The Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina

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Title: Les loups de Paris
       I. Le club des morts

Author: Jules Lermina

Release Date: December 11, 2005 [EBook #17281]
[Date last updated: January 2, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES LOUPS DE PARIS

PAR

JULES LERMINA (WILLIAM COBB)




I

LE CLUB DES MORTS




PARIS
E. DENTU, DITEUR
LIBRAIRIE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLANS

1876






PROLOGUE

LES GORGES D'OLLIOULES




I

LE JUGEMENT


A l'heure o s'ouvre notre rcit, c'est--dire dans la soire du 15
janvier 1822, un mouvement inaccoutum rgnait dans la rue Bonnefoi, o
s'lvent les btiments du Palais de Justice,  Toulon. Une foule
compacte se pressait aux portes du tribunal, contenue par un fort
dtachement de gendarmes qui, le sabre au poing, repoussaient les
curieux trop impatients.

La ville de Toulon et le dpartement du Var taient sous le coup
d'motions  la fois graves et pnibles qui se traduisaient par une
agitation toujours grandissante et dont l'accroissement pouvait fournir
matire aux inquitudes des gouvernants.

Ce qu'attendaient les nombreux habitants groups autour du Palais de
Justice, c'tait un arrt auquel tait suspendue la vie d'un homme.

Il s'agissait d'une conspiration. On sait que l'anne 1822 fut
particulirement fconde en tentatives de rvoltes, dont le but avou
tait de renverser les Bourbons, encore mal assis sur leur trne.

On voyait surgir soudainement  l'est,  l'ouest, au nord, au sud, des
hommes qui, sans plir devant le danger, affirmaient hautement leur foi
politique, jusque sur les chafauds dresss  la hte. C'tait Caron,
c'taient les sergents de La Rochelle.

Les mouvements, mal combins, avortaient. La police, usant largement
d'un odieux systme de provocation, abusait de l'entranement des
conjurs, et choisissait d'avance ses victimes.

Les magistrats frappaient les imprudents des peines les plus dures, et 
Belfort,  Saumur,  La Rochelle, on n'entendait tomber de leurs lvres
que ces mots sinistres: Condamns  la peine de mort.

Au nombre de ces conspirations, l'une des moins connues est la tentative
du capitaine Vall, qui eut lieu  Marseille et dans le Var, au dbut de
l'anne 1822.

Nous n'entrerons pas dans les dtails de cette affaire, qui, d'ailleurs,
resta  l'tat de projet inexcut et que la trahison arrta ds ses
dbuts.

Sur la dnonciation d'un des affids de la Charbonnerie, les meneurs
avaient t arrts avant toute excution, et la cour d'assises, runie
extraordinairement  Toulon, avait traduit  sa barre les officiers
dsigns  la vengeance du gouvernement des Bourbons.

Dj, la veille, le capitaine Vall avait t condamn  mort.
Aujourd'hui, les juges avaient  statuer sur le sort de plusieurs de ses
complices dont le nom avait t retrouv sur une liste qu'il avait
lacre et jete au vent lors de son arrestation, mais dont la police
avait su retrouver et rapprocher les dbris.

Le principal accus portait un nom bien connu dans le pays. Jacques de
Costebelle appartenait  une des plus anciennes familles des environs
d'Hyres, et les sympathies qu'il inspirait s'augmentaient encore de
cette circonstance que, se dgageant des prjugs de sa caste, Jacques
tait connu pour un des aptres les plus dvous de la libert.

De plus, par une sorte de fatalit terrible, le prsident des assises
tait un des plus anciens amis de son pre.

M. de Mauvillers tenait entre ses mains la vie de celui qu'il avait t
habitu  considrer en quelque faon comme son fils.

Depuis la mort du marquis de Costebelle, Jacques avait presque
constamment vcu au chteau d'Ollioules, qu'habitait le magistrat.
Depuis deux annes seulement, par suite de dissentiments politiques, une
rupture avait eu lieu, et M. de Mauvillers avait interdit sa maison au
fils de son ancien ami.

Jacques, livr  lui-mme, n'avait pas hsit  se consacrer tout entier
 l'oeuvre de dlivrance qu'il jugeait juste et bonne.

A peine g de vingt-cinq ans, il avait au coeur le dvouement ardent,
complet, profond, la religion du bien et l'acceptation du sacrifice.

Tout  coup il s'tait trouv compromis dans l'affaire du capitaine
Vall, arrt et jet en prison.

Lorsque cette douloureuse nouvelle avait t connue, il n'tait pas un
seul habitant d'Hyres et de Toulon qui ne ft convaincu que M. de
Mauvillers se rcuserait. Le marquis de Costebelle, attach  d'antiques
convictions, avait pass de longues annes dans l'migration, et c'tait
l qu'tait ne l'amiti, qui jusqu'aux derniers jours de sa vie,
l'avait uni  M. de Mauvillers.

Celui-ci aurait-il donc le courage, la cruaut de siger, quand sur le
banc des accuss se trouvait le fils de l'homme qui l'avait aim, qui
l'avait jadis aid de son crdit et de sa fortune... car nul n'ignorait
que M. de Costebelle, possesseur d'une des plus belles fortunes du pays,
n'avait recul devant aucun sacrifice pour sauver M. de Mauvillers de la
ruine.

L'tonnement avait donc t profond quand on avait appris que le
magistrat avait pris place au fauteuil de la prsidence.

Avait-il donc quelque espoir de sauver l'accus?

On se faisait encore cette illusion. Et pourtant les plus aviss
secouaient la tte: ils avaient compris que le fanatisme politique
touffe trop souvent les sentiments humains.

Ceux qui connaissaient mieux M. de Mauvillers savaient que dans l'me de
cet homme il tait un sentiment qui primait toutes les considrations,
quelles qu'elles fussent: M. de Mauvillers tait ambitieux; pour
obtenir, pour conserver la faveur du souverain, il n'tait pas de
sacrifices, disons plus, de bassesses auxquelles il ne ft rsign
d'avance. Que lui importait le souvenir de son bienfaiteur? Le mot
d'ordre tait venu des Tuileries. Hsiter, c'tait dsobir, c'tait se
condamner  une disgrce certaine. En haut lieu, on ne veut que des
esclaves et les esclaves n'ont pas le droit de parler sentiment.

M. de Mauvillers, insoucieux de la rprobation qu'il encourait, avait eu
le triste courage de rester  son poste.

Et l'audience se prolongeait.

Et de cette foule anxieuse s'levait un murmure sourd qui grandissait
avec l'attente.

Tout  coup il se fit une sorte de tumulte  la porte du Palais de
Justice. Un officier parut, et de son pe adressa un signe au
commandant de la gendarmerie. Les chevaux se cabrrent et firent le vide
autour d'eux. Un mot terrible, sinistre, courut dans les groupes. Les
poitrines se serrrent, des exclamations de colre et de dsespoir se
firent entendre.

Jacques de Costebelle tait condamn  mort.

M. de Mauvillers avait bien mrit de ses matres.

A ce moment, d'une maison qui s'levait juste en face du Palais de
Justice, une fentre s'tait ouverte sans bruit. Elle tait plonge dans
l'obscurit et l'attention tait trop vivement excite ailleurs pour que
cet incident ft remarqu.

Une femme, enveloppe d'un manteau qui la cachait tout entire, la tte
couverte d'un voile noir, s'tait penche sur la balustrade de fer, et,
haletante, elle attendait.

Les portes du Palais de Justice s'ouvrirent brusquement, et  la lueur
des torches portes par des soldats, le condamn parut.

Jacques tait un jeune homme de haute taille, aux paules vigoureuses;
sous le reflet jauntre de la flamme, on voyait s'accuser nettement ses
traits rudes, mais empreints d'une enthousiaste nergie. Il tait tte
nue; ses cheveux noirs, plants bas, faisaient ressortir la fracheur de
son front mat et poli.

Le condamn allait tre rintgr dans sa prison, en attendant
l'excution, dj fixe au lendemain.

Comme, pour se rendre  la Grosse-Tour, il fallait ncessairement
traverser une partie de la ville, au milieu de la foule, un nouveau
dtachement de soldats avait t requis pour prter main-forte aux
gendarmes.

Jacques, les mains lies, les jambes retenues par des entraves,
attendait sur le perron du Palais de Justice le signal du dpart.

Tout  coup, il leva les yeux....

La femme qui se trouvait  la fentre avait lev la main, et de cette
main elle agitait un mouchoir....

Le jeune homme tressaillit: un frmissement convulsif le secoua tout
entier; mais, se contenant par un effort de volont, il inclina deux
fois la tte.

--En marche! dit une voix.

Absorb dans ses penses, l'oeil fix sur cette fentre obscure que lui
seul voyait, Jacques n'entendit pas.

Une main se posa sur son paule et le poussa rudement.

Une sorte de rugissement s'chappa de la poitrine du jeune homme: il fit
un mouvement comme pour s'lancer, mais soudain un sourire passa sur ses
lvres:

--Allons! messieurs, dit-il, je vous suis.

Et le sinistre cortge, clair par les torches fumeuses, s'branla dans
la direction du port.

Silencieuse et triste, la foule saluait.




II

PIERRE LE GEOLIER


Les prisons tant encombres, le condamn  mort avait t enferm, pour
plus de sret, dans un des cachots souterrains de la Grosse-Tour, 
l'entre de la petite rade.

Le greffier du tribunal lui avait donn lecture de l'arrt qui le
condamnait  mort. L'excution devait avoir lieu  sept heures du matin,
sur l'esplanade de l'Arsenal.

Cette formalit remplie, la lourde porte s'tait referme sur celui que
la prtendue justice des hommes avait frapp.

Jacques tait seul.

L'obscurit tait profonde: on entendait au dehors le pas des
sentinelles et leurs voix qui se rpondaient au loin; la mer mlait son
cho lent et sourd au bruissement du vent dans les mts qui craquaient.

Jacques, debout, le dos appuy contre la muraille fruste, restait
immobile, la tte penche sur sa poitrine. Il rvait. Douloureuse
mditation!

Ainsi, tout tait bien fini. A peine commence, la vie s'arrtait
brusquement. On allait le tuer. De lui, plein de vitalit, d'nergie, on
allait, dans quelques heures, faire un cadavre. Ce coeur qui battait 
pulsations prcipites s'arrterait tout  coup; sous ce front qui
pensait se ferait la nuit et le nant.... Les deux mains du condamn se
crispaient lentement l'une contre l'autre... et pourtant pas un soupir
ne s'chappait de sa bouche. Et quiconque aurait pu voir son visage et
remarqu avec surprise que sur ses lvres il y avait comme un
sourire.... Ses yeux fixs sur les tnbres semblaient revoir encore
l'apparition qui tout  l'heure s'tait dresse en face de lui.

Mourir! La jeunesse a d'tranges incrdulits.

Jacques savait qu'il tait perdu, et pourtant il doutait encore... et
comme si c'et t un mot cabalistique, un nom vint sur ses lvres:

--Marie! Marie!...

L'horloge de la grosse tour sonna.

Il tait dix heures. Encore neuf heures  vivre.

A ce moment, Jacques entendit un pas s'approcher de son cachot. Une clef
fut introduite dans l'norme serrure, qui grina, puis la lourde porte
tourna sur ses gonds.

Je ne sais quel espoir fou monta au cerveau de Jacques. Toutes ses
nergies se concentrrent dans son regard. Mais sa tte retomba
tristement....

C'tait un gelier, couvert d'un grand manteau qui tombait jusqu' ses
pieds, le front cach sous un bonnet de loutre qui ne laissait
apercevoir que deux yeux creux, et une barbe paisse encadrant de
grosses lvres.

L'homme avait une lanterne  la main.

--Que me voulez-vous? demanda brusquement Jacques. Ne puis-je du moins
obtenir le repos?

Sans rpondre, le gelier ferma la porte, puis s'approchant de Jacques,
il souleva son bonnet, d'o s'chappa une chevelure hirsute, presque
sauvage:

--Monsieur de Costebelle, dit-il, me reconnaissez-vous?

Jacques le regarda attentivement.

--Pierre Lamalou! s'cria-t-il.

--Oui, Pierre Lamalou, dit le gelier, qui vous a vu tout petit, pas
plus haut que a, et qui est dsespr...

--Mon brave, que veux-tu? c'est la guerre. Je suis le vaincu et je paye
ma dette.... J'ai fait mon devoir, comme d'autres le feront aprs moi...

--Oui, oui, je sais, fit l'homme en secouant tristement la tte. Ils
disent comme a que vous tes un rebelle et qu'il faut faire un
exemple.... Moi, je sais que vous tes bon et que vous ne pouvez avoir
voulu que le bien.

--Mon ami, reprit Jacques, la sympathie d'un honnte homme comme toi
sera ma meilleure et dernire consolation.

--Attendez, fit Lamalou.

Il se pencha vers la porte et parut couter attentivement au dehors. On
n'entendait aucun bruit.

Puis, il se rapprocha de Jacques.

--Voyez-vous, dit-il, j'ai pris un vilain mtier; mais j'ai femme et
enfants... deux enfants... faut vivre.... Je me suis bien souvent
reproch d'avoir accept cette place-l; mais aujourd'hui je suis bien
heureux que la misre m'ait pouss ici.

--Que veux-tu dire?

--Vous disiez, monsieur Jacques, que les quelques mots que je vous ai
dits seraient votre dernire consolation... Je ne crois pas a, parce
que je vous en apporte une autre.

--Je ne te comprends pas....

Lamalou carta son manteau et prit  sa ceinture un papier soigneusement
pli.

--Une lettre! s'cria Jacques, en tendant la main.

--Oui, une lettre.

--Qui te l'a remise?

--Une dame, que je crois jeune, quoique je n'aie pas vu sa figure. Elle
se cachait sous un voile trs-pais. Elle hsitait, la pauvre femme. Je
voyais bien qu'elle voulait me dire quelque chose. Alors je me suis
approch d'elle, et je lui ai dit tout bas: Je connais M. de Costebelle
depuis plus de vingt ans. J'ai vu que a lui faisait plaisir et que a
lui donnait confiance.... J'ai ajout: Si vous voulez que je lui dise
quelque chose de votre part...--Non, a-t-elle fait, c'est une lettre.
Oh! je n'ai fait ni une ni deux, je l'ai prise, et la voil. Maintenant
ne perdez pas de temps, lisez vite, car si l'on nous surprenait....

Jacques, immobile, tenait le billet entre ses mains. Tout son corps
tremblait. Il semblait qu'il n'et pas le courage de briser le cachet.
Car cette lettre, c'tait toute sa vie, tout son pass, tout ce qui
avait t son bonheur et son esprance.

--Allons! allons! monsieur Jacques, insista le gelier.

--Tu as raison, fit Jacques. Devant mes juges, j'avais plus de courage.

Il dchira l'enveloppe.

Lamalou avait lev la lanterne et l'clairait.

Mais  peine le jeune homme eut-il jet les yeux sur le billet qu'il
plit et jeta un cri.

--Mon Dieu! mon Dieu! mais c'est horrible, cela!

--Qu'y a-t-il, monsieur Jacques? Comment! est-ce que j'ai mal fait de me
charger de la commission?

Mais Jacques ne l'entendait plus. Il lisait, il dvorait les lignes
rapidement traces.

Voici ce que contenait ce billet:

Mon ami, mon frre, je suis mourante de douleur et d'angoisse; vous
tes condamn! notre pre a t impitoyable. Les larmes me suffoquent; 
peine si je puis guider ma main, et cependant il faut que je vous
dise.... Mon Dieu! en un pareil moment! Jacques, celle que vous aimez,
celle qui s'est donne  vous, Marie enfin.... Marie est mre! Les
angoisses de ces horribles jours ont avanc le terme.... Elle est
accourue vers moi, terrifie, affole... je l'ai cache dans une cabane
des gorges d'Ollioules... et hier elle a mis au monde un garon.... Que
faire?... Doit-elle avouer les liens qui l'unissent  vous?... elle le
veut, et je crois que nulle force humaine ne pourra la retenir... et
cependant c'est sa perte.... Notre pre la chassera, la maudira... sa
vengeance s'tendra sur le petit tre innocent qui, hlas! sourit dans
son berceau.... Jacques,  cette heure suprme, vous tes le seul matre
de la destine de ma pauvre soeur.... Dictez-lui votre volont. Oh! 
vous,  vous seul elle obira... exigez qu'elle cache la naissance de
cet enfant... exigez qu'elle se sauve... dites-nous  qui nous devons
confier notre cher trsor.... Oh! comme nous l'aimerons! Pauvre petit
orphelin, du moins tu auras deux mres.... Je pleure... je ne puis plus
crire.... Tout ce que la plume ne peut expliquer vous le devinerez,
vous le comprendrez!... Jacques, un mot, quelques lignes... arrachez
Marie au dsespoir... sauvez-la! Je ne veux pas qu'elle se perde, je ne
veux pas qu'elle meure.... crivez, de grce, crivez...

La lettre tait brusquement interrompue. Sans doute un incident avait
empch qu'elle ft continue.

Mais Jacques en savait assez.

Hagard, les yeux grands ouverts comme ceux d'un fou, il froissait
machinalement entre ses doigts cette lettre dont chaque mot lui
torturait le coeur.

Lamalou n'osait plus parler. Il devinait quelque pouvantable dsespoir,
auquel il lui tait impossible de porter remde. De grosses larmes
montaient  ses yeux et sa gorge tait serre comme dans un tau.

Tout  coup Jacques se redressa.

Ses deux mains se posrent sur les paules du gelier. Il plongea dans
ses yeux son regard franc et clair, qui tincelait:

--Ami! lui dit-il, au nom de mon pre, au nom de tous ceux que tu aimes,
il faut que je sorte d'ici....

Lamalou recula, stupfait. Non, en vrit, il n'avait pas entendu cela.
La bouche bante, il regardait Jacques. videmment il n'avait pas
compris.

--Pierre, reprit Jacques de sa voix mle et vibrante, je te supplie de
m'entendre. Vois-tu! la mort n'est rien... mais, cette nuit, il me faut
ma libert!

L'homme put enfin articuler quelques mots.

--Ah! monsieur de Costebelle, vous savez bien que c'est impossible...
c'est de la folie.... La libert! Ah! vous n'y songez pas... ne me
demandez pas cela!

--Pierre, continua Jacques, combien faut-il de temps pour aller aux
gorges d'Ollioules?

--Pour un bon marcheur, une heure et demie.

--Autant pour le retour, trois heures. Il n'est pas encore onze
heures.... Laisse-moi sortir d'ici, et avant quatre heures je serai de
retour, et ils me trouveront l pour me tuer...

--Tenez, monsieur Jacques, je ne puis vous comprendre. Ce que vous
demandez est tellement insens!... Comme si cela se pouvait!... Voyons!
calmez vous! revenez  la raison...

--Pierre, je veux ma libert...

--Demandez-moi ma vie... je vous la donnerai... mais autre chose...
c'est impossible...

--Pierre, il y a six ans de cela, un jour, un homme avait gliss de la
falaise dans la mer... le flot hurlait, la tempte rugissait... l'homme
tait perdu... tenter de le sauver tait une folie... cet homme tait un
vieillard... Pierre, c'tait ton pre!... Je me suis prcipit  travers
les vagues et j'ai sauv ton pre!... Pierre, l'as-tu donc oubli?...

--Non! non! faisait le gelier, qui frmissait.

--Pierre, c'est ma mre qui a attach au front de ta femme le bouquet
des maries...

--C'est vrai!... c'est vrai!...

--Pierre, tu m'as berc dans tes bras... comme dans mes bras j'ai berc
ton premier enfant...

--Oui.

--Eh bien! au nom de tous ces souvenirs, au nom de ton pre, de ton
petit enfant qui me souriait et m'embrassait, donne-moi ces trois heures
de libert!

Lamalou chancelait. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Il
s'appuyait au mur pour ne pas tomber.

--Pierre, vois... je me mets  genoux devant toi... je te supplie... 
mains jointes.... Pierre!

Et Jacques, de ses deux bras, embrassait les genoux du gelier.

Tout  coup l'homme s'cria:

--C'est ma vie que vous voulez, eh bien! prenez-la!

--Enfin! fit Jacques en se redressant d'un bond.

--Mais comment sortir d'ici? fit Pierre.

--Ne peux-tu pas m'ouvrir les portes?

--Moi! un pauvre porte-clefs.... Mais  deux pas d'ici les sentinelles
s'empareraient de vous.... Comment passer au guichet d'entre?

--Mon Dieu! tout est perdu! s'cria Jacques en se tordant les mains.

--Non! attendez! par ici....

Le cachot dans lequel Jacques tait enferm prenait air et lumire par
le soupirail donnant sur la rade. Un norme barreau de fer, scell dans
le ciment, fermait la meurtrire.

--Vous tes bon nageur, fit Pierre. Je sais a, puisque vous avez sauv
mon pre. Vous allez vous jeter dans la rade.... Le seul danger, c'est
que le bruit de votre chute soit entendu.... Mais je ne crois pas que ce
pril-l soit grand....

Jacques avait bondi vers le soupirail et secouait furieusement la barre
de fer.

--Laissez cela, dit Lamalou, qui, depuis qu'il avait pris sa rsolution,
avait recouvr tout son calme.

Il carta doucement Jacques.

Puis, de ses doigts croiss, il enserra la barre de fer, s'arc-bouta sur
les reins, les pieds rivs au sol; les veines de son front saillirent
comme des cordes... on entendit un _han_! et du ciment bris sortit la
barre de fer tordue.

--Allez maintenant, dit Pierre.

Jacques se tourna vers lui.

--Pierre, ce que tu fais est grand et noble. Merci! Quand quatre heures
sonneront, je serai l, au bas de la tour.

--Pourquoi faire? dit Pierre en haussant les paules. Vous tes sauv,
profitez-en tout  fait.

--Et toi?

--Oh! moi... a ne compte pas.... Ce que j'en disais, c'tait pour la
femme et les petits...

--Fuis avec moi...

--Oh! a! ce n'est pas possible!... Je ne peux pas quitter Toulon,
voyez-vous! ni la femme non plus. Nous y avons vcu, nous y mourrons.

--Si je ne revenais pas, tu serais perdu!

--Bah! fit Pierre avec un sourire triste, changement de logis, ils me
mettraient l-bas!

L-bas, c'tait le bagne.

Jacques frissonna.

Il saisit la main de Pierre:

--Tu m'as entendu,  quatre heures.

--Comment! vous voulez...

--Je veux tenir le serment que je t'ai fait.... Tu crois  ma parole?

--Mais ce serait une folie.

--Ce n'est jamais une folie que de faire son devoir.

--Bah! partez toujours. Vous verrez aprs!...

Et il se disait:

--Quand il aura senti le grand air, du diable s'il se soucie du vieux
Lamalou!

Ce sentiment se lisait si nettement sur son visage, que Jacques,
emport par l'admiration, tant tait simple ce dsintressement sublime,
prit l'homme par la tte et l'embrassa.

Puis il rpta:

--A quatre heures....

Pierre ne rpondit plus; seulement il l'aida  passer par la meurtrire,
qui tait troite.

Un instant aprs, un bruit sec monta jusqu'au gelier.

Jacques tait  l'eau.

Lamalou couta. L'veil n'avait pas t donn.

--Allons! mon pauvre Lamalou, murmura le gelier, te voil bien!...

Et, sortant du cachot, il ferma carrment l'norme serrure.




III

BISCARRE ET DIOULOUFAIT


Les gorges d'Ollioules constituent en ralit une des plus admirables
curiosits naturelles du midi de la France, si riche en merveilles.

Entre le petit bourg du Bausset et la ville d'Ollioules, le voyageur
rencontre tout  coup de gigantesques roches qui s'lvent  pic  une
hauteur norme. Plus de ceps chargs de raisins, plus d'oliviers, plus
de verdure. La pierre pre, noirtre, brune, se dresse comme une
muraille infranchissable. Les anfractuosits de la roche se dchiqutent
en dentelures bizarres, et quand le soleil couchant rougit le ciel, on
dirait une frange borde d'or rutilant.

Par quel cataclysme cette masse colossale s'est-elle fendue dans toute
sa hauteur, comme sous le choc d'une hache gante? Dans quelle
convulsion gologique s'est opr ce dchirement, qui ne laisse entre
les deux murailles lisses qu'un troit dfil, dans lequel parfois
trois hommes ne pourraient passer de front?

A l'poque o se passe cette premire partie de notre rcit, il tait
rare que quelque voyageur s'aventurt de ce ct. Aussi les gorges
d'Ollioules avaient-elles un renom sinistre. Plus d'un malfaiteur
trouvait un refuge dans les dtours inexplors de ce val d'enfer, comme
on l'appelait encore dans le pays.

Le lent travail de la nature avait creus  travers les blocs des
galeries troites, multiples, s'entre-croisant et dont les diverses
issues taient souvent inconnues. La nuit, cette masse semblait cacher
dans ses flancs tout un monde fantastique.

Cette nuit-l surtout.

Deux heures s'taient coules depuis le moment o Lamalou avait aid 
l'vasion de Jacques.

Le dfil d'Ollioules, plong dans les tnbres profondes, tait muet et
dsert. Le vent sifflait, pre et froid, et les saxifrages, secouant
dans l'ombre leurs broussailles dnudes, ressemblaient  des gnomes
bizarrement accroupis sur la roche.

Tout  coup (il tait environ une heure du matin), un bruit sourd,
rgulier, veilla les chos des gorges.

C'tait le pas d'un homme, pas vigoureux, accentu.

Qui donc pouvait s'aventurer  cette heure dans ce lieu maudit?

Celui qui marchait semblait se hter. videmment il connaissait
admirablement les localits; car, aprs avoir franchi le premier
passage, il se dirigea nettement vers la paroi de gauche des rochers.
L, il se baissa et toucha la pierre de ses mains.

Sans doute ses doigts rencontrrent ce qu'ils cherchaient, car il laissa
chapper une exclamation satisfaite; puis il commena  gravir
lentement le roc. Il s'tait engag sur une sorte de sentier  peine
trac et qu'il et t difficile de reconnatre, mme  la lumire du
jour.

Il montait, s'accrochant, pour aider son ascension, aux troncs chauves
des pins.

Au bout de cinq minutes, il s'arrta.

Il se trouvait environ  une hauteur de dix mtres. Ses mains palprent
encore une fois la pierre avec prcaution. Puis il se courba, et de ses
lvres s'chappa un son singulier.

C'tait une sorte d'ululation sourde et rauque  la fois, comme le
hurlement contenu d'une bte fauve.

Quelques instants s'coulrent, puis le mme cri rpondit.

Cette fois, il semblait partir des profondeurs de la terre.

Deux fois, ce cri--un signal,  n'en pas douter--fut chang entre
l'arrivant et un personnage invisible.

Puis sur la crte du roc une ombre parut: elle descendit et s'approcha
de l'autre.

--Qui vive? demanda une voix.

--Loup, rpondit-on.

--Est-ce toi, Biscarre?

--C'est moi.

Les deux hommes se runirent, puis disparurent bientt dans une
anfractuosit en forme d'entonnoir. L, se soutenant  la force des
poignets, ils se laissrent tomber dans une excavation en forme de
caveau, et dans laquelle brlait un feu de broussailles, dont la fume
tait entrane par un courant souterrain.

--Diouloufait, allume la lanterne, dit l'arrivant qui avait rpondu au
nom de Biscarre.

L'autre obit.

La physionomie de ces deux hommes, bien que diffrente, n'en portait pas
moins un mme cachet effrayant.

Et sans mme regarder leur visage, qui se ft trouv subitement en face
d'eux n'et pu rprimer un frisson.

Car tous deux portaient le costume des forats.

Biscarre tait grand, bien proportionn, et mme, sous les ignobles
vtements qui le couvraient, on devinait je ne sais quelle lgance
native; ses mains sches et nerveuses n'appartenaient point  un paysan.

Il avait jet  terre le bonnet vert qui cachait ses cheveux ras, de
couleur rousse, et,  la lueur du foyer qui crpitait, son masque
s'accentuait, avec ses traits fermes et anguleux, sa bouche aux lvres
paisses et sensuelles.

Le front tait bas, les mchoires prominaient en avant: on et dit la
tte d'un fauve, d'un loup. Les dents blanches et aigus apparaissaient
dans un rictus ironique: les yeux,  pupilles jaunes et mobiles,
compltaient la ressemblance de l'homme et de l'animal.

Quant  Diouloufait, un seul mot peut suffire pour le dpeindre. C'tait
un colosse. Tout en lui tait norme. Les traits boursoufls n'avaient
point pour ainsi dire de galbe propre: le nez pat, les gros yeux, la
bouche lippue et largement fendue, les oreilles rouges et s'cartant du
crne en conques disproportionnes, tout contribuait  donner, au
premier coup d'oeil, la sensation de la brutalit pousse  ses
dernires limites.

--Tonnerre! s'cria Diouloufait, je ne t'attendais plus.... Voil trois
heures que tu devrais tre ici....

A cette apostrophe, un clair de colre passa dans les yeux de Biscarre.
Cependant, il se contint:

--Une fois pour toutes, souviens-toi, Diouloufait, que tu es fait pour
m'attendre et pour m'obir...

--Je le sais bien, fit le gant; mais enfin... il y a des bornes...

--Non. Il n'y a d'autres bornes que celles que fixe ma volont.

L'accent de Biscarre tait empreint d'une autorit si cassante, que
jamais despote n'et mieux rendu les nuances de l'absolutisme le plus
complet.

Et sans doute, le forat avait le droit de parler ainsi, car aprs
l'avoir considr un instant comme s'il avait senti en lui quelques
vellits de rvolte, Diouloufait baissa les yeux et se tut.

--Je n'ai pu m'vader qu' minuit, reprit Biscarre, condescendant
toutefois  donner cette explication. Nul ne s'est encore aperu de ma
disparition, car le canon n'a pas encore retenti; donc la nuit est 
moi.

--Oh! le canon, fit Diouloufait en riant bruyamment, ils l'ont bien tir
pour moi; je n'en suis pas moins bien tranquille ici.

--A qui le dois-tu?

--Parbleu! cette btise!  toi. Oh! tu es un malin, a ne se discute
pas, et les autres ont bien su ce qu'ils faisaient quand ils t'ont nomm
chef des Loups. Tu as tout pour toi: de l'ducation, une tenue d'un chic
parfait, et puis cette poigne....

En considrant les normes biceps de Diouloufait, on ne pouvait que
s'tonner de ces derniers mots. tait-il possible que ce colosse pt
prouver de l'admiration pour la force de Biscarre, dont l'apparence,
quoique assez vigoureuse, ne pouvait tre compare  la sienne?

Cependant, l'accent de Diouloufait ne prtait  aucune interprtation;
il constatait franchement, srieusement: c'tait un simple hommage rendu
 la vrit.

Quoi qu'il en ft, Biscarre interrompit brusquement son complice:

--Assez! fit-il, nous ne sommes pas ici pour numrer nos qualits
respectives. Demain, au point du jour, il faut que nous ayons quitt la
France.

--Bah! Alors mettons-nous en route tout de suite.

--Non, car avant tout j'ai une petite affaire  terminer.

Et il ricana mchamment.

Aucune expression ne saurait rendre l'expression de basse et froce
cruaut qui crispait le masque de cet homme.

--Une affaire? En suis-je?

--Oui.

--Et il faudra....

Diouloufait fit un geste significatif.

--Je ne le crois pas.

--Et  gagner?

--Rien aujourd'hui, mais plus tard, oh! plus tard, ajouta-t-il, tout 
gagner!

Il rit encore.

--Alors une vraie opration? a me va!

--Maintenant, rponds-moi: As-tu trouv ce que je t'ai ordonn de
chercher?

--Quoi? la petite dame? Oh! a n'a pas t bien malin.

--Elle est prs d'ici?

--A cent mtres. La premire petite maison au sortir de la gorge.

--Maison isole?

--On y tuerait quelqu'un en plein jour.

--Bien. Avec qui est cette dame?

--Avec la Bertrade, une vieille paysanne.

--Oui, je la connais; c'est bon. Personne de plus?

--Elle a reu une visite dans la journe.

--Une autre dame?

--Oui.

--Regarde-moi en face, dit Biscarre.

--Tiens! pourquoi donc? fit Diouloufait avec son rire niais. J'aime pas
regarder tes yeux, ils me font peur.

--C'est pour cela. Maintenant, rponds-moi: Tu n'as pas cherch  savoir
quelles sont ces femmes?

--Oh! a! je peux le jurer!

--C'est bien. Qu'as-tu remarqu?

--Dame, que ce sont des femmes de la haute, voil tout.

--As-tu fait quelque supposition au sujet de leur sjour dans cette
maison isole?

--Ah! a! oui, j'en ai fait une.

--Laquelle?

--Ce n'est pas la peine de me regarder comme si tu allais me poignarder!
Tu m'interroges, je rponds, et bien franchement encore.... J'ai
suppos... on a le droit de supposer... que la plus jeune avait eu un
malheur, et que, pour cacher les suites du malheur...

--Assez! dit encore Biscarre.

Il tait livide.

--Ecoute-moi: Si jamais un mot sort de ta bouche, si jamais tu commets
une sottise quelconque, si tu fais, mme en face de moi, une allusion 
cette aventure, aussi vrai que je m'appelle Biscarre, roi des Loups, tu
es un homme mort!

Le gant parut mal  l'aise. Il parat que cette menace avait un sens
prcis.

--C'est convenu, balbutia-t-il, on se taira.

--J'y compte. Maintenant suis-moi, et en route.

--O allons-nous?

--A la maison isole.

--Bah! l'affaire, c'est a?

--Pas de questions.

--Cependant, il faut que je sache ce que j'aurai  faire.

--Presque rien. Tu es sr que la jeune dame est seule avec la paysanne?

--Oh!  cette heure-ci, tout a dort;  moins que le mioche ne les
tienne veilles.

--A mon signal, tu te jetteras sur la vieille.

--Et qu'est-ce que je lui ferai? fit Diouloufait avec le mouvement de
tordre le cou  un poulet.

--Tu l'empcheras de crier, de remuer.

--a, c'est facile; mais faudra-t-il aller jusqu'au bout?

--Comme tu voudras.

--Bon.

--J'ai besoin de rester seul avec la femme, j'ai  lui parler sans
tmoins.

--Personne ne te gnera.

--Dans une heure, nous aurons atteint une baie dans laquelle un canot
nous attend, et quand,  l'aube, le canon de la citadelle annoncera
l'vasion de Biscarre, nous serons loin.

Un instant aprs, les deux hommes descendaient lentement la pente du roc
et se dirigeaient du ct du Beausset.




IV

MATHILDE ET MARIE


La maison  laquelle les deux forats venaient de faire allusion se
trouvait sur le coteau qui s'appuyait,  l'orient, sur la masse des rocs
d'Ollioules.

A vrai dire, cette btisse avait droit tout au plus au titre de
chaumire, avec ses murs de pis, son toit de paille, ses deux fentres
troites et incommodes, sa porte branlante et mal ferme.

Et cependant c'tait l que s'tait rfugie la fille cadette de M. de
Mauvillers, de celui-l mme qui venait de condamner  mort Jacques de
Costebelle.

Triste roman, que celui-l, et qui peut se rsumer en quelques lignes.

M. de Mauvillers tait rest veuf de bonne heure avec ses deux filles,
Mathilde et Marie.

Absorb par les soins de son ambition, il s'tait peu proccup de
l'ducation de ses enfants, estimant que le plus important serait, au
jour venu, de les marier dans d'honorables conditions, ce qui
signifiait, dans l'esprit de M. de Mauvillers, qu'elles devaient former
des alliances utiles  ses propres projets.

M. de Mauvillers rvait le ministre, la pairie. Ses filles pouvaient
l'aider  atteindre ce but. Coeur sec et intelligence quasi brutale, il
n'avait jamais prouv le moindre sentiment d'affection vraie, et ses
ennemis disaient  voix basse--car il tait redout--que sa femme tait
morte de chagrin.

Il est des mes aimantes que l'gosme tue plus srement que le poison.

Mathilde et Marie s'taient donc trouves livres  elles-mmes. Leurs
caractres s'taient dvelopps sans direction effective, sans contrle
efficace.

M. de Mauvillers n'exigeait d'elles que le respect. Les banalits de
l'amour paternel restaient pour lui lettre morte, temps perdu, vaines
dmonstrations. Qu'on se levt lorsqu'il entrait, qu'on s'inclint sans
un mot devant ses volonts quelles qu'elles fussent, rien de plus. Il se
croyait pre parce qu'il dominait.

Ainsi que nous l'avons dit, il avait contract vis--vis de M. de
Costebelle les plus grandes obligations. Sa fortune personnelle,
absolument compromise pendant l'migration, avait t rtablie grce au
concours du pre de Jacques, homme honnte et bon dans toute l'acception
du mot, et qui avait conserv jusqu' sa mort cette illusion que M. de
Mauvillers tait une me stoque et digne des temps anciens. Il n'avait
pas devin que la fidlit garde par M. de Mauvillers  la cause des
Bourbons, mme lorsque l'empire offrait carrire  son ambition, n'avait
pour motif rel que la prescience intuitive de la chute prochaine du
colosse. Il est des temps o l'attente et la patience sont des
habilets.

M. de Costebelle laissait en mourant deux fils: l'un, Frdric, officier
dans l'arme royale, et Jacques, me d'artiste, vivace, exalte, et qui
ne semblait ptrie que pour la lutte.

Jacques inquitait M. de Costebelle. En vain il avait tent de
rgulariser cette fougue, d'endiguer cette nergie. Mais sa svrit
paternelle se brisait bientt, devant les brillantes qualits de ce
coeur chaud et enthousiaste.

Cependant,  son lit de mort, M. de Costebelle avait suppli son ami de
Mauvillers de veiller sur ce fils bien-aim. Il esprait que la froide
raison du magistrat parviendrait  calmer cette excitabilit presque
maladive.

M. de Mauvillers promit.

Et voici comment il tint sa promesse.

Reconnaissant  Jacques un vritable talent d'orateur, et comprenant
que, bien dirig, il lui serait possible de parvenir, soit par le
barreau, soit par la magistrature,  de hautes destines, M. de
Mauvillers prouva une jalousie haineuse, et ne tenta rien pour
satisfaire aux voeux de son ami mort.

Jacques eut toute libert de penser, d'agir, d'aller l o
l'entranerait son imagination.

Seulement, lorsque Jacques s'enthousiasma par les ides nouvelles, se
rchauffa  cette lueur rvolutionnaire qui semblait jaillir  nouveau
du foyer de 89, M. de Mauvillers le mit  la porte.

On sait le reste.

Mais Jacques n'avait pas impunment pass vingt ans de son existence
auprs des deux jeunes filles.

Mathilde tait de caractre calme et froid. Non qu' l'exemple de son
pre elle nit ou ignort ce qu'taient le beau et l'idal. Mais elle
avait hrit de sa mre la passivit, presque la dfiance d'elle-mme et
des autres. Elle adorait sa soeur et se ft sacrifie pour elle; mais
elle renfermait ses sentiments dans son coeur, restant toujours affable,
d'humeur gale et douce, rprimant, sans raisonner, bien entendu, tout
lan, toute expansion.

Marie tait tout autre: c'tait l'enfant avec toutes ses navets, ses
joies sans motif ou ses petites colres mutines. Elle riait  la vie, 
l'avenir comme si elle avait couru  une fte. Elle aimait  parler, 
ouvrir son me  toutes les effluves; tout lui tait plaisir; sa charit
gracieuse doublait le prix de l'aumne. Quand elle passait dans le pays,
on disait: Voil le soleil d'Ollioules!

Et c'tait, en vrit, comme un rayonnement de joie, de bont et de
charme.

Que de fois, courant avec Jacques  travers les prairies ou les bois
d'oliviers, elle avait cout avec ravissement la voix des oiseaux,
chantant leurs hymnes de joie! Alors elle le prenait par la main et lui
disait:

--Tout est beau! tout est bon!

L'amour vint. Tout autre que M. de Mauvillers l'et prvu. Lui, ne vit
rien. Il chassa le fils de son bienfaiteur, comme il et fait d'un
laquais. Marie voulut prendre sa dfense, M. de Mauvillers l'arrta d'un
seul mot. Il _voulait_, cela devait suffire.

Ces rigidits irraisonnes amnent la rvolte. Marie feignit de se
soumettre. Et la contrainte qu'elle s'imposa ne fit que dvelopper le
sentiment qui germait encore ignor en elle.

Sa soeur comprit, mais trop tard. Mathilde pouvait-elle prvoir la
faute, ignorant elle-mme ce qu'tait l'amour...?

Un jour, Marie lui avoua qu'elle aimait Jacques, et qu'elle tait aime
de lui. Elle ne se repentait pas. Jacques tait si bon, si honnte, si
aimant! Pourquoi ne l'aimerait-elle pas? Il tait certain que le mariage
aurait lieu. Il suffisait que M. de Mauvillers se rconcilit avec lui.
Et, le temps marchait; et Jacques, fou d'amour, fou de jeunesse, ne
sentait pas qu'il marchait  sa perte. Ses ides, ses convictions,
taient pour lui une religion; il tait convaincu du triomphe prochain.
Tout lui semblait beau, lumineux, rayonnant.

Vint le rveil....

Jacques tait arrt, Marie allait devenir mre.

M. de Mauvillers tait implacable. Le fils du marquis de Costebelle
n'tait plus qu'un ennemi politique. Il tait condamn d'avance.

Mathilde fut admirable de dvouement. Elle eut le courage d'aller avouer
la vrit  une vieille parente qui habitait Aix, la suppliant de
l'aider  sauver la coupable. Madame de Sorlis, c'tait son nom, y
consentit, et, grce  un stratagme, Marie put aller passer chez elle
les derniers mois de sa grossesse.

M. de Mauvillers avait en vrit bien d'autres soucis en tte.

Puis voil que Marie avait appris les inquitantes pripties de
l'instruction dirige contre Jacques. Jusqu'alors elle avait eu
confiance. M. de Mauvillers ne pouvait oublier le pass  ce point: le
fils du marquis devait lui tre sacr!

Pauvre enfant, qui ne croyait pas au mal et qui s'tait perdue avec
l'insouciance des rveurs!

Enfin, le jour se fit dans son cerveau. Une vision horrible apparut
devant ses yeux... le tribunal, la condamnation... l'chafaud!

Alors, folle de terreur, s'arrachant aux bras de madame de Sorlis, qui
voulait en vain la retenir, elle tait revenue vers sa soeur, en lui
criant:

--Sauve-nous!

Et maintenant, dans cette soire sinistre o l'arrt de mort tombait des
lvres de M. de Mauvillers, elle tait l, dans cette masure, tendue
sans force sur son lit de douleur,  demi folle, attendant sa soeur, qui
tait alle  Toulon pour connatre l'issue du procs.... Sa soeur, qui
savait tout et qui ne revenait pas....

La femme qui la soignait tait sa nourrice.

Nous le savons; on l'appelait Bertrade.

La pauvre femme pleurait sur celle qu'elle appelait encore sa fille,
comme au temps o elle la nourrissait de son lait.

Elle regardait ce visage pli, ces yeux creuss par les larmes et la
souffrance, et elle berait machinalement le petit enfant qui dormait
dans son berceau.

Puis, il y avait plusieurs nuits qu'elle veillait, elle s'tait
assoupie....

Marie tait reste seule dans ce silence, seule avec ses pouvantables
angoisses. Ses lvres rptaient incessamment un nom:

--Jacques! Jacques!...

Ses yeux ne quittaient pas l'horloge de bois suspendue au mur et dont le
balancier tintait monotone derrire les poids de fer.

Il tait minuit et demi....

Tout  coup Marie tressaillit, et d'un effort elle se dressa  demi, se
soutenant sur ses poignets. tait-ce donc une illusion? Elle croyait
avoir entendu du bruit au dehors!...

Si c'tait Mathilde!...

Elle revenait. Tout tait fini. Etait-il condamn? Qui sait? Peut-tre
M. de Mauvillers...

--Bertrade! Bertrade! cria-t-elle.

La nourrice se rveilla en sursaut.

--A la porte... cours... vite.... Quelqu'un!...

Bertrade se hta d'obir.... La porte tourna en grinant sur ses gonds
rouills....

Et deux cris retentirent:

--Marie!

--Jacques!...

Et la pauvre enfant, folle de joie, perdue,  demi mourante, se laissa
tomber dans les bras de celui qu'elle croyait  jamais perdu...




V

LE SERMENT D'UNE MRE


--Toi, mon Jacques! rptait Marie qui sanglotait.

Elle l'avait doucement cart d'elle, et le regardait de ses grands yeux
rayonnants d'une joie indicible.

La vieille Bertrade s'tait laisse tomber sur les genoux, et portait 
ses lvres le vtement du jeune homme.

Jacques sentait les larmes monter  ses paupires; il ne pouvait parler,
tant l'motion le tenait serr  la gorge.

En vrit, c'tait une pouvantable situation.

Il comprenait quel espoir, mieux, quelle certitude s'imposait  celle
qui lui appartenait. Elle le voyait, donc elle le croyait  jamais
sauv.

Et pourtant, il tait perdu: quand le jour se lverait, il tomberait
sanglant sous les balles des excuteurs.

S'il tait accouru vers Marie, c'tait pour obir  l'appel que Mathilde
lui avait adress.

Il voulait lui crier:

--Je veux que tu vives, je veux que tu caches  ton pre notre faute
commune. Par prudence pour toi-mme, pour notre enfant, il le faut, je
te supplie de m'obir.

Il n'avait pas song  cette illusion sinistre que lui donnait sa
prsence. Pouvait-elle deviner, elle, qu'il et obtenu de ses geliers
quelques heures de libert?... et surtout qu'il et donn sa parole
d'honneur en garantie de son retour, quand ce retour, c'tait la mort?
Il restait l, immobile sous son regard, muet.

Parler, c'tait la tuer.

La joie folle qui lui remplissait le coeur ne pouvait tre sans danger
immdiat pour sa vie, transforme tout  coup en cette horrible
angoisse.

--Jacques, dit-elle enfin, de sa voix si douce, tu n'as pas encore
embrass notre enfant.

Elle fit un signe  la vieille nourrice, qui souleva l'enfant dans ses
bras.

Marie le prit et approcha son front des lvres de Jacques.

L'enfant!...

A sa vue, Jacques prouva une telle douleur qu'il eut peine  rprimer
un cri.

Oh! comme il l'embrassa pour mieux cacher la poignante treinte qui lui
brisait le coeur!

--Tu l'aimeras bien, disait Marie. Sais-tu, il est trs-fort. Je
l'appellerai Jacques comme toi. Oh! maintenant que tu es l, je ne
crains plus rien, je suis heureuse.

Heureuse! ce mot tombait sur le cerveau de Jacques comme un coup de
massue.

Tandis qu'elle parlait, tandis qu'il soutenait l'enfant en le serrant
doucement contre sa poitrine, il regardait Marie.

Sa pleur avait disparu: les teintes de la vie taient remontes  ses
joues. Sous le bonnet de dentelle blanche qui serrait son front, ses
cheveux blonds s'chappaient en boucles mutines. Ses grands yeux bleus
rayonnaient d'une indicible motion.

--Tu ne me parles pas, continuait-elle. Et pourtant tu as tant de choses
 me dire. Il faudra que tu me racontes tout. Qui t'a sauv? c'est notre
pre, n'est-ce pas? Vois-tu, nous avons t injustes envers lui. Il n'a
pu frapper le fils d'un ancien ami.

--Marie!

Le malheureux se sentait trembler tout entier. Il et voulu arrter sur
les lvres de la jeune femme ces paroles qui le torturaient.

Elle ne comprenait pas et continuait:

--Vois-tu, j'ai toujours confiance en lui, malgr sa svrit apparente.
Aussi, maintenant, nous ne devons plus avoir de secrets pour lui. Nous
lui dirons tout. Je sais que l'aveu te coterait trop; c'est moi qui
aurai ce courage. Il nous pardonnera, j'en ai la conviction. Alors,
quelle joie! Je serai ta femme devant les hommes, comme dj je suis
unie  toi devant Dieu.

Jacques poussa un cri. Il chancelait.

--Jacques! Jacques! qu'as-tu donc? Pourquoi ne me rponds-tu pas?

--Marie! il faut t'armer de courage...

--Du courage? et pourquoi? Quel nouveau malheur nous menace?

Jacques ne rpondait pas.

Il parlait de courage, et lui-mme se sentait lche.

Marie lui avait saisi les mains.

--Je t'en supplie, ne me laisse pas dans cette incertitude... J'ai tant
souffert, depuis que tu tais l-bas, dans cette horrible prison.... Ah!
je le sens... je n'ai plus de force pour souffrir.... Si l'esprance, 
peine retrouve, devait tre perdue tout  coup.... Jacques, je sens que
j'en mourrais...

--Mourir! Est-ce que tu as le droit de mourir, toi? Tu oublies donc
notre enfant...

--Notre enfant!

Elle l'attira  elle et le couvrit de baisers.

--C'est vrai! et puis, pourquoi parler de mort... puisque tu es l...
puisque nous sommes  jamais runis!

L'horloge de bois sonna deux heures.

Il n'y avait plus  hsiter. Jacques ne pouvait rester une minute de
plus. Il y avait l-bas un honnte homme qui avait risqu sa vie pour
lui, et qui l'attendait dans de mortelles angoisses, lui qui avait aussi
une femme et des enfants.

Jacques se raidit contre sa propre faiblesse.

--Marie, dit-il tout  coup, il faut que tu m'entendes... car tu ne sais
pas tout...

--Jacques, tu me fais peur!...

--Ma bien-aime, ma femme, il faut que je te quitte...

--Me quitter! non! non! je ne le veux pas.... A ton tour, je te dis que
tu n'en as pas le droit... ne m'abandonne pas, au nom de notre enfant...

--Il le faut pourtant, reprit Jacques d'une voix grave.

Il y eut un silence. Il rassemblait tout son courage.

--Mais, du moins, s'cria Marie, tu es sauv! n'est-il pas vrai?...

--Oui, profra le jeune homme avec effort.

Il devait mentir. Son parti tait pris.

--Eh bien! je t'coute, maintenant que je ne crains plus pour ta vie....

--Marie, quoi que je te demande, jure-moi de m'obir...

--N'es-tu pas mon poux, le matre de ma vie?...

--Voici toute la vrit... Marie! j'ai t condamn!...

--Toi! mon Dieu!... Ah! les hommes sont sans piti!

Il eut un sourire attrist.

--Ne parle pas ainsi, ma douce Marie: il est des mes gnreuses et
bonnes....

Elle l'interrompit.

--Mais, puisque tu es condamn, comment te trouves-tu ici, prs de moi?

Jacques hsita.

--Je me suis vad, dit-il enfin.

--vad! Alors, tu es en danger... tu peux tre arrt de nouveau....
Mon Dieu! mais c'est  dsesprer... il faut se hter de fuir... tu ne
peux risquer de retomber entre les mains de tes ennemis.

Elle lui tendit la main.

--Je comprends tout. Alors que tu pouvais gagner la mer, tu as voulu me
revoir.... Ah! merci pour cette pense!... Dis-moi... toutes tes
prcautions sont prises?...

--Oui! oui!...

--Tes amis t'attendent, n'est-ce pas?

--C'est cela... en quelques heures j'aurai atteint le rivage... et l,
je suis sauv...

--Et moi qui ne comprenais pas, quand tu me parlais de t'abandonner....
Ah! je me reproche de t'avoir retenu si longtemps. Tu vas gagner
l'Italie, n'est-ce pas?... Ds que tu seras en sret, tu m'criras...
et j'irai te rejoindre avec notre cher enfant.... C'est bien cela,
n'est-il pas vrai?...

--Oui! l'Italie!...

Jacques, livide, balbutiait. Mais elle ne devinait rien.

--Va, va, mon Jacques. Je t'appartiens, je suis ta femme... quand tu
m'appelleras, j'accourrai auprs de toi... et, runis pour toujours,
nous oublierons ces jours de malheur.

--Ecoute-moi encore, dit Jacques, et surtout ne t'effraie pas. Je vais
fuir, et tu ne peux ignorer qu'un semblable dpart me force  courir
quelque danger...

--Je le sais, mais j'ai confiance!

--Moi aussi, j'ai foi en l'avenir... cependant, j'ai d prendre une
prcaution...

--Laquelle? Dis vite; car, en vrit, il me tarde maintenant que tu sois
loin d'ici....

Jacques tira de sa poitrine un pli cachet:

--Je te le rpte, je suis persuad qu'il ne m'arrivera aucun
accident... pourtant j'ai crit ce testament...

--Un testament! oh! ne prononce pas ce mot!

--Il faut conserver sa force en face du danger. C'est pour notre petit
Jacques que j'ai d songer  tout.... Si, par hasard, par un de ces
vnements que rien ne peut faire prvoir, il survenait, pendant ma
fuite, quelque obstacle, ce testament reconnat les droits de notre
enfant  mon nom et  ma fortune.... Je sais que cette reconnaissance
est irrgulire; cependant, en des circonstances aussi graves, elle a
force spciale. Garde ce prcieux document, ma femme bien-aime... et
s'il devenait ncessaire de le produire au grand jour, n'hsite pas....

Elle voulut parler, il l'interrompit d'un geste:

--Ce n'est pas tout, ajouta-t-il. Il m'en cote de dtruire dans l'me
d'une fille respectueuse les dernires illusions qu'elle peut encore
conserver.... Mais il faut que tu le saches, c'est des lvres de M. de
Mauvillers qu'est tomb l'arrt de ma condamnation.

--C'est horrible! murmura Marie.

--M. de Mauvillers a obi  sa conscience. Il ne m'appartient pas de le
blmer. Il a frapp en moi un ennemi de tout ce qui lui est sacr,
c'tait son droit. Mais qui sait si cette animosit ne s'tendrait pas
sur notre enfant?...

--Non! c'est impossible!

--Qui sait? te dis-je. Jure-moi d'tre prudente, de ne pas trahir notre
secret.

--Mais puisque je dois aller bientt te rejoindre?

--Cette raison mme doit t'engager au silence. J'espre, grce  des
amis puissants et dvous, obtenir bientt le retour dans la patrie. Si
M. de Mauvillers connaissait les liens qui nous unissent, peut-tre sa
colre me serait-elle nuisible.

--Tu as raison! Je te comprends.

--Tu te tairas. Tu me le jures...

--Jusqu'au jour o tu m'auras donn le droit de parler, je te promets de
garder notre secret enseveli dans mon me.

--Merci!... mais mon absence peut se prolonger... pendant quelques
semaines... quelques mois.... Jure-moi de ne pas parler, quoi qu'il
arrive, avant qu'une anne entire ne se soit coule...

--Une anne! mais tu me fais frmir...

--Jure... je t'en supplie....

Marie fixa sur lui un long regard, comme si elle et cherch  lire dans
son coeur.

Il eut la force de lui sourire.

--Je te le jure, dit-elle, quoi qu'il arrive, pas un mot ne s'chappera
de mes lvres... avant une anne.

Il se pencha vers elle et la pressa dans ses bras. Puis, il prit
doucement l'enfant et l'embrassa.

--Adieu! dit-il.

--Ne prononce pas ce mot! s'cria mademoiselle de Mauvillers, au revoir!

--Au revoir! s'cria Jacques.

Et, fou de douleur, il s'lana dehors.

--Mon Dieu! murmura Marie, protgez-le! car s'il meurt, je mourrai....

Elle attira l'enfant contre son sein.

La pauvre petite crature se prit  pleurer.

Le cri vagissant traversa le coeur de la mre dont la tte ple retomba
sur son oreiller.

--Oh! j'ai peur! fit-elle d'une voix  peine perceptible.

Immobile, les bras croiss sur sa poitrine, elle semblait tre morte.
C'est qu'une effrayante angoisse la torturait jusqu'aux fibres les plus
profondes de son tre....

Tant que Jacques avait t devant elle, avec son nergie, tant qu'elle
avait pu considrer cette tte mle et fire, elle avait gard son
courage....

Maintenant, il lui semblait qu'elle avait eu tort de le laisser
partir.... S'il n'avait pas tout dit, si le danger tait plus terrible
qu'elle ne le supposait....

Et toujours le balancier de l'horloge battait monotone comme les
pulsations d'une veine.

Les minutes passaient....

Et  mesure que marchait l'aiguille, la fivre montait au cerveau de la
pauvre femme....

Tout  coup, des profondeurs du val d'Ollioules, un coup de feu
clata... rpercut par les roches et roulant jusqu' la masure.

--Bertrade! Bertrade! cria Marie.

Et comme la nourrice accourait vers elle, elle tendit les bras en
avant, puis retomba inerte....

Que se passait-il donc? Et quelle signification terrible avait cet cho
de mort?




VI

LE MEURTRE


Nous avons laiss Biscarre et Diouloufait au moment o ils quittaient la
tanire creuse dans les rocs d'Ollioules.

Sans s'expliquer davantage, Biscarre avait dsign la maison
isole--c'est--dire la chaumire de Bertrade--comme le but de leur
excursion criminelle.

La gorge tait troite. Ils marchaient silencieusement entre les
murailles  pic qui se dressaient comme d'normes fantmes noirs.

Biscarre allait en avant, Diouloufait mesurant son pas sur le sien.

Nous saurons tout  l'heure ce qu'tait Biscarre. Mais d'o venait ce
Diouloufait, vigoureuse nature taille en pleine chair et qui,
cependant, dans sa brutalit, n'avait pas la physionomie froidement
cruelle, froce mme, de son compagnon, de son matre?

Diouloufait tait pcheur, fils de pcheur. Quand il tait jeune, il se
jetait  travers les dangers de la mer avec l'insouciance des enfants.
Son pre tait un bon et robuste travailleur  qui le repos tait
inconnu.

Ds l'aube, on le voyait au bord de la Mditerrane examinant ses
filets, les raccommodant lorsque la vague les avait dchirs.

Bartholom, son fils, tait auprs de lui, impatient, ne comprenant,
dans ces excursions quotidiennes, que le plaisir d'entendre le vent
siffler et de voir le flot bondir. Il tirait son pre par sa vareuse de
laine, et de ses grands yeux glauques, le regardait en lui disant:

--Dpchons-nous, pre.

Celui-ci passait sa main rude sur la tte velue de l'enfant, et
rptait, adoucissant sa voix rauque:

--Tout  l'heure!

Puis ils partaient. La barque, lance, sautait sur les vagues qui la
secouaient comme un jouet.

Le pre tait pensif, sachant quel tait le danger, songeant  la mre,
qui attendait et le mari et le fils, et aussi le prix de la pche.

Bartholom, assis sur les cordages, riait aux coups de lame. Insouciance
du danger, ignorance du travail. Cet enfant tait solide, carr des
paules avec des bras normes pour son ge. Le pre ne voulait pas qu'il
lant les lourds filets. Il lui plaisait de travailler seul pour la
famille.

On vivait mal, d'ailleurs. La concurrence tait grande et le salaire peu
lev. Le pre Diouloufait ne se plaignait pas. Moins de rpit, plus de
travail: il acceptait cela comme juste et ncessaire.

Un jour,--Bartholom avait alors douze ans,--ils partirent. Le ciel
tait noir, et sur la mer c'tait un brouillard tellement pais qu'on ne
distinguait pas la crte blanche des vagues.

Le pre Diouloufait n'avait pas voulu renoncer  la pche, d'autant plus
que le lendemain tait jour de fte et que la vente promettait d'tre
bonne.

En vue de l'le du Grand-Ribaud, qui n'est spare de Porquerolles que
par un dtroit large de quelque dix mtres,--ce qu'on appelle dans le
pays une rue de mer,--la barque fut prise en flanc par une norme lame
qui la jeta contre le roc.

On entendit un craquement sinistre.

Puis la barque s'enfona et disparut.

Une tache noire resta sur le flot. Cette tache tait double. C'tait le
pre Diouloufait qui avait saisi l'enfant par la ceinture et qui
nageait, le soutenant  fleur d'eau.

Lutter contre la mer est horrible. Mais ici, la mer n'tait pas seule.
Elle se doublait de la nuit. La brume s'alourdissait, toujours plus
paisse, sur cet homme qui combattait plus encore pour la vie de son
fils que pour la sienne propre.

Et plus encore pour la mre qui, l-bas, toute seule, dans sa masure
battue par le vent, pleurait en coutant les hurlements de la tourmente.

Bartholom avait peur. Seulement, sentant contre ses cts la main de
son pre, il se rassurait un peu et s'aidait mme autant qu'il le
pouvait.

L'autre--presque un vieillard--haletait de fatigue et de dsespoir. Il
n'avait pas cherch  atteindre l'le. Il avait senti le courant se
heurter  sa poitrine et avait devin la mort certaine.

Donc, il avait tendu vers la rive.

Et chose pouvantable, il faisait cela sans espoir.

Il se savait robuste, cela est vrai. Mais aussi il connaissait la
distance, et, dans son cerveau surgissait sans cesse cette pense que
cette distance tait infranchissable.

Martyrs de la mer! qui pourra jamais analyser les effroyables tortures
qui vous treignent!

Il se savait perdu quand mme, et il nageait. Son bras, lanc comme un
levier de fer, fendait le flot qui rsistait. Il allait cependant. Il
sentait qu'il gagnait du terrain.

Mais dj ses muscles se raidissaient: il y avait dans ses mouvements un
automatisme qui prsageait la lassitude dcisive.

Cela dura longtemps. Et cependant le pre Diouloufait ne coulait pas.
Non, il semblait que sa volont et un but fixe, au bout duquel elle dt
se briser. Ce fut ce qui arriva.

Il vit la rive, aperut dans le lointain les lumires qui clairaient
les huttes des pcheurs... la sienne peut-tre....

Il runit toutes ses forces, se lana encore.

L'enfant cria:

--Pre! La terre! la terre!...

Alors, comme si c'et t un signal attendu, le pre ouvrit ses doigts
crisps  la ceinture de son fils, poussa une sorte de rle... et,
debout,  pic, tomba dans le gouffre, qui se referma sur lui....

L'enfant, sauv, se trana jusqu' la masure.

Quand la mre le vit seul, elle eut un mouvement de rage. Elle aimait
Diouloufait, si rude et si bon! Elle prit son enfant dans ses bras, le
serra avec force contre sa poitrine, et, montrant le poing au ciel, elle
cria:

--Il faut le venger!

--De qui?

--De tout le monde.

Ce qu'elle voyait, cette femme, c'est que la misre avait tu son mari,
et que cette misre tait l'oeuvre de la socit. Elle ne raisonnait
pas. Elle tait folle, folle de haine et de dsespoir.

De fait, on disait dans le pays que cette catastrophe avait troubl sa
raison. Tout semblait le prouver. Ds le lendemain de la mort de son
mari, elle vendit la barque, les engins de pche et jusqu' la masure
que le pauvre homme avait construite de ses propres mains.

Puis elle se mit  errer dans le pays, mendiant, tranant par la main le
petit Bartholom, qui ne comprenait rien  ce changement d'existence et
regrettait la mer.

De la mendicit au vol, la distance est courte.

Bientt, la veuve Diouloufait devint la terreur de ses voisins.

Cependant, comme ils taient bons et qu'ils la plaignaient d'tre seule
et malheureuse, ils se contentaient de se barricader chez eux, de cacher
les quelques sous pniblement gagns, de veiller sur leurs poulaillers.

Mais la Dioulou--comme on l'appelait--ne se rebuta pas.

En vain, on lui offrait de tous cts l'hospitalit et un morceau de
pain; en vain, on lui rptait qu'il fallait apprendre un tat 
Bartholom, et on s'offrait mme  le prendre pour rien en
apprentissage.

Elle rpondait par un ricanement et reprenait sa course vagabonde,
tendant sans cesse le cercle de ses tentatives criminelles.

Une nuit, elle tenta de franchir le mur d'un jardin appartenant  un
nouveau venu dans le pays. L'homme ne la reconnut pas, prit son fusil et
tira.

La femme tomba frappe d'une balle en plein corps.

Bartholom resta seul: pour lui ce fut le dernier coup. Cette haine de
tous, que sa mre s'tait efforce de lui inculquer, ne fit que grandir
et se dvelopper.

Vinrent les mauvaises connaissances.

Il s'adjoignit bientt  une bande qui dvastait les environs. A seize
ans, il fut pris et condamn aux travaux forcs.

Ce fut au bagne de Toulon qu'il dut subir sa peine. Il en avait pour dix
ans.

Ds la premire anne, il tenta de s'vader. Mais le coup avait t mal
organis. On s'empara de lui, et sa peine fut porte  quinze ans.
L'anne suivante, nouvelle tentative galement suivie d'insuccs, et
nouvelle augmentation de peine. Cette fois, c'tait vingt ans.

Furieux, dcid  tout pour recouvrer sa libert, sans savoir mme quel
usage il en pourrait faire, Diouloufait rvait d'assassiner un gardien
et de s'chapper au prix de plusieurs meurtres, lorsque Biscarre arriva
au bagne.

A l'poque o se passaient les scnes que nous retraons, il y avait de
cela deux ans.

Biscarre fut mal accueilli par ses compagnons de bagne. Ses allures
dplaisaient. De fait, il affectait un profond mpris pour ceux dont la
justice humaine le contraignait  subir l'odieux contact.

Il leur tait videmment suprieur en toutes choses, n'ayant ni leur
grossiret, ni leur ignorance.

Il avait t condamn, disait-on, pour tentative d'assassinat, mais nul
ne savait au juste dans quelles circonstances le fait s'tait produit.
Aux premires questions, Biscarre avait rpondu par des insultes. Une
sorte de conspiration s'tait alors ourdie contre lui.

Les anciens du bagne avaient fait courir le bruit que Biscarre tait un
faux forat, un _mouton_ (mouchard) envoy par la police pour trahir les
secrets des camarades.

Parmi ces dshrits de l'intelligence et de la conscience, le soupon
germa vite, et le crime suit de prs la conception. Il fut dcid que
Biscarre mourrait.

On eut recours au sort pour dsigner ceux des forats qui devaient se
charger de l'excution.

Diouloufait se trouva au nombre des bourreaux dsigns. On savait que sa
force tait norme, et il devait avoir facilement raison de Biscarre,
dont la taille tait peu leve et que les privations--et peut-tre les
souffrances morales--avaient amaigri et sans doute affaibli.

Le plan du meurtre avait t combin de la faon suivante:

Les forats au milieu desquels devait s'accomplir ce drame horrible
taient enferms dans les bagnes flottants ou pontons. Ils couchaient
sur le plancher des batteries.

A sept heures du soir, en hiver, le garde-chiourme donnait, par un coup
de sifflet, le signal de la prire; puis un second coup retentissait, et
 partir de ce moment le silence le plus complet devait rgner parmi les
condamns jusqu'au soleil levant.

Il avait t dcid que le meurtre de Biscarre serait excut au moment
o sonnerait minuit, aprs la ronde qui d'ordinaire prcdait cette
heure de quelques minutes. Les assassins devaient se saisir de Biscarre
et, sans bruit, le jeter par-dessus bord. On comptait sur la force de
Diouloufait pour touffer ses cris, en le tenant  la gorge.

Il tait de rgle que les forats occupassent chaque nuit la mme place,
une fois dsigne.

Cette fois, Diouloufait et ses deux complices avaient trouv le moyen de
se glisser aux cts de Biscarre, qui, d'ailleurs sans soupon, ne
devinait rien et s'tait endormi d'un profond sommeil.

La ronde passa.

Les forats taient immobiles. Rien de particulier n'attira l'attention
des surveillants, qui s'loignrent.

Alors quelques mots furent changs  voix basse, et les trois hommes se
prparrent  achever l'oeuvre de mort. Ils taient parvenus jusqu'
Biscarre sans qu'il se rveillt.

Tout  coup, la main puissante de Diouloufait s'abattit sur son cou,
tandis que les deux autres le saisissaient aux bras et aux jambes.

Biscarre s'veilla brusquement, et un rle sourd s'chappa de sa gorge.
Mais le son s'arrta sous la pression terrible.

Ses yeux grands ouverts virent  la lueur douteuse de la nuit les
assassins penchs sur lui.

Ainsi que nous l'avons dit, un des forats lui avait ramen violemment
les bras en arrire, derrire la tte, tandis que l'autre lui tenait les
pieds solidement serrs l'un contre l'autre.

Au-dessus, Diouloufait, dont les doigts normes meurtrissaient sa chair.

--Enlevez, dit Diouloufait.

Mais,  ce moment, les bras de Biscarre, comme deux leviers d'acier, se
relevrent brusquement.

L'homme qui les tenait tomba, tandis que, dgageant ses jambes d'un seul
lan, Biscarre frappait en pleine poitrine le second, qui s'affaissait
avec un gmissement rauque.

Restait Diouloufait.

Devenues libres, les mains de Biscarre tombrent sur ses deux poignets.

Diouloufait crut sentir deux anneaux de fer rivs  ses bras; sous la
pression effrayante, ses doigts se dtendirent et lchrent Biscarre,
qui, se soulevant  la force des reins, cartait Diouloufait, qui se
tordait sous une torture atroce. Les doigts de Biscarre crasaient ses
muscles et le sang rougissait ses mains.

A ce moment, les surveillants accouraient au bruit.

Biscarre repoussa violemment Diouloufait, qui tomba comme une masse.

Puis Biscarre s'tait tendu de nouveau, immobile, sur le plancher.

Les trois assassins, rampant sur le sol, cherchaient  se cacher.

On crut  une rixe.

A toutes les questions, Biscarre opposa le mutisme le plus complet.

Les quatre forats fut mis au cachot.

Dtail singulier: les soupons des gardes-chiourmes se portrent sur
Biscarre, et ce fut  lui qu'on imputa la responsabilit de cette scne
de dsordre.

On voulut le contraindre  avouer la vrit, et il fut condamn  la
bastonnade. Le forat charg de l'excution fut justement le chef du
complot dont Biscarre avait failli devenir victime. Il se promit de
prendre sa revanche. Le nombre des coups de corde avait t fix 
quarante.

Au premier, le sang jaillit des paules de Biscarre. Il eut un froid
sourire et ne bougea pas.

Au vingtime, son dos semblait couvert d'une hideuse bouillie sanglante.
Et il souriait toujours.

--Assez! dit le commissaire du bagne.

On avait compris qu'il ne parlerait pas.

Biscarre fut plac  l'hpital; huit jours aprs il reprenait sa place 
la fatigue.

Ds lors, une sorte de respect s'attacha  lui.

Diouloufait prouvait pour cette vigueur incroyable une admiration qui
ne faisait que grandir.

Un mois s'tait  peine coul que Biscarre tait devenu en ralit le
roi du bagne. On lui avait tout avou, et les soupons qu'il avait
inspirs et la tentative de meurtre  laquelle il avait chapp.

Biscarre ne leur adressa pas un reproche. Seulement il leur dit:

--Vous tes des enfants!

Nous verrons plus loin comment de ces ennemis mortels il avait su faire
des amis dvous, mieux que cela, des esclaves.

Revenons aux gorges d'Ollioules.

Donc, Biscarre marchait silencieux. Celui qui dans cette nuit profonde
aurait pu examiner son visage aurait remarqu sur ses lvres ples le
sourire froce qui ne le quittait presque jamais.

Tout  coup il s'arrta.

Il venait de percevoir dans le silence le bruit d'un pas rapide.

Il s'approcha de Diouloufait:

--Qui peut passer  cette heure? demanda-t-il  voix basse.

--Je ne sais. Aucun paysan n'oserait, par une nuit semblable, se
hasarder dans les gorges.

--Je veux savoir, reprit Biscarre. La lanterne?

--La voici.

--Elle est allume?

--Oui.

Et Diouloufait tendit  Biscarre une lanterne sourde et ferme qui ne
laissait pas filtrer le moindre rayon de lumire.

Le pas se rapprochait.

Biscarre s'carta sur le ct de la route et, s'accroupissant au pied de
la roche, ordonna  Diouloufait de l'imiter.

--Sur ta vie, pas un mouvement, pas un mot!

--Suffit.

Biscarre fouilla dans sa poitrine et en tira un pistolet qu'il arma. Le
ressort ne fit aucun bruit.

Cependant Jacques--car c'tait lui--se htait de toutes ses forces. Il
avait encore prs de deux heures devant lui: il tait sr d'arriver 
temps pour dgager la responsabilit de Lamalou et tenir la parole qu'il
lui avait donne.

Mais il se sentait au coeur un dsespoir si poignant, qu'il lui tardait
d'tre arriv au terme de la route: il avait peur de succomber  la
tentation, de rsister  la voix de l'honneur qui l'appelait en avant...
car l-bas, dans cette chaumire qu'il venait de quitter, c'tait le
pass, le bonheur, l'avenir, l'esprance....

Il lui semblait sentir une main--celle du petit enfant--qui s'attachait
 ses vtements et l'attirait en arrire.

Il se mit  courir....

Tout  coup--il passait alors  quelques mtres de Biscarre--un rayon de
lumire le frappa en plein visage....

Il poussa une exclamation de surprise.

Mais une voix lui rpondit, jetant son nom dans une imprcation:

--Lui! Jacques de Costebelle! Ah! ma vengeance sera donc complte...

--Qui a parl? s'cria Jacques.

--Moi!

Et Biscarre, s'lanant au devant de lui, lui appuya le canon de son
arme sur la poitrine....

L'arme partit....

Et Jacques, les bras en avant, tomba sur le sol de toute sa hauteur...

--Maintenant, cria Biscarre,  la belle Marie de Mauvillers!... Aprs le
pre, l'enfant!...

Diouloufait, terrifi, le suivit en courant...




VII

LA VENGEANCE DU FORAT


C'tait l'cho de ce coup de feu qui tait venu frapper au coeur la
pauvre abandonne.

Instinctivement, elle avait compris qu'un nouveau danger menaait
Jacques.

Avait-il donc t poursuivi depuis le moment de son vasion? Avait-il
t surpris?

C'tait une horrible angoisse.

--Bertrade! s'tait crie Marie, viens  moi. Je veux me lever,
m'habiller, courir...

--Mon Dieu! mais est-ce possible, ma chre enfant? rpondait la vieille
nourrice. Dans votre tat de faiblesse, il vous est interdit de faire un
seul mouvement brusque...

--Qu'importe! je mourrai, mais au moins j'aurai tent de le sauver....

Et la pauvre femme, haletante, avait pos les pieds sur la mauvaise
natte qui servait de tapis.

--Vite! une robe, un manteau.... Bertrade, obis-moi...

--Mais o voulez-vous aller?

--Le sais-je? Ce coup de feu a t tir aux gorges d'Ollioules.... C'est
l que j'irai...

--Quelque contrebandier peut-tre.

--Non, ne cherche pas  me rassurer... tes efforts seraient vains.
J'irai... j'irai....

Et Marie, runissant toute son nergie, s'efforait de se dresser sur
ses pieds, mais elle chancelait; une sueur froide mouillait ses tempes;
dj le martellement du vertige frappait son cerveau.

Bertrade la soutenait.

Marie s'tait enfin enveloppe dans un long manteau qui la couvrait tout
entire.

--Mais l'enfant! cria Bertrade.

--N'es-tu pas l? Tu le dfendras... tu te feras tuer avant qu'on ne
parvienne jusqu' lui...

--Je suis vieille, je suis faible!... que pourrai-je faire?

Marie se tordait les mains.

Si son amour l'appelait auprs de Jacques, son devoir la retenait auprs
de son enfant.

Tout  coup, la vieille Bertrade tressaillit:

--coutez! dit-elle.

Marie la regarda sans comprendre.

--N'avez-vous pas entendu?

--Quoi? En vrit, je ne sais plus, je ne vis plus!

--Non! je ne me trompe pas!... J'entends un pas qui retentit sur la
route....

Marie poussa un cri.

--Ah! si c'tait lui!... Oui, c'est cela... il revient... il a chapp 
ses perscuteurs; mais il est bless, mourant, peut-tre...

--Calmez-vous! je vais au devant de lui.... Mais son pas est ferme; non,
il n'est pas bless!

--Va! va! Bertrade... car je me sens mourir.

La vieille nourrice courut  la porte et l'ouvrit. Puis, traversant le
jardinet qui sparait la maison de la route  peine trace, elle
s'avana dans l'obscurit en tendant les mains en avant.

Tout  coup elle se sentit saisir  la gorge, un rle sourd s'chappa de
sa poitrine, elle chancela... mais la poigne norme de Diouloufait la
soutenait:

--Tais-toi, vieille sorcire, murmura  son oreille la voix du colosse,
ou, par le diable! je serre les doigts... et je t'envoie au sabbat!...

Marie n'avait rien entendu.

Droite, immobile, le cou tendu, elle attendait....

Soudain la porte s'ouvrit violemment...

--Jacques! cria-t-elle.

Celui qui tait devant elle jeta  terre le bonnet qui cachait son
front.

--Non, ce n'est pas Jacques, dit-il en ricanant. Marie de Mauvillers...
me reconnaissez-vous?...

Haletante, ple comme un cadavre, Marie tait prte  dfaillir. Mais
elle se raidit contre sa faiblesse et se redressa:

--Biscarre! dit-elle, Biscarre l'assassin!

L'homme frappa du pied avec fureur.

--Oui, Biscarre l'assassin. Ah! vous ne vous attendiez pas  le revoir,
n'est-il pas vrai? Vous le croyiez bien riv  la chane du bagne!...
bien courb sous le bton des gardes chiourmes! et vous vous demandez
comment Biscarre n'est pas mort de rage et de dsespoir... Eh bien!
non! ma belle, Biscarre n'est pas mort... il est l, devant vous,
vivant, bien vivant... comme un dmon sorti de l'enfer... et vous allez
compter avec lui, Marie de Mauvillers!

Cette fois, Marie ne tremblait plus.

Debout, la lvre contracte par une expression de sanglant mpris, elle
tendit le bras vers la porte:

--Sortez d'ici, misrable! profra-t-elle.

Lui, rpondit par un clat de rire.

--En vrit! Ah! vous me chassez!... Cela serait grotesque, si ce
n'tait terrible!... Vous me montrez la porte comme  un laquais... et
de fait, que suis-je? Vous l'avez dit, un misrable! moins qu'un
laquais, je suis un forat.... Eh bien! le forat est venu pour parler 
la fille du comte de Mauvillers... et vous l'entendrez.

La physionomie de Biscarre tait pouvantable de haine et de fureur
concentre.

Marie fit un pas en arrire, et portant les mains  son front, comme si
elle et craint que la folie n'et tout  coup envahi son cerveau, elle
cria:

--Bertrade! Jacques!  moi!...

Le forat, la tte haute, les bras croiss sur sa poitrine, la regardait
de ses yeux tincelants.

Jamais figure humaine ne ralisa plus compltement le type bestial des
fauves.

Biscarre avait du loup le crne gros, oblong. La mchoire s'avanait
comme si elle et t prte  mordre; le front bas s'crasait sur les
yeux petits et aux prunelles jauntres.

Et, en ce moment, le visage, illumin pour ainsi dire par un rayon
infernal, rsumait toutes les passions de l'animal furieux.

Saisie par une indicible pouvante, Marie cria encore une fois:
Bertrade! Jacques!...

--Ni Bertrade ni Jacques ne viendront! dit froidement le forat.

--Que voulez-vous dire?

--Bertrade est en mon pouvoir.... Quant  Jacques...

--Jacques?

--Oui, Jacques, votre amant, honnte fille des Mauvillers, Jacques, le
pre de l'enfant qui est l et dont nous allons parler tout  l'heure,
Jacques n'entendra pas votre voix qui crie  l'aide... car Jacques est
mort.

--Mort!... C'est faux!

--C'est vrai!... Je l'ai tu!

Les yeux de Marie s'ouvrirent dmesurment; un flot de sang monta  sa
gorge.

--Vous l'avez... tu! murmura-t-elle dans une sorte de rle. Non! c'est
impossible!

--N'avez-vous pas entendu, tout  l'heure?... Tenez, voici l'arme qui a
tu votre amant. Vous pouvez toucher le canon de fer, il n'a pas encore
eu le temps de refroidir.

Ces paroles atroces sifflaient entre ses dents serres.

C'tait l'ironie froce dans toute sa hideur.

Marie s'tait laiss tomber sur les genoux; elle ne pleurait pas. Une
angoisse effrayante tenaillait son coeur.

--Je l'ai tu, rpta Biscarre, parce qu'il s'est trouv sur mon chemin.
Aujourd'hui, comme autrefois, je croyais que le bourreau aurait accompli
ma tche en le frappant; il s'tait vad, sans doute, et l'amant dvou
tait accouru vers sa matresse pour lui apporter la bonne nouvelle....
Heureusement, j'tais l!... et Jacques est mort!

--Mon Dieu! prenez piti de moi! dit Marie, qui, de ses ongles,
meurtrissait sa poitrine.

Tout  coup, elle se redressa, et regardant Biscarre en face:

--Eh bien! assassin! s'cria-t-elle, achve ton oeuvre... frappe-moi!
maintenant.

--Vous tuer! moi! Ah! tonnerre! vous ne me connaissez pas.... Oui, j'ai
tu votre amant... mais vous, Marie de Mauvillers, ce n'est pas par le
meurtre que je me vengerai de vous...

--Vous venger! vous parlez de vengeance!... Mais pourquoi?... que vous
ai-je fait?...

--Ce qu'elle m'a fait! cria le forat. Elle le demande!... Attendez,
Marie, vous avez oubli... mais moi, je me souviens... et puisqu'il faut
aider votre mmoire... je vais vous satisfaire....

La mre, terrifie, avait pris son enfant dans ses bras et maintenant
elle le berait avec le geste inconscient d'une folle...

--Il y a de cela cinq ans, Marie de Mauvillers.... Biscarre tait
garde-chasse, au service de M. le comte de Mauvillers... on lui avait
jet un morceau de pain, par piti... car on ne lui devait rien....
Qu'tait-ce aprs tout que Biscarre?... un btard, moins encore, un
enfant trouv... Un jour, un passant l'avait ramass sur la route, o il
geignait dans un foss... Ce fut un crime... car il et mieux valu que
l'enfant crevt comme un chien....

Le forat s'interrompit, et, de son poing lev, sembla menacer le ciel.

--J'avais t lev je ne sais o, je ne sais comment, toujours par
aumne. Un instant, triple fou! j'avais eu la pense, n'tant rien, de
me faire quelque chose. Oui, en vrit, j'ai travaill, j'ai appris, et
quand j'allais  la ville je me disais: qui sait? peut-tre ta place
est-elle marque d'avance au milieu de tous ces hommes qui passent sans
mme te jeter un regard? Oh! l'envie! pouvantable passion qui treint
l'me et la ronge, qui fait rsonner sans cesse  notre oreille un glas
sinistre, qui tale devant vos yeux des mirages blouissants et toujours
effacs!... Je ne sais devant qui, un jour, je me laissai entraner 
parler de mes rves d'avenir. Ah! quel clat de rire! Toi! Biscarre! le
mendiant, le misrable!... On me railla, moi! on m'insulta! Oh! de ce
jour-l, une haine implacable m'envahit tout entier, et c'tait cette
haine qui me soutenait; car sans ce but nouveau, sans cette vengeance
clatante qu'il me fallait tirer de ces hommes qui me mprisaient et qui
riaient en me regardant, je me serais tu. M. de Mauvillers avait besoin
d'un mendiant qui consentit  garder ses porcs. On daigna me dsigner 
lui, il daigna me choisir. Du moins, je ne connaissais plus la faim,
vivant et mangeant avec les btes immondes. Je grandis. J'tais devenu,
dans mes heures de loisir, un habile jardinier. M. de Mauvillers me
confia quelques plates-bandes. Enfin, je fus garde-chasse. C'tait un
mtier de valet, vous l'avez dit. Peu m'importait; M. de Mauvillers
m'et offert d'tre son cocher que j'eusse accept. Savez-vous pourquoi,
Marie?

Elle ne tourna pas la tte vers lui.

Un frmissement agita le corps de Biscarre; il continua:

--Je ne voulais plus quitter la maison de M. de Mauvillers; j'tais prt
 subir tous les ddains,  me courber sous toutes les humiliations,
parce que....

Il s'arrta encore, puis avec un geste violent:

--Parce que, s'cria-t-il, moi, Biscarre, le porcher, le mendiant, le
btard... je vous aimais, vous, fille du comte de Mauvillers....

Une exclamation de dgot s'chappa des lvres de Marie, qui cacha son
front dans ses mains...

--Ah! taisez-vous!... continua Biscarre dont les dents grinaient avec
un bruit sinistre.

Puis, aprs un silence:

--D'ailleurs, que m'importe! insultez-moi... je tiens ma revanche, et je
vous jure qu'elle sera terrible, si terrible que dans vos rves vous
n'avez jamais pu la prvoir.... Oui, je vous aimais.... Quand vous
passiez, je me tapissais dans les broussailles... et je vous
regardais!... j'tais fou.... Comment, alors que dans nos bois vous
alliez sans dfiance, ne me suis-je pas jet sur vous, pour vous
emporter dans mon repaire?... je n'en sais rien! et pourtant mes tempes
bourdonnaient, un voile rouge couvrait mes yeux.... Quand vous n'tiez
plus l, je me tordais sur le sable que je mordais!... Oh! que cette
torture fut longue! Je luttais... je voulais m'enfuir. Mais une force
plus puissante que ma volont me retenait auprs de vous.... Un jour
enfin, je sentis que je n'avais plus le courage de combattre... Marie de
Mauvillers, avez-vous oubli ce qui s'est pass ce jour-l?

Elle ne rpondit pas. Seulement son regard se croisa avec celui du
forat.

--Vous tiez entre dans un des pavillons de chasse... votre soeur
Mathilde s'tait loigne... moi, stupide, j'errais autour de la
maison... en songeant  vous... en rptant: Je l'aime! je l'aime!...
Tout  coup, j'entendis du bruit... je me blottis dans un fourr... et
alors!... terre et ciel!... comment la foudre ne m'a-t-elle pas
cras?... Un homme sortait du pavillon... et cet homme, c'tait
Jacques, oui, Jacques de Costebelle qui trahissait son bienfaiteur, qui
lui volait sa fille.... Jacques enfin, votre amant.... Je m'appuyai  un
arbre pour ne pas tomber... j'tais sans armes!... Ah! comme je l'aurais
tu avec joie.... Il s'tait dj loign que j'tais encore l,
haletant, l'cume aux lvres.... Alors je ne sais quelle force m'a
pouss... je suis entr dans le pavillon.... Vous tiez l, agenouille,
priant... pour lui? n'est-ce pas!... Que vous ai-je dit?... est-ce que
je m'en souviens?... c'tait toute ma vie, c'tait mon sang, mon me que
je mettais  vos pieds!... Et vous!... oh! cela est horrible!... on et
dit, sur ma parole, que vous ne m'aviez pas compris... Vous vous tes
releve... lentement... puis de la main me dsignant la porte: Sortez!
avez-vous dit. Oui, sortez! comme tout  l'heure. Mais alors, j'tais
votre esclave.... Sur un mot tomb de vos lvres, j'aurais vol...
j'aurais tu!... Aujourd'hui, c'est autre chose... j'tais le valet...
vous tiez la matresse. Aujourd'hui, je suis le matre et vous tes
l'esclave!...

La fureur de cet homme tait grandiose,  force d'excs. Et rellement,
en le regardant, on se ft demand si ces yeux tincelants, si cette
bouche cumante taient les yeux et les lvres d'un martyr ou bien d'un
fou.

C'tait--comme il l'avait rappel tout  l'heure--un btard inconnu, un
enfant ramass au bord d'une route.... D'o venait-il donc? et quel sang
coulait dans ses veines?...

Parfois l'horrible confine au sublime. Biscarre, hideux de colre, tait
presque beau.

crase sous cet anathme, sous ces imprcations qui sortaient de sa
poitrine comme un rugissement, Marie tait retombe... serrant plus
convulsivement contre sa poitrine le petit enfant qui vagissait
douloureusement.

Biscarre s'tait tu.

Elle n'eut pas le courage de l'interroger.

Elle attendait.

Lui, pressa sur son front ses deux mains qui se mouillrent d'une sueur
brlante. Il avait peine  se tenir debout: la congestion des violences
emplissait les lobes de son cerveau et troublait ses yeux.

--Oui, je me souviens, reprit-il enfin, j'ai pri, j'ai suppli, je me
suis tran  vos genoux en vous criant: Ne me chassez pas! je me
cacherai... je me tairai... et ma seule joie sera de vous voir
passer.... Mais, implacable, vous tes reste sourde  mes
supplications... et le soir mme, j'tais chass de la maison de M. de
Mauvillers. Oh! cette fois, je n'eus plus qu'une pense... me venger....
Comment! voil ce que je cherchais....

Il eut un rire mchant

--Je n'avais pas alors l'exprience acquise depuis. Je ne savais pas
encore ce que c'est de souffrir et de faire souffrir.... Mon plan se
rsumait en un seul mot: Tuer! tuer votre amant, vous tuer et me tuer
aprs! Mais ds la premire tentative, vous savez ce qui se passa.... Je
m'tais gliss dans la maison pour surprendre Jacques de Costebelle et
le frapper au coeur... Je fus surpris par les valets. Je m'tais
introduit par effraction... c'tait la nuit, j'tais arm... je fus
accus de tentative de vol avec circonstance aggravante. Pourquoi ne me
condamna-t-on pas  mort[1]? Je n'en sais rien... ou plutt je dus cette
indulgence de mes juges, de M. de Mauvillers lui-mme, au repentir que
je manifestai devant le tribunal. Ils y crurent, les nafs! et je fus
envoy au bagne.... Maintenant, je me suis vad, et je viens rgler mes
comptes.... J'ai commenc... Le hasard m'a servi... j'ai tu M. de
Costebelle.... A votre tour!

Marie se redressa sous cette menace directe: puisque c'tait la mort,
invitable, horrible, du moins elle voulait tomber sans lchet...

--Tuez-moi donc! dit-elle froidement

Biscarre la regarda en ricanant. Puis, dsignant de la main son enfant
qu'elle pressait dans ses bras:

--Eh bien! et l'enfant? fit-il.

Marie poussa un cri de suprme angoisse.

--Ah! vous n'oseriez pas toucher  cette pauvre crature!

--En vrit!... et pourquoi donc?...

--Non! c'est impossible! criait la pauvre femme, tordue dans les
convulsions de l'pouvante. C'est moi seule qu'il faut frapper!... c'est
moi seule qui vous ai insult, qui vous ai chass!... Pourquoi
puniriez-vous le petit tre pour la faute de sa mre?

--Bah! n'est-il pas le fils de Jacques?

Maintenant elle se tranait aux pieds du misrable:

--Frappez-moi! je vous en supplie! mais pargnez mon enfant.... Ma vie
pour racheter la sienne....

Biscarre, au lieu de rpondre, tendit les bras comme pour se saisir de
l'enfant...

[Note 1: A cette poque, ce crime entranait la mort, les
_circonstances attnuantes_ n'existaient pas encore.]

Marie bondit en arrire, lui faisant un rempart de son corps. Biscarre
s'arrta. Il y eut un moment d'horrible silence. De ses yeux hagards, la
pauvre femme interrogeait ce visage sur lequel apparaissaient les
sentiments de la haine et de la fureur....

Tout  coup, Biscarre dit:

--Je ne le tuerai pas!...

--Ah! Dieu soit bni! cria Marie.

--Ne vous htez pas de vous rjouir.... Car peut-tre, plus tard,
pleurerez-vous, en comprenant qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il ft
mort!...

--Que voulez-vous dire? s'cria Marie.

--En vrit! avez-vous donc cru  un rayon de piti?... Ce serait trop
de folie!... Avez-vous eu piti de moi jadis?...

--Mais... que prtendez-vous donc? fit Marie, saisie par un nouvel
effroi...

--Je vais vous le dire, Marie de Mauvillers.... Je sais que la mort
n'est pas une vengeance suffisante.... Vous, morte!... l'enfant mort!
aprs? que me resterait-il,  moi? Je veux, au contraire, pendant
longtemps, bien longtemps, savourer cette vengeance qui est aujourd'hui
et qui sera dans l'avenir toute ma vie!...

--Mais parlez! parlez donc!

--Je ne vous tuerai pas, dit Biscarre. Je ne tuerai pas votre enfant....
Seulement...

--Achevez!

--Marie de Mauvillers, reprit lentement Biscarre, avez-vous parfois
entendu parler de ces hommes qui, dclarant la guerre  l'humanit tout
entire, se mettent en lutte ouverte contre la socit?... Ils marchent
dans la vie comme  travers un champ de bataille, frappant  la fois
amis et ennemis, dpouillant les vivants et les morts.... Ces
hommes-l, le peuple les appelle des bandits... Un jour vient o devant
eux se dresse la loi, qui les saisit  la gorge et les jette 
l'chafaud des voleurs et des assassins...

--Mon Dieu! mon Dieu! quelle est cette pouvantable raillerie? rlait
Marie, qui se sentait devenir folle.

--Ces hommes-l, continuait Biscarre, sont attachs au pilori
d'infamie... leur nom reste en excration dans la mmoire des mres...
et n'est prononc qu'avec terreur!... Eh bien! femme qui m'as insult,
qui m'as couvert de ton mpris, femme qui m'as pouss au mal, au bagne,
voil ce que je ferai de ton enfant...

--Taisez-vous! par grce!...

--Non, point de grce! Oui, ton enfant vivra, Marie de Mauvillers, mais
loin de toi... tu ignoreras o il est... et pendant de longues annes tu
pleureras en prononant tout bas son nom.... Mais un jour la rumeur
indigne de la foule portera jusqu' toi, dans une clameur furieuse, le
nom d'un misrable qu'attendra le bourreau. On te racontera la liste de
ses forfaits, que tu couteras en frissonnant.... Alors, moi, Biscarre,
je paratrai devant toi, et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu
quel est cet homme dont la tte va rouler tout  l'heure sur
l'chafaud?... cet homme, c'est ton fils!...

--Piti! Vous ne ferez pas cela!...

--Voil ma vengeance.... Cet enfant m'appartient dsormais... c'est moi
qui le guiderai sur la route infme!... Ne cherchez pas  combattre ma
rsolution, elle est irrvocable.... Le fils de Jacques de Costebelle et
de Marie de Mauvillers est condamn... tu ne le reverras plus qu'une
fois... en place de Grve!...

Devant cette monstrueuse vocation, Marie tait reste foudroye.

Biscarre s'approcha.

Par un dernier effort, elle serra contre sa poitrine l'enfant qui
dormait... mais elle vit les mains du misrable s'avancer vers elle,
saisir la pauvre crature....

Elle poussa un cri terrible, et mourante, morte peut-tre, elle tomba 
la renverse sur le sol de la masure.

Biscarre enveloppa l'enfant dans son manteau.

--Au revoir! Marie, s'cria-t-il.

Et il s'lana dehors.

Diouloufait l'attendait: la vieille Bertrade gisait inanime.

--En route! fit Biscarre.

Les deux hommes s'enfoncrent dans la nuit...




VIII

LA PAROLE DONNE


Six heures venaient de sonner.

Dans la prison de la Grosse-Tour, un homme tait assis sur un banc de
pierre, s'accoudant au parapet qui dominait la rade.

Dj, glissant sur la mer, une lueur blafarde annonait le jour. Les
nuages avaient t chasss par le vent plus violent et plus froid.

On entendait le cri des sentinelles. Tout  coup, un reflet rouge
claira le ciel, un coup de canon retentit.

--Bon! encore une vasion! murmura l'homme.

Deux autres dtonations clatrent. On venait de constater au bagne la
disparition de Biscarre.

--C'est le jour aux vasions! ajouta Pierre Lamalou en haussant les
paules.

Il se pencha vers la rade, plongeant son regard dans la profondeur unie
et noirtre.

--Bah! un forat de perdu, un de retrouv. Mon brave Lamalou, on te fait
de la place.

Il passa sur ses yeux sa main large et velue. Une grosse larme roula sur
sa barbe inculte.

--Tu pleures, vieille bte! fit-il. Ah ! est-ce que par hasard tu
t'tais figur que M. de Costebelle reviendrait?... Tu es encore bien
niais pour ton ge... et puis,  sa place, qu'est-ce que tu aurais
fait?...

Il se tut, comme s'il s'interrogeait au plus profond de sa conscience.

--Je serais revenu, murmura-t-il. Parce que le pauvre Lamalou a femme et
enfants.

Il secoua la cendre de sa pipe sur son ongle.

--Baste! ce qui est fait est fait.... Il est jeune, je suis presque
vieux, c'est justice.

Il se livrait un singulier combat dans l'me du gelier. Non, il ne
regrettait pas ce qu'il avait fait, car il aimait Jacques comme son
propre enfant. Au moment o le jeune homme avait disparu par la
meurtrire, le sacrifice tait fait.

Et pourtant ce qui blessait Lamalou, c'tait que Jacques lui et donn
sa parole d'honneur qu'il reviendrait. Est-ce que Pierre, une fois
dcid, l'et empch de partir? Donc, ce mensonge tait inutile.

Lamalou n'aimait pas que Jacques et menti.

Les honntes gens ont dans l'me un besoin d'estime pour ceux qu'ils
aiment.

Et cependant l'heure passait.

Dj la prison s'animait.

Les sentinelles avaient t releves.

En vain Lamalou, presque sans se rendre compte de ce qu'il faisait,
prtait l'oreille, attendant qu'un cri, un appel lui rendt le repos.

Pauvre homme! il pensait  sa femme,  ses petits enfants qui, le
lendemain, demanderaient o tait leur pre.

Il se disait aussi que peut-tre on aurait piti de lui. Peut-tre ne
ferait-on pas retomber sur lui la responsabilit de l'vasion....

Certes, si on et vcu en des temps moins troubls, la chose et t
possible. Mais il s'agissait de politique. En fait de droit commun, on
peut encore compter sur l'indulgence, sur ces sentiments d'humanit qui
restent au fond de toute me. Mais en fait de guerre civile!...
N'insistons pas.

Lamalou n'tait pas un niais. Dans la sphre troite o il avait vcu,
en face de la mer, il avait appris  connatre les hommes.

Il se savait perdu.

--a y est! murmura-t-il.

Il teignit sa pipe, ajusta son manteau, poussa un hem! hem! pour se
donner du coeur, et, d'un pas ferme, il se dirigea vers le cachot du
condamn.

L mme, avant d'ouvrir la porte, il eut une seconde d'hsitation.
Certes, il et t bien surpris de trouver Jacques. Et pourtant!

Il ouvrit. Le cachot tait vide.

A ce moment, Lamalou entendit dans le couloir l'cho des pas qui
s'approchaient, puis le bruit des crosses tombant sur le sol.

Il vint  la porte et se trouva en face d'un officier.

--Nous venons chercher le prisonnier, dit l'officier.

--Il n'est pas sept heures, balbutia Lamalou.

Et, comme pour lui donner un dmenti, l'horloge de la grosse tour
commena  tinter.

Six... sept.... C'tait bien l'heure.

Lamalou eut un tressaillement et dit:

--Le prisonnier s'est vad...

Une minute aprs, tout le monde officiel tait aux abois.

On examinait la meurtrire. On s'exclamait sur la force de celui qui
avait bris cette norme barre de fer.

Mais une voix dit:

--Le peloton d'excution attend  l'esplanade. Il faut conduire le
gelier jusque-l.

Lamalou frissonna.

Il baissa la tte et dit:

--Allons!

On le plaa entre deux soldats.

Le sinistre cortge se mit en marche.

Quand on sortit de la prison, Lamalou eut comme un blouissement. Le
jour tait venu et le frappait en plein visage.

On parvint  l'esplanade.

La foule--il y a toujours des curieux pour ces horribles
spectacles--occupait les avenues qui entourent le paralllogramme.

On avait requis les troupes qui gardent le bagne.

De plus, par une sorte de raffinement, un groupe de forats avait t
amen pour assister  l'excution.

C'tait chose atroce que cet accouplement monstrueux. D'un ct, les
soldats qui reprsentaient la France; de l'autre, les bonnets verts.

Lamalou s'avanait.

Tout  coup, l'officier qui conduisait l'escouade fit un signe. Et un
capitaine se dtacha pour s'approcher de lui.

--O est le condamn? demanda le capitaine.

--vad.

--Qui l'a fait vader?

--Cet homme.

Il dsigna Lamalou.

Le capitaine tait un de ces officiers de la Restauration qui avaient
gagn leur grade au prix des trahisons de Francfort et de Fribourg.

L'attentat lui parut monstrueux.

--Il faut le btonner.

Lamalou frissonna.

--Et puis les tribunaux feront justice de ce misrable, qu'on enverra au
bagne.

--Mais... commena Lamalou.

--Assez! fit l'autre, qui avait  peine trente ans.

Il se tourna vers le groupe des forats:

--Un homme de bonne volont! dit-il.

Le garde-chiourme demanda:

--Pourquoi faire?

--Pour btonner ce tratre.... Il faut faire un exemple... Il a fait
vader le condamn.

--Bien.

Le garde-chiourme parla aux forats.

L'un d'eux, espce de colosse, se dtacha.

Deux autres vinrent se placer aux cts de Lamalou.

--Allez, dit le capitaine.

D'un seul effort, Lamalou fut renvers. Il ne se dfendait pas,
d'ailleurs.

Il pensait  sa maison, o, en ce moment mme, on disait:

--Il va venir.

Le forat qui allait faire fonction d'excuteur avait  la main une
corde,  laquelle il avait fait trois noeuds normes.

On dpouilla Lamalou de ses vtements. Les paules velues parurent,
rouges sous l'aurore blanche.

--Un mot, dit le capitaine: veux-tu avouer pourquoi et comment tu as
fait vader le prisonnier?

Lamalou eut un sursaut.

--Je n'ai rien  dire. Il s'est vad seul.

--Tu mens!

--Je ne puis vous rpondre. Vous me tenez, tuez-moi.

--Frappe, dit l'officier au forat.

La corde siffla dans l'air et s'abattit avec un bruit mat sur les
paules de Pierre, qui poussa un cri.

Il n'tait pas forc d'tre stoque.

Et c'tait une horrible douleur.

Trois fois la corde siffla dans l'air. Trois fois elle retomba sur les
chairs, qui s'affaissrent.

Le sang jaillit.

A ce moment, un homme livide, couvert de sang, s'lana sur l'esplanade.

C'tait Jacques!

--Arrtez! cria-t-il.

--Jacques! fit Lamalou, ah! l'imbcile!

Disant cela, il pleurait. Et il tait bien heureux, Jacques tait un
honnte homme.

Mais cette plaie en pleine poitrine...

--Monsieur, dit Jacques  l'officier, je me suis vad sans que cet
homme en st rien. Me voici!

Il chancelait.

Il s'approcha de Pierre:

--Ami, dit-il, si je ne suis pas venu plus tt, c'est qu'on m'a
assassin.

--Qui?...

--Je ne sais pas; mais, ds que tu seras libre, cours aux gorges
d'Ollioules, vois Marie, et, je t'en supplie, protge mon enfant.

--Il ne fallait pas revenir.

--Jure  ton tour de te dvouer  mon enfant.

--Je tiendrai ce serment comme vous avez tenu le vtre.

--Merci.

--Monsieur, dit Jacques  l'officier, je vous appartiens....

Le capitaine tait ple.

Il devinait un drame terrible.

Fusiller cet homme demi-mort, c'tait presque un crime.

--Eh bien? fit Jacques.

--Monsieur de Costebelle, commena l'officier....

Jacques s'avana vers les soldats et dit:

--Mes amis, mes frres, je tombe pour la France et la libert...
Obissez  vos chefs.... Le martyr vous pardonne...

--En joue! cria l'officier.

A ce moment, Jacques tendit les bras en avant, puis il tomba d'un seul
coup, comme une masse....

Il tait mort.

Les soldats n'avaient pas tir.

--Jacques de Costebelle, murmura Lamalou, vous tes un homme de coeur...
dsormais je vous appartiens....

Et, se baissant sur le cadavre, il l'entoura de ses bras et le baisa au
front.

L'officier avait dtourn la tte.




PREMIRE PARTIE

LE CLUB DES MORTS




I.

SALONS ET MANSARDES


On tait au mois de janvier 184...

Le vent d'hiver, pre et froid, sifflait sur Paris. Depuis plusieurs
jours, la neige, qui tait tombe en abondance, tendait sur la ville
son linceul sinistre, moulant son corps norme comme fait le drap aux
membres d'un cadavre.

Les maisons, avec leurs toits blancs, ressemblaient  ces mausoles qui
se dcoupent, la nuit, dans les champs de repos, sous la lueur blafarde
de la lune.

Nul bruit dans les rues. Dj minuit avait sonn depuis longtemps, et
les voitures, tranes  grand'peine par les chevaux qui glissaient,
avaient regagn les remises. Point de passants. Les lanternes de gaz
projetaient,  travers une sorte de bue, leur reflet rougetre. Et, par
crainte du froid, la ville semblait s'tre replie sur elle-mme, se
cachant sous la nappe glace comme l'enfant se blottit sous les
courtines de son lit.

Cependant,  quelques rares fentres, on apercevait de la lumire, soit
filtrant  travers les pais rideaux retombant en plis lourds, soit
clairant la triste mansarde sur son cadre de neige.

Ici le bal, l le travail; en bas le luxe avec toutes ses richesses,
riant sous ses tentures de velours et s'chauffant  l'norme foyer dont
l'clat se confond avec celui des bougies et des lustres.... En haut, la
misre grelottante, se courbant sous la bise qui souffle  travers les
ais mal joints.

Le passant qui se ft arrt devant la maison qui portait le n 20 de la
rue de Seine, si peu philosophe qu'il ft, aurait pu, en levant les
yeux, laisser chapper cette remarque.

Une file de voitures tait arrte devant la grande porte. Les chevaux,
gras et bien nourris, sommeillaient sous leurs couvertures paisses,
tandis que les cochers, qui se relayaient d'heure en heure pour la garde
des quipages, se promenaient deux  deux, emmitoufls dans leurs
normes carricks  fourrures.

Au premier tage, les hautes fentres se dessinaient dans la faade de
pierre, claires d'un reflet rougetre, tandis que le son des
instruments, sonnant joyeusement, veillait les chos de la rue
silencieuse.

Puis, tout au fate de cette mme maison,  une sorte d'oeil-de-boeuf
s'arrondissant sur la dclivit du toit, on distinguait, comme une
toile obscurcie par un nuage, un point lumineux qui s'chappait d'une
lampe fumeuse.

C'est d'abord dans cette mansarde que nous pntrerons.

La mansarde! nos pres l'ont chante. Et elle apparat  notre
imagination, claire par les rayons du soleil levant, gaye par la
jeunesse et l'esprance, avec son jardinet pench sur la gouttire et
ses fleurs qui s'ouvrent aux premires effluves du printemps....

O potes! c'est l le rve, mais voici la ralit.

Quatre murs  peine crpis, laissant voir sous le pltre qui s'effrite
la charpente du toit: le plafond qui se baisse comme pour craser
lentement, l'air qui manque, la lumire avarement mesure, la fentre
mal ferme et craquant au vent d'hiver qui la secoue....

Pour mobilier, un grabat gisant  terre comme un mendiant de Goya dans
ses haillons, une table couverte de papiers, de dessins inachevs; sur
un chevalet boiteux, une toile bauche.

Et au milieu de ce dsordre misrable, un homme affaiss sur une chaise
de paille, s'enveloppant dans une mauvaise couverture sous laquelle il
frissonne.

L'homme tait jeune, vingt-cinq ans  peine.

Une fort de cheveux noirs et boucls couvrait son front large, ses
traits, amaigris par la souffrance ou par l'excs de travail, avaient
une remarquable finesse. Sa bouche, aux lvres ples, tait contracte
par le sourire d'une douloureuse ironie....

A ce moment, le bruit des instruments, montant de l'tage infrieur, lui
apporta, vibrante et joyeuse, la mlodie d'une valse.

Il se leva brusquement.

--Assez! murmura-t-il. Je ne puis plus, je ne veux plus souffrir...
puisque la vie ne veut pas de moi; puisque, alors mme que j'prouve
toutes les tortures du froid et de la faim, elle me jette ses chos de
bonheur comme une dernire insulte, j'irai chercher dans la mort un
refuge suprme....

Il s'approcha de la toile bauche, et prenant sa lampe entre ses doigts
amaigris:

--Et pourtant, continua-t-il, que de fois j'ai rv, moi aussi, au
bonheur...  la gloire!... que de fois, dans la fivre du travail, j'ai
aperu dans un lointain mirage l'avenir qui me souriait.... Allons! n'y
songeons plus! il faut en finir....

Il revint vers la table, et cartant quelques papiers, il prit un
manuscrit sur lequel se dtachaient ces deux mots: _Mon Histoire_.

Sans plus prononcer une seule parole, il roula les feuilles dans une
large enveloppe, la serra au moyen d'un ruban, puis, au point de
jonction, il appliqua un large cachet de cire noire.

Prenant alors une plume, il crivit ces lignes:

Vous qui avez trouv mon cadavre, je vous lgue ce manuscrit.
Puisse-t-il vous servir d'exemple et vous inspirer quelque piti pour
celui qui est mort, las de la lutte et de la souffrance...

Il plaa le rouleau bien en vue.

Puis, rejetant la couverture qu'il avait attache autour de lui pour se
garantir du froid, il boutonna soigneusement la redingote trique et
use qui composait toute sa garde-robe. Il prit son chapeau, qu'il
enfona sur son front d'un mouvement sec.

Encore une fois il jeta les yeux autour de lui.

Peut-tre cherchait-il un dernier encouragement. Peut-tre se disait-il
que tout  coup une voix allait s'lever, qui lui crierait de prendre
courage....

Fol espoir! Seule, la misre froide et hideuse rpondit  ce regard
dsespr.

Il passa sa main sur ses yeux. Puis, avec un regard navr, il mit la
main sur la serrure.

Il se trouvait sur l'escalier. C'tait la route de la mort qui
commenait. Chaque marche qu'il franchissait l'entranait vers le
gouffre du suicide.

L'tage qui conduisait  la mansarde, troit et glissant, conduisait,
aprs une trentaine de degrs, dans le grand escalier, auquel il
accdait par une porte basse.

Jusque-l il avait march dans l'obscurit, s'appuyant au mur pour se
guider.

Mais tout  coup il se trouva inond de lumire.

Pour les heureux d'en bas, l'escalier avait t orn de fleurs; un pais
tapis couvrait les degrs, amortissant le bruit des pas. Des lampadres,
fixs aux murailles, jetaient les feux croiss des bougies roses.

Le jeune homme s'arrta un instant, comme bloui, et, par un mouvement
en quelque sorte involontaire, il aspira longuement cette atmosphre
chaude et charge de senteurs.

Et puis un singulier sentiment de honte s'imposait  lui.

S'tant pench sur la rampe, il percevait le bruit que faisaient en
causant les laquais, groups dans les antichambres. videmment il y
avait des portes ouvertes.

Il lui fallait donc passer, lui, le dshrit de toute joie, le
misrable  peine vtu, devant ces hommes qui chuchoteraient en se
poussant du coude, et dont peut-tre les rires  peine touffs
parviendraient jusqu' son oreille.

Bien qu'il ft dcid  mourir, il reculait devant cette souffrance
d'amour-propre. Passer  travers cette splendeur pour aller aux tnbres
du tombeau lui semblait plus atroce encore.

Il restait l, accoud.

La musique parvenait jusqu' lui: il voyait dans son esprit ces groupes
enlacs qui tournoyaient, les robes aux plis soyeux; il devinait les
sourires changs, les yeux brillants de plaisir, les mains des
danseuses abandonnes aux doigts des cavaliers....

Tout  coup il entendit un bruit mat et sourd.

C'tait la porte cochre qui venait de s'ouvrir.

Les roues d'une voiture retentirent sur le pav de la cour et
s'arrtrent devant le vestibule.

Dcidment il lui fallait attendre. Il ne pouvait se risquer  croiser
sur l'escalier des invits qui peut-tre l'auraient reconnu. Car lui
aussi avait eu nagure sa part de ces joies mondaines.

Seulement, obissant  un mouvement de curiosit dont il ne fut pas le
matre, il descendit quelques marches encore, si bien que, sans tre vu,
il dominait la porte d'entre.

Deux dames atteignaient le palier du premier tage.

L'une d'elles, enveloppe d'un camail de velours, tait de haute taille,
tout son tre tait empreint d'une lgance majestueuse. Son visage
disparaissait sous un voile pais qui laissait apercevoir seulement
quelques boucles de cheveux bruns, coiffs, ainsi qu'on disait alors, 
l'anglaise, c'est--dire tombant de chaque ct des joues.

L'autre avait rejet en arrire le capuchon de soie bleue.

Le jeune homme poussa un cri d'admiration.

Il et t impossible, en effet, de rver apparition plus charmante.

Ce n'avait t qu'un clair, car un instant aprs, les deux dames
disparaissaient entre la haie des laquais qui s'taient levs sur leur
passage.

Mais un seul coup d'oeil avait suffi  l'artiste.

Ce front pur, ces yeux largement ouverts et rayonnants de jeunesse et de
franchise, ces bandeaux blonds qui encadraient un ovale de vierge, ces
lvres admirablement dessines qui souriaient  la vie et 
l'esprance....

Il avait vu tout cela dans un blouissement subit.

Un cho loign vint jusqu' lui.

--Madame la baronne de Silvereal.

Puis, dans l'antichambre, un laquais ajouta  mi-voix:

--Mademoiselle Lucie est plus jolie que jamais.

--Moi, j'aime mieux la baronne, dit un autre.

--Elle est plus imposante; mais elle me fait presque peur.

--Bah! et pourquoi donc?

--On m'a dit un tas de choses mystrieuses.

--Vraiment! tu nous conteras cela.

--Oui, mais pas ici.

Les voix se perdirent dans un murmure.

Le jeune homme tait rest immobile, le front inclin sur sa main.

Mais tout  coup il se redressa:

--Allons! pas de lchet! murmura-t-il. Peut-tre est-ce le bonheur qui
vient de passer l,  quelques pas de moi!... mais je ne puis ni ne veux
plus esprer... je suis condamn.

Et sans songer cette fois aux quolibets des laquais, il descendit d'un
pas ferme.

En un instant, il eut atteint la cour. La porte tait encore ouverte. Le
suisse s'apprtait  la refermer.

--Tiens! c'est vous, monsieur Martial, dit-il en voyant le jeune homme.
Comment! vous sortez  cette heure-ci?

--Je ne puis pas dormir.

--Ah! oui, le bruit. Qu'est-ce que vous voulez! il faut bien pardonner
aux riches. S'ils s'amusent, ils en ont le droit.

--Je ne me plains pas.

--Et vous sortez?

--Oui, j'ai besoin d'air.

--Mais vous allez geler dehors. Vous n'avez seulement pas de manteau...
et il fait un froid...

--Merci! merci! fit Martial.

Et il s'lana dehors.

Il commenait  tomber une sorte de grsil qui lui mordait le visage et
lui blessait les yeux.

Il se mit  courir dans la direction de la Seine.

Il franchit la place de l'Institut et arriva sur le quai.

L, il se pencha sur le parapet. La Seine roulait lentement son flot
noir et sombre, avec un murmure vague qui semblait un appel.

Martial tait saisi par le vertige qui pousse vers la mort.

Il l'avait dit, il tait condamn.

Le nom de Lucie tintait  son oreille sans qu'il se rappelt ce que cet
cho signifiait.

Il descendit les marches de pierre sur lesquelles son pied glissait, et
parvint  la berge.

L, il se tourna encore une fois vers la grande ville qui s'estompait
dans l'ombre.

--Mes rves et mes espoirs, encore une fois, adieu! dit-il  voix basse.

Puis, tendant les bras en avant, il prit son lan et se prcipita dans
le fleuve.

Au mme instant, deux ombres se levrent sur la berge, et l'on entendit
rsonner dans le flot le choc de deux corps qui tombaient.

Comment ces hommes se trouvaient-ils l?

taient-ce donc encore deux dsesprs qui demandaient au suicide
l'oubli et le repos?

Non. Car  la lueur vague du remous, on voyait l'eau s'agiter sous de
vigoureux efforts.

Puis le flot s'ouvrit, et les deux hommes reparurent soutenant Martial,
dont la tte retombait inerte.

--Courage! dit l'un des deux hommes.

En quelques brasses ils eurent atteint le bord; puis, sans dire un mot,
ils enlevrent le jeune homme inanim et gravirent l'escalier de la
berge.

A l'angle du pont, une voiture, bizarrement recouverte de drap noir,
comme celles qu'on voit aux funrailles, attendait, immobile. Un coup de
sifflet retentit.

La voiture approcha au trot de deux chevaux noirs.

La portire s'ouvrit. Une voix dit:

--Sauv?

--Oui, rpondit un des sauveteurs.

--Pauvre Martial! rpta la voix, qui appartenait  une femme.

Martial fut tendu sur les coussins.

Puis la portire se referma.

Et les chevaux noirs partirent comme une flche dans la direction des
Champs-lyses.




II

AU BAL


Tandis que la voiture mystrieuse entrane Martial, miraculeusement
arrach  la mort, revenons  la maison de la rue de Seine.

Madame de Silvereal venait de pntrer dans les salons, suivie de Lucie;
leur apparition avait t salue d'un murmure d'approbation admirative,
et elles auraient eu quelque peine  percer le flot qui se pressait sur
leur passage, si le matre de la maison n'tait venu leur offrir son
bras et les dgager de la foule.

--En vrit, baronne, dit-il, je ne sais comment vous tmoigner ma
reconnaissance. L'heure s'avanait, et je commenais  craindre que mes
salons ne fussent privs de leur plus gracieux ornement.

Celui qui parlait ainsi tait un homme d'une cinquantaine d'annes
environ, de haute taille. Ses cheveux grisonnants se relevaient en
touffes sur son crne en saillie, tandis que des favoris presque blancs
formaient ventail de chaque ct de ses joues. C'tait presque une
copie de la tte lgendaire si spirituellement _croque_ par Philippon
et qu'on a justement appele la _poire_.

Cependant,  vrai dire, cette coupe absolument franaise n'tait pas en
rapport avec son visage anguleux et surtout avec son teint, dont la
nuance bistre rappelait une origine trangre.

Le duc de Belen, de noblesse portugaise, avait longtemps habit
l'Amrique du Sud, et, possesseur d'une fortune norme, tait venu, il y
avait quelques annes, blouir Paris de son luxe et de ses prodigalits.

Cependant, depuis quelque temps, pour des motifs qui taient encore
inexpliqus, le duc de Belen avait abandonn le magnifique htel qu'il
possdait au faubourg Saint-Honor, pour venir occuper les deux tages
de la maison de la rue de Seine, immeuble qui d'ailleurs lui
appartenait, et dont il avait transform les appartements en une demeure
presque princire.

Peu  peu, les baux expiraient et M. de Belen reprenait possession de
l'htel entier. C'tait grce  une sorte de piti et peut-tre de
protection occulte de M. Benot que Martial avait pu garder jusque-l sa
mansarde.

Aprs avoir adress ce compliment banal  madame de Silvereal, le duc
s'tait tourn avec empressement vers Lucie:

--N'aurons-nous pas le plaisir, mademoiselle, de voir madame de
Favereye?

--Ma mre est souffrante, monsieur le duc.

--Et il a fallu toute mon insistance, reprit madame de Silvereal, pour
dcider Lucie  m'accompagner.

--Oserai-je esprer, fit M. de Belen avec un sourire qui montra ses
dents blanches et pointues, que mademoiselle ne se repentira pas de sa
condescendance?

Lucie s'inclina sans rpondre.

Mais un observateur attentif aurait pu remarquer sur son visage le
passage d'une rapide pleur.

La jeune fille, vtue d'une robe blanche releve de fleurs bleues,
simplement coiffe de quelques bluets qui jouaient dans ses cheveux,
blonds comme la moisson, ralisait le type le plus achev de la grce et
de la beaut.

Quand M. de Belen eut parl, elle s'appuya au bras de madame de
Silvereal comme pour la prier de rpondre.

--Ma soeur, madame de Favereye, va peu dans le monde, dit-elle au duc.
Il est naturel que Lucie, ma nice, n'ait pas grand got  ces ftes
auxquelles sa mre n'assiste pas.

M. de Belen s'inclina; il avait conduit les deux dames dans l'un des
salons les plus anims, et leur ayant choisi des places, il se prparait
 continuer une conversation qui, cependant, paraissait peu plaire  ses
invites, quand un nouveau personnage s'approcha:

--Eh bien! mon cher duc, dit celui-ci d'une voix cassante et peu
sympathique, allez-vous donc abandonner vos invits en l'honneur de ma
femme?...

De Belen le regarda en souriant:

--Mon cher de Silvereal, soyez indulgent pour moi; mademoiselle Lucie
est trop belle pour que les plus impatients ne me pardonnent point de
m'oublier ici pendant quelques minutes.

A ce compliment, presque grossier  force de nettet, Lucie ne put
rprimer un tressaillement nerveux, et elle cacha son visage sous son
ventail.

--Allons, de Belen, vous serez donc toujours un sauvage? reprit de
Silvereal.

--Bon! voici que j'ai encore commis quelque sottise. Que voulez-vous!
j'ai si longtemps vcu loin de toute civilisation....

A ce moment, de nouveaux noms furent jets par l'introducteur, et force
fut au trop galant duc de s'arracher  sa douce contemplation.

M. de Silvereal s'approcha de sa femme, et se penchant  son oreille:

--Par grce, dit-il, en s'efforant d'adoucir l'accent de sa voix rude,
excusez mon ami. M. de Belen est un peu brusque....

Madame de Silvereal se tourna  demi vers lui:

--Dites qu'il manque de la plus vulgaire ducation...

--Madame! fit M. de Silvereal avec colre.

--Pardon! je vous prierai de ne point lever ici la voix. Vous m'avez
ordonn de venir, je suis venue; de conduire Lucie  cette fte, j'ai
pri la pauvre enfant de me suivre. Ceci fait, ne me demandez rien de
plus.

Le baron ouvrit les lvres comme pour rpliquer.

Puis ses yeux se portrent sur Lucie, et il haussa les paules.

--Aprs tout, murmura-t-il, il faudra bien que ma volont s'accomplisse.

Et il se perdit dans la foule.

--Mon Dieu! murmura Lucie  l'oreille de sa tante, que se passe-t-il
donc ici, et pourquoi suis-je venue?...

--Que veux-tu dire, mon enfant? fit madame de Silvereal avec surprise.
As-tu donc lieu de t'effrayer de quelques paroles de galanterie
ridicule?

--N'avez-vous pas vu le regard que m'a lanc M. de Silvereal? En vrit,
on et dit une menace.

Madame de Silvereal garda un instant le silence, puis:

--Ecoute-moi, mon enfant, reprit-elle doucement, et sois sans crainte.
Moi vivante, jamais le malheur ne s'approchera de toi.

--Mais cette assurance mme m'pouvante. Il est donc bien vrai qu'un
danger nous menace?

--Tais-toi, fit madame de Silvereal. De grce, ne m'adresse pas une
question, ici surtout.

Elle lui prit la main.

--Je t'en supplie, oublie cette triste impression, oublie les paroles
que je viens de prononcer. Tu es jeune... la vie s'ouvre devant toi
belle et radieuse. Aie confiance. Nous sommes au bal, voici de charmants
cavaliers qui s'apprtent  te venir demander la faveur d'une
contredanse. Accepte... retrouve la gaiet et l'insouciance de tes seize
ans.

--Et vous me jurez que je puis sans crainte...

--Je te le jure. Tes yeux brillent dj, chre enfant. Autrefois,
j'aurais banni toute inquitude, quand il s'agissait de danser... qu'il
en soit ainsi pour toi.

Un jeune homme s'approcha de Lucie et pronona la formule d'usage.

La jeune fille regarda encore une fois madame de Silvereal, qui sourit
et inclina la tte en signe de consentement.

Lucie prit le bras de son cavalier.

A peine s'tait-elle loigne, qu'un homme d'une quarantaine d'annes,
d'une remarquable lgance, s'approcha de madame de Silvereal.

--Madame, murmura-t-il rapidement, il faut que je vous parle.

Sans hsiter, madame de Silvereal se leva et appuya son bras sur celui
de son cavalier.

Tous deux traversrent la foule.

Madame de Silvereal tait arrive  cet ge o la femme vraiment belle
s'panouit dans toute sa magnifique closion. Grande, admirablement
faite, elle portait avec une dsinvolture vraiment royale sa toilette de
velours noir, constelle de diamants. Ses paules blanches et fermes
comme le marbre, avaient la coupe admirable du buste des statues
antiques, et,  regarder son visage de came, on se ft demand si cette
cration parfaite n'tait pas quelque statue descendue de son socle.

Quant  celui qui venait de rclamer de si trange faon la faveur d'un
entretien avec une des reines du bal, c'tait, nous l'avons dit, un
homme d'une quarantaine d'annes; et cependant, il et t difficile de
lui assigner un ge prcis.

De taille moyenne, Armand de Bernaye runissait en quelque sorte le
double caractre de la beaut naturelle et de la perfection civilise.

Grand, admirablement proportionn, Armand avait le front haut, l'oeil
noir, largement fendu, tincelant d'intelligence et de volont: les
mains eussent fait envie  une petite-matresse; son pied, chauss avec
une remarquable finesse, soutenait la comparaison avec les plus
dlicieuses bottines de satin qui glissaient sur le parquet du bal.

Mais ce qui frappait tout d'abord en lui, c'tait la franchise quasi
dominatrice de sa physionomie. Ce n'tait ni un _joli_ ni un _beau_
garon. C'tait un homme, avec tout la dveloppement de son nergie,
avec la suprme rectitude de sa conscience.

Il semblait que de ces lvres fermes, ombrages d'une moustache noire et
retombant en deux pointes sans apprt, ne pussent s'chapper que des
paroles honntes.

Devant lui, les toiles de _cotillon_ s'cartaient avec une sorte de
respect non dissimul. On et dit que ces _dandies_, comme on disait
alors, devinaient en ce personnage une nature suprieure  la leur.

--C'est le savant, murmurait-on sur son passage.

Le savant! Ce mot rsumait pour ces ignorants une double impression de
terreur respectueuse et d'envie.

Armand de Bernaye passait, disait-on, tout son temps dans son
laboratoire, o il cherchait  drober  la nature ses secrets les plus
cachs. Plus d'une fois son nom avait t prononc  l'Acadmie des
sciences, et on lui devait d'importants progrs en chimie.

Quoique, dans les salons les plus aristocratiques, on et tenu  honneur
de le recevoir, il tait rare qu'il s'arracht  ses tudes: la raret
de ses apparitions lui donnait mme auprs des fidles de la valse et de
la trnisse un renom presque fantastique. On assurait qu'il ne sortait
de sa retraite que lorsqu'il avait  accomplir dans la socit quelque
oeuvre de magie. Et, chose curieuse, plusieurs fois dj sa prsence
avait paru concorder avec quelqu'une de ces catastrophes qui de temps 
autre viennent surprendre ce qu'on est convenu d'appeler la haute
socit parisienne.

Tel tait l'homme qui en ce moment traversait les salons du duc de
Belen, ayant  son bras madame de Silvereal.

Il marchaient lentement, lui, absorb dans quelque pense intrieure;
elle, un peu ple, et cependant la tte haute, fire de l'homme qui
s'tait fait momentanment son cavalier.

Ils arrivrent ainsi  une serre qui s'ouvrait au fond d'un boudoir, et
o le duc avait prodigu, avec son luxe habituel, les splendeurs d'une
vgtation tropicale.

En ce moment, la serre tait vide.

Armand s'effaa en s'inclinant.

La baronne entra la premire.

M. de Bernaye lui dsigna un sige et s'assit lui-mme  quelque
distance d'elle.

--Madame, lui dit-il de sa voix qui vibrait, sonore et douce  la fois,
je vous supplie de me pardonner si je vous ai arrache pour quelques
instants aux plaisirs de cette fte.

Elle releva la tte et le regarda.

--Pourquoi me parler ainsi? Ne vous souvenez-vous plus des paroles qui
ont t un jour changes entre nous?

--Je ne les ai pas oublies.

Il passa sa main sur son front.

--C'tait en un jour de douleur.... Vous que j'avais tant aime, vous 
qui j'avais dvou ma vie entire, vous aviez riv votre existence 
celle d'un autre.

--Hlas! vous le savez... c'tait mon devoir.... J'obissais  mon pre.

--Oui, je le sais, reprit Armand avec un sourire triste. Mathilde de
Mauvillers devait servir de marchepied  M. de Mauvillers, magistrat,
pair de France... et elle n'avait pas le droit de rsister.

--Mon ami, fit Mathilde de Silvereal en baissant la voix, il est des
destines humaines qui semblent maudites. J'ai bien souffert... mais que
sont les tortures endures par moi en face de celles qui ont accabl ma
pauvre soeur?

--Marie... oui, vous avez eu assez de confiance en moi pour me faire
connatre les terribles circonstances de ce drame pass. Et quand tout
espoir a t arrach de mon coeur, lorsque j'ai compris que dsormais je
ne pouvais aimer celle qui cependant tait ma vie et mon avenir, je vous
ai dit: Mathilde! la fatalit nous spare. Obissons. Main
souvenez-vous que le jour o le danger vous menacera, je serai l prs
de vous, prt  vous dfendre,  sacrifier ma vie pour vous pargner une
larme.

--Et moi, je vous ai dit, Armand: A quelque heure que ce soit, en
quelque lieu que je me trouve, le jour o vous m'appellerez, je viendrai
 vous, forte de mon honneur et de mon sacrifice, et mettant ma main
dans la vtre, je vous couterai comme un ami, comme un frre...

--Vous ne m'avez pas appel... et je suis venu.

Mathilde rpondit simplement:

--C'est qu'un danger me menace?

--Le savez-vous donc?

--Je le devine.

--Et vous ne tremblez pas?

--Non; je savais que vous viendriez.

Il y eut un moment de silence. Puis Armand prit la main de madame de
Silvereal.

--Vous avez foi en moi... vous avez raison. Entendez-moi donc.

--Je vous coute comme on coute Dieu.

--M. de Silvereal veut votre mort...

--Je le sais!

--Et il veut marier Lucie de Favereye au duc de Belen...

--Tout cela est vrai.... Mais comment avez-vous surpris le premier de
ces deux secrets?

--Vous le saurez plus tard. Nous ne pouvons rester longtemps ici....
Oui, M. de Silvereal veut votre mort, parce qu'il veut pouser une femme
qu'il aime... Certes, il est facile de djouer ses projets en lui disant
en face qu'on a lu dans son me perverse; mais, pour des motifs qui vous
seront dvoils plus tard, il faut que cet homme conserve sa scurit...
Donc, c'est par le poison qu'il veut vous tuer....

Armand fouilla dans sa poche, et en retira un flacon noir:

--Prenez cette fiole, dit-il, et, tous les matins, buvez une goutte de
cette liqueur dans un verre d'eau.

Elle tendit la main, prit le flacon et dit:

--Je le ferai.

--Vous tes sauve!

--Mais vous avez prononc le nom de Lucie?

--Je veille sur elle, comme sur vous.... Soyez sans crainte. Je ne veux
pas, vous entendez... je ne veux pas que cette pauvre enfant devienne la
femme de ce misrable qu'on appelle le duc de Belen.

--Un misrable! avez-vous dit?

--Je suis sur la piste d'une infamie dont cet homme s'est rendu
coupable.... Mais je ne puis vous expliquer plus nettement ma pense....
M. de Belen parat tout-puissant. Devant son nom presque princier,
devant ses richesses normes, tous plient et se courbent; mais je
secouerai si violemment le colosse aux pieds d'argile, qu'il tombera en
poussire.

Disant cela, Armand s'tait lev; son oeil tincelait. Mathilde eut un
tressaillement.

--Et.... M. de Silvereal? demanda-t-elle en hsitant.

Armand se tut un instant.

--Votre mari, dit-il enfin, est ou le complice ou la victime de cet
homme! Mais avez-vous donc quelque piti pour lui... vous dont il a jur
la mort....

Madame de Silvereal le regarda.

--J'ai peur qu'en le punissant nous ne cdions  un mouvement de colre
et de vengeance.

Armand plit.

--Vous avez raison, dit-il. Que les coupables soient punis, mais que nos
mains restent pures.

Mathilde laissa chapper un cri de joie:

--Vous m'avez compris, merci!

Et comme Armand faisait un mouvement pour se retirer:

--Mon ami, dit madame de Silvereal en rougissant, ne vous reverrai-je
plus?

Le jeune homme se rapprocha.

--Mathilde, reprit-il, il est dans la vie de M. de Silvereal un mystre
que vous ignorez et que je pressens... Voulez-vous me faire une
promesse?

--Parlez!

--Un jour viendra peut-tre o j'aurai besoin de connatre toute la
vrit... ce jour-l, il faudra que vous m'aidiez  soulever le voile
qui couvre ces deux existences, il faudra que M. de Belen et votre mari
apparaissent devant nous dans toute la nudit de leur infamie...

--Armand!

--Que vous importe... si je vous jure de ne point porter la main sur
celui qui m'a vol tout mon bonheur?... Tant que vous ne m'aurez pas
relev de ce serment, M. de Silvereal, quoi que je sache, si terribles
que soient les secrets qui m'auront t dvoils, M. de Silvereal me
sera sacr...

--Je vous crois... donc au jour o vous m'interrogerez, je parlerai...

--Merci.... Maintenant, prenez mon bras... et rentrons dans la bal...
aussi bien mademoiselle Lucie doit vous attendre avec impatience....

Mathilde s'appuya sur lui. Au moment de franchir la porte de la serre,
elle s'arrta:

--Mon ami, dit-elle  voix basse, je ne sais pourquoi... mais il me
semble que dans la lutte que vous allez entreprendre de terribles prils
vont vous environner...

--Ne craignez rien pour moi...

--C'est comme un pressentiment qui me trouble... A votre tour, jurez-moi
d'tre prudent....

Ils se trouvaient si prs l'un de l'autre qu'ils taient presque
enlacs. Un frmissement agita Armand. D'un mouvement violent il attira
Mathilde sur son coeur:

--Si je meurs, du moins vous ne m'oublierez pas....

Elle se dgagea doucement, et posant la main sur la poitrine du jeune
homme:

--Si vous mourez, je mourrai, car je vous aime....

Ils s'loignrent. A ce moment, les branches d'un yucca s'cartrent
lentement, et une tte parut, sinistre, grimaante:

--Ah! ah! mes beaux amoureux! murmura l'inconnu, il parat que nous
conspirons... il est temps de prendre ses prcautions... gare  vous!...




III

ANCIENNES ET NOUVELLES CONNAISSANCES


Le personnage qui venait de surgir de si trange faon et qui paraissait
avoir entendu toute la conversation de M. de Bernaye et de madame de
Silvereal sortit peu  peu de la touffe exotique qui l'avait si
compltement dissimul. Pour ne point abuser de la patience de nos
lecteurs, disons immdiatement qu' premire vue ceux d'entre eux qui se
souviennent de certain portrait trac dans le prologue de ce rcit
eussent reconnu matre Biscarre. Et cependant,  part le profil bestial
dont la nature l'avait gratifi et qu'il lui et t certes bien
impossible de rpudier, Biscarre tait profondment mtamorphos... En
bien? peut-tre. En tout cas, son visage, sa physionomie, sa chevelure
taient autant d'oeuvres d'art si artistement combines, que de l'ancien
forat la science du _maquillage_ tait parvenue  faire un lgant de
trente ans  peine, aux traits plutt svres que durs, en somme, ce
qu'on est convenu d'appeler un homme srieux. Sa toilette tait un
chef-d'oeuvre de got. Des diamants de prix scintillaient au devant de
sa chemise de fine batiste; des gants irrprochables moulaient ses
mains, un peu grandes, mais longues et minces. En somme, matre
Biscarre, entrant dans les salons du duc de Belen, pouvait, sans
disparate, faire figure au milieu de tout ce que l'aristocratie et la
finance--confondues d'ailleurs sous le rgne de Louis-Philippe, en une
seule caste--offraient de plus remarquables spcimens. Comment Biscarre
se trouvait-il dans la serre, c'est ce que nul n'aurait pu expliquer, et
moins que personne, l'intendant qui introduisait les arrivants en jetant
leur nom de sa voix sonore. Car Biscarre s'tait abstenu de passer
devant lui. Il venait de la serre, sans avoir franchi ni la porte
d'entre ni les salons. Nous saurons tout  l'heure quels taient les
chemins secrets connus de Biscarre. En ce moment, il s'avanait dans les
salons fendant le flot des invits, et se dirigeait vers M. de Belen,
qui paraissait engag dans une conversation des plus intressantes avec
plusieurs grands spculateurs de l'poque, MM. Stphane et Colombet, qui
venaient d'obtenir une magnifique concession de chemin de fer; M.
Allard, le clbre banquier, qui rvait les emprunts internationaux, et
d'autres comparses, flaireurs de dividendes, qui humaient dlicieusement
chacune des paroles tombant de ces lvres privilgies.

--Mon cher de Belen, disait Colombet, homme de corpulence norme, 
lvres charnues, vous savez que nous comptons sur vous. Notre conseil
d'administration doit se recruter parmi les grands dignitaires de la
noblesse et de la fortune...

--Et les actions de fondateurs sont d'une valeur certaine, ajoutait
Stphane, personnage de bois qui semblait avoir devin trente ans
d'avance le Vertillac des _Faux Bonshommes_.

Chacun de ses gestes tombait net et sec, comme si un rouage se ft tout
 coup dcliquet. De Belen avait un sourire gracieux pour chacune de
ces gracieuses ouvertures.

--Bah! reprenait Allard, le banquier, ce n'est pas pour une bagatelle
d'un ou de deux millions que le duc se fera prier...

--H! h! ni pour cinq, ni pour dix, fit tout  coup une voix aigre et
dure.

Les causeurs se retournrent.

--Eh! c'est ce cher monsieur Mancal!

Et toutes les mains,  l'exception de celles du duc, se tendirent vers
le nouveau venu. Or, celui-ci n'tait autre que Biscarre. Puisque les
invits de M. de Belen paraissent ne le connatre que sous le nom de M.
Mancal, nous prierons le lecteur, mieux instruit, de ne pas trahir son
incognito. L'abstention du duc n'avait pas t remarque, tant les
autres avaient mis d'empressement  accueillir l'arrivant. Cependant, M.
Mancal se confondait en salutations.

--Ah! messieurs! que d'honneur!... En vrit, je ne mrite pas...

--Vous-ne-m-ri-tez pas, articula Stphane, dont les deux bras se
levrent vers le plafond avec un bruit de roues mal graisses, vous!
matre Mancal, le roi des hommes d'affaires de Paris...

--Vous, qui tenez tte  tout notaire, avou, juge, et savez les mettre
 merci!... continua Colombet, dont l'pais visage s'panouit en un gros
rire.

--Messieurs! messieurs!...

--Le dieu de la chicane! acheva Allard. Et  Dieu ne plaise que ce mot
doive tre pris en mauvaise part. Vous tes stratgiste, comme le furent
Turenne et Napolon...

--Est-il donc si difficile de manoeuvrer, quand on a pour soi les gros
bataillons? fit Mancal en riant. Tenez, je fais un pari.... Chacun de
vous, messieurs Stphane, Colombet, Allard, vous reprsentez une
arme.... Avec vos forces runies, je voudrais conqurir le monde...

--Bah! le monde est trop grand...

--Et un coin de terre suffit...

--Encore faut-il, interrompit Mancal, que ce coin de terre soit bien 
vous...

--Certes!

--Ou bien, continua l'homme d'affaires en regardant le duc, qui
paraissait fort mal  l'aise, ou bien que le trfonds, comme nous disons
en terme juridique, renferme quelque trsor cach.

Ces mots, qui peut-tre renfermaient une allusion mystrieuse,
excitrent l'hilarit des spculateurs. On sait que le mot _trfonds_
signifie la partie souterraine d'une proprit.

--Bah! les trsors! s'cria Colombet, est-ce qu'il en existe encore au
dix-neuvime sicle?...

--Les gnies et les fes ont  jamais disparu... dit un autre, et avec
eux les cavernes d'or et les grottes de diamant...

--Est-ce votre avis, monsieur le duc? demanda Mancal, dont les lvres se
plissrent en un ironique sourire.

Il parat que cette plaisanterie, si innocente d'ailleurs en apparence,
n'tait pas du got de M. de Belen, car il rpondit d'un ton fort sec:

--M. Mancal a toujours de l'esprit! mais, je vous demande pardon,
messieurs, malgr tout le plaisir que je prends  causer avec vous, mes
devoirs de matre de maison me forcent  vous quitter un instant....

Comme il s'loignait:

--En vrit, aurais-je bless M. le duc? fit Mancal d'un air constern.

--Et pourquoi? parce que vous avez parl de trsor?...

--Ce mot a t prononc sans mauvaise intention...

--Parbleu! fit Stphane l'automate, supposeriez-vous, par hasard, que M.
de Belen possde quelque part une de ces cavernes fantastiques o les
gnomes enfouissaient jadis des monceaux d'or?...

--Il est riche! fit Colombet en secouant la tte.

--Voyez! reprit vivement Mancal, voici que, sur une expression qui m'est
chappe dans la conversation, vous btissez tout un monde de
suppositions.... Mais  mon tour, messieurs, veuillez m'excuser... il
faut que je prsente mes hommages  M. le baron de Silvereal...

--Heureux homme! fit Allard en lui frappant sur l'paule. Il connat
tout le monde.

--Et il en sait plus long qu'il n'en dit, murmura Colombet, tandis que
Mancal se perdait dans la foule.

--Il est dangereux, donc il faut le mnager, ajouta Stphane avec la
nettet qui convient aux consciences de puret douteuse.

Les trois hommes se regardrent, bauchrent un sourire, puis, sans
doute pour chasser certaines penses importunes qui leur montaient au
cerveau, ils se dirigrent d'un commun accord vers le buffet. Cependant
Mancal se glissait  travers les groupes d'invits avec la prestesse
d'un fauve: il passait par les interstices les plus troits sans heurter
personne et sans dvier de sa route. Il arriva enfin  quelques pas de
M. de Silvereal, qui, appuy au chambranle d'une porte, semblait perdu
dans ses mditations. Ses yeux, attachs au parquet, avaient une
singulire fixit. Le mari de Mathilde tait petit, maigre; son profil
d'oiseau de proie n'tait rien moins que sympathique, et, dans la
profondeur de ses yeux gris, un observateur et facilement aperu le
reflet sombre des plus mauvaises passions. Parfois ses regards se
portaient vers le groupe dont sa femme tait le centre, et alors une
sorte d'clair passait dans ses prunelles dilates.

--Monsieur le baron de Silvereal permettra-t-il  son humble serviteur
de lui offrir le tmoignage de son respect? dit Mancal, qui s'tait
arrt devant lui et le saluait avec une dfrence presque ridicule 
force d'affectation.

Le baron tressaillit; il s'arracha  ses mditations et vit Mancal.

--Ah! c'est vous! fit-il avec un mouvement joyeux. Eh bien!
m'apportez-vous de bonnes nouvelles?

--Pourrait-il en tre autrement? rpondit Mancal avec un sourire
obsquieux.

--Ainsi, _elle_ a compris?

--Madame de Torrs a bien voulu prter quelque attention  mes paroles,
et j'ai pu facilement lui expliquer que si vous avez t contraint, 
votre grand regret, de lui drober cette soire pour la consacrer  M.
le duc de Belen, c'tait uniquement parce que de graves intrts taient
en jeu.

--Ainsi, elle m'a pardonn? fit le baron, dont tout le corps frmit.

--Elle a fait plus encore...

--Parlez! parlez vite!

--Madame de Torrs a daign me charger d'une commission pour monsieur le
baron.

--Une lettre? donnez!

Et dj le baron, impatient, tendait la main.

--Une commission verbale, fit Mancal. Madame de Torrs attendra monsieur
le baron chez elle... demain,  dix heures du soir.

M. de Silvereal eut un geste dcourag:

--Quoi! ne veut-elle plus me recevoir qu'au milieu des nombreux invits
qui sans cesse encombrent ses salons?

--Je ne crois pas, monsieur le baron, reprit Mancal, que la pense de
madame de Torrs doive tre ainsi interprte...

--Dites-vous vrai?

--Je le crois, car j'ai cru comprendre que sa porte serait ferme  tout
le monde.

--Sans exception?

--S'il tait fait une exception, ce serait, en tout cas, en faveur du
seul homme dont vous n'ayez pas  vous proccuper.

--C'est--dire?...

--C'est--dire de moi-mme....

M. de Silvereal respira, comme si sa poitrine et t soulage d'un
poids norme.

--Cependant, reprit Mancal, si j'osais parler  monsieur le baron en
toute franchise...

--Je vous coute.

--J'ai peur de blesser monsieur le baron!...

--Vous me faites mourir d'impatience...

--Eh bien! monsieur le baron sait que je lui suis tout dvou... je
croirais commettre un crime si je le trompais et mme si je lui cachais
ce que j'ai cru dcouvrir.... Puisque vous m'autorisez  parler, sachez
donc que j'ai appris de bonne source que plusieurs personnages
importants, de haute distinction et de grande fortune, se disputent la
main de madame de Torrs... Certes, elle vous a vou un attachement rel
et que rien ne pourrait branler... cependant....

M. de Silvereal tait devenu livide.

--Crois-tu qu'elle songe  me retirer sa parole?...

Il tutoyait maintenant l'agent d'affaires, descendu  ses yeux au rle
de Scapin.

Mancal eut un geste d'nergique dngation.

--Non! non! fit-il. Mais cependant... pardonnez-moi si j'hsite... la
chose est dlicate...

--T'expliqueras-tu!...

--Puisque monsieur le baron l'exige, je dois lui obir... or, je sais
que monsieur le baron, trop honnte pour faire de madame de Torrs sa
matresse, lui a fait entrevoir que... la sant de madame de Silvereal
tait chancelante...

--Cela est vrai!

--Je n'en doute pas, fit Mancal en jetant un regard du ct de Mathilde,
dont l'apparence contredisait absolument les paroles de son mari.
Cependant, avouez que madame de Sylvral parat lutter
avantageusement... contre le mal qui la mine...

--Illusion! ma femme est atteinte d'une de ces maladies qui laissent au
condamn les dehors de la sant... et qui, cependant, le foudroient en
quelques heures...

--Soit! mais madame de Torrs n'est pas initie  ces secrets
physiologiques... car je crains qu'elle n'attribue vos promesses de
mariage  la passion qu'elle vous a inspire.

Un rayon sinistre passa dans les yeux du baron.

--Monsieur Mancal, fit-il d'une voix sourde, j'ai jur  madame de
Torrs qu'elle serait ma femme... et je veux...

--Vous voulez!...

--Je me trompe... ce mot rend mal ma pense... je sais, veux-je dire,
qu'avant trois mois, je serai libre...

--Ainsi soit-il! fit Mancal en s'inclinant pour cacher le sourire
ironique qui crispait ses lvres.

Puis, aprs un silence, il ajouta:

--Du reste, le savant docteur du quai de Gvres est de ceux qui lisent
jusqu'au plus profond des mystres naturels.

M. de Silvereal laissa chapper un cri de surprise:

--Quoi! vous savez!...

Mancal le regarda en riant, cette fois, sans se cacher:

--Allez demain chez matre Blasias, fit-il. C'est un conseil d'ami que
vous donne votre dvou serviteur....

Silvereal eut un moment d'hsitation; puis il reprit:

--C'est bien, j'irai!

--Monsieur le baron n'a aucun ordre  me donner?...

--Aucun!

Mancal s'inclina profondment et s'loigna.

--Allons! murmura-t-il en se perdant  travers les groupes, le crime est
sem... il faudra bien qu'il germe.... Ce sont l bonnes et fertiles
terres.... Mais quoi est donc le secret de M. de Belen?

A ce moment, l'intendant du duc parut  la porte du salon, et s'arrta,
regardant de tous cts comme s'il et cherch quelqu'un.

M. de Belen s'approcha de lui:

--Qu'y a-t-il?

--Monsieur le duc, un tre trange, presque effrayant, qui se dit le
serviteur de M. Armand de Bernaye, insiste pour parler immdiatement 
son matre...

--M. de Bernaye doit se trouver dans une des salles de jeu.

L'intendant se dirigea du ct que le duc lui indiquait. Il n'eut aucune
peine  rejoindre Armand, qui, le sourire aux lvres, suivait une partie
de baccarat engage entre quelques joueurs, parmi lesquels Stphane,
Colombet et Allard s'taient rigs en chefs d'attaque. Aux premiers
mots prononcs  voix basse par l'intendant, Armand tressaillit.

--Je vous suis, dit-il.

--J'ai fait entrer votre serviteur dans un salon rserv.

--C'est bien.

Un instant aprs, Armand pntrait dans une petite salle artistement
dcore. La porte se referma derrire lui. Le personnage qui venait de
le faire demander mrite description. C'tait certes une des cratures
les plus bizarres qui se puissent imaginer. Au milieu d'une face d'un
brun olivtre, s'patait un large nez aux narines plates; les joues
osseuses saillaient comme les moulures d'un masque japonais; la bouche,
aux lvres jaunes  force d'tre ples, tait largement fendue et
laissait voir des dents presque noires, mais aigus comme les pointes
d'un crayon d'bne. Son front tait tatou de lignes bizarres qui
s'entre-croisaient gomtriquement. Cet tre singulier tait envelopp
dans un large manteau, sorte de _plaid_ qui tombait jusqu' ses pieds
nus. Son front, rid et sans cheveux, tait  demi cach par un chapeau
plat, sans bord, absolument rond et qui semblait se tenir, par prodige,
en quilibre sur son crne pointu. S'il se ft dcouvert, on et
remarqu une touffe de cheveux partant du sommet de l'occiput et
soigneusement roule sur elle-mme en une espce de rosette.

Ds que M. de Bernaye parut, le spectre exotique tendit les bras en
avant, en mme temps qu'il se prosternait presque jusqu' terre.
Quelques mots furent changs dans une langue que, certes, aucun des
invits de M. de Belen n'et comprise.

--Que me veux-tu, Sora? demanda Armand.

--C'est un billet.

--Qui l'a apport?

--Un jeune homme qui est reparti immdiatement.

--C'est bien! donne!

Celui qu'Armand venait de dsigner par le nom de Sora plongea sa main
sous son manteau, qui s'entr'ouvrit et laissa apercevoir une sorte de
pagne, ray de blanc et de noir, et tombant jusqu'aux jarrets. Le torse
n'tait cach que par une ceinture montant de la taille aux aisselles,
et dans cette ceinture tait retenue une de ces armes redoutables, lames
tordues en forme de flamme, et que les Malais dsignent sous le nom de
kriss. Sora prsenta  Armand un petit billet pli en forme de
triangle et bord de noir, comme une lettre de deuil. Armand laissa
chapper un geste de surprise. Puis, d'un mouvement rapide, il brisa le
cachet. L'enveloppe tait vide; seulement,  l'intrieur de l'enveloppe
tait empreinte, nettement dessine, l'image d'une tte de mort. Armand
rflchit un instant, puis:

--Va, Sora, dit-il. Tu es un bon serviteur. Retourne chez moi et ne
m'attends pas cette nuit.

Sora s'inclina en signe de soumission. A ce moment, la voix de M. de
Belen se fit entendre dans le salon qui confinait  celui o se trouvait
Armand.

--Voyons, messieurs, disait-il, qui de vous se dvouera pour conduire le
cotillon?...

Armand rflchissait, les yeux fixs sur le singulier emblme qui venait
de lui tre adress. Une sorte de grondement sourd, sauvage, lui fit
lever la tte. Sora avait rejet son manteau et, redressant en arrire
son torse d'athlte, il avait tir de sa ceinture le kriss dont la lame
luisait, aigu et sinistre.

--Sora! fit Armand d'un ton d'autorit.

L'autre grinant des dents dit  voix basse:

--Matre, avez-vous entendu?

La voix de M. de Belen se fit entendre de nouveau:

--Monsieur le vicomte (il parlait sans doute  un de ces mivres jeunes
gens qui font leur chemin en guidant leur barque  travers valses et
mazourkes), monsieur le vicomte, ces dames rclament votre bon concours,
vous ne pouvez refuser!

Cette fois, Sora s'lana, et sans doute il allait franchir la porte du
salon, si la main d'Armand s'abattant sur son poignet ne l'et clou sur
place.

--Es-tu fou?... s'cria le savant.

L'autre, le visage livide sous la teinte d'ocre, semblait ne plus
entendre. Sa bouche cumait, et un seul mot s'chappait de ses lvres:

--Amok! Amok!

--Silence! fit M. de Bernaye.

D'un mouvement vigoureux, il repoussa le sauvage au fond de la pice;
puis, les bras croiss, la tte haute, il se plaa devant lui.

Sora tremblait: c'tait une agitation furieuse, presque convulsive. Il
dit encore:

--Avez-vous entendu?...

--Que veux-tu dire?...

--Cette voix...

--Eh bien?

--C'est celle de l-bas... c'est la voix qui rsonne dans mes nuits...
qui sort de la tombe....

Armand avait reconnu la voix de M. de Belen. Ses sourcils se
contractrent.

--Es-tu sr de ce que tu dis?

--Je le jure par le cadavre de mon pre!

--Tes oreilles ne te trompent pas?

Sora eut un ricanement.

--Celui qui est mort me dit que j'ai bien entendu.

Et il continua tout bas:

--Amok! Amok!

--Assez! fit durement Armand. Obis-moi... retourne chez moi. Je te
dfends de sortir jusqu' ce que je te l'aie de nouveau permis.

--Matre! n'exigez pas cela! il faut que je le tue.

Et, disant cela, Sora tourmentait la poigne de son kriss. Armand se
pencha  son oreille et pronona quelques mots. Sora se courba, et,
repoussant l'instrument de mort dans sa ceinture, il s'enveloppa de
nouveau dans son manteau.

D'un geste dominateur, Armand lui indiqua la porte. Sora, frmissant
mais dompt, sortit  reculons. Armand le suivit des yeux. Quand il fut
seul:

--Qui sait? murmura-t-il. Si l tait le secret de ces misrables!

Puis, passant la main sur son front, et jetant un dernier regard sur la
missive mystrieuse:

--Avant tout, dit-il, obissons.

Un instant aprs, il sortit de la maison de M. de Belen.




IV

LES SUITES D'UN BAL


Au moment o les derniers invits du duc de Belen se blottissaient dans
leurs voitures, dont les glaces, couvertes de givre, tmoignaient de
l'pret du froid; tandis que les domestiques, sous la direction de
l'intendant, remettaient dans les salons cet ordre provisoire qui fait
disparatre tant bien que mal les traces laisses par la cohue, deux
personnages se tenaient dans le cabinet de M. de Belen. La physionomie
de ce cabinet tait assez curieuse. Pendant toute la dure de la fte,
il avait t soigneusement ferm. Et cependant, si quelque invit y
avait pntr, il y aurait pu trouver satisfaction  ses gots, 
supposer qu'il ft, en si petite proportion que ce ft, port aux tudes
orientalistes. De tous cts, aux murailles, au plafond, sur les
meubles, ce n'taient qu'armes, ustensiles, objets de toute nature
portant le caractre indlbile de l'art indo-chinois, depuis le
_tiwa-sa-wota_, tabatire en bois de santal, la corne de buffle
artistement sculpte, l'cale de noix de coco vide  jour comme une
dentelle, jusqu' ces inimitables corbeilles, enjolives d'ornements
bizarres, que les artistes malais tressent avec les folioles du palmier
lontar. Ici la lance de bambou, le poignard recourb o s'enchssent les
perles vnitiennes, le sabre  la lame plate et s'largissant 
l'extrmit; l, des flches aigus aux pointes empoisonnes, le disque
mtallique  grelots qui tintinne sous les doigts du musicien. Sur des
socles de marbre jasp, de hideuses statues, aux ttes difformes, aux
membres tortus semblaient attendre encore les hommages que les
sectateurs de Bouddha prodiguent  leurs idoles. Les tentures de soie
brodes d'or tombaient en plis lourds et magnifiques, releves par des
charpes tisses d'corce et teintes des plus clatantes couleurs, sur
lesquelles restaient immobiles, poss comme s'ils allaient prendre leur
vol, les dragons frangs de rouge et d'or. Des peaux de tigres
couvraient le parquet. Sur une console en bambou, un objet attirait
particulirement l'attention: c'tait un fragment de statue, sculpte
dans la pierre noire, et couverte d'incrustations d'argent. Ce fragment
semblait avoir t sci et dtach d'une statue de petite taille et
reprsentait le bras et la jambe d'un homme, ainsi qu'une portion du
torse. L encore on reconnaissait le ciseau des artistes de l'ancien
empire d'Annam. En ralit, dans cette pice bizarre, on se ft cru
transport  des milliers de lieues de Paris. C'tait comme une chappe
 travers l'espace vous entranant tout  coup aux limites de l'extrme
Orient. Mais la prsence des deux causeurs, M. de Belen et M. de
Silvereal, vous et bientt ramen dans le domaine de la ralit. M. de
Belen se tenait debout, les bras croiss sur la poitrine, la tte haute
et la lvre ricanante, tandis que le baron, assis ou plutt affaiss sur
un sige de bambou, paraissait en proie  un malaise difficile 
vaincre.

--Ainsi, mon cher baron, disait M. de Belen, vous prtendez m'imposer
des conditions?

Silvereal protesta d'un geste soumis.

--En vrit, la chose serait du plus haut comique!... n'ai-je pas dj
fait pour vous plus que je ne vous devais?...

--Cependant... hasarda le baron.

--Cependant!... Que signifie ce _cependant_? Pardieu! il est bon que
nous ayons une explication dfinitive, et puisqu'il vous a convenu de la
provoquer vous-mme, subissez-la.

Le baron releva la tte et le regarda.

--Je vous coute, dit-il d'une voix qui semblait s'affermir.

--Voyons, continua le duc, rcapitulons, si vous le voulez bien, les
services que je vous ai rendus, et tablissons nos situations
respectives.

--tablissons, rpta le baron comme un cho.

--Il y a huit ans aujourd'hui que vous m'avez prt votre concours dans
une aventure prilleuse...

--Et dlicate.

-Dlicate, si l'pithte vous plat. Je reconnais que vous ne m'avez pas
marchand l'aide que je rclamais de vous. Un seul mot, pourtant.
N'tait-ce pas moi qui avais conu l'ide de ce plan?

--L'ide et le plan de l'assassinat, fit le baron, qui dcidment
reprenait peu  peu son sang-froid.

Le visage de M. de Belen se contracta lgrement.

--Dispensez-vous de ces expressions brutales, dit-il schement. Bref,
complices tous deux, nous mmes notre projet  excution.

--Et le roi des Khmers[2] tomba sous nos coups, fit encore Silvereal,
qui avait, parat-il, la manie des interruptions.

--Je vous prierai de me laisser parler, reprit de Belen, dont l'accent
montait au plus haut diapason de l'irritation. En commettant cet acte...

--Ce crime...

--Ce crime, soit... notre but tait de nous emparer des richesses
colossales dposes en un lieu cach dont seul le vieil Eni possdait le
secret... mais par une incroyable fatalit, ce secret nous chappa... ou
du moins ne nous fut rvl que par des documents si bizarres, disons le
mot, si incomprhensibles, que tout d'abord nous nous sentmes
dcourags et crmes que jamais nous n'atteindrions au rsultat rv...
Pour le prsent, au lieu des centaines de millions dont nous avions
voulu nous assurer la possession, qu'avions-nous trouv?  peine
quelques centaines de mille piastres en pierreries.... N'ai-je pas
partag ce butin avec vous?...

--En conservant la part du lion.

--C'tait mon droit. Non-seulement j'avais seul organis le complot,
mais encore tandis que vous dsespriez, je dclarais hautement qu'un
jour viendrait o les normes richesses de Khmers nous appartiendraient.
Pour cela, il fallait des capitaux  l'aide desquels je pusse continuer
mes recherches.

--Enfin, j'ai reu  peine cinq cent mille francs.

[Note 2: Les Khmers sont les anctres aujourd'hui disparus des
habitants du Cambodge, au sud du royaume de Siam.]

--Qui, placs par moi, dans des spculations commerciales, furent
rapidement tripls!

--Hlas! tout cela n'est plus que souvenir!

--A qui la faute? Parce que vous, monsieur de Silvereal, touchant  la
vieillesse, vous croyez toujours avoir vingt ans; parce que vous vous
laissez entraner par vos passions sniles sur une pente fatale qui vous
jettera  la ruine et  la mort. Vous vous croyez fond maintenant  me
rendre responsable de votre chute. A d'autres, mon cher! Vous m'avez
aid, je vous ai pay, et je suis prt  dclarer, si vous le dsirez,
que tout doit tre dsormais fini entre nous!

M. de Silvereal accueillit ces dernires paroles par un ricanement.

--Je vous en dfie, dit-il froidement.

--Vous dites?...

--Je dis, monsieur de Belen, que malgr votre forfanterie et vos
menaces, vous savez aussi bien que moi que nous sommes  jamais lis
l'un et l'autre.

--Je vous prouverai le contraire...

--Vous me ferez assassiner? En effet, je vous connais, et ce ne serait
pas votre coup d'essai.... Cependant, je vous ferai observer que nous ne
sommes plus aujourd'hui dans les dserts de l'Inde orientale... et qu'
Paris, il existe certains personnages qui sauraient au besoin me
dfendre contre vous.

M. de Belen tait devenu livide. tait-ce de terreur? tait-ce de rage?
Au contraire, Silvereal avait retrouv tout son calme.

--Ces personnages se nomment: _primo_, le procureur du roi; _secundo_,
l'ambassadeur de Portugal; _tertio_... oh! c'est le _tertio_ qui est
surtout intressant... les personnages s'appellent: les gendarmes!

--Misrable! cria de Belen.

--Les injures n'ont jamais en rien avanc les affaires... Je reprends
mon raisonnement.... Supposez seulement que moi, baron trs-authentique
de Silvereal, n'ayant en somme dans mon pass aucune tache prouve...
car l'histoire du Cambodge est reste parfaitement secrte... supposons,
dis-je, que je me prsente chez M. le procureur du roi, et que, lui
dvoilant certain nom que vous me paraissez avoir compltement oubli,
je l'invite  consulter, au sujet du prtendu M. de Belen... du duc de
Belen.... MM. les attachs  la lgation du Portugal, ne se pourrait-il
pas d'aventure que les troisimes personnages ci-dessus mentionns, 
savoir: MM. les gendarmes, ne vinssent jouer dans le drame actuel un
rle que vous n'auriez pas suffisamment prvu?...

--Monsieur de Silvereal, fit de Belen, qui grinait des dents, voil des
insolences qui vous coteront cher.

--Chacun son tour, mon cher! Comment! je viens  vous en ami et je vous
dis franchement: Je suis ruin,  jamais perdu, si vous ne me prtez
cinquante mille francs.... Avec cette somme, qui est pour vous une
bagatelle... car je reconnais que vous avez su mieux que moi faire
fructifier vos capitaux... je rtablis une situation dsespre....
Voil ce que je vous explique nettement, franchement, et  cela vous
rpondez par des injures, par des menaces...

--Je n'ai pas d'argent!

--Bah! dites cela  d'autres, mon cher duc, mais pas  moi. Je connais
par A plus B le chiffre de votre fortune, et vous pouvez me remettre ces
cinquante mille francs aussi facilement que moi je jetterais  la rue un
cu de six livres.

M. de Belen gardait maintenant le silence.

--Et de fait, si vous avez quelque reproche  m'adresser, tes-vous donc
vous-mme  l'abri de tout blme? Oui, j'ai le coeur jeune et le cerveau
brlant... Que voulez-vous, on ne se refait pas! Mais vous-mme, ne
comprenez-vous pas l'amour? Et votre passion pour mademoiselle de
Favereye?...

--Ah! voil o je vous attendais! s'cria M. de Belen avec fureur. Oui,
j'aime Lucie; oui, je veux qu'elle soit ma femme; et pour cela, j'ai
rclam de vous le concours de celui qui se prtend mon ami, de vous, M.
de Silvereal. Eh bien!  quoi tes-vous parvenu? Comment!... Lucie est
la nice de votre femme,  laquelle elle est confie par sa mre, madame
de Favereye, cette folle que l'on croirait en vrit occupe  des
oeuvres de magie, tant son existence est mystrieuse et retire. Donc,
par votre femme, vous tes pour ainsi dire matre des destines de
Lucie, et vous pourriez imposer votre volont. Mais, en vrit, il me
semble que vous tremblez devant madame de Silvereal...

--Cependant c'est par mon ordre que, ce soir mme, elle est venue ici
avec Lucie.

--Par votre ordre!... Eh bien! je vous fais un pari: si madame de
Silvereal a consenti  vous obir, c'est parce qu'un intrt pressant,
personnel, l'engageait  se rendre  ce bal.

--Que voulez-vous dire?

--Parbleu! pour un conspirateur, vous me semblez bien peu
clairvoyant.... N'avez-vous pas remarqu que ce M. Armand de
Bernaye--encore un ennemi que je devine--ne l'a point quitte des yeux
pendant toute la soire, et qu'ils sont rests ensemble prs d'une
heure?

--Oh! si je le croyais!...

--Seriez-vous jaloux? Bah! la chose serait risible!... Mais, croyez-moi,
mon cher baron, madame de Silvereal est plus fine que vous, et quand
vous croyez qu'elle obit, elle ne suit que sa propre volont.

La physionomie de M. de Silvereal s'tait tout  coup assombrie.

--Oh! cette femme! murmura-t-il avec un accent de rage mal contenue.

--Elle vous hait et vous la hassez. Voil justement o le bt me
blesse.... Vous n'avez aucune influence sur elle; et de fait, l'amant en
titre de madame de Torrs ne peut gure faire figure au foyer de famille
avec l'autorit ncessaire...

--Taisez-vous, de grce...

--Non, non. Nous rglons nos comptes, vous dis-je, et nous sommes ici
pour entendre nos vrits. Vous n'avez recul devant aucun scandale, et,
dans l'ardeur amoureuse de nos vieux ans, style noble, vous vous
conduisez comme un gamin. Jugez alors de l'importance que madame de
Silvereal peut attacher  votre avis, dans cette importante question du
choix d'un mari pour sa nice! Au contraire, me voyant li d'amiti avec
vous qu'elle mprise, la baronne se dfie de moi et me mprise aussi
quelque peu. Voil la vrit, et voil ce que vous appelez me prter
votre concours. Pardieu! je ferais mieux de m'en passer...

--Non, s'cria Silvereal, dont l'oeil s'claira d'un reflet sinistre.
Vous serez le mari de Lucie de Favereye, je le jure sur l'honneur...

--Sur l'honneur... de vous  moi... quelle plaisanterie! fit cyniquement
de Belen.

--Ne raillez pas, sur votre vie!... Oui, cette femme me hait et me
mprise; mais il faudra bien qu'elle plie sous ma volont! Sinon...

--Sinon?

Les deux hommes se regardrent.

--Croyez-vous, dit de Belen, que madame de Silvereal plie par crainte de
la mort?...

--De la mort, peut-tre. De la honte, certainement.

--Tiens! c'est une ide... et si je puis vous tre utile...

--Si j'ai besoin de vous, je vous avertirai...

--Et vous allez agir?...

--Je vous le promets.

--Allons! voici que vous devenez plus raisonnable!... un mot encore
cependant... c'est assez dlicat!... mais c'est mon devoir d'ami de vous
avertir... Vous connaissez bien madame de Torrs...

--Ne parlons pas d'elle...

--Si fait!... dfiez-vous, matre baron... celle qu'on a surnomme le
Tnia en a dvor et tu de plus grands et de plus riches que vous...

--Que m'importe!... je l'aime!...

En prononant ces mots, le baron se transfigurait. C'tait la passion
furieuse, bestiale, dans tout son horrible rayonnement.

--Voil qui rpond  tout, dit le duc de Belen. Donc, n'en parlons plus.
Je n'ai point l'intention de me poser en Mentor.... Rsumons-nous.... Je
ne commettrai pas l'indiscrtion de vous demander quels moyens vous
comptez employer pour triompher de la rsistance vidente de madame de
Silvereal  mes projets sur Lucie... Seulement, je vous dirai ceci: le
jour o Lucie sera ma femme, je vous donnerai cinq cent mille francs...

--Soit! mais en attendant...

--Il tient  vous que le dlai soit court.... Cependant, pour cette fois
encore, je veux bien vous aider...

--Quoi! les cinquante mille francs que vous me refusiez?...

--Les voici! fit M. de Belen.

Il tira de sa poche un carnet, dtacha une feuille  souche, y inscrivit
quelques mots, signa et ajouta:

--Demain, Allard vous payera la somme demande.

--Ah! mon ami! s'cria Silvereal, vous tes mon sauveur...

--Une bouche de pain pour le tnia, fit le duc en riant.

Silvereal haussa les paules.

--Vous ne la connaissez pas!...

--C'est entendu.... Madame de Torrs est un ange! En tout cas, ceci vous
regarde. Mais ne ngligez pas les affaires srieuses...

--Non, je vous le promets. Maintenant, permettez-moi une question...

--Tout  votre service, cher ami.

--Vous continuez toujours vos recherches... au sujet du trsor des
Khmers?...

--Vous n'en doutez pas, je suppose?...

--Et croyez-vous tre sur la trace?

M. de Belen rflchit un instant. Comme  son insu, ses yeux se
tournrent vers le fragment de statue dont nous avons parl, et dont les
arabesques d'argent scintillaient au feu des bougies.

--Peut-tre! dit-il enfin. Le sphinx me livrera son secret.

--Et vous croyez que c'est ici,  Paris mme, que vous le contraindrez 
parler?

--J'en ai la conviction.

--Vienne donc bientt le jour du succs! Car je suppose, mon cher duc,
que ce jour-l, vous ne m'oublierez pas....

Les yeux de Belen tincelrent:

--Ce jour-l, s'cria-t-il, que m'importera de vous jeter en pture des
millions  dvorer? Ce jour-l, nous serons les rois de Paris, les rois
du monde!... Ah! que tout nous paratra petit et mesquin!... Nous
verrons  nos pieds les plus grands et les plus orgueilleux... et
dominant de toute la hauteur d'une montagne de richesses ces misrables
qui ramperont en nous tendant la main, nous dfierons la socit dont
les rouages trembleront sous notre main souveraine... ce jour-l, je
serai dieu!...

--Et je serai votre prophte! dit gaiement Silvereal. Courage donc... et
 nous deux le monde!...

Le baron se retira, non sans avoir serr avec effusion la main de son
excellent ami. Le duc resta seul. Pendant quelques instants, la tte
entre ses mains, il parut absorb dans ses rflexions. Puis il releva la
tte:

--Cet homme est un complice, donc il est gnant; je lui donne un
mois.... Au bout de ce temps....

Il n'acheva pas; mais un geste loquent traduisit sa pense. Si
Silvereal avait pu le voir, il et frissonn jusqu'au plus profond de
son tre. Belen alla  la porte de son cabinet, l'ouvrit et tendit
l'oreille. Aucun bruit. Tout reposait enfin. Il tait cinq heures du
matin. Le jour ne paraissait pas encore. M. de Belen n'appelait jamais
son valet de chambre pour le dshabiller. Il couchait dans une petite
pice attenante  son cabinet, et se contentait d'un hamac, en voyageur
qui a connu les fatigues des longues et prilleuses entreprises. Il
entra dans sa chambre, aprs avoir soigneusement tir les verrous qui
fermaient la porte de son cabinet; il commena  se dvtir. Mais, au
lieu de se coucher, il alla  un large coffre de bois exotique, garni
d'normes serrures, et l'ouvrit. Il en tira successivement une blouse,
un pantalon de toile bleue, qu'il endossa rapidement. Puis il prit une
lanterne portative et l'alluma. Il glissa un pistolet dans sa poche.
Cela fait, il sortit de sa chambre et se rendit par une galerie  la
serre, que nous avons dj dcrite, et o avait eu lieu l'entretien de
madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye. L, encore, il s'arrta et
couta. Sr de n'tre pas pi, il carta la touffe de yuccas
gigantesques, dont les longues feuilles se refermrent derrire lui.
Puis, se penchant, il pressa un ressort dissimul dans une fente du
plancher. Une trappe glissa sur ses rainures. Il dirigea la lumire de
la lampe sur l'ouverture bante. On et dit un puits dont la profondeur
se perdait dans l'ombre... Un instant aprs, M. de Belen avait
disparu... et la trappe, glissant de nouveau, effaait toute trace de
son passage.




V

SOUS TERRE


Le puits dans lequel notre personnage venait de s'introduire tait de
forme circulaire et maonn. Il tait vident que jadis il avait servi
de cage  un escalier rgulier qui, depuis longues annes sans doute,
avait disparu. M. de Belen avait attach la lanterne  son cou, de telle
sorte que le rayon de lumire, partant de sa poitrine, clairt en plein
la muraille fruste.

La descente n'tait rien moins que facile. De place en place, des
crampons de fer saillaient de la pierre, et notre homme s'y accrochait
par les mains, tandis que le bout de ses pieds s'appuyait sur le rebord
de creux mnags de distance en distance. Il tait ais de comprendre
qu'il avait dj suivi plusieurs fois, souvent sans doute, ce chemin
prilleux, car ses mouvements, rguliers et en quelque sorte
automatiques, ne dcelaient aucune hsitation. A mesure qu'il
descendait, il semblait que l'obscurit, fendue en quelque sorte par le
rayon qui s'chappait de la lanterne, se refermt au-dessus de lui plus
paisse et plus opaque. Une vapeur chaude et humide montait du fond du
puits, et, par instants, M. de Belen devait respirer longuement pour
rtablir le jeu de ses poumons. Il descendit ainsi pendant une dizaine
de mtres, prenant soin d'assujettir ses pieds avant de quitter des
mains les crampons qui le soutenaient. Enfin, il s'arrta, restant
suspendu dans le vide. Sans hsiter, et comme s'il et rpt un
exercice qui lui tait familier, il se courba lgrement en arrire,
puis il sauta. La hauteur d'o il se laissait tomber tait d' peine
deux mtres: ses pieds frapprent le sol avec un bruit mat. L'homme leva
sa lanterne dont la lueur claira l'endroit o il se trouvait. C'tait
un vaste caveau circulaire, dont la vote en ogive prsentait des lignes
garnies d'artes de pierre. Au centre de ce plafond, se trouvait
l'ouverture ronde du puits par lequel M. de Belen venait de descendre.
Les murailles, formes d'une pierre solide noircie par les ans,
semblaient tre les assises de la maison qu'il avait quitte tout 
l'heure. M. de Belen, aprs un rapide examen, pour la forme sans
doute--car il n'tait pas supposable qu'un tranger se ft introduit
dans cet trange souterrain--se baissa et posa la lanterne sur le sol.
Puis, se dirigeant vers un des points de la circonfrence, il se courba
de nouveau. On entendit le cliquetis de pices de fer, et quand il
revint dans le rayonnement de la lumire, il tenait  la main un levier
et une pioche dont la pointe soigneusement acire prsentait un
tranchant aigu. Il les jeta sur le sol, retourna au point o il avait
pris ces instruments et revint encore une fois portant une bche et une
large pelle. Cela fait, il releva la lanterne et promena le rayon
lumineux sur le sol. A ce moment, un cri de surprise lui chappa. Sur la
terre molle se dessinaient nettement, clairement les empreintes de pieds
humains. Une sourde exclamation s'chappa de sa poitrine.

--Est-ce que je deviens fou? murmura-t-il.

Non! Cette dcouverte n'tait que trop relle. Les empreintes taient
petites; on et dit qu'elles provenaient d'un pied de femme. De Belen
passa sa main sur son front qu'inondait une sueur glace. Il restait
immobile, comme s'il se ft attendu  voir surgir de l'ombre quelque
spectre effrayant.

--Allons! pas d'enfantillage! dit-il encore.

Mais, malgr lui, il frissonnait. Il examinait soigneusement ces traces,
elles s'tendaient sur un primtre troit. Au point central, elles
s'taient plus profondment enfonces dans le sol, comme si l'tre
mystrieux qui avait laiss cette trace indlbile de son passage se ft
arc-bout sur ses jambes pour s'lancer.... Nous l'avons dit,
l'ouverture du puits se trouvait  plus de deux mtres de hauteur.
tait-il possible que d'un bond un homme et pu atteindre les premiers
crampons de fer qui seuls pouvaient y donner accs? Problme que de
Belen ne cherchait mme pas  rsoudre. En vrit, il avait peur. Tout 
coup, il fit un geste de rsolution. Sa main glissant dans sa poche
s'assura de la prsence du pistolet  deux coups dont il s'tait muni
par prcaution. Cependant, un dernier point lui restait  vrifier. D'o
tait venu l'tre qui avait pntr dans le souterrain? par quelle issue
s'tait-il introduit? Cette question s'imposait  son esprit avec
d'autant plus de force que les dispositions connues de lui seul
semblaient la rendre insoluble. En effet, d'une part, la trace des pas
ne se trouvait, on l'a remarqu, qu'au milieu mme du cercle form par
la muraille! Il fallait donc que l'inconnu et surgi de terre. Or, il
existait bien une plaque de pierre dissimule sous le tuf; mais cette
plaque ne se trouvait dcouverte en aucun point, et de Belen avait assez
soigneusement explor la partie du sol correspondant aux fissures pour
tre certain que la trappe n'avait pas t drange. Il resta un instant
plong dans ses rflexions. Mais c'tait une de ces natures nergiques
qui se redressent sous le choc. Il saisit la pelle, et attaquant
rsolument le tuf, il ne tarda pas  mettre  nu la dalle dont nous
avons parl et dont l'tendue tait d'environ un mtre carr. Puis 
l'aide du levier, il souleva la lourde pierre, qui tourna sur elle-mme
et vint retomber lourdement sur le sol. Une dernire fois, de Belen
promena autour de lui le rayon de sa lanterne, puis il jeta un  un par
l'ouverture bante les instruments dont il s'tait muni. Et enfin,
s'aidant de ses bras vigoureux, il descendit  son tour. Il se trouvait
alors dans un second caveau semblable au premier. Mais le sol de ce
nouveau souterrain portait les traces d'un travail persistant.

La terre tait fouille en tous sens, et laissait en plusieurs points de
larges trous bants. Cette fois, la terre ne portait aucune empreinte.

--Bien! murmura de Belen. L'imprudent qui, par quelque ruse que je
dcouvrirai, a pntr jusqu'ici n'a en somme rien trouv.

Puis il ajouta avec un sourire:

--Il a eu grand tort de ne pas faire disparatre ces empreintes... il
m'a trop bien prouv qu'il tait maladroit, et par consquent peu 
craindre. Mais quel peut tre cet homme... dont le pied est si petit?...

Il saisit la pioche.

--En tout cas, le mieux est de se hter. Je dois toucher au terme de mes
recherches, et alors je dfie le monde entier....

Disant cela, de Belen, retroussant ses manches, avait mis  nu des
biceps velus et sur lesquels les muscles ressortaient comme des cordes.
Il se mit alors  creuser le sol, divisant d'abord la terre friable 
coups de pioche, puis,  l'aide de la pelle, la rejetant contre la
muraille. Un quart d'heure se passa ainsi. La pioche se relevait et
retombait avec un bruit mat. Puis la pelle relevait la terre qui
s'grenait sur le monceau qui grandissait peu  peu. De Belen s'arrta
alors, et parut mesurer la profondeur du trou creus.

--Pas d'imprudence, murmura-t-il.

Et, plus lentement, il continua son oeuvre, usant maintenant de
prcaution comme s'il et craint que le choc du fer ne brist l'objet
qu'il cherchait  dterrer. Enfin, il poussa une exclamation. La pelle
venait de rencontrer une rsistance subite.

L'homme se mit  genoux, et, de ses ongles, il carta la terre. Puis il
prit la lanterne et dirigea le rayon sur l'ouverture. Une pierre noire,
sur laquelle on distinguait des traces brillantes, mergeait de la terre
sombre. Il sembla que cette vue donnt au travailleur une nouvelle
nergie. Ses mains infatigables s'efforaient de dgager cette pierre.
Enfin, s'arc-boutant sur ses genoux, il parvint  la dtacher du sol. Il
l'carta d'un effort vigoureux, et dans le moule laiss  dcouvert il
plongea son bras comme s'il et suppos qu'au-dessous il dt rencontrer
ce qu'il cherchait. Mais il laissa chapper un cri de colre.

--Rien! rien! fit-il. Maldiction!

Et saisissant de nouveau la pioche, il largit l'ouverture; puis,
frappant de toutes ses forces, il enfonait le pic de fer dans la terre.
Mais la pointe pntrait sans obstacle. Maintenant de Belen creusait
avec une sorte de rage fivreuse. La terre jaillissait sous ses coups.
Il ne se reposait plus, tous ses membres ruisselaient de sueur. Et rien
n'apparaissait.... Alors, dcourag, il se releva, et laissant chapper
la pioche, qui tomba:

--Je suis maudit! murmura-t-il.

A ce moment, un rle sourd s'chappa de sa poitrine... Une main venait
de se poser sur son paule, tandis qu'une voix ironique prononait ces
mots:

--Eh bien! monsieur le duc, il parat que la chasse a t mauvaise!...

De Belen fit un effort pour s'lancer... mais la main qui s'tait
appesantie sur lui tait si lourde qu'il tait pour ainsi dire clou au
sol.... De Belen tait d'une force exceptionnelle, dont tmoignaient,
malgr ses allures aristocratiques, ses mains massives et ses membres
trapus. Et pourtant, soudain, il se sentait dompt, vaincu. Ainsi cet
tre mystrieux, dont il avait constat l'existence aux empreintes
laisses sur le sol, cet tre se trouvait l, prs de lui, et du premier
coup lui faisait sentir sa domination. Etait-ce rellement un ennemi?
Non pas seulement un de ces aventuriers qui, guettant dans l'ombre,
s'abattent sur la victime choisie pour en tirer un impt immdiat, mais
un de ces exploiteurs qui, avant tout, cherchent  rassurer la
possession d'un secret, pour exercer ensuite le chantage  longue
porte.... En vrit, on s'tonnera que ces rflexions aient pu germer
dans le cerveau d'un homme ainsi surpris. Mais de Belen tait le
sang-froid fait homme. Son organisme avait pay sa dette  l'branlement
nerveux que produit toute surprise: l'esprit restait net et ferme. Donc,
il ne bougeait pas; mieux encore: il n'avait pas rpondu aux paroles de
dfi qui lui avaient t jetes. Il attendait. Seulement sa main droite,
par un mouvement insensible, descendait vers la poche o se trouvait son
pistolet. L'autre continuait:

--Eh bien! beau duc, tu ne rponds pas.... Je comprends bien qu'il soit
dsagrable d'tre drang pendant qu'on se livre  de dlicates
oprations... mais ce n'est pas une raison pour avoir peur  ce point...
Voyons! rpondras-tu? Ah ! est-ce que, par hasard, tu serais mort de
frayeur?...

--Je suis vivant, bien vivant! cria le duc. Et c'est toi qui es un homme
mort.

Il avait saisi l'arme charge, et tournant son bras derrire son dos, il
savait que la charge irait frapper son adversaire en plein corps. Il
pressa sur la dtente. Une dtonation violente branla le souterrain.
Belen secoua son paule d'un lan vigoureux; mais,  sa grande surprise,
la main--sorte de grappin de bronze--pesait toujours sur lui. Un second
coup partit.

--Ah! cette fois! cria de Belen...

--Cette fois! rpondit la voix de l'autre avec un clat de rire, cette
fois, tu es en mon pouvoir... et tu ne peux mme plus conserver
l'illusion de te dbarrasser de moi.... Donc, je te rends la libert...

Et les doigts s'ouvrirent. Belen, libre, voulut s'lancer. Mais une
ombre noire se dressait devant lui: il savait par exprience que tenter
la lutte et t folie. La lanterne clairait sur le sol deux pieds
lgants et fins qui, s'appuyant sur la pioche et la pelle,
interdisaient toute pense nouvelle de rsistance. Belen se contint.

--Qui es-tu? demanda-t-il.

--Prends ta lanterne, et regarde!

Le duc hsita  se baisser. Il crut  quelque coup tratreusement port.
Et cependant la vigueur de son ennemi rendait tout stratagme inutile.
Donc il obit. Il dirigea sur le visage de l'inconnu le rayon de sa
lanterne.

--Je ne vous connais pas! s'cria-t-il.

--Vraiment? En vrit, cela me fait plaisir.... Il n'y a pourtant pas si
longtemps que nous nous sommes vus...

--Je ne me souviens pas! commena Belen, qui, de trs-bonne foi,
cherchait dans sa mmoire.

--Bah! interrompit l'autre. Nous aurons tout le temps de renouveler
connaissance.... D'abord, mon cher duc, si vous m'en croyez, nous ferons
deux choses: la premire, c'est de perdre l'un vis--vis de l'autre
cette attitude de provocation et de lutte qui ne nous convient
nullement, comme je vous le prouverai tout  l'heure...

--Et l'autre...

--C'est de me permettre d'clairer un peu mieux ce lieu tnbreux qui va
se transformer pour quelques instants, si vous le voulez bien, en
cabinet de confrence...

--A votre aise, fit le duc.

L'autre tira de sa poche une bote d'allumettes et, un instant aprs,
une petite lampe jetait sur la salle souterraine son clair rayonnement.

--Voil qui est fait, reprit-il. Maintenant, s'il vous plat nous
asseoir, nous allons entamer sans plus tarder la petite ngociation qui
m'amne....

Celui qui parlait ainsi d'une voix sche, martelant chaque mot
distinctement, paraissait un vieillard. Des cheveux blancs taills ras
couvraient son crne et descendaient sur son front bas. Le nez tait
osseux, les yeux se cerclaient de rides. Quant au vtement, rien de
spcial. La redingote tait noire et serre  la taille, le linge blanc,
et, dtail bizarre, le chapeau tait tenu par une main finement gante.
Cependant le duc, redevenu matre de lui, prit le premier la parole.

--Ainsi, monsieur, dit-il, vous allez m'expliquer pourquoi ce guet-apens
que rien ne justifie....

L'autre haussa lgrement les paules.

--Voil de bien grands mots, fit-il. Guet-apens? Pourquoi pas meurtre,
assassinat, torture?... Je voudrais bien savoir de quoi vous vous
plaignez...

--Mais... commena le duc, que ce ton railleur exasprait.

--Mais... mais... vous semblez furieux parce que j'ai pris la libert de
vous rendre visite sans avoir t invit?

--Monsieur, fit Belen avec colre, je vous serai oblig de mettre un
terme  vos railleries. Si vous tes venu pour m'assassiner, tuez-moi,
mais du moins ne m'insultez pas.

--Quelle manie d'hyperboles! Voil maintenant que je veux vous
assassiner, et tout cela parce que je vous ai pos la main sur l'paule.

--Pos!

--Bah! parce que cette main est un peu lourde.

--Viendrez-vous au fait?

--J'y arrive.... D'abord, cher duc, reprit l'trange personnage, vous ne
vous tes pas encore demand comment un excellent pistolet  deux coups,
sortant des ateliers d'un armurier mrite et charg par vos soins, n'a
produit sur moi aucun effet.

--Je ne crois pas  la sorcellerie, fit de Belen.

--Voici que vous devenez raisonnable. Donc vous comprenez que les canons
dudit pistolet ne contenaient plus les balles de plomb que vous y aviez
complaisamment places.

--La chose est probable.

--Elle est vraie.

--Et qui a fait cela?

--Vous vous en doutez bien un peu...

--C'est vous?

--videmment.

--Cependant ce pistolet se trouvait dans mon cabinet.

--Tendu d'toffes orientales du got le plus trange et du meilleur
effet.

--Vous connaissez ce cabinet?

--Aussi bien que ce souterrain.

--Quand et par quelle voie vous y tes-vous donc introduit?

--Par la voie qui m'a amen ici.

--Et que vous me ferez connatre, je l'espre.

--Tout  l'heure. Pour l'instant, je vous supplie, monsieur le duc, de
bannir de votre esprit toute terreur inutile.... Ne voyez en moi qu'un
inconnu dsireux d'avoir avec vous un entretien srieux, trs-srieux,
et qui, par crainte des importuns, a d choisir le lieu et le moment o
il tait certain que cette entrevue ne serait pas trouble... je dois
vous dire, cher monsieur, que je suis votre voisin...

--En vrit?

--Mon Dieu, oui. Tenez, voici ma carte: Germandret, achat et vente de
livres au comptant. Monsieur le duc a d remarquer mon humble boutique,
au 22 de la rue de Seine, juste  ct de votre htel. Puis-je esprer
que monsieur le duc ne m'oubliera pas, alors qu'il songera  monter sa
bibliothque?

Le duc ne put  son tour rprimer un sourire: il tait clair que le
prtendu M. Germandret bavardait, comme on ferraille avant d'entamer la
lutte dcisive.

--Oui, dit de Belen, c'est pour solliciter ma pratique que M. Germandret
s'est introduit chez moi d'abord, qu'il a pris soin de rendre mes
pistolets inoffensifs et qu'enfin il a pntr dans ce souterrain.

--Il est vrai que mon plus grand dsir est d'entrer en relations avec
monsieur le duc.

De Belen se demandait s'il avait affaire  un fou.

--Reste  savoir, reprit Germandret, si nos relations doivent se borner
 des questions purement bibliographiques.

--Ah! nous arrivons au but, se dit Belen.

Puis il reprit tout haut:

--Vos affaires ne se bornent-elles donc pas  la librairie?

--Non! pas positivement.... Que voulez-vous? il faut vivre, et les temps
sont difficiles.

--Ah! vous avez d'autres branches...  votre arc?

--Quelques-unes.

--Et sans doute, vous ne ferez aucune difficult  me les faire
connatre, puisque vous tes venu pour cela?

--Je n'ai rien  vous cacher. Je m'occupe encore d'objets d'art,
d'antiquits de toute sorte, et notamment....

Il appuya sur les mots.

--D'objets prcieux provenant de l'extrme Orient.

Le duc laissa chapper un mouvement.

--J'ai dit l'extrme Orient, reprit Germandret d'un ton bonhomme. J'ai
su m'assurer un certain nombre de clients qui me payent trs-cher les
curiosits des pays d'Annam, de Siam, du Cambodge.

--Du Cambodge? fit de Belen, en s'efforant d'affermir sa voix.

--Oh! ne croyez pas qu'il s'agisse de ces calebasses, de ces bambous
ridicules, de ces flches, de ces armes que le premier voyageur venu
peut acqurir en change de quelques pices de monnaie.

--De quoi s'agit-il donc?

--De ces monuments tranges d'un art aujourd'hui disparu, dont les
vestiges ont t rvls au monde scientifique par quelques rares
explorateurs, et qui constituent aux yeux des dlicats une source
fconde de recherches historiques et ethnologiques.

Le duc ne rpondit pas et se contenta d'incliner la tte.

--Or, reprit Germandret sans paratre s'inquiter de ce silence, le
hasard, le pur hasard, croyez-le bien, m'a appris que monsieur le duc
tait passionn pour ces sortes d'trangets; j'ai voulu m'assurer par
moi-mme de la ralit de mes hypothses; c'est pourquoi je me trouve
ici.

--Donc, reprit lentement le duc, vous supposez que je porte un grand
intrt aux recherches dont vous parlez?

--Intrt est le mot propre.

--Et quelle preuve en avez-vous?

--Votre prsence dans ce souterrain.

--Expliquez-vous.

--Comment! je trouve dans une sorte de cave bizarre monsieur le duc de
Belen, type de l'lgance parisienne, vtu comme un ouvrier, maniant la
pioche  tours de bras, et je pourrais encore douter?

--Qui vous dit que je cherche... ces antiquits inutiles?

Germandret prit la lanterne et l'approcha du bloc de pierre que M. de
Belen avait mis  dcouvert:

--Voil qui me l'indique clairement. J'irai plus loin: je dirai que
monsieur le duc est heureux dans ses explorations, et cela malgr
l'exclamation de dpit qui lui chappait au moment o je l'ai
interrompu.

--Ah! vous croyez que j'ai russi? fit de Belen qui considrait
attentivement son interlocuteur.

--Sans doute. Examinez ce bloc de pierre noire, constell
d'incrustations d'argent, et ne remarquez-vous pas qu'il appartient
videmment  la statue dont vous possdez dj un fragment dans votre
cabinet?

De Belen s'tait lev pour vrifier l'observation.

--C'est vrai! s'cria-t-il. Je n'avais pas remarqu tout d'abord.

--Voyez, fit Germandret en riant, voici qu'au premier mot votre passion
se rveille.

Le duc ne semblait pas l'entendre.

--Oui, murmurait-il, c'est une partie du torse. Que signifie cela?

--Ne pouvez-vous lire les inscriptions qui se trouvent sur cette pierre?

--Non, elles sont traces en une langue dont le secret n'a pas encore
t retrouv.

Il avait prononc ces mots avec un accent de sincrit qui parut frapper
le prtendu Germandret.

--C'est l'ancienne langue du Cambodge? demanda-t-il.

--Oui.

--En somme, monsieur le duc s'attendait  trouver ici autre chose que
cette pierre mal sculpte?

--Qu'en savez-vous? fit Belen avec impatience.

Puis, s'approchant de l'antiquaire:

--Mon cher monsieur, lui dit-il, vous avez voulu, ceci est clair,
dcouvrir un secret, et pour arriver  votre but, vous avez employ des
moyens qu'il me rpugne de qualifier. Maintenant, vous savez. Oui, je
cherche des antiquits que je sais avoir t enfouies autrefois dans le
sol de Paris. Or, cette maison m'appartient, j'ai droit d'y pratiquer
des fouilles, je le fais, et nul ne peut s'y opposer. Voil ce que vous
a rvl votre indiscrtion coupable, qui n'est autre qu'une violation
de domicile. Je suppose que maintenant vous n'avez plus rien  faire ici
et que vous allez enfin me dbarrasser de votre prsence.

Germandret ne bougea pas; seulement son visage s'claira d'une
expression de profonde ironie.

--Monsieur le duc, reprit-il, vous tes un enfant!

--Ah! c'en est trop! et votre insolence...

--Bon! Que prtendez-vous faire? Je vous ferai remarquer que nous sommes
seuls et que je suis le plus fort.

--Des menaces?

--Non, un simple rappel  la froide raison. Je voulais, en effet,
connatre votre secret, et je vais vous prouver que j'ai russi.
Monsieur le duc, vous ne cherchez pas dans les souterrains des morceaux
de pierre couverts d'hiroglyphes, qui sont pour vous lettre morte:
vous cherchez, avec une ardeur et une nergie fivreuses, un trsor qui
vous a t rvl...

De Belen s'tait recul et fixait sur son interlocuteur des yeux
hagards.

--Continuez, fit-il d'une voix qui sifflait entre ses dents serres.

--...Qui vous a t rvl, dis-je, lors du crime que vous avez commis,
de complicit avec le baron de Silvereal, dans les dserts de l'Inde
orientale.

--Misrable! cria le duc.

D'un bond il ramassa la pioche qui gisait  terre, et, la levant par un
mouvement formidable, il la lana sur le crne de l'inconnu.

Mais, d'un geste brusque qui semblait la dtente d'un ressort m par la
vapeur, le bras de Germandret avait saisi le lourd instrument de fer,
et, l'arrachant des mains du duc, l'avait lanc contre la muraille.
Puis, comme obissant  une fureur dont il n'tait plus le matre, il
l'avait pris  la gorge et renvers sur le sol. L'honnte de Belen
rlait et se tordait en convulsions impuissantes.

--Gredin! disait le paisible antiquaire d'une voix clatante, je ne sais
ce qui me retient de t'trangler comme un chien!...

Cependant, obissant  une rflexion qui venait de traverser son
cerveau, il le secoua furieusement comme fait une bte fauve de la proie
qu'elle a saisie, et enfin le laissa retomber sur la terre, presque
inanim. Cette fois le duc tait vaincu. Les doigts du vigoureux inconnu
avaient laiss leurs empreintes violaces autour de son cou.

--Grce! murmura-t-il d'une voix dolente.

--Eh! parbleu! si j'avais voulu te tuer, est-ce que tu n'aurais pas dj
rendu ta belle me au diable?

De Belen faisait de vains efforts pour se redresser. Germandret vint 
lui, et, le saisissant par les bras, l'assit comme un enfant sur un tas
de terre.

--L, maintenant nous allons tre sage, pas vrai, papa, et plus de
_blagues_ comme tout  l'heure, ou bien....

Il eut un geste significatif.

La voix calme et mesure de l'antiquaire avait fait place  un accent
rauque, brutal, presque sinistre. On peut remarquer aussi que le style
choisi du bibliomane ne se retrouvait plus dans ces dernires phrases,
mailles d'argot. Quelques minutes se passrent, et enfin une large
aspiration venue de la poitrine du duc apprit  son interlocuteur que
le petit tour de vis avait fini son effet. Germandret lui frappa
familirement sur le genou:

--Peut-on causer, papa?

--Mais qui tes-vous donc? balbutia le duc.

--Tu m'as dj demand cela tout  l'heure. Pour l'instant, je te dirai
franchement que a ne te regarde pas. Du reste, contente-toi de
m'couter, et, pour manifester tes impressions, tu me feras le plaisir
de te borner  une pantomime extrmement rserve. Cela dit, je
commence.

De Belen poussa un soupir rsign.

--Donc, mon bon duc, vous avez dans votre pass un tas de
peccadilles.... Vous vous appelez de Belen comme je m'appelle
Germandret, et vous tes duc comme je suis marchand d'Elzviers,
c'est--dire pas plus l'un que l'autre.... Ne protestez pas, a ne
servirait  rien. Maintenant, outre vos anciennes affaires, vous avez
sur la conscience l'assassinat que votre ami Silvereal--un bien honnte
homme aussi--avait l'indlicatesse de vous rappeler tout  l'heure.

Il s'arrta, comme pour attendre une protestation. Mi-strangulation
physique, mi-prostration morale, le duc paraissait incapable de formuler
la plus lgre remarque.

--Voici qui est bien entendu: M. le duc de Belen est li par une
complicit nette et srieuse au sieur de Silvereal; l'un tient l'autre
et l'autre tient l'un. M. de Belen, seul possesseur du secret
indo-chinois, se croit matre de Silvereal, auquel il promet... combien?
mettons un demi-million... le jour o, ayant russi  retrouver le
trsor en question, il sera devenu.... M'coutez-vous, monsieur le duc?

De Belen avait relev la tte, non par dfi, mais par curiosit. Il
tait profondment surpris d'entendre un inconnu lui rapportant
textuellement le programme sur lequel s'exeraient ses plus secrtes
penses. Il oubliait que cet inconnu lui avait dit tout  l'heure avoir
entendu sa conversation avec Silvereal. Il est vrai que c'tait quelques
minutes aprs le tour de vis, et qu' ce moment les ides de M. le duc
n'taient pas absolument nettes. Bref, il s'abstint de rpondre  la
question du bibliomane, qui continua, sans plus s'en proccuper:

--Quand il sera devenu l'heureux poux de mademoiselle Lucie de
Favereye...

--Quoi! vous savez cela aussi? articula enfin le duc.

--Mais oui! et, par parenthse, je me permettrai de vous dire que vous
tes un fameux niais...

--Oh! fit le duc avec un geste de profond nvrement.

--J'ai dit niais, et je maintiens le mot.... Vous tes le complice de M.
de Silvereal.... Vous lui donnez cinquante mille francs... et, de plus,
vous lui demandez de vous aider dans l'accomplissement d'une mission...
qui lui soucie comme un couvert d'argent  un lzard....

Cette fois, de Belen coutait. La fixit de ses yeux ne laissait aucun
doute  cet gard.

--Cela m'tonne, ma vieille, reprit le bizarre personnage avec le ton
plus que familier qui tranchait avec ses manires habituelles. Eh
bien!... coute-moi!... de ton histoire de trsor je me moque
absolument... et je te laisse matre de ton affaire, maintenant que je
la connais... mais, dans tes autres oprations, je puis te rendre
service,  condition...

--A condition?...

--Eh! pardieu! crois-tu que je te donnerai mon concours gratis? Tu veux
pouser la petite Favereye! que dis-je! tu en es amoureux... comme un
imbcile... et pour obtenir sa main, tu donnerais ton me... mieux que
cela... cinq cent mille francs, ce qui vaut, au bas mot, cinq cent mille
fois plus... je cote ton me vingt sous... tu ne m'accuseras pas
d'impolitesse... mais quant  compter sur le Silvereal, il faut que tu
sois compltement fou...

--Que voulez-vous dire?

--Il faut te mettre les points sur les _i_, j'y consens. Oui ou non, le
baron est-il amoureux de la dame de Torrs, autrement dit du Tnia?...

--C'est exact...

--Que faut-il pour qu'il arrive  donner  cette belle et _honneste_
dame, comme dit Brantome (on sait ses classiques), la seule preuve
d'amour qu'elle ambitionne?... Mais rpondez donc, cher duc?...

--Je ne sais!... je ne devine pas!...

--Dcidment, vos facults sont gravement altres... heureusement je
suis l pour leur venir en aide. Le Tnia, madame de Torrs, veux-je
dire, exige qu'on l'pouse.... Elle veut devenir baronne de Silvereal...
histoire d'avoir un titre authentique.... Or, pour que le baron, qui est
mari, puisse lui donner cette satisfaction, que faut-il?...

--Qu'il soit veuf!

--Allons donc! voil que l'intellect vous revient. C'est heureux. Vous
avez vu ce soir madame de Silvereal, c'est une crature superbe, bien en
chair, d'une admirable sant, et qui ne parat pas le moins du monde
dispose  laisser la place libre  madame de Torrs...

--Silvereal attendra.

Germandret clata de rire.

--Parbleu! il attendra qu'une pidmie... le cholra... une phthisie
galopante veuille bien envoyer la baronne _ad matres_... et, comme cela
pourrait tre long, il aura tout d'abord  coeur d'tre agrable  son
excellent ami M. le duc de Belen, et il se servira de sa lgitime
influence sur sa femme pour qu' son tour elle contraigne mademoiselle
Lucie  devenir l'pouse du duc de Belen... voil bien ce qui a t
convenu?

--Absolument.

--Vous tes arriv  la priode de franchise. Nous finirons par nous
entendre. Eh bien! mon cher monsieur de Belen, M. de Silvereal vous...
comment dirai-je cela pour tre poli?... vous trompe.

--Impossible!

--Ce mot, vous le savez, n'est pas franais, surtout quand il s'agit de
la canaillerie (pardon!) humaine. Or, je vais vous mettre immdiatement
 votre aise. De cette canaillerie (pardon!) je connais trois beaux
chantillons.

--Qui sont?

--Vous d'abord, puis M. de Silvereal.

--Et le troisime?

--Le troisime, c'est moi!

De Belen commenait  le regarder avec intrt. Un peu remis des alertes
de tout  l'heure, il devinait _primo_ que celui qui parlait n'tait pas
un sot, _secundo_ qu'il y aurait probablement ncessit de s'entendre
avec lui. Ces mots le troisime, c'est moi! lui arrachrent mme un
sourire, un vrai sourire, non forc, mais panoui, presque gai. Il eut
mme un mot charmant:

--Ne parlons plus de moi, n'est-ce pas?

--C'est inutile, je le comprends, entre nous!

--Mais le second?

--Silvereal?

--Justement.

--Eh bien! matre Silvereal, sortant de votre cabinet, aprs vous avoir
extorqu cinquante mille francs...

--Oh! il ne les a pas encore touchs!

--Bon! une petitesse, maintenant! Attendez: il faut que vous apprciiez
vous-mme en quoi il vous a _daub_.

--Je vous avoue que je commence  vous croire sur parole.

--Alors, je dois me taire?

--Non pas; mais je veux vous persuader que je ne vous en veux nullement
de...

--De la petite opration de tout  l'heure...

--Et que je suis persuad que nous deviendrons bons amis.

Germandret ne le quittait pas des yeux. Il se mfiait. Et pourtant il
avait tort. De Belen avait pris carrment son parti. Avoir cet homme
contre soi lui paraissait trop dangereux; donc, l'avoir pour soi ou du
moins avec soi tait le _desideratum_. Quoi qu'il en soit, de Belen
continua:

--Donc, mon ami Silvereal...

--Est un bandit, complta Germandret.

Seulement il eut l'indlicatesse d'ajouter:

--Comme vous et moi.

De Belen rprima une grimace et reprit:

--Bandit, soit. Mais pourquoi?

--Mon Dieu! pour ceci simplement. Ayant dans sa poche le mandat qu'il
vous a extorqu, il s'est dit en sortant: Maintenant, mon petit duc,
va-t'en voir s'ils viennent!

--Hein?...

--Moi, s'est-il dit en palpant le bienheureux papier, je vais me
dbarrasser de ma femme, pouser la Torrs, aprs quoi je me moque de
Belen.... En somme, je le tiens mieux qu'il ne me tient... je suis un
vrai Silvereal, moi, j'ai dans ma manche la magistrature, la cour,
toutes les influences... tandis que ce bonhomme (c'est Silvereal qui
parle, remarquez-le, je vous prie), tandis que ce bonhomme ne tient 
rien.... S'il trouve les millions indo-chinois, je le ferai chanter d'un
ou de deux millions, et tout sera dit.... S'il ne les trouve pas, eh
bien, je me soucie de lui comme de a!

Et Germandret fit claquer son ongle contre ses dents.

De Belen tait livide de colre.

--Ainsi, vous l'avez entendu?

--Moi! pas du tout! Vous supposez donc que le Silvereal conte ses
affaires aux toiles?

--Mais alors...

--Alors je sais qu'il a dit tout cela, parce que, pendant qu'il vous
promettait de dcider sa femme  votre mariage avec Lucie, il ne pensait
qu' une seule chose...

--A quoi donc?

--Au poison que lui vendra demain certain personnage...

--Que vous connaissez?

--Un peu!

--Mais cet homme est un misrable assassin!

De Belen s'indignant touchait au sublime.

--Oh! il est digne de nous! fit Germandret avec une insouciance qui
calma un peu les effervescences du vertueux duc. Vous voyez d'ici le
plan. On vous a soutir cinquante mille francs, et vous pouserez Lucie,
si vous pouvez!

--Oh! l'infme voleur!

--L'homme habile, tout au plus!

--Je me vengerai de lui.

--Comment? et puis, en somme,  quoi bon?

De Belen se leva brusquement.

--Voyons, fit-il, jouons cartes sur table...

--Enfin!

--Vous voulez que je me livre  vous... je ne sais d'o vous vient votre
puissance... mais elle est relle, et je m'incline.... Je le rpte,
jouons franc jeu. Si vous tes venu, c'est parce que vous avez un pacte
 m'offrir...

--Parfaitement raisonn!

--Posez vos conditions... je crois pouvoir vous affirmer qu'elles sont
acceptes d'avance...

--Eh! vous allez vite en besogne! J'aime assez cela, d'ailleurs... donc,
coutez-moi. Voici, de votre ct, ce que vous voulez: dcouvrir le
secret des trsors indiens...

--Le connaissez-vous?

--Non; vous voyez que je suis franc... mais en fait d'nigmes, j'en ai
dchiffr de plus difficiles.... Second point, vous voulez pouser
Lucie, fille de Marie de Mauvillers, devenue femme de M. de Favereye...

--Oui, je le veux...

--Et il ne vous rpugnerait pas de commencer par le second point?

--Je suis assez riche, ds  prsent, pour prtendre  cette alliance.

--Bien! Moi, je vous offre de vous faire obtenir la main de Lucie...

--Vous! mais vous tes fou!...

--Non... je m'y engage, et je vous jure que ce n'est pas  la lgre...

--Mais de quelle influence disposez-vous donc?

--D'une influence telle que, lorsque vous la connatrez, vous en serez
pouvant vous-mme.... Mais chaque chose en son temps.... Je vous dis
que vous pouserez Lucie de Favereye.

--Mais en change de cette promesse...  laquelle je ne puis ajouter
foi... que me demandez-vous?

--Deux choses... l'une immdiate, l'autre postrieure  votre mariage...

--Voyons la condition immdiate...

--Je vous dirai d'abord la seconde... c'est de m'initier  tous les
dtails de l'affaire relative au trsor...

--Aprs mon mariage, si ce mariage a eu lieu par vos soins?

--Bien entendu...

--Eh bien, je vous promets de vous prendre pour associ... mais
Silvereal...

--Ne vous inquitez pas de lui... je m'en charge...

--Venons alors  la premire condition...

--Vous allez tre tonn de sa simplicit... il s'agit tout simplement
d'accueillir chez vous un jeune homme que je vous prsenterai
moi-mme...

--Hein? un complice, un espion?...

--L'tre le plus niais et le plus mallable qui se puisse trouver...

--Mais... dans quel but?

--Pour lui faire une position.... C'est un jeune homme auquel je
m'intresse. Il est pauvre, il mrite toute sympathie.... Vous le
prendrez comme secrtaire, par exemple, et vous le produirez dans le
monde....

De Belen secoua la tte:

--Sous sa simplicit apparente, cette exigence doit cacher quelque
pige...

--Voyons, duc. Nous parlons  coeur ouvert. Croirez-vous  une
affirmation bien nette de ma part?... Les loups ne se mangent pas entre
eux...

--Dicton dmenti par l'exprience.

--Et cependant trs-vrai dans le cas actuel.... J'ai besoin que ce jeune
homme soit lanc dans le monde. J'ai un but... cela va sans dire....
Mais je vous jure, l, foi de bandit! que mes projets ne vous touchent
en rien.... J'irai plus loin: de votre acceptation dpend le succs de
votre mariage.

--Alors, j'accepte.

--Sans dfiance?

--A quoi la dfiance me servirait-elle?

--Allons! je vous avais bien jug!

--Mais avant tout, dit le duc, j'exige que vous me disiez votre
vritable nom...

--C'est votre droit.

D'un geste rapide, le prtendu Germandret arracha sa perruque et sa
barbe grise.

--Mancal! s'cria de Belen.

--Lui-mme, que vous avez toujours fort mal accueilli, et qui cependant
tait de vos amis...

--C'tait vous! Vous vous grimez avec un art admirable.

--Oui, j'ai certains talents fort utiles dans la profession que
j'exerce.

--Eh bien, monsieur Mancal, voil qui est entendu... alliance absolue...

--Et complte. Je vous donne Lucie de Favereye.

--Et nous chercherons ensemble les trsors de l'Eni...

--Hein?

--Bon! voil que je vous dis une partie du secret...

--Bah! un peu plus tt, un peu plus tard...

--Je prfre un peu plus tard...

--A votre aise. Mais mon jeune homme...

--Je l'attends... me l'amnerez-vous vous-mme?...

--Point.... Il ne me connat pas...

--Vous tes tout mystre.... Comment le reconnatrai-je?...

--Ne vous inquitez pas de ces dtails... il saura se prsenter de telle
sorte que vous ne conserviez aucun doute sur son identit... Maintenant,
monsieur le duc, je crois qu'il est temps de nous sparer... rentrez
dans votre monde, moi, je retourne au cabinet de Me Mancal...

--Si nous nous serrions la main? dit le duc.

--Au fait, pourquoi pas?...

Les deux hommes changrent une vigoureuse treinte.

--A propos, dit le duc, comment vous tes-vous introduit ici?...

--Un peu plus tard, vous saurez cela....

Et avant que le duc et rpt sa question, Mancal--c'est--dire
Biscarre--avait disparu par l'orifice suprieur.... Quand le duc revint
dans le puits, il examina soigneusement les parois, mais il ne put rien
dcouvrir:

--Bah! fit-il, qui ne risque rien!...




VI

CE QUE C'TAIT QUE LE CASTIGNEAU


Nous avons laiss Martial au moment o, miraculeusement sauv d'une mort
certaine par deux inconnus, il avait t transport dans une voiture
mystrieuse qui, entrane par des chevaux rapides, avait disparu dans
la direction des Champs-lyses. Les roues, fendant l'pais tapis de
neige qui couvrait le sol, n'veillaient aucun cho. Et c'tait un
spectacle presque fantastique que celui de cette voiture sombre, drape
de deuil, qui fuyait  travers la nuit. Elle avait atteint la place de
la Concorde, qui tendait jusqu' la Seine sa nappe blanche, d'o
mergeaient quelques becs de gaz jetant leur lueur jauntre. Puis, les
chevaux s'taient engags sur le Cours-la-Reine, qui,  cette poque,
tait loin de prsenter, mme pendant la journe, l'animation qui s'y
voit aujourd'hui. Le Cours, longeant le quai dsert, tait bord de
proprits, jadis habites par l'aristocratie et la haute finance, mais
dj presque dlaisses, le luxe commenant alors  tendre vers le
faubourg Saint-Honor et abandonnant les Champs-lyses au menu peuple.
L'alle des Veuves avait un renom sinistre qui n'avait pas peu contribu
 loigner du quai de Billy les prudents et les riches. Derrire le
carr Marigny, abandonn aux joueurs de boule et qui ne s'animait qu'
l'poque des ftes nationales, c'tait une sorte de ddale o les
jardins s'enchevtraient, o les pavillons se dissimulaient derrire les
branches des grands arbres, tandis que des cabarets et des guinguettes
jetaient dans l'air leurs flonflons discordants ou leurs cris avins. Le
Paris de nos pres immdiats possdait encore une physionomie bizarre et
que qualifierait aujourd'hui de romantique ceux d'entre nous qui n'ont
jamais connu que les grandes voies  lignes droites et monotones. Or,
c'tait vers l'alle des Veuves que se dirigeait la voiture dans
laquelle se trouvaient Martial inanim et la femme dont la voix avait
tout  l'heure prononc quelques mots. Silencieuse, elle avait plac son
bras sous la tte du jeune homme et elle le soutenait doucement.

Enveloppe dans une mante de satin noir, qui la cachait tout entire,
cette femme, le front pench, semblait en proie  une profonde motion.
Une grosse larme, roulant de ses yeux, tomba sur le front de Martial,
qui ne la sentit pas. Et celle qui l'avait verse murmurait maintenant:

--Ainsi, voici encore une crature humaine devant laquelle la vie
s'tait peut-tre ouverte radieuse et belle... et qui, de degrs en
degrs, est descendue jusqu'au dsespoir douloureux et sinistre.... Sur
ses vingt ans, la nuit s'est faite, et il a voulu s'chapper de cette
prison qui se nomme la vie, pour se rfugier dans cette libert qui
s'appelle la mort!...

Et elle ajouta encore:

--Pauvre Martial! vingt ans!...

Puis, comme si une pense plus douloureuse encore se ft tout  coup
impose  elle:

--Et lui! lui! fit-elle d'une voix brise. N'a-t-il pas vingt ans? et ne
se dbat-il pas, lui aussi, dans quelque gouffre de douleurs o la haine
et le crime l'ont pouss!

La voiture s'arrta. C'tait devant une petite porte,  peine visible,
perce dans un mur lev au-dessus duquel des arbres dpouills de
feuilles tendaient leurs branches amaigries par l'hiver et blanches de
neige. Une ombre se dressa  la portire et l'ouvrit. Puis un cri de
surprise retentit:

--Porte ce jeune homme dans ta chambre, dit la femme. Il n'est
qu'vanoui. Donne-lui les soins que rclame son tat. Que M. de Bernaye
soit immdiatement averti... mais surtout, sur ta vie, Pierre, tu le
sais... pas un mot... que ce malheureux ignore o il se trouve et qui
l'a sauv?

--Oui, madame la marquise, fit l'homme, qui tait de taille moyenne,
trapu, carr des paules et dont les cheveux blancs indiquaient l'ge
avanc. Mais vous-mme, que voulez-vous faire maintenant?

--Je retourne  l'htel. Demain,  la premire heure, je reviendrai...
que les Morts m'attendent.

L'homme s'inclina; puis, avec une vigueur qui contrastait avec son
apparence snile, il saisit Martial et l'enleva comme il et fait d'un
enfant. La porte se referma derrire lui, tandis que les chevaux
lgrement touchs du fouet, entranaient l'inconnue. Celui qui portait
Martial se trouvait alors dans un jardin spacieux, et se dirigeait vers
une maison cache derrire un rideau d'ormes et de chnes, dernier
vestige des anciens bois qui, jadis, s'taient tendus jusqu' la Seine.

Un mot sur la maison mystrieuse o nous pntrons. Pendant longues
annes, cette proprit, qui avait appartenu, disait-on,  une noble
famille du midi de la France teinte depuis longtemps, tait reste
abandonne. Des procs s'taient engags au sujet de ces terrains et de
tous les domaines de cette famille, et avaient dur aussi longtemps que
les avocats et gens de loi avaient trouv aliment  leur... activit.
Mais un jour tait venu o subitement les procdures s'taient arrtes.
Des ddommagements qu'on valuait  haut chiffre avaient t accords
aux parties belligrantes, et finalement cet hritage mystrieux avait
t recueilli... par qui? Voil ce que les curieux eussent bien voulu
savoir par le menu. Mais les plus avides de renseignements prcis
avaient d se contenter du fait suivant: Il y avait environ cinq ou six
annes, un brave homme aux cheveux blancs, aux allures un peu
_pataudes_, tait arriv par une chaise de poste qui s'tait arrte
devant la grille rouille se trouvant juste  l'angle de l'alle des
Veuves et du Cours-la-Reine. Les voisins, marchands de vin, charbonniers
et autres, s'taient plants sur le pas de leur porte, comme bien on
pense. Or, le vieillard en question tait descendu, et comme il avait
fait un faux pas, en glissant sur le marchepied, il avait laiss
chapper un de ces jurons _sui generis_ auxquels l'oreille des
connaisseurs devine une origine certaine.

Le vieillard tait du Midi, de Marseille ou des environs. Ceci tait
acquis. Second point. L'homme tait mari, et sa femme l'accompagnait.
Mme ge. Cheveux blancs. Enfin un jeune homme, un ouvrier,  n'en pas
douter, ayant pass vingt-cinq ans, et qui tmoignait aux deux
vieillards une affection et un respect filials. Donc le fils. La chaise
de poste tait partie. La grille s'tait referme. Il restait en
consquence beaucoup de dtails  surprendre. Et cependant, en dpit de
toutes les ressources d'un espionnage infatigable, la rcolte resta
maigre. Le vieillard s'appelait--ou du moins se faisait appeler--le
Castigneau. Est-ce que c'tait l un nom de chrtien? On avait beau
chercher, quand, un beau soir, un client de passage, attabl dans un des
bouges de l'entre de Chaillot, et qui boitait un peu, entendant ce mot
de Castigneau, se laissa aller  dire:

--Je connais a, moi!

Jugez si on le questionna. Mais il parut d'abord que ce brave homme
tait fch d'avoir _lch_ sa phrase, et il fallut grandement
l'amadouer pour qu'il consentt  complter sa premire nonciation.
Bref, le Castigneau, ce n'tait pas le nom d'un homme, mais bien d'un
quartier de Toulon. Le cabaretier cligna de l'oeil et comprit l'embarras
et l'hsitation de son client. Puis une ide surgit dans son cerveau
fertile. Il s'approcha du camarade, et lui dit  voix basse:

--Tu connais bien Toulon?

--Oui... aprs? Fichez-moi la paix!

Le ton de la rponse manquait d'amnit.

--Bah! fit l'autre en lui tapant sur le genou, _en ami_, est-ce qu'on
fait des cachotteries entre soi?... Tu as t... l-bas?

C'tait poser carrment la question. La rponse fut cette fois un peu
plus catgorique:

--Quand cela serait?...

--Oh! tu n'en serais pas moins chez toi ici, d'autant plus que tu peux
me rendre un service....

Or, le cabaretier--qui s'appelait Malgcheux et que nous aurons
l'honneur de revoir dans la cours de ce rcit--avait, lui aussi,
quelques peccadilles sur la conscience, et ce n'tait pas pour quelques
annes de bagne qu'il et fait la petite bouche. Il s'entendit donc
rapidement avec son compre, et un plan fut bauch pour arriver 
savoir si d'aventure le Castigneau n'tait pas tout simplement un vieux
_cheval de retour_. Cette constatation n'tait pas d'ailleurs aussi
aise qu'elle le semblait au premier coup d'oeil. Le Castigneau sortait
peu: son fils travaillait dans un atelier de la ville; ce qui, en somme,
paraissait assez bizarre de la part d'un jeune homme dont le pre tait
propritaire d'un _immeuble_ srieux. La femme du Castigneau allait
faire le march, et  l'estimation des commres, elle dpensait  peine
quelques francs pour la nourriture de la maison. Malgcheux et
Bridoine--c'tait le nom du forat--s'imaginrent que le plus simple
tait de s'introduire dans la maison pendant la journe, en choisissant
l'heure o le Castigneau serait seul. Sans doute, ayant  avouer un
pass peu flatteur, il s'excuterait plus facilement sans tmoins. Il ne
s'agissait que de s'y prendre adroitement. Bridoine, grce  l'aide de
l'honorable Malgcheux, s'affubla d'une houppelande de propritaire, se
coiffa d'un chapeau large et rond qui lui donnait une physionomie quasi
respectable, s'arma d'une canne  double fin, soutien et dfense, et
finalement ayant vu la Castignote, comme on disait, tourner les talons,
il s'en vint de son air le plus paterne sonner  la grille de la maison.
On le fit attendre quelque peu. Bridoine sonna une seconde, puis une
troisime fois. Pour tre ex-forat on n'en est pas moins homme. Voil
que matre Bridoine commena  s'exasprer, et, revenant  son
excellent naturel, il grommela entre ses dents un juron qui n'avait rien
d'difiant et qui sentait de plusieurs lieues sa _grande fatigue_. Il
sembla que cette exclamation ft un: Ssame, ouvre toi! Car soudain la
porte tourna sur ses gonds. Et Bridoine se trouva en face de celui dont
il dsirait si vivement faire la connaissance. La scne fut courte.

--Qu'est-ce que vous voulez? demanda le Castigneau.

--C'est bien  M. Castigneau que j'ai l'honneur de parler?

--A lui-mme. Aprs?

--Peut-on causer un instant?

--Non.

Cette singulire rponse dconcerta quelque peu le Bridoine, qui leva
les yeux sur son interlocuteur. Celui-ci, le torse un peu en arrire,
l'oeil  la fois dfiant et railleur, n'avait pas un air des plus
engageants. Mais en somme, c'tait un vieillard, sans doute peu
redoutable. Bridoine allait passer outre et entamer, en dpit de tout,
la conversation rclame, quand le Castigneau fit un pas vers lui.

--Tu vas t'en aller, dit-il froidement.

--Hein?... m'en aller.... Comment! je viens... bien poliment...

--Poliment! alors te ton chapeau....

Et d'un revers de main, le Castigneau fit tomber la coiffure de
Bridoine. Celui-ci poussa un cri de colre.

--Ne remue donc pas comme a, reprit l'autre, tu dranges ta perruque.

Par un mouvement instinctif, Bridoine porta sa main  son front; mais
plus vif encore, le Castigneau lui avait arrach ses cheveux postiches,
mettant  nu le crne pointu du forat. En mme temps, faisant
demi-tour, le Castigneau, dont on n'et pas souponn la force et
l'agilit, se plaa entre la porte et le visiteur. Bridoine commenait 
perdre son sang-froid. Il marcha sur le Castigneau les poings en avant.

--Qui es-tu et que viens-tu faire ici? demanda le Castigneau.

--a ne te regarde pas!

--Vrai!... alors, je cogne....

Le poing du Castigneau, qui tait d'une remarquable solidit, s'abattit,
 l'improviste, sur la poitrine de Bridoine, qui recula en trbuchant.

--Veux-tu rpondre? demanda encore le Castigneau toujours calme.

--Je vais te dcoudre! cria Bridoine, dont la main se trouva tout  coup
arme d'un couteau.

Le placide Castigneau eut un ricanement. Loin de paratre s'mouvoir du
danger, il marcha droit  Bridoine, qui leva le bras. Seulement, ce bras
ne retomba pas. Et, ma foi, sans qu'il st trop comment, Bridoine se
trouva--dsagrable surprise--le nez sur le sable, qu'il rougissait de
son sang. Le bon bourgeois, un genou sur ses paules, le serrait d'une
main  la nuque.

--Maintenant, dit le Castigneau, je veux bien causer... Qui es-tu? et
que viens-tu faire ici?

Bridoine essaya de se redresser, n'y parvint pas et, avec la magnanimit
propre  sa nature, se dcida  se soumettre:

--Je suis Bridoine.

--D'o viens-tu?

--_De Toulon_.

--Bien! Qui t'a envoy ici?

--Malgcheux!

--Qu'est-ce que Malgcheux?

--Le cabaretier d'ici prs: _Aux Bons Amis_!

--Et pourquoi es-tu venu?

--Pour savoir qui vous tes.

--Le sais-tu?

--Parbleu! non.

--Eh bien, je vais te satisfaire maintenant....

Tout en parlant, le Castigneau continuait  tenir serr le cou de
Bridoine, qui se sentait congestionner.

--Tu diras  Malgcheux--puisque Malgcheux il y a--que le Castigneau
est un bonhomme qui ne doit de comptes  personne et qui n'aime pas
qu'on l'espionne... Tu ajouteras que, la premire fois qu'il s'occupera
de moi, j'irai lui casser les reins; et, comme il pourrait douter de ma
parole, tu ajouteras que je t'ai reconduit de la faon que tu vas
voir.... Je t'ai pris par la peau du cou et par la ceinture, vois-tu,
comme a....

Ajoutons que le Castigneau excutait en mme temps, avec la plus grande
aisance, les oprations qu'il dcrivait.

--Je t'ai soulev de terre comme un lapin... puis je t'ai emport vers
la porte par laquelle tu tais entr, et... une, deux, trois... je t'ai
flanqu dans la rue.... Sur ce, bonsoir!

Et Bridoine roula hors de la maison, ni plus ni moins que s'il et t
un vulgaire paquet de linge. Dire que le retour de Bridoine chez
Malgcheux eut le caractre d'un triomphe antique, ce serait mentir. Son
nez, ses paules, ses genoux et le reste demandaient des soins
multiples. Quand le Malgcheux l'interrogea, Bridoine raconta
l'histoire, et, en vrit, il mit dans son rcit une franchise qui lui
faisait honneur. Le Malgcheux resta pensif.

--Faudra voir pourtant, dit-il.

--En ce cas, tu verras toi-mme...

--Bah! pour une malheureuse rcle...

--J'aurais bien voulu vous y voir!

--Alors tu _canes_?

--Absolument.

Malgcheux haussa les paules en signe de souverain mpris, et se
promit, _in petto_, de satisfaire sa curiosit par des moyens moins
dangereux. Tout en s'avouant vaincu, Bridoine conservait au fond du
coeur-- supposer qu'il possdt cet organe essentiel--une rancune
froce contre le Castigneau, et, bien qu'il se htt de quitter le
cabaret des _Bons Amis_, il se promettait bien de revenir rder autour
de la maison o il avait t reu de si touchante faon. Mais il se
garda d'en rien tmoigner  son excellent camarade Malgcheux, qui
rflchissait de son ct et se disait qu'en somme, le mieux tait de
vivre en paix avec un voisin dont la poigne tait si rude et le biceps
si solide. Bref, soit que Bridoine et ajourn ses projets, soit que
Malgcheux ft rellement venu  rsipiscence, le Castigneau ne fut plus
inquit et reprit ses allures patriarcales. La grille restait toujours
soigneusement ferme. Et si certaine petite porte, donnant sur le carr
Marigny, n'avait pas attir l'attention, c'tait uniquement parce que,
de jour, il n'tait jamais arriv qu'on la vit mme s'entre-biller.
Donc, sachant maintenant quelle tait la rputation quasi fantastique de
la maison dans le quartier, revenons dans le jardin o le
Castigneau--car c'tait sans doute lui,  en juger par la vigueur dont
il faisait preuve--emportait sur ses paules le corps inanim de
Martial. Au moment o il approchait de la maison, de la porte ouverte
sortit une femme, la tte et les paules enveloppes d'un chle et qui
tenait une chandelle dont elle abritait la lumire derrire sa main
tendue.

--Eh bien! Pierre, demanda-t-elle d'une voix contenue, qu'y a-t-il?

--Femme, rveille le gars. Prpare la chambre du premier, nous avons un
malade.

--Bon Dieu! le pauvre jeune homme!

--Bah! nous en avons vu bien d'autres! dans deux heures il n'y paratra
plus! Va, Micheline. Bassine le lit, mets la tte basse.... Maintenant,
le gars!...

--Me voici, pre, dit une voix jeune et mle.

--Toi, mon brave Pierrot, en deux temps, quatre mouvements, chez le
numro 5...

--Bien! c'est compris.

--Pas par la porte! Saute par-dessus le mur. On ne sait pas, il peut y
avoir des curieux...

--En tout cas, ils n'ont qu' courir aprs moi.

--Attends. Tu lui remettras cette lettre. S'il n'est pas chez lui, tu
diras  son domestique de la lui porter immdiatement.

Pierrot serra soigneusement le billet bord de noir que lui avait donn
son pre; puis, d'un bond, s'aidant des treillages fixs au mur, il
disparut.

Cependant Martial avait t port dans la chambre. Micheline
s'empressait de l'installer aussi confortablement que possible.
L'immersion avait t si rapide et si courte qu'il ne s'tait pas
dclar de symptmes d'asphyxie. C'tait un vanouissement caus sans
doute par le choc. Du reste, le Castigneau ayant retrouss et mis  nu
ses bras musculeux, se livrait sur le corps du malade  une de ces
frictions qui rveilleraient un mort. Micheline prsentait  son mari
les linges chauds destins  rtablir la circulation. Au bout d'un quart
d'heure environ, Martial poussa un long soupir; puis il ouvrit les yeux
et regarda autour de lui.

--O suis-je? murmura-t-il.

--Chez des amis, dit le Castigneau.

--Je n'ai pas d'amis, soupira le jeune homme.

--Faut pas dire de ces choses-l. Il y a de bons et braves coeurs
partout... et souvent au moment o on s'y attend le moins....

Le jeune homme essaya de se soulever, mais il retomba lourdement. Il
passa ses deux mains sur son front.

--Oui, je me souviens, dit-il, j'ai voulu mourir...

--Et vous n'tes pas mort? Bah! a arrive  tout le monde!

--Ainsi, c'est vous qui m'avez sauv?

--Moi? pas du tout...

--Cependant... je suis bien sr...

--D'avoir tt de l'eau froide. a, c'est vrai.

--Qui m'a arrach  la mort?

--Quelque terre-neuve qui passait par l. Il y a tant de chiens errants!
fit le Castigneau avec un gros rire.

Martial le regarda. Il vit une face maigre, deux yeux creux, une
chevelure et une barbe hrisses. Au premier coup d'oeil, son hte
improvis ne prsentait pas une physionomie bien rassurante. Et
cependant, dans ces yeux enfoncs, sur ce visage maci, il y avait
comme un rayonnement de bont probe qui frappait instantanment. Martial
devina qu'il n'avait point affaire  un ennemi.

--Je vous en prie, dit-il, dites-moi ce qui s'est pass.

--Mon cher monsieur, rpondit le Castigneau avec une certaine dignit,
quand on est soldat, on doit obir  sa consigne.

--Que voulez-vous dire?

--Ceci: que je suis un soldat en ce sens que j'ai des chefs. On m'a dit:
Voil un brave jeune homme qui a voulu boire un bouillon, soignez-le et
rendez-nous-le en bon tat. Je vous soigne, et je ne sors pas de l. Je
ne sais rien de plus. Donc, contentez-vous-en pour l'instant.

--Vous trouvez-vous donc mal ici? dit la femme d'une voix douce et
empreinte de ce charme que donne la vieillesse aux bonnes femmes.

Martial sourit tristement:

--Je n'ai pas le droit de me plaindre.... On m'a sauv... on a cru me
rendre service.... Donc je vous dois, soit  vous, soit  ces chefs dont
vous parlez, l'expression de ma reconnaissance.

--Je vous ferai remarquer, reprit assez vivement le Castigneau, qu'on ne
vous a rien demand, sinon de vous bien reposer, de dormir, si vous
pouvez...

--Soyez sr que ds que mes forces me le permettront, je vous pargnerai
l'embarras de ma prsence.

--L'embarras!... Enfin, a ne me regarde pas. Vous partirez si vous
voulez; mais en ce moment-ci, il n'est pas question de cela. D'abord,
vous bavardez trop... Tenez, voil vos yeux qui se ferment. Donnez une
vigoureuse taloche  votre traversin... et bonsoir!

En effet, Martial, puis, s'endormait malgr lui. Le Castigneau et sa
femme restrent pendant quelque temps auprs de son lit.

--H! mon vieux Lamalou, dit la femme  voix basse. Il y a encore l
quelque bonne action sous roche.

--Ah! si tu savais! rpondit sur le mme ton le vieux Pierre (car, sous
le nom de Castigneau, c'tait l'ancien gelier de la Grosse-Tour), quand
elle m'a dit: Prenez ce jeune homme dans vos bras! j'ai reu un coup
en pleine poitrine.... Dame! je crois toujours que je vais revoir le
petit...

--Et tu es sr que ce n'est pas lui?

--Elle me l'a dit... tout de suite. Mon Dieu! qu'est-il devenu? et ne le
retrouverons-nous pas un jour, comme celui-l, dsespr et allant
jusqu'au suicide?...

--Ne dis pas cela, Pierre!... Moi, j'ai toujours eu ide que madame la
marquise retrouvera le fils de Jacques.

--Dieu le veuille!

A ce moment, un sifflement doux, continu, pera le silence de la nuit.

--a doit tre le numro cinq, fit Lamalou.

Il sortit rapidement et se dirigea vers la petite porte. Il frappa
lui-mme, de l'intrieur, trois coups espacs, puis suivis de deux plus
presss. On rpondit par un seul coup net et ferme. Alors la porte
s'ouvrit, et Armand de Bernaye parut.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il  voix basse.

--Un noy, fit Lamalou sur le mme ton.

--Conduisez-moi prs de lui.

Armand pntra doucement dans la chambre o dormait Martial. Puis,
prenant la lumire des mains de Micheline, il se pencha sur le jeune
homme. Tout  coup il se redressa avec un frmissement.

--Quel est ce jeune homme? demanda-t-il.

--Je ne sais pas. C'est madame la marquise qui l'a amen ici dans sa
voiture.

--Son nom?

--Je l'ignore.

Armand se courba vers lui.

--Quelle singulire ressemblance! fit-il encore.

Puis se tournant vers Lamalou:

--Il faut le laisser dormir, puis au rveil lui donner un repas lger.

--Monsieur est-il prvenu qu'il y a rendez-vous au point du jour?

--Je resterai ici.

Armand jeta un dernier regard sur Martial.

--Non, murmura-t-il, un pareil prodige n'est pas possible. Dans quelques
heures il faudra que ce mystre s'claircisse.

Et aprs avoir donn  Lamalou et  sa femme ses dernires instructions,
il passa dans une pice voisine, o il se jeta sur un lit de repos.




VII

LA SALLE FUNBRE


Le soleil venait de se lever. La temprature s'tait adoucie, et au vent
pre qui pendant toute la nuit avait souffl sur la ville, enveloppe
dans son linceul de neige, avait succd, avec l'accalmie, un brouillard
humide qui, descendant en pluie fine et continue, dtrempait peu  peu
le sol durci. Les Champs-lyses et le quai taient encore compltement
dserts. Tout  coup, du ct de la place, une voiture lance au grand
trot fit jaillir sous ses roues la neige devenue boueuse; c'tait un
cabriolet de matre, conduit par un homme soigneusement envelopp de
fourrures, qui, s'arrtant brusquement  mi-chemin de l'alle des
Veuves, descendit, jeta les rnes  un garon et s'engagea dans le
ddale de ruelles dont nous avons parl. Il arriva devant la maison
occupe par Lamalou, longea le mur du jardin, s'arrta devant la petite
porte, et fit entendre le sifflement long et sonore qui avait dj
retenti quelques heures auparavant. Il n'attendit pas longtemps: le
signal des coups frapps sur la porte fut chang, et enfin il pntra 
l'intrieur. Au moment o il disparaissait, une ombre jusque-l
dissimule dans un angle de la muraille se dressa lentement.

--H! h! mon vieux Bridoine! murmura le nouveau venu, est-ce que par
hasard tu aurais trouv la pie au nid?

Puis il ajouta en ricanant:

--Voil qui fera jubiler les Loups!

Se dressant sur la pointe des pieds, il s'approcha avec des prcautions
infinies de la porte mystrieuse.

--C'est bien a, fit-il. C'est la maison du vieux dur  cuire! Voil ce
que c'est que d'avoir de la patience. Aide-toi... et le diable t'aidera.

Tandis qu'il prononait entre ses dents cette formule proverbiale
dfigure  son usage personnel, un nouveau bruit de roues, grinant
dans la boue, lui fit dresser l'oreille. La voiture venait de s'arrter,
 peu prs au mme point que la premire. Bridoine, qui tait vtu d'une
mauvaise blouse dteinte, ne parut pas avoir grand souci de sa toilette.
Il se glissa  terre, o il s'tendit tout de son long sur le ventre,
bien coll contre la base de la muraille. En somme, sa silhouette se
perdait dans l'ombre projete. Le nouveau venu excuta exactement les
mmes formalits que celui qui l'avait prcd. La porte s'ouvrit et il
disparut.

--Et de deux! fit Bridoine, qui rampa sur ses mains et ses genoux pour
s'loigner de la porte.

A quelque distance il se redressa sur ses pieds.

--Voyons! voyons! fit-il en soliloque, faut-il essayer d'en savoir plus
long?

Il mdita quelques instants sur cette question. Il avait relev
l'ignoble casquette qui couvrait son crne pointu, et, tandis qu'une de
ses mains grattait ledit crne, l'autre caressait une barbe qui
rappelait par ses enchevtrements les lianes les plus impntrables des
forts sauvages. La solution de ce problme menaait de prendre autant
de temps qu'une enqute confie  une commission parlementaire,
lorsque.... Troisime voiture. Troisime inconnu.... Ou plutt, non.
Cette fois, les personnages taient au nombre de deux. Le coup de
sifflet fut double. Ils entrrent.

--Oh! oh! reprit Bridoine, j'ai bien envie de tordre le cou au vieux,
cela est clair.... Mais, d'autre part, je veux risquer le moins possible
ma peau... en ce moment-ci, il y a beaucoup de monde dans la baraque, et
je courrais grande chance d'y tre accueilli encore plus mal que la
premire fois. Vaut mieux attendre... et puis... les Loups! Voil
peut-tre un bel os  ronger... et, ma foi! ds qu'ils m'auront reu,
l, dfinitivement, eh bien! je les lancerai l-dessus!...

Ayant pris cette rsolution  la fois intelligente et prudente, Bridoine
assujettit sa casquette d'un mouvement hroque et reprit le chemin de
la capitale. Laissons-le  ses projets et, ne courant pas nous-mmes les
dangers qu'il redoutait, introduisons-nous de nouveau dans la maison de
Lamalou, dit le Castigneau.

Cette construction, qui avait fait partie autrefois de quelque
habitation princire, prsentait  l'extrieur un aspect presque
monumental. Elle se composait d'un rez-de-chausse lev d'un tage et
de mansardes  fentres ogivales. C'tait un singulier mlange de
styles, et il semblait que chaque gnration et tenu  mettre son sceau
sur le vieux btiment. Le rez-de-chausse,  fentres troites,
s'ouvrait sur un perron de quelques marches qui donnait accs  un
vestibule assez spacieux. Certes, pour la demeure d'un ancien gelier
comme Lamalou, cette maison prsentait un caractre de luxe  la fois
svre et confortable qui et excit la surprise. Dans le vestibule dont
nous parlons, des portes de chne  panneaux sculpts s'ouvraient sur
des salons, meubls avec un got svre, et dont les murailles
disparaissaient sous de lourdes tentures. Des tableaux de prix,
appartenant aux coles franaise et italienne, reprsentaient des sites
emprunts aux pays mridionaux. Mais il tait un de ces salons surtout
dont la dcoration bizarre, presque fantastique, et plong l'esprit des
profanes dans une stupfaction profonde. Nous l'avons dit, le jour
commenait  poindre, et malgr le brouillard, les premiers rayons de
lumire blanche pntraient  travers les fentres. Mais dans cette
haute pice, par quelle issue le soleil se ft-il gliss? Toutes les
murailles taient, du sol au plafond, couvertes de panneaux noirs, d'une
toffe mate et sans reflets, sur lesquels se dtachaient seules de
massives moulures d'argent. Pas une solution de continuit. Du plafond,
compos de poutres qui semblaient tailles dans l'bne, descendaient
des lampes d'argent, jetant leur lueur blanche, presque blafarde, qui
venait mourir sur les tentures noires. On et dit un immense spulcre,
une chapelle ardente; des angles tnbreux, il semblait que des formes
fantastiques dussent tout  coup surgir, aux sons de l'hymne de mort.
Les reflets vacillants des lampes animaient cette immobilit d'une sorte
de tremblement sinistre.

A l'une des extrmits de cette pice, une longue table, couverte d'un
drap noir  franges d'argent, et au-dessus de cette table, appendu au
milieu du panneau noir, un tableau. tait-ce un portrait? Un homme
jeune, de haute taille, semblait prt  s'lancer de son cadre d'bne:
son visage livide tait clair par un reflet  la fois effrayant et
superbe. Sur sa poitrine, qu'une de ses mains serrait avec une
crispation convulsive, des taches de sang coulaient.... Les yeux
ouverts, brillants comme l'acier, commandaient et suppliaient. Son nom?
nous le saurons tout  l'heure... Quatre hommes taient assis autour de
la table, clairs par un candlabre d'argent. Deux places taient
vides: l'une d'elles tait marque par un fauteuil d'bne, plus haut
que les autres siges. De ces derniers, celui qui n'tait pas occup se
trouvait  la droite du fauteuil. Quels taient ces hommes? et pour
quelle oeuvre trange se trouvaient-ils donc runis en ce lieu trange?
Prsentons-les tout d'abord.

L'un, qui se tenait  la gauche du fauteuil prsidentiel, tait un homme
dont il et t difficile de dfinir l'ge exact. On le nommait dans le
monde Archibald de Thomerville. Grand nom. Grande fortune. Connu, dans
le monde parisien, par sa passion pour les chevaux; ses curies taient,
disait-on, les seules qui pussent rivaliser avec celles d'Angleterre.

Archibald avait les traits longs, plutt que fins. Le nez, un peu mince,
avait cette tendance signale par la physiognomonie comme tant l'indice
d'une volont de fer, et qui, s'abaissant vers le menton, donne au
visage la forme familirement appele _en casse-noisette_. Ses yeux
taient petits, mais noirs, vifs et perants. Le trait le plus trange
de cette physionomie, c'tait une pleur si singulirement blanche, si
marmorenne, en quelque sorte, que cette tte, sans barbe ni moustache,
au crne garni seulement d'une couronne de cheveux grisonnants,
semblait plutt appartenir  un buste de pierre qu' un corps humain.

Le personnage qui faisait face  Archibald de Thomerville tait,  n'en
pas douter, un Anglais; car sa mchoire suprieure prsentait cette
forme typique que tous les caricaturistes ont exagre  dessein. Mais
si l'oeil tait tout d'abord attir par cette particularit physique,
c'tait surtout parce qu'au-dessus de la lvre se voyait la trace
effrayante d'une pouvantable blessure. Une partie de la joue droite
avait t enleve, sans doute par quelque projectile, et les sutures des
chairs, quoique excutes avec la plus grande habilet possible,
formaient une cicatrice ineffaable.

Sir Lionel Storigan, de famille galloise, tait d'un blond roux; des
favoris de mme couleur et d'une longueur dmesure ajoutaient  la
singularit presque repoussante de son visage, et cependant ses grands
yeux bleus franchement ouverts,  la fois sympathiques et froids,
reconquraient l'intrt, troubl par l'inharmonie gnrale de cette
figure couture.

Sir Lionel passait pour le premier tireur de Paris et maniait l'pe
comme les prvts les plus en renom. Que faisait-il? Rien et tout. Un
excentrique, terme qui,  l'poque o se droule notre drame, impliquait
toujours une certaine admiration. Aujourd'hui, nous sommes blass, et
les excentriques--comme on dit--ne feraient pas leurs frais. C'est
pourquoi il n'en existe plus. Restaient encore deux autres. Ceux-l
n'appartenaient videmment pas au mme monde que M. de Thomerville et
sir Lionel. Tout d'abord,  les considrer, une pense subite, claire,
s'imposait  l'esprit.

C'taient deux frres, plus encore: deux jumeaux. Nous disons plus
encore, car la nature elle-mme se plat  rendre plus troits les
liens qui unissent deux enfants entrs dans la vie  la mme heure. Leur
ressemblance tait si frappante, qu'en vrit il et t impossible, 
moins d'une minutieuse tude, de mettre un nom sur l'un de ces deux
visages. Les cheveux bruns, bien plants, quoique un peu bas sur le
front, avaient mme coupe, mme abondance. Les traits, gros et models
_au pouce_, comme disent les praticiens, dnotaient une de ces origines
qu'on qualifie de communes; ils sortaient de la masse et n'avaient point
conquis, de par la civilisation de leur race, cette mivrerie qui est
l'apanage des privilgis de la naissance. Ils taient rudes, mais
beaux. Leur ge, deux enfants. A peine vingt ans, plus ou moins; ceci
tait affaire d'tat civil. Mais dans ces yeux honntes et fiers, une
vitalit, une nergie qui saisissaient l'me et rchauffaient le coeur.
La bouche aux lvres paisses avait la fermet qui dnote la franchise,
la force et la bont. Le cou musculeux dcelait une vigueur peu commune.

Ils devaient avoir l'nergie du corps et celle de la conscience.
Jumeaux, avons-nous dit, et d'une ressemblance parfaite. Un dtail,
cependant, suffisait  les diffrencier de faon aussi positive que
possible. Tous deux taient manchots. Mais, par une singularit toute
spciale,  l'un manquait le bras droit,  l'autre le bras gauche.
tait-ce un jeu de la nature? tait-ce le rsultat d'un accident, en
tout cas, bien bizarre? Le membre qui leur manquait avait d tre coup
presque  l'paule. Ils portaient la manche vide ramene sur la
poitrine, et fixe par un cordon au vtement. Ceux-l se nommaient--pour
tout le monde--Droite et Gauche. C'tait un sobriquet,  n'en pas
douter; mais il avait l'norme avantage de les dsigner aussi nettement
qu'il tait ncessaire.

Le lecteur comprendra que chacun de ces hommes runis en ce lieu
mystrieux, laissait derrire lui un pass plus on moins trange. Nous
ne voudrions pas encourir le reproche d'avoir abus de sa curiosit en
ne la satisfaisant pas immdiatement; mais ces nigmes devant recevoir
plus tard une solution complte de la bouche mme de ceux dont nous
venons de dcrire l'extrieur, il nous parat ncessaire d'viter un
double emploi. Donc, les quatre hommes se trouvaient l, silencieux. Ils
paraissaient absorbs par leurs rflexions, comme si la solennit
sinistre de ce lieu funbre et exerc sur eux une influence profonde.

Tout  coup, Archibald leva la tte:

--Le soleil doit tre lev, dit-il.

--_Indeed_, rpondit sir Lionel, qui avait l'habitude de mler dans son
langage les langues franaise et anglaise, la marquise ne saurait
tarder...

--Ne sommes-nous pas faits pour attendre? fit Droite d'un air grave.

A peine Droite avait-il d'ailleurs parl, que derrire le fauteuil rest
vide parut une forme noire, enveloppe d'un camail de soie. C'tait une
femme. On et cru qu'elle avait surgi de terre. Les quatre hommes
s'taient subitement levs.

--Je vous demande pardon de m'tre fait attendre, dit une voix pleine et
pure. J'tais puise de fatigue, et pourtant ne sais-je pas que je n'ai
pas le droit de me reposer?

L'apparition porta les mains  son front et rejeta en arrire le
capuchon qui la couvrait. Cette femme, c'tait Marie de Mauvillers,
c'tait celle que nous avons vue nagure dans la chaumire de Bertrade,
priant et pleurant au nom de son enfant, se courbant sous les insultes
de Biscarre le forat. C'tait Marie de Mauvillers, portant aujourd'hui
le nom de marquise de Favereye. C'tait la mre de Lucie, que menaait
l'amour du duc de Belen. En vrit, il et sembl que pour elle les
annes n'eussent pas march. Dj, au bal de la rue de Seine, nous avons
vu Mathilde Silvereal, sa soeur, belle d'une beaut rayonnante et
rehausse encore par une admirable majest. Mais Mathilde appartenait 
la terre. Marie semblait un tre extra-humain. Oui, elle tait belle de
cette perfection sculpturale qui fait les chefs d'oeuvre. Mais sur ces
traits fins, cisels en quelque sorte en pleine chair, on et dit qu'un
artiste inspir et jet je ne sais quel rayonnement splendide, qui
centuplait leur charme pntrant. Ces cheveux blonds, qui jadis
semblaient la couronne d'pis au front d'un enfant, se tordaient
maintenant sur ses tempes mates comme le diadme d'une reine. Ces yeux
bleus, qui avaient t la grce, tincelaient aujourd'hui d'une bont
sublime. Ceux qui se trouvaient l s'inclinaient devant Marie comme
devant une reine. Et ils faisaient bien!... Car cette femme debout, les
bras croiss sur la poitrine, semblait une de ces figures historiques
que les lgendes impriales ou royales inventent pour l'dification des
peuples. Seulement, celle-l tait relle. Marie de Favereye et servi
de modle  l'homme de gnie qui et rv cette conception grandiose: la
statue de l'Humanit. Elle prit place au fauteuil, et cette mme voix
d'or, pour emprunter l'admirable expression de Balzac, dit:

--Messieurs, trois d'entre vous ignorent pourquoi je vous ai convoqus
ce matin. M. de Thomerville, sir Lionel, vous avez droit  des
explications...

--Nous attendrons qu'il vous plaise de nous instruire, dit Archibald en
inclinant la tte.

Sir Lionel l'approuva d'un geste.

--Notre ami Armand de Bernaye doit d'abord, reprit-elle, nous fournir
quelques renseignements.

Marie frappa sur un timbre.

Une partie de l'un des panneaux se dplaa, et Lamalou parut au port
d'armes.

--M. de Bernaye est l?

--Oui, madame.

--Qu'il vienne.

Lamalou disparut. Un instant aprs, le savant tait introduit.

Il salua profondment Marie de Favereye.

--Monsieur de Bernaye, dit-elle, vous avez donn vos soins au malade?

--La science a t vigoureusement aide par la nature...

--Le jeune homme est hors de danger?

--Compltement...

--Vous a-t-il demand quelques explications?

--Aucune... il dort.

--Sera-t-il bientt en tat de se prsenter devant nous?

--Je suis convaincu que cette comparution n'offre, ds  prsent, aucun
danger; je crois mme qu'elle sera d'un heureux effet sur son
imagination...

--C'est bien. Prenez place auprs de moi, monsieur de Bernaye.

Armand obit et s'assit  sa droite.

--Messieurs, reprit Marie aprs un moment de silence, vous avez
rencontr dans le monde, il y a quelques annes, un jeune peintre qui
se nomme Martial?...

--En effet, dit Archibald; il tait trs-assidu dans plusieurs maisons
de la Chausse-d'Antin, mais je l'ai perdu de vue depuis assez
longtemps.

--Mais je me souviens, ajouta sir Lionel, d'avoir souvent entendu
prononcer son nom, il y a quelques jours  peine.

--Par qui?

--Par cette misrable femme qui se fait appeler madame de Torrs.

Marie l'arrta d'un geste.

--Donc, ce jeune homme n'est pas un inconnu pour vous. Pour moi, je
l'avais quelquefois rencontr dans le monde, et une sympathie singulire
m'avait attache  lui....

Elle passa sur ses yeux sa main fine et aristocratique.

--Pourquoi ai-je dit singulire? Non... vous qui savez tout mon secret,
ne comprenez-vous pas que Martial avait vingt ans, c'est--dire l'ge de
ce fils... que la mort du martyr qui assiste, muet tmoin,  nos
entretiens, a fait orphelin?...

Elle s'tait  demi tourne vers le portrait suspendu derrire son
fauteuil.

--Oui, continua-t-elle d'une voix sous laquelle on devinait des larmes,
il est quelque part, errant  travers le monde, suivi par une fatalit
terrible, un jeune homme qui, ainsi que Martial, s'est peut-tre efforc
de conqurir  coups de volont la place qui lui appartient....
Peut-tre, lui aussi, pleure-t-il et tend-il les bras vers le ciel avec
dsespoir!

Sir Lionel et Archibald s'taient levs:

--Nous avons jur que nous le retrouverions.

--Et dt-il nous en coter la vie, ajoutrent les deux frres Droite et
Gauche, nous l'arracherons aux dangers qui le menacent.

--Merci! oh! merci du fond du coeur! reprit madame de Favereye. Ne
supposez pas que j'aie dout de vous un seul instant. Moi aussi, j'ai
confiance!... Oui, je le reverrai, le pauvre enfant vol... Mais, hlas!
comment le reverrai-je?

Elle baissa la tte.

Les paroles infmes de Biscarre, profres dans une nuit de dsespoir et
de deuil, rsonnaient encore  son oreille:

Un jour, s'tait cri le bandit, la rumeur indigne de la foule
portera jusqu' toi, dans une clameur furieuse, le nom d'un misrable
qu'attendra le bourreau... Alors, moi, Biscarre, je paratrai devant
toi... et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu quel est cet homme
dont la tte va rouler tout  l'heure sur un chafaud!... Cet homme,
c'est ton fils!

Et cette voix de terreur, de haine folle, retentit si violemment dans
son coeur, que Marie de Mauvillers, plissant tout  coup, dut se
retenir au dossier de son fauteuil d'bne pour ne pas tomber.

--Madame, du courage! s'cria Armand.

--Du courage! reprit-elle d'une voix vibrante. Non, je n'ai pas le droit
de faiblir! Pardonnez-moi, vous tous qui vous tes dvous  une oeuvre
d'abngation et d'humanit.

Il y eut un moment de silence, puis elle dit:

--Vous n'avez pas oubli, messieurs, ce qui s'est pass lors de notre
dernire runion. Il y a quelques mois, un crime odieux fut commis. Une
pauvre femme fut assassine. Le vol avait t le mobile des meurtriers.
Aprs de longues recherches, la justice parvint enfin  s'emparer de
l'un des assassins. M. de Thomerville, grce  ses relations, apprit le
soir mme de l'interrogatoire que l'accus, aprs avoir avou son crime
au juge d'instruction, lui avait rvl en termes vagues l'existence
d'une association tnbreuse qui,  Paris et dans les environs,
commettait chaque jour de nouveaux attentats, impunis jusqu'ici. Sur
l'instance du magistrat, et quoiqu'il part chercher  se drober aux
consquences de ce premier aveu, le coupable avait enfin laiss chapper
ces mots: Les Loups de Paris! Lorsque M. de Thomerville nous fit
connatre ce dtail, une rvlation subite se fit en moi. Il y a plus de
vingt ans, avant que j'eusse quitt Toulon, un procs criminel, dans
lequel avaient t impliqus plusieurs forats, avait fait connatre
l'existence de cette bande de maudits qui s'tait attribu ce surnom
sinistre. Les Loups existaient ds lors, ayant dclar  la socit une
guerre implacable; et l'un de ces misrables, press par sa conscience,
avait nomm le chef, l'organisateur de cette association. C'tait
Biscarre, Biscarre l'vad. Biscarre avait disparu, mais l'oeuvre de cet
homme avait subsist. Qui sait? tapi dans quelque coin de l'ombre, sans
doute il la dirigeait encore. Voil ce que je crois deviner. Retrouver
Biscarre, c'tait dcouvrir enfin les traces de mon enfant. M. de
Thomerville obtint l'autorisation de pntrer auprs de l'accus. L,
par tous les moyens possibles, ft-ce au prix d'une fortune, il devait
s'efforcer d'obtenir des aveux explicites, complets. Hlas! Dieu ne l'a
pas voulu.

L'motion avait saisi la marquise, et sa voix se perdit dans un sanglot.

--Quand je me prsentai  la Force, acheva Archibald de Thomerville,
j'appris que le coupable avait t trouv le matin mme mort dans sa
prison.

--Un nouveau crime, sans doute, lui dit Lionel.

--Peut-tre! et cependant, pour le croire, il faudrait supposer que les
Loups de Paris ont su se mnager des complices jusque dans l'intrieur
des prisons...

--Tout est possible, reprit l'Anglais. Ce complice ne peut-il pas tre
l'un des dtenus?...

--C'est l'explication la plus plausible. Cependant le corps du misrable
ne portait aucune trace de lutte. Il s'tait pendu  un barreau de fer,
et l'attention des geliers n'avait t veille par aucun mouvement
insolite.

--Ce fut pour mon coeur un coup terrible, reprit la marquise redevenue
matresse d'elle-mme. Est-ce que cette lueur, surgissant tout  coup
des tnbres, allait subitement s'vanouir? C'tait  dsesprer.
Cependant, en consultant le dossier, on dcouvrit que le criminel avait
t employ pendant quelque temps chez un brocanteur du quai de Gvres
qui depuis longtemps dj tait dsign aux recherches de la police
comme recleur... Par malheur, les proccupations politiques attiraient
l'attention de la Prfecture d'un autre ct--ainsi que cela arrive trop
frquemment;--les mesures furent prises avec ngligence... et quand on
se prsenta chez le brocanteur pour oprer une perquisition dans ses
magasins, on apprit qu'il avait disparu dans la nuit.

--La police franaise se proccupe trop des conspirateurs, _it is true_,
fit Lionel, dont le visage coutur baucha tant bien que mal un sourire.

--Cependant, reprit Archibald, nous rsolmes de ne pas abandonner la
piste. Ce quai de Gvres est hant par la plupart des voleurs de Paris
qui cherchent  se dfaire du produit de leurs mfaits, et au bout de
quelque temps, nous acqumes la certitude que certaine maison, tenue par
un singulier personnage nomm Blasias, donnait souvent asile, la nuit, 
des individus mystrieux. Il tait possible que le recleur des Loups
n'et fait que se dplacer. C'est ce que vous vous tes dcid 
rechercher...

--A votre tour, Droite et Gauche, dit la marquise. Car c'est  vous
maintenant qu'il appartient de parler.

Les deux frres, ainsi interpells, se regardrent. Puis l'un d'eux se
leva; c'tait Gauche.

--Nous avons pass plusieurs nuits, dit-il, en observation sur le quai,
et il ne s'est pas coul de nuit sans que nous ne vissions pntrer
chez ce Blasias quelque inconnu dont les allures prouvaient  la fois la
dfiance et la culpabilit. Il en tait un surtout dont l'attitude nous
avait frapps. Quand il se prsentait  la maison de Blasias, il y
arrivait en matre.... Porteur d'une clef, il s'introduisait sans
avertir...

--Je supposai, interrompit la marquise, que cet homme tait, sinon
Biscarre, tout au moins un chef de la redoutable association dont nous
cherchons  prouver l'existence. Hier, il fut convenu que les frres
Droite et Gauche, veillant sur le quai, tenteraient de s'emparer de cet
homme, puis l'entraneraient jusqu' ma voiture, o, mettant son visage
en pleine lumire, j'aurais pu le reconnatre, mais l'vnement en a
dcid autrement...

--Au moment o nous descendions sur le quai, continua Gauche, nous vmes
une ombre s'approcher vivement du bord de la rivire, puis, aprs
quelques moments d'hsitation, se jeter  l'eau....

Gauche s'arrta.

--Je dois achever, fit la marquise. Ces deux braves enfants se jetrent
rsolument dans la Seine, et arrachant la pauvre victime  la mort,
l'emportrent jusqu' la voiture. Quelle ne fut pas ma surprise, c'tait
Martial, Martial le peintre.... Je me dis que la Providence m'avait
place sur son chemin.... Une heure aprs, il se trouvait dans cette
maison. Voici, messieurs, pourquoi vous avez t convoqus.... Dj
notre ami M. de Bernaye a bien voulu donner ses soins  Martial; si vous
m'y autorisez, je le ferai comparatre devant nous... nous le
soumettrons aux formalits que nous avons institues, et si vous le
jugez digne d'entrer dans nos rangs, ce sera une recrue nouvelle pour
l'oeuvre honnte et belle que nous avons entreprise et  laquelle nous
avons dvou notre vie.

--Mais voudra-t-il nous faire connatre son pass? dit sir Lionel.

Archibald de Thomerville tira de sa poche une liasse de papiers.

--Sur l'avis que j'ai reu de madame la marquise, dit-il, je me suis
rendu immdiatement dans la maison habite par Martial, et qui
appartient, vous le savez, au duc de Belen....

A ce nom, Armand ne put rprimer un mouvement de surprise.

--Mon nom et ma qualit m'en ont facilit l'accs... Aprs une courte
apparition dans les salons, j'ai pu m'esquiver et parvenir  la chambre
du jeune homme... J'ai ouvert la porte par les moyens que vous
connaissez, et, sur la table du malheureux, j'ai trouv ce manuscrit...
Voyez... il porte ces mots crits d'une main ferme: _Mon Histoire_. De
plus, un billet joint  ces feuillets autorise ceux qui auront trouv
son corps  en prendre connaissance...

--Mais Martial n'est pas mort, objecta sir Lionel.

--Aussi est-ce seulement avec son aveu et aprs que nous l'aurons
entendu qu'il nous sera permis de lire ce manuscrit. Maintenant,
messieurs, consultez-vous. Vous connaissez le peintre Martial. A vous de
dcider s'il doit quitter cette maison, sans savoir  qui il doit la
vie... ou s'il est de notre intrt, de notre devoir, de lui offrir de
prendre place parmi nous....

La marquise se leva, et se tournant vers le portrait de Jacques de
Costebelle, elle resta immobile, plonge dans une mditation
douloureuse.

Les cinq hommes se rapprochrent et changrent quelques mots  voix
basse. Puis Armand de Bernaye prit la parole:

--Madame, dit-il, nous jugeons qu'il nous appartient d'entendre
Martial... puis nous dciderons de la rsolution qu'il conviendra de
prendre  son gard....

La marquise inclina la tte en signe d'assentiment, puis elle frappa sur
le timbre. Lamalou parut.

--Le jeune homme est-il veill?

--Oui, madame.

--Il est calme?

--Plus que je ne l'aurais cru.

--Conduisez-le ici, avec les formalits ordinaires.

Lamalou sortit.

--Maintenant, monsieur Bernaye, prenez cette place... c'est  vous qu'il
appartient de diriger l'interrogatoire.

Lorsque Armand eut pris place au fauteuil, tous se couvrirent le visage
d'un masque de velours noir; puis la porte s'ouvrit de nouveau, et
Martial, les yeux bands, entra dans la salle funbre.




VIII

RSURRECTION


Le sommeil auquel avait succomb Martial, aprs les secousses morales et
physiques qu'il avait subies, tenait plutt de l'vanouissement, ou tout
au moins rsultait d'une prostration complte de l'tre tout entier.
Cependant, cette sdation de l'organisme, suivant un branlement aussi
profond, n'a jamais les caractres du repos absolu. Elle procde de
cette semi-somnolence qui, chez l'homme sain, prcde le rveil. Martial
ne voyait pas, n'entendait pas, et pourtant il y avait sous ses
paupires baisses comme un rayonnement de lumire en mme temps que
bruissait  ses oreilles un murmure indistinct. Rien ne prenait forme:
c'taient des esquisses  peine bauches, se perdant l'une dans
l'autre, au milieu d'une atmosphre vague. En ralit, une sorte de
cauchemar. Que lui tait-il arriv? O se trouvait-il? Ses notions
n'taient pas assez nettes pour qu'il s'adresst ces questions. Il se
laissait vivre, ou plutt il subissait cette rsurrection qu'il ne
comprenait ni ne cherchait  comprendre. L'accablement tait venu peu 
peu, plus lourd, plus profond. Martial avait perdu la conscience de
lui-mme. Et pourtant, dans son cerveau enfivr, il y avait comme des
martlements sourds qui lui causaient, mme en plein sommeil, une
douloureuse sensation. Il avait fallu que les heures passassent pour que
l'accalmie relle se ft. Un moment il avait senti qu'on le soulevait et
qu'une main, s'approchant de ses lvres, lui versait quelques gouttes
d'un liquide trangement parfum. C'tait Armand qui, aid de Lamalou,
lui faisait prendre quelques gouttes d'opium. Alors l'anantissement
avait succd  la fivre. La respiration, tout  l'heure haletante et
prcipite, s'tait faite calme et rgulire. Plus rien. C'tait le
sommeil rel. C'tait l'oubli. Martial tait dfinitivement sauv.
Combien de temps avait dur cet tat, c'est ce qu'il lui et t
impossible de dfinir. Tout  coup il avait ouvert les yeux. Un
brouillard lourd, opaque, obscurcissait encore ses regards et pesait sur
son cerveau. Il fit--par instinct--un effort violent. Il tait seul. Il
regarda autour de lui. Ses ides n'taient point assez nettes pour qu'il
tablt une comparaison entre le lieu o il se trouvait et la misrable
chambre qu'il avait quitte pour se jeter dans la mort. Ce qu'il
prouvait, c'tait plus que de la surprise: il tait en proie  une
sorte d'ignorance complte, brute. Ce qui tait n'avait aucun sens pour
lui. Il ne raisonnait ni ne discutait. C'tait une hbtude absolue. Ses
paupires s'abaissrent vivement. Le premier sentiment qui s'tait
impos  lui tait celui-ci: il dormait et tait videmment en plein
rve. Donc le mieux tait de reprendre le sommeil interrompu.

Mais aprs une prostration comme celle  laquelle il venait de
succomber, le rveil ne se fait jamais  demi. Les ressorts, mis de
nouveau en mouvement, doivent jouer leur jeu, si l'on peut employer
cette expression. Il faut que la dtente se fasse.... Martial, ressaisi
par la vie, dut obir  cette loi. Il sentit une force nouvelle affluer
 son coeur, chauffer sa poitrine, et il se dressa sur son sant. Au
mme instant, la porte s'ouvrit, et Lamalou, le Castigneau, parut. Le
brave homme guettait de l'autre ct de la porte. Il savait que la
rsurrection tait proche, et il voulait tre l en cas de besoin. Si la
situation n'et t solennelle, elle et t comique. Rien de plus
trange que le regard de Martial, fix sur l'honnte figure de
l'ex-gelier. Lamalou souriait, Martial prouvait une quasi-pouvante.
Le premier mot qui lui vint aux lvres a t cent fois rpt, et pour
cause, dans toute tragdie, comdie ou oeuvre dramatique, de quelque nom
qu'elle s'affuble. Ce mot sort des entrailles mmes de la situation:

--O suis-je? dit Martial.

Il sembla que le Castigneau n'et pas entendu cette question, car il
rpondit lui-mme par cette autre:

--Comment vous sentez-vous?

--Je ne sais, murmura Martial. J'prouve une douloureuse lassitude...

--Qui se passera promptement.... Dame! vous avez fait un grand voyage...

--Moi?

--Bah! avez-vous donc oubli?

--Que voulez-vous dire?

--Ne vous souvenez-vous plus de ce que vous faisiez cette nuit, vers une
heure ou deux?...

Martial avait laiss tomber sa tte entre ses mains. Chose trange, il
lui fallait rassembler ses souvenirs, sa mmoire branle ne lui
fournissant que des lueurs vagues. Tout  coup il tressaillit:

--Mourir!... s'cria-t-il. Oui, je voulais mourir!...

Il se redressa d'un violent effort.

--Et de quel droit m'a-t-on contraint de vivre? fit-il avec un accent de
colre dsespre.

--Vous allez le savoir, dit Lamalou.

Le calme de cet homme surexcitait l'exaltation de Martial. En ce moment,
tout le pass lui revenait  l'esprit, avec ses douleurs, avec ses
tortures. Il se jeta  bas de son lit.

--Je veux partir! dit-il. Livrez-moi passage!

Lamalou se tenait devant lui, immobile et le sourire aux lvres.

--Mon bon monsieur, reprit-il avec son flegme ordinaire, vous m'avez
demand deux choses: la premire, c'est--o vous tes; la seconde,--de
quel droit on vous a sauv... Or, voici que maintenant, sans attendre la
rponse, vous voulez vous sauver.

Debout, Martial promenait ses regards autour de lui. Les murs taient
nus; la chambre tait d'une simplicit monastique. Nul indice ne venait
clairer son ignorance. Et malgr lui il se laissait saisir par une
curiosit qui grandissait  chaque instant. Certes, la jeunesse est
prompte  esprer comme  dsesprer. En elle, tout est excessif, et 
vingt ans on court  la mort avec la mme exaltation qui vous
entranerait  travers la vie. Toute impression se dcuple de par la
force mme de la jeunesse. Voici que les dernires paroles de Lamalou
avait donn un autre cours aux penses de Martial. Il tait saisi par le
dsir de percer le mystre qui l'entourait.

--Eh bien, rpondez-moi! dit-il brusquement.

--Oh! cela n'est pas mon affaire.

--Qui tes-vous donc?...

--Moi, je ne suis rien ni personne...

--N'est-ce pas vous qui m'avez sauv?

--En aucune faon... on vous a amen ici; je vous ai reu et soign...
voil tout.

--Mais qui donc m'a arrach  la mort?

--Oui ou non, tenez-vous  le savoir?

--Certes...

--Alors, au lieu de vous enfuir pour aller tenter un nouveau plongeon,
il faut m'couter.

--J'attends...

--D'abord, habillez-vous.... Voici vos effets, ils sont secs.... Je vais
vous aider.

Martial, plong dans ses rflexions, se laissait faire comme un enfant.
Quand il fut prt:

--Maintenant, dit Lamalou, rpondez-moi bien franchement.... Avez-vous
du courage?

--En doutez-vous... quand j'ai voulu...

--Oh! parce qu'on veut se tuer, ce n'est pas toujours une preuve.

Et Lamalou ajouta tristement:

--J'en connais qui ont eu le courage de vivre... c'tait plus dur...

--Enfin, fit Martial quelque peu impatient, par cette morale,
expliquez-vous; je ne crains rien...

--Supposez pourtant que vous ne soyez plus vivant...

--Hein!...

--Supposez qu'ayant voulu vous tuer, vous avez russi...

--Vous tes fou!... Je suis vivant, bien vivant!...

--C'est ce dont vous douterez peut-tre dans un instant. Enfin, si cela
tait, et si tandis que vous croyez avoir t sauv, vous tiez
rellement... mort!...

Martial ne put rprimer un sourire:

--Voyons, mon brave, vous croyez sans doute parler  un enfant...

--Nous verrons.... Je devais vous dire cela.... Donc, quand mme vous
seriez mort et vous vous trouveriez en face d'autres morts, vous
n'auriez pas peur?

--Non, certes!

--Alors, laissez-vous faire.

Lamalou prit un foulard noir et s'approcha de lui:

--Que voulez-vous?

--Vous bander les yeux.

--Voil une singulire prtention.

--Encore une fois, avez-vous peur?

Martial ne savait plus que penser: il tait surpris et presque mal 
l'aise. Il fit bonne contenance cependant.

--Allez! dit-il.

Et il tendit le front. Lamalou serra le foulard sur ses yeux; puis, lui
prenant la main, il le fit sortir de la chambre. Arriv sur le palier,
il poussa un ressort, et une porte, dissimule dans le mur, donna accs
 un escalier de pierre o il poussa doucement Martial. Une impression
froide, presque glaciale, saisit le jeune homme, qui, par un mouvement
instinctif, s'arrta brusquement.

--Il est encore temps de reculer, dit Lamalou, dont la voix, grossie par
l'cho, prenait une trange sonorit.

Martial se roidit contre la sensation trange qui l'envahissait et
descendit l'escalier. Aprs une vingtaine de marches, Lamalou ouvrit une
autre porte, et Martial, ayant toujours les yeux bands, se trouva dans
la salle funbre. Il y eut un moment de silence. Martial se crut seul.
Immobile, il tait en proie  une motion indfinissable et qui
grandissait  chaque seconde. Enfin, une voix s'leva. C'tait celle de
M. de Bernaye:

--Martial, dit-il, arrachez le bandeau qui couvre vos yeux et regardez.

Le jeune homme ne rpondit pas immdiatement. Armand rpta ses paroles.
Martial tressaillit comme s'il se ft veill d'un profond sommeil. Il
porta ses mains  son front. Le bandeau tomba. Un cri de surprise,
presque d'angoisse, s'chappa de sa poitrine. Nous l'avons dit, le lieu
o il avait t conduit prsentait un caractre d'tranget presque
fantastique. Du point o se trouvait le jeune homme, la table et ceux
qui l'entouraient se perdaient dans une sorte d'ombre vague, qui leur
donnait un relief bizarre. Cette salle, avec ses murs noirs et mats,
avec ses larges moulures d'argent, avec ses lampes  lueur blanche et
ple, ressemblait  un de ces hypoges o l'on croit entendre gmir la
sourde clameur des morts. En vrit, Martial, dont les oreilles
retentissaient encore des tranges paroles prononces par Lamalou, se
demandait si rellement il tait bien vivant, et si son suicide n'tait
pas accompli. Il restait l, clou sur place, les yeux fixes, cherchant
 discerner les objets, troubl par une sorte d'hypnotisme crbral, qui
augmentait encore le caractre mystrieux de ce lieu sinistre. La voix
d'Armand se fit entendre de nouveau:

--Martial, dit M. de Bernaye, vous tes libre de rpondre  nos
questions ou de garder le silence. coutez. Cette nuit, vous avez voulu
mourir, et dans un accs de dsespoir vous tes all au-devant du repos
que donne la tombe. Ce dsespoir tait-il le rsultat d'une douleur
inconnue, d'une faute, ou mme d'un crime?

A ce dernier mot, Martial tressaillit.

--Un crime! Non! non! s'cria-t-il d'une voix vibrante.

--Pouvez-vous jurer sur l'honneur que vous ne vous soyez rendu coupable
d'aucun de ces actes qui ne laissent  l'homme d'autre issue que la
honte ou la mort?

Tout le sang de Martial afflua  son cerveau, et, dans cette secousse
toute morale, par une sorte de rsurrection dcisive, il reprit
possession de lui-mme. Rejetant en arrire sa tte jeune et fire, il
croisa ses bras sur sa poitrine et dit d'une voix vibrante:

--Je ne sais o je suis, j'ignore qui vous tes et quel droit vous vous
arrogez en m'interrogeant... mais quiconque fait appel  l'honneur d'un
homme, le contraint par l mme  rpondre.... Sur ma conscience, devant
vous qui m'coutez et que je ne connais pas, je dclare que si j'ai
voulu mourir c'est pour ne pas succomber aux tentations mauvaises que la
fatalit jetait incessamment sur ma route.... J'ai voulu mourir, parce
que dans cette socit goste et cruelle, l'nergie et la probit ne
sont que de vains mots... et que celui-l qui, fort de lui-mme, veut se
frayer son chemin  coups de volont, succombe sous l'indiffrence, le
ddain, et qui sait, la haine d'autrui....

Armand l'interrompit vivement:

--Ne parlez pas ainsi.... Qui que vous soyez, quels que soient les
obstacles qui se sont dresss devant vous, n'accusez pas l'humanit...
Vous sentez-vous donc si impeccable, que vous ayez le droit de vous
riger en accusateur?...

Martial laissa chapper une sourde exclamation, puis il garda le
silence: son front se baissa, et, pendant quelques instants, il resta
plong dans ses rflexions. Le plus trange en ceci, c'est que Martial,
tout en redevenant jusqu' un certain point matre de lui-mme,
subissait l'effet de l'imposant appareil qui l'entourait. Devant cet
interrogatoire, il ne songeait pas  la rvolte. Pourquoi rpondait-il?
Pourquoi ne dniait-il pas  ces inconnus le droit de scruter les replis
de sa conscience? Il tait en quelque sorte saisi par cet engrenage
mystrieux, et il se laissait entraner.

--Martial, dit alors Armand, dont la voix, svre jusque-l, prit tout 
coup un accent vibrant d'motion et de piti,--vous avez voulu mourir...
et voici qu'aujourd'hui, comme hier, vous maudissez la vie, la socit,
l'humanit tout entire... et cependant ceux qui vous ont sauv ne se
sont-ils pas dvous, au risque de leur existence, pour vous arracher 
la mort?

--C'est vrai, murmura Martial.

--Avez-vous, d'ailleurs, le droit de mourir? Vous avez  peine dpass
vingt ans, vous tes une force, une nergie, une volont. Avez-vous le
droit d'anantir tout cela?

--J'tais malheureux! fit Martial, dont la poitrine se gonflait.

--tes-vous certain que vous fussiez inutile  tous comme  vous-mme?
Vous renonciez  l'action... pourquoi? par gosme; parce que dans la
vie vous ne voyiez pas d'autre but que vous-mme, que la satisfaction
de vos propres dsirs, de vos propres passions...

--Ne m'accablez pas!

--Dj vous nous comprenez, et, descendant au plus profond de vous-mme,
vous vous dites que vous avez obi  un sentiment de faiblesse, que vous
rsumiez toute votre vie dans vos aspirations personnelles... sans
regarder autour de vous, sans vous demander si cet abandon de vous-mme
n'tait pas un vol fait  la grande cause de l'humanit.

--Que voulez-vous dire? s'cria Martial.

--Tout homme, continua la voix chaude d'Armand, est un soldat de
l'humanit... Il doit sa tche, son service, sa conscription.... Mourir,
se tuer, c'est dserter... La nature vous a assign un poste, des
devoirs  accomplir, et ce poste, vous n'avez pas le droit de
l'abandonner....

Frmissant, Martial avait fait un pas en avant.

--Parlez! parlez encore! fit-il.

--Si pour vous-mme la vie semble  jamais finie, souvenez-vous que de
ces forces physiques et morales vous devez compte  vos frres,  tous
ceux qui, innocents du mal qui vous a t fait, doivent trouver en vous
un secours, que vous vous refusez  leur porter. Martial, vous avez
voulu mourir.... donc, vous ne vous appartenez plus! Nous revendiquons
votre jeunesse, votre nergie, votre conscience, au nom de la socit 
laquelle seule dsormais elles appartiennent...

--Mais qui donc tes-vous?

--Nos noms! vous les saurez plus tard! coutez-moi encore.... Nous tous
qui sommes devant vous, nous avons, comme vous, dsespr, nous avons
voulu mourir... Comme vous, nous avons t sauvs... et au lendemain de
ce jour de lchet, une voix s'est adresse  nous comme vous parle
aujourd'hui la mienne, et cette voix nous a dit:

Vous tes des morts; morts pour vous-mme, vivez pour autrui. Puisque
vous dsesprez de tout, puisque vous croyez que pour vous l'ombre s'est
faite, et que jamais un rayon de bonheur ne peut luire dans vos
tnbres, eh bien! oubliez votre personnalit, dpouillez votre gosme.

Soyez des hommes nouveaux, dtachs de toute proccupation intresse.
Vous aviez jet la vie loin de vous comme un fardeau inutile,
reprenez-la comme une force et un outil; vous vous tiez enferms dans
la mort comme ces chrtiens sur qui retombe la porte d'un clotre,
sortez de cette retraite et rentrez dans la socit, mais donnez-lui 
jamais cette existence dont vous ne vouliez plus pour vous-mmes;
devenez les soldats du bien, du beau, du droit; sacrifiez votre vie 
une cause noble et juste...

Voil ce qu'une voix nous a dit, Martial!

--Et qu'avez-vous rpondu? fit le jeune homme, qui se sentait envahir
par une motion dont il n'tait plus le matre.

--A qui nous parlait ainsi, reprit Armand, nous avons fait  jamais
l'abandon de nous-mmes. Nous sommes des morts; nous avons dpouill
tout intrt, toute ambition; mais nous ressuscitons pour l'oeuvre
ternelle de la solidarit humaine.... Nous avons perdu le droit de
commander, nous obissons.... Sur les ordres reus, nous nous rejetons
dans la mle sociale, luttant pour la justice et la conscience. Rien ne
nous trouble, rien ne nous abat! Nous sommes forts parce que nous sommes
dvous. Aucune pense pusillanime ne nous empche de marcher au but qui
nous est dsign... Martial, voulez-vous ainsi, mort  vous-mme,
renatre pour vos frres, pour leur secours, pour leur dfense?... Vous
m'avez entendu.... Si vous refusez, vous sortirez d'ici libre et sans
entraves; ou vous retournerez  la mort, ou bien vous vous rejetterez 
travers les chemins o dj vous vous tes ensanglant,  toutes les
ronces des douleurs et des misres.... Si vous acceptez, si vous vous
jugez digne de partager l'oeuvre des Morts, oeuvre de dtachement et
d'abngation, alors nos rangs s'ouvriront pour vous recevoir, et nous
compterons un soldat de plus.... Choisissez!...

Dix fois dj, lectris par cette parole gnreuse qui rsonnait dans
son cerveau comme fait le clairon  l'oreille du combattant, Martial
avait voulu parler... Quand M. de Bernaye se tut, il s'cria  son tour:

--Qui que vous soyez! je me livre  vous.... Mes yeux s'ouvrent.... Oui,
j'ai t jusqu'ici inutile  moi-mme et aux autres.... Comme vous
l'exigez, j'oublierai qui je suis, quelles furent mes aspirations, mes
ambitions... Je dpouillerai ces convoitises gostes qui n'avaient fait
germer dans mon me que la dsillusion et la lchet, et je vous le dis
du fond de ma conscience, merci de m'avoir arrach  la mort! merci de
m'avoir deux fois sauv et du suicide et de la dsertion!... A mon tour,
rpondez-moi: Suis-je digne de prendre le poste d'honneur que vous
m'offrez?

--C'est ce que nous allons savoir, dit de Bernaye.

--Interrogez-moi! Je suis prt  vous rpondre. Et pourtant...

--Achevez!

Martial hsitait. Son visage s'tait couvert d'une vive rougeur. Armand
l'encouragea d'un mot bienveillant:

--Je suis prt, reprit Martial,  faire ici ma confession entire....
Et cependant, j'ai peur de moi-mme. Je sais que je n'ai pas forfait 
l'honneur, mais il est des faiblesses que mes lvres seront impuissantes
 avouer....

Armand prit sur la table le manuscrit que M. de Thomerville avait trouv
dans la chambre du jeune homme.

--Nous autorisez-vous, dit-il,  briser ce cachet et  lire ces pages
sans doute traces de votre main?

Martial poussa un cri de surprise:

--Comment ce manuscrit se trouve-t-il ici... entre vos mains?

--C'est ce que vous saurez plus tard.... Martial, ne considrez pas
notre rserve comme un acte de dfiance; mais avant de vous initier 
nos secrets, il faut d'abord que nous vous connaissions tout entier....
Encore une fois, consentez-vous  ce que nous prenions lecture de ce que
vous avez crit?

--J'y consens! dit Martial.

--C'est bien! fit Armand. Du reste, nous savons que dans toute me, si
probe qu'elle soit, il est des replis qui doivent tre sonds avec une
dlicatesse infinie: la conscience a ses pudeurs! et si elles sont
excessives, elles n'en sont que plus honorables.... Voulez-vous que
cette lecture ait lieu en votre prsence, ou prfrez-vous vous retirer?

Il y eut un moment de silence. Martial se consultait. C'est que dans un
coeur de vingt ans, alors que la mort est proche, les sensations
traduites sur le papier ont une franchise dont le souvenir effraye....
Martial savait que, dans ce suprme effort de sa conscience, il avait
mis  nu les sentiments les plus secrets de son me... Et cependant son
hsitation fut courte.

--Lisez devant moi, dit-il d'une voix ferme.

--Le courage dont vous faites preuve est de bon augure, dit Armand avec
bienveillance.

Le timbre rsonna encore une fois. Lamalou entra, et sur un signe de
Bernaye approcha un sige.

Martial s'y laissa tomber, et sa tte se penchant sur ses mains, il se
disposa  couter le rcit de sa vie comme s'il et entendu la
confession d'un autre. C'tait une premire tape vers le dtachement de
soi-mme. Armand remit le manuscrit  Archibald de Thomerville.

--Lisez, lui dit-il.

Et Archibald, dpliant les feuillets, commena d'une voix mue qui
s'affermit peu  peu.... La marquise de Favereye, enveloppe dans sa
mante noire, pleurait silencieusement en pensant  son fils.




IX

HISTOIRE DE MARTIAL


Depuis le moment o, pour la premire fois, Armand de Bernaye s'tait
trouv en face de Martial, il n'avait pas cess de l'examiner
attentivement. On n'a pas oubli que lorsque le jeune homme tait tendu
inanim sur le lit o Lamalou l'avait couch, de Bernaye, se penchant
sur lui, n'avait pu rprimer une exclamation involontaire.

--Quelle ressemblance! s'tait-il cri.

Et, pendant qu'il procdait tout  l'heure  l'interrogatoire de
Martial, il tudiait ces traits qui veillaient en lui tout un monde de
souvenirs.... Aussi, Armand, malgr son calme, coutait-il avec une
impatience presque fivreuse le manuscrit que M. de Thomerville lisait 
haute voix.

Voici ce que contenaient les papiers sur lesquels Martial, avant
d'excuter son funbre dessein, avait trac ses suprmes penses.

Je vais mourir, avait crit Martial. Est-ce de ma part fatigue de
vivre? Est-ce regret du pass ou dsesprance de l'avenir? Je le sais 
peine, et au moment d'accomplir cet acte que certains appellent un
crime, j'ai besoin de m'interroger moi-mme et de rappeler  ma pense
les tristesses et les douleurs qui m'ont accabl et qui ont teint en
moi cette flamme de jeunesse, nagure encore si vivace en mon me...

Est-il donc rellement des titres que la fatalit a marqus ds le
berceau d'un stigmate de maldiction?

Dois-je accuser les hommes ou bien dois-je m'accuser moi-mme?
Peut-tre la force m'a-t-elle manqu et suis-je coupable. Qu'on en juge.

Mon pre se nommait--ou se nomme--Pierre Martial. Je ne sais s'il vit
encore ou s'il est mort.

J'avais quinze ans, lorsque je l'ai vu pour la dernire fois. Qui il
tait? en vrit, il me serait difficile de l'expliquer. J'ai souvent
entendu prononcer le mot de fou quand on parlait de lui. En effet, il
tait d'allures bizarres, et ma pauvre mre--je ne l'ai pas
oubli--pleurait bien souvent, lorsque, seuls tous deux, nous passions
de longues soires au coin de notre foyer; mon pre, enferm dans son
cabinet, ne faisait auprs de nous que de rares apparitions.

C'tait un homme de moyenne taille, maigre  l'excs. Je le vois
encore, alors qu'au moment du repas il entrait, calme et froid, presque
solennel, dans la salle de famille. Son front large tait couvert d'une
fort de cheveux blancs et boucls comme ceux d'un enfant. Il marchait
ou plutt il glissait silencieusement, toujours en proie aux obsessions
d'une pense persistante. Quand il nous voyait, il nous adressait un
sourire d'une douceur pntrante. Il embrassait ma mre, puis, me
pressant dans ses bras, il m'attirait sur ses genoux. Il semblait qu'il
et voulu parler; mais, instantanment, le dmon qui hantait son cerveau
s'emparait de nouveau de lui. Il ne nous voyait plus, et, tout en
mangeant rapidement, il murmurait  voix basse des mots tranges et dont
il nous tait impossible de saisir la signification.

Puis il se retirait, aprs nous avoir souri de nouveau. La porte de son
cabinet se refermait sur lui. En lui tout me paraissait
incomprhensible.

Jamais il ne se couchait: il avait fait fabriquer, sur ses propres
indications, uns sorte de fauteuil, sur lequel il se tenait
continuellement, et qui tait dispos de telle faon que, mme si le
sommeil le surprenait, il ft toujours prt  reprendre son travail au
premier rveil.

Plusieurs fois j'tais parvenu  m'introduire dans son cabinet, dont
l'aspect bizarre frappait vivement mon imagination d'enfant...

Les murs taient couverts, au lieu de papier ou de tentures, par
d'normes tableaux noirs, allant du plancher au plafond, et qui taient
toujours couverts de signes tranges, s'entre-croisant, se mlant. Ce
n'taient ni des chiffres, ni les lettres d'une langue connue, du moins
 mes yeux. Pour un peu, j'aurais cru  quelque grimoire cabalistique.

Une fois mme, un de mes camarades de pension me jeta au visage ces
mots:

--Tu n'es qu'un fils de sorcier!

Je courus auprs de ma mre, qui, en m'entendant, ne put retenir ses
larmes.

--Mon enfant, dit-elle en me couvrant de baisers, sache bien que ton
pre est le plus honnte et le plus respectable des hommes. C'est un
savant, et sa science est telle que celle de personne ne peut lui tre
compare...

Je poussai un cri de surprise.

--Alors, pourquoi pre ne fait-il pas de moi un savant?...

Malgr nous, et quoique d'ordinaire nous ne parlassions qu' demi-voix
pour ne pas troubler mon pre, cette fois il nous avait entendus. Nous
fmes tonns de le voir paratre; il s'enquit de ce qui s'tait pass,
et, aprs une longue hsitation, ma mre se dcida  lui faire connatre
le propos qui m'avait si vivement bless.

Mon pre se mit  rire.

--Sorcier est presque un terme poli, dit-il. Les acadmies elles-mmes
mettent moins de formes dans leurs apprciations. Elles m'ont dclar
fou, fou  lier, et peu s'en est fallu qu'elles ne provoquassent mon
interdiction et mon internement dans une maison d'alins. Voil ce que
c'est que de battre en brche l'enseignement officiel et de dcouvrir la
vritable raison des choses...

Je l'coutais avec une attention fivreuse. Jamais je n'avais entendu
autant de paroles s'chapper de ses lvres. Il s'en aperut, s'arrta et
me considra longuement.

--A quoi songez-vous? demanda ma mre, dont la voix rvlait une sorte
d'inquitude.

Mon pre tressaillit et passa sa main sur son front.

--Non, murmura-t-il, je ne riverai pas cet enfant  la chane que je me
suis forge moi-mme. C'est assez d'un forat de la science dans la
famille...

Tout  coup il s'interrompit, et ses yeux tincelrent.

--Et pourtant! s'cria-t-il, je touche au but; encore quelques mois,
quelques jours peut-tre, et j'aurai surpris dans les obscurits les
plus profondes de la nature ces arcanes qui, jusqu' prsent, ont
chapp  l'intelligence humaine!... Alors, si pnibles qu'aient t mes
travaux, si douloureuses qu'aient t mes premires dceptions, je
sentirai en moi un orgueil si grand et si large, qu'aucune puissance
humaine ne pourra lui tre compare.

En vrit, mon pre, debout, le bras tendu comme s'il et montr du
doigt le but qui, pour lui, se dressait  l'extrmit de quelque horizon
inconnu, mon pre tait beau comme ces thaumaturges des lgendes qui
commandaient aux forces du ciel et de la terre.

--Mon ami! commena ma mre, tandis que son regard me dsignait au
vieillard.

--Oui, oui, j'ai tort! fit-il en secouant la tte. A moi la science, 
lui l'art. Je ne veux pas qu'il se laisse saisir par l'engrenage qui
emporte un  un tous les lambeaux de moi-mme. Petit, ajouta-t-il en me
tapant amicalement la joue, tu seras peintre... tu seras un grand
peintre.... D'ailleurs, aprs moi, le monde sera transform et, dgag
des proccupations matrielles, pourra marcher d'un pas ferme et sr
dans la grande voie de l'idal.

Sur un nouveau geste de ma mre, qui semblait craindre l'effet que de
semblables paroles pouvaient produire sur ma jeune imagination, mon
pre se retira aprs m'avoir dit:

--Si on m'appelle sorcier, laisse dire, il y a du vrai.

On comprendra facilement le travail qui ds lors s'opra dans mon
cerveau. J'avais, depuis mon enfance, manifest de grandes dispositions
pour le dessin, et les premires leons que j'avais reues d'un peintre
en renom semblaient indiquer,  ce qu'affirmaient les bienveillants, une
vocation relle.

Mais,  partir de ce moment o mon pre avait parl, une immense
curiosit s'empara de moi. Bien que ma mre vitt toute conversation
qui et trait aux travaux de mon pre, je ne cessais de la questionner.

Elle s'effrayait de cet enthousiasme sans but rel et qui menaait de
m'arracher aux travaux de l'atelier. Par un sentiment facile 
comprendre, elle pensa que mieux valait me tirer de cette incertitude.

Et voici ce qu'elle m'apprit:

Quand elle avait pous mon pre, il tait professeur de mathmatiques
dans un petit lyce de province. Ma mre tait elle-mme plus instruite
que les femmes ne le sont d'ordinaire, et leur affection tait
ne--chose bizarre--d'une sorte de sympathie scientifique. Elle avait
dcouvert dans le professeur, simple et modeste, une largeur de
conceptions, une ardeur de travail qui l'avaient frappe et
enthousiasme.

Elle tait relativement riche, possdant une quinzaine de mille livres
de rente. Mon pre n'avait d'autres ressources que son modique
traitement: de plus, plusieurs fois dj, l'originalit de son
enseignement l'avait dsign aux foudres censitaires, et sa situation
tait menace.

Ma mre sut triompher de ses scrupules, et, leur union s'tant
accomplie, mon pre donna sa dmission pour se livrer tout entier  ses
recherches.

Ses travaux avaient pour objet la loi premire des nombres, qui (je
n'explique pas, j'expose) tait  ses yeux la raison de la nature
physique. La dcouverte de cette loi, selon lui, simple et unique,
devait expliquer la marche des mondes, le secret des origines et des
fins de l'humanit. Il tait parvenu, par l'tude des rgles auxquelles
obissent les nombres,  des aperus si nouveaux, si grandioses, que ma
mre ne doutait pas un seul instant que la solution du problme ne ft
possible.

Longtemps elle l'avait suivi, aid mme dans ses travaux: ma naissance
seule avait mis un terme  ses propres spculations.

--Quand je t'ai senti frmir dans mon sein, me disait cette courageuse
et excellente femme, lorsque tu as pouss ton premier cri, j'ai compris
que l'enfant tait pour la mre le secret de toute la vie.

Mon pre resta livr  lui-mme. Mais l'amour paternel devait exercer
aussi sur lui une relle influence. Ds lors ses recherches, jusque-l
purement spculatives, eurent un but politique. Il rva d'arriver aux
honneurs,  la fortune, et ce fut dans ce but que, rsumant
quelques-unes de ses dcouvertes, il les fit connatre au monde savant.

Il y eut un moment de surprise, presque de stupeur. Il sembla que ce
ft un monde nouveau qui s'ouvrait aux yeux de l'humanit. Mais cet
tonnement, qui tenait de l'admiration, fit bientt place  l'troit
esprit de routine qui, par malheur, domine aujourd'hui encore les
adeptes de la science.

On cria  l'hrsie, presque au blasphme. Ce fut plus que du ddain,
ce fut de la colre. Le pauvre savant fut honni, insult, mis au ban des
acadmies; peu s'en fallut que ses enseignements ne fussent dfrs  la
justice. C'tait, s'criait-on, un outrage  la raison humaine que de
lui supposer des rgles immuables. Le clerg prit parti. Les thories de
Martial taient en contradiction avec le dogme du libre arbitre, de la
responsabilit.

Mon pre lutta courageusement; mais les attaques prirent un tel
caractre de violence et de passion que force lui fut de plier.

Il avait, d'ailleurs, la placide rsistance de ceux qui se savent sur
le chemin de la vrit.

Il quitta la petite ville du Midi qu'il habitait avec ma mre et moi,
et o sa prsence tait dnonce comme un objet de scandale.

Pauvre pre! que de souffrances, que de perscutions il dut endurer!
Calme, il rentra dans son cabinet, et il rpta le mot de Diogne:

--Pour prouver le mouvement, je marcherai.

Seulement son esprit avait reu une commotion qui devait influer sur
son caractre. Ds lors il se refusa  toute communication avec
l'extrieur. Ma mre sut seulement que ses tudes avaient pris une
direction nouvelle.

Pour complter, pour tayer son systme, il s'tait livr 
d'incessantes recherches sur les langues primitives. Ses admirables
facults le servant  merveille, il devint en quelques annes d'une
profonde rudition. Connaissant le sanscrit, le pli et tous les
dialectes asiatiques, il se mit en correspondance avec des indignes de
l'Hindoustan, de Chine, de Siam. Il dpensait des sommes considrables
pour se procurer des manuscrits, des documents de toute nature. Avec
quelle incroyable patience, avec quelle persvrance de martyr, il
s'tait cr des relations dans les rgions les moins connues, c'est ce
que l'imagination a peine  se figurer.

Et cependant ma mre, malgr la passion intelligente qu'elle lui avait
voue, avait tent plusieurs fois de l'arrter sur cette pente. D'une
part, cet homme, soutenu surtout par une volont ardente,
s'affaiblissait de jour en jour. Les dboires qu'il avait subis lui
avaient port un coup qui avait branl tout son organisme. L'excs de
travail le tuait.

Mais ce n'tait pas tout.

Le capital de ma mre tait depuis longtemps entam. Plus de cent
cinquante mille francs avaient dj t dpenss, et notre revenu tait
rduit de moiti.

Loin de s'en apercevoir et surtout de s'en proccuper, mon pre ne
parlait que de dpenses nouvelles.

Jamais je n'oublierai une scne navrante qui un jour eut lieu entre ces
deux tres que je chrissais et que je respectais plus que tout au
monde!

Ma mre reut un jour un colis venant de l'extrme Orient. C'tait une
caisse couverte de signes bizarres. Mon pre la fit transporter dans la
salle commune, la porte de son cabinet tant trop troite pour qu'elle
pt y tre introduite.

Une curiosit bien naturelle nous attirait, et je demandai  mon pre
la permission d'assister  l'ouverture de la bote fantastique...

Il y consentit en souriant.

Au moment o il introduisait le ciseau sous les planches, il releva la
tte et regardant ma mre:

--Cette fois, dit-il, tu ne m'accuseras pas de faire de folles
dpenses.... Car ceci--et il frappa sur le couvercle--c'est un trsor
que pas une fortune connue ne pourrait payer.

Ma mre plit lgrement et ne rpondit point.

--Htez-vous, mon pre! m'criai-je avec toute l'insouciance de la
jeunesse, il me tarde de voir ce trsor...

Pour tout dire, je m'attendais  un ruissellement de diamants et de
pierreries, comme en offrent  notre imagination les contes orientaux.

Le bois gmit sous l'effort. Les clous sortirent de leur gane. Une
odeur balsamique, exquise, s'chappa de la bote, dans laquelle se
trouvait un second coffre sculpt avec une habilet surprenante et fait
d'un bois d'un brun rougetre, dont la provenance m'tait inconnue.

Je vois encore mon pre pench sur cette caisse. Ses mains tremblaient
comme s'il et eu la fivre, et comme je m'approchais pour l'aider, il
me repoussa doucement.

Les objets que renfermait le coffre mystrieux taient soigneusement
envelopps de plantes sches, et qui, ainsi que le bois, exhalaient un
parfum pntrant.

A vrai dire, ma mre et moi, nous retenions notre respiration,
haletants, inquiets comme si un sublime secret nous allait tre dvoil.
Malgr les dconvenues nombreuses que ma chre mre avait dj subies,
sa physionomie s'tait claire d'une suprme esprance.

Enfin mon pre poussa un cri de joie.

Nous nous tions courbs pour mieux voir.... Au mme instant, une
exclamation de dsappointement s'chappa de notre poitrine. Voici ce
qui se prsentait  nos regards...

Trois fragments d'une statue, sculpte dans une pierre noire, incruste
d'arabesques qui paraissaient d'argent.

Ces fragments, artistement rapprochs, reprsentaient un homme nu,
assis, la jambe gauche appuye contre la terre, la jambe droite releve.
Sur le genou droit la main s'appuyait, tandis que l'autre reposait sur
l'autre cuisse.

La tte, bien modele, portait une sorte de casque plat ou plutt de
bonnet, s'adaptant exactement au crne. Sur les paules, sur le dos, sur
le ventre, des caractres singuliers ressortaient avec leur teinte
blanchtre...

Nous restions stupfaits, immobiles. J'avais chang avec ma mre un
rapide regard, et une mme question s'tait formule dans notre cerveau,
sans cependant s'chapper de nos lvres.

--Est-il fou?...

Quant  mon pre, radieux, transfigur, il contemplait avec une sorte
de batitude extatique cette bauche singulire, et il pronona ces
mots:

--Le Roi Lpreux! Bua-Sivisithiweng!...

Au moment o Archibald de Thomerville, qui lisait  haute voix le
manuscrit de Martial, pronona, presque en l'pelant, ce nom barbare,
Armand de Bernaye, qui paraissait couter avec une impatience fbrile,
se dressa tout  coup.

--Arrtez! s'cria-t-il. Je vous demande de m'autoriser  adresser  ce
jeune homme une question d'une importance capitale...

--_I beg you pardon_! fit sir Lionel; mais il est de rgle absolue au
Club des Morts que tout rcit ayant trait  un suicide soit cout dans
le plus profond silence et sans la moindre observation de notre part...

--Vous dites vrai, sir Lionel. Vous savez que je respecte autant
qu'aucun de vous les lois que nous avons dictes, et cependant, encore
une fois, je vous supplie de me permettre de parler....

Il y eut un moment d'hsitation.

De fait, l'observation de sir Lionel rappelait une des obligations qui
devaient tre strictement observes. Les quatre hommes, Archibald,
Storigan et les deux frres Droite et Gauche se rapprochrent de la
marquise, qui, toujours immobile, n'avait pas profr un seul mot, et
ils se consultrent  voix basse. Armand semblait en proie  une
agitation qui ne faisait que grandir. Aprs quelques minutes de
pourparlers, sir Lionel revint vers Armand, et d'un signe l'attira dans
un angle de la salle:

--La prudence veut, dit-il  voix basse, que nous nous conformions aux
rgles que nous avons tablies.

--Vous avez raison, fit Armand, qui s'efforait de recouvrer son
sang-froid.

--Cependant, continua sir Lionel, je suis autoris  vous demander
communication des rvlations que vous jugiez devoir faire, et, aprs
que je les aurai transmises  nos frres, ils dcideront.

Armand parut hsiter; puis:

--Sir Lionel, dit-il d'un accent  peine perceptible, je crois tre
certain que le pre de ce malheureux jeune homme a t assassin en
Indo-Chine... et que j'ai moi-mme assist  ses derniers moments. Dj
la ressemblance de Martial avec la victime de ce crime m'avait
profondment frapp... maintenant c'est une certitude qui s'impose 
moi...

--Je crois, reprit sir Lionel, qu'il est prfrable de connatre en sa
totalit le manuscrit de Martial avant de lui faire cette rvlation,
qui, au moment prsent, me paratrait prmature.

Armand baissa la tte en signe d'adhsion.

--D'autant plus, continua l'Anglais, que vous pouvez tre le jouet d'une
illusion, d'une erreur...

--Oh! c'est impossible! L'homme qui est mort entre mes bras, au
Cambodge, tait bien le pre de ce jeune homme. Et cependant, je
m'incline devant votre dcision, j'attendrai!

Pendant ce court colloque, Martial avait relev la tte. Absorb dans
ses penses, il n'avait pas suivi les diverses pripties de cet
incident et n'avait pas compris le sens de l'interruption.

--Continuez, fit Armand, s'adressant  M. de Thomerville.

Et celui-ci reprit sa lecture:

Les sons rauques, bizarres, que venait de profrer mon pre nous
frapprent d'une sorte d'pouvante.

--Que dites-vous? s'cria ma mre.

--Ah! vous ne pouvez pas me comprendre! fit mon pre, dont la tte se
redressa avec une indicible expression de triomphe. Le Roi Lpreux! le
dernier souverain de cette nation des Khmers, qui, il y a plus de quinze
sicles, rgnait sur le premier empire du monde oriental!... Vous me
considrez avec surprise, vous vous demandez si j'ai bien toute ma
raison. Eh bien, coutez-moi! Regardez cette statue, divise en trois
fragments; elle va disparatre pour quelques annes, cache dans les
profondeurs de la terre; mais le jour o elle reparatra, vous serez,
vous, tres chris de mon coeur, plus riches et plus puissants que les
rois et les empereurs!

Son visage rayonnait d'enthousiasme. Malgr nous, nous nous sentions
saisis par cette ardeur communicative. Et sur moi surtout, jeune,
vivace, plein de force et d'ambition, ces rves, voqus tout  coup,
produisaient une sorte de fascination. Ah! qui donc,  quinze ans, n'a
pas, dans les mirages de la jeunesse, rv des richesses colossales?
Est-ce amour de l'or, avidit, avarice? Non pas! c'est dsir inn
d'avoir entre les mains l'outil des grandes choses! Pouvoir jeter les
millions, n'est-ce pas, dans notre civilisation, possder le pouvoir de
centupler les forces humaines, d'largir par del l'infini le cercle de
l'activit gnrale?...

--Et que nous cotent cette caisse... et cette statue? demanda ma mre
avec inquitude.

Je l'avoue,  cette question, tombant subitement comme une douche d'eau
glace sur un foyer brlant, peu s'en fallut que je n'accusasse ma mre
d'gosme, d'troitesse d'ides. Tout entier  sa joie, mon pre
rpondit avec une sorte de dsinvolture:

--Presque rien: quinze mille francs!

J'entendis un cri. Ple, chancelante, ma mre s'appuyait  un meuble
pour ne pas tomber. Mon pre s'lana vers elle.

--Mon amie! s'cria-t-il, je t'en supplie... ne t'effraye pas! ne me
reproche pas cette dpense!... C'est le couronnement de mes efforts!
c'est la fortune!... Quinze mille francs! je te les rendrai au
centuple!...

Elle eut un sourire dsol, et cependant sublime de rsignation. Elle
prit mon pre par les paules et l'embrassa.

--Tout ce qui est ici vous appartient! dit-elle.

Mon pre, goste comme tous les inventeurs, laissa clater sa joie: un
instant aprs, je l'aidais  transporter dans son cabinet les trois
fragments de cette bizarre statue, qu'il avait dsigne sous le nom de
_Roi Lpreux_. tant seul avec lui, je me hasardai  lui demander ce
qu'tait ce roi, dont, je l'avoue, je n'avais jamais entendu parler.

--Je n'ai pas le temps de te donner de longues explications, me
rpondit-il; sache seulement que le roi Lpreux est le dernier des
souverains qui, au troisime sicle de notre re, rgna sur l'immense
empire des Khmers.

--Les Khmers! m'criai-je, quel est ce peuple?...

Mon pre garda un instant le silence.

--Jamais peut-tre nation ne fut plus forte et plus grande, reprit-il
avec solennit; ces hommes rduits maintenant  l'tat d'esclaves,
possdrent les secrets de la science avant que ses premiers lments
eussent pntr jusqu' nous.

Puis, s'arrtant tout  coup comme s'il et parl plus qu'il ne le
dsirait:

--Laisse-moi, cher enfant! j'ai besoin d'tre seul.

Et comme, attrist de ce renvoi, je baissais la tte, il vint  moi, et
prenant mes deux mains entre les siennes:

--coute-moi, me dit-il: voici que maintenant tu es un garon
raisonnable, il faut que je puisse avoir en toi une confiance absolue.
Je connais ton coeur, et je le sais bon et gnreux. Tu aimes ta mre,
n'est-il pas vrai?

--Si je l'aime!...  donner ma vie pour elle!

--C'est bien. Je te fournirai l'occasion de lui prouver ton affection
et ton dvouement. Il se peut que cette occasion...

Il balbutiait comme si les paroles qu'il devait prononcer lui eussent
t trop pnibles.

--Achevez! m'criai-je, ma mre court-elle donc quelque danger?

--Non! reprit-il vivement, mais tu sauras plus tard que l'esprit des
femmes est tel que toutes les impressions prennent en elle une valeur
exagre.... La grande amiti que me porte ta mre lui rendra
douloureuse... certaine ncessit  laquelle je ne puis chapper...

Je regardais mon pre avec un effroi que je ne cherchais mme pas 
dissimuler. Il s'en aperut et se hta de dire pour me rassurer:

--Vois, voici que toi-mme tu t'pouvantes... J'aime mieux tout te
dire, sachant que tu es plus fort que ta mre.... Je vais partir...

--Partir!... Comment!... Nous abandonner!...

--Un bien grand mot! Je dois--pour de trs graves intrts qui
intressent  la fois et la science et votre avenir  tous deux--quitter
la France pendant quelque temps.

J'tais stupfait. Jamais mon pre ne sortait, ft-ce seulement de
notre appartement.

--Et o allez vous?

--Loin, trs-loin, dans un pays dont le nom mme t'est probablement
inconnu... en Chine... au Cambodge...

C'tait pour moi, je dois le reconnatre, comme s'il et parl une
langue ignore.

--Dans quelques jours, j'attends un tranger: c'est avec lui que je
partirai. J'ai d'abord d'importantes occupations qui me retiendront
pendant quelque temps  Paris, puis je m'embarquerai. Voil ce que
j'avais  te dire. Prpare doucement ta mre  cette sparation...
ncessaire. Je puis compter sur toi, n'est-ce pas, mon cher enfant?

Je ne lui rpondis que par mes larmes; et cependant le respect qu'il
m'inspirait tait tel, que je ne songeai mme pas  combattre sa
rsolution. Au contraire, j'prouvais un certain sentiment de fiert 
assumer le rle de consolateur qu'il me confiait.

Hlas! je ne supposais pas alors que de ce jour dt commencer pour nous
une srie de dsastres et de douleurs qui devaient conduire ma mre au
tombeau et moi-mme au suicide.

Lorsque j'annonai  la pauvre femme la rsolution que m'avait fait
connatre mon pre, elle eut un lan de dsespoir.

Elle courut  son cabinet et resta longtemps enferme avec lui. Que lui
dit-elle? Quelles explications put-elle obtenir? C'est ce que je ne
pouvais deviner.

Mais lorsque ma mre revint auprs de moi, ses yeux taient gros de
larmes, et, suffoque par les sanglots, elle fut pendant quelque temps
sans pouvoir parler.

Enfin, parvenant, grce  mes caresses,  reprendre son sang-froid,
elle me dit:

--Mon Martial aim, ne crois pas que j'aie le droit d'adresser le
moindre reproche  celui qui a consacr sa vie  une oeuvre sublime.
Hlas! ces mes d'lite se crent des devoirs qui, pour nous, semblent
n'avoir pas de suffisantes raisons; mais la conscience de ton pre ne
peut le tromper.

--Ainsi il partira, vous le permettrez?

--Il partira... et quand il se sparera de nous, je trouverai la force
de cacher ma douleur.

Je comprenais qu'elle tait hroque  force de dvouement.

Quelques jours se passrent, pendant lesquels mes parents s'occuprent
de rgler les affaires d'intrt. Il restait encore  ma mre cent vingt
et un mille francs. Mon pre emportait avec lui, pour les frais de son
voyage, le reliquat des cent mille francs, qui furent placs par lui
chez un ancien banquier de Bordeaux, avec lequel il avait t en
relations depuis longtemps et qui tait, je crois, d'origine portugaise.
On le nommait Estremoz. Il tait en relations suivies avec l'Amrique
mridionale et les Indes. Les intrts qu'il devait servir rgulirement
 ma mre taient pour nous mettre  l'abri du besoin.

Un soir, un personnage trange se prsenta chez mon pre.

trange, ai-je dit. Cette expression rend  peine l'impression profonde
que je ressentis en le voyant.

Bien que nous fussions alors en plein t, il tait cach sous un
norme manteau qui le couvrait tout entier, et son front s'abritait sous
un large chapeau qui dissimulait son visage.

Mais  peine eut-il pntr dans la maison,  peine mon pre se fut-il
avanc au-devant de lui avec des dmonstrations de respect vraiment
singulires, que l'inconnu, sur l'invitation qui lui en fut faite, se
dbarrassa de ce manteau.

C'tait le soir, ai-je dit. Les lampes clairaient la grande salle o
nous nous runissions pour le repas de famille, et sous leur lumire
brillante, l'tranger me fit l'effet d'une apparition fantastique...

Tel je me figurais les personnages mystrieux des temples bouddhiques.

C'tait un vieillard,  en juger par les rides multiples qui se
croisaient sur son visage, et qui se confondaient de curieuse faon avec
des lignes rouges, bleues et noires, tatoues dans l'piderme. Le nez,
large, s'crasait sur des lvres sans couleur, qui, s'ouvrant,
laissaient voir des dents d'un brun noir.

Ses paules et sa poitrine taient couvertes d'une sorte de tunique
bizarrement raye, et serre  la taille par une large ceinture
tisse--du moins je le crois--de fils d'or pur; et sur cette ceinture
tincelait une tresse noire, constelle de pierres semblables aux plus
purs diamants.

La tunique tombait jusqu'aux pieds nus, et protgs seulement par une
large semelle, avanant en pointe au devant des doigts.

Des manches larges sortaient deux bras maigres, qu'un bracelet d'or,
large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.

Mais ce qui mit le comble  ma surprise, c'est que le personnage
fantastique, aprs avoir chang avec mon pre quelques mots, d'ailleurs
parfaitement incomprhensibles pour moi, se prosterna devant ma mre, et
d'une voix gutturale et sonore  la fois (on et dit l'cho d'un
instrument de cuivre) pronona ces paroles, dans le franais le plus
pur:

--Le Roi du Feu salue la compagne du roi de la Science!

Puis se relevant, il se tourna vers moi et ajouta:

--Enfant! aime ton pre, aime ta mre, et tu seras digne d'tre homme!

Un instant aprs, mon pre et l'tranger s'taient enferms dans le
cabinet de travail.

J'aurais bien dsir interroger ma mre, mais elle s'tait abme dans
ses rflexions. Je ne l'osai pas.

Quant  moi, mon imagination surexcite voquait des rves ensoleills
de pierreries et de diamants. Je sentais des dsirs passionns, c'tait
un songe d'or dans lequel je me plaisais  me perdre tout entier.

Lorsque je m'endormis, il me sembla que j'tais transport au milieu de
rgions blouissantes o se dressaient des pagodes gigantesques, dont
les pilastres taient taills en plein diamant.

Au point du jour, je m'veillai brusquement.

--Martial, me dit ma mre, viens embrasser ton pre.

--Quoi! part-il dj? m'criai-je.

Et, malgr moi, mon coeur se serra d'une indicible angoisse.

Pauvre pre! ce fut la dernire fois qu'il me fut donn de serrer
contre mes lvres votre visage vnr.

Il me prit dans ses bras, et comme, par un mouvement instinctif, je me
laissais tomber  genoux, il plaa ses mains sur mon front et me
bnit...

L'tranger tait prs de lui, envelopp dans le manteau qui dissimulait
son trange costume.

Une chaise de poste s'tait arrte devant la porte. Le postillon aida
 charger la caisse, que je reconnus pour celle qui contenait les trois
fragments de statue.

Ma mre se jeta dans les bras de mon pre; mais cette femme stoque
tenait parole. Son coeur dbordait de sanglots, mais son visage tait
calme et ses lvres souriaient.

Le signal du dpart fut donn. Le fouet claqua dans l'air, les roues
s'branlrent.

Je restai seul avec ma mre, qui, chancelant tout  coup, ft tombe
sur le sol si je ne l'eusse retenue.

J'ai longuement racont cet pisode, non dans le but d'exciter chez
ceux qui le liront une curiosit que je ne puis satisfaire, mais pour
donner des indices si faibles qu'ils soient, grce auxquels peut-tre la
trace de mon pre bien-aim pourra tre retrouve.

Faut-il le pleurer! faut-il le venger!

Archibald de Thomerville avait interrompu un instant sa lecture. Ses
regards et ceux de sir Lionel s'taient fixs sur Armand de Bernaye,
dont la pleur tait livide sous son masque, et dont les yeux
tincelaient. Armand comprit le sentiment qui les animait. Le portrait
de celui qui s'tait dit le roi du Feu ne concordait-il pas de
singulire faon avec celui de Sora, l'trange personnage qui vivait
sous le toit de M. de Bernaye et lui paraissait dvou comme un esclave?
Seul l'ge diffrait. Armand, d'un signe, indiqua aux deux hommes qu'il
partageait leur motion.

--Continuez, dit-il  Archibald.

Mais  ce moment Martial se leva vivement.

--Messieurs, dit-il, vous m'avez demand tout  l'heure si j'tais prt
 vous faire connatre ma vie et les circonstances qui m'ont jet,
quoique jeune et vigoureux, sur la voie du suicide. Une sorte de honte
m'tait monte au front, et j'avais accept comme moyen terme la lecture
de ce manuscrit. Il me semblait que passant par la bouche d'autrui, mes
aveux perdraient de leur poignante gravit. C'tait encore une
faiblesse, je dis plus, une lchet. Je veux que ce soit la dernire.
Depuis que j'ai entendu votre voix vibrante d'honneur me parler du
devoir, depuis que je respire cette atmosphre chaude dans laquelle il
me semble que passe un souffle de probit, je me sens devenir un autre
homme. J'tais faible, je suis fort; j'avais peur de mes propres
souvenirs, je veux les regarder en face. Ne lisez plus, je vous
parlerai, et cette confession que vous rclamez de moi, je veux vous la
faire complte, sans rticence, mettant dans chacune de mes paroles mon
me tout entire, avec ses dfaillances... coutez-moi donc.

Un murmure d'approbation sortit de toutes les poitrines.

--Parlez, dit Armand. Et n'oubliez pas que nous sommes de ceux qui,
ayant combattu le combat de la vie, sommes sortis de la lutte cuirasss
d'indulgence et de raison.

Martial garda un instant le silence, le front pench sur sa main. Puis
il releva la tte et commena:

Dans ces premires annes dont vous venez d'entendre le rcit, dit-il,
il est un point sur lequel je n'ai pas suffisamment insist, et qui
cependant explique tout ce qui s'est pass depuis. Loin de moi la pense
d'adresser  ma mre un reproche que la pauvre morte--car je n'ai plus
ma mre, messieurs,--n'a jamais mrit.

Elle prouvait pour moi une de ces passions que connat seul le coeur
des mres. L'amour qu'elle prouvait pour mon pre, si savant et si
grand dans sa persvrance, se reportait sur moi, mais dans un autre
sens. Ainsi que mon pre l'avait dit, c'tait vers les grandeurs de
l'art que toutes mes aspirations avaient t diriges.

Quelques essais heureux avaient donn  ceux qui m'entouraient croyance
en un talent qui, peut-tre, se ft dvelopp, si je n'avais t
entran plus tard dans une voie mauvaise. J'tais enthousiaste, j'avais
foi en moi, et ma grande facilit me trompant moi-mme, je n'avais pas
dans le travail cette volont ferme et presque brutale qui seule produit
les grandes oeuvres.

Ma mre, indulgente et fire de son fils, tait convaincue que peu
d'annes me suffiraient pour que j'eusse conquis ma place au milieu des
plus grands, sinon mme au-dessus d'eux. Et moi, je me berais de ces
chimres, gaspillant des facults, relles d'ailleurs, dans des essais
toujours inachevs. J'bauchais tout, je ne terminais rien. La soif du
mieux m'empchait de faire bien. A peine avais-je choisi un sujet, 
peine en avais-je trac les lignes, plac les ombres, qu'il me semblait
que le cadre tait trop troit pour le dveloppement de mes puissances
d'artiste.

Et je cherchais ailleurs. Si ma mre m'adressait quelques observations,
je lui rpondais par ces longues et brlantes tirades qui jaillissent de
tout cerveau de vingt ans, et pour lesquelles elle s'enthousiasmait 
son tour. Tu es aussi grand que ton pre! me disait-elle, et c'tait
le plus grand loge qu'elle pt m'adresser...

Ds que mon pre fut parti, la maison nous sembla bien vide; malgr son
courage, ma mre ne pouvait dissimuler compltement les amres
tristesses qui remplissaient son coeur. Songez-y bien, jamais elle
n'avait t spare de celui auquel elle avait vou sa vie tout entire;
et maintenant voil qu'il s'en tait all vers ces pays inconnus qui
semblent ne point appartenir au monde rel. Un jour elle me dit que son
absence durerait au moins deux annes. Et disant cela, ses lvres
tremblaient comme lorsqu'on retient ses larmes. Une lettre lui avait
fait connatre ce dlai, en mme temps qu'elle lui annonait
l'embarquement de mon pre. Et cependant, dans les lignes traces par
lui, il rgnait une telle chaleur d'esprance, de conviction, il parlait
si hardiment--lui que nous tions habitus  regarder comme
infaillible--d'immenses richesses  recueillir, il dcrivait avec tant
de complaisance l'existence de bonheur qui suivrait son retour, que,
plus insouciant, j'en tais venu  ne pas regretter qu'il nous et
quitts.

Mais cependant la grande salle triste me faisait froid au coeur. Depuis
longtemps dj je caressais un rve. Je ne sais quel beau parleur
m'avait convaincu qu' Paris seul le vritable talent trouve  se faire
jour. Ces semences jetes en moi avaient promptement germ. Paris
m'apparaissait dans le lointain d'un nuage blouissant. D'abord je
n'osai pas en parler  ma mre. Voudrait-elle quitter la maison o elle
avait t si heureuse? Je ne songeais pas  l'abandonner. Non, pas
encore.

Mais je me laissais aller  cette langueur qui accompagne le dsir
persistant, cach et inassouvi. Je ne travaillais plus; chaque jour,
jetant mes pinceaux  peine touchs, je courais  travers la campagne.
Je cherchais de prfrence les plus hautes collines, et je les
gravissais d'une seule traite, comme si de leur sommet j'avais pu
apercevoir la grande ville que mes yeux cherchaient  l'horizon.

Cet tat de fivre, suivi d'abattements inexpliqus, ne pouvait
longtemps chapper  l'oeil clairvoyant de ma mre. Elle m'interrogea.
Je ne savais pas mentir, et je lui avouai tout. Paris! Paris! l
seulement je pourrais donner cours  toute la fougue de travail que je
sentais bouillonner en moi...

Elle me crut. J'avais l'loquence des rveurs. Et puis n'tait-elle pas
habitue  se sacrifier? Et, certes, c'tait la plus grande preuve
d'amour qu'elle pt me donner... car, savez-vous ce qu'elle fit?

Un jour, elle me dit que, s'il l'et fallu, elle et t prte 
sacrifier tous ses souvenirs du pass, qui l'attachaient  la maison du
pre, pour m'accompagner  Paris, mais elle avait consult. Avec ses
ressources, il nous serait impossible de trouver dans la grande ville
l'aisance et la tranquillit, tandis que l o elle tait, elle
pouvait--restant seule--se contenter d'un revenu assez modique pour me
donner les moyens de me livrer  Paris aux tudes que ncessitait le
soin de mon avenir.

Et moi, goste, je ne vis pas qu'en disant cela, ma pauvre mre tait
blanche comme une morte. Oui, sur des conseils donns de bonne foi, elle
tait persuade qu' Paris, elle serait une gne pour moi. On lui avait
dit--des artistes de passage, sans valeur, mais qu'elle croyait parce
qu'ils me flattaient--on lui avait dit que le vritable travailleur
avait besoin d'tre seul, d'tre libre, qu'il me fallait sentir sur mon
front de pote le grand souffle de l'indpendance... que sais-je, moi?
Bref, la bien-aime femme eut foi en ces thories, qui la sduisaient
d'autant plus qu'elles rpondaient aux lans d'admiration que lui
inspirait ce qu'on appelait mon gnie. Triste jour, que celui o j'eus
l'horrible courage d'accepter cet abandon qu'elle me faisait de toutes
ses prfrences. Je l'ai dit, il lui restait un revenu de cinq ou six
mille francs environ. Elle gardait mille francs pour elle, le reste
tait pour moi. C'tait l'outil qu'elle me mettait aux mains, et,
m'embrassant avec la ferveur passionne des mres, elle me disait:

--Va, je suis sre de toi!

Je n'eus pas la force,  peine la pense de refuser. Elle m'avait si
bien habitu  ses abngations, que j'en comprenais peu la grandeur.

Je partis. J'arrivai  Paris.

Ici, quelques mots d'explication sont ncessaires. Vous n'ignorez pas
qu'il y a quatre ou cinq annes, la lutte s'tait engage ardente entre
ceux qu'on appelait en peinture comme en littrature les classiques et
les romantiques. Mon ducation provinciale me lanait dans le camp des
premiers. Aussi, ds que je me mis en relations avec les jeunes artistes
de Paris, prouvai-je une de ces dceptions qui sont atroces et
poignantes au coeur des novices.

Je n'avais rien, ni couleur, ni vitalit, ni passion. Je peignais
froid, poncif: c'tait dj le mot consacr. J'eus un moment de
dcouragement profond. Mais la bienveillance des uns, la camaraderie
intresse des autres me rendirent mon nergie, du moins je le crus.

J'tais tomb ds le principe au milieu d'une de ces coteries
d'incompris dont le temps se dpensait en dclamations striles et qui
se croyaient appels aux plus hautes destines parce qu'ils exposaient
en termes redondants les thories de ce qu'ils appelaient le grand art,
l'art de la nature...

Je n'eus pas de peine  me mettre au niveau de ces intelligences
fausses. De travail il tait  peine question. Ce qu'il fallait avant
de jeter ses ides sur la toile, c'tait les avoir bien rptes,
ressasses et,  force de parler, on s'apercevait qu'on n'avait plus le
temps d'agir...

J'crivais  ma mre; et il est facile de comprendre que je ne me
faisais point faute de lui exposer, dans de longues lettres, les
banalits blouissantes dont mon cerveau emportait chaque jour l'cho,
au sortir de nos runions paresseuses.

Elle m'admirait, et me voyant  travers le prisme de son amour, elle me
rpondait qu'elle tait heureuse et fire de m'avoir envoy  Paris,
qu'elle comprenait le magnifique veil de ma nature, l'panouissement de
mes facults...--Tu as raison, me disait-elle, replie-toi sur toi-mme,
et quand le jour sera venu, frappe un de ces grands coups qui, te
donnant la gloire, me donneront  moi l'immense bonheur.

Gloire! bonheur! hlas! que tout est loin de moi maintenant!

En somme, pour le milieu o je me trouvais, j'tais riche, et je
m'tais tout  coup vu entour par cette foule de parasites qui
s'attachent aux jeunes gens et leur font une cour, comme  un souverain.

Comme, aprs tout, j'avais fait d'assez fortes tudes, j'tais
suprieur  cette tourbe d'impuissants qui, dans un but facile 
comprendre, exaltaient ce talent encore en enfance. Ils me proclamaient
chef d'cole, ils se dclaraient trop heureux de se dire mes lves; du
matin au soir, ils encombraient mon atelier, o l'atmosphre tait
lourde de la fume des pipes, ou aux phrases creuses se mlait le choc
des verres sans cesse remplis et plus vite vids.

Et moi, plein d'orgueil, buvant ces louanges qui me montaient au
cerveau comme une liqueur frelate, je me croyais grandi de toute la
petitesse des autres...

Cependant, par une sorte de pudeur vis--vis de ma propre conscience,
je m'tais mis au travail.

Tandis que les autres proraient, tendus sur mes divans, j'tais
parvenu  m'isoler au milieu de ce tapage.

J'bauchais une Sarah d'aprs la _Baigneuse_ d'Hugo. Un jour, un de mes
courtisans s'approcha de la toile sur laquelle je me tenais courb, et,
avec lui, ses compagnons se mirent  examiner longuement mon travail. Je
ne les voyais pas: je m'absorbais dans ma propre pense. J'prouvais un
de ces rares moments de bonheur o l'me, oubliant la terre, se laisse
entraner, comme si elle s'tait dtache du corps, dans les espaces
infinis de l'art...

--Admirable! sublime! Rubens et Rembrandt! Delacroix n'est qu'un
enfant! Enfoncs les Ingristes!

A ces exclamations rptes, et qui se croisaient avec de petits cris
d'admiration, je levai la tte. Ils taient l tous debout, dans une
attitude presque grotesque  force d'admiration force.

--Martial, dit l'un, ds aujourd'hui tu es le matre...

--Le roi du Salon, si toutefois ces misrables routiniers ne nient pas
le soleil!

Je rougissais, mais un indicible bonheur remplissait mon me. Et tout
en me dfendant contre ce que je daignais encore appeler d'amicales
exagrations, je me disais:

--Oui, je suis grand! oui, je suis matre!...

L'un d'eux ajouta:

--Quand _elle_ verra cette _patte_, elle consentira  tout.

--Elle! fis-je avec surprise. De qui parlez-vous?

-Oh! ceci est, ou plutt tait un grand secret. Mon cher, il s'agit
d'une femme, la plus belle, la plus forte, la plus intelligente qui
jamais ait compris l'art...

--Vous la nommez?

--Isabelle!

--En effet, il me semble vous avoir entendus prononcer ce nom.

--coute. Tu vas tout savoir. Isabelle est la fille la plus trange qui
oncques ait paru parmi nous. D'o vient-elle? de quelque rgion o les
corps humains sont ptris de lumire et de soleil. C'est la perfection
plastique dans toute sa magnificence. Et sais-tu ceci? Tous, nous avons
suppli Isabelle de nous permettre de reproduire sur la toile cet idal
de la beaut humaine... A tous elle a refus. Et elle nous a dit: Le
jour o parmi vous se lvera un matre incontestable, incontest, un de
ces hommes marqus du sceau divin, et qui assurent  leur modle
l'immortalit de la gloire, ce jour-l, j'irai  ce matre et je lui
dirai: Me voil!

Il est facile de comprendre quelle curiosit passionne ces tranges
paroles me mirent au coeur!

Quelle tait cette femme dont mes amis parlaient avec enthousiasme?

--Qu'elle vienne! m'criai-je, et si elle me trouve digne d'elle, je
jure que de cette beaut je saurai faire un chef-d'oeuvre immortel!

Le lendemain, Isabelle se prsentait  mon atelier.

En vrit, nulle expression ne saurait rendre l'motion profonde,
instantane, qui s'empara de moi, quand elle parut dans l'encadrement
des tentures, avec ses longs yeux noirs ombrags de cils qui tamisaient
le regard, avec ses lignes sculpturales, et cependant animes d'une vie
superbe, avec cette carnation idale sous laquelle on sentait courir le
sang chaud et puissant. On lui avait fait cortge comme  une reine.

Drape dans un chle de peu de valeur, qui moulait son corps, elle
s'approcha de moi, et me regarda longuement. Moi, je la dvorais des
yeux. Sans parler, elle rejeta le bonnet qui couvrait son front, et de
sa nuque s'chappa un flot de cheveux noirs qui, se droulant comme un
manteau, vint toucher la terre.

Puis, ses mains fines comme celles d'une reine, se posrent sur ma
main, et elle me dit:

--Tu m'as appele! je suis venue!

Certes, aprs ce qui m'avait t dit la veille, c'tait l pour mon
orgueil un de ces triomphes qui laissent dans l'me une trace
ineffaable...

--Suis-je belle? me demanda-t-elle avec un sourire.

Belle! elle l'tait  perdre les mes,  tuer dans la conscience tout
autre sentiment que l'adoration de la crature...

Ah! messieurs, cette femme qui venait  moi, cette femme dont la
prsence tait pour moi comme la conscration de mon gnie, cette
cration rsumant en elle toutes les sductions de la forme et de la
vie, ne l'avez-vous pas devin dj...

C'tait celle qui, plus tard, aprs s'tre jete dans toutes les
dbauches, aprs avoir dchir avec la cruaut des btes fauves le coeur
des nafs et des croyants, est devenue la courtisane froide,
implacable, qui fltrit et qui tue, la Phryn  laquelle s'est attach
comme un stigmate effrayant un surnom presque hideux...

C'tait le Tnia, c'tait celle que vous nommez la duchesse de Torrs.

En prononant ce nom, Martial tressaillit tout entier; une crispation
douloureuse convulsa ses traits. Il s'arrta. D'un mouvement violent, il
arracha sa cravate, comme s'il se ft senti touffer, puis il essuya de
la main son front, que mouillait une sueur glace. Tous se taisaient,
comprenant que l'heure tait venue des pnibles aveux. Oui, ils
connaissaient cette femme, dont le nom n'tait jamais prononc qu'avec
mpris, avec une secrte pouvante, cette femme qui, on s'en souvient,
avait allum dans le coeur de M. de Silvereal une de ces passions qui
poussent  l'infamie et entranent jusqu'au crime. Martial se roidit
contre l'angoisse qui lui treignait le coeur, et, baissant la voix
comme  son insu, il reprit:

--Pourquoi cette femme m'avait-elle choisi pour victime? Quel caprice
sinistre l'avait conduite vers moi? Je l'ai su plus tard... je vous le
dirai.

En ce moment, j'tais fou. Et comme je la contemplais sans trouver la
force de lui adresser une seule parole, elle s'loigna et monta
lgrement sur un de ces escabeaux qui servent de pidestal aux modles.

L, en pleine lumire, sous un rayon de soleil qui semblait se dgager
du ciel pour lui faire un diadme d'or, sans embarras, sans honte, elle
fit un mouvement... et ses vtements tombrent  ses pieds...

Et moi, bloui, saisi au coeur et au cerveau par cette apparition qui
semblait une statue vivante, nouveau Pygmalion d'une Galathe plus
belle que le marbre, je m'criai:

--Non! je ne suis pas digne de cet idal!

Puis, me contredisant moi-mme, je saisis mes brosses et effaai avec
une sorte de rage l'bauche de cette Sarah qui, maintenant, me semblait
un crime de lse-beaut!

Elle fit un geste; on nous laissa seuls.

--Et maintenant, dit-elle,  l'oeuvre, matre!

Oui, je travaillai avec une ardeur qui tenait du dlire. C'tait une
folie intense qui brlait mon cerveau et me desschait la poitrine....
Je travaillai sans relche, sans fatigue. Isabelle, avec son sourire de
reine, semblait ne pas ressentir la lassitude.

Quand l'esquisse fut termine--c'tait la Vnus que les amis trop
complaisants ont admire au Salon--Isabelle vint  moi, et
s'agenouillant  mes pieds:

--Je t'aime! me dit-elle.

Oui, elle me l'a dit, ce mot divin pour lequel j'aurais donn ma vie,
mon honneur. Et quand ses lvres touchrent les miennes, il me sembla
que son souffle tait brlant comme celui des damns!

Ah! je lui appartenais! et je croyais qu'elle tait  moi. Cette femme
prit possession de ma volont, de ma conscience.... Elle disait: Je
veux! et je me courbais comme un esclave...

Que vous dirai-je, maintenant, que vous n'ayez dj compris? Cette
femme, ce fut le mauvais gnie qui s'attacha  moi, et qui, prenant mon
coeur entre ses mains, le tordit jusqu' ce qu'elle en et exprim la
dernire goutte de sang... tait-ce donc de l'amour que j'prouvais pour
elle? Peut-on bien donner le nom d'amour  cette passion envahissante,
dominatrice, nervante, qui vous rduit  l'tat de serf de la chair?
Pour un regard, j'aurais commis un crime. Je ne savais plus, je ne
pensais plus, je ne vivais plus! Elle, toujours elle!...

Le tableau, je vous l'ai dit, eut un succs prodigieux. De ce pas, je
fus sacr peintre.

Oh! coutez bien ceci.

Malgr tout, il y avait encore en moi ces navets d'enfant qui
centuplent la joie du premier succs. Le matin, je courais au Salon, et
l, seul, avant l'arrive du public, je me plaais devant mon oeuvre, et
je la regardais, me disant:

--Tout  l'heure, ils viendront l'admirer, et cela est de moi!

Ou bien encore, je me glissais dans les groupes, tudiant les visages,
cherchant  surprendre un mot, une louange. J'attendais un nouveau venu,
il y avait autour de mon nom comme une atmosphre de bienveillance...
J'tais heureux.

Un jour, j'eus une trange vision.

Quand je pntrai dans le grand salon o mon tableau occupait une des
places d'honneur, j'aperus dans la pnombre du jour un peu gris une
forme arrte devant mon tableau...

Quelqu'un m'avait donc devanc? Quel tait cet admirateur mystrieux
qui recherchait ainsi la solitude pour mieux tudier ses propres
impressions?...

Je m'avanai en touffant le bruit de mes pas, et j'eus peine de
retenir une exclamation...

Devant la Vnus de l'art, tait la Vnus vivante. Oui, c'tait elle,
Isabelle, c'tait ma matresse!...

Lgrement courbe en arrire, les prunelles agrandies, les narines
dilates, elle contemplait le tableau avec une expression d'indicible
orgueil.

tait-ce donc la joie de reconnatre une fois de plus la valeur de
celui qu'elle aimait? En vrit, je le crus navement... et je
m'approchai d'elle.

Elle ne m'entendit pas, et je surpris ces mots qui erraient sur ses
lvres:

--Je suis belle! belle  tre reine!...

--Que fais-tu l? m'criai-je.

Elle tourna vers moi ses grands yeux, clairs comme le ciel; j'y vis
passer comme un clair.

Elle me fit peur. Il y avait dans son regard une sorte de menace,
quelque chose comme de la haine.

--Isabelle! fis-je en lui saisissant les mains.

Elle se dgagea lentement, toujours sans prononcer un seul mot; puis
tout  coup, comme si une pense bizarre et travers son cerveau, elle
poussa un bruyant clat de rire et s'enfuit.

Avant que je fusse revenu de ma stupeur, elle avait disparu. En vrit,
j'tais frapp en plein coeur d'un de ces mystrieux pressentiments qui
vous tenaillent et vous causent une horrible et sourde souffrance. Je
courus  mon atelier. Elle n'tait pas encore revenue.

--C'est un caprice, me disais-je en essayant de me rassurer.

Une heure, deux heures passrent. Elle ne paraissait pas.

Vers midi, un tranger se prsenta chez moi.

C'tait un Anglais, lord S...

--Monsieur, me dit-il avec ce lger accent qui, en ralentissant la
phrase, la rend plus froide et plus mesure, combien voulez-vous me
vendre votre tableau?

Vendre mon tableau! vendre cette oeuvre o j'avais mis tout mon coeur
et toute ma vie! Ah! en vrit,  mon tour, j'clatai de rire.

--Je ne vends pas mon tableau, rpondis-je sans mme rflchir 
l'inconvenance de mon attitude.

Lord S..., sans se dpartir de son flegme, plongea sa main dans la
poche de son paletot et en tira un portefeuille.

--Monsieur, reprit-il, je suis riche, trs-riche. Fixez vous-mme le
prix de cette toile, et je l'accepte sans discussion...

Redevenu matre de moi-mme, je rpondis plus calme:

--Excusez-moi, monsieur, si je n'accueille pas avec la reconnaissance
prvue par vous les offres que vous voulez bien m'adresser. L'artiste
vous remercie, mais l'homme ne peut que vous rpter ce qu'il vous a dit
tout  l'heure: Je ne vends pas ce tableau...

--Et pourquoi?

Il promena ses regards autour de lui. Pour tre plus confortable que
celui de mes jeunes confrres, mon atelier n'offrait cependant pas ce
luxe srieux et grave que comporte une grande fortune. Donc, il
s'tonnait que je refusasse cette fortune peut-tre. Je compris sa
pense:

--Votre bienveillance, monsieur, a droit, en effet,  une explication.
Si je refuse de vous vendre ce tableau, ce n'est pas, croyez-le bien,
pour obtenir de vous des concessions par un moyen indigne d'un artiste
qui se respecte lui-mme. Un intrt spcial, ou plutt un sentiment
profond fait un devoir pour moi de la conservation de cette toile.

A ces paroles, je remarquai que mon interlocuteur plissait
lgrement.

--Deux mille guines, dit-il.

--Monsieur, cette insistance...

--Quatre mille guines...

--Encore une fois, je refuse...

--Alors, monsieur, dit d'une voix nette et tranchante l'trange
personnage, je vous tuerai.

Devant cette menace insense, je crus avoir devant moi un monomane, un
fou.

--Pardon, monsieur, dis-je en souriant, si admirable  votre sens, du
moins, que soit une oeuvre d'art, elle ne peut valoir la vie d'un homme.

Lord S... me regarda en face.

--Monsieur, dit-il, il me faut ou ce tableau ou votre vie.

--Mais,  votre tour, expliquez-vous, car je commence  me demander si
rellement vous jouissez de toute votre raison.

--Je ne suis pas fou, reprit lord S..., mais ma volont est
irrvocable. Il ne m'appartient pas de m'expliquer. Je n'en ai pas le
droit. Encore une fois, je vous offre... dix mille guines, qui font, si
je ne me trompe, deux cent cinquante mille francs en monnaie de France.
Je vous laisse jusqu' demain pour rflchir.... Avant midi, je viendrai
prendre votre rponse.

Et me saluant avec une exquise politesse, il alla vers la porte, qu'il
ouvrit.

--Demain... avant-midi, rpta-t-il.

--Mais, monsieur, ma dcision ne peut changer... et il est inutile...

--Alors, je vous tuerai, fit-il..

Et la porte se referma sur lui.

Rest seul, je me demandais si je devais rire ou m'inquiter de la
ridicule insistance de cet amateur. Ses menaces me laissaient froid,
mais il tait une question qui revenait sans cesse dans mon cerveau et
le martelait douloureusement.

--Pourquoi cet homme tient-il si opinitrement  possder ce tableau?

Et Isabelle ne revenait pas. La fivre de l'attente et de l'inquitude
m'envahissait. Puis, peut-on nier que la prescience de la douleur ne
pse sur notre organisme tout entier?

Je ne savais rien, je ne prvoyais rien, et pourtant j'avais peur.
Cette femme avait pris si compltement possession de moi-mme que, sans
elle, je ne me sentais plus vivre. On et dit que mon tre tout entier
n'existait plus que par elle.

J'essayai de me remettre au travail, pour chasser et cette angoisse
grandissante et l'irritation que me causaient maintenant--plus que
lorsque je les avais entendues--les paroles prononces par lord S...

A mon insu, les deux noms: Isabelle et lord S... se heurtaient dans mon
cerveau, comme si entre ces deux tres, qui cependant ne devaient mme
pas se connatre, et exist quelque lien mystrieux.

Pench vers la porte, j'coutais, j'attendais que rsonnt sur le
palier le doux et charmant bruit de ce pas qui si souvent avait fait
battre mon coeur.... La journe se passait. Et toujours j'tais seul.

J'essayai de me dominer, de raisonner. En vrit, j'tais un enfant.
Son absence, quoique un peu prolonge, s'expliquerait par les motifs les
plus simples.

Puis, sans savoir ce que je faisais, je pris mon chapeau et je
m'lanai dehors. O allais-je? Est-ce que je le savais? Est-ce que je
me le demandais seulement? Je voulais la chercher, la trouver. Peut-tre
avait-elle t victime de quelque accident. Ah! cette pense me fit
tant de mal que je compris que, si elle tait morte, je ne pourrais pas
lui survivre...

Fou! dix fois, cent fois fou! Ah! vous ne savez pas tout encore.
J'tais all chez tous mes amis. Aprs tout, Isabelle pouvait avoir
contre moi quelque grief ignor, qu'elle tait venue confier  quelqu'un
de mes camarades. Et lorsque j'arrivais devant la porte, je m'arrtais
avant de frapper, prenant mon coeur  deux mains pour l'empcher
d'clater.

--Isabelle est ici? m'criais-je avec une sorte de certitude.

On me regardait. Ma physionomie traduisait une angoisse que mes amis
traduisaient en jalousie. Jaloux, moi! Ah! j'y songeais bien! La pense
d'une faute de mon Isabelle n'avait mme pas effleur mon esprit. Je la
respectais, je la vnrais, en un mot, je l'aimais; donc, je croyais en
elle.

Quand j'eus en vain questionn tous ceux qui auraient pu l'avoir
rencontre, je revins chez moi, htif, dsol, et cependant cette
esprance me restait, la dernire!

Si elle tait l! Si elle m'attendait!

Rien!

Je vous ai parl de faiblesses, presque de crimes. coutez ceci. A
peine tais-je revenu dans mon atelier, que l'on frappa  la porte. Je
savais que ce ne pouvait tre Isabelle, car elle avait la clef.
Cependant, je bondis effar, et j'ouvris. Si c'tait un message? Elle
avait besoin de moi.... C'tait cela, n'est-ce pas?

Point! c'tait le concierge qui, m'ayant vu passer comme un fou et
traverser la cour sans tourner la tte, m'avait inutilement appel pour
me remettre... une lettre... une lettre d'elle, peut-tre. Je la pris
et je regardai la suscription. C'tait l'criture de ma mre, le timbre
de la petite ville o elle avait enseveli sa mdiocrit et son
dvouement... savez-vous ce que je fis?

Je jetai la lettre loin de moi! avec un mouvement de colre! Ah! il
s'agissait bien de ma mre!... Qu'est-ce que cela me faisait?...

Et je passai la soire  courir  travers le ville. Il pleuvait. Je ne
remarquais plus que j'tais tte nue. Je crois qu'en passant sur un pont
j'avais d'un mouvement de stupide fureur jet mon chapeau dans la Seine.
J'tais glac, je frissonnais, je pleurais! et certains, passant auprs
de moi et voyant mon visage convuls, s'cartaient comme s'ils eussent
rencontr un fou.

Ce que je fis, je ne sais pas. Cependant, je me souviens d'tre entr
dans un cabaret et d'avoir bu coup sur coup plusieurs verres
d'eau-de-vie. Si bien que la brlure de l'alcool rendait plus pre et
plus douloureuse la sensation de fer rouge sous laquelle se tordait mon
coeur.

Enfin, accabl, bris, claquant des dents,  demi ivre de froid, de
liqueur, de dsespoir, je me retrouvai dans mon atelier. Ce fut un
chagrin d'enfant. Je criais, j'appelais: Isabelle! Isabelle!

Puis vint une prostration stupide, instantane, je tombai comme une
masse sur le plancher.

Quand je revins  moi, il faisait grand jour. Dix heures sonnaient.
J'tais toujours seul.

Tout  coup, une pense traversa mon cerveau.

A midi! Oui, c'tait bien  midi que cet Anglais devait revenir. Il
voulait mon tableau ou ma vie. Ma vie! oh! il ne prtendait pas
m'assassiner. Sans doute, il allait me proposer un duel, et moi,
inhabile, j'allais me trouver en face d'un adversaire dont l'pe
trouverait  coup sr le chemin de mon coeur. Et c'est avec une joie
ineffable que je songeais  cela. Cet homme me tuerait! oui! c'tait la
fin de cette pouvantable torture! Je voulais qu'il me tut, et bientt,
sans dlai. J'avais une panoplie; j'en dtachai deux pes et les
examinai avec complaisance, les faisant plier sur mon pied. L'acier
tait bon, la pointe affile.... Mourir! mourir!... Et comme cette
douzime heure tardait  sonner! J'tais l, courb sur mes poignets,
l'oeil riv  la pendule et disant  l'aiguille:

--Hte-toi donc! marche! marche!

Au moment o j'entendis cliqueter le ressort qui prend la sonnerie,
toute mon me se suspendit  cette sonorit que j'attendais.

Midi! Et  peine le douzime coup s'tait-il teint dans la
prolongation de l'cho argentin que j'entendis la porte s'ouvrir.

D'un lan, je me redressai... je regardai...

Et je poussai un cri de surprise, presque d'pouvante...

Isabelle venait d'entrer.

Et cependant, je ne courus pas  elle. Il me sembla qu'une force plus
grande que ma volont me clouait au sol. Elle tait l, debout,
immobile, drape dans un costume de satin noir qui modelait son buste et
son corps tout entier, ple et blanche dans cette gane sombre. Ses
cheveux tordus lui faisaient comme un diadme sinistre. Son regard tait
fixe, dur: oui, c'tait cet clair qui, la veille, avait clat sous ses
cils de soie et qui maintenant restait  l'tat de lueur continuelle.

D'un geste inconscient, je lui fis signe d'avancer.

Elle vint  moi, et alors, sur ce visage charmant qui pour moi avait
reflt toutes les joies de ma vie, de ma jeunesse enthousiaste, je ne
vis plus que les lignes immobiles d'un masque de marbre.

Triomphant enfin de l'espce de stupeur qui pesait sur moi et
enchanait tout mon tre, je prononai son nom. Mais ma voix se perdit
dans un sanglot.

Ses lvres, rouges et sensuelles, eurent un sourire railleur.

--Martial, dit-elle, nous avons  causer... longuement. Voulez-vous
m'entendre?

Dans cette voix qui rsonnait pour moi d'une mlodie presque divine, il
y avait un trange frmissement. Je ne sais ce que je rpondis... sans
doute quelqu'une de ces banales folies qui montent au coeur de ceux qui
aiment.

--Voici, reprit-elle. Dites-moi pourquoi vous avez refus de vendre 
lord S... votre tableau...

--Quoi! tu sais cela?

--Je le sais. Voulez-vous me rpondre?

J'tais si lche que, ne devinant rien encore, je pliai devant sa
volont. Bien plus, je me disais que ce que j'allais lui dire allait la
toucher, briser cette glace sous laquelle se cachait, dans je ne sais
quel incroyable phnomne, mon Isabelle d'autrefois.

--Ne l'as-tu pas compris? m'criai-je. Cette oeuvre que de prtendus
connaisseurs admirent comme un effort de l'art, n'est-ce pas ma vie?
n'est-ce pas tout mon rve, tout mon bonheur?... Quoi! j'irais livrer 
des mains profanes ce lambeau de mon coeur!... j'irais pour quelques
pices d'or vendre ce qui est toi, ce qui est ta beaut, ce qui est mon
amour et mon avenir! Jamais!... il est impossible que tu n'aies pas
devin cela...

Elle releva la tte, et, plongeant son regard dans mes yeux:

--Je veux, fit-elle en martelant chaque mot, je veux que vous acceptiez
les offres de lord S...

--Tu es folle!... Non, ce n'est pas toi qui parles!... Voyons!...
quelle pense te trouble? Est-ce parce que tu me crois pauvre?... est-ce
parce que la modestie de notre existence te pse? Avec les guines que
m'offre cet homme, je pourrais te donner une vie princire, digne de
toi. C'est cela que tu veux, n'est-il pas vrai? Eh bien! coute-moi!...
De cette oeuvre, s'il le faut, je ferai une copie; mais, je le sais, ce
ne sera plus toi. J'effacerai tes traits et je demanderai  l'idal
quelque type qui, moins parfait que toi-mme, rsume cependant les
traits essentiels de la beaut humaine...

Elle me regardait sans m'interrompre. Je continuai:

--Puis je me mettrai au travail. Tu le vois, maintenant je suis sur le
chemin de la gloire, de la fortune... Mes toiles se couvriront d'or, et
cet or je te le donnerai! Dis-moi, n'est-ce pas, c'est bien l ce que tu
veux?

Elle eut un mouvement d'impatience, et alors, tandis que je tendais
vers elle mes mains qui suppliaient, voici, coutez bien, voici ce
qu'elle me dit:

--Monsieur, je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aim... Si je
suis venue  vous, c'est parce que j'avais compris qu'il y avait en vous
une force qui, centuple par la passion, pouvait produire un
chef-d'oeuvre. J'tais le modle, et je savais que ce modle veillerait
en votre me d'enfant toutes les sensations exaltes qui seules donnent
 l'oeuvre la vie relle.

Une sorte de rle s'tait chapp de ma poitrine. Je me laissai tomber
sur un sige, et, l'oeil plein d'effarements, je la contemplai.

Elle continuait:

--Donc je me suis donne  vous qui, croyant  mon amour, avez rsum
dans cette toile tout ce que la nature vous avait dparti de force et de
talent... je voulais cela, et je suis arrive  mon but. Quel tait ce
but? je vais vous le dire. Je suis de ces femmes qui hassent les
banalits de ces passions fivreuses dans lesquelles vous autres, nafs,
croyez trouver le bonheur!... Moi, entendez-moi, je veux tre riche, je
veux tre grande, je veux tre reine; je veux, par ma beaut, par cette
perfection physique qui vous affole, conqurir toutes les puissances
humaines.... Je n'ai pas de coeur... j'ignore mme ce que veut dire ce
mot. Quant  l'amour, je sais ce que je vaux et je ne crains jamais de
l'prouver. Pourquoi je suis ainsi? parce que ma mre est morte de
douleur, aprs avoir t abandonne par l'homme auquel elle avait dvou
toute sa jeunesse.... Soyez tranquille, ce jour-l, j'ai compris la vie.
Ne supposez pas que je veuille ici copier ces hrones dramatiques qui
ne rvent que vengeance... je ne cherche pas  venger ma mre.... Sa
mort a t un enseignement... j'en profite, voil tout!

Elle parlait sans colre, sans amertume, sans que dans cette effroyable
confession dont chaque mot tombait sur mon cerveau comme une goutte de
plomb brlant, sa voix ne s'levt ni ne faiblt.

Et savez-vous ce que moi je faisais pendant qu'elle tordait mon coeur
qui saignait--vraiment ces folies sont criminelles!--je la contemplais
toujours et cette phrase se creusait plus profonde en moi:

--Qu'elle est belle!

--Vous tes intelligent, continuait-elle, toujours calme, toujours
impassible, vous me comprenez, n'est-ce pas?... Me sachant belle, je
voulus que cette beaut ft connue, admire. Il me rpugnait de gravir
un  un les chelons qui devaient m'amener aux sommets qui taient mon
but.... De vous j'ai fait un peintre... je vous ai en quelque sorte
chauff de cet amour qui vous a tu... l'tincelle a jailli, et
maintenant je vous dis: Je ne vous aime pas! je ne vous appartiens pas!
je suis libre de moi-mme, et lord S..., qui est venu hier et qui
m'attend, est mon amant!

--Misrable!

Je bondis vers elle, les poings levs, avec un rugissement.

Elle avait crois ses deux bras sur sa poitrine, la tte haute, sans
forfanterie cependant; elle savait bien que je ne la frapperais pas, que
je ne la tuerais pas. Et mon bras retomba inerte, et des larmes
dsespres jaillirent de mes yeux. J'avais entendu cela, elle m'avait
soufflet de ses aveux insolents et cyniques, et cependant je ne
l'crasais pas comme un reptile.

Elle n'avait pas fini d'ailleurs, et tandis que je retombais fou,
stupide, j'entendis encore sa voix dont le diapason ne s'tait mme pas
modifi:

--Vous comprenez que lord S... ne peut pas laisser entre vos mains
cette toile qui prouve les liens qui vous ont uni  moi. C'est pourquoi
il me faut ce portrait, et ce que vous avez refus hier, je veux que
vous l'acceptiez aujourd'hui.

Ah! quelle pouvantable scne, et l'humanit peut-elle descendre aussi
bas? Je priai, je sanglotai, je me tranai  ses pieds, je lui criai
mon amour avec toutes les folies de la passion forcene.

Et comme toujours, hautaine et sre d'elle-mme, elle me rptait ce
mot: Je veux!... je courus  mon bureau, je saisis une plume et traai
quelques lignes.

--Si tu le veux, m'criai-je, ce tableau, je te le donne!

--A quel prix?

A ce moment Martial s'arrta encore. La honte le tenait  la gorge.

Lorsque Isabelle sortit de chez moi, reprit-il aprs un silence, je lui
avais vendu ce tableau qu'elle m'avait pay... du mme prix qu'elle
allait payer  son amant les enivrements du luxe et de la fortune.

La porte se referma sur elle.

Alors vint la honte! la premire que j'eusse ressentie et qui est la
plus horrible de toutes.... J'avais conscience de mon infamie, et, chose
effrayante, je ne me repentais pas!

Lorsque j'avais entendu le froissement de sa robe glissant sur
l'escalier--alors qu'elle courait vers lord S... qui
l'attendait--j'tais tomb  genoux comme pour baiser encore les traces
de ses pas.... Quand je me redressai, je vis  quelques pas de moi un
point blanc qui attira mon attention... une sorte d'attraction
involontaire m'entrana de ce ct... j'tendis les mains!...

C'tait la lettre de ma mre... de ma mre que j'oubliais... de ma mre
qui aurait frmi de dsespoir si elle avait vu le front ple de son fils
dshonor...

Cette lettre, je la pris entre mes doigts et je la regardai longuement;
par un mouvement instinctif, je l'approchai de mes lvres, mais je
l'cartai vivement... Non, ces lvres n'taient pas dignes de toucher
ces lignes traces par la mre honnte...

Je n'osais pas mme briser le cachet. Il me semblait que de ses plis
allait sortir une maldiction!

--Allons! fis-je avec un frisson...

Et la lettre se dploya sous mes yeux.

Ah! la foudre ft tombe sur ma tte, que je n'aurais pas t frapp
d'un coup plus terrible.

Cette lettre contenait ces mots, crits d'une main tremblante:

Mon enfant, mon Martial, viens vite... nous sommes perdus et je meurs!

Je me redressai hagard. Non! je m'tais tromp; j'avais mal lu; ce
n'tait pas possible. Quoi! pendant que cette misrable femme... ma mre
tait l-bas, seule, dsole, qui souffrait, qui pleurait, qui
mourait...

Infme que j'tais!...

Que signifiaient ces mots: Nous sommes perdus!... Qu'importe! il n'y
avait pas  hsiter, il fallait partir, partir sans perdre une
minute!... Eh bien, le croiriez-vous?... le fils ingrat eut besoin de
toute sa force pour ne pas attendre... attendre quoi?...

Attendre que peut-tre l'autre revnt encore! l'autre, la courtisane!
celle qui m'avait cent fois rpt:

--Je ne t'aime pas! je ne t'aime pas!

Celle qui m'avait dvoil toute la vnalit de son coeur.

Oui, j'attendais encore cette misrable, tandis que ma mre, qui
s'tait tue pour moi, se tordait les mains et m'appelait! C'est
hideux!... mais je me confesse... et j'tais ainsi oublieux du bien et
riv au mal...

Et le combat fut long, douloureux.... Je n'en suis que plus coupable.
Encore je ne savais rien...

Il me restait quelque argent. J'avais touch, quelques jours
auparavant, le trimestre de la pension de six mille francs--je ne sais
comment elle avait fait, la chre martyre--que me servait ma mre...

Je courus  la poste, et, deux heures aprs, les chevaux m'entranaient
sur la route de la petite ville de G...

C'est  n'y pas croire. Avant de quitter mon atelier, j'avais, dans un
petit tiroir o nagure Isabelle plaait des objets  mon usage, dpos
un billet qui contenait ces mots:

Attends-moi, je t'aime!...

Cependant, lorsque, lanc sur la route,  travers la nuit, j'entendis
grelotter les sonnettes tintant au cou des chevaux, lorsque je me sentis
environn d'ombre, il se fit en moi un singulier revirement...

Mtamorphose subite et, hlas! passagre! j'oubliai cette passion qui
me tenait  l'me comme un bandit saisit un passant par le cou, et tous
mes souvenirs afflurent  mon cerveau, retraant une par une les scnes
du pass...

Je revis mon pre qui, d'un pas lent, baissant son front charg
d'tude, regagnait son cabinet aprs nous avoir donn,  ma mre et 
moi, le baiser d'adieu. Il s'enfermait et je savais qu'il travaillait,
toute la nuit, disputant au repos chaque heure, chaque minute...

Mon pre!... Voyez  quel point la vie fivreuse que je menais avait
oblitr ma conscience.... Je ne me souvenais mme plus des dernires
lettres de ma mre...

Depuis plus de huit ou dix mois, elle n'avait plus reu de lettres de
lui. O tait-il? elle l'ignorait. Elle supposait seulement qu'il
s'tait enfonc dans les terres, sur les confins de la Chine, et que
les communications manquaient.

De ses angoisses, elle ne disait rien. Et moi, tout entier saisi par
l'engrenage qui devait arracher un  un les lambeaux de mon tre, je ne
devinais rien!...

Mon pre ne pouvait tre, lui--forte et probe nature--souponn
d'gosme et d'oubli... les pays qu'il parcourait taient pleins de
prils pour les Europens, menacs par des maladies inconnues, par cette
haine brutale des peuplades sauvages qui ignorent et redoutent  la
fois. C'tait trange. Tandis que mon oeil  moiti ferm suivait sur la
route le sillage des lanternes qui couraient et dont le reflet rougetre
tremblotait sur les arbres, je me sentais revivre dans mes anciennes
sensations du pass.

Et alors je croyais lire en traits de feu, inscrits sur les panneaux de
la chaise de poste, les mots qu'avait tracs la main de ma mre:

Viens! nous sommes perdus! je meurs!

Plus vite! plus vite! Ah! que ces chevaux taient lents! Je me penchais
hors de la voiture et j'offrais au postillon des poignes d'or. Le fouet
claquait. Les chevaux bondissaient, ayant l'cume au mors.... Plus
vite!... plus vite!... que j'chappe  la crainte, au remords qui me
tenaillent!... Le remords! oui, je me disais que chaque baiser donn par
moi  l'impure,  l'infme, avait tu ma mre.

Oh! comme ce fut long!... Quelles rages je dus dvorer!... Alors que
j'eusse voulu voler plus vite que le vent, une roue cassait... ou bien
c'tait le postillon qui tait ivre... ou bien un cheval qui boitait. En
vain je priais, je payais, c'tait long, effroyablement long. Car
maintenant une vision persistante obsdait mon cerveau.

Ma mre... morte!

Enfin le troisime jour,  l'aube, j'aperus le bout du faubourg.
C'tait la ville o s'tait passe mon enfance, insoucieuse et
choye!... Ah! vrai! en ce moment, j'oubliai Isabelle, cette beaut
surhumaine, cette attraction affolante... je ne vis plus que le clocher
pointu, couvert d'ardoises, dont la croix dcoupe en plein zinc se
dtachait comme une double ligne sur le ciel blanc...

Et tandis que la chaise de poste roulait entre les maisons encore
endormies, je ressentais une joie d'enfant  regarder ces portes que je
connaissais toutes, ces fentres derrire lesquelles dormaient des
amis...

Puis la voiture s'arrta. C'tait l! J'tais arriv!...

Le conducteur faisait vibrer sa mche neuve  travers l'air, qu'il
coupait mthodiquement.... Il me semblait, en vrit, que j'arrivais en
triomphateur.

La porte s'ouvrit. Une femme, la vieille Suzanne, que nous appelions
simplement Zanne, ouvrit prcipitamment la porte, et le doigt sur les
lvres, me regardant d'un oeil gonfl de larmes, dit:

--Pas tant de bruit!... Vous voulez donc la tuer!

Mon coeur se serra si fort que je crus que j'allais tomber.

Mais la vieille Zanne m'avait saisi dans ses bras. Elle tait forte, la
brave femme, forte de cette nergie que les coeurs honntes retrouvent
pour secourir les douleurs des autres.

J'avais  peine le pouvoir de murmurer quelques mots:

Ma mre... en danger!... dites... dites vite!...

--Ah! monsieur Martial, il y a vingt-quatre heures que nous vous
attendons! Comme vous tes en retard!... Au fait, c'est peut-tre que
les routes sont bien mauvaises!...

Ah! comme ces mes droites savent vous faire rougir! Leur honntet
nave tombe  plomb sur vos regrets et vos responsabilits! Elle ajouta:

--J'avais si grand'peur qu'elle mourt avant de vous avoir revu!

J'avais perdu tout un jour l-bas!  Paris!... et j'aurais pu la
trouver morte!... c'tait pouvantable!... d'autant que le sens moral
dfaillait  ce point en moi, que je ne me souvenais plus qu'elle
m'avait cri: Viens! je meurs!...

La Zanne ouvrit une porte et me poussa en avant.

Je ne sais... je vis un lit blanc... je discernai une forme vague dans
l'ombre que projetaient les rideaux... et je tombai  genoux en
sanglotant et en disant:

--Maman! maman!

Une main se posa sur mon front. Oh! comme elle tait lgre. On et dit
les doigts d'un tre immatriel.

--Tu vois bien, Zanne, dit une voix casse qui semblait un souffle, tu
vois bien... qu'il viendrait!

Cet il viendrait!... tait tout un reproche. La vieille servante
avait dout de moi. J'eus peur et honte  la fois, comme si je redoutais
qu'elle et  travers la distance dcouvert la cause de mon retard.

J'osai lever les yeux sur ma mre.

Ah! quel spectacle! Cette femme, nergique et vigoureuse sous sa
fragilit native, n'tait plus que l'ombre d'elle-mme. Ses cheveux
blancs se collaient en bandeaux plats sur ses tempes amaigries, et son
front, bomb par le retrait des lignes du visage, tait clair par deux
yeux caves, secs, brillants...

Il n'y avait pas  douter, c'tait la mort!

--Oh! je t'en prie, murmura-t-elle, viens prs, tout prs, que je
t'embrasse... de tout mon coeur... comme autrefois.

Elle me prit par les deux joues comme on fait  un enfant, et sur mon
front brlant, je sentis ses lvres froides...

--Que s'est-il pass? m'criai-je. Il y a longtemps que tu es malade!
Pourquoi ne m'as-tu pas appel plus tt?

--Chut! fit-elle, ne parle pas si fort. Ma pauvre tte endolorie est
devenue bien sensible... il ne faut pas m'en vouloir!... Mais parle tout
bas... tout bas...

Elle se tourna pniblement et adressant un signe  la vieille Zanne,
qui regardait  travers ses larmes cette scne douloureuse:

--Laisse-nous, ma mie, il faut que je cause avec lui... et tu sais...
je n'ai pas de temps  perdre...

Nous restmes seuls. Je n'osais pas interroger. J'attendais.

--Petit, reprit ma mre (c'tait ainsi qu'elle m'appelait autrefois,
avant que je l'eusse quitte), petit, ouvre le petit meuble l-bas....
Oui, c'est cela... le tiroir du haut.... Il y a une lettre, n'est-ce
pas?... plie... avec le timbre de Bordeaux.... Apporte-la... mets-la
sur mon lit.... Merci!... tu es toujours gentil et complaisant comme
autrefois.... Ah! mon pauvre Martial!

Je me remis  genoux auprs de son lit.

--Vois-tu, reprit-elle, j'ai bien de mauvaises nouvelles 
t'apprendre.... Il faut avoir du courage...

--Mon pre! m'criai-je.

Elle posa vivement sa main sur ma bouche.

--Oh! non, pas cela! fit-elle. Cependant, promets-moi de ne pas te
dsoler.... Car, sais-tu, c'est si terrible que j'en meurs.... Quand
j'ai appris... ce que contient cette lettre, je suis tombe par terre...
mme je me suis fait bien mal... parce que ma tte a port contre le
mur.... J'ai eu le dlire.... C'est bien trange, cela!... je ne
comprenais plus, je ne pensais plus.... Cependant je me souviens de ce
qui se passait dans ma pauvre tte... C'taient des mensonges!... je te
voyais rire, je t'entendais chanter, et tu avais autour de toi toute
sorte de monde.... Comme c'est bizarre, le dlire!...

Je baisais ses mains  pleines lvres. Je n'avais pas l'infamie de me
dfendre. Pauvre, pauvre mre!

--Mais il ne faut pas que je perde de temps, reprit-elle, parce que je
suis sre, je sais que je vais bientt mourir.... Ne pleure pas....
L!... voila que tu sanglotes!... Petit, je te le dfends!...
coute-moi, et promets-moi d'tre bien courageux...

--Parlez! parlez, ma mre!

--Oui, mais je te dfends de t'exalter.... Vois-tu, depuis le jour o
ton pre est parti, je ne vivais plus. Il ne faut pas m'en vouloir, mais
je l'aimais tant! Ah! si tu savais tous les trsors de dvouement et de
bont que renfermait cette me! Si je vaux quelque chose, c'est  lui
que je le dois. N'en doute jamais. Eh bien! voil prs d'une longue
anne que je n'ai entendu parler de lui.... C'est atroce, cela. J'ai eu
des mois entiers sans sommeil. J'tais l, seule, tendant l'oreille...
car je me disais: S'il n'crit pas, c'est qu'il revient. Hlas! le matin
passait, et puis le soir, et ton pre n'tait pas l... Seules, tes
lettres me remettaient un peu de joie au coeur. Ah! je veux te le dire,
je suis fire et heureuse; car, enfin, tu es bien un peu mon oeuvre...
et quand j'ai lu dans les journaux--j'en ai fait venir exprs... pour
les montrer--notre grand peintre Martial, alors c'tait une fracheur
qui me passait  travers le coeur. C'est si bon, l'orgueil de son
enfant!

Elle s'interrompit. Sa respiration tait courte. Je ne doutais plus. La
mort guettait sa proie, et elle ne pouvait plus lui chapper...

--Mais, ton pre!... qu'est-il devenu? La dernire fois qu'il m'a
crit, il tait ... attends donc!... je ne me rappelle pas bien le
nom.... Sagon... oui, c'est bien cela. Et il me disait que tout allait
au mieux, qu'il tait sr de russir... que nous serions riches comme
des rois... et il ajoutait... tiens cela me fait rire: Le Roi du Feu
t'envoie l'expression de son profond respect.... Tu te rappelles
bien.... Comme il tait singulier, ce Roi du Feu!

Et elle rit aux clats. J'eus peur. Est-ce que le dlire allait de
nouveau s'emparer d'elle? Mais sa volont fut plus forte que la maladie.
Elle redevint matresse d'elle-mme.

--Depuis ce temps, je n'ai plus entendu parler de ton pre.... Je ne
suis pas bien effraye... parce qu'il m'avertissait qu'il allait partir
pour une expdition lointaine... pour le pays... des Khmers! Tu sais, tu
as dj entendu ce nom.... La statue qu'il avait reue dans la caisse...
tu te rappelles... c'tait, nous a-t-il dit... le roi Lpreux, le
dernier souverain des Khmers.... Il ajoutait qu'il tait dj all dans
ce pays... et que, de la part des indignes... des sauvages, sans
doute... il n'y avait aucun pril  redouter.... Et cependant, je n'ai
plus entendu parler de lui!...

Je crus que c'tait cette inquitude seule qui l'avait abattue ainsi,
et je m'efforai de la rassurer. Mais elle me fit signe de me taire.

--Je te dis tout cela, continua-t-elle, veux-tu savoir la vrit? pour
retarder le moment o tu apprendras la terrible nouvelle...

--Mais, ma mre, que peut-il nous arriver de douloureux? Pourvu que mon
pre vive...

--Ceci, fit-elle d'un ton fivreux, c'est que le banquier chez lequel
nos fonds taient dposs... tu sais bien, le banquier de Bordeaux....
M. Estremoz...

--Eh bien?

--Eh bien, ce misrable est parti, en emportant notre modeste
fortune.... Tu es compltement ruin!...

Sans me laisser placer une seule parole, elle continuait:

--Tu es ruin, entends-tu? C'est la misre pour toi. Tu n'as plus un
sou. Tu mourras de faim, de froid.... Je sais bien ce que c'est. Tu es
trop jeune encore pour rsister  ces privations atroces.... Nous
n'avons plus rien, rien!...

Chacun de ses mots se scandait dans une sorte de rle.

Ainsi, c'tait pour cela que se mourait ma mre! Ah! en vrit, je
sentis tout mon tre se soulever  cette pense.... Certes, je glissais
dj sur la pente du mal... mais, du moins, l'amour de l'argent pour
lui-mme n'avait pas dessch mon coeur.... Que m'importait cette
fortune! Ruin! Eh bien! tant mieux!... est-ce que ce n'tait pas me
contraindre  lui rendre au centuple,  elle, les sacrifices qu'elle
s'tait imposs pour moi? Je lui dis tout cela! Comme je parlais
loquemment de travail, de succs, de gloire, de fortune, et cependant,
tout  coup, je m'interrompis. Sur sa lvre errait un sourire
d'incrdulit profonde.

--Tu doutes de moi, maman? m'criai-je. Ah! c'est mal!

--Bb! va! fit-elle.

Elle m'attira tout prs d'elle, si prs que ses lvres touchaient mon
oreille.

--Tu crois donc, dit-elle tout bas, et ses yeux se baissaient comme si
elle et rougi de me parler ainsi, tu crois donc que je ne sais pas ce
qui se passe? Je sais que tu aimes... que tu es aim!... Oh! d'abord
cela m'a fait de la peine, et puis je me suis raisonne.... Tu es si
jeune... et puis, on m'a dit que tu l'adorais. Elle s'appelle Isabelle.
C'est bien cela, n'est-ce pas? Eh bien, j'ai peur que, si tu es
pauvre... elle ne te quitte, et que cela ne te fasse trop de peine!

Mon Dieu! o cette femme, chaste et pure entre toutes, avait-elle
appris cette indulgence! Et si vous aviez vu ce sourire un peu fin, un
peu moqueur, tout affection et tout pardon!... Cette vierge-mre aimait
tant son fils qu'elle mourait de douleur de ne pouvoir lui viter une
larme... et pour qui? pour qui cette motion sainte!... cette
condescendance sublime!

Pour cette femme qui s'tait vendue, qui se vendait, qui allait se
vendre sans cesse et toujours!

--Je ne la connais pas, me dit ma mre; mais je la vois  travers
toi... tu l'aimes... donc elle est bonne et belle!... oh! je te
connais!... tu es bon juge!

J'aurais voulu me tuer au pied de ce lit.

Ce qui m'tonnait profondment, c'est que ma mre ft aussi bien
instruite de ce qui se passait  Paris. Voici ce qu'elle m'avoua.
Lorsqu'elle avait appris, trs-indirectement, que j'avais une matresse,
elle avait prouv une terreur invincible. Sans doute, cette femme
allait m'arracher au travail, me pousser sur le chemin mauvais de
l'oisivet,  la dbauche, peut-tre... et, sans faire part de son
projet  personne, elle tait venue  Paris et avait pris adroitement
ses renseignements. Or, que lui avait-on dit? Depuis qu'Isabelle vivait
auprs de moi, j'avais compltement renonc  la vie que j'avais mene
jusque-l. Plus de ces _parties_ entre camarades, d'o l'on revient la
tte lourde et les yeux rougis; je travaillais sans cesse, avec ardeur.
On parlait d'un chef-d'oeuvre.

Ma mre ne voulut mme pas m'embrasser. Elle craignait que je ne lui
reprochasse de m'espionner. Et elle tait repartie dans sa solitude, la
chre me, heureuse de ce que le danger par elle redout ne ft
qu'imaginaire!...

Voil ce qu'tait ma mre!... Quant  la perte de sa petite fortune,
c'tait pour elle un coup mortel. Depuis quelque temps dj, sa sant
tait chancelante, et son nergie seule la soutenait encore; mais quand
elle avait vu s'crouler d'un seul coup toutes ses esprances, tout cet
difice de scurit sur lequel,  ses yeux, reposait mon avenir, elle
avait t saisie d'une crise terrible,  laquelle elle devait succomber.

Ah! combien douce et charmante elle resta jusque dans les affres de
l'agonie!... elle se proccupait surtout de ce que j'allais devenir.

Sur les quelques centaines de francs qu'elle s'tait rserves pour son
entretien, elle avait encore conomis, et ce fut avec un sourire de
joie indicible qu'elle tira de son chevet la bourse o brillaient ces
dernires pices d'or, dont chacune reprsentait une privation pnible.

--Prends, me dit-elle. C'est le sang de ta pauvre maman; cet argent-l
te portera bonheur.... Maintenant ce n'est pas tout, il me reste des
bijoux... les voici, dans cette petite cassette... je les ai reus de
ton pre... et si tu veux me faire bien plaisir, tu me jureras... non,
tu me promettras... pas de serment, ta parole me suffit... de ne t'en
dfaire qu'en cas d'absolue ncessit... Il est bien entendu que je ne
laisse pas de dettes, pas mme le loyer de notre petite maison.... Comme
je savais que j'allais mourir, je me suis entendue d'avance avec le
propritaire, et tu peux la quitter sans avoir rien  payer... tu
comprends, nous avons fait une cote mal taille! et il a rsili le
bail.

Est-il rien de plus admirable que cette sollicitude maternelle,
prvoyante jusqu' la mort!

Quand elle comprit que la minute suprme arrivait, elle m'attira prs
d'elle, et me serrant contre sa poitrine amaigrie o grinait un rle
souffreteux:

--Tu sais, me dit-elle, quand tu reverras ton pre, tu lui donneras mon
dernier baiser...

Et ses lvres se posrent sur mon front... et j'entendis un long
soupir!

La pauvre femme se laissa tomber sur son oreiller, ferma les yeux et
mourut...

Voil les enseignements que j'avais reus! voil la sublime ducatrice
que mon pre m'avait donne!

Et voici ce que j'ait fait...

Six mois aprs, il semblait que tout cela ne ft qu'un mauvais rve, 
jamais effac. J'tais redevenu l'amant d'Isabelle; mais cette fois,
amant honteux, hypocrite, me glissant au milieu des sourires des
laquais, par un escalier drob, attendant, anxieux, qu'elle ft
seule...

Cette passion malsaine s'tait de nouveau empare de moi avec
l'intensit de la fivre.

Travailler! il tait bien question de cela. Parfois, je barbouillais 
la hte quelques toiles, que j'allais vendre pour ne pas mourir de faim,
et le plus souvent j'employais cet argent en bouquets, que j'accourais
offrir au Tnia.

Car dj on la nommait ainsi.

L'Anglais qui m'avait pris ma matresse avait promptement compris
quelle nature hideuse se cachait sous cette enveloppe admirable! Et,
dsespr, il s'tait tir un coup de pistolet dans la tte.

Je crois qu'il a survcu  sa blessure.

Dire comment j'ai vcu, je ne le sais pas. Je n'avais plus d'autre
objectif que cette femme. Dix fois, elle m'a chass, et alors mes amis
me prenant en piti, m'entranaient dans le monde, esprant que cette
diversion me sauverait de moi-mme. Rien! c'tait comme la tache de sang
de lady Macbeth, que toute l'eau de la mer ne parviendrait pas 
effacer.

Je passais les nuits devant son htel, piant aux fentres de sa
chambre un rayon de lumire, une ombre.

Je n'avais pas de pain, j'tais devenu une sorte de mendiant famlique
qui errait dans la vie, comme ces Italiens qui jadis portaient en leurs
veines le poison des Borgia, poison cent fois moins terrible que celui
qui tuait en moi la conscience et l'honneur.

Le plus horrible en ceci, c'est que cette femme jouait avec mon me
avec un pouvantable cynisme!

Quand des mois s'taient passs, quand je commenais  dsesprer et
que peut-tre une lueur de raison allait jaillir en moi, on et dit
qu'elle devinait ce prochain rveil; alors elle m'appelait.

Tantt, quand, stupide et rougissant de moi-mme, je me trouvais sur le
passage de sa voiture, elle s'arrtait brusquement et m'appelait;
j'accourais, courb comme un valet, et alors, avec un clat de rire,
elle repartait au galop de ses chevaux.

Et j'tais presque heureux qu'elle m'et reconnu, ft-ce mme pour
m'insulter.

Ou bien, dans la mansarde o j'avais d me blottir, comme un fou dans
un cabanon, je recevais un billet qui contenait ce seul mot:

Viens!

Et j'obissais  cet appel... elle me recevait et me disait:

--Tu ne t'es pas encore tu!... dcidment, tu es si lche que je
t'aime!

Et avec quel art infernal elle se plaisait  m'abreuver d'humiliations!
Comme elle arrachait un  un de ma conscience chaque sentiment encore
rsistant!

Ces bijoux, que ma mre m'avait confis et que ma parole aurait d me
rendre sacrs, je les donnai  cette femme, qui, sous mes yeux, s'en
para pour aller au thtre avec son amant.

Et encore me dit-elle:

--Sont-ils assez vieillots! mais tant pis, ils me plaisent ainsi.

Le dgot me monte aux lvres quand je plonge par la pense dans cette
fange, o je ne me dbattais mme plus.

Quand, pour la dernire fois, elle me mit  la porte comme un laquais,
j'attendis longtemps, esprant encore un de ces caprices odieux qui me
rapprochaient d'elle. Cette fois, ce fut trop long. Et peu  peu je me
sentis envahi par un tel mpris de moi-mme et de cette misrable, que
je me condamnai.

Vous savez le reste.

Tombant de degr en degr, roulant sur cette pente o les dsesprs
vont vite, j'avais tout nglig, tout oubli... et mes ardeurs de
travail et mes esprances de succs.

J'avais d'abord demand  l'ivresse l'oubli fivreux, j'avais bu de
l'absinthe; mais loin de me calmer, l'alcool ne faisait qu'exasprer ma
douleur.

Parfois, j'avais tent de ressaisir mes pinceaux; les tres qu'voquait
mon imagination n'taient que des spectres.

Et la misre venait! Larve hideuse, elle m'enserrait de ses deux bras
qui touffent et navrent! Dans cette mansarde dont les murs dlabrs
criaient, par toutes leurs lzardes, les tortures de la pauvret, je me
sentais glac. En vain, je faisais appel  mon courage,  toutes les
exhortations du pass. Il m'tait impossible de me dominer. En dpit de
moi, cette femme me tenait comme ces stryges des lgendes qui embrassent
et emportent les enfants!

A mon coeur montaient le ddain, le mpris de mon tre. A quoi tais-je
bon? A quoi tais-je utile? De mon pre je ne savais rien. Ma mre, je
l'avais tue, car c'tait pour moi et  cause de moi qu'elle tait
morte!

Alors, inutile aux autres et  moi-mme, je n'avais plus qu'
disparatre.

Ce qui me dcida fut ceci. Une dernire fois je m'interrogeai, la
question tait ainsi formule:

--Si le Tnia t'appelait, irais-tu?

Voyez, je disais dj le Tnia, c'est--dire que j'acceptais la renom
monstrueux qui s'attachait  cette femme.

Le Tnia! c'est--dire cette mucosit sinistre et rampante qui
s'agglutine aux entrailles, les ronge, les serre, les anantit, qui de
l'homme fort fait un squelette, qui tue la force, dtruit l'nergie...

Le Tnia! pouvantable tranget devant laquelle hsite encore la
science:

--Si elle t'appelait, irais-tu?

Et je rpondais:

--Oui!

Alors il fallait en finir avec moi-mme.

Je me dcidai.

Je me condamnai  mort.

Oh! la terrible journe qui prcda l'acte suprme! Comme, dans la
vitalit de ma jeunesse, j'essayai encore de me dfendre! comme je
voulais me rattacher  la vie! comme je plaidai ma cause! comme je fus
indulgent pour mes turpitudes!

Plaidoiries, plaintes, regrets, tout se heurta contre ma propre
ignominie.

Et ce jugement que j'avais port contre moi-mme, je me dis qu'il
fallait l'excuter.

Pourtant, je m'en souviens maintenant,  l'heure dernire, une vision
blouissante passa devant mes yeux.

Oui! o donc tait-ce? Une jeune fille, pure, chaste, adorable! Ce fut
un clair, il me sembla que si je l'avais rencontre plus tt, je serais
devenu un homme!

Bah! c'tait quelque nouveau mirage dcevant mon me affole!

Vous savez le reste!

Et maintenant, messieurs, vous qui m'avez sauv, vous qui avez droit 
scruter les replis les plus profonds de mon me...

Jugez-moi...

Seulement, coutez bien.... J'ai t assez franc, j'ai fait assez bon
march de mon orgueil, de mon amour-propre, pour que vous acceptiez ma
parole!

Depuis l'heure o j'ai voulu abandonner la vie, il s'est accompli en
moi une transformation telle que, m'interrogeant, il me semble tre
revenu de deux annes en arrire. Non, tout ce que j'ai dit n'existe
plus! Le Martial d'autrefois est mort!... et un autre s'est veill, en
qui parlent toutes les voix de l'honneur et de la probit.

Si je vous ai bien compris, vous vous tes dvous  une oeuvre grande
et gnreuse; vous vous tes constitus, au milieu de cette socit
goste et haineuse, les chevaliers du droit et du devoir.

Eh bien! je vous le demande: ouvrez-moi vos rangs, et, soldat fidle,
je combattrai  vos cts.

Dans cette arme du bien, dont vous m'avez rvl l'existence, je
prendrai--si vous le voulez--le poste le plus humble ou le plus
dangereux.... Toutes mes nergies d'homme se sont rveilles  votre
appel. Je ne vous demande pas de croire aujourd'hui en moi... mettez-moi
 l'preuve... ma vie vous appartient... J'attends votre arrt.

Martial se laissa retomber sur son sige, puis par les angoisses de
cette confession, o s'taient drouls ses plus amers souvenirs. Peu 
peu, les personnages qui composaient le Club des Morts s'taient laiss
eux-mmes entraner par ce rcit, o la faiblesse humaine parlait si
haut. Et quand Martial eut fini, pas un mot ne s'chappa de toutes les
poitrines oppresses. Tous s'absorbaient dans leur pense, et peut-tre
se souvenaient d'avoir subi, eux aussi, le joug de funestes passions.
Enfin, Armand de Bernaye se leva.

--Messieurs, dit-il, vous avez entendu le rcit de Martial, vous avez
entendu encore la requte qu'il vous adresse. Vous savez ce qu'il nous
reste  faire. Que chacun de nous descende au plus profond de sa
conscience, et se demande si l'homme qui fait appel  nous est digne de
se dvouer  l'oeuvre que nous avons entreprise... Souvenez-vous que
notre premier devoir, c'est la franchise absolue envers nous-mmes.
Donc, pas de fausse fiert, pas de compromis!... Oui, ou non, Martial
a-t-il le droit de faire partie du Club des Morts? Oui ou non,
avons-nous,  notre tour, le droit, en nous confiant  lui, de lui
livrer les secrets de notre association? Notre rponse, vous le savez,
doit tre ainsi formule: _Oui_, _non_, ou bien, pour troisime terme:
_preuve_.

Armand se tourna vers Martial.

--Si nous dcidons qu'il y aura preuve, ceci signifiera que nous avons
besoin de nouveaux gages avant de vous admettre  titre dfinitif dans
nos rangs. En ce cas, vous ne connatrez ni nos noms ni nos visages.
Nous vous imposerons une tche, et c'est seulement lorsqu'elle sera
remplie que vous deviendrez notre compagnon et notre frre.

--Quelle que soit votre dcision, dit Martial, je l'accepte. Je
comprends moi-mme que la faiblesse d'me dont j'ai fait preuve vous
peut mettre en dfiance contre moi. Et cependant, si vous pouviez lire
au fond de ma conscience, vous vous souviendriez que du creuset de la
douleur et du remords, la volont sort plus vigoureuse et plus
rsistante....

Armand l'interrompit d'un geste.

--Nous vous avons entendu: il nous reste  vous juger. Sachez encore que
toute dcision rclame l'unanimit des voix, en ce qui concerne
l'affirmation ou la ngation. Pour l'preuve, une seule voix suffit pour
l'imposer.

Il se fit un grand silence.

--Martial, reprit bientt M. de Bernaye, chacun de nous, aprs avoir
consult sa conscience, va faire connatre sa dcision devant vous.

Martial inclina la tte. Il tait ple d'angoisse.

Sir Lionel Storigan se leva le premier et dit:

--Oui.

--Oui, dirent  leur tour chacun des frres Droite et Gauche.

--Oui, rpta Armand.

Seule, la marquise restait. Quand elle se dressa, Martial ne put
rprimer un mouvement de surprise. Dans l'ombre qui obscurcissait la
salle tendue de noir, il n'avait pas remarqu que l'un de ses juges ft
une femme.

De sa voix douce et grave, elle laissa tomber ce mot:

--preuve!

Martial tressaillit. Il lui semblait que ce mot quivalait  une
condamnation sans appel. Il eut froid au coeur; il croyait qu'une main
inconnue le rejetait dans l'abme o il s'tait si longtemps dbattu.

--Ah! qui que vous soyez, s'cria-t-il, rvoquez cet arrt. Croyez en
moi! il me tarde de commencer l'oeuvre de rhabilitation.

--Et ce sera quand vous le voudrez vous-mme, reprit la marquise. Si le
mot qui vous admet dans nos rangs n'est pas tomb aussitt de mes
lvres, c'est qu'avant de lier pour toujours votre existence  nos
destines, il vous reste une tche  remplir.

--Parlez! parlez! et quelle qu'elle soit, je saurai vous prouver que je
suis digne de vous.

--Martial! votre seul crime, c'est d'avoir oubli votre mre. Voil ce
que mon coeur vous reproche. De vos folies nous ne nous souvenons mme
plus. Mais ce fut un crime, Martial, je le rpte, que d'effacer de
votre coeur, ft-ce pendant une heure, le souvenir de celle qui avait
pouss l'esprit de dvouement et de sacrifice  ses dernires limites.

Les larmes montaient aux yeux de Martial.

--Vous avez donc oubli, Martial, continua la marquise, qui songeait,
elle,  ce cher petit tre que Biscarre avait arrach de ses bras, vous
oubliez donc que l'enfant qui part emporte avec lui un lambeau du coeur
de sa mre, et qu'elle meurt loin de lui? Avant de vous lancer de
nouveau dans la mle humaine, avant de faire abandon de votre volont,
avant enfin d'tre le digne soldat du bien, voici l'preuve que je vous
impose...

--J'coute! fit Martial oppress.

--Vous partirez aujourd'hui mme, tout  l'heure. Vous irez dans cette
ville o votre mre vous a bni pour la dernire fois.... L, vous vous
arrterez; vous marcherez vers l'humble cimetire o dort la pauvre
femme, et sur la tombe qui la recouvre, vous vous agenouillerez, et vous
lui direz: Mre! ton fils ingrat et coupable te supplie de lui
pardonner... et te demande si, dans la sincrit de sa conscience, il
est assez fort pour se mler  la lutte humaine. Alors, dans votre
coeur, une voix s'lvera. Ce sera celle de la gnreuse crature qui
vous a tout donn jusqu' la dernire goutte de son sang... et cette
rponse dictera la mienne.... Si, courb sur cette pierre glace, vous
vous sentez bni par celle qui n'est plus, alors revenez vers nous... et
cette fois, je le jure, nous ne verrons plus en vous qu'un ami, un frre
et un soldat du droit!

--Ah! merci mille fois d'avoir conu cette pense! s'cria Martial. Oui,
vous avez raison, je dois retremper mon me  cette source de toute
bont et de tout amour!...

--Allez donc, dit Armand. Vous sortirez d'ici sans connatre le lieu o
vous avez t conduit. Dans une heure, une chaise de poste stationnera
sur la place du Carrousel, devant l'htel de Nantes. Ne prononcez pas
une parole. Le conducteur vous reconnatra sans que vous lui parliez.
Dans les poches de la voiture, vous trouverez l'argent ncessaire 
votre voyage....

A ces mots, Martial ne put rprimer un geste de protestation
involontaire.

--Voyez, reprit Armand, voici que dj le vain orgueil reprend sur vous
son empire. Vous tes libre encore de refuser, si vous vous trouvez
humili de recevoir de ceux qui comptent vous recueillir comme un frre
les ressources qui vous manquent.

--Non! pardonnez-moi! fit Martial.

--Qui est avec nous, continua M. de Bernaye, ne possde plus rien en
propre. Tout  tous, ceci est notre devise.

--J'obirai.

--Trois jours vous suffisent pour accomplir ce pieux plerinage... dans
trois jours donc, vous vous retrouverez  Paris. Vous retournerez dans
votre chambre, et l vous trouverez un billet qui vous indiquera ce
qu'il vous reste  faire. Si la voix de votre mre a troubl votre coeur
et n'a pas veill en vous un de ces chos qui sont une rvlation,
alors dchirez ce billet, et que tout ce qui s'est pass aujourd'hui
soit  jamais oubli... sinon, venez  nous, et ds lors vous serez
associ  notre oeuvre.

Martial tendit la main:

--Sur le souvenir de ma mre, par mon pre qui peut-tre rclame
vengeance, je vous jure d'tre  mon poste dans trois jours.

--Allez, Martial, nous vous attendons....

Le jeune homme sortit de la salle, et se retrouva dans la chambre o il
avait pass la nuit. L, un lger repas tait prpar. Sur les instances
de Lamalou, Martial consentit  rparer ses forces. Bientt ses yeux se
fermrent, son cerveau se troubla... il s'endormit. Et quand il revint 
lui, il se trouvait devant l'htel de Nantes, se demandant si tout ce
qui s'tait pass n'tait pas un rve. Mais la chaise de poste tait l.
Ds qu'il parut, le postillon s'approcha de lui et du geste lui dsigna
la voiture, dont la portire se referma sur lui.... Et les chevaux,
brlant le pav, s'lancrent vers la barrire.




X

A L'OURS VERT


--Eh ben! de quoi donc, mon petit!... est-ce que par hasard on a des
_moss_?

Deux renseignements: A l'poque o se passent les faits que nous
racontons, l'abrviation des mots tait dans toute sa floraison
argotique. On disait les _Funamb_ pour les Funambules, le petit _Laz_,
pour Lazari; on amputait les mots, trouvant plus court de nommer le caf
du _caf_, et le bouillon un _ordin_, du mot ordinaire.

Les termes mtaphysiques n'avaient pas chapp  la contagion: En v'la
une vraie _rigol_, pour rigolade, est-il _bass_! pour est-il
_bassinant_ (ennuyeux)! _moss_, pour motion.

Second dtail:

Voici o et dans quelles circonstances les paroles que nous venons de
citer taient prononces. Auprs des halles, derrire les ignobles
choppes de bois qui entouraient alors la fontaine des Innocents, un
grand nombre de cabarets restaient ouverts toute la nuit. C'tait  la
place Sainte-Opportune, dont l'arcade rappelait et rappelle encore aux
amants du pass les plus beaux jours de la Truanderie, que les maisons
branlantes et penches abritaient ces bouges, rservs en apparence aux
marachers et aux travailleurs du carreau, mais en ralit envahis par
tout ce que Paris comptait de vagabonds et de gens sans aveu. Donc, au
pied d'une de ces btisses, menaces par le marteau des dmolisseurs et
toutes prtes  tomber d'elles-mmes si on ne se htait de les jeter 
bas, une boutique  carreaux sales, forms de vitres verdtres,
barbouilles de craie, portait cette enseigne:

          _A l'Ours vert_.

Au-dessus de la porte d'entre, une plaque de tle, fiche par quatre
clous, reprsentait je ne sais quelle forme htroclite d'animal que le
propritaire de l'tablissement affirmait tre un ours, et qui, par un
caprice singulier du peintre, tait d'un vert que nous pourrions
qualifier d'ardent. L'ours tait dress sur ses jambes de derrire et,
le museau lev, paraissait se livrer  quelque sarabande qu'un ours qui
se respecte n'et jamais esquisse.

Voil pour l'extrieur. Entrons. C'est un long boyau, divis en deux
rangs de tables qui jadis eurent sans doute la blancheur immacule de
sapin neuf, mais qui aujourd'hui sont rehausses d'une couche de graisse
noirtre, polie par les coudes des buveurs, et qui leur donnerait, si
peu de bonne volont qu'on y voult bien mettre, l'apparence d'une
toile vernie. Justement  ct de la porte d'entre, un comptoir
recouvert d'une plaque de zinc, encombr de bouteilles, de brocs, avec
son vier perc d'un trou dans lequel roulent incessamment les rinures
de verres vids. Derrire le comptoir, une grosse femme, aux allures
masculines, aux lvres moustachues,  l'oeil rougi. Nous disons  l'oeil
rougi au singulier, par cette raison que cet oeil est unique, l'autre
disparaissant sous la paupire ferme. Que si nous nous obstinions 
vouloir approfondir ce mystre, nous apprendrions que la matresse de
l'_Ours vert_, connue sous le surnom de la Brleuse, a jadis soutenu
quelques vives discussions en cours d'assises pour incendie, et qu'aprs
une condamnation svre, elle a assez peu respect les arrts de la
justice pour que, dans une lutte formidable contre les gendarmes, elle
ait perdu un de ses yeux. Excellente nature d'ailleurs, comme on le
verra tout  l'heure. Quant au patron, puissent nos lecteurs retrouver
avec satisfaction une de nos anciennes connaissances! Taille et
corpulence normes, traits boursoufls, nez pat, bouche lippue,
oreilles gigantesques, tels taient les traits du personnage qui, jadis,
attendait dans les gorges d'Ollioules le forat Biscarre; tel tait
aujourd'hui Diouloufait, que les habitus de l'_Ours vert_ avaient
baptis d'un surnom significatif. On l'appelait la Baleine. C'tait
toujours le colosse aux formes massives; seulement, vingt annes passant
sur ce masque de chair y avaient creus des rides profondes, et les
cheveux embroussaills taient presque gris. En ce moment, la Baleine
venait de s'asseoir au fond de la salle presque vide, auprs d'un homme
qui, la tte dans ses deux mains, semblait ne pas remarquer sa
prsence.

--Voyons, mon petit _gosse_, reprit la Baleine, faut pas se faire du
tintouin comme a. V'l-t-il pas! pour une mchante histoire de quatre
sous!...

L'autre ne rpondait pas. La Baleine se releva, alla au comptoir, et
s'adressant  la Brleuse:

--La vieille! passe-moi la bouteille de poivreau....

On appelait ainsi, dans ce monde dont nous ne prsentons pas les
manires et le langage comme un modle  suivre dans les familles, un
pouvantable mlange d'eau-de-vie et de kirsch qui emportait--comme
disait Diouloufait--la... bouche  quinze pas.

--Pourquoi faire? fit la Brleuse.

--Est-ce que a te regarde?

--Un peu, qu'a me regarde. Tu le tueras, ce p'tit-l!...

--a, a n'est pas ton affaire.

--Mais si vous voulez tant que a vous en dbarrasser, vous feriez bien
de le _suriner_ une bonne fois....

La Baleine cligna de l'oeil et tapa amicalement sur l'paule de la
grosse femme:

--Toi, t'as du bon! t'es pas pour les moyens violents! mais, vois-tu, ma
p'tite, y a temps pour tout.

--N'empche que je trouve pas bien de lui dtruire l'estomac comme a.
Vois-tu, Dioulou, tu m'as donn une _gastrique_, que quelquefois j'en
crie.

--Oui, mais toi! tu es une faible crature.

La Brleuse rit, ce qui lui donna l'occasion de montrer le plus horrible
chevauchement de dents jauntres ou noires _s'esbattant_ entre ses
mchoires.

--coute, reprit-elle, a n'est pas tout a. Mon petit Diou, il faut que
tu me dises pourquoi vous dmolissez ce moucheron-l,  petites doses,
au lieu d'en finir, l, comme des gas, d'une seule fois!

Dioulou regarda autour de lui avec inquitude:

--Tais-toi! et coupe-toi la langue plutt que de _sottiser_ comme a; tu
sais bien que je suis pas le matre.

--Ah! oui, y a l'autre! En v'l un qui me fait peur, moi qui suis pas
poltronne, et qui mangerais un gendarme comme on avale un hareng saur...
mais celui-l! brrr! rien que d'y penser, a me fait froid dans le dos.

--Alors t'occupe pas du petiot!

--C'est l'autre qui veut?...

--Oui, c'est l'autre qui donne les ordres... y a pas  barguigner....
Donc, t'en mle pas... tu me ferais avoir du dsagrment, et donne-moi
le poivreau...

--Le v'l! mais attends!

La bonne personne fit sauter le bouchon avec une chiquenaude, et,
prenant un verre, le remplit jusqu'aux bords:

--Maintenant, prends...

--Oh! la Brleuse!... tu vas te faire mal!...

--Allons donc!... a m'a brl le _sophage_, et maintenant, y a plus que
a qui me soulage.

Et, d'un coup de coude magistral, elle leva le verre, dont le contenu
glissa dans sa gorge. Elle poussa un han! de satisfaction, fit claquer
sa langue et remit la bouteille  Dioulou, qui, charg en outre de deux
verres, se dirigea de nouveau vers la table, o celui que la Brleuse
appelait le _moucheron_ tait rest dans la mme attitude. Dioulou posa
bruyamment sur le bois la bouteille et les verres, puis il frappa sur
l'paule de son compagnon, une premire fois sans succs, mais au second
choc, l'homme leva la tte. C'tait un singulier personnage, en ce sens
que l'on s'tonnait malgr soi de le rencontrer en pareil lieu et en
semblable socit. Il devait avoir vingt ans  peine: ses traits,
abstraction faite de la fatigue dont ils portaient les traces videntes,
taient d'une dlicatesse charmante. Des yeux noirs, bien fendus et
couverts de longs cils, clairaient un front blanc et bien model; les
cheveux noirs, lgrement boucls, se groupaient symtriquement sur les
tempes, dont la peau fine laissait apercevoir les veines bleues. Le nez,
aquilin, avait les ailes fines et transparentes. La bouche, ombrage par
une moustache noire et encore peu fournie, avait une fracheur, une
jeunesse qui contrastaient avec le teint trop ple, sur lequel
apparaissaient aux joues des teintes marbres.

--Eh bien!... Jacquot, fit Dioulou, est-ce que nous refuserons de
trinquer un brin avec papa?...

Celui qu'il venait d'appeler Jacquot le regarda longuement, comme s'il
et prouv quelque difficult  le reconnatre.

--Ah! c'est Diou! fit-il avec un soupir.

--Comme tu dis a, petiot!... On dirait que a te chagrine de voir ta
vieille Baleine?...

--Je ne dis pas cela! mais... je dormais!... et si vous saviez, quels
rves!... oh! quels beaux rves je faisais!...

--Bah! les rves, c'est des btises!... faut mieux boire.

Et Dioulou emplit deux verres. Il poussa l'un d'eux vers Jacquot.
Celui-ci l'carta doucement.

--Boire! fit-il avec un accent empreint d'une tristesse navrante; pas
tout de suite!... Je ne voudrais pas oublier...

--Oublier quoi?

--Mon rve!

--Ah ! il est donc bien rigolo.... Sacredi! moi, quand je rve, c'est
toujours qu'on me mne l-bas,  la barrire Saint-Jacques... et puis,
on fourre ma tte dans l'histoire... tu sais... la lucarne d'o on
ternue dans le son.... Y a le canif qu'est grand, grand... comme je ne
sais pas quoi... et il descend... et il remonte... C'est pas drle du
tout.... C'est pour a que j'aime pas les rves....

Jacquot ne paraissait pas l'entendre: la tte leve, il semblait, de son
regard vague, suivre dans quelque mirage lointain une vision  peine
efface...

--Voyons! reprit la Baleine, aie donc pas l'air d'un abruti comme a....
Qu'est-ce que t'as vu?...

Jacquot tressaillit.

--Vous ne comprendriez pas!...

--Tiens! t'es encore poli toi! Alors, dis tout de suite que je suis trop
bte.... Voyez-vous, ce monsieur? Esquintez-vous donc le temprament 
vouloir le consoler...

--Pardonnez-moi, fit vivement le jeune homme, je ne voudrais pas vous
blesser. Et tenez, je vais vous le prouver en vous disant mon rve.
Seulement, promettez-moi....

Il s'arrta.

--Quoi donc? demanda Dioulou.

--De ne pas vous moquer de moi.

--Oh! y a pas de risque! Dboule-moi ton affaire...

--En somme, cela va pourtant vous paratre bien ridicule. Mais que
voulez-vous, il m'arrive parfois de faire ce mme rve, alors que je
veille.... Il me semble que je suis petit, oh! tout petit! Je suis
couch dans un berceau, envelopp de rideaux blancs sous lesquels je
suis blotti comme dans un nid d'oiseau. J'ouvre les yeux, alors les
rideaux s'cartent, et....

Encore une fois, Jacquot se tut. tait-ce donc qu'il craignait de
profaner cette illusion en la dcrivant dans un lieu semblable?

--Eh bien? fit Dioulou, qui paraissait assez mal  l'aise. Quand on a
commenc, faut finir....

En mme temps, tandis que le jeune homme s'absorbait dans ses propres
penses, il lui glissa entre les doigts le verre plein de cette liqueur
redoute de la Brleuse. Machinalement, et comme par un mouvement
instinctif, Jacquot porta le verre  ses lvres et but d'un trait.

--Bravo! quel gaillard! fit la Baleine. L, vrai! t'es pas une petite
fille, toi!...

Une lgre rougeur monta aux joues du jeune homme.

--Je vais te dire tout, continua-t-il, comme si l'infernale liqueur et
dj exerc son influence redoutable sur son cerveau.

Ses yeux brillrent.

--Alors, entre les dentelles blanches apparat une femme!... Oh! comme
elle est belle!... et que son sourire est doux!... Elle se penche vers
moi, je sens sur mon front le souffle divin qui s'chappe de ses
lvres... dans ses yeux, on dirait qu'il y a des larmes.... J'tends les
bras vers elle... et je balbutie un mot.... Mre!... alors je sens
qu'elle m'embrasse!... Un frisson passe  travers tout mon tre!... puis
tout s'efface, tout disparat... et je m'veille!...

Il y eut un moment de silence. Certes, la Baleine n'tait pas
prcisment ce qu'on appelait encore  cette poque un homme sensible,
et rien n'indiquait que le viscre dont les battements titillaient sa
septime cte et droit au nom de coeur. Et pourtant il ne disait rien.
Il avait baiss le nez dans son verre vide et aspirait de ses larges
narines l'odeur cre du poivreau. Tout  coup Jacquot reprit:

--C'est bien vrai, cela, que vous n'avez jamais connu ma mre?

Dioulou tressaillit. L'attaque tait directe; heureusement il tait prt
 la riposte.

--Tu sais bien! fit-il d'un ton brusque, je l'ai connue.... sans la
connatre.... C'tait la soeur de.... l'autre...

--Oui, c'est vrai. On me l'a dit cent fois... et aussi vous avez ajout
que c'tait une... mchante femme...

--Oh! mchante... si l'on veut... seulement elle avait eu des histoires
avec la justice... pour des bagatelles... elle avait ses ides, c'te
femme... elle disait que ce qui tait aux autres tait  elle...

--Assez! s'cria Jacquot. Il me rpugne d'entendre accuser celle qui fut
ma mre...

--Bah! elle est morte... et il y a longtemps...

--Mais, mon pre?...

--Celui-l, mon p'tit... n'y avait que la mre qu'aurait pu nous
renseigner l-dessus... et je crois qu'elle n'en savait pas plus que
nous....

Il eut un gros rire.

--A boire! fit Jacquot en pressant sur son front baign de sueur sa main
qui tremblait...

--H! va donc, p'tit! fit Dioulou en lui versant  pleins bords l'atroce
liqueur. Faut pas se chagriner! La vie, c'est la vie! A chacun son lot!
Et encore, t'es pas le plus malheureux... on aurait pu te jeter  la
rivire comme un petit chat.... Pas de a, au contraire, t'as trouv un
brave homme qui t'a recueilli, qui t'a lev... un bon zig, enfin... ton
oncle... qui a t pour toi un vrai pre...

--Oui! oui! murmura le jeune homme, dont la tte s'alourdissait et qui
avait peine  parler. C'est vrai que mon oncle a t bon pour moi...

--D'abord, il t'a fait duquer.... Bigre! t'as pas  te plaindre... tu
sais lire, crire, compter, sans parler d'un tas de choses que tu t'es
fourres dans la tte, et quand tu le voudras, tu seras un monsieur!

Jacquot,  demi ivre, laissa chapper un clat de rire:

--Oui, un monsieur... un mirliflore! Seulement, pour la minute, je meurs
de faim!

--Ah! c'est vrai! cette nuit, quand tu es arriv, j'ai bien vu que tu
avais un cheveu! Qu'est-ce qui s'est donc pass?

Jacquot but encore, et,  mesure que son verre se vidait, une effrayante
transformation se faisait en lui. Sa pleur devenait livide; les teintes
rouges de ses pommettes s'accentuaient et une sorte de tremblement
agitait ses lvres.

--Ce qu'il y a eu, ma pauvre Baleine, reprit-il d'une voix qui se
faisait rauque et saccade. Est-ce que je sais au juste, moi?...
Toujours des histoires!... On dirait qu'on m'a jet un sort! Je ne
demandais qu' travailler... mais voil le cinquime atelier d'o l'on
me met  la porte...

--Bah! qu'est-ce que a fait?... et pourquoi donc t'a-t-on renvoy?

--Je vais te dire.... Probablement que ma figure ne plat pas aux
camarades.... Je ne suis pas plutt arriv dans un atelier qu'il y a
toujours quelqu'un qui me cherche querelle.... On m'accuse toujours d'un
tas de choses... tantt c'est un outil qui disparat, et on dit que
c'est moi qui l'ai pris... ou bien mon travail est abm pendant la
nuit... et le patron se fche... alors je me rvolte! On crie, je crie
plus fort!... Dame! je ne suis pas plus patient qu'un autre, et surtout
quand on sait qu'on n'a pas tort...

--Tu n'as pas de chance!

--Tiens, hier, encore la mme chose... j'avais  graver une planche, une
planche trs-jolie, trs-dlicate, et on tait press. Je me mets au
travail; j'avais trouv les indications crites au crayon. Tu ne sais
pas ce que c'est que la gravure, mais on doit faire des traits dans ce
sens-ci, dans ce sens-l, pour indiquer les ombres, les draperies....

De son pouce, Jacquot indiquait sur la table le sens de ses paroles.

--Je me dpche et j'enlve l'ouvrage; je le porte au contre-matre,
croyant avoir un loge. Bon! voil qu'il me rit au nez et qu'il me
demande si je me moque de lui. Je ne comprends pas, j'insiste. Il me dit
que j'ai travaill au rebours des instructions donnes. Cette fois-l,
je me croyais bien sr de moi; je lui dis que j'ai exactement suivi les
indications du bulletin. Il se fche; je lui dis que je vais le lui
prouver. Je retourne  ma place et je prends le papier. Tu vas voir
comme c'est drle et comme j'ai raison de dire que le diable s'en
mle.... J'tais si tranquille que je lui donne le bulletin tout pli.
Il l'ouvre, et alors il entre dans une rage!... vrai, c'tait
effrayant!... Sais-tu ce qu'il y avait sur le bulletin?

--Non.

--Des indications absolument contraires  celles que j'y avais lues.

--Tu es fou!

--Non, mais je dis qu'il y avait l une trahison.... Je reconnaissais la
couleur du crayon, la forme des lettres, la disposition mme des
annotations... et pourtant, l o j'avais grav un creux, il fallait un
relief; l o les hachures devaient tre verticales, je les avais faites
horizontales... Le contre-matre s'emporte, me traite de fainant, de
propre  rien! Je me rebiffe, naturellement. Mais, bah! on me dit des
gros mots! tout mon sang me monte  la tte, et j'aurais fait un malheur
si on ne m'avait jet dehors! Si bien que me voil sur le pav...

--Tu entreras ailleurs!

--Ouiche! pourquoi faire? Il y a une malechance sur moi!

Le malheureux, en proie  une ivresse croissante, n'tait plus matre de
sa raison.

--J'en ai assez, disait-il d'une voix entrecoupe, je ne veux plus
travailler.... D'abord, ce n'est pas fait pour moi! je ne suis pas un
ouvrier, moi... je veux... tu l'as dit tout  l'heure... tre un
monsieur... un mirliflore... A bas l'atelier!...  bas tout!...
Maintenant, laisse-moi tranquille... j'en ai assez!... faut que je
_pionce_!

Ces mots d'argot, sur ces lvres jeunes, semblaient avoir un caractre
plus odieux encore.

Le jeune homme s'tait laiss retomber sur la table. Il tait plong
dans l'abrutissement de l'ivresse.

Le poivreau avait fait son effet.

--Maintenant, murmura Dioulou, l'autre peut venir... le petiot est 
point... comme il l'a demand.

A ce moment, la porte du cabaret s'entr'ouvrit, et une tte maigre,
glabre, ignoble, se glissa dans l'entrebillement.

--H! la Baleine! dit l'arrivant d'une voix aigre, le _singe_ (matre)
n'est pas l?

--Tiens! te v'l, Goniglu!

--Rponds donc!

--Eh bien, non... il n'est pas l...

--Alors, j'entre.

Goniglu avait six pieds; sa taille et sa maigreur l'avaient fait
surnommer l'chalas.

--Vois-tu, la Baleine, nous sommes l cinq ou six _zigs_ qui voulons
causer... et a nous aurait gns de trouver le patron.

--Bah! et qui a est avec toi?

--Oh! des bons!... Y a Bibet, tu sais, La Cure, et puis Douze-Francs,
Muflier et Truard... et puis Maloigne...

--Fichtre! dit Dioulou en riant, l'tat-major!

--Verse-nous des verres.... Tiens! v'l vingt ronds... je vas leur faire
signe.

Goniglu rouvrit la porte et, de ses grands bras, adressa des signes  un
groupe qui stationnait  quelque distance. Un instant aprs, les
personnages nomms plus haut faisaient leur apparition dans la salle de
l'_Ours vert_. Il serait excessif d'affirmer que Goniglu et ses
compagnons appartinssent  l'lite de la socit. Du moins, ils
dissimulaient admirablement les attaches qu'ils auraient pu avoir avec
le grand monde. C'tait, pour tout dire, des amas de guenilles suant le
vice et la dbauche: l'tat-major--comme disait la Baleine--faisait mal
augurer de l'arme tout entire, car jamais vagabonds et voleurs,
misrables et bandits n'eurent allures plus repoussantes.

Une exception, cependant: le dernier entr, Muflier, tait vtu d'une
longue redingote de couleur olivtre qui lui pendait aux talons; des
brandebourgs multiples se croisaient sur sa poitrine bombe, tandis que
sur ses hanches s'arrondissaient les plis bouffants de la jupe  la
mode. Un chapeau trs-haut, d'un feutre gris, allant en s'vasant au
sommet, ombrageait son front sous ses bords d'une largeur phnomnale. A
la main, Muflier portait un rotin de grosseur respectable, termin par
une pomme en corne. Les autres taient  peine couverts de mauvais
bourgerons ou de vestes troues. Les pantalons lims tombaient en
franges sur des bottes dont les hiatus laissaient voir des pieds
malpropres. Cette honorable socit,  l'exception de Muflier, s'attabla
bruyamment.

--Eh bien! fit Goniglu, cause-t-on, ou cause-t-on pas?

--Faut causer! rpondit Douze-Francs, qui devait ce surnom  une affaire
trs-dlicate--assassinat et vol--qui lui avait rapport douze francs et
douze ans de travaux forcs.

--Qu'est-ce qui commence? dit La Cure.

Il y eut un instant d'arrt. Les orateurs semblaient manquer. Mais
Muflier, qui tait rest debout, appuy au comptoir et jetant  la
Brleuse des regards sympathiques, releva d'un geste sec le collet de sa
houppelande, poussa quelques hum! hum! de prparation, excuta avec son
rotin quelques tours d'un moulinet dominateur, et finalement dit d'une
voix de stentor:

--Vous tes tous un tas de... mauviettes!

--De quoi! de quoi! des manires! fit le groupe.

Il faut savoir que Muflier, homme d'action et de conseil, portait
d'normes moustaches qui lui donnaient une physionomie formidable,
qu'il accentuait encore en roulant de gros yeux  fleur de tte.

--J'ai dit mauviettes, rpta-t-il en laissant retomber son rotin sur la
table.

Maloigne, qui tait petit et malingre, faillit se laisser glisser 
terre. Maloigne tait l'admirateur-n de Muflier, quelque chose comme le
joueur de flte antique. Pour lui, Muflier et sa redingote
reprsentaient l'idal de la beaut mle. Seulement Muflier lui faisait
peur.

--Pas besoin de gros mots! fit Bibet dit La Cure. On s'explique sans
crier!

--Est-on des amis ou n'est-on pas des amis? murmura Goniglu, qui
affectionnait cette forme interrogative  deux tranchants.

--Quand vous voudrez arrter votre grelot, fit Muflier, a me fera
plaisir!

--Faut retirer mauviettes!

--Je ne retire rien du tout. Ce qui est dit est dit. Ah ! continua
l'honorable Muflier en accentuant de nouveau son moulinet, est-ce que
vous croyez avoir affaire  un imbcile?

--Oh! fit Maloigne avec un accent de profonde protestation.

--O veux-tu en venir? demanda Goniglu.

--O? voil... vous avez peur!

--Peur! nous! Ah! par exemple!

--Vous avez un _trac_ du diable! Hier soir, tout feu, tout flamme!
C'tait  qui parlerait le premier! Le matre par ici, le matre par l!
Vous dbitiez tout votre chapelet.... Ce matin, ce n'est plus a, et
vous _canez_...

--C'est pas vrai! cria Goniglu.

--Vous canez! rpta Muflier en enflant sa voix. Il a fallu que je vous
trane jusqu'ici, et encore, toi, Goniglu, tu avais une flemme que si le
_singe_ avait t l, tu ne serais mme pas entr.

Un sourd grognement rpondit seul  cette interpellation directe.

--Mais moi qui n'ai pas froid aux yeux...

--Oh! pour a, non! soupira Maloigne.

--Je vais carrment dire  msieu le Bisco que a ne peut pas durer plus
longtemps.

Il tait vrai que les dignes associs tournaient  chaque instant la
tte vers la porte pour s'assurer si le personnage qu'on venait de
nommer ne survenait pas  l'improviste. Cependant l'assurance de Muflier
commenait  les gagner.

--Non! a ne peut pas durer! reprit l'orateur. Il faut que a finisse...
et on ne se moque pas plus longtemps des Loups!

--Non! non!

--Parle-t-il bien! parle-t-il bien! murmura Maloigne, dont les yeux
s'carquillaient comme pour mieux embrasser les beauts multiples de
Muflier.

--Au fait, sommes-nous les Loups ou sommes-nous pas les Loups? dit
Goniglu.

--Eh bien! profra solennellement Muflier, depuis quand les Loups
passent-ils leur temps  se croiser les bras et  regarder passer l'eau
sous les ponts? Comment! voil plus de deux mois que celui que vous avez
lu comme chef, que le fondateur de l'association refuse de nous rien
mettre sous la dent... pas seulement une pauvre petite affaire!

--On crve de faim!

--On est tout nu!

--On se rouille!

--C'est a! Se rouille-t-on ou se rouille-t-on pas? Muflier promena sur
son auditoire un regard circulaire et satisfait.

--Qu'est-ce que c'est qu'un gnral qui laisse ses soldats sans
ouvrage?... Voyez-vous, c'est peu naturel, et il y a l-dessous quelque
manigance! Msieu le chef des Loups s'est lanc dans le grand, il
travaille dans la haute, il tripote dans le dor... tandis que nous,
nous tranons dans les ruisseaux.... D'abord, c'est humiliant. Quand on
a des bras et des jambes, c'est pour s'en servir, et puis, a n'est pas
rgalant. On ne gagne rien et les capitaux s'en vont...

--Pour a, ils sont loin!...

--Je sais bien qu'il y a la paye. Quoi? quarante malheureux sous par
jour, comme  des ouvriers. Nous! des ouvriers! peuh! Si nous avions
voulu tre ouvriers, est-ce que nous serions Loups?

--C'est vrai! c'est vrai!

--Nous sommes des associs, et il nous faut une part des bnfices.

--Une grosse part.

--Pour qu'elle soit grosse, il faut qu'il y ait des bnfices, et pour
qu'il y ait des bnfices, il faut qu'on travaille...

--Oui! oui!

--Eh bien! moi, Muflier, j'affirme, je dclare que ma dignit s'oppose 
ce que je touche un salaire, comme un misrable mercenaire.

--Bravo! moi aussi.

--Je dclare que mes intrts souffrent, que la stagnation des affaires
me cause un prjudice norme, et je veux que a change.

--C'est a! il faut que a change!...

--Donc, mes agneaux, le chef va venir. Il faut lui poser carrment nos
conditions.

Cette proposition, en dpit de l'enthousiasme croissant, jeta un lger
froid dans l'assistance. Mais Muflier tait trop bien lanc pour
s'arrter en si beau chemin. A ce moment, Dioulou, qui, depuis le
commencement de ce mmorable entretien, tait rest auprs du comptoir
dans une attitude quasi indiffrente, se rapprocha du groupe en coutant
attentivement.

--Il n'y a pas  tortiller, reprit nettement Muflier, nous sommes des
hommes d'action, il nous faut pour chef un homme d'action.

--Le Bisco a fait ses preuves, dit la Baleine en intervenant tout 
coup.

--Ses preuves!... eh bien! et nous donc!... Ah ! est-ce que par hasard
nous n'avons pas fauch le pr et mang la gourgane aussi bien que
lui?...

--Oui, mais il vous a fourni des affaires superbes, et a n'est pas sa
faute si vous avez mang tout ce que vous avez gagn...

--Fallait peut-tre faire des conomies pour faire plaisir  msieu,
articula la voix glapissante de Goniglu.

--Enfin, qu'est-ce que vous voulez? demanda Dioulou.

--Ce que nous voulons, ma petite Baleine, rpliqua Muflier, dont la voix
prit une intonation ironique, nous voulons qu'on ne nous traite plus en
esclaves, en chiens, nous voulons qu'on daigne se souvenir que nous
existons...

--Sinon?...

--Sinon nous verrons ce que nous avons  faire... a ne te regarde
pas...

--Et pourquoi cela? Est-ce que je ne suis pas un Loup comme vous?...

--Tu es un Loup, soit, mais tu n'as d'yeux que pour le singe, c'est ton
roi, ton dieu; tout ce qu'il fait est bien fait.... Puisque vous tes si
malins, faites vos affaires vous-mmes...

--Et qu'est-ce que vous deviendrez?

--Voil-t-il pas! Comme si nous ne pouvions pas vivre sans personne....
Parbleu! nous resterons Loups comme devant, seulement nous n'aurons plus
de matre...

--Et vous me ferez pincer au premier coup... Tenez, fit Dioulou avec
colre, vous tes des ingrats... Qu'est-ce qui vous a fait sortir du
bagne? c'est le singe! Qu'est-ce qui t'a tir de prison, toi, Goniglu?
c'est le singe!... Qu'est-ce qui t'a aid  brler la politesse aux
gendarmes, toi, Maloigne? c'est lui, toujours lui!

Un murmure sourd rpondit  ce plaidoyer.

--Oh! mais vous ne me faites pas peur! reprit la Baleine en se campant
solidement sur ses normes jambes. Tous ne m'empcherez pas de parler.
Sans lui, vous n'tes rien que des imbciles et des brutes... Au coup de
Neuilly, c'est lui qui vous a sauvs au moment o vous alliez tre
cerns par la _rousse_. A l'affaire de la rue du Bac, sans lui, vous
tiez fichus. Et voil ces messieurs qui font de la rbellion!

--Tonnerre! hurla Muflier, tu nous insultes!

--Parce que je vous dis vos vrits!... Vous n'tes bons  rien, qu'
aller crever dans un cabanon. Vous n'avez ni coeur ni tte!

--Te tairas-tu! cria encore Muflier, qui avait gliss sa main dans sa
poche.

--Et c'est toi, Muflier, qui prtends sans doute prendre la direction de
la bande!... Un joli chef!... qui braille et qui ne sait rien faire, et
qui dtalera  la premire alerte!...

--Ah! tu m'appelles lche! grina Muflier.

Livide de rage, le bandit tenait  la main son couteau tout ouvert. Il
le leva sur Dioulou.... Mais au mme instant, le couteau, violemment
arrach, roula sur le plancher.

--Maldiction! cria Muflier.

--Eh bien! qu'y a-t-il? fit l'homme qui venait d'intervenir et qui, les
deux bras croiss, regardait en face son froce adversaire.

C'tait Jacquot qui, au bruit de la rixe, s'tait dress sur ses pieds,
et, voyant Dioulou tratreusement menac, s'tait jet sur Muflier.

--Ah! c'est toi, le moucheron! fit Muflier, dont les dents claquaient
avec une convulsion de rage. Je vas rien te dcoudre!

Il se rua sur Jacquot. Mais dj la Baleine l'avait saisi  la gorge. Si
Dioulou tait vigoureux, Muflier, fortement muscl, ne lui cdait en
rien. Jacquot avait voulu s'interposer, mais les autres l'avaient saisi
par derrire en criant:

--Faut les laisser faire! Pas de tricheries!

Les deux hommes s'treignant, poitrine contre poitrine, les bras
enlacs, luttaient avec une nergie formidable. Une premire fois,  une
secousse violente, ils se sparrent, puis revinrent l'un sur l'autre,
les poings en avant. On entendit rsonner leur thorax sous les coups.
Tout  coup, le bras de Dioulou se dtendit avec la roideur d'un ressort
d'acier et atteignit Muflier en plein front. Le misrable poussa une
sorte de rugissement.

--As-tu ton compte? fit Dioulou.

Mais la voix s'arrta dans son gosier. Muflier venait de lui lancer un
coup de tte  la poitrine. Alors le combat prit un caractre effrayant.
Les deux colosses, en proie  une rage furieuse, s'taient saisis de
nouveau. Les tables se renversaient. Leurs corps, secous, semblaient
n'en plus faire qu'un seul, tandis que de leurs ttes congestionnes les
yeux sortaient, comme prts  sortir de leurs orbites.

--Hardi! Muflier! criaient les autres.

Tandis que seule la voix de Jacquot encourageait Dioulou. Dj,
cependant, ce dernier semblait faiblir. Un souffle haletant sortait de
sa poitrine; ses reins pliaient. Mais  ce moment la porte s'ouvrit
violemment; un juron formidable retentit, et, en mme temps, deux mains
se rivant  l'paule des lutteurs les sparrent les arrachrent pour
ainsi dire l'un de l'autre et les repoussrent contre les murailles
opposes.

--Le singe! crirent les spectateurs de la lutte.

La force physique exercera toujours sur les natures brutales un empire
indiscut. On et dit qu'aux mains de Biscarre (le lecteur l'a dj
reconnu), ces deux tres normes ne fussent plus que des enfants. Dj
Muflier, la tte baisse, puis de fatigue, courbait la tte et
cherchait  viter le regard de Biscarre. Quant  Biscarre--que les
Loups dsignaient sous le nom de Bisco--on n'et certes pas reconnu en
lui M. Mancal, l'homme d'affaires, ou Germandret, le bibliophile. Il
tait redevenu le forat, ignoble, avec sa blouse rapice, son pantalon
dentel, la casquette  visire plate, les mches de cheveux pendantes
sur les tempes.... Et cependant sur ce visage de bte fauve, il y avait
comme le rayonnement de la force du mal. De ses yeux gris et ples
s'chappait une lueur sinistre. Les bandits--depuis Goniglu le Malin
jusqu' Maloigne, le courtisan de Muflier--avaient perdu leur assurance.

--Dioulou, ici!... fit Biscarre.

Le colosse s'approcha, pliant les paules, dans l'attitude d'un chien
qui craint d'tre battu.

--Muflier, ici!...

Il y eut dans les yeux de Muflier une dernire rvolte, mais, sous le
regard de Biscarre, il se courba  son tour et obit.

--Pourquoi vous battez-vous? demanda Biscarre.

Tous deux gardrent le silence.

--Je veux que vous me rpondiez. Allons! plus vite que a!

--Eh bien! fit Dioulou, c'est lui... c'est Muflier... qui se plaint de
toi.

--Oh! c'est vrai... mais pas tout  fait, rpliqua l'autre, qui
videmment avait perdu toute son loquence.

--Ah! tu te plains de moi!... Parbleu! c'est amusant!... Me ferez-vous
l'honneur, matre Muflier, de me dire en quoi j'ai perdu votre
confiance?

Certes, si Muflier et t seul, il n'est pas douteux que, sans la
moindre explication, il se ft rendu  merci. Mais ses complices,
tonns, disons plus, dgots de ses hsitations, commenaient  se
pousser du coude et  ricaner en le regardant. Il se redressa, poussa un
hum! hum! d'encouragement, et dit d'une voix qui manquait encore de
fermet:

--Ces messieurs m'avaient charg de vous exposer quelques
observations...

--Hein?

Biscarre regarda Goniglu, qui parut fort occup  bourrer sa pipe.
Douze-Francs se gratta vivement l'paule. Maloigne ramassa son
mouchoir.... Bref, aucun d'eux ne semblait dispos  accepter la part de
responsabilit que leur offrait si gaillardement Muflier.

--Et quelles sont ces... observations? demanda Biscarre.

--Oh! presque rien... des vtilles! fit lgrement Muflier.

--C'est un mensonge, fit Dioulou. Ces gredins-l prtendent que tu es un
mauvais chef... et ne veulent plus de toi.

--Ah bah! et qui veulent-ils choisir?

--Parbleu! M. Muflier.

--Tiens! mais ce ne serait peut-tre pas une mauvaise ide, cela, fit
Biscarre en ricanant. D'ailleurs, je ne serais pas fch moi-mme de me
dbarrasser du pouvoir... il me pse. J'ai bien quelques affaires 
terminer, mais je m'en chargerai seul.

Il y eut un murmure de protestation douloureuse.

--Mais enfin, pourquoi ne nous donnez-vous rien  faire? articula
Muflier qui s'efforait de sauver les dernires bribes de son prestige.

--Ah! ah! voil o le bt vous blesse?

--Dame! nous voudrions bien travailler.

--Adressez-vous  Muflier. Je suppose qu'il a en poche quelque bon plan
d'opration... et tenez, s'il veut de moi, je ne serais pas fch de
travailler sous ses ordres.

--Oh! vous voulez rire? fit Muflier.

--Rire! certes non! reprit Biscarre, dont la voix reprit son timbre
vibrant, et je vais vous en donner la preuve....

Mais  ce moment il s'arrta tout  coup. Ses yeux venaient de tomber
sur Jacquot, qui, immobile, semblait suivre cette scne avec une sorte
de stupeur.

Biscarre plit et se mordit les lvres.

Il entrana Dioulou dans un coin, et lui parlant  voix basse:

--Comment! tu les a laisss parler devant le petit!...

--Oh! ils taient lancs... et c'est pour les arrter que je me suis
battu.

--Maldiction! Alors il a tout entendu.

--Non! il est ivre, et je ne crois pas qu'il ait compris...

--J'ai commis une imprudence, mais je la rparerai...

--Comment?

--Attends! Muflier, approche.

L'habitude de la discipline l'emporta. Muflier vint  son chef.

--Tu es un imbcile, dit Biscarre, et je te le prouve d'un mot. Est-ce
que Jacquot tait au courant de nos affaires?... Tu bavardes comme une
pie, et tu ne te dis pas que Jacquot peut avoir peur et aller causer de
toutes nos aventures...

--Tiens! c'est vrai! je n'avais pas song.

--Et tu veux tre chef des Loups!... misre!

Muflier baissa la tte. Il tait vaincu.

--Veux-tu rparer le mal que tu as fait?

--Oui! oui!

--Alors, dis comme moi... et obis-moi....

Pendant ce rapide colloque, Goniglu et ses compagnons n'avaient pas
prononc un mot. Ils attendaient comme il convient  des soldats bien
dresss.

Biscarre revint vers eux.

--Mes amis, je regrette que vous vous soyez emports... mais au fond je
ne vous en veux pas... les bons ouvriers veulent du travail, c'est trop
juste....

Tous regardaient Biscarre avec surprise. De fait, ses allures avaient
chang, son accent s'tait adouci.

--Mais voila, continua-t-il, en ce moment les affaires sont lourdes. Le
btiment ne va pas. Et si je n'avais pas les reins aussi solides, tout
entrepreneur que je suis, je ferais la culbute. Cependant je crois que
je vais avoir quelque chose  vous donner. On me proposa une grande
affaire....

Un clignement d'yeux avertit les Loups de ne pas protester.

--Une maison  construire, l, auprs des halles... Je sais que vous
tes bons  la tche, et je vous prendrai les premiers... seulement je
ne traite que dans la matine d'aujourd'hui. Si vous trouvez  vous
embaucher tout de suite...

--Non! non! fit Muflier. Nous ne voulons travailler que pour vous...

--Oui! firent les autres. Muflier a raison.

--Merci, mes amis, mes bons amis.... Mais, voyez-vous, il ne faut pas
tre si vifs, a fait faire des btises. Et puis se cogner entre soi,
c'est mal, c'est trs-mal... Voyons, puis-je compter sur vous?

--Oui.

--Alors, allez avec Muflier: je lui ai indiqu le rendez-vous, et avant
une ou deux heures, vous serez embauchs; a vous va-t-il?

Une rponse unanime accueillit les paroles de Biscarre. Cependant les
bandits se demandaient ce que signifiait cette comdie. De fait, comme
il sera expliqu tout  l'heure, ils n'avaient attach aucune importance
 la prsence de Jacquot, qu'ils savaient tre le neveu de Bisco. Mais
maintenant ils prouvaient une vague inquitude, en se souvenant que
dj la Bisco leur avait recommand le plus grand silence, lorsqu'ils se
trouvaient avec le jeune homme.

--Alors, fit Goniglu en clignant de l'oeil  son tour, il y aura du
travail?...

--Et on donnera des arrhes!

--Bravo! alors nous en sommes.

--Vous prendrez bien un verre avant de partir?

--Oh! pour a, oui!

Biscarre s'approcha de Jacquot.

--Et toi, mon neveu, boiras-tu un coup avec nous?

Le jeune homme tressaillit: l'ivresse qui le tenait au cerveau troublait
ses penses, qui se confondaient. C'tait comme une hallucination
sinistre. Qu'taient-ce que ces hommes? et avait-il bien entendu tout 
l'heure? Dioulou avait vers une tourne gnrale. Biscarre prit un
verre, et d'un mouvement rapide et inaperu, tira de sa poche un flacon
d'o il laissa tomber quelques gouttes dans le vin. Puis il mit le verre
aux mains de Jacquot.

--Bon! dit-il. A la sant des bons travailleurs!...

Sans rpondre, Jacquot porta le verre  ses lvres:  peine l'eut-il
vid, qu'il chancela. Biscarre lui saisit les bras et le soutint...
tandis que doucement le jeune homme s'affaissait sur un banc.... Il y
eut un silence; puis Biscarre, pench sur lui, se redressa:

--C'est fait! dit-il.

Alors il se tourna de nouveau vers les bandits:

--Avez-vous compris, maintenant? Comment! voil un gars qui est
ouvrier... pour de bon... qui est mon neveu... et qui n'a jamais
travaill avec nous... et vous tes assez btes pour parler devant
lui!...

--Nous ne l'avions pas vu, hasarda Goniglu.

--Je le croyais ivre-mort! fit Dioulou, qui se sentait atteint, lui
aussi, par le reproche de Biscarre.

--Enfin, passons... c'est une imprudence qui aurait pu vous coter
cher.... Maintenant, les Loups, un dernier mot!... Ce que je vous ai dit
est vrai, j'ai besoin de vous...

--Ah! bravo!... Enfin!...

--Quand vous vous plaignez, c'est que justement vous ne comprenez rien 
la vraie faon de procder. Parbleu! si je voulais vous lancer dans des
oprations  quatre sous, o vous risqueriez votre peau... a ne serait
pas difficile, et a vous rapporterait comptant le bagne ou
l'chafaud.... Je vous ai promis de vous faire riches, je tiendrai ma
promesse...

--Vive le Bisco!...

--Moi, dit Goniglu attendri, j'irai vivre dans mon pays...

--Et tu deviendras fonctionnaire du gouvernement, c'est entendu!... En
attendant, mes Loups, prenez patience... Pour vous y aider, voici
d'abord une vingtaine de jaunets qui vous permettront de vous requinquer
un peu....

Il jeta sur la table une poigne de pices d'or. Les bandits se jetrent
sur cette proie.

--Le Bisco, dit Muflier, pardonnez-moi, n'est-ce pas?...

--C'est fait.

--Vive le singe!

--Merci, mes Loups!... Venez prendre le mot d'ordre tous les matins,
mais pas en corps, comme aujourd'hui... Tonnerre! on dirait que vous
avez peur de n'tre pas assez remarqus par la _rousse_!... qu'un seul
vienne, et jamais le mme.

--Nous obirons.

--Maintenant, allez-vous-en... et au revoir....

Les bandits, munis de leur part de butin, ne songeaient plus d'ailleurs
qu' partir, et, aprs quelques nouvelles protestations, ils
disparurent....

Jacquot, affaiss sur la banc, dormait toujours d'un profond sommeil.
Biscarre s'approcha de la Brleuse, qui tait reste  son comptoir
pendant l'incident, quoique par ses cris elle n'et pas cess
d'encourager Dioulou. Seulement elle avait obi  une consigne ds
longtemps donne par la Baleine et qui lui interdisait, sous quelque
prtexte que ce ft, de se mler des rixes.

--Les femmes! disait Dioulou, a ne sert qu' envenimer les choses.

--La Brleuse, dit Biscarre, fermez la boutique, mettez les volets et
allez faire un tour d'une heure...

--Hein? s'cria la compagne de Dioulou. Fermer le bazar! m'en aller au
moment o la clientle va arriver!...

--Allons! obissez! vous savez que je ne souffre pas d'observation...

--Cependant...

--Obis! tonnerre! cria Dioulou  son tour.

--Mais on va s'ameuter devant le cabaret, on enfoncera les volets, on
pntrera de force.... Sans compter la police, qui croira  un
accident...

--Attendez, fit Biscarre. Du papier, de l'encre, une plume....

Il tendit sur la table la fouille que Dioulou lui prsentait, puis
d'une criture grasse et ferme, il crivit:

        _Ferm pour cause de changement de propritaire_.

Cette fois, ce fut Dioulou qui ne put rprimer une exclamation de
surprise.

--Comment! changement de propritaire!... Et moi, alors, qu'est-ce que
je vais devenir?

--Voyons, pas tant de phrases, dit Biscarre. La mre, collez a sur les
volets, et filez rapidement.

La Brleuse, de son oeil unique, jeta un regard interrogatif  Dioulou.
Elle sentait en elle de vagues ides de rsistance. Mais d'un geste
significatif, le colosse lui ordonna encore une fois d'obir. Elle se
rsigna en grommelant, et, un instant aprs, les lourdes planches de
bois, retenues par les boulons de fer, fermrent hermtiquement la
devanture. Puis, la Brleuse jeta un adieu  Dioulou et disparut, en
promettant de revenir dans une heure. Biscarre alluma une chandelle, et,
se rapprochant de Jacquot, s'assura que son sommeil tait profond. La
tte du jeune homme, rejete en arrire, portait le stigmate de la
fatigue; mais, en dpit de sa pleur, il conservait une beaut et une
dlicatesse natives qui, chez tout autre que Biscarre, et excit une
sympathie involontaire. Mais bien au contraire, l'oeil ardent, la lvre
crispe, l'ancien forat l'enveloppait d'un regard de colre et de
haine.

--Dioulou! fit-il.

L'homme s'approcha. De la main, Biscarre lui dsigna le dormeur.

--N'est-ce pas qu'il lui ressemble? murmura-t-il.

--A qui?

--Mais  elle, pardieu!...  celle que je hais... pour l'avoir trop
aime.

--C'est pas malin, a, fit Dioulou en ricanant, on se ressemble de plus
loin... puisqu'elle est sa mre...

--Sa mre! oh! tais-toi!... Quand je songe  cela, je me demande si
j'aurai l'nergie ncessaire pour ne pas craser d'un seul coup ce
misrable....

Il leva sur la tte de Jacquot son poing qui l'et tu d'un seul coup,
mais Dioulou lui arrta le bras.

--Eh bien! eh bien! des folies, maintenant!

--Tu as raison, fit Biscarre en se reculant, ce n'est pas ainsi qu'il
doit mourir.... Et qui sait? Si elle apprenait tout  coup, cette belle
marquise, que son fils est mort, peut-tre prouverait-elle dans sa
douleur une sorte de soulagement...

--Oh! c'est impossible!...

--Non! cela est vrai!... Est-ce que je ne devine pas les transes
horribles, les angoisses poignantes qui torturent l'me de cette
femme?... Oh! je le sens, elle n'a pas oubli mes paroles; elle sait
qu'un jour viendra o elle saura que son fils est vivant, et que, ce
jour-l, ce fils, maudit, dshonor, va passer d'un cachot d'infamie 
l'chafaud d'expiation!

Dioulou, qui n'tait pas facile  mouvoir, ne put rprimer un frisson.
Et, en vrit, Biscarre tait effrayant  voir, tant la froce passion
de la vengeance convulsait ses traits.

--Il n'est pourtant pas mchant, le petit, fit Dioulou. Et tiens! pas
plus tard que tout  l'heure, sans lui, Muflier me fourrait deux pouces
de fer dans le corps...

--Oui! oui! il est bon!... c'est une me gnreuse, fit Biscarre avec
ironie. Eh parbleu! je n'ai pas oubli le mal qu'il m'a donn, et
jusqu'ici en pure perte...

--Le fait est que tu as tout tent pour en faire un fier gueux...

--Quand il tait tout petit, reprit Biscarre, sous prtexte de pauvret,
je le laissais sans cesse avec les vagabonds, avec toute cette tourbe
enfantine qui se vautre dans les ruisseaux... j'essayais, par cette
camaraderie dgotante, de dvelopper en lui des instincts mauvais...

--Mais, bernique! le petit ne mordait pas  la pomme! Te rappelles-tu,
quand les petits voyous rentraient, dguenills, sales, lui arrivait
avec sa petite tte souriante et ses cheveux qui frisottaient. tait-il
gentil! c'tait  croire qu'il sortait d'une bote.

Biscarre rflchissait.

--Je lui ai appris  lire, murmurait-il, et par les livres que je
choisissais, je m'efforais de le pervertir.

--Il ne comprenait pas, et il disait que a l'ennuyait.

--Est-ce qu'il y aurait une fatalit plus forte que la volont humaine?
Non, ce n'est pas possible. Bandit je le veux, bandit il sera... et
aujourd'hui il ne m'chappera pas.

--Ainsi, tu n'y renonces pas?

--Renoncer  cette vengeance qui est ma vie.... Oh! certes non! et tant
qu'un souffle de vie restera en moi, je poursuivrai cette oeuvre de
haine.

--Enfin, a te regarde.... Et tu me dis que tu as un moyen?

--Infaillible. Dis-moi seulement: quand il est arriv hier soir, que
t'a-t-il dit?

--Oh! il tait dsespr! et mme je ne l'ai jamais vu comme a...

--On l'avait chass de l'atelier?

--Oui, aprs une violente querelle.

--C'est bien cela; le Loup qui tait l a bien rempli mes instructions.
Continue: il s'est plaint, il s'est mis en colre?

--Oh! en plein. Il a dclar qu'il ne voulait plus travailler, qu'il
n'tait pas bon  faire un ouvrier.

--A merveille!

--Qu'il voulait tre un mirliflore...

--Enfin! Ah! mon brave Dioulou, quand tu m'as vu dans ces deux dernires
annes approuver le travail de Jacquot, alors qu'il passait ses nuits 
tudier; quand je l'encourageais dans cette voie qui devait lui rendre
insupportable sa condition prsente, je savais bien que l'heure
sonnerait o se dvelopperaient en lui des aspirations soigneusement,
mais lentement entretenues. Je n'ai pu en faire un voleur de grand
chemin! j'en ferai un bandit du grand monde! La route est plus
sduisante, mais le but sera le mme...

--Ainsi, c'est toi qui l'as fait chasser de l'atelier?

--De celui-l comme des autres. Oh! sois tranquille, pas un seul instant
je ne l'ai perdu de vue.... Je le connais bien maintenant, et je sais
sur quel point de sa conscience il faut frapper...

--Et tu ne crains pas que, dans le monde, le hasard ne vienne aider sa
mre  le dcouvrir?

--Je ne redoute rien.... Mais, maintenant, laisse-moi. Il faut que je
cause avec lui.

--Surtout pas de violence... car, vois-tu, cette diablesse de haine
m'effraye toujours.

--Tu es bien poltron, maintenant.

--Non. Mais, enfin, veux-tu que je te dise, Biscarre...

--Quoi?

--Tu ne te fcheras pas, au moins?

Biscarre le regarda en face.

--Il est inutile que tu me parles... je sais ce que tu as  me dire.

--Bah! tu es donc sorcier?

La main de Biscarre tomba sur son poignet et s'y riva comme un bracelet
d'acier.

--coute-moi bien, Dioulou. Je sais que, par btise, par sentiment, par
lchet, tu ne partages pas la haine que j'ai voue au fils de Marie de
Mauvillers.... Je t'excuse, parce que tu ne comprends pas ce que sont
ces passions qui s'emparent d'un homme et lui mettent au coeur une
marque pareille  celle que le bourreau met  l'paule du condamn...
Donc, tu as pour ce garon, je ne dirai pas de l'affection, mais tout au
moins de la sympathie.

--Je te prie...

--Les sentiments sont libres. Adore-le, si tu veux, seulement....

Biscarre scanda schement chacune de ses paroles:

--Seulement, si jamais tu tentais contre moi la moindre trahison, si tu
te permettais, en quelque circonstance que ce ft, de contrecarrer mes
projets, d'avertir Jacquot des prils qu'il court, je te donne ma
parole--et tu sais que je la tiens--que je te punirais de telle sorte
que pas un lambeau de ta chair n'chapperait aux tortures....

La voix de Biscarre avait pris un accent sourd et effrayant.

--Pas une fibre de ton tre qui ne ft douleur! pas une parcelle de
toi-mme qui ne me donnt tout son sang! Maintenant tu es averti, va....

Dioulou tait rest immobile. Sa face bestiale s'tait couverte d'une
pleur terrifie. Oui, il connaissait Biscarre. Il avait peur!

--Je te promets... je t'assure... commena-t-il.

--Je n'ai pas besoin de tes serments. Tu me crains, cela me suffit. Un
dernier mot. Ds aujourd'hui, tu vas quitter le cabaret de l'_Ours
vert_.

--Ah! et qu'est-ce que je ferai, alors?

--Tu le sauras plus tard. Je veux que Jacquot soit dpist et ne puisse
revenir ici. Donc, j'ai vendu la maison.

--Vendu!

--Oui, un honnte ngociant en a sold le prix hier, et viendra
aujourd'hui mme se mettre en possession des lieux. Qu' midi vous soyez
partis, toi et la Brleuse. Ce soir,  huit heures, tu iras m'attendre
au quai de Gvres. L, je te donnerai mes ordres.

Dioulou poussa un grand soupir; mais il savait par exprience que toute
rsistance tait inutile. Il inclina la tte.

--Tu n'as plus besoin de moi? demanda-t-il.

--Non, va-t'en.

Le colosse eut un moment d'hsitation. Au fond, cette nature brutale
aimait Biscarre, comme le chien aime le matre qui le bat.

--Biscarre! fit-il timidement.

--Quoi? que me veux-tu encore?

--Dis-moi que tu ne m'en veux pas... que tu ne te dfies pas de moi....

Biscarre haussa les paules et se mit  rire:

--Dcidment tu es trop sensible! Va... et ne te mets pas martel en
tte.

Et comme Dioulou ne bougeait pas.

--Voil ma main... et qu'il ne soit plus question de rien....

Dioulou la saisit avec empressement; il eut un large sourire de
satisfaction.

--L, maintenant, je m'en vais. Je suis l, dans la soupente; si tu as
besoin de moi...

--Je t'appellerai.

Dioulou disparut par une porte intrieure.

--Trop mu! murmura Biscarre; je veillerai.

Il revint vers Jacquot, qui tait toujours plong dans un sommeil lourd.

--A l'oeuvre! fit Biscarre.

Il tira de sa poche un flacon  peu prs semblable  celui d'o taient
tombes les gouttes de narcotique verses tout  l'heure dans le verre
du jeune homme. Il enleva le bouchon, et plaa la fiole sous les narines
du dormeur. Quelques minutes se passrent, puis Jacquot poussa un
soupir, ses membres s'agitrent; il ouvrit les yeux, vit Biscarre, et,
comme s'il et obi  un mouvement instinctif de rpulsion, il les
referma brusquement.

--Eh bien, Jacquot, dit Biscarre, nous nous sommes donc gris?

--Moi! fit le jeune homme en regardant autour de lui; o suis-je donc?

--Comment! tu bats encore la breloque? mais tu es chez l'ami la
Baleine... et c'est moi qui suis l, moi, ton vieil oncle...

--C'est vrai!... oui, c'est le cabaret!... Comment donc suis-je venu
ici?...

--Rappelle-toi donc. La Baleine m'a tout dit. Il t'a rencontr hier
soir, au moment o tu sortais de l'atelier.

--D'o on venait de me chasser.

--Oui, c'est a! Oh! ces patrons! a ne vaut pas la corde qui les
pendra.... Alors, comme tu avais l'air tout ennuy et que c'est un brave
homme, il t'a amen ici et m'a fait prvenir. Mais il parat que, pour
noyer ton chagrin, tu as bu un peu trop. Bah! il n'y a pas d'offense.
Moi, dans mon mtier de maon, a m'arrive plus souvent qu' mon tour,
et je n'en suis pas moins un brave homme.

Tandis qu'il parlait, Jacquot le regardait fixement. Dans le dsordre de
ses ides se retraait un tableau horrible. Il revoyait les faces
patibulaires de ces hommes qui s'taient rus sur Dioulou et sur lui. Il
revoyait Biscarre apparaissant tout  coup au milieu d'eux et les
dominant par sa force physique et par son ascendant. Qu'tait-ce donc
que tout cela? Ici quelques explications sont ncessaires. D'une part,
Jacquot ne savait pas le vritable nom de Biscarre, qu'il appelait
simplement l'oncle Jean, nom sous lequel le forat s'tait fait
connatre  lui. De plus, depuis que Biscarre s'tait convaincu que
jamais le jeune homme ne consentirait  s'affilier  la bande, il l'en
avait tenu soigneusement cart. Aujourd'hui encore, lorsqu'il avait
charg Dioulou de l'amener  l'_Ours vert_, il n'avait pas prvu que les
Loups viendraient et trahiraient son incognito.

--A quoi penses-tu? demanda-t-il.

--Je pense, balbutia le jeune homme, que j'ai vu tout  l'heure
d'tranges choses!

--O a? Qu'est-ce que tu me chantes?...

--Ici mme, des hommes qu'il me semble avoir dj rencontrs... et qui
ressemblent  des brigands....

Biscarre clata de rire.

--Tu vas bien, toi! je te conseille de rpter cela! Tu te ferais faire
un joli parti....

Le jeune homme avait laiss tomber son front sur sa main. A vrai dire,
les fumes de l'ivresse n'taient pas compltement dissipes, mais
Biscarre ne voulait pas attendre que ses ides reprissent toute leur
nettet:

--Ah! des brigands! continua-t-il. Vois-tu d'ici l'oncle Jean affili 
une troupe de bandits... pourquoi pas volant et assassinant, pendant que
tu y es?

Sur un geste de protestation, il reprit plus vivement encore:

--Non, rellement, plus j'y pense, et plus tu me fais de la peine.
reintez-vous donc le temprament  lever un enfant qui ne vous est de
rien!...

--Mon oncle!

--Il n'y pas de mon oncle! qui tienne!

Puis se calmant tout  coup:

--Au fait, je m'emporte! j'ai tort... tu as bu un coup de trop, et dame!
dans ces occasions-l, on voit trouble! Parbleu! je sais ce que c'est,
et je ne te jette pas la pierre, surtout parce que je sais aussi que tu
as eu des ennuis... la Baleine m'a cont a.

La voix de Biscarre avait pris une inflexion douce, presque affectueuse.

--Tu as la tte tout tourdie.... C'est a qui t'a tromp. J'avais donn
rendez-vous ici  quelques ouvriers que je veux embaucher... pour une
maison  btir, une bonne affaire... et il parat qu'en m'attendant ils
se sont disputs...

--Oui, c'est cela.

--Il parat mme qu'ils sont alls jusqu'au couteau... et sans toi, la
pauvre Baleine avait son compte...

--O donc est-il?

--Il a t se coucher un moment. Aprs s'tre bch comme a, on est
fatigu, et puis je n'tais pas fch qu'il me laisst seul avec toi,
parce que nous avons  causer.

Le jeune homme le regarda avec surprise.

--a ne peut pas t'tonner que je m'intresse  toi; il y a longtemps
que l'oncle Jean te traite comme son fils.

--Et je vous en suis trs-reconnaissant.

--Ne parlons pas de a. Voyons, j'ai des propositions  te faire,
trs-belles. Dis-moi d'abord si ce que m'a racont la Baleine est vrai:
tu en as assez de l'atelier?

--Eh bien, c'est vrai! Ne me grondez pas. C'est plus fort que moi, je
suis en butte  des perscutions continuelles, il y a sur moi comme une
fatalit: je fais tous mes efforts pour contenter les patrons, pour
vivre en bonne intelligence avec mes camarades, impossible! il faut
toujours que quelque circonstance m'attire le blme des uns ou
l'aversion des autres.

--Des injustices, quoi!

--Oui! c'est injuste, c'est cruel; je n'ai pourtant jamais fait le mal,
toujours on me souponne, toujours on m'accuse; si du moins je devinais
la cause de l'antipathie qu'on semble me tmoigner!

--Oh! pour a, c'est facile.

--Que voulez-vous dire?

--Comment! tu n'as pas compris cela, toi, un homme intelligent?

--Expliquez-vous, de grce.

--a ne sera pas long. Aussi bien le coeur me saigne de voir que tu n'es
pas heureux comme tu le mrites. Voici o le bt te blesse, mon garon:
tes camarades, tes patrons, tout ce monde-l est jaloux de toi.

--Jaloux! et pourquoi? Suis-je donc fier? suis-je orgueilleux? ai-je
jamais provoqu, insult qui que ce soit?

--Non, mais tu es un _monsieur_, et c'est a qui les chiffonne.

--Je suis un ouvrier, rien de plus, ils le savent bien.

--Pas vrai; tu en sais trop long pour eux. Tu lis, tu cris, tu as
appris un tas de choses dont ils ignorent mme le premier mot; tu ne te
grises pas--je ne te parle pas d'aujourd'hui, c'est exceptionnel--et
puis je souponne l'ami la Baleine d'avoir voulu te consoler de force;
enfin tu n'es pas du mme monde que tous ces flneurs qui travaillent
juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim; alors on t'en veut, on a
peur que tu ne montes trop haut, et on te fait des tours, je connais a.
Va, dans notre mtier, c'est la mme chose, toute proportion garde.

--Mais enfin, s'cria Jacquot, qu'est-ce que je vais devenir?

--Nous allons causer de cela, et j'imagine que tu ne seras pas fch de
ce que j'ai  te dire. a t'ennuie de n'avoir pas le sou, hein?

--Comme tout le monde, je suppose.

--a t'ennuie aussi de vivre toujours dans un monde qui ne peut pas te
comprendre et au milieu duquel tu te sens mal  l'aise, avoue-le.

Jacquot eut un sourire.

--Il est vrai qu'il y a en moi je ne sais quoi qui va mal avec les
allures de mes camarades.

Biscarre, lui aussi, baucha un sourire. Toute cette conversation,
habilement dirige par lui, tendait  un but qui se rapprochait de
lui-mme. Il prit la main de Jacquot entre les siennes, et le regardant
en face, il reprit:

--Dis-moi: quand tu passais  travers les rues, vtu de ta blouse, les
pieds chausss de lourds souliers  clous, la tte couverte d'une
mchante casquette, est-ce qu'il ne t'est pas arriv de tressaillir
quand passait tout  coup auprs de toi quelque lgante voiture,
conduite par un dandy bien musqu, bien gant, avec son tigre  ct de
lui?... Est-ce que tu ne t'es pas dit alors que, toi aussi, si la
fatalit ne t'avait pas jet dans la vie sans ressources, tu aurais su,
aussi bien qu'un autre, faire figure dans le monde?...

Le jeune homme coutait. Il tait ple, ses yeux brillaient.

--Vois-tu... je comprends cela, moi.... Quand j'tais jeune, comme je
n'tais pas plus bte qu'un autre, je me suis dit souvent que rien ne
devait tre beau comme le luxe, comme la richesse. Ah! j'aurais donn ma
vie pour passer  travers toute cette foule en triomphateur, pour
traiter d'gal  gal avec les plus riches!...

--Pourquoi me parlez-vous ainsi? s'cria Jacquot. Vous voulez donc me
rendre fou?

--Bah! est-ce que les mots te font un pareil effet?

--Vous ne comprenez donc pas que ces mots sont des ides?... que vous
rveillez en moi je ne sais quels dsirs assoupis, je ne sais quels
rves  peine formuls qui, parfois, surtout quand je me sens
malheureux, me brlent le coeur et torturent mon cerveau?

Biscarre se pencha vers lui:

--Aussi, je t'ai bien devin: tu voudrais tre riche...

--Oui.

--Tu voudrais que les portes de ce monde brillant s'ouvrissent toutes
larges devant toi....

Le jeune homme se dressa sur ses pieds.

--Ah! que je puisse seulement pntrer dans ce monde qui semble ma vraie
patrie, et je m'y frayerai ma route  coups de volont. Vous entendant
parler ainsi, je sens revivre en moi des penses qu'en vain je m'efforce
d'touffer.

--Et ces penses, quelles sont-elles?

--Oh! ce sont des folies, sans doute. Mais je dois tre franc. Souvent,
oubliant qu'elle fut mon origine, je me dis qu'un sang gnreux coule
dans mes veines, que ma place est marque au milieu des riches et des
puissants! Si vous saviez, alors je me dis que la fortune serait entre
mes mains un levier si fort que je changerais la face du monde.

Biscarre ne put rprimer un ricanement.

--Je vous en supplie, ne riez pas. Je suis fou, vous dis-je. Je le sais.
Mais du moins les fous sont heureux, car ils oublient cette terrible et
sinistre ralit qui vous crase et vous brise; laissez-moi ma folie...

--Parle; je te jure que je ne ris pas de toi. Est-ce que je ne comprends
pas tout cela? Est-ce que dans un coeur de vingt ans il n'y a pas telles
aspirations innomme qui blouissent?

Jacquot tait retomb sur son sige, prenant entre ses mains ses tempes,
comme s'il et craint que son cerveau n'clatt sous le bouillonnement
de ses penses.

Biscarre, matre de lui, semblable au Mphistophls de la lgende,
sentait cette me vibrer sous ses doigts comme un clavier, et
impitoyable, il parlait encore, baissant la voix.

--Oui, je sais tout, disait-il; je t'ai vu frissonner, lorsque
passaient, enveloppes de soie et de velours, ces adorables cratures
qui ressemblent  des anges chapps du ciel, lorsque tombaient sur toi
ces regards qui enivrent et qui rendent fou.

--Par grce, taisez-vous!

--Et alors tu te disais: Pourquoi ne suis-je rien? Pourquoi n'ai-je pas
de nom? pourquoi suis-je riv  ce carcan qui s'appelle la misre, le
travail sans trve ni repos? Et cependant, moi aussi je suis jeune, j'ai
la force et la vitalit, j'ai l'nergie et le dsir! De quel droit
ceux-l sont-ils au-dessus de moi, quand je me sens suprieur  eux?

--Assez! assez! balbutiait le malheureux que la tentation enlaait.

--Allons donc! n'est-il pas vrai que la volont est la matresse du
monde? Assez de misre! assez de douleur! Il faut en finir. A moi la vie
facile et large!

Jacquot laissa tomber sur la table son poing serr.

--Ah! pourquoi me torturez-vous ainsi?

La voix de Biscarre devint si sourde qu' peine tait-elle perceptible.

--Parce que, si tu le veux, tu peux tre riche!

--Moi! folie!

--Si tu le veux, tu peux entrer la tte haute au milieu de cette socit
qui te parat si enviable, parce que d'un seul bond tu peux, de l'abme
o tu te dbats, t'lancer sur les sommets. Dis un mot, et de l'ouvrier
dsespr, du misrable sans avenir et sans espoir, je fais un heureux
que tous salueront.

Le jeune homme, livide, se leva tout  coup du banc sur lequel il tait
affaiss. Il courut vers la fontaine d'o l'eau s'chappait tombant dans
la cuve de zinc, et l, se plongeant le front dans l'eau glace, il se
frotta vigoureusement les tempes; puis vivement il revint vers Biscarre,
et s'arrta devant lui, haletant...

--Oncle Jean, dit-il d'une voix mal assure, vous avez raison, je suis
fou!... Car j'entends rsonner  mes oreilles des paroles que vous ne
prononcez pas... Voyons, ce n'est pas vrai! vous ne me dites pas que je
puis tre riche!

--Tu m'as bien entendu: je t'offre la ralisation de tes rves.

--Impossible!

--Je t'offre de prendre ta place au soleil, de dpouiller la casaque de
l'ouvrier pour revtir l'habit de l'homme du monde et du dandy. Je
t'offre les amours orgueilleuses et les joies du luxe.

--Je ne sais plus... je ne vois plus...

--Du calme! reprit Biscarre. Certes, mes paroles te semblent
incomprhensibles, et tu te demandes  ton tour si je ne suis pas fou.
Reprends ton sang-froid, et tu verras que je ne t'ai rien dit qui ne
soit l'expression de la vrit.

Jacquot inclina la tte sans rpondre. Il avait tant souffert, il
sentait si bien en son me les aspirations de la jeunesse et de
l'ambition, qu'il se livrait tout entier, ne raisonnant plus. Biscarre
le tenait dans ses mains. Il touchait  l'heure depuis si longtemps
attendue.

--Souvent, reprit-il d'un ton calme, tu m'as demand quel tait ton
pre.

--Oh! allez-vous donc enfin me dire son nom?

--Attends. Je t'ai dit que tu tais la fils de ma soeur. Cela est vrai.
D'elle, je demande  ne pas te parler plus longuement. Mais celui qui
fut ton pre n'a jamais oubli qu'il avait jet sur la terre une
crature innocente.

--Quoi! mon pre vit-il donc encore?

--Laisse-moi achever. Non, ton pre n'est pas vivant, et tu ne le verras
jamais.

--Mon Dieu! n'veillez-vous donc en moi de pareil espoir que pour mieux
me dsesprer!

--Tu es injuste, et tu ferais mieux de m'entendre sans m'interrompre
ainsi  chaque instant. Voici exactement ce qui s'est pass. Il y a
deux jours, j'ai reu la visite d'un homme trs-connu dans le monde des
affaires, et qui est en relations avec la plus haute socit. J'tais
tonn d'abord qu'un personnage de cette importance et  causer avec un
pauvre maon comme moi... mais j'ai t bien plus surpris encore, quand
il m'a demand ce qu'tait devenu le fils de ma soeur. Tu comprends bien
que j'ai commenc par me dfier. Je n'aime pas les figures inconnues, et
puis je ne savais pas encore quel tait ce M. Mancal...

--Mancal! s'cria le jeune homme. J'ai dj entendu prononcer ce nom....
Oui, c'tait dans une des dernires maisons o j'ai travaill. Ce M.
Mancal avait procur au fabricant une commande assez considrable.

--Cela ne m'tonne pas. Car j'ai pris depuis mes renseignements: s'ils
n'avaient pas t parfaitement favorables, je ne t'aurais pas parl de
tout cela.

--Achevez, de grce! Je meurs d'impatience.

--Voici, je me dpche. Mais j'ai besoin de te donner des dtails. Tu
sais, les gens comme moi n'ont pas grande ducation. a ne sait pas
s'expliquer tout d'un coup. Donc ce M. Mancal vient me trouver au
chantier. J'tais en bourgeron de travail. Je me sentais un peu humili.
Il me dit:

--C'est vous qu'on appelle l'oncle Jean?

--Oui, monsieur.

--Vous avez un neveu?

--Jacquot, un brave ouvrier. Si c'est pour des travaux de gravure...

--Non, mieux que cela, fait-il en riant. Dites-moi: votre soeur
s'appelait bien...

Il me dit le nom, c'tait bien a.

--C'est son fils?

--Oui.

--Est-ce un bon sujet?

--Un excellent garon et un bon travailleur.

--Tant mieux. Il vaut mieux que les bienfaits soient bien placs. Son
pre est mort et m'a charg de lui remettre une forte somme. De plus, il
lui a pos, par testament, certaines conditions que, du reste, le jeune
homme acceptera de grand coeur, j'en suis persuad.

--Dame, tu comprends si j'tais tout oreilles. Un hritage qui te
tombait du ciel! Quelle chance! Ma foi, je n'ai pas pu tenir ma langue
et j'ai questionn, questionn; je voulais surtout savoir le chiffre de
l'hritage. tait-ce dix mille, vingt mille? Le M. Mancal riait toujours
en rptant: Mieux que cela! mieux que cela!... J'aurais voulu savoir
aussi le nom de ton pre, mais il parat que j'tais trop curieux.
L'homme d'affaires m'a mme dit assez carrment que je me mlais de ce
qui ne me regardait pas. Enfin il a fini par me dire qu'il t'attendait
aujourd'hui mme, entre midi et une heure. Il m'a remis son adresse...
et puis ceci....

Et avec un large sourire qui montrait ses dents de loup, pointues et
presque effrayantes, Biscarre agitait devant les yeux du jeune homme un
billet de mille francs.

--Mille francs! pourquoi faire? s'cria le malheureux fascin.

--Parbleu! pour te _requinquer_ un peu. J'ai bien compris que ce beau
monsieur n'avait pas envie de te voir arriver chez lui habill comme un
mendiant. a a son orgueil, les hommes d'affaires.

--Mais ces conditions dont il parlait!

--Ah! te voil aussi curieux que moi. Faut de la patience. Il
t'expliquera a,  toi tout seul. Tu comprends, il faut obir  la
volont de ton pre: j'ai admis a tout de suite. Du reste, j'ai dit que
je te consulterais, et tu es libre de refuser. Au fond, il vaut
peut-tre mieux pour toi de rester ouvrier; on ne t'ennuiera pas
toujours, et tu viteras bien des tracas.

Disant cela, Biscarre fixait sur sa victime ses yeux brillants d'ironie.

--Que dois-je faire?

--Tu hsites? Bah!  ta place, je prendrais le bien qui vient en
dormant; et puis, quoiqu'il n'ait rien voulu me dire de positif, je sais
que ton pre tait un homme hupp, tout  fait de la haute. Tu seras
lanc du premier coup. Ah! mon gaillard! vas-tu tre dorlot par de
belles duchesses!

Jacquot tenait le billet entre ses mains.

Je ne sais quel instinct luttait encore en lui et le retenait sur le
bord de l'abme o Biscarre l'entranait, mais tout  coup les visions
qui hantaient ses rves tincelrent devant ses yeux. Il vit, dans un
mirage blouissant, les espaces ensoleills de richesse et de luxe, dont
quelques rayons avaient parfois gliss jusqu' lui.

--J'irai, dit-il.

--Et tu as raison! tu n'as pas un moment  perdre. Il faut aller chez un
tailleur... un bon. Tiens! voici une adresse, c'est M. Mancal qui me l'a
recommand. Surtout pas d'conomies, si tu dpenses plus que cela, a ne
fait rien, il payera....

Biscarre se pencha  l'oreille de Jacquot:

--Dis donc, il m'a parl d'une dame que tu dois connatre, de la
duchesse de Torrs....

Le jeune homme poussa un cri:

--Ah! voil un nom qui te fait de l'effet.... Je croyais me rappeler
aussi.... N'es-tu pas all chez elle, un jour, pour lui porter un bijou?

--Oui... oui... je crois... en effet, balbutiait le jeune homme.

--Allons! ne rougis pas comme cela. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il
s'agit... il faut que tu te dpches, et  midi, sans faute, chez M.
Mancal.

Un instant aprs, celui qu'on appelait Jacquot sortait, la tte en feu,
du cabaret de l'_Ours vert_.

--Dioulou! appela Biscarre.

--Voil, matre! fit le colosse en sortant de sa soupente, o d'ailleurs
il avait fait le meilleur somme du monde.

--Mon vieux, tu vas filer d'ici et mettre la clef sous la porte. Je ne
veux pas que le petit retrouve ta trace. A partir de maintenant, l'oncle
Jean disparat. Il le cherchera s'il veut. Plus de Dioulou. Je te
destine un nouveau rle. Ah! je crois que les Loups ne se plaindront pas
et que nous allons leur tailler de la besogne. Quant au fils de
Costebelle et de la Mauvillers, Biscarre continuera  veiller sur lui,
par l'intermdiaire de l'excellent M. Mancal.

Et un rire froce s'chappa de la poitrine du bandit.




XI

COALITION DE VICES


Il est aujourd'hui encore, en plein Paris, une sorte d'oasis qui tient 
la fois des bguinages flamands et des squares de Londres. L, il semble
que tout bruit expire. Ni la Chausse-d'Antin avec son commerce bruyant,
ni la rue Saint-Lazare avec son pitinement d'affaires ne troublent ce
coin, tout troit, tout blotti sous les arbres, et dont les gens trop
presss pour connatre la flnerie--c'est--dire la seule joie relle du
Parisien--souponnent  peine l'existence.

C'est une rue courte, tournant sur elle-mme, ne venant pas d'ici pour
aboutir l. Nul n'y passe, parce que nul n'a besoin d'y passer. Elle
n'abrge aucun chemin; de plus, elle forme ce que les voituriers
appellent un dos d'ne. Donc, pitons et chevaux s'en cartent. Les deux
rues qui la touchent compltent son immobilit. C'est la rue de la
Tour-des-Dames, entre la rue Blanche et la rue La Rochefoucauld. Calme
aujourd'hui, combien plus ne l'tait-elle pas, il y a plus de trente
ans, c'est--dire  l'poque o se passaient les faits dont nous nous
sommes constitu l'historien.

Au coin de la rue Pigale, faisant retour vers la rue Saint-Lazare, on
voyait, sortant d'un massif d'arbres comme d'un nid, la terrasse d'un
pavillon de style renaissance. Si,  travers la grille dlicatement
fouille, l'oeil indiscret tentait de se glisser  travers les paisses
charmilles que l'art expert du jardinier savait conserver vertes, mme
sous les glaces de l'hiver, on apercevait une partie de la faade de ce
pavillon, d'o se dtachait, roulant en volutes de marbre, un escalier
d'une lgance royale. Une large alle, partant de la grille, tournait
brusquement comme pour drouter le regard des curieux qui se devait
contenter d'pier,  travers les hautes branches dpouilles de
feuilles, les fentres hermtiquement fermes, toutes capitonnes de
soie et de dentelle.

Usant de nos privilges de narrateur, entrons dans cet htel que les
profanes, passant dans la rue silencieuse, considraient d'un oeil
d'envie. Onze heures venaient de sonner. Dans un boudoir du premier
tage, donnant sur le pan qui s'tendait jusqu' la rue Blanche, une
femme tendue sur un canap paraissait plonge dans un profond sommeil.
Sa tte, rejete en arrire, s'encadrait dans un coussin couvert de
point d'Angleterre. Ses cheveux dnous roulaient comme un flot noir sur
la soie  teinte d'or et venaient tomber sur le tapis oriental qui
couvrait le plancher. Cette femme tait admirablement belle, et si
expressive que soit cette pithte, elle ne rend qu'imparfaitement
l'idale perfection du visage de la dormeuse. C'tait la rectitude
grecque dans toute sa plastique quasi divine; mais la statue vivait, et
sous cette peau d'une blancheur blouissante, o s'entrelaait le rseau
bleu des veines, on voyait courir le sang vivace et chaud. Les yeux
taient ferms; mais des paupires, d'o tombaient de longs cils qui
formaient comme une frange de soie, il semblait qu'un rayon glisst, 
la fois tentateur et fascinant. Le buste, port en avant par la pose de
cette femme tendue, avait cette nettet de formes que les sculpteurs
antiques ont su donner  leurs immortelles crations; et sous l'espce
de tunique noire, passemente d'or et brode de pierreries, qui
l'enveloppait, le corps moul semblait une cration artistique. Et
cependant,  ces lvres purpurines, entre lesquelles blanchissaient des
perles, on et demand un sourire jeune, presque insouciant. N'tait-ce
donc pas une jeune fille, presque une enfant, qui dormait l, oublieuse
du monde, ignorante de la vie? Pourquoi ce front si blanc semblait-il
rigide comme s'il et t cisel dans l'ivoire? Pourquoi ce sein
persistait-il  ne pas battre sous quelque vibration intime? Pourquoi
cette main fine, qui pendait comme une de ces fleurs, aux teintes de
lait, qui s'inclinent sur les lacs de l'Orient, avait-elle, dans sa
ngligence mme, je ne sais quelle duret de geste inconscient? Le
boudoir o dormait cette crature que tout homme et salue reine de
beaut, et difficilement rvl ce qu'elle tait, ce qu'elle pensait,
ce qu'elle rvait en ce moment mme o sa pense tait peut-tre
entrane dans les mirages du sommeil. Certes, jamais fantaisie de
millionnaire n'et pu raliser plus blouissant caprice....

La pice tait petite, ou du moins paraissait telle, tant l'clat des
tentures de soie jaune, rehausses d'or mat, troublait le regard et
trompait sur sa dimension relle. Les plis, artistement draps, taient
retenus par des torsades tisses d'or et d'argent, sur lesquelles
courait, comme un serpent tincelant, une bande forme de diamants 
l'clat blanc, d'amthystes au reflet violet, de topazes, de rubis,
d'meraudes d'un vert clatant... Au plafond, les tentures--qui
rappelaient cette toffe des contes de fes, couleur du
soleil--formaient une sorte de dme au centre duquel une lampe,
suspendue  trois chanes d'or, jetait,  travers un globe de cristal 
mille facettes, ses rayons brillants sur les pierreries dont le nombre
semblait s'accrotre sous le regard. C'tait comme un croisement de
rayons qui tonnait plutt qu'il ne sduisait: il est une sorte
d'ivresse qui donne au cerveau cette rpercussion toile.... Et cette
femme, le plus beau diamant de cet crin semblait, comme ces pierres
froides, avoir leur immobilit, qui sait, leur duret, peut-tre.... Ce
n'tait pas tout. Sur le tapis, encore  porte de cette main aux ongles
roses, ruisselaient des colliers, des bracelets, plus encore, des pices
d'or. On et dit que ces richesses s'taient chappes de ses doigts,
alors que, vaincue par le sommeil, elle les grenait et les
caressait.... A quelques pas, une cassette entr'ouverte laissait passer,
 travers ses lvres d'or, les branches d'une toile de diamants d'un
prix norme. Ce boudoir et servi de demeure  ces gnomes des lgendes
que l'imagination populaire prpose  la garde des trsors enfouis.
Cette femme tait-elle donc une fe... ou bien quelque crature
fantastique?... Tout  coup un timbre rsonna doucement, mais  ce
tintement faible, la dormeuse ouvrit subitement les yeux, et entre ses
prunelles passa rapidement comme un clair inquiet. Mais vivement elle
regarda autour d'elle,  ses pieds, et un sourire trange, froidement
joyeux, passa sur ses lvres. Le timbre rsonna une seconde fois. Elle
se redressa lentement, tendit le bras et toucha un point de la tenture.
Alors une petite porte tourna sur elle-mme, laissant  dcouvert une
sorte de tour, semblable  celui que notre grand pote Victor Hugo a
dcrit dans la chambre de la duchesse Josiane. Une carte s'y trouvait.
Elle la prit, y jeta un rapide regard, puis, prenant un crayon, elle
traa rapidement quelques mots sur le vlin, repoussa le tour, qui
s'enfona de nouveau dans la muraille.

--Lui! murmura-t-elle. M'apporterait-il quelque mauvaise nouvelle?

Elle posa ses pieds sur le tapis et se redressa. Rejetant ses cheveux en
arrire, elle les attacha sur sa nuque  l'aide d'une agrafe de
diamants; puis elle plaa sur ses paules une sorte de manteau qui
l'enveloppait tout entire, et, soulevant la tenture, elle ouvrit une
porte et pntra dans un petit salon attenant au boudoir, et dont tous
les meubles, par un raffinement de luxe d'un aspect vraiment original,
taient recouverts de martre zibeline. Au mme instant, un personnage,
vtu de noir, s'inclinait profondment devant elle, en disant:

--Madame la duchesse de Torrs me permettra-t-elle de lui adresser mes
humbles hommages?

La duchesse--car c'tait bien cette femme que nos lecteurs connaissent
dj sous l'odieux surnom du Tnia--rpondit brusquement:

--Trve de politesses, Mancal. Que me veux-tu?

Disant cela, elle fixait sur l'homme d'affaires--en qui nul n'aurait
reconnu Biscarre, le forat--son regard qui brillait autant que les
pierreries de son collier.

--Hlas! madame, murmura-t-il en s'inclinant plus bas encore, si j'ai
pris la libert de me prsenter  une heure aussi matinale, c'est qu'il
y allait pour moi d'un grave intrt.

La lvre de la duchesse se crispa sous l'expression d'un ddain
mprisant.

--Pour vous? fit-elle, que m'importe!

--Hlas, madame! reprit Mancal, dont la voix se faisait presque
suppliante, est-il pour moi plus grand danger que celui de vous
dplaire?

Elle haussa les paules avec une impatience non dissimule.

--Enfin, qu'as-tu fait?

--Il faut donc l'avouer?

--Sans doute!

--J'hsite.... J'ai si grand'peur que madame la duchesse ne s'irrite
contre moi.

--Une dernire fois, parleras-tu?

Mancal se redressa: il tait facile de voir, d'ailleurs, que toute cette
humilit, cette crainte excessive taient joues. Mais le Tnia tait
trop inquite pour s'en apercevoir.

L'homme d'affaires tira de sa poche un journal.

--Madame la duchesse a-t-elle pris connaissance des cours d'hier  la
Bourse?

--Non! s'cria la jeune femme en plissant.

D'un mouvement fbrile, elle arracha la feuille des mains de Biscarre,
et d'un seul coup d'oeil parcourut la cote des valeurs.

Un cri furieux s'chappa de sa poitrine:

--Misrable! s'cria-t-elle. Une baisse de vingt pour cent... et c'est
toi qui m'as conseill de jouer sur cette valeur!...

Mancal baissait la tte sans rpondre.

--Ainsi, o mne la confiance?... une perte de plus de deux cent mille
francs!...

Rien de plus trange que la physionomie de la duchesse, pendant qu'elle
se livrait  cet accs de colre. Ses lvres tremblaient  ce point
qu'elle pouvait  peine articuler les mots; ses yeux si larges, si
clairs, se ternissaient et s'injectaient de sang....

Et cela pour une misrable perte d'argent, alors que le moindre des
colliers, que le plus petit diadme compensait et au del les dix mille
louis enlevs par la spculation....

Elle trpignait et frappait des pieds comme un enfant!

--Mais rponds-moi donc! s'cria-t-elle.

--Que puis-je vous dire? reprit Mancal, toujours humble; madame la
duchesse n'avait-elle pas pris les conseils de Colombet, de Stphane?...

--Des niais! plus que cela peut-tre, des spculateurs qui ont voulu me
voler!...

--Oh! madame la duchesse est bien svre. Quoi qu'il en soit, n'est-il
pas vrai qu'hier mme elle m'a adress des ordres positifs d'achat?

--Eh! cela est exact! Aprs?...

Et elle rptait en frappant l'une contre l'autre ses mains d'enfant,
crispes par la fureur:

--Deux cent mille francs!...

Mancal eut un sourire singulier:

--J'ai dit  madame la duchesse que j'avais  implorer son pardon...

--Te pardonner, infme! quand tu es complice de mes ennemis, de ceux qui
m'ont dpouille!

--Madame la duchesse ne m'a pas compris....

Le Tnia se redressa comme si elle et t mue par un ressort.

--Je ne t'ai pas compris?

--Non!

--Tu ne viens pas me supplier de te pardonner ton crime!... car c'est un
crime... et je me vengerai!

--Pardon; mais il y a crime, et crime et je croyais que la plus grande
faute que je pusse commettre... c'tait...

--Achve!

--C'tait d'avoir dsobi aux ordres de madame la duchesse.

Elle s'lana vers lui et saisit ses deux mains entre les siennes:

--Tu m'as dsobi! Comment? En quoi?... Mais hte-toi donc!... tu ne
vois donc pas que tu me tues en te jouant ainsi de mon impatience!

--Eh bien, madame, voici l'ordre que vous m'avez envoy hier.

Elle poussa une exclamation bruyante:

--Quoi! Dis!... tu ne l'as pas excut!...

--J'ai fait le contraire. Madame la duchesse me disait d'acheter...

--Et... fit-elle haletante.

--J'ai vendu!...

Le Tnia chancela en portant la main  son coeur, tandis qu'une
expression d'indicible joie illuminait son visage.

--Continue, dit-elle d'une voix  peine perceptible.

--Au moment o l'ordre de madame la duchesse me parvenait, continua
Mancal-Biscarre, j'apprenais par des renseignements positifs que la
dbcle de l'affaire sur laquelle elle s'tait engage tait certaine,
et allait tre, quelques heures aprs, connue et publie en Bourse....
Le temps me manquait pour obtenir de vous de nouvelles instructions; et
cependant avais-je bien le droit non-seulement de ne pas excuter les
ordres reus, mais encore de retourner tout  coup, et de ma propre
initiative, une position prise sur le conseil de financiers tels que MM.
Colombet et Stphane?...--je ne suis rien, moi, qu'un pauvre mandataire
dont le premier devoir est d'obir les yeux ferms...--puis n'tait-il
pas possible que mes renseignements fussent inexacts... ou encore madame
la duchesse ne pouvait-elle pas les avoir connus avant moi, et
n'encourait-elle cette perte qu'en toute volont, et pour dissimuler
quelque autre opration fructueuse?... Je me suis dit tout cela... mais
ma conscience m'a contraint de prendre tous les risques  ma charge....
J'ai vendu les actions en pleine hausse... et c'tait en tremblant que
j'apportais  madame la duchesse les trois cent cinquante mille francs
que l'opration a produits.

Mancal avait prononc ce petit discours d'une voix calme, sans nuances.
On et dit qu'il rcitait une leon.

La duchesse s'tait laiss tomber sur une chaise basse, la tte entre
les mains.

Quand Mancal eut fini, elle le regarda en face, et lui tendant la main:

--Mancal, dit-elle, vous tes l'homme le plus habile et le plus honnte
que je connaisse.

--Madame me permettra, j'espre, de rgler nos comptes: j'ai l en
portefeuille les bordereaux et la somme paye.

--Tu as les trois cent cinquante mille francs!

--Les voici! dit Mancal.

Dj madame de Torrs avait arrach les billets de sa main, et
feuilletant les liasses, les comptait avec une agitation fivreuse.

--La somme est complte? demanda Mancal.

--Oui! oui!... trois cent cinquante mille francs! rpta-elle encore une
fois. Ah! c'est comme un rve!...

--Une goutte d'eau dans la mer, fit Mancal.

--Que veux-tu dire? que je suis riche! Oui, j'ai de l'or... oui, ma
fortune est immense... mais je veux plus, toujours plus!... c'est si
bon, l'argent!...

Ses dents semblaient grincer sous l'action de la passion qui lui
treignait le coeur.

Tout  coup, elle se tut: une pense subite venait de traverser son
cerveau. Il tait impossible qu'elle se dispenst de rcompenser l'homme
qui lui avait procur un si norme bnfice, qui lui avait pargn une
perte immense.

Mancal, immobile, les bras croiss, attendait. Elle eut un mouvement
brusque, dtacha une dizaine de billets et les tendit  Mancal.

--Prenez, dit-elle; tout travail mrite salaire.

Mancal ne bougea pas.

--Quoi! balbutia-t-elle, n'est-ce pas assez?

--C'est trop! fit Mancal.

--Quand je donne, je ne compte jamais! dit-elle avec hauteur.

Mancal sourit.

--Madame la duchesse se mprend sur ma pense, dit-il; je n'ai certes
pas l'intention de ddaigner ses offres gnreuses... mais je la supplie
de m'accorder une autre rcompense.

--Je ne vous comprends pas, dit le Tnia.

Mancal s'assit sur un fauteuil, plaa son chapeau  ct de lui, sur le
tapis; puis, de sa voix la plus polie, il adressa  la duchesse cette
simple question:

--Madame de Torrs possde-t-elle encore quelques gouttes du poison qui
a tu le duc, son mari?...

Un cri rauque s'chappa de la poitrine du Tnia. Livide, les yeux grands
ouverts, elle regardait cet homme, si humble tout  l'heure, et qui lui
jetait soudain au visage cette effrayante accusation. Il continua:

--Que madame la duchesse soit bien convaincue de mon rel dsir de lui
tre utile. Je n'obis pas  une simple curiosit, et je la supplie de
me rpondre.

Elle avait repris son sang-froid:

--Vous tes fou, monsieur Mancal, et il vous faut rendre grce  ma
piti si je ne vous fais pas jeter  la porte par mes laquais.

Mancal protesta d'un geste poli:

--J'ai eu l'honneur de demander  madame la duchesse si elle avait bien
fait disparatre toutes les traces du crime dont son mari, M. le duc de
Torrs, a t victime.

Le Tnia se mordit les lvres jusqu'au sang.

--Je ne puis ni ne veux vous comprendre, dit-elle. M. de Torrs est mort
entour de mdecins qui ont eux-mmes constat la nature de la maladie.

--Oui, je sais cela. Cependant un certain personnage, dont le nom est
peut-tre parvenu aux oreilles de madame la duchesse, affirme que les
mdecins ont pu se tromper.

--De qui voulez-vous donc parler? s'cria madame de Torrs.

--Son nom? Ah! tenez, il m'chappe en ce moment... Seulement je puis
vous raconter quelques dtails. Il y a de cela quinze mois environ...
madame de Torrs tait depuis six mois la femme du duc, dont la fortune
trs-considrable lui avait t assure par un contrat que peut seule
expliquer la passion qu'elle lui avait inspire.... La totalit des
biens des poux devait, en cas de mort, appartenir au survivant. Or,
dans le sixime mois d'union, un certain soir--si ma mmoire est
fidle--du mois de novembre, une femme, fort simplement vtue, comme une
servante, mais dont les manires lgantes contrastaient singulirement
avec son costume, s'engageait, malgr la pluie et le brouillard, dans
une petite ruelle de Batignolles qu'on appelait, je crois, le
Chemin-des-Boeufs....

La duchesse, la tte baisse, coutait sans hasarder un mouvement.

La voix de l'ancien forat avait repris son clat presque mtallique: il
scandait chacune de ses phrases, comme pour les mieux faire rsonner sur
la conscience qu'il frappait.

--Je crois inutile d'insister sur l'tranget du lieu o se passa la
scne que je vais dire: le Chemin-des-Boeufs, sorte de ruelle boueuse,
devait produire sur l'imagination de l'inconnue qui s'y hasardait une
impression quasi fantastique. Cependant, elle n'hsitait pas: son pas
tait ferme, elle allait sans se dtourner  un but fix d'avance. A la
lueur d'un rverbre, on apercevait quelques masures s'estompant dans le
brouillard: l'une d'elles se dtachait, isole du groupe qui
l'entourait. Ce fut l que l'inconnue se dirigea. Elle frappa doucement
 la porte, qui tourna sur ses gonds, et elle se trouva tout  coup dans
une salle basse o l'attendait un vieillard  profil d'oiseau de proie;
le crne et le front taient couverts d'une fort de cheveux blancs.
Une chandelle fumeuse clairait la scne, et permettait de voir les
rides profondes qui sillonnaient son visage... L'homme la reut avec de
vives dmonstrations de respect. Il parat d'ailleurs que ce n'tait pas
l'unique fois qu'elle et pntr dans ce rduit, car sa premire parole
fut celle-ci: Avez-vous prpar ce que vous m'avez promis? L'homme
s'inclina et se dirigea vers une table grossirement quarrie, qui
disparaissait presque tout entire sous des cornues de terre, des
serpentins, des fioles de toute forme et de toute grandeur. Aprs avoir
invit l'inconnue  prendre un sige, il choisit plusieurs fioles, se
couvrit le visage d'un masque de verre et, sortant de la salle, se
rendit dans une pice voisine dont la porte entr'ouverte laissait
apercevoir le reflet rougetre d'un fourneau en combustion. Aprs un
quart d'heure d'attente environ, le vieillard reparut, tenant  la main
une fiole  demi pleine d'un liquide blanchtre et hermtiquement ferme
par un bouchon  l'meri.

La femme tendit vivement la main comme pour s'en emparer. Mais l'autre
lui dit: Vous n'avez pas oubli mes instructions?--Non.--Permettez-moi
cependant de vous les rpter. Pour que cette liqueur amne les
rsultats... que vous dsirez obtenir, elle doit tre employe avec le
soin le plus minutieux. Il importe surtout de se prmunir contre toute
impatience. La dose ncessaire est d'une goutte le matin et une goutte
le soir,  un intervalle d'au moins dix heures. Au cas o quelque
malaise surviendrait avant le quatrime jour, s'abstenir pendant
vingt-quatre heures; puis recommencer en mesurant exactement les doses.
Alors, le septime jour, il y aura congestion, avec paralysie d'un ct
du corps. La nature achvera l'oeuvre, et, avant cinquante heures...
tout sera fini. La femme avait cout avec la plus grande attention.
Quand le vieillard eut fini de parler, elle tira une bourse contenant
deux mille francs en or et la lui remit en change du flacon. Elle
s'enveloppa dans son manteau de laine, ramassa son voile sur son visage
et disparut...

Sept jours aprs, M. le duc de Torrs, quoique jeune et vigoureux,
tombait en plein bal frapp d'apoplexie. On le transportait ici en toute
hte, les mdecins appels s'efforaient de rappeler la vie dans ce
corps paralys. Mais le coup avait t trop violent pour que l'organisme
rsistt. La duchesse de Torrs tait veuve et hritait--conformment
aux stipulations de son contrat de mariage--d'une fortune value  plus
de quatre millions et double depuis par d'heureuses spculations. Que
dites-vous, madame, de cette courte, mais instructive narration.

Le Tnia, pendant la dernire partie de ce rcit, s'tait peu  peu
redresse. Son visage, d'une pleur marmorenne, s'tait fait masque:
pas une fibre, pas un muscle ne bougeait. Il semblait que sous l'empire
d'une immense volont, le sang lui-mme se ft arrt dans le rseau
veineux. Certes, bien que Mancal-Biscarre n'en ft pas  douter de
l'nergie de cette femme, il s'attendait  quelque explosion,  des
dngations furieuses. Quand il eut cess de parler, elle se leva, et
tendant la main, tira le cordon de la sonnette.

--Prenez garde, madame, s'cria Mancal, ne me tentez pas!...

Il croyait de bonne foi que le Tnia allait tout simplement donner  ses
valets l'ordre de le jeter  la porte.

Un laquais frappa  la porte, puis entra:

--Deux couverts, dit-elle simplement. Monsieur djeune avec moi....

Venir chez un ennemi ou tout au moins chez un adversaire, lui jeter au
visage des accusations effrayantes, esprer de le tenir--comme le dit le
pote--pantelant sous son talon de fer, puis... s'entendre inviter 
djeuner... voil certainement un des effets de surprise les plus
complets qui se puissent imaginer. Mancal se sentit  demi dsaronn.

Elle se tourna vers lui, et avec le plus gracieux sourire:

--Vous avez entendu, et vous acceptez, n'est-ce pas?

--Certainement... je n'ai aucune raison de refuser, balbutia Mancal, qui
se demandait ce que ce coup de thtre pouvait signifier.

--Vous me permettez bien de passer un instant dans mon boudoir,
reprit-elle; je me suis leve pour vous recevoir, et en vrit, je suis
laide  faire peur....

Mancal esquissa un geste de dngation. Pour un peu le Loup ft devenu
galant. Ouvrant une porte, elle disparut. Mancal, les yeux tout ouverts,
regardait le mur. En ralit, il se demandait s'il rvait ou s'il tait
veill. Il se sentait inquiet. Cette femme qu'il croyait tenir dans sa
main et en qui il avait voulu trouver un docile instrument allait-elle
soudainement lui chapper? Quelques minutes, avait-elle dit. Elle tint
parole, et Mancal tait encore plong dans ses rflexions lorsqu'elle
reparut. Elle avait revtu un peignoir de satin rose, couvert de
dentelles et rehauss de perles fines. Ses cheveux, relevs  pleines
mains, s'crasaient sur sa nuque blanche. Son visage, sans aucun de ces
artifices qui constituent l'art ternel du _maquillage_, avait repris
une fracheur juvnile, presque enfantine. Ses yeux brillaient sous
leurs longs cils, sa bouche aux lvres rouges souriait gaiement.

--Madame la duchesse est servie.

Un instant aprs, dans une salle  manger, toute boise de thuya et de
bois de rose, Mancal et le Tnia se trouvaient assis l'un en face de
l'autre. Pas une ombre d'embarras dans cette singulire entrevue. La
duchesse, avec sa grce fline, prenait plaisir  servir l'ancien
forat, qui, malgr lui, se laissait entraner aux sensualits des mets
recherchs et des vins exquis. Il se disait pourtant:

--Si elle cherche  me griser, c'est qu'elle ne me connat pas.

Mais en vrit, tait-il possible qu'elle rvt  quelque mchant
dessein? C'tait la simplicit charmante de l'htesse la plus affable.
Au dessert, elle fit un signe. Les laquais sortirent, elle resta seule
avec Mancal. Celui-ci, absolument matre de lui maintenant, attendait.
La duchesse trempait ses lvres dans un verre de Dantzig o se jouaient
les paillettes d'or. Elle posa le cristal sur la table, puis
s'accoudant, et laissant tomber sa tte sur sa main, elle regarda Mancal
et dit:

--Nous disions donc, cher monsieur, que j'ai empoisonn M. le duc de
Torrs....

La foudre tombant aux pieds du misrable l'et frapp d'une moindre
commotion que cette simple parole prononce du mme ton calme qu'elle
lui et offert quelques gouttes de liqueur.

--Hein? fit-il.

--Avez-vous donc oubli, reprit-elle, l'intressant rcit que vous
m'avez fait tout  l'heure?

Il y eut un moment de silence; Mancal, en ces quelques secondes, fit un
suprme appel  toute son nergie. A comdienne, comdien et demi. Ainsi
pensa-t-il. Et il rpondit en riant:

--En vrit, je ne songeais plus  ce dtail.

--Me permettrez-vous d'abord une question?

--Avez-vous donc besoin de ma permission?

--Je voudrais savoir de qui vous avez appris les mouvantes pripties
que vous m'avez si dramatiquement exposes.

--Je puis vous satisfaire. Je connais beaucoup l'homme du
Chemin-des-Boeufs.

--Ah! il est donc encore vivant?

--A mon tour, permettez-moi de vous dire que vous le savez aussi bien
que moi... car vous avez donn  quelqu'un... certain conseil qui lui a
permis d'entrer en relations avec le mme individu.

Sans baisser les yeux devant cette riposte, le Tnia reprit:

--Vous avez raison. Mais j'ignorais que vous le connussiez vous-mme...

--C'est un ami intime, fit Mancal en riant, et je dois vous avouer que
je n'ignore aucune de ses penses... Ainsi, si cela pouvait vous tre
agrable, je vous rapporterais les termes exacts de la conversation
tenue entre M. Blasias et M. de Silvereal.

Mancal remarqua seulement dans la main de la duchesse une lgre
contraction. Ce fut la seule preuve d'motion qu'elle laissa chapper.

--Ainsi, matre Blasias... dit-elle.

--Matre Blasias, du quai de Gvres, est l'ancien empoisonneur du
Chemin-des-Boeufs.

--Et ces deux personnages ne sont autres que... M. Mancal, agent
d'affaires et homme de confiance de la duchesse de Torrs.

Dcidment, on jouait franc jeu, il n'y avait plus qu' s'excuter.

--Ce qui vous explique, dit Mancal, comment votre agent d'affaires
connat si bien l'histoire du Chemin-des-Boeufs.

--Mais tout cela est trs-naturel, reprit la duchesse, j'aurais mauvaise
grce  ne pas vous fliciter de votre admirable talent. En vrit, je
ne vous ai pas reconnu.

--Cependant, c'est vous-mme qui affirmez que je suis moi-mme le
personnage...

--L'empoisonneur.... Oh! ceci tient, cher monsieur,  cette malheureuse
manie qui vous porte  dialoguer vos rcits.... Quand vous m'avez rpt
les paroles du vieillard en question, le son de voix, les inflexions, la
prononciation m'ont immdiatement rvl votre secret.

--Vous tes forte...

--Comme un juge d'instruction, c'est vrai. Voil donc qui est entendu.
Vous connaissez un secret assez dlicat sur mon pass; vous tes sans
doute venu chez moi pour tenter ce qu'on appelle--si je ne me
trompe--une opration de _chantage_.

Impossible de rendre le ton d'exquise raillerie qui accompagnait ces
dclarations cyniques.

--Venons donc au fait, reprit-elle, car, je dois vous l'avouer, vous
n'avez peut-tre pas beaucoup de temps  vous.

--Je suis  votre disposition... et n'ai rien qui me presse...

--Vous ne me comprenez pas.... Je suis curieuse et je voudrais savoir
quelles taient les conditions que vous vouliez m'imposer... C'est pour
cela que je vous invite  vous hter...

--Me hter!... mais je ne saisis pas...

--Vous perdez un temps prcieux, car, sans vous en douter, vous avez
tout au plus une dizaine de minutes  me consacrer.

Mancal se leva brusquement. Il tait livide. Une lueur rapide venait de
traverser son cerveau.

--Vous allez immdiatement m'expliquer vos paroles, sinon!...

--Sinon?... videmment il n'y a pas moyen de causer avec vous. Enfin,
puisque vous y tenez absolument, voici l'explication que vous rclamez.

Elle avait tir de sa poche un petit flacon de cristal, ferm par un
bouchon  l'meri. D'un seul coup d'oeil, Mancal le reconnut. C'tait
celui qu'il avait remis jadis  l'empoisonneuse, et qu'elle lui avait
pay deux mille francs. Il tait vide! Et la commotion que l'ex-forat
prouva fut telle, que la voix s'arrta dans sa gorge, une sueur froide
mouilla son front, et il s'appuya au mur pour ne pas tomber.

--Du poison! murmura-t-il d'une voix rauque.

--Naturellement, fit le Tnia. Je suis une excellente lve, comme vous
voyez.

Tout le corps de Mancal tressauta comme sous l'impression d'un ressort;
ses yeux s'injectrent de sang.

--Misrable! fit-il en bondissant vers la table et en saisissant un
couteau.

Mais, au mme instant, la duchesse se renversa en arrire avec un clat
de rire si franc, si net, si clair, que malgr lui il s'arrta.

--Mon cher monsieur Mancal, reprit-elle, dcidment vous tes moins fort
que je ne le croyais. Rassurez-vous. Ce flacon tait vide de poison.
Vous avez bu les vins les plus naturels et les liqueurs les moins
frelates. Vous vous portez fort bien.

A mesure qu'elle parlait, le visage contract de Mancal se rassrnait.
Il jeta le couteau loin de lui.

--Allons, fit-il, je suis vaincu. Vous tes un trop rude adversaire.

Le Tnia se leva, et, s'approchant de lui, plaa sa main sur son paule:

--Je puis tre une utile allie, dit-elle. coutez-moi; il faut que nous
causions encore, et cette fois sans rticences.

Elle le regarda en face, comme deux complices qui ont un but et qui
veulent l'atteindre  tout prix. En ralit, la situation tait change,
comme on dit, du tout au tout. Mancal--incarnation de Biscarre--s'tait
tout d'abord prsent en troisime rle de mlodrame. Il avait pris des
allures _fatales_ et avait dbit ses tirades avec un aplomb
merveilleux, qui devait, selon lui, rduire l'adversaire  merci. Il
avait engag le duel. A la premire passe, il avait employ ses coups
les plus savants, ils avaient t pars. Mieux encore:  la riposte, il
avait t dsarm, et il avait d rompre. En garde donc, et au plus
fort! Elle lui dit:

--Cartes sur table. Que voulez-vous de moi? Si vous parlez franchement,
je vous dirai ce que je veux de vous.

--Bien, fit Mancal. Ma vie a un but, je veux que vous m'aidiez 
l'atteindre.

--Ma vie a un but, dit la duchesse, dont la voix s'altra lgrement,
m'aiderez-vous  votre tour?...

--Je vous le jure.

--Je ne crois pas aux serments.

--Alors expliquez-vous. Quel est votre but,  vous?

--Pourquoi parlerais-je la premire?

Mancal s'inclina:

--Parce que vous tes la plus forte.

--C'est faux. Matre Mancal, je vais vous dire, moi, pourquoi, tenant
tout  l'heure votre vie entre mes mains, je ne vous ai pas empoisonn.

Mancal ont un soubresaut involontaire.

--C'est, _primo_, parce que j'aurais t fort empche de me dbarrasser
de voire cadavre....

Dire votre cadavre  un homme vivant lui causera toujours et quand
mme une impression fort dsagrable.

--_Secundo_, continua le Tnia, c'est parce que, de tous les bandits qui
me sont tombs sous la main, vous tes, sans flatterie, le plus complet
que j'aie encore rencontr.

--Vous tes trop bonne, fit Mancal en souriant. Mais je crois qu'en fait
de sclratesse, j'ai trouv mon matre...

--Oh! trve d'loges! nous nous valons!... reste  savoir o nous
tendons et si nos projets peuvent cadrer ensemble. En ces sortes de
pactes, un seul mot doit suffire. Pouvez-vous, brivement, schement,
caractriser le but de votre vie?

Mancal la regarda en face, les yeux dans les yeux, et dit:

--Oui, je hais!...

Elle se pencha vers lui et rpondit:

--Et moi j'ai aim... et je hais maintenant.

--Moi, dit Mancal en serrant les mains de la duchesse entre les siennes,
je ne hais que parce que j'ai aim... donc je vous comprends!...

Il y eut un moment de silence. Il tait vident que chacun hsitait  se
livrer.

--Il nous reste  prononcer deux noms, dit le Tnia. Qui hassez-vous?
qui est-ce que j'aime?...

Mancal tenait toujours les mains du Tnia. Il les sentait nerveuses,
vibrantes, implacables. Il eut confiance.

--Celle que je hais, dit-il, se nomme Marie, marquise de Favereye.

--Celui que je hais, dit le Tnia, se nomme Armand de Bernaye....

Un cri de joie s'chappa de la poitrine de Mancal.

--Ah! quelle alliance! fit-il. Armand de Bernaye aime Mathilde de
Silvereal, soeur de la marquise de Favereye....

La duchesse s'tait dresse, haletante, fivreuse:

--Mathilde de Silvereal!

--Ne le saviez-vous pas?...

--Ainsi cette femme dont M. de Silvereal voulait la mort...

--C'est votre rivale.

--Non, c'est impossible! Pourquoi Armand l'aimerait-il?... Est-elle donc
plus belle que moi?...

Et, avec un indicible mouvement d'orgueil, la courtisane relevait sur
son front les masses paisses de ses cheveux noirs.

--Il l'aime! vous dis-je, rpta Biscarre. Et je le sais d'autant mieux
qu'il y a quelques heures  peine, je l'ai vu auprs d'elle, treignant
ses mains avec une nergie passionne.

--Taisez-vous! Vous mentez!...

Mancal la regarda. Une colre furieuse clatait dans ses yeux, et sa
pleur tait telle qu'il semblait que la vie ft prte  se retirer
d'elle.

--C'est que vous ne savez pas, continua-t-elle, tout ce que j'ai dj
souffert! Ah! j'ai vu les plus intelligents, les plus puissants se
traner  mes pieds; j'ai vu des hommes pleins de jeunesse et de vie,
comme Martial, pier le moindre de mes signes, se courber sous mes
caprices les plus cruels, me donner goutte  goutte tout leur sang,
toute leur existence. Et je riais!... et j'prouvais une effrayante joie
 leur crier: Je vous mprise! Mais cet Armand! de lui je n'ai jamais
reu que ddain et mpris!

Elle se tut un moment, comme accable par ses propres penses.

--Il y a de cela quelques mois, reprit-elle. Ma voiture descendait au
trot de mes chevaux l'avenue des Champs-lyses. Je rvais...  quoi? A
ces mondes inconnus dans lesquels parfois l'imagination m'entrane. Tout
 coup un cri retentit. Une femme--une misrable mendiante--venait
d'tre renverse et avait roul sous les pieds des chevaux: En avant!
criai-je  mon cocher. Je ne me souciais pas de me donner en spectacle 
cette foule. Que m'importait cette femme?... Mais dj un homme s'tait
lanc  la tte de mes chevaux, et d'un seul effort de sa main, il les
avait clous sur place.... Cet homme, c'tait Armand de Bernaye. Comme
je m'tais penche hors de ma voiture, nos regards se croisrent....
Qu'prouvai-je  ce moment? Il m'est impossible de dcrire cette
impression trange, magntique, qui parcourut tout mon tre... En un
instant, tout disparut autour de moi... et, par un dernier effort de
rsistance, je fermai les yeux; puis, je les rouvris subitement... il
tait l, courb vers la terre. Il s'tait agenouill auprs de la
mendiante dont ses mains cartaient les haillons. De la foule
s'levaient contre moi des cris de menace. Il leva la tte et fit un
signe, tous se turent. La femme tait blesse, peu dangereusement
d'ailleurs.

Dj elle revenait  elle et balbutiait des remercments. Me roidissant
contre l'motion qui me dominait, je tirai ma bourse; j'allais la jeter
aux pieds de cette femme. Mais il me regarda, et je n'osai pas. Ah! si
vous aviez lu sur ce visage nergique l'expression de mpris que j'y
savais dcouvrir!... Une colre folle luttait en moi contre je ne sais
quelle terreur vague. Lui, souleva la mendiante dans ses bras et vint
vers la voiture.--Descendez! me dit-il d'une voix brve. Et comme
j'hsitais, il rpta ce seul mot: Descendez! et sans savoir  quelle
influence je cdais, j'obis. Oui, moi qui n'avais jamais pli devant
une prire, devant une supplication, si ardente qu'elle ft, je ne sus
pas rsister.... Il tendit la mendiante sur les coussins de la voiture
et jeta son adresse au cocher: Conduisez cette femme, dit-il.

Le laquais hsitait, il attendait que je confirmasse cet ordre. Encore
une fois, Armand me regarda, et je dis au valet: Obissez!... La calche
s'loigna. J'tais l, au milieu de cette foule, je me sentais humilie,
tremblante. Je ne faisais pas un mouvement, j'attendais qu'il me parlt.
En ce moment, j'aurais donn ma vie pour qu'il m'adresst un mot....
Savez-vous ce qu'il fit?

Ses lvres plies tremblaient comme sous l'action de la fivre.

--Il reprit son chapeau aux mains des spectateurs de cette scne, le
remit sur sa tte, et me regardant en face une dernire fois, il
s'loigna, me laissant seule, immobile, courbe sous le mpris. La foule
ricanait. J'eus peur... oui, en vrit!... Je ne retrouvai mme pas en
moi cette nergie fivreuse que donne la colre. Je baissai la tte, et,
cachant mon visage sous mon voile, je m'enfuis. Une voiture passait, je
m'y jetai... et alors, folle de douleur, saisie au coeur et au cerveau
par une sorte d'ivresse, je pleurai.... C'taient les premires larmes
que j'eusse verses depuis bien des annes!... et c'tait cet homme qui
me les arrachait! Et je ne le hassais pas!... je l'aimais!...

Mancal ne l'avait pas interrompue. Elle parlait comme si elle et t
seule, et c'tait chose trange que cette femme, reine de richesse et de
beaut, mettant ainsi son me  nu.

--Je voulais le revoir, dit-elle encore. Ce que j'ai fait pour cela,
j'ai honte  m'en souvenir.... Oui, je l'ai pi!... Je me suis place
sur son passage!... J'ai suppli qu'on le dcidt  venir chez moi....
Je lui ai crit... A mes lettres, il n'a pas rpondu. Quand je le
rencontrais, alors tombait sur moi ce regard froid et sombre dont il
m'avait dj soufflete, et je m'enfuyais! Sans cesse, je parlais de
lui, et ce que j'apprenais ne faisait qu'accrotre ma passion.

Cette existence mystrieuse voue tout entire  la science, le respect
que cet homme inspirait  tous, cette rputation qui grandissait chaque
jour, tout cela m'enivrait, et c'tait avec des cris de douleur que je
me rptais: Cet homme ne t'aime pas, cet homme te hait et te mprise!
Et aujourd'hui vous venez me dire qu'il en aime une autre! Du moins, je
vais donc trouver un aliment au feu qui me brle le coeur: puisqu'il
m'est interdit d'aimer, du moins je me sauverai du dsespoir par la
haine!...

Elle se tut. Tout son tre frmissait.

--Il faut perdre cette femme, reprit Mancal; aidez-moi dans l'oeuvre que
je veux accomplir, et je vous jure que je vous vengerai de madame de
Silvereal et d'Armand de Bernaye.

--Qu'exigez-vous de moi?

--Vous attendez ce soir M. de Silvereal?

--Ah! il s'agit bien de cet homme!

--coutez-moi, duchesse de Torrs. Le hasard--un hasard infernal--nous a
donn les mmes ennemis. Moi, je hais la marquise de Favereye, vous
voulez la perte de sa soeur. C'est dans leur amour, c'est dans leur
honneur qu'il nous faut les frapper.... Ce n'est pas tout....

Il se rapprocha de la duchesse et reprit d'une voix plus basse:

--Vous ne m'avez pas fait votre confession tout entire.

--Moi!...

--Cette passion qui remplit votre tre n'est pas la seule qui vous
domine; il en est une autre, plus profonde, plus pre encore, et qui
atteint en vous jusqu'aux sources de la vie.

--Expliquez-vous! Cette passion?...

--C'est l'amour de l'or, c'est la passion de la richesse, c'est
l'ambition affole et sans limites.

Elle baissa la tte sans rpondre.

--Vous tes riche, continua-t-il en regardant autour de lui, comme si
ses yeux cherchaient  percer l'paisseur des murailles pour supputer le
chiffre de cette fortune.

Un frmissement agita le corps de la courtisane: car Mancal l'avait bien
juge.

Que de fois, seule, alors que tout bruit s'tait teint autour d'elle,
cette femme, lasse des hommages dont elle avait t accable,
s'enfermait dans le boudoir mystrieux que nous avons dcrit au dbut de
ce chapitre, et l, prise d'une sorte de fivre, elle ouvrait les
coffrets, les cassettes, et, plongeant ses mains de marbre dans l'or et
les pierreries, elle les grenait entre ses doigts comme des gouttes
d'eau, frissonnant au tintement de l'or, blouie par le rayonnement des
diamants.

Passion maladive, monomanie trange qui s'emparait de son tre tout
entier, faisant vibrer ses fibres les plus secrtes.

--Vous tes riche! avait dit Mancal, eh bien, si vous consentez 
m'obir,  m'aider dans la tche que j'ai entreprise, je dcuple, je
centuple cette richesse!

La duchesse s'tait redresse, et maintenant, les yeux fixs sur le
visage de l'homme d'affaires, elle attendait.

--Vous me comprenez bien, reprit-il: ce que je vous propose, c'est un
pacte, c'est une association complte, absolue, dans laquelle chacun de
nous mettra au service de l'autre ses forces et sa puissance.

--Sa puissance! interrompit le Tnia.

--Ah! ce mot vous tonne, surtout quand il est prononc par M. Mancal,
un homme d'affaires qui,  vos yeux, n'a d'autre valeur que celle d'un
manieur d'argent! Eh bien, si vous, duchesse de Torrs, vous tes forte
par votre beaut, par votre intelligence, par votre fortune, l'humble
agent Mancal tient dans sa main, lui aussi, un pouvoir qui peut lutter
contre toutes les nergies humaines.

Il s'tait lev, et sur sa physionomie clatait ce rayonnement sinistre
qui le transfigurait. Sous le masque de Mancal perait le Roi des Loups.

--A nous deux, continua-t-il d'une voix vibrante, nous pouvons dompter
le monde, car nous sommes le Mal! Vous tes la beaut fatale et cruelle,
je suis la haine lente et sre! Prenons nos ennemis corps  corps, nous
les contraindrons  crier grce; mais, sans piti, nous les frapperons 
mort!

Il eut un geste d'une effrayante violence.

--Vous avez raison, murmura le Tnia. Je veux rejeter  la face de cette
socit hypocrite les outrages dont elle m'a abreuve. Mais cette
richesse dont vous me parliez tout  l'heure?...

--Je vous la donnerai. Mais rpondez-moi: tes-vous prte  accepter les
conditions que je veux vous dicter?

--Quelles sont-elles?

--Veuillez sonner.

La duchesse obit machinalement. Un laquais parut.

--Un jeune homme ne s'est-il pas prsent pour parler  madame la
duchesse?

--Comme madame la duchesse avait dfendu qu'on la dranget sous aucun
prtexte, je l'ai introduit dans la bibliothque, o il attend que
madame veuille bien le recevoir.

--C'est bien, fit Mancal. Dans un instant vous pourrez l'introduire.

Le laquais sortit. Subjugue par l'ascendant de cet homme, le Tnia
l'avait laiss parler.

--Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle.

--Attendez. Voici mes conditions: je veux que ce jeune homme vous aime.

La duchesse sourit:

--Je suis sre de moi!

--Je veux, continua Mancal en se penchant vers elle, que vous le rendiez
fou, que vous veilliez en son me une passion si intense, si
irrsistible....

Il baissa la voix:

--Que, dans son entranement, ce jeune homme aille... jusqu'au crime!

La duchesse tressaillit:

--Vous le hassez donc bien?

--Oui!

--Et en change du concours que vous me demandez, que m'offrez-vous 
votre tour?

--Je vous offre des trsors si grands que nul peut-tre n'en connat le
chiffre.

--Folie! Vous me raillez!

--Ce soir, M. de Silvereal viendra...

--Je le sais.

--Cet homme est en possession d'un secret qu'il faut lui arracher. Je
serai l... cach. Vous serez seule avec lui. Dans une heure, je vous
enverrai un bouquet. Vous aurez soin de ne pas le respirer; mais, le
soir, vous donnerez  M. de Silvereal la fleur rouge qui se trouvera au
centre de ce bouquet. Je ne vous fais pas l'injure de douter qu'il ne la
porte  ses lvres...

--Et alors?

--Alors le reste me regarde. Nous saurons si mes pressentiments m'ont
tromp... ou si ces rves qui vous blouissent se peuvent raliser...

--Vous n'avez donc aucune certitude?

--Ne me demandez rien de plus. Soyez patiente jusqu' ce soir, et alors,
duchesse de Torrs, vous pourrez  votre gr ou contraindre vos ennemis
 plier devant vous, ou tout au moins vous venger!

--J'attendrai. Mais ce jeune homme?

--Ce que je vous demande aujourd'hui est peu de chose. Recevez-le devant
moi et approuvez ce que je dirai.

--J'y consens. Mais qui me prouve que vous ne me tromperez pas et qu'en
me trompant par des espoirs irralisables vous ne cherchiez pas
uniquement  obtenir ma complicit dans vos projets personnels?

--Madame, dit gravement Mancal, entre gens comme nous, les serments
n'ont pas de valeur. Mais regardez-moi bien en face, et demandez-vous si
rellement l'homme qui vous parle de sa haine peut s'abaisser  de
vulgaires intrigues de chantage.... Regardez-moi, vous dis-je! et, dans
mon regard, sachez lire l'expression de la passion violente et
implacable. Je veux... entendez bien ce mot... je veux me venger... rien
de plus, rien de moins. Pour parvenir  mon but, j'avais besoin d'une
allie... je vous ai trouve sur ma route....

Mancal lui avait tendu la main.... Elle y laissa tomber la sienne, et
dit en souriant:

--Je vous fais crdit jusqu' ce soir.

--Merci! Maintenant reprenons chacun notre rle... et faites entrer
notre jeune homme.

Un instant aprs la porte s'ouvrait, et le laquais annonait:

--M. le comte de Cherlux.

Et Jacquot entra. Oui, c'tait bien celui que nous avons trouv il y a
quelques heures dans le cabaret de Diouloufait, c'tait bien lui qui se
prsentait sous le nom et sous le titre de comte de Cherlux....
Transformation singulire, mais certainement moins bizarre que celle
qui s'tait accomplie dans l'extrieur du jeune homme. D'o lui venait
donc cette aisance aristocratique, cette simplicit dans le luxe, ce
got rellement exquis, lequel avait prsid  sa toilette? Jacques de
Cherlux--car tel tait le nom que nous lui donnerons dsormais--tait de
taille moyenne, mais admirablement proportionne. Il portait encore sur
son visage pli les traces des dernires motions qu'il avait subies;
mais cette lassitude mme prtait un nouveau charme  sa physionomie un
peu inquite. Jacques tait beau, et la dlicatesse de ses traits et de
sa stature lui donnait je ne sais quel charme dont on avait peine  se
dfendre. En ce moment, il tait visiblement mu; en vrit, il croyait
marcher dans un rve. La mtamorphose qui s'tait opre lui semblait
invraisemblable. Comment! hier encore, il n'tait qu'un ouvrier, il
luttait contre des malveillances inconnues, il se dbattait contre une
fatalit qui s'acharnait aprs lui, et voil qu'aujourd'hui il tait
admis, sur son nom, en prsence d'une des plus jolies, des plus
lgantes femmes de Paris, en face de cette crature idalement belle
qu'il avait entrevue un jour en tremblant, et qui maintenant s'inclinait
gracieusement devant lui et lui disait de sa voix pure et frache:

--Soyez le bienvenu, monsieur.

Mancal s'avana vivement  sa rencontre.

--Madame la duchesse, dit-il, permettez-moi de vous prsenter monsieur
le comte Jacques de Cherlux, en faveur duquel je fais appel  toute
votre bienveillance.

Jacques, troubl, regardait la duchesse et attendait.

A vingt ans, qui aurait pu, sans frmir jusqu'aux fibres les plus
intimes de son tre, contempler cette crature, devant laquelle un
vritable artiste, Martial, avait oubli sa mre, cette femme si
compltement belle que les plus expriments des viveurs s'taient voulu
tuer  ses pieds. Lui ne savait rien, n'entendait rien... toute son me
passait dans ses regards, et ses lvres tremblaient comme si la formule
d'adoration avait t prte  s'en chapper...

--Votre recommandation est toute-puissante, vous le savez, dit la
duchesse en regardant Mancal, mais le nom de M. le comte de Cherlux, et
je dois dire plus encore, sa jeunesse et sa distinction plaident en sa
faveur mieux encore que vos paroles...

--Madame, fit Jacques, je ne sais comment reconnatre....

La duchesse lui dsigna un sige de la main.

--Madame, reprit Mancal, qui suivait avec soin les progrs de l'motion
qui s'emparait du nophyte admis dans le temple, M. le comte de Cherlux,
par suite de circonstances que je me ferai un devoir de vous expliquer,
se trouve dans une situation des plus singulires: jusqu' ce jour, il a
ignor et son nom et les hautes destines qui lui taient rserves....
Je viens vous supplier de vouloir bien tre sa patronne, son bon ange,
et de lui ouvrir les portes de ce monde dans lequel, j'en suis certain,
il occupera une place brillante. M. de Cherlux, qui--je puis le dire
sans l'offenser--a besoin en quelque sorte d'un stage dans la socit
dont il ignore encore les moeurs, m'a tmoign le dsir, trs-honorable,
de s'attacher pendant quelque temps--presque incognito, pour ainsi
dire,-- la personne de quelqu'un de nos grands seigneurs... en qualit
de secrtaire, par exemple. Il est riche, et c'est, vous le comprenez,
dans un but tout spcial qu'il veut, mettant son instruction et son
intelligence au service d'un des rois de votre monde, acqurir en
change ces notions sociales, cette exprience des hommes qui lui font
dfaut... Veuillez dire, monsieur de Cherlux, si je traduis exactement
votre pense.

Jacques tressaillit, mais il lui fallait s'arracher  la contemplation
qui rivait son regard et sa pense  la beaut de l'enchanteresse... il
releva la tte.

--En effet, madame, rpondit-il d'une voix qu'il s'efforait de rendre
calme, ce qui se passe aujourd'hui dans ma vie est tellement
extraordinaire, que j'ose  peine croire  ce miracle qui vient de
s'accomplir et qui d'un dshrit de la vie fait un gentilhomme, et je
vous l'avoue, au moment de franchir le seuil de ce monde,  peine
entrevu dans le mirage de mes songes de jeunesse, j'hsite... j'ai
presque peur.... Dj la bienveillance que vous semblez me tmoigner
m'encourage. M. Mancal a bien voulu me laisser esprer que madame de
Torrs prendrait en piti cette inexprience... C'est donc un suppliant
qui vient  vous, madame, et qui vous supplie de ne le pas repousser....

Ah! s'il et pu comprendre en ce moment le rapide regard qui
s'changeait entre les deux complices.

--Qu'il vous aime! avait dit Mancal.

--Il m'aimera! il m'aime! rpondaient les yeux du Tnia.

--Monsieur le comte, dit-elle, je vous suis ds ce moment tout
acquise... et quelle que soit la requte que vous ayez  m'adresser, je
puis vous assurer que j'emploierai ma faible influence  vous donner
satisfaction....

Mancal reprit la parole:

--Si j'ai bien compris les intentions de M. de Cherlux, dit-il, l'homme
 qui nous devons demander un pareil service doit joindre  une grande
situation une honorabilit reconnue et inconteste...

--Sans doute.

--Eh bien, si j'osais mettre un avis, je rappellerais  madame la
duchesse que, dans la socit parisienne, nul ne me parat plus digne de
cette confiance qu'un homme honor par elle d'une estime particulire.

--Son nom?

--Ne l'avez-vous pas devin? je veux parler de M. le duc de Belen.

Le Tnia regardait Mancal et cherchait  comprendre le but vers lequel
il tendait. Mais le visage du forat avait perdu son expression froce
pour prendre le masque de l'obsquiosit polie. Quant  Jacques, il
coutait pour ainsi dire sans entendre. Il contemplait les cheveux de la
duchesse ngligemment rejets sur sa nuque; il devinait sous son
peignoir ces formes admirables qui avaient inspir jadis un
chef-d'oeuvre  Martial; son regard courait sur ces mains fines, ces
bras blancs et ronds qu'un statuaire et mouls, et, dans cette sorte
d'adoration inconsciente, il se souciait peu, en vrit, du sens mme de
la conversation dont il tait l'objet.

--J'ai dj eu l'honneur, continua Mancal, de pressentir M. le duc  ce
sujet, et j'ai la conviction que la recommandation de madame de Torrs
serait toute-puissante pour le dcider  accueillir M. de Cherlux.

Elle regarda Jacquot, qui, surpris dans sa contemplation, rougit et
baissa les yeux.

--Quel est votre avis, monsieur de Cherlux? demanda-t-elle.

Savez-vous bien, ajouta-t-elle en souriant, que si la timidit sied 
la jeunesse, elle pourrait cependant vous tre nuisible dans le monde
o vous allez entrer?

--Madame, fit Jacques vivement, s'il vous plat vouloir bien m'honorer
de votre protection, soyez certaine que je saurai m'en rendre digne...

--Qu'il soit donc fait comme le dsire mon ami Mancal, fit-elle en se
levant.

Avec ces mouvements gracieux et empreints d'une volupt enivrante dont
les courtisanes du grand monde ont le secret, elle s'approcha d'un petit
meuble, et, se penchant, elle crivit quelques lignes.

Puis, se tournant vers Jacques:

--Puisque vous me permettez, dit-elle, de prendre un rle de bonne fe
dans votre existence, monsieur le comte, prsentez-vous de ma part chez
M. le duc de Belen: vous ne pouvez trouver de meilleur professeur, plus
digne  tous gards de votre confiance comme il l'est dj de notre
estime.... Je lui explique votre situation en deux mots, il se fera
votre initiateur....

Jacques s'tait lev  son tour, et ses doigts tremblaient en touchant
la lettre que lui avait remise la duchesse.

--Allez, monsieur le comte, lui dit-elle, et laissez-moi esprer que
vous n'oublierez pas trop vite celle qui est heureuse de vous rendre ce
lger service....

Elle lui tendit la main. Il s'inclina, et par un mouvement inconscient,
il saisit cette main et y appliqua ses lvres.... Elle ne la dgagea
pas... un frisson parcourut les veines du jeune homme.... Un instant
aprs,  demi fou, la fivre au cerveau, il s'lanait hors de l'htel.

--Eh bien, mon cher alli, dit la Torrs  Mancal, tes-vous content de
moi?

Avant d'aller plus loin, il nous faut expliquer en quelques mots comment
Jacquot, l'ouvrier, tait devenu tout  coup la comte de Cherlux. Rien
de plus simple, d'ailleurs. Le vritable comte de Cherlux tait un de
ces viveurs tars qui, aprs avoir abus de toutes les jouissances,
descendent peu  peu tous les degrs de la misre. Un jour, Mancal
l'avait rencontr: une pense infernale avait travers son cerveau.

--Monsieur le comte, lui avait-il dit, que donneriez-vous pour trois
mois de luxe et de richesse qui vous rappelassent votre vie d'autrefois?

A ces paroles, tous les apptits du vieux comte s'taient soudainement
rveills, et un pacte tait intervenu entre eux. Contre une somme de
cent mille francs, le comte de Cherlux avait sign un testament et un
acte de reconnaissance qui s'appliquait  Jacques. Le testament
expliquait une histoire banale de sduction: rien ne pouvait sembler
plus naturel. Puis le comte s'tait rejet follement dans le tourbillon
des plaisirs. Mais son organisme puis n'avait pu rsister aux excs de
toutes sortes. Deux mois aprs, il mourait de la rupture d'un anvrisme,
et c'est alors que M. Mancal rvlait  Jacques cette prtendue aventure
qui le faisait, lui, l'orphelin, le seul hritier du comte de Cherlux...




XII

LES GALANTERIES DE MUFLIER


Le lecteur nous pardonnera si, l'entranant  notre suite, nous le
contraignons  passer subitement de l'htel de M. de Belen au bouge de
l'_Ours vert_, de l dans le boudoir d'une courtisane, puis encore
ailleurs, et toujours plus loin.

Les faits sont l qui crient au narrateur:

--Marche! marche!

Dans le drame complexe que nous avons entrepris de raconter et qui est
rest, il y a trente ans, dans une ombre mystrieuse qu'ont  peine
traverse quelques lueurs sinistres, les personnages les plus divers,
appartenant  toutes les classes de la socit, se sont heurts dans une
lutte terrible qui a mis face  face les tres les plus disparates, en
apparence les plus trangers l'un  l'autre, et force nous est de les
suivre dans les divers milieux o ils vivaient.

Cela dit, allons au quai de Gvres, qui s'tend, comme chacun sait, du
pont Notre-Dame au pont au Change. L, au coin de la rue des Arcis, une
maison, surplombant sur le quai de son pignon qui semblait prt 
s'crouler, donnait asile  certains personnages que les plus dlicats
auront plaisir  retrouver. Dans une mansarde du troisime et dernier
tage--justement au-dessous du toit pointu--Muflier, Goniglu et Maloigne
taient tous trois agenouills sur le carreau. tait-ce donc que,
cratures coupables, ils s'abmaient dans les douleurs du repentir et
criaient merci  l'ternel?

Pas prcisment. Entre eux,  terre, il y avait un sac, et leurs mains,
loin d'tre leves vers le ciel, taient trs-activement occupes 
fouiller ledit sac, d'o ils tiraient un  un les objets les plus
singuliers.

C'tait une paire de vieilles bottes aux talons absents et aux tiges
creves, puis des socques plus ou moins articuls, puis un manche de
parapluie, un paquet de chiffons. Que sais-je? Et ils cherchaient
toujours, car le sac semblait inpuisable comme la clbre bourse de
Fortunatus.

Tout  coup un triple cri de joie s'chappa des trois poitrines de ces
trois gentilshommes, et pour saisir ce qu'ils venaient d'entrevoir sans
doute au fond du sac, ils se baissrent si vivement que leurs trois
crnes se cognrent avec un bruit mat.

Mais, sans s'arrter  ce dtail sans importance, ils se redressrent
instantanment:

--Un chandelier d'argent! cria Muflier.

--Un couvert de vermeil, ricana Goniglu.

--Une casserole de cuivre, brama Maloigne.

--Et c'est tout?

--C'est tout.

--Bah! a ne valait pas la peine d'assommer cet imbcile, fit Maloigne,
qui avait le coeur sensible.

--Cet homme tait coupable, reprit Muflier d'un ton grave, et sa
punition est juste. Comment! nous sortons bien tranquillement de l'_Ours
vert_, comme d'honntes gens que nous sommes; rvant  l'avenir, nous
suivons le quai... quand tout  coup, aux premires lueurs du jour, nous
apercevons un particulier qui se glissait le long des maisons en rasant
les murs.

--Il avait mauvaise apparence, interrompit Goniglu.

--De plus, continua Muflier, il avait un sac.

--Un sac plein.

--Bomb, sduisant, charg de promesses.

--Et de vieux chiffons.

--Tout indiquait donc que c'tait un travailleur qui emportait au logis
le butin de la nuit.

--Ce fut aussi mon avis. Nous changeons un regard...

--Et nous tombons dessus. Je lui lance un coup de poing!

Muflier laissa tomber sur sa main son front pensif.

Puis, se relevant brusquement:

--Goniglu, dit-il, je vais formuler une proposition.

--Formule.

--Il y a longtemps, mais l, trs-longtemps que je n'ai pas fait un de
ces petits djeuners...

--Ctelettes aux cornichons.

--Vin bouch.

--Caf, pousse-caf, rincette.

--_Et ctera_, justement. Eh bien! voil mon avis: Nous sommes, quant 
prsent, en possession de dix ronds de vingt francs.

--Les fonds de Bisco.

--Mais je dois t'avouer, Goniglu, que c'est un mouvement de dlicatesse
qui m'a dtermin  cogner sur le bonhomme de tout  l'heure.

--Ah bah!

--Tu vas me comprendre.... Que nous a dit le Bisco?

--Qu'il y aurait une affaire.

--Trs-bien!

--Qu'il fallait nous requinquer un brin.

--Ce que vous allez faire tout  l'heure... et puis...

--C'est tout.

--Mais, Goniglu de mon coeur, il y avait un sous-entendu, c'est que les
jaunets taient comme qui dirait une avance, des arrhes... et je
prfre--voil o clate la dlicatesse que je vous signalais tout 
l'heure--n'y toucher qu'aprs les avoir gagns.

--Ah bah! fit encore Goniglu, que les scrupules de Muflier surprenaient
au plus haut point.

--Mais, d'autre part, j'ai envie de bien djeuner... Alors, nous avons
_pig_ le sac du bonhomme inconnu... Petit Maloigne va aller chez le
joli _Fourgat_ (recleur) d' ct, il va laver le chandelier, le
couvert et la casserole, et alors, noce  mort!

--Bravo! firent les deux hommes.

--Je suis prt. Je vas _rincer_ tout a, fit Maloigne.

--Va donc, jeune messager, reprit Muflier, qui aimait  imiter l'accent
de Frdrick dans _Robert Macaire_, et hte-toi; nous t'attendons avec
impatience.

Maloigne, sans se plus faire prier, disparut, cachant sous sa blouse
dguenille le butin d  l'exploit nocturne.

Goniglu et Muflier restrent seuls.

Il parat que, devant Maloigne, ils n'avaient pas dit toute leur
pense, car, obissant tout  coup  une mme rflexion, ils se
regardrent, et la mme exclamation: Eh bien? sortit de leurs lvres.

--Voyons, Goniglu, dit Muflier, qu'est-ce que tu penses de Bisco?

--Il a une rude poigne.

--Et il nous a carrment rouls. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Bah! pour un coup de poing de plus ou de moins! c'est pas la mer 
boire. Mais les affaires... as-tu confiance?

--Hum! hum!...

--Il fait de belles promesses...

--Les tiendra-t-il?

--J'ai de la mfiance...

--Et moi aussi.... Je dis qu'au fond il se fiche de nous, et qu'il fait
un tas de manigances.

--Dame! je l'ai vu entrer plus de vingt fois, en le filant, chez une
espce de tripoteur qui a des bureaux d'un chic...

--Par la grand'porte?...

--Mon Dieu, oui.

--Dans son costume ordinaire?

--Oh! parfaitement, avec la casquette et les rouflaquettes.

Ce mot gracieux dsigne les mches colles aux tempes et ramenes en
pointe qui distinguent les _lions_ du boulevard extrieur.

--Et il restait longtemps?

--a, c'est encore plus drle, jamais je ne l'ai vu sortir.

--Bah! c'est qu'il y a deux sorties.

--Maloigne veillait  l'autre.

--Bigre!... et le nom du tripoteur?

--Mancal.

--Connais pas.... Enfin, tout a prouve que le Bisco lche le simple
travail du bon Loup pour se fourrer dans des oprations de haute
vole... et qu'en somme, il oublie les vieux.

--Pourtant, reprit Goniglu, c'est peut-tre ainsi qu'il prpare un coup
_chocnosof_, tu sais, l, un vrai _bazardement_...

--Possible! en tout cas... ton avis...

--Ouvrir l'oeil...

--C'est a.... Vois-tu, quand le chef a de l'ambition, au besoin il
coupe sa queue d'un coup... et se dbarrasse des _camaros_ en lanant 
la _rousse_ un bon petit avis...

--Je ne crois pas pourtant que le Bisco...

--Capable de tout! interrompit Muflier. Moi, c'est mon ide. Donc, tu
l'as dit, ouvrons l'oeil... et dame! en cas de danger!...

Ils changrent un regard suffisamment intelligible pour que toute
explication ft inutile.

Au mme instant, d'ailleurs, la porte s'ouvrait et Maloigne
reparaissait.

--Tu as t rudement long!

--Est-ce que le pre Blasias n'y tait pas?

Ces deux questions furent simultanes.

Mais, sans rpondre immdiatement, Maloigne ferma soigneusement la
porte, et, se rapprochant des amis, dit  voix basse:

--J'ai les jaunets!

--Bravo!

--Chut donc! fit Maloigne. Mais il y a autre chose...

--Quoi?

--Je ne sais pas si a peut servir.... Mais M. Muflier est si malin....

Muflier se rengorgea et dit d'un ton protecteur:

--Parle, petit, car, d'honneur, tu me fais prir d'impatience!

--Eh bien, voil! reprit Maloigne. J'allais donc chez le pre Blasias,
et j'allais entrer carrment dans la boutique du vieux revendeur, quand
je me suis cass le nez...

--Hein!

--La boutique tait ferme.

--Fichtre! s'cria Muflier, est-ce que le vieux birbe aurait t
coffr?...

--'a t mon ide.... Mais, moi malin, je me dis: c'est pas naturel.
Or, comme c'est moi qui fais toujours les courses chez le vieux, j'ai
fait l comme partout.

--Ce qui veut dire?...

--Que j'ai regard les tres, les tenants et les aboutissants, et que je
les connais au bout de l'ongle. Or, le vieux ne sait peut-tre pas que
derrire la maison, dans une cour, il y a un caveau... tout noir... o
on fourre un tas de dbarras... et dans le mur, un trou... et derrire
le trou, un autre mur, celui du logement du vieux; et enfin, dans ce
mur, un autre trou, par lequel on voit chez lui.

--Diable! fit Muflier, tu es un rude lapin, toi!...

--Merci, patron! fit Maloigne. Donc, je me dis comme a: Ou il y est, ou
il n'y est pas; s'il n'y est pas, je ne verrai rien...

--Trs-logique!

--Donc, je vais au caveau, et, de trou en trou, je regarde...

--Et alors?

--Savez-vous ce que je vois?

--Non, puisque tu ne l'as pas encore dit!

--Eh bien, le pre Blasias, dont je ne voyais que le dos, tait courb
sur....

Il s'arrta et regarda encore autour de lui, comme s'il et craint
d'tre entendu.

--Sur quoi?

--Sur un cadavre! articula Maloigne d'une voix  peine perceptible.

Muflier et Goniglu bondirent sur eux-mmes.

--Quoi! comment! le vieux bossu...

--Le vieux bossu paraissait trs, trs-occup... L'autre tait tendu
sur une chaise, la tte en arrire... et ple! ple! Oh! il tait bien
mort! a se voyait...

--Brrr! fit Goniglu, dont l'me tait sensible, a me fait froid dans le
dos...

--Alors, qu'est-ce que tu as fait?

--a a dur cinq minutes comme a.... Alors j'ai vu le vieux aller  un
petit fourneau dans lequel brillait du feu. Il a fait une _popotte_
quelconque, et il s'est dgag une fume du diable. Dame!... alors...
j'avoue tout... j'ai eu peur... et j'ai dcanill. Oh! mais... c'tait
rien a...

--Mais les jaunets!...

--Attendez donc. Je filais... dame!... j'tais dj sur le quai... et
puis je me suis tout  coup arrt. Je me suis dit: Au fait, les amis
comptent sur moi... faut tout de mme que j'aie les ronds.... Dame! j'ai
un peu hsit... a se comprend... pas vrai... a a bien dur un bon
quart d'heure... enfin, je me suis dcid... et je suis revenu.... Eh
bien, savez-vous ce que j'ai trouv?

--Un autre cadavre?

--Non! le pre Blasias tout tranquillement assis dans sa boutique toute
grande ouverte, et qui grattait une vieille casserole avec la pointe
d'un couteau brch.

--C'est drle, a. Tu auras eu la berlue.

--Pour a, c'est pas possible. J'ai vu le _macchab_ (cadavre) comme je
vous vois.

--Dis donc pas de btises comme a, interrompit Goniglu, que cette
assimilation paraissait affecter de faon passablement dsagrable.

--Je ne sais pas si a se voyait sur ma figure, mais le pre Blasias m'a
jet un coup d'oeil.... Aussi, sans parler de rien, je lui ai offert le
_baluchon_... Il n'tait pas non plus dans son assiette, car il n'a mme
pas regard ce que j'apportais... il est all tout de suite  sa caisse,
et m'a donn une poigne de _monnerons_.

Et, en forme de proraison, Maloigne montra dans sa main une
demi-douzaine de louis.

--Mais, saprdi! fit Muflier, c'est plus que a ne vaut, mme au
comptant!

--Faut-il rapporter? dit Maloigne, qui crut pouvoir se permettre cette
plaisanterie fine et dlicate.

--Dcidment, le vieux avait un _cheveu_.

--Je vois a... s'il a _surin_ quelqu'un...

--N'y avait pas de sang...

--Il lui aura donn une drogue.... Et comment tait-il nipp, le
particulier?

--Oh! d'un _chic_ ruisselant... du noir et du blanc de premier choix.

--Vieux?

--Entrelard... pas grand, maigre, avec une tte d'oiseau...

--C'est tout?

--A peu prs.... Ah! si... il avait sa montre et une grosse chane...

--Gamin, va! fit Muflier en lui touchant lgrement la joue.

Il y eut un moment de silence. Chacun rflchissait  cette trange
aventure.

Il est vrai que les allures du vieux juif Blasias leur avaient toujours
paru bizarres; mais on ne regarde gure  la physionomie d'un recleur.

--Au fond, reprit Muflier, a ne nous regarde pas.

--Eh bien, ne nous occupons pas du pre Blasias, et puisqu'il a _casqu_
si rondement, pensons au djeuner.

--a va, dirent les deux autres.

--En route, ajouta Goniglu.

Mais Muflier resta immobile. Il tait vident qu'une ide nouvelle le
proccupait.

--Goniglu, fit-il... puisque nous avons du picaillon, crois-tu pas que
ce serait le moment d'tre aimable?

--Ce qui veut dire...

--Que nous recevons souvent des politesses et qu'il serait convenable
d'en rendre une....

Goniglu cligna de l'oeil.

--Pamla!

--Hermance!... une petite galanterie  ces dames...

--Bonne ide!...

--Mais moi! interrompit Maloigne, je serai donc tout seul?

--Maloigne, mon ami, tu as de l'avenir, dit Muflier, mais crois-en ma
vieille exprience, dfie-toi de l'amour. Si tu savais tout ce qu'il m'a
cot... de douleurs et de remords....

Un instant aprs, on pouvait voir, partant du pont Notre-Dame, un fiacre
tran par deux haridelles et qui se dirigeait vers la Bastille, car
c'tait dans les environs du boulevard Contrescarpe que travaillaient
Hermance et Pamla. Sans entrer dans des dtails qu'il importe peu au
lecteur de connatre, franchissons quelques heures, et retrouvons dans
un cabaret de la place du Trne nos cinq personnages attabls et buvant
fortes rasades. Il faut supposer que si la ctelette aux cornichons est
par elle-mme de nature inoffensive, elle a tout au moins le privilge
de titiller le gosier le plus rebelle; car une douzaine de litres vides,
portant aux lvres les traces du cachet de cire verte, indiquaient
suffisamment combien la lutte avait t chaude.

Auprs de Pamla, forte crature d'une trentaine d'annes, Goniglu se
faisait gracieux: il avait je ne sais quel parfum rgence qui tonnait
et plaisait  la fois. Des madrigaux, peut-tre un peu trop piments--on
n'est pas parfait!--sortaient tout arms de son cerveau en gsine.
Muflier rappelait plutt le grand sicle. Il tait digne et quasi
solennel. Pench vers Hermance, qui pour la corpulence ne le cdait en
rien  sa compagne, il disait:

--Quoi! tu doutes de moi, ange de ma vie! mais ce djeuner lui-mme
n'est-il pas la preuve des sentiments que tu m'inspires? Cette dfiance
m'est pnible; sur mon honneur, elle me l'est.

A ce moment, voici que du dehors monta jusqu'au cabaret un bruit
retentissant de grosse caisse et de cymbales. Puis une voix cria:

--Entrez! entrez, messieurs!... La reprsentation va commencer!

Maloigne, heureux de cette diversion qui l'arrachait  ses rflexions
solitaires, bondit vers la fentre.

--Tiens! des saltimbanques! cria-t-il.

Hermance, s'arrachant aux discours passionns du bien-aim, courut aussi
 la fentre, et, battant des mains:

--Oh! je voudrais voir cela! fit-elle.

Point n'tait besoin de formuler deux fois un dsir, quand Muflier tait
l. Il se leva, s'aidant des mains  la table, uniquement pour conserver
la rigidit de l'homme sr de lui-mme.

--Qu'est-ce que c'est, idole? demanda-t-il.

--Des hommes sans bras qui jonglent avec des poids!

Muflier resta immobile. Goniglu leva la tte. Le cas tait curieux.
Maloigne se retourna avec un sourire:

--Pas tout  fait sans bras, fit-il. Ils sont deux; mais ils en ont
chacun un.

--Mon petit Anatole (c'tait le prnom de Muflier), mne-moi-z-y!

Muflier, grave, tait venu aux carreaux. Or, voici ce qu'il vit:

A quelques pas du cabaret, dans un terrain vague, se dressait une
baraque de petite dimension, enveloppe dans ses panneaux de toile
peinte. Sur les cadres taient reprsents des athltes jouant avec des
poids normes, supportant des canons sur leurs paules, se livrant 
toutes les fantaisies de la lutte. Au-dessus, un vaste criteau, sur
lequel se lisaient ces mots:

          DEUX BRAS POUR DEUX

       Les Frres DROITE et GAUCHE
         _ont l'honneur d'informer_
           _l'honorable socit_
      _qu'aprs leurs divers exercices_
        _ils accepteront les dfis_
           _des hommes forts_
_qui voudront bien les honorer de leur confiance._

          ENTRE: DEUX SOUS

--C'est-il drle! c'est-il drle! rptait Hermance.

Pamla elle-mme tait en joie.

Goniglu regarda Muflier, qui regarda Goniglu.

Ils se comprirent d'un coup d'oeil. L'esprit chevaleresque de la vieille
France leur dictait leur devoir.

--Payons la note, dit Muflier.

--Et  la baraque! ajouta Goniglu.

Nos lecteurs n'ont sans doute pas oubli les deux personnages qui
avaient assist  la sance du Club des Morts, et qui portaient les
singuliers surnoms de Droite et de Gauche.

Donc, voici ce qu'ils taient: saltimbanques. C'taient bien eux, en
effet, qui, debout sur le trteau, invitaient la foule  entrer dans la
baraque.

Avant d'aller plus loin, il nous faut raconter rapidement comment les
deux frres avaient t victimes de l'accident qui les avait privs
chacun d'un bras. L'histoire tait simple, d'ailleurs. Ils se nommaient
les frres Martin, et, ds leur enfance, avec leur pre, ils exeraient
l'tat de saltimbanques. La naissance de deux jumeaux avait cot la
vie  leur mre: ils avaient en outre une soeur, leur ane de deux ans.

Le pre Martin tait donc rest seul avec trois enfants; mais comme
c'tait un homme courageux, il n'avait pas dsespr. De saltimbanque il
s'tait fait chanteur ambulant. Dans les premires annes, le mtier
avait t dur, car il parcourait les villages, tranant dans une petite
voiture les petits enfants, trop faibles pour marcher. Il est vrai que
partout le pre Martin rencontrait un accueil sympathique. Les mres
venaient se pencher sur ce nid roulant o gazouillaient les douces
cratures. Puis il avait une habilet toute spciale  choisir les
chansons qui touchaient le coeur des femmes.... Si bien que les sous
pleuvaient, et que plus d'une courait chez elle, puis revenait bien
vite, serrant contre elle son tablier relev: et c'taient des
friandises, du bon pain frais, des galettes toutes chaudes. Elles
demandaient au pre Martin la permission de les prendre dans leurs bras,
et c'taient des jeux  n'en plus finir, des clineries qui amusaient
les orphelins, des baisers qui bouriffaient leurs petites ttes brunes.

Bien souvent on avait offert au pre Martin de se charger de l'un ou de
l'autre, voire mme de tous les trois. Lui, secouant la tte et les
larmes aux yeux, disait:

--Vous tes bien bons; mais la morte m'a fait jurer de ne pas les
quitter.

Puis, sans eux, est-ce qu'il aurait pu chanter?

Et, s'attelant aux brancards, il repartait, tandis que les petits,
blottis dans un vaste panier plein de paille frache, battaient des
mains en criant:

--Hue! papa!... hue!

Il tait presque heureux ainsi.

Cependant les enfants grandirent; mais, par un singulier caprice de la
nature, tandis que les deux jumeaux devenaient forts et vigoureux, leur
soeur restait toute mignonne, sa taille ne se dveloppait pas; elle
tait faible et maladive, et c'tait un vritable chagrin pour le pre,
qui se demandait avec inquitude s'il la conserverait. Quand les jumeaux
eurent sept ans, comme le pre jouait avec eux, il remarqua leur extrme
agilit et leur vigueur vritablement surprenante.

Il se souvint alors de son ancien tat, et jugea que le mieux tait de
leur apprendre ce qu'il savait lui-mme.

Oh! il ne les battit point. Il et mieux aim renoncer  tout. Mais les
petits taient pleins de bon vouloir, et intelligents que c'tait
plaisir de les instruire.

La premire fois que le pre Martin se dcida  les faire travailler en
public, ils remportrent un vritable triomphe.

Ds lors, la situation du quatuor ne cessa pas de s'amliorer. Ils
gagnaient de l'argent et installrent une baraque mobile avec laquelle
ils parcouraient les foires.

Ceci dura longtemps: ils ne demandaient rien de plus. Mignonne--c'tait
le nom sous lequel ils dsignaient leur soeur reste chtive--Mignonne
tait devenue leur enfant  tous trois, leur mnagre en mme temps.
Elle tait si douce et si bonne! Son intelligence s'tait dveloppe en
raison inverse de sa taille et de sa force. La jeune fille avait compris
le rle que lui assignait la nature dans cette association de forces.

Tous trois l'adoraient: elle tait en quelque sorte leur conscience
vivante; c'tait elle qui, dans tous les cas o quelque question tait 
dcider, plaidait la cause du bien et du juste. Elle avait ce sens
intime des femmes qui leur apprend les dlicatesses de la probit. Et
ils l'coutaient avec une sorte d'admiration: ses arrts taient
respects  l'gal d'une loi.

Dans les villes o ils passaient, elle s'rigeait en homme d'affaires.
C'tait elle qui allait solliciter des autorits les permissions
ncessaires. Elle s'y prenait de si gracieuse faon que pas un
fonctionnaire--et l'on sait s'ils sont complaisants en gnral--ne
songeait mme  lui refuser ce qu'elle lui demandait.

Le soir, aprs le travail, les trois hommes se runissaient autour
d'elle, et elle leur faisait la lecture.

Elle avait tout appris par elle-mme et s'tait de sa propre autorit
rige en institutrice. Cette vie de saltimbanques et fait envie  des
patriarches. C'taient d'honntes gens ne faisant tort  personne et
passant  travers les perversits humaines sans les connatre, contents
de leur sort et ne dsirant rien de plus. Cela ne pouvait durer: le
malheur veillait.

Un jour, dans un de ses exercices, le pre Martin poussa tout  coup un
cri, et un flot de sang s'chappa de ses lvres: un vaisseau s'tait
rompu dans sa poitrine. Le pauvre homme sentit qu'il tait mort. A peine
lui fut-il possible de prononcer quelques mots. Seulement il mit la main
de Mignonne dans celles des deux frres, et il leur adressa un regard si
loquent qu'ils comprirent. Il rclama d'eux le serment qu'il avait fait
lui-mme  leur mre mourante. Les deux frres jurrent de ne jamais
quitter Mignonne et de se dvouer  elle.

Le saltimbanque mourut, un sourire aux lvres. Et quel courage il lui
avait fallu pour conserver cette srnit apparente! Les moribonds ont
une intuition surhumaine, et il avait vu dans l'avenir de nouvelles
douleurs.

Les deux jumeaux avaient quinze ans, Mignonne dix-sept. On et dit que
la mort de son pre et t le signal attendu par la maladie pour se
ruer sur elle. La pauvre rachitique fut saisie presque immdiatement par
d'atroces douleurs qui tordirent ses membres. Quand la sant lui
revint--et quelle sant!--elle ne pouvait plus marcher. Les frres
eurent un moment de profond dcouragement, mais elle, avec son sourire
d'ange, elle leur dit:

--Ne vous dsolez pas pour moi. Travaillez, je ne vous gnerai pas. Je
ne vous demande qu'une chose, c'est de m'aimer.

Et elle fit si bien, elle sut si bien dissimuler les tortures qui
parfois convulsaient ses membres endoloris, que les frres retrouvrent
leur nergie.

Un an se passa. Dans la baraque, ils avaient install une petite
chambre, toute blanche, claire par une fentre auprs de laquelle la
malade passait la plus grande partie de son temps, regardant de son oeil
triste et doux les campagnes qu'ils traversaient, les arbres qui
fuyaient, ou contemplant les maisons qui bordaient les grandes places
des villes o ils s'arrtaient.

Souvent, ils la prenaient dans leurs bras et ils la portaient dehors au
grand soleil. Ils espraient un miracle, qui, hlas! n'arrivait pas. Un
miracle, non. Ce fut une pouvantable catastrophe qui les frappa. Ils
taient venus  Paris,  l'occasion des ftes royales, et avaient obtenu
une place au carr Marigny. La semaine avait t fructueuse. Mais, par
suite de je ne sais quelle rivalit malveillante, ils avaient t
avertis qu'ils eussent  cder leur place  un nouveau venu. Ah! si
Mignonne avait pu se rendre  la mairie, elle aurait bien su prouver 
l'employ qu'ils taient victimes d'une injustice. Mais il n'y fallait
pas songer.

La pauvrette tait de plus en plus faible. Ses membres atrophis ne lui
permettaient pas de tenter un seul mouvement. Elle avait mme d
renoncer  ces promenades qu'elle faisait nagure sur les bras de ses
frres. Elle les dcida  tenter eux-mmes de flchir le cerbre
administratif, leur expliquant ce qu'ils devaient dire, les formules
respectueuses dont ils devaient user.

--Surtout ne parlez pas trop... et ne discutez pas. Approuvez tout.

Elle avait une profonde connaissance du coeur des fonctionnaires. Mais
ils n'avaient pas ce tact exquis. A la premire sottise que leur dbita,
du haut de son fauteuil de cuir, le pontife budgtaire, ils
s'emportrent, voulurent lui prouver qu'il avait tort, ce qui tait
vrai, et par consquent constituait une injure cruelle. Ils furent
conduits avec l'amnit connue. Ils sortirent donc fort tristes du
btiment municipal, et se regardant, ils se sentaient tout penauds de
reparatre devant leur cher juge auquel il faudrait bien tout confesser.
Mais ils la savaient indulgente et se htrent.

En approchant du carr Marigny, ils remarqurent un mouvement
inaccoutum  cette heure. Des femmes fuyaient, des hommes couraient.
Enfin, un mot frappa leur oreille: Le feu!

Une mme angoisse leur serra le coeur. Ils s'lancrent en avant,
arrivrent en vue de la pauvre baraque.

Malheur! auprs de leur humble voiture s'levait un de ces grands
tablissements faits de bois et de toile, qui affectent des allures
thtrales. Il brlait. Dj la flamme, courant avec une effroyable
rapidit, avait saisi sous ses dents rouges les ais les plus forts qui
craquaient et s'branlaient.

Ils fendirent la foule amoncele. Il fallait arriver  temps. Leur
baraque n'tait pas encore atteinte.

--Mignonne! Mignonne! criaient-ils.

Ils atteignirent la voiture; mais au moment o ils y touchaient, l'un
des normes panneaux du thtre s'abattit sur leur baraque, la couvrant
tout entire de dbris enflamms.

Mignonne! Ils se rurent  travers le feu qui les mordait. Comment
firent-ils? Ils parvinrent jusqu' la petite chambre o elle les
attendait, immobile, effare, ple, car elle comprenait tout et savait
qu'il lui tait impossible de s'enfuir. Ils allaient la saisir, mais au
mme instant, le toit de la baraque craqua sous le poids qui
l'accablait, et qui tait norme. Instinctivement, ils eurent une mme
pense: soutenir ce toit, l'empcher d'craser la Mignonne. D'une main,
ils s'arc-boutrent aux parois; de l'autre, ils rsistrent  la chute,
supportant la masse qui resta immobile. Mais la flamme rongeait le bois
et brlait leur chair. Ils ne sentaient pas l'horrible torture. La
Mignonne tait toujours l, immobile, les regardant de ses yeux, qui
seuls vivaient encore. La fume glissant  travers les fentes
envahissait la baraque. Mais le toit ne s'effondrait pas. Ils criait: Au
secours! Ils entendaient les clameurs de la foule. La chair se
dtachait, boursoufle, de leurs mains qui grsillaient.... La
souffrance tait telle qu'ils poussaient des hurlements, mais leurs
membres restaient de fer....

Tout  coup il y eut un croulement. Que se passa-t-il? Quand ils
revinrent  eux, ils taient tendus sur de la paille. Deux hommes
taient auprs d'eux: c'taient Armand de Bernaye et Archibald de
Thomerville.

--Mignonne!

Elle tait morte. Quant  eux, ils avaient chacun un bras brl jusqu'
l'os. L'amputation tait ncessaire. Ce fut un horrible dsespoir....
Ils ne songeaient qu' elle. Ils ne rsistrent mme pas. Ils subirent
tous deux, sans un cri, la plus effroyable opration que le chirurgien
et encore os tenter, la dsarticulation de l'paule. On les avait
transports dans la maison de Thomerville. Ds qu'ils furent seuls, ils
n'eurent qu'un dsir: Mourir!... A quoi taient-ils bons maintenant sur
la terre, maintenant que Mignonne tait morte? Ils arrachrent leurs
appareils.

Encore une fois, Armand les sauva. Puis il leur parla. Ayant reconnu
leur indomptable nergie, il leur demanda, comme plus tard il devait le
demander  Martial, si cette vie dont ils ne se souciaient plus, ils la
voulaient consacrer  l'oeuvre du bien contre le mal. Et voil comment
les deux frres Droite et Gauche faisaient partie du Club des Morts.

Ils taient rests saltimbanques, et c'tait dans leur baraque que
venaient d'entrer les cinq personnages dont nous avons dcrit les
exploits dans le chapitre prcdent. Donc Muflier, s'effaant avec toute
la galanterie dont il tait capable, avait fait place  la belle
Hermance, tandis que Goniglu essuyait avec sa manche le coin de banc qui
allait avoir l'honneur de supporter les formes massives de Pamla.
Maloigne, toujours modeste, se tenait debout contre un des poteaux de
soutien.

Les deux frres, quoique privs chacun d'un bras, excutaient les
exercices que d'ordinaire on applaudit, alors mme que le sujet est en
possession de tous ses membres. Voici comme ils procdaient. Tout
d'abord, c'taient de simples jeux d'adresse. Se plaant cte  cte,
ils jonglaient avec des boules, la main de chacun recevant et rejetant
les objets lancs par l'autre, et ils taient parvenus  une telle
prcision, que jamais une erreur ne se produisait. Ces deux bras taient
bien en ralit dirigs par la mme volont, guids par le mme coup
d'oeil. Ainsi retenus, fondus en quelque sorte en un seul tre, ils
bondissaient sur des trapzes, s'enlevant sur des cordes tendues,
excutant des culbutes, jusques et y compris le saut prilleux. Hermance
ne se possdait pas d'aise: Pamla, qui tait plus sentimentale,
rptait vingt fois par minute:

--Les pauvres garons!...

Goniglu secouait la tte, et dclarait que c'tait trs-fort! Maloigne
lorgnait Hermance du coin de l'oeil en se disant que peut-tre pour lui
plaire et devenir son heureux vainqueur il lui faudrait se faire
amputer d'un bras ou d'une jambe. Seul, Muflier--l'homme qui faisait
grand--considrait avec un ddain non dissimul les exercices de haute
voltige qui peut-tre lui paraissait peu compatibles avec le vritable
sentiment de la dignit humaine.

Cependant, Droite et Gauche avaient apport sur le devant de leur petite
scne des poids de toutes formes et de toutes grandeurs, des altres de
taille respectable, et ils avaient annonc au public que tout spectateur
tait invit  se prsenter: quel que ft le poids soulev  bras tendu,
chacun des frres s'engageait  y ajouter un poids de dix kilos et 
excuter le mme exercice que l'amateur. Comme toujours, l'invitation
n'avait pas produit d'effet immdiat. Alors, pour _allumer_ le public,
Droite et Gauche avaient commenc  soulever des poids, et, en vrit,
ils semblaient se livrer  de tels efforts pour un malheureux bloc de
soixante livres, que la victoire devait tre facile  remporter.

Un quidam se hasarda, et, sans hsiter, saisit par la poigne un poids
de soixante livres. Il tait robuste, mais peut-tre l'amour-propre
tait-il chez lui plus fort encore. Toujours est-il qu'il parvint, sans
trop de cahots,  suspendre le poids  son bras tendu comme un levier.
Mais il le laissa retomber un peu trop brusquement, et il et peut-tre
endommag le plancher de bois, si Gauche, le saisissant  la vole, ne
l'et relev d'un seul mouvement. La salle trpigna.

--Va donc, Goniglu, fit Muflier en se penchant vers son compagnon. a
fera plaisir  ces dames.

Goniglu jeta  Pamla un regard interrogateur. La belle baissa les yeux,
et l'aimable rougeur que le vin avait fixe  son nez s'tendit sur tout
son visage. C'tait un acquiescement tacite et dlicat.

Goniglu dressa sa longue taille, et s'approchant des trteaux, il
escalada l'estrade avec la dextrit d'un acrobate mrite. Les
spectateurs furent du premier coup admirablement disposs en sa faveur.

--Combien faut-il  monsieur? demanda Droite.

Goniglu regarda Muflier, qui cligna de l'oeil pour l'encourager:

--Cent livres, dit-il.

Gauche leva le poids, comme il et fait d'une orange, et le lui
prsenta. Goniglu fut froiss de ce ddain pour les kilos et reprit:

--Je me suis tromp, cent vingt!

--Voil! fit Droite, en excutant le mme mouvement.

Goniglu ne jugea pas  propos d'exagrer ses scrupules d'amour-propre,
et, bravement, saisit l'objet par son anneau de fer.

Mais Goniglu avait compt sans les nombreuses libations de la journe;
voil qu'au moment o il fit appel  toute la rigidit musculaire dont
il tait capable, certain travail s'opra dans les rgions
oesophagiennes qui lui fit passer dans tout le corps une sueur glace.

Goniglu vit d'un coup d'oeil l'abme entr'ouvert sous ses pas, et
s'arc-boutant sur ses jambes qui flageolaient, il tira sur l'anneau.
Mais dcidment le ciel tait contre lui, et l'effort violent que tenta
Goniglu n'eut d'autre rsultat que de le lancer en avant, le nez le
premier, sur le plancher, qu'il couvrit de sa longue personne. Un clat
de rire homrique salua cette chute.

Muflier avait bondi en poussant un juron pouvantable. D'ordinaire, il
n'avait pas la douceur de l'agneau; mais, l'ivresse aidant, il devenait
froce. En vain Hermance se jeta  son cou, en le suppliant de ne pas
faire de scandale; en vain Pamla poussa des cris de Mlusine. D'un
saut, Muflier sauta sur l'estrade.

--Je prends cent cinquante, cria-t-il.

Et, sans attendre qu'on les lui prsentt, il saisit les poids qui
reprsentaient cette charge et parvint  les enlever.

On tait redevenu silencieux. C'tait la lutte suprme qui s'engageait.

--Nous disons donc que je dois enlever cent soixante, dit Droite.

--A moi cent soixante-dix! hurla Muflier.

Aprs lui, la voix calme de Gauche reprit:

--Et voil cent quatre-vingts....

La sueur perlait au front de Muflier; ses dents grinaient l'une contra
l'autre. Il avait peur.... Que dirait Hermance s'il tait vaincu?

--Deux cents... fit-il d'une voix rauque.

Cette fois, il y eut un moment d'arrt. Muflier regarda les poids avant
de les saisir de ses doigts nerveux... Mais il crut entendre dans la
foule un mouvement de dfi. C'en tait trop. Il se baissa; mais il ne se
releva pas. Son bras resta riv  la masse, qui ne bougeait pas. Une
vingtaine de secondes s'coula, et cela lui parut un sicle. Gauche eut
piti de lui, et, l'cartant lgrement, prit le poids, qu'il enleva 
la hauteur de son paule. Oh! cette fois, Muflier n'y put tenir.

--Ah! c'est comme a! cria-t-il, eh bien! je vous dis que vous tes un
tas de canailles et que je vais vous faire votre affaire.

Certes, cette conclusion n'avait rien de logique, mais raisonne-t-on
quand deux beaux yeux--et tels lui avaient toujours paru ceux
d'Hermance--sont fixs sur vous? Les spectateurs s'taient levs. En
majorit, c'taient des femmes, des enfants, des flneurs peu disposs 
prendre part  un pugilat, et ds les premires provocations de Muflier,
chacun commena  tirer vers la porte.

--Pourquoi nous insultez-vous? dit Gauche. Ce n'est pas notre faute si
vous tes ivre!

--Ivre! ivre! hurla Muflier. Je vais t'en donner, mchant manchot!

Et il se rua sur lui. Il faut savoir que Goniglu--qui sans doute se
trouvait bien--n'avait pas cess d'_embrasser sa mre_, selon la
magnifique expression du Romain dbarquant sur la terre carthaginoise.
Les pieds de Muflier heurtrent les ctes de Goniglu, et il faillit
tomber. Quand il voulut se relever, quelque chose qui ressemblait  un
tau le tenait  la gorge. En mme temps, la foule, dcide  garder la
neutralit, escaladait les bancs pour sortir plus vite. C'tait une
droute. Dans leur hte, les plus presss renversaient les ais qui
soutenaient les quinquets, et on entendait un bruit de verres casss.
L'obscurit se faisait dans la salle. Maloigne, qui se considrait comme
ayant charge d'mes, avait entran Hermance et Pamla.... Muflier se
dbattait; en somme, il tait d'une force herculenne et n'tait pas
homme  se rendre sans rsistance. L'ivresse le rendait fou. Il frappait
 tort et  travers. Ses poings ne rencontraient que le vide. Tout 
coup, oubliant o il se trouvait, supposant, dans sa surexcitation,
qu'il se livrait  quelqu'une de ses oprations ordinaires et qu'il
avait maille  partir avec les gendarmes, il s'oublia au point de
pousser le cri de ralliement:

--A moi, Maloigne!...  moi, les Loups!...

Mal lui en prit. Car les frres, qui jusque-l s'taient contents de le
maintenir, se jetrent sur lui. En un clin d'oeil, il fut renvers,
billonn, ficel. Goniglu s'tant rappel par un gmissement au
souvenir des combattants, Gauche le traita, sans aucune espce de
formalit, comme son compagnon.

--Tu as entendu? dit Droite...

--Il a dit: A moi, les Loups!

--C'est donc un de ces bandits que nous tions chargs de dcouvrir?

--C'est vident.

--Il faut les enlever; mais comment sortir d'ici?

Le fait est que la foule, aprs avoir quitt la baraque, tait reste
groupe au dehors, et Maloigne, joignant sa voix  celle d'Hermance et
de Pamla, criait:

--Au secours! on nous assassine!

Quand tout  coup Droite parut sur la plate-forme. Le silence se fit
subitement.

--Qui de vous se nomme Maloigne? demanda-t-il.

--C'est moi, dit l'homme.

--Eh bien, nous sommes rconcilis avec vos camarades; on s'est bien
vite reconnu entre amis, et si vous voulez bien aller nous attendre au
cabaret d'en face, nous y boirons une bonne bouteille.

--Mais les amis? demanda Maloigne.

--Ils se remettent un peu. Dame! vous savez, on a cogn un peu dur.

Il y eut un moment d'hsitation; mais en somme, Maloigne ne se souciait
gure de rentrer l dedans. Aprs tout, le saltimbanque pouvait dire
vrai. Hermance vint  la rescousse, sans le savoir, la pauvrette!

--Ne soyez pas longs, dit-elle en adressant  Droite son plus gracieux
sourire.

Au fond, Muflier avait passablement baiss dans son estime, et elle
n'tait pas fche de faire plus ample connaissance avec les deux
frres. O coeur des femmes! Enfin, l'attitude de Droite tait si calme,
commandait si bien la confiance, que Maloigne, s'emparant du bras des
deux commres, articula un: Allons-y! plein de fermet, et se dirigea
bravement vers le cabaret dsign.

--Maintenant, dit Droite en entrant, pas une minute  perdre. Enlevons
les deux colis.

La baraque, dont la faade donnait sur la place, s'ouvrait par le fond
sur un terrain vague o se trouvait la voiture des deux frres. La nuit
tait venue, l'obscurit tait profonde. Tandis que Gauche attelait
vivement le cheval, qui sommeillait tranquillement sous un auvent 
claire-voie, Droite s'emparait des deux hommes plongs dans la torpeur
de l'ivresse, et les transportait dans la voiture. Cinq minutes
s'taient  peine coules, quand Maloigne, inquiet, revint  la
baraque. Silence complet. Il se hasarda  soulever le rideau, puis, 
ttons, il s'introduisit dans la salle. Les quinquets de la scne
jetaient encore leur lueur jauntre. Mais la scne tait vide. Les
quatre personnages avaient disparu.




XIII

CONFESSION FORCE


Neuf heures du soir viennent de sonner. La duchesse de Torrs est dans
son boudoir de fourrures, nonchalamment tendue sur un sofa. Mancal est
devant elle.

--Eh bien! et votre protg? lui demanda-t-elle.

--Grce  vous, rpondit Mancal, M. de Belen l'a accueilli comme je le
dsirais. Mon protg--et il souligna le mot d'un ricanement--est en
passe d'arriver... l o j'entends le conduire...

--En vrit, dit la courtisane en riant  son tour, je serais presque
tente de m'offenser de vos airs mystrieux... ne sommes-nous pas
maintenant--vous l'avez dit vous-mme--deux allis?

--Deux complices mme, si vous me permettez le mot, complta Mancal. Et
cependant, je crois que dans toute alliance semblable  la ntre, il est
bon que chacun conserve, jusqu' un certain point, une dose de libert
personnelle.

--Je m'en souviendrai au besoin.

--A condition, cependant, que jamais il n'entrave ni ne trouble les
projets de son alli.

--Que voulez-vous? mme sans y prendre garde, ne se peut-il pas qu'on
agisse contre ses intrts... s'il n'a pas eu le soin de vous les
expliquer?

--Vous tes dcidment bien curieuse.... Mais savez-vous bien, ma belle
duchesse, reprit Mancal, que je suis presque inquiet?...

--Inquiet!... et pourquoi donc, je vous prie?

--Mon Dieu! les femmes sont des tres tranges auxquels manquent, avant
toutes choses, la logique et la suite dans les ides.

--Vraiment! Voici monsieur Mancal philosophe... et peu galant...

--Oh! il vous restera toujours assez de vices que vous savez transformer
en qualits pour qu'une critique lgre, mais vraie, ne vous pouvante
pas...

--Je vous coute.... Vous disiez donc que la femme...

--Manque de logique.... Et je me hte d'ajouter: C'est l, mme dans les
choses d'amour, ce qui constitue son plus grand charme... mais quand il
s'agit d'affaires...

--Eh bien?

--Ceci constitue un grand danger.... Pour arriver au but que l'on s'est
fix d'avance, il faut une volont tenace, une, inflexible, qui ne
connaisse ni les atermoiements, ni les compromis. En un mot, il faut du
raisonnement... et point de sentiment.

--Vous ai-je donc prouv que je fusse sentimentale?

--Non point. Mais en vous, savez-vous ce que je redoute?

--Dites, puisque vous tes en train de lire--selon vous-- livre ouvert,
en ma tte et mon coeur.

Mancal se leva, et s'approchant de la duchesse:

--Les natures froides, gostes et dures comme la vtre...

--Quelle galanterie!...

--Ont parfois des rveils de dvouement, d'enthousiasme, disons le mot,
de passion... qui sont d'autant plus violents que le sommeil,
l'engourdissement ont t plus profonds et plus prolongs.

Le Tnia ne riait plus: maintenant la duchesse coutait attentivement,
le menton appuy sur la main, les yeux fixs sur le visage de Mancal.

--J'irai plus loin, continua l'homme d'affaires. Ce qui est encore plus
fminin que la passion, c'est l'esprit de contradiction.... Dites  une
femme: il faut har cet homme!

--Et?...

--Et elle sera peut-tre, par contraste, dispose  l'aimer.

--Et quand cela serait!

Mancal fit un mouvement brusque.

--Ecoutez! parlons srieusement. Je vous ai propos un pacte.... Entre
nous, une parole suffit; tes-vous prte, oui ou non,  l'excuter?

--Entre nous, vous le dites vous-mme, une parole suffit: n'avez-vous
pas la mienne?

Mancal baissa la voix:

--Ne souriez pas ainsi, ce serait une imprudence... Vous ne me
connaissez encore qu' demi... et cependant, je vous ai dclar, ce qui
est vrai, que toute ma vie, toute ma force, toute ma volont tendent 
un seul but, la vengeance!...

--Vous vous rptez!...

--Encore une fois, ne riez pas!... Il faut que vous compreniez qu'
cette vengeance j'ai tout sacrifi... Est-ce que j'ai vcu, moi? est-ce
que j'ai connu aucune joie, aucune jouissance humaine? Non, je me suis
renferm dans ma haine comme un moine dans sa cellule... et dans cette
pouvantable solitude, hante de spectres et de fantmes, j'ai sans
relche martel mon me avec cette masse lourde qui s'appelle le
souvenir... elle est maintenant plus dure, plus inaltrable que
l'acier... tout passe sur elle, prs d'elle, sans qu'elle vibre, sans
qu'elle s'chauffe.... Je veux... tout pour moi se rsume en ce seul
mot... et cette vengeance dont je viens vous demander un appoint, je ne
permettrais pas qu'elle ft compromise par une de vos fantaisies
capricieuses.... Me comprenez-vous?

--Ne m'avez-vous pas ordonn vous-mme--car vous donnez des ordres, mon
cher--de me faire aimer de ce jeune homme?

--Et dj il vous aime...

--Je le sais bien.... Que vous faut-il de plus?

--J'ai peur que, par le sentiment contradictoire dont je vous parlais
tout  l'heure, vous ne songiez...  l'aimer vous-mme.

La courtisane eut un clat de rire strident et bizarre. Puis elle
entr'ouvrit les lvres comme si elle et voulu, par une protestation
violente, carter ce soupon qui, peut-tre, tait pour elle une
insulte.

Et cependant elle se tut.

--Duchesse de Torrs, reprit Biscarre, dont la voix prit un singulier
accent de menace, avec moi ou contre moi....

Elle plaa sa main sur l'paule de Mancal.

--Sinon? demanda-t-elle.

Un clair passa dans les yeux de l'ancien forat.

--Il est imprudent de me dfier, dit-il.

Il y eut un moment de silence. Puis elle se renversa en riant, en riant
encore:

--Matre Mancal, dit-elle, avouez que vous regrettez presque d'tre venu
 moi?

--Je ne regrette jamais une faute commise, je la rpare.

Elle se mordit violemment les lvres, et sous ses paupires aux cils
soyeux, un regard glissa qui vint frapper l'homme d'affaires en plein
visage. Puis, de sa voix la plus calme:

--Ayez confiance, dit-elle, comme moi-mme je crois en vous.

Il lui saisit la main:

--Ainsi, je puis compter sur vous?

--Oui.

--Et je payerai royalement votre concours.

--C'est entendu.

A ce moment, le timbre retentit.

--Voici M. de Silvereal, dit Mancal. Je vais tenir ma parole.... Songez
 tenir la vtre.

--Vous n'assisterez pas au dbut de notre entretien?

--Inutile. Et, de plus, je ne veux pas veiller ses dfiances. Quand le
moment sera venu, frappez  cette cloison... je viendrai.

Il ouvrit une porte latrale.

--Je suis l et j'attends, dit-il.

--Et vous couterez?

--Je suppose que vous n'avez point de secrets  confier  cet amoureux
imbcile?

--De plus, vous vous dfiez.... Qu'il en soit donc fait comme vous le
dsirez.

Mancal disparut. Au mme instant la porte s'ouvrit, et un laquais
annona le baron de Silvereal. Le mari de Mathilde tait d'une pleur
presque livide. Ses traits osseux semblaient encore plus macis que
d'ordinaire, et dans ses yeux il y avait un reflet fivreux.

--Venez donc, mon cher baron, dit le Tnia en lui tendant la main. En
vrit, il me semble que vous vous tes fait attendre.

Le vieillard--nous disons vieillard, non en raison de son ge, mais 
cause de l'extrme fatigue qui donnait  sa physionomie un stigmate de
dcrpitude--s'approcha vivement, et, comme l'et fait un jeune homme,
mit un genou en terre pour baiser cette main qu'on lui tendait.

--Avez-vous donc daign vous apercevoir de mon absence? demanda-t-il
d'une voix tremblante.

Rien de plus odieux que ces amours surannes qui abtissent l'homme et
dshonorent le vieillard. La duchesse ne put rprimer elle-mme un
haussement d'paules. Elle s'tonnait presque maintenant d'avoir song 
accepter le nom de ce fantoche ridicule. Voil que, maintenant, voyant
devant elle ce vieillard  demi courb, elle se prenait  pressentir que
le sacrifice serait peut-tre au-dessus de ses forces. Se rendait-elle
un compte exact de ce qui se passait en elle? Non, certes. Elle tait
trouble... et les dernires paroles de Mancal vibraient  son oreille
comme une voix lointaine. Pourquoi songeait-elle donc  ce jeune homme
qui tait dsign  sa haine? Est-ce que d'aventure ce marbre pouvait
tout  coup s'animer?... Tandis que Silvereal, piant son visage,
respectait son silence, elle se laissait entraner  ses penses. Tout 
coup elle tressaillit, et de ses deux mains elle releva sur son front
les admirables touffes de ses cheveux.

--Pardonnez-moi, cher baron, dit-elle. En vrit, je suis presque
impolie.

--Oh! protesta Silvereal.

--Je suis inquite, nerveuse... mais, ajouta-t-elle avec un sourire
charmant, mes amis sauront m'excuser, n'est-il pas vrai?

--Vous tes un ange!

--Les dmons aussi n'taient-ils pas des anges?... Mais laissons les
mtaphores clestes ou infernales... et parlons raison.

--Je suis  vos ordres.

--Tout d'abord, relevez-vous... l... asseyez-vous, prs de moi.... Je
veux tre bonne, car je me repens presque du mal que je vais vous faire.

Silvereal plit.

--Que voulez-vous-dire?

--Mon cher baron, que pensez-vous, pour une femme, de l'tat de veuvage?

A cette brusque question, Silvereal la regarda avec surprise.

--Je vous tonne... et pourtant rien n'est plus simple. Mon ami, si je
me sens triste, capricieuse, c'est parce que la solitude me pse....
Vous autres hommes, vous tes entrans dans le courant de la vie, vous
avez  peine le temps de penser... or, penser, c'est souffrir... et je
souffre d'tre seule, de n'avoir pas auprs de moi ce confident, cet
ami de toutes les heures dont l'me ne fait qu'une avec la vtre...

--Vous songez  vous remarier? s'cria Silvereal.

--Ne le savez vous pas?

--Si fait, et vous m'aviez fait esprer que vous pourriez consentir un
jour...

--Consentir  quoi?

--A accepter le nom de Silvereal.

--Mais vous tes fou! N'tes-vous pas mari?

Silvereal se rapprocha d'elle.

--Ne vous ai-je pas dit que j'tais prt  tout pour tre libre?

La Torrs se mit  rire:

--Exaspration mlodramatique... voil tout...

--Vrit... la baronne de Silvereal est condamne...

--Par les mdecins?

--Par moi!...

--Voici que vous allez encore rditer les jolies choses que vous m'avez
une fois dbites.... Savez-vous bien que vous devenez effrayant... ou
ennuyeux...  votre choix....

Silvereal fit un geste violent.

--coutez-moi... pour vous... pour vous donner mon nom... je me serais
laiss entraner jusqu'au crime...

--Baron!

--Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'un crime... mais d'un acte de
justice...

--Que voulez-vous dire?

--Savez-vous, duchesse, quel droit la loi donne au mari sur la femme
adultre?

--Parlez-vous de la baronne? Vous la calomniez...

--Ma femme a un amant...

--Qui vous l'a dit?

--J'en ai la certitude.

--Et il se nomme?...

Les yeux tincelants, le Tnia regardait le baron. Il baissa la voix:

--Il se nomme.... Armand de Bernaye....

La duchesse poussa un cri. Ainsi ce que Mancal lui avait dit tait vrai.
Cet homme qui l'avait chtie de son ddain, devant lequel elle s'tait
plie mendiant un mot, un regard, cet homme en aimait une autre!... La
femme se transforma de nouveau, et, avec une colre dont elle ne fut pas
matresse, elle saisit le bras de Silvereal en criant:

--Vous les tuerez tous les deux, n'est-ce pas?

Silvereal, qui ne comprenait pas, rpondit:

--Et vous serez  moi?... Vous me le promettez?...

--Quand vous aurez veng votre honneur... soit... je vous le promets!

--Vous serez baronne de Silvereal, dit-il avec emportement.

Silvereal venait de poser ses conditions: maintenant il tait rsolu.
Tout  coup ses yeux tombrent sur un bouquet de camlias blancs qui
s'panouissaient sur une console,  la porte de la main de la duchesse.

--Et pour gage de votre promesse, murmura-t-il, ne me donnerez-vous
rien?

--Que voulez-vous?

--Une de ces fleurs, fit-il en dsignant le bouquet.

La duchesse tressaillit. Depuis quelques instants elle avait oubli
Mancal, ses instructions; sa passion de vengeance avait engourdi son
avidit. Et voil que de lui-mme Silvereal la rappelait  la ralit.
Sans dire un mot, elle tendit le bras et saisit le bouquet. Biscarre
lui avait dit:

--Que Silvereal respire la fleur rouge.

En effet, au milieu du bouquet de camlias blancs, une seule fleur
rouge, sorte de cactus aux feuilles pourpres, tincelait comme une
tache sanglante.

Elle la dtacha, et, par un mouvement nerveux, elle la tendit 
Silvereal...

--Ce gage vous suffit-il? dit-elle.

Il s'en empara, et par un mouvement brusque, il porta la fleur  ses
lvres. Mais  peine les ptales eurent-ils touch ses lvres, que
Silvereal se dressa comme sous l'impulsion d'un ressort. Il se leva et
fit quelques pas.

--Qu'avez-vous donc? s'cria la duchesse presque pouvante.

Le baron chancelait, il s'appuya  la chemine, son visage se couvrait
d'une teinte livide....

Au mme instant, Mancal parut  la porte. Il posa son doigt sur ses
lvres, en regardant la duchesse. Les yeux du baron taient fixes; il
tait vident que son organisme luttait encore contre l'engourdissement
qui s'emparait de lui.

Tout  coup il tendit la main en avant, comme s'il et t prs 
tomber de toute sa hauteur. Mais dj Mancal l'avait saisi dans ses
bras, et le soutenant doucement, il l'avait tendu sur les coussins du
sofa. Puis il se pencha sur lui, et, cartant son gilet, il appuya son
oreille contre sa poitrine.

--L'avez-vous donc tu? s'cria la duchesse, qui se sentait saisie d'une
angoisse involontaire.

--Tu! non pas! fit Mancal. Mais maintenant et pour une heure, cet homme
nous appartient tout entier: son me, sa raison sont nos esclaves, et
pour la premire fois de sa vie peut-tre, il ne mentira pas.

Mancal avait tir de sa poche un flacon et l'avait plac sous les
narines du baron. Au bout de quelques secondes, Silvereal laissa
chapper un profond soupir. Les membres, contracts, se dtendirent; le
visage, quoique ple encore, perdit sa rigidit. C'tait une sdation
gnrale succdant  la crise nerveuse.

--Soyez sans crainte, dit Mancal, l'exprience a russi. Blasias avait
d'ailleurs commenc l'oeuvre, et elle est acheve.

--Mais que prtendez-vous faire? reprit le Tnia, dont la voix tremblait
un peu.

--N'tes-vous donc pas la femme forte et sans peur que j'ai cru
rencontrer? Ne voulez-vous donc pas tre riche, riche  millions?
Chassez ces vaines terreurs, et coutez.

Mancal se plaa devant Silvereal, lui prit les poignets et dit:

--Baron de Silvereal, m'entendez-vous?

Les lvres du baron s'agitrent:

--Je vous entends, articula-t-il.

--Avez-vous nette et parfaite la notion du prsent et la mmoire du
pass?

--Oui...

--Alors, rpondez  mes questions... et dites-moi la vrit sur les
trsors du roi des Khmers....

Le Tnia considrait Mancal et se demandait s'il n'tait pas lui-mme
atteint de folie.

--Le roi des Khmers!... balbutia Silvereal.

Puis aprs un silence:

--Nous l'avons tu...

--Continuez...

--Il avait un enfant, de Belen l'a jet dans un gouffre...

--Aprs?

--Un Franais, un vieillard tait auprs de lui, nous l'avons....

Il s'arrta.

--Parlez! cria Mancal avec autorit...

--Oui, je parlerai.... Pourquoi me tairais-je? Je suis seul.... Nul ne
peut m'entendre.... C'tait une conspiration... Oui, l-bas... bien
loin... au Cambodge. Il fallait s'emparer des trsors de la grande
Pagode,  Angcor-Wat; ils sont sous la garde de l'Eni, du Roi du Feu.
Nous avons tu l'Eni, mais le secret nous a chapp. C'tait le Franais
qui le possdait.

--Le nom de ce Franais...

--Martial... oui... c'est bien cela. Nous l'avons saisi, et nous avons
voulu le forcer  parler.... C'tait un vieillard, il devait tre
faible. Nous l'avons... tortur.

La duchesse laissa chapper un cri. Mancal, par un geste nergique, la
rappela au silence.

--Vous l'avez tortur? rpta-t-il. Continuez!

Tout le corps de Silvereal fut secou par un frisson convulsif.

--C'tait horrible... c'est de Belen qui a ordonn... Nous avons tendu
le vieillard sur la terre, et nous l'avons crucifi avec des pieux de
bois que nous avons enfoncs dans ses mains et dans ses pieds. Il se
taisait. J'ai pris une torche et je lui ai brl les genoux. La chair
criait. L'homme restait silencieux. Alors, avec un poignard, Belen lui a
coup les articulations. Il fouillait dans les chairs... le sang
coulait... et le vieillard ne voulait pas parler.

Mancal lui-mme avait pli: son visage implacable s'tirait sous une
impression d'horreur.

--Belen lui a crev les yeux... la vieillard a dit: J'ai un fils!...
Belen lui a cras les mains sous des pierres normes.... Le vieillard a
dit: Ma pauvre femme! Alors, pris de rage folle, nous nous sommes jets
sur lui... et nous l'avons tu... Il avait gard le secret du roi des
Khmers!

--Aprs? fit encore Mancal d'une voix trangle.

--Alors nous avons couru  la hutte, et nous avons cherch pendant toute
une nuit; nous avons dcouvert l'entre d'une caverne... nous nous y
sommes engags. L il y avait pour deux millions de pierreries; nous
avons tout pris; mais ce n'tait pas le trsor. Il y en a un autre,
l-bas,  la grande pagode d'Angcor. Chercher dans la pagode, c'est
impossible; la vie d'un homme n'y suffirait pas, elle est colossale.
Tout  coup, Belen, qui tait retourn dans la hutte, a trouv sur le
sol un portefeuille qui appartenait au Franais, au vieux Martial. Il
l'a ouvert et il a pouss un cri:  Paris! a-t-il dit, il faut aller 
Paris! J'ai voulu savoir; il m'a menac de me tuer. Je n'ai plus os
parler. J'avais peur qu'il ne me traitt comme le vieillard. Seulement
j'ai devin depuis. Il a trouv un plan, des notes, les indications qui
doivent prouver en quelle partie de la pagode sont les trsors des
Khmers...  Paris... quelque part.... Je sais qu'il cherche... il n'a
pas encore trouv; mais nous y parviendrons, et les trsors seront 
nous!

La voix de Silvereal s'tait affaiblie. Les dernires paroles taient 
peine perceptibles.

Mancal se tourna vers la duchesse:

--Vous avais-je trompe?

--Tout cela est horrible! fit la courtisane. Et en vrit, quelle que
soit mon nergie, il me semble que je suis en proie  un hideux
cauchemar. Ainsi ces hommes...

--Sont de simples assassins.

--Dites des bourreaux!

--Bah! tuer pour tuer, fit Mancal avec son ricanement cynique, ce n'est
qu'une question de moyens.

--Mais ces trsors, ces mots barbares que je n'ai pas compris...

--Ignorance gographique, rien de plus. Tout cela est vrai, clair et
prcis... et les trsors de la grande pagode seront  nous... ou plutt
 vous... car ma seule richesse,  moi, ce sera ma vengeance!

--Voyez... il s'veille!

--En effet. coutez-moi donc.... Que pas un mot, pas un geste ne vous
trahisse... qu'il ignore toujours qu'il a parl. Quant  moi, je vais
mettre  profit les excellents renseignements qu'il m'a donns.

--Vous partez?

--Certes, il est prfrable que l'honnte Silvereal ignore ma prsence.
A bientt, chre duchesse!... J'aurai besoin de vous. Je puis toujours
compter sur votre concours?

--Oui.

--Adieu donc! Je vous laisse avec votre futur mari....

Le Tnia fit un geste de dgot.

--O suis-je? dit une voix dolente.

Mancal adressa un dernier geste d'encouragement  la duchesse et
disparut.

Silvereal revenait  lui; hagard, il regarda: il avait peine 
reconnatre le lieu o il se trouvait.

--Eh bien, cher baron, dit le Tnia, avouez que votre galanterie est
tout au moins discutable.

Il la vit et ne rpondit pas.

--Vous vous tes tout  coup endormi l sur ce sofa. J'ai respect votre
sommeil.... Mais il se fait tard, mon ami, et l'heure du dpart a sonn.

Quelques instants aprs, Silvereal quittait l'htel de Torrs. Il
marchait d'un pas automatique et comme dans un rve. Reste seule, la
duchesse appuya son front sur ses mains:

--C'est trange! murmura-t-elle. Qu'est-ce donc que j'prouve?... Moi
qui n'ai recul devant aucun scrupule... moi qui suis alle jusqu'au
crime... j'ai peur du gouffre qui s'ouvre devant moi....

Elle se trouvait devant une glace:

--Comme je suis ple! fit-elle.

Puis elle ajouta tout bas:

--Est-ce que Jacques de Cherlux me trouverait belle ainsi?




XIV

BIZARRE! TRANGE!


--Clos-Vougeot 1842!

--Bouches  la reine!

--Compote d'ananas!

--Xrs de Frontera!

Quarante-huit heures aprs les dernires scnes que nous venons de
raconter, ces paroles taient sentencieusement prononces par un laquais
vtu de noir, gant de blanc, qui se penchait discrtement vers deux
convives, attabls dans un dlicieux petit entre-sol de la rue de la
Paix. Le service tait _di primo cartello_. Linge d'une exquise finesse,
cristaux, mousseline, argenterie massive et cisele  blason, rien ne
manquait. C'tait le soir. D'pais rideaux tombaient en plis lourds,
tandis que des panneaux de chne sculpt couraient le long des
murailles, garnies de dressoirs, qu'un amateur et reconnus pour de
vritables objets d'art. Les faences de Rouen, de Delft, eussent fait
la joie d'un expert. Les domestiques circulaient silencieusement,
craignant sans doute de troubler les minents personnages qu'ils taient
appels  servir. Le caf venait d'tre plac sur la table, et la cave 
liqueurs laissait tinceler,  travers ses ciselures, le fauve reflet de
l'eau-de-vie ou la teinte meraude de la menthe glaciale.

Quand le moka fumant eut rempli les tasses de Svres, quand la caisse de
panatellas eut ouvert ses flancs tentateurs, le laquais s'inclina devant
les convives:

--Ces messieurs dsirent sans doute tre seuls?

Un signe de tte lui rpondit.

--Lorsque ces messieurs auront besoin de mes services, ils voudront bien
sonner.

Nouveau signe approbatif. Enfin le laquais ajouta:

--M. le marquis, mon matre, prie ces messieurs de lui faire savoir
s'ils seront disposs  le recevoir  huit heures.

Les deux convives eurent une sorte de soubresaut, et l'un d'eux murmura:

--Certainement... comment donc! avec plaisir.

Alors le pas du laquais glissa sur les nattes qui garnissaient le
plancher, et s'teignit derrire la porte qui se refermait. Pendant
quelques instants, pas un bruit ne troubla le silence de la salle,
claire par deux magnifiques candlabres  bougies roses.

--Cr nom! dit un des convives, c'est rien chic!

--Esbrouffant!

--Et cette bisque!... tait-ce tap!...

--Et ce petit vin... fichtre! en voil du vrai bouch!... un sucre...

--Gote-moi ce caf!

--Pour un rude petit noir... en v'l un...

--Et tte-moi un peu ces cigares-l...

--Des monuments... la colonne, quoi!... C'est  tre fier d'tre
Franais rien qu' les regarder!

On ne se contenta pas de regarder, et un instant aprs des nuages de
fume bleutre s'levaient dans l'air.

Nouveau silence. Les sybarites dgustaient.

Mais, aprs quelques moments consacrs  ces rveries dlicates, la
conversation s'engagea de nouveau, d'abord  voix contenue:

--Muflier!

--Goniglu!

--Qu'est-ce que tu dis de cela?

--Hum!... et toi?

--Je ne comprends pas.

--Ni moi non plus.

Et de fait, on aurait pu dfier n'importe qui de rien comprendre  la
scne qui se passait en ce moment. Oui, c'tait Muflier, mais Muflier
homme du monde, vtu de noir, avec un dorsay irrprochable, une chemise
de fine batiste, un gilet bombant sur le torse; Muflier, aux mains
propres, aux ongles taills, aux joues rases, aux cheveux tordus par un
fer habile, aux moustaches affiles en poinon par la pommade hongroise.
Oui, c'tait Goniglu, transform, rajeuni, gracieux et coquet, avec le
mouchoir  vignettes sortant en pointe de la poche.

--Voyons! voyons! fit Muflier, rassemblons nos ides... et pour cela, si
tu m'en crois, faisons appel  nos souvenirs...

--Je ne demande pas mieux...

--O tions-nous... la dernire fois?...

Goniglu leva les yeux au plafond et soupira:

--Hermance!

--Pamla! complta Muflier. Douce souvenance!...

--Une baraque de saltimbanques...

--Deux manchots.... C'est a.

--Des poids... cent... cent dix... cent cinquante...

--Deux cents...

--Puis une _pile_!...

--Une vraie!... des ficelles... bras et jambes lis...

--Un tombereau o on touffait... sans parler du billon...

--Un cheval qui galope...

--Des roues qui sautent et nous cassent les os...

--Le bruit d'une porte cochre qui roule et grince...

--La voiture s'arrte; on nous descend comme des paquets...

--Comme de vulgaires colis...

--Obscurit complte; on nous dpose sur des lits...

--On nous donne  boire de force...

--Au fond, a n'tait pas mauvais...

--Un peu fort! et puis, plus rien...

--Le sommeil...

--L'engourdissement...

--trange!

--Bizarre!

Cette faon tlgraphique de rappeler les phases d'une histoire passe
avait certes son charme, mais cela ne pouvait durer.

--Mon cher Goniglu, dit Muflier, qui venait de se verser un petit verre
de cognac superfin, nous ne pouvons nous dissimuler une minute que cette
aventure est de tous points la plus trange que j'aie pu rencontrer dans
ma longue et honorable carrire.

--Je t'en offrirai autant.

--Qu'on nous enlve, cela pouvait s'expliquer... surtout en ce qui me
concerne.... Ce ne serait pas la premire fois qu'une femme du monde...

--Muflier!

--Que veux-tu, Goniglu? Ce coquin de physique!... et cependant je dois
avouer que, selon moi, l'explication des faits prsents ne doit pas tre
cherche de ce ct?

--Pourquoi cela?

--A cause des ficelles et du billon. On se serait content de nous
bander les yeux, et  une porte discrtement entr'ouverte, nous aurions
rencontr une camriste coquette et gracieuse qui nous et dit en
souriant: Venez! mes gentilshommes! on meurt d'impatience  vous
attendre!

--Procd qui parat, en effet, contradictoire avec notre tat de
colis...

--Donc, cherchons ailleurs; nous avons dit que nous nous sommes
endormis. Combien de temps a dur ce sommeil?

--Je n'en sais rien; mais quelle heure est-il?

--Il doit faire nuit, puisque voici des lumires. Or, nous avons t
enlevs dans la soire, il y a sans doute vingt-quatre heures de cela.

--Va pour vingt-quatre heures.

--Ce point s'claircira; enfin, il y a environ deux heures, nous nous
rveillons.

--Plus de ficelles, les membres libres...

--La tte frache, l'estomac creux...

--Nous regardons autour de nous. Ce n'tait certes pas l l'humble
demeure du travailleur, dans la rue des Arcis.

--Certes non. Un local confortable, des meubles, des vrais meubles
palissandre, comme j'en voudrais donner  Pamla.

--Ne nous trouble pas en voquant ces images cythrennes. A peine
sommes-nous veills que notre porte s'ouvre...

--Un laquais parat, et quel laquais! un prince Rodolphe en livre.

--Il se met obligeamment  notre disposition pour nous habiller. Ma foi,
je t'avouerai, Goniglu, que j'ai prouv un moment d'angoisse. Certes,
je n'ai jamais sacrifi au qu'en-dira-t-on, et les vanits de ce monde
me touchent peu; cependant...

--Nous tions fichus comme quatre sous.

--Nos vtements--pour nous exprimer d'une faon plus
correcte--manquaient de cette lgance qui caractrise l'homme du monde,
et il me rpugnait de voir la main de ce valet de pied--ce devait tre
un valet de pied--froisser ces dbris d'une antique splendeur...

--Quand tout  coup nos yeux tombrent sur les hardes qui nous taient
destines. Ah! Muflier! quelle coupe!

--Quelle toffe! une draperie soyeuse; et ce linge!

--De la toile d'araigne tisse par la main des fes.

--Bref, on nous a habills!

--Ah! si Pamla nous avait vus!

--Peuh! Pamla! Hermance! taient-elles vraiment dignes de nous?

--Elles nous ont rendu de bien grands services, ne soyons pas ingrats!

--Soit! je leur conserverai une place dans mon coeur! Enfin, on nous
demande ce que nous dsirons.

--Je rponds carrment: Tortiller un morceau!

--Et tu as eu tort, Goniglu, car la fonctionnaire attach  notre
personne a paru surpris de cette expression. Aussi ai-je repris, pour me
mettre  la hauteur de la situation: Nous voudrions casser une crote!
Le laquais s'incline... les portes s'ouvrent devant nous... et
finalement, on nous installe devant cette table.

--O se succdent les mets les plus fins... et les vins les plus
exquis...

--Voil l'histoire!

--C'est trange!

--C'est bizarre!

Et sur cette conclusion, qui rappelait les prmisses de l'entretien,
Muflier et Goniglu choqurent leurs verres, qui montrent pleins  leurs
lvres pour redescendre vides.

--Au fond, reprit Muflier en faisant claquer sa langue avec la
satisfaction d'un gourmet mrite, jusqu'ici l'aventure n'a rien de
dsagrable,  part l'tranget du procd; mais, entre nous, je ne
suppose pas que ce soit uniquement pour nous inviter  dner qu'on nous
a ficels comme des boudins, et amens ici de faon aussi excentrique.

--Il y a videmment un dessous de cartes, fit sentencieusement Goniglu.

--Tu l'as dit, mon fils.... Mais quel sera-t-il? quel peut-il tre? Dans
ces ombres mystrieuses pouvons-nous porter le flambeau de la
vrit?...

Et comme pour se rcompenser lui-mme de l'originalit de cette hardie
mtaphore, Muflier se versa une nouvelle rasade.

--Ma foi, si j'osais mettre un avis... commena Goniglu.

--Ose, mon vieil ami, ose... je t'y autorise.

--Et bien, je viens d'tre frapp par certain mot prononc tout 
l'heure par l'honorable personnage qui nous a si bien servis.

--Et ce mot?

--Tu l'as entendu comme moi... il nous a avertis d'une prochaine visite.

--C'est bien cela...

--Et si je ne me trompe, il a dit en parlant de cet inconnu: M. le
marquis!

--Parfait!... Oui, certes... j'avais saisi ce mot au vol... mais je
t'avoue que je craignais de m'tre tromp.

--Ainsi il a bien dit marquis?

--Absolument, reste  chercher parmi nos nombreuses connaissances  qui
ce titre peut s'appliquer.

Les deux amis restrent plongs dans une mditation profonde. De fait,
malgr le soin qu'ils mettaient  rappeler leurs souvenirs, Muflier et
Goniglu ne trouvaient pas parmi les Loups et bandits qui formaient le
fond de leurs relations, le personnage que d'Hozier et pu classer dans
l'Armorial.

--Je crois, dit Muflier, que nous ne connaissons pas de marquis.

--Ou, du moins, je ne me rappelle pas.... D'abord, je me suis toujours
tenu  l'cart de l'aristocratie....

--C'est comme moi... eh! mon Dieu!... C'est peut-tre un tort? Vois-tu,
Goniglu, je crois que nous ferions bien de nous rallier...

--C'est mon opinion!

--Je sais bien qu' ces classes privilgies, il y a beaucoup 
reprocher, et si nous fouillions l'histoire...

--Oh! si nous fouillions l'histoire... certainement... mais est-ce bien
le moment?...

--Nous fouillerons plus tard; en attendant, crois-moi, Goniglu, de la
tenue, du galbe; montrons-nous  la hauteur de la situation, et si le
faubourg Saint-Germain vient  nous, ne nous montrons pas impitoyables.

--Je ferai des concessions, dclara nettement Goniglu.

--Je n'attendais pas moins de ton esprit pratique. Vienne donc le
marquis, puisque marquis il y a! et il rencontrera de vritables
philosophes, prts  tout comprendre!

--Vienne le marquis! rpta Goniglu avec un geste de suprme lgance.

Comme si cette vocation et eu quelque pouvoir magique, la porte
s'ouvrit discrtement et un nouveau personnage parut sur le seuil.
Nouveau pour nos deux gredins, mais dj connu du lecteur. Le marquis
Archibald de Thomerville,--car c'tait lui, adressa  ses invits un
profond salut.

Tout en lui respirait un parfum d'exquise distinction; c'tait le grand
seigneur avec sa dsinvolture pleine de charme.

Nous l'avons dit, le visage d'Archibald, sans tre rellement beau,
prsentait, dans ses lignes directes et longues, une originalit
frappante, qu'augmentait encore la pleur trange qui couvrait ses
traits. Muflier s'tait lev avec empressement et avait rpondu par une
rvrence du meilleur got au salut qui lui tait adress. Quant 
Goniglu, force nous est d'avouer que son mouvement avait t moins
russi, car il avait, en se dplaant brusquement, renvers un verre qui
s'tait bris sur le parquet, dtail qui l'avait lgrement troubl.
Mais le marquis parut n'y point prendre garde, ce qui donna  Goniglu
une haute ide de son savoir-vivre.

--Messieurs, dit Archibald, permettez-moi tout d'abord de vous demander
si vous avez t satisfaits de mes gens et si vous n'avez aucune plainte
 formuler contre ma modeste hospitalit.

--Oh! marquis, fit Muflier, nous sommes enchants...

--Ravis! accentua Goniglu. C'tait d'un _chouette_ achev!...

Muflier lui lana un coup de pied dans les os des jambes pour l'engager
 chtier son style, le marquis n'tant peut-tre pas initi  la langue
verte.

--J'en suis heureux, reprit Archibald, et votre rponse me met mieux 
l'aise pour vous prier de me rendre un service.

--Tout  vous! dit Muflier. Nous tenons  vous prouver que nous ne
sommes pas des ingrats.... Mais asseyez-vous donc, marquis... de grce,
asseyez-vous... Il me peine de vous voir ainsi sur vos jambes....

Archibald, avec le plus grand srieux, se rendit  cette invitation si
gracieusement formule.

--L! fit Goniglu en se replaant lui-mme sur sa chaise. Maintenant,
monsieur le marquis prendra bien quelque chose?...

--Je vous remercie.

--Oh! sans faon!... pas de crmonie entre nous!... voulez-vous du dur
ou du doux?...

--A votre choix, messieurs!...

Muflier versa dextrement un doigt de cognac, tendit le verre au marquis
avec un sourire, puis, prenant le sien, il trinqua de la meilleure grce
du monde, imit par Goniglu, qui daigna cette fois ne rien casser.

--Maintenant que la glace est rompue, reprit Muflier, nous allons causer
comme de vrais _camaros_. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

Archibald reposa son verre sur la table.

--Mon Dieu, messieurs, dit-il, j'ai  m'excuser de la faon peut-tre
excentrique dont vous avez t conduits ici.

--Oh! marquis, de grce!

--Oui, je sais que cela pouvait vous paratre irrgulier, bizarre, au
premier coup d'oeil.

--Mais au second, rien de plus naturel.

--Du reste, je dois vous avouer que cette violence de ma part vous est
une preuve du grand dsir que j'avais de faire votre connaissance.

Goniglu eut un rire bte.

--Comment! vrai!... vous dsiriez nous connatre?...

--Certes, et j'ajoute que ce dsir tait partag par plusieurs de mes
amis...

--C'est drle, articula Goniglu.

--On vous avait donc parl de nous? demanda Muflier.

--Depuis longtemps dj...

--Et, s'il n'y a pas d'indiscrtion, qu'est-ce qu'on vous avait dit?
Vous savez, faut pas toujours croire les _potins_...

Muflier se mordit les lvres. _Potins_ lui avait chapp.

--Mais, messieurs, soyez certains, reprit Archibald, que ces _potins_,
ainsi que vous dites si lgamment, taient loin de vous tre
dfavorables...

--Pas possible! fit navement Goniglu.

--Mon cher marquis, me disait encore il y a deux jours certain vicomte
de nos amis, vous ne sauriez croire quels hommes d'nergie et de bon
conseil se cachent sous les dehors un peu bizarres de nos deux hros.

--Hros! Le vicomte a dit hros!

--Il l'a dit.... Voyez-vous, continua-t-il, avec des hommes tels que
ceux-l, on pourrait conqurir le monde!

--Oh! c'est aller un peu loin! fit Muflier modestement.

--Mais non!... C'est  peine effleurer la vrit. Tenez, vous, monsieur
Muflier, n'avez-vous pas accompli des actes hroques?

--Mon Dieu! vous savez... comme tout le monde.

--Je ne vous en rappellerai qu'un seul. C'tait  Joinville.

--Hein?

--Vous tiez occups  dvaliser une maison inhabite....

Muflier s'tait redress et regardait Archibald de ses gros yeux
tonns.

--Quelqu'un donna l'alerte. Vous aviez  ce moment une pendule sous le
bras. Des voisins accourent. L'un d'eux vous barre le passage; sans vous
soucier de la valeur de l'objet que vous aviez si pniblement acquis,
vous le soulevez et laissez retomber ladite pendule sur le crne de
votre adversaire.

--Hum! hum! toussa Muflier, qui se sentait assez mal  l'aise.

--Le plus curieux en ceci, c'est que, m'a-t-on dit, la pendule avait
bravement support le choc, et que son mcanisme n'a pas le moindrement
souffert de cette alerte. Il est vrai que l'homme est mort  l'hpital,
huit jours aprs, mais la pendule marchait. Voil ce que j'appelle une
vritable action d'clat.

Muflier, dont la gorge se serrait, articula difficilement quelques mots:

--Certainement... je ne dis pas!... pourtant...

--Point de modestie. Nous sommes entre nous. Tenez, c'est comme votre
ami Goniglu....

Goniglu fit la grimace: il pressentait quelque nouvelle vocation du
pass, ce qui, amour-propre  part, ne lui plaisait que
trs-mdiocrement.

--Vous rappelez-vous, cher monsieur Goniglu, certaine vieille femme de
Colombes  qui vous tordtes le cou d'une seule main, tandis que de
l'autre vous fouilliez dans ses poches?... vous en souvenez-vous, dites?

--Effectivement... oui... il y a peut-tre quelque chose comme cela...

--Et, comme la vieille se dbattait, vous etes la bienveillance de
serrer assez fort pour l'achever....

Goniglu tait vert, ce qui tait sans doute sa faon de rougir avec
modestie.

Muflier perdit son sang-froid.

--Ah , mais... pourquoi diable nous racontez-vous ces blagues-l?
fit-il avec une nuance d'agacement, d'ailleurs trs-comprhensible.

--D'abord, reprit Archibald, qui conservait son flegme poli, pour vous
prouver que vous n'tes pas des inconnus pour moi... ensuite pour
arriver au service que je vais rclamer de vous....

Le visage de Goniglu s'claira d'une douce esprance.

--Ah! il y a un coup  faire! s'cria-t-il. Un petit refroidissement...

--Peuh! pas tout  fait! fit Archibald, je ne voudrais pas vous proposer
une affaire compromettante...

--Oh! s'il y avait du monneron derrire...

--Tout s'arrangera  votre satisfaction, soyez-en srs, chers messieurs.
Mais avant tout, puis-je rellement compter sur vous?

--Encore faudrait-il savoir? grommela Muflier.

--Vous avez raison, quoique cependant vous devriez comprendre d'ores et
dj que je me garderais bien de proposer  des hommes tels que vous une
indlicatesse.

--Vous vous f...ichez de nous, dit Muflier nettement.

--Dieu m'en garde!... Voyons, ne nous emportons pas.... Ai-je l'air d'un
homme qui vous veut du mal?... Et, tenez, je vais vous prouver la bont
de mes intentions....

Thomerville plongea sa main dans sa poche et en tira plusieurs rouleaux
qu'il posa sur la table. Par un geste instinctif, Goniglu tendit la
main.

--Voici, reprit Thomerville, quelques rouleaux de mille francs qui vous
sont destins.

--Il y a donc un raccourcissement  risquer?...

--Mais, mon cher monsieur Muflier, vous prenez tout au tragique. Je
n'aurais jamais cru cela d'un homme de tte et de coeur.... Ces quelques
_monnerons_, selon votre ingnieuse qualification, reprsentent une des
faces de la question.

--Ah! il y a une autre face? dit Goniglu, qui retira  regret sa main
tendue.

--Et je vais me faire un vrai plaisir de vous la montrer.

--O a?

--Ici mme....

Muflier regarda autour de lui d'un oeil dfiant. Archibald tait
toujours impassible.

--Je vous prie seulement, cher monsieur, de vous abstenir, devant le
spectacle intressant qui va se drouler devant vous, de toute marque
d'approbation ou d'improbation....

Un regard rapide fut chang entre Muflier et Goniglu. Ils n'aimaient
pas les surprises.

--Vous consentez  garder le silence pendant quelques instants, n'est-il
pas vrai? insista Archibald.

--Certainement, articula pniblement Muflier.

--Mille remercments. Maintenant, si vous m'en croyez, reculez un peu et
ne mettez pas votre visage compltement en lumire. Il vaudrait sans
doute mieux que la personne qui va venir ne vt pas vos traits, ou du
moins ne les distingut que vaguement.

Sans discuter, les deux bandits obirent... et s'loignrent de la
table. Archibald se leva et teignit quelques bougies, ce qui laissa les
deux hommes dans une demi-obscurit favorable  la rverie.

--Un dernier mot, ajouta encore Archibald: il est bien entendu que je
vous laisse absolument libres, si le dsir vous en prend, de vous mler
 la conversation qui va avoir lieu. Je ne veux en rien peser sur votre
volont. Vous tes mes htes, c'est--dire les matres d'agir comme il
vous plaira.

Une sorte de grognement inquiet lui rpondit: il l'interprta sans
doute comme un acquiescement, car, sans plus attendre, il sonna. Un
laquais entra.

--La personne que j'attends est-elle arrive? demanda-t-il.

--Oui, monsieur le marquis.

--Priez-la de monter.

Nos deux amis--selon une expression bizarre--n'en menaient pas large.
Quel tait le personnage inconnu qui allait surgir tout  coup? Nous ne
jurerions pas que les dents de Goniglu ne claquassent pas un peu.... Les
deux paires d'yeux taient fixes sur la porte, avec une tenacit facile
 comprendre.... Et voil que tout  coup cette porte s'ouvrit... et
dans l'encadrement, entre les tentures que le laquais tenait
souleves... apparut.... Qui? quoi?... Un gendarme! Oui, un gendarme, un
vrai gendarme, en chair et en os, avec son chapeau en travers, avec ses
buffleteries jaunes, avec ses bottes, avec son sabre... avec tout,
enfin! Nos anctres les Gaulois ne craignaient que la chute du ciel....
La chute du ciel! quelle amre plaisanterie  comparer  cette
fantastique vocation!... Le gendarme se tenait au port d'armes,
respectueux, la main au chapeau.... Nous devons rappeler  nos lecteurs
qu' l'poque o se passe notre rcit, la gendarmerie oprait mme dans
Paris...

--Eh bien! mon brave, fit Archibald, quelles nouvelles?

--Nous sommes sur la trace, monsieur le marquis...

--Ah! c'est au mieux!... et vous pensez que les deux bandits...

--Nous les aurons pincs avant huit jours...

--Trs-bien. Et vous tes certain que ce sont eux...

--Absolument. Les deux femmes sont au dpt depuis hier soir... et
elles ont suffisamment parl... Les deux gueux, Muflier et Goniglu, ont
beau se cacher... on les attrapera.

--J'y compte. Je vous remercie, mon brave, et m'excuse de vous avoir
drang... mais cette affaire m'intresse tout particulirement.

--Notre capitaine m'a pri de dire  monsieur le marquis que les ordres
de M. le prfet taient formels et que les recherches seraient
continues avec la plus grande activit...

Et, aprs un nouveau salut, le gendarme tourna sur lui-mme, empoigna
son sabre qui rendit un son mat. La porte se referma sur lui. On
entendit encore son pas lourd sur l'escalier, puis le tout s'teignit
dans le silence...

--Eh bien! messieurs, fit Archibald, ne voudrez-vous pas encore boire un
verre de liqueur?...

Il y eut un bruit de mchoires qui craqurent et des gloussements
inarticuls rpondirent  cette gracieuse invitation. Archibald fit un
pas vers eux:

--Voyons, mes chers amis! Qu'prouvez-vous donc? Est-ce que, par
aventure, je vous aurais bless?

--Non... oui... cependant....

--Le gendarme! dit Goniglu avec la nettet d'un ressort qui se dtend.

--Ah! le gendarme! fit Archibald. Bel homme et bon soldat...

--Bel homme... oui, bel homme...

--, maintenant que vous connaissez les deux faces de la question,
chers messieurs, ne vous plairait-il pas de reprendre notre entretien?

--Ah! c'tait l l'autre face? fit Muflier.

--Comme ces rouleaux taient la premire.... Vous m'avez trs-bien
compris... il ne vous reste plus qu' choisir.

--A choisir... quoi?

--L'argent... ou le gendarme.

Muflier se secoua comme un chien qui sort de l'eau, et, finalement,
parvint  reprendre son aplomb:

--Monsieur le marquis, dit-il avec une certaine aisance, nous sommes
tout  votre service.

--Tout  fait.... Aussi vrai que je m'appelle Goniglu.

--Alors, on peut s'entendre? reprit Archibald.

--Parlez... ordonnez.... Nous sommes des esclaves...

--Oh!... des amis... cela suffit.

--Que voulez-vous?... Nous brlons de savoir....

Archibald coupa la priode commence:

--Cher monsieur, voici l'affaire en deux mots. Vous faites partie de la
mystrieuse association qui porte le nom des Loups de Paris...

--Oui, profra carrment Muflier.

--tes-vous prts  livrer votre chef?

Muflier eut un bel lan:

--C'tait a?... Fallait donc le dire tout de suite!

--Comment se nomme-t-il?

--Au juste... nous n'en savons rien; mais il a un sobriquet.

--Et le surnom?

--C'est... le Bisco.

--Vous me le livrerez?

--Parbleu!... Mais vous ne montrerez plus le gendarme?

--Je vous le promets.

--Alors, voil qui est convenu. Aussi bien il commenait  furieusement
nous ennuyer, le Bisco, avec ses airs de matamore...

--Et puis, il avait une poigne!... ajouta Goniglu.

--Enfin, vous tes dcids.... J'ai votre parole?

Les deux bandits tendirent les bras  la faon du groupe des Horaces:

--Vous l'avez!

--En ce cas, mes chers amis, ma maison est la vtre, et vous serez
royalement traits. Vous me ferez seulement le plaisir de ne pas sortir.
Vous donnerez les renseignements, et je ferai le reste.

--Oh! nous ne tenons pas  sortir, dit Goniglu.

--Oui, je comprends...  cause du gendarme?...

Archibald se leva.

--Un dernier mot, dit Muflier. Dans les paroles prononces par
l'honorable militaire... que vous savez, j'ai relev un dtail
pnible.... Il est douloureux, quand on a le coeur bien plac--et le
gentilhomme qui m'coute me comprendra  demi-mot--il est douloureux,
dis-je, que de faibles cratures soient au pouvoir de leurs
perscuteurs...

--J'apprcie la dlicatesse de vos sentiments, et, si vous le dsirez...

--Quoi! Hermance serait libre?

--Et Pamla?

--Ces dames seront traites avec les gards qu'elles mritent.

--Oh! ce n'est pas suffisant!

--J'entends qu'elles seront dlivres ds demain.

--Nous n'attendions pas moins d'un galant homme!

Il y eut un dernier change de saluts, puis Archibald sortit.

--Eh bien! ma vieille, fit Muflier, qu'est-ce que tu en dis?

--Moi! Oh! c'est tout vu! Je mange le morceau...

--Et moi aussi!

--Bravo! Allons nous coucher, et  demain les affaires srieuses...




XV

UNE BANQUE ORIGINALE


Les bureaux de M. Mancal, agent d'affaires, ou plutt banquier, taient
situs dans la rue Louis-le-Grand. Ils avaient les allures riches et
svres qui dnotent les oprations srieuses. Dans une premire salle,
des garons, revtus d'une livre sombre, accueillaient avec politesse
les nombreux clients qui, chaque matin, venaient chercher les
instructions de Mancal ou recourir  ses conseils. Puis, dans une vaste
pice claire par deux hautes fentres aux carreaux dpolis, plusieurs
employs travaillaient assidment derrire les grillages ferms.
Plusieurs portes y donnaient accs: sur l'une, un cusson tait fix
portant ce mot: Caisse; sur une autre: Contentieux; sur une troisime
enfin: Direction. Ce matin-l, un homme, vtu comme un riche paysan, se
prsenta dans la salle d'attente. Dj plusieurs personnages attendaient
depuis assez longtemps le bon plaisir de M. Mancal, qui, leur
rpondait-on, tait enferm en grave confrence dans son cabinet.
Cependant le nouveau venu, aprs avoir fait les questions d'usage et
reu les mmes rponses, dclara qu' dfaut de M. Mancal, il se
contenterait de parler au caissier, auquel il fit passer un pli.
Aussitt il fut conduit vers la pice dont nous avons parl, et, un
instant aprs, il tait introduit. L, le caissier attendit que la porte
ft referme, puis se levant brusquement:

--Qu'y a-t-il? s'cria-t-il vivement, et comment, malgr la consigne
formelle, tes-vous venu ici?...

--Est-il l?

--Oui.

--Il faut que je lui parle... immdiatement.

--Il est en affaires.

--Je suppose, mon cher confrre, dit l'autre, que nulle affaire n'est
plus importante que de sauver sa peau.

--Hein! il y a un danger?

--Parbleu! Crois-tu que sans cela je me serais expos  le mettre en
fureur?

--Un danger grave?

--Mon vieux cheval de retour, il ne faut pas se faire illusion. Certes,
il est trs-intelligent....

Il baissa la voix.

--Il est trs-intelligent d'avoir organis une maison de bonne apparence
o caissier, comptables, employs, garons de bureau sont tous d'anciens
forats plus ou moins vads ou en rupture de ban.... On est bien
tranquille, on gre les affaires de l'association gnrale, on fait
fructifier les capitaux qui affluent de Toulon, de Rochefort, de Brest
et autres lieux...

--Tais-toi donc, Dioulou...

--Bah! nous sommes entre nous. Mais cette placidit ne peut pas toujours
durer.

--Hlas! fit avec un soupir la caissier de la maison Mancal, qui-- a
que vient de nous rvler notre ancienne connaissance
Diouloufait--n'tait pas prcisment aussi immacul que l'agneau
nouveau-n.

--Il ne faut pas te dsesprer. D'abord, je ne t'ai dit un mot de cela
que parce que nous sommes de vieux camarades... de vieux loups de
terre.... Je sais quelque chose, je viens avertir le matre, c'est mon
devoir; mais _motus_! tu ne sais rien, je ne t'ai point parl... Quant 
l'avenir, sois tranquille, il nous tirera de l...

--Esprons-le, fit le caissier.

--Maintenant, ne perdons pas de temps.

--Je le crois pardieu bien.... Je vais l'avertir.

Et le caissier, revenant  son bureau, posa la main sur un des clous
d'argent qui garnissaient son fauteuil de cuir.

Or, il tait vrai que Mancal causait avec un des plus habiles
_tripoteurs_ de la Bourse, lequel, avant de s'engager dans une opration
malhonnte, mais d'autant plus fructueuse, avait dsir obtenir certains
claircissements sur les susceptibilits du code pnal. Or, il exposait
ses ides, assez hardies en matire financire, faisant face  Mancal.

--C'est trs-simple, vous le comprenez, disait-il. Avec le capital
souscrit, je paye les deux premiers dividendes. Les actions font prime.
Comme j'en ai conserv tout un livre  souche absolument intact, avec
numros en double emploi, je vends... et, muni des fonds, je
m'expatrie....

Il en tait  ce point de ses loyales explications, lorsque les yeux de
Mancal, qui taient fixs sur son bureau, virent glisser doucement la
plaque de bronze de l'encrier qui se trouvait justement devant lui, et
sous cette plaque, des caractres hiroglyphiques se dtachrent sur
fond blanc. Mancal rprima un lger tressaillement.

--Mon cher monsieur, dit-il, l'affaire dont vous m'entretenez, quoique
trs-pratique, me parat assez dlicate pour mriter un assez long
examen. Veuillez donc, je vous prie, revenir demain matin, et j'aurai
sans doute une solution  vous donner.

Il s'tait lev.

--Ainsi, dit l'autre, vous pensez que la chose pourra s'arranger?

--Tout s'arrange...

--Vous serez mon sauveur. Car, voyez-vous, monsieur Mancal, il y a
longtemps que je lutte... il faut en finir, et je dois songer  ma
famille...

--Ces sentiments vous honorent. Adieu, cher monsieur, ou plutt au
revoir....

Le pre de famille se dcida, sur un cong ainsi formul,  se retirer
non sans avoir rpt:

--Songez-y bien. Le pain de mes enfants dpend de vous.

Rest seul, Mancal alla vivement vers la porte, et tira le verrou. Puis
il toucha au ressort qui indiquait  qui de droit que nul ne devait le
venir dranger. Ensuite il se dirigea vers un large coffre-fort,
lourdement install au milieu d'un panneau. Un nouveau ressort tant mis
en mouvement fit tourner sur elle-mme la masse de fer, et Mancal se
trouva en face de son caissier. Il aperut Dioulou:

--Toi ici!...

--Chut! fit celui-ci en mettant le doigt sur ses lvres. C'est urgent...

--Viens!

Tous deux se retrouvrent dans le cabinet de Mancal.

--Grave? demanda-t-il  voix basse.

--Trs-grave, fit Dioulou sur le mme ton.

--Qu'y a-t-il? demanda Biscarre.

--Nous sommes menacs... peut-tre est-on dj sur nos traces...

--Oh! quels que soient nos ennemis, ils ne nous tiennent pas encore.
Explique-toi...

--Voici. D'abord Muflier et Goniglu ont disparu...

--Je me suis toujours dfi d'eux; mais peut-tre sont-ils ivres-morts
dans quelque bouge.

--Non. Ils ont t enlevs.

--C'est impossible; par qui?

--C'est Maloigne qui est venu m'avertir; ils se sont pris de querelle
avec deux saltimbanques, sur la place du Trne, et depuis ce moment ils
n'ont plus reparu.

--Si on les a tus, la perte n'est pas grande.

--Je ne le crois pas, car les deux saltimbanques taient  leur baraque
ds le lendemain,  la mme place.

--Tu les as vus?

--Ce sont des manchots; tu dois connatre cela: Droite et Gauche.

--Ah! les frres Martin. Leur as-tu parl?

--Certes non. Je n'aurais pas commis cette imprudence sans te consulter.
Suppose qu'ils aient rellement, et comme tout semble l'indiquer, enlev
Muflier et Goniglu, c'est qu'ils y sont pousss par un intrt srieux.
Si j'tais all m'enqurir de nos amis, je me livrais sans profit.

--Bien raisonn; mais, du moins, tu les as pis?

--Oui.

--Et qu'as-tu dcouvert?

--Rien. Ils n'ont pas quitt la baraque. J'y suis entr avec les
spectateurs, et rien de suspect ne m'a frapp.

--Bon. Est-ce l tout ce que tu as  me dire? En vrit, tu me parais
t'effrayer pour peu de chose. C'est peut-tre une querelle particulire
entre les saltimbanques et ces deux misrables.

--Attends. Tu vas voir que je n'ai pas tort de m'inquiter. Ce matin
mme, des trangers sont venus au quai de Gvres demander Blasias.

--Et ils ont trouv visage de bois.

--Naturellement. Mais j'ai appris que les chercheurs avaient l'air fort
dsappoints.

--Bah! quelques voleurs en qute d'un complaisant recleur...

--En tout cas, des voleurs de la haute, car ils taient admirablement
mis... mais enfin, tu me parais dcid  tout traiter fort lgrement.
Cependant, il y a un troisime dtail...

--C'est peut-tre le plus utile...

--Je le crois. Les mmes personnages sont alls  l'_Ours vert_.

--Ah! ah! Comment le sais-tu?

--L'ide m'est venue d'aller rder par l... et bien m'en a pris, car,
comme j'arrivais, ils venaient de quitter le cabaret.

--En tous cas, tu es arriv trop tard...

--Pas tout  fait, car l j'ai obtenu le signalement de mes deux
personnages.

--Ceci est bon.

--L'un d'eux est grand, mince, trs-ple. L'autre est surtout
reconnaissable; il a l'accent anglais et porte au visage une balafre qui
le dfigure.... Connais-tu cela?

--Les renseignements sont vagues... mois on trouvera. J'ai d'ailleurs un
moyen infaillible. Tu sais qu'on peut compter sur moi.... Est-ce tout?

--Oui, de ce ct...

--Il y a encore une autre complication?

--En vrit, il me semble que tu ris de tout cela...

--Que veux-tu! je touche  mon but.... Jamais je ne me suis senti plus
sr de moi-mme.

--Tant mieux. Tu nous dfendras avec plus d'aplomb si on nous attaque.

--Ton dernier renseignement? Fais vite.

--Il s'agit d'un certain Bridoine qui depuis longtemps demande  faire
partie des Loups.

--Je n'aime pas les nouveaux affilis. En tout cas, il faut, pour entrer
parmi nous, avoir rendu d'abord  l'association un grand service.

--Il dit avoir rempli cette condition.

--En vrit?

--Voici. Il est venu me trouver et m'a donn les dtails suivants: il
existe sur le Cours-la-Reine une maison mystrieuse o se runissent la
nuit des gens tranges.

--Eh bien, on conspire contre le gouvernement... Est-ce que par hasard
tu voudrais te faire conservateur?

--Ris toujours... mais parmi les personnages qu'il a guetts, il a
parfaitement distingu deux manchots.

Mancal ne put rprimer un mouvement.

--Ceci devient plus grave. Il faudra que je voie ce Bridoine.

--Il sait quelque chose de plus: il a vu une femme qui s'introduisait
dans cette maison.

--Et cette femme?

--Il l'a suivie et il sait son nom.

--Parle donc! Ce nom?...

--Cette femme est la marquise Marie de Favereye....

Biscarre lana un coup de poing sur la table.

--Maldiction! Oui, tu as raison. Il n'y a pas un instant  perdre....
Je ne sais rien.... Je ne devine rien... Oh! tenterait-on, par hasard,
de lutter contre moi?...

Les traits de Biscarre taient convulss. Il semblait qu'il sufft de
prononcer le nom de Marie de Favereye pour rveiller en lui toutes ses
fureurs de damn.

Dioulou le regardait avec une sorte d'effroi.

--Enfin, que dcides-tu? demanda-t-il.

Biscarre s'arrta et rflchit un instant, puis il alla  son bureau et
frappa deux fois sur un timbre. Or,  ce moment, un des employs de la
banque Mancal,  bouts de manches en lustrine,  lunettes bleues, tait
justement occup  rgler le compte d'un honnte bourgeois qui le
remerciait vivement de sa complaisance. Le fait est qu' l'inverse des
fonctionnaires--dont nous avons dj eu l'occasion de constater l'esprit
grincheux et la politesse infinitsimale--les employs de M. Mancal
dployaient, dans leurs rapports avec le public, une amnit devenue
presque proverbiale.

Celui-ci donc s'tait vertu  expliquer au client, avec une douceur
inaltrable, les diverses oprations faites pour son compte, et il
achevait de dresser le bordereau des bnfices raliss, quand le son du
timbre deux fois rpt parvint  son oreille.

--Je vous demande mille fois pardon, dit-il, mais mon patron a besoin de
moi; ne vous impatientez pas, c'est l'affaire de quelques minutes... je
suis  vos ordres dans un instant.

Et, se levant, il se dirigea vers le cabinet de Mancal. Or, voici le
court dialogue qui s'engagea entre le comptable et le patron:

--Tu sais que tu n'as pas encore pay ta dette d'vasion...

--Je le sais.

--Nous avons besoin de toi.

--Je suis  vos ordres.

--Bien. Ce soir, trouve-toi  huit heures  la tte du Pont-Neuf, ct
rive gauche. Monsieur te donnera ses ordres...

--C'est bien. Me permettez-vous une question?

--Fais vite.

--Est-ce pour une affaire rouge?

--Pourquoi cette question? Est-ce que tu recules?

--Non pas. Mais c'est que, s'il fallait _suriner_, j'apporterais mes
instruments...

--C'est inutile. Tu as entendu...  huit heures.

--J'y serai.

Et sur un signe de Mancal, il sortit, revint  son guichet et dit 
l'honnte client:

--Monsieur, je suis  votre disposition.... Le solde de votre crdit est
de trois cent vingt-sept francs quatre-vingt-cinq centimes.

--Et que ferons-nous? demandait en mme temps Dioulou.

--Vous m'attendrez... et quand je serai l...

Il s'arrta.

--Parbleu! il faudra bien que le manchot dise ce que c'est que cette
maison du Cours-la-Reine et ce que sont devenus nos amis...




XVI

OU LA LUTTE S'ENGAGE


Le soir de ce mme jour, vers minuit, des rafales de pluie s'taient
abattues sur Paris. La temprature, trs-froide pendant la journe,
s'tait subitement leve. Et n'et t la saison, on aurait pris cette
bourrasque pour une tempte d'orage. Cependant, sous les torrents qui
tombaient sans temps d'arrt, deux hommes, envelopps de lourds
manteaux, se tenaient blottis contre le parapet du quai.

--_By Jove_! fit l'un, en se secouant, voil un temps  ne pas mettre un
de nos bandits dehors!

--Au contraire, rpondit l'autre. Ce sont l de ces soires o ils ne
craignent mme pas la police, et je crois, quant  moi, que nous
parviendrons enfin  mettre la main sur ce prtendu Blasias.

--Dieu le veuille! reprit le premier, qui n'tait autre que sir Lionel
Storigan, mais je vous avoue, mon cher Archibald, que je n'ai pas
absolument la mme confiance que vous.... Mais, dites-moi, si notre
homme rentre en son repaire, quel est votre plan? Comment nous
emparerons-nous de lui?

--A cela, je pourrais vous rpondre que nous nous inspirerons des
circonstances; pourtant, je crois que le mieux sera de l'attirer au
dehors sous un prtexte quelconque...

--Un prtexte!... Hum! il se dfiera.

--N'avons-nous pas le mot de passe?

--Oui, je sais. Ce sont ces deux misrables qui vous l'ont donn. Mais,
en premier lieu, depuis l'enlvement de ces personnages, il a peut-tre
t chang, ce qui ne serait en somme que de la vulgaire prudence.... En
second lieu, tes-vous bien certain que ces gredins ne vous aient pas
tendu un pige?

--Leur intrt me rpond d'eux. Entre quelques milliers de francs et la
crainte du gendarme, ils n'ont pas hsit. C'tait prvu. Et ils savent
que leur libert dpend de la capture de Bisco...

--C'est juste... et cependant je me dfierais. Ces Loups de Paris--dont
nous avons entendu parler--sont des bandits mrites dont il convient de
se dfier, alors mme qu'ils semblent se trahir entre eux...

--Dfions-nous, soit, cela ne nous empchera pas d'agir.

--Ne m'avez-vous pas dit que vous attendiez encore des ntres?

--Oui... j'ai fait avertir les deux frres Droite et Gauche, et je
m'tonne mme qu'ils ne soient pas encore arrivs.

--Ce sont de braves coeurs!...

--Dvous  notre oeuvre jusqu' la mort... et, sans eux, nous ne
serions pas sur les traces des Loups. Leur exploit a t un vritable
coup de matre.

--Chut! fit tout  coup sir Lionel. coutez....

Archibald et l'Anglais tendaient l'oreille.

On entendait sur le trottoir l'cho assourdi d'un pas rapide. Les deux
hommes se rejetrent en arrire, et descendant de quelques marches
l'escalier qui conduisait  la berge, ils se cachrent derrire la
saillie du parapet. Une ombre parut dans la nuit. Elle s'arrta, puis
parut regarder soigneusement autour d'elle, se penchant et tendant
l'oreille. Sir Lionel poussa Archibald du coude:

--Ce doit tre notre homme. Pourquoi ne nous jetons-nous pas sur lui?

Archibald rpondit  voix basse:

--Non. Si robuste que nous soyons, il pourrait nous chapper: une lutte
s'ensuivrait qui nous compromettrait inutilement et donnerait l'veil 
toute la bande.

--Et puis, ajouta sir Lionel, le mieux est de forcer l'animal dans son
repaire.... Nous y apprendrons sans doute d'intressants dtails.

Cependant l'inconnu, aprs s'tre assur que le quai tait dsert ou du
moins l'avoir cru tel, se dirigea vers la masure o nous avons vu
pntrer Silvereal. Il marchait sans prcaution maintenant, comme un
homme certain de n'avoir rien  redouter. Il s'approcha de la devanture,
se baissa, et tira de sa poche une clef qu'il introduisit dans la
serrure. Le volet tourna sur lui-mme, et l'homme disparut 
l'intrieur.

--Allons! dit Archibald.

--N'attendons-nous pas les deux frres?

--A quoi bon? Ne pouvons-nous en finir  nous deux?

--Certes oui, je suis  vos ordres.

--Vos pistolets sont arms?

--Et j'ai la main sur la crosse. Ils prendront la parole ds qu'il le
faudra.

--Venez donc.

Et remontant sur le quai, Lionel et Archibald se dirigrent vers la
demeure du faux Blasias.

La devanture tait referme. Archibald frappa de la faon qui lui avait
t enseigne par l'honnte Muflier. Six coups espacs de deux en deux.
Ils attendirent un instant, puis un judas s'ouvrit au-dessus de la
porte.

--Qui est l? demanda une voix.

--Loup! rpondit M. de Thomerville.

--Le mot de passe.

--Hors du bois!

--C'est bien. Attendez!

On entendit un bruit de verrous, puis le volet s'ouvrit.

Archibald et Lionel, la main sur leurs armes, pntrrent dans le
capharnam du vieux Blasias. Le recleur, tenant  la main une lanterne,
fixait sur les deux hommes ses yeux, dans lesquels d'ailleurs ne perait
aucune inquitude.

--Je ne vous connais pas, dit-il.

--C'est pourquoi nous venons faire connaissance avec vous, dit Archibald
en riant.

En mme temps, sa main arme d'un pistolet se dirigeait vers Blasias, et
Lionel l'avait imit. Les deux Morts s'taient placs entre la porte et
Blasias. Toute fuite de ce ct tait impossible. Mais l'homme resta
immobile devant les armes de mort qui le menaaient. Il laissa chapper
un ricanement.

--Vous paraissez pleins de courage pour attaquer un pauvre vieillard!
fit-il.

--Un vieillard... en vrit! mais si je ne me trompe, votre voix est
encore forte et vigoureuse.... Avez-vous bien l'ge que vous paraissez?

--Que voulez-vous dire?

--Rien que de fort simple. Vous ne vous appelez pas Blasias... vous tes
le Bisco, chef des Loups de Paris.

Il y eut un moment de silence.

--Avouez-vous? demanda sir Lionel.

Le Bisco baissa la tte, et comme obissant  la crainte, il dit
doucement:

--Je comprends tout... j'ai t trahi... je suis en votre pouvoir...

--Vous vous rsignez bien vite, ce me semble, dit Archibald. Je vous
avertis que votre soumission m'est grandement suspecte... videmment
vous cherchez en votre cerveau fertile quelque moyen de nous chapper...
mais veuillez vous convaincre que toute tentative serait inutile.

--Au moindre mouvement, je vous brle la cervelle, ajouta sir Lionel,
qui aimait les expressions nettes et prcises.

Le Bisco parut rflchir un moment.

--coutez-moi, dit-il. Je connais assez la vie pour comprendre que
lorsqu'une partie est perdue, c'est folie que de s'acharner  combattre.
Si vous savez qui je suis, je n'ignore pas moi-mme quels sont les deux
hommes qui se trouvent devant moi.

--Hein? vous nous connaissez? firent les deux hommes surpris.

--Qui ne connat le marquis Archibald de Thomerville, le premier
sportsman de Paris... qui jadis oui, je crois, une aventure d'amour, 
la suite de laquelle il tenta de s'empoisonner, ce qui explique
l'trange pleur rpandue sur son visage?

--Il est vrai que ces dtails ont occup pendant quelques jours
l'attention publique... je m'explique donc qu'ils ne vous soient pas
inconnus.

--Non plus que cet autre acte de dsespoir qui vous a dfigur, sir
Lionel Storigan... alors que, tromp par celle qui devait porter le nom
de duchesse de Torrs, vous avez tent de vous briser le crne d'un coup
de pistolet.

--Je vois, fit sir Lionel, que vous possdez admirablement les annales
de la vie parisienne; en tout cas, si jadis ma main a tromp ma volont,
soyez certain qu'il n'en serait pas de mme aujourd'hui....

Le Bisco paraissait avoir repris son assurance.

--Sachant donc quels sont les deux personnages qui se sont introduits
chez moi, je suis certain de n'avoir pas  redouter un assassinat, et je
devine qu'il s'agit de conditions  m'imposer.... Je vous l'ai dit, 
partie perdue, il n'est pas d'autre recours que le payement de sa
dette.... Ces conditions, je les attends... et il est plus que probable
qu'elles sont acceptes d'avance...

--Vous avez peur?

--Parbleu!... je suis seul et sans armes...  la moindre tentative de
rsistance, vous me logez une balle dans la tte. Je ne crois mme pas
qu'il y ait l de vritable lchet... Allons plus loin!... vous me
considrez comme un bandit, je ne me fais pas  cet gard la moindre
illusion; vous ne pouvez donc exiger de moi l'hrosme des honntes
gens. Vous voyez que je suis franc. Maintenant, je vous coute.

La voix de Biscarre avait repris sa nettet. Archibald, toujours
dfiant, se demandait quel pige pouvait cacher cette apparente
soumission.

--Vous tes notre prisonnier, dit-il.

--Que prtendez-vous faire?

--Rien que de trs-simple. Si nous vous avions arrt dans la rue, vous
auriez tout mis en oeuvre pour nous chapper. Ici, la fuite est
impossible, et vous allez nous suivre.

--O me conduisez-vous?

--Oh! pas en prison.... Tranquillisez-vous.... Ce n'est pas  un
magistrat que vous aurez  rpondre.

Biscarre se mordit les lvres; une lueur venait de traverser son esprit.

--Pourquoi ne m'interrogez-vous pas ici?

--Parce que ce n'est pas  nous que ce soin appartient.

--A qui donc?

--Vous le saurez plus tard. Maintenant, rpondez... tes-vous prt 
nous suivre, et nous viterez-vous la ncessit de recourir  la
violence?

--Je vous suivrai.

--Bien.

--Seulement, jurez-moi que j'aurai la vie sauve...

--Nous ne prenons aucun engagement.

--En vrit? Du moins, avez-vous l'intention de me livrer  la justice?

--Tout dpendra de vous-mme. Selon vos rponses, vous serez libre, sous
certaines rserves, bien entendu. Sinon, nous ne prjugeons rien du sort
qui vous est rserv.

Sir Lionel avait tir de sa poche des cordes fines et solides.

--Vos poignets? dit-il  Biscarre.

Celui-ci tendit les mains en avant. Sir Lionel, avec une remarquable
dextrit, les lui serra au moyen de ces noeuds savants que connaissent
les marins.

--Le billon, maintenant, dit Archibald.

--Quoi! vous voulez!... s'cria Biscarre.

--Simple mesure de prcaution. Qui sait si quelques-uns de vos amis ne
rdent pas aux environs et si vous n'prouveriez pas la tentation de
leur jeter quelque signal?...

--Dcidment, vous tes dfiants...

--C'est un hommage que nous rendons  votre habilet, dit sir Lionel en
riant.

--Mon habilet!... hlas!... je vous en donne une bien triste preuve,
car, en vrit, je me suis laiss surprendre comme un niais.

--Les plus grands capitaines ont leurs moments d'oubli.

Dcidment, l'aventure se passait dans les formes les plus courtoises.
Sans autre objection, Biscarre avait tendu le cou, et Archibald lui
avait pos aux lvres un billon qui, s'y adaptant exactement, empchait
toute mission de la voix.

--Maintenant, dit sir Lionel, nous vous prendrons chacun par un bras, et
nous vous guiderons jusqu' une voiture qui nous attend  quelques pas
d'ici.

Biscarre inclina la tte en signe de consentement. Sir Lionel alla  la
porte pour l'ouvrir, mais elle s'tait referme par son propre poids.

--La clef? fit-il.

S'ils avaient en ce moment vu l'clair qui passa sous les paupires
baisses de Biscarre, ils auraient compris que tout n'tait pas encore
fini.

--La clef? rpta Archibald en se rapprochant de lui.

Biscarre se tourna  demi et d'un geste indiqua sa poche. Archibald y
plongea la main et en retira la clef. C'tait une clef de fer, lourde,
massive. Sir Storigan la reut des mains d'Archibald et se dirigea de
nouveau vers la porte. Mais comme cette partie de la pice tait plonge
dans l'obscurit, il se tourna vers M. de Thomerville:

--Approchez la lanterne, dit-il.

Celui-ci obit. Dans ce mouvement, il s'loigna de Biscarre. Celui-ci
s'tait redress, et, doucement, comme par un mouvement naturel, avait
fait un pas en arrire. Sir Lionel introduisit la clef dans la serrure;
on entendit un bruit sec. Puis, tout  coup, le sol sur lequel ils se
trouvaient cda sous leurs pas, et tous deux disparurent dans une trappe
subitement ouverte. Alors Biscarre, dgageant ses mains comme si en
ralit les noeuds de cordes eussent t serrs par un enfant, bondit
vers la trappe, qui se referma avec un bruit sourd, et, arrachant son
billon:

--Imbciles! cria-t-il. Avant de vous attaquer  moi, vous eussiez d
mieux me connatre!

Puis, prenant une autre clef dans sa poche, il ouvrit la porte de la
rue, sortit, et lana dans l'air un coup de sifflet net et strident.
Deux ombres se dtachrent dans l'obscurit: elles portaient une sorte
de paquet qui avait forme humaine.

--Entrez, fit Biscarre.

--Voila! camarade, dit Maloigne. Sacrdi! quel chien de temps! V'la de
l'ouvrage qui vaut de l'argent! O faut-il mettre le manchot?

--tendez-le l,  terre; maintenant, faites sentinelle au dehors. A la
moindre alerte, le coup de sifflet.

--Encore dehors! Mais nous sommes tremps...

--Vous vous scherez demain. Allez!

Truard et Maloigne essayrent encore de protester. Mais, sans s'en
proccuper, Biscarre les jeta dehors. Puis, rest seul, il referma
soigneusement la porte et se dirigea vers le corps qui tait tendu sans
mouvement.

C'tait celui d'un des frres Martin, celui de Gauche. Comment se
trouvait-il l, et que s'tait-il donc pass? On se souvient que
Biscarre, averti par Diouloufait de l'enlvement de Muflier et de
Goniglu, avait immdiatement donn  son personnel des ordres pour le
soir mme.

Biscarre avait compris que l'heure de la lutte avait sonn. L'enlvement
des deux bandits devait, selon lui, tre le rsultat de quelque
imprudence par eux commise. Peut-tre mme y avait-il trahison. Les
allures de Muflier tait depuis longtemps suspectes, et la scne qui
s'tait passe  l'_Ours vert_ en tait la preuve. En tout cas, il
fallait connatre l'tendue relle du danger. Quels taient les deux
personnages qui, d'aprs le rapport de Diouloufait, s'taient prsents
d'abord au quai de Gvres, ensuite au cabaret des Halles? Puis, dans
quel but les deux saltimbanques avaient-ils fait disparatre Muflier et
Goniglu? Biscarre avait pour principe de prendre tout d'abord
l'initiative; et il y avait en lui je ne sais quel esprit d'aventure qui
le poussait  compter sur le hasard. Il fallait d'abord s'emparer des
frres Droite et Gauche. A l'heure dite, quatre Loups s'taient runis 
la tte du Pont-Neuf, au point fix par Biscarre. Puis, sous la conduite
de Diouloufait, ils s'taient dirigs vers la place du Trne, o devait
se trouver encore la baraque des saltimbanques. Ils taient arrivs
vers les dix heures du soir. C'tait l'heure o se terminaient les
reprsentations. Au moment mme o ils se glissaient dans la foule qui
entourait la baraque, Droite et Gauche excutaient leurs derniers
exercices. Les Loups, sur l'ordre de Biscarre, s'taient placs en
observation, prts  accourir au premier signal de Biscarre, qui s'tait
rserv le rle principal dans le drame qui se prparait. Il tait vtu
d'une blouse qui cachait son costume de Blasias. Il entra dans la
baraque, aprs avoir jet en passant quelques pices de cuivre. C'tait
pendant l'exercice des poids, et les deux frres excitaient des
trpignements de joie de la part des spectateurs, prompts  se moquer
des audacieux qui essayaient de lutter de vigueur avec les deux
manchots. Droite s'tait avanc sur le devant des trteaux qui leur
servaient de scne, et jetait une dernire fois le dfi sacramentel:

--Est-il encore dans la socit quelque personne qui veuille essayer ses
forces?

--Moi, dit Biscarre.

Il y eut dans la foule un redoublement d'attention, et mme quelques
applaudissements retentirent. Jusqu'ici les plus vigoureux avaient t
vaincus, il fallait une grande confiance en soi-mme pour entamer de
nouveau la lutte. Mais quand Biscarre parut, il y eut un murmure de
dsappointement. Cet homme de taille moyenne, vtu comme un paysan, le
front couvert d'un large chapeau qui dissimulait en partie son visage,
avait des allures lourdes et _pataudes_ qui ne prouvaient rien moins
qu'une force exceptionnelle. Biscarre monta sur le trteau.

--Ah! ah! camarade, fit Gauche, il parat que nous avons des biceps
exceptionnels!

--Bah! comme tout le monde, dit Biscarre en tranant la voix  la faon
normande.

--Vous venez de loin? Peut-tre tes-vous fatigu?... dit Droite avec un
accent de moquerie.

--Peut-tre ben!... mais je tcherons de faire de mon mieux...

--Choisissez! dit Gauche  son tour, en dsignant  Biscarre le tas de
poids qui avaient servi  leurs exercices.

Biscarre s'approcha, se baissa, et jouant la niaiserie du mieux qu'il
pouvait--et en cela c'tait comme toujours un acteur admirable--il tta
successivement plusieurs poids, sans les prendre et sans tcher de les
enlever.

--Avez-vous donc cru qu'ils taient en carton, fit l'un des deux frres,
qui en souleva un et le laissa retomber sur les planches, qui gmirent
sous la masse de fer.

Biscarre s'tait redress, toujours avec ses mouvements lents, et il
regardait autour de lui. Or, il y avait justement au milieu du trteau
une table couverte d'un tapis sur lequel se voyaient des altres  poids
normes. Il est vrai de dire que, le plus souvent, les frres vitaient
de se servir de ces engins, qui, mme pour leurs forces exceptionnelles,
ncessitaient des efforts trop violents. Biscarre alla vers la table.

--Qu'est-ce que vous venez faire par l? dit Gauche en riant. Est-ce que
vous voudriez en tter?

--Voyons! c'est pas bien de vous gausser de moi, dit Biscarre en riant
d'un gros rire. Si je voulais, j'enlverais la table et tout ce qu'il y
a dessus.

Un clat de rire accueillit cette fanfaronnade, et l'hilarit de la
salle fut partage par les deux jumeaux.

--M. de Crac est mort! cria une voix.

--A la porte le blagueur!

Et les lazzi d'clater de toutes parts. Biscarre passa ses mains sous sa
blouse et en tira un sac de toile assez gros. Il le plaa sur la table
et on entendit le bruit d'un sac d'cus.

--Qu'est-ce que c'est que a? dit Droite.

--a? Eh ben!... c'est le prix des deux derniers _viaux_ que j'ons
vendus aujourd'hui.

--Et qu'est-ce que vous voulez que nous fassions de a?

--Ah! ce que vous voudrez! Seulement, faut les gagner.

--Ah ! que veulent dire toutes ces pasquinades?

--Des... quoi? Voyons! tes-vous des francs gars, oui ou non? Je vous
parie ce qu'il y a l dedans que j'enlevons la table et tout le
bibelot....

La sacoche paraissait ronde: dcidment la partie ne manquait pas
d'intrt, et le silence se fit comme par enchantement.

--Nous ne parions pas d'argent, dit Gauche.

--Ah! dites donc tout de go que vous avez peur de perdre.

--Oui! oui! ils _canent_! crirent quelques spectateurs.

Droite et Gauche comprirent que, mme en supposant, ce qui tait
vraisemblable, que le particulier voult jouer une farce, ils devaient
conserver leur prestige.

--Je vous ai dit, reprit Gauche, que nous ne jouons pas d'argent, mais
on peut jouer autre chose.

--Quoi?

--Deux bonnes bouteilles de vin?

--Du bon bouch, alors!

--Tout ce qu'il y a de plus bouch.

--Topez donc!

Et Biscarre tendit la main aux deux frres.

--a y est. Et maintenant, mes gars parisiens, regardez-moi a.

Biscarre vint vers la table, qui avait une longueur d' peu prs un
mtre. Il tait impossible d'apprcier, au premier coup d'oeil, le poids
qui la surchargeait.

--Essayez d'abord de lever a, dit Biscarre.

--Pourquoi faire?

--Dame! pour me donner une petite ide de ce que a pse....

Droite saisit le bord de la table, et, d'un effort violent, souleva deux
des pieds  vingt centimtres environ, et encore se servait-il pour
levier des deux autres pieds.

--Vingt dieux! fit Biscarre, il parat que c'est un brin lourd...

--Vous pouvez encore renoncer, dit Droite.

--C'est a! reculer... pour qu'on dise que les gars de la campagne sont
des clampins...

--Allez donc... nous jugerons le coup....

Biscarre, avec ses mouvements compasss, releva les poignets de sa
chemise et mit  nu ses bras, sur lesquels les muscles saillaient comme
des cordes d'acier. Ses mains, quoique fines, prsentaient, nous l'avons
dit, ce caractre assez singulier que le pouce tait d'une longueur
inusite et touchait presque  l'extrmit de l'index. Cette
conformation--qui existait chez le plus grand criminel dont le nom ait
retenti depuis quelques annes--donne aux mains une force exceptionnelle
et permet d'excuter des actes qui paraissent, pour ainsi dire,
invraisemblables. Biscarre saisit  son tour la table par le bord,
s'arc-bouta sur ses jambes, son dos se vota, il y eut un moment de
complte immobilit. Puis, comme serre entre des tenailles de bronze,
la table se souleva... tout entire... lentement. Le corps de Biscarre
ne bougeait pas plus que si c'et t celui d'une statue. Des cris
d'enthousiasme clatrent: c'tait la preuve d'une vigueur presque
surhumaine. Droite et Gauche ne purent rprimer eux-mmes une
exclamation de surprise. Biscarre, aprs avoir soutenu la table pendant
quelques secondes,  deux pieds de terre, la laissa ensuite retomber,
mais sans secousse. Puis se tournant vers les deux frres:

--Eh bien! les gars, qu'est-ce que vous dites de a? demanda-t-il d'un
ton goguenard.

--Nous avons perdu, dit Gauche; mais, sur ma parole, nous ne nous y
attendions pas.

--Alors vous ne pourriez pas en faire autant?...

--Non, certes.

--Du moins, vous tiendrez le pari?

--C'est convenu.

--Et nous boirons ensemble deux bonnes bouteilles?

--Quand vous voudrez.

--Tout de suite alors, car j'sommes press... je repartons demain pour
le village.

--A vos ordres.

De fait, les frres jumeaux n'taient pas fchs de brusquer la fin de
la sance. Il n'est pas d'homme qui soit insensible  un chec
d'amour-propre, surtout quand il s'agit de rivalit de mtier. Deux
jours auparavant, ils avaient obtenu sur les Loups Muflier et Goniglu un
avantage qui les avait placs haut dans l'estime de leur public
ordinaire. Mais aujourd'hui, c'tait la revanche. Contraints de s'avouer
vaincus, ils sentaient que leur prestige taient tomb du mme coup. Ce
fut au milieu du plus profond silence que fut accueilli le boniment
ordinaire, annonant l'heure de la reprsentation du lendemain. Et, dans
les rangs de la foule qui s'coulait, ils auraient pu saisir plus d'une
observation peu sympathique.

--Vous m'en voulez? fit le faux paysan.

--Pourquoi donc?

--Parce que j'ons voulu gagner un bon coup  boire.

--C'tait votre droit.

--Alors, pour me prouver qu'il n'y a pas de rancune, venez avec moi.

--Nous vous suivons.

En un instant, les deux frres eurent barricad la baraque et sortirent,
accompagns de Biscarre. Dtail trange et qui prouve bien l'invincible
faiblesse du genre humain, les deux frres taient trop proccups de
leur dfaite pour concevoir le moindre soupon sur la personnalit de
leur adversaire.

--O allons-nous? demanda Biscarre.

--Chez le premier dbitant venu.

--Oh! oh! fit l'autre, vous ne m'avez pas l'air de traiter srieusement
les affaires... le premier venu... pour avaler de la drogue...

--Si vous connaissez un bon endroit.

--C'est a... oui, j'en ons un, et pas loin... au cours de Vincennes.

Il tait presque onze heures du soir: la pluie tombait maintenant 
torrents, et il et t de la plus vulgaire prudence de ne pas
s'loigner.

Mais puisque le paysan ne se plaignait pas, malgr l'eau qui pntrait
sa limousine, Droite et Gauche ne pouvaient reculer. Tous trois
passrent la barrire.

--Vous connaissez un cabaret par ici? demanda l'un des frres.

--Quand je vous le disions! Pardine! est-ce que maintenant vous allez
vous dfier de moi? Dites-le tout de suite, que vous ne voulez pas
payer....

A cette poque, la route qui mne de la barrire du Trne  Vincennes
tait absolument dserte. A peine de distance en distance quelque maison
de sordide apparence... Biscarre marchait entre les deux frres, parlant
beaucoup, racontant des histoires de marchs et de foires, dtaillant
avec un gros rire les prouesses qu'il avait dj excutes. Tout  coup,
Droite s'arrta:

--On dirait qu'on nous suit, dit-il.

Gauche tressaillit, et  ce moment une mme pense traversa l'esprit des
deux frres. Mais dj il tait trop tard. Biscarre s'tait jet sur
Gauche, qu'il treignait entre ses bras de fer; Droite avait t
renvers par trois hommes qui s'taient jets sur lui...

--Nous les tenons, dit Biscarre. Ah! mes beaux manchots! vous vous
avisez de faire les malins... il vous en cuira....

En un clin d'oeil, Gauche avait t mis dans l'impossibilit de faire le
moindre mouvement, et dj le billon s'abattait sur ses lvres, lorsque
de sa bouche sortit un sifflement trangement modul.

--Te tairas-tu, vipre? cria Biscarre.

Et de son poing il lui martela la tte.

Encore ne comprenait-il pas ce que signifiait ce sifflement. Or, il
rpondait  une convention faite de longue date entre les deux frres.
S'ils taient attaqus tous deux, tant que l'un et l'autre conservaient
l'espoir de vaincre leurs adversaires, ils luttaient, mais ds qu'ils se
sentaient vaincus, celui qui le premier reconnaissait la rsistance
impossible avertissait son frre, dont le rle devait alors se borner 
tenter l'vasion, et surtout  s'abstenir de prendre part au combat,
ft-ce dans l'espoir de la dlivrance. Ce qu'ils ne voulaient point
risquer, c'tait que la libert leur ft ravie en mme temps  tous
deux. Tant que l'un tait libre, l'autre conservait l'espoir. Droite
avait entendu, et immdiatement il avait cess de lutter contre ses
adversaires, ne songeant plus qu' saisir l'occasion favorable.

--Tenez-vous l'autre? cria Biscarre.

--Il ne bouge mme plus, rpondit Truard, l'un des complices.

Biscarre serra de nouveau les cordes qui entravaient les mouvements de
Gauche.

--Je vais finir l'affaire de l'autre manchot, dit-il.

Et il se rapprocha du groupe des trois hommes qui maintenaient Droite.
Mais avant qu'il ft arriv, celui-ci, d'un seul bond, s'tait relev:
d'un coup vigoureusement assen, il avait assomm un de ses adversaires,
et s'tait lanc sur le ct de la route; l, il hsitait encore:
devait-il, malgr leurs conventions formelles, revenir au secours de son
frre?

Son hsitation ne fut pas de longue dure. Les trois assassins s'taient
jets  sa poursuite.

--Arrtez! cria Biscarre.

On entendit le craquement d'une batterie, et un coup de feu retentit: la
balle effleura la tte de Droite. Par un hasard inespr, l'adresse de
Biscarre s'tait trouve en dfaut.

--Maldiction! cria le forat.

Mais dj Droite avait disparu. Biscarre, poussant d'pouvantables
jurements, revint vers Gauche, toujours immobile.

--Du moins, murmura-t-il, celui-l ne m'chappera pas.

On sait le reste.

Gauche tait au pouvoir de Biscarre. Le malheureux gisait sur le sol,
dans le laboratoire de Blasias. Il n'avait pas perdu son sang-froid, il
devinait qu'il tait aux mains d'un ennemi implacable.... Qu'allait-il
se passer? Quel tait cet homme? Pourquoi l'avait-on amen dans ce lieu
sinistre?

Biscarre avait ferm la porte du laboratoire, puis il s'tait courb sur
le corps du manchot.

--coute-moi bien, lui dit-il, de sa voix stridente, et je t'engage,
dans ton intrt,  ne pas perdre une seule de mes paroles. Ta vie est
entre mes mains, et je suis dcid, en cas de rsistance,  te tuer
comme un chien.... Veux-tu rpondre  mes questions?... Je vais
t'enlever ton billon, mais en mme temps, je tiendrai appuy sur ton
crne la gueule d'un pistolet.... Au moindre cri, je te fais sauter la
cervelle.

Tenant d'une main l'arme de mort, de l'autre Biscarre approcha sa
lanterne de son visage.

--Tu peux rpondre avec les yeux: m'entends-tu?

--Oui, fit Gauche du regard.

--Tu t'engages  me rpondre?

--Oui, rpta l'autre du mme signe.

--C'est bien.

Gauche sentit le froid du pistolet appuy  sa tempe, tandis que
Biscarre dtachait le billon. Un long soupir de soulagement s'chappa
de la poitrine du malheureux. Ce fut tout. Il attendit.

--Il y a deux jours, dit Biscarre, deux hommes sont entrs dans votre
baraque, et depuis ce moment ils n'ont pas reparu.

--C'est vrai, dit Gauche.

--Ils ont t tus?

--Non.

--Enlevs alors?

--Oui.

--Pourquoi?

Gauche garda le silence.

--Tu n'oublies rien de ce que je t'ai dit: parle ou je te tue.

--Vous me tuerez!

--En vrit... nous jouons au Spartiate...

--Non.

--Alors, si tu t'es attaqu  eux, c'est que tu agissais d'aprs des
ordres?

--C'est vrai.

--Tu es donc un des membres d'une association secrte?

--Je suis l'ennemi des criminels et des maudits...

--Bon! fit Biscarre en riant, voil qui est parler, et je suppose que tu
me fais l'honneur de me compter au nombre de ces adversaires; mais l
n'est pas la question: je veux, je veux, entends-tu bien, savoir quels
sont ceux qui t'emploient.

--Appuyez votre doigt sur la gchette, dit Gauche, car je jure que je ne
dirai rien.

Biscarre eut un mouvement de rage. Peut-tre allait-il le tuer, quand
tout  coup une pense traversa son cerveau.

--Ainsi, tu ne parleras pas?

--Non.

--Alors mme que je te briserais les membres et que je te dchirerais
les chairs?

--Suis-je donc au pouvoir du bourreau?

--Tu es au pouvoir d'un homme qui veut ton secret...

--Eh bien! torturez-moi, brisez-moi, je ne parlerai pas! Croyez-moi,
mieux vaut en finir tout de suite; tuez-moi.

Biscarre ricana:

--Pas encore, fit-il; et d'abord, puisque tu ne daignes pas m'tre
reconnaissant d'avoir bien voulu te rendre la libert de la langue, tu
me permettras de retirer cette concession.

D'un mouvement rapide, il rattacha aux lvres de Gauche le billon un
instant cart.

--Et maintenant, continua Biscarre, je t'avertis que malgr tout ton
courage, malgr la force de ta volont, tu parleras. Une dernire fois,
je te dis que toute rsistance de ta part est inutile, et pour te le
prouver, sache que dj deux d'entre vous sont mes prisonniers. Ne
connais-tu pas le marquis Archibald de Thomerville et sir Lionel
Storigan?

Un rle sourd s'chappa de la poitrine du malheureux, tandis qu'une
sueur froide mouillait tout son corps. Ainsi dj une partie du secret
tait au pouvoir de ce misrable!... C'tait une effrayante
rvlation!...

--Voil qui commence  te toucher, mon brave, continua Biscarre.
Allons!... dcide-toi... mange le morceau.

Les yeux de Gauche se fixrent sur le visage de Biscarre avec une
expression de profond mpris. Biscarre comprit que c'tait un refus.

--A ton aise, donc. Je te le rpte, tu parleras quand mme.

Biscarre n'avait-il pas  sa disposition les moyens qui dj avaient eu
raison du mutisme de Silvereal? Sans perdre un instant, il cacha son
visage sous un masque de verre, alluma une lampe d'esprit-de-vin et
plaa sur le rchaud une cornue de terre d'o, aprs quelques minutes,
une vapeur blanchtre commena  s'chapper. L'effet ne se fit pas
attendre. Les effluves du narcotique saisirent Gauche, toujours tendu 
terre. En vain, il tenta de rsister; en vain, tendant tous ses muscles,
il chercha  rassembler ses forces dfaillantes. Le feu brilla plus
ardent et plus clair, les vapeurs se rpandirent dans toute l'troite
pice comme un nuage, ses yeux se fermrent, sa poitrine se souleva dans
un dernier effort; mais la rsistance tait vaincue: il dormait.
Biscarre se rapprocha de lui, et se baissant, il lui posa la main sur la
poitrine. La respiration tait lente et rgulire. Alors, encore une
fois Biscarre dtacha le billon, puis il plaa un flacon sous les
narines de Gauche, chez lequel se manifestrent les symptmes que nous
avons dj dcrits, et il commena l'interrogatoire:

--Quelle est l'association dont tu fais partie?

--C'est le Club des Morts.

Biscarre se souvint tout  coup de l'indication donne par Bridoine 
Diouloufait:

--Ne tient-il pas ses sances dans une maison du carr Marigny?

--Oui... au bout du Cours-la-Reine...

--MM. de Thomerville et sir Storigan n'en font-ils pas partie?

--Oui.

--Quels sont les autres?

--M. Armand de Bernaye et mon frre.

--N'est-il pas d'autres affilis?

--Je ne les connais pas.

--Quel est le but de l'association?

--Lutter contre le mal, dfendre les honntes gens, punir les criminels.

Biscarre ne put rprimer un sourire.

--Quel est votre chef?

A cette question, un tressaillement convulsif agita le corps de Gauche.
On et dit qu'un scrupule inconscient luttait encore contre la
contrainte subie.

--Parle!

--Notre chef, c'est... une femme.

--Son nom?

Mais avant que Gauche et rpondu, un craquement sinistre se fit
entendre. Biscarre bondit sur lui-mme. Le bruit venait du ct de la
cour, l mme o la muraille s'appuyait au caveau par lequel Maloigne
tait pass pour l'espionner. Biscarre, le pistolet  la main, tendait
l'oreille. Au mme instant, des coups redoubls attaqurent la muraille,
qui, peu solide, chancelait dj. Biscarre reculait vers le magasin,
l'oeil fix sur les pierres qui se disjoignaient. Les coups rsonnaient
plus rapides et plus violents. Tout  coup, il y eut un croulement, et
une brche s'ouvrit. Deux hommes parurent.

--Bernaye!... l'autre frre!... cria Biscarre. Pardieu! le Club des
Morts est venu tout entier se livrer  moi....

D'un geste brusque, il abaissa son arme. Mais avant qu'il et tir, une
pouvantable dtonation retentit. Les pierres, en tombant, avaient bris
plusieurs fioles remplies de mlanges chimiques qui s'taient subitement
enflamms. Il y eut un horrible vacillement. La flamme, en une seconde,
remplit la masure de bois. Biscarre avait recul; il tait maintenant
dans la premire pice, protg contre ses ennemis par une barrire de
feu.

--En avant! cria de Bernaye.

Droite avait saisi le corps de son frre et l'avait entran au dehors.
Bernaye, d'un bond, franchit les flammes; mais  ce moment, les poutres
branles tombrent avec fracas. Bernaye, frapp, tomba. Quand il se
releva, la porte tait ouverte. Biscarre fuyait sur le quai.

--Droite! Gauche! cria Bernaye. Chassons la bte fauve!...

Les deux frres taient l. L'air vif de la nuit avait subitement
dissip l'ivresse passagre de Gauche. On apercevait l'ombre de Biscarre
courant sur le quai.

--En avant! cria encore Armand.

Tous trois s'lancrent sur ses traces. Les deux frres taient alertes
et vigoureux. C'tait une trange chasse  l'ombre. Mais voici qu'une
lueur claira tout  coup la scne.... C'tait la maison du vieux
Blasias qui brlait. Dj des maisons voisines les cris: Au feu! se
faisaient entendre. Les dernires bonbonnes du laboratoire clataient
avec un bruit semblable  la dtonation d'armes  feu.

Un ruisseau tincelant coulait sur le quai.

--Archibald!... Lionel!... fit tout  coup Armand.

--Les malheureux!... rpondit Gauche, ils sont prisonniers!...

--Dans cette maison?

--Sans doute!...

--Alors ils sont perdus!... Il nous faut cet homme mort ou vivant....
Les Morts sont sacrifis au devoir!...

Et, sans s'arrter, sans tourner la tte en arrire, les trois hommes
poursuivaient Biscarre. Celui-ci, se voyant en pleine lumire, avait
bondi sur le parapet du quai! puis, d'un lan surhumain, il s'tait jet
sur la berge. Mais, un instant aprs, les trois hommes sautaient
derrire lui. Qu'esprait-il? Il allait droit au fleuve gonfl qui
roulait entre les rives ses flots noirtres.

--Nous nous emparerons de lui, dit Gauche. A l'eau;  l'eau!...

Un bruit mat leur rpondit. Biscarre venait de s'lancer dans le fleuve.
Derrire lui, Droite et Gauche... puis Armand. Ils s'efforaient de le
cerner. Lui plongeait... et, pendant quelques instants, sa trace
disparaissait. Puis sa tte mergeait, et,  chacune de ses tentatives,
il semblait que ses ennemis se rapprochassent de lui. videmment, sa
respiration s'puisait. Armand n'tait plus qu' deux mtres de lui....
En face, les deux frres lui coupaient la retraite. Il se rapprochait de
la rive. Qu'on pt le contraindre  y remonter, et cette fois il tait
pris.... Mais tout  coup, il battit l'eau de ses deux mains et
s'enfona. Les trois nageurs se rejoignirent.

--Attendons, dit Armand, il va reparatre, et cette fois ce sera la
dernire....

En effet, aprs quelques instants, une masse noire flotta.

--C'est lui, dit Droite en fendant l'eau.

Mais au mme moment, une seconde forme parut  la surface.

--C'est lui! cria Armand.

Et sa main, s'accrochant au corps, l'entrana vigoureusement sur la
berge. Il se pencha sur lui, le considrant au reflet rouge de
l'incendie qui clairait le ciel. Il poussa un cri:

--Archibald!...

Et  ce cri un autre rpondit, pouss par les deux frres qui, eux
aussi, avaient ramen un corps sur la rive, c'tait celui de sir
Lionel.... Quant  Biscarre, il avait disparu. tait-il mort?


FIN DE LA PREMIRE PARTIE




TABLE

PROLOGUE

LES GORGES D'OLLIOULES

I. Le Jugement

II. Pierre le gelier

III. Biscarre et Diouloufait

IV. Mathilde et Marie

V. Le Serment d'une mre

VI. Le Meurtre

VII. La Vengeance du forat

VIII. La Parole donne


PREMIRE PARTIE

LE CLUB DES MORTS

I. Salons et mansardes

II. Au bal

III. Anciennes et nouvelles connaissances

IV. Les Suites d'un bal

V. Sous terre

VI. Ce que c'tait que le Castigneau

VII. La Salle funbre

VIII. Rsurrection

IX. Histoire de Martial

X. A l'_Ours vert_

XI. Coalition de vices

XII. Les Galanteries de Muflier

XIII. Confession force

XIV. Bizarre! trange!

XV. Une banque originale

XVI. O la lutte s'engage

FIN DE LA TABLE DE LA PREMIRE PARTIE




F. Aureau.--Imprimerie de Lagny.






End of the Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina

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