre que pour la conservation de ladicte Religion,
obeissance inviolable au Roy & conservation de l'autorit dudit Seigneur
Viceroy, voyant cependant la prochaine ruine de tout le pays, a est
d'une pareille voix dlibr, que l'on feroit choix d'une personne de
l'assemble pour estre dput de la part de tout le gnral du pays,
afin d'aller aux pieds du Roy, faire les trs humbles submissions
ausquelles la nature christianisme & obligation, rendent tous sujects
redevables, & presenter avec toute humilit le Cahier du pays, auquel
seront contenus les desordres arrivez en ce pays, & notamment ceste
anne mil six cens vingt-un. Et aussi qu'iceluy dput aille trouver
nostre-dit seigneur Viceroy, pour luy communiquer semblablement des
mesmes desordres, & le supplier se joindre  leur complainte, pour la
demande de l'ordre necessaire  tant de mal-heurs, qui menacent ces
terres d'une perte future, & finallement pour qu'iceluy dput puisse
agir, requrir, convenir, traicter & accorder pour le Gnral dudit
pays, en tout & par tout ce qui sera l'advantage dudit pays. Et pour ce
tous d'un pareil consentement & de la mesme voix cognoissant la saincte
ardeur  la Religion Chrestienne, le zle inviolable au service du Roy,
& de l'affection passionne  la conservation de l'autorit dudit
seigneur Viceroy, qu' tousjours constamment & fidellement tesmoign le
Reverend Pre Georges le Baillif Religieux de l'ordre des Recollects,
joint sa grande probit, doctrine & prudence. Nous l'avons commis,
dput, & dlgu, avec plain pouvoir & charge de faire, agir,
representer, requrir, convenir, escrire & accorder, pour & au nom de
tous les habitans de ceste terre, suppliant avec toute humilit sa
Majest, son conseil & nostre-dit seigneur Viceroy, d'agrer ceste
nostre dlgation, conserver & protger ledit R. Pre en ce qu'il ne
soit troubl ny molest de quelque personne que ce soit, ny sous quelque
pretexte que ce puisse estre,  ce que paisiblement il puisse faire,
agir & poursuivre les affaires du pais, auquel nous donnons de rechef
pouvoir de rduire tous les advis  luy donnez par les particuliers en
un cahier gnral, &  iceluy apposer sa signature avec ample
dclaration que nous faisons, d'avoir pour aggreable & tenir pour
vallable tout ce qui sera par iceluy Reverend Pre faist, sign, requis,
negoti & accord pour ce qui concernera ledit pays, & de plus luy
donnons pouvoir de nommer & instituer un ou deux Advocats au Conseil de
sa Majest, Cours souveraines & jurisdictions, pour & en son nom & au
nostre, escrire, consulter, signer, plaider & requrir de sa Majest &
de son Conseil, tout ce qui concernera les affaires de ceste nouvelle
France. Si requrons humblement tous les Princes, Potentats, Seigneurs,
Gouverneurs, Prlats, Justiciers & tous qu'il appartiendra, de donner
assistance & faveur audit Reverend Pre, & empcher qu'iceluy allant,
venant, ou sejournant en France, ne soit inquit ou molest en ceste
dlgation avec particulire obligation de recognoissance, autant qu'il
sera  nous possibles. Donn  Kebec en la nouvelle France sous la
signature des principaux habitans, faisans pour le gnral, lesquels
pour autentiquer d'avantage ceste dlgation, ont pri le tres-Reverend
Pre en Dieu Denis Jamet, Commissaire des Religieux, qui sont en ces
terres d'apposer son sceau Ecclesiastique ce jour & an que dessus, sign
Champlain, Frre Denis Lamet Commissaire, Frre Joseph le Caron, Hbert
Procureur du Roy, Gilbert Courseron Lieutenant du Prevost, Boull,
Pierre Reye, le Tardif, I. Le Groux, P. Desportes, Nicolas Greffier de
la jurisdiction de Kebec & Greffier de l'assemble, Guers Commissionn
de Monseigneur le Viceroy & present en ceste eslection, & seelle
en placard du seel dudit Reverend Pre Commissaire.
(Sagard, Hist. du Canada, p. 73 et suiv.)]

[Note 532: Le 12 de septembre tait un dimanche.--L'on ne trouve plus
de copie, dit M. Ferland, des rglements faits par Champlain. Il serait
fort intressant de connatre cette premire bauche d'un code
canadien. (Cours d'Hist. du Canada, I, note 1 de la p. 202.)]


36/1020
         _L'Autheur faict travailler au fort de Quebec. Voye asseure
         qu'il prpare aux Entrepreneurs des descouvertures. Est
         expdient d'attirer quelques sauvages. Arrive du sieur Santin
         commis du sieur Dolu. Runion des deux socits._

                              CHAPITRE V.

         Ce n'est pas peu que de vivre en repos, & s'asseurer d'un
         pas, en si fortifiant & y mettant quelques soldats pour la
         garde d'iceluy, qui apporteroit plus de gloire mille fois que
         n'en vaudroit la despence, & le Viceroy en recevroit du
         contentement, pour estre hors de danger de l'ennemy.

         Les sauvages nous assisterent de quelque Eslan, qui nous fit
         grand bien, car nous avions est assez mal accommodez de toute
         chose, hormis de pain, & d'huille; les petites divisions qu'il
         y avoit eues entre les deux societs l'anne d'auparavant,
         avoit caus ce mal: & estans bien reunies, il n'en pouvoit que
         bien arriver, tant pour le peuplement, que descouvertures, que
         augmentation du trafficq, ausquelles choses chacun y doit
         contribuer du sien en temps qu'il pourra.

         L'une des choses que je tiens en ceste affaire, & pour
         l'augmentation d'icelle, est les descouvertures, & comme elles
         ne se peuvent faire qu'avec de grandes peines & fatiques, parmy
         plusieurs rgions & contres, qui sont dans le milieu des
         terres, & sur les confins d'icelle  l'occident de nostre
37/1021  habitation, parmy plusieurs nations, aux humeurs & forme de
         vivre, desquels il faut que les entrepreneurs se conforment. Il
         y a bien  considerer d'entreprendre meurement, & hardiment
         cest affaire, avec un courage masle: mais aussi est il bien
         raisonnable, que le labeur de telles personnes soyent recogneus
         par quelques honneurs & bien-faits, comme font les estrangers
         en telles affaires, pour leurs donner plus d'affection & de
         courage d'entreprendre: & si on ne le fait, mal-aisment se
         peut il faire chose qui vaille.

         Pour la societ, ce seroit elle qui deveoit autant y apporter
         du leur que personnes, car un grand bien leur en reviendroit,
         encores que ceux de l'ancienne societe jusques  present,
         n'ayent jamais gratifi les entrepreneurs d'aucune chose: au
         contraire ont ost le moyen de bien faire, en temps qu'ils ont
         peu. Et pour ouvrir le chemin  cest affaire, j'avois pense
         prparer quelque voye, qui fut seure & advantageuse pour les
         entrepreneurs, afin qu'avec plus de courage & asseurance, ils
         entreprinssent ce dessein.

         Qui estoit d'attirer quelques nombres de sauvages prs de nous,
         & y avoir une telle confiance, que nous ne puissions estre
         desceus ny trompez d'eux, & pour cet effect, j'avois pratiqu
         l'amiti d'un sauvage appelle Miristou, qui avoit tout plein
         d'inclination particulire  aymer les Franois, &
         recognoissant qu'il estoit desireux de commander, & estre chef
         d'une trouppe, comme estoit son feu pre, il m'en parla
         plusieurs fois, avec tout plein de protestations d'amiti qu'il
         me dit nous porter, bien que se jugeasse que ce n'estoit en
38/1022  partie que pour parvenir  son dessein, mais il faut tenter la
         fortune, & me dit que si je pouvois faire en sorte qu'il peust
         obtenir ceste grade de Capitaine, qu'il feroit merveille pour
         nous: Je l'entretins une bonne espace de temps, depuis
         l'Automne jusques au Printemps, o confrant avec luy, je luy
         dis, Si tu es esleu par les Franois, j'y feray consentir tes
         compagnons, & te tiendront pour leur chef, mais aussi qu'au
         pralable, il devoit nous tesmoigner une parfaite amiti, ce
         qu'il promit faire.

         Le 8 de Juin[533] arriva le sieur Santein, l'un des commis de
         la nouvelle societ, qui me donna advis de la reunion des deux
         societs, que l'ancienne ayma mieux entrer en la aociet
         nouvelle, que donner dix mille livres  la nouvelle, ayant cinq
         douziesme, & la nouvelle pour les sept durant quinze annes, &
         ainsi que le conseil par arrest l'avoit ordonn.

[Note 533: 1622.]

         La premire chose que je dis  ce sauvage, estoit qu'avec ses
         compagnons ils cultiveroient les terres proches de Qubec,
         faisant une demeure arreste, luy et ses compagnons, qui
         estoient au nombre de trente, qu'ayant mis les terres en
         labeur, ils recueilleroient du bled d'Inde pour leurs
         necessitez, sans endurer quelques fois la faim qu'ils ont, &
         par ainsi nous les tiendrions comme frres. De plus nous
         monstrions un chemin  l'advenir aux autres sauvages, que quand
         ils voudroient eslire un chef, que ce seroit avec le
         consentement des Franois, qui feroit commencer  prendre
         quelque domination sur eux, & pour les mieux instruire en
         nostre crance.

39/1023  Il me promit de faire ainsi, & de fait il fit si bien avec ses
         compagnons (desquels il avoit gaign l'affection) que pour
         monstrer un tesmoignage de sa bonne volont, premier que
         d'estre receu Capitaine. Ils commencrent  deserter tous
         ensemble au Printemps,  demie lieue de nostre habitation, &
         s'ils eussent eu de bon bled dinde ceste anne l, ils
         l'eussent ensemenc, ce qu'ils ne peurent faire qu'en une
         partie, laquelle contient prs de sept arpents de terre[534],
         assez pour une premiere fois. Quelques jours aprs descendirent
         des sauvages des trois rivieres, o ils se trouverent trois 
         quatre competiteurs, qui pretendoient la mesme charge, & y eut
         beaucoup de discours & conseils entr'eux, sur ce fait Miristou
         me vint treuver, luy sixiesme des plus anciens, me faisant
         entendre tout ce qui s'estoit pass, je l'asseuray qu'il ne se
         mit en peine, que je le ferois eslire chef, & que nous n'en
         cognoistrions point d'autre que luy en sa troupe, & le ferois
         entendre  ses compagnons, &  ceux qui luy disputoient ceste
         charge: le contentement qu'il eut, fit qu'il me presenta
         quelques quarante castors, & luy en fis donner une partie, pour
         avoir des vivres pour le festin de ses compagnons.

[Note 534: C'est probablement ce que l'on a appel plus tard le dsert
des Sauvages, qui tait situ  la Canardire, au pied du second coteau
parallle au fleuve. (Voir Concession de Michel Hup, 1652, greffe
d'Audouard.)]

         Il s'en alla fort satisfait & content, je parlay  tous ses
         compagnons & competiteurs, leurs faisant entendre le suject qui
         m'esmouvoit  desirer qu'il fut chef, ils m'entendirent
         patiemment, & tous tesmoignerent qu'ils en estoient contens
         puisque je le desirois.

40/1024  Ils s'en retournerent avec volont de l'eslire pour chef, &
         faire les crmonies accoustumes. Cela fait il me vint
         treuver, accompagn de tous les principaux Sauvages, avec un
         present de 65 Castors, disant, J'ay est esleu pour chef, comme
         tels & tels que tu as cognus, l'un estoit mon pre qui avoit
         succed  un autre de qui il portoit le nom de
         _Annadabijou_[535] il entretenoit le pas parmy les nations, &
         les Franois, j'en desire faire de mesme, & me tenir tellement
         li avec vous que ce ne sera qu'une mesme volont, & les
         presens qu'il m'avoit donnez n'estoient  autre intention, que
         pour tousjours estre en mon amiti, & me devoit appeller son
         frre, pour plus de tesmoignage d'affection, chose qui avoit
         est resolue de l'advis de ses compagnons.

[Note 535: Annadabijou.]

         Je le confirm en tout & par tout, l'asseurant que tant qu'ils
         seroient bons nous les aymerions comme nos frres, & que je les
         assisterois contre ceux qui voudroient leur faire du
         desplaisir: ils monstroient signe d'une grande resjouissance, &
         souvent se levoient en me venant mettre leurs mains dans les
         miennes, avec inclination, pour monstrer le contentement qu'ils
         avoient.

         Et me dit qu'il avoit chang son nom qui estoit _Mahigan
         aticq_, qui veut dire loup & cerf, _aticq_ veut dire cerf, &
         _Mahigan_ loup, je luy demand pourquoy ils luy donnoient ces
         deux noms si contraires, il me dit qu'en leur pas il n'y avoit
         beste si cruelle qu'un loup, & un animal plus doux qu'un cerf,
41/1025  & qu'ainsi il seroit bon, doux, & paisible, mais s'il estoit
         outrag & offenc il seroit furieux & vaillant.

         Je fus assez satisfait de ceste response pour un sauvage:
         voyant leur bonne volont, je me deliber luy faire un festin,
         &  tous ses compagnons tant hommes que femmes & enfans, afin
         que devant tous il fut receu capitaine: pour plus de marque je
         fis le festin de la valleur de 40 castors, o ils se remplirent
         bien leur ventre, sans quelque petit trouble qui survint, il y
         eut eu plus de plaisir, mais le pre & le meurtrier son fils se
         trouverent  ce festin, ausquels j'avois dfendu d'y assister,
         & mesme de venir  nostre habitation, mais l'effronterie &
         l'audace de ces coquins fut grande & extrme, ce que sachant,
         je parl au chef pour voir comme il s'acquiteroit en sa
         nouvelle charge, luy disant, qu'il savoit bien pourquoy nous
         ne le dsirions voir, & qu'il eut  le renvoyer, ce que fit
         aussi tost ledit _Mahigan aticq_, le meurtrier fait semblant de
         s'en aller, & le chef me le vint dire, je luy tesmoignay que je
         n'estois bien content, & ne me trouvay point au festin, o tous
         nos sauvages ne laissoient perdre un moment de temps 
         festiner, pendant que _Mahigan aticq_ m'entretenoit un peu.
         Aprs un de nos gens me vint dire que le meurtrier ne s'estoit
         point retir, je fais semblant d'estre plus en collere que je
         n'estois, en me levant je fis prendre une arme pour aller
         treuver ledit meurtrier, ce que voyant _Mahigan aticq_, il me
         dit, je te prie de sursoir & ne l'aller chercher, & que
         c'estoit un fol, ce qu'il fit, & luy dit rudement & en collere,
         qu'il se retiraft, ce que firent le pre & le fils, qui fut le
42/1026  subjet que la crmonie ne se passa pas comme je me l'estois
         promis. Pour lors tous nos sauvages s'en retournrent fort
         saouls & remplis de viandes ayant fait faire la cuisine en une
         chaudire  brasser de la bire, qui tenoit prs d'un tonneau.

         Le lendemain nos sauvages me vindrent trouver, avec tous les
         principaux, faisant apporter cent castors, en me disant que je
         n'eusse aucun desplaisir de ce qui s'estoit pass, & que cela
         n'arriveroit plus: entr'autre estoit un sauvage, qui avoit
         prtendu d'estre chef, fils d'un premier _Annadabigeou_, qui
         avoit est capitaine de ces lieux la, me representant les
         grands biens qu'avoit son feu pre, & qu'il estoit descendu de
         l'un des plus grands chefs qui fut en ces contres, & autres
         discours sur ce suject & que quoy qu'il n'eust est esleu chef
         avec la forme accoustume, que neantmoins il estoit capitaine,
         ayant tousjours port une affection particuliere aux Franois,
         qu'il venoit pour se faire recognoistre non comme principal
         chef, mais comme le second aprs _Mahigan aticq_.

         _Mahigan aticq_ reprenant la parole, dit qu'il l'advouoit pour
         tel, & comme sa seconde personne: & qu' son defaut il
         commanderoit, & que nous devions avoir la mesme confiance qu'en
         luy, & que se joignant ensemble ils tiendroient tout le monde
         en paix, que quand lesdits capitaines Franois seroient arrivez
          Tadoussac, savoir les sieurs de Caen & du Pont, estans en ce
         lieu ils les aseureroient derechef de leur bonne affection &
         fidlit, sieurs de donnant lesdits cent castors  nous trois:
         pour estre bien runis ensemble,  les maintenir de nostre
43/1027  part. Je leurs fis responce que si par le pass, ils avoient
         veu quelque chose entre les Franois, ce n'estoit pas jusques
         l pour en venir  une guerre comme ils croyoient, estant tous
         bons amis, & que maintenant ils ne verroient plus de dispute
         entr'eux comme ils avoient veu par le pass, entre lesdits de
         Caen & du Pont, de plus qu'ils seroient fort satisfaits de
         l'eslection qui avoit est faite.

         Tous ces discours finis, je m'imaginay que puisqu'ils ne
         vouloient estre esleuz, que par contentement des Franois, &
         pour leur donner quelque sorte d'envie & d'honneur
         extraordinaire, tant pour eux que pour leurs descendans 
         l'advenir: qu'il estoit  propos de les recevoir capitaines
         avec quelques formalitez que je leurs fis entendre, que quand
         on recevoit un chef, que l'on obligeoit tels capitaines, 
         porter les armes contre ceux qui nous voudroient offencer, ce
         qu'il promit faire, je luy donnay deux espes, qu'il eut pour
         agrables, & de ceste bonne rception & present, il fallut
         aller monstrer ces presens  tous ses compagnons, & leur faire
         entendre tout ce qui s'estoit pass, & leur fis donner de quoy
         faire festin, ce que je fis  la valeur de quelque nombre de
         castors: & aprs s'en allrent. Ainsi je cherchois quelque
         moyen de les attirer  une parfaite amiti, qui pourroit un
         jour leur faire cognoistre en partie l'erreur o ils sont
         jusques  present, ou  leurs enfans qui seroient proche de
         nous: incitant les pres  nous envoyer leurs enfans, pour les
         instruire  nostre Foy, & par ainsi estans habitez, si la
         volont leur continuoit, l'on pourroit estre asseurez, que si
         on les menoit en quelque lieu aux descouvertures, qu'ils ne
44/1028  nous fausseront point compagnie, ayant de si bons ostages prs
         de nous, comme, leurs femmes & enfans: car sans les sauvages,
         il nous seroit impossible de pouvoir descouvrir beaucoup de
         chose dans un grand pays, & se servir d'autres nations, car il
         n'y auroit pas grande seuret, & ne leurs faudroit que prendre
         une quinte pour vous laisser au milieu de la course.



         _L'Autheur s'est acquis une parfaite cognoissance aux
         decouvertes. Advis qu'il a souvent donnez  Messieurs du
         Conseil. Des commodits qui reviendroient de ces decouvertures.
         Paix que ces sauvages traittent avec les Yroquois. Forme de
         faire la paix entr'eux._

                               CHAPITRE VI.

         La cognoissance que de long temps j'ay eue, en la recherche &
         descouverture de ces terres, m'a tousjours augment le courage
         de rechercher les moyens qui m'ont est possible, pour parvenir
          mon dessein, de cognoistre parfaictement les choses que
         plusieurs ont dout. Ce que je tiens pour certain selon les
         relations des peuples, & ce que j'ay peu conjecturer de
         l'assiete du pays, qui sans doute me donne une grande
         esperance, que l'on peut faire une chose digne de remarque, &
         de louange, estant assist des peuples des contres, lesquels
         il faut contenter par quelque moyen que ce toit, ce qui ( mon
         opinion) sera ais, &  tout le moins arrive ce qui pourra,
         pourveu que Dieu conserve les Entrepreneurs, il ne peut qu'il
45/1029  n'en revienne de grandes commoditez, qui serviront beaucoup en
         ceste affaire. Il y a long temps que j'ay propos & donn mon
         advis  Nosseigneurs du Conseil, qui ont tousjours est bien
         receus; mais la France a est si brouille ces annes
         dernires, que l'on recherche  faire la paix, ne pouvant y
         faire despence. Je peux bien asseurer, que s'il ne se faict
         rien en ce temps, malaisment se pourra-il faire quelque chose
          l'advenir: tous hommes ne sont pas propres  risquer, la
         peine & la fatigue est grande; mais l'on a rien sans peine:
         c'est ce qu'il faut s'imaginer en ces affaires; ce sera quand
         il plaira  Dieu: de moy, je prepareray tousjours le chemin 
         ceux qui voudront aprs moy, l'entreprendre.

         Il y a quelque temps, que nos Sauvages moyennerent la paix avec
         les Yrocois, leurs ennemis; & jusques  present, il y a eu
         tousjours quelque accroche pour la mfiance qu'ils ont des uns
         & des autres; ils m'en ont parl plusieurs fois, & assez
         souvent m'ont pri d'en donner mon advis, leurs ayant donn, &
         treuv bon qu'ils vesquissent en paix les uns avec les autres,
         & que nous les assisterions: mais quand il est question de
         faire la paix avecques des Nations, qui sont sans loy, il faut
         bien penser  ce que l'on doit faire, pour y avoir une
         parfaicte seuret. Je leur proposay, leur en donner des moyens,
         & seroit un grand bien proche de nous; l'augmentation du
         trafic, & la descouverture plus ayse, & la seuret pour la
         chasse de nos Sauvages, qui vont aux Castors, qui n'osent aller
46/1030  en de certains lieux, o elle abonde, pour la crainte qu'ils
         ont les uns des autres; & y ont tousjours travaill jusques 
         present.

         Le 6 dudit mois de Juin, arriverent deux Yrocois aux trois
         rivieres, pour traitter de ceste paix: le Capitaine m'en donne
         aussi-tost advis, & y envoyerent deux Canaux, pour les amener 
         leurs Cabanes, proche de Qubec, o ils estoient logez.

         Le 9, ils vindrent aux Cabanes de nos Sauvages, lesquels ne
         manqurent de m'envoyer une chalouppe, pour aller voir la
         rception qu'il leur feroit: le m'enbarquay, accompagn dudit
         Sentein, & de cinq de mes compagnons, avec chacun son mousquet,
         o arrivant sur le bord du rivage, devant leurs cabanes, Le
         Capitaine Mahigan Aticq, accompagn de ses compagnons, avec les
         deux Yrocois  son cost, s'en vient au devant de nous, battant
         leurs mains, & la mettant en la nostre, & en firent faire
         autant aux deux Yrocois, nous tenans chacun par la main,
         jusques  ce que nous fussions  la Cabane dudit Capitaine; o
         arrivant, nous trouvasmes nombre de peuples assis, chacun selon
         son rang. Ledit Chef, me tesmoigna estre fort satistaict, &
         tous ses compagnons, de ce que je m'estois achemin vers eux,
         pour voir les Yrocois, lesquels firent rapport, envers les
         leurs, de la bonne intelligence qui estoit entre nous, & eux.
         Ce faict, trois de nos Sauvages, avec les deux Yrocois,
         danserent, & aprs m'avoir demand si je l'aurois agrable, je
         leur tesmoignay estre contant.

         Ceste dance dura une bonne espace de temps; & achev qu'ils
         eurent de danser, chacun d'eux baisa sa main, & me la vindrent
47/1031  mettre en la mienne, en signe de paix, & bien-vueillance. Le
         meurtrier estoit l'un de ces trois danseurs, qui voulut mettre
         sa main dans la mienne, je ne le voulus jamais regarder; ce qui
         luy donna un grand desplaisir, de se voir ainsi mespris devant
         les Yrocois, & de toute l'assemble: il n'arresta gueres qu'il
         ne sortist de la cabane. Ce pendant le Chef commanda  tous les
         hommes, femmes & filles, de danser; ce qu'ils firent quelque
         temps: La danse finie, il me remercia  sa faon, & me pria de
         tousjours les maintenir en amiti: le luy dis, qu'il ne devoit
         point douter de mon affection, lors qu'il se comportera
         doucement avec nous.

         Je le priay de me venir voir le lendemain, & douze de ses
         principaux, & les deux Yrocois (nous traiterons du subjet de
         leur venue) ce qu'ils m'accordrent; & leur fis tirer quelques
         coups de mousquets: de l, nous nous r'embarquasmes pour
         retourner en nostre habitation. Le lendemain, ils ne faillirent
          venir avec les deux Yrocois; peu aprs leur arrive, je leur
         fis festin, suivant leur faon de faire: Aprs qu'ils eurent
         repeu, nous entrasmes en discours, sur ce qui estoit du traict
         de paix avec les Yrocois, le leur demanday comment ils
         entendoient faire ce traict: ils dirent que l'entreveue des
         uns aux autres, estoit avec amiti, tirant parolles de leurs
         ennemis, de ne les nuire ny empescher de chasser par tout le
         pas; & eux au semblable en feroient de mesme envers les
         Yroquois: & ainsi, ils n'avoient d'autres traictez  faire leur
         paix.

         Je leur dis que parlementer, estoit vritablement faire les
48/1032  approches  une paix, mais il falloit les seuretez d'icelle; &
         puis qu'ils m'en demandoient mon advis, je leur en dirois ce
         qui m'en sembleroit, s'ils me vouloient croire,  quoy ils
         accorderent, & me prierent derechef, de leur en donner mon
         advis qu'ils suivroient au mieux qu'il leur seroit possible; &
         qu'aussi bien, ils estoient las & fatiquez des guerres qu'ils
         avoient eues, depuis plus de cinquante ans[536]; & que leurs
         pres n'avoient jamais voulu entrer en traict, pour le desir
         de vengeance qu'ils avoient de tirer du meurtre de leurs parens
         & amis, qui avoient est tuez; mais qu'ayant consider le bien
         qui en pourroit revenir, ils se resoudoient, comme dit est, de
         faire la paix.

[Note 536: Ce passage nous donne, au moins d'une manire approximative,
l'poque de cette fameuse querelle dont parlent Nicolas Perrot et la
Relation de 1660 (ch. II), et qui fit des Algonquins et des Iroquois
d'irrconciliables ennemis. Cette profonde division remonterait donc
vers l'an 1570, si toutefois ce n'tait pas une simple recrudescence
d'une inimiti encore plus ancienne; car les sauvages que Cartier trouva
dans le pays, et qui semblent avoir t ce que l'on a appel les _bons
Iroquois_, avaient dj pour ennemie, ds 1535, une nation vers le sud,
appele alors Toudamans (les mmes sans doute que les Tsountouans, ou
Tsonnontouans), qui leur menoient continuellement la guerre.]

         Response  la premire question que je leur fis savoir, si ces
         deux Yrocois estoient venus pour leur particulier, ou s'ils
         avoient est envoyez de leur nation.

         Ils me dirent, qu'ils estoient venus de leur propre mouvement:
         & le desir qu'ils avoient de voir leurs parens & amis, qui
         estoient parmy eux dtenus prisonniers de longue main, les
         avoit fait venir; & l'asseurance qu'ils avoient du traitt de
         paix, commenc depuis quelque temps, estans comme en tresve les
         uns & les autres, jusqu' ce que la paix fut du tout asseure
         ou rompue. Je leurs dis que puisque ces hommes n'estoient
         dputez du pays, qu'ils les devoient traitter amiablement, avec
49/1033  toute sorte de paix & amiti, non pas en la faon comme s'ils
         estoient dputez du pays, & qu'ils devoient estre receuz, avec
         plus d'allegresse & de crmonie. De plus puisqu'ils voulaient
         venir  une bonne paix, qu'il falloit qu'ils choisissent
         quelque homme d'esprit parmy eux, & l'envoyer avec ces deux
         Yrocois, ayant charge de traitter de paix, & les inciter 
         envoyer en ce lieu de Qubec de leur part: lors qu'ils
         verroient que nous y assisterions, que cela seroit occasion de
         se mieux asseurer, comme estans obligez  les maintenir.

         Ils trouverent cet advis bon, & de fait ils se resolurent d'y
         envoyer quatre hommes, savoir deux aux Yrocois, distans de
         Qubec de cent cinquante lieues, & leur fis donner la valleur
         de 38 castors de marchandises, des cent dont ils leurs avoient
         fait presents, & ces marchandises estoient pour faire present 
         leurs ennemis  leur arrive, comme est leur coustume, & ainsi
         s'en allrent fort contens. Voila un bon acheminement.



         _Arrive du Sieur du Pont & de la Ralde avec vivres. L'Autheur
         leur raconte la paix faicte entre les sauvages. Lettre du Roy 
         l'Autheur. Arrive du sieur de la Ralde  Tadoussac. Ce qui se
         passa le reste de l'anne 1622, & aux premiers mois de 1623._

                                CHAPITRE VII.

         Le 15 de Juin arriverent lesdits du Pont & de la Ralde, avec
         4 barques charges de vivres & marchandises, ausquels je fis la
         meilleure rception qu'il me fut possible, & ne trouverent que
50/1034  toute sorte de paix, ce que plusieurs ne croyoient pas, suivant
         ce qui s'estoit pass. Ils ne savoient point que le subject en
         estoit ost, occasion pourquoy toutes choses s'estoient passes
         avec douceur, ils furent quelques huict jours  faire leurs
         affaires, o durant ce temps, je leurs fis entendre comme ces
         sauvages avoient esleu un chef par nostre consentement, & le
         bien qui en pouvoit reussir, pourveu qu'on l'entretienne en
         ceste amiti.

         Mahigan aticq vient voir ces messieurs qui le receurent fort
         humainement sur ce que je leurs en avois dit.

         Lesdits du Pont & de la Ralde, partirent pour monter amont
         ledit fleuve aux trois rivieres, o ils trouverent quelque
         nombre de sauvages, en attendant un plus grand. Quelques jours
         aprs arriva le Sire, commis, qui nous apporta nouvelle de
         l'arrive dudit sieur de Caen  Tadoussac, qui m'escrivoit
         qu'en bref il s'achemineroit par devers nous, aprs sa barque
         monte: me priant luy envoyer quelques scieurs d'aiz, & un
         canau en diligence audit du Pont & de la Ralde, ce que je fis,
         & ledit le Sire partit ce mesme jour pour retourner le treuver
          Tadoussac.

         Trois tours aprs arriva une barque des trois rivieres, qui
         alloit audit Tadoussac, suivant l'ordre qui luy avoit donn.

         Le Vendredy 15 de Juillet sur le soir, arriva ledit sieur de
         Caen dedans une chalouppe, craignant n'estre assez  temps  la
         traitte des trois rivieres: ayant laiss charge de despescher
         sa barque  Tadoussac, pour l'aller treuver aux trois rivieres,
51/1035  je le receus au mieux qu'il me fut possible, me faisant
         entendre tout ce qui s'estoit pass en toutes les affaires,
         tant de la Nouvelle que de l'ancienne societ,  quoy je
         satisfis au mieux qu'il me fut possible. Il me rendit la lettre
         suivante de sa Majest.

         Monsieur de Champlain, voulant conserver mon cousin le Duc de
         Montmorency aux droits & pouvoirs que je luy ay cy-devant
         accordez en la Nouvelle France, suivant les lettres patentes
         que je luy ay fait expdier, j'ay treuv bon que la
         contestation qui estoit  mon Conseil, entre l'ancienne
         compagnie, faite par les precedents Gouverneurs, pour faire les
         voyages audit pas de la Nouvelle France, establis par mon
         cousin, suyvant son pouvoir; que ladite Nouvelle soit conserve
         au traitt, joignant en icelle ceux de l'ancienne qui y
         voudront entrer, ainsi que vous verrez par l'arrest de mon
         Conseil, qui vous sera envoy par le sieur Dolu, suivant lequel
         je veux & entend que vous vous gouverniez avec lesdits nouveaux
         associez, maintenant le pas en paix, en y conservant mon
         auctorit, en tout ce qui sera de mon service,  quoy
         m'asseurant que vous ne manquerez, je prie Dieu qu'il vous ayt
         Monsieur de Champlain en sa saincte garde, escrit  Paris le 20
         de Mars 1622. sign Louis, & plus bas Potier.

         Ledit de Caen fut deux jours  Qubec, & del s'en alla aux
         trois rivieres. Le lendemain sa barque arriva de Tadoussac, qui
         l'alla treuver.

52/1036  Le dernier dudit mois de Juillet, passa ledit de la Ralde, qui
         s'en retournoit  Tadoussac, pour apprester son vaisseau, &
         del aller  Gaspey, voir si n'y avoit point de vaisseaux, qui
         contrevinsent aux defences de sa Majest.

         Ledit de la Ralde arrive  Tadoussac, & eut quelques paroles
         avec Hbert, que ledit sieur de Caen avoit laiss en sa place
         pour commander  son vaisseau bien qu'arrivant ledit de la
         Ralde, le commandement estoit  luy comme lieutenant dudit de
         Caen, & l'autre estoit son enseigne, qui ne voulut cognoistre
         ledit de la Ralde, & leur dispute vint sur le fait de la
         religion, bien que tous deux catholiques: car quand ledit de
         Caen qui estoit de la religion prtendue reforme, faisoit
         faire les prieres sur le derriere en sa chambre, & les
         catholiques sur le devant: & durant que ledit Hbert demeura au
         vaisseau, les prieres s'y continuoient, comme quand son chef y
         estoit: mais quand ledit de la Ralde y fut arriv comme
         lieutenant, & commandant audit vaisseau, il voulut que les
         catholiques vinssent faire leurs prires en la chambre, & que
         les prtendus reformez fussent en leur rang, sur le devant pour
         prier, Hbert s'y opposa, disant, que son capitaine ne
         l'entendoit, & ne luy en avoit donn Charge, ledit de la Ralde
         dit, quand le chef y est, il fait comme il l'entend, Mais quand
         j'y suis en son absence, je fais comme il me semble, & sur ce
         sujet il s'esmeut une grande dispute, qui s'appaisa par le
         moyen de quelques peres Recolets, comme d'autres personnes qui
         s'y treuverent. Hbert eut le tort de ceste dispute, & n'avoit
         pas de raison.

53/1037  Ledit sieur de Caen arriva des trois rivieres, le 19 d'Aoust, &
         le mercredy 24, je fis lire & publier les articles de messieurs
         les Associez, arrestez par le Roy en son Conseil.

         Le Jeudy 25, ledit de Caen partit de Qubec pour aller 
         Tadoussac, & je fus avec luy jusques  son departement qui fut
         le 5e jour de Septembre 1622.

         Ledit du Pont fut laisse  l'habitation, pour principal commis
         de Messieurs les Associez, & hyvernasmes ensemble.

         En cet hyvernement estoient, tant hommes que femmes, & enfans
         cinquante personnes.

         Ledit de Caen estant party, nous eschouasmes quelque chalouppe,
         & sur le soir, qui fut le 6, levasmes les ancres pour aller 
         Qubec, o fusmes contrariez de si mauvais temps, que nous nous
         pensasmes perdre au port aux saumons sur nos ancres, ne pouvant
         appareiller: mais le vent venant  s'appaiser au 13 dudit mois,
         nous nous mismes sous voilles, & arrivasmes  Qubec le 20. Le
         lendemain nous eschouasmes nostre barque, & fismes descharger
         le reste des commoditez, & aussi tost que tout fut descharg,
         Desdame fut despesch avec ne chalouppe luy septiesme, pour
         aller  Tadoussac mener des matelots, & ramener une barque que
         l'on avoit laisse avec quelques cinq hommes, pour la garder,
         attendant que l'on y fust pour la ramener, d'autant qu'il n'y
         avoit point de matelots, pour esquipper les deux barques.

         Le 10 d'Octobre arriva la barque de Tadoussac, qui nous dit
         qu'un vaisseau de 50  60 tonneaux, estoit arriv  Tadoussac
54/1038  pour faire pesche de baleine, laquelle il n'avoit peu faire 
         la grande Baye, ny en autre port, & qu'il avoit est mis hors,
          ce qu'ils dirent, par monsieur de Grandmont, comme ils firent
         paroistre par leur commission qu'ils montrrent au Baillif ayde
         de sous commis, qui estoit rest audit Tadoussac: il estoit
         arm de quatre pices de canon de fonte verte, d'environ de
         sept  huict cens pesant chacune, deux breteuils, & le vaisseau
         bien arm avec vingt quatre hommes, un bon pont de corde bien
         pouess, tout  l'espreuve du mousquet, ayant  la valeur de
         six  sept cens escus de marchandises, pour traitter, au reste
         tres-mal amunitionnez de vivres, qui les contraignit de prendre
         du Bailly deux barils de pois, demy baril de lard, qu'ils
         payrent en chaudire de cuivre rouge, celuy qui y commandoit
         s'appelloit Guerard basque, qui s'estoit associ avec un
         Flamant, pour ce qui touchoit la marchandise de traitte.

         Ledit Guerard escrivit un mot de lettre audit du du Pont, par
         laquelle il luy demandoit des castors, pour la moicti moins
         que l'on traittoit, pour les marchandises qu'il avoit, luy en
         envoyant le memoire. Voila ce que nous apprismes. De plus ils
         dirent qu'il venoit un vaisseau espagnol audit Tadoussac de
         deux cens tonneaux, pour faire sa pesche de balaine, & dit que
         durant que les vaisseaux estoient  Tadoussac, qui estoit[537]
          l'Isle verte, & avoit veu partir ledit vaisseau de la Ralde
55/1039  de Tadoussac, & que presque toutes les nuicts il venoit avec
         une chalouppe au port, & oyoit la plus part des discours qui se
         disoyent au vaisseau dudit sieur de Caen, jusques  son dpart.

[Note 537: Qu'il estoit.]

         De pouvoir y remdier il estoit impossible, pour n'avoir des
         matelots ny des hommes de main, affin de s'en servir en telles
         affaires, car il eut fallu au moins huict matelots d'ordinaire
         en l'habitation, & quelques dix ou douze quand il est question
         d'aller attaquer un ennemy, avec une vingtaine d'hommes, qui
         sceussent ce que c'est d'aller  la guerre, c'est ce qui ne se
         voit point  Qubec, l'on pense estre trop fort, & que personne
         ne seroit[538] entreprendre en ces lieux, mais la meffiance est
         la mre de seuret, c'est pourquoy suivant les advis que
         souvent je donnois, l'on devoit remdier  la conservation du
         pays, &  l'asseurance des hommes qui y demeurent, qui estoit
         d'achever le fort ja commence, & y avoir de bonnes armes &
         munitions, & garnison suffisante qui s'y entretiendroit pour
         peu de chose, autrement rien ne se peut maintenir que par la
         force.

[Note 538: Lisez _n'oseroit._]

         L'on employa les ouvriers aux choses les plus necessaires de
         l'habitation. Ledit du Pont tomba malade de la goute le 27 de
         Septembre, jusques au 21 d'Octobre, & l'incommodit qu'il en
         sentoit, fit que pendant l'hyver il ne sortit point de
         l'habitation, pour son indisposition.

         Je passay le temps  faire accommoder des jardins, pour y semer
         en l'Automne, & voir ce qui en reussiroit au printemps, ce que
         je fis y prenant un singulier plaisir, cette occupation
         n'estoit point inutille pour la commodit qu'en recevoit toute
56/1040  l'habitation,  quoy personne n'avoit fait d'espreuve, car la
         plus part des hommes voudroient bien cueillir, mais rien semer,
         ce qui ne se peut, car l'on ne sauroit dire en ces lieux
         combien on reoit d'utilit des jardinages: un peu de soing &
         vigilance sert beaucoup  un homme de commandement, car s'il
         n'a de l'affection qu' de certaine chose, malaisment peut il
         avoir beaucoup de commoditez sans main mettre, ou commander de
         ce faire, nos peres y estoient assez vigilans n'ayant autre
         soing que de prier Dieu & jardiner.

         L'un de nos peres appell le pre Irene[539], se resolut le 13
         Dcembre d'aller hyverner avec les sauvages, pour apprendre
         leur langue, & profiter quelque chose s'il pouvoit pour l'amour
         de Dieu: mais le 22 dudit mois, il retourna  son habitation,
         pour ne se pouvoir accommoder  la vie de ces peuples[540]:
         Ledit pre y retourna pour la seconde fois[541], mais ne
         pouvant supporter la fatique, il s'en revint, & le pre Joseph
         plus robuste & accoustum  ceste vie, se dlibera d'y aller
         passer trois mois de temps, qui estoit en bon temps, d'autant
         que la chasse de l'eslan se faisoit en quantit, o l'on ne
57/1041  mange que de la viande, bien que ce ne soit qu' cinq ou six
         lieues de nostre habitation, & partit le mesme jour qu'arriva
         ledit pre Irene qui fut le 17 de Janvier 1623.

[Note 539: Le P. Irne Piat.]

[Note 540: La cause de son retour, suivant Sagard, fut un peu
diffrente. Le frre du sauvage qui s'tait charg du Pre tant tomb
malade, le pilotois dcida que, le mal ayant est donn par un sauvage
fort esloign de l, on l'enverroit tuer par l'un des frres du
malade... Le P. Irne, estonn d'un si meschant conseil, & que sa
presence ny ses remonstrances ne pouvoient en rien modrer ny divertir
ces mauvais desseins (comme nouveau Apostre parmy un peuple gentil) il
quitta l tout & s'en retourna au Convent pour y cathchiser les
Franois... (Sagard, Hist. du Canada, p. 99.)]

[Note 541: Quoique le P. Irne et, sans aucun doute, l'intention de se
former et s'habituer aux fatigues des missions, il paratrait, d'aprs
Sagard, que ce second voyage n'tait pas prcisment une mission. Il
allait avec le Frre Charles,  quelques lieues de Qubec, chercher un
lan, dont les sauvages avaient fait prsent aux missionnaires. (Sagard,
Hist. du Canada, p. 101 et suiv.)]

         Le 23 de Mars ledit du Pont retomba malade de ses gouttes ou il
         fut trs-mal avec de si grandes douleurs, que l'on n'osoit
         presque le toucher, quelque remde que le Chirurgien luy peust
         apporter, & fut ainsi tourment jusques au septiesme de May
         qu'il sortit de sa chambre.

         Le 19 de Mars il fit un temps fort violent accompagn de vens,
         tonnerre, gresle & esclairs, bien qu'en ce temps l'air est
         encore froid, & le pays remply de neiges & glaces.

         Le 19 d'Avril l'on commena  accommoder une barque, pour aller
          Tadoussac, ce qu'estant acheve le premier de May, elle
         partit avec Desdames sous-commis & hommes, & ledit du Pont n'y
         peust aller pour son indisposition. Le 16 d'Avril il y avoit un
         pied de neige en quelques endroits. Je sem toutes sortes de
         grains le 20 dudit mois derrire l'habitation, o les neges
         estoient plustost fondues qu'ailleurs, pour estre au midy & 
         l'abry du vent de Nortouest, qui est fort dangereux.

         Le lundy 8 de May, nos ouvriers allant coupper du bois pour
         scier, le mal-heur en voulut  un jeune homme nomm Jean le
         Cocq, qu'une bche roulant d'un lieu  autre passa par dessus
         luy, qui luy rompit le col, & luy escrasa la teste, & ainsi
         mourut pauvrement.

         Le 10 dudit mois, le pre Irene se resolut d'aller 
         Tadoussac, pour essayer de faire quelque fruict aux sauvages de
58/1042  par del, cela m'estonnoit, voyant qu'il avoit assez  faire, &
         de quoy s'employer par de,  ce que je luy remonstr: mais ne
         le pouvant dissuader de ce voyage, il s'embarqua dans une
         chalouppe avec des sauvages qui le devoient mener: mais estant
          Tadoussac il changea de resolution[542], & s'en revint 
         Qubec le 22 dudit mois, & son entreprise fut rompue, & ne pt
         demeurer  Tadoussac avec nos gens, pour n'estre accommod
         comme il eust desir.

[Note 542: Les Sauvages du Pre, dit Sagard, ayant est abouchez par un
autre plus grand nombre qui estoient l attendans d'autres de leurs amis
pour aller  la guerre, ils furent persuadez d'estre de la partie, & de
renvoyer ledit Pre dans son Convent, jusques  un autre temps, qu'ils
le reprendroient pour son dessein, tellement qu'il fallut qu'il s'en
retournast dans un canot de Montagnais sans pouvoir passer plus outre,
marry que son voyage ne luy avoit mieux succed. (Hist. du Canada, p.
109.)]

         Voyant que jusques au 14 de juin l'on n'avoit point nouvelle
         des vaisseaux, & craignant que quelque accident ne fut arriv,
         l'on dlibra d'envoyer une chalouppe  Tadoussac, ce qui fut
         fait avec cinq hommes, & Olivier[543] Truchement pour faire
         revenir la barque si les vaisseaux n'estoient arrivez, pour
         retourner & aller  Gaspey, recouvrir des vivres pour ceux qui
         resteroient  l'habitation, & rapasser dans les vaisseaux
         pescheurs, partie des gens les moins utiles. En ce temps je fis
         paver la cour de l'habitation, avec quelques rparations au
         logis.

[Note 543: Olivier le Tardif, qui devint plus tard commis de la
Compagnie gnrale des Cent-Associs, et seigneur en partie de la cte
de Beaupr.]

         Le Vendredy 16 arriva une chalouppe avec la nostre, o estoit
         un matelot appell Jean Paul[544] qui nous dit l'arrive du
         sieur Deschesnes  Tadoussac, dans une barque, & avoit laiss
         son vaisseau  Gaspey, pour taire pesche de poissons.

[Note 544: Peut-tre Jean-Paul Godefroy.]

59/1043  Le 28 arriva Desdames avec la Realle, & deux Religieux, l'un
         apell le pre Nicolas[545], & l'autre 1623. le frre
         Gabriel[546], qui nous dirent que ledit sieur de Caen, n'estoit
         point encore arriv, qui nous mettoit en peine.

[Note 545: Le P. Nicolas Viel, qui faisoit de grandes instances depuis
trois ans pour venir en Canada, en reut  Montargis la permission.
(Le Clercq, Premier Etabliss. de la Foy, I, 246.)]

[Note 546: Gabriel Sagard, Thodat. Voici comme il raconte lui-mme son
arrive. Pendant que j'admirois ce saut (de Montmorency), un doux
zephir enflant favorablement nos voiles, nous portoit  Kebec, o nous
arrivames la veille de S Pierre S. Paul, sur les cinq heures du soir en
trs-bonne sant & assez bien mouillez d'une pluye qui nous tomboit du
Ciel, de quoy nous loumes Dieu, & prmes port au lieu accoustum. Ayans
pos l'anchre, & mis ordre  ce qui nous concernoit, nous descendismes 
terre, saluames les Chefs de l'habitation, qui nous estoient venu
recevoir au Port & nous entrames dans la Chapelle, o nous rendmes
actions de grce  nostre Seigneur de sa divine assistance; & en suitte
poussez d'un desir extrme de voir nos Frres dans leur petit Convent,
nous pensames prendre cong du sieur de Champlain pour nous y rendre au
plustost, mais sa charit, outre les pluyes continuelles & l'obscurit
du temps nous en empescherent, & nous retint  coucher jusques au
lendemain matin, que nous y fusmes conduits par un des Matelots de
l'habitation. (Hist. du Canada, p. 159, l60.)]

         Le 2 de Juillet, arriva un Canau o estoit Estienne Brusl
         truchement, avec Desmarests, qui nous apporta nouvelle qu'il
         estoit arriv, il n'arresta  Qubec qu'une nuict partant plus
         outre, pour advertir les sauvages, & aller au devant d'eux pour
         les haster de venir.

         Le 4 dudit mois arriva Loquin commis, dans une barque pour
         aller en traitte, qui estoit  ce voyage lieutenant dudit sieur
         de Caen en son vaisseau, o montant haut, fit rencontre dudit
         du Pont, qui avoit est avec une chalouppe  la riviere des
         Yrocois, pour persuader les sauvages de descendre  Qubec, ce
         qu'il asseura audit Loquin, qui fit qu'ils rebrousserent chemin
         & s'en revindrent audit Qubec sur ceste esperance, que
         vritablement ce seroit une bonne chose s'ils pouvoient
         descendre  ladite habitation, que cela releveroit de grandes
60/1044  peines & risques que l'on court. En ce temps un sauvage appell
         la Foyriere[547], donna advis que la plus grande partie des
         sauvages avoient deliber de nous surprendre, en mesme temps
         tant  Tadoussac qu' Qubec, & assommer tout,  la
         sollicitation du meurtrier, auquel advis l'on donna tel ordre,
         que depuis ledit meurtrier a desni fort & ferme qu'il n'eust
         voulu faire ce mal, disant que l'autre estoit un imposteur.
         Lesdits Deschesnes & Loquin voyant que les sauvages ne venoient
         point comme ils avoient promis audit du Pont, partirent avec
         deux barques le 9 de juillet, pour aller  mont ledit fleuve, &
         rencontrrent seize canaux proche de Qubec, qui les fit
         retourner pour traitter ce qu'ils avoient, pour puis aprs
         suivre leur premire dlibration.

[Note 547: Ou la Forire, suivant Sagard.]

         Le 13 dudit mois arriva ledit sieur de Caen avec deux barques,
         o je le receus au mieux qu'il me fut possible, estant arriv
         il se dlibra d'envoyer une barque, pour essayer d'amener
         lesdits sauvages s'ils les rencontroient, & ledit Deschesnes
         partit pour cet effect.

         Le 16 dudit mois, ledit de Caen ne tarda gueres qu'il ne suivit
         ledit Deschesnes, je m'embarquay en la barque qu'il me donna, &
         s'en vint en une autre: nous fismes voille avec quatre barques,
         charges de marchandises pour la traitte.



61/1045  _Arrive de l'Autheur devant la riviere des Yrocois. Advis du
         Pilote Doublet au sieur de Caen, de quelques Basques retirez en
         l'isle S. Jean. Plainte des Sauvages accordes. Le meurtrier
         est pardonn. Ceremonies observes en recevant le pardon du Roy
         de France. Accord entre ces nations sauvages & les Franois.
         Retour du sieur du Pont en France. L'Autheur fait faire de
         Nouveaux difices._

                              CHAPITRE VIII.

         LE 23 dudit mois, nous fusmes devant la riviere des Yrocois, o
         treuvasmes ledit Deschesnes, qui dit avoir eu nouvelle qu'il
         devoit arriver quelques trois cens Hurons, o Estienne Brusl
         les avoit rencontrez, au sault de la chaudire, 75 lieues de
         ladite riviere des Yrocois.

         Cedit jour, arriverent quelques 60 Canaux de Hurons, &
         Algommequins qui r'amenerent du Vernay, & autres hommes qu'on
         leur avoit donn pour hyverner en leur pas, afin de tousjours
         les tenir en amiti, & les obliger  venir.

         Ce jour l mesmes arriva le pilote Doublet, luy sixiesme, dans
         une double chalouppe, qui venoit de l'Isle S. Jean & Miscou, o
         estoit le sieur de la Ralde en pescherie, qui donnoit advis au
         sieur de Caen, que des Basques s'estoient retirez  ladite isle
         S. Jean, pour se mettre en deffence si on les alloit attaquer,
         ne voulant subir aux commissions de sa Majest; & qu'ils
         s'estoient saisis d'un moyen vaisseau o estoit un nomm
62/1046  Guers[548], qui l'anne d'auparavant estoit venu  Tadoussac
         comme j'ay dit cy dessus: il se contenta de luy prendre ses
         marchandises de traitte, le laissant aller avec ses munitions,
         & canons de fonte verte: il meritoit qu'on luy fit ressentir le
         chastiment que doivent recevoir ceux qui contreviennent aux
         ordonnances & decrets de sa Majest, il treuva de la courtoisie
          son advantage, ce qu'il n'eut fait en beaucoup de personnes,
         qui l'eussent traitte avec plus de severit. Le pilote fit avec
         ceste chalouppe le long des costes & fleuve sainct Laurent,
         prs de deux cens lieues: il dit que ces Basques avoient donn
         de mauvaises impressions de nous aux sauvages de ces costes,
         disant, que s'ils nous treuvoient  leur advantage, ils nous
         feroient un mauvais party, & de fait il eut couru ceste fortune
         sans un pere Recollet, qui estoit parmy ces sauvages il y avoit
         deux ans, lequel escrivit une lettre  nos peres, de l'estat
         auquel il estoit parmy ces peuples, qui l'affectionnoient fort,
         & esperoit y faire quelque fruict moyennant la grce de Dieu,
         estant fort advanc au langage du pas.

[Note 548: Vraisemblablement Guerar ou Guerard. (Voir ci-dessus, p.
54.)]

         Le 17 dudit mois arriverent des sauvages, qui firent une
         assemble entr'eux, o ils formrent quelques plaintes des uns
         & des autres, touchant les passages qui n'estoient pas libres
         aux Hurons, que les Algommequins les traittoyent mal, leur
         faisant contribuer de leurs marchandises, & ne se contentant
         pas de ce, les droboient, qui leur donnoit encore suject d'un
         grand mescontentement: on les on les accorda sur toutes ces
         plaintes, ils firent des presens de quelques castors qui leurs
         furent pays plus qu'ils ne valoient.

63/1047  Le 30 fut clbr la saincte Messe[549]. Ce jour mesme l'on fit
         un pourparler, pour l'accord du meurtrier, auquel je ne pouvois
         entendre, pour la perfidie qu'il avoit commise, en l'assassinat
         de nos hommes, neantmoins plusieurs considerations, & les
         raisons dudit sieur de Caen, qui me dit que sa Majest & mondit
         seigneur luy remettoient la faute, qui m'y firent condescendre,
          la charge que l'affaire feroit une satisfaction devant toutes
         les nations, confessant que malicieusement, perfidement &
         meschamment, il avoit tu nos compagnons, mritant la mort si
         on ne luy faisoit grce, ce qui fut accord.

[Note 549: Le 30 juillet tait un dimanche.]

         Le lendemain fut dlibr de faire quelques presens  toutes
         les nations, pour les obliger  nous aymer, & traitter bien les
         Franois qui alloient en leur pas, pour les conserver contre
         leurs ennemis, & ainsi leur donner courage de revenir avec plus
         d'affection.

         Cet accord ne se pouvoit faire que devant toutes les nations
         afin qu'elles recogneussent quelle est nostre bont, au respect
         de leurs cruautez, & afin que le meurtrier en receut plus de
         honte, l'obligeant aprs le pardon d'estre autant affectionn 
         nous aymer, comme il avoit est nostre ennemy mortel: il nous
         fallut user de quelque crmonie, car il faut user de
         demonstrations parmy ces peuples, avec les discours: la
         crmonie fut telle qui s'ensuit.

         Le dernier de Juillet, tous trouverent bon de suivre la volont
64/1048  de sa Majest, de pardonner au meurtrier qui avoit tousjours
         est en crdit, & fait capitaine par les sauvages pour avoir
         tu nos hommes, ledit meurtrier se devoit mettre au milieu de
         toutes les nations assembles en ce lieu, & celuy qui s'avoit
         assist en ce meurtre, & luy faire un discours devant tout le
         peuple, du bien qu'il avoit receu des Franois, qu'il avoit
         trs-mal recognu, comme meschamment & traistreusement il avoit
         assassin nos hommes depourveus d'armes, sous ombre d'amiti,
         qu'on n'eust jamais peu penser ny aucun de nostre habitation,
         qu'il eust eu le coeur si desloyal & perfide comme il l'avoit
         monstr, que ce pendant le chef qui pour lors estoit 
         l'habitation, & autres du depuis n'avoient voulu user du
         pouvoir & droict que la justice leur donnoit de le faire
         mourir, comme il le meritoit.

         Ce pendant, l'affection que nous avions port  ceux de sa
         nation, & comme estant alli des principaux, nous avoit
         empesch de le faire mourir, nous estans contentez de le
         chasser de nostre habitation, pour ne le voir, ny raffraichir
         la mmoire de nos hommes massacrez. Et voyant qu'il avoit
         recogneu sa faute, s'estant mis en devoir de recevoir le
         chastiment qu'il meritoit, qu'on luy pardonnoit, par la volont
         de nostre Roy, qui luy donnoit la vie, &  la requeste de tous
         les peuples: A la charge de jamais ne retourner, ny tomber en
         cette faute, ny aucuns de sa nation; estans personnes qui ne
         nous contentions de presens, pour payement de la mort de nos
         hommes, comme ils faisoient entr'eux: & que s'il arrivoit 
         l'advenir qu'ils commissent telles perfidies & trahisons, on
65/1049  feroit punir de mort les autheurs du mal; les tenans pour nos
         ennemis: & tous ceux qui voudroient empescher: & plusieurs
         autres discours sur ce sujet; & quelques autres crmonies qui
         furent faictes. Cela achev, le meurtrier se leva, & son
         compagnon, me venant demander pardon, avec promesse 
         l'advenir, de se comporter si fidellement avec les Franois,
         qu'il n'auroit autre volont que reparer ceste faute par
         quelques bons services: & ainsi furent librez[550].

[Note 550: Quelques exemplaires portent dlibrez.--Sagard nous a
conserv, sur cette affaire, quelques dtails de plus. Les meurtriers
ayans est grandement blasmez, furent en fin pardonnez  la prire de
ceux de leur nation, qui promirent un amendement pour l'advenir,
moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen gnral de la flotte, affili
du sieur de Champlain, & des Capitaines de Navires, prit une espe nue
qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve sainct Laurens en la presence
de nous tous, pour asseurance aux meurtriers Canadiens, que leur faute
leur estoit entirement pardonne, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme
sorte que cette espe estoit perdue & ensevelie au fond des eaues, & par
ainsi qu'ils n'en parleroient plus. Mais nos Hurons qui savent bien
dissimuler, & qui tenoient bonne mine en cette action, estans de retour
dans leur pays, tournrent toute cette crmonie en rise, & s'en
mocquerent disans que toute la cholere des Franois avoit est noye en
cte espe, & que pour tuer un Franois on en seroit doresnavant quite
pour une douzaine de castors, en quoy ils se trompoient bien fort, car
ailleurs on ne pardonne pas si facilement, & eux-mesme y seront quelque
jour trompez s'ils sont des mauvais, & que nous soyons les plus forts.
(Hist. du Canada, p. 236, 237.)]

         Mais quoy que s'en toit, ces peuples qui n'ont aucune
         consideration, si c'est par charit ou autrement; ils croyent
         que le pardon a est faict faute de courage, & pour n'avoir os
         entreprendre de le faire mourir, bien qu'il le meritoit, & cela
         nous mettoit en assez mauvaise estime parmy eux, de n'en avoir
         point eu de resentiment.

         Toutes ces nations tres-aises & satisfaits, ils nous
         remercirent, nous louans de ce que nous n'avions tesmoign un
         mauvais coeur, & accordrent de mener onze Franois pour la
         defence de leurs villages, contre leurs ennemis, dont il en
         demeureroit huict en leurs villages, & trois qui reviendroient
66/1050  avec eux au printemps en traitte. Ils emmenrent trois peres
         Recolets, savoir les pres Nicolas, Joseph, & frre Gabriel
         [551], pour voir s'ils pourroyent profiter au pas, pour la
         gloire de Dieu, & apprendre Franois langue. Deux autres
         Franois furent donnez aux Algommequins, pour les maintenir en
         amiti, & inciter  venir en traitte: Il leur fut fait un grand
         festin selon leur coustume, qui fit l'accomplissement de la
         feste, & par ainsi s'en allrent grandement contans.

[Note 551: Frre Gabriel (et probablement aussi les PP. Nicolas et
Joseph) tait arriv au port du Cap de la Victoire, le jour de la
saincte Magdelene, c'est--dire, le 22 juillet, environ les six  sept
heures du soir. (Hist. du Canada, p. 174.)]

         Le 2 d'Aoust s'embarqurent tous nos Franois avec les sauvages
         en leurs canaux, chacun avec son homme[552], & ce mesme jour
         l'on rechargea toutes les marchandises qui restoient en terre,
         se levent les ancres, nous mismes voilles, & le quatriesme jour
         arrivasmes  Qubec, o les barques estant toutes assembles,
         l'on fit visiter, & treuva on quantit de castors parmy les
         matelots, que l'on fit serrer, attendant qu'ils fussent de
         retour en France, pour les contenter, s'il se treuvoit par la
         societ que cela fut raisonnable, ne leur estant permis de
         traitter  leur prejudice, ce qui occasionna ceux des quipages
         d'estre mal contens, comme ils le temoignerent.

[Note 552: La traite estant faite, dit Sagard, & les Hurons prests 
partir, nous les abordmes en la compagnie du sieur de Caen gnral de
la flotte, lequel nous fit accepter chacun pour un canot moyennant
quelque petit prtent de haches, cousteaux, & canons ou petits tuiaux de
verre qu'on leur donna pour nostre despence. Toute la difficult fut de
nous voir sans armes qu'ils eussent desir en nous plustost que tout
autre chose, pour guerroyer leurs ennemis, mais comme les espes & les
mousquets n'estoient pas de nostre gibier, nous leur fismes dire par le]
Truchement que nos armes estoient spirituelles, avec lesquelles nous les
instruirions & conserverions  l'encontre de leurs ennemis moyennant la
grce de Dieu, & que s'ils vouloient croire nos conseils, les Diables
mesmes ne leur pourroient plus nuire: Cette responce les contenta fort,
& nous eurent dans une trs-haute estime, tenans  faveur de nous avoir
comme nous de les accompagner, & servir en une si belle occasion.
(Hist. du Canada, p. 174, 175.)

67/1051  Le 8 dudit mois fut despesch ledit Deschesnes, avec six
         barques, pour aller qurir les vivres pour l'habitation, & luy
         de s'en aller  Gaspey en son vaisseau, pour faire faire
         diligence de la pesche du poisson.

         Ledit sieur de Caen & moy, fusmes au Cap de tourmente, pour
         voir ce lieu, o estant arriv & visit, fut trouve trs
         agrable, pour la scituation, & les prairies[553] qui
         l'environnent estant un lieu propre pour la nourriture du
         bestial.

[Note 553: Vraisemblablement, ces prairies naturelles taient situes
entre le Petit-Cap et le cap Tourmente mme. Elles sont, encore
aujourd'hui,  l'tat de prairies naturelles; mais la richesse des
prairies artificielles qui les avoisinent, a presque fait oublier le
mrite de leurs anes. Il faut dire aussi que, de mmoire d'homme,
elles ont diminu considrablement de profondeur, par la violence des
eaux, qui, tous les ans, y enlvent quelque chose au rivage.]

         Ayant veu particulirement ce lieu, lequel s'il estoit mis en
         l'estat, que l'industrie & l'artifice des hommes pourroit y
         apporter, il seroit trs-beau, car tout ce qui s'y peut
         desirer, pour une belle rencontre s'y treuve: partant de ce
         lieu, retournasmes  Qubec le 17 dudit mois, o vismes toutes
         les barques de retour, qui deschargeoient les commoditez de
         ladite habitation, laquelle fut visite par des Massons &
         Charpentiers, pour voir si elle estoit en estat de subsister &
         durer, il fut jug que l'on auroit plustost fait d'en difier
         une nouvelle, que reparer annuellement la vieille, qui estoit
         si caduque qu'elle attendoit l'heure de tomber, fors le magazin
         de pierre  chaux &  sable, (comme dit est,) auquel je fis
         faire une porte par dehors, qui alloit dans la cave, faisant
         condamner une trappe qui estoit dans le magazin des
         marchandises, par o on alloit souvent boire nos boissons, sans
         aucune consideration.

68/1052  Ledit du Pont se resolut de s'en aller en France,  cause de
         l'incommodit qu'il avoit, & ne pouvant avoir les choses
         necessaires icy pour sa maladie, qui l'occasionna de partir
         avec ledit sieur de Caen de Qubec, le 23 d'Aoust avec trois
         barques, pour s'en aller embarquer  Tadoussac, del en France,
         & passer  Gaspey, pour savoir nouvelle de ce qui s'estoit
         pass durant son absence, pour le suject des Basques qui
         estoient  l'isle de sainct Jean.

         Le premier de Septembre, ledit pilote Doublet arriva avec une
         chalouppe, & lettre dudit sieur de Caen, qui me prioit
         d'envoier le plus promptement que je pourrois les ouvriers
         restant pour retourner, ce qu'ils firent en deux chalouppes, le
         trouvent  Gaspey, o il leur avoit donn le rendez-vous.

         Recognoissant l'incommodit que nous avions eue par les annes
         passes, de faire le foin si tard pour le bestial, j'en fis
         faire au Cap de tourmente deux milles bottes, ds le mois
         d'Aoust, & les envoyay qurir avec une de nos barques.

         Recognoissant la dcadence, en quoy s'alloit rduire nostre
         habitation, nous avions resolu d'en faire une nouvelle: pour le
         plus abrg je fis le plan d'un nouveau bastiment, abbatant
         tout le vieux, fors le magazin, & en suitte d'iceluy faire les
         autres corps de logis de dix-huict toyses, avec deux aisles de
         dix toyses de chaque cost, & quatre petites tours aux quatre
69/1053  coings du logement[554], & un ravelin devant l'habitation,
         commendant sur la riviere, entour le tout de fossez &
         pont-levis: & pour ce faire je jug que premier que bastir il
         falloit assembler les matriaux pour commencer  bastir au
         printemps, je fis faire quantit de chaux, abbatre du bois,
         tirer de la pierre, apprester tous les matriaux necessaires
         pour la massonnerie, charpenterie, & le chauffage, qui
         incommodoit grandement pour le divertissement des hommes, &
         n'y en eut que dix-huict de travail  toutes ces choses, o
         l'on fit assez de besongne pour si peu qu'il y avoit.
         L'incommodit que l'on recevoit  monter la montagne, pour
         aller au fort sainct Louis, me fit entreprendre d'y faire faire
         un petit chemin[555] pour y monter avec facilit, ce qui fut
         fait le 29. de Novembre, & sur la fin dudit mois la petite
         riviere Sainct Charles fut presque prise de glace, & depuis le
         mois de Novembre jusques  la fin dudit mois, le temps fut fort
         variable, & se passa en journes assez froides, au matin avec
         gele, bien qu'il fist beau le reste du jour; se faisoit
70/1054  quelques fois de la pluye, & des neiges, qui par fois se
         fondent  mesure qu'elles tombent: Ayant remarqu qu'il n'y a
         point quinze tours de differens, d'une anne  autre pour la
         temprature de l'hyver, qui est depuis le 20 Novembre, jusques
         en Avril, que les neiges se fondent, & May est le printemps:
         quelques fois, les neiges sont plus grandes en une anne qu'en
         l'autre, qui sont de pied & demy, & trois & quatre pieds au
         plus, au plat pays: car aux montaignes du cost du Nord, elles
         sont de cinq  six pieds de haut.

[Note 554: Ce plan ne fut excut qu'en partie. Pendant l'absence de
Champlain les ouvriers, ou les conducteurs des travaux, simplifirent
l'ouvrage, et ne firent que deux des tourelles projetes, comme on le
voit, tant par le texte mme de l'auteur (voir un peu plus loin), que
par le plan et le dessin qui nous sont rests de ce second magasin. Ces
deux tourelles taient sur la rue Notre-Dame, l'une  l'encoignure de la
rue Sous-le-Fort, l'autre quelques pieds en avant du portail de l'glise
actuelle de la basse ville.]

[Note 555: Ce petit chemin, que Champlain fit faire  la fin de novembre
1623, pour monter au fort avec facilit, est, sans aucun doute,
l'origine du pied de la cte actuelle qui conduit de la basse  la haute
ville. Car d'abord il ne peut tre question, ici, du haut de la monte,
c'est--dire, de la partie voisine du fort, puisque la pente du terrain
y est comparativement douce. En second lieu, des trois montes qui ont
exist simultanment, le chemin actuel des voitures est sans contredit
le moins raide et le plus facile. Tout le monde sait que la Petite-Rue
Champlain a toujours t si difficile  gravir, que depuis longtemps on
s'est vu oblig d'y pratiquer un escalier; le chemin qui descendait
nagures du coude de la rue de la Montagne droit au magasin, et qui,
selon toutes les apparences, a t le chemin primitif, n'a jamais pu
tre que fort escarp. D'ailleurs ces montes dataient toutes les trois
des premiers temps de la colonie, et l'on ne voit pas qu'aucun des
successeurs de Champlain ait fait autre chose que de les rparer ou les
amliorer. On peut donc conclure que le chemin _facile_, dont parle ici
Champlain, est la partie infrieure de la rue de la Montagne.]

         Aussi nous avions une autre incommodit, tant pour les hommes,
         que pour le bestial, le long de la riviere S. Charles,  une
         sapiniere qui estoit brusle, & tous les bois renversez, qui
         rendoient le chemin difficile, de sorte que l'on n'y pouvoit
         passer, qui fit que je me fis faire un chemin o j'emploiay un
         chacun, qui travaillerent si bien, qu'il fut promptement faict.

         Le 10 de Dcembre, la grande riviere fut charge d'un grand
         nombre de glaces, de sorte qu'elle charioit, & le bordage pris,
         ne pouvoit plus permettre de naviger.

         Je fis traner le bois pour le fort sur les neges, comme le
         temps plus propre le permettoit: les sauvages nous donnrent un
         peu d'eslan qui nous fit grand bien, d'autant qu'en hyver l'on
         a aucun rafreschissement, n'ayant que les commoditez qui
         viennent de France, pour n'y en avoir au pas  suffisance, ce
         qu'avec le temps, l'on pourra estre relev de ceste peine, par
         le soing que l'on prendra  la nourriture du bestial, duquel il
71/1055  y avoit bon commencement, car le dfaut de ces choses, est
         grandement prejudiciable  la sant de plusieurs, &
         principallement de ceux qui seroient malades ou blessez, qui
         n'ont que salures, & les farines.

         Le 18 d'Avril[556], je fis employer tout le bois qui avoit est
         faict pour le fort, afin de le pouvoir mettre en deffence,
         autant qu'il me seroit possible. Je fis faire quelques
         rparations  l'habitation qui estoit en dcadence, attendant
         que l'on en eust faict une nouvelle.

[Note 556: 1624.]

         En ce temps, est la saison de la chasse du gibier, qui est en
         grand nombre jusques  la fin de May, qu'ils se retirent pour
         faire leurs petits, & ne reviennent qu'au quinziesme de
         Septembre qui dure jusques  ce que les glaces se forment le
         long des rivages, qui est environ le 20 de Novembre.

         Le 20 il fit un grand coup de vent, qui enleva la couverture du
         bastiment du fort sainct Louis, plus de trente pas par dessus
         le rempart, par ce qu'elle estoit trop haulte esleve, & le
         pignon de la maison de Hbert, qui estoit de pierre, que je luy
         fis rebastir: ce petit inconvenient apporta un peu de
         retardement aux autres affaires, car il falut remettre la
         maison en estat, de laquelle je fis raser le second estage, &
         la rendis logeable au mieux qu'il me fut possible, attendant
         l'occasion plus commode pour la mieux difier.

         Sur la fin du mois arriva un sauvage appell des Franois,
         Simon; il luy parut avoir quelque fantaisie,  quoy ils sont
         ordinairement sujets, & principalement lors que contre la
72/1056  volont de tous les capitaines & compagnons, ils veulent faire
         la guerre  leurs ennemis les Yrocois, avec lesquels ils
         estoient en pourparler de paix, il y avoit trois ou quatre
         jours: & de ce les sauvages m'en donnrent advis, & me prirent
         de faire en sorte de l'en empescher, & leur oster la frenesie
         qu'avoit cestuy cy: je l'envoyay qurir & luy demand le suject
         pourquoy il faisoit cela, luy remonstrant le prejudice qui en
         pourroit arriver  tous ceux de sa nation, & l'advantage que
         les ennemis prendroient, du peu d'estat qu'ils faisoient de
         l'auctorit de leur chef, estans ainsi que des enfans sujects
         au changement, & n'ayant aucune parole arreste, & se
         demonstrant sans foy ny loyaut: De plus que tous les Franois,
         ne seroient jamais contens de cette forme de procd, & que
         ceste guerre durant un traitt de paix sans suject, estoit
         meschante & pernicieuse, procdante plustost d'un meschant, &
         d'un homme lasche & sans courage, d'autant que je savois fort
         bien que le but de ceste guerre n'estoit que d'aller surprendre
         quelques hommes, ou femmes  l'escart, & les trouvant
         incapables de se dfendre, les assommer sans defence:  tout
         cela il me fit une courte responce, qui estoit qu'il savoit
         bien qu'ils ne valloient rien, & qu'ils estoient pires que
         chiens, & s'estoit ainsi imagin, qu'il ne seroit jamais
         content qu'il n'eust eu la teste d'un de leurs ennemis, en
         sorte qu'il estoit resolu, luy quatriesme d'y aller. Comme je
         le vis obstin, & que nulle remonstrance ne le pouvoit
         esmouvoir, je luy usay de quelque menaces s'il le faisoit: &
         ainsi s'en alla tout pensif,  sa cabane.

73/1057  Deux ou trois jours aprs les Chefs me vindrent trouver, pour
         me dire qu'ils estoient bien ayses de ce que j'avois parl 
         luy, qu'il avoit chang de resolution de ne point y aller, me
         disant que je leur fissent donner quelques choses pour
         festiner, comme est leur coustume, quand il est question de
         faire quelque accord, ou autres choses semblables.

         Je leurs fis donner un peu de pois, & s'en allrent ainsi
         joyeusement, pensant que ce sauvage oublieroit ce qu'il avoit
         projett[557]. Ce pendant deux Charpentiers travailloient 
         accommoder les barques & chalouppes, & deux autres  faire les
         fenestres, portes, poutres, & autres choses de charpenterie,
         pour le nouveau bastiment; & quelques mil cinq cens planches
         que j'avois fait scier pour couvrir le logis, & trente cinq
         poutres qui estoient toutes prestes, avec la pluspart du bois
         de charpenterie assembl pour la couverture. Le premier de May,
         je fis creuser la terre pour faire les fondemens du bastiment,
         qui avoit est resolu de faire. J'employay trois hommes  aller
         qurir du sable avec la chalouppe, pour le bastiment; les
         massons  faire du mortier, attendant que quatre autres
         ostoient la terre pour les fondements, & le reste  approcher
         la pierre pour bastir: je fis tirer les allignemens pour
         commencer  bastir un corps de logis.

[Note 557: Voir, quelques pages plus loin, la perfidie de ce Simon.]

         Le 6 de May, l'on commena  maonner les fondements, sous
74/1058  lesquels je mis une pierre[558], o estoient gravez les armes
         du Roy, & celles de Monseigneur; avec la datte du temps, & mon
         nom escrit, comme Lieutenant de mondit Seigneur, au pas de la
         Nouvelle France, qui estoit une curiosit qui me sembla n'estre
         nullement hors de propos, pour un jour  l'advenir, si le temps
         y eschet, monstrer la possession que le Roy en a prise, comme
         je l'ay fait en quelques endroits, dans les terres que j'ay
         dcouvertes.

[Note 558: Cette pierre, retrouve dans une des fouilles faites sur
l'emplacement du vieux magasin, avait t place au-dessus de la porte
d'entre d'une maison qui touchait  la chapelle de la basse ville. Un
incendie dtruisit cette maison en 1854, et l'inscription a disparu.
(M. Ferland, Cours d'Histoire du Canada, I, 213, note 1.)]

         Le 8 du dit mois, les cerisiers commencrent  espanouir leurs
         boutons, pour pousser leur feuilles dehors.

         En ce temps mesme, sortoient de la terre de petites fleurs, de
         gris de lin, & blanche, qui sont des primes veres du Printemps,
         de ces lieux l.

         Le 9 les framboises commencrent  boutonner, & toutes les
         herbes  pousser hors de la terre.

         Le 10 ou 11 le sureau monstra ses feuilles.

         Le 12 il y a des violettes blanches, qui se firent voir en
         fleur.

         Le 15 les arbres furent boutonnez, & les cerisiers revestus de
         fueillages & le froment mont  un ampan de hauteur.

         Les framboisiers jetterent leurs feuilles: le cerfeuil estoit
         bon l  coupper: dans les bois, l'oseille s'y void  deux
         pouces de hauteur.

         Le 18 les bouleaux jettent leurs feuilles: les autres arbres
         les suivent de prs: le chesne a ses boutons formez; & les
         pommiers de France que l'on y avoit transplantez, comme aussi
         les pruniers boutonnoient, les cerisiers y ont la feuille assez
         grande, la vigne boutonnoit & fleurissoit, l'oseille estoit
         bonne  couper.

75/1059  Le cerfeuil des bois paroissoit fort grand, les violettes
         blanches & jaunes estoient en fleur: le bled d'Inde se seme, le
         bled froment croissoit un peu plus d'un ampan de hauteur.

         La pluspart de toutes les plantes, & simples, estoient sortis
         de terre: il y avoit des journes en ce mois, o il faisoit
         grande chaleur.

         Le 21. de May, je despechay un canau  Tadoussac avec trois
         hommes, pour attendre le sieur de Caen, avec lettres que je luy
         escrivois, & une autre au premier vaisseau de sa flotte.

         Le 29 dudit mois, les fraises commencrent  fleurir, & les
         chesnes  jetter leurs feuilles assez grandes en est.

         Le 30 les fraises furent toutes en fleur, les pommiers
         commencrent  espanouir leurs boutons, pour jetter leurs
         feuilles: les chesnes avoient leurs feuilles d'environ un pouce
         de long, les pruniers & cerisiers en fleur, & le bled d'Inde
         commenoit  lever.

         Durant ce temps je fis assoir quelques poutres sur le premier
         estage de la nouvelle habitation, & poser quelques fenestres &
         portes  icelle.

         Le premier du mois de Juin arriva un canau de Tadoussac, qui
         nous dit qu'aux environs du Bicq, il y avoit un vaisseau
         Rochelois, qui traittoit les sauvages, que dans ce vaisseau
         estoit un puissant homme qui y commandoit, estant tousjours
         masqu, & arm, & les sauvages ne savoient comme il
         s'appelloit, ny moins le cognoissoient ils pour ne l'avoir veu;
         & ma crance fut telle, que quand ils l'eussent cogneu, ils ne
76/1060  nous l'eussent voulu dire, tant il nous portent d'affection.
         L'on empesche les autres vaisseaux de venir traitter avec eux,
         encore que l'on leurs fit le meilleur traittement qu'il fut
         possible, & ainsi sommes nous aymez d'eux, en recompence du
         bien que nous leurs faisons.

         Le meilleur remde que j'ay recognu pour jouir plus facilement
         d'eux, c'est de n'en faire estat que par occasion, & peu aprs
         leur remonstrer hardiment leurs desfauts, & ne se soucier de
         mille sortes d'insolences qu'ils font le plus souvent: car
         comme ils voient que l'on en fait point d'estat[559], cela les
         rend plus audacieux  mdire & mal faire, ayant moy-mesme
         expriment plusieurs fois, que lors que j'en faisois moins
         d'estime c'estoit  lors qu'ils me recherchoient le plus
         d'amiti, & diray plus que l'on n'a point d'ennemis plus grands
         que ces sauvages, car ils disent que quand ils auroient tu des
         nostres, qu'ils ne laisseroient de venir d'autres vaisseaux qui
         en seroient bien aises, & qu'ils seroient beaucoup mieux qu'ils
         ne sont, pour le bon march qu'ils auroient des marchandises
         qui leurs viennent des Rochelois, ou Basques: Entre ces
         sauvages, il n'y a que Montaignars qui tiennent tels discours.

[Note 559: C'est--dire, _un point d'tat_.]

         Arrive Le 2e. jour de juin arriva une chalouppe o estoit le
         pilote Gascoin avec cinq ou six matelots, qui nous dit qu'il
         estoit arriv au port de Tadoussac, avec un vaisseau de
         soixante tonneaux, ayant quelque cent barils de pois, sept
         tonneaux de citre, vingt-quatre baricques tant de biscuit que
77/1061  de galette, & que ledit sieur de Caen devoit partir douze jours
         aprs luy, que la prise de l'un de ces vaisseaux, par les
         Flamans l'avoit fait retourner  Paris pour se plaindre au Roy,
         &  Monseigneur, du sujet qui occasionnoit le retardement,
         m'informant de luy, s'il n'avoit aucune lettre pour moy de sa
         part, il me dit que non, qu'il me faisoit ses recommandations.
         Je m'estonnay grandement qu'il ne m'avoit escrit un mot
         d'advis, de sa venue en ce lieu, car cela va  telle
         consequence, que n'ayant advis de ceux qui ont la conduitte
         d'une flotte, ou autres telles affaires importantes, ne doivent
         jamais permettre que leurs vaisseaux partent sans un mot
         d'advis, au gouverneur ou lieutenant des places, esloignes,
         comme sont celles-cy, pour leur tesmoigner qu'ils se peuvent
         fier en eux, leurs donnant entre libre dans l'habitation ou
         fort, comme estant de la compagnie. Une lettre que m'escrivoit
         le sieur le Gendre l'un des associez, m'asseura que le vaisseau
         venoit de la part dudit sieur de Caen.

         Le 4 dudit mois je fis mettre deux barques  l'eaue, qui
         partirent pour aller  Tadoussac, qurir les commoditez
         qu'avoit apport ledit vaisseau, lequel avoit ordre de laisser
         un commis nomm Halard, avec partie des commoditez des vivres,
         pour traitter audit Tadoussac, ce qui nous fit un grand
         plaisir, d'autant que nous n'avions des farines & citres, que
         jusques au 10 dudit mois de Juin; que sans cela il nous eust
         fallu rduire au Migan[560], avec quatre barique de bled
         d'Inde, attendant nouvelles de la venue des autres vaisseaux.

[Note 560: Voir 1619, p. 76.]

78/1062  Le 12 arriva une barque, qui apporta quelque poinons de citre,
         galettes, pois & prunes, & m'apporta une lettre de Halart, qui
         me mandoit qu'il s'ennuyoit grandement, que le vaisseau dudit
         sieur de Caen ne venoit, craignant qu'il ne luy fust arriv
         quelques accidens par la mer: que recognoissant la necessit
         des vivres que nous pourrions avoir, il m'envoyoit ce qui luy
         restoit de commoditez, s'en reservant un peu pour entretenir
         les sauvages, qui traictoient ordinairement avec les Rochelois,
         & que je luy eusse  mander ma volont de ce qu'il devoit
         faire.

         Le 24 dudit mois, la barque estant descharge, prevoyant aux
         malheurs qui ordinairement peuvent arriver sur la mer, pour les
         risques qui y sont grandes, voyant que la saison des vaisseaux
         se passoit, sans savoir nouvelles de l'un des deux qui devoit
         arriver, sachant bien qu'il ne faut pas attendre aux
         extremitez  pourvoir en telles affaires, aussi que la
         necessit des vivres nous pressoit, l'advisay qu'il ne seroit
         hors de propos d'escrire audit de la Ralde, qui estoit 
         Miscou, quelques 35 lieues de Gaspey, & luy faire entendre la
         necessit en laquelle nous allions tomber, s'il ne nous
         secouroit, au cas qu'il fust arriv fortune au vaisseau; &
         avois donn charge au pilote Gascoin, d'attendre audit
         Tadoussac, jusques au 15 ou 16 de Juillet, & si en ce temps il
         n'oyoit aucune nouvelle, qu'il eust  aller trouver ledit de la
         Ralde; & donnois ordre  Marsollet truchement, luy troisiesme,
         de ne partir de Tadoussac, pour venir  Qubec, que ce ne fust
         au 8 d'Aoust, qui estoit oster toutes sortes d'esperance, si
79/1063  les vaisseaux ne fussent venus en ce temps: Et esquipp la
         barque de tout ce qui leur estoit necessaire pour leur voyage:
         & partirent le 24 jour de S. Jean.

         Le 28 du mois, nous eusmes nouvelles de la descente des Hurons,
         Algommequins & Bisserains[561], qui furent bien faschez de
         n'avoir point de nouvelles des vaisseaux. Or le premier du
         mois de Juillet, du Vernay qui estoit all aux Hurons, arriva
         dans un canau, qui nous apporta nouvelles certaine de la
         descente des Sauvages,  la riviere des Yrocois; & de la mort
         d'un Franois, qui avoit est mon serviteur: & que le Pre
         Nicolas estoit rest avec neuf Franois, estant revenu quatre
         de nos hommes[562], Le pre Joseph, & le frre Gabriel, qui
         venoient qurir quelques choses[563] pour porter audit pre
         Nicolas. De plus ledit du Vernay me dit que le Franois avoit
         est mal traitt, parmy quelques Nations, faute que la pluspart
         ne s'estoient pas bien comportez avec ces peuples.

[Note 561: Pour Bissiriniens; ce sont les Nipissingues.]

[Note 562: Outre du Vernay, l'un de ces quatre franais s'appelait
Lamontagne. (Sagard, Hist. du Canada, p. 819.)]

[Note 563: Voir Sagard, Hist. du Canada, p. 790.]

         Ce jour arriva une chalouppe, o estoit le pilote Gascoin, qui
         ayant apperceu vers l'eau le vaisseau dudit de Caen, qui
         entroit  Tadoussac, o il avoit envoy une chalouppe du Bic,
         avec ordre de ce qu'ils devoient faire audit Tadoussac, qui
         estoit de depescher promptement une chalouppe, pour enuoyer 
         Qubec faire charger la barque qui y restoit, & envoyer au
         devant des Hurons, ce qui fut fait, & partit ce mesme jour.

80/1064  En ce temps arriverent les sauvages, qui estoient allez de la
         part des montagnars aux Yrocois, pour contracter amiti, & y
         avoit prs de six sepmaines qu'ils estoient partis d'auprs de
         Qubec. Ils furent trs bien receus des Yrocois qui leurs
         firent tout plain de bonne rception, pour achever de faire
         cette paix. Mais en la compagnie de ces sauvages estoit un
         appel Simon, qui devoit aller  la guerre. Aprs qu'il eut
         pris cong desdits Yrocois s'en retournant, le meschant
         traistre & perfide Simon, rencontrant un Yrocois l'assomma,
         pour la recompence du bon traittement qu'il avoit receu desdits
         Yrocois. Tous nos sauvages en furent grandement desplaisans, &
         eurent bien de la peine  reparer cette faute: car il ne faut
         parmy tels gens qu'un tel coquin, pour faire rompre toutes
         sortes de bonnes entreprises, pour n'avoir aucune justice
         entr'eux. Le 10 dudit mois les sauvages vindrent cabaner proche
         de l'habitation. Le lendemain arriva ledit de Caen, avec deux
         barques charges de marchandises: Le jour en suivant l'on
         commena la traitte avec les sauvages: d'autres Canadiens
         arriverent en ce mesme temps avec quelques chalouppes. Le 14
         dudit mois la traitte fut acheve avec lesdits sauvages, &
         partirent le mesme jour pour s'en retourner en leurs pas, & un
         Franois[56] fut avec les Bissereins.

[Note 564: Probablement Jean Richer, leur truchement, (Sagard, Hist. du
Canada, p. 801.)]

         Le 16, le frre Gabriel arriva avec 7 canaux, qui nous resjouit
         grandement, nous comptant tout ce qui s'estoit pass en son
         hyvernement, & la mauvaise vie que la pluspart des Franois
81/1065  avoient men en ce pas des Hurons, & entr'autres: truchement
         Brusl  qui l'on donnoit cent pistolles par an, pour inciter
         les sauvages  venir  la traitte, ce qui estoit de
         tres-mauvais exemple, d'envoyer ainsi des personnes si
         malvivans, que l'on eust deub chastier severement, car l'on
         recognoissoit cet homme pour estre fort vicieux, & adonn aux
         femmes, mais que ne fait faire l'esperance du gain, qui passe
         par dessus toutes considerations.

         Le 19, ledit de Caen partit pour aller aux trois rivieres avec
         les barques, pour traitter avec d autres sauvages s'il en
         rencontroit.

         Le 20, huict canaux des Hurons qu'avoit amen ledit Brusl,
         partirent de Qubec. Ce jour mesmes, arriva ledit du Pont.

         Le 25, arriva aussi  Qubec une barque, qui nous dit, qu'il
         estoit venu six Yrocois, nonobstant la mort de celuy qui avoit
         est tu, pour confirmer l'amiti avec tous les sauvages: ayant
         bien jug, que le sauvage qui avoit tu leur compagnon, l'avoit
         fait de sa propre malice, & non du consentement de ses
         compagnons. Le lendemain, arriva une barque, o il y avoit deux
         soldats, que le sieur de Caen envoyoit en son vaisseau, pour
         les mettre  la chaisne, pour quelques legeretez qu'ils avoient
         commises. Nouvelles vindrent aussi, qu'il estoit arriv 
         l'entre de la riviere des Yrocois, trente canaux Hurons, avec
         quelques Franois.

82/1066  Le premier d'Aoust, est arriv  Qubec ledit sieur de Caen, &
         le 4, il fut au Cap de tourmente, qui dit luy avoir est donn
         par monseigneur de Montmorency, avec l'Isle d'Orlans, &
         quelques autres isles adjacentes: & le 10, il retourna 
         Qubec.

         En ce temps je me resolus de repasser en France avec ma
         famille, y ayant hyvern prs de cinq ans, & o durant ce
         temps, nous fusmes assez mal secourus de raffraichissemens, &
         d'autres choses fort escharsement; nous n'avions dequoy
         remercier les associez en cela, car s'ils l'eussent sceu, ils y
         eussent donn ordre: la courtoisie & le devoir les obligeoit
         d'avoir soing des personnes qui avoient esgard  la
         conservation de la place & de leur bien, outre la charit pour
         ceux qui pouvoient estre malades, fussent morts faute de
         secours, & ainsi estoit plustost diminuer le courage, que de
         l'augmenter  servir des personnes, qui ne font estat des
         hommes qui conservent leur bien, & se tuent de soin & travail 
         garder ce qui leur appartient, au lieu que peu de choses
         contante tout un peuple.

         Je fis embarquer tout mon esquippage, & laissay l'habitation
         nouvelle bien advance, & esleve de 14 pieds de haut, 26
         toises de muraille faicte avec quelque poutres au premier
         estage, & toutes les autres prestes  mettre les planches
         scies pour la couverture, la pluspart du bois taill & amass
         pour la charpente de la couverture du logement, toutes les
         fenestres faictes, & la pluspart des portes, de sorte qu'il n'y
         avoit plus qu' les appliquer, je laissay deux fourneaux de
         chaux cuitte, de la pierre assemble, & ne restoit plus en tout
         que sept ou huict pieds de hauteur, que toutes la muraille ne
         fust esleve, ce qui se pouvoit en quinze jours, leurs
         matriaux assemblez pour estre logeable, si l'on y eust voulu
83/1067  apporter la diligence requise. Je les priay d'amasser des
         fassines, & autres choses, pour achever le fort, jugeant bien
         en moy-mesme, que l'on n'en feroit rien, d'autant qu'ils
         n'avoient rien de plus desagreable, bien que c'estoit la
         conservation, & la seuret du pays, ce qu'ils ne pouvoient, ou
         ne vouloient comprendre. Cet oeuvre ne s'avanoit que par
         intervalles, selon la commodit qui se presentoit, lors que les
         ouvriers n'estoient employez  autres oeuvres.

         Ledit sieur de Caen laissa son neveu, le sieur Esmery, pour
         principal commis, & pour commander en mon absence audit Qubec,
         avec cinquante & une personne, tant hommes que femmes, garons,
         & enfans.

         Le Jeudy 15e jour d'Aoust, partismes de Qubec le 18.
         arrivasmes  Tadoussac, ou nous eusmes nouvelles de la mort de
         cinq hommes du vaisseau dudit Deschesnes, qui estoit 
         l'Acadie, lesquels hommes, avoient este tuez par les sauvages
         du lieu, proche du sieur de Biencour, qui estoit demeurant en
         ces lieux, il y avoit plus de 18 ans[565] avecques les
         sauvages.

[Note 565: D'aprs ce passage, M. de Biencourt serait venu en Acadie
avec son pre ds 1605, ou mme 1604, c'est--dire,  l'ge d'environ
quinze ans. (Lescarbot, liv. V, ch. X.)]

         Le 21 d'Aoust 1624. nous levasmes l'ancre, & mismes soubs
         voilles, pour retourner en France.

         Le 25 fusmes mouiller l'ancre devant Gaspey, & trouvasmes de la
         Ralde qui estoit venu de Miscou, faire sa pescherie de poisson.

         Le premier de Septembre un vaisseau partit de la flotte o
         commandoit le capitaine Gerard, pour aller en France devant
         porter des nouvelles.

84/1068  Le 6, le vaisseau de du Pont acheva de faire sa pesche de
         poisson audit Gaspey.

         La nuict venant au samedy[566], ledit sieur de Caen partit avec
         quatre vaisseaux, en l'un desquels estoit sa personne[567], &
         en l'autre ledit du Pont[568], au troisiesme ledit de la Ralde,
         & une patache de 45  50 tonneaux, dans laquelle estoit le
         pilote Canane[569].

         Le 19 l'on apperceut un vaisseau de 60 tonneaux, que l'on
         jugeoit estre Rochelois, on fist chasse dessus, mais il
         s'evada, & ainsi se sauva  la faveur de la nuict[570].

[Note 566: Du 6 au 7 septembre.]

[Note 567: Et probablement l'auteur avec sa famille. (Conf. Sag., Hist.
du Canada, p. 842 et s.)]

[Note 568: Avec Dupont, repassait F. Gabriel Sagard, M. Goua, M.
Joubert, le sieur de la Vigne et probablement aussi le P. Irne.
(Sagard, Hist. du Canada, p. 841, 843 et suiv.) Le P. Irne tait
dput en France par le chapitre des Rcollets de Notre-Dame-des-Anges,
pour obtenir des jsuites, afin d'aider les premiers missionnaires  la
conversion des sauvages; mais, les sentiments de Champlain, que l'on
avait sond l-dessus, paraissant assez quivoques, il avait t arrt
de tenir cette rsolution secrte, afin d'en mnager plus-srement le
succs en France. (Premier tabliss. de la Foy, I, 291, 292, 298.)]

[Note 569: A mon voyage de la nouvelle France, je communiquay souvent
avec un bon Catholique nomm le Capitaine Canane, qui avoit receu des
disgraces en mer autant qu'homme de sa condition. Il avoit est pris &
repris des Pirates tant d'Alger qu'autres, qui l'avoient mis au blanc, &
rduit  servir ceux qu'il auroit pu auparavant commander. Retournant de
Canada pour la France le sieur de Caen gnral de la flotte luy donna le
gouvernement & la conduitte d'un petit navire, avec 12 ou 13 Mattelots
Catholiques & huguenots pour conduire  Bordeaux. Je desirois fort
passer dans son bord, tant pour la devotion que j'avois  la saincte
Magdeleine de laquelle le vaisseau portoit le nom, que pour le
contentement particulier que je recevois  la communication de ce bon &
vertueux Capitaine, mais ledit sieur de Caen gnral, & le sieur de
Champlain avec une quantit de nos amis me dissuaderent de m'embarquer
dans un si petit vaisseau, plus ays  perir qu'un plus grand, outre
l'incommodit du balotage. Je me resolus donc  leur conseil & me teins
 ce qu'ils en voulurent... (Sagard, Hist. du Canada, p. 38, 39.)]

[Note 570: Donnmes en vain la chasse  un Piratte Rochelois, qui nous
estoit venu recognoistre passant au travers de nostre arme. A la vrit
la faute que fit nostre avant garde, le corps d'arme, & l'arriere-garde
 la poursuitte de ce Pirate, me fist bien croire que nous n'estions pa
gens pour attaquer, & que c'estoit assez de nous deffendre. Et puis
c'estoit un plaisir d'entendre auparavant nos guerriers de vouloir aller
attaquer unze Navires basques vers Miscou, & de l s'aller saisir des
Navires Espagnols le long des Isles Assores. Dieu sait quelle prouesse
nous eussions faite, n'ayans pu prendre un forban de 60 tonneaux, qui
nous estoit venu braver jusques chez nous. (Sagard, Hist. du Canada, p.
841, 842.)]

         Le 27 on treuva fond  la sonde,  90 brasses. Ce jour la
85/1069  petite barque o commandoit Canane, se separa de nous, pour
         aller  Bordeaux, selon l'ordre qu'il en avoit: Depuis nous
         sceusmes qu'elle fut prise des Turcs, le long de la coste de
         Bretaigne, qui emmenrent les hommes qu'ils y trouverent, & les
         firent esclaves[571].

[Note 571: _Conf_. Sagard, Histoire du Canada, p. 39 et 842.]



         Le 29 nous recogneusmes en la coste d'Angleterre, le cap
         appelle Tourbery.

         Le dernier de Septembre, nous apperceusmes la terre de la Heve.

         Le premier d'Octobre, entrasmes dans le havre de Dieppe, ou
         louasmes Dieu de nous avoir amenez  bon port, auquel lieu je
         sejournay quelques jours, de l, je m'acheminay  Paris avec
         tout mon train, o estant, je fus treuver  sainct Germain le
         Roy, & Monseigneur de Montmorency, qui me presenta  sa
         Majest, auquel je fis la relation de mon voyage, comme 
         plusieurs messieurs du Conseil, desquels j'avois l'honneur
         d'estre cogneus. Ce fait, je m'en retournay  Paris, o je
         treuvay que les anciens & nouveaux associez, eurent plusieurs
         contestations sur le mauvais mesnage qui s'estoit fait en
         l'embarquement, qui apporta plusieurs troubles, cela en partie
         donna suject  mondit seigneur de Montmorency, de se deffaire
         de sa charge de Viceroy, qui luy rompoit plus la teste, que ses
         affaires plus importantes, la remettant  Monseigneur le Duc de
         Ventadour, qu'il voyoit port  ce sainct dessein, convenant
         avec luy d'un certain prix, tant pour la charge de Viceroy, que
         pour l'interest qu'il avoit en ladite Socit, le tout sous le
86/1070  bon plaisir de sa Majest, laquelle commanda d'expdier les
         lettres patentes d'icelle commission, au mois de Mars 1625. au
         nom de mondit seigneur le Duc de Ventadour, n'estant pouss
         d'autres interests que du zle & affection qu'il avoit de voir
         fleurir la gloire de Dieu, en ces pays barbares; & pour cest
         effect, y envoyer des Religieux, jugeant n'en trouver de plus
         capables, que les pres Jesuistes, pour amener ces peuples 
         nostre foy: il en envoya six[572],  ses propres cousts &
         despens, ds l'anne mesmes. Savoir estoit, les reverend pre
         l'Almand[573], Principal du Collge de Paris; tres-devot & zl
         Religieux, fils du feu sieur l'Almand, qui avoit est
         Lieutenant criminel de Paris; & le pre Brebeuf[574], le pre
         Mass[575], frre Franois [576], & frre Gilbert[577], qui
         s'acheminrent aussi-tost avec une grande affection,  Dieppe,
         lieu de l'embarquement.

[Note 572: Cinq, comme le prouve la suite mme du texte.]

[Note 573: Charles Lalemant. (Sagard, Hist. du Canada, p. 868.)]

[Note 574: Jean de Brebeuf. (Prem. tabliss. de la Foy, I, 304.)]

[Note 575: Ennemond Mass. (Voir Hist. de la colonie franaise en
Canada, I, 101, note.)]

[Note 576: Franois Charton. (Prem. tabliss. de la Foy, I, 304.)]

[Note 577: Gilbert Buret, d'aprs le P. le Clercq (Prem. tabliss. de la
Foy, I, 304), et Burel, d'aprs les Relations des Jsuites (1635, p. 23,
dit. de Qubec).]


87/1071

[Illustration]

                                LIVRE
                                SECOND
                             DES VOYAGES
                             DU SIEUR DE
                              CHAMPLAIN.



         _Monsieur le Duc de Ventadour Viceroy en la Nouvelle France,
         continue la Lieutenance au sieur de Champlain. Commission qu'il
         luy fait expdier. Retour du sieur de Caen de la Nouvelle
         France. Trouble qu'il eut avec les anciens associez._

                           CHAPITRE PREMIER.

         En ce mesme temps, mondit Seigneur de Ventadour Viceroy en la
         Nouvelle France, me continua en l'honneur de la Lieutenance,
         que j'avois eue de mondit seigneur de Montmorency, me
         promettant pour icelle anne de demeurer proche de luy, pour
         l'instruire des affaires dudit pas, & donner ordre  quelques
         miennes autres que j'avois  Paris.

88/1072  S'ensuit la Commission de Monseigneur le Duc de Ventadour Pair
         de France, donne  Monsieur de Champlain.

         HENRY DE LEVY, Duc de Ventadour, Pair de France, Lieutenant
         gnral pour le Roy au gouvernement de Languedoc, Vice-Roy, &
         Lieutenant gnral au pays de la Nouvelle France, & terres
         circonvoisines. A tous ceux qui ces presentes lettres verront
         salut: Savoir faisons, que pour la bonne & entire confiance
         que nous avons du sieur Samuel de Champlain, Capitaine pour le
         Roy en la marine: & de ses sens, suffisance, pratiques,
         expriences au faict d'icelle, bonne diligence, cognoissance
         qu'il a audit pays, pour les diverses navigations, voyages,
         frequentations qu'il y a faictes, & en autres lieux
         circonvoisins d'iceluy: A iceluy sieur de Champlain, pour ces
         causes, & en vertu du pouvoir  nous donn par sa Majest,
         conformment aux lettres de commissions par luy obtenues, tant
         du feu sieur Comte de Soissons, que Dieu absolve, de Monsieur
         le Prince de Cond, & depuis, de monsieur le Duc de
         Montmorency, nos predecesseurs en ladite Lieutenance Generalle
         des quinze Octobre, & vingtdeuxiesme Novembre 1612. & 8 Mars
         1620 &  la nomination de sa Majest, par les articles ordonnez
         par arrest du Conseil du premier Avril 1622. AVONS commis,
         ordonn, dput, commettons, ordonnons, & deputons par ces
         presentes, nostre Lieutenant, pour representer nostre personne,
89/1073  audit pays de la Nouvelle France: Et pour cet effect, luy avons
         ordonn d'aller se loger avec tous ses gens, au lieu de Qubec,
         estans dedans le fleuve sainct Laurent, autrement appelle la
         grande riviere de Canada, audict pays de la Nouvelle France, &
         audit lieu, & autres endroicts que ledit sieur de Champlain
         advisera bon estre: faire construire & bastir tels forts &
         forteresses qu'il luy sera besoin & necessaire, pour la
         conservation de ses gens: Lequel fort, ou forts, il nous
         gardera  son pouvoir, pour audit lieu de Qubec, & autres
         lieux, & endroicts, en l'estendue de nostredict pouvoir, tant &
         si avant que faire se pourra: Establir, estendre, & faire
         cognoistre le nom, puissance & auctorit de sa Majest: & en
         icelles, assubjettir, sousmettre, & faire obeyr tous les
         peuples de ladite terre, & les circonvoisins d'icelle: & par
         le moyen de ce, & de toutes autres voyes licites, les appeller,
         faire instruire, provoquer & esmouvoir  la cognoissance &
         service de Dieu, &  la foy & religion Catholique, Apostolique
         & Romaine, l y establir, & en l'exercice & profession
         d'icelle, maintenir, garder & conserver lesdits lieux, sous
         l'obeyssance & auctorit de sadite Majest, & pour y avoir
         esgard & vacquer avec plus d'asseurance, Nous avons, en vertu
         de nostredit pouvoir, permis audit sieur de Champlain,
         commettre & establir, & substituer tels Capitaines & Lieutenans
         pour nous, que besoin sera. Et pareillement commettre des
         officiers pour la distribution de la justice, & entretien de la
         Police, Reglemens & Ordonnances, jusques  ce que par nous
90/1074  autrement en ayt est pourveu. Traitter, contracter  mesme
         effect, paix, alliances, confdrations, bonne amiti,
         correspondance & communication, avec lesdits Peuples, & leurs
         Princes, ou autres ayant commandement sur eux, entretenir,
         garder, & soigneusement conserver les traittez & alliances,
         dont il conviendra avec eux, pourveu qu'ils y satisfacent de
         leur part: &  leur deffaut, leur faire guerre ouverte, pour
         les contraindre & amener  telle raison qu'il jugera
         necessaire, pour l'honneur, obeisance, & service de Dieu, & de
         l'establissement, manutention, & conservation de l'authorit de
         sadite Majest parmy eux: du moins pour vivre, hanter, &
         frquenter en toute asseurance, libert, frquentation, &
         communication, y ngocier & traffiquer amiablement &
         paisiblement, faire faire  ceste fin les descouvertures
         desdites terres, & notamment depuis ledit lieu de Qubec,
         jusques & si avant qu'il se pourra estendre au dessus d'iceluy,
         dedans les terres & rivieres qui se deschargent dedans ledit
         fleuve sainct Laurent, pour essayer  treuver le chemin facile
         pour aller par dedans ledit pas, au Royaume de la Chine, &
         Indes Orientales, ou autrement tant & si avant qu'il se pourra
         estendre, le long des costes dudit pas, tant par mer, que par
         terre, & faire en ladite terre ferme, soigneusement rechercher
         & recognoistre toutes sortes de Mines d'Or, d'Argent, Cuivre, &
         autres mtaux & minraux, les faire fouiller, tirer, purger, &
         affiner, pour estre convertez & en disposer selon & ainsi qu'il
91/1075  est prescript, par les Edits & Reiglemens de sadite Majest, &
         ainsi que par nous sera ordonn, & o ledit sieur de Champlain
         trouverroit des Franois, ou autres traffiquans, negocians &
         communiquans avec les sauvages & peuples, notamment depuis le
         lieu de Gaspey, par la haulteur de quarante huict &  quarante
         neuf degrez de latitude, & jusques au cinquante & deuxiesme
         degr, Nort & Su dudit Gaspey, qui nous est reserv par sadite
         Majest, luy avons permis & permettons s'en saisir & les
         apprhender, ensemble leurs vaisseaux & marchandises & tout ce
         qui se trouverra  eux appartenans, & iceux faire conduire  &
         mener en France, es mains de la justice, pour estre procd
         contr'eux selon la rigueur des ordonnances Royaux, & ce qui
         nous a est accord par sadite Majest, ce faisant grer,
         ngocier, & se comporter par ledit sieur de Champlain, en la
         fonction de sadite charge de nostre lieutenant pour tout ce
         qu'il jugera estre en l'advencement desdites conquestes &
         peuplement: le tout pour le bien, service, & auctorit de
         sadite Majest, avec mesme pouvoir, puissance & auctorit que
         nous ferions, si nous y estions en personne, & comme si tout y
         estoit par exprs & plus particulirement specifi, dclar.
         Luy avons, & de tout ce que dessus, donn, & donnons par ces
         presentes, charge & pouvoir, commission & mandement special: Et
         pour ce, & en tout nostre pouvoir esdits pays,  quoy nous
         n'aurions pourveu, & jusques  y estre par nous
         particulirement pourveu: Avons ledit sieur de Champlain
92/1076  substitu, & subrog en nostre lieu & place;  la charge
         observer tout ce que dessus, & par ceux qui seront sous sa
         charge & commandement, & de nous faire bon & fidel rapport, 
         toutes occasions, de tout ce qu'il aura faict & exploit, pour
         en rendre par nous, prompte raison  sadite Majest. SI PRIONS
         ET REQUERONS, tous Princes, Potentats, & Seigneurs estrangers,
         les Lieutenans gnraux, Admiraux, Gouverneurs de leurs
         Provinces, Chefs & conducteurs de leurs gens de guerre, tant
         par mer que par terre, Capitaines de leurs villes, Forts
         maritimes, Ports, Costes, Havres & Destroits, donner confort &
         ayde audit sieur de Champlain, pour l'entier effect & excution
         de ces presentes, tout support, assistance, retraicte, & main
         forte si besoin est, & en soient par luy requis: En tesmoin
         dequoy nous avons sign les presentes de nostre main; & 
         icelles faict mettre nostre Seel. DONN  Paris, le 15 Fevrier,
         1625. sign VENTADOUR. & plus bas par commandement de mondit
         Seigneur, GIRARD.

         Ledit sieur de Caen fit encore ce voyage, sous la commission de
         monditseigneur de Ventadour, avec lesquels passerent nosdits
         Reverends Pres, lesquels il traitta courtoisement au
93/1077  passage[578]. Et un pre Recollet appelle pre Joseph de la
         Roche trs-bon Religieux, alli de la maison du Comte du Lude,
         qui avoit quitt les biens & honneurs temporels pour suivre les
         spirituels.

[Note 578: Si les Pres Jsuites furent traits courtoisement au
passage, l'accueil qu'ils reurent en arrivant  Qubec ne tarda pas 
les convaincre qu'on avait sem contre eux bien des prjugs, On auroit
cr, dit le P. le Clercq (Prem. tabliss. de la Foy, I, 309 et suiv.),
que les Pres Jesuites ayant bien voulu se sacrifier au pas, &
commencer leur Mission par un nombre aussi considerable de bons sujets,
ils y auroient est reus avec toute la reconnoissance possible, & mme
avec agrment; mais bien loin de cela, il ne se trouva personne ny des
chefs, ny des habitans qui n'y tmoigna de la rpugnance: tous
refuserent unanimement de les recevoir s'ils ne voyoient des ordres
absolus & un commandement du Roy pour leur tablissement: ils ne
trouverent mme personne qui les voulut loger. Car comme on s'estoit
content de tirer purement un contentement verbal de Sa Majest, on
n'avoit pas trouv lieu d'obtenir des lettres authentiques pour
l'tablissement de ces Reverends Peres. Si bien que l'entreprise alloit
chouer: ils estoient sur le point de repasser en France par les mmes
navires, & d'abandonner entirement leur dessein, lorsque nos Peres
aprs bien des alles & des venues, obtinrent enfin de Monsieur le
Gnral & des Habitans, qu'on trouveroit bon que les PP. Jesuites
fussent logez chez nous pour ne faire qu'un esprit & qu'un corps de
Missionnaires, sans estre  charge au pais, jusqu' ce qu'il plt au Roy
d'en ordonner autrement. Cet accommodement estant fait, le P.
Commissaire & ses Religieux partirent avec la chalouppe du Convent, pour
aller  bord faire honneur aux RR. PP. Jesuites & les conduire chez nous
avec toute la joye qu'on peut juger. Nos Religieux voyans leurs souhaits
accomplis par l'arrive de ces Peres, le _Te Deum_ fut chant en action
de grce, & on leur fit du reste tout l'acueil que l'tat du pais & la
sainte pauvret pouvoit permettre. On leur offrit, & ils agrerent 
leur choix, la moisti de nostre Convent, du Jardin & de nostre Enclos
deffrich o ils demeurerent ensuite l'espace de 2 ans, vivans &
travaillans avec nos Peres en parfaite intelligence, pendant que leurs
affaires s'accomoderoient & s'avanceroient du ct de France & dans le
pais, pour un parfait tablissement:  quoy sans doute ne servit pas peu
la deputation que nos Pres firent en France, principalement pour ce
sujet, du Pre Joseph le Caron qui y revint l'anne suivante, triomphant
& glorieux d'avoir obtenu une partie de sa ngociation, & ce que nous
souhaitions sur ce sujet. Aussi le public sera bien aise & en mme temps
difi de voir que les RR. PP. Jesuites n'en furent pas mconnoissans:
entre autres tmoignages qu'on en pourroit donner, voicy la copie de
deux lettres du Rvrend Pre Lallemant, premier Suprieur des Jesuites
du Canada, crites en France  Monsieur de Champlain, & au Rvrend Pre
Provincial des Recollets de la province de Saint Denis.

_MONSIEUR, Nous voicy grces  Dieu dans le ressort de vostre
Lieutenance, o nous sommes heureusement arrivez, aprs avoir eu une des
belles traverses qu'on ait encore experiment. Monsieur le Gnral
aprs nous avoir dclar qu'il luy estoit impossible de nous loger dans
l'habitation, ou dans le Fort, & qu'il faudrait ou repasser en France,
ou nous retirer chez les Pres Recollets, nous a contraint d'accepter ce
dernier offre. Ces Peres nous ont reu avec tant de charit, qu'ils nous
ont obligez pour un jamais. Nostre Seigneur fera leur rcompense. L'un
de nos Peres estoit all  la traite en intention de passer aux Hurons &
aux Iroquois avec le Pere Recollet qui estoit venu de France, selon
qu'ils aviseroient avec le Pre Nicolas qui se devoit trouver  la
traite & confrer avec eux: mais il est arriv que le pauvre Pere
Nicolas Recollet s'est noy au dernier Sault ce qui a est cause qu'ils
sont retournez n'ayant ny connoissance ny Langue, ny information. Nous
attendons donc vostre venue pour resoudre ce qui sera  propos de faire.
Vous saurez tout ce que vous pourrez desirer de ce pays du Rvrend
Pre Joseph. C'est pourquoy je me contente de vous assurer, que je suis
Monsieur, vostre trs-affectionn Serviteur Charles Lallemant. De Quebec
ce 28 Juillet 1625._

Voicy la copie de celle qu'il crit au R. P. Provincial des Recollets de
Paris.

MON R. PERE, (Fax Christi.) _Ce serait estre par trop mconnoissant de
ne point crire  vostre Reverence, pour la remercier de tant de lettres
qui furent dernirement crites en nostre faveur aux Peres qui sont icy
en la Nouvelle France, comme de la charit que nous avons receue des
Pres qui nous ont obligez pour un jamais, Je supplie nostre bon Dieu
qu'il soit la recompense des uns & des autres. Pour mon particulier,
j'cris  nos Suprieurs que j'en ay un tel ressentiment, que l'occasion
ne se presentera point que je ne le fasse paroistre; & les supplie
quoyque d'ailleurs tres-affectionnez de tmoigner  tout vostre Saint
Ordre les mmes ressentimens. Le Pre Joseph dira  vostre Rvrence le
sujet de son voyage pour le bon succs duquel nous ne cesserons d'offrir
Prires y Sacrifices  Dieu. Il faut  cette fois avancer  bon escient
les affaires de nostre Maistre, & ne rien obmettre de ce qu'on pourra
s'aviser estre necessaire. J'en ay crit  tous ceux que j'ay cr y
pouvoir contribuer, qui je m'assure s'y emploiront si les affaires de
France le permettent. Je ne doute point que vostre Rvrence ne s'y
porte avec affection, & ainsi_ vis unita _fera beaucoup d'effet. En
attendant le succs, je me recommande aux saints Sacrifices de vostre
Rvrence, de laquelle le suis trs-humble Serviteur Charles Lallemant.
De Qubec ce 28 Juillet 1621._]

         Ledit sieur de Caen ayant fait son voyage, il vint  Paris, o
         il eust plusieurs traverses des anciens Associez, qui les mit
         en un procez au Conseil, pensant tomber d'accord  l'amiable
         les uns avec les autres: De plus que mondit seigneur avoit du
         mescontentement dudit sieur de Caen, sur ce qu'on luy rapporta
         qu'il avoit fait faire les prires de leur religion prtendue,
         publiquement dans le fleuve sainct Laurent: desirant que les
         Catholiques y assistassent, chose qui luy avoit est deffendue
94/1078  par mondit seigneur, lesquelles accusations le sieur de Caen
         n'approuva, disant que c'estoit la hayne & la malice de ses
         envieux, qui procuroient tout le mal qu'ils pouvoient contre
         luy, quoy que ce toit, aprs avoir bien disput les uns contre
         les autres, aux assembles qui se faisoient en l'hostel de
         Ventadour. Il falut avoir arrest de Messieurs du Conseil,
         puisqu'ils ne se pouvoient accorder sur un contrat que l'on
         avoit fait, auquel l'on quittoit l'affaire audit sieur de Caen,
         en donnant trente six pour cent d'interests, sur un fond de
         soixante mil livres: qu'il seroit tenu d'excuter tous les
         articles, dont la societ estoit oblige envers le Roy, & dans
         trois jours donneroit caution bourgeoise dans Paris, &
         nommeroit un Chef catholique, agrable  monseigneur le
         Vice-Roy, pour la conduitte des vaiseaux. Le temps venu il ne
95/1079  fournit cautions au gr des Associez, ny ne nomma ledit chef,
         ce que refusant, les anciens Associez, ledit sieur de Caen les
         fait appeller devant le juge de l'Admiraut, de l ils furent
         audit Conseil de sa Majest, suivant une requeste que lesdits
         anciens associez avoient presente, pour faire interdiction au
         juge de l'Admiraut d'en cognoistre, ils sont un temps 
         contester les uns contre les autres, en fin le Conseil ordonna
         que l'enchere qui avoit este faite au Conseil, de quatre pour
         cent d'advantage que les trente six, par le contract pass
         entr'eux  l'hostel du seigneur de Ventadour, que ledit de
         Caen auroit la prfrence, en donnant caution suffisante dans
         Paris: & que attendu l'absence dudit seigneur de Ventadour,
         ledit de Caen nommeroit un chef catholique pour la conduitte
         des Vaisseaux qui fut ledit de la Ralde qu'il nomma, & que
         pour la personne dudit de Caen il ne feroit le voyage: lequel
         ne laissa tousjours d'appareiller & apprester ses vaisseaux,
         des choses qu'il jugeoit estre necessaires pour l'habitation
         de Qubec. Ayant son arrest il s'en vint  Dieppe, pour faire
         partir les vaisseaux, o je me trouvay, estant party de Paris
         le premier d'Avril 1626, accompagn des sieurs Destouche, &
         Boull mon beau frre, lequel mondit Seigneur avoit honor de
         ma Lieutenance au fort, & ledit Destouche de mon Enseigne.

         Les reverends Pere Noyrot, Jesuiste, & de la Nou & un frre
         [579], estoient  Dieppe, pour treuver commodit de faire
96/1082  passer des vivres pour vingt ouvriers, qu'ils menoient audit
         pas pour eux, estant contrains de prendre un vaisseau de
         quatre vingts tonneaux du sieur de Caen, qui leur fretta pour
         les passer, avec tout leur attirail, moyennant le prix de trois
         mil cinq cens livres: voil tout ce qui se pana jusqu'
         l'embarquement qui fut le 15 d'Avril 1626. Je m'embarquay dans
         le vaisseau la Catherine, du port de 250 tonneaux, & aussi le
         pere Joseph Caron Recollet[580], qui y avoit autrefois hyvern;
         nous fusmes  la rade jusques au vingtiesme dudit mois, que
         nous levasmes l'ancre, & nous mismes sous voille  un heure
         aprs midy, faisant un bort sur autre, attendant ledit sieur de
         Caen, qui desiroit donner quelque ordre audit de la Ralde &
         Emery son nepveu, qui estoit en la Fleque pour vice-Admiral,
         qui devoit aller faire sa pesche de poisson  l'Isle perce.

[Note 579: Les PP. Philibert Noirot, Anne de Noue, et le Frre Jean
Gaufestre (_Conf_. Ducreux, p. 4; Relat. des Js.; Prem. tabliss. de la
Foy, I, 340).]

[Note 580: Le P. le Caron tait pass en France l'anne prcdente.
(Ci-dessus, p. 92, note 1.)]

         Sur les six heures du soir arriva ledit de Caen, qui fit
         prester le serment audit de la Ralde, &  ceux de son
         esquippage, & donna l'ordre qu'il desiroit que l'on tint audit
         voyage, ce qu'ayant fait il fit publiquement la lecture devant
         tout son esquippage & autres, d'un petit livre, contenant
         plusieurs choses que l'on luy imputoit avoir faites. Je creu
         qu'il y en avoit qui n'estoient pas trop contens de ceste
         lecture. Ayant fait ce qu'il voulut, il prit cong de la
         compagnie & s'en retourna  terre, & nous  nostre route au
         mieux que le temps le peust permettre, qui ne fut que pour
         battre la mer vingt quatre heures, car le lendemain il nous
         fallut relascher  la rade de Dieppe.

97/1081  Le Vendredy[581] au soir que mismes sous voilles ayant lev
         l'ancre cinq vaisseaux de conserve[582]. Le 27, nous
         apperceusmes un vaisseau que l'on jugeoit estre forban, nous
         fismes chasse sur luy quelques trois heures, mais estant
         meilleur voillier que nous, mismes  l'autre bord.

[Note 581 Le vendredi tait le 24.]

[Note 582: Ces cinq vaisseaux taient: _la Catherine_, ou la
_Sainte-Catherine_ (suivant les manuscrits d'Asseline et de Guibert),
vaisseau de 250 tonneaux, suivant Champlain, et de 300, suivant ces deux
manuscrits, command par le capitaine de la Ralde, amiral de la flotte;
_la Flque_, vaisseau de 260 tonneaux (suivant les mmes manuscrits), o
tait pour vice-amiral le capitaine mery de Caen; le troisime et le
quatrime vaisseaux, dont on ne connat pas les noms, taient de 200 et
de 120 tonneaux; enfin le cinquime, nomm _l'Alouette_, tait de 80
tonneaux.]

         Le 23 de May eusmes une tourmente, qui dura deux fois vingt
         quatre heures, avec orages de pluyes, tonnerres, esclairs, &
         bruines fort espesses, qui fit que le petit vaisseau des Peres
         jesuistes, nomm l'allouette, nous perdit de veue.

         Le 5 de Juin par 44 degrez & demy de latitude, nous eusmes
         sonde, sur lecore du Ban. Le 12, cognoissance de l'isle de
         terre neufve, qui estoit le Cap des vierges, & le soir la veue
         du Cap de Raye. Le 13 fusmes recognoistre le Cap de sainct
         Laurent & Isle sainct Paul. Le 17. passasmes proche des Isles
         aux oyseaux. Le 20. nous fusmes mouiller l'ancre, entre l'Isle
         de Bonadventure & l'Isle perce, o trouvasmes arrivez tous les
         vaisseaux qui nous avoient quittez comme l'allouette qui nous
         avoit perdue, durant les coups de vent qu'avions eus; & y avoit
         quinze jours que ledit Emery de Caen estoit arriv, tesmoignage
         que nostre vaisseau n'estoit pas trop bon voillier, nous fusmes
         deux mois & six jours  cette traverse contrariez de mauvais
         temps.



98/1082  _Il m'a semb n'estre hors de propos de faire une description
         particuliere, de l'Isle de Terre neufve, & autres costes qui
         sont du Cap Breton & Golfe S. Laurent, jusques  Qubec, bien
         que j'en aye traict en quelques endroits, mais non si
         particulirement, & de suitte comme je fais ce Chapitre cy
         dessous._

         _Description de l'Isle de Terre Neufve, Isle aux Oyseaux.
         Rames S. Jean, Enticosty, & de Gaspey, Bonnaventure, Miscou,
         Baye de Chaleu, avec ce qui environne le Golfe S. Laurent, avec
         les Costes depuis Gaspey, jusques  Tadoussac, & de l Qubec,
         sur le grand fleuve S. Laurent._

                               CHAPITRE II.

         Le Cap de Rase, attenant  l'isle de Terre neufve, est la terre
         la plus proche de France, esloigne de 25 lieues de Lecore[583]
         du grand ban o se faict la pesche du poisson vert, il est par
         hauteur de 46 degrez & 35 minutes de latitude,[584] & d'iceluy
         cap  celuy de saincte Marie 22 lieues & de hauteur 46 degrez
         trois quarts, & de ce lieu jusques aux Isles sainct Pierre 23
         lieues, du bord de celle qui est le plus Arrouest, & dudit cap
         de Rase aux Isles Sainct Pierre 45 lieues, qui sont de hauteur
         prs de 46 & deux tiers, & 40 lieues jusques au cap de Raye,
         de hauteur 47 & demy, dans toutes ces costes du Su de ladite
         Isle de terre neufve y a nombres de bons ports, rades, &
         havres, entr'autres Plaisance, la baye des Trespassez, celle de
         1083 tous les Saincts, comme aussi ausdites Isles sainct
99/1083  Pierre, o plusieurs vaisseaux vont faire pesche de poisson
         sec.

[Note 583: Le cap de Rase est  environ 25 lieues de l'core du
Banc--Vert.]

[Note 584: 46 4l' suivant Bayfield.]

         La coste du Nortdest & Surouest de ladite Isle de terre neufve,
         & celle du Nort un quart au Nordouest, contient quelques 110
         lieues jusques au 52e degr, est fournie de plusieurs bons
         ports & Isles, o y a nombre de vaisseaux, vont faire pescherie
         de molue, tant Franois, Malouains, que Basques & Anglois.

         De l'Isle,  la grande terre du Nort, il y a 8  10 lieues par
         endroits, la coste de l'Isle Nordest & Surouest, qui regarde le
         golphe S. Laurens a cent lieues de long, n'est cogneu que fort
         peu, si ce n'est proche le Cap de Raye o il y a quelque port
         o se fait pesche de poisson: Toute cestedite Isle de
         terre-neufve tient de circuit plus de 300 lieues, o il y a
         nombre de bons ports (comme j'ay dit) le terroir est presque
         tout montueux, remply de pins & sapins, cdres, bouleaux, &
         autres arbres de peu de valeur. Il se descharge dans la mer
         quantit de petites rivieres & ruisseaux qui viennent des
         montagnes. La pesche du saumon est fort abondante en la plus
         part de ces rivieres, comme d'autres poissons. Les froidures y
         sont aspres, & les neges grandes, qui y durent prs de sept
         mois de l'an. Il y a force eslans, lapins, & gelinotes, icelle
         n'est point habite, les sauvages qui y vont quelques fois en
         Est de la grandtaire voir les vaisseaux qui font pescherie de
         molue.

         Du Cap de Raye qui est par les 47 degrs & demy de latitude,
         jusques au Cap de S. Laurent, qui est par les 46 degrs 55
100/1084 minutes, il y a 17  18 lieues, cet espace est l'une des
         emboucheures dudit golphe S. Laurent, de ce lieu aux Isles aux
         oyseaux il y a 17  18 lieues qui sont un peu plus de 47 degrs
         & trois quarts, ce sont deux rochers dans ledit golphe, o il y
         a telle quantit d'oyseaux appellez tangeux, qui ne se peut
         dire de plus, les vaisseaux partant par l quand il fait calme,
         avec leur batteau vont  ces Isles, & tuent de ces oyseaux 
         coups de btons, en telle quantit qu'ils veulent, ils sont
         gros comme des oyes, ils ont le bec fort dangereux, tous blancs
         hormis le bout des aines qui est noir, ce sont de bons
         pescheurs pour le poisson qu'ils prennent & portent sur leurs
         Isles, pour manger, au Su de ces Isles & au Su & Surouest y en
         a d'autres qui s'appellent les Isles rames-brion[585], au
         nombre de 6 ou 7 tant petites que grandes, & sont une lieue ou
         deux des Isles aux oyseaux.

[Note 585: Rames et Brion. D'aprs Denys (Description gographique, t.
I, 196 et suiv.), les les Rames sont les sept que nous appelons
aujourd'hui les les de la Madeleine; et, de son temps encore, comme au
temps de Champlain, la Madeleine tait le nom particulier de l'le
Aubert (_Amherst' Island_).]

         En aucunes de ces Isles y a de bons ports, o l'on fait pesche
         de poisson, elles sont couvertes de bois, comme pins, sapins &
         bouleaux, aucunes sont plates, autres un peu esleves comme est
         celle de Brion qui est la plus grande. La chasse des oyseaux y
         est  commandement en sa saison, comme est la pesche du
         poisson, des loups marins, & bestes  la grande dent qui vont
         sur lesdites Isles, elles sont esloignes de la terre la plus
         proche de 12 ou 15 lieues, qui est le Cap sainct Laurent,
         attenant  l'isle du Cap Breton.

101/1085 Desdites Isles aux oyseaux, jusques  Gaspey, il y a 45 lieues
         qui est de hauteur 48 degrs deux tiers, & au Cap de Raye 70
         lieues[586].

[Note 586: Et de Gasp au cap de Raye, 70 lieues.]

         En ce lieu de Gaspey est une baye contenant de large en son
         entre trois  quatre lieues, qui fuit au Norrouest environ
         cinq lieues, o au bout il y a une riviere qui va assez avant
         dans les terres: les vaisseaux viennent en ce lieu, pour faire
         la pesche du poisson sec, o est un gallay o l'on fait la
         seicherie des molues, & un ruisseau d'eaue douce qui se
         descharge dans la grand' mer, commodit pour les vaisseaux qui
         vont mouiller l'ancre  une porte de mousquet, de ce lieu: & 
         une lieue du Cap de Gaspey, est un petit rocher que l'on nomme
         le farillon[587], esloign de la terre d'un jet de pierre, ce
         dit cap est une pointe fort estroitte, le terrouer en est assez
         haut, comme celuy qui environne ladite baye couverte de pins,
         sapins, bouleaux, & autres meschans bois. La pesche est
         abondante tant en molus, harans, saumons, macreaux, & homars.
         La chasse des lapins & perdrix, comme autre gibier se treuve
         aussi  l'Isle perce & de Bonadventure, distante de six  sept
         lieues, plus au midy: entre les deux il y a la baye aux molus
         [588], en laquelle se fait pescherie, les terres sont couvertes
         de mesmes bois que celle du susdit Gaspey.

[Note 587: Le Forillon. Ce petit rocher, dtach de la terre, semble
avoir donn origine au nom de Gasp (_Katsepioui_, qui est sparment)]

[Note 588: De _Baie des Molues_ (ou _Morues_), les Anglais ont fait
_Molue-Bay_, puis _Malbay_.]

         Ladite Isle perce est par la hauteur de 48 degrs & un tiers,
         elle est distante de 15 lieues de Miscou, il faut traverser la
102/1086 baye de Chaleu. Ledit Miscou est par la hauteur de 47 degrs 25
         minutes[589], la terre est descouppe par plusieurs bras d'eaue
         qui forment des Isles, & o les vaisseaux se mettent, est[590]
         entre-deux desdites Isles, qui font un cap  ladite baye de
         Chaleu, ce lieu est desgarny de bois, ny ayant que des
         bruieres, herbes, & pois sauvages: l'on fait en ce lieu bonne
         partie de traitte avec les habitans du pays. Pour des
         marchandises ils donnent en eschange des peaux d'eslan &
         quelques castors. Il y a eu d'autrefois des Franois qui ont
         hyvern en ce lieu, & ne s'y sont pas trop-bien treuvez pour
         les froidures trop grandes, comme aussi les neges, neantmoins
         ce lieu est fort bon pour la pesche. A six lieues del au
         Nortdest, est le ban des Orphelins o il y a trs bonne
         pescherie de molus.

[Note 589: Environ 48.]

[Note 590: _Es entre-deux_, dans les entre-deux, ou goulets.]

         Ceste Baye de Chaleu entre quelques quinze ou vingt lieues[591]
         dans les terres, ayant dix ou douze lieues de large par
         endroits: en icelle se deschargent deux ou trois rivieres qui
         viennent de quelques quinze ou vingt lieues dans les terres,
         elles ne sont navigeables que pour les canaux des sauvages.

[Note 591: Environ trente lieues.]

         Tout le pays qui environne ladite baye, est partie montueux,
         autre plat & beau, couvert de bois de pins, sapins, cdres,
         bouleaux, ormes, fresnes, rables, & dans lesdites rivieres y a
         des chesnes. La pesche de plusieurs poissons est abondante en
         ce lieu, & la chasse des oyseaux de riviere outarde oyes,
         grues, & de plusieurs autre sorte. Il se treuve en tous ces
         lieux force eslans, desquels les sauvages en tuent quantit
         l'hyver.

103/1087 Des Isles de Miscou  l'Isle sainct Jean, y a environ dix ou
         douze lieues[592] au Suest, elle est par la hauteur de quarante
         six degrs deux tiers, le bout le plus Nort de ladite
         Isle[593], ayant environ vingt cinq lieues de longueur, & de
         ceste Isle  la terre du Sud, une ou deux lieues; en laquelle
         sont de bons ports, & bonne pescherie de molue, les Basques y
         vont assez souvent, elle est couverte de bois comme les autres
         Isles.

[Note 592: Environ vingt lieues.]

[Note 593: C'est--dire, le bout le plus nord de la dite le est par les
47 et quelques minutes.]

         De l'Isle de sainct Jean au petit passage de Conseau[594] l'on
         conte vingt lieues, ce passage est par la hauteur de quarante
         cinq degrs & deux tiers, & jusques aux Isles rames environ
         trente lieues.

[Note 594: Canseau; ailleurs, l'auteur crit comme tout le monde
_Canseau_, ou _Campseau_. Les Anglais ont adopt l'orthographe _Canso_.
(Voir 1613, p. 130, note 1.)]

         Toute la coste depuis Miscou jusques au passage de Conseau, est
         abondante en ports, & petites rivieres, qui se deschargent dans
         la mer: entr'autres rivieres est la baye de Miaamichy[595],
         tregate[596], le pays est agrable, quelque peu montueux: la
         pesche & la chasse du gibier y sont fort bonnes en la saison,
         il y a des eslans en ces terres, mais non en telle quantit
         qu'aux contres de la baye de Chaleu.

[Note 595: Miramichy.]

[Note 596: Tregat, ou Tracadie.]

         Au Nortdest de Gaspey est l'isle d'Enticosty, sur la hauteur de
         cinquante degrs au bout de L'ouest Nortouest de l'isle, &
         celuy de Lest, Suest, 49 degrs, elle gists est Suest, & Ouest
         Norrouest, selon le vray mridien de ce lieu, & au compas de la
         plus part des navigateurs, Suest & Norrouest, elle a quarante
104/1088 lieues de long, & large de quatre  cinq[597] par endroits. La
         plus part des costes sont hautes & blanchastres comme les
         falaises de la coste de Dieppe, il y a un port[598] au bout de
         L'ouest Surouest de l'Isle qui est du cost du Nort, il ne
         laisse d'y en avoir d'autres, qui ne sont pas cognus, elle est
         fort redoute de ceux qui navigent, pour estre baturiere, & y
         sont quelques pointes qui avancent en la mer, toutesfois nous
         l'avons range, n'en estant esloigne que d'une lieue & demie,
         & la treuvmes fort saine le fon bon  trente brasses: le cost
         du Nort est dangereux y ayant entre la terre du Nort & ceste
         Isle des Batures & d'autres Isles, bien qu'il y aye passage
         pour des vaisseaux, & dix  douze lieues jusques  ladite terre
         du Nort. Ceste Isle n'est point habite de sauvages, ils disent
         y avoir nombre d'Ours blancs fort dangereux, icelle est
         couverte de bois de pins, sapins, & bouleaux. Il fait grand
         froid, & s'y voyent quantit de neges en hyver: les sauvages de
         Gaspey y vont quelquesfois, allant  la guerre contre ceux qui
         se tiennent au Nort.

[Note 597: L'le d'Anticosti a environ dix lieues de large vers le
milieu.]

[Note 598: Le port aux Ours.]

         Il y a un lieu dans le golphe sainct Laurent, qu'on nomme la
         grande baye[599], proche du passage du Nort de l'Isle de terre
         neufve,  cinquante deux degrs, o les Basques vont faire la
         pesche des balaines.

[Note 599: La Grande-Baie tait cette partie du golfe comprise entre la
cote nord-ouest de Terre-Neuve et le Labrador.]

         Les sauvages de la coste du Nort sont trs meschants, ils font
         la guerre aux pescheurs, lesquels pour leur seuret arment des
105/1089 pataches, pour conserver les chalouppes qui vont en mer pescher
         la molue: l'on n'a peu faire de paix avec eux, & sont la plus
         part petits hommes fort laids de visage, les yeux enfoncez,
         meschans & traistres au possible: ils se vestent de peaux de
         loups marins, qu'ils accommodent fort proprement: leurs
         batteaux sont de cuir, avec lesquels ils vont rodant & faisant
         la guerre, ils ont fait mourir nombre de Malouains, qui
         auparavant leurs ont souvent rendu leur change au double, ceste
         guerre procde de ce que un matelot Malouain par mesgarde ou
         autrement, tua la femme d'un capitaine de ceste nation.

         Tout le pays est excessivement froid en hyver, & les neges y
         sont fort hautes, qui durent sept mois ou plus sur la terre par
         endroits, elle est charge de nombre de pins, sapins &
         bouleaux, en plus de cent lieues des costes qui regardent le
         golphe saint Laurent. Il y a nombre de bons ports & isles, (o
         la pescherie de molue & saumont est abondante,) & nombre de
         rivieres, qui ne sont neantmoins beaucoup navigeables, que pour
         des chalouppes ou canaux, selon le rapport des sauvages.

         Ce golphe a plus de quatre cens lieues de circuit, y ayant
         nombre infiny de ports, havres & isles, qui y sont enclos:
         c'est comme une petite mer qui parfois est fort esmeue & agite
         des vents imptueux qui viennent plus souvent du Nortdest, &
         parfois y a de grandes bourasques de Norrouest. En ces lieux
         sont de grands courants de mare non rglez, les uns portent en
         un temps d'un cost autrefois en un autre, & ainsi changent de
106/1090 fois  autre, ce qui apporte souvent du mesconte aux estimes
         des navigeans, quand il fait des brunes,  quoy ce lieu est
         fort suject, & qui durent quelquefois sept ou huict jours, il
         n'y a qu'une grande pratique qui peut en avoir quelque
         cognoissance.

         Du cap de Gaspey  la terre du Nort y a vingt cinq  trente
         lieues, cest la largeur de l'emboucheure du fleuve de sainct
         Laurent, les mares sont en tout temps droiturieres en ce lieu
         comme la riviere, & le vent tousjours de bout, soit  descendre
         ou monter, & arrive rarement qu'on voye le vent par le travers
         des terres, de faon qu'un vaisseau estant dans le courant fera
         sa drive hors du fleuve plustost que d'aller  la coste: les
         ebes sont beaucoup plus fortes que les flots qui durent sept
         heures, & quelquefois plus: ce qui fait qu'on a plus de peine 
         monter qu' descendre, joint que les vents de Norrouest sont
         les plus ordinaires & contraires en certaines saisons.

         Ce Cap de Gaspey (comme j'ay dit) est  l'entre de la grande
         riviere du cost de la terre du midy, montant  mont l'on passe
         si l'on veut une lieue ou deux vers l'eaue du cap des
         Boutonnires[600], par la hauteur de quarante neuf degrs & un
         quart, &  douze lieues dudit Gaspey.

[Note 600: Vraisemblablement l'un des caps de l'entre du Grand-tang.]

         Et costoyant tousjours la coste du Su, jusques au commencement
         des mons Nostre Dame vingt lieues dudit cap des Boutonnires,
         les mons en ont vingt cinq de longueur,  la fin est le Cap de
107/1091 Chatte[601] assez haut, fait en forme de pain de sucre fort
         ecore: se voyent aussi des terres doubles au dessus qui
         quelquefois vous en font perdre la cognoissance si le temps
         n'est clair & serain, si ce n'est que vous approchiez d'une
         lieue ou deux dudit cap de Chatte. Montant  mont l'on va
         jusqu'au travers de la riviere de Mantane, o il y a douze 
         treize lieues dans cette riviere de plaine mer, des moyens
         vaisseaux de quatre-vingts ou cent tonneaux y peuvent entrer,
         c'est un havre de basse mer: estant en ladite riviere assez
         d'eaue pour tenir les vaisseaux  flot. Ce lieu est assez
         gentil, & s'y fait grande pescherie de saumon & truittes, ayant
         les filets propres  cet effect, l'on en pourroit charger des
         bateaux en leur temps & saison. Ceste riviere vient de
         certaines montagnes, & peut on s'aller rendre par le travers
         des terres, par le moyen des canaux des sauvages, en les
         portant un peu par terre en la riviere qui se descharge dans la
         baye de Chaleu[602], ce lieu de Mantane est fort commode pour
         la chasse des eslans, o il y en a en grande quantit.

[Note 601: Il n'y a aucun doute que ce cap doit son nom  la mmoire du
commandeur de Chaste, ou de Chate. L'auteur le mentionne sous ce nom ds
1612 dans sa grande carte.]

[Note 602: De la rivire de Matane, on tombe dans celle de Matapdiac,
qui se dcharge dans celle de Ristigouche, et celle-ci se jette au fond
de la baie des Chaleurs.]

         De Mantane l'on va  l'Isle de sainct Barnab[603]  seize
         lieues, elle est par l hauteur de quarante huict degrez
         trente-cinq minutes, & estant basse; au tour sont des pointes
         de rochers, elle contient quelque lieue & demie de longueur,
         fort proche de la terre du Su: il y a passage entre deux pour
         passer de petites barques, & ne faut laisser de prendre garde 
         soy, car elle est couverte de bois de pins, sapins & cedres.

[Note 603: Cette le s'appelait ainsi ds 1612. (Voir la carte de
1612.)]

108/1092 De sainct Barnab au Bic[604], il y a quatre lieues, c'est une
         montagne fort haute & pointue, qui parroist au beau temps de
         douze  quinze lieues, & elle est seule de ceste hauteur, au
         respect de quelques autres qui sont proche d'elle.

[Note 604: Ou le Pic. (Voir 1603, p. 4, note 4.)]

         Du Bic on traverse la grande riviere au Norrouest, ou Nort un
         quart au Norrouest, & va on recognoistre Lesquemain[605]  la
         terre du Nort, y ayant sept  huict lieues. En ce lieu de
         Lesquemain proche de terre, est un petit islet de rocher
         derrire lequel se faisoit un degrat pour la pesche des
         balaines, & une place pour mettre un vaisseau: mais ce lieu est
         assech de basse mer. Proche de l est Riviere une petite
         riviere fort abondante en saumons, o les sauvages y font bonne
         pescherie, comme en plusieurs autres.

[Note 605: Les Escoumins sont rigoureusement  l'ouest du Bic, si l'on
met la carte en son vrai mridien.]

         De Lesquemain l'on passe prs des Bergeronnettes[606], qui en
         est  quatre ou cinq lieues, le travers y a ancrage demie lieue
         vers l'eaue, puis l'on va au moulin Baud trois lieues, qui est
         la rade du port de Tadoussac, le bon ancrage d'icelle est qu'il
         faut ouvrir le moulin Baud[607], qui est un saut d'eaue venant
         des montagnes, & au travers jetter l'ancre.

[Note 606: On dit, depuis longtemps, Bergeronnes. Il y a les Petites et
les Grandes Bergeronnes, qui ne sont spares l'une de l'autre que par
une pointe.]

[Note 607: C'est--dire, pour que le mouillage soit bon, il faut que le
moulin Baud soit en vue.]

         Ayant le vent bon  demy flot couru,  cause des mares du
         Saguenay qui porte hors, bien qu'il y aye les deux tiers de
         plaine mer, l'on peut lever l'ancr & mettre  la voille,
         doubler la pointe aux vaches, avec la sonde  la main, & tenir
109/1093 tousjours deux ou trois chalouppes prestes: que si le vent
         venoit  se calmer tout d'un coup comme il arrive assez
         souvent, la mare vous porteroit au courant du Saguenay, &
         ayant doubl ladite pointe aux vaches, vous faire tirer  terre
         hors des mares dudit Saguenay s'il faisoit calme, & ainsi en
         terre[608] audit port de Tadoussac, mettant le Cap au Nort, un
         quart du Norrouest[609], estant dans le port il faut porter une
         bonne ancre  terre & enfoncer l'orain[610] dans le sable le
         plus que l'on pourra, & mettre une boite par le travers contre
         l'orain, & avoir des pieux que vous enfoncerez dans le sable de
         basse mer le plus avant que l'on pourra pour empescher que le
         vaisseau ne chasse sur son ancre: dautant que ce qui est le
         plus  craindre sont les vens de terre, qui viennent du
         Saguenay & sont fort imptueux & violents, & viennent par
         bourasques qui durent fort peu, car le vent du travers de la
         riviere n'est point  craindre, d'autant qu'il y a bonne tenue
         du cost de vers l'eaue, car l'ancre ne chasse point le cable,
         ou l'ancre du vaisseau romperoit plustost.

[Note 608: Lisez entrer.]

[Note 609: Quoique ce passage renferme plusieurs fautes qui le rendent
presque inintelligible, nous avons cru cependant qu'il valait encore
mieux respecter la ponctuation et l'orthographe de l'dition originale,
et remettre en note le texte corrig. L'auteur conseille aux vaisseaux
qui veulent entrer au port de Tadoussac, de tenir deux ou trois
chaloupes prtes, afin de pouvoir, ayant doubl la pointe aux Vaches, se
faire tirer  terre en dehors des courants du Saguenay, s'il faisait
calme, et ainsi _entrer_ audit port, mettant le cap au
nord-quart-norouest.]

[Note 610: L'oreille.]

         Or les costes du Nort depuis le travers d'Enticosty sont fort
         baturieres pour la plus part; en quelques endroits il y a de
         bons ports, mais ils ne sont cognus, hormis Chisedec[611] & le
110/1094 port neuf[612] trente lieues de Tadoussac: aussi il y a nombre
         de petites rivieres o la pesche du saumon est grande, selon le
         rapport des sauvages & des Basques qui cognoissent partie
         d'icelle coste. J'ay costoy ces terres quelques cinquante ou
         soixante lieues dans une chalouppe, la terre est basse le long
         de la mer, mais dans les terres elle paroist fort haute, il
         n'en fait pas bon approcher que sa sonde  la main. L est une
         nation de sauvages qui habitent ces pays, qui s'appellent
         Exquimaux, ceux de Tadoussac leur font la guerre.

[Note 611: Chisedec parat correspondre  ce que nous appelons rivire
Saint-Jean.]

[Note 612: Ce qu'on appelle aujourd'hui Portneuf n'est qu' quinze
lieues de Tadoussac.]

         Et depuis Gaspay jusques au Bic, ce sont terres la plus grande
         part fort hautes, notamment lesdits monts Nostre Dame, o les
         neges y sont jusques au 10 & 15 de Juin. Le long de la coste il
         y a force anses, petites rivieres & ruysseaux, qui ne sont
         propres que pour de petites barques & chalouppes, mais il faut
         que ce soit de plaine mer. La coste est fort saine, & en peut
         on approcher d'une lieue ou deux, & y a ancrage tout le long
         d'icelle, contre l'opinion de beaucoup, ainsi que l'experience
         le fait cognoistre: l'on peut estaler les mares pour monter 
         mont, si le vent n'est trop violent. Tout ce pays est remply de
         pins, sapins, bouleaux, cedres, & force pois, & persil sauvage,
         le long de la coste l'on pesche de la molue, jusqu'au travers
         de Mantane, & force macreaux en sa saison, & autres poissons.

         Le travers de Tadoussac, qui est par quarante huict degrs deux
         tiers,  deux lieues au Sud il y a nombre d'Isles, & est
         entr'autres l'Isle verte,  quelque six lieues dudit Tadoussac,
111/1095 en laquelle les Rochelois venoient  la desrobe traitter de
         peleteries avec les sauvages[613]. La grande riviere a de large
         le travers dudit Tadoussac, 5  6 lieues. Juqu' la terre du Su
         est une riviere par laquelle l'on peut aller  celle de S.
         Jean, en portant les canaux partie par terre, & le reste par
         les lacs & rivieres, tous ces chemins ne se font sans
         difficult.

[Note 613: Voir ci-dessus, p. 31.]

         Partant de Tadoussac  la pointe aux Allouettes il y a une
         petite lieue, ceste pointe met hors plus de demy lieue, elle
         asseche de basse mer. Il y a un islet de cailloux couvert de
         persil, qui a la feuille fort large, & quantit de pois
         sauvage. Les barques de plaine mer rangent la grand terre. Du
         Cap de la riviere du Saguenay[614], l'on passe proche d'un
         islet qui est au fond d'une anse qui s'appelle l'islet
         Brul[615] presque tout rocher. Le travers il y a ancrage  un
         cable vers l'eaue, au fond de l'anse est un ruisseau qui vient
         des montagnes. De ce ruysseau rangeant la terre  demy ject de
         pierre, il n'y a que sable jusques au Cap de la pointe des
         Allouettes, sur iceluy est une plaine comme une prairie,
         contenant quelques quatre  cinq arpents de terre, le reste
         sont bois de pins, sapins, & bouleaux, o il y a force lapins &
         perdrix. Les barques (comme dit est) passent proche de ce Cap
         pour abrger chemin,  aller  Qubec: car passant dehors la
         pointe de l'Islet de Cailloux [616] vers l'eaue, il faudroit
         faire plus d'une lieue & demie qui est le grand passage, o il
112/1096 y a de l'eaue assez pour quelque vaisseau que ce soit: Il se
         faut donner garde de l'Isle Rouge, o les mares chargent.
         Ayant le temps clair & sans bruines, il n'y a point de danger
         en toute ceste pointe, & autre bans de fables qui y sont
         attenans, assech tout de basse mer o l'on treuve une quantit
         de coquillages, comme bregos, coques, moulles, hoursains, &
         force loches, qui sont sous les pierres en plusieurs endroits:
         cela va jusqu' l'anse aux Basques, contenant prs de trois 
         quatre lieues de circuit[617]. Il s'y voit aussi une infinit
         de gibier en sa saison, tant oyseaux de riviere, & sarselles,
         que petites oyes, outardes, & entr'autres il y a un si grand
         nombre d'allouettes, courlieux, grives, begasses,
         beccasses[618], pluviers & autres sortes de petits oyseaux,
         qu'il s'est veu des jours que trois  quatre Chasseurs en
         tuoient plus de trois cens douzaines, qui sont trs grasses &
         dlicates  manger. Pour aller  cette pointe aux Allouettes,
         il faut traverser le Saguenay, qui tient en son entre un quart
         de lieue de large: de ceste riviere j'en ay fait assez ample
         description[619], tant de ce que j'ay veu que du raport des
         sauvages qui m'en a est fait.

[Note 614; Ce cap s'appelle aujourd'hui la pointe Noire.]

[Note 615: Cet let est situ au fond de l'anse Sainte-Catherine.]

[Note 616: L'le aux Alouettes, appele encore let Blanc, et le au
Mort.]

[Note 617: La batture des Alouettes a en effet quatre lieues de circuit,
et mme plus.]

[Note 618: Probablement, l'un de ces deux mots est de trop.]

[Note 619: Voir 1603, ch. IV, 1613, p. 142 et suiv., 1632, premire
partie, p. 130 et suiv.]

         De la pointe aux Allouettes faisant le Surouest, Cap de un
         quart au Su, l'on va au Cap de Chafaut aux Basques, en ce lieu
         il y a ancrage, mais il faut prendre garde, car par des
         endroits est rocher o les ancres pourroient bien demeurer, si
113/1097 l'on ne recognoist bien le fond, un peu plus vers l'eaue, le
         mouillage est plus net & vers le Chafaut aux Basques, demeure 
         sec qui est au fond de l'anse o sont deux ruisseaux qui
         viennent des montagnes. A l'entre de ces deux ruisseaux est un
         islet de rocher, o il y a un peu de terre dessus, & quelques
         arbres qui assechent tout de basse mer jusqu' la grande terre,
         en laquelle est une petite riviere  trois quarts de lieue de
         la pointe aux Allouettes, & une bonne lieue & d'avantage du
         Chafaut aux Basques laquelle est abondante en poisson en son
         temps, comme de truittes & saumons, quantit d'Eplan
         trs-excellent qui s'y prend, le gibier s'y retire en grand
         nombre[620].

[Note 620: Aussi cette rivire s'appelle la rivire aux Canards.]

         Du Cap de Chafaut aux Basques, faisant la mesme route jusqu'
         la riviere de l'Equille[621], il y a trois lieues, & de la
         pointe aux Allouettes cinq. Costoyant la coste du Nort l'on
         passe proche de l'Anse aux Rochers qui est baturiere. A
         l'entre du port est un petit islet proche de terre, o il y a
         mouillage de beau temps pour des barques, au fond de l'anse
         sont deux petites rivieres qui ne sont que ruisseaux,  une
         lieue & demie du Cap aux Basques.

[Note 621: Le port de l'Equille, ou, comme on dit gnralement, le port
aux Quilles.]

         De l'Anse de Rocher  la riviere de l'Equille, il y a prs
         d'une lieue & demie, un Cap[622] est entre deux: ceste riviere
         de l'Equille vient des montagnes, & asseche de basse mer, un
         peu vers l'eaue de l'entre il y a mouillage pour barques.
114/1098 L'Isle au Livre demeure au Suest trois lieues[623], la pointe
         aux Allouettes & ceste dite Isle est Nortnordest & Susurouest:
         laquelle Isle est esloigne de la terre du Sud prs de trois
         lieues, entre les deux il y a des Isles[624]: ce cost n'est
         bien cognu, comme n'estant sur la routte de Qubec & Tadoussac.
         L'Isle aux Livres ainsi nomme pour y en avoir, est couverte
         de bois de pins, sapins & cedres, il y a des pointes de rochers
         assez dangereuses, elle a deux lieues & demie de longueur.

[Note 622: La Tte-au-Chien.]

[Note 623: Deux lieues.]

[Note 624: Les lots du Pot--l'Eau-de-Vie et des Plerins.]

         Du port de l'Equille au port aux femmes[625], il y a une bonne
         lieue: ce port aux femmes est une anse partie sable & cailloux,
         proche de l est un petit estang. Les sauvages se cabanent
         quelques fois en ce lieu, au dessus d'une pointe de terre qui
         est plate & assez agrable: proche de ce lieu il y a ancrage,
         pour Barques en beau temps.

[Note 625: La rivire Noire.]

         Du port aux femmes l'on va au port au Persil, distant prs
         d'une lieue, qui est anse derrire un Cap, o il y a une petite
         riviere qui asseche de basse mer, elle vient des montagnes qui
         sont fort hautes, il y a ancrage proche, &  l'abry du vent du
         Su, venant  Ouest jusques au Nortnordest.

         Du port au Persil l'on va tournant au tour d'une montagne de
         rochers qui fait Cap[626]: une lieue aprs l'on vient au port
         aux saumons, qui est une anse dans laquelle se deschargent deux
         ruisseaux, il y a un islet en ce lieu o sont quantit de
         framboises, fraises, & blues, en leur saison: ceste anse
         asseche de Bassemer, un peu vers l'eaue de l'islet il y a
115/1099 ancrage pour vaisseaux & barques, l'on est  l'abry du
         Nortdest.

[Note 626: La pointe  l'Homme, au-dessus de laquelle est le cap au
Saumon.]

         Du port aux Saumons  celuy de Malle Baye[627], est distant
         d'une lieue double, ce Cap rangeant la coste d'un quart, & demy
         lieue il y a ancrage pour des vaisseaux[628]: cedit Cap &
         l'Isle aux Livres sont Nortdest un quart  l'Est, & Surrouest
         un quart  l'Ouest prs trois lieues.

[Note 627: Ce cap de Malle-Baie est ce que nous appelons aujourd'hui le
cap  l'Aigle.]

[Note 628: Ce passage, pour tre intelligible, doit se lire comme suit:
Du port aux Saumons au cap de Malle Baye est distant d'une lieue;
doubl ce cap, rangeant la coste d'un quart ou demy lieue, il y a
ancrage pour des vaisseaux.]

         Du Cap de Male Baye jusqu' la riviere Plate[629] trois lieues,
         ceste riviere est dans une anse qui asseche de Bassemer,
         reserv un petit courant d'eaue qui vient de la riviere, qui
         est assez spatieuse, il y a force rochers dedans, qui ne la
         rendent navigeable que pour les canaux des sauvages qui servent
          surmonter toutes sortes de difficultez avec leurs bateaux
         d'escorse.

[Note 629: La rivire de la Mallebaie.]

         De la riviere Plate au Cap de la riviere Plate [630], faisant
         le Surouest trois lieues & demie, entre les deux est un petit
         ruisseau anse ou[631] devant iceluy il y a ancrage, comme
         devant la riviere Platte pour des vaisseaux. Estant un peu vers
         l'eaue de l'Anse la sonde vous gouverne, vous prendrez tant &
         si peu d'eaue que vous voudrez, soit pour vaisseaux ou barques,
         le fond est sable en la plus part de ces endroits.

[Note 630: Aujourd'hui le cap aux Oies.]

[Note 631: Ou anse.]

116/1100 Du Cap de la riviere Platte au Surouest il y a deux
         lieues[632], vous passez plusieurs petites anses qui sont
         remplies de Rochers, comme est partie de toute la coste depuis
         Tadoussac jusqu'en ce lieu, toutes les terres sont fort hautes,
         & le pays fort sauvage & desagreable, remplis de pins, sapins,
         cdres, bouleaux & quelques autres arbres, si ce n'est quelque
         rencontre de petites vales qui sont agrables. Du Cap aux
         oyseaux[633]  l'Isle au Coudre, il y a une bonne lieue, elle a
         une lieue & demie [634] de longueur, esleve par le milieu
         comme un costeau, charge d'arbres de pins, sapins, cdres,
         bouleaux, hestres & des coudriers par endroits. Au bout de
         ladite Isle du Surouest sont des prez, & un petit ruisseau qui
         vient de ladite Isle, avec quantit de bonnes sources d'eaues
         trs excellentes, en icelle est nombre de lapins, & quantit de
         gibier, qui y vient en saison: il se voit nombre de pointes de
         rochers au tour d'icelle, & notamment une qui avance beaucoup
         en la riviere du cost du Nort, de quoy il se faut donner de
         garde, la mare y court avec beaucoup de violence, comme au
         milieu de Lachenal, elle est esloigne de la terre du Nort
         demie lieue, terre de rochers assez haute, il y a ancrage entre
         les deux pour des vaisseaux, en se retirant un peu du courant
117/1101 du cost du Nort demy quart de lieue dudit Cap aux oyes[635].
         A une lieue de ladite Isle au Nort, est une grande anse[636]
         qui asseche de bassemer, o il y a nombre de rochers espars a
         & l, en ce lieu descend une riviere qui n'est navigeable que
         pour des canaux, y ayant nombre de sauts, elle vient des
         montagnes qui paroissent dedans les terres fort hautes charges
         de pins & sapins.

[Note 632: C'est--dire, du cap aux Oies, au sud-ouest, l'espace de
deux lieues, vous passez, etc.]

[Note 633: Il semble que ce cap correspond au cap Martin.]

[Note 634: Deux lieues.]

[Note 635: Il y a ancrage entre l'le et la terre du Nord, en se
retirant un peu du courant, du ct du nord _de l'le_, demi-quart de
lieue du cap aux Oies (cap  l'Aigle, sur l'le). Ce mouillage nous
parat tre celui de l'anse des Prairies; et le nom de cap aux Oies,
donn au cap  l'Aigle de l'le aux Coudres, pourrait bien tre la cause
de toute la confusion qui rgne dans la gographie ancienne de ces
parages.]

[Note 636: L'anse des boulements.]

         Au Su de l'Isle au Coudre, il y a nombre de basses & rochers,
         qui sont sur le travers de la riviere prs d'une lieue, tout
         cela couvre de plaine mer, plus au midy est lachenal, o les
         vaisseaux peuvent aller,  quatre ou cinq brasses d'eaue de
         bassemer, rangeant quantit d'Isles, les unes contenant une 
         deux lieues, & autres moins, en aucunes sont des prairies qui
         sont fort belles, o en la saison y vient une telle quantit de
         gibier qu'il n'est pas croyable  ceux qui ne l'ont veue: ces
         Isles sont charges de grands arbres, comme pins, sapins,
         cdres, bouleaux, ormes, fresnes, rables, & quelque peu de
         chesnes, en aucunes. Si vous attendez la plaine mer vous
         treuverez sept  huict brasses d'eaue, jusqu' ce que l'on soit
         au travers de l'Isle au Ruos,  lors l'on treuve dix, douze, &
         treize brasses d'eaue, allant  Qubec passant au Su de l'Isle
         d'Orlans.

         Du cost du Su de ces Isles est encore un autre partage o il
         n'y a pas moins de huict brasses d'eaue: pour n'estre encore
         bien recognue, l'on n'en fait point d'estime ne grande
         recherche, puisqu'on en a d'autres: De ces Isles  la terre du
         Su il y a environ deux lieues, la mer y asseche prs d'une
118/1102 lieue: en ce lieu est une riviere fort belle qui vient des
         hautes terres, toute charge de forests, o sont quantit
         d'eslans & cariboux, qui sont presque aussi grands que cerfs,
         la chasse du gibier abonde sur les batures qui assechent de
         basse mer.

         Retournons au Nort du passage de ladite Isle au Coudre, double
         la pointe de rochers[637] tousjours la sonde  la main, pour
         suivre la Chenal & eviter les basses, tant de cost que
         d'autre, mettant le Cap au Surrouest vous rangez sept lieues de
         coste jusqu'au Cap Brul demie lieue[638] du Cap de Tourmente,
         laquelle terre est fort montueuse, pleine de rochers, &
         couverte de pins, & sapins, y ayant nombre de ruisseaux qui
         viennent des montagnes se descharger en la riviere.

[Note 637: Doubl la pointe de la Prairie.]

[Note 638: Deux lieues.]

         Comme l'on est au Cap Brul, il faut mettre le Cap sur le bout
         de l'Isle du Nordest appell des Ruos[639], qui vous sert de
         marque pour suivre la Chenal, il y a deux lieues de passage qui
         est le plus dangereux & difficile  passer depuis Tadoussac, 
         cause des batures & pointes de rochers qui sont en ce traject
         de chemin, neantmoins il ne laisse d'y avoir assez d'eaue
         jusques  cinq brasses de bassemer, tousjours la sonde  la
         main, car par ce moyen vous conduirez le fond jusqu' ce que
         treuviez dix  douze brasses d'eaue: alors l'on suit le fond
         costoyant l'Isle d'Orlans au Su, qui a six lieues de longueur
         & une & demie de large, en des endroits charge de quantit de
         bois, de toutes les sortes que nous avons en France, elle est
119/1103 trs belle borde de prairies du cost du Nort, qui innondent
         deux fois le jour. Il y a plusieurs petits ruisseaux & sources
         de Fontaines, & quantit de vignes qui sont en plusieurs
         endroits. Au cost du Nort de l'Isle y a un autre passage, bien
         que en la Chenal il y aye au moindre endroit trois brasses
         d'eaue, cependant l'on rencontre quantit de pointes, qui
         avancent en la riviere, trs dangereuses & peu, de louiage, si
         ce n'est pour barques, & si faut faire les bordes courtes.
         Entre l'Isle & la terre du Nort il y a prs de demie lieue de
         large, mais la Chenal est estroit, tout le pas du Nort est
         fort montueux. Le long de ces costes y a quantit de petites
         rivieres qui la plus part assechent de basse mer, elle abonde
         en poisson de plusieurs sortes, & la chasse du gibier qui y est
         en nombre infiny, comme  l'Isle & aux prairies du Cap de
         Tourmente, trs beau lieu & plaisant  voir pour la diversit
         des arbres qui y sont, comme de plusieurs petits ruisseaux qui
         traversent les prairies, ce lieu est grandement propre pour la
         nourriture du bestial.

[Note 639: Sur le bout du nordest de l'le aux Reaux.]

         De l'Isle d'Orlans  Qubec y a une bonne grande lieue, y
         ayant de l'eaue assez pour quelque vaisseau que ce toit, de
         faon que qui voudroit venir de Tadoussac l'on le pourroit
         faire aisement avec des vaisseaux de plus de trois cens
         tonneaux, il n'y a qu' prendre bien son temps & ses mares 
         propos pour y aller avec seuret.

         Retournant  la continuation de nostre voyage de Qubec, ledit
         de la Ralde fit descharger de ses vaisseaux quelque nombre de
         bariques de galettes & pois, tant dans le vaisseau des Peres
120/1104 Jesuites, qu'au nostre: Nous sceusmes par des Basques qui
         s'estoient sauvez de leur navire, lequel s'estoit brl dans un
         port appelle Chisedec qui est au fleuve sainct Laurent, par un
         petit garon qui malheureusement mit le feu aux poudres, y
         estant allez pour faire pesche de balaines, de l furent 
         Tadoussac avec leurs chalouppes o ils traitterent quelques
         peleteries, & s'en vinrent  l'Isle Perce, pour treuver
         passage pour retourner en France, ledit de la Ralde se dlibra
         de les mener  Miscou pour plus amplement s'informer de ce
         qu'ils avoient fait & traitt, & premier que partir il vint 
         bort le 21 dudit mois, & dlibra d'aller  Miscou pour
         recouvrir de certaines debtes que les sauvages luy devoient, &
         voir en quel estat estoient les marchandises qu'il avoit
         aisses l'anne d'auparavant en garde  un sauvage appell
         Jouan chou, me promettant que dans un mois plus tard il
         viendroit  Qubec, nous apportant toutes les choses qui nous
         manquoient, principalement des poudres & des mousquets, comme
         il avoit est charg de m'en fournir. Il fit assembler son
         esquippage, leur disant que ne pouvant aller pour l'heure en
         son vaisseau, il y mettroit ledit Emery pour y commander, & que
         l'on luy obit comme  sa propre personne, en le chargeant
         particulirement de dire aux matelots prtendus reforms, qu'il
         ne desiroit qu'ils chantassent les Pseaumes dans le fleuve
         sainct Laurent, cela dit il se desembarqua.

         Et nous levasmes l'ancre & mismes sous voilles avec vent
         favorable. Le soir ledit Emery fit assembler son esquippage,
121/1105 leur disant que Monseigneur le Duc de Ventadour ne desiroit
         qu'ils chantassent les Pseaumes dans la grande riviere comme
         ils avoient fait  la mer, ils commencrent  murmurer & dire
         qu'on ne leur devoit oster ceste libert: en fin fut accord
         qu'ils ne chanteroient point les Pseaumes, mais qu'ils
         s'assembleroient pour faire leurs prires, car ils estoient
         presque les deux tiers de huguenots, & ainsi d'une mauvaise
         debte l'on en tire ce que l'on peut.

         Le 25 de Juin nous mouillasmes l'ancre le travers du Bicq,
         quatorze lieues  l'Est de Tadoussac. Ledit Emery despescha une
         chalouppe  Qubec pour advertir ledit du Pont de nostre venue.
         Sur le soir appareillasmes pour aller  Tadoussac. La nuict
         s'esleva une si grande brune que le l'endemain au matin
         pensasmes aborder un Islet prs de l'Esquemain terre du Nort,
         ce qu'ayant esvit heureusement nous mismes vers l'eaue, & la
         brune continuoit si fort que l'on ne voyoit pas presque la
         longueur du vaisseau, l'on fit mettre nostre batteau dehors
         entre la terre & nous, & un trompette, affin que quand ils
         verroient la terre ils nous en advertissent par le son
         d'icelle, car l'on n'eust peu voir le bateau  cinquante pas de
         nous, & comme il s'apperceut en estre fort proche il nous donna
         advis que n'en devions pas approcher de plus prs: & de plus
         advisa un petit vaisseau d'environ cinquante tonneaux qui avoit
         mouill l'ancre entre deux pointes, & qui traittoit avec les
         sauvages du Port de Tadoussac: ce qu'ayant apperceu il fait
         devoir de venir  nous, par le moyen du son de la trompette &
122/1106 d'un autre qui leur respondoit de nostre vaisseau, nous ayant
         apperceus ils nous dirent ces nouvelles: mais comme nous
         estions de l'avant du vaisseau & le vent & mare contraires
         pour retourner au lieu o estoit ledit vaisseau la brune qui
         nous affligeoit fort, & nostre vaisseau mauvais voilier, nous
         ne peusmes rien faire.

         Ledit vaisseau ayant sceu que nous estions proche de luy, par
         le moyen d'un canau de Sauvages qui estoit vers l'eaue, lequel
         ayant apperceu nostre basteau, les alla promptement advertir, &
         aussi tost coupperent leurs cbles sur l'escubier, laisserent
         leur ancre & basteau, mettent sous voiles, ce que nous
         apperceusmes, & une esclercie, & estant meilleur voilier, il
         s'esloigna en peu de temps de nous, ce qui nous occasionna de
         mettre  l'autre bord.

         Comme le vaisseau des pres Jesuites qui avoit fait chasse sur
         luy, & s'il eust est bien arm il l'eust emport, car il fut
         jusqu' parler audit vaisseau, & prit on le basteau du
         Rochellois: De ceste mare Rochelois fusmes mouillier l'ancre 
         la pointe des Bergeronnes, attendant la mare pour aller 
         Tadoussac, auquel lieu l'on envoya des Charpentiers &
         Calfeustreurs, pour accommoder les barques qui y estoient.

         Le Samedy 27, levasmes l'ancre & nous vinsmes mouillier le
         travers du moulin Baud,  deux lieues du Cap des Bergeronnes.
         Un Franois qui estoit venu de Qubec, nous dit que du Pont
         avoit est malade, tant des gouttes que d'autre maladie, &
         qu'il en avoit pens mourir: mais que pour lors il se portoit
         bien & tous les hyvernans, mais fort necessiteux de vivres
123/1107 comme le mandoit ledit du Pont, lequel avoit despesch une
         chalouppe pour envoyer  Gaspey &  l'Isle Perce, pour savoir
         des nouvelles, & treuver moyen d'avoir des vivres s'il estoit
         possible, pour n'abandonner l'habitation, & pouvoir repasser en
         France la plus grande partie de ceux qui avoient hyvern,
         craignans que nous ne fussions perdus, ou qu'il fust arriv
         quelqu'autre fortune pour estre si tard  venir, qu'ils
         n'avoient plus que deux poinons de farines, qu'ils reservoient
         pour les malades qui pourroient y avoir, estans rduits 
         manger du Migan comme les sauvages.

         Voil les risques & fortunes que l'on court la plus part du
         temps, d'abandonner une habitation & la rendre en telle
         necessit qu'ils mourroient de faim, si les vaisseaux venoient
          se perdre, & si l'on ne munit ladite habitation de vivres
         pour deux ans, avec des farines, huilles, & du vinaigre, &
         ceste advance ne se fait que pour une anne, attendant que la
         terre soit cultive en quantit pour nourrir tous ceux qui
         seroient au pays, qui seroit la chose  quoy l'on devroit le
         plus travailler aprs estre fortifi &  couvert de l'injure du
         temps. Ce n'est pas que souvent je n'en donnasse des advis, &
         represent les inconveniens qui en pouvoient arriver: mais
         comme cela ne touche qu' ceux qui demeurent au pays, l'on ne
         s'en soucie, & le trop grand mesnage empesche un si bon oeuvre,
         & par ainsi le Roy est trs mal servy, & le sera tousjours si
         l'on n'y apporte un bon reiglement, & estre certain qu'il
         s'excutera.

124/1108 Le 29 dudit mois nous entrasmes au port de Tadoussac o il y
         avoit quelque trente cinq cabanes de sauvages. Le dernier de
         Juin une barque partit charge de vivres pour l'habitation, &
         de marchandises pour la traitte, le pre Noyrot Jesuiste & le
         Pre Joseph Recollet s'en allrent dedans.

         Le premier de Juillet je partis pour aller  Qubec, o arriv
         le cinquiesme dudit mois, je vis ledit du Pont, tous les Peres
         & autres de l'habitation en bonne sant: aprs avoir visit
         l'habitation & ce qui s'estoit fait du depuis mon dpart pour
         les logements, je ne le trouvay si advanc comme je m'estois
         promis, voyant que les hommes & ouvriers ne s'estoient pas bien
         employez comme ils eussent bien peu faire, & le fort estoit au
         mesme estat que je l'avois laiss, sans qu'on y eust fait
         aucune chose, (ce que je m'estois bien promis  mon dpart,) ny
         au bastiment de dedans qui n'estoit que commenc, n'y ayant
         qu'une chambre o estoient quelques mesnages, attendant qu'on
         l'eust parachev, je voyois assez de besongne d'attente, bien
         qu' mon dpart de deux ans & demy[640] j'avois laiss nombre
         de matriaux prests, & bois assembl, & dix-huict cens planches
         scies pour les logemens, ausquels les ouvriers firent de
         grandes fautes, pour n'avoir suivy le dessein que j'avois fait
         & monstr[641].

[Note 640: Il n'y avait pas encore tout  fait deux ans; Champlain avait
quitt Qubec le 15 d'aot 1624 (voir ci-dessus, p. 83), et il tait de
retour le 5 juillet 1626.]

[Note 641: Voir ci-dessus, p. 68, note 1.]

         Aprs avoir tout consider, je jug combien par le temps pass
         les ouvriers perdoient le temps aux plus beaux & longs jours de
125/1109 l'anne, pour entretenir le bestial de foin, qu'il falloit
         aller qurir au Cap de Tourmente  huict lieues[642] de nostre
         habitation, tant  faucher & faner, qu' l'apporter  Qubec,
         en des barques qui sont de peu de port, o il failloit estre
         prs de deux mois & demy, employant plus de la moiti de nos
         gens de travail, qui ne passoient pas vingt quatre, de
         cinquante cinq personnes qui estoient en ladite habitation,
         cela me fit resoudre de mettre en effect ce que long temps
         auparavant j'avois dlibr. L'ayant donn  entendre aux
         associez qui fit que j'allay aux prairies dudit Cap de
         Tourmente, choisir un lieu propre pour y faire une habitation,
          y loger quelques hommes pour la conservation du bestial, & y
         faire une estable pour les retirer, & par ce moyen estant une
         fois l, l'on ne seroit plus en soucy de ce qui nous donnoit de
         l'incommodit, & les ouvriers si peu qu'il y en avoit, ne
         perderoient le temps comme au pass.

[Note 642: Huit lieues marines, de 20 au degr. Il faut se rappeler que
Champlain ne donne  l'le d'Orlans (ci-dessus, p. 118) que six lieues;
et elle n'a gure que six lieues marines aussi. Les prairies naturelles
du cap Tourmente taient donc environ une lieue plus bas que l'le,
c'est--dire, entre le ruisseau de la Petite-Ferme et la rivire de la
Friponne.]

         Je choisis un lieu[643] o est un petit ruysseau & de plaine
         mer, o les barques & chalouppes peuvent aborder, auquel
         joignant y a une prairie de demye lieue de long & davantage, de
         l'autre cost est un bois qui va jusques au pied de la montagne
         dudit Cap de Tourmente demie lieue de prairies[644], lequel
126/1110 diversifi de plusieurs sortes de bois, comme chesnes, ormes,
         fresnes, bouleaux, noyers, pommiers sauvages, & force
         lembruches de vignes, pins, cdres & sapins, le lieu de soy est
         fort agrable, o la chasse du gibier en sa saison est
         abondante: & l je me resolus d'y faire bastir le plus
         promptement qu'il me fut possible, bien qu'il estoit en Juillet
         je fis neantmoints employer la plus part des ouvriers  faire
         ce logement, l'estable de soixante pieds de long & sur vingt de
         large, & deux autres corps de logis, chacun de dix-huict pieds
         sur quinze, faits de bois & terre  la faon de ceux qui se
         font aux villages de Normandie, ayant donn ordre en ce lieu,
         je m'en retournay  Qubec, pour remdier aux autres choses,
         qui fut le huictiesme dudit mois, o estant, j'envoyay le sieur
         Foucher pour avoir esgard  ce que les ouvriers ne perdissent
         leurs temps, avec des vivres pour leur nourriture, & tous les
         huict jours je faisois un voyage en ce lieu pour voir
         l'advancement de leur travail.

[Note 643: Ce lieu o est un petit ruisseau est l'emplacement actuel
des btisses de la Petite-Ferme, comme le prouve la carte du sieur Jean
Bourdon de 1641, o l'on trouve, prcisment  cet endroit, les mots:
_Vieille habitation_. Effectivement, l'on y a dcouvert, il y a quelques
annes, des restes d'anciennes fondations dont l'existence ne parat pas
pouvoir s'expliquer autrement.]

[Note 644: Ces quelques mots, qui font rptition, devaient sans doute
aller en marge.]

         Je consider d'autre part que le fort[645] que j'avois fait
         faire estoit bien petit, pour retirer  une necessit les
         habitans du pays, avec les soldats qui un jour y pourroient
         estre pour la deffense d'iceluy, quand il plairoit au Roy les
         envoyer, & falloit qu'il eust de l'estendue pour y bastir,
         celuy qui y estoit avoit est assez bon pour peu de personnes,
         selon l'oyseau il falloit la cage, & que l'agrandissant il se
         rendroit plus commode, qui me fit resoudre de l'abatre &
         l'agrandir, ce que je fis jusqu'au pied, pour suivre mieux le
127/1111 dessein que j'avois, auquel j'employay quelques hommes qui y
         mirent toute sorte de soing pour y travailler, affin qu'au
         printemps il peust estre en deffence, cela s'excuta, sa figure
         est selon l'assiette du lieu que je mesnag avec deux petits
         demy bastions bien flanquez, & le reste est la montagne, n'y
         ayant, que ceste advenue du cost de la terre qui est difficile
          approcher, avec le canon qu'il faut monter 18  20 toises, &
         hors de mine,  cause de la duret du rocher, ne pouvant y
         faire de fosse qu'avec une extrme peine, la ruine du petit
         fort servir en partie  refaire le plus grand qui estoit difi
         de fascines, terres, gazons & bois, ainsi qu'autrefois j'avois
         veu pratiquer, qui estoient de trs bonnes forteresses,
         attendant un jour qu'on la fit revestir de pierres  chaux & 
         sable qui n'y manque point, commandant sur l'habitation, & sur
         le travers de la riviere.

[Note 645: Le fort Saint-Louis,  Qubec.]

         Ainsi je donn ordre  faire couvrir la moiti de l'habitation
         que j'avois fait commencer premier que partir, & quelques
         autres commoditez qui estoient necessaires. Voil tous nos
         ouvriers employez au nombre de 20, bien qu'une partie du temps
         il y en avoit qui estoient empeschez  aller dans les barques,
         qui ne servoient de rien  l'habitation.

         Le pre Noyrot amena vingt hommes de travail que le reverend
         Pere Allemand[646] employa  se loger, & desfricher les terres
         o ils n'ont perdu aucun temps, comme gens vigilants &
         laborieux, qui marchent tous d'une mesme volont sans discorde,
128/1112 qui eut fait que dans peu de temps ils eussent e des terres
         pour se pouvoir nourrir & passer des commoditez de France, &
         pleust  Dieu que depuis 23  24 ans les societez eussent est
         aussi reunies & pousses du mesme desir que ces bons Peres: il
         y auroit maintenant plusieurs habitations & mesnages au pas,
         qui n'eussent est dans les trances & apprehensions qu'ils se
         sont veues.

[Note 646: Le P. Charles Lalemant, suprieur.]

         Le 14 dudit mois arriva le pre de la Noue de Tadoussac, qui
         nous dit que depuis que Emery estoit party dudit lieu[647] que
         ceux de l'quipage ne s'estoient pas souciez des deffences
         qu'il avoit faites  son dpart, de ne chanter des pseaumes,
         ils ne laisserent de continuer, de sorte que tous les sauvages
         les pouvoient entendre de terre, cela n'importe  leur dire,
         c'est le grand zle de leur foy qui opre.

[Note 647: Il avait d partir de Tadoussac pour la traite le 30 juin.
(Voir ci-dessus, p. 124.)]

         Les peres de la Nou &, Breboeuf, qui avoient hyvern avec le
         reverend Pre l'Allemand, se delibererent d'aller aux
         Hurons[648] hyverner, voir le pas, apprendre la langue, &
         considerer quelle utilit & bien l'on pourroit esperer pour
         l'acheminement de ces peuples  nostre foy: aussi il y eut un
         pre Recollet appell le pre Joseph de la Roche qui y avoit
         hyvern l'anne d'auparavant desdits Peres jesuistes, avec le
         mesme dessein, & quelques Franois qu'on envoya pour obliger
         les sauvages  venir  la traitte.

[Note 648: D'aprs la Relation 1626, ils ne seraient partis que vers la
fin de juillet.]

         Le mesme jour arriverent trois ou quatre chaloupes qui alloient
          Tadoussac, & d'aucuns qui estoient dedans, dirent qu'il y
         avoit des prtendus reformez qui faisoient leurs prires en
129/1113 quelques barques, s'assemblant au desceu dudit Emery de Caen,
         qui fut cause que je luy en donnay advis, afin qu'il y mit
         ordre, tant l, qu' Tadoussac.

         Le 22 dudit mois arriva une chaloupe  Qubec, de la part
         dudit de la Ralde de Miscou, lequel m'escrivit qu'il ne pouvoit
         venir cette anne, d'autant qu'il avoit treuv plusieurs
         vaisseaux qui avoient traitt des peleteries, contre les
         deffences du Roy, & pour ce, s'en vouloir saisir & les amener
         en France, escrivant audit Emery de Caen qu'il eust  envoyer
         l'alouette vaisseau des peres Jesuistes & l'armer des choses
         necessaires pour se rendre tant plus fort & maistre desdits
         vaisseaux qui traittoient.

         Un canau arriva de la riviere des Yrocois, ce mesme jour, qui
         nous dit que cinq Flamands avoient est tuez par les sauvages
         Yrocois, qui par cy devant avoient est leurs amis, qui ont
         maintenant guerre avec les Mahiganathicoit[649], o sont les
         Flamands au 40e degr, costes attenantes  celle des Virgines
         o l'Anglois habite.

[Note 649: Probablement une tribu des Mahingans, et peut-tre les
Mahingans eux-mmes.]

         Le 25e jour d'Aoust ledit Emery partit de Qubec. Et ledit du
         Pont se dlibra de repasser en France, bien que ledit sieur de
         Caen [650] lui mandoit que cela seroit en son option de
         demeurer s'il vouloit, & s'estant resolu de s'en retourner,
         Cornaille de Vendremur d'Envers[651] demeura en sa place, pour
         avoir soing de la traitt & des marchandises du magazin, avec
130/1114 un jeune homme appell Olivier le Tardif de Honnefleur,
         sous-commis qui servoit de truchement. Tous nos vivres estans
         desembarquez je les fis visiter, le nombre qu'il y avoit estoit
         peu, qui estoit pour tomber en des inconvenients d'une mauvaise
         attente, comme j'ay dit cy dessus, si Dieu ne nous aydoit par
         le prompt retour des vaisseaux.

[Note 650: Le sieur Guillaume de Caen.]

[Note 651: Corneille de Vendremur (peut-tre pour Vander-Mur  ou
Vander-Meer), d'Anvers. Le plus souvent, il est appel  simplement
Corneille.]

         Le 15 de Septembre j'envoyay le bestial au Cap de Tourmente,
         d'o il y a sept lieues[652]. Et le 21 je fis porter des vivres
         & commoditez, pour six hommes, une femme & une petite fille.

[Note 652: Un peu plus haut, l'auteur compte huit lieues, et il devait y
avoir au moins huit grandes lieues. (Voir la note 1 de la page 125.)]

         Le 24 s'en revindrent tous les ouvriers dudit Cap, qui avoient
         parachev le logement tant pour les hommes que pour le bestial,
         lesquels hommes j'employay  aller couper nombre de pices de
         bois pour sier en hyver & faire la charpente necessaire  faire
         les logements.

         Le 24 du mois d'Octobre je fus audit Cap de Tourmente, & del
         pensois aller aux Isles, qui sont le travers pour recognoistre
         quelques particularitez, mais le vent de Nordest s'esleva si
         fort que nous pensasmes prir, toutes nos commoditez furent
         perdues, nostre chalouppe grandement offence, qui nous
         contraignit de relacher & retourner  Qubec.

         Le 30 dudit mois s'esleva un si grand coup de vent, de Nordest,
         que la mer croissant extraordinairement, nous brisa une de nos
         barques sans y pouvoir remdier, laquelle estoit toute pourrie
         au fond pour estre trop vieille, Dieu permettant ce mal-heur
         pour un autre plus grand bien.

131/1115 Le mois de Novembre est fort variable en ces lieux, tantost il
         y neige, pleut & gele, avec quelques coups de vents
         advancoureurs de l'hyver, neantmoins je ne laissay durant ce
         temps, de faire amaner quantit de pices de bois pour employer
         les charpentiers & sieux d'ais pendant l'hyver, qui nous
         surprit plustost qu' l'accoustume, qui fut le 22 dudit mois,
         la grande riviere commena  charier de petites glaces. Le 7 de
         Dcembre mourut de la jaulnisse un des ouvriers des Peres, qui
         estoit assez aag.

         Le 17 dudit mois le reverend pre l'Allemand baptisa un petit
         sauvage[653], qui n'avoit que dix  douze jours, par la
         permission de son pre appell Caqumisticq, le lendemain fut
         enterr au cemetiere de l'habitation[654].

[Note 653: D'aprs Sagard, c'tait une petite fille. On envoya qurir le
P. Joseph pour baptiser l'enfant, qui tait assez foible & fluette, ce
que sachant il y accourut promptement pensant la baptizer, mais l'ayant
trouv assez forte en diffra le baptesme avec consentement de la mre,
jusques  l'arrive du Pre Charles Lallemant qu'il fut qurir en nostre
Convent, luy rfrant ceste honneur, en recognoissance de la peine
qu'ils avoient prise de nous venir seconder  rendre les Sauvages enfans
de Dieu. Ce que le R. P. Lallemant luy accorda & retournrent de
compagnie  la cabane de l'accouche, o ils trouverent le mary arriv
de son voyage... Ce pauvre sauvage se monstra trs content de voir sa
femme heureusement accouche & en bonne sant, marry seulement de voir
son enfant malade & en danger de mort. Ils eurent ensemble quelque
discours, savoir s'ils le feroient baptizer ou non, il disoit pour lui
qu'il en avoit prie le P. Joseph, & sa femme plus attache  ses
superstitions, vacillant tousjours, n'advouoit point qu'elle y eust
consenty, & taschoit de l'en divertir, disans pour ses raisons que cette
eau du Baptesme feroit mourir son enfant, comme elle avoit fait
plusieurs autres. En ces entrefaites arriverent les PP. Joseph le Caron
& Lallemant, lesquels cognoissans ce petit diffrent survenu entre le
mary & la femme touchant le Baptesme de leur petite fille, les eurent
bien tost vaincus de raisons, & fait consentir de rechef qu'elle seroit
baptize, ce qui fut fait par le R. P. Lallemant,  la prire du P.
Joseph. L'on ne luy imposa point de nom pour estre proche de sa fin, car
elle mourut le soir mesme de sa naissance, non en Payenne, mais en
Chrestienne, qui luy donne le juste titre d'enfant de Dieu, &
cohritire de sa gloire. (Hist. du Canada, p. 585, 586.)]

[Note 654: Le Pre Joseph leur demanda le corps de la deffuncte qu'ils
avoient envelopp  leur mode, pour la mettre en terre saincte au
Cimetire proche Kebec... A ceste crmonie se trouverent deux de nos
religieux, savoir le P. Joseph, & le F. Charles, le P. Lallement, & le
F. Franois Jesuite avec plusieurs Franois de l'habitation, qui tous
ensemblement se transporterent  la cabane de la deffuncte, qu'ils
prirent & la portrent solemnellement en la Chappelle de Kebec chantans
le Psaulme ordonn aux enfans, puis le R. P. Lallement ayant dit la
saincte Messe on fust l'enterrer au cimetire avec un assez beau convoy
pour le pays, car le pre de l'enfant marchoit tout le beau premier
couvert d'une peau d'Eslan toute neuve enrichie de matachias &
bigarures, & avec luy marchoit le sieur Hbert & les autres Franois en
suitte, selon l'ordre qui leur estoit ordonn, non si gravement mais
moins modestement que ce Sauvage pere, qui tenoit mine de quelque
signal Prlat. (_Ibid_. P. 587, 588.)]

132/1116 Le 25 de Janvier, Hbert fit une cheute qui luy occasionna la
         mort[655]: c'a est le premier chef de famille resident au
         pas, qui vivoit de ce qu'il cultivoit.

[Note 655: Dieu voulant, dit Sagard, retirer  foy ce bon personnage &
le recompenser des travaux qu'il avoit souffert pour Jesus-Christ, luy
envoya une maladie, de laquelle il mourut 5 ou 6 sepmaines aprs le
baptesme de ceste petite fille de Kakemistic. Mais auparavant que de
rendre son me entre les mains de son Crateur, il se mist en l'estat
qu'il desiroit mourir, receut tous ses Sacremens de nostre P. Joseph le
Caron, & disposa de ses affaires au grand contentement de tous les
siens. Aprs quoy il fist approcher de son lict, sa femme & ses enfans
ausquels il fist une briefve exhortation de la vanit de cette vie, des
tresors du Ciel & du mrite que l'on acquiert devant Dieu en travaillant
pour le salut du prochain. Je meurs contant, leur disoit-il, puis qu'il
a pleu  nostre Seigneur me faire la grce de voir mourir devant moy des
Sauvages convertis. J'ay pass les mers pour les venir secourir plustost
que pour aucun autre interest particulier, & mourrois volontiers pour
leur conversion, si tel estoit le bon plaisir de Dieu. Je vous supplie
de les aymer comme je les ay aymez, & de les assister selon vostre
pouvoir. Dieu vous en saura gr & vous en recompensera en Paradis: ils
sont cratures raisonnables comme nous & peuvent aymer un mesme Dieu que
nous s'ils en avoient la cognoissance  laquelle je vous supplie de
leur ayder par vos bons exemples & vos prires. Je vous exhorte aussi 
la paix &  l'amour maternel & filial, que vous devez respectivement les
uns aux autres, car en cela vous accomplirez la Loy de Dieu fonde en
charit, cette vie est de peu de dure, & celle  venir est pour
l'ternit, se suis prest d'aller devant mon Dieu, qui est mon juge,
auquel il faut que je rende compte de toute ma vie passe, priez le pour
moy, afin que je puisse trouver grce devant sa face, & que je sois un
jour du nombre de ses esleus; puis levant sa main il leur donna  tous
sa bndiction, & rendit son me entre les bras de son Crateur, le 25e
jour de Janvier 1627, jour de la Conversion sainct Paul, & fut enterr
au Cimetire de nostre Convent au pied de la grand Croix, comme il avoit
demand estant chez nous, deux ou trois jours avant que tomber malade,
comme si Dieu luy eut donn quelque sentiment de sa mort prochaine.
(Hist. du Canada, p. 590, 591.) Suivant le P. le Clercq, le corps
d'Hbert fut relev en 1678, par les soins du Rvrend P. Valenrin le
Roux, alors Commissaire et Suprieur des Rcollets de Qubec, et
transport solemnellement dans la cave de la Chapelle de l'Eglise du
nouveau couvent qu'on venait de btir. Madame Couillard, fille du sieur
Hbert, qui vivoit encore alors, s'y fit transporter, & voulut estre
presente  cette translation. (Prem. tabliss. de la Foy, 1, 375.)]

         Le 22 de Mars, les sauvages me donnrent deux eslans male &
         femelle, le malle mourut pour avoir trop couru & travaill,
         estant poursuivy des sauvages, lesquels nous firent part de
         quelque chair d'eslan: l'hyver que j'y passay fut un des plus
133/1117 longs que j'aye veu en ce lieu, qui fut depuis le 21 de
         Novembre jusqu' la fin d'Avril, il y avoit sur la terre quatre
         pieds & demy de neiges, &  Miscou huict, qui est dans le
         golphe sainct Laurent,  155 lieues de Qubec, o ledit de la
         Ralde avoit laisse quelques Franois hyverner, pour traitter
         quelque reste de marchandises qui luy restoient, & qu'il ne
         voulut rapporter en France: ils faillirent tous  mourir du mal
         de terre, j'envoyay visiter ceux qui estoient au Cap de
         Tourmente, lesquels s'estoient fort bien portez, mais avoient
         un peu mal mesnag leurs vivres, & leurs en fallut donner
         d'autres, aux despens des hyvernans de l'habitation, qui
         n'avoient pas assez de farines que quelques galettes, qui
         supplerent au deffaut: sans cela nous eussions est trs mal,
         comme de toutes autres choses, pour n'avoir pourvue en France
         de bonne heure aux commoditez necessaires pour l'habitation.



         _Les Franois sont sollicitez de faire la guerre aux Yroquois.
         L'Autheur envoye son beau frre aux trois rivieres_.

                             CHAPITRE III.

         Pendant l'hyver quelques uns de nos sauvages furent aux
         habitations des Flamands, lesquels les sauvages dudit pays
         solliciterent les nostres de faire la guerre aux Yrocois, qui
         leurs avoient tu vingt quatre sauvages & cinq Flamands qui ne
         leurs avoient voulu donner partage, pour aller faire la guerre
134/1118  une nation appelle les Loups ausquels lesdits Yrocois
         vouloient du mal, & pour engager nos sauvages  ceste guerre,
         qui avoient la paix avec lesdits Yrocois, ils leurs donnrent
         des presens de colliers de pourcelaine, pour faire donner 
         quelques Chefs, comme au reconcili & autres, afin de rompre
         cette paix. Ces Messagers estans de retour donnrent les
         colliers aux Chefs, qui les ayant receuz dlibrrent de
         s'assembler bon nombre, avec les Algommequins & autres nations,
         & s'en aller treuver les Flamands & sauvages pour faire une
         grande assemble ruiner les villages Yrocois, avec lesquels au
         precedent ils avoient paix, n'estans qu' deux journes d'eux,
         & douze de Qubec. Il y avoit plusieurs de nos sauvages qui ne
         vouloient point ceste guerre, ains la continuation de la paix
         avec les Yrocois, & ce qui fut cause d'un grand trouble entre
         ces peuples, desquelles nouvelles je n'avois encore rien sceu
         que par un Capitaine sauvage des nostres, appelle Mahigan
         Aticq, qui ne voulut consentir  ceste guerre, que premier il
         n'eust eu mon advis, ce que je luy promis: il me discourut fort
         particulirement de toute ceste affaire, jugeant o cela
         pouvoit aller, car l'importance n'estoit pas seulement de
         ruiner les Yrocois comme ennemis des Flamands, mais le tout
         tiroit  plus grande consequence, que je passeray sous silence.

         Je dis audit Mahigan Aticq que je luy savois bon gr de
         m'avoir donn cet advis, mais que je treuvois fort mauvais,
         comme ledit reconcili & autres avoient pris ces presens, &
         dlibr ceste guerre sans m'en advertir, veu que c'estoit moy
135/1119 qui m'estois entremesl de faire la paix pour eux avec lesdits
         Yrocois, considerant le bien qui leur en arrivoit de voyager
         librement amont la grande riviere, & dans les autres lieux,
         autrement n'estant qu'en peur de jour en jour, de se voir
         massacrer & pris prisonniers, eux, leurs femmes & enfans, comme
         ils avoient est par le pass: la o recommenant ceste guerre,
         c'estoit rentrer de fivre en chault mal, & que pour moy je ne
         pouvois consentir  une meschancet: qu'eux & moy leur avions
         donn parole de ne leurs faire aucune guerre, sans qu'au
         pralable ils ne nous en eussent donn suject, & que pour ceux
         qui entreprenoient ceste affaire, touchant la guerre sans nous
         en communiquer, je ne les tenois point pour mes amis, mais
         ennemis, & que s'ils faisoient cela sans quelque suject, je ne
         les voulois point voir  Qubec, que nanmoins o je treuverois
         lesdits Yrocois je les assisterois comme amis, contre les
         sauvages proche des Flamands, qui estoient ennemis comme leurs
         ayant fait la guerre, estant all autre fois aux
         Mahiganaticois, qui sont ceux de ceste mesme nation qui nous
         avoient tu malheureusement de nos hommes, que pour le
         reconcili s'il avoit pris ces presens, que je ne le voulois
         plus voir ny tenir pour mon amy, s'il ne les renvoyoit, n'aller
         en guerre s'il les retenoit, que c'estoit estre de mauvaise
         foy, que promettre une chose pour en faire une autre, & que se
         laisser corrompre pour des presens, & je ne pouvois que penser
         de telles personnes, & que si on leurs en donnoit pour faire
         quelque meschancet contre nous, ils le feroient. Et entre
         autres discours tendant  cet effect, il me dit que j'avois
136/1120 raison, & qu'il falloit aller en diligence aux trois Rivieres,
         au Conseil qui se devoit delibrer, & que mesme il y en avoit
         quelque nombre qui vouloient aller faire une course au pays
         desdits Yrocois pour en attraper quelques-uns, premier qu'aller
         vers les Flamans, si je n'y allois ou envoyois, & me pria
         instamment d'y envoyer puis que ma commodit ne le pouvoit
         permettre d'y aller; d'autant, me dit-il, qu'ils ne me
         voudroient pas croire de ce que je pourrois leur dire de sa
         part: mais y envoyant ils verront la vrit, & ce que tu
         desires. Sur ce je me dlibre d'y envoyer Boull mon beau
         frere avec un truchement, le lendemain le reconcili me vint
         treuver, qui avoit ouy quelque vent que je savois quelque
         chose de cette affaire, je luy fis fort froide rception, & ne
         me peus empescher de luy tesmoigner le desplaisir que j'en
         avois: il me dit qu'il ne savoit rien de cette affaire, mais
         jugeant que j'estois bien certain de tout ce qui se passoit, il
         s'en alla doucement s'embarquer en un Canau, va au trois
         Rivieres premier que mon beau-frre & ledit Mahigan aticq y
         fussent, o il tesmoigna n'avoir agrable cette guerre, & se
         montera aussi contraire comme il y avoit est port, mais
         quelques Algommequins estoient partis pour aller en leur pays,
         & de l  la guerre sans nostre sceu, qui occasionna du malheur
         tant pour nos Sauvages que pour nous, comme il sera dit
         cy-aprs.

         Le 9 dudit mois de May j'envoyay mon beau-frere pour aller 
         cette assemble 30 lieues de Qubec amont ledit fleuve, o ils
         s'assemblerent tous pour prendre la resolution: la moiti
137/1121 desiroit la continuation de la guerre, autres de la paix: il
         fut en fin resolu de ne rien faire jusques  ce que tous les
         vaisseaux fussent arrivez, & que les Sauvages d'autres nations
         seroient assembls, ce qui occasionna mon beau-frre de revenir
         le 21 dudit mois, & me dit ce qui avoit est resolu. Le Pere
         Joseph Recolet baptisa un petit Sauvage de l'aage de 18  20
         ans, qui fut nomm Louys[656], au nom du Roy, le 23 de May.
         Quelque temps aprs il s'en retourna avec les Sauvages, comme
         fit un autre[657] qui avoit est instruit en France, qui
         savoit bien lire, escrire, & passablement parler latin.

[Note 656: Ce jeune sauvage tait Nogaouachit, fils an de Choumin,
surnomm le Cadet. Il fut baptis dans la chapelle de la cour 
Notre-Dame-des-Anges, le jour de la Pentecte, qui tombait cette anne
le 23 mai, et fut tenu sur les fonts par Champlain lui-mme et par
Madame Hbert. Pour quelque raison de prudence, l'auteur ne permit pas
que le baptme et lieu  l'glise paroissiale. Aprs la crmonie, on
donna un grand festin  tous les sauvages, et Champlain voulut que son
filleul vnt  l'habitation dner  sa propre table. (Sagard, Hist. du
Canada, pp. 541-563.)]

[Note 657: L'auteur parat faire ici allusion  Pierre-Antoine
Pastedechouan. (Voir Prem. tabliss. de la Foy, I, 363; et Relat. 1633,
p. 6.)]

         Le 7 de juin arriva un Canau o il y avoit deux Franois qui
         m'apportoient lettres des sieurs de la Ralde & d'Emery de Caen,
         qui estoient arrivez  Tadoussac le dernier de May 1627.

         Le 9 dudit mois de juin arriva ledit Emery, lequel ayant
         descharg & pris ce qui luy estoit necessaire pour sa
         retraitte, il s'en alla au trois Rivieres, & aprs luy avoir
         dit ce qui s'estoit pass de cette affaire touchant cette
         guerre, & l'utilit que la paix nous apporteroit de ce cost-l
         si on pouvoit la continuer: mais comme Emery fut arriv o
         estoient les Sauvages, il ne sceut tant faire, ny tous lesdits
         Sauvages, qui estoient l, que neuf ou dix jeunes hommes
138/1122 cervelez n'entreprinsent d'aller  la guerre, ce qu'ils firent
         sans qu'on les peust empescher, pour le peu d'obeissance qu'il
         portent  leurs chefs, ils furent par la riviere des Yrocois,
         arrivant au lacq de Champlain, o ils rencontrerent un Canau
         dans lequel estoit trois Yrocois, qui sous feinte d'estre
         encore amis, les prirent, un se sauva, & amenrent les deux aux
         trois rivieres, de l ils retournrent devant la riviere des
         Yrocois, o se devoit faire la traitte, & l commencrent  mal
         traitter ces deux prisonniers en leur donnant plusieurs coups
         de btons & arrachant  l'un les ongles des mains, & se
         delibrant les faire mourir, les faisant promener de Cabanne en
         Cabanne, & contraignant de chanter comme est leur coustume,
         voila ce qui fut cause de l'esperance rompue de cette paix par
         accident. Cependant ledit sieur Emery faisoit ce qu'il pouvoit
         en suitte de l'advis que je luy avois donn de maintenir cette
         paix avec les Yrocois, leur remonstrant le peu de foy & de
         parole, & ne pouvant rien faire avec eux, il m'escrivit une
         lettre, me faisant entendre toutes les nouvelles: que ma
         presence y eust est fort requise, ce qui fut cause
         qu'aussitost je m'embarquay dans un Canau avec Mahigan aticq
         qui fut le quatorziesme de Juillet, o arrivant au lieu o
         estoient lesdits prisonniers, je sceu que le mesme jour le
         Reconcili avoit coup les cordes desquelles ils estoient liez,
         ne desirant pas qu'il mourussent que premirement ils ne
         m'eussent veu, & tenu conseil sur ce qu'ils devoient faire.
         Aprs avoir sceu toutes ces nouvelles dudit Emery, je fus 
         terre voir nos Sauvages & lesdits prisonniers qui se disoient
139/1123 frres, l'un aag de vingt huict ans, beau Sauvage, & trs-bien
         proportionn, & l'autre de dix-sept, qui me donnrent de la
         compassion de les voir, & bien aise de ce qu'ils avoient est
         delivrez des tourments qu'on leur vouloit faire souffrir.

         Le conseil fut assembl sur ce que je leurs dy qu'ils avoient
         fait une grande faute de permettre  ces Sauvages d'avoir est
          la guerre, & grande laschet  ceux qui y avoient est
         d'avoir eu si peu de courage que les prendre sous ombre
         d'amiti, & les ayant si mal traittez comme ils avoient fait, &
         qu'asseurment cela leur pourroit estre vendu fort cher si l'on
         n'y trouvoit quelque remde, que les ennemis ne pourroient plus
         avoir subject de se fier en leurs paroles, que cecy estoit la
         deuxiesme mechancet qu'ils leurs avoient faicte, & l'autre
         estoit qu'allant traitter de paix avec lesdits Yrocois, qui les
         avoient bien receus, cependant en s'en retournant ils avoient
         assomm un des leurs, & que leur bont leur avoit pardonn.

         Estans tous assemblez je leur donnay  entendre qu'ils
         considerassent combien de bien ils recevoient de la paix au
         prix de la guerre, qui n'apporte que plusieurs malheurs, qu'ils
         savoient comme ils en avoient est par le passe: que pour nous
         cela nous importoit fort peu: mais que la compaission que nous
         avions de leur misere nous obligeoit, les aymant comme frres,
         de les assister de nostre bon conseil, de nos forces contre
         leurs ennemis quand ils voudroient leur faire la guerre mal 
         propos, laquelle ils n'avoient encore commence si ce n'estoit
140/1124 les subjects qu'ils leurs en avoient donn, dont ils
         pourroient en avoir du ressentiment si nous ne taschions d'y
         apporter le remde, & aussi qu'ils savoient bien que la guerre
         estant, toute la riviere leur seroit interdite & n'y pourroient
         chasser ny pescher librement sans courir de grands dangers,
         crainte & apprehension, & eux principalement qui n'avoient
         point de demeure arreste, vivans errans par petites troupes
         escartes, dont ils se rendent autant plus foibles, & que s'ils
         estoient tous assemblez en un lieu comme font leurs ennemis, &
         que c'est ce qui les rend forts. De plus qu'ils considerassent
         combien ils pourroient endurer de necessitez pour ce subject:
         Ainsi se tindrent plusieurs autres discours, que pour moy
         recognoissant l'utilit de la continuation de cette paix il
         eust est  propos de bien traitter les deux prisonniers, les
         renvoyer sans aucun mal, & donner quelque presens aux chefs de
         leurs villages pour payer la faute qu'ils avoient commises en
         la prise de ces deux prisonniers, suivant leurs coustumes, &
         remonstrant aussi qu'ils n'avoient pas est pris du
         consentement des Capitaines ny des Anciens, mais de jeunes
         fols, & inconsiderez qui avoient fait cela, dont tous en
         avoient conceu un grand desplaisir.

         La pluspart, & tous d'un consentement, aprs que chaque
         Capitaine eut fait sa harangue, ils se resolurent de renvoyer
         l'un des prisonniers avec le Reconcili qui s'y offrit, & deux
         autres Sauvages, accompagnez de presens pour donner aux
         Capitaines des villages ou ils alloient mener le prisonnier,
         laissant l'autre en ostage jusques  leur retour: & pour faire
141/1125 plus valoir leur Ambassade, ils nous demandrent un Franois
         avec eux: le leur dis que s'il y en avoit quelques-uns qui y
         voulussent aller, que pour moy j'en estois comptant: il s'en
         treuva deux ou trois moyennant qu'on leur donnast quelque
         gracieuset pour leur peine, & la risque qu'ils pouvoient
         courir en ce voyage, l'un d'eux appell Pierre Magnan, qui avec
         la volont qu'il avoit, & la commodit qu'on luy promit, il se
         delibere de faire le voyage avec le Reconcili, deux Sauvages &
         l'Yrocois, lesquels s'accommodrent des choses les plus
         necessaires, & partirent le 24 dudit mois, & moy le mesme jour
         m'en retournay  Quebec, o j'arrivay le lendemain, y trouvant
         ledit du Pont, qui estoit arriv le 17 lequel me dist que ledit
         sieur de Caen voyant qu'il ne s'estoit point embarqu en la
         Flecque, vaisseau qui venoit pour la pesche de Baleine, qu'il
         luy avoit escrit & prie que s'il treuvoit moyen de passer en
         quelque vaisseau pour s'en venir hyverner en ce lieu qu'il luy
         feroit un singulier plaisir, pour avoir l'administration des
         choses qui dependoient de son service.

         Ce que voyant, tout incommod qu'il estoit, pour l'instante
         prire qu'il luy en avoit faicte, il s'estoit embarqu en un
         vaisseau de Honnefleur pour venir  Gaspay & de l prit une
         double chalouppe avec six  sept Matelots & son petit fils pour
         s'en venir  Qubec, o en chemin il avoit receu de grandes
         incommoditez de ses gouttes, ce qui en effect estonna un
         chacun, & mesme ledit de la Ralde,  ce qu'il me dist, qu'il
         n'eust jamais creu que ledit du Pont eust voulu se mettre en un
         tel risque ayant l'incommodit qu'il avoit.

142/1126 Ledit Emery me manda que depuis mon dpartement frre
         Gervais[658] Recolet avoit baptis un Sauvage appelle
         Tregatin[659], lequel estant proche de la mort le voulut estre,
         & le demanda trois fois, ne voulant adjouter foy aux
         superstitions des Sauvages, promettant que si Dieu luy
         redonnoit la sant il se feroit instruire aussitost aprs son
         baptesme, il recouvra la sant, mais il n'a pas suivy ce qu'il
         avoit promis, le tout  sa plus grande condemnation, si Dieu ne
         l'assiste.

[Note 658: Le P. Gervais Mohier tait arriv l'anne prcdente. (Prem.
tabliss. de la Foy, I, 342.)]

[Note 659: C'est le nom que les Franais donnaient  Napagabiscou. Sa
maladie et son baptme sont rapports au long dans Sagard, Hist. du
Canada, liv. II, ch. XXXV.]



         _Mort & assassinat de Pierre, Magnan, Franois, du chef des
         Sauvages appelle Rconcili, & d'autres deux Sauvages. Retour
         d'Emery de Caen & du Pre l'Allemand  Qubec. Necessitez en la
         Nouvelle France._

                               CHAPITRE IV.

         Le 25 d'Aoust un Sauvage nous apporta la nouvelle de la mort
         de Pierre Magnan, & du Reconcili, & des autres deux Sauvages,
         qui nous dit qu'un Algommequin qui s'estoit sauv dudit village
         des Yrocois leur avoit fait entendre au vray comme les ennemis
         les avoient traittez cruellement. Comme nos Ambassadeurs furent
         arrivez audit village des Yrocois ils furent bien receus, l'on
         les mena pour tenir conseil sur le subject de leur Ambassade: A
143/1127 mesme temps les villages circonvoisins en furent advertis, & l
         les chefs se treuverent pour le traitt de paix: & par malheur
         pour les nostres, c'est que les Algommequins (comme j'ay dit
         cy-devant) avoient est  la guerre contre les Yrocois, & en
         avoient tu cinq, qui fut le subject que des Sauvages appellez
         Ouentouoronons[660] d'autre nation, amis desdits Yrocois,
         vindrent en diligence pour se venger sur ceux qui estoient
         alliez, & les turent  coups de haches sans que lesdits
         Yrocois les peuvent empescher, leur disant, Pendant que vous
         venez pour moyenner la paix, vos compagnons tuent & assomment
         les nostres, ainsi perdirent la vie malheureusement. Pour le
         Reconcili il meritoit bien cette mort, pour avoir massacr
         deux de nos hommes aussi malheureusement au Cap de
         Tourmente[661], & ledit Magnan natif d'un lieu proche de
         Lisieux, avoit tu un autre Magnan.  coups de bastons, dont il
         fut en peine, & avoit est contraint de se retirer en la
         nouvelle France. Voil comme Dieu chastie quelque fois les
         hommes qui pensent esviter sa justice par une voye & sont
         attrapez par une autre. Ces nouvelles nous apporterent un grand
         desplaisir, tant pour nous voir hors d'esperance de cette paix,
         qui nous pouvoit apporter de la commodit pour avoir les
         passages plus libres  nos Sauvages, de pouvoir chasser &
         pescher. De plus qu'ayant fait mourir un de nos hommes de cette
         faon, cela alloit  telle consequence que si nous ne nous en
         ressentions il falloit estre tenus de tous les peuples hommes
144/1128 sans courage, & estre aux risques de recevoir souvent tels
         affronts si nous ne mettions peine de nous en ressentir.

[Note 660: Les mmes que les Entouoronons, ou Tsonnontouans.]

[Note 661: Ce double meurtre fut commis vers la fin de l't 1616. (Voir
1619, p. 114 et s.)]

         Ces nouvelles arrives de la mort des Ambassadeurs parmy nos
         Sauvages, de rage & de desplaisir qu'ils eurent ils[662]
         prindrent ce jeune garon Yrocois qu'ils avoient retenu pour
         ostage, ils luy arrachent les ongles, le bruslent  petit feu
         avec des tisons, luy faisant souffrir plusieurs tourments, &
         ainsi mal traitt en firent un present  d'autres Sauvages pour
         l'achever de le faire mourir, & les obliger de les assister en
         leur guerre contre lesdits Yrocois, lesquels Sauvages prirent
         le garon, le lirent  un poteau le bruslant peu  peu. Comme
         il estoit en ces douleurs extrmes ils luy couprent les mains,
         les bras, luy levant les espaules, & estant encore vif luy
         donnrent tant de coups de cousteaux, qu'il mourut ainsi
         cruellement, & chacun en emporta sa pice qu'ils mangrent.

[Note 662: Les Algonquins, et non pas les Ouentouoronons. (Voir
ci-dessus, p. 140.)]

         Ledit Emery ayant faict la traitte, qui fut l'une des bonnes
         (qui se fust faicte il y avoit long temps) s'en retourna 
         Qubec le dernier de Septembre de l  Tadoussac porter les
         pelteries.

         Le 2 d'Octobre deux autres barques partirent pour s'en aller
         audit Tadoussac, en l'une desquelles repassa le Reverend pre
         l'Allemand lequel s'en retournoit fort afflig de ce que leur
         vaisseau n'estoit venu[663] leur apporter les commoditez qui
145/1129 leurs estoient necessaires pour la nourriture de vingt sept 
         vingt huict personnes qui estoient au pays, cela leur faisoit
         perdre beaucoup de temps, ne pensant  autre chose sinon que
         les vaisseaux o devoit venir le Pre Noyrot (qui s'estoit
         quipe  Honnefleur) fut perdu & pris par les Anglois, qui fut
         le subject que nous ne receusmes aucunes lettres de celles
         qu'il nous apportoit, ne sachant comme toutes les affaires
         s'estoient passes en France, que ce que me mandoit ledit sieur
         de Caen qui estoit peu de chose, & ainsi pour n'avoir des
         vivres & commoditez, ledit Pre l'Allemand fut contrainct de
         faire passer tous ses ouvriers & autres, horsmis les Pres
         Mass, Dnoue[664], un frre, & cinq autres personnes pour
         n'abandonner leur maison, lesquels il accommoda au mieux qu'il
         peut, traittant quelques dix baricques de galette du magazin,
         au prix des Sauvages,  sept castors pour bariques de galette
         que ledit Pere avoit recouvert des uns & des autres  un escu
         comptant pour Castor, & ainsi achetoit chrement ce que la
         necessit leur contraignoit, sans trouver aucune courtoisie.
         Ledit de la Ralde qui estoit venu pour lors  Qubec rapportant
         n'avoir eu aucun ordre en France de les assister ny mesme de
         rapasser aucun religieux: Tout cecy ne monstroit que
         l'animosit qu'il avoit envers lesdits Peres & le sieur de
         Caen[665] qui avoit eu quelque chose  demesler avec ledit Pere
         Noyrot qui l'avoit desoblig,  ce qu'il me mandoit, mais tous
146/1130 les Pres qui estoient par del n'en devoient ptir, n'estant
         cause de ce qui s'estoit passe en France. Ils commenoient 
         se bien establir, & avoient fort advanc, tant en leurs
         bastiments qu' deserter les terres: ce neantmoins ledit de la
         Ralde ne laissa de recevoir ledit Pre l'Allemand en son
         vaisseau & luy faire bonne chre, car  la verit la
         courtoisie, l'honnestet, la bonne mine & conversation dudit
         Pere l'obligeoit trop  luy rendre toute sorte de bon
         traittement qu'il treuva en sa personne: dans la mesme barque
         s'en alla ledit Destouches, qui fut le 2 de Septembre.

[Note 663: Le P. Noirot avait dispos un navire muni de toutes les
choses ncessaires; mais les sieurs de Caen et de la Ralde en prirent
ombrage, et d'ailleurs, ayant eu avis que les Pres avaient form
quelques plaintes sur leur conduite, ils firent si bien qu'on arrta ce
qui tait pour le compte des Jsuites. (Prem, tabliss. de la Foy, I,
371.)]

[Note 664: Le P. de Noue, qui est nomm ici, tandis que le P. Brebeuf ne
l'est pas, tait probablement redescendu des Hurons cette anne.]

[Note 665: C'est--dire, comme aussi le sieur de Caen en avait
lui-mme.]

         Nous eusmes nouvelles par la dernire barque qui apportoit le
         reste de nos commoditez que ledit de la Ralde estoit party dans
         la Catherine le septiesme Septembre, & avoit laiss ledit Emery
         de Caen dans la Flecque jusques au 5 d'Octobre pour la pesche
         de la Baleine, & voir ce qui reussiroit de cette entreprise.
         L'on avoit envoy quelque genisse[666] d'un an dans le vaisseau
         qui venoit  Tadoussac pour faire pesche de Baleine, & en fut
         port par les barques 16 & quelque 7 ou 8 qui moururent par la
         mer,  ce que l'on nous dit.

[Note 666: Quelques gnisses, comme la suite le fait voir.]

         Voila tout ce qui se pana jusques au departement des vaisseaux:
         Nous demeurasmes cinquante cinq personnes, tant hommes que
         femmes & enfans, sans comprendre les habitans du pays, assez
         mal accommodez de toutes les choses necessaires pour le
         maintien d'une habitation, dont je m'estonnois fort comme l'on
         nous laissoit en des necessitez si grandes, & en attribuoit on
         les dfauts  la prise d'un petit vaisseau par les Anglois qui
147/1131 venoient de Bisquaye, comme ledit sieur de Caen me le mandoit,
         je ne say d'o en venoit la faute, plusieurs discours se
         disoient sur ce subject, quoy que s'en soit il nous fallust
         passer par de l, il n'y avoit point de remde.

         De ces cinquante cinq personnes il n'y avoit que dix-huict
         ouvriers, & en falloit plus de la moiti pour accommoder
         l'habitation du Cap de Tourmente, faucher & faner le foing pour
         le bestial pendant l'est & l'Automne. Le parachevement de
         l'habitation de Qubec demeure  parfaire, l'on me devoit
         donner dix hommes pour travailler au fort de sa Majest, bien
         que ledit sieur de Caen & tous ses associez l'eussent
         souscript, & sa Majest & le Viceroy le desirassent, neantmoins
         l'on ne le veut permettre, & empesche on tant que l'on peut. On
         veut que tous les hommes travaillent  l'habitation, il n'y a
         remde, pourveu que la traitte se face c'est assez, il n'y a
         personne qui osast entreprendre de nous enlever, c'est en cecy
         o j'avois beaucoup de peine  faire gouster les raisons
         pourquoy le fort nous estoit necessaire, tant pour la
         conservation de leur bien, que celles des habitans du pas:
         c'est ce qui donnoit du mescontentement  toutes les societs:
         neantmoins considerant l'importance & la necessit d'avoir un
         lieu de conserve, je ne laissois de faire ce qu'il m'estoit
         possible de temps  autre.

         Voyant les ordres & commandemens donnes au contraire de la
         volont de mondit seigneur le Vice-roy, je jugeay bien deslors
         que la plus grande part des associez ne s'en soucioient
148/1132 beaucoup; pourveu qu'on leur donnast d'interest les quarante
         pour cent: j'en avois dit mon sentiment audit de la Ralde,
         lequel ne me donnoit beaucoup de contentement, d'autant qu'il
         avoit prescript ce qu'il devoit faire, c'est en un mot que ceux
         qui gouvernent la bource font & defont comme ils veulent.

         Un des deplaisirs que je recognu en ceste affaire estoit fch
         que je faisois construire un fort au dessus de l'habitation
         pour la conservation d'icelle, du pas & des habitans, & cela
         dplt audit de Caen comme il me fit assez cognoistre par sa
         lettre, que d'y employer de ses hommes il n'y estoit pas
         oblig, aussi il ne s'en soucioit pourveu que sa Majest en fit
         la despense, en y envoyant des ouvriers pour cet effect:  tout
         cela je ne peus rien faire pour lors, sinon d'en escrire 
         mondit seigneur le Viceroy, & luy donner advis de tout ce qui
         se passoit en ceste affaire, afin qu'il y apportast l'ordre
         qu'il jugeroit necessaire, & moy de ne laisser, en tant que je
         pouvois, d'employer quelques hommes au fort, & le reste 
         travailler  l'habitation.



149/1133 _Guerre dclare, par les Yrocois. Assemble des sauvages.
         Assassinat de deux hommes appartenans aux Franois. Recherche
         de l'Autheur de ce crime. Le meurtrier amen, ce que les
         Sauvages offrent pour estre alliez avec les Franois. L'Autheur
         veut venger ce meurtre._

                               CHAPITRE V.

         Le 20 de Septembre les Sauvages nous dirent que nombre
         d'Yrocois s'acheminoient pour nous venir faire la guerre,  eux
         &  nous: nous leurs dismes que nous en estions trs aises,
         mais que nous ne les croyons[667], & qu'ils n'avoient que la
         hardiesse d'assommer des gens endormis sans se deffendre.

[Note 667: _Craignons_ est probablement ce que portait le manuscrit.]

         Les communes des sauvages, de cinquante  soixante lieues de
         Qubec, s'asemblent tous en ce dit lieu au mois de Septembre &
         Octobre, pour faire la pesche d'anguilles, qui est en abondance
         en ce temps l, lesquels ils font boucaner, & les reservent
         pour en manger jusques au mois de Janvier, que les neiges sont
         hautes, pour aller  la chasse de l'eslan, dequoy ils vivent
         jusqu'au Printemps.

         Le 3 d'Octobre[668] je partis de Qubec, pour aller au Cap de
         Tourmente, voir l'avancement qu'avoient fait nos ouvriers, & en
         ramener une partie: deux hommes s'en retournrent par terre,
         conduire quelque bestial que l'on amenoit dudit Cap de
         Tourmente  Qubec. Aprs avoir mis ordre en ce lieu, je m'en
150/1134 retournay le 6 dudit mois, o estant arriv j'appris que
         quelques sauvages avoient assassin ces deux hommes endormis,
         qui conduisoient le bestial,  demie lieue de nostre
         habitation[669]. Cecy m'affligea grandement: on fut qurir les
         corps qu'ils avoient traisnez au bas de l'eau afin que la mer
         les emmenast, estant apportez on les visita, ils avoient la
         teste escrase de coups de haches, & plusieurs autres d'espe &
         cousteaux dans le corps.

[Note 668: Le 3 octobre tait un dimanche, et la mare tait haute vers
1 heure et demie.]

[Note 669: Le meurtre parat avoir t commis  la Canardire quelque
part vers l'embouchure du ruisseau de la Cabane-aux-Taupiers
(aujourd'hui rivire Chalifour ou rivire des Fous). Le meurtrier tait
Mahican-atic ouche, et les deux victimes, Henry, domestique de Madame
Hbert, et un autre franais appel Dumoulin. Ces derniers avaient d
partir du cap Tourmente, vraisemblablement le mardi, de bonne heure le
matin, afin de pouvoir passer facilement les rivires de la cte pendant
que la mare tait basse. Arrivs  la Canardire, ils trouvrent la
rivire Saint-Charles encore trop pleine pour pouvoir traverser le soir
mme; car la mare ne commena  baisser que vers les trois heures de
l'aprs midi. N'ayant pu ouvrir la porte de la cabane de M. Giffard, ils
se rsignrent  coucher sous un arbre, envelopps de leurs couvertures.
C'est l que, pendant la nuit, Mahican-atic-ouche, croyant donner la
mort au boulanger et au serviteur de M. Giffard auxquels il en voulait,
massacra par mprise l'un de ses meilleurs amis, Henry, et un franais
qui ne lui avait fait aucun mal. (Sagard, Hist. du Canada, liv. IV, ch.
IV.)]

         Nous advisasmes qu'il estoit  propos de conduire ceste affaire
         meurement, & descouvrir les meurtriers au plustost pour les
         chasser, & voir comme nous procederions envers ces canailles,
         qui n'ont point de justice parmy eux: car de nous venger sur
         beaucoup qui n'en seroient coulpables, il n'y avoit pas aussi
         de raison, ce seroit dclarer une guerre ouverte, & perdre pour
         un temps le pas, jusqu' ce que l'on eust extermin ceste
         race, par mesme moyen perdre les traittes du pays, ou pour le
         moins les bien altrer, aussi que nous estions en un miserable
         estat, faute de munitions pour guerroyer, & plusieurs autres
         inconveniens furent considerez, qui pourroient arriver si l'on
151/1135 faisoit les choses trop precipitement. Nous deliberasmes de
         faire assembler tous les capitaines des sauvages leur conter
         l'affaire, & leurs faire voir les corps meurtris des defuncts,
         ce qui fut excut.

         Le lendemain[670] tous les chefs vinrent  nostre habitation,
         o nous leurs fismes plusieurs remonstrances du bien qu'ils
         recevoient annuellement de l'habitation nous, que contre tout
         droit & raison ils faisoient des actes abominables &
         detestables, de traistres & meschans meurtres, & que si nous
         avions l'ame aussi diabolique qu'eux, que pour ces deux hommes
         l'on en feroit mourir cinquante des leurs, & les exterminerions
         tous: qu'on leurs avoit pardonn n meurtre de deux autres
         hommes[671], mais que pour cetuy-cy nous voulions avoir les
         meurtriers, pour en faire la justice, qu'ils nous les
         declarassent & missent entre les mains, s'ils vouloient que
         nous vecussions en paix, nous n'en voulions qu' ceux qui
         avoient assassin nos hommes que nous leurs fismes voir.

[Note 670: Probablement le 8 octobre.]

[Note 671: Voir 1619, p. 133.]

         Au commencement ils vouloient dire que c'estoit des Yrocois,
         mais comme il n'y avoit nulle apparence, nous leurs fismes
         cognoistre le contraire, & que ce meurtre ne venoit que de
         leurs gens, en fin ils le confesserent, mais ils dirent qu'ils
         ne savoient pas celuy qui avoit fait ce coup.

         Nos gens soubonnoient entr'autres un certain sauvage que nous
         leurs dismes, & qu'ils le fissent venir, ce qu'ils promirent
         faire. Le lendemain ils l'amenrent, & fut interrog sur
         quelques discours de menace, qu'il avoit fait  quelques-uns de
152/1136 nos ce qu'il nia, & que jamais il n'avoit pens  une si
         signale malice, que de vouloir tuer des Franois qu'il aymoit
         comme luy mesme. De plus qu'il avoit sa femme & plusieurs
         enfans qui l'auroient empesch de faire ce meurtre, quand il
         auroit eu le dessein. Je luy fis dire que le meurtrier du
         prcdent avoit bien femme & enfans, & qu'il ne laissa
         neantmoins d'en assassiner deux des nostres, outre que l'on le
         cherissoit plus qu'aucun des sauvages de son temps, & par
         consequent que ses excuses qu'il alleguoit ne pouvoient pas
         estre suffisantes pour se descharger du soubon que l'on avoit
         sur luy: quoy que s'en soit plusieurs discours se passerent
         entre eux & nous, & nous resolumes d'arrester cettuy-cy,
         attendant qu'il nous donnast trois jeunes garons des
         principaux d'entr'eux, l'un des montagnes[672], le second des
         trois rivieres, & le troisiesme le fils du soubonn, jusqu'
         ce qu'ils nous livrassent le meurtrier qui avoit fait le coup:
         ils nous demandrent terme de trois jours, tant pour dlibrer
         sur cette affaire, que pour essayer de pouvoir descouvrir le
         meurtrier, ce que nous leurs accordasmes.

[Note 672: Des Montagnais.]

         Ils s'en retournrent en leurs Cabannes, & alors nous avions 
         nous tenir sur nos gardes, tant au fort qu' l'habitation,
         donnant advis aux peres jesuistes & au Cap de Tourmente que
         chacun eust  se bien garder, & ne permettre qu'aucun sauvage
         les accostast sans estre les plus forts: toutes choses estant
         bien disposes nostre Sauvage que nous avions retenu attendant
         son fils en sa place & les autres.

153/1137 Le troisiesme jour ils ne faillirent  venir, amenant quant &
         eux les trois jeunes garons de l'aage de douze  dix huict ans
         nous disant qu'ils avoient fait grande recherche & perquisition
         pour savoir ceux qui avoient tu nos hommes, & qu'ils ne
         l'avoient peu savoir, qu'ils feroient en sorte qu'en peu de
         temps ils nous en donneroient advis, & qu'ils estoient trs
         desplaisans du malheur qui nous estoit arriv, que pour eux ils
         estoient tous innocens, & que comme tels, ne se sentoient
         coulpables. Ils amenrent ces trois jeunes garons, le fils de
         nostre prisonnier, & un de Tadoussac, & l'autre de Mahigan
         aticq qui demeuroient proche de nostre habitation, &
         deschargerent ceux des trois Rivieres, disant que ce ne pouvoit
         avoir est aucun d'iceux qui eust fait ce meurtre, d'autant
         qu'ils n'estoient que deux cabannes, que la nuict que nos gens
         furent tuez ils estoient tous  leurs maisons, au reste ils
         nous prirent que nous vescussions en paix, attendant que les
         meurtriers fussent descouverts, estant plus que raisonnable
         qu'ils mourussent, & que nous eussions  bien conserver ces
         Sauvages qu'ils nous laissoient, le pre que nous tenions
         prisonnier dit  son fils, prens garde  vivre en paix avec les
         Franois, asseure toy qu'en peu de temps je te delivreray &
         sauray celuy qui a fait ce coup, & le plus grand desplaisir
         que j'ay eu c'est que les Franois ont eu soubon sur moy, &
         les autres Sauvages asseurerent aussi les deux autres, & qu'en
         peu de jours l'on sauroit ceux qui avoient fait ce meschant
         acte.

154/1138 Nous dismes  tous ces Capitaines que le peu d'asseurance qu'il
         y avoit pour nos hommes d'aller seuls dans les bois & y dormir
         ayant parmy eux de si meschans traistres qu' l'advenir jusqu'
         ce qu'on eust descouvert les meurtriers & fait justice d'eux,
         j'enchargerois  tous nos hommes de n'aller plus sans armes &
         que s'il y avoit aucun d'eux qui les approchast sans leur
         consentement qu'ils les tireroyent comme ennemis, & qu'ils
         eussent  se donner de garde, & advertir tous leurs compagnons,
         d'autant qu'ils ne cognoissoient les meschans qui estoient
         parmy eux, nous avions  nous donner de garde, mais qu'eux
         n'avoient nul subject d'entrer en deffiance de nous. Ils nous
         dirent que nous avions raison de ne faillir  tuer s'il s'en
         rencontroit aucun qui ne voulussent se retirer quand on leur
         diroit, que pour le moins l'on cognoistroit quels ils seroient,
         & que pour les jeunes garons qu'ils nous laissoient, on leur
         fist bon traittement, que cependant de leur part ils feroyent
         toute diligence de descouvrir les assassinateurs, & ainsi se
         separerent chacun de leurs costez pour aller au lieu o pendant
         l'hyver ils pourroient treuver de la chasse pour subvenir 
         leurs necessitez.

         Sur la fin de Janvier quelques trente Sauvages tant hommes que
         femmes & enfans pressez de la faim, pour y avoir fort peu de
         neiges pour prendre de l'eslan & autres animaux, se resolurent
         de se retirer vers nous pour en leurs extrmes necessitez estre
         secourus de quelques vivres, qu' ce deffaut ils estoient
         morts: je leur fis encore cognoistre combien le meurtre en la
         mort de nos hommes estoit detestable, & la punition que
155/1139 justement devoit mriter celuy qui avoit assassin nos hommes,
         & que pour ce meschant ils pouvoient tous ptir & mourir de
         faim sans le secours de nostre habitation, la bont des
         Franois, dont ils ne recevoient que toutes sortes de
         bien-faits. Cette trouppe affame voulant tesmoigner le
         ressentiment qu'ils avoient en la mort de nos gens, & comme ne
         trempant aucunement en cette perfidie, desirant se joindre avec
         nous d'une amiti plus estroitte que jamais ils n'avoient
         faict, & oster toute sorte de deffiance que pouvions avoir
         d'eux, ils se resolurent de nous donner trois filles de l'aage
         de unze  douze & quinze ans, pour en disposer ainsi
         qu'aviserions bon estre, & les faire instruire & tenir comme
         ceux de nostre nation, & les marier si bon nous sembloit.

         Le deuxiesme de Janvier mil six cens vingt huict estant passez
         la riviere, qui charioit un nombre de glaces, tant pour avoir
         dequoy assouvir la faim qui les pressoit, comme pour faire
         present de ces filles, demandrent  s'assembler & tenir
         conseil avec nous, o ils nous firent entendre tout ce que
         dessus, ayant amen les trois filles avec eux.

         Aprs nous avoir fait un long discours de l'estroite amiti
         qu'ils vouloient avoir avec nous, & s'y joindre & habiter &
         deserter des terres proches du fort, recognoissant qu'ils
         seroient mieux qu'en lieu qu'ils eussent peu esperer: & pour
         asseurance de tout ce qu'ils disoient, ils ne pouvoient faire
         offre de chose qu'ils eussent plus chre que ces trois jeunes
156/1140 filles qu'ils nous prioient de prendre, lesquelles estoient
         trs-contentes de demeurer avec nous[673].

[Note 673: L'un des motifs qui engageaient les sauvages  faire ce
prsent extraordinaire de trois de leurs filles, tait bien celui que
donne ici l'auteur; mais il y en avait un autre que sa modestie lui a
fait omettre, et que nous devons savoir gr  Sagard de nous avoir fait
connatre, Avant que les Montagnais partissent pour les bois & la
chasse, ils voulurent recognoistre le sieur de Champlain de quelques
presents, & adviserent entr'eux quelle chose luy seroit la plus
agrable, car ils tenoient fort chers les plaisirs & l'assistance qu'ils
en avoient receus. Ils envoyerent Mecabau, autrement Martin par les
Franois, au P. Joseph pour en avoir son advis, auquel il dit, mon fils,
il me souvient qu'autrefois Monsieur de Champlain a eu desir d'avoir de
nos filles pour mener en France & les faire instruire en la loy de Dieu
& aux bonnes moeurs; s'il vouloit  present, nous luy en donnerions
quelqu'unes, n'en serois-tu pas bien content? A quoy luy repondit le P.
Joseph, que ouy, & qu'il luy en falloit parler; ce que les Sauvages
firent de si bonne grce, que le sieur de Champlain voulant estre utile
 quelque me, en accepta trois, lesquelles il nomma, l'une la Foy, la
seconde l'esperance, & la troisiesme la Charit... Plusieurs croyoient
que les Sauvages n'avoient donn ces filles au sieur de Champlain que
pour s'en descharger,  cause du manquement de vivres; mais ils se
trompoient, car Choumin mesme  qui elles estoient parentes, desiroit
fort de les voir passer en France, non pour s'en descharger, mais pour
obliger les Franois & en particulier le sieur de Champlain. (Sagard,
Hist. du Canada, p. 912-14.)]

         Aprs que j'eus ouy tous leurs discours je jugeay que pour plus
         grande seuret de ceux qui demeuroient audit pas, que pour
         plus estroitte amiti qu'il n'estoit point hors de propos
         d'accepter cet offre, & de prendre ces filles, ce que jamais
         ils n'avoient offert, quelque present qu'on leur eust voulu
         donner pour avoir une fille, & que mesme le Chirurgien quelque
         temps auparavant desirant en avoir une jeune pour la faire
         instruire & se marier avec elle, ne peust avec tous les
         Sauvages avoir le crdit d'en avoir une, quelques offres qu'il
         fist, bien que tout ce qu'il faisoit n'estoit que pour la
         gloire de Dieu, & le zle qu'il avoit audit pays de retirer une
         me des enfers:  la vrit je m'estonnois fort des offres
         qu'ils nous faisoient, ce que jamais, comme j'ay dit cy-dessus,
         l'on n'avoit peu obtenir.

         Sur ce jugeant qu'il n'estoit nullement  propos de laisser
157/1141 aller les offres, & qu'ils nous pressoient, je demanday audit
         du Pont son advis, comme principal commis, & d'autant que les
         vivres qui estoient pour traitter, comme pois, febves & bled
         d'Inde, dont il y en avoit suffisamment & en quantit,
         desquelles choses l'on les nourriroit, car de ceux qui estoient
         pour les hyvernans il n'y en avoit que fort peu, & ne pouvoit
         on leur en donner sans oster la pitance. Ledit du Pont dit que
         pour luy il ne se mesloit de ces choses, bien qu'il
         recognoissoit cette affaire estre trs-bonne, mais que pour les
         vouloir prendre & nourrir, qu'il ne le desiroit que s'ils le
         vouloient, qu'ils attendissent le retour des vaisseaux: mais
         comme en un si long-temps qu'il y avoit jusques  leur arrive,
         & que la fantaisie se peut changer, principalement entre
         lesdits Sauvages, je creus que nous perdrions ce que peut estre
         nous aurions mespris, cela aussi donneroit encore subject
         ausdits Sauvages de nous vouloir plus de mal, n'en vouloir pas
         seulement aux meurtriers, mais encore  ceux qui n'en sont
         coulpables: & de plus que l'on dist aux Sauvages, qu'il n'y
         avoit que des pois, & que peut estre ils ne pourroient
         s'accommoder pour le present. A cela elles dirent qu'elles
         seroient trs-contentes & qu'on les prist, quoy que les Commis
         ne les voulussent recevoir.

         Je me resolus de les prendre toutes trois, les accommodant des
         choses necessaires, les retenant en nostre habitation. Ainsi
         les Sauvages furent tres-aises, & moy aussi, tant pour le bien
         du pays comme pour l'esperance que je voyois que c'estoient
         trois mes gaignes  Dieu, que tout ce qu'il y avoit  faire
158/1142 en cela estoit d'avoir le soing & prendre garde que quelques
         Sauvages ne les enlevassent, comme quelques uns avoient
         commenc, ausquelles choses je remediay au mieux qu'il me fut
         possible[674].

[Note 674: Tout son dessein en ce bon oeuvre, ajoute Sagard, estoit de
gaigner ces trois mes  Dieu, & les rendre capables de quelque chose de
bon, en quoy je peux dire qu'il a grandement mrit, & qu'il se trouvera
peu d'hommes capables de vivre parmy les Sauvages comme luy, car outre
qu'il souffre bien la disette, & n'est point dlicat en son vivre, il
n'a jamais est souponn d'aucune deshonnestet pendant tant d'annes
qu'il a demeur parmy ces peuples Barbares; c'est pourquoy ces filles
l'honoroient comme leur pre, & luy les gouvernoit comme ses filles.
(Hist. du Canada, p. 914.)]

         Toutesfois cet offre fut  la charge qu'ils ne pourroient
         prtendre aucun subject d'empescher que ne fissions recherche &
         justice du meurtrier s'il estoit descouvert, ains au contraire
         ils nous dirent que s'ils le savoient qu'ils l'accuseroient,
         comme un perfide & desloyal, & asseurment qu'en peu de jours
         cela seroit descouvert, en ayant entendu quelque chose de celuy
         que nous soubonnons un Sauvage appell Martin[675] des
         Franois, qui avoit donn une de ses trois filles tomba malade,
         & se voyant  l'extrmit demanda le Baptesme, ce qu'entendant
         le Pre Joseph Coron[676], il s'achemine  sa cabanne, il fait
         entendre le sujet & la consequence de ce qu'il demandoit, &
         qu'en telle chose il n'y avoit pas  rire. Car ce n'estoit
         assez d'estre baptis mais falloit qu'il promit que si Dieu luy
         rendoit sa sant, de ne retourner plus  faire la vie sauvage &
         brutalle qu'il avoit mene par le pass, ains vivre en bon
         Chrestien & se faire instruire ce qu'il promit. Ce que voyant
         ledit Pre Joseph, faisant oeuvre de charit & d'hospitalit il
159/1143 le fait porter en sa maison, le traitte, l'accommode de tout ce
         qu'il peut & croit estre necessaire  sa sant, recognoissant
         (selon son jugement) qu'il ne devoit point reschapper qu'il ne
         mourust en un jour ou deux au plus tard, il le baptisa le 6
         Avril, ce qu'ayant est fait, il semble se treuver au bout de 4
         ou 5 jours mieux qu'il n'avoit fait: & entendant que quelques
         sauvages estoient venus en ces cabannes, dont il y en avoit un
         qui le disoit de leurs Pilottouas, soit que ledit Martin,
         creust avoir plustost du soulagement de son mal, par le moyen
         de ce nouveau mdecin ou autrement: il desire s'en retourner en
         sa cabanne o il s'y fait porter: il demande  estre pens, &
         mdecin par son mdecin, pour recouvrir entirement sa sant.

[Note 675: Son nom sauvage tait Mecabau. (Sagard, Hist. du Canada, p.
592, 912.)]

[Note 676: Le Caron.]

         Le Pilotoua se met en devoir d'user envers le malade de ses
         remdes accoustums, & chantrent tant aux aureilles du malade
         avec un tel bruit & tintamarre, que tout cela estoit plus
         capable d'avancer ses jours que le gurir, car comment pouvoit
         il recevoir allgement en ce tintamarre, que le plus sain en
         eust eu la teste rompue, il usa de tous ses plus subtils
         medicaments qu'il peust, lesquels ne luy servirent de rien, &
         cependant ledit Martin ne se resouvenant plus du sainct
         Baptesme & de ce qu'il avoit promis, retourne en la crance de
         ses superstitions passes, il y eut de nos gens qui luy firent
         quelques remonstrances sur le peu d'esprit qu'il avoit, & le
         mal qu'il faisoit de la perdition de son me, qui ptiroit plus
         aux enfers pour avoir abus de ce sainct Sacrement que s'il
         n'eust est baptis, il n'en fait nul estat, disant, qu'il
160/1144 n'adjoustoit point de foy en tout ce qu'on luy avoit fait, sans
         faire davantage de rplique, ainsi demeura en son mal, qui alla
         en augmentant jusques  la mort, sans qu'il peust treuver de
         remde pour l'empescher, & mourut le dix-huictiesme dudit
         mois[677]: les jugemens de cette mort furent divers, d'autant
         que beaucoup croyoient, que peut-estre premier que de rendre le
         dernier souspir de la vie il auroit eu un repentir, & Dieu luy
         auroit pardonn: C'est pour revenir  ce que nous enseigne
         nostre Seigneur, _Ne jugez point, de peur que ne soyez jugez_.
         Neantmoins il y avoit bien dequoy craindre en la vie qu'il a
         mene jusques  la fin, que cette me ne soit perdue.

[Note 677: Le 18 avril 1628. D'aprs Sagard, il serait mort dans de
bonnes dispositions, et n'aurait consenti  se faire _mideciner_ que par
complaisance. Il fut enterr au cimetire de ceux de sa nation, proche
le jardin qu'on appelle du Pre Denys, pour le contentement de ses
parens, qui autrement n'eussent point vescu en paix. (Hist. du Canada,
liv. II, ch. XXXVII.)]

         De puis 22 ans qu'on est all pour habiter & dfricher  Qubec
         [678], suivant l'intention de sa Majest, les societs
         n'avoient fait deserter un arpent & demy de terre: par ainsi
         ostoient toute esperance pendant leur temps, de voir le boeuf
         sous le joug pour labourer, jusqu' ce qu'un habitant[679] du
         pas recherchast les moyens de relever de peine les hommes qui
161/1145 travailloient ordinairement  bras, pour labourer la terre,
         laquelle fut entame avec le Soc & les boeufs, le 27 d'Avril
         1628, qui montre le chemin  tous ceux qui auront la volont &
         le courage d'aller habiter, que la mesme facilit se peut
         esperer en ces lieux comme en nostre France, il l'on en veut
         prendre la peine & le soing.

[Note 678: L'habitation de Qubec n'ayant t commence qu'en 1608, ce
passage donnerait  entendre que ds 1630, Champlain avait prpar la
seconde partie de l'dition de 1632.]

[Note 679: Il n'y avait alors que Guillaume Couillard, qu'on pt appeler
_habitant_ proprement dit, parce qu'il tait le seul qui ft tabli sur
une terre.. Cette terre avait t concde  son beau-pre Louis Hbert
ds le 4 fvrier 1623, par le duc de Montmorency, concession qui fut
ratifie par le duc de Ventadour le 28 fvrier 1626. Aprs la mort
d'Hbert, Couillard resta sur la terre avec sa belle-mre et son jeune
beau-frre Guillaume Hbert; le partage n'eut lieu qu'en 1634, 
l'occasion du mariage de ce dernier avec Heleine des Portes. Son contrat
de mariage et les arrangements de famille laissrent  Couillard les
trois quarts de l'hritage, et, quelques annes plus tard, il rentra par
une change en possession de la part chue  son beau-pre Guillaume
Hubou. (Archives du Smin. de Qubec.)]

         Sur la fin dudit mois, il y eust quelques Sauvages qui nous
         apportrent nouvelles de la mort de Mahigan Athic, par mesme
         moyen nous voulurent persuader qu' cent cinquante lieues amont
         le fleuve S. Laurent, estoient descendus certains Sauvages
         Algommequins qui avoient massacr nos hommes, s'estans retirez
         secrettement sans estre apperceus, mais comme ces discours
         estoient esloignez de la raison sans apparence, nous ny
         adjoustasmes foy, disant que le Sauvage que nous tenions pour
         suspect, estoit devenu insens courant par les bois comme
         desesper, ne sachant ce qu'il estoit devenu.

         Le 10 de May un canau arriva de Tadoussac, o estoit la
         Fouriere capitaine des Sauvages dudit lieu, avec celuy que nous
         soubonnions avoir faict le meurtre, lequel n'estoit en tel
         estat qu'on nous l'avoit represent, qui venoit pour se
         justifier, sur l'asseurance que luy avoit donn ledit la
         Fouriere, moyennant quelque present qu'il avoit receu, de
         retirer son fils d'entre nos mains.

         Estant en terre il envoya savoir si j'aurois agrable qu'il
         nous vint voir, je le fais venir avec le meurtrier souponn,
         o ledit la Fouriere fit quelque discours sur l'affection que
         de tous temps il nous avoit porte, que jamais il ne receut tel
162/1146 desplaisir que quand on luy dit de la faon que nos hommes
         avoient est tuez, croyant que c'estoient des Yrocois & non
         d'autres, mais que depuis peu il avoit sceu par un jeune homme
         de nation Yrocoise & elev parmy eux, & les Algommequins d'o
         il venoit mescontant pour l'avoir mal trait qu'il avoit
         rapport que trois d'icelle nation estoient venus de plus de
         cent cinquante lieues tuer de nos gens, chose trs certaine,
         avec autre discours sans raison: Et que les prestres qui
         prioient Dieu avec crmonie qu'ils faisoient, estoit le sujet
         que beaucoup de leurs compagnons mouroient, ce qui n'avoit est
         auparavant, avec autres paroles perdues, discours de quelques
         reformez qui leurs avoient mis cela en la fantaisie, comme de
         beaucoup d'autres choses de nostre croyance.

         Je luy fis response de poinct en poinct  toutes ses raisons
         foibles & dbiles, que pour l'amiti & affection, il ne pouvoit
         aller au contraire qu'on ne luy en eust tesmoign d'anne 
         autre, & sauv la vie  plus de cent de ses compagnons, qui
         fussent morts de faim, sans ce secours qu'ils avoient receus de
         nous en ces extrmes necessits, au contraire nous n'avions pas
         sujet de nous louer d'eux, comme ils avoient de nous, ayant par
         cy-devant tu de nos hommes, qu'on avoit pardonn au meurtrier,
         outre plusieurs autres desplaisirs, pensant que le temps le
         rendroit plus sage, mais que je n'estois plus resolu de
         temporiser ny souffrir qu'ils nous bravassent en tenant les
         bras croisez sans ressentiment, d'avoir encore depuis peu
         assassin deux de nos hommes estans endormis, que le rapport
163/1147 qui avoit est fait par ce jeune homme des Algommequins qui
         avoient tu les nostres, ausquels on n'avoit jamais mesfait
         estoit chose controuve, que quand il y auroit quelque vrit,
         qu'ils eussent pass par plusieurs endrois sur leurs chemins o
         il y avoit des nostres, qu'ils eussent peu tuer sans prendre la
         peine de passer parmy eux, & non courir la risque d'estre
         descouverts pour aller en un lieu du tout esloign de chemin ny
         sentier, en lieu o ces hommes ne faisoient que reposer icelle
         nuict pour le matin s'en revenir avec le bestial.

         De plus que la nuict qu'ils furent massacrez, il y avoit des
         canaux proche d'eux, qui faisoient la pesche de l'anguille,
         tant de sujects estoient suffisans de tuer les premiers, sans
         se mettre en toutes ces peines, & de passer encore une riviere
         pour venir  l'effect de ceste excution, avec d'autres raisons
         si apparentes qu'il n'y pouvoit respondre: De plus que tous les
         Capitaines Sauvages qui estoient icy concluerent que le meurtre
         avoit est par un des leurs, aprs avoir visit les corps & les
         coups qu'ils avoient, promettant faire ce qu'ils pourroient
         pour descouvrir les meurtriers, & nous les livrer ou en donner
         advis, estant raisonnable que ceux qui avoient fait le coup
         mourussent: que nous vouloir persuader par des raisons sans
         apparence, luy qui ne savoit comme la chose s'estoit passe ny
         estant, qu'il n'avoit nulle raison de vouloir pallier & couvrir
         ce meurtre.

         Luy remonstrant que s'il ne savoit autre chose pour m'obtenir
         le droit qu'il pretendoit, qu'il avoit pris de la peine en
164/1148 vain, aussi que nous estions fort contans de ce qu'il avoit
         amen avec luy le soubonn qui avoit fait le meurtre, outre le
         lgitime sujet que nous avions eu de demander son fils en
         ostage. Nous avions des Sauvages qui durant l'hyver nous
         avoient asseur qu'il n'y en avoit point d'autre qui eut fait
         l'assassinat que luy: pour cet effect nous le voulions retenir
         prisonnier, jusqu' ce que les informations fussent bien
         averes, que s'il meritoit la mort il devoit mourir, sinon il
         seroit libre & ne devoit craindre s'il n'avoit fait le coup, ce
         pendant il seroit traitt comme son fils, lequel je mis en
         libert avec un autre, reservant le plus jeune des trois pour
         luy tenir compagnie: qui fut estonn ce fut le galand & ledit
         la Fouriere,  qui l'on fist gouster les raisons qu'il ne
         savoit que de la bouche du meurtrier, qui fut contrainct de se
         taire, ne sachant autre chose que ce que luy avoit dit ce
         jeune Sauvage Yrocois, qui accusoit les Algommequins, o 
         propos entrrent deux d'icelle nation, auquel l'on dit ce que
         ledit la Fouriere avoit dit, qui deffendirent leur nation, &
         n'avoir jamais fait une telle perfidie, n'y mesme song, que ce
         qu'il disoit estoit si esloign de la raison, que tels discours
         donnoient plustost sujet de rise que d'y adjouster foy: qu'il
         savoit trs-bien que nous n'avions ny n'aurions jamais la
         croyance de ce faulx bruit. De plus que le Sauvage qu'ils
         allegoient leur avoir apport ces nouvelles estoit un enfant,
         auquel l'on ne pouvoit adjouster foy, estant imposteur,
         menteur, resentant tousjours la nation d'o il estoit.

165/1149 Tous ces discours finis, l'on arresta prisonnier nostre homme,
         r'envoya-on son fils & le jeune Sauvage que nous avoit donn
         feu Mahigan Atic.

         Ce jour partit quelques jeunes hommes pour aller  la guerre
         aux Yrocois, conduits par un vieil homme peu expriment, qui
         fit croire qu'il ne feroit pas beaucoup d'expdition.

         Ledit la Fouriere voyant que son voyage ne luy avoit de rien
         servy, qu' nous avoir mis l'oyseau au pige, il s'en alla nous
         recommandant de traitter doucement le prisonnier, attendant
         savoir plus grande vrit. Quelques jours aprs le dpart
         dudit la Fouriere, le frre du Reconcili qui fut tu aux
         Yrocois, avec nostre homme tua  Tadoussac l'imposteur
         d'Yrocois qui avoit accus les Algommequins d'avoir fait ce
         meurtre, pour s'estre resouvenu que ce jeune homme estoit de
         nation Yrocoise, qui avoit fait mourir son frre, allant pour
         traitter de paix & d'amiti, & ainsi se vengent ces brutales
         gens, sur ceux qui n'en sont causes.

         Nos jeunes guerriers revinrent comme ils avoient est, sans
         avoir fait mal  personne, c'est ce que l'on esperoit de ceste
         troupe volage, qui ne s'engagea pas si avant dans le pays des
         ennemis, qu'ils ne peussent bien faire leur retraitte sans
         appercevoir ny estre apperceus de l'ennemy.

         Le 14 dudit mois arriva  Qubec 7 canaux de Tadoussac, o il y
         avoit vingt & un Sauvages robustes & dispos, qui s'en alloient
          la guerre, pour essayer s'ils seroient quelque chose plus que
         les autres, ils se promettoient d'aller proche des villages des
         ennemis & y faire quelque effect, en un mois qu'ils devoient
         estre  ceste guerre.

166/1150 Le 18 dudit mois[680] revint ledit la Fouriere, pour traitter
         quelques vivres & du petun: lequel  son retour ne se mit pas
         beaucoup en peine pour le prisonnier, comme il avoit fait
         auparavant. Il nous dit qu'il n'avoit encore receu nouvelle
         d'aucuns vaisseaux qui fussent arrivez  la coste, qui nous
         mettoit en peine, d'autant que tous nos vivres estoient
         faillis, horsmis 4  5 poinons de gallettes assez mauvaises,
         qui estoit peu, & des pois & febves  quoy nous estions rduits
         sans autres commoditez, voil la peine en laquelle on estoit
         tous les ans, sans juger les inconvenients qui en peuvent
         arriver, je l'ay assez represent cy dessus en plusieurs
         endroits, des accidents qui en sont arrivez  ce deffaut, de
         jour en jour nous attendions nouvelles, ne sachant que penser
         attendu la disette que l'on pouvoit avoir en laquelle nous
         estions, & que nous devions avoir des vaisseaux au plus tart 
         la fin de May pour nous secourir, imaginant que quelque
         changement d'affaire en ceste societ seroit arriv, ou
         contrarit de mauvais temps.

[Note 680: La suite fait voir que c'tait en juin. Probablement qu'il en
est ainsi de la date prcdente.]

         Le 29 dudit mois de Juin arriverent quelque canaux dudit
         Tadoussac, pour avoir des pois, o ils perdirent leur temps,
         n'en ayant pas pour nous en suffisance, si les vaisseaux ne
         nous secouroient, voyant le retardement, le temps qui se
         passoit, ne pouvant avoir lieu d'aller  Gaspey, 130 lieues 
         val de Qubec, pour recouvrir quelques commodits des navires
         qui pourroient estre  la coste, & treuver passage pour partie
167/1151 des personnes qui estoient trop, pour le peu de commoditez qui
         nous restoient: Tout cecy nous fit dlibrer de remdier  ce
         qui nous seroit le plus necessaire, pour n'avoir barque 
         Qubec. Ledit de la Ralde les ayant laisses  Tadoussac au
         lieu d'en envoyer une pour subvenir aux inconveniens qui
         pourroient arriver. De plus que l'habitation estoit sans aucun
         matelot, ny homme qui peust savoir ce que c'estoit de les
         accommoder & conduire: de bray, voiles & cordages nous n'en
         avions point, & peu d'autres choses qui manquoient pour telles
         affaires, ainsi estions denuez de toutes commoditez, comme si
         l'on nous eut abandonnez, car la condition des vivres que l'on
         nous avoit laiss avec le peu de toutes choses nous le fit
         cognoistre, c'est assez que la peleterie soit conserve,
         l'utilit demeure aux associez &  nous le mal: c'est comme sa
         Majest est servie, aux desordres qui se commettoient en ces
         affaires, & l'ennemy qui faisoit profit de nostre desordre &
         nous succomber si l'on n'y prenoit garde: il ne manque point de
         Franois perfides, indignes du nom, qui vont treuver l'Anglois
         ou Flamand, leur dire l'estat auquel l'on estoit: qui pouvoient
         s'emparer de ces lieux, n'estans accommodez des choses
         necessaires pour se deffendre & s'opposer  leurs violences.

         Ce pendant il nous faut adviser de quel bois l'on fera flche,
         pour nous garantir des inconveniens qui pouvoient arriver, nous
         treuvasmes  propos de mettre tous nos hommes  chercher du
         bray dans les bois, & sapinieres, suffisamment pour brayer une
168/1152 barque & chalouppe pour envoyer  Tadoussac, accommoder la plus
         commode, & l'amener  Qubec, pour plus facillement &
         commodment mettre les personnes que nous voulions renvoyer 
         Gaspey, pour treuver passage aux vaisseaux qui estoient aux
         costes pour s'en retourner en France. La diligence d'un chacun
         fut telle, qu'en moins de cinq  six jours nous en eusmes
         suffisamment, del fusmes au Cap de Tourmente tuer un boeuf,
         pour en avoir le suiv, pour mesler avec le bray, l'on fit faire
         aussitost de l'estouppe de vieux cordage, ramassant toutes
         choses au moins mal que l'on pouvoit pour nous accommoder, & au
         nombre de ceux qui devoient retourner, l'on mettoit deux
         familles qui n'avoient poulce de terre pour se pouvoir nourrir,
         estans entretenus des vivres du magazin, car tout cela ne nous
         servoit de rien, qu' manger nos vivres dix personnes qu'ils
         estoient en ces deux familles, horsmis les deux hommes qui
         pourroient estre employez, l'un boulanger, & l'autre qui
         servoit de matelot.

         Or comme toutes choses furent prestes il ne failloit plus
         treuver qu'un homme qui fut entendu  calfeultrer la barque, &
         l'accommoder de ce qui luy estoit necessaire, nous nous
         adressasmes  un habitant du pays, qui se nourrit de ce qu'il a
         defrich au pays, appell Couillart bon matelot, charpentier, &
         calfeultreur, qui ne pouvoit estre sujet qu' la necessit,
         auquel nous mettions toute nostre asseurance qu'il nous
         secoureroit de son travail & industrie, d'autant que depuis
169/1153 quinze ans[681] qu'il avoit est au service de la compagnie, il
         s'estoit tousjours monstr courageux en toutes choses qu'il
         faisoit, qu'il avoit gaign l'amiti d'un chacun, faisant ce
         que l'on pouvoit pour luy, & de moy je ne m'y suis pas
         espargn[682] en tout ce qu'il avoit  faire. En fin je luy dis
         qu'il estoit necessaire, n'ayant personne en nostre habitation,
         qu'il allast  Tadoussac accommoder ceste barque, il chercha
         toutes les excuses qu'il peust pour s'en exempter, assez mal 
         propos & sans raison, qui me fit luy tenir quelques propos
         fascheux. Bref pour toute conclusion dit qu'il avoit peur des
         Sauvages qu'ils ne l'assommassent: pour le relever de ceste
         apprehension, je luy fis offre de luy donner une chalouppe bien
         esquippe d'hommes & d'armes, & envoyer mon beau-frre pour
         l'asseurer, tout cela ne servit de rien, sinon que pour
         accommoder deux chalouppes qui estoient en nostre habitation,
         qu'il le feroit volontiers, mais d'y aller il craignoit sa
         eau, & ne vouloit abandonner sa femme[683], pour la conserver,
         je luy dis vous l'avez tant de fois laisse seule avec sa mre
         par le pass, allez luy dis-je alors, vous perdez toutes les
         conditions que l'on pouvoit esperer d'un homme de bien, si ce
         n'estoit pour peu je vous fairois mettre prisonnier, pour la
         desobeissance que vous faite en une necessit, vous deservez le
         Roy en tout cecy, nantmoins on advisera  ce que l'on aura 
170/115  faire. Le sieur du Pont & moy advisasmes que se servir d'un
         homme par force l'on en auroit jamais bonne issue, & falloit
         s'en passer, & qu'il nous calfeultrast deux chalouppes, n'en
         pouvant tirer autre service.

[Note 681: Guillaume Couillard serait donc venu au Canada ds l'anne
1613, c'est--dire, quatre ans avant son beau-pre Louis Hbert.]

[Note 682: Champlain assista, avec son beau-frre, au mariage de
Couillard, en 1621, et fut plus tard, en 1626, parrain de sa fille
Marguerite. (Registres de N.-D. de Qubec.)]

[Note 683: Guillemette Hbert. Couillard avait t mari  Qubec par le
P. Georges le Baillif vers le 26 aot 1621. (Registres de N.-D. de
Qubec.)]

         Le 9 de Juillet deux de nos hommes vindrent  pied du Cap de
         Tourmente, apporter nouvelle de l'arrive de six vaisseaux 
         Tadoussac selon le rapport d'un sauvage[684], lequel ce mesme
         jour nous confirma son dire, qu'un homme de Dieppe nomm le
         Capitaine Michel commandoit dedans, venant de la part du sieur
         de Caen[685]: ce discours nous fit penser que ce pouvoit estre
         celuy avec lequel ledit de Caen avoit part en son vaisseau, qui
         venoit ordinairement  Gaspey faire pescherie de molue, ces
         nouvelles aucunement nous resjouirent: d'autre part considerant
         qu'il y avoit six vaisseaux, chose extraordinaire en ces
         voyages pour la traitte, que ce Capitaine Michel commandoit 
         ceste flotte, il n'y avoit pas d'apparence n'estant homme
         propre  telle conduitte, qui nous fit croire qu'il y avoit
         plus ou moins en l'affaire, un changement extraordinaire. De
         plus que le Sauvage estant interrog particulirement se
         treuvoit en plusieurs dire, entr'autre chose nous dit qu'ils
         avoient pris un Basque qui traittoit  l'Isle Perce, traittant
         ses marchandises aux Sauvages dudit Tadoussac: desirant en
         avoir une plus ample vrit, nous resolumes de savoir d'un
171/1155 jeune homme truchement de nation grecque, s'il pourroit se
         deguiser en Sauvage & aller en un canau recognoistre quels
         vaisseaux ce pouvoient estre, en luy donnant deux Sauvages avec
         luy, ausquels avions de la crance & fidlit, qui nous
         promettoient servir en ceste affaire en les gratifiant de
         quelque honnestet, ledit Grec se resolut de s'embarquer,
         l'ayant accommod de ce qu'il luy estoit necessaire il
         partit[686].

[Note 684: Ce sauvage tait Napagabiscou, surnomm Trecatin ou
Trigatin. Il partit en toute hte de Tadoussac avec un autre sauvage, en
mme temps que la barque envoye pour dtruire l'habitation du cap
Tourmente. Il y arriva avant la barque; et donna avis au sieur Faucher
de tout ce qu'il avait vu. Celui-ci dpcha deux de ses hommes pour
porter ces nouvelles  Qubec. Les deux hommes montrent  pied, comme
le dit ici l'auteur, et Trigatin dut continuer en canot, et arriver
aussi vite que les deux messagers.]

[Note 685: Trigatin le supposait, ou bien les Anglais avaient voulu lui
donner le change.]

[Note 686: Le Pere Joseph, ajoute Sagard, se trouva lors fort  propos
 Kebec, prest d'aller administrer les Sacrements aux Franois du Cap de
tourmente, o nous avions estably une Chapelle, laquelle les Anglais ont
depuis brusle avec la maison des Marchands, & esgar tous nos ornemens
servans  dire la saincte Messe. Il partit, accompagn d'un Frre, avec
les messagers envoys par Champlain. (Hist. du Canada, p. 917.)]

         Ce pendant j'estois en meffiance, craignant ce que souvent
         j'avois apprhend, & les advis que plusieurs fois j'avois
         donn, savoir que ce ne fussent ennemis, qui me fit mettre
         ordre tant  l'habitation qu'au fort, pour nous mettre en
         l'estat de recevoir l'ennemy si tel estoit.

         Voil qu'une heure aprs le partement dudit Grec il s'en
         revient avec deux canaux qui se sauvoient  nostre habitation,
         en l'un desquels estoit Foucher[697] qui estoit demeurant audit
         Cap de Tourmente, pour avoir esgard aux hommes qui y estoient
         habitez, lequel nous dit qu'il s'estoit sauv des mains des
         Anglois qui l'avoient pris prisonnier, & trois de ses hommes,
         une femme & une petite fille [698] qu'ils avoient amen  bort
172/1156 d'une barque qui estoit mouille  l'ancre le travers dudit Cap
         de Tourmente, ayant tu en partie ce qu'ils voulurent du
         bestial, & fait brusler le reste dans leurs estables, o ils
         l'enfermrent[699], comme aussi deux petites maisons o se
         retiroit ledit Foucher & ses hommes, aprs avoir ravag tout ce
         qu'ils peurent jusqu' des bguins de la petite fille: Cette
         tuerie de bestial faite, ils s'en retournrent promptement & se
         r'embarquerent, mais ce n'estoit pas sans crainte qu'ils
         avoient qu'on ne les poursuivast, ce que asseurement eust est
         fait si nous eussions eu certains advis de leur arrive par les
         sauvages, qui le savoient tous bien, comme perfides &
         traistres qu'ils sont, celerent cette meschante nouvelle, au
         contraire ils faisoient courrir le bruit que c'estoient des
         nostres & de nos amis, que nous ne nous devions mettre en
         peine. Cette barque estoit arrive une heure ou deux devant le
         jour, & mouillerent l'ancre comme dit est, & aussitost mirent
         quinze  seize soldats dans une chaloupe, mettant pied  terre
         venant le long du bois, pensant surprendre nos gens couchs:
         mais comme ils arriverent proche de l'habitation ils virent
         ledit Foucher, qui leurs demanda d'o ils estoient, qu'ils
         eussent  s'arrester, un des siens s'avanant  ceste troupe en
         laquelle d'abort ne paroissoit que Franois, qui l'anne
173/1157 d'auparavant estoient venus avec ledit sieur de la Ralde, dire,
         nous sommes de vos amis, ne nous cognoissez vous pas, nous
         estions l'anne passe icy, nous venons de la part de
         Monseigneur le Cardinal, & de Roquemont[700], allant  Qubec
         leur porter des nouvelles, & en passant avions desir de vous
         voir. A ces douces paroles & honnestets ils se saluerent les
         uns & les autres, pensant que tout ce qu'ils disoient estoit
         vrit, mais ils furent bien estonnez qu'estans environnez
         quatre personnes qu'ils estoient, qu'ils furent saisis & pris
         comme j'ay dit cy dessus, car les traistres Sauvages leurs
         avoient rapport l'estat en quoy nous estions.

[Note 687: Ayans  peine advanc 4 ou 5 lieues dans le fleuve, ils
apperceurent deux canots de Sauvages venir droit  eux, avec une
diligence incroyable, qui leur crioient du plus loing,  terre,  terre,
sauvez-vous, sauvez-vous, car les Anglois sont arrivez  Tadoussac, &
ont envoy ce matin fourager, & brusler le Cap de tourmente. Ce fut une
alarme bien chaudement donne, & augmenta  la veue du sieur Foucher
couch tout de son long  demy mort dans le canot, du mauvais
traittement des Anglois, duquel ils sceurent au vray le succs de leur
malheureuse perte. (Sagard, Hist. du Canada, p. 918.)]

[Note 688: Sagard ajoute que Foucher y pensa perdre la vie, car en se
sauvant dans un canot de Sauvage, ils luy frizerent les moustaches, &
emmenrent prisonniers un, nomm Piver (Nicolas Pivert) sa femme, sa
petite niepce, & un autre homme avec eux. (Hist. du Canada, p. 919,
920.)]

[Note 689: D'aprs Sagard, il y avait au cap Tourmente quarante 
cinquante pices de btail. Les envoys de Kertke turent quelques
vaches pour leur barque, mirent le feu partout, & consommerent jusques
aux fondemens de la maison, une seule vache excepte, qui se sauva dans
les bois, & six autres que les Sauvages avoient attrapp pour leur part
du debris. (Hist. du Canada, p. 919.)]

[Note 690: Il y avait dj plus d'un an que le cardinal de Richelieu
avait supprim la compagnie des sieurs de Caen, et avait form, de
concert avec le sieur Claude de Roquemont et plusieurs autres, la
Compagnie de la Nouvelle-France, ou compagnie des Cent-Associs. (Le
Mercure Franais, t. xiv, part. 2, p. 232 et suiv.)]

         Estant trop acerten de l'ennemy je fais employer tout le monde
          faire quelque retranchement au tour de l'habitation, au fort
         des barricades sur les ramparts qui n'estoient parachevez, n'y
         ayant rien fait depuis le partement des vaisseaux, pour le peu
         d'ouvriers que nous avions, qui avoient est assez empeschs
         tout l'Hyver  faire du bois pour le chauffage, toutes ces
         choses se faisant en diligence, je disposay les hommes aux
         lieux que je jugeay estre  propos, afin que chacun cogneut son
         quartier, & y accourust selon la necessit du temps.

         Le lendemain 10 du mois[691] sur les trois heures aprs midy
         apperceusmes une chalouppe, qui tesmoignoit  voir la manoeuvre
         qu'ils faisoient, qu'ils desiroient aller dans la riviere
         sainct Charles pour faire descente ou mettre le feu dans les
174/1158 maisons des Peres, ou bien ils ne savoient pas bien prendre la
         route pour venir droit  nostre habitation, jugeant aussi que
         ceste chalouppe ne pouvoit faire grand eschet, s'il n'en venoit
         d'autres, & que venir  l'estourdie de la faon il n'y avoit
         point d'apparence: car ils pouvoient se promettre d'y demeurer
         la plus grand part, qu'il falloit que quelque autre sujet les
         amenait, qui fit que neantmoins je ne voulus ngliger ce qui
         estoit  faire, envoyant quelques Arquebusiers par dedans les
         bois, recognoistre o ils mettoient pied  terre, l les
         attendre de pied ferme  leur descente pour les empescher &
         desfaire s'il y avoit moyen: comme ils approchoient de la terre
         nos gens cogneurent les nostres[692], qui estoient dedans avec
         une femme & la petite fille qui les asseura, se monstrant
         quelques uns leurs disant qu'ils allassent descendre 
         l'habitation, ce qu'ils firent, recogneusmes que c'estoient des
         Basques prisonniers des Anglois, qui l'avoient envoye pour
         rapporter nos gens, & une lettre de la part du Gnral, l'un
         des Basques que je fis venir qui avoit la lettre, me dit,
         Monsieur le commandement forc que nous avons du Gnral
         Anglois qui est  la radde de Tadoussac, nous a contrainct de
         venir en ce lieu vous donner ceste lettre de sa part, laquelle
         verrez s'il vous plaist, vous prie de nous pardonner & excuser
         puisque la contraincte nous y a oblig. Je pris la lettre & fis
         entrer les Basques qui estoient au nombre de six, ausquels je
175/1159 fis faire bonne chre, attendant qu'on les eust depesch, il
         estoit assez tard, qui  fit qu'ils ne s'en retournrent que le
         lendemain matin.

[Note 691: Le 10 juillet 1628.]

[Note 692: Entre lesquels, dit Sagard, estoient Piver, sa femme & sa
niepce, avec quelques Basques. (Hist. du Canada, p. 921.) Nicolas
Pivert, l'un des plus anciens et des plus respectables habitants de
Qubec, tait mari  Marguerite Le Sage. (Registres de N.-D. de
Qubec.)]

         Ledit sieur du Pont & moy & quelques autres des principaux de
         nostre habitation, que je fis assembler pour faire la lecture,
         pour adviser  ce que nous respondrions, voicy la teneur cy
         dessous.

         Messieurs je vous advise comme j'ay obtenu Commission du Roy
         de la grande Bretagne, mon tres-honor Seigneur & Maistre, de
         prendre possession de ces pas savoir Canadas & l'Acadie, &
         pour cet effect nous sommes partis dix huict navires, dont
         chacun a pris sa route selon l'ordre de sa Majest, pour moy je
         me suis desja saisy de la maison de Miscou, & de toutes les
         pinaces & chalouppes de cette coste, comme aussi de celles
         d'icy de Tadoussac o je suis  present  l'ancre, vous serez
         aussi advertis comme entre les navires que j'ay pris il y en a
         un appartenant  la Nouvelle Compagnie, qui vous venoit treuver
         avec vivres & rafraischissements, & quelque marchandise pour la
         traitte, dans lequel commandoit un nomm Norot: le sieur de la
         Tour[693] estoit aussi dedans, qui vous venoit treuver, lequel
         j'ay abord de mon navire: je m'estois prpar pour vous aller
         treuver, mais j'ay treuv meilleur seulement d'envoyer une
         patache & deux chalouppes, pour destruire & se saisir du
176/1160 bestial qui est au Cap de Tourmente, car je say que quand vous
         serez incommod de vivres, j'obtiendray plus facillement ce que
         je desire, qui est d'avoir l'habitation: & pour empescher que
         nul navire ne vienne je resous de demeurer icy, jusqu' ce que
         la saison soit passe, afin que nul navire ne vienne pour vous
         avictuailler: c'est pourquoy voyez ce que desirez faire, si me
         desirez rendre l'habitation ou non, car Dieu aydant tost ou
         tard il faut que je l'aye, je desirerois pour vous que ce fut
         plustost de courtoisie que de force,  celle fin d'esviter le
         sang qui pourra estre respandu des deux costez, & la rendant de
         courtoisie vous vous pouvez asseurer de toute sorte de
         contentement, tant pour vos personnes que pour vos biens,
         lesquels sur la foy que je prtend en Paradis je conserveray
         comme les miens propres, sans qu'il vous en soit diminu la
         moindre partie du monde. Ces Basques que je vous envoye sont
         des hommes des navires que j'ay pris, lesquels vous pourront
         dire comme les affaires de la France & l'Angleterre vont, &
         mesme comme toutes les affaires se panent en France touchant la
         compagnie nouvelle de ces pays, mandez-moy ce que desirs
         faire, & si desirs traitter avec moy pour cette affaire,
         envoys moy un homme pour cet effect, lequel je vous
         asseure de chrir comme moy-mesme avec toute sorte de
         contentement, & d'octroyer toutes demandes raisonnables que
         desirers, vous resoudant  me rendre l'habitation. Attendant
         vostre responce & vous resoudant ce faire ce que dessus je
177/1161 demeureray, Messieurs, & plus bas vostre affectionn serviteur
         DAVID QUER[694], Du bord de la Vicaille ce 18 Juillet 1628.
         Stille vieux, ce 8 de Juillet stille nouveau. Et desseus la
         missive estoit escrit,  Monsieur Monsieur de Champlain,
         commendant  Qubec.

[Note 693: Claude de la Tour.]

[Note 694: Ce nom a d tre ainsi orthographi d'aprs une copie qui
portait _Quirc_; car on retrouve pour signature originale _Kearke_ et
_Kirke. (State Paper Office, Colonial Papers,_ vol. V.)]

         La lecture faite nous concluasmes sur son discours que s'il
         avoit envie de nous voir de plus prs il devoit s'acheminer, &
         non menacer de si loing, qui nous fit resoudre  luy faire
         cette responce telle qu'il s'ensuit.

         Monsieur, nous ne doutons point des commissions qu'avez
         obtenues du Roy de la grande Bretagne, les grands Princes font
         tousjours eslection des braves & gnreux courages, au nombre
         desquels il a esleu vostre personne pour s'acquiter de la
         charge en laquelle il vous a commise pour excuter ses
         commandemens, nous faisant cette faveur que nous les
         particulariser, entre autre celle de la prise de Norot & du
         sieur de la Tour qui apportoit nos commoditez, la vrit que
         plus il y a de vivres en une place de guerre, mieux elle se
         maintient contre les orages du temps, mais aussi ne laisse de
         se maintenir avec la mdiocrit quand l'ordre y est
         maintenue. C'est pourquoy ayant encore des grains, bleds
         d'Inde, pois, febves, sans ce que le pays fournist, dont les
         soldats de ce lieu se passent aussi bien que s'ils avoient les
         meilleures farines du monde, & sachant trs-bien que rendre un
178/1162 fort & habitation en l'estat que nous sommes maintenant, nous
         ne serions pas dignes de paroistre hommes devant nostre Roy,
         que nous ne fussions reprehensibles, & mriter un chastiment
         rigoureux devant Dieu & les hommes, la mort combattant nous
         sera honorable, c'est pourquoy que je say que vous estimerez
         plus nostre courage en attendant de pied ferme vostre personne
         avec vos forces, que si laschement nous abandonnions une chose
         qui nous est si chre, sans premier voir l'essay de vos canons,
         approches, retranchement & batterie, contre une place que je
         m'asseure que la voyant & recognoissant vous ne la jugerez de
         si facile accez comme l'on vous auroit peu donner  entendre,
         ny des personnes lasches de courage  la maintenir, qui ont
         esprouv en plusieurs lieux les hazards de la fortune, que si
         elle vous est favorable vous aurez plus de sujet en nous
         vainquant, de nous departir les offres de vostre courtoisie,
         que si nous vous rendions possesseurs d'une chose qui nous est
         si recommande par toute sorte de devoir que l'on sauroit
         s'imaginer. Pour ce qui est de l'excution du Cap de Tourmente,
         bruslement du bestial, c'est une petite chaumire, avec quatre
          cinq personnes qui estoient pour la garde d'iceluy, qui ont
         est pris sans verd[695] par le moyen des Sauvages, ce sont
         bestes mortes, qui ne diminuent en rien de ce qui est de nostre
         vie, que si vous fussiez venu un jour plus tard il n'y avoit
179/1163 rien  faire pour vous, que nous attendons d'heure  autre pour
         vous recevoir, & empescher si nous pouvons les pretentions
         qu'avez eu sur ces lieux, hors desquels je demeureray Monsieur,
         & plus bas Vostre affectionn serviteur CHAMPLAIN, & dessus, A
         Monsieur Monsieur le Gnral QUER, des vaisseaux Anglois.

[Note 695: Pris au dpourvu: locution emprunte du jeu au verd, dans
lequel les joueurs ne doivent jamais tre surpris sans avoir sur eux une
feuille verte cueillie le jour mme.]

         La responce faite je la donnay aux Basques qui s'en
         retournrent & envoyay une chalouppe au Cap de Tourmente pour
         veoir le dbris des Anglois, & s'il n'y avoit point quelque
         bestial qui se seroit sauv, il estoit rest quelques six
         vaches que les Sauvages turent, & une qui fut sauve qui
         s'estoit enfuye dans les bois, qui fut ramene.

         Les Basques arrivans  Tadoussac donnrent ma lettre au gnral
         Quer que nous attendions de jour en jour. Aprs s'estre inform
         des Basques il fit assembler tous ceux de ses vaisseaux, &
         notamment les Chefs ausquels il leut la lettre, ce qu'ayant
         fait ils dlibrrent ne perdre temps voyant n'y avoir rien 
         faire, croyans que nous fussions mieux pourveus de vivres &
         munitions de guerre que nous n'estions, chaque homme estans
         rduit  sept onces de pois par jour, n'y ayant pour lors que
         50 livres de poudre  canon, peu de mche & de toutes autres
         commoditez, que s'ils eussent suivy leur pointe malaisment
         pouvions nous resister, attendu la misere en laquelle nous
         estions, car en ces occasions bonne mine n'est pas dfendue:
         Cependant nous faisions bon guet, tenant tousjours mes
         compagnons en devoir. Ledit Quer n'attendoit plus nos
180/1164 vaisseaux, croyant qu'ils fussent pris ou pris des ennemis, se
         dlibra de brusler toutes nos barques qui estoient 
         Tadoussac, ce qu'ils firent, horsmis la plus grande qu'ils
         emmenrent, levent les ancres, & mettent sous voiles pour aller
         chercher des vaisseaux le long des costes pour payer les frais
         de leur embarquement.

         Quelques tours aprs arriva une chalouppe o il y avoit dix
         Matelots, & un jeune homme appelle Desdames pour leur
         commander, qui venoit nous apporter nouvelle de l'arrive du
         sieur de Roquemont  Gaspey, qui estoit gnral des vaisseaux
         Franois, & nous apportoit toutes commoditez necessaires, &
         quantit d'ouvriers & familles qui venoient pour habiter &
         dfricher les terres, y bastir & faire les logemens
         necessaires, luy demandant s'il n'avoit point de lettres dudit
         sieur de Roquemont, il me dit que non, & qu'il estoit party si
          la haste qu'il n'avoit pas eu le loisir de mettre la main 
         la plume. Je m'estonnay de ce qu'en un temps souponneux il ne
         m'escrivoit comme les affaires s'estoient passes en France
         touchant la Nouvelle societ qui avoit depos ledit sieur de
         Caen de ses prtentions, sur ce qu'il ne s'estoit pas acquitt
         de ce qu'il avoit promis  sa Majest, seulement le Reverend
         Pre l'Allemand m'escrivoit un mot de lettre par lequel il me
         faisoit entendre qu'ils nous verroient en bref s'ils n'estoient
         empeschez par de plus grandes forces des Anglois que les leurs.
         Depuis j'eus cognoissance d'une commission que m'envoyoit sa
         Majest, de la teneur qui suit.

181/1165 LOUYS PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE, A
         nostre cher & bien aim le sieur de Champlain, commendant en la
         Nouvelle France, en l'absence de nostre trs-cher & bien-aim
         cousin le Cardinal de Richelieu, grand Maistre, Chef,
         Sur-intendant gnral de la navigation & commerce de France,
         Salut. Comme nous estimons estre obligez de veiller  la
         conservation de nos subjets, & que par nostre soin rien ne
         deperisse de ce qui leur peut appartenir, particulirement en
         leur absence, & que nous voulons estre bien & deuement informez
         de l'estat vritable du pays de la Nouvelle France sur
         l'establissement que nous avons faict depuis quelque temps
         d'une nouvelle Compagnie pour le commerce de ces lieux, A CES
         CAUSES, A plain confiant de vostre soin & fidlit nous vous
         avons commis & dput, Commettons & dputons par ces presentes,
         signes de nostre main: Pour incontinent aprs l'arrive du
         premier vaisseau de ladite Nouvelle Compagnie faire inventaire
         en la presence des Commis de Guillaume de Caen, cy-devant
         adjudicataire de la traitte dudit pays de toutes les
         pelleteries si aucune y a,  luy appartenantes &  ses associez
         esdits lieux: Ensemble de toutes les munitions de guerre,
         marchandises, victuailles meubles, ustancilles, barques,
         canaux, agrez, & apparaux avec tous les bestiaux & toutes
         autres choses generallement quelconque estant esdits lieux
         appartenantes audits de Caen & ses associez, desquelles choses
182/1166 prise & estimation sera faite en vostre prsence par gens  ce
         cognoissans, que nommerez d'office, au cas que les commis dudit
         de Caen sur ce interpellez n'en conviennent dresser procez
         verbal & arpentage de toutes les terres labourables &
         jardinages estant en valeur esdits lieux, depuis quel temps
         elles ont est dfriches, combien de familles ledit Caen a
         faict passer en ladite Nouvelle France conformment aux
         articles que nous luy avons cy-devant accordez, & faire
         description & figure du fort de Qubec & de toutes les
         habitations & bastimens, tant prtendus par ledit de Caen, que
         autres, desquels prise & estimation sera faicte par gens ce
         cognoissans, & en presence, comme dit est, & de tout ce que
         dessus dresser procez verbal, pour iceluy veu & rapport en
         nostre Conseil estre pourveu sur les prtentions dudit de Caen
         & ses associez ainsi qu'il appartiendra par raison. De ce faire
         vous donnons pouvoir, authorit, commission & mandement
         special, & de passer outre nonobstant oppositions ou
         appellations quelconques faites ou  faire, recusations, prise
          partie pour lesquelles ne voulons estre diffr. CAR TEL EST
         NOSTRE PLAISIR. Donn  Partenay le 27e jour d'Avril 1628. & de
         nostre Regne le 18. sign LOUYS, & plus bas par le Roy, Potier,
         avec le grand sceau.

         Aprs que Desdame m'eut dit ce qu'il savoit il me donna 
         entendre qu'il avoit veu cinq ou six vaisseaux Anglois & nostre
         barque, estant contraint pour n'estre apperceue d'eschouer
183/1167 aussi-tost, ils firent passer leur chalouppe par dessus une
         chauffe de caillous, les ennemis estans passez ils remirent
         leur batteau  l'eau pour parfaire leur voyage, ayant eu charge
         dudit sieur de Roquemont qu'estant  l'Isle Sainct Barnab
         d'envoyer un canau  Qubec pour savoir l'estat auquel nous
         estions, s'il estoit vray que les Anglois nous eussent tous
         pris & tuez, comme les Sauvages leurs avoient donn  entendre,
         & luy devoit demeurer  ladite Isle, distante de Tadoussac de
         18 lieues, attendant le canau: Que ledit sieur de Roquemont
         venant  la veue de l'Isle il feroit de certains feux dans ses
         vaisseaux qui seroient faits semblablement sur terre pour
         signal qu'ils ne seroient point ennemis: que l'on avoit aussi
         descharg nombre de farines  Gaspey pour estre plus lgers &
         moins embarrassez  combattre les Anglois, qu'ils iroient
         chercher jusques  Tadoussac[696]: que le lendemain ils
         entendirent plusieurs coups de canon, qui leur fit croire que
         les vaisseaux Anglois avoient fait rencontre des nostres. Je
         luy dis qu'ayant entendu ces coups, ils devoient retourner pour
         savoir  qui demeureroit la victoire pour en estre certain, il
         dit qu'il n'avoit aucun ordre de ce faire: cependant ces unze
         hommes estoient autant de bouches augmentes pour manger nos
         pois, desquels nous nous fussions bien passez, mais il n'y
         avoit remde, je leur fis la mesme part qu' ceux de
         l'habitation.

[Note 696: Si ces renseignements donns par Desdames sont exacts ils
justifient pleinement les remarques que fait l'auteur, dans le chapitre
suivant, sur la conduite de M. de Roquemont, qui devait viter que
rechercher l'ennemi, tant qu'il n'avait pas atteint le but de son
voyage.]



184/1168 _Dfauts observez par L'Autheur au voyage du sieur de
         Roquemont. Sa prevoyance. Sa resolution contre tout evenement.
         Le Sauvage Erouachy arrive  Qubec. Le rcit qu'il nous fit de
         la punition Divine sur le meurtrier. Erouachy conseille de
         faire la guerre aux Yrocois.

                              CHAPITRE VI.

         Voicy quelques defauts qui se commirent en ce voyage,
         d'autant que ledit sieur de Roquemont devoit considerer, que
         l'embarquement n'estoit faict  autre dessein que pour aller
         secourir le fort & habitation qui manquoient de toutes
         commoditez, tant pour l'entretien de la vie, comme de munitions
         pour la deffende, qu'en allant chercher l'ennemy pour le
         combattre (arrivant faute de luy) il ne se perdoit pas seul,
         mais il laissoit tout le pays en ruyne, & prs de cent hommes,
         femmes & enfans mourir de faim, qui seroient contraints
         d'abandonner le fort & l'habitation au premier ennemy, faute
         d'estre secourus, comme l'exprience l'a fait voir.

         Ledit de Roquemont estant  Gaspey, ayans appris que l'Anglois
         avoit mont la riviere, plus fort que luy en vaisseaux &
         munitions, les devoit viter le plus qu'il pourroit & pour
         ceste occasion assembler son Conseil, afin de savoir des plus
         exprimentez s'il y avoit en ces costes quelque port o l'on
         peust se mettre en seuret, & le faire; o l'ennemy ne le peust
         endommager: car bien que le Capitaine I. Michel qui estoit avec
185/1169 l'Anglois cogneut quelques ports autour de Gaspey & isle de
         Bonnaventure, il n'eut peu nuire aux nostres, qui savoient
         assez de retraites en ces costes, plus que ledit Michel, mais
         le trop de courage fit hasarder le combat.

         Or les vaisseaux dudit de Roquemont estant en bon port trs
         seur, l'on devoit envoyer une chalouppe bien equippe pour
         decouvrir & voir la contenance de l'ennemy, & quelle excution
         il pouvoit avoir fait  Qubec, & attendre que les vaisseaux
         des ennemis fussent partis pour s'en retourner, aussi tost
         aller donner advis aux nostres: lesquels asseurez que l'Anglois
         seroit passe, eussent sorty du port, pour mettre  la voile,
         monter la riviere, & donner secours au fort & habitation, ce
         qui eust est facile.

         Ou bien puisque ledit sieur de Roquemont estoit dlibr
         d'aller attaquer l'ennemy[697], prendre le petit Flibot de
         quelques 80  100 tonneaux, avantageux de voiles, le charger de
         farines, poudres, huilles, & vinaigre, y mettant les Religieux,
         femmes, & enfans, &  la faveur du combat, il pouvoit se
         sauver, monter la riviere & nous donner secours. De dire que
         dira-on si je ne voy l'ennemy? je dis qu'en pareilles ou
         semblables affaires c'est estre prudent, qu'il vaut mieux faire
         une honorable retraitte, qu'attendre une mauvaise issue. Le
         mrite d'un bon Capitaine n'est pas seulement au courage, mais
186/1170 il doit estre accompagn de prudence, qui est ce qui les fait
         estimer, comme estant suivy de ruses, stratagesmes, &
         d'inventions: plusieurs avec peu ont beaucoup fait, & se sont
         rendus glorieux & redoutables.

[Note 697: D'aprs Sagard, M. de Roquemont n'aurait pas recherch le
combat. Le 18e jour de Juillet, dit-il, le sieur de Rocmont, Admiral
des Franois, ayant eu le vent de l'approche des Anglois, prit les
brunes pour eviter le combat, auquel neantmoins il fut engag par la
diligence des ennemis. (Hist. du Canada, p. 939.) Voir ci-dessus, p.
180.]

         Cependant que nous attendions des nouvelles de ce combat avec
         grande impatience, nous mangions nos pois par compte, ce qui
         diminuoit beaucoup de nos forces, la pluspart de nos hommes
         devenant foibles & dbiles, & nous voyant dnus de toutes
         choses, jusques au tel qui nous manquoit, je me deliberay de
         faire des mortiers de bois o l'on piloit des pois qui se
         reduisoient en farines, lesquels nous profitoient mieux
         qu'auparavant, mais  cause de ce travail on estoit long temps
         en cet estat, je pensay que faire un moulin  bras ce seroit
         chose encore plus aise & profitable, mais comme nous n'avions
         pas de meulle, qui estoit le principal instrument, je
         m'informay  nostre serrurier s'il pourroit treuver de la
         pierre propre  en faire une, il me donna de l'esperance, &
         pour ce subject alla chercher de la pierre, & en ayant treuv
         il les taille, un Menuisier entreprend de les monter. De sorte
         que cette necessit nous fit treuver ce qu'en vingt ans l'on
         avoit creu estre comme impossible.

         Ce moulin s'acheve avec diligence, o chacun portoit sa semene
         de pois que l'on mouloit & en recevoit on de bonne farine, qui
         augmentoit nostre bouillie, & nous fit un trs-grand bien, qui
         nous remit un peu mieux que nous n'estions auparavant.

         La pesche de l'anguille vint qui nous ayda beaucoup, mais les
         Sauvages habiles  ceste pesche ne nous en donnrent que fort
187/1171 peu, les nous vendant bien chres, chacun donnans leurs habits
         & commoditez pour le poisson, il en fut traitt quelque 1200 du
         magasin pour des Castors neufs, n'en voulant point d'autres,
         dix anguillles pour Castor, lesquelles furent dparties  un
         chacun, mais c'estoit peu de chose.

         Nous esperions que le Champ de Heber & son gendre, nous
         pourroient soulager de quelque grains  la cueillette: dequoy
         il nous donnoient bonne esperance, mais quand ce vint  les
         recueillir il se trouva qu'ils ne nous pouvoient assister que
         d'une petite escule d'orge, pois & bleds d'Inde par sepmaine,
         pesant environ 9 onces & demie, qui estoit fort peu de chose 
         tant de personnes, ainsi nous fallut passer la misere du temps.
         Les Pres Jesuites avoient un moulin  bras o les mesnages
         alloient moudre leurs grains le plus souvent. Heber[698] ne
         faisoit rien que nous ne recogneussions la quantit qu'il en
         mouloit afin de ne donner sujet de plainte qu'il eust faict
         meilleure chre que nous, ce que je ne faisois pas semblant de
         veoir, bien que je ptissois assez, mais c'est la coustume
         qu'en telles necessitez chacun tasche de faire magasin  part,
         sans en rien dire: je m'estois fi  eux de faire la leve de
         leurs bleds, ce qu'autre que moy n'eust pas permis en telles
         necessitez, car en leur donnant leur part comme aux autres on
         en estoit quitte, & le surplus leur estoit pay, c'est dequoy
         il avoit peur.

[Note 698: C'est--dire, la maison d'Hbert. Hbert taitm mort depuis
plus d'un an.]

         Il est vray que ledit sieur de Caen avoit envoy des meules 
         Tadoussac, mais par la ngligence de ceux qu'il envoyoit au
188/1172 pays peu affectionnez, aymerent mieux les laisser en ce lieu
         que les porter  Qubec, sachant bien qu'on ne les pouvoit
         enlever que par leur moyen, c'estoit  ce que l'on dit[699],
         qu'il y en avoit en la Nouvelle France, mais il eust autant
         vallu qu'elles eussent est  Dieppe qu'audit Tadoussac, o
         depuis les Anglois les ont rompues en plusieurs pices.

[Note 699: C'tait afin que l'on dt, ou que l'on pt dire.]

         Voyant le soulagement que nous recevions de ce moulin  bras,
         je me deliberay d'en faire faire un  eau, & pendant l'hyver
         employer quelques Charpentiers  apprester le bois qui seroit
         necessaire pour cet effect, comme pour le logement  le mettre
          couvert, & au Printemps faire tailler les meules, & ainsi
         accommoder un chacun de ceux qui auroient des grains  faire
         moudre, & ne retomber plus aux peines o l'on avoit est par le
         pass, qu' ce deffaut ceux qui auroient volont de defricher
         qu'ils le fissent pendant que commodment ils feroient moudre
         leurs grains.

         Tout l'hyver nos hommes furent assez fatiguez  couper du bois,
         & le traner sur la neige de plus de 2000 pas pour le chaufage,
         c'estoit un mal necessaire pour un plus grand bien: quelques
         Sauvages nous ayderent de quelques Elans, bien que peu pour
         tant de personnes, & celuy qui nous assista s'appelloit Chomina
         qui veut dire le raisin, trs-bon Sauvage & secourable.
         J'envoyay quelques-uns de nos gens  la chasse essayer s'ils
         pourroient imiter les Sauvages en la prise de quelques bestes,
         mais ils ne furent si honnestes que ces peuples, car ayant pris
189/1173 un Elan tres-puissant ils s'amuserent  le devorer comme loups
         ravissants, sans nous en faire part, que d'environ 20 livres,
         ce qui me fit  leur retour user de reproches de leur
         gloutonnerie, sur ce que je n'avois pas un morceau de vivres
         que je ne leurs en fisse part: mais comme ils estoient gens
         sans honneur & civilit, aussi s'estoient ils gouvernez de
         mesme, & depuis je ne les y envoyay plus, les occupant  autres
         choses. La longueur de l'hyver nous donnoit assez souvent 
         penser aux inconveniens qui pouvoient arriver, comme une
         seconde prise de nos vaisseaux, & les moyens que nous pouvions
         avoir pour subvenir  nos necessitez, qui estoient plus grandes
         qu'elles n'avoient jamais est, dautant que toutes nos lgumes
         nous defailloient en May, quelque mesnages que j'eusse fait,
         qui estoit le temps que nous attendions nouvelles, ou bien pour
         le plus tard  la fin de May, & estoit meilleur ptir
         doucement, que manger tout en un coup, puis mourir de faim:
         c'est ce que je remonstrois  tous nos gens, qu'ils prinssent
         patience attendant nostre secours.

         Je pris resolution que si nous n'avions des vaisseaux  la fin
         de juin, & que l'Anglois vint comme il s'estoit promis, nous
         voyant du tout hors d'esperance de secours, de rechercher la
         meilleure composition que je pourrois, d'autant qu'ils nous
         eussent fait faveur de nous rapasser & avoir compassion de nos
         miseres, car autrement nous ne pouvions subsister.

         La seconde resolution estoit en cas que n'eussions aucuns
190/1174 vaisseaux, de faire accommoder une petite barque du port de
         sept  huict tonneaux, qui estoit reste  Qubec parce qu'elle
         ne valloit rien qu' brler. Ceste necessit nous sit resoudre
          luy donner un radoub pour s'en pouvoir servir, comme je fis y
         commencer le premier de Mars, & dans icelle barque y mettre le
         plus de monde que l'on pourroit, y mettant quelque pelleterie &
         aller  Gaspey, Miscou & autres lieux vers le Nort, pour
         trouver passage dans des vaisseaux qui viennent faire pesche de
         poisson, & payer leur passage en pelleterie, & ainsi la barque
         pourroit faire deux voyages partant d'heure, ce qui devoit
         estre pour le premier voyage le 10 de Juillet, & ainsi
         descharger l'habitation d'un nombres d'hommes, & en retenir
         suivant la quantit des grains que l'on eust peu recueillir
         tant au desert d'Hbert comme celuy des peres qui devoient
         estre ensemencez au printemps, qui avoyent reserv des grains &
         lgumes pour cet effet. Mais tout le mal que je prevoyois en
         ceste affaire estoit de pouvoir vivre attendant le mois
         d'Aoust, pour faire la cueillette des grains: car il falloit
         avoir de quoy passer trois  quatre mois, ou mourir: nostre
         recours, bien que miserable, estoit d'aller chercher des herbes
         & racines, & vaquer  la pesche de poisson, attendant le temps
         de nous voir plus  nostre aise, & s'il eust est impossible de
         redonner le radoub  la barque, comme l'on pensoit au
         commencement c'estoit d'emmener avec moy, 50  60 personnes, &
         m'en aller  la guerre avec les Sauvages qui nous eussent
         guids aux Yrocois, & forcer l'un de leurs villages, ou mourir
191/1175 en la peine pour avoir des bleds, & l nous y fortifier en y
         passant le reste de l'Est, de l'Automne, & l'Hyver plustost
         que mourir de faim les uns pour les autres  l'habitation, o
         nous eussions attendu nouvelle au printemps de ceux de Qubec
         par le moyen des Sauvages, & me promettoient que si tant estoit
         que Dieu nous favorisast du bon heur de la victoire, que ce
         seroit le chemin de faire une paix gnrale, & tenir le pas &
         les rivieres libres. Voil les resolutions que j'avois prises,
         si Dieu ne nous assistoit de secours plus favorable.

         Le 19 du mois d'Avril arriva un Sauvage appell Erouachy[700],
         homme de commandement, il y avoit prs de deux ans qu'il estoit
         party de Qubec lors que nos hommes surent massacrs, lequel
         nous avoit asseur qu' son retour (qui ne devoit estre que de
         7  8 mois) il nous sauroit  dire au vray le meurtrier de ces
         pauvres gens, mais comme il avoit halen ceux qui excusoient
         celuy que nous tenions prisonnier, frapp du mesme coin, il
         nous voulut imprimer la mesme marque, se voyant vaincu de
         quelque particularits de la vrit & de la raison qu'on avoit
         de le retenir, jusques  ce que l'on eust fait une plus
         particulire recherche, il dit qu'il falloit attendre que tous
         les Sauvages fussent assembls, s'asseurant tellement que celuy
         qui avoit fait le coup viendroit, & nous le livreroit, si
         n'estoit qu'il fust adverty, qu'en ce cas il ne le pourroit
         faire, neantmoins que si nous l'aymions bien, qu'on le
192/1176 laisseroit sortir; recognoissant ses raisons foibles, je luy
         dis qu'il y avoit bien peu d'apparence qu'un homme coulpable
         voyant un autre retenu en sa place se vint jetter entre nos
         mains pour estre justifi, pouvant esviter une si mauvaise
         rencontre: de plus la grande perquisition que l'on avoit fait
         depuis deux ans qui luy auroit donn plus de suject de
         s'esloigner, que d'approcher, neantmoins s'il le faisoit, nous
         estions resolus de delivrer le prisonnier, & les accusateurs
         comme faux tesmoins seroient recognus pour trs-pernicieux &
         meschants  la louange & gloire de l'accus. De plus
         qu'auparavant de venir  l'excution nous attendrions le retour
         de nos vaisseaux, & que tous les Sauvages fusent assemblez, ce
         qu'estant nous parlerions plus clairement  toutes les nations
         qui jugeroient de la faon que nous nous gouvernions en telles
         affaires, & s'en trouvant un autre coulpable, comme je luy
         avois dit, il seroit libre. Voyla qui sera bien, dit il, & pour
         s'insinuer en nostre amiti, craignant que les discours qu'il
         nous avoit tenus nous en fissent refroidir, il dit qu'il nous
         vouloit donner advis que nous eussions  nous donner de garde
         des Sauvages de Tadoussac qui estoient meschans traistres, ce
         que nous savions bien desja, nous l'ayant assez tesmoign  la
         venue de l'Anglois, que si mes compagnons alloient  la chasse
         ou pesche de poisson pour coucher hors l'habitation, qu'il ne
         leur conseilloit qu'au pralable il ne donnast un de ses
         compagnons pour les assister, desirant vivre en paix avec nous,
         & que le desplaisir qu'il avoit de voir perdre le pays, luy
         faisoit tenir ces discours.

[Note 700: Erouachy, ou Esrouachit, d'aprs Sagard, est le mme que La
Forire (Hist. du Canada, p. 698). Il semble en effet que l'auteur parle
ici du mme sauvage qui s'tait donn tant de mouvement lors du meurtre
des deux franais dont il est parl plus haut, page 161 et suivantes;
seulement, il n'y avait gures qu'un an qu'il avait quitt Qubec.]

193/1177 Il nous fit entendre au vray la mort des Sauvages & du Franois
         appell le Magnan, qui estoient allez aux Yrocois, pour
         traicter de paix, ne l'ayant sceu asseurment comme il nous le
         conta, l'ayant appris des Yrocois du mesme village, qui avoient
         est pris prisonniers par une nation appelle Mayganathicoise
         (qui veut dire nation des loups) qui avoient guerre depuis deux
         ans avec les Yrocois  deux journes de leur village, & trois 
         quatre des Flamans, qui sont habitus au 40e degr,  la coste
         tirant aux Virginies, les prisonniers furent bruslez. Voicy le
         rcit de toute l'affaire.

         Un Algommequin de l'Isle qui est  180 lieues de Qubec, fut
         cause de la mort des Sauvages du Franois, lequel sachant
         qu'un Sauvage appell Cherououny[701], qui estoit en grande
         reputation, devoit faire ceste ambassade, luy voulant mal & luy
         portant une haine particulire, s'en alla aux Yrocois, o il
         avoit quelques parens: leur donne advis comme amateur de leur
         conservation, ne desirant point de troubles parmy les nations:
         & que si ledit Ambassadeur venoit pour moyenner la paix, ils
         n'eussent  adjouster foy en luy, pour ce que le voyage qu'il
         entreprenoit n'estoit que pour recognoistre leur pays, & sous
         ombre de paix & d'amiti les trahir, n'ayant autre dessein que
         de les faire mourir aprs qu'il auroit recogneu
         particulirement leurs forces. Que c'estoit luy seul qui estoit
         cause de tant de divisions parmy les nations, mesme qu'il y
         avoit plus de dix ans qu'il avoit tu deux Franois, ce qui luy
194/1178 estant pardonn on n'osoit le faire mourir. Les Yrocois luy
         prestent L'oreille trop lgrement, luy promettent que venant
         il ne s'en retourneroit pas comme il estoit venu. De l il s'en
         retourne aussi-tost vers les Algommequins, disant qu'il avoit
         est poursuivy des ennemis, qu'ils l'avoient pens assommer.
         Ceste nation se laisse aller  ses discours, & croit ce qu'il
         disoit, jusques  ce que la vrit eust est recognue. Peu de
         temps aprs le galant voyant qu'il ne faisoit pas bon pour luy,
         il esquive & se va ranger du cost des Yrocois pour mettre la
         vie en seuret.

[Note 701: Cherououny parat tre le nom sauvage du Reconcili. (Voir
ci-dessus, p. 165.)]

         Ces entremetteurs de la paix s'en allrent aux premiers
         villages des Yrocois, qui sachant leur venue font mettre une
         chaudire pleine d'eau sur le feu en l'une de leurs maisons, o
         ils firent entrer nos Sauvages avec le Franois,  l'abord ils
         leur montrent bon visage les prient de s'asseoir auprs du feu,
         leur demandent s'ils n'avoient point de faim, ils dirent que
         ouy, & qu'ils avoient assez chemin ceste journe sans manger:
         alors ils dirent  Cherououny ouy il est bien raisonnable qu'on
         t'appreste dequoy festiner pour le travail que tu as pris: l'un
         de ces Yrocois s'addressant audit Cherououny, tirant un
         cousteau luy coupe de la chair de de ses bras, la met en ceste
         chaudire, luy commande de chanter, ce qu'il fait, il luy donne
         ainsi sa chair demy crue, qu'il mange, on luy demande s'il en
         veut davantage, dit qu'il n'en a pas assez, & ainsi luy en
         coupent des morceaux des cuisses & autres parties du corps,
         jusques  ce qu'il eust dit en avoir assez: & ainsi ce pauvre
         miserable finit inhumainement & barbarement ses tours, le
195/1179 Franois fut brusl avec des tisons & flambeaux d'escorce de
         bouleau, o ils luy firent ressentir des douleurs intolerables
         premier que mourir. Au troisiesme qui s'en vouloit fuir, ils
         luy donnrent un coup de hache, & luy firent passer les
         douleurs en un instant. Le quatriesme estoit de nation Yrocoise
         qui avoit est pris petit garon par nos Sauvages, & eslev
         parmy eux fut li, les uns estoient d'advis qu'on le fit
         mourir, d'autant que si on luy donnoit libert il s'en
         retourneroit: en fin ils se resolurent de le garder esperant
         que le temps luy feroit perdre le souvenir & l'amiti qu'il
         avoit de nos Sauvages de Qubec, le tenant comme prisonnier:
         Voila comme ces pauvres miserables finirent leur vie.

         Il semble en cecy que Dieu, juste juge, voyant qu'on n'avoit
         fait le chastiment deu  ce Cherououny,  cause de deux
         Franois qu'il avoit tuez au Cap de Tourmente allant  la
         chasse[702], luy ayant pardonn ceste faute il fut puny par la
         cruaut que luy firent souffrir les Yrocois, & ledit Magnan de
         Tougne en Normandie qui avoit aussi tu un homme  coups de
         bastons, pourquoy il estoit en fuitte, & fut puny de mesme par
         le tourment du feu.

[Note 702: Voir 1619, p. 113-133.]

         Neantmoins nous avions un lgitime suject de nous ressentir de
         telles cruauts barbares, exerces en nostre endroit, & en la
         personne dudit Magnan, & pource que si nous ne l'eussions fait,
         jamais l'on n'eust acquis honneur ny gloire parmy les peuples,
         qui nous eussent mesprisez comme toutes les autres nations,
         prenant cette audace  l'advenir de nous avoir  desdain &
196/1180 lasches de courage: car j'ay recognu en ces nations, que si
         vous n'avez du ressentiment des offences qu'ils vous font, &
         que leurs preferis les biens & traittes aux vies des hommes
         ans vous en soucier, ils viendront un jour  entreprendre 
         vous couper la gorge, s'ils peuvent, par surprises comme est
         leur coustume.

         Ce Sauvage Erouachy nous dit qu'il avoit pass quelque mois
         parmy une nation de Sauvages qui sont comme au midy de nostre
         habitation environ de 7  8 tournes, appells
         Obenaquiouoit[703], qui cultivent les terres, lesquels
         desiroient faire une estroitte amiti avec nous, nous priant de
         les secourir contre les Yrocois, perverse & meschante nation
         entre toutes celles qui estoient dans ce pas, croyans que
         comme interesss de la mort de nostre Franois, nous aurions
         agrable ceste guerre lgitime, en destruisant ces peuples, &
         serions que le pays & les rivieres seroient libres aux
         commerces: Les nations du pas sachant nostre resolution par
         ledit Erouachy, leur feroit savoir qu'ils donneroient ordre 
         ce qu'ils auroient  faire pour le sujet de ceste guerre, soit
         que nous y fussions ou que nous n'y fussions pas.

[Note 703: Ouabenakiouek (ceux de l'aurore), ou Abenaquis. C'est le nom
que les Montagnais donnaient aux Etchemins et en particulier aux
sauvages du Knbec, que l'auteur visita lui-mme dans ses premiers
voyages avec M. de Monts et M. de Poutrincourt.]

         Je consideray que ceste lgation nous pouvoit estre profitable
         en nos extrmes necessitez, qu'il nous en falloit tirer
         advantage, ce qui me fit resoudre d'envoyer un homme tant pour
         recognoistre ces peuples, que la facilit ou difficult qu'il y
         auroit pour y parvenir, & le nombre des terres qu'ils
197/1181 cultivoient, n'estant qu' 8 tournes de nostre habitation:
         que ceste nation nous pourroit soulager, tant de leurs grains
         comme prendre partie de mes compagnons pour hiverner avec eux,
         par ce moyen nous soulager, au cas que quelque accident fut
         arriv  nos vaisseaux, soit par naufrage ou par combat sur la
         mer, ce que j'apprehendois grandement, les attendant  la fin
         de May au plus tard, pour estant secourus, oster toutes les
         prtentions que les Anglois avoient de se saisir de tous ces
         lieux ils s'estoient promis de faire, cela leur estant fort
         facile, n'ayant dequoy se substanter, ny monitions suffisantes
         pour se dfendre & sans aucun secours. Voila comme l'on nous
         avoit laissez despourveus de toutes commoditez, & abandonnez
         aux premiers pirates ou ennemis, sans pouvoir resister.

         Cela arrest, je dis audit Erouachy que pour ceste anne je ne
         pouvois assister ces peuples en leurs guerres, attendu la
         perte, des vaisseaux qu'avions faite avec l'Anglois, qui nous
         avoient grandement incommodez des choses qui nous eussent est
         necessaires en ceste guerre, que neantmoins arrivant nos
         vaisseaux, & y ayant des hommes assez, je ne laisserois d'y
         faire tout mon pouvoir de les assister ds l'anne mesme, &
         quoy qu'il arrivast, l'autre ensuivant je les secourerois de
         cent hommes, si je pouvois les accommoder des choses qui leur
         seroient necessaires. Sur ce je luy fis veoir des moyens &
         inventions pour promptement enlever la forteresse des ennemis:
         dont il fut tres-aise de les voir & les considera avec
         attention. De plus, que pour asseurer davantage les peuples j'y
         voulois envoye un homme avec quelque present pour estre tesmoin
198/1182 oculaire de tout ce que je luy disois, & pour plus grande
         asseurance je m'offrois  leur envoyer de mes compagnons pour
         hyverner en leur pays, & au printemps se treuver au rendez-vous
         de la riviere des Yrocois, comme  toutes les nations leurs
         amis, qui les voudroient assister, aussi que si quelque anne
         leur succedoit mal en la cueille de leurs grains, venant vers
         nous nous les secourerions des nostres, comme nous esperions
         d'eux au semblable en les satisfaisant; le tout pour tenir 
         l'advenir une ferme amiti les uns avec les autres, & quoy que
         se fusse, si nos vaisseaux ne venoient nous ne laisserions pas
         d'aller  la guerre, y menant cinquante hommes avec moy,
         jugeant qu'il valloit mieux faire & excuter ce dessein, pour
         descharger l'habitation que mourir de necessit les uns pour
         les autres, attendant secours de France, & ainsi j'allois
         cherchant des remdes au mieux qu'il m'estoit possible. Tout ce
         discours pleut audit Erouachy, qui tesmoigna en estre
         grandement satisfaict, comme chose qui le mettoit en crdit
         avec ces nations.

         Ce qu'estant treuv bon d'un chacun, j'eus desir d'envoyer mon
         beau frre Boulay en ceste descouverture, d'autant qu'il estoit
         question que celuy qui iroit fust homme de jugement, &
         s'accommodast aux humeurs de ces peuples, o tout le monde
         n'est pas propre, & recognoistre exactement le chemin que l'on
         feroit avec les autheurs[704] des lieux, & plusieurs
         particularitez qui se rencontrent & qui sont necessaires, 
         savoir  ceux qui vont descouvrir. Mais d'autre part la
199/1183 necessit & confiance que j'avois de luy, si l'Anglois venoit,
         fist que je ne luy peus permettre ce qu'il desiroit, ce qui me
         fit resoudre d'y envoyer un autre auquel je promis quelque
         gratification pour la peine qu'il auroit en ce voyage, luy
         donnant des presens pour les Sauvages, de nostre part, comme
         est la coustume en telles affaires, & furent aussi faits des
         presens aux Sauvages qui luy servoient de guides & truchement,
         & pour ce faict il partit le 16 de May 1629[705].

[Note 704: Lisez: hauteurs.]

[Note 705: Ce jour-l mme, la veuve d'Hbert, Marie Rolet, se mariait
en secondes noces avec Guillaume Hubou. Le mariage fut clbr par le P.
Joseph le Caron, en prsence de Champlain et d'Olivier le Tardif.]

         Cedit jour j'envoyay un Canau avec deux Franois & un Sauvage
         qui avoit est baptis par le Pre Joseph Caron Recollet, fils
         de Chomina[706], bon Sauvage aux Franois, mais le fils
         retourna comme auparavant avec les Sauvages, & par ainsi son
         fruict fut comme inutile; il y a bien  considerer premier que
         d'en venir au baptesme, & il y a en cecy des personnes trop
         faciles pour ces choses, qui sont si chatouilleuses: mais le
         bon Pre fut emport de zle. Je les envoyay  Tadoussac pour
         attendre nos vaisseaux, & pour aussi-tost nous en venir donner
         advis, comme aussi si c'estoient nos ennemis, leur donnant
         charge d'attendre jusques au dixiesme de Juin pour commencer 
         donner l'ordre  nos affaires. Je leur avois donn lettres
         signes de moy & du sieur du Pont addressantes au premier
         vaisseau qu'ils pourroient descouvrir, sujet de sa Majest, qui
         auroit voulu tenter le hazard de venir  la desrobe traitter
         avec les Sauvages contre les deffenses de sa Majest, comme
200/1184 ordinairement il y en  va tous les ans, par laquelle nous leur
         mandions, que s'ils nous vouloient traitter des vivres au prix
         des Sauvages, on leur donneroit de la pelleterie de plus grande
         valeur pour eux, promettant prendre toutes leurs marchandises
         au mesme prix desdits Sauvages, & pour le plaisir qu'ils nous
         feroient en ceste extrme necessit, nous tascherions les
         gratifier envers Messieurs les associez si leurs vaisseaux
         venoient. Ou venant pour le plus tard au dixiesme de Juillet,
         qu'en repassant partie de nos compagnons en France, on leur
         promettoit de payer leur passage, & de plus la traitte libre en
         la riviere, & ainsi nous ne laissions passer aucune occasion
         qui nous venoit en l'esprit pour remdier en toutes choses,
         craignant une plus rude secousse que l'anne d'auparavant si
         nos vaisseaux ne venoyent point. Je fus visiter le Pre Joseph
         de la Roche, trs-bon Religieux, pour savoir si nous pourrions
         esperer du secours de leurs grains, s'ils en avoient de trop, &
         que n'en eussions de France: Il me dist que pour ce qui estoit
         de luy il le feroit & y consentiroit, qu'il en falloit donner
         advis au Pre Joseph Caron Gardien, & qu'il luy en parleroit.

[Note 706: Voir ci-dessus, p. 137.]

         La crainte que nous avions qu'il ne fust arriv quelque
         accident  nos vaisseaux, nous faisoit rechercher tous moyens
         de remdier  la famine extrme qui se preparoit, voyant estre
         bien avant en May, & n'avoir aucunes nouvelles, ce qui donnoit
         de l'apprehension  la pluspart des nostres, qu'ayant pass de
         grandes disettes avec sept onces de farine de pois par jour,
         qui estoit peu pour nous maintenir, venant  n'avoir rien du
201/1185 tout ce seroit bien pis, ne nous restant des poix que pour la
         fin de May. Tout cela me donnoit bien  penser, bien que je
         donnasse le plus de courage qu'il m'estoit possible  un chacun
         considerant que prest de 100 personnes malaisment pourroient
         ils subsister sans en mourir beaucoup, si Dieu n'avoit piti de
         nous: divers jugemens se faisoient sur le retardement des
         vaisseaux[707] pour soulager un chacun en leur donnant de
         bonnes esperances, afin de ne perdre le temps. Nous
         deliberasmes d'quiper une chalouppe de six Matelots & Desdames
         commis de la nouvelle societ pour y commander, auquel donnions
         procuration & lettres, avec un mmoire bien ample de ce qu'il
         devoit faire pour aller  Gaspey: Les lettres s'adressoient au
         premier Capitaine des vaisseaux qu'il treuveroit audit lieu ou
         autres ports & rades des costes, par lesquelles nous leur
         demandions secours & assistance de leurs vivres, passages, &
         autres commoditez selon leur pouvoir, & pour les interests
         qu'ils pourroient prtendre du retardement de leur pesche, que
         nous tiendrions pour fait tout ce que ledit Desdames feroit
         suivant la procuration qu'il avoit, & au cas qu'il ne nous
         arrivast aucun vaisseau au dixiesme de Juillet, n'en pouvant
         plus esperer en ce temps, comme estant hors de saison, n'estant
         la coustume de commencer alors un voyage pour y arriver si
         tard. La chose estant dlibre, ledit Desdames me donna advis
         qu'un bruit couroit entre ceux qu'il emmenoit, que rencontrant
         quelque vaisseau ils ne reviendroient, & que de retourner seul
202/1186 il n'y avoit nulle apparence, que j'eusse  y remdier avant
         que cela arrivast. Ce que sachant, j'en desiray savoir la
         vrit, ce que je ne peus, me contentant leur dire que telles
         personnes ne meritoient que la corde, qui tenoient ces
         discours: car mettant en effect leur pernicieuse volont, ils
         ne consideroient la suitte ny la consequence, ne desirant
         qu'ils fissent le voyage puis qu'il falloit ptir & endurer,
         ce seroit tous ensemble se mettre en peine, bien faschez de se
         veoir frustrez de leur esperance, neantmoins pour remdier 
         cela je changeay l'quipage, y mettant la moiti des anciens
         hyvernants qui avoient leurs femmes  l'habitation[708], avec
         l'autre de Matelots, retenant le reste pour servir en temps &
         lieu: je les fis apprester de tout ce qui leur estoit
         necessaire, ayant donn les despesches audit Desdames, & le
         mmoire pour sa conduitte, soit que par cas fortuit il
         rencontrast nos vaisseaux ou ceux des ennemis, & de plus le
         chargeasmes que s'il ne trouvoit aucuns vaisseaux sujects du
         Roy, il iroit trouver un Sauvage de crdit & amy des Franois,
         le prier de nostre part de vouloir recevoir de nos compagnons
         avec luy pour hyverner, si aucuns vaiseaux ne venoient, &
         qu'on luy donneroit le printemps venu, une barique de galette
         & deux robes de castor pour chaque homme. Ils partirent le 17
         dudit mois de May. Ces choses expdies je fis faire diligence
203/1187 de faire faire le radoub  nostre barque,  envoyant chercher du
         bray de toutes parts pour la brayer, car c'estoit ce qui nous
         mettoit le plus en peine, comme chose trs-longue  amasser
         dans des bois, nous esperions avec cette petite barque mettre
         quelque 30 personnes pour aller  Gaspey ou autres lieux pour y
         treuver des vaisseaux, & avoir moyen d'aller en France, suivant
         la charge qu'avions donn audit Desdames, & n'en trouvant
         aucun, laisser, comme dit est, partie de nos hommes avec ledit
         Juan Chou Capitaine Sauvage, & s'ils treuvoient du sel en ces
         lieux-l faire pesche de molue au lieu de Gaspey ou Isle de
         Bonaventure, que dans la barque il resteroit quelque 6  7
         personnes qui nous apporteroient ce qu'ils auroient pesch de
         poisson, qui eust peu se monter  quelque quatre milliers, &
         ainsi nous ayder au mieux qu'il nous eust est possible.

[Note 707: La fin de cet alina devrait tre renvoye au commencement du
suivant.]

[Note 708: C'est--dire, que la moiti de l'quipage tait des anciens
hivernants qui avaient leurs femmes  l'habitation. Or, comme nous le
verrons ci-aprs p. 205, 206, il y avait  l'habitation cinq femmes:
celle de Hubou, celle de Couillard, celle de Martin, celle de Des Portes
et celle de Pivert. Comme Couillard et Martin avaient chacun plusieurs
enfants, il est probable que l'auteur choisit les trois autres,
Guillaume Hubou, Pierre Des Portes et Nicolas Pivert.]

         La deploration la plus sensible en ces lieux en ce temps de
         disette estoit de voir quelques pauvres mesnages chargez
         d'enfans qui crioyent  la faim aprs leurs pre & mre, qui ne
         pouvoient fournir  leur chercher des racines, car malaisment
         chacun en pouvoit-il treuver pour manger  demy leur saoul dans
         l'espaisseur des bois,  quatre & cinq lieues de l'habitation,
         avec l'incommodit des Mousquites, & quelquesfois estre
         harassez & molestez du mauvais temps. Les societez ne leur
         ayant en ces pays voulu donner moyen de cultiver des terres,
         ostant par ce moyen tout sujet d'habiter le pais, nantmoins on
         faisoit entendre qu'il y avoit nombres de familles, il estoit
         vray qu'estant comme inutiles ils ne servoient que de nombre,
204/1188 incommodant plus qu'elles n'apportoient de commoditez, car l'on
         voyoit clairement qu'avenant quelque necessit ou changement
         d'affaire, il eust fallu qu'elles eussent retourn en France
         pour n'avoir de la terre dfriche depuis 15  20 ans qu'elles
         y avoient est menes de l'ancienne societ[709]: il n'y avoit
         eu que celle de feu Hbert qui s'y est maintenue [710], mais ce
         n'a pas est sans y avoir de la peine, aprs avoir un peu de
         terre dfriche, le contraignant & obligeant  beaucoup de
         choses qui n'estoient licites pour les grains qu'il levoit
         chaque anne, l'obligeant de ne les pouvoir vendre ny traitter
          d'autres qu' ceux de ladite societ pour certaine somme. Ce
         n'estoit le moyen de donner de l'affection d'aller peupler un
         pas, qui ne peut jouyr du bnfice du pays  sa volont, au
         moins leur devoient-ils faire valoir les castors  un prix
         raisonnable, & leur lainer faire de leurs grains ce qu'ils
         eussent desir. Tout cecy ne se faisoit  dessein que de tenir
         tousjours le pays necessiteux, & oster le courage  chacun d'y
         aller habiter pour avoir la domination entire, sans que l'on
         s'y peust accroistre. Ce qui leur desplaisoit grandement
         c'estoit de ce qu'ils voyoient que si je faisois construire un
         fort, n'y voulant contribuer de leur volont, & blasmant une
205/1189 telle chose, bien que ce fust pour la conservation de leurs
         biens & sauvegarde de tout le pas, comme il se recogneut  la
         venue de l'Anglois, que sans cela ds ce temps-l nous eussions
         tomb entre leurs mains.

[Note 709: En 1629, il y avait environ quinze ans que la socit de
Rouen avait obtenu son privilge. De ce texte, on peut donc conclure que
Matre Abraham Martin, Pierre Des Portes et Nicolas Pivert taient venus
se fixer  Qubec ds les annes 1614 ou 1615, c'est--dire, dans les
premires annes de l'ancienne socit. On sait que Louis Hbert arriva
en 1617. Ces quatre anciens habitants de Qubec vinrent ici maris;
puisque leurs actes de mariage ne se trouvent pas dans les registres de
N.-D. de Qubec.]

[Note 710: Qui s'y est maintenue sur une terre. De ce passage, on n'est
pas en droit de conclure que ces familles taient repasses en France,
puisque l'auteur fait ici remarquer que, si elles n'taient pas plus
avances que le premier jour, depuis quinze  vingt ans qu'elles taient
dans le pays, c'tait par suite de la contrainte o les tenait la
compagnie des marchands.]

         Les commis du sieur de Caen virent bien combien cela estoit
         necessaire, quoy qu'ils ne le pouvoient confesser auparavant,
         encores qu'ils le sceussent bien en leurs ames: mais ils
         estoient si complaisans qu'ils vouloient agrer  ceux qui
         avoient la bource. Davantage s'il y eust fallu des hommes en la
         place des femmes & enfans, il eust est necessaire de leur
         donner des gages outre la nourriture, ce qui estoit espargn
         par ce mesnage, & autant de profit aux societez, pour le peu
         d'ouvriers qui estoient  entretenir: car d'environ 55  60
         personnes qui estoient pour la Socit il n'y en avoit pas plus
         de 18 pour travailler aux choses necessaires, tant du fort de
         l'habitation qu'au Cap de Tourmente, o la pluspart des
         ouvriers estoient empeschez  faucher le foin, le serrer,
         faner, & faire les rparations des maisons. Cela n'estoit pas
         pour faire grand ouvrage en toutes ces choses au bout de
         l'anne quand nous eussions eu les vivres & autres commoditez 
         commandement: car tout le reste des hommes & autres personnes
         consistoit en trois femmes, l'une desquelles[711] le sieur de
206/1190 Can avoit amene pour avoir soin du bestial, qui estoit le
         plus necessaire, deux autres femmes[712] charges de huict
         enfans, quatre Pre Recolets[713], tous les autres officiers ou
         volontaires n'estoient pas gens de travail.

[Note 711: Probablement la femme de Nicolas Pivert, Marguerite Le Sage,
qui, comme nous l'avons remarqu ci-dessus (p. 171, note 3), avait t
employe avec son mari  l'habitation du cap Tourmente, Elle avait avec
elle une petite nice (_ibid_.); mais il ne parat pas qu'elle ait eu
d'enfants (Registres de N.-D. de Qubec; greffe de Piraube, Donation
entre Pivert et sa femme), et c'est sans doute pour cette raison mme
qu'elle pouvait s'occuper du soin du btail. Les deux autres femmes,
mentionnes ici avec la femme de Pivert, parce qu'elles n'taient pas
charges d'enfants comme les deux dont il est parl plus bas, taient
vraisemblablement la veuve Hbert et la femme de Pierre Des Portes. La
veuve Hbert venait de se remarier  Guillaume Hubou, et n'avait plus
d'enfants en bas ge; car Guillaume Hbert, le dernier de la famille,
avait alors une douzaine d'annes. Franoise Langlois, pouse du sieur
Des Portes, avait une fille nomme Hlne, qui devait avoir au moins six
 sept ans, puisque cinq ans aprs elle se mariait avec Guillaume
Hbert. Dans son contrat de mariage avec Nol Morin son second mari,
Hlne Des Portes est dite native de Qubec. On voit en effet que Pierre
Des Portes tait dj dans le pays avec sa famille ds 1621, puisqu'il
signa comme franais habitant la Nouvelle-France la requte qui fut
alors prsente au roi. (Sagard, Hist. du Canada, p. 77.)]

[Note 712: Ces deux femmes charges de huit enfants, taient celle de
Couillard et celle d'Abraham Martin dit l'Escossois, qui pouvaient en
avoir quatre chacune. Quant  la femme d'Abraham, Marguerite Langlois,
elle en avait certainement quatre: Anne, Eustache, Marguerite et Hlne;
celle de Couillard, Guillemette Hbert, en avait probablement quatre
aussi, quoique le Registre des Baptmes n'en mentionne que deux, Louise
et Louis; mais les intervalles qui sparent la naissance des enfants de
Couillard permettent de croire qu'il avait  cette poque deux autres
enfants qui seraient morts depuis en bas ge.]

[Note 713: Pourquoi Champlain ne parle-t-il pas des PP. Jsuites, comme
des PP. Rcollets? C'est que, dans ce passage, il n'est question que de
ceux qui taient aux charges de la socit; et elle s'tait engage  en
entretenir six. (Prem. tabliss. de la Foy, I, 302, 303.)]

207/1191

[Illustration]

                                 LIVRE
                              TROISIESME
                             DES VOYAGES
                             DU SIEUR DE
                              CHAMPLAIN.



         _Rapport du combat faict entre les Franois & les Anglais. Des
         Franois emmenez, prisonniers  Gaspey. Retour de nos gens de
         guerre. Continuation de la disette des vivres. Chomina fidelle
         amy des Franois promet les advertir de toutes les menes des
         Sauvages. Comme l'Autheur l'entretient,_

                          CHAPITRE PREMIER.

         Le 20 de May vingt Sauvages forts & robustes venant de
         Tadoussac pour aller  la guerre aux Yrocois, nous dirent le
         combat qui avoit est fait entre les Anglois & les
208/1192 Franois[714], qu'il y avoit eu des nommes tuez, que le sieur
         de Roquemont avoit est bless au pied: que les Franois
         avoient est pris & emmenez  Gaspey, qui depuis les avoient
         mis tous dans un vaisseau pour s'en retourner en France &
         retindrent tous les Chefs en leurs vaisseaux & quelques
         compagnons, ils bruslent une cache de bleds qui estoient aux
         Pres Jesuites  Gaspey, cela fait s'estoient mis sous un
         voile[715] pour s'en aller en Angleterre: ils nous dirent aussi
         que quelques jours aprs le partement des Anglois vint un
         vaisseau qui s'estoit sauv durant le combat auquel ils
         demandrent une chalouppe pour nous venir advertir qu'ils
         avoient des vivres assez, mais qu'ils ne leur voulurent donner:
         Ils ne me peurent dire le nom du Capitaine qui commandoit
         dedans, ne me pouvant imaginer pour quel suject ils estoient
         retournez audit Gaspey, o il pouvoit rencontrer quelques
         vaisseaux de l'ennemy.

[Note 714: Le combat avait eu lieu ds le 18 juillet 1628, dix jours
seulement aprs la sommation de Qubec. La nouvelle compagnie, dite des
Cent-Associs, avait expdi de Dieppe quatre vaisseaux bien fournis de
provisions de bouche et de munitions sous la conduite du sieur de
Roquemont. Arriv  Gasp, il fut inform par les sauvages qu'il y avait
 Tadoussac quatre ou cinq grands vaisseaux anglais, qui s'taient dj
saisis de quelques navires le long des ctes. On dpcha  Qubec le
sieur Desdames (ci-dessus, p. 180), auquel on donna pour rendez-vous
l'le Saint-Barnab. La flotte commena  remonter le fleuve avec
prcaution, lorsqu'on rencontra les vaisseaux ennemis. Le sieur de
Roquemont, voyant que la partie n'tait pas gale, crut plus prudent de
prendre la fuite. Les Anglais le poursuivirent jusqu'au lendemain vers
les trois heures de l'aprs-midi. Le combat dura quatorze ou quinze
heures, suivant Sagard, et il fut tir de part et d'autre plus de douze
cents voles de canon. Les Franais tirrent jusqu'au plomb de leurs
lignes; mais  la fin l'amiral, cribl de boulets et srieusement
endommag par deux bordes tires  fleur d'eau, se vit contraint de
parlementer, et demanda composition. Les conditions furent: Qu'il ne
serait fait aucun dplaisir aux religieux; que l'honneur des femmes et
des filles serait conserv, et que l'on donnerait passage  tous ceux
qui devraient retourner en France, Malgr l'acharnement du combat, il
n'y eut que deux franais de tus, et quelques autres de blesss.
(Sagard, Hist. du Canada, p. 945, 949 et suiv.)]

[Note 715: S'estoient mis sous voile.]

         N'ayant encores nouvelles de nos vaisseaux, j'envoyay un Canau
         pour aller  la chasse aux loups marins vers les isles du Cap
         de Tourmente, afin d'avoir de l'huile d'iceux pour mesler parmy
209/1193 le bray que nous avions amass pour brayer nostre 1620 barque.

         Le 30 du mois partie de nos guerriers revindrent de[716] sans
         avoir faict aucune excution, nous apportant nouvelles qu'ils
         avoient rencontr 2. Canaux des Algommequins, avec un
         prisonnier Yrocois, qu'ils emmenoient en son pas pour faire la
         paix, emportant avec eux des presens pour leur donner; que
         lesdits Yrocois l'Automne passe avoient tu un Algommequin, &
         pris quelques femmes & enfans qu'ils avoient remen depuis peu
         ausdits Algommequins, ce qui les avoit occasionnez d'envoyer
         ces deux Canaux avec ce prisonnier, Se que la nation des
         Mahigan-Aticois desiroit traitter de paix avec lesdits Yrocois,
         ayant sceu aussi par quelques Sauvages que des vaisseaux
         estrangers estoient arrivez aux costes o estoient les Flamens
         qui desiroient faire une paix generalle de leur cost avec les
         nations qui avoient guerre entr'eux.

[Note 716: Le mot manque dans l'original. Ces guerriers, qui
vraisemblablement faisaient partie des vingt mentionns plus haut,
revenaient sans doute des Trois-Rivires, comme les autres qui
rrivrent une semaine aprs, le 6 de juin (ci-dessous).]

         Le sixiesme de Juin arriverent le reste des guerriers des trois
         rivieres, qui furent proche du premier village des ennemis, ne
         voyant & ne pouvant faire plus d'effect que de tuer quelques
         femmes qui faisoient leurs bleds, ils en turent sept & un
         homme, en apportant leurs testes, & faisant une prompte
         retraitte, ils donnrent l'alarme au village, qui du
         commencement pensoient qu'ils fussent en plus grand nombre
         qu'ils-n'estoient pour les venir surprendre.

210/1194 L'unziesme dudit mois le Canau que j'avois envoy  Tadoussac
         revint sans avoir aucunes nouvelles de nos vaisseaux, ce qui
         nous faisoit penser au suject de ce retardement: car nos pois
         estans faillis, quelque mesnage que l'eusse peu apporter, &
         nous voyant si necessiteux & desnuez de tout, nous pensasmes 
         ce que nous aurions  faire du prisonnier soubonn d'avoir
         meurdry nos hommes, n'ayant plus rien pour luy donner  cause
         que nos vaisseaux n'estoient encore venus, & les attendions de
         jour autre avec l'assemble des Sauvages, pour parler  eux, &
         puis faire la justice de ce Sauvage. Mais comme nous prevoyons
         que la mer n'estoit si libre que nos vaisseaux ne fussent pris
         ou perdus pour une seconde fois: je fis que l'on retarda le
         jugement de nostre prisonnier & que venant aux preuves
         manifestes & le trouvant coulpable il ne falloit point
         temporiser, mais l'excuter sur l'heure, si on en venoit l, ce
         qui estoit trop vray, selon qu'un Sauvage appell Choumina nous
         avoit dit, vray & fidelle amy aux Franois, aussi en avions
         nous eu quelque tesmoignage. D'ailleurs nous considerions que
         si l'on venoit  l'excution estant en la necessit, que cela
         pour lors nous eust apport quelque dommage, car comme ces
         peuples n'ont aucune forme de justice, ils eussent cherch
         moyen en nos malheurs de nous faire du pis qu'ils eussent peu,
         & ne nous en pouvant passer, il fallut songer comme l'on le
         livreroit. Ledit Erouachy me vint treuver, me priant que puis
         que les vaisseaux n'estoient point venus, & que nous n'avions
         aucunes commoditez pour vivre que nous eussions  delivrer le
211/1195 prisonnier si long-temps dtenu, qui s'en alloit mourant de
         jour en autre: je luy dis que si nous le relaschions que ce ne
         seroit point  cause de la necessit de vivres, car bien que
         nos pois manquassent, nous allions chercher des racines dequoy
         il se fust aussi bien, voire mieux pass que nous, luy qui
         estoit accoustum d'avoir de telles necessitez: De plus, que si
         nous eussions voulu luy faire perdre la vie depuis un an qu'il
         estoit dtenu, que nous l'aurions peu faire, mais que nous ne
         faisions aucune chose sans bonne & juste information. Il dist
         qu'il le recognoissoit bien, que toutesfois si on le vouloit
         delivrer qu'il en respondroit, & s'obligeroit de le
         representer, estant guery d'un mal de jambe dont il estoit
         entrepris, & de mal d'estomach, que si on n'y apportoit un
         prompt remde il mourroit en bref: le luy dis que j'y
         adviserois dans dix jours, qui estoit pour dilayer, attendant
         tousjours nos vaisseaux.

         J'advisay que s'il estoit question qu'il sortist, que ce seroit
          mon grand regret, & d'ailleurs qu'en le delivrant cela nous
         pourroit en quelque faon estre profitable, & que toutesfois &
         quantes que nous le desirerions avoir nous le pourrions
         reprendre, s'il n'abandonnoit tout le pas.

         Or comme j'ay dit cy-dessus, entre tous les Sauvages nous
         n'avions pas cogneu un plus fidelle amy & secourable que
         Chomina, qui nous advertissoit de toutes les menes qui se
         passoient parmy les Sauvages, aussi je l'entretenois fort bien
         le cognoissant vrayement loyal, il estoit, comme j'ay dit
         cy-dessus, l'accusateur & dnonciateur de nostre meurtrier,
212/1196 soubonn par ses camarades qui luy portoient envie, mais il y
         en avoit qui le favorisoient, & principalement Erouachy, qui le
         portoit fort parmy eux.

         Je mande Chomina qu'il me vint trouver au Fort, & aprs luy
         avoir longuement discouru sur ce subject de la bonne volont
         qu'il avoit tousjours eue envers les Franois, qu'il eust  la
         continuer, en luy promettant de l'eslire Capitaine  l'arrive
         de nos vaisseaux: que tous les chefs feroient estat de sa
         personne, qu'on le tiendroit comme Franois parmy nous, qu'il
         recevroit des gratifications & de beaux presens  l'advenir,
         luy donnant crdit & honneur entre tous ceux de sa nation,
         comme aussi de le faire manger  nostre table, honneur que je
         ne faisois qu'aux Capitaines d'entr'eux, & que pour accroistre
         son crdit, qu'aucun conseil ny affaire ne se passeroit parmy
         eux qu'il n'y fust appell, tenant le premier rang en sa
         nation: & pour davantage le mettre en rputation & le mettre du
         tout hors de soupon de ce qu'on l'accusoit qu'il estoit l'un
         des tesmoins de nostre meurtrier, qu'il luy vouloit du mal, le
         menaant que s'il sortoit une fois de nos mains qu'il se
         vangeroit de luy. Pour rabatre toutes ces mauvaises volontez,
         il falloit qu'il creust mon conseil, que s'il avoit bien faict
         par le pass, il falloit qu'il fist encore mieux  l'advenir:
         ce qu'il promit faire avec grande demonstration d'allegresse,
         disant que je m'asseurasse qu'il ne se passeroit rien entre les
         Sauvages au desadvantage des Franois qu'il ne nous en donnast
         advis, qu'il savoit bien que la pluspart n'avoient le coeur
213/1197 bon, & qu'Erouachy (duquel nous pensions faire estat) estoit un
         homme cauteleux, fin & menteur, nous donnant de bons discours,
         accordant facilement ce qu'on luy proposoit, & neantmoins en
         arrire il faisoit tout le contraire, pariant autrement, que
         pour luy il n'avoit rien tant en haine que ces coeurs doubles,
         mais qu'il falloit quelquesfois faire semblant d'adjouster foy
         en ces discours, & ne faire neantmoins que ce que l'on jugeroit
         devoir estre fait par apparence. Il dit qu'il aime grandement
         les Franois, c'est le moins qu'il peut dire, les effects le
         feront assez cognoistre. Alors il me dist, le temps & la saison
         approchera pour ceux qui auront bon coeur envers toy & tes
         compagnons, si vos vaisseaux ne viennent, tu es asseur de moy
         & de mon frere, lesquels ne feront que ce que tu voudras pour
         t'assister en ce que tu pourrois avoir affaire de nous, je
         tascheray encore d'attirer avec moy quelques Sauvages de crdit
         poussez de mesme volont, il y en a que j'ay commenc  y
         disposer, cela fait je ne doute plus rien contre mes envieux,
         desquels je ne me soucie pas beaucoup: ils demeureront tels
         avec desplaisir, & moy contant de vostre amiti, en vous
         servant de tout mon coeur. Voila bien dit (luy dis-je) nous
         sommes dlibrez de mettre le prisonnier dehors pour ton
         respect, & te faire entrer en crdit: par ce moyen tu diras
         audit Erouachy que tu m'as pri pour le prisonnier afin de le
         mettre hors, que je t'ay donn bonne esperance, qu'en peu de
         jours cela se pourra faire, voyant ce qu'il dira & tous les
         autres Sauvages, que je m'asseure qu'ils le trouveront bon,
         jugeant bien que si c'estoit toy qui eust accus le meurtrier
214/1198 que tu ne poursuivrois pas sa delivrance, mais plustost sa
         mort, & leur dire  tous les considerations que nous voulons,
         en cas qu'il sorte.

         Le premier article, Que le prisonnier laisseroit son petit fils
         chez le Pre Joseph Caron Recolet, qu'il nourrissoit, & seroit
         comme pour ostage & asseurance que le cas arrivant que les
         Franois (qui estoient allez aux Hurons) vinssent, & qu'ils n'y
         peussent retourner ny aller  la nation des Abenaquioicts, o
         j'avois envoy descouvrir, les despartir entr'eux jusques  25
         attendant nos vaisseaux.

         2. Que si lesdits Abenaquioicts avoient desir de nous donner de
         leurs bleds d'Inde ou traitter: qu'ils nous fourniroient de 8
         Canaux avec quelques Sauvages & des Franois que nous y
         envoyerions pour traitter dudit bled d'Inde.

         3. Que luy & ledit Erouachy nous respondroient que le
         prisonnier ne feroit aucun mal  qui que ce fust estant delivr
         & guary.

         4. Que le temps venu de la pesche des anguilles ils nous en
         feroient fournir raisonnablement par leurs compagnons en
         payant.

         5. Que je desirois qu'il fust recogneu pour Capitaine entre les
         Sauvages, attendant que nos vaisseaux fussent venus pour en
         faire les crmonies & le faire recevoir, & qu'il auroit pour
         adjoint & pour son conseil aprs luy Erouachy, Bastisquan chef
         des trois rivieres, & le Borgne, qui estoit un bon Sauvage &
         homme d'esprit, avec un autre de nostre cognoissance, pour
         resoudre & dlibrer des affaires entre-eux.

215/1199 6. Que ledit Erouachy tiendra sa promesse, que s'il void
         celuy qu'il dit qui avoit tu nos hommes, qu'il s'en saisira ou
         nous le monstrera, s'il vient en ces lieux, pour en faire
         justice.

         Voila les conditions que tu leur diras que je desire,
         ausquelles je ne voy point de difficult, & ayant resoult
         ensemblement, vous me viendrez revoir pour savoir ce que l'on
         fera sur cette affaire, & s'ils seront delibrez d'accorder ce
         que je te propose. Il me promit d'accomplir le tout, en leur
         remonstrant combien nous les surpassions en bont, police, &
         justice, & comme nous nous comportions en choses criminelles, &
         ne leur ressemblions, veu qu'aussitost qu'un de leurs hommes
         avoit est tu, sans consideration aucune, ils alloient faire
         mourir le premier de la nation qu'ils rencontroient, fust-ce sa
         femme ou son enfant: mais parmy nous, au contraire la justice
         ne s'exeroit que contre celuy qui avoit tu, & ne le sachant
         que par soubon nous usions de grande patience attendant le
         temps que nostre Dieu, juste juge (qui ne souffre que les
         meschans prosperent en leur mal) permet  la fin qu'ils soient
         descouverts par des tesmoignages bien approuvez &
         irrprochables, premier que les faire mourir, ou delivrer s'ils
         n'estoient coulpables, ce que nous faisions avec honneur &
         louange, &  la honte & infamie de ceux qui l'auroient
         meschamment accus, devant souffrir le mesme supplice que le
         criminel, que nous avions dtenu ce prisonnier, & pour le 14
         mois, sans luy faire aucun mal que de l'avoir retenu tant de
         temps, sur ce qu'il m'avoit dit & ouy dire  Martin, Sauvage
         defunct, & pour le bruict commun qui estoit entre tous les
216/1200 Sauvages, qu'il n'estoit pas prisonnier sans sujet, joint le
         discours que la femme dudit prisonnier avoit fait, & autres
         tesmoignages de nos gens, mais qu' l'advenir il falloit se
         comporter plus sagement en nostre endroit: qu'ils prinsent
         courage de nous assister en tout ce que nous leur proposions,
         vivant en paix les vus avec les autres, qu'ils n'avoient point
         de suject de se plaindre, ne leur ayant jamais m'esfect ains au
         contraire en leurs extrmes necessitez plusieurs d'eux seroient
         morts sans nostre secours, & ont trs-mal recogneu les
         bienfaicts, nous ayant tu quatre hommes depuis que nous
         estions habituez  Qubec. Il s'esmerveilloit comme nous avions
         tant de patience, veu que nous pouvions perdre leur pas, & les
         rendre fugitifs en d'autres contres o ils seroient trs-mal
         au prix du leur, & ainsi sur ce subject nous fismes plusieurs
         discours.

         Chomina s'en alla dire  tous les Sauvages ce que je luy avois
         dit, Le lendemain il me revint trouver, me disant avoir fait
         rcit  tous ses compagnons en conseil ce que je luy avois
         propos, que tous avoient receu une grande resjouyssance, que
         veritablement cette affaire le mettroit en crdit & hors de
         toute mesfiance, que dans deux jours ils me viendroient trouver
         aprs avoir resolu ce qu'ils auroient  respondre, en
         confirmant tout ce que nous dsirions, avec promesse de nous
         assister en tout & par tout, quoy que nos vaisseaux ne
         vinssent, & vivre en bonne intelligence  l'advenir. Ce sont
         leurs discours ordinaires qu'il faut croire par bnfice
         d'inventaire & en tirer ce que l'on peut, comme d'une mauvaise
217/1201 debte, car la moindre mouche qui leur passe devant le nez est
         capable de diminuer beaucoup de ce qu'ils promettent si on leur
         refuse de quelque chose, principalement quand les demandes sont
         gnrales, autrement non.

         Au bout de deux jours ledit Chomina, Erouachy, & tous les
         autres Sauvages me vindrent trouver, Erouachy parlant pour
         tous, dit ainsi. Il y a long temps que nous avons est liez
         d'une estroitte amiti, & notamment depuis prs de 30 ans que
         vous nous avez assist en nos guerres & autres necessitez
         extresmes, sans vous avoir eu que peu de ressentiment, nous
         jugeans vritablement incapables de vostre affection pour
         n'avoir fait ce que nous pouvions depuis que les Anglois sont
         venus en ce lieu, pour moy tu sais comme estant esloign je ne
         pouvois remdier par presence ny conseil,  toutes ces choses
         passes, & de plus que tout le pas est desnu de Chefs &
         Capitaines qui sont morts depuis deux ans, & ne restant que des
         hommes vieux sans commandement, & des jeunes sans esprit &
         conduite, qui ne jugeant combien vostre bienvueillance nous est
         necessaire, que sans la continuation d'icelle nous serions
         miserables, mais comme vostre coeur a tousjours est
         entirement bon nous vous prions le continuer, comme le pre 
         ses enfans. Nous ne recognoissons plus d'anciens amis que toy,
         qui sache nos deportemens & gouvernemens trop affectionnez
         envers nous jusques  present. Il est vray que l'on a tu de
         vos hommes, mais ce sont des meschans particuliers, & non le
         gnral qui en a receu beaucoup de desplaisir, principalement
218/1202 ceux qui ont du jugement,  l'un tu luy as pardonn, l'ayant
         recognu pour meurtrier qui avoit fait le meurtre par le
         mauvais conseil de certaines personnes qui sont aussi bien
         morts que luy: l'autre aussi meschant que le premier, qui est
         celuy que tu soubonne, & dis en avoir quelque tesmoignage, ce
         qu'estant vrifi nous ne le desirons maintenir, mais qu'il
         meure. Il n'a jamais rien confesse, il proteste ne l'avoir
         fait, & qu'il n'apprhende pas tant la mort de ce qu'on
         l'accuse, que s'il les avoit faict mourir qu'il le diroit
         librement plustost que de demeurer dedans une prison,
         souffrant plus d'ennuis & de tourments en ses maladies que s'il
         mouroit tout d'un coup. Que tout ce que j'avois dit  Chomina
         ils le desiroient effectuer & faire pour les Franois tout ce
         qu'ils pourroient, & desirant qu'il fust Capitaine, dit qu'il
         en estoit trs-content, comme aussi tous les Sauvages, mais ce
         qu'il disoit estoit au plus loin de sa pense, recognoissant
         asseurment que delivrant le prisonnier  sa requeste &
         supplication, qu'il falloit qu'il nous eust grandement oblig.

         Je luy dis devant tous que les affections de ceux qui
         promettoient beaucoup ne consistoient pas en paroles &
         caresses, qui n'estoient que les avant-coureurs des effects en
         la pluspart du monde tant envers eux qu'envers nous: que pour
         luy nous l'avions treuv entre tous les Sauvages de parole
         effective, il avoit l'esprit, le jugement & la cognoissance
         trs-bonne, sans ingratitude, qui sont les choses autant
         requises qu'il falloit pour un Chef. Pour le courage il n'en
         manquoit point, que je le pouvois asseurer que luy & tous ceux
219/1203 qui tiendroient son party je les maintiendrois de tout mon
         pouvoir contre ceux qui luy voudroient faire du desplaisir: que
         nous avions le naturel si bon que ceux qui nous avoient obligez
         pour peu que ce fust, nous n'en estions mescognoissans. Tu
         pourrois estre en peine de savoir qui nous a incit  luy
         vouloir tant de bien-vueillance. Je te diray que quand il a
         est question d'envoyer quelque Sauvage & faire diligence nous
         voyant en peine il n'a attendu que nous luy en parlassions,
         mais aussi-tost avec son frere il s'est offert de nous servir
         sans marchander ny esperer de recompense que nostre volont, &
         promptement & d'un coeur franc il nous a servis avec fidlit,
         s'employant & s'offrant  toutes occasions, ce que n'ont fait
         les autres: en nos necessitez il ne nous a jamais abandonn ny
         en hyver ny en est, nous secourant de ce qu'il pouvoit,
         desirant plustost mourir avec nous que nous abandonner. Quand
         quelques uns de mes compagnons alloient en sa maison que ne
         faisoit-il point pour les caresser & traitter humainement: leur
         donnant souvent ce qu'il gardoit pour luy. Il prenoit
         compassion de nos necessitez, & ne faisoit pas comme d'autres
         qui s'en rioient, nous vendant excessivement un peu de poisson
         ou viande quand on en desiroit avoir, sans autres infinies
         obligations que nous luy avons pour tant de tesmoignages de sa
         fidlit: il s'est offert aussi en cas que l'on voulust se
         battre avec l'Anglois qu'il viendroit avec nous pour y vivre &
         mourir: & se mettant en devoir luy & son frere, se sont
         presents en nostre fort avec leurs armes pour recevoir tel
220/1204 commandement que j'eusse desir, ce que n'a jamais fait autre
         Sauvage que luy: au contraire comme ils virent les Anglois 
         Tadoussac, ils les conduirent jusques au Cap de Tourmente, leur
         enseignant volontairement le chemin, aydant aux Anglois  tuer
         nostre bestial, & piller les maisons de nos gens comme s'ils
         eussent est ennemis: regarde & juge quelle raison nous avons 
         hayr ceux-l, & vouloir du bien  ces hommes cy.

         Il est vray que voil de puissantes raisons pour
         l'affectionner, il s'est trouv des occasions o il a montr
         quel estoit son coeur, mais pour moy j'estois absent: je ne
         laisse pourtant d'avoir le mesme desir de servir si l'occasion
         se presentoit. Pour ceux qui ont conduit les Anglois, ils sont
         de Tadoussac, meschans Sauvages qui n'ont point d'amiti,
         estant assez recogneus pour tels, qui parlent de bouche
         amiablement, mais le coeur n'en vaut rien, & ne font que du
         mal. Nous sommes tres-aises de ce que Chomina s'est si bien
         port en vostre endroit, vous avez raison de l'aymer:
         neantmoins nous ne laissons tous de vous affectionner aussi
         bien que luy. Je ne doute point de sa fidlit, il a montr par
         effect ce qui nous occasionne  te vouloir du bien, en
         attendant les effects de nos promesses, asseurez-vous que nous
         les effectuerons, & les vaisseaux venus l'on recevra ledit
         Chomina pour Capitaine. Tu sais la faon de faire quand on
         eslist un Chef, & qu'il change de nom, tu en as faict d'autres,
         c'est pourquoy tu seras encore cestuy-cy que nous tiendrons
         pour tel attendant son eslection comme chef, chacun respondant
         d'une voix, ainsi sera il.

221/1205 Ce que voyant je dis audit Chomina que quand il voudroit qu'il
         emmenast le prisonnier, & qu'il luy remonstre d'estre sage 
         l'advenir, que s'il a est prisonnier tant de temps, que ce sont
         les discours des Sauvages, & non nous.

         Ledit Chomina sortant avec tous les autres Sauvages, le va
         treuver, luy ayant auparavant donn bonne esperance de sa
         delivrance qu'il moyennoit, aprs avoir remonstr plusieurs
         choses, le prisonnier luy dit, Je sais bien que les Franois
         n'ont point de tort de m'avoir retenu si long-temps, ils
         avoient juste sujet de le faire, d'autant que les nostres leur
         avoient donn  entendre que c'estoit moy qui avoit fait le
         meurtre, quand je seray guary je leur veux tesmoigner qu'un
         meschant homme ne voudroit faire ce que je feray pour eux.

         Ces discours finis ils le prennent & le mettent en une
         couverte, & l'emportant  quatre, car il ne pouvoit se
         soustenir sur les jambes estant fort desfait & dbile: la
         vrit est que ces gens qui ont accoustum une grande libert,
         la prison de 14 mois leur est un grief supplice, autant presque
         que s'ils recevoient la mort tout d'un coup: ce fut o la
         necessit des vivres nous contraignit, veu que sans ceste
         extrmit il eut tousjours est prisonnier: mais quoy, c'estoit
         chose force ou estre tousjours en trances & apprehension avec
         ces Sauvages qui ne nous eussent voulu secourir en nostre
         necessit: car nous voyant foibles desnuez d'hommes & de tout
         secours, ils eussent peu entreprendre sur nous ou sur ceux qui
         alloient chercher des racines dans les bois, avec beaucoup
         d'autres considerations qui nous excitoient  cela.



222/1206 _Arrive de Desdames de Gaspey. Un Capitaine Canadien offre
         toute courtoisie au sieur du Pont. Quelques discours qu'eut
         l'Autheur avec luy, & ce que firent les Anglais._

                              CHAPITRE II.

         Le 25 du mois d'Avril[717] Desdames arriva avec la chalouppe de
         Gaspey, qui dit n'avoir veu aucuns vaisseaux, ny les Sauvages,
         & n'en avoit sceu aucunes nouvelles, sinon que quelques uns qui
         venoient du cost d'Acadie, qui dirent y avoir quelques huict
         vaisseaux Anglois[718], partie rodant les costes, autres
         faisant pesche de poisson: que Juan Chou Capitaine Sauvage des
         Canadiens leur avoit fait bonne rception selon leur pouvoir,
         s'offrant que si le sieur du Pont vouloit aller en leur pas,
         au cas que nos vaisseaux ne vinssent, qu'il ne manqueroit
         d'aucune chose de leur chasse, ce faisant faire une petite
         maison en quelque endroit.

[Note 717: Cette date est videmment fautive. Desdames ne pouvait pas
tre si tt de retour de Gasp; au reste l'auteur nous dit lui-mme (p.
202) que la chaloupe ne partit que le 17 mai. Desdames serait-il arriv
le 25 de mai, c'est--dire, au bout de huit jours? Il n'y a gure
d'apparence qu'il et pu faire un pareil voyage en si peu de temps;
d'ailleurs, l'auteur donne  entendre plus loin (p. 224) que la chaloupe
ne revenait pas assez vite au gr de Du Pont. Elle avait donc d tre un
bon mois  ce voyage. D'un autre ct, elle arriva  Qubec un vendredi,
puisque, le surlendemain dimanche, on lut publiquement les commissions
de Champlain et de Pont-Grave (ci-aprs, p. 227). Il faut donc conclure
que Desdames arriva ou le l5 ou le 22 de juin. Or deux raisons nous font
croire que ce fut plutt le 15: d'abord la faute typographique
s'explique plus naturellement; ensuite, il parat vident qu'il s'coula
plusieurs jours entre l'arrive de la chaloupe et le dpart de Boull
avec la barque (voir ci-aprs, p. 228 et suivantes). Desdames arriva
donc de Gasp vraisemblablement le 15 de juin.]

[Note 718: L'amiral David Kertk, parti de Gravesend le 5 avril 1629
avec six vaisseaux et deux pinasses, avait quitt les ctes d'Angleterre
le 20 du mme mois, et il devait tre dans les environs de Canceau dans
la premire quinzaine de juin; puisqu'il arriva  Gasp le 25 de ce
mois. (Pices justificatives, n. V.)]

223/1207

         De plus qu'il prendroit 20 de nos compagnons qui partiroient[719]
         parmy les siens pour y passer l'hyver ou ils n'auroient aucune
         faim, moyennant deux robbes de castors pour chaque homme: Ce
         n'estoit pas peu de treuver tant de courtoisie & de retraite
         asseure parmy eux, beaucoup mieux qu'avec nos sauvages: ils
         nous apportrent un baril & demy de sel, sans ce que ceux de la
         chalouppe ayderent aux peres religieux, lesquelles choses en ce
         temps l ils prisoient plus que de l'or. Il nous confirma comme
         les Anglois avoient brusl tous les vivres qui restoient aux
         Pres Jesuistes, qu'ils avoient donn quelques six barils de
         farine aux Sauvages moitie guerre moitie marchandise: qu'ils
         avoient une grande aversion contre les ennemis, notamment
         contre les Franois rengats qui les avoient emmenes: Et tout
         ce que nous avons sceu des Sauvages, il nous le confirma
         touchant le combat, savoir qu'un petit vaisseau Franois
         arrivant sur ceste affaire, ne voulant estre de la partie, se
         sauva partie  la rame &  la voile, & cogneut-on que c'estoit
         le Reverend Pre Norot[720] Jesuiste, qui s'estoit separ depuis
         long temps d'avec ledit de Roquemont, s'ils eussent eu quelque
         homme de conduitte & hasardeux, ils eussent entr facillement
         en la riviere pour venir  Qubec nous secourir, ce qui
         l'occasionna de s'en retourner en France, n'ayant emmen en
         Angleterre que les Capitaines & Principaux, & le petit Sauvage
         que l'on remmenoit en son pas: que le gnral Guer[721] avoit
224/1208 est dix jours  se r'accommoder  Gaspey, qu'ils n'avoient
         brusl les barques ny chalouppes  l'Isle de Bonaventure, ny
         autres lieux comme on nous avoit dit: que l'on avoit donn deux
         vaisseaux pour rapasser les Franois en France, avec partie des
         maris, femmes & enfans, qui coururent depuis plusieurs fortunes
         & dangers, tant aux costes d'Espagne qu'ailleurs[722], desquels
         naufrages ils s'estoient sauvez, fort incommodez de toutes
         choses: voil ce que les effects de ceste guerre causerent au
         commencement en la Nouvelle France aux Anglois, ils faisoient
         bien d'aller en ces lieux, voyant qu'ils ne pouvoient rien
         faire en l'isle de R, o tout leur avoit mal succed.

[Note 719: Qu'il partiroit, ou distribueroit.]

[Note 720: Noirot. (Voir ci-dessus, p. 208.)]

[Note 721: Guer, pour Kertk.]

[Note 722: Voir Sagard, Hist. du Canada, liv. IV, ch. IX, X.]

         Entendant de si tristes nouvelles nous voyant comme hors
         d'esperance de tout secours, nous jugeasmes qu'il n'estoit plus
         temps de temporiser[723], mais bien de remdier de bonne heure 
         ce que nous pouvions avoir affaire; nostre petite barque estoit
         toute preste, ledit du Pont s'estoit resolu de s'en aller
         dedans sans attendre la chalouppe davantage, craignant qu'elle
         ne tardast trop, & partant trop tard que malaisment l'on
         trouveroit des vaisseaux aux costes pour estre possible partis,
         qu'en chemin faisant pour le plus seur, si nos vaisseaux
         devoient venir, ils les rencontreroient, ou ladite chalouppe
         qu'ils emmeneroient avec eux. Ledit du Pont avoit eu de la
         peine  se resoudre  cause de l'incommodit de ses goutes,
         mais luy ayant bien remonstr qu'il avoit bien quitt sa maison
225/1209 pour s'embarquer en un meschant petit vaisseau, & de plus qu'il
         estoit venu  Gaspey parmy tous les dangers de la guerre aussi
         malade qu'il estoit: davantage qu'il s'estoit mis dans une
         chalouppe de Gaspey pour venir  Qubec avec de si grandes
         incommoditez qu'on ne l'auroit creu, si on ne l'avoit veu, que
         ce n'estoit pas de mesme en ceste occasion plus pressante,
         d'autant que son ge & la rputation qu'il avoit entre les
         navigeans de ces costes, estoient cause qu'avec les Capitaines
         & maistres des vaisseaux desquels il estoit cogneu, plus
         facilement il treuveroit partage, & pourroit plus asseurment
         contracter avec lesdits chefs des vaisseaux pour le passage;
         pour sa personne il n'alloit pas dans une chalouppe comme il
         estoit venu de Gaspey avec de grandes douleurs & incommoditez,
         mais en une barque fort gentille & bien accommode, y ayant sa
         chambre o il seroit trs-bien, & avec des personnes qui
         l'assisteroient, en luy portant toute sorte de respect, pouvant
         recouvrir plus de rafraichissement le long des costes,
         changeant d'un jour  autre de lieu que non pas  Qubec o il
         n'y avoit rien: qu'il se trouvoit fort peu de personnes qui
         voulussent demeurer  l'habitation sans vivres. Que pour sa
         personne seule il falloit empescher quelquesfois quatre hommes
          l'assister & secourir, lesquels ne pourroient demeurer avec
         luy, de sorte que force leur seroit de l'abandonner pour aller
         chercher leur vie de jour  autre: Que de tenter la fortune de
         repasser en France luy seroit chose meilleure que de souffrir
         de si grandes necessits, ne pouvant plus rien esperer de
         Qubec, ayant le peu qu'il y avoit est conserv pour luy seul,
226/1210 ce que je ne pensois pas qu'il peut faire, il me dist que pour
         le voyage qu'il avoit fait de France  Qubec, il n'estoit pas
          s'en repentir, mais trop tard, je luy dis, Vous saviez aussi
         bien que moy la faon comme l'on nous traitte en ces lieux, o
         les necessitez ont plus rgn que les biens-faits de ceux qui
         ont cette affaire, vous n'estes point novice en cela, un autre
         se pourroit excuser, mais vous avez trop d'exprience pour
         savoir & cognoistre ce qui en est: car si  Qubec vous aviez
         les commoditez approchantes de ce qu'il vous faudroit je vous
         conseillerois d'y demeurer. En fin comme j'ay dit cy-dessus, il
         se resolut de s'embarquer & laisser le sieur de Marais[724],
         fils de sa fille en sa place, & emporter avec luy quelque 1000
         castors pour subvenir aux frais de la despence, qui furent
         embarquez. Cela resoulu, le lendemain il me dist si j'aurois
         agrable qu'il fit lire sa commission que luy avoit donne le
         sieur de Can, afin qu'un chacun sceust la charge qu'il luy
         avoit donne en ces lieux, craignant que ledit de Can ne luy
         donnast ses gages, lors qu'il luy demanderoit, je luy dis que
         cela ne m'importoit pas beaucoup, mais qu'il commenoit bien
         tard, parce que ledit de Can, outre le droict qui luy pouvoit
         appartenir, s'attribuoit des honneurs & commandemens qui ne luy
         appartenoient pas, anticipant sur les charges de Vice-Roy, luy
         monstrant les principaux points. Pour ce qui touchoit le trafic
         & commerce de pelleterie il y avoit toute puissance, qu'en cela
227/1211 les articles de sa Majest nous gouvernoient,  quoy il se
         falloit arrester: En outre j'avois bonne commission en forme,
         selon la volont de sa Majest, & de Monseigneur le Vice-Roy, &
         celle dudit sieur de Can ne pouvoit estre de telle
         consideration.

[Note 723: Nouvelle preuve que la chaloupe de Desdames n'tait arrive
ni le 25 de mai, ni encore moins le 25 avril. (Voir ci-dessus, p. 222.)]

[Note 724: Ce jeune Des Marais tait le fils du sieur Des Marais dont il
est parl si souvent dans les relations prcdentes. Il tait venu avec
son grand-pre en 1627. (Voir ci-dessus, p. 141.)]

         Le lendemain[725], qui estoit le Dimanche, au sortir de la
         saincte Messe je fais assembler tout le peuple, avec la copie
         de la commission du sieur du Pont, les articles de sa Majest &
         la commission de Monseigneur le Vice-Roy, auquel vritablement
         je fais entendre le pouvoir que pouvoit donner ledit sieur de
         Caen  ses commis, differens d'avec celuy que j'avois selon les
         articles de sa Majest, que je fis lire contenant aucuns
         poincts de la commission dudit du Pont, & en suitte ma
         commission, qui estoit fort ample, disant  tous: Je vous fais
         commandement de par le Roy, & Monseigneur le Vice-Roy, que vous
         ayez  faire tout ce que vous commandera ledit du Pont, pour ce
         qui touche le trafic & commerce des marchandises, suivant les
         articles de sa Majest que je vous ay fait lire, & du reste de
         m'obeir en tout & par tout en ce que je commanderay, & o il y
         aura de l'interest du Roy & de mondit Seigneur, en me reservant
         dix hommes gagez dudit de Can, suyvant les articles resolus de
         toute la societ, desquels ledit de Caen avoit est porteur, &
         me les mit en mains, par l'un desquels estoit port & encharg
         me donner dix hommes, avec toutes les commoditez necessaires
         pour les employer au Fort, ainsi que j'aviserois bon estre.
         J'ay creu que ledit sieur de Caen ne s'en ressouvenoit plus,
228/1212 car il  n'y avoit pas d'apparence qu'il eust voulu disputer une
         chose o luy-mesme avoit sign, & le sieur Dolu, & autres
         associez. La chose la plus importante estoit de se fortifier le
         mieux que l'on pourroit pour la conservation du pas, qu'
         faute de ce faire c'estoit le laisser en proye  un ennemy qui
         peut recognoistre nostre foiblesse, sans que ledit du Pont ny
         autres pussent empescher l'effect du commandement que j'ay, sur
         peine de desobeissance, & punition corporelle.

[Note 725: Vraisemblablement le 17 juin, qui tait un dimanche. (Voir
ci-dessus, note 1 de la page 222.)]

         Je voy bien (dist le sieur du Pont) que vous protestez ma
         commission de nullit: Ouy en ce qui heurte l'authorit du Roy
         & de Monseigneur le Vice-Roy, pour ce qui est de vostre traict
         & commerce, suivant les articles de sa Majest,  quoy il se
         faut tenir, cela se passa ainsi.

         La chalouppe (comme j'ay dit cy-dessus) estoit venue de Gaspey,
         qui interrompit le dessein dudit du Pont de s'en aller,
         d'autant que son intention n'estoit qu'au cas qu'il n'y eust
         aucun vaisseau  Gaspey o il peust s'en retourner, de revenir
          Qubec sans se mettre en peine de passer plus outre pour
         chercher passage & aller en France dans les vaisseaux Franois,
         qui pouvoient estre  l'isle de S. Jean, du Cap Breton,
         Canseau, Isles de S. Pierre, Plaisance o autres ports, qui
         sont  l'isle de Terre-Neufve, o il y en avoit, & sembloit
         qu'il ne voulust aller  Gaspey que pour establir les Franois
         avec les Sauvages & s'en revenir  Qubec: les matelots qui ne
229/1213 desiroient plus y retourner craignant de mourir de faim,
         avoient volont de courir le risque & de chercher passage
         plustost que de demeurer avec les Sauvages, si ce n'estoit par
         force: Ce qui me fit luy demander si c'estoit son intention de
         s'embarquer en la barque, s'il avoit dessein de s'en retourner
          Gaspey, il me dit qu'ouy: Alors je luy dis, que pensez-vous
         qui vous rameine, regardez ce qu'avez  faire, car les matelots
         ne sont pas dlibrez de revenir, & ainsi vous vous trouverez
         deceu si vous vous attendez  cela, vous voyez que l'on
         descharge l'habitation de plus d'hommes que l'on peut, ne
         faisant estat que d'y faire demeurer treize  quatorze
         personnes, & vous revenant, vous en amnerez une douzaine, ce
         seroit pour mourir de faim les uns pour l'amour des autres, il
         n'y a pas beaucoup d'apparence: joint que quelques matelots
         sont resolus de demeurer avec les Sauvages de par del, & le
         reste d'aller chercher passage  quelque prix que ce soit,
         mesme que ne trouvant vaisseaux ils se veulent bazarder de
         passer la mer en ceste barque, & si n'avez volont de passer
         plus outre, je vous conseille plustost de demeurer icy: car
         aussi bien vostre voyage seroit inutile, estant contraint de
         demeurer avec les Sauvages ou courir le hazard avec les
         matelots.

         Ce qu'entendant il desira plustost demeurer, que de se mettre
         au risque, apprhendant la peine qu'il pensoit avoir en ce
         voyage pour le mal des gotes qui le tourmentoient de telle
         faon, qu'il estoit plus couch que debout, cela resolu il fit
         descharger de la barque 500 castors, de mil qu'il y avoit fait
         mettre.

230/1214 Je fis d'amples mmoires de tous les deffauts que je
         recognoissois, avec lettres adressantes  sa Majest, 
         Monseigneur le Cardinal, &  Messieurs du Conseil, & aux
         Associez, mettant le tout entre les mains de mon beau-frre
         Boullay, lequel j'avois bien instruit de tout ce qui estoit
         necessaire, luy donnant une commission suivant le pouvoir que
         j'avois: & luy commanday de s'en aller avec les matelots
         chercher passage  quelque prix que ce fut, luy donnant charge
         de laisser  Gaspey avec Juan Chou & ses compagnons Sauvages,
         tous ceux qui y voudroient demeurer, & ceux qui le voudroient
         suivre qu'il les emmenast avec luy. J'ordonnay  tous ceux qui
         devoient s'en retourner, qu'ils allassent dans les bois deux ou
         trois tours premier que partir pour chercher des racines pour
         leur provision, attendant qu'ils peussent rencontrer la pesche
         de molue vers Mantane: Ce qu'ayant fait je les faits tous
         assembler, voulant savoir la volont des uns & des autres,
         savoir ceux qui desiroient demeurer  Gaspey, & ceux qui
         vouloient suivre mon beau-frre, il s'en treuva vingt, de
         trente qu'ils estoient[726], qui desirerent demeurer  Gaspey,
         entr'autres Foucher, Desdames & deux autres Matelots, & le
         reste desiroit courir risque.

         Ayant mis ordre  tout, mon beau-frre partit avec sa
         barque[727] & tout son esquipage, le 26 de Juin, laquelle
         n'avoit que des racines, si ce n'estoient aucuns qui par leur
231/1215 mesnage avoient quelque peu de farine de pois. La barque partie
         chacun de ceux qui restoient commencrent  labourer la terre,
         & y semer des naveaux, pour nous survenir durant l'hyver: en
         attendant la moisson on estoit tous les tours  la recherche
         des racines pour vivre, ce qui causoit de grandes fatiques, car
         on alloit six  sept lieues les chercher, avec une grande peine
         & patience, sans en treuver en suffisance pour nous nourrir.
         Les autres faisoient ce qu'ils pouvoient pour prendre du
         poisson, & faute de filets, lignes & hains, nous ne pouvions
         faire grande chose: la poudre pour la chasse nous estoit si
         chre que je desirois mieux ptir que d'user si peu que nous en
         avions qui n'estoit pas plus de 30  40 livres, & encore trs
         mauvaise.

[Note 726: Ils taient trente en comptant Boull lui-mme. (Pices
justificatives, n. III.)]

[Note 727: Cette barque, appele _la Coquine_, tait de douze ou quatorze
tonneaux suivant Sagard (Hist. P. 980), ou seulement de sept  huit,
d'aprs l'auteur lui-mme (voir Pices justificatives, n. II).]

         Nous attendions de jour en jour les Hurons, & par mesme moyen
         20 Franois qui estoient allez avec eux pour nous soulager de
         nos pois: ceste surcharge me mettoit bien en peine, n'ayant du
         tout rien  leur donner s'ils n'apportoient de la farine avec
         eux, ou que lesdits Hurons ne les remmenassent, ou bien les
         mettre avec les Sauvages au tour de nous, comme ils nous
         avoient promis de les prendre, mais comme ils sont d'une humeur
         assez variable, cela me donnoit du tourment. Chomina nous dit
         qu'il s'en alloit aux trois rivieres avec tous les sauvages,
         qui deslogeoient d'auprs de Qubec, pour aller au devant des
         Hurons traiter des farines s'ils en avoient: pour cet effect il
         demanda quelques cousteaux, & promet en traiter fidellement,
         nous apportant aussi tost les farines: la creance que nous
232/1216 avions en luy, fit qu'on luy en donna, & une arme de picquier
         qu'il demanda  emprunter pour la guerre, de quoy il ne fut
         refus. Son frre Ouagabemat[728] s'offrit d'aller  la coste
         des Etechemins, o estoient les Anglois pour y traiter de la
         poudre, il demanda qu'on luy donnast un Franois, lequel
         demeuroit  deux journes dans les terres de la coste, ce qui
         luy fut accord, pour tascher de quelque faon que ce fut 
         nous maintenir. Pour ce sujet il partit le 8 de Juillet,
         laissant la grande riviere, & ayant fait quelque chemin par
         celle qui va ausdits Etechemins, ils treuverent si peu d'eau
         qu'ils furent contrains de s'en revenir le 11 dudit mois, & par
         ainsi ce voyage fut rompu.

         Le 15 de Juillet arriva l'homme que j'avois envoyay  la
         decouverte des Sauvages appelle Abenaquioit, qui me fit rapport
         de tout son voyage suivant le mmoire que je luy avois donn,
         le nombre des saults qui falloit passer premier que d'y
         arriver, la difficult des chemins qui se rencontroient en ce
         traject de terre, jusqu' la coste desdits Etechemins, les
         peuples & nations qui sont en ces contres, leurs faons de
         vivres, nous asseurant que tous ces peuples vouloient lier une
         estroitte amiti avec nous, & prendre de nos hommes avec eux
         pour les nourrir durant l'hyver, attendant que nous eussions
         secours de nos vaisseaux: qu'en peu de jours il devoit venir un
         chef de ces peuples avec quelques Canaux pour confirmer leur
         amiti, & mesme nous ayder de leurs bleds d'Inde, estant
233/1217 peuples qui ont de grands villages, &  la campagne de maisons,
         ayant nombre de terres dfriches, o ils sement force bleds
         d'Inde qui recueillent suffisamment pour leur nourriture, & en
         ayder leurs voisins, quand il manque quelque anne qui n'est
         pas si bonne que d'autre. Il y a de belles campagnes & tort peu
         de bois ou ils habitent, la pesche du poisson y est abondante
         de Bars, Saumons, Esturgeons & autres poissons en grande
         quantit: comme aussi y est trs-bonne la chasse des animaux &
         du gibier, de sorte que quand les eaues sont un peu grandes
         l'on y peut aller en six jours avec diligence: il y a une
         riviere[729] qui va tomber en ceste coste des Etechemins, en
         laquelle j'ay est autrefois du temps du sieur du Mont comme
         j'allois descouvrir les ports, havres, & rivieres. Ce voyage &
         descouverte me donna un grand contentement pour l'esperance du
         fruict qu'un jour nous en pourrions retirer durant nostre
         necessit, o ces peuples nous pouvoient bien servir. Ce qui
         est de remarquable, c'est un lieu o l'on ne craint point
         d'ennemis sur le chemin, qui vous puisse empescher d'aller &
         venir librement[730].

[Note 728: Sagard l'appelle Neogabinat, et les Relations des Jsuites
Negabamat. Il devint plus tard fervent chrtien, et fut l'un des
premiers qui se fixrent  Sillery.]

[Note 729: Le Knbec.]

[Note 730: Voici, suivant nous, le sens de cette phrase: Le pays des
Abenaquis a cela de remarquable et d'avantageux, que l'on n'a point 
craindre, sur le chemin, d'ennemis qui vous puissent empcher d'aller et
venir librement.]

         Le 17 du mois de Juillet arriverent nos hommes des Hurons en
         douze Canaux qui n'apportrent aucunes farines sinon quelques
         uns qui en avoient, ne la monstroient  la veue, en attendant
         nostre disette, il falloit qu'ils fissent comme nous, &
         allassent chercher des racines pour vivre. Je me deliberay les
234/1218 envoyer  l'habitation des Abenaquiois pour vivre de leurs
         bleds d'Inde attendant le printemps, n'ayant plus d'esperance
         de voir aucuns amis ny ennemis, la saison estant passe selon
         les apparances humaines.

         Le Reverend Pre Brebeuf, selon ce que luy avoit mand le
         Reverend Pre Mass Superieur[731], s'en revint des Hurons,
         leur laissant une extrme tristesse de son dpart, luy disant.
         He quoy nous delaisses-tu! il y a trois ans que tu es en ces
         lieux pour apprendre nostre langue pour nous enseigner 
         cognoistre ton Dieu, l'adorer & servir, estant venu pour ce
         sujet,  ce que tu nous as tesmoign, & maintenant que tu sais
         plus parfaitement nostre langue qu'aucun qui soit jamais venu
         en ces lieux, tu nous delaisses & si nous ne cognoissons le
         Dieu que tu adores, nous l'appellerons  tesmoin que ce n'est
         point nostre faute, mais bien la tienne, de nous laisser de
         telle faon; il le leur remonstroit que l'obeissance qu'il
         devoit  ses Suprieurs ne luy permettoient pour le present de
         demeurer, attendu aussi les affaires qu'il avoit, & qui
         estoient grandement importantes, mais qu'il les asseuroit,
         moyennant la grce de Dieu, de les venir treuver & amener ce
         qui seroit necessaire pour leur enseigner  cognoistre Dieu, &
         le servir, & ainsi se dpartit. En effect ce bon Pre avoit un
         don particulier des langues qu'il apprit & comprit en deux ou
         trois ans, ce que d'autres ne feroient en vingt: nous fusmes
         fort aises de le voir, comme estoient aussi les Peres qui se
235/1219 promettoient qu'il leur apporteroit des farines des Hurons, qui
         eust est fort peu de chose, n'eust est la valeur de quelque
         quatre ou cinq sacs, qui,  ce que l'on me dist, pesoyent
         environ chacun 50 livres.

[Note 731: Le P. Ennemond Mass tait demeur suprieur depuis le dpart
du P. Charles Lalemant.]

         Cette arrive de Canaux de Sauvages ne nous apporta aucun
         bnfice, car ils n'avoient point de farines  traitter
         qu'environ deux sacs, que les Pres Recolets traitterent, & le
         sieur du Pont en fit traitter un autre par le Sous-commis: Pour
         moy il fut hors de ma puissance d'en pouvoir avoir, ny peu, ny
         prou, & ne m'en fut seulement offert une escuelle, tant de
         ceux qui en pouvoient avoir, parmy les nostres, que parmy les
         autres: toutesfois je prenois patience, ayant tousjours bon
         courage, attendant la rcolte des pois, & des grains qui se
         feroit au desert de la Veufve-Hebert & son gendre, qui avoient
         quelque six  sept arpens de terres ensemences, ne pouvant
         avoir recours ailleurs, & peux dire avec verit que j'ay
         assist un chacun de tout ce qui m'estoit possible, ce qui fut
         neantmoins fort peu recogneu en mon particulier, & ceux qui
         estoient avec moy au fort, & estant les plus mal pourveus de
         toutes choses.

         Pour ce qui estoit des Reverends Pres Jesuites ils n'avoient
         que de la terre dfriche & ensemence pour eux & serviteur au
         nombre de douze ne nous en pouvant ayder comme je croy qu'ils
         eussent fort desir: le lieu o ils sont habituez est trs
         agreable, estant sur le bord de la riviere S. Charles.

         Les Pres Recolets avoient beaucoup plus de terres dfriches &
         ensemences & n'estoient que quatre, promettant que s'ils en
236/1220 avoient plus que ne leur faudroit en 4  5 arpens de terre
         ensemencez de plusieurs sortes de grains, lgumes, racines &
         herbes potagres qu'ils nous en donneroient. L'anne prcdente
         chacun avoit il bien conserv ce qu'il avoit qu'il s'estoit
         fait fort peu de liberalitez, sinon  quelques particuliers de
         ceux qui estoient logez  l'habitation, & celle comme dit est,
         des Pres Jesuites qui nous assisterent de quelques naveaux
         selon leur puissance.

         Comme les Hurons se dlibrent de s'en retourner avec si peu de
         marchandises qu'ils avoient apportes, pensant treuver dequoy
         traitter, nouvelles nous vindrent de l'arrive des Anglois par
         un sauvage appell la Nasse[732], qui avoit sa maison proche
         des Pres Jesuites, lequel donnoit esperance & toute sa famille
         de se faire instruire en nostre foy, & mesmes les Pres luy
         avoient donn de leur terre dfriche pour le gaigner  eux, ce
         fut luy qui nous donna cet advis, ce qui m'estonna grandement,
         pource qu'alors je n'attendois ny Franois ny Anglois qui
         eussent entrepris ce voyage bien hazardeusement pour estre venu
         tard, d'autant que si en France ils eussent fait quiper de
         bonne heure comme en Mars, la moindre barque estoit suffisante
         de nous secourir & nous oster du danger d'estre pris, apportant
         farines, poudre, mousquets, avec un peu de mche: l'ennemy
         jugeant bien qu'il n'y avoit rien  faire pour eux sinon
         traitter quelque pelleterie  Tadoussac, & ne pouvant rien
         faire,  ce que j'ay sceu depuis, s'ils eussent est contraints
237/1221 de retourner sans rien faire de porter tout ce qu'ils avoient
         au Cap Breton, o ils avoient une habitation d'un
         Escossois[733] qui estoit de la compagnie du Chevallier
         Alexandre en Angleterre & roder les costes comme ils avoient
         fait l'anne prcdente, pour prendre des vaisseaux qui
         ayderoient  payer les frais de leur embarquement.

[Note 732: Son nom sauvage tait _Manitougatche_. Il demeura fidlement
attach aux Franais, et fut baptis quelques annes plus tard. (Relat.
des Jsuites.)]

[Note 733: Probablement le _millor Escossois_ dont il est parl ci-aprs
dans la relation du capitaine Daniel. (_Conf_., State Paper Office,
Colonial Papers, vol. V, 46, 47.)]



         _Le sieur de Champlain ayant eu advis de l'arrive des Anglais,
         donne ordre de n'estre surpris, se resould  composer avec eux.
         Lettre qu'un Gentilhomme Anglais luy apporte, & sa response.
         Articles de leur composition. Infidelles Franois prennent des
         commodits de l'habitation. Anglais s'emparent de Qubec._

                             CHAPITRE III.

         Lors que ces nouvelles vinrent j'estois seul au fort, une
         partie de mes compagnons estoient allez  la pesche, les autres
         chercher des racines, mon serviteur & les deux petites filles
         Sauvagesses[734] y estoient aussi: sur les dix heures du matin
         une partie se rendit au fort &  l'habitation, mon serviteur
         arrivant avec quatre petis sacs de racines, me dit avoir veu
         lesdits vaisseaux Anglois  une lieue de nostre habitation,
         derrire le Cap de Levy(735): je ne laissay de mettre en ordre
238/1222 si peu que nous avions, pour eviter la surprise tant au fort
         qu' l'habitation, les pres Jesuistes & Recollets accoururent
         aussi tost  ces nouvelles pour voir ce que l'on oourroit: je
         fis assembler ceux que je jugeay  propos pour savoir ce que
         nous aurions  faire en ces extremitez: il fut arrest
         qu'attendu l'impuissance en laquelle nous estions sans vivres,
         poudre[736], ny mesche, & sans secours, il estoit impossible de
         nous maintenir, c'est pourquoy qu'il nous falloit chercher une
         composition la plus avantageuse que nous pourrions, & attendre
         ce que voudroit dire l'Anglois, resolus neantmoins qu'au cas
         qu'ils ne nous voulussent faire composition, de faire sentir 
         la descente, que voulant nous forcer on leur feroit perdre de
         leurs hommes, en nous ostant l'espoir de composition.

[Note 734: Des trois petites filles que les sauvages avaient donnes 
l'auteur, celle qu'il avait nomme la Foy s'en tait retourne parmi
ceux de sa nation. (Sagard, Hist. du Canada, page 1101.)]

[Note 735: La pointe Lvis.]

[Note 736: Il ne restait que trente  quarante livres de poudre, et
encore trs-mauvaise. (Ci-dessus, p. 231).]

         Sur le flot, l'Anglois envoye une chalouppe ayant un drapeau
         blanc, signai pour savoir s'il auroit asseurance de nous venir
         treuver, pour nous sommer, & savoir la resolution en laquelle
         nous estions, je fis mettre un autre drapeau au fort, leur
         asseurant qu'ils pourroient approcher avec toute seuret:
         Estant arrivez en nostre habitation, un gentil-homme Anglois
         mit pied  terre, lequel me vint treuver, & courtoisement me
         donna une lettre de la part des deux frres du Gnral Guer qui
         estoient  Tadoussac avec ses vaisseaux, l'un s'appelloit le
         Capitaine Louis qui venoit pour commander au fort, l'autre le
         Capitaine Thomas Vice-Admiral de son frre, me mandant ce qui
         s'ensuit.

239/1223 _Monsieur en suite de ce que mon frere vous manda l'anne
         passe que tost ou tard il aurait Qubec, n'estant secouru, il
         nous  charg de vous asseurer de son amiti, comme nous vous
         faisons de la nostre, & sachant trs bien les necessitez
         extrmes de toutes choses ausquelles vous estes, que vous ayez
          luy remettre le fort & l'habitation entre nos mains, vous
         asseurant toutes sortes de courtoisie pour vous & pour les
         vostres, comme d'une composition honneste & raisonnable, telle
         que vous sauriez desirer, attendant vostre response nous
         demeurons, Monsieur, vos trs affectionnez serviteurs Louis &
         Thomas Guer. Du bord du Flibot ce 19. de Juillet 1629._

         Ceste lettre leue devant le principal Commis & autres des
         principaux, il fut resolu de leur faire responce, comme il
         s'ensuit.

         _Messieurs la verit est que les ngligences ou contrarietez
         du mauvais temps, & les risques de la mer, ont empesch le
         secours que nous espererions en nos souffrances, y nous ont
         ost le pouvoir d'empescher vostre dessein, comme avons fait
         l'anne passe, sans vous donner lieu de faire reussir vos
         prtentions, qui ne feront s'il vous plaist maintenant qu'en
         effectuant les offres que vous nous faites d'une composition,
         laquelle on vous fera savoir en peu de temps aprs nous y
         estre resolus ce qu'attendant il vous plaira ne faire approcher
         vos vaisseaux  la porte du canon, ny entreprendre de mettre
         pied  terre que tout ne soit resolu entre nous, qui sera pour
         demain. Ce qu'attendant je demeureray Messieurs vostre
         affectionn serviteur, Champlain, ce 19 de Juillet 1629._

         Ledit Capitaine Louis Guer renvoya sur le soir sa chalouppe
         pour avoir ces articles de la composition, avec asseurance de
         nous donner toutes sortes de courtoisies, lesquelles articles
         envoyasmes avec le plus d'advantage qu'il nous estoit possible.

240/1224 _Articles [qui seront] accordez par le sieur Guer commendant
         de present aux vaisseaux qui sont proches de Qubec, aux sieurs
         de Champlain & du Pont, le 19 de Juillet 1629._[737]

[Note 737: Le titre de cette pice se lit ainsi dans l'original conserv
 Londres (State Paper Office): _Articles demandes estre accordes par
le Sr Quirc Commandant de present aus vaisseaux qui sont proches de
Quebecq aus Sr de Champlain & dupont le 19 de Juillet 1629._ Dans
l'impression de l'dition originale, les mots _demandes estre_ ayant
t omis ou retranchs, on fut oblig de pousser entre ligne les deux
mots que nous mettons entre crochets dans le texte. Cette correction
cependant n'a pas t faite dans tous les exemplaires.]

         Que le sieur Guer nous fera voir la commission du Roy de la
         grande Bretagne, en vertu de quoy il se veut saisir de ceste
         place, si c'est en effect par une guerre lgitime[738] que la
         France aye avec l'Angleterre, & s'il a procuration du sieur
         Guer son frre Gnral de la flotte Angloise, pour traiter avec
         nous, il la monstrera.

[Note 738: L'original porte: de guerre lgitime.]

         Il nous fera donn un vaisseau pour rapasser en France tous nos
         compagnons, & ceux qui ont est pris par le sieur Gnral,
         allant treuver passage en France, & aussi tous les Religieux,
         tant les Peres Jesuistes que Recollets, que deux Sauvagesses
         qui m'ont est donnes il y a deux ans par les Sauvages,
         lesquelles je pourray emmener sans qu'on me les puisse retenir
         ny donner empeschement en quelque manire que ce soit.

         Que l'on nous permettra sortir avec armes & bagages, & toutes
         sortes d'autres commoditez de meubles que chacun peut avoir,
         tant Religieux qu'autres, ne permettant qu'il nous soit fait
         aucun empeschement en quelque manire & faon que ce soit.

241/1225 Que l'on nous donnera des vivres  suffisance pour nous
         repasser en France, en change[739] de peleteries, sans que par
         violence ou autre manire que ce soit, on empesche chacun en
         particulier d'emporter ce peu qui se treuvera[740] entre les
         soldats & compagnons de ces lieux.

[Note 739: L'original porte: en eschange.]

[Note 740: Dans l'original, on lit: sy peu que l'on en a qui est.]

         Que l'on usera envers nous de traitement le plus favorable
         qu'il se pourra, sans que l'on fasse aucune violence  qui que
         ce soit, tant aux Religieux & autres de nos compagnons, qu'
         ceux qui sont en ces lieux,  ceux qui ont est pris, entre
         lesquels est mon beau-frre Boull, qui estoit pour commander 
         tous ceux de la barque partie d'icy, pour aller treuver passage
         pour repasser en France [741].

[Note 741: Cet article, en particulier, parat avoir t revu et corrig
par un autre que par Champlain; le voici comme il est dans l'original:
Que l'on uzera de traittement le plus favorable qui se pourra sans que
l'on face de viollence  qui que ce soit comme religieux & autres de nos
compagnons tant de ceus qui sont en ces lieus que ceus qui ont est pris
entre lesquels est mon beau frre boullay qui estoit pour commander 
tous ceus qui de la barque qui estoit partie d'ycy pour aller trouver
passage pour repasser en France.]

         Le vaisseau o nous devrons passer, nous sera remis trois jours
         aprs nostre arrive  Tadoussac entre les mains, & d'icy nous
         sera donn une barque ou vaisseau[742] pour charger nos
         commoditez, pour aller audit Tadoussac prendre possession du
         vaisseau que ledit sieur Guer nous donnera, pour repasser en
         France prs de cent personnes que nous sommes, tant ceux qui
         ont est pris, comme ceux qui sont de present en ces lieux.

[Note 742: Nous sera donn barque ou vaisseau.]

         Ce qu'estant accord & sign d'une part & d'autre par ledit
         sieur Guer qui est  Tadoussac Gnral de l'arme Angloise &
242/1226 son Conseil, nous mettrons le fort, l'habitation, & maisons
         entre les mains dudit sieur Guer, ou autre qui aura pouvoir
         pour cet effect de luy. Sign, Champlain, & du Pont[743].

[Note 743: Lepont dans l'original.]

         Ces choses ainsi resolues furent envoyes aux vaisseaux, o
         estoient lesdits Louis & Thomas Guer, qui virent ce que nous
         demandions, & aprs les avoir considerez ils se resolurent d'y
         faire response le plustost qu'ils pourroient, ce qu'ils firent
         comme il s'ensuit.

         _Articles accorder aux sieurs de Champlain du Pont._

         Pour le fait de la Commission de sa Majest de la grande
         Bretagne le Roy mon Maistre, je ne l'ay point icy, mais mon
         frere la fera voir quand ils feront  Tadoussac.

         J'ay tout pouvoir de traiter avec monsieur de Champlain, comme
         je vous le feray voir.

         Pour le fait de donner un vaisseau je ne le puis faire, mais
         vous vous pouvez asseurer du passage en Angleterre, &
         d'Angleterre en France, ce qui vous gardera de retomber entre
         les mains des Anglois, auquel danger pourriez tomber.

         Et pour le fait des Sauvagesses, je ne le puis accorder pour
         raisons que je vous feray savoir si j'ay l'honneur de vous
         voir, que pour le fait de sortir armes & bagages, & peleteries,
         j'accorde que ces messieurs[744] sortiront avec leurs armes,
243/1227 habits & peleteries  eux appartenans, & pour les soldats leurs
         habits chacun avec une robe de castor sans autre chose, & pour
         le fait des Peres ils se contenteront de leurs robes & livres.

[Note 744: Suivant le tmoignage des copistes auxquels nous avons eu
recours, il y a dans l'original: _que les Mres,_ c'est--dire, que
les Maistres.]

         Ce que nous promettons faire ratifier par mon frre Gnral
         pour la flotte pour sa Majest de la grande Bretagne, sign L.
         Kertk[745], & plus bas Thomas Kertk, & plus bas est escrit.

         Les susdits articles[746] accordez avec les sieurs de Champlain
         & du Pont[747], tant par les freres Louis & Thomas Kertk[748],
         je les accepte & ratifie, & promets qu'ils seront effectuez de
         point en point, fait  Tadoussac ce 19 d'Aoust, Stil neuf 1629.
         sign David Kertk, avec un paraphe.

[Note 745: Louis Kertk La copie que nous avons de l'original ne porte
point cette signature, mais seulement celle-ci: Tho. Kearke.]

[Note 746: Dans l'original, on lit: Les suditz six articles. Et ce qui
fait ici le troisime, y est dsign en deux articles spars.]

[Note 747: Dupont grav, dans l'original.]

[Note 748: L'original porte Kearke.]

         Ayant arrest les articles ils nous r'envoyerent la chalouppe,
         nous priant de la despescher au plustost, pour savoir si nous
         accepterions leurs articles,  quoy nous advisasmes, nous
         estant assemblez pour resoudre ce que l'on pourroit faire en
         ces extremitez, & ne pouvant pas mieux, nous resolusmes de
         prendre la composition. Le lendemain 20 dudit mois ils firent
         approcher leurs trois vaisseaux, savoir le Flibot de prs de
         cent tonneaux avec dix canons, & deux pataches du port de
         quarante tonneaux, chacune six canons, & quelques cent
         cinquante hommes, ayant mouillez l'ancre devant Qubec, je fus
         treuver le Capitaine Louys, pour savoir ce qui l'avoit
244/1228 empesch de ne me permettre d'emmener mes deux petites filles
         Sauvagesses que j'avois depuis deux ans, ausquelles j'avois
         enseign tout ce qui estoit de leur crance, & apris 
         travailler  l'aiguille, tant en linge qu'en tapisserie, en
         quoy elles travaillent fort proprement, estant au reste fort
         civilises & portes d'un desir extresme de venir en France. Je
         fis tant avec ledit Capitaine Louis que je le relevay des
         doutes qu'il avoit, me permettant les emmener, ce que sachant
         ces filles ils turent fort resjouies.

         Je demanday des soldats audit Louis Quer pour empescher que
         l'on ne ravageast rien en la Chapelle ny chez les Reverends
         Pres Jesuites, Recollets ny la maison de la veufve Heber & son
         gendre, ce qu'il fit, comme en quelques autres lieux o il en
         estoit de besoin, puis il fait descendre  terre environ 150.
         hommes armez, va prendre possession de l'habitation o estant
         demanda les clefs au Sous-commis Corneille, &  Olivier qui
         traittoit avec les Sauvages comme expriment aux langues des
         Montagnais & Algommequins, comme de celle des Hurons, comme
         fort propre  cela. Il s'acquitta de sa charge en homme de
         bien, car ledit du Pont, principal Commis, estoit au lict
         malade des gouttes, & ne pouvoit agir. Louys Quer ayant ces
         clefs les donne  un Franois appell le Baillif natif d'Amiens
         qu'il avoit pris pour Commis, s'estant volontairement donn aux
         Anglois pour les servir & ayder  nous ruiner, comme perfide 
         son Roy &  sa patrie, avec trois autres que j'avois autrefois
         men en nos voyages, il y avoit plus de quinze  seize' ans,
245/1229 entre autres l'un appelle Estienne Brusl, de Champigny,
         truchement des Hurons, le second Nicolas Marsolet de Rouen,
         truchement des Montaignais, le troisiesme de Paris, appell
         Pierre Raye, Charon de son mestier, l'un des plus perfides
         traistres & meschants qui fust en la bande. Ledit Baillif
         estoit venu autrefois en ces lieux avec ledit de Can, qui
         l'avoit fait un de ses Commis, l'ayant chass pour estre
         grandement vicieux. Cestuy-cy entre au magasin, se saisit de
         tout ce qui estoit dedans, & de trois mille cinq cens  quatre
         mille castors, qui appartenoient au sieur de Caen, comme de
         toutes les autres commoditez qui estoient en l'habitation pour
         servir  icelle.

         Louys Quer s'achemine au fort pour en prendre possession,
         voulant desloger de mon logis, jamais il ne le voulut permettre
         que je m'en allasse tout  fait hors de Qubec, me rendant
         toutes les sortes de courtoisies qu'il pouvoit s'imaginer. Je
         luy demanday permission de faire clbrer la saincte Messe, ce
         qu'il accorda  nos Peres: Je le priay aussi de me donner un
         certificat de tout ce qui estoit tant au fort qu'
         l'habitation, ce qu'il m'accorda avec toute sorte d'affection
         ainsi qu'il s'ensuit.

         _J'ay Louys Kertk commandant de present au Fort de Qubec en
         la Nouvelle France pour le Roy de la Grande Bretagne, mon
         Seigneur & Maistre, certifie  tous ceux qu'il appartiendra,
         que j'ay trouv tant au Fort qu' l'habitation ce qui s'ensuit,
         4 espoirs de fonte verte & une moyenne avec leurs boettes, 2
         breteuls de fer, de 800 livres chacun, 7 pierriers avec leur
         boiste double, 45 balles de fer pour les espoirs, & 6 balles
         pour lesdits breteuls, 40 livres de pouldre  canon, 30 livres
         de meche, 14 mousquets, un mousquet  Croc, 2 grandes
         arquebuses  rouet de 6  7 pieds, 2 autres  meche de mesme
         longueur, 10 hallebardes, 12 piques, 5  6 milliers de plomb
         50 corcelets sans brasarts, avec leurs bourguinotes, 2 armes de
246/1230 gensdarmes  l'espreuve du pistolet, deux petarts de fonte
         verte, une vieille tente de guerre & plusieurs ustancilles de
         mesnage & outils des ouvriers qui estoient en cedit lieu de
         Qubec, ou commandait le sieur de Champlain en l'absence de
         Monsieur le Cardinal de Richelieu pour le service du Roy de
         France & de Navarre. Faict au Fort de Qubec ce 21 de Juillet
         1629. sign Louys Kertk[749]._

[Note 749: On peut comparer  ce certificat de Louis Kertk une pice qui
a pour titre _Declaration du Sr Champlain soubs serment des armes,
munitions & autres utensiles laisses au fort de Kebeck lors de la
rendition, qui doyvent selon le Traict estre restitues_ (State Paper
Office, Colonial Papers, vol. VI). Les deux documents sont d'accord pour
le fond; seulement Champlain donne le dtail des outils et ustensiles:
Deux grands pieds fourchus de fonte pesant 80 lbs. une forge de
Mareschal avec les appartenances. Toutes sortes de provisions pour la
Cuisine. Tous Outils pour un Charpentier. Tous outils de fer propres
pour un moulin  vent. Un moulin  bras pour moudre le bled, & une
Cloche de fonte.]

         Ils se saisirent aussi de plusieurs commoditez appartenant aux
         Reverends Peres Jesuites & Recollets desquelles choses ne
         voulurent donner de mmoire, disant, s'il faut rendre (ce que
         je ne croy pas) il ne perdra rien, cela ne vaut pas la peine de
         l'escrire ny en faire recherche. Pour les vivres que nous
         trouvons il ne s'en gastera ny encre ny papier, dont nous n'en
         tommes pas faschez, vous aymant mieux assister des nostres.
         Nous vous en remercions bien fort, luy dis-je, il n'y a sinon
         que vous les faites payer bien chrement sans pouvoir avoir
         moyen de les disputer.

         Le l'endemain[750] il fit planter l'enseigne Angloise sur un
         des bastions, fist battre la quesse, assembler ses soldats,
         qu'il met en ordre sur les ramparts, faisant tirer le canon des
         vaisseaux, & quelques 5 espoirs de fonte qui estoient au fort,
         & deux petits breteuls qui estoient  l'habitation, & quelques
247/1231 boites de fer, aprs il fit jouer toute l'escoupeterie de ses
         soldats, le tout en signe de resjouyssance.

[Note 750: Le 22 de juillet, qui tait un dimanche. Le dimanche matin,
dit Sagard, les Anglois poserent les armes d'Angleterre  l'habitation &
au fort avec le plus de solemnit qui leur fut possible, ayans au
pralable ost celles de France. (Hist. du Canada, p. 997.)]

         Le jour suivant il fut  la maison des Peres Jesuites, lesquels
         luy monstrerent des livres & tableaux & quelques ornements
         d'Eglise, en luy offrant s'il vouloit quelques-uns de ces
         livres & tableaux. Il en prit ce qu'il voulut de ceux qui luy
         semblerent les plus beaux, comme trois  quatre tableaux, le
         Ministre Anglois eut aussi quelques livres qu'il demanda aux
         Peres, aprs veu la maison & tout le desert qui estoit fort
         beau, il fut veoir les Pres Recollets, de l s'en retourna 
         l'habitation.

         La nuict ensuivant ledit Baillif prit audit Sous-Commis
         Corneille cent livres en or & argent, avec une tasse d'argent,
         quelque bas de soye & autres bagatelles qui estoient dans sa
         caisse, ayant est aussi soubonn d'avoir pris dans la
         Chapelle un Calice d'argent dor valant 100 livres & plus, de
         laquelle chose l'on fit plainte audit Louys Quer qui en fit
         quelque perquisition, mais nul n'avoua ce sacrilege detestable
         devant Dieu & les hommes. Ce Baillif accoustum  renier &
         blasphemer le nom de Dieu  tout propos en disoit assez pour se
         rendre innocent: mais comme il est sans foy ny loy, bien qu'il
         se dite Catholique comme sont les trois autres, qui ne se
         soucioient de manger de la chair ny Vendredy ny Samedy pour
         penser favoriser les Anglois, qui au contraire les en
         blasmoient, & faisoient plusieurs autres choses licentieuses &
         blasmables, je luy remonstrois assez les deffauts & les
         reproches qu'un jour il recevroit, desquelles choses il ne se
         soucioit pas beaucoup, pour l'esperance qu'il avoit de jamais
248/1232 ne retourner en France. Toutes les meschancetez qu'il pouvoit
         faire aux Franois il leur faisoit: On recevoit toute sorte de
         courtoisie des Anglois, mais de ce malheureux tout mal. Je le
         laisseray pour ce qu'il vaut, attendant qu'un jour Dieu le
         chastie de ses jurements, blasphemes & impietez.

         Depuis que les Anglois eurent pris possession de Qubec, les
         jours me sembloient des mois, ce qui me donna subject de prier
         ledit Louys Quer me permettre m'en aller  Tadoussac, o
         j'attendrois le depart des vaisseaux, passant mon temps avec le
         Gnral qui y estoit, ce qu'il m'accorda, puis que ma volont
         n'estoit de demeurer davantage. J'accommoday ledit Louys Quer
         de quelques commoditez d'emmeublement pour sa chambre qu'il me
         demanda: & pour le reste de mes commoditez, je les embarquay
         avec ledit Thomas Quer dans le Flibot avec mes deux petites
         Sauvagesses. Dupont demeura avec la pluspart de nos compagnons,
         comme firent aussi tous les Peres, attendant de s'en retourner
         au second voyage.

         Lesdits Anglois s'estant ainsi saisis du pas, la veufve Hbert
         & son gendre ne pensant pas moins qu' s'en retourner, se
         saisissant de leurs maisons & de leurs terres qui estoient
         ensemences, ayant apparence d'une trs belle rcolte, comme
         aussi les terres desdits Peres, ce qu'ils ne firent, au
         contraire luy offrant toute assistance, que s'il vouloit
         demeurer en sa maison qu'il le pouvoit faire aussi librement
         comme il avoit fait avec les Franois, luy permettant de faire
249/1233 cueillette de tous ses grains, en disposant comme il adviseroit
         bon estre, que pour le surplus de ce qui luy resteroit de ses
         grains, qu'il le pourroit traiter avec les sauvages, & l'anne
         suivante au temps que les vaisseaux retourneroient s'il ne se
         treuvoit bien, il seroit en son option de demeurer ou s'en
         retourner, luy faisant valloir chaque castor marchand, quatre
         livres, qui luy seroient livrs  Londre. Tout cecy luy estoit
         grand advantage & plus qu'il ne pouvoit esperer: mais comme
         Louis Quer estoit courtois, tenant tousjours du naturel
         Franois, & d'aymer la nation, bien que fils d'un
         Escossois[751] qui s'estoit mari  Dieppe, il desiroit obliger
         en tant qu'il pouvoit ces familles & autres Franois 
         demeurer, aymant mieux leur conversation & entretien que celle
         des Anglois,  laquelle son humeur monstroit rpugner.

[Note 751: Gervais Kertk. (State Paper Office, Colonial Papers, vol. VI,
n. 15.--Voir Pices justificatives, n. XVIII.)]

         Ces pauvres familles voyant la condition qu'on leur offroit de
         s'en retourner en France, aprs avoir employ quinze  seize
         ans de leur travail, pour tascher  s'oster de l'incommodit &
         necessit qu'ils souffriroient sans doute en France, & estans
         chargez de femmes & enfans[752], ils se verroient contrains de
250/1234 mandier leur pain, chose  la vrit bien rude & considerable 
         ceux qui se mettront en leur place. Ainsi se trouvoient-ils
         bien empeschez de ce qu'ils devoient faire, d'autant qu'ils se
         voyoient privez de l'exercice de la Religion, n'y ayant plus de
         Prestres: ils m'en demanderent mon advis plus par bienseance 
         mon opinion, que pour volont qu'ils eussent  suivre ce que je
         leur eusse conseill, nantmoins jugeant l'avantage que
         l'Anglois leur faisoit, & la libert qu'il leur donnoit de s'en
         retourner en France, je pensay leur donner un conseil qui ne
         leur eust point est ruineux, leur remonstrant que la chose la
         plus chatouilleuse & de grand poix estoit l'exercice de nostre
         Religion, qu'ils ne pouvoyent jamais esperer si les Anglois
         estoient tousjours en ces lieux, & par consequent priv de la
         Confession & des Saincts Sacrements qui pouvoient mettre leurs
         mes en repos pour un jamais, si ils leur estoient administrez,
         ce qu'ils ne pouvoient esperer si les Franois ne reprenoient
         la possession de ces lieux, ce que je me promettois moyennant
         la grce de Dieu, que pour cette anne si j'estois en leur
         place je ferois la cueillette de mes grains, & en traitter le
251/1235 plus qu'il me seroit possible avec les Sauvages, & les
         vaisseaux Franois revenant prendre possession, leur donner sa
         pelleterie & en tirer l'argent qu'il leur avoit promis, & leur
         abandonner vos terres, puis vous en revenir en leurs vaisseaux,
         car il faut avoir plus de soin de l'me que du corps, & ayant
         de l'argent en France vous pourrez vous tirer hors des
         necessitez. Ils me remercirent du conseil que je leur donnay,
         qu'ils le suivroient, esperant nantmoins nous revoir la
         prochaine anne avec l'aide de Dieu.

[Note 752: Que l'on rapproche ce que dit l'auteur en cet endroit, de ce
qu'il rapporte ci-dessus, p. 174, 202, 204-6; que l'on veuille bien
aussi se rappeler les observations que nous y avons faites sur les
familles auxquelles Champlain fait allusion dans ces diffrents
passages, et l'on demeurera convaincu qu'il resta  Qubec avec les
Anglais beaucoup plus de personnes que ne prtend l'auteur de
_l'Histoire de la Colonie franaise en Canada_ Il ne resta, dit-il,
d'autres franais  Qubec, que la famille de la veuve Hbert et celle
de Couillard son gendre, ainsi que deux individus que les Anglais
ramenrent en Europe l'anne suivante. (Tome I, p. 249.) Le texte de
Champlain aurait d suffire  lui seul pour engager l'auteur dont nous
parlons  ne point hasarder un pareil avanc. Ici en particulier, il est
fait mention de _plusieurs_ familles charges de femmes et enfants;
par consquent, outre celle de Couillard, il y en avait au moins une
autre qui tait pareillement charge d'enfants. Or ce n'tait point
celle de Madame Hbert. Donc la famille d'Abraham Martin tait du nombre
de celles auxquelles Champlain conseilla de rester avec les Anglais en
attendant mieux. C'est ce que prouvent du reste plusieurs documents,
entre autres les Registres de Notre-Dame de Qubec. Mais il y a plus:
outre ces trois familles, qui renfermaient quinze personnes, il y en
avait encore au moins deux autres. D'abord, Pierre Des Portes tait 
Qubec en 1629, puisque sa femme, Franoise Langlois, fut marraine de
Louis Couillard le 18 mai de cette mme anne; et il avait avec lui sa
fille Hlne, qu'il maria quelques annes plus tard  Guillaume Hbert,
et qui tait ne  Qubec (Traict de mariage de Nol Morin & d'Hl.
Desportes, greffe de Piraube). Enfin, Nicolas Pivert, revenu en 1628 du
cap Tourmente, avec sa femme Marguerite Le Sage et sa petite nice
(ci-dessus, p. 171, note 3), ne pouvaient pas tre retourns en France,
puisqu'il n'tait point venu de vaisseaux. Ces cinq familles runies,
sans compter les domestiques qu'elles pouvaient avoir, faisaient en tout
vingt-et-une personnes. Il resta donc avec les Anglais au moins le quart
de la population franaise, et encore faut-il remarquer que c'tait la
partie stable, et comme le germe fcond des meilleure familles qui se
soient dveloppes en Canada.]



         _Combat des Franois avec les Anglais. L'autheur est pris en
         combattant. On le fait parler au sieur Emery. Voyage des
         Franois  Tadoussac. Le beau-frere de l'Autheur luy compte son
         voyage. Emery taschoit regaigner Qubec._

                              CHAPITRE IV.

         LE 24 dudit mois[753] nous levasmes les ancres & mismes  la
         voile, ce jour fusmes mouiller l'ancre au bord de l'Est
         Nordouest de l'isle d'Orlans, le l'endemain mismes sous voile
         & le travers de la Malle-baye, 25 lieues de Qubec l'on
         aperceut un vaisseau du cost du Nort qui mettoit soubs voille,
         lequel taschoit d'aller vers l'eau pour gaigner le vent & faire
         retraitte s'il pouvoit, il fut trouv appartenir audit sieur de
         Can, o son cousin[754] Emery commandoit, qui venoit  Qubec
         pour prendre les castors qui y estoient, & traiter quelque
252/1236 marchandise qu'il avoit, & autres commoditez  luy appartenant,
         d'autant que l'Anglois savoit qu'il estoit en la riviere,
         comme il sera dit cy-aprs.

[Note 753: Le 24 juillet.]

[Note 754: Plus haut, p. 10 et 83, il est appel son neveu.]

         Ledit Thomas commanda d'approcher le plus prs que l'on
         pourroit du vaisseau dudit Emery pour le saluer de quelques
         canonades[755] qui luy furent aussi tost respondus par autres
         coups de meilleure amonition, s'entretirent quelque temps
         environ 30 coups, l'un qui fut tir du vaisseau dudit Emery
         emporta la teste d'un des bons mariniers dudit Thomas Quer,
         Emery fist quelque bordes pour tascher de gaigner le vent pour
         se sauver, mais Thomas desirant en venir aux mains & l'aborder,
         Thomas me dist; Monsieur vous savez l'ordre de la mer, qui ne
         permet  ceux d'un contraire party estre libre sur le Tillac,
         c'est pourquoy vous ne treuverez estrange que vous & vos
         compagnons descendiez sous le Tillac, o estant fist fermer les
         paneaux & les clouer sur nous, faisant mettre ses matelots &
         soldats en ordre pour combattre  l'abordage qui fut faite
         assez mal  propos, entre le mas de Van[756] & le beau Pr
         dudit vaisseau d'Emery, lequel de son cost faisoit son devoir
         de se tenir prest pour se deffendre  l'abordage: chacun fait
         ce qu'il peut pour vaincre & terracer son ennemy: ce fut alors
         qu'on vint aux coups de pierre & balles de canon, & autres
         choses qu'ils pouvoient attrapper se jettant d'un bord 
253/1237 l'autre, car les uns ny les autres ne pouvoient entrer dedans
         leurs vaisseaux que par le beaupr du vaisseau du dit Thomas
         Quer,  cause que le vaisseau (comme j'ay dit) avoit abord
         debout, & une pate de l'ancre de celuy de Thomas Quer s'estoit
         attache & cramponne au vaisseau d'Emery, ensorte qu'ils ne se
         pouvoient desaborder: & un homme arm d'un bord  autre pouvoit
         facillement empescher d'entrer: ce pendant que les gens de
         Thomas Quer estoient ainsi mal menez, une partie se jetta au
         fond du vaisseau que ledit Capitaine faisoit monter  coups de
         plat d'espe, mais c'est une mauvaise chose quand la peur
         saisit les courages, le Chef mesme ne savoit pas bien o il en
         estoit, car peu l'accompagnoient au combat, il y eust quelque
         rumeur en ce combat dans le vaisseau d'Emery de Caen, qui par
         un courage lasche cria assez hautement _Cartier, Cartier_, ce
         qui fut entendu par Thomas Quer, qui aussi tost ne voulut
         perdre temps, & releva cette parolle, leur promettant toute
         courtoisie, autant dit il, qu'au sieur de Champlain que nous
         avons icy, & prenez garde de conserver vos vies. Pendant tout
         ce combat les deux pataches approchoient qui eussent malmen
         ledit Emery, qui ne pouvoit se desaborder, voyant
         l'inconvenient qu'il pouvoit encourir, ayant des gens en son
         bord qui n'avoient envie de bien faire, il demanda  me voir:
         pendant ce temps le combat cessa d'une part & d'autre, & vint
         on aussi tost avec une pinse  ouvrir les paneaux, l'on
         m'enleve promptement pour aller parler audit Emery de Caen:
254/1238 ledit Thomas Quer qui  son visage & contenance tesmoignoit
         n'estre pas bien en seuret de sa personne, & disoit, Asseurez
         vous (me dit il) que si l'on tire du vaisseau que vous mourrez,
         dites leur qu'ils se rendent, je leur feray pareil traitement
         qu' vostre personne, autrement ils ne peuvent viter leurs
         ruyne, si les deux pataches arrivent plustost que la
         composition soit faite: Je luy dis, Monsieur de me faire mourir
         en l'estat que je fuis, il vous seroit trs facile estant en
         vostre puissance, vous n'y auriez pas d'honneur, en drogeant 
         ce que m'avez promis, & vostre frre le Capitaine Louys Quer
         aussi, de plus je ne puis commander  ces personnes l, & ne
         peux empescher qu'ils ne fassent leur devoir, en se maintenant
         & dfendant comme gens de bien, vous les devez louer plustost
         que les blasmer, vous savez qui a un prisonnier l'on luy fait
         dire ce que l'on veut, & par consequent ledit Emery ne doit
         s'arrester  ce que je luy pourrois persuader: Je vous prie
         donc, dit-il, de les asseurer dire aux qu'ils auront toute
         sorte de bon traitement s'ils se veulent rendre, ce que je fis,
         parlant audit Emery de Caen qui estoit sur le bord de son
         vaisseau, lequel demanda de rechef parole dudit Thomas Quer,
         qui promet leur faire la mesme composition qu'il m'avoit faite:
         Ils mettent les armes bas, les deux pataches arrivent aussi
         tost, ausquelles ledit Thomas Quer fait defences d'offencer les
         nostres, qui sans doute les eussent ruynez, & sans icelles le
         vaisseau Anglois eust est enlev: ledit Emery ayant
         l'advantage, se rendant maistre du vaisseau Anglois avec le
         sien, moy & autres Franois qui estoyent dedans, les Anglois
255/1239 eussent apport du renfort, & desmeslant les vaisseaux du
         grapin qui y tenoit, l'on eust peu prendre leurs deux pataches.
         L'accord fait tant d'un cost que d'autre, Lepinay[757]
         Lieutenant dudit Emery de Caen, entra dans le vaisseau, & aprs
         ledit Emery, qui vinrent faire la reverence  Thomas Quer,
         ledit de Caen me dit, qu'il venoit pour me secourir, que son
         cousin[758] de Caen luy avoit donn lettre pour m'apporter, par
         laquelle il mandoit qu'il m'envoyoit des vivres pour trois
         mois, attendant plus grand secours du sieur Chevallier de
         Rasilly qui devoit arriver en bref, neantmoins il croyoit que
         la paix estoit faite entre la France & l'Angleterre.

[Note 755: Ce rcit de Champlain, qui tait tmoin oculaire peut servir
 rectifier la dposition que fit, devant le juge Henry Martin, le
gnral David Kertk (Pices justificatives, n. XVIII), Ce dernier tait
 Tadoussac pendant que le combat se livrait, vers la Malbaie, entre son
frre Thomas et le sieur meric de Caen.]

[Note 756: Mt d'avant ou de misaine.]

[Note 757: Jacques Cognard (ou Couillard), sieur de l'Espinay. (_State
Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI.)]

[Note 758: _Conf_. ci-dessus, p. 10, 83 et 247.]

         L'excution faite, nous nous en allasmes  la rade  Tadoussac
         treuver le Gnral Kertk, o ledit Emery auparavant avoit pens
         aller, perdre[759] par une disgrace qui luy survint le travers
         de Tadoussac, comme il sera dit en son lieu, estans arrivez 
         la rade du moulin Baud, o estoient encore les Anglois, ledit
         Gnral nous fit bonne rception, bien aise de ceste prise:
         aussi y vismes nous ce bon traistre & rebelle Jacques Michel,
         qui avoit conduit les Anglois ds la premire & seconde fois:
         il estoit Contre-Admiral de cette flotte, compose de cinq
         grands vaisseaux de trois  quatre cens tonneaux, tres bien
         amunitionnez de canons, poudres, balles, & artifices  feu: 
         la vrit, hors les Officiers, le reste n'estoit pas grande
         chose, il y avoit en chacun prs de six vingts hommes, aussi
256/1240 j'y vis mon beau-frere Boul, qui avoit est pris depuis qu'il
         estoit party de Qubec, lequel me fit le discours de ce qui se
         passa en son voyage depuis son dpartement, qui fut tel qui
         s'ensuit.

[Note 759: S'aller perdre.]

         Il me dit que partant de Qubec avec les incommoditez qu'ils
         avoient receues allant  Gaspey, ils rencontrrent Emery,
         estant fort resjouis d'une si heureuse rencontre, il leur donna
         de quoy se rafraischir luy ayant dit que son cousin de Caen
         l'envoyoit tant pour qurir les castors, qu'autres commoditez
         s'il en restoit & apporter au Fort des vivres pour trois mois,
         attendant le secours de Monsieur de Rasilly qui estoit prest 
         faire voile, quand il partit de la Rochelle, & que sans
         l'arrest que Joubert luy fit de la part de la compagnie, il
         eust arriv un mois plustost  Qubec, & n'avoit peu faire
         autrement pour le mauvais temps qui l'avoit contrari  la mer,
         qui le contraignit relascher  la Rochelle, pour faire quelque
         radoub en son vaisseau qui estoit du port de 70 tonneaux:
         croyant que la paix esstoit faite entre l'Angleterre & la
         France, d'autant qu'il avoit veu quelque lettres entre les
         mains de monsieur de la Tuillerie  la Rochelle, o on
         l'asseuroit d'icelle, mesme que l'on ne donnoit plus de cong
         pour faire la guerre  l'Anglois: joint aussi que le Capitaine
         Daniel venoit en la Compagnie du sieur Chevallier de Rasilly,
         Joubert devoit venir devant & quelques deux autres barques,
         l'une appartenant aux Peres Jesuites, ou estoient les Reverends
         PP. Allemand & Noyrot[760], qui venoient pour secourir leurs
257/1241 Peres  Qubec, croyant que ces vaisseaux pourroient estre dans
         la riviere, s'ils avoient vent favorable, ledit Emery de Caen
         demanda s'il ne savoit point qu'il y fut entr des vaisseaux
         dans la riviere, il luy dit que non, ce qui donna courage audit
         Emery, pensant arriver des premiers  Qubec, pour emporter
         promptement ses peleteries, & traiter quelque peu de
         marchandises & vivres qu'il avoit, premier que ledit Daniel &
         Joubert arrivassent, il prit les cinq cens castors qui estoient
         en la barque qu'il mit en la sienne.

[Note 760: Les PP. Charles Lalemant et Philibert Noirot.]

         Aprs tous ces discours passez, & que je luy eu represent la
         necessit en laquelle nous avions est laissez, il se dlibre
         de monter au plustost: moy fort resjouy desirant estre des
         premiers  vous donner ce bon advis de ce secours si favorable
         en une telle necessit, je dis audit Emery qu'il estoit 
         propos que j'allasse devant avec la chalouppe, pour afin que
         s'il y avoit du calme, au moins qu'il nous donneroit ce
         contentement que de nous apporter les nouvelles, que pour cet
         effect il luy demanda de changer son esquippage de matelots
         pour faire diligence, d'autant que les siens estoient foibles &
         dbiles, qu'ils ne pourroient nager comme les tiens qui
         estoient frais, & aussi donner quelque baril de poudre pour
         nous secourir, ce qu'il refusa, disant, qu'il ne desiroit se
         defaire de ses hommes ny de sa poudre, leur donnant seulement
         un peu de biscuit: que pour la petite barque o il estoit all,
         il l'avoit laisse  gouverner & commander  Desdames, lequel
         devoit suivre ledit Emery de Caen: Je partis tout ainsi, avec
258/1242 la chalouppe & mes matelots harassez de necessit & travail: le
         desir que nous avions de vous donner des nouvelles, nous
         donnoit de tant plus de courage. Au bout de quatre ou cinq
         jours aprs avoir quitt ledit Emery, nous apperceusmes quelque
         vaisseau vers l'eau, desirant l'aller recognoistre, pensant que
         ce fut celuy dudit Daniel, selon que l'on nous l'avoit
         represent, mais comme nous eusmes recogneu que ce n'estoit
         point luy, ains un vaisseau Anglois, nous resolusmes de gagner
         la terre, pour nous sauver, le vaisseau Anglois (o estoit
         ledit Thomas Quer) appercevant que nous faisions retraite nous
         tire un coup de canon, & aussi tost esquippe une autre
         chalouppe avec double esquippage, pour lasser les nostres qui
         faisoient ce qu'ils pouvoient pour se sauver: en ceste occasion
         l'esquippage frais dudit Emery eust peu servir, nos matelots
         n'en pouvant plus, pour estre foibles & dbiles du travail:
         nous fusmes attaints par les Anglois qui nous pillrent &
         ravagerent tout ce que nous avions, on nous emmene audit Thomas
         Quer qui nous reoit assez courtoisement, il me mena  son
         frre le Gnral, qui me fait trs bonne rception & nous mena
          Tadoussac avec luy, le luy fis entendre comme ledit Emery de
         Caen luy avoit[761] dit asseurement que la paix estoit faite,
         l'ayant sceu de personnes dignes de foy au partir de la
         Rochelle. A il les articles, me dit le gnral, Non, Ce sont
         contes faits  plaisir, il s'informe de l'estat auquel vous
         estiez  Qubec, je luy en disois bien plus qu'il n'y en avoit
         ce qu'ils pouvoient croire, mais quelques matelots pris luy
259/1243 disoient que vous estiez bien mal si n'aviez du secours, les
         Sauvages qui croyoient qu' ce changement tout leur seroit
         donn de la part des Anglois, luy dirent le miserable estat
         auquel vous estiez rduits. Nous arrivons au moulin Baud o
         ils mouillent l'ancre, & aussi tost ils arment le Flibot & deux
         pataches, pour promptement faire monter  Qubec, ils avoient
         avec eux des hommes Anglois, qui avoient est l'anne
         prcdente au Cap de Tourmente quand il fut brusl. Les
         Sauvages de Tadoussac s'offrant de les conduire, leur disant,
         qu'ils savoient mieux le chemin que les Franois,  la verit
         qu'ils ne mentent pas, car il n'y a endroits ny roches qu'ils
         ne cognoissent par exprience, que nous n'avons si exacte,
         neantmoins ils ne laisserent d'emmener de nos matelots, puisque
         la fortune leur avoit est si favorable, leurs affaires ayant
         est preveues ds l'Angleterre par le Conseil, que ledit
         Jacques Michel leur avoit donn, qui ne se pouvant asseurer
         avoir en leur puissance des matelots qui estoient en la
         chalouppe qui prirent par cas fortuit: mais l'occasion se
         presenta de laquelle ils se servirent, pour ayder  conduire
         leur Flibot & patache. C'est une disgression que je faits sur
         ce que aucuns ne pensent reparer leur faute, quand les choses
         ne russissent  leur souhait, & faut tousjours qu'il y aye un
         si, ce qui n'estoit point en ceste affaire: sur ce qu'aucuns
         ont dit, que si l'Anglois n'eust pris la chalouppe il n'eust
         mont  Qubec si promptement qu'ils firent: ce sont contes
         faits  plaisir  des personnes qui ne savent comme ceste
260/1244 affaire s'est passe, & ne savent comment couvrir leur faute,
         sinon en blasmant autruy, chose de mauvaise grce, car ils
         avoient emmen le Flibot & les deux pataches, avec les hommes
         qui avoient est audit Cap de Tourmente, comme j'ay dit cy
         dessus,  dessein qu'aussi tost arrivez au moulin Baud de les
         faire monter  Qubec, craignant que si leur eust fallu monter
         des barques  Tadoussac, que pendant ce travail une moyenne
         barque eut pass & donn secours  l'habitation, leur dessein
         par ce moyen rompu: & quand mesme, comme dit est, qu'ils
         n'eurent eu que des Sauvages du pas pour pilotes, qui eussent
         aussi bien pilotez comme ils l'avoient fait ds l'anne passe
         audit Cap de Tourmente, avec la plus grande barque que nous
         eussions  Tadoussac.

[Note 761: M'avoit.]

         Revenons audit Emery, lequel aprs que Boull fut party avec sa
         chalouppe, il leve l'ancre & met sous voiles pour gagner Qubec
         au plustost, sans savoir aucunes nouvelles de l'Anglois,
         celles que luy dirent lesdits Desdames & Foucher, qui estoient
         en la petite barque de Boull qu'ils avoient veu un canau, o
         il y avoit des Sauvages avec de la marchandise Angloise, qu'ils
         avoient traitez avec eux, c'est ce que dit ledit Desdames, que
         de cet advis ledit Emery n'en fait conte, neantmoins cela luy
         devoit faire penser & s'asseurer mieux qu'il ne fit, pour la
         consideration de son vaisseau, & ne tomber aux accidens comme
         il fit, car estant sur le travers de Leschemin[762] il fut pris
         d'un temps de brune que l'on voyoit fort peu, il passa devant
261/1245 les Anglois, qui estoient  la Ralde du moullin Baud,  la
         porte presque du canon, sans estre apperceus d'une part ny
         d'autre: pensant doubler la pointe aux allouettes, ils
         eschouent sur l'islet rouge[763] comme le travers de Tadoussac
         o se voyant pensant estre perdus ils font une piperie pour se
         sauver  terre, voicy que la brune s'abaisse o ils virent les
         Anglois, font tirer quelques coups de canons, pour leur
         demander secours, & les aller sauver du naufrage o ils
         pensoient se voir, ledit Jacques Michel dit au Gnral, envoyez
         secourir ce vaisseau qui s'en va perdre, ou pour le moins les
         hommes, ils tirent leur canon pour vous en advertir, vous en
         aurez bon march, le Gnral n'en voulut rien faire, disant, il
         les faut laisser, & attendre un peu ils ne nous pourrons fuir,
         Ils sont bien despourveus de consideration de venir passer 
         nostre veue, ayant vaisseaux devant & derrire eux: sans la
         brune il n'eut est si avant, & ainsi le laissa l, & donna
         grande faute audit Quer de n'y envoyer des chalouppes aussi
         tost qu'ils ouyrent tirer leur canon, & n'eurent perdu trois de
         leurs hommes, comme ils firent depuis en se battant avec ledit
         Emery, la mare commenant  monter sous le vaisseau fit que
         peu  peu il vint  flotter sans estre que fort peu endommag,
         ils prennent courage & se r'enbarquent, lainent leur piperie,
         se mettent vers l'eau, vont mouiller l'ancre au prs du Chafaut
         au Basque, deux lieues de Tadoussac, o ils furent quelque
         temps: ils virent une chalouppe Angloise qui venoit de Qubec,
         & alloit treuver le Gnral pour luy porter nouvelle de la
262/1246 prise du fort, sur laquelle ledit Emery fit tirer un coup de
         canon: voulant mouiller l'ancre le pert[764] met  la voile, &
         va mouiller proche de la Malle baye, o il vint quelques canaux
         de Sauvages qui luy dirent que Qubec estoit rendu, ce qu'il ne
         voulust croire, & pour ce sujet envoya un canau de Sauvages
         avec deux Franois pour en savoir la vrit, (qui n'estoit que
         trop vray,) qu'ils eussent  faire le plus de diligence qu'ils
         pourroient, ils leur falloit faire vingt lieues, & autant pour
         le retour, c'estoit perdre un grand temps, ayant peu viter la
         prise des Anglois. Ces deux hommes promirent faire ce qu'ils
         pourroient, l'un appell le Cocq Charpentier, & l'autre
         Froidemouche, qui avoient est en la barque de Boull: ces deux
         personnages estoient ignorans & mal propres  telles affaires,
         veu que les plus discrets n'y sont pas trop bons. Ces deux
         advanturiers se mettent en chemin, vont au Cap de Tourmente,
         s'amusent  chasser (c'estoit bien le temps) la nuict arrivez 
         Qubec ils ne voyoient point les vaisseaux Anglois, qui
         estoient desja partis pour retourner  Tadoussac, ils
         s'approchent des cabanes des sauvages, qui leur dirent que les
         Anglois estoient au fort &  l'habitation: les vaisseaux
         partis, & qu'ils estoient dedans. Toutes ces nouvelles
         suffisoient pour s'en retourner promptement treuver ledit
263/1247 Emery, & quelque diligence qu'ils eussent fait, ils eussent
         treuv le vaisseau pris des Anglois, mais au contraire ils vont
         passer contre le fort, entendent les sentinelles de l'ennemy,
         ils ne se contentent de se retirer, ils vont  la maison de la
         veufve Hbert ou de son gendre, les voyant leur demandent ce
         qu'ils estoient venu faire. Nous venons, dirent ils de la part
         du sieur Emery voir si l'habitation estoit prise: hlas, leur
         dirent ils, que vous estes simples & peu advisez, ne le voyez
         vous pas bien, falloit il venir icy pour vous faire prendre,
         que dira-on, sachant par les Sauvages que vous estes venus
         icy, & que je ne le dise, il y va de ma vie & de toute la ruyne
         de ma famille, il faut que par necessit si je me veux
         conserver, je dise que vous estes venus pour voir si le sieur
         de Champlain estoit icy, & comme tout alloit: allons treuver le
         Capitaine Louis, il est galand homme, il ne vous fera point de
         tort, ce qu'ils firent, lequel leur usa de quelques paroles &
         menaces fascheuses, les retenans pour les faire travailler.

[Note 762: L'Escoumin, ou les Escoumins.]

[Note 763: L'le Rouge.]

[Note 764: Le texte est ici conforme  celui de l'dition originale. Il
parat bien vident que l'imprimeur n'a pas compris le manuscrit de
l'auteur. Voici la version qui nous parat la plus vraisemblable:
Voulant mouiller l'ancre autre part, met  la voile & va mouiller
proche de la Malle baye. Le mot autre tait peut-tre en abrviation
dans la copie. Nous ne croyons pas qu'on puisse trouver  ce passage un
autre sens plus raisonnable. meric de Caen tait dj mouill auprs du
Chafaut au Basque; mais il ne pouvait rester l  la vue de l'ennemi,
surtout aprs avoir ainsi salu la chaloupe anglaise: il fallait donc
aller mouiller ailleurs.]

         Cependant la petite barque o estoit Desdames suivoit ledit
         Emery de Can, mais ils s'arresterent  une petite riviere pour
         prendre de l'eau, o ils furent deux jours  cause du mauvais
         temps. Sortant de l ils furent jusques au Bic, quinze lieues
         de Tadoussac, sachant au vray par les Sauvages la prise de
         Qubec, & que ledit de Caen ne pouvoit viter qu'il ne fust
         pris pour s'estre trop hasard, ils ne furent point incrdules,
         ils se dlibrrent de s'en retourner chercher passage le long
         des costes, o estant vers Gaspey rencontrrent Joubert avec sa
264/1248 barque qui nous venoit secourir, mais trop tard, & leur dist,
         qu'il avoit est poursuivy des Anglois proche de Miscou, il
         leur dist aussi que le Capitaine Daniel estoit party pour mesme
         effect, & une autre barque pour les Peres Jesuites, o estoient
         les Reverends Pres l'Alleman & Norot.

         Il s'embarque avec ledit Joubert, & s'en retourne en France
         sans faire plus grands progrez, sinon que s'aller perdre  la
         coste de Bretagne prs Benodet proche de Quinpercorentin, qui
         pensant au commencement que ce fussent quelques pirates, furent
         dtenus jusques  ce qu'ils sceurent la vrit, & l ledit
         Joubert despendit plus qu'il n'avoit sauv de son naufrage.

         Voicy un defaut en ce voyage, de ne partir suivant l'ordre qui
         avoit est donn par les sieurs Directeurs de Paris, de partir
         de droitte route de Dieppe pour la Nouvelle France. Au lieu de
         ce faire, les vaisseaux vont attendre le sieur Chevalier de
         Rasilly, & ainsi laisserent perdre la saison, que s'ils fussent
         partis au 15 ou  la fin de Mars, & que ledit Capitaine Daniel
         partant de bonne heure, comme dit est, il fust arriv  Qubec
         le 20 ou  la fin de May pour le plus tard, prs de deux mois
         premier que les Anglois, en nous secourant ils eussent jouy des
         traites, ce qui ne fut effectu pour le retardement.

         Les Directeurs de Bordeaux manqurent aussi, & empescherent les
         pataches de partir si promptement qu'elles eussent peu faire, &
         ledit sieur Chevalier de Rasilly n'eust laisse d'aller
         combattre les Anglois, que si cela eust est, l'ennemy eust
265/1249 est vaincu, & l'habitation recouverte. Mais le traitt de paix
         qui se fist entre le Roy de France & le Roy d'Angleterre
         empescha d'effectuer la commission qu'il avoit, qui fut change
         pour le voyage de Maroc o il fut, qui ne servit pas beaucoup,
         & par ainsi ceste Socit receut de grandes pertes en la
         despense qu'ils firent encore ceste anne, pensant que les
         vaisseaux du Roy devoient faire le voyage, sur les nouvelles
         certaines que l'on avoit que les Anglois estoient partis de
         Londres pour aller prendre Qubec. Voyl les effects de ces
         voyages, autant malheureux que mal entrepris.

         Retournons  ce que nous fismes estant au moulin Baud, dans
         les vaisseaux de Quer, deux ou trois jours aprs nostre
         arrive, qui fut environ le premier d'Aoust, nous entrasmes
         dans le port de Tadoussac, o aussitost le Gnral fit charger
         le Flibot pour faire porter ce qui estoit de commoditez 
         Qubec, fit monter[765] une barque  Tadoussac de quelques 25
         tonneaux qu'il avoit porte en fagots, o je vy Estienne Brusl
         truchement des Hurons, qui s'estoient mis au service de
         l'Anglois, & Marsolet, ausquels je fis une remonstrance
         touchant leur infidlit, tant envers le Roy qu' leur patrie,
         ils me dirent qu'ils avoient est pris par force, c'est ce qui
         n'est pas croyable, car en ces choses prendre un homme par
         force ce seroit plustost esperer deservice qu'une fidlit,
         leur disant, Vous dites qu'il vous ont donn  chacun cent
         pistoles & quelque pratique, & leur ayant ainsi promis toute
266/1250 fidlit vous demeurez sans religion, mangeant chair Vendredy &
         Samedy, vous licentiant en des desbauches & libertinages
         desordonnes, souvenez-vous que Dieu vous punira si vous ne
         vous amendez, il n'y a parent ny amy qui ne vous dise le mesme,
         ce sont ceux qui accourront plustost  faire faire vostre
         procez: que si vous saviez que ce que vous faites est
         desagreable  Dieu & au monde, vous auriez horreur de vous
         mesme, encore vous qui avez est eslevez petits garons[766] en
         ces lieux, vendant maintenant ceux qui vous ont mis le pain 
         la main: pensez vous estre prisez de cette nation? non,
         asseurez vous, car ils ne s'en servent que pour la necessit,
         en veillant tousjours sur vos actions, sachant que quand un
         autre vous offrira plus d'argent qu'ils ne font, vous les
         vendriez encore plustost que vostre nation, & ayant
         cognoissance du pas ils vous chasseront, car on se sert des
         perfides pour un temps, vous perdez vostre honneur, on vous
         monstrera au doigt de toutes parts, en quelque lieu que vous
         soyez: disant, Voil ceux qui ont trahy leur Roy & vendu leur
         patrie, & vaudroit mieux pour vous mourir que vivre de la faon
         au monde, car quelque chose qui arrive vous aurez tousjours un
         ver qui vous rongera la conscience, & en suitte plusieurs
267/1251 autres discours  ce sujet: Ils me disoient, Nous savons trs
         bien que si l'on nous tenoit en France qu'on nous pendroit,
         nous sommes bien faschez de cela, mais la chose est faite, il
         faut boire le calice puisque nous y tommes, & nous resoudre de
         jamais ne retourner en France: l'on ne laissera pas de vivre, 
         pauvres excusez, que si on vous attrappe vous qui estes sujets
          voyager, vous courez fortune d'estre pris & chastiez.

[Note 765: C'est--dire, assembler les pices d'une barque qu'il avait
apporte en fagots, ou dmonte.]

[Note 766: S'il fallait prendre cette expression  la lettre, Marsolet
et Brl seraient venus en Canada ds 1603; puisque, d'aprs les
Registres de N.-D. de Qubec, Marsolet, en 1603, tait dj g de seize
ans; et tienne Brl parat avoir t  peu prs du mme ge. Mais il
semble qu'il faut tenir compte de l'indignation que soulevait dans
l'esprit de l'auteur la mauvaise conduite de ces deux interprtes;
surtout si l'on se rappelle ce qu'il dit ci-dessus, p. 244-5; qu'ils
taient venus avec lui il y avait plus de quinze  seize ans,
c'est--dire, quelques annes avant 1613. En prenant un moyen terme
entre ces deux donnes, qui ne sont videmment qu'approximatives, on
peut affirmer avec assez de vraisemblance, que Marsolet et Brl taient
dj employs, ds l'ge de 18  20 ans, dans les voyages de traite et
de dcouverte  l'poque de la fondation de Qubec, c'est--dire, vers
1608.]

         Je vis Louis le Sauvage[767] que les peres jesuistes avoient
         tant pris de peine  instruire, & qui commenoit  ce licentier
         en la vie des Anglois, bien qu'il disoit avoir une grande
         obligation ausdits Peres de ce qu'il savoit, estant en son
         coeur bon Catholique, & qu'un jour il esperoit le tesmoigner
         aux Franois si jamais ils revenoient en ces lieux: les Anglois
         le r'envoyerent en son pas avec son pre qui le vint voir, &
         ceux de sa nation qui en furent fort resjouis, ausquels il fit
         de grands discours de ce qu'il avoit veu tant en France qu'en
         Angleterre, Brusl truchement fut avec luy aux Hurons.

[Note 767: Louis Amantacha, surnomm de Sainte-Foi, qu'il ne faut pas
confondre avec celui dont il est fait mention ci-dessus, p. 137. Ce
dernier, qui tait fils de Choumin, tait montagnais, et avait t
instruit par les Pres Rcollets; tandis que celui dont parle ici
l'auteur tait huron, et avait t, comme le remarque Champlain,
instruit par les Pres Jsuites. Le jeune Amantacha fut envoy en France
ds 1626. Voicy un petit Huron, dit le P. Charles Lalemant (Relat.
1626, p. 9), qui s'en va vous voir. Il est passionn de voir la France.
Il nous affectionne grandement, & fait paroistre un grand desir d'estre
instruict. Neantmoins le pre & le capitaine veulent le revoir l'an
prochain, nous asseurant que s'il en est content, il le nous donnera
pour quelques annes. Plus tard, en 1633, Amantacha descendit  Qubec,
et vint voir les Pres Jsuites. Le P. le Jeune l'invita  penser un peu
 sa conscience; ce qu'il fit de fort bon coeur, et depuis il ne cessa
d'tre l'un des meilleurs soutiens des missionnaires. (Relat. des Js.)]



268/1252 _Voyage de Quer Gnral Anglois  Qubec. Ce qu'il dit au sieur
         de Champlain. Mauvais dessein de Marsolet. Response de
         l'Autheur au Gnral Quer. Le Gnral refuse  l'Autheur
         d'emmener en France deux filles Sauvagesses par luy instruites
         en la Foy._

                               CHAPITRE V.

         Le Gnral Quer se delibere d'aller voir Qubec dans une
         chalouppe qu'il fait esquipper, & emmena Jacques Michel &
         quelques autres siens Capitaines de ses vaisseaux, & mon
         beau-frre: pendant son absence nous passasmes le temps le
         mieux qu'il nous fut possible, attendant son retour. Pour ce
         qui estoit des Sauvages les uns monstroient estre resjouis de
         ce changement, les autres non, selon la diversit des humeurs
         qui croyent souvent que les choses nouvelles apportent plus
         grand bien, c'est o maintes fois le monde se trompe: comme ces
         peuples pensoient recevoir plus de courtoisie de ces nouveaux
         Etrangers que de nous, ils treuverent en peu de temps toutes
         autres choses qui ne s'estoient imaginez, nous regrettans.

         Le Gnral fut quelque dix  douze tours  son voyage,  son
         retour fut salu de quelques canonades, me disant qu'il estoit
         content de ce qu'il avoit veu, que si cela leur demeuroit ils
         feroient bien d'autres fruicts que ce qu'on y avoit fait, tant
         aux peuplades qu'aux bastiments & commerces de ce qui se
         pourroit faire dans le pas, par le travail & induftrie de ceux
         que l'on y envoyeroit.

269/1253 Quelques jours aprs son arrive il festoya tous ses
         Capitaines, pour cet effect il fit dresser une tante  terre
         environne de verdures, sur la fin du disner il me donna  lire
         une lettre qui luy avoit est envoye de Qubec, escrite de
         Marsolet truchement, (mescognoissant des biens qu'il avoit
         receus des societez Franoises) ou il y avoit escrit ce qui
         s'ensuit.

         Monsieur, depuis nostre arrive[768]  Qubec un canau de
         Sauvage est descendu des trois rivieres, pour vous donner advis
         qu'un conseil s'est tenu de tous les Chefs & principaux du pas
         assemblez pour dlibrer, savoir si Monsieur de Champlain
         doit emmener en France les deux petites filles qu'il a, ils ont
         resolu que puisque les Franois ne sont plus demeurans en ces
         lieux, de ne les laisser aller, & vous prient les retenir, & ne
         leur permettre qu'ils s'en retournent, d'autant que si vous ne
         l'empeschez le pays se perdra, & est  craindre qu'il n'arrive
         quelque accident de mort aux hommes qui demeurent en ces lieux,
         c'est pourquoy que s'il en arrive mal, je me descharge de ce
         que je dois, vous en ferez selon vostre volont: mais si me
         croyez comme vostre serviteur, vous ne permettrez qu'elles
         passent plus outre, en les r'envoyant icy: c'est tout ce qui
         s'est pass depuis vostre partement, j'espre m'en retourner 
         Tadoussac pour avoir l'honneur de prendre cong de vous, comme
270/1254 estant, Monsieur, Vostre humble & affectionn serviteur
         Marsolet.

[Note 768: Ces mots donneraient  entendre que Marsolet n'tait pas
mont  Qubec en mme temps que le gnral.]

         Ayant leu ceste lettre, je jugeay aussi tost que le galand
         avoit invent ceste malice pour faire retenir ces filles,
         desquelles il vouloit abuser, comme l'on croyoit & autres
         mauvais Franois semblables  luy, l'une de ces filles appelle
         Esperance, avoit dit quelque jours auparavant, que Marsolet
         estant au vaisseau l'avoit sollicite de s'en aller avec luy,
         luy promettant plusieurs commoditez pour l'attirer, mais que
         jamais elle n'y avoit voulu condescendre, mesme qu'elle s'en
         estoit plainte  des sauvages qui luy avoient dit, Sais tu pas
         bien qu'il ne vaut rien, & qu'il est en mauvaise rputation
         avec tous les Sauvages pour estre un menteur, ne l'escoute
         point, tu es bien, Monsieur de Champlain vous ayme comme ses
         filles, aussi dirent elles, Nous luy portons de l'affection, ce
         que n'estant nous n'aurions desir de le suivre en France, qui
         fut le sujet que j'en parlay au Gnral.

         Monsieur vous me faites faveur, que vostre courtoisie
         s'estende  me montrer ceste lettre, que si l'affaire est ainsi
         qu'il l'escrit, j'aurois tort de vous faire une demande
         inciville, en vous demandant permission d'emmener ces filles
         que j'ayme comme si elles estoient miennes, vous me permettrez
         que je parle pour ces pauvres innocentes qui m'ont est donnes
         par les sauvages assemblez en Conseil, sans que je les aye
         demandez, mais au contraire comme forc avec le consentement
271/1255 des filles & des parents,  telle condition que j'en
         disposerois  ma volont, pour les instruire en nostre Foy,
         comme si c'estoient mes enfans, ce que j'ay fait depuis deux
         ans le tout pour l'amour de Dieu, o j'ay eu un grand soing 
         les entretenir de tout ce qui leur estoit neceaire, les
         desirant retirer des mains du Diable, o elles retomberont si
         faut que les reteniez: je vous supplie que vostre charit soit
         elle envers ces pauvres filles de ne les violenter, & souvenez
         vous que Dieu ne vous sera point ingrat si vous faites quelque
         chose pour luy, il a des recompenses grandes, tant pour le Ciel
         que pour la terre.

         Au reste je say trs asseurment que Marsolet a forg en son
         esprit ce qu'il vous mande, n'ayant treuv autre moyen pour
         perdre ces filles, & jouir de sa desordonne volont s'il peut.
         Je say asseurement que les Sauvages estant au Conseil des
         trois rivieres, il ne fut parl aucunement de ces filles, ny de
         ce que Marsolet vous a escrit, mesme je say que lors qu'estiez
          Qubec vous vous informastes si les Sauvages n'estoient point
         faschez de ce qu'elles s'en alloient, que Gros Jean de Dieppe
         qui s'est donn  vous, truchement des Algommequins, vous dit
         au contraire, qu'ils fussent faschez de ce que je les emmenois,
         qu'ils en estoient bien contents, que s'il y avoit du danger de
         les emmener allant dans le pays comme il alloit, il n'y eut pas
         est pour beaucoup de choses, & Coullart vous dit aussi,
         Monsieur nous avons autant d'interest que personne,  cause de
272/1256 ma femme & de mes enfans, que s'il y avoit quelque risque je
         vous le dirois librement, au contraire les Sauvages m'ont dit
         qu'ils en estoient bien aise, qu'elles estoient bien donnes,
         tout cecy est un tesmoignage suffisant, auquel devez adjouster
         Foy, plus qu' ce que vous mande Marsolet, qui veut abuser de
         ces filles, les ayant mesmes sollicites  s'en aller avec luy,
         qu'il leur donneroit des presens: l'ayant ainsi dit aux
         Sauvages, vous vous en pouvez informer s'il vous plaist. Mais
         recognoissant que tant plus je luy en parlois, & plus il se
         roidissoit, je le laissay l sans parler d'advantage, il se
         leve de table tout fasch comme il sembloit, ce qui ne dura
         gueres: nous ne laissasmes de passer le temps attendant un jour
         plu propre  luy en parler, & rechercher les moyens pour
         l'inciter  penser  cela, j'employay  ma supplication ledit
         Jacques Michel & Thomas Quer son frre, qui luy en parlrent,
         il demeura obstin, ce que sachant ces deux pauvres filles,
         furent si tristes & fasches qu'ils en perdoient le boire & le
         manger en pleurant amrement, ce qui me donnoit de la
         compassion, en me disant, Est il possible que ce mauvais
         Capitaine nous vueille empescher d'aller en France avec toy,
         que nous tenons comme nostre pre, & duquel nous avons receu
         tant de biens faits, jusqu' oster ce qui estoit pour ta vie,
         durant les necessitez pour nous le donner, & nous entretenir
         jusqu' present d'habits: nous avons un tel desplaisir en
         nostre coeur que nous ne le pouvons dire, n'y auroit il point
         moyen de nous cacher dans le vaisseau, ou si nous pouvions te
273/1257 suivre avec un canau nous le ferions, te priant de demander
         encore une fois  ce mauvais homme qu'il nous laisse aller avec
         toy, ou nous mourrons de desplaisir, plustost que de retourner
         avec nos Sauvages, & si tu ne peux obtenir que nous allions en
         France, au moins faits en sorte que nous demeurions avec la
         femme de Coullart, nous la servirons elle & tous ses enfans de
         tout nostre pouvoir en ton absence, attendant l'anne  venir,
         & sachant de tes nouvelles aussi tost nous prendrons un canau
         pour t'aller treuver  Tadoussac, ainsi me disoient leurs
         petits sentiments: Je leur fis faire  chacune un habit de
         quelques robes de chambre & manteau que j'avois, pour ne les
         envoyer mal accommodes tant elles me faisoient de compassion.

         Je faisois ce qu'il m'estoit possible pour sauver ces deux
         pauvres ames, je tasche de faire encore un effort, puisqu'il
         n'y avoit qu' contenter les Sauvages par present, quand mesme
         il iroit de beaucoup, je fais dire par Thomas Quer  son frre
         le Gnral, qu'il y avoit un moyen de rendre les Sauvages
         satisfaits en leur faisant un present, & leur dire que
         puisqu'ils avoient donn ces filles qu'ils dnotent tenir leurs
         paroles, voyant qu'ils ne le faisoient pas, qu'ils n'auroient
         sujet de se fier en eux, de ce qu'il leur pourroient dire, que
         neantmoins il leur faisoit un present de la valleur de Mil
         livres, en marchandises telles qu'ils voudroient, pour des
         castors qui estoient  son bord  moy appartenants, dont il
         m'avoit donn sa promesse payable  Londres, que je la mettrois
         entre les mains de son frre, & seroit le present tel qu'il
274/1258 voudroit comme venant de sa part, il me promit luy dire, comme
         il fit, mais le Gnral n'y voulut du tout entendre, ce que
         sachant ce fut  moy de prendre patience. Un jour que je le
         vis en trs bonne humeur, & croyant que je pourrois tenter la
         fortune de luy parler encore une fois, ce que je fis: il me
         donne quelque esperance sur le retour de Marsolet.

         Les vaisseaux revenans de Qubec j'appris que ce truchement
         venoit, je le faits advertir de ce que je desirois faire pour
         contenter les Sauvages, sachant que c'estoit le moyen, & qu'en
         faisant des presents l'on pouvoit emmener ces filles: au
         contraire ce malheureux ennemy du progrs de Dieu, faisant voir
         sa meschancet  descouvert, dit que si on en parloit aux
         Sauvages qu'ils refuseroient ce present pour cet effect: disant
         audit Quer que ces filles avoient est donnes de la bonne
         volont, sans esperance autre que de nostre amiti, ainsi eust
         est cognu pour menteur, d'avoir escrit au Gnral des choses 
         quoy ils n'avoient jamais pens au lieu de pallier ceste
         affaire il luy dit[769] que c'estoit mal fait  luy d'empescher
         ces filles d'estre baptises, & avoir cognoissance de Dieu,
         qu'il en respondroit devant la justice divine, qu'il print
         garde qu'il avoit encore assez de remdes s'il vouloit
         persuader au Gnral de donner quelque present aux Sauvages
         comme j'offrois; que pour ce qui estoit de sa personne je le
         recognoistrois en tout ce qu'il me seroit possible, que quelque
         jour il pourroit avoir affaire de ses amis, estant en l'estat
         o il estoit, que s'il desiroit retourner en France, je le
275/1259 servirois en tout ce qu'il me seroit possible: tout ce qu'il me
         dit fut, qu'il ne pouvoit rien faire de cela, que s'il arrivoit
         quelque accident aux Anglois par les Sauvages, ils remettroient
         toute la faute sur luy, & le voyant ainsi obstin je le laissay
         l.

[Note 769: Je luy dis...]

         De l il va treuver le Gnral, luy remonstrant ce que je luy
         avois dit & offert, & ouy dire que je voulois faire des presens
         aux Sauvages pour empescher ces filles d'estre retenues, que
         d'assembler ces peuples esloignez, il n'y avoit nulle
         apparence, & leur offrir des presents il n'estoit point
         convenable, d'autant qu'ils croyroient que vous auriez peur de
         les irriter, & que cela leur donneroit plus d'asseurance
         d'entreprendre sur ses hommes, qu'il failloit qu'il empeschast
         que je n'emmenasse ces filles, qu'il luy avoit vou trop de
         services pour ne luy dire ce qu'il savoit pour le bien du
         pays, &  son advantage, qu'il print garde  ce qu'il feroit,
         s'en deschargeant, & que s'il arrivoit quelque disgrace pendant
         son absence, qu'on ne s'en prist pas  luy, & qu'il valloit
         mieux tenir ces peuples en paix, que d'estre en hasard de
         tomber en quelques mauvais accidens: Voil ce qu'il dit avoir
         represent au Gnral, lequel se resolut de retenir ces filles,
         & ne me permettre les emmener.

         Thomas Quer me dit y avoir fait ce qu'il avoit peu, le voyant
         fort esloign de ce que je pouvois esperer touchant les
         presens,  quoy il ne vouloit consentir, Marsolet l'en ayant
         desgoust, ce qu'ayant entendu je n'en parlay plus: mais je ne
         me peus empescher de parler  Marsolet & luy dire le desplaisir
276/1260 signal qu'il me faisoit en cette affaire, d'avoir innov des
         choses toutes contraires  la vrit, & fait dire aux Sauvages
         ce  quoy ils n'avoient jamais pens, qu'il pouvoit m'obliger
         en ceste occasion, comme je pourrois faire pour luy en
         d'autres, estant ainsi cause de la perte de ces filles & de
         leurs mes, qu'il en respondroit un jour devant Dieu, qu'il ne
         permettroit point que tost ou tard il ne receut le chastiment
         qu'il meritoit, n'ayant eu autre dessein que de jouir de l'une
         de ces filles, en recherchant les moyens que je ne les
         emmenasse, il me dit, Monsieur vous en croirez ce qu'il vous
         plaira, je n'ay dit que la vrit, quand je sers un maistre je
         luy dois estre fidle. Vous l'avez fort bien monstr (luy
         dis-je) en servant l'ennemy, pour deservir le Roy & ceux qui
         vous ont donn le moyen de vous lever en ces lieux depuis
         qu'estiez petit garon[770] jusqu' present qu'avez grandement
         dclin.

[Note 770: Voyez ci-dessus, p. 266.]

         Ces pauvres filles voyant qu'il n'y avoit plus de remdes,
         commencrent  s'attrister & pleurer amrement, de sorte que
         l'une eut la fivre, & fut long temps qu'elle ne vouloit
         manger, appellant Marsolet un chien & un traistre, disant
         ainsi, Comme il a veu que nous n'avons pas voulu condescendre 
         ces volontez, il nous a donne un tel desplaisir que sans mourir
         jamais je n'en receus de semblable.

         Un soir comme le gnral donnoit  souper aux Capitaines des
         vaisseaux, Marsolet estant en la chambre, l'une des deux filles
         appelle Esperance y vint; qui avoit le coeur fort trisste, &
277/1261 souspiroit, ce qu'entendant je luy demanday ce qu'elle avoit,
         sur ce elle appelle sa compagne nomme Charit, disant, j'ay un
         tel desplaisir que je n'auray point de repos que se ne
         descharge mon coeur envers Marsolet, duquel elle s'approche, &
         l'ayant envisag, luy dist, Il est impossible que je puisse
         estre contente que je ne parle  toy: Que veux-tu dire? luy
         dist-il, Ce n'est point en secret que je veux parler, tous ceux
         qui entendent nostre langue l'entendront assez, & t'en
         priseront moins  l'advenir s'ils ont de l'esprit, c'est une
         chose assez cogneue de tous les Sauvages que tu es un parfaict
         menteur, qui ne dis jamais ce que l'on te dit, mais tu inventes
         des mensonges en ton esprit pour te faire croire, & donne 
         entendre ce que l'on ne t'a pas dit, pense que tu es mal voulu
         des Sauvages il y a long-temps & comme malicieux tu perseveres
         en tes menteries, de donner  entendre  ton Capitaine des
         choses qui n'ont jamais est dites par les Sauvages, mais
         meschant tu n'avois garde de dire le subject qui t'a meu 
         inventer de telles faussetez, c'estoit que je n'ay pas voulu
         condescendre  tes salles voluptez, me priant d'aller avec toy,
         que je ne manquerois d'aucune chose, tu m'ouvrirois tes coffres
         dans lesquels je prendrois ce qui me seroit agrable; ce que je
         refusay, tu me voulus faire des attouchemens deshonnestes, je
         rejettay tes effronteries, te disant, que si tu m'importunois
         davantage je m'en plaindrois: ce que voyant tu me laissas en
         repos, me disant que j'estois une opiniastre: asseure toy qu'on
         te fera bien ranger  la raison, tu ne seras pas tousjours
278/1262 comme tu es, car je say bien que tu retourneras  Qubec; je
         te dis que je ne t'apprehendois en aucune faon, je desire
         aller en France avec Monsieur de Champlain, qui m'a nourrie &
         entretenue de toutes commoditez jusques  present, me monstrant
          prier Dieu, & beaucoup de choses vertueuses, que je ne me
         voulois point perdre, que tout le pas avoit consenty, & que ma
         volont estoit porte d'aller vivre & mourir en France, & y
         apprendre  servir Dieu; mais miserable que tu es, au lieu
         d'avoir compassion de deux pauvres filles, tu te monstre en
         leur endroit pire qu'un chien, ressouviens toy que bien que ne
         ne fois qu'une fille, je procureray ta mort si je puis, en tant
         qu'il me sera possible, t'asseurant que si  l'advenir tu
         m'approches je te donneray d'un cousteau dans le sein, quand je
         devrois mourir aussi-tost: Ah! perfide tu es cause de ma ruine,
         te pourray-je bien voir sans plorer, voyant celuy qui a caus
         mon malheur, un chien a le naturel meilleur que toy, il fuit
         celuy qui luy donne sa vie, mais toy tu destruis ceux qui t'ont
         donn la tienne, sans recognoissance de bon naturel envers tes
         frres que tu as vendus aux Anglois; Pense-tu que c'estoit bien
         faict pour de l'argent vendre ainsi ta nation? tu ne te
         contentes pas de cela en nous perdant aussi, & nous empeschant
         d'apprendre  adorer le Dieu que tu mescrois qui te fera
         mourir, s'il y a de la justice pour les meschans. Sur cela elle
         se mit  plorer ne pouvant presque plus parler, Marsolet luy
         disant, Tu as bien estudi cette leon: O meschant, dit elle,
         tu m'as donn assez de sujet de t'en dire davantage si mon
         coeur te le pouvoit exprimer. Le truchement se retournant 
279/1263 l'autre petite fille appelle Charit, luy dist, Et toy ne me
         diras tu rien? Tout ce que je te saurois dire, dit-elle, ma
         compagne te l'a dit, & moy je te dis davantage, que si je
         tenois ton coeur j'en mangerois plus facilement & de meilleur
         courage que des viandes qui sont sur cette table. Chacun
         estimoit le courage & le discours de ceste fille, qui ne
         parloit nullement en Sauvagesse.

         Ce Marsolet demeura fort estonn de la vrit des discours
         d'une fille de douze ans, mais tout cela ne peust mouvoir ny
         attendrir le coeur dudit Gnral Quer.

         Le Capitaine Jacques Michel me dist en secret, qu'au voyage
         qu'il avoit fait  Qubec[771], il avoit resolu de retenir ces
         filles, & pour trouver une excuse lgitime dist  Marsolet
         qu'il luy escrivist la lettre que j'ay dit cy-dessus, mais
         estant en Angleterre, & luy ayant dit, il protesta que cela
         estoit faux, & qu'il n'y avoit jamais pens, que je pouvois
         cognoistre son humeur, & qu'il n'estoit point homme 
         dissimuler &  chercher des inventions pour les faire demeurer,
         que s'il eust eu la volont il l'eust faict librement, sans
         employer personne, & rien autre chose que ce que Marsolet luy
         en avoit dit, & [772] l'avoit fait resoudre  les faire
         demeurer  Qubec.

[Note 771: C'est--dire, au voyage que le gnral avait fait  Qubec,
il avait rsolu...]

[Note 772: Au lieu de cette particule (&), le manuscrit portait
probablement _ne_.]

         Voil la conclusion prise que ces filles demeureroient, je ne
         laissay de faire pour elles tout ce que je peux, & les assister
         de petites commoditez, leur donnant esperance de nostre retour,
280/1264 qu'elles prinssent courage, & qu'elles fussent tousjours sages
         filles, continuant  dire les prires que je leur avois
         enseignes: L'une me demanda un chapelet, disant que les
         Anglois avoient pris le tien, ce que je fis  l'une, & mon
         beau-frre en donna un  l'autre: car il ne falloit rien donner
          l'une que l'autre n'en eust autant pour oster la jalousie qui
         estoit entre elles, priant Coulart de les mettre avec sa femme
         tant qu'elles y voudroient estre, jusques  ce qu'ils eussent
         des vaisseaux Franois, & qu'il taschast de les conserver, ne
         leur donnant aucun subject de les perdre, mais qu'il les
         traittast doucement, que c'estoit une grande charit pour Dieu,
         qui le recompenseroit: qu'elles luy serviroient en sa maison,
         en mille petites choses necessaires, que me faisant ce plaisir,
         o j'aurois moyen de le servir, je le ferois de bon coeur;
         Asseurez vous, Monsieur, me dist-il, que tant qu'elles auront
         la volont de demeurer avec moy, j'en auray du soin comme si
         c'estoit mes enfans, & disant cela en leur presence, elles luy
         firent une reverence, & en le remerciant luy dirent, Nous ne
         t'abandonnerons point non plus que nostre pre en l'absence de
         Monsieur de Champlain: ce qui nous donnera de la consolation, &
         nous fera patienter, c'est que nous esperons le retour des
         ranois, & s'il eust fallu qu'aussi-tost que nous fusmes
         arrivez  Qubec, & eussions[773] est vers les Sauvages nous
         fussions mortes de desplaisir, & neantmoins nous estions
         resolues ma compagne & moy d'y demeurer plustost qu'avec les
         Anglois.

[Note 773: Nous eussions...]

281/1265 L'on me dist que le Gnral Quer estant  Qubec,
         avoit tanc son frre Louys Quer, de ce qu'il avoit permis de
         clbrer la saincte Messe, ce qu'il fit deffendre  tous les
         Peres, & que les Peres Jesuites faisant embarquer leurs coffres
         pour aller  Tadoussac, il voulut voir ce qui estoit dedans en
         la presence de son frre, Louys Quer, commandant au fort &
         habitation, comme le reverend Pere Mass leur monstroit ce qui
         estoit dedans, ils adviserent quelque chose, qui estoit
         envelopp: Il demanda  le voir, le Pere le developpe, c'estoit
         un Calice, que Louys Quer voulut prendre; Le Pre luy disant,
         Monsieur, ce sont des choses sacres, ne les profanez pas s'il
         vous plaist, il se fasche de ces paroles pour avoir sujet de le
         prendre, Quoy? dist-il Ce qu'il en jurant, profaner, nous
         n'adjoustons point de foy en vos superstitions, je n'apprhende
         pas qu'il me fasse mal, ce disant il le prit, disant: Je fais
         cela pour le discours que vous m'avez fait, & aussi pour oster
         le subject qui vous fait idoltrer, comme nous sommes obligez
         de rabatre, entant que nous pouvons les superstitions, que si
         vous ne m'eussiez us de ces termes je vous l'aurois laiss.
         Quoy que s'en soit, ledit Louys Quer s'estoit tousjours bien
         comport jusques  cette heure, ne luy en desplaise[774]. Ceste
         action n'estoit bonne ny valable, c'estoit chercher un maigre
         sujet pour prendre ces deux Calices, pour un homme qui veut
         vivre en honorable rputation devant les hommes vertueux: cette
282/1266 action ne sera jamais approuve, & void-on par beaucoup
         d'exemples le chastiment que Dieu a envoy  ceux qui ont
         profan les vaisseaux sacrez des Temples.

[Note 774: Ces derniers mots doivent se rattacher  la phrase suivante:
Ne luy en desplaise, ceste action n'estoit bonne...]

         _Le Gnral Quer demande  l'Autheur certificat des armes &
         munitions du fort & de l'habitation de Qubec. Mort malheureuse
         de Jacques Michel. Plainte contre le Gnral Quer._

                              CHAPITRE VI.

         Ledit Gnral Quer me demanda le certificat des armes &
         munitions, & autres commoditez qui estoient tant au fort qu'
         l'habitation, que son frre Louis Quer m'avoit donn, auquel il
         avoit fait une grande reprimende, disant qu'il ne savoit ce
         qu'il avoit fait, sans savoir s'il y avoit paix entre la
         France & l'Angleterre, qu'il respondroit de tout ce qui estoit
         audit certificat, qu'il ne vouloit point que l'on vit aucune
         chose signe de sa main, ne sachant la consequence de cela, &
         le desplaisir que l'on pouvoit rendre  ses amis, je luy dis
         Monsieur cela ne vous peut apporter tant de desplaisir que vous
         le dites, puisque vous avez donn tout pouvoir au Capitaine
         Louis de traiter avec moy, en vertu des Commissions qu'avez du
         Roy d'Angleterre, ayant pour agrable tout ce qu'il feroit
         comme vostre personne, autrement ce seroit le desobliger, en ne
         tenant sa parole, & vous en desadvouant le pouvoir que luy avez
         donn: Je ne le desadvoue point (dit-il) pour ce qui est de la
283/1267 composition qu'il vous a faite, je la maintiendray au pril de
         ma vie, mais pour ce qui est du certificat, cela est fait
         depuis ladite composition, & par consequent il ne vous pouvoit
         donner le certificat sans charge, ou en composant, pendant que
         vous estis encore maistre du fort, & par ainsi je vous prie me
         le donner. Il y a assez de personnes qui savent l'estat de la
         place, & ce qui y est, estant en Angleterre l'on vous en
         donnera un s'il est jug  propos, & toute autre sorte de
         courtoisie. Voyant qu'il se mettoit en colre, & que je ne le
         pouvois retenir, je luy donnay le certificat, luy disant qu'il
         n'estoit point de besoin de se mettre en colre pour si peu de
         sujet, que vritablement je le desirois avoir pour ma
         descharge. Vous l'estes (me dit il) assez, l'on sait bien le
         miserable estat auquel vous estiez rduits, & le peu de
         ommoditez qui sont en armes & munitions tant au fort qu'
         l'habitation.

         Deux ou trois tours aprs ledit Jacques Michel estant saisi
         d'un grand assoupissement, fut trente cinq heures sans parler,
         au bout duquel temps il mourut rendant l'me, laquelle si on
         peut juger par les oeuvres & actions qu'il a faites, & qu'il
         fit le jour d'auparavant, & mourant en sa religion prtendue,
         je ne doute point qu'elle ne soit aux enfers: car le jour
         prcdent il avoit tellement jur & blasphem le nom de Dieu
         que j'en avois horreur, faisant mille sortes d'imprcations
         contre les bons Pres Jesuistes, & des habitans de S. Malo:
         disant, Qu'il se rendroit plustost forban qu'il ne leur eust
         rendu quelque signal desplaisir, deust il mourir.
         miserablement. Je ne me peus tenir de luy dire, Bon Dieu! comme
284/1268 pour un reform vous jurez, sachant si bien reprendre les
         autres quand ils le font. Il est vray, dit-il, mais je suis
         tellement outr de passion & de colre contre ces chiens de
         Malouins Espagnols, qui m'ont rendu de grands desplaisirs, &
         aussi serois-je content si j'avois frapp ce Jesuiste qui m'a
         donn un desmenty devant mon Gnral.

         Ce desplaisir qui luy estoit si sensible n'estoit alors pas
         tant pour les Malouins & le Pere Jesuiste comme pour le sujet
         des Anglois, desquels il se plaignoit grandement de l'avoir
         trs-mal traitt, & peu recogneu, contre les promesses qu'ils
         luy avoient faites.

         Il se plaignoit aussi de l'arrogance insupportable de son
         Gnral, pour un marchand de vin qu'il avoit est, estant 
         Bordeaux &  Coignac, & cogneu ignorant  la mer, qui ne sait
         que c'est que de naviger, n'ayant jamais faict que ces deux
         voyages, & veut faire de l'entendu par ses discours pleins de
         vanit  ceux qui ne le cognoissent pas bien, il trenche du
         Seigneur, il ne sait que c'est d'entretenir d'honnestes
         hommes, il veut que tout luy cede, & ne veut croire aucun
         conseil, qu'alors qu'il n'en peut plus, comme il fit ds
         l'anne passe, en laquelle sans moy il vouloit quitter le
         vaisseau de Roquemont, & ne l'eust jamais pris sans l'ordre que
         je luy donnay, il le vouloit aborder, mais je ne voulus y
         consentir, luy disant. Si nous l'abordons nous sommes perdus ne
         vous y frotez pas, je cognois mieux les Franois en ces choses
         que vous, qui n'avez que des gens mal faits en vostre vaisseau,
         hors les Canoniers & Officiers: c'est pourquoy il les faut
285/1269 battre  coups de canons, dont nous avons l'advantage, les
         contraignant  se rendre, vous conseillant encore une fois que
         si jamais vous rencontriez des Franois sur mer de ne les
         aborder, ils sont plus adroits & courageux que les Anglois, qui
         remportent  l'abordage. Il creut mon conseil, me remettant
         tout l'ordre du combat, en quoy il avoit raison; car il y
         estoit peu expriment, comme il est encore, & son frre Thomas
         Quer, ils prennent des commandemens desquels ils n'en savent
         pas les charges, il leur faudroit estre encore vingt ans pour
         l'apprendre, & avoir est lev & nourry jeune garon pour
         savoir bien ce qui est necessaire  un Capitaine de mer,
         autrement ils feront de lourdes fautes, mettant souvent la
         conduitte entre les mains d'un Maistre ou Pilote ignorant qui
         sera dans leur vaisseau. Quand il fut arriv  Londre, il se
         vantoit que c'estoit luy qui avoit tout faict, plusieurs
         honnestes hommes qui le cognoissoient bien & moy aussi me
         disoient, Quer emporte la gloire de ce que vous avez faict: &
         de faict ils ont us envers moy d'ingratitude; Car outre mes
         appointements ils me devoient donner recompense, ce qu'ils
         n'ont faict: m'ont refus le commandement de l'un de leurs
         vaisseaux pour mon fils, je les avois instal en ceste affaire
         o ils ne cognoissoient rien, & n'y fussent jamais venus sans
         moy, ils me traittent mcaniquement en mon vaisseau: & non,
         comme j'ay appris, allant  la mer, ils m'ont donn un yvrogne
         qui est fol pour mon Lieutenant, pour prendre garde sur mes
         actions: Je le veux chasser de mon vaisseau, ou luy feray un
         mauvais party, c'est un coquin sans courage, s'il se presente
286/1270 quelque occasion de combatre je le meneray comme il faut, ils
         auront encores recours  moy, je le say bien, ils n'en sont
         pas o ils pensent, tout ainsi que j'ay eu moyen de donner
         l'industrie d'instruire cette affaire, je say aussi les moyens
         de les en faire sortir, & leur apprendre &  d'autres, qu'ils
         ne doivent jamais mescontenter une personne comme moy: Il y a
         des Flamans assez & d'autres nations, quand un moyen me faudra,
         j'en trouveray d'autres, ils ont faict tout  leur plaisir, il
         faut patienter, il sait bien que je ressens un grand
         desplaisir, mais il ne fait pas semblant de le cognoistre, il
         me fait bon visage, mais il voudroit que je fusse mort, je luy
         suis maintenant  grand'charge, j'ay laiss ma patrie, comme
         ils ont fait, pour servir un estranger, jamais je n'auray l'me
         bien contente, je seray en horreur  tout le monde, sans
         esperance de retourner en la France, l'on a fait mon procez,
         ainsi qu'on m'a dit, mais puis que l'on me traitte de toutes
         parts comme cela, c'est me mettre au desespoir, & faire plus de
         mal que jamais je n'ay fait, ne pouvant que perdre la vie une
         fois, mais je la puis bien faire perdre  beaucoup si l'on me
         desespere, tous ces discours ne se passoient pas sans jurer.

         Je luy donnois courage, en luy disant, Ne vous desesperez
         point, il y a des remdes par tout, horsmis  la mort, il y a
         des personnes qui ont fait des choses plus attroces que ce que
         vous avez faict, vous avez raison de vous repentir de ce qui
         s'est pass, & croy tant de vous, que si aviez  recommencer,
         que vous ne le voudriez entreprendre, ains plustost mourir. Il
287/1271 est vray, me disoit-il: Nostre Roy est bon & juste, pardonnant
          plusieurs qui ont grandement offens sa Majest. Elle peut,
         luy dis-je, vous donner abolition en vous amendant &
         recognoissant vos fautes, en le servant fidlement  l'advenir,
         vous serez en consideration tant pour vostre courage, que pour
         l'exprience qu'avez acquise en la mer, l'on a affaire d'hommes
         du mestier que vous menez, l'on ne vous voudra pas perdre quand
         l'on remonstrera  sa Majest le service que vous luy pouvez
         rendre  la navigation: changez vostre volont, & vous resoudez
         de retourner en vostre patrie, pour moy o j'auray moyen de
         vous y servir je le feray de bon coeur: Il me dit qu'on luy
         avoit escrit de France qu'il auroit la grce, s'il s'en vouloit
         retourner, mais qu'il ne s'y fieroit pas qu'il ne l'eust
         seelle, & outre que jamais il ne voudroit se tenir  Dieppe, &
         qu'il iroit en autre ville de France, cela seroit trs bien
         fait, luy dis-je.

         Je say que la maladie qu'il eust, n'estoit que ce remors de
         conscience qui le bourreloit, & vouloit tesmoigner aux Anglois
         qu'il avoit un autre desplaisir, se couvrant du mescontentement
         qu'il avoit des Malouins, & du Pre Jesuiste, & de son fils,
         dont il se plaignoit grandement, mais la vrit estoit que cet
         homme estoit fort pensif, triste, & mlancolique, de se voir
         mespris de sa patrie, abhorr du monde, retenu pour un perfide
         & traistre Franois, qui meritoit un chastiment rigoureux (&
         tous ceux qui font le semblable, ne peuvent marcher la teste
         leve) & monstr au doit d'un chacun, mesme les Anglois
         entr'eux l'appelloient traistre, disant, Voyez cestuy l qui a
288/1272 vendu sa patrie, & autres qui l'ont renie, pour un peu de
         mescontentement qu'ils disent avoir eu en France. Il savoit
         tres-asseurement que ces discours se tenoient, aussi est-ce un
         puissant ennemy, que celuy qui a la conscience charge de si
         vilaines, detestables meschantes trahisons: il avoit raison
         d'avoir l'me bourrele, & mourir de desplaisir, plustost que
         survivre, & fut l le sujet de sa mort, & non ce que Quer &
         autres disoient, que c'estoit pour n'avoir donn un souflet au
         Pre Jesuiste qui estoit la mesme sagesse & vertu[775], ayant
         bien tesmoign aux voyages qu'il a fait dans les terres.

[Note 775: La sagesse & vertu mesme.]

         Le Gnral Quer parlant aux Peres Jesuistes, leur dit,
         Messieurs vous aviez l'affaire de Canada, pour jouir de ce
         qu'avoit le sieur de Caen, lequel avez depossed. Pardonnez moy
         Monsieur, luy dit le Pere(2), ce n'est que la pure intention de
         la gloire de Dieu qui nous y a men, nous exposant  tous
         dangers & prils pour cet effect, & la conversion des Sauvages
         de ces lieux: ledit Michel pressant dit, Ouy, ouy, convertir
         des Sauvages, mais plustost pour convertir des castors, ledit
         Pre respond assez promptement & sans y songer, Cela est faux,
         l'autre leve la main, en luy disant, Sans le respect du Gnral
         je vous donnerois un souflet, de me desmentir, le Pere luy
         respond, Vous m'excuserez, je n'entend point vous dmentir,
         j'en serois bien fasch, c'est un terme de parler que nous
289/1273 avons en nos escoles, quand on propose une question douteuse,
         ne tenant point cela pour offencer, c'est pourquoy je vous prie
         me pardonner, & croire que je ne l'ay point dit pour vous
         donner du desplaisir.

         Je laisse  penser si ce sujet estoit capable de le faire
         mourir, sans autre plus violent desplaisir, comme j'ay dit cy
         dessus: aussi Dieu l'a puny ne luy faisant la grce de fe
         recognoistre  l'heure de la mort, qui a coupp la broche 
         tous ses desseins pernicieux & meschans.

         Estant mort il y eut plus de resjouissance entre les Anglois
         que de regret, neantmoins le Gnral Quer qui voulut luy
         tesmoigner la dernire preuve de son amiti qu'il disoit luy
         avoir port de son vivant, luy fit faire une chsse o il fut
         mis, commande  son frre Thomas Quer d'armer quelques 200
         hommes, qu'il fait mettre  terre, les met en ordre quatre 
         quatre, les maistres des vaisseaux prennent la chsse, & la
         mettent dedans une chalouppe, & arrivez sur le bord du rivage,
         les officiers des vaisseaux prennent le corps sur leurs
         espaules, & sur sa chsse avoient mis une espe nue, devant le
         corps marchoit un homme arm de toutes pices, avec la rondache
         & le coustelas, l'autre portoit une demie picque noircie, les
         soldats s'ouvrirent en deux, par le milieu desquels passa le
         corps avec tous les Capitaines & autres officiers des
         vaisseaux, qui l'accompagnoient marchant devant, les soldats
         qui le suivent comme est la coustume en telles funrailles, il
         fut port  la fosse, o estant mis dedans l'on rompit la demie
         picque en deux, & la mit on dans la fosse, sur laquelle le
290/1274 Ministre fit des prires s'agenouillant & te levant plusieurs
         fois, respondant aux Ministres: leurs prires acheves, l'on
         couvre le corps de terre, cela fait ils se firent deux
         escoupetteries de mousquets, des soldats qui estoient rangez au
         tour de la fosse. Aprs l'on fut tirer le canon de tous les
         vaisseaux, jusqu' quelque 80  90 coups: cela fait chacun s'en
         retourne en son vaisseau, le pavillon du contre-Admiral estoit
          demy destendu, jusques  ce qu'il y en eust un autre mis en
         la place, qui fut un Capitaine Anglois appell *****[776] le
         dueil n'en dura gueres, au contraire jamais ils ne se
         resjouirent tant & principalement en son vaisseau o il avoit
         quelques barils de vin d'Espagne: le voil pay de tout ce
         qu'il avoit fait.

[Note 776: Le nom est laiss en blanc dans l'dition originale.]

         Tout ce que j'ay veu aprs sa mort est, l'honneur qu'il ne
         meritoit pas, ne pouvant esperer, s'il eust vescu, que le
         chastiment d'un supplice, si sa Majest ne luy eust donn sa
         grce.

         Durant le jour que nous fusmes  Tadoussac[777], ledit Quer
         employa ses hommes  couper quantit de mas de sapins, pour
         batteaux & chalouppes, comme du bois de bouleau pour brusler:
         ce mesnage estoit tousjours pour payer quelques avaries, & en
         avoit plus de besoin ceste anne l que l'autre, en laquelle il
         prit 19 vaisseaux Franois & Basques chargez de molue, & outre
         ce qu'il traita avec les Sauvages des marchandises qui estoient
         aux vaisseaux de la nouvelle societ, o commandoit Roquemont,
291/1275 y ayant aussi quantit de vivres & autres commoditez propres 
         une habitation, qu'ils r'apportrent ceste anne  Qubec, &
         outre la quantit des marchandises de rapport, ils pensoient
         faire meilleure traite qu'ils ne firent: ils ne traitrent que
         quelques 5000 castors & quelques 3  4 mille qu'ils prirent 
         l'habitation, & le vaisseau d'Emery de Caen[778]. Ils n'ont eu
         autre chose qui est peu pour pouvoir rembourcer les frais de
         leur embarquement, en rendant ce qu'ils ont pris appartenant 
         de Caen &  ses associez au fort &  l'habitation de Qubec,
         suyvant le trait de paix entre les deux couronnes de France &
         d'Angleterre [779].

[Note 777: Ce passage donne  entendre que les vaisseaux restrent tout
le temps mouills au moulin Baud, et que l'on se donna la peine d'aller
enterrer Jacques Michel  Tadoussac mme.]

[Note 778: D'aprs les livres de compte de la Compagnie des marchands
anglais, ils n'auraient trait que 4540 castors et 432 peaux d'lans;
ils n'auraient de mme trouv au magasin que 1713 castors. Voici comment
un des associs de la compagnie anglaise concilie cette diffrence: Il
faut faire attention, dit-il, que les Anglais ne parlent que des castors
ports au compte de la Compagnie, tandis que les Franais comprennent
dans leur calcul toutes les peaux qu'ils avaient lorsque le fort fut
rendu, sans distinction de ce qu'ils cachrent ou retinrent du
consentement des Anglais. (Pices justif. n. XVII.)]

[Note 779: Il fut rgl par le trait de Suse (24 avril 1,629) que
d'autant qu'il y avoit beaucoup de vaisseaux en mer avec lettres de
marque & pouvoir de combattre les ennemis, qui ne pourroient de si tost
entendre cette paix, ny recevoir ordre de s'abstenir de toute hostilit,
il seroit accord, que tout ce qui se passeroit l'espace de deux mois
aprs cet accord fait, ne derogeroit ny empescheroit cette paix; ny la
bonne volont des deux Couronnes;  la charge toutesfois que ce qui
seroit pris dans l'espace de deux mois depuis la signature dudit
Traict, seroit restitu de part & d'autre. (Mercure franais.)]

         Pendant ce temps que nous estions  Tadoussac, ledit Quer ne
         voulut permettre que les Catholiques priassent Dieu
         publiquement  terre, o il avoit mis tous les Franois,
         horsmis deux qui estoient Huguenots, de l'esquippage dudit
         Emery de Caen, qui les faisoient rire pour avoir ceste
         prminence par dessus les autres, moy & quelques autres
         passions le temps avec ledit Gnral  la chasse du gibier, qui
         y est en ceste saison abondante, & principalement d'allouettes,
292/1276 pluviers, courlieux, becassines desquels il en fut tu plus de
         20000 outre la pesche que les Sauvages faisoient du saulmon &
         truites qu'ils nous apportoient en assez bonne quantit, & de
         l'plan que l'on prit en grand nombre avec des filets, &
         quelques autres poissons, le tout trs-excellent, jusqu'
         nostre partement.



         _Partement des Anglais au port de Tadoussac. Gnral Quer
         craint l'arrive du sieur de Rasilly. Arrive en Angleterre.
         L'Autheur y va treuver monsieur l'Ambassadeur de France. Le Roy
         & le conseil d'Angleterre promettent rendre Qubec. Arrive de
         l'Autheur  Dieppe. Voyage du Capitaine Daniel. Lettre du
         Reverend Pre l'Allemand de la compagnie de Jesus. Arrive de
         l'Autheur  Paris._

                              CHAPITRE VII.

         Ledit Gnral ayant accommod le fort & habitation de Qubec
         de tout ce qu'il jugea estre necessaire, il fit donner caraine
          ses vaisseaux assez lgrement, nettoyer, gadomer & suiver,
         ce qu'estant fait, il fit partir une petite barque de 25  30
         tonneaux, pour s'en aller porter  Qubec ce qui restoit, o
         s'embarqurent mes deux petites Sauvagesses, nous levons les
         ancres & mettons sous voiles, ce qui n'estoit pas sans bien
         apprhender la rencontre du Chevalier de Rasilly, d'autant que
         nouvelles estoient venues par quelques Sauvages, qui
         asseuroient avoir veu dix vaisseaux  Gaspey, bien armez qui
         nous attendoient audit lieu: c'est pourquoy l'on passa fort
         proche d'Enticosty 14 lieues dudit Gaspey pour n'estre
293/1277 apperceus: toutesfois ledit Quer disoit qu'il ne les
         apprehendoit en aucune faon, & que c'estoit  faire  se bien
         battre & que si tant estoit que les Franois eussent le dessus,
         qu'il mettroit le feu dans leurs vaisseaux, en faisant mourir
         beaucoup premier qu'en venir l, & quelques autres discours.
         Nous fusmes contrariez de fort mauvais temps, avec des brunes
         jusques sur le grand Ban, qui estoit le 16 du mois d'Octobre,
         nous eusmes la sonde, & le 18 la cognoissance de Sorlingues:
         pendant la traverse moururent onze hommes de la dysenterie, de
         l'esquippage de Quer.

         Le 20 nous relaschasmes  Plemu[780], o nous eusmes nouvelle
         de la paix[781], ce qui fascha grandement ledit Quer. Le 25,
         sortismes dudit port, rangeant la coste de deux lieues. Le 27,
         passasmes devant Douvre, o ledit Quer fit descendre tous nos
         hommes avec les pres Jesuistes & Recollets, ausquels il donna
         passage, &  tous ceux qui voulurent aller en France: & moy
         j'escrivay de ce lieu  Monsieur de Lozon[782] que je m'en
         allois  Londres, treuver Monsieur l'Ambassadeur[783], pour luy
         faire le rcit de tout ce qui s'estoit pass en nostre voyage,
         afin qu'il luy pleust faire expdier quelques lettres de sa
         Majest audit sieur Ambassadeur, pour avoir ceste affaire pour
         recommande, & y envoyer un homme exprs pour cet effect, chose
         comme trs necessaire & importante pour le bien de la Societ.

[Note 780: Plymouth.]

[Note 781: Le trait de Suse avait t conclu le 24 avril 1629, et il
venait d'tre ratifi, le l6 septembre.]

[Note 782: Jean de Lauson, l'un des principaux associs de la Compagnie
de la Nouvelle-France, et le mme qui fut plus tard gouverneur du
Canada.]

[Note 783: C'tait alors M. de Chteauneuf.]

294/1278 En continuant nous passasmes par les Dunes, o il y avoit
         nombre de vaisseaux, & une remberge de six  sept cens tonneaux
         que l'on salua, qui rendit le rciproque de trois coups de
         canon. Entrant en la riviere fusmes mouiller l'ancr devant
         Graveline[784], o mismes pied  terre laissant les vaisseaux,
         ledit Quer frta un batteau pour aller  Londres sur la riviere
         de la Tamise, auquel lieu arrivasmes le 29 dudit mois.

[Note 784: Gravesend. Le contexte prouve videmment que c'est ici une
faute typographique. _Entrant en la rivire_, c'est--dire, la Tamise.
Il est bon de se rappeler en outre que le gnral Kertk tait parti
prcisment de Gravesend; il est donc tout naturel que ses vaisseaux
soient revenus au port d'o ils avaient fait voile au printemps. (Pices
justificatives, n. V.)]

         Le l'en demain je fus treuver monsieur l'Ambassadeur, auquel je
         fis entendre tout le sujet de nostre voyage, ayant est pris
         deux mois aprs la paix, qui estoit le 20 Juillet, faute de
         vivres & munitions de guerre & de secours, ayant endur
         beaucoup de necessitez un an & demy, allant chercher des
         racines dans les bois pour vivre, bien que je n'eusse retenu
         que seize personnes au fort &  l'habitation, ayant envoy la
         plus grand part de mes compagnons parmy les Sauvages, pour
         viter aux grandes famines qui arrivent en ces extremitez.

         Ce qu'ayant entendu ledit sieur Ambassadeur, il se dlibra
         d'en parler au Roy d'Angleterre, qui luy donna toute bonne
         esperance de rendre la place, comme de toutes les peleteries &
         marchandises, lesquelles il fit arrester.

         Je donnay des mmoires, & le procs verbal de ce qui s'estoit
         pass en ce voyage, & l'original de la capitulation[785] que
295/1279 j'avois faite avec le Gnral Quer, & une carte[786] du pays
         pour faire voir aux Anglois les descouvertures & la possession
         qu'avions prise dudit pays de la Nouvelle France, premier que
         les Anglois, qui n'y avoient est que sur nos brises, s'estans
         emparez depuis dix  douze ans des lieux les plus signalez,
         mesme enlev deux habitations savoir celle du Port Royal o
         estoit Poitrincourt, o ils sont habituez de present, & celle
         de Pemetegoit appell autrement Norembeque: le tout saisi &
         enlev contre tout droit & raison, molestant les sujets du Roy,
         leur imposant un tribut sur la pesche du poisson: le tout pour
         les travailler, & en fin leur faire quitter la pesche, en se
         rendant maistre de toutes les costes peu  peu. De plus afin
         d'obliger les sujets de sa Majest  aller prendre des congez
         en Angleterre, &[787] ont impos depuis deux ou trois ans des
         noms en ladite Nouvelle France, comme la Nouvelle Angleterre &
         Nouvelle Escosse. Ils s'en sont advisez bien tard, ils le
         devoient faire avec raison, & non pas changer, ce qu'ils ne
         pourront jamais faire, on ne leur dispute pas les Virgines, ce
         qu'avec raison l'on pourroit faire, ayant est les premiers
         Franois qui les ont descouvertes il y a plus de quatre vingts
         ans, par commandement de nos Roys, cela se justifie par la
         relation des histoires tant Franoises qu'Estrangeres. Mais qui
         a caus qu'ils s'en sont emparez si facillement? c'est que le
         Roy n'en avoit fait estat jusqu' maintenant, que les justes
296/1280 plaintes qui luy en ont est faites, le fait resoudre 
         recouvrir ce que les Anglois ont anticip, & le fera toutesfois
         & quantes que sa Majest le voudra.

[Note 785: Voir ci-dessus, p. 240.]

[Note 786: Probablement celle qu'il publia trois ans plus tard (dit.
1632), et que nous produisons dans cette prsente dition.]

[Note 787: Au lieu de &, il faut lire _ils_.]

         Je fus prs de cinq sepmaines[788] proche de mondit sieur
         l'Ambassadeur, attendant tousjours nouvelles de France, &
         voyant le peu de diligence que l'on faisoit d'y envoyer, ou me
         donner advis de ce que l'on desiroit faire, je sceus de mondit
         sieur s'il n'avoit plus besoin de mon service, que je desirois
         m'en retourner en France, il me le permit, me donnant lettre
         pour Monseigneur le Cardinal, m'asseurant que le Roy
         d'Angleterre & son Conseil luy avoient promis de rendre la
         place au Roy, il s'y employa fort vertueusement[789], esperant
         faire donner un arrest au Conseil pour la reddition de
         l'habitation & commoditez qui y avoient est prtes.

[Note 788: Depuis le 30 octobre jusqu'au 30 de novembre.]

[Note 789: M. de Chteauneuf, ambassadeur extraordinaire auprs du roi
d'Angleterre, fut remplac par M. Fontenay-Mareuil, nomm ambassadeur
ordinaire, qui arriva  Londres vers le commencement de fvrier 1630.
Celui-ci reut ordre du cardinal de Richelieu de poursuivre activement
les ngociations entames par son prdcesseur. Ds le commencement de
fvrier, l'ambassade avait dj prsent cinq mmoires au sujet des
affaires du Canada, comme on le voit par l'extrait suivant d'un document
conserv au bureau des Papiers d'tat en Angleterre (State Paper Office,
Colonial Papers, vol. V, n. 50): _Response de Messieurs les
Commissaires establis pour les affaires estrangeres, sur cinq mmoires 
eux presents par M. l'Ambassadeur de France le premier de Febvrier
1629_ (11 fvrier 1630, style neuf). Touchant la restitution des
places navires & biens qui ont est pris sur les Franois en Canada &
particulirement du fort de Qubec, S. M. persiste en sa premire
resolution signifie audit sieur Ambassadeur par un Mmoire qui luy fut
delivr en Latin portant que ledit fort & habitation de Qubec qui fut
prist par le Capitaine Kirke le 9 (19.) de Juillet, sera restitu en
mesme estat qu'il estoit lors de la prise, sans rien abattre des
fortifications ou btiments, ny en emporter des armes munitions
marchandises ou utensiles qui y furent lors trouves. Et que si aucune
chose en avoit est emporte, elle sera rendue soit en espece ou en
valeur, selon la quantit de ce qu'il a peu ou pourra apparoir par
nouvelle examination qui en sera faite sur serment avoir est trouv
audit lieu. Semblablement les peaus qui ont est prises & emportes dud.
port pour butin & chose de bonne prise, seront restitues selon qu'aussy
il peut ou pourra apparoir par le compte exact qui en sera pris l, sur
serment qu'elles auront est prises & emportes dudit lieu. C'est ce que
S. M. offre & demeure tousjours en resolution d'accomplir selon la
premire dclaration qu'elle en a faite & n'estime pas pouvoir estre
presse  davantage sur ce point l en vertu du dernier Traite. (Voir
de plus. Mmoires du Card. de Richelieu et le Mercure franais, t. XV et
XVI.)]

297/1281 Je partis de Londres le 30[790] pour aller  Larie[791] treuver
         passage, comme plus proche de Dieppe, d'o il y a 21 lieues:
         sur le chemin je rencontray ledit sieur de Caen, qui s'en
         alloit pour le recouvrement de ses peleteries, auquel
         succinctement luy fis entendre ce qui s'estoit pass, & en quel
         estat estoient les affaires: arrivant  Larie je fus quelques
         jours[792]  attendre le vent pour passer, qui estant devenu
         bon, je m'embarquay le lendemain & arrivay  Dieppe.

[Note 790: Le 30 de novembre.]

[Note 791: Ou La Rye, aujourd'hui Rye, dans le comt de Sussex.]

[Note 792: C'est--dire, une dizaine de jours, s'il faut en juger par la
date du rapport du capitaine Daniel, cit plus loin;  moins que ce
rapport n'ait t sign qu'aprs l'entrevue de celui-ci avec l'auteur.]

         Le jour en suivant arriva le Capitaine Daniel avec son
         vaisseau, qui avoit pris une habitation des Anglois, qui
         s'estoit habite ceste mesme anne  l'isle du Cap Breton par
         un Escossois appell Stuart, qui se disoit parent du Roy
         d'Angleterre. Ledit Daniel me donna quelques lettres tant de
         Monsieur de Lozon Surintendant des affaires de la Nouvelle
         France, que de Messieurs les Directeurs, avec une Commission
         qu'ils m'envoyoient, comme estans pressez du partement de
         l'embarquement, & ne pouvant si tost avoir celle de sa Majest,
         & de Monseigneur le Cardinal pour m'envoyer,  cause de
         l'absence de sa Majest, laquelle Commission portoit ce qui
         s'ensuit.

         _Les Intendans & Directeurs de la Compagnie de la Nouvelle
         France, Au sieur de Champlain l'un des associez en ladite
         Compagnie, Salut. L'exprience que vous vous estes acquise en
298/1282 la cognoissance du pays, & des Peuples de la Nouvelle France,
         pendant le sejour que vous y avez fait, joint la cognoissance
         particulire que nous avons de vos sens, suffisance,
         generosit, prudence, zele  la gloire de Dieu, affection &
         fidelit au service du Roy, nous ayant portez  vous nommer &
         presenter  sa Majest, conformment au pouvoir qu'il luy a
         pleu nous en donner, pour en l'absence de Monseigneur le
         Cardinal de Richelieu Grand-Maistre Chef & Surintendant gnral
         des Mers & Commerce de France: commander en toute l'estendue
         dudit pays, rgir & gouverner tant les Naturels des lieux que
         les Franois qui y resident de prsent, & s'y habitueront cy
         aprs: Nous ne pouvons douter que ladite nomination ne soit
         agre, neantmoins ayant advis que les vaisseaux que nous vous
         envoyons, sous les charges & conduictes des sieurs Daniel &
         Joubert sont prests  faire voile, & craignant que les lettres
         de provision de sa Majest ne peuvent estre arrives  temps
         pour vous estre envoyes par lesdites flottes, estant
         d'ailleurs necessaire & trs important de n'en point diffrer
         le partement. A ces causes Nous par forme de provision
         seulement, & attendant l'urgente & pressante necessit de la
         chose, jugeant ne pouvoir faire meilleure eslection que de
         vostre personne, vous avons commis & dput, commettons &
         deputons par ces presentes, pour jusqu' ce qu'autrement sous
         le nom de la Compagnie y ayt est pourveu, commander pour le
         service de sa Majest, en l'absence de Monseigneur le Cardinal,
         audit pays de la Nouvelle France, Fort & Habitation de
         Qubec, & autres places & forts qui sont & seront cy aprs
         construits, ausquels vous establirez tels Capitaines que bon
299/1283 vous semblera: rgir & gouverner lesdits peuples ainsi que
         vous jugerez estre  faire & generalement faire en icelle
         charge tout ce que vous estimerez & trouverrez  la plus grande
         gloire de Dieu & de cet Estat, & utilit de ladite Compagnie.
         En foy de quoy avons sign ces presentes: A Paris le 21e jour
         de Mars 1629. & plus bas sign,_ De Lozon, Robineau, Alix,
         Barthlmy Quantin, Bonneau, Quantin, Houel, Haquenier,
         Castillon.

         Ledit Daniel me fit le rcit comme il s'estoit saisi du Fort du
         Milor Anglois, ainsi qu'il s'ensuit.



                         _RELATION DU VOYAGE FAIT_

         _Par le Capitaine Daniel de Dieppe, en la Nouvelle France, la
         presente anne 1629._

         Le 22e jour d'Avril 1629, je suis party de Dieppe, sous le
         cong de Monseigneur le Cardinal de Richelieu, Grand Maistre,
         Chef & Surintendant Gnral de la Navigation & Commerce de
         France, conduisant les navires nommez le Grand S. Andr & la
         Marguerite, pour (suivant le commandement de Messieurs les
         Intendans & Directeurs de la Compagnie de la Nouvelle France)
         aller trouver Monsieur le Commandeur de Rasilly en Brouage ou
         la Rochelle, & del aller sous son escorte secourir &
         avictuailler le sieur de Champlain, & les Franois qui estoient
         au fort &  l'habitation de Qubec en la Nouvelle France: &
         estant arriv le 17 de May  Ch de Boys, le lendemain l'on
300/1284 publia la paix faite avec le Roy de la Grande Bretagne, & aprs
         avoir sejourn audit lieu l'espace de 39 tours, en attendant
         ledit sieur de Rasilly, & voyant qu'il ne s'advanoit de
         partir, & que la saison se passoit pour faire ledit voyage: Sur
         l'advis de mesdits sieurs les Directeurs, & sans plus attendre
         ledit sieur de Rasilly, je partis de la radde dudit Ch de Boys
         le 26e jour de juin, avec quatre vaisseaux & une barque
         appartenans  ladite Compagnie, & continuant mon voyage jusques
         sur le Grand Ban, surpris que j'y fus de brunes & mauvais
         temps, je perdis la compagnie de mes autres vaisseaux, & fus
         contraint de poursuivre ma route seul, jusqu' ce qu'estant
         environ  deux lieues proche de terre, j'apperceus un navire
         portant au grand Mas un pavillon Anglois, lequel ne me voyant
         aucun canon m'approcha  la porte du pistolet, pensant que je
         fus totalement desgarny,  lors je commenc  faire ouvrir les
         sabors, & mettre seize pice de canon en batterie, de quoy
         s'estant ledit Anglois apperceu il s'effora de s'esvader, &
         moy de le poursuivre jusques  ce que l'ayant approch je luy
         fis commandement de mettre son pavillon bas, comme estant sur
         les costes appartenantes au Roy de France, & de me monstrer sa
         commission, pour savoir s'il n'estoit point quelque forban, ce
         que m'ayant refus je fis tirer quelques coups de canon &
         l'aborday, ce fait ayant recogneu que sa commission estoit
         d'aller vers le Cap de Mallebarre trouver quelques siens
         compatriotes, & qu'il y portoit des vaches autres choses, je
         l'asseuray que la paix estoit faite entre les deux couronnes, &
         qu' ce suject il ne devoit rien craindre, & ainsi le laissay
301/1285 aller: & estant le 28e jour d'Aoust entr dans la riviere
         nomme par les Sauvages Grand Cibou, j'envoyay le jour d'aprs
         dans mon batteau dix de mes hommes le long de la coste, pour
         trouver quelques Sauvages & apprendre d'eux en quel estat
         estoit l'habitation de Qubec, & arrivant mesdits hommes au
         Port aux Balaines; y trouverent un navire de Bordeaux, le
         maistre duquel se nommoit Chambreau, qui leur dit que le sieur
         Jacques Stuart Millor Escossois estoit arriv audit lieu
         environ deux mois auparavant, avec deux grands navires & une
         patache Angloise, & qu'ayant trouv audit lieu Michel Dihourse
         de S. Jean de Luz, qui faisoit sa pescherie & secherie de
         molue, s'estoit ledit Milor Escossois saisi du navire & molue
         dudit Dihourse, & avoit permis que ses hommes fussent pillez &
         que ledit Milor avoit peu aprs envoy les deux plus grands de
         ses vaisseaux, avec le navire dudit Michel Dihourse, & partie
         de ses hommes vers le port Royal pour y faire habitation, comme
         aussi ledit Milor depuis son arrive avoit fait construire un
         fort audit port aux Balaines, & luy avoit enlev de force les
         trois pices de canon qu'il avoit dans son navire, pour les
         mettre dans ledit fort, mesme donne un escrit sign de sa main,
         par lequel il protestoit ne luy permettre ny  aucun autre
         Franois, de pescher d'oresnavant en ladite coste, ny traitter
         avec les Sauvages, qu'il ne luy fut pay le dixiesme de tout, &
         que sa commission du Roy de la Grande Bretagne, luy permettoit
         de confisquer tous les vaisseaux qui iroient ausdits lieux sans
         son cong: Lesquelles choses m'estant rapportes, jugeant estre
302/1286 de mon devoir d'empescher que ledit Milor ne continua
         l'usurpation du pas, appartenant au Roy mon maistre, &
         n'exigea sur ses sujets le tribut qu'il se promettoit. Je fis
         prparer en armes 53 de mes hommes, & me pourveus d'eschelles &
         autres choses necessaires pour assiger & escalader ledit fort,
         si qu'estant arriv le 18 Septembre audit port aux Balaines, o
         estoit construict ledit fort, je mis pied  terre, & fis
         advancer sur les deux heures aprs midy mes hommes vers ledit
         fort, selon l'ordre que je leur avois donn, & iceluy, attaquer
         par divers endroits, avec forces grenades, pots  feu & autres
         artifices, nonobstant la resistance & les mousquetades des
         ennemis, lesquels se voyant pressez prindrent l'espouvente & se
         presenterent aussi tost sur leur rampart, avec un drappeau
         blanc en la main, demandant la vie & le quartier  mon
         Lieutenant, ce pendant que je faisois les approches vers les
         portes dudit fort, que je fis promptement enfoncer, & aussi
         tost suivy de mes hommes j'entray dans ledit fort, & me saisis
         dudit Milor, que je treuvay arm d'un pistolet & d'une espe
         qu'il tenoit en ses mains, & de tous ses hommes, lesquels au
         nombre de quinze estoient armez de cuirasses, brassarts,
         cuisarts & bourguignottes, ayans chacun une harquebuse  fusil
         en main, & le reste armez de mousquets & picques seulement: Et
         ayant iceux faict desarmez je fis oster les estendarts du Roy
         d'Angleterre, & fis mettre au lieu d'iceux ceux du Roy mon
         Maistre. Puis visitant ce qui estoit audit fort y trouv un
         Franois natif de Brest nomm Ren Cochoan, dtenu prisonnier
303/1287 jusques  ce que son Capitaine (arriv deux jours auparavant en
         un port distant de deux lieues de celuy aux Balaines) eust
         apport une pice de canon qu'il avoit en son navire, & pay le
         dixiesme de ce qu'il pescheroit, & le jour suivant je fis
         quiper une carvelle Espagnolle que je trouvay eschoue devant
         ledit fort, & charger les vivres & munitions qui estoient en
         iceluy, & aprs l'avoir fait raser & desmolir, & le tout faict
         porter  ladite riviere du grand Cybou, je fis avec toute
         diligence travailler en ce lieu cinquante de mes hommes, &
         vingt des Anglois  la construction d'un retranchement ou fort
         sur l'entre de ladite riviere pour empescher les ennemis d'y
         entrer, dans lequel je laissay quarante hommes, compris le R.
         P. Vimond & Vieupont Jesuites, huict pices de canon, dix-huict
         cens de pouldre, six cens de mche, quarante mousquets,
         dix-huict picques, artifices, balles  canon & mousquets,
         vivres & autres choses necessaires, avec tout ce qui avoit est
         trouv dans ladite habitation & fort desdits Anglois, & ayant
         fait dresser les armes du Roy & de Monseigneur le Cardinal,
         faict faire une Maison, Chappelle & magasin, pris serment de
         fidlit du sieur Claude natif de Beauvais, laiss pour
         commander ledit fort & habitation pour le service du Roy, &
         pareillement du reste des hommes demeurez audit lieu: Suis
         party le 5e jour de Novembre, & ay amen lesdits Anglois,
         femmes & enfans, desquels en ay mis 42,  terre prs Palmue,
         port d'Angleterre, avec leurs hardes, & dix-huict ou vingt que
         j'ay amenez en France avec ledit Milor, attendant le
304/1288 commandement de mondit Seigneur le Cardinal Ce que je
         certifie estre vray, & ay sign la presente Relation. A Paris
         ce douziesme Dcembre 1629.[793]

[Note 793: Pour plus de dtails sur cette expdition, voir: _Prise d'un
seigneur escossois & de ses gens qui pilloient les navires pescheurs de
France, par M. Daniel de Dieppe, Capitaine pour le Roy en la Marine, &
Gnral de la Nouvelle France_, ddi  M. le Prsident de Lauzon,
intendant de la Cie. dudit pays, par le sieur de Malapart, soldat dudit
sieur Daniel, Rouen, 1630; _The barbarous cariage of the French in Cape
Britaine, lord Ewchiltree's Information_ (State Paper Office, Colonial
Papers, vol. V, n. 46, 48).]

         Ayant sejourn deux jours  Dieppe je m'acheminay  Rouen, o
         je m'arrestay deux autres jours, & appris comme le vaisseau des
         Reverends Peres l'Allemand & Noyrot s'estoient perdus vers les
         Isles de Canseau, & me fit-on voir une lettre dudit Reverend
         Pre l'Allemand, Suprieur de la Mission des Pres Jesuites, en
         la nouvelle France, envoye de Bordeaux au R. P. Suprieur du
         Collge des Jesuites  Paris, & datte du 22 Novembre 1629.
         comme il s'ensuit.



                          MON REVEREND PERE,

                             Pax Christi.

         _Castigans castigavit me Dominus & morti non tradidit me,_
         Chastiment qui m'a est d'autant plus sensible que le naufrage
         a est accompagn de la mort du R. P. Noyrot & de nostre frre
         Louys, deux hommes qui devoient, ce me semble grandement servir
          nostre Sminaire. Or neantmoins puis que Dieu a dispos de la
         sorte, il nous faut chercher nos contentemens dans ses sainctes
         volontez, hors desquelles il n'y eut jamais esprit solide ny
305/1289 content, & se m'asseure que l'exprience aura fait voir 
         vostre reverence que l'amertume de nos ressentiments dtrempe
         dans la douceur du bon plaisir de Dieu, auquel une ame
         s'attache inseparablement, perd ou le tout, ou la meilleure
         partie de son fiel. Si que s'il reste encore quelques souspirs
         pour les souffrances, ou passes ou presentes, ce n'est que
         pour aspirer davantage vers le Ciel, & perfectionner avec
         mrite ceste conformit dans laquelle l'ame a pris resolution
         de passer le reste de ses jours; De quatre des nostres que nous
         estions dans la barque, Dieu partageant  l'esgal, en a pris
         deux, a laiss les deux autres. Ces deux bons Religieux
         trs-bien disposez & resignez  la mort, serviront de victime
         pour appaiser la colre de Dieu justement jette[794] contre
         nous pour nos deffauts, & pour nous rendre desormais sa bont
         favorable au succeds du dessein entrepris.

[Note 794: Irrite.]

         Ce qui nous perdit fut un grand coup de vent de Suest, qui
         s'esleva lors que nous estions  la rive des terres, vent si
         imptueux que quelque soin & diligence que peust apporter
         nostre Pilote avec ses Matelots, Quelques voeux & prires que
         nous peussions faire pour destourner ce coup, jamais nous ne
         peusmes faire en sorte que nous n'allassions heurter contre les
         rochers: ce fut le 26e jour d'aprs nostre dpart, jour de
         sainct Barthelemy[795], environ sur les neuf heures du soir; De
         24 que nous estions dans la barque, dix seulement eschapperent,
         les autres furent estouffez dans les eaux. Les deux nepveux du
306/1290 Pre Noyrot tindrent compagnie  leur oncle, leurs corps ont
         est enterrez, entre autres celuy du P. Noyrot & de nostre
         frre, des sept autres nous n'en avons eu aucune nouvelles,
         quelque recherche que nous en ayons peu faire. De vous dire
         comment le Pre de Vieuxpont & moy avons eschapp du naufrage,
         il me seroit bien difficille, & croy que Dieu seul en a
         cognoissance, qui suivans les desseins de sa divine providence
         nous a preservez, car pour mon regard ne jugeant pas dans les
         apparences humaines qu'il me fust possible d'viter ce danger,
         j'avois pris resolution de me tenir dans la chambre du navire
         avec nostre frre Louys, nous disposans tous deux  recevoir le
         coup de la mort, qui ne pouvoit tarder plus de trois _Merere_,
         & lors que j'entendis qu'on m'appelloit sur le haut du navire,
         je croyois que c'estoit quelqu'un qui avoit affaire de mon
         secours, je montay en haut, & trouvay que c'estoit le P. Noyrot
         qui me demandoit de rechef l'absolution: Aprs luy avoir
         donne, & chant tous ensemble le _Salve Regina_, je fus
         contrainct de demeurer en haut; car de descendre il n'y avoit
         plus de moyen, la mer estoit si haute, & le vent si furieux,
         qu'en moins de rien le cost qui panchoit sur le rocher fut mis
         en pices, j'estois proche du P. Noirot lors qu'un coup de mer
         vint si impetueusement donner contre le cost sur lequel nous
         estions qui rompit tout, & me separa du P. Noyrot, de la bouche
         duquel j'entendis ces dernires paroles, _In manus ci tuas
         Domine, etc_. Pour moy de ce coup je me trouvay engag entre
307/1291 quatre pices de bois, deux desquelles me donnerent si rudement
         contre la poictrine, & les deux autres me briserent si fort le
         dos que je croyois mourir auparavant que d'estre envelopp des
         flots, mais voicy un autre coup de mer qui me desengageant de
         ces bois m'enleva, & mon bonnet & mes pantoufles, & mist le
         reste du navire tout  plat dans la mer: le tombay heureusement
         sur une planche que je n'abandonnay point, de rencontre elle
         estoit lie avec le reste du cost de ce navire. Nous voil
         doncques  la mercy des flots, qui ne nous espargnoient point:
         ains s'eslevans je ne say combien de couldes au dessus de
         nous, tomboient par aprs sur nos testes. Aprs avoir flott
         longtemps de la sorte dans l'obscurit de la nuict, qui estoit
         desja commence, regardant  l'entour de moy je m'apperceus que
         nous estions enfermez d'espines & sur tout environnez & prest
         du costau qui sembloit une isle, puis regardant un peu plus
         attentivement je contay six personnes qui n'estoient pas fort
         esloignes de moy, deux desquels m'appercevans, m'excitrent 
         faire tous mes efforts pour m'approcher, ce ne fut pas sans
         peine, car les coups que j'avois receus dans le dbris du
         vaisseau m'avoient fort affoiblis: le fis tant neantmoins,
         qu'avec mes planches j'arrivay au lieu o ils estoient, & avec
         leur secours je me trouvay assis sur le grand mast, qui tenoit
         encore ferme avec une partie du vaisseau, je n'y fus pas
         long-temps car comme nous approchions plus prs de ceste isle,
         nos Matelots se lancrent bien-tost  terre, & avec leur
308/1292 assistance tous ceux qui estoient sur le cost du navire y
         furent bien tost aprs. Nous voil donc sept de compagnie, je
         n'avois bonnet ny souliers, ma soutane & habits estoient tous
         deschirez, & si moulus de coups que je ne pouvois me soustenir,
         & de faict il fallut qu'on me soustint pour aller jusques dans
         le bois, aussi avois-je receu deux rudes coups aux deux jambes,
         mais sur tout  la dextre, dont je me retiens encore, les mains
         fendues avec quelque contusion, la hanche escorche, la
         poitrine sur tout bort offence, nous nous retirasmes donc tous
         sept dans le bois, mouillez comme ceux qui venoient d'estre
         trempez dans la mer: la premire chose que nous fismes fut de
         remercier Dieu de ce qu'il nous avoit preservez, & puis le
         prier pour ceux qui pourroient estre morts. Cela faict pour
         nous eschauffer nous nous couchasmes les uns proches des
         autres, la terre & l'herbe qui avoient est mouillez de la
         pluye du jour n'estoient encore propre pour nous seicher, nous
         passasmes ainsi le reste de la nuict, pendant laquelle le P. de
         Vieuxpont (qui grces  Dieu n'estoit point offenc) dormit
         fort bien. Le l'endemain si tost qu'il fut jour nous allasmes
         recognoistre le lieu o nous estions, & trouvasmes que c'estoit
         une isle de laquelle nous pouvions passer  la terre ferme, sur
         le rivage nous trouvasmes forces choses que la mer y avoit
         jett, j'y trouvay deux pantoufles, un bonnet, un chappeau, une
         soutanne, & plusieurs autres choses necessaires. Sur tout Dieu
         nous y envoya pour vivres cinq bariques de vin, quelques dix
309/1293 pices de lard, de l'huile, du pain des fromages, & une
         harquebuse, & de la pouldre tout  propos pour faire du feu.
         Aprs qu'on eut ainsi tout retir, le jour de sainct Louys[796]
         tous s'employerent  faire le possible pour bastir une
         chalouppe du desbris du vaisseau, avec laquelle nous irions
         rangeant la coste chercher quelque navire de pescheurs: On se
         mit doncques  travailler avec meschans ferremens que l'on
         trouva, elle estoit bien advance, le quatriesme jour, lors que
         nous eusmes cognoissance d'une chalouppe qui estoit sous voile
         venant vers le lieu o nous estions, ils receurent dedans un de
         nos matelots qui alla tout seul plus proche du lieu o elle
         devoit passer, ils le menrent dans leur vaisseau parler au
         Maistre, auquel il raconta nostre disgrace, le maistre tout
         aussi-tost s'embarqua dans une chalouppe & nous vint trouver,
         nous offrit  tous le passage: Nous voila en asseurance, car le
         lendemain tous les hommes couchrent dans son vaisseau:
         C'estoit un vaisseau Basque qui faisoit pesche  une lieue &
         demie du rocher, o nous fismes naufrage, & pour autant qu'il
         restoit encores bien du temps pour achever leur pesche, nous
         demeurasmes avec eux ce qui restoit du mois d'Aoust, & tout le
         mois de Septembre. Le premier d'Octobre arriva un Sauvage qui
         dist au Maistre que s'il ne s'en alloit il y auroit danger que
         les Anglois ne le surprissent. Cette nouvelle le disposa au
         dpart: Le mesme Sauvage nous dist que le Capitaine Daniel
         estoit  vingt-cinq lieues de l qui bastissoit une maison, & y
310/1294 laissoit des Franois avec un de nos Peres: Cela me donna
         occasion de dire au P. de Vieuxpont qui me pressoit fort que je
         luy accordasse de demeurer avec ce Sauvage dans ceste coste,
         qui estoit bien l'un des meilleurs Sauvages qui se puisse
         rencontrer, Mon Pre voicy le moyen de contenter vostre
         reverence, le Pre Vimond sera bien aise d'avoir un compagnon.
         Ce Sauvage s'offre de mener vostre Reverence jusques au lieu o
         est Monsieur Daniel, si elle veut demeurer l elle y demeurera,
         si elle veut aller quelques mois avec les Sauvages, pour
         apprendre la langue elle le pourra faire, & ainsi le R. Pre
         Vimond & vostre Reverence auront leur contentement: le bon Pere
         fut extresmement joyeux de ceste occasion qui se presentoit,
         ainsi il s'embarque dans la chalouppe du Sauvage, je luy
         laissay tout ce que nous avions sauv, horsmis le grand Tableau
         duquel le matelot Basque s'estoit saisi, mais j'avois bien
         pens au retour de luy faire rendre, si une autre disgrace ne
         nous fut arrive. Nous partismes donc de la coste le 6 Octobre,
         & aprs avoir endur de si furieuses tempestes que nous
         n'avions encores exprimentes, le quarantiesme jour de nostre
         dpart entrant dans un port proche de S. Sebastien, nous fismes
         de rechef un second naufrage, le Navire rompu en mille pices,
         toute la molue perdue, ce que je peux faire ce fut de me sauver
         dans une chalouppe, dans laquelle je me jettay avec des
         pantoufles aux pieds, & un bonnet de nuict en teste, & en ceste
         esquippage m'en aller trouver nos Pres  S. Sebastien, d'o je
311/1295 partis   il y a huict jours, & suis arriv  Bourdevac proche
         de Bordeaux le 20 de ce mois[797]. Voila le succeds de nostre
         voyage, par lequel vostre Reverence peut juger des obligations
         que j'ay  DIEU.

[Note 795: Le 24 aot.]

[Note 796: Le 25 aot.]

[Note 797: Le 20 de novembre.]

         De Rouen je m'acheminay  Paris, o je fus saluer sa Majest,
         Monseigneur le Cardinal, & Messieurs les Associez, auquel je
         fis entendre tout le sujet de mon voyage, & ce qu'ils avoient 
         faire, tant en Angleterre qu'aux autres choses qui convenoit
         pour le bien & utilit de ladite nouvelle France, l'on
         despescha quelque temps aprs mon arrive  Paris, le sieur
         Daniel[798] le medecin pour aller  Londres treuver mondit sieur
         l'Ambassadeur, avec lettres de sa Majest pour demander au Roy
         d'Angleterre qu'il eust  faire rendre le Fort & Habitation de
         Qubec, & autres ports & havres qu'il avoit pris aux costes
         d'Acadie, aprs la paix faicte entre les deux Couronnes de
         France & d'Angleterre: Ce que mondit sieur l'Ambassadeur
         demande au Roy &  son Conseil, qui ordonna que le Fort &
         Habitation seroient remis entre les mains de sa Majest, ou
         ceux qui auroient pouvoir d'elle, sans parler des costes
         d'Acadie.

[Note 798: Probablement Andr Daniel. Le P. Ducreux le mentionne comme
l'un des Cent-Associs, et lui donne le titre de _Doctor Medicus_.]

         Mondit sieur Ambassadeur renvoya Daniel porter la responce,
         savoir si sa Majest l'auroit pour agrable. Ce qu'attendant
         lesdits sieurs Directeurs ne laisserent de supplier sa Majest
         & Monseigneur le Cardinal leur vouloir octroyer six de ses
312/1296 vaisseaux avec quatre pataches qu'ils fourniroient pour aller
         au grand fleuve S. Laurens reprendre possession du Fort &
         Habitation de Qubec, suivant l'accord qui en seroit faict
         entre leurs Majests, que si cas advenant que l'on ne voulust
         remettre la place entre les mains de ceux qui auroient pouvoir
         de sa Majest, ils seroient contraints par toutes les voyes
         justes & raisonnables. Ladite Socit fournissant seize mille
         livres pour l'interests de six vingts mille livres, qu'il
         failloit  mettre les vaisseaux hors. Monsieur le Chevalier de
         Rasilly fut esleu pour gnral de ceste flotte, on les esquippe
         & appareille de tout ce qui estoit necessaire, ce pendant sa
         Majest qui avoit  faire aux guerres d'Italie, ne peust rendre
         response au Roy d'Angleterre, & mondit sieur l'Ambassadeur qui
         attendoit la despeche de sa Majest.

         L'Anglois prend alarme de l'armement de ses vaisseaux, ils en
         font plainte  mondit sieur l'Ambassadeur, qui leur dit, qu'ils
         ne devoient apprhender sur ce sujet, d'autant que sa Majest
         n'avoit desir que de traitter  l'amiable, puisqu'ils avoient
         ainsi commenc, que les vaisseaux que l'on armoit n'estoient
         que pour faire escorte  ceux de la societ, qui avoient
         interest de reprendre possession de ce qui leur appartenoit,
         portant ce qui leur estoit necessaire pour les hommes qui
         devoient demeurer en ces lieux. Puisqu'ils entroient en
         ombrage, il feroit qu' son retour sa Majest leur donneroit
         contentement, en ostant le soubon qu'ils pourroient avoir, en
         traitant de ceste affaire  l'amiable: sur ce de rechef le Roy
         de la grande Bretagne promet faire restituer ce que ses sujets
         avoient pris depuis la paix faite.

313/1297 Mondit sieur l'Ambassadeur s'en revient trouver sa Majest, &
         mondit Seigneur le Cardinal en Savoye, ausquels il fait
         entendre tout ce que dessus, ce que ouy l'on contremande le
         commandement qui avoit est donn pour les vaisseaux qui
         devoient aller audit Qubec, le voyage rompu, les affaires
         demeurent en cet estat, pour le divertissement que sa Majest
         avoit en Italie, & ne fit on response attendant la fin de ces
         guerres, ce pendant les Anglois qui ne perdent temps arment
         deux vaisseaux, avec vivres & marchandises pour porter audit
         Qubec, qui ne croyoient icelle anne rendre la place: l'on ne
         traita rien de ces affaires pour les causes susdites.

         D'autre part les sieurs Directeurs font esquipper deux
         vaisseaux pour le Cap Breton, & secourir ceux qui y estoient
         habituez, & deux autres qui furent accommodez  Bordeaux, pour
         aller faire une habitation en l'Acadie, o estoit le fils de la
         Tour, qui avoit succed en la place du feu sieur Jean Biencour.
         Nous laisserons voguer ces vaisseaux tant d'un cost que
         d'autre, pour voir ce qui en russira  leur retour, & quelles
         nouvelles nous apprendrons du progrez qui y aura est fait, &
         comme les hyvernans tant du Cap Breton, que Anglois auront
         pass le temps  Qubec. Le sieur Tufet fait faire l'esquippage
         de ceux de Bordeaux l'an 1630. chargez de commoditez
         necessaires, pour aller faire une habitation  la coste
         d'Acadie, o il met des ouvriers & artisans avec trois
         Religieux de l'ordre des Peres Recollets, le tout sous la
         conduitte du Capitaine Marot de sainct Jean de Lus, se mettent
314/1298 en mer pour avec la grce de Dieu parfaire leur voyage, ayant
         est contrariez de mauvais temps  leur traverse prs de trois
         mois, ils arrivent  un lieu qui s'appelle le Cap de Sable,
         sous la hauteur de 44 degrez o ils treuverent le fils de la
         Tour[799] & quelques autres volontaires Franois qui estoient
         avec luy, auquel ledit Marot donna des lettres dudit sieur
         Tufet, par lesquelles l'on mandoit audit de la Tour, de se
         maintenir tousjours dans le service du Roy, & de n'adhrer ny
         condescendre aux volontez de l'Anglois, comme plusieurs
         meschans Franois avoient fait, lesquels se ruynoient d'honneur
         & de rputation d'avoir deservy sa Majest, ce qui ne se
         pouvoit esperer de luy, s'estant tousjours maintenu jusqu'
         present, & que pour cet effect il luy envoyoit des vivres,
         rafreschissement, armes, & hommes pour l'assister, & faire
         difier une habitation au lieu qu'il jugeroit le plus commode,
         & plusieurs autres discours tendant  ce sujet. La Tour
         tres-aise de voir naistre ce que  peine il pouvoit esperer,
         qui neantmoins ne s'estoit laiss emporter aux persuasions de
         son pre [800] qui estoit avec les Anglois, souhaitant plustost
315/1299 la mort que de condescendre  une telle meschancet que de
         trahir son Roy, qui donna du mcontentement aux Anglois, contre
         le pre de la Tour qui leur avoit asseur de runir son fils 
         leur rendre toute sorte de service.

[Note 799: Charles-Amador, fils de Claude-Turgis de Saint-tienne de la
Tour. Il fut d'abord enseigne, puis lieutenant de M. de Biencourt, qui,
en mourant, lui lgua ses droits sur Port-Royal, et le nomma son
successeur dans le commandement. M. de Biencourt, autant qu'on peut en
juger, tait mort vers le commencement de l'anne 1624. (_Conf_. Lettre
de La Tour au roi, 1627, et page 83 ci-dessus.)]

[Note 800: Claude de La Tour, pre, avait t pris l'anne prcdente,
par la flotte de Kertk (ci-dessus, p. 17;). Il revenait de France pour
rejoindre son fils dans l'Acadie. Emmen en Angleterre comme prisonnier,
il laissa branler sa fidlit envers son souverain, et il pousa une
dame anglaise de haute condition. Cette alliance lui imposa une espce
d'obligation d'engager son fils  remettre son fort en l'obissance du
roi d'Angleterre; ce qui lui russit fort mal: car le jeune de La Tour
rsista courageusement  toutes les suggestions et mme les attaques de
son pre. (Denys, t. I, p. 68 et suivantes.)]

         Ayant leu ces lettres, & la rception faicte avec le
         contentement qu'un chacun pouvoit desirer & principalement les
         Pres Recollets de se voir au lieu qu'ils avoient souhaitt,
         tant pour remettre les Franois au droit chemin de la crainte
         de Dieu, qui avoient est plusieurs annes sans avoir est
         confessez, ny receu le S. Sacrement, que pour l'esperance
         qu'ils se promettoient de faire quelque progrez envers la
         conversion de ces pauvres infidles, qui sont errans le long
         des costes, menant une vie miserable, telle que je l'ay
         represente cy dessus.

         Lesdits de la Tour & Marot adviserent qu'il falloit donner
         advis  la Tour le pre, qui estoit au port Royal avec lesdits
         Anglois, de tout ce qui se passoit en ce lieu, le persuadant 
         le faire revenir & laisser lesdits Anglois, ce qui fut excut,
         tant pour le remettre en son devoir, comme pour savoir de luy
         l'estat des Anglois & leur dessein, pour en suitte se gouverner
         selon qu'ils adviseroient suyvant sa relation.

         Ils envoyerent un nomm Lestan[801] avec lettre dudit la Tour 
         son pre, qui l'ayant receue & leue aussi tost se mit en devoir
         de venir trouver son fils, ne pouvant ny esperant faire grande
316/1300 fortune avec les Anglois, qui avoient grandement diminu de
         l'opinion qu'ils en avoient eue[802]: Arriv qu'il fut audit
         Cap de Sable, il donne  entendre ce que l'Anglois avoit
         dessein de faire, qui estoit de venir prendre leur fort, c'est
         pourquoy ils avoient  se fortifier le mieux qu'il leur seroit
         possible, pour empescher l'Anglois de son dessein: savoir s'il
         disoit vray & pour se rendre necessaire, je tiens qu'il n'y
         avoit pas beaucoup d'apparence que l'Anglois eust voulu remuer
         la Paix, estant & sachant les plaintes que l'on en avoit
         faites au Roy de la grande Bretagne, qui offroit de rendre &
         restituer tout ce qui avoit est pris depuis la paix faicte:
         quoy que ce soit, il ne faut pas ngliger de se loger
         fortement, aussi bien en temps de paix, que de guerre, pour se
         maintenir aux accidents qui peuvent arriver, c'est ce que je
         conseille  tous entrepreneurs de rechercher lieu pour dormir
         en seuret.

[Note 801: C'est peut-tre ce nomm Lestan qui a laiss son nom au
Havre  l'Estant prs de l'entre de la baie de Passamaquoddie.]

[Note 802: D'aprs Denys, qui tenait ses renseignements de La Tour
lui-mme, le retour du pre ne se fit pas tout  fait comme le dit
l'auteur. Claude de La Tour, n'ayant pu russir ni  gagner son fils par
des promesses, ni  le contraindre par la force, se trouva fort
embarrass, ne pouvant plus reparatre en Angleterre et encore moins
retourner en France. Il prit le parti d'crire  son fils, & le pria de
souffrir que sa femme & luy demeurassent dans le pays... Son fils luy
fit rponse, qu'il ne vouloit point estre la cause de sa mort, mais
qu'il ne luy pouvoit accorder sa demande qu' condition qu'il
n'entreroit ny luy ny sa femme dans son fort; qu'il leur feroit bastir
un petit logement au dehors, que c'estoit tout ce qu'il pouvoit faire;
il receut la condition que son fils luy fit. Le Capitaine envoya tout
leur quipage  terre, o la Tour pre dcendit avec sa femme, deux
hommes pour le servir, & deux filles de chambre pour sa femme. Le jeune
de la Tour leur fit bastir un logement  quelque distance du fort, o
ils s'accommodrent du mieux qu'ils peurent. Ils avoient apport
quelques victuailles, qui ne furent pas plutost consommes, que la Tour
fils y supplea, en nourrissant son pre & toute sa famille. Environ
l'an mil six cens trente cinq, ajoute Denys, je passay par l; je fus
voir le jeune de la Tour, qui me receut trs-bien, & me permit de voir
son pre en son logement; ce que je fis. Il me receut bien, m'obligea de
dner avec luy & sa femme; ils estoient fort proprement meublez.
(Description de l'Amrique, t. I, p. 74-77.)]

         Ledit pre de la Tour fit aussi rapport qu'il estoit mort
         trente Escossois, de septante qu'ils estoient en cet
         hyvernement, qui avoient est mal accommodez: fut resolu tant
317/1301 par le Conseil desdits de la Tour pre & fils, que Marot, &
         Pres Recollets, de faire encore une habitation  la riviere S.
         Jean pour plusieurs raisons telles quelles, qui est  quatorze
         lieues du port Royal, plus au Nort dans la Baye Franoise: que
         pour parvenir  l'excution de ceste entreprise, il estoit
         necessaire d'avoir des hommes & commoditez pour basti & se
         fortifier en ladite riviere.

         Pour ne perdre temps il falloit dpescher le moyen vaisseau
         audit sieur Tufet, & envoyer promptement des hommes & autres
         choses necessaires, pour s'opposer aux forces de l'Anglois, qui
         ne taschoit que de temps en temps  usurper tout le pas, &
         qu'en icelle habitation nouvelle le pre de la Tour y
         commanderoit, le fils au Cap de Sable, qui fit retenir toutes
         les commoditez des vaisseaux qu'il jugea luy estre necessaires:
         Le moyen vaisseau ne fit ny traite ny pesche pour payer les
         fraiz de son embarquement, & ainsi lgrement s'en revient 
         Bordeaux avec lettres tant des Peres Recollets que de la Tour,
         addressantes  Messieurs les Directeurs de la Nouvelle France,
         qui fut vers la fin du mois d'Octobre: ledit Marot demeura l
         avec le grand vaisseau, pour essayer  faire quelque chose pour
         payer le voyage.

         Ceste nouvelle receue dudit sieur Tufet, par le retour du moyen
         vaisseau si lger, ne luy peust donner grand contentement, pour
         le renvoy estre trop precipitement & lgrement fait, sans y
         avoir du sujet necessaire qui les peust avoir esmeuz  cela.

318/1302 Car la resolution de ce Conseil qui avoient plustost leurs
         inclinations au bien de leur contentement, & autres de leurs
         affaires particulires, qu' conserver & employer le bien de
         ceux qui les employent  leur proffit, pour supporter la
         despense qui se fait en cet embarquement, que si le mesnagement
         de ceux qui sont employez n'est fait avec soing & vigilence,
         accompagn de fidlit, les voyages se rendent inutils, font
         perdre courage aux entrepreneurs, qui ne font les rencontres
         selon leurs volontez, & souvent deceu de ce qu'ils s'estoient
         peu imaginer en ces desseins.

         Quelle raison avoit il d'envoyer ce vaisseau vuide pour
         demander du secours, lequel quand on l'eust voulu renvoyer 
         mesme temps, avec les choses necessaires pour cet effect, il se
         fut pass plus de quatre  cinq mois, qui n'eust peu estre que
         vers la fin de Fevrier ou Mars, dans la rigueur de l'hyver, o
         les neges sont de deux  trois pieds, & les traverses fort
         fascheuses en ce temps, comme l'on voit assez par exprience,
         qui est fatiguer tous ceux d'un vaisseau, & quelquesfois courir
         risque de se perdre, ou estre desmatez & relcher qui se voit
         assez souvent pour se haster trop tost, encore qu' l'Acadie
         l'on peut aborder la terre en tout temps, & y arrivant en
         l'hyver l'on ne laine d'y avoir de grandes incommoditez, comme
         nous l'avons expriment.

         Que si l'Anglois eust eu volont d'aller prendre la Tour, & se
         sentant plus fort comme le representoit le Pre, ils l'eussent
         emport s'il n'eust est bien fortifi & amunitionn, premier
         que le secours de France luy fut arriv.

319/1303 Mais ayant des hommes & commoditez que ledit Marot avoit port,
         ils n'avoient que faire de craindre estant un peu fortifiez
         comme ils eussent peu faire, & laisser faire la pesche de
         poisson & traitte aux vaisseaux, & ne le renvoyer vuide avec
         une lettre: sa charge faite revenant de compagnie avec ledit
         Marot, il eust apport dequoy (au moins en partie) payer son
         voyage, & les lettres fussent venues aussi  temps pour ce
         qu'ils desiroient, comme quand ils le firent partir sans rien
         rapporter, car ils pouvoient s'imaginer que l'on ne renvoyeroit
         qu'au Printemps, par consequent vaine leur resolution
         inconsidere & prcipite, qui a fait perdre beaucoup audit
         sieur Tufet, & des sieurs de la societ qui se fussent bien
         passs de telle depesche. Presqu'en ce mesme temps arriva un
         vaisseau pescheur du Cap Breton, dans lequel repassoit les
         Reverends Pres Vimond & Vieux-pont Jesuistes, par le
         commandement qui leur en avoit est faict de leur Reverend Pre
         Provincial, qui dirent qu' ladite habitation du grand Cibou,
         en l'isle dudit Cap Breton estoit mort douze Franois du mal de
         terre, qui est le securbut, & d'autres malades, le Printemps
         les remit: Ces maladies comme j'ay dit en mes premiers voyages,
         ne vient que de manger des salures, pour n'avoir des viandes ou
         autres choses rafraichissantes, comme nous avons esprouv en
         nos habitations par le pass. Durant l'hyvernement ils virent
         peu de Sauvages qui n'y viennent que par rencontre chercher les
         vaisseaux Franois qui y peuvent estre pour traitter avec eux:
         ces endroits ne sont pas beaucoup plaisans ny agrables que
320/1304 pour la pesche de molue. Ils laisserent les deux vaisseaux que
         Messieurs les Directeurs avoient envoyez pour le ecours
         d'icelle habitation, qui avoient traitt quelque nombre de
         peaux d'eslans, faisant leur pesche de poisson, comme plusieurs
         autres vaisseaux qui sont par toutes ces costes.

         Vers le 10 Octobre arriverent  Londres deux vaisseaux Anglois,
         l'un du port de deux cens cinquante tonneaux, & l'autre de
         cent, qui revenoient de Qubec o ils avoient fait monter leur
         vaisseau de Tadoussac pour n'estre en la puissance de ceux qui
         eussent est plus forts qu'eux, s'il en fut venu comme ils
         s'imaginoient, en l'un commandoit le Capitaine Thomas Quer
         Vis-Admiral au voyage prcdent, & le Capitaine Breton Anglois
         bon marinier, lequel avoit fait bon traittement en son vaisseau
         aux Peres Jesuistes quand nous retournasmes de Qubec avec
         lesdits Anglois l'anne d'auparavant, lesquels ramenrent deux
         Franois qu'ils avoient retenus par del, l'un charpentier &
         l'autre laboureur, qui de Londres revindrent  Paris, lequel
         nous dit qu'ils avoient rapport pour trois cens mille livres
         de peleterie, & estoit mort quatorze Anglois de nonante qu'ils
         estoient, de pauvret & misere durant l'hyver, & autres qui
         avoient est assez malades, n'ayant fait bastir ny dfricher
         aucune terre depuis nostre dpartement, sinon ensemencer ce qui
         estoit labour tant la maison des Pres Jesuistes que Peres
         Recollets, dans lesquelles maisons y avoit dix hommes pour les
         conserver, qu'au fort ils n'avoient fait qu'un parapel de
         planche sur le rampart, & remply deux plates formes que j'avois
321/1305 fait commencer: de bastiment dedans ils n'en avoient fait
         aucun, horsmis une de charpente contre le rempart, qu'en partie
         ils avoient dfait du cost de la pointe aux Diamants pour
         gaigner de la place, & qu'elle n'estoit pas encore acheve. Que
         dans le fort y avoit quatorze pices de canon, avec cinq
         espoirs de fonte verte qu'ils nous avoient pris, & quelques
         pierriers, estant bien amunitionnes, & estoient restez
         quelques septante Anglois. Que le tonnerre avoit tomb dans le
         fort & rompu une porte de la chambre des soldats, entr en
         icelle, meurtry trois  quatre personnes, pass dessous une
         table, tu deux grands dogues qui estoient pour la garde, &
         s'en estoit all par le tuyau de la chemine qui en avoit abatu
         une partie, & ainsi se perdit en l'air.

         Dit que les mesnages Franois[803] qui resterent ont est trs
         mal traictez, de ceux qui se sont rendus aux Anglois, &
         principalement d'un appelle le Bailly, duquel j'ay parl cy
         dessus. Pour ce qui est du Capitaine Louis & des Anglois ils
         n'en ont point est inquitez: rapporte qu'ils s'attendoient
         bien que ceste anne les vaisseaux du Roy y deussent aller avec
         commission du Roy de la grande Bretagne, pour les en faire
         desloger, ce qu'ils eussent fait non autrement que par force:
         Voil ce que nous avons eu de nouvelles qu'injustement ils
         tiennent ceste place, & en tirent les moluments qui ne leur
         appartiennent, mais l'esperance que l'on a que le Roy
         d'Angleterre la fera rendre au Roy avec douceur & non de force,
         convenir des limites que chacun doit posseder, & non vouloir
322/1306 des Virgines embraser toutes les costes qui ne leurs
         appartiennent, comme il se peut voir & savoir par les
         relations de ceux qui ont premirement descouvert & possed
         actuellement & rellement ces terres, au nom de nos Roys
         devanciers jusqu' maintenant, sous LOUYS le JUSTE XIII. Roy de
         France & de Navarre, que Dieu veuille combler de milles
         benedictions, & accroistre son rgne d'une heureuse & longue
         vie.

[Note 803: Ces mnages sont les cinq familles dont il a t parl
ci-dessus, p. 205, 206.]



                                 FIN.





         _ABREG DES DESCOUVERTURES de la Nouvelle France, tant de ce
         que nous avons descouvert comme aussi les Anglais, depuis les
         Virgines Jusqu'au Freton Davis, & de ce qu'eux & nous pouvons
         prtendre, suivant le rapport des Historiens qui en ont
         descrit, que je rapporte cy dessous, qui feront juger  un
         chacun du tout sans passion._


         Les Anglois ne nous disputent point toute la Nouvelle France,
         & ne peuvent desnier ce que tout le monde a accord, ains
         seulement dbattent des confins, nous restraignant jusqu'au Cap
         Breton, qui est par la hauteur de quarante cinq degrs trois
         quarts de latitude, ne nous permettant pas d'aller plus au
         midy, s'attribuant tout ce qui est de la Floride jusqu'au dit
         Cap Breton, & ces dernires annes ils ont voulu s'estendre par
         usurpation jusqu'au fleuve sainct Laurent, comme ils ont fait.

323/1307 Voicy le fondement de leur prtention, qui est qu'environ l'an
         1594,[804] estant aux costes de la Floride arriverent en un
         lieu que lesdits Anglois appelloient Mocosa, y ayant treuv
         quelques rivieres & pas qui leur agra, ils commencrent  y
         vouloir bastir, luy imposant le nom de Virgines: mais ayant
         est contrariez par les Sauvages & autres accidents, ils furent
         contrains de quitter, ny ayant demeur que deux ou trois ans:
         neantmoins depuis le feu Roy Jacques d'Angleterre venant  la
         couronne prit resolution de la recognoistre, habiter &
         cultiver,  quoy ledit Roy favorisant a baill de grands
         privileges  ceux qui entreprendroient ceste peuplade, &
         entr'autres a estendu le droict de leur retenue ds le 33e
         degr de l'levation jusqu'au 45 & 6, leur donnant pouvoir sur
         tous Estrangers qu'ils treuveroient dans ceste estendue de
         terre, & 50 mille avant en la mer. Ces lettres du Roy furent
         expdies l'an quatriesme de son rgne, & de grce 1607, le 10
         d'Avril, il y a 24 ans. Voil tout ce qui se peut apprendre de
         leurs commissions & enseignements pour ces contres. Voicy ce
         que nous leurs respondons.

[Note 804: La premire tentative d'tablissement  la Virginie fut celle
de sir Walter Raleigh, en 1584. Sir Francis Drake ramena la colonie en
Angleterre au bout de deux ans (Holmes' _American Annals_).]

         En premier lieu, que leurs lettres royaux sur quoy ils se
         fondent les ddisent de leur prtention, parce qu'il est dit
         expressement dans icelles avec exception specifie, Nous leur
         donnons toutes les terres jusqu'au 45e degr, lesquelles ne
         sont point actuellement possedes par aucun Prince Chrestien.
         Or est il que lors de la datte de ces lettres, le Roy de France
324/1308 actuellement & rellement possedoit pour le moins jusqu'au
         quarantiesme degr de latitude desdites terres, o depuis
         quelques annes les Holandois s'y sont establis, tout le monde
         le sait par les voyages du sieur de Champlain imprimez, avec
         les cartes, ports, & havres de toutes les costes qu'il fit, qui
         depuis chacun s'en est servy, & les ont adapts sur les globes
         & cartes universelles, que l'on a corriges de cet chantillon
         de terre, & voit on par lesdits voyages qu'en l'an 1604, ils
         estoient  saincte Croix, & en l'an 1607.[805] au port Royal,
         auquel ledit Champlain donna le nom, comme  plusieurs autres
         lieux que l'on voit par ses cartes, le tout habit par le feu
         sieur de Mons, qui gouvernoit tout ce pas jusqu'au
         quarantiesme degr, comme Lieutenant de sa Majest
         tres-Chrestienne.

[Note 805: De 1605  1607 (voir l'dition de 1613).]

         Auparavant l'an prcdent 1603 ledit Champlain par commandement
         de sa Majest fit le voyage de la Nouvelle France, en la grande
         riviere sainct Laurent, &  son retour en fit rapport  sa
         Majest, lequel rapport & description il fit imprimer deslors,
         partit de Hondefleur en Normandie le 15 de Mars audit an, en ce
         mesme temps le feu sieur Commandeur de Chaste gouverneur de
         Dieppe; estoit Lieutenant gnral en ladite Nouvelle France:
         depuis le 40 degr jusqu'au 52e de latitude.

         Si les Anglois disent que seulement ils n'ont pas possed les
         Virgines ds l'an 1603, 4 & 7, ains ds l'an 1594, qu'ils
         treuverent comme avons dit.

         L'on respond que la riviere qu'ils commenoient lors  posseder
         est au 36e & 37e degr, & que ceste leur allgation 
325/1309 l'advanture pourroit valloir, s'il n'estoit question que de
         tenir ceste riviere, & 7  8 lieues de l'un de l'autre cost
         d'icelle, car autant se peut porter la veue pour l'ordinaire,
         mais que s'attribuant par domination l'on s'estende trente &
         six fois plus loing que l'on n'a recognu, c'est vouloir avoir
         les bras ou plustost la cognoissance bien monstrueuse. Posons
         que cela se puisse faire.

         Il s'ensuiveroit que Ribaut & Laudonniere estant allez  la
         Floride en bon esquippage, par auctorit du Roy Charles IX,
         l'an 1564, 5 & 6, pour cultiver & habiter le pas y estant
         difi la Caroline[806] au 35e ou 36e degr & par ainsi voil
         l'Anglois hors des Virgines, suyvant leurs propres machines.

[Note 806: Voir ci-dessus, premire partie, p. 18, note 4.]

         Pourquoy eux estant au 36e ou 37e avanceront plustost au 45e
         que nous, comme ils confessent, estant au 46e ne descendrons
         nous jusqu'au 37e quel droict y ont ils plus que nous, voil ce
         que nous respondons aux Anglois.

         Et est trs certain & confess de tous, que sa Majest trs
         chrestienne, a prins possession de ces terres avant tout autre
         Prince Chrestien, & asseur que les Bretons & Normans
         treuverent premiers le grand Ban& les terres neufves, ces
         descouvertures faictes en l'an 1504, il y a 126 ans, ainsi
         qu'il se peut voir en l'histoire de Niflet[807] & Anthoine
         Magin imprim  Douay.

[Note 807: Wytfliet. (Voir ci-dessus, premire partie, p. 11, note 1.)]

         Et d'advantage tous confessent que par commandement du Roy
         Franois, Jean Verazan prit possession desdites terres au nom
         de France commenant ds le 33e degr de l'levation jusqu'au
326/1310 47e; ce fut par deux voyages desquels le dernier fut fait l'an
         1523,[808] il y a 107 ans.

[Note 808: Voir ci-dessus, premire partie, p. 11, note 2, 3 et 4.]

         Outre Jacques Cartier entra le premier en la grande riviere
         sainct Laurent, par deux voyages qu'il y fut, & descouvrit la
         plus grande part des costes de Canadas,  son dernier voyage
         l'an 1535 il fut jusqu'au Grand Sault sainct Louis de ladite
         grande riviere.

         Et en l'an 1541, il fit un autre voyage comme Lieutenant de
         Messire Jean Franois de la Roque sieur de Robert-Val, qui
         estoit Lieutenant gnral audit pas, ce fut son troisiesme
         voyage o il demeura, ne pouvant vivre au pas avec les
         Sauvages qui estoient insupportables, & ne pouvoit descouvrir
         que ce qu'il avoit fait: il se dlibra de s'en retourner au
         Printemps, ce qu'il fit, en un vaisseau qu'il avoit reserv, &
         estant le travers de l'isle de terre neufve, il fit rencontre
         dudit sieur de Robert-Val qui venoit avec trois vaisseaux l'an
         1542, il fit retourner ledit Cartier  l'isle d'Orlans[809] o
         ils firent une habitation, & y estant demeur quelque temps,
         l'on tient que sa Majest le manda pour quelques affaires
         importantes, & ceste entreprise peu  peu ne sortit  aucun
         effect, pour n'y avoir apport la vigilance requise.

[Note 809: La relation du voyage de M. de Roberval prouve, au contraire,
que Cartier ne voulut point retourner avec lui, et partit incontinent
pour se rendre en Bretagne. (Voy. du sieur de Roberval.)]

         Presque en ce mesme temps Alfonse Xintongeois fut envoy vers
         la Brador, par ledit sieur de Robert-Val, autres disent par sa
         Majest, lequel descouvrit la coste du Nort de la grande Baye
327/1311 au golphe sainct Laurent, & le passage de l'issle de terre
         neufve,  la grande terre du Nort, au 52e degr de
         latitude[810].

[Note 810: Jean Alphonse, dans sa Cosmographie encore manuscrite, fait
une description tonnamment exacte pour l'poque, de la cte du Labrador
et du fleuve Saint-Laurent. jusqu' Qubec.]

         En suitte le Marquis de la Roche de Bretagne en l'an 1598,[811]
         fut en ces terres de la Nouvelle France, comme Lieutenant de sa
         Majest, & en suitte les sieurs Chauvin de Hondefleur en
         Normandie, Commandeur de Chaste & de Mons comme dit est, & le
         sieur de Poitrincourt, & Madame de Quercheville[812], qui eut
         quelque dpartement  l'Acadie, y envoya la Saulsaye, avec
         lequel furent les Reverends Pres Jesuistes qui furent pris par
         les Anglois, (comme il a est dit cy dessus) comme le port
         Royal, & depuis 28 ans ledit sieur de Champlain ayant
         descouvert & fait descouvrir plusieurs contres, plus de quatre
          cinq cens lieues dans les terres, comme il se voit par ses
         relations cy dessus imprimes depuis l'an 1603. jusqu' present
         1631.

[Note 811: Voir ci-dessus, premire partie, p. 38, note 1.]

[Note 812: Guercheville.]

         Venons  ce qui se treuve descrit des voyages des Anglois, ce
         n'est pas assez qu'ils se vantent d'estre des premiers qui ont
         descouvert ces terres, il est question quelles elles sont. Il
         est trs certain que quand il se fait quelque descouverture
         nouvelle, l'on est assez curieux d'en descrire les temps, ce
         que les Anglois n'ont oubli, ny les autres nations, suyvant
         les mmoires qui leurs sont envoyez, ils n'oublient rien de ce
         qui se fait, mais nous ne treuvons en aucuns autheurs que les
328/1312 Anglois ayent jamais pris possession des pas de la Nouvelle
         France, qu'aprs les Franois.

         Il est vray que les Anglois ont descouvert du coste du Nort
         vers les terres de la Brador & Freton Davis, des terres, isles,
         & quelques passages depuis le 56e degr vers le Ple Artique,
         comme il se voit par les voyages qui ont est imprimez tant en
         Angleterre, qu'ailleurs, par lesquels il appert dequoy ils se
         peuvent prevalloir sans usurpation, comme ils ont fait en
         plusieurs lieux de la Nouvelle France: il faudroit estre
         aveugle, sans cognoissance, pour ne voir ce que les histoires
         nous font cognoistre de vritable.

         En premier lieu, Sebastien Cabot[813], sous le commandement du
         Roy Henry VII d'Angleterre l'an 1499 fut pour descouvrir
         quelques passages vers la Brador & s'en revint sans fruict, &
         depuis es annes 1576 77 & 78, Messire Martin Forbichet[814] y
         fit trois voyages, sept ans aprs Honfroy Guillebert[815] y
         fut, en suitte Jean Davis descouvrit un destroit appell de son
         nom. Estienne Permenud[816] fut  l'isle de terre neufve  la
         coste du Nord de l'Est de l'isle, en l'an 1583. un autre peu
         aprs nomm Rtehard Viitaaboux N.[817] fut  la mesme coste, en
329/1313 suitte un appell le Capitaine George[818] y fut en l'an 1590,
         vers le Nort, de plus fraiche memoire l'an 1612[819] y fut un
         Capitaine Anglois au Nort, o il treuva un passage par le 63e
         degr, comme il se voit par la carte imprime en Angleterre, &
         y treuvant des difficultez pour treuver le passage que tant de
         navigateurs ont recherch, pour aller aux Indes Orientales du
         cost de l'Ouest: & depuis 35 ans ils se sont estendus tant aux
         Virgines qu'aux terres qui nous appartiennent.

[Note 813: La premire expdition entreprise au nom du roi d'Angleterre,
fut confie  Jean Cabot et  ses fils Louis, Sbastien et Sanche, par
lettres de Henri VII, du 5 mars 1496, ou 15 mars 1497, style neuf.
(Voir: Rymer, _Foedera_, vol. XII;--_a Memoir of Sbastian Cabot_, ch.
IX.)]

[Note 814: Frobisher.]

[Note 815: Humphrey Gilbert.]

[Note 816: tienne Parmenius, de Bude, savant hongrois, faisait partie
du voyage de sir Humphrey Gilbert, et prit dans le naufrage du vaisseau
amiral. (Hakluyt, vol. III.)]

[Note 817: Probablement Richard Clarke de Weymouth, capitaine du
vaisseau amiral de sir Humphrey Gilbert, au mme voyage, en 1583.
(Hakluyt, vol. III.)]

[Note 818: Voir ci-dessus, premire partie, p. 37, note 4.]

[Note 819: Hudson fit son voyage en 1610 et 1611, et la relation en fut
imprime en 1612. (Voir 1613, p. 293, note 1.)]

         Or le commun consentement de toute l'Europe & de despeindre la
         Nouvelle France, s'estendant au moins au 35e & 36e degrs de
         latitude, ainsi qu'il appert par les mapemondes imprimes en
         Espagne, Italie, Holande, Flandre, Allemagne & Angleterre mesme
         sinon depuis qu'ils se sont emparez des costes de la Nouvelle
         France, o est l'Acadie, Etechemains, l'Almonchicois, & la
         grande Riviere de sainct Laurent, o ils ont impos  leur
         fantaisie des noms de Nouvelle Angleterre, Escosse, & autres,
         mais il est mal-ais de pouvoir effacer une chose qui est
         cognue de toute la Chrestient.

                                 FIN.





330/1314     _RELATION DE CE QUI S'EST pass durant l'anne 1631._

         Messieurs les Associez de la Nouvelle France residens 
         Bordeaux virent quipper au mois d'Avril de la presente anne
         1631, un vaisseau, command par un nomm Laurent Ferchaud, dans
         lequel vaisseau ils auroient fait charger tout ce qui estoit
         necessaire pour secourir le Fort & habitation sainct Louys,
         scitu au Cap de Sable coste d'Acadie, sur l'entre d'un bon
         havre, & munitionn de tout ce qui luy est besoing pour la
         defence d'iceluy.

         Ayant fait sa navigation, & donn au sieur de la Tour
         commandement pour la Compagnie dans ledit Fort, ce dont il
         estoit charg par lesdits Associez, fit son retour  Bordeaux 
         la fin du mois d'Aoust ensuyvant, & repassa le sieur de
         Krainguille Lieutenant dudit sieur de la Tour, lequel rapporta
         nouvelle comme les Escossois ne se resoudoient point  quitter
         le Port Royal, mais qu'ils s'y accommodoient de jour  autre, &
         y avoient fait venir quelques mesnages & bestiaux pour peupler
         ce lieu qui ne leur appartient que par l'usurpation qu'ils en
         ont faite, comme a est dit cy dessus.

         Lesdits Associez recognoissant ce qui estoit necessaire sur ce
         que leur mandoit ledit sieur de la Tour, r'equipperent le mesme
         vaisseau au mois d'Octobre dernier, monstrant par leur
         diligence qu'ils n'oublient rien de ce qui est necessaire pour
         le peuplement & conservation de ces lieux, o ils ont envoy
         quantit d'artisans & des Religieux Recollets.

331/1315 En ceste mesme anne messieurs les Directeurs de Paris & Rouen
         firent quipper deux vaisseaux tant pour aller secourir
         l'habitation saincte Anne en l'isle du Cap Breton, que pour
         aller  Miscou & Tadoussac faire traite & la pesche de poisson.
         Le premier vaisseau command par Hubert Anselme partit de
         Dieppe le 25 Mars, accommod de tout ce qui luy estoit
         necessaire pour son voyage: aprs quelques mauvais temps il fut
         jusques au travers du Cap des Rosiers,  quelque dix ou douzes
         lieues de Gaspey entre du grand fleuve sainct Laurent, o
         estant il apperceut vers l'eau quelques vaisseaux qu'ils
         jugerent estre Anglois, qui leur fit changer de routte & aller
          Miscou pour faire leur traite avec les habitans du Pas.

         Le second vaisseau o commandoit le Capitaine Daniel partit le
         26 d'Avril & fut  l'habitation saincte Anne charg & accommod
         de tout ce qui estoit necessaire pour cedit lieu, qui est en
         trs bonne scituation, sur l'entre de l'un des meilleurs ports
         de ces costes, les contrarietez de mauvais temps luy furent
         fascheuses & n'arriva sur l'escore du grand Ban que le 16 de
         Juin, o il vit quantit de glaces: Le 18, terrirent au Cap de
         Raye, peu aprs apperceurent un vaisseau qu'ils jugerent estre
         Turc, lequel arrivant sur eux vent arrire, les fit appareiller
         & mettre en defence, mais le Turc ayant apperceu quantit
         d'hommes sur le tillac il se retira, & fit porter sur un navire
         Basque, auquel il tira quelques coups de canon & l'aborda: mais
         comme ils n'estoient pas bien saisis ils se separerent, & en
332/1316 ceste separation un matelot Basque qui estoit sur
         l'arrire de son vaisseau prit l'enseigne qui estoit sur
         l'arrire de celuy du Turc, laquelle il attira  luy, &
         aussitost le vaisseau Basque commena  fuir, & en fuyant ne
         laissoient de tirer forces coups de canons qui estoient sur
         l'arrire dudit vaisseau, de faon qu'il se sauva & emporta
         ladite enseigne, dans laquelle estoient dpeints trois
         croissans. Le vaisseau du Capitaine Daniel continuant sa
         routte, fut tellement contrari de brunes & grand vent, que ne
         pouvant porter voilles se trouva en une nuict obscure  huict
         brasses d'eau, & entendoit la lame qui battoit contre les
         rochers, aussitost il jette l'ancre attendant le lendemain,
         pour voir s'ils pourroient cognoistre la terre, ce qu'ayant
         fait ils recogneurent que les mares les avoient portez aux
         isles sainct Pierre, o prenant cognoissance de la terre
         arriverent au fort & habitation saincte Anne le 24 de Juin, o
         ils trouverent quelque desordre, causez par l'assassinat commis
         par Gaude[820] qui commandoit audit Fort, en la personne d'un
         nomm Martel de la ville de Dieppe, qui estoit son Lieutenant.

[Note 820: Il est appel Claude un peu plus haut.]

         Le Capitaine Daniel voyant ce desordre, & que ceux de
         l'habitation avoient retenu prisonnier ledit Gaude leur
         Capitaine aprs cet assassinat, s'informa de ce faict, tant des
         hommes de l'habitation que de la bouche dudit Gaude, & apprit
         que le lendemain de la Pentecoste ledit Gaude & Martel ayant
         soupp ensemble, l'heure d'entrer en garde estant venue Gaude
         donna le mot  Martel, & aussi tost entra dans le Fort o il
333/1317 chargea une carabine de trois balles qu'il tira sur ledit
         Martel, par une canoniere dudit Fort, ainsi qu'il jouoit aux
         quilles, & luy donna trois balles dans le corps dont l'une luy
         pera le coeur.

         Ceste action ainsi laschement commise ne peut estre excusable
         audit Gaude, quoy qu'il soit vray que jamais ils ne se soient
         peu accorder ensemble, & que leurs humeurs estoient du tout
         incompatibles: Car si Gaude avoit envie de chastier ledit
         Martel, il devoit le faire prendre & le tenir prisonnier
         jusques  l'arrive des vaisseaux, ou s'il doutoit qu'il y eust
         de la difficult de le faire  cause des hommes de sa faction
         qui estoient en ceste habitation, il devoit s'armer de
         patience, & ce faisant il eust trouv que Messieurs les
         Directeurs de Paris y avoient donn ordre par leur prevoyance,
         car ils avoient enjoint au Capitaine Daniel de repasser en
         France ledit Martel, & laisser ledit Gaude en sa charge, avec
         ceux qu'il choysiroit, tant des hommes de l'habitation que
         d'autres nouveaux que l'on luy envoyoit dans le vaisseau du dit
         Capitaine Daniel, & ainsi il eut tir une honneste vengeance de
         son ennemy, sans se prcipiter dans ceste determine
         resolution, qui ne luy peut apporter que du blasme & de la
         peine s'il est pris, & s'il n'eust trouv les moyens de
         s'eschapper dans le pas, il eust couru risque de sa vie.

         Ce pendant il estoit necessaire que ledit Capitaine Daniel mit
         ordre en ce lieu, sur ce qui s'estoit passe, pour tenir chacun
         en son devoir: il envoya son vaisseau  Miscou pour faire la
334/1318 pesche & la traite & en donna la conduicte  Michel Gallois de
         Dieppe, & en mesme temps il despescha une pinasse d'environ
         vingt tonneaux, qu'il donna  un appell Saincte Croix pour la
         commander, & l'envoya  Tadoussac pour traiter avec les
         Sauvages: & estant ledit Gallois arriv  Miscou, trouva deux
         vaisseaux Basques, l'un de Deux cens cinquante, & l'autre de
         Trois cens tonneaux, & une barque d'environ Trente cinq
         tonneaux, o commandoit le frre du Capitaine du May, qui avoit
         est equippe au Havre de Grce, lequel dit audit Gallois qu'il
         avoit commission de Monseigneur le Cardinal de faire la traite,
         visiter les vaisseaux qui alloient faire la pesche, &
         recognoistre les ports & havres de ces lieux, pour luy en faire
         son rapport, sans toutesfois luy monstrer sa commission:  quoy
         ledit Gallois monstra bien qu'il estoit de lgre croyance,
         d'adjouster foy sur des paroles, & partant demeurrent bons
         amis, & donna du May advis audit Gallois, que les deux
         vaisseaux Basques n'avoient aucun cong ny commission, & que
         s'il le vouloit assister en ceste affaire ils les iroient
         sommer de leur monstrer leurs passeports, le dit Gallois luy
         ayant accord, furent de compagnie abord de l'un des deux
         navires Basques, ce que le maistre duquel leur monstra sa
         commission en tres bonne forme, en leur offrant toutes sortes
         d'assistances & de faveurs.

         Ce fait ils furent  l'autre vaisseau, o ils ne trousverent
         que le Capitaine nomm Joannis Arnandel de sainct Jean de Lus
         avec un petit garon, (ses gens estans pour lors tous  terre &
         en pescherie,) auquel Capitaine ils demandrent  voir son
         cong, mais il n'avoit garde de leur monstrer, car il n'en
335/1319 avoit point: aussi sa responce fut que les congers n'estoient
         necessaires que pour avoir de l'argent  ceux qui les
         delivrent, & que pour luy il n'avoit point accoustum d'en
         prendre, surquoy ledit du May luy fit responce que luy qui
         avoit coustume d'aller en mer, ne devoit point ignorer les
         ordonnances de France, notamment celles de l'Admirault qui
         declare pour pirates & voleurs, ceux qui vont en mer sans cong
         ou passeport, & partant que le trouvant ainsi & ne le pouvant
         juger autre que forban, il arrestoit sa personne & son vaisseau
         pour l'amener en France, & iceluy le faire juger de bonne
         prise,  quoy ledit Arnandel ne se pouvant opposer, supplia
         ledit du May de luy laisser achever sa pescherie & qu'il le
         retint prisonnier pour ostage: laquelle pescherie estant faicte
         il y auroit moins de dommages & interests si la prise estoit
         dclare injuste, & plus de proffit si elle estoit bonne, ce
         qui fut accord par ledit du May, lequel aussi tost se saisit
         de toutes les armes & munitions dudit vaisseau, qu'il fit
         porter en son bord avec ledit Arnandel.

         Ce qu'estant fait du May & Gallois retournent au vaisseau dudit
         Arnandel avec quelques uns de leurs gens, & comme ils furent
         entrez dedans, ils appellerent tous les gens de l'quipage de
         Arnandel qui estoient  terre, pour les advertir de l'accord &
         convention faicte entre leur Capitaine & eux,  quoy un de ces
         Basques fit responce, Que la prise & detemption de leur
         Capitaine n'estoit pas grand'chose, & qu'ils pouvoient faire un
         autre Capitaine d'un petit garon de leur vaisseau, de quoy du
336/1320 May le voulant reprendre & remonstrer le tort qu'il avoit de
         parler si desadvantageusement de son chef, ce Basque & tous ses
         compagnons se mettent tous en fougue, & comme ils ont la teste
         prs du bonnet, gaignent le bas du vaisseau, se saisissant de
         quelques picques & mousquets qui estoient restez, & qui
         n'avoient est trouvez par ledit du May, & Gallois, & avec ces
         armes se defendent & attaquent si courageusement ledit du May &
         ses gens, qu'ils le contraignent de se retirer, avec quelques
         uns des siens qui furent blessez, lesquels il fit promptement
         embarquer avec luy dans sa chalouppe.

         Et comme ces gens avoient desja la teste eschauffe, ne se
         contentans de ce qu'ils avoyent faict, poursuivirent encores
         ledit du May, jusques  ce qu'estant retir en son bord il fut
         contrainct de faire monter sur son tillac le Capitaine
         Arnandel, afin qu'il commandast  ses gens de cesser leurs
         violences: mais le Capitaine se voyant libre se jetta
         promptement en l'eau, & tout vestu qu'il estoit gaigna  la
         nage une chalouppe, o estoient quelques uns des siens, & ainsy
         se sauva de ses ennemys, desquels il eust tost aprs une bonne
         raison, car estant rentr dans son navire, il commena  parler
         en Capitaine & non pas en prisonnier: & par la faveur &
         assistance d'un autre vaisseau Basque, duquel il envoya
         emprunter de la poudre & des armes, s'en vint fondre sur ledit
         du May, & luy tira deux ou trois coups de canon, & luy commanda
         de luy r'envoyer non seulement toutes ses armes & munitions
         qu'il luy avoit prises, mais encores celles qui estoient en son
         vaisseau, & de celuy dudit Gallois, autrement qu'il s'en alloit
337/1321 les couler  fond: ce que voyant, furent contraints de ce faire
         n'ayant pas des forces pour resister, de faon qu'ils se
         trouverent pris par celuy qu'ils venoient de prendre.

         En ces entrefaites arriva de Tadoussac la pinasse o commandoit
         Saincte Croix, lequel avoit est rencontr des Anglois, qui luy
         avoient ost ses peleteries, & luy en avoient donn un mot
         descrit de la qualit & quantit, afin de n'estre point obligez
          en rendre d'advantage, attendu le trait de paix d'entre les
         deux Couronnes, & Thomas Quer Gnral de la Flotte Angloise,
         luy dist qu'il avoit charge du sieur Chevallier Alexander de se
         saisir de toutes les peleteries qu'il trouverroit aux vaisseaux
         qui contreviendroient aux commissions du Roy de la grande
         Bretagne,  qui appartenoient ces lieux, ores qu'ils n'y
         eussent jamais est que depuis trois ans qu'ils s'en saisirent,
         contre le trait de paix, & ainsi ledit Saincte Croix fut
         contrainct de cder  la force, esperant neantmoins que les
         Anglois luy payeroient tost ou tard ses peleteries, avec raison
         & justice.

         Arrivant, comme dit est,  Miscou le jour mesme que se fit
         ceste rumeur d'entre le Basque & le Capitaine du May, il se
         trouva encores pris du vaisseau Basque, lequel parlant audit
         Saincte Croix luy fit commandement de le venir trouver en son
         bord, ce qu'ayant fait, il envoya qurir toutes les armes &
         munitions de ceste pinasse, avec ses voiles, disant que tout
         appartenoit  un mesme maistre, & qu'il voulait s'asseurer
         d'eux, & les empescher de le plus troubler ny faire aucun tort,
         & tout ce que peust faire ledit Saincte Croix fut de protester
338/1322 contre ce Basque de tous ses despens, dommages & interests, de
         ce qu'il le troubloit ainsi en son traffic & sa traite, de quoy
         ledit Basque estant aucunement intimid, luy rendit incontinent
         ses voiles, & luy enjoingnit de sortir du port de Miscou, ce
         que fit ledit Saincte Croix lequel s'en vint en l'habitation
         saincte Anne trouver le Capitaine Daniel, o il arriva le 29
         Aoust pour luy donner advis de ceste procdure des Basques,
         afin d'y donner ordre, mais desja trop tard, car les Basques
         d'ordinaire sont presque prests en ce temps l pour s'en
         retourner.

         Ceste disgrace fut encores suyvie d'une autre, cause par la
         malice de ces mesmes Basques, lesquels persuaderent aux
         Sauvages que les Franois les vouloient empoisonner par le
         moyen de l'eaue de vie qu'ils leur donnoient  boire, & comme
         ces peuples sont d'assez facile croyance, ayans rencontr une
         chalouppe de Franois qui estoit proche de terre pour traiter
         avec eux, ces peuples mutins & barbares se jetterent sur ceste
         chalouppe, la ravagerent, pillrent ce qui estoit dedans: comme
         les matelots se vouloient opposer il y en eut un de tu d'un
         coup de flesche, & deux Sauvages qui furent aussi pareillement
         tuez  coups d'espe, par un Franois de ladite chalouppe: &
         ainsi voil les Franois mal traitez des Anglois, des Basques,
         & encores des Sauvages, & contraincts de s'en revenir tous avec
         le vaisseau du Capitaine Gallois au fort & habitation Saincte
         Anne, avec ce peu de traite & de pesche qu'ils avoient faite.
         Et pareillement ledit du May ne voulant s'arrester ny
         destourner pour voir l'habitation Saincte Anne s'en revint en
339/1323 France, comme sit tost aprs le Capitaine Daniel, ayant premier
         que de partir laiss son frre pour commander en ladite
         habitation avec tout ce qui estoit necessaire pour les hommes
         qu'il y a laissez pour hyverner. Il ne se faut pas estonner
         s'il y a des Basques ainsi mutins, & mesprisans toutes sortes
         de loix & d'ordonnances, ne se soucians de congers ny
         passeports, non plus que faisoient cy devant les Rochelois
         n'ayans aucune apprehension de justice en leur pays, estans
         proche voisins de l'Espagnol: telles personnes meriteroient un
         chastiment exemplaire, qui font plustost le mestier de pirates
         que de marchands.

         Peu de tours aprs le partement du vaisseau dudit Capitaine
         Daniel, pour aller audit pays de la Nouvelle France, partit
         celuy du sieur de Caen, lequel avoit obtenu un cong de
         Monseigneur le Cardinal, pour aller audit pays y faire la
         traite icelle presente anne seulement, pour le redimer en
         quelques sortes de pertes qu'il remonstroit avoir souffertes,
         par la revocquation faicte de la commission qu'il avoit
         auparavant de sa Majest pour la traite dudit pays, & ayant mis
         son nepveu Emery de Caen pour commander ledit vaisseau, luy
         donna ordre de monter jusques  Qubec, & au dessus s'il
         pouvoit, pour faire sa traite avec les Sauvages des Hurons:
         mais comme il fut dedans la riviere sainct Laurens, il fit
         rencontre des navires d'Anglois, les Capitaines desquels luy
         demandrent ce qu'il alloit faire en ces lieux, ausquels il
         respondit qu'il y alloit traiter & negotier en toute seuret,
         conformment au trait de paix fait entre les deux Couronnes de
340/1324 France & d'Angleterre, & qu'ils ne l'en pouvoient justement
         empescher, attendu qu'il estoit tout notoire que le Roy de la
         Grande Bretagne avoit promis au Roy de faire restituer le fort
         & habitation de Qubec, & qu'en bref il viendroit des vaisseaux
         de France pour en prendre possession.

         Les Anglois luy respondirent que quand ils verroient la
         commission de leur Roy, que trs volontiers ils laisseroient
         ces lieux, & qu'ils savoient trs bien que cest affaire se
         traitoit entre leurs Majestez, mais qu'en attendant ils
         jouyroient toujours du bnfice de la traite, puisqu'ils
         estoient possesseurs du pays, neantmoints qu'ils luy desiroient
         monstrer qu'ils ne luy vouloient point faire de prejudice, &
         qu'ils luy accorderoyent de faire sa traite concurremment avec
         eux:  quoy ledit Emery de Caen condescendit, & fit monter son
         vaisseau jusques devant Qubec, o il demeura quelques jours,
         attendant la venue des Sauvages qui devoient descendre audit
         lieu. Entre ce temps arriva le Capitaine Thomas Quer 
         Tadoussac avec un vaisseau de trois cens tonneaux bien equipp,
         & deux qui estoient  Qubec de leur part, un grand & l'autre
         moyen.

         Mais comme les Anglois recogneurent le peu de Sauvages, & qu'il
         n'y avoit pas d'apparence de faire grande traite, leur proffit
         particulier leur fut en plus singuliere recommandation, que
         celuy d'Emery de Caen, auquel ils dirent qu'il devoit se
         resoudre  ne faire aucune traite, puisqu'il n'y en pouvoit
         avoir assez pour eux, luy accordant de descharger ses
         marchandises dans le magazin de l'habitation, & y laisser un
341/1325 commis ou deux pour les luy garder, & les traiter durant
         l'hyver  son bnfice, & afin qu'il ne peust faire aucune
         traite, les Anglois luy donnent des gardes en son vaisseau,
         jusques  ce que la traite fut faicte, & lors ils s'en
         revindrent de compagnie quelque temps ensemble. Ledit Emery de
         Caen comme ayant son vaisseau, plus advantageux que ceux des
         Anglois, il prit le devant pour retourner  Dieppe, o il
         arriva  port de falut.

         Les gens de ce vaisseau rapportrent que le Ministre avoit fait
         une ligue de la plus part des soldats Anglois, pour tuer leur
         Capitaine avec les Franois revoltez du service du Roy: cela
         estant descouvert le Capitaine Louys en fit chastier quelques
         uns[821]. Le sujet de ceste rbellion estoit le mauvais
         traitement qu'il faisoit  ses compagnons qui avoit caus ce
         desordre, par le conseil de ces deux ou trois mauvais Franois,
         ausquels il adjoustoit trop de foy.

[Note 821: Le ministre, en particulier, fut tenu six mois en prison dans
la maison des Jesuites. Au reste, ajoute le P. Lejeune, il n'estoit
point de la mesme religion que les ouailles, car il estoit Protestant ou
Luthrien, les Ker sont Calvinistes, ou de quelque autre religion plus
libertine. (Relat. 1632.)]

         Voil le succez de tous ces voyages de la presente anne, qui
         tesmoignent assez le peu d'apparence qu'il y a de pouvoir rien
         advancer en la peuplade, ny au commerce de ces lieux, tandis
         qu'ils seront possedez par une autre nation. Les Franois qui
         sont restez audit Qubec sont encores tous vivans en bonne
         sant, resjouis du contentement, par l'esperance qu'ils ont,
         d'y voir ceste anne retourner leur compatriotes, ce qui est
         assez probable, puisque le Roy d'Angleterre sollicit par
342/1326 Monsieur de Fontenay Mareuil Ambassadeur de France, a promis
         de rechef de faire rendre ce pays, & que pour asseurance de sa
         promesse il a envoy en France le sieur de Bourlamaky, pour en
         asseurer sa Majest, & en delivrer les commissions & toutes
         lettres necessaires, sous esperance que sa Majest fera le
         semblable, pour quelques prtentions qu'ont les Anglois sur
         quelques particuliers Franois, & ainsi il y a grande esperance
         que cet accommodement se fera, avant que ledit sieur Bourlamaky
         s'en retourne en Angleterre.

         Depuis peu[822] entre sa Majest & l'Ambassadeur d'Angleterre a
         est accord la restitution du Fort & habitation de Qubec &
         autres lieux qui avoient est usurpez par les Anglois, contre
         le trait de paix, entre leurs Majestez. A ce printemps
         Monseigneur le Cardinal sous le bon plaisir de sa Majest,
         ordonne que Messieurs les Associez de la Nouvelle France, y
         envoyeront un nombre d'hommes, lesquels seront mis en
         possession du dit fort & habitation de Qubec par le sieur de
         Caen, qui en consideration de ce promet avec les vaisseaux du
         Roy, y passer lesdits hommes. Tant pour ce sujet qu'autres
         considerations, luy est accord pour ceste anne seulement la
         traite de peleterie ausdits lieux, aprs laquelle escheue ceux
         qu'il aura mis de sa part repasseront en France dans les
         vaisseaux de la societ, ainsi qu'il a est ordonn par mondit
         Seigneur le Cardinal Duc de Richelieu.

[Note 822: Le trait de Saint-Germain-en-Laye fut sign le 29 mars 1632.
(Mercure Franais, t. XVIII, pp. 39-56.--Rymer,  _Foedera_, vol. VIII.)]

         A ce Printemps sous la conduicte de Monsieur le Commandeur de
343/1327 Rasilly, qui a toutes les qualitez requises d'un bon & parfait
         Capitaine de mer, prudent, sage & laborieux, pouss d'un sainct
         desir d'accroistre la gloire de Dieu, & porter son courage au
         pays de la Nouvelle France, pour y arborer l'estendart de Jesus
         Christ, & y faire florir les lys sous le bon plaisir de sa
         Majest & de Monseigneur le Cardinal, fait  la Rochelle un
         embarquement avec toutes les choses necessaires pour y establir
         une colonie, suyvant le trait qu'il a fait avec Messieurs les
         Associez de la Nouvelle France, sous le bon plaisir de mondit
         Seigneur le Cardinal. Il n'y a point de doute que Dieu aydant
         il s'y peut faire de grands progrez  l'advenir, les choses
         estant reigles par des personnes telles qu'est ledit sieur
         Commandeur de Rasilly. Dieu y sera servy & ador, lequel je
         prie luy faire prosperer ses bonnes & louables intentions,
         comme  celles de ceste Nouvelle Socit, encores que par les
         pertes passes elle ne perd courage, estant maintenus de sa
         Majest & de mondit Seigneur le Cardinal.

                                  FIN.



2/1330


                              TRAITT DE
                               LA MARINE
                             ET DU DEVOIR
                          D'UN BON MARINIER.

                      PAR LE SIEUR DE CHAMPLAIN.


3/1331
         AU LECTEUR.

         _Aprs avoir pass trente huict ans de mon aage 
         faire plusieurs voyages sur mer & couru maints prils &
         hasards, (desquels Dieu m'a preserv) & ayant tousjours eu
         desir de voyager s lieux loingtains & estrangers, o je me
         suis grandement pleu, principalement en ce qui despendoit de la
         navigation, apprenant tant par exprience que par instruction
         que jay receue de plusieurs bons navigateurs, qu'au singulier
         plaisir que j'ay eu en la lecture des livres faits sur ce
         suject: c'est ce qui m'a me  la fin de mes descouvertures de
         la nouvelle France Occidentale, pour mon contentement faire un
         petit traitt intelligible, & proffitable  ceux qui s'en
         voudront servir, pour savoir ce qui est necessaire  un bon &
         parfait navigateur, & notamment ce qui est des estimes, & comme
         l'on doit procder  faire des cartes marines selon la
         boussolle des mariniers, car pour le reste de la navigation
         plusieurs bons autheurs en ont escrit assez particulirement,
         ce qui m'empesche de n'en dire davantage, te suppliant d'avoir
         agrable ce petit traitt, & s'il n'est selon ton sentiment
         excuse celuy qui l'a fait, ce qu'il a jug estre necessaire 
         ceux qui auront la curiosit de le savoir plus
         particulirement, ce que je n'ay veu descrit ailleurs;
         demeurant,

         Amy Lecteur,

         VOSTRE SERVITEUR.


5/1333
[Illustration]

                              TRAITT DE
                               LA MARINE
                             ET DU DEVOIR
                          D'UN BON MARINIER.


                          DE LA NAVIGATION.

         Il m'a sembl n'estre hors de propos de faire un petit traitt
         de ce qui est necessaire pour un bon & parfait navigateur, &
         des conditions qu'il doit avoir: sur toute chose estre homme
         de bien, craignant Dieu; ne permettre en son vaisseau que son
         sainct Nom soit blasphem, de peur que sa divine Majest, ne
         le chastie, pour se voir souvent dans les prils, & estre
         soigneux soir & matin de faire faire les prieres avant toute
         chose, & si le navigateur peut avoir le moyen, je luy
         conseille de mener avec luy un homme d'Eglise ou
6/1334   Religieux habile & capable, pour faire des exhortations de
         temps en temps aux soldats & mariniers, affin de les tenir
         tousjours en la crainte de Dieu, comme aussi les assister &
         confesser en leurs maladies, ou autrement les consoler durant
         les prils qui se rencontrent dans les hasards de la mer.

         Ne doit estre dlicat en son manger, ny en son boire,
         s'accommodant selon les lieux o il se treuvera, s'il est
         dlicat ou de petite complexion, changeant d'air & de
         nourriture, il est suject  plusieurs maladies, & changeant des
         bons vivres en de grossiers, tels que sont ceux qui se mangent
         sur mer, qui engendrent un sang tout contraire  leur nature: &
         ces personnes l doivent apprehender sur tout le Secubat[823]
         plus que d'autres qui ne laissent d'estre frappez en ces
         maladies de long cours, & doit on avoir provision de remdes
         singuliers pour ceux qui en sont atteints.

[Note 823: Scorbut.]

         Doit estre robuste, dispos, avoir le pied marin, infatigables
         aux peines & travaux, affin que quelque accident qu'il arrive
         il se puisse presenter sur le tillac, & d'une forte voix
         commander  chacun, ce qu'il doit faire. Quelques fois il ne
         doit mespriser de mettre luy mesme la main  l'oeuvre, pour
         rendre la vigilance des matelots plus prompte, & que le
         desordre ne s'en ensuive: doit parler seul pour ce que la
         diversit des commandements, & principalement aux lieux
         douteux, ne face faire une manoeuvre pour l'autre.

         Il doit estre doux & affable en sa conversation, absolu en ses
         commandements, ne se communiquer trop facilement avec ses
7/1335   compagnons, si ce n'est avec ceux qui sont de commandement. Ce
         que ne faisant luy pourroit avec le temps engendrer un mespris:
         aussi chastier severement les meschans, & faire estat des bons,
         les aymant & gratifiant de fois  autres de quelque caresse,
         louant ceux l, & ne mespriser les autres, affin que cela ne
         luy cause de l'envie, qui souvent fait naistre une mauvaise
         affection, qui est comme une gangrene qui peu  peu corrompt &
         emporte le corps, ny pour avoir preveu de bonne heure[824],
         apportant quelque fois  conspirations, divisions ou ligues,
         qui souvent font perdre les plus belles entreprises.

[Note 824: Pour n'y avoir pourvu de bonne heure, emportant...]

         S'il se fait quelques prises bonnes & justes, il ne doit
         frustrer le droict de l'Admirale, ny de ceux qui sont avec luy,
         ny celuy de ses compagnons, tant soldats que matelots en
         quelque faon que ce soit: que rien ne se dissipe s'il peut
         pour  son retour faire fidel rapport de tout. Il doit estre
         libral selon ses commoditez, & courtois aux vaincus, en les
         favorisant selon le droict de la guerre, sur tout tenir sa
         parolle s'il a fait quelque composition: car celuy qui ne la
         tient est rput lasche de courage, perd son honneur &
         rputation quelque vaillant qu'il toit, & jamais ne met on de
         confiance en luy. Il ne doit aussi user de cruaut ny de
         vengeance, comme ceux qui sont accoustumez aux actes inhumains,
         se faisant voir par cela plustost barbares que Chrestiens, mais
         si au contraire il use de la victoire avec courtoisie &
         modration, il sera estim de tous, des ennemis mesmes, qui luy
         porteront tout honneur & respect.

8/1336   Il ne se doit laisser surprendre au vin, car quand un chef ou
         un marinier est yvrongne, il n'est pas trop bon de luy confier
         le commandement ny conduite, pour les accidents qui en peuvent
         arriver, lors qu'il dort comme un pourceau, & qu'il perd tout
         jugement & raison, demeurant insolent par son yvrongnerie, 
         lors qu'il seroit necessaire de sortir du danger, car s'il
         arrive qu'il se treuve en tel estat, il n'aura moyen de
         cognoistre sa route, ny reprendre ceux qui sont au gouvernail
         s'il vont mal ou bien, qui luy fait perdre son estime. Il est
         aussi souvent cause de la perte du vaisseau, remettant son
         soing sur l'ignorance d'un qu'il croira estre marinier, comme
         plusieurs exemples l'ont fait voir.

         Le marinier sage & advis ne se doit tant fier en son esprit
         particulier, lors qu'il est principalement besoing
         d'entreprendre quelque chose de consequence ou changer de route
         hasardeuse, qu'il prenne conseil de ceux qu'il cognoistra les
         plus advisez, & notamment des anciens navigateurs qui ont
         esprouv le plus de fortunes  la mer, & sont sortis des
         dangers & prils, gouster les raisons qu'ils pourront allguer,
         toute chose n'estant souvent dans la teste d'un seul (car comme
         l'on dit) l'exprience passe science.

         Il doit estre craintif & retenu sans estre trop hasardeux, soit
          la cognoissance d'une terre, principalement en temps de
         brunes, mettre coste en travers selon le lieu, ou mettre un
         bort sur autre, d'autant qu'en ce temps de brune ou obscur il
         n'y a point de pilote: ne faire trop porter de voile pensant
9/1337   avancer chemin, qui souvent les fait rompre, & dmater le
         vaisseau ou estant foible de coste, & n'estre bien lest comme
         il doit, met la quille en haut.

         Doit faire du jour la nuict, & veiller la plus grande part
         d'icelle, coucher tousjours vestu pour promptement accourir aux
         accidents qui peuvent arriver, avoir un compas particulier, y
         regarder souvent si la route se fait bien, & voir si chacun de
         ceux qui sont au quart est en son devoir: doit faire un roole
         particulier des matelots qui seront destinez pour le quart, &
         bien dpartir les hommes entendus en la navigation, qui ayent
         soin sur ceux qui gouvernent, affin qu'il face tousjours bonne
         route, & les matelots bon quart, s'il y a suffisamment des
         soldats, l'un fera en sentinelle sur le devant, l'autre sur
         l'arrire, & le troisiesme au grand mas avec une lanterne
         pendue avec sa chandelle entre deux tillacs, pour voir &
         accourir aux choses qui quelques fois surviennent 
         l'impourveu.

         Ne doit ignorer, mais savoir tout ce qui dpend des
         manoeuvres, du moins tout ce qui est necessaire pour
         appareiller le vaisseau, & mettre en funain prest  faire
         voile, comme de toutes autres commoditez necessaires pour la
         conservation dudit navire.

         Doit estre fort soigneux d'avoir de bons vivres & boissons pour
         son voyage, & qu'ils soient de garde: avoir de bonnes soutes
         non humides pour la conservation de la galette ou biscuit, &
         principalement en un voyage de long cours, & en avoir plus que
         moins: car les voyages de mer ne se font que suivant le bon ou
         mauvais temps & contrarit des vents, faut estre bon oeconome
10/1338  en la distribution des vivres donnant  chacun ce qui luy est
         necessaire avec raison, autrement cela engendre quelques fois
         des mescontentements entre les matelots & les soldats, que l'on
         traitte mal, & qui en ce temps l sont capables de faire plus
         de mal que de bien: commettre  la distribution des victuailles
         un bon & fidel despensier, qui ne soit point yvrongne, ains bon
         mesnager, car un homme modeste en cet office ne se peut trop
         priser.

         Il doit estre grandement curieux que toutes chose soient bien
         ordonnes en son vaisseau, tant pour le fortifier que pour la
         pesanteur du canon qu'il pourroit avoir, que pour l'embellir, 
         ce qu'il en aye du contentement en y entrant & sortant, & en
         donner  ceux qui le voyent sur son appareil, comme
         l'Architecte se plaist aprs avoir dcor l'difice d'un
         superbe bastiment qu'il aura dessign, & toutes choses doivent
         estre grandement propres & nettes au vaisseau,  l'imitation
         des Flamans qui l'emportent pour le commun, par dessus toutes
         les nations qui navigent sur mer.

         Doit estre grandement soigneux quand il y a des matelots &
         soldats, les faire tenir le plus nettement que faire se pourra,
         & apporter un tel ordre que les soldats soient separez des
         matelots, que le vaisseau ne soit point embarass quand il est
         question de venir en telles affaires de temps en temps, Se
         souvent faire nettoyer entre les tillacs les ordures qui s'y
         engendrent, qui occasionnent maintefois un mauvais air, & les
         maladies accompagnes de mortalitez, comme si c'estoit peste &
         contagion.

11/1339  Premier que s'embarquer il est necessaire d'avoir tout ce qui
         est requis pour assister les hommes, avec un ou deux bons
         Chirurgiens qui ne soient ignorants, comme sont la plus part de
         ceux qui vont en mer.

         S'il se peut, faut qu'il cognoisse son vaisseau & l'avoir
         navig, ou l'apprendra pour savoir l'assiette qu'il demande, &
         le fillage qu'il peut faire en vingt quatre heures, selon la
         violence des vents, & ce qu'il peut dchoir de sa route cost
         en travers, ou  la cappe avec son papefis ou corps de voile
         pour le soustenir, afin qu'il ne se tourmente, & se soustienne
         plus au vent.

         Apprhender de se voir s prils ordinaires, soit par cas
         fortuit, o quelques fois l'ignorance ou la tmrit vous y
         engage, comme tomber avau le vent d'une coste, s'oppiniastrer 
         doubler un Cap, ou faire une route hasardeuse de nuict parmy
         les bans, batures, escueils, isles, rochers & glaces: mais
         quand le malheur vous y porte, c'est o il faut monstrer un
         courage masle, se moquer de la mort bien qu'elle se presente, &
         faut d'une voix asseure & d'une resolution gaye, inciter un
         chacun  prendre courage, faire ce que l'on pourra pour sortir
         du danger, & ainsi oster la timidit des coeurs les plus
         lasches: car quand on se voit en un lieu douteux chacun jette
         l'oeil sur celuy que l'on juge avoir de l'exprience, car si on
         le voit blesmir, & commander d'une voix tremblante & mal
         asseure, tout le reste perd courage, & souvent on a veu perdre
         des vaisseaux au lieu d'o ils eussent peu sortir, s'ils
         avoient veu leur chef courageux & resolu, user d'un
         commandement hardy & majestueux.

12/1340  Estre soigneux de faire sonder toutes costes, rades, ports,
         havres, escueils, bans, rochers & batures, pour en cognoistre
         le fond, les dangers, ancrages si besoin estoit, ou pour se
         savoir arouter si d'aventure l'on n'avoit aucune hauteur ny
         cognoissance de terre, dont on doit tenir conte sur son papier
         journal.

         Doit avoir bonne mmoire pour la cognoissance des terres, caps,
         montagnes & gisement des costes, transports des mares, leurs
         gisement o il aura est. Ne mouiller l'ancre qu'en bon fond,
         s'il n'est contraint de soulager ses cbles par tonnes,
         poinsons ou autres inventions, afin qu'il ne se coupe sur le
         fond de rocher gallay ou gros coquillage par laps de temps, &
         se tenir en ce lieu le moins que l'on pourra, si ce n'est par
         force, & les faire garnir aux ecubiers, de peur qu'il ne se
         couppe, d'autant que si le cble venoit  faillir on seroit en
         danger de perdre la vie: c'est sur quoy il faut bien prendre
         garde  avoir de bons cbles, ancres, grapins, haussieres, &
         sur tout donner bonne toue s'il se peut, principalement durant
         le mauvais temps, afin que le vaisseau soit soulag, & ne soit
         travaill ou chasse sur son ancre.

         N'estre paresseux de faire caller les voiles bas, quand on
         apperoit quelque grand vent qui se forme sur l'horison.

         Prendre garde aussi quand une tourmente arrive, & que le
         vaisseau est cost en travers, abaisser les matereaux, les
         vergues basses & bien saisies, comme de toutes autres
         manoeuvres, dmonter le canon si besoin est, & qu'au debat de
         la mer il ne travaille & ne rompe ses manoeuvres, ou autres
         choses, saisir bien les canons, si en ne les dmonte. Il y a
13/1341  des vaisseaux lesquels s'ils n'ont le grand papefis hors, ils
         ne se tourmentent pas tant que quand il ne l'ont point,
         l'exprience fait cognoistre ce qui est requis en cest affaire.

         Savoir bien amarer son vaisseau quand il est dans le port,
         afin qu'il n'en arrive aucun dommage, aussi ne permettre que
         l'on porte du feu en iceluy qu'avec lanterne, sur tout o est
         le magazin des poudres: empescher de petuner entre deux
         tillacs, car il ne faut qu'une bluette de feu pour brler tout,
         comme il arrive souvent par grand mal-heur.

         Estre curieux d'avoir de bons canonniers, bien entendus aux
         artifices, & autres choses necessaires  un combat, que toutes
         choses soient bien appropries, accommodes & ordonnes en
         leurs chambres, & tout ce qui despend du canon.

         Aussi ne doit rien ignorer s'il peut, de ce qui est necessaire
         pour bastir un vaisseau non seulement, mais en savoir les
         mesures & proportions requises, en le voulant faire de tel port
         ou grandeur qu'il voudra, en un mot n'en rien ignorer pour en
         savoir discourir pertinemment quand il en sera besoin.

         Doit estre soigneux  faire estime du vaisseau, savoir d'o il
         part, o il veut aller, o il se treuve, o les terres luy
         demeurent,  quel rumb de vent, savoir ce qu'il deschet & ce
         qu'il fait  sa route: Il ne se doit point endormir en ceste
         exercice, qui est grandement suject aux deffauts, c'est
         pourquoy  tous changements de vents & route, il doit bien
         prendre garde d'approcher au plus prs de la certitude, car il
         se voit quelques fois de bons pilotes estre bien decheus en
         leurs estimes.

14/1342  Doit estre bon hauturien, tant de l'arbalestrile[825] que
         l'astrolabe, savoir en quelle partie marche le Soleil, ce
         qu'il dcline chaque jour, pour adjouster ou diminuer.

[Note 825: L'arbalestrille, ou arbaleste, s'appelait ainsi,  cause du
rapport que cet instrument avait avec l'arbalte ordinaire. (Voir la
description de cet instrument et celle de l'astrolabe dans
l'_Hydrographie_ du P. Pournier, liv. IX.)]

         Comme de l'arbalestrile prendre la hauteur de l'estoile
         polaire, mettre les gardes  rumb, y oster ou diminuer les
         degrs qui sont dessus ou dessous le pole, selon le lieu o
         l'on est.

         Savoir cognoistre la croisade, quand l'on est en la partie du
         Sud, appliquer ou diminuer les degrs, cognoistre si pouvez
         quelques fois autres estoiles pour prendre la hauteur, perdant
         les autres, ou ne l'ayant peu prendre au Soleil, pour ne le
         voir precisement  midy.

         Savoir si les instruments dont on se sert sont justes & bien
         faits, & en un besoin d'en savoir faire d'autres pour son
         usage.

         Doit estre expriment  bien pointer la carte, cognoistre si
         elle est justement faite selon le lieu de son mridien s'il s'y
         peut confier, combien l'on conte de lieues pour chaque rumb de
         vent pour eslever un degr: savoir les cours & mares, les
         gisements d'icelles, pour entrer  propos aux havres, & autres
         lieux o il aura affaire, soit le jour ou la nuict: & si besoin
         est, estre muny de bons compas & routiers pour cet effect, &
         avoir des mariniers en son vaisseau qui les sachent, si par
         adventure il n'y avoit est, car cela quelquesfois sauve la vie
          tout une esquippage, quand on s'en sert en temps & lieu.

15/1343  Doit tousjours estre muny de bons compas en nombre,
         principalement s voyages de long cours & avoir pour iceux des
         roses qui Nordestent & Norrouestent, & autres Nort & Sud, avoir
         quantit d'orloges de sables, & autres commoditez servant  cet
         effect.

         Faut qu'il sache prendre les declinaisons de l'emant, pour
         s'en servir en temps & lieu, cognoistre si les aiguilles sont
         bien touches & bien poses sur le pivot, la chape droitte, le
         balensier libre, & si tout n'est bien l'accommoder, & pour cet
         effect doit avoir une bonne pierre d'emant quoy qu'elle couste,
         oster tout le fer d'auprs les compas & boussoles, car cela est
         grandement nuisible.

         Qu'il sache treuver le pole de la pierre d'emant, non
         seulement avec les mesmes aiguilles des compas, si vous ne
         savez qu'elles soient bien touches: mais il y a d'autres
         moyens faciles, certains & sans erreur, car il y a des
         aiguilles, qui touches Nordestent & Norrouestent du pole de
         ladite pierre d'emant, deux & trois degrs, qui quelques fois
         engendrent & causent de grands erreurs en la navigation, &
         principallement en celles qui sont de long cours.

         N'oublier souvent,  apprendre les declinaisons de l'aguidement
         en tous lieux, qui est de savoir combien elle dcline du
         Mridien vers l'Est, & Ouest, ce qui peut servir aux longitudes
         ayant ces observations, & retournant au mesme lieu d'o vous
         les auriez prises, trouvant la mesme declinaison vous sauriez
         o vous seriez, soit en l'hemisphere de l'Asie ou du Prou, &
         de ce on ne doit estre negligant, aussi sert pour savoir le
16/1344  Mridien du lieu, & appliquer la rose des vents, selon le lieu
         o vous navigerez: savoir tous les noms des airs de vent ou
         rumb de la rose du compas  naviger.

         Savoir faire des cartes marines, pour exactement recognoistre
         les gisements des costes, entres des ports, havres, rades,
         rochers, bans, escueils, isles, ancrages, caps, transports des
         mares, les anses, rivieres & ruisseaux, avec leurs hauteurs,
         profondeurs, les amarques, balises, qui sont sur les cores des
         bans, & descrire la bont & fertilit des terres,  quoy elles
         sont propres & ce que l'on en peut esperer, quels sont aussi
         les habitans des lieux, leurs loix, coustumes, & despeindre les
         oyseaux, animaux & poissons, plantes, fruicts, racines, arbres,
         & tout ce que l'on voit de rare, en cecy un peu de portraiture
         est tres necessaire,  laquelle l'on doit s'exercer.

         Savoir la difference des longitudes d'un lieu  l'autre, non
         seulement sur un paralelle, mais sur tous, & mesme de ceux qui
         different en degrs de latitude, comme seroit de Rome au
         destroit de Gillebratard, & ainsi de tous autres lieux du
         monde.

         Savoir le nombre d'or, la concurrence, le cycle solaire, la
         lettre Dominicale pour chacune des annes, quand il est
         bissexte ou non, les jours de la lune de sa conjonction, en
         quel jour entre les mois, ce qu'ils contiennent de jours
         chacun, la difference de l'an lunaire & de l'an solaire, l'ange
         de la lune, ce qu'elle fait chaque jour de degr, quels signes
         entrent en chaque mois, combien il faut de lieues en un degr
         Nort & Sud, ce que contiennent les jours sur chaque paralelle,
         & ce qu'ils diminuent ou croissent chaque jour, savoir l'heure
17/1345  du coucher, & lever du Soleil, quelle declinaison il fait 
         chaque jour, soit  la partie du Nort ou du Sud, savoir en
         quel jour entrent les festes mobiles.

         Savoir qu'est-ce que la sphere, l'axe de la sphere, l'horison,
         mridien, hauteur de degr, ligne quinoxiales, tropiques,
         zodiaque, paralelles, longitude, latitude, zenit, centre, les
         cercles artiques, antartiques, ples, partie du Nort, partie du
         Sud, & autres choses despendantes de la sphere, le nom des
         signes, des plantes, & leur mouvement.

         Savoir quelque chose des rgions, royaumes, villes, citez,
         terres, isles, mers, & autres telles singularitez qui sont sur
         la terre, partie de leurs hauteurs, longitudes, & declinaisons
         s'il se peut, & principalement le long des costes o la
         navigation se doit estendre, ce que sachant tant par pratique
         que par science, je croy qu'il se pourra tenir au rang des bons
         navigateurs.

         Outre ce que dessus, un bon capitaine de mer ne doit rien
         oublier de ce qui est necessaire  un combat de mer, o souvent
         l'on se peut rencontrer: doit estre courageux, prevoyant,
         prudent, accompagn d'un bon & sain jugement, recherchant tous
         les avantages qu'il se pourra imaginer, soit pour l'offensive
         ou la deffensive, s'il peut se tenir au vent de l'ennemy: car
         chacun sait combien cela sert pour avoir de l'avantage, soit
         pour aborder ou non, la fume des coups de canons ou des
         artifices, offusquent quelques fois si bien l'ennemy qu'il se
         met en desordre, faisant perdre la cognoissance de ce qu'il
         doit faire, ce qui s'est souvent veu en des combats de mer.

18/1346  Le Capitaine doit prevoir que tous les canons, pierriers,
         balles, artifices, poudres & autres armes necessaires 
         combatre ou  se conserver soient en bon estat, manies &
         conduittes par gens exprimentez & entendus, pour esviter aux
         inconveniens qui peuvent arriver, & notamment des poudres &
         artifices: ne les commettre qu' des hommes sages &
         cognoissans, qui sachent les distribuer & en user  propos:
         regarder d'y apporter un tel rglement  toutes les affaires,
         que chacun suyve son ordre, soit pour le commandement des
         quartiers selon qu'ils seront ordonns: comme aussi pour les
         manoeuvres du vaisseau, que quand chacun sera en son quartier
         qu'il n'en parte, que ce ne soit [que] par le commandement du
         Chef ou autre qu'il aura ordonn, que pour ce suject tous les
         matelots & mariniers soient en estat & disposez pour avoir
         l'oeil aux manoeuvres & voiles, les bien saisir, tant par en
         bas que par en haut. Les pilotes doivent estre aussi soigneux
         des choses qui despendent du gouvernail & de ceux qui y seront
         mis: Aussi que tous les charpentiers & calfasteurs avec leurs
         ferrements, soient prparez pour reparer le dommage que
         l'ennemy pourroit faire au combat: Le vaisseau ne doit estre
         embarass, pour pouvoir aller librement visiter en bas, &
         refaire le dommage que le canon pourroit faire sous l'eaue:
         L'on doit avoir des vaisseaux prparez, pleins d'eaue pour
         esteindre le feu, si par hasard il arrivoit quelque accident,
         soit pour le sujet des poudres, artifices, & autres choses.

         Avoir esgard que les blesss soient secourus promptement par
19/1347  gens destinez  cela, & que les Chirurgiens & quelques aydes
         soient en estat, & fournis de tous les instruments, qui leurs
         sont necessaires, comme des mdicaments & appareils, avec du
         feu en un brasier de fer, soit pour cauteriser ou faire autre
         chose quand la necessit le requerra.

         Que le chef soit tousjours  l'airte tantost en un lieu tantost
         en un autre, pour encourager un chacun  son devoir, donner un
         tel ordre qu'il n'y aye aucune confusion, d'autant qu'en toutes
         choses cela apporte des dommages notables, principalement en un
         combat de mer. Le sage & advis capitaine doit considerer tout
         ce qui est  son avantage, en demander advis aux plus
         exprimentez, pour avec ce qu'il jugera estre necessaire &
         utile, l'excuter: Aux rencontres & aux effects on ne doit
         estre nouice, mais expriment en l'ordre des combats qui sont
         de plusieurs faons, d'attaquer & assaillir, & autres choses
         que l'exprience fait cognoistre plus avantageuses les uns que
         les autres.

         _Que les cartes pour la navigation sont necessaires._

         Il n'y a rien si utile pour la navigation que la carte
         marine, d'autant qu'elle designe toutes les parties du monde,
         avec les costes, rades, ports, rivieres, caps, promontoirs,
         ances, plages, rochers, escueils, isles, bans, batures, entres
         des havres, les amarques & balisses, & leurs profondeurs,
         ancrages selon les lieux & dangers qui s'y peuvent rencontrer,
         les hauteurs, distances, & rumb de vent par lesquels l'on
         navige. Par la mesme on despeinct aussi les ruisseaux, achenals
20/1348  & terres doubles, qui paroissent dans les terres & le long des
         costes, parquoy je dis que les cartes qui sont exactement
         faites sans erreur, les reduisant pour les distances au mieux
         qu'il sera possible du rond au plat: encore qu'il y aye quelque
         difficult, nanmoins l'on y peut parvenir pour s'en servir &
         bien naviger: il faut que les rumbs de la rose des vents soient
         justement & dlicatement traces, que tous les degrs de
         l'eslevation soient bien esgaulx, que l'eschelle des lieux
         corresponde aux degrs de latitude, que tout soit bien en
         hauteur, &  cecy la portraiture est necessaire pour savoir
         exactement faire une carte en laquelle quelquefois est
         necessaire de representer beaucoup de particularits selon les
         contres ou rgions, comme figurer les montagnes, terres
         doubles qui paroissent, costoyant les costes, Aussi se peuvent
         despeindre les oyseaux, animaux, poissons, arbres, plantes,
         racines, simples, fruicts, habits des nations de toutes les
         contres estrangeres, & tout ce que l'on peut voir & rencontrer
         de remarquable, & ainsi il est bien difficile sans carte marine
         de naviger, c'est pourquoy il est besoin que tous mariniers en
         ayent de bonnes, avec tous les instruments & autres choses
         necessaires  la navigation, qu'ils soient justes & bien
         graduez, comme aussi faut avoir de bonnes Boussoles selon les
         lieux o l'on voudra naviger.

         _Comme l'on doit user de la carte marine._

         Quand il est question d'entreprendre voyage, il faut voir sur
         vostre carte le lieu de l'levation d'o l'on part, & celuy o
21/1349  on veut aller, soit en longitude ou latitude, si c'est en la
         partie du Nort ou du Sud, & la distance du chemin, les rumbs
         par o il doit naviger, & les vents qui luy seront favorables:
         Le tout estant bien consider levez les ancres, mettez sous
         voiles, & ayant cingl quelque espace de temps, s'il arrive
         quelque contrarit de temps l'on navigera par un autre rumb le
         plus approchant de la route, &  lors faut considrer le lieu
         o il se treuve selon l'estime qui sera faite du chemin, tenir
         bon conte sur le papier journal du changement de route avec la
         hauteur s'il peut, ou d'estimer au mieux qu'il luy sera
         possible: Pointer sa carte si l'on veut savoir le lieu o on
         est, conter les lieues du chemin, & ainsi l'on cognoistra o
         l'on sera descendu ou mont, & l'on regardera les rumbs de vent
         celuy qui a amen le vaisseau d'o il est party, pour quand on
         voudra faire l'estime: on doit avoir toutes choses bien
         calcules, pour savoir le chemin que l'on aura fait & dechu de
         la route, comme il sera montr cy aprs lors qu'il sera
         question de pointer la carte marine.

         _Comme, les cartes sont necessaires  la navigation, pour tous
         Mariniers qui peuvent savoir le moyen de les fabriquer pour
         s'en ayder, en figurant les costes & autres choses cy dessus
         dictes, & la faon comme l'on y doit procder selon la Boussole
         des Mariniers._

         Sur un papier ou carton l'on tracera une rose, ou plusieurs
         selon l'estendue de la carte, avec les trente deux rumbs,
         lesquels seront tirs le plus dlicatement & nettement que l'on
22/1350  pourra, sur lequel carton aux costs marquerez la quantit des
         degrs que l'on voudra estendre sur la carte, lesquels
         contiendront chacun dix-sept lieues & demie, & ferez l'eschelle
         de dix en dix lieues, qui conviendra aux lieues de degrez, ce
         que ayant est observ, ayez aussi vostre Boussole, qui soit
         selon le lieu de la declinaison du lieu, autrement il y
         pourroit avoir erreur, prenant un mridien pour un autre: si
         l'on desire tracer une coste d'un Cap  l'autre, avec les
         bayes, caps, ports, rivieres, isles, basses, rochers, & autre
         chose qui peuvent servir de marques pour la navigation
         d'icelles contres, avec les sondes, ancrages: Je presupose
         qu'une coste aille d'un Cap  l'autre selon que montre la
         Boussole de l'Ouest  l'Est, & que le Cap A, soit  quarante
         degrs & demy de latitude, poserez un poinct sur ledit carton,
          la mesme hauteur de quarante degrs & demy au poinct A, comme
         l'aurez treuve sur l'astrolabe, prenez vostre compas, mettant
         une pointe sur le rumb de vent, qui va de l'Ouest  l'Est, &
         l'autre que metterez au poinct A, & courant la pointe sur le
         rumb de vent de l'Ouest  l'Est, jusques au dernier cap vous y
         marquerez un poinct B, & tirez une ligne de A, B, paralelle au
         rumb Est & Ouest, ce faict estimez combien il y a de lieues du
         poinct A,  B, & vous verrez qu'il y a vingt lieues, lesquelles
         l'on prendra sur l'eschelle, que rapporterez sur le point A, &
         l'autre poinct sur le rumb de vent tant qu'il se pourra
         estendre, de ces vingt lieues y marquerez B, qui sera
         l'estendue d'icelle coste prtendue.

[Illustration]

23/1351  On portera la Boussole audit Cap B, lequel chemin se fait avec
         un bateau, pour recognoistre exactement ce qui sera le long de
         la coste, o l'on pourra mettre pied  terre pour estre plus
         asseur, avoir le gisement de la coste: estant au Cap B,
         regardez sur la Boussole  quel rumb de vent suit la
         coste, prenez qu'elle coure au Suest quinze lieues, il faut
         procder  ceste seconde scituation comme  la premire: prenez
         le compas, mettez une pointe au poinct B, & l'autre sur le rumb
         de vent qui est Suest & Norrouest, conforme  la coste qui est
         le gisement, & tirerez une ligne paralelle au rumb de vent
         Suest & Norrouest l'on prendra quinze lieues sur l'eschelle &
         rapporterez une pointe au poinct B, & l'autre sur la ligne au
         poinct C, distant de quinze lieues: ce qu'estant observ,
         portez la Boussole sur tous les Caps & autres lieux, y
         procdant comme au commencement, & s'il y avoit quelques isles,
         rochers, bans, ou batures en mer, estant  l'un des Caps
         regardez sur la Boussole  quel rumb demeure l'isle, comme de
         B,  D, de B,  G, & F, tracez les rumbs des vents esgaux 
         ceux de la rose des vents, suivant la forme cy dessus, & estant
         au Cap C, de rechef regardez avec la Boussole  quels rumbs de
         vent vous demeurent lesdits caps de l'isle, c'est ce qu'il faut
         premirement observer: ce qu'ayant veu, vous les tracerez, & o
         ces rumbs de vent entrecouperont les deux autres, l sera la
         scituation des Caps de l'isle D, G, F, & la distance sera selon
         celle de la coste B, C, o il y a quinze lieues, & de B,  D,
         onze & demie, &  G, autant,  F, dix-huict, & de C,  F, dix,
         &  G, huict,  D, treize, & ainsi selon la distance des lieux
24/1352  qui seront esloigns de la coste, vous observerez comme aussi
         tout ce qui se pourra remarquer, faisant tousjours deux
         scituations, pour savoir combien les isles, ou rochers, bans,
         ou batures sont esloignes de la coste & par le moyen des
25/1353  intercessions qui s'entrecouppent aux rumbs de vent, l'on
         saura la scituation des lieux soit prs ou loing avec la
         distance. Il ne faut oublier de sonder souvent, & cognoistre
         les ancrages qui sont marques en la carte cy dessous, comme
         est ceste marque, faut mettre aussi le nombre des brasses en
         chiffres comme vous voyez audit carton. Reprenant le Cap C, &
         regardant la Boussole  quel rumb de vent suit la coste,
         recognoissant qu'elle va  l'Est un quart du Nordest vingt &
         une lieue & demie jusques au poinct H, du poinct H, regardez de
         rechef comme suit la coste qui va au Nort au Cap I, prs de
         dix-huict lieues du poinct I, faisant l'Est un quart du Suest,
         jusques au Cap K, dix-huict lieues & demie, & faisant le Sud un
         quart du Surrouest, jusques au Cap L, 28 lieues, & dudit Cap
         faisant l'Ouest Surrouest au Cap M, unze lieues, & ainsi l'on
         procdera, cherchant les rumbs de vent sur la rose qui est
         trace sur le papier ou carton: de ceste faon ferez toutes
         sortes de cartes  naviger. Je pourrois bien montrer d'autres
         manires de faire des cartes pour la terre, mais elles ne
         serviroient pas pour la navigation, d'autant que l'on n'y
         applique les rumbs de vent selon les Boussoles de la
         navigation, comme l'on fait  celle de quoy les mariniers se
         gouvernent, qui doivent estre selon la declinaison des lieux
         pour estre bien faites, autrement il y auroit de l'erreur si
         l'on prenoit un autre meridien que celuy qui est audit lieu
         d'o l'on fait la carte, que l'on ne laisse d'observer sur la
         terre, mais d'autre faon que le long des costes propres  la
         navigation.

[Illustration]

26/1354  _Des accidents qui arrivent  beaucoup de navigateurs pour ce
         qui est des estimes, de quoy on ne se donne garde._

         Et d'autant que l'estime que l'on doit faire aux voyages de
         mer, est trs necessaire pour la navigation, bien qu'il n'y aye
         demonstration certaines, qui fait que beaucoup d'erreurs s'en
         ensuivent, notamment  ceux qui n'ont beaucoup d'exprience, ne
         cognoissant bien le cinglage du vaisseau o ils navigent, ou
         prenant un mridien au lieu d'un autre, pour ne savoir
         observer la declinaison du lieu o il navige, voulant prendre
         rumb pour un autre qui sera contraire  la route, pour quelques
         fois y avoir de mauvais gouverneurs, qui font dchoir le
         vaisseau  vau le vent. Tous ces deffauts en partie ne viennent
         que pour n'avoir cognoissance des longitudes comme des
         latitudes, & croy que pour en approcher faudroit prendre
         souvent les declinaisons de l'aiguille d'aimant[826], qui
         montre le vray mridien o l'on est comme j'ay dit cy dessus:
         de plus se voit des transports de mare que si l'on n'y prend
         garde font dchoir le vaisseau de sa route, outre la violence
         des tempestes, qui fait aller  vau le vent le vaisseau,
         prenant un rumb pour un autre, en fin un nombre infiny d'autres
         accidents qui se rencontrent, empeschent de faire une estime
         asseure en la navigation, qui cause la perte d'une infinit de
         vaisseaux, sans la mort de plusieurs hommes, & le tout par
27/1355  l'opiniastret de certains navigateurs, qui croyent se faire
         tort si on les tenoit fautifs en leur estime, ne desirant se
         communiquer  personne, de crainte qu'on apperoive leur
         deffaut, voulant par l faire croire qu'ils ont quelque rgle
         plus asseure que tous les autres, & tels navigateurs font
         souvent de mauvais voyages  leur ruine, & de ceux qui sont
         sous leur conduite.

[Note 826: Voir 1613, p. 270, note 1. Quelques auteurs ont cru que la
dclinaison de l'aiguille suffisait pour dterminer les longitudes.]

         On ne doit oublier une chose en l'estime, qui est se faire plus
         de l'avant que de l'arrire, comme si le vaisseau faisoit deux
         lieues par chacune heure, luy en donner demy quart ou plus,
         conformment au chemin de l'estime qu'on fait selon la longueur
         des voyages, il vaut mieux estre vingt lieues de l'arrire que
         trop tost de l'avant, o l'on se pourroit treuver sur la terre
         ou en danger de se perdre, comme il arrive  plusieurs vaiseaux
         faute de ne se donner garde, qui pensant estre bien esloignez
         de terre, faisant porter en l'obscurit de la nuict, aux temps
         des brunes, ou d'un grand orage, o ils n'ont point de veue, &
         se treuvent estonnez qu'ils se voient  terre, & s'il y a de
         quoy sonder au lieu o l'on va, que l'on sonde un jour plustost
         que plus tard, & si l'on espere la treuver ayant ject le
         plomb, continuez de quatre horloges en quatre, en la nuict ou
         temps de brune, c'est le moyen d'eviter les prils, car l'on ne
         sauroit trop apprhender ce que l'on ne voudroit voir,
         d'autant qu'il ne se fait jamais deux fautes en telles
         navigations: aussi si avez  doubler quelque cap ou isle la
         nuict ou durant la brune, prenez tousjours un demy quart de
         vent plus vers l'eaue pour eviter la terre, ou si quelque mare
         portoit dessus, prenez plustost un rumb entier: Le jugement du
28/1356  marinier doit aviser  cela plus ou moins selon la violence des
         mares, & si l'on navigeoit dans les mers o il y a des glaces,
         & en doutant; prenez garde tout le jour, & ayez des matelots 
         la hune pour descouvrir, & si n'en voyez le jour ou la nuict
         allez  petit voile, & si la brune est ou qu'il face noir en
         lieu douteux, mettez  l'autre bort, ou amenez tout  bas,
         attendant que l'air soit clair & serain, & si vous en voyez,
         allez discrettement, & ne vous y engagez mal  propos: La nuict
         ne faites porter pour eviter le danger, jusqu' ce qu'en soyez
         hors, & que l'on ne s'opiniatre de le faire inconsiderement
         parmy ses dangers, comme quelques fois je me suis veu dix-sept
         jours enferm dans les glaces, & sans l'assistance de Dieu nous
         nous fussions perdus, comme d'autres que nous vismes faire
         naufrage par leur tmrit. C'est pourquoy le sage marinier
         doit craindre autant les inconveniens qui peuvent arriver,
         comme ce qui est de l'estime,  laquelle les plus anciens
         navigateurs sont les plus experts, pour ce suject je traitteray
         de la diffrence des estimes cy aprs.

         _Premier que, rapporter les diverses estimes l'on verra une
         chose remarquable de la providence de Dieu, des moyens qu'il a
         donn aux hommes pour eviter les prils de la plus part des
         navigations qui se treuvent aux longitudes, puisqu'il n'y a
         point de reigle bien asseure, non plus qu'en l'estime du
         marinier._

         Dieu tout sage, tout bon, tout puissant, prevoyant que les
         hommes qui cinglent par les mers de ce grand Ocan, couroient
29/1357  mil prils & naufrages, s'il ne les assistoit de quelques
         enseignements, qui les peussent garantir de la mort, & perte de
         leurs vaisseaux: puisque l'homme n'avoit des certitudes
         asseures en ses navigations par les longitudes, & que nul ne
         se doit travailler en ceste vie pour ce suject, d'autant que ce
         seroit en vain, comme plusieurs l'ont expriment de nostre
         temps, il y a assez de demonstrations & escrits sans effects
         solides & arrestez. Or Dieu autheur de toutes choses, comme il
         ne luy a plu donner ceste cognoissance, il a donn un autre
         enseignement, par lequel les mariniers se peuvent redresser de
         leur estime, evitant les prils qu'ils pourroient courir
         beaucoup plus qu'ils ne font, si ce n'estoit cette providence
         Divine. C'est chose asseure que les hauteurs que l'on prend
         tant par le soleil que par l'estoile polaire & autres, donne
         une cognoissance certaine du lieu o l'on part, jusqu' celuy
         o l'on va, & o l'on est: pour ce qui est des latitudes qui
         radressent le marinier, mais non l'espace du chemin qui ne se
         fait que par estime hormis du Nort au Sud, on estime estre une
         chose dont on n'est pas bien certain de la distance qu'il y a
         d'un lieu  autre, ou de quelque nombre ou chose semblable: que
         si le navigateur estoit asseur de sa route, il ne l'estimeroit
         pas, ains diroit plustost le poinct de certitude o se treuve
         le vaisseau quand il voudroit poincter la carte.

         On use encore d'une autre manire de parler, qui est quand
         l'estime ne se treuve bonne, il faut l'amander, & n'y a de
         rgle certaine non plus qu'en l'estime, c'est ce que je n'ay
         peu savoir ny apprendre d'aucuns mariniers, avec lesquels j'ay
30/1358  communique, sinon que tout se fait avec des rgles de
         fantaisie, qui sont diffrentes, les unes meilleures que les
         autres, dequoy il faut estre grandement soigneux en la
         navigation. C'est pourquoy les plus experts & anciens
         navigateurs, ont cognoissance plus parfaite aux estimes, &
         autres accidents qui arrivent  la mer, que les autres qui
         souvent s'en font plus  croire qu'ils ne savent. Or comme dit
         est, il y a des marques asseures  la navigation, qui sont
         oposees aux dangers que l'on pourroit encourir, & si certains
         que quand l'on les cognoist, le marinier se rejouist, & ceux
         qui sont avec luy, comme s'ils estoient ja arrivez au port de
         salut, soulag de tous les soins & estimes passes,
         recognoissant les fautes qu'il avoit peu faire, comme s'il
         estoit trop de l'avant ou trop peu de l'arrire, & par ce moyen
         se gouverner & amander une autrefois son estime, &  bien
         pointer sa carte: peu  peu on se forme, en pratiquant souvent
         l'on se rend plus certains en la navigation.

         Voyons quelles sont ces amarques & enseignements, commenons
         par ceux de la Nouvelle France Occidentale. Il y a entre elle &
         nous un lieu qui s'appelle le grand ban, o nombre de vaisseaux
         tant Franois que Estrangers vont faire la pesche de molue,
         comme  la terre ferme & isle d'icelle, qui s'y prend en partie
         de ces lieux en toute saison, manne qui ne se peut estimer tant
         pour la France qu'autres Royaumes & contres, o il s'en fait
         de trs grands & notables trafics. Ce grand ban tient du
         quarante & uniesme degr de latitude jusqu'au cinquante &
         uniesme sont quatre vingts dix lieues, il est Nordest &
31/1359  Surrouest, suivant le rapport des navigateurs par le moyen des
         sondes, ce qui ne se pouvoit faire autrement, & sa largeur en
         des endroits comme sur la hauteur de 44  46 degrez  50, 60, &
         70 lieues quelque peu plus ou moins, selon la hauteur: & de
         ceste largeur allant au Nort il va en diminuant peu  peu, & du
         44e degr au 42e il se forme  peu prs comme une ovale, o au
         bout il y a une pointe fort estroitte, ainsi que le
         representent tous les mariniers du pass, par le nombre infiny
         des sondes qu'ils y ont jettes, qui peu  peu en ont fait
         cognoistre la figure, tant de ce ban que d'autres, qui sont 
         Ouest & Ouest Norrouest d'iceluy comme le banc avert, & les
         banquereaux & autres qui sont peu esloignez de l'isle de sable,
         premier que venir  ce grand ban de 25 & 30 lieues en mer. Il
         se voit de certains oyseaux par troupes qui s'appellent
         marmtes, qui donne une cognoissance au pilote qu'il n'est pas
         loing de l'escore du ban, qui sont les bords, alors l'on
         appreste le plomb & la sonde pour sonder, jusqu' ce que l'on
         parvienne  ceste escore, pour cognoistre quand l'on sera
         proche d'entrer sur le grand ban, ceste sonde se jette de 6 en
         6 heures de 4 en 4 de 2 en 2 ainsi que le pilote en croit estre
         proche ou esloign: or il cognoist quand il est  l'escore au
         fond o il y aura en des endroits 90, 80, 70, 65, 60 & 50
         brasses d'eaue, un peu plus ou moins, selon la hauteur o il se
         treuverra, & estant sur le dit ban, il treuvera 45, 40, 30 & 35
         brasses d'eaue, un peu plus ou moins selon la hauteur. A ce
         deffaut la sonde aux exprimentez qui donne cognoissance o il
         est, & est certain que premier que voir la terre, il doit
32/1360  passer sur ce ban, qui luy fait cognoistre la distance du
         chemin qu'il a  faire, & asseur de ce qu'il a fait, bien que
         son estime fust fautive, lequel ban est esloign de la plus
         prochaine terre de 25 lieues, qui est le Cap de Rase, sur la
         hauteur de 46 degrs, & demy, tenant  l'isle de Terre Neufve,
         & entre le ban & la terre il y a grande profondeur, qui donne
         cognoisance que l'on est pass l'escore du ban de l'Ouest,
         Norrouest. De plus qu'estant sur ce grand ban, on y voit des
         marques certaines, par le nombre infiny d'oyseaux, qui sont
         comme fauquests, maupoules, huars, mauves, taillevent,
         poingoins ou apois, & quelques autres qui la plus part suivent
         les vaisseaux pescheurs qui prennent la molue, pour manger les
         testes & entrailles du poisson que l'on jette  la mer: tout
         cecy se faict cognoistre comme dit est, o l'on est, qui donne
         un grand contentement  un chacun: Le marinier ayant pris sa
         hauteur, ce qu'il ne doit ngliger en aucune faon, ou s'il n'a
         bonne hauteur qui revienne  son estime, ce qu'il pensera avoir
         fait, ou s'il a cognoissance de la sonde il fera sa route pour
         gaigner le lieu o il desire aller: & le navigateur prevoiant
         par estime qu'il est proche de debanquer, il fait jetter la
         sonde jusqu' ce qu'il ne treuve plus de fond, ou pour le moins
         grande profondeur, comme de 100, 130 ou 140 brasses d'eaue,
         faisant quelque chemin, comme 10 en 12 lieues l'on rencontre le
         Ban Avert qui conduit la sonde, jusqu'au travers des isles
         sainct Pierre, separes de l'isle de Terre-Neufve 5  6 lieues,
         ou bien passerez par autres bans appellez les banquereaux, qui
33/1361  donnent parfaite cognoissance avec la hauteur o l'on est, &
         ainsi asseurement l'on fait sa route depuis ledit grand Ban.

         Mais si la hauteur n'est asseure que par estime du ban, l'on
         tasche le mieux que l'on peut d'aller cognoistre la terre pour
         s'arouter avec certitude, comme le Cap de Rase, saincte Marie,
         isles sainct Pierre, ou autres caps, attenants  ladite isle de
         Terre-Neufve, ou quelques batures qu'aucuns, cognoissent  la
         sonde & au poisson qui s'y pesche, & ainsi cherche lieu certain
         pour s'adresser & asseurer de la route, & allant recognoistre
         ces terres, que ce ne soit durant la brune ny de nuict: il y
         faut aller sagement & discrettement faisant faire bon quart, se
         donner garde des mares suivant le lieu o l'on est. Ceux qui
         partent du ban, beaucoup y en a qui sainct Pierre ou cap de
         Raye, tenant  ladite isle de Terre-Neufve, entre l'isle sainct
         Paul ou Cap sainct Laurent, tenant  l'isle du cap Breton, pour
         entrer au golphe sainct Laurent, ainsi que chacun desire faire
         sa route.

         Et si l'on desire aller  la coste d'Acadie, Souricois,
         Etechemins, & Allemouchicois, l'on peut aller recognoistre le
         Cap Breton ou les isles de Canseau, l'Isle Verte, Sesambre, la
         Heve, Cap de Sable, Menasne, Isle Longue, & celle des Monts
         Deserts, ou le Cap-blan, proche de Mal Barre terre basse,  20
         & 25 lieues vers l'eau on  la sonde  50 brasses fond
         attreant, venant  la terre, marque que Dieu a donne aux
         navigateurs pour ne se perdre, pourveu qu'ils ne soient point
         paresseux ny ngligents de sonder.

34/1362  Toutes cesdites costes & caps, cy dessus nommez, ne sont
         esloignez dudit grand Ban jusqu'au cap Breton que de 100, ou de
         Canseau 120 lieues, entre deux est l'Isle de Sable, sur la
         hauteur de 43 degrs & demy de latitude 25  30 lieues du Cap
         Breton, Nort & Sud, fort dangereuse & baturiere, de laquelle
         l'on se doit donner garde: les mares portent sur icelle venant
         du Nort & Nornorrouest.

         De faon que la navigation qui se fait en ces pas l est comme
         asseure sans courir beaucoup de risque, encores que les
         estimes ne soient bien certaines pour les cognoissances cy
         dessus dites, on sait o l'on est, refaisant une nouvelle,
         comme si on partoit d'un port, & l'ignorance d'un marinier qui
         a pass une ou deux fois seroit bien grande, si en 125 lieues
         qu'il y a du grand Ban aux costes de la Nouvelle France, fit
         tant d'erreurs en son estime, qu'il ne sceut se donner garde
         d'aborder la terre, o il iroit souvent sans la cognoissance
         dudit grand Ban, qui occasionne que tant de vaisseaux ne se
         perdent, comme ils feroient, si cela n'estoit, ce qui r'adresse
         le marinier de son estime.

         Et pour les navigations qui se font de la Nouvelle France
         Occidentale, aux costes de France, Angleterre, & Irlande, il y
         a des marques & enseignements en la mer, de la sonde que l'on
         l'apport [827] de 55 & 30  25 lieues en mer en des endroits,
         suivant la hauteur o l'on se treuve, donne  cognoistre le
         lieu o l'on est, le chemin que l'on a  faire & la route que
         l'on doit tenir, refaisant nouvelle estime, & si la hauteur
35/1363  n'est que par estime, les anciens navigateurs par une longue
         pratique tant du pass que de l'heure presente recognoissent le
         fond des sondes, si c'est rocher sable d'orloge, ou vaseux,
         argile, coquillage, autre fond  grain d'orge, pailleteux,
         petits gravois, & ainsi d'autres noms qu'on donne pour
         cognoistre la diffrence des fonds,  ce joincte la profondeur
         de tant de brasses, il cognoisse le lieu o ils sont, & la
         route qu'ils doivent tenir, soit pour aller aux costes de
         France, Angleterre ou Escone, & s'ils ne sont mariniers bien
         cognoissants  ces sondes, il arrive qu'au lieu d'aller en la
         manche, ils vont celle de sainct George tres-mauvaise, si l'on
         n'en a la cognoissance qui est au Nort de Sorlingues & costes
         d'Angleterre: d'ailleurs il est  craindre comme les costes de
         Bretagne, mais si le temps est beau, il n'y a rien 
         apprehender, & si en si peu de chemin de 55, 30 & 25 lieues, on
         fait une si mauvaise estime, pour aller aborder la terre: le
         marinier seroit bien neuf & ignorant en ce qui seroit de la
         navigation, & par ainsi se recognoist la providence de Dieu, &
         enseignements qu'il donne aux mariniers, pour se conserver &
         les soulager des estimes.

[Note 827: _Que l'on l'apporte_? ou peut-tre _que l'on a la porte
de...?_]

         De plus, ce qui soulage grandement le marinier, est qu's
         costes d'Espagne il y a grande profondeur d'eau, & la plus part
         des terres fort hautes qui se peuvent voir de loing aux
         mariniers, qui fait que l'on n'en approche que selon que le
         navigateur desire il n'y a que la brune ou la nuict qui le
         pourroit endommager, & diray qu'en ce temps de brune on en
         approcheroit de fort prs, pour estre la coste saine, & eviter
36/1364  le pril, & remettre  la mer, que l'on ne seroit si aysement 
         une terre basse o l'on seroit dessus premier que se pouvoir
         garantir, ce qui arrive par l'estime du pilote qui croyoit
         estre trop de l'arrire, au contraire il se faut tousjours
         faire plus de l'avant. Or quoy que s'en soit l'on a des
         enseignements, premier qu'arriver  terre, soit par sondes,
         hostes, terres, oyseaux, herbiers, qui se rencontrent en
         d'aucunes mers, poissons, changement de temps, saisons, &
         plusieurs autres marques, desquelles les navigateurs ont
         cognoissance, qui soulagent fort l'estime du pilote avec de
         grandes consolations: que si ces marques & enseignements
         n'estoient en la mer, la navigation seroit beaucoup plus
         perilleuse & suject aux risques qu'elle n'est, car en un bon
         vaisseau il n'y a  craindre que la terre & le feu, c'est
         pourquoy quand on est entre des terres & proche des costes, il
         faut estre grandement soigneux de dormir plus le jour que la
         nuict, prendre garde aux transports des mares pour eviter le
         lieu o elles vous pourroient porter, afin que quand vous
         arriverez au port de salut, vous rendiez grces  Dieu.

         Or voions les estimes des navigateurs trs necessaires au
         marinier, si on ne les a prises si justement, au moins en
         approcher  peu prs,  ce qu'il aye cognoissance pour le
         pouvoir r'adresser, pour ce qui est des distances des
         longitudes, qui seroient trs asseures, s'il se rencontroit un
         instrument si juste qu'il peust enseigner la vraye esgalit de
         l'heure, continuant sans erreur (comme il sera dit cy aprs,)
         que nous aurons monstr comme selon mon sentiment l'on se
         devroit gouverner  dresser les papiers journaux, & celuy de
         l'estime.

37/1365  Ayez deux livres journaux, l'un pour les estimes particulires,
         & l'autre pour les discours des rencontres, & de ce qui se
         passera pendant les voyages, celuy des rencontres se fera en
         ceste manire.

         Le 20 de May, sommes partis d'un tel lieu, par la hauteur de 49
         degrs de latitude,  quatre heures du matin, sur les deux
         heures aprs midy nous avons fait rencontre de quatre vaisseaux
         Holandois, qui nous dirent venir du destroit, ayant fait
         rencontre de deux autres de guerre  20 lieues de Ourisant, &
         fait chasse sur eux, mais comme estant meilleurs voiliers
         s'estoient sauvez, croyant estre Turcs, & ainsi plusieurs
         autres choses, & qui se rencontrent de jour en jour.

         Et le papier ou livre journal des estimes doit estre
         particulier, comme il s'ensuit  la table cy dessous, qui
         n'apportera nulle confusion au navigateur, au contraire un
         grand soulagement de voir tout par ordre, & pour promptement
         calculer son estime, pour les tracer sur sa carte ou carton,
         ainsi que bon luy semblera, l'on ne doit manquer de deux heures
         en deux heures,  arrester l'estime  ladite table cy dessous,
         du chemin que fait le vaisseau en premier lieu.

         _Comme l'on doit dresser la table des estimes de jour en jour
         au papier journal._

         Au dessus est le long de la premire colomne, & le long
         d'icelle escriverez le mois, le jour & l'heure, que sortira le
         vaisseau du port ou autre endroit, au premier quarr sont les
38/1366  heures de deux en deux jusques  douze, & recommencer deux
         jusques  autre douze qui feront 24 heures, d'un midy  autre,
         qu'assemblerez les lieues de vostre estime, & pointer vostre
         carte pour savoir le lieu o sera le vaisseau, au deuxiesme
         est le rumb de vent sur lequel l'on navige. Le troisiesme sont
         les lieues du chemin de l'estime. Au quatriesme le rumb de vent
         qui fait cingler le vaisseau. Au cinquiesme, la hauteur o se
         treuvera le vaisseau: or notez que si partez  quatre heures du
         matin ou du soir, commencez  conter les lieues de chemin. Au
         deuxiesme quarr o est marqu 4 heures, d'autant que de 4  6
         il y a deux heures, afin de rencontrer le midy ou la minuict,
         pour se treuver en l'ordre de douze heures, pour venir  24, o
         finira l'estime. Ne faut oublier d'estre soigneux  toutes les
         fois que l'on peut, de prendre la hauteur & pointer la carte
         d'un midy  l'autre d'autant que l'on ne sauroit estre trop
         exact & diligent.

         Comme si je sortois du port par les 49. degrs de latitude, 
         quatre heures du matin, je recognois que navigeant  Ouest un
         quart au Norrouest, estimant faire deux lieues par heure,
         j'escrits deux lieues en la colomne deuxiesme, & allant
         estimans jusqu' douze lieues lesquelles venues je prens la
         hauteur s'il m'est possible, la prenant je treuve 48 degrs &
         50 minutes, que je mets  la sixiesme colomne vis  vis de 12
         heures, assemblant le chemin de l'estime que j'ay fait depuis 4
         heures du matin jusqu' midy, je treuve qu'il y a 9 heures
         qu'il faut doubler & font 18 lieues de chemin, que marquerez
         sur la carte. Arrestez le poinct jusqu'au lendemain que ferez
39/1367  le semblable, chose facile si l'on desire s'en servir, car je
         n'ay point veu que fort peu d'estimes qui ne soient en quelque
         confusion au papier journal des rencontres, menant l'un avec
         l'autre, ce qui donne de la peine & plus de soing, qu'il faut
         viter en cela le plus qu'il est possible, en mettant le tout
         par ordre, comme il suit cy dessous en ceste table, qui n'est
         que pour 24 heures, continuant la route de midy jusqu' mi
         nuict, je treuve avoir fait 12 lieues trois quarts qu'il faut
         doubler, & qui font 25 lieues & demie qu'avez faict, & de
         minuict l'on continuera jusqu'au l'endemain  midy,
         qu'arresterez l'estime & pointerez la carte, & ainsi tousjours
         continuerez l'ordre de ceste table cy dessus jusqu' la fin du
         voyage.


+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
| Heures | Rumb pour la route | Lieues | Rumb pour le vent | Degrs |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|   2    |                    |        |                   |        |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|   4    | A Ouest 1/4 NO     |    2   | Le vent Nort      |   49  |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|   6    | A Ouest            |    2   | Le vent Nort      |        |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|   8    | A Ouest 1/4 SO     | 1 1/2  | Vent Nort 1/4 NE  |        |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|  10    | A Ouest 1/4 SO     | 1 1/4  | Le Vent NO        |        |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|  12    | Au SO 1/4 Ouest    |    2   | Vent NO 1/4 Nort  | 48 50'|
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|   2    | Au SO 1/4 Ouest    |    1   | Vent NO 1/4 Nort  |        |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|   4    | Au Surouest        |   3/4  | Ouest Norrouest   |        |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|   6    | A Ouest 1/4 NO     | 2 1/2  | Vent Nort         |        |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|   8    | A Ouest            | 2 1/2  | Vent Nortnordest  |        |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|  10    | A Ouest            |    3   | Vent Nordest      |        |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+
|  12    | A Ouest            |    3   | Vent Est Nordest  |        |
+--------+--------------------+--------+-------------------+--------+


40/1368  _S'ensuit comme l'on peut savoir si un pilote a bien fait son
         estime, & pointer la carte._

         Si un vaisseau sortoit d'un port qui fut sous la hauteur de 46
         degrs de latitude, & navigeant par le rumb de l'Ouest
         Surouest, il faudroit savoir precisement l'heure qu'il
         sortiroit du port, & au pralable l'heure qu'il seroit quand il
         voudroit estimer le chemin qu'il auroit fait, & considerant le
         temps qu'il y a entre deux, par quelques bons instruments ou
         horloge la diffrence de ces deux lieux seroit la longitude, &
         ceste diffrence de temps reduitte en degrs de
         l'Esquinoctiale, qui seroit donner pour quatre minutes de temps
         un degr, qui en vaut 15 par heure, & en contant les lieues des
         degrs suivant le paralelle o se treuve le vaisseau, vous
         saurez s'il a dchu du rumb de vent de l'Ouest Surouest, soit
         plus  l'Occident ou moins  l'Orient.

         Par exemple un vaisseau partant d'un port de 46 degrs de
         latitude  midy, & ayant navig  Ouest Surouest 91 lieues,
         s'il a faict chemin, il se treuvera deux degrs plus aval, pos
         le cas que l'on ayt estim ce chemin, sachant la hauteur
         certaine de 44 degrs, il se peut faire qu'il sera plus ou
         moins sur ledit paralelle, selon le dechet que peut avoir fait
         le vaisseau. Le soleil estant  son mridien regardez aussi
         tost  l'instrument ou horloge, le midy de ce lieu, & regardez
         la diffrence qu'il y a du midy ou l'on est party, & celuy o
         l'on se treuve, qui fait la distance du chemin qui sera d'un
         tiers d'heure, qui font cinq degrs, qui reviennent  66 lieues
41/1369   12 & demie, & quelque peu d'avantage par chaque degr de
         longitude, sur le paralelle de 44 degrs de l'lvation o se
         treuve le vaisseau, il se voit qu'il a dchu du rumb de vent
         Ouest Surouest, & a cingl  un autre, comme au Surouest un
         quart d'Ouest, bien que selon la Boussole il sembloit aller 
         Ouest Surouest, d'autant que si le vaisseau avoit navig ce que
         le pilote avoit estim, il auroit treuv la diffrence du midy
         d'o il est party,  celuy o il pensoit se treuver, qui eust
         est demie heure, ne s'estant treuv qu'un tiers & se
         trouveroit 25 lieues de l'arrire, moins que ce qu'il avoit
         estim: par ce moyen se cognoist le dechet du vaisseau, & la
         certitude du lieu o il se treuve, mais il est difficile de
         treuver des instruments justes, ou des horloges qui ne
         s'altrent peu ou beaucoup, ce qui feroit commettre de grandes
         fautes & erreurs par succession de temps.

         Quoy que s'en soit il est trs necessaire au navigateur se
         servir de l'estime pour le soulagement de la navigation qui se
         fait en plusieurs manires, mais aucun ne donne cognoissance de
         l'erreur que l'on y commet, mais bien comme l'on doit pointer
         la carte comme fait Medigne, que la pluspart des navigateurs
         suivent, qui est bonne pour pointer, mais non comme l'on doit
         amander la faute de l'estime, laissant cela  la sagesse &
         discretion du marinier, comme il se voit cy dessous.

42/1370                     De pointer la carte.

         Que l'on regarde d'o est party le vaisseau, o il se treuve,
         que l'on prenne deux compas, mettant la pointe de l'un d'o est
         party le vaisseau, & l'autre sur le vent qui l'a amen, prenez
         l'autre compas, mettez une pointe aux degrs de la hauteur que
         l'on a treuv, & l'autre pointe sur le plus proche vent d'Est,
         & s'ils viennent  rencontrer les deux compas sans s'esgarer,
         les deux pointes qui viennent sur les vents, l'un qui amen le
         vaisseau, & l'autre sur l'Est, o les deux pointes de compas
         viennent  se joindre,  savoir celle qui fut mise d'o partit
         le vaisseau, & l'autre en la hauteur o il se treuve,
         considerant le poinct auquel il se rencontre, & mesurez combien
         de lieues l'on conte par degrs, & ayant veu combien de degrs
         il aura mont ou descendu depuis le lieu d'o il est party,
         jusques o il se treuve, il contera les lieues que montent les
         degrs, & si les lieues des degrs correspondent aux lieues du
         chemin, l'estime sera bonne si on regarde d'o vient la faute.

         Deux choses sont  presupposer, en premier lieu que le
         navigateur aye toujours navig droictement sur le rumb de vent
         qu'il a estim sans s'esgarer, l'autre que l'estime convienne 
         la hauteur qu'il trouverra, cela estant asseur il y aura
         apparence que tout ira bien, si les lieues des degrez
         correspondent au chemin que l'on aura estim sur ledit rumb, 
         tant de lieues pour elever un degr, ce qui arrive peu souvent.

43/1371  Posons le cas qu'un vaisseau cinglast par un mesme rumb, il
         pourra arriver que l'on l'estimera avoir fait 50 lieues, &
         considerant la hauteur suivant le chemin, en contant tant de
         lieues pour elever un degr, l'on croira estre  ce poinct,
         prenant la hauteur l'on trouverra demy degr moins au Sud, &
         l'on cognoist par l que l'estime n'est bonne, comme si l'on
         trouvoit en 50 lieues de chemin, avoir descendu deux degrs par
         le rumb Surrouest, neantmoins par la hauteur que l'on treuve,
         il se voit un tiers de diffrend, & si on recognoist qu'il a
         trop estim l'on doit amander ceste faute, o s'il treuvoit un
         tiers de degr plus que les deux degrs, l'on aura assez
         estim, ce que recognoissant que l'on voye sur le Surrouest ce
         que vaut un tiers, il fera 8 lieues & un tiers, que l'on
         rabatera de 50 qu'il avoit estim, restera 41 lieues & deux
         tiers qu'il a fait, & un degr & deux tiers qu'il aura
         descendu: si l'on treuve un tiers plus au Sud que les deux
         degrs, il faudra adjouter  50 lieues 8 & un tiers, pour faire
         deux degrs & un tiers, le vaisseau ayant navig 58 lieues & un
         tiers, qui est 8 lieues & un tiers qu'il a fait plus qu'il
         n'avoit estim, il n'y a point de doute quand le marinier
         navigera en asseurance d'un rumb sans deschoir, en prenant une
         asseure hauteur, convenant  celle que l'on estime, il aura
         contentement en sa route, tant en la partie du Nort que du Sud.

         Ceste difficult oste, il s'en presente une autre plus pnible
         & difficile, o l'on se treuve bien empesch, pour apprendre
         quelque rgle extraordinaire, qui feroit savoir combien de
         lieues on sera decheu d'un rumb, par lequel on navig avec
44/1372  contrarit de mauvais temps, qui ne se peut juger que par
         estime, comme si on navigeoit  Ouest par le vent Nornorrouest,
         l'on jugera le dechet selon la violence des vents plus ou
         moins, c'est icy aprs avoir fait plusieurs & longues bordes
         que l'on fait l'estime qu'on arreste sur la carte ou papier
         journal, prenant un rumb pour un autre, le vent venant devant
         comme  Ouest du tout contraire  la route, le vaisseau ne peut
         plus courir que bordes  autres, au Sud Surrouest, & au
         Nornorouest, pour ne s'esgarer de sa route, tenant le mieux que
         l'on peut sa hauteur. Il ne laisse en ces contrarietez de
         dechoir soit du cost du Nort ou du Sud, & pourroit deriver au
         Suest ou au Nord est si la violence des vents est si grande, au
         lieu d'avancer chemin reculer de sa route, & estre contrainct
         pour ne perdre chemin sous voile, d'amener tout bas, amarer la
         barre du gouvernail sous le vent, & bien saisir toutes les
         manoeuvres qui peuvent travailler le vaisseau, comme amener bas
         les matereaux de hune, & saisir les vergues, roidir quelques
         fois les hauts bans quand ils sont trop lasches, comme le canon
         qu'il faut bien tenir en estat, pour eviter tout desordre.

         Il y a des vaisseaux qui ne se peuvent soustenir, s'ils n'ont
         le grand corps de voile au vent, le marinier en cela cognoistra
         ce qui est necessaire pour son vaisseau, estant quelques jours,
         en cet estat fcheux, agit du vent, de pluyes, brunes, &
         autres contrarietez ennuieuses  la navigation. Le vent venant
          s'adoucir, la mer de furieuse & mauvaise qu'elle estoit se
         calme, l'air devient clair, & nettoy de nebuleuses & orages,
45/1373  le vaisseau se soulage, l'on met les voiles au vent, on reprend
         sa route, les voiles ne se rompent, & les manoeuvres
         n'endurent, le vaisseau fait son cinglage doucement, avec fort
         peu de dechet, l'estime aise  faire, l'on n'a soucy comme
         quand le vaisseau estoit agit, chacun se rjouit sans se
         resouvenir du pass. Le marinier doit rapporter sur la carte
         toutes les routes dont il a deu tenir conte exactement, comme
         de ce qu'il aura decheu d'un bord sur l'autre, & cela fait il
         doit pointer sa carte pour savoir le lieu o il est.

         Or comme ces routes se rapportent par l'estime d'un navigateur
         grandement expriment, ne se trouvera en la mesme peine que
         d'autres qui font les entendus, quoy que peu exprimentez, qui
         pour discourir n'en voudroient ceder aux plus experts & anciens
         navigateurs, c'est pourquoy on doit bien regarder  qui l'on
         donne la conduicte d'un vaisseau, pour les grands prils &
         dangers qu'il y a, qui s'evitent plustost par les bons
         capitaines de mer ou pilotes, qui savent comme ils se doivent
         gouverner & les routes qu'il faudroit tenir. Voicy une manire
         de pointer la carte, qui m'a tousjours sembl bonne.

         _Autre manire d'estimer & arrester le poinct sur la carte._

         Prenez un carton ou papier blanc, sur lequel tracerez au
         cost des degrs de latitude, suivant le voyage que l'on fera,
         chacun contenant 17 lieues & demie, & faire l'eschelle des
         lieues conforme  celle des degrs: au milieu du carton
46/1374  tracerez une ou deux roses de compas, suivant la distance du
         chemin qu'aurez  faire, pour plus facilement compasser quand
         il en sera besoin. Les 32 rumbs de vents estans
         exactement tracs, ayez d'autre part vostre papier journal des
         estimes, sur lequel d'heure en heure & de jour en jour ferez
         conte du chemin qu'aurez fait, & n'oublier, comme dit est, de
         prendre hauteur tous les jours s'il vous est possible, ce qui
         sert de beaucoup, & de 24 en 24 heures pointer la carte, pour
         voir le lieu o vous ferez, ce qui se fera en cette manire:
         Sur le carton o seront tracez les rumbs de vents & les degrs,
         considerez la hauteur d'o vous partez, comme celuy o vous
         devez aller, & le rumb de vent qui est necessaire, avec celuy
         qui fait cingler le vaisseau, duquel devez cognoistre
         l'assiette si pouvez, ou l'exprience vous l'apprendra. Cela
         fait allez  la grce de Dieu, & suivez vostre route qui sera 
         Ouest, Norrouest partant du port qui sera par 46 degrs de
         hauteur, soit que l'on aye navig 91 lieues  ce rumb de vent,
         qui sont deux degrs que j'ay mont plus au Nort: me trouvant 
         48 de latitude, il arrive que le vent vient  changer,
         contraire  ma route je cherche en ma carte le rumb de vent, le
         plus proche de ma route pour y naviger, ayant fait  Ouest
         Norrouest 91 lieues, je trace ceste route sur le carton, &
         d'autant que je ne puis naviger par ce rumb, je vay par celuy
         du Norrouest, & y fais sur le rumb 25 ce qui me fait monter un
         degr de plus: quand de rechef il arrive du changement de
         temps. Et d'autant qu'il me faut aller par 50 degrs de
         latitude, & faire 180 lieues pour parvenir du lieu d'o je
         suis party, je prend en un autre rumb la terre o je veux
47/1375  aller, presque  Ouest un quart au Norrouest, de hauteur 49
         degrs & 65 lieues de chemin  faire, je fais l'Ouest un quart
         au Norrouest, 45 lieues qui m'esleve demy degr, & me treuve de
         hauteur 49 degrs & demy, reste 23 lieues  faire, le vent se
         leve du tout contraire, qui fait que je mets le cap au
         Norrouest un quart du Nort, qui ne me vaut que le Nort un quart
         au Norrouest, je cingle sur iceluy 18 lieues, qui fait que
         j'esleve demy degr plus que 50 qui fait 50 & demy, le lieu o
         je desire aller me demeure  Ouest Surrouest 19 lieues, del
         vient que le vent se trouve si contraire & violent que je ne
         puis soustenir qu'avec le grand corps des voiles mettant le cap
         au Sud, ne m'avallant que le Suest, ayant demeur 4 jours en
         cet estat, ayant fait quelques 50 lieues, ce qui m'a recul de
         la route, je treuve selon l'estime 48 degrs & demy: on veut
         savoir le lieu o l'on est, & ce que le vaisseau a fait de
         chemin, & o demeure la terre o l'on desire aller, & quelle
         distance il y a, & du lieu o se suis party, sachez qu'
         mesure que l'escriverez au papier journal, l'on doit tracer
         toutes les routes que l'on aura faites suivant l'estime.

         Or du dernier point o est le vaisseau qui est 48 degrs &
         demy, tirez de ce centre ou lieu deux lignes, l'une d'o vous
         estes party de 46 degrs, & l'autre o desirez aller  50 voyez
         ces deux lignes, quels rumbs de vent ce sont, & combien l'on y
         conte de lieues pour elever un degr, suivant que seront
         lesdits deux rumbs, & si les lieues du chemin faites ou 
         faire, conviennent justement avec la hauteur des degrs
48/1376  l'estime sera bonne, ce que verrez sur le carton, & treuverez
         que l'on est esloign du lieu o l'on se treuve, savoir que
         Ouest Norrouest est la route qu'on doit tenir  peu prs, pour
         aller au 50 degr & 60 lieues de chemin  faire, & la terre
         d'o vous estes party, demeure  l'Est Suest de distance
         qu'avez fait 125 lieues n'estant que cinq lieues plus au midy
         de la droite route que je devois tenir du port de 46 degrs, il
         faut que vous ayez pris la hauteur, d'autant que cela vous
         r'adressera si vous avez trop ou trop peu estim pour amander
         le deffaut s'il s'en treuve, & par ce petit carton vous verrez
         toutes vos routes, le chemin & dechet qu'aurez fait en la
         navigation, ceste demonstration est facile & bonne quand elle
         est bien entendue.

         _Autre manire d'estimer que font beaucoup de navigateurs._

         Ils tracent sur un papier ou carton une rose de compas avec les
         32 vents, & s'ils navigent au Nort 20 lieues, ils marquent sur
         le rumb de vent au carton qui est Nort, 20 lieues, s'ils
         navigent au Nortnorrouest 30 lieues, ils les mettent sur ce
         mesme rumb de vent, & ainsi consecutivement  tous les rumbs o
         ils navigent, quand ils veulent pointer la carte ils rapportent
         ce qui est des lieues suivant les rumbs de leur rose  ceux de
         la carte.

49/1377   _Autre manire, de pointer aprs l'estim faicte._

         Aprs comme dit est, que vous aurez trac sur le carton tous
         les degrs & rumb de vent que l'on aura navig, marquez le lieu
         o se trouve le vaisseau selon l'estime qu'aurez faite, & le
         degr auquel pensez estre, tirez de ce lieu une ligne jusqu'
         celuy d'o vous estes party, considerez  quel rumb de vent il
         convient, contant les lieues qu'il faudra pour lever un degr,
         se rapportant justement aux degrs qu'aurez descendu ou mont,
         suivant l'estime il y a quelque apparence de vrit, il faut
         voir si l'estime est bonne, que l'on prenne hauteur, & si elle
         se rencontre  celle que l'on aura estim: le chemin comme dit
         est convenant  la quantit des degrs qu'avez mont, l'estime
         sera bonne si avez tousjours navig sur ledit air de vent sans
         dechoir, mais si la hauteur est de demy degr moins que l'on
         n'a estim ou demy degr plus, l'on procdera en ceste manire:
         du poinct o l'on a estim estre le vaisseau, tirez une ligne
         perpendiculaire qui marquera le mridien du lieu o l'on est:
         ayant pris la hauteur si treuvez demy degr moins que ce
         qu'avez estim, tirez une ligne paralelle du degr que aurez
         treuv, & o elle coupera la perpendiculaire sera le lieu o
         vous devrez estre, tirant une ligne de ce lieu  celuy d'o
         vous estes party, fait cognoistre qu'avez navig par un autre
         rumb plus au Nort que celuy qu'aviez estim, & s'il se treuv
         demy degr davantage tirant comme  la premire fois une
         paralelle, suivant la hauteur que l'on aura treuv coupant la
50/1378  ligne diametralle, en ce lieu doit estre le vaisseau plus au
         midy que l'estime qui en sera faite, tirant une ligne comme cy
         dessus est dit, vous verrez qu'aurez navig par un autre rumb
         que celuy qu'avez estim, laquelle par consequent se treuve
         fautive, c'est l o le dfaut se treuve qui ne se peut amender
         parfaictement, que par le moyen des instruments ou horloges qui
         seroyent justes comme j'ay dit cy dessus, ce qui se peut
         cognoistre quand l'on arrive sur l'ecore du Grand Ban, ou  la
         sonde des costes de France & d'Angleterre, & autres
         enseignements comme dit est, o le marinier se r'adressera pour
         refaire nouvelle estime, & amander les dfauts: quand on navige
         le coute largue avec bon vent, les estimes se rencontrent assez
         souvent meilleures que ceux qui ordinairement navigent  la
         boulline un bort sur autre, avec contrarit de mauvais temps
         qui fait faire maintes erreurs en la navigation.

         _Autre manire d'estimer, que j'ay veu pratiquer parmy aucuns
         Anglais bons navigateurs, qui m'a sembl fort seure au respect
         des estimes que l'on fait ordinairement[828]._

[Note 828: C'est le loch, dont l'usage a t adopt gnralement.]

         Il faut avoir une planchette de 3 pieds de hauteur sur 15
         poulces de largeur, qui soit divise en 13 parties en sa
         longueur, & en cinq en sa largeur, au premier quarr les
         heures, & les quarrez suivant jusques  12 recommenant  2
         aller de rechef  12 autres, qui feront 24 heures aux 12
51/1379  quarrez comme voyez en la figure suivante. Au second quarr
         ensuivant, seront marquez le nombre des noeuds, au troisiesme
         les brasses, & au quatriesme & cinquiesme les rumbs de vent sur
         lesquels on navige. Il faut une ligne qui ne soit pas trop
         grosse, affin qu'elle se file plus promptement, au bout de
         laquelle faut mettre une petite palette de bois de chesne
         d'environ un pied sur six poulces de large, qui soit charge
         d'une petite bande de plomb sur l'arrire, avec un petit tuyau
         de bois, qui sera attach  une petite fiscelle aux deux costs
         de l'extrmit de la palette, & un autre petit bois en faon de
         fausset qui entre audit tuyau assez doucement, c'est ce qui
         fait que la palette se tient toujours droite derrire le
         vaisseau estant en la mer, & cela ne se dfait que lors que
         l'on tire ladite palette de l'eau.

         La ligne attache  la palette doit avoir quelques 8 ou 10.
         brasses qui ne soient  rien conter, avant que venir au premier
         noeud qui pourra estre environ plus ou moins la hauteur du lieu
         o l'on l'a jette, qui est sur l'arrire du vaisseau jusqu'
         ce qu'elle soit en la mer, & que veniez au premier noeud, un
         homme doit tenir la ligne, un autre une petite horloge de
         fable, contenant le temps de demie minute, qui peut estre
         l'intervalle de conter jusqu' 80 vingts sans se haster, 
         mesme temps que le premier noeud passe par les mains de celuy
         qui jette la ligne, la laissant librement couler selon la
         vistesse du vaisseau, faire en vostre presence tourner le petit
         horloge jusques  ce qu'il soit achev de passer,  mesme temps
52/1380  l'on doit retenir la ligne & ne la laisser plus filer ou
         couler: la retirant, voir combien de brasses il y aura jusques
         au premier noeud de sa main en tirant ladite ligne, conter
         aprs tous les noeuds qui auront coul en la mer pendant que
         l'orloge passoit. Notez qu'autant de noeuds & d'espace qu'il y
         a entre chacun l'on faict 2000 de chemin en deux heures, il y a
         7 brasses entre chaque noeud, de deux en deux heures l'on doit
         jetter en la mer la palette tant le jour que la nuict, &
         n'oublier 24 heures passes de faire vostre estime, en
         adjoustant vos nombres, pour savoir combien on aura fait de
         mille rduits en lieues, seront 3000 pour lieues.

         Par exemple comme l'on se doit comporter en ce conte, je treuve
         qu'en 24 heures l'on a navig & jett la ligne de deux en deux
         heures, & d'autant que le vaisseau va plus ou moins selon la
         violence des vents ou mares, s'il dechet aussi il y aura plus
         ou moins de noeuds coulez selon l'air du vaisseau: desirant
         supputer combien le vaisseau a fait de chemin, l'on adjouste
         tous les nombres des noeuds qui sont au 12 quarrs de la
         tablette, & se voit qu'il y en a 44 noeuds, & de plus trente
         six brasses & demie  7 brasses par noeud y aura cinq brasses,
         adjoutez le tout savoir 44 noeuds & cinq font 49 noeuds,
         multipliez par deux feront 98 mille  2000. pour noeuds, les
         reduisant en lieues se monteront  32 lieues trois quarts &
         quelque peu davantage,  3000. pour lieue qui est ce que le
         vaisseau aura fait de chemin en 24 heures, l'on ne doit oublier
         de prendre hauteur  toutes occasions, pour r'adresser le
         chemin ou route, & tenir conte sur le papier journal, par ce
53/1381  moyen on cognoist ce que le vaisseau fait de chemin, & le
         dechet, & o il se treuve, & o leur demeure, le lieu o il
         espere aller[829], & quelle route il faut prendre pour y
         parvenir, & diray que de 8 vaisseaux qui estoient de compagnie
         sur 500 lieues avoir dit  une heure & demie prs que l'on
         auroit sond(830), ce qui fut treuve vritable.

[Note 829: Lisez: _et o lors demeure le lieu o il espre aller_.]

[Note 830: Que l'on auroit sond.]


      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      | Heures | Noeuds | Brasses |        Routes. Rumbs          |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |    2   |    3   |    2    | Cap au Nort 1/4 du Nordest    |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |    4   |    2   |    4    | Cap au Nort Nordest           |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |    6   |    4   |    2    | Cap au Nordest                |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |    8   |    5   |    3    | Cap au Nordest                |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |   10   |    2   |  3 1/2  | Cap au Nort 1/4 du Nordest    |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |   12   |    3   |    5    | Cap au Nort Nordest           |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |    2   |    2   |    3    | Cap au Nordest 1/4 de l'Est   |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |    4   |    2   |    4    | Cap au Nordest                |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |    6   |    6   |    1    | Cap au Nort                   |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |    8   |    6   |    3    | Cap au Nordest 1/4 du Nordest |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |   10   |    6   |    2    | Cap au Nort 1/4 du Nordest    |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+
      |   12   |    3   |    4    | Cap au Nort Nordest           |
      +--------+--------+---------+-------------------------------+


54/1382  _Autre, manire de savoir le lieu o se treuve un vaisseau
         cinglant par quelque vent que ce soit._


         Supposez qu'un vaisseau parte d'un port qui soit par les 44
         degrs de latitude, & navig sur le rumb de vent Surrouest,
         faites vostre estime accoustume, & si vous croyez que le vent
         aye est si favorable qu'il n'aye point fait de dechet, le
         plustost que l'on pourra prendre hauteur que l'on le faicte, ce
         fait tirez une ligne parallele sur cette hauteur qui se
         treuvera en la carte de naviger, tirez aussi une ligne
         meridienne du port d'o vous estes party, qui coupe  angle
         droit la parallele de la hauteur qu'on aura prise: prenez un
         compas & mettez une pointe au port d'o l'on est party, &
         l'autre sur la ligne meridienne, qui coupe  angles droits la
         parallele, ne bougeant ceste pointe & levant l'autre du lieu
         d'o vous estes party, la faisant courir sur les rumbs de vent
         que croyriez avoir navig, & o la pointe dudit compas coupera
         le rumb de vent, sera le poinct du lieu o doit estre le
         vaisseau: avec ceste asseurance que le vaisseau n'aura fait
         aucun dechet, autrement n'auriez ce que desireriez que par
         estime.

         _Autre faon d'estimer par fantaisie._

         [C]'Est qu'ayant pris la hauteur du lieu o l'on est, comme si
         l'on se treuvoit en la hauteur de 45. degrs de latitude, &
         ayant estime avoir fait 45 lieues plus ou moins sur un rumb de
55/1383  vent qu'on aura jug estre necessaire  la route, & pour voir
         ce qui est vritable l'on prendra les 45 lieues sur l'eschelle
         de la carte, que mettrez sur le rumb de vent qu'on aura navig,
         & si les lieues dudit rumb en faisant tant pour elever un
         degr, respondent  celles qu'on aura estim que peut avoir
         fait le vaisseau, l'on cognoistra l'estime estre bonne: mais si
         les lieues de l'estime sont moins ou plus que celle du rumb,
         pour parvenir en la hauteur o l'on se treuve: il est trs
         certain & asseur que le vaisseau a navig par un autre rumb
         que l'on ne pensoit, &  ceste observation on met le poinct 
         sa fantaisie, pour lesquelles choses & toutes autres
         dependantes  la navigation, le grand soing & continuelle
         pratique fait beaucoup, tant pour la seuret du vaisseau que de
         ceux qui y navigent: c'est pourquoy que les bons & vrais
         exprimentez navigateurs & pilotes sont  rechercher & en faire
         estat en les maintenant, pour tant plus leur donner courage de
         bien faire en cet art de navigation, lequel est grandement 
         priser de toutes les nations du monde, pour les grands biens &
         advantages qu'en reoivent les Royaumes & contres, pour
         proches ou esloignes qu'elles soient.

                                  FIN.



1/1385

                                 TABLE
                            POUR COGNOISTRE
                        LES LIEUX REMARQUABLES
                            EN CESTE CARTE.


      A Baye des Isles (1).
      B Calesme (2).
      C Baye des Trespassez.
      D Cap de Leuy (3).
      E Port du Cap de Raye, o il se fait pesche de molue.
      F Coste de Nordest & Sudouest (4) de l'isle de Terre Neufve, qui
        n'est bien recognue.
      G (5) Passage du Nort au 52e degr.
      H Isle sainct Paul proche du Cap sainct Laurent.
      I Isle de Sasinou entre l'isle des Monts Deserts & les isles aux
        Corneilles.
      K Isle de Mont-real au sault sainct Louys qui contient quelque
        huict  neuf lieues de circuit (6).
      L Riviere Jeannin (7).
      M Riviere S. Antoine (8).
      N (9) Manire d'eaue Sale qui se descharge en la mer, o il y a
        flus & reflus force poisson & coquillages & des huistres qui ne
        sont de grande saveur en aucuns endroits.
      p Port aux Coquilles, qui est une isle (10)  l'entre de la
        riviere S. Croix bonne pescherie.
      Q Isles o il se fait pescherie de poisson.
      R Lac de Soissons (11).
      S Baye du Gouffre (12).
      T Isle des Monts Deserts fort haute.
      V Isle S. Barnab en la grande riviere proche du Bic.
      X Lesquemain o est une petite riviere abondante en Saulmon &
        Truittes,  cost d'icelle est un petit islet de rocher o
        autresfois y avoit un degrast pour la pesche des Balaines.

(1) Peut-tre la mme que la baye aux isles, indique plus loin sous le
chiffre 53, c'est--dire, la baie de Boston, ou bien la baie de
Toutes-Isles, que certains auteurs appellent simplement _baie des
Isles_. La lettre A ne se trouve pas dans la carte,--(2) Ce nom parat
rpondre  _C.  l'asne_, ou _cap  l'ne_, cte sud de Terre-Neuve,
soit pour la position, soit pour l'orthographe du mot.--(3)
Aujourd'hui _pointe Lvis_, en face de Qubec.--(4) C'est--dire,
_cte gisant nord-est sud-ouest_, ou _cte nord-ouest_.--(5) La lettre
G manque; mais il est vident que l'auteur indique le dtroit de
Belle-Isle.--(6) Lisez: _de longueur_. L'le de Montral a plus de
vingt lieues de circuit.--(7) Probablement celle qui porte aujourd'hui
le nom de rivire Boyer.--(8) Probablement la _Rivire du Sud_.--(9)
La lettre N manque.--(10) L'le du Port-aux-Coquilles s'appelle
aujourd'hui Campo-Bello.--(11) Le lac des Deux-Montagnes.--(12)
Aujourd'hui la baie Saint-Paul, qui forme l'embouchure de la rivire
du Gouffre.


2/1386

      Y La pointe aux Allouettes, o au mois de Septembre il y en a
        telle quantit qu'on ne sauroit l'imaginer, comme d'autre
        sortes de gibier & coquillage.
      Z Isle aux Livres, ainsi nomme pour y en avoir est pris au
        commencement qu'elle fut descouverte.
      2 Port  Lesquille qui asseche de basse mer, il y a deux ruisseaux
        qui viennent des montagnes.
      3 Port au Saulmon qui asseche de basse mer, il y a deux petits
        islets chargez en la saison de fraises, framboises & bluets,
        proche de ce lieu y a bonne rade pour les vaisseaux, & dans le
        port sont deux petits ruisseaux.
      4 Riviere platte (1) venant des montagnes qui n'est navigeable que
        pour canaux, ce lieu asseche fort loing vers l'eaue, & le
        travers y a bon ancrage pour vaisseaux.
      5 Isles aux Couldres qui a quelque lieue & demie de long, o sont
        quantit de lapins & perdrix & autre gibier en saison. A la
        pointe du Sudouest sont des prairies & quantit de battures vers
        l'eaue, il y a ancrage pour vaisseaux entre ladite isle & la
        terre du Nort.
      6 Cap de Tourmente,  une lieue duquel le sieur de Champlain avoit
        fait bastir une habitation qui fut brusle des Anglois l'an
        1628, proche de ce lieu est le Cap Brusl, entre lequel & l'isle
        aux Couldres est un chenail de 8, 10 & 12 brasses d'eaue, du
        cost du Sud sont vazes & rochers, & du Nort hautes terres, etc.
      7 Isle d'Orlans, de six lieues de longueur trs belle & agrable
        pour la diversit des bois, prairies & vignes qu'il y a en
        quelques endroits avec des noyers, le bout de laquelle isle du
        cost de l'Ouest s'appelle Cap de Cond.
      8 Le Sault de Montmorency, la cheute duquel est de 20 brasses (2)
        de haut, provient d'une riviere venant des montagnes qui se
        descharge dans le fleuve sainct Laurens  une lieue & demie de
        Qubec.
      9 Riviere S. Charles, qui vient du lac S. Joseph (3) fort belle &
        agrable, o il y a des prairies de basse mer, les barques
        peuvent aller de pleine mer jusques au premier sault, sur icelle
        riviere sont basties les Eglises & habitation des R. P.
        Jesuistes & Recollets, la chasse du gibier y abonde au Printemps
        & en l'Automne.
      10 Riviere des Etechemins, par o les Sauvages vont  Quinebequi,
         traversant les terres avec difficult pour y avoir des saults &
         peu d'eaue, le sieur de Champlain en 1628, fit faire ceste
         descouverture, & fut trouv une nation de Sauvage  7 journes
         de Qubec qui cultivent la terre appelle les Abenaquiuoit.

(1) Rivire de la Malbaie.--(2) Quarante brasses et davantage.--(3) La
riviere Saint-Charles vient du lac Saint-Charles. Le lac Saint-Joseph
se dcharge dans la rivire Jacques-Cartier.

3/1387

      11 Riviere de Champlain proche de celle de Batisquan au Nord-ouest
         des Grondines. (1)
      12 Riviere des Sauvages (2).
      13 Isle verte  cinq ou six lieues de Tadoussac.
      14 Isle de Chasse(3).
      15 Riviere de Batisquan fort agrable & poissonneuse.
      16 Les Grondines & quelques isles qui sont proches, bon lieu de
         chasse & de pesche.
      17 Riviere des Esturgeons & Saulmons(4), o il y a un sault d'eau
         de 15  20 pieds de hault,  deux lieues de Saincte Croix, qui
         tombe en une forme de petit estang, qui se descharge en la
         grande riviere sainct Laurent.
      18 Isle de sainct Eloy(5), il y a passage entre ladite isle & la
         terre du Nort.
      19 Lac S. Pierre trs-beau, y ayant trois  quatre brasses d'eau
         fort poissonneux environn de collines & terres unies avec des
         prairies par endroits, & plusieurs petites rivieres & ruisseaux
         qui s'y deschargent.
      20 Riviere du Gast (6), fort plaisante, bien qu'il y aye peu
         d'eau.
      21 Riviere sainct Antoine(7).
      22 Riviere de Saincte Suzanne(8).
      23 Riviere des Yrocois trs-belle, o il y a plusieurs isles &
         prairies, elle vient du lac de CHAMPLAIN qui a cinq ou six
         journes de longueur, abondante en poisson & gibier de
         plusieurs sortes: les vignes, noyers, pruniers & chastaigniers
         y sont fort frquents en plusieurs endroits, comme aussi des
         prairies & belles isles qui sont dans ledit lac, il faut passer
         un grand & un petit sault pour y parvenir.
      24 (9) Sault de la riviere du Saguenay  50 lieues de Tadoussac,
         qui tombe de plus de dix ou douze brasses de hault.
      25 Grand Sault (10), qui descend de quelque 15 pieds de hault
         entre un grand nombre d'isles, il contient de longueur demy
         lieue, & de large trois lieues.
      26 Port au Mouton.
      27 Baye de Campseau.
      28 Cap Baturier  l'isle de sainct Jean.
      29 Riviere par o l'on va  la Baye Franoise.
      30 Chasse des Eslans.
      31 Cap de Richelieu (11),  l'Est de l'isle d'Orlans.
      32 Petit banc proche de l'isle du Cap Breton.

(1) Le chiffre manque. Cette rivire, qui porte encore le nom de
Champlain, se jette dans le Saint-Laurent quelques lieues plus bas que
les Trois-Rivires.--(2) La rivire de l'le Verte.--03 Les lets de
Belle-Chasse.--(4) La rivire Jacques-Cartier.--(5) Cette petite le
est en face de Batiscan--(6) D'aprs le texte de l'auteur, c'est
plutt la rivire Dupont, ou Nicolet-voir 1613. P. 180.--(7)
Probablement la rivire de Saint-Franois--(8) Aujourd'hui la rivire du
Loup--(9) Le chiffre 24 manque. Il peut y avoir quelques
trente-cinq lieues jusqu' la Dcharge, qui est plutt un rapide
qu'une.--(10) Ou saut Saint-Louis. Le chiffre manque dans la
carte.--(11) Aujourd'hui Argentenay.

4/1388

      33 Riviere des Puans, qui vient d'un lac auquel il y a une mine de
         Cuivre de rosette.
      34 Sault de Gaston(1), contenant prs de 2 lieues de large qui se
         descharge dans la mer douce, venant d'un autre grandissime lac,
         lequel & la mer douce contiennent 30 journes de canaux selon
         le rapport des Sauvages.

              _Retournant au Golfe S. Laurent & Coste d'Acadie._

      35 Riviere de Gaspey.
      36 Riviere de Chaleu(2).
      37 Plusieurs Isles prs de Miscou, comme est le port de Miscou
         entre deux Isles.
      38 Cap de l'Isle sainct Jean.
      39 Port au Rossignol.
      40 Riviere Platte.
      41 Port du Cap Naigr. En ce lieu y a une habitation de Franois
         en la baye dudit Cap, o commande le sieur de la Tour, qu'ils
         ont nomm le Port la Tour, o sont habitez les R. P. Recollets
         en l'an 1630.
      42 Baye du Cap de Sable.
      43 Baye Saine (3).
      44 Baye Courante (4), o il y a nombre d'Isles abondantes en
         chasse de gibier, bonne pescherie & bons lieux pour les
         vaisseaux.
      45 Port du Cap Fourchu assez aggreable, mais il asseche presque
         tout  fait de basse mer, proche de ce lieu il y a quantit
         d'Isles & force chasse.
      47 Petit passage de l'Isle Longue, en ce lieu y a bonne pescherie
         de molue.
      48 Cap des deux Bayes (5).
      49 Port des Mines (6) ou de bassemer, se trouve le long de la
         coste dans les rochers de petits morceaux de cuivre trs pur.
      50 Isles de Bacchus(7) fort agrable, o il y a force vignes,
         noyers, pruniers & autres arbres.
      51 Isles proches de l'entre de la riviere de Chouacoet.
      52 Isles assez hautes (8) au nombre de 3  4 loignes de la terre
         de 2  3 lieues  l'entre de la Baye Longue.
      53 Baye aux Isles, o il y a des lieux propres pour mettre des
         vaisseaux, le pas est fort bon & peupl de nombre de Sauvages
         qui cultivent les terres, en ces lieux il y a force ciprs,
         vignes & noyers.

(1) Le saut Sainte-Marie.--(2) La rivire de Ristigouche, qui se jette
au fond de la baie des Chaleurs.--(3) La baie de Chibouctou.--(4)
Aujourd'hui, la baie de Townsend.--(5) Aujourd'hui le cap de
Chignectou.--(6) Aujourd'hui le havre  l'Avocat. Le chiffre manque dans
la carte.--(7) Aujourd'hui l'le _Richmond_ ou _Richman_.--(8) Ces les
s'appellent aujourd'hui les de Batures (_Isles of Shoals_). Voir 1613,
p. 56, notes 4 et 5.

5/1389

      54 La soubonneuse(1) Isle prs d'une lieue vers l'eau.
      55 Baye Longue (2).
      56 Les sept Isles (3).
      57 Riviere des Etechemins (4).

         _Les Virgines ou sont habituez les Anglais depuis le 363.
         jusques au 37e egr de latitude. Il y a environ 36 ou 37 ans
         sur les costes attenant de la Floride, que les Capitaines
         Ribaut & Laudonniere avoient descouvertes & fait une
         habitation._

      58 Plusieurs rivieres des Virgines qui se deschargent dans le
         Golfe.
      59 Coste de fort belle terre habite de Sauvages qui la cultivent.
      60 Poincte Confort.
      61 Immestan(5).
      62 Chesapeacq Bay.
      63 Bedabedec le cost de l'Ouest de la riviere de Pemetegoet.
      64 Belles Prairies.
      65 Lieu dans le lac Champlain o les Yroquois furent deffaits par
         ledit sieur CHAMPLAIN l'an 1606 (6).
      66 Petit Lac par o l'on va aux Yroquois, aprs avoir pass celuy
         de CHAMPLAIN.
      67 Baye des Trespassez(7)  l'Isle de Terre Neufve.
      68 Chappeau Rouge (8).
      69 Baye du sainct Esprit (9).
      70 Les Vierges.
      71 (10) Port Breton, proche du Cap sainct Laurent en l'Isle du Cap
          Breton.
      72 Les Bergeronnettes (11),  trois lieues de Tadoussac.
      73 Le Cap d'Espoir, proche de l'Isle Perce.
      74 Forillon,  la poincte de Gaspey,
      75 (12) Isle de Mont-real, au sault S. Louys, au fleuve sainct
         Laurent.

(1) Vraisemblablement _Martha's Vineyard_.--(2) Cette baie ne porte
aucun nom dans les cartes modernes; c'est cet enfoncement que fait la
cte au nord du cap Anne.--(3) Ces sept Isles ne sont pas les mmes que
celles du Saint-Laurent; elles sont  la cte de la
Nouvelle-Angleterre.--(4) Le chiffre 57 manque; mais il est visible que,
par cette rivire des Etechemins, l'auteur veut parler de la rivire
Sainte-Croix, appele Scoudic par les sauvages.--(5) Jamestown.--(6) Il
faut lire 1609.--(7). La baie des Trpasss est dj indique plus haut
par la lettre C, et cette premire indication est d'accord avec la
tradition. Il semble que l'auteur a voulu dsigner, par le chiffre 67,
la baie Sainte-Marie.--(8) Le cap du Chapeau-Rouge forme la pointe
d'entre de la baie de Plaisance du ct de l'ouest.--(9) La baie de
Fortune.--(10) Le chiffre 71 manque.--(11) Ou Bergeronnes, comme
l'auteur les appelle lui-mme ailleurs.--(12) Le chiffre manque, aussi
bien que la lettre K. Il est assez probable que le chiffre 74, qui forme
un double emploi, a t mis pour 75, en cet endroit.

6/1390

      76 Riviere des Prairies qui vient d'un lac(1) au sault S. Louys,
         o il y a deux Isles, dont celle de Mont-real en est une; l on
         y a fait la traite plusieurs annes avec les Sauvages.
      77 Sault de la Chaudire, sur la riviere des Algommequins, qui
         vient de quelque 18 pieds de hault, se descharge entre des
         rochers o il ait un grand bruict.
      78 Lac de Nibachis (2) Capitaine Sauvage, qui y a sa demeure, & y
         cultive quelque peu de terre o il seme du bled d'Inde.
      79 (3) Unze lacs proche les uns des autres, contenans 1, 2 & 3
         lieues abondans en poisson & gibier, les Sauvages prennent
         quelquesfois ce chemin, pour viter le sault des Calumets fort
         dangereux: partie de ces lieux sont chargez de pins qui jettent
         quantit de resine.
      80 Sault des Pierres  Calunmet qui sont comme albastre.
      81 Isle de Tesouac(4), Capitaine Algommequin, o les Sauvages
         payent quelque tribut pour leur permettre le passage  venir 
         Qubec.
      82 La riviere de Tesouac, o il y a cinq saults  passer.
      83 Riviere par o plusieurs Sauvages se vont rendre  la mer du
         Nort du Saguenay, & aux trois rivieres faisant quelque chemin
         par terre.
      84 Lacs par lesquels l'on passe pour aller  la mer du Nort.
      85 Riviere qui va (5)  la mer du Nort.
      86 Contre des Hurons, ainsi nomme par les Franois, o il y a
         nombre de peuples, & 17 villages fermez de trois pallissades de
         bois, avec des galleries tout au tour en forme de parapel pour
         se dfendre de leurs ennemis. Ce pas est par les 44 degrs &
         demy de latitude, trs bon, & les terres cultives des
         Sauvages.
      87 Passage d'une lieue par terre, par o on porte les canots,
      88 Riviere (6) qui se va descharger  la mer douce.
      89 Village renferm de 4 pallisades o le sieur de CHAMPLAIN fut 
         la guerre contre les Antouhonorons, o il fut pris plusieurs
         prisonniers Sauvages.
      90 Sault d'eau au bout du sault sainct Louis (7) fort hault, o
         plusieurs sortes de poissons descendans s'estourdissent.
      91 Petite riviere (8) proche du sault de la Chaudire, o il y a
         un sault d'eau, qui vient de prs de 20 brades de hault, qui
         jette l'eau en telle quantit & de telle vistesse, qu'il se
         fait une arcade fort longue, au dessous de laquelle les
         Sauvages passent par plaisir, sans estre mouillez, chose fort
         plaisante  voir.

(1) La rivire des Prairies vient du lac des Deux-Montagnes. Ici, saut
Saint-Louis veut dire videmment Montral et ses environs.--(2) Le lac
au Rat-Musqu.--(3) Le chiffre 79 manque; mais les onze lacs sont
figurs d'une manire tout  fait reconnaissable.--(4) L'le des
Allumettes.--(5) C'est--dire, _par o l'on va_  la mer du Nord.--(6)
La rivire des Franais.--(7) Lisez: _au bout du lac Saint-Louis_ (ou
Ontario). Ce saut est la chute de Niagara.--(8) La rivire Rideau.

7/1391

      92 Ceste riviere [1] est fort belle, & passe par nombre de beaux
         lacs & prairies dont elle est borde, quantit d'Isles de
         plusieurs longueurs & largeurs, abondantes en chasse de cerfs &
         autres animaux, trs bonne pescherie de poissons excellens,
         quantit de terres dfriches trs bonnes, qui ont est
         abandonnes des Sauvages, au sujet de leurs guerres. Ceste
         riviere se descharge dans le lac S. Louys(2), & plusieurs
         nations vont en ces contres faire leur chasse pour leur
         provision d'hyver.
      93 Bois des Chastaigniers, o il y a forces chastaignes sur le
         bord du lac S. Louis, & quantit de prairies, vignes & noyers,
      94 Manire de lacs d'eau salle(3) au fond de la Baye Franoise,
         o va le flus & reflus de la mer: il y a des Isles o sont
         nombres d'oiseaux, quantit de prairies en plusieurs lieux,
         petites rivieres qui se deschargent dans ces manires de lacs,
         par lesquels on se va rendre dans le golfe S. Laurent proche de
         l'Isle S. Jean.
      95 Isle Haute, d'une lieue de circuit, platte dessus, o il y a
         des eaues douces & quantit de bois, loigne du Port aux Mines
         & du Cap des deux Bayes d'une lieue, elle est leve de tous
         costez de plus de 40 toises, fors un endroict qui va en talluds
         o il y a une poincte de cailloux faite en triangle, & au
         milieu y a un estang d'eau sale & forces oiseaux qui font
         leurs nids en ceste Isle.
       La riviere des Algommequins(4) depuis le sault S. Louis jusques
         proche du lac des Bisserenis(5) il y a plus de 80 saults tant
         grands que petits,  passer, soit par terre ou  force de rames
         ou bien  tirer par terre avec cordes, dont aucuns desdits
         saults sont fort dangereux, principalement  descendre.

      Gens de Petun(6), c'est une nation qui cultive ceste herbe de
      laquelle ils font grand traffic avec les autres nations, ils ont
      de grands villages fermez de bois, & sement du bled d'Inde.

      Cheveux relevez (7), sont sauvages qui ne portent point de brayer
      & vont tout nuds, sinon l'hyver qu'ils se vestent de robes de
      peaux, lesquelles ils quittent sortant de la maison pour aller 
      la Campagne. Ils sont grands chasseurs, pescheurs & voyageurs,
      cultivent la terre & sement du bled d'Inde, font secherie de
      bluets & framboises, dequoy ils font un grand traffic avec les
      autres peuples, desquels ils prennent en eschange des peleteries,
      pourcelaines, filets & autres commoditez, aucuns de ces peuples se
      percent les nazeaux, o ils attachent des patenostres, se
      descouppent le corps par raye o ils appliquent du charbon &
      autres couleurs, ont les cheveux fort droits, lesquels ils
      se graissent & peignent de rouge & leur visage aussi.

(1) La rivire Trent et la baie de Quinte.--(2) Le lac Ontario.--(3) La
baie de Chignectou et le bassin des Mines.--(4) Aujourd'hui
l'Outaouais.--(5) Le lac Nipissing.--(6) Les Tionnontats, qui
demeuraient au sud de la baie Gorgienne.--(7) Les Andatahouats.

8/1392
         La nation Neutre (1), est une nation qui se maintient contre
         toutes les autres, & n'ont aucune guerre, sinon contre les
         Assistaqueronons, elle est fort puissante ayant 40 villages
         fort peuplez.

         Les Antouhonorons(2) sont 15 villages bastis en forte assiette,
         ennemis de toutes les autres nations, except de la Neutre,
         leur pas est beau & en trs bon climat proche la riviere S.
         Laurent, de laquelle ils empeschent le passage  toutes les
         autres nations, ce qui fait qu'elle en est moins frquente,
         cultivent & ensemencent leurs terres.

         Les Yroquois avec les Antouhonorons font la guerre par ensemble
          toutes les autres nations, except  la nation Neutre.

         Carantouanais(3), est une nation qui s'est retire au Midy des
         Antouhonorons, en trs beau & bon pas, o ils sont fortement
         logez, & sont amis de toutes les autres nations, fors desdits
         Antouhonorons, desquels ils ne sont qu' trois journes. Ils
         ont autresfois pris prisonniers des Flamans, lesquels ils
         renvoyerent sans leur mal faire, croyans que ce fussent des
         Franois.

         Depuis le Lac S. Louis jusques au sault S. Louis qui est le
         grand fleuve S. Laurent, il y a cinq saults, quantit de beaux
         lacs & belles Isles, le pas agrable & abondant en chasse & en
         pesche, propre pour habiter, si ce n'estoit les guerres que les
         Sauvages ont les uns contre les autres.

         La Mer Douce(4), est un grandissime lac o il y a nombre infiny
         d'Isles, il est fort profond & abondant en poisson de toutes
         sortes, & de monstrueuse grandeur, que l'on prend en divers
         temps & saisons, comme en la grand' mer. La coste du Midy est
         beaucoup plus agrable que celle du Nort, o il y a quantit de
         rochers & force caribous.

         Le lac des Busserenis(5) est fort beau, ayant quelque 25 lieues
         de circuit, & quantit d'Isles charges de bois & de prairies,
         o se cabannent les Sauvages pour pescher en la riviere
         l'esturgeon, brochets & carpes, de monstrueuse grandeur &
         trs-excellents, qui s'y prennent en quantit, mesme la chasse
         y est abondante, quoy que le pas ne soit pas beaucoup agrable
          cause des rochers en la plus part des endroits,

(1) Les Attihouandaronk.--(2) Antouhoronons. Ce mot parat tre le
mme que Ountouharonons, ou Tsonnontouans, tant  cause de la
ressemblance d'orthographe, que par la position qu'ils
occupaient.--(3) Carantouanais. Il y a tout lieu de croire que ce sont
les mmes que les Andastes.--(4) Ou lac Huron.--(5) Le lac des
Bissirini, ou Nipissirini (Nipissing).


                                 FIN.


1/1393
                              DOCTRINE
                            CHRESTIENNE

                         Du R. P. LEDESME
                          DE LA COMPAGNIE
                             DE JESUS.

         Traduicte en Langage Canadois, autre que celuy des Montagnars,
         pour la Conversion des habitans dudit pays.

         _Par le R. P. Brebbeuf de la mesme Compagnie._



      ACHRISTERRONON
      ochienda ch orrihoaienstcha.

                DU NOM CHRESTIEN,
                & de la doctrine Chrestienne.

      ESCAT AlENSTACOA.

                PREMIERE LEON.

      _Arrihoaienstechaens._

      Issa Achristerronon chiont?

                _Le Maistre._

                Estes vous Chrestien?

      _Ateienstechaens._

      Aau, daotan haatarrat Aatio.

                _Le Disciple._

                Ouy, par la grace de Dieu.

      M. _Sinen Atonas Acristerronon?

      D. Nihen de hotoain, chiach hocarratat
      arrihoaienstcha Achristehaan,
      stat onn atonachona.

                M. _Qui est celuy qu'on doit appeller
                Chrestien?_

                D. Celuy, lequel ayant est baptiz
                croit, & fait profession de la Doctrine
                Chrestienne.


      M. _Tout aotan nonde Achristehaan
      arrihoaienstcha?_

      D. Nen arrihoaienstechoutan de
      Assonaienstandi Onaoandio, Aiesus
      Chrift stat ec'ihondhec, chiach
      d'assonaienstan aot Ecankhucoat
      Aoettichaens, Apostreehaan, ch
      Arondeehaan.

                M. _Qu'est-ce que la Doctrine Chrtienne?_

                D. C'est celle que nostre Seigneur
                Jesus Christ nous a enseigne, lors
                qu'il vivoit sur terre, & que la saincte
                Eglise Catholique, Apostolique & Romaine
                nous enseigne.

2/1394
      M. _Touti chien endoron darrihoatere
      Achristehaan ecarrihoaienstchat?_

      D. Aau, endoron ach, det icoatoncoandic
      ateenguiaens.

                M. _Est-il necessaire de savoir la
                Doctrine Chrestienne?_

                D. Ouy, si nous voulons estre sauvez.


      _Achristerronon Oteracata._

      _Tendi Aienstacoa_


                _Du signe du Chrestien._

                _Leon Seconde._


      M. _Tout eca ateracatoutan Achrifterronon
      oteracata?_

      D. Nen ateracatout d'Ecaot ecaronta,
      d te hanguiarront, aerhon
      assonenguiaendi Aiesus Chrift stat
      ahonatandionti de to.

                M. _Qui est le signe du Chrestien?_

                D. C'est le signe de la saincte Croix,
                pour ce que nostre Seigneur nous a
                rachetez en icelle.

      M. _Tout ioti Isaer?_

      D. Condi ioaer, aonressonkhrach
      anontsira ch andochiaentone, che
      enenssa sangoati onati, chiach
      aienhoiti onati, ch loaen. On
      Ochienda Aistan, ch Aen, ch dat
      aot Esken. Ca sen ti ioti.

                M. _Comment le faites vous?_

                D. Je le faits mettant la main  la
                teste &  l'estomach, & puis  l'espaule
                senestre, & dextre, disant: Au
                nom du Pre, & du Fils, & du sainct
                Esprit. Ainsi soit-il.

      M. _Tout Ec' ioti candi isaer?_

      D. Ataahieraha tendi tearrihoa
      nonatoaincha de dat onattindoroncoa,
      Escat dat aot Achincacha
      toiiaen, on ochienda Aistan,
      ch Aen, ch dat aot Esken.
      Dinde scat, endi Onaoandio
      honheoncha ch ostaioancha, d
      ahonatonti aronta stat ono
      ahoton.

                M. _Pourquoy le faites vous ainsi?_

                D. Premirement pour me mettre
                en mmoire les deux principaux mysteres
                de nostre foy: l'un de la tres-saincte
                Trinit, en prononant ces parolles.
                Au nom du Pre, & du Fils,
                & du S. Esprit: & l'autre de la mort
                & Passion de nostre Sauveur lequel
                s'estant fait homme, est mort pour
                nous en une Croix.

      M. _Tout ioti asson ec' isaer?_

      D. Aerhon otorontonc' enstan iesta
      assoninont Aiesus Christ Onaoandio
      tonn stioti ionaeren.

                M. _Et pour quoy encore?_

                D. Pour ce que nostre Seigneur
                donne beaucoup de biens & grces
                en vertu de ce signe.

      M. _Nahane ec' ierha?_

      D. Assonoraoi stat iecas, tetenrr
      stat ietas, stat Aatio enditi,
      ftat iech, stat ierha enstan, iesta,
      ch stat iatonnhontaiona, iakerons
      arra.

                M. _Quand le faut-il faire?_

                D. Le matin quand on se leve, le
                soir quand on se couche, quand on
                commence  prier Dieu, quand on
                veut prendre sa rfection, au commencement
                de nos oeuvres, & quand
                on se trouve en quelq; danger, ou
                bien saisi de quelq; crainte.
3/1395

      _Angoa Nono._

      _Achinc Aienstacoa._

                _De la fin de l'homme._

                _Leon Troisiesme._

      M. _Tout ek ichiatahaoi ondecha?_

      D. Nen onde d anonho ch
      d arronca Aatio stat asson iondh,
      chiach agniactanhane Aondechahan
      d'aescoandic to et attindar
      aot Attisken.

                M. _Pour quelle fin avez vous est
                mis au mande?_

                D. Pour aimer & servir Dieu en
                ceste vie, & par aprs estre  jamais
                bien-heureux en Paradis.

      M. _Tout ec' ognianechoutan d'aoandaeratti
      aronhiaofie?_

      D. Nen onde oon acacoa Aatio,
      aondechahan ach.

                M. _En quoy gist ceste flicit que nous
                esperons avoir en l'autre vie?_

                D. A voir Dieu face  face, & jouir
                ternellement de luy.

      M. _To ioua attiehoas Attichrifterronon,
      chia esattinguiaens, ch esattion
      Aronhia?_

      D. Dac, Atoaincha, Andaeratic,
      Atatanonhoecha, ch Aerencoasti.

                M. _Combien de choses sont necessaires
                au Chrestien pour son salut, & parvenir
                 sa fin?_

                D. Quatre, Foy, Esperance, Charit,
                & bonnes oeuvres.


      _Nen Attoa'tociia._

      _Dac Aienstacoa._

                _De la Foy._

                _Leon Quatriesme._

      M. _Tout ichiatoain ch Atoaincha?_

      D. Aoetti ach iatoain d hotoain
      ch hocarratat Nonendoe
      n aot Ecankhucoat aoettichaens,
      Apoftreehaan ch Arrondeehaan,
      ch anderacti d ioat aon ne Credo.

                M. _Que croyez vous par la Foy?_

                D. Tout ce que tient & croit nostre
                Mre la saincte Eglise Catholique,
                Apostolique, & Romaine, & nommment
                au Credo.


      M. _To chihon n Credo._

      D. 1. Iatoain on Aatio aoetti
      Andaourachaens, d saoteendichia
      Ecaronhiat ch econde ht.
      2. Ch on Aiesus Christ anhoa
      hoen Onaoandio.
      3. D ho kiachiahichien stat ihongoas
      dat aot Esken, ch d'asaocoeton
      Onarieehen Aoitsinonhachen.

                M. _Dites le Credo._

                D. 1. Je croy en Dieu le Pre tout
                puissant, Crateur du Ciel & de la
                terre.
                2. Et en Jesus Christ son Fils unique
                nostre Seigneur.
                3. Qui a est conceu du S. Esprit,
                n de la Vierge Marie.

4/1396

      4. Onsa hotonnhontaionati stat
      ahonandacratinen nehen d'ahatsinen
      Ponce Pilate, Ahonatonti,
      Aoenheon, ch ahonanonhkrahoi.
      5. Ondechon onsa hatesten, Achinc
      eouanta onsa hatonnhonti.
      6. Aronhia onsa haoecti, hoienhoiti
      ahiakrandeen Aatio ne Aistan
      aoetti Andaorachaens.
      7. To tont ehendionrrand enondhechaens
      ch ondiheonchaens.
      8. Iatoain on dat aot Esken.
      9. Ne aot Ecankhucoate aoettiehaan,
      attindeia none ondatanonhoecha.
      10. Ne Endionrhencha ottirihoanderacha.
      11. Ondiheonchaen ondatonnhontacoa.
      12. Ecannhonate d ta tecoannhonentas.
      Ca sen ti ioti.

                4. A souffert sous Ponce Pilate, a
                est crucifi, mort & ensevely.
                5. Est descendu aux Enfers, le tiers
                jour est resuscit de mort  vie.
                6. Il est mont aux Cieux, est assis
                 la dextre de Dieu le Pre tout puissant.
                7. De l viendra juger les vivans &
                les morts.
                8. Je croy au sainct Esprit.
                9. La saincte Eglise Catholique, la
                Communion des Saincts.
                10. La remission des pchez.
                11. La Resurrection de la chair.
                12. La vie ternelle.
                Ainsi soit-il.

      _Oich Aienstacoua._

      M. _Ichiaton ca, Ichiatoain on
      Aatio, tout aotan nonde Aatio?_

      D. Nen haotan onde d hoteendichia
      Ecaronhia t ch econdechat,
      ch d aoetti ahonaoandiosti.

                _Leon Cinquiesme._

                M. _Vous dites que vous croyez en
                Dieu, qu'est-ce que Dieu?_

                D. C'est le Crateur du Ciel & de
                la terre, & le Seigneur Universel de
                toutes choses.

      M. _Tand ne aot Achincacha, tout
      aotan nonde?_

      D. Onde haotan, Aistan, Hoen,
      ch n dat aot Esken, achinc iata,
      ch satat Aatio.

                M. _Et la Saincte Trinit qu'est-ce?_

                D. C'est le Pre, le Fils, & le Sainct
                Esprit, trois personnes & un seul
                Dieu.

      M. _Tout ichien Aistan Aatio ihout?_

      D. Aau.

                M. Le Pre est-il Dieu?

                D. Ouy.

      M. _Hoen Aatio tondi?_

      D. Aau.

                M. Le Fils est-il Dieu?

                D. Ouy.

      M. _Dat aot Esken Aatio tondi?_

      D. Aau.

                M. Le Sainct Esprit est-il Dieu?

                D. Ouy.
5/1397

      M. _Achinc ichien thenon Atattio?_

      D. Tastan, aerhon Achinc ihenon
      iatae, onecichien satat ara Aatio.

                M. _Sont-ce trois Dieux?_

                D. Nenny, car encor bien que ce
                soyent trois personnes toutesfois ne
                sont qu'un seul Dieu.

      M. _Tout ichiatoain anderacti d n
      Onaoandio Aiesus Christ?_

      D. Iatoain ca, onde Aatio ne
      Aistan hoen, chia tehindaouranchaens
      d'Aistan, chia tehindionrroane,
      chia tehindea: onde
      d'ono ahoton endin d anbannonhoec,
      outonrraon aot Aoitsinouhaehen
      Onarrieehen, ch onde
      sti ioti ihout dat atoain ono.

                M. _Que croyez vous sommairement de
                nostre Seigneur Jesus Christ?_

                D. Je crois que c'est le Fils de
                Dieu le Pre, aussi puissant, aussi
                sage, aussi bon que le Pre: qu'il
                s'est sait homme pour nous au
                ventre, de la glorieuse Vierge Marie,
                & par ainsi qu'il est vray Dieu,
                & vray homme.

      M. _Tout aotan asson?_

      D. Iatoain ca, assonatontaoa
      ondechon ottichiatorrecoa, honheoncha
      ch hotonnhontaionacha,
      h assonennhonaoa ecannhoiiat
      d ta tecoannhonentas.

                M. _Quoy plus?_

                D. Que par sa mort & passion il
                nous a delivrez des peines d'Enfer,
                & acquis la vie ternelle.

      M. _Tout aotan onde Ankhucoa
      Aoettithaan?_

      D. Onde Ankhucont ecankhucoat
      aoetti Attichristeronon
      attiatoainchaens.

                M. _Qu'est-ce que l'Eglise Catholique?_

                D. C'est la congrgation de tous
                les fidles Chrestiens.

      M. _Sinen ankhucoandiont Ecankhucoat,
      sinen Aoandio?_

      D. Nen Onaoandio Aiesus Christ,
      chia n Pape, d Aiesus Christ
      ihokhrihont cha ondecha.

                M. _Qui en est le chef?_

                D. Nostre Seigneur Jesus Christ,
                & sous luy le Pape qui est son Vicaire
                en terre.

      M. _Tout eticoatoain d ne ecank
      hucoate aoettiehaan?_

      D. 1. Nen ecoatoain ca, Escankhucoat,
      onde aoaton, satat ara
      escankhucoat dat atoain Ankhucoa.
      2. Tastan tetseenguiaens o ats.
      3. Onde ahonditenoa dat Aot
      Esken, ch onde sti ioti tastan
      teharrihoanderach, teoaton.

                M. _Que devons nous croire de l'Eglise?_

                D. 1. Qu'elle est une, c'est  dire,
                qu'il n'y a qu'une seule vraye
                Eglise.
                2. Que hors d'icelle il n'y a point
                de salut.
                3. Qu'elle est gouverne par le sainct
                Esprit, & partant qu'elle ne peut
                faillir.

6/1398

      _Andaeratikoa._

      _Oahia Aienstacoa.

                _De L'Esperance._

                _Leon Sixiesme._

      M. _Iaeron nonde tendin, d'attiehouas
      Attichristerronon?_

      D. Nen onde Andaeratukoa.

                M. _Quelle est la seconde chose necessaire
                au Chrestien?_

                D. L'esperance.

      M. _Tout ichiendaerati cha Ecandae
      raticoa?_

      D. Nen Ecannhonat d ta tecoannhonentas,
      d iaoannhonaoas
      Arrihoae onenhonaoata.

                M. Qu'attendez vous par l'esperance?_

                D. La vie ternelle, laquelle entr'autres
                moyens nous obtenons par l'Oraison.

      M. _Tout eca arriboutan dat arrihoata
      Attiriboa aouetti?_

      D. Onde Pater noster.

                M. _Quelle est la premire & principale
                de toutes les Oraisons?_

                D. C'est le Pater noster.

      M. _To atti?_

      D. Nen atti horrihoichia nonde
      Onaoandio, anhoa ach, ch
      iendar Arrihoaon Ecarrihoat
      akhiaondi n aoetti d iaoaehoas
      ch iaoanditi Aatio.

                M. _Pourquoy?_

                D. Pource que nostre Seigneur
                mesme la feit, & qu'il contient
                en soy tresparfaitement tout ce
                que nous devons demander 
                Dieu.

      M. _To chihon ne Pater noster._

      D. Onaistan de Aronhia istar.
      Sa sen tehoiiachiendater sachiendaoan.
      Ont' aioton sa cheoandiosta endind.
      Ont' aioton senchlen sarasta, ohoent
      soon ach toti ioti Aronhiaon.
      Ataindataia sen nonenda tara cha
      Ecantat aoantehan.
      Onta taoandionrhens, sen
      atonarrihoanderacoi, to chienne ioti
      nendi onsa o Aendionrhens de oa
      onkirrihoanderai.
      Enon ch chaha atakhioiiindahas
      d'oucaota.
      Oiiek ichien askiatontaoah
      d'oucaota.
      Ca sen ti ioti.

                M. _Dites le Pater noster._

                D. Nostre Pre qui es s Cieux.
                Ton nom soit sanctifi.
                Ton Royaume nous advienne.
                Ta volont soit faite en la terre,
                comme au Ciel.
                Donne nous aujourd'huy nostre pain
                quotidien.
                Et nous pardonne nos offences,
                comme nous pardonnons  ceux qui
                nous ont offencez.
                Et ne nous induis point en tentation.
                Mais delivres nous du mal.
                Ainsi soit-il.

      _Soutarr Aienstacoa._

      M. _Tout ichien, atonenenditi aot
      Attisken?_

                _Leon Septiesme._

                M. _Faut-il prier les Saincts?_

7/1399


      D. Aau: Nen atti ihaononhoe
      nonde Aatio, ch haoningoas
      daotan.

                D. Ouy, pour ce qu'estans amis de
                Dieu, ils nous peuvent beaucoup aider,
                par leurs prires.

      M. _Iaoeron dat iscoaenditi d'attindeia
      Attisken?_

      D. Onaoandio, Onarie, Esken
      de ihaacarratat, chia ch echa d
      ioaechiendaetat Ochiendaoan.

                M. _Quels entre autres priez vous?_

                D. Nostre Dame, mon Ange Gardien,
                & le Sainct duquel je porte le
                nom.

      M. _Tout ichihoncoa Onarie Aoit
      sinouha?_

      D. Ne Av Maria.

                M. _Quelle Oraison dites vous  nostre
                Dame?_

                D. L'Ave Maria.

      M. _To chihon Av Maria._

      D. Coay Onarie onnonrroncoagnon
      ichien d ichiendhi d'anderaoatacoi,
      Issad etandat d'Aoandio,
      sonhoa dat khiessakhrendotas
      ottindekien aoetti, Ahonakrendotas
      eoa chioutonrra ecochiat.
      Aot Onarie Aatio Ondoe, lo
      ichien Ataihet saronoandih onendi
      d'icoarrihoanderai, onhoad,
      aoetti heoa stat etecoaenheond.
      Ca sen ti ioti.

                M. Dites l'Ave Maria.

                D. je vous salue Marie pleine de
                grce. Le Seigneur est avec vous.
                Vous estes beniste entre toutes les
                femmes, & benist est le fruict de
                vostre ventre JESUS.
                Saincte Marie Mere de Dieu, priez
                pour nous pauvres pecheurs, maintenant
                &  l'heure de nostre mort.
                Ainsi soit-il.

      M. _Tout ichiboncoa stichienditi de
      Chiesken?_

      D. Aot Aesken d iskiacarratas, stiharas
      Endeia Aatio, taarhatta
      senchien cha ecantat aoantehn,
      ch taacarratat ch taenditenoa.

                M. _Quand vous priez vostre Ange
                Gardien, quelle Oraison dites vous?_

                D. Ange de Dieu, qui estes commis
                pour me garder, Illuminez moy, preservez
                moy, & me gouvernez aujourd'huy.

      _Atterr Aienstacoa._

      M. _Tout ichien atonattindoroncoas
      aot Attisken ottloanchaehen?_

      D. Aau.

                _Leon Huictiesme.

                M. _Faut-il honorer les reliques des
                Saincts?_

                D. Ouy.

      M. _To atti?_

      D. Onde atti dat Aot Esken ahaonratanon
      nonde, ch araehen
      etattirandeen ottindeiachaens Ottisken.

                M. _Pourquoy?_

                D. Pource qu'elles ont est temples
                du sainct Esprit, & qu'elles doivent
                un jour estre reunies  leurs mes
                glorieuses.

      M. _Tande aot Attisken ottionchia?_

      D. Et senonroncoagnonch tondi
      decha, aerhon attiennrata nonde
      d akichiendaen.

                M. _Et leurs Images?_

                D. Il les faut aussi honorer, pource
                qu'elles representent ceux ausquels
                nous devons honneur & reverence.

8/1400


      M. _Sinen ichiehieraha stichienditi?_

      D. Endi ach anderacti, ch ataenohonc,
      ch echa d ihonnonhoe,
      ch hontarrat, ch ankhucoa
      aoetti Attichristerronon.

                M. _Pour qui priez vous?_

                D. Je prie non seulement pour moy,
                mais aussi pour mes parens & amis,
                & bienfaicteurs & pour toute l'Eglise.

      M. _Stan tetseehieras Attisken d'ondiheon?_

      D. Taierhanto, Aerhon akiatontaoas
      nonde d'achonacoa, stat
      iaoanditi.

                M. _Ne faut-il pas aussi prier pour les
                ames des Trespassez?_

                D. Ouy, d'autant que par nos
                prires nous les delivrons des peines
                de Purgatoire.

      M. _Tout aotan Achonacoa aatsi?_

      D. Onde echa et attierrissen attindeiaehen
      Attisken, ne andaenrrocha d'ottirihoanderachaehen.

                M. _Qu'est-ce que Purgatoire?_

                D. C'est le lieu o les ames de ceux
                qui meurent en la grce de Dieu,
                achevent de payer les peines deus
                 leurs pchez.


      _Atatanonhoecha,_

      _Enkhon Aienstacoa._

                _De la Charit._

                _Leon Neufiesme._


      M. _Tout aotan achinc atont d'attiehoas
      Attichristerronon?_

      D. N Atatanonhoecha.

                M. _Quelle est la troisiesme chose
                necessaire au Chrestien?_

                D. La Charit.

      M. _Tout aotan iaoavonho Atatanouhoecha?_

      D. Aatio ach anderacti, chia ch
      atti oa, titi ioti nendi onatanonho.

                M. _Qu'aimons nous par la charit?_

                D. Dieu sur toutes choses, & nostre
                prochain comme nous mesmes.

      M. _Tout aotan ne onde anonheu
      anderacti Aatio?_

      D. Nen onde stonn oerron iaoanonho
      nonaoan, ch nonanohonc,
      ch nonennhonaoan,
      Aatio d anderacti.

                M. _Qu'est-ce aimer Dieu sur toutes
                choses?_

                D. C'est l'aimer plus que nos biens,
                que nos parens, que nostre vie.

      M. _Tout ec'ioti chia techienonhoe
      d'oa titi ioti d'etsonhoa?_

      D. Nen ioti, stonn iheras ch
      iherha aoetti d aeanhoa iaras
      ch ierha endind, Aatioehaan ch
      endionrraehan.

                M. _En quelle faon aimez vous vostre
                prochain comme vous mesme?_

                D. Luy desirant le mesme bien que
                je me desire selon Dieu & raison,
                & luy procurant ce que je ferois pour
                moy mesme.
9/1401


      _Attierencoasti._

      _Assan arre Aienstacoa._

                _Des bonnes oeuvres._

                _Leon Dixiesme._

      M. _Iaoeron ca dac atont d attiehoas
      Attichristerronon?_

      D. Nen att Aerencoasti, aerhon
      onn d'etsatan ahondiontichien, stan
      onn teerta to ara Atoaincha, d
      ta tehakhra Aerencoasti.

                M. _Qu'elle est la quatriesme chose
                necessaire au Chrestien?_

                D. Les bonnes oeuvres, car aprs
                que quelqu'un est parvenu  l'aage
                de discretion, la foy ne luy suffit
                plus sans les bonnes oeuvres.

      M. _An ihattieron Attierencoasti?_

      D. Ocoendaenchaon Aatio atocoendachaen.

                M. _O sont contenues les bonnes oeuvres
                qu'il nous faut faire?_

                D. Aux commandemens de Dieu.

      M. To chihon Atocoendaencha Aatio.

      D. 1. Escat ito chien hara ehechiechiendaen
      Aatio, eoa chech nonde
      ehestonho dat aondi.
      2. Stan endea tehechienguiatand
      Aatio Ochienda, oa arra ondionhia.
      3. Oahia arra echientaoa, chia
      stan teechienguiaentak escoentat.
      4. Ehechiechiendaen d Hiaistan
      ch Sandoe, det chierh
      achiennhonetsis.
      5. Enon tehechio d'atoain, stan
      tondi tehechiendionrraentons
      sescoaon, aarrio.
      6. Stan teechiakhroand d'atoain,
      stan tondi teessaens sescoaon.
       7. Stan teechiacoanrraeha, stan
      tondi teechiakheroncoand enstan
      iensta.
       8. Stan teechiatendoton d'aioi
      ondionhia, stan heoa teechihougnah
      endea.
      9. Oon to achaha d'andacoandetaion
      stat onn echienguia.
      10. Stan tehechiatoncoan d'aioi
      ottioan d ta tehiras.

                M. _Dites les commandemens de Dieu._

                D. 1. Un seul Dieu tu adoreras, &
                aimeras parfaitement.
                2. Dieu en vain tu ne jureras, ny
                autre chose pareillement.
                3. Les Dimenches tu garderas, en
                servant Dieu devotement.
                4. Pre & mre honoreras, afin que
                vives longuement.
                5. Homicide point ne seras, de fait,
                ne volontairement.
                6. Luxurieux point ne seras, de
                corps ne de consentement.
                7. L'avoir d'autruy tu n'embleras,
                ne retiendras  ton escient.
                8. Faux tesmoignage ne diras, ne
                mentiras aucunement.
                9. L'oeuvre de chair ne desireras,
                qu'en mariage seulement.
                10. Les biens d'autruy ne convoiteras,
                pour les avoir injustement.

      M. _Tout aotan essonattinontan d
      essoncarratat cha Ecoendaenchate
      d'Aatio?_

                M. _Quelle recompense recevront ceux,
                qui garderont les Commandemens de
                Dieu?_

10/1402

      D. Nen essonatinnhonon Ennhonoane
      ecannhonat, d ta tecoannhoentas,
      ch d ta tehaoenterei
      aondi d'ochiatorr, ch
      d hanonat akioacha aoetti,
      ch d aondechahan etannhoaentaha.

                D. La vie ternelle, qui est une
                vie exempte de tous maux, & remplie
                de tous biens, & qui doit durer
                 jamais.

      M. _Tand d attinoncontan tout
      ekhiottieren?_

      D. Ihaochiensseni nonde Aatio,
      chiach ondechon ihaotti.

                M. _Quels maux encourent ceux qui les
                transgressent?_

                D. L'ire de Dieu, & la damnation
                ternelle.

      _Onditenrrenchaens Attierencoasti._

      _Scat ich Aienstacoa._

                _Des oeuvres de misericorde._

                _Leon Onziesme._

       M. _Tand Atenrrencoa, eoa
      tondi endoron?_

      D. Taierhanto, stan ichien Achristerronont
      d tehakerha nonde
      Atenrrenchaens aerencoasti.

                M. _Ne faut-il pas aussi exercer
                les oeuvres de misericorde?_

                D. Ouy, & celuy qui ne le fait,
                ne mrite pas le nom de Chrestien.

      M. _To atti ihenon Atenrrencoa?_

      D. Nen atti ihenon soutarr Eskenehaan,
      chiach soutarr tondi
      Erroneehaan.

                M. _Combien y a-il d'oeuvres de misericordes?>

                D. Il y en a sept Spirituelles, &
                sept Corporelles.

      M. _To chihon d'Eskenehaan._

      D. l. Aienstan d tehottindiont.
      2. Arreoa d hottirrihoanderach.
      3. Andionhierrita d hottindionrrachen.
      4. Arrihoaienstan d hottinhoaehoas.
      5. Oon to akhrihote endandichoncoagnon.
      6. Endionrhens ne arrihoanderacoa.
      7. Enditi ch d enondhd, ch
      d Aiheond, ch ind ne d ha
      onessata.

                M. _Dites les Spirituelles._

                D. . Enseigner les ignorans.
                2. Corriger les defaillans.
                3. Donner bon conseil  ceux qui
                en ont besoin.
                4. Consoler les desolez.
                5. Porter patiemment les injures.
                6. pardonner les offences.
                7. Prier pour les vivans & trespassez,
                & pour ceux qui nous persecutent.

      M. _To chihon ne Erroneehaan._

      D. 1. Andataia ondacaota d'ondatonnicesta.
      2. Aerrata d hindachiaten.
      3. Aennon d hottihoachon.

                M. _Dites les Corporelles._

                D. 1. Donner  manger aux pauvres qui ont faim.
                2. Donner  boire  ceux qui ont  soif.
                3. Vestir ceux qui sont nuds.
11/1403

      4. Aatontaoa d aconattindascoaen.
      5. Andatar d hiheons.
      6. Oat sechronon arata.
      7. Anonkhra d ondiheon.

                4. Racheter les prisonniers.
                5. Visiter les malades.
                6. Loger les plerins.
                7. Ensevelir les morts.

      _Arrihoanderacha._

      _Tendi tetch Aienstacoa._

                _Des Pchez._

                _Leon Douziesme._

      M. _Onn ichien haoaen d
      ecoakhier, tout aotan
      nonhoa ecoateienstan?_

      D. Ne Oucaota d ecoachiensseni
      ch ecoateoata.

                M. _Apres avoir veu le bien qu'il
                nous faut faire, que reste-il
                maintenant  savoir?_

                D. Le mal qu'il nous faut fuir.

      M. _Tout eca Oucaochoutan d'ecoateoata?_

      D. Ne Arrihoanderacha.

                M. _Quel mal devons nous fuir?_

                D. Le pch.

      M. _Tout aotan nonde Arrihoanderacha?_

      D. Onde aat aoetti, d eatoncoan,
      ch d itseen ch d ierha,
      stat teharas Aatio.

                M. _Qu'est-ce que pch?_

                D. Tout ce qui se dit, qui se desire,
                ou qui se fait, contre la loy
                & volont de Dieu.

      M. _To hioa uoarrihoanderachaen?_

      D. Tendi, Adanehaan, ch n
      onionhoaehaan.

                M. _Combien y a-il de sortes de pchez?_

                D. Deux, l'originel, & l'actuel.

      M. _Tout eca arrihoanderachuutan
      d'ichias, Adanehaan?_

      D. Onde d'icoahoa stat tekhionatondi,
      ch d Achonacha ihochonas.

                M. _Qu'est-ce que le pch originel?_

                D. C'est celuy que nous apportons
                avec nous, quand nous naissons, &
                qui nous est pardonn par le Baptesme.

      M. _Tout aotan nonde Onionhoaehaan
      arrihoanderacha?_

      D. Onde nonde arrihoanderachoutan
      d'onionhoa icoarrihoandrach,
      stonn onendiont ch
      stat onatechiahaasta.

                M. _Qu'est-ce que le pch actuel?_

                D. Celuy que nous commettons
                nous mesme aprs l'usage de
                raison.

      M. _To atti hioa ionarrihoanderacha
      onionhoaehaan?_

      D. Tendi, scat arrihoanderacha
      arriotacoa, ch scat ioarrihoande
      iassa.

                M. _Combien y a-il de sortes de pchez
                actuels?_

                D. Il y en a deux sortes, l'un est
                mortel, & l'autre vniel.

      M. _To atti iarrihoanderacha
      d'attioch?_

                M. _Combien y a-il de pchez mortels?_

12/1404

      D. Soutarr, Andetaioacha, Aoiachata,
      Akhiechencha, Anonstecha,
      Anguiataesta, Andacoanonacha,
      Akiengnracha.

                D. Sept, c'est asavoir Orgueil, Ire,
                Envie, Avarice, Gourmandise, Luxure,
                Paresse.

      M. _Tout aotan assonendaoerhaan
      cha ecarrihouanderachat d'ihoch?_

      D. Nen assonacoas Aatio onderaoatacoa,
      chia ne achiendaencha
      d'assonastacoandinen Aronhiaon.

                M. _Quel mal nous apporte le pch
                mortel?_

                D. Il nous sait perdre Dieu, sa
                grce, & la gloire qui nous estoit
                promise.

      M. _Tout ec' ioti ec' ichia arriotacoa?_

      D. Onde at d'assonachiah Nonesken,
      aerhon assonennhonacoan
      ennhonat d'Onderaoatacoi,
      chiach assonaios anheoncha
      d ta teoassach.

                M. _Pourquoy s'appelle-il mortel?_

                D. Pour ce qu'il tue nostre me,
                luy faisant perdre la vie de la grce,
                & aussi pour ce qu'il nous rend dignes
                de la mort ternelle.

      M. _Tand ioarrihoandeiassa tout
      aotan nonde assonendaoerhaan?_

      D. Tastan atoain teassonacoas
      anderaoatacoa stan heoa ta teassonati
      Ondechon, onekichien
      ihondanhousta Aatiod nonanonhoecha,
      ch onde ioti khionirreoata
      eca ondecha, ch onde
      haotan assonagnions arrihoanderachaon
      ecarrihoanderachat d'ihoch.

                M. _Et le pch vniel, quel mal nous
                fait-il?_

                D. Il ne nous fait pas perdre la
                grce, ny mriter l'Enfer, mais il
                nous refroidit en l'amour de Dieu,
                & mrite des peines temporelles, &
                si nous meine au pch mortel.

      _Aot Ondateracata._

      _Achinc ich Aienstacoa._

                _Des Saincts Sacrements._

                _Leon Treiziesme._

      M. _Tout ichien, aoaton atti
      t'aoateoata ne arrihoanderacha,
      ch t'aoakerha cha ecattierencoasti
      dat onionhoachon?_

      D. Stan aondi ta tecoandaourach
      d ta tessoningoascoa Aatio
      Onderaoatacoa.

                M. _Pouvons nous de nous mesme
                fuir le pch, & faire les bonnes
                oeuvres que nous avons dites?_

                D. Nous ne les pouvons faire sans
                l'aide de la grce de Dieu.

      M. _Tout aotan dat ecoakhier chia
      ecoaen Aatio ne Onderaoatacoa?_

      D. Endea ecoaerata aot Ankucoa
      Atoteracta.

                M. _Par quels moyens entre autres acquerrons
                nous la grce de Dieu?_

                D. Par le bon usage & digne reception
                des Saincts Sacremens de
                l'Eglise.
13/1405

      M. _To Ioateracata on Ankhucoae?_

      D. Soutarr.

                M. _Combien y a-il de Sacremens en
                l'Eglise?_

                D. Sept.

      M. _Iaoeron echa?_

      D. Achonacha, Ahetsaroncoa, Endionrhencha,
      Atonesta, Ondakhiachenta
      Orenoncoa, Anerraesta,
      Anguiacha.

                M. _Qui sont-ils?_

                D. Baptesme, Confirmation, Pnitence,
                Eucharistie, Extrme Onction,
                Ordre, Mariage.

      M. _Sinen nonde eca aherhon?_

      D. Aiesus Christ Ouaoandio.

                M. _Qui les a instituez?_

                D. Jesus Christ nostre Seigneur.

      M. _Tout atti nonde?_

      D. Nen atti atahaonenguiaens,
      chiach ti ioti attindea ataonton
      Nonesken, ch atahaonanontan
      Aiesus Christ Ostaioancha atohiatt.

                M. _Pourquoy?_

                D. Pour la guarison & sanctification
                de nos mes, & pour nous appliquer
                les fruicts de sa Passion.

      _Dac ich Aienstacoa._

      _Achonacha._

      M. _Tout aotan assonierha endind
      Ateracta d'Achonacha aatsi?_

      D. Nen ihachonas Adanehaan
      arrihoanderacha, de icoahoa
      stat tekhionatondi, ch onde ioti
      Aoachristerronon aoaton,
      ch assonenastas Aatio, aerhon
      assonanontan Aatio Onderaoatacoa.

                Leon Quatorziesme.

                Baptesme.

                M. _Que fait en nous le Sacrement
                de Baptesme?_

                D. Il efface le pch originel, avec
                lequel nous naissons & nous fait
                Chrestiens & enfans de Dieu, par
                le moyen de la grce qu'il nous
                confre.

      _Ahetsaroncoa._

      M. _Tand Ahetsaroncoa?_

      D. Nen assonahetsaron ataiaoateiat,
      ch ataiaoarrihoateha
      Atoaincha d khionatoainchaoi,
      stat tekhionachoni.

                _Confirmation._

                M. _Et le Sacrement de Confirmation?_

                D. Il nous donne force pour confesser
                constamment la foy que nous
                avons receue au Baptesme.

      _Endionrhencha._

      M. _Tand Endionrhencha tout
      aotan eest nonde?_

      D. Onde echa assonachonas cha
      ne arrihoanderacha d'icoarrihoanderai
      stat onn akhionachoni.

                _Pnitence._

                M. _Dequoy nous sert le Sacrement
                de Pnitence?_

                D. Nous recevons par iceluy la
                remission des pechez que nous
                avons commis apres le Baptesme.

14/1406


      _Atonesta.

      M. _Tout ichierh d ne aot
      Atonesta?_

      D. Ierh a, stonn Aoane ahohachendi,
      to tohan Onaoandio
      Aiesus Christ dat atoain ihenkhon
      ecaot Endiscara ch Airrata.

                _Eucharistie._

                M. _Que croyez vous du tressainct
                Sacrement de l'Autel?_

                D. Je croy qu'aprs la consecration
                qu'a fait le Prestre, nostre Seigneur
                Jesus Christ est rellement
                contenu tant en la saincte Hostie
                qu'au Calice.

      M. _Tande stonn ahohachendi d'Aoane,
      orast ihandataront Endiscara,
      che orast ihouchahenoutan Airratae?_

      D, Tastan, aerhon stonn ihaoangnrakhia,
      d'Aoane, tohan
      Ecandatarat aratenni, ch erron
      aoaton d'Aiesus Christ, ch
      Ecouchahendat engon tondi d'Aiesus
      Christ aoaton.

                M. _Apres que le Prestre a consacr,
                ce qui est en l'Hostie, est-ce du pain,
                & du vin, ce qui est au Calice?_

                D. Nenny, d'autant qu'en vertu
                des sacres paroles que le Prestre
                dit, le pain se change au corps de
                nostre Seigneur, & le vin en son
                sang.

      M. Tande ne Onesse tout aotan nonde?

      D. Ahierasta haotan nonde, ch
      iondhchaens akhracoa d'Aiesus
      Christ Nonenguiaenchaens Onheoncha
      ch Ostaioancha: chiach
      asson haotan horrihoutan et
      anhoa Aiesus Christ hatestaancoas
      d aondhed, ch de aiheond;
      onde echa sti ioti endoron dat
      eskenona to taoakra icoaoetti.

                M. _Qu'est-ce que la Messe?_

                D. C'est une mmoire & vive representation
                de la mort & passion
                de nostre Sauveur Jesus Christ, &
                outre cela un Sacrifice, o il s'offre
                soy-mesme pour le salut des vivans,
                & des morts, & par ainsi nous devons
                tous y assister avec grande reverence.

      _Ondakhiachenta Orenoncoa._

      M. _Tout aotan eest d'ondakhiachenta
      Orenoncoa?_

      D. Assonarrihoanderachonas d'orast
      onarrihoanderachor, ch
      assonakheroncoasta ataiaoahouichegna
      ch nonakhriochaens,
      ch nonachiatorrec, ch
      Ondakiondatoatacoa.

                _Extrme Onction._

                M. _A Quoy sert le Sacrement d'extreme Onction?_

                D. Pour nettoyer des pchez que
                nous pourrions avoir de reste, &
                nous donner force pour resister aux
                ennuis & douleurs de la maladie,
                & aux tentations du diable.

      M. _Tout aotan asson?_

      D. Onaest ichien asson t'aoateenguiaens
      onerroned d tetsoraoan nonde.

                M. _A quoy plus?_

                D. Il nous sert d'avantage pour
                obtenir la sant du corps, si c'est
                le meilleur pour nous.
15/1407


      _Anguiaecha._

      M. _Tout aotan echa Anguiaecha
      ihaatsi?_

      D. Ateracata haotan nonde, tonn
      Enguiahan ch Ondekien akhiontatastacoan
      ch akhiontatakhierratan Ankhucoaon,
      d'Ahoatsiraend ch d enda
      arrihoaienstand ottihoatsiraoan,
      ch de stan teakhroand, ch stan
      teandacoandetaiond oats.

                _Mariage._

                M. _Qu'est-ce que Mariage?_

                D. C'est un Sacrement auquel
                l'homme & la femme se joignent
                ensemble par la foy & promesse
                mutuelle en la face de l'Eglise,
                pour avoir ligne, la bien instruire
                & se garder de fornication.

      _Anerraesta._

      M. _Tand Anerraesta tout aotan?_

      D. Aot Akhucoa Oteracataoan
      nonde, d stottien Attioanens,
      onn tondi attindaouras ch
      akhrendotand ne aot orron Aiesus
      Christ Onenguiaenchaens, ch
      arrihoanderach orescaoand d
      honendacarratat, ch stan iesta
      aerhad aot Ankhucoad. Tand
      det attindeiachas Ecoattioanens,
      oont ahonendaronca nonde.

                _Ordre._

                M. _Qu'est-ce que l'Ordre?_

                D. C'est un Sacrement mis en
                l'Eglise, par lequel les Prestres reoivent
                la puissance de consacrer le
                prcieux corps de nostre Sauveur,
                absoudre ceux qui leur sont donnez
                en charge, & faire les autres choses
                concernans la police de l'Eglise.
                Enquoy il leur faut obir, ores
                qu'ils fussent de mauvaise vie.


                               FIN.

         _A la plus grande gloire de Dieu._

16/1408

                             L'ORAISON
                            DOMINICALE

                        TRADUITE EN LANGAGE
                          DES MONTAGNARS
                            DE CANADA

         Par le R. P. Mass de la Compagnie de JESUS.


      Noutaouynan Ca tayen Ouascoupetz.
           Nostre Pre qui es s cieux

      1. Kit-ichenicassuin sakitaganiouisit.
           Ton nom soit en estime.

      2. Pita  ki-ouitapimacou agou Kit-outnats.
           Ainsi soit que nous soyons avec toy en ton Royaume.

      3. Pita Ki-kitoin toutaganiouifit Assitz, ego Ouascouptz.
           Ainsi soit que ton comandement soit fait en la Terre, comme
           au  Ciel.

      4. Mirinan oucachigatz nimitchiminan, ouecht teouch.
           Donne nous aujourd'huy nostre nourriture, comme tousjours.

      5. Gayez chouerimouinan ki maratirnisit agou,
            Et aye piti de nous si nous t'avons offenc,
         ouecht ni chouerimananet, ca kichiouahiamitz.
            ainsi que  nous avons piti de ceux,  qui nous ont
            donn suject de nous fascher.

      6. Gayeu ega pemitaouinan machicaouintan, espich
           nekirakinaganiouiacou.
             Aussi ne nous permets t'offenser, lors que nous y
                 serons induits.

      7. Miatau canoueriminan eapech.  Pita.
           Mais conserve nous tousjours. Ainsi soit.



      La Salutation Anglique.

      Ho h MARIE, miffit catouatichuin Kit-ouitchecou,
      Salut Marie, toute bont vous accompagne,

      Dieu kit-ouitapimuc.
      Dieu est avec vous.

17/1409

      Ki-catouachichiriou  miffit    tachitau Iscoueouet,
      Vous estes la meilleure de tant qu'il y a de femmes,

      Gayez sakitaganiouiou  k'oucouchich  kittouascatamitz JESUS.
      & est  en grand  estime le Fils de vostre ventre JESUS.

      O ca catouachichien MARIE Ouccaouymau DIEU,
      O bonne Marie Mere de DIEU,

      ahiemiaouinan,  ca  maratiriniouitsiatz
      priez le pour nous, qui sommes pescheurs

      anoch, mac espich nipiatz, Pita.
      maintenant, & lors que nous mourrons, Ainsi soit.


      LE SYMBOLE des Apostres.

      Ne-Tapouitaouau DIEU
      Je croy en Dieu

      Outaouymau, Ca missit Nittaouitat
      le Pre, qui est tout puissant,

      ca  Kichitat,   Ouascoupniouy,  mac Assiriouy.
      qui a fait le Ciel & la Terre.

      2. Gayez   ne    tapouitaouau, JESUS CHRIST Oucouchichimau,
      Aussi je croy en JESUS-CHRIST son Fils

      tipan N'okimaminan.
      unique notre Seigneur.

      3. Ca  (Irinissouymau  catouachichiriou espich ouitchiat,)
      Qui (l'Esprit tres-bon cooprant,)

      Irinicassout ouascatamitz Iscouechichay MARIE, ca ki penet.
      s'est fait homme au ventre de la Vierge Marie, qui l'enfanta.

      4. Chibinat, espich okimaouitay  Ponce Pilate,
      Il a souffert, durant  le gouvernement de Ponce Pilate,

      ki kichtafcouaganiouyou, ki-nipahaganiouyou, mac
      ouaspitaganiouyou.
      a est clou en un bois, fait mourrir, & enterr.

      5. Courasetet adamiscamigoutz, mac eabits nichtou kichiganich
      Est descendu aux Enfers, & aprs trois jours

      minahiaussout, caou iriniouit.
      reprenant son corps, a derechef vescu.

      6. Ifparit Ouascoupetz, gayeu apit outisponesinitanitz  DIEU
      Est mont s Cieux, & est assis  la dextre de Dieu

      outaouy, ca nitaouitat missit.
      son pere, tout puissant.

      7.  Caou  ke  nougousit  Ouascouptz, kticheastametz, gayez
      Derechef il apparoistra au Ciel, s nues, &

      couta  cata-opineouet  Iriniticou, a  Ki-catouachichitouau:
      l il recevera les hommes, qui auront bien vecu:

      gayeu cata-ouebineouet ochicta ouisitouau adamiscamigoutz
      escouteoutz.

      aussi il precipitera les meschans s enfers dans le feu.

18/1410

      8. Netapouitouau ego, ca catouachichiriou Irinissouimau.
      Je croy pareillement au tres-bon ESPRIT,

      9. Gayez peiocout Ahiamitoin, ca catouachichit, missimitz
      Aussi une assemble d'hommes, qui est bonne, en tout le monde

      fakitaganiouyou, Outichioin ouirouau, ca catouachichitouau.
      bien ayme, l'entresoulagement de ceux qui sont bons.

      10. Outicheouaticiniuin.
      La remisson des pchez.

      11. Il Minahiauuin netchipaminanet.
      Le retour au corps de nos mes.

      12. Iriniouin, ca nama nittanipin eapech. Pita.
      La vie, qui ne peut mourrir jamais. Amen.


      La Confession gnrale.

      Ne-ouitemouau DIEU ca missit nitaouitat,
      le confesse  DIEU qui est tout-puissant,

      Catoua chichiriou MARIE, teaouch Ifcouechichay,
       la bonne Marie, tousjours Vierge,

      Michel Manitou, ca catouachichiat, ego Jean
      Michel l'ange, qui est bon, pareillement  Jean

      Baptiste, Pierre, Paul, gayeu missit e tachitau,
      Baptiste, Pierre, Paul, &  tous tant qu'ils sont,

      cacacouati chitouau, Ouascouptz, gayez  Nouta
      qui sont bons au Ciel, aussi  mon Pre je

      ki-ouytematin ne-ki-maratiriniouitsin
      vous confesse que j'ay pch

      Machicaouian, Machicaouian
      je suis meschant, je suis meschant,

      Machicaouissian. Ouay netahiemiau
      d'ordinaire meschant. Pour ce je prie

      catouachichiriou MARIE, teouch Iscouechichay,
      la trs-bonne Marie, tousjours Vierge,

      missit e tachitau catouachichitau
      tous tant qu'il y a de bons

      Ouascouptz, gayez  Nouta kitahiemiaouinan Dieu,
      au Ciel, & vous  mon Pre que vous priez pour moy Dieu,

      oua chouerimic. Pita.
      afin qu'il aye piti de moy. Ainsi soit.


      Les Commandemens de Dieu.

      1. Peiocou tipan Dieu kigaahiemiau, mac kigasakihihau.
      Un seul Dieu tu prieras, & aymeras.

      2. Outichenicassuin nama ki-caouyau ega tapouien agoue.
      Son Nom tu ne prononceras sans dire la vrit.

19/1411
      3. Nama Ke-atoscaien kichigatz, kitoutaganiouytau,
      Tu ne travailleras s jours  de commandement,

      miatau micouke ahiemiec.
      mais seulement tu prieras.

       4. K'outtaouy, gayez Ouccaouy kiga tapouetouau,
       Ton Pere, aussi  ta Mere tu croyras,

      ouay ke iriniouien kinouer.
      afin que tu vives long temps.

      5. Aouhiez ega kiga-nipahau.
      Autruy tu ne tueras.

      6. Ega ke machouessien.
      Tu ne seras Luxurieux.

      7. Ega ke kimoutissien.
      Tu ne seras Larron.

      8. Egakekirassien outamirouien ahouiez.
      Tu ne seras Menteur pour nuire  autruy.

      9. Kiou, ca peiocout, ochitau kigaouy maratchihau.
      De ta femme, unique, seulement desireras cognoissance.

      10. Aouhiez out aouyouin ega kigaouy mamau. Pita.
       D'autruy les moyens tu ne desireras ravir. Ainsi soit-il.


      SOMMAIRE DES Commandemens de la Loy.

      1. Soustissi gayeu epischian, ki-ga-sakihihau DIEU.
      Virillement & de tout ton pouvoir, tu aymeras Dieu.

      2. Gayes aouhiez ki-ga-episterimau ego ki-hiau.
      Et autruy tu chriras comme toy-mesme.


      SOMMAIRE DES Commandemens de Nature.

      1. Nana ketoutec kecou aouhiez ca ega meroueritamen aouhiez
      ketoutise.
      Tu ne feras chose  autruy laquelle ne veuille autruy te faire.

      2. Ouechte ke meroueritamen kiga-toutagouin ego ketoutec ahouhiez.
      Comme tu voudras qu'on te face de mesme feras  autruy.


      LE SIGNE DU CHRESTIEN.

      NE-TAPOUITAOUAU Outaouymau, Oucouchichimau,
      Je croy au Pere, au Fils,

      mac catouachichiriou Irmissouimau, ca peocouchouet tipan Dieu.
      & au trs bon Esprit, qui sont un seul Dieu.

      Pita chouerimic agou.
      Ainsi soit qu'il aye piti de moy.


      POUR SE RECOMmander  Dieu.

      NOKIMAU atamitz kitichiet
      Mon Seigneur entre vos mains je

20/1412

      ki miritin n'itchipay: ouitchihime.
      vous donne mon ame: secourez moy

      Ki-ouebinau ou machicaouen
      vous avez terrasse ce meschant

      Manitou, ca ouitcherimic.
      Diable, qui me hayt.


      POUR DEMANDER pardon de ses pechez.

      PITA chouerimiecou agoue,
      Vueille avoir piti de nous,

       Dieu ca missit nitaouitat, miricou
       Dieu tout puissant, donne nous

      n'outiche ouaticiniouinan,
      le pardon de nos pchez,

      mac opinicou ouascouptz ecouta
      & nous retire au Ciel, l ou

      iriniouiacou eapech. Pita.
      nous vivrons  jamais. Ainsi soit.


      ORAISON A l'ange gardien.

      MANITOU ca catouatichien,
      Esprit qui estes bon,

      ouecht kitotise Dieu, cachiouatessit,
      ainsi que vous enjoinst Dieu, misericordieux,

      ou cachigats kisnohime, ouitchihime mac canouerime. Pita.
      aujourd'huy enseignez moy, secourez moy, & me conservez. Ainsi
      soit-il.


      LA BENEDICtion de table.

      OUTAOUYMAU, Oucouchychimau, mac catouachichiriou Irinissouimau,
       Pere, Fils, & trs bon Esprit,

      tipan DIEU, oucachigatz, chiouatesiatz, acheminan ne-mitchiminan.
      seul Dieu, aujourd'huy, misericordieux, donne nous nostre vivre.

      Pita.
      Ainsi soit.


      LES GRACES aprs le repas.

      O Dieu! kinascomitinan, ca
      O Dieu! nous vous remercions, qui

      nitaouitaien missit, ca ki-ki-mirinan nemitchiminan.
      pouvez tout, qui nous avez donn nostre aliment.

      O DIEU pita chouerimiecou agoue tchipayet Noutaouynausebanit:
      O Dieu vueille avoir piti des ames de feu nos ancestres:

      mac espich nipicou netchipaminanet. O Dieu! Pita gayeu
      & quand nous mourrons des nostres. O Dieu! Ainsi soit aussi

      irimouiacou agoue, gayez ouitassitouiacou eapech. Pita.
      que nous vivions, & soyons en paix  jamais. Ainsi soit.


         FIN.
1/1413


                        PICES JUSTIFICATIVES.


                                 I.

         (1629)

         The Generall of the French taken by Captaine Kirke in Canada
         doth acknowledge all good usage in respect of Diett and
         lodging.

         His grievances are,

         1. That friendes and visitantes have not free accesse to him.

         2. That he is upon a Diett where he hath much more then he
         desires without any agreement what he must pay for it, which
         makes him feare that if he should long continue as he doth, he
         should not be able to give satisfaction for it. Whereupon being
         asked whie he did not take his diett with the Maister of the
         house who had divers times invited him, offering him the
         freedome of his house and garden, he answered that he loved it
         private, and being further demaunded whie he did not expresse
         himselfe in that point of his diett the charge whereof he
         feared, he answered that he tooke what they brought him. And
         being againe demanded, whether he had not cleane linnen as was
         fitt, or that any that would have brought him cleane linnen had
         beene refused to come to him, he answered, that he had his
         linnen washed in the house, but in respect of the charge he
         desired to have a laundresse of his owne, whereupon asking of
         the Maister of the house whie he did refute it, he said that
         his house had beene much troubled with two women that came
         thither, and having some suspicion of them he refused them
         entrance.

         3. The third grievance is, that he is detayned for a ransome
         which neither ought to be demanded, nor is he able to pay. For
         he holds himselfe to be noe lawfull prisoner of warre not
         having beene taken in warre, but upon a plantacion. And he
         insists much upon this, That all prisoners taken on both sides
         since the warre between the Crownes have beene freely
         delivered, not onely those that have beene taken by the Kings
         armies or fleetes, but such as have beene taken upon lettres of
         Marque, whereof he gives instance in some taken att
         Newfoundland, and insistes upon the freedome that Capt. Kirke
         gave to all the rest that were under his command. And for his
         ransome, he professeth his whole estate in France is not worth
         above 700. L. Sterling, and wisheth that for their satisfaction
         they would send over some man to search the notaries bookes and
         the contract of Mariage with his wife, or any other waie that
         may discover his estate, and should they keepe him ten yeares
         and ten yeares, he was altogether unable to pay a ransome, and
         wished that noe man would judge of his estate by his clinquant
         cloathes.

2/1414   The Commissarie Generall doth not complaine but acknowledgeth
         all good usage for Diett and lodging. His grievances are two.

         1. That friendes are not permitted to come to him.

         2. That he is kept prisoner for a ransome, beinge noe prisoner
         of warre, and useth the same argumentes as before.

         He saies that att the first he wanted linnen, but now his
         friendes have furnished him, And the Maister of the house being
         questioned, he answered, that he had offered him accomodacions
         in this kind which were refused.

         (_State Paper Office_, vol. V, n. 33.)



                                   II.

         A copie of Mr. Champleins depositions taken before Sr. Henry
         Martin Kt. the 9th. (19) of Novembr. 1629.

         Samuell Champlein of Browages in Guien in the Kingdome of
         France, gent. and late Lieutenant govournor of the forte in
         Canada called the St. Lewis at Kebecke, sworne before the right
         worll Sr Henry Martin Knight Judge of the high Court of
         Admiralty, saieth as followeth.

         To the first Intergatory he saith that he and the rest of the
         French latelie taken at Canada by Capt Kircke and his comp.
         have bin well intreated and used by him and his comp. ev. since
         they were taken by them, giveing them victualls and useing them
         as himselfe, and they have bin noe wayes dealt with to depose
         an untruth for ought hee knoweth.

         To the 2d. 3d. and 4th. hee saith that he was in the forte when
         Capt Kircke and his comp. tooke the same, and there were then
         in that forte and habitacion thereof when Kircke tooke the same
         viz. the 20th. day of July 1629. Stilo novo viz 4 brasse
         peeces weighing each about 150 lb weight, one other peece of
         brasse ordinance wey. 80 lb weight, 5 Iron boxes serving for
         the 5 brasse peeces of ordinance, 2 small Iron peeces of
         ordnance wey. each 8 hundred poundes weight, six murderers with
         their double boxes or chargers, one small Iron peece of
         ordnance wey. about 80 lb, 45 small Iron bulletts for the
         service of the foresaid 5 brasse peeces, six iron bullettes for
         the service of the foresaid, 26 brasse peeces wey. every one 3
         poundes, 30 or 40 poundes of gunpowder all belonging to Mo. de
         Caen of Deepe Mo. Dollew[831] of Paris Mo. de Nouveau of the
         samm Mo. Ezemaell Caen of Roen Mo. Deshenn[832] of St. Mallos
         and 3 or 4 more whose names he doth not remember, aboute 30
         poundes of match belonging to the French King, 13 whole and 1
         broken muskett, a harquebush, a Croacke belonginge to the said
         merchants, 2 longe harquebushes 5 or 6 foote longe, a peece
         belonginge to the Kinge, 2 other harquebushes, 10. halbertes.
         12 pikes belonginge to the Kinge, 5 or 6 thousand leaden
         bulletts plate and barres of lead belonging 60 Corseletts
         whereof 2 are compleat and pistole proof, 2 greate brasse croes
         wei. 80 lb, 1 pavilion to lodge aboute 20 men belonging to the
         King, a smithes fordge with the appurtenances, all necessaries
3/1415   for a kitchen, all tooles and necessaries for a Carpenter as
         appurtenances of Iron worke for a windmill a hand-mill to
         grinde corne, a brasse bell belonging to the said merchants,
         and as he hath bin toulld by the factors for the merchants
         there were in the warehouse or magazine in the said
         habitacions aboute two thousand five hundred or 3 thousand
         beavor skinnes and some cases of knifes the number whereof
         he hath not heard and some small Iron shafts which did
         belonge particularly to Mo. de Cane and the forte belonging to
         the King and the habitacion and houses there belonging to the
         said merchants were all left standing undefaced, and the
         inhabitants in those houses had some goods of their owne in
         them but what they were he cannot expresse, and this he
         affurmed upon his oath to be true, and more to these
         Interogatories he cannot answere.

[Note 831: Dolu.]

[Note 832: Deschnes.]

         To the 4th. he saith that there were not any victuals or
         ordinarie sustinance for men in the said forte or habitacion at
         the tyme of the taking of them, the men in the same haveing
         lived by the space of about 2 monthes before upon nothinge but
         rootes.

         To the 5th. and 6th. he saith that being in distresse for want
         of victuals this examinate sent his brother and twenty more
         persons in a small pinnace of 7 or 8 tonnes called the Le
         Loania[833] and one hundred coates or gownes to a place called
         Gaspey and gave his brother order to land twentie of them
         there, whereof as he remembreth 2 were weomen and 4 children,
         and gave them each of them 2 Coates of beaver to buy victualls
         of the Savages, and with the rest to saile to France to give
         notice of their distresse in the said forte ac aliter nescit.

         (_State Paper Office_, vol. V, n. 34.)

[Note 833: La Coquinne.]



                                 III.

         9 (19) Novembris 1629.

         Eustacie Boule of Paris in France gent. aged twenty nyne yeares
         or thereabouts sworne as aforesayde sayeth as followeth.

         To the first Interrogatory he sayeth that, those Frenchmen
         which Captaine Kirke tooke at Canada and brought home with him
         in his shippe have bin very well used by him, but this
         examinate beinge putt into another shippe called the William
         was at first some thinge ill used by the company of that
         shippe, but uppon complaint thereof to Captaine Kirke he caused
         him to be better used. And he hath not (as he sayeth) bin moved
         to depose any thinge but truth.

         To the second and third he sayeth That he was taken in the
         Shallopp the Coquinna before the fort was taken, but sayeth
         that he knoweth that there were in the interr[t] Forte three or
         fower brasse peeces of Ordnance, twoe iron peeces of ordinance,
         some musketts and other municion, the perticulers whereof he
         cannot expresse nor cann he expresse what quantety of goodes
         were then in that fort or habitacion but he heard that there
         were then in the habitacion a quantetye of beavers, knifes and
         Iron shaftes, and he hath heard that part of the munition of
         the sayd fort did belonge to the French Kinge, and the rest
         thereof to Mounsr. de Cane, Mounsr. Dolliew, Mounsr. Donovien,
4/1416   Mounsr. Harvey, Mounsr. Deyerton, Mounsr. de Shanne[834] and
         other French merchants and that the beavers knifes and shafts
         aforesayde belonged to Mounsr. de Cane in particuler ac aliter
         nescit.

[Note 834: Deschnes.]

         To the fourth he sayeth That they in the fort aforesayde at the
         tyme of theire takinge fedd only uppon rootes and had noe other
         sustenance.

         To the fifth and sixte he sayeth That Mounsr. Shamplye[835]
         caused this examinate with twenty nyne persons more, men woemen
         and children to imbarque themselves in the Interrogate Pinnace
         and gave this examinate order to carrye them to Gaspie and
         there to leave them twenty of them amongst the savages to get
         victualls amongst them and to give them two coates of beaver a
         peece to buy victualles with, and with the rest to seeke
         passage for France to make knowne in what necessitye they in
         the Fort were, And this he affirmeth uppon his oath to be true
         who was Captayne of the sayde Shalloppe. (_State Paper Office,
         Colonial Papers_, vol. V, art. 35.)

[Note 835: Champlain.]



                                  IV.

         9 (19) Novembris 1629.

         Nicholas Blundell of Deepe in France, gent. aged 22 yeares or
         thereaboutes, sworne as aforesayde sayeth as followeth.

         To the first Interrogatory he sayeth That he and the rest of
         the French taken by Captaine Kirke at Caneda have bin well used
         and intreated by him in the best manner that he could and as
         well as himselfe, and hath not bin dealt with to speake any
         thing more then truth.

         To the second and third he sayeth That he was in the Fort of
         Cabecke when it was taken by Captaine Kirke, and he sayeth that
         there were then in the sayde fort two greate peeces of Iron
         Ordnance, but what other munition, goodes or marchandizes, were
         then [in] that fort or the habitacion thereof he cannott
         expresse, livinge as a private gentleman to his fashion Ac
         aliter nescit.

         To the fourth he sayeth That there was not any victuall or
         ordinary susteynance for men in the sayde fort at the tyme of
         the takinge thereof they havinge lived about a month or six
         weekes before, only uppon bitter rootes.

         To the fifth he cannott depose.

         To the last he sayeth that those in the Interrogate pinnace and
         all the rest of the people of the sayde fort and habitacion
         except sixteene were sent away, some to goe for France, and the
         rest to be releived amongst the Salvages in the country.
         (_State Paper Office, Colonial Series_, vol. V, art. 36.)



                                    V.

         The depositions of Capt. David Kyrcke, and Capt. Thomas Kyrcke,
         John Lowe and Thomas Wade, Factors for the Adventerers to
         Canada, taken before Sr. Henry Martin, Kt. and Judge of the
         Admiralty the 17th. (27) of November 1629.

         The 26th of March (5th. of April) 1629. we departed from
         Gravesend with sixe shipps and tow pinnaces and weare of the
         coast of England, about the 10th. (20) of April following.

5/1417   The 15'th (25) of June wee arrived at Greate Gaspe and went up
         to Taddowsacke and Quebecke, between that and the 3rd (13) of
         Julye; in these places we traded with the Natives of the
         Countrye for 4540 Beavor skinns and 432. stagge skinns,
         according to the accompt delivered to mee by the Factors and
         pursors of the shipps, as appeareth to bee true under ther
         oathes. About the 3rd (13) of Julye I sent my brother with tow
         hundred men to demaund the rendering of the forte of Quebecke,
         which was geven up unto him the 9th (19) ditto upon such
         articles and condicions as are set dowen under the hande
         writinge of Mr. Champlaine and Mounsier du Pon.

         My brother haveing possession of the Forte sent dowen to our
         shippes all such Bevore skinns as were found therin, which did
         amount to one thousand seaven hundreth and therteen beavors, as
         appeareth by the account of the Factors imployed to take the
         tale and accompte of them, and more beavor skins were not in
         the sayed Fortte and habitation as farre as I knowe.

         These above sayd are the depositions of Capt. David and Capt.
         Thomas Kyrcke, made the 17th Novembr. 1629.

         We John Lowe and Thomas Waade, Factors and pursers in this
         voyadge with the above sayed Capt. Kyrckes do likewise affirme
         upon our oathes taken the 17th Novembr. 1629. that there were
         noe more then 1713 Bevor skinns in the Forte and habitation to
         our knowledge and that there came no more to the Companies
         handes.

         This the parties abovesayd upon there severall oathes taken
         before Sr. Henry Martin Kt. Judge of the Admiraltye have
         affirmed to be true of theire knowledge.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 37.)



                                 VI.

         Demandes de l'Ambassadeur de France au Roy de la Grande
         Bretagne.

         Qu'il plaise  sa Majest luy accorder la permission de faire
         saisir les pelletries & autres marchandises apportes de Canada
         dans deux vaisseaux par les Kirkes, & deschargez secretement,
         pour le droit des Franois interessez, contentant  la
         vendition desdites marchandises, moiennant qu'il y ayt un
         commis par luy pour y assister, Et que l'argent quy en
         proviendra soit mis en sequestre jusques en dfinitive.

         Plus qu'il plaise  sa Majest vouloir remettre  son juge de
         l'admiraut la cognoissance & le jugement de trois vaisseaux
         pris en mer par les Holandois, & enmenez en ses portz, reclamez
         par les propritaires Franois.

         FONTENAY.

         (_State Paper Office, Colonial Series_, vol. V, art. 50.)



                                VII

         (11 fvrier 1630.)

         L'ambassadeur de France supplie sa Majest de la Grande
         Bretagne qu'il luy plaise ordonner suivant & conformment  ce
         qui a est promis & accord par les articles du XXIIIIe avril
         dernier, au Capitaine Querch & au Sir Guillaume Alexandre, &
         telz autres de ses subjectz qui sont ou se trouverront en la
6/1418   nouvelle France, de s'en retirer & remettre entre les mains de
         ceux qu'il plaira au Roy son Maistre d'y envoier & seront
         porteurs de sa commission, tous les lieux & places qu'ilz y ont
         occupez & habitez depuis ces derniers mouvemens, &
         particulirement la forteresse & habitation de Qubec, costes
         du Cap Breton & Port roial prins & occupez, scavoir la
         forteresse de Qubec par le Capitaine Querch & les costes du
         Cap Breton & Port roial par ledit Sir Guillaume Alexandre
         Escossois, depuis le XXIIIIe avril dernier. Et iceux remettre
         en mesme estat quilz les ont trouvez, sans en desmolir les
         fortifications ny bastimens des habitations, ny emporter
         aucunes armes, munitions, marchandises ny ustencilles de celles
         qui y estoient lors de la prinse, quilz seront tenuz de rendre
         & restituer avec toutes les pelletteries quilz ont apportes
         dudit pas, ensemble la patache commande par le Capitaine de
         Caen, qui a est amene en Angleterre, comme aussy le navire
         nomm la Marie de St jean de Luz, du port de soixante dix
         tonneaux, qui a est prins par ledit Alexandre au port des
         baleines, coste du Cap Breton, & partie des hommes ramenez icy
         par le Capitaine Pomere.

         (_Sur le dos est crite._)

         MEMOIRE Whereby the French Amb. desires his Majesty to give
         order for the restitution of all the places taken in Canada by
         the English and Scotts during these last troubles: Item of all
         the goods and ships brought from thence hether all in manner as
         it was taken, CANADA.

         (_State Paper Office, Colonial Sries_, vol. V, art. 50.)



                                 VIII.

         Response de Messieurs les Commissaires establis pour les
         affaires estrangeres sur cinq mmoires  eux presents par Mr.
         l'Ambassadeur de France, le premier de Febvrier 1629.

         (11 fvrier 1630.)

         1. Touchant la restitution des places, navires & biens qui ont
         est pris sur les Franois en Canada, & particulirement du
         fort de Qubec, Sa Majest persiste en sa premire resolution
         signifie audit Sieur Ambassadeur par un Mmoire qui luy fut
         delivr en Latin, portant que ledit fort & habitation de
         Qubec, qui fut prist par le Capitaine Kirke, le 9 (19) de
         Juillet, sera restitu en mesme estat qu'il estoit lors de la
         prise, sans rien abbatre des fortifications ou btiments, ny en
         emporter des armes, munitions, marchandises ou utensiles qui y
         furent lors trouves. Et que si aucune chose en avoit est
         emporte, elle sera rendue soit en espece ou en valeur, selon
         la quantit de ce qu'il a peu ou pourra apparoir par nouvelle
         examination qui en sera faite sur serment avoir est trouv
         audit lieu. Semblablement les peaus qui ont est prises &
         emportes dudit fort pour butin & choses de bonne prise, seront
         restitues selon qu'aussy il peut ou pourra apparoir par le
         compte exact qui en sera pris l, sur serment qu'elles auront
         est prises & emportes dudit lieu. C'est ce que sa Majest
         offre & demeure tousjours en resolution d'accomplir selon la
         premire dclaration qu'elle en a faite, & n'estime pas pouvoir
         estre presse  davantage sur ce point l en vertu du dernier
         Trait.

         2. Touchant l'abus que ledit Sieur Ambassadeur se plaint avoir
         est commis par les Marchans Anglois, en cachant & soustrayant
7/1419   les peaus qui ont est apportes de Canada, il a est ordonn
         par Messieurs du Conseil, & charge expresse par eux donne  un
         des clercs du Conseil, de faire une visitation particulire &
         prendre Inventaire du nombre des peaus qui retient & de faire
         parfournir ce qui s'y trouvera de manque par les marchants afin
         d'accomplir toutes choses selon qu'il a est promis.

         3. Quant aux marchandises que Pierre de Joffe & autres
         marchants de Calais reclament & disent leur avoir est prises
         en la navire de Hambourg, Messieurs du Conseil ont pris la
         cognoissance de ce fait par devers eux ainsy qu'ils en ont est
         requis, & se sont fait mettre entre les mains tous les
         enseignements qui le concernent, avec l'intention de faire
         faire restitution desdites marchandises selon qu'elles leur
         apparoistront appartenir de droit ausdits Franois.

         4. 5. Touchant la navire particulire de St-jean de Luz, pris
         par le fils de Sr William Alexander, & amen  Plemue, & trois
         autres navires nommez l'Amiti, le Pierre & le Michel de
         Calais, qui ont est pris & mens en Escosse, Sa Majest a
         donn ordre exprs qu'ils soyent restitus.

         (_Sur le dos est crit._)

         Responce de Messieurs les Commissaires aux Mmoires de
         l'Ambassadeur de France, Canada. _(State Paper Office, Colonial
         Papers_, vol. V, art. 50.)



                                  IX.

         Charles, by the grace of God, Kinge of England Scotland France
         and Ireland, Defender of the faith, etc. To our right trustie
         and welbeloved Councellor, Sir Humfrey May Knight
         Vicechamberlaine of our houshold. Sir John Coke Knight, one of
         our principall Secretaries of State, Sir Julius Cesar Knight
         Master of the Rolls, and to our trustie and welbeloved Sir
         Henry Martin Knight Doctor of the Lawes and Judge of the
         Admiraltie, Greeting. Whereas Captaine David Kirke and his
         associats have taken certen goodes moveables merchandize and
         skynns, from certaine of the French which were remayning in the
         forte of Kebecke, the Colledge of jesuites, and in a shippe by
         him taken in Canada in the partes of America, Wee therefore,
         minding and resolving to be trulie informed and advertised of
         the same, and of the quality and values of the skynns goodes
         and merchandize there taken as aforesaid, have assigned and
         appointed, and by theis presents doe assigne and appointe you
         the said Sir Humfrey May, Sir John Coke, Sir Julius Cesar, and
         Sir Henry Martin, to be our Comissioners, giving and by theis
         presentes granting unto you or anie three or two of you full
         power and authority to call or send for before you or anie
         three or two of you at such tyme and tymes, place and places,
         as to you or anie three or two of you shall seeme most
         expdient as well all and singuler masters of shippes and
         mariners as all or any other person or persons whome you shall
         understand or conceive can give you informacion in or
         concerning the premisses, and shalbe necessarie to be called
         for the discovery of the premisses, or anie of them. And wee
         doe further hereby give unto you, or any three or two of you,
         full power and authoritie, as well by examinacion of the said
         masters of shippes marryners or any other person or persons
         whome you or anie three or two of you, shall thincke fitt upon
8/1420   theire corporall oathes, or without oathe as by anie such other
         lawfull waies and meanes whatsoever as to you or any three or
         two of you shalbe thought fitt and expdient to find out and
         discover the said goodes moveables merchandize and skynnes,
         and all other necessarie incidents and circumstances
         concerning the premisses whereby the truth maie the more
         plainely appeare and be made manifest unto you. And upon such
         examination taken and discovery made, Wee will require and
         comaund you or anie three or two of you to certifie and
         advertise us or our privie councell of such your proceedinges
         and howe and what you find concerning the premises. And theis
         presentes or the inrollement thereof shalbe unto you, or anie
         three or two of you, a sufficient warrant in this behalfe. And
         lastlie our will and pleasure is, that this our Comission shall
         continue in force, and that you our said Comissioners, or any
         three or two of you, shall proceed to the execution thereof,
         although the same be not from tyme to tyme continued by
         adjournment. IN WITNESS whereof, wee have caused theis our
         letters to be made patentes, Winnes our selfe at Westm. the
         fifte day of March in the fifte yeare of our Raigne.

         Per ipsum Regem WILLYS.

         (_Sur le dos est crit._)

         A comission to Sr. Humfrey May Knight, and others to examyne
         what goodes, merchandize and other thinges were taken by
         Captaine Kirke, at Canady, in the partes of America. 5 mar. 5
         Car. WILLYS.

         (_State Paper Office, Colonial Series_, vol. V, art. 58.)



                                     X.

         In one onely point Monsieur de Chasteauneuf seemed to goe away
         ill satisfyed, that he could not obtayne a direct promise from
         His Majesty for ye restoring of Port Royall, joyning to Canada,
         where some Scottishmen are planted under ye title of Nova
         Scotia. This plantation was authorized by King James, of happy
         memorie, under letters patents of ye Kingdome of Scotland, and
         severall priviledges graunted unto some principall persons of
         ranke and quality of this Kingdome, with condition to undertake
         the same. True it is, it was not begun till towards the end of
         the warre with France, when some of His Majestys subjects of
         that Kingdome, went to Port Royall, and there seated themselves
         in a place where no French did inhabite. Mons. de Chasteauneuf
         pretending (rather out of his owne discourse, as wee here
         conceive, then by Commission) that all should be putt in state
         as it was before the warre, and by consequence those men
         withdrawne, hath pressed His Majesty earnestly for that
         purpose, and His Majesty without refusing or granting, hath
         taken time to advise of it, letting him know thus much that
         unless he found reason as well before as since the warre, to
         have that place free for his subjects plantation, he would
         recall them, but in case he shall find the plantation free for
         them in time of peace, the French will have noe cause to
         pretend possession thereof in regard of ye warre. Meanewhile
         Kebec, (which is a strong fortified place in the river of
         Canada which the English tooke) His Majesty is content should
         be restored, because the French were removed out of it by
         strong hand, and whatsoever was taken from them in that fort
         shall be restored likewise, whereby may appeare the reality of
9/1421   his Majestyes proceedings, and this I advertise your Lordship
         for your information, not that it should be needfull for you to
         treate or negotiate in it, but to ye end that if it should be
         spoken of upon Monsr. de Chasteauneuf's returne, you should not
         be ignorant how the businesse passed.

         DORCHESTER.

         Whitehall, 15th, Aprill 1630.

         (_Sur le dos est crit._)

         Lord of Dorchester to Sr. Is. Wake, 15. April 1630. Plantation
         of Canada, Nova Scotia, Port Royall and Kebec.

         (_State Paper Office, Colonial Series_, vol. V, art. 82.)



                                XI, n. I.

         To the right honorable the Lords of his Majesties most
         honorable Privie Councell.

         Whereas I received an order from your Lordships of the nineth
         of this instant Aprill, concerning the difference between
         Generall de Cane and the Marchant Adventurers of Canada, about
         the Beaver skinns in question betweene them, I have sent for ye
         said merchants, ye greatest parte whereof appeared before mee
         at severall tymes, and seemed to bee willing that ye said
         Generall de Cane should have ye said skynns delivered unto him
         according to your Lpps. said order by ye said Solomon Smith
         marshall of ye Admiralty, but amongest the rest of the said
         merchants Captaine Kirke, who as I am informed hath the
         custodie of one of the keyes of each warehouse, there being two
         lockes to either warehouse dore wherein the said skynnes are.
         Although he hath byn diverse tymes warned never appeared before
         mee, who is either out of towne or else refuseth to bee spoken
         with all. So as I perceive the said skinns will not be
         delivered unto ye said Generall de Cane nor his Assignees
         untill some further order bee taken by your Lpps. therein, and
         further I humbly certifie unto your Lpps. that the said
         Generall de Cane at his last being with mee informed mee that
         his occasions were such that he cold not staie in England
         untill such tyme as ye difference betweene him and the said
         marchants was ended, but wold appoynt one as his Assignee to
         follow the said buisnes on his behalfe in his absence. In which
         place hee hath appoynted one Jaques Roynard[836], who appeared
         before mee and pretendeth his onlie staie in this Kingdome is
         to see this buisnes ended, which he alleadgeth is an
         extraordinary hinderance unto him in his affaires. All which I
         humbly leave unto your Lpps. consideration. This XXVIIIth of
         Aprill 1630.

         JAMES CAMBELL, Mayor.

[Note 836: Kognard, ou Couillard, sieur de Lespinay.]



                               XI, n. 2.

         To the Right Honorable the Lordes and others of his Majesties
         most Honorable Privy Councell.

         The humble Peticion of Generall de Caen. Shewing that according
10/1422  to your Honours Order directed to ye Lord Mayor of this Citty
         of London he hath proceeded to the sale of ye Beavers, and
         after divers and many profers and ye highest price offered by
         your Petr the said Beavers were then adjudged to your Petr who
         then offered the monyes, demanding the delivery of the said
         Beavers. But Capt. Kirck and his Company would not deliver the
         said Beavers nor ye keyes of ye warehowsen, where ye said
         Beavers are kept, upon any order from the said Lord Mayor to
         them as may appeare by his annexed Certificat with the protest
         for ye costes and dommages which ye said Petr hath and doeth
         suffer.

         Humbly therfore he beseecheth your Lpps. (considering your
         premises and ye injust dealings and tedius frivolous delayes of
         ye said Capt. Kirck and other adventureres for Canada), would
         be pleased to ordaine: That ye said Beaver may be speedily
         delivered to ye said Petr or his assignees, and the said Capt.
         Kirck and Comp. condempned to pay all costes and dommages which
         are or shall happen to ye Petr by reason of not delivery of the
         said Beavers.

         AND HE SHALL PRAY, etc.



                              XI, n. 3.

         Knowe all men by theis presentes that on the Twelveth day of
         April One thousand six hundred and thirty, and in the sixt
         yeare of the Raigne of our Soveraigne Lord King Charles, etc.
         Before mee Josue Mainet Notary and Tabellion Publicq, dwelling
         in this Citty of London by the authority of the said Kinges
         most ex[t] Majesty. Admitted and sworne and in the presence of
         the witnesses herunder named personally apeared the noble
         William de Caen, Lord of La Motte Generall of the Fleete for
         New-France, and hath required of me the said Notary to summon
         the Englishe Adventurers of Canada in Comp. with Captaine Kirck
         to deliver or cause to be delivered the Keyes of the severall
         Warehowsen where the Beaver skins are layde up which have bin
         brought from Caneda, and sould unto the said Generall de Caen,
         and for to have possession of the said Beavers upon the
         conditions mentioned in the order of his Majesties most
         honorable Privy Counsell, dated the nynth of this month, And in
         case of refusall and not delivery of the said Keyes and Beavers
         upon the conditions aforesaid, the said Generall de Caen hath
         protesteth and doeth protest by theis presents of Exchange &
         Rechange and all costes dommages and interestes of the some of
         six thousand poundes starling, which the said Generall de Caen
         hath taken up here by Exchange for to pay and deposite for the
         said Beavers in the handes of the right Worshipfull James
         Cambell, Lord Mayor of this Citty of London, for to recover all
         the same of the said Adventureres of Caneda here of their
         goodes in time or place as of right it shall appertaine. As
         also for ye spoile and perishing of the said Beavers and
         loosing of the market for the same, the said Generall de Caen
         declaring moreover to have given, and doth give by theis
         presentes full power and authority to James Roynard[837], Sieur
         d'Espinez his Attorney, to cause the said Beavers to be
         delivered unto ye Factor of the said Generall de Caen here, who
         hath the monyes for to pay for ye said Beaveres upon the
         delivery of the said Beaveres: In Witnes whereof, the said
         Generall hath herunto set his hand and seale in London, in ye
         presence of Salomon de Quieuremont and Peter James, Witnesses
         hereunto required. The register of the the said Notary is thus
         subscribed de Caen, S, de Quieurmont, Peter James.

[Note 837: Cognard, pour Couillard.]

11/1423  On the thirteenth day of ye said month of Aprill, I the said
         Notary at the request aforesaid tranaported myselfe unto the
         persons of Mistris Kirck, widdow of late Jarvis Kirck, in his
         life time merchant of this Citty of London, and to Captaine
         David Kirck, his sonne, and William Barkely also of London
         merchant Adventurers of Caneda, and have required them and
         every of them to deliver or cause to be delivered to the
         assignee of the said Generall de Caen, the keyes of the
         severall Warehousen where the said Beavers are layde up as
         aforesaid, And then I notified unto them the aforefaid protedt,
         and showed them the said order from his Majesties honorable
         privy Councill, Whereupon Mistris Kirck replyed shee had bin
         long sick, since her late husband's decease, and had not the
         keyes of the said Warehousen, but was ignorant of those
         buissineses which shee had comitted to her sons ordering, and
         the said Capt. David Kirck answered he was not Executor or
         administrator to his late father, and that he had not ye said
         keyes. And the said William Barkely having perused and read
         over the protest and order of ye Councell, answered thereupon
         that he hath not the said keyes of the said Beavers and
         therfore cannot delivered them: And on the fowerteenth day of
         Aprill, I the said Notary having alsoe required of Robert
         Charleton, also of London merchant and one of the said
         Adventurers unto whome I have notified the premises and
         delivered unto him an authentick coppy of the protest and order
         aforesaid, and I demanded of him the delivery of the said
         keyes. Whereupon the said Robert Charleton answered that hee
         neither is or ever was possessed of the said keyes where the
         said Beavers are kept, and for his part hee wisheth that the
         said Generall de Caen had the beavers for the price hee offered
         for them. And finally ye said Robert Charleton said that he
         canot get his part which he hath in the said Comp. and he doeth
         not knowe who hath the said keyes, neyther can hee deliver
         them. Of which severall answers aforesaid, I the said Notary
         have at the instance of Sieur Despinez made this present Act
         for to availe the said Generall de Caen as of right shall
         appertaine, Thus done and passed att London in the presence of
         William Hill and George Colles, Witnesses thereunto required.

         Josua Mainet, Not. Pub.

         (_Sur le dos est crit._)

         Requeste de Monsieur de Caen.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 87.)



                                   XII.

         May 18th. 1630.

         A letter to the Lord Mayor of London.

         Wee have bin informed that notwithstanding the strict
         directions that have bin given from this Board.

         A lettre to the Lord Mayor and Sheriffe of London.

         Whereas you have formerly received order from this Board to
         summmon the Marchants trading for Canada, to deliver the Keyes
12/1414  of the warehouses, where the Beaver skinns remaine unto your
         Lordshipp upon the depositing of a certaine som of money, which
         as wee are informed the said Marchants refuse to doe. We doe
         therefore pray and require your Lopp. etc., to the said
         Merchants an other summons to deliver the said Keyes, that so
         the said skins may be delivered unto Generall de Cane upon the
         depositing of so much money, as was agreed upon by our said
         former direction which if they refuse now againe to doe upon
         this second significacion, then wee require, and hereby
         authorize your Lopp. etc., to breake open the doores of the
         said warehouses, and to see the Beaver skinns delivered to the
         said Generall de Cane or his Assignes upon the depositing of
         the said sume of money as aforesaid, for which this shall your
         Lopp. etc., sufficient warrant etc., And so etc.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 92.)



                                 XIII.

         Samedie dernier, le Sec(re) du Moulin avec le Sr. de Caen
         s'estans transportez avec un Sergent & ses deputiez au magasin
         o les pelleteries qui avoient est apportes de Canada avoient
         est mises soubz le seel par ordonnance du Roy, comme il plaira
          Messieurs du Conseil le souvenir, un de la part de Querch
         seulement & de ses associez s'y estant present, il ne feust
         trouv audict magasin que trois cens castors & quatre cens
         orignaitz, par o Monseigneur l'Ambassadeur suplie le Roy &
         Messieurs de son conseil d'apporter son authorit pour faire
         reparer & chastier ceste entreprinse dudit Querch & ses
         associez, d'avoir est si osez de rompre les cadenatz & le
         scelle de la Justice & enlever lesdictes pelleteries. Et que
         pour ceste violence ilz soient condamnez  remettre dedans
         trois jours en main tierce, les six mil castors quilz ont
         recogneu avoir apportez de Canada. Et qu' ce ilz soient
         contrainctz par emprisonnement de leurs personnes & saisie de
         tous leurs biens, sans prejudice de plus grande quantit que
         ledit Sr. de Caen veriffiera quilz ont apport de Canada, &
         vendu depuis leur retour  des marchans Franois pour grandes
         sommes de deniers.

         (_Sur le dos est crit._)

         MEMORIAL Whereby the French Amb. desires that Mr. Capt. Kerke
         and other bee punished by prison, etc., because they have
         broken up the Magasin of the goods, brought from Canada, and
         that they make restitution within three dayes of the 6000.
         brought from thence, etc. CANADA.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 96.)



                                  XIV.

         Whitehall the second of June 1630.

         This day Thomas Fittz Marchant being convented before the Board
         for a notorious misdemeanor in imbeseling and conveying away
         certaine Beavor skins, out of a Warehouse wherein they were
         deposited by way of sequestration under lock hung on by order
         of the Court of Admiralty, was after examination taken of his
13/1425  Carriage therein, committed to the prison of the Fleete, and it
         was further ordered, that the examinations taken before the
         Board, should be transmitted to Master Atturney Generall, who
         after perusall of them is hereby prayed and required to take
         strickt examination of the business, aswell to discover who
         were actors or Abettors anie way in conveying away the said
         goods, as to whose hands anie parte of the same either in
         specie or anie parte of the moneyes ariseing upon the sale of
         them, are come, and how the same hath bin imployed, or disposed
         of, and by whose direction with all such other circumstances as
         he shall finde requisit touching the same, and that the
         Messinger who hath the said Fitz in custodie doe forthwith
         carry him before Mr. Atturney to the end he may take order for
         the present producing of the said Fittz, his booke of Account,
         without which he refuseth (as appeareth in his Examination
         before the Board) to declare what parte of the money ariseing
         upon the sale of the said goods he had already received.


         Whitehall the 16th. of June 1630.

         Upon consideration this day had at the Board of the difference
         depending betweene Monsr. de Cane a subject of the French Kings
         and Thomas Pittz and others English Merchants Adventurers to
         Canada, and upon consideration had in particuler of the great
         contempt and affront of all authoritie and Justice shewed by
         the said Fittz, whereunto also it is to be presumed that the
         rest of his partners were privie and Abettors, It was thought
         fit and ordered that his Majesties Atturney Generall doe
         proceede in Starr Chamber against the said Fittz, with all
         expedition, and that he likewise hasten the Commission agreed
         on and directed for the examination and discovery of the rest
         of the Actors or Abettors in the said misdemeanors, and that
         here of he give their Lordshipps an account at their next
         sitting on Fryday in the afternoone. Lastly it is thought fitt
         and ordered that the said Fittz be still continued prisoner in
         the Fleete. And that the Warden be expressly charged and
         required not to suffer him at all to goe abroad.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. V, art. 97.)



                                    XV

         To the right honorable the Lords Comissioners for his Majesties
         Navie and Admiraltie of England.

         The petition of Sr. William Allexander Knight, Capt. David Kerk
         and others the adventurers in the joynt companie of Canada.

         Whereas it pleased his Majesty some three years agoe to give
         Comission under the great Seale of England to the pet[rs] for
         planting Colonies in the river of Cannada, and displanting of
         those who were then his Majesties ennemies in the said Landes,
         and for the better encouragement and enabling of the pet[rs] to
         give them by the same Commission sole power to trade with the
         natives within the Gulfe and river of Cannada: Now the pet[rs]
         are informed that there are divers shipps bound for the said
         Gulfe and river without warrant from them and contrary to his
         Majesties expresse pleasure by his Commission to them, which
         cannot but turne greatly to the prejudice of his Majesties
         service and the losse of the pet[rs] And they are particularly
14/1426  enformed of one shipp, called the Whale of London whose owners
         are Nathaniell Wright and Nathan Wright, the Masters Richard
         Brewerton and Wolston Goslyn, that is presently ready for the
         said voyage.

         Wherefore they doe humbly entreat your Lordshipps that for the
         foresaid shipp or any other which upon due information shalbe
         found to have any such intention contrary to his Majestys
         Commission to the pet[rs] there may be such course taken that
         they may be stayed or sufficient assureance given that they
         will prosecute noe such voyage.

         And they shall pray for your Lordshipps.

         The Lords Comissioners for ye Admiralty desire ye Lord Viscount
         Dorchester to be pleased to take this petition into present
         Consideration, and calling all parties before him to examine
         how farre ye limitts granted to ye petitioners (by Commission
         from his Majestie) extend in Latitude and Longitude, and if his
         Lordshipp shall find that the parties complayned of have
         intention to goe into those partes contrary to his Majesties
         Commission their Lordshipps thinke fitt and order that they be
         staid as is desired.

         Wallingford House, 26. Febr. 1630. (8 march 1631.)

         EDW. NICHOLAS.

         (_Sur le dos est crit._)

         R. 26. Febr. 1630. Pet. of Sr. Wm. Allexander.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 4.)



                                   XVI.

         Right trustie and welbeloved Cousins and Counsellors and
         trustie and welbeloved, Wee greete you well. Whereas wee are
         informed that there are certaine shippes bound for the gulph
         and river of Canada, contrarie to a power and comission given
         by us unto Sr. William Alexander Knight, Jerves Kirk and others
         therein contained, who by vertue thereof have been at greate
         Charges in setling and maintaining a Colonie and fort in these
         boundes, Our pleasure is that upon due information of any Shipp
         or shippes bound for the said Gulph and river of Canada,
         contrarie to our former warrant, and without power from the
         forenamed persons having interest in it you take such speedie
         course as is requisite for their stay and hinderance till our
         further pleasure be knowen. For doing whereof these presents
         shalbe unto you a sufficient warrant. From our Court at
         Whitehall the[838]

         (_Sur le dos est crit._)

         A cont. pt. of a lre. for hinderance of men going to Canada,
         desired by Sr. W. Alexander, ye 19 of Feb. 1630. (1st. march
         1631.)

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 5.)

[Note 838: Ainsi en blanc dans l'original.]



                                 XVII.

         A breife declaration what beaver skinnes Captaine David Kirke
         and his Companie brought from Canida, in the yeare 1629. and
         how the Forte of Kabecke was surrendred.

15/1427     That the sayd Captaine Kirke and his companie brought from
         Canida, the voyage aforesaide but the number of 6253 beaver
         skinnes.

                                        Deposed  upon oath
                                        by Capt'aines David and
                                        Thos. Kirke, Jn. Lowe
                                        and Th. Wade their factors
                                        and pursers fol. I.


         That of the saide 6253 beaver skinns they gott and acquired by
         trade with the natives of Canada 4540.

                                        Deposed upon oath by
                                        the same parties fol. I. as
                                        also Jacques Reinard Sr.
                                        de  Espines,  Lieutenant
                                        to Monsr. de Cane, hath
                                        deposed ad 15 interrogator.
                                        fol'. 5, that he beleaveth
                                        they traded for 4000.
                                        beavers and all the other
                                        Frenchmen depose that
                                        the English traded there
                                        for beavers skines.

          That Captaine Kirke and his companie had not from the French
          above the number off 1713 beaver skinnes which with those had
          in trade as aforesaid maketh upp the number of 6253 skinnes.

                                        Deposed by the said
                                        Captaines David and Thomas
                                        Kirke, John Lowe and
                                        Thomas Wade, fol. I.[839]

[Note 839: Dans le n. 13 du Vol. V, qui ne diffre pas essentiellement
du n. 12, on lit de plus: _and M. Champlain governor of the Fort
deposeth but of 2500. or 3000 beavers that were therein_, fol. 3.]


          That the time when the Fort of Keibecke was surrendred to
          Captaine Kirke, the French men in the same were in greate want
          of victualles havinge lived two months before uppon nothinge
          but bitter rootes.

                                        Deposed by Samuell
                                        Shamplin, Leieutenant
                                        Goverener, fol. 19, ad. 4,
                                        Nicolas Blundell, fol. 22
                                        and Eustacie Boule, Fol. 23.


          That the French delivered to Captaine Kirke in exchange for
          victualls and for theire bringinge into England and sendinge
          them into France, at his chardges all the beaver skinnes which
          he had from them.

                                        Proved per contractum,
                                        fol. 24. [840]

[Note 840: Le n. 13 porte: _Proved per contractum made at the takeinge
in of the Forte_, fol. 8, 9.]


         That Captaine Kirke fedd for the space off three or fower
         months off the French, 100 persons and that those victualls in
         trucke which the natives would have gayned him more beavor
         skinnes then att those which he had from the French to the
         number of 1000.

                                        Deposed by Captaine
                                        David Kirke, fol. 27. ad.
                                        9 and 10. Interr.


         And whereas there may seeme to be some difference betweene the
         depositions of the English and French, touchinge the number of
         beaver skinnes, that difference is thus to be reconsiled,
         namely that it is to be understood, that the English speake
         only off such beavers as came to the companies accompt, and the
         French speake off the whole number of skinnes that they had
         when the forte was surrendred, not naminge or expressinge what
         part off the same they themselves enjoyed by the permission off
         the English hid or imbeazilled, for it is evident by their owne
         depositions that by the content of the English, some of them
         had one garment and others two garments of beaver a peece, and
         Monsr. Shamplin and Monsr, Pountgrave had 227 beavers off those
         found in the Forte all which by estimation cannot be lesse then
         a thousand skinnes besides one; Monsr. Culliart now residing in
16/1428  Canida, had 250 of the said beavers which the English paid him
         for, as by his receipt may appeare and the Frenchmen themselves
         did privately convay away some beavers and hidd others the
         number whereof cannot be discovered by reason that by the
         articles of agreement they were permitted to carry out of the
         forte what beaver skinnes and others comodities they had,
         nither is it considered what at such a time both the French and
         English off the ordinarie people might convay away as pilladg
         which is impossible for the adventurers to finde out.

         (Sur le dos est crit.)

         Breviat of ye businesse of Kebeck as was brought me by one of
         ye Canada companie, ye 2. (12) of May, 1631. with a note of the
         Beaver skinnes taken and bought by Capt. Kerke in Canada.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 12.)



                                 XVIII.

         27 May (6 June) 1631.

         Captaine David Kirke sworne and examined before the right
         worshipfull Sr. Henry Martin Knight, Judge of his Majesties
         high Court of the Admiralty uppon certaine Interrogatoryes
         answereth thereto as followeth.

         To the first Interrogatory hee sayeth That true it is, That he
         was Imployed cheife Comander in two voyages into Canida, in the
         yeares 1628. and 1629. and the first of those voyages he was
         sett forth and ymployed at the Chardges of his late father
         Gervase Kirke and others merchantes of London, and the last of
         those voyages at the chardges of Sr. William Alexander the
         yonger, the sayde Gervase Kirke and others theire partners. And
         this hee affirmeth uppon his oath to be true.

         To the second he sayeth That in the first of the said voyages,
         he tooke from the French all the Country of Canida that they
         had in possession, except the fort of Cabecke.

         To the third he sayeth That in the last voyage when he tooke
         the sayd fort of Cabecke he had not any notice or knowledge of
         the late peace concluded betweene England and France.

         To the fowerth he sayeth That in the sayde last voyage wherein
         he tooke the sayde fort of Cabecke, he had a Comission under
         the broade seale of England, authorizinge him to transplant the
         French at Canida, and utterly to expell them from that country.

         To the fift he sayeth That in the sayd last voyage in the river
         of Canida he mett whit a French pinnace whereof Emery de Cane
         was Comander, and that pinnace assalted this examinates
         shallops and shott at them before this examinate began fight
         with her. And that pinnace did kill two of this examinates
         company and hurt and maymed twelve or sixteene others of them.

         To the sixt he sayeth That the beaver and ottar skynnes now in
         sequestration under the lockes of the Admiraltye are the same
         that this examinate had by trade with the natives of Canida,
         and by composition from the French for victualls given them
         accordinge to that composition.

         To the seaventh he sayeth that the French at the tyme of the
17/1429  renderinge of the forte of Cabecke did bringe out of the same
         which they sould and disposed to theire owne use betwixt seaven
         and eight hundred beaver skinns, of which the greatest part
         they sould to the English here in England.

         To the 8th he sayeth that when this examinates men returned
         from the takinge of the sayde forte, this examinate would have
         taken some beaver skynnes from them which they desired him not
         to doe, because (as they did constantly affirme to him) they
         had bought part of them of the French in exchange of apparrell,
         and the rest they founde in ditches and in the wood where the
         french had hid them.

         To the nynth and tenth he sayeth That there was not in the
         sayde forte at the tyme of the rendition of the same to this
         examinates knowledge any victualls, save only one tubb of
         bitter rootes, and he sayeth uppon his oath, That for the
         victualls which he gave the French to releive them in Canida
         and homewards accordinge to Composition, he might have hade in
         trucke with the natives of that country more beavers by a
         thousand then he had out of the sayde fort of Cabecke. And this
         he affirmeth uppon his oath to be true, Further addinge that
         with his owne victualls he fedd of the French by the space of
         three or fower monthes at the least one hundred persons, and
         payde for theire victualls in England and freighted and
         victualled them a shipp and therein sent them from England to
         France according to the sayde composition.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art, 15.)



                                  XIX.

         Monsr.

         Monsr. d'Espin m'a faict savoir ce qui se pane. J'entendz par
         la vostre qu'aportez de bon vin. J'eusse eue grandement aize
         que feussiez venu d'un aultre fasson, pour vous monstrer que je
         ne suis pas tel qu'il a est raport  Monsr. vostre cousin. Ou
         que j'eusse est vostre prisonnier, ou  moy l'honneur de vous
         estre serviteur, j'entendz que nos deux Majestez sont d'acort.
         S'il vous plaist venir icy sur vostre Commission, vous
         recepverez ce que esperez de celuy qui est

         Monsr.

         Vostre trs affectionn,

         KIRCK.


         Je, Emery de Caen, Capitaine de la Marinne, commandant le
         navire nomm le _Don de Dieu_, suivant le cong qu'il a pleu 
         Monseigneur le Cardinal de Richelieu, Grand Maistre, Chef & sur
         Intendant de la Navigation & Commerce de France, donner au
         sieur Guillaume de Caen, cy devant Gnral de la flotte de la
         Nouvelle France, pour envoyer un navire  ladiste Nouvelle,
         traister avec les sauvages, recepvoir les debtes qu'il luy
         seroyent deubz, ledist sieur de Caen s'il en auroit donn le
         commandement, & estant arriv  l'isle d'Orlans, prs
         l'habitation de Qubec, audist pas. J'aurois envoy Jacques
         Cognard, sieur de l'Espinay, porter la coppye de mon dist cong
          une signification dudist sieur de Caen, ensemble ma
         signification & protestation au bas, en datte du quatriesme
         jour de Juillet mil six cens trente un, au Capitaine Louis
18/1430  Kearke, Commandant pour le Roy de la Grand Bretagne, du fort &
         habitation du dist Qubec, lequel m'avoit mand pouvoir venir
         par ma commission, ce que j'aurois faist, & trois jours aprs
         mon arrive audict lieu il m'auroit faist mettre noz voilles,
         mousquets & piques dans la dicte habitation. Et ayant parl par
         plusieurs fois audist sieur Gouverneur & aux commis de la
         compagnye d'Angleterre, pour nous accorder pour faire la
         Traitte par ensemble pour esvitter aux desordres qui eussent
         peu arriver. Nous aurions en fin traitt l'un avec l'aultre
         pour pain, poix & aultres marchandises, des Castors & peaux
         d'orignal passez & grains de pourcelaine, lesquels castors &
         peaux ont est mis en leur magasin pour les separer entre eux &
         nous. Et ne m'auroyent desfendu la traitte ny donn
         empeschement jusques au jour d'hier que les Hurons sont arrivez
         avec quantit de castors & aultres peletries, ilz m'auroyent
         envoy leur principal commis, nomm Jehan Loo, me signifier une
         article comprise dans l'ordre qu'ilz ont de leur compagnye,
         signe de Monsieur le chevallier Guillaume Alexandre & le
         Capitaine David Kearke, cy devant gnral de la flotte Angloise
         pour le dist pas, pour & au nom de toute la compagnye, par
         laquelle ilz ordonnent de prendre & saisir tous navires qui
         traitteroyent dans le dist pas. Et prendre leurs castors
         jusques  fin de traitt, & auroyent mis dans mon dit navire &
         barque plusieurs de leurs gens sans m'avoir laiss aulcun
         exploict de la dicte signiffication, pour m'empescher de
         traitter mes marchandises avec lesdistz sauvages. Et deffence 
         moy de ce faire, encore que je leur aye remonstr & dit que le
         pas appartenoit au Roy mon souverain Seigneur & Maistre, Et
         que j'avois droist de traitter sans aucun contredit ny
         empeschement, suivant ma commission de mon dit Seigneur le
         Cardinal, & qu'ilz ne me montroyent aucune commission du Roy de
         la Grande Bretagne, pour  me prendre, & empescher la traitte,
         eux ayans la force  la main, & desirant entretenir le pais, de
         ma part ay protest cy devant & de rechef proteste pour le
         susdict Gnral de Caen & assossiez contre le sieur Gouverneur
         Kearke, & capitaine des vaisseaux leurs bourgeois &
         adventureurs en gnral, & chacun en leur propre & priv nom,
         de les faire respondre de tous despans, domages & interestz
         soufferts &  souffrir pour l'arrest & empeschement qu'ilz me
         font de la vente & traitt de mes marchandises dont je leur en
         donneray facture, comme de la prinse des castors que j'avois
         traitts cy devant. Faist dans le navire nomm le _Don de
         Dieu_, devant le fort & habitation de Qubec, le vingt
         deulxiesme jour d'aoust mil six cens trente un, presence de
         Michel Morieu, Maistre dudist navire, Jacques Cognard sieur de
         l'Espinay, Olivier le Tardif, Jacques Barbault & Jacques
         Ferment, officiers du dist navire. Sign Emery de Caen, Michel
         Morieult, de l'Espinay, Tonnent, Jacques Barbault, Charles
         Mons, Dereau dit St Amours, le Merc de Jean Hanin, Chalot
         Poullain de Mury, Le Juif, Pierre Rousseau, Le Tardif, Le Merc
         de Jehan Crocquet, Jehan Tontain & le Merc de Nicolas Gomme.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 23.)

19/1431

                                   XX.

         [L. S.]

         At Whitehall, the 14th. of October 1631.

         Present:

         Lo. Keeper Lo. Trea[r]. Lo. Privy Seale Ea. Marshall Ea. of
         Kelley Lo. V. Falkland Lo. Bp. of London Mr. Secr. Coke.

         Whereas Captaine Kirke and others the adventurers to Canada,
         did humbly shewe to the Board, that they having the sole Trade
         into those partes graunted unto them, prohibiting all others to
         trade thether, That neverthelesse divers persons viz. John
         Baker, James Ricrofte, Captaine Eustace Man, Henry West and
         others, have as Interlopers presumed to trade thether, carrying
         away a great parte of the said trade, to the great dammage and
         disablement of the said Adventurers to maintaine theire
         Collonie there for defence of the said Island or to proceede in
         the said Trade. Forasmuch as the said persons were thereupon
         this day convented before the Board some of the said
         Adventurers being then also present, And upon Entrance into the
         hearing of the Cause however the said Information in the
         generall appeared to be true, Yet for that the Examination of
         divers particulars objected on either parte, required a further
         tyme then the leasure of the board could permit. Their
         Lordshipps did thincke fitt and order that the further
         examination hereof be referrd to Mr. Sergt. Barkeley, Sr.
         Willm. Beecher and Mr. Nicholas, authorizing and requiring them
         to call for and peruse, all such writings, letters, Charter
         parties and Bookes of Account as they shall think fitt; As
         likewise to call before them and examine all such persons as
         they shall find cause, aswell for the finding out of the
         contemptuous carriage of the persons complainde of, as for the
         discoverie of the particular goodes and comodities and the true
         vallue of the same, by them brought from thence. And thereupon
         to make certificate to the Board, to the end such further order
         may be given as shalbe requisite. Lastly it is ordered that the
         persons complainde of shall enter into sufficient Bond to his
         Majestys use before the Clarke of the Councell attendant, not
         to sett out from henceforth any more Shipps to trade thether
         without lycence from his Majestie, or this Board. And shall
         give theire attendance de die in diem and not departe the Towne
         untill further order which Bond if they shall refuse to enter
         into, then to stand comitted to the custodie of a Messenger
         untill they shall conforme themselves.

         Ext. T. Meantys.

         (_Sur le dos est crit._)

         Canada 14th. Octob. 1631. Lo[dds] of ye Councells order of
         Reference concerning examinations of ye contempt ag[t] ye
         company of Canada.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 27.)

20/1432

                                 XXI.

         May it please your Lopps.

         We having herewith returned the examinations which we have
         taken according to your Lopps. order of the 14th of October
         last upon the Complaint of the Adventurers to Canada wherein we
         make bould to observe unto your Lopps. that James Ricroft named
         in your Lopps. order (who was imployed as pylott and merchant
         in his voyage complained of) had bene imployed in a former
         voyage by ye Adventurers of Canada, and that (but by that
         imployment) he had noe knowledge of that Coast; We likewise
         finde by other circumstances that he was not ignorant that ye
         Forte of Kebecke in those partes was taken and mayntained by ye
         said Adventurers, the charge whereof is apparent they could not
         undergoe but by the benefitt of their trade there; Wee likewise
         finde that at his last arrival there notice was given him from
         the said Adventurers that he ought not to trade there, to which
         notwithstanding he would not conforme: And such notice is
         proved by a letre subscribed by hymselfe which lre. we herewith
         returne, But the said Ricroft utterly denieth thatt he
         subscribed the said lettre although it were by two witnesses to
         his face attested to us to be signed by himselfe, And further
         it appeares unto us by ye examination of Capt. Vincent Harris
         that the said Ricroft was not only an encourager of these
         merchants to undertake that voyage, but his carriage there did
         discourage the natives to trade with the Adventurers.

         As for Baker the Mr. of the Eliz complained of and Eustace Man
         (one of the owners and merchants of that shippe) albeit the
         notoriousnes of the actions of the Adventurers to Canada doth
         give a suspicion that they were not ignorant of his Majesties
         pleasure for their sole trade into those partes, yet by their
         examinations they deny any manner of notice of his Majesties
         pleasure or other order for ye Adventurers sole trade.

         And for Henry West mentioned in your Lopps. order it was
         alleadged to us that he was sicke and could not come to be
         examyned.

         We have also perused an Order termed a Com[on] which we finde
         to be made by the beforesaid H. West and Eustace Man as
         Merchants unto ye said John Baker and James Ricroft purporting
         their ymployment from ye port of London unto ye Coast of
         Candia, which word Candia was delivered by Eustace Man &
         Ricroft to be intended for Canada, The instrument of which
         order wee herewith together alsoe with the examination and
         letre aforesaid humbly present your Lordships, leving all the
         same to ye Lordships wisdom.

         5. Nov. 1631.

         Examinations taken by us underwritten according to ye order of
         ye l4th of October 1631, from ye Rt. ho[ll] ye Lords of his
         Majesties ho. Councell.

         James Ricroft, Pilott of ye Eliz of London, examyned saith that
         Captaine Kirke and others professinge themselves to be a
         Companie did imploy him in the yere 1630 to Canada, and that he
         was paid by Mr. Eyres (beinge casheere for the said pretended
         Companie) sixe weekes after the end of ye voyage and that
         untill he was imployed by that Companie he never was in ye Gulf
         of Canada. That he heard ye Forte of Kebecke in those partes
         was in ye yeere 1628. surrendred by ye French to the said
21/1433  pretended Companie and saith, that when he was there imployed
         by ye said pretended Companie Captaine Lewis Kirke held ye
         possession of the said Forte.

         This examinate denyes that ever he knewe of or ever saw anie
         pattent to the said Companie untill he came last from sea.

         This examinate confesseth that he hath since 1630 bene imployed
         in a voyage to Canada by Capt. Eustace Man and one Hen. West in
         the Eliz of London. And did trade at Todasecke with ye savages
         that come thether for Beaver skins, and Elke skins, but he
         cannot tell to what quantity or vallue; but referres himselfe
         to the Customers Books for the Certaintie thereof. He saith
         that there was an order from his Merchants for his trade to the
         North parte of Canada and else where, which order is in the
         custody of Captaine Eustace Man, and confesseth that he did
         call to the Mr. of the Eliz (he beinge then deteyned as a
         prisoner by Captaine Vincent Harris, Capt. of the said
         Companies shippe named the Thomas) willing him to trade 3 for
         one which he sayeth was 3 Elkes skins for one Blankett. He
         denyes that he hath anie Charter parties, writinges or Bookes
         of accompt concerning his voyage.

         Jo. Baker Mr. of ye Eliz of London examyned saith that he did
         [not] know when he went out that there were anie that professed
         themselves to be of ye Companie of Canada, but heard that Capt.
         Kerke and others kept a Fort in Canada. And further sayth that
         James Ricroft his Pylott beinge deteyned by the Companie did
         send ye letre nor shewed him subscribed by Ricroft, and upon
         receipt thereof he refused to deliver anie goods therein
         required to be delivered and came for England with five Caskes
         and halfe of Beaver skins and some Elkes skins, for the
         certaine number whereof he referreth himselfe to the Customrs
         books, And faith that he was with ye said shippe tradinge in
         the said Gulfe about 20 dayes and that he had for his
         particuler about 40 pounds of Beaver skins; He denies that he
         wrought by way of challenge to Captaine Vincent Harris, but if
         he spake any wordes it was in his drinke and is forrie for it.

         Captaine Eustace Man one of the owners of the Eliz examined
         saith that he did sett forth the said Eliz (whereof Jo. Baker
         was Mr.) upon the motion and perswasion of James Ricroft for
         Canada and other partes and that untill his said shippe was
         gonne to sea he knewe not of, nor heard not of anie pattent
         graunted to anie Companie. That the order given ye Mr. for that
         voyage is in the Isle of Weight; That there were 531 Bearskins.
         that were brought from Canida and that they are all sold for
         above 500 . And 100 and odd Elkes skins which were sold for
         above 100 . But for the truth and certaintie of ye number of
         the said skins, he referreth himself to the Customers books And
         deneyeth that he hath any writinge Charter parties or bookes of
         accompts for he saith that the Mr. never gave him anie accompt
         in writinge of that voyage.

         Wm. Holmes purser of ye Thomas examyned saith that he did
         wright the letre produced dat. 12 May 1630 and read it unto Wm.
         Ricroft and saw him subscribe the same, In which letre it is
         apparent that Ricroft knewe of the Comission granted to Sr.
         Willm. Allexander.

         Edward Lees attendant upon Capt. Vinc. Harris Captaine of the
22/1434  Thomas, confesseth as much as ye said Holmes. Samuell Peirce
         Bever maker examyned saith that he bought of one Mr. Tho. Man,
         a Woollseller dwellinge by London stone about August last, ye
         quantitie of about 880 pound weight of Beaver skins in six
         hogsheads, which the said Tho. Man told him he had bought and
         received of one Captaine Eustace Man Merchant and owner of a
         shippe that came from Canada, for which said skins he paid to
         the said Thos. Man 880 . saith that he and some other Beaver
         makers whome he can name, bought of severall seamen that said
         they were belonginge to the said Capt. Mans Barque severall
         quantities of Beaver skins to the vallue of 300 weight.

         Captaine Vincent Harris Capt. of the Thomas examyned said that
         beinge imployed by ye Companie of Canada this last yeere to
         trade in those partes, and seeing ye said Eliz whereof Ja.
         Ricroft was pilote come into that Gulfe he commanded him to
         come aboard, and when he came he demanded by what authoritie he
         came thither, & what he did on that coast, whereto he answered
         he came to trade there aswell as this Examinate, whereupon this
         Examinate shewed him the Companies Com[on], and gave him the
         same to read which he did, and then sleighted it very much, and
         to expresse the Contempt he had of it went upon the decke and
         cryed to his shipp the Eliz that they should give 3 for one of
         that those of the Thomas did trade for, whereby those of the
         Company of Canada were constraincd to leave of the trade and
         goe from thence in regard the Savages would not come unto them.
         But reported that the Companie came to deceive them for that
         there were other of their Countrymen would give three tymes as
         much as they.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 33.)



                                  XXII.

         A note of all suche things as the Company hath in Canada and
         the nomber of men.

         Imprimis they have above 200 persons in the fort and habytation
         of Kebec and gone up som 400 leages in the country for further
         discoverys.

         In the fort there is 16 peeces of ordnance and 8 murderers. 75
         musketts and 25 sowlinge peeces and 10 arkebusses a Croake and
         30 pistolls 8 dozen of pikes and 24 holbeards and 40 Corseletts
         and 10 armors of prooffe and 6 Targetts.

         In the sayd fort there is 2000 of powder for the ordnance 300
         of musketts powder, and one hundred and halfe of sowlinge
         powder, Rownd shott burd shott Langer shott and chrossbar shott
         enough for the use of there powder and 10 barrells more which
         the Maye have of the store of 3 pinaces which are there
         furnished with 6 peeces of ordinance a peece and 6 murderers a
         peece and 5 barills a powder a peece and all thinges convenyent
         for their Rigginge and Munition of war.

         The sayd 200 persons vittled accordinge to his Majesties
         allowance att sea for 18 monthes besides what they fownd upon
         the ground which is able to find them 6 months more soe that
         the are very well vittled for 2 years and within towe yeers if
         they worke as the have beegon the wilbee able to subsift of
         themselves.

         There is goods for to Trade with the natives of the Contrey
         more then wee are able to vent in 2 yeeres which goods are no
23/1435  wheare vendable butt in that contry and which goods stands use
         in 6000 . starlinge besides charges which doth amount to
         6000 . more.

         All fort of tooles for smithes millers masones plasterers
         Carpendars Joyners bricklers whillons bakers bruers
         ship-carpenters shoomakers and taylors.

         10 Shallops fitted with bases for the head and all other
         furniture.

         All fort of tooles beelonginge to the fortyfication.

         The abovesayde fort is soe well situated that the are able to
         withstand 10000 men and will not care for them, for whatsoever
         the can doe, for in winter they cannot staye in the countrey
         soe that whoesoever goes to beesidge them the cannott staye
         there above 3 monthes in all in which time the muskett will soe
         torment them that noe man is able to bee abroad in centry or
         threnches day nor night without loosinge there sightes for att
         least eyght dayes.

         Soe that if please his Majestie to keepe it wee doe not care
         what French or any other can doe thoe the have a 100 sayle of
         shipps and 10000 men as above sayde.

         (_Sur le dos est crit._)

         Note of all such thinges as the Company hath in Canada and the
         number of men.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, n. 38.)



                                XXIII.

         Messrs.

         Je me remets  respondre  l'agrable vostre que m'a rendu le
         Sr Alexandre  son retour, qui j'espere sera en bref. Cependant
         vostre homme Mr Lowe n'est comparu icy, qui certes est venu
         fort mal  propos, car de luy on eust peu estre esclaircy de
         beaucoup de doutes qui ont rendu vos affaires avantageuses pour
         Decan & prjudiciables pour vous; toutesfois je vous asseure
         qu'on a faict tout ce qui a est possible, & que ce qui est
         accord conste hors des depositions fort clairement. Il y a
         deux points esquels on a trouv le plus de peine, l'un la
         pretension de Decan d'estre pay de ses Castors  12 . 10.
         selon qu'il les avoit enchery & acheptez,  quoy aprs beaucoup
         d'altercations on a est forc de cder par l'exhibition d'un
         acte de Messeigneurs du Conseil priv de S. M., auquel est
         contenue vostre promesse de faire bon ledit prix ou en porter
         le dechet comme pouvez voir par ledict acte qui est du 22
         Janvier 1628/29 auquel je vous remets. L'autre pour le poids
         des Castors, car le Sr Fitch dit bien d'avoir vendu lb. 4000 de
         Castors & 200 Castors, mais nous remet pour le nombre des
         Castors au seigneur Bicher, lequel atteste avoir compt 3500
         peaux en un magasin & 620 en un autre, les reduisant  2409 &
         33l Castors compte de Canada, ne disant pas sy les 2409 pesent
         seuls lb. 4000 ou bien si tous les 2740 pesent 4000 lb. Cecy me
         met en doubte, & ne savons comme le reigler. Decan prtend que
         Fitch n'a enlev que les 3500 peaux ou 2409 Castors qui
         estoyent en son magasin, lesquels doibvent peser 4000 lb poids
         d'Angleterre, les autres 331, n'ayant est en sa puissance ny
         les avoir vendus. En quoy il y a de l'apparence de raison, mais
         non pas assez pour la pouvoir tellement refuter ny accorder que
         ce soit selon l'equit. Nous devons nous trouver ensemble
         aujourd'huy pour voir ce qu'il pourra allguer pour vrifier
         son dire. Mais sy vostre homme eust est icy on eust peu voir &
24/1436  savoir les particularitez de tout, & traicter avec luy avec la
         solidit & resolution qui est requise pour rembarrer son
         audace. La faute est  vous qui n'avez pourveu Monsr.
         l'Ambassadeur de meilleures defences, vous asseurant que toutes
         les armes qu'avez envoyes ont est employes sans obmission
         d'aucune part qu'on aye peu esplucher pour vostre advantage;
         vous verrez le tout  son temps,  quoy me remets.

         Prparez vous  partir & soyez les premiers en toute faon pour
         prendre l'advantage de la traicte  Tadoussac; n'allez pas trop
         foibles ny aussy ne vous mettez en despences extraordinaires,
         afin que puissiez faire le voyage  profit & sans perte. Il
         faut que vous voyez de prendre ordre aux Interlopers, car cela
         vous gasteroit tout pour ceste anne; pour les suivantes, que
         ceux  qui il touche y prennent esgard. J'ay trouv bon de vous
         donner cest advis par avance, & vous baisant les mains je
         demeure Messieurs

         Vostre affectionn serviteur,

         PH. BURLAMACHI.

         A Metz, ce 30 Janvier 1631.

         A Messrs.

         Messrs. les Dputs de la Comp[e] Angloise & Escossoise,
         negotians en Canada,

         LONDRES.

         (_Sur le dos est crit._)

         Copie d'une lettre escrite  Metz le 30e de Janvier 1630,
         (1631) par le Sr. Burlamachi, aux Dputez de la Compagnie
         Angloise & Escossoise, negotians en Canada.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 39.)



                                XXIV.

         That for supposed debtes to du Cane from ye Canada Marchantes
         (for skins, for debtes from savages and for knives) he hath
         bound the King to pay 8270 , sterling within ye space of two
         months.

         That for certeine French shipps etc. he hath likewise obliged
         his Majestie to pay in Paris unto whom ye French King mall
         appoynt (and that within two months allso) the tome of 6060 .
         sterling.

         Soe as in effect he hath condemned his Majestie in 14330 .
         sterling and given Bur: in pawn for ye payment with which it
         may be justly sayd he hath bought ye peace.

         For as concerning the first some it is most certeine that ther
         are butt 1730 skins belonging to ye French as appeers by
         depositions in the Admiralty ye Copies wherof Mr. Burlemachi
         hath and thes skins are still entire here. The knives are in ye
         fort, and ye debts from savages utterly denied.

         And as for ye second some nothing is more certaine then that
         his Majestie never had pennie of it.

         Butt suppose that thes sums of money were recoverable here why
         should the King be bound to pay them.

         Why were nott thes articles first consulted with his Majestie
         before ye signing of them, especially seeing in his name and to
         be certified under his greate seale Burlemachi is made a
         pledge.

25/1437  Why was nott caution also given for du Canes payment of ye
         frayght and charge of ye shipp of 150 tuns; and for payment of
         ye marchandize which the English are to leave in Canada.

         I conceave it most fitting that ye Canada Company should
         answere my Lo. Embas[ores] long letre.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 45.)



                                  XXV.

         Trusty and welbeloved etc. For soe much as there is made a
         finall good agreement betwixt us and our good brother the
         French King, and that all differences aswell betwixt our
         Crownes as subjects are settled by a mutuall and perfect
         accord, and that amongst other particularityes on our side v/e
         have consented to the restitution of the fort and habitation of
         Quebec in Canada, as taken by force of armes since the peace,
         howsoever the Comission were given out to you during the warre
         betwixt us and the sayd King: We preferring the accomplishment
         of our royall word and promise before all whatsoever
         allegations may be made to the contrary in this behalfe, as we
         have obliged ourselves to that King for the due performance
         thereof by an act passed under our great Seale of this our
         realme of England, soe we doe by these our lres. straightly
         charge and command you, _that upon the fight hereof yee doe
         give speedy notice and order to all such subjects of ours which
         are under your Comission and gouvernement aswell souldiers
         which are in garrison in the foresaid fort and habitation of
         Quebec for defence thereof, as inhabitants, which are there
         seated and planted, to [conforme themselves unto the sayde
         agreement and to] [841] _render according to the sayd agreement
         the sayd fort and habitation into the hands of such as shalbe
         by our sayd brother the French King appoynted and authorised to
         demand and receave the same from them_, in the same state yt
         was at the tyme of the taking, without demolishing any thing of
         the fortifications and buildings which were erected at the tyme
         of the taking, or without carrying away the armes munitions,
         marchandises or utensills which were then found there in. And
         yf any thing hath ben formerly carryed away from thence, our
         pleasure is, yt shalbe restored either in specie or value,
         according to the quantity of what hath ben made appeare uppon
         oath and was sett downe in a shedule made by mutuall content of
         such as had cheife comand on both sides at the taking and
         rendring thereof. And for soe doeing these our lres. shall not
         onely serve for warrant but likewise for such expresse
         signification of our will and pleasure, that whosoever officer,
         souldyer, or inhabitant shall not readily obey, but shew
         himselfe crosse or refractory thereunto, shall incurre our
         highest indignation and such punishment and penalty as shalbe
         due unto offendors of soe high a nature.

[Note 841: Ces mots sont effacs dans l'original.]

         (_Sur le dos est crit cette note._)

         And every of you our subjects remayning in the foresayd fort
         and habitation, either as soldyers in garrison for defence
         thereof or inhabitants there seated and planted, imediately
         uppon sight hereof which shalbe presented by such as our good
26/1438  brother the French King shall appoynt and authorise for that
         purposse, to render the sayd fort and habitation of Quebec into
         their hands.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 46.)



                                 XXVI.

         Charles R.

         Trusty and welbeloved wee greete you well. Forasmuch as there
         is made a finall good agreement betwixt us and our good brother
         the French King, and that all differences aswell betwixt our
         Crownes as subjects are settled by a mutuall and perfectt
         accord, and that amongst other particularytyes on our side, we
         have consented to the restitution of the fort and habitation of
         Kebec in Canada, as taken by force of armes since the peace,
         howsoever the Commission were given out to you during the warre
         betwixt us and the sayd King: We preferring the accomplishment
         of our royall word and promise before all whatsoever
         allegations may be made to the contrary in this behalfe, as wee
         have obliged ourselves to that King for the due performance
         thereof by an act passed under our great seale of this our
         realme of England, soe we doe by these our letres straightly
         charge and comand you that uppon the first commoditie of
         sending into parts and meanes for ye people to returne yee doe
         give notice and order to all such subjects of ours which are
         under your Commission and government aswell souldiers which are
         in garrison in the foresaid fort and habitation of Kebec for
         defence thereof, as inhabitants, which are there seated and
         planted, to render according to the sayd agreement the sayd
         fort and habitation into the hands of such as shalbe by our
         said brother the French King appoynted and authorised to
         demaunde and receave the same from them, in the same state yt
         was at the tyme of the taking, without demolishing any thing of
         the fortifications and buildings which were erected at the tyme
         of the taking, or without carrying away the armes munitions
         merchandises or utensills which were then found therin. And yf
         any thing hath bene formerly carryed away from thence, our
         pleasure is, it shalbe restored eitheir in speicie or value,
         according to the quantity of what hath bene made appeare uppon
         oath and was sett downe in a schedule made by mutuall content
         of such as had cheife comaund on both sides at the taking and
         rendring thereof. And for so doeing these our letres shall not
         onely serve for warrant but likewise for such expresse
         signification of our will and pleasure, that whosoever officer,
         souldyer, or inhabitant shall not readily obey, but shew
         himselfe crosse or refractory therunto, shall incurre our
         highest indignation and such punishment and penalty as shalbe
         due unto offenders of soe high a nature.

         (Sur le dos est crit.)

         Letters from his Majesty to ye Canada marchants and ye
         comanders under them for rendring Kebeck corrected as in these
         first originals appeareth.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 47.)



                                XXVII.

         Declaration du Sr. Champlain soubs serment des armes, munitions
         & autres utensiles laisses au fort de Kebeck lors de la
         rendition, qui doyvent selon le Traict estre restitues.

27/1439  4. Quattre pices d'Artillerie de fonte du poids d'environ 150
         lb. piece.

         1. Une pice d'Artillerie de fonte pesant environ 80 lb.

         5. Cinq boites de fer servant pour les dites pices.

         2. Deux plus petites pices d'Artillerie de fer pesant chacune
         800 lb.

         6. Six Pierriers avec leurs Chambres ou boites pour les
         charger.

         1. une petite pice d'Artillerie de fer pesant environ 80 lb.

         45. Quarante cinq petits boulets de fer pour les cinq pices
         d'Artillerie sudite.

         6. Six boulets pour les autres pices, chacun pesant 3 lb.

         30. ou 40. Trente ou quarante livres de Poudre  Canon.

         30 lb. Trente de Mesche, ou environ.

         30. Trente Mousquets entiers & un rompu.

         1. Une Harquebuze  croc.

         2. Deux longues harquebuzes de cinq ou six pieds.

         2. Deux autres harquebuzes.

         10. Dix Hallebardes.

         12. Douze picques.

         5. ou 6000. Cinq ou six mille livres de plomb en boulets,
         platine & bancs.

         60. Soixante Corcelets, desquels deux sont complets &  la
         preuve du Pistolet.

         2. Deux grands pieds fourchus de fonte pesant 80 lb.

         1. Un Pavillon ou tente pour loger Vingt hommes.

         1. une forge de Mareschal avec les Appartenances.

         Toutes sortes de provisions pour la Cuisine.

         Tous Outils pour un Charpentier.

         Tous outils de fer propres pour un moulin  vent.

         Un Moulin  bras pour moudre du bled, etc.

         Une cloche de fonte.

         (Sur le dos est crit.)

         Copie de la deposition du Sr. de Champlain des armes &
         utensiles laisses au fort de Kebecq.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 49.)



                                 XXVIII.

         An answere made by the Adventurers to Canada unto a letre
         written by the right hon[ble] Sr Isaack Wake Knight Lord
         Ambassador for his Majestie of England, now resideing in
         Fraunce beareing date the 9th of Aprill 1632.

         To the first Article mentioned in his Lordshipps letre wherein
         he writes that the instructions he received from us were soe
         weake and came soe farr short for what was necessary for our
         defence that had he not gathered light from Monsieur de Caen
         his owne speeches, he should not have brought our busynes to
         soe good a passe.

         Wee answeare that those depositions and instructions which wee
         sent and delivered here to Mr. Burlamachi and which he had
28/1440  under the seale of the Admiralty by the Lordes of his Majesties
         privy Counsell their comaund, were soe authentique and
         sufficient, that if this cause had byn tryed here in England
         where witnesses would have byn allowed, which wee earnestly
         desired, We doubt not but to have recovered charges of de Caen
         rather then any money should have byn paid unto him. But the
         French Ambassador and Monsr. de Caen would never permitt any
         legall proceeding neither in the Admiralty nor in any other
         Court of justice here in England.

         Secondly, Whereas his Lordshipp writes that De Caen his
         pretentions were for 266000 livers, We marvaile not at his
         unreasonable demaund, knowing the French at well as we doe,
         whereof some of us have had woefull experience in the busynes
         with Morteau and Launay and others. But Monsr. de Caen att his
         being here claymed in all only 4266 beavors. And Monsr.
         Champlaine Governor of the Fort when, their goods were taken
         deposeth there were but 2500 or 3000 beavors belonging to the
         French att the most. Whereof at the rendring of the Fort the
         French that were then there, were by composition permitted and
         did carry away such as they pretended were their owne, and they
         had each of them a Coat conteyning 7 or 8 beavors a peice
         besides what they conveyed away secretly. And some were stollen
         by them as appeares by the depositions of Oliver le Tardiff one
         of their servauntes. Besides wee bought divers beavors of the
         said Frenchmen att the returne here of our shipps for which wee
         paid them above 400 . as by their acquittances appeareth which
         beavors they brought then in our shipps from thence. All which
         being deducted it will plainly appeare there could not come to
         our hands above 1713 beavors according to the depositions of
         our Captaynes and factors who kept a just and exact accompt of
         the same, which beavors were delivered unto us by the French
         there, upon composition and condition that wee should feed them
         and bring them home they being almost starved and must have
         perished without our releife they having fedd upon nothing but
         rootes for the space of Three monthes before, as appeares by
         the deposition of Monsr. Champlaine, Mo. Blundell, Mo. Bowley
         and others. And the victualls we gave them would have bought
         there above 4000 beavors, as appeares likewise by the
         depositions of Capteyn Kirke and others. The rest of the
         Beavors (which with the said 1713 received from the French are
         still in sequestration) Wee bought of the salvagcs with our
         owne goodes the French themselves confessing in their
         depositions that wee traded for 4000 Beavors.

         Thirdly, whereas his Lordshipp writes for the restitution of
         the shipp Hellen and the goods taken in her which were but of a
         small valewe, We answeare that the said shipp came out of
         Fraunce the 20th of May 1629 and the peace was proclaimed ten
         daies before to take effect from the 14th of Aprill before
         that, which peace they knew and heard of before their coming
         out of Fraunce as appeareth by the deposition of Jaques Raymond
         [842] Sieur de Espines Leiutennt to Mo. de Caen. Nevertheless
         at their comyng into the river of Canada they concealed the
         said peace and first assaulted and shott att our shallopps and
         after att our shipps to have surprized them and killed some of
         our men and wounded many others, which appeareth likewise by
29/1441  the deposition of the said Jaques Raymond and the deposition of
         our men. Now we conceive that by our lawe and the lawe of
         nations those men that shall assault us knowing of the peace
         concluded betweene both Kingdomes ought to suffer as Pyratts
         and the shipp and goods soe taken are lawfull prize and
         therefore noe restitution ought to be made but contrarily the
         French ought to give us satisfaction for our damages in the
         fight susteyned and also for loss of our mens lives. Howsoever
         wee wilbe contented to deliver such goods in Canada as were
         taken in the said shipp Hellen (if it be soe agreed and by his
         Majesty comaunded).

[Note 842: Jacques Kognard (Couillard), sieur de l'Espin.]

         Fowerthly, whereas de Caen demaundeth satisfaction for Beavors
         owing to him by the Salvages we answeare that wee never
         received any of them for him, and therefore he may now goe and
         receive them himselfe. And for the Knyves which he pretendes to
         be worth 600 Beavors they remayne still in the Fort to be
         delivered unto him if it be soe concluded.

         Fifthly, concerning the number of Beavors which his Lordmipp
         saith is playne by the French depositions to be 4200 skynnes,
         although Mo. Champlaine their Governor whoe should know best
         deposeth but 2500 or 3000 beavors. We answeare that it is more
         playne by the depositions of the English that there were but
         1713 beavors which came to our hands and they were delivered
         unto us upon composition by the French. That we should give
         them food whereby to preserve their lives from perishing and
         bring them home, which we conceive wee ought to enjoy having
         paid soe well for them in regard our provisions they had would
         have bought above 4000 beavors as is before expressed. And if
         there were any more the French carryed them away with them as
         they had permission to do. As appeareth by the contract made
         with Monsr. Champlayne and Monsr. Pountgrave att the rendringe
         of the Forte.

         Sixthly, concernyng the weight of the Beavors, Wee marvell a
         Calculation of 6625 . should be concluded on, seing the whole
         number of 4000 Beavors are still remayneing under their
         Lordshipps Comaund and may be weighed justly, Soe that they to
         whome they shalbe adjudged shall have noe losse by them.

         And for the price of 25 s. sterling per lb. If Mo. de Caen
         would have paid us the money for them upon our security to have
         repaid it to them to whome it should be adjudged he might have
         had them willingly. But whatsoever he pretended Monsr. de Caen
         had noe purpose to take them at that rate. For when he had a
         good part of them att the Lord Mayors house and might have had
         them from thence upon paying for them he nor his assignee
         Monsr. de Espines would not bring in money for them, though he
         was often urged thereunto, but suffered them there to remayne
         as they doe to this day.

         And whereas it appeares that it is concluded that de Caen shall
         have 82700 livers for such Beavors as were taken from him, Wee
         conceive that of right he ought to have nothing att all, but
         rather that he should give his Majestie satisfaction for the
         lives of his subjects which they tooke away contrary to the
         peace concluded. Whereof they were not ignorant but concealed
         the same as is before proved and confessed by them.

         And for the Beavors we had from the French, they were delivered
         unto us by contract to feed them and bring them home as is
         before expressed, and as appeareth by the contract made with
         them which cost us twice soe much as the Beavors were worth.

         Also wee conceive that the Charges wee have byn att in building
30/1442  and keeping the Fort nowe Three years should have byn
         considered in some measure. And if the French must be paid
         according to the price of beavor in England, Wee thinke it had
         byn very reasonable that they should have paid the Charges of
         bringing them home, seeing that which is bought in Canada for
         2s. is worth here above xx s. And that voyage cost us above
         20000 . which charge wee were att upon his Majesties Comaund
         and upon promise to enjoy both the goods wee should take the
         Fort and the Countrey.

         But now by this conclusion it should seeme wee have made a
         voyage for De Caen whoe (as he makes his reckoning) will have
         paid him here for every Beavor marchauntable (which he
         calculates att a pound and halfe in weight and att 25 s.
         sterling per lb.) which is 37 s. 6 d. sterling for every
         beavor, which cost not him above 3 s. sterling in Canada and
         wee have paid all the Charge of fetching and bringing them home
         hither which cometh to much more then all the beavers are
         worth. And if de Cane had sett forth shipps himselfe he must
         have byn att the like charge which would have cost hime more
         then his Beavors were worth. And therefore we conceive there is
         no reason he should have the value of the Beavors as they are
         worth here, seeing we have bought them there and paid all the
         charges of bringing them hither. By which agreement de Caen
         would make above 12 for one profitt and wee should loose all
         both principall which was our provisions they had for them and
         also the charge of bringing them hither. And it appeares that
         for such goodes as wee shall have remayneing in Canada and
         deliver de Caen wee are to have but 30 per Cent more then they
         cost us, which seemeth as strange on thother side; beinge that
         the charges of carryng the goodes thither and other expences
         will come to above Three tymes more then they cost besides the
         extraordinary yerely charge of keeping the Fort of Kebeck which
         must be raised upon the profitt of the goodes.

         Further whereas his Lordshipp hath ordered de Caen to pay 2400
         lyvers for the bringing home of 60 men custome and all other
         charges, wee conceive it to bee a very poore allowance seeing
         his Majesties custome amounteth to above 1000 lyvers and the
         very freight of our shipps coste above 4000 . sterling besides
         Maryners wages and victualles.

         And also whereas his Lordshipp hath further agreed That de Caen
         shall pay the freight and all Charges of a shipp of 250 tonnes
         to fetch home our men and goodes and also to pay 30 per Cent
         for such goodes as wee shall have remayneing in the countrey,
         Wee marvell de Caen doth not send one & give order and security
         for the performance thereof, that soe wee [may send away
         a][843] shipp in good tyme, that the delivery of the Fort may
         be performed according to his Majesties Comaund. But wee hold
         it very unreasonable wee should have soe litle allowance 30 per
         cent for the reasons above expressed.

[Note 843: Effac dans le manuscrit.]

         And lastly wee conceive the carryage of the busynes hath byn
         very unequall. For seeing our English Marchants have byn forced
         to goe into Fraunce to plead for such goodes as have byn taken
         from them by the French. Why should not the French come as well
         into England to plead for such goodes as have byn taken from
         them by the English. For all the world knoweth there is as good
31/1443  justice to be had in England as in France. For in the passage
         of the busynes for Canada, it is playne that the depositions of
         the French are fully approved and the English wholly rejected.
         Soe also in the proceeding about the shipp called the
         Benediction taken by the French; It appeareth by the English
         depositions that the goodes which the French tooke from the
         English amounted to 14000 . sterling and upwards. Yet their
         witnesses are not received nor allowed. But what the French
         have deposed is come to their handes (being little more than
         halfe of the said somme) is yeilded unto and restitution to be
         made for noe more. Soe that according to that rule it had byn
         but reason the English should have made restitution for noe
         more then what they proved came to their handes of the
         Frenchmens goodes. But in the whole course of their
         proceedinges it appeares the French are to receive and pay
         accordinge to their owne proofes and the depositions of the
         English are neither regarded nor their proofes on either side
         admitted or accompted of.

         DAVID KIRKE for my mother

         Elizabeth Kirke.

         ROBERT CHARLTON.

         WILLIAM BARKELEY.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 53.)



                              XXIX, n. 1.

         May it please your Lordshipps.

         As I was comaunded by your Lordshipps order of the Five and
         twentieth of July last I have heard Captaine Man and Mr. Tomson
         traders about Canada, and not taking upon mee to examin whether
         the Traders offended against the priviledge granted by his
         Majestie or not, or whither they comitted any Contempt for that
         I conceived I was but to enforme myselfe what damages the
         Adventurers have susteyned and what profitt the other parties
         have made wherein I find that Captaine Kirke conceiveth
         himselfe damnified principally by the traders trucking for
         Bevers of which Captaine Man retorned 700 . worth of Bever and
         some Elkes skynnes and Mr. Tomson retorned about 1200 . worth
         of Bever, all which Captaine Kirke would have had allowed unto
         him besides amends for damages that may happen in the trade
         hereafter, but upon consideration of the Charge and expence the
         traders weare at in setting forth their shipps and it was but
         casuall whether those Bevers should ever have come to the
         handes of Captaine Kirke in case the Traders had not bought
         them, of the natives and although by their trading and giveing
         more to the natives for Bevers then was used there hath growen
         damage to the future trade, yett I find noe certainty that this
         shall fall uppon Captaine Kirke, and for that I cannot find
         that Mr. Tomsons voyage was profitable and the gaine of
         Captaine Mans voyage was not much, I proposed that for a finall
         end of those Controversies betweene them Captaine Man should
         pay 200 . and that M. Tomson should pay 400 markes without
         expecting any of their assentes. All which I humbly leave to
         your honors judgement.

         WM. NOYE.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 66.)
32/1444


                               XXIX, n. 2.

         Quinto die Septembris Anno 1632.

         Annoque Octavo R. Caroli Anglie.

         John Peacocke Sollicitor to the Adventurers of Canada make
         oath, That according to a Report of his Majesties Attorney
         Generall, he this deponent repaired to the house of Morrice
         Thomson merchant the third of this present moneth of September
         and then and there demaunded of the said Morrice Thomson the
         somme of Fowre hundred markes to and for the use of the said
         Adventurers of Canada. The Answer of the said Tomson to this
         depont was, he owed the Adventurers nothing nor nothing would
         pay.

         Jo. PEACOCK.

         Jur: quinto die Septembris 1632.

         Ro. Riche.

         (Sur le dos est crit.)

         5 Sept. 1632

         Mr. Atturney generalls Report in a difference betweene Captain
         Kirke on the one part and Mr. Tomson and Capt. Man on the other
         about trading to Canada.



                                XXIX, n. 3.

         To the right hono[ble] the Lords and others of his Majesties
         most hono[ble] privy Counsell.

         The humble petition of the Adventurers to Canada.

         Humbly shewing.

         That according to your Lopps. order of the 25th of July last to
         Mr. Attorney Generall he made his reporte and therein awarded
         Morrice Thomson to paie to your pet[rs] Fower hundred markes
         which hath beene demaunded as appeares by affidavit hereunto
         annexed, which he refuseth to pay and Captaine Eustace Man, Two
         hundred Poundes, who absents himselfe although they both
         submitted themselves to this hono[ble] Board as it appeares by
         the said Order.

         The Petitioners humblie desires your Lopps. to take this their
         Contempt and their former into your Lopps. consideration, as
         also the great charge your petitioner have bin att in the
         taking of the Fort of Quebeck and keeping it ever since, and
         the now delivering it to the French allmost to the Ruyne of
         their estate. All which wee have done at his Majesties and your
         Lopps. Comaundes and humblie leave to your grave judgments. And
         (according to our bounden duties) shall ever praie, etc.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 66.)



                                 XXX.

         The 17th June 1633.

         The Canada Adventurers demandes from Monsr. Guill[me] de Cane
         of Diepe are as followeth.

33/1445

         1. For the Charge of a Shipp of 250 tunnes for a voyage of 7
         monthes victualled and manned with 70 men for fetching home 100
         soldiers from the Forte of Kebecke in the river of Cannada
         being allowed by the Trinity House. 2550  00 s. 00 d.

         2. For sundry goods delivered at Thadusacke the 28th June 1632
         by William Holmes unto Mr. Delarraldow [de la Ralde] amounting
         to in all as per particulers. 0617   02 s. 06 d.

         3. For 585 Beavers Marchants put aboard a French Pinace called
         the Lyon wherof Mr. de Rosse was Captaine being put abord by
         the order of Mr. de Cane and Monsr. La Rada the said skins doe
         weigh English waight 1000 lb. W[t] which at 25 s. per lb. is:
         1250  00 s. 00 d.

         Summa 4417  02 s. 06 d.

         (Sur le dos est crit.)

         1634. Octob. 12. Demands of the Canada merchants.

         (_State Paper Office, Colonial Papers_, vol. VI, art. 75.)



                                 XXXI.

         Contrat de mariage de Samuel de Champlain. (Registre des
         Insinuations au Greffe du Chatelet.)

         Lundy, 270. jour de decembre 1610.

         Par devant Nicolas Chocquillot & Loys Arragon, notaires &
         Garde-nottes du Roy nostre Sire en son Chastelet de Paris
         soubssignez, furent presents en leurs personnes M. Nicolas
         Boull, secretaire de la chambre du Roy, demeurant  Paris, rue
         & paroisse Sainct Germain l'Auxerrois, & Marguerite Alix sa
         femme, de luy auctorise en cette partye au nom & comme
         stipulant & eulx faisant fort pour Hleyne Boull leur fille 
         ce presente d'une part. Et noble homme Samuel de Champlain,
         sieur dudict lieu, capitaine ordinaire de la Marine, demeurant
          la ville de Brouage, pays de Sainctonge, fils de feu Anthoine
         de Champlain, vivant capitaine de la Marine, & de Dame
         Marguerite LeRoy, ses pere & mere, ledit sieur de Champlain
         estant de present en ceste ville de Paris, loge rue Tirechappe,
         de la paroisse Sainct Germain d'Auxerrois, pour luy & en son
         nom d'autre part.

         Lesquelles partyes, & de bon gr, ont recogneu & confess en la
         presence par l'advis & consentement de Messire Pierre du Gas,
         gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy & son Lieutenant
         General en la Nouvelle France, Gouverneur de Pons en Sainctonge
         pour le service de sa Majest, amy; Honorable Homme Lucas
         Legendre, marchand bourgeoys de la ville de Rouen, aussi amy;
         Honorable Homme Hercules Rouer, bourgeois de Paris; Marcel
         Chesnu, marchand bourgeois de Paris; M. Jehan Roernan,
         secretaire dudict Sieur de Mons, amy dudit futur espoux, &
         Honorable Homme Franois Le Saige, apothicaire de l'ecurie du
34/1446  Roy, alli & amy; Jehan Ravenel, sieur de la Merrois; Pierre
         Nol, sieur de Cosign, amy; Me Anthoine de Murad, conseiller &
         aumosnier du Roy, amy; Anthoine Marye, Me Barbier, chirurgien,
         alli & amy; Geneviefve Le Saige, femme de Me Simon Alix, oncle
         du cost maternel de laditte Hleyne Boull; avoir faict,
         seignent & font entre eulx de bonne foy ledict traitt,
         accords, dons, douaires, promesses cy mentionnez qui ensuivent
         pour raison du mariage futur desdits Samuel de Champlain &
         Hleyne Boull, qui ont promis & promettent prendre l'un &
         l'autre par nom & loy de mariage dedans le plus bref temps que
         faire se pourra & sera advis entre eulx, leurs parents & amis,
         si Dieu & nostre mre Eglise s'y accordent, aux biens & droits
          eulx appartenants qu'ils promettent porter l'un avec l'autre.
         Et pour estre unis & conjoincts entre eulx selon les us &
         coustumes de Paris; lequel mariage neantmoins, en consideration
         du bas aage de la ditte Hleyne Boull, reste accord qu'il ne
         se sera & effectuera qu'aprs deux ans d'huy finis & accomplis,
         sinon & plus tost si il est trouv bon & advis entre leurs
         parents & amis passer outre  la confection dudict mariage, en
         faveur duquel promettent & s'obligent solidairement ledict
         Boull & sa femme de bailler & payer auxdicts futurs mariez par
         advancement d'hoyrie venant par ladicte Boull aux successions
         futures de ses pere & mere la somme de six mille livres
         tournois en deniers comptans dans le jour prcdant leurs
         espousailles, & par tant ledist sieur futur espoux a dou &
         doue laditte future espouze de la somme de dix-huict cents
         livres tournois en douaire prefix pour une fois pay  icelle
         douaire avoir & prendre par elle tost que douaire aura lieu sur
         tous & chacun les biens meubles & immeubles, presents & advenir
         dudict futur espoux, qu'il en a pour ce du tout us & coustume
         de Paris.

         A est accord que le survivant desdicts futurs mariez aura &
         prendra par prciput & avant que faire aucun partage des biens
         de leur communaut & hors part la somme de six cents livres 
         savoir ledict sieur futur espoux pour ses habits, couvert &
         chevaulx, & laditte future espouze pour ses habits, bagues &
         joyaulx, selon la prize qui en sera faicte par l'inventaire, &
         sans ce ne faire sur icelle ou ladiste somme en deniers
         comptans audict choix & option dudict survivant, pourveu que
         lors de la dissolution dudict futur mariage il n'y ait enfant
         ou enfans vivant nez & procrez d'iceluy. Et recognoissent
         lesdicts futurs espoux, & ayant esgard  la grande jeunesse de
         ladicte Hleyne Boull, & pour l'affection & amiti qu'ils luy
         portent, veult & entend ledict futur espoux aprs la
         consommation dudit mariage advancer & luy donner moyen de vivre
         & de s'entretenir aprs son deceds, & advenant qu'il fust
         prevenu de mort en ses voyages sur la mer & s lieux o il est
         employ pour le service du Roy, en ceste consideration &
         advenant, comme dict est, son deceds, veult & entend ledit
         futur espoux que laditte future espouze jouisse sa vye durant
         de tout & chacun les biens meubles & immeubles presents &
         advenir quelque part qu'ils soyent situez & assis, & qui
         pourront appartenir audict futur espoux soit par acquisition,
         successions, domaines ou aultrement, pourveu qu'il n'y ait
         enfant ou enfans vivans lors nez & procrez dudict futur
         mariage. Pour faire insinuer lequel dit contract au Greffe du
         Chastelet de Paris & part ou d'ailleurs o il appartiendra, ont
         lesdicts espoux faict & constitu & par ces presentes font &
         constituent leur procureur gnral & special le porteur des
         presentes... Faict & pass  Paris en laditte rue & paroisse
         Sainct Germain, Enseigne du miroir, aprs midy, l'an mil six
35/1447  cents dix, le lundy vingtseptiesme jour de dcembre. Et ont
         lesdicts futurs espoux & aultres susnommez sign la minute des
         prsentes, demeure vers Arragon l'un de nous soubssignez.

         (Sign) CHOCQUILLOT & ARRAGON. [844]

[Note 844: Le successeur d'Arragon demeure Boulevard Saint-Martin,
celui de Chocquillot rue de Provence, No. 56. (Note de M. Lafontaine.)]

         Et plus bas est escript ce qui ensuyt:

         Ledict Sieur de Champlain, sieur dudict lieu comme dessus
         nomm, confesse avoir eu & receu desdicts Nicolas Bouller &
         Marguerite Alix sa femme aussy cy dessus nommez ledict Boull 
         ce present la somme de quatre mille cinq cents livres sur & en
         moings de la somme de six mille livres tournois, audist Sieur
         de Champlain promis en faveur du mariage de luy & d'Hleyne
         Boull... Faict & pas  Paris en l'estude des notaires
         soubssignez aprs midy l'an 1610, le mercredy vingtseptiesme
         [845] jour de dcembre. Et ont sign la minute des presentes
         estant au bas de la minute. Ledict contract de mariage sign de
         Chocquillot & Arragon.

[Note 845: Le mercredi tait le vingt-neuvime.]



                                 XXXII.

         Lettre de Champlain au Card. de Richelieu 1635. [846]

[Note 846: L'original est  Paris, aux Archives des Affaires
trangres.]

         Monseigneur,

         L'honneur des commandements que j'ay receu de vostre Grandeur
         m'a depuis plus relev le courage  vous rendre toutes sortes
         de services avecque autant de fidellit & d'affection que l'on
         sauroit souhaitter d'un fidelle serviteur. Je n'y espargneray
         ny mon sang, ny ma vye dans les occasions qui s'en pourroient
         rencontrer. Il y a asss de subject en ces lieux, sy vostre
         Grandeur desire y contribuer son authorit, laquelle
         considerera, s'il luy plaist, l'estat de ce pas qui est tel,
         que l'estendue est plus de quinze cents lieues de longitude,
         accompagn d'un des beaux fleuves du monde, sur les mesmes
         paralleles de nostre France, o nombres de rivieres longues de
         plus de quatre cents lieues s'y deschargent, qui embellissent
         ces contres habites de nombre infiny de peuples, les uns
         sedentaires ayans villes & villages, bien que formez de bois 
         la faon des Moscovites, aultres qui sont errans, chasseurs &
         pescheurs, tous n'aspirant que avoir un nombre de Franois &
         Religieux pour estre instruicts  nostre foy. La beaut de ces
         terres ne peut se trop priser ny louer, tant pour la bont des
         terres, diversit des bois comme nous avons en France, comme la
         chasse des animaux, gibier & des poissons en abondance d'une
         monstrueuse grandeur, tout vous y tend les bras, Monseigneur, &
         semble que Dieu vous ayt reserv & faist naistre par dessus
         tous vos devanciers pour y faire un progrs agrable  Dieu
         plus que aucun n'a faict. Depuis trente ans que je frquente
         ces contres, qui m'a donn une parfaicte cognoissance tant par
         exprience & le rapport que m'ont faict les habitans de ces
         contres. Monseigneur, pardonnez s'il vous plaise  mon zle,
         si je vous dy que, aprs que vostre renomme s'est estendue en
         Orient, que la fassiez achever de cognoistre en l'Occident,
36/1448  comme elle a trs prudemment commenc  chasser l'Anglois de
         Qubec, lequel neantmoins, depuis les traictez de paix faict
         entre les couronnes, vient encore traicter & troubler en ce
         fleuve, disant qu'il leur a est enjoinct d'en sortir, mais non
         d'y rester, & pour ce ont cong de leur Roy pour trente ans.
         Mais quand vostre Eminence voudra, elle leur pourra encore
         faire ressentir ce que peult vostre authorit, qui se pourra
         encore estendre, s'il luy plaise,  ce subject qui se presente
         en ces lieux,  faire une paix gnrale parmy ces peuples, qui
         ont guerre avec une nation qui tiennent plus des quatre cents
         lieues en subjection, qui faict que les rivieres & les chemins
         ne sont libres. Que si ceste paix se faict, nous jouyrons de
         tout & facilement: ayans le dedans des terres, nous chasserons,
         & constraindrons nos ennemis tant anglois que flammands,  se
         retirer sur les costes, en leur ostant le commerce avecque
         lesdicts Iroquois, ils seront constraincts d'abandonner le
         tout. Il ne fault que cent vingt hommes armez  la lgre, pour
         esviter les flesches; ce que ayant, avec deux ou trois mille
         Sauvages de guerre nos alliez, dans un an on se rendra maistres
         absolus de tous ces peuples, en y apportant l'ordre requis, &
         cela augmentera le culte de la religion, & un trafic
         incroyable. Le pas est riche en mines de cuivres, fer, acier,
         potin, argent & aultres minraux, qui s'y peuvent rencontrer.
         Monseigneur, le coust de six vingts hommes est peu  sa
         Majest, l'entreprinse honorable autant qu'il se peult
         imaginer.

         Le tout pour la gloire de Dieu, lequel je prye de tout mon
         coeur vous donner acroissement en la prosperit de vos jours, &
         moy d'estre tous les temps de ma vye,

         Monseigneur,

         Vostre trs humble, trs fidelle & trs obeissant serviteur

         CHAMPLAIN.

         A Qubec, en la Nouvelle

         France, ce 15e d'aoust 1635.



1/1449
                           TABLE DES MATIRES
                  CONTENUES DANS LES OEUVRES de Champlain.

         N. B. Les chiffres renvoient aux numros d'ordre qui se
         trouvent au bas des pages. Ce signe... marque les renvois qui
         ont moins d'importance, mais qui peuvent tre utiles dans
         certaines recherches.

         ABENAQUIS, ou ABENAQUIOIS; sollicitent l'alliance des Franais
         contre les Iroquois, 1180--l'auteur envoie reconnatre leur
         pays, 1182-3--retour des envoys, et leur rapport, 1216.

         ABRIOU, fils de Marchim; lui succde, 274.

         ACADIE (cte d'), 115--comprend le pays des Almouchiquois,
         122--mines de cette cte, 114, 121, 123--le cap de La Hve est
         joignant cette cte, 156--la grande rivire Saint-Laurent
         ctoie la cte d'Acadie, 183--... 561, 711, 728, 1067, 1159.

         ACHELACY, pour ACHELAYI, ou Achela, ancien, nom sauvage de la
         pointe de Sainte-Croix (aujourd'hui le Platon), 309.

         AORES, ou ESSORES, o les vaisseaux des Indes prennent
         hauteur, 51.

         AIGLE (cap  l'), diffrent de celui qui porte aujourd'hui le
         mme nom, 293 note 4; 790, note 4.

         ALBERT (le capitaine), commandant du fort Charles, en Floride,
         672--... 689.

         ALFONSE (Jean), pilote de Roberval, 151, 692.

         ALEXANDER (Sir), chevalier, 1221.

         ALGONQUINS, primitivement Algoumequins, 72, 73--danse
         algonquine, 72, 75, 76--... 103--loigns de la grande rivire
         de soixante lieues, 105--... 109-11--quelques-uns cultivent la
         terre, 317--se joignent aux Hurons (1609) pour faire la guerre
         aux iroquois, 323, 346, 801-26--expdition de 1610, 356,
         358-77--descendent  la traite (1611) au saut Saint-Louis et 
         Tadoussac, 397-412--leur pays, 447 et suiv., 857 et suiv.--un
         parti d'Algonquins est cause de la rupture de la paix avec les
         Iroquois, 1127.

         ALGONQUINS (le des), ou le de Tessouat, aujourd'hui le des
         Allumettes, 455, 456, 466, 468, 880, 881.

         ALGONQUINS (lac des), aujourd'hui lac des Allumettes, 508.

         ALGONQUINS (rivire des), ancien nom de l'Outaouais, 105, 108,
         110--description de cette rivire, 444-70, 508, 509,
         858-82--les sauvages vont au Saguenay par cette rivire,
         509--... 857.

         ALMOUCHIQUOIS. Voyez _Armouchiquois_.

         ALOUETTE (l'), petit vaisseau des Jsuites, 1080-1--La Ralde
         fait demander ce vaisseau (1626)  Miscou, pour l'aider contre
         les traiteurs dsobissants, 1113.

         ALOUETTES (pointe aux), ou pointe Saint-Mathieu,
         69--description qu'en fait l'auteur, 74--... 287, 787, 1010,
         1015, 1095.

         ANADABIJOU, grand sagamo, 70--rception qu'il fait  Pont-Grav
         et  l'auteur, 70-1--recommande  Pont-Grav le fils de
         Bechourat, 126-7--les Algonquins,  l'occasion de sa mort, font
         un prsent  son fils, 410--... 1024, 1026.

         ANASSOU, capitaine sauvage; M. de Monts fait alliance avec lui,
         222.

         ANEDA, capitaine sauvage de la baie de Casco, 198.

         ANGLAIS; dtroit trouv par eux, 148--les Anglais de la
         Virginie surprennent l'tablissement de La Saussaye, et
2/1450   ravagent l'Acadie, 773 et suiv.--premire tentative pour
         s'emparer du Canada, 1155-61--prennent le vaisseau de
         Roquemont, 1164-7, 1192--nouvelle de leur retour,
         1220--paraissent derrire la pointe Lvis (1629), 122l--force
         de leur flotte, 1239--s'emparent de Qubec, 1222-32--emmnent
         sur leurs vaisseaux les Franais de Qubec, 1276--leurs
         prtentions sur la priorit des dcouvertes en Amrique,
         1306-13.

         ANGLAIS (port aux), aujourd'hui Louisbourg, 280, 763.

         ANNE (cap), visit par Champlain, et M. de Monts. Voyez Iles
         (cap aux).

         ANSELME (Hubert), commandant d'un vaisseau de la compagnie des
         Cent-Associs (1631) destin pour Tadoussac; relche  Miscou,
         1315.

         ANTICOSTI, grande le situe  l'entre du fleuve
         Saint-Laurent, 67--description de cette le, 1087-8--... 1276.

         ANTONS (le sieur des), de Saint-Malo, apporte des vivres 
         Sainte-Croix, 224--occup  la pche  Canceau, 238 va  Port
         Royal, ibid--retourne  Canceau, ibid.

         ANVILLE (duc d'), amiral de France, approuve le projet de
         socit form par l'auteur, 886.

         ARCADIE, pour ACCADIE, ou Acadie, 115. Voyez Acadie.

         ARGALL (Samuel), capitaine anglais, s'empare de l'tablissement
         de La Saussaye,  l'le des Monts-Dserts, 773-6--se rsout 
         montrer la commission de La Saussaye, qu'il avait drobe,
         776--dvaste Sainte-Croix et Port-Royal, 777--retourne en
         Virginie, 778.

         ARMOUCHIQUOIS, ou Almouchiquois, sauvages  la cte d'Acadie,
         122--redouts des Souriquois, ibid--exploration de la cte des
         Armouchicois, 193-224, 731-60--... 270-1--Chouacoet fait partie
         de leur pays, 271--... 561--moeurs et coutumes, 737, 750-2,
         756-8--leur manire de faire les canots, 743-4--chemin  suivre
         pour aller du lac Champlain  la cte des Armouchiquois, 818.

         ARMOUCHIDES, sagamo ou chef sauvage, 113.

         ARNANDEL (Joannis) capitaine de vaisseau, de Saint-Jean-de-Luz,
         faisant la pche  Miscou (1631), 1318-19--son vaisseau saisi
         par Dumay et Gallois, 1319--son quipage le dlivre, et il se
         maintient par la force, 1320.

         ASISTAGUERONON, ou Atsistahronon, nation du Feu, ennemie des
         Cheveux-Relevs et de la nation Neutre, 546, 931.

         ASTICOU, nom algonquin du saut de la Chaudire, sur
         l'Outaouais, 449, 862.

         ATTIGOUANTAN, ou Attignaouantan, nation de l'Ours, l'une des
         principales tribus huronnes, 511--l'auteur arrive chez cette
         tribu, 514--... 551,628.

         ATTIGOUANTAN (lac des), aujourd'hui lac Huron. L'auteur lui
         donne le nom de mer douce, 513. Voyez Douce (mer).

         ATTIOUANDARONK. Voyez Neutre (nation).

         AUBRY (messire Nicolas), prtre, cart dans le bois dix-sept
         jours, 164-5.

         AUMONT (marchal d'); l'auteur sert sous lui, 5, 702.

         BACCHUS (le de),  la cte des Almouchiquois, 199-200--...
         202, 241, 736.

         BAHAMA, ou BAHAM, canal, 49, 50.

         BAILLIF (le), natif d'Amiens, aide de sous-commis,  Tadoussac
         (1622), 1038--se donne aux Anglais, 1228--le capitaine Louis
         Kertk lui remet les clefs du magasin de Qubec, ibid--M. de
         Caen l'avait chass pour mauvaise conduite, 1229--s'empare, au
         magasin, de tout ce qui appartenait  ce dernier, ibid--vole au
         commis Corneille cent livres en or et en argent, avec plusieurs
         effets, 1231--sa conduite scandaleuse lui attire le mpris mme
         des Anglais, ibid--maltraite les Franais de Qubec, 1305.

         BAILLIF (le P. Georges le),  Qubec (1621); instruction qu'il
         avait de la part du vice-roi, 995-6--commission que lui donne
         l'auteur, 1001-2--dput  Tadoussac auprs du sieur de Caen,
         1008-9--revient rendre compte de sa mission, 1009-10--dtermine
         l'auteur  y descendre, 1010---l'y accompagne, 1010-12--part
         avec Pont-Grav pour la France, porteur d'une requte des
         habitants du pays, 1018.

         BALEINES (port aux), dans l'le du Cap-Breton, 1285.

         BANAMA. Voyez Panama.

         BANC de Terre-Neuve, ou le Grand-Banc, 66, 127, 280, 349,
         435-6, 666.

3/1451   BARR (Nicolas), remplace le capitaine Albert au fort Charles,
         en Floride, 673.

         BASQUES. Ils se fortifient  l'le Saint-Jean (1623), et se
         saisissent du vaisseau de Guers, 1045.

         BASQUES (anse aux). Voyez _Chasaut-aux-Basques_.

         BATISCAN, capitaine sauvage, 356, 389, 1198.

         BATISCAN (rivire de), 91.

         BATTURIER (cap),  douze ou treize lieues de Mallebarre, 247,
         755.

         BAUDE (Moulin-), lieu ainsi nomm prs de Tadoussac, 986, 1092,
         1106--les vaisseaux de Kertk mouills en cet endroit (1629),
         1239, 1243, 1244, 1249.

         BAYONNE (le de), en Gallice, 7.

         BEAU CHAINE, l'un des facteurs et commis de la compagnie des
         marchands, 612.

         BEAULIEU (le sieur de), conseiller et aumnier ordinaire du
         roi; par son entremise, l'auteur s'adresse au comte de Soissons
         pour l'engager  prendre le Canada sous sa protection, 432.

         BEAUMONT (le sieur), matre des requtes; conseille au marchal
         de Thmines de demander la charge de lieutenant pendant la
         dtention du prince de Cond, et l'obtient, 966.

         BEAU-PORT (le), aujourd'hui Gloucester, dans le Massachusets,
         242-4, 752.

         BECHOURAT, chef montagnais, probablement le mme que Begourat;
         donne son fils  Pont-Grav pour l'emmener en France, 126.

         BEDABEDEC, pointe basse  l'ouest de l'entre de la rivire de
         Pnobscot, 180, 181, 185, 187, 194,726--montagnes de Bedabedec,
         731.

         BEGOURAT, sagamo montagnais, 121, 126.

         BERGERONNES (les grandes et les petites), ou Bergeronnettes,
         1092, 1106.

         BERMUDE (la), le dangereuse, 50.

         BESOUAT, pour Tesouat, Voyez Tessouat.

         BESSABEZ, chef sauvage de la rivire de Pnobscot, 179,
         183--son entrevue avec l'auteur, 184, 185--... 265, 267, 725,
         729, 730.

         BIARD (le P. Pierre), jsuite, missionnaire en Acadie, 766 et
         s.--pris par les Anglais  Saint-Sauveur, 773--conduit en
         Virginie, et menac de la mort par le Mareschal, 776--8--sa
         gnrosit envers le capitaine Turnel, 778-9--conduit en
         Angleterre, et de l en France, 780.

         BIC (le), ou le Pic, 68--un vaisseau rochelois fait la traite
         dans les environs (1624), 1059--... 1063, 1092, 11055--Desdames
         y apprend la nouvelle de la prise de Qubec, 1247.

         BIENCOURT (Charles de), sieur de Saint-Just, fils de M. de
         Poitrincourt; va trouver son pre  Port-Royal, 387--l'y
         remplace, 765--g d'environ dix-neuf ans (1610), 767--repasse
         en France, ibid--son association avec les pres Jsuites,
         768--retourne  Port-Royal (1611), 768-9--y demeure, 769, 770,
         772--encore en Acadie en 1624, 1067.

         BISEAU (M. du), ambassadeur de France en Angleterre,
         780--obtient la dlivrance du sieur de La Mothe, ibid.

         BLANC (cap), aujourd'hui cap Cod, 212, 244-5, 748, 753.

         BLANCHE (baie), ou baie du cap Blanc (cap Cod), 244, 752.

         BLAVET, vacu par les Espagnols, 6, 7, 701-2--... 16.

         BONAVENTURE (le de), prs de Perc, 113, 1181, 1187.

         BONNERME, chirurgien,  Qubec; l'auteur le fait emmenotter,
         301--remis en libert, ibid--sa mort, 318.

         BORGNE (le), chef algonquin, 1198.

         BOULL (Eustache), beau-frre de l'auteur, vient en Canada
         (1618), 599--rencontre sa soeur  Tadoussac (1620), 986--monte
          Qubec, 989--l'auteur le met au fort (1621) avec Dumay et
         quelques autres, 1001--nomm lieutenant de Champlain (1625),
         1079--dput (1627) par l'auteur aux Trois-Rivires, pour
         prvenir une rupture avec les Iroquois, 1120--revient  Qubec,
         1121--... 1182-3--l'auteur l'envoie (1629) vers le Golfe, avec
         une trentaine de compagnons, chercher passage pour la France,
         1214--pris par les Anglais, 1240, 1244--fait  l'auteur le
         rcit de son voyage, 1240-4--accompagne le gnral anglais 
         Qubec, 1252.

         BOULAY (rivire du), dans l'Acadie, 160, 715.

         BOURDET (le capitaine), commandant au fort de la Caroline, 674.

         BOUTONNIRES (cap des), 1090.

4/1452   BOUTRON, petite ville de la Nouvelle-Espagne, 25.

         BOUVIER ou BOVIER, marchand, en traite au saut Saint-Louis
         (1611), demande aux Hurons d'emmener avec eux un de ses hommes,
         406--l'auteur a quelques paroles avec lui  ce sujet,
         408--Iroquet se charge de cet homme, ibid.

         BOYER, de Rouen, chirurgien, panse la blessure de l'auteur
         (1610), 365--arrive  Tadoussac (1613), 437.

         BOYER, peut-tre le mme que le prcdent; grand chicaneur,
         fait signifier  l'auteur un arrt du parlement, 968-9---...
         981--deux familles inutiles, venues de sa part, sont renvoyes
         en France par l'auteur, 1019.

         BREBEUF (le P. Jean de), jsuite, arrive en Canada,
         1070--revient (1629) du pays des Hurons, 1218.

         BRCOURT (le sieur de), receveur de l'amiraut, 984.

         BRETON (cap), dans l'le Saint-Laurent, ou du Cap-Breton,
         115--... 386--plusieurs vaisseaux y prissent (1613), 436--...
         711.

         BRETON (le capitaine), bon marinier anglais, avait bien trait
         les Jsuites au retour du Canada, (1629), 1304--revient de
         Qubec, (1630), ibid.

         BRETONS (les), furent des premiers  dcouvrir les terres
         neuves, 666.

         BRION (le de), dans le golfe Saint-Laurent, 1084.

         BRISSAC (marchal de), 5, 6, 441, 702, 856.

         BRUGES (David de), pilote, 769.

         BRL (cap), prs du cap Tourmente, 1102.

         BRL (tienne), de Champigny, truchement pour les Hurons,
         dput vers les Carantouanais, 523, note 1--demeure avec eux,
         590--depuis huit ans parmi les sauvages, 621 (voir
         368)--raconte  l'auteur ses aventures au pays des
         Carantouanais, 622-9--retourne avec les Hurons, 629-- Qubec,
         en 1623; va au-devant des sauvages pour les faire hter,
         1043--rencontre les Hurons au saut de la Chaudire, 1045--sa
         mauvaise conduite, 1065--se donne aux Anglais, 1228,
         1249--reproches que lui adresse l'auteur, 1249--monte au pays
         des Hurons, 1251.

         BRL (l'let), prs de Tadoussac, 1095.

         BUREL (le frre Gilbert), jsuite, arrive  Qubec, 1070.

         BURLAMAQUI, ambassadeur du roi d'Angleterre en France, donne
         des assurances que le Canada sera remis aux Franais, 1326.

         CABAHIS, chef sauvage, 183--son entrevue avec l'auteur, 184,
         186--renseignements qu'il lui donne sur la rivire de
         Pnobscot, 186--... 729-30.

         CABOT (Jean); commission qu'il reoit du roi d'Angleterre, 150.

         CABOT (Sbastien), fils de Jean; au service de l'Angleterre,
         150, 1312.

         CADIX. Plan de cette ville en 1598, par Champlain, 7.

         CAEN (meric de), neveu du sieur Guillaume; celui-ci le laisse
          Qubec (1624) pour principal commis, 1067--commande en
         l'absence de Champlain, ibid--vice-amiral de la flotte (1626),
         1080--arriv  Perc, 1081--prend le commandement du vaisseau
         de La Ralde, avec la condition que les Huguenots n'y chanteront
         pas les psaumes, 1104-5--dpche de Tadoussac une chaloupe 
         Qubec, 1105--La Ralde lui crit de Miscou de lui envoyer le
         petit vaisseau des Jsuites, Y Alouette, 1113--part de Qubec,
         ibid--son arrive (1627), 1121--monte aux Trois-Rivires pour
         se rendre  la traite, ibid--s'efforce d'empcher la rupture de
         la paix, 1122--... 1125--redescend  Qubec, et de l 
         Tadoussac, 1128--occup  la pche de la baleine, 1130--appel
         cousin de M. de Caen (Guillaume), 1235, 1240--rencontre Thomas
         Kertk vis--vis la Malbaie, 1235--pris par les Anglais,
         1236-9--dtails sur ce qui lui tait arriv antrieurement,
         1240-7--retourne en Canada (1631), sur le vaisseau de Guillaume
         de Caen, 1323--les Anglais ne lui permettent pas de traiter,
         1324-5.

         CAEN (Guillaume de); lettre qu'il adresse  l'auteur (1621),
         993, 995--ce que mande  son sujet le sieur Dolu, 995--pouvoirs
          lui donns par le vice-roi, 996,999--nouvelles lettres qu'il
         adresse  l'auteur, 1007--surprend une lettre, avec copie d'un
         arrt en faveur de l'ancienne compagnie, adresse  Pont-Grav,
         laquelle annonait que cet arrt lui avait t signifi 
5/1453   Dieppe, ibid--teneur de cet arrt, 1007-8--l'auteur lui dpute
         le P. le Baillif et Guers, 1008--saisit le vaisseau de
         Pont-Grav,  Tadoussac, 1009-13--traite avec l'auteur de ce
         qu'il y a  faire pour l'habitation, 1013-17--part de
         Tadoussac, 1017--l'auteur envoie au-devant de lui  son retour
         (1622), 1034--passe deux jours  Qubec, et remonte aux
         Trois-Rivires, 1035--revient  Qubec et descend  Tadoussac,
         1037--arrive de France (1623); sa rception  Qubec,
         1044--monte  la traite, ibid--va visiter le cap Tourmente avec
         l'auteur, 1051--cause de son retard en 1624, 1060-1--nouvelle
         de son arrive, 1063--arrive Qubec, 1064--monte aux
         Trois-Rivires, 1065--en revient et va de nouveau visiter le
         cap Tourmente, ibid--dit  l'auteur que M. de Montmorency le
         lui a concd avec l'le d'Orlans et quelques autres les,
         1065-6--revient  Qubec, 1066--laisse meric de Caen  Qubec
         (1624) pour principal commis, 1067--arrte  Gasp, 1068--amne
         (1625) les Jsuites  Qubec, 1076--ses difficults avec les
         anciens associs, 1077-9--laisse Pont-Grav libre de repasser
         en France, ou de rester  Qubec (1626), 1113--prie Pont-Grav
         (1627) de retourner hiverner  Qubec, et l'y dcide, 1125--a
         quelques dmls avec le P. Noirot, 1129--refuse d'employer ses
         hommes au fort, 1132--dpos par la nouvelle socit, 1164--...
         1165-6--avait envoy des meules de moulin, qui restrent 
         Tadoussac, par la ngligence des commis, 1171-2--...
         1210-1--envoie quelques secours  Qubec, en attendant ceux de
         M. de Rasilly, 1240--l'auteur le rencontre qui s'en allait en
         Angleterre, pour y faire valoir ses droits, 1281--son vaisseau
         part pour le Canada avec un cong du cardinal de Richelieu pour
         cette anne seulement (1631), sous le commandement de son neveu
         meric, 1323.

         CAHIAGU, appel plus tard Saint-Jean-Baptiste, village huron,
         o sjourna l'auteur, 517, 518, 520, 522, 544, 907, 909, 929.

         CAIOU, rivire du Mexique, 28.

         CAMPCHE (cte de), o il y a quantit de sel, 46.

         CANADA. Description gnrale de ce pays, 67-124, 557-61,
         1082-1103.

         CANADA (grande baie de), 67.

         CANADA (grande rivire de), ancien nom du Saint-Laurent, 68,
         89,94, 95, 124.

         CANADA (terre de, ou province de), au temps de Cartier, 306-8.

         CANADIENS, ou CANADOIS, nom sous lequel on a dsign d'abord
         les sauvages du bas du fleuve, 184, 743.

         CANANE, pilote; parti de Gasp pour Bordeaux, est pris par les
         Turcs, 1068-9.

         CANARIES (les les), 9.

         CANCEAU, port d'Acadie, rendez-vous des vaisseaux de M. de
         Monts, 155--Pont-Grave y saisit quelques vaisseaux basques,
         157--... 234, 236, 273, 275, 278, 280, 384 762,--le petit
         passage, 1087.

         CAP-BRETON (le du), appele encore Saint-Laurent, 115, 155,
         170, 279, 1084--description de cette le, 279-80, 763--... 561.

         CAQUEMISTIC, sauvage montagnais; le P. Charles Lalemant baptise
         un de ses enfants, 1115--l'enfant est enterr au cimetire de
         Qubec, ibid.

         CARANTOUAN, village situ  quelques journes au sud des
         Tsonnontouans, 520 note 1, 590, 622-5.

         CARANTOUANAIS, habitants de Carantouan, probablement les mmes
         que les Andastes, 520 note 1--expdition combine avec les
         Hurons contre les Tsonnontouans, 520, 523, 622-4.

         CARHAGOUHA, village huron. L'auteur y trouve rendu le P. le
         Caron, 516-7, 906-7--premire messe dite en ce village,
         517--l'auteur y retourne voir le P. le Caron, 545.

         CARMARON, nom, probablement dfigur, d'un village huron;
         l'auteur y est bien reu, 515.

         CAROLINE (la), fort lev en Floride par Laudonnire, 674--...
         677, 684.

         CARON (le P. Joseph le), rcollet, choisi pour les missions du
         Canada, 495--arrive  Tadoussac, 497--monte au saut Saint-Louis
         sans s'arrter  Qubec, 498--revient  Qubec chercher des
         ornements d'glise, ibid--son zle pour le salut des sauvages,
         501, 502--l'auteur le rencontre qui remontait, 504--part du
         saut Saint-Louis pour hiverner avec les Hurons, 506-7--fixe sa
6/1454   demeure au village de Carhagouha, 517--y clbre la premire
         messe, ibid--l'auteur vient le revoir aprs l'expdition contre
         les Iroquois, 545... 592--retourne en France, 593--... 614--
         Qubec (1618),615--passe trois mois avec les sauvages (1623),
         1040-1--retourne au pays des Hurons (1623) avec le P. Viel et
         le F. Sagard, 1050--... 1063--revient de France (1626), 1080,
         1108--baptise un jeune sauvage nomm Louis, 1121, 1183--et un
         autre sauvage nomm Martin, 1142-3--gardien en 1629, 1184--...
         1198.

         CARTHAGNE, ville de la Nouvelle-Grenade, 13--l'auteur y
         demeure un mois et demi, et en fait le plan, 47.

         CARTIER (Jacques), de Saint-Malo; on avait cru, pendant quelque
         temps, qu'il avait hivern  la rivire qui porte son nom,
         91--... 150--l'auteur prouve que Cartier hiverna prs de
         Qubec, dans la rivire Saint-Charles, 304-9--... 322,
         415-l6--rsum de ses voyages par l'auteur, 668-71, 1310.

         CATHERINE (la), ou Sainte-Catherine, vaisseau de 250 tonneaux,
         sur lequel revint l'auteur en 1626, 1080-1--part de Tadoussac
         (1627), 1130.

         CAUMONT (Jean), dit le Mons, probablement celui qui plus tard
         est connu sous le nom de Gaumont; commis au magasin (1620-21),
         99--part pour Tadoussac (1621), rencontre le capitaine Dumay,
         et retourne avec lui, 992--... 996.

         CAYMAN (les les), 22.

         CHABOT (Philippe), amiral de France, 668.

         CHABOT. Voyez Cabot.

         CHAFAUT-AUX-BASQUES, 1096-7--Emery de Caen y mouille en 1629,
         1245.

         CHALEURS (baie des), 114, 116, 1085-6.

         CHAMBLY (rapides de). Voyez Iroquois (saut des).

         CHAMBREAU, matre d'un vaisseau de Bordeaux, au Cap-Breton en
         1629, 1285.

         CHAMPDOR (Pierre-Angibaut, dit), l'un des pilotes de M. de
         Monts, dans son voyage  la cte des Almouchiquois, 221--...
         230, 231--opinitre et peu entendu au fait de la marine, 232,
         239--Pont-Grav fait informer contre lui, 232-3--le fait
         dsemmenotter pour travailler  une barque, 233--dsemmenott
         une seconde fois pour remdier  un accident, 235--Pont-Grav
         lui fait grce,  la prire de l'auteur et d'autres, 235--reste
          Port-Royal, 238--... 278.

         CHAMPLAIN (Samuel de). Employ dans l'arme, en Bretagne,
         5--passe en Espagne, 5-7--part pour les Indes-Occidentales,
         9--se rend  Mexico, 25--retourne en Espagne au bout de deux
         ans et deux mois, 49-52--son premier voyage au Canada, 65,
         701-2--entre dans le Saguenay jusqu' douze ou quinze lieues,
         84--son voyage au saut Saint-Louis, 86-112--et  Gasp,
         112-19--rapport que lui fait Prvert sur les mines d'Acadie et
         sur le gougou, 121-6--retourne en France, 127--rend compte de
         son voyage au roi, 153, 704--M. de Monts lui demande de
         l'accompagner  la Nouvelle-France, 706--part du.
         Havre-de-Grce (1604), 155--charg par M. de Monts d'aller
         reconnatre les lieux, 157-62--explore avec lui la baie
         Franaise, 165 et suiv.--son logement  Sainte-Croix, 176--fait
         l'exploration de la cte de Norembgue, 177-87, 724-31--de la
         cte des Almouchiquois, 193-224, 238-63, 731-59--son occupation
          Port-Royal, 226-7--va  la rivire Saint-Jean, 227--part avec
         Pont-Grav pour la cte de la Floride, et fait naufrage,
         229-32--demeure  Port-Royal avec M. de Poitrincourt, 238--y
         fait un chemin de l'habitation  la Truittire, 264--tablit
         l'ordre de Bon-Temps, 268--explore, avec M. de Poitrincourt, le
         fond de la baie Franaise, 271-3--son retour en France (1607),
         274-81, 760-4--rend compte de ses voyages  M. de Monts,
         283--ce qu'il dit de ses premires cartes, 283, 759-60--charg
         par M. de Monts de faire une habitation sur le fleuve
         Saint-Laurent, 283-4--part de Honfleur (1608), et vient fonder
         l'habitation de Qubec, 286-96, 303-4, 783-4,
         792-3--conspiration contre sa vie, 296-302--sa premire
         expdition contre les Iroquois (1609), 321-48, 801-26--laisse
         pour commandant  Qubec Pierre Chavin, et retourne en France,
         348--rapport de son voyage  Henri IV et  M. de Monts,
         349-51--encourage M. de Monts  ne pas abandonner l'habitation
         de Qubec, 785--voyage de 1610, 351-74,785, 826-35--sa seconde
         expdition contre les Iroquois (1610), 358-70, 826-35--fait
7/1455   rparer les palissades autour de l'habitation de Qubec,
         371--va trouver Pont-Grav  Tadoussac, et le dissuade
         d'hiverner, 321-2--repasse en France, 373-7--voyage de 1611,
         379-413, 838-53--danger qu'il court dans les glaces,
         379-87--travaux qu'il fait faire  la Place-Royale (Montral),
         392-3, 838-41--M. de Monts lui remet (1611-12) le soin de
         former une nouvelle socit, 413-4, 432, 885--ses deux cartes
         de 1612 et 1613, 4l 8-22--moyen qu'il donne pour prendre la
         ligne mridienne, 422--nomm lieutenant du comte de Soissons,
         433, 886-91--lieutenant du prince de Cond, 434.
         891-2--difficults que lui suscitent les marchands (1612-13),
         435, 892-3--son voyage de 1613 sur l'Outaouais, 435-74, 854-84,
         893--nouvelles difficults de la part des marchands (1613-14),
         894-6--va  Fontainebleau faire rapport de son voyage au roi et
         au prince de Cond, 894--forme une nouvelle compagnie entre les
         marchands de Rouen et de Saint-Malo, auxquels refusent de se
         joindre les Rochelois, 894-7--s'occupe (1614) de procurer des
         missionnaires au Canada, 490-7--part de France (1615) avec
         quatre rcollets, 496-7, 897--fait travailler  l'habitation de
         Qubec,  la construction d'une chapelle et au logement des
         Rcollets, 499--se dcide  aller au pays des Hurons, et  les
         accompagner dans une expdition contre les Iroquois, 502 et
         suiv., 898 et suiv.--il y est bless de deux coups de flche,
         533,920--contraint d'hiverner avec les Hurons, 536,
         922--visite, avec le P. le Caron, la nation du Petun, 545-6,
         930--puis celle des Cheveux-Relevs, 546-8, 931-2--choisi pour
         arbitre dans un diffrend entre les Hurons et les Algonquins,
         549-56, 933-40--redescend  Qubec, et repasse en France,
         590-6, 963-5--son voyage de 1617, 596-8, 968-9--revient 
         Qubec (1618) avec son beau-frre, 599-601, 614-5--y fait
         construire un fourneau, 615-6--monte aux Trois-Rivires avec le
         sieur de La Mothe, 617-8--retourne en France, 630-1--motifs de
         ses voyages et de ses travaux, 972--se dispose (1619) 
         conduire sa famille au Canada, 978-9--la compagnie des
         marchands veut lui retirer le commandement de Qubec, pour le
         donner  Pont-Grav, 978-80--lettre du roi et arrt du conseil:
         en sa faveur, 980-2--nomm lieutenant de M. de Montmorency,
         983--autre lettre du roi en sa faveur, 984--amne sa famille au
         Canada (1620), 985-9--travaux qu'il fait faire  l'habitation
         de Qubec, 990-1--reoit (1621) des lettres du roi, de M. de
         Montmorency, de M. de Puisieux, des sieurs Dolu, Villemenon et
         de Caen, 993-5--accommode les difficults entre l'ancienne et
         la nouvelle compagnie, 996-1015--fait parachever le magasin de
         Qubec, 1015-6--diverses entrevues avec Mahigan-Atic, qu'il
         fait capitaine, 1022-8--favorise les ngociations de paix avec
         les Iroquois, 1029-33--bonne rception qu'il fait (1622) au
         sieur de Caen, 1034-5--lettre que le roi lui adresse,
         1035--reconduit le sieur de Caen  Tadoussac, 1037--monte  la
         traite  la rivire des Iroquois (1623), 1044-5--va visiter le
         cap Tourmente avec M. de Caen, 1051--fait construire le nouveau
         magasin (1623-24), 1052-5, 1057, 1059--fait faire un chemin
         plus facile pour monter au fort Saint-Louis, 1053--retourne en
         France avec sa famille (1624), 1066-9--relation de son voyage,
         1069--nomm lieutenant du duc de Ventadour, 1071-6--revient au
         Canada (1626), 1079-80, 1103-8--fait une habitation au cap
         Tourmente, 1109-10--reconstruit et agrandit le fort
         Saint-Louis, 1110-11--La Ralde lui crit de Miscou,
         1113--descend au cap Tourmente, 1114--s'oppose de tout son
         pouvoir  la rupture de la paix avec les Iroquois (1627),
         1118-20--monte aux Trois-Rivires pour la mme fin, 1122--en
         revient, 1125--dnuement ans lequel on le laisse, 1130-1--va au
         cap Tourmente, 1133--les sauvages lui font prsent de trois
         jeunes filles, 1138-42--prcautions qu'il prend  l'approche
         des Anglais, 1155, 1157--rponse qu'il fait  la sommation de
         Kertk, 1161--nouvelle commission du roi (1628), 1165-6--fait
         faire un moulin  bras, 1170--puis un moulin  eau, 1172--ses
         projets pour soutenir son monde pendant l'hiver, 1173-5--envoie
         (1629) une dputation aux Abenaquis, 1180-3--envoie 
         Tadoussac, puis  Gasp, 1183-6--difficult avec Pont-Grav au
         sujet des pouvoirs, 1210-12--envoie son beau-frre vers le
         golfe, avec une trentaine de compagnons, chercher passage pour
         la France, 1214--ses efforts pour remdier  la disette,
         1219-20--rponse qu'il fait  la sommation des Kertk,
8/1456   1223--signe, avec Pont-Grav, la capitulation de Qubec,
         1226--va trouver  son bord le capitaine Louis Kertk, qui le
         traite bien, 1227-8--descend  Tadoussac avec Thomas Kertk,
         1232--bien reu du gnral Kertk, 1239--Boull lui fait le
         rcit de ses aventures, 1240-4--le gnral anglais lui refuse
         la permission d'emmener les petites filles que lui avaient
         donnes, les sauvages, 1252-64--il les confie  Couillard,
         1264--remet au gnral David Kertk le certificat des armes et
         munitions que lui avait donn le capitaine Louis,
         1266-7--comment il passait le temps  Tadoussac, 1275--son
         dpart sur les vaisseaux anglais, 1276--son arrive en
         Angleterre, 1277--ses dmarches pour faire restituer Qubec aux
         Franais, 1277-80, 1295--lettres que lui envoyait la nouvelle
         compagnie, 1281--relation, que lui fait de son voyage le
         capitaine Daniel, 1283-8--rsum qu'il fait lui-mme de ses
         voyages, 1306.

         CHAMPLAIN (lac); description que l'auteur en fait, 337, 339,
         344, 816, 817-8, 823.

         CHAMPLAIN (rivire), dans le Massachusets, 256.

         CHAPOUIN (le P. Jacques Garnier de), provincial des Rcollets
         de la province de Saint-Denis, bien dispos pour les missions
         du Canada, 493.

         CHARIOQUOIS, nom que l'auteur donne aux Hurons (1611),
         397--loigns du saut Saint-Louis de quelques cent cinquante
         lieues, 408. Voyez Hurons.

         CHARIT, l'une des filles sauvages donnes  l'auteur,
         1261--discours qu'elle tient  Marsollet devant le gnral
         anglais, 1263.

         CHARLES (fort), construit en Floride par Ribaut, 672--le
         capitaine Albert y reste commandant, 672, 689.

         CHARTON (le frre Franois), jsuite, arrive  Qubec, 1070.

         CHASTE, ou CHATES (le commandeur de), gouverneur de Dieppe;
         obtient une commission du roi pour fonder un tablissement en
         Canada, 700-1--engage l'auteur  y faire un voyage avec
         Pont-Grav, pour examiner le pays et en faire son rapport,
         701-3--sa mort, 703--M. de Monts le remplace, 704-5--... 1308.

         CHATAM (port de). Voyez fortune (port).

         CHTEAUNEUF (monsieur de); les commissaires nomms pour
         discuter l'affaire du Canada s'assemblent chez lui, 971--...
         1277 note 4, 1280 note 2.

         CHATES, ou CHATTE (cap de), 1090-1.

         CHAUDIRE (saut de la), sur l'Outaouais, 448-9, 469, 862,
         881-2--crmonie que faisaient les sauvages en y passant, 469,
         881-2.

         CHAUVIN (le capitaine), de Honfleur, en Normandie, 152--son
         entreprise au Canada, 696-700, 705, 1311.

         CHAVIN (le capitaine Pierre), de Dieppe; commandant  Qubec
         (1609-10) en l'absence de Champlain, 348, 356--monte  la
         traite  la rivire des Iroquois, 366--revient de Tadoussac 
         Qubec, 371--Pont-Grav lui mande de redescendre, 372--demeure
          Tadoussac commandant au vaisseau, en l'absence de Pont-Grav,
         373.

         CHEROUOUNY, sauvage, auteur du meurtre de deux franais, 601 et
         suiv., 1179--trahi par un algonquin de l'le dans une ambassade
         chez les Iroquois, 1177--ceux-ci le font mourir misrablement,
         1178-9.

         CHEVALIER, jeune homme de Saint-Malo, apporte au sieur de
         Poitrincourt des lettres de M. de Monts, lui mandant de passer
         en France, 269--M. de Poitrincourt l'envoie  la rivire
         Saint-Jean et  Sainte-Croix, 271--soupons contre lui,
         ibid--... 273.

         CHEVEUX-RELEVS (nation des); leurs moeurs et coutumes, 512-3,
         546-7, 903-4, 931-2--l'auteur se rend dans leur pays, 546,
         931--ennemis des Atsistahronon, ou nation du Feu, 546,
         931--ont pour allie la nation Neutre contre les
         Atsistahronon, 548, 932.

         CHIGNECTOU. Voyez Deux-Baies (cap des).

         CHILLE, rivire du Mexique, 28.

         CHISEDEC, lieu ainsi nomm par les sauvages, sur le
         Saint-Laurent, 1093.

         CHOMINA, ou CHOUMIN, le Raisin, bon sauvage; porte secours aux
         Franais dans la disette, 1172--un de ses fils, baptis par le
         P. le Caron, retourne  la vie sauvage, 1183--son dvouement
         pour les Franais, 1194 et suiv.

         CHOUACOUET, ou SACO (rivire de); M. de Monts et l'auteur s'y
9/1457   arrtent, 201--en repartent, 203--... 205, 217--M. de Monts y
         rencontre Marchim, 222--M. de Poitrincourt et l'auteur y
         arrtent,  240-1--... 250--est au pays des Almouchiquois,
         271--... 739, 751.

         CHOUONTOUARONON, ou Sountouaronon (Tsonnontouans), 522, 910.
         Voyez Etitoithomnan.

         CLAUDE (le sieur), natif de Beauvais, commandant au Grand-Cibou
         (1629-30), 1287--assassine Martel son lieutenant, 1316.

         COCHOUAN (Ren), natif de Brest, dtenu prisonnier au port aux
         Baleines, par les Anglais, et dlivr par le capitaine Daniel,
         1286.

         COD (cap). Voyez Blanc (cap).

         COHOUEPECH, chef almouchiquois, 243.

         COLIGNY (Gaspard de Chtillon, sire de), amiral de France,
         672--envoie en Floride deux expditions, 672-9.

         COLLIER (le sieur), marchand de Rouen, associ de M. de Monts,
         350.

         COLOMB (Christophe), 676.

         COLOMBE (dom Francisque), chevalier de Malte, gnral espagnol,
         9.

         COND (le prince de); l'auteur lui ddie son quatrime voyage
         (1613), 429--le roi lui remet la direction des affaires du
         Canada, 434, 490, 891-2---nomme l'auteur son lieutenant,
         434--donne des passe-ports pour quatre vaisseaux, ibid--...
         470, 496, 893-7--sa dtention (1616), 966--mis en libert,
         982--... 1072.

         COQUILLES (port aux), dans l'le de Campo-Bello, 230.

         CORMORANS (le aux),  une lieue du cap de Sable,  la cte
         d'Acadie, 158--... 236, 712.

         CORNEILLE DE VENDREMUR, d'Anvers, demeure premier commis 
         Qubec (1626-27),  la place de Pont-Grav, 1113--remet au
         capitaine Louis Kertk, Pont-Grav tant au lit, les clefs du
         magasin, 1228.

         CORNEILLES (cap aux), 223, 261-2.

         CORNEILLES (le aux), 194.

         CORTEREAL (Gaspar), navigateur portugais, 150.

         CORTEREAL (Michel),--frre de Gaspar, 150.

         CORTEZ (Fernand), 676.

         COTON (le P.), jsuite; envoie,  la demande du roi, des
         missionnaires au Canada, 766--... 781, 783, 785.

         COUDRES (le aux); description qu'en fait l'auteur, 87,
         293-4--... 90, 110, 791, 1100.

         COUILLARD (Guillaume), gendre de Louis Hbert; au service de la
         compagnie ds 1613 ou environ, 1152-3--sa rpugnance  aller 
         Tadoussac (1628) pour accommoder une barque, 1153-4--sa famille
         demande conseil  l'auteur, aprs la prise de Qubec, avant
         d'accepter les offres des Anglais, 1232-4--ce qu'il dit au
         gnral Kertk au sujet des filles donnes  l'auteur,
         1255-6--se charge de les garder comme ses propres enfants,
         1264.

         COURANT (le passage), ou dtroit de Canceau, 279.

         CRAMOLET, l'un des pilotes de M. de Monts, dans son voyage  la
         cte des Almouchiquois, 221.

         CREUSE (rivire), mentionne par l'auteur, 508 note 5.

         CUBA (le de), 22--sa description, 48-9.

         DANIEL (le capitaine), de Dieppe; destin pour venir  Qubec
         en compagnie de M. de Rasilly, 1240-2--on apprend par Joubert
         qu'il tait parti pour Qubec, 1248--arrive du Cap-Breton
         (1629), o il avait pris un tablissement appartenant aux
         Anglais, 1281--remet  l'auteur des lettres de la nouvelle
         compagnie, ibid--relation de son voyage, 1283-8--...
         1282--retourne  Sainte-Anne de Cap-Breton (1631), 1315 et
         suiv.

         DANIEL (le sieur), mdecin, envoy  Londres pour demander la
         restitution du Canada et de l'Acadie, 1295.

         DARACHE, matre d'un vaisseau basque, venu en traite 
         Tadoussac, 288--l'auteur fait l'accord entre lui et Pont-Grav,
         289.

         DARONTAL, ou ATIRONTA, chef huron; donne l'hospitalit 
         l'auteur, 537, 543, 923, 928--l'auteur lui fait visiter
         l'habitation, 591-3, 963-5.

         DAUNE (Jean), capitaine de vaisseau, 769.

         DAUPHIN (cap), sur le Saint-Laurent, probablement le mme que
         le cap au Saumon, 293, 790.

         DAVIS (Freton), dtroit dcouvert par John Davis, 151, 693,
         1312.

         DAVIS (John), navigateur anglais, dcouvre un passage auquel il
         donne son nom, 151, 693, 1312.

10/1458  DESEADE (la), ou la DSIRADE, 9, 10.

         DES CHAMPS, de Honneur, chirurgien,  Port-Royal, 228.

         DESCHESNES (le sieur), remonte  Qubec et aux Trois-Rivires
         pour la traite (1618), 601--Pont-Grav vient l'y rejoindre,
         615--... 617-- Tadoussac

         (1620), 986--sur le point de prendre un vaisseau rochelois
         proche du Bic, ibid--parti de Qubec pour la rivire des
         Iroquois, 987--arrive  Tadoussac (1623), 1042--monte  la
         traite, 1044-5--va  Tadoussac chercher les vivres pour
         l'habitation, 1051-- l'Acadie en 1624, 1067--cinq hommes de
         son quipage tus par les sauvages, ibid.

         DESDAMES; a. Qubec.(1622); dpch  Tadoussac pour en ramener
         une barque, 1037--sous-commis en 1623, 1041--arrive de France
         avec le P. Nicolas Viel et le F. Sagard, 1042-3--apporte 
         Qubec (1628) des nouvelles du sieur de Roquemont, 1164,
         1166-7--rapporte avoir vu des vaisseaux anglais, 1167--l'auteur
         l'envoie  Gasp, 1185-6--son retour, 1206--descend  Gasp
         avec Boull (1629), et consent  y demeurer, 1214--prend le
         commandement de la barque, 1241--... 1244--inform de la prise
         de Qubec, s'en retourne vers Gasp, puis en France, avec
         Joubert, 1247-8.

         DESMARAIS, gendre de Pont-Grav, arrive  Qubec (1609),
         321--remplace l'auteur  Qubec, ibid--accompagne l'auteur dans
         la premire expdition contre les Iroquois, 326, 330--l'auteur
         le prie de s'en retourner  l'habitation, 331---- Honneur
         (1610), d'o il devait s'embarquer pour le Canada, 354--arrive
          Qubec (1610), 371--arrive de nouveau  Qubec (1623), avec
         tienne Brl, 1043.

         DESPRAIRIES, jeune homme de Saint-Malo, plein de courage, va au
         secours de l'auteur (1610), 363-4, 830-1.

         DESTOUCHE, enseigne de Champlain, arrive en Canada (1626),
         1079--repart (1627), 1130.

         DEUX-BAIES (cap des), aujourd'hui Chignectou, dans la baie de
         Fundy, 168, 718-9.

         DEUX-MONTAGNES (lac des), 390, 394, 507, 858.

         DIHOURSE (Michel), de Saint-Jean-de-Luz; ses vaisseaux sont
         pris et pills par un lord cossais au Cap-Breton, 1285.

         DOLBEAU (le P. Jean), rcollet, choisi (1615) pour les missions
         du Canada, 495--arrive  Tadoussac, 497--demeure  Qubec avec
         frre Pacifique, 499--dit la premire messe, 505--demeure 
         Qubec (1616-17) avec frre Pacifique, 595--de retour en Canada
         (1618), 615.

         DOLU (le sieur), grand audiencier de France, intendant de la
         Nouvelle-France, 983--met tous ses soins  rgler les
         difficults de la socit, ibid--lettre qu'il adresse 
         l'auteur, 993-5--nouvelles lettres, 1007--... 1008, 1212.

         DOUBLET, pilote, venant de l'le Saint-Jean et Miscou, arrive 
         la rivire des Iroquois, 1045.

         DOUCE (mer), appele d'abord par l'auteur lac des Attigouantan,
         aujourd'hui lac Huron, 511--description de ce lac, 513-4,
         904-5--... 547, 559, 628.

         DRAKE (Sir Francis); son entreprise sur Porto-Bello, et sa
         mort, 45-6.

         DUGAS (rivire). Voyez Gua (rivire du).

         DUGLAS, ou DU GLAS, de Honneur, pilote du vaisseau de
         Pont-Grav; il amne (1604)  M. de Monts les matres des
         navires basques saisis par Pont-Grav, 176.

         DUMAY (le capitaine); arrive de France (1621) avec lettres de
         M. de Montmorency, 992-3--... 998--l'auteur l'envoie au-devant
         du sieur de Caen, 999-1000--lui confie (1621) le commandement
         du fort Saint-Louis, 1001--l'y maintient malgr les commis,
         1003-4--demeure commandant  Qubec en l'absence de l'auteur,
         1010.

         DUMAY, frre du prcdent, commandant d'une barque d'environ
         trente-cinq tonneaux,  Miscou (1631), 1318--surpris par les
         Basques, 1319-21.

         DUPARC (le sieur), jeune gentilhomme de Normandie, qui avait
         hivern  Qubec de 1609  1610, 355--monte de Tadoussac 
         Qubec pour prendre le commandement de la place dans l'automne
         de 1610, 373--il y hiverne, 373, 389--au saut Saint-Louis
         (1613), 471--commandant  Qubec (1616), 602.

         DUPLESSIS. Voyez _Plessis_.

         DUPONT. Voyez _Pont-Grav_.

11/1459  DUPONT (rivire), aujourd'hui rivire de Nicolet, 328, 807.

         DU THET (le frre Gilbert), jsuite; accompagne les
         missionnaires en Acadie, 772--tu par les Anglais 
         Saint-Sauveur dans l'le des Monts-Dserts, 774.

         DUVAL (Jean), chef de la conspiration contre l'auteur,
         298--excut  Qubec (1608), 302.

         DUVERGER (Bernard), rcollet, provincial de
         l'Immacule-Conception, bien dispos pour les missions du
         Canada, 491-3.

         DUVERNAY, gentilhomme de l'quipage de Dumay;  Qubec en 1621;
         l'auteur l'envoie aux Trois-Rivires avec Halard, 1007--de
         retour (1623) du pays des Hurons, o il avait hivern,
         1045--arrive de nouveau du mme pays (1624) 1063.

         CHAFAUD-AUX-BASQUES. Voyez _Chafaut-aux-Basques_.

         ENTOUHORONON, ou Tsonnontouans, l'une des cinq nations
         iroquoises, 520-1, 909--appels Ouentouoronon, 1127.

         ENTOUHORONON (lac des), aujourd'hui lac Ontario, 524, 526-7,
         536, 911, 913-4.

         EQUILLE (rivire de l'), au port Royal, 166, 235, 717.

         EQUILLE (rivire de l'), se jette dans le Saint-Laurent, plus
         haut que le Saguenay, 1097.

         EROUACHY, sauvage; confirme la nouvelle de la mort de Pierre
         Magnan et de ses compagnons, 1175--ce qu'il rapporte des
         Abenaquis, 1180--sollicite la dlivrance d'un prisonnier auprs
         de l'auteur, 1194 et suiv.

         ESPAIGNOLLE, ou HISPANIOLA, dans l'le de Saint-Domingue, 22.

         ESPRANCE, l'une des filles sauvages donnes  l'auteur; ce
         qu'elle dit de Marsollet, 1254--discours qu'elle lui tient
         devant le gnral anglais, 1260-2--remonte  Qubec, 1276.

         ESQUEMIN (l'), ou les Escoumins, 119, 1092, 1105, 1244.

         ESQUIMAUX, sauvages du Labrador; ennemis des Montagnais, 1094.

         ESTURGEONS (rivire aux), qui se jette dans le lac Nipissing;
         mentionne par l'auteur, 511 note 2.

         ETCHEMIN (rivire), qui se dcharge dans le fleuve
         Saint-Laurent, prs de Qubec, 186.

         ETCHEMINS, 73--sauvages ainsi nomms en leur pays, 172--leurs
         moeurs, 186--... 743.

         ETCHEMINS (rivire des), ou de Sainte-Croix, 172, 174--.. 186,
         722.

         TIENNE (matre), chirurgien,  Port-Royal, 269.

         VQUE (cap l'), sur le Saint-Laurent, 116.

         FARILLON, ou FORILLON, petit rocher ainsi nomm, prs du cap de
         Gasp, 1085.

         FEMMES (port aux), ou la rivire Noire, un peu plus haut que
         Tadoussac, 1098.

         FERCHAUD (Laurent), commandant d'un vaisseau destin 
         l'habitation de Saint-Louis, au cap de Sable, 1314--remet au
         sieur de la Tour les lettres de la nouvelle compagnie, ibid.

         FEU (nation du). Voyez Asistaguronon.

         FINNETERRE, en Gallice, 6.

         FLAMANDS. Leurs rapports avec les sauvages ds les premiers
         temps de la colonie, 521, 624--cinq de leurs hommes tus par
         les Iroquois, pour n'avoir pas voulu leur donner passage sur
         leurs terres, 1117--les Loups proposent aux Montagnais de
         s'unir  eux pour ruiner les villages iroquois, 1118--disposs
          la paix avec les nations sauvages, 1193.

         FLECQUE (la), vaisseau de la compagnie;  Tadoussac (1627),
         1130.

         FLIBOT, petit vaisseau de prs de cent tonneaux, 1169--l'un des
         trois vaisseaux qui prirent Qubec (1629), 1227,
         1243-4--l'auteur descend  Tadoussac sur ce vaisseau avec
         Thomas Kertk, 1232--le gnral anglais le renvoie avec des
         provisions, 1249.

         FLORIDE ou FLOURIDE, au nord du canal de Bahama. 49--le roi
         d'Espagne n'en fait point d'tat, 51--... 115, 340--tentatives
         d'tablissement par Ribaut et Laudonnire, 672-9.

         FONTENAY-MAREUIL, ambassadeur de France  Londres; s'occupe de
         faire rendre le Canada aux Franais, 1325-6.

12/1460  FORILLON. Voyez _Farillon_.

         FORT-NEUF, forteresse de la Havane, 48.

         FORTUN (port), aujourd'hui Chtain, 248-55--malheur arriv aux
         Franais dans ce port, 253-5--... 256, 262, 756, 759.

         FOUCHER, franais qui avait la garde de l'habitation du cap
         Tourmente, 1110--surpris par les Anglais, 1155-6--descend 
         Gasp avec Boull, 1214, 1244.

         FOUQUES (le capitaine); M. de Monts le dpche  Canceau, 175.

         FOURCHU (cap), en Acadie, 159, 163, 234, 235--... 274, 713.

         FRANAIS (rivire des); l'auteur passe par cette rivire pour
         aller au pays des Hurons, 511 note 4.

         FRANAISE (baie), ainsi nomme par M. de Monts, 160, 164,
         714--description de cette baie, 165 et suiv.--l'auteur, avec M.
         de Poitrincourt, explore le fond de cette baie, 271-3.

         FRANOIS (Frre), jsuite. Voyez _Charton_.

         FROBISHER (Sir Martin), voyageur anglais, 151, 693, 1312.

         FROIDEMOUCHE, l'un des franais envoys de la Malbaie  Qubec
         (1629) par meric de Caen, 1246-7--tait descendu dans la
         barque de Boull, 1246.

         FUNDY (baie de). Voyez _Franaise_ (baie).

         GALLOIS (Michel), de Dieppe, envoy de Sainte-Anne du
         Cap-Breton,  Miscou, par le capitaine Daniel, 1317-8--surpris
         par les Basques, 1318-21.

         GASCOIN, pilote; arrive  Qubec (1624), 1060-- Tadoussac,
         1068--remonte  Qubec, et apporte des nouvelles de M. de Caen,
         1063.

         GASP, ou GACHEP, 68--description de ce lieu, 113, 1085--...
         107, 113, 192, 286,387, 474, 763, 985, 1003, 1067-8, 1125.

         GASP (cap de), 1085, 1090.

         GATINEAU (la), rivire qui se jette dans l'Outaouais,
         mentionne par l'auteur, 447-8, 861.

         GAUDE. Voyez _Claude_.

         GENNES (rivire de), qui se jette dans le lac Saint-Pierre, du
         ct sud, probablement la rivire Yamaska, 328, 807.

         GEORGES (le capitaine), 151, 693, 1312-3.

         GEORGES (le sieur), marchand de La Rochelle, donne passage 
         Nicolas de Vignau, dans son vaisseau faisant voile pour le
         Canada, 441, 856.

         GRARD (le capitaine), probablement pour Gurard; quitte la
         flotte de Miscou pour aller porter des nouvelles en France,
         1067.

         GERVAIS (le Frre). Voyez _Mohier_.

         GILBERT (Sir Humphrey), voyageur anglais; se perd sur l'le de
         Sable, 151, 693, 1312.

         GLOUCESTER. Voy. _Beau-Port_ (le).

         GOUFFRE (rivire du), 294.

         GOUGOU, monstre ainsi appel par les sauvages, au rapport du
         sieur Prvert, 125-6.

         GOURGUES (Dominique de), gentilhomme gascon; venge la mort des
         franais massacrs en Floride par les Espagnols, 680-7.

         GRAND-BAIE, nom donn autrefois  cette partie du golfe
         Saint-Laurent comprise entre le Labrador et la cte occidentale
         de Terre-Neuve, 418, 1038, 1088.

         GRAND-CIBOU, 1285--le capitaine Daniel y fait faire un
         retranchement, 1287--le P. de Vieuxpont y vient trouver le
         capitaine Daniel, 1294.

         GRANDMONT (monsieur de), 1038.

         GRAND-SAINT-ANDR (le), l'un des vaisseaux du capitaine Daniel,
         1283.

         GREC (Le), jeune homme d'origine grecque,  Qubec en 1628,
         1154-5--l'auteur l'envoie au cap Tourmente avec deux sauvages,
         1155--rencontre Foucher, qui avait chapp aux Anglais, ibid.

         GROS-JEAN, de Dieppe, truchement des Algonquins; se donne aux
         Anglais, 1255.

         GUA (rivire du), ou du GAS, 209, 745.

         GUADELOUPE (la), plan de cette le par Champlain, 10.

         GURARD, basque, crit de Tadoussac  Pont-Grav, 1038.

         GUERCHEVILLE (madame de), favorise l'envoi des Jsuites au
         Canada, 765 et suiv.--obtient du roi les terres de la
         Nouvelle-France depuis le Saint-Laurent jusqu' la Floride,
         except Port-Royal, 771--fonde Saint-Sauveur,  l'le des
13/1461  Monts-Dserts, 772--envoie  Londres La Saussaye, pour obtenir
         quelques rparations, 780-1--... 781, 782.

         GUERS, commissionnaire, arrive  Qubec (1620), 989--y fait
         lecture des lettres de commission de l'auteur, et en dresse
         procs-verbal, 989-90--envoy aux Trois-Rivires pour savoir ce
         qui s'y passe, 990--revient de France (1621) avec lettres de M.
         de Montmorency, 992-3--... 1001--dput  Tadoussac avec le P.
         le Baillif auprs du sieur de Caen, 1008--l'auteur l'y renvoie
         avec lettre adressante au sieur de Caen, 1010-- Qubec, le 18
         d'aot 1621, 1016.

         GUERS, peut-tre le mme que Gurard; les basques saisissent
         son vaisseau  l'le Saint-Jean, 1045.

         GUINES (frre Modeste), rcollet,  Tadoussac (1618), 615.

         HALARD (Jacques), arrive  Qubec (1621), et donne avis 
         l'auteur de l'arrive du sieur de Caen, 1006--monte  la traite
         aux Trois-Rivires, 1007--certifie avoir livr des munitions 
         l'auteur,  Qubec, 1016-7--demeure  Tadoussac (1624) pour la
         traite, 1061--crit de l une lettre  l'auteur, 1062.

         HAUTE (l'le),  l'entre de la rivire Pnobscot, 181, 260-1,
         726.

         HAUTE (l'le), dans la baie de Fundy, mentionne, 168.

         HAVANE (la), rendez-vous de la flotte espagnole, 46--l'auteur y
         arrive, 47--description que l'auteur en fait, 47-8--l'auteur y
         sjourne quatre mois, 49.

         HAWKINS (Jean), capitaine anglais, secourt les Franais en
         Floride, 675.

         HBERT (Anne), fille ane de Louis; sa mort, 987.

         HBERT (le sieur Louis), apothicaire, se fixe  Qubec avec sa
         famille, 596-8, note--... 615--tenant la place de M. de
         Biencourt (1613), 772-3--mort de sa fille ane, 987--son
         premier logement  Qubec, 988-- Tadoussac (1621); mission que
         lui confie le sieur de Caen, 1014--diffrend entre lui et le
         sieur de La Ralde au sujet des prires, 1036--enseigne de M. de
         Caen, ibid--l'auteur lui fait reconstruire le pignon de sa
         maison, 1055--fait une chute, qui lui cause la mort, 1116--...
         1171--sa famille soumise  des exactions de la part des commis
         de la socit, 1188.

         HBERT (la veuve), Mari Rollet, femme de Louis Hbert; son
         dsert, 1219 le capitaine Louis Kertk accorde quelques soldats
         pour la garde de sa maison, 1228--demande conseil  l'auteur
         avant d'accepter les offres des Anglais, 1232-5.

         HENRI IV. L'auteur fait le voyage de 1603 par son ordre,
         283--lettres qu'il accorde  M. de Monts pour faire un
         tablissement sur le Saint-Laurent, 284-5--rapport que l'auteur
         lui fait de son voyage, 348-50--nouvelle de sa mort 
         Tadoussac, 372--protge les missionnaires du Canada, 766.

         HVE (La), cap joignant la cte d'Acadie, 156, 275, 711,
         760--le vaisseau de La Saussaye y arrive, 772

         HISPANIOLA, ou ESPAIGNOLLE, dans l'le de Saint-Domingue, 22.

         HOCHELAGA, ou OCHELAGA, 670.

         HONABETHA, chef almouchiquois, 209, 745.

         HOUEL (le sieur), secrtaire du roi et contrleur gnral des
         salines de Brouage; suggre  l'auteur de demander des
         rcollets pour les missions du Canada, 491--s'occupe lui-mme
         de cette affaire, 492-3, 896.

         HUDSON, navigateur anglais; l'auteur mentionne ses voyages,
         441, 1313.

         HUET (le P. Paul), rcollet, 596 note 1-- Qubec (1618),
         615--repasse en France avec frre Pacifique, pour faire rapport
         sur les affaires du Canada, 630--plaintes que fait contre lui
         le sieur de Caen, 1009.

         HUISTRES (port aux), ou baie de Barnstable, Massachusets, 245,
         753.

         HURON (lac). Voyez _Douce_ (mer).

         HURONS, appels d'abord les bons Iroquois, Ochateguins et
         Charioquois, 111, 317, 323, 346, 349, 356, 358, 370, 397,
         408--emmnent avec eux (1615) le P. le Caron, 498, 500-2,
         506--l'auteur monte en leur pays, et les accompagne dans une
         expdition contre les Iroquois, 503, 506 et suiv.--description
         de leur pays, 514-22, 561-2, 905-10, 940-1--moeurs et coutumes,
         519-20, 562-90, 908-9, 944-63--l'auteur hiverne en leur pays,
         536. 544-5 549. et suiv., 922, 929, 940, 963--leur population,
14/1462  562, 944--appels Hurons pour la premire fois, 800, 834--...
         852--les PP. le Caron et Viel vont en mission dans leur pays,
         avec le frre Sagard, 1050--retour du frre Sagard,
         1063-4--retour du P. Brebeuf (1629), 1218.

         ILES (cap aux), aujourd'hui cap Anne, 205, 206, 740, 74l--...
         216, 750.

         ILES (port aux), 203-4.

         IMBERT (Simon), cendrier, serviteur de M. de Poitrincourt;
         plaintes faites contre lui, 771.

         IROQUET, chef algonquin, 324, 803--son fils avait vu l'auteur
         l'anne prcdente (1608), 324--arrive  la rivire des
         Iroquois aprs la seconde bataille livre, 367, 833--fort
         affectionn  l'auteur, 368--difficult qu'il fait d'emmener
         avec lui le garon de l'auteur, 368-70, 833-4--descend  la
         traite (1611), 397, 844--... 403--emmne avec lui un des hommes
         de Bouvier, 408--faisant partie de l'expdition des Hurons
         (1615), 527, 914--hiverne avec sa troupe au pays des Hurons,
         544, 929--mcontente les Hurons, 549, 933--bless de deux coups
         de flche, 549-50,934--fait manquer  l'auteur le voyage du
         Nord que devaient lui faire faire les Nipissings, 551, 935--...
         555, 939.

         IROQUOIS, 71, 73, 95--ce que les sauvages rapportent  l'auteur
         de cette nation, 99, 109-10--les bons Iroquois, 111--... 209,
         317, 32l--premire expdition de l'auteur contre eux, 322-48,
         801-25--seconde expdition, 358-70, 826-34--assists dans leurs
         guerres par les Flamands, 521--troisime expdition de l'auteur
         contre eux, 502-7, 520, 522-44, 898-929--ngociations de paix
         avec eux (1622), 1029-33--seconde dputation (1624) pour
         terminer la paix, 1064--tout est rompu par la perfidie du
         tratre Simon, ibid--en guerre avec les Loups, 1117--rupture de
         la paix avec les nations allies (1627), 1119-20--nouvelle
         dputation pour la renouer, 1124-5--nouvelle rupture par les
         Algonquins, 1126-8, 1177-9.

         IROQUOIS (les bons), les mmes que les Hurons, 111. Voyez
         _Hurons_.

         IROQUOIS (lac des), ou lac Champlain, 99, 115.

         IROQUOIS (rivire des), aujourd'hui le Richelieu. Champlain
         remonte cette rivire cinq ou six lieues, 98--description qu'en
         font les sauvages  l'auteur, 99--... 120--l'auteur remonte
         cette rivire (1609), et en fait une description plus
         dtaille, 328-37, 807-16--...358, 825, 1043, 1063--on y fait
         la traite (1623), 1045-50.

         IROQUOIS (premier saut des), ou saut de la rivire des
         Iroquois, aujourd'hui rapide de Chambly, 329, 332, 346, 808,
         809, 810, 811, 825.


         JAMAY (le P. Denis), rcollet, choisi pour les missions du
         Canada, 495--arrive  Tadoussac, 497--monte au saut Saint-Louis
         avec l'auteur, 499--redescend  Qubec avec Pont-Grav,
         506-7--retourne en France (1616), avec le P. le Caron, 593-4.

         JACQUES (matre), natif d'Esclavonie, bien entendu  la
         recherche des minraux, 228.

         JACQUES-CARTIER (rivire), 91.

         JACQUES-CARTIER (rivire), aujourd'hui rivire Lairet, qui se
         jette dans la rivire Saint-Charles; Jacques Cartier hiverne 
         son embouchure, 670.

         JEANNIN (le prsident), encourage l'auteur  poursuivre ses
         dcouvertes, 432, 441, 856--favorise auprs du conseil la
         nomination du comte de Soissons, 886.

         JEAN PAUL, matelot, arrive  Qubec (1623), 1042.

         JSUITES; chargs des missions de l'Acadie, 766-9--leur
         association avec le sieur Robin et M. de Biencourt,
         768--quittent Port-Royal, 772-3--vont s'tablir avec La
         Saussaye  Saint-Sauveur, dans l'le des Monts-Dserts,
         773--faits prisonniers par les Anglais, 773 et suiv.--premiers
         jsuites arrivs  Qubec, 1070, 1076--y font travailler au
         dfrichement, 1111-2--sont contraints (1627) de renvoyer tous
         leurs ouvriers, 1129--avaient  Qubec (1628) un moulin  bras,
         o la plupart allaient faire moudre, 1171--... 1219-20,
         1222--l'auteur demande  Louis Kertk des soldats pour empcher
         qu'on ne ravage rien chez eux, 1228--les Anglais se saisissent
         de plusieurs choses qui leur appartenaient, 1230--visite de
15/1463  Louis Kertk chez eux, 1231--vaisseau venant  leur secours et
         rendu inutile par la prise de Qubec, 1240, 1248--reproche que
         leur fait le gnral Kertk, 1272--repassent en France, 1376-7.

         JOUAN CHOU, capitaine sauvage, 1104, il 87--offre qu'il fait 
         Pont-Grav, 1206.

         JOUANISCOU, chef sauvage, 262, 265.

         JOUBERT; attendu avec des secours pour Qubec, 1240--rencontre
         Desdames, et retourne en France, 1247--fait naufrage  la cte
         de Bretagne, 1248--... 1282.

         KNBEC (rivire de), 183, 185--les sauvages de cette rivire
         s'appellent Etchemins, comme ceux de Pnobscot, 185-6, 730--...
         187, 194, 197--l'on va par cette rivire jusqu' Qubec,
         197--son entre est dangereuse, 197-8--... 218, 222, 260.

         KERTK (David), gnral de la flotte anglaise; envoie de
         Tadoussac sommer le fort de Qubec, 1159-61--rponse que lui
         fait Champlain, 1161-3--renonce un instant  son entreprise,
         1163--dix jours  Gasp, 1207-8--revient  Tadoussac (1629),
         d'o il envoie ses deux frres sommer Qubec, 1220-3--ratifie
         la capitulation accorde par ses frres, 1227--reoit bien
         l'auteur, 1239--va voir Qubec avec Jacques Michel et autres,
         1252--festoie ses officiers  Tadoussac, 1252-3--son entretien
         avec l'auteur au sujet des filles sauvages donnes  celui-ci,
         1254-6--persiste  refuser  l'auteur la permission de les
         emmener avec lui, 1258-63--motifs de ce refus dvoils 
         l'auteur par Jacques Michel, 1263--demande  l'auteur de lui
         remettre le certificat des armes et munitions que lui avait
         donn le capitaine Louis, 1266-7--plaintes que faisait de lui
         Jacques Michel, 1268-70--ses diffrentes prises en Canada
         (1629), 1274-5--interdit aux catholiques l'exercice de leur
         culte, 1275--son retour en Angleterre, 1276-8.

         KERTK (Louis), frre de David; s'empare de Qubec,
         conjointement avec son frre Thomas, au nom de l'amiral,
         1221-9--venu pour commander au fort de Qubec, 1222--prend
         possession du fort et de l'habitation, 1229-31--permet 
         l'auteur d'emmener les filles sauvages donnes  celui-ci,
         1227-8--lui donne un certificat de tout ce qui se trouvait dans
         la place, 1229-30--visite les PP. Jsuites et les PP.
         Rcollets, 1231--son caractre, 1233, 1247--... 1265-6, 1305,
         1325/

         KERTK (Thomas), vice-amiral de son frre David; accorde la
         capitulation de Qubec (1629), conjointement avec son frre
         Louis, au nom de l'amiral, 1222-7--redescend  Tadoussac avec
         l'auteur, 1232--s'empare du vaisseau de M. de Caen, 1235-9--la
         chaloupe de Boull prise par lui, 1242--l'auteur l'engage 
         parler au gnral, son frre, en faveur des filles donnes par
         les sauvages, 1256--... 1269-73--revient du Canada (1630),
         1304--y retourne (1631), 1324.

         KINIBKI. Voyez _Kinbec_.

         KRAINGUILLE (le sieur de), lieutenant du sieur de La Tour, au
         cap de Sable; repasse en France, 1314.

         LABRADOR (cte de), 151, 561, 692, 693--l'auteur avoue que les
         Anglais ont fait quelques dcouvertes vers cette cte, 1312.

         LA PERRIRE, ou LA FORRIRE, sauvage dput par les siens pour
         excuser le meurtre commis sur deux franais, 607-8--donne avis
         (1623) d'un complot form par les sauvages contre les Franais,
         1044--arrive de Tadoussac (1628), 1145--son entrevue avec
         l'auteur, 1145-9--revient traiter quelques vivres et du petun,
         1150.

         LA FRANCHISE (de); pice de vers qu'il adresse  Champlain, 61.

         LALEMANT (le P. Charles), jsuite; arrive en Canada, 1070--...
         1111--repasse en France, 1128-9--revenant au Canada avec le P.
         Noirot, 1240--on apprend par Joubert qu'il tait parti de
         France pour Qubec avec le P. Noirot, 1248--son naufrage,
         1288-95.

         LAMETS, franais chapp aux Anglais avec quatre autres,  la
         prise de Saint-Sauveur, 774.

         LA MOTHE-LE-VILIN (Nicolas); ses aventures  l'Acadie, 599--son
         arrive en Canada, 599-601--monte de Tadoussac  Qubec avec le
16/1464  P. Dolbeau, 615--et de Qubec aux Trois-Rivires avec l'auteur,
         617-8--hiverne  Qubec (1618-19), 630--lieutenant de La
         Saussaye en 1613, et pris par les Anglais  l'le des
         Monts-Dserts, 773--emmen en Virginie, 775--fait prisonnier et
         conduit en Angleterre, 780--dlivr par l'entremise de M. du
         Biseau, ambassadeur, ibid.

         L'ANGE (le sieur), parisien; stances qu'il adresse  l'auteur,
         139--part pour le Canada avec l'auteur, 435-- Tadoussac,
         437--en part pour le saut Saint-Louis avec l'auteur, ibid--va
         au-devant de lui  son retour de l'Outaouais, 470--repart du
         saut avec l'auteur pour la France, 473.

         LA ROCHE (marquis de); son expdition  l'le de Sable, 152,
         155, 695-6, 1311--dfauts que remarque l'auteur sur son voyage,
         696.

         LA ROCHE-DAILLON (le Pre), rcollet; arrive en Canada (1625),
         1077--monte pour la seconde fois (1626) au pays des Hurons,
         1112--l'auteur va le visiter (1629) pour avoir des provisions,
         1184.

         LAROUTTE, pilote, accompagne l'auteur dans la premire
         expdition contre les Iroquois, 326, 330--demeure  la garde de
         la barque pendant la seconde expdition de l'auteur, 360, 827.

         LAS DAMAS, golfe, 9.

         LAS VIRGINES, les, 10, 11.

         LA TOUR (le sieur Claude Turgis de Saint-tienne de), pris par
         les Kertk, 1159, 116l--travaille inutilement  gagner son fils
         aux Anglais, 1298--revient le trouver au cap de Sable, 1299.

         LATOUR (Charles-Amador de), fils de Claude, successeur de M. de
         Biencourt,  l'Acadie, 1297--tabli au cap de Sable, 1298--le
         capitaine Marot vient se joindre  lui, 1298-9--ramne son pre
         au devoir, 1299--reoit des lettres (1631) de la nouvelle
         compagnie, 1314.

         LAUDONNIRE (le capitaine Ren de), gentilhomme poitevin; son
         entreprise en Floride, 674-9--dfauts observs dans son
         entreprise, 687-91.

         LAUSON (Jean de); l'auteur lui crit de Douvres, relativement 
         la prise de Qubec, 1277--lettres qu'il avait adresses 
         l'auteur et confies au capitaine Daniel, 1281.

         LAVIGNE, de Honfleur, commandant  Tadoussac (1621) sur le
         vaisseau de Pont-Grav, 1005.

         LE COCQ, charpentier, l'un des deux franais envoys de la
         Malbaie  Qubec (1629) par meric de Caen, 1246-7--tait
         descendu dans la barque de Boull, 1246.

         LE COCQ_(Jean), tu accidentellement  Qubec, 1041.

         LEGENDRE (Lucas), marchand de Rouen, associ de M. de Monts,
         350--... 35l--associ de la nouvelle compagnie (1624); crit
         une lettre  l'auteur, 1061.

         LE GRAND (le capitaine), essaye vainement de s'emparer d'un
         vaisseau rochelois  l'le Verte, 1015.

         LESCARBOT (Marc), avocat; joyeuse rception qu'il fait  M. de
         Poitrincourt et  l'auteur, 263--accompagne Chevalier  la
         rivire Saint-Jean et  Sainte-Croix, 271--... 278.

         LE SIRE, commis (1622), annonce  Qubec l'arrive du sieur de
         Caen, et redescend  Tadoussac, 1034.

         L'ESPINAY (Jacques Couillard, sieur de), lieutenant d'meric de
         Caen, pris par les Anglais, 1239.

         LESTAN, envoy par le jeune de La Tour au sieur Claude de La
         Tour, pre, pour le ramener au devoir, 1299.

         LVIS (cap de), ou pointe LVIS, prs de Qubec; les vaisseaux
         anglais paraissent derrire cette pointe (1629), 1221.

         LIENCOURT (M. de), gouverneur de Paris, mari  madame de
         Guercheville, 770.

         LIVRES (le aux), 86, 110, 292-3, 789, 1097-8.

         LONGUE (baie), 204 note 5, 740 note 4, 741 note 3.

         LONGUE (l'le), 160--grand et petit passage, 160, 162, 165,
         169, 234, 714.

         LOQUIN, l'un des commis et facteurs de la compagnie des
         marchands, 615--monte aux Trois-Rivires (1618) avec
         Pont-Grav, ibid--part de Tadoussac (1620) pour aller rejoindre
         Pont-Grav  la rivire des Iroquois, 988--lieutenant (1623) du
         sieur de Caen; arrive  Qubec pour aller en traite, 1043-4.

         LOUIS, jeune homme au service de M. de Monts, se noie dans le
         Grand-Saut, qui garde son nom, 394-6, 842-3.

         LOUIS DE SAINTE-FOY, ou Amantacha, sauvage instruit par les PP.
         Jsuites; se donne aux Anglais, 1251--monte au pays des Hurons
17/1465  avec tienne Brl, ibid.

         LOUIS NOGAOUACHIT, fils an de Choumin, baptis par le P. le
         Caron, 1121--retourne  la vie sauvage, ibid.

         LOUIS (le Frre), jsuite, noy avec le P. Noirot, vers les
         les de Canceau, 1288-90.

         LOUIS XIII; lettres qu'il donne  l'auteur (1618), 980--autre
         lettre (1620), 984--autre (1621), 993--autre (1622),
         1035--l'auteur lui est prsent (1624) par M. de Montmorency,
         et lui fait rapport de son voyage, 1069--commission en faveur
         de Champlain (1628), 1165-6.

         LOUISBOURG. Voyez _Anglais_ (port aux).

         LOUPS (nation des), ou Mahingans, en guerre avec les Iroquois,
         1117--proposent aux Montagnais de s'unir avec eux aux Flamands
         pour ruiner les villages iroquois, 1118--... 1117.

         LOUPS-MARINS (le aux), en Acadie, 159, 163, 713.

         MAGELLAN (dtroit de), 45.

         MAGNAN (Pierre), franais; va en ambassade chez les Iroquois,
         1125--sa mort, 1126-7--cause de sa mort, 1127--il tait natif
         de Tougne, en Normandie, proche de Lisieux, 1127, 1179--dtails
         donns sur sa mort par rouachy, 1177-9.

         MAHIGAN-ATIC. Voyez _Miristou_.

         MAHIGANATHICOIS, ou Mahingans; nation, des Loups; cinq flamands
         tus par eux, 1113--... 1117, 1119, 1177--dsirent faire la
         paix avec les Iroquois, 1193.

         MAHINGANS. Voyez _Mahiganathicois_, et _Loups_.

         MAISONNEUVE (le sieur de), de Saint-Malo; muni d'un passe-port
         du prince de Cond pour trois vaisseaux; l'auteur le rencontre
         au saut Saint-Louis, 470, 883--offre passage  l'auteur sur son
         vaisseau, 473, 893.

         MALBAIE (cap de la), ou cap  l'Aigle, 1099.

         MALBAIE (rivire de la), appele aussi rivire Platte, 790,
         1099--... 1235, 1246.

         MALLEBARRE (cap de), 1284.

         MALLEBARRE (port de), aujourd'hui Nauset, 213-21, 240, 246,
         247, 255, 260, 749-54, 755, 759.

         MANCENILLE, port de l'le Saint-Domingue, 17.

         MANITOU, ou gnie chez les Montagnais et les Algonquins, 575,
         579, 955, 957-8.

         MANITOUGATCHE. Voyez _Nasse_ (la).

         MANTANE. Voyez _Matane_.

         MANTHOUMERMER, chef sauvage, 195--rception qu'il fait  M. de
         Monts et  l'auteur, 195-6, 732-3.

         MARCHIM, chef sauvage, 196, 197, 241--tu par Sasinou, 274--son
         fils Abriou lui succde, ibid--... 733, 734.

         MARESCHAL (Le), commandant de la Virginie, veut faire mourir
         les Franais pris  Saint-Sauveur, et ne s'appaise qu' la vue
         des lettres de La Saussaye, drobes par Argall, 776--renvoie
         Argall dvaster les postes d'Acadie, 776-7--rsolu de faire
         mourir le P. Biard, s'il abordait en Virginie, 778.

         MARGOTS (le aux), 172, 722.

         MARGUERITE (la), le o se pchent les perles, 11.

         MARGUERITE (la), l'un des vaisseaux du capitaine Daniel, 1283.

         MARILLAC (le sieur de), rapporte au conseil du roi les articles
         dresss par M. de Monts, 968--... 975.

         MAROT (le capitaine), de Saint-Jean-de-Luz, charg de la
         conduite d'une expdition  l'Acadie, 1297--va rejoindre La
         Tour au cap de Sable, 1298-1302.

         MARSOLLET (Nicolas), de Rouen, truchement des Montagnais;
         l'auteur lui donne ordre de ne pas partir de Tadoussac pour
         Qubec avant le 8 d'aot (1624), 1062--se donne aux Anglais,
         1229, 1249--reproches que lui adresse l'auteur, 1249,
         1258-9--ce qu'il fait pour empcher que l'auteur n'emmne les
         petites filles que lui avaient donnes les sauvages, 1253-63.

         MARTEL, de Dieppe, lieutenant  Sainte-Anne du Cap-Breton,
         assassin par son commandant, 1316-7.

         MARTIN, sauvage ainsi appel des Franais, pre de l'une des
         filles donnes  l'auteur, 1142--baptis par le P. le Caron,
         ibid--sa fin malheureuse, 1143-4.

         MARTYRS (les des), ainsi nommes pour y avoir eu autrefois des
         franais tus par des sauvages, 275, 760.

         MASS (le P. Ennemond), missionnaire en Acadie, 767--tombe
18/1466  malade parmi les sauvages, 771-2--fait prisonnier par les
         Anglais, 773-5--retourne en France, 776-80----arrive  Qubec,
         1070--demeure en Canada (1627), 1129--suprieur (1629), 1218.

         MATANE, ou MANTANE, rivire qui se jette dans le fleuve
         Saint-Laurent, 68--les sauvages vont par cette rivire  la
         baie des Chaleurs, 114--... 354, 1091--on fait la pche de la
         morue jusque-l, 1094.

         MATOU-OUESCARINI, ou Madouascarini, nation algonquine, 450,
         864.

         MAY (rivire de), aujourd'hui rivire Saint-Jean, en Floride,
         672, 674--... 677, 678.

         MECABAU, sauvage appel Martin par les Franais. Voyez
         _Martin_.

         MECHIQUE, ville. Voyez Mexico.

         MECHIQUE, ou MEXIQUE (rivire de), 28.

         MEILLERAYE (Charles de Mouy, sieur de la), vice-amiral de
         France, 668, 670.

         MEMBERTOU, ou MABRETOU, chef souriquois, 233-4--... 266,
         267--nourri avec sa famille par M. de Poitrincourt, 268--va 
         la guerre contre les Almouchiquois, 270, 274.

         MENANE, grande le  la cte des Etchemins, 172--... 194, 229,
         263, 721.

         MENENDEZ DE AVILEZ (Dom Pedro), chasse les Franais de la
         Floride, 677-9.

         MESSAMOUET, sauvage, va avec l'auteur  la dcouverte d'une
         mine de cuivre, 176-7--... 239--accompagne M. de Poitrincourt
         jusqu' Chouacouet, 240--fait des prsents  Onemechin, 241.

         MEXICO, visit par Champlain, 25, 44--description que l'auteur
         fait de cette ville et des productions du pays, 25-44.

         MEXIQUE, description qu'en fait l'auteur, 25-44.

         MICHEL (Jacques), rengat franais; conduit la flotte de Kenk 
         Qubec, 1154--... 1168-9--l'auteur le rencontre au
         Moulin-Baud, 1239--contre-amiral de la flotte anglaise,
         ibid--conseil donn par lui aux Anglais ds l'Angleterre,
         1243--... 124;--monte  Qubec avec le gnral Kertk,
         1252--l'auteur l'engage  parler au gnral Kertk en faveur des
         filles donnes par les sauvages, 1256--secret qu'il confie 
         l'auteur au sujet du gnral, 1263--sa dernire maladie, ses
         blasphmes, ses plaintes contre les Anglais, sa fin
         malheureuse, 1267-73--ses obsques, 1273-4.

         MINES.--Mines d'argent du Mexique, 28--mines de cuivre 
         l'Acadie, 114, 122-5, 168-70, 176-7--mines d'argent  la baie
         Sainte-Marie, 715--mines de fer  la rivire du Boulay, en
         Acadie, ibid.

         MINES (port aux), aujourd'hui havre  l'Avocat, dans la baie de
         Fundy, 168-9--... 227, 273.

         MIRAMICHI ou MISAMICHY, baie du golfe Saint-Laurent, 114, 719,
         1087.

         MIRISTOU, sauvage fort attach aux Franais, 1021--diverses
         entrevues avec l'auteur, 1022-8--prend le nom de Mahigan-Atic,
         1024--conditions auxquelles il est reu capitaine, 1027--fort
         bien accueilli de Pont-Grav et du sieur de La Ralde,
         1034--refuse de s'allier aux Loups contre les Iroquois avant
         d'avoir l'avis de l'auteur, 1118--ce qu'il propose pour
         prvenir une rupture de la paix, 1119-20--monte aux
         Trois-Rivires avec l'auteur, 1122--nouvelles de sa mort, 1145.

         MISAMICHY, ou MESAMICHY. Voyez Miramichi.

         MISCOU (les..les de), dans le golfe Saint-Laurent, 1045, 1062,
         1067, 1085-7--La Ralde y saisit plusieurs vaisseaux faisant la
         traite contre les dfenses, 1113--hiver de 1626-27,
         1117--quelques franais y hivernent, ibid--la maison est saisie
         (1628) par les Kertk, 1159---la compagnie des Cents-Associs y
         envoie du secours (1631), 1315.

         MISTIGOCHE, ou MATIGOCHE, nom que les Montagnais donnaient aux
         Normands et aux Malouins, 357, 360, 827.

         MOCOSA, ancien nom de la Virginie, 6l, 1307.

         MOHIER (le frre Gervais), rcollet, baptise Trgatin, 1126.

         MOINERIE (de la), commandant d'un vaisseau de Saint-Malo, en
         traite  Tadoussac, 437.

         MOLUES (baie des), aujourd'hui Malbaie, 113, 1085.

         MONAHIGAN. Voyez _Nef_ (la).

         MONTAGNAIS, sauvages du Saguenay et des environs de Qubec,
         72-3--trafiquent avec d'autres nations du Nord, 86--expdition
19/1467  contre les Iroquois, 120-1--autre expdition (1609) avec
         l'auteur, 321-48, 801-26--soixante montagnais vont  la guerre
         contre les Iroquois, 357--... 358, 828-9--rception qu'ils font
          Champlain (1613), 436--... 745.

         MONTE-CHRISTO, 19.

         MONTMORENCY (Charles de), amiral de France et de Bretagne;
         Champlain lui ddie son voyage de 1603, 59--s'entremet de
         l'affaire du Canada, 967, 969, 982--nomme l'auteur son
         lieutenant, 983--vice-roi de la Nouvelle-France, 984--prise de
         possession du Canada en son nom (1620), 989-90--lettre qu'il
         adresse  l'auteur, 994--instruction qu'il donne au P. le
         Baillif, 995-6--prsente l'auteur au roi (1624), 1069--...
         1072.

         MONTMORENCY (saut), prs de Qubec; l'auteur le mentionne pour
         la premire fois, 89--ainsi nomm par l'auteur, 792.

         MONT-ROYAL,  une lieue de la Place-Royale (Montral), 391,
         839.

         MONTS (Pierre du Gua, ou Dugas, sieur de); fait le voyage du
         Canada (1599) avec le sieur Chauvin, 698--obtient du roi (1603)
         une commission pour le Canada, 704-5--fait son embarquement
         (1604), 154-5, 705-6--l'auteur, sur sa demande, l'accompagne,
         706--fait, avec l'auteur, l'exploration des ctes d'Acadie, 157
         et suiv.--et de la baie Franaise, 165 et suiv.--fait une
         habitation dans l'le Sainte-Croix, 173-5, 706-7--reoit
         humainement les matres des navires saisis par Pont-Grav,
         176--demeure d'abord dans le logement de Champlain, 
         Sainte-Croix, ibid--envoie Champlain  la dcouverte d'une mine
         de cuivre, 176-7--renvoie ses vaisseaux en France, 177--charge
         l'auteur d'explorer la cte de Norembgue, ibid--... 184--fait
         faire des jardinages  Sainte-Croix, 188, 191--y fait
         accommoder une barque pour aller  Gasp, 192--se dcide 
         changer le lieu de son habitation, 193--son voyage  la cte
         des Almouchiquois (1605), 193-224--transporte l'habitation de
         Sainte-Croix au port Royal, 224--part pour la France,
         225-6--... 242, 260--sa commission rvoque, 707-9--rappelle sa
         colonie de Port-Royal, 269, 273 et suiv., 708--remarques de
         Champlain sur ses entreprises, 135, 152-4, 709-10--charge
         l'auteur de faire une habitation sur le Saint-Laurent (1608),
         283-6, 783 et suiv.--sa commission rvoque de nouveau, 784--en
         sollicite vainement une nouvelle, 349-51, 785--... 394,
         413--l'auteur lui rend compte du voyage de 1611, 413-4,
         885--ses associs lui cdent leur part dans l'habitation de
         Qubec, 414--confie  l'auteur le soin de former une nouvelle
         socit, 414, 885--nouveaux articles dresss par lui (1617),
         968--... 595, 972--mort avant 1632, 1308.

         MONTS-DSERTS (le des), ainsi nomme par l'auteur, 179,
         724--description de cette le, 178-81, 726--... 194,
         261--tablissement form en cette le par La Saussaye, 773--les
         Anglais s'en emparent, 773 et suiv.

         MORE (le), forteresse de la Havane, 48.

         MOTIN; ode de ce pote sur les oeuvres de l'auteur, 143.

         MOULIN-BAUD. Voyez _Baud_.

         MOUSQUITES (port aux), 17.

         MOUTON (port au), en Acadie, 155--description de ce lieu,
         156-7, 712.

         NACOU, port de la Guadeloupe, 10.

         NASSE (La), surnom du sauvage Manitougatche; annonce le retour
         des Anglais (1629), 1220.

         NATEL (Antoine), serrurier, dcouvre la conspiration contre
         l'auteur, et obtient sa grce, 298-300.

         NAUSET (port de). Voyez Mallebarre (port de).

         NEF (le de la), aujourd'hui appele Monahigan, 223. Voir note
         2 de la page 222--... 731.

         NEGRE (cap),  l'Acadie; pourquoi ainsi appel, 157, 712.

         NEUTRE (nation), ou Attiouandaronk, 546, 930--demeurant 
         l'ouest du lac des Entouhoronon (Ontario), 548--son arme de
         quatre mille hommes, ibid--pourquoi l'auteur ne s'y rend pas,
         ibid--allie  la nation du Petun contre les Assistaguronon,
         548, 932.

         NEUVE-ESPAGNE, 16, 21.

         NIBACHIS, chef algonquin; rception qu'il fait  l'auteur,
         452-3, 866--fait quiper deux canots pour le conduire vers
         Tessouat, 454, 867.

         NICOLET (rivire de). Voyez Dupant.

20/1468  NIGANIS, ou NIGANICHE, dans l'le du cap-Breton, 273, 280, 763.

         NIPISSING (lac), ou lac des Nipissirini, l'auteur passe par ce
         lac en allant au pays des Hurons, 509-11--description de ce
         lac, 510-1.

         NIPISSIRINI, ou NIPISSINGS, nation des Sorciers, 44.3, 458--mal
         vus des autres nations algonquines, 458-9, 871--bonne rception
         qu'ils font  l'auteur, 510-1--leurs moeurs et coutumes,
         ibid--... 549, 857.

         NOIROT (le Pre), jsuite, arrive en Canada, avec des
         provisions (1626), 1079-80, 1108, 1111--... 1129--a quelque
         dmls (en France) avec M. Guillaume de Caen, ibid--venant 
         Qubec, rebrousse chemin  l'approche des Anglais (1629), 1207,
         1240--on apprend de ses nouvelles par Joubert, 1248--son
         naufrage et sa mort, 1288-95.

         NOREMBGUE (cte de); l'auteur en fait l'exploration,
         177-87--... 340, 728--moeurs et coutumes des sauvages de cette
         cte, 191-2, 735-6.

         NOREMBGUE (rivire de), aujourd'hui baie de Fundy; l'auteur a
         cru que c'tait la rivire de Pnobscot, 174, 179--... 725,
         731.

         NORMANDS; furent des premiers  dcouvrir les terres neuves,
         666.

         NOROT, nom d'un commandant de vaisseau, mentionn dans la
         lettre de David Kertk, 1159--et dans la rponse de Champlain,
         1161.

         NOTRE-DAME (monts), 1090.

         NOUE (le P. Anne de), jsuite; son arrive  Qubec,
         1112--monte au pays des Hurons, Ibid--demeure en Canada (1627),
         1129.

         NOUVELLE-ANGLETERRE, 1279.

         NOUVELLE-COSSE, 1279. Voyez _Acadie_.

         NOUVELLE-FRANCE. Voir _Canada_. Premire fois que l'auteur
         mentionne le Canada sous ce nom, 657--sa description,
         659-64--ses limites, suivant l'auteur, 1313.

         OBENAQUIOUOIT. Voyez _Abenaquis_.

         OCHATEGUIN, chef huron, 324, 803--arrive  la rivire des
         Iroquois aprs la seconde bataille livre, 367, 833--descend 
         la traite (1611) avec deux cents de ses compatriotes, 397,
         844--bless  l'attaque du fort des Iroquois (1615), 533, 919.

         OCHATEGUINS, nom que l'auteur donne aux Hurons, 317, 323,
         346--sont les bons Iroquois, 349--...356, 358, 370, 453, 464,
         803, 525, 834. 867.

         OCHELAGA. Voyez _Hochelaga_.

         OIES (cap aux), 1099-1100.

         OISEAUX (le aux), 985, 1081, 1084.

         ONEMECHIN (Olmechin, suivant Lescarbot), capitaine
         almouchiquois, 200--chef de la rivire de Chouacouet, 241,
         243--tu par Sasinou, 274--son fils Quconsicq lui succde,
         ibid-... 737.

         ONTARIO (lac). Voyez _Entouoronon_ (lac des).

         OQUI, ou OKI, manitou ou gnie chez les Hurons, 574 et suiv.,
         955 et suiv.

         ORANI, chef sauvage, bless  l'attaque du fort des Iroquois
         (1615), 533, 919.

         ORLANS (le d'), 88, 108, 294-6, 438, 603, 791-2, 1103--M. de
         Caen dit  l'auteur que M. de Montmorency la lui a concde
         avec le cap Tourmente, et quelques autres les, 1065-6.

         ORPHELINS (ban des), 1086.

         ORVILLE (le sieur d'), l'un des compagnons de M. de Monts, 
         l'le Sainte-Croix, 176--la maladie l'empche de commander  la
         place de M. de Monts, 225.

         OSTEMOY, OSTEMOUY, ou Autmoin, jongleur ou devin chez les
         Souriquois, 335. 8l4.

         OTAGUOTTOUEMIN, nation algonquine, 508, 900.

         OTONABI (rivire), mentionne par l'auteur, 524.

         OTOUACHA, premier village huron o aborde l'auteur, 514, 905.

         OUAGABEMAT, frre de Chomina, s'offre d'aller  la cte des
         Etchemins pour traiter de la poudre; ce qui lui est accord,
         1216.

         OUAGIMOU, ou OAGIMONT, suivant Lescarbot, sauvage, 265.

         OUEL (le sieur). Voyez _Houel_.

         OUESCHARINI, ou Ouaouiechkairini, nom algonquin de la
         Petite-Nation, 447, 467, 861, 880.

         OUTAOUAIS (rivire des). Voyez Algonquins (rivire des).

         OUTETOUCOS, capitaine montagnais; prit dans le saut
21/1469  Saint-Louis, 394-6, 842-3--ses compatriotes vont qurir son
         corps, et l'enterrent dans l'le Sainte-Hlne, 411.

         OUYGOUDY, nom sauvage de la rivire Saint-Jean, 171, 720.


         PANAMA, port, sur l'isthme du mme nom, 44-5--l'auteur met
         l'ide de couper l'isthme, 45.

         PANOUNIAS, sauvage qui fit, avec M. de Monts et l'auteur, le
         voyage du pays des Almouchiquois, 193-4--sa mort, 265--son
         enterrement, 266-7--... 270--guerre  cause de sa mort,
         274--avait t tu  Norembgue (Pnobscot), par les gens
         d'Onemechin et de Marchim, 274.

         PARMENIUS (tienne), de Bude, savant hongrois, venu 
         Terre-Neuve en 1583; y prit, 1312.

         PEMEMEN, fils de Sasinou, lui succde, 274.

         PEMETEGOIT, ou Pentagouet. Voyez _Pnobscot_.

         PENOBSCOT, ou PENTAGOUET, rivire du pays des Etchemins,
         appele par erreur Norembgue, 174, 179--ce que l'auteur en
         dit, 179-85, 725, 728-30--... 773, 782.

         PENTAGOUET. Voyez _Pnobscot_.

         PERC, ou ILE PERCE, 113-4, 116--l'auteur y rencontre Prvert,
         121--... 286, 349--quantit de vaisseaux y font la pche
         (1610), 374--... 474, 601, 763, 1080.

         PETUN. Voyez _Tabac_.

         PETUN (nation du), ou Tionnontatronon; l'auteur se rend chez
         cette nation avec le P. le Caron, 545, 930--ce que l'auteur en
         dit, 545-6--ces peuples vivent comme les Hurons, 546.

         PIAT (le P. Irne), rcollet; hiverne avec les sauvages,
         1040--entreprend une mission  Tadoussac, 1041-2.

         PIC (le). Voyez _Bic_.

         PILOTOIS, ou PILOTOUA, devin ou jongleur chez les Montagnais,
         82, 335--description de la jonglerie, 335-6, 814-5.

         PILLET (Charles), matelot de l'le de R, assassin par les
         sauvages, 603-5.

         PLACE-ROYALE,  une lieue du mont Royal, 390-1,
         839--description que l'auteur en fait, 390-3, 838-40--l'auteur
         y fait dfricher et y fait faire une muraille, 392-3, 840--...
         394.

         PLAISANCE (baie de),  Terre-Neuve, 1082.

         PLATTE (rivire). Voyez _Malbaie_.

         PLESSIS (frre Pacifique du), rcollet; choisi pour les
         missions du Canada, 495--arrive  Tadoussac, 497--demeure 
         Qubec avec le P. Dolbeau, 499, 505--hiverne (1616-17) avec le
         mme pre, 595-- Qubec (1618), 615--repasse en France avec le
         P. Paul Huet, pour faire rapport sur les affaires du Canada,
         630-1--sa mort, 987.

         PLYMOUTH (port de), dans le Massachusets. Voyez Saint-Louis
         (port).

         POITRINCOURT, ou POUTRINCOURT (Jean de), 163--sur le point de
         s'garer aux les aux Margots, 172--demande Port-Royal  M. de
         Monts, et retourne en France, 177-8, 765-6--revient 
         Port-Royal, 236-7--fait travailler au dfrichement, 237--part
         pour explorer la cte de la Floride, et relche, 238--fait avec
         l'auteur un voyage d'exploration jusqu'au-del du pays des
         Almouchiquois, 239-63--fait faire un moulin  une lieue de
         Port-Royal, 264--fait faire un chemin  Port-Royal, depuis
         l'habitation jusqu' l'entre du port, 265--... 267--nourrit
         une partie des sauvages pendant l'hiver, 268--M. de Monts lui
         mande de ramener ses compagnons en France, 269--va avec
         l'auteur au fond de la baie Franaise, 271-3--demeure 
         Port-Royal quelque temps aprs le dpart de ses compagnons,
         273-4--son fils, M. de Biencourt, vient le rejoindre 
         Port-Royal (1611), 387--lieutenant de M. de Monts (1607),
         708--laisse son fils  Port-Royal, 765-6--conditions auxquelles
         M. de Monts lui avait concd Port-Royal, 766--y retourne,
         767--renvoie son fils en France, ibid--... 771-- Port-Royal
         (1629), 1279.

         POITRINCOURT (cap de), dans la baie Franaise, 272.

         PONT-Grav. Engage le sieur Chauvin  demander le privilge de
         la traite, 697--fait le voyage du Canada comme lieutenant de ce
         dernier, 698--l'engage  fixer son habitation plus haut que
         Tadoussac, ibid--retourne en France, 699--choisi de nouveau
         pour faire le voyage de Tadoussac, 701--voyage de 1603, 65,
22/1470  702-3--sauvages qu'il ramne de France, 70--essaye de franchir
         le saut Saint-Louis avec Champlain, 101-2--de retour 
         Tadoussac, 112--emmne en France un jeune montagnais et une
         iroquoise, 126-7--part de France (1604) pour Canceau, 155,
         706--M. de Monts envoie, du port au Mouton, une chaloupe
         au-devant de lui, 157--saisit quelques vaisseaux basques,
         ibid--M. de Monts lui envoie le capitaine Fouques  Canceau,
         pour avoir des provisions, 175-6--envoie  M. de Monts les
         matres des navires basques saisis  Canceau, 176--arrive 
         Sainte-Croix (1605), 193--choisit avec l'auteur la situation de
         Port-Royal, 224--y reste en qualit de lieutenant de M. de
         Monts, 225-6--fait accommoder une barque pour aller  la
         dcouverte le long de la cte de la Floride, et fait naufrage,
         229-32--atteint d'un mal de coeur, 230--retourne en France
         (1606), 238--maltrait,  Tadoussac (1608) par un vaisseau
         basque, 288-9--l'auteur fait l'accord entre lui et le matre de
         ce vaisseau, 289--garde prisonniers les auteurs de la
         conspiration contre Champlain, 301--monte  Qubec avec eux,
         301-2--retourne en France, 303--de retour  Tadoussac (1609),
         321--monte  Qubec et  Sainte-Croix, 326, 805--de retour de
         Gasp  Tadoussac, 348--se dcide  passer en France, ibid--de
         nouveau charg de la traite  Tadoussac (1610), 350--fait
         embarquer,  Honfleur les choses ncessaires pour l'habitation,
         351, 785--de retour  Tadoussac, 356--monte en traite  la
         rivire des Iroquois, 365--... 368--retourne  Tadoussac,
         370--forme la rsolution d'hiverner  Qubec, 371--Champlain
         l'en dissuade, 371-2--repasse en France, 373-- Tadoussac
         (1611), 387-8--monte au saut Saint-Louis, 393, 402--redescend 
         Tadoussac, 469--l'auteur s'embarque dans son vaisseau (1613),
         435--les Rcollets viennent en Canada sur son vaisseau,
         497--arrive  Qubec avec le P. Denis Jamay, 499--est d'avis
         qu'il est ncessaire que l'auteur aille assister les Hurons
         contre leurs ennemis, 502-3--l'auteur le rencontre qui revient
         du saut avec le P. Denis, 506-7--de retour en France (1616)--au
         saut Saint-Louis, 591--repasse l'auteur en France, 595,
         965--le ramne au Canada (1618), 599--... 614--monte . Qubec
         et aux Trois-Rivires, pour la traite (1618), 615--...
         620--retourne en France, 630-1--la compagnie veut lui donner le
         commandement de Qubec  la place de Champlain, 978-80--hiverne
          Qubec (1619-20), 981, 991--parti de Qubec (1620) pour la
         rivire des Iroquois, 987--descend des Trois-Rivires  Qubec,
         et repasse en France, 991--arrive  Qubec (1621), 1005--monte
         aux Trois-Rivires pour la traite, 1006--lettre tombe entre
         ses mains, 1009--de Caen saisit son vaisseau  Tadoussac,
         1009-13--l'auteur lui dpche un canot aux Trois-Rivires,
         1010-- Tadoussac, 1012--prsente  l'auteur une protestation
         contre de Caen, ibid--l'auteur prend vainement son vaisseau
         sous sa sauvegarde, 1013--de Caen lui rend son vaisseau,
         1014--... 1015--part de Qubec avec le P. le Baillif,
         1017-18--revient (1622), 1033--monte aux Trois-Rivires pour la
         traite, 1034--hiverne  Qubec (1622-23) comme principal
         commis, 1037--... 1038--malade de la goutte, 1039-40-- la
         rivire des Iroquois (1623), 1043-- Qubec (1624), 1065--...
         1068--meric de Caen lui dpche (1626) une chalouppe de
         Tadoussac, 1105--nouvelles de lui  Tadoussac, 1106-7--repasse
         en France, 1113--revient  Qubec (1627),  la prire de
         Guillaume de Caen, 1125--... 1141, 1153, 1159, 1183,
         1206--embarras de sa position, 1208-10, 1211-12--demande 
         l'auteur de faire lire sa propre commission; l'auteur le lui
         accorde, et lit en mme temps la sienne, 1210-1--signe avec
         Champlain la capitulation de Qubec, 1226--malade au lit lors
         de la prise de la place, 1228--y demeure encore quelques jours,
         1232.

         PONT-GRAV (Robert), fils, perd une main au port Fortun,
         257--brouillerie entre lui et M. de Biencourt, apaise par les
         pres Jsuites, 769-- Sesambre (1613), 776--recueille  son
         bord une partie des franais de Saint-Sauveur, pour les
         repasser en France, ibid.

         PORE (Thomas), l'un des principaux membres de l'ancienne
         compagnie des marchands, 1008.

         PORT-AUX-ANGLAIS, aujourd'hui Louisbourg. Voyez _Anglais_ (port
         aux).

         PORT-AUX-ILES, 203-4.

         PORT-NEUF, lieu ainsi nomm, plus bas que Tadoussac, sur le
         Saint-Laurent, 1093-4.

23/1471  PORTO-BELLO, ou Portovella, 16--description que l'auteur en
         fait, 44--expdition que Drake y fait, 45-6--l'auteur y demeure
         un mois, 46.

         PORTO-PLATTE, dans l'le Saint-Domingue, 17--plan de ce port,
         ibid.

         PORTO-RICO, 8--description qu'en fait Champlain, 11-16--comment
         les Anglais s'en emparrent, 12-13--le gnral espagnol y
         laisse garnison, 16.

         PORT-ROYAL, concd par M. de Monts  M. de Poitrincourt, 177,
         765--l'auteur et Pont-Grav en choisissent la situation,
         ibid--description que l'auteur en fait, 224-7--on y transporte
         l'habitation de Sainte-Croix, 224, 708--habitation abandonne
         un instant, 233-4--on y retourne, 236--amlioration qu'y font
         M. de Poitrincourt et l'auteur, 264-5--Champlain y tablit
         l'ordre de Bon Temps, 268--le scorbut y fait quelques ravages
         pendant l'hiver (1606-7), 269--l'habitation abandonne,
         274--sauvages qu'on y baptise (1610), 767--M. de Biencourt y
         vient rejoindre son pre (1611), 387--M. de Poitrincourt y
         demeure encore en 1629, 1279--... 1285--au pouvoir des Anglais,
         1299, 1314.

         PORTOVELLA. Voir _Porto-Belle_.

         POULAIN (le P. Guillaume), rcollet; plaintes que fait contre
         lui le sieur de Caen, 1009.

         PRAIRIES (rivire des), 500--premire messe dite par les
         Rcollets, 504--l'auteur passe par cette rivire pour aller au
         pays des Hurons, 507, 899-900.

         PRVERT (le sieur), de Saint Malo; envoy par Champlain aux
         mines d'Acadie, 114--lui fait rapport de son voyage,
         121-4--emmne en Europe quatre sauvages, 127--part de Gasp,
         ibid--mine de cuivre dcouverte par lui, 168-70, 227.

         PROVENAL (le capitaine), oncle de Champlain, pilote gnral du
         roi d'Espagne, 6--repasse en Espagne la garnison de Blavet,
         ibid--se fait remplacer par Champlain pour le voyage aux
         Indes-Occidentales, 9.

         PUISIEUX (monsieur de), secrtaire des commandements du roi;
         lettre qu'il adresse  l'auteur, 993, 994, 1017.

         QUBEC. L'auteur y mouille pour la premire fois, 89--... 108,
         197--l'auteur y fonde une habitation, 296, 301, 303-4, 309,
         784, 786, 792-3--premire excution d'un condamn, 302--maladie
         de la terre, 318-20--nombre des hivernants en 1608-9,
         321--rejouissances qu'y font les sauvages (1609), 326--Pierre
         Chavin y commande (1609-10), 348--... 356--soixante montagnais
         y arrivent, 357--l'auteur y fait rdifier quelques palissades
         autour de l'habitation, 371--arrive de Desmarais, ibid--Duparc
         y commande (1610-11); nombre des hivernants, 373, 389--l'auteur
         y fait faire quelques rparations (1611), 412--M. de Monts en
         reste seul propritaire, 414--... 417, 434--hiver de 1612-13,
         sans beaucoup de froid et sans maladie, 438--... 497--l'auteur
         y fait construire (1615) la premire chapelle et le logement
         des Rcollets, 499--premire messe clbre par le P. Dolbeau,
         505--l'auteur en part pour aller au pays des Hurons, 506--son
         retour, 591-2--l'auteur fait augmenter l'habitation du tiers
         pour le moins, 593--on commence  y faire de la chaux,
         ibid--... 601--meurtre de deux franais commis par des
         sauvages, 601-14--arrive de l'auteur (1618) et du personnel de
         la traite, 615--l'auteur y demeure quelques jours pour visiter
         les travaux, 615-17--... 618--dpart des traitants, 630--...
         782--cd par M. de Monts  quelques marchands de La Rochelle,
         784--l'auteur l'offre  madame de Guercheville, 785--les
         difficults entre les associs (1612-13) empchent l'auteur de
         rien faire pour l'habitation, 892--tat des personnes qui
         doivent y tre menes et entretenues pour l'anne 1619,
         973--mauvais tat de l'habitation (1620), 987-8--arrive de
         l'auteur avec sa famille, 989--prise de possession au nom de M.
         de Montmorency, ibid--rparation de l'habitation et
         commencement du fort Saint-Louis, 990--l'auteur construit ce
         fort contre le gr des marchands, 991, 992--fait parachever le
         magasin, 1015--armes et munitions dposes en 1621,
         1016-7--deux familles inutiles renvoyes par l'auteur,
         1019--ordonnances qu'il publie pour le maintien du bon ordre,
         ibid--famine cause par la division entre les deux socits,
         1020--nombre des personnes qui hivernent (1622-23), 1037--...
24/1472  1039.--travaux faits  l'habitation (1622-23), 1039-40,
         1042--on essaye d'engager les sauvages  descendre y faire la
         traite, 1043--arrive des traiteurs, 1050--nouveaux magasin,
         dont l'auteur donne le plan, 1051-3--il y fait faire un chemin
         pour monter au fort Saint-Louis, 1053--fait travailler au fort
         (1623-24), 1054-5--un coup de vent enlve la couverture du
         chteau, 1055--l'auteur fait continuer les travaux 
         l'habitation, 1057-8, 1059, 1066--premire pierre du nouveau
         magasin, 1057-8--observations mtorologiques de l'auteur
         (1623-24), 1053-4, 1058-9--dpart de Champlain et de sa
         famille, 1066--le sieur meric de Caen reste commandant  sa
         place, 1067--population en 1624, ibid--arrive des Jsuites,
         1070, 1076--... 1079--disette de vivres (1626), 1106-7--arrive
         de l'auteur, 1108--travaux de l'habitation peu avancs,
         ibid.--population en 1626, 1109--l'auteur reconstruit et
         agrandit le fort, 1110-l--fait couvrir la moiti de
         l'habitation, 1111--fait amasser et scier le bois de charpente,
         1115--un des ouvriers des pres Jsuites meurt de la jaunisse
         (1626), ibid--un enfant de Caqumistic enterr au cimetire de
         l'habitation, ibid--population en 1627, 1130--l'entretien du
         fort n'est pas du got des associs, 1131-2--deux franais tus
         par les sauvages, 1134 et suiv.--premier labour fait avec des
         boeufs, 1144--disette de vivres (1628), 1150-2--sommation de
         Kertk (1628); rponse de Champlain, 1159-63--l'auteur fait
         faire un moulin  bras, 1170--puis un moulin  eau, 1172--hiver
         de 1628-9, 1172-5--disette extrme, 1171-5, 1184-90--population
         en 1628-29, 1189--lecture publique des commissions de
         Pont-Grav et de l'auteur, 1211-2--retour des Anglais (1629),
         1221-2--nouvelle sommation des Kertk, 1223--capitulation,
         1223-7--les Anglais en prennent possession, et pillent le
         magasin, 1228-9--effets trouvs dans la place lors de la prise,
         1229-30--dpart de l'auteur, 1232--visite du gnral David
         Kertk, 1252--dmarches pour obtenir la restitution de cette
         place, 1277-81, 1295-7, 1325-6--deux vaisseaux anglais en
         reviennent (1630), 1304--nouvelles qu'ils apportent,
         1304-5--conspiration ourdie par un ministre contre le capitaine
         Louis Kertk, 1325--le fort et l'habitation sont rendus  la
         France, 1326.

         QUECONSICQ, fils d'Onemechin, lui succde, 274.

         QUENECHOUAN, saut ainsi appel, 444, 858.

         QUENONGEBIN, ou Kinounchepirini, nation algonquine, 446, 860.

         QUENTIN (le P. Jacques), jsuite, missionnaire en Acadie,
         772--fait prisonnier par les Anglais, 773-5--conduit en
         Virginie, puis en Angleterre, 775-80.

         QUINIBEQUI. Voyez _Kinbec_.

         QUINIBEQUI (lac de), ou baie de Merry-Meeting, 222.

         QUIOUHAMENEC, chef almouchiquois, 242.

         RALDE (le sieur de La); M. de Caen annonce  l'auteur (1621)
         qu'il le lui enverra de Tadoussac, 1006--arrive de France
         (1622), 1033--monte aux Trois-Rivires, 1034--redescend 
         Tadoussac pour aller  Gasp, 1036--lieutenant du sieur de
         Caen, ibid--diffrend avec Hbert au sujet des prires, ibid--
         Miscou (1624), 1062, 1067--retourne en France, 1068--nomm
         gnral de la flotte du Canada (1626), 1079-80, 1103--se rend 
         Miscou, 1104--donne le commandement de son vaisseau  meric de
         Caen, 1104-5--mande  Qubec qu'on lui envoie l'Alouette pour
         lui prter main-forte, 1113--laisse  Miscou quelques franais
         pour hiverner, 1117--nouvelles de son arrive  Tadoussac
         (1627), 1121--... 1125--indispos contre les Jsuites,
         1129--reoit nanmoins le P. Lalemant en son vaisseau, et le
         traite bien, 1130--part dans la Catherine, 1130--... 1132,
         1151.

         RALLEAU (le sieur), secrtaire de M. de Monts, accompagne
         l'auteur dans l'exploration de la cte d'Acadie, 157--son
         entrevue avec le chef Secondon, 171--repasse en France,
         177--revient  Port-Royal (1606), 236--arrive de Niganis
         (1607), 273.

         RAMES (les), dans le golfe Saint-Laurent, 1084.

         RANGES (les les),  la cte des Etchemins, 178, 194, 262,
         724.

         RANGES (les les),  la cte d'Acadie, 277.

         RASE (cap de),  Terre-Neuve, 127, 1082.

25/1473  RASILLY (le chevalier de), attendu en Canada (1629),
         1239-40--les vaisseaux de la nouvelle compagnie devaient le
         rejoindre avant de partir pour Qubec, 1248, 1283--sa flotte
         envoye au Maroc, 1249--... 1283-4--lu gnral de la flotte du
         Canada, 1296--prpare  La Rochelle, un nouvel embarquement
         (1632), 1326-7.

         RAYE (cap de),  Terre-Neuve, 67, 384, 387, 436, 1081-3.

         RAYE, ou REYE (Pierre), charron, rengat franais; se donne aux
         Anglais, 1229.

         RALLE (la), vaisseau du sieur Desdames, dans lequel le P.
         Nicolas Viel et le frre Sagard passrent en Canada, 1042.

         RCOLLETS. Le sieur Houel suggre  l'auteur de demander des
         religieux de cet ordre pour les missions du Canada, 491--quatre
         sont choisis, 495--leur arrive  Tadoussac, 497--leur premier
         logement  Qubec, 499--... 896-7, 988-9, 1001, 1050,
         1219--repasse en France, 1276--trois religieux de cet ordre
         vont  l'Acadie, 1297-1301.

         RCONCILI (le), sauvage ainsi surnomm par les Franais;
         accepte des prsents de la part des Loups pour se joindre  eux
         contre les Iroquois, 1118--ce que l'auteur trouve fort mauvais
         et fort dangereux, 1118-9--se rend secrtement aux
         Trois-Rivires, o il se montre oppos  la guerre, 1120,
         1122--va en ambassade chez les Iroquois, 1124-5--sa mort,
         1126-7--il avait tu deux franais au cap Tourmente, 1127--...
         1149.

         RIBAUT (Jacques), neveu de Jean, commandant d'un vaisseau  la
         Floride, 678.

         RIBAUT (Jean); son expdition en Floride, 672-9--dfaut observ
         dans son entreprise, 687-91.

         RICHELIEU (le cardinal de); l'auteur lui ddie son livre de
         1632, 643.

         RIDEAU (rivire), mentionne par l'auteur, 448, 86l.

         RIVIRE-PLATTE (cap de la), ou cap aux Oies, 1099.

         ROBERVAL (le sieur de), 151--son expdition au Canada, 692,
         1310.

         ROBIN (le sieur); ses conventions avec les missionnaires du
         Canada, 768.

         ROCHE (ruisseau de la), au port Royal, 167.

         ROCHE (marquis de La). Voyez _La Roche_.

         ROCHELLE (La); M. de Monts y envoie les vaisseaux basques
         saisis par Pont-Grav  Canceau, 176--... 237, 413.

         ROCHERS (anse aux), quelques lieues plus haut que Tadoussac,
         1097.

         ROQUEMONT (Claude de), 1157--nouvelles apportes de lui 
         Qubec par Desdames, 1164, 1168--fautes qu'il commit, suivant
         l'auteur, 1168-9--nouvelle de sa prise par les Anglais,
         1191-2--... 1274-5.

         ROSSIGNOL, capitaine de vaisseau; on donne son nom  un port de
         l'Acadie, 156--son vaisseau envoy  Canceau, 175-6.

         ROSSIGNOL (port du), en Acadie; origine de ce nom, 156.

         ROUGE (l'le), vis--vis l'entre du Saguenay, 1096--meric de
         Caen y choue (1629)  la vue des vaisseaux anglais, qui le
         laissent repartir, 1245.

         ROUMIER, sous-commis au magasin de Qubec; hiverne de 1619 
         1620, et retourne en France, 991--commis de la nouvelle socit
         (1621); apporte  l'auteur plusieurs dpches, 1007.

         ROYAL (port), en Acadie, 161--ainsi nomm par l'auteur, 166,
         717--description de ce port, 165-7--... 169.

         RUOS, ou RUAULX (le aux), 1101--sert de marque pour suivre le
         chenal, 1102.

         SABLE (baie de), en Acadie, 158, 712.

         SABLE (cap de), prs de la baie de Sable, en Acadie, 158-9,163,
         235-6, 712--tabilssement du sieur de La Tour en cet endroit,
         1298 et suiv.

         SABLE (le de); Sir Humphrey Gilbert y fait naufrage, 151,
         693--le marquis de La Roche y laisse des hommes et des
         munitions, 152--description de cette le, 155--... 280.

         SACO. Voyez Chouacouet.

         SACQU, pour Sagn, 327. Voyez Saguenay.

         SAGARD (le frre Gabriel), rcollet, arrive en Canada (1623),
         1043--part pour le pays des Hurons, avec le P. Viel et le P. le
         Caron, 1049-50--en revient (1624), 1063-4.

         SAGUENAY, rivire, 68-9--description que l'auteur en fait,
         84-6, 290-2, 788--source de cette rivire, 327--direction pour
         y entrer, 1092-3.

26/1474  SAINE (baie), ou de Chibouctou, aujourd'hui baie d'Halifax,
         275, 760.

         SAINT-ANTOINE (rivire), au port Royal, 167, 718.

         SAINT-BARNABE (le), dans le fleuve Saint-Laurent, 1091-2--le
         sieur de Roquemont y donne rendez-vous  Desdames, 1166-7.

         SAINT-CHARLES (rivire), quelquefois appele simplement la
         Petite-Rivire, primitivement rivire Sainte-Croix (voyez ce
         mot), 669--prise en glace (novembre 1623), 1053--l'auteur y
         fait faire un chemin  la Sapinire, 1054--... 1157.

         SAINT-DOMINGUE (le), 17--description de cette le, 21-2,
         50-1--... 674.

         SAINT-LOI, petite le du fleuve Saint-Laurent, 93, 323, 803.

         SAINT-TIENNE (le), vaisseau de Saint-Malo, destin  porter
         des vivres  Sainte-Croix au printemps de 1605, 193--porte en
         Canada les pres Rcollets, 497.

         SAINT-JEAN (le), aujourd'hui le du Prince-Edouard, 124--les
         Basques s'y retirent et se mettent en dfense (1623), 1045--se
         saisissent du vaisseau de Guers, ibid--... 1087.

         SAINT-JEAN (rivire), appele des sauvages Ouygoudy, 170-1,
         174, 177, 720-1--projet d'y faire une habitation, 1300-1.

         SAINT-JEAN-BAPTISTE. Voyez _Cabiague_.

         SAINT-JEAN-DE-LUZ, en la Nouvelle-Espagne, 24-5--l'auteur y
         arrive, 24--description de cette forteresse, 24-5--l'auteur y
         retourne, 46.

         SAINT-JULIAN, ou SAINT-JULIEN (le), navire du capitaine
         Provenal; du port de cinq cents tonneaux, 6--retenu pour le
         voyage des Indes, 8.

         SAINT-LAURENT (baie de), partie mridionale du golfe du mme
         nom, 169, 279, 763.

         SAINT-LAURENT (cap de), au nord du cap Breton, 67-8, 286, 387,
         108l, 1083.

         SAINT-LAURENT (fleuve), appel Grande-Rivire de Canada, 68,
         89, 95, 124--dsign pour la premire fois par l'auteur sous le
         nom de Saint-Laurent, 183--... 209, 557, 659, 663, 728 734.

         SAINT-LAURENT (golfe); description que l'auteur en donne,
         1083-90.

         SAINT-LAURENT (le de), ou le du Cap-Breton, 115.

         SAINT-LOUIS (cap), 208--ainsi nomm par M. de Monts, 210--...
         212, 244, 744, 746.

         SAINT-LOUIS (fort),  Qubec, commenc par l'auteur (1620),
         990--appel de ce nom pour la premire fois, 1053--l'auteur
         fait faire un chemin pour y monter plus facilement,
         ibid--travaux qu'il y fait faire, 1054-5--un coup de vent
         enlve la Couverture du chteau, 1055--l'auteur le reconstruit
         (1626) et l'agrandit, 1110-1--l'auteur l'entretient contre le
         gr des associs, 1131, 1188-9.

         SAINT-LOUIS (fort et habitation de), au cap de Sable, o
         commandait le sieur de La Tour, 1314.

         SAINT-LOUIS (port), aujourd'hui Plymouth, dans le Massachusets,
         211, 747.

         SAINT-LOUIS (saut), appel d'abord le Grand-Saut, ou simplement
         le Saut, 86--description de ce lieu, 100-5, 396-7--... 370,
         388, 390--un jeune homme, du nom de Louis, s'y noie (1611),
         394-7--... 414, 416--traite de 1612, 459--traite de 1613,
         438-9, 470-3--... 442, 507--traite de 1615, 497, 500--traite de
         1616, 591--les sauvages demandent qu'on y fasse une habitation,
         592--... 670, 701.

         SAINT-LUC (le marchal de), 5, 702.

         SAINT-LUC DE BARAMEDA. Voyez _San-Lucar de Barameda_.

         SAINT-MALO. Prtention des habitants de cette ville au
         privilge de la traite du Canada, 415-17.

         SAINT-MATHIEU (pointe de). Voyez _Alouettes_ (pointe aux).

         SAINT-NICOLAS, port et cap de ce nom, 19--combat entre les
         Espagnols et les Franais, 19-21.

         SAINT-PAUL (le),  l'entre du golfe Saint-Laurent, 67, 286,
         387, 1081.

         SAINT-PIERRE (le de), prs de Terre-Neuve, 67, 354, 387, 1082.

         SAINT-PIERRE (lac), largissement du fleuve Saint-Laurent,
         mentionn pour la premire fois par l'auteur, 94,
         96--description qu'il en fait, 96-7, 327-8, 806-7--... 347.

         SAINT-SAUVEUR, habitation forme par La Saussaye, dans l'le
         des Monts-Dserts, 773--pris par les Anglais, 773-5--le
         capitaine Argall y retourne, rompt la croix que les pres y
         avaient plante, et en plante une autre avec le nom du roi
         d'Angleterre, 777.

27/1475  SAINT-VINCENT (cap), 7--les Espagnols y prennent deux vaisseaux
         anglais, 52.

         SAINTE-ANNE du Grand-Cibou, au Cap Breton. (Voyez Grand-Cibou).
         Secours que la compagnie des Cent-Associs y envoie (1631),
         1315--assassinat du lieutenant Martel, commis par le commandant
         du fort, 1316-7--le capitaine Daniel y rtablit l'ordre, 1316
         et suiv.

         SAINTE-CATHERINE (la). Voyez _Catherine_ (la).

         SAINTE-CROIX, commandant d'une pinasse,  Sainte-Anne du
         Cap-Breton, 1318--le capitaine Daniel l'envoie de l 
         Tadoussac, ibid--ses pelleteries lui sont enleves par Thomas
         Kertk, 1321--dsarm par un vaisseau basque; revient 
         Sainte-Anne, 1321-2.

         SAINTE-CROIX (le), dans la rivire de ce nom, 173--M. de Monts
         y fait faire une habitation (1604), 173-6, 706--dpart des
         vaisseaux, en 1604, 177--M. de Monts y fait faire des
         jardinages, 188--ce qui s'y passe de remarquable pendant
         l'hiver (1604-5), 188-93--l'habitation est transporte au port
         Royal, 224--on y trouve de trs-beau bl l'anne suivante,
         239--... 723, 731.

         SAINTE-CROIX (le), dans l'Outaouais; l'auteur y plante une
         croix avec les armes de France, 451, 864.

         SAINTE-CROIX (pointe), aujourd'hui le Platon, sur le fleuve
         Saint-Laurent, 90-2--le fleuve y est fort rapide et fort
         dangereux, ibid--... 322-3, 326-7, 617, 802-3, 806.

         SAINTE-CROIX (rivire), aujourd'hui rivire Saint-Charles, o
         hiverna Jacques-Cartier, 304-9.

         SAINTE-CROIX (rivire), ou rivire des Etchemins, 172-4, 178,
         i86, 239--petit passage de la rivire Sainte-Croix, 262.

         SAINTE-HLNE (le), en face de la Place-Royale, 393, 840--les
         Montagnais y enterrent Outetoucos leur chef (1611), 411--...
         442, 857.

         SAINTE-HLNE (le port),  la cte d'Acadie, 276, 761.

         SAINTE-MARGUERITE, port d'Acadie, 161-2, 716.

         SAINTE-MARGUERITE (rivire), qui se jette dans le
         Saint-Laurent, 117.

         SAINTE-MARGUERITE (rivire), en Acadie, 275, 760.

         SAINTE-MARIE (baie), en Acadie; description qu'en fait
         l'auteur, 161-2--M. de Monts s'y arrte, 163--il n'y trouve
         aucun lieu pour s'y fortifier facilement, 165--... 167--son
         vaisseau en part pour l'le Sainte-Croix, 175--... 716.

         SAINTE-MARIE (cap de),  Terre-Neuve, 66, 286,1082.

         SAINTE-MARIE (rivire), aujourd'hui Sainte-Anne de la Prade, 3
         23,'803.

         SAINTE-SUSANNE (rivire), aujourd'hui rivire du Loup, qui se
         jette dans le lac Saint-Pierre, 328, 807.

         SAINTE-SUSANNE du cap Blanc (rivire), 212, 748.

         SALEMANDE (la), vaisseau de 150 tonneaux, command par
         Pont-Grav (1621); vient  Tadoussac, 1000.

         SAN-LUCAR DE BARAMEDA, 8--plan de cette ville par Champlain,
         ibid.

         SANTEIN (le sieur), commis du sieur Dolu (1622); apporte 
         Qubec la nouvelle de la runion des deux socits, 1022.

         SASINOU, chef de la rivire de Knbec, 196-7, 222-3--Onemechin
         et Marchim tus par lui, 274--son fils Pememen lui succde,
         ibid--... 733-4.

         SAUMON (port au), 1098-9.

         SAUMON (rivire au), 293, 790.

         SAUSSAYE (le sieur de La); son entreprise en Acadie,
         772-3--surpris par les Anglais, 773 et suiv.--se rend  Londres
         pour demander la restitution de son vaisseau, 780-1--... 782.

         SAUT (le), ou le GRAND-SAUT. Voyez Saint-Louis (saut).

         SAUVAGES. Moeurs et coutumes des Montagnais et des Algonquins,
         71-84, 120-1, 310-14, 333-7, 340-9 366-7, 455-9, 793-7,
         798-800, 803-5--moeurs et coutumes des Hurons, 519-20, 562-90,
         908-9, 944-63--moeurs et coutumes des Souriquois, 266-7--des
         Etchemins, 183, 191-2, 198--des Almouchiquois, 200-1, 207-9,
         210, 2l 6-18, 248-50--sauvages du Labrador, 1088-9.

         SAVALETTE, capitaine de vaisseau basque, 277-8, 762.

         SAVALETTE (port de), en Acadie, 277-8, 762.

         SAVIGNON, jeune huron que garde l'auteur en change d'un
         franais, 370, 834--... 390--envoy par l'auteur au-devant de
         la flotte huronne, 393, 841--sur le point de se noyer dans le
28/1476  saut Saint-Louis, 394-6, 843--frre du capitaine Tregouaroti,
         397, 844--se loue de son voyage en France, 398, 845--l'auteur
         lui donne son cong, 404, 850.

         SECONDON (ou CHKOUDUN suivant Lescarbot), chef de la rivire
         Saint-Jean, 171--avait montr la mine de cuivre  Prvert,
         227--... 239--accompagne M. de Poitrincourt jusqu' Chouacouet,
         240--... 202, 205.

         SESAMBRE, le  la cte d'Acadie, ainsi appele par les
         Malouins, 275, 760--une partie des Franais de Saint-Sauveur,
         avec le P. Mass, y viennent trouver Robert Pont-Grav, 776.

         SVILLE, 8--plan de cette ville par l'auteur (1598), ibid--...
         52.

         SILLERY (Nicolas Brlart de), chancelier, 441, 856.

         SIMON (matre), mineur, accompagne l'auteur, 160, 715.

         SIMON, sauvage ainsi appel des Franais, 1055--l'auteur essaye
         vainement de le dissuader d'aller faire un coup chez les
         Iroquois, 1055-6--change de rsolution, 1057--compromet la paix
         en assommant un iroquois, 1064.

         SOISSONS (Charles de Bourbon, comte de). L'auteur l'engage 
         prendre le Canada sous sa protection, 432--ce qu'il accepte,
         433, 886 et suiv.--sa commission, 433--nomme l'auteur son
         lieutenant, 43 3, 886--sa mort, 434, 887--... 1072.

         SONDE (canal de la), 23.

         SOUBRIAGO, gnral de la flotte espagnole, 7, 9.

         SOUPONNEUSE (la), le, 256,759.

         SOURDIS (madame de), contribue  l'approvisionnement des
         missionnaires du Canada, 767.

         SOURICOUA, rivire; probablement la mme que Gdac (Shediac),
         114.

         SOURIQUOIS, sauvages de l'Acadie, 115, 184,728, 743.

         STADACA, pour STADACON, 307.

         STADACON, nom d'une bourgade sauvage, situe prs de la pointe
         de Qubec, 307.

         STUART (Jacques), milord cossais que le capitaine Daniel
         rapporte avoir t au Cap-Breton en 1629, 1285--le capitaine
         Daniel s'en saisit, 1285-7.

         TABAC, ou PETUN, appel herbe  la Reine, 50--les mariniers et
         autres personnes en usent, 51--les sauvages en prsentent 
         Pont-Grav et  l'auteur, 71.

         TABAGIE, festin des sauvages, 70-2, 438, 457-8, 870--tabagie
         des Hurons, 563-6, 587.

         TADOUSSAC, port  l'entre du Saguenay; description de ce lieu,
         70-4, 84-6, 112-3, 119-21, 286-7, 290-2, 786-9--distance de ce
         port  l'le aux Livres, 86--l'auteur y arrive pour la
         premire fois (1603), 68--en repart, 121--les sauvages de
         l'Acadie s'y rendent par la rivire Saint-Jean, 171--... 298,
         321--ce qui s'y passe de remarquable en 1609, 321, 347-9--la
         traite, en 1610, y est fort mauvaise, 371-2--dpart des
         vaisseaux, 374--arrive de Champlain (1611), 387--Pont-Grav y
         demeure pour la traite, 388-9--arrive des vaisseaux (1613),
         436-7--les pres Rcollets y arrivent (1615), 497--arrive des
         vaisseaux (1618), 601, 614--...6l7--dpart des vaisseaux,
         631--l'auteur y arrive avec sa famille (1620), et y rencontre
         son beau-frre, 986--vaisseau rochelois y faisant la traite
         contre les dfenses, 986-7--... 991, 1000--vaisseau de
         Pont-Grav saisi par de Caen (1621), 1008-13--l'auteur s'y rend
         pour accommoder les difficults, 1010--ce qui s'y passe en
         1621, 1005, 1008-15, 1017--en 1622, 1034, 1036-8--un vaisseau
         espagnol y vient espionner le sieur de Caen (1622), 1038-9--...
         1092-3--arrive du vaisseau de la compagnie (1626), 1107-8--...
         1128--les Kertk s'en emparent (1628), 1154, 1158-9--en
         repartent aprs avoir brl les barques, 1163-4--...
         1172--David Kertk y fait monter une barque (1629), 1249--on y
         enterre Jacques Michel, contre-amiral de la flotte anglaise,
         1273-4--la compagnie des Cent-Associs y envoie faire la traite
         (1631), le vaisseau relche  Miscou, 1315.

         TAILLE (La), franais souponn d'avoir pris part (1608)  la
         conspiration contre l'auteur, emmenott, puis remis en libert,
         301.

         TANGUEUX (le aux), 163.

         TARDIF (Olivier le), de Ronfleur, truchement;  Qubec
         (1622-23); dpch  Tadoussac, 1042--sous-commis  Qubec
         (1626-27), 1113--remet, de concert avec Corneille, les clefs du
         magasin au capitaine Louis Kertk, 1228.

29/1477  TECOUEHATA, chef sauvage, arrive au saut Saint-Louis avec
         quatorze canots, 411.

         TEQUENONQUIAYE, village huron, appel plus tard Ossossan, La
         Rochelle, Saint-Gabriel et la Conception. L'auteur y est bien
         reu, 516, 906.

         TERRE-FERME, 16.

         TERRE-FERME (rivire de), au Mexique, 28.

         TERRE-NEUVE. L'auteur mentionne ds 1603 plusieurs points de
         cette le, 66-7--... 561--par qui dcouverte, 666-7--...
         1081--description de cette le, 1082-3.

         TESSOUAT, chef algonquin, 76 note 1--l'auteur se rend chez lui
         (1613), 454, 867-8--bonne rception qu'il lui fait, 454, 457 et
         suiv.; 868, 870 et suiv.--... 461, 876, 878--l'auteur prend
         cong de lui, 467, 880.

         TESSOUAT (le de), aujourd'hui le des Allumettes, visite par
         l'auteur (1613), 455-6, 868.

         TESTU (le capitaine), homme fort discret. Natel lui dcouvre la
         conspiration contre l'auteur, 298-9.

         THMINES (le marchal de), vice-roi pendant la dtention du
         prince de Cond, 966--en procs avec les associs, 967--arrt
         du conseil en sa faveur, 969-70--les envieux tchent de faire
         rompre sa commission, 970--dbout de ses prtentions, 982.

         THIBAUT (le capitaine), de la Rochelle, accompagne Champlain 
         sa seconde expdition (1610) contre les Iroquois, 360--l'auteur
         repasse en France (1611) dans son vaisseau, 413.

         THOMAS, truchement pour les Algonquins; accompagne l'auteur
         dans son voyage de 1613, 453, 460, 462, 465, 866, 874-5,
         878--... 552 note 2.

         TORTUE (le de la), 17, 18.

         TORTUE (le de la),  l'ouvert de la rivire Knbec, 194, 197,
         732, 734.

         TOUAGUAINCHAIN, village huron; l'auteur y est bien reu, 516,
         906.

         TOURMENTE (cap),  dix lieues au-dessous de Qubec; pourquoi
         ainsi nomm, 294, 791--... 603--visite qu'y fait l'auteur
         (1623) avec M. de Caen, 1051--M. de Caen y retourne (1624), et
         assure  l'auteur que M. de Montmorency le lui a concd,
         1065--... 1102-3--l'auteur y fait une habitation (1626),
         1100---plan des logements, 1110--on y envoie les bestiaux,
         1114--l'auteur y descend, ibid--hiver de 1626-7, 1117--meurtre
         commis en ce lieu plusieurs annes auparavant par le
         Rconcili, 1127--nombre de personnes qu'on y emploie,
         1131,1189--voyage qu'y fait l'auteur (1627), 1133--...
         1152--prise et destruction de l'habitation par les Anglais,
         1154-8, 1204, 1244--l'auteur y envoie une chaloupe pour voir le
         dgt fait par l'ennemi, 1163.

         TOUS-LES-DIABLES (pointe de), aujourd'hui pointe aux Vaches,
         prs de Tadoussac, 69, 287, 436. Voir >i>Vaches_ (pointe aux).

         TOUS-LES-SAINTS (baie de),  Terre-Neuve, 1082.

         TOUTES-ISLES (baie de),  la cte d'Acadie, 157, 276, 761.

         TRAITE des pelleteries. Traite de 1603,  Tadoussac, 70,
         703--vaisseaux basques faisant la traite  Canceau (1604),
         contre le privilge de M. de Monts, 157, 176-- Tadoussac
         (1608), 287-90-- la rivire des Iroquois (1610),
         365-70--seconde traite (1610), fort mauvaise, 371-2--se fait
         (1611)  Tadoussac et au saut Saint-Louis, 388-9, 393, 397-412,
         838, 844-53--traite de 1613, au saut Saint-Louis, 43 8-9, 466,
         470-3--de 1615, au mme lieu, 497--... 509, 511--traite de
         1616, au mme lieu, 591--de 1618, aux Trois-Rivires, 601, 615,
         617-8, 630--traite de 1621, au mme lieu, 1006-8--traite de
         1623, au cap Massacre, ou de la Victoire, prs de l'entre de
         la rivire des Iroquois, 1045-50--traite de 1624,  Qubec,
         1064--de 1626, 1108--Pont-Grav remplac, comme premier commis,
         par Corneille de Vendremur, 1113--traite de 1627,  la rivire
         des Iroquois, trs-bonne, 1121-2, 1128--traite de 1631, peu
         abondante, 1324.

         TREGAT, ou TRACADIE, entre la baie des Chaleurs et la baie de
         Miramichi, 114, 170, 719, 1087.

         TREGATIN, sauvage baptis par le frre Ger vais, 1126--ne
         persvre pas, ibid.

         TREGOUAROTI, capitaine huron, frre de Savignon; descend  la
         traite (1611), 397, 403, 844--emmne avec lui un franais, 408.

         TREMBLAYE (La), commandant d'un vaisseau de Saint-Malo, en
         traite  Tadoussac, 137

30/1478  TRPASSS (baie des),  Terre-Neuve, 1082.

         TRESARD, jeune homme de La Rochelle; Champlain ne lui permet
         pas de l'accompagner  la traite, 390.

         TRICHET (Pierre), avocat, de Bordeaux. Pice de vers compose
         par lui sur les voyages de l'auteur, 647.

         TROIS-RIVIRES (les); l'auteur mentionne ce lieu pour la
         premire fois, 94--les qui sont  l'entre, ibid--l'auteur est
         d'avis que ce lieu serait propre  une habitation, 94-5--...
         327--on y fait la traite (1618), 601, 615, 617-8, 630--...
         806--traite de 1621, 1004--les sauvages y tiennent conseil
         (1627) sur la guerre des Iroquois, 1120-21.

         TRUITTIRE (la), petite rivire  l'ouest de Port-Royal, 264-5.

         TSONNONTOUANS. Voyez _Entouhonoron_.

         TUFET (le sieur), commence une habitation  l'Acadie,
         1297-8--peu de succs de son entreprise, 1301-2.

         TUILLERIE (monsieur de la), 1240.

         UBALDINI (Robert), nonce  Paris, lors du dpart des Rcollets
         pour le Canada, 492 note 2.

         VACHES (pointe aux), appele d'abord pointe de tous les
         Diables, 69, 287, 436, 787, 1092.

         VARIN (Jean-Baptiste), envoy  Qubec par M. de Caen, 1016.

         VENTADOUR (Henri de Lvis, duc de), vice-roi du Canada,
         1069-70--nomme l'auteur son lieutenant, 1071 et suiv.

         VERA-CRUZ, 25.

         VRAZZANO (Jean), florentin, dcouvre les ctes de la Floride,
         667,1309-10.

         VERTE (le), dans le Saint-Laurent; les Rochelois y font la
         traite contre les dfenses, 1015, 1094-5.

         VERTE (le),  l'Acadie, 276-7, 761.

         VERTE (rivire de l'le), 276, 761.

         VICAILLE (la), vaisseau de David Kertk, d'o est date la
         sommation de Qubec, 1161.

         VIEL (le P. Nicolas), rcollet, arrive en Canada (1623),
         1043--monte au pays des Hurons avec le P. le Caron et le frre
         Sagard, 1049-50--nouvelles qu'en apporte Du Vernay (1624),
         1063.

         VIERGES (cap des),  Terre-Neuve, 1081.

         VIERGES (les des), ou Las-Virgines, 674.

         VIEUXPONT (le P. de), jsuite, missionnaire (1629) au
         Grand-Cibou, 1287--son naufrage, 1289-92--va trouver le
         capitaine Daniel au Grand-Cibou, 1294--retourne en France
         (1630), 1303.

         VIGNAU (Nicolas de); ses impostures, 440 et suiv.; 855 et
         suiv.--conditions auxquelles l'auteur lui pardonne, 471.

         VIGNIER (le sieur), agit pour le prince de Cond dans l'affaire
         du Canada, 967--promet obtenir  M. de Montmorency la
         commission de vice-roi, 982.

         VILLEMENON (le sieur de), intendant de l'amiraut; s'entremet
         pour M. de Montmorency dans l'affaire du Canada, 967,
         982--lettres qu'il adresse  l'auteur (1621), 993,
         995--nouvelles lettres, 1007.

         VIMONT (le P. Barthlemi), jsuite, missionnaire au
         Grand-Cibou, 1287--retourne en France (1630), 1303.

         VIRGINES (les), la VIRGINIE; les Anglais de cette colonie
         s'emparent de l'tablissement de La Saussaye,  l'le des
         Monts-Dserts, 773--dvastent Sainte-Croix et Port-Royal,
         777--ancien nom de la Virginie, 6l, 1307.

         WAYMOUTH (George), capitaine de vaisseau anglais; mention de
         son voyage  la cte de la Nouvelle-Angleterre, 222-3.

                                FIN












End of Project Gutenberg's Oeuvres de Champlain, by Samuel de Champlain

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     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
