The Project Gutenberg EBook of Posies populaires Serbes, by Auguste Dozon

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Title: Posies populaires Serbes
       Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes

Author: Auguste Dozon

Release Date: January 18, 2006 [EBook #17540]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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POSIES POPULAIRES SERBES

       *       *       *       *       *

CHANTS HEROQUES

CHANTS DOMESTIQUES ET CHANSONS

    PARIS.--IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOM
    55, QUAI DES AUGUSTINS.

POSIES POPULAIRES SERBES

TRADUITES SUR LES ORIGINAUX AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES

PAR

AUGUSTE DOZON

CHANCELIER DU CONSULAT GENERAL DE FRANCE A BELGRAD

    Les Serbes, ce peuple enferm dans son pass, destin  tre
    musicien et pote de toute la race slave, sans savoir mme qu'il
    deviendrait un jour la plus grande gloire littraire des Slaves.

    MICKIEWICZ, _Les Slaves_ T. I p. 331

    PARIS
    E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR
    PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE D'ORLEANS

1859

A AUG. BRIZEUX ET AUG. BARBIER.


_Mon cher Barbier,

Lorsque j'eus d'abord la pense d'inscrire en tte de ce livre deux noms
qui m'taient galement chers, celui de Brizeux et le vtre, Brizeux
tait plein de vie; loign de lui, je le croyais du moins. Nous le
pleurons aujourd'hui, et les lettres franaises avec nous; au lieu de
serrer la main d'un ami, il ne me reste qu' honorer la mmoire d'un
pote. Permettez-moi, mon cher Barbier, de vous associer ici  cette
mmoire; j'y ai un double droit: Vous tes l'gal de Brizeux par le
talent, et vous voulez bien m'accorder dans votre amiti la mme place
que je tenais dans la sienne._

A.D.

_Belgrad, le 1er Septembre 1858._




INDEX EXPLICATIF DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX ET DES MOTS ETRANGERS
QUI SE RENCONTRENT DANS L'OUVRAGE

_Agalouk_ (T), dignit et fief d'aga.

_Belgrad_ (ville blanche), capitale de la principaut de Serbie avec une
forteresse occupe par les Turcs.

_Bochtchalouk_ (Voir note 10 de la 3e partie, p. 185).

_Boiana_, rivire qui traverse Scutari d'Albanie.

_Bosnie_ (_Bosna_), province slavo-musulmane de la Turquie d'Europe, et
rivire qui y coule.

_Boula_, nom que les Serbes donnent aux femmes maries turques.

_Bouzdovan_, masse d'armes garnie de noeuds.

_Brankovitch_, Vouk (Voir note 8 de la 1re partie, p. 61).

_Bulgarie_, province slave de la Turquie.

_Charatz_ (cheval pie), cheval de Marko Kralievitch.

_Choumadia_ (de _chouma_, fort), partie de la Serbie dans laquelle se
trouve Belgrad.

_Coucou_, symbole de la douleur (Voir les notes des 4e et 5e parties).

_Deh_ (T.), brave, espce de garde-du-corps, homme d'escorte; _deh-bacha_,
chef des gardes.

_Dpense_, Faute de mieux, j'ai traduit ainsi le mot _riznitza_, qui
dsigne une chambre o l'on garde l'argent, les habits et les provisions.

_Despote_, titre des chefs nationaux serbes, aprs le renversement de
l'empire.

_Devi_, (Voir note 10 de la 2e partie, p. 120 ).

_Dolman_ (dolama). Ce n'est pas la courte pelisse des Magyars, mais un long
vtement sans manches.

_Douchan_ (tienne), tzar serbe, de 1336  1356.

_Gousl_ (ce mot est en serbe du fminin pluriel), instrument de musique
 une seule corde, ayant la forme gnrale d'une guitare, sauf que le
corps en est convexe et dont on joue au moyen d'un archet en forme d'arc,
il sert uniquement  accompagner la rcitation dclame des posies
hroques.

_Grahovo_, district situ entre l'Hertzgovine et le Montengro.

_Hadouk_ (de l'arabe-turc _haidoud_), bandit, mais, dans la posie
populaire, sans aucune ide fltrissante, et plutt dans un sens
hroque.

_Harambacha_ (T.), chef de voleurs.

_Hertzgovine_, province slavo-musulmane de la Turquie.

_Igoumene_ ({~GREEK SMALL LETTER OMICRON~} {~GREEK SMALL LETTER
ETA~}{~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
SMALL LETTER UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER
EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
SMALL LETTER FINAL SIGMA~}), suprieur des couvents du rite oriental.

_Ioug_, le sud. _Ioug Bogdan_, beau-pre du knze Lazare.

_Iounak_, hros, homme brave et accompli, d'o _iounatchka pesma_, chant
hroque.

_Iovo_, diminutif de _Iovan_, Jean.

_Irne_, femme de George Brankovitch, despote serbe elle-mme de 1457 
1459.

_Jna_, femme, d'o _jnska pesma_, chant fminin, par opposition aux
posies hroques.

_Kaloyer_ ({~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}, en serbe,
_kaloudjr_), moine du rite oriental.

_Kalpak_ (T.), bonnet de fourrure, d'o notre mot kolbak.

_Karageorge_ (en serbe _Karadjordje_). Voir note 10 de la 4e partie, p.
224.

_Krsno-im_. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.)

_Kladoucha_, ville de la Croatie turque.

_Kmte_, chef lectif des villages serbes, il y en a ordinairement deux
ou trois.

_Knze_, Pendant la domination turque, ce mot dsignait les petits chefs
de district, sous sa forme russe, _kniaz_ (que nous rendons par duc), il
est le titre officiel du prince actuel de Serbie.

_Koovo_ (de _ko_ merle), grande plaine situe dans l'ancienne Serbie,
et o fut livre contre les Turcs, le 15/27 juin 1389, une bataille qui
amena la ruine de l'empire serbe.

_Kolo_, nom des danses nationales serbes (Voir la note 16 de la 3e partie,
p. 185).

_Koula_, tour, maison (Voir note 12 de la 1re partie, p. 62).

_Koum_, parrain pour les noces comme pour le baptme.

_Krouchedol_, monastre de Sirmie.

_Krouchevatz_, ville de Serbie.

_Lab_ (le), et la _Sitnitza_, rivires ou ruisseaux qui traversent la
plaine de Koovo.

_Lazare Greblianovitch_, tzar ou knze serbe de 1371  1389 (Voir note 2
de la 1re partie p 69).

_Lievo_, ville de l'Hertzgovine.

_Litra_, quart de l'_oka_.

_Maritza_, l'_Hebrus_ des anciens, et aussi, sans doute par confusion,
quelque rivire qui coule dans la plaine de Koovo (Voir note 14 de la 2e
partie, p 121).

_Marko Kralievitch_, personnage historique et hros lgendaire serbe.

_Mhana_ (du persan _mei_ vin, et _khane_ maison), cabaret et petite
auberge de village, en Serbie.

_Merniavtchevitch_, nom patronymique du roi Voukachine et de ses frres
(Voir note 1 de la 2e partie p 119).

_Miliatzka_, rivire qui traverse Saraievo.

_Miloch Obrenovitch_, prince de Serbie (Voir note 11 de la 4e partie, p
224).

_Mirotch_, montagne de Serbie.

_Mitrovitza_, ville de la Slavonie, sur la Save.

_Morava_, la rivire la plus considrable qui coule dans l'intrieur de
la Serbie. Elle se jette dans le Danube, vers les Portes de fer.

_Mostar_, chef-lieu de l'Hertzgovine.

_Mouio_, diminutif de Moustafa.

_Nemania_, tienne (XIIe sicle), fondateur de la dynastie serbe des
Nemanitch.

_Nich_ (Nizza sur les cartes), chef-lieu d'un pachalik de Bulgarie.

_Obilitch_, Miloch. L'un des gendres du knze Lazare, qui donna la mort au
sultan Murad Ier. (Voir note 9 de la 1re partie, p. 61.)

_Oka_, poids et mesure de capacit turcs. (1,284 grammes.)

_Opanak_, sandale en cuir grossier de couleur rouge, fixe autour de la
jambe par une lanire, et qui forme la chaussure des paysans serbes et
turcs.

_Otmitza_, enlvement. (Voir note 4 de l'int., p. 30.)

_Oudbigna_, ville de la Croatie turque.

_Ouroch V_, tzar serbe, de 1356  1367.

_Pachinitza_, en serbe, femme d'un pacha.

_Pandour_, agent de la police, gendarme serbe.

_Pesma_, nom de toutes les pices de posie chante serbes.

_Pobratime_, _Poestrima_, etc. (Voir note 3 de la 1re partie, p. 59.)

_Prilip_, ville d'Albanie, et rsidence de Marko Kralievitch.

_Prizren_, ville d'Albanie.

_Protopope_, ou vulgairement _prota_, dignitaire de l'glise orientale.
C'est notre archiprtre.

_Rade_, _Rado_, diminutif de Radotza.

_Ravantiza_, monastre de Serbie.

_Romania_, montagne de Bosnie, aux environs de Saraievo.

_Saraievo_ (en turc, _Bosna-Serai_, palais de la Bosnie), grande ville,
chef-lieu de la Bosnie.

_Save_ (Sava), grande rivire, qui se jette dans le Danube  Belgrad.

_Scutari_ (Skadar), ville d'Albanie.

_Sgne_, ville de Dalmatie.

_Serbie_ (Srbia), principaut tributaire de la Porte Ottomane, avec
administration intrieure indpendante.

_Sirmie_ (en serbe _Srem_), province de la Hongrie entre le Danube et la
Save.

_Slava_, fte du patron de famille. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.)

_Smederevo_ (sur les cartes, Smendria), ville de Serbie.

_Sokol_ (le Faucon), vieux chteau fort, situ en Serbie.

_Sophia_, ville de Bulgarie.

_Spahi_ (en serbe, _spahia_), seigneur fodal, grand propritaire
terrien--_Spahilouk_, domaine d'un spahi.

_Stara planina_ (la vieille montagne), nom serbe des Balkans.

_Svat_, invit aux noces (Voir note 10 de la 2e partie, p 120) Le _stari
svat_ en est le chef et l'un des tmoins du mariage.

_Sveta Gora_, la sainte montagne ({~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK
SMALL LETTER OMICRON~} {~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER
GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK
SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
RHO~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~})
le mont Athos.

_Talari_ (de l'allemand _thaler_), pice d'argent autrichienne qui vaut
environ cinq francs.

_Tamboura_, instrument de musique  cordes.

_Tchaouch_ (T ), huissier, messager, hraut.

_Tchardak_ (T ), galerie ou pice ouverte, _verandah_ attenant  une
maison, aussi, pavillon, corps de logis.

_Tchelebi_ (T ), espce de petit-matre, de _dandy_ turc, jeune homme de
distinction.

_Timok_, rivire de Serbie.

_Toka_, espces de plaques mtalliques qui couvraient le devant de la
veste dans l'ancien costume serbe.

_Tzar_, _tzarine_ (tzaritza), _tzarevitch_, mots appliqus par les Serbes
dans le sens d'empereur, etc., aux souverains ottomans, aussi bien qu'
ceux du reste de l'Europe, ils ne font point usage du titre de sultan.

_Tzarigrad_, ville impriale, nom par lequel les Serbes dsignent
Constantinople.

_Tzer_, montagne de Serbie.

_Tziganes_, bohmiens (Voir note 22 de la 2e partie, p 123).

_Tzerna Gora_, nom serbe du Montengro.

_Tzetigna_, rivire de Dalmatie--_Tzetigne_ (au fm. plur. ), Cettigne,
capitale du Montengro.

_Varadin_, nom serbe de Petervardein, forteresse de Hongrie.

_Vila_, espce de nymphe des bois (Voir note 7 de la 2e partie, p. 120).

_Vilindar_ (Chilendar), monastre de l'Athos, fond par un tzar serbe.

_Voukachine_, l'un des grands feudataires des tzars serbes Douchan et
Ouroch, pre de Marko Kralievitch.

_Zadoujbina_, fondation pieuse.(Voir note 9 de la 2e partie, p. 120.)

_Zadrouga_, association domestique (Voir note 2 de la 4e partie, p. 221.)

_Zagori_, district de l'Hertzgovine.

_Zadar_ (Zara), ville de Dalmatie.

_Yatak_, recleur des hadouks, qui les hberge et les cache pendant
l'hiver.




INTRODUCTION

I


Les posies populaires dont le prsent recueil contient un choix
restreint, mais fait avec soin, et traduit uniquement sur les originaux[1],
appartiennent  toute la race serbe rpandue, sous divers noms, dans la
principaut actuelle de Serbie (_Srbia_), la Bosnie, l'Hertzgovine,
le Montengro (_Tzrna Gora_), quelques districts de la Bulgarie et
de l'Albanie, la Dalmatie et les provinces mridionales de la Hongrie
(Batchka, Sirmie et Banat). Elles sont encore  l'tat de tradition
orale, et le patriote clair, M. Vouk Stefanovitch Karadjitch, qui,
depuis plus de quarante ans, s'occupe avec un zle intelligent et une
scrupuleuse fidlit  les recueillir de la bouche mme du peuple, n'a
pas encore entirement accompli sa tche, tant la mine o il puise est
abondante, tant aussi l'accs en est parfois difficile, tant il faut de
patience et de sagacit pour faire un choix parmi les matriaux qu'elle
fournit[2].

Pour juger ces posies, pour les goter mme, et surtout pour comprendre
leur valeur comme documents de l'histoire littraire gnrale, il est
indispensable de connatre certaines circonstances qui se rattachent 
leur origine et  leur composition. Les dtails qui suivent, emprunts
 leur savant diteur[3], sont les plus propres  mettre le lecteur au
courant de ces circonstances. J'y ajouterai ensuite quelques remarques qui
me sont personnelles.

Toutes nos posies populaires, dit M. Vouk, se divisent en chants
hroques (_psm ounatchk_) que les hommes chantent (ou plutt
dclament, comme je le dirai plus loin) en s'accompagnant de la _gousl_,
et en posies domestiques ou fminines (_jnsk_), que chantent
non-seulement les femmes et les jeunes filles, mais aussi les hommes,
particulirement les jeunes gens, le plus souvent  deux voix. Ceux qui
chantent les posies fminines le font pour leur propre amusement,
tandis que les posies hroques sont destines  des auditeurs; c'est
pourquoi, dans les premires, on a surtout gard  la partie musicale,
 la mlodie, et dans les secondes,  l'expression potique.

Aujourd'hui, c'est dans la Bosnie, l'Hertzgovine, le Montengro
et les rgions montagneuses du midi de la Serbie, que le got pour les
posies hroques est le plus vif et le plus gnral. Actuellement
encore, dans ces contres, il est  peine une maison o l'on ne trouve
une _gousl_, qui surtout ne manque jamais dans les stations des ptres;
et il serait difficile d'y trouver un homme qui ne st pas jouer de cet
instrument, chose mme que beaucoup de femmes et de jeunes filles sont
en tat de faire. Dans les districts infrieurs de la Serbie (ceux qui
avoisinent le Danube et la Save), les _gousl_ deviennent dj plus
rares, bien que je pense que dans chaque village (surtout sur la rive
gauche de la Morava), on en trouverait au moins une.

Pour ce qui est de la Sirmie, de la Batchka et du Banat, les aveugles
sont les seuls qui y possdent des _gousl_, et encore doivent-ils
apprendre  en toucher et la plupart ne s'en servent-ils que pour
accompagner des complaintes; toute autre personne regarderait comme une
honte d'avoir dans sa maison un instrument d'aveugle. Aussi, dans les
pays que je viens de nommer, les posies hroques (ou, comme on les y
appelle dj, d'aveugles) ne sont-elles chantes que par des mendiants
privs de la vue, ou par des femmes qui ne font point usage de la
_gousl_. Cela explique pourquoi les posies hroques se chantent plus
mal et sont plus corrompues dans la Sirmie, la Batchka et le Banat, qu'en
Serbie, et en Serbie, aux environs du Danube et de la Save, plus que dans
l'intrieur des terres, en Bosnie et en Hertzgovine surtout....

La posie domestique ou fminine,  ce que je crois, est surtout
rpandue l o l'autre l'est moins, et dans les villes de la Bosnie;
car de mme que dans les contres qui bordent le Danube et la Save, les
moeurs des hommes se sont adoucies, de mme dans les autres (les villes
exceptes), le caractre des femmes a conserv plus de rudesse, et la
guerre, plus que l'amour, occupe la pense de la population. Une autre
raison encore, c'est que l les femmes vivent plus dans la socit.
Ajoutons d'ailleurs que, dans les trois provinces hongroises que j'ai
nommes, les chansons _populaires_ ne se chantent plus, et ont t
remplaces par de nouvelles, que composent des gens instruits, des
coliers et des apprentis du commerce.

Il y a un certain nombre de posies qui appartiennent  une classe
intermdiaire entre les hroques et les domestiques. Elles se
rapprochent plus d'ailleurs des premires, bien qu'il soit fort rare de
les entendre chanter sur la _gousl_ par des hommes, et qu'en raison de
leur longueur, le plus souvent on les _rcite_.

On compose encore aujourd'hui des posies hroques,.... qui ont
ordinairement pour auteurs, autant que j'ai pu m'en assurer, des hommes de
moyen ge et des vieillards. Dans les pays o le got en est gnral,
il n'y a pas un homme qui ne sache plusieurs chants, quelquefois jusqu'
cinquante ou mme davantage, et pour ceux dont la mmoire est si
bien garnie, il n'est pas difficile d'en composer de nouveaux. Il faut
d'ailleurs savoir que, dans les contres dont je parle, les paysans
n'ont ni les mmes soucis, ni les mmes besoins que dans les tats
de l'Europe, et qu'ils mnent une vie assez semblable  celle que les
potes dcrivent sous le nom de l'ge d'or...

L'auteur cite ensuite des exemples de pices burlesques ou
_satiriques_,--genre qu'il n'a point admis dans sa collection,--qui
ont t composes par des gens  lui connus. Elles sont faites 
l'occasion de circonstances de la vie ordinaire et manquent d'importance
gnrale, ce qui fait qu'elles ne se rpandent point au dehors et
meurent bientt l o elles sont nes. Voici quelques-unes de ces
circonstances: les noces, quand il s'y produit quelque incident comique,
par exemple quand les invits se prennent de querelle et rouent de coups
l'un d'entre eux; quand une femme quitte son mari; surtout quand il y a
brouille dans un mnage, ou que des gens maris  la suite d'un rapt
(_otmitza_)[4] restent sans enfants. Et M. Vouk,  propos des querelles
entre gens de noce, ajoute avec quelque navet: S'il y avait mort
d'homme, en pareil cas, on ne ferait pas une chanson comique. Tout cela,
il faut l'avouer, nous reporte un peu loin de l'ge d'or. Mais c'est
peut-tre ici le lieu de faire observer que la navet dont je parle
dans ces pages est une qualit de l'esprit, des esprits jeunes, et n'a
rien  faire avec la candeur ou l'innocence des moeurs.

Que l'on ne puisse, dit-il ailleurs, connatre les auteurs des posies
populaires, mme les plus rcentes, il n'y a rien l qui doive tonner;
mais ce qui a lieu de surprendre, c'est que dans le peuple personne
n'attache d'importance  composer des vers, et que, loin d'en tirer
vanit, le vritable auteur d'un chant se dfend de l'tre, et prtend
l'avoir appris de la bouche de quelque autre. Il en est ainsi des posies
les plus rcentes, de celles dont on connat parfaitement le lieu
d'origine, et qui roulent sur un vnement de frache date; car  peine
quelques jours se sont-ils couls, que personne ne songe plus  leur
provenance.

Quant aux posies domestiques, il s'en compose peu de nouvelles
aujourd'hui, et elles ne se produisent plus gure que sous la forme de
dialogues improviss entre filles et garons.

Et plus loin: Les posies hroques sont mises en circulation
principalement par les aveugles, les voyageurs et les hadouks. Les
aveugles vont mendiant de porte en porte, ils frquentent les assembles
prs des monastres et des glises, ainsi que les foires, et partout
ils chantent. De mme, quand un voyageur reoit l'hospitalit dans
une maison, il est d'usage, le soir, de lui prsenter une _gousl_, en
l'invitant  chanter, et dans les khans et les cabarets (_mhanas_), il
s'en trouve pour le mme usage. Quant aux hadouks, dans leurs retraites
d'hiver, ils passent la nuit  boire et  chanter, le plus souvent les
exploits de leurs confrres.

M. Vouk entre ensuite dans des dtails sur la manire dont il a recueilli
les _pesmas_. Il raconte l'tonnement et la dfiance qu'il inspirait,
soit aux femmes, soit surtout aux chanteurs de profession, dont la jalousie
de mtier, excite par la crainte de perdre un gagne-pain, ne cdait
qu' de copieuses libations d'eau-de-vie[5]. Mais au sujet de ceux-ci, il
se plaint qu'il soit si rare d'en trouver un qui fasse son mtier avec
un peu d'intelligence et sans gter la _pesma_. Il fallait d'ordinaire
l'entendre de la bouche de plusieurs pour l'avoir complte, et avec
l'exactitude et dans l'ordre convenables.


II

Comme on vient de le voir, les _pesmas_ serbes sont le travail de plusieurs
sicles, sont l'oeuvre collective d'une race tout entire, du gnie
et des moeurs de laquelle elles fournissent en mme temps l'expression,
d'autant plus fidle et plus authentique, que toute influence, toute
imitation extrieures, sont restes trangres  leur composition. Le
nom de _nationales_ leur conviendrait donc mieux que celui de _populaires_,
mot qui, dans notre tat social si raffin, a pris une acception
particulire, et est devenu presque le synonyme de _vulgaire_, de
_trivial_. La posie populaire, chez nous, ce sont uniquement les chansons
grossires du paysan, de l'ouvrier, de l'ignorant enfin, c'est--dire de
l'homme qui, tranger  la langue polie,  la connaissance de l'histoire
et de l'antiquit, se trouve, par cette ignorance mme, exclu de la vie
intellectuelle et comme raval dans une condition infrieure; posie
informe, boiteuse, et d'ailleurs peu abondante. Car je ne parle pas des
oeuvres soi-disant populaires fabriques par des _messieurs_. C'est
ordinairement le plus dtestable des pastiches.

Chez les Serbes, rien de tout cela.

Ce n'est pas que les lumires y soient plus rpandues; l'ignorance y est,
au contraire, universelle, absolue; la socit y forme une seule classe,
qui n'a qu'une connaissance, un aliment intellectuel, une vie morale, une
histoire, et, avec la danse et la boisson, un divertissement commun: les
posies populaires. Les choses ont un peu chang, bien entendu, dans la
principaut, o une transformation politique et sociale s'opre, o la
posie populaire se meurt et commence  tre ddaigne, bien que la
posie savante soit encore dans les langes; mais l mme o, comme en
Bosnie, il s'est conserv une espce de noblesse fodale, les moeurs la
rapprochent tellement du rustre, du _raya_, que, pour mon sujet, il n'y a
point de diffrence.

Les chants historiques serbes ont eu d'ailleurs une destine singulire
et bien importante. C'est grce  eux en grande partie, on n'en saurait
douter, que s'est conserv dans le peuple le sentiment de la nationalit.
L'habitude de clbrer sous une forme potique chacun des incidents de
la lutte nationale ou individuelle contre les Turcs a constamment entretenu
le souvenir et l'amour de l'indpendance, et attis la haine de peuple
 peuple, de religion  religion[6]: double sentiment qui a fini par
se faire jour, au commencement de ce sicle, chez les Serbes de la
principaut, et qui rgne encore si nergiquement parmi ceux de la
_Tzrna Gora_. Et, d'un autre ct pourtant, ils ont servi  conserver
le lien national entre les Serbes des diverses religions, car on a vu des
Bosniaques musulmans demander  un kadi la grce d'un prisonnier serbe du
rit oriental, comme bon chanteur de _pesmas_, et, au commencement du
XVIIe sicle, Goundoulitch, le dignitaire de la rpublique de Raguse,
revendiquait dj comme gloire nationale, dans son pome d'_Osman_[7],
les gestes, embellis par la posie, de Marko Kralievitch et d'autres
hros serbes.

Quelques-uns des dtails fournis par M. Vouk sur la composition et la
transmission des _pesmas_ auront sans doute rappel au lecteur ce qu'on
raconte des rapsodes homriques, et suggr  son esprit de curieux
rapprochements d'histoire littraire, que la lecture de ces posies
elles-mmes ne peut que confirmer. A mon avis, l ne s'arrte pas la
ressemblance entre ces productions d'une race obscure de l'Europe moderne
et les grandioses et charmantes compositions de l'antiquit grecque. Non
que je veuille tablir un parallle de valeur artistique, auquel rien
ne se prterait. J'ai en vue seulement les origines et quelques-uns des
caractres soit extrieurs, soit moraux, qui donnent  la vritable
posie pique sa physionomie et son charme. Parmi les premiers, on peut
ranger l'exposition dramatique du dialogue, les rptitions constantes
et en termes identiques des discours qu'on a entendus, et ces pithtes
exprimant la qualit la plus essentielle et la plus apparente des objets
auxquels elles s'appliquent et formant avec eux un tout indivisible; et,
parmi les autres, le plus important de tous, cette inspiration collective
qui,  mon avis, est le trait distinctif et comme l'me de la posie
pique.

Je n'ai pas la prtention de donner une nouvelle dfinition de cette
posie, dont la vritable nature a t pourtant bien mconnue.
Aujourd'hui cependant on est assez d'accord pour reconnatre que ce qui la
constitue, ce n'est ni la longueur d'un rcit versifi, ni sa division
en vingt-quatre ou douze chants, ni une machine pleine de merveilleux, ni
(comme les _rves_ dans la tragdie) une superftation d'pisodes.
A mes yeux, ce qui la caractrise, ce qui en forme l'essence, c'est
un sentiment de fracheur et de jeunesse, une navet sduisante de
pense et d'excution, et avant tout, comme je viens de le dire, une
inspiration collective et impersonnelle, qui lui communique l'empreinte
d'une race, d'un peuple,  l'oppos de la posie lyrique, manifestation
d'une pense, d'une personnalit individuelles.

La classification en genres et en espces convient  la nature physique,
qui reproduit perptuellement les formes qu'elle s'est prescrites 
elle-mme; mais, applique aux oeuvres de l'esprit humain, plus libres,
variables comme la pense, comme la physionomie individuelles, n'est-elle
pas un abus de mots? En quoi, pour me borner  cet exemple, l'_Odysse_,
ce premier des romans, ressemble-t-elle _extrieurement_  l'_Iliade_?
Et voudra-t-on absolument faire une pope de la _Divine Comdie_, une
tragdie de _Faust_, oeuvres au plus haut degr lyriques? Il est trop
vident, en effet, que chaque gnie vraiment original produit son oeuvre
sous une forme propre, troitement lie avec la pense et qui en est
comme le corps. La forme, en ce sens, est, aussi bien que le style, l'homme mme.

L'inspiration collective dont je parle, fondement de la posie pique, et
qui n'existe que chez des nations encore dans l'enfance, tout au plus
dans leur jeunesse, se dissipant devant les progrs de la critique et du
raisonnement, comme la rose sous les rayons du soleil, parat allie de
fort prs  la tendance historique, car l o elle rgne, les sujets
individuels n'ont pas encore d'intrt, le peuple se passionne uniquement
pour ceux qui appartiennent  son histoire gnrale ou qui la refltent
(les dieux mmes,  cette priode, font partie de la nation), et la
manire de les concevoir est la mme pour tous les membres de la nation.
Cette manire aussi ne comporte que la peinture et le dveloppement des
plus simples sentiments de l'humanit; les passions dans leurs traits
les plus lmentaires, et non les gots de l'esprit, les analyses
ingnieuses aux mille nuances, ou les combinaisons sociales si
multiplies plus tard, lui servent de base. Dans cet tat social, o
le pote chante presque comme un oiseau, sans le savoir, o l'homme de
lettres n'existe pas encore, les caractres des personnages traditionnels
se conservent intacts de gnration en gnration, et mme alors que
le souvenir des vnements s'altre, ils se transmettent  l'tat de
types auxquels personne ne songe  toucher, et qu'on ne modifie pas
plus que ceux de l'antique statuaire gyptienne, ou, pour me servir d'un
exemple plus voisin, que les images sacres du Christ et des saints de
l'glise orientale qu'on voit peintes sur l'iconostase des temples. C'est
ainsi qu'on s'explique la fusion en un seul tout, portant l'empreinte d'une
puissante unit, sans altration de donnes primitives, des rapsodies
homriques, et des traditions germaniques dans les _Niebelungen_, o le
changement partiel de couleur et l'introduction d'lments plus modernes
n'ont rien enlev aux caractres de leur vieille grandeur barbare.
Enfin c'est ainsi que la manire des _pesmas_ serbes n'a point subi
d'altrations sensibles pendant plusieurs sicles, et que Marko
Kralievitch, pour le Serbe tranger  l'Occident, est toujours le mme
hros pourfendeur de Turcs, fort et buveur  la faon de Gargantua,
froce comme un Viking Scandinave, et qui, disparu du monde, doit, comme
Arthur, s'y remontrer un jour, pour chasser le Turc, l'ennemi national.

Diverses causes ont concouru  maintenir chez les Serbes l'esprit
potique dans cet tat de primitive navet. L'isolement moral dans
lequel vivent les peuples montagnards, la tnacit de leurs habitudes,
l'opinitret avec laquelle ils adhrent  leurs moeurs,  leurs
croyances,  leur langue, sont un fait gnral, mais dont la persistance
a t singulirement favorise dans la Turquie d'Europe par les
circonstances politiques. La domination turque, en effet, a eu cet
avantage--au prix d'autres dominations trangres, bien entendu--qu'elle
ne s'est que superpose et n'a point cherch  s'assimiler les
populations conquises,  leur faire adopter sa langue[8], sa lgislation.
Contente  l'origine, et dans les temps de premire ferveur, d'avoir
prouv la supriorit de l'islam par l'imposition d'un tribut, elle a
laiss les races  elles-mmes et  l'avenir, s'interposant pour
ainsi dire entre elles et le mouvement moderne, matriel aussi bien
qu'intellectuel, ainsi qu'un nuage qui intercepte les rayons du soleil et
arrte le dveloppement de la vgtation, sans pourtant la tuer. Les
provinces chrtiennes soumises aux Osmanlis rappellent, si l'on me passe
cette comparaison, le conte de la _Belle au bois dormant_. Tout y a t
plong dans un sommeil qui dure depuis plusieurs sicles, et qui, pour
l'homme de l'Occident, en fait,  certains gards, le pays le plus
curieux de l'Europe. La terre, comme les hommes, y ont encore quelque chose
de primitif, et c'est ce primitif qui forme le charme des posies serbes.

Un autre rsultat littraire de cette squestration, naturelle ou
politique, des populations serbes, c'est que leurs facults potiques se
sont dveloppes spontanment, librement, suivant la loi de leur nature,
et  l'abri de toute influence extrieure. Il n'y a pas eu l invasion
d'une histoire, d'une religion, d'une mythologie trangres: tout est
rest national, ide, sujets, langue, versification. Aussi la posie
serbe, prise dans son ensemble, a-t-elle une empreinte d'originalit
rare et comme une haute saveur de terroir, et peut-elle dire (si nous la
personnifions, et quelle qu'elle soit d'ailleurs), comme le pote que nous
venons de perdre, alors qu'il se rvoltait contre l'accusation de plagiat:

    Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Fait d'autant plus remarquable que les provinces serbes, le Montengro
surtout, eurent de frquentes relations non-seulement avec Venise,
mais avec Raguse (_Doubrovnik_), o, ds la fin du XVe sicle, une
littrature florissante, ayant la mme langue pour organe, s'tait
dveloppe sous l'influence italienne, dont elle porte des traces
nombreuses et profondes.

Une autre circonstance non moins digne d'tre note, c'est que cette
barrire a compltement arrt l'invasion, dans les moeurs comme dans
la posie, des ides ou des sentiments chevaleresques, qui pourtant,
lorsque celle-ci s'est dveloppe, avaient encore beaucoup de force
en Europe. La condition des femmes, telle que la retracent les _pesmas_
elles-mmes et telle qu'elle est dans la ralit (qu'on se rappelle
ce que j'ai dit du rapt), et, pour rester dans notre sujet, le personnage
potique, dont mention a dj t et sera encore faite dans ces pages,
celui de Marko Kralievitch, en sont des preuves suffisantes. Marko, il est
vrai, venge quelquefois les opprims d'une manire qui rappellerait
celle des chevaliers errants; une fois il reproche  quelqu'un des
actes d'inhumanit ou plutt un manque de charit, et, au dbut de sa
carrire, il va mme, par amour de la justice et de la vrit, jusqu'
contredire les prtentions de son pre au trne, pour le conserver 
l'hritier lgitime. Mais c'est le sentiment religieux ou national qui
l'anime, et hors de l il n'est pas toujours un modle de bonne foi ni de
bravoure, et en gnral il se montre vindicatif, brutal, froce, vices
sans doute de son temps, et surtout il n'y a pas, dans sa conduite envers
les femmes, la moindre trace de cet esprit chevaleresque qui tempra la
brutalit du moyen ge, car, loin de montrer pour elles de la galanterie
ou de la politesse, il les traite souvent avec une barbarie rvoltante et
qui et appel sur lui la vengeance des paladins de l'Occident.


III.

La posie populaire serbe a t, nous l'avons vu, partage par celui
qui l'a le premier tire de l'tat de tradition orale en deux grandes
divisions: en _posie hroque_, ou dclame  l'aide d'un instrument
de musique  ce destin, et en _posie fminine_ ou chante. Mais,
suivant les sujets qu'elle traite, on peut, dans chacune de ses divisions,
distinguer plusieurs catgories. Commenons par la seconde, qui, elle
aussi, a plutt un caractre pique, dans le sens que j'ai donn  ce
mot, que lyrique, puisque, outre l'exposition presque toujours dramatique
et dialogue, on ne saurait dduire, de chaque chant pris  part, une
individualit d'auteur, mais seulement de l'ensemble, le gnie de la
race. Elle comprend des pices se rapportant  des usages domestiques ou
agricoles, ou mme ayant une couleur obscurment mythologique, mais trop
locales et trop dnues de valeur potique pour tre traduites, surtout
dans un recueil aussi born; et enfin des posies amoureuses, les plus
nombreuses et les seules o j'aie puis. Remarquons, en passant, que
l'amour qu'elles expriment n'est point le sentiment un peu langoureux
et transi des Allemands, mais la passion mridionale du _mi piace_,
sensuelle, mais naturelle et non sans dlicatesse et sans grce. On
y trouve aussi, surtout dans les chansons musulmanes (bosniaques), plus
d'imagination, plus de couleur, comme si,  travers l'islam, un reflet de
l'Orient tait venu les dorer.

Pour ce qui est de la posie hroque, c'est l'lment historique,
appuy sur la base patriotique et religieuse, qui y domine et prime tous
les autres, et son vrai sujet, ce qui lui donne une sorte d'unit, c'est
la guerre contre le Turc.

En effet, la grande masse des _pesmas_ serbes,--soeurs en ce point des
_romances_ espagnoles et des chants klephtiques, comme,  d'autres
gards, des ballades anglaises sur Robin-Hood,--nous retrace un pisode
de cette lutte sanglante entre le croissant et la croix, entre l'islam
et le christianisme, qui, commence par les Arabes sous les murs de
Constantinople, au lendemain de la mort de Mahomet, puis transporte
par eux en Espagne, s'est tendue presque jusqu'aux glaces du ple, 
travers les steppes russes et polonaises, et a mis aux prises avec les
Turcs et les hordes asiatiques presque tous les peuples de l'Europe, de
l'histoire desquels elle forme encore aujourd'hui le noeud, sous une autre
forme, celle de la question d'Orient. Cette lutte, qui s'est prolonge
jusqu' nos jours, avec quelque chose de son caractre primitif, dans la
petite principaut du Montengro, a travers, chez les Serbes, quatre
phases distinctes, marques nettement par la posie, qui les a chantes:
une premire priode de guerre d'gal  gal, entre les tzars serbes
et les sultans osmanlis, termine par la dfaite de Koovo (15 juin
1389), qui fut pour les Serbes ce qu'a t la bataille de Ceuta pour les
Espagnols, ce qu'est celle de Mohacs pour les Magyars; aprs la ruine de
l'indpendance, une poque de vasselage, qui trouve sa personnification
dans Marko Kralievitch, et pendant laquelle la nation, encore forte et
redoute, est contrainte de prendre part, par le service militaire,
aux expditions guerrires du vainqueur; vient ensuite la priode de
reprsailles individuelles, prenant de plus en plus les apparences du
brigandage, et ayant pour acteurs les Hadouks et les Ouskoks; enfin,
en dernier lieu, mais dans la principaut seulement, une guerre
d'indpendance, o la Muse a salu encore le rveil de la nationalit.

De maigres chroniques monastiques, des biographies de rois regards comme
saints, un essai d'histoire gnrale (celle de Ratch), voil tout
ce qu'ont laiss les trois premires poques. crits dans la langue
liturgique ou dans un style qui s'en rapproche beaucoup, ces documents sont
demeurs  peu prs inintelligibles et en tout cas inconnus au peuple,
qui s'est fait  lui-mme, au fur et  mesure des vnements, son
histoire chante, histoire non pas toujours telle qu'elle fut, mais telle
qu'elle et d tre, et rforme par la conscience gnrale,
comme on voit, dans nos thtres de mlodrame, des spectateurs nafs,
emports par la situation, invectiver le tyran et prendre la dfense de
l'innocence.

Un exemple remarquable de cette tendance transformatrice de l'imagination
populaire, et en mme temps la conception la plus nettement dessine
qu'ait produite la posie serbe, c'est le personnage de Marko Kralievitch,
un de ces hros semi-rels, semi-lgendaires, qui se rencontrent au
dbut de presque toutes les littratures, ou plutt  l'origine des
peuples: il est de la famille des Roland, des Cid, des Roustem (et
aussi des Gargantua); figures relles, mais que le laps du temps a
transformes, agrandies, en faisant d'elles la peinture vivante d'une
poque ou la personnification d'une nation tout entire. Devant
l'histoire, c'est un tratre qui a attir la ruine sur son pays en
appelant les Turcs pour satisfaire son ambition personnelle. Chose
trange! cette action s'est efface de la mmoire du peuple, qui,
une fois asservi, a mis en lui sa prdilection, parce qu'il faisait
quelquefois payer cher  l'ennemi commun, aux Turcs, les services
qu'il leur rendait comme vassal, et paraissait ainsi, autant que les
circonstances le permettaient, le vengeur de sa nation.

Cette haine de race et de religion contre les Osmanlis n'est pas la seule
qui anime les chants serbes; il en est une autre qui perce par endroits, et
dont l'explosion a eu son importance dans les dernires annes. Bien
que le hros favori de la Hongrie, Jean Hunyadi, sous le nom de Jean de
Sibigne, et son apocryphe neveu, le _ban Sekula_, jouent un certain rle
dans les lgendes et posies serbes, le Magyar catholique ou protestant
n'y parat gure moins dtest que le Turc infidle, et il est de
certaines expressions qui font pressentir les horreurs commises dans les
guerres de 1848 et 1849[9].

Au sein d'un tat social tel que celui des Serbes, dans la posie d'un
peuple dont la vie est une sorte de communion intime et perptuelle avec
la nature, ce qui peut surprendre, c'est l'absence de l'lment
mythique. Ce fait doit tre attribu au gnie pratique et positif, sans
profondeur, et ennemi des spculations abstraites, de la race slave[10]:
contraste frappant avec la race teutonique, dont une fraction a laiss,
dans les traditions cosmogoniques et hroques des _Eddas Scandinaves_,
un monument de son nergie morale et de ses aptitudes contemplatives.
L'existence de potes-chanteurs, parmi les Slaves paens, est atteste
par les crivains byzantins du VIe sicle[11]; mais, selon toute
apparence, leur tche tait,  l'oppos des druides et des scaldes, de
clbrer les exploits guerriers des chefs. Autrement, le christianisme a
t introduit si tard et sous une forme si lmentaire parmi les
Slaves orientaux, la religion, en prenant pour idiome liturgique la langue
nationale ou  peu prs, les a tellement _prservs_ des ides et
d'une culture trangres, qu'on devrait, en ce qui concerne les Serbes,
trouver les dbris nombreux d'une posie mythique. Or, il n'existe rien
de ce genre, car on ne saurait donner ce nom  des traces de la croyance
orientale aux dragons et aux serpents, qui forme la base de quelques
lgendes et surtout de contes en prose[12]: tout vestige mme de l'ancien
culte a disparu,  l'exception peut-tre des refrains inintelligibles
des chansons dites _Kralyitchke_ et _Dodolsk_[13], lesquels paraissent
renfermer des invocations  des divinits paennes; et, chose
singulire, la posie n'a pas admis non plus les superstitions populaires
encore aujourd'hui les plus enracines, telles que la croyance aux
vampires (_vampir_, _voukodlak_) et  la sorcellerie. A cela, les _Vilas_
seules font une exception remarquable et heureuse, comme agent surnaturel
et vraiment potique. On pourrait mme,  la rigueur, voir en elles
un mythe: tres aux formes indcises que l'imagination n'a pas mme
dtermines, rarement aperues, mais faisant souvent retentir leur voix
prophtique ou menaante, redoutables pour l'homme qui va les
troubler dans leur solitude, doues d'une puissance bienfaisante par la
connaissance des simples, elles sont comme le symbole des forces funestes
ou salutaires de la nature, et, dans le silence des forts, dans la
profondeur des montagnes, comme un cho de sa voix mystrieuse. Quant
 ces exemples de la parole prte aux animaux,  ces colloques qui
s'tablissent entre les hommes et les astres, il n'y faut voir qu'un effet
de la tendance de l'esprit humain  revtir de ses propres qualits
les choses au milieu desquelles il passe son existence, et envers qui la
familiarit engendre l'affection.

L'ge des _pesmas_ n'est pas une question facile  rsoudre. En
prsence de l'uniformit de style et de langue qui les caractrise, on
n'a pour guide, afin de constater leur anciennet relative, qu'un reste
de couleur plus antique, plus barbare, ou la date des vnements qu'elles
clbrent. M. Vouk pense que ce qu'elles offrent de plus ancien sont
ces refrains obscurs dont j'ai parl plus haut. Il croit aussi, non sans
vraisemblance, que la posie serbe tait dj florissante avant la
bataille de Koovo, mais que la commotion terrible produite par cet
vnement, point de dpart d'une nouvelle re, fit tomber dans l'oubli
bien des chants, qui furent bientt remplacs dans la mmoire du peuple
par d'autres, fruits des circonstances nouvelles. Il en existe d'ailleurs
un certain nombre qui se rapportent  des princes de la dynastie des
Nemanias ( partir du milieu du XIIe sicle), laquelle donna la premire
une certaine cohsion  la nation, et on peut supposer, il me semble,
que l'tat de morcellement et d'obscurit o celle-ci tait reste
jusqu'alors n'tait pas propre  dvelopper la posie historique,
dont l'essor ne date sans doute que de l'poque o se manifesta une
vie politique plus concentre et plus active. Je ne prtends pas
dire, d'ailleurs, que les _pesmas_ soient, _dans leur forme actuelle_,
contemporaines des vnements qu'elles clbrent: beaucoup seraient
sans doute peu intelligibles, bien que les langues des peuples peu
cultivs se conservent bien plus longtemps sans altration. Elles ont
t se modernisant sans cesse, les chanteurs substituant aux mots
devenus obscurs des expressions qui devaient tre mieux comprises, tout en
respectant le fond et mme la couleur et le style. Ce n'est pas une pure
supposition: dans les _pesmas_ videmment antrieures  l'arrive
des Osmanlis ou  leur contact prolong avec les populations serbes,
on trouve un certain nombre de mots turcs, traces de ce rajeunissement
successif. Mais pour s'assurer combien la composition des _pesmas_, leur
style et leur esprit sont rests les mmes, on n'a qu' lire la
pice qui date de 1813 (_les Adieux de Karageorge_), que j'ai insre
principalement dans ce but, et la comparer avec les plus anciennes: c'est
 peine si on y trouvera une diffrence. C'est le mme souffle qui, 
travers les sicles, au sein du mme tat social, animait les esprits.

Le sentiment pique, qui apparat aussi au printemps de la vie des
nations, ressemble, si je puis ainsi m'exprimer,  un fruit dlicat sur
le point de se nouer et que menacent la gele ou la pluie: pour que
le fruit de l'inspiration ne _coule_ point, pour qu'il se forme et
soit durable, la condition premire, c'est l'existence d'une langue
rgulire, forme et commune  toute la nation, et qui est comme le
corps o la posie vient s'incarner. Cette condition, trop rarement
remplie, fit dfaut aux potes de notre moyen ge,  l'auteur de _la
Chanson de Roland_, par exemple, qui, disposant d'un instrument moins
imparfait ou capable, comme Dante, de le crer lui-mme  son usage,
nous et peut-tre lgu un chef-d'oeuvre. De mme que, par un nouveau
malheur, le jour o notre histoire vint nous offrir le plus beau sujet
que l'imagination puisse rver, la vie de la Pucelle d'Orlans, il tait
dj trop tard: la tendance sceptique et railleuse de notre caractre,
la prtendue _navet_ gauloise avait pris le dessus et rendu impossible
qu'il ft trait dans l'esprit convenable. Plus heureux, les potes
populaires serbes ont eu ce prcieux avantage, et  un tel degr, que
l'idiome vulgaire par eux labor a pu, au jour de l'mancipation,
devenir immdiatement la base d'une langue crite, intelligible  tous,
et n'offrant point ces disparates de patois ou mme de dialectes qui
existent dans tant d'autres pays.

Cette langue, douce d'ailleurs et trs-varie dans son accentuation et
son intonation, offrait ainsi un instrument convenable; malheureusement
la versification et la partie musicale laissent  dsirer. Elles ont, en
effet, aussi bien que les danses, pour caractre une grande monotonie. Les
chansons, aux airs lents et mlancoliques, comme chez les autres peuples
slaves, ont, il est vrai, une mtrique plus varie[14]; mais une
grande partie des _pesmas_ dites fminines, ainsi que tous les chants
hroques, sont composs dans un vers de dix syllabes, coup exactement
comme le ntre, c'est--dire aprs le quatrime pied, et offrant
invariablement, et sans aucune exception, un sens complet, dont la
chute rpte sonne dsagrablement  l'oreille de l'tranger.
Et l'accompagnement de la _gousl_ n'est pas fait pour en relever
l'uniformit. Cet instrument, faonn par les paysans eux-mmes au
moyen d'un morceau de bois qu'on creuse et revt de peau de mouton, n'a
qu'une corde, se tient sur les genoux, et on en joue  l'aide d'un archet
en forme d'arc,  peu prs  la manire du violoncelle. Le chanteur
dbite ses vers, sur une mlope analogue  celle des rcitatifs
d'opra, d'une voix criarde et par couplets de cinq  six vers, aprs
quoi il laisse un repos assez long pendant lequel le grincement de la corde
continue  se faire entendre. Cette description n'a rien de sduisant,
et pour moi, si j'ai got les _pesmas_ sous cette forme, c'est lorsque,
dans mes excursions de chasse, j'entrais dans quelqu'une de ces _mhanas_
ou cabarets, grandes cabanes de clayonnage enduit de boue qu'on rencontre
isoles au bord des chemins, gnralement dans le voisinage des
fontaines. L, entour de mes chiens et assis sur un banc peu lev
devant le foyer qui occupe le milieu de la pice, j'observais, tout
en savourant une tasse de caf  la turque, les visages de ceux qui
m'entouraient, souvent musulmans et serbes ensemble; leurs impressions se
communiquaient peu  peu  mon esprit et je finissais par tomber sous le
charme: la scne faisait passer le comdien, la pense l'emportait sur
l'excution barbare.

Pour une pareille posie, le mode de traduction tait clairement
indiqu. Il n'y avait l ni conceptions puissantes, ni penses
ingnieuses ou profondes, ni expressions renfermant un sens concentr
qu'il faut faire jaillir, et qui tablissent une lutte entre le traducteur
et son original, mais un art de composition purement instinctif, une
clart continue, sans trivialit, mais sans ornements potiques, point
d'images,  peine une rare comparaison ou une pithte pittoresque pour
relever la simplicit, on pourrait dire la nudit, de ces productions
naves, tout en action, o l'imagination de l'auditeur semble charge de
complter par la form l'ide dramatique qui lui est transmise en
germe. tre exact, au risque mme d'tre incorrect, surtout ne point
_embellir_, c'est--dire altrer, voil ce que je me suis propos. Je
me suis seulement permis des coupures (les rptitions et la prolixit
sont les grands dfauts des potes populaires) l o un sentiment de
fatigue me faisait craindre la mme impression pour le lecteur. C'est
pouss par ce scrupule de fidlit que j'ai appliqu aux chants non
hroques, et mme  quelques-uns de ceux-ci, destins  servir de
spcimens exacts de la manire de l'original, la mthode de traduction
si heureusement employe pour les posies de _Burns_ par M. Lon de
Wailly, et qui consiste  rendre chaque vers  part. Si je suis ainsi
parvenu  faire passer le lecteur sous l'impression de cette posie, peu
brillante dans les dtails, mais originale et saisissante dans l'ensemble,
si son intrt est captiv un moment par le tableau des moeurs d'un
peuple qui s'est peint lui-mme lentement et sans en avoir conscience, mon
ambition sera satisfaite.

AUG. DOZON.

Belgrade, 1er dcembre 1857.




NOTES


[Note 1: La traduction de Mme lise Voiart (2 volumes in-8, Paris, 1834)
a t au contraire excute d'aprs une version allemande,
singulirement heureuse il est vrai, celle de Mme Robinson (Talvj). Mon
travail aussi renferme plusieurs pices dont l'original n'a t publi
que depuis.]

[Note 2: Outre un premier spcimen publi  Vienne en 1815, les
_Narodn serbsk psm_ (posies nationales ou populaires serbes) ont
eu deux ditions, l'une imprime en 4 volumes grand in-12  Leipzig, de
1823  1834, l'autre  Vienne, de 1841  1846, en 3 volumes in-8, qui
doivent tre complts par un quatrime, pour lequel l'auteur rassemble
encore des matriaux. Le nombre des posies hroques, qui forment deux
tomes de cette dernire dition, s'lvent  190.--Comme singularit,
et pour prouver combien cette posie est encore  l'tat oral, il faut
dire que la collection imprime de M. Vouk est  peu prs inconnue mme
en Serbie, o son introduction est interdite par un ordre du gouvernement,
 raison d'un systme d'orthographe diffrent de l'orthographe
officielle, et il m'est arriv d'crire, sous la dicte de gens qui en
ignoraient l'existence, des pices ayant plus de cent vers.]

[Note 3: Prface de la premire dition, Leipzig, 1823.]

[Note 4: La coutume d'enlever les filles tait gnrale parmi les Serbes
sous la domination turque et, selon M. Vouk, elle rgne encore chez ceux
qui relvent directement de la Porte Ottomane. Ce rapt avait lieu  main
arme et entranait souvent l'effusion du sang. Voici, parmi les dtails
que donne notre auteur dans son _Dictionnaire serbe_ (au mot OTMITZA), ceux
qui m'ont sembl les plus caractristiques: S'il arrive que la fille
rsiste et ne veuille point suivre les ravisseurs, ceux-ci l'entranent
en la tirant par les cheveux, et en la frappant  coups de bton, comme
_des boeufs dans un champ de choux_, et on l'entrane dans un bois,
et on la marie dans quelque cabane de ptre ou tout autre endroit, le pope
est contraint, bon gr mal gr, et sous peine d'tre abm de coups,
de faire le mariage.]

[Note 5: Il a fallu plus de quinze jours  M. Vouk pour recueillir de
la bouche d'un seul rapsode (_pvatch_), un vieillard nomm Milia, la
_pesma_ des _noces de Maxime Tzvnoivitch_, qui n'a pas moins de douze
cent vingt-six vers, il est vrai, et qui, avec celle intitule _Banovitch
Stralnma_, renfermant huit cent dix vers, est le plus long des pomes
serbes.]

[Note 6: Un des hommes les plus distingus de la principaut me disait
qu'tant ministre de l'intrieur, il y a environ dix ans de cela, il
s'tait vu oblig d'interdire, dans quelques districts, le chant public
des _pesmas_, qui exaltaient encore assez les auditeurs pour en pousser
quelques-uns  s'enfuir dans les montagnes et  se faire hadouks.]

[Note 7: _Ivana Gundulitcha Osman, u dvadeset pievaniah, u Zagrebu_ 1844.]

[Note 8: Le serbe n'a gure pris au turc des mots dsignant des choses
usuelles, des objets fabriqus surtout, et des noms de mtiers. Les
Bosniaques, tout zls musulmans qu'ils ont la prtention d'tre,
ont conserv, comme on sait, les noms, la langue et beaucoup des usages
slaves. Je me suis diverti plus d'une fois  voir l'embarras et le
dpit de quelqu'un de ces grands et solides gaillards, au turban rouge
en spirale, alors qu'un Turc lui adressait la parole, et qu'il se trouvait
dans l'impossibilit de comprendre les plus simples questions, ou mme
d'y rpondre.]

[Note 9: On peut citer pour exemple une _pesma_ intitule _Combat entre
les habitants d'Arad et ceux de Komadia_. Elle est assez rcente, du
temps de Joseph II (_Ioifa kiara_). Entre autres amnits, avant le
combat, ou plutt la rixe provoque par les Serbes, ceux-ci boivent 
la sant du brave, qui apportera une langue de calviniste, c'est--dire
de Magyar, comme le montre la suite, o les deux dnominations sont
employes indiffremment.]

[Note 10: Veut-on savoir, par exemple, o en est la philosophie en Russie
et mme ce qu'on y entend par l, que l'on consulte la _Chrestomathie
russe_ de Galahov, imprime a Moscou en 1853, pour l'usage des
universits. On sera tonn du caractre des morceaux qui reprsentent
cette branche de la littrature.]

[Note 11: Am. Thierry, Histoire d'Attila, _Revue des Deux-Mondes_, 15
fvrier 1852.]

[Note 12: J'ai imprim la traduction de deux de ces contes dans
l'_Athnaeum franais_ du 6 janvier 1855. Quant  l'absence, dans la
posie, des _vampirs_ et autres objets des croyances populaires, c'est
ce fait qui excita le premier, chez Mickiewicz, des soupons sur
l'authenticit de la _Guzla_, de M. Mrime. (_Cours de littrature
slave_.)]

[Note 13: Les premires sont des chansons que, le jour de la Pentecte,
des filles, dont l'une prenait le nom de reine, _Kralyitza_, allaient
chanter de porte en porte dans les villages; les autres taient chantes
aussi par des jeunes filles, mais nues et couvertes seulement de branchages
et de fleurs; aussi des Tziganes taient-elles ordinairement les actrices
de cette crmonie, qui avait lieu en temps de scheresse et pour
implorer la pluie du ciel.--Je mentionnerai encore ici les lamentations
funbres (_naritzani_,  Belgrade _zapvani_) que prononcent les
femmes sur le corps des morts, ainsi que cela a lieu encore chez les
Corses, les Grecs, les Irlandais. Cet usage, pour le dire en passant, dont
j'ai t tmoin plusieurs fois, a plutt excit ma curiosit que mon
motion.]

[Note 14: Les vers, dans ces chansons, sont de trois jusqu' quatorze
syllabes, et sont forms de troches ou de dactyles, rarement mlangs.
Par une concidence singulire, deux des vers les plus usits,
l'hroque, et un autre, aussi de dix-sept syllabes, mais coup par le
milieu, sont identiques  deux mtres, aussi employs chez nous. Voici
un exemple du second:

    Oblak se viye | po vedrom nebu
    Le nuage flotte dans le ciel clair

Pour toutes les sortes de vers, il y a une remarque presque gnrale
 faire, c'est que la quantit primitive des syllabes y est modifie
suivant les exigences de la mtrique. Ainsi le vers hroque suivant
(compos comme tous ceux de cette classe, uniquement de troches), dont
les mots, pris isolment, seraient prononces

    I ponese | tri tovara blaga.

a pour prononciation chante.

    I ponese | tri tovara blaga.

N'y a-t-il pas l, pour le dire en passant, un fait de nature  jeter
quelque lumire sur la question si controverse du rle de l'accent
et de la quantit dans l'ancienne posie grecque? L'accentuation de
la langue moderne est fortement marque, or, les anciens Hellnes
auraient-ils pris la peine d'inventer une notation qui n'aurait rpondu
 rien? et ne modifiaient-ils pas aussi dans la posie la prononciation
habituelle, c'est--dire l'accentuation de leur langue, selon les
exigences de la mtrique?--Ajoutons que la rime tait compltement
inconnue aux Serbes, et n'a t introduite que rcemment dans la posie
savante.]




Afin de reproduire autant que possible la prononciation serbe, et en
mme temps ne pas m'loigner trop de l'orthographe originale, j'ai cru
convenable d'adopter une mthode de transcription uniforme et en partie
conventionnelle pour quelques sons de la langue serbe.

Prononcez

_ai, ei, oi, oui_, comme _ail, eil, oille (oy), ouille_ dans _travail,
soleil, foyer, fouille_;

__ comme _eu_ dans _heurter_,

_ch_ comme _chercher_,

_j_ comme _jardin_,

__ (au lieu de ss) comme _s dur_,

_tz_ comme _zz Italien_, ex. _tzar_ (tsar)

Les combinaisons _dj_ et, dans les finales des noms patronymiques, _tch_
(ex Kralievitch), reprsentent des sons mouills et sifflants, analogues
a _di_ dans _Dieu_, et _ti_ dans _tiens_.

Toutes les consonnes finales doivent se prononcer comme si elles taient
suivies d'un _e_ muet, ex. _svat_ (svate).

Les noms de personnes et de lieux et les mots trangers sont runis dans
un index plac  la fin du volume.




I

LA BATAILLE DE KOOVO


NOTICE

Il est ncessaire de donner, au moins en quelques lignes, un aperu des
vnements historiques qui ont servi de fondement aux chants compris
dans cette premire section, ainsi qu' nombre d'autres, omis ici. Ces
dtails me dispenseront d'une foule de notes et d'explications.

Les Serbes venus, au VIIe sicle, des bords de la Vistule et de l'Oder,
dans la Turquie d'Europe actuelle (Illyrie et Msie), s'y tablirent sous
la suzerainet de l'empereur Hraclius, qui leur assigna des terres, et
sous l'autorit immdiate de chefs nationaux appels _Joupans_. L'un de
ces chefs, tienne Nemania, ayant russi au XIIe sicle  runir en
une seule toutes les joupanies, parvint  se rendre indpendant des Grecs
de Byzance, prit le titre de roi et fonda une dynastie qui dura environ
deux sicles. L'avant-dernier des Nemanitch, tienne Douchan, aprs
avoir tendu considrablement sa domination, surtout aux dpens
des empereurs grecs, mourut en 1356, comme il tait en marche sur
Constantinople, au secours de laquelle l'empereur avait appel les Turcs.
Un mouvement d'expansion fodale suivit cette poque de concentration
politique, et Ouroch V, successeur de Douchan, fut assassin en 1368 par
l'un de ses grands feudataires, Voukachine, lequel avait pris le titre de
roi, et dont l'autorit s'tendait sur la vieille Serbie, une partie de
l'Albanie, l'Acarnanie et la Macdoine. Quelques annes aprs, un
autre de ces personnages, dont les noms se trouvent frquemment dans
les _pesmas_, Lazare Greblianovitch, gouverneur de la Matchva, rduisit
successivement ses comptiteurs, entre autres Marko Kralievitch, fils
an de Voukachine, et fut sacr tzar en 1376, bien qu'il prt
seulement le titre de knze.

Les Turcs avaient dfait une premire fois les Serbes en 1365, au combat
de la Maritza; ils reparurent en 1389, et Lazare, ayant refus le tribut,
les attendit dans les vastes plaines de Koovo, situes dans la partie
mridionale de la vieille Serbie (district actuel de Novi Bazar). Le 15/27
juin 1389 eut lieu une sanglante bataille o les Serbes furent vaincus,
et  la suite de laquelle prirent Lazare et Murad Ier, le premier
dcapit par ordre du sultan, que venait de poignarder Miloch Obilitch,
gendre du knze serbe.

Les rcits varient sur les circonstances de cet vnement. Suivant
les uns,--c'est la donne de nos lgendes,--Miloch, semblable au romain
Scvola, se serait fait introduire, avant le combat, dans la tente de
Murad, o il l'aurait poignard; suivant les historiens turcs, qui
reprsentent Murad comme un martyr de la foi musulmane, ce serait quand
celui-ci, la lutte termine, parcourait le champ de bataille, que Miloch,
bless, se serait relev et aurait frapp le sultan, pendant qu'il
embrassait en suppliant son trier[A].

[Note A: _Izvori serbsk poviestnitz_, etc., ou sources de l'histoire
serbe, publies en turc, avec traduction serbe et allemande, par BERNAURR
et BERLITCH, Vienne, 1857, page 85.]

Quoi qu'il en soit, aprs Lazare, il n'y eut plus que des despotes serbes
tributaires, jusqu'en 1459, poque o la nation fut dfinitivement
rduite sous la domination directe des sultans. Mais les chants
tmoignent de l'impression profonde que ces vnements avaient laisse
dans l'esprit du peuple, qui n'a jamais cess de clbrer avec tristesse
et avec fiert son indpendance perdue.




LA BATAILLE DE KOOVO[A].


I

    Le tzar Murad fond sur Koovo,
    comme il y arrive il crit une lettre menue[1],
    et l'envoie vers la ville de Krouchvatz,
    aux mains du prince Lazare:

    O Lazare, tte de la Serbie,
    ce qui n'a jamais t, ce qui ne peut tre,
    c'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs,
    et que les mmes rayas payent deux tributs.
    Rgner tous deux nous ne pouvons.
    Envoie-moi donc clefs et tributs,
    les clefs d'or de toutes les cits,
    et le tribut pour sept annes;
    si tu ne veux me les envoyer,
    viens vers le champ de Koovo,
    que nous partagions la terre avec nos sabres.

    Lorsque la lettre menue parvient  Lazare,
    il la regarde et verse des pleurs amers.

[Note A: Les nos 1, 3 et 4 ne sont que des fragments de chants dont la fin
s'est perdue.]


II

LA CHUTE DE L'EMPIRE SERBE.

    Un oiseau gris, un faucon, arrive  tire-d'ailes
    du Lieu saint, de Jrusalem,
    et il porte une lgre hirondelle....
    Ce n'est point un oiseau gris, un faucon,
    mais bien saint lie;
    et ce n'est point une lgre hirondelle qu'il porte,
    mais une lettre de la mre de Dieu;
    il l'apporte au tzar[2],  Koovo,
    et sur ses genoux la laisse tomber.
    Voici ce que la lettre annonce au tzar:

    Lazare, (n d'une) illustre race,
    pour quel empire te dcideras-tu?
    Veux-tu l'empire du ciel,
    ou l'empire de la terre?
    Si tu choisis l'empire terrestre,
    fais seller les chevaux, et resserrer les sangles;
    guerriers! ceignez vos sabres,
    puis ruez-vous sur les Turcs,
    et leur arme tout entire prira;
    si tu choisis l'empire cleste,
    rige un temple  Koovo,
    n'y pose point des fondements de marbre,
    mais seulement de soie et d'carlate,
    puis fais communier l'arme et range-la en bataille
    tout entire elle succombera,
    et toi, prince, avec elle tu priras.

    Lorsque le tzar a lu ces mots,
    il songe, il roule bien des penses:
    O mon Dieu, que faire et  quoi me rsoudre?
    Pour quel empire me dcider?
    Sera-ce pour l'empire cleste,
    ou pour l'empire de la terre?
    Si c'est la terre que je choisis,
    l'empire de ce monde est pour peu de temps,
    tandis que celui du ciel dure dans les sicles des sicles.

    Le tzar a prfr l'empire du ciel
     celui de la terre;
    il rige  Koovo un temple,
    il n'y pose point des fondements de marbre,
    mais seulement de soie et d'carlate,
    puis il mande le patriarche de Serbie,
    avec douze puissants vques,
    et l'arme communie, et se range en bataille.
    A peine le prince avait-il ordonn l'arme,
    que les Turcs se rurent sur Koovo...[A]

[Note A: Je supprime la suite de ce chant comme offrant peu d'intrt, et
faisant d'ailleurs double emploi avec le n V.]


III

    Mon pobratime[3], Ivan Koantchitch,
    as-tu reconnu l'arme turque?
    Est-ce que les Turcs ont beaucoup de troupes?
    pouvons-nous avec eux engager le combat?
    Est-il possible pour nous de vaincre les Turcs?

    Ivan Koantchitch lui rpond:
    O mon frre, Miloch Obilitch,
    oui, j'ai reconnu l'arme des Turcs,
    immenses sont leurs troupes;
    fussions-nous tous (Serbes) jets dans le sel,
    nous ne salerions point la nourriture des Turcs.
    Voil deux semaines entires
    que chaque jour je pousse vers les hordes turques,
    et je n'y ai trouv ni fin ni nombre:
    de l'Erable, frre, jusqu' Sazlia,
    de Sazlia jusqu' la route du pont,
    du pont  la ville de Zvetchan,
    de Zvetchan, frre, jusqu' Tchetchan,
    et au-dessous de Tchetchan jusqu'aux montagnes,
    l'arme turque a tout occup:
    cheval contre cheval, guerrier contre guerrier,
    des lances de guerre comme une noire fort,
    partout des tendards comme des nuages,
    et des tentes comme des neiges[4].
    La pluie tombt-elle  flots du ciel,
    nulle part elle ne toucherait la terre,
    mais rien que des bons chevaux et des guerriers.
    Murad s'est abattu sur la plaine de Mazguite,
    il commande le Lab et la Sitnitza.

    Miloch derechef l'interroge:
    O est la tente du puissant Murad?
    car j'ai fait au prince le serment
    de tuer Murad, le tzar des Turcs,
    et de lui poser le pied sur la gorge.

    Es-tu donc fou, mon pobratime?
    o peut tre la tente du puissant Murad,
    qu'au milieu du camp des Turcs?
    Tu aurais beau avoir les ailes du faucon,
    et fondre du haut du ciel serein,
    tes plumes n'emporteraient point de l ton corps.

    Miloch alors adjura ainsi Ivan:
    O Ivan, mon bon frre,
    non par le sang, mais tout aussi cher[5],
    ne rvle point au Prince ce que tu sais,
    car il en concevrait du souci,
    et toute l'arme s'en pouvanterait,
    mais au contraire dis-lui ceci:
    Les Turcs ont une nombreuse arme,
    mais nous pouvons nous mesurer avec eux,
    et aisment en venir  bout;
    car ce n'est point une arme pour la guerre,
    ce ne sont que vieux prtres et plerins,
    gens de mtier et jeunes marchands,
    qui jamais n'ont vu de combat,
    et ne sont venus que pour consommer du pain.
    Et ces troupes mmes des Turcs,
    elles sont atteintes d'une maladie,
    d'un mal terrible, la dyssenterie,
    et leurs chevaux sont pris d'un mal...


IV

    Le prince des Serbes, Lazare, clbre sa _slava_[6]
     Krouchvatz, lieu retir;
     sa table il a fait asseoir ses seigneurs,
    ses seigneurs et leurs fils.
    A droite est le vieux Youg-Bogdan[7],
    et  ct de lui les neuf Yougovitch;
     gauche est Vouk Brankovitch[8],
    puis les autres seigneurs  sa suite;
     l'autre bout est le vovode Miloch,
    et  ses cts deux vovodes serbes:
    l'un est Ivan Koantchitch,
    l'autre, Milan Toplitza.
    Le tzar prend une coupe de vin,
    puis il s'adresse  ses seigneurs serbes:
    En l'honneur de qui viderai-je cette coupe?
    si c'est  l'ge que je la bois,
    ce sera  Youg-Bogdan le vieillard;
    si je la bois  la dignit,
    ce sera  Vouk Brankovitch;
    si je bois  l'amiti,
    ce sera  mes neuf beaux frres,
    mes beaux frres, les neuf Yougovitch;
    si je la bois  la beaut,
    ce sera  Ivan Koantchitch;
    si je bois  la haute stature,
    ce sera  Milan Toplitza;
    si je bois  la vaillance,
    ce sera au vovode Miloch;
    pourtant  aucun autre je ne veux boire,
    qu' Miloch Obilitch[9];
     ta sant, Miloch, fidle ou tratre!
    Demain tu dois me trahir  Koovo,
    et passer au tzar des Turcs, Murad;
     toi donc! et bois cette sant,
    bois du vin, et reois en don cette coupe!

    Miloch bondit sur ses pieds lgers,
    puis il s'incline vers la terre noire:
    Grces  toi, noble prince Lazare,
    grces  toi pour cette sant,
    pour cette sant et ton prsent,
    mais non pour un tel discours,
    car, et puisse ma loyaut ne m'tre point fatale!
    jamais je ne fus tratre,
    jamais je ne le fus, et jamais je ne le serai,
    mais demain je pense  Koovo
    mourir pour la foi chrtienne.
    Le tratre est assis  ton ct,
    touchant le pan de tes habits il boit du vin frais,
    et c'est le maudit Vouk Brankovitch.
    Demain c'est un beau jour[10],
    demain nous verrons dans la plaine de Koovo,
    qui est fidle, et qui est tratre.
    J'en jure par Dieu, le trs-haut,
    j'irai demain  Koovo,
    j'immolerai le tzar des Turcs, Murad,
    et lui mettrai le pied sur la gorge;
    puis si Dieu et la fortune permettent
    que je revienne sauf  Krouchvatz,
    je prendrai Vouk Brankovitch,
    je l'attacherai  ma lance de guerre,
    comme une femme du lin  sa quenouille,
    et je le porterai sur la plaine de Koovo.


V

LA BATAILLE.

    Le tzar Lazare est assis  table,
     ses cts la tzarine Militza;
    et la tzarine ainsi lui parle:
    Tzar Lazare, couronne d'or de la Serbie,
    Tu pars demain pour Koovo,
    avec toi tu emmnes serviteurs et vovodes,
    et au logis tu ne laisses,
     tzar pas mme un homme
    qui pt te porter un message
     Koovo, ou en rapporter.
    Tu m'emmnes neuf frres aims,
    neuf frres, les neuf Yougovitch:
    Laisse-moi au moins un frre,
    Un frre par qui une soeur puisse jurer.[11]

    Lazare, le prince des Serbes, lui rpond:
    Ma dame, tzarine Militza,
    lequel de tes frres aimes-tu mieux
    que je te laisse dans notre blanc palais?
    --Laisse-moi Bochko Yougovitch.

    Et Lazare, le prince des Serbes, reprend:
    Madame, tzarine Militza,
    demain, lorsque natra le jour blanc,
    que natra le jour et se lvera le soleil,
    alors que s'ouvriront les portes de la ville,
    lve-toi, et va vers la porte
    par o sortira l'arme en ordre:
    tous les cavaliers avec leurs lances de guerre,
    et  leur tte Bochko Yougovitch,
    portant l'tendard de la croix.
    Va de ma part le saluer (et lui dire)
    qu'il remette l'tendard  qui bon lui semble
    et demeure avec toi au logis.

    Le lendemain lorsque parut le jour,
    et que les portes de la cit s'ouvrirent,
    la tzarine Militza sortit;
     l'issue de la cit elle se tenait,
    quand voici venir les troupes en ordre:
    tous les cavaliers avec leurs lances de guerre,
    et  leur tte Bochko Yougovitch
    sur son alezan tout chamarr d'or pur.
    L'tendard de la croix l'enveloppait,
    frres! (tombant) jusque sur le coursier;
    en haut de l'tendard est une pomme d'or;
    de la pomme (sortent) des croix d'or,
    aux croix pendent des glands d'or
    qui flottent sur l'paule de Bochko.

    Alors la tzarine Militza s'avance,
    puis saisit l'alezan par la bride,
    et passant les bras autour du cou de son frre,
    elle commence  lui parler doucement:
    O mon frre Bochko Yougovitch,
    le tzar t'a donn  moi,
    pour que tu n'ailles point guerroyer  Koovo,
    et il te fait saluer (et dire)
    de remettre l'tendard  qui bon te semble,
    et de demeurer avec moi  Krouchvatz,
    afin que j'aie un frre par qui jurer.
    Mais Bochko Yougovitch lui rpond:
    Va-t-en, ma soeur, vers ta blanche tour[12],
    pour moi, je ne voudrais point retourner,
    ni laisser sortir de mes mains l'tendard de la croix,
    dt le tyran me donner Krouchvatz,
    pour que l'arme dise de moi:
    voyez le lche Bochko Yougovitch!
    il n'ose point aller  Koovo,
    pour la sainte croix verser son sang,
    et mourir pour la foi.
    Puis il pousse son cheval vers la porte.
    Mais voici venir le vieux Youg-Bogdan,
    et derrire lui les sept Yougovitch;
    tous elle les arrte successivement,
    mais pas un ne veut mme la regarder.
    Un peu de temps aprs cela s'coule,
    puis voici venir Von-Yougovitch,
    conduisant les destriers du tzar,
    tout couverts d'or pur;
    sous lui elle saisit son gris coursier,
    et jetant les bras au cou de son frre,
    elle commence  lui dire:
    O mon frre, Von-Yougovitch,
    le tzar t'a donn  moi,
    il te fait saluer (et dire)
    de remettre les destriers  qui bon te semble,
    et de rester avec moi  Krouchvatz,
    afin que j'aie un frre par qui jurer.
    Von-Yougovitch lui rpond:
    Va-t'en, ma soeur,  ta blanche tour;
    je ne voudrais, guerrier, m'en retourner,
    ni abandonner les destriers du tzar,
    quand mme je saurais que je dois prir;
    je vais, ma soeur, vers la plaine de Koovo
    y verser mon sang pour la croix sainte,
    et pour la foi mourir avec mes frres.
    Puis il pousse son cheval vers la porte.

    Quand la tzarine vit cela,
    elle tomba sur la pierre froide,
    elle tomba et s'vanouit;
    mais voici venir le glorieux Lazare;
    en voyant sa dame Militza,
    les larmes lui coulent le long des joues,
    et il appelle son serviteur Golouban:

    Golouban, mon fidle serviteur,
    descends de ton blanc coursier,
    prends ta matresse sur tes bras blancs,
    et porte-la jusqu' la tour lance;
     cause de moi que Dieu te le pardonne!
    ne va point  la bataille de Koovo,
    mais reste dans mon blanc palais.

    Lorsque Golouban le serviteur entend ces mots,
    les larmes coulent sur son visage,
    puis il descend de son blanc coursier,
    prend la dame sur ses bras blancs,
    et la porte  la tour lance;
    mais  son coeur il ne peut rsister,
    pour aller  la bataille,  Koovo;
    il retourne vers son cheval blanc,
    le monte, et vers Koovo s'lance.

    Le lendemain, quand l'aurore brilla,
    deux noirs corbeaux[13] arrivrent
    de Koovo, la vaste plaine,
    et se posrent sur le blanc palais,
    le palais mme du glorieux Lazare;
    l'un croasse, l'autre parle:
    Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare?
    Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais?

    Il n'y avait personne pour entendre ces mots,
    seule la tzarine Militza les a entendus,
    puis elle sort devant la blanche tour,
    et interroge les deux noirs corbeaux:
    Au nom de Dieu,  vous noirs corbeaux,
    d'o tes-vous venus ce matin?
    n'est-ce point du champ de Koovo?
    Avez-vous vu les deux puissantes armes?
    les deux armes en sont-elles venues aux prises?
    et des deux laquelle l'a emport?

    Et les deux noirs corbeaux rpondent:
    Au nom de Dieu, tzarine Militza,
    nous venons ce matin des plaines de Koovo,
    nous avons vu les deux puissantes armes;
    les deux armes hier en sont venues aux prises,
    et les deux tzars ont succomb;
    des Turcs il n'est rien rest,
    mais des Serbes il est rest quelque chose,
    tout navr et couvert de sang.

    A peine ainsi commenaient-ils leur rcit,
    que voici un des serviteurs, Miloutine;
    il porte la main droite (coupe) dans la gauche,
    sur son corps il a dix-sept blessures,
    et son cheval ruisselle de sang.

    Dame Militza l'interroge:
    O malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur?
    aurais-tu abandonn le tzar  Koovo?

    Mais le fidle Miloutine lui dit:
    Descends-moi de mon vaillant cheval, matresse
    lave-moi avec de l'eau froide
    et abreuve-moi de vin vermeil;
    elles sont graves les blessures que j'ai reues.

    La tzarine Militza le descend,
    et le lave avec de l'eau froide,
    puis l'abreuve de vin vermeil.
    Quand ses forces sont revenues,
    dame Militza l'interroge:
    O est tomb le glorieux prince Lazare?
    O est tomb le vieux Youg-Bogdan?
    Ou sont tombs les neuf Yougovitch?
    O est tomb Miloch le vovode?
    O est tomb Vouk Brankovitch?
    O est tomb Strahinia Banovitch?[14]

    Et le serviteur commence son rcit:
    Tous sont rests, matresse,  Koovo;
    o le glorieux prince Lazare a succomb;
    l beaucoup de lances ont t brises,
    des lances et turques et serbes,
    mais plus de serbes que de turques
    pour la dfense, matresse, de ton seigneur,
    de ton seigneur, le glorieux prince Lazare.
    Youg, ton pre, a pri
    en exemple, au premier choc;
    tombs aussi sont huit des Yougovitch,
    le frre ne voulant point abandonner le frre,
    tant qu'un seul survivrait.
    Restait encore Bochko Yougovitch,
    faisant flotter sa bannire sur Koovo,
    dispersant les Turcs par troupes,
    comme un faucon de lgres tourterelles.
    O le sang baignait jusqu'aux genoux,
    c'est l qu'a pri Strahinia Banovitch.
    Miloch, matresse, est tomb
    au bord de la Sitnitza  l'eau glace,
    et l bien des Turcs ont pri;
    Miloch a immol le tzar turc Murad,
    et des Turcs douze mille soldats;
    Dieu ait en sa misricorde qui l'a engendr!
    Il restera en souvenir au peuple des Serbes,
    pour tre racont et chant,
    tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Koovo.
    Et pour ce que tu demandes de Vouk le maudit,
    maudit soit-il, et qui l'a engendr!
    maudite soit sa race et sa postrit!
    il a trahi le tzar  Koovo
    et dtach douze mille,
     matresse! de nos hardis guerriers.




NOTES


I. [Note 1: On trouve presque invariablement dans les chants populaires,
cette pithte de menu (_sitni_) applique aux caractres d'criture:
ce qui n'a gure besoin d'explication.]

II. [Note 2: Lazare Grblianovitch est tantt appel tzar, tantt
knze. Il prenait ordinairement ce dernier titre, par humilit, dit-on,
bien qu'il et t sacr tzar en 1376.]

III. [Note 3: Le mot de _pobratime_, driv de _brat_ frre, marque une
liaison d'amiti qui peut exister entre personnes des deux sexes et a un
caractre sacr et religieux, car il forme empchement au mariage. Jadis
elle tait souvent bnie par le prtre, et il y a mme dans les anciens
livres de liturgie serbe des prires applicables  cette crmonie;
mais c'est surtout par un appel de secours prononc en cas de danger, ou
de maladie, voire dans un rve, qu'elle se contracte. La formule employe
ordinairement--et que l'on place mme dans la bouche des Turcs et des
Vilas,--est celle-ci: _Bogom brat_ (ou _sestra_) _i svelim Iovanom_,
mon frre (ou ma soeur) en Dieu et en saint Jean. Au mot de
_pobratime_ (qui en bulgare, n'a plus que le sens d'ami), correspond celui
de _poestrima_, soeur ainsi choisie.]

III. [Note 4: Ces expressions, qui ont quelque chose de l'hyperbole
orientale, se retrouvent dans plusieurs chants, entre autres dans le plus
moderne de la prsente collection, _le dpart de Karageorge_.]

III. [Note 5: Litt.: non n, mais comme n.]

IV. [Note 6: La _slava_ (proprement, gloire) est une coutume fort ancienne,
particulire aux Serbes, et encore aujourd'hui en trs-grand honneur dans
la principaut. Chaque famille (la _gens_ des Romains), indpendamment
des patrons particuliers de ses membres, a un patron commun, saint Dmitri,
saint Nicolas ou tout autre, qu'elle fte avec de certaines crmonies.
C'est ce qu'on appelle _slaviti slavou_ ou _krsno im_, clbrer la
gloire ou le nom du patron commun. Le peuple raconte--tradition qui prouve
combien cette coutume lui est chre--que Marko Kralivitch vient chaque
anne, le cinq mai, dans une glise de Prilip, fter ainsi saint
Georges. La principale crmonie usite lors de la slava, et qui sert
d'introduction  d'interminables compotations, est un toast qui a un
caractre religieux. Les toasts (_zdravitza_) en effet, pour le dire
en passant, sont un genre de rcration plus cher encore aux Serbes
peut-tre qu'aux Anglais; c'est un talent que d'en savoir dbiter ou
mme improviser, et il en est de fort amusants.]

IV. [Note 7: Tous les personnages qui figurent ici sont historiques, et
se trouvent dans les _pesmas_ qui se rapportent  la bataille de
Koovo.--Ioug-Bogdan (_Ioug_ signifie le sud), tait le beau-pre de
Lazare, et gouverneur de l'Acarnanie et de la Macdoine.--_Iougovitch_
veut dire fils de Ioug.]

IV [Note 8: Vouk Brankovitch tait un des gendres de Lazare. C'est,  ce
qu'on raconte, d'une querelle entre sa femme et celle de Miloch Obilitch
(motif qui forme aussi le noeud du pome des _Niebelungen_) que naquit
entre ces deux hommes une haine violente qui conduisit l'un  la
dfection, l'autre  donner la mort au sultan Murad. (Voir TALVI,
_Serbische Volkslieder_, deuxime dition, page 34 ) L'usage fait de
son nom dans le passage suivant, prouve bien sa popularit. A dater
d'aujourd'hui, s'il se trouvait un Montengrin, un village, etc. qui
trahit la patrie, nous le vouons unanimement  l'ternelle maldiction,
ainsi que Judas, qui a trahi le seigneur Dieu, et l'infme Vouk
Brankovitch, qui trahit les Serbes  Koovo et s'attira ainsi la
maldiction des peuples et se priva de la misricorde divine (Code du
Montengro, dcrt le 15 aot 1803).]

IV [Note 9: Miloch Obilitch est un personnage encore fort clbre chez
les Serbes, au point que son nom a t donn  un ordre de chevalerie
institu, il y a quelques annes, au Montengro; et qu'en 1840, un
Serbe, aumnier militaire en Autriche, publiait un petit livre sous ce
titre _Pregled bitke Kosovo-polske i kounatchkog diela Oblitcheva_, etc.,
ou examen de la bataille de Koovo et de l'action hroque de
Miloch Obilitch, au point de vue du droit public, de l'thique, de la
psychologie, et des ides alors rgnantes.]

IV [Note 10: Il y a au texte: c'est demain le beau _Vidovdon_. C'est le
nom que les Serbes donnent  la journe du 15/27 juin, mais je n'ai pu
dcouvrir ni l'origine, ni le sens de cette appellation.]

V [Note 11: Cette expression marque toute la force de la tendresse
fraternelle chez les Serbes, pour qui, parat-il, la formule la plus
solennelle de serment est par le frre ou par la soeur. On peut voir
entre autres dans la pice intitule _Prdrag et Nnad_, un hadouk,
rput fils unique, prouver un sentiment de honte  ne pouvoir
jurer, comme tel, que par ses armes et son cheval. On remarque aussi dans
plusieurs pices _domestiques_, un sentiment de doute et une certaine
ironie envers l'affection de l'pouse, compare  celle de la soeur.]

V. [Note 12: Le mot _koula_ (sans doute driv de l'arabe-turc _kal_,
forteresse) signifie proprement une tour, mais par extension dans la
posie toute maison de pierre, ou en gnral une habitation un peu
considrable. Je le rends tantt par tour, maison, ou mme palais,
suivant les circonstances.]

V. [Note 13: Ces corbeaux, porteurs de mauvaises nouvelles, figurent
frquemment dans la posie hroque serbe.]

V. [Note 14: Il existe sur Strahima Banovitch un long pome de huit cent
dix vers, mais dnu d'intrt.]




II

MARKO KRALIEVITCH


NOTICE

Marko Kralievitch (fils de roi), nous l'avons vu, est un personnage
historique. Il tait le fils an du roi Voukachine, vassal des tzars
serbes tienne Douchan et Ouroch, et qui aprs avoir tu ce dernier
de sa propre main, prit lui-mme en 1371, dans une bataille contre les
Turcs. Dpouill de son hritage par son beau-frre George Balza et par
le knze Lazare, devenu le souverain des Serbes, mais aprs avoir,  ce
que semblent prouver de rcentes dcouvertes[a], t revtu pendant
quelques annes de la dignit royale, Marko implora le secours du sultan
Murad Ier, devint son vassal, prit part en cette qualit  toutes
les expditions des Turcs, et prit en 1392 dans une bataille qu'ils
livrrent aux Valaques,  Rovina.

Voyons maintenant ce que la lgende a fait de lui.

Il n'y a pas un serbe, dit M. Vouk, qui ne connaisse le nom de Marko
Kralievitch, et  propos d'une monnaie frappe  son effigie, voici
comment s'exprime un antiquaire serbe: Cette pice est de la plus haute
importance pour notre histoire, en ce qu'elle nous rvle l'existence
d'un roi serbe, que bien des personnes, mme instruites, ne regardaient
jusqu'ici que comme un ivrogne et un aventurier.

C'est qu'en effet la capacit illimite de boire, des exploits
merveilleux et une force corporelle sans gale, attribus  Marko, et
passs en proverbe, ont peu  peu effac dans l'imagination populaire
les autres traits de son caractre, que le lecteur pourra recomposer en
lisant les pages qui suivent.

Marko a toute une biographie lgendaire.

Voici comment sa naissance est raconte dans un chant[A] qui renferme
quelques dtails mythologiques.

[Note A: Tome II de la deuxime dition, n 25.]

Le roi Voukachine, qui rsidait  Skadar (Scutari d'Albanie), provoque la
femme d'un vovode de l'Hertzgovine, Moutchilo,  empoisonner son mari,
pour l'pouser, lui, ensuite. L'empoisonnement tant trop difficile, elle
imagine une suite de ruses,  l'aide desquelles Voukachine finit par tuer
Moutchilo qui, en expirant, lui recommande d'pouser, non pas sa femme,
laquelle le trahirait encore pour un autre, mais sa soeur Euphrosine, qui a
cherch  sauver la vie  son frre. Voukachine suit ce conseil, aprs
avoir fait traner la veuve  la queue des chevaux.

Elle lui engendra (dit le pote) une belle ligne, Marko et Andr, et
Marko se modela sur son oncle, son oncle le vovode de Moutchilo.

Euphrosine reparat souvent dans l'histoire de Marko, son caractre ne
se dment jamais et le plus beau trait de celui du fils, le trait qui
rachte ses actes de frocit, est certainement le respect qu'il montre
pour sa mre.

Andr est un personnage rel, et dont il est fait plusieurs fois mention.

Quant  sa femme, appele tantt Angelia, tantt Ila ou Ielitza, et
qui, d'aprs le n 56 du tome II, tait fille du roi bulgare Chichman
(Sigismond), elle peut n'avoir qu'une existence imaginaire.

J'ai crit, sous la dicte d'un Serbe, le commencement du n 62,
tome II, mais avec des variantes assez considrables, et dont la plus
remarquable est celle qui attribue  Marko un enfant. C'est en effet le
seul passage dans tous les chants, o on le fasse pre de famille. Avant
de partir pour rejoindre l'arme du sultan, il dit  sa femme: Aie soin
de mon cher enfant, de ce cher enfant, le petit Lazare, qu'avec toi j'ai
demande  Dieu dans nos prires. Le Crateur a eu piti de nous, et il
nous l'a accord.

La mort de notre hros forme le sujet d'un beau pome qu'on lira plus
loin, mais elle est en outre diversement raconte dans les traditions
populaires, cites par M. Vouk (_Dictionnaire_, au mot MARKO), et qui
se rapprochent pour la plupart de la vrit historique. Ainsi les uns
rapportent, dit le savant diteur, qu'il fut tu d'une flche d'or, 
la bouche, par un certain Mirtcheta, vovode valaque, dans une bataille
livre aux Valaques par les Turcs, prs du village de Rovina, d'autres
disent que, dans cette mme affaire, son cheval, Charatz, s'tant
enfonc dans un marais au bord du Danube, tous deux y prirent. Dans le
district de Ngoune (Serbie actuelle), on raconte mme que le fait s'est
pass dans une prairie voisine de cette ville, au-dessous des sources de
la Tzaritchina, il existe encore l aujourd'hui un marais et une glise
en ruines, qu'on prtend avoir t construite sur le tombeau de Marko.
D'autres enfin rapportent que dans cette mme bataille, Marko avait tu
tant d'hommes, que btes et gens nageaient dans le sang, et qu'alors,
levant les mains au ciel, il s'cria. Mon Dieu, que vais-je devenir?
Sur quoi, Dieu en ayant pris piti, le transporta, lui et Charatz, d'une
manire miraculeuse dans une caverne o tous deux vivent encore: l,
Marko, aprs avoir enfonc son sabre dans la pierre de la vote, s'est
couch et endormi, devant lui Charatz broute la mousse, tandis que le
sabre sort peu  peu de la pierre, et quand Charatz aura fini de manger
la mousse et que le sabre tombera, le hros se rveillera et reparatra
dans le monde.

Suivant une autre lgende, qui a t aussi, il me semble, raconte de
quelque chevalier de notre moyen ge occidental, Marko s'est retir
dans une caverne, lorsqu'il eut vu pour la premire fois un fusil. Pour
s'assurer si cette arme tait telle qu'on le rapportait, il s'en fit
lui-mme partir un coup dans la paume de la main, et dit ensuite.
Dsormais la bravoure ne sert plus de rien, puisque l'homme le plus vil
peut donner la mort au plus vaillant hros.

Enfin un Serbe me disait qu' Prilip, ancienne rsidence de Marko,
en Albanie, le peuple est persuad que le jour de la Saint George, (27
avril-5 mai), fte de son patron de famille, les portes d'une certaine
glise se ferment d'elles-mmes, et que Marko y entre, mont sur
Charatz, et y clbre, en buvant, la fte de son patron de famille, ou
_slava_.

Dans la biographie d'un tel hros, il serait injuste de passer sous
silence son cheval Charatz, ce qui veut dire tachet, pie--comme on le
verra, ne le cde pas beaucoup  son matre en courage, en got pour le
vin, et mme en intelligence; il est dou de la parole, comme les chevaux
d'Achille, et d'autres coursiers _piques_. Voici ce que le peuple raconte
touchant son origine: suivant les uns une Vila lui en aurait fait prsent;
d'autres rapportent qu'il l'acheta  des _kiridjias_, ou muletiers. Avant
de l'avoir, il avait, dit-on, chang plusieurs fois de cheval, aucun ne
pouvant le porter, lorsqu'un jour, ayant vu  des muletiers un poulain
pie, atteint de la lpre, il crut trouver en lui des signes de race, et
l'ayant saisi par la queue, le tira  lui, ainsi qu'il l'avait fait pour
essayer ses autres montures; mais Charatz ne bougea point de la place.
Alors Marko satisfait l'acheta, le gurit de la lpre et lui apprit 
boire du vin.


NOTE

[Note a: Il s'agit de divers documents publis par la socit de
littrature serbe, de Belgrade, dans ses Mmoires (_Glas nik serbsk
Slovsnosti_), et qui consistent:

1 Dans le fac-simil d'une monnaie d'argent, portant cette inscription:
_u hrista boga blagoverni Kral Marko_, le roi Marko dvot  Dieu le
Christ (tome VII, p. 217 1855). 2 Une inscription de l'glise du
monastre de Zerza, en Albanie, o il est fait mention de Marko, comme
d'un des rois serbes. Voici un passage de cette inscription: _pry
gospodstva sy zemli (sou primili) blagoverni Kral Velkachin i sin
igo Kral Marko_, auparavant la souverainet de cette terre a appartenu
au pieux roi Velikachine (Voukachine), et  son fils le roi Marko.
(_Glasnik_, tome VI, p. 186) 3 Une peinture qui se trouve dans l'glise
de l'archange saint Michel  Prilip, connue parmi le peuple sous le
nom d'glise de Marko Kralievitch, et o l'on voit la figure de Marko
accompagne de l'inscription prcite, et place  ct de la figure
de son pre, le roi Voukachine. Marko y est reprsent, vtu du manteau
imprial, avec la couronne et le sceptre, il est jeune et porte une barbe
noire (_Glasnik_, ibid.) 4 Enfin une ancienne chronique rdige par
un moine du couvent de Tronochki, et qui sous le nom de _rodosloviy
serbskoy_, ou gnalogie serbe, renferme une histoire abrge des
rois, tzars et despotes serbes. (_Glasnik_, tome V.) Des paroles de cet
annaliste, compares avec les monuments figurs, M. Chafarik, professeur
d'histoire  Belgrade, conclut: qu'aprs la mort de Voukachine, Marko
fut reconnu roi dans les contres soumises  celui-ci, et qu'il y rgna
pendant plusieurs annes, c'est--dire tant que le knze Lazare n'eut
pas achev de rduire sous son obissance tous les autres knzes
serbes, ce qui eut lieu entre 1371 et 1374, que Lazare ayant t sacr,
 Prizren, roi de Dacie par l'archevque Ephrem en 1377, ce fut en 1378,
ou peut-tre plus tard, c'est--dire aprs cinq ou six ans de rgne
au moins, que Marko Kralievitch, vaincu par lui et dpossd, dut se
rfugier auprs de Murad et lui demander protection.

C'est aprs cette poque, continue-t-il, que se place sa vie
aventureuse au service des Turcs, que, suivant le chroniqueur de Tronochki,
il excita  faire la guerre aux Serbes..., et qu'il guida avec son frre
Andr, vers le champ de bataille de Koovo. L ils rentrrent en
possession de leurs domaines, et les gardrent en qualit de vassaux
des Turcs, peut-tre jusqu' leur mort, car on sait que Marko prit,
en 1394, dans une grande bataille livre au vovode valaque Mirtcha
par Bajazet, qu'il avait accompagn  la tte de ses troupes serbes.
(_Glasnik_, tome VII.)

Comme il s'agit d'un fait historique peu connu, et que les documents
originaux sont accessibles  peu de personnes, j'ai cru devoir m'tendre
sur ce sujet.]





MARKO KRALIEVITCH


I

OUROCH ET LES MERNIAVTCHVITCH[1].

Il y a quatre camps dresss dans la vaste plaine de Koovo prs de
la blanche glise de Samodrja: l'un de ces camps est celui du roi
Voukachine, le second celui du despote Ouglicha, le troisime au
vovode Goko, et le dernier au tzarvitch Ouroch[2]. Ces princes se
disputent le trne, ils veulent s'ter la vie, et se percer de leurs
poignards d'or, ne sachant  qui est l'empire. Le roi Voukachine dit: Il
est  moi;--le despote Ouglicha: Non, mais  moi;--le vovode
Goko: C'est  moi qu'il appartient. Pour le tzarvitch Ouroch, il
se tait, l'enfant ne dit rien, car il n'ose devant les trois frres, les
trois Merniavtchvitch. Le roi Voukachine crit une lettre, et envoie
un messager  Prizren, la blanche forteresse, vers le protopope Nedlko,
l'invitant  se rendre  Koovo, pour dire  qui est l'empire; c'est
lui qui avait confess et fait communier le glorieux tzar dfunt[3],
et qui avait en ses mains les lettres impriales[A]. Tous les quatre
crivent des lettres, et font partir d'ardents messagers, l'un  l'insu
de l'autre.

[Note A: Chacun des trois autres princes crit de mme une lettre, et
l'expdie pour la mme destination.]

Les quatre _tchaouchs_ se rencontrent  Prizren, la blanche cit, devant
la demeure du protopope Nedlko, mais le prtre n'y tait point, il
tait  l'glise  dire les matines, les matines et la messe. Arrogants
messagers, insolents des insolents! ils ne voulurent point descendre de
leurs chevaux mais ils les poussrent dans l'glise, et faisant claquer
leurs fouets tresss, ils en frapprent le prtre Nedlko: Allons
vite (crirent-ils), allons vite  Koovo, pour que tu y dclares
 qui est l'empire; car c'est toi qui as confess et fait communier le
glorieux tzar, et qui as en tes mains les lettres impriales[4]: viens,
si tu ne veux sur l'heure perdre la tte! Les larmes coulent des yeux
du prtre tandis qu'il leur dit: Retirez-vous, arrogants des arrogants,
tandis que dans l'glise nous clbrons l'office divin! on saura  qui
appartient la couronne. Alors ils s'loignrent, et quand, l'office
divin termin, on fut sorti devant l'glise, ainsi parla le protopope:
Mes enfants, vous quatre messagers, j'ai confess l'illustre tzar et lui
ai donn la communion; mais je ne l'ai point interrog touchant l'empire,
mais bien sur les pchs qu'il avait commis. Allez vers la ville de
Prilip,  la demeure de Marko Kralievitch, mon lve; il a tudi
auprs de moi, et il a t scribe chez le tzar; il a en ses mains
les lettres impriales et sait  qui est la couronne. Conduisez-le 
Koovo, il fera connatre la vrit, car Marko n'a peur de personne et
ne craint que le vrai Dieu.

Les quatre tchaouchs s'loignrent et partirent pour Prilip. Arrivs
devant la blanche maison de Marko Kralievitch, ils en heurtrent les
portes avec l'anneau, et au bruit la vieille Euphrosine appela son fils:
Marko, mon cher enfant! qui frappe  la porte avec l'anneau? on dirait
que ce sont les tchaouchs de ton pre. Marko se leva et ouvrit la
porte, les messagers devant lui s'inclinrent: Dieu t'assiste, seigneur
Marko! Et Marko les caressant de la main: Soyez les bienvenus, leur
dit-il, mes chers enfants! Les preux Serbes sont-ils en bonne sant, ainsi
que les nobles tzars et rois?--Seigneur Marko Kralievitch, rpondirent les
messagers en s'inclinant avec respect, tous sont en bonne sant, mais ils
ne sont point en paix: la discorde a divis profondment nos seigneurs,
et  Koovo, dans la vaste plaine, devant la blanche glise de
Samodrja, ils se disputent l'empire; l'un  l'autre ils veulent s'ter
la vie et se percer de leurs poignards d'or, et ne sachant  qui est le
trne, ils te mandent  Koovo pour que tu le dclares. Marko rentre
dans sa maison et appelle sa mre: Euphrosine, ma chre mre, une
grave querelle a clat entre nos princes  Koovo, dans la vaste
plaine, devant la blanche glise de Samodrja; ils se disputent l'empire
et veulent l'un  l'autre s'ter la vie en se perant de leurs poignards
d'or, et ne sachant  qui est la couronne, ils me mandent  Koovo pour
que je dclare  qui elle appartient. Autant Marko avait  coeur la
vrit, autant sa mre l'exhorte  y rester fidle. Marko,
dit-elle, mon seul fils, que maudit soit le lait dont je t'ai nourri si
tu tmoignais faussement, ft-ce pour ton pre ou pour tes oncles; mais
parle conformment  la vrit divine: ne va pas, mon fils, perdre
ton me; mieux vaudrait perdre ta tte que de charger ton me d'un
pch.

Marko s'quipa, lui et son cheval, puis il se jeta sur le dos de Charatz
et tous partirent vers Koovo. Quand ils passrent devant la tente
royale, Voukachine s'cria: Bonheur  moi, par le Dieu clment! voici
mon fils Marko, il va dclarer que l'empire est  moi, et du pre il
passera au fils. Marko entend ces mots, mais il n'y rpond rien; vers la
tente il ne tourne pas la tte. Le vovode Ouglicha l'aperoit et il
s'crie: Bonheur  moi! voici mon neveu, il va dclarer que l'empire
est  moi; dis, Marko, qu'il m'appartient, et tous deux nous rgnerons
comme des frres. Marko n'ouvre point la bouche et vers la tente ne
tourne pas la tte. Quand le vovode Goko l'aperoit, il dit  son
tour: Bonheur  moi! voici mon neveu, il va dclarer que l'empire est
 moi. Alors que Marko n'tait qu'un faible enfant, je l'ai caress
tendrement, je l'enveloppais dans la soie qui couvrait ma poitrine, comme
une belle pomme d'or; o que j'allasse  cheval, je le portais toujours
avec moi. Prononce, Marko, que l'empire est  moi, tu rgneras le premier
(en rang) et je serai assis  tes genoux.

Marko garde le silence et ne dtourne point la tte, mais il pousse son
cheval droit vers la blanche tente du jeune Ouroch, et l il descend de
Charatz. Ds que le jeune Ouroch l'aperut, il s'lana lgrement
de son divan de soie en disant: Bonheur  moi! voici mon parrain, voici
Marko Kralievitch, il va prononcer  qui est l'empire. Ils ouvrent les
bras; leurs poitrines se touchent; ils se baisent au visage; ces braves
s'enquirent de leur sant[5], puis s'asseyent sur le divan de soie.

Un peu de temps ainsi se passe, puis le jour tombe et la nuit sombre
arrive. Le lendemain, quand l'aurore parut et que la cloche eut sonn
devant l'glise, les princes se rendirent aux matines et assistrent au
service, puis sortant du temple ils prirent place devant les portes, ils
mangrent le sucre et burent la _rakia_[6]. Marko prit les anciens livres;
il les consulta et dit: Mon pre,  roi Voukachine! est-ce trop
peu pour toi de ton royaume? est-ce trop peu? puisse-t-il rester sans
matre[A]! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.--Et toi,
mon oncle, despote Ouglicha! est-ce trop peu pour toi de ta _despotie_?
est-ce trop peu? puisse-t-elle rester sans matre! car c'est la couronne
d'autrui que vous vous disputez.--Et toi, mon oncle, vovode Goko!
est-ce trop peu pour toi de ta vovodie? est-ce trop peu? puisse-t-elle
rester sans matre! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.
Voyez (sinon que Dieu ne vous voie point!) ce que dit cette lettre:
L'empire est  Ouroch, de son pre, il lui est descendu;  cet enfant
le trne appartient par hritage. Le tzar en expirant le lui a remis.

[Note A: C'est--dire: puisses-tu en tre dpouill!]

Quand le roi Voukachine eut entendu ce discours, il s'lana de terre sur
ses pieds et tira son poignard d'or pour en percer son fils Marko. Marko se
mit  fuir devant son pre, car il ne lui convenait pas de se battre avec
celui qui l'avait engendr; il se mit  fuir autour de l'glise, de la
blanche glise de Samodrja, et dj il en avait fait trois fois le
tour, son pre le poursuivant et sur le point de l'atteindre, quand une
voix sortit du sanctuaire: Rfugie-toi dans le temple, dit-elle, Marko
Kralievitch! ne vois-tu pas que tu vas prir, prir de la main de ton
pre, et cela pour la vrit du vrai Dieu? Les portes s'ouvrirent,
Marko se prcipita dans le temple, et sur lui elles se refermrent. Le
roi se jeta sur les portes, de son poignard il frappa le bois, et du
bois le sang commena  couler. Alors le roi se repentit, et il dit ces
paroles: Malheur  moi, par le Dieu unique! voici que j'ai tu mon fils
Marko. Mais la voix reprit du sanctuaire: coute, roi Voukachine, ce
n'est point ton fils Marko que tu as perc, mais un ange du Seigneur.
Contre Marko le roi tait violemment irrit, et il se mit  le maudire
avec rage: Marko, mon fils, que Dieu t'extermine! Puisses-tu n'avoir ni
tombeau ni postrit, et puisse la vie ne pas te quitter que tu n'aies
servi le tzar des Turcs!

Le roi le maudit, le tzar le bnit: Marko, mon parrain, Dieu t'assiste!
Que ton visage brille dans le conseil! que ton pe tranche dans le
combat! qu'il ne se trouve point de preux qui l'emporte sur toi, et que ton
nom partout soit clbr, tant qu'il y aura un soleil et tant qu'il y
aura une lune!

Ainsi avaient-ils dit, ainsi lui est-il arriv.


II

MARKO KRALIEVITCH ET LA VILA[7].

Deux pobratimes traversaient ensemble la belle montagne du Mirotch, l'un
tait Marko Kralievitch, l'autre le vovode Miloch. Ils poussent de front
leurs bons chevaux, de front portent leurs lances de guerre, et, de joie de
se voir, ils baisent mutuellement leur blanc visage. Puis Marko sur Charatz
sent le sommeil qui le gagne, et il dit  son compagnon: Mon frre,
vovode Miloch, un lourd sommeil m'accable, mets-toi  chanter et
divertis-moi. Mais Miloch, le vovode, lui rpond: Marko, mon frre,
volontiers je chanterais, mais j'ai bu cette nuit beaucoup de vin avec la
Vila Raviola, et la Vila m'a menac, si elle m'entend chanter jamais, de
me percer de ses flches et la gorge et le coeur.--Chante, frre, reprend
Marko, et n'aie point peur d'une Vila, tant que je suis l, moi Marko
Kralievitch, avec mon fortun Charatz et ma masse[8] d'or.

Alors Miloch commence, il entonne un chant  la louange de nos anciens et
illustres rois; il raconte comment dans la Macdoine la fortune chacun
d'eux a fond de pieux difices[9]. Le chant plut  Marko, et s'appuyant
sur le pommeau de la selle il s'endormit, tandis que Miloch chantait.
Raviola la Vila entend Miloch, et  mesure qu'il chante elle rpond;
mais Miloch a une voix plus belle que celle de la Vila, elle s'en irrite,
s'lance de la cime du Mirotch, et saisissant un arc et deux flches,
de l'une elle frappe Miloch  la gorge, de l'autre elle perce son coeur
vaillant. Hlas! ma mre! Malheur, Marko, mon frre en Dieu! Malheur,
frre, la Vila m'a frapp! ne te l'avais-je pas dit que je ne devais pas
chanter dans la montagne du Mirotch!

En sursaut Marko s'veille, il saute  bas de son cheval pie, puis,
serrant fortement les sangles de Charatz, il l'embrasse et le baise:
Malheur, Charatz, toi mon aile droite! atteins-moi Raviola la Vila
et je te poserai des fers d'argent pur, d'argent pur et d'or fondu; je te
couvrirai de soie jusqu'au genou, avec des glands qui pendront du genou
jusque sur les sabots; je mlerai de l'or  ta crinire et je l'ornerai
de perles menues. Mais si tu n'atteins point la Vila, je veux t'arracher
les deux yeux et te briser les quatre jambes, puis te laisser ici pour
que tu te tranes de sapin en sapin, comme moi, Marko, priv de mon
pobratime.

Il se jette sur le dos de Charatz, puis s'lance  travers le Mirotch. La
Vila fuit vers le sommet de la montagne, le cheval galope sur le versant,
sans voir ni entendre la Vila. Ds qu'il l'a aperue, il bondit en l'air
de trois longueurs de lance et de quatre en avant, puis bientt il atteint
la Vila. Quand elle se voit dans cette extrmit, la pauvrette s'envole
vers le ciel et jusque sous les nues, mais Marko de sa masse abat des
branches  foison et il atteint entre les paules la blanche Vila, qui
tombe sur la terre noire, puis il commence  la frapper de sa masse; il la
retourne  droite et  gauche et la frappe encore. Pourquoi, Vila, que
Dieu fasse prir! pourquoi as-tu perc d'une flche mon frre? Donne
des herbes  ce hros ou tu ne porteras pas longtemps ta tte.

La Vila commence  l'appeler frre en Dieu: Mon frre en Dieu, Marko
Kralievitch! mon frre en Dieu trs-haut et en saint Jean! laisse-moi
vivante aller dans la montagne cueillir des herbes, afin que je gurisse
les blessures de ce hros. Le nom de Dieu touche Marko, il sent de la
compassion dans son coeur vaillant; il laisse la Vila vivante aller dans la
montagne y cueillir des simples; elle cueille des simples et rpond  de
frquents appels: Je viens, mon frre en Dieu. Sa moisson faite dans
le Mirotch, elle gurit les blessures du hros; le gosier (la voix) de
Miloch maintenant est plus beau, plus beau qu'il n'a jamais t, et son
coeur de hros plus ferme, plus ferme que jamais il ne fut.

La Vila s'enfonce dans les cimes du Mirotch pendant que Marko s'loigne
avec son frre: ils vont vers Poretch, sur la frontire, et aprs avoir
gu la rivire du Timok, auprs du grand village de Breg, ils se
dirigent vers Vidin. Pour la Vila, elle disait au milieu de ses compagnes:
coutez, Vilas, ne percez jamais de vos flches les hros dans la
montagne, tant qu'il sera bruit de Marko Kralievitch, de son indomptable
Charatz et de sa masse d'or. Que n'ai-je pas eu, pauvrette,  souffrir de
lui! et  peine ai-je pu sauver ma vie.


III

MARKO KRALIEVITCH ET LE FAUCON.

Marko Kralievitch se sent malade sur le grand chemin; prs de sa tte
il plante sa lance, et  la lance il attache Charatz, puis il se prend
 dire: Qui me donnerait de l'eau  boire, qui me procurerait un peu
d'ombre, celui-l assurerait  son me une place en paradis. Alors
s'abat d'en haut un faucon gris, portant dans sa serre de l'eau, dont il
abreuve Marko, puis au-dessus de lui il tend ses ailes et lui fait ainsi
de l'ombre. O faucon, mon oiseau gris, lui demande le hros, quel
bien t'ai-je donc fait pour que tu viennes m'abreuver d'eau et que tu me
procures de l'ombre?--Ne plaisante point, Marko Kralievitch, rpond
l'oiseau, lorsque nous combattions  Koovo et que nous soutenions
l'attaque furieuse des Turcs, ceux-ci me prirent et couprent mes deux
ailes; toi tu me relevas, Marko, et me mis sur un vert sapin, afin que les
chevaux turcs ne pussent m'craser; tu me nourris de la chair des hros
et tu m'abreuvas de sang vermeil; voil le bien que tu m'as fait.


IV

LES NOCES DE MARKO KRALIEVITCH.

Marko est  souper avec sa mre, qui commence  lui dire: O mon
fils, Marko Kralievitch, voil ta mre qui a vieilli; elle ne peut plus
t'apprter  souper ni te servir du vin, ou t'clairer avec une torche;
marie-toi, mon cher fils, afin que vivante encore je sois remplace.--Dieu
m'est tmoin, ma vieille mre, rpond Marko, que j'ai parcouru neuf
royaumes et en dixime l'empire turc; l o je trouvais une fille pour
moi, il n'y avait point pour toi d'amis, et o je trouvais pour toi des
amis, il n'y avait point de fille pour moi, hormis une seule, ma vieille
mre, et cela  la cour du roi Chichman (Sigismond), au pays des
Bulgares. Je la trouvai puisant de l'eau  une citerne, et quand je la vis
l'herbe tremblait autour de moi. Voil, mre, la fille qu'il me faut et
les amis qui te conviennent; apprte-moi des pains effils, afin que je
parte et que j'aille la demander. La vieille mre le laisse  peine
achever, et sans attendre jusqu'au lendemain, sur-le-champ elle lui
prpare des gteaux sucrs.

Le matin, ds que parut le jour, Marko s'quipa, lui et Charatz; il
remplit de vin une outre et il la suspendit  la selle de son cheval, et
de l'autre ct une lourde masse, puis il monta sur l'ardent Charatz
et partit droit vers le pays des Bulgares, vers le blanc palais du roi
Chichman. Le roi de loin l'aperut et sortit  sa rencontre; ils ouvrent
les bras et se baisent au visage; ils s'enquirent de leur sant _de
braves_. Les serviteurs fidles prirent le cheval et le menrent dans
les bas celliers. Chichman conduisit Marko dans la blanche maison, o ils
s'assirent  la table qu'on avait prpare et o ils se mirent  boire
le vin noir. Quand ils furent rassasis de vin, Marko, sautant sur ses
pieds lgers, ta son bonnet, se courba jusqu' terre et demanda au roi
sa fille; le roi l'accorda sans faire de discours. Pour l'achat de l'anneau
et des prsents, pour les habits de la fiance, et pour les cadeaux 
ses soeurs et  ses parentes, Marko donna trois charges d'or, et il fixa
un dlai d'un mois pour aller jusqu' la blanche Prilip et rassembler
les gens de noce[10]. La mre de la fiance lui tint ce discours: O mon
gendre, Marko de Prilip, veuille ne point amener de _paranymphe_ tranger,
mais bien un tien frre ou cousin; la fiance est trop belle, et nous
redoutons quelque grand scandale. Marko passa l cette nuit, et au matin
il quipa Charatz et partit tout droit vers la blanche Prilip.

Comme il approchait de la ville, sa mre de loin l'aperut et alla 
quelque distance  sa rencontre: elle ouvrit les bras et le baisa au
visage, tandis que lui baisait sa blanche main. O mon fils, Marko
Kralievitch, demanda-t-elle, as-tu voyag en paix? m'as-tu obtenu une
bru, bru pour moi et pour toi fidle pouse?--J'ai, rpond Marko  sa
vieille mre, voyag en paix; j'ai obtenu la jeune fille et dpens
trois charges d'or; et quand j'ai quitt la maison, voici ce que la mre
de la fiance m'a dit: O mon gendre, Marko Kralievitch! veuille ne point
amener un paranymphe tranger, mais bien un tien frre ou cousin; la
fiance est trop belle, nous redoutons quelque grand scandale. Mais moi,
mre, je n'ai point de frre, point de frre ni de cousin.--O mon fils,
Marko de Prilip! ainsi reprit sa vieille mre, de cela n'aie aucun souci,
mais fais une lettre et envoie-la au doge de Venise [11], afin qu'il
vienne tre tmoin  tes noces, et amne avec lui cinq cents convis;
cris-en une autre  tienne Zemlitch, pour l'inviter  tre le
paranymphe de la fiance et  amener aussi cinq cents convis; ainsi tu
n'auras  craindre aucun scandale.

Quand Marko eut ou ces paroles, il obit  sa mre et crivit des
lettres sur ses genoux; l'une il envoya au doge de Venise, et l'autre 
son ami tienne Zemlitch.

Voici venir le doge de Venise et  sa suite cinq cents convis, il va
vers la tour lance, tandis que les convis restent dans la vaste
plaine. Peu aprs, voici tienne, aussi conduisant cinq cents convis.
Ils se runirent dans la tour et burent  satit du vin noir. De l
les gens de noce partirent, et se dirigrent vers le pays des Bulgares et
la demeure du roi Chichman. Le roi les reut honorablement; on mena les
chevaux dans les bas celliers et les cavaliers dans la blanche maison;
pendant trois jours on les garda, et chevaux et cavaliers se reposrent.
Quand le quatrime jour parut, les tchaouchs crirent: Sus, brillants
convis! les jours sont courts et longues les tapes, il nous faut songer
au retour. Le roi fit apporter des cadeaux magnifiques:  l'un il donna
un mouchoir brod,  l'autre des habits, au parrain une table d'or, et
au paranymphe une chemise pareille, puis il lui remit la fiance dj 
cheval, en lui adressant ces paroles: Voici un cheval et une fille sous
ta garde jusqu' la blanche demeure de Marko; tu remettras  Marko la
belle jeune fille, le destrier de combat t'est destin. Puis les gens de
noce partirent, prenant leur route  travers la plaine de Bulgarie.

Le bonheur ne va pas sans le malheur: le vent souffla par la large plaine
et souleva le voile de la fiance, dont le visage resta  dcouvert.
Le doge de Venise vit ce visage, et il en eut la tte malade de peine
(d'amour),  peine put-il attendre que le soir fut venu. Quand le
cortge campa pour la nuit, le doge se glissa jusqu' la tente d'tienne
Zemlitch, et lui dit  voix basse: O paranymphe, tienne Zemlitch,
abandonne-moi pendant une seule nuit ta chre protge[12] pour
fidle matresse; voici pour toi une _botte_ pleine d'or, pleine, 
mon tienne, de jaunes ducats. Mais Zemlitch lui rpondit: Tais-toi,
doge, puisses-tu tre chang en pierre! T'es-tu donc mis en tte
de prir? Et le doge de Venise s'en retourna. Quand on fut au gte
suivant, le doge se glissa vers la blanche tente et dit  Zemlitch:
Abandonne-moi ta chre protge une seule nuit pour fidle
matresse; voici pour toi deux bottes pleines d'or, pleines,  mon
tienne, de jaunes ducats. Mais tienne lui rpondit avec ddain:
Va-t'en, doge, puisse ta tte tomber! Comment (une fiance) irait-elle
aux bras de son parrain? Et le doge s'en retourna sous sa tente[A].
tienne Zemlitch se laisse corrompre pour trois bottes pleines de jaunes
ducats; et le doge prend sa filleule par la main et la conduit sous sa
tente, puis il lui dit doucement: Assieds-toi, ma chre filleule, que
nous nous embrassions et que nous fassions l'amour. Mais la jeune Bulgare
lui rpond: Malheureux parrain, doge de Venise! la terre s'ouvrirait
sous nos pieds et le ciel croulerait au-dessus de nous; comment serait-il
possible d'aimer son parrain?--Ne parle pas follement, ma chre filleule,
reprend le doge; jusqu'ici j'en ai possd neuf, neuf filleules selon le
baptme, et vingt-quatre selon le mariage; et la terre ne s'est pas
une seule fois ouverte, non plus que le ciel ne s'est croul. Viens
t'asseoir, que nous nous caressions. Alors la jeune fille dit au doge:
Mon parrain, ma vieille mre m'a dfendu d'aimer un homme ayant sa
barbe et non point un homme au menton nu, comme est Marko Kralievitch.

[Note A: Au gte suivant, troisime proposition du doge accompagne de
l'offre de trois bourses, c'est--dire _bottes_.]

Quand le doge de Venise entendit cela, il fit venir d'habiles barbiers,
l'un le lava, l'autre le rasa; et la belle jeune fille se baissant
recueillit la barbe et la serra dans un mouchoir. Puis le doge congdia
les barbiers, et d'une voix douce dit  la fiance: Assieds-toi, ma
chre filleule. Mais la Bulgare lui rpondit: O mon parrain! si Marko
l'apprend, nous y perdrons tous deux la tte.--Assieds-toi et ne fais
point la folle, reprit le doge; Marko est dans sa tente, qu'il a plante
au milieu des convis; sur sa tente est une pomme d'or, avec deux pierres
prcieuses que l'on aperoit des extrmits du camp; assieds-toi, que
nous nous caressions.--Attends un peu, mon cher parrain, dit la belle jeune
fille; je vais sortir devant la tente, pour voir si le ciel est serein ou
s'il est nuageux.

Quand elle fut dehors, elle aperut la tente de Marko Kralievitch et s'y
rendit, se glissant  travers les convis, pareille  un cerf d'un an.
Marko tait couch et plong dans le sommeil; la jeune fille se tint
debout  ct de lui, et les pleurs tombaient de son blanc visage,
quand, s'veillant soudain, il lui dit: Infme fille bulgare! ne
pouvais-tu attendre que nous fussions arrivs  ma blanche maison et
que la loi chrtienne ft accomplie? Il saisissait son sabre, quand la
belle jeune fille lui dit: Mon seigneur, Marko Kralievitch, je ne suis
point d'une race infme, mais d'une race noble, et c'est toi qui conduis
deux infmes, mon parrain et mon paranymphe. tienne Zemlitch m'a vendue
au doge, mon parrain, pour trois bourses d'or; si tu ne me crois point,
Marko, voici la barbe du doge de Venise. Et elle ouvrit le mouchoir o
tait la barbe. Quand Marko vit cela, il dit  sa fiance: Assieds-toi
l, belle jeune fille, et demain Marko fera son enqute; puis il
retomba dans son sommeil.

Quand le soleil commena  briller, Marko se leva sur ses pieds lgers,
passa sa pelisse  l'envers[13], et prenant  la main sa lourde masse, il
alla droit trouver le parrain et le paranymphe, et leur donna le bonjour!
Bonjour  vous! Eh bien, paranymphe, o est ta fiance, et toi,
parrain, o est ta filleule? tienne garde le silence, pour le doge
voici ce qu'il rpond: Marko, mon filleul, il y a aujourd'hui des gens
d'une humeur trange, il n'y a plus moyen de badiner en paix.--Malheur 
toi pour ce badinage, doge de Venise, reprit Marko Kralievitch; ce n'est
pas un badinage qu'une barbe rase! o est la barbe que tu avais hier?
Le doge voulait encore parler, mais Marko ne lui en laisse pas le temps, il
brandit son sabre, et lui abat la tte. tienne Zemlitch s'enfuit, mais
Marko l'atteignit, et le frappant de son sabre, d'un homme il en fit deux;
puis il retourna vers sa tente, et s'quipa, lui et Charatz. Le cortge
des noces reprit sa route, et arriva heureusement  la blanche Prilip.


V

MARKO KRALIEVITCH RECONNAIT LE SABRE DE SON PRE.

Une fille turque s'est leve de bonne heure, avant l'aurore et le jour
blanc, pour laver de la toile dans la Maritza[14]. Jusqu'au lever du soleil
l'eau avait t limpide; mais aprs qu'il eut paru, l'eau se troubla,
elle arrivait fangeuse et sanglante, puis elle roula des chevaux et des
kalpaks, et vers le midi des combattants blesss; enfin elle apporta un
guerrier, qu'elle entranait ballott au milieu du courant. Le guerrier
aperut la jeune fille au bord du fleuve, et l'adjurant au nom de Dieu:
Ma soeur en Dieu, belle fille, dit-il, lance-moi une pice de toile, et
retire-moi de la Maritza, je te comblerai de bienfaits. La jeune fille
reut cet appel en Dieu: elle lui jeta une pice de toile, et l'attira
jusque sur la rive. Le guerrier avait dix-sept blessures; il portait un
vtement magnifique; le long de la cuisse un sabre forg, et ce sabre
avait une triple poigne, orne de trois pierreries; ce sabre valait
trois villes impriales. Ma soeur, jeune Turque, qui demeure avec
toi dans ta blanche maison?--J'ai une vieille mre, et un frre,
Moustaf-Aga.--Ma soeur, va dire  ton frre,  Moustaf-Aga, de
m'emporter dans votre blanche maison. J'ai sur moi trois mesures d'or,
chacune de trois cents ducats: d'une, je te ferai prsent, d'une autre 
Moustaf-Aga, et je garderai pour moi la troisime, afin de faire panser
mes graves blessures. Si Dieu permet qu'elles se gurissent, je ferai ta
fortune, ainsi que celle de ton frre.

La jeune fille court vers sa blanche maison: Mon frre, Moustaf-Aga,
dit-elle, j'ai trouv un guerrier bless dans la Maritza, la froide
rivire. Il a sur lui trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats:
d'une il veut me faire prsent, d'une autre  toi, mon frre, et garder
pour lui la troisime afin de faire panser ses graves blessures. Ne va
pas violer ma promesse, et tuer le hros bless, mais apporte-le  notre
blanche maison. Le Turc accourt vers la rivire, et quand il voit le
guerrier bless, il se prend  considrer le sabre forg, il le saisit,
tranche la tte au bless, le dpouille de ses magnifiques habits, et
s'en retourne  sa blanche maison. La jeune fille l'avait prcd,
quand elle vit ce qu'il avait fait, elle dit  Moustaf-Aga: Comment, mon
frre, que Dieu te le rende! comment donnes-tu la mort  mon pobratime?
et pourquoi t'es-tu parjur? Pourquoi? pour un sabre forg! Fasse Dieu
que ce sabre t'abatte la tte! Cela dit, elle s'enfuit dans la maison.

Peu de temps depuis lors s'tait coul, quand il arriva un firman du
sultan des Turcs, enjoignant  Moustaf-Aga de rejoindre l'arme. Moustaf
s'y rendit, ayant  sa ceinture le sabre forg. A son arrive 
l'arme impriale, petits et grands examinrent le sabre, que nul ne put
tirer du fourreau, jusqu' ce qu'allant de main en main, il arriva dans
celles de Marko Kralievitch, et pour lui le sabre sortit de lui-mme
du fourreau. Marko le considrait et sur la lame il vit trois mots
chrtiens: l'un tait le nom de Novak, le forgeron, le second celui du
roi Voukachine, et le troisime le nom de Marko Kralievitch. Marko demande
 Moustaf-Aga: Par Dieu! jeune Turc, d'o te vient ce sabre tranchant?
l'as-tu achet  prix d'or, ou l'as tu gagn  la guerre? Ton pre
te l'a-t-il lgu, ou ta femme te l'a-t-elle apport, apport comme
portion de son hritage?--Par Dieu! giaour Marko, puisque tu m'interroges,
je vais te rpondre franchement. Et il lui raconta tout ce qui s'tait
pass. Le Kralievitch lui dit: Pourquoi, Turc, que Dieu te le rende!
n'as-tu point pans ses blessures? Je te ferais aujourd'hui obtenir des
_agalouks_ de notre auguste sultan.--Ne te moque point, giaour Marko, lui
rpondit Moustaf, si tu pouvais obtenir des agalouks, tu commencerais par
le faire pour toi; mais rends-moi ce sabre. Marko de Prilip brandit le
sabre, et d'un coup abat la tte de Moustaf-Aga.

On alla le dire au sultan, qui envoya des serviteurs mander Marko; chacun
d'eux arrivait, et l'appelait, mais Marko ne disait mot, et restait assis
 boire du vin noir; puis, quand cela l'ennuya, il mit sa peau de loup
 l'envers, et saisissant sa lourde massue, il pntra sous la tente
du sultan. La colre de Marko tait terrible; il avait gard ses
bottes[15], et s'assit sur un tapis, regardant de travers le sultan,
pendant que des larmes de sang coulaient de ses yeux. Le sultan voyant que
Marko avait devant lui sa lourde masse recula, et Marko avana jusqu'
l'acculer au mur. Le sultan alors mettant sa main  sa poche, en tira cent
ducats, qu'il donna au Kralievitch: Va, dit-il, Marko, boire du vin  ta
guise; pourquoi un si violent courroux?--Ne me le demande pas, sultan, mon
pre d'adoption[16]; j'ai reconnu le sabre de mon pre, et Dieu l'et
mis lui-mme entre tes mains, que contre toi mon courroux et t le
mme.


VI

MARKO KRALIEVITCH ET LE BEY KOSTADIN.

Deux pobratimes allaient chevauchant, le bey Kostadin et Marko Kralievitch;
quand le bey dit  Marko: Viens chez moi,  l'automne, frre, le
jour de Saint-Dimitri, mon patron de famille, et tu verras une fte et un
rgal, et la belle rception, et les magnifiques banquets. Mais Marko
Kralievitch lui rpondit: Ne te vante point, bey, de ta rception!
dj, lorsque je cherchais mon frre Andr, je me suis trouv dans ta
maison  l'automne, le jour de Saint-Dimitri, ton patron de famille;
j'ai vu ta faon de traiter, et j'ai t tmoin de trois actes
d'inhumanit.--Marko Kralievitch, mon frre, reprit le bey Kostadin, de
quels actes d'inhumanit veux-tu parler?

--Le premier, frre, rpliqua le Kralievitch, ce fut quand il arriva deux
indigents, demandant pour aliments du pain blanc, et pour boisson du vin
vermeil; mais toi tu leur dis: Loin d'ici, vil rebut, n'allez pas souiller
mon vin devant ces seigneurs. J'prouvai de la compassion, bey, pour ces
indigents; je les pris tous deux, je les emmenai au bazar, et aprs
leur avoir fait manger du pain blanc et boire du vin vermeil, je leur fis
tailler des habits de bel carlate, de bel carlate et de soie verte,
puis je les renvoyai  ta maison; pour moi, bey, j'tais  l'cart
regardant comment tu les recevrais cette fois. Tu les pris alors, les deux
indigents, l'un par la main droite, l'autre par la main gauche, tu les
conduisis dans la maison et les fis asseoir en leur disant: Mangez et
buvez, mes jeunes seigneurs.

L'autre acte d'inhumanit, bey, le voici: il y avait l d'anciens
gentilshommes, qui avaient perdu leurs biens, ils taient vtus
d'carlate us, tu les mis au bas bout de la table. Les nouveaux
seigneurs qui taient l, ayant acquis rcemment du bien, et qui avaient
des habits neufs, ceux-l tu les plaas au haut bout, tu leur servis du
vin et de la rakia, et les traitas avec distinction.

Le troisime acte d'inhumanit, bey, c'est qu'ayant et ton pre et ta
mre, aucun des deux n'tait  table, pour y boire la premire coupe de
vin.


VII

MARKO KRALIEVITCH ET ALIL-AGA.

Deux pobratimes traversaient  cheval la belle ville de Tzarigrad: l'un
tait Marko Kralievitch, et l'autre le bey Kostadin. Or Marko se mit 
dire: Mon frre, bey Kostadin, voici que je sors de Tzarigrad: il se
pourrait que je rencontrasse un importun qui me dfit au combat, aussi
veux-je feindre d'tre gravement malade, d'un dangereux mal, la terrible
dyssenterie. Marko donc prit l'air d'un malade sans maladie, mais par
grande prudence, il se pencha sur le bon Charatz, jusqu' toucher la
selle, et ainsi sortit de Tzarigrad.

Marko fit une bonne rencontre, celle d'Alil-Aga, l'homme du sultan,
suivi de trente janissaires; et l'aga dit  Marko: O hros, Marko
Kralievitch, viens nous mesurer, lancer des flches; et si Dieu et la
fortune le veulent et qu'aujourd'hui tu tires mieux que moi, je t'abandonne
ma blanche maison et les richesses qu'elle renferme, avec la Turque, ma
fidle pouse. Si c'est moi qui sur toi l'emporte, je ne demande ni ta
maison ni ta femme, je veux aussitt te pendre, et devenir matre
du vaillant Charatz. Mais voici ce que lui rpondit le Kralievitch:
Laisse-moi en paix, Turc maudit, ce n'est pas  moi d'aller jouter avec
toi, moi qui suis pris d'un mal dangereux, la terrible dyssenterie; je ne
puis mme me tenir  cheval, comment irais-je tirer des flches. Mais
le Turc ne se dcourage point; il saisit Marko par le pan droit de son
dolman; Marko tire un couteau de sa ceinture, et coupe le pan droit du
dolman: Va-t'en, misrable (lui crie-t-il), et sois maudit. Mais le
Turc ne se dcourage point, et il saisit le pan gauche du dolman;
Marko tire le couteau de sa ceinture, et coupe le vtement: Va-t'en,
misrable, que Dieu t'extermine! Le Turc ne veut encore en dmordre, et
saisit la bride de Charatz, la bride de la main droite, et de la gauche la
poitrine de Marko. Le hros s'emporte comme un feu ardent: il se dresse
sur le vaillant Charatz, en lui serrant court la bride, tant que Charatz
danse comme un furieux, et que cheval et cavalier bondissent; puis il
appelle le bey Kostadin: Cours, frre,  ma maison, et apporte-moi une
flche tartare, garnie de neuf plumes de faucon; pour moi, je vais avec
l'aga, chez le kadi, afin que dans son tribunal il confirme notre accord et
que plus tard il n'y ait point de querelle.

Le bey s'loigne, et Marko se rend avec l'aga chez le kadi. En entrant,
Alil-Aga, l'homme du sultan, te ses pantoufles, et va s'asseoir prs du
kadi, auquel il glisse douze ducats sous les genoux. Efendi, voici des
ducats, ne juge point en faveur de Marko. Mais Marko comprenait le turc;
il n'avait point de ducats, mettant donc sa masse au travers de ses genoux:
coute, dit-il, Kadi-Efendi, rends-moi une juste sentence, car tu vois
cette masse aux noeuds dors; si j'allais t'en frapper, il ne te faudrait
plus d'empltre, tu oublierais aussi ton tribunal, et tu ne verrais plus
de ducats. Un frisson s'empare de l'Efendi,  voir la masse aux noeuds
dors, il rend sa sentence, tandis que les mains lui tremblent.

Quand ils partirent pour le _meidan_, l'aga avait trente janissaires, et
Marko n'tait suivi de personne, que de quelques Grecs et Bulgares. En
arrivant, Alil-Aga dit  Marko: Deli-Bacha, allons, tire le premier,
tu te glorifies d'tre un guerrier vaillant; tu te vantes, dans le Divan
imprial, de percer une pice d'or, tandis qu'elle fend l'air.--Oui,
Turc, lui rpond le Kralievitch, je suis un guerrier vaillant; mais tu as
le pas sur moi, car  vous appartient la seigneurie et l'empire; et pour
la joute, tu as le pas sur moi, car c'est toi qui m'as dfi; tire donc
le premier.

Le Turc dcoche une blanche flche, il la dcoche, puis on mesure la
distance, elle avait franchi cent vingt _archines_; Marko tire une blanche
flche, et l'envoie  deux cents archines[A]. L-dessus Kostadin arrive,
apportant la flche tartare, garnie de neuf plumes de faucon. Marko la
dcoche, et le trait s'enfonce dans la poussire et la brume, o les
yeux ne peuvent pas la suivre, et comment mesurer la distance en archines!
Le Turc commence  fondre en larmes, et  implorer Marko: Mon frre
en Dieu, Marko Kralievitch, par le Dieu trs-haut et par saint Jean, par
votre belle religion!  toi ma blanche maison, et la Turque, mon
pouse fidle, mais grce, frre, ne me pends point.--Le Dieu vivant
t'anantisse, Turc! comment m'appelles-tu frre, toi qui me donnes ta
femme? Mais de ta femme je n'ai pas besoin. Ce n'est point chez nous comme
chez les Turcs, la femme d'autrui est comme une soeur. J'ai dans ma maison
une pouse fidle, Ilitza, une noble dame; et je te pardonnerais tout,
frre, si tu n'avais gt mon dolman, il faut que tu me donnes trois
charges d'or, pour que je fasse rparer les pans de mon habit. Le Turc
saute de joie et de ravissement, il entoure de ses bras le Kralievitch, il
le baise, puis l'emmne  sa riche maison.

[Note A: L'preuve se renouvelle deux fois encore, toujours  l'honneur
de Marko.]

L pendant trois jours il le fta, lui donna les trois charges, et la
dame, en cadeau, ajouta une chemise broche d'or, et avec la chemise un
mouchoir broch d'argent; puis il lui donna ses trente janissaires, pour
l'accompagner jusqu' sa maison. Et de ce jour, ils gardrent (ensemble)
le pays pour l'illustre tzar. Partout o il y avait une attaque sur la
frontire, Alil-Aga la repoussait avec Marko; partout o se prenaient des
cits, c'tait Alil-Aga qui s'en emparait avec Marko.


VIII

MARKO KRALIEVITCH ET LA FILLE DU ROI DES MAURES.

La mre de Marko Kralievitch lui demandait: Comment, mon fils, btis-tu
tant de pieux difices? As-tu donc commis de si grands pchs envers
Dieu, ou acquis tant de biens sans peine?--Ma vieille mre, lui rpondit
Marko de Prilip, un jour que j'tais dans le pays des Maures[17], je me
levai de bonne heure pour aller  la citerne y abreuver mon Charatz. Or,
quand j'arrivai  la citerne, il y avait l douze Maures. Je voulus,
avant mon tour abreuver Charatz, mais ils s'y opposrent, et une querelle,
ma mre, s'leva entre nous. Ayant pris ma masse, j'en frappai un noir
Arabe, moi un seul, et les onze autres me (frapprent); moi deux et les
dix autres me (frapprent)[A]. Les six (restant) vinrent  bout de moi,
me lirent les mains derrire le dos, et me menrent au roi des Maures.
Le roi me fit jeter au fond d'un cachot, et j'y languis pendant sept ans.
Quand l't tait venu, ou quand l'hiver tait arriv, par ceci seul
je le savais: c'est quand les filles jouant avec des balles de neige, m'en
lanaient, ou en t se jetaient des rameaux de basilic. Lorsque la
huitime anne commena, ce n'tait plus la prison qui me pesait, mais
j'tais tourment par la fille du roi des Maures qui, venant soir et
matin, me criait par le soupirail du cachot: Ne te laisse point pourrir,
Marko, dans ta prison, mais engage-moi solennellement ta foi, que tu me
prendras pour femme, et je te dlivrerai de prison; je tirerai ton bon
Charatz de la cave (o il est enferm), et je prendrai des jaunes ducats,
autant, pauvre Marko, que tu pourras le dsirer. Me voyant, ma mre,
dans cette ncessit, j'tai mon bonnet, le plaai sur mes genoux,
puis je jurai (m'adressant)  ce bonnet: Sur ma foi! je ne t'abandonnerai
point; sur ma foi! je ne te tromperai pas, et le soleil manquant 
la sienne, n'chaufft-il plus (la terre), hiver comme t, je ne
manquerai point  ma foi. Ainsi la Mauresque crut que c'tait  elle que
j'avais fait ce serment.

[Note A: Ainsi jusqu' six.]

Un soir, la nuit tombe, elle m'ouvrit la porte du cachot, me fit
sortir, et m'amena l'ardent Charatz, et pour elle un meilleur coursier
encore: tous deux avec des bissacs pleins de ducats. Elle m'apporta un
sabre forg, et monts sur nos chevaux, nous partmes et traversmes
le pays des Maures. Un matin, le jour se levait, je m'tais assis pour
reposer quand la fille maure me saisit et m'entoura de ses noirs bras.
Lorsque je vis, ma mre, ce noir visage avec ces dents blanches, cela me
fit horreur. Je tirai mon sabre, et l'en frappai  la ceinture, tant que
le sabre la traversa, je remontai sur mon Charatz pendant que la tte
de la Mauresque parlait encore (disant): Mon frre en Dieu, Marko
Kralievitch, ne m'abandonne pas! Voil comment, ma mre, j'ai pch
envers Dieu, et pourquoi du grand bien que j'ai acquis, je fais btir tant
de pieux difices.


IX

MARKO VA A LA CHASSE AVEC LES TURCS.

Murad, le vizir, s'en va  la chasse dans la verte montagne, avec ses
douze braves[18], et, en treizime, Marko Kralievitch. Depuis trois jours
ils chassaient, et n'avaient pu faire de capture, quand le destin les
conduisit dans la fort, au bord d'un lac aux eaux vertes, ou nageaient
des canards aux ailes d'or. Le vizir lche un faucon pour qu'il prenne un
canard; mais l'oiseau, sans perdre un instant, part et s'lve jusqu'aux
nues, et le faucon sur un vert sapin se pose.

Vizir, dit alors Marko Kralievitch, m'est-il permis de lcher mon
faucon, pour qu'il prenne le canard aux ailes d'or? Et Murad, le vizir,
lui rpond: Cela t'est permis; pourquoi non, Marko? Marko lche son
faucon, qui s'essore jusqu'aux nues, lie le canard aux ailes d'or, puis
vient avec lui se poser sur le vert sapin. Quand le faucon du vizir vit
cela, il en prouva un vif dpit. Or, il avait une vilaine habitude, de
prendre aux autres leur gibier. Il va s'abattre prs du faucon de Marko,
et veut lui enlever le canard aux ailes d'or. Mais l'oiseau avait la tte
chaude, tout comme l'avait son matre: au lieu de cder le canard, il
dchire le faucon du vizir, et en disperse les plumes grises. Quand Murad,
le vizir, vit cela, il entra dans une violente colre, et, saisissant le
faucon de Marko, il le frappe contre le sapin et lui brise l'aile droite;
aprs quoi il s'en retourne par la verte fort, suivi de ses douze
braves.

Le faucon bless gmit, comme dans les rochers un serpent en colre.
Marko prend l'oiseau, et commence  lui bander l'aile en disant d'une voix
courrouce: C'est une dure chose, mon faucon, et pour moi et pour toi,
d'aller en chasse avec les Turcs sans les Serbes, d'aller en chasse et de
partager leurs mfaits!

Quand Marko eut band l'aile de l'oiseau, il sauta sur le dos de Charatz,
et le lana  travers la noire fort. Charatz allait comme la Vila des
montagnes, vite il allait, il dvorait l'espace, et loin il parvint. En un
instant, ils furent au bord de la noire montagne[19], et dcouvrirent dans
la plaine le vizir avec ses douze braves.

Murad, le vizir, se retourna, et, apercevant Marko Kralievitch, il dit 
ses hommes: Enfants, mes douze braves, voyez-vous ce nuage de poussire
sous la montagne. Dans cette poussire est Marko Kralievitch. Avec quelle
rage il a pouss Charatz! Dieu le sait, cela pourra mal tourner. En ce
moment, Marko les atteint; il tire le sabre pendu le long de sa cuisse,
et fond sur le vizir. Les soldats s'enfuient par la plaine, comme des
corneilles devant un milan dans un bois d'pines. Marko atteint Murad et
lui abat la tte, puis, des douze soldats, il vous en fait vingt-quatre.
Il commence alors  rflchir, s'il se rendra prs du tzar, 
Andrinople, ou  Prilip, dans sa blanche maison. Tout bien pes, il se
dit: Mieux vaut aller trouver le tzar  Andrinople, et lui dire ce que
j'ai fait, que de laisser les Turcs auprs de lui m'accuser.

Quand Marko arriva  Andrinople et qu'il entra dans le Divan, en prsence
du sultan, ses yeux taient ardents comme ceux d'un loup affam dans la
fort, et ses regards semblaient l'clair qui brille. Le tzar souverain
lui demande: Mon cher fils, Marko Kralievitch, qui t'a mis en si violente
colre? Est-ce qu'il ne le reste plus d'argent? Et Marko commence son
rcit; il dit au tzar comment tout s'est pass. Quand il eut ou ce
discours, le sultan partit d'un clat de rire, puis: Bravo, Marko, mon
cher fils, dit-il; si tu n'avais agi ainsi, je ne t'aurais plus appel mon
fils. Tout Turc peut tre vizir, mais de brave pareil  Marko, il n'y
en a pas. Ensuite il fouille dans sa poche de soie et, en tirant mille
ducats, il les donne  Marko Kralievitch: Prends ceci, mon fils, et
va-t'en boire du vin. Marko prend les mille ducats et quitte le Divan
imprial; mais ce n'tait pas pour qu'il bt du vin que le sultan
lui donnait des ducats, c'tait pour qu'il s'tt de ses yeux, car la
colre de Marko tait terrible.


X

MARKO KRALIEVITCH LABOUREUR.

Marko Kralievitch buvait du vin avec la vieille Euphrosine, sa mre, et,
lorsqu'ils eurent bu  satit, sa mre commena  lui dire: Marko,
mon fils, laisse l les aventures[20]; car le mal ne peut amener du bien,
et ta vieille mre est lasse de laver des vtements ensanglants; prends
une charrue et des boeufs, laboure et montagne et valle, puis sme, mon
fils, du blanc froment, afin de nous nourrir tous les deux.

Marko obit  sa mre; il prend une charrue et des boeufs; mais, au lieu
de montagne ou de valle, c'est le grand chemin qu'il laboure. Par l
passent des janissaires turcs, conduisant trois charges d'or, et ils disent
 Marko: Laisse, ne laboure point les chemins.--Laissez, vous autres
Turcs, ne vous inquitez point si je laboure.--Cesse, Marko, de labourer
les chemins.--Allons, Turcs, que vous fait que je laboure? Et, quand cela
ennuya Marko, il laissa et boeufs et charrue et tua les janissaires turcs;
puis, prenant les trois charges d'or, il les porte  sa vieille mre:
Voil, dit-il, ce que je t'ai labour aujourd'hui.


XI

MORT DE MARKO KRALIEVITCH.

Marko Kralievitch tait parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever
du soleil, il tait au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait,
Charatz, sous lui, commena  glisser,  glisser et  verser des
larmes. Cela causa  Marko un grand trouble: Qu'est cela, Charatz?
dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voil cent cinquante annes que
nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronch, et voil que tu
commences  broncher et  verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera
rien de bon; il va y aller de quelque tte, soit de la tienne, ou de la
mienne.

Marko ainsi discourait, quand la Vila s'crie du milieu de la montagne,
appelant Marko: Mon frre, dit-elle, Marko Kralievitch, sais-tu pourquoi
ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son matre, car vous allez
bientt vous sparer. Mais Marko rpond,  la Vila: Blanche Vila,
puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me sparer de Charatz,
quand j'ai parcouru la terre  ses cts, que je l'ai visite de l'est
 l'ouest, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un hros
qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz tant que ma tte
sera sur mes paules.--Mon frre, reprend la blanche Vila, personne ne
t'enlvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un
guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la
lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu
dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur. Si tu ne veux
me croire, quand tu seras au sommet de la montagne, regarde de droite 
gauche; tu verras deux pins lancs, qui surpassent en hauteur la fort
que pare leur vert feuillage. Entre eux est une fontaine. Pousse de ce
ct Charatz, et, mettant pied  terre, attache-le  un des pins;
ensuite penche-toi au-dessus de la fontaine, et dans l'eau tu apercevras
ton visage, et tu verras quand tu dois mourir.

Marko obit  la Vila. Quand il fut au sommet de la montagne, il tourna
ses regards de droite  gauche et aperut les deux pins lancs, qui
surpassaient en hauteur la fort, que parait leur vert feuillage. Il
poussa de ce ct son cheval, et, mettant pied  terre, il l'attacha 
un des pins; aprs quoi il se pencha au-dessus de la fontaine, et, dans
l'eau, considra son visage; et, quand il eut considr son visage, il
connut quand il devait mourir, et, versant des pleurs, il se mit 
dire: Monde menteur!  ma belle fleur! tu tais beau, et moi, je t'ai
parcouru peu de temps! peu de temps: trois cents annes! Le moment est
venu o je vais me sparer du monde.

Marko alors tire son sabre de sa ceinture, et s'avance vers son cheval, et
d'un coup abat la tte de Charatz, de crainte qu'il ne tombe aux mains
des Turcs, et qu'il ne fit pour eux la corve et ne portt l'eau dans
les seaux; et, quand il eut ainsi tu son cheval, il l'enterra mieux qu'il
n'avait enterr son frre Andr.

Il brisa en quatre son sabre tranchant, de peur qu'il ne tombt aux mains
des Turcs, et qu'ils ne s'enorgueillissent en portant ce qui leur serait
rest de Marko, et que les chrtiens ne le maudissent. Son sabre
tranchant bris, il rompit en sept sa lance de guerre et la jeta dans les
branches des pins; puis, de la main droite, saisissant sa masse noueuse, il
la prcipita du haut de l'Ourvina dans la mer grise et profonde, en disant
ces mots: Alors que cette masse sortira de la mer, tous les enfants (
natre) seront ns!

Quand Marko se fut ainsi dfait de ses armes, il tira de sa ceinture un
papier o rien n'tait crit, et il traa cette lettre: Quiconque,
passant par l'Ourvina, arrivera  la frache fontaine entre les pins et y
trouvera le hardi Marko, qu'il sache que Marko est mort. Sur lui sont trois
mesures d'or, et quel or! tous jaunes ducats. Je lui en accorde une mesure,
afin qu'il ensevelisse mon corps; (j'en donne) une autre mesure pour orner
les glises, et la troisime aux manchots et aux aveugles, afin que les
aveugles aillent par le monde et qu'ils chantent et clbrent Marko.
La lettre termine, il la plaa sur une branche de pin, o on pouvait
l'apercevoir du chemin, et, ayant jet l'encrier d'or dans la fontaine,
il ta son dolman vert; l'tendit sur l'herbe en-dessous d'un pin; se
signant, il s'assit sur le dolman, rabattit le bonnet de martre sur ses
yeux, se coucha et ne se releva plus.

Marko mort resta au bord de la source, de jour en jour toute une semaine.
Quiconque par le chemin passait et voyait Marko Kralievitch le croyait
endormi et faisait un long dtour, de peur de l'veiller. O est le
bonheur, l aussi est le malheur, et, l o est le malheur, il y a aussi
du bonheur; et ce fut une bonne fortune qui amena l'igoumne Vao, de la
blanche glise de Vilindar, sur la sainte montagne[21], avec son diacre
Isae. Quand l'igoumne aperut Marko, il fit signe de la main au
diacre: Doucement, mon fils (dit-il), de crainte que tu ne le rveilles;
car Marko, troubl dans son sommeil, est enclin au mal, et il pourrait
nous tuer tous les deux. Pourtant le moine, le regardant dormir, vit
au-dessus de lui la lettre, et il la parcourut, et la lettre lui apprit
que Marko tait mort. Alors il descendit de cheval et toucha le hardi
guerrier, mais il y avait longtemps qu'il n'tait plus. Les larmes coulent
des yeux de l'igoumne Vao, tant il regrette Marko. Il lui te sa
ceinture avec les trois mesures d'or, et l'attache autour de son corps.
Puis, songeant o il enterrera Marko, il prend cette rsolution. Sur son
cheval il charge le corps sans vie, et le porte sur le rivage de la mer.
Avec lui il s'assied dans une barque, le conduit droit  la montagne
sainte, et le transporte  l'glise de Vilindar. L il lit sur Marko
les prires qui conviennent  un mort, puis dpose le corps en terre au
milieu de la blanche glise. L o le vieillard avait enseveli Marko, il
ne lui leva aucun monument, afin que l'on ne reconnt point sa tombe et
que ses ennemis ne pussent y exercer de vengeance.


XII

LA SOEUR DU CAPITAINE LKA.

_Analyse_[A].

[Note A: Ce pome a 570 vers. Le dfaut d'espace ne me permet d'en donner
que l'_analyse_, et me force aussi d'omettre les treize autres chants
concernant Marko Kralievitch, et que j'avais tous traduits ou analyss,
dans le dsir de faire connatre compltement ce personnage potique.]

1-14. Depuis que le monde est monde, on n'a pas vu une merveille pareille
 la jeune Roanda, soeur du capitaine Lka de Prizren. Par toute la
terre, dans le pays des Turcs comme dans celui des Giaours, il n'y a pas
une femme, ni blanche Turque, ni Valaque, ni svelte Latine, qui approche
d'elle pour la beaut. Elle l'emporte mme sur la Vila des montagnes.

15. La jeune fille a quinze ans; on dit qu'elle a t leve dans une
cage et qu'elle n'a encore vu ni le soleil, ni la lune. Le bruit de sa
merveilleuse beaut s'tant rpandu de bouche en bouche dans le monde
arrive  Prilip, aux oreilles de Marko Kralievitch, qui pense que ce
serait l pour lui une pouse, et qu'en Lka il aurait un digne ami,
avec qui il pourrait boire du vin et s'entretenir comme on fait entre
seigneurs. Il appelle donc sa soeur et l'invite  lui prparer ses plus
beaux habits, promettant qu'il la mariera lorsqu'il aura ramen chez
lui Roanda comme sa femme. En effet, Marko revt un brillant costume,
longuement et pompeusement dcrit, et, avant de se mettre en selle, il
boit un seau de vin, tandis qu'on en fait avaler la mme mesure 
son cheval, aprs quoi bte et cavalier deviennent couleur de sang
jusqu'aux oreilles.

66. Le hros part et se dirige vers l'habitation de son pobratime, le
vovode Miloch, qui, l'apercevant de loin dans la campagne, envoie  sa
rencontre ses serviteurs, mais en leur recommandant de le saluer et de
ne prendre la bride de son cheval que lorsqu'il sera dans la cour de la
maison, car Marko pourrait tre en colre ou ivre, et leur faire passer
son cheval sur le ventre.

100. Les deux amis s'embrassent, et Marko, refusant l'invitation qui
lui est faite par Miloch, de monter dans les appartements, lui raconte
longuement, et dans les mmes vers, identiquement, qui ouvrent le pome,
les merveilles de la jeune Roanda, et l'invite  en venir aussi, pour
son propre compte, briguer la main, annonant l'intention d'emmener un
troisime ami commun, Relia l'Ail (_Krilati_), qui partagera aussi la
chance: L'un sera l'alerte fianc, les deux autres les paranymphes,
et tous les amis de Lka. Miloch s'quipe non moins magnifiquement,
et aprs avoir dpeint sa haute stature et ses larges paules, sur
lesquelles tombent de fines et noires moustaches. Heureuse, s'crie le
pote, celle qui le prendra!

167. Plus beau cependant est encore Rlia, que les deux compagnons
prennent ensuite dans sa demeure, et qui n'est pas moins enchant de
courir cette aventure.

193. La route suivie par les trois amis est minutieusement dcrite. Ils
arrivent enfin en vue de Prizren, au pied de la haute montagne du Chara.
Lka, le capitaine, les aperoit de loin au moyen de sa lunette, et
reconnat les trois vovodes serbes. tonn, et mme un peu effray,
craignant que la guerre n'ait clat dans le pays, il envoie ses
serviteurs au-devant d'eux. Il sort lui-mme  leur rencontre dans
la cour de la maison. Ils ouvrent les bras et se baisent au visage,
s'enquirent de leur sant de braves, se prennent par leurs blanches
mains et montent dans les appartements.

236-263. Marko, qui ne connaissait pas l'tonnement ni la honte, prouve
ces deux sentiments  la vue du luxe qui clate dans la dcoration et
l'ameublement, o tout est or et argent, soie et velours. Il remarque
particulirement la coupe de Lka, contenant neuf _litras_.

264. Le festin commence aussitt, et se renouvelle du dimanche jusqu'au
dimanche suivant, sans qu'aucun des trois vovodes ose mentionner l'objet
de leur visite. Enfin, Marko se dcide  marquer son tonnement au
capitaine, de ce qu'il ne montre pas plus de curiosit. A quoi bon?
rpond Lka. Nous buvons du vin vermeil; vous tes venus chez moi,
demain j'irai chez vous. Marko alors est bien oblig de se dclarer,
aprs avoir rapport les bruits qui courent sur la merveilleuse beaut
de la jeune Roanda. Donne ta soeur, dit-il,  l'un de nous, choisis
pour beau-frre celui que tu voudras. Que l'un soit l'alerte fianc, les
deux autres seront les paranymphes, et tous trois nous serons tes amis.

331. A cette proposition, Lka rpond d'assez mauvaise humeur que ce
qu'on dit de la beaut de sa soeur est vrai, mais que c'est une fille
fire, qui n'a pas la moindre dfrence pour lui. Elle a dj
repouss soixante-quatorze prtendants; il n'ose accepter en son nom
l'anneau des fianailles, de crainte d'un nouveau refus.

353. L-dessus, Marko part d'un clat de rire: Je te jure,
s'crie-t-il, par Dieu et par la foi, que si elle tait  moi  Prilip,
et qu'elle ne voult point m'obir, je lui couperais les mains ou je lui
arracherais les yeux! Puis il propose  Lka, s'il redoute sa soeur,
d'inviter celle-ci  venir et  choisir parmi les trois vovodes,
promettant de nouveau qu'il n'y aura pas de jalousie envers le prfr.

378. Sans rpliquer un mot, le capitaine monte en hte dans les
appartements suprieurs, et invite en effet la fire Roanda 
descendre pour faire son choix. Les quatre convives sont  attendre, quand
voici une troupe de jeunes filles, au milieu desquelles est Roanda,
et au moment qu'elle entre, le _tchardak_ resplendit de ses magnifiques
habits, de sa taille et de son visage. Les trois vovodes serbes jetrent
les yeux sur elle, puis ils les baissrent de honte, ils eurent vraiment
honte devant Roanda. Marko avait vu bien des merveilles, il avait vu
les Vilas dans la montagne et en avait eu pour amies; jamais il n'avait eu
peur, jamais il n'avait ressenti la honte, et voici que Marko s'merveille
 la vue de Roanda, et que, devant Lka prouvant quelque honte, ses
yeux se baissent vers la terre noire. Lka regarde sa soeur, il regarde
les vovodes, attendant que l'un des hros adresse la parole, soit 
lui, soit  la svelte jeune fille. Voyant enfin que nul d'entre eux ne
se dcide  parler, il s'adresse  sa soeur et l'engage  choisir un
poux parmi les trois vovodes, dont il fait successivement un prolixe
loge.

444. Mais Roanda rpond  ce discours par un autre encore plus long et
fort insultant, il est vrai, pour les trois prtendants: Marko n'est qu'un
courtisan des Turcs, qui n'aura point de prires sur sa tombe. Miloch a
t enfant et allait par une jument, c'est pour cela qu'il est si
fort et si haut de taille. Quant  Rlia, c'est pire encore: O est,
dit-elle  son frre, ta raison? puisses-tu la perdre! O est ta langue?
puisse-t-elle devenir muette! Que ne demandes-tu, frre,  Rlia de
quelle famille il est, quel est son pre et quelle est sa mre? Les gens
racontent et j'ai ou dire qu'il n'est qu'un btard; on l'a trouv un
matin dans la rue, et une Tzigane[22] l'a allait. Bref, elle termine en
refusant d'pouser aucun des trois prtendants, puis elle sort.

495. Les braves, en se regardant, rougissent de colre et plissent de
honte. Marko s'allume comme un feu vivant, et, prenant son sabre, il en
veut couper la tte  Lka. Mais Miloch le retient: Voudrais-tu, lui
dit-il, ter la vie  un frre qui nous a si bien reus, et cela 
cause d'une vilaine pcore?

509. Marko, revenu  lui, laisse son sabre aux mains de Miloch, et,
saisissant son poignard, il s'lance au dehors. En bas de la maison,
trouvant Roanda entoure de ses femmes, et joignant la ruse  la
frocit, il la prie de s'avancer seule et de lui montrer son visage,
qu'il n'a pu bien voir encore, dans le trouble o il tait afin qu'il
puisse plus tard en donner des nouvelles  sa soeur.

531. La jeune fille carte les femmes, se retourne et montre son visage.
Vois, dit-elle, Marko, et regarde Rosa. Transport de rage, Marko
s'lance et fait un bond en avant. Il saisit la jeune fille par la main,
et tirant de la ceinture son poignard tranchant, il lui coupe le bras
droit, le bras jusqu' l'paule; il lui met la main droite dans la
gauche, puis, de son poignard, lui arrachant les yeux, il les met dans un
mouchoir de soie, qu'il lui jette dans le sein, en lui disant: Choisis 
prsent, jeune Roanda, choisis celui qui te plaira, ou le courtisan des
Turcs, ou Miloch n d'une jument, ou Rlia le btard.

550. Roanda pousse un gmissement qui s'entend au loin, et elle appelle
son frre au secours. Mais Lka reste muet, comme une pierre froide,
n'osant rien dire, de peur d'tre aussi immol. Venez, frres, crie
Marko  ses deux amis, apportez-moi mon sabre; il est temps de partir.
Ils sautent, en effet, du tchardak  terre, et quand Marko a son sabre
entre les mains, le pote termine ainsi froidement son rcit: Ils
s'lancrent sur leurs bons chevaux et prirent leur course par la vaste
plaine; Lka demeura comme une pierre froide, et Roanda poussant des
gmissements de douleur.




NOTES


I. [Note 1: Les Merniavtchevitch, c'tait Voukachine et ses deux frres,
Ouglicha et Goiko. Voukachine Merniavtchvitch rsidait  Prichtina,
et son autorit s'tendait sur tous les pays environnants; il avait
donn  son frre Ouglicha le titre de despote, avec le commandement
de Drama, de Serres et des lieux avoisinants jusqu' Salonique (_Istoria
Tzrne Gore, napisao Milakovitch_, 1856, page 20.)]

I. [Note 2: Ouroch V (le dixime des Nemanitch), que la lgende
reprsente comme un enfant, tait dj, du vivant de son pre Douchan,
mari  une princesse Valaque, Hlne et avait le commandement de la
vieille Serbie, avec le titre de roi.]

I. [Note 3: _Le tzar dfunt_, c'est Douchan le Fort (_Silni_).]

I. [Note 4: Le texte porte: _Starostavn Knigu_ livres anciennement
composs, mais d'aprs une leon que propose l'diteur (_Dictionnaire
serbe_, p. 713), je lis Tzarostavn, (lettres) impriales, ce qui offre
un sens plus convenable.]

I. [Note 5: _Za iounatchko se pitayou zdravli_, littralement, ils
s'enquirent (l'un  l'autre) de leur sant de braves, expression qui
revient constamment.]

I. [Note 6: _Chetcher vyou, a rakiou piyou_ Aujourd'hui encore c'est
l'tiquette parmi les Serbes, d'offrir  tout visiteur la confiture et
l'eau-de-vie de prune (_chlivovitza_), ou le caf, avec le tchibouk.]

II. [Note 7: Les Vilas sont des tres surnaturels,  l'existence desquels
le peuple croit encore aujourd'hui, mais sans se faire d'elles une ide
bien exacte. Au physique cependant on se les reprsente sous la forme de
jeunes filles vtues de robes blanches, aux longs cheveux flottant sur les
paules, et qui habitent au bord des eaux dans les lieux les plus reculs
des forts et des montagnes. Leur principal attribut parat tre la
connaissance des simples, et par l de l'art mdical. Elles figurent
aussi bien, quoique plus rarement dans les contes (non versifis), que
dans les chants, et paraissent certainement tre un reste de la mythologie
slave paenne.]

II. [Note 8: Le nom serbe de cette masse d'armes, garnie de noeuds, est
_bouzdovan_, du turc _bouzdyghan_.]

II. [Note 9: _Zadoujbina_ (de _doucha_, me), dsigne une fondation
religieuse faite, une construction quelconque leve, une oeuvre pie
accomplie en vue du salut ternel. Les souverains serbes, dpassant
ce qui avait lieu en Occident, ont construit dans ce but une multitude
d'glises et de monastres, dont plusieurs subsistent encore. La
fondation de _Ravanitza_ par Lazare est, entre autres, le sujet d'un chant
(t. II, n 35) Ses restes qui y avaient t d'abord dposs en ont
t enlevs depuis et transports au couvent de Krouchedol en Sirmie.]

IV. [Note 10: Les gens de noces, convis, _svat_. Les noces serbes se
font avec un crmonial tout particulier, et celui qui est dcrit ici ne
s'loigne point des coutumes actuelles. Au jour fix, le fianc se rend
avec les personnes des deux sexes qu'il a invites, et qui portent le
nom de _svat_,  la maison de l'pouse; il est assist d'un _koum_ ou
parrain, d'un _stari svat_ ou ancien des invits, qui servent de tmoins,
et d'un _dvr_, ou paranymphe (il peut tre mari, c'est pourquoi
je ne dis pas garon de noce), qui reoit l'pouse des mains de ses
parents, et ne doit point la quitter jusqu' l'arrive dans la maison
conjugale. L'usage en effet interdit absolument  ses parents d'assister
au mariage, et ils ne revoient d'ordinaire leur fille que huit jours
aprs. Cette prohibition va plus loin: elle s'tend jusqu'aux couches,
dans lesquelles une mre ne saurait assister sa fille. Quand on demande
aux Serbes la raison d'usages aussi singuliers (pour nous, du moins),
ils n'ont d'autre rponse que celle-ci: Ce serait une honte (d'agir
autrement).]

IV. [Note 11: Il ne faut pas s'tonner de voir figurer ici le doge de
Venise. Cette ville (en serbe, _Mltzi_), par suite de ses rapports
avec la Dalmatie et le Montengro, tait bien connue dans tous les pays
serbes, et le long pome d'Ivan Tzrnoivitch roule sur une union entre
une ancienne famille princire du Montengro et un doge.]

IV. [Note 12: Protge. Je n'ai su comment rendre le mot _snaha_, qui
marque ici la relation entre la fiance et le _dvr_, sous la garde
duquel elle se trouve place.]

IV. [Note 13: Aujourd'hui encore, mettre la veste _ l'envers_ est la
manire de porter le deuil parmi les paysans.]

V. [Note 14: Il y a sans doute ici confusion entre la Maratza (_Hebrus_
des anciens), sur les bords de laquelle les Serbes perdirent une premire
bataille contre les Turcs en 1365, et quelque rivire qui traverse la
plaine de Koovo. De mme, lors de cette bataille, il y avait longtemps
que le roi Voukachine tait mort: il avait pri en 1371, assassin
par un valet,  la suite d'un engagement avec les Turcs. (Davidovitch,
_Istoria Serbskog naroda_, p. 77.)]

V. [Note 15: On connat assez l'tiquette turque pour comprendre ce que
cette action avait d'outrageant.]

V. [Note 16: _Tzar pootchim_. _Pootchim_ signifie quelque chose comme
pre d'adoption, ou de choix. C'est le nom que Marko donne ordinairement
au sultan, qui lui rpond par celui de _poinko_, de _sin_ fils. Tous ces
mots, ainsi que celui de _pomaika_ (de _maika_, mre), que l'on rencontre
aussi, et qui sont galement intraduisibles, sont drivs des noms de
parent avec l'addition de la particule _po_. (Voir _pobratime_, aux notes
de la premire partie, page 59.)]

VIII. [Note 17: Le mot _Arapin_ dsigne et les Arabes, et les ngres
ou Maures. Il y a sans doute dans ces campagnes lointaines de Marko une
rminiscence historique, car on assure que Bajazet, dans la bataille o
il fut dfait par Timour, en 1402, avait parmi ses troupes, vingt mille
auxiliaires serbes.]

IX. [Note 18: _Deli_ (T.), brave, garde du corps, homme d'escorte.]

X. [Note 19: Les pays habits par les Serbes sont en gnral si montueux
et si boiss, qu'ils distinguent mal les ides de montagne et de fort,
exprimes  peu prs indiffremment toutes deux par les mots _gora_ et
_planina, mons saltosus_.]

X. [Note 20: Aventures, _tchetovani_. Ce mot s'applique, par exemple,
aux pillages, ou _razzias_, commis rciproquement par les bandes
montengrines et turques sur le territoire ennemi. Ces bandes s'appellent
_tchtas_.]

XI. [Note 21: La sainte montagne (_sveta gora_) est le mont Athos, couvert,
comme on sait, de couvents fonds par les diffrentes nations du rit
oriental. Celui de Vilindar, qui appartient encore aujourd'hui aux Serbes,
a t commenc en 1197, par Stefan Nemania.]

XII. [Note 22: Les Tziganes (Bohmiens) sont nombreux en Serbie. Leur nom
est la plus mprisante insulte que l'on puisse adresser  quelqu'un.
Ce qui n'est nullement  mpriser, c'est la beaut de leurs femmes, ou
plutt des jeunes filles, leur musique sauvage et monotone ne manque pas
d'un charme trange, et que les Magyars en particulier sentent vivement.]




III

LES HADOUKS


NOTICE

J'ai choisi parmi les _pesmas_ qui concernent les hadouks, non seulement
les plus intressantes, mais celles aussi qui sont les plus propres 
faire connatre leur genre de vie, leurs moeurs et l'esprit du mtier,
on pourrait presque dire de l'_institution_. Ainsi on les verra dserter
leurs familles et leurs demeures, et s'enfuir dans les montagnes, pour
chapper aux vexations des Turcs; faire leur coup prudemment (on pourrait
employer un autre mot)  l'abri des arbres ou des rochers; venir au
secours de leurs compatriotes opprims (que d'ailleurs ils ne se faisaient
pas faute de piller, surtout dans les derniers temps); se rassembler vers
la Saint-Georges, alors que la fort s'est revtue de feuilles et la
terre d'herbe et de fleurs, et que les loups hurlent dans la montagne;
se sparer  la fin de l'automne pour regagner leurs quartiers d'hiver,
tirer vengeance des _yataks_ ou recleurs qui ont trahi et livr leurs
compagnons; boire toujours du vin dans la verte fort, et s'tudier
 mourir dans les tourments sans se plaindre. Pour faire mieux connatre
encore cette dangereuse confraternit, j'ajouterai quelques dtails
emprunts  M. Vouk (_Dictionnaire serbe_, au mot HAIDOUK)

Notre nation, dit cet crivain, est persuade--et elle exprime
cette croyance dans ses chants--que l'existence des hadouks a t
le rsultat de la violence et des injustices des Turcs. Admettons que
quelques-uns d'entre eux le soient devenus sans y tre contraints par la
ncessit, pousss par le dsir de porter des habits et un quipement
 leur convenance ou d'exercer une vengeance particulire, il n'en est
pas moins hors de doute que plus le pouvoir ottoman a t doux et humain,
moins il y a eu de hadouks, et plus il s'est montr inique et cruel,
plus leur nombre a t grand, et de l vient qu'il y a eu parfois
parmi eux des gens fort honorables et mme,  l'origine de la domination
turque, on a compt dans leurs rangs des seigneurs et des gentilshommes de
distinction.

Il est vrai que beaucoup ne se font point hadouks dans l'intention de
faire le mal, mais quand une fois un homme, surtout sans ducation, se
spare de la socit et s'affranchit de toute autorit, il est bientt
entran par la contagion de l'exemple, c'est ainsi que les hadouks
font du mal  leurs compatriotes qui les aiment en comparaison des Turcs
et les plaignent, et c'est encore aujourd'hui faire  un hadouk la plus
grande injure et le plus mortel outrage, que de le traiter de _lepov_ et de
_prjibaba_ (bandit et chauffeur).

Le costume des hadouks de notre temps en Serbie se composait
gnralement de culottes de drap bleu, de bas et de sandales (_opantzi_),
d'un gilet et d'une veste aussi de drap, quelques-uns mme portaient un
_dolama_ (longue tunique sans manches), vert ou bleu, et par-dessus le
tout, un manteau. Pour coiffure, ils avaient ou un bonnet conique, ou le
fez, ou les bonnets de soie nomms _kitienkas_, garnis de houppes qui leur
pendaient d'un ct sur l'paule et qui taient presque exclusivement
 leur usage. Ils aimaient surtout  porter sur la poitrine une espce
de plastron (_toka_) en argent, et ceux qui n'avaient pas le moyen de s'en
procurer le remplaaient par de larges monnaies d'argent. En fait d'armes,
ils avaient chacun un long fusil, deux pistolets et un grand couteau.

Sous la domination ottomane, il y avait en Serbie, presque dans chaque
district, un officier turc nomm _boulioubacha_, ayant sous ses ordres un
certain nombre de pandours serbes et turcs, et chargs de poursuivre les
hadouks[A]. Quelquefois, lorsque ceux-ci se montraient en grand nombre et
commettaient des meurtres et des vols frquents, les Turcs mettaient toute
la population sur pied pour leur donner la chasse. Quand la battue n'avait
point de rsultat, les Turcs avaient recours au _teftich_, c'est--dire
que quelque fonctionnaire se mettait  parcourir le pays avec un nombre
d'hommes assez considrable, et qu'au moyen de la prison, des coups
et d'amendes, il contraignait les _kmtes_ (chefs des villages) et
les parents des hadouks  chercher les recleurs et  capturer les
hadouks eux-mmes; mais hors le cas de _teftich_, les parents des
hadouks aussi bien que leurs femmes et leurs enfants n'taient
inquits par personne, et vivaient au contraire en paix dans leurs
maisons.

[Note A: Ce mode de battue s'est conserv dans la Principaut dont
les lois pnales ont un caractre de svrit draconienne. Ds que
l'autorit a connaissance d'un hadouk, ce qui signifie plus qu'un bandit
ordinaire, elle convoque, exactement comme quand il s'agit d'un loup, les
paysans de la localit, quelquefois en trs-grand nombre, qui, sous le
commandement du _natchalnik_ ou du capitaine du district, procdent 
la battue (_haika_). Si le hadouk,  la premire sommation, refuse de
mettre bas les armes et de se rendre, on tire dessus immdiatement.]

Lorsqu'un hadouk se lasse du mtier, il se rend, c'est--dire
qu'il mande aux kmtes de lui obtenir du pacha une lettre de pardon
(_bourountia_), aprs quoi il reparat en public, et personne ds lors
n'oserait parler en sa prsence de ce qu'il a fait tant hadouk. Dans
cette situation, ils deviennent le plus souvent pandours, car ils ont perdu
l'habitude des travaux agricoles, il n'y a du reste que les fonctions de
kmte qu'ils ne puissent pas remplir.

Les hadouks ont de la religion, ils jenent et prient Dieu comme tout
le monde, et quand les Turcs en conduisent quelqu'un au pal, et qu'on lui
offre la vie sauve s'il consent  se faire musulman, pour rponse il
injurie Mahomet, en ajoutant. Bah! est-ce qu'aprs tout il ne faut pas
mourir!

Ils se regardent tous comme de grands hros, aussi ne se fait gure
hadouk que celui qui peut compter sur soi mme. Quand ils sont pris et
qu'on les conduit au supplice, ils chantent  pleine tte pour montrer
qu'ils font peu de cas de la vie.

J'ajoute que cet article, crit il y a prs de quarante ans (en 1818),
bien que parfois mis au prsent, tait ds lors de l'histoire.


LES HADOUKS

I

PRDRAG ET NNAD[1].

Une mre nourrissait deux petits enfants, dans une mauvaise anne, dans
un temps de famine,  l'aide de ses mains et de son fuseau. Elle leur
avait donn de beaux noms:  l'un, celui de Prdrag,  l'autre celui de
Nnad[2]. Prdrag grandit, et quand il fut en tat de monter un cheval
et de tenir une lance de guerre, il s'enfuit d'auprs de sa vieille mre,
et se rendit dans la montagne parmi les hadouks, dont il fit le mtier
durant trois ans. La mre continua d'lever Nnad, qui ne savait pas
mme qu'il et un frre. Quand Nnad fut devenu grand et capable de
monter un cheval et de porter une lance de guerre, il s'enfuit d'auprs de
sa vieille mre, et se rendit dans la montagne parmi les hadouks, dont
il fit le mtier durant trois ans. C'tait un brave, sage et intelligent,
et en toute occasion heureux dans le combat, la bande en fit son capitaine,
et trois ans il la commanda.

Mais le jeune homme en vint  regretter sa mre, et il dit  ses gens:
Ma troupe, mes chers frres, je suis en peine de ma mre. Venez que
nous partagions le butin, afin que chacun s'en aille chez sa mre. A
cela la bande aisment se rendit; chacun rapporta tout ce qu'il avait
d'or, en faisant un serment solennel, les uns par leur frre, les autres
par leur soeur (qu'ils n'avaient rien retenu). Et quand ce fut au tour de
Nnad, il dit  ses hommes: Ma troupe, mes chers frres, je n'ai point
de frre, et je n'ai point de soeur[3], mais j'en jure par le Dieu unique,
que ma main se sche! que mon bon cheval perde sa crinire! et que mon
sabre tranchant s'mousse! si j'ai rien retenu du butin.

Le partage ainsi fait, Nnad monta sur son bon cheval, et courut chez sa
mre. La vieille lui fit bon accueil et (suivant la coutume) lui servit
les douceurs[4]. Puis, quand ils furent assis au souper, Nnad ainsi
parla: Ma vieille, ma chre mre, si ce n'tait une honte devant les
hommes, et devant Dieu un pch, je ne dirais point que tu es ma mre:
comment ne m'as-tu point donn de frre, soit un frre ou bien une
chre soeur? Quand j'ai partag le butin avec ma troupe, chacun m'a fait
un serment solennel, qui par son frre, qui par sa soeur, mais moi, ma
mre (j'ai d jurer), par moi-mme et par mon sabre, et par le bon
cheval qui me porte.--Ne raille point, jeune Nnad, lui rpondit en
souriant la vieille: je t'ai donn un frre, Prdrag, que j'ai mis au
monde, et hier encore, il m'est venu de ses nouvelles; il est hadouk
et fait son sjour dans la verte fort de Garvitza, et il est le
_harambacha_ de sa troupe.--O ma vieille, ma chre mre! reprit le
jeune Nnad, taille-moi un nouvel habit, tout de drap vert court, et se
confondant avec la fort, afin que j'aille  la recherche de mon frre,
et que mon violent dsir se passe. Et sa mre lui dit: C'est folie,
jeune Nnad, car tu vas sottement y perdre la tte. Mais Nnad
n'couta point sa mre, et fit comme il lui plaisait: il se tailla
lui-mme un habit, tout de drap vert court, et se confondant avec le
feuillage; puis, montant son bon cheval, il partit pour chercher son
frre, et pour que son violent dsir se passt.

Nulle part il n'ouvrit la bouche, ni pour cracher, ni pour exciter son
cheval, mais quand il atteignit la fort, il s'cria, pareil  un faucon
gris: Garvitza, verte fort, ne nourris-tu pas un hros Prdrag, mon
frre par la naissance? Ne nourris-tu pas un hros qui pt me runir
 mon frre? Prdrag tait assis sous un vert sapin, buvant du vin
pourpre, quand il out la voix de Nnad, et, s'adressant  ses hommes:
O ma troupe, mes chers frres, allez vous mettre en embuscade le long
du chemin, guettez ce brave inconnu, mais sans le tuer ni le ranonner,
amenez-le-moi vivant; d'o qu'il soit (je veux le traiter comme) de ma
famille.

Trente hommes s'loignrent, et se placrent par dix en trois endroits.
Quand Nnad passa devant les dix premiers, nul n'osa sortir  sa
rencontre, sortir, et arrter son cheval, mais ils se mirent  lui lancer
des flches. Le jeune homme leur dit: Ne tirez point, mes frres de la
fort, et puissiez-vous ne pas tre, comme moi, consums du dsir de
retrouver un frre, ce dsir qui m'attriste et m'a pouss jusqu'ici.
Et ceux-l le laissrent passer en paix. Quand il fut devant les dix
autres, eux aussi lui lancrent des flches et Nnad leur dit: Ne
tirez pas, mes frres de la fort, et puissiez-vous ne pas tre, comme
moi, consums du dsir de retrouver un frre, ce dsir qui m'attriste
et m'a pouss jusqu'ici. Et ceux-l encore le laissrent passer en
paix. Quand il fut aux dix derniers, et qu'ils lui lancrent des flches,
la colre s'empara du jeune Nnad, et il fondit sur les trente braves:
 coups de sabre il tailla en pices les dix premiers, il crasa les dix
seconds sous les pieds de son cheval, et dispersa dans la montagne les dix
autres, fuyant, qui dans le bois, qui dans le lit de la frache rivire.
La nouvelle en arrive  Prdrag, le hros: Malheur! que fais-tu l
assis, harambacha Prdrag? Voil un brave inconnu qui taille en pices
tes hommes dans la fort. Prdrag saute sur ses pieds lgers, et,
saisissant son arc et ses flches, il va se mettre en embuscade au bord
du chemin, et, plac derrire un vert sapin, il jette d'une flche
(l'inconnu) en bas de son cheval. Dans un endroit fatal il l'a atteint,
dans un endroit fatal, dans son coeur de hros. Nnad gmit comme un
faucon gris, et, en gmissant, il se roule sur son cheval: Hlas!
hros de la verte fort, Dieu, frre, t'anantisse! Que ta main droite
se sche, dont tu as dcoch ta flche! et que ton oeil droit saute de
son orbite, dont tu m'as vis! Sois consum de l'ardent dsir de voir
ton frre, ce dsir qui m'afflige et m'a pouss jusqu'ici, pour mon
malheur et pour que j'y perdisse la vie! Quand Prdrag out ces
paroles, de son sapin[5] il lui demanda: Qui es-tu, hros, et de quelle
race? Nnad bless lui rpond: A quoi bon t'enqurir de ma race? ce
n'est point parmi elle que tu veux prendre femme[6]. Je suis un brave, le
jeune Nnad, j'ai une vieille mre qui m'a nourri, et un frre par le
sang. Prdrag est ce frre,  la recherche duquel je suis parti, afin
d'assouvir mon ardent dsir, pour mon malheur et pour y laisser ma vie.
Quand Prdrag eut ou ces paroles, d'pouvante il laissa tomber ses
flches, et s'lanant vers le hros bless, il l'enleva du cheval et
le dposa sur l'herbe. Est-ce donc toi, dit-il, mon frre Nnad? Moi
je suis Prdrag, ton frre par le sang. Peux-tu gurir de tes blessures,
que je dchire ma fine chemise, pour les panser et les bander. Nnad
bless lui rpond: C'est donc toi, mon frre par le sang! grce 
Dieu, je t'ai vu, et mon ardent dsir est assouvi; je ne puis gurir de
mes blessures, mais que mon sang te soit pardonn. Cela il dit, puis il
rend l'me.

Sur son corps, Prdrag clate en lamentations: Hlas! Nnad, mon
brillant soleil, qui pour moi s'tait lev de bonne heure, et qui
s'est couch si tt! Mon basilic du vert jardin, tu t'tais, pour moi,
panoui de bonne heure, pourquoi t'es-tu si tt fltri? Puis, tirant
un couteau de sa ceinture, il s'en frappe au coeur, et tombe mort  ct
de son frre.


II

STARINA NOVAK ET LE KNZE BOGOAV.

Novak et Radivo boivent du vin aux bords de la Bosna, la froide rivire,
chez le knze Bogoav. Quand de vin ils se furent rassasis, le knze
Bogoav tint ce discours: Frre Starina Novak, dis franchement, et que
bien t'en advienne! comment tu t'es fait hadouk; quelle ncessit t'a
pouss  te rompre le col,  courir la montagne, en faisant le mchant
mtier du hadouk, et cela, quand tu es vieux et que ton temps est
pass? Starina Novak lui rpondit: Frre, knze Bogoav, puisque
tu le demandes, je vais te le dire franchement: c'est une dure ncessit
qui m'a pouss. Peut-tre le sais-tu et t'en souviens-tu, quand Irne
btit Smederevo, je fus appel  la corve. Trois ans je travaillai,
tranant bois et pierres, avec mon chariot et mes boeufs, et pour ces
trois annes pleines, je ne reus ni un dinar, ni un para; je ne gagnai
(seulement) point pour mes pieds d'_opanaks_! Et cela, frre, je l'eusse
encore pardonn; mais quand elle eut bti la forteresse de Smederevo,
elle commena  construire des maisons,  en dorer les portes et les
fentres, et elle tablit sur le pays un impt, par chaque maison, de
trois litras d'or. Cela fait, frre, trois cents ducats! Qui avait du bien
payait, et qui payait restait. Pour moi, j'tais un pauvre homme; je pris
la pioche avec laquelle j'avais fait la corve, et je partis pour me
faire hadouk; mais, ne pouvant me tenir dans le bas pays, dans les
tats d'Irne la maudite, je m'enfuis de l'autre ct de la Drina, et
m'enfonai dans la rocheuse Bosnie.

Comme j'arrivais prs du Romania, j'aperus une noce turque. Tous les
invits passrent tranquillement; seul, le fianc turc resta en
arrire sur son grand cheval bai, et ne voulut point passer en paix, mais,
allongeant son fouet  trois lanires et garni de trois boules de cuivre,
il m'en frappa sur les paules. Trois fois je lui donnai le nom de frre
en Dieu:--Je t'en supplie (lui dis-je), fianc turc, par la fortune et les
exploits, par le bonheur et la joie que je te souhaite, laisse-moi et passe
ton chemin en paix; tu vois que je ne suis qu'un pauvre homme.--Le Turc ne
voulait point s'loigner et commenait  me frapper plus fort et  me
faire mal. Une violente colre me prit, et, levant la pioche de dessus mon
paule, j'en frappai le Turc sur son cheval. Si faiblement que je l'eusse
frapp, il tomba  l'instant, et moi, sautant sur lui, je lui assnai
encore et deux et trois coups, jusqu' ce que je l'eusse spar de son
me. Je fouilla de la main ses poches, o je trouvai trois bourses d'or,
que je mis dans ma poitrine. Je dtachai le sabre de sa ceinture et le
passai autour de la mienne; je laissai auprs de lui ma pioche, afin que
les Turcs pussent l'ensevelir (le corps), puis je montai le cheval, et m'en
fus tout droit vers le Romania. Les convis turcs voyaient cela; ils
ne voulurent pas mme me poursuivre; ils ne le voulurent point ou ne
l'osrent pas. Voici, depuis lors, quarante ans que je parcours le mont
Romania, et cela vaut mieux, frre, que ma maison, car je garde le passage
de la montagne, o j'pie les gens de Saraevo; je leur enlve et
l'argent et l'or, et le drap et le velours splendide, et j'en habille
et moi et ma compagnie. Je sais poursuivre et fuir, et demeurer dans une
dangereuse embuscade, et, aprs Dieu, je ne crains personne!


III

NOVAK ET RADIVO VENDENT GROUTZA.

Novak et Radivo boivent du vin dans le Romania, la verte montagne, et
c'est Groutza, l'adolescent, qui les sert. Or, quand ils eurent bu 
satit, le brave Radivo se mit  dire: Eh! mon frre, Starina
Novak, nous n'avons plus ni vin ni tabac; il ne nous reste ni paras ni
dinars.--N'aie point de crainte, brave Radivo, rpondit Novak; s'il n'y
a plus ni vin ni tabac, et s'il ne nous reste plus d'argent, nous
avons encore Groutza, l'adolescent, qui est plus beau qu'une fille.
Habillons-nous en marchands, mettons  Groutza des vtements
misrables, et allons le vendre  Saraevo, puis qu'il s'enfuie comme il
pourra; seulement que nous ayons de l'argent, et nous trouverons du vin
et du tabac. Cela plut fort  Radivo. Tous deux sautrent sur leurs
pieds lgers et s'habillrent en marchands, puis, ayant mis  Groutza
des vtements misrables, ils s'en allrent pour le vendre  Saraevo.

L, une fille turque l'acheta, et offrit pour lui deux charges d'or. Comme
elle tait partie pour aller chercher la somme, le diable amne une veuve
turque, la veuve de Djafer-Bey, qui offre pour lui trois charges d'or, avec
trois chevaux pour les porter. La fille turque s'emporte en maldictions:
Emmne l'esclave, femme de Djafer Bey[7], et puisses-tu ne pas l'avoir
longtemps: une nuit seulement ou deux!

La veuve emmne l'esclave cher-achet[8] et le conduit  sa blanche
maison. Elle apporte de l'eau et du savon et, aprs avoir lav le jeune
Groutza, elle l'habille et lui sert un magnifique souper. Groutza
s'assied et mange son repas, mais la Turque ne peut y toucher, ne songeant
qu' regarder l'adolescent; puis, le souper fini, elle tend un lit
dlicat, et Groutza se couche avec elle sur le matelas.

Le matin, quand le jour parut, la femme de Djafer-Bey se leva de bonne
heure et apporta de beaux habits, dont elle vtit le jeune Groutza. Sur
les paules elle lui passa une chemise d'or fin jusqu' la ceinture, et,
 partir de la ceinture, de soie blanche, par-dessus la chemise, un dolman
vert, etc., etc.[A]

[Note A: Je crois inutile de traduire les trente vers ou environ dans
lesquels le pote dcrit avec complaisance, et en puisant toutes les
formules du luxe et de la richesse, le costume et les armes du hadouk,
sans doute afin de rendre plus piquant le tour jou  la trop sensible
veuve turque.]

Alors Groutza l'adolescent commence  se pavaner; il descend de la
maison lance, et se promne, en croisant les bras, dans la cour.
La veuve de Djafer-Bey le regarde par la fentre, du haut de la blanche
maison, puis elle l'appelle: Mon seigneur, esclave cher-achet, pourquoi
te promnes-tu d'un air si triste? Est-ce que tu regrettes les trois
charges d'or que pour toi j'ai donnes, ou les chevaux qui les portaient?
Ma maison est pleine de richesses et mes curies toutes pleines de
chevaux: elles renferment trente coursiers et trente chevaux ordinaires;
tout cela tait  Djafer-Bey, et tout cela aujourd'hui est  toi,
cher-achet! Et l'adolescent rpondit: Madame, femme de Djafer-Bey,
je ne regrette rien de cela; mais voici mon chagrin: quand je demeurais
chez mon pre, j'allais  la chasse dans la montagne, tandis qu'ici je
ne connais personne (qui m'y accompagne).--Ne crains rien, esclave
cher-achet, rpliqua la veuve, j'ai trente habitants de Saraevo qui
allaient avec Djafer-Bey; je dirai  mon domestique Ibrahim d'aller par
la ville les chercher, afin qu'ils t'accompagnent  la chasse dans la
montagne et la verte fort. L-bas est le Romania, o il y a et cerfs
et biches; je vais dire  l'esclave Hussein de prparer deux coursiers de
combat. Tandis que Hussein quipait les chevaux, arrivrent les trente
Saraeviens. La veuve contemple l'esclave cher-achet, elle l'quipe
dans la blanche maison, puis elle lui dit: coute, esclave cher-achet,
va-t'en dans la dpense, prends-y des jaunes ducats et fais un prsent
aux jeunes Saraeviens, lorsqu'ils t'aideront  rapporter le gibier.
Groutza court  la dpense; le hadouk tait allch par les
ducats, il en emplit ses poches et ses bottes jaunes. La veuve, cependant,
dit aux Saraeviens: coutez, vous autres: veillez sur mon esclave
cher-achet mieux encore que sur Djafer-Bey.

Grouitza descend de la blanche maison, il monte sur un cheval blanc plein
d'ardeur, qu'il lance  travers la ville; et,  le voir, on et dit le
diable  califourchon sur un autre diable, tant le hadouk avait l'air
fier sur son cheval blanc, qui sous ses pieds faisait voler les pierres
et en frappait les khans et les boutiques. Dieu clment, la grande
merveille! disaient les jeunes Saraeviens; heureuse la veuve; elle
a trouv un meilleur mari que le premier, que Djafer-Bey! Ils
s'avancrent vers le Romania, et quand ils furent prs de la montagne,
on y entendait bramer les cerfs et les biches. Seigneur, esclave
cher-achet, dirent les trente Saraeviens, voici un cerf et une biche
qui brament. Mais le jeune Groutza leur rpondit: Fous que vous
tes! ce n'est ni un cerf ni une biche, mais ce sont Novak et Radivo,
et moi je suis Groutza l'adolescent. Puis il frappe de l'trier son
cheval blanc, qui s'lance sur la plaine unie. Les jeunes Saraeviens
restrent en repos; il n'en fut pas ainsi de Hussein, l'esclave; mais,
en s'criant: Arrte, infme! tu n'chapperas point, et je ne te
laisserai pas emmener ce cheval ni emporter les habits de Djafer-Bey,
il tire son sabre forg. Il est vrai, qu'il voulait l'atteindre, mais
Groutza ne voulut pas fuir, et, faisant retourner le cheval plein
d'ardeur, il tira le sabre de Djafer-Bey. Il attendit l'esclave Hussein,
le frappa sur l'paule droite et le coupa en deux jusqu' la selle de
guerre, la selle de guerre jusqu'au blanc coursier, et le blanc coursier
jusqu' la terre noire; et mme dans la terre il pntra un peu. En ce
moment parut Starina Novak: Bravo, cria-t-il, jeune Groutza! Lorsque
j'avais ton ge, c'est ainsi que je frappais. Hussein reste sur la
place, agitant les pieds; Groutza s'loigne en chantant et va rejoindre
Novak; il baise son oncle au visage et baise la main de son pre; puis
il pousse son cheval blanc, et, tenant son fusil de la main droite, il
s'enfonce dans la verte montagne.


IV

STARINA NOVAK ET LE BRAVE RADIVO.

Starina Novak boit du vin dans la verte montagne du Romania; avec lui est
son frre Radivo, avec Radivo le jeune Groutza, et avec Groutza le
brave Tatomir et trente autres hadouks. Aprs que les hadouks furent
rassasis, et que le vin les eut mis en belle humeur[9], voici comme
parla le brave Radivo: coute, mon frre Novak! je vais, frre,
te quitter, car tu as vieilli bien fort, et tu ne peux plus courir les
aventures; tu ne veux plus aller avec nous sur les chemins, pour y attendre
les marchands qui vont sur la mer. Quand il eut dit, il s'lana sur
ses pieds, et saisissant par le milieu son fusil de Brescia, il s'en va par
del la noire montagne, suivi des trente hadouks, tandis que Novak reste
sous un vert sapin, avec ses deux jeunes fils.

Mais si tu voyais le brave Radivo! Comme il arrivait  un carrefour
de la route, une fcheuse aventure l'attendait: il se rencontra avec
Mhmed le Maure, accompagn de trente braves. Le Turc conduisait trois
charges d'or: or, quand il aperut les hadouks, il donna, par un cri,
le signal  ses braves qui, tirant rapidement leurs sabres, s'lancrent
sur les hadouks, et sans leur donner le temps de faire feu, abattirent
les trente ttes, saisirent Radivo vivant, lui lirent les mains
derrire le dos, et l'emmenrent, lui chantant, par la montagne. Voici
ce qu'allait chantant le brave Radivo: Dieu t'anantisse, montagne du
Romania! ne nourris-tu point dans ton sein de faucons? Il est pass une
bande de pigeons, avec un corbeau en tte; ils ont emmen un cygne blanc,
et sous leurs ailes ils portent de l'or.

Ainsi chantait Radivo, en marchant. Le jeune Groutza l'entendit, et dit
 Starina Novak: Pre, il y a sur le chemin quelqu'un qui chante, et
parle du Romania et du faucon gris qui l'habite: il me semble que c'est mon
oncle Radivo. Ou bien mon oncle a enlev du butin, ou bien il lui est
arriv malheur; mais allons  son secours. Puis il saisit son lger
mousquet, et court droit au chemin se placer en embuscade, le jeune Tatomir
 sa suite et Novak venant derrire eux.

Quand ils arrivrent au large chemin, Novak se plaa aux aguets sur le
bord, ses deux jeunes fils  ses cts. Mais quel bruit vient de la
montagne? On aperoit trente braves, chacun portant sur l'paule une
lance, et au bout de la lance une tte de hadouk: en avant, marche
Mhmed le Maure, menant Radivo li, et conduisant trois charges d'or.
Il s'avance tout droit, descendant la montagne, jusqu' ce qu'il tombe
dans l'embuscade fatale. Alors Starina Novak donne, par un cri, le signal
 ses deux jeunes fils, puis il fait feu, et frappe Mhmed en pleine
ceinture. Avant de toucher la terre, le Maure n'est dj plus, il tombe
sur l'herbe verte, et Novak, se jetant sur lui, d'un coup de sabre lui
tranche la tte, aprs quoi, courant au brave Radivo, il coupe le lien
qui retenait ses mains, et lui donne le sabre du Maure. Dieu clment,
gloire  toi en tout! Quand ils assaillirent les Turcs, ils les
dispersrent en groupes, qu'ils se renvoyaient de l'un  l'autre; ceux
que poussait le brave Radivo, le jeune Tatomir les attendait au passage;
ceux qui fuyaient devant Tatomir, Groutza l'enfant les attendait; et ceux
qui avaient chapp  Groutza, c'tait Novak qui les recevait. Ils
turent les trente braves, dpouillrent les Turcs, prirent les trois
charges, puis se mirent  boire le vin dor. Mais voici ce que dit
Starina Novak: Brave Radivo, mon frre, ce que je te demande, dis-le
moi franchement: qui valait le mieux de trente hadouks ou du vieux
Starina Novak?--Starina Novak, mon frre, lui rpond le brave Radivo,
mieux valaient les trente hadouks, mais ils n'avaient pas ton bonheur.

Malheur  tout hros qui n'coute point un plus g que lui!


V

GROUTZA ET LE MAURE.

Novak est  boire du vin avec Radivo, dans la montagne, sous un vert
sapin; le jeune Tatomir leur sert le vin, tandis que Groutza l'adolescent
fait la garde. Et Novak dit  son frre: Radivo, toi qui es n du
mme pre que moi, nous avons purg le pays de tous les oppresseurs,
il ne reste que le noir Maure, qui va par les chemins  la rencontre des
noces, enlve les fiances dans leurs atours, et aprs en avoir joui
pendant une semaine, les vend pour de l'or. Que dis-tu de ceci, frre? Si
nous rassemblions des messieurs comme pour une noce, et si nous revtions
le jeune Groutza d'un costume (de marie), en le ceignant d'un sabre
par-dessous son voile; puis, si nous passions  cheval par le chemin,
devant la maison du noir Maure, pour essayer si Groutza ne pourrait
tromper ce dbauch, le tromper et le tuer.

Cela plut fort  Radivo. On rassembla, comme pour une noce, des gens
de distinction, on couvrit le jeune Groutza d'un voile (de marie), et,
sous le voile, on le ceignit d'un sabre, puis (tous), chevauchant par le
chemin, passrent devant la maison du noir Maure. Mais le Maure n'y tait
pas, il tait  la mhana,  boire du vin, tandis que sa soeur gardait
la maison. Or, sa soeur courut  la mhana: Noir Maure, mon frre,
dit-elle, depuis que tu as bti ta demeure au bord de la route, il n'est
point pass ici de noce plus magnifique, ni de fiance plus belle, que le
cortge d'invits et la fille qui viennent de passer.

A ces paroles, le noir Maure sauta de terre sur ses pieds, s'lana
sur son cheval nu, et se mit  la poursuite du cortge. Ds qu'il
l'atteignit, arrtant le cheval qui portait la fiance, il toucha
celle-ci  la poitrine, mais elle n'avait point de seins, et le noir Maure
lui dit: Maudite soit ta mre, jeune fille! T'a-t-elle marie si jeune,
que tu n'as pas mme de seins? Comme Groutza lui rpondait: C'est
une trange mre qui m'a accorde! jamais elle n'a mari mieux ses
enfants, Novak Debelitch lui crie: Frappe donc, Groutza, ou que ta
main se sche! De dessous son voile il tire le sabre, et fait voler la
tte du Maure. Puis le cortge s'en va chevauchant par le chemin, tandis
que Novak Debelitch chante ainsi: Jeunes cavaliers qui n'tes pas
maris, prenez femme maintenant o vous voudrez; ne redoutez plus le noir
Maure, car il a pri en ce jour, et c'est Groutza Novakovitch qui l'a
tu.


VI

GROUTZA ET LE PACHA DE ZAGORI.

Le pacha de Zagori crit une lettre, et il l'expdie vers la plaine
de Grahovo (pour tre remise) aux mains du knze Miloutine: Miloutine,
knze de Grahovo (lui dit-il), prpare-moi un logement splendide, fais
nettoyer trente chambres pour mes trente braves, et procure-moi trente
jeunes filles dans tes trente chambres pour mes trente braves; pour moi,
fais dcorer la blanche tour, et que l soit ta chre fille, ta chre
fille, la belle Ikonia, afin qu'elle reoive les caresses du pacha de
Zagori.

La lettre va de main en main jusqu' ce qu'elle arrive  la plaine
de Grahovo, aux mains du knze Miloutine. En la lisant, les larmes lui
tombent des yeux, et sa fille Ikonia, qui le voit, lui demande humblement:
O mon pre, knze Miloutine, d'o vient cette lettre, que le feu
consume! pour qu'en la lisant tu verses des larmes? Quelle nouvelle si
triste t'apporte-t-elle?--Ma fille, belle Ikonia, rpond le knze, la
lettre vient de la plaine de Zagori, du pacha maudit. Le pacha veut venir
loger chez nous, il me demande trente chambres avec trente jeunes filles
pour ses trente braves; pour toi, il te veut avoir dans la blanche tour,
afin de t'y donner ses caresses, moi vivant! Voil pourquoi je gmis et
verse des pleurs. Mais la belle Ikonia lui dit: O mon pre, knze
Miloutine, fais nettoyer les trente chambres et prparer un souper
splendide; ne t'inquite point des jeunes filles, je me trouverai trente
compagnes, et pour moi, je serai dans la blanche tour.

Ikonia ayant instruit son pre, elle prit une critoire et du papier,
et elle crivit sur son genou cette lettre  son pobratime, Groutza
Novakovitch: Aussitt que ces fins caractres te parviendront, frre,
choisis dans ta bande trente jeunes compagnons, qui soient (beaux) comme
des vierges, et viens avec eux vers la plaine de Grahovo, dans notre
blanche maison. Et la lettre crite, elle l'envoie en hte 
Groutza. Aussitt qu'il l'a reue, le hadouk fait un appel dans
sa bande et rassemble trente jeunes compagnons, tous plus beaux que des
vierges, puis il prend son fusil lger, se met tout droit en marche vers
la plaine de Grahovo, et, au coucher du soleil, atteint la maison du knze
Miloutine. La belle Ikonia l'attendait, elle ouvre les bras et le baise au
visage,  ses trente compagnons elle baise la main, puis les introduisant
dans la blanche tour, elle ouvre de grands paniers, en tire des habits de
fille, dont elle revt les trente hadouks; aprs quoi elle les conduit
dans les trente chambres. Frres, vous tous mes compagnons, leur dit
alors le jeune Groutza, que chacun de vous demeure dans sa chambre; puis,
quand viendront les gens du pacha, baisez-leur le bord de l'habit et
la main, dtachez leurs armes brillantes, et servez-leur le vin et
l'eau-de-vie. Mais coutez mon fusil: quand il retentira dans la blanche
tour, c'est que j'aurai tu le pacha; que chacun de vous, alors, tue son
homme, et tous accourez vers moi pour voir ce qu'il est advenu du pacha.

La belle Ilionia les emmne et les distribue dans les trente chambres.
Puis elle revient  la tour, et tirant ses plus beaux habits, elle en
revt Groutza l'adolescent. Elle lui passe une fine chemise brode
d'or, aux jambes des pantalons et aux paules trois tuniques, sur
lesquelles il y a trois mesures d'or; au col elle lui attache trois
colliers, et, par-dessus, un rang de perles; aux jambes, elle lui met des
gutres et des babouches, les gutres chamarres d'or et les babouches
d'argent massif; et, pour complter ce costume, elle lui couvre la tte
d'une riche coiffure; puis, se mettant  le considrer, elle lui dit:
Tu es beau, mon frre! plus beau que moi, qui suis une fille. Comme
ils parlaient ainsi, on entend rsonner le pav de marbre: c'est le pacha
de Zagori qui arrive. Au bruit, la belle Ikonia va s'enfermer dans la
dpense, tandis que Groutza reste dans la blanche tour, attendant le
pacha. Peu de temps se passe, et le voici qui monte: devant lui marche le
knze Miloutine, portant une lanterne; derrire lui viennent ses trente
braves. Groutza Novakovitch va  leur rencontre, et baise la main et
l'habit du pacha. Celui-ci lui rend le baiser entre ses yeux noirs, et dit
 Miloutine: Retire-toi, knze, avec mes braves, et fais-leur servir un
souper comme il convient; pour moi, je ne veux rien manger.

Alors le knze retourna sur ses pas, et ayant distribu les trente braves
dans leurs chambres, il leur fit donner un souper convenable. Mais si tu
avais vu le pacha! il commena  ter ses riches habits et Groutza
 placer les coussins; puis quand le pacha se ft mis  l'aise, il se
laissa tomber sur la couche, en disant  Groutza Novakovitch: Viens
ici t'asseoir, belle Ikonia; passe avec moi la nuit sur ce lit, et tu seras
la femme d'un pacha. Groutza s'assit sur les doux coussins. Mais si tu
avais vu le pacha! Aussitt il se mit  lutiner Groutza,  lui passer
la main sous les bras; mais le hadouk n'y tait pas fait; le voil qui
saute sur ses pieds lgers, qui saisit le pacha par sa barbe blanche,
et commence  lui dire  voix basse: Arrte, dbauch, pacha de
Zagori! Ce n'est point ici la belle Ikonia, mais Groutza Novakovitch!
Puis, tirant un poignard de sa ceinture, il en perce le pacha, court  la
fentre de la tour et tire deux coups de fusil pour donner le signal 
ses compagnons. A peine les hadouks l'eurent-ils entendu, que saisissant
leurs sabres tranchants ils en turent les trente braves, leur prirent
ce qu'ils avaient de prcieux et coururent trouver leur chef pour voir ce
qu'il avait fait du pacha. Or, il l'avait tu, et il tait assis buvant
du vin que lui servait la belle Ikonia.

Arrivs l, les hadouks trent leurs vtements de fille et remirent
leurs habits, puis s'assirent  une table servie et mangrent un souper
splendide.

Mais voici venir le knze Miloutine portant six cents ducats, qu'il remet
 matre Groutza: Prends, mon fils, il y en a moiti pour toi et
moiti pour tes compagnons, vous qui m'avez assist dans l'extrmit
o j'tais. Aprs lui, vient la belle Ikonia, portant trente chemises,
dont elle fait prsent aux trente hadouks; pour Groutza son frre,
elle lui donne des habits[10] dors et une aigrette toute d'or. Ensuite,
elle les congdie et les renvoie vers son pre d'affection, Starina
Novak, pour lequel elle avait prpar un cadeau de cent ducats, envoyant
en outre  son oncle Radivo le sabre de son pre: Voici, frre,
dit-elle, des cadeaux, pour m'avoir assiste dans cette calamit.
Ensuite elle change avec Groutza un baiser au visage; Groutza part
vers le mont Romania, et la vierge rentre dans la blanche tour.


VII

LE MARIAGE DE GROUTZA NOVAKOVITCH.

Starina Novak est  boire du vin; avec lui est le brave Radivo, et
entre eux le brave Tatomir, et c'est Groutza Novakovitch qui les sert: en
prsentant le verre  chacun, il le remplissait de vin, mais quand ce
fut le tour de son pre, il versa tellement  pleins bords que le vin se
rpandit et tomba sur les habits de soie et de velours. Et Starina Novak
lui demanda: Groutza, mon cher fils, qu'as-tu donc, que tu emplis mon
verre de faon  en faire dborder le vin sur la soie et le velours?
dis-moi, mon fils, quel chagrin tu prouves et quelle peine je t'ai
cause?--Mon pre, rpondit alors Groutza, grand est mon chagrin: tu
as mari tous tes compagnons, les jeunes comme les vieux, et moi, tu n'as
point voulu me donner de femme, ft-elle fille ou ft-elle veuve; voil
aujourd'hui ce qui fait mon affliction.

Et Starina Novak reprit: Maudite soit l'heure o j'ai voulu te marier,
mon fils! Voil aujourd'hui trois ans que je cherche pour toi une fille et
pour moi un bon ami, avec qui je puisse boire du vin frais; o je trouvais
pour toi une fille, il n'y avait point d'ami pour moi; et o il y avait
un ami, je ne trouvais pas de fille; mais sais-tu, mon fils, Groutza
Novakovitch, o j'ai trouv pour toi une fille et pour moi un ami: c'est
chez le roi de Pladin, la blanche cit. Mais que sert que ce soit une
fille accomplie! Un serpent l'avait demande, ce serpent venimeux de
Manuel le Grec[11], de la blanche Sophia. Or, coute-moi, mon enfant; te
tes beaux vtements et habille-toi  la bulgare; prends sur ton paule
une pioche, puis va-t-en vers la plaine de Sophia. Si Manuel, pour son
cortge de noces, rassemble des Grecs et des Bulgares, et des tailleurs,
ses compagnons de mtier, portant de la soie et du velours, et ayant des
deux cts des poches, des poches pleines de jaunes ducats, il y aura du
butin pour les hadouks; s'il rassemble des gens hardis, qui portent sur
l'paule des btons et  la ceinture des pes, alors il y aura de la
besogne pour les hadouks.

Groutza n'a pas plus tt ou ce discours, qu'il dpouille la soie et
le velours, se revt d'habits bulgares, prend sur son paule une pioche
pour se donner l'air d'un mendiant et part tout droit pour Sophia. L,
ceux que rassemble Manuel le Grec ne sont point des gens hardis qui portent
sur l'paule des btons et  la ceinture des pes, mais des Grecs
et des Bulgares, avec des tailleurs, ses compagnons de mtier, vtus de
velours et de soie, avec des poches aux deux cts, des poches pleines de
jaunes ducats. Groutza alors s'en revient vers les Balkans[12], dire 
Starina Novak quels hommes a pris le Grec; et Novak lui-mme runit un
cortge de noces tout compos de hadouks de la montagne....., et part
pour le dfil de Klioura, l o doit passer Manuel le Grec.

Mais voici venir Manuel conduisant un brillant cortge. Lui-mme en tte
il s'avance, sur un noir cheval aux longs crins, brandissant une masse
qu'il lance en l'air et reoit dans sa main droite, et d'une voix claire
voici ce qu'il chante: Monts du Mlav et des Balkans, lieux de carnage,
de combien de sang avez-vous t baigns! Que de mres vous avez
dsoles, que de soeurs vous avez mises en deuil, que de veuves
renvoyes dans leur famille! Allez-vous aujourd'hui dsoler ma mre?
Allez-vous mettre ma soeur en deuil et livrer mon accorde  Groutza,
le fils de Novak? Ainsi va chantant Manuel le Grec. Les hadouks le
voient de la montagne, ils le voient, et cela n'est point de leur got. Le
Grec passe, allant chercher l'accorde, et eux demeurent dans la montagne.

Huit jours environ s'coulent, et voici Manuel le Grec, conduisant la noce
et emmenant la fille. Il descend dans le dfil de Klioura, le premier
en tte de sa troupe, mont sur un cheval noir aux longs poils, les
jambes croises sur sa monture, et au son d'une _tamboura_ dont il
s'accompagne, d'une voix claire il chante: Monts du Mlav et des Balkans!
Monts du Mlav, lieux de carnage! De combien de sang n'avez-vous pas t
baigns! Que de mres vous avez dsoles, que de soeurs vous avez
mises en deuil, et que de veuves renvoyes dans leur famille! Et encore
si c'tait quelqu'un (qui et vers le sang), mais ce n'est personne,
ce n'est que Novak et Radivo. Allez-vous aujourd'hui dsoler ma mre?
Allez-vous mettre ma soeur en deuil, et livrer mon accorde  Groutza,
le fils de Novak? Ainsi va chantant Manuel. Les hadouks le regardent de
la montagne, le regardent et cela n'est point de leur got.

Alors Starina Novak leur dit: coutez, mes compagnons! que chacun de
vous (se choisisse et) attaque un adversaire..... La troupe tout entire
obit  Novak, et s'lance sur le cortge. Boro abat le parrain,
et le _stari svat_ abat le _stari svat_; Radivo tue le paranymphe, puis
saisit la belle jeune fille, et l'entrane dans la verte fort; Novak tue
le chef de famille, et les _svats_ poursuivent les _svats_. Manuel le Grec
demeure seul; vers lui s'avance Groutza Novakovitch, un sabre nu  la
main, et il dfie Manuel: Arrte, dbauch,  qui est cette belle
fille que tu emmnes? Attends-moi, que nous combattions, et nous verrons
 qui elle est. L-dessus, le Grec carte les jambes (qu'il avait
croises) sur son cheval, et se dresse sur les triers d'or; puis, jetant
la tamboura, il saisit de la main droite son pe, de la gauche les
rnes du cheval, et dit au hadouk: Approche, Groutza, approche, que
nous nous mesurions; ce m'est une joie de combattre et de conqurir
la jeune fille par l'pe. Groutza se prcipite, et lui porte 
l'paule un coup de sabre; mais le Grec pare le coup avec son bouclier, et
le sabre se brise en deux, sans que le bouclier en garde de traces. Ce
que voyant Manuel, il brandit sa tranchante pe: Arrte, dbauch,
Groutza Novakovitch, c'est avec un tel sabre que tu fais le hadouk!
tu vas voir une pe tranchante, et telle qu'il en faudrait pour des
hadouks! Puis il le touche  peine de son pe, et pourtant lui fait
une grave blessure, il lui tranche la main gauche, qui tombe du dolman
de drap. Mais le hadouk a des pieds lgers, qui l'emportent vers la
montagne, et dans la verte fort il s'enfonce en criant  pleine voix:
O es-tu, frre, brave Tatomir! le Grec m'a mis hors de combat!

Le brave Tatomir se prcipite, un sabre nu  la main: Arrte,
dbauch, Manuel le Grec. Il est facile de se battre avec Groutza, mais
attends le brave Tatomir!...[A]

[Note A: Tatomir, et, aprs lui, Radivo, qu'il a appel  son secours,
et qui est lui-mme remplac par Starina Novak, prouvent le mme sort
que Groutza. Je m'abstiens de traduire ces deux scnes, identiques  la
prcdente, et, en partie,  celle qui suit.]

Mais voici venir Starina Novak, couvert d'tranges vtements; il a pour
pelisse une peau d'ours, sur la tte, un bonnet de peau de loup, et au
bonnet une plume de cygne[A]; ses yeux ressemblent  deux coupes de vin,
ses sourcils  une aile de hibou, et il porte un sabre vieux-forg:
Arrte, s'crie-t-il, dbauch de Manuel! Il est facile de combattre
avec un enfant, mais attends Starina Novak.--Approche, rpond le Grec, ce
n'est pas toi qui me feras fuir du dfil de Klioura. J'ai vu des ours
vivants, que me fait une peau d'ours? j'ai vu des loups vivants, que me
fait une peau morte? j'ai vu des aigles vivants, que me fait une plume
d'aigle?

[Note A: Plume de _cygne_ est, sans aucun doute, ici pour la mesure, car
plus loin, au vers 276, elle est remplace, avec bien plus de raison, par
une plume d'_aigle_.]

Starina Novak s'lance, et lui porte  l'paule un coup de sabre; le
Grec oppose son bouclier, mais le sabre rencontrant le bouclier, le fend
en deux, coupe la main  Manuel, et se brise en clats. La rage saisit le
Grec, il prend son pe de la main gauche, et s'lance  la poursuite
de Starina. Dieu clment, la grande merveille! S'il et t donn 
quelqu'un d'tre l, et de voir comment il arrachait la grise pelisse
d'ours, et faisait voler les plumes d'aigle! Novak aux abois prend la
fuite, il court par la fort verte, rien qu'un moment, deux heures
pleines, et il crie  plein gosier; tant il cria que toutes les feuilles
de la fort tombrent, et les plantes sortirent de terre. Il appelle sa
soeur d'alliance, la Vila: Dieu t'anantisse, Vila ma soeur! ne m'as-tu
pas donn devant Dieu ta foi, si je me trouvais en danger de mort, que tu
serais l pour me tirer du pril?

Or, voici la Vila qui vient  la rencontre de Novak: Starina, mon
frre en Dieu, lui dit-elle, est-ce toi qui poursuis, ou bien es-tu en
fuite?--Vila, ma soeur fidle, je ne poursuis point, mais je suis forc
de fuir; le Grec m'a mis hors de combat.--Retourne sur tes pas, mon frre
en Dieu, lui dit alors la Vila, je prendrai la forme d'une belle vierge, je
jetterai mes bras au cou du Grec, et pendant que je fascinerai ses yeux, tu
pourras donner la mort au hros aveugl.

Novak revient alors sur ses pas, il s'avance avec la Vila jusqu'auprs de
Manuel, puis s'arrte  l'cart dans la verte fort. La Vila cependant
prend la forme d'une vierge, elle se jette au cou du Grec, lui prend les
mains qu'elle attire sur son sein, et quand elle lui a fascin les yeux,
elle appelle le hadouk: Starina Novak, mon frre, maintenant frappe
le hros aveugl. Mais Novak tait saisi d'pouvante; il n'ose point
s'approcher, et (de loin) lance sa masse noueuse, qui atteint le Grec, et
le frappe entre ses yeux noirs. Manuel tombe sur l'herbe verte, il tombe,
et Novak s'lance, lui coupe la tte, et s'enfonce dans la fort,
cherchant par la montagne ses compagnons. Quand ils furent tous
rassembls, ils se partagrent les beaux cadeaux de noce, et bandrent
leurs profondes blessures.


VIII

TRAHISON DE LA FEMME DE GROUTZA.

Groutza Novakovitch dresse sa tente dans la montagne au-dessus
d'Andrinople, et sous la tente il se met  boire du vin, que lui sert le
petit tienne, tandis que Maxime brode devant la tente, brode avec de l'or
sur de la soie clatante; puis Groutza Novakovitch dit  Maxime: Mon
pouse fidle, fais pour moi la garde devant la tente, je vais me coucher
un peu et dormir. Il s'tend pour faire un somme, et Maxime reste 
broder devant la tente.

Mais voici venir trois jeunes Turcs, et le petit tienne dit  Maxime:
coute, ma mre, voil trois jeunes Turcs qui viennent, je vais aller
veiller mon pre.--Mon fils, rpond la jeune femme, ce ne sont point
des Turcs, mais de jeunes marchands, qui apportent une ranon  ton
pre. L'enfant cependant n'obit pas, et il va pour rveiller
Groutza: Maxime court aprs lui, elle le rattrape  l'entre de
la tente, et le frappe au visage; si faiblement qu'elle l'ait frapp,
l'enfant se roule trois fois par terre, trois dents saines lui sautent de
la bouche, et quatre autres sont branles.

L-dessus les Turcs s'approchent et saluent Maxime: Dieu t'assiste,
jeune dame, disent-ils; de qui es-tu l'pouse? de quel hros? quel est
le brave qui t'a pare?--Je suis, jeunes Turcs, la femme de Groutza
Novakovitch, le brave qui m'a pare est Groutza. Et les trois jeunes
Turcs de dire: Livre-nous Groutza Novakovitch; avec lui tu portes de la
soie clatante, chez nous tu te promneras dans la soie, et tu porteras
de l'argent et de l'or; tu seras une petite dame turque, et tu iras avec
les autres te divertir  la campagne chaque vendredi. Deux des Turcs
descendaient de cheval, quand le troisime leur cria: Que faites-vous,
malheur  votre mre! Vous n'avez jamais vu Groutza, et vous voulez
vous battre avec lui! Pour moi je connais Groutza Novakovitch; il n'avait
que quinze ans, lorsque je traversai par ici la montagne. Il tait assis,
comptant de l'argent, et je poussai des cris, pour voir si l'enfant ne
s'effrayerait point et ne s'enfuierait pas dans la montagne, en me laissant
l'argent. Mais l'enfant avait un coeur vaillant, un coeur vaillant et
libre. Il rassembla l'argent, le remit dans ses poches, et s'lana 
ma poursuite dans la fort, moi  cheval, Groutza  pied; et sans
les rameaux flexibles d'un sapin, qui enlevrent de dessus sa tte son
bonnet, en vrit il m'et atteint. Mais pendant qu'il reprenait son
_katpak_ et le remettait, j'eus le temps de m'loigner. Groutza alors
lana sa masse ainsi qu'on lance un bton, pour me frapper sur mon
cheval; mais au lieu de m'atteindre, il toucha un sapin flexible, et
si faiblement l'et-il touch, l'arbre fut dracin et ses branches
jonchrent la terre.

Les Turcs n'osrent entrer sous la tente, que Maxime, la jeune femme,
n'et li les mains de Groutza, et autour du cou ne lui et attach
une chane forme de trente anneaux et pesant quarante _okas_; alors les
Turcs sur lui se prcipitrent. Groutza fit un bond, emportant sur
lui les trois Turcs, et en quatrime Maxime sa femme, et il allait
se dprendre des Turcs, mais il songea au petit tienne: Dieu tout
puissant ait piti de moi! pensa-t-il; les Turcs emmneront mon enfant
en esclavage, ils en feront un musulman, et que deviendra mon me
pcheresse? et il se rendit pour l'enfant.

Quand les Turcs furent matres de Groutza, ils donnrent  sa femme un
cheval blanc, et prirent le chemin d'Andrinople. Pendant qu'ils marchaient,
le petit tienne dit en gmissant: Beau papa, Groutza Novakovitch,
les pieds d'tienne ne sont pas forts; dj je ne puis plus suivre les
chevaux, et les Turcs ne veulent pas me laisser dans la montagne, ils
me frappent de leurs fouets sur les yeux. Groutza verse des larmes:
tienne, mon cher enfant, rpond-il, que peut pour toi ton pre? il
a les mains lies. Va prier ta mre de te prendre sur son cheval.
L'enfant commence  la prier: Maxime, ma chre mre, prends-moi sur
ton bon cheval, les pieds d'tienne ne sont pas forts, et je ne puis plus
marcher avec les chevaux. Mais l'infme lui lance un coup de fouet:
Va-t-en, vilaine engeance, si j'avais voulu te prendre sur mon cheval, je
ne vous aurais pas livrs aux Turcs.

Quand ils eurent atteint Andrinople, les Turcs dressrent deux tentes
de soie, l'une pour Groutza et tienne, l'autre pour Maxime, la
jeune femme. Deux d'entre eux s'en allrent  la ville, pendant que le
troisime restait pour faire la garde, et ils se rendirent chez le pacha:
Seigneur Pacha d'Andrinople, lui dirent-ils, nous avons fait une belle
capture, et cette capture c'est Groutza Novakovitch, avec tienne son
fils, et Maxime sa femme; c'est une dame d'une telle beaut, que nulle
autre n'en approche; elle a un visage digne de Tzarigrad. Et le pacha
de fouiller dans ses poches, et de leur donner cent ducats: Voici, mes
enfants, cent ducats, mangez, buvez jusqu'au matin; et demain, quand vous
m'amnerez vos captifs, vous aurez une rcompense, l'un un agalouk,
l'autre un _spahilouk_. Les Turcs prirent les cent ducats, puis s'en
allrent par la ville, cherchant de l'hydromel sucr, mais ils n'en
purent trouver que chez une tavernire, nomme Mara, qui tait la
soeur adoptive de Groutza: Cousine Mara, lui dirent-ils, donne-nous
de l'hydromel; nous avons fait une belle capture, et cette capture c'est
Groutza Novakovitch, avec son petit tienne, et Maxime sa femme. Quelle
beaut c'est, que cette jeune dame! Et autant elle est belle, autant elle
est richement habille.

En les entendant, Mara la tavernire verse des larmes, qu'elle drobe aux
Turcs  l'aide de sa manche: Malheur (pense-t-elle)  toi, Groutza,
mon frre en Dieu, trois fois tu m'as secourue dans le malheur, trois fois
tu me dlivras de la servitude, et dans la servitude te voici
tomb! Elle donne aux Turcs de l'hydromel, mais elle y verse moiti
_bendjelouk_[13], leur prparant un lourd sommeil, pendant lequel
Groutza put se dgager les mains. Puis les deux jeunes Turcs s'en
allrent, emportant l'hydromel sucr.

Arrivs  la tente, ils se mirent  boire, Maxime leur servant
l'hydromel, et chacun, alors qu'elle lui prsentait la coupe, lui donnait
un baiser et lui prenait le sein. Tous trois s'enivrrent, s'enivrrent
comme la terre noire, et tombrent dans un sommeil semblable  la mort.
La jeune Maxime alors se levant, songea en elle-mme: Si je me couche
avec deux seulement, je causerai du dpit au troisime, et quand
elle et bien rflchi, elle croisa les bords de son vtement et ses
blanches mains, et s'tendit (de manire)  toucher la tte des trois
Turcs.

Quand ce fut vers le minuit, le petit tienne se mit  pleurer. Hlas!
pre, dit-il, j'ai bien faim.--tienne, mon cher enfant, lui rpond
Groutza, que peut faire pour toi ton pre? on lui a li les mains; va
dans la tente de ta mre, drobe-lui un couteau, et reviens couper les
cordes qui lient mes mains; alors je te donnerai  manger. Or, l'enfant
tait de race de hadouk, et il avait le coeur vaillant et libre: il va
auprs de sa mre dans la tente, et lui drobe un couteau; mais le voici
dans un grand embarras; le couteau tait pesant et l'enfant bien faible;
 peine s'il put le traner jusqu' son pre, des deux mains  peine
le soulever. Il appuie le couteau sur les cordes, mais le couteau, en les
tranchant, pntre dans la main droite de Groutza. L'enfant gmit
comme un serpent venimeux: Ah! pre, je t'ai coup la main!--Ne crains
rien, tienne, mon enfant, dit Novakovitch, ce n'est pas des mains de ton
pre que coule le sang, c'est de la corde qu'il sort.

Quand Groutza eut les mains libres, il sauta sur ses pieds, fit le
signe de la croix sacre, et pronona le nom de saint Nicolas, le nom
de Pques et du Saint vangile, puis prenant son sabre, il entra dans la
tente o taient les Turcs, carta de dessus eux l couverture de soie,
et il ne leur trancha point le col blanc, mais les coupa par la ceinture,
de trois en faisant six. Puis il courut  Andrinople, chez sa soeur Mara,
la tavernire, et ayant rapporte du vin et de la rakia, avec du pain blanc
et de la viande grasse de blier, il s'assit sous la tente de soie, et
quand il et mang ainsi avec tienne, il se mit  chanter d'une voix
claire et haute. Maxime s'veilla, et voulut rveiller les trois Turcs:
Levez-vous, dit-elle, maudite soit votre mre! Voici Groutza qui
chante, tout li qu'il est. Mais quand elle et cart la
couverture de soie, et vu les Turcs fendus en deux, elle demeura debout 
rflchir: Dieu clment! que faire et que devenir? Malheureuse, si je
veux fuir, les chevaux mme n'chappent pas  Groutza, bien moins une
femme! Croisant les bords de ses vtements et ses blanches mains, elle
va d'elle-mme trouver Groutza, franchit la portire de la tente,
et baise la soie qui couvrait la poitrine de son mari: Mon seigneur
Groutza Novakovitch, (dit-elle), les Turcs m'avaient jet un
sortilge. Mais Groutza lui rplique: Maxime, crature perfide,
vivants les Turcs t'avaient ensorcele, et morts ils t'ont renvoye vers
moi. Puis il lve la tente de soie, s'avance plus haut dans la montagne,
jusqu'au lieu o il avait camp, et dresse de nouveau la tente; aprs
quoi il dit  Maxime: Crature perfide, lequel aimes-tu le mieux
de m'clairer avec un flambeau, ou de baiser mon sabre?--Seigneur,
lui rpondit Maxime, je ne puis baiser ton sabre, car il est plein de
souillures, mais je veux tenir le flambeau pour l'clairer, quand mme
je ne devrais point dormir[14]. Alors Groutza se lve et la saisit
par les cheveux, il la dpouille de ses habits de soie et de velours,
et aprs lui avoir enlev le mouchoir qui lui couvrait la tte, et
le collier qu'elle avait au col, et ne lui laissant que la chemise,
il l'enduit de cire et de goudron, de soufre et de poudre rapide, puis
l'enveloppant de coton dlicat, il verse sur elle de l'eau-de-vie forte,
l'enterre jusqu' la ceinture, et ayant mis le feu aux cheveux, il
s'assied et boit du vin frais, tandis que sa femme l'claire d'une triste
lumire.

Quand elle fut brle jusqu' ses yeux noirs, Maxime commena  dire:
Mon seigneur Groutza Novakovitch, si tu ne regrettes point mes cheveux
blonds, qu'a si souvent presss ta main, comment ne regrettes-tu pas
mes yeux noirs? Assez souvent aussi tu les as baiss. Lorsqu'elle fut
brle jusqu' son blanc visage, elle dit encore: Groutza, mon
seigneur, si tu ne regrettes point mes yeux noirs, comment n'as-tu pas
regret de mon blanc visage, car il n'a point son gal, et ton pre,
pris pour lui d'admiration, t'a fait riche. Groutza alors lui
rpond: Maxime, crature perfide, il est vrai, et je le sais bien, que,
ton visage n'a point d'gal, et que dans son admiration, mon pre m'a
richement dot, mais j'aime mieux qu'il soit consum par le feu que s'il
me livrait aux Turcs. Quand elle fut brle jusqu' ses seins blancs,
le petit tienne fondit en pleurs: Beau papa, voil les seins de ma
mre brls, les seins qui m'ont nourri, pre, et qui ont fait que
je marche. En voyant pleurer le petit tienne, Groutza Novakovitch
s'mut de piti, et les larmes lui coulrent des yeux; il teignit ce
qui n'tait point encore consum, et soigneusement l'inhuma.


IX

THADE DE SGNE.

Extrait.

L'aube n'avait pas encore blanchi, ni l'toile du matin montr son
visage, quand les portes de Sgne s'ouvrirent, et il en sortit une petite
troupe de trente-quatre compagnons (hadouks), qui commencrent  gravir
la montagne.

       *       *       *       *       *

Iovan de Kotar court vers le berger, et il ramne un blier de neuf ans,
et un fort bouc de sept ans. Thade de Sgne les corche vifs tous
les deux, puis les lche parmi les branches des sapins. Au contact des
branches le bouc commence  crier, tandis que le blier reste muet, ne
pousse pas une plainte. O Thade, chef de notre troupe, dit alors Iovan
de Kotar, pourquoi lcher des animaux corchs? et Thade de Sgne
lui rpond: Voyez-vous, mes chers frres, quels tourments endurent ces
animaux; eh bien! il en faut souffrir de plus grands aux mains des Turcs,
quand ils s'emparent de nos braves. Celui qui peut les supporter, qu'il le
fasse en silence, frres, comme ce blier corch dans la fort; celui
qui ne croit pas pouvoir les souffrir, je lui pardonne au nom de Dieu;
qu'il s'en retourne  Sgne sur la frontire.


X

LA FEMME DU HADOUK VOUKOAR.

Extrait.

Voukoar est surpris dans son sommeil par un Turc d'Oudbigua, qui
l'emmne  sa maison et le laisse languir pendant trois ans dans un
cachot. Au bout de ce temps, le hadouk, dsesprant d'tre rendu 
la libert, crit  sa jeune femme pour l'engager  se remarier. Mais
celle-ci clate de rire  cette invitation, et aprs s'tre fait
couper les cheveux, et s'tre revtue de somptueux habits d'homme et d'un
splendide quipement de guerre, elle se rend  Oudbigna, chez le Turc.
Elle se prsente  lui, la menace  la bouche, comme un messager
imprial charg de le conduire, lui et son prisonnier, devant le sultan.
Alil Botchitch (c'est le nom du Turc), frapp de terreur, la reoit,
l'hberge et remplit mme  son gard des offices serviles.

Quand il fit jour et que le soleil parut, elle prit ses armes brillantes,
et montant son grand cheval, elle se rendit  la porte du cachot. L
elle trouve le gelier, auquel elle fait sauter la tte, puis frappant
la porte de sa masse: Sors, s'crie-t-elle, homme du sultan; le tzar m'a
envoy pour que je vous conduise devant lui, toi et Alil.

Les tourments avaient abattu le hadouk, il tait rsign  perdre sa
tte, et sortit de la froide prison. Elle le frappe de sa lourde masse,
le frappe deux  trois fois, afin de ne pas veiller les soupons des
Turcs, puis elle appelle Alil Botchitch: Amne, dit-elle, un cheval au
hadouk, et pour toi trouves-en un aussi. Le Turc rentre dans sa blanche
maison, et en ramne un fort cheval, de l'autre main tenant un sabre
forg, et une bourse de cinq cents ducats: Voil pour toi, messager
imprial, ne me conduis pas devant le tzar. Sans tarder alors, la
jeune femme jette le hadouk sur le cheval, puis s'lance  travers la
campagne.

Quand ils furent dans la verte fort, ils arrivrent  un carrefour,
d'o partaient deux chemins, l'un allant  Stambol, l'autre vers le
littoral uni. L, dit la belle jeune femme: Allons, regarde, connais-tu
ces armes? Quand le hadouk les eut considres: Je les connais,
dit-il, mais c'est en vain; et toi, d'o te sont-elles venues?--C'est ta
femme qui me les a apportes, je l'ai prise pour ma fidle pouse.
Lorsque le hadouk Voukoar entendit ces paroles, le fivre le prit;
mais la belle jeune femme lui dit: N'aie point de crainte, mon cher
seigneur, je suis ta fidle pouse, mais pardonne-moi ces coups de masse,
j'ai ainsi veng bien des coups de pied[A].

[Note A: Ceux qu'elle avait reus de son mari.]


XI

LE VIEUX VOUADIN.

Une fille maudissait ses yeux: Mes yeux noirs, puissiez-vous ne point
voir! partout vous regardiez, et aujourd'hui vous n'avez pas vu les Turcs
de Livo ramenant des hadouks de la montagne: Vouadin avec ses deux
fils...

Quand ils furent prs de Livo, et qu'ils l'aperurent, la ville
maudite, et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouadin: Mes fils,
mes faucons, voyez-vous le maudit Livo, et la tour qui y blanchit! c'est
l qu'on va vous frapper et vous torturer, briser vos jambes et vos bras,
et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes faucons, ne montrez point un
coeur de veuve, mais faites preuve d'un coeur hroque; ne trahissez pas
un seul de vos compagnons, ni les recleurs chez qui nous avons hivern,
hivern, et laiss nos richesses; ne trahissez point les jeunes
tavernires, chez qui nous avons bu du vin vermeil, bu du vin en
cachette.

Lorsqu'ils arrivrent  Livo, la ville de plaine, les Turcs les mirent
en prison, et trois jours les y laissrent, dlibrant sur les supplices
qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs, on fit sortir le
vieux Vouadin, on lui rompit les jambes et les bras, et comme on allait
lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui dirent: Rvle-nous,
dbauch, vieux Vouadin, rvle-nous le reste de ta bande, et les
recleurs que vous avez visits, chez qui vous avez hivern, hivern
et laiss vos richesses, dis-nous les jeunes tavernires, chez qui vous
buviez du vin vermeil, buviez du vin en cachette.

Mais le vieux Vouadin leur rpond: Ne raillez point, Turcs de Livo;
ce que je n'ai point confess pour mes pieds rapides, qui savaient
chapper aux chevaux, ce que je n'ai point confess pour mes mains
vaillantes qui brisaient les lances et saisissaient les sabres nus, je
ne le dirai point pour mes yeux perfides qui m'induisaient  mal, en me
faisant voir du sommet des montagnes, en me faisant voir au bas les chemins
par o passaient les Turcs et les marchands.


XII

LE PETIT RADOTZA.

Bon Dieu, la grande merveille! est-ce le tonnerre qui gronde, ou la terre
qui tremble? Est-ce la mer qui se brise sur les cueils, ou les Vilas qui
se battent dans la montagne?--Ce n'est point le tonnerre qui gronde, ni la
terre qui tremble, ce n'est point la mer qui se brise sur les cueils ou
les Vilas qui se battent dans la montagne, mais les canons qui grondent 
Zadar, o l'aga Bkir-Aga fait rjouissance, pour avoir pris le
petit Radotza. Ensuite il le jette au fond d'un cachot, o sont
vingt prisonniers, tous pleurant, sauf un seul qui chante et dit 
ses compagnons: Ne craignez point, mes chers frres; peut-tre Dieu
enverra-t-il quelque brave pour nous dlivrer. Mais quand Radotza
entra parmi eux, tous d'une commune voix clatrent en sanglots et en
imprcations contre Radotza: Radotza, sois-tu livr aux supplices!
C'est en toi que nous esprions, de toi que nous attendions notre
dlivrance, et voici que tu viens nous rejoindre! Quel brave maintenant
nous tirera d'ici? Mais le petit Radotza leur rpond: Ne craignez
point, mes chers frres, mais demain, ds l'aube, appelez l'aga
Bkir, et dites-lui que Rad est mort: peut-tre ordonnera-t-il qu'on
m'enterre.

Quand le jour et paru et que le soleil brilla, les vingt prisonniers
s'crirent: Dieu t'anantisse, aga Bkir-Aga, pour nous avoir amen
Radotza; pourquoi ne l'avoir point pendu hier? Il a expir cette nuit au
milieu de nous; nous fera-t-il mourir de puanteur? On ouvrit les portes
de la prison, et on emporta Radotza: Emportez-le, dit l'aga aux
prisonniers, et l'enterrez. Mais sa femme commena  dire: Par Dieu,
Radotza n'est pas mort, il ne feint que de l'tre[15], allumez-lui du
feu sur la poitrine (pour voir) s'il ne bougera point, le brigand. Mais
Radotza avait un coeur hroque, il ne remua ni ne fit un mouvement.
Et la femme de l'aga reprit: Rad n'est point mort, il ne feint que de
l'tre, prenez un serpent tal au soleil, et mettez-le dans le sein de
Radotza; peut-tre aura-t-il peur et bougera-t-il, le brigand. On prit
un serpent chauff par le soleil, et on le mit dans le sein de Rad;
mais il avait un coeur hroque, il ne remua, ni n'eut peur. Et la femme
de l'aga dit encore: Rad n'est point mort, il ne feint que de l'tre,
prenez vingt clous, et les lui enfoncez sous les ongles: peut-tre qu'il
remuera, le brigand. Et on prit vingt clous, et on les lui enfona sous
les ongles, mais l encore Rad montra un coeur ferme, il ne bougea, ni
n'exhala un soupir. Pour la quatrime fois, la femme de l'aga dit: Rad
n'est point mort, que les filles forment un _kolo_[16], et en tte
la belle Hakouna, peut-tre lui sourira-t-il. Les filles se
rassemblrent en ronde, ayant  leur tte la belle Hakouna: autour de
Rad elle conduisait la ronde, et en dansant sautait par-dessus lui; et
comme elle est charmante, que Dieu la confonde! de toutes elle est la plus
grande et la plus belle, c'est sa beaut qui anime le kolo, que par sa
taille elle domine, le collier suspendu  son col rsonne, et on entend
le frmissement de ses pantalons de soie. En l'apercevant, le petit
Radotza la regarde de l'oeil droit, et du gauche il sourit dans sa
moustache; ce que voyant la jeune Hakouna, elle prit un mouchoir de soie,
qu'elle jeta sur le visage de Rad, afin que les autres filles ne vissent
rien, puis elle dit  son pre: Mon pauvre pre, ne souille point ton
me d'un pch, mais qu'on emporte le captif et qu'on l'enterre. Mais
la femme de l'aga s'crie: N'allez point l'enterrer, le brigand, mais
jetez-le dans la mer profonde, et nourrissez les poissons de belle chair de
hadouk. L'aga le prit et le lana dans la mer profonde.

Mais Rad tait un merveilleux nageur, il s'en alla bien loin  la nage,
puis sortit sur le rivage de la mer, en s'criant: Allons mes dents
blanches et fines, retirez moi ces clous de dessous les ongles. Et
s'asseyant, il mit ses pieds en croix, et en retira les clous qu'il plaa
ensuite dans son sein. Rad pourtant ne voulait pas se tenir tranquille:
quand la sombre nuit fut arrive, il prit le chemin de la maison de
Bkir-Aga, et s'arrta un instant devant la fentre. En ce moment l'aga
tait  table, soupant, et il disait  sa femme: Ma dame, ma fidle
pouse, voil neuf ans que Rad s'est fait hadouk, et que je ne
pouvais souper tranquille, par crainte du petit Radotza. Grce  Dieu,
il n'est plus l, et je m'en suis dfait: demain je veux pendre ces vingt
autres, ds que le jour paratra.

Or Rad entendait et voyait; il se prcipite dans la chambre, saisit
par le col l'aga encore  table, et lui fait voler la tte de dessus les
paules; puis saisissant la femme de l'aga, il tire de sa poitrine les
clous, et les enfonce sous les ongles de la Turque; mais il en avait 
peine enfonc la moiti, qu'elle expira, la chienne: C'est pour que tu
saches, lui crie-t-il, les tourments que causent les clous. Puis, prenant
la jeune Hakouna: Hakouna, coeur de ma poitrine, trouve-moi les clefs
de la prison, que je dlivre les vingt prisonniers. Hakouna trouva
les clefs, et il fit sortir les captifs. Ensuite il lui dit encore:
Hakouna, ma chre me, trouve-moi les clefs de la dpense, que
je cherche quelque chose pour mes frais de route, j'ai un long voyage 
faire, et il faut que j'aie de quoi boire en chemin. Elle lui ouvrit le
coffre aux talaris: Mon cher coeur, lui dit Rad, que ferai-je de ces
fers  cheval? je n'ai point de chevaux pour les leur mettre. Elle
ouvrit le coffre aux ducats, et il partagea les ducats parmi la troupe;
puis prenant la jeune Hakouna, il l'emmena dans la terre de Serbie, la
conduisit dans une blanche glise, et, d'Hakouna en ayant fait Angelia,
il la prit pour sa fidle pouse.


XIII

RAD DE SOKOL ET ACHIN-BEY.

(_L'hivernage des hadouks_.)

Trois amis boivent du vin dans la montagne, sous les verts sapins:
l'un tait Rad de Sokol, le second, Sava des bords de la Save et
le troisime, Paul de la plate Sirmie; avec eux boivent leurs
quatre-vingt-dix compagnons.

Quand de vin vermeil ils se furent rassasis, Rad de Sokol commena
 dire: coutez-moi, mes amis; l't se passe, et le triste hiver
arrive, les feuilles sont tombes, et il ne reste que la fort (nue),
mais par la fort on ne peut plus aller; o chacun de nous passera-t-il
l'hiver? chez quel ami dvou? Paul de Sirmie lui rpond: Ami Rad
de Sokol, je passerai l'hiver  Ioug, la blanche cit, chez mon ami
Drachko, le capitaine. Chez lui dj j'ai sjourn durant sept hivers,
et j'y passerai celui-ci encore, et avec moi mes soixante compagnons.
Sava, des bords unis de la Save, dit ensuite: Pour moi, j'hivernerai chez
mon pre, dans sa cave profonde, aux bords de la Save, et avec moi mes
trente compagnons; mais toi, frre, Rad de Sokol, o veux-tu hiverner,
as-tu quelqu'un de ta parent? Rad leur rplique: coutez-moi, mes
amis, je n'ai plus de parents, mais j'ai un pobratime en Dieu, le bey Achin
de Sokol; chez lui, frres, j'ai pass neuf hivers en neuf annes, et
celui-ci sera le dixime. Mais coutez-moi, frres. Quand le triste
hiver sera pass, l'hiver pass et le jour de saint George venu, que la
fort se sera revtue de feuilles, et la terre d'herbes et de fleurs, que
l'alouette chantera parmi les buissons sur les bords de la Save, et qu'on
entendra les loups dans la montagne, alors, frres, il sera temps de nous
runir, au lieu mme o nous nous sparons aujourd'hui: celui qui ce
jour l ne serait point au rendez-vous, attendez-le une semaine; celui qui
au bout d'une semaine ne serait pas venu, attendez-le quinze jours; mais
qui aprs deux semaines n'aura point paru, cherchez-le, frres, dans
son quartier d'hiver. Cela dit, ils se levrent, se baisrent sur leur
blanc visage, et saisissant son long fusil chacun se mit en marche.

Rad vers le soir arriva  Sokol, devant la cour d'Achin-Bey, et il
secoua le marteau de la porte. Le bey dormait dans sa blanche maison,
ayant sa femme  ses cts, mais la Turque l'veille: Seigneur, bey
Achin-Bey, quelqu'un frappe  la porte, il me semble reconnatre la main
du hadouk, du hadouk ton pobratime, Rad de Sokol. Le bey saute sur
ses pieds lgers, ouvre la porte de la maison, et en sortant va ouvrir
celle de la cour. Le Turc accueillit son pobratime en Dieu, sur leurs
blancs visages ils se baisrent, puis s'enquirent de leur sant, et
rentrrent dans la maison. La _boula_ aussi vint  la rencontre de Rad,
lui baisa la main, prit sa lgre carabine, et apporta le souper 
Rad, qui tait assis sur la molle couche.

Le hadouk commena  souper, et, en soupant,  boire du vin frais;
puis, quand de vin il fut rassasi, il ta sa ceinture: le voil qui en
tire trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats; il en offre deux 
son frre en Dieu: Voil pour toi, mon frre en Dieu, parce que tu me
nourriras cet hiver. Il jette la troisime sous l'oreiller et mettant la
main dans son _dolama_, il en tire trois rangs de ducats, et les donnant 
la femme du bey: Voil pour toi, ma chre belle-soeur, il y a longtemps
que je ne t'ai fait visite, ni apport de prsents. Il lui donne encore
un rseau de perles: Voil pour toi, ma chre belle-soeur, car tu me
serviras cet hiver, et laveras le linge fin. Puis il met le dolama sous
l'oreiller, et laisse  ses cts deux couteaux tranchants. Le hadouk
tait puis de fatigue: il s'endormit comme un jeune agneau, Achin-Bey
 ses cts. Mais la boula l'veille et lui dit: Seigneur bey
Achin-Bey, coute bien ce que je vais dire: demain les Turcs te
reprocheront de nourrir un hadouk de la fort; donne donc la mort 
ton pobratime. Le bey se laissa sduire, et prenant un des couteaux de
Rad, il en gorgea son frre en Dieu; mais il avait oubli de retirer
de dessous l'oreiller le dolama aux plaques de mtal; puis il prit le
corps de Rad et le jeta au bas de la maison pour tre dvor des
aigles et des corbeaux.

Ainsi fut-il, mais pas long temps ne dura, l'hiver s'coula et le
printemps vint, la fort se revtit de feuilles, et la terre noire
d'herbes et de fleurs, l'alouette chantait parmi les buissons sur les bords
de la Save, et les loups hurlaient dans les rochers autour du Tzr. Les
hadouks alors le gravirent, et arrivrent au rendez-vous: Paul de la
Sirmie le premier, Sava le second, et avec eux leurs quatre-vingt-dix
compagnons; mais Rad de Sokol ne parat point. Ils l'attendirent deux
semaines, puis s'en allrent de l en troupe, et prirent le chemin de
Sokol. Arrivs devant la cour d'Achin-Bey, Paul secoua le marteau de la
porte. Le bey tait dans sa blanche maison,  souper avec sa femme, et
la boula lui dit: Quelqu'un frappe, descends de la maison et va ouvrir la
porte de la cour.

Le bey descendit, et ouvrit les portes, mais grande fut son pouvante,
quand il vit deux harambachas et avec eux quatre-vingt-dix hommes. Il prit
la fuite du ct de la maison, mais Paul de la Sirmie le poursuit et
l'arrte  l'entre; puis il lui demande: Qu'est-ce donc, bey, qui
t'pouvante? nous sommes de la bande de Rad de Sokol, et nous sommes
venus pour nous runir: conduis-nous vers Rad. Mais le bey leur rpond:
Par Dieu, harambachas, il y a longtemps que Rad n'est plus: il est mort
en hiver, le jour de Saint-Sava, je l'ai enterr alors, et distribu son
bien en aumnes aux infirmes et aux aveugles.--Si tu as dissip son bien,
rplique Sava des bords unis de la Save, o est son dolama aux plaques de
mtal, et les deux couteaux tranchants de Rad? Puis tirant un fouet 
triple lanire, il commence  en frapper la jeune femme du bey; vaincue
par la douleur, la boula ouvrit la porte du tchardak et apporta le
vtement et les armes. Quand les hadouks virent le dolama tout tach de
sang, ils saisirent le bey Achin-Bey, l'emmenrent hors de la maison, dans
la cour, au milieu de la troupe, et  coups de sabre ils le taillrent et
le mirent en pices, pour venger leur frre en Dieu; puis ils pillrent
la maison du bey, et partirent en sant et en joie.




NOTES

I. [Note 1: Cette pice est beaucoup plus ancienne que les suivantes,
et semble antrieure  l'arrive des Turcs, bien que le mot mme de
hadouk paraisse driver du turc _haidoud_, brigand. Leur tablissement
dans les pays Serbes n'a fait que donner une nouvelle impulsion et,
quelquefois une direction patriotique  un mtier qui l, comme
ailleurs, a exist de toute ternit.]

I. [Note 2: _Prdrag_ signifie le trs-cher, et _Nnad_, l'inespr.]

I. [Note 3: Voyez les notes du n V, premire partie.]

I. [Note 4: Littralement: Elle apporte devant lui un doux service,
c'est--dire, suivant la coutume encore existante, des confitures, de
l'eau-de-vie de prunes et le caf, alors inconnu. Ce sont les femmes et
surtout les jeunes filles qui, dans les grandes occasions, sont charges
de cet office.]

I. [Note 5: C'est  couvert, en effet, que les hadouks montrent toute
leur bravoure, et la manire de combattre, qui leur est commune avec les
Montengrins, est bien dcrite dans une _psima_ de ceux-ci qui date du
sicle dernier.

..... Les Turcs brlrent bien des villages et ne firent pas peu
d'esclaves; mais une male fortune leur chut, car ils ne savent pas, eux,
se cacher  l'abri d'un arbre ou derrire un rocher, comme le font les
Montengrins. Et le Bosniaque s'crie: Arrte, Montengrin, coeur de
souris! Viens nous mesurer en rase campagne, au lieu de te sauver comme une
souris dans un tronc d'arbre! Mais de derrire l'arbre un coup de fusil
part, et le Turc tombe frapp d'un ct o il ne s'y attendait
pas. (_Pivannia Tzrno-gorska_, etc., chants du Montengro et de
l'Hertzgovine, recueillis par Miloutinovitch, Buda, 1833, p. 180.)

En 1849, aprs la fin de la guerre de Hongrie, lorsque les dbris de
la lgion polonaise traversrent un coin de la Serbie pour se rendre 
Choumla, ils arrivrent  l'improviste,  cheval, mais sans armes, sur
une clairire de fort, o s'exerait une milice de paysans. Fidles
 leur tactique, ceux-ci eurent disparu en un clin d'oeil, et  l'abri
des arbres environnants firent pleuvoir des balles sur les Polonais, qui
eurent quelque peine  faire reconnatre qu'ils taient dsarms.]

I. [Note 6: Allusion  la vendette qu'il suppose devoir exister dsormais
entre les deux familles.--A part le motif du voyage du hadouk et sa fin
tragique, cette pice a beaucoup d'analogie avec une des ballades sur
Robin Hood; et le _green wood_ des _outlaws_ est bien la _zlna gora_
des hadouks.]

III. [Note 7: Le texte porte, en un seul mot, _Djaferbegovitza_. Au moyen
de la finale _ovitza_ ou _itza_, on forme ainsi des noms fminins, par
exemple, _konsoulovitza_, la femme du consul, la consulesse, _pachinitza_,
la femme du pacha.]

III. [Note 8: C'est la traduction littrale du mot _dragoskoup_.]

IV. [Note 9: Ou _vinou kief zadobich_, (quand) ils eurent trouv le
_kief_ dans le vin. Le mot turc de _kief_, rendu ici par belle humeur,
marque cet tat de batitude o l'on est plong aprs un bon dner,
ou en buvant une tasse de caf aromatique, alors qu'accroupi sur un
divan, on aspire lentement la fume de son tchibouk. Un Anglais dirait en
pareille occasion que: _He feels very comfortable_.]

VI. [Note 10: Le mot employ ici est _bochtchalouk_, qui dsigne un
cadeau fait ordinairement aux gens de noce, et qui se compose d'une
chemise, de larges caleons ou pantalons de dessous et d'une serviette, le
tout de fine toile de coton, mle de soie,  la mode turque, et de bas
de laine pais,  dessins de diverses couleurs.]

VII. [Note 11: Manuel ou Manolo. Ce personnage est le hros de plusieurs
autres chants.]

VII. [Note 12: Au texte _stara planina_, la vieille montagne.]

VIII. [Note 13: _Bendjelouk_, nom turc de quelque plante narcotique.]

VIII. [Note 14: Ces expressions sont fort claires, et cependant M. Vouk
remarque que dans les chants populaires, o elles se rencontrent assez
frquemment, elles ne sont jamais comprises dans leur sens figur. Mais
c'est ici le cas de ne pas entendre  demi-mot.]

XII. [Note 15: Littralement mais il s'est rendu immobile.]

XII. [Note 16: Le mot _kolo_, qui signifie roue, et que l'on peut par
consquent rendre fort exactement par celui de _ronde_, est le nom
gnrique des danses nationales serbes, qui s'excutent en rond, bien
que, dans quelques-unes, les deux extrmits du rond ne se touchent
point. Elles consistent en gnral dans un mouvement alternatif d'avance
et de recul, excut au moyen de pas divers, mais le plus souvent d'un
caractre monotone. Les deux sexes s'y mlent librement, les danseurs se
tenant soit par la main, soit  l'aide d'un mouchoir nou autour de la
ceinture. A dfaut de cornemuse (_gad_) ou de flageolet, ils chantent
des rondes spciales, absolument comme font chez nous les enfants.]




IV

POSIES HROQUES DIVERSES


I

LA CONSTRUCTION DE SCUTARI (SKADAR).

Trois frres btissaient une ville, trois frres, les Merniavtchvitch;
l'un tait le roi Voukachine, le second le vovode Ouglicha, et le
troisime tait Goko. La ville qu'ils construisaient tait Scutari sur
la Boana; trois ans ils y travaillrent, avec trois cents ouvriers, sans
pouvoir poser les fondations, et moins encore lever les murailles: ce que
les ouvriers avaient difi pendant le jour, la Vila venait la nuit le
renverser.

Quand commena la quatrime anne, la Vila cria de la montagne: Ne
te tourmente point, roi Voukachine, ne consume pas tes richesses; tu ne
saurais btir les fondations, et moins encore difier les murailles, 
moins de trouver deux (personnes ) noms semblables,  moins de trouver
Stoa et Stoan[1], le frre et la soeur, et en les murant dans les
fondations, celles-ci se soutiendront, et ainsi tu pourras difier la
ville.

Quand le roi Voukachine et entendu ces paroles, il appela son serviteur
Decimir: Decimir, mon cher enfant, jusqu'ici tu as t mon serviteur
fidle, et dsormais (tu seras) mon enfant chri: attelle, mon fils, des
chevaux  une voiture, et emportant six charges d'or, va jusqu'au bout
du monde chercher deux (personnes ) noms semblables; cherche Stoan et
Stoa, le frre et la soeur, et enlve-les, ou les achte pour de l'or,
et ramne-les  Scutari sur la Boana, pour que nous les murions dans
les fondations: peut-tre celles-ci alors tiendront, et pourrons-nous
difier la forteresse[A].

[Note A: Decimir part en effet, mais aprs un voyage de trois annes
qui l'a conduit au bout du monde, il revient annoncer l'inutilit de ses
recherches.]

Le roi Voukachine appela Rad l'architecte, et Rad appela les trois cents
ouvriers. Le roi difie Scutari sur la Boana, le roi l'difie, la Vila
le renverse, elle ne laisse point btir les fondations, et moins encore
lever la cit, puis de la montagne elle s'crie: M'couteras-tu,
roi Voukachine? Ne te tourmente point, ne consume pas tes richesses, tu ne
saurais btir les fondations, et moins encore lever la cit. Mais voici
que vous tes trois frres, ayant chacun une fidle pouse. Celle qui
viendra demain  la Boana, apporter le repas des ouvriers[2], murez-la
dans les fondations, et celles-ci se soutiendront, et ainsi vous pourrez
btir les murailles.

A ces paroles, le roi Voukachine appela ses deux frres: coutez, mes
chers frres, voici ce qu'a dit la Vila de la montagne. Il ne sert de
rien de consumer nos richesses, la Vila ne nous laissera point btir les
fondations, et moins encore lever la ville. Mais nous sommes, a dit la
Vila de la montagne, trois frres, ayant chacun une fidle pouse. Celle
qui viendra demain  la Boana, apporter le repas des ouvriers, murons-la
dans les fondations, ainsi celles-ci se soutiendront, et nous difierons
la cit. Mais engageons  Dieu, mes frres, notre parole solennelle,
que nul de nous n'avertira sa femme, et que nous laisserons au hasard (
dcider) laquelle viendra  la Boana. Et chacun engagea  Dieu sa
foi, de ne rien dire  son pouse.

La nuit cependant tomba; ils s'en retournrent  leurs blanches maisons,
souprent comme il convient  des seigneurs, puis allrent se coucher
chacun avec sa femme. Mais si tu voyais la grande merveille! Le roi
Voukachine viola sa parole, et il fut le premier  dire: Prends bien
garde, ma fidle pouse, de ne pas venir demain  la Boana, ni
d'apporter le repas des ouvriers, car tu y perdrais la vie, on te murerait
dans les fondations de la forteresse[B].

[Note B: Ouglicha fait la mme rvlation  sa femme.]

Le jeune Goko ne trahit point sa foi, et ne rvla point (le secret)
 son pouse. Le matin venu, les trois Merniavtchvitch se levrent de
bonne heure, et s'en allrent vers la Boana,  la forteresse.

Le temps arriva de porter le dner. Or le tour tait  dame la reine.
Elle alla trouver sa belle-soeur, la femme d'Ouglicha: coute
(dit-elle), je suis prise d'un mal de tte, toi, tu es bien portante,
tandis que je ne puis me remettre, porte aux ouvriers leur dner.--La
femme d'Ouglicha lui rpondit:Dame reine, ma belle-soeur, et moi, je
suis prise d'un mal  la main, tu es en sant, je ne puis me remettre,
mais adresse-toi  (notre) plus jeune belle-soeur[C].

[Note C: Elle va en effet lui faire la mme demande.]

coute, dame reine, rpondit la jeune femme de Goko, je serais
heureuse de t'obir, mais mon petit enfant n'est pas encore baign, et
mon linge n'est pas lav.--Va, ma belle-soeur reprit la reine, et porte
aux ouvriers leur dner; je laverai ton linge, et notre belle-soeur
baignera l'enfant. La jeune femme n'a plus rien  dire, et elle part
portant le dner.

Quand elle fut au bord de la Boana, Goko Merniavtchvitch l'aperut,
et le coeur du jeune homme se serra, il eut piti de sa chre petite
pouse, il eut piti de son enfant au berceau, qui n'tait n que
depuis un mois, et les larmes coulrent sur son visage. La svelte jeune
femme le vit (pleurer), elle s'avana jusqu' lui, d'un pas lger, et
d'une voix douce lui dit: Qu'as-tu, mon bon seigneur, que les larmes
coulent sur tes joues?--Il y a un malheur, ma chre petite femme,
j'avais une pomme d'or qui vient de tomber dans la Boana; voil ce qui
m'afflige, et de quoi je ne me puis consoler. Elle ne comprend point, la
jeune femme, mais elle dit  son seigneur: Prie Dieu qu'il te donne la
sant, et tu fondras une autre pomme, et plus belle.

Cependant la douleur du hros devenait plus cruelle, et il dtourna
la tte pour ne plus voir sa femme; sur cela arrivrent les deux
Merniavtchvitch; les beaux-frres de la jeune femme de Goko, et
l'ayant prise par ses blanches mains, ils l'emmenrent vers la forteresse
pour l'y _emmurer_, et appelrent Rad l'architecte qui appela  grands
cris les trois cents ouvriers, et la svelte jeune femme souriait croyant
que c'tait un jeu. L'ayant pousse pour l'enfermer dans la muraille, les
ouvriers apportrent du bois et des pierres, et maonnrent jusqu' la
hauteur de son genou, et la svelte jeune femme souriait, esprant encore
que ce n'tait qu'un jeu. Les trois cents ouvriers apportrent et bois
et pierre, et maonnrent jusqu' la hauteur de sa ceinture, et
alors pierre et bois commenant  la serrer, elle vit le malheur qui
l'attendait, et avec un gmissement amer, pareil au sifflement d'un
serpent, elle se mit  implorer ses _chers_ beaux-frres: Ne me
faites point, si vous croyez en Dieu, enfermer dans le mur, jeune comme
je suis.--Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit; car ses
beaux-frres ne la regardrent mme point. Alors surmontant la honte
et la crainte, elle supplia son mari: Ne permets pas, mon bon seigneur,
qu'ils me fassent prir, jeune comme je suis; mais va trouver ma vieille
mre, ma mre est assez riche, et tu pourras acheter un homme ou une
femme esclave, que vous enterrerez dans les fondations.--Ainsi elle
priait, mais de rien ne lui servit.

Et quand elle vit que ses supplications taient inutiles, elle s'adressa
 Rad l'architecte: Mon frre en Dieu, architecte Rad, laisse une
ouverture devant ma poitrine, et par l tire mes blanches mamelles, afin
qu'on apporte mon petit Iova, et qu'il puisse s'y allaiter. Rad, qu'elle
appelle frre, accde  cette prire; il lui laisse devant la poitrine
une ouverture, et tire par l les mamelles, afin, quand viendra le petit
Iova, qu'il puisse s'y allaiter. L'infortune implore encore une fois Rad:
Mon frre en Dieu, architecte Rad, laisse-moi une ouverture devant
les yeux, afin que je puisse voir jusqu' ma blanche maison, quand on
m'apportera Iova, et qu'au logis on le remportera.--Rad accda encore 
sa prire, et lui laissa devant les yeux une ouverture, afin qu'elle pt
voir jusqu' sa blanche maison, quand on lui apporterait Iova, et qu'au
logis on le remporterait.

Et ainsi on l'enferma dans la muraille, puis on apporta l'enfant dans son
berceau, et durant une semaine elle l'allaita. Au bout de la semaine, sa
voix s'teignit, mais l'enfant trouva toujours sa nourriture, et elle
l'allaita une anne entire.

Ainsi qu'il en fut alors, il en est encore aujourd'hui, et l toujours
coule de la nourriture, comme une merveille et comme un remde pour la
femme (mre) qui n'a point de lait[3].


II

DOTCHIN L'INFIRME.

Le vovode Dotchin tombe malade  Salonique, la blanche cit. Neuf ans
entiers la maladie le tient, et Salonique ne sait plus rien de Dotchin,
on croit qu'il est trpass.

Le bruit de cette merveille au loin se rpandit, au loin jusque dans le
pays des Maures, et vint jusqu' Ouo, le Maure; sur-le-champ il sella
son cheval noir et partit tout droit pour Salonique. Arriv devant la
ville, il planta sa tente au milieu d'une vaste plaine, et demanda qu'on
ft sortir des champions pour se mesurer avec lui, et soutenir le combat
 la manire des braves. Mais  Salonique il ne reste plus de braves,
pour sortir contre lui: Il y avait Dotchin, qui est infirme; il y avait
Douka, qui a le bras malade; il y a lie, adolescent inexpriment, qui
n'a jamais vu de combat et en a encore moins livr pour son compte; et
pourtant il ft sorti, si sa mre ne l'en et empch: N'y va
point, lie, garon sans exprience, le Maure te trompera, il te
tuera, innocent que tu es, et ta mre reste seule devra se soutenir
elle-mme.

Quand le noir Maure vit qu'il n'y avait plus  Salonique de champions
en tat de le combattre, il frappa sur la ville une contribution: chaque
maison devait fournir un mouton, une fourne de pain blanc, une charge de
vin rouge, une coupe d'eau-de-vie distille, avec vingt jaunes ducats,
et une belle fille, fille ou nouvelle marie, venant  peine d'tre
emmene par son mari, et encore vierge[4]. Tout Salonique acquitta le
tribut, et le tour vint  la maison de Dotchin. Or Dotchin n'avait
personne avec lui, que sa fidle pouse et Ielitza, sa chre soeur.
Les pauvrettes rassemblrent le montant du tribut, mais elles n'avaient
personne pour le porter, et le Maure n'aurait pas voulu le recevoir sans
Ielitza, la belle jeune fille. Dans leur misre elles se dsolaient.
Alors Ielitza alla s'asseoir au chevet de son frre, et les larmes qu'elle
versait tombant sur le visage de Dotchin, l'infirme revint  lui et
se mit  dire: Ma maison, que le feu te brle! voil l'eau qui te
traverse bien promptement, je ne puis mme mourir en paix.--O mon frre,
Dotchin l'infirme, rpondit la jeune Ielitza, ce n'est point l'eau
qui traverse ta maison, mais ce sont les larmes de ta soeur (que tu
sens).--Qu'y a-t-il, ma soeur, au nom de Dieu? le pain vous manque-t-il, le
pain ou le vin rouge, ou l'or ou la blanche toile? ou n'as-tu plus de quoi
broder sur ton mtier[A]?

[Note A: La jeune fille raconte ici longuement en 32 vers tout ce qui s'est
pass, puis elle termine ainsi;]

Nous avons rassembl les objets du tribut, mais il n'y a personne pour
le porter, car le Maure ne voudra pas les recevoir sans Ielitza, ta soeur.
Or, coute-moi, infirme Dotchin, je ne puis tre au Maure, frre,
tant que tu vivras.--O Salonique, puisse le feu te consumer! s'cria alors
Dotchin, pour n'avoir point de braves qui sortent combattre le Maure,
et me permettent de mourir en paix;--puis il appela sa femme. Angelia,
dit-il, ma fidle pouse, mon alezan est-il encore en vie?--Seigneur,
infirme Dotchin, ton alezan est encore en vie, et j'ai eu soin de le bien
nourrir.--Angelia, ma fidle pouse, va prendre le robuste coursier, et
conduis-le chez mon pobratime, Pierre, le marchal, afin qu'il le ferre 
crdit; j'irai combattre le Maure, j'irai, duss-je ne point revenir.

Sa femme aussitt lui obit; prenant le robuste coursier, elle le
conduisit chez Pierre, le marchal, et quand Pierre la vit venir, il lui
dit: Svelte Angelia, est-ce que mon pobratime est trpass, que tu
mnes vendre son cheval?--Pierre, le marchal, rpondit Angelia, ton
pobratime n'est pas mort; il est revenu un peu  la sant, et (demande)
que tu lui ferres  crdit son cheval, afin qu'il puisse aller combattre
le Maure;  son retour, il te payera.--Angelia, ma chre belle-soeur, je
ne ferre point les chevaux  crdit;  moins que tu ne m'abandonnes
tes yeux noirs, pour que je les baise, en attendant que ton mari soit de
retour, et me paye mon travail.--Angelia, la mchante et la maudite,
s'enflamme comme un feu vivant, et emmenant le cheval, sans qu'il ft
ferr, le ramne  l'infirme Dotchin. Angelia, ma fidle pouse,
lui demanda son mari, mon pobratime a-t-il ferr le cheval?--Seigneur,
infirme Dotchin, Dieu anantisse ton pobratime! il ne ferre point les
chevaux  crdit, mais il demande mes yeux noirs, pour les baiser,
en attendant que tu lui payes son travail; pour moi je ne puis tre au
forgeron, Dotchin, toi vivant.--Lorsqu'il eut ou ces paroles, le
malade dit  Angelia: Selle-moi mon robuste cheval, et apporte-moi ma
lance de guerre;--puis appelant Ielitza: Ma chre soeur, apporte
une pice de toile, et serre-moi depuis les cuisses jusqu'aux ctes,
de crainte que mes os ne se dplacent et ne glissent les uns sur les
autres.--Toutes deux promptement lui obirent: sa femme selle le robuste
cheval, et apporte la lance de guerre; sa soeur apporta la toile, et elles
serrrent l'infirme Dotchin des cuisses aux ctes, et aprs lui avoir
ceint son sabre, elles amenrent le destrier de combat, hissrent sur son
dos le malade et lui mirent aux mains sa lance de guerre.

Le bon cheval reconnat son matre, et il commence  caracoler avec
vigueur; Dotchin le pousse par la _tcharchia_, et il bondissait avec
tant de force, qu'il faisait sauter les pierres du pav, si bien que les
marchands de Salonique disaient: Gloire  Dieu l'unique! Depuis que
Dotchin est mort, jamais plus brave guerrier n'a travers Salonique la
blanche cit ni mont un meilleur cheval.

Dotchin sortit dans la vaste plaine, du ct de la tente du noir
Maure. Quand Ouo l'aperut, de peur il sauta sur ses pieds et lui
dit: Dotchin que Dieu anantisse! es-tu donc encore en vie? Viens,
camarade, que nous buvions du vin; laisse de ct noise et dispute,
je t'abandonne le tribut de Salonique.--Mais l'infirme Dotchin lui
rpondit: Avance, noir Maure, avance, dbauch, te battre  la
manire des braves, livrer combat n'est pas si facile que de boire du
vin vermeil, et de carresser les filles de Salonique.--Mon frre en Dieu,
vovode Dotchin, reprit le noir Maure, laisse-l noise et dispute, et
descends de cheval, que nous buvions ensemble; je t'abandonne le tribut et
les filles de Salonique, et je te jure par le vrai Dieu, que jamais plus
je ne reviendrai ici.--Quand l'infirme Dotchin vit que le Maure n'osait
sortir, il poussa son cheval contre la tente, et d'un coup de lance la
renversa. Alors si tu avais vu la merveille! Sous la tente taient
trente jeunes filles, et au milieu d'elles le noir Maure. Ouo voyant que
Dotchin ne voulait point le lcher, sauta sur le dos de son cheval,
sa lance de guerre  la main; et tous deux, pressant leurs coursiers,
s'lancrent dans la vaste plaine.--Frappe (le premier), dbauch,
s'cria l'infirme Dotchin, frappe, que tu n'aies point  te
plaindre.--Le noir Maure lance son javelot, mais l'alezan tait fait 
la guerre, il s'inclina jusque sur l'herbe verte, le javelot par-dessus
lui passa et rencontrant la terre noire, s'y enfona  moiti, l'autre
moiti tombant brise. Ce que voyant le Maure, il tourna le dos, et prit
la fuite, tout droit vers la blanche Salonique, poursuivi par l'infirme
Dotchin. Dj il en touchait la porte, quand Dotchin l'atteignit, et
le traversant de sa lance de guerre, le cloua contre la porte de la cit,
puis d'un coup de sabre lui ayant tranch la tte, il la mit sur la
pointe de son sabre, en arracha les yeux qu'il plaa dans un mouchoir
dlicat, et jeta la tte dans l'herbe verte. Ensuite il alla par la rue,
et quand il fut  la maison de son pobratime, Pierre, le marchal, il
l'appela: Viens, mon pobratime, que je te paye ton travail pour m'avoir
ferr mon cheval, l'avoir ferr  crdit.--Mon pobratime, infirme
Dotchin, rpondit le marchal, je n'ai pas ferr ton cheval, j'ai
seulement un peu plaisant, et Angelia, la mchante et la maudite, s'est
enflamme comme un feu vivant, et a emmen le cheval sans qu'il ft
ferr.--Viens ici, reprit Dotchin, que je te paye ton travail.--Et
comme il sortait de sa boutique, l'infirme Dotchin brandissant son sabre,
trancha la tte au forgeron, et mettant la tte sur la pointe de son
sabre, il en arracha les yeux, les plaa dans le mouchoir et jeta la tte
sur le pav.

Tout droit il s'en va  sa blanche maison, descend de cheval  la porte,
puis s'tant assis sur sa molle couche, il tire (du mouchoir) les yeux du
Maure, et les jette  sa chre soeur: Tiens, ma soeur, voici les yeux
du Maure, pour que tu saches que tu n'auras point  les baiser, ma soeur,
moi vivant.--Puis prenant les yeux du marchal et les donnant  sa
femme: Voici, Angelia, les yeux du forgeron, afin que tu saches que
tu n'auras point  les baiser, ma femme, moi vivant.--Cela il dit, et
rendit l'me.


III

LE PARTAGE DES IAKCHITCH[5].

La lune gronde l'toile du matin: O as-tu t, o as-tu pass le
temps, pass le temps, ces trois jours blancs? L'toile du matin ainsi
s'excuse: J'ai t, j'ai pass le temps au-dessus de la blanche cit
de Belgrad,  regarder une grande merveille. Deux frres partageaient
leur patrimoine, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Amiablement ils se mirent
d'accord, et divisrent l'hritage: Dmitar a pris la Valachie, la
Valachie et la Moldavie, et tout le Banat jusqu'au cours du Danube; Bogdan
a pris la Sirmie, terre plate, la terre de Sirmie et les plaines qui
bordent la Save et la Serbie jusqu' la ville d'Oujitza. Dmitar a pris la
partie infrieure de la cit (de Belgrad) et Nbocha, la tour qui
est sur le Danube. Bogdan a pris la partie infrieure de la cit, avec
l'glise de Roujitza[6] qui est au centre. Mais pour peu de chose les
frres se sont brouills, pour si peu de chose que ce n'est rien: 
propos d'un cheval noir et d'un faucon. Dmitar rclame le cheval par droit
d'anesse[7], le noir cheval et le faucon gris, Bogdan; aucun des deux ne
veut cder.

Lorsqu'au matin l'aurore a lui, Dmitar monte sur son grand cheval noir,
et il prend son faucon gris, puis s'en va chasser dans la montagne. Mais
(d'abord) il appelle sa femme Angelia:--Angelia, mon pouse fidle,
empoisonne-moi mon frre Bogdan: si tu ne veux l'empoisonner, ne m'attends
plus dans notre blanche maison.--Angelia a entendu ces paroles, et elle
demeure dans le trouble et l'affliction, elle pense en elle-mme et elle
se dit: Que va faire ce coucou gris[A]! Si j'empoisonne mon beau-frre,
devant Dieu c'est un grand pch, et devant les hommes honte et opprobre;
de moi petits et grands diront: Voyez-vous cette malheureuse, elle a
empoisonn son beau-frre; si je ne lui donne pas du poison, je ne puis
plus attendre mon mari au logis.--Elle a tout pes, elle prend une
rsolution, elle s'en va dans les celliers, et prend une coupe d'or massif
qu'elle avait apporte de chez son pre. Elle l'emplit de vin pourpre,
puis la porte  son beau-frre, lui baise et le pan de l'habit et la
main, et devant lui s'incline jusqu' terre: Accepte (dit-elle), mon
cher beau-frre, accepte et la coupe et le vin, accorde-moi le cheval et
le faucon.--Bogdan se sentit mu et il lui accorde cheval et faucon.

[Note A: C'est  dire elle-mme. Le coucou est pour les Serbes la
personnification de la douleur et du deuil. D'aprs une des traditions
qu'on raconte touchant son origine, ce serait une femme qui, aprs la mort
de son frre, l'aurait tant pleur qu'elle aurait t transforme
en cet oiseau. Aussi, dit M. Vouk, il n'y a presque point,
jusqu'aujourd'hui, de femme serbe ayant perdu un frre, qui ne fonde en
larmes au chant du coucou.]

Dimitri chasse tout le jour dans la fort, mais sans faire de capture;
le hasard vers le soir le conduit au bord d'un lac vert dans la fort, sur
le lac est une sarcelle aux ailes dores, Dmitar lance son faucon gris,
pour qu'il prenne la sarcelle aux ailes dores, mais l'oiseau, sans
perdre un moment, attaque le faucon gris, et lui brise l'aile droite. Quand
Dimitri Iakchitch voit cela, vite il dpouille ses beaux habits, puis se
prcipite dans le lac paisible, et en retirant le faucon, il lui demande:
Comment es-tu mon faucon gris, comment es-tu sans ton aile?--Et
l'oiseau lui rpond avec un sifflement: Je suis, sans mon aile, comme un
frre sans son frre.

Alors Dimitri se souvint que sa femme devait lui empoisonner son frre.
Il saute sur son grand cheval noir, et court en hte vers la cit de
Belgrad, de crainte de n'y plus trouver son frre vivant. Quand il est
arriv au pont de Tchekmek, il pousse son cheval pour qu'il le franchisse;
au coursier les jambes ont manqu sur le pont, ses deux jambes de devant
sont rompues. Quand Dimitri se voit dans cet embarras, il te la selle
de dessus son cheval noir, l'attache  sa masse noueuse, et vite gagne la
cit de Belgrad; comme il arrive, il appelle son pouse: Angelia, ma
fidle pouse, oh! tu ne m'as pas empoisonn mon frre!--Angelia lui
rpond: Je ne t'ai pas empoisonn ton frre, mais avec ton frre je
t'ai rconcili.


IV

LES IAKCHITCH PROUVENT LEURS FEMMES.

Les deux jeunes Iakchitch boivent du vin, Dimitri et Bogdan Iakchitch.
Quand de vin ils se furent rassasis, Bogdan dit  Dimitri: Mitar,
mon cher frre, lorsque nous demeurions ensemble, et que notre mre
gouvernait la maison, alors notre demeure tait blanche (brillante), des
htes nombreux nous visitaient, les knzes de la Sirmie venaient chez
nous, et en personne le tzar serbe tienne; mais depuis, frre que nous
avons grandi, et que nos femmes gouvernent la maison, notre maison s'est
obscurcie, les htes nous ont abandonns, et nous n'avons plus la visite
des knzes de Sirmie, non plus que du tzar serbe tienne. Qui en est
cause? Puisse Dieu le lui valoir! Et Dimitri dit  son frre:
Bogdan Iakchitch, mon cher frre, cela vient de ta fidle pouse, de
Voukoava, puisse Dieu le lui valoir!--Grand fut le chagrin de Bogdan,
et il reprit: Mitar, mon cher frre; allons prouver nos femmes: nous
verrons si cela vient de la tienne, frre, ou de la mienne.

Ce qu'ils avaient dit, ils le firent; ils s'en vinrent  la maison de
Bogdan, qui entre prs de sa femme, tandis que Dimitri restait auprs
de la fentre, pour couter ce qui se dirait. Or Bogdan ainsi parla:
Youkoava, ma fidle pouse, je voudrais te dire quelque chose, mais
je ne sais si ce sera  ton gr.--Et doucement sa femme lui rpondit:
Seigneur, Bogdan Iakchitch, dis, mon me, ce qu'il te plaira; je
n'ai pas encore enfreint ta volont, et jamais je ne
l'enfreindrai.--Voukoava, ma fidle pouse, reprit Bogdan, le roi de
Bude marie son fils, et il a invit notre frre Dimitri aux noces. Mitar
demande un cheval et des armes, avec nos vtements turcs, et une selle
 plaques d'argent; les lui donnerai-je, ma chre me?--Donne-lui, mon
me, donne  ton frre et le cheval et les armes, les habits turcs, et
encore la selle aux plaques d'argent; moi j'y ajouterai la chabraque, que
pour toi j'avais brode encore chez mon pre, et dont jamais je ne t'ai
parl, parce qu'elle n'tait point acheve, mais je viens de finir de la
(broder) en or, et avec elle je donnerai les colliers qui sont  mon cou,
l'un de jaunes ducats, l'autre de blanches perles; je veux les entrelacer
dans la crinire du cheval, afin d'merveiller les convis du roi.

Dimitri auprs de la fentre entendait ce que disait la dame sa
belle-soeur, et d'attendrissement ses larmes coulaient.

Ensuite ils se rendirent  sa maison, o Bogdan restait prs de la
fentre pour couter, tandis que Dimitri entrait prs de sa femme, 
laquelle il dit: Militza, ma chre petite dame, je voudrais te dire
quelque chose, mais je ne sais si ce sera  ton gr.--Et doucement sa
femme lui rpondit: Dis, mon me, tout ce qu'il te plaira.--Militza, ma
fidle pouse, le roi de Bude marie son fils, et il a invit Bogdan aux
noces, Bogdan demande un cheval et des armes, avec nos vtements turcs,
et une selle garnie d'argent: les lui donnerai-je, ma chre me?--Mais
voici comment rpondit la dame Militza: A lui des chevaux? que (plutt)
les loups les dvorent!  lui des armes? que les Turcs les enlvent! 
lui des habits? qu'il en soit dpouill (par la mort)!

Quand Dimitri et entendu ces paroles, il la saisit par son col blanc,
et si doucement l'et-il touche, les deux yeux lui sautrent (de
leurs orbites); mais Bogdan Iakchitch s'lanant, prit Dimitri par
la main:--Que fais-tu, Mitar? Dieu te le rende! songe  tes petits
faucons[A]: tu trouveras pour toi une meilleure pouse, mais jamais pour
eux de mre; ne souille point ta main de sang. Et voici que tu viens de
nous sparer, mon frre!

[Note A: Tes jeunes enfants; expression figure qui se rencontre
frquemment.]


V

DONS MOSCOVITES ET CADEAUX TURCS.

Des lettres traversent le pays, traversent le pays et les cits, tant
qu'elles parviennent au divan, aux mains du sultan des Turcs Mouyezid.
C'taient des lettres de Moscou la lointaine, et avec elles des prsents
magnifiques: pour le sultan lui-mme une table d'or, sur la table une
mosque d'or, et autour un serpent enroul, portant sur la tte une
escarboucle,  (la lumire de) laquelle on voyait pour marcher au milieu
d'une nuit sombre et sans lune, comme en plein jour, quand le soleil luit;
pour le fils du sultan, Ibrahim, il y avait deux sabres tranchants avec
des cordons dors, et aux cordons des pierreries; pour la plus ge des
sultanes, il y avait un berceau d'or, surmont d'un faucon gris.

Or, quand ces dons arrivrent au sultan, il en ressentit du trouble et
de l'inquitude, car il n'avait rien  offrir en retour: il avait beau
songer, il ne trouvait pas d'expdient;  quiconque venait le visiter,
le sultan vantait les prsents qu'il avait reus du grand tzar de Moscou,
esprant en obtenir quelque conseil, sur ce qu'il avait  envoyer au pays
des Moscovites.

Le pacha Sokolovitch vient le visiter, et il lui vante les prsents;
l-dessus arrivent un hodja et un kadi, et aprs qu'ils l'ont humblement
salu, qu'ils lui ont bais la main et les genoux, le sultan  eux
s'adresse: Hodja et kadi, mes serviteurs, ne pourriez-vous me conseiller,
sur ce qu'il convient d'envoyer au pays des Moscovites, en retour de ces
prsents et au nom de mon Empire?--Mais modestement ils firent cette
rponse: Sultan souverain, cher seigneur, nous ne sommes point capables
de te conseiller, et ne pouvons te donner d'avis: mais appelle le vieux
patriarche, et il t'instruira de ce qu'il convient d'envoyer.

Ds qu'il et entendu ces paroles, le sultan envoya en hte un kavas,
pour mander le vieux patriarche, et le vieillard tant venu, le sultan lui
vanta les prsents qu'il avait reus, puis il lui dit: Mon serviteur,
vieux patriarche, ne pourrais-tu m'enseigner ce qu'il faut envoyer au pays
des Moscovites?--Sultan imprial, soleil resplendissant, je ne suis point
capable de t'enseigner: car c'est Dieu lui-mme qui t'a instruit; tu as,
 sultan, dans ton Empire, des prsents  donner en retour qui ne
te sont d'aucun usage, et qui aux Moscovites seraient fort agrables:
Envoie-leur la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar
Constantin, avec les habits de saint Jean, et l'tendard porte-croix du
knze des Serbes, Lazare;  toi seigneur, cela n'est d'aucun usage, et
d'eux sera fort bien venu.

Quand le sultan et entendu ces paroles, il fit prparer les prsents,
et les remit aux cavaliers moscovites. Le vieux patriarche accompagne
ceux-ci, et il leur donne ces instructions: Dieu vous accompagne,
cavaliers moscovites; ne suivez point le grand chemin, mais prenez par la
fort,  travers la montagne, car une force nombreuse vous poursuivra,
pour vous enlever ces reliques chrtiennes. Pour moi, j'ai sacrifi ma
tte, et dj mon corps a succomb, mais il n'en sera point de mme de
mon me, si Dieu le permet.--Puis d'eux il se spara.

Quand le sultan eut remis les prsents,  chacun il s'en vantait et le
pacha Sokolovitch tant venu, le sultan lui dit: Sais-tu, pacha, mon
fidle serviteur, ce que j'ai envoy au pays des Moscovites: j'y ai
envoy la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin,
avec l'tendard porte-croix du knze des Serbes, Lazare, et les habits de
saint Jean; cela ne m'tait d'aucun usage, et sera d'eux fort bien venu.
Aussitt le pacha Sokolovitch lui demande: Sultan imprial, soleil
resplendissant, qui t'a donn ce conseil?--Le sultan lui dit franchement
et ouvertement: C'est le vieux patriarche qui m'a conseill.--Sultan
imprial, soleil resplendissant, reprit le pacha d'une voix calme, puisque
tu envoyais ces reliques chrtiennes, pourquoi n'y pas joindre les clefs
de Stambol? plus tard tu les enverras dans la honte (d'une dfaite).--Le
sultan comprit le pacha, et il lui dit: Va, pacha, mon fidle serviteur,
assemble des janissaires turcs, poursuis les cavaliers moscovites, mets-les
 mort, et leur enlve les reliques chrtiennes.

Le pacha se hte d'obir, il assemble des janissaires turcs, et s'lance
par le grand chemin  la poursuite des cavaliers moscovites, mais jamais
ils ne les atteignirent, et ils durent s'en revenir. Le pacha jura au
sultan, qu'il n'avait point vu les Moscovites, et le sultan alors lui dit:
Va, mon fidle serviteur, et mets  mort le vieux patriarche.

Le pacha se hta d'obir, il saisit le vieillard, et il allait lui donner
la mort quand celui-ci lui dit: Pardon pour un peu de temps, seigneur
pacha, ne me tue point sur la terre ferme; car, moi mort, il commencera
une scheresse, qui durera trois ans sans interruption.--Ayant ou ces
paroles, le pacha l'emmena sur la mer azure, et il allait lui donner le
coup mortel quand le vieillard lui dit: Pardon pour un peu de temps, si
tu crois en Dieu, ne me tue point sur la mer azure; car, moi mort, un
orage clatera; la mer et les lacs se soulveront, et submergeront les
vaisseaux et les galres, et la terre  ses quatre coins.

Le vieillard mentait, mais le pacha ne se laissa point tromper; il brandit
son sabre, et trancha la tte du vieux patriarche: Dieu lui donne place en
son paradis! et  nous, frres, joie et sant[8].


VI

IANKO DE CATTARO ET ALIL FILS DE MOUO[9].

Ianko de Cattaro crit une lettre, et l'envoie vers la rocheuse Kladoucha,
aux mains d'Alil, fils de Mouo: O Turc, jeune Alil, on te vante dans
la rocheuse Kladoucha, et moi on me vante  Cattaro, la ville de plaine,
viens donc te mesurer avec moi, que l'on voie quel est de nous deux le plus
brave guerrier. Je t'offre  choisir trois endroits pour la rencontre:
d'abord tu peux rester  Kladoucha devant ta maison, afin que ta vieille
mre te voie,  Turc, ou succomber, ou me donner la mort; le second
rendez-vous que je t'assigne est devant ma propre maison, d'o ma fidle
pouse pourra me voir,  Turc, ou succomber ou te donner la mort; le
troisime est sous le Kounar dans la plaine de Cattaro, sur la limite
entre le pays des Turcs et celui des chrtiens, l o la terre est
altre de sang, et les corbeaux (affams) de la chair des guerriers.
Viens, Alil, au lieu que tu choisiras; mais si tu n'oses accepter le
combat, prends une quenouille avec du lin et un fuseau de buis, et file-moi
des pantalons et une chemise, pour que je laisse en repos Angelia, mon
pouse.

Quand la lettre fut remise  Alil, il la lut debout, puis descendu de
la blanche tour, il se promenait avec anxit dans la cour, les bras
croiss sur la poitrine, lorsque parut Mouo de Kladoucha, qui venait de
la verte terrasse, vtu d'un caftan vert. Le Turc tait brave, il regarda
son fils et lui demanda: Qu'as-tu, mon fils, jeune Alil? qui te provoque
au combat, que te voil si abattu?--Alil prend dans sa poche la feuille
de blanc papier, et la remet  son pre. Mouo la lit, et voyant ce
qu'elle contenait, il porte la main  sa poche et en tire douze ducats,
qu'il donne au jeune messager, en lui tenant ce discours: coute-moi,
jeune Giaour, salue de ma part Ianko de Cattaro: qu'il m'attende sous le
mont Kounar, je lui mnerai mon Alil, le premier dimanche qui va venir,
afin que le sabre  la main ils se disputent la victoire.--Ensuite il
rentre dans la blanche maison, et prenant de l'encre et du papier,
commence  crire des lettres sur son genou: la premire qu'il trace est
adresse au Turc Ranko de Kovatchi: Mon oncle (lui dit-il), rassemble
dans la plaine de Kovatchi cinq cents braves, et rends-toi avec eux vers
la rocheuse Kladoucha, devant ma maison, afin, en cas de danger, d'assister
mon fils Alil, qu'Ianko de Cattaro a dfi au combat[A]. Aprs avoir
expdi ses lettres, Mouo demeura quelque temps dans sa blanche maison.
Mais bientt un bruit s'leva, on entendit les tambours retentissants, et
Mouo regardant au loin dans la campagne, la vit occupe par une arme
puissante sous la conduite de deux chefs, Tal Boudalina et Ranko de
Kovatchi, suivis juste de mille guerriers. Mouo s'avana loin  leur
rencontre, et ramena les agas  sa maison, laissant dans la plaine la
puissante arme. Il ne s'tait coul que peu de temps, quand voici
venir Ibrahim Nakitch et avec lui Osman Tankovitch, conduisant aussi mille
guerriers. Alil alla loin  leur rencontre, et laissant la puissante
arme dans la plaine, ramena les agas  la blanche maison.

[Note A: Le Turc crit encore trois autres lettres, contenant
identiquement la mme rquisition.]

Pendant qu'avec eux Mouo tait  boire du vin, Alil alla s'quiper,
revtir ses habits et ses armes..... puis les serviteurs lui amenrent
son cheval blanc, sur le dos duquel il s'lana, et descendant vers le
camp dans la plaine, il mit en marche la puissante arme et gravit le
mont Kounar, o le rejoignirent Mouo et les chefs turcs. On traversa la
fort de Kounovitza et on descendit dans la plaine de Cattaro, o Ianko
tait arriv au rendez-vous, accompagn de quatre serdars, que suivaient
deux mille guerriers, tous gens de la plaine de Cattaro et tous braves
renomms.

Quand les Turcs arrivrent dans la plaine, Ianko appela le petit Stoan:
Va, mon fils, lui dit-il, au camp des Turcs, salue de ma part Mouo de
Kladoucha, et invite-le  amener son fils Alil au lieu marqu pour le
combat, afin que nos sabres se disputent la victoire, et que les deux
armes voient qui d'abord mettra l'autre en dfaut, qui le premier
donnera la mort  son adversaire.--Stoan se hte d'obir et se
rend au camp turc, vers la tente de Mouo de Kladoucha. Devant Mouo il
s'incline humblement: Qu'y a-t-il, btard d'Ianko? lui demande le
Turc, pourquoi Ianko t'a-t-il envoy?--Stoan lui rpond: Mon pre
m'envoie te saluer de sa part, et t'inviter  amener ton Alil au
lieu marqu pour le combat, afin que leurs sabres se disputent la
victoire.--C'est bien, mon fils, btard d'Ianko, Alil va s'avancer au
combat.--Puis sautant sur ses pieds lgers, il va quiper le jeune
Alil, et lui amne son bon cheval blanc. Le Turc s'lance sur le
coursier, et s'avance firement vers le lieu marqu, pour y attendre
Ianko de Cattaro;  sa droite, paule contre paule, il a Ranko de
Kovatchi, puis Tal Boudalina, et  sa gauche, paule contre paule,
marche le Turc Ibrahim Nakitch, puis Osman Tankovitch, pendant que
derrire lui venait Mouo suivi de deux cents hommes, tous pour tre
tmoins du combat qui va s'engager. Mais voici venir Ianko de Cattaro sur
un fougueux cheval gris, et portant sur l'paule sa lance de guerre.....

Quand Ianko arrive au lieu marqu, il appelle le fils de Mouo:
coute, jeune Alil, frappe le premier, afin de n'avoir point de
regret.--Mais le jeune Turc lui rpond: Frappe le premier, Ianko de
Cattaro, c'est toi qui as provoqu le combat, c'est toi qui as port le
dfi.--A ces paroles, Ianko rassemblant la bride de son cheval, et le
frappant de la botte et de l'peron, le fait partir bondissant sur la
plaine; de l'paule il dtache son javelot et le lance contre Alil. Mais
le Turc tait habile dans le combat, saisissant au vol le javelot, il le
brisa en deux, puis prenant le sien, il le lana contre Ianko. Ianko avait
un cheval de guerre, l'animal avait creus une fosse, assez grande pour
contenir deux Alil; il s'enfona dans la fosse, et le javelot passant
par-dessus lui, alla se briser dans la terre. Voyant rompu son javelot de
guerre, Ianko tira son pe, Alil tira son sabre de Damas, et tous deux
fondirent l'un sur l'autre. Alil porte un coup, mais Ianko le parant,
reoit sur son pe le sabre tranchant, qui est bris en deux. Alil
aussi a la main coupe, elle tombe sur l'herbe verte. Ianko le frappe
une seconde fois, et l'atteignant au visage, il le lui fend jusqu' la
mchoire, tellement qu'on vit briller les dents au fond de la bouche; un
troisime coup il lui porte, qui le fend jusqu' la ceinture de soie,
puis il le prcipite en bas de son cheval blanc.

Dieu clment, la grande merveille! Quand le chef des Turcs et succomb,
la colre gagna sa nombreuse parent, et il s'leva dans la plaine
un tumulte. Pendant une demi-journe on se battit, les Serbes dfirent
l'arme des Turcs, et la poussrent dans les forts du Kounar. Peu
d'entre eux s'chapprent, il n'y eut que Tal le dbauch qui se
sauva grce  son cheval gris, et avec lui Osman Tankovitch. Parmi les
Serbes, peu succombrent, mais Tzvian Charitch tait bless, et Vouk
Mandouchitch avait disparu. Ianko se met  sa recherche et l'appelle:
O es-tu, Vouk, ma main droite? mon expdition a russi.--Comme
Ianko l'appelait, voici venir Mandouchitch conduisant Mouo de Kladoucha,
les mains lies derrire le dos; il l'amenait  Ianko, et le lui offre
en prsent. Voici, dit-il, une pomme d'or; fais-en ce qu'il te plaira.
Ianko tait de noble race, il renvoya Mouo avec ces paroles: Retourne,
Mouo, dans la rocheuse Kladoucha, garde-toi de mentir, mais raconte ce
qui s'est pass, pour moi je t'accorde la vie.

Le Turc retourne  Kladoucha, les mains lies, et Ianko avec sa troupe
vers sa blanche maison, pendant trois et quatre jours il la fte, puis
chacun reprend le chemin de son logis, tandis que Ianko reste  boire du
vin avec Stoan dans sa blanche maison.


VII

LA FUITE DE KARAGEORGE[10].

La Vila s'crie du sommet du Roudnik au-dessus de l'Iacenitza, le mince
ruisseau, elle appelle George Ptrovitch,  Topola, dans la plaine:
Insens, George Ptrovitch, o es-tu en ce jour? Puisses-tu n'tre
nulle part[A]! Si tu bois du vin  la mhana, puisse ce vin s'couler
sur toi de blessures[B]! Si tu es couch au lit prs de ta femme, puisse
ta femme rester veuve! Tu ne vois donc pas, fusses-tu priv de la vue! que
les Turcs ont envahi ton pays? Et George lui rpond: Tais-toi, Vila,
que la peste touffe! tant que j'aurai Velko sur le Timok, et Miloch[11]
 Ravagne, tant que Lazare Montap occupera le fort retranchement de
Dligrad, je ne crains ni tzar ni vizir. La Vila alors reprend: Fuis,
George, malheur  ta mre! Velko[12] a succomb sur le Timok; Miloch a
t battu  Ravagne, et pour Montap, les Turcs l'ont enferm dans le
fort retranchement de Dligrad, puis ils se sont avancs vers la Morava,
ont travers la rivire  son embouchure, et les voici dj 
Godomine. George, ils couvrent la plaine de Godomine, cheval contre cheval,
guerrier contre guerrier; leurs tendards sont (nombreux) comme les
nuages, leurs tentes comme les blanches brebis, et les lances de guerre
sont semblables  une noire fort. N'espre en personne, George,
personne ne peut te secourir; mais charge mulets et chevaux, sur les mulets
(place) tes nombreuses richesses, sur les chevaux, du drap non taill, et
retire-toi, George, dans la Sirmie, terre plate.

[Note A: C'est--dire, avoir pri.]

[Note B: Forte ellipse, facile, mais longue  suppler.]

Quand George Ptrovitch eut entendu ces paroles, les larmes coulrent de
son blanc visage, il frappa de la main son genou, et le drap neuf
clata au genou, et les bagues d'or  ses doigts: Malheur  moi
(s'cria-t-il), Dieu clment! moi que les Turcs ont pris vivant, lorsque
j'avais tant de vovodes! Puis il charge chevaux et mulets, et passe
dans la Sirmie, terre plate. Lorsqu'il eut travers l'eau, il se retourna
du ct de son pays: Dieu te conserve, terre de la Choumadia! Si Dieu
et la fortune des braves le permettent, un an ne se passera point, sans
que de nouveau je te visite,  mon pays! Puis George pntra dans la
Sirmie.

Les Turcs alors s'emparrent du pays, et y commirent des violences,
faisant captives les sveltes Choumadiennes, mettant  mort les jeunes
Choumadiens. S'il et t donn  quelqu'un d'tre l, et d'entendre
les gmissements de douleur, et les hurlements des loups, dans la
montagne, et les chants des Turcs dans les villages!

Ainsi fut-il pendant une anne, et la moiti de la suivante aussi
s'coula. Alors la Vila des bords de la Save s'cria de nouveau, appelant
George Ptrovitch: O es-tu, George? Puisses-tu n'tre nulle part! Ne
sais-tu pas que l'an dernier tu as fait voeu de revoir la Choumadia et
ta blanche maison  Topola? Si tu voyais o en est ta maison! pille,
consume par le feu; (si tu voyais) comme ton glise est ruine, tes
vignes sans culture, tes chemins dfoncs et tes pieuses fondations
abattues.

--Ma soeur en Dieu, Vila de la Save, rpond George Ptrovitch, salue de
ma part ma Choumadia, et mon parrain le knze Miloch; qu'il poursuive les
Turcs par les villages, je lui enverrai assez de poudre et de plomb, et de
pierres tranchantes de Silistrie. Pour moi, je m'en vais vers le tzar
des Moscovites, pour le servir pendant une anne, et peut-tre me
renverra-t-il l-bas, pour que je visite la terre de la Choumadia, et 
Topola ma blanche maison.




NOTES


I. [Note 1: Il y a ici quelque jeu de mot fond sur le rapport des noms
propres, Stoan et Stoa, avec le verbe _stoati_, se tenir debout.]

I. [Note 2: Ceci se rapporte  une coutume bien ancienne,--comme on le
voit par ce passage,--et tellement gnrale que la loi a d l'adopter
et la consacrer (Code civil serbe,  159, 520, etc., etc.). Chez les
paysans de la principaut, les fils et petits-fils ne se sparent
point d'ordinaire de leur pre ou aeul; non plus que les frres ne se
quittent aprs la mort du pre. Il s'tablit entre eux une association
domestique connue sous le nom de _zadrouga_, ayant pour chef et
administrateur (_starchina_), non toujours le plus g, mais celui que
sa capacit a fait choisir. Chaque membre de la communaut (_zadrougar_)
a ses fonctions; les femmes entre autres sont  tour de rle _de
semaine_. La _rdoucha_, outre le soin de ses enfants, a pour fonction
l'entretien de la maison, la fabrication du pain, la prparation de la
nourriture pour tous, et,  l'poque des travaux agricoles, l'obligation
de la porter dans les champs aux zadrougars, c'est--dire, comme on voit,
aux ouvriers gags, etc.--L'autorit du starchina n'est d'ailleurs
nullement absolue et n'a point d'analogie avec la puissance paternelle, car
il ne fait aucun acte d'administration et ne peut engager la communaut
que du consentement de tous.]

I. [Note 3: On prtend qu'aujourd'hui encore, de l'ouverture o
passaient les mamelles de la pauvre jeune femme, il suinte une substance
blanchtre, semblable  de la craie, et que les femmes qui n'ont pas de
lait, ou qui ont mal au sein, la recueillent pour la boire mle avec de
l'eau. Actuellement encore, les Serbes racontent qu'il est impossible de
construire un grand difice,  moins d'enfermer ainsi quelqu'un, homme
ou femme, dans les fondations; c'est pourquoi tous ceux qui le peuvent
vitent de s'approcher de l'emplacement d'une construction, dans la
pense que l'ombre humaine mme peut tre ainsi _emmure_, ce qui
entranerait la mort. (Note de M. Vouk.)]

II. [Note 4: Ainsi que je l'ai dit ailleurs, une fiance reste sous la
garde du dvr et sans aucune communication, mme de paroles, avec son
mari, jusqu' l'arrive  la maison conjugale, spare quelquefois de
celle de ses parents par plusieurs journes de marche. C'est l seulement
qu'a lieu la consommation du mariage.

Ce chant a le plus grand rapport, pour le fond et aussi dans quelques
dtails, avec ceux intituls _Marko Kralievitch et le Maure_, et _Marko
abolit l'impt sur les mariages_. Partout il s'agit d'atteintes 
l'honneur des femmes, grief le plus insupportable des peuples conquis.]

III. [Note 5: Cette famille des Iakchitch, qui parat avoir une existence
historique, est le sujet de plusieurs autres chants, galement fort
anciens.]

III. [Note 6: Cette tour et cette petite glise existent encore. L'glise
ou chapelle, convertie en poudrire, se trouve dans la partie basse de la
citadelle; la _Nbocha_ (ce qui veut dire: _ne crains pas_) est cette
construction hexagone, enclave dans le mur de la forteresse, au bord du
Danube, et qui servait jadis de prison d'tat.]

III. [Note 7: Ou plutt par droit de _starchina_, car il s'agit ici du
partage d'une communaut domestique ou _zadrouga_. Voy. la note 2, N I.]

V. [Note 8: C'est, dit M. Vouk dans une note, une croyance universelle
parmi le peuple serbe, que les Turcs ont eu en leur possession les objets
antiques et sacrs mentionns dans la _psma_, lesquels ont t plus
tard transports en Russie. Puis il cite les fragments d'un autre chant
o Madame lisabeth, l'impratrice de Russie, crit une lettre
au sultan Soleman, pour le sommer de lui restituer son hritage, dans
lequel sont numrs lesdits objets.--Mise en regard des circonstances
politiques actuelles, cette ancienne lgende n'a-t-elle pas un sens
curieux et profond?]

VI. [Note 9: Il s'agit ici d'Ianko Mitrovitch, pre du clbre
guerrier Stoan Iankovitch, et qui a d vivre vers le milieu du XVIIe
sicle, car les Vnitiens reconnurent publiquement la bravoure de son
fils Stoan, et le nommrent serdar ou chef des Morlaques en 1669.
(Note de M. Vouk.)--J'ai traduit ce pome, comme spcimen d'une classe
de chants qui clbrent ainsi des combats singuliers entre chrtiens et
musulmans, o l'auteur du dfi appartient tantt  l'une, tantt 
l'autre nation, mais o l'avantage reste bien entendu toujours  celle
dont le pote fait partie. On remarquera ici comme ailleurs encore,
comment les Serbes, devenus musulmans, ont conserv leurs noms de famille
slaves, tout en prenant des prnoms turcs.]

VII. [Note 10: Cette pice se rapporte  l'anne 1813, et c'est la plus
rcente du prsent recueil. George Ptrovitch, surnomm par les
Turcs _Kara_ (noir, en serbe _tzrni_),  cause de l'effroi qu'il leur
inspirait, et pre de Son Altesse rgnante, le prince Alexandre, a
t, comme on sait, le premier chef suprme des Serbes dans leur guerre
d'indpendance contre la Porte Ottomane.

_P. S._ Je laisse subsister les lignes qui prcdent, bien que rendues
dsormais inexactes par les vnements. Au moment o je corrige cette
preuve, le prince Alexandre Karadjordjvitch vient (mardi 22 dcembre
1858 [3 janvier 1859]) de quitter Belgrade, par une rvolution qui a mis
 sa place le knze Miloch.]

VII. [Note 11: Ce knze est Miloch Obrnovitch, prince hrditaire de
Serbie de 1817  1839, et que la _Skoupchtina_ ou Assemble nationale a
lu de nouveau ou plutt acclam dans sa sance du 12 (23) dcembre
1858.--Le prince Miloch, n vers 1780, a en effet guerroy contre les
Turcs (Janissaires et Dahis) ds les premires annes de ce sicle, et
rest seul des chefs importants aprs la fuite de Karageorge en Autriche
(1813), il est devenu en 1815, la tte de l'insurrection dfinitive
des Serbes. La _psma_, dans son cadre potique, est donc parfaitement
fidle  l'histoire.]

VII. [Note 12: Le portrait de ce hadouk, qui prit en effet bravement
dans la dfense d'une redoute, se voit frquemment  Belgrade.]




V

CHANTS DOMESTIQUES


I

LA FEMME DE HAAN-AGA[1].

    Que voit-on de blanc dans la verte montagne?
    Est-ce de la neige, o sont-ce des cygnes?
    Si c'tait de la neige, elle serait dj fondue,
    (si c'taient) des cygnes, ils auraient pris leur vol.
    Ce n'est ni de la neige, ni des cygnes,
    mais la tente de l'aga Haan-Aga.
    Haan a reu de cruelles blessures;
    sa mre et sa soeur sont venues le visiter,
    mais sa femme, par pudeur, ne pouvait le faire.
    Quand il fut guri de ses blessures,
    il fit dire  sa fidle pouse:
    Ne m'attends plus dans ma blanche maison,
    ni dans ma maison, ni dans ma famille.
    La Turque venait d'entendre ces paroles,
    et elle demeurait encore dans la pense de sa misre,
    quand le pas d'un cheval s'arrta devant la maison.
    Haan-Aguinitza[2] alors s'enfuit,
    pour se briser le cou en se jetant de la fentre.
    Aprs elle courent ses deux petites filles:
    Reviens-t'en, chre maman,
    ce n'est pas notre pre, Haan-Aga,
    mais notre oncle, Pintorovitch-Bey.
    Et Haan-Aguinitza revint sur ses pas,
    et se pendant au cou de son frre:
    La grande honte, mon frre, (dit-elle)
    de me sparer[3] de cinq enfants!
    Le bey garde le silence, il ne dit mot,
    mais fouillant dans sa poche de soie,
    il en tire (et lui remet) la lettre de rpudiation,
    afin qu'elle reprenne son douaire entier,
    et qu'elle revienne avec lui chez sa mre.
    Quand la Turque eut lu la lettre,
    elle baisa ses deux fils au front,
    ses deux filles sur leurs joues vermeilles,
    mais pour le petit enfanon au berceau,
    elle ne pouvait du tout s'en sparer.
    Son frre, la prenant par la main,
     grand'peine l'loigna de l'enfant,
    puis, la plaant derrire lui sur son cheval,
    partit avec elle pour sa blanche maison.

    Chez ses parents elle ne demeura que peu de temps,
    peu de temps, pas mme une semaine.
    La Turque tait belle et de bonne famille,
    pour sa beaut on la demanda de toutes parts,
    et avec le plus d'instance, le kadi d'Imoski.
    La dame supplie son frre:

    Veuille ne me donner  personne,
    de peur que mon pauvre coeur ne se brise,
    par piti de mes petits orphelins.
    Mais le bey de cela n'eut point souci,
    et l'accorda au kadi d'Imoski.
    La Turque supplia encore son frre,
    d'crire sur une feuille de blanc papier,
    pour l'envoyer au kadi d'Imoski:
    L'accorde[4] (disait-elle) te salue courtoisement,
    et courtoisement te demande par cette lettre,
    quand tu rassembleras les nobles svats,
    et que tu viendras la chercher dans sa blanche maison,
    d'apporter une longue couverture (voile) pour elle
    afin qu'en passant devant la demeure de l'aga,
    elle ne voie point ses petits orphelins.
    Ds que la lettre parvint au kadi,
    il rassembla de nobles svats,
    et partit pour chercher l'accorde.
    Chez elle le cortge arriva  bon port,
    et sans encombre avec elle repartit.
    Mais comme on passait devant la maison de l'aga,
    les deux filles virent leur mre de la fentre,
    et ses deux fils au-devant d'elle sortirent:
    Reviens avec nous, chre maman, lui dirent-ils,
    que nous te donnions  dner.
    A ces paroles, Haan-Aguinitza dit au stari svat:
    Stari svat, mon frre en Dieu!
    fais arrter les chevaux prs de la maison,
    que je donne quelque chose  mes orphelins.
    On arrta les chevaux prs de la maison.
    A ses enfants elle fit de beaux cadeaux:
     chaque garon, des couteaux dors,
     chaque fille, une longue robe de drap;
    pour l'enfanon au berceau,
    elle lui envoya des habits d'indigent (d'orphelin).
    Le cavalier[5] Haan-Aga avait tout vu;
    il appela ses deux fils:
    Venez ici, mes orphelins,
    puisqu'elle ne veut pas avoir piti de vous,
    votre mre au coeur de pierre.
    En entendant ces mots, Haan-Aguinitza
    frappa contre terre de son blanc visage
    et  l'instant rendit l'me,
    de douleur et de souci pour ses orphelins.

[Note 1: Ce chant, publi d'abord en 1774, par l'abb Fortis, dans son
_Voyage en Dalmatie_, avec une version italienne, puis traduit en allemand
sur cette version par Goethe, en 1789, fut comme l'introduction dans le
monde littraire des posies serbes: c'est en partie  ce titre que je
le traduis. Il appartient, d'ailleurs,  cette classe de chants qui, d'un
caractre tout domestique, se dclament cependant avec accompagnement de
la gousl.]

[Note 2: _Aguinitza_, femme d'un aga.]

[Note 3: En la rpudiant.]

[Note 4: Le texte porte, ici et dans la suite du rcit, _dvoka_,
fille, _vierge_. Le mot que j'ai substitu convient mieux  la mre de
cinq enfants, et tait d'ailleurs dans la pense du pote.]

[Note 5: Iounak.]


II

MODESTIE.

    Militza avait de longs cils,
    qui ombrageaient ses joues vermeilles,
    ses joues et son blanc visage.
    Pendant trois ans je l'avais regarde,
    sans pouvoir jamais voir  loisir ses yeux,
    ses yeux noirs ni son blanc visage.

    Je rassemblai le kolo des filles
    --et du kolo tait la jeune Militza--
    pour avoir occasion de regarder ses yeux.
    Tandis que le kolo se jouait sur l'herbe,
    le ciel d'abord serein s'obscurcit,
    les clairs brillaient  travers les nues:
    les filles lvent toutes les yeux vers le ciel,
    Militza seule les a devant soi inclins vers l'herbe verte.

    D'une voix douce alors lui dirent les filles:
    O Militza, notre compagne,
    es-tu donc folle, ou sage par-dessus toutes,
    que tu as les yeux fixs sur l'herbe verte,
    et ne les lves point avec nous vers le ciel,
    o les clairs sillonnent les nues?
    Mais la jeune Militza leur rpond:
    Je ne suis ni folle, ni sage par-dessus toutes:
    je ne suis point non plus la Vila, qui rassemble les nuages,
    mais une fille, qui regarde devant soi.


III

UNE BEAUT SERBE[1].

    Devant la maison se dansait un merveilleux kolo,
    ayant pour chef la soeur de Stoan:
    et quelle beaut c'est, que Dieu l'en punisse!
    elle est plus belle que la blanche Vila,
    ses yeux sont deux pierres prcieuses,
    ses joues deux roses vermeilles,
    ses sourcils des sangsues marines,
    ses cils, des ailes d'hirondelle,
    ses blanches dents sont deux ranges de perles;
    elle est mince comme un rameau
    et grande comme un sapin;
    quand elle danse, on dirait d'un paon qui marche,
    quand elle parle, c'est comme un pigeon qui roucoule,
    et quand elle sourit, il semble que le soleil brille...

[Note 1: Extrait d'une pice hroque (t. III, n 35).]


IV

    O fillette,  Milva,
    assieds-toi  mon ct.
    Nous ne sommes point des sauvages,
    et nous savons o l'on embrasse:
    les veuves entre les yeux,
    et les fillettes entre les seins.


V

    Ma compagne, soeur de mon bien-aim,
    salue ton frre, et pour moi embrasse-le,
    demande-lui pourquoi il est fch contre moi.--
    Et aprs tout, de lui il me soucie peu:
    il y a encore assez de forts debout[1],
    et de jeunes messieurs sans amoureuse.
    L'or trouvera bien un orfvre,
    et (l'amant) qui m'est destin m'arrivera.

[Note 1: _Nstchn_, non coupes; c'est--dire: o ceux qui ont
besoin de bois en trouveront.]


VI

    Oh! dans les longues nuits,
    qui n'a point d'yeux noirs  baiser,
    le sommeil ne lui tombe point sur les yeux,
    mais le chagrin lui tombe dans le coeur.


VII

    O fillette, or de ta mre,
    est-ce que l'on te bat, est-ce que l'on te gronde?
    Si je savais, ma chre me,
    qu'on te bat et qu'on te gronde,
     cause de mes frquentes visites,
    plus souvent (encore) j'irais te visiter,
    peut-tre ta mre te chasserait-elle,
    te chasserait-elle vers ma blanche maison.


VIII

    Deux fleurs croissaient dans le jardin,
    un narcisse et une jacinthe bleue.
    Le narcisse[1] part pour Doliana,
    et seule dans le jardin reste la jacinthe bleue.
    Le narcisse mande de Doliana:
    Mon me, jacinthe du jardin,
    comment te trouves-tu dans le jardin toute seule?
    Du jardin rpond la jacinthe:
    Tout grand qu'est le ciel, ft-il une feuille de papier,
    toute grande qu'est la fort, ft-elle de _qalams_[2],
    toute vaste qu'est la mer, ft-elle d'encre,
    et duss-je crire durant trois ans tout le jour,
    je ne retracerais pas mon chagrin.

[Note 1: Pour conserver la vrit potique, il a fallu, dans la
traduction, transposer les noms des deux fleurs, car, en serbe, le mot
(_zlna kada_) qui signifie narcisse est du fminin, et rciproquement
pour le nom de la jacinthe (_zoumboul_), qui est du masculin.]

[Note 2: Roseaux  crire]


IX

    L'aube blanchit, les coqs chantent,
    laisse, mon me, laisse-moi partir.--
    Ce n'est point l'aube, mais c'est la lune,
    repose encore, mon agneau, prs de moi.--

    Les vaches meuglent autour de la maison,
    laisse, mon me, laisse-moi partir.--
    Ce n'est point les vaches (qu'on entend), mais l'appel  la prire,
    repose encore, mon agneau, prs de moi.--

    Les Turcs appellent  la mosque,
    laisse, mon me, laisse-moi partir.--
    Ce ne sont point les Turcs, mais les loups,
    repose encore, mon agneau, prs de moi.--

    Les enfants crient devant la maison,
    laisse, mon me, laisse-moi partir.--
    Il n'y a point d'enfants devant la maison,
    repose encore, mon agneau, prs de moi.

    Ma mre m'appelle sur la porte,
    laisse, mon me, laisse-moi partir.--
    Ta mre n'est point sur la porte,
    repose encore, mon agneau, prs de moi.


X

    J'ai plant des roses dans Noviad.
    O petite rose,  (cause de) mon chagrin,
    je ne te cueille point, je ne te donne point  mon amant,
    car mon amant s'est fch contre moi,
    il passe  ct de ma maison,
    comme un esclave auprs d'un _tombeau turc_[1].

[Note 1: C'est--dire d'un air de mpris.]


XI

LA FEMME DU PETIT RADOTZA.

    Une blanche Vila du milieu de la fort s'crie:
    Petit village, pourquoi es-tu si triste?
    pourquoi les danses ont-elles cess?
    Et une autre Vila lui rpond:
    Tais-toi, Vila, que ton gosier soit malade!
    Comment veux-tu qu'on soit gai,
    quand le petit Radotza est mort,
    celui qui conduisait les kolos?
    Il a laiss une pouse en deuil,
    il a laiss une jeune orpheline,
    bien jeune, de quarante jours,
    et il a recommand l'enfant  sa femme:
    --Mon pouse, si tu ne veux tre maudite,
    ne te remarie point de trois ans,
    jusqu' ce que mon orpheline ait grandi.

           *       *       *       *       *

    Il ne s'tait pas coul une semaine[1],
    que, la lune s'levant au-dessus de la fort,
    la femme de Radotza ainsi l'interrogea:
    O lune, mon voyageur nocturne,
    toi qui passes au-dessus des villages et des cits,
    as-tu vu mon orpheline?
    Est-elle nue, ou a-t-elle des habits?
    a-t-elle les pieds nus, ou chausss?
    a-t-elle faim, ou est-elle rassasie?
    la baigne-t-on le matin  l'aurore?
    ne sort-elle pas de son doux somme,
    et ne tourne-t-elle pas les yeux vers sa mre,
    regardant par o elle va venir,
    venir lui donner ses douces mamelles?--
    Et la lune  Hlne rpond:
    O petite Hlne, femme de Radotza,
    je passe au-dessus des villages et des cits,
    et j'ai vu ton orpheline:
    elle n'est pas nue, mais elle a des habits;
    elle n'a pas les pieds nus, mais chausss,
    elle n'est pas affame, mais rassasie;
    et le matin  l'aurore on la baigne;
    elle ne sort pas du doux sommeil,
    pour tourner les yeux vers sa mre,
    pour regarder par o elle va venir,
    venir lui donner ses douces mamelles;
    mais elle est altre de tes soins.
    Quand Hlne out ces paroles,
    elle gmit de douleur, comme un serpent,
    et le chagrin lui brisa le coeur,
    morte elle tomba sur la terre noire.

[Note 1: Depuis que la veuve a t force par sa mre de revenir chez
celle-ci, en abandonnant son enfant aux soins de ses belles-soeurs.--Je
supprime trente et un vers, ou moins intressants, ou qui se trouvent
textuellement rpts dans la suite.]


XII

LA MALADIE DE MOUO.

    Les Turcs vont au bain, et les femmes en sortent;
    devant les hommes marche le tzarvitch Mouo,
    devant les femmes l'pouse de Mahmoud-Pacha.
    Comme il est beau le tzarvitch!
    plus belle encore est la _pachinitza_;
    et si belle qu'elle soit, la chienne!
    ses habits lui sient encore mieux.
    Mouo, le tzarvitch, devient malade (d'amour)
    pour la dame, l'pouse du pacha;
    il s'en retourne malade  son blanc palais,
    et s'tend sur sa molle couche.

    Toutes les dames vinrent  leur tour
    visiter le tzarvitch Mouo;
    seule ne vint l'pouse de Mahmoud.
    La dame sultane lui fait dire:
    Es-tu donc plus grande dame que moi?
    voici mon Mouo qui se meurt;
    toutes les dames lui ont fait visite,
    et toi tu ne veux ni venir, ni le visiter.
    Quand la pachinitza eut oui ces paroles,
    elle retroussa ses manches et le pan de sa robe,
    et prpara des prsents[1] dignes d'un seigneur....
    des figues du bord de la mer, du raisin de Mostar;
    puis elle s'habille de ses plus beaux atours,
    et se rend au palais imprial:
    sans permission elle entre dans le palais,
    et sans salut dans la galerie suprieure,
    o gt le tzarvitch malade.
    L elle s'assied au chevet de Mouo,
    lui essuie la sueur du front,
    puis  la sultane elle dit:
    La maladie dont souffre ce jeune homme
    mon frre aussi l'a eue,
    et moi-mme, la femme du pacha Mahmoud!
    Il n'est pas malade, mais amoureux.--

    A peine Mouo a-t-il ou ces paroles,
    qu'il saute sur ses pieds lgers,
    ferme sur elle la galerie[2],
    et pendant trois jours blancs il la caresse.
    Quand le quatrime jour et lui,
    Mahmoud-Pacha crit une lettre menue,
    qu'il envoie au seigneur sultan:
    Sultan imprial, cher seigneur!
    une sarcelle dore de chez moi s'est envole,
    et a pris l'essor vers ton palais,
    voil de cela trois jours blancs;
    rends-lui la libert, si tu reconnais un Dieu!--
    A Mahmoud-Pacha le sultan rpond:
    Par Dieu, Mahmoud-Pacha, mon serviteur,
    j'ai chez moi un faucon non dress;
    ce qu'il a une fois pris, il ne le lche plus.

[Note 1: _Ponoud_, prsents qu'on offre  un malade. Ce sont des
friandises turques, dont les quatre vers omis contiennent les noms,
galement turcs.]

[Note 2: Dans une autre version que j'ai entendue, le faux malade commence
par conduire sa mre, circonstance qui n'a pas t exprime ici, mais
qui se suppose.]


XIII

LA FEMME D'IOVO MORNIAKOVITCH.

    La belle Ikonia se vantait
    au bain parmi les filles:
    Il n'y en a pas une seconde qui ait trouv un mari
    tel qu'est le mien, Iovo Morniakovitch:
    o qu'il aille, il me conduit par la main,
    o qu'il s'asseye, sur ses genoux il me place;
    quand il jure, ce n'est que par mon nom;
    quand je dors en haut dans le tchardak,
    il marche doucement de peur de m'veiller;
    et pour m'veiller, il me baise au visage:
    debout, mon coeur (dit-il), le soleil est lev!--

    Quand Anna la veuve eut ou ce discours,
    elle se para de ses plus beaux atours,
    se mit du blanc et du rouge,
    et farda ses sourcils dlicats;
    puis elle sortit par la porte de la cour
    au-devant d'Iovo qui revenait du bazar:
    Par Dieu! Iovo Morniakovitch, lui dit-elle,
    qu'as-tu  faire d'une pouse strile?
    mais prends-moi, moi qui suis veuve,
    je te donnerai chaque anne un fils
    aux mains et aux cheveux dors[1].--

    Iovo par Anna se laissa sduire,
    il la prit pour sa fidle pouse;
    et elle lui donna chaque anne un fils
    aux mains et aux cheveux dors.
    Quand la belle Ikonia le sut,
    vite elle courut au nouveau bazar,
    et acheta des cordons de soie,
    puis dans le jardin elle se pendit  un jaune oranger.
    La nouvelle vint  Iovo Morniakovitch:
    La belle Ikonia s'est pendue.--
    Qu'elle se pende, j'en ai une plus belle.

[Note 1: L'expression de _zlatna_, dore, applique aux mains, indique,
parat-il, la vigueur.]


XIV

    Une fille tait au pied de la montagne,
    de son visage toute la montagne tait illumine,
    et elle se mit  parler  son visage:
    O mon visage,  mon souci,
    si je savais, mon blanc visage,
    qu'un vieux mari dt le baiser,
    j'irais dans la verte montagne,
    j'en cueillerais toute l'absinthe,
    et de l'absinthe j'exprimerais le suc,
    pour t'en laver, mon visage,
    afin, quand le vieillard te baiserait, qu'il en sentt l'amertume.

    Mais si je savais, mon blanc visage,
    qu'un jeune mari dt te baiser,
    j'irais dans le vert jardin,
    j'en cueillerais toutes les roses,
    et des roses j'exprimerais le suc,
    pour t'en laver, mon visage,
    afin, quand le jeune homme te baiserait, de l'embaumer.


XV

    Palissade, puisses-tu te briser!
    et toi, tchardak, que le feu te brle!
    tant, jeunette, je m'ennuie,
    de me promener seule dans le tchardak,
    de dormir seule sur ma couche.
    Je me retourne de droite  gauche,
    mais personne ni  droite, ni  gauche;
    j'enroule autour de moi la froide couverture,
    et dans la couverture j'enveloppe mes douleurs.
    Mais, par Dieu! je ne veux point rester orpheline;
    je vendrai au fripier mes habits,
    j'achterai un cheval et un faucon,
    et avec le cheval tout son harnais;
    je m'en irai  Stambol, la forteresse,
    servir le tzar pendant neuf ans,
    et j'obtiendrai en rcompense neuf agalouks,
    et deviendrai pacha de Saraevo.
    Quelle loi trange alors j'tablirais!
    (on aurait) pour une piastre un garon, pour un ducat une fille;
    les veuves pour un fourneau de pipe,
    les vieilles veuves pour de vieux pots casss.


XVI

    Deux amants dans la prairie s'embrassent,
    ils croient que personne ne les voit;
    mais la verte prairie les avait vus,
    et elle le dit au blanc troupeau,
    le troupeau le rpte  son pasteur,
    le pasteur au voyageur du chemin,
    le voyageur le redit au marinier sur l'eau,
    le marinier  sa barque de noyer,
    la barque le raconte  la froide rivire,
    et la rivire  la mre de la fillette.
    La fillette en maldictions s'emporte:
    Prairie, puisses-tu ne plus verdir!
    blanc troupeau, que les loups te dvorent!
    toi, berger, que les Turcs t'exterminent!
    voyageur, que tes pieds se paralysent!
    marinier, que l'eau t'emporte!
    barque lgre, que le feu te brle!
    et toi, rivire, que tes eaux tarissent!


XVII

    Je traversai une fort, j'en traversai deux et trois,
    et quand j'arrivai au quatrime bois de pins,
    voici que les pins de la montagne avaient leurs vertes feuilles;
    sous un pin tait une molle couche,
    et sur la couche tait ma matresse endormie.
    Par piti je ne voulus point l'veiller,
    ni de joie je ne voulus l'embrasser,
    mais au Dieu Trs-Haut je fis cette prire:
    Permets, mon Dieu, que le vent de la mer
    dtache une feuille de ce pin,
    et qu'elle tombe sur le visage de ma bien-aime.
    Dieu m'accorda le vent de la mer,
    qui dtacha une feuille de pin,
    et sur le visage de ma bien-aime elle tomba.
    Celle qui m'est chre alors s'veilla,
    nos baisers et nos caresses durrent jusqu' l'aurore,
    sans que ma mre le st, ni la sienne,
    mais seulement le ciel serein au-dessus de nous,
    et sous nos corps notre molle couche.


XVIII

LE CERF ET LA VILA.

    Un cerf, broute l'herbe par del la montagne,
    un jour il broute, le suivant il se sent mal,
    et le troisime il commence  gmir.
    Du milieu des rochers la Vila lui demande:
    O cerf, bte des bois et des monts,
    quelle si grande douleur est la tienne,
    que, paissant l'herbe au bas de la montagne,
    un jour tu paisses, le suivant tu te sentes mal,
    et le troisime tu exhales tes plaintes?
    Le cerf  la Vila rpond d'une voix douce:
    Vila de la montagne, ma soeur!
    ma douleur est grande,
    j'avais avec moi ma biche,
    qui s'en est alle dans la montagne vers la fontaine,
    s'en est alle, et ne revient pas;
    ou elle s'est gare en quelque endroit,
    ou les chasseurs l'ont prise,
    ou bien elle m'a abandonn tout  fait,
    et s'est prise d'un autre cerf.
    Si elle a perdu le chemin,
    fasse Dieu qu'elle me retrouve bientt!
    si les chasseurs l'ont prise;
    que Dieu leur donne un sort pareil au mien!
    mais si elle m'a abandonn,
    et s'est prise d'un autre cerf,
    fasse Dieu que les chasseurs la prennent!


XIX

    Dans la prairie est dresse une blanche tente,
    sous la tente (abonde) l'herbe fine et verte,
    sur l'herbe (est tendu) un tapis soyeux,
    avec des coussins de velours bleu,
    sur lesquels est assis le noble bey Iergetch.
    Par l passe une fille giaour (allant)  l'eau,
    et le noble bey Iergetch lui dit:
    Ne va pas, fille giaour, de si bonne heure  l'eau.
    --C'est ma vieille mre qui m'ordonne
    de me lever chaque matin pour en aller chercher.

    Le lendemain quand elle passa encore,
    le noble bey Iergetch l'arrta:
    Reste donc, fille giaour,
    que je voie tes yeux noirs (comme) les prunelles sauvages,
    que je baise ton blanc visage, pareil au soleil,
    que je discoure avec ta bouche de miel.--
    Mais la jeune infidle lui rplique:
    O sont mes neuf jeunes frres
    pour qu'ils saisissent le noble bey Iergetch,
    et qu'ils lui mettent de lourds fers aux pieds?
    et s'ils ont piti de lui, parce qu'il est jeune,
    qu'ils me le livrent  moi, fillette,
    je le jetterai dans de cruelles chanes, dans mes bras.


XX

    Sais-tu, mon me, quand tu tais  moi,
    dans mon sein tu versais des larmes amres,
    et au milieu de tes pleurs, tu disais:
    Dieu anantisse toute matresse,
    qui garde sa foi  un amant;
    de mme que le ciel est pur,
    tantt pur, et tantt nuageux,
    telle est la foi des amants (jeunes gens):
    avant de vous possder, je te prendrai[1];
    et quand ils vous ont possde: attends  l'automne.
    L'automne se passe et l'hiver commence,
    mais alors avec une autre il s'entretient.

[Note 1: Pour femme.]


XXI

    Nuit sombre, tu es pleine de tnbres!
    plus plein encore de chagrin est mon coeur.
    Je nourris ma douleur, et ne la dis  personne:
    je n'ai point de mre  qui la conter,
    ni de soeur,  qui me plaindre;
    un amant seulement, il est loin de moi:
    le temps d'arriver, et il est plus de minuit;
    le temps de m'veiller, les chanteurs chantent;
    le temps de m'embrasser, l'aube blanchit:
    L'aube blanchit, ami, il faut partir.


XXII

    Une fille au jour de la Saint-George faisait cette prire:
    Jour de Saint-George, quand tu reviendras,
    chez ma mre puisses-tu ne plus me trouver:
    (mais) soit marie, soit ensevelie,
    plutt marie qu'ensevelie.


XXIII

    Que ne suis-je, pauvrette, un frais ruisseau!
    je sais ou j'aurais ma source:
    au bord de la Save, la froide rivire,
    (l) ou passent les bateaux de bl;
    afin de voir mon cher amant,
    (de voir) si au gouvernail s'panouit la rose,
    si dans sa main sche l'oeillet,
    que j'ai, pauvrette, cueillis samedi,
    et que dimanche je donnai  celui que j'aime.


XXIV

LOGE DE LA VIOLETTE.

    La violette se disait  elle-mme:--
    Je suis la premire fleur de l'anne;
    et bien que j'aie le col onduleux,
    pourtant j'exhale un doux parfum.
    Si les fillettes savaient ce qu'est le parfum de la violette,
    toutes elles cueilleraient mes fleurs,
    et viendraient m'arroser.


XXV

LE DFAUT DE LA VIOLETTE.

    La violette elle-mme se louait,
    d'tre du monde la fleur
    la premire et la plus belle,
    quand la rose lui dit:--
    Il est vrai, violette,
    que tu es la fleur des fleurs,
    mais tu serais plus belle encore,
    si tu n'avais un petit dfaut:
    celui d'avoir la tte de travers (la tige courbe).


XXVI

    Violette, je voudrais te cueillir,
    mais je n'ai pas d'amant,  qui te donner.
    Je te donnerais bien  Ali-Bey,
    mais Ali-Bey est un orgueilleux garon;
    il ne porte pas toutes les fleurs,
    (mais) seulement la rose et l'oeillet.


XXVII

     Tzetigna, orgueilleuse rivire!
    c'est faussement qu'hier tu jurais,
    que tu ne portais point de barques.
    Ce matin assez tard je passais,
    quand je vis sur toi jusqu' trois barques:
    dans l'une taient des gens de noce,
    dans la seconde, le garon et la fille (les fiancs),
    et dans la troisime, un frre avec sa soeur.
    La soeur pour son frre brodait des manches[1],
    le frre cousait pour sa soeur un dolman bleu;
    et la soeur dit tout bas  son frre:
    Mets, mon frre, des boutons au corsage (le long de la poitrine),
    afin qu'il ne puisse passer mme un homme,
    encore moins la main d'un frre tranger[2].
    Le frre  la soeur tout bas rpondit:
    Que tu es sotte encore, ma soeur!
    lorsque s'approchera la main d'un frre tranger,
    d'eux mmes s'ouvriront les boutons.

[Note 1: Les larges manches des chemises des paysans.]

[Note 2: C'est--dire d'un tranger, d'un homme.]


XXVIII

    Une fille s'levait contre le soleil:
    Soleil resplendissant, je suis plus belle que toi,
    et que toi et que ton frre,
    ton frre, le brillant astre des nuits[1],
    et que ta soeur l'toile voyageuse,
    qui parcourt le ciel serein,
    comme un berger devant ses brebis.
    Le soleil resplendissant se plaignit  Dieu,
    et Dieu doucement lui rpondit:
    Soleil resplendissant, mon enfant chri,
    ne t'attriste point, ne te mets pas en colre,
    aisment nous chtierons cette maudite fillette:
    toi, de tes rayons hle-lui le visage,
    et moi, je lui enverrai un mauvais sort,
    un mauvais sort, de petits beaux-frres,
    une mchante belle-mre, et un pire beau-pre[2];
    et elle se souviendra de celui contre qui elle s'levait.

[Note 1: On me passera cette priphrase. En serbe, la lune, _mctz_,
est du masculin.]

[Note 2: Dans la position bien subordonne des femmes serbes, ce sont l,
en effet, de grandes calamits.]


XXIX

    La jeune femme de Voukoman se promenait
    dans son jardin et dans son parterre,
    quand une fleur s'accrocha  sa robe.
    OEillet, chre fleurette, lui dit-elle,
     ma robe ne t'attache point,
    car tu fleuris et tu portes du fruit,
    mais moi voil neuf annes,
    pauvrette, que je suis marie,
    sans que je fleurisse, que je porte de fruit,
    sans savoir ce que c'est qu'un homme.

    Elle croyait que nul ne l'entendait,
    mais sa chre belle-mre l'avait entendue,
    et  son fils ainsi elle parla:
    Voukoman, mon unique enfant,
    ma bru dans le parterre s'est plainte,
    que voici neuf annes dj
    depuis qu'elle est la femme de Voukoman,
    et qu'elle ne fleurit point, ne porte pas de fruit,
    et ne sait ce que c'est qu'un homme;
    n'es-tu donc point, mon fils, un homme?
    n'as-tu pas d'nergie dans le coeur?
    --Ma vieille, ma chre mre, rpondit Voukoman,
    il semble que je mrite ce reproche,
    mais je vais te dire la vrit.
    Le jour o tu me marias, ma mre,
    quand vous etes laiss les deux poux,
    je voulus baiser le visage de ma femme,
    mais elle me supplia par le nom de frre,
    de vivre ensemble comme frre et soeur.

    --Voukoman, mon unique enfant,
    plt  Dieu que je ne t'eusse mari,
    ni aujourd'hui, ni il y a neuf ans!
    Le jour o ton pre m'amena chez lui,
    moi aussi je lui donnai deux fois le nom de frre,
    mais trois fois il me frappa (en disant):
    je ne t'ai point emmene pour tre ma soeur,
    c'est pour femme que je t'ai prise.

    Il ne s'tait pas encore coul un an,
    quand la femme de Voukoman eut un enfant,
    eut un enfant et justement un garon.


XXX

    Que le temps me parat long,
     demeurer assise  la fentre,
     toujours regarder sur la mer grise,
    sur la mer grise, et sa plaine unie,
    si mon amant y va voguant,
    si son pavillon flotte au vent,
    s'il joue de la tamboura,
    et sur la tamboura s'il me chante.


XXXI

    Une fille est assise au bord de la mer,
    et elle se dit  elle-mme:
    Ah! Dieu cher et bon,
    y a-t-il rien de plus vaste que la mer?
    Y a-t-il rien de plus large que la plaine?
    Y a-t-il rien de plus rapide que le cheval?
    Y a-t-il rien de plus doux que le miel?
    Y a-t-il rien de plus cher qu'un frre?

    Et un poisson du milieu de l'eau lui dit:
    Fille simple et sotte,
    le ciel est plus vaste que la mer,
    la mer est plus large que la plaine;
    les yeux sont plus rapides que le cheval;
    le sucre est plus doux que le miel;
    et plus cher que le frre est l'amant.


XXXII

BOLOZANOVITCH.

    Djoul[1] la Turque convie  une assemble,
    elle y invite toutes les dames,
    et prie aussi une fille promise,
    promise  Bolozanovitch.
    Celui-ci la chercha, un jour d't jusqu' midi,
    la chercha sans pouvoir la trouver;
    et ne pouvant rsister  son coeur,
    il alla vers Djoul, la dame turque:
    Ma soeur en Dieu! jeune femme,
    donne-moi une fine chemise,
    celle que tu portes le premier dimanche de la lune;
    mets-moi de l'antimoine sur les sourcils,
    une coiffure noire sur mes noirs cheveux,
    et du rouge sur mon blanc visage;
    fais-moi de fines tresses comme  une fille,
    de cinq jusqu' neuf (tresses);
    et donne-moi une quenouille dore
    avec un fuseau de buis,
    et une quenouille de lin d'gypte,
    puis laisse-moi entrer dans ton assemble,
    que je voie la fille qui m'est promise.

    La Turque agra la prire faite au nom de Dieu,
    elle lui donna une fine chemise, etc., etc.[2],
    puis elle ajouta ce bon conseil:
    Libertin que tu es, Bolozanovitch,
    quand tu entreras dans mon assemble,
    les vieilles, baise-les aux mains,
    les jeunes femmes sur leurs bouches de miel,
    et les filles  la gorge, au-dessous du collier.

    Le libertin agra le conseil;
    quand il arriva dans l'assemble,
    il baisa les vieilles aux mains,
    les jeunes femmes sur leurs bouches de miel,
    et les filles  la gorge au-dessous du collier;
    et  son accorde quand il arriva,
    il lui fit une blessure au-dessous de la gorge,
    et la jeune accorde s'cria:
    Dames de cette assemble, mes compagnes,
    frappez-le de vos fuseaux et de vos quenouilles,
    c'est ce libertin de Bolozanovitch.

[Note 1: Pour _gul_, en turc. rose.]

[Note 2: Je supprime la description trop minutieuse du costume.]


XXXIII

QUERELLE A PROPOS D'UN MOUCHOIR.

    Une querelle clate entre poux et femme,
    entre le jeune Omer-Bey et la _beyine_[1],
    au milieu de la nuit, sur leur molle couche.
    Encore si c'et t pour quelque chose, peu importerait,
    mais c'est  propos d'un mouchoir brod,
    brod d'or, lav  l'eau de rose,
    tant qu'il embaumait la maison,
    et la chambre o dormait Omer-Bey;
    c'taient ses matresses qui le lui avaient donn.
    Omer  sa femme se justifiait:
    Tu sais bien que j'ai une soeur,
    une chre soeur, la femme de Zekir-Bey,
    c'est d'elle que je tiens ce mouchoir brod,
    brod d'or, lav  l'eau de rose.--

    La byine n'eut pas plus tt entendu cela,
    que sautant sur ses pieds lgers,
    elle prit de l'encre et du papier,
    et crivit cette lettre  sa belle-soeur:
    Ma belle-soeur, femme de Zkir-Bey,
    longue vie  ton mari, et n'aie point  le regretter[2]!
    As-tu donn  ton frre un mouchoir brod,
    brod d'or, lav  l'eau de rose,
    tant qu'il embaume la maison,
    et la chambre o dort Omer-Bey?

    La byine regarde la lettre,
    la regarde, et verse des pleurs.
    Dieu clment, aie piti de moi!
    Si je dclare la vrit,
    je rendrai mon frre odieux  sa femme;
    et si j'atteste une fausset,
    je crains de perdre mon mari, Dieu le fera prir.
    Tout elle pse, puis s'arrte  un parti, (eh bien! qu'il meure!)
    Elle prend de l'encre et du papier,
    et crit  sa belle soeur une lettre:
    Ma belle-soeur, femme d'Omer-Bey,
    longue vie  mon mari, et que je n'aie point  le regretter!
    J'ai donn  mon frre un mouchoir brod,
    brod d'or, lav  l'eau de rose,
    tant qu'il embaume la maison,
    et la chambre o dort Omer-Bey.

[Note 1: _Beijovitsa_, femme d'un bey, ou beg.]

[Note 2: C'est--dire: qu'il vive, si tu me dis la vrit: sinon qu'il
meure. Voil pourquoi, plus bas, la belle-soeur _craint de perdre son
mari_, danger, pourtant, auquel elle aime mieux s'exposer que de troubler
le mnage de son frre.]


XXXIV

LA SOEUR QUI PROUVE SON FRERE.

    Qu'entend-on de ce ct?
    sont-ce les cloches qui sonnent, sont-ce les coqs qui chantent?.....
    Les cloches ne sonnent pas, les coqs ne chantent point,
    mais une soeur mande  son frre:
    Je suis, frre, esclave chez les Turcs,
    rachte-moi, frre, du joug turc;
    pour moi ils ne demandent pas beaucoup,
    trois litras d'or et deux de perles.
    Et le frre fait rpondre  sa soeur:
    J'ai besoin de l'or pour la bride de mon cheval,
    afin, lorsque je le monte, qu'il soit beau,
    j'ai besoin des perles pour le collier de ma belle,
    fin, quand je l'embrasse, qu'elle me plaise.
    Alors sa soeur lui envoie dire:
    Je ne suis pas, frre, esclave des Turcs,
    mais je suis, frre, la tzarine des Turcs.


XXXV

L'INCENDIE DE TRAVNIK.

    Quelle est cette vapeur qui couvre Travnik?
    est-ce qu'il brle, est-ce que la peste le ravage?
    ou Iagna l'a-t-elle embras de ses yeux?--
    Il ne brle pas et la peste ne le ravage point,
    mais les yeux d'Iagna l'ont embras;
    il y a eu de consum deux boutiques neuves,
    deux boutiques et deux tavernes neuves,
    et le tribunal o sige le kadi.


XXXVI

    Ma mie es-tu donc marie?
    --Je le suis, ami, et j'ai mis au monde un enfant,
    et c'est ton nom que je lui ai donn,
    afin, quand je l'appelle, que ma langueur se passe;
    car je ne lui dis point: Viens vers moi, mon fils;
    mais: Viens vers moi, ami.


XXXVII

    Montagne noire, que tu es pleine d'ombre!
    mon coeur, que tu es plein de chagrin!
    voir prs de soi son amant,
    le voir et ne pas lui donner un baiser!


XXXVIII

    Un jeune garon non (encore) mari,  Dieu fait la prire,
    de le changer en perle au bord de la mer,
    l o les filles viennent  l'eau;
    afin qu'elles le mettent dans leur sein,
    qu'elles l'enfilent  une soie verte,
    afin qu'elles le pendent  leur col,
    et qu'il entende ce que dit chacune,
    si elle parle de son amant,
    et si sa mie aussi parle de lui.

    Ce qu'il demandait, Dieu le lui a accord:
    il a t chang en perle au bord de la mer,
    l o les filles viennent  l'eau.
    Elles mettent la perle dans leur sein,
    elles l'enfilent  une soie verte,
     leur col elles la suspendent,
    et lui, il coute ce que dit chacune,
    chacune parlait de son amant,
    et de lui parlait sa mie.


XXXIX

    O fillette, rose vermeille,
    ni plante, ni greffe,
    ni arrose d'eau frache;
    ni cueillie, ni respire,
    ni baise, ni caresse;
    te donnerai-je, mon me, des baisers?

    --Tu le peux jeune homme,  ton gr;
    mon jardin est prs de ta prairie;
    je viendrai arroser mon jardin,
    toi, viens attacher l tes chevaux;
    donne-moi des baisers, jeune homme,  ton gr,
    mais ne me mords point le visage.
    de crainte qu' ma mre ne me trahissent mes joues


XL

    Une petite troupe s'est mise en marche,
    petite oui, mais ardente.
    A sa tte est le porte-tendard Mouo,
    il porte son drapeau, et chante en turc:
    Malheur  celui chez qui je prendrai mon gte!
    je lui tuerai ses boeufs sous son chariot,
    et je tuerai le blier qui porte la clochette;
    je me ferai donner du vin de trois ans,
    et de la rakia de quatre annes;
    et ce seraient l ses moindres maux,
    mais sans nouvelle marie je ne souperai point,
    et sans pucelle je ne veux pas dormir.

    Mouo en tait l de son discours,
    quand un fusil part de dessous le vert taillis,
    le coup avait bien frapp Mouo,
    au milieu des plaques qui ornaient sa large poitrine,
    il tombe sur l'herbe verte,
    et de la fort un brave lui crie:
    Tu voulais, Mouo, une belle fille,
    n'en est-ce pas une belle que tu as,
    une fille jolie, l'herbe verte.


XLI

LE BASILIC ET LA ROSE.

    Le basilic aux feuilles menues se plaignait:
    Rose silencieuse, que ne tombes-tu sur moi?
    --Pendant deux matines j'ai tomb sur toi,
    celle-ci je l'ai passe  me distraire,
     regarder une grande merveille:
    une Vila et un aigle se disputaient
    touchant cette verte montagne;
    la Vila disait: La montagne est  moi.
    --Non, disait l'aigle, elle m'appartient.
    La Vila brisa l'aile de l'aigle,
    et les jeunes aiglons gmirent amrement,
    (ils) gmissaient, car ils taient en pril,
    quand une hirondelle ainsi les consola:
    Ne gmissez point, jeunes aiglons,
    je vous porterai dans la terre des Indes,
    o l'amarante crot jusqu'au genou des chevaux,
    et le trfle jusqu' leur paule,
    o le soleil ne disparat jamais.--
    L-dessus les aiglons s'apaisrent.


XLII

LES ADIEUX.

    L'aurore blanchissait, le jour allait natre,
    et un guerrier sellait son cheval pour partir.
    Sa vieille mre but  son voyage,
    but, tout en versant des larmes
    et en pleurant doucement elle dit:
    Dieu permette, mon fils, qu'en sant tu partes,
    qu'en sant tu partes et tu reviennes,
    et qu'en vie tu retrouves ta vieille mre!--

    Sa fidle pouse lui ceint le sabre,
    lui ceint le sabre, tout en versant des larmes,
    et en pleurant doucement elle dit:
    Dieu permette, ami, qu'en sant tu partes,
    qu'en sant tu partes et tu reviennes,
    et qu'en vie tu retrouves ta vieille mre,
    en vie, sous la terre noire!
    et ta fidle pouse, dans une blanche maison,
    dans une blanche maison, mais dans une autre,
    dans une autre maison, chez un autre poux.


XLIII

    O Danube! fleuve tranquille,
    pourquoi n'es-tu pas limpide?
    est-ce un cerf qui t'a troubl avec son bois,
    ou le vovode Mirtchta?
    --Ce n'est ni un cerf qui avec son bois m'a troubl,
    ni le vovode Mirtchta;
    mais des fillettes, petits dmons,
    qui viennent chaque matin
    cueillir des glaeuls
    et laver leur blanc visage.


XLIV

    coute, fillette, coute, ma belle,
    tes yeux sont les sauvages prunelles du rivage,
    et moi jeune homme je suis le marchand de la mer.
    qui trafique en prunelles du rivage.

    coute, fillette, coute, ma belle,
    tes dents sont des perles menues,
    et moi jeune homme je suis le marchand de la mer,
    qui trafique en perles menues.

    coute, fillette, coute, ma belle,
    tes mains sont du doux coton,
    et moi, jeune homme je suis le marchand de la mer
    qui achte le doux coton.


XLV

    O fille de Smederevo,
    descends et viens ici,
    que je voie ton visage.
    --O jeune homme, sois-tu vermeil[1]!
    Es-tu all au bazar?
    y as-tu vu une feuille de papier?
    tel est mon visage.
    Es-tu all dans quelque taverne?
    y as-tu vu du vin vermeil?
    telles sont mes joues.
    Es-tu all par la plaine?
    y as-tu vu des prunelles sauvages?
    tels sont mes yeux.
    As-tu t le long de la mer?
    y as-tu vu des sangsues?
    tels sont mes sourcils.

[Note 1: C'est--dire beau; des joues roses sont,  ce qu'il parat,
une des conditions de la beaut masculine.]


XLVI

AMULETTE POUR LES FILLES.

    Mon amant a une haleine d'ambre,
    de sa main blanche et de son qalam il crit
    pour les filles de fines amulettes,
    voici dans l'une d'elles ce qu'il crit:
    Qui ne veut point de toi, ne t'impose pas  lui;
    qui t'aime, ne lui dis point: Je ne veux pas.


XLVII

    Ma mre, marie-moi jeune,
    avant que ne m'ait pouss la barbe,
    une barbe paisse et des moustaches;
    car les filles alors diraient
    en me montrant  leur mre:
    Voil, mre, un ours qui sort du bois;
    ou: Voil un livre qui sort des choux.


XLVIII

    O mon Miyo[1], o as-tu t cette nuit?
    --Ma chre, j'ai eu mal  la tte.
    --Ne te l'ai-je pas dit, Michel;
    ne bois point d'eau, n'aime pas une veuve,
    car toute eau donne la fivre,
    (toute) veuve a le coeur chagrin;
    mais bois du vin, et aime une fille.

[Note 1: Diminutif de Michel.]


XLIX

    panouis-toi, rose, sans songer  moi,
    garon, j'ai pris pour femme
    une veuve, plus ge que moi,
    o qu'elle aille, elle pleure son premier mari:
    Mon premier mari, mon premier bien!
    avec toi que j'tais heureuse!
    de bonne heure je me couchais, et tard je me levais;
    pour m'veiller, tu me baisais sur les yeux,
    (en disant:) debout, mon coeur, le soleil est lev,
    notre vieille mre est debout,
    elle a balay la maison et apport de l'eau[1].

[Note 1: La mme ide est traite dans plusieurs autres pices.]


L

    Virginit, mon empire!
    j'tais reine[1], tant que je fus vierge:
    s'il m'tait donn de revenir en arrire,
    je saurais maintenant tre (rester) vierge.

[Note 1: _Tzar_.]


LI

    Chantons, dansons,
    tant que nous n'avons point de mari,
    car lorsque nous en prendrons,
    il nous faudra laisser ces chansons au dressoir,
    et les airs turcs dans la bote,
    il faudra raccommoder pantalons et chemises,
    et plus vous les raccommodez pour le diable,
    plus Satan les dchire.


LII

    Rose je suis rose,
    tant que je n'aurai point de mari;
    un mari quand je prendrai,
    ma rose tombera.
    Fleur je suis fleur,
    tant que je n'aurai point d'enfant;
    un enfant quand j'aurai,
    ma fleur sera fltrie.


LIII

    Un faucon vole au-dessus de Saraevo,
    il cherche de l'ombre pour y prendre le frais.
    Il trouve un pin au milieu de Saraevo:
    sous le pin est une frache fontaine,
    au bord de la fontaine une veuve, Zoumboul[1],
    et une fille, la gentille Roujitza[2],
    le faucon commence  songer,
    s'il aimera Zoumboul, la veuve,
    ou Roujitza, la gentille vierge.
    A tout il songe, puis il prend une rsolution,
    et tout bas il dit:
    Mieux vaut l'or, mme un peu abm,
    que l'argent rcemment forg;
    et il donne un baiser  Zoumboul, la veuve,
    vive est la colre de Roujitza, la fillette:
    Saraevo, puisses-tu fleurir sans donner de fruits!
    pourquoi la coutume en toi est-elle ne,
    que les jeunes courtisent les veuves,
    et les froids vieillards les belles vierges?

[Note 1: En turc, jacinthe.]

[Note 2: En serbe, petite rose.]


LIV

LES DEUX TOURTERELLES.

    Une tourterelle avait amass du millet,
    vers elle vint une autre tourterelle:
    Donne-moi, ma soeur, un grain.
    --Je n'en donne, ma soeur, pas un seul;
    il fallait amasser, et non dormir;
    j'ai amass, et n'ai point dormi,
    je n'ai pas pris mes bats dans la fort,
    ni cach ma tte sous le taillis.


LV

A L'EMPEREUR NAPOLON[1].

    Dans Mitrovitza, la ville au bord de la Save,
    est assise une fille, qui se parle ainsi:
    O Franais, puissant Empereur,
    renvoie-nous les garons, les filles seules sont restes;
    et gts se sont les coings et les pommes,
    et les chemises brodes d'or.

[Note 1: Cette pice rappelle l'poque o les Franais occupaient
Raguse et les provinces Illyriennes.]


LVI

LA PESTE

    Saraevo, pourquoi t'es-tu obscurci?
    est-ce que le feu t'a consum,
    la peste t'a-t-elle ravag,
    ou l'eau de la Miliatzka t'a-t-elle submerg?
    --Si le feu m'et consum,
    il et (du moins) renouvel mes blanches maisons;
    si la rivire m'et inond,
    du moins, elle et nettoy mes rues;
    mais c'est la peste qui m'a dvor,
    mettant  bas et jeunes et vieux,
    et sparant tous ceux qui s'aimaient.


LVII

AGNS (IAGNA) LA FILLE UNIQUE.

    Dieu clment, la grande merveille!
    une mre a enfant neuf filles,
    et elle en porte une dixime dans son sein,
    demandant  Dieu de mettre au monde un garon;
    mais quand son terme fut venu
    ce fut d'une dixime fille qu'elle devint mre.

    Quand le moment du baptme arriva,
    le parrain demanda  la vieille mre:
    Quel nom donnerons-nous  l'enfanon?
    La vieille mre irrite rpondit:
    Appelle-la Agns, puisse le diable l'emporter!

    Agns devint svelte et grande,
    blanche et rose de visage,
    et quand on fut pour la marier,
    elle prit un seau et alla vers la fontaine.
    Mais une fois dans la verte fort,
    voici la Vila qui du bois lui crie:
    Entends-tu, Agns, la trs-belle!
    jette ton seau dans l'herbe verte
    et viens vers moi dans la fort,
    car ta mre  nous t'a donne[1],
    encore petit enfant qu'on porte sur les bras.

    A ces mots, Agns, la fille unique,
    jette son seau dans l'herbe verte,
    et s'enfonce dans la fort.
    Aprs elle court sa vieille mre:
    Reviens au logis, Agns, mon unique fille.
    Mais la jeune fille lui rpond:
    Va-t'en, toi qui as reni Dieu,
    en m'abandonnant (au dmon),
    encore petit enfant qu'on porte sur les bras.

[Note 1: C'est le seul exemple que j'aie rencontr de cette assimilation
entre les Vilas et les mauvais esprits reconnus par le dogme chrtien.]


LVIII

    Le jeune Iovo se promenait dans le tchardak,
    quand sous lui le tchardak se rompit
    et il eut le bras droit bris.
    Vite il se trouva un mdecin,
    un mdecin, la Vila de la montagne,
    mais qui demandait beaucoup pour la cure:
     la mre (elle demandait), sa main droite;
     la soeur, ses cheveux avec le ruban (qui les maintient);
    et  l'pouse, un collier de perles.

    La mre donna sa main droite,
    la soeur, ses cheveux avec le ruban;
    mais l'pouse refusa le collier:
    Je ne donne point, par Dieu, mes blanches perles,
    je les ai apportes de chez mon pre[1].

    La Vila de la montagne s'en irrite,
    elle empoisonne la nourriture d'Iovo,
    et Iovo meurt. Oh! dsespoir pour sa mre!
    Les trois femmes[2] se lamentaient,
    l'une gmissait sans fin ni trve,
    l'autre le soir et le matin,
    la troisime quand il lui venait  l'esprit.
    Celle qui gmissait sans fin ni trve,
    c'tait la pauvre mre d'Iovo;
    celle qui gmissait le soir et le matin,
    c'tait la soeur afflige d'Iovo;
    celle qui gmissait quand il lui venait  l'esprit,
    c'tait la jeune femme d'Iovo.

[Note 1: Cela signifie qu'elles sont sa proprit et ne sont point  son
mari.]

[Note 2: Il y a au texte _koukavitz_, coucous. Cet oiseau, ainsi que je
l'ai dit ailleurs, est l'emblme du deuil et de l'affliction.]


LIX

    Sous Bude des brebis taient  l'ombre,
    de la ville un pan de mur s'croula
    et tua des brebis  la laine soyeuse,
    ainsi que deux jeunes bergers,
    Chkir-Marko et Andrio-Zlato[1].
    Marko fut pleur par son pre et par sa mre,
    mais Andr n'eut (pour le regretter) ni pre, ni mre,
    rien qu'une fille du village,
    qui disait en se lamentant:
    Hlas! Andr, mon or pur,
    si je te chantais dans une chanson,
    la chanson va de bouche en bouche,
    et elle passerait dans des bouches profanes;
    si je brodais ton nom sur des manches,
    une manche bien vite se dchire,
    et ton nom prirait;
    si je l'crivais sur du papier,
    le papier va de main en main,
    et il arriverait dans des mains profanes.

[Note 1: _Chkir_ et _zlato_ ne sont pas des noms, mais des pithtes
de tendresse, signifiant _sucre_ et _or_. Le premier surtout ne pouvait se
traduire.]


LX

    O fillette, mon me,
    quel parfum exhale ton sein?
    celui du coing ou de l'orange,
    de l'immortelle ou du basilic?
    --Par Dieu! jeune homme,
    ce qui parfume mon sein,
    ce n'est ni le coing, ni l'orange,
    ni l'immortelle, ni le basilic,
    mais une me virginale.


LXI

    --Fillette, ma violette mignonne,
    je t'aimerais, mais tu es petite.
    --Aime-moi, ami,  mon tour je deviendrai grande:
    menue comme un grain est la perle,
    pourtant elle se porte  un col royal;
    petite est la caille,
    pourtant elle lasse coursiers et chasseurs.


LXII

    Pierre Dotchin, le ban de Varadin, boit du vin.
    il en a bu pour trois cents ducats en un jour,
    et encore avec cela (pour) son cheval noir et sa masse dore.
    Le roi Mathias, le seigneur du pays, le querelle:
    Dieu t'anantisse, Pierre Dotchin, ban de Varadin!
    voil que tu as bu pour trois cents ducats en un jour,
    et avec cela (pour) ton cheval noir et ta masse dore?
    Mais Pierre Dotchin, le ban de Varadin, lui rpond:
    Ne me querelle point, roi Mathias, seigneur du pays!
    si tu avais t  la taverne o je fus,
    et embrass comme moi la tavernire qui est l,
    tu aurais bu Pest la ville de plaine et Bude l'acropole.


LXIII

    Un amandier s'levait haut et svelte,
    au-dessous dormait Mehmed-Aga avec la jeune Fatime;
    pour couche, ils ont la terre noire et l'herbe humide;
    pour couverture, le ciel serein et les toiles brillantes;
    et pour coussin, chacun les bras blancs de l'autre.


LXIV

    Si je pouvais me changer en mouche
    je saurais o passer l'hiver:
    je me poserais sur le visage d'une veuve
    ou sur les seins blancs d'une fille.


LXV

LA TZETIGNIENNE ET LE PETIT RADOITZA

    Trente habitants de Tztign sont  boire
    au bord de la Tztigna, la calme et froide rivire,
    et c'est une fille de Tztign qui leur sert le vin.
    A mesure qu' chacun elle prsentait le verre,
    il n'tendait pas la main pour prendre le vin,
    mais pour toucher le sein de la jeune fille,
    tant que celle-ci se prit  dire:
    J'en atteste Dieu, vous trente Tztigniens,
    si je puis tre votre servante  tous;
    je ne puis tre votre pouse  tous,
    mais celle du brave seulement
    qui s'lancera dans la rivire  la nage,
    couvert de ses habits et de ses armes,
    et la traversera d'une rive  l'autre;
    celui-l m'aura pour sa fidle pouse.

    Tous  ces mots baissrent la tte,
    les regards fixs sur la terre;
    seul, le petit Radotza ne baissa point la tte,
    mais s'lanant sur ses pieds lgers,
    il saisit ses armes brillantes,
    acheva de revtir ses habits.
    et s'lana dans la Tztigna.
    Le brave nagea tout droit,
    il traversa d'une rive  l'autre;
    mais comme il revenait au bord oppos,
    il s'enfona un peu sous l'eau,
    il n'enfona point parce qu'il tait fatigu,
    mais il s'enfona pour mettre  l'preuve sa belle
    et savoir si elle voulait tre sa fidle pouse.
    Quand la jeune Tztignienne vit cela,
    elle descendit dans la rivire;
    ce que voyant le petit Radotza,
    il s'avana en nageant vers la rive,
    et sortant de l'eau il prit la jeune fille,
    la prit par sa blanche main
    et l'emmena  sa blanche maison.


LXVI

LE TCHLBI MOUO ET FATIME LIOUBOVITCH.

    Fatime Lioubovitch tait  broder
    dans le jardin sous le jaune oranger,
    l vint  passer le tchlbi Mouo,
    qui la salua au nom de Dieu:
    Dieu t'assiste, Fatime Lioubovitch!
    prends-moi, pour toi cela vaudra mieux[1].
    --Es-tu fou, tchlbi Mouo,
    pour domestique je ne te voudrais pas
    et moins encore pour que tu baises mon visage.
    --Si de moi tu ne veux, Fatime,
    vrai comme ma tte est vivante sur mes paules,
    je publierai partout o j'irai
    que tu portes un enfant dans ton sein.
    Fatime pourtant n'en tient pas de compte,
    mais continue de broder sur son mtier.
    Mouo mortifi s'loigne
    et traverse la vaste campagne,
    mais voici que la nouvelle lui arrive
    que le pacha a plant sa tente,
    qu'il l'a plante dans la plaine de Rakitno,
    et qu'avec lui il a des agas et des spahis.
    L se dirige le tchlbi Mouo,
    devant le pacha humblement il s'incline,
    lui baise le genou et le bas (de son caftan),
    et le pacha lui tient ce discours:
    Comment te va, tchlbi Mouo?
    as-tu travers l'Hertzgovine?
    as-tu visit la maison des Lioubovitch?
    comment vont les neuf frres?
    sont-ils en sant et en joie?
    --J'ai pass par l'Hertzgovine,
    et visit la maison des Lioubovitch,
    en sant sont les neuf frres,
    en sant ils sont, mais non en joie,
    car ils ont une soeur unique,
    qui porte un enfant dans son sein:
    c'est l'enfant du pacha de Bosnie.
    Le pacha de Novi-Bazar se met  rire:
    C'est bien, puisqu'il est de bonne race.
    Pourtant le pacha avait grand dpit,
    vite il crit une lettre menue,
    et dans la lettre  Fatime il disait:
    Trouve-toi vite dans la plaine de Rakitno.
    Puis il appelle son tatar,
    et l'expdie vers la maison des Lioubovitch.
    Quand le tatar  la maison arriva
    et que la jeune Fatime l'aperut,
    aussitt pressentant quelque malheur,
    elle se dirigea en hte vers Rakitno.
    L devant le pacha humblement elle s'incline,
    lui baise la main et le bas du caftan;
    mais voyant que le pacha la regardait de travers,
    elle te sa jaune tunique
    et reste nue dans sa fine chemise:
    Sois un juge quitable, seigneur pacha,
    sois un juge quitable et que Dieu te conserve!
    pourrais-je ici cacher une pomme,
    comment donc un enfant sous ma ceinture?
    Si tu ne veux tre un juge quitable,
    je suis venue pieds nus  Rakitno,
    pieds nus j'irai jusqu'au sultan,
    je me plaindrai au sultan  Stamboul,
    afin qu'il te fasse mettre  mort.
    Quand le pacha eut entendu Fatime,
    une violente colre s'empara de lui,
    et il fit de l'oeil un signe au bourreau
    qui abattit la tte de Mouo.
    Il prit Fatime pour son pouse
    et en fit une jeune pachinitza.

[Note 1: Que de rester chez tes frres.]

FIN




TABLE DES MATIRES


    INDEX EXPLICATIF des noms de personnes et de lieux,
    et des mots trangers qui se rencontrent dans
    l'ouvrage

    INTRODUCTION

           NOTES

    TRANSCRIPTION de quelques sons de la langue Serbe

    LA BATAILLE DE KOOVO

      Notice
       I.
      II. La Chute de l'Empire Serbe
     III.
      IV.
       V.
          Notes

    MARKO KRALIEVITCH

       Notice
       Note
       I. Ouroch et les Merniavtchvitch
      II. Marko et la Vila
     III. Marko et le faucon
      IV. Les noces de Marko
       V. Marko reconnat le sabre de son pre
      VI. Marko et le bey Kostadin
     VII. Marko et Alil-Aga
    VIII. Marko et la fille du roi des Maures
      IX. Marko va  la chasse avec les Turcs
       X. Marko laboureur
      XI. Mort de Marko
     XII. La Soeur du capitaine Lka (analyse)
          NOTES

    LES HADOUKS

          NOTICE

       I. Prdrag et Nnad
      II. Starina Novak et le knze Bogoav
     III. Novak et Radivo vendent Groutza
      IV. Starina Novak et le brave Radivo
      V. Groutza et le Maure
      VI. Groutza et le pacha de Zagori
     VII. Le Mariage de Groutza Novakovitch
    VIII. Trahison de la femme de Groutza
      IX. Thade de Sgne (extrait)
       X. La femme du hadouk Voukoar
      XI. Le Vieux Vouadin
     XII. Le Petit Radotza
    XIII. Rad de Sokol et Achin-Bey (l'hivernage des
          hadouks)
          NOTES

    POSIES HROQUES DIVERSES

    I. La Fondation de Scutari
    II. Dotchin l'infirme
    III. Le Partage des Iakchitch
    IV. Les Iakchitch prouvent leurs femmes
    V. Dons moscovites et cadeaux turcs
    VI. Ianko de Cattaro et Alil fils de Mouo
    VII. La Fuite de Karageorge
    NOTES

    CHANTS DOMESTIQUES (I-LXVI)


    FIN DE LA TABLE.








End of Project Gutenberg's Posies populaires Serbes, by Auguste Dozon

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